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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/27314-8.txt b/27314-8.txt new file mode 100644 index 0000000..62b193e --- /dev/null +++ b/27314-8.txt @@ -0,0 +1,10134 @@ +The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume 6), by +Alphonse Lamartine (de) + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Cours Familier de Littérature (Volume 6) + Un Entretien par Mois + +Author: Alphonse Lamartine (de) + +Release Date: November 22, 2008 [EBook #27314] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +[Notes au lecteur de ce ficher digital: + +Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées.] + + + + + COURS FAMILIER + DE + LITTÉRATURE + + + UN ENTRETIEN PAR MOIS + + + PAR + M. A. DE LAMARTINE + + + + + TOME SIXIÈME. + + + + + PARIS + ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR, + RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43. + 1858 + + +L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à +l'étranger. + + + COURS FAMILIER + DE + LITTÉRATURE + + + REVUE MENSUELLE. + + VI + + +Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, rue Jacob, +56. + + + + +XXXIe ENTRETIEN. + +VIE ET OEUVRES DE PÉTRARQUE. + + +I + +Il y a deux amours: l'amour des sens et l'amour des âmes. Tous les +deux sont dans l'ordre de la nature, puisque la perpétuité de la race +humaine a été attachée à cet instinct dans les êtres vulgaires, et ce +sentiment dans les êtres d'élite. En cherchant bien la différence +essentielle qui existe entre l'amour des sens et l'amour des âmes, on +arrive à conclure ceci: C'est que l'amour des sens a pour mobile et +pour objet le plaisir, et que l'amour des âmes a pour mobile et pour +objet la passion du beau; aussi le premier n'inspire-t-il que des +désirs ou des appétits, et le second inspire-t-il des admirations, des +enthousiasmes et pour ainsi dire des cultes. Il y a plus: l'amour des +sens inspire souvent des vices et des crimes; l'amour des âmes +inspire, au contraire, des chefs-d'oeuvre et des vertus: c'est ainsi +que vous voyez dans l'antiquité l'amour sensuel caractérisé par +Hélène, Phèdre, Clytemnestre; et que vous voyez dans les temps +modernes l'amour des âmes se caractériser dans la chevalerie, dans +Héloïse, dans Laure, par l'héroïsme, par la fidélité, par la sainteté +même la plus idéale et la plus mystique. + +Cette différence de caractère entre ces deux amours se remarque aussi +dans les poëtes qui ont célébré l'un ou l'autre de ces amours; amours +qui portent le même nom, mais qui sont en réalité aussi différents que +l'esprit de la matière, que le corps de l'âme. Voyez Ovide dans son +_Art d'aimer_, d'un côté; voyez Pétrarque dans ses sonnets amoureux, +de l'autre: le ciel et la terre ne sont pas à une plus grande distance +l'un de l'autre que ce poëte impur des sens et que ce poëte du pur +amour. + +Cet amour des âmes ou cette passion du beau, sentiment qui se +rapproche le plus du pieux enthousiasme pour la beauté incréée, devait +par sa nature même inspirer à la terre la plus céleste poésie, car ce +sentiment est une sorte de piété par reflet; piété qui traverse la +créature comme un rayon traverse l'albâtre pour s'élever jusqu'à la +contemplation du beau infini, Dieu. + +Cette piété transpire dans les vers de l'amant de Laure; Laure pour +lui n'est pas une femme, c'est une incarnation du beau, dans laquelle +il adore la divinité de l'amour. Voilà pourquoi son livre inspire à +ceux qui savent le goûter une dévotion à la beauté qui est presque +aussi pure que la dévotion à la sainteté; voilà pourquoi une mauvaise +pensée n'est jamais sortie de ses vers; voilà pourquoi on rêve, on +pleure et on prie avec ces vers divins qui ne vous enivrent que +d'encens comme dans un sanctuaire. C'est de ce poëte sacré, c'est de +ce psalmiste de l'amour des âmes que je veux vous entretenir +aujourd'hui. La France l'a peu connu, Boileau l'a dénigré sans le +comprendre, l'Italie elle-même n'a pas su reconnaître assez en lui son +second Virgile et son second Platon; Platon chrétien, mille fois +supérieur en vers à la prose du Platon païen. L'Italie lui a trop +préféré son Dante, génie sublime mais sauvage, aux proportions +désordonnées d'un rêve de Pathmos; la grandeur frappe plus que la +perfection les peuples qui naissent ou qui renaissent à la +littérature: Dante émane du moyen âge encore barbare; Pétrarque émane +de l'antiquité la plus raffinée, mais tous les deux cependant sont +chrétiens. Dante par ses machines poétiques empruntées à l'Apocalypse, +Pétrarque par l'intellectualité de son amour, respirent la suavité du +mysticisme évangélique. Quant à moi, je considère Pétrarque, sans +aucune comparaison possible, comme le plus parfait poëte de l'âme de +tous les temps et de tous les pays, depuis la mort du doux Virgile. +Notre langue elle-même n'a rien à lui opposer en délicatesse de style +et en pathétique de coeur, pas même l'harmonieux et tendre Racine: +Racine chante pour une cour et pour un roi; Pétrarque, pour Laure et +pour son Dieu. L'inspiration est plus brillante dans Racine, elle est +plus pathétique et plus recueillie dans Pétrarque; les vers de +Pétrarque aussi, quoique moins sonores, sont bien plus pleins: ce sont +les proverbes de l'amour et de la douleur; il en est resté des +milliers dans la circulation des âmes aimantes ou des coeurs +saignants. Toutes les vagues de l'Adriatique, toutes les collines +d'Arquà, toutes les grottes de Vaucluse, toutes les brises d'Italie, +roulent avec les larmes ou les soupirs des amants un vers de +Pétrarque. Ses sonnets sont les médailles du coeur humain. + + +II + +Jamais l'oeuvre et l'écrivain ne sont plus indissolublement unis que +dans les vers de Pétrarque, en sorte qu'il est impossible d'admirer la +poésie sans raconter le poëte: cela est naturel, car le sujet de +Pétrarque c'est lui-même; ce qu'il chante c'est ce qu'il sent. Il est +ce qu'on appelle un poëte intime, comme Byron de nos jours; une si +puissante et si pathétique individualité, qu'elle envahit tout ce +qu'il écrit, et que si l'homme n'existait pas le poëte cesserait +d'être. On a beau dire, ce sont là les premiers des poëtes; les autres +n'écrivent que leur imagination, ceux-là écrivent leur âme. Or +qu'est-ce que la belle imagination en comparaison de l'âme? Les uns ne +sont que des artistes, les autres sont des hommes. Voilà le caractère +de Pétrarque, racontons sa vie. + + +III + +Il y a peu de grands hommes remueurs du monde sur lesquels on ait +autant écrit que sur cet homme séquestré, solitaire, absorbé dans sa +piété, dans son amour et dans ses vers; pour les uns il est poésie, +pour les autres histoire, pour ceux-ci amour, pour ceux-là politique. +Disons le mot: sa vie est le roman d'une grande âme. + +Il naquit à Florence, la ville où tout renaissait au quatorzième +siècle. Son père était un de ces citoyens considérables dans la +république, que le flux et le reflux des partis en lutte firent exiler +avec le Dante, son contemporain et son ami. + +Pétrarque reçut le jour à Arezzo, petite ville de Toscane, qui servait +de refuge aux exilés. Son père et sa mère le transportèrent au berceau +d'asile en asile autour de leur patrie, qui leur était interdite. Ils +finirent par s'établir à Avignon, où le pape Clément V venait de fixer +sa résidence. À l'âge de dix ans, son père le mena à Vaucluse; ces +rochers, ces abîmes, ces eaux, cette solitude, frappèrent son +imagination d'un tel charme, que son âme s'attacha du premier regard +à ces lieux, avec lesquels il a associé son nom, et que Vaucluse +devint le rêve de son enfance; il étudia tour à tour à Montpellier, à +Bologne, sous les maîtres toscans; il négligea bientôt toutes ses +études pour la poésie qui était née avec lui de l'amitié de son père +avec Dante. + +Son père et sa mère, morts avant le temps, le laissèrent sous la garde +de tuteurs qui spolièrent leur pupille. Il revint à Avignon à l'âge de +vingt ans, avec son frère Gérard; le pape Jean XXII y régnait au +milieu d'une cour corrompue, où le scandale des moeurs était si +commun, qu'il n'offensait plus personne. Ce pontife fit entrer les +deux jeunes Florentins dans l'état ecclésiastique. Pétrarque, par +cette décence naturelle qui est la noblesse de l'esprit et par ce goût +du beau dans les sentiments qui est le préservatif du vice, se +maintint chaste, pieux et pur dans ce relâchement universel des +moeurs. Il se fit connaître par ses vers, langue sacrée et universelle +alors de cette société italienne raffinée. Il se lia d'une amitié +étroite avec Jacques Colonna, de la grande famille romaine de ce nom; +cette amitié, fondée sur un goût commun et passionné pour les lettres +antiques et pour la vertu, fut pour lui une consolation et une +fortune. Jacques Colonna était digne d'un tel ami, Pétrarque était +digne d'un tel protecteur. Ils pleuraient ensemble à Avignon cette +déchéance volontaire _de la papauté, cette captivité de Babylone qui +avait transporté l'Église des murs et des temples souverains de Rome, +dans cette ville infime des Gaules où Auguste n'avait trouvé de temple +à élever qu'au vent qui est le fléau d'Avignon_. + +Les papes cependant s'efforçaient de transformer par la magnificence +des édifices Avignon en une Rome des Gaules; la vie qu'on y menait +était élégante et raffinée; les jeunes gens même à qui la tonsure +donnait droit aux bénéfices ecclésiastiques sans leur imposer les +devoirs du sacerdoce, fréquentaient les académies et les palais des +femmes plus que les églises; leur costume était recherché et efféminé, +«Souvenez-vous,» dit Pétrarque dans une lettre à son frère Gérard, où +il lui retrace ces vanités de leur jeunesse, «souvenez-vous que nous +portions des tuniques de laine fine et blanche où la moindre tache, un +pli mal séant auraient été pour nous un grand sujet de honte; que nos +souliers, où nous évitions soigneusement la plus petite grimace, +étaient si étroits que nous souffrions le martyre, à tel point qu'il +m'aurait été impossible de marcher si je n'avais senti qu'il valait +mieux blesser les yeux des autres que mes propres nerfs; quand nous +allions dans les rues, quel soin, quelle attention pour nous garantir +des coups de vent qui auraient dérangé notre chevelure, ou pour éviter +la boue qui aurait pu ternir l'éclat de nos tuniques!» + +La poésie en langue vulgaire, c'est-à-dire en italien, faisait partie +principale des élégances de cette société. Les femmes, auxquelles on +s'efforçait de plaire, n'entendaient pas le langage savant. Le jeune +poëte excellait déjà dans l'ode et dans le sonnet, deux formes +récentes de cette poésie; mais son ambition de gloire poétique était +immense, sa modestie était inquiète; on voit cette naïveté de ses +découragements dans une de ses conversations avec son maître +intellectuel, Jean de Florence, vieillard contemporain du Dante, qui +professait alors les hautes sciences à Avignon. + +«J'allai le consulter un jour, raconte Pétrarque, dans un de ces accès +de découragement dont j'étais quelquefois saisi et abattu; il me reçut +avec sa bonté ordinaire: Qu'avez-vous, me dit-il, vous me paraissez +tout mélancolique? Ou je me trompe, ou il vous est survenu quelque +fâcheux événement?--Vous ne vous trompez pas, mon père, lui dis-je, je +suis triste, et cependant il ne m'est rien arrivé de mal; mais je +viens vous confier mes peines habituelles, vous les connaissez: mon +coeur n'a jamais eu de replis pour vous; vous savez ce que j'ai fait +pour me tirer de la foule et pour acquérir un nom, mais je ne sais +pourquoi, dans le moment même où je croyais m'élever peu à peu, je me +sens retomber tout à coup; la source de mon esprit est tarie; après +avoir tout appris, je vois que je ne sais rien; abandonnerai-je +l'étude des lettres, entrerai-je dans une autre carrière? Mon père, +ayez quelque compassion de moi, tirez-moi de l'horrible anxiété où je +suis!... En disant cela, je fondis en larmes...» + + +IV + +L'illustre vieillard consola et raffermit son disciple; il lui dit que +cette sécheresse momentanée d'imagination dont il s'affligeait n'était +que le progrès de son esprit, qui, en lui faisant mieux voir jusqu'où +il pouvait monter, le décourageait à tort, par le sentiment de la +distance qu'il y avait entre son talent d'aujourd'hui et son idéal +futur. «Sentir sa maladie, ajouta-t-il, c'est déjà le premier pas vers +la guérison; persévérez et renoncez au barreau, où l'on ne s'adonne +qu'à l'art de vendre des paroles ou plutôt des mensonges.» On s'étonne +de ce mépris pour le barreau dans un jeune homme dont Cicéron était +l'oracle et l'idole. + +Son ami Jacques Colonna l'encourageait de son exemple et de ses +conseils à persévérer dans la philosophie et dans la poésie. «Cet ami, +écrit-il lui-même, était le plus aimable de tous les hommes; sa +physionomie était agréable et distinguée, son extérieur grandiose +annonçait un homme au-dessus des autres hommes. Il était facile à +vivre, gai dans la conversation, grave dans la pensée, tendre pour ses +parents, fidèle et sûr pour ses amis, affable et libéral pour tous +malgré le beau nom qu'il portait et les talents d'esprit qui le +distinguaient. On le voyait toujours simple et modeste avec une figure +si séduisante, ses moeurs étaient pures et irréprochables, son +éloquence naturelle était entraînante et irrésistible, on aurait dit +qu'il tenait les coeurs dans sa main et les tournait à son gré; plein +de candeur et de franchise, ses lettres et ses entretiens découvraient +tout ce qu'il avait dans l'âme, on croyait y lire...» + + +V + +Heureux en amitié, le jeune poëte ne le fut pas moins en amour. On +pressent que nous allons parler de sa passion pour Laure, passion qui +fut sa vie, sa faute et sa gloire. + +Pour bien juger de la criminalité ou de l'innocence de cette passion +dans un jeune poëte qui n'avait de l'état ecclésiastique que le +costume, la tonsure et les bénéfices, il faut se reporter à la +définition des deux amours qui commencent cet entretien. Ce que +Pétrarque et ce que le temps de Pétrarque entendaient ici par amour, +n'était en réalité que la passion du beau, l'admiration, +l'enthousiasme, le dévouement de l'âme à un être d'idéale perfection +physique et morale; culte en un mot, mais culte divin à travers une +beauté mortelle. + +On verra que cet amour, qui ne porta jamais la moindre atteinte à la +chasteté de Laure ni à la vertu de son amant, n'eut pas d'autre +caractère que celui d'adoration intellectuelle aux yeux de son époque +et de la postérité. Pétrarque cependant, devenu plus austère dans ses +jugements sur lui-même à un autre âge, en parle ainsi avec une +certaine ambiguïté de remords ou de justification dans le premier +sonnet de ses oeuvres après la mort de Laure. Il faut le lire pour +bien comprendre la nature de son sentiment. Le voici: + +«Vous qui prêtez l'oreille dans ces rimes éparses à l'écho de ces +soupirs dont je nourrissais mon coeur dans mon premier juvénile +enivrement! + +«Quand j'étais alors en partie un autre homme de l'homme que je suis +aujourd'hui; + +«De ces vers dans lesquels je pleure ou je médite tour à tour parmi +les vaines espérances et les vains regrets, j'espère qu'on +m'accordera, sinon mon pardon, du moins pitié. + +«Mais je vois bien maintenant comment je fus pendant longtemps la +fable et la rumeur du monde entier. + +«De moi-même, avec moi-même, j'ai honte et je rougis. + +«Cette juste honte est le fruit mérité de mes vaines erreurs. + +«Et le repentir est la tardive et claire connaissance que ce qui plaît +uniquement à ce monde n'est que le songe d'un moment!» + +Ne soyons donc, en lisant ces vers, ni plus sévères ni plus indulgents +que Pétrarque lui-même, déplorant dans sa vertu, non le crime, mais la +fragilité de son amour. Pétrarque s'accusait même de cette fragilité +dans ce sonnet. Ce culte poétique pour la beauté ne souillait pas plus +la femme vertueuse qui en était l'objet, qu'un chevalier ne souillait +sa dame en en portant les couleurs et en lui consacrant ses exploits. + + +VI + +L'histoire de Laure a été écrite avec l'orgueil de la parenté par +l'abbé de Sades, descendant de cette femme angélique; par un hasard de +la destinée, ma famille maternelle remonte également à cette source. +L'arbre chronologique de cette famille ne laisse à cet égard aucun +doute. Ma mère avait du sang de Laure dans les veines comme elle en +avait le charme et la piété. Je ne m'en glorifie pas, car il n'y a +point de gloire dans le hasard; mais je m'en suis toujours félicité, +car la poésie et la beauté ont été toujours à mes yeux les vraies +noblesses des femmes. + +La rencontre qui décida de la vie et de l'immortalité du jeune poëte +est racontée par lui dans toutes ses circonstances d'année, de lieu, +de jour et d'heure, comme un événement de l'histoire du monde. Il +retrace même les dispositions indifférentes de coeur où l'amour +l'avait laissé jusque-là. «Moi qui étais plus sauvage que les cerfs +des forêts,» écrit-il; et ailleurs: «Les traits qui m'avaient été +lancés jusqu'alors n'avaient fait qu'effleurer mon coeur, quand +l'amour appela à son aide une dame toute-puissante contre laquelle ni +le génie, ni la force, ni les supplications ne purent jamais rien.» + +C'est dans ces dispositions de l'indifférence que le lundi de la +semaine sainte, 6 avril 1327, à six heures du matin, dans l'église des +religieuses de Sainte-Claire, où Pétrarque était allé faire ses +prières, ses regards furent éblouis par une dame de la plus tendre +jeunesse et d'une incomparable beauté. _Elle était vêtue d'une robe de +soie verte parsemée de violettes._ Ce costume, dans lequel elle resta +pour jamais dans sa mémoire, ainsi que tous les traits de son visage +et tous les détails de sa figure, recomposent çà et là le portrait de +cette personne dans les odes et dans les sonnets de son poëte. +Recomposons-le d'après lui vers à vers: + +«Son visage, sa démarche, avaient quelque chose de surhumain; sa +taille était délicate et souple, ses yeux tendres et éblouissants à la +fois, ses sourcils étaient noirs comme de l'ébène, ses cheveux colorés +d'or se répandaient sur la neige de ses épaules; l'or de cette +chevelure paraissait filé et tissé par la nature; son cou était rond, +modelé et éclatant de blancheur; son teint était animé par le coloris +d'un sang rapide sous ses veines; quand ses lèvres s'entr'ouvraient, +on entrevoyait des perles dans des alvéoles de rose; ses pieds étaient +moulés, ses mains d'ivoire, son maintien révélait la pudeur et la +convenance modeste et majestueuse de la femme qui respecte en elle les +dons parfaits de Dieu; sa voix pénétrait et ébranlait le coeur; son +regard était enjoué et attrayant, mais si pur et si honnête au fond de +ses yeux, qu'il commandait la vertu. + +«_Telle était cette apparition céleste._ + +«Non, s'écrie le poëte dans son sonnet troisième; non, jamais le +soleil se levant du sein des plus sombres nuages qui obscurcissent le +ciel; jamais l'arc-en-ciel, après la pluie, n'éclatèrent de couleurs +plus variées dans l'éther ébloui que ce doux visage, auquel aucune +chose mortelle ne peut s'égaler: tout me parut sombre après cette +apparition de lumière. + +«Dans quelle région du ciel (reprend-il au vingt-cinquième sonnet) +était le modèle incréé d'où la nature tira ce beau visage, dans lequel +elle se complut à montrer la puissance d'en haut? Celui qui n'a pas vu +comment ses yeux se meuvent délicieusement dans leur orbite, celui qui +n'a pas entendu comment sa respiration chante en sortant de ses +lèvres, et comment doucement elle parle et doucement elle sourit, +celui-là ne saura jamais comment l'amour tue et comment il guérit une +âme.» + + +VII + +Cette merveille était Laure, dont le nom, immortalisé par Pétrarque, +pourrait se passer de toute autre généalogie. + +On a longtemps ignoré celui de sa famille, il est étonnant que +Pétrarque ne l'ait jamais prononcé; des recherches incessantes et +récentes ont enfin restitué Laure à la noble maison de Noves, d'où +elle était indubitablement issue. Cette maison habitait le bourg de +Noves, sur les rives de la Durance, à quelque distance d'Avignon; +c'est de cette seigneurie qu'elle tirait son nom. Le père de Laure +était Audibert de Noves, sa mère se nommait Ermessende; on ne connaît +pas son autre nom. Audibert de Noves habitait pendant l'hiver une +maison de sa famille à Avignon, Laure y était née. Le sonnet funéraire +de Pétrarque, jeté par lui dans son cercueil et retrouvé quand ce +cercueil fut ouvert, atteste ce droit d'Avignon à s'appeler la patrie +natale de Laure. + +Le testament également retrouvé d'Audibert de Noves, qui mourut jeune +comme sa fille, parle de Laure, sa fille aînée, à laquelle il lègue +6,000 liv. tournois pour sa dot. Cette somme, considérable pour le +quatorzième siècle, est l'indice de la richesse de la maison de Noves. + +Ermessende de Noves, veuve d'Audibert, fut tutrice de ses trois +enfants; elle accorda la main de Laure, encore enfant, à Hugues de +Sades, gentilhomme d'une famille illustre et sénatoriale d'Avignon; le +contrat de mariage, retrouvé aussi, est daté de Noves, 16 janvier +1325, dans l'église de Notre-Dame. + +Hugues de Sades avait vingt ans, Laure seize ans; outre la dot de +6,000 liv. tournois, Ermessende donne à sa fille Laure une robe de +soie verte, sans doute la même dont elle était vêtue dans l'église de +Sainte-Claire le jour de fête du 6 avril, quand elle se montra pour la +première fois à Pétrarque. Elle reçoit aussi de sa mère, par contrat +de mariage, _une couronne d'or et un lit honnête_. Ses portraits, +conservés dans la maison de Sades et ailleurs, la représentent dans ce +costume vert comme elle est peinte dans le troisième sonnet de son +poëte. + +Voilà tout ce qu'on sait aujourd'hui d'authentique, grâce à l'abbé de +Sades, sur Laure de Noves. Sans doute les oeuvres latines de +Pétrarque, ses confidences écrites et ses lettres familières auraient +révélé bien des circonstances de cet amour et bien des détails sur ces +deux familles de Noves et de Sades; mais Pétrarque raconte lui-même +qu'il a détruit toutes ces traces de sa passion avant sa mort. + +«Apprenez, dit-il à un de ses admirateurs, une chose incroyable et +pourtant vraie: c'est que j'ai livré aux flammes (_vulcano_) plus d'un +millier de poëmes épars ou de lettres familières; non pas que je n'y +trouvasse de l'intérêt et de l'agrément, mais parce qu'ils contenaient +plus d'affaires publiques ou domestiques que d'agrément pour le +lecteur!» + +Quelle perte pour les érudits, les curieux et les amants! Les cendres +du foyer des poëtes sont pleines de mystères semés ainsi au vent. + + +VIII + +À dater de l'heure où il vit Laure, l'âme de Pétrarque ne fut plus +qu'un chant d'enthousiasme, de désir, d'amour, de regrets consacrés à +cette vision. Elle était pour lui la Béatrice du Dante sortie de +l'enfance et du rêve, et arrivée à la réalité et à la perfection de la +beauté. Ses sonnets, où il déguisait à peine le nom de Laure sous +l'image un peu trop transparente et un peu trop puérilement allusive +du laurier (_Lauro_), remplissaient les sociétés d'Avignon, de +Florence et de Rome de son amour. Cette publicité de culte n'offensait +ni la vertu de son idole ni la susceptibilité de son époux. Laure +était au-dessus du soupçon, Hugues de Sades au-dessus de la jalousie. +Un tel amour divinisé par de tels vers était, à cette époque, une +gloire et non un affront pour une famille. Un poëte était un paladin +joutant en public en l'honneur de sa dame. Tel paraît avoir été +toujours le caractère de l'amour de Pétrarque; s'il fut payé +quelquefois de reconnaissance, de grâce et de sourire, il ne fut +jamais payé d'aucun retour criminel; c'était une folie du génie que +l'on pardonnait et qu'on encourageait même dans une adoration sans +mystère. + +Cette adoration multipliait sous toutes les formes ses hommages: Laure +était passée à l'état de divinité dans l'âme de son amant; ce culte +avait cependant l'onction, la dévotion, le mysticisme de tout autre +culte; il avait ses reliques et ses stations; il consacrait la mémoire +des jours où il était né, des événements qui le nourrissaient, et +bientôt, hélas! de son calvaire et de sa sépulture. Lisez ce second de +ses sonnets, commémoration de la première rencontre de Laure dans +l'église. + +«C'était le jour où le soleil pâlit et décolora ses rayons par +compassion pour le supplice de son Créateur (le vendredi de la semaine +de la Passion). + +«Ô femme, quand je fus pris, et j'étais loin de m'en défendre, par ces +beaux yeux qui m'enchaînèrent à jamais.... l'amour me trouva tout à +fait désarmé, et le chemin de mon coeur ouvert par ces yeux qui sont +devenus le creux tari de mes larmes.» + +Et ailleurs, dans un sonnet commémoratoire, daté du 6 avril 1338: +«C'est aujourd'hui le onzième anniversaire du jour où je fus soumis à +ce joug qui ne se brisera plus!... Rappelle à mes pensées, Seigneur! +comment, aujourd'hui aussi, tu fus élevé sur la croix!...» + + +IX + +Le charme que trouvait le jeune Pétrarque dans la présence de sa dame, +les plaisirs et les applaudissements de la cour et de la ville +d'Avignon, où tous les cercles élégants retentissaient de ses vers, +tout cela l'éloigna de plus en plus des études de théologie et des +exercices du barreau. Son maître de jurisprudence et d'éloquence, le +fameux professeur _Sino de Pistoia_, lui en fait des reproches sévères +et tendres dans une de ses lettres. «Je vous vois avec douleur, lui +écrit-il, dans la maison de votre ami l'évêque de Lombez, Jacques +Colonna, la lyre à la main, comme un ménestrel, rassemblant autour de +vous cette foule de parasites et de flatteurs dont les cours des +princes sont remplies. Séduit par la vaine gloire que la poésie promet +à ceux qui la cultivent, vous avez renoncé aux solides honneurs que +procure la science des lois. Quelle différence cependant! la +jurisprudence donne des richesses, des charges, des dignités; la +poésie, pauvre et mendiante, donne tout au plus une couronne de +lauriers. Maître Francesco, je ne veux plus vous aimer.» + +Ces reproches émurent Pétrarque sans le ramener. Une circonstance +historique bizarre comme ce temps avait valu à Jacques Colonna, l'ami +de Pétrarque, l'évêché de Lombez et la faveur du pape Jean XXII, qui +régnait à Avignon. Les moines alors se mêlaient à tout; les cordeliers +s'étaient divisés en deux sectes, dont l'une voulait s'abstenir +totalement du droit de propriété, dont l'autre voulait conserver ses +biens immenses. L'empereur Louis de Bavière avait pris parti pour +l'une de ces opinions; il avait marché à Rome, à la tête d'une armée +d'Allemands, pour soutenir les cordeliers rebelles au pape. Il avait +déposé Jean XXII et fait élire un nouveau pape, du nom de Mathéi. Le +pape Mathéi était secrètement marié, quoique moine; sa femme, qui lui +avait permis de la quitter pour se faire cordelier, le réclama pour +son époux dès qu'elle le vit sur le trône pontifical. Jean XXII +excommunia ce pseudo-pape. Jacques Colonna osa se rendre à Rome et y +afficher la bulle d'excommunication, sous les yeux des Allemands et +du faux pontife. Monté sur un cheval rapide, il se sauva ensuite à +Palestrina, forteresse de sa famille. L'empereur le fit brûler en +effigie. + +À son retour de cette téméraire expédition, Jacques Colonna, quoiqu'il +ne fût pas encore dans les ordres, reçut en récompense l'évêché de +Lombez. Il supplia son ami Pétrarque de l'accompagner dans cette +résidence obscure et illettrée, au pied des Pyrénées, près des sources +de la Garonne. Pétrarque se résigna, par amitié, à perdre pour quelque +temps la présence de Laure. Jacques Colonna avait emmené avec lui, +pour égayer cet exil, quelques jeunes Romains de la domesticité de sa +famille. Cette société portait avec elle ses moeurs polies dans la +barbarie de ces montagnes; elle s'y occupait d'études, de +conversation, de lectures, de vers: c'était une villa d'Italie +transplantée dans les Pyrénées. Lélio et Socrate, deux de ces +commensaux des _Colonne_, y charmèrent les heures de Pétrarque: «Ce +sont les moments les plus heureux de ma vie,» écrit-il à cette époque. + +Cette société de jeunes amis revint après un été et un automne à +Avignon, rappelée dans cette capitale par l'arrivée du cardinal +Colonna, oncle de l'évêque de Lombez. Jacques Colonna donna Pétrarque +à son oncle le cardinal. Ce prince romain logea Pétrarque dans son +palais d'Avignon, et traita en fils le jeune poëte; il le destinait à +illustrer un jour sa maison dans la diplomatie et dans les lettres. +Ces Mécènes ecclésiastiques ou laïques rivalisaient alors, en Italie, +de patronage pour les grands talents susceptibles de servir leur +propre gloire; le palais du cardinal Colonna était la cour du génie +italien. Le chef de cette illustre maison, Étienne Colonna, vint, à +son tour, visiter ses frères et ses neveux à Avignon; il y goûta avec +passion le talent de Pétrarque. Un sonnet, daté sans doute de +Vaucluse, que Pétrarque adresse à cet homme illustre, rappelle les +douceurs de la retraite, des champs, des plaisirs de coeur et d'esprit +goûtés ensemble dans la vallée de Vaucluse! + +«Au lieu de tes palais, de tes théâtres, de tes portiques de Rome +décorés de statues,» lui dit-il, «nous n'avions ici que le chêne, le +hêtre et le pin, répandant leur ombre sur l'herbe verte au déclin de +la colline qui vient mourir dans la plaine; nous descendions à pas +lents en poétisant, et ces spectacles élevaient nos pensées vers le +ciel. Là le rossignol, sous la feuille, se lamente et pleure +mélodieusement toute la nuit. + +«Mais quelque chose empoisonne et rend incomplètes tant de délices: Ô +mon Seigneur, c'est ton absence de ces beaux lieux!» + + +X + +Cependant l'amour n'éteignait pas le patriotisme italien dans le coeur +du jeune poëte florentin transporté chez les barbares. Une épître +politique toute vibrante du sentiment romain des _Tite-Live_ et des +_Tacite_ proteste éloquemment contre l'invasion en Italie des Français +et des Allemands, commandés par le roi de Bohême. Les Français y sont +traités comme des esclaves révoltés qui viennent saccager et avilir le +domaine de leurs maîtres. + +Vers le même temps, les rigueurs de Laure et la jalousie de son jeune +époux, qui commençait à s'offenser du bruit de ce poétique amour, +forcèrent Pétrarque à voyager. Il visita rapidement Paris, la Flandre, +Cologne et Lyon; en revenant à Avignon, il trouva son ami Jacques +Colonna parti et Laure aussi cruelle. Un grand goût de solitude le +saisit; il alla plus fréquemment chercher le silence sans trouver +l'oubli dans la vallée alors presque sauvage de Vaucluse. Un de ses +plus beaux sonnets, _Solo et pensoso_, exprime plus mélancoliquement +qu'on ne le fit jamais cette consonnance de la tristesse de son âme +avec la tristesse des lieux. + +«Solitaire et pensif, les lieux les plus déserts je vais mesurant à +pas lourds et lents, et je promène attentivement mes regards autour de +moi pour éviter la trace de tout être humain sur le sable; je n'ai pas +de plus grande crainte que de rencontrer des personnes qui me +connaissent, parce que, sous la fausse sérénité de mon visage et de +mes paroles, on peut découvrir trop facilement du dehors la flamme +intérieure qui me consume; en sorte qu'il me semble désormais que les +montagnes, les plaines, les rives des fleuves, les fleuves eux-mêmes +et les forêts savent ce qui s'agite dans mon âme, fermée aux regards +des hommes. Mais, hélas! il n'est ni sentiers si escarpés, ni +retraites si sauvages que l'amour ne m'y suive, conversant avec mon +âme et mon âme avec lui!» + + +XI + +Jean XXII venait de mourir; Jacques Fournier, fils d'un boulanger de +Saverdun, ayant passé sa vie dans un cloître, venait d'être élu: ce +nouveau pape ne partageait pas l'aversion de Jean XXII pour l'Italie. +On songeait à transporter la cour pontificale à Rome; Pétrarque, +Italien de coeur, adressa au pape une magnifique allocution de la +ville de Rome au pape pour le conjurer de rapatrier l'Église à la +ville éternelle. Le poëte reçut de Benoît XII, en récompense de cette +ode, un canonicat avec un riche bénéfice ecclésiastique dans l'évêché +de Lombez. Une autre ode qu'il adressa à la même époque à Étienne +Colonna, et que Voltaire appelle la plus admirable de ses poésies +lyriques, éleva sa renommée au-dessus de tous les poëtes du temps. + +«L'Italie dormira-t-elle toujours, et n'y aura-t-il personne qui la +réveille?» + + +XII + +Pétrarque partit enfin pour Rome au moment où Laure, touchée de sa +constance, cherchait à le retenir à son tour par quelques innocentes +prévenances, comme si elle eût été attristée de perdre son esclave; +mais déjà Pétrarque lui-même avait cherché, dans une liaison moins +platonique, une diversion à la passion qui le dévorait. + +Embarqué à Marseille, il débarqua à Civita-Vecchia. La guerre civile +désolait la campagne de Rome; l'accès en était fermé par les bandes +armées de la famille des Ursins, ennemie des Colonne. Pétrarque se +réfugia au château fort de Capranica, chez le comte d'Anguillara, qui +avait épousé une des filles d'Étienne Colonna. Il décrit ce séjour de +paix au milieu de la guerre dans une de ses lettres. + +Étienne Colonna, sénateur de Rome, c'est-à-dire dictateur en l'absence +des papes, vint le chercher avec une forte escorte de cavalerie, +l'emmena à Rome, et le logea près de lui au Capitole. Ce séjour fut +charmant, mais court; l'image de Laure, un moment oubliée, le +rappelait comme à son insu à Avignon; il y revint; en la retrouvant, +il retrouva son délire. «Je désirais la mort,» écrit-il; «j'étais +tenté de me la donner; je redoutais de rencontrer Laure comme le +pilote craint l'écueil; je me sentais défaillir quand j'apercevais +cette chevelure dorée, ce collier de perles sur un cou plus éclatant +que la neige, ces épaules dégagées, ces yeux dont la nuit même de la +mort ne pouvait éteindre le rayonnement; l'ombre seule de Laure me +donnait en passant un frisson; le son de sa voix ébranlait tous mes +sens!» + + +XIII + +Redoutant de retomber dans les charmes de son idole, mécontent des +papes et de leur cour, qui semblait le négliger dans sa captivité +politique et le reléguer dans sa vaine poésie, il prit le parti de +fuir un monde qui ne lui offrait que le désespoir dans l'amour, +l'ingratitude dans l'ambition; il se souvenait d'un site à la fois +sauvage et délicieux, où l'ombre des forêts, le murmure des eaux +courantes, la fraîcheur des étés, la tiédeur des hivers, lui avaient +autrefois servi d'abri contre les tumultes de son âme; il résolut d'y +fixer pour jamais sa vie. Ce lieu était assez éloigné pour que la +présence et le nom de Laure ne l'y poursuivissent pas, assez rapproché +pour qu'il pût la revoir quelquefois et suivre des yeux de l'âme sa +seule étoile ici-bas: c'était Vaucluse. La description qu'en fait +Pétrarque lui-même, dans plusieurs de ses sonnets et de ses lettres, +est parfaitement conforme à ce que les pèlerins de la poésie et de +l'amour y viennent contempler encore aujourd'hui, et à ce que les +recherches et les dessins écrits de M. le baron Robert nous en ont +retracé à nous-même. M. le baron Robert a, comme nous, la superstition +du génie et de l'amour de Laure et de Pétrarque. Nous lui devons +beaucoup. + +Vaucluse est une sorte de _Tibur_ des Gaules; à l'extrémité d'une +vallée ombreuse et boisée, tout humide et toute retentissante du +murmure des eaux courantes, un rempart de rochers amoncelés et +inaccessibles ferme tout à coup l'horizon. D'un côté de cet +amphithéâtre de rochers s'élève au sommet un vieux château en ruines; +les pans de murs percés de brèches et de fenêtres se confondent avec +les roches grises qui les portent. + +C'était la demeure d'été des évêques de Cavaillon: ces évêques y +venaient dans la canicule respirer la fraîcheur de la vallée. + +Du côté opposé, une caverne naturelle, d'une prodigieuse élévation, se +creuse comme le portique d'un monde souterrain; la lumière +s'assombrit en s'enfonçant dans la profondeur de la grotte. Un vaste +bassin d'eau si azurée qu'elle en paraît noire, et si profonde que la +sonde n'en atteint pas le fond, occupe toute l'étendue de l'antre. +Dans l'été, l'eau dort sans bouillonnement et sans murmure dans son +entonnoir de pierres; au printemps et en automne, l'onde surmonte ses +bords, s'épanche en écumant par-dessus le seuil de la caverne, et +roule, comme une cascatelle de Tivoli, en lambeaux liquides, jusqu'au +fond de la vallée. + +Cette chute, ce mouvement, ce bruit répercuté de rochers en rochers, +ces brouillards d'écume flottante, sous lesquels la verdure de ces +rives se voile et se dévoile aux vents, sont la vie et le charme, et +comme la pensée de ces beaux sites. + +Quelques maisonnettes pauvres, précédées ou entourées de petits +jardins en terrasse ou en gradins, étaient disséminées çà et là sur la +pente de la montagne, au-dessus de la Sorgue; c'est le nom que prend +la Fontaine de Vaucluse en sortant de la caverne. Pétrarque se fit +construire une petite maison à la mesure d'un ermitage. Voici comment +il la décrit lui-même dans une de ses lettres, ainsi que la vie +ascétique dans laquelle il s'était recueilli pour prier, chanter, +rêver et aimer encore: + +«Quand on trouve un antre creusé par la nature dans les flancs d'un +rocher, dit Sénèque, l'âme est saisie d'un sentiment religieux, sans +doute parce qu'on y sent l'impression directe de l'Ouvrier divin; les +sources des grands fleuves inspirent la vénération, l'apparition +subite d'un fleuve mérite des autels; j'en veux ériger un, +ajoute-t-il, aussitôt que mes ressources pécuniaires me le +permettront; je l'élèverai dans mon petit jardin qui est sous les +roches et au-dessus des eaux; mais c'est à la Vierge, mère du Dieu qui +a détruit tous les autres dieux, que je le dévouerai.» + +«Ici, dit-il après dix ans de séjour dans cet ermitage, ici je fais la +guerre à mes sens et je les traite en ennemis: mes yeux, qui m'ont +entraîné dans toutes sortes de précipices, ne voient maintenant que le +ciel, l'eau, le rocher. Je n'entends que les boeufs qui mugissent, +les moutons qui bêlent, les oiseaux qui gazouillent, les eaux qui +bruissent; la seule femme qui s'offre à mes regards est une servante +noire, sèche et brûlée comme un désert de Libye. Je garde le silence +depuis le matin jusqu'au soir, n'ayant personne à qui parler; les +paysans, uniquement occupés à cultiver leurs vignes, leurs vergers, ou +à tendre leurs filets dans la Sorgue, ne connaissent ni la +conversation ni les commerces de la vie. Je me contente pour ma +nourriture du pain noir de mon jardinier, et je le mange même avec une +sorte de plaisir; quand on m'en apporte du blanc de la ville, je le +donne presque toujours à celui qui l'a apporté. Mon jardinier, qui est +un corps de fer, me reproche lui-même la vie trop frugale que +j'observe, et prétend que je ne pourrai pas la soutenir longtemps. +Pour moi, je pense qu'il est plus aisé de s'accoutumer à une +nourriture grossière qu'à des mets délicats et recherchés; des figues, +des raisins, des noix, des amandes, voilà mes délices; j'aime les +poissons dont la rivière abonde: c'est un grand plaisir pour moi de +les voir briller dans les filets qu'on leur tend et que je leur tends +moi-même quelquefois. Je ne vous parle pas de mes habits, tout est +bien changé à cet égard; je ne porte plus ceux dont j'aimais autrefois +à me parer, vous me prendriez à présent pour un laboureur ou un berger +des montagnes. + +«Ma maison ressemble à celle de Fabricius ou de Caton; tout mon +intérieur domestique consiste en un chien et en un serviteur; ce +serviteur a sa maison attenante à la mienne; quand j'ai besoin de lui +je l'appelle, quand je n'en ai plus besoin il retourne dans sa +chaumière. Je me suis défriché deux petits jardins qui siéent +merveilleusement à mes goûts. Je ne crois pas que dans le monde il y +ait rien qui leur ressemble. Il faut que je vous confie une faiblesse +digne d'une femmelette: _je suis fâché qu'il y ait quelque chose de si +beau hors de l'Italie_. De ces deux jardins l'un est ombragé, +recueilli, propre à l'étude: c'est mon site d'inspiration; il descend +en pente douce vers la _Sorgue_ qui vient de sortir des flancs du +rocher, il est clos de l'autre côté par des murailles naturelles de +rocs inaccessibles où les oiseaux seuls peuvent s'élever grâce à leurs +ailes; l'autre jardin est plus contigu encore à la demeure, moins +sauvage, tapissé de pampres, et, ce qui est singulier, à côté d'une +rivière très-rapide, séparé par un petit pont d'une grotte voûtée où +les rayons du soleil ne pénètrent pas. Je crois que cette grotte +ressemble à cette petite salle souterraine au bord de la mer de Gaëte, +où Cicéron allait quelquefois déclamer ses discours pour apprendre à +lutter avec les bruits de la multitude. Ce lieu recueilli et sombre +m'invite à l'étude et à la composition. + +«Je m'y tiens à midi; le matin je vais sur les collines plus hautes; +le soir dans les prés ou dans le voisinage de la fontaine de Vaucluse, +ou dans ce petit jardin dans l'île en bas de la grotte, à l'ombre du +rocher au milieu des eaux. Ce site est étroit, mais propre à réveiller +l'esprit le plus paresseux et à l'élever jusqu'aux nues. Ah! que je +passerais volontiers ma vie ici, si je ne me sentais pas encore trop +près d'Avignon et trop loin de l'Italie; car, pourquoi dissimuler ces +deux faibles de mon âme? j'aime l'Italie et je hais Avignon; l'odeur +empestée de cette maudite ville corrompue vicie l'air pur de mes +champs. Je sens que la proximité m'en fera sortir.» + + +XIV + +Quant à ses occupations et ses rêveries dans cette solitude, voici ce +que je lis dans une de ses lettres à un autre de ses amis. J. J. +Rousseau n'a rien de plus extatique. + +«Combien de fois pendant les nuits d'été, à la douzième heure, après +avoir récité mon bréviaire, je suis allé me promener dans les +campagnes au clair de la lune! Combien de fois même suis-je entré +seul, malgré les ténèbres intimidantes de la nuit, dans cet antre +terrible où, le jour même et en compagnie d'autres hommes, on ne +pénètre pas sans un secret saisissement! J'éprouvais une sorte de +plaisir en y entrant; mais, je l'avoue, ce plaisir n'était pas sans +une certaine voluptueuse terreur. + +«Je trouve tant de douceur dans cette solitude, une si délicieuse +tranquillité, qu'il me semble n'avoir véritablement vécu que pendant +le temps que je l'ai habitée; tout le reste de ma vie n'a été qu'un +continuel tourment!» + + * * * * * + +De plus une harmonie secrète semblait préexister entre Pétrarque et la +fontaine de Vaucluse, harmonie dont il parle plusieurs fois lui-même +comme d'une superstition de l'amour qui l'attachait à ces beaux lieux. +La crue des eaux de la fontaine correspondait au 6 avril vers +l'équinoxe du printemps, et c'était aussi le 6 avril qu'il fêtait dans +son coeur l'anniversaire de sa rencontre avec Laure, et que la crue de +ses larmes débordait régulièrement de ses yeux au retour de ce jour +heureux ou fatal de sa vie. + +À tous ces charmes il faut, si l'on en croit la tradition, ajouter le +charme de se rapprocher assez souvent de la résidence d'été de Laure: +elle habitait, pendant cette saison, le village voisin de Cabrières. + + +XV + +Soit qu'il la vît quelquefois dans ses longues promenades à travers +les campagnes voisines, soit qu'il ne la vît qu'en songe, l'image de +Laure l'obsédait le jour et la nuit, comme celle des dames romaines +obsédait saint Jérôme dans son désert. Le poëte raconte à peu près +dans les mêmes termes que l'anachorète les apparitions séduisantes du +fantôme qui troublait son repos et ses prières. + +«Trois fois, au milieu de la nuit, la porte de ma chambre fermée, je +l'ai vue devant mon lit avec une contenance assurée réclamant son +serviteur: la peur glaçait mes membres; mon sang abandonnait mes +veines pour se retirer dans le coeur. Je ne doute pas que, si l'on fût +venu alors avec une lumière, on ne m'eût trouvé pâle comme un mort, et +portant sur mon visage tous les signes de la plus grande frayeur. + +«Je me levais tremblant avant l'aurore, et, sortant bien vite d'une +maison où tout m'était suspect, je grimpais sur la cime du rocher; je +courais dans les bois, regardant de tout côté si cette image, qui +était venue troubler mon repos, ne me suivait pas. Je ne me croyais +nulle part en sûreté. + +«On ne voudra pas me croire, mais ce que je dis est vrai. Souvent dans +des endroits écartés, lorsque je me flattais d'être seul, je la voyais +sortir du tronc d'un arbre, du bassin d'une fontaine, du creux d'un +rocher, d'un nuage, je ne sais où. La frayeur me rendait immobile, je +ne savais que devenir ni où aller.» + + * * * * * + +Son amour, ses livres et ses vers suffisaient à sa vie. Voici comment +il parle à ses amis mondains, qui lui reprochaient sa fuite du monde: + +«Ces gens-là regardent les plaisirs du monde comme le souverain bien; +ils ne comprennent pas qu'on puisse y renoncer. Ils ignorent mes +ressources. J'ai des amis dont la société est délicieuse pour moi. Mes +livres, ce sont des gens de tous les pays et de tous les siècles: +distingués à la guerre, dans la robe et dans les lettres; aisés à +vivre, toujours à mes ordres; je les fais venir quand je veux, et je +les renvoie de même; ils n'ont jamais d'humeur et répondent à toutes +mes questions. + +«Les uns font passer en revue devant moi les événements des siècles +passés; d'autres me dévoilent les secrets de la nature; ceux-ci +m'apprennent à bien vivre et à bien mourir; ceux-là chassent l'ennui +par leur gaieté, et m'amusent par leurs saillies; il y en a qui +disposent mon âme à tout souffrir, à ne rien désirer, et me font +connaître à moi-même. En un mot, ils m'ouvrent la porte de tous les +arts et de toutes les sciences: je les trouve dans tous mes besoins. + +«Pour prix de si grands services, ils ne demandent qu'une chambre bien +fermée dans un coin de ma petite maison, où ils soient à l'abri de +leurs ennemis. Enfin, je les mène avec moi dans les champs, dont le +silence leur convient mieux que le tumulte des cités.» + + +XVI + +Dans quelques courts voyages qu'il faisait à Avignon, il affectait +l'indifférence en rencontrant Laure. Celle-ci, dont les charmes +commençaient à se faner, moins sous les années que sous la douleur, +s'affligeait en secret de cet abandon. Un jour qu'elle passait auprès +de son poëte, insensible en apparence à sa vue: «Ô Pétrarque,» lui +dit-elle à voix basse et d'un accent de reproche mélancolique, «que +vous avez été bientôt las de m'aimer!» Pétrarque, rentré à Vaucluse, +écrivit le cinquantième sonnet, qui commence ainsi: + +«Ô madame! non, je ne fus jamais las de vous aimer; et tant que je +vivrai, je n'épuiserai pas mon amour! Que votre nom seul soit gravé +sur le marbre blanc de ma tombe! etc.» + +Ce fut vers ce temps qu'il écrivit ces trois immortelles _canzone_, +odes élégiaques surnommées par les Italiens, à cause de leur +perfection, les trois Grâces de leur langue. Ce fut alors aussi qu'il +conçut et qu'il écrivit son poëme épique, plus romain qu'italien, sur +les victoires de Scipion en Afrique; entreprise ingrate et +malheureuse. Son génie était dans son amour: dès qu'il s'en séparait, +il n'était plus qu'un érudit; dès qu'il y revenait, il était le plus +harmonieux et le plus tendre des poëtes. + + +XVII + +Sa renommée comme poëte, comme amant et comme écrivain consommé dans +toutes les oeuvres de style s'était tellement répandue hors de sa +retraite de Vaucluse, que Rome et Paris, ces deux capitales des +lettres, lui offrirent de le couronner roi de la poésie et de la +science. C'était, pour les poëtes du moyen âge, ce que le triomphe +antique était pour les héros de Rome. Par une étrange coïncidence de +pensée et de date, les deux triomphes lui furent offerts le même jour +par la France et par l'Italie. + +«Le 23 août 1340, raconte-t-il lui-même, étant à Vaucluse, occupé de +Laure et de mon poëme de _l'Afrique_, à la troisième heure du jour, +c'est-à-dire vers les neuf heures du matin, je reçus une lettre du +sénat de Rome, qui m'invitait avec les plus fortes instances à venir +recevoir à Rome la couronne. Le même jour, à la dixième heure, +c'est-à-dire vers quatre heures après midi, je vis arriver un courrier +m'apportant une lettre du chancelier de l'Université, Robert de Bardy, +qui me conjurait de donner la préférence à la ville de Paris pour y +recevoir la couronne de gloire. «Décidez pour moi,» écrivit-il le même +jour au soir à son patron et à son ami le cardinal Colonna; vous êtes +mon conseil, mon appui, mon ami, ma gloire!» + +La famille des Colonne, jalouse de l'honneur de ce couronnement pour +leur ville, décida pour Rome. Le roi de Naples, Robert, ami et +admirateur passionné de Pétrarque, contribua plus encore à décider +Pétrarque pour Rome. Robert était un des princes d'Italie qui +demandaient avec le plus d'autorité cet honneur du couronnement pour +le favori de son esprit. Pétrarque partit pour Naples. Après de +longues conversations entre le roi et le poëte, Robert, quoique +vieilli déjà sur le trône, lui dit: + +«Je vous jure que les lettres me sont plus chères que la couronne, et +que, s'il me fallait renoncer à l'un ou à l'autre, j'arracherais bien +vite le diadème de mon front.» La veille du jour où Pétrarque allait +partir de Naples pour Rome, le roi, dans son audience de congé, se +dépouilla de la robe qu'il portait et en fit présent à son ami, pour +qu'il la revêtît le jour de son couronnement. Il le nomma de plus +aumônier de la cour de Naples, titre honorifique qui n'impliquait +d'autre devoir que la reconnaissance à celui auquel il était décerné. + +Pétrarque, par une superstition du coeur qui associait la date de son +amour à toutes les dates heureuses de sa vie, voulut arriver à Rome +le 6 avril. Il y fut reçu en roi plus qu'en poëte. Les lettres, qui +renaissaient alors, étaient la véritable royauté des peuples. On ne +vit, dans les temps modernes, de triomphe intellectuel comparable +qu'au retour de Voltaire dans Paris, après une absence de quarante +ans, pour être couronné et pour mourir. La pompe fut digne du peuple +romain et du premier des poëtes vivants; le Capitole revit les jours +antiques; le procès-verbal de la cérémonie, que nous avons sous les +yeux, porte: + +«Pétrarque a mérité le titre de grand poëte et de grand historien, et, +en conséquence, tant par l'autorité du roi Robert de Naples que par +celle du sénat et du peuple romain, on lui a décerné le droit de +porter la couronne de laurier, de hêtre ou de myrte, à son choix; +enfin on le déclare citoyen romain, en récompense de l'amour qu'il a +constamment manifesté pour Rome, le peuple, la république, etc.» + +Cette gloire officielle ne fit rien à son bonheur et déchaîna contre +lui plus d'envie. «Cette couronne, écrit-il lui-même dans son âge +refroidi, ne m'a rendu ni plus poëte, ni plus savant, ni plus +éloquent; elle n'a servi qu'à irriter la jalousie contre moi et à me +priver du repos dont je jouissais; ma vie, depuis ce temps, n'a été +qu'un combat; toutes les langues, toutes les plumes, se sont aiguisées +contre moi, mes amis sont devenus mes ennemis! J'ai porté la peine de +mon ambition et de ma vanité.» + + +XVIII + +Il ne faut pas rester longtemps dans une ville où l'on a joui des +suprêmes honneurs. Pétrarque suivit cette maxime; pressé d'aller se +parer de son laurier aux regards de Laure, il repartit pour Avignon. +La maison des _Corrége_, amis des Colonne et par conséquent les siens, +l'arrête quelques jours à Parme; les Corrége venaient de s'emparer de +la souveraineté de cette ville sur la maison de la _Scala_: Pétrarque, +paru à Parme au moment de cette révolution, entra dans la ville avec +les vainqueurs, et se signala énergiquement parmi leurs partisans +politiques. Ces princes, fiers de son amitié, lui donnèrent part à +leur gouvernement; ils formèrent avec lui un véritable triumvirat du +bien public, qui faisait contraste avec la tyrannie de leurs +prédécesseurs. Pétrarque affectait à Parme et bientôt à Rome l'esprit +et les formes de l'antique liberté romaine. Son éloquence rappelait +Cicéron comme sa poésie rappelait Virgile. + + +XIX + +La poésie l'emportait cependant; il cherchait à Parme un souvenir de +Vaucluse. Un jour qu'il était sorti de Parme pour se dissiper à +l'ordinaire, le goût de la promenade l'ayant entraîné, il passa la +rivière de Lenza, qui est à trois lieues de la ville, et se trouva sur +le territoire de Rheggio, dans une grande forêt qu'on nomme _Silva +piana_ quoiqu'elle soit sur une colline fort élevée, d'où l'on +découvre les Alpes et toute la Gaule cisalpine. Il faut l'entendre +lui-même faire la description des lieux, et de ce qu'il y sentit, dans +une lettre en vers latins à Barbate de Sulmone. + +«De vieux hêtres, dont la tête touche les nues, défendent l'approche +de cette forêt aux rayons du soleil. De petits vents frais sortis des +montagnes voisines, et plusieurs ruisseaux qui y serpentent, tempèrent +les ardeurs de la canicule. Dans les plus grandes sécheresses, la +terre y est toujours couverte d'un gazon vert émaillé de fleurs. On y +entend gazouiller toutes sortes d'oiseaux, et on y voit courir des +bêtes fauves de toutes espèces. Au milieu s'élève un théâtre que la +nature semble avoir fait exprès pour les poëtes. Une montagne le met à +l'abri des vents du midi; des arbres qui l'entourent y répandent un +ombrage frais. On y entend le ramage des oiseaux et le murmure d'un +ruisseau qui invite au sommeil. La terre y exhale une odeur +délicieuse, c'est l'image des champs Élysées. + +«Les bergers et les laboureurs respectent ce lieu sacré: sa beauté me +frappa; je sentis tout à coup comme une inspiration des Muses, qui +m'invitaient à travailler à mon _Afrique_. Honteux d'avoir reçu un +honneur que je n'avais pas mérité, je résolus de mettre la dernière +main à ce poëme, pour faire voir que je n'étais pas tout à fait +indigne de la couronne. L'ardeur poétique se réveilla avec tant de +force, que je crus devoir m'y livrer. Je fis plusieurs vers +sur-le-champ avec une facilité que je n'avais jamais éprouvée, et je +continuai d'y travailler pendant quelques jours que je passai dans le +voisinage de _Silva piana_.» + +Il se construisit une maison entre la ville et cette forêt. «J'ai +ainsi, écrit-il, une campagne au milieu de la ville et une ville au +milieu des champs; quand je suis las de la solitude, je n'ai qu'à +sortir, je trouve le monde; quand je suis las du monde, je rentre dans +ma demeure et j'y retrouve la solitude. Je jouis ici d'un repos que +les philosophes d'Athènes, les poëtes de Rome, les anachorètes du +désert, n'ont jamais goûté. Ô fortune! laisse en paix un homme qui se +cache! Sors de sa petite maison, et vas agiter les palais des rois!» + +«Ici,» ajoute-t-il dans une de ses lettres à son ami _Pastrengo_, «je +travaille toujours, aspirant au repos et n'espérant pas y parvenir; je +m'avance à grands pas vers la mort sans la redouter; je voudrais +sortir de cette odieuse prison où mon âme est captive. J'habite Parme, +j'y passe ma vie dans l'église ou dans mon jardin. Las de la ville, je +vais souvent errer dans les bois; je bâtis une petite maison telle +qu'il convient à la médiocrité de mon état; on y verra peu de monde. +Les vers d'Horace ralentissent mon ardeur pour le bâtiment et me +parlent de ma dernière demeure. Je réserve les pierres pour mon +monument. Si j'aperçois une petite fente dans les murs nouveaux, je +gronde les maçons; ils me répondent que tout l'art des hommes ne +saurait rendre l'argile plus solide, qu'il n'est pas surprenant que +des fondements récents se tassent un peu, que les mains mortelles ne +peuvent construire rien de durable; enfin, que ma maison durera encore +plus que moi et mes neveux. Je rougis alors, et je dis en moi-même: +Insensé! assure donc les fondements de ce corps qui menace ruine; ce +corps s'écroulera avant ta maison, tu seras bientôt forcé de quitter +l'une et l'autre de ces demeures!» + +On croit entendre Horace devenu plus sérieux en devenant plus +spiritualiste dans l'âge chrétien. + + +XX + +La mort prématurée de son ami Jacques Colonna, l'évêque de Lombez, le +fit renoncer à son canonicat de Gascogne, pays qui lui était +antipathique, à cause de la loquacité, dit-il, et de la turbulence de +ses sauvages habitants. Les princes de la maison de Corrége lui firent +donner la place lucrative d'archidiacre de Parme. Ils voulaient +l'attacher à eux à tout prix. + +Cependant Clément VI, pape lettré, mondain, magnifique, venait de +succéder à des papes plus monastiques que romains, Rome lui envoya +une députation pour le supplier de rétablir le saint-siége dans ses +murs. En passant à Parme, cette nombreuse ambassade de princes romains +s'adjoignit Pétrarque comme orateur de Rome. Pétrarque rentra avec eux +à Avignon, harangua éloquemment le pape, et reçut en récompense de sa +harangue un riche bénéfice dans l'État de Pise. + +Ce fut dans cette ambassade qu'il se lia d'amitié et de politique avec +Nicolas de Rienzi, qui devint peu après l'agitateur, le tribun, le +dictateur et la victime de Rome. + +Rienzi, poëte et orateur comme Pétrarque, n'eut que le tort de se +tromper de quelques siècles. Pétrarque et lui auraient dû naître au +temps des Scipions. Au lieu de penser, ils rêvèrent; leur rêve était +beau, mais il était posthume. + + +XXI + +C'est le malheur de l'Italie, depuis sa déchéance politique, d'avoir +conservé ses grandes facultés individuelles en ayant perdu sa +nationalité. Elle enfante des Romains, et elle ne nourrit que des +Italiens. L'énergie des caractères et la puissance des intelligences +qu'elle produit sont en perpétuel contraste avec la petitesse des +États et avec la servitude des institutions pour lesquels ces natures +romaines devaient vivre; en sorte que cette noble et belle terre +souffre doublement de rêver ce que fut l'Italie jadis, et de subir ce +que l'Italie est aujourd'hui. Supplice cruel par lequel un peuple +toujours vivant est encadré dans une nationalité, non pas morte, mais +ensevelie. Dans un tel état de choses, les facultés de ses grands +hommes ne servent qu'à les torturer davantage par le spectacle de +l'impuissance de leurs destinées; de là des rêves, seule consolation +des imaginations héroïques emprisonnées dans l'impossible. + +Telle était l'Italie du temps de Rienzi et de Pétrarque, hélas! et +telle elle est encore de nos jours. Une forte confédération de toutes +ses petites puissances, reliées en faisceau par une grande puissance +militaire extérieure, peut seule restaurer une ombre de l'antique +Italie. Mais, à elle seule, elle ne peut rien: l'unité, source de +toute force, lui manque; l'amitié pieuse des races qu'elle appelait +jadis barbares lui est nécessaire. Il n'y a qu'une main armée qui +puisse la relever sur son séant. + + +XXII + +Rienzi était né à Rome d'un cabaretier et d'une lavandière; mais on +assurait que cette lavandière était d'un sang impérial, fille d'un +bâtard de l'empereur Henri VII. On pourrait attribuer à cette origine +cet instinct de grandeur et de souveraineté qui se révéla en lui dès +son enfance. Il naquit poëte, orateur, tribun et remueur d'hommes; les +noms de Tite-Live, de Cicéron, de César, des deux Sénèques, étaient +toujours dans sa bouche; ses entretiens reconstruisaient sans cesse la +Rome de la république ou de l'empire; il avait le fanatisme du +Capitole. Il s'indignait contre l'insolence de ces deux ou trois +familles romaines qui tyrannisaient sa patrie en l'absence des papes. +C'est pour cela qu'il était venu solliciter avec passion Clément VII +de rentrer au Vatican; son ambassade n'eut pas de succès. Clément VII, +homme de plaisir et de mollesse, préférait les délices d'Avignon aux +luttes qu'il aurait à soutenir à Rome contre les princes, presque tous +armés et fortifiés, des États romains. Il aimait mieux régner au +Capitole de nom que de fait; il amusa Pétrarque de quelques vaines +promesses, et il donna à Rienzi la place lucrative de protonotaire du +saint-siége apostolique à Rome. Tel fut l'unique résultat de cette +ambassade. + + +XXIII + +Pendant que Pétrarque, revenu ainsi à Avignon, s'enivrait de poésie et +d'amour mystique sous les yeux de Laure, et multipliait ses sonnets +divins, qui sont comme le calendrier de ses rencontres et de ses +soupirs, Rienzi commençait à agiter Rome. + +Les revers de la maison de Corrége, un instant chassée de Parme, puis +y rentrant les armes à la main, rappelèrent Pétrarque à Parme. Il +composa pour Rienzi, son ami, cette ode patriotique: _Italia mia +beneche il parlar sia indarno!_ etc., pour conjurer les princes +d'Italie à la concorde et à l'union. Cette adjuration poétique est le +fond de toutes les odes et de toutes les harangues que nous avons +entendues, depuis cette époque, dans la bouche de tous les poëtes +politiques de la Péninsule: de Pétrarque à _Alfieri_ ou à _Monti_, il +n'y a qu'un écho éternel; les mêmes circonstances produisent le même +cri; mais Pétrarque fut le premier qui fit chanter à la lyre ce cri +de la politique. + +L'Italie frémit tout entière à cette voix; mais cette voix se perdit +dans le tumulte des ambitions et des rivalités de ville à ville. Le +poëte se réfugia une quatrième fois à Vaucluse. + +Laure brillait encore à Avignon de tout l'attrait de sa beauté et de +sa vertu; les sonnets de son poëte, trop étroits pour contenir son +culte croissant pour elle, s'étaient transformés en formes plus larges +et plus hautes de poésie qu'on appelait des _canzone_ ou des +_trionfi_; et la plus poétique de ces _canzone_ fut écrite à cette +époque au murmure de la fontaine de Vaucluse devant l'image de Laure: + + _Chiare fresche et dolci aque!_ + +Voltaire lui-même, ravi d'admiration pour cette ode amoureuse, a tenté +de la traduire et a échoué; il faut une âme tendre pour manier une +langue pétrie de larmes et de soupirs. Un poëte plus mélancolique et +plus fervent à ce culte de l'amour immatériel, M. Boulay-Paty, a +consacré sa jeunesse à calquer vers sur vers ces sonnets et ces odes. +Grâce à ce disciple, digne adorateur de ce maître, ce dithyrambe de +l'amour et du souvenir sera bientôt rajeuni dans la langue d'André +Chénier. + + +XXIV + +Pendant que Pétrarque soupirait ainsi pour la dernière fois un amour +sans espérance à Vaucluse, un autre amour, celui de la patrie +italienne, s'éveillait comme un remords dans son coeur. «Je commence à +vieillir, disait-il au cardinal Étienne Colonna, son patron et son +ami; tout change avec le temps; mes cheveux mêmes changent de couleur, +ils m'avertissent que je dois changer moi-même de vie et de pensées; +l'amour ne sied plus à mes années, ou je dois le refouler dans mon +coeur.» + +Il se prépara à partir pour Parme et pour Rome. Laure ne put déguiser +complètement sa douleur en apprenant la nouvelle de cette longue et +peut-être éternelle absence. Le cinquante-septième sonnet laisse +entrevoir l'orgueilleuse tristesse de son amant, en voyant sur les +traits de Laure ces signes involontaires d'affection. + + _Quel vago impallidir_, etc. + +«Cette touchante pâleur qui recouvrit tout à coup son sourire +interrompu sur ses lèvres d'une amoureuse nuée... Cette pensée +compatissante que l'oeil d'un autre ne put discerner, mais qui ne put +à moi m'échapper, etc.» + +À peine parti, il se repentait déjà du départ, et il écrivait la plus +langoureuse et la plus sublime de ses élégies, où son coeur se +retourne sur lui-même sans pouvoir trouver le repos. + + _Di pensier in pensier, di monte in monte_, etc. + +«De pensée en pensée, de colline en colline, l'amour me conduit loin +de tous les sentiers frayés sans que je puisse y trouver la paix de +l'âme, etc.» + +Aussi revint-il encore sur ses pas, cette fois comme rappelé par un +attrait supérieur à sa volonté. On lit avec délices, dans ses lettres +latines de cette date, la description de quelques rares et courtes +journées passées solitairement dans sa maisonnette de Vaucluse comme +pour faire ses derniers adieux à ce séjour d'amour et de paix. + +Mais Rienzi, son ami, le rappelait par le grand bruit que ce tribun +faisait à Rome. + +On a vu que le pape avait donné une autorité imposante à ce jeune +Romain dans sa capitale. Rienzi en avait profité pour s'attacher ce +peuple et pour combattre les grandes familles armées qui tyrannisaient +la ville. Pour accroître sa popularité, il employait l'éloquence des +yeux autant que celle des paroles. Semblable aux anciens esclaves +fabulistes qui faisaient dire aux apologues ce qu'ils n'osaient dire +eux-mêmes, Rienzi faisait attacher la nuit, autour du Capitole ou du +Vatican, des tableaux emblématiques autour desquels la foule se +pressait le matin. Le tribun paraissait alors, et, donnant du geste et +de la voix l'éloquente explication de ces peintures énigmatiques, il +incendiait le peuple d'indignation contre les oppresseurs de la +patrie; il prophétisait à une multitude, incapable de distinguer la +différence des siècles, le prochain rétablissement de la liberté, de +la puissance et de la gloire du sénat et du peuple romain. + +Comment conciliait-il tout cela avec l'autorité souveraine d'un pape +étranger dont il affectait d'être le délégué et le ministre? +L'ignorance de la populace transtévérine de Rome pourrait seule +l'expliquer; mais en s'élevant contre le séjour des papes à Avignon et +en retenant à l'usage de Rome les impôts que Rome envoyait +précédemment au pape absent, il se créait une popularité ambiguë +contre laquelle ni le peuple ni le pape n'osaient protester trop haut. +Sujet irréprochable aux yeux du pape, dont il affectait de rétablir +l'autorité sur les princes romains; citoyen libérateur aux yeux du +peuple, dont il prenait en main les droits et les intérêts, cette +double politique l'éleva bientôt au rôle d'arbitre et de dictateur de +Rome. Il s'associa habilement pour son double rôle un délégué du pape, +l'évêque d'Orvieto, homme impuissant et docile qui tremblait sous son +collègue. + +Rienzi régna avec un pouvoir absolu sous le nom du pape; les princes +romains, conduits par le prince Colonna, voulurent en vain résister à +sa dictature. Le tocsin du Capitole souleva le peuple contre les +grands; ils furent chassés de Rome; les supplices achevèrent ce que la +victoire du peuple avait commencé. Rienzi cita les nobles à son +tribunal; un jeune homme de la maison des Ursins, qui venait d'épouser +quelques jours avant une fille des Alberteschi, fut arraché de son +palais et pendu aux fenêtres du Capitole, sous les yeux de sa nouvelle +épouse. Les cachots se remplirent des seigneurs des plus puissantes +maisons, même de la famille des Colonne. + +Cette terreur rendit la paix à la campagne romaine et à la ville. +Rienzi promulgua des décrets de réforme des lois et des moeurs qui +firent l'admiration de l'Italie. Après avoir soulevé, intimidé, +pacifié Rome, il rêva de rétablir l'empire, il provoqua par ses +lettres et par ses envoyés tous les États d'Italie à adhérer à sa +restauration du monde romain. Les titres qu'il prenait dans ses +dépêches aux princes et aux peuples étaient ceux-ci: + +NICOLAS LE SÉVÈRE ET LE CLÉMENT, LIBÉRATEUR DE ROME, ZÉLATEUR DE +L'ITALIE, AMATEUR DU MONDE, TRIBUN, AUGUSTE. Une partie de l'Italie +s'émut à sa voix et crut renaître à ses beaux siècles; les Visconti de +Milan, l'empereur, le roi de Hongrie, lui envoyèrent des ambassadeurs +pour le reconnaître et l'encourager dans ses entreprises. Le roi de +France seul le traita avec mépris; le pape dissimulait à Avignon. + +Quant à Pétrarque, il crut revoir dans son ami le restaurateur de +cette Italie antique, dont l'image occupait depuis sa jeunesse la +moitié de son âme. Il osa écrire d'Avignon, sous les yeux des papes, +une lettre au peuple romain et au tribun; cette lettre éloquente et +amère était la plus audacieuse satire du gouvernement temporel des +papes sur la ville des consuls et des Césars. Qu'on en juge par ce +fragment de sa lettre: + +«S'il faut perdre, dit-il au peuple romain, la liberté ou la vie, qui +est-ce parmi vous (s'il lui reste une goutte de sang romain dans les +veines) qui n'aimât mieux mourir libre que de vivre esclave? Vous qui +dominiez autrefois sur toutes les nations, qui voyiez les rois à vos +pieds, vous avez gémi sous un joug honteux; et (ce qui met le comble à +votre honte et à ma douleur) vos maîtres étaient des étrangers, des +aventuriers. Recherchez bien leur origine, vous verrez que la vallée +de Spolette, le Rhin, le Rhône et quelques coins de terre plus +ignobles encore vous les ont donnés. Des captifs menés en triomphe, +les mains liées derrière le dos, sont devenus tout à coup citoyens +romains, et, qui pis est, vos tyrans. Faut-il s'étonner qu'ils aient +en horreur la gloire et la liberté de Rome, qu'ils aiment à voir +couler le sang romain, quand ils se rappellent leur patrie, leur +servitude et leur sang, si souvent répandu par vos mains? Mais d'où +leur peut venir cet orgueil insupportable dont ils sont bouffis? +Est-ce de leurs vertus? Ils n'en ont point. De leurs richesses? Ce +n'est qu'en vous volant qu'ils peuvent apaiser leur faim. De leur +puissance? Elle sera anéantie quand vous le voudrez. De leur +naissance, de leur nom? Ils se vantent d'être Romains et croient +l'être devenus, à force de le dire, comme si le mensonge pouvait +prescrire contre la vérité. Je ne sais si je dois rire ou pleurer, +quand je pense qu'ils trouvent indigne d'eux ce nom de citoyen romain +que tant de héros ont fait gloire de porter! + +«Quelle que soit l'origine de ces étrangers si fiers de leur noblesse, +qu'ils vantent sans cesse, ils ont beau faire les maîtres dans vos +places publiques, monter au Capitole entourés de satellites, fouler +d'un pied superbe les cendres de vos ancêtres, ils ne seront jamais +Romains. La voilà vérifiée la prédiction de ce poëte qui disait: _Rome +a perdu la douce consolation, dans son malheur, de ne reconnaître +point de rois, et de n'obéir qu'à ses enfants._» + +Pétrarque compare ensuite Rienzi aux deux Brutus, dont l'un chassa de +Rome les Tarquins, l'autre plongea son poignard dans le sein de César. + +«Le nouveau tribun, dit-il, que je regarde comme votre troisième +libérateur, réunit en lui seul la gloire des deux autres, ayant fait +mourir une partie de vos tyrans et mis en fuite le reste.... + +«Homme courageux, continue Pétrarque, qui portez tout le fardeau de la +république, que l'image de l'ancien Brutus vous soit toujours +présente! Il était consul, vous êtes tribun! Quiconque est ennemi de +la liberté de Rome doit être le vôtre.» + + +XXV + +L'enthousiasme pour la renaissance de l'Italie romaine l'emportait, +comme on le voit ici, dans l'âme de Pétrarque sur son attachement à +ses illustres patrons, les papes et les Colonne. Son patriotisme plus +poétique que politique alors, car les empires morts ne ressuscitent +pas à l'évocation d'une ode ou d'une harangue, le fit justement +accuser de chimère et d'ingratitude. C'est peu; il songeait +sérieusement à aller à Rome porter le secours de son génie au tribun. + +Mais déjà le tribun, semblable à Mazaniello de Naples, commençait à +délirer et à affecter l'empire du monde, sans autre force que le nom +d'une capitale morte et la faveur mobile d'une municipalité romaine. +Il se faisait proclamer chevalier de l'univers; il frappait l'air de +son épée nue, des quatre côtés de l'horizon, pour prendre possession +de la terre entière. Son collègue, le délégué du pape, profitant de sa +démence, l'excommuniait; le pape lui-même, convaincu de sa folie et de +sa faiblesse, le désavouait et insultait à Avignon ses ambassadeurs; +Pétrarque seul persistait dans son fanatisme pour son ami. Clément VI +caressait cependant encore le poëte; il s'entretenait amicalement avec +Pétrarque, lui prodiguait les faveurs et les dons de l'Église, mais +Pétrarque persistait à vouloir se rendre à Rome; la dernière fois +qu'il vit Laure avant ce départ fut pour lui comme un pressentiment +d'éternelle séparation. + +«Elle était assise, dit-il, au milieu des dames, comme une belle rose +dans un jardin entourée de fleurs plus petites et moins éclatantes +qu'elle: rien de plus modeste que sa contenance; elle avait quitté +toutes ses parures, ses perles, ses guirlandes, les couleurs gaies de +ses vêtements; bien qu'elle ne fût pas triste, je ne reconnus pas son +enjouement habituel; elle était sérieuse et semblait rêver; je ne +l'entendis pas chanter, ni même causer avec ce charme qui enlevait les +coeurs; elle avait l'air d'une personne qui redoute un malheur qu'on +ne discerne pas encore. En la quittant, je cherchai dans mon âme une +force contre les catastrophes que j'aurais à éprouver; ses regards +avaient une expression indéfinissable que je ne leur avais jamais vue +avant, j'eus de la peine à ne pas pleurer; quand l'heure fut venue où +il fallait absolument qu'elle se retirât du cercle, elle jeta sur moi +un coup d'oeil si doux, si honnête et si tendre, que je me sentis +rempli d'émotion, d'espoir et de terreur.» + +Qui peut dire, après avoir lu ces lignes, que Pétrarque n'était à +l'égard de Laure qu'un poëte? Qui ne reconnaît dans ces symptômes les +angoisses et les presciences du véritable attachement? + + +XXVI + +Cependant Rienzi, flottant entre le bon sens, la démence et la fureur, +avait fait jeter les Colonne et les princes romains dans les cachots +du Capitole; puis, après avoir préparé l'échafaud pour eux, il était +monté à la tribune des harangues, et il avait demandé dans un discours +d'apparat leur grâce au peuple romain; le peuple avait applaudi à la +grâce comme au supplice. Les princes délivrés avaient accompagné le +tribun comme un triomphateur dans les rues de Rome. Bientôt les +princes sortis de prison étaient rentrés dans leurs villes fortes, +avaient levé leurs vassaux et marché contre le tribun. Rome était +bloquée par ses propres enfants. Le peuple, éveillé de ses rêves, se +tournait contre le prétendu libérateur; cependant les cinq princes de +la maison des Colonne périrent le même jour dans le premier assaut +donné témérairement aux portes de la ville. + +Pétrarque écrivit lui-même à Rienzi: «Vous me forcez à rougir de vous; +de protecteur des gens de bien vous devenez un chef de brigands! +J'accourais vers vous, je change de route.» + +Il versa un torrent de larmes sur la mort des jeunes gens de la maison +des Colonne; son coeur se retrouva avec sa raison au réveil de ce rêve +dissipé par la folie de Rienzi. Il se rendit à Parme, son Vaucluse +italien, pleurant à la fois sur la perte de ses amis les Colonne et +sur la perte de Rome. + +Rienzi, en effet, jetait cette capitale dans sa propre démence; +quelques jours après l'assaut où les Colonne avaient péri, il +conduisit son fils vers le bourbier rempli d'eau et de sang où le +corps du plus jeune de ces princes gisait encore. Il prit cette eau +sanglante et fétide dans le creux de sa main, et il en aspergea la +tête de son fils en le proclamant chevalier de la Victoire. Une émeute +du peuple, fomentée par les derniers des Colonne, souleva la ville et +força Rienzi à se réfugier au château Saint-Ange. Il s'évada pendant +la nuit et se réfugia auprès du roi de Hongrie. Son corps fut pendu en +effigie aux créneaux de la forteresse d'Adrien. Ainsi devait finir cet +empire fantastique, s'écria Pétrarque, revenu lui-même de son illusion +d'un moment. De ce jour il ne songe plus qu'aux lettres, dont l'empire +est éternel, et à l'amour qui ne meurt pas avec la beauté mortelle. + + +XXVII + +Son ressouvenir d'Avignon le poursuivait dans sa solitude du faubourg +de Parme. «Autrefois, écrit-il, quand j'avais quitté Laure, je la +voyais souvent en rêve; cette angélique vision me consolait, +maintenant elle m'abandonne et me consterne. Je crois l'entendre me +dire, comme le jour de la séparation: _Vous ne me reverrez plus sur la +terre!_ Mes soupirs et mes poésies soulèvent ma peine sans la +soulager; serait-elle donc déjà au ciel? Cette incertitude m'agite +nuit et jour, je ne suis plus ce que j'étais; je ressemble à un homme +qui marche sur un sol miné...» Puis un songe lui offre l'image +courroucée de Laure qui le défie de l'oublier. «J'entendis une voix +triste qui me dit tout bas (c'était elle): Ce misérable compte les +jours loin de moi, il ne vit pas; il n'est jamais d'accord avec +lui-même; il court le monde, mais il a beau faire, il m'aimera +toujours partout où il sera. Je serai l'unique objet de ses discours, +de ses écrits, de ses pensées!...» Puis elle lui parle longuement de +leur chaste amour sur la terre, et de leur éternelle réunion dans le +monde des âmes. + +Ce songe était prophétique, Laure était morte de la peste à Avignon, +le 6 avril, anniversaire de sa première rencontre avec son poëte dans +l'église de Sainte-Claire. Les dates sont les superstitions de +l'amour; ce troisième 6 avril était l'augure de la rencontre au ciel +qui n'aurait plus de séparation. + +Voici comment Pétrarque lui-même, informé plus tard de toutes les +circonstances de cette mort, se la retrace dans un de ses souvenirs +écrits. On voit qu'il cherche à fixer pour l'éternité, par la parole +immortelle, le dernier soupir de celle qui emporte sa propre vie avec +la sienne, afin que rien ne périsse de ce qui fut Laure, même quand +Laure elle-même a disparu de ses yeux: + +«La peste d'Avignon enlevait depuis plusieurs semaines tous les âges +et tous les sexes. Laure en ressentit les premières atteintes le 3 +avril. Elle eut la fièvre avec crachement de sang. Comme il était +constant qu'on ne passait pas le troisième jour après que le mal +s'était manifesté par les symptômes ordinaires, elle prit d'abord les +précautions que sa piété et sa raison lui suggérèrent: elle reçut les +sacrements et fit son testament le même jour; ensuite elle se prépara +à la mort sans inquiétude et sans regret. La vie qu'elle avait menée +était si pure, que son âme ne pouvait pas être troublée par +l'incertitude de l'avenir. + +«Quand elle fut à l'agonie, ses parentes, ses amies, ses voisines, se +rassemblèrent autour d'elle, quoiqu'elle fût attaquée d'un mal +contagieux, qui faisait peur à tout le monde. C'est une chose bien +singulière, qu'étant si belle elle fût si aimée des personnes même de +son sexe. Rien ne fait mieux l'éloge de son caractère, dont la bonté +suspendait les effets ordinaires de la jalousie et de l'envie.» Il +faut convenir cependant que, de la façon dont Pétrarque s'exprime, il +semble que ces dames étaient attirées par la _curiosité de voir +comment on fait ce passage que tout le monde est obligé de faire, et +qu'on ne fait qu'une fois_. + +«Laure, assise sur son lit, paraissait tranquille. L'ennemi de nos +âmes, qui n'avait point de prise sur elle, ne vint point l'effrayer +par des fantômes hideux et menaçants, comme il a coutume de faire, +selon saint Augustin. + +«Ses compagnes, répandues autour de son lit, poussaient des sanglots +et versaient des torrents de larmes. Hélas! disaient-elles, que +deviendrons-nous? Nous allons voir disparaître la merveille de notre +siècle, le modèle de toutes les perfections. La vertu, la beauté, la +politesse, sortiront de ce monde avec Laure. Où trouvera-t-on une +femme aussi accomplie; des propos si sages, si mesurés, un maintien et +des manières si honnêtes, une voix si charmante? Nous allons perdre +une compagne qui était l'âme de nos plaisirs innocents; une amie qui +nous consolait dans nos chagrins, et dont l'exemple était pour nous +une leçon vivante. Sa présence seule suffisait pour nous garantir des +pièges de l'ennemi et des écueils de ce monde. Nous perdrons tout en +la perdant. Le ciel qui nous l'enlève semble nous envier la +possession d'un trésor dont nous n'étions pas dignes. + +«Quoique Laure eût l'air tranquille, on ne peut douter qu'elle ne fût +sensible à la douleur de ses compagnes; mais, tout occupée de ce +qu'elle allait devenir, elle recueillait déjà en silence les fruits +d'une vie innocente et pure. Son âme, prête à quitter sa belle +demeure, rassemblant en elle-même toutes ses vertus, semblait avoir +rendu l'air plus serein. Elle est morte doucement et sans effort, +comme un flambeau qui pâlit et s'éteint. Son visage était plus blanc +que la neige, mais on n'y voyait pas cette morne lividité qui annonce +l'absence de vie; ses beaux yeux n'étaient pas éteints, ils +paraissaient seulement fermés par le sommeil: elle avait l'air d'une +personne qui se recueille pour prier. Enfin telle était la mort +elle-même sur ce beau visage! dit son amant. _Elle savait_, +ajoute-t-il, _toutes les routes qui mènent au ciel!_» + + +XXVIII + +De ce jour tout ce qu'il y avait d'humain et de frivole encore dans la +poésie amoureuse des sonnets de Pétrarque revêtit, pour ainsi dire, +le deuil éternel de son âme: ses chants devinrent des cantiques, et la +mort de celle qu'il aimait lui donna l'accent de la tombe et de +l'éternité. Dans ceux qui aiment de l'amour surnaturel, de l'amour du +beau et non de l'amour des sens, comme nous l'avons dit en commençant, +l'amour est plus parfait après la mort de ce qu'on aime que pendant la +vie de l'objet aimé. L'immortalité transforme le sentiment et l'amour +devient culte. On le sent partout dans les sonnets de Pétrarque qui +suivirent la mort de Laure; on trouve le poëte et l'amant dans les +premiers, on trouve l'adoration et la piété dans les derniers: ils +sont, pour les coeurs tendres, le manuel de la douleur et de +l'espérance. + +«Que fais-tu, ô mon âme! que penses-tu? Vers qui regardes-tu en +arrière dans ce temps qui ne peut plus revenir? + +«Les douces paroles, les tendres regards que tu as si souvent décrits, +ô pauvre âme sans repos! sont enlevés à la terre!» etc. + +«Allons chercher au ciel ce que nous ne pouvons plus trouver sur la +terre!» etc. + +Et ailleurs: + +«Ô mes yeux! elle s'est obscurcie, notre aurore, et m'a rendu à +moi-même plus insupportable le poids de mon existence! + +«Oh! qu'il eût fait beau mourir il y a aujourd'hui trois ans!» + +Écoutez encore: + +«Si un doux gazouillement d'oiseaux, si un suave froissement de vertes +feuilles à la brise d'automne, de l'été, si un sourd murmure d'ondes +limpides je viens à entendre sur une rive fraîche et fleurie, + +«Dans quelque lieu que je me repose pensif d'amour pour écrire d'elle, +celle que le ciel nous fit voir et que la terre aujourd'hui nous +dérobe, je la vois et je l'entends; car, encore vivante, de si loin +elle répond intérieurement à mes soupirs. + +«Pourquoi te consumer avant le temps, me dit-elle avec une tendre +compassion, et pourquoi ce fleuve de douleurs coule-t-il sans cesse de +tes yeux? + +«Oh! ce n'est pas sur moi qu'il faut pleurer, moi dont les jours en +mourant se changèrent en jours éternels, et dont les yeux, quand je +parus les fermer à ce monde, s'ouvrirent à l'éternelle lumière!» + +Plus loin, on le voit tenté, par la séduction des lieux, de la beauté, +de la jeunesse, de la nature, d'aimer encore ici-bas; mais +l'amoureuse jalousie de Laure, s'armant de sévérité divine, le +rappelle tendrement au mépris de ce qui n'est pas elle. + +«Les ondes me parlent d'amour, et le zéphyr, et les ombres des +feuilles, et les oiseaux mélodieux, et les habitants des eaux, et +l'herbe et les fleurs de la rive, sont d'accord ensemble pour me +convier à aimer encore. + +«Mais toi, prédestinée! qui m'appelles des profondeurs du ciel, par la +mémoire de ta mort si amère, oh! prie pour moi, afin que je dédaigne +de ce monde toutes ses douces amorces et tout ce qui n'est pas toi!» + + +XXIX + +Lisons encore: + +«Âme béatifiée qui daignes souvent descendre pour consoler mes nuits +gémissantes d'un regard de ces yeux que la mort n'a pas éteints, mais +auxquels l'éternité a donné une splendeur qui n'est pas de ce monde! + +«Combien ne suis-je pas enivré de reconnaissance de ce que tu daignes +rasséréner mes tristes jours par ta céleste apparition! + +«Vois comme, dans ces mêmes sites où je passai tant d'années à te +célébrer de mes chants, je passe maintenant mes jours à te pleurer, à +pleurer sur toi! non, mais à pleurer sur mon propre deuil! + +«Un seul soulagement se trouve cependant à mes peines: c'est qu'au +moment où tu te tournes d'en haut vers moi, je te reconnais et je +t'entends à la démarche, à la voix, au visage, aux vêtements que tu +portais sur la terre!» + +Il associe, dans un autre sonnet, la nature entière à ses sentiments. + +«Elle est partie pour le séjour de la félicité, et mes yeux la +cherchent en vain dans ces lieux où elle naquit, dans cet air que je +remplis de mes soupirs; mais il n'y a ni rocher, ni précipice dans ces +montagnes, ni rameau, ni feuillage vert sur ces rives, ni fleuve dans +ces vallées, ni brin d'herbe, ni goutte d'eau, ni veine distillant de +ces sources, ni bête sauvage de ces forêts qui ne sachent combien je +souffre pour elle!» + +Et celui ci: + +«Quand je revois l'aurore descendre du firmament avec son visage de +roses et sa chevelure dorée, l'amour m'assaille au coeur et ma joue +se décolore, et je me dis dans mes soupirs: Là est Laure maintenant!» + + +XXX + +Encore un et je finis, mais je ne finis que pour finir; car je +voudrais lire, et relire sans fin avec vous de telles tristesses; et +si vous pouviez les lire dans ces vers trempés de larmes, et dans +cette langue divine inventée au déclin des langues par des amoureux et +par des saints pour prier, aimer, désirer, attendre, vous ne vous +arrêteriez qu'après les avoir incorporés en vous par votre mémoire. + + _Levommi il mio pensier_, etc. + +Écoutez en vile et sourde prose ce _Sursum corda_ d'un amant vers +l'image et vers le séjour de l'éternelle beauté; car, nous le +répétons, Laure ne fut pour Pétrarque que l'incarnation adorée du beau +ici-bas, ou plutôt elle est remontée là-haut, et c'est là-haut qu'elle +resplendit. + +«Là nous la reverrons encore; là elle nous attend, et là elle se +lamente peut-être de ce que nous tardons tant à la rejoindre.» + +Et plus loin, trois ans après sa mort: + +«Dans l'âge de sa beauté et de sa floraison, de ce printemps où +l'amour a en nous plus de force, laissant sur la terre sa terrestre +écorce, ma Laure, par qui je vivais, s'est _départie_ de moi! + +«Et vivante et belle, et sans voile elle a fait son ascension vers le +ciel; de là elle règne sur moi, et elle régit toutes mes pensées. + +«Oh! pourquoi ne me dépouille-t-il pas plus vite de ce corps mortel, +ce dernier jour qui est le premier d'une autre vie? + +«Afin que, semblable à toutes mes pensées qui volent sur ses traces +derrière elle, ainsi mon âme affranchie de son poids, libre et +joyeuse, la suive, et que je sorte enfin de l'angoisse où je vis. + +«C'est pour mon malheur que se lève chaque jour qui retarde ce moment. +La pensée me souleva dans cette partie du ciel où vit celle que je +cherche et que je ne retrouve plus sur la terre. + +«Là, parmi les âmes qu'enserre le troisième cercle du firmament je la +revis plus belle encore et moins sévère. + +«Elle me prit par la main et elle me dit: «Dans cette sphère céleste +tu seras encore avec moi, si mon espoir ne me trompe pas. + +«Je suis celle qui te donna tant d'angoisses ici-bas, celle qui +remplit sa journée avant le soir. + +«L'intelligence humaine ne peut pas comprendre ma félicité actuelle; +elle n'attend que toi pour être complète, et j'ai laissé là-bas sous +mes pieds ce beau voile de mon corps que tu as tant aimé!» + +«Oh Dieu! pourquoi cessa-t-elle de parler, et pourquoi sa main +s'ouvrit-elle pour laisser retomber la mienne? puisqu'à l'accent de +ces paroles si compatissantes et si chastes, peu s'en manqua que je ne +demeurasse moi-même dans l'immortalité avec elle!» + + +XXXI + +N'est-ce pas là un nouvel amour? N'est-ce pas là une nouvelle poésie +totalement inconnue à la poésie antique et à l'antique amour? Comment +se fait-il que M. de Chateaubriand, qui a cru retrouver l'accent du +christianisme dans les délires sensuels de la _Phèdre_ de Racine, ne +l'ait pas reconnu tout entier et mille fois plus immatériel et plus +mystique dans Pétrarque? + +En voici un autre de ces chants que nous avons essayé de traduire +autrefois nous-même, mais sans pouvoir lutter avec l'impalpabilité des +vers éthérés de Pétrarque, et que M. Boulay-Paty veut bien nous +permettre de dérober à sa traduction en vers encore inédite. Le vers +enferme le vers, et le mot presse le mot; c'est le sens, c'est le +sentiment, c'est presque la musique du sonnet, mais ce n'est pas la +langue: le français est trop viril pour ainsi pleurer. + + _Valle che di lamenti miei sei piena._ + + Vallée, ô toi qu'emplit de ses sanglots ma peine! + Toi, fleuve dont les eaux se troublent de mes pleurs, + Bêtes des bois, oiseaux volants parmi ces fleurs, + Poissons qu'entre ces bords l'onde en son cours promène. + + Airs dont mes longs soupirs attiédissent l'haleine, + Sentier jadis de joie, aujourd'hui de douleurs, + Coteau cher à mes pas, plus cher à mes langueurs, + Où l'amour cependant par instinct me ramène: + + Je reconnais en vous l'aspect accoutumé, + Non en moi, pour jamais à tout plaisir fermé, + Et qui nourris au coeur un chagrin solitaire. + + D'ici je la voyais. Je reviens voir le lieu + D'où loin de ce bas monde elle est montée à Dieu + Sans voile, abandonnant son beau corps à la terre! + +Ce sont les mêmes sentiments et presque les mêmes images que j'ai +exprimés moi-même dans une forme plus large et infiniment moins +parfaite que celle de Pétrarque, en écrivant l'ode élégiaque intitulée +_le Lac_, dont quelques strophes sont restées dans la mémoire et dans +le coeur de mon temps. Mais, hélas! ce n'est ni la langue ni le vers +du poëte de Vaucluse! Le monde, depuis Virgile, n'avait pas eu un tel +poëte; l'amour, depuis le christianisme, n'avait pas eu un tel amant! +Entre Héloïse et Abeilard, Laure et Pétrarque, on a toute la poésie et +toute la divinité de l'amour chrétien. + + LAMARTINE. + +(_La suite au mois prochain._) + + + + +XXXIIe ENTRETIEN. + +VIE ET OEUVRES DE PÉTRARQUE. + +(2e PARTIE.) + + +I + +L'amour de Laure était si réellement la vie intellectuelle et morale +de Pétrarque qu'après la disparition de cette étoile de son âme à +l'horizon de la terre le grand poëte cessa, pour ainsi dire, de vivre +ici-bas pour suivre cette étoile au ciel; son âme, jusque-là légère, +mobile, inquiète, quelquefois errante, sembla se revêtir du deuil +éternel de Dante après la mort de Béatrice et s'ensevelir vivante dans +le sépulcre et dans l'unique pensée de Laure. Ses sonnets deviennent +graves et lapidaires comme des inscriptions sur des tombes. + +«Maintenant, chante-t-il, que je suis devenu un animal qui ne hante +que les forêts, maintenant que d'un pas indécis, solitaire et lassé, +je promène un coeur lourd et des regards humides, inclinés vers le +sol, dans un monde devenu pour moi aussi vide qu'une cime dépouillée +des Alpes, etc.» + +«Je vais explorant chaque contrée, chaque place où je la vis +autrefois, et toi seule, ô passion qui me tortures! tu viens avec moi +et tu me conduis à mon insu où je dois aller. + +«Hélas! ce n'est pas elle que j'y trouve, mais ce sont ces saintes +traces toutes dirigées vers cette région supérieure qu'elle habite, +etc.» + +«Et n'importe, s'écrie-t-il dans le sonnet suivant, avec cette +intrépidité de l'amour qui préfère sa douleur même à l'oubli: + +«Heureux les yeux qui la virent ici-bas!» + + +II + +Quelquefois, rarement, des saisons riantes, des images gracieuses, +mais importunes, lui rendent au coeur et aux sens la séve de ses jours +heureux; puis la pensée que Laure n'est plus là change tout cet +éblouissement de la vie en ténèbres; comme dans le sonnet suivant: + +«Voici le vent tiède et doux de la mer qui ramène les beaux jours, et +l'herbe, et les fleurs qu'il fait renaître, et le gazouillement de +l'hirondelle, et les mélodies tendres du rossignol, et le printemps +tout blanchi et tout empourpré des boutons qu'il colore sous ses +pieds. + +«Les prés sourient et l'azur du ciel se rassérène, comme si le +Créateur se réjouissait de regarder la terre sa fille; les airs, les +eaux, le firmament frémissent, tout ivres et tout palpitants d'amour; +tout ce qui vit éprouve l'instinct d'aimer et de doubler sa vie en +aimant; mais moi, misérable! c'est la saison où les soupirs les plus +pesants s'arrachent péniblement du plus profond de ce coeur dont celle +qui n'est plus emporta avec elle au ciel la vie et la félicité. + +«Et ces concerts d'oiseaux, et ces floraisons des plages, et ces +belles honnêtes femmes, les grâces, les douceurs et les enjouements, +tout cela n'est à mes yeux qu'un désert peuplé de bêtes féroces et +sauvages dont je détourne avec effroi les yeux!» + + +III + +La consonnance ou la dissonance déchirante des chants du rossignol +avec les gémissements muets du coeur blessé pendant les nuits +d'insomnie est admirablement éprouvée dans quelques vers d'un des +sonnets sans doute écrits dans un des retours de Vaucluse. + +«Ce rossignol qui sanglotte si mélodieusement, peut-être sur la perte +de ses petits ou de la chère compagne de son nid, remplit l'air, le +ciel et la vallée de notes si attendries et si tronquées par ses +soupirs qu'il semble accompagner toute la nuit mes propres +lamentations et me remémorer ma dure destinée!» + +Dans un des sonnets qui suivent, les plus splendides visions de la +terre lui reviennent en mémoire, mais pour pâlir et se décolorer dans +la nuit actuelle de son âme. + +«Ni dans un firmament serein voir circuler les vagues étoiles, ni sur +une mer tranquille voguer les navires pavoisés, ni à travers les +campagnes étinceler les armures des cavaliers couverts de leurs +cuirasse, ni dans les clairières des bocages jouer entre elles les +biches des bois; + +«Ni recevoir des nouvelles désirées de celui dont on attend depuis +longtemps le retour, ni parler d'amour en langage élevé et harmonieux, +ni au bord des claires fontaines et des prés verdoyants entendre les +chansons des dames aussi belles qu'innocentes; + +«Non, rien de tout cela désormais ne donnera le moindre tressaillement +à mon coeur, tant celle qui fut ici-bas la seule lumière et le seul +miroir de mes yeux a su en s'ensevelissant dans son linceul ensevelir +ce coeur avec elle! + +«Vivre m'est un ennui si lourd et si long que je ne cesse d'en +implorer la fin par le désir infini de revoir celle après laquelle +rien ne me parut digne d'être jamais vu!» + + +IV + +Il se ressouvient plus loin du jour où il quitta pour la dernière fois +celle dont il n'aurait jamais dû s'éloigner. + +«À son attitude, à ses paroles, à son visage, à ses vêtements, à cette +tendre compassion pour moi mêlée dans ses yeux à sa propre douleur, +j'aurais bien dû me dire, si je m'étais aperçu de tous ces signes de +la mort: Celui-ci est le dernier des jours heureux de tes douces +années! + +«J'appelle maintenant, et il n'y a personne qui réponde! + +«Ils ont fui, mes jours, plus rapides que le cerf des forêts; ils ont +fui plus glissants que l'ombre, et ils n'ont goûté d'autre bien que +pendant un battement de paupières quelques heures sereines dont je +conserve l'impression dans mon âme, comme d'un breuvage amer et doux +sur mes lèvres. + +«Misérable monde, instable et trompeur! Bien aveugle est celui qui +place en toi son espérance! C'est toi qui me dérobas un jour celle qui +était tout mon coeur, et maintenant tu le retiens en poussière, +semblable au cadavre qui est déjà en terre et où les os ne sont plus +joints aux nerfs! + +«Mais la meilleure partie d'elle, qui vit encore et qui vivra toujours +là-haut dans la région la plus élevée du ciel, _m'enamoure_ tous les +jours davantage de ses immortelles perfections. + +«Et je chemine solitaire pendant que mes cheveux changent de couleur, +pensant en moi-même à ce qu'elle est aujourd'hui, et en quel séjour +elle réside, et quelle félicité favorise ceux à qui il est donné de +contempler sa ravissante vision.» + + +V + +Mais en voici un qui porte sa date et son origine dans les +exclamations de l'amant veuf de son amour, en revoyant vide le site où +il a aimé. Si vous pouviez le lire dans la langue où il est psalmodié +plutôt qu'écrit, vous reconnaîtriez, dans l'accent des vers, l'accent +d'airain de la cloche funèbre qui tinte sur la tombe des morts! + + «_Sento l' aura mia antica e i dolci eolli!_ + +«Je respire d'ici mon air antique, et je vois surgir devant moi ces +douces collines où naquit celle dont la splendide lumière éblouit si +longtemps de ses clartés mes yeux avides et heureux, celle dont la +disparition les attriste et les mouille aujourd'hui de larmes! + +«Oh! espérance périssable! ô vaines pensées! Veuves sont maintenant +les herbes et troubles les eaux, et vide et froid est le nid où elle +reposait, ce nid dans lequel j'aurais voulu habiter pendant ma vie et +dormir après ma mort! + +«Espérant trouver à la fin, par la vertu de ces plantes secourables et +par l'influence de ces beaux regards dont je fus consumé, quelque +repos après les lassitudes de la vie, + +«J'ai servi un maître cruel et avare (l'amour), et j'ai brûlé tant que +le foyer de mon coeur a été visible sous mes yeux; et maintenant je +vais pleurant sa cendre éparse au vent de la mort!» + + +VI + +Ainsi toute son âme se répandait en vers qui sont des larmes, et en +prières qui sont à la fois de la religion et de l'amour: afin +d'innocenter sa passion il éprouvait le besoin de la confondre avec sa +piété. Ses méditations les plus saintes n'étaient que des entretiens +sacrés avec l'âme de Laure. Cette forme de l'amour, la plus belle de +toutes, parce que c'est la forme immortelle, n'avait pas été inventée +avant Pétrarque. Sainte Thérèse l'inventait en sens inverse vers le +même temps en Espagne, appliquant à l'amour divin les extases, les +expressions, les images de l'amour terrestre. + + +VII + +Mais, si Pétrarque avait le coeur inguérissable, il avait +l'imagination trop vive pour ne pas se débattre et se relever sous sa +douleur; il promena ses tristesses sans cesse évaporées dans ses beaux +vers de Parme à Florence, de Florence à Rome; il donna à ses amis, et +surtout à Boccace, le plus cher et le plus affectionné de tous, les +loisirs qu'il donnait jusque-là à ses pensées d'amour. Sa vie est +celle d'un homme de passion éteinte, mais de goût survivant, qui +trompe les heures tantôt avec la philosophie, tantôt avec la poésie, +toujours avec la piété et l'amitié. Tristesse au fond du coeur, +sourire encore sur les lèvres. Son talent avait grandi sous ses +larmes. Il habite tantôt Parme, tantôt Padoue, tantôt Venise, +recherché, aimé, caressé par tous les hommes éminents de ces +différentes villes. Nul homme ne jouit aussi complétement, mais aussi +modestement, de sa gloire; il n'avait que l'ambition de la postérité +et du ciel: il était amoureux d'une mémoire. + +Il eut cependant quelques rechutes d'amour plus profane que l'amour +éthéré qu'il nourrissait pour Laure; il ne cherche pas à s'en excuser +lui-même. Indépendamment de son fils Jean, né d'une mère inconnue à +Avignon, il parle dans ses lettres et dans ses sonnets d'une belle et +jeune dame d'Italie dont les charmes rendaient malgré lui à son coeur +des sentiments qu'il rougissait de rallumer. + +C'est pour la fuir sans doute qu'il résolut une septième fois de +revenir encore à Vaucluse. Il analyse ainsi lui-même dans une de ses +lettres l'inquiétude d'esprit qui le portait à revoir les lieux +témoins de ses beaux jours et de ses regrets. + +«Vous savez que j'avais résolu de ne plus retourner à Vaucluse. Il m'a +pris tout à coup un désir d'y aller dont je n'ai pas été le maître. +Aucune espérance ne m'y attire: ce n'est pas le plaisir, dans un +endroit aussi sauvage; ce n'est pas l'amitié (le plus honnête de tous +les motifs qui peuvent déterminer les hommes); quels amis pourrais-je +avoir dans un désert où le nom même d'amitié n'est pas connu, où les +habitants, uniquement occupés de leurs filets ou de la culture de +leurs oliviers et de leurs vignes, ignorent les douceurs de la société +et de la conversation? + +«Voici ce que je puis alléguer de plus raisonnable pour excuser cette +variation de mon âme: c'est l'amour de la solitude et du repos qui m'a +fait prendre le parti que j'ai pris. Trop connu, trop recherché dans +ma patrie, loué, flatté même jusqu'au dégoût, je cherche un endroit où +je puisse vivre seul, inconnu et sans gloire. Rien ne me paraît +préférable à une vie solitaire et tranquille. + +«L'idée de mon désert de Vaucluse est revenue à moi avec tous ses +charmes; en me représentant ces collines, ces fontaines, ces bois si +favorables à mes études, j'ai senti dans le fond de l'âme une douceur +que je ne saurais rendre. Je ne suis plus étonné de ce que Camille, ce +grand homme que Rome exila, soupirait après sa patrie, quand je pense +qu'un homme né sur les rives de l'Arno regrette un séjour au delà des +Alpes. L'habitude est une seconde nature. Cette solitude, à force de +l'habiter, est devenue comme ma patrie. Ce qui me touche le plus, +c'est que je compte y mettre la dernière main à quelques ouvrages que +j'ai commencés. J'ai été curieux de revoir mes livres, de les tirer +des coffres où ils étaient renfermés, pour leur faire voir le jour et +les remettre sous les yeux de leur maître. + +«Enfin, si je manque à la parole que j'avais donnée à mes amis, ils +doivent me le pardonner: c'est l'effet de cette variation attachée à +l'esprit humain, dont personne n'est exempt, excepté ces hommes +parfaits qui ne perdent pas de vue le souverain bien. L'identité est +la mère de l'ennui, qu'on ne peut éviter qu'en changeant de lieu.» + + +VIII + +Il partit de Padoue le 3 mai, menant avec lui Jean, son fils, qu'il +avait retiré depuis quelque temps de l'école de Gilbert de Parme. «Je +le menai avec moi, dit-il, pour que sa présence me rappelât mes +devoirs envers lui. Que serait devenu cet enfant s'il avait eu le +malheur de me perdre?»--Pétrarque, quelques jours après son arrivée à +Avignon, obtint du pape pour cet enfant _doux_, _docile_, mais +illettré et rougissant de son ignorance, dit-il, un canonicat à +Vérone. Délivré de cette sollicitude pour ce fruit de sa faiblesse, il +s'enferma dans sa chère retraite de Vaucluse, et c'est là, en présence +des lieux, des souvenirs, de l'image de Laure, qu'il écrivit, au +murmure de la fontaine, les plus pieux et les plus sublimes sonnets +que nous avons cités plus haut. Il fut distrait un moment de ce loisir +dans sa solitude par l'arrivée de son ancien ami politique, _Rienzi_, +à Avignon. + +Rienzi, le tribun de la république imaginaire de Rome, n'avait pas +accepté sa défaite. Évadé de Rome, comme on l'a vu dans notre récit, +il s'était fait ermite, sous le faux nom du Père Ange, au mont +Maïella, dans le royaume de Naples. Revenu impunément à Rome avec une +bande de pèlerins, il y renoua ses complots contre le légat du pape. +Ce légat, dans une sédition excitée par Rienzi, fut atteint d'une +flèche à la tête. On soupçonnait Rienzi de fomenter ces agitations +pour rétablir le tribunat; il eut l'audace de se livrer lui-même à +l'empereur, qui était à Pragues, et de lui demander son concours pour +restaurer en Italie ce qu'il appelait le règne du Saint-Esprit. +L'empereur le livra au pape et l'envoya sous escorte, mais non +enchaîné, à Avignon; il y entra en chef de secte plus qu'en +prisonnier. Son sort toucha Pétrarque; le poëte avait été, ainsi qu'on +l'a vu, le partisan et le complice du tribun de Rome; il était +embarrassé maintenant de son attitude envers l'homme qu'il avait +exalté jusqu'au niveau des anciens héros de la liberté romaine. On +voit transpercer ces sentiments dans une longue lettre qu'il publia à +cette époque. + +«Rienzi, dit-il dans cette lettre, est arrivé récemment à Avignon; ce +tribun autrefois si puissant, si redouté, à présent le plus +malheureux de tous les hommes, a été conduit ici comme un captif... Je +lui ai donné des louanges, des conseils: cela est plus connu que je ne +voudrais peut-être; j'aimais sa vertu, j'approuvais son projet, +j'admirais son courage, je félicitais l'Italie de ce que Rome allait +reprendre l'empire qu'elle avait autrefois. Je lui avais écrit +quelques lettres dont je ne me repens pas tout à fait. Je ne suis pas +prophète; ah! s'il avait continué comme il a commencé!... Il s'agit +maintenant de déterminer quel genre de supplice mérite un homme qui a +voulu que la république fût libre! Ô temps! ô moeurs!... Il faut dire +la vérité: Rienzi, à son entrée en ville, n'était ni lié ni garrotté. +Il demanda si j'étais à Avignon; je ne sais s'il attendait de moi +quelques secours, et je ne vois pas ce que je pourrais faire pour lui. +Ce dont on l'accuse le couvre de gloire selon moi. Un citoyen romain +s'afflige de voir sa patrie, qui est de droit reine du monde, devenir +esclave des hommes les plus vils. Voilà le fondement de l'accusation +contre lui; il s'agit de savoir quel supplice mérite un tel crime.» + +Cette lettre, récemment découverte, était adressée au prieur des +Saints-Apôtres de Padoue; elle atteste avec quelle aspiration +puissante l'imagination italienne du moyen âge, même dans le clergé +papal, remontait à l'antique liberté, bien que cette liberté ne fût +plus que le rêve de ses poëtes. + +Pétrarque fit plus; il écrivit une lettre éloquente et +insurrectionnelle à la ville de Rome pour l'exciter à défendre ou à +venger son tribun. «Osez quelque chose, dit-il aux Romains, osez en +faveur de votre citoyen! Que le peuple romain n'ait qu'une voix, +qu'une âme! Demandez qu'on vous remette le prisonnier. La terreur est +ici si profonde qu'on n'ose se parler qu'à l'oreille, la nuit, et dans +quelques lieux retirés. Moi-même, qui ne refuserais pas de mourir pour +la vérité, si ma mort pouvait être de quelque profit à la république, +je n'ose signer cette lettre! L'empire est encore à Rome et ne saurait +être ailleurs tant qu'il restera seulement le rocher du Capitole. + + +IX + +De tels sentiments n'enlevèrent cependant pas à Pétrarque la faveur du +pape Clément VI, pontife aux moeurs relâchées, mais élégantes, qui +appréciait le génie comme un _Médicis_ français. Il supplia Pétrarque +d'accepter le titre et l'emploi de secrétaire de la cour pontificale. +Pétrarque eut la sagesse de refuser une charge qui lui donnait la +toute-puissance sous un pape faible et complaisant, mais qui lui +enlevait sa chère liberté. Il revint poétiser et philosopher à +Vaucluse pendant le reste de l'année 1352. C'est l'apogée de son +génie; il le répandait, comme la fontaine de Vaucluse répand ses eaux, +sur tous les sujets et avec une intarissable abondance; sa vie était +tout entière dans sa pensée. + +«Quoique j'aie encore de riches habits, écrit-il à cette date à son +ami le prieur des Saints-Apôtres, vous me prendriez pour un paysan ou +pour un pasteur, moi qui fus autrefois si recherché dans ma parure. +Hélas! les mêmes raisons ne subsistent plus; les noeuds qui me liaient +sont brisés, les yeux auxquels je voulais plaire sont fermés; rien ne +me plaît davantage que d'être dégagé de tous liens et libre... Je me +lève à minuit, je sors à la pointe du jour, j'étudie dans la campagne +comme dans ma chambre, je lis, j'écris, je rêve; je parcours tout le +jour des montagnes pelées, des vallées humides, des cavernes +secrètes; je marche souvent sur les deux bords de la Sorgues seul avec +mes soucis. Je jouis par le souvenir de tout ce que j'ai aimé, de la +société de tous les amis avec lesquels j'ai vécu et de ceux qui sont +morts avant ma naissance et que je ne connais que par leurs ouvrages.» + +Cette amitié avec les morts est le besoin comme elle est la +consolation de toutes les grandes âmes. Virgile et Cicéron étaient les +véritables amis du solitaire de Vaucluse, comme l'amant, le +philosophe, le poëte de Vaucluse est l'ami des hommes sensibles et +supérieurs de notre temps. L'homme de génie universel a pour +contemporains tous ceux qu'il admire: c'est la société des fidèles à +travers les temps. + + +X + +Clément VI, ce pape chevaleresque, mourut à Avignon pendant cette +retraite de Pétrarque à Vaucluse. Pétrarque ne le regretta pas autant +peut-être qu'il méritait d'être regretté. Il fut remplacé par Innocent +VI, né aussi à Limoges, mais qui portait sur le trône la rigidité +d'un théologien au lieu de l'élégance d'esprit d'un gentilhomme +français tel qu'était son prédécesseur, Clément VI. Innocent VI, au +lieu d'honorer dans Pétrarque le génie littéraire, ne voyait pas, +dit-on, ses talents sans un soupçon de sorcellerie. Pétrarque rendait +à ce pape dédain pour dédain. + +«Il viendra bientôt, dit-il dans une des poésies qu'il écrivit alors, +il viendra bientôt après Clément VI un homme triste et pesant; il +engraissera les pâturages romains avec le fumier d'Auvergne.» + +Ce pape cependant fit quelques avances au poëte pour l'attacher à sa +cause. Pétrarque répondit stoïquement à ces avances. + +«Je suis content, disait Pétrarque; je ne veux rien, j'ai mis un frein +à mes désirs, j'ai tout ce qu'il faut pour vivre. Cincinnatus, Curius, +Fabrice, Régulus, après avoir subjugué des nations entières et mené +des rois en triomphe, n'étaient pas si riches que moi. Si j'ouvre la +porte aux passions, je serai toujours pauvre: l'avarice, la luxure, +l'ambition ne connaissent point de bornes; l'avarice surtout est un +abîme sans fond. J'ai des habits pour me couvrir, des aliments pour me +nourrir, des chevaux pour me porter, un fonds de terre pour me +coucher, me promener et déposer ma dépouille après ma mort. Qu'avait +de plus un empereur romain? Mon corps est sain; dompté par le travail, +il est moins rebelle à l'âme. J'ai des livres de toute espèce: c'est +un trésor pour moi; ils nourrissent mon âme avec une volupté qui n'est +jamais suivie de dégoût. J'ai des amis que je regarde comme mon bien +le plus précieux, pourvu que leurs conseils ne tendent pas à me priver +de ma liberté. Ajoutez à cela la plus grande sécurité: je ne me +connais point d'ennemis, si ce n'est ceux que m'a faits l'envie. Dans +le fond je les méprise, et peut-être serais-je fâché de ne pas les +avoir. Je compte encore au nombre de mes richesses la bienveillance de +tous les gens de bien répandus dans le monde, même de ceux que je n'ai +jamais vus et que je ne verrai peut-être jamais. Vous faites peu de +cas de ces richesses, je le sais bien; que voulez-vous donc que je +fasse pour m'enrichir? Que je prête à usure, que je commerce sur mer, +que j'aille brailler dans le barreau, que je vende ma langue et ma +plume, que je me fatigue beaucoup pour amasser des trésors que je +conserverais avec inquiétude, que j'abandonnerais avec regret, et +qu'un autre dissiperait avec plaisir? En un mot, qu'exigez-vous de +moi? Je me trouve assez riche; faut-il encore que je paraisse tel aux +yeux des autres? Dans le fond c'est mon affaire. Va-t-on consulter le +goût des autres pour se nourrir? Gardez pour vous votre façon de +penser et laissez-moi la mienne; elle est établie sur des fondements +solides que rien ne pourrait ébranler.» + + +XI + +Cependant la mélancolie, cette maladie et cette muse des grandes +imaginations, l'atteignit jusque dans cette retraite de Vaucluse. Il +alla dire un adieu éternel à son frère, supérieur de la Chartreuse de +Mont-Rieu, puis il s'achemina de nouveau vers sa véritable patrie, +l'Italie. On s'y disputait l'honneur de lui offrir un asile. Malgré +les instances de son ami, le cardinal de Talleyrand, il ne voulut pas +même prendre congé de ce pape illettré qu'il redoutait. «Non, dit-il, +je craindrais de lui nuire par mes sortiléges comme il me nuirait par +sa crédulité!» + +On se souvient qu'Innocent VI le croyait un peu en commerce avec les +esprits suspects. + +Il salua de vers magnifiques l'horizon d'Italie du haut des Alpes et +descendit à Milan. + +Jean Visconti, archevêque et tyran de Milan, maître de toute la +Lombardie, l'accueillit en prince de l'intelligence humaine. + +Pétrarque fit ses conditions avant de s'attacher à ce souverain: il se +réserva sa liberté et sa solitude. Jean Visconti lui donna dans la +ville une maison élégante et retirée, décorée de deux tours, dans le +voisinage de l'église et de la bibliothèque de Saint-Ambroise. On +voyait du haut des tours le magnifique amphithéâtre des Alpes +crénelées de neige, même en été. Le jardin du couvent était consacré +par la vision de saint Augustin, Pétrarque africain d'une autre date, +qui s'y était converti des désordres amoureux de sa jeunesse. + +La sainteté de cet asile ne le préserva pas d'une dernière faiblesse +de coeur pour une belle Milanaise qu'on dit être de l'illustre famille +_Beccaria_. Une fille nommée _Francesca_ naquit de cet amour. Le grand +poëte Manzoni, de notre temps, a épousé une fille de cette même maison +de Beccaria, célèbre à tant de titres parmi les philosophes, les +politiques et les poëtes. Les familles ont leur destinée comme les +nations; heureuses celles qui commencent ou finissent par des +consanguinités même traditionnelles avec les poëtes! témoin Laure à +Avignon et Francesca à Milan. Cette tradition pourtant n'a rien +d'authentique, si ce n'est la naissance de la fille de Pétrarque à peu +près vers ce temps. + + +XII + +Chargé par Jean Visconti de négocier avec les Génois, qui voulaient se +donner à lui pour avoir un guerrier dans leur maître, Pétrarque +contribua à cette fusion de Gênes et de Milan. + +Après ce service rendu à Visconti, il alla se délasser dans le vieux +château abandonné de _San-Colomban_, sur les collines que baigne le +Pô. La politique l'avait rendu à la poésie, la poésie reportait son +coeur à Laure, son imagination à Vaucluse; il composa à San-Colomban +des vers et des lettres pleines de sa mélancolie. C'est là qu'il +écrivit aussi quelques-unes de ses odes de longue haleine appelées +_Trionfi_, sortes de dithyrambes philosophiques où les chants +mystiques du Dante furent évidemment ses modèles. Nous préférons ses +sonnets, parce qu'ils sont plutôt une explosion de son coeur qu'une +méditation de son esprit. Le rhétoricien brille dans les _Triomphes_, +l'homme se révèle dans les sonnets. + + +XIII + +C'est de là aussi qu'il entretint une correspondance avec l'empereur +d'Allemagne Charles VI, pour lui persuader de venir rétablir l'empire +d'Auguste en Italie.--«Rien n'est possible depuis que l'Italie a +épousé la servitude,» lui répond l'empereur. Ainsi on voit qu'à +l'exemple de Dante le républicain Pétrarque est contraint, par les +dissensions de sa patrie, à embrasser le parti de l'empereur et à +offrir l'Italie à Charles VI. Il y a loin de ce découragement à +l'époque où Pétrarque était le complice patriotique de Rienzi, mais il +n'est pas donné aux regrets de réveiller les nations assoupies dans la +servitude. Pétrarque avait passe alors de la poésie à la politique. +L'unité de l'Italie était à ses yeux dans l'empereur; il cite pour +exemple Rienzi lui-même à Charles VI. «Si un tribun, dit-il, a pu tant +faire, que ne ferait pas un césar?» + +Envoyé bientôt après en ambassade à Venise pour réconcilier les +Vénitiens et les Génois, il échoua dans cette tentative. Les Vénitiens +lui reprochèrent son penchant pour la cause de l'empereur.--«Vous, +l'ami et le grand orateur de la liberté, lui écrivit le doge Dandolo, +ne deviez-vous pas, au lieu de nous blâmer, nous louer de nos efforts +pour écarter de l'Italie cette servitude impériale?» + +Jean Visconti étant mort encore jeune pendant cette ambassade, +Pétrarque fit l'oraison funèbre à ses funérailles. Visconti laissait +trois fils, entre lesquels fut partagé son vaste héritage, qui +comprenait toute la Lombardie. + + +XIV + +Pendant ces événements de la Lombardie, des événements plus imprévus +agitaient Rome. + +On a vu que Rienzi, livré par le roi de Bohême au pape Clément VI, à +Avignon, y languissait dans une honorable captivité. Clément VI était +trop doux pour se venger sur un tribun qui avait dépassé ses +pouvoirs, mais qui avait agi cependant comme mandataire du pape. +Innocent VI était plus implacable; il fit juger Rienzi par une +commission de cardinaux qui le déclarèrent hérétique et rebelle. Il +allait subir le supplice quand un autre tribun s'éleva dans Rome, +appelant le peuple romain à la liberté. + +La cour d'Avignon, voulant opposer tribun à tribun, rendit la liberté +à Rienzi et l'envoya à Rome comme délégué du pape. Rienzi triompha +quelques jours alors à la tête de ses anciens partisans; mais, ayant +renouvelé ses démences et ses cruautés, il fut assailli dans le +Capitole par une émeute combinée des grands et de la populace. Reconnu +sous le déguisement qu'il avait revêtu pour s'évader du Capitole, il +fut percé de mille coups de poignard et traîné aux fourches +patibulaires, où la ville entière outragea son cadavre. Insensé qui +avait cru qu'on rallumait deux fois le feu éteint d'une popularité +morte! + + +XV + +Mais Pétrarque, déjà passé au parti de l'empereur, vit périr Rienzi +avec indifférence. + +Charles VI descendait alors en Italie. «La joie me coupe la parole, +lui écrit Pétrarque; peu importe que vous soyez né en Allemagne, +pourvu que vous soyez né pour l'Italie.» Invité par l'empereur à venir +conférer avec lui, Pétrarque accourut à Mantoue. Le récit du long +entretien de l'empereur et de Pétrarque prouve que l'empereur était +aussi lettré que Pétrarque était politique. «Il me raconta toutes les +circonstances de ma propre vie, dit Pétrarque dans la lettre où il +écrit cet entretien, comme s'il eût été moi-même; il me conjura de +venir à Rome avec lui. Denys ne reçut pas mieux Platon, ajoute le +poëte, mais le poëte préféra son loisir et sa solitude à la gloire +d'installer _César à Rome!_» + +Charles VI, prince plus pacifique qu'ambitieux, négocia à Mantoue une +paix facile, par la médiation de Pétrarque, entre lui et les Visconti. +L'empereur se contenta de recevoir la couronne de fer à Milan, la +couronne de césar à Rome. Vaines cérémonies qui signifiaient l'empire, +mais qui ne le donnaient pas. Pétrarque, indigné de cette faiblesse, +écrit de Milan à l'empereur une lettre pleine d'objurgations et +presque d'outrages sur sa lâcheté et sur son retour ignominieux en +Allemagne. + +«Allez, lui dit-il, emportez des couronnes vides et des titres +risibles en Allemagne! L'Italie était à vous, et vous ne pensez qu'à +rentrer dans votre Bohême! On m'a apporté de votre part une médaille +antique qui représente l'image de César; si cette médaille avait pu +parler, que ne vous aurait-elle pas dit pour vous empêcher de faire +une retraite si honteuse! Adieu, César! Comparez ce que vous perdez +avec ce que vous allez retrouver en Bohême!» + + +XVI + +Galéas Visconti, dont Pétrarque était devenu l'ami et le conseiller +après la mort de Jean Visconti, envoya cependant Pétrarque à Pragues +auprès de ce même empereur qu'il avait si rudement gourmandé. Le bon +Charles VI ne se souvint pas de l'injure et fit ses efforts pour +retenir le poëte à sa cour; mais Pétrarque n'aspirait qu'à l'Italie. + +Il y revint après cette courte ambassade; il y fut témoin des +dissensions de la famille Visconti à Milan sans que ces orages +troublassent sa tranquillité. Il vivait tantôt à Milan, tantôt dans la +Chartreuse de Garignano, près de l'Adda, sur la route de Milan au lac +de Côme. Le compte qu'il rend de sa vie à son ami Lélio de Vaucluse +ressemble à une page des _Confessions_ de saint Augustin. + +«La situation est agréable, dit-il, l'air pur; la Chartreuse s'élève +sur un monticule au milieu de la plaine, entourée de toute part de +fontaines non rapides et bruyantes comme celles de Vaucluse, mais +limpides et courantes, à pente douce avec un petit volume d'eau. Le +cours de ces eaux est si entrelacé qu'on ne sait au juste si elles +vont ou si elles viennent. Le cours de ma vie a été uniforme depuis +que les années ont amorti ce feu de l'âme qui m'a tant consumé et +tourmenté autrefois... Vous connaissez mes habitudes, vous savez que +j'y ai résidé deux ans: semblable à un voyageur pressé par la fatigue +d'arriver, je double le pas à mesure que je vois s'approcher le terme +de ma course. Je lis ou j'écris jour et nuit; l'un me délasse de +l'autre... Mes yeux sont affaiblis par les veilles, ma main est lasse +de tenir la plume, mon coeur est rongé par les soucis... J'ai à +combattre mes passions; pour tout ce qui tient à la fortune, je suis +dans un juste milieu, également éloigné des deux extrêmes. J'ai plus +de gloire que je n'en voudrais pour mon repos: le plus grand prince +d'Italie avec toute sa cour me chérit et m'honore; le peuple même me +fait plus de caresses que je ne mérite; il m'aime sans me connaître, +car je me montre peu, et c'est peut-être à cause de cela même que je +suis aimé et considéré. + +«J'habite un coin écarté de la ville, vers le couchant; je donne peu +d'heures au sommeil, car c'est une mort anticipée; dès que je +m'éveille je passe dans ma bibliothèque; j'aime de plus en plus la +solitude et le silence, mais je suis causeur avec mes amis; mes amis +partis, je redeviens muet.... Dès que j'ai senti les approches de +l'été, j'ai pris une maison de campagne fort agréable à une heure de +Milan, où l'air est extrêmement pur; j'y suis en ce moment. J'ai de +tout en abondance: les paysans m'apportent à l'envi des fruits, des +poissons, des canards et toute espèce de gibier. Il y a à côté une +belle chartreuse où je trouve à toutes les heures du jour les plaisirs +innocents que la religion nous procure.... Je n'ai à déplorer que la +perte de plusieurs de mes amis.» + +Puis, venant à parler de son fils Jean, qu'il avait amené avec lui +d'Avignon: «Vous voulez, dit-il, savoir des nouvelles de notre enfant. +Je ne sais trop que vous en dire: son caractère est doux, et les +fleurs de son adolescence promettent beaucoup; j'ignore quel en sera +le fruit, mais je crois qu'il sera un honnête homme. Je sais déjà +qu'il a de l'esprit; mais à quoi sert l'esprit sans le travail? Il +fuit un livre comme un serpent; je me console en pensant qu'il sera un +homme de bien. «J'aime mieux, disait Thémistocle, un homme sans +lettres que des lettres sans homme.» + + +XVII + +Ainsi vivait ce sage, sevré avant le temps de toutes les illusions de +la vie, excepté la poésie et l'amour. Le roi de Naples l'appelait à sa +cour pour lui donner la direction des affaires diplomatiques, ainsi +qu'avait voulu le faire Clément VI; il refusait avec persistance tout +poste d'éclat qui aurait pu lui enlever la paix, trésor unique de son +âme. Il allait souvent habiter Venise, dont le luxe et les fêtes +tempéraient pendant l'hiver la sévérité de sa solitude pendant l'été. +Son ami Boccace venait de Florence le visiter; Boccace n'osait pas lui +lire son _Décameron_, recueil de contes charmants, mais légers, dont +il avait amusé et scandalisé l'Italie pendant sa jeunesse. + +«Pétrarque, écrivait Boccace, m'enlève aux vanités de ce monde en +tournant mon âme vers les choses éternelles, et il donne à mes amours +un plus saint aliment.» + +Les deux amis se communiquaient leurs pensées: jamais deux grands +hommes ne furent mieux disposés à s'aimer. Boccace avait tout l'esprit +et tout l'enjouement qui manquait à Pétrarque; Pétrarque avait tout le +sérieux et toute la majesté de génie qui aurait, sans lui, manqué à +Boccace. + +«Nous avons passé ensemble des jours délicieux, écrit Pétrarque à +Simonide, mais ils ont coulé trop vite! Je ne puis pas me consoler +d'avoir vu partir de chez moi un ami de ce prix!» + +Boccace, de retour à Florence, envoya à Pétrarque le poëme de Dante, +copié tout entier de sa main. Le poëte virgilien de Vaucluse ne +possédait pas le poëme de Dante dans sa bibliothèque! + +Ce poëme, objet d'une sorte de superstition peu raisonnée en Italie et +en France, choquait le goût délicat et le type antique de la poésie +homérique ou virgilienne de Pétrarque. Il rendait pleine justice à la +vigueur du pinceau du chantre de l'Enfer et du Paradis; mais il +trouvait obscurité, scolastique, cynisme et quelquefois obscénité dans +les images et dans le style. On m'a beaucoup insulté en Italie et en +France, l'année dernière, pour avoir osé dire que _la Divine Comédie_ +du Dante ressemblait plus à une apocalypse qu'à un poëme épique. J'ai +passé pour un blasphémateur; Voltaire, qui n'était pas sans goût, +avait blasphémé avant moi et comme moi. J'ai été bien étonné, en +lisant les lettres latines de Pétrarque à Boccace, de voir que le +poëte le plus exquis et le plus patriote de l'Italie avait blasphémé +lui-même avant Voltaire et avant moi. Je ne résiste pas à citer +textuellement les paroles de la lettre de Pétrarque à Boccace sur _la +Divine Comédie_ du Dante. + +«J'applaudis à vos vers, et je m'unis à vous pour louer ce grand +poëte, trivial pour le style, mais très-élevé pour la pensée... Je lui +décerne la palme de l'élocution vulgaire. Qu'on ne m'accuse pas de +vouloir porter atteinte à sa réputation; je connais peut-être mieux +les beautés de ses ouvrages que tant de gens qui se déclarent ses +fanatiques sans les avoir lus.» (N'est-ce pas l'enthousiasme +d'aujourd'hui en France, où tout le monde exalte et où si peu de +personnes ont lu et compris ce livre?) + +«Ces gens-là, continue Pétrarque, ressemblent à ces prétentieux +arbitres du goût dont parle Cicéron, qui blâment ou approuvent sans +pouvoir donner raison de leur admiration ou de leur dégoût. Si cela +est arrivé d'Homère et de Virgile, jugés par des hommes lettrés et +supérieurs, comment cela n'arriverait-il pas à votre poëte florentin +dans les tavernes et dans les places publiques? Ces langues sales +gâtent la beauté de son langage. Vous dites qu'il aurait excellé s'il +se fût adonné à un autre genre de poëme; j'en conviens avec vous; il +avait assez de génie pour réussir dans tout ce qu'il aurait entrepris; +mais il n'est pas question ici de ce qu'il aurait pu faire: nous +parlons de ce qu'il a fait. Que pourrais-je lui envier? Les +applaudissements enroués des foulons _du carrefour_, des cabaretiers, +des bouchers et autres gens de cette espèce, dont les louanges font +plus de tort que d'honneur?» + +On voit que les images et les expressions si contraires à la chaste +pureté et à l'éternelle beauté des poésies antiques répugnaient à +Pétrarque comme à Voltaire, comme à nous-même. + +Mais les livres ont leur destinée et leurs retours de fortune comme +les hommes; la postérité a ses engouements comme le temps: elle fait +mourir et revivre pour un moment les philosophes, les historiens, les +poëtes; elle ensevelit les uns dans ses dédains, elle exhume les +autres par ses engouements. Rien n'est stable dans ce bas monde, pas +même la tombe des grands hommes: les sépulcres ont leurs vicissitudes +comme les empires. L'engouement de ce siècle a élevé Dante au-dessus +de ses oeuvres, sublimes par moment, mais souvent barbares; l'oubli de +ce même siècle a négligé Pétrarque, le type de toute beauté de langage +et de sentiment depuis Virgile. Cet engouement et ce dédain dureront +ce que durent les caprices de la postérité (car elle en a); puis +viendra une troisième et dernière postérité qui remettra chacun à sa +place, Dante au sommet des génies sublimes, mais disproportionnés, +Pétrarque au sommet des génies parfaits de sensibilité, de style, +d'harmonie et d'équilibre, caractère de la souveraine beauté de +l'esprit. + + +XVIII + +Pendant ce séjour désormais fixé à Milan ou dans les environs, +quelques chagrins domestiques altérèrent la paix du grand solitaire. +Son fils Jean, que l'oisiveté entraînait à la licence, déroba à son +père l'argent qu'il avait épargné pour ses deux enfants. Le jeune +homme dépensa cette somme en folles débauches. Pétrarque attribua tout +à la faiblesse de son fils, l'éloigna quelque temps de lui; puis il +pardonna. Cependant ce souvenir lui rendit pénible le séjour de sa +petite maison de Milan, près de l'abbaye de Saint-Ambroise; il alla +chercher plus de sécurité et de solitude dans un couvent de +bénédictins éloigné de la ville. «La maison est située de manière, +écrit-il à son ami Socrate, à Vaucluse, qu'il est facile d'y échapper +aux visites des importuns. J'ai une étendue de mille pas pour me +promener, dans un lieu abrité et couvert, séparé des champs d'un côté +par un épais buisson, de l'autre par un sentier désert, écarté et +tapissé d'herbes. J'avoue qu'un tel séjour m'a tenté.» + +Galéas Visconti l'arracha momentanément à cette paix en le chargeant +d'aller à Paris complimenter le roi Jean et négocier avec ce prince un +traité d'alliance dont un mariage entre les deux maisons était le +gage. Pétrarque harangua le roi à Paris en style cicéronien. + +La peste, à son retour de Paris, le chassa de Milan; il se retira à +Padoue dans un de ses canonicats; il y perdit son fils Jean par la +peste; il y maria sa fille Françoise à un gentilhomme de Padoue nommé +Brossano. La beauté, la vertu, la docilité de sa fille et le caractère +accompli de son gendre adoucirent les regrets de la mort d'un fils peu +digne d'un tel père. + +Il ouvrit sa maison aux deux époux, et la mort seule le sépara de sa +fille. + +Les dix années qu'il passa à Padoue, à Venise ou dans les collines du +bord de l'Adriatique, n'ont laissé traces que par de nombreuses et +admirables lettres et quelques sonnets pleins de la mémoire de Laure. + +Ces sonnets sont empreints de cette triste et poignante sérénité des +heures du soir de la vie des grands hommes, où, à mesure que leur +soleil baisse, leur âme semble grandir avec leur génie. + +Son ami Boccace, converti par une vision à une vie chrétienne et +sévère, lui rendit à cette époque une seconde visite à Venise. Ces +deux hommes d'oeuvres si différentes semblaient être du même coeur; +leur correspondance et leurs entretiens ont le charme de la +confidence, de l'amitié, de la poésie douce et des lettres intimes. +Horace et Virgile, Racine et Molière ne devaient pas causer plus +délicieusement. On aimait Boccace, on vénérait Pétrarque. + + +XIX + +À peine Boccace était-il reparti pour Florence que Pétrarque se +sentait impatient de son absence et le conjurait de venir fixer sa +résidence dans sa maison. + +«Vous m'êtes devenu beaucoup plus cher, lui dit-il; voulez-vous en +savoir la raison? C'est que de mes vieux amis vous êtes presque le +seul qui me reste. Rendez-vous à mes désirs, venez. Vous connaissez ma +maison: elle est en très-bon air; ma société: il n'y en a pas de +meilleure. Benintendi viendra à son ordinaire passer les soirées avec +nous; est-il rien de plus doux et de plus aimable que son commerce? +Ses propos sont pleins de sel, d'enjouement et de candeur. Et notre +Donat, qui est revenu à nous, a quitté les collines de Toscane pour +habiter les bords de la mer Adriatique. Connaissez-vous une plus belle +âme, un coeur plus tendre et qui vous aime davantage? Je pourrais vous +en citer d'autres, mais en voilà assez. Je n'approuve pas une solitude +absolue: elle me paraît contraire à l'humanité; mais à un homme de +lettres, à un philosophe, peu de gens suffisent, parce que, à la +rigueur, il pourrait se suffire à lui-même. Si le séjour de Venise ne +vous convient pas, si vous craignez l'intempérie de l'automne, qu'on +ne peut mieux corriger, ce me semble, que par la gaieté des propos +avec ses amis, nous irons à Capo d'Istria, à Trieste, où l'on m'écrit +que l'air est très-bon. Si vous acceptez ce parti, nous chercherons +où elle est, cette source du Timave, si célèbre parmi les poëtes et si +ignorée de la plupart des docteurs, et non pas dans le Padouan où on +la place communément. Un vers de Lucain a donné lieu à cette erreur, +en joignant le Timave à l'Apono dans les monts Euganées.» + + +XX + +C'est à peu près à cette époque qu'il adressa au nouveau pape Urbain +V, pontife enfin selon son coeur, une lettre véritablement +cicéronienne pour le décider à rétablir le siége du pontificat à Rome. +Urbain V fît commenter et publier cette lettre de Pétrarque comme un +manifeste diplomatique, et partit enfin pour Rome avec toute sa cour. + +La mort du fils de Francesca de Brossano, sa fille, corrompit un +moment pour lui toute cette joie du rétablissement du saint-siége à +Rome. + +«Hélas! écrit-il auprès de ce berceau vide, cet enfant me ressemblait +si parfaitement que quelqu'un qui n'aurait pas su qui était la mère +l'aurait pris pour mon fils. Il n'avait pas encore un an qu'on +retrouvait déjà mon visage dans le sien. Cette ressemblance le rendait +plus cher à son père et à sa mère, et même à Galéas Visconti, +tellement que lui (le seigneur de Milan), qui avait appris d'un oeil +sec la mort de son petit enfant, ne put apprendre la mort du mien sans +verser des larmes. Pour moi, j'en aurais beaucoup versé si je n'avais +eu honte et si cela ne m'avait pas paru indécent à mon âge. Je lui ai +élevé, à Pavie, un petit mausolée de marbre où j'ai fait graver en +lettres d'or douze vers élégiaques, chose que je n'aurais faite pour +aucun autre et que je ne voudrais pas qu'on fît pour moi.» + + +XXI + +Boccace était en route pour venir voir Pétrarque quand ce malheur +frappa le poëte. On ne lit pas sans un vif intérêt domestique la +charmante lettre que Boccace écrit de Pavie à Pétrarque. L'auteur du +_Décameron_ n'avait pas trouvé son ami chez lui en arrivant à Pavie, +mais il avait rencontré son gendre Brossano en chemin et il avait +rendu visite à Francesca, fille de Pétrarque. Il l'appelle sa Tullie, +par allusion badine au nom de la fille du Cicéron ancien en écrivant +au Cicéron moderne. + +«Mon cher Maître, je suis parti de Certaldo le 24 mars pour aller vous +chercher à Venise, où vous étiez alors. Des pluies continuelles, les +discours de mes amis qui ne voulaient pas me laisser partir, ce que +j'apprenais des mauvais chemins par des gens qui revenaient de +Bologne, tout cela m'a retenu si longtemps à Florence que j'ai enfin +appris que, pour mon malheur, vous aviez été rappelé à Pavie. Peu s'en +fallut que je ne renonçasse à mon projet; mais des affaires dont +quelques amis m'avaient chargé, et surtout le désir de voir deux +personnes qui vous sont extrêmement chères, votre Tullie et son époux, +que je ne connais pas encore, moi qui connais tout ce que vous aimez, +me firent reprendre ma route dès que le temps fut un peu adouci. Je +rencontrai, par hasard, en chemin François de Brossano; il a dû vous +dire quelle fut ma joie. Après les compliments ordinaires et quelques +questions que je lui fis sur votre compte, je me mis à considérer sa +grande taille, sa physionomie tranquille, la douceur de ses manières +et de ses propos. J'admirai d'abord votre choix; et comment ne pas +admirer tout ce que vous faites! Enfin, l'ayant quitté parce qu'il le +fallait, je montai sur ma barque pour me rendre à Venise. À peine +arrivé, je trouvai plusieurs de nos compatriotes qui se disputaient à +qui serait mon hôte en votre absence, et surtout notre Donat, qui fut +fâché parce que je donnais la préférence à François Allegri, avec qui +j'étais venu de Florence. J'entre dans tout ce détail avec vous pour +me justifier de n'avoir pas profité dans cette occasion de l'offre +obligeante que vous m'aviez faite dans votre lettre. Sachez que, quand +même je n'aurais point trouvé d'amis qui m'eussent reçu chez eux, +j'aurais été descendre au cabaret plutôt que de loger chez votre +Tullie en l'absence de son mari. Je ne doute pas que vous ne rendiez +justice à ma façon de penser à votre égard sur cela comme sur toute +autre chose; mais les autres ne me connaissent pas comme vous. Mon +âge, mes cheveux blancs, mon embonpoint, qui font de moi un homme +sans conséquence, devraient écarter tous les soupçons; mais je connais +le monde: il voit le mal souvent où il n'est pas, et il trouve des +traces dans des endroits même où le pied n'a pas porté. Matière +délicate, vous le savez, sur laquelle souvent un faux bruit fait +autant d'effet que la vérité même. + +«Après avoir pris un peu de repos, j'allai voir votre Tullie. Dès +qu'elle m'entendit nommer, elle vint à moi avec empressement, comme +elle aurait pu faire pour vous-même; elle rougit un peu en me voyant, +et, baissant les yeux à terre, me fit une révérence honnête; ensuite, +avec une tendresse modeste et filiale, elle me prit dans ses bras. +Dieux! quel plaisir! J'ai senti d'abord qu'on ne faisait qu'exécuter +vos ordres, et je me suis félicité de vous être si cher. Après avoir +tenu tous les propos qu'une nouvelle connaissance amène, nous nous +sommes assis dans votre jardin avec quelques amis qui étaient avec +nous; alors elle m'a offert votre maison, vos livres et tout ce qui +est à vous, qu'elle m'a pressé d'accepter aussi vivement que la +décence de son sexe pouvait le permettre. Pendant qu'elle me faisait +ces offres, je vois arriver votre petite bien-aimée d'un pas bien +plus modeste qu'il ne convenait à son âge; elle me regarde en riant +avant de me connaître, et moi je la prends dans mes bras, comblé de +joie. Je crus voir d'abord ma petite fille que j'ai perdue; elle lui +ressemble beaucoup: si vous ne me croyez pas, demandez à Guillaume, le +médecin de Ravenne, et à notre Donat, qui l'ont vue; ils vous diront +que c'est le même visage, le même rire, la même gaieté dans les yeux; +que, pour le geste, la démarche, et même la forme du corps, on ne peut +rien voir qui se ressemble davantage, si ce n'est que ma fille était +un peu plus grande que la vôtre et un peu plus âgée. Elle avait cinq +ans et demi quand je l'ai vue pour la dernière fois. À cela près, je +n'ai trouvé d'autre différence entre elles si ce n'est que la vôtre +est blonde et que la mienne avait les cheveux châtains. Pour les +propos ils étaient les mêmes et ne différaient que par le langage. +Hélas! combien de fois, en embrassant votre bien-aimée, en jasant avec +elle, en écoutant ses petits propos, le souvenir de ce que j'ai perdu +m'a fait verser des larmes, que je cachais tant que je pouvais! Vous +comprenez le sujet de ma douleur. + +«Je ne finirais pas si je vous disais tout ce que j'aurais à vous +dire de votre gendre, toutes les marques d'amitié que j'ai reçues de +lui, toutes les visites qu'il m'a faites quand il a vu que je refusais +constamment d'aller loger chez lui, tous les repas qu'il m'a donnés, +et de quelle façon. Je ne vous en dirai qu'un seul trait qui doit +suffire. Il savait que je suis pauvre: je ne l'ai jamais caché; quand +il m'a vu prêt à partir de Venise (il était fort tard), il m'a tiré à +l'écart dans un coin de sa maison, et, voyant qu'il ne pouvait pas par +ses discours me faire accepter les marques de sa libéralité, il a +allongé ses mains de géant pour porter dans mes bras ce qu'il voulait +me donner. Après cela il a pris la fuite en me disant adieu, et m'a +laissé confus de sa générosité et blâmant cette espèce de violence +qu'il me faisait. Fasse le Ciel que je puisse lui rendre la pareille!» + +Quelle pénétrante familiarité de détails, de sentiments, d'images +domestiques dans cette lettre de Boccace! Comme on reconnaît au +naturel et à la simplicité cet homme qui n'a jamais tendu son style +une seule fois dans sa vie, et qui n'a cherché, en écrivant, que le +charme d'écrire! Comme l'enjouement de l'un complétait le sérieux de +l'autre! Mais que la tendresse domine dans tous les deux! + + +XXII + +La cour pontificale, qui regrettait le séjour, les palais, les +licences d'Avignon, se répandait en invectives contre Pétrarque, à +cause de sa partialité pour Rome; mais le pape Urbain V, ferme dans +son grand dessein de donner à l'Église la même capitale qu'au monde +chrétien, protégeait Pétrarque contre ces ressentiments; il le +conjurait, par des lettres de sa main, de venir le visiter au Vatican. +«Il y a longtemps, lui disait ce pape passionné pour les lettres, que +je désire voir en vous un homme doué de toutes les vertus et orné de +toutes les sciences; vous ne pouvez l'ignorer, et cependant vous ne +venez pas. Venez; je vous procurerai le repos de l'âme après lequel je +sais que vous soupirez.» + +«Pourrais-je, répond le poëte dans sa lettre, pourrais-je ne pas +désirer ardemment de voir un grand homme que Dieu a suscité pour tirer +son Église de ce cachot fétide d'Avignon où elle croupissait? Je ne me +croirais pas chrétien si je n'aimais pas, que dis-je? si je n'adorais +pas le pontife qui a rendu un si grand service à la république et à +moi? Mais quand vous verriez à vos pieds un vieillard faible, devenu +infirme, qui ne peut aspirer qu'au loisir et au repos, je suis sûr que +vous me renverriez bien vite dans ma maison.» + + +XXIII + +Bien qu'il ne touchât pas encore aux années de la caducité humaine, sa +santé était gravement altérée par des accès de fièvre intermittente +qui l'assaillaient presque tous les ans pendant les mois de septembre +et d'octobre. Il voyait sans effroi ces signes de sa fin prochaine. Il +écrivit son testament plein de souvenirs posthumes légués à ses amis: +à celui-ci ses chevaux, à celui-là ses tableaux; à l'un ses livres, à +l'autre son bréviaire, pour que ce manuel de prières rappelle à cet +ami de prier pour lui; cinq cents écus d'or à Boccace, afin qu'il +puisse acheter, dit-il, un manteau d'hiver pour ses études de nuit. +_Honteux que je suis_, ajoute-t-il, _de laisser si peu de chose à un +si grand homme!_ sa fortune à François de Brossano, son gendre chéri, +et sa maisonnette de Vaucluse à un vieux domestique qui en était en +son absence le gardien. + + +XXIV + +Pétrarque alla chercher, dans un air plus salubre que les rives +marécageuses du Pô, un prolongement à ses jours et un préservatif +contre ses fièvres automnales dans les collines euganéennes voisines +de Padoue. Ces collines sont devenues célèbres plus récemment par les +admirables lettres d'Ugo Foscolo, qui les décrit avec amour dans son +Werther italien de _Jacopo Ortiz_. Je les ai visitées moi-même il y a +peu de temps, dans une saison qui en relevait la sérénité; j'y allais; +ivre des vers amoureux et religieux de Pétrarque, que tous les échos +de ces belles collines semblaient se renvoyer pour fêter son tombeau. + +C'est au petit village d'_Arquà_, au flanc d'une de ces collines, que +Pétrarque vieillissant se construisit sa dernière demeure sur la +terre. Le regard s'étend de là sur la rive éloignée de l'Adriatique; +l'horizon y est vaste et lumineux comme les horizons que reflète la +mer; l'oeil y nage dans un ciel bleu tendre. La ville fortifiée de +_Montefelice_ pyramide à peu de distance autour d'une montagne +volcanique dont le cône fend le firmament et dont les pentes sont +noircies de la verdure des sapins; des clochers carrés d'abbayes ou de +gros villages s'élèvent ça et là du milieu des vignes hautes et des +forêts de mûriers; de gras troupeaux passent sur les routes voilées de +poussière. C'est une scène de l'Arcadie dans la terre ferme de Venise; +l'air y est embaumé de l'odeur des foins et des gommes. + +La distance d'Arquà aux grandes villes y défendait Pétrarque de +l'importunité des visiteurs trop attirés par sa renommée; cette +retraite était propre à contempler la vie de loin, sous ses pieds, et +à attendre en paix la mort. Sa maison, que l'on voit encore, était +entourée de vergers, de potagers, de figuiers, de vignes suspendues à +des arbres fruitiers de toute espèce. + + +XXV + +L'envie cependant ne l'y laissa pas en repos. Une société de +philosophes vénitiens, jusque-là ses amis et ses disciples, avaient +puisé dans le contact de Venise avec l'Orient et la Grèce un grand +mépris pour le christianisme et un grand culte pour Aristote. Ils +voulaient entraîner Pétrarque dans leur dédain des doctrines révélées, +dans leur enthousiasme pour les doctrines scientifiques et +rationnelles; ils demandaient comme Aristote à la science et au +raisonnement l'explication des mystères de l'une et l'autre vie. +Pétrarque était trop avancé en âge et trop pieux pour discuter son +culte; il refusa de passer avec eux dans cette controverse. Ils +appelèrent sa piété superstition; il appela impiété leur audace. +L'aigreur envahit la discussion; le parti très-nombreux de la +philosophie vénitienne sacrifia Pétrarque à Aristote; il resta presque +isolé dans sa retraite d'Arquà, entre son gendre, son petit-fils, +quelques vieux serviteurs et ses livres. + +L'affaiblissement de son corps n'avait nullement atteint son âme; il +vivait du souvenir de Laure; ce souvenir semblait se rajeunir dans son +âme à mesure que sa vieillesse l'éloignait du temps de son grand +amour. Ces mémoires plus vives et plus pénétrantes de ceux ou de +celles qu'on a aimés dans ces belles années sont comme des apparitions +surnaturelles que la vie fait surgir au déclin des ans aux regards des +hommes ou des femmes, pour leur faire ou regretter davantage la vie, +ou aspirer plus résolument au séjour où tout se retrouve. + +C'est certainement à son séjour sur la colline d'Arquà qu'il faut +rapporter les poésies rétrospectives qu'il laissait tomber de temps en +temps au vent de ses souvenirs, comme un arbre qui s'effeuille laisse +tomber au vent d'automne ses derniers fruits: ce sont souvent les plus +savoureux. Tels sont les derniers sonnets de Pétrarque. La mort +prochaine jette son ombre avancée sur l'amour et donne à ce sentiment +souvent fugitif quelque chose de l'éternité. + + _Ite rime dolenti al dura sasso + Che il mio caro tesoro in terra asconde...._ + +«Allez! ô mes derniers vers, à la pierre cruelle qui me cache sous +terre mon cher trésor; là, invoquez celle qui me répond du haut du +ciel, bien que la partie mortelle de son être soit dans un lieu bas et +ténébreux! + +«Dites-lui que je suis déjà trop fatigué de vivre, de naviguer sur ces +vagues agitées de la vie, mais qu'occupé à recueillir ses vestiges +sacrés je marche derrière elle, mes pas sur ses pas; + +«Ne m'entretenant que d'elle vivante ou morte, que dis-je! autrefois +vivante, maintenant transfigurée et élevée au-dessus de l'immortalité, +afin que le monde eût l'occasion de la connaître et de l'aimer! + +«Qu'elle daigne être accorte et souriante à mon passage de ce monde à +l'autre, jour qui s'approche enfin de moi; qu'elle vienne au-devant de +mes pas, et que telle que, la résurrection l'a faite, elle m'appelle +et m'attire à elle là haut.» + + +XXVI + +Quelques jours plus tard il considère sa caducité croissante et +redouble d'impatience de voir briser les derniers liens qui le +retiennent à la vie. + +«Ô doux et précieux gage que la mort m'enleva et que le ciel me +garde... Toi qui vois ce qui se passe en moi et qui souffres de mon +mal, toi qui peux seule changer en béatitude tant de douleur, que ton +ombre au moins visite mes courts sommeils et que ta vision calme mes +gémissements! + +«De cette même main que je désirai tant tenir dans les miennes elle +m'essuie les yeux, et le son de sa voix, et ses douces exhortations +m'apportent des douceurs à l'âme qu'aucun homme mortel n'a jamais +senties! + +«Cesse de pleurer, me dit-elle; n'as-tu pas assez pleuré? Que n'es-tu +aussi réellement vivant que je ne suis pas morte?...» + +«Et je m'apaise, continue-t-il dans un autre sonnet, et je me console +en me parlant à moi-même, et je ne voudrais à aucun prix la revoir +dans cet enfer qu'on prend pour la vie. Non, j'aime mieux mourir ou +vivre seul!» + +Bientôt après, les sonnets lui paraissent une urne funéraire trop +étroite pour contenir ses larmes, ses espérances, ses prières; il les +laisse s'épancher dans les dithyrambes d'amour, de piété, de douleur, +qu'on appelle ses _Canzone_ sur la mort de Laure. + +Puis il les recueille dans de nouveaux sonnets, tels que celui-ci, où +son âme se rétrécit à la proportion de quelques vers comme la lumière +dans le diamant! + + _Volo coll ali de miei pensieri_, etc. + +«Je m'envole sur l'aile de mes pensées si souvent dans le ciel qu'il +me semble être en réalité un d'entre ceux qui y font leur séjour, +ayant laissé ici-bas leur enveloppe déchirée, et par moment je sens +mon coeur trembler en moi d'un doux frisson glacé en entendant celle +pour laquelle j'ai tant de fois pâli me dire: Ami! maintenant je +t'aime, maintenant je t'honore, parce qu'avec la couleur de ta +chevelure tu as enfin changé ta vie!» + +«Elle me conduit par la main vers Dieu, son Seigneur. Alors je courbe +la tête, et je lui demande humblement de permettre que je reste là à +contempler l'un et l'autre visage. + +«Et elle me répond: «Elle est bientôt accomplie ta destinée, et les +vingt ou trente années qu'elle peut tarder encore te paraissent +beaucoup et ne sont rien comparées à l'éternité qui nous attend!» + + +XXVII + +Après ces sanctifications de l'amour par la séparation et par la piété +il se complaît quelquefois, comme pour se reposer les yeux de ses +larmes, à se représenter Laure dans les printemps et dans les +fraîcheurs de sa jeunesse. + +«Âme heureuse, s'écrie-t-il, qui abaisses si amoureusement ces yeux +plus resplendissants que la lumière, et qui me laisses entendre des +soupirs et des paroles si vivants qu'il me semble que ces paroles me +résonnent encore dans l'âme! + +«C'est toi que je vis autrefois, animée d'une honnête et pure flamme, +errer parmi les pelouses et les violettes, marchant non comme une +simple femme, mais comme se meuvent les anges, fantôme de celle qui ne +me fut jamais si présente qu'aujourd'hui!... Du jour où tu disparus la +mort commença à devenir une douce chose!» + + +XXVIII + +Ainsi s'écoulaient en chers souvenirs et en soupirs devenus vers au +sortir du coeur les dernières et sereines années de ce grand homme. +«J'ai bâti, écrit-il à cette époque à un de ses amis, une maison +petite et décente sur les collines euganéennes, où je passe la fin de +mes jours, préférant à tout la liberté.» + +Il n'écrivait plus que des sonnets à Laure, des hymnes adressés au +Ciel et quelques lettres à Boccace, son ami, à Florence. + +Sa fièvre d'automne était devenue presque continue, mais il jouissait +de se sentir consumer et devenir flamme. + +Sa seule occupation jusqu'à son dernier jour était l'étude de Cicéron +et de Virgile; ces deux hommes étaient, avec Homère, selon lui et +selon moi, les trois plus parfaits exemplaires de l'espèce humaine, +société immortelle avec laquelle il faut converser jusqu'au jour du +silence, après lequel on reprendra sans doute l'entretien, l'amitié +et l'amour ailleurs.--«_Adieu les amis! adieu les correspondances +ici-bas!_» écrivit-il peu de jours avant sa mort. Cette mort fut +douce, poétique, amoureuse et sainte comme sa vie. + +La nuit du 18 juillet 1374, il se leva comme c'était son habitude +avant le jour et s'agenouilla sans doute pour prier, devant sa table +de travail. Un volume de Virgile copié tout entier de sa propre main +était ouvert devant lui; il y écrivit en marge quelques lignes +inaperçues alors, découvertes depuis à Milan: c'était un souvenir +anniversaire de son amour, devenu piété, pour Laure, une note pour son +coeur; puis il pencha son front sur la note et sur le livre, et il s'y +endormit du dernier sommeil. Quelle mort et quel oreiller! entre le +poëte qu'il aimait par-dessus tous les hommes et le nom de la femme +qu'il aimait par-dessus tous les esprits célestes et qu'il allait +retrouver dans la maison éternelle de son Dieu! + +Ses domestiques, étonnés de ne pas le voir descendre comme à +l'ordinaire au verger pour y lire ses _Matines_ dans son bréviaire, +entrèrent dans sa chambre et le crurent endormi; il dormait déjà sa +nuit éternelle. + + +XXIX + +Venise, Padoue, Milan, toute l'Italie occidentale s'émurent à la +nouvelle de cette mort comme de la chute d'un monument sacré de +l'esprit humain. Ses funérailles furent royales; tous les princes et +toutes les républiques d'Italie, les lettres surtout, y assistèrent +par leurs plus illustres représentants. Son gendre, véritable fils +adoptif pour lui, François de Brossano, lui éleva en face de la petite +église d'Arquà un tombeau de marbre blanc dont le sépulcre est porté +sur quatre petites colonnes. Il y fit graver une tendre et modeste +épitaphe latine dans laquelle il ne demande point la gloire, mais la +miséricorde et la paix. + +Boccace, informé de sa perte par François de Brossano et par +Francesca, fille de Pétrarque, leur écrivit une lettre touchante qu'on +retrouve dans ses oeuvres. + +«En voyant votre nom j'ai connu d'abord le sujet de votre lettre. +J'avais déjà appris par la voix publique le passage heureux de notre +maître de la Babylone terrestre à la céleste Jérusalem. Mon premier +mouvement a été d'aller sur le tombeau de mon père lui dire les +derniers adieux et mêler mes larmes aux vôtres; mais, depuis que +j'explique ici en public _la Divine Comédie_ du Dante, il y a dix +mois, je suis attaqué d'une maladie de langueur qui m'a tellement +affaibli et changé que vous ne me reconnaîtriez plus. Je n'ai plus cet +embonpoint et ces belles couleurs que vous m'avez vues à Venise. Ma +maigreur est extrême, ma vue affaiblie; mes mains tremblent, mes +genoux chancellent; à peine ai-je pu me traîner dans ma campagne de +Certaldo où je ne fais que languir. Après avoir lu votre lettre j'ai +encore pleuré toute une nuit mon cher maître: ce n'est pas par pitié +pour lui (ses moeurs, ses jeûnes, ses prières, sa piété ne me +permettent pas de douter de son bonheur), mais pour moi et pour ses +amis, qu'il a laissés dans ce monde comme un vaisseau sans pilote sur +une mer agitée. Je juge par ma douleur de la vôtre et de celle de +Tullie, ma chère soeur, votre digne épouse, à qui je vous conjure de +faire entendre raison sur la perte qu'elle a faite et qu'elle devait +prévoir. Les femmes, plus faibles que nous dans ces occasions, ont +besoin de notre secours. + +«J'envie à Arquà le bonheur dont il jouit de servir de dépôt à la +dépouille d'un homme dont le coeur était le séjour des muses, le +sanctuaire de la philosophie, de l'éloquence et de tous les +beaux-arts. Ce village, à peine connu à Padoue, va devenir fameux dans +le monde entier; on le respectera comme nous respectons le mont +Pausilipe, parce qu'il renfermes les cendres de Virgile, et les rives +du pont Euxin, parce qu'on y voit le tombeau d'Ovide; Smyrne, parce +qu'on croit qu'Homère y est mort et enseveli. Le navigateur qui +viendra de l'Océan chargé de richesses, naviguant sur la mer +Adriatique, se prosternera aussitôt qu'il découvrira les monts +Euganées. Ces montagnes, dira-t-il, renferment dans leurs entrailles +ce grand poëte qui fait la gloire du monde. Ah! Florence! malheureuse +patrie! tu ne méritais pas un tel honneur. Tu as négligé d'attirer +dans ton sein celui de tes enfants qui t'a le plus illustrée. Tu +l'aurais recueilli et honoré s'il avait été capable de trahison, +d'avarice, d'envie, d'ingratitude et de toute sorte de crimes. Voilà +le vieux proverbe vérifié: _Nul n'est prophète dans son pays._ + +«Vous voulez, dites-vous, lui ériger un mausolée; j'approuve ce +projet, mais permettez-moi de vous faire faire une réflexion: c'est +que le tombeau des grands hommes doit être ignoré, ou répondre par sa +magnificence à leur renommée. Que l'Italie entière soit son monument.» + + +XXX + +Boccace, après cette lettre, ne fit que languir et mourir. L'amitié en +ce temps était une passion entre les esprits capables de se +comprendre: on mourait de regret comme on meurt aujourd'hui d'envie. +On recueillit, on répandit à profusion toutes les oeuvres et toutes +les correspondances de cet homme divin. Le nom de Laure se répandit +pendant cinq siècles avec les vers; elle est aussi vivante et aussi +immortelle aujourd'hui qu'alors. Jamais nom de femme n'eut pour +monument un tel coeur, un tel génie et de tels vers! + +Mais si Laure de Noves doit son immortalité à son poëte, le poëte doit +la sienne presque uniquement à son amour. Bien que toutes les oeuvres +de ce beau génie soient presque parfaites et dignes de l'antiquité, +comme de la postérité, sans les sonnets, qui est-ce qui se +souviendrait des poëmes, des négociations, des discours, des poëmes +épiques latins du poëte de Vaucluse? En un mot, si Pétrarque n'avait +eu que du génie, que serait-il? Mais il avait de l'âme, il est +immortel. L'âme est le principe de toute gloire durable dans les +lettres comme dans les actes des vrais grands hommes. Jamais cette +vérité ne fut plus évidente que dans la renommée de Pétrarque, +renommée qui ne cessera de rayonner dans le coeur que quand la source +de la _Sorgues_ cessera de couler ou quand les pèlerins d'Arquà +cesseront d'aller visiter le tombeau et la maison du poëte. + +Or la source tombe éternellement de sa grotte et les pèlerins se +renouvellent, comme les feuilles, chaque automne, à la colline +euganéenne d'Arquà. Quel aimant y a-t-il donc dans cette pierre sur +une colline ou dans cette maisonnette de village, qui attire de mille +lieues et pendant mille ans les coeurs et les pas des générations? + + +XXXI + +Il me tombe sous la main, pendant que j'écris ces lignes, un petit +livre italien d'_Ugo Foscolo_, les _Lettres d'Ortiz_. Ugo Foscolo, qui +écrivit ce capricieux et pathétique petit volume en 1809, est un génie +avorté dans la misère et dans la proscription, qui tenait à la fois du +_Dante_, de _Goethe_, de _Byron_ et de _Pétrarque_: sauvage comme +Dante, rêveur comme Goethe, amer comme Byron, amoureux comme +Pétrarque. + +Lui aussi il alla, quelque temps avant moi, visiter à loisir la tombe +d'_Arquà_, et il plaça dans les collines euganéennes, voisines de sa +patrie, les scènes de son poëme en prose de _Jacobo Ortiz_. Voici +comment il décrit, dans une de ses lettres à son amie Thérésa ***, ses +impressions à Arquà; nous y avons retrouvé les nôtres: + +«Thérésa, s'apercevant de ma taciturnité, changea d'accent et essaya +de sourire. «Quelque chère mémoire, sans doute?» dit-elle en +interprétant par cette interrogation mon silence. Elle baissa les yeux +à terre et je ne me hasardai pas à répondre.... + +«Nous approchions déjà d'Arquà et nous descendions la colline +verdoyante en pente vers le village. Les hameaux que nous comptions +tout à l'heure, disséminés dans les vallées inférieures, +s'évanouissaient à l'oeil dans les vapeurs et dans les fumées du soir +et de la distance. Nous nous retrouvâmes à la fin dans un chemin creux +bordé d'un côté de peupliers qui, en frissonnant aux brises d'automne, +laissaient pleuvoir déjà sur nos têtes leurs premières feuilles +jaunies; nous étions ombragés de l'autre côté par une rangée de chênes +très-élevés qui, par l'opacité ténébreuse de leurs branches, faisaient +contraste avec le pâle et doux feuillage des peupliers. D'espace en +espace les deux files d'arbres opposées étaient reliées entre elles +par les pampres grêles de la vigne sauvage qui formaient autant de +guirlandes mollement agitées par le vent du matin. Thérésa alors, +relevant sa tête pensive et promenant un regard sur les +alentours:--«Oh! que de fois, dit-elle, ne me suis-je pas étendue sur +ces pelouses à l'ombre rafraîchissante de ces chênes! J'y venais +souvent passer l'été avec ma mère.»--Elle se tut, s'arrêta et détourna +sa tête en arrière comme pour attendre l'Isabellina, qui s'était un +peu distancée de nous. Je crus entrevoir que c'était en réalité pour +dérober quelques pleurs que ses paupières ne pouvaient plus retenir... +Nous poursuivîmes notre court pèlerinage jusqu'à ce que nous vissions +blanchir de loin la petite maison qui abrita jadis _ce grand homme, +pour la renommée duquel le monde est étroit, et par qui le nom de +Laure obtint des honneurs presque divins_! + +«Je m'en approchai comme si j'étais venu m'agenouiller au sépulcre de +mes pères. La maison devenue sacrée de ce grand parmi les fils de +l'Italie est là, à demi écroulée par la négligence impie de ceux qui +possèdent dans leur village un pareil trésor. Le voyageur viendra en +vain des terres lointaines chercher avec une pieuse dévotion la +chambre toute retentissante encore des chants vraiment célestes de +Pétrarque; il pleurera, au lieu de cela, sur un monceau de décombres +recouvert d'orties et de ronces sauvages parmi lesquelles le renard +solitaire a caché son nid. Ô Italie! apaise les mânes des hommes qui +ont fait ta gloire! Hélas! les paroles suprêmes de _Torquato Tasso_, +après avoir vécu quarante-sept ans au milieu du mépris des courtisans, +de l'orgueil des princes, tantôt incarcéré, tantôt errant et vagabond, +et toujours mélancolique, infirme, indigent, il se coucha enfin dans +son lit de mort, et il écrivit, en exhalant son dernier soupir:--_Non, +je ne veux pas me plaindre de la malignité du sort, pour ne pas dire +plutôt de l'ingratitude des hommes. Ils ont tenu à avoir l'infâme +gloire de me conduire toujours mendiant, comme Homère, à ma +sépulture!_--Ô mon cher Lorenzo! ces paroles me résonnent toujours +dans le coeur, et il me semble connaître quelqu'un qui peut-être un +jour mourra de même en les répétant.» (Ugo Foscolo parlait là de +lui-même, et son triste sort a vérifié son pressentiment: il est mort +encore jeune à Londres, dans l'exil, dans le travail mercenaire et +dans le dénûment. Honte à l'Italie qui l'a laissé mourir!) + +«En attendant, continue-t-il dans cette belle lettre d'Ortiz, je m'en +allais récitant, l'âme toute pleine d'harmonie et d'amour, la +_canzone_ de Pétrarque: _Chiare fresche dolci acque!_ et le sonnet: +_Di pensier in pensier, di monte in monte_, et tant d'autres que ma +mémoire suggérait à mon pauvre coeur dans les murailles mêmes et sous +les arbres du verger où ils furent composés!» + +J'ai cité avec bonheur cette lettre d'Ugo Foscolo, parce que j'y ai +retrouvé mes propres impressions écrites par un grand écrivain qui +avait, comme moi, l'idolâtrie des grandes âmes tendres, les plus +grandes, car elles sont les plus sensibles. + + +XXXII + +Et maintenant, en finissant, rendons-nous compte de la puissance de +retentissement et de durée d'une émotion éprouvée par une âme et +communiquée par elle à des millions d'autres âmes, pendant des +siècles, sur cette terre (et, qui sait? peut-être encore ailleurs; car +qui peut dire où finit l'écho des âmes avant ou après le tombeau?). +C'est la plus grande leçon de spiritualisme qui puisse être donnée à +ceux qui pensent un peu profondément aux phénomènes humains. + +Voilà, dans une petite ville sacerdotale, au bord du Rhône, un jeune +lévite de Florence qui entre un matin, au lever du jour, dans une +chapelle de monastère pour y assister dévotement à l'office divin en +commémoration de la Passion du Christ à Jérusalem. Il lève les yeux +dans un moment de distraction; son regard tombe, par hasard ou par +prédestination, sur une jeune femme en robe de velours vert brodée +d'or. Le visage à la fois modeste et céleste de cette jeune mariée +l'éblouit jusqu'au vertige. Son âme s'échappe tout entière par ses +yeux et se répand comme une atmosphère de flamme autour des traits de +cette charmante apparition. Il s'en éprend, non d'un désir charnel et +coupable, mais d'une admiration et d'une adoration qui n'est en lui +que l'adoration du beau incréé. Il rentre chez lui; il cherche à +effacer de ses yeux cette image; il n'y peut parvenir: c'est le +sortilége de la beauté; il n'y a pas d'exorcisme qui puisse le +vaincre: c'est la vision du ciel sur un visage de femme: c'est le +charbon qui ne s'éteindra plus. Il respecte cette jeune épouse, il se +respecte lui-même, il respecte sa profession demi-sacerdotale; il +respecte surtout cette chasteté d'honnête épouse qui, en disparaissant +de ces yeux et de ce front candide, leur enlèverait l'accomplissement +de toute beauté, la vertu. Il se consacre seulement à la voir, à la +suivre, à la célébrer comme une divinité visible pendant toute sa vie. +Son amour devient génie par la constance de ce jeune poëte à chercher +dans deux langues qui luttaient alors, le latin et l'italien, les +expressions, les rhythmes, les images les plus capables d'honorer +éternellement celle qu'il aime. Il choisit l'italien, pour que le nom +de son idole retentisse plus loin dans la foule et donne à ce nom +l'immortalité des multitudes, la popularité; il crée une langue pour +la chanter! + + +XXXIII + +Ses sonnets deviennent, en naissant, les proverbes de l'amour des +âmes. Le nom de Laure de Noves se répand d'Avignon et de Vaucluse en +France et en Italie, comme si un écho invisible l'avait laissé tomber +du firmament et enseigné aux hommes. Laure elle-même devient quelque +chose de sacré, un mythe de l'amour. + +Son amant ou son Platon se retire dans la solitude de Vaucluse, à +distance de cette incomparable femme, pour n'en pas être consumé de +trop près; il la suit seulement, pendant toutes les périodes de sa vie +d'épouse et de mère, des yeux de l'âme, pendant vingt ans. Elle meurt; +son poëte ne meurt pas, mais l'âme de son adorateur la suit d'en bas +dans le ciel et trouve dans son veuvage des accents d'une mélancolie +pieuse qui sanctifient son deuil. Les sonnets dans lesquels il épanche +ses larmes et ses parfums sont comme des _psaumes_ de l'amour humain +et divin. Ce poëte quitte la France, où sa Laure n'est plus, et il +erre jusqu'à sa vieillesse en Italie, de solitude en solitude, à peine +mêlé aux événements politiques ou religieux de son temps, désintéressé +de tout, indifférent à tout, excepté au souvenir de la beauté qu'il a +trouvée ici-bas et qu'il revoit dans les perspectives de l'immortalité +comme le plus beau et le plus doux des rayonnements de la Divinité. Il +atteint de longues années, et il meurt le front et les lèvres sur son +nom qu'il vient encore d'écrire avant que sa main se glace et se +sèche dans le sépulcre! + + +XXXIV + +Qu'y a-t-il dans tout cela, dans ce jeune lévite, dans cette belle +fiancée, dans ces quelques sonnets écrits sous une grotte, jetés au +vent de la Sorgues et recueillis par les couples amoureux d'Avignon, +qui soit de nature à perpétuer son contre-coup et son bruit à travers +les siècles? Rien! il n'y a rien, excepté une âme, une âme puissante, +sonore, mélodieuse et profondément touchée; une âme qui vit dans +chacun de ces souvenirs, qui chante dans chacun de ces vers, qui +pleure, espère ou prie dans chacune des notes du clavier des âmes; et +ce rien c'est assez pour que le monde, à perpétuité, soit aussi plein +des noms de Pétrarque et de Laure que des noms de ceux qui ont conquis +ou révolutionné le monde sous le pas de leurs armées. Il y a des +célébrités pour l'oreille du vulgaire et des célébrités pour les +coeurs d'élite ici-bas; ces dernières sont moins retentissantes, mais +elles sont plus chères, plus sacrées, plus consanguines, si l'on peut +parler ainsi, à nos propres coeurs. Leur génie, c'est leur +sensibilité; il leur a suffi de sentir profondément, d'aimer +divinement pour devenir des puissances de sentiment; un clin d'oeil a +fait leur destinée. Et si ces sensibilités profondes et délicates, +comme celle de Pétrarque, ont été douées par la nature et par l'art du +don d'exprimer avec force, grâce, naturel et harmonie leurs +enthousiasmes, de chanter leurs soupirs, de moduler leurs larmes, de +confondre leur passion profane pour une créature divinisée avec cette +passion sainte pour l'éternelle beauté qui devient la sainteté de la +passion, alors ces âmes s'emparent du monde par droit de consonnance +avec tout ce qui sent, souffre ou aime comme elles ont aimé; car le +coeur de l'homme a été fait, comme le bronze ou comme le cristal, +sonore; il vibre à l'unisson de tous les autres coeurs créés de la +même argile et susceptibles des mêmes accords, dans le concert +universel des sensations. De toutes ces âmes consonnantes aux autres +belles âmes formées pour la plus divine fonction de l'âme, AIMER, +Pétrarque est, selon moi, la plus justement immortelle ici-bas par +ses chants. Son sentiment est sincère, sa fiction est une histoire; +ses enthousiasmes ou ses gémissements ne sont point des déclamations, +mais des soupirs; ses larmes ne sont point puisées dans les sources +antiques de Castalie ou de Blanduse, mais dans ses yeux; elles ont le +sel et l'amertume des véritables larmes humaines. Ses vers, sobres +d'images, mais neufs d'expressions, sortent en petit nombre, non de sa +plume, mais de son coeur, comme des palpitations cadencées de ce coeur +qui se répercutent sur sa page; la musique de ces sonnets ressemble +aux majestueux et graves murmures de la grotte de Vaucluse, qui +viennent de l'abîme, qui sonnent creux, qui remplissent l'âme, qui la +troublent et qui l'apaisent comme des échos souterrains des mystères +de Dieu. La langue dans laquelle ces vers s'épanchent ne semble avoir +été composée ni pour les hommes, ni pour les esprits délivrés de leurs +corps; mais c'est une langue entre ciel et terre, entendue également +en haut et en bas, qui a de la terre la passion et la douleur, qui a +du ciel l'espérance et la sérénité. Ni Homère, ni Virgile, ni Horace, +ni Tibulle, ni Milton, ni Racine n'ont de tels vers, parce qu'aucun +d'eux n'a tant aimé ni tant prié. David seul a des versets de cette +nature dans ses Psaumes. Pour tout homme sensible qui comprend les +sonnets de Pétrarque dans la langue où ils ont été pleurés ou gémis, +les sonnets du poëte de Vaucluse sont un manuel qu'il faut porter sur +son coeur ou dans sa mémoire comme un confident ou un consolateur dans +toutes les vicissitudes des attachements humains; ils calment comme +des versets de l'_Imitation_, et de plus ils enchantent par des +mélodies intérieures toujours en concordance du son et des sens. C'est +une musique qui aime et qui prie dans toutes ses notes; c'est le +psautier de l'amour et de la mort ici-bas; c'est le psautier de la +réunion et de l'immortalité là-haut; c'est Pétrarque! Heureuse +l'Italie d'avoir produit un tel psalmiste! Malheureuse l'Italie de le +négliger aujourd'hui pour déifier des hommes dont les épopées barbares +et les tragédies déclamatoires ne valent pas un sonnet de ce David de +Vaucluse. + + LAMARTINE. + + + + +XXXIIIe ENTRETIEN. + +POÉSIE LYRIQUE. + +DAVID. + +(2e PARTIE.) + + +À la fin du dernier Entretien sur la poésie sacrée nous comparions +David à Pindare. + +Quelle différence d'accent, disions-nous, avec le poëte lyrique de +Bethléem! Dans Pindare, c'est l'imagination cultivée; dans David, +c'est le coeur humain inculte qui éclate. + +Parcourons ses principales odes sacrées en les rattachant à sa vie. + + +I + +Le jeune barde est dans la tente de Saül. Saül est inquiet de sa +destinée en présence de l'armée ennemie qui envahit les vallées +intérieures de son royaume; il tremble pour son peuple et pour sa +couronne; il se demande si son Dieu ne l'a pas abandonné. David, qui +voit toutes ces pensées sur le visage du roi, prend sa harpe, et, +s'associant en esprit aux angoisses d'esprit de son maître, il chante, +en interrogeant Jéhovah et en se répondant comme par la bouche de +Jéhovah à lui-même. Lisez ce chant, bref comme un cri, désordonné +comme une ode, affirmatif comme un oracle. + +Nous traduisons nous-même, en nous aidant pour le sens et pour les +moeurs de la traduction de M. Cahen, véritable miroir du mot par le +mot, nouveau jour jeté sur la Bible. + + +II + +«Pourquoi ces nations ont-elles bouillonné dans leurs coeurs? Pourquoi +ces peuples ont-ils rêvé dans leur esprit des néants? + +«Ils se sont dressés contre nous, les chefs de la terre ennemie; ils +ont fait des pactes contre Jéhovah et contre son _consacré_! + +«Brisons, brisons leurs courroies, et rejetons loin de nous le joug de +leurs boeufs qu'ils veulent nous imposer sur le cou! + +«Celui qui habite dans le firmament rira; il portera le défi à leurs +complots, Jéhovah le Seigneur! + +«Moi, dit-il, j'ai versé l'huile sur mon roi; je lui ai versé l'huile +sur Sion, ma montagne de prédilection! + +«Voici ce que m'a dit Jéhovah, ajoute à l'instant le poëte en se +transportant tout à coup dans la personne et dans la pensée de Saül, +devant qui et pour qui il chante. + +«Jéhovah m'a dit: Tu es mon fils, je t'ai conçu aujourd'hui dans mes +desseins! + +«Demande, et je te donnerai ces nations en héritage et toute cette +terre pour domination! + +«Tu les écraseras avec une houlette de fer, tu les concasseras en +morceaux comme l'oeuvre d'argile du potier!» + +Ici, comme transfiguré par l'enthousiasme, il apostrophe d'un vers +impérieux les ennemis campés sur l'autre rive du torrent de la vallée +de Térébinthe; il lui semble porter sa voix et son défi jusqu'à leurs +oreilles: + +«Et maintenant, rois de la terre, entendez! Repentez-vous, juges et +chefs de la terre! + +«Soumettez-vous à Jéhovah avec crainte, et réjouissez-vous tout en +tremblant! + +«Prosternez-vous dans la poussière devant son _choisi_, de peur qu'il +n'entre en courroux et que vous ne périssiez tous sur son chemin! +Quand sa colère s'allume, heureux seulement ceux qui se confient en +lui!» + + +III + +Voilà cette première ode, ou psaume, apostrophe brève et incohérente +comme l'insulte du guerrier provoqué à son ennemi. Le poëte s'adresse +d'abord aux envahisseurs du sol sacré; puis à Jéhovah, qu'il fait +parler par sa propre bouche pour rendre confiance à Saül; puis à Saül +auquel il se substitue tout à coup pour lui faire tenir un langage +royal et rassurant pour lui-même et pour son peuple; puis aux ennemis, +de nouveau, pour qu'ils se repentent, se soumettent et se résignent à +la domination du _choisi_, de l'_élu_, du _sacré_, c'est-à-dire de +Saül! + +Il y a peu de chants de guerre, s'il y en a, plus superbes et plus +religieux en même temps que cette ode; elle dut retentir de la tente +de Saül dans toute l'armée et jusque dans le camp de la rive opposée, +parmi les ennemis de Jéhovah. La pensée de ce Dieu, qui éclate avec +les éclairs et les grondements de sa foudre dans les paroles de son +poëte, ajoute à ce chant de guerre un caractère surnaturel, qui est, +par excellence, le caractère de la poésie lyrique des Hébreux. + +Les moeurs pastorales du berger-prophète y sont retracées avec une +naïveté terrible dans l'image des courroies avec lesquelles le +laboureur lie ses boeufs, et du joug rejeté au loin par le cou des +taureaux. Ce caractère religieux manque aux chants guerriers de +Tyrtée. Ces chants n'ont pour notes que l'héroïsme, la patrie, la +gloire, mots sonores, mais vides de Dieu. Jéhovah remplit ceux de +David. On sent à ces accents que Saül n'écoute pas en lui seulement un +barde d'Israël, mais un inspiré de Jéhovah. Ce chant dut rendre la +sécurité à son esprit et la vigueur à son bras. + + +IV + +En poursuivant la lecture de ces odes ou de ces psaumes, on croit voir +que, peu de jours après, le poëte eut besoin pour lui-même de la +consolation et de la confiance que sa harpe avait apportées à son roi. + +Le deuxième psaume est une élégie sur son propre sort; on doit le +rapporter au moment où Saül, jaloux, a voulu le percer de sa lance, où +il lui a donné, puis repris son amante Michaal, où Jonathas a tiré sa +flèche au delà de la pierre pour lui indiquer qu'il n'a de salut que +dans l'exil, où tous les courtisans du roi et tous ses guerriers se +liguent contre le héros-poëte dont la gloire, la faveur et le génie +les consument de jalousie et de haine. Écoutons cette ode, cette +élégie, ou plutôt ce sanglot de la harpe du proscrit. + +«Ô Jéhovah! qu'ils sont nombreux ceux qui me persécutent! que +d'ennemis s'élèvent contre moi! + +«Combien il y en a qui disent, en parlant de moi: «Il n'y a point de +salut pour lui dans son Dieu!» + +On peut supposer entre ce vers et celui qui va suivre un long repos +rempli par un gémissement en refrain de sa harpe, gémissement +interrompu tout à coup par ce cri de défi à ses persécuteurs et +d'assurance dans son Dieu: + +«Mais toi, Jéhovah! mais toi, tu es mon bouclier, tu es ma gloire! Tu +me redresses la tête! + +«Et je l'appelle à haute voix, et il m'entend du sommet de sa montagne +sainte!» + +Puis, avec la quiétude d'un esprit qui ne redoute plus rien, il +continue sur un mode musical vraisemblablement plus lent et plus doux: + +«Et je m'étends sur ma couche, et je m'endors; et, après avoir dormi, +je me réveille, car Jéhovah est l'oreiller de ma tête! + +«Je ne crains pas les multitudes d'ennemis portés autour de moi! + +«Lève-toi, Jéhovah! sauve-moi, mon Dieu! Frappe tous mes ennemis à la +mâchoire; brise-leur les dents, à ces impies! + +«Le salut est en Dieu! ses protections sont sur son peuple!» + +Quelle confiance assurée en Dieu! + + +V + +Ainsi rassuré par sa propre voix, comme l'homme qui marche dans les +ténèbres, David semble, dans l'ode suivante, s'abandonner en paix à +des contemplations philosophiques, semblables à celles qui +assaisonnent du sel sacré des maximes les livres de Salomon, son fils, +ou des poëtes persans d'une autre époque. Ce n'est plus l'ode, c'est +la réflexion chantée; ce n'est plus le délire, c'est la sagesse. Cela +dut être écrit dans sa vieillesse. + +«Quand je t'invoquerai, ô Jéhovah! exauce ma prière. Élargis l'espace +autour de moi quand je suis à l'étroit dans ma détresse! + +«Le vulgaire dit: Qui nous enseignera la félicité? Et nous, nous +disons: Jéhovah, fais luire sur nous la lumière de ta face. + +«Tu as mis ainsi plus de joie dans mon coeur que dans le coeur de ceux +dont tu multiplies le blé et le vin. + +«Je me couche et je me rendors tour à tour, car c'est en toi que je me +repose!» + +On voit, par cette répétition de la même image du sommeil à si peu de +distance, combien elle lui avait paru naturelle et expressive à la +fois pour figurer sa sécurité en Dieu, et combien il se complaisait à +la reproduire presque dans les mêmes termes. C'est qu'en effet il n'y +en a point de plus figurative que ce sommeil et ce réveil alternatifs +des paupières et de l'esprit de l'homme, qui attestent le cours +régulier et paisible de son sang, ruisseau de sa vie. + + +VI + +La cinquième ode ne se rapporte, croit-on, à aucune circonstance +personnelle de la vie de David. Si nous avons bien compris la vie du +poëte, cette ode a été composée, selon nous, pour le soulagement +mental de Saül, pendant la seconde ou la troisième période de son +égarement mental. C'est un gémissement et une invocation au nom du roi +abattu par la souffrance, que David chante pour son maître sur sa +harpe auprès de son lit; c'est l'élégie du malade. + +En voici seulement quelques strophes: + +«Ô Jéhovah! ne me rebrousse pas si violemment dans ta colère! Dans ton +irritation ne me détruis pas! + +«Fais-moi miséricorde, car je suis exténué; soulage-moi, car mes +membres sont disloqués, + +«Et ma vie chancelle en moi!... Mais toi, Jéhovah, jusqu'à quand?...» + +Y a-t-il dans la gamme des douleurs humaines un cri plus capable de +tout peindre sans l'exprimer et de faire violence par le silence même +à la compassion de Dieu que ce: Jusqu'à quand?... suivi sans doute +dans le chant d'un front abattu du poëte sur sa harpe et d'un long +silence de son instrument? + + +VII + +Après ce silence, l'espoir revient au malade: «Oh! reviens à mon aide, +reprend le poëte; reviens, Jéhovah! Délivre mon âme! assiste-moi, non +à cause de moi, mais à cause de ta compassion divine!» + +Puis, comme s'il se repentait de s'être trop effacé lui-même, comme +s'il voulait prendre Jéhovah par sa gloire et le cointéresser à la +délivrance de Saül par le souvenir reconnaissant que les vivants seuls +gardent de ses bienfaits: + +«Car, s'écrie-t-il, la mort n'a point de mémoire, et dans la caverne +(dans le sépulcre) qui est-ce qui chantera ton nom?» + +Puis le mal se fait de nouveau sentir, et l'élégie reprend: + +«Je me suis fatigué de gémir; toutes les nuits je mouille de mes +larmes ma couche! j'en arrose l'oreiller de ma tête! + +«Mon visage s'amaigrit de mes angoisses; la multitude de mes douleurs +vieillit avant le temps ma face.» + +Ici on ne sait quel esprit soudain de jubilation et d'innocence +saisit tout à coup le poëte et le malade. L'élégie se transfigure en +hymne, la harpe change de mode; l'infirme, qui se sent apparemment +soulagé, lance en trois strophes sa reconnaissance à Dieu, la menace +et l'insulte aux ennemis de celui qui l'a guéri. + +«Loin de moi! loin de moi les fabricateurs d'iniquités! car Jéhovah a +exaucé le murmure de mes larmes.» + +Quelle expression, qui donne une voix aux larmes et qui fait +comprendre à Dieu les plaintes de l'eau, ces cascades du coeur tombant +des yeux de ses créatures! + +«Ainsi Jéhovah a exaucé mes plaintes! Jéhovah a recueilli mes +invocations!» + +Puis enfin l'idée de la patrie sauvée avec lui remonte à l'esprit du +roi soulagé. On le voit se redresser sur son séant à la voix de son +barde, et il s'écrie sans transition, dans une dernière strophe +accompagnée sans doute d'un cri martial et d'un geste menaçant à ses +ennemis: + +«Disparaissez! soyez confondus! soyez foudroyés d'effroi, ô mes +ennemis! Fuyez confondus avec la rapidité de la paupière qui s'ouvre +et qui se ferme sur l'oeil!» + + +VIII + +L'ode suivante est une justification par serment que David se chante à +lui-même des accusations injustes portées par Saül contre sa fidélité. +L'ode finit par une imprécation fulminante du poëte contre ses +calomniateurs: + +«Lève-toi, Jéhovah mon Dieu! lève-toi contre eux! accomplis ce que tu +as décrété sur eux! + +«Que la perversité des mauvais ait un terme! Replace le juste debout! +Tu es ma cuirasse! + +«Si le pervers ne se repent pas, Jéhovah tend son arc et vise.» + +Il paraît ici que le poëte, justifié et vengé, se complaît à chanter +un cantique de reconnaissance, et l'on retrouve, avec quelques images +plus suaves, les images grandioses du livre de Job dans cet hymne. +Qu'on en juge. + +«Ô Jéhovah! ô notre Dieu! que ton nom est resplendissant sur toute la +terre, tandis qu'il resplendit si magnifiquement dans le ciel! + +«Dans la bouche des enfants et sur les lèvres qui tettent encore le +lait, tu as mis tes louanges à la confusion de tes ennemis. + +«Quand je vois le firmament, ouvrage de tes mains; quand je contemple +cette lune et ces étoiles que tu as semées...» + +L'humilité ici succède sans transition, ou plutôt par une transition +tacite et naturelle, à l'extase. + +«Qu'est-ce que l'homme, fils de la mort, pour que tu penses à lui? +Qu'est-ce que le fils de l'homme, pour que tu t'en souviennes?» + +Mais un juste orgueil, dérivant de la grandeur de sa destinée, arrête +tout à coup le poëte et le fait passer de l'humilité de sa condition +de fils de la mort à l'orgueil de sa destinée morale. + +«Tu l'as placé dans l'échelle de tes êtres, ô Jéhovah! à peine un peu +au-dessous des Éloïm (les anges, esprits intermédiaires entre Jéhovah +et ses créatures). + +«Tu l'as couronné de splendeur et de royauté! Tu l'as constitué +dominateur des ouvrages même de tes mains! Tu as mis l'univers sous la +plante de ses pieds! + +«La brebis, le boeuf, tout, et aussi les animaux sauvages des forêts! + +«L'oiseau et les poissons de la mer! ils se fraient des chemins sur +les vagues!... + +«Ô Jéhovah! que ton nom est sublime sur toute la face de la terre!» + +Que chanterions-nous de mieux aujourd'hui après ce _Te Deum_ de l'âme, +tour à tour abaissée jusqu'à la poussière et relevée jusqu'aux étoiles +par la contemplation de l'oeuvre de Dieu en soi et hors de soi? + + +IX + +Mais le véritable _Te Deum_ de David, que les commentateurs ont placé +sous le nombre 18 de ses chants lyriques, est celui qu'il écrivit et +chanta après les victoires qui lui donnèrent le trône. Le désordre des +vers atteste le désordre de son enthousiasme. La strophe est brève +comme le cri presque inarticulé. Écoutez ces quelques éjaculations +brûlantes où le traducteur hébreu a concentré le feu du cantique dans +sa langue: + +«Je disais: Je t'aime! Dieu! toi, ma force! + +«Toi, mon rocher, ma forteresse! + +«Toi, mon Dieu! mon rocher, ma forteresse! + +«Je m'abrite en toi! + +«De son palais il entendit ma voix. + +«Mes cris entrèrent dans ses oreilles. La terre convulsive trembla, +les fondements des montagnes chancelèrent, parce qu'il s'irrite, mon +Dieu, contre mes ennemis. + +«Une fumée sortit de ses narines, + +«La flamme de sa bouche. + +«Elle aurait allumé des charbons! + +«Il fit descendre les cieux sous lui et descendit sur un océan de +ténèbres. + +«Monté sur un _Chérubin_, il prit son vol. + +«Il plana sur les ailes du vent; + +«Il replia dans l'obscurité sa demeure, sa tente des nuées autour de +lui. + +«Partout des vagues profondes, d'épaisses nuées!... + +«Par le seul souffle de ses narines. + +«Les fondements de la terre furent dénudés!» + + +X + +Après cette idée formidable de la puissance de son protecteur, le +poëte vainqueur et couronné revient à lui et se rend à lui-même un +fier hommage pour ses vertus. + +«Jéhovah me rétribue selon ma foi en lui! + +«Car toutes ses inspirations sont ma loi! + +«Je suis sans tache devant lui! + +«Je me préserve de l'injustice! + +«Il me rétribue selon ma foi, + +«Selon l'innocence de mes mains devant ses yeux! + +«Tu es bon avec les bons! + +«Tu es juste avec les justes! + +«Tu es pur avec les purs! + +«Tu allumes toi-même la lampe dans mon âme, Jéhova! tu fais resplendir +mes ténèbres! + +«Quel autre Dieu y a-t-il que Jéhovah? + +«Quel autre rocher que lui? + +«Il égale la vitesse de mes pieds aux pieds des biches! + +«Il me transporte sur les hauteurs inaccessibles des montagnes! + +«Il solidifie mes muscles pour le combat, + +«Et ma main bande l'arc d'airain! + +«Il élargit sous moi la plante de mes pieds, + +«Et mes talons ne glissent pas! + +«Mes ennemis crient vers Jéhovah... + +«Mais point de salut! il ne leur répond pas! + +«Je les fais évanouir comme la poussière le vent! + +«Je les foule comme la fange des chemins! + +«Tu me fais chef des peuples; + +«Les fils de l'étranger me servent et m'exaltent. + +«Vive Jéhovah! vive mon rocher! + +«Que le Dieu de mon salut soit glorifié! + +«Voilà pourquoi je le chante parmi les multitudes!» + + +XI + +Et il le chante en effet dans les hymnes d'adoration qui suivent ce +chant de triomphe avec une magnificence de parole égale à la +magnificence des oeuvres divines qu'il célèbre. + +«Les cieux racontent la gloire de Dieu; le firmament prophétise +l'oeuvre de ses mains! + +«L'aurore parle à l'aurore, et la nuit enseigne à la nuit ses +mystères. + +«Point de parole ici-bas et là-haut qui soit vide de lui! + +«L'écho de ces louanges retentit dans tout l'univers. Il a dressé une +tente pour le soleil; et lui (le soleil), comme un nouvel époux +sortant de sa couche, s'élance, ivre de joie, pour parcourir sa +carrière. + +«Il part du bord des cieux, et sa course s'étend jusqu'à l'autre bord; +rien ne peut échapper à sa chaleur!» + +Puis, passant sans transition de l'ordre matériel à l'ordre moral, le +poëte chante en strophes réfléchies la sagesse de Jéhovah empreinte +dans la conscience de l'homme vertueux. + +Puis un chant pour inspirer la confiance au peuple la veille des +batailles: + +«Ceux-ci se confient dans leurs chariots de guerre, ceux-là dans leurs +chevaux de bataille; mais nous, Jéhovah, dans ton nom!» + + +XII + +Mais les vicissitudes de l'âme du poëte suivent les vicissitudes de la +destinée humaine. Le voilà, dans sa vieillesse, proscrit de son palais +par ses fils ingrats, errant dans son royaume sans y trouver une +pierre stable pour reposer sa tête. Écoutez-le: + +«Jéhovah! Jéhovah! mon Dieu! pourquoi m'as-tu abandonné? + +«Pourquoi si loin de ton oreille aujourd'hui mes cris qui appellent +ton secours, et mes cris vers toi? + +«Mon Dieu! je rugis de douleur le jour et tu ne réponds pas! La nuit +je ne trouve ni repos de corps ni repos d'esprit! + +«Je suis un vermisseau écrasé, et non un homme! Tous ceux qui me +voient passer desserrent les lèvres pour rire de moi et secouent la +tête avec dérision! + +«Plains-toi à Jéhovah et il te relèvera,» ajoute-t-il avec le désordre +d'une pensée qui succède à l'autre sans attendre qu'elle soit achevée +dans l'esprit. Il se rassure par la mémoire de ce que son Dieu a fait +jadis pour lui: + +«Tu m'as tiré du ventre de ma mère; sur le sein de ma mère tu m'as +bercé, endormi! + +«Je tombai sur ton sein en sortant du sein de ma mère; dès ma sortie +du ventre de ma mère, c'est toi qui fus mon Dieu! + +«Ne t'éloigne pas de moi tout à fait, car l'angoisse approche! + +«Des multitudes de taureaux m'environnent; les taureaux de Basan m'ont +assailli!» + +Il s'apitoie sur lui-même: + +«Je m'écoule comme l'eau; tous mes os se disloquent; mon coeur s'est +fondu comme la cire. Ma vigueur s'est desséchée comme l'argile; ma +langue s'est collée à mon palais; tu m'as réduit à une pincée de +poussière trouvée dans le sépulcre! + +«Je compte mes os. Eux, les chiens, me regardent et assouvissent de +mon squelette leurs regards! + +«Ils se partagent mes habits entre eux et sur mon manteau ils jettent +le de du sort! + +«Hâte-toi, mon Dieu! hâte-toi!...» + +Puis, comme s'il était déjà secouru: + +«Je dirai ton nom à mes frères; au milieu de l'assemblée du peuple je +chanterai ton nom!» + +On chercherait en vain dans toute la poésie antique ou moderne de +telles prostrations de l'âme exprimées par de telles figures de style +et de tels redressements de l'espérance rendus par de tels +enthousiasmes de la piété. Le verset bondit de la terre au ciel, du +ciel à la terre, comme le coeur du poëte ou comme les taureaux de +Basan. On s'étonne que les cordes de la harpe ne se soient pas brisées +sous de si fortes touches. Si le coeur humain était devenu harpe, +c'est ainsi qu'il aurait résonné! + + +XIII + +On retrouve un peu plus loin tous les souvenirs naïfs de la vie du +berger dans la poésie du prophète et du roi. Il se compare aux brebis +qu'il conduisait dans son enfance sur les collines et aux réservoirs +des montagnes de Bethléem, sa patrie. + +«Jéhovah est mon berger! Je ne manquerai de rien. Il me fait parquer +dans les herbes vertes, il me chasse vers les eaux transparentes. + +«Quand je marche dans la vallée de l'ombre de la mort je ne crains pas +qu'il m'arrive du mal; ta houlette et ton bras sont ma sécurité. + +«La coupe est pleine pour moi!» + +L'enthousiasme toujours figuré du vrai poëte le ressaisit aussitôt; il +chante d'une voix immortelle l'entrée triomphale de Dieu dans ses +mondes par les portes immenses des éternités. + +«Écartez-vous! ouvrez-vous, portes de l'éternité! Écartez-vous! que le +Roi de gloire entre dans ses empires! + +«Qui est donc le Roi de gloire? disent les portes. C'est Jéhovah! +c'est le Tout-Puissant! c'est le Fort! Jéhovah, le Fort dans la +bataille! + +«Portes, écartez-vous! portes de l'éternité, ouvrez-vous, que le Roi +de gloire entre! Qu'il entre, le puissant, le fort Jéhovah _Tsebaoth_! +C'est lui qui est le Roi de gloire!...» + + +XIV + +Quelles tendresses âpres dans les odes mystiques qu'il soupire, plus +qu'il ne les chante, sur la terrasse dans son palais de Sion, dans la +paix de ses jours prospères! + +«Je n'ai demandé qu'une chose à Jéhovah, c'est la seule à laquelle +j'aspire: demeurer dans la demeure de Jéhovah tous les jours de ma +vie; goûter la douceur de mon Dieu, habiter avec lui dans son temple; + +«Car il me cache dans sa cabane au temps de l'adversité. + +«C'est de lui que mon coeur dit: Recherchez sa présence! Je +rechercherai ta présence, ô Jéhovah! + +«Mon père et ma mère m'ont abandonné, mais Jéhovah me recueille!» + +La note héroïque se retrouve au même instant sur la corde. + +«Terrible est le nom de Jéhovah! + +«Elle brise les cèdres! Jéhovah de sa voix brise les cèdres, les +cèdres du Liban! + +«La voix de Jéhovah souffle l'incendie! + +«Elle soulève le désert, elle fait ondoyer le désert de Cadès! + +«Elle épouvante les biches, elle fait tomber les feuilles des forêts! + +«Mais sa colère ne dure qu'un clignement de ses yeux, sa miséricorde +dure toute la vie! Le soir les larmes entrent dans sa demeure; le +matin, la joie! + +«Dans tes mains je couche ma vie! + +«Approchez, petits enfants, écoutez-moi; je vous enseignerai la +crainte de Dieu! + +«La vieillesse approche. + +«Voilà que tu as mesuré mes jours par la paume de ta main,» +chante-t-il à Dieu, «et l'espace que j'ai parcouru est devant toi +comme néant! + +«L'homme se montre et s'évanouit comme un fantôme; hélas! il fait un +petit bruit, il accumule sans savoir qui recueillera! + +«Comme la biche soupire après l'eau des fontaines, ainsi mon âme après +toi! + +«J'ai soif du Dieu vivant!» + +Il est malade; la tristesse lui remonte du coeur comme la lie d'un +vase. + +«Mes larmes deviennent ma nourriture quand j'entends dire autour de +moi tout le jour: Où donc est ton Dieu? + +«L'abîme crie à l'abîme au bruit de la chute des torrents: Toutes tes +ondes et toutes tes écumes ont roulé sur moi!» + + +XV + +Le philosophe se révèle aussitôt après dans le poëte. Il célèbre +l'immatérialité de Jéhovah pour apprendre au peuple à discerner l'idée +divine de l'image et le culte visible de l'être invisible. + +«Est-ce que je mange la chair des taureaux?» fait-il dire à Jéhovah; +«est-ce que je bois le sang des boucs? + +«Si j'avais faim, je ne te le dirais pas, car il est à moi l'univers +et tout ce qui l'habite. + +«Offre à Dieu, ô homme! ta reconnaissance et rends-lui l'hommage que +tu lui dois! + +«Le sacrifice agréable à Dieu, c'est un esprit prosterné sous sa +main!» + +Le spectacle du monde le trouble, lui fait regretter la solitude. + +«Que n'ai-je les ailes de la colombe! Je m'envolerais, et je +chercherais l'abri et la paix! + +«Je fuirais loin, bien loin, et j'habiterais la nuit dans les lieux +déserts! + +«Plus vite que le vent des tempêtes je m'enfuirais vers mon refuge.» + +Là une misanthropie terrible et sublime contre les infidélités des +affections humaines et contre les calomnies! + +«Ce ne sont pas les ennemis qui m'outragent!» s'écrie le poëte; «c'est +toi, homme, qui avais ma confiance, ma tendresse, mes secrets! + +«Ensemble nous échangions de doux entretiens en montant ensemble tout +attendris à la maison de Dieu! + +«Le soir, le matin, au milieu du jour, je soupire et je gémis! + +«Ses discours étaient plus onctueux et plus pénétrants que l'huile, +mais c'étaient des glaives hors du fourreau! + +«Les dents des fils de l'homme sont des dards et des flèches, et leur +langue a le tranchant du fer!» + +Il s'encourage à tout supporter dans le Seigneur. + +«Réveille-toi, ma gloire passée! réveillez-vous, ma lyre et ma harpe! +Avec vous je réveillerai moi-même l'aurore matinale dans le ciel! + +«Que ces pervers se fondent comme la pluie, comme le limaçon qui se +fond en traînant sur la terre humide, comme l'avorton né avant terme +et qui n'a pas vu la lumière! + +«Qu'ils s'évaporent plus vite que l'eau de vos chaudières ne sent la +flamme des épines qui la font frémir dans le vase; + +«Et que l'on dise: Il y a un Dieu! + +«Ne les tue pas, ces méchants, Seigneur! + +«Mais qu'ils reviennent le soir aboyer, comme des chiens errants, +autour de la ville! + +«Mais moi je ferai résonner ma harpe à ta gloire! + +«Les fils de l'homme ne sont que néant; s'ils étaient tous ensemble +dans le plateau de la balance, un souffle de ta bouche sur l'autre +bassin les ferait monter!» + + +XVI + +Il chante ailleurs un chant de reconnaissance pour les laboureurs et +pour les pasteurs: + +«Tu couves la terre et tu la fécondes! La rivière se remplit d'eau +jusqu'aux bords; tu leur sèmes le blé, tu arroses le sillon, tu +l'amollis, tu lui commandes de végéter, tu couronnes l'année de tes +dons, et dans tous les sentiers s'épanche l'abondance. Les plaines du +désert en débordent, les collines sont enceintes de joie, les prés +sont couverts d'agneaux, les vallées vêtues de moissons; on est dans +la joie et on chante! + +«Lorsque vous vous reposez entre les rigoles de vos champs, les ailes +de la colombe vous semblent revêtues d'argent et ses plumes d'un or +jaune!» + +Théocrite est égalé par ces images; mais dans Théocrite l'imagination +seule est satisfaite. Ici c'est l'âme qui fait remonter toutes ces +délices de la création à leur auteur, et qui de sa volupté fait un +holocauste. + +Où est Pindare, où est Horace, quand on a goûté la saveur sévère d'une +pareille poésie? + + +XVII + +La corde grave et triste reprend bientôt l'accent de cette mélancolie +que ce grand poëte a épanchée, avant nous et mieux que nous autres +modernes, de son âme. C'est pendant son exil sur les montagnes. + +«Je suis devenu inconnu à mes frères; oui, étranger aux fils de ma +mère! + +«Je fais un sac de mes habits, et je deviens pour eux un sujet de +confabulation! + +«Ceux qui sont assis sur leurs portes parlent contre moi, et les +chansons de ceux qui boivent des liqueurs enivrantes sont égayées de +mon nom! + +«L'humiliation me comprime le coeur. Je tombe en défaillance, j'espère +être plaint. Mais non; je cherche des consolations, mais il n'y en a +pas. + +«Ils ont jeté du fiel sur ce que je mange et du vinaigre dans ce que +je bois... + +«Mais mes chants plaisent à Jéhovah plus que leurs boeufs avec leurs +cornes et leurs sabots!» + + +XVIII + +Le problème de la félicité des méchants, qui agitait Job jusqu'à la +sueur de son front, agite David à son tour; il l'exprime dans une ode +égale en doute à celle du patriarche de Hus. + +«Ils ne partagent pas les misères de nous autres mortels: l'orgueil +est le collier qui relève leur tête; la violence est leur vêtement. + +«À force de graisse leurs yeux sortent de leurs orbites; leurs désirs +satisfaits débordent. Ils boivent à longs traits les eaux d'iniquité, +et ils disent: Comment Dieu le saura-t-il? + +«Et moi, c'est donc en vain que j'ai purifié mon coeur? + +«Tes ennemis élèvent leur drapeau contre tes propres drapeaux pour +qu'on les aperçoive de loin, comme le bûcheron qui élève la cognée +au-dessus de sa tête dans une épaisse forêt. + +«N'abandonne pas au serpent l'âme de la tourterelle, Seigneur! + +«Je dis aux superbes: N'élevez pas si haut votre front; car ce n'est +ni de l'orient, ni de l'occident, ni du septentrion, ni du désert que +vient la fortune. Dieu seul est roi! + +«Je me console en pensant aux jours d'autrefois, aux années du temps +qui a coulé! + +«Je me souviens de mes chants pendant la nuit, et je retourne mon +coeur pour méditer dans mon esprit!» + +Il se rappelle le passage de la mer Rouge. + +«Les eaux t'ont vu, Seigneur! les eaux t'ont vu et elles ont +bouillonné d'effroi! Les abîmes ont remué! + +«Tu passas à travers la mort, et on ne revit pas même l'empreinte de +tes pas.» + +Tout à coup, dans une série de cantiques, il chante en hymne l'épopée +du peuple de Dieu. Depuis Moïse jusqu'à lui, il recompose toutes les +destinées de sa race. Chaque récit est un prodige, et chaque prodige +fait éclater sur sa harpe un cri de bénédiction. C'est le poëme +national d'un peuple exclusivement théocratique, chanté aux pieds de +ses autels par un pontife-roi. + +L'épopée finit par ses propres aventures: + +«Il fit choix de David, son esclave, et il le tira d'un parc de +brebis!» + +Cette revue lyrique des temps écoulés et des prodiges accomplis le +rend plus pieux et plus poëte. + +«Moi,» dit-il, «mon âme languit après tes parvis! Mon coeur et ma +chair te chantent, ô Dieu vivant! + +«Le passereau trouve sa demeure, l'hirondelle un nid pour ses petits, +tes autels à moi! Heureux ceux qui habitent ta demeure! + +«Un jour à l'ombre de ton temple vaut mieux que mille dans les tentes +des pervers. + +«Ou poëte, ou joueur de flûte, toutes mes pensées sont à toi!» + + +XIX + +Le quatrième livre commence par une ode imitée de Moïse, qui semble +récapituler toute la sagesse des ancêtres et toutes les vanités de la +vie humaine en dehors de Dieu. + +«Avant que les montagnes fussent nées, avant que les cieux et la terre +fussent éclos de l'éternité jusqu'à l'éternité, tu es Dieu! + +«Tu pulvérises l'homme et tu lui dis: Renais; + +«Car mille ans à tes yeux sont comme le jour d'hier qui a été et comme +une faction montée dans la nuit! + +«Tu répands l'humanité comme l'eau; ils sont, les hommes, comme un +sommeil, comme une herbe née du matin! + +«À l'aurore elle fleurit et passe, le soir elle est desséchée et +morte! + +«Le nombre de nos années est de soixante-dix ans à quatre-vingts ans +pour les plus robustes; puis le fil de nos jours est coupé en un clin +d'oeil, et nous ne sommes plus! + +«Enseigne-nous à compter ces jours, afin que nous leur fassions +rapporter les fruits de la sagesse! + +«Que tes oeuvres me réjouissent à contempler, ô mon Dieu! Que j'aime à +les chanter, soit sur l'instrument à dix cordes, soit sur le _nébel_, +soit dans des hymnes méditées sur la harpe! + +«Le juste fleurit comme le palmier; il monte comme le cèdre, il +fructifie encore dans sa vieillesse!» + +L'évidence de la Providence lui est révélée ailleurs dans deux versets +aussi saillants d'expression qu'irréfutables de pensée. + +«Celui qui a _planté_ l'oreille n'entendra-t-il pas? et celui qui a +aplani l'oeil ne verra-t-il pas?» + +Il chante jusqu'à sa politique dans la cinquante et unième ode; il +chante jusqu'à son agonie dans la suivante. + +«Mes jours s'évaporent comme une fumée; mes os sont consumés comme un +tison au feu. + +«À force de gémir ma chair s'attache à mes os. + +«Je ressemble au pélican du désert; je suis devenu comme le hibou +habitant des ruines. + +«Je veille et je deviens comme le passereau solitaire sur le toit! + +«Mon âme est collée à la poussière. Ranime-la, selon ta promesse! + +«Constamment, Seigneur, je porte ma vie dans ma main, et je te +l'offre! + +«Je lève mes yeux vers les montagnes d'où me viendra ton secours! + +«De même que les yeux de l'esclave sont fixés sur les mains de son +maître, de même que les yeux de la servante sont attachés aux mains de +sa maîtresse, de même, ô Jéhovah! mes yeux sur mon Dieu!... + +«Ramène, ô Jéhovah! nos captifs comme l'eau des torrents sur une terre +nue! + +«Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans la joie. + +«Il s'en allait devant lui et pleurait en marchant, celui qui portait +le sac des semailles; il revient joyeux et chargé de gerbes! + +«Mon âme t'attend, mon Dieu, plus impatiemment que les gardes de nuit, +aux portes de la ville, n'attendent le matin! + +«J'ai apaisé _devant toi_ et assoupi mon âme comme un enfant sevré qui +est sur les bras de sa mère; comme un enfant sevré mon âme est +assoupie de confiance en moi!» + +Où trouver sur la lyre antique des notes de flûte semblables à celle +de ce berger? + + +XX + +Et comme chaque trait des moeurs pastorales ou sacerdotales lui +fournit une image ou simple, ou neuve, ou douce, ou forte, ou +inattendue! Écoutez-le prêcher la réconciliation et la concorde à ses +fils. + +«Qu'il est doux et qu'il est agréable que les frères habitent ensemble +dans la paix! + +«Moins douce et moins parfumée est l'huile répandue sur la tête, qui +coule de là sur la barbe, barbe d'Aharon, et qui coule de sa barbe +jusque sur les bords de son habit sacerdotal! + +«Moins douce est la rosée qui descend sur les collines d'Hermon!» + +Et comme la figure de l'enthousiasme, la répétition, mise par lui en +refrain dans la bouche du choeur ou du peuple, ajoute le +retentissement d'une foule à l'accent jailli d'une seule âme! + +Écoutez! + + +LE POËTE. + +«Glorifiez Jéhovah, car il est bon; car sa miséricorde est éternelle! + +LE CHOEUR. + +«Glorifiez le Dieu des dieux, car il est bon; car sa miséricorde est +éternelle! + +LE POËTE. + +«À celui qui a été l'architecte intelligent du firmament! + +LE CHOEUR. + +«Car sa miséricorde est éternelle! + +LE POËTE. + +«À celui qui a couché la terre sur les eaux! + +LE CHOEUR. + +«Car sa miséricorde est éternelle! + +LE POËTE. + +«À celui qui allume les grandes lampes du firmament! + +LE CHOEUR. + +«Car sa miséricorde est éternelle! + +LE POËTE. + +«À celui qui a fait le soleil pour le jour! + +LE CHOEUR. + +«Car sa miséricorde est éternelle! + +LE POËTE. + +«À celui qui a fait la lune et les étoiles pour les nuits! + +LE CHOEUR. + +«Car sa miséricorde est éternelle! + +LE POËTE. + +«À celui qui a fendu en blocs la mer de joncs (la mer Rouge)! + +LE CHOEUR. + +«Car sa miséricorde est éternelle!» + +Et ainsi de suite pour toutes les phases de l'histoire nationale où +Jéhovah a signalé sa protection sur Israël. + +Horace chantait-il un tel _Poëme séculaire_ aux Romains? + +Tyrtée a-t-il, dans l'élégie patriotique, des plaintes égales à celles +qui pleurent et grondent dans les strophes suivantes? + +«Au bord des fleuves de Babylone nous nous sommes assis et nous +pleurions. + +«Aux saules de leurs rivages nous avions suspendu nos harpes! + +«Chantez-nous quelques-uns des chants de Sion, votre patrie, nous +disaient, en nous commandant la joie, les oppresseurs qui nous +retenaient en captivité. + +«Comment chanterions-nous les chants de Jéhovah à la terre étrangère? + +«Si je pouvais t'oublier, ô Jérusalem! que ma main droite m'oublie +moi-même! + +«Si je pouvais ne plus penser nuit et jour à toi, si je ne te plaçais +plus, ô ma Jérusalem! sous ma tête, que ma langue reste collée à mon +palais! + +«Fils de Babylone, _la rosée du sol_! tremblez, etc., etc.» + +L'élégie du captif finit par l'imprécation sourde contre l'oppresseur. + + +XXI + +Tout finit par un choeur de louange à Dieu, auquel le poëte convie +tous les peuples, toutes les bouches, tous les instruments à corde ou +à vent de la musique sacrée, tous les éléments et tous les astres! +Sublime finale de cet opéra de soixante ans, chanté par le berger, le +héros, le roi, le vieillard dans les psaumes! + +«Chantez le Seigneur dans les profondeurs du firmament! + +«Chantez-le, vous ses anges! vous ses armées! + +«Soleil et lune, chantez! chantez, vous, astres lumineux! étincelantes +constellations! + +«Voûtes des cieux, chantez! Chantez, vastes eaux qui flottez +au-dessous des cieux! + +«Éclairs, grêle, neige, brouillards, vents des tempêtes qui exécutez +ses paroles, chantez! + +«Montagnes, collines, arbres qui portez des fruits, cèdres _qui portez +l'ombre_, chantez! + +«Jeunes hommes, jeunes vierges, adolescents, vieillards, chantez! + +«Célébrez son nom par des danses, par des fanfares à sa gloire sur la +peau du tambour et sur la corde du kinnor (la harpe)! + +«Célébrez-le dans son temple! célébrez-le dans son firmament! + +«Célébrez-le par le déchirement du son de la trompette! célébrez-le +par le nébel à dix cordes! + +«Célébrez-le par la flûte et par les cymbales retentissantes! + +«Que tout ce qui a le souffle dise: Jéhovah! Dieu!...» + +Voilà l'enthousiasme presque inarticulé du poëte lyrique, tant les +paroles se pressent confusément sur ses lèvres, qui s'emporte à sa +vraie source, à Dieu, comme les flocons de la fumée d'un incendie de +l'âme par un vent d'orage! Voilà David, ou plutôt voilà le coeur +humain avec toutes les notes que Dieu a permis de rendre sur la terre +à cet instrument de douleur, de larmes, de joie ou d'adoration! Voilà +la poésie sanctifiée à sa plus haute expression! Voilà le vase des +parfums brisé sur le parvis du temple et répandant ses odeurs du coeur +de David dans le coeur du genre humain presque tout entier! Car, +hébraïque, chrétienne ou même mahométane, toute religion, tout +gémissement, toute prière a recueilli une goutte de ce vase répandu +sur les hauteurs de Jérusalem pour en faire un de ses accents. Ce +petit berger est devenu le maître des choeurs sacrés de tout +l'univers. Il n'y a pas une piété sur la terre qui ne prie avec ses +paroles ou qui ne chante avec sa voix. On dirait qu'il a mis une corde +de sa pauvre harpe dans tous les choeurs religieux ou seulement +sensibles, pour l'y faire résonner partout et éternellement à +l'unisson des échos de Bethléem, d'Horeb ou d'Engaddi! Ce n'est plus +le poëte, ce n'est plus le prophète; c'est la vibration des murs de +tous les temples répercutant son coeur. + +C'est le psalmiste de l'éternité. Quelle destinée, quelle puissance a +la poésie quand elle s'inspire de la divinité! + + +XXII + +Quant à nous, nous ne nous étonnons pas de cette puissance de +répercussion du son de l'âme humaine à travers toutes les âmes et tous +les âges; il y a dans le coeur du héros, du poëte ou du saint, des +élans de force qui brisent le sépulcre, le firmament, le temps, et qui +vont, comme les cercles excentriques du caillou jeté dans la mer, +mourir seulement sur les dernières plages du lit de l'Océan. Le coeur +de l'homme, quand il est ému par l'idée de Dieu, porte ses émotions +aussi loin que l'Océan porte les ondulations de ses rives. + +Telle est la voix de ce poëte qu'on peut appeler véritablement le +barde de Dieu! + +Mais il a eu de plus un bonheur suprême, celui d'être adopté dans les +temps les plus reculés pour le barde du temple, en sorte que, par un +phénomène unique en lui, la poésie est devenue religion. C'est le +dernier degré de popularité auquel la poésie puisse atteindre. C'est +par là qu'il y a une strophe de ce barde dans toutes nos jubilations +sacrées, un soupir de ce berger dans tous nos soupirs, une larme de ce +pénitent dans toutes nos larmes. Quelque étranger que l'on puisse être +aux rites ou aux cultes qui ont adopté ce lyrique pour leur prophète, +toutes les âmes modernes l'ont adopté pour leur poëte. + +Quant à moi, lorsque mon âme, ou enthousiaste, ou pieuse, ou triste, a +besoin de chercher un écho à ses enthousiasmes, à ses piétés ou à ses +mélancolies dans un poëte, je n'ouvre ni Pindare, ni Horace, ni Hafiz, +poëtes purement académiques; je ne cherche pas même sur mes propres +lèvres des balbutiements plus ou moins expressifs pour mes émotions; +j'ouvre les psaumes et j'y prends les paroles qui semblent sourdre du +fond de l'âme des siècles et qui pénètrent jusqu'au fond de l'âme des +générations. Heureux l'homme à qui il a été donné de devenir ainsi +l'hymne éternellement vivant, la prière ou le gémissement personnifié +du genre humain! + + +XXIII + +J'étais déjà dans cette disposition pour ainsi dire innée pour le +poëte David, il y a quelques années, quand je visitai la patrie, la +demeure et le tombeau de ce grand lyrique. J'aime à me retracer encore +aujourd'hui la mémoire des sites et des impressions que j'y recevais +des lieux, des noms et des chants sacrés. Je les retrouve dans mes +notes écrites sur la selle de mon chameau qui me servait d'oreiller et +de table. + +La peste sévissait dans Jérusalem; nous restâmes assis tout le jour en +face des portes principales de la cité sainte; nous fîmes le tour des +murs en passant devant toutes les autres portes de la ville. Personne +n'entrait, personne ne sortait; le mendiant même n'était pas assis +contre les bornes, la sentinelle ne se montrait pas sur le seuil; nous +ne vîmes rien, nous n'entendîmes rien: le même vide, le même silence à +l'entrée d'une ville de trente mille âmes, pendant les douze heures du +jour, que si nous eussions passé devant les portes mortes de Pompéi +ou d'Herculanum! Nous ne vîmes que quatre convois funèbres sortir en +silence de la porte de Damas et s'acheminer le long des murs vers les +cimetières turcs; et près de la porte de Sion, lorsque nous y +passâmes, qu'un pauvre chrétien mort de la peste le matin, et que +quatre fossoyeurs emportaient au cimetière des Grecs. Ils passèrent +près de nous, étendirent le corps du pestiféré, enveloppé de ses +habits, sur la terre, et se mirent à creuser en silence son dernier +lit, sous les pieds de nos chevaux. + +La terre autour de la ville était fraîchement remuée par de semblables +sépultures que la peste multipliait chaque jour. Le seul bruit +sensible, hors des murailles de Jérusalem, était la complainte +monotone des femmes turques qui pleuraient leurs morts. Je ne sais si +la peste était la seule cause de la nudité des chemins et du silence +profond autour de Jérusalem et dedans; je ne le crois pas, car les +Turcs et les Arabes ne se détournent pas des fléaux de Dieu, +convaincus que sa main peut les atteindre partout et qu'aucune route +ne lui échappe.--Sublime raison de leur part, mais qui les mène par +l'exagération à de funestes conséquences! + + +XXIV + +À gauche de la plate-forme du temple et des murs de la ville, la +colline qui porte Jérusalem s'affaisse tout à coup, s'élargit, se +développe à l'oeil en pentes douces, soutenues çà et là par quelques +terrasses de pierres roulantes. Cette colline porte à son sommet, à +quelque cent pas de Jérusalem, une mosquée et un groupe d'édifices +turcs assez semblables à un hameau d'Europe couronné de son église et +de son clocher. C'est Sion! c'est le palais!--c'est le tombeau de +David!--c'est le lieu de ses inspirations et de ses délices, de sa vie +et de son repos!--lieu doublement sacré pour moi, dont ce chantre +divin a si souvent touché le coeur et ravi la pensée. C'est le premier +des poëtes du sentiment; c'est le roi des lyriques! Jamais la fibre +humaine n'a résonné d'accords si intimes, si pénétrants et si graves; +jamais la pensée du poëte ne s'est adressée si haut et n'a crié si +juste; jamais l'âme de l'homme ne s'est répandue devant l'homme et +devant Dieu en expressions et en sentiments si tendres, si +sympathiques et si déchirants. Tous les gémissements les plus secrets +du coeur humain ont trouvé leurs voix et leurs notes sur les lèvres et +sur la harpe de ce barde sacré; et, si l'on remonte à l'époque reculée +où de tels chants retentissaient sur la terre; si l'on pense qu'alors +la poésie lyrique des nations les plus cultivées ne chantait que le +vin, l'amour, le sang et les victoires des mules et des coursiers dans +les jeux de l'Élide, on est saisi d'un profond étonnement aux accents +mystiques du berger-prophète, qui parle au Dieu créateur comme un ami +à son ami, qui comprend et loue ses merveilles, qui admire ses +justices, qui implore ses miséricordes, et qui semble un écho anticipé +de la poésie évangélique, répétant les douces paroles du Christ avant +de les avoir entendues. Prophète ou non, selon qu'il sera considéré +par le philosophe ou le chrétien, aucun d'eux ne pourra refuser au +poëte-roi une inspiration qui ne fut donnée à aucun autre homme. Lisez +du grec ou du latin après un psaume! Tout pâlit. + + +XXV + +J'aurais, moi, humble poëte d'un temps de décadence et de silence, +j'aurais, si j'avais vécu à Jérusalem, choisi le lieu de mon séjour et +la pierre de mon repos précisément où David choisit le sien à Sion. +C'est la plus belle vue de la Judée, de la Palestine et de la Galilée. + +Jérusalem est à gauche, avec le temple et ses édifices, sur lesquels +le regard du roi ou du poëte pouvait plonger du haut de sa terrasse. +Devant lui des jardins fertiles, descendant en pentes mourantes, le +pouvaient conduire jusqu'au fond du lit du torrent dont il aimait +l'écume et la voix.--Plus bas, la vallée s'ouvre et s'étend; les +figuiers, les grenadiers, les oliviers l'ombragent. C'est sur +quelques-uns de ces rochers surpendus près de l'eau courante; c'est +dans quelques-unes de ces grottes sonores, rafraîchies par l'haleine +et par le murmure des eaux; c'est au pied de quelques-uns de ces +térébinthes, aïeux du térébinthe qui me couvre, que le poëte sacré +venait sans doute attendre le souffle qui l'inspirait si +mélodieusement. + +Que ne puis-je l'y retrouver, pour chanter les tristesses de mon coeur +et celles du coeur de tous les hommes dans cet âge inquiet, comme ce +berger inspiré chantait ses espérances dans un âge de jeunesse et de +foi! Mais il n'y a plus de chant dans le coeur de l'homme; les lyres +restent muettes, et l'homme passe en silence, sans avoir ni aimé, ni +prié, ni chanté. + + +XXVI + +Remontons au palais de David. De là on plonge ses regards sur la +ravine verdoyante et arrosée de Josaphat. Une large ouverture dans les +collines de l'est conduit de pente en pente, de cime en cime, +d'ondulation en ondulation, jusqu'au bassin de la mer Morte. Cette mer +réfléchit là-bas les rayons du soir dans ses eaux pesantes et opaques +comme une épaisse glace de Venise qui donne une teinte mate et plombée +à la lumière. Ce n'est point ce que la pensée se figure: un lac +pétrifié dans un horizon terne et sans couleur; c'est d'ici un des +plus beaux lacs de Suisse ou d'Italie, laissant dormir ses eaux +tranquilles entre l'ombre des hautes montagnes d'Arabie, qui se +dentellent à perte de vue comme des Alpes sans neige derrière ses +flots, au pied des monticules coniques ou pyramidaux, mais toujours +transparents, de la Judée, royaume stérile du poëte-roi. + + +XXVII + +Le jour suivant j'allai m'asseoir seul, les psaumes dans les mains, +sur un bloc de maçonnerie éboulé autour du tombeau du fils d'Isaïe. + +Le jour s'éteignait lentement: il décolorait un à un les rochers +grisâtres de la colline opposée, derrière la vallée, ou plutôt la +ravine de Josaphat. Ces rochers, les uns debout, les autres couchés, +ressemblent, à s'y tromper, à des pierres sépulcrales frappées des +derniers feux de la lampe qui se retire. Tout était silence et deuil +autour de moi dans ce demi-jour, mais tout était aussi mémoire des +temps écoulés. Je voyais d'un regard toute la scène de ce poëme épique +et lyrique de la vie et des chants de David. La poussière du héros et +du barde d'Israël reposait peut-être sous mes pieds, dispersée par les +siècles de l'une de ces grandes auges de pierre grise dont les débris +parsèment la colline, et dans lesquelles les chameliers font boire +aujourd'hui leurs chameaux. Un vent du midi, tiède et harmonieux, +soufflait par bouffées de la colline des Oliviers, en face de moi; ce +vent apportait aux sens la saveur amère et la senteur âcre des +feuilles d'olivier qu'il avait traversées. Il soupirait, gémissait, +sanglottait, chantait mélancoliquement ou mélodieusement entre les +chardons, les épines, les cactus et les ruines du tombeau du poëte. + +C'étaient les mêmes notes que David avait entendues sur les mêmes +collines en gardant les brebis d'Isaïe, son père. C'étaient ces sons, +ces horizons, ces joies du ciel et ces tristesses de la terre qui +l'avaient fait poëte. Son âme était répandue dans cet air du soir, +insaisissable, mais sensible et respirable comme un parfum évaporé du +vase brisé par les pieds du cheval à l'entrée d'un héros dans une +grande ville d'Orient. + +Je me complaisais dans ce lyrisme des éléments, dans cette consonnance +de la nature, des ruines, des siècles écoulés, avec la voix du poëte +qui les a éternisés par ses hymnes. + +J'ouvris le petit volume des psaumes que j'avais recueilli dans +l'héritage de ma mère, et dont les feuilles, feuilletées à toutes les +circonstances de sa vie, portaient l'empreinte de ses doigts et +quelques taches de ses larmes. Je lus avec des impressions centuplées +pour moi par le site et par le voisinage du tombeau; je continuai à +lire jusqu'à ce que le crépuscule, assombri de verset en verset +davantage, effaçât une à une sous mes yeux les lettres du Psalmiste; +mais, même quand mes regards ne pouvaient plus lire, je retrouvais +encore ces lambeaux d'odes, ou d'hymnes, ou d'élégies, dans ma +mémoire, tant j'avais eu de bonne heure l'habitude de les entendre, à +la prière du soir, dans la bouche des jeunes filles auxquelles la mère +de famille les faisait réciter avant le sommeil. S'il reste quelque +poésie dans l'âme des familles de l'Occident, ce n'est pas aux poëtes +profanes qu'on le doit, c'est au pauvre petit berger de Bethléem. Les +psaumes sont naturalisés dans toutes les maisons. Il n'y a ni une +naissance, ni un mariage, ni une agonie, ni une sépulture auxquels il +n'assiste. C'est le musicien convié à toutes les fêtes et à tous les +deuils du foyer, et, plus heureux que ces musiciens de nos sens, ce +n'est pas à l'oreille qu'il chante, il chante au coeur. + + +XXVIII + +Au moment où j'allais fermer le livre pour rejoindre le camp de ma +caravane, que j'avais planté de l'autre côté de la ville, en dehors de +la porte de Bethléem, un air de flûte lointain et mélancolique se fit +entendre à ma droite sur une des collines nues et déchirées des monts +d'Arabie qui encaissent la vallée de la mer Morte. C'était un gardeur +de chèvres et d'ânesses, comme Saül et comme David, qui rappelait, du +haut des rochers et du fond des précipices, ses chevreaux, à la +mélodie pastorale de son roseau percé de trois notes. Jamais la flûte +des plus miraculeux musiciens de nos orchestres d'opéra ne me donna un +ravissement aussi délicieux à l'oreille. Ce fut pour moi le sursaut +des siècles endormis se réveillant dans un écho au souffle d'un enfant +berger autour de la tombe du grand joueur de flûte. Je jetai un cri et +je me levai de mon bloc de pierre sur la pointe des pieds, pour mieux +saisir dans la brise les sons aériens et mourants de ce roseau percé. +Je me reportai d'un bond de l'âme aux nuits où le fils d'Isaïe +s'asseyait dans la solitude, écouté seulement par ses brebis; à ces +inspirations du désert qui le firent roi de la Judée pour une vie +d'homme, et pour l'éternité roi du chant. Le berger arabe interrompit +et reprit vingt fois sa mélodie pastorale. Je m'étais assis de nouveau +pour l'écouter jusqu'au bout. + + +XXIX + +Mais bientôt un autre concert nocturne vint me distraire de cette +pastorale; j'apercevais, à travers le crépuscule, un petit groupe de +peuple qui défilait, sombre et muet comme une apparition funèbre, dans +le sentier creux, à quelques centaines de coudées au-dessous de moi. +Ce sentier suit la vallée de Josaphat et passe entre le tombeau +d'Absalon et la fontaine de Siloé. + +C'était le convoi d'une jeune Arménienne que la peste venait de +frapper dans Jérusalem, et que la famille, les amis, les voisins +conduisaient au cimetière de sa communion, hors de la ville. Cette +petite colonne d'hommes, de femmes et de prêtres affligés psalmodiait +sourdement en marchant quelques-uns des versets sacrés de leur +liturgie des morts. Ces versets les plus pathétiques des psaumes de +David remontaient ainsi du fond de sa vallée, hélas! et du fond de ces +coeurs jusqu'au tombeau du roi. J'en saisis quelques-uns au passage de +la brise et je les répétai à voix basse, quoique étranger à ce deuil, +avec la consonnance compatissante qui associe l'étranger, enfant de +douleurs, comme dit le poëte, à toutes les douleurs de ses frères +inconnus! + + +XXX + +Quand le convoi eut disparu derrière l'angle du sépulcre d'Absalon +pour s'enfoncer sous les oliviers de la colline, je me levai pour +reprendre enfin mon sentier vers mes tentes. Par une bizarre +concordance d'heures, de site, d'accidents et de hasards, ce fut +encore la voix de David qui m'arrêta et qui me fit retomber tout +pensif et tout ébranlé de poésie sur le bloc de pierre. + +Le vent qui, un instant avant, soufflait des montagnes, avait tourné +pendant ma longue station au tombeau du roi; il soufflait maintenant +de la mer, et il m'apportait de la ville une sorte de psalmodie +plaintive semblable au gémissement d'une cité en deuil. En prêtant +plus attentivement l'oreille je distinguai la récitation cadencée des +psaumes du poëte, qui sortait du couvent des moines latins de +Terre-Sainte, et qui, de terrasse en terrasse, venait mourir au +tombeau du harpiste de Dieu. Cette flûte sur la colline, ce convoi +chantant dans la vallée, cette psalmodie dans le monastère, triple +écho à la même heure de cette voix du grand lyrique, enseveli, mais +ressuscité sans cesse sur sa montagne de Sion, me jetèrent dans un +ravissement d'esprit qui semblait me donner pour la première fois le +sentiment de la toute-puissance du chant dans l'homme. + +«Qu'est devenu son royaume? m'écriai-je. Les Persans, les Arabes, les +califes, les croisés, les sultans s'en sont arraché les morceaux; les +pèlerins n'y viennent plus adorer que la poussière, et le vent +l'emporte au désert ou à la plage de la _grande_ mer avec le même +mépris qu'il emporte le brin de paille du nid de l'hirondelle, quand +la nichée a pris son vol en automne vers d'autres climats! Mais sa +flûte, mais sa harpe, mais ses notes lyriques du roi des cantiques ont +survécu à son empire détruit, à sa race dispersée parmi les nations! Ô +puissance de l'âme! ô éternité de la parole inspirée! Le roi est +poussière; il ne possède pas même son propre tombeau; mais sa harpe +possède l'univers, et qui sait si elle n'a pas son écho jusque dans le +ciel?--Jamais homme n'eut une telle apothéose.» + + +XXXI + +Je baisai la pierre détachée de ce tombeau de David, et je rentrai +tout recueilli et tout musical sous ma tente. Une lampe l'éclairait; +je taillai mon crayon, et j'écrivis, à la lueur de la lampe battue du +vent sous la toile, quelques strophes restées incomplètes, et que +j'adressai, un certain nombre d'années après, à un des plus élégants +et des plus érudits traducteurs des psaumes, M. Dargaud. Je les +retrouve avec leurs sens suspendus, et leurs lacunes, et leurs ratures +au crayon, sur le papier jauni par la poussière du désert et par la +fumée de la tente. + +En voici quelques strophes, souvenir d'une soirée de voyage et d'une +halte à ce tombeau: + + Ô harpe, qui dors sous la tête, + Sous la tête du barde roi, + Veuve immortelle du prophète, + Un jour encore éveille-toi! + Quoi! Dans cette innombrable foule + Des hommes, qui parle et qui coule, + Il n'est plus une seule main + Qui te remue et qui t'accorde, + Et qui puisse un jour sur ta corde + Faire éclater le coeur humain? + + Es-tu comme le large glaive + Dans les tombes de nos aïeux + Qu'aucun bras vivant ne soulève + Et qu'on mesure en vain des yeux? + Harpe du psalmiste, es-tu comme + Ces gigantesques crânes d'homme + Que le soc découvre sous lui, + Grands débris d'une autre nature + Qui, pour animer leur stature, + Voudraient dix âmes d'aujourd'hui? + +Que faut-il pour te faire rendre les sons d'autrefois? demandai-je à +cette harpe sacrée: + + Faut-il avoir, dans son enfance, + Gardien d'onagre ou de brebis, + Brandi la fronde à leur défense + Porté leurs toisons pour habits? + Faut-il avoir, dans ces collines, + Laissé son sang sur les épines, + Déchiré ses pieds au buisson? + Collé dans la nuit solitaire + Son oreille au pouls de la terre + Pour résonner à l'unisson? + .......................... + .......................... + + Eh bien! de l'instrument j'ai parcouru la gamme, + De la plainte des sens jusqu'aux langueurs de l'âme, + Chaque fibre de l'homme au coeur m'a palpité, + Comme un clavier touché d'une main lourde et forte, + Dont la corde d'airain se tord brisée et morte, + Et que le doigt emporte + Avec le cri jeté! + + Pourquoi donc sans échos sur nos fibres rebelles, + Ô harpe! languis-tu comme un aiglon sans ailes, + Tandis qu'un seul accord des kinnors d'Israël + Fait, après trois mille ans, dans les choeurs de nos fêtes, + D'Horeb et de Sina chanceler les deux faîtes, + Résonner les tempêtes + Et fulgurer le ciel? + .......................... + .......................... + Ah! c'est que tu touchais de tes miséricordes + Ce barde dont ta grâce avait monté les cordes; + De ses psaumes vainqueurs tu faisais don sur don; + Il pouvait t'oublier sur son lit de mollesses, + Tu poursuivais son coeur au fond de ses faiblesses + De ton impatient pardon!... + + Fautes, langueurs, péchés, défaillances, blasphèmes, + Adultère sanglant, trahisons, forfaits mêmes. + Ta droite couvrait tout du flux de tes bontés; + Et, comme l'Océan dévore son écume, + Son âme, engloutissant le mal qui le consume, + Dévorait ses iniquités. + + Quel forfait n'eût lavé cette larme sonore + Qui tomba sur sa harpe et qui résonne encore! + Les rocs de Josaphat en gardent la senteur. + Tu défendis aux vents d'en sécher le rivage, + Et tu dis aux échos: Roulez-la dans les âges, + Humectez tous les yeux, mouillez tous les visages + Des larmes du divin chanteur! + .......................... + .......................... + + J'ai vu blanchir sur les collines + Les brèches du temple écroulé + Comme une aire d'aigle en ruines + D'où l'habitant s'est envolé! + J'ai vu sa ville, devenue + Un vil monceau de poudre nue, + Muette sous un vent de feu, + Et le guide des caravanes + Attacher le pied de ses ânes + Aux piliers du temple de Dieu! + Le chameau, qui baisse sa tête + Pour s'abriter des cieux brûlants, + Dans le royaume du prophète + N'avait que l'ombre de ses flancs, + Siloé, qu'un seul chevreau vide, + N'était qu'une sueur aride + Du sol brûlé sous le rayon, + Et l'Arabe, en sa main grossière + Ramassant un peu de poussière, + S'écriait: C'est donc là Sion! + .......................... + .......................... + + Mais, quand sur ma poitrine forte + J'étreignis la harpe des rois, + Le vent roula vers la mer Morte + L'écho triomphal de ma voix; + Le palmier secoua sa poudre, + Le ciel serein de foudre en foudre + Tonna le nom d'Adonaï; + L'aigle effrayé lâcha sa proie, + Et je vis palpiter de joie + Deux ailes sur le Sinaï! + .......................... + .......................... + + Est-ce là mourir? Non, c'est vivre + Plus vivant dans tous les vivants! + C'est se déchirer comme un livre, + Pour jeter ses feuillets aux vents! + C'est imprimer sa forte trace + Sur chaque parcelle d'espace + Où peuvent plier deux genoux!... + Et nous, bardes aux luths sans âme, + Qui du ciel ignorons la gamme, + Dites-moi! pourquoi vivons-nous?... + + Dans l'Orient, riche en symbole, + Ainsi quand des saints orateurs + La pathétique parabole + Fait fondre l'auditoire en pleurs, + Le prêtre suspend la prière, + Il va de paupière en paupière + Éponger l'eau de tous les yeux; + Et de cet égouttement d'âme + Il compose un amer dictame + Qui guérit tout mal sous les cieux! + + Ainsi sur ta corde arrosée, + Par le divin débordement, + Tes larmes, comme une rosée, + Se boiront éternellement + Ô berger! que l'eau de ta coupe + Avec la nôtre s'entrecoupe + Pour abreuver tous les climats! + Ton Jéhovah dort sous ses nues + Et d'autres races sont venues!... + Mais on pleure encore ici-bas! + + LAMARTINE. + + + + +XXXIVe ENTRETIEN. + +LITTÉRATURE, PHILOSOPHIE, ET POLITIQUE DE LA CHINE. + + +I + +Les circonstances aujourd'hui nous commandent le sujet. Nous avions +préparé depuis longtemps ces entretiens littéraires sur la Chine; +comme tous ceux qui l'ont profondément étudiée, nous l'admirons. + +Quittons donc un moment l'Europe et les Indes, terres de +l'imagination, traversons le Thibet qui sépare d'une muraille presque +perpendiculaire de glace les deux plus vastes empires du monde, et +jetons un regard profond sur la Chine, ce pays de la raison par +excellence. + +La littérature en Chine est presque entièrement politique et +législative. + +Après la religion et la philosophie, la politique est la plus haute +application de la littérature aux choses humaines. C'est donc là +surtout qu'il faut étudier la littérature politique. Cette étude nous +conduira aux plus hautes théories du gouvernement des sociétés. Il y a +loin de là, sans doute, aux futiles questions d'art, de langue, de +prose ou de vers; mais l'art, la langue, la prose ou les vers ne sont +que les formes des idées; c'est le fond qu'il faut d'abord considérer, +si nous voulons que ce cours de littérature universelle soit en même +temps un cours de pensée et de raison publique. + +Nous allons dire ici toute notre pensée sur la politique; on va voir +que cette pensée n'est pas plus anarchique que celle de Montesquieu, +et beaucoup moins chimérique que celle de Fénelon. Laissons l'utopie +aux vers: la prose est la langue de vérité. + + +II + +Le chef-d'oeuvre de l'humanité, selon nous, c'est un gouvernement. + +Réunir en une société régulière une multitude d'êtres épars qui +pullulent au hasard sur une terre sans possesseurs légitimes et +reconnus; + +Combiner assez équitablement tous les intérêts divergents ou +contradictoires de cette multitude pour que chacun reconnaisse +l'utilité de borner son intérêt propre par l'intérêt d'autrui; + +Extraire de toutes ces volontés individuelles une volonté générale et +commune qui gouverne cette anarchie; + +Proclamer ou écrire cette volonté dominante en lois qui instituent +des droits sociaux conformes aux droits naturels, c'est-à-dire aux +instincts légitimes de l'homme sortant de la nature pour entrer dans +la société; + +Sanctifier ces lois par la plus grande masse de justice qu'il soit +possible de leur faire exprimer, en sorte que la conscience, cet +organe que le Créateur nous a donné pour oracle intérieur, soit forcée +de ratifier même contre nos passions la justice de la loi; + +Faire régner avec une autorité impartiale et inflexible cette loi sur +nos iniquités individuelles, sur nos résistances, nos empiétements, +nos répugnances; lui créer un corps, des membres, une main dans un +pouvoir exécuteur et visible chargé de faire aimer, respecter et +craindre la loi; + +Armer ce pouvoir exécuteur de toute la force nécessaire pour réprimer +les atteintes individuelles ou collectives contre la loi, sans +l'investir néanmoins de prérogatives assez absolues pour qu'il puisse +lui-même se substituer à la loi et faire dégénérer cette volonté d'un +seul contre tous en tyrannie; + +Échelonner, si l'empire est grand, les corps ou les magistratures, +religieuse, civile, judiciaire, administrative, de telle sorte que +chaque province, chaque ville, chaque maison, chaque citoyen, trouve à +sa portée la souveraineté de l'État prête à lui distribuer sa part +d'ordre, de sécurité, de justice, de police, de service public, de +vengeance même si un droit est violé dans sa personne; + +Faire contribuer dans la proportion de son intérêt et de sa force +chacun des membres de la nation aux services onéreux que la nation +exige en obéissance, en impôt, en sang, si le salut de la communauté +exige le sang de ses enfants; + +Créer au sommet de cette hiérarchie d'autorités secondaires une +autorité suprême, soit monarchique, c'est-à-dire personnifiée dans un +chef héréditaire, soit aristocratique, c'est-à-dire personnifiée dans +une caste gouvernementale, soit républicaine, c'est-à-dire +personnifiée dans un magistrat temporaire élu et révocable par +l'unanimité du peuple: voilà le chef-d'oeuvre de cette création d'un +gouvernement par l'homme. + +Ce gouvernement, Dieu l'a donné tout fait par instinct à diverses +tribus d'animaux, tels que les fourmis et les abeilles; il a laissé +aux hommes le mérite de l'inventer, de le choisir, de le changer, de +l'approprier à leur caractère et à leurs besoins, et de se faire à +eux-mêmes leur propre sort, en se faisant un gouvernement plus ou +moins conforme à la conscience, à la justice, à la raison. + +Telle est notre pensée sur la sainte institution de ce qu'on appelle +un gouvernement. + + +III + +Cette liberté que Dieu a laissée à l'homme de se choisir et de se +façonner un gouvernement est ce qui constitue le plus sa dignité +morale parmi les êtres créés. + +Tout gouvernement est une intelligence en travail et une morale en +action. + +Si l'homme n'avait que des instincts comme les animaux, il n'aurait +qu'une forme de société immuable; c'est parce que l'homme est doué de +la raison et de la liberté qu'il éprouve, transforme et améliore sans +cesse ses gouvernements. + +Les questions de gouvernement sont donc, par leur importance, celles +sur lesquelles les hommes ont le plus parlé, discuté, écrit; ce que +les hommes de tous les siècles ont écrit sur les gouvernements et sur +la société est ce que nous appelons la littérature politique. Les +livres primitifs de l'Inde sont pleins de règles et de maximes qui +touchent au régime des sociétés. La Bible est tantôt un code de +république, tantôt un code de monarchie, tantôt un code de théocratie +ou de gouvernement sacerdotal et monarchique à la fois comme était +l'Égypte chez qui les Hébreux en avaient vu le modèle. Mais de tous +les pays où l'homme a agité pour les résoudre ces grandes théories des +sociétés, la Chine antique est évidemment celui où la raison humaine a +le mieux approfondi, le mieux résolu et le mieux appliqué les +principes innés de l'organisation sociale. La sagacité, l'expérience +et le génie de ces philosophes politiques dépassent les Machiavel, +les Montesquieu, les J. J. Rousseau, ces littérateurs politiques de +notre Europe. + +Nous savons qu'une telle assertion fera sourire au premier aperçu +notre orgueil européen et notre ignorance populaire, toujours prêts à +sourire et à railler quand on prononce le nom de la Chine; mais nous +ne nous laisserons pas intimider par ce mépris préconçu contre la plus +vaste et la plus durable agrégation d'êtres humains qui ait jamais +subsisté en unité nationale ou en ordre social sur ce globe. + +Nous avons étudié impartialement pendant trente ans ces institutions +qui régissent trois cent millions d'hommes; nous plaignons ceux qui +n'ont que des dédains et des sourires en présence du phénomène de la +Chine antique et moderne, empire plus étendu, plus peuplé, plus +policé, plus industrieux que l'Europe entière. Ils jugent ridiculement +ce peuple ancêtre sur quelques grotesques en porcelaine, jouets +d'enfants qu'on vend à Canton aux matelots de nos navires. Que +penseraient-ils des publicistes chinois s'ils nous jugeaient +nous-mêmes, nous Européens, sur ces caricatures, ignobles débauches +d'art, qu'on dessine à Londres ou à Paris pour défigurer nos grands +hommes et pour dérider nos populaces? + + +IV + +Aristote n'a fait que l'analyse des formes de gouvernement usitées de +son temps parmi les nations asiatiques ou grecques auxquelles les +institutions et le nom même de la Chine étaient inconnus. + +Platon n'a fait qu'une utopie politique n'ayant pour base que des +songes dorés et incohérents au lieu de fonder ses institutions sur la +nature de l'homme, sur l'histoire et sur l'expérience, seuls éléments +d'ordre social. + +Les Indes et la Perse n'avaient d'autres théories de gouvernement que +l'autorité absolues dans les rois, l'obéissance servile et consacrée +dans les sujets, les priviléges de naissance et les hiérarchies +infranchissables entre les castes. + +Les Romains n'ont eu d'autre droit public que le droit du plus +ambitieux et du plus armé sur le plus faible; conquérir, spolier et +posséder par la gloire, c'est toute leur politique. La conscience et +la morale ont été de vains noms pour eux dans leurs théories de +gouvernement. Des maîtres et des esclaves, des conquérants et des +conquis, c'est tout le monde romain. Ils ont fait beaucoup de lois, +mais ce sont des lois athées, des lois de propriété, des lois +d'héritage, des lois de famille, des lois d'administration, aucunes +lois vraiment divines et humaines selon la grande acception de ces +deux mots; race de brigands qui s'est contentée de bien distribuer les +dépouilles du monde. + +Le christianisme qui, en promulguant le dogme d'égalité, de justice et +d'amour, aurait dû changer la politique romaine a eu peu d'influence +jusqu'à ces derniers temps sur les institutions sociales des peuples. +Il avait dit un mot qui désintéressait la politique de la religion: +«Rendez à César ce qui est à César»; il s'était borné à promulguer la +morale de l'individu sans s'immiscer dans la morale de l'État, +c'est-à-dire dans le gouvernement; il pouvait sanctifier le sujet +pendant que le prince était dépravé. Mais de la conscience privée le +christianisme devait finir par s'élever dans la conscience publique +par l'universalisation de ses principes de justice réciproque. Sa +philosophie fraternelle commence à peine à être sensible dans la +législation et dans la politique; son ère gouvernementale n'est pas +encore venue même dans la littérature d'état. + +Machiavel, le grand publiciste de l'Italie, est païen dans ses +principes de gouvernement; + +Montesquieu, le grand publiciste de la France au dix-huitième siècle, +est romain; + +Thomas Morus, en Angleterre, est chimérique: c'est un Platon +britannique rêvant dans le brouillard comme son maître Platon rêvait +dans la lumière du cap Sunium; + +Bossuet est hébreu; + +Fénelon est cosmopolite et imaginaire; + +Jean-Jacques Rousseau, dans son _Contrat social_ et dans ses plans de +constitution pour la Pologne ou pour la Corse, est le plus +inexpérimental des législateurs. Il n'y a pas une de ses lois qui se +tienne debout sur des pieds véritablement humains; il fait dans le +_Contrat social_ la législation des fantômes, comme il fait dans +l'_Émile_ l'éducation des ombres, et dans la _Nouvelle Héloïse_, il ne +fait que l'amour des abstractions ayant pour passion des phrases. Son +_Contrat social_ porte tout entier à faux sur un sophisme qu'un +souffle d'enfant ferait évanouir. Il suppose que l'origine des +gouvernements a été un traité après mûre délibération entre les +premiers hommes déjà suffisamment philologistes et suffisamment +citoyens pour connaître, définir et formuler savamment leurs droits et +leurs devoirs réciproques. Il construit sur ce rêve une pyramide +d'autres rêves qui, partant tous d'un principe faux, arrivent aux +derniers sommets de l'absurde et de l'impossible en application. La +passion chrétienne et sainte de l'égalité démocratique dont il était +animé donne seule une valeur morale à cette utopie du _Contrat +social_. C'est une bonne pensée accouplée à une risible chimère. Il en +sort un monstre de bonne intention; on estime le philosophe, on a +pitié du législateur politique. + +Mirabeau seul était grand politique, mais il était vicieux; le vice +chez lui a servi l'éloquence, mais il a vicié et stérilisé le génie. + + +V + +Les littérateurs politiques plus récents, tels que M. de Bonald, M. de +Maistre et leurs sectaires, hommes de réaction et non d'idées, sont +tout simplement des contre-sophistes. Ils ont pris en tout le +contre-pied de Thomas Morus, de Fénelon, des publicistes de +l'Assemblée constituante française. Tous deux sont des tribuns +posthumes et éloquents de l'aristocratie et de la théocratie, le +premier a sacrifié les peuples aux rois, le second a sacrifié les rois +même aux pontifes. Pour que la première théorie, celle de M. A. +Bonald, fût vraie, il fallait que Dieu eût créé les rois infaillibles, +d'une autre chair que celle des peuples; pour que la seconde de ces +théories, celle de M. de Maistre, fût applicable, il fallait que Dieu, +souverain visible et présent partout, gouvernât lui-même les sociétés +civiles par des oracles surnaturels contre l'autorité desquels le +doute fût un blasphème et la désobéissance un sacrilége. Or, comme +l'esprit humain ne pouvait se plier à cette abdication de sa liberté +morale et déclarer la révélation sacerdotale en permanence dans la +politique de tout l'univers, il fallait la force sans raisonnement et +sans réplique pour contraindre l'esprit humain, il fallait le bourreau +pour dernier argument de conviction. Aussi le dernier de ces +littérateurs politiques, de Maistre, n'a-t-il pas reculé devant cette +divinisation du glaive; un cri d'horreur lui a en vain répondu du fond +de toutes les consciences, il a ses disciples qui confessent sa foi, +disciples qui maudissent à bon droit les philosophes démocratiques de +l'échafaud et de la Convention, mais que la même logique conduirait +fatalement aux mêmes crimes si leur nature ne s'interposait entre +leurs théories et leurs actes. Nous n'aurions à choisir, si nous +écoutions ces sophistes, qu'entre le sang versé à flots au nom du +peuple et le sang versé à torrents au nom de Dieu! + + +VI + +Enfin dans ces derniers temps la théorie des gouvernements a été chez +quelques hommes scandaleux d'audace jusqu'à nier les gouvernements +eux-mêmes, c'est-à-dire jusqu'à proclamer sous le nom d'_anarchie_ la +liberté illimitée de chaque citoyen dans l'État. + +Cette théorie, plus digne selon nous du nom de démence que du nom de +science, n'a qu'un nom qui puisse la caractériser, c'est l'athéisme de +la loi, ou plutôt c'est le suicide des gouvernements et par conséquent +le suicide de l'homme social. + +Les écrivains politiques en état de frénésie ou de cécité qui se sont +faits les organes de cette théorie de _la liberté illimitée_, et qui +ont été assez malheureux pour se faire des adeptes, n'ont pas réfléchi +que tout jusqu'à la plume avec laquelle ils niaient la nécessité de la +loi était en eux un don, un bienfait, une garantie de la loi; que +l'homme social tout entier n'était qu'un être légal depuis les pieds +jusqu'à la tête; qu'ils n'étaient eux-mêmes les fils de leurs pères +que par la loi; qu'ils ne portaient un nom que par la loi qui leur +garantissait cette dénomination de leur être, et qui interdisait aux +autres de l'usurper; qu'ils n'étaient pères de leurs fils que par la +loi qui leur imposait l'amour et qui leur assurait l'autorité; qu'ils +n'étaient époux que par la loi qui changeait pour eux un attrait +fugitif en une union sacrée qui doublait leur être; qu'ils ne +possédaient la place où reposait leur tête et la place foulée par +leurs pieds que par la loi, distributrice gardienne et vengeresse de +la propriété de toutes choses; qu'ils n'avaient de patrie et de +concitoyens que par la loi qui les faisait membres solidaires d'une +famille humaine immortelle et forte comme une nation; que chacune de +ces lois innombrables qui constituaient l'homme, le père, l'époux, le +fils, le frère, le citoyen, le possesseur inviolable de sa part des +dons de la vie et de la société, faisaient, à leur insu, partie de +leur être, et qu'en démolissant tantôt l'une tantôt l'autre de ces +lois, on démolissait pièce à pièce l'homme lui-même dont il ne +resterait plus à la fin de ce dépouillement légal qu'un pauvre être +nu, sans famille, sans toit et sans pain sur une terre banale et +stérile; que chacune de ces lois faites au profit de l'homme pour lui +consacrer un droit moral ou une propriété matérielle était +nécessairement limitée par un autre droit moral et matériel constitué +au profit d'un autre ou de tous; que la justice et la raison humaine +ne consistaient précisément que dans l'appréciation et dans la +détermination de ces limites que le salut de tous imposait à la +liberté de chacun; que la liberté illimitée ne serait que +l'empiétement sans limite et sans redressement des égoïsmes et des +violences du plus fort ou du plus pervers contre les droits ou les +facultés du plus doux ou du plus faible; que la société ne serait que +pillage, oppression, meurtre réciproque; qu'en un mot la liberté +illimitée, cette soi-disant solution radicale des questions de +gouvernement tranchait en effet la question, mais comme la mort +tranche les problèmes de la vie en la supprimant d'un revers de plume +ou d'un coup de poing sur leur table de sophistes. Ces sabreurs de la +politique, ces proclamateurs de la liberté illimitée démoliraient plus +de sociétés et de gouvernements humains en une minute et en une phrase +que la raison, l'expérience et la sagesse merveilleuse de l'humanité +n'en ont construit en tant de siècles! La liberté illimitée c'est +l'anarchie: l'anarchie n'est pas une science, c'est une ignorance et +une brutalité. + +Ces sophismes ne sont que des tyrannies qui changent de nom sans +changer de moyens. Mais la pire des tyrannies serait un bienfait en +comparaison de la liberté illimitée, cette tyrannie de tous contre +tous! + +On rougit de la logique, de la parole et du talent en voyant employer +la logique, la parole et le talent à professer de tels suicides. + +Cherchons donc ailleurs une littérature politique émanant des +instincts primordiaux de l'homme et puisant ses principes dans la +nature pour les développer par la raison. + +Cette littérature de la sagesse sociale pratique, il faut l'avouer, +ce n'est ni aux Indes, ni en Égypte, ni en Grèce, ni en Europe que +nous la trouverons approchant le plus de sa perfection, c'est en +Chine. Nous allons essayer de vous le démontrer, non par des +considérations systématiques qui n'auraient d'autre autorité que celle +d'une opinion, mais par des textes et par des faits, ces arguments +sans réplique. + + +VII + +Dépouillez-vous un moment de tout préjugé de patrie, de lieu, de race +et de temps, et demandez-vous dans le silence de votre âme: + +1º Quel est le plus instinctif et le plus naturel des gouvernements à +la naissance des sociétés? Vous vous répondrez: C'est le gouvernement +paternel. + +2º Quel est le plus noble et le plus progressif des gouvernements? +Vous vous répondrez: C'est le gouvernement de l'intelligence, +c'est-à-dire celui qui donne la supériorité aux plus capables. + +3º Quel est le plus juste des gouvernements? Vous vous répondrez: +C'est le gouvernement unanime, c'est-à-dire celui qui gouverne au +profit du peuple tout entier, qui ne fait point acception de classes, +de castes, de privilégiés de la naissance ou du sang, mais qui ne +reconnaît dans tous les citoyens que le privilége mobile et accessible +à tous de l'éducation, du talent, de la vertu, des services rendus ou +à rendre à la communauté. + +4º Quel est le gouvernement le plus moral? Vous vous répondrez: C'est +celui qui puise toutes ses lois dans le code de la conscience, ce code +muet écrit en instincts dans notre âme par Dieu. + +5º Quel est le gouvernement le plus propre à développer en lui et dans +le peuple, la raison publique? Vous vous répondrez: C'est celui qui, +au lieu de porter des décrets brefs, absolus, non motivés et souvent +inintelligibles pour les sujets obligés de les exécuter, raisonne, +discute, motive longuement et éloquemment, dans des préambules +admirables, chacun de ses décrets, en fait sentir le motif, la +nécessité, la justice, l'urgence, en un mot les fait comprendre afin +de les faire ratifier par la raison publique. + +6º Quel est le gouvernement le plus capable d'élever la plus grande +masse d'hommes possible à la plus grande masse de lumière possible? +Vous vous répondrez: C'est celui qui ne permet à aucun homme de rester +une brute, qui base tous les droits des citoyens sur une éducation +préalable et qui flétrit l'ignorance volontaire comme un crime envers +l'Être suprême, car Dieu nous a donné l'intelligence pour la cultiver. + +7º Quel est le gouvernement le plus lettré? Vous vous répondrez: C'est +celui qui fait de la culture des lettres la condition de toute +fonction publique dans l'État, et qui d'examen en examen extrait de la +jeunesse ou de l'âge mûr et même de la vieillesse, les disciples les +plus consommés en sagesse, en science, en lettres humaines, pour les +élever de grade en grade dans la hiérarchie des dignités ou des +magistratures de l'État. + +8º Quel est le plus religieux des gouvernements? Vous vous répondrez: +C'est celui qui, après avoir donné par une éducation universelle, +philosophique, historique et morale, à l'homme les moyens de penser +par lui-même, respecte ensuite dans cet homme la liberté de se choisir +le culte qui lui paraîtra le plus conforme à sa raison individuelle; +c'est le gouvernement qui laissera libre l'exercice des différents +cultes dans l'État, sauf les cultes qui attenteraient à l'État +lui-même dans sa sûreté politique, dans sa police ou dans ses moeurs. + +9º Enfin quel est le gouvernement présumé légitimement le plus parfait +et le plus conforme à la nature humaine civilisée et civilisable? Vous +vous répondrez: C'est celui qui a réuni la plus grande multitude +d'hommes sous les mêmes lois et sous la même administration, qui les a +fait multiplier davantage en nombre, en agriculture, en arts, en +industrie, qui a émoussé le plus chez eux l'instinct sauvage et brutal +de la guerre, et qui enfin a fait subsister le plus longtemps en +société et en nation un peuple de quatre cent millions de sujets et de +quarante siècles! + +Je pourrais poursuivre indéfiniment cette définition par demande et +par réponse de la nature du meilleur gouvernement; je vous +interrogerais pendant un siècle que vous me répondriez toujours comme +j'ai répondu ici pour vous, parce que ces réponses sont de bonne foi, +de bon sens et de conscience. + + +VIII + +Eh bien, il y a eu et il y a encore les vestiges d'un gouvernement +humain qui accomplit toutes les conditions que nous venons d'énumérer +ici: un gouvernement qui régit un cinquième de l'espèce humaine dans +un ordre, dans un travail, dans une activité et en même temps dans un +silence à peine interrompu par le bruit des innombrables métiers, +industries, arts qui nourrissent l'empire; un gouvernement qui méprise +trop pour sa sûreté les arts de la guerre, parce que en soi la guerre +lui paraît être le plus grand malheur de l'humanité; un gouvernement +qui a été conquis à cause de ce mépris des armes, mais qui s'est à +peine aperçu de la conquête, et qui, par la supériorité de ses lois, a +subjugué et assimilé à lui-même ses conquérants. + +Ce gouvernement, je le répète, c'est celui de la Chine antique. + +Et j'ajoute: + +Le gouvernement de la Chine, c'est sa littérature. + +La littérature de la Chine, c'est son gouvernement. + +Les lettres et les lois sont une seule et même chose dans ce vaste +empire. + +Quand vous savez ses livres, vous savez sa politique; + +Quand vous savez sa politique, vous savez ses lois. + + +IX + +Comment ce phénomène si unique de l'identification complète de la +raison publique et du gouvernement, de la pensée privée et de +l'action sociale s'est-il opéré entre le Thibet et la grande Tartarie, +aux antipodes de notre monde occidental? C'est ce que nous allons +essayer d'examiner sans parvenir jamais à le découvrir avec évidence. + +Pour le découvrir avec évidence, il faudrait connaître l'origine du +peuple primitif de la Chine et le suivre pas à pas au flambeau de +l'histoire depuis son berceau jusqu'à sa décadence actuelle (décadence +militaire, entendons-nous bien). + +Or, bien que la Chine soit le pays le plus historique de tous les pays +du globe, puisqu'il écrit depuis qu'il existe, et qu'il écrit jour par +jour par ses mains les plus officielles et les plus authentiques, ce +peuple n'en commence pas moins, comme toutes les races humaines, par +le mystère. + +Chacun des savants qui ont étudié la Chine a fait à cet égard son +système, son hypothèse, sa chronologie; nous avons lu toutes ces +hypothèses, tous ces systèmes, toutes ces chronologies; vaine étude, +inutile recherche: aucune de ces suppositions n'est prouvée, aucune +n'est même plus vraisemblable que l'autre; l'un affirme, l'autre nie, +un troisième conjecture, nul ne sait. L'orgueil est le péché de la +science, et c'est par l'orgueil qu'elle croula. Elle ne veut pas dire +de bonne foi le grand mot de tout, le grand mot des hommes: J'IGNORE, +et c'est pour ne pas vouloir confesser l'ignorance dans ce qu'elle ne +peut pas savoir qu'elle perd son autorité et son crédit dans ce +qu'elle sait. Ne l'imitons pas et disons franchement, après de longues +et sincères applications d'esprit à cette question d'histoire et de +philosophie, que l'origine du peuple chinois est une énigme. Dieu +s'est réservé ces mystères, et le lointain est le voile que l'homme ne +soulève pas. + +Voici à cet égard tout ce que nous savons et tout ce qu'il est +possible de savoir. + + +X + +Dans une profondeur d'antiquité dont nous n'essayerons pas de calculer +les siècles, le peuple chinois apparaît non pas comme un peuple jeune +et naissant à la civilisation, aux lois, aux arts, à la littérature, +mais comme un peuple déjà vieux ou plutôt comme le débris d'un peuple +primitif, déjà consommé en expérience et en sagesse, peuple échappé en +partie à quelque grande catastrophe du globe. + +S'il y a un fait historique consacré par toutes les mémoires ou +traditions unanimes des peuples, c'est le fait d'un déluge universel +ou partiel du globe, déluge qui submergea les plaines avec leurs cités +et leurs empires, et après lequel il y eut sur la terre comme une +renaissance de la race humaine dont une partie avait échappé à la +submersion de sa race. + +Soit que la prodigieuse élévation des plateaux de l'Himalaya et du +Thibet, qui dépasse de tant de milliers de coudées les cimes mêmes des +Alpes, eût sauvé, comme quelques auteurs l'ont pensé, de l'inondation +quelque peuple de la haute Asie, peuple redescendu après l'écoulement +des eaux dans la Chine; soit que quelque grand sauvetage de l'humanité, +dont l'arche de Noé flottant et abordant sur les montagnes de l'Arménie +est l'explication biblique, se fût opéré pour les peuples voisins de la +grande Tartarie, les Chinois n'apparaissaient en Chine que comme des +naufragés du globe qui viennent s'essuyer et essuyer le sol tout trempé +de l'inondation à de nouveaux soleils. + +C'est un peuple qui paraît antédiluvien et qui semble rapporter une +civilisation et une littérature antédiluviennes comme lui, à sa +nouvelle patrie au pied du Thibet. + +Est-ce une branche immense de la famille de Noé ou de quelque autre +Deucalion de l'Inde ou de la Tartarie? Est-elle venue des steppes de +cette Tartarie qui lui a envoyé depuis tant de suppléments de +population et de conquérants? Est-elle venue de l'Inde par les gorges +de l'Himalaya et par les pentes escarpées du Thibet dans ce vaste +bassin de la Chine, grand comme l'Europe entière? Chacun, suivant sa +science, suivant son imagination, suivant sa foi et suivant son livre +profane ou sacré, peut conjecturer ou croire. Le mystère de la +première origine du peuple chinois n'en est pas moins impénétrable à +l'oeil purement humain. + + +XI + +Et comme si le mystère de l'origine d'un si grand peuple ne suffisait +pas pour nous confondre, le mystère d'un livre qui paraît aussi ancien +que la race elle-même s'y surajoute. Les premiers chefs et les +premiers sages chinois, pendant qu'ils sont occupés à faire écouler +les eaux de leur déluge des basses terres de leur empire, apparaissent +dès le premier jour des livres à la main. + +Ces livres, ce sont les _Kings_, livres sacrés, espèce de Védas de +l'Inde, triple recueil religieux, législatif, littéraire, poétique +même; il contient les dogmes, les rites, les lois, les chants d'un +peuple anéanti et renaissant. + +Ici l'esprit s'abîme dans le doute en présence de ces livres +mystérieux, préservés peut-être des eaux sur quelque cime ou sur +quelque arche flottante pour renouer le nouveau peuple chinois au +vieux peuple de ses ancêtres submergés. Quoi? un livre? une langue +faite, parfaite et immuable? ce chef-d'oeuvre du temps seul? une +morale écrite? une politique raisonnée? des rites institués? des +maximes, cette lente filtration de la sagesse des peuples à travers +les âges? une littérature consommée? une poésie rhythmée avec un art +où l'esprit et l'oreille combinent le sens et la musique dans un +accord merveilleux? et tout cela déjà conçu, écrit, noté, compris, +chanté au moment où un peuple en apparence neuf, ou sorti des marais +du déluge, se répand pour la première fois sur la terre? + + +XII + +Explique qui pourra ce phénomène, mais ce phénomène est un fait +irréfutable. Nous avons lu souvent et attentivement tout ce qui a été +écrit sur ce livre sacré des _Kings_ et une partie de ce que leur +commentateur Confucius en a extrait; il est impossible d'y méconnaître +l'empreinte d'une vétusté de civilisation, de sagesse morale et +d'industrie humaine qui reporte la pensée au delà des bornes et des +dates du monde européen. Les travaux classiques et sincères des +savants jésuites qui habitèrent pendant soixante ans (sous Louis XIV) +le palais des empereurs de la Chine, qui compulsèrent toutes les +bibliothèques de l'empire et qui traduisirent tous ces principaux +monuments littéraires, parlent de ces livres sacrés de la Chine comme +nous en parlons. + +Le père Amyot, qui sait autant qu'Aristote et qui écrit à s'y +méprendre comme Voltaire, en cite de longs fragments dans ses Mémoires +pleins de sagacité. Nous citerons nous-même dans la suite de cette +étude son admirable histoire de la vie et des oeuvres littéraires de +Confucius. Voici ce qu'un des savants religieux chinois, chrétien +compagnon du père Amyot, écrit lui-même sur les _Kings_: + +«Les livres des Babyloniens, dit-il, des Assyriens, des Mèdes, des +Perses, des Égyptiens et des Phéniciens ont été ensevelis avec eux +sous les ruines de leur monarchie. Les savants de l'Europe ont beau +élever la voix pour célébrer ces anciennes nations, ils ne peuvent +presque en parler que d'imagination, puisqu'ils ne les connaissent que +par des étrangers qui, les ayant connues trop tard, n'en ont parlé que +par occasion, et ont laissé beaucoup d'obscurités dans les fragments +disparates qu'ils ont recueillis de leur histoire. Qu'on ne juge donc +pas de ce qui nous reste de l'histoire des premiers siècles de notre +monarchie par les immenses annales des petits royaumes modernes, mais +par ce qu'ont conservé les autres peuples de l'histoire de la haute +antiquité. Quoique ce que nous avons en ce genre se réduise en un +petit nombre de volumes, on sera étonné qu'ils aient échappé à tant de +naufrages. + +On l'a déjà dit, et nous ne craignons pas de le répéter, il n'y a +aucun livre profane, ancien dans le monde, qui ait passé par plus +d'examens que ceux que nous appelons _King_, par excellence, ni dont +on puisse raconter si en détail l'histoire et prouver la +non-altération. Ceux qui seront curieux de s'en convaincre n'ont qu'à +jeter les yeux sur les notes qu'on a mises à la tête de chaque _King_ +dans la grande édition du palais; ils verront avec surprise qu'on n'a +jamais poussé si loin les recherches et la critique pour aucun livre +profane. Nous en toucherons quelque chose en parlant du _Chon-King_. +Nos savants distinguent quatre sortes ou classes de livres anciens; +donnons une petite notice de chacune............................... +................................................................... + +«Les _Kings_ ont été recouvrés par nos sages, et ce qu'on avait de +plus précieux sur l'antiquité n'a pas été perdu. Le zèle qu'on a eu +dans tous les temps pour les _Kings_ vient moins cependant de leur +ancienneté que de la beauté, de la pureté, de la sainteté et de +l'utilité de la doctrine qu'ils contiennent. Il ne faut que les lire +pour s'en convaincre et applaudir à nos lettrés de les avoir placés au +premier rang. Si l'idolâtrie a été ridiculisée tant de fois par nos +gens de lettres, si elle n'a jamais pu devenir la religion du +gouvernement, quoiqu'elle fût celle des empereurs (depuis les +conquêtes des Tartares et l'introduction des superstitions des +Indous), nous le devons à ces livres.... + +«Comme ils font aussi toute notre histoire, ajoute l'écrivain chinois, +il est clair qu'on y doit trouver des détails uniques pour la +connaissance des moeurs dans cette longue suite de siècles, détails +d'autant plus intéressants que les poésies qu'on y voit sont plus +variées et embrassent toute la nation depuis le sceptre jusqu'à la +houlette. Aussi nos historiens en ont fait grand usage, et avec +raison. Nous n'insistons pas sur les preuves qu'on allègue de +l'authenticité du _Chi-King_. Trois cents pièces de vers dans tous les +genres et dans tous les styles ne prêtent pas à la hardiesse d'une +supposition, comme les fragments d'un historien qui est seul garant +des faits qu'il raconte. D'ailleurs la poésie en est si belle, si +harmonieuse, le ton aimable et sublime de l'antiquité y domine si +continuellement, les peintures des moeurs y sont si naïves et si +particularisées qu'elles suffisent pour rendre témoignage de leur +authenticité. Le moyen qu'on puisse la révoquer en doute, quand on ne +voit rien dans les siècles suivants, nous ne disons pas qui les égale, +mais qui puisse même leur être comparé! «Les six vertus, dit +Han-Tchi, sont comme l'âme du _Chi-King_; aucun siècle n'a flétri les +fleurs brillantes dont elles y sont couronnées, et aucun siècle n'en +fera éclore d'aussi belles.» + +«Nous ne sommes pas assez érudit, poursuit-il, pour prononcer entre le +_Chi-King_, et les poëtes d'Occident; mais nous ne craignons pas de +dire qu'il ne le cède qu'aux psaumes de David pour parler de la +divinité, de la providence, de la vertu, etc., avec cette magnificence +d'expression et cette élévation d'idées qui glacent les passions +d'effroi, ravissent l'esprit et tirent l'âme de la sphère des sens.» + + +XIII + +S'élevant ensuite à la hauteur d'une critique supérieure aux +ignorances et aux préjugés de secte, le savant disciple des jésuites +parle des _Kings_, de leur antiquité, de leur authenticité, de leur +caractère en ces termes: + +«De bons missionnaires qui avaient apporté en Chine plus d'imagination +que de discernement, plus de vertu que de critique, décidaient sans +façon que les _Kings_ étaient des livres, sinon antérieurs au déluge, +du moins de peu de temps après; que ces livres n'avaient aucun rapport +avec l'histoire de la Chine, qu'il fallait les entendre dans un sens +purement mystique et figuré. Le pas était glissant pour un homme que +le zèle dévore, et qui arrive d'Europe avec le préjugé général que le +soleil éclaire l'Occident seul de tout son disque, et ne laisse tomber +sur le reste de l'univers que le rebut de ses rayons. Le moyen de +s'imaginer que des sauvages de l'Orient, tels que les Chinois, eussent +écrit des annales, composé des poésies, approfondi la morale et la +religion avant que les Grecs, maîtres et docteurs de l'Europe moderne, +eussent seulement appris à lire! Comment se persuader que, tant de +siècles avant Alexandre, ces barbares de l'extrême Orient eussent pris +dans leurs livres un ton si sublime de vérité, de noblesse, +d'éloquence, de majesté de pensées, dont on ne trouve que des lueurs +dans les chefs-d'oeuvre de Rome, et qui mettent ces livres (les +_Kings_) au premier rang après nos livres saints pour la religion, la +morale, la plus haute philosophie?» + + +XIV + +Voilà ce que l'école véritablement savante des premiers grands +missionnaires jésuites, compagnons du père Amyot, et le père Amyot +lui-même, pensaient des premiers livres chinois à l'époque où ces +Argonautes de la science faisaient, pour ainsi dire, partie du collége +des lettrés, cohabitaient avec les lettrés dans le palais des +empereurs, vivaient, mouraient en Chine, et écrivaient ces recueils de +Mémoires et ces traductions où toute la civilisation chinoise est pour +ainsi dire reproduite en mappemonde d'idées et d'institutions sous nos +yeux. C'est là qu'il faut chercher et retrouver la Chine littéraire et +législative, et non dans les fables ignares ou ridicules publiées +depuis que la Chine est fermée à leurs successeurs; aussi peut-on +affirmer sans crainte que les notions sur la littérature et sur la +politique de la Chine antique ont rétrogradé immensément depuis +l'expulsion des premiers jésuites de la capitale de l'empire. Il faut +excepter les savants professeurs français, les Russes et les Anglais +missionnaires des langues de la politique et du commerce. Mais leurs +notions sont restées dans les bibliothèques. + + +XV + +Nous ne mentionnons ici ces livres sacrés et mystérieux de la Chine +anté-historique que pour remonter à la source presque fabuleuse de +cette littérature politique de la plus vieille et de la plus nombreuse +société humaine de l'Orient. Pour bien juger la littérature politique +d'un peuple, ce n'est pas à la renaissance, c'est à la pleine maturité +de ce peuple qu'il faut l'étudier; c'est donc dans les écrits +littéraires et philosophiques du plus grand littérateur, du plus grand +philosophe et du plus grand politique de la Chine que nous allons +retrouver ces livres sacrés commentés, réformés et élucidés sous sa +main. + +Ce lettré, ce philosophe, ce politique, c'est Confucius (Konfutzée en +chinois). Confucius est l'incarnation de la Chine. Génie universel, en +qui se résument toute la littérature antique, toute la littérature +moderne, toute la religion, toute la raison, toute la philosophie, +toute la législation, toute la politique d'un passé sans date et de +trois cent millions d'hommes; cet homme fut à la fois, par une +merveilleuse accumulation de dons naturels, de vertu, d'éloquence, de +science et de bonne fortune, l'Aristote, le Lycurgue, le ministre, le +pontife, et presque le demi-dieu d'un quart de l'humanité. Confucius +résume en lui seul la raison d'un hémisphère. + +Les admirables travaux du père Amyot sur la vie, les lois, les oeuvres +de cet homme unique entre tous les hommes, sont contenus à peine dans +un volume. Ce volume est à lui seul une bibliothèque. Connaissons donc +le philosophe, nous connaîtrons mieux la philosophie. + + +XVI + +Les portraits de Confucius, gravés en Chine sur les portraits +traditionnels de ce philosophe, le représentent assis sur un fauteuil +à bras de bois sculpté, à peu près semblable à nos stalles de +cathédrale dans le choeur des églises chrétiennes de notre moyen âge. +Il est vêtu d'un manteau d'étoffe à plis lourds qui enveloppe ses +épaules et ses bras, et qui est ramené sur ses genoux; ses deux mains, +petites et maigres, sont jointes sur sa poitrine; elles s'appuient sur +une espèce de houlette à deux pieds, qui, à son extrémité inférieure, +a un peu la forme allongée d'une lyre grecque. Comme la musique était +une des bases de la philosophie primitive de la Chine, et que le +philosophe lui-même était un musicien accompli, c'est peut-être un +instrument de musique. Ses pieds sont cachés sous les plis flottants +du manteau, ses coudes sont appuyés sur les bras du fauteuil; une +espèce de bonnet carré, pareil à la mitre persane, coiffe la tête; une +frange à longues torsades retombe du sommet de cette coiffure sur un +large bandeau qui ceint le front du philosophe comme une tiare. + +Cette tiare empêche de voir entièrement le front; il paraît haut, +large, sans plis et sans rides, comme celui d'un homme qui ne donne +aucune tension d'effort ou de douleur à sa pensée, mais qui reçoit la +sagesse et l'inspiration d'en haut, comme la lumière. Les sourcils, +fins et légèrement arqués à leur extrémité, ressemblent aux sourcils +de femmes en Perse. Les yeux, dont on entrevoit le globe proéminent +sous la transparence des paupières minces, sont presque entièrement +fermés dans le demi-jour de la méditation qui se recueille; ce +demi-jour, qui en découle cependant sur la physionomie, est lumineux +et serein comme une aurore ou comme un crépuscule de l'âme. Le nez est +droit et court, un peu renflé aux narines; la bouche n'a rien de +l'ironie socratique, symptôme contentieux de lutte et d'orgueil qui +humilie plus qu'il ne persuade les hommes; elle a une expression de +sourire fin, heureux et bon d'un homme qui vient de surprendre une +vérité au gîte, et qui est pressé de la communiquer à ses semblables. +Une longue barbe d'une finesse ondoyante et d'une forme qui trahit le +peigne et le parfum glisse en frisure jusque sur sa poitrine. +L'impression générale qu'on reçoit de ce portrait est celle de la +vénération volontaire pour cette bonté belle et pour cette jeunesse +mûre et pourtant éternellement jeune. C'est une beauté morale, encore +plus attrayante que celle de la tête de Platon, où l'on ne sent que la +poésie et l'éloquence, divinités de l'imagination, tandis que dans la +tête de Confucius on sent la raison, la piété et l'amour des hommes, +triple divinité de l'âme. + + +XVII + +Confucius était né de race noble. Sa généalogie remontait à vingt-deux +siècles et demi avant J.-C.; nous disons de race noble, car l'égalité +démocratique des institutions chinoises n'exclut pas le respect et +l'authenticité des filiations dans un pays où tout est fondé sur +l'autorité du père et sur le culte de la famille pour les ancêtres. + +Il descendait même d'une race qui avait donné des rois à un des +royaumes dont se composait alors la fédération monarchique de l'empire +chinois, encore mal aggloméré en seul gouvernement. + +Le père de sa mère avait trois filles; un vieillard, gouverneur de sa +province, lui en demanda une pour épouse. «Le père, dit l'historien +chinois, rassembla ses filles et leur dit: «Le gouverneur de Tseou +veut me faire l'honneur de s'allier à moi, et demande l'une de vous +en mariage. Je ne vous le dissimule point, c'est un homme d'une taille +au-dessus de l'ordinaire et d'une figure qui n'a rien d'attrayant; il +est d'une humeur sévère, et ne souffre pas volontiers d'être +contrarié; outre cela, il est d'un âge déjà fort avancé. Voyez, mes +filles, l'embarras où je me trouve, et suggérez-moi comment je dois +m'en tirer. Je n'ai garde de vouloir vous contraindre. Dites-moi +naturellement ce que vous pensez. Au reste, _Chou-Leang-Ho_ compte +parmi ses ancêtres des empereurs et des rois, et descend en droite +ligne du sage _Tcheng-Tang_, fondateur de la dynastie des _Chang_.» + +«Le père ayant cessé de parler, ses trois filles se regardèrent en +silence pendant quelque temps. La plus jeune, voyant que ses soeurs ne +se pressaient pas de répondre, prit elle-même la parole et dit: «Je +vous obéirai, mon cher père, et j'épouserai le vieillard que vous nous +proposez. Je n'y ai aucune répugnance, et j'attends respectueusement +vos ordres.» + +«Oui, ma fille, répondit le père, vous l'épouserez; je connais votre +vertu et votre courage; vous ferez le bonheur de votre mari et vous +serez vous-même heureuse entre toutes les mères.» + + +XVIII + +C'est de cette union que naquit Confucius, 551 ans avant J.-C. «Un +enfant pur comme le cristal naîtra, dirent à la mère les génies +protecteurs de la famille (l'esprit des ancêtres); il sera roi, mais +sans couronne et sans royaume!» Les Chinois comprenaient déjà alors la +royauté de l'intelligence et la souveraineté de la raison. + +Dès sa naissance, la tendre superstition de ses parents remarqua des +lignes de génie, de sagesse future et de faveur du ciel sur toute sa +personne. Le plus significatif de ces augures, selon les historiens du +temps, était une protubérance élevée au-dessus de la tête, signe que +les phrénologistes d'aujourd'hui considèrent encore comme une +prédisposition naturelle des organes de l'intelligence à la +contemplation des choses célestes, à la piété et à la vertu dont la +piété est le premier mobile. + +L'enfant perdit le vieillard son père trois ans après sa naissance. Sa +vertueuse mère résolut de rester veuve pour se livrer sans distraction +à l'éducation de ce fils. À l'âge de sept ans elle le confia aux +leçons d'un philosophe consommé en science et en sagesse, dont il +devint le disciple de prédilection. Son application, ses progrès, son +obéissance, sa modestie, la douceur de son caractère, la grâce de son +langage et de ses manières en firent le modèle de l'école; il fut +chargé par le maître de le suppléer habituellement dans ses leçons aux +plus jeunes de ses élèves. Confucius commença ainsi à professer tout +en s'instruisant, mais il le fit avec tant de ménagement pour +l'orgueil de ses inférieurs qu'on lui pardonna sa supériorité, et +qu'on aima même en lui cette supériorité de génie qui excite +ordinairement l'envie et la haine. Une précoce gravité cependant +ajouta ainsi à sa jeunesse l'habitude calme et digne de la physionomie +de l'âge mûr. + +À dix-sept ans, sa mère le contraignit à quitter à regret l'école du +philosophe, et à entrer dans les affaires comme mandarin de la +dernière classe. Après de sévères examens pour les fonctions +publiques, il fut chargé d'inspecter les subsistances du peuple et les +procédés de l'agriculture dans le petit royaume de Lou, sa patrie. La +science de l'économie politique, qui ne commence qu'à naître et à +balbutier en Europe, était déjà parvenue à une haute théorie de +principes et d'application en Chine. On le voit par les notions de +liberté de commerce et de suppression des monopoles que les historiens +de Confucius développent, d'après lui, dans le récit de cette partie +de son administration. + +Le peuple du royaume lui paya ses soins en popularité, le roi en +confiance. Il devint le modèle des administrateurs comme il avait été +le modèle des disciples dans ses études. Marié par sa mère à dix-neuf +ans, il eut un fils; il lui donna le nom de _Ly_, par allusion au nom +d'un petit poisson que le roi lui envoya pour sa table, en le +félicitant, suivant l'usage, sur la naissance d'un premier-né. + + +XIX + +À vingt et un ans, Confucius fut investi de l'intendance générale des +terres incultes, des eaux et des troupeaux du royaume. Son +administration vigilante persuadait le bien plus encore qu'elle ne +l'imposait; dans ses visites aux provinces, il voulait voir tous les +propriétaires des terres et s'entretenir avec eux. Il leur insinuait +les grands principes d'où dépend le bonheur de l'homme vivant en +société; il entrait dans les plus petits détails des obligations +particulières à leur état. Il les interrogeait ensuite sur la nature +et les propriétés du terrain dont ils étaient possesseurs, sur la +qualité et la quantité des productions qu'ils en retiraient +annuellement; il leur demandait si, en donnant à leurs champs une +culture plus soignée, ils ne les rendraient pas d'un plus grand et +d'un meilleur rapport; s'ils n'en recueilleraient pas avec plus de +facilité et plus abondamment des récoltes d'un genre différent de +celui qu'ils avaient coutume d'en exiger, et autres choses semblables +sur lesquelles, après avoir reçu les éclaircissements dont il avait +besoin, il intimait ses ordres. + + +XX + +La mort de sa mère, sa divinité visible sur la terre, le surprit au +milieu de ses travaux et de ses succès. Selon l'usage du pays à cette +époque, il se démit de toutes ses dignités pour revêtir un deuil +extérieur moins lugubre encore que celui de son âme. Il s'enferma +pendant trois ans dans l'intérieur de sa maison pour pleurer sa mère; +il transporta ensuite ces restes vénérés dans le sépulcre de son père +sur une haute montagne; il enseigna par cet exemple, autant que par +ses écrits à ses disciples, que la piété filiale, source de tous les +devoirs pendant la vie des parents, était encore la source des +bénédictions du ciel et des vertus sociales après leur mort. Il fit +ainsi des cérémonies funèbres envers les ancêtres une partie +fondamentale de la religion et de la société. En cela, comme en toute +autre chose, il n'innovait pas; il ne faisait que rappeler plus +strictement et plus éloquemment ses compatriotes à la pure et antique +doctrine des _Kings_ ou livres sacrés, qu'il s'occupait déjà à exhumer +et à commenter pour la Chine. + +Ses historiens racontent que ces trois années de deuil et de réclusion +absolus dans sa maison furent pour lui un noviciat sévère et actif, +pendant lequel, à l'exemple de tous les grands législateurs qui se +retirent avant leur mission sur les hauts lieux ou dans le désert, il +s'entretint avec ses pensées, et fit faire silence à ses sens et au +monde. + +Son seul délassement, disent-ils, était son instrument de musique, sur +lequel il s'exerçait quelquefois pour exhaler ses lamentations ou ses +invocations à l'âme de sa mère. Cet instrument, appelé le _kin_, est +une espèce de lyre à cordes de soie qui rend des sons d'une extrême +ténuité et d'une grande douceur, pareils à ceux du vent dans les brins +d'herbe. + +«Le dernier jour de son deuil accompli,» écrit le père Amyot, qui +traduit les chroniques du temps, «il chercha à se distraire +entièrement en essayant de jouer quelques airs qu'il avait composés +sur son _kin_. + +«Il n'en tira pour cette première fois que des sons plaintifs et +tendres, qui exprimaient la douce langueur d'une âme dont l'affliction +n'est pas encore dissipée entièrement. Il persista dans ce même état +l'espace de cinq nouveaux jours, après lesquels, faisant réflexion que +puisqu'il avait rempli avec la dernière exactitude tout ce que les +anciens pratiquaient en pareille occasion, il était temps qu'il se +rendît enfin à la société, et qu'il serait coupable envers elle s'il +continuait à écouter sa douleur, préférablement à ce que lui suggérait +la raison d'accord avec le devoir. Il fit un dernier effort pour +rappeler ce qu'il avait jamais eu de cet enjouement grave, qui, loin +de déparer la sagesse, lui sert comme d'ornement pour la faire +admirer. Il accorda son kin, et le pinçant de manière à en tirer des +sons mieux nourris et plus vigoureux que de coutume, il modula +indifféremment sur tous les tons; il chanta même à pleine voix, et +accompagna ses chants de son instrument; dès lors sa porte ne fut plus +fermée à personne, mais on le sollicita en vain de reprendre ses +fonctions publiques. Il préféra à tout l'étude et l'enseignement de la +sagesse, dont il s'était enivré jusqu'à l'extase pendant ce +recueillement de trois ans. «Il y aura toujours assez d'hommes enclins +à gouverner les autres hommes, leur répondait-il, il n'y en aura +jamais assez pour leur enseigner les règles morales de la vie privée +et de la vie publique.» + +Sa réputation de science et de sagesse groupa bientôt autour de lui un +petit nombre de ces hommes de bonne volonté qui ont un goût naturel +pour la supériorité de l'esprit ou de l'âme et que la Providence +semble appeler spécialement dans tous les pays et dans tous les temps +à faire écho et cortége aux grandes intelligences. Ces disciples +volontaires et dévoués furent tout l'empire de Confucius. Comme ils +étaient eux-mêmes les plus purs et les plus estimés des jeunes gens +du royaume, l'opinion publique conçut un grand respect pour l'homme +que de tels hommes reconnaissaient comme leur maître. C'est ainsi que +Pythagore, Zoroastre, Socrate, Platon, avant d'avoir une doctrine +publique, eurent un auditoire de disciples bien-aimés qui répercutait +leur parole à l'univers. + + +XXI + +Appelé par les souverains des royaumes voisins pour conseiller la +politique des princes ou réformer les moeurs, il voyagea comme Platon, +semant partout la piété et le bon ordre entre les hommes. Mais il +revenait toujours, malgré les offres de ces princes et de ces peuples, +dans le petit royaume de Lou sa patrie. «Je dois d'abord, disait-il, +faire le bien où le ciel m'a fait naître. La première des vocations, +c'est la naissance; le premier des devoirs, après la famille, c'est la +patrie!» + +Il visita surtout les philosophes les plus renommés par leur doctrine +dans toutes les villes de l'empire, et se fit humblement leur disciple +afin de se rendre plus digne d'enseigner à son tour. + +À trente ans, il déclara à ses parents et à ses amis qu'il se sentait +dans toute la plénitude de forces que le ciel accorde aux hommes, et +que «l'horizon de toutes les choses divines et humaines (la vérité) +lui apparaissait enfin comme d'un point culminant d'où l'on voit +l'univers.» Il ouvrit, pour la première fois, dans sa propre maison, +une école publique d'histoire, de science, de morale et de politique; +puis s'élevant bientôt à une mission plus haute et plus universelle: +«Je sens enfin, dit-il, que je dois le peu que le ciel m'a donné ou +qu'il m'a permis d'acquérir à tous les hommes, puisque tous les hommes +sont également mes frères et que la patrie de l'humanité n'a pas de +frontière.» + +Il partit alors suivi d'un grand nombre de disciples de tous les +royaumes voisins pour aller, non prophétiser, mais raisonner dans tout +l'empire où l'on parlait la langue de la Chine. + +L'espace limité de ces pages ne nous permet pas ici d'entrer dans le +récit circonstancié de ces longues missions philosophiques et de +rapporter les mille anecdotes et les cent mille leçons dont chacun de +ses pas fut l'occasion. + +Ses missions donnent l'idée d'un Socrate ambulant qui, au lieu de +prêcher de rue en rue et de porte en porte dans la petite bourgade +d'Athènes, prêche de royaume en royaume et répand son esprit sur trois +cent millions d'auditeurs. Mais au lieu que Socrate discute, conteste, +réfute, argumente, sophistique sans cesse sa pensée et fait un pugilat +d'esprit de sa philosophie, Confucius se contente d'exposer et de +répandre la sienne sans autre artifice et sans autre polémique que +l'évidence instinctive et persuasive dont Dieu fait briller par +elle-même toute vérité morale comme toute vérité mathématique. + +C'est là la différence essentielle entre Socrate et Confucius. Socrate +est un lutteur, Confucius est un ami; Socrate est un railleur, +Confucius est un consolateur; on sort de la conversation de Socrate +réduit au silence mais aigri et humilié; on sort de la conversation de +Confucius convaincu, édifié et charmé. + + +XXII + +Ce caractère distingue Confucius des sophistes grecs; un autre +caractère le distingue des autres législateurs de l'Inde, de l'Égypte, +de la grande Grèce et des deux Asies, c'est qu'il ne fait point +intervenir le ciel et les prodiges dans l'autorité qu'il affecte sur +les hommes; il n'étale point l'inspiration surnaturelle de Zoroastre, +de Pythagore, du prophète arabe, pas même le génie conseiller et un +peu frauduleux de Socrate; il ne se substitue pas aux lois absolues de +la nature, il ne se proclame ni divin, ni ange, ni demi dieu; il ne +sonde le passé que par l'étude, il ne lit dans l'avenir que par la +logique qui enchaîne les effets aux causes; il se confesse homme +faible, ignorant, borné comme nous; seulement, à l'aide de cette +clarté purement intellectuelle et toute humaine qui vient pour la +vérité de l'intelligence et pour la morale de la conscience, il +recherche le vrai et conseille le bien. Ses révélations ne sont que +des études, ses lois ne sont que des avis, la divinité qui parle en +lui et par sa bouche n'est que la divinité de la raison. Mais, pour +donner crédit à la raison et pour la faire respecter davantage des +autres hommes, il la présente avec le cachet de l'antiquité et de la +tradition. Il feuillette jour et nuit les _Kings_, ces livres +historiques et sacrés dont les textes mutilés ou à demi effacés +avaient disparu à moitié de la mémoire des peuples, il les recouvre, +il les restitue, il les commente, il les complète et il dit à ses +contemporains corrompus: «Lisez et admirez, voilà l'âme, les lois, les +moeurs de vos ancêtres, conformez votre âme, vos lois, vos moeurs +nouvelles à leur exemple et à leurs préceptes.» Voilà toute la +révélation de Confucius; c'était celle qui convenait par excellence à +une race humaine aussi exclusivement raisonneuse et aussi dépourvue +de vaine imagination que le peuple chinois. Le Thibet, qui sépare +l'Inde de la Chine, semble en effet séparer aussi en deux zones +géographiques les facultés de l'esprit humain: dans les Indes comme +dans l'Arabie et la Grèce, l'imagination; dans la Chine et dans la +Tartarie, la raison. C'est l'hémisphère rationnel du globe. + + +XXIII + +Aussi Confucius devint-il promptement l'oracle vivant de tous les +royaumes confédérés de la Chine visités par lui et par ses disciples. +Et cela simplement parce qu'il était l'homme de plus de bon sens qu'il +y eût dans l'empire et dans le siècle, la raison vivante et +enseignante. Il n'éprouva non plus ni persécution ni rivalité, ni +exil, ni martyre, et cela aussi par une raison toute simple, c'est +qu'il n'annonçait aucune nouveauté de nature à troubler le monde et à +substituer un culte à un autre, une politique à une autre, une société +à une autre société, mais qu'il rappelait au contraire les peuples aux +anciennes institutions et aux anciennes obéissances. Ni les prêtres, +ni les princes, ni les peuples n'avaient intérêt à étouffer sa voix +dans son sang. Sa morale pouvait bien contrarier quelques vices des +cours ou quelques désordres des multitudes, mais ces vices nuisaient à +tous et l'opinion publique s'unissait en immense majorité à son +philosophe pour les réformer ou pour les flétrir. C'était un +conservateur et non un novateur. + +Sa mission fut donc partout une mission de paix. Qu'objecter à un +homme qui vous dit: Je ne suis qu'un homme, je ne vous annonce que ce +que vous savez, et je ne vous conseille que ce que votre conscience +vous conseille plus divinement et plus éloquemment que moi? + +C'est pendant cette longue mission toute philosophique que Confucius +prêcha et rédigea ce code d'histoire, de politique et de morale qui +fit de son oeuvre le livre sacré de son temps. + +Il n'affecta point un excès de mépris pour les richesses quand elles +lui furent libéralement offertes par plusieurs des rois dont il visita +les provinces. Il conserva son modique patrimoine, gage de son +indépendance et héritage de son fils; il vivait selon la condition à +la fois digne et modeste dans laquelle il était né; il refusa le don +qu'on voulait lui faire de villes ou de provinces en propriété. Comme +ses disciples s'en étonnaient: «Maître, lui dirent-ils, ce refus +opiniâtre de votre part n'aurait-il pas sa source dans l'orgueil? + +«Vous ne me connaissez point, leur répondit Confucius, si vous croyez +que c'est par dédain que je ne veux pas accepter le bienfait dont le +roi de Tsi veut m'honorer; et le roi de Tsi me connaît moins encore +s'il s'imagine que je suis venu dans ses États et auprès de sa +personne en vue de quelque intérêt temporel qui me soit propre. + + +XXIV + +On demandait à un sage qui avait vu et entendu Confucius ce que +c'était que ce philosophe: + +«C'est un homme, répondit le sage, auquel aucun homme de nos jours ne +peut être comparé. Sa physionomie révèle la plus haute intelligence, +ses yeux sont comme des sources de clarté, sa bouche est comme celle +des dragons qui soufflent le feu, sa taille est de six pieds sept +pouces; il a les bras longs et le dos voûté; son corps est un peu +courbé, ses paroles ne tendent qu'à inspirer la vertu. Il ressemble +aux sages les plus distingués de la haute antiquité. Il ne dédaigne +pas de s'instruire auprès de ceux qui sont et moins sages et moins +éclairés que lui; il profite de tout ce qu'on lui dit; il tâche de +ramener tout à la saine doctrine des anciens. Il fera l'admiration de +tous les siècles, et sera réputé pour être le modèle le plus parfait +sur lequel il soit possible de se former. + +«Mais, interrompit Lieou-Ouen-Koung, cet homme si parfait, selon vous, +que laissera-t-il de lui qui puisse faire l'admiration de la +postérité? + +«Si les belles instructions de _Yao_ et de _Chun_, répondit +Tchang-Houng, viennent à se perdre; si les sages règlements des +premiers fondateurs de notre monarchie viennent à être oubliés; si les +cérémonies et la musique[1] sont négligées ou corrompues; si enfin les +hommes viennent à se dépraver entièrement, la lecture des écrits que +laissera Confucius les rappellera à la pratique de leurs devoirs, et +fera revivre dans leur mémoire ce que les anciens ont su, enseigné et +pratiqué de plus utile et de plus digne d'être conservé.» + + [Note 1: Musique est ici pour philosophie, équilibre et + harmonie des choses, art et symbole à la fois chez les + Chinois comme chez les anciens législateurs européens.] + +On rapporta à Confucius le magnifique éloge que Tchang-Houng avait +fait de lui. «Cet éloge est outré, répondit notre philosophe à ceux +qui le lui rapportèrent, et je ne le mérite en aucune façon. On +pouvait se contenter de dire que je sais un peu de musique et que je +tâche de ne manquer à aucun des rites.» + + +XXV + +À son retour dans sa patrie Confucius la trouva, comme Solon, asservie +sous plusieurs ministres ambitieux ligués contre la liberté. Malgré sa +répugnance à sortir de ses études philosophiques pour se mêler aux +soins du gouvernement, il consentit, à la voix du peuple et du roi, à +prendre provisoirement en main le gouvernement pour rétablir l'ordre, +les moeurs, la justice, la hiérarchie dans l'État. Il fut dans les +hautes affaires ce qu'il avait été dans la philosophie spéculative, +philosophe et homme d'État à la fois. Son administration sévère et +impartiale intimida les méchants et rassura les bons; sa politique ne +fut que la raison appliquée au gouvernement de son pays. C'est à cette +époque de sa vie active que se rapportent ses plus belles maximes et +ses plus belles institutions. + +Cette politique de Confucius, partout confondue avec la morale, se +résume ainsi: + +Le _tien_, mot qui veut dire le _ciel vivant_ ou le _Dieu_ universel +qui crée, recouvre, enveloppe et retire à soi toute chose; le _ciel_ +est père de l'humanité. + +C'est lui qui nous dicte ses lois par nos instincts naturels et qui a +mis un juge en nous par la conscience. + +Cette conscience nous inspire et nous impose des devoirs réciproques +les uns envers les autres. + +Ces devoirs, rédigés en codes par les premiers législateurs des +hommes, sont exprimés par des rites ou cérémonies, expression +extérieure de ces devoirs religieux et civils. + +L'observation de ces devoirs ainsi formulés constitue l'ordre social, +le bon gouvernement, la vertu. + +La première de ces vertus, l'âme de ces rites ou devoirs, est +l'humanité, sentiment inspiré par Dieu pour la conservation de la +race. + +Voici ce qu'en dit Confucius dans ses livres politiques, bien +supérieurs à ceux d'Aristote: + +«Tout ce que je vous dis, nos anciens sages l'ont pratiqué avant nous. + +«Cette politique qui, dans les temps les plus reculés, était la foi, +la règle et le gouvernement, se réduit à l'observation des trois +devoirs fondamentaux exprimant les trois relations. + +«Du souverain au sujet, + +«Du père aux enfants, + +«De l'époux à l'épouse et à la pratique des cinq vertus capitales +qu'il suffit de vous nommer pour faire naître en vous l'idée de leur +excellence et l'obligation de les accomplir. + +«Ces cinq vertus sont: + +«1º L'humanité (c'est-à-dire l'amour universel) entre tous les hommes +de notre espèce sans distinction,» principe de ce que nous appelons +aujourd'hui la démocratie ou l'égalité de droits de tous aux bienfaits +du gouvernement, patrimoine de tous. + +«2º La justice qui donne,» dit Confucius en l'expliquant, «à chaque +citoyen de la société ou de l'empire ce qui lui revient légitimement +sans favoriser ni déshériter personne de sa part de droits. + +«3º La loi égale et uniforme pour tous, afin que tous participent,» +dit-il expressément, «aux mêmes avantages comme aux mêmes charges.» + +Ne croit-on pas lire, deux mille cinq cents ans d'avance, ce que nous +appelons le code de 1789? «Que le nouveau est vieux!» s'écrie le sage. + +«4º La droiture qui cherche en tout le vrai sans falsifier la vérité +ni à soi-même ni aux autres. + +«5º Enfin la bonne foi, ce grand jour réciproque qui permet aux hommes +en société de voir clairement dans le coeur et dans les actions les +uns des autres... (N'est-ce pas ce que nous appelons l'opinion?) + +«Voilà,» continue-t-il, «ce qui a rendu les premiers instituteurs de +notre société civile et politique respectables pendant leur vie, +immortels après leur mort. Qu'ils soient nos modèles!» + + +XXVI + +Confucius, d'après ces maîtres et ces modèles, et les politiques de +son école après lui, commentent ainsi ces trois relations et ces cinq +vertus réduites en gouvernement et en rites: + +«Il faut un gouvernement aux hommes, puisque les hommes sont destinés +par leurs nécessités à vivre en société. + +«Ce gouvernement doit exprimer l'intérêt légitime de tous et la +volonté générale. Cet intérêt légitime de tous doit prévaloir sur +l'intérêt étroit et égoïste de chacun. Cette volonté générale doit +être obéie. + +«Pour qu'elle soit obéie, il lui faut une autorité non-seulement forte +et irrésistible, mais morale et en quelque sorte divine.» + +Où trouver cette autorité? ce principe sacré de commandement du côté +des gouvernements, d'obéissance du côté du peuple? + +Les peuples libres des temps modernes la trouvent dans la volonté de +la nation tout entière, délibérant sur ses droits et sur ses devoirs, +étant à elle-même sa propre autorité, et en confiant l'exercice à des +corps et à des magistrats, à des dictateurs révocables et responsables +sous le régime des républiques; + +Les peuples théocratiques, dans des pontifes souverains à qui ils +attribuent une mission et comme une vice-royauté divine. + +Les peuples asservis, dans la force armée qui les a conquis et qui les +possède par le droit des armes. + +Les peuples monarchiques la confèrent à une dynastie et la confondent +avec le droit de naissance sur un trône. + +Toutes ces délégations de la volonté générale ou du gouvernement sont +arbitraires, locales, contestables, systématiques, abstraites, +affirmées ou niées selon les temps, les lieux, les circonstances. + +La sédition attente à la république; + +Le sentiment légal se révolte contre la dictature; + +L'incrédulité des peuples se joue de l'infaillibilité ou de la +divinité des pontifes; + +Les vaincus rompent leurs chaînes et brisent à leur tour avec l'épée +la souveraineté humiliante des conquérants et des oppresseurs; + +Les peuples monarchiques se dégoûtent de leur dynastie, fondent +d'autres familles royales dont l'autorité plus récente a moins +d'autorité encore que les dynasties antiques. Ces peuples se divisent +en factions contraires qui nient, les armes à la main, les droits +anciens ou les titres nouveaux. L'autorité elle-même des gouvernements +et l'ordre des sociétés périssent dans ces guerres civiles. + +Confucius, à l'exemple du premier législateur de toute antiquité de +cette partie de l'extrême Orient, cherche et trouve dans la nature le +principe incontesté et humainement divin des sociétés. + +Son principe et celui de la Chine, c'est l'autorité du père sur les +enfants. + +Ce principe, selon lui, a le mérite d'avoir été le premier. + +Évidemment la première société humaine instituée de Dieu avec la +première famille n'a pas commencé par la république; la république +suppose des hommes égaux en force, en volonté, en droit, en fait, +émancipés de toute tutelle préexistante et délibérant à titre égal sur +le gouvernement. La première famille n'était pas dans ces conditions. + +Le père, né le premier, avait la priorité de l'intelligence; il savait +ce que les fils ignoraient. + +Le père avait la force de l'âge; les fils la faiblesse de l'enfance. +L'autorité de la force matérielle s'unissait en lui à l'autorité du +plus intelligent, le droit du plus fort et le droit du plus capable se +confondaient naturellement dans son nom de père. + +Le droit moral, c'est-à-dire la justice, lui conférait également +l'autorité préalable et naturelle. Il avait créé, élevé, nourri, +enseigné les enfants; il était naturellement le roi de sa race. + +La conscience, cette révélation du sentiment inné en nous, lui donnait +aussi volontairement l'autorité. Les enfants l'aimaient et le +respectaient instinctivement, par reconnaissance pour le bienfait de +la vie qu'ils lui devaient, et par l'habitude de se soumettre à sa +volonté présumée sage. Cette obéissance d'instinct, de reconnaissance +et de volonté donnait un caractère de moralité, de vertu, de divinité +à la supériorité du père. Il représentait le père des pères, Dieu, de +qui il émanait dans le mystère de la création et dont il tenait la +place et l'autorité sur sa descendance. La première paternité fut donc +une première royauté, la première famille une première monarchie de +droit naturel ou de droit divin! + +Voilà un principe d'autorité auquel on remonte sans hypothèse, sans +abstraction, sans polémique, au commencement des temps; c'est la +nature qui l'impose, c'est l'instinct qui le reconnaît, c'est la +tendresse paternelle qui le modère, c'est la piété filiale qui le +moralise et qui le sanctifie. + +C'est le principe d'autorité fondé sur le fait, sur la nature et sur +la tradition. Confucius l'adopte dans sa politique. + +Lorsque la première famille humaine trop nombreuse se subdivise en +familles secondaires, le même principe se retrouve dans le père et +dans le fils de chaque famille, puis de chaque tribu, puis, quand la +tribu s'agrandit, dans le chef paternel et dans les sujets filiaux de +chaque empire. + +Ce principe d'autorité, selon Confucius, peut subir des révoltes, des +altérations, des interrègnes, des éclipses, mais il n'en constitue pas +moins, même dans ces altérations, le principe abstrait, préexistant et +permanent des gouvernements. La nature selon lui est monarchique. + + +XXVII + +Ce principe d'autorité trouvé ou retrouvé, on conçoit quelle sainteté +naturelle et originelle Confucius et ses disciples impriment au +pouvoir monarchique confondu avec le pouvoir paternel; on conçoit +aussi quelle dignité, quelle moralité, quelle solidité ce même +principe donne à l'obéissance filiale des peuples. C'est pour eux la +législation du sentiment. Ni tyrans ni esclaves; un père sans +tyrannie pour tous, des enfants sans murmure d'un même père, voilà +l'autorité. + +Nous allons voir comment Confucius et ses disciples tempèrent ce +pouvoir qui serait ou deviendrait tyrannique s'il était absolu dans la +pratique comme il l'est dans la théorie. Il le tempère par ce même +esprit de famille dont il fait le fondement de sa politique. + +Voyons d'abord la constitution politique que le philosophe législateur +fait découler ou plutôt laisse découler de son principe d'autorité +paternelle. + +Le souverain est _le père et la mère_ de l'empire. + +Les sujets sont tenus envers lui à la même piété filiale qu'envers +leur propre père. + +Dans chaque famille de l'empire, le même principe se ramifie et +consacre l'obéissance et le respect envers les pères et les ancêtres +jusqu'au culte extérieur. + +Ainsi la loi politique et la loi civile ne sont qu'une seule et même +loi sous deux formes, l'autorité de l'amour en haut, l'obéissance par +l'amour en bas. + +Suivons: + +Les sujets sont égaux devant le père, qui est la loi vivante. + +Cette loi vivante dans le père souverain est néanmoins dominée par les +lois écrites appelées les rites, les usages, les cérémonies, qui sont +censées émaner de l'autorité sacrée des ancêtres ou des premiers pères +de la grande famille. + +Le père ou le souverain, comme dans les familles à demi émancipées, +remet une partie de son autorité à des conseils de famille composés +des sujets les plus sages et les plus distingués par leur intelligence +et par leur vertu. + +Ce sont les ministres. + +Parallèlement à ces ministres délégués du souverain, il y a des +conseils ou tribunaux indépendants d'eux et même du souverain, +conseils chargés de faire respecter les rites ou les lois que le +souverain et ses ministres seraient tentés d'enfreindre; + +D'autres tribunaux sont chargés de surveiller la distribution de la +justice; + +D'autres, de la police ou de l'ordre; + +D'autres, de l'administration, etc., etc.; + +D'autres, enfin, de surveiller le souverain lui-même, de lui présenter +des remontrances contre ses infractions aux rites ou aux lois, et +d'inscrire jusqu'à ses fautes privées ou jusqu'à ses paroles mal +séantes sur les registres historiques inviolables de l'empire. + +L'intelligence cultivée (les lettrés) est le seul titre aux fonctions +publiques. + +Les lettrés sont examinés. Ils montent, selon leur aptitude, au rang +de mandarins ou de fonctionnaires publics de toute espèce. + +Le dernier des enfants du peuple peut devenir lettré, et de lettré +mandarin, et de mandarin ministre, en vertu de sa seule aptitude. + + +XXVIII + +L'ordre, selon la politique de la Chine, étant la première nécessité +comme le premier objet de la société, passe avant la liberté. + +La raison de Confucius est celle-ci: La liberté n'est que le bien de +l'individu; l'ordre est le bien de tous. (Dirions-nous mieux +aujourd'hui?) + +Mais Confucius concilie dans une mesure très-équitable les nécessités +de l'ordre avec la dignité de la liberté. + +Écoutons Confucius sur cette partie de sa politique: + +«Avoir plus d'humanité que ses semblables, c'est être plus homme +qu'eux; c'est mériter de leur commander. L'humanité est donc le +fondement de tout.» + +Aimer l'homme, c'est avoir de l'humanité. Il faut s'aimer soi-même; il +faut aimer les autres. Dans cet amour que l'on doit avoir pour soi et +pour les autres il y a nécessairement une mesure, une différence, une +proportion qui assigne à chacun ce qui lui est légitimement dû; et +cette règle, cette différence, cette mesure, c'est la justice. + +L'humanité et la justice ne sont point arbitraires; elles sont ce +qu'elles sont, indépendamment de notre volonté; Dieu les a faites, non +l'homme; mais, pour pouvoir les mettre en pratique et pour en faire +une juste application, il faut qu'il y ait des lois établies, des +usages consacrés, des cérémonies déterminées. L'observation de ces +lois, la conformité à ces usages, la pratique de ces cérémonies, font +la troisième de ces vertus capitales, celle qui assigne à chacun ses +devoirs particuliers, c'est-à-dire l'ordre. + +Pour remplir exactement tous ses devoirs sans troubler l'économie de +l'ordre, il faut savoir connaître, il faut savoir distinguer, il faut +appliquer à propos cette connaissance sûre, ce sage discernement, cet +équilibre d'ordre, d'autorité, d'obéissance, de liberté! + +(Et l'on appelle barbarie la civilisation basée sur de si sublimes +axiomes!..... Ô ignorance et préjugé des races les unes contre les +autres!) + +Les relations entre les hommes de différents âges et de différentes +dignités dans la société constituée ne furent pas pour Confucius +l'objet de préceptes moins attentifs et moins humains. + +«Vous avez tort, dit à son fils Confucius, de ne pas vous appliquer à +l'étude essentielle des cérémonies. L'homme qui vit en société a des +devoirs à remplir envers tout le monde; il doit rendre à chacun ce qui +lui est dû. Dieu, les génies, les ancêtres ne doivent pas être honorés +d'une même façon; il en est ainsi par rapport aux hommes avec qui l'on +vit; on ne doit pas rendre les mêmes honneurs aux citoyens investis de +différentes dignités. L'étude des cérémonies nous apprend comment on +doit s'acquitter envers le ciel, les esprits et les ancêtres; elle +nous enseigne à ne pas confondre les rangs. + +«Ce sont les lois extérieures, expression des lois morales et +politiques, qui doivent porter l'ordre et la hiérarchie graduée des +fonctions dans la société[2].» + + [Note 2: Traduction du P. Amyot dans les Mémoires concernant + les Chinois.] + + +XXIX + +Les règlements de Confucius sur le culte renouvelé aussi des ancêtres, +n'attestent pas dans le législateur religieux une raison moins épurée +que ses règlements civils. Ce n'est que plusieurs siècles après lui +que les religions de l'Inde, fondées sur les incarnations de Wichnou +ou de Bouddha, s'infiltrèrent en Chine. + +Voici les paroles de Confucius sur les cérémonies instituées pour le +culte national, dont l'empereur était le pontife à titre de +représentant du peuple tout entier. + +«Le _Ciel_, le _Tien_ ou _Dieu_, trois noms exprimant le Grand Être, +répondit Confucius, est le principe universel; il est la source +intarissable d'où toutes les choses ont émané; les ancêtres sortis les +premiers de cette source féconde sont eux-mêmes la source des +générations qui les suivent. Témoigner au _ciel_ (Dieu) sa +reconnaissance, est le premier des devoirs de l'homme; se montrer +reconnaissant envers les ancêtres est le second. Pour s'acquitter à la +fois de ce double devoir, le saint philosophe Fou-Hi établit avant moi +les cérémonies envers les ancêtres. Comme il fonda tout le système +politique sur le sentiment naturel et sur le devoir de la piété +filiale, il détermina qu'aussitôt après avoir offert l'hommage au +ciel, on offrirait par la bouche du _Fils du ciel_ (le souverain) +l'hommage aux ancêtres. Mais comme le _ciel_ et les esprits des +ancêtres ne sont pas visibles aux yeux du corps, il chercha dans le +firmament des emblèmes pour les figurer et les représenter.» + +Après avoir satisfait ainsi à leurs devoirs envers le _ciel_, auquel, +comme au principe vivifiant et universel de toute existence, ils +étaient redevables de leur propre vie, ils se tournent vers ceux qui, +par la génération et la paternité, leur ont transmis successivement +cette vie. Voilà toute la religion de nos pères. + +Et il en prescrit ensuite en détail les cérémonies simples et +symboliques[3]. + + [Note 3: Mémoires du père Amyot, p. 108 (12e volume).] + + +XXX + +Écoutons maintenant ce qu'il dit au roi, qui l'interroge sur les +devoirs particuliers des ministres-philosophes chargés du soin du +gouvernement. + +«Le ministre-philosophe ne s'ingère pas de lui-même dans les honneurs; +il attend qu'on l'y appelle. Il n'est occupé soir et matin que de son +perfectionnement moral et politique par l'acquisition de quelque vertu +ou de quelque connaissance spéciale qui lui manque, non pas pour s'en +parer, mais pour les communiquer à ceux qui dépendent de lui. + +«S'il sent qu'il ait assez de droiture et de fermeté pour remplir les +grands emplois, il ne les refuse point quand on les lui présente; il +les reçoit avec actions de grâces, et fait tous ses efforts pour les +remplir dignement. Il n'ambitionne pas les honneurs, il ne cherche +point à amasser des trésors; l'acquisition de la sagesse est le seul +trésor après lequel il soupire: mériter le nom de sage est le seul +honneur auquel il prétend. + +«Il n'emploie, pour traiter les affaires, que des hommes sincères et +droits; il ne donne sa confiance qu'à des hommes fidèles et sûrs; il +ne rampe pas devant ceux qui sont au-dessus de lui; il ne +s'enorgueillit pas devant ses inférieurs? il respecte les premiers; il +est affable envers les autres: il rend à tous ce qui leur est dû. + +«S'il s'agit de reprendre quelqu'un de ses défauts ou de lui reprocher +ses fautes, il ne fait l'un et l'autre qu'avec une extrême réserve, et +s'arrête tout court quand il le voit rougir. N'est-ce pas la +miséricorde de l'Évangile? + +«Il estime les gens de lettres, mais il ne mendie pas leurs suffrages; +il ne s'abaisse ni ne s'élève devant eux; il se contente de ne pas les +offenser, et de les traiter avec honneur quand ils viennent à lui. Il +est au-dessus de toute crainte quand il fait ce qui est du devoir; une +conduite irréprochable, jointe à des intentions pures et droites, lui +sert de bouclier contre tous les traits qu'on pourrait lui lancer: la +justice et les lois sont les armes dont il se sert pour se défendre ou +pour attaquer. L'amour qu'il porte à tous les hommes le met en droit +de n'en craindre aucun; l'exactitude scrupuleuse avec laquelle il +pratique les cérémonies, obéit aux lois et s'astreint à l'observation +des usages reçus, fait sa sûreté, même sous les tyrans. Quelque vaste +que puisse être l'étendue de son savoir, il travaille à l'agrandir +encore; il étudie sans cesse, mais non pas jusqu'à s'épuiser; il +connaît en tous genres les bornes de la discrétion, et il ne va jamais +au delà. + +«Quelque ferme qu'il soit dans le bien, il veille continuellement sur +lui-même pour ne pas se négliger. Dans tout ce qui est honnête et bon +il ne voit rien de petit; les plus minutieuses pratiques tournent, +chez lui, au profit de la vertu. + +«Il est grave quand il représente, affable et bon avec tous, d'humeur +toujours égale avec ses amis. + +«Il se plaît de préférence dans la compagnie des sages, mais il ne +rebute point ceux qui ne le sont pas. + +«Au dedans, je veux dire dans l'enceinte de sa famille, il ne témoigne +aucune prédilection, et ne donne aucun sujet de soupçonner qu'il est +porté à favoriser l'un au préjudice de l'autre; au dehors, +c'est-à-dire en public, il traite également tout le monde, suivant le +rang de chacun. L'eût-on grièvement offensé, ou par des paroles +injurieuses, ou par des actions insultantes, il ne donne aucun signe +de colère ou de haine; et son extérieur, serein et tranquille, est une +preuve non équivoque de la tranquillité d'âme dont il jouit. + +«Le vrai philosophe cherche à se rendre utile à l'État n'importe de +quelle manière. Si, par quelque action éclatante ou par quelque +ouvrage important, il mérite bien de la patrie, il ne fait pas valoir +ses services dans la vue d'en être récompensé; il attend modestement +et avec patience que la libéralité du prince se déploie en sa faveur; +et s'il arrive que, dans la distribution des grâces, on l'ait oublié, +il ne s'en plaint pas, il n'en murmure pas. Le suffrage des hommes +honnêtes, l'honneur d'avoir contribué en quelque chose à l'avantage de +ses compatriotes et de tous les hommes, lui suffisent.» + +--«Je me fais votre premier disciple,» dit le roi, «mais +enseignez-moi le moyen infaillible de rendre mes peuples vertueux et +heureux. + +--«Ce moyen,» répondit Confucius, «est de ne rien commander qui ne +soit conforme au grand _Ly_ (mot qui renferme dans son sens la +_raison_, la _conscience_ et la _convenance_ des _choses_). C'est sur +la _raison_, la _conscience_ et la _convenance_, exprimées par ce mot +complexe _Ly_, que la société est fondée; c'est par ces trois +principes que l'homme social s'acquitte, avec la gradation des +devoirs, de ce qui convient envers le _ciel_. Ce sont ces trois +principes divins, incorporés par le _ciel_ dans notre nature, qui +lient les hommes vivants entre eux en leur manifestant et en leur +imposant ce qu'ils se doivent les uns aux autres. Ôtez ces trois +inspirations fondamentales de la société, toute la terre n'est plus +que confusion et que trouble; il n'y a plus ni rois, ni supérieurs, ni +inférieurs, ni égaux; les jeunes et les vieux, les hommes et les +femmes, les pères et les enfants, les frères et les soeurs, tous sans +distinction seront une mêlée confuse de créatures sans ordre et sans +liens.» + + +XXXI + +Une magnifique théorie de l'ordre graduellement établi dans la +famille, puis dans la cité, puis dans l'État, puis dans le monde, +développe dans la bouche de Confucius ce principe fondamental de la +_raison_, de la _conscience_, de la _convenance_. Platon n'est pas +plus haut, Montesquieu plus analysateur, Fénelon plus pieux, J. J. +Rousseau plus populaire, Mirabeau plus politique. On s'anéantit devant +cette révélation, cette expérience et cette éloquence énonçant il y a +vingt siècles, au fond d'une Asie inconnue, des principes sociaux et +politiques qui semblent exhumés du sépulcre d'une humanité aussi +savante et aussi expérimentée que la nôtre; on se demande comment les +bienheureux rêveurs d'un progrès récent, continu et indéfini peuvent +concilier leur théorie avec tant de sagesse au commencement et tant de +décadence de doctrines à la fin? + + +XXXII + +Le libéralisme le plus progressif ne s'exprime pas mieux aujourd'hui +que Confucius sur les deux systèmes de la force brutale et de la force +morale et raisonnée appliqués au gouvernement des peuples. + +«Les coercitions matérielles, dit-il dans la suite de cet entretien, +les prisons, les supplices, les peines de toute espèce, les +intimidations par les châtiments sont de bien faibles liens pour +retenir dans le devoir les hommes que l'on ne conduit pas par la +raison, la conscience, la convenance; mais si on les forme, par +l'éducation, la liberté mesurée, l'exemple, l'exercice, à la +connaissance et à la pratique de la raison, de la conscience, de la +convenance, si l'intelligence et l'amour de ces trois principes se +développent dans leur coeur par la force naturelle que le Ciel (Dieu) +a donnée à ces trois principes qui font l'homme social, tout changera +de face et s'améliorera dans l'empire. Les hommes ainsi instruits et +convaincus deviendront en eux-mêmes leur prince, leur juge, leur loi, +leur gouvernement!... + +«Le gouvernement, ajoute-t-il en finissant, a été la dernière chose et +la plus parfaite, découverte par les hommes, au moyen du _grand Ly_ ou +de ces trois principes moraux, la raison, la conscience et la +convenance!» + +--«C'est admirable!» dit le roi. Les siècles disent comme lui. Un tel +politique en un tel temps est la merveille de l'antiquité. Je retrouve +avec orgueil, en propres termes, dans la bouche de ce prétendu barbare +ce que j'ai dit moi-même en commençant cet entretien: «_Le +chef-d'oeuvre de l'humanité, c'est un gouvernement!_» + + +XXXIII + +Les lois civiles qu'il promulgue et qu'il explique pendant son +ministère au roi se résument: + +En propriété assurée et héréditaire; + +Interdiction de rapports entre les sexes hors du mariage; + +Union légalisée, sanctifiée et parfaite entre les deux époux; + +Respect réciproque entre les citoyens des différentes conditions ou +fonctions publiques; + +Enfin, respect de soi-même fondé sur ce principe également logique et +admirable: «Si haut qu'un homme soit placé, il doit respecter les +autres, il doit se respecter soi-même. S'il se manque à soi-même, il +manque à ses ancêtres qui _sont_ en lui; s'il manque à ses ancêtres, +il manque au premier ancêtre, à l'_homme saint_ d'où est sortie toute +la race humaine; s'il manque à ce premier homme, l'_homme saint_, il +manque au _Ciel_ (Dieu) de qui ce premier homme a reçu la vie. Les +ancêtres sont les arbres chenus dont ceux qui vivent aujourd'hui ne +sont que les rejetons. La racine est commune à tous, on ne saurait +blesser un de ces rejetons, quelque petit qu'il soit, sans que la +racine en soit offensée!» Que dites-vous de ces paroles?... + +Magnifique solidarité entre les hommes nés et à naître et entre Dieu, +justice et providence de toute cette famille humaine! + +Ces entretiens entre le roi et son ministre sont un code complet de +politique appliquée. Socrate n'est pas si législateur, il est +ergoteur. Platon est le politique de l'imagination, Confucius est +l'oracle de l'expérience. + + +XXXIV + +Aussi poëte qu'il était musicien et politique, Confucius se délassait +du gouvernement et de l'enseignement par quelques promenades dans la +campagne avec ses disciples favoris. Il conservait encore à +soixante-dix ans le goût et le talent des vers. + +Un jour qu'il était sorti avec trois de ses disciples par la porte +orientale de la ville, pour aller prier dans la campagne près d'un +édifice en ruine situé sur une colline, ses disciples furent frappés +de la gravité triste de sa physionomie. + +Ils lui témoignèrent leur inquiétude sur le motif de cette tristesse +qui ne lui était pas habituelle. + + * * * * * + +«Rassurez-vous sur moi, leur répondit-il, ce n'est point ma propre +décadence qui m'inspire cette mélancolie, c'est la décadence et les +vicissitudes des choses de la terre. Voyez ce monument qui s'écroule à +quelques siècles du jour où il a été construit! Il contenait pourtant +pour les hommes une idée éternelle. Apportez-moi mon _kin_ (sorte de +lyre dont les poëtes accompagnaient comme en Grèce leurs chants). Il +accorda son instrument et chanta en improvisant les vers suivants: + +«Quand les chaleurs de l'été finissent, le froid de l'hiver les +remplace promptement. Après le printemps, l'automne s'avance; quand le +soleil se lève, c'est pour marcher rapidement vers le bord du ciel où +il se couche. Les fleuves de la Chine ne coulent du côté de l'Orient +que pour aller s'engloutir dans le lit sans fond de la vaste mer. + +«Cependant l'été, l'hiver, le printemps, l'automne recommencent et +finissent ainsi chaque année; le soleil reparaît chaque matin où nous +le vîmes se lever hier; de nouvelles ondes remplacent sans cesse +celles qui viennent de s'écouler; mais le héros qui fit construire ce +monument sur cette colline où est-il? ses guerriers, qui triomphèrent +avec lui, où sont-ils? son cheval de bataille, où est-il? Qui les a +revus? qui les reverra? Hélas! pour tout souvenir de leur existence, +il ne reste que ce monceau de pierres écroulées sur la colline, que +les plantes sauvages, les ronces et les orties recouvrent +indifféremment de leur feuillage!» + + +XXXV + +Cette tristesse qu'il chantait en vers était, à son insu, un +pressentiment de sa fin. Il quitta les affaires d'État et se hâta de +terminer le monument de sagesse, de morale et de politique qu'il +voulait laisser à la Chine dans son commentaire des livres sacrés. +Cette oeuvre terminée, il cessa d'écrire. Il déposa les six livres +commentés sur un autel, puis, s'agenouillant, il remercia à haute voix +le ciel et l'âme des ancêtres de lui avoir permis de restaurer et +d'achever ce monument intellectuel de la religion, de la philosophie +et de la politique des hommes de son temps. + +--«Vous êtes témoins,» dit-il en se relevant à ses disciples, «que je +n'ai rien négligé avec vous pour améliorer les hommes. Le triste état +des choses et des moeurs dans lequel je laisse la terre prouve, hélas! +que je n'ai pas réussi! Mais je laisse une règle et un modèle. Ils +rappelleront en leur temps leurs devoirs à nos descendants. Ces temps +de désordre et de corruption ne sont pas dignes de nous comprendre!» + +Un de ses disciples chéris étant venu le visiter peu de jours après +dans sa maison, Confucius, déjà malade de sa maladie mortelle, +s'avança avec peine jusqu'au seuil de sa demeure pour accueillir son +disciple. + +«Mes forces défaillent,» lui dit-il, «et ne reviendront peut-être +jamais.» Il laissa couler sans affectation de stoïcisme ses larmes, +concession à la nature; puis, reprenant: + +«Ô mon cher _Tsée_!» dit-il au disciple en langage poétique et rhythmé +et en s'accompagnant encore de sa lyre, «la montagne de Faij (la tête) +s'écroule, et je ne puis plus lever le front pour la contempler. Les +poutres qui soutiennent le bâtiment (les muscles) sont plus qu'à demi +pourries, et je ne sais plus où me retirer! L'herbe sans suc est +entièrement desséchée (la barbe); je n'ai plus de place où m'asseoir +pour me reposer! La saine doctrine avait disparu, elle était +entièrement oubliée; j'ai tâché de la restaurer et de rétablir +l'empire du vrai et du bien; je n'ai pu y réussir! Se trouvera-t-il, +après ma mort, quelqu'un qui reprendra la rude tâche après moi!» + +Nous allons voir, dans le prochain Entretien, ce que cette tâche +désespérée avait produit en littérature, en morale et en politique. + +Quelle délectation de remonter à de telles hauteurs de sagesse et de +vertu à travers la nuit des temps! Il n'y a pas de barbare au berceau +du monde, toutes les races sont nobles, car elles descendent toutes de +Dieu! + +Nous poursuivrons, dans le prochain Entretien, l'étude de la raison en +Chine. + + LAMARTINE. + + + + +XXXVe ENTRETIEN. + +À MESSIEURS LES ABONNÉS AU COURS FAMILIER DE LITTÉRATURE ET À TOUS MES +LECTEURS. + +_Nota._ Les bruits qui ont été répandus sur l'abandon de mes biens à +mes créanciers, sur ma retraite en pays étranger et sur la cessation +de ce travail périodique en France, me forcent à publier dès +aujourd'hui cette explication, qui ne devait paraître que le mois +prochain. + + +EXPLICATION FRANCHE. + +L'Entretien de décembre, qui paraîtra le 29 novembre, clora la +troisième année; il forme le complément du sixième volume de ce +_Cours familier de Littérature_. L'Entretien du 1er janvier prochain, +sur la peinture, considérée comme littérature des yeux, et sur le +peintre _Léopold Robert_, ce Werther du pinceau, commencera la +quatrième année. + +C'est le moment de répondre aux bruits plus ou moins sincères, plus ou +moins malveillants, qu'on a fait courir sur la cessation probable de +cette publication. Ces bruits n'ont pas le moindre fondement; jamais +ce travail ne fut plus cher à mon esprit, et, j'ajoute, plus +nécessaire à mon existence. Mon seul patrimoine au soleil aujourd'hui, +c'est ma plume. Me l'enlever, ce serait m'enlever l'outil de mon +honneur, l'instrument de ma libération. + +Ces rumeurs sont nées à l'occasion de la souscription nationale qui +porte mon nom. Des amis (jamais assez remerciés), qui présumaient trop +bien de moi et du public, avaient cru pouvoir tenter, avec mon plein +consentement, cet appel à l'intérêt de la nation, appel glorieux quand +il est entendu, pénible quand il trouve les contemporains sourds. Ces +amis espéraient libérer ainsi, pour l'âge où l'on doit liquider sa vie +comme sa fortune, mon patrimoine obéré par des causes tout à fait +étrangères à celles que la malveillance ou l'ignorance supposent. Il +faut m'expliquer complétement à cet égard avec ces correspondants +littéraires les plus affectionnés et les plus constants de mes +lecteurs: ce sont mes abonnés à ces Entretiens. Je leur dois vérité, +car je leur dois confiance. Cette vérité la voici. + +Plusieurs causes, que je ne puis pas toutes énumérer ici, ont concouru +à aliéner de moi le coeur de ma patrie au moment où j'aurais eu besoin +d'un mouvement soudain et sympathique de ce coeur. + +J'aurais tort de m'étonner pourtant, en y réfléchissant, de cette +indifférence: c'était naturel; quand on demande justice ou faveur à +son pays, le crime impardonnable, c'est de vivre. La mort seule absout +de certains services comme de certaines célébrités. Il faut savoir +mourir à propos. Je n'ai pas eu cette bonne fortune, quoique j'aie +tout fait pour la rencontrer à son heure et à sa place; mais Dieu, le +maître du premier jour, est le maître aussi du dernier. Attendons. + +Jusqu'ici ce mouvement sympathique et honorable du coeur des nations +s'était produit partout, en Angleterre, en Irlande, en France, toutes +les fois qu'on avait fait appel à leurs sentiments ou à leur honneur +en faveur d'un de leurs contemporains quelconque, serviteurs du pays, +hommes d'État, orateurs, écrivains, poëtes. Mes amis se croyaient +fondés, bien à tort, à espérer la même réponse au même appel. Les +antécédents les trompaient, comme ils m'auraient trompé moi-même à +leur place. Ils ne tenaient pas assez compte du temps, des +circonstances, des ressentiments immérités, mais implacables, des +envies sourdes qui attendent l'heure des disgrâces pour se révéler. +Ces amis ont rencontré sous leurs pas ces embûches, ces impopularités, +ces calomnies, ces inimitiés, dans les classes mêmes auxquelles ils +supposaient la mémoire de quelques dévouements. + +Ces calamités privées de fortune, auxquelles ils croyaient pouvoir +intéresser le pays parce qu'ils s'y intéressaient cordialement +eux-mêmes, ont été très-faussement et très-odieusement interprétées +par ceux qui me haïssent, sans autre raison de me haïr que mon nom. + +Les uns ont attribué ces embarras de fortune à des dissipations de +main fabuleuses ou à des prodigalités de coeur sans prudence, afin +d'avoir le droit de détourner les yeux et l'intervention du pays de +revers selon eux trop bien mérités. C'est une calomnie de bonne foi +que ma vie au grand jour réfute pour tous ceux qui me connaissent. +J'ai vécu selon mon état, comme le conseillent les moralistes et les +économistes les plus sévères; je n'ai jamais eu d'autre luxe que +quelques habitations héréditaires, trop vastes pour ma fortune, à la +campagne, habitations qu'il ne dépendait pas de moi de démolir sans +avilir la valeur et sans anéantir les produits de l'administration +rurale de mes terres en vignobles. Si je n'avais eu que la vigne de +_Naboth_, je n'aurais pas eu les celliers et les pressoirs d'Horace ou +de Cicéron. Ma fortune, plus apparente que réelle, n'a jamais été +très-grande. On serait étonné si j'exposais ici la modicité des +patrimoines que j'ai reçus de mes pères, défalcation faite de leurs +charges. Je n'ai rien _dévoré_, quoi qu'en disent en chiffres +emphatiques les déclamateurs contre mes prétendues somptuosités. Tous +mes mobiliers, de luxe soi-disant asiatique, réunis, n'égaleraient +pas, à beaucoup près, la valeur du plus modique mobilier d'un +appartement d'habitué de bourse de la rue Vivienne ou de la rue de +Richelieu. Où sont donc les monuments de mon opulence? Où sont donc +mes usines à dix mille marteaux? Je n'ai jamais mis dans toute ma vie +qu'une pierre sur une pierre, et c'était pour marquer la place de deux +tombeaux! + + _Dat veniam corvis, vexat censura columbas._ + +Les autres me reprochent une large hospitalité toute rustique et toute +paysanesque dans mes champs. Ils ne savent pas que cette hospitalité +même dont ils me font un crime est un impôt personnel et inévitable +sur la célébrité bien ou mal acquise. Il y a certains noms qui +obligent. Toutes les infortunes sans boussole de la France et même de +l'Europe se tournent par instinct vers certains noms, je ne dis pas +plus illustres, mais plus notoires que les autres noms, pour +solliciter pitié, appui ou secours. Le seuil de ces hommes de bruit +est assiégé d'indigences qui touchent, leur table est chargée de +lettres écrites avec des larmes. Il y a telle année de ma vie où j'en +ai reçu jusqu'à _dix mille_, de ces lettres, et cela depuis que je +suis rentré dans l'obscurité. Que pouvez-vous devenir, eussiez-vous le +visage aussi froid et le coeur aussi dur que votre métal? + +Les années qui ont suivi immédiatement la révolution de 1848 ont été +particulièrement onéreuses et pour ainsi dire obligatoires. Comment +refuser de partager sa dernière épargne avec ceux qui ont partagé vos +efforts et vos périls pour maintenir l'ordre et pour préserver la +société, dans ces heures où ces braves citoyens, moins intéressés en +apparence que nous à la propriété, offraient généreusement leur sang +pour elle? + +Puis les années désastreuses pour les vignobles se sont succédé +pendant une période de dépense sans revenu. Il a fallu s'obérer +davantage pour nourrir environ cinq cents bouches d'ouvriers de la +terre sans pain. + +Puis les intérêts des dettes constituées et des dettes nouvelles se +sont accumulés sur le capital. J'ai espéré supporter seul ce triple +poids d'une révolution qui avait pesé sur moi plus que sur d'autres, +de terres sans produit et d'intérêts exorbitants; j'ai tenté d'y +suffire à force de travail d'esprit. Grâce au public et à un concours +dont je serai toujours reconnaissant, ce travail rapportait +libéralement son salaire. Mais les événements transforment la scène; +la main se lasse, le public se rassasie, les ennemis dénigrent: qui +dit public dit hasard; le métier d'hommes de lettres n'est qu'un jeu +de dé avec l'opinion. Ce travail enivre et ne nourrit pas. On compte +les produits, on ne compte pas les frais, les déceptions et les +mécomptes. Les deux crises financières de 1856 et 1857 ont fait le +reste. + +--Pourquoi ne vendiez-vous pas vos terres? me dit-on aujourd'hui avec +une apparence de raison qui trompe les esprits mal informés. + +--Je ne vendais pas, et je ne vends pas, parce qu'il ne s'est pas +présenté en dix ans et qu'il ne se présente pas même aujourd'hui un +seul acquéreur. Comment vendre sans acheteurs? Ces terres sont +affichées partout et tous les jours; eh bien! mes ennemis ou mes amis +peuvent interroger à cet égard tous les notaires de Paris, de Lyon, de +Mâcon, de France, chargés de vendre ces propriétés, même à perte; ces +honorables officiers publics répondront unanimement qu'ils n'ont pas +reçu une offre d'un centime pour ces terres, évaluées par les +estimateurs les plus consciencieux à une valeur qui dépasse deux +millions. Ce fait, qui semble incroyable, est cependant vrai; je +consens à toute espèce de démenti si l'on peut me prouver que j'ai +reçu une offre quelconque pour ces deux millions et demi de valeur +morte dans mes mains. + +J'ai eu de la peine à comprendre moi-même ce phénomène de la mise en +vente pendant dix ans, à grandes pertes pour moi, à grands bénéfices +pour les acquéreurs, sans qu'un seul capitaliste fût tenté par ces +bénéfices. À la fin je m'en rends compte, et voici comment. + +Ces acheteurs, en effet, ne peuvent se rencontrer que parmi des +capitalistes bienveillants pour moi, ou parmi des capitalistes +hostiles et avides, à l'affût des fortunes qui croulent pour en +accaparer à rien les débris. + +Si ce sont des capitalistes bienveillants, ils ne veulent à aucun prix +acheter mes propriétés ni mes demeures. + +Ils ne le veulent pas, premièrement parce qu'il en coûterait à leur +bon coeur de me déposséder. Ils se disent, en parlant de moi, ce vers +de Virgile au laboureur expulsé de ses prairies de Mantoue: + + _Fortunate senex, ergo tua rura manebunt;_ + +Secondement, parce que, même en me payant ces terres à des prix de +faveur, ils passeraient très injustement pour avoir bénéficié de ma +ruine; + +Troisièmement, enfin, parce qu'il n'est pas toujours agréable à une +famille investie de la considération locale la mieux méritée de +succéder à un nom malheureusement célèbre dans les demeures ébruitées, +sinon illustrées, par ce nom. Il y a là, entre le modeste demi-jour du +nouveau possesseur et la célébrité du dépossédé, un contraste qu'on +n'aime pas à subir pour soi ni pour ses enfants. Je ne me compare pas, +à Dieu ne plaise! à Voltaire ou à Jean-Jacques Rousseau; mais demandez +aux possesseurs de Ferney ou des Charmettes s'ils n'aimeraient pas +mille fois mieux avoir succédé, dans ce château ou dans cette +chaumière, à des hôtes sans nom, que d'être assiégés à chaque heure de +l'année, au seuil de ces demeures, par ces pèlerins importuns du génie +ou de la célébrité. + +Si ce sont, au contraire, des capitalistes hostiles et avides, ceux-là +se présenteront encore moins pour acheter mes domaines à l'amiable. +Ils attendront, avec la patience infatigable de la spéculation, +l'heure de ces ventes forcées, de ces encans par autorité de justice, +dans l'espoir d'avoir ces millions de terre pour une poignée de +papier. + +Ainsi enfermé dans ce dilemme de la bienveillance ou de la +malveillance des acquéreurs, je reste cloué à la terre comme à +l'instrument de mon supplice, sans que ni amis ni ennemis consentent +à me décharger de ce brillant et mortel fardeau! + +Ne m'accusez donc pas de ne pas vouloir vendre. Je ne puis pas vendre, +voilà la triste vérité; et, si vous ne m'en croyez pas, essayez de me +faire une offre, et accusez-moi en pleine opinion publique si je la +refuse! + +C'est pour sortir de cette impasse, entre des créanciers qui pressent +et des acheteurs qui s'éloignent, que mes excellents amis ont ouvert +une souscription dont le succès aurait été pour moi un honneur et pour +d'autres un salut. Cette souscription, à l'exception d'un petit nombre +de coeurs d'or dont les noms se confondront à jamais avec le mien, +ayant été jusqu'ici dérisoire ou insuffisante, que me reste-t-il? Il +me reste l'option entre la ruine de mes créanciers ou un redoublement +de travail. C'est ce dernier parti que je devais choisir et que je +choisis:--Mourir à la peine! comme dit le peuple. Cette mort est +honorable quand la peine a un noble but. En est-il un plus honnête que +de se sacrifier au salut de ceux dont on répond sur son honneur? + +Bien loin donc de me croiser les bras dans une oisiveté digne ou +indigne, l'_otium cum dignitate_ (c'est le travail, selon moi, qui est +la vraie dignité), je vais, pendant toutes les années saines que Dieu +me laisse, redoubler d'étude et de zèle pour continuer en l'améliorant +l'oeuvre de ce _Cours familier de Littérature_, oeuvre que j'ai +entreprise avec votre appui. Cet appui, que vous m'avez généreusement +prêté depuis trois ans, je ne le mendie pas, je le désire; je le +provoque même, parce qu'il est nécessaire à d'autres que moi. Chaque +lecteur bénévole de ce Cours est un ami auquel je voue un battement de +mon coeur reconnaissant; chaque nouveau lecteur qu'il pourra +s'adjoindre parmi les amis des lettres sera une souscription indirecte +que je me glorifierai de lui devoir. + +La littérature ne fait pas acception de parti; je suis sorti tout +entier de la politique, et la France m'apprend assez à n'y rentrer +jamais. On m'a reproché souvent, dans des jugements sur ma vie, de +n'avoir pas été assez ambitieux! On se trompe: j'avais l'ambition de +la reconnaissance; j'ai manqué mon but: n'en parlons plus. Cependant, +qui que vous soyez, amis ou ennemis, mais hommes de coeur, sachez-le +bien, vous ne m'enlèverez pas la conscience de vous avoir AIDÉS +PENDANT VOS TEMPÊTES. Eh bien! je vous dis aujourd'hui, sans +présomption comme sans mauvaise honte: À VOTRE TOUR, AIDEZ-MOI!... +Vous pouviez être grands, vous ne serez que justes! + + LAMARTINE. + + Paris, 12 novembre 1858. + +_P. S._ Il importe de prévenir ici le public contre la résolution +qu'on m'attribue d'abandonner mes biens à mes créanciers et de quitter +immédiatement la France. Cette heure n'est pas venue. + +Vendre soi-même ses mobiliers les plus chers pour rembourser aux +échéances les capitaux et les intérêts dont on est redevable, ce n'est +pas là abandonner ses biens à ses créanciers. Abandonner ses biens à +ses créanciers, c'est le _sauve qui peut_ du désespoir et quelquefois +de l'improbité; c'est jeter à ceux à qui l'on doit le gage peut-être +insuffisant de ses immeubles au soleil; c'est charger ses créanciers +d'une liquidation à tous risques, et souvent à mauvais risques pour +eux. Ce n'est pas là payer ses dettes; je veux payer les miennes. + +Loin de moi donc cette pensée d'une cession de biens et d'une évasion +de ma patrie. Je travaille, je veux travailler. Je cherche à vendre, +et j'y parviendrai avec un peu de temps. Que mes créanciers se +rassurent, et que mes amis connus ou inconnus me secondent. Je ne +désespère pas de moi-même: la patience active use la plus mauvaise +fortune et les plus tristes jours ont des lendemains. + + LAMARTINE. + +Les lettres et mandats de poste concernant l'abonnement doivent être +adressés à moi-même, 43, rue de la Ville-l'Évêque, à Paris. + +Les lettres et mandats de poste concernant la souscription sont +adressés au comité central, 4, passage de l'Opéra, galerie de +l'Horloge, à Paris. + + + + +LITTÉRATURE MORALE ET POLITIQUE DE LA CHINE. + + +I + +C'est une chose triste à dire, mais vraie en histoire: à une +très-grande distance de temps les peuples disparaissent, et il ne +reste d'eux que leurs grands hommes: effet de perspective qui diminue +les médiocrités et qui grandit les supériorités au regard de l'avenir. +Aussi, remarquez-le bien, les peuples qui n'ont pas de grands hommes +pour les résumer et les représenter devant l'histoire n'ont pas de +grands noms. La grandeur d'un peuple, c'est de se personnifier tout +entier dans quelques colossales mémoires, en sorte que, quand on nomme +ce peuple, sur-le-champ le personnage national se présente à la pensée +et dit: «C'est moi.» Aussi rendez-vous bien compte de vos impressions +quand vous lisez l'histoire universelle; toute la scène du monde est +remplie pour vous par une centaine d'acteurs immortels, héroïques, +politiques, poétiques ou littéraires, qui figurent à eux seuls +l'humanité. Brahma dans l'Inde; Zoroastre en Perse; Sésostris en +Égypte; Pythagore en Italie; Lycurgue, Solon, Homère, Périclès, +Thémistocle en Grèce; Alexandre en Macédoine; Salomon, David, les +prophètes, ces tribuns sacrés et politiques, chez les Hébreux; une +vingtaine de républicains, de guerriers, d'orateurs, de poëtes, à +Rome; autant en Germanie, en Espagne, en Grande-Bretagne, en France, +en Russie, en Amérique, dans les temps modernes, voilà tout. Avec +trois ou quatre cents noms vous écrivez les annales du monde. C'est +humiliant pour ces milliards de créatures humaines qui passent comme +les flots sous l'arche des ponts sans qu'on les compte ou qu'on les +nomme; c'est glorieux pour ce petit nombre d'hommes privilégiés qui +donnent leur nom, leur individualité, leur pensée, leur mémoire à +toute une race. Bien souvent c'est injuste: il y a un million de fois +plus de génie, plus de vertu, dans tel homme obscur, perdu dans la +foule et entraîné avec les autres par le courant dans la mer d'oubli, +qu'il n'y en a dans tel demi-dieu, dans tel conquérant, dans tel +illustre criminel qui surnage sur cet océan d'hommes. L'histoire est +injuste comme le temps; la postérité prend ce qu'on lui donne: que +voulez-vous? L'iniquité est partout; la mémoire humaine n'est pas +démocratique, ou plutôt elle est trop étroite et trop fragile pour +contenir et pour garder les peuples tout entiers dans ses annales; +elle s'attache à quelques figures grandioses, pittoresques, +pathétiques, culminantes, qui sortent à ses yeux de la foule, et elle +en fait l'aristocratie privilégiée de l'espace et du temps. Heureuse +la postérité quand elle choisit bien, et quand elle immortalise, au +lieu du succès de la violence et de la conquête, le vrai génie du +bien, la vérité, la sagesse et la vertu! + + +II + +De tous ces personnages historiques devenus aussi immortels que le nom +du continent qui les a produits, Confucius est certainement celui qui +personnifie en lui le plus grand nombre de siècles et la plus grande +masse d'hommes; car il a inspiré de son âme vingt-trois siècles, et +il est devenu, non pas le prophète ou le demi-dieu, mais le philosophe +législatif d'un peuple de quatre cents millions d'hommes! La raison, +la loi, la littérature de ce peuple immense sont encore pour des +siècles la personnification prolongée de Confucius. Sachez Confucius, +vous savez la Chine. + +Reprenons donc son histoire et ses oeuvres. + + +III + +Nous avons laissé ce sage, cet inspiré de la raison, à la fin de notre +dernier entretien, ressentant, et ne cachant pas qu'il les ressentait, +les pressentiments de sa fin et les angoisses de la mort. Simple et de +bonne foi dans sa mort comme il l'avait été dans sa vie, il +n'affectait pas cette stoïcité théâtrale ni ces félicités anticipées +des hommes qui se prétendent au-dessus de la nature et de la douleur. +Il savait qu'aucun homme n'est au-dessus de la nature et que la raison +elle-même veut qu'on s'attriste et qu'on gémisse quand on s'approche +du dernier mystère et qu'on est près d'entrer dans le grand inconnu +d'une autre vie. La mort est le supplice de l'être vivant: se faire +de ce supplice un devoir, c'est beau et grand; mais se faire de ce +supplice une joie, ce n'est pas se grandir, c'est mentir. Se résigner +et espérer, voilà les deux seules attitudes vraies du mourant. Ce fut +celle de Confucius. + + +IV + +Il languit quelques mois avant d'expirer, visité tous les jours par +ses disciples, mais ne s'entretenant plus avec eux de ses doctrines, +de peur de ne plus apporter à ces choses saintes la plénitude de force +de sa raison. Il s'accroupit enfin sur le sein de son petit-fils, +_Tsée-sée_, adolescent de grande espérance, et ne se réveilla plus de +ce dernier sommeil, dans la soixante-treizième année de son âge. + +Il mourait quatre cent soixante-dix-neuf ans avant Jésus-Christ, neuf +ans avant la naissance de Socrate. + + +V + +Ses trois disciples favoris et son petit-fils lui fermèrent les yeux. +On lui mit, suivant les rites, trois grains de riz sur les lèvres, +comme pour reporter au ciel (_le Tien_) le plus grand bienfait qu'il +eût accordé à l'empire chinois dans cet aliment qui devait multiplier +à l'infini le nombre des hommes sur la terre d'Asie. On le revêtit +d'un vêtement composé de plusieurs pièces, pour signifier les diverses +fonctions ou magistratures qu'il avait exercées, comme poëte, comme +philosophe, comme historien, comme homme d'État. + +«Ainsi habillé, dit l'histoire traduite par le Père Amyot, on le mit +dans un cercueil de _toung-mou_, dont les planches avaient quatre +pouces d'épaisseur du pied d'alors, divisé comme celui d'aujourd'hui +en douze pouces; et ce premier cercueil fut emboîté dans un second, +fait de bois de _pe-mou_, dont les planches avaient cinq pouces +d'épaisseur. On peignit tout l'extérieur de différentes figures, qui +étaient autant d'emblèmes des différentes vertus qui l'avaient plus +particulièrement distingué. Ce double cercueil fut placé dans un +catafalque construit suivant le rite des _Tcheou_, qui occupaient +actuellement le trône impérial. Les petits étendards triangulaires +placés par intervalles autour de cette décoration funèbre étaient, +suivant le rite de la dynastie _Chang_, et le grand étendard carré +était suivant le rite _Hia_. En réunissant ainsi les rites des trois +dynasties qui, depuis la fondation de l'empire, l'avaient +successivement gouverné jusqu'alors, on voulait donner à entendre que, +si la mémoire de ces anciens rites, et de tous les autres qui avaient +eu lieu dans les temps les plus reculés, s'était conservée parmi les +hommes, c'était à Confucius en particulier que l'honneur en était dû +et à qui l'on était redevable de cet insigne bienfait. Ce premier +devoir étant rempli, les disciples achetèrent, au nom du petit-fils de +leur maître, un terrain de _cent pas_ carrés à quelque distance de la +ville, pour y déposer le corps. À l'une des extrémités de ce terrain +ils élevèrent trois monticules en forme de dôme, dont celui du milieu, +plus élevé que les autres, devait servir de signe de reconnaissance au +tombeau; ils y plantèrent, en signe de vie renouvelée et éternelle, un +arbre, l'arbre _Kiai_. Cet arbre, qui n'est plus aujourd'hui qu'un +tronc aride, subsiste encore dans le lieu même où il fut planté, +malgré le bouleversement que la Chine a éprouvé plus d'une fois +pendant un intervalle de temps de plus de vingt-deux siècles. Le +profond respect que les Chinois conservent pour la mémoire de leur +sage par excellence, et pour tout ce qui peut contribuer à leur en +rappeler le souvenir, leur fait regarder ce tronc aride comme un +monument digne de toute leur attention. Ils l'ont fait dessiner dans +toute l'exactitude du détail; ils l'ont fait graver sur un marbre, et +les empreintes qu'on en tire servent de principal ornement dans le +cabinet de ces lettrés enthousiastes qu'une fortune au-dessous de la +médiocre met hors d'état de le décorer plus somptueusement. J'en ai un +exemplaire, donné par le _Saint Comte_ lui-même, comme un présent dont +il a cru qu'un lettré du _grand Occident_ (c'est de ce nom qu'on +appelle ici l'Europe) pourrait connaître le prix. Je le joindrai aux +planches dont j'accompagne cet écrit. + +«Après avoir tout disposé dans le lieu de la sépulture, ceux des +disciples qui étaient à portée se rassemblèrent chez _Tsée-sée_, son +petit-fils, et formèrent le convoi funèbre, en se joignant aux autres +parents de l'illustre mort. Le corps fut mis en terre avec tout +l'appareil de l'ancien cérémonial, et, après la cérémonie, tous se +prosternèrent et pleurèrent sincèrement sur son tombeau. Avant que de +se séparer, les disciples convinrent entre eux de porter le deuil de +leur maître commun de la même manière et autant de temps qu'ils +devraient le porter si le propre père de chacun d'eux était mort: la +durée en fut de trois ans. Mais le disciple favori, qui avait été plus +lié qu'aucun autre à celui qu'ils regrettaient, recula ce terme +jusqu'à la sixième année entièrement révolue; et pendant tout cet +espace de temps il s'enferma dans une cabane qu'il avait fait +construire non loin du tombeau, et ne s'occupa qu'à étudier son +modèle, pour se mettre en état de l'imiter quand les circonstances le +lui permettraient. + +«Ceux d'entre les principaux disciples qui étaient habitués dans les +royaumes voisins, et qui n'avaient pas assisté aux funérailles, +vinrent à leur tour faire les cérémonies funèbres, et apportèrent, +comme une sorte de tribut, chacun une espèce d'arbre particulier à son +pays, pour contribuer à l'embellissement du lieu qui contenait les +respectables restes du sage qui les avait instruits. + +«L'exemple de _Tsée-Koung_, le disciple favori, fut regardé par les +autres comme un reproche tacite du peu d'affection qu'ils avaient pour +leur maître, en s'éloignant de son tombeau comme ils l'avaient fait. +Ils se rassemblèrent au nombre d'environ une centaine, et vinrent +s'établir avec leurs familles aux environs de ce lieu respectable, y +formèrent un village qu'ils nommèrent _Koung-ly_, c'est-à-dire village +de _Koung_, ou appartenant à la maison de _Koung_, dont ils voulurent +bien se déclarer les vassaux, et prièrent _Tsée-sée_ de les regarder +comme tels, en acceptant l'hommage volontaire qu'ils lui offraient en +considération de son illustre aïeul. Ces familles nouvellement +établies se multiplièrent peu à peu, et leurs descendants se +trouvèrent en assez grand nombre, après quelques siècles, pour peupler +à eux seuls une ville de troisième ordre, qui porte aujourd'hui le nom +de _Kiu-fou-hien_, et qui est du district de _Yent-cheou-fou_. Dans +les commencements, on s'était contenté de mettre devant le tombeau une +simple pierre sans sculpture, de six pieds en carré, sur laquelle on +faisait les cérémonies d'usage, et que, pour cette raison, on appelait +_Tsée-tan_, c'est-à-dire _élévation_ ou _autel_ des cérémonies. Pour +ce qui est des statues de pierre et des autres ornements qui décorent +aujourd'hui les environs du tombeau, tout cela est moderne. + +«Les parents, les amis et les disciples de _Koung-tsée_ ne furent pas +seuls à donner des marques publiques de consternation et de deuil; +tout ce qu'il y avait de personnes instruites se fit un devoir de +témoigner sa douleur, et le roi _Ngai-Koung_ lui-même, qui l'avait +négligé lorsqu'il vivait, sentit, au moment qu'on lui annonça sa mort, +tout le prix de la perte qu'il avait faite. En présence de tous ses +courtisans il se reprocha le tort qu'il avait eu de ne pas l'employer +assez, et dit en peu de mots tout ce qu'on pouvait dire de plus +honorable en faveur de celui qu'il regrettait. «Le ciel suprême, +dit-il, est irrité contre moi; il m'a enlevé le trésor le plus +précieux de mon royaume en m'enlevant le sage qui en faisait la +principale gloire et le plus bel ornement.» Ce magnifique éloge, tout +mérité qu'il était, aurait pu être regardé comme un tribut que ce +prince payait à la coutume, s'il ne l'eût fait suivre par quelque +chose de plus durable que les paroles. Il fit construire en son +honneur, et non loin de son tombeau, une de ces salles qui portent par +distinction le nom de _Miao_, parce qu'elles sont destinées à honorer +les ancêtres: _Afin_, dit-il, _que tous les amateurs de la sagesse +présents et à venir puissent s'y rendre en temps réglés, pour faire +les cérémonies respectueuses à celui qui leur a frayé la route qu'ils +suivent et sur le modèle duquel ils doivent se former._ + +«Pour la consolation des disciples qui s'étaient fixés avec leurs +familles dans les environs, et pour remettre en quelque sorte sous +leurs yeux celui dont le souvenir leur était infiniment cher, outre +son portrait, qu'on plaça dans le sépulcre nouvellement construit, on +y déposa encore tous ses ouvrages, ses habits de cérémonie, ses +instruments de musique, le char dans lequel il faisait ses voyages et +quelques-uns des meubles qui lui avaient appartenu. Quand on crut que +tout était dans l'état de décence qu'il fallait, on en donna avis au +roi, et ce prince, s'y étant transporté, y fit en personne toutes les +cérémonies qu'on a imitées depuis, c'est-à-dire qu'on le reconnut +solennellement pour maître, et qu'il lui rendit, en cette qualité, les +mêmes hommages que s'il eût été vivant et qu'il l'instruisît encore +dans la morale, les sciences et le gouvernement. À son exemple, tous +ceux de ses disciples qui étaient à portée renouvelèrent, dans ce même +lieu, les hommages qu'ils avaient déjà rendus à leur maître, et +déterminèrent entre eux qu'au moins une fois chaque année ils +viendraient s'acquitter des mêmes devoirs; ce qu'ils pratiquèrent le +reste de leur vie avec une exactitude qui a servi de modèle à tous les +gens de lettres qui sont venus après eux. Depuis plus de deux mille +ans, les lettrés suivent constamment cet usage, et, comme il n'est pas +possible que tous fassent annuellement le voyage de _Kiu-fou-hien_, +pour la commodité de ceux qui sont répandus dans les différentes +provinces de l'empire, on a élevé dans chaque ville un monument où ils +vont faire les mêmes cérémonies qu'ils feraient à son tombeau, s'il +leur était facile de s'y rendre. Les empereurs mêmes ne s'en +dispensent pas; ils vont, en tant que représentant la nation, rendre +hommage à celui que la nation a reconnu solennellement pour maître, et +c'est le fondateur de la dynastie des _Han_ qui le premier en a donné +l'exemple. + +«Après l'extinction totale des _Tsin_, vers l'an 203 avant +Jésus-Christ, le grand _Tay-tsou_, _Kao-hoang-ty_, ayant réuni tout +l'empire sous sa domination, regarda comme le premier de ses soins +celui de lui rendre tout le lustre dont il avait brillé sous les +premiers empereurs de _Tcheou_. Les sages qu'il avait appelés auprès +de sa personne pour l'aider de leurs conseils lui persuadèrent que, +de tous les moyens qu'il pouvait employer pour venir à bout de ce +qu'il se proposait, le plus efficace serait de restaurer parmi les +hommes l'antique doctrine des livres sacrés, trésor de civilisation +recouvré par le philosophe. + +«Ces cérémonies honorifiques, dit le Père Amyot, furent instituées +pour glorifier dans l'avenir le sage et ses soixante et douze +disciples. Ces cérémonies, que l'ignorance des Européens a travesties +en culte et en idolâtrie, ne sont que des rites funèbres et nullement +des adorations. + +«Ce serait ici le lieu, continue le savant historien, de caractériser +ces cérémonies, de les mettre sous les yeux, dans le détail le plus +exact, telles qu'elles se pratiquent, en traduisant simplement cet +article du cérémonial authentique de la nation, sans aucune réflexion +de ma part. Ce simple exposé suffirait pour faire porter un jugement +sans appel, et sur leur nature, et sur l'objet qu'on se propose en les +pratiquant; mais, comme on a déjà beaucoup écrit sur cette matière, et +que le pour et le contre ont eu des partisans outrés, je crois, tout +bien considéré, qu'il est inutile de redire ce qui a été dit cent et +cent fois.» + +Il les caractérise néanmoins parfaitement, dans un autre volume de ses +Mémoires, comme des rites purement civils et honorifiques, +n'impliquant d'autre culte que le culte des souvenirs et de la +vénération pour la mémoire de Confucius. + +Voyons maintenant comment cette littérature morale et politique, +résumée dans Confucius, a constitué le gouvernement, les lois et les +moeurs de l'Asie, après sa mort, et quels sont les fruits que la +raison d'un seul homme d'État a produits sur la civilisation de +quelques milliards d'hommes, ses semblables. + + +VI + +Le premier effet de cette littérature morale et politique a été, +d'après le témoignage des mêmes religieux, initiés pendant un siècle à +la langue, à la législation, au gouvernement même de l'empire, de +résumer toute la civilisation et toute la législation dans un livre. +Ce livre est le commentaire des premiers livres sacrés, écrit dans les +dernières années de sa vie par Confucius. Écoutons ce qu'en disent +ces religieux dans le premier volume de leurs recherches. + +«Le style de ce recueil, rassemblé, élucidé, rénové par Confucius, +disent-ils (page 69 des Mémoires), est simple, laconique, éloquent +seulement par le sens, par la clarté, par la brièveté. La composition +en est confuse, comme celle de tout recueil composé de débris rejoints +ensemble; un chapitre n'y tient pas nécessairement à l'autre par un +enchaînement logique. L'histoire que Confucius y raconte, la doctrine, +la morale, la politique en font tout le prix. + +«Autant les Platon et les Aristote mettent d'apprêt et de tournure +dans leurs maximes, autant ils s'échafaudent pour soutenir leurs +principes, autant ils sont délicats dans le choix des détails, autant +ce livre est simple, naturel et loyal. La vérité n'y a point d'aurore; +elle paraît d'abord avec toute sa lumière. L'éloquence de ce livre est +une éloquence de profondeur, d'énergie et d'évidence. Aussi +porte-t-elle la conviction jusqu'au fond de l'âme, et semble-t-elle +moins révéler le vrai que le faire jaillir du fond du coeur. Il ne +ménage ni passions, ni préjugés; il ne voit que l'homme dans l'homme. +La justice du souverain Être, selon lui, peut être désarmée +quelquefois par sa clémence en faveur du repentir, et il en cite des +exemples; mais aussi, de la même main dont il caresse et couronne la +vertu obscure, il foudroie les mauvais princes sur leurs trônes et les +ensevelit sous les ruines de leur grandeur. La royauté n'est qu'un +choix du Ciel; celui qui en est revêtu doit encore plus le représenter +par sa sagesse et sa bienfaisance que par des coups de vigueur et +d'autorité. Le glaive qu'il a à la main le blesse dès qu'il le porte à +faux, et tout l'éclat de sa couronne ne doit pas coûter un soupir au +dernier de ses sujets. Sa gloire est de faire des heureux. Ce n'est +point sur les maximes obliques d'une politique qui rapporte tout à soi +que le livre fonde l'art de régner; il en fait consister tous les +secrets à maintenir la pureté de la doctrine et de la morale par les +vertus naturelles, sociales, civiles et religieuses. Les exemples du +prince, selon ses principes, sont le premier et le plus puissant +ressort de l'autorité; plus il sera bon fils, bon père, bon époux, bon +frère, bon parent, bon citoyen et bon ami, moins il aura besoin de +commander pour être obéi; et plus il respectera les vieillards, +honorera ses officiers, fera cas de la vertu et s'attendrira sur les +malheureux, plus il sera respecté, honoré, estimé et aimé lui-même. Il +est aisé de conclure après cela que le _Chou-king_ représente la +guerre et le despotisme comme des incendies dont l'éclat passager ne +laisse que des cendres et des pleurs. Mais, ce qui ne sera peut-être +pas au goût de toute l'Europe, il prétend que les hommes ont trop de +besoins et trop peu de force pour que le superflu des uns ne soit pas +le nécessaire des autres; en conséquence il peint le luxe des couleurs +les plus odieuses, le montre partout comme l'écueil du bonheur public, +et affecte de prouver, par les événements, que la décadence des +moeurs, qui en est la suite nécessaire, a entraîné celle des deux +dynasties _Hia_ et _Chang_. Le luxe, selon lui, est à l'abondance ce +qu'est la bouffissure à l'embonpoint. Que de traits encore il faudrait +ajouter pour crayonner en entier la belle doctrine du _Chou-king_! +Mais, quelque dur et quelque rétif que nous soyons à l'enthousiasme +patriotique, on nous soupçonnerait d'en avoir eu un violent accès. Les +P. Gaubil et Benoît ont traduit le _Chou-king_, l'un en français et +l'autre en latin. Leurs traductions doivent être en France; qu'on les +lise et qu'on nous juge. Le _Chou-king_ a persuadé à la Chine, il y a +plus de trente-cinq siècles, que l'agriculture est la source la plus +pure, la plus abondante et la plus intarissable de la richesse et de +la splendeur de l'État. Il n'a pas fallu faire une seule brochure pour +le prouver.» + +«Les lettrés de la dynastie des _Han_, dit _Tchin-tsée_, ont écrit +plus de trente mille caractères pour expliquer les deux premiers mots +du _Chou-king_. Il aurait pu ajouter qu'ils en ont écrit encore un +plus grand nombre pour les attaquer. Nous ne voyons que les livres +saints qui puissent donner idée à l'Europe de la manière dont ce +précieux monument a été combattu, attaqué, calomnié pendant quatorze +siècles. + +«Le style seul dans lequel il est écrit, indépendamment de sa sagesse, +en démontre l'antiquité à quiconque a lu les beaux ouvrages des +écrivains de toutes les dynasties chinoises. Les empereurs et les +savants l'ont appelé la _source de la doctrine_, la manifestation _des +enseignements du sage_, la révélation _de la loi du Ciel_, _la mer +sans fond de justice et de vérité_, le _livre des souverains_, _l'art +de gouverner les peuples_, _la voix des ancêtres_, la règle de tous +les _siècles_. Soit que l'empereur parle en souverain ou en chef de la +littérature, il tâche de s'appuyer sur l'autorité de ce livre; il se +fait gloire d'en entendre le sens le plus caché; il ne dédaigne pas de +prendre le pinceau lui-même pour le copier et le commenter; il y prend +ordinairement le texte des discours qu'il adresse aux grands, aux +princes, aux peuples de son empire. Les ministres et les censeurs du +pouvoir public ont sans cesse recours à ce livre, les uns pour +justifier leurs ordres et leurs desseins, les autres pour donner plus +de force à leurs opinions. L'orateur, le poëte, le moraliste, le +philosophe s'appuient sur ce livre, et tout ce que nous pouvons dire +de plus fort à sa gloire, ajoutent-ils, c'est que, après l'invasion +des superstitions indiennes, tartares ou thibétaines en Chine, si +l'idolâtrie, qui est la religion des empereurs et du peuple, n'est pas +devenue la religion du gouvernement, c'est ce livre de Confucius qui +l'a empêché, et si notre religion chrétienne, disent-ils enfin, n'a +jamais été attaquée par les savants lettrés du conseil impérial, c'est +qu'on a craint de condamner, dans la morale du christianisme, ce qu'on +loue et ce qu'on vénère dans le livre de Confucius.» + +Il commence par des maximes de sagesse que nous traduisons ici du +latin, dans lequel les jésuites ont traduit, il y a un siècle, ces +passages: + +«C'est le _Tien_, _Dieu_, le _Ciel_, trois noms signifiant le même +grand Être, qui a donné aux hommes l'intelligence du vrai et l'amour +du bien, ou la rectitude instinctive de l'esprit et de la conscience, +pour qu'ils ne puissent pas dévier impunément de la raison ....... En +créant les hommes, Dieu leur a donné une règle intérieure droite et +inflexible, qu'on appelle conscience: c'est la nature morale; en Dieu +elle est divine, dans l'homme elle est naturelle.... + +«Le _Tien_ (Dieu) pénètre et comprend toutes choses; il n'a point +d'oreilles, et il entend tout; il n'a point d'yeux, et il voit tout, +aussi bien dans le gouvernement de l'empire que dans la vie privée du +peuple. Il n'y a ni bien, ni mal, ni vrai, ni faux, qui puisse +échapper à sa lumière; il entre par sa justice et par sa providence +jusque dans les cachettes les plus ténébreuses de nos maisons; il ne +laisse ni le moindre bien sans récompense, ni le moindre mal sans +châtiment.... + +«Faites un calendrier, ô peuples! la religion recevra des hommes les +temps qu'ils doivent au _Tien_ (Dieu).» + +Les cinquante-huit chapitres du livre de Confucius sont partout pleins +de ces maximes de religion rationnelle et de ces règles de +gouvernement par la conscience. Un volume entier ne suffirait pas pour +les citer. + +On a affecté de croire depuis en Europe que les Chinois, frappés de la +sublimité de ce livre, avaient divinisé son auteur; le Père Amyot +proteste contre cette fausse idée en ces termes: + +«Je n'ai rien à ajouter à ce qui concerne Confucius. Pour ce qui est +du culte qu'on lui rend ici, on a tort de s'imaginer que c'est un +culte religieux; il ne passe pas les bornes du respect et de la +reconnaissance qui sont légitimement dus à un homme qui, de son vivant +par ses exhortations, et après sa mort par ses écrits, a fait à ses +semblables tout le bien qu'il a été en son pouvoir de leur faire. Les +cérémonies qui accompagnent ce culte sont conformes aux moeurs du +pays. En France on ne se met à genoux que devant Dieu et l'image des +saints; on ne leur offre que de l'encens; ici l'on se met à genoux +pour honorer certains vivants, quand ils sont d'un ordre supérieur; on +leur offre des mets et l'on fait brûler des parfums devant eux. La +même chose se pratique envers Confucius et devant les morts auxquels +on doit du respect et de la reconnaissance. Dans l'idée chinoise, tout +cela ne passe pas les bornes du culte civil, et c'est même un devoir +indispensable pour un être raisonnable et un homme bien né. Y manquer, +c'est faire preuve d'ignorance, d'ingratitude, de grossièreté et même +de barbarie. Quel blasphème horrible! diront certains Européens.» + + +VII + +Ce livre, comme nous l'avons dit, a donné l'empire aux lettrés comme à +ceux dont l'intelligence, cultivée par de continuelles études, +éclairait le mieux la conscience des règles de gouvernement consignées +dans le texte de la philosophie raisonnée de Confucius. L'empire tout +entier n'a été qu'une vaste école; les emplois publics n'ont été que +les rangs décernés dans une académie. Le gouvernement lui-même, dans +la personne des empereurs, a raisonné le pouvoir avec les peuples, les +peuples ont raisonné l'obéissance avec le gouvernement. Le pouvoir +n'en a pas été moins respecté, l'obéissance des peuples moins +assurée; les conquêtes et les dynasties tartares, amenées par la +conquête, n'ont rien changé à cette civilisation par la littérature. +Les vainqueurs ont été forcés de prendre les moeurs des vaincus; la +pensée a triomphé de la force; le palais des souverains tartares a +continué à être le sanctuaire de la philosophie et de la littérature. +Plusieurs de ces souverains ont été eux-mêmes des lettrés ou des +poëtes du plus haut mérite. + +«Il ne faut point s'en étonner, disent les Mémoires sur la Chine les +mieux informés. Les annales racontent, sur toutes les dynasties, les +succès des études des fils des empereurs, dont plusieurs l'ont été +depuis. La doctrine de l'antiquité a tellement fait plier le génie de +la cour que leur éducation à cet égard est plus sévère que celle des +fils des simples citoyens. L'empereur _Kang-hi_ dit à ses enfants: «Je +montai sur le trône à huit ans; mes ministres furent mes maîtres et me +firent étudier sans relâche les _King_ et les annales. Ce ne fut +qu'après qu'ils m'enseignèrent l'éloquence et la poésie. À dix-sept +ans mon goût pour les livres me faisait lever avant l'aurore et +coucher bien avant dans la nuit; je m'y livrai tellement que ma santé +en fut affaiblie.» + +«Le précepteur dont parle _Kang-hi_ fit pour ce prince les excellentes +gloses des livres de Confucius et des deux _King_, qui sont un +chef-d'oeuvre de clarté, d'éloquence et d'exactitude. On pourrait +faire un ouvrage également curieux et instructif sur la manière dont +ce grand prince présida aux études de ses enfants et les dirigea. Son +petit-fils, qui est aujourd'hui sur le trône, envoie les siens à +l'école, quoique déjà mariés et revêtus des grandes principautés de la +famille. L'Europe traiterait sûrement de roman et de fictions ce que +la cour et la capitale voient en ce genre.» + +«Le souverain, disent ailleurs les mêmes missionnaires européens, est +en Chine le chef de la littérature. À en juger par quelques +interrogations venues d'Europe, il paraît que certaines gens le +regardent comme un recteur de l'université. Comment s'y prendre pour +détruire des idées aussi fausses? L'empereur est sur son trône, +l'empereur est aussi grand et aussi absolu dans le temple des sciences +que dans la salle du conseil; et c'est là ce qui sauve la république +des sciences de Chine des enfances de vanité, des tracasseries de +jalousie, des intrigues de cupidité et du fanatisme d'opinions et de +systèmes, qui causent ailleurs tant de troubles et de misères. La +qualité de chef de la littérature, fût-elle une addition étrangère à +la souveraineté, en devient l'appui et l'ornement: l'appui, parce +qu'elle oblige les empereurs à donner à leurs enfants une éducation +qui les force à l'application, leur inspire l'estime et l'amour des +sciences, les accoutume à réfléchir, étend leur pénétration et remplit +leur esprit d'une infinité de principes et de vues, de maximes et de +faits qui leur sauvent bien des méprises. _N'en retirassent-ils +d'autre profit que de sentir leur ignorance et le prix du savoir_, dit +_Tien-Lchi_, _ils en seraient plus hommes et plus en état de gouverner +les hommes_. Cette qualité de chef de la littérature les met dans le +cas de connaître par eux-mêmes les plus savants hommes de l'empire, de +suivre tout ce qui a rapport aux sciences, de faire accueil aux grands +ouvrages et aux grands écrivains, et de les affectionner. + +«Quant à l'éclat dont le chef de la littérature environne le trône, il +suffit de dire que, mettant l'empereur dans le cas de parler en maître +et en juge aux lettrés que la nation regarde comme ses maîtres, cela +doit nécessairement consacrer, agrandir et ennoblir son autorité. Tout +tend en Chine à persuader la multitude que l'empereur est infiniment +au-dessus des premiers lettrés par la force de son génie et par +l'étendue de ses connaissances. Elle voit qu'on ne présente à +l'empereur que des Mémoires écrits dans le style le plus savant et le +plus relevé; que ses édits et ordonnances sont des modèles de +compositions; qu'il reprend publiquement les gouverneurs de province +des erreurs qui se trouvent dans leurs placets et les plus habiles +docteurs des fautes qui leur échappent dans leurs ouvrages; qu'il +parle en maître dans des préfaces raisonnées sur les ouvrages qu'il +fait faire et qu'il fait publier, et que tout ce qui sort de son +pinceau est marqué au coin de l'immortalité. Le moyen, avec cela, +qu'elle ne soit pas tranquille sur la sagesse et la protection de +l'empereur! + +«Voici ce que la sagesse des anciens a imaginé pour l'aider. Elle a +créé des charges honorables et lucratives pour les plus habiles +lettrés de l'empire, et les a chargés, chacun selon la sienne, +d'approfondir toutes les parties de l'histoire naturelle, politique, +civile, militaire, ecclésiastique, morale, littéraire, etc., de la +Chine, et de se tenir toujours en état de répondre sur tout ce que +l'empereur juge à propos de leur demander. S'il s'agit de quelque +nouvelle loi, de quelque nouveau système, de quelque arrangement dans +les finances, de quelque nation étrangère, de quelque réforme de +police, Sa Majesté envoie demander à celui qui est chargé de répondre +ce qu'on trouve là-dessus dans l'histoire; et le lendemain ou +surlendemain ce savant lui présente un Mémoire raisonné, où elle voit +ce qui a réussi ou échoué autrefois, pourquoi ce qui a été tenté a été +rejeté, et pour quelles raisons, etc. + +«Ces savants ont sous la main sans doute bien des recueils, extraits, +notices, compilations, répertoires de leurs prédécesseurs, qu'ils +augmentent eux-mêmes; mais, s'ils n'avaient pas la science qui leur en +donne la clef et les met à même de puiser dans les sources, ils leur +seraient inutiles. Aussi l'empereur les oblige à la cultiver sans +cesse, par les questions subites et imprévues qu'il leur fait; ils +n'auraient garde, dans leurs réponses, de risquer un mot hasardé: ils +citent leurs garants, d'après la critique la plus sévère. Par là un +empereur, sans être savant, jouit de tout l'éclat que la science et +l'érudition peuvent répandre sur l'administration publique, n'est pas +exposé à prendre une répétition pour un coup de génie, ne court pas le +danger de se méprendre dans ce qu'il avance, et parle toujours avec +une dignité imposante dans tous les actes publics.» + + +VIII + +«Des lettrés, renommés par leur science des annales de l'empire et par +la fermeté de leur caractère, tiennent registre secret des actes du +gouvernement dans le palais même du prince. Ces registres ou journaux +sont la censure la plus impartiale, la plus efficace et la plus +redoutée des princes. Comme les faits y sont racontés en peu de mots +et tels qu'ils sont, leurs causes et leurs effets, leur enchaînement +et leur ensemble, dont il lui est si aisé de se faire le commentaire, +lui présentent un miroir où il se voit tel qu'il est et tel que +l'histoire le montrera aux siècles futurs. L'amour-propre le plus +aveugle n'a pas de ressource contre cette espèce de censure. Ce n'est +pas tout: un prince y voit une infinité de choses qu'on tâche de lui +faire perdre de vue, et, s'il s'est fait un plan de gouvernement, il +lui est aisé d'être conséquent et de tendre sans cesse à son but. Une +faute lui en fait éviter cent autres; celles mêmes de ses +prédécesseurs lui servent infiniment.--_Tai-tsong_ était si frappé que +l'histoire fît mention des paroles, des actions et des fautes de ses +prédécesseurs, qu'il s'observait avec beaucoup de soin, et s'effrayait +lui-même par la pensée de ce qu'on dirait de lui dans la suite des +siècles. «Je me juge moi-même, disait-il, par les choses que je blâme +et que j'improuve dans mes prédécesseurs. L'histoire est le miroir de +ma conscience: dans les autres je vois ma propre image, et j'entends, +dans le jugement que je porte de mes prédécesseurs, le jugement qu'on +portera de moi-même.» + +«Ces sortes de journaux sont dans les moeurs de la nation chinoise. +Les chefs des grandes maisons font leur journal secret, dans le goût, +à peu près, de celui de l'empereur, pour leur propre instruction et +pour celle de leurs enfants. Ce journal est nécessaire à certains +égards, et commandé, pour ainsi dire, par les lois, parce que, quand +quelqu'un est présenté à l'empereur pour être promu à un emploi, il +doit être en état de répondre sur les charges qu'ont remplies son +grand-père, son père et lui, sur les grâces qu'ils ont obtenues, sur +les fautes qu'ils ont faites, sur la manière dont ils en ont été +punis, sur la façon dont ils les ont réparées ou en ont obtenu grâce.» + +Tout le gouvernement est intellectuel dans un pays dont Confucius a +écrit le code et spiritualisé toute la constitution. + + +IX + +On a appelé cela le despotisme. Écoutons à cet égard un homme qui a +vécu soixante ans au milieu de ces institutions. «C'est le despotisme +de la raison, dit-il, au lieu du despotisme sanguinaire et oppressif +que notre ignorance leur attribue. Le souverain, le premier, subit le +despotisme de la philosophie de Confucius, un des sages, des lettrés +qui perpétuent son esprit.» Un écrit d'un des derniers empereurs de la +Chine, au dix-septième siècle, commente ainsi la loi des jugements et +des peines dans un style et dans un esprit que Fénelon, Montesquieu et +Beccaria ne désavoueraient pas. + +«Il en est des supplices, dit le philosophe impérial, comme des +remèdes. Le but des supplices est de corriger les hommes et non pas de +les conduire à la mort. C'est pour en avoir poussé trop loin la +rigueur qu'au lieu d'amender les peuples on les avait poussés dans la +révolte. J'aurai soin qu'on rende la justice; mais, avant tout, +j'ordonne qu'on traite les prisonniers avec bonté et qu'on ne leur +refuse rien de tout ce qui peut être accordé..... Les crimes sont, +dans la société, comme les taches et les ordures sur les habits: un +habit se lave, les taches s'effacent, les ordures s'en vont; mon +peuple peut se corriger et s'amender. Je ne veux me servir de la +terreur des supplices que pour défendre la société. Mon amour pour mes +peuples me donne du courage pour tenir aux travaux continuels du +gouvernement, mais il augmente mes peines et mes inquiétudes dès qu'il +s'agit d'affaires criminelles qui vont à la mort, parce que je sais +que mes soins, mes attentions et ma sensibilité ne peuvent pas +s'étendre à tout. Si mes officiers ont quelque tendresse pour moi, +qu'ils me la témoignent en ne voyant que des hommes dans ceux qui sont +accusés. Hélas! il n'est que trop fâcheux de les traiter en coupables +lorsqu'ils sont condamnés!.... Le peuple est inconsidéré et peu +réfléchi; il viole la loi par inadvertance, comme un enfant tombe dans +un puits. Vous auriez pitié de cet enfant; moi j'ai pitié de mon +peuple. C'est pour moi, ajoute-t-il, une angoisse de conscience de +juger selon les lois et de condamner ou de pardonner avec +discernement. Mais ce que j'ai trouvé de plus affligeant, ce à quoi je +ne m'accoutume pas, ce qui me coûte chaque fois au delà de ce que je +pourrais vous dire, c'est de signer des arrêts de mort. Mon coeur +flétri se glace et saigne de douleur à chaque fin d'automne, lorsque +vient le moment de décider du sort des criminels. Je dois venger le +_Tien_ et mes peuples; mais il n'en est pas moins triste d'être exposé +au danger de faire couler une goutte de sang qu'on eût pu épargner. +Mon unique consolation est de ne prononcer que sur les crimes +évidents, et aucune sorte de travail ne me coûte pour m'en assurer. + +«Le pouvoir et les règles pour décerner les récompenses et les +châtiments publics viennent d'en haut. Qui entreprend de changer les +moeurs des hommes ne doit pas se flatter que le bon exemple seul +persuade la vertu. Il faut effrayer les méchants pour les corriger ou +même pour les contenir. C'est au nom du _Tien_ qu'on agit; c'est sa +justice qui doit diriger: on ne doit y mêler aucune vue particulière. +Il est dit: _Récompensez le mérite, punissez le crime; si vous ne vous +trompez ni dans l'un ni dans l'autre, espérez de voir croître les +vertus et diminuer les vices._ Il est dit dans Confucius: _Le Tien +ordonne de décerner les cinq honneurs et les cinq récompenses à la +vertu. Le Tien exige que le crime soit puni par les cinq supplices et +par les cinq châtiments. Oh! que ce grand objet de gouvernement +demande de vigilance! Oh! qu'il demande de sagesse et de vertu!_ +C'est-à-dire qu'en matière de châtiments et de récompenses il faut se +comporter avec une impartialité et une droiture infinies. La plus +petite prévarication est une horreur!» + +Voilà le langage de cette philosophie sur le trône! + + +X + +L'opinion publique y jouit de la plénitude de son jugement, par suite +de ce gouvernement par la raison, et de la liberté de la presse à qui +on n'interdit que le scandale, l'injure ou la calomnie. L'imprimerie, +immémorialement inventée et exercée dans l'empire, y fait respirer la +pensée publique comme l'air; chacun peut imprimer et afficher, à son +gré, toutes ses idées; c'est la représentation nationale universelle +par la littérature, sur la place publique et sur toutes les murailles +des villes ou des campagnes. Les mandarins transmettent au +gouvernement ces symptômes de l'opinion publique, ce cri muet des +peuples dans leur gouvernement. Le droit de requête et de pétition des +hommes de toutes conditions y est également sans autres limites qu'une +respectueuse convenance. Le souverain connaît ainsi, sur tous ses +actes, la pensée des peuples. Il ne dédaigne pas de raisonner et de +discuter lui-même, dans de fréquents manifestes, ses actes avec eux; +il est contraint de reconnaître pour juge, non la force, mais +l'intelligence. + +Qu'on nous permette de transcrire ici un de ces entretiens du +souverain avec la nation, qui précéda l'abdication d'un des derniers +et des plus vertueux empereurs qui aient illustré l'histoire de la +Chine. Toutes les circonstances de ce règne et de cette abdication ont +été traduites de la _Gazette de l'empire_, en 1778, par le Père +Amyot. La littérature politique de la Chine a peu de témoignages plus +frappants et plus authentiques de la nature toute intellectuelle, +toute philosophique et toute littéraire de ce gouvernement. + +L'empereur _Kien-long_ avait régné pendant une longue période de sa +vie avec une vertu, un talent et un bonheur qui faisaient confondre +son autorité avec celle de la Providence. Il n'était pas seulement +grand politique, il était écrivain et poëte renommé. + +Il revenait, à l'âge de soixante-huit ans, d'un long voyage entrepris, +contre l'avis de ses ministres, pour inspecter les provinces les plus +éloignées et les plus arriérées de l'empire. Le bruit de sa mort avait +couru; les peuples s'étaient troublés de l'idée de perdre le chef de +l'empire avant qu'il eût, suivant l'usage, désigné son successeur +parmi ses enfants; car l'empire, au fond, est une république lettrée +dont le régulateur, moitié héréditaire, moitié électif, est désigné +par le père grand-électeur de l'empire. + +Un lettré d'un ordre inférieur osa lui présenter sur le chemin une +requête conçue en termes irrespectueux, pour lui intimer le conseil de +se retirer du trône et de se nommer enfin un successeur. Le lettré, +organe d'un parti caché dans le palais, fut sévèrement jugé et puni +pour cet outrage à la majesté et à la liberté du Père de l'empire. + +Mais, rentré dans sa capitale, l'empereur crut devoir expliquer +lui-même paternellement à ses peuples ses motifs pour ne pas +obtempérer aux voeux ou aux craintes du parti qui le poussait à une +abdication prématurée. Aucun document à la fois politique et +littéraire, dans les annales de la Chine, n'est de nature à faire +mieux comprendre la constitution libre, paternelle et raisonnée de ce +gouvernement par la persuasion. Voici ce manifeste du prince, ou +plutôt cette confidence impériale du père avec ses peuples. Nous n'en +retrancherons que les longueurs et les superfluités. + +«_Extrait de la gazette du huitième de la dixième lune de la +quarante-troisième année du règne de Kien-long (c'est-à-dire le 26 +novembre 1778)._ + +«L'étude de l'histoire, dit l'empereur, est l'une de mes occupations +les plus ordinaires. Les usages pratiqués dans tous les temps, dont il +est fait mention, ont passé successivement sous mes yeux, et, leur +diversité m'ayant convaincu qu'ils n'avaient pas été constamment les +mêmes, les raisons que l'on a eues de changer quelquefois m'ont +convaincu aussi qu'on ne doit pas s'en tenir toujours à ce qui avait +été établi. L'usage où l'on était de nommer solennellement un +successeur au trône n'a plus lieu aujourd'hui; celui de donner des +provinces en souveraineté, sous différents titres, est aboli depuis +bien des siècles; le partage et la distribution des terres ne sont +plus comme autrefois dans les premiers temps de la monarchie. Il +serait absurde de vouloir rétablir tous ces usages, par la raison +qu'anciennement ils ont été pratiqués. Telle coutume qui paraît au +premier coup d'oeil n'avoir rien que de louable et de bon cesse de +paraître telle quand on l'examine de près. + +«Désigner solennellement un successeur au trône, c'est dire à tout le +monde que l'on donne comme un second maître à l'empire; c'est ouvrir +une source d'où peuvent découler les plus grands malheurs. Le premier +et le plus ordinaire de ces malheurs est la désunion qui se glisse +chez tous ceux qui composent la famille du souverain. Une envie +secrète s'élève d'abord dans leurs coeurs. Les frères de celui qui +aura été choisi par préférence à eux se persuaderont aisément qu'on +leur fait injure; les intrigues ne tarderont pas à naître; aux +intrigues succéderont les cabales et aux cabales les calomnies et les +trahisons. Les défiances et les soupçons entre le père et les enfants +et des enfants entre eux, les haines implacables et l'oubli de tous +les devoirs achèveront ce que le reste n'avait fait, pour ainsi dire, +qu'ébaucher. + +«Un autre malheur non moins ordinaire que le premier, et qui dérive, +comme lui, de la nomination solennelle d'un successeur au trône, est +le changement de bien en mal de celui qui a été choisi. L'ambition des +grands et les basses complaisances de tous ceux qui approchent le +jeune prince, dont ils attendent leur élévation ou l'accroissement de +leur fortune, le pervertissent à coup sûr s'il a les inclinations +vertueuses, et l'enfoncent plus avant dans le crime s'il est +naturellement vicieux. Qu'on ouvre l'histoire; on n'y trouvera que +trop d'exemples qui confirmeront la vérité de ce que je dis ici. + +«Le choix d'un successeur au trône est une affaire de la dernière +importance; on ne doit pas la terminer légèrement. Il faut avoir fait +bien des réflexions, bien des délibérations, avant que de fixer son +choix; il faut avoir prévu tous les avantages et tous les +inconvénients qui peuvent en résulter. Le meilleur, sans doute, +serait d'imiter la conduite d'_Yao_ et de _Chim_. Ces deux grands +princes ne choisirent point dans leur propre famille celui qui devait +gouverner après eux.» + +Ici l'empereur parcourt longuement l'histoire des dynasties qui l'ont +précédé, et signale, dans toutes, les inconvénients qu'il y a à +désigner son successeur avant sa mort. Ces inconvénients sont scrutés +et mis en relief avec la sagacité d'un historien consommé. Il reprend +ensuite en ces termes: + +«Quant à moi, plus j'ai étudié et compris l'histoire, plus je me suis +confirmé dans l'idée de ne pas laisser connaître, en mon vivant, le +choix que j'aurai fait de mon successeur. L'exemple et les leçons de +mon père me confirment dans cette résolution. + +«Mon père, dès la première année de son règne, pensa à me désigner +moi-même pour son successeur. Il écrivit mon nom et ses intentions sur +un simple billet. Dans cette salle de l'intérieur du palais, qui est +nommée _salle des purifications_, il y a un tableau dont l'inscription +porte ces quatre caractères: _véritable grandeur, brillante gloire_. +Ce fut derrière ce tableau qu'il mit ce billet à l'insu de tout le +monde. Parvenu à la huitième lune de la treizième année de son règne, +mon père mourut. Un peu avant sa mort il se fit apporter le tableau, +en retira le billet qu'il avait inséré lui-même dans l'épaisseur du +cadre, et, après en avoir fait lire le contenu, il expira. Quand ma +nomination fut divulguée, tout l'empire applaudit à son choix. + +«Dès que je fus sur le trône, je me fis un devoir de suivre l'exemple +de mon père. Comme lui je me choisis secrètement un successeur. L'aîné +des fils que j'avais eus de l'impératrice me parut avoir toutes les +qualités naturelles et acquises qui sont nécessaires pour bien régner. +Je fis tomber mon choix sur lui; j'écrivis son nom et mes intentions +sur un billet que je plaçai derrière le même tableau où celui qui +contenait mon nom avait été placé par mon père. Après quelques années, +je perdis ce cher fils. Je retirai alors le billet, et, en avertissant +les grands de ce que j'avais fait, je leur fis part aussi du titre +honorable dont je décorais la mémoire de celui qui devait régner après +moi, en l'appelant _ami de l'ordre et très-propre à le faire observer, +fils du souverain et destiné à lui succéder_. Le septième de mes +enfants mâles était aussi fils de l'impératrice; il ne vécut que +quelques années. Je choisis, à part moi, le plus âgé de mes autres +fils: il mourut encore; et, après lui, le cinquième me paraissant +posséder toutes les qualités qu'on peut désirer dans un bon empereur, +je lui destinai l'empire. Une mort prématurée l'a enlevé de ce monde +lorsqu'on avait le moins lieu de s'y attendre. Voilà donc quatre +princes héréditaires que j'aurais fait installer solennellement si je +m'étais conformé à l'ancienne coutume. + +«Qu'on ne croie pas cependant que je néglige l'importante affaire de +la succession à l'empire; je l'ai sans cesse présente à l'esprit. +L'année trente-huitième de _Kien-long_ (1773), lorsqu'au solstice +d'hiver j'allai pour offrir au Ciel le grand sacrifice d'usage, je me +fis accompagner de tous mes fils, afin qu'ils vissent de leurs propres +yeux tout ce qui se pratique dans cette auguste cérémonie. J'avais +écrit secrètement le nom de celui d'entre eux que j'avais intention de +faire mon successeur, et j'en avais averti les grands qui servent dans +le ministère, sans cependant leur faire connaître le prince sur qui +j'avais fait tomber mon choix. En offrant le sacrifice, je priai le +Ciel que, si celui dont j'avais écrit le nom avait toutes les qualités +requises pour bien régner, il daignât le conserver et le protéger; +que si, au contraire, il n'était pas digne du trône, faute d'avoir ces +qualités, d'abréger le cours de sa vie, afin qu'il ne préjudiciât pas +à l'empire et que je pusse moi-même me nommer un successeur qui fût +véritablement digne de régner. Ma prière n'avait pour objet que le +bien de l'empire, au préjudice même de l'affection paternelle. Le Ciel +suprême sait que ce que je dis ici est conforme à la plus exacte +vérité, et que, si je ne nomme pas publiquement un successeur, c'est +uniquement pour l'avantage particulier de mes enfants eux-mêmes et +pour le bien général de tous mes sujets. J'en prends à témoin le ciel, +la terre et mes ancêtres. Si mes fils et leurs descendants s'en +tiennent à cet usage, la dynastie ne saurait périr, parce qu'elle sera +favorisée du Ciel, aux ordres duquel elle sera toujours soumise, et +qu'elle aura l'affection des hommes dont elle tâchera de faire le +bonheur. + +«Comme mes intentions ne sont pas connues de tout le monde, il peut se +faire qu'on m'en prête que je n'ai pas et que je suis très-éloigné +d'avoir. Peut-être dit-on de moi que je me complais si fort dans +l'exercice de l'autorité suprême que je craindrais, en me nommant +publiquement un successeur, d'en voir la diminution ou quelque +affaiblissement. Ce serait bien peu me connaître que de penser ainsi +de moi. Depuis que je suis sur le trône, toutes les fois que je brûle +des parfums en l'honneur du Ciel, je lui adresse cette prière: «Mon +aïeul _Chen-Tfou_ a régné soixante et un ans; je n'oserais m'égaler à +lui. Je vous prie, ô Ciel! de me protéger et de m'accorder, si vous le +voulez bien, de parvenir jusqu'à l'année soixantième de mon règne. +J'aurai atteint la quatre-vingt-cinquième de mon âge; alors +j'abdiquerai l'empire, et je le céderai à celui que je destine à être +mon successeur, parce que je crois qu'il vous est agréable. Alors +seulement je me déchargerai du pesant fardeau du gouvernement.» Voilà +ce que personne ne pouvait savoir, parce que c'est pour la première +fois que j'en parle et que je le publie. + +«Quoique j'aie déjà poussé ma carrière jusqu'à la soixante-huitième +année de mon âge, je me sens encore aussi fort et aussi robuste que je +l'ai jamais été; je ne suis sujet à aucune sorte d'infirmité. Me +serait-il permis d'abandonner les peuples que le Ciel suprême m'a +chargé de gouverner à sa place? Si, par amour du repos, ou par +quelque autre motif semblable, je me déchargeais d'un fardeau que je +puis porter encore, je serais ingrat envers le Ciel et envers mes +ancêtres. Depuis l'année courante (1778) jusqu'à l'année _fin-mao_ +(1795) il doit s'en écouler dix-sept encore, espace de temps bien +long, eu égard à mon âge. Quoique mes forces et la constitution +robuste de mon tempérament semblent me mettre à l'abri des infirmités, +je dois cependant être très-attentif; de jour en jour je dois être +plus sur mes gardes pour pouvoir remplir dignement les desseins du +Ciel sur ma personne, lorsqu'il m'a confié le gouvernement de cet +empire. Si, malgré toutes mes intentions, lorsque je serai parvenu à +l'âge de quatre-vingts ou même de soixante-dix ans, je m'aperçois que +mon esprit ou mes forces s'affaiblissent, de manière à ne pas me +permettre de gouverner avec les mêmes soins que j'ai apportés jusqu'à +présent à cette grande affaire, alors, me regardant comme incapable de +tenir sur la terre la place du Ciel, j'abdiquerai l'empire. + +«Parmi les souverains qui l'ont gouverné, il s'en trouve plusieurs qui +ont régné quarante et cinquante ans; il s'en trouve quelques-uns qui +ont abdiqué. Il y a plus de quarante ans que je suis sur le trône; +n'en est-ce pas assez, et faut-il que j'attende de l'avoir occupé +soixante ans pour le céder? C'en serait bien assez, sans doute, si je +n'avais égard qu'à ma propre personne. Un empereur de la dynastie des +_Tang_ répondit à son ministre, qui l'exhortait à se démettre de +l'empire: «Vous voulez donc que je devienne un homme inutile sur la +terre?» Il n'en fut pas ainsi de _Jen_; il abdiqua l'empire, et à +peine l'eut-il abdiqué qu'il tomba dans la mélancolie la plus +profonde. Son successeur abdiqua comme lui l'empire, et, comme lui +encore, il porta la tristesse jusqu'au tombeau et pleura le reste de +ses jours. Je méprise de pareils empereurs; ainsi je me garderai bien +de les imiter. + +«De tous les traits de l'histoire que j'ai insérés dans mes ouvrages, +il n'en est aucun que je n'aie lu moi-même et que je n'aie écrit de ma +propre main. À l'occasion de l'abdication de ces deux empereurs j'ai +mis une note: _Empereurs faibles, qui ont prouvé par leur conduite +qu'ils étaient indignes de régner._ Plein de mépris pour de tels +souverains, pourrait-il me tomber en pensée de marcher sur leurs +traces? Leur abdication et le regret amer qu'ils témoignèrent après +avoir abdiqué sont une preuve sans réplique qu'ils redoutaient, dans +l'autorité suprême, ce qu'elle a de laborieux, de pénible et de +rebutant, quand on veut l'exercer avec gloire, et qu'ils ne voulaient +que jouir des prétendus avantages qu'elle présente, quand on a en vue +une vaine prééminence sur les autres et la facilité malheureuse de +pouvoir se livrer à tous ses penchants. + +«Pour moi, qui cherche à ne rien oublier pour remplir tous les devoirs +qui me sont imposés, je sais que dans l'exercice de la dignité suprême +il se rencontre chaque jour quelques milliers d'articles +très-difficiles à débrouiller. Tout ce qui a rapport à ceux sur +lesquels je me décharge du détail du gouvernement, tout ce qui +concerne les mandarins qui ont une inspection immédiate sur le peuple, +toutes les affaires de l'empire, grandes ou petites, tout cela m'est +rapporté, parce que je veux être instruit de tout, parce que je veux +tout terminer par moi-même. Quel travail immense! Je m'y livre +cependant sans relâche, parce qu'il est de mon devoir de le faire. Si +je donnais à mes mandarins une autorité absolue pour pouvoir terminer +les affaires, plusieurs d'entre eux ne manqueraient pas d'en abuser, +et tout l'odieux retomberait sur moi. Je puis assurer qu'il n'est +aucun moment où il me soit permis de jouir d'un tranquille repos. + +«Mon empire est très-vaste et le nombre de mes sujets est immense; je +veux cependant qu'on m'informe exactement de tout ce qui concerne mon +peuple. Les inondations, les sécheresses et les différentes calamités +publiques m'affectent beaucoup plus qu'elles n'affectent aucun de mes +sujets. Chaque particulier ne sent que ses propres peines; je sens, +moi seul, toutes les peines réunies de chaque particulier. On sait que +je ne m'en tiens point à une compassion stérile envers ceux qui ont eu +à souffrir; je m'empresse à leur procurer du soulagement aussitôt que +je suis instruit de leurs besoins, et, comme je crains que les +mandarins ne m'en informent pas d'eux-mêmes, je m'en informe moi-même +auprès d'eux. + +«Toutes mes actions ont leur temps déterminé. Je me couche, je me +lève, je m'habille, je prends mes repas à des heures fixes. Tout est +gêne, tout est contrainte; et en cela je suis de pire condition que le +moindre de mes sujets. Je sens tout le poids du fardeau que je porte, +mais je continuerai de le porter autant de temps que les forces me le +permettront. Quand mes infirmités me feront sentir que je ne puis plus +me livrer à un travail assidu ni vaquer aux affaires comme auparavant, +alors je remettrai avec joie les rênes de l'empire en d'autres mains, +et j'aurai la douce satisfaction d'avoir fait, jusqu'à la fin, tout ce +qu'il a été en mon pouvoir de faire. Je serai parvenu au terme de ma +vie, où je pourrai jouir sans remords d'un peu de tranquillité et où +je pourrai connaître la véritable joie; car jusqu'à présent je n'ai +connu que le travail, la gêne, les inquiétudes et les soucis. + +«Qu'on ne croie pas que ce que je viens de dire soit en vue de me +faire valoir. Je n'ai rien dit qui ne soit à la portée de tout le +monde et que tout le monde ne puisse comprendre avec la plus légère +attention. Il y a longtemps que je voulais faire part à mon peuple de +tout ce dont je viens de l'entretenir; j'attendais, pour le faire, que +l'occasion se présentât; elle s'est enfin présentée, et j'en ai +profité. + +«Lorsque je serai parvenu à une extrême vieillesse, je me déchargerai +du poids du gouvernement, et je m'expliquerai alors plus clairement +encore que je ne le fais aujourd'hui. On connaîtra mes intentions et +on les jugera. J'ai fait cet écrit à l'occasion de l'insolente requête +qui m'a été présentée par le lettré de _Mouk-den_. Outre les +absurdités répandues dans cette requête, il se trouve un reproche des +plus atroces et des plus mal fondés. Il ose accuser notre dynastie +d'avoir usurpé l'empire. Son crime est des plus énormes et d'une +conséquence extrême dans un État. Il peut se faire que, parmi les +lettrés, mandarins et autres qui sont répandus dans ce vaste empire, +il y en ait qui pensent comme cet insensé et que la crainte seule +empêche de s'exprimer comme lui. Ce que je sais, à n'en point douter, +c'est qu'il y en a grand nombre qui pensent comme lui sur l'article de +la nomination d'un successeur au trône. J'espère qu'après avoir lu cet +écrit, que pour cette raison je veux rendre public, ils changeront +d'avis et approuveront ma conduite.» + + +XI + +Ce même empereur se justifie, dans un second écrit, de ne pas nommer +une impératrice, comme c'était l'usage parmi ses prédécesseurs; il en +donne des motifs qui attestent la bonté de son coeur et les scrupules +de sa conscience. On sait que la législation civile de la Chine, +semblable en cela à celle des patriarches et de toute l'Asie, tout en +consacrant l'unité du gouvernement domestique dans une seule épouse, +admet les épouses de second rang. + +«Après la mort de ma première épouse, dit dans cet écrit l'empereur, +je crus qu'il était juste et convenable d'élever _Na-la-che_, femme du +second rang, qui m'avait été donnée par mon père lorsque je n'étais +encore que simple particulier, au rang de première épouse et +d'impératrice; je ne voulus rien faire cependant sans consulter +l'impératrice ma mère. Elle m'ordonna de ne pas me presser et de +donner seulement d'abord un titre d'honneur à _Na-la-che_; ce que je +fis. Après trois années, satisfait de la conduite de _Na-la-che_, je +l'élevai au sublime rang et je la déclarai solennellement impératrice. +Quand elle eut reçu cette grâce, au lieu de redoubler d'attentions et +de ne rien oublier pour me persuader de plus en plus qu'elle en était +digne, elle n'eut plus que de l'orgueil. Ses mauvais procédés allaient +chaque jour en empirant. Quelque mécontentement que j'en eusse, rien +ne transpirait au dehors, et je continuais à me conduire à son égard +comme je l'avais toujours fait. Elle mit le comble à ses impertinences +en se coupant elle-même les cheveux. Par là elle me fit la plus grande +insulte qu'une femme puisse faire à son mari et une sujette à son +souverain (les femmes tartares ne se coupent les cheveux qu'à la mort +du mari, du père ou de la mère). C'est comme si elle avait renoncé à +la dignité dont je l'avais honorée, et même à ma personne, quoique je +fusse son époux. Son crime méritait qu'au moins je la dégradasse +publiquement, si je ne la faisais pas mourir. Je la laissai vivre, et +je ne la dégradai point; j'empêchai seulement, après sa mort, qu'on ne +lui rendît les honneurs qu'on a coutume de rendre aux impératrices, +sans cependant rendre compte au public des raisons que j'avais pour +cela, ne voulant pas la déshonorer à la face de tout l'empire. On a dû +reconnaître dans cette affaire que la justice et l'humanité m'ont +dicté seules la conduite que j'ai tenue. Je n'avais élevé _Na-la-che_ +au rang d'impératrice que parce que ce rang lui était dû +préférablement à mes autres femmes; ce n'est pas qu'elle fût plus +belle ou que je l'aimasse plus que les autres. Après son élévation, +elle mit au jour tous ses défauts et se rendit coupable de quantité de +fautes. Dans la crainte qu'il n'en arrivât de même à toute autre, si +je l'élevais au même rang, je n'en ai élevé aucune. Non-seulement il +n'y a rien en cela de répréhensible, mais il n'y a rien qui ne mérite +des éloges, parce que je me suis conformé, au-dessus de moi, aux +intentions du Ciel et de mes ancêtres, et qu'au-dessous de moi j'ai +cherché l'avantage de mes sujets. Je ne doute pas que la postérité ne +m'approuve et ne me loue de tout ce que j'ai fait dans cette occasion. +Cependant le lettré rebelle a osé me proposer _de me reconnaître +coupable aux yeux de tout l'empire, et de nommer publiquement une +autre impératrice, en réparation de ma faute et pour l'entière +satisfaction de mes sujets_. + +«Je suis dans la soixante-huitième année de mon âge; est-ce à cet âge +que je dois me donner une épouse? Me donnerais-je le ridicule de +demander une des filles du prince _mantchou_, pour la placer à côté de +moi à la tête de l'empire? Ce que dit à ce sujet le lettré porte avec +soi sa réfutation, ne mérite aucune réponse et n'est digne que de +mépris. + +«Je dois, dit le rebelle, écouter les représentations et y avoir +égard. Depuis que je suis sur le trône, il ne m'est jamais arrivé +d'empêcher qu'on ne me fît des représentations; j'ai reçu avec bonté +et même avec plaisir celles surtout qui avaient pour objet l'avantage +de mes sujets et la gloire de l'empire; je n'ai jamais manqué, après +les avoir reçues, de les renvoyer aux grands tribunaux, pour qu'ils +eussent à délibérer sur l'usage que j'en devais faire. Quand les +tribunaux ont jugé que je devais avoir égard à ce qu'on me +représentait, j'y ai eu égard; je n'ai jamais rejeté que les +représentations qu'ils ont jugé que je devais rejeter. Pas même une +seule fois il ne m'est arrivé d'empêcher qu'on ne me représentât ce +qu'on croyait devoir me représenter. Lorsqu'on m'a représenté les +inondations, les sécheresses et autres calamités qui affligeaient +quelques provinces, je me suis hâté d'envoyer sur les lieux des grands +ou des mandarins pour examiner l'état des choses et m'en instruire +dans le détail, ne voulant rien ignorer de tout ce qui peut intéresser +mon peuple, et j'ai toujours donné les ordres les plus précis aux +_tsong-tou_, vice-rois et autres grands officiers des provinces, de +veiller exactement et d'être attentifs à ce qu'il ne souffrît aucun +dommage, à le soulager quand il en a souffert et à lui procurer tout +le soulagement qui dépendait d'eux. Quand on m'a fait savoir que la +misère était dans quelque endroit, j'ai fait ouvrir mes greniers, et +j'ai fait tenir du secours à ceux qui en avaient besoin. En un mot, il +n'est aucun article concernant le peuple dont je n'aie voulu être +instruit, et, quand on m'a instruit de ses besoins, je n'ai jamais +manqué d'y pourvoir.» + +C'est le même empereur qui fît recueillir et rassembler, en une seule +collection officielle, les cent soixante mille volumes composant +l'Encyclopédie chinoise, car l'Encyclopédie elle-même est un exemple +de la Chine à l'Europe. Seulement l'Encyclopédie chinoise fut +recueillie et rédigée sous les yeux et par les soins du gouvernement, +pendant une période de quinze ans, et confiée aux premiers lettrés et +savants de l'empire. L'empereur ne négligeait pas d'en revoir les +pages et d'en corriger les moindres fautes d'impression. C'est le plus +vaste monument littéraire connu. + +L'ouvrage destiné à faciliter au peuple tout entier la connaissance de +la religion, des lois, des motifs des lois, de la politique, des +sciences, des arts, des métiers, de l'agriculture, du commerce, de +l'industrie, est divisé en quatre cent cinquante livres. Les onze +premiers ne traitent que de la haute astronomie, le firmament, les +astres, les phénomènes célestes; puis viennent les livres qui concernent +la division de l'année en mois, jours, saisons; puis ce qui concerne la +terre et le sol, puis ce qui concerne les eaux, leur régime, leur +application. Seize livres ensuite traitent de politique, du gouvernement +des hommes en société, de l'empereur considéré comme premier père de la +famille, selon la doctrine de Confucius et des livres sacrés. Les quatre +livres suivants roulent sur l'impératrice et sur la famille impériale. +Depuis le soixante et unième livre jusqu'au cent soixante-dix-septième +inclusivement, on parle en détail de tous les officiers publics, +mandarins, dignitaires et magistrats, de toutes les dynasties et de tous +les ordres, soit à la cour, soit dans les provinces, soit auprès de +l'empereur, soit dans les tribunaux, soit pour les affaires politiques, +civiles, judiciaires, économiques, criminelles, religieuses et +littéraires, soit pour la guerre. Les trente-deux livres suivants sont +comme le tableau et le précis philosophique des lois fondamentales de +l'État, des principes invariables du gouvernement et des règles +générales de l'administration et de la justice. «Ô ciel! s'écrie ici le +savant traducteur, que les Montesquieu, les Burlamaqui, les Grotius +baissent et se rapetissent quand on les compare à ce qui y est dit sur +le prince du sang et les princes titrés, les hommes publics et les +simples citoyens; jusqu'où les grands doivent être soumis à l'empereur; +sur ces ministres et ces magistrats qui doivent s'exposer à tout pour ne +pas tromper sa confiance; sur le choix des dépositaires de l'autorité, +la manière de les gouverner, de les veiller, de les élever ou abaisser, +récompenser ou punir; sur tout ce qui concerne les fortunes des +particuliers, la division des terres, les impôts, les différentes +récompenses des talents, des services, des vertus, et le juste châtiment +de toute espèce de désordre, crime et délit!» + +Depuis le cent cinquante-quatrième livre jusqu'au cent +quatre-vingt-quatrième, il n'est question que des rites. Tout ce qu'il +nous convient d'en dire ici, c'est que ce qu'on y trouve dissiperait +bien des préjugés en Occident sur la Chine, montrerait l'importance de +bien des choses qui n'y sont pas assez prisées, et y ferait sentir +que la société politique et civile gagne beaucoup à tout ce qui fixe +tous les devoirs réciproques et oblige tout le monde à des attentions, +prévenances et honnêtetés continuelles. Les huit livres suivants +traitent de la musique, et par concomitance de tous les instruments +anciens et modernes, de la danse et du théâtre. Les quatorze livres +suivants roulent sur les _King_, les annales et toutes les parties de +notre littérature, trop peu connue en Europe pour pouvoir en parler. +Depuis le deux cent sixième livre jusqu'au deux cent vingt-neuvième, +il ne s'agit que de la guerre et de tout ce qui y a rapport. Dans les +douze livres suivants il est parlé de tous les peuples et nations avec +lesquels la Chine a eu des rapports depuis plus de deux mille ans. +Nous le disons hardiment; si on pouvait montrer sur les cartes +d'aujourd'hui le pays de chacun et ses limites, les savants et les +antiquaires d'Europe se mettraient à genoux pour avoir ce morceau, qui +manque totalement à l'Europe et est en effet très-piquant et +très-curieux. Depuis le deux cent quarante-deuxième livre jusqu'au +trois cent seizième, il n'est question que de l'homme, mais il y est +envisagé sous toutes les faces, rapports et points de vue +imaginables; soit pris solitairement et par rapport à sa constitution +corporelle; soit envisagé dans sa famille, dans la société et dans +l'État; soit surtout comme capable d'acquérir des connaissances, de +cultiver toutes les vertus, ou de donner dans des vices et des +désordres qui le dégradent et font son malheur. La métaphysique et la +morale chinoise y parlent continuellement un langage dont les +prédicateurs d'Europe, dit le missionnaire lui-même, ne désavoueraient +pas la perfection. Les arts viennent ensuite: l'histoire, l'art de la +porcelaine y tient une grande place; l'histoire naturelle y a ses +Pline et ses Buffon. Les dessins d'animaux et de plantes y donnent aux +yeux l'image que le texte donne à l'esprit. On ne soupçonne rien de +cela en Occident, dit le commentateur français de cette Encyclopédie. +Dans les cinquante-sept livres suivants, il y en a deux sur les +différentes espèces de blés et de grains, deux sur les plantes +médicinales les plus usuelles et les plus communes, un sur les +herbages de cuisine, six sur les arbres à fruits, trois sur les fleurs +de parterre et de jardin, quatre sur les plantes les plus communes +dans les campagnes, six sur les différents arbres de toutes les +provinces de l'empire (nous doutons qu'on en connaisse une cinquième +partie en Europe), onze sur les oiseaux, huit sur les animaux soit +domestiques, soit sauvages, huit sur les amphibies, les coquillages et +les poissons, et six enfin sur les insectes. Quant à la manière dont +chaque article est traité, il est inutile d'avertir que les plus +importants et les plus nécessaires sont traités plus au long; mais la +règle générale, c'est de diviser chacun en cinq, six, sept et même +huit chapitres ou sections. Comme cette Encyclopédie n'est qu'une pure +compilation, dans les premiers chapitres on cite les textes originaux +des auteurs selon leur rang d'autorité, c'est-à-dire qu'on cite +d'abord les _King_, grands et petits; puis les livres de l'ancienne +école de _Confucius_ et des écrivains d'avant l'incendie des livres. +Les annales et les ouvrages des lettrés de toutes les dynasties, +depuis les _Han_, viennent au second rang. Après ces premiers +chapitres viennent ceux des mots, c'est-à-dire des phrases de quelques +mots qui font proverbe, sentence, etc., qu'on cite ou auxquels on fait +sans cesse allusion dans les ouvrages de littérature, soit en prose ou +en vers, et on donne l'explication de chacune en citant l'anecdote, le +discours, la circonstance où elle a été dite, à peu près comme si +l'on racontait comment et à quelle occasion César dit son _Veni, vidi, +vici_, ou bien le _Tu quoque, mi Brute_! Dans les derniers chapitres, +quelquefois ce sont des pièces de vers entières des plus célèbres +poëtes, quelquefois des vers de toutes les mesures et de tous les +styles, mais remarquables ou par les choses, ou par les pensées, ou +par le choix et le brillant des expressions. Les savants qui ont +composé cette Encyclopédie littéraire n'ont aucun système et ne +tiennent à aucune opinion. Si la doctrine des _King_ et de l'antiquité +y brille, c'est par sa propre lumière. On laisse au lecteur le soin +d'en sentir la vérité, la beauté et la supériorité sur celle des +autres livres qu'on cite, lors même qu'ils la contredisent. L'unique +attention qu'on ait eue, c'est de ne pas mettre un mot contre la +pudeur. + + +XII + +Tel est l'aperçu de cette littérature politique et morale prodigieuse +qui a fait la Chine et qui la résume. Ce résumé encyclopédique est +lui-même le résumé de deux cent mille volumes qui se multiplient tous +les jours sur toutes les connaissances humaines, et cela dans une +langue triple, tellement riche en mots et tellement parfaite en +construction logique qu'elle est à elle seule une science dépassant +presque la portée d'une vie d'étude. + +Une seule chose manque à cette civilisation par les lettres: l'art de +la guerre. On le conçoit: la guerre, en elle-même, est une barbarie; +les philosophes et les lettrés chinois la réprouvent; ils la +considèrent comme un exercice criminel de la force brutale qui ne +prouve rien et qui détruit tout. Semblables à nos _quakers_ européens +ou américains, ils se sont désarmés eux-mêmes sans réfléchir que, si +la guerre offensive était un crime, la guerre défensive, qui préserve +la famille, la patrie, la civilisation elle-même, était la plus +énergique des vertus d'un peuple. Aussi ont-ils tout ce qui rend la +patrie prospère au dedans et rien de ce qui la protége au dehors. +C'est par là qu'ils périssent et qu'ils seront bientôt à la merci de +l'Europe armée qui fait violence à leur empire. Nous ne sommes pas du +nombre de ceux qui désirent que l'Europe armée fasse invasion dans +cette ruche de quatre cents millions d'hommes; quoi qu'en dise notre +orgueil européen, cette invasion amènerait la plus grande destruction +de traditions, d'antiquités, d'institutions, de législation, +d'administration, de sagesse, de langue, de livres, de moeurs, de +travail industriel dans la Chine, cette fourmi du monde, dont jamais +le globe ait été témoin! Et cela pourquoi? Qu'avons-nous à leur porter +en échange, que de l'opium et que la mort? Nous avons reçu d'eux, en +science, en arts, en industrie, la soie, la porcelaine, la poudre à +canon, le gaz, l'imprimerie, le papier, les couleurs, la boussole, +importations récentes en Europe, sans date en Chine. Nous leur +reporterions en instruments de ruine ce que nous en avons reçu en +instruments de civilisation et de progrès. Respectons cette +agglomération d'hommes innombrables, laborieux, et relativement sages, +que les siècles eux-mêmes ont respectée. Le nombre ne prouve rien, +dit-on; on se trompe: trois ou quatre cents millions d'hommes vivant, +multipliant, pensant, travaillant au moins depuis vingt-cinq siècles +sur le même point du globe, attestent, dans la pensée et dans les +lois qui les maintiennent en société, un ordre que nous ne connaissons +pas en Europe, et que l'Amérique seule pourra peut-être présenter un +jour à nos descendants, si le principe de la liberté républicaine est +aussi civilisateur et aussi conservateur dans l'avenir que le principe +de l'autorité paternelle. Ce principe moderne de la liberté +républicaine, où chacun est le gardien de son droit par le respect +spontané du droit d'autrui, paraît le chef-d'oeuvre de la civilisation +future au delà de l'Atlantique. L'Amérique alors serait destinée à +faire le contre-poids de la Chine; les deux hémisphères auraient deux +principes en contraste, et non en hostilité, dans l'univers: la +paternité en Chine, la liberté en Amérique; ici le fils, là le +citoyen; principes tous deux féconds en moralité, en devoirs et en +prospérité pour les différentes races humaines. + +Quant à nous, Européens, qu'avons-nous à représenter que +l'inconstance, les versatilités, les courtes grandeurs, les chutes +profondes, les progrès rapides, les décadences soudaines, les +péripéties éternelles de principes contraires et de mouvements sans +repos? Nous sommes grands et ils sont sages; nous jouons le drame +héroïque, intéressant, instructif, quelquefois lamentable, sur la +scène des siècles; nous emportons les applaudissements de la +postérité, mais nous disparaissons, et ils demeurent. Le génie est +plus jeune chez nous, la sagesse est plus vieille chez eux: sachons +nous connaître. + +Je n'ai pas parlé encore ici de la littérature purement littéraire de +la Chine; je n'ai parlé que de sa littérature morale et politique: +pourquoi? J'y reviendrai, mais je vais vous le dire en deux mots: +c'est que, à l'exception de leur histoire, la littérature de la Chine +est pauvre et médiocre; ils n'ont que de la raison et peu +d'imagination. Ils n'ont point de poëme épique! Qu'est-ce qu'un peuple +qui n'a point de poëme épique au seuil de sa littérature et de son +histoire? C'est un paysage qui n'a point de ciel; c'est un temple qui +n'a point de mystères; c'est un jour qui n'a point de songes dans sa +nuit! Les Indes ont deux poëmes épiques dans le _Râmayana_ et le +_Mahâbhârata_; la Grèce en a deux dans l'_Iliade_ et l'_Odyssée_; les +Hébreux en ont cent dans la Bible; la Perse en a un dans le +_Scha-nameh_; l'Arabie a son _Koran_; Rome a son épopée dans +l'_Énéide_; l'Italie moderne a trois grands poëmes dans ceux du +Dante, du Tasse et de l'Arioste; l'Allemagne en a un dans les +_Niebelungen_; l'Espagne en a un dans le _Romancero_ du Cid; le +Portugal en a un dans l'oeuvre du Camoëns; l'Angleterre dans celle de +Milton. La Chine et la France n'en ont pas encore! Est-ce la faute du +génie, est-ce la faute du temps? Ce n'est peut-être pas une +infériorité, mais c'est un malheur. La France le compense par mille +chefs-d'oeuvre d'imagination et de raison; son génie a plutôt les +formes du drame, parce que ce génie est surtout en action. + + LAMARTINE. + + + + +XXXVIe ENTRETIEN. + +LA LITTÉRATURE DES SENS. + +LA PEINTURE. + + + + +LÉOPOLD ROBERT. + +(1re PARTIE.) + + +I + +Vous vous étonnerez peut-être de voir comprendre la peinture dans la +littérature, comme vous vous êtes étonnés au premier moment d'y voir +comprendre la musique, Mozart et son chef-d'oeuvre, l'opéra de _Don +Juan_. Vous reviendrez de votre étonnement quand je vous aurai parlé +de la peinture comme vous en êtes revenus quand je vous ai parlé de la +musique. Est-ce que tous les arts ne sont pas des expressions du +sentiment ou de la pensée de l'homme? Est-ce que tous les arts ne sont +pas des moyens de communiquer cette pensée ou ce sentiment d'un homme +aux autres hommes? Est-ce que tous les arts ne sont pas des langues? +Est-ce que les sons, les formes, les couleurs, les notes, la lyre, le +ciseau, le pinceau, la toile, le marbre ne sont pas les lettres à +l'aide desquelles le musicien, le peintre, le sculpteur, l'architecte +écrivent ces langues parfaitement intelligibles de la musique, de la +peinture, de la sculpture, de l'architecture? Est-ce que Mozart ou +Rossini ne vous chantent pas les drames de votre âme? Est-ce que +Titien, Raphaël ou Rubens ne vous peignent pas des sentiments ou des +idées? Est-ce que Phidias ou Michel-Ange ne vous sculptent pas des +images éternelles qui restent debout dans votre imagination comme sur +leur piédestal? Est-ce que les architectes du Parthénon à Athènes, de +Saint-Pierre de Rome, sur les bords du Tibre, de la cathédrale de +Cordoue ou de Cologne, du Panthéon à Paris, ne vous construisent pas +des pensées en pierre, en marbre ou en porphyre, aussi éloquentes que +des pensées de Platon, de Cicéron, de Bossuet, de Mirabeau? Est-ce que +Mozart n'est pas poëte? Est-ce que Raphaël n'est pas évangélique? +Est-ce que Michel-Ange n'est pas orateur? Est-ce que Poussin n'est pas +un philosophe? Est-ce que Murillo ou Vélasquez ne sont pas +théologiens? Est-ce que Phidias n'est pas sur les Propylées le plus +sublime des historiens et le plus majestueux des prêtres antiques? +Enfin est-ce que vous n'avez pas, dans tous ces artistes de l'oreille, +de l'oeil ou de la main, des écrivains en langue non alphabétique, +mais des écrivains parfaitement analogues aux écrivains ou aux +orateurs qui écrivent en lettres de l'alphabet ou qui parlent en +paroles retentissantes? Est-ce que ces écrivains sans lettres ne vous +représentent pas, dans leurs génies divers, dans leurs oeuvres +différentes, dans leurs manières distinctes, tous les genres, toutes +les oeuvres, toutes les manières de la littérature écrite? Est-ce que, +depuis le psaume jusqu'à la chanson, depuis l'épopée jusqu'à +l'épigramme, depuis l'ode jusqu'à l'élégie, depuis la tragédie jusqu'à +la comédie, depuis le discours politique jusqu'à l'entretien familier, +chacun de ces artistes de la main n'a pas son parallèle dans un des +grands artistes de l'esprit, auquel on le compare involontairement dès +qu'on le nomme? En ne parlant aujourd'hui que des peintres, par +exemple, est-ce que, quand vous parcourez de l'oeil la voûte +vertigineuse du Vatican, où Buonarotti a rêvé le jugement dernier, +vous ne songez pas à Moïse? Est-ce qu'en voyant se dérouler page à +page, sur les mêmes murailles, les fresques de Raphaël, vous ne vous +sentez pas enveloppé de l'atmosphère tendre, épique ou bucolique de +Virgile? Est-ce que Léonard de Vinci ne vous rappelle pas Platon? +Titien, Sophocle? Est-ce qu'il n'y a pas du Démosthènes dans +Michel-Ange? du Cicéron dans Rubens? du Tibulle dans Prudhon? Est-ce +que les belles marines ou les grasses bergeries flamandes ne vous +reportent pas aux élégies de Théocrite, le poëte maritime et pastoral +de Sicile? Est-ce que Téniers lui-même, dans ses grotesques pochades +de tabagies, ne vous fait pas penser aux caricatures du comique grec +Aristophane? Cela n'est pas douteux: un homme rappelle l'autre; un art +traduit l'autre; la pensée passe par le marbre, par le dessin, par la +couleur, par le son, au lieu de passer par la plume; mais c'est +toujours la pensée, c'est toujours la littérature. + + +II + +À ce sujet, un mot de métaphysique: je ne m'en permets pas souvent. +Voltaire appelait la métaphysique le roman de l'esprit; Voltaire avait +raison. La métaphysique est le plus creux des romans quand on veut lui +faire bâtir des systèmes surnaturels; mais, quand on se borne à lui +demander l'explication naturelle et rationnelle des faits dont nous +sommes entourés et que notre légèreté nous empêche d'approfondir, la +métaphysique n'est plus le roman du coeur ou de l'esprit, elle est la +sibylle infaillible de la raison; elle vous dit le mot de tout; elle a +la clef de tout; elle ne vous mène pas bien loin, parce que, au delà +d'un certain nombre de pas dans l'inconnu, tout est mystère; mais, ce +petit nombre de pas dans l'inconnu, elle vous les fait faire avec +sûreté, et, quand elle n'y voit plus clair, elle s'arrête et elle vous +dit: _Je ne sais pas._ Voilà ma métaphysique, à moi, et c'est la seule +que je me permette d'introduire rarement entre vous et moi pour +éclaircir le sujet. Je lui demande donc aujourd'hui son mot sur la +peinture. + + +III + +Qu'est-ce que l'âme? Je vais vous répondre, non pas en théologien, +mais en enfant, car l'enfant en sait autant que le théologien sur ce +que personne ne peut savoir. + +L'âme n'est perceptible que par la conscience qu'elle a d'exister; +elle ne perçoit les impressions du monde extérieur que par ses sens, +impressions qu'elle communique à son tour au monde extérieur par +l'intermédiaire de ces mêmes organes appelés sens. Un philosophe a +dit: _Je pense, donc je suis_; un autre philosophe pourrait dire de +l'âme avec la même justesse: _Je suis, donc je pense_; car être, pour +l'âme, c'est penser ou sentir. + +L'âme est donc en nous un JE NE SAIS QUOI QUI PENSE ET QUI SENT; elle +est de plus douée par le Créateur de la faculté de percevoir et de +communiquer à d'autres âmes analogues elle-même des sensations et des +pensées. + +C'est cette faculté de percevoir et de communiquer par ses sens des +sensations et des idées qui fait de l'âme un être sociable; sans cela +elle serait seule comme Dieu, se suffisant à lui-même dans son infini: +LE GRAND SOLITAIRE DES MONDES, selon l'expression d'un ancien. + +Mais l'âme, toute divine qu'elle soit, n'étant pas DIEU et ne pouvant +pas, comme DIEU, tirer d'elle-même son être et sa substance, se +nourrit du monde extérieur et nourrit à son tour le monde extérieur +d'elle-même. Elle subit et elle exerce une pression ou impression +universelle de toutes les choses et sur toutes les choses avec +lesquelles elle est en communication par ses organes matériels, +distincts, mais immergés dans l'océan des êtres appelés intellectuels. + +L'âme est semblable, si vous voulez, à ces molécules de l'air ou de +l'eau qui ont chacune une configuration propre et isolée, mais qui +font partie cependant de l'élément eau ou de l'élément air, qui +exercent chacune leur pression relative sur l'élément tout entier, et +qui subissent à leur tour la pression de chaque vague de la mer ou de +chaque mouvement de l'éther. Telle est l'âme, si je me fais bien +comprendre. + + +IV + +Les organes passifs et actifs de cette pression mutuelle de l'âme sur +le monde visible et du monde visible sur l'âme de chacun de nous sont +nos sens. Ces sens sont les liens des deux mondes: le monde +intellectuel et le monde matériel. Semblables à des interprètes que +nous employons dans les pays étrangers pour communiquer avec les +hommes et les choses du pays, ils nous traduisent la matière en idée +et l'idée en matière. Voilà la fonction des sens. + +Dieu, dans son économie divine et pour des desseins que nous ne savons +pas, n'a donné qu'un petit nombre de ces sens à l'âme pour la mettre +en rapport de jouissance ou de souffrance avec le monde matériel. +L'âme pourrait en avoir des milliers, et sans doute elle en aura un +jour un nombre infini. C'est un édifice obscur ou à demi-jour dans +lequel l'architecte n'a percé que cinq fenêtres, mais où la lumière +entrera à torrents quand les murailles tomberont sous la main divine +de la mort. + +En attendant, plus nos sens bornés à ce petit nombre communiquent +d'impressions du monde extérieur à l'âme, plus l'âme est âme, +c'est-à-dire plus elle perçoit, plus elle exerce de pression du monde +extérieur sur elle-même et d'elle-même sur le monde extérieur. Sa +puissance s'accroît de tout ce qu'elle perçoit et de tout ce qui se +produit d'idées ou de sentiments en elle par ces perceptions. + +Indépendamment de toutes ces impressions spontanées que la nature, +sans l'assistance d'aucun ART, produit sur l'âme, les ARTS, +c'est-à-dire cette multiplication des effets de la nature sur les sens +(car un art n'est que cela), les arts, disons-nous, multiplient à +l'infini ces impressions de l'âme. Les arts mêmes ne paraissent avoir +été accordés à l'homme que pour accroître indéfiniment cette puissance +d'impressionnabilité, d'idées, de sensations, de sentiments, dans +l'âme de l'homme. Si je pouvais, pour me rendre plus intelligible, +employer ici un terme de médecine, je dirais que dans ma pensée les +_arts_ ne sont que les EXCITANTS, les grands et énergiques CORDIAUX de +l'intelligence et du sentiment par les sens. + +Il y a autant d'ARTS qu'il y a de sens pour l'homme; chaque sens a le +sien. Les sens de la parole, de l'oreille et des yeux, sont les plus +puissants parmi ces organes qui mettent l'âme en rapport avec le monde +extérieur; aussi l'art de l'éloquence ou de la poésie est-il le +premier des arts, celui qui exerce le plus d'empire sur nous-mêmes ou +sur les autres hommes, l'art de modifier l'âme elle-même par la parole +écoutée, ou l'art de modifier l'âme des autres hommes par la parole +proférée. Aussi remarquez que c'est l'art où la matière a le moins de +part, l'art pour ainsi dire tout spiritualiste, l'art frontière entre +l'âme évoquée et les sens évanouis. Dieu seul a pu créer et peut +expliquer ce phénomène du sens immatériel contenu dans la parole +matérielle ou contenu dans les _lettres_, signes hiéroglyphiques que +la matière fait à l'esprit. + + +V + +Après cet art suprême de la parole parlée ou écrite, qui est l'art de +la langue, l'art des lèvres, l'art de ce sens appelé la bouche, OS, +l'art de l'éloquence, viennent les arts de l'oreille et des yeux: la +musique et la peinture. L'un est l'art de multiplier les impressions +de l'âme par les sons; l'autre est l'art de multiplier les +impressions de l'âme par la vue, par les formes, par les couleurs, par +les illusions que le dessin des contours, l'ombre et la lumière, les +teintes, les nuances imitées de la nature font sur les yeux. + +Il me serait difficile d'assigner la prééminence entre ces deux arts +de la musique ou de la peinture; cette prééminence me paraît même +devoir être toute personnelle dans celui qui préfère la peinture à la +musique ou la musique à la peinture. Elle doit résulter, pour le +musicien, d'un organe plus perfectionné de l'oreille, qui lui fait +percevoir plus complètement qu'à un autre homme les modulations des +sons dans la nature sonore; elle doit résulter pour le peintre d'un +organe plus perfectionné de l'oeil, qui lui fait percevoir plus de +formes et plus de couleurs dans la nature visible. Tel art, tel +organe; la vocation n'est qu'un organisme plus accompli. + +Rossini et Mozart devaient avoir une oreille infiniment mieux +construite que celle du forgeron qui bat le fer sur l'enclume +retentissante; Raphaël ou Titien devaient avoir l'oeil du lynx avec la +transparence et l'éblouissement du kaléidoscope aux mille groupements +de forme et aux mille nuances du coloris. + +S'il s'agissait de moi personnellement, j'avouerais que je préfère la +musique à la peinture, sans doute parce que la nature m'aura doué +d'une oreille plus sensible que le regard. Cette sensibilité de +l'oreille dans mon organisation est telle que j'entends, malgré moi, +dix conversations à la fois entre des groupes qui parlent à voix basse +dans une réunion d'hommes agités, et que je distingue, dans un souffle +de brise tamisé par les feuilles d'arbres en été, toutes les notes, +toutes les mélodies et toutes les harmonies d'un orchestre à cent +instruments. + +S'il me fallait cependant chercher d'autres raisons de cette +préférence personnelle pour la musique sur la peinture, j'en +trouverais peut-être encore de plus motivées dans l'essence même de +ces deux arts. Ainsi je dirais que la musique est de tous les arts +celui qui se rapproche le plus de la parole, l'art suprême; que la +musique est presque la parole, et quelquefois _plus_ que la parole; +car, si elle ne précise pas les idées dans des lettres, elle suscite +des sensations et des sentiments illimités dans des sons. + +Je dirais de plus que la musique est un mouvement, une locomotion de +l'âme par l'oreille, qui vous saisit, vous emporte, vous transporte, +vous exalte en croissant jusqu'au vertige, jusqu'au délire, et que la +peinture est immobile et uniforme comme la matière inanimée. Je dirais +encore que la peinture est une illusion du pinceau, une comédie sur la +toile, qui vous montre des saillies où tout est plat, des formes où il +n'y a que des ombres, tandis que la musique est une réalité. On me +répondrait que la musique passe et que la peinture demeure, que la +musique est un instant et que la peinture est une éternité, et je ne +saurais plus que dire. Ne déterminons donc pas la prééminence entre +ces deux grands arts; cette prééminence est en nous et non dans l'art +lui-même: à chacun son goût, à chacun son art. Qui osera prononcer +entre Rossini et Raphaël? Jouissons des deux tour à tour; voilà la +vraie préférence. + + +VI + +Quels sont les procédés de la peinture sous la main des suprêmes +artistes du pinceau? Elle prend une toile chez le tisserand, elle +prend une conception dans sa pensée, elle broie des couleurs sur une +palette, elle trempe un pinceau dans les mille teintes de cette +palette, et elle transporte, sur sa toile d'abord, le dessin des +contours extérieurs des objets, hommes ou paysages, qu'elle a d'abord +délinéés dans sa propre imagination; puis elle colorie, en imitant les +artifices et les effets d'optique qu'elle a étudiés dans la nature, +les objets qu'elle veut produire ou reproduire aux yeux. + +Ce n'est pas tout, car ce n'est pas assez; un peintre n'est pas +seulement un copiste, c'est un créateur. De même qu'un musicien ne +serait pas un artiste s'il se bornait à imiter, à l'aide d'un +orchestre, le bruit d'un chaudron sur le chenet ou du marteau sur une +enclume, de même un peintre ne serait pas un créateur s'il se bornait, +comme un photographe, à calquer la nature sans la choisir, sans la +sentir, sans l'animer, sans l'embellir. C'est cette servilité de la +photographie qui me fait profondément mépriser cette invention du +hasard, qui ne sera jamais un art, mais un plagiat de la nature par +l'optique. Est-ce un art que la réverbération d'un verre sur un +papier? Non, c'est un coup de soleil pris sur le fait par un +manoeuvre. Mais où est la conception de l'homme? où est le choix? où +est l'âme? où est l'enthousiasme créateur du beau? où est le beau? +Dans le cristal peut-être, mais à coup sûr pas dans l'homme. La +preuve, c'est que Titien, ou Raphaël, ou Van-Dyck, ou Rubens +n'obtiendront pas de l'instrument du photographe une plus belle +_épreuve_ que le manipulateur de la rue. Laissons donc la +photographie, qui ne vaudra jamais dans le domaine de l'art le coup de +crayon inspiré et magistral que Michel-Ange, en visitant Raphaël +absent, laissa de sa main sur le carton des noces de _Psyché_, contre +la porte de l'atelier de la _Fornarina_! Le photographe ne destituera +jamais le peintre: l'un est un homme, l'autre est une machine. Ne +comparons plus. + + +VII + +Le beau est donc l'objet poursuivi par le peintre, soit dans la +figure, soit dans le paysage. + +Or qu'est-ce que le beau? Nous vous l'avons dit vingt fois dans ce +_Cours_ à propos de la littérature écrite; il faut le redire à propos +de la littérature peinte. Le beau, c'est la partie divine de la +création; le beau, c'est, dans les formes, dans les expressions, dans +les couleurs comme dans la pensée, ce je ne sais quoi de supérieur à +la nature, quoique naturel cependant, qui, tout en reproduisant la +nature, la transfigure comme un miroir embellissant en une perfection +supérieure à la perfection et en une vérité idéale supérieure à la +vérité matérielle. Le beau, en un mot, c'est le rêve de l'artiste +achevant par l'imagination l'oeuvre de Dieu. + +Tout art véritable a pour objet le beau; celui qui en approche le plus +dans les actes est le héros, le saint, le martyr; celui qui en +approche le plus dans l'éloquence ou dans la poésie est le maître de +la raison, du coeur ou de l'imagination des hommes; celui qui en +approche le plus dans la langue des sons est le sublime musicien; +celui qui en approche le plus dans la langue des formes et des +couleurs est le plus grand peintre ou le plus grand sculpteur. + +L'école matérialiste moderne, qui parle de _l'art pour l'art_, qui +prétend le réduire à un calque servile de la nature, belle ou laide, +sans préférence et sans choix, qui trouve autant d'art dans +l'imitation d'un crapaud que dans la transfiguration de la beauté +humaine en Apollon du Belvédère, qui admire autant un _Téniers_ qu'un +_Raphaël_, cette école ment à la morale autant qu'elle ment à l'art; +elle place le beau en bas au lieu de le placer en haut: c'est un +sophisme; le beau monte et le laid descend; l'art véritable est le +_Sursum corda_ des sens de l'homme comme la vertu est le _Sursum +corda_ de l'esprit et du coeur. L'artiste dont les oeuvres expriment +le plus de ce _Sursum corda_, de cette réalisation de l'idéal par la +parole, les sons, les couleurs, les formes, est le plus véritablement +artiste entre tous les artistes. Le beau est la vertu dans l'art. + +Mais à quoi bon raisonner contre ces théoriciens à contre-sens de la +nature? Ne vous sentez-vous pas matérialisés devant une imitation +littérale et prosaïque de la matière? Ne vous sentez-vous pas +divinisés devant une poésie, une musique, une peinture, une statue, un +temple dont la beauté vous élève de la fange à l'idéal Ne vous +écriez-vous pas: C'est divin! Pourquoi? Parce que la partie divine de +la nature, l'idéal ou le beau, éclate davantage dans l'oeuvre de +l'artiste, et que vous sentez plus de Dieu dans la pensée et dans la +main de l'homme qui a écrit, chanté, peint ou sculpté ce +chef-d'oeuvre. Le plus grand artiste en tout genre n'est donc pas +celui qui manie avec le plus d'habileté technique la phrase, le son, +le pinceau, le marbre, mais celui qui exprime le plus de cette essence +divine, LE BEAU, dans ses ouvrages. + + +VIII + +Nous savons peu de chose de la musique de l'antiquité; nous savons un +peu plus, mais pas beaucoup plus, de la peinture: le vent emporte le +son, la poussière ronge la toile, la fresque périt avec l'édifice. La +sculpture seule subsiste éternellement, parce que le marbre et le +bronze sont éternels; les vestiges de la sculpture antique que nous +possédons ou que nous retrouvons tous les jours dans les deux patries +du beau, l'Asie et la Grèce, sont des exemplaires de perfection devant +lesquels pâlit l'art moderne. L'oeil et l'esprit s'abîment +d'admiration à la vue de ces marbres; un groupe de Phidias détaché des +bas-reliefs du Parthénon d'Athènes et transporté dans les musées de +Londres par lord _Elgin_, ce missionnaire de l'art indignement +calomnié, fait mesurer à l'esprit des distances incalculables entre la +perfection de l'antiquité et la décadence des modernes. + +Michel-Ange seul, par les gigantesques créations de son ciseau, +proteste contre cette décadence; mais Michel-Ange n'est qu'un prodige +de la nature, il n'est pas une école. Depuis Jean Goujon en France et +Canova en Italie, nous sommes à cet égard dans ce qu'on appelle une +renaissance de la sculpture. David, qui vient de mourir, génie plus +romain que grec, n'a pas emporté son marteau; de jeunes émules rêvent +le beau moderne sur sa tombe, et le rêve dans l'art précède toujours +le réveil. Nous allons en parler bientôt à l'occasion de la +littérature en marbre, la sculpture. + + +IX + +Quant à la peinture, nous n'avons point d'objet de comparaison entre +les anciens et les modernes; nous ne pouvons donc rien affirmer sur la +prééminence d'Athènes, de Rome ou de Paris; seulement, comme il est +certain que les arts ainsi que les idées ont ordinairement leur +équilibre, et, marchant du même pas dans une même civilisation, +prennent à peu près le même niveau dans les mêmes siècles, il est +probable que de très-grandes écoles de peinture étaient +contemporaines de ces grandes écoles de sculpture à Athènes, au siècle +de Périclès. La religion de l'Olympe entraîna tout dans son +écroulement devant la religion du Calvaire. Le mobilier du vieux monde +périt avec les édifices sacrés publics ou privés; l'art de la peinture +périt tout entier dans cette métamorphose de la terre et du ciel. + +On le voit renaître peu à peu pendant les dix premiers siècles, quand +on visite l'Orient dans ce qu'on appelle la peinture _byzantine_. Ces +peintures, dont on voit les plus vieux vestiges à Sainte-Sophie de +Constantinople, sont barbares comme le temps; c'était la littérature +des yeux d'un peuple usé et retombé dans l'enfance d'esprit. On n'y +sent aucune réminiscence de la Grèce policée; on dirait qu'une +invasion de races nouvelles a effacé tous les vestiges du génie des +Phidias ou des Zeuxis et que des mains scythes ou gauloises ont +arraché rudement le ciseau et le pinceau aux mains des suprêmes +ouvriers du beau. + +Ce n'était pas en Asie, ce n'était pas en Égypte, ce n'était pas même +en Grèce que la peinture devait renaître; elle resta quatorze siècles +dans cette seconde enfance. C'est toujours une religion qui enfante un +art; il n'y a que ces grands mouvements de l'esprit humain qui soient +de force à surexciter et à concentrer assez les puissances vitales de +l'imagination des hommes pour leur faire produire ces monuments +populaires de la poésie, de la musique, de la peinture, de la +sculpture, de l'architecture surtout. En voyant naître une religion on +peut dire: Une nouvelle architecture va sortir des carrières du globe. +À Dieu il faut un temple; mais il n'y a que Dieu qui soit capable de +créer un temple. Nous disons de plus: il n'y a qu'une religion qui +soit capable de rendre un art universel et populaire. + + +X + +La peinture moderne, née avec le christianisme oriental, suivit dans +ses développements la religion nouvelle, qui se répandait dans le +monde autour du bassin de la Méditerranée; grossière, puérile, +monotone, quelquefois naïve, toujours inhabile pendant ces longs +siècles de l'ère chrétienne, bien en arrière de la musique, qui +psalmodiait déjà le _plain-chant_ dans ses mystères, bien en arrière +de l'architecture qui construisait déjà des monastères et des +cathédrales. Ces architectes convoquaient le peuple sous des forêts ou +sous des feuillages de pierre; leurs masses s'élevaient de terre vers +le ciel comme des montagnes de marbre pour y faire descendre un Dieu. +La peinture ne faisait qu'imprimer sur ces murailles des dessins sans +perspective, plats comme ces murailles elles-mêmes; elle ne savait +qu'éblouir les yeux de la foule par des éclaboussures de couleurs +violentes à travers les vitraux peints des ogives des temples; elle +restait dans l'enfance. + +On peut dire qu'elle ne devint véritablement digne du nom d'art que +quand le christianisme, parvenu lui-même à son âge de virilité, de +puissance morale et de conquête universelle, régna à Rome sur +l'univers. La peinture est réellement fille aînée de la papauté. + +Mais elle n'entra en possession de tout son génie, de toute sa +popularité, de toute sa gloire, qu'à l'époque où cette papauté +elle-même, devenue puissance politique en Italie, régna avec toutes +les pompes du trône universel des intelligences sur la catholicité, +et, chose remarquable, la naissance de la peinture moderne à Rome +coïncida avec la renaissance des lettres, de la philosophie et de la +mythologie grecques à la cour des papes. La réaction de quatorze +siècles contre tout ce qui rappelait le paganisme ayant enfin cessé, +on commença à se retourner par une réaction contraire vers la +philosophie, l'éloquence, la poésie, les arts d'Athènes, et à y +chercher de l'émulation et des modèles. Platon fut revendiqué comme un +précurseur de saint Paul, Homère comme un écho de Moïse, Socrate comme +un martyr du christianisme latent et éternel sous les erreurs du +polythéisme; l'Église, rassurée désormais sur le danger de sensualiser +la doctrine, appela hardiment tous les arts antiques à l'ornement et +au prestige du culte nouveau. La famille véritablement athénienne des +_Médicis_ de Florence monta dans la personne de Léon X sur le trône +pontifical. Le christianisme eut avec les Médicis et Léon X son siècle +de Périclès; ce fut l'apogée de l'architecture moderne avec +_Bramante_, de la sculpture avec Michel-Ange, de la peinture avec +Raphaël et avec son école. L'art entra dans le ciel chrétien avec eux; +il se répandit par eux et après eux à Bologne avec les Carrache et les +Guide, à Parme avec le Corrége, à Venise avec Titien, à Milan avec +Léonard de Vinci; de là en Espagne avec les Vélasquez et les Murillo; +d'Espagne en Flandre et en Hollande avec l'école des Rubens, des +paysagistes et des peintres de marines. + +La peinture, dans chacune de ces villes ou de ces nations, prit +non-seulement le caractère du chef d'école, mais elle prit le +caractère de l'école et du peuple où elle fut cultivée par ces grands +hommes du pinceau: + +Titanesque avec Michel-Ange, plus païen que chrétien dans ses oeuvres, +et qui semble avoir fait poser des Titans devant lui; + +Tantôt mythologique, tantôt biblique, tantôt évangélique, toujours +divine avec Raphaël, selon qu'il fait poser devant sa palette des +Psychés, des saintes familles, des philosophes de l'école d'Athènes, +le Dieu-homme se transfigurant dans les rayons de sa divinité devant +ses disciples, des Vierges-mères adorant d'un double amour le Dieu de +l'avenir dans l'enfant allaité par leur chaste sein; + +Païenne avec les Carrache, décorateurs indifférents de l'Olympe ou du +Paradis; + +Pastorale et simple avec le Corrége, qui peint, dans les anges, +l'enfance divinisée, et dont le pinceau a la mollesse et la grâce des +bucoliques virgiliennes; + +Souveraine et orientale avec Titien, qui règne à Venise pendant une +vie de quatre-vingt-quinze ans sur la peinture comme sur son empire, +roi de la couleur qu'il fond et nuance sur sa toile comme le soleil la +fond et la nuance sur toute la nature; + +Pensive et philosophique à Milan avec Léonard de Vinci, qui fait de la +Cène de Jésus-Christ et de ses disciples un festin de Socrate +discourant avec Platon des choses éternelles; quelquefois voluptueux, +mais avec le déboire et l'amertume de la coupe d'ivresse, comme dans +_Joconde_, cette figure tant de fois répétée par lui du plaisir +cuisant; + +Monacale et mystique avec Vélasquez et Murillo en Espagne, faisant +leurs tableaux, à l'image de leur pays, avec des chevaliers et des +moines sur la terre et des houris célestes dans leur paradis chrétien; + +Éblouissante avec _Rubens_, moins peintre que décorateur sublime, +Michel-Ange flamand, romancier historique qui fait de l'histoire avec +de la fable, et qui descend de l'Empyrée des dieux à la cour des +princes et de la cour des princes au Calvaire de la descente de croix, +avec la souplesse et l'indifférence d'un génie exubérant, mais +universel; + +Profonde et sobre avec Van-Dyck, qui peint la pensée à travers les +traits; + +Familière avec les mille peintres d'intérieur, ou de paysage, ou de +marine, hollandais; artistes bourgeois qui, pour une bourgeoisie riche +et sédentaire, font de l'art un mobilier de la méditation; + +Enfin mobile et capricieuse en France, comme le génie divers et +fantastique de cette nation du mouvement: + +Pieuse avec _Lesueur_; + +Grave et réfléchie avec Philippe de Champagne; + +Rêveuse avec Poussin; + +Lumineuse avec Claude Lorrain; + +Fastueuse et vide avec Lebrun, ce décorateur de l'orgueil de Louis +XIV; + +Légère et licencieuse avec les Vanloo, les Wateau, les Boucher, sous +Louis XV; + +Correcte, romaine et guindée comme un squelette en attitude avec +David, sous la République; + +Militaire, triomphale, éclatante et monotone, alignée comme les +uniformes d'une armée en revue, sous l'Empire; + +Renaissante, luxuriante, variée comme la liberté, sous la +Restauration; tentant tous les genres, inventant des genres nouveaux, +se pliant à tous les caprices de l'individualité, et non plus aux +ordres d'un monarque ou d'un pontife; + +Corrégienne avec Prudhon; + +Michelangelesque avec Géricault dans sa _Méduse_; + +Raphaëlesque avec Ingres; + +Flamande avec éclectisme et avec idéal dans Meyssonnier; + +Sévère et poussinesque dans le paysage réfléchi avec Paul Huet; + +Hollandaise avec le soleil d'Italie sous le pinceau trempé de rayons +de Gudin; + +Bolonaise avec Giroux, qui semble un fils des Carrache; + +Idéale et expressive avec Ary Scheffer; + +Italienne, espagnole, hollandaise, vénitienne, française de toutes les +dates avec vingt autres maîtres d'écoles indépendantes, mais +transcendantes; + +Vaste manufacture de chefs-d'oeuvre d'où le génie de la peinture +moderne, émancipée de l'imitation, inonde la France et déborde sur +l'Europe et sur l'Amérique; magnifique époque où la liberté, conquise +au moins par l'art, fait ce que n'a pu faire l'autorité; république +du génie qui se gouverne par son libre arbitre, qui se donne des lois +par son propre goût, et qui se rémunère par son immense et glorieux +travail. + +Voilà l'histoire de la peinture en quelques lignes. Nous étudierons +peut-être avec vous un jour, dans trois ou quatre Entretiens +littéraires, ces dynasties de la peinture. Aujourd'hui nous ne voulons +vous entretenir que d'un homme de nos jours, que la mort a retiré à +elle après nous l'avoir seulement montré: Léopold Robert. Et pourquoi +Léopold Robert plutôt que Géricault, Scheffer ou tout autre? nous +dira-t-on. Parce que Léopold Robert est mort, d'abord, et que la mort +laisse la liberté du jugement tout entier; parce que Léopold Robert +est à lui seul, selon nous, toute une peinture: la peinture poétique, +le point de jonction entre la poésie écrite et la poésie coloriée; +enfin parce que Léopold Robert est un inventeur, un découvreur de +terres inconnues, le premier qui soit franchement sorti des routines +de la mythologie, des lieux communs de la peinture historique, pour +entrer hardiment, seul avec son génie, dans la peinture de la pensée, +du sentiment et de la nature. Il a dépouillé le vieil homme et il a +dit: Peignons l'âme à nu. L'âme n'est-elle pas le modèle divin, le +type éternel? Soyons le peintre de l'âme placée dans le milieu +sensitif de la nature! Et il a fait _les Moissonneurs_ et _les +Pêcheurs_, deux poëmes naturels par le sujet, surnaturels par +l'expression; deux poëmes qui sont devenus populaires en huit jours et +sont entrés dans l'oeil de ce siècle avec la puissance de l'évidence +et avec le charme du rayon qui entre dans le regard. + +Ainsi ce n'est pas seulement l'homme, ce n'est pas seulement +l'inclination de notre propre goût, c'est le _genre_ qui nous fait +choisir Léopold Robert pour vous parler aujourd'hui de la littérature +peinte dans les oeuvres de cet étrange génie, le Raphaël de la pure +nature, exprimée, en dehors de toute convention de religion, +d'histoire ou d'école, par le pinceau d'un berger du Jura. + + +XI + +Mais si l'homme est dans l'art, l'art aussi est dans l'homme; nous ne +séparerons donc pas l'art de l'artiste, ni l'artiste de l'art dans +l'analyse de ce grand poëte de la toile qui mourut d'amour et qu'on a +appelé de notre temps Léopold Robert. + +Voici sa vie; sa vie et son art c'est toujours lui. Le lieu de sa +naissance se représente souvent à mon imagination: l'âme des lieux se +retrouve toujours plus ou moins dans l'âme de l'homme. + +Le matin d'une des chaudes journées du mois de juin 18**, je partis +seul et à pied de la petite ville pastorale et batelière de Neuchâtel +en Suisse, pour gravir le mont Jura. On sait que le Jura est une +épaisse muraille de montagnes à pente douce du côté de la France, à +pente escarpée du côté de la Suisse. Ce sont des Alpes sans neige; +quelques bouquets de sapins suspendus aux flancs des rochers y +encadrent des pâturages d'herbes hautes et fines perpétuellement +arrosées par la brume des nuages. Ces pâturages sont plus savoureux +que ceux des Alpes; le foin, qu'on n'y fauche jamais, monte +jusqu'au-dessus des jarrets des énormes vaches blanches qui semblent +nager, à demi ensevelies, dans une mer de fourrages. Leurs larges +sonnettes de cuivre, suspendues à leurs cous par une courroie de cuir +à boucles luisantes, rendent de loin en loin des tintements +très-harmonieux qui semblent sonner les heures sous leurs pas à ces +solitudes. Quand on approche d'elles pour mesurer de l'oeil la +grandeur de leurs pis gonflés de lait, qu'on trait deux fois par jour +sans tarir la source, elles relèvent leurs larges têtes, ornées plutôt +qu'armées de leurs cornes que le joug n'humilie jamais; elles laissent +pendre, comme une draperie à festons redoublés sous leurs cous, leurs +larges fanons jusqu'à leurs genoux luisants du poli de l'herbe sur les +jointures; elles ruminent lentement, par un mouvement horizontal et +distrait de leurs mâchoires, la touffe d'herbe et de fleurs broyées +dont les brins pendent des deux côtés de leur bouche, et elles vous +regardent d'abord avec étonnement, puis avec familiarité, puis avec +amour. Toute la paix des steppes où elles vivent est dans leurs yeux; +ils sont bleus comme le ciel, limpides comme la goutte d'eau que la +rosée du matin a laissée au fond de la pervenche qu'elles foulent aux +pieds; leur profondeur n'a point d'abîmes comme les yeux humains. On +ne peut pas se lasser de les regarder; on n'y voit qu'intelligence, +sécurité, innocence, résignation à la destinée, amitié pour l'homme. +Tel devait être le regard de tous les yeux dans le jardin de félicité, +avant que le soupçon et la ruse fussent entrés à la suite des +passions dans la nature; simple miroir qui réfléchissait le monde +extérieur à l'âme pensante et l'âme pensante au monde extérieur, dans +le milieu d'un mutuel amour et d'une universelle paix. Dès mon enfance +j'aurais passé des journées entières à me mirer dans ces larges yeux +des vaches ou des boeufs au pâturage, et j'y trouve encore aujourd'hui +une paix communicative qui me purifie le coeur ou l'esprit. + +(Voyez les quatre têtes de buffles et de boeufs dans _les +Moissonneurs_ et dans le tableau de _la Madonna dell' Arco_ de Léopold +Robert, et vous y reconnaîtrez ces réminiscences du Jura.) + + +XII + +Après qu'on est sorti d'une gorge profonde qui mène de la ville au +Jura, et à mesure qu'on s'élève sur les pentes de cette chaîne, le lac +de Neuchâtel, dont on s'éloigne, paraît se rapprocher quand on se +retourne. On le voit bleuir au pied des tours blanches de la ville et +des noirs sapins; les anses et les ports qui le bordent se dessinent +comme sur une carte de géographie; quelques voiles de pêcheurs y +semblent immobiles; l'eau se rétrécit par l'éloignement; puis la brume +enveloppe ses rives indécises qui vont se fondre dans l'horizon du +canton de Berne. + +(On reconnaît également ici l'horizon des lagunes de Venise dans le +tableau des _Pêcheurs_ de Léopold Robert; on voit que cette image +d'enfance, restée dans ses yeux, avait besoin d'en sortir et de se +reproduire sur la toile. Nos paysages sont en nous autant que dans les +sites où nous plaçons nos scènes.) + + +XIII + +Enfin, de rampe en rampe et de croupe en croupe, on arrive, après +trois ou quatre heures de marche, au dernier plateau du Jura. Il est +raboteux et mamelonné comme le dos d'un dromadaire; il est nu aussi +comme le désert. On voit à distance un grand village, maintenant une +élégante et populeuse petite ville, née en trente ans de la nature +pastorale et de l'industrie. Aucun lac ne la baigne, aucune culture ne +l'environne, aucune forêt ne l'ombrage. Ce village, bâti comme pour +une nuit dans la solitude, ressemble (ou plutôt ressemblait alors) à +un groupe de tentes noirâtres, dressées pour une halte de pasteurs +dans les steppes de Crimée par une tribu errante de Tartares. On y +entre, sans s'apercevoir qu'on y est entré, par une grande rue, (alors +dépavée), bordée çà et là de pauvres maisons grises aux toits aigus, +pour laisser glisser l'hiver les lourdes neiges. + +Ce groupe de maisons, c'était la Chaux-de-Fonds, la ville où Léopold +Robert était né. Il y avait loin de là aux sites poétiques, voluptueux +ou majestueux des villas romaines, du golfe de Naples ou des lagunes +et des canaux de Venise qu'il devait reproduire un jour. Seulement il +y avait une chose dont je fus frappé et qui m'a mille fois frappé +depuis dans mes voyages: c'est un horizon très-élevé, et par +conséquent très-lumineux, dont on jouit ordinairement sur les hauts +plateaux de la terre, et qui semble baigner les cimes de la +_Chaux-de-Fonds_ d'une pluie de rayons venant d'en bas et d'en haut à +la fois sur le paysage. (Ce sentiment de la lumière si limpide et si +répandue dans les tableaux de Léopold Robert doit tenir aussi de ce +rayonnement et de cette transparence particulière à l'atmosphère du +plateau où il ouvrit les yeux.) + + +XIV + +C'était au lever du soleil; je déposai mon sac de cuir sur le banc de +bois d'un cabaret de village, seule auberge qu'il y eût alors à la +Chaux-de-Fonds. On me servit du laitage, du pain bis, des oeufs, du +vin de Neuchâtel, et tout en déjeunant je m'informai négligemment, +auprès de la jeune et belle hôtelière au costume bernois et aux +longues tresses de cheveux pendantes sur ses talons, d'un étranger qui +habitait depuis quelques semaines, sous un nom supposé, la +Chaux-de-Fonds. J'étais informé de sa résidence, je savais son nom de +guerre; j'étais convenu par lettre avec lui d'une entrevue au +village-frontière de la Chaux-de-Fonds pour des raisons qui sont +restées secrètes. + +L'hôtesse me dit qu'elle avait logé en effet ce jeune étranger peu de +jours avant celui de mon arrivée au pays, mais que cet étranger, +trouvant encore trop de monde et trop de bruit dans une hôtellerie de +village, habitait maintenant un châlet isolé sur un des plateaux, +chez un horloger. Elle me montra du doigt la fumée du toit de +l'horloger, à travers la fenêtre ouverte. + +Je repris mon sac sur mon dos, j'essuyai la sueur de mes cheveux, je +payai mes douze _batz_ de Suisse à l'hôtesse, et je m'acheminai à +l'indication de la fumée vers le plateau de l'horloger pasteur. Je +marchais, sans suivre de sentier, à travers la pelouse courte, broutée +par les moutons, qui tapissait les mamelons autour du village çà et là +sur ma route; j'apercevais, disséminés aux flancs ou au fond des +vallées, des châlets à peu près semblables à ceux de Lucerne ou de +Berne; seulement ils étaient fondés sur des murailles de pierre noire, +et le bois enfumé de l'étage supérieur attestait la pauvreté ou la +négligence des habitants. Quant au reste, c'étaient les mêmes toits en +pente roide, couverts de lattes de bois mince comme des écailles +d'ardoise, noircis par la pluie et bordés sur la corniche de grosses +pierres lourdes pour empêcher la toiture de s'envoler aux vents. Une +galerie couverte circulait autour de la maison, avec sa balustrade de +sapin sculpté; un escalier extérieur montait du seuil à la galerie; +un bûcher de rondins et d'éclats de bûches blanches de sapin était +symétriquement rangé sous l'escalier; un pont de planches menait de la +cour à la grange; le foin et la paille débordaient comme d'un grenier +trop plein par les ouvertures; des filles et des enfants déchargeaient +un chariot de fourrage embaumé, tandis que deux boeufs, dételés du +timon, mais encore appareillés au joug, léchaient de leurs langues +écumantes les brins des longues herbes qu'ils pouvaient saisir à +travers les ridelles du char. (J'ai reconnu plus tard ce char rustique +dans celui du tableau des _Moissonneurs_ ou du _Retour de la fête +d'Arco_.) + + +XV + +Sous l'avant-toit formé par le plancher proéminent de la galerie, et +tout près de la première marche de l'escalier, on voyait une porte +ouverte; à droite et à gauche un banc de bois blanc; devant la porte +une vasque de pierre grise, entourée de seaux de cuivre et surmontée +d'une tige de fer creux d'où ruisselait un filet d'eau, retombant avec +une mélodie assoupissante dans la vasque. À travers la porte on +voyait briller un grand feu à flamme résineuse dans l'âtre. C'était la +cuisine du châlet. + +À gauche de cette cuisine, une petite fenêtre basse et à petits +carreaux de verre à huit faces, encadrés dans le plomb, illuminait un +établi d'horloger vivement éclairé par la fenêtre. Des pendules de +bois, des boîtes de montre en argent et en or, des ressorts d'acier, +des rouages dentelés par la lime étaient suspendus aux vitres ou jetés +pêle-mêle sur l'établi. On entendait du dehors le grincement de +l'outil qui façonnait l'acier dans les mains du père de famille ou des +enfants du châlet. + +Ce spectacle de l'industrie sédentaire de l'horloger, mêlé aux travaux +champêtres du paysan des hautes montagnes, présentait un aspect de +bien-être et de bon ordre qui faisait penser aux premiers temps du +vieux monde. L'abrutissante division du travail, qui mécanise l'homme +pour enrichir la société et qui fait de l'ouvrier humain une machine à +un seul usage, n'était pas encore inventée: l'artisan, le pasteur et +le laboureur étaient confondus dans un même homme. On sait que de +Besançon, de Saint-Claude, de Morez, au Locle et à la Chaux-de-Fonds, +jusqu'aux plateaux de Saint-Fergues qui dominent le bassin de Genève, +presque tous les châlets isolés, bâtis au milieu des pâturages, +cachent un atelier domestique d'horlogerie! Chose étrange! ces +solitaires, pour qui les heures ne marquent que le retour périodique +des mêmes saisons et l'immobilité au temps sur le cadran de leurs +occupations toujours les mêmes, sonnent partout l'univers les heures +agitées de la vie des villes. Ces habitants du Jura ressemblent aux +_muézimes_ des cités de l'Orient, qui se tiennent sur les hauteurs de +l'atmosphère, au sommet des minarets, pour chanter l'heure et pour +avertir les hommes d'en bas de la fuite inaperçue du temps, qui glisse +entre les doigts de l'homme comme l'eau. + + +XVI + +Le châlet dont on m'avait indiqué le site par la fumée de son toit +était semblable à tous ces châlets. J'y trouvai l'étranger déguisé +dont je cherchais depuis plusieurs jours la trace; je passai le reste +de la soirée à m'entretenir avec lui de l'objet de notre entrevue, +tout en nous égarant de meules de foin en meules de foin sur les +pentes veloutées des collines prochaines. On m'offrit pour la nuit une +place dans le fenil, et je partageai le souper de la famille de +l'horloger pasteur. + + +XVII + +Cette famille du haut Jura ne sortira jamais de ma mémoire; il y avait +le père, la mère, cinq ou six enfants échelonnés de taille comme +d'âge, à commencer par une belle jeune fille de seize ans, à finir par +deux petites filles et trois petits garçons dont le plus jeune était +encore pendu, comme la dernière grappe, à la mamelle de la mère. + +Le père était un visage pensif aux yeux noirs, au front profondément +creusé par le pli de la réflexion entre les deux yeux, au teint pâli +par le métier sédentaire, mais à la bouche fine et délicate, comme +celle de J.-J. Rousseau, le philosophe de cette même race d'horlogers +du Jura. Son regard couvait toute cette couvée éclose de son amour et +nourrie de son travail d'artisan; il se délassait le soir et les +jours de fête par la lecture. On voyait sur une planchette de sapin, +au-dessus de son établi, quelques volumes soigneusement rangés: la +Bible, les _Pastorales de Gessner_, ce Théocrite de Zurich, +l'_Histoire de la Suisse_, par Jean de Müller, les oeuvres de J.-J. +Rousseau, les _Études de la Nature_ de Bernardin de Saint-Pierre, +_Paul et Virginie_, et quelques alphabets en grosses lettres pour +enseigner à lire et à écrire aux enfants quand ils seraient d'âge. + +La mère était une belle figure des montagnes, usée par ces précoces +maternités; il y avait, sur ses traits amaigris et pâlis, des retours +de fraîcheur et de beauté pareils à ces retours de soleil du soir sur +les rosiers du jardin après la pluie. + +Les petits garçons étaient plus graves qu'ils ne sont ordinairement à +cet âge; il y avait de la timidité et de la mélancolie dans leurs +physionomies. La solitude approfondit tout, même le premier regard sur +la vie dans la naïve enfance. + +La fille aînée était une de ces figures qu'on ne voit pas deux fois +dans le cours d'une vie et qu'on ne peut pas voir ailleurs que dans +les châlets d'un peuple pastoral; les traits étaient d'une pureté +grecque, les yeux d'une limpidité de fontaine sous la roche, le teint +d'une blancheur de marbre transpercé par un rayon du matin, les formes +d'une élévation, d'une perfection, d'une élégance, d'une souplesse, et +cependant d'une dignité naturelle que les statues attiques, trop peu +chastes d'expression, n'ont jamais, mais que les statues virginales +des sculpteurs allemands du moyen âge ont seuls rêvée et reproduite +dans leurs niches de cathédrales. L'ombre de ses longs cils sur ses +joues, le soir, quand elle lut en notre présence la prière d'avant la +nuit aux enfants, flotte encore dans mes regards après quarante ans, +comme si la lampe qui éclairait son suave profil n'était pas éteinte +encore. C'était la sainteté de la jeunesse enveloppée du respect +qu'elle inspire; il n'y aurait pas eu sous les tentes de _Madian_ un +homme assez dépravé et assez hardi pour profaner, par une mauvaise +pensée, cette vision d'ange féminin, et cependant elle regardait +jusqu'au fond de l'âme l'étranger qui lui parlait de ses petits frères +et de sa petite soeur, et, quand elle souriait, il y avait tant +d'abandon et tant de sécurité dans ce sourire qu'on croyait voir en +elle une soeur avec laquelle on avait souri. + + +XVIII + +Je passai trois jours dans cette famille patriarcale; j'en ai oublié +le nom, je n'en ai oublié ni le châlet, ni les habitants, ni les +naïvetés, ni les matinées passées à faner le foin sur les prés, ni les +soirées autour de l'établi de l'horloger, pendant que la mère chantait +à demi-voix pour endormir l'enfant sur son sein et que la jeune fille +limait entre ses doigts délicats, à côté de son père, les anneaux +microscopiques d'une chaîne de montre. + +C'est là et dans quelques autres châlets du haut Jura français que +j'appris à apprécier ce mélange heureux d'une profession pastorale +d'été et d'une profession mécanique d'hiver, qui donne l'aisance et +l'occupation à toutes les saisons. Ces horlogers champêtres sont une +classe d'artisans lettrés, une aristocratie de travail dont les moeurs +élégantes et simples font de ces montagnes une Arcadie d'artistes. + +C'est dans une de ces familles (peut-être dans cette famille même où +je découvris l'étranger de la Chaux-de-Fonds) que Léopold Robert avait +reçu le jour. Il y avait aussi dans la maison un père artisan, une +mère pieuse, une soeur angélique, trois petits frères maniant de leurs +mains enfantines le râteau du faneur le jour, l'outil de l'horloger le +soir. J'ai toujours aimé à me figurer que Léopold et Aurèle Robert +étaient sortis de ce nid dans les herbes dont le hasard m'avait fait +partager quelques jours la paix. + + +XIX + +Léopold était né à peu près à la même date du temps que moi, six ans +avant le siècle. «La maison de son père, disent ses biographes, M. de +Lécluse, le Winckelman des peintres français, et M. Feuillet de +Conches, son ami, la maison de son père, où il naquit, est en dehors +du village sur le chemin qui conduit au _Locle_. C'est là qu'enfant +Léopold errait dans les herbages, au milieu des pâtres et des +troupeaux.» + +La nature, le ciel, les eaux, les arbres, les animaux, les figures +simples, graves et d'une gracieuse sévérité de traits des pasteurs et +des faneuses suisses furent ses seuls maîtres et ses seuls modèles. +Le soir, en rentrant dans la maison, il couvrait d'ébauches au crayon +ou à la craie les murailles et les planches de sapin de l'atelier +d'horlogerie de son père; ses ébauches étaient empreintes d'un +caractère de grandiose et d'idéal qui les firent remarquer par les +amis de la famille. Son père cependant ne le destinait pas à +l'horlogerie, qui ne pouvait nourrir plus d'un monteur de boîtes de +montre dans le petit bien de famille; il l'envoya faire des études +classiques dans une maison d'éducation économique à Porrentruy; il +voulait le préparer à la profession du commerce: le Suisse est, comme +l'Arabe, guerrier, pasteur ou marchand. Les instincts de Léopold +répugnaient à cette profession d'un honnête et laborieux égoïsme; il +avait trop d'imagination pour aimer le chiffre, qui n'exprime que des +quantités et qui résume toute une vie d'homme dans un seul mot: +l'épargne. + +On sentit bientôt qu'il n'était pas né pour un comptoir de trafiquant +de Bâle ou de Zurich. + +On le rappela au châlet; il avait néanmoins dévoré les livres +classiques de son école; on le livra à sa nature. Il entra comme élève +dessinateur et graveur chez les _Girardet_ du Locle, voisins et amis +de l'horloger de la Chaux-de-Fonds. Ses essais furent heureux, ses +progrès rapides. + +L'un des deux frères _Girardet_ était célèbre déjà dans la librairie +de Paris et de Neuchâtel par les dessins et les gravures remarquables +dont il décorait les livres illustrés. Charles Girardet choisit +Léopold Robert parmi ses apprentis pour l'amener avec lui dans son +atelier de graveur à Paris. Le peintre David, qui régnait alors en +France comme réformateur de la peinture, permit au jeune apprenti de +venir dessiner d'après ses tableaux froids et automatiques dans son +atelier. Robert y prit le goût de la rectitude et de la sobriété des +lignes de ses figures; il ne pouvait y prendre ni l'expression des +physionomies, ni la passion, ni le mouvement, ni le coloris, _triple +vie du tableau_ qui manquait entièrement à son maître. David était à +la peinture ce que Calvin était à la religion, un rigide réformateur, +non un créateur. Il éloignait les vices, il n'enfantait pas la beauté; +il avait un pinceau, il n'avait point d'âme. Il y a plus d'âme dans un +des visages du tableau de _la Pêche à Venise_ que dans l'oeuvre +entière de David. + + +XX + +Léopold Robert concourut pour le prix de gravure à l'École des +beaux-arts de Paris; sa naissance étrangère l'exclut du concours. +Bientôt l'exil politique de David, proscrit comme régicide en Belgique +en 1816, ramena le jeune artiste, sans maître et sans patrie, dans la +maison paternelle. Il y resta deux ans, découragé de ses espérances; +il employa ces années d'incertitude et d'impasse à se créer son art à +lui seul par des méditations solitaires et par des essais assidus. + +La figure humaine, dont la Suisse et dont sa propre famille lui +offraient les plus beaux types, l'expression des sentiments simples +sur les traits, les attitudes, ces gestes de l'âme, furent sa +principale étude dans de nombreux portraits. Le caractère spécial de +son pinceau, la réflexion, la simplicité, la mélancolie, le gracieux +dans la sévérité, l'idéal dans le vrai, sont sans doute les produits +de ces années de solitude, ingrates en apparence, fécondes en réalité. +Une école n'aurait créé qu'un disciple, l'isolement et la pensée +créèrent un maître. Que serait devenu Léopold Robert s'il était resté +un élève froid et compassé de David dans une école des beaux-arts à +Paris? Il lui fallait pour maître les montagnes, les pasteurs, les +mers, les matelots, les horizons romains des Marais-Pontins, la +lumière qui baigne les Abruzzes et ces mélancolies profondes qui +creusent l'âme jusqu'au désespoir, mais aussi jusqu'au génie. Dans +tous les arts, tous les suprêmes artistes sont fils d'eux-mêmes. Que +serait devenu Chateaubriand si, au lieu de converser avec son âme sur +les grèves de Combourg ou dans les forêts du Nouveau-Monde, il avait +eu pour séjour de jeunesse les salons efféminés de Paris et pour +émules les poëtes énervés et maniérés de notre décadence? + + +XXI + +La renommée de ses portraits descendit de la Chaux-de-Fonds jusqu'à +Neufchâtel. La Providence lui devait un patron; il l'avait cherché +dans le roi de Prusse, alors souverain de Neuchâtel; il le trouva, +plus près de lui, dans un généreux et riche habitant de cette ville, +M. Roullet de Mézerac, qui venait de voyager en Italie. Ce +compatriote offrait à Léopold Robert son amitié et le subside +nécessaire pour aller étudier son art dans la patrie de l'art. + +Le jeune artiste accepta sans hésitation, des mains de l'amitié, ces +arrhes de sa gloire future, bien sûr de les restituer avec usure à son +généreux patron. + +C'était en 1818; le pape Pie VII régnait, après avoir longtemps pleuré +sa capitale dans les longs exils de Fontainebleau et de Savone. Plus +pieux que Léon X, mais aussi fervent qu'un Médicis pour l'illustration +de sa capitale par les arts, il laissait administrer sous lui son +ministre et son ami, le cardinal Consalvi, d'aimable mémoire. + +Ce cardinal, plus politique que sacerdotal, ressemblait de visage et +de caractère à Fénelon; il faisait de Rome, à cette époque, la +_Salente_ des arts. Le reflux d'étrangers longtemps privés par la +guerre du séjour de cette capitale des ruines concourait à cette +splendeur restaurée de Rome; c'était la capitale des peintres, des +sculpteurs, des musiciens, des poëtes, des savants de toute l'Europe. +Nous n'oublierons jamais l'atmosphère d'enthousiasme pour le génie +qu'on respirait alors dans cette Athènes de l'Italie. L'âge de +Périclès renaissait sous le cardinal Consalvi. Après une matinée +passée dans l'atelier de _Canova_, le Phidias vénitien, on visitait +les ateliers de _Thorwaldsen_, le Michel-Ange du Nord; on assistait à +la création de toiles ou de fresques magiques sous le pinceau de dix +écoles de peintres de toutes les nations, presque tous hommes d'un +esprit de conversation transcendante (car le pinceau, je ne sais +pourquoi, aiguise l'esprit plus qu'aucune autre profession artistique; +c'est peut-être parce que l'intelligence pense pendant que le pinceau, +qui se promène de la toile à la palette, repose l'esprit et le rend +plus dispos au doux exercice de l'entretien. Personne ne cause avec +plus d'originalité qu'un peintre). + +On sortait de ces ateliers, ouverts dès le matin aux visiteurs comme +nous, pour aller, avec M. de Humbolt ou avec M. Gell, explorer les +fouilles ou les ruines du Palais d'or de Néron; le soir on entendait +au théâtre de _Frosinone_ les légers opéras, préludes de Rossini, ce +rossignol du siècle; l'oreille encore ivre de cette musique, on +achevait les soirées dans les salons lettrés de la duchesse de +Devonshire, entre le cardinal Consalvi, son ami, et les politiques les +plus consommés des différentes cours de l'Europe. On retrouvait là +tous les jeunes artistes du matin, confondus, comme du temps de Léon +X, avec les puissants de la terre. On écoutait les vers de lord Byron, +apportés de Ravennes ou de Venise par la mémoire des derniers arrivés +de l'Adriatique; quelquefois on me demandait quelques-unes de mes +propres _Méditations_, composées la veille au bord des cascatelles de +Tibur. On rentrait à pas lents au clair de lune d'Italie, qui jetait +les grandes ombres du Colysée ou du Panthéon sur les cendres de Rome. +L'enthousiasme de l'antiquité, de l'histoire, de l'art, des statues, +des tableaux, de là musique, de la poésie, de la philosophie, baignait +tous les pores; c'était la transfiguration de l'homme en pure +intelligence par la divinité de l'art; on ne respirait que de la +gloire; on avait le mirage de l'immortalité. Quels jours! Et +maintenant quels soirs! + + +XXII + +Cette atmosphère romaine de 1819 à 1822 transfigura aussi Léopold +Robert en Romain. Il eut le vertige de l'Italie; il conçut une +peinture nouvelle, tout imprégnée de la pureté des lignes des horizons +romains, de la beauté des têtes transtévérines, de la mâle sévérité +des attitudes de ce peuple-roi, dont la majesté se révèle dans le +pasteur des Abruzzes comme un diadème égaré des palais et retrouvé +dans les cabanes, enfin de cette lumière de fournaise ardente qui se +vaporise en touchant la terre et qui immerge toute la nature dans un +océan de clartés, doublant les objets par les ombres crues qu'elle +projette sur leur face obscure. Il effaça pour jamais de sa palette +ces teintes vertes et ces nuances grises qu'il avait imitées jusque-là +des couleurs ternes de Paris et du Jura, et il y substitua, non pas +des couleurs, mais des rayons liquides fondus sur ses toiles. Son +dessin suivit la transformation de sa palette; il oublia le vulgaire +et ne chercha plus que l'idéal. Quant à l'expression de la passion sur +les figures, il n'eut point à la chercher: il la portait dans son âme; +il était tout passion, mais comme il convient à l'art quelconque, +passion pensive, quoique pathétique, passion qui reste belle dans le +supplice, et qui, en se possédant et en se contemplant elle-même, +devient spectacle pour les regards de Dieu et des hommes. + + +XXIII + +Cette transfiguration du jeune artiste français et suisse en peintre, +en poëte, en philosophe du pinceau italien, ne fut pas soudaine; le +travail fut à la hauteur de l'effort. + +Tout homme, quelque passionné qu'il soit, et précisément parce qu'il +est plus passionné, porte en soi la patience de son génie. À un but +éternel il n'épargne pas le temps. On raconte des miracles de la +patience de ce jeune homme et de son recueillement érémitique dans une +petite maison d'une rue écartée de Rome, pour atteindre par le pinceau +ce qu'il atteignait déjà par la conception. Nous avons vu ces +centaines d'ébauches, notes de son poëme intérieur, par lesquelles il +mesurait ses progrès ou préparait les groupes, même les plus +indifférents en apparence, de ses grands tableaux; ces notes sont +aussi achevées que ses poëmes. On en voyait un grand nombre à Paris, +il y a quelques années, chez un opulent Mécène de la peinture, M. +Paturle, digne possesseur de ce reliquaire du génie (M. Paturle vient +de mourir; que deviendra ce précieux héritage?). C'est ainsi +qu'autrefois à Rome le riche banquier _Chigi_ livrait les plafonds et +les murailles de son palais de la _Farnesina_ à Raphaël pour garder à +la postérité les moindres traces de cette main divine. Honneur à l'or +quand il se dévoue à l'art! Il se transforme en se répandant. Raphaël +et Léopold Robert emportent avec eux à la postérité les noms de +_Chigi_ et de _Paturle_. + +Apprécier le génie, c'est le génie aussi sous la forme de +l'admiration. Sans l'admiration, que deviendraient les chefs-d'oeuvre? + + +XXIV + +M. de Lécluse, peintre et écrivain français de notre temps, qui a +illustré souvent le _Journal des Débats_ de ses études sur l'art, a +droit de partager cet honneur. Il avait connu Léopold pendant ses +années de noviciat à Paris; il croyait en lui, et il le soutenait à +Neuchâtel et à Rome de ses encouragements, cette monnaie du coeur sans +jalousie, et par conséquent sans dénigrement. M. de Lécluse s'est +toujours oublié lui-même pour faire valoir les talents de ses rivaux. +Comme Socrate, il ne produisait plus, mais il aidait les autres à +produire: accoucheur de tableaux, comme Socrate accoucheur d'idées. +Beaucoup des lettres intimes de Léopold Robert sont adressées à M. de +Lécluse: nous les citerons tout à l'heure; d'autres sont empruntées au +portefeuille de M. Feuillet de Conches. Ces lettres, comme ces poteaux +funèbres plantés dans la neige des Alpes, au bord du précipice, +jalonnent la route de la gloire à la mort. + + +XXV + +Ce fut en 1817 que Léopold Robert se sentit assez maître de sa main et +de sa couleur pour composer son premier grand tableau; ce tableau, +comme toutes les ébauches qui l'avaient précédé, c'était l'Italie. +L'Italie s'était emparée de son imagination: ses yeux étaient le +miroir de cette terre de la lumière et de la beauté; son âme entière +n'était qu'une transfiguration de l'Italie en amour et en culte. +Raphaël ou Titien eux-mêmes n'avaient pas plus aimé cette patrie. Ce +fils adoptif égalait ces fils des entrailles en passion pour leur +mère. L'Italie viendrait à périr qu'on la retrouverait sous ses +pinceaux. + +Ce premier grand tableau, sur lequel Léopold Robert fondait en idée sa +fortune d'artiste et l'espérance de sa renommée, lui était commandé +par un de ses opulents compatriotes de Neuchâtel. C'était la _Corinne_ +de madame _de Staël_, improvisant au cap Mycènes. + +Ce sujet, plus déclamatoire que vrai et pathétique, était à la mode de +1820; ce poëme ou ce roman vivait encore; il est mort aujourd'hui, +comme meurent, après un certain temps, dans la littérature des +peuples, toutes les choses qui sont calquées sur les engouements de la +société factice au lieu d'être calquées sur l'éternelle et simple +nature. + +Le peintre français _Gérard_ l'avait déjà exécuté en homme d'esprit +qu'il était. C'est ce tableau que nous avons tous vu suspendu dans +l'humble chambre de la belle madame Récamier, au-dessus du fauteuil +sacré où s'asseyait, dans sa mâle vieillesse, cette autre _Corinne_ +virile du siècle, M. de Chateaubriand. + +Ce tableau de Gérard, en face du beau visage flétri de madame +Récamier, au-dessus de la tête triomphale et dédaigneuse de M. de +Chateaubriand, complétait bien la scène d'intérieur à laquelle +j'étais rarement admis. C'était une évocation perpétuelle de l'ombre +de madame de Staël dans le coeur des amis qui lui survivaient. Ce +tableau était le vrai piédestal de cette figure de madame de Staël, +une conversation éloquente dans un salon. + +Le visage que Gérard a donné à sa Corinne n'a rien des traces de la +passion, des lassitudes du génie, des pâleurs de l'inspiration sur des +traits de femme; c'est un poli et frais visage de Suissesse abreuvée +de lait, ou d'Anglaise colorée du frisson des brises du Nord, +cherchant à froid, dans ses yeux rêveurs, quelques phrases sonores +pour pleurer en mesure sur la décadence de l'empire romain, qui lui +est parfaitement indifférente. Un pâle Écossais l'écoute par +politesse; il s'enveloppe de son manteau contre la froide écume des +vagues beaucoup plus que contre le frisson de l'enthousiasme et de +l'amour; quelques spectateurs regardent sans comprendre. Les ruines +jaunissent et la mer bleuit comme une décoration convenable de cet +opéra en plein air. Tel qu'il est le tableau est agréable à l'oeil, +mais c'est une Italie réfléchie dans la glace et encadrée dans la +bordure d'un boudoir de Londres ou de Paris. + + +XXVI + +C'était une grande témérité à un amateur de Neuchâtel de commander +l'exécution de ce même sujet à un jeune peintre de ses montagnes; +c'était une grande audace au peintre d'accepter le défi. Aussi Léopold +Robert, malgré son extrême désir de satisfaire son généreux patron, ne +put-il jamais totalement plier son mâle et sauvage génie à ce +programme de salon suisse ou français. Il travailla assidûment et +lentement à étudier et à placer les paysages, les flots, les écueils, +les groupes secondaires de son tableau; mais il laissa toujours en +blanc la figure de l'improvisatrice, ne trouvant rien, dans son +imagination éminemment vraie, naturelle, sérieuse, de cet enthousiasme +de convention qu'il fallait nécessairement donner à cette figure de +jeune fille du Nord, psalmodiant et pleurant des lamentations +imaginaires sur les catastrophes des vieux Romains. Les catastrophes +des femmes sont dans leurs coeurs; Léopold ne pouvait transporter dans +leur imagination ce qu'il ne voyait que dans leur âme. Corinne, pour +lui, était trop théâtrale; il ne pouvait prendre un tel modèle que +sur la scène ou dans une séance d'Académie; or ce n'était pas là qu'il +étudiait la nature. + + +XXVII + +À l'époque de 1819 et 1820 où Léopold étudiait avec une solitaire +passion son art dans un faubourg de Rome, des actes de brigandage +tragique venaient d'ensanglanter la campagne de Rome. Le brigandage, +dans ce pays de séve surabondante, est une habitude intermédiaire +entre l'héroïsme et le crime; des héros oisifs sont bien près de se +faire brigands. Les gouvernements policés les poursuivent, les moeurs +du pays ne les déshonorent pas. + +La petite ville de Sonnino, au pied des Abruzzes, était peuplée +presque tout entière de cette race héroïque et belle de brigands +romains. + +Gasparone, leur chef, que nous avons connu nous-même dans les geôles +de fer des cachots de Rome, venait guerroyer avec les sbires du pape +jusque dans les campagnes d'Albano qui dominent Rome. Les étrangers, +rançonnés ou enlevés dans les cavernes des montagnes, poussaient des +cris de terreur et d'indignation. Le cardinal Consalvi, qui avait été +autrefois arrêté et mis à prix lui-même par un de ces chefs de +_bandits_, ouvrit une véritable campagne militaire contre la ville de +Sonnino, quartier général du brigandage; les portes et les murs de ce +repaire furent crénelés de têtes de bandits tués dans les combats ou +dans les supplices au sein de ces montagnes. Rien ne put déraciner de +ces rochers le crime héréditaire dans ces sauvages familles; il fallut +démolir Sonnino et exporter en masse hommes, femmes, jusqu'aux belles +jeunes filles et aux enfants, la population en masse de Sonnino, dans +les prisons élargies de Rome. + +Ces prisons en plein air étaient seulement une espèce de lazaret +épuratoire contre la peste du brigandage; les grands coupables étaient +morts sur leurs rochers, exposés sur des fourches patibulaires au bord +de la route de Terracine, d'Itri, de Fondi, du royaume de Naples, ou +chargés de fer et scellés aux murs des cachots; leurs familles, leurs +vieillards, leurs femmes, leurs enfants jouissaient d'une demi-liberté +dans ces dépôts de Rome. C'était la plus belle et la plus pittoresque +population de tout âge et de tout sexe qu'il fût possible d'imaginer +pour un poëte et de reproduire pour un peintre: la taille élevée, les +membres dispos, les fières attitudes, les costumes sauvages des +hommes; les profils purs, les yeux d'un bleu noir, les cheveux dorés, +les épingles d'argent semblables à des poignards, les corsets +pourpres, les tuniques lourdes, les sandales nouées sur les jambes +nues des femmes; les groupes formés naturellement, çà et là, le long +des murs, par les captifs, les épouses ou les fiancées demi-libres, +s'entretenant, les joues rouges de passion ou pâles de pitié, avec +leurs maris ou leurs amants, à travers les gros grillages de fer des +lucarnes des cachots, ouvrant sur les cours; les hommes assis et +pensifs sur la poussière, le coude sur leurs genoux, la tête dans leur +main; les jeunes filles se tressant mutuellement leurs cheveux de +bronze avec quelques tiges de fleurs de leurs montagnes, apportées par +leurs aïeules la veille du dimanche, les regards chargés des images de +la patrie, des arrière-pensées de la vengeance, des invocations +ardentes à la liberté de la montagne; les enfants à la mamelle +allaités en plein soleil de lait amer mêlé de larmes; toute cette +scène, que nous avons contemplée souvent nous-même alors, laissait +dans le souvenir, dans l'oeil et dans l'imagination un pittoresque de +nature humaine qui ne s'efface plus. + + +XXVIII + +Il avait été donné à Léopold Robert, grâce à la protection de quelques +gardiens subalternes de ce dépôt des déportés de Sonnino, d'en jouir +tous les jours; c'est là qu'il apportait ses crayons, c'est là qu'il +étudiait, sur une vigoureuse nature, les traits, les physionomies, les +attitudes, les costumes de ce que la terre d'Italie porte de plus beau +dans la femme et de plus mâle dans l'homme. Jamais, depuis _Salvator +Rosa_, le peintre des brigands, brigand lui-même, on ne fit poser la +nature vivante dans un si sauvage et si tragique atelier. Le génie de +Robert y prit ce caractère de grandiose, de force, de sévérité dans le +beau qui s'attacha depuis cette époque à son pinceau comme une couleur +indélébile. + +Mais, si son imagination s'y dessina, s'y modela, s'y colora sur ces +beaux types de femmes apennines des Abruzzes, son cour aussi n'y +résista pas; un grand et sombre attrait, prélude, hélas! trop certain +d'une grande et sombre passion, s'empara de son âme. + +Puis-je l'accuser d'avoir contemplé avec trop de complaisance la fille +innocente du brigand des Abruzzes, moi qui ai suivi, sur les vagues de +la même mer, la fille du pêcheur de Procida? Et Raphaël ne mourut-il +pas lui-même d'admiration pour la beauté plébéienne de la _Fornarina_? + +Regardez, dans le tableau des _Moissonneurs_, la jeune fille qui se +relève de la glèbe, sa faucille à la main, qui tourne aux trois quarts +son visage souriant d'un sourire sévère vers le char, et qui jette un +regard de reproche amoureux au jeune homme, fils du riche laboureur, +dansant devant la tête des buffles? La _Fornarina_ n'a pas un ovale +plus parfait et plus déprimé, un regard à pleine paupière où entre +plus de ciel et d'où sorte plus de pensée secrète, une lèvre plus +dédaigneuse, une fossette dans la joue plus prête à sourire et à +pardonner à l'excès d'ivresse de son fiancé. Quelle tête!... c'était +celle de Thérésina. Or qu'était-ce que Thérésina? Je vais vous le +dire. + + +XXIX + +Thérésina était la plus jeune fille d'un habitant de Sonnino, célèbre +par ses exploits de bandit sur les frontières de Rome et de Naples. Sa +soeur aînée, Maria Grazia, femme d'un autre bandit emprisonné ou +supplicié à Naples, était aussi renommée à Rome par sa beauté que par +son caractère. Déportée avec sa famille au dépôt de Rome, elle y était +libre, et elle posait comme modèle de beauté tragique devant les +peintres étrangers; le peintre français Schnetz, ami de Léopold +Robert, directeur depuis de l'école de France à Rome, la protégeait et +lui donnait asile; elle le protégeait à son tour quand il allait +explorer les montagnes des Abruzzes et chercher des sites pour ses +compositions toutes romaines. Un mot de Maria Grazia leur était un +sauf-conduit parmi ces montagnards. + +Thérésina, plus jeune, aussi belle, mais autrement belle que _Maria +Grazia_, n'avait alors que seize ou dix-sept ans; c'était la grâce de +cette beauté dont sa soeur était la force. Robert s'attacha à +reproduire cent fois sur sa toile cette charmante et grave +physionomie où la naïveté de l'enfance luttait avec la première +passion de la jeunesse. Voulez-vous la voir? la voilà, dansant les +cheveux, semés de fleurs des hautes montagnes, une ivresse qui a peur +de sa joie, une lionne qui badine avec sa griffe naissante. + +Voulez-vous la voir? Arrêtez-vous au musée du Louvre devant le groupe +des deux jeunes filles qui dansent autour du char du tableau de la +_Madonna dell' Arco_; celle qu'on ne voit que de profil et qui relève +des deux mains son tablier pour que les plis ne gênent pas ses pieds +nus, c'est Thérésina. + +Elle a noué autour de ses cheveux, à demi détachés, une couronne de +fleurs sauvages d'un admirable éclat; on y reconnaît les bleuets, les +oeillets rouges, les marguerites blanches, les pavots mêlés à des épis +de folle avoine, toutes fleurs des hauts pâturages du Jura +transportées par réminiscence sur le front de la fille des Abruzzes. +Son profil est tout à fait féminin, presque enfantin; elle sourit à +peine, elle baisse les yeux et regarde ses pieds avec l'expression +d'une pudique honte. On voit qu'elle danse non par ivresse, mais par +piété, pour complaire à sa soeur, à ses frères, et pour honorer la +madone. + +Le caractère méditatif, recueilli et sauvage du jeune peintre étranger +se complaisait dans la contemplation de cette innocence, fleurissant +au milieu des rochers tragiques de Sonnino et flétrie par l'ombre des +cachots ou des gibets patibulaires de toute sa famille; ses misères +autant que ses charmes l'attachèrent à Thérésina. Elle inspirait ses +pinceaux, elle attendrissait son coeur comme tous les premiers amours +des artistes sensibles, peintres ou poëtes. Elle devait bientôt +mourir, afin de laisser une ombre sur le coeur de son amant et un +éblouissement de jeunesse dans ses yeux. La Béatrice de Dante, la +Laure de Pétrarque et tant d'autres n'étaient-elles pas de cette +famille d'apparitions, qui brillent et qui meurent pour laisser, à +ceux qui les ont vues les premiers, des rêves célestes et ineffaçables +dans la mémoire? Le génie à ses commencements a besoin de larmes pour +tremper la plume ou le pinceau dans la tristesse, cette vérité +pathétique du coeur humain. + + +XXX + +«J'ai été frappé en entrant en Italie, écrivait à cette époque +Léopold Robert à un des confidents de son âme, de la beauté de ces +figures italiennes, des moeurs antiques, des costumes pittoresques et +sauvages de ces montagnards du Midi. Je pense les reproduire avec ce +caractère de simplicité et de noblesse naturelle de ce peuple, +caractère transmis par ses aïeux. Ce que j'ai fait jusqu'à présent ne +me satisfait pas encore; j'espère réussir mieux; cependant mes +tableaux, quels que soient les sujets, sont déjà très-recherchés à +Rome. Mon état me coûte beaucoup; je suis forcé d'avoir toujours des +modèles pour mes tableaux, car je suis résolu de ne pas faire un seul +trait sans ce secours, qui ne peut jamais tromper... Je fais aussi des +excursions dans les montagnes les plus sauvages, et j'y trouve des +sujets et des modèles tout nouveaux pour ce nouveau genre de +peinture.» + +«Cependant, ajoute-t-il dans la lettre suivante en parlant de son +tableau de _Corinne_, ce tableau commence à me peser; j'ai peur de +m'être fourvoyé en acceptant de le composer; j'ai choisi un sujet trop +difficile à rendre, et d'ailleurs je m'aperçois qu'une _Corinne_ est +trop relevée pour moi, qui n'ai jamais fait que des contadines (des +paysannes).» + +«Cette figure de Corinne est ingrate à faire, poursuit-il quelque +temps après; on ne sait quel caractère lui donner, ni quel costume.» + + +XXXI + +On voit que, dans la lutte entre la nature et la convention, la nature +en lui triomphe et qu'elle triomphe de lui. Il ne peut concevoir cette +sibylle de salon, drapée par la marchande de modes et donnant +rendez-vous à ses amis sur un écueil lavé par l'écume, pour écouter +une déclamation à froid, puisée dans des rhétoriques de demoiselles. +Décidément la nature sincère et grave de l'enfant du Jura se refuse à +cet effort impossible. En vain il copie le mâle visage de la soeur +aînée de Thérésina, Maria Grazia: cette figure n'a que des passions +vraies dans ses traits; elle enfonce la toile; elle fait frémir Oswald +et pâmer d'effroi les élégantes Écossaises de la société de Corinne. +En vain il copie le délicat et naïf visage de Thérésina elle-même: +elle est trop simple pour simuler d'autre inspiration que celle de son +coeur; elle est trop timide pour lever au ciel ces regards de sibylle +qui sont un défi au soleil; elle ne regarde que celui qu'elle aime, +elle ne voit le monde que dans ses yeux. L'impatience saisit à la fin +le peintre; il efface d'une main résolue toutes ces ébauches, il +renonce au mensonge pour la vérité, et il peint l'improvisateur +napolitain, l'Homère populaire et maritime, sa guitare à la main, +assis sur un écueil de la plage au pied des montagnes, et psalmodiant, +pour quelques sous jetés dans son bonnet de laine, en dialecte des +Abruzzes ou des Calabres, l'épopée des brigands et des jeunes +Sonniniennes à un auditoire rustique comme lui. + +Cette scène-là, il l'a vue cent fois; elle est entrée dans son +imagination avec la lumière des plages de Terracine, avec le +grincement de la guitare sous les oliviers, avec les visages et les +costumes qu'il a depuis six ans sous les yeux. + +De plus, la scène est vraie: le vieux poëte du môle de Terracine ou de +Sorrente exerce sa profession en plein air pour gagner, en +accompagnant ses stances de sa guitare, le pain, l'huile et le fromage +nécessaires au souper de sa famille. Sa figure est triste et résignée +au fond, mais à la surface elle prend toutes les expressions terribles +ou tendres des situations des poëmes qu'il récite. + +Les figures de jeunes matelots, de pasteurs, de femmes ou de filles +qui se groupent autour de lui, à une distance respectueuse, s'enivrent +naïvement et sincèrement des aventures de brigandage, d'héroïsme, +d'amour, d'enlèvement, de coups de feu sur la montagne, de tempête sur +la mer, d'arrestations par les sbires dans la caverne, de supplice sur +l'échafaud, de prière à la madone avant de mourir, qu'elles +recueillent en retenant leur respiration. Voilà la vérité! voilà la +nature! voilà l'Italie! voilà le tableau que Léopold substitue à +l'instant sur la toile aux figures fausses et fardées de Corinne! + + +XXXII + +Regardez ce premier tableau complet de Robert à côté du tableau de +_Corinne_ par Gérard: du premier coup d'oeil vous vous sentez en +pleine lumière comme en plein pathétique, comme en plein pittoresque, +comme en pleine vérité. Et puisque nous parlons ici de la peinture +comme expression d'une littérature qui parle aux yeux, qui +impressionne l'âme, qui communique de l'homme à l'homme des images, +des sensations, des pensées, voilà une langue du pinceau qui se fait +entendre, entendre non pas d'un cercle d'initiés comme la _Corinne_ de +Gérard, mais de tout le monde. Gérard parle une langue morte, Robert +parle une langue vivante et vulgaire. + +Et d'abord remarquez avec quel instinct de la vérité dans les +sensations Léopold Robert, dans son _Improvisateur napolitain_, +dispose les lieux selon la scène. Que veut-il peindre? L'attention, +l'attention concentrée d'un groupe ou deux de personnages au récit +populaire chanté par un poëte de la nature. Aussi voyez comme il évite +de distraire leurs regards ou les regards des spectateurs par tout +luxe surabondant de paysages. Le ciel pour dôme, la mer vide pour +fond, un rocher nu pour y asseoir son poëte, quelques pierres roulées +du rocher pour y grouper ses auditeurs, voilà tout; les deux éléments +de l'imagination et l'infini, le ciel et la mer, se présentent seuls à +l'esprit quand on aperçoit ce tableau: l'âme se concentre sur le +groupe. + + +XXXIII + +De quoi se compose-t-il, ce groupe? Du poëte populaire d'abord, belle +tête homérique aux traits pensifs et aux yeux rêveurs, où +l'inspiration professionnelle flotte sur un visage de chanteur de +rues. Il est assis sur le vieux manteau de laine brune qui s'est +détaché de ses épaules; il cherche d'une main distraite des notes sur +les cordes de sa guitare pour accompagner sa psalmodie; il cherche de +l'oeil, dans son imagination ou dans sa mémoire, les aventures ou les +vers qu'il chante à ses auditeurs attentifs. + +Or quels sont ses auditeurs? C'est ici encore qu'il faut admirer +l'instinct naturel réfléchi ou irréfléchi du peintre. Comme il s'agit, +pour ces auditeurs, d'un plaisir oisif d'imagination et de coeur, le +peintre les a tous choisis dans l'âge de l'imagination ou de l'amour. +La poésie lettrée ou illettrée est chose de jeunesse; une fois aux +prises avec les occupations actives et sérieuses de la vie, on ne se +passionne plus pour ces fables chantées qu'on nomme les poëmes: l'âge +mûr n'a pas le temps, la vieillesse n'a plus le goût de ces rêveries; +on songe à vivre, on pense à mourir. On laisse rêver ceux qui ne +connaissent encore ni la vie ni la mort, et qui se font la mort et la +vie à l'image de leurs douces ignorances. + +C'est d'abord, assis sur le même banc de rocher, à côté du poëte, un +jeune lazzarone de seize ans, qui se destine sans doute à la même +profession, qui suit son maître comme l'ombre le corps, qui paraît +fier de l'approcher de plus près que les autres, qui tourne sa tête de +son côté, qui semble boire des yeux les vers et les sons, et qui +contemple avec une admiration étonnée les merveilleuses inspirations +du poëte et du chanteur. + +Au pied de l'écueil ce sont deux jeunes matelots; l'un est accoudé +nonchalamment sur la base du roc, et l'autre, son manteau dans une +main et son bras passé autour du cou de son compagnon, comme pour +l'inviter à mieux écouter encore le récit, écoute lui-même avec une +attention passionnée qui lui fait oublier tout le reste. + +Tout près d'eux est une femme d'Ischia, adossée au rocher, assise sur +ses talons repliés à la manière des femmes grecques, les deux bras +pendants le long du corps; elle regarde en sens opposé de +l'improvisateur et ne semble participer à la scène que par ses +oreilles. + +Une enfant de huit à dix ans, sa fille, rêve aux sons de la guitare, +la tête penchée sur les genoux de sa mère. L'attention a fait tomber +de sa main et rouler à terre le tambourin entouré de grelots sur +lequel elle venait de frotter du doigt la tarentelle de son île. + +En face du chanteur, deux belles jeunes filles de Procida ou de +Mycènes sont debout, dans l'attitude et dans l'expression de +l'attention, émues jusqu'aux larmes; l'une regarde le poëte comme s'il +allait lui dire le secret de sa destinée amoureuse; l'autre baisse les +yeux et songe à je ne sais quoi de triste comme le récit. + +Derrière elles, une autre jeune fille écoute de loin et comme +furtivement; on dirait qu'elle craint d'entrer dans le cercle magique, +mais qu'elle est fascinée comme la colombe par le serpent. + +Plus bas on aperçoit un groupe de pêcheurs qui descendent vers la +plage, leurs rames en faisceau sur leurs épaules. Ceux-là n'ont pas le +temps de s'amuser aux chimères, mais on voit qu'ils les regrettent, et +qu'ils saisissent en passant quelques refrains de l'instrument ou +quelques vers connus du récitatif. + +Enfin, derrière le rocher où s'assied le chanteur, une jeune mère, +assise à distance, presse son nourrisson amoureusement entre sa joue +et sa mamelle, comme pour l'empêcher de troubler le silence de +l'auditoire en l'endormant. + + +XXXIV + +Voilà tout le tableau, et cependant que de choses ne dit-il pas par +les yeux à l'âme! Quelle sérénité, quelle paix, quel apaisement des +soucis de la vie, quelles images de félicité, d'amour, d'ivresse +rêveuse, ne fait-il pas monter des sens à l'esprit! On nage dans la +tiède lumière d'un éther méridional, on glisse sur le cristal azuré de +cette mer presque toujours aplanie, on boit par tous les pores la +brise embaumée, on regarde ce ciel du soir qui n'est que l'avenue +voilée des mondes imaginaires où s'abîme l'espérance; on s'assied, on +se groupe, on écoute, on s'étonne, on s'enchante aux chants de ce +poëte avec ces jeunes hommes et ces jeunes femmes, doucement ivres de +poésie et de musique, ces fleurs du climat où l'_oranger fleurit_; on +s'oublie, on oublie le monde, le jour qui baisse, l'heure qui glisse, +les soucis qui poignent, les peines qui attendent. Le peintre vous +donne ce qu'il y a de meilleur à un certain âge de la vie sur la +terre: une heure d'oubli!... + +Aussi ce tableau, véritable révélation d'une poésie du pinceau +inconnue au monde, fit-il sur les spectateurs l'impression que des +livres tels que _Paul et Virginie_ ou _Atala_ auraient pu faire sur +les imaginations. Chaque tableau de Léopold Robert est un livre en +effet, un poëme, un roman, une philosophie, une idylle de Théocrite, +une églogue de Virgile, un chant du Tasse, un sonnet mélodieux de +Pétrarque. Il n'y a autant de littérature dans aucun tableau. Son +pinceau est une plume; il parle, il chante autant qu'il dessine; sa +couleur a du son, sa toile est lyrique; il parle trois langues en une: +on l'entend peindre, on le sent décrire, on le voit penser..... +............................................................... + + +XXXV + +L'enthousiasme qu'éprouvèrent l'Italie et la France à cette première +grande page du génie de Léopold Robert lui donna l'élan et la +confiance de son talent. Les artistes ont bien le pressentiment de +leur force, mais ils n'en ont la foi qu'après qu'ils se sont vus dans +le miroir ému de leur siècle. En 1822, en 1824, en 1826, il peignit +les _Pèlerins se reposant dans la campagne de Rome, un Brigand en +prières avec sa femme, la Mort d'un brigand, la Mère pleurant sur le +corps de sa jeune fille exposée, les Chevriers des Abruzzes pansant +une chèvre blessée_, tous tableaux empreints de la même sensibilité +communicative, tableaux qui rayonnent, tableaux qui parlent, tableaux +qui prient, tableaux qui chantent, tableaux qui pleurent. On se les +disputait dans toute l'Europe pittoresque. Les expositions de Rome, de +Paris, de Londres, d'Amsterdam, retentissaient de son nom. Il +remboursait ses protecteurs de Neuchâtel; il soutenait son humble +famille de la Chaux-de-Fonds; il appelait à Rome, auprès de lui, son +jeune frère Aurèle Robert, devenu son élève, son émule et son graveur. +Il était ou il semblait heureux, mais déjà le bonheur était devenu +pour lui impossible. «Je me sens, écrivait-il à cette époque, _malade +du mal de ceux qui désirent trop_.» On croirait lire un vers de Dante. +On va voir ce qu'il désirait au delà de ce que le génie et la destinée +lui permettaient d'atteindre. Mais ce désir même, qui n'était encore +que rêve confus du coeur, qui devint plus tard passion, et enfin mort, +ne faisait que de naître en lui et peut-être ne le reconnaissait-il +pas encore lui-même: c'était un amour. + +Cet amour voilé, superbe, tragique dès le premier moment, le fît +rougir de ce premier trouble léger, accidentel, de sa jeunesse pour +la jeune fille de _Sonnino_; Thérésina fut négligée, oubliée, +dédaignée peut-être, et disparut de sa vie: c'est une ingratitude. +Elle retourna dans les montagnes avec ses parents; elle fut donnée par +eux pour épouse à un de ces héroïques brigands du même métier; elle +partagea ses aventures, ses expatriations, ses captivités dans les +États romains, dans le royaume de Naples, et elle mourut, jeune +encore, à la suite du bandit, laissant la tête de son mari clouée, +dans une niche de fer, sur un poteau de la route de Terracine, et son +enfant orphelin sur la paille d'une cour de prison. + + +XXXVI + +Cet amour pour une femme d'un rang supérieur, vers laquelle la morale +comme l'honneur lui interdisait d'élever sa pensée, n'était encore +dans l'âme de Léopold Robert qu'une respectueuse admiration et une +modeste familiarité. Les commencements de cette passion ressemblèrent +exactement à l'irréprochable culte de Michel-Ange pour la belle et +vertueuse _Vittoria Colonna_, la poétique et fidèle épouse du +grand-duc de _Pescaire_. Ce culte se manifesta jusqu'au dernier jour +du sublime artiste par un redoublement d'oeuvres incomparables et par +ces poésies platoniques où la plume de Michel-Ange égale son pinceau +en célébrant son amour. + +Cet amour de Robert ressemble davantage encore à la familiarité +périlleuse du _Tasse_ avec la princesse Éléonore d'Este, soeur du duc +de Ferrare. Le poëte glissa, sans s'en apercevoir, de l'admiration et +de la reconnaissance dans la passion; il n'y perdit pas la vie comme +Léopold Robert, mais il y perdit sa fortune, sa liberté et sa raison. + +Enfin cet amour ressembla aussi à l'attachement intime et mutuel du +peintre Fabre de Montpellier et de la belle comtesse d'Albany, veuve +du dernier des Stuarts, prétendant à la couronne d'Angleterre, et +peut-être cet exemple d'un amour récompensé et d'un mariage secret +entre un artiste et une reine découronnée ne fut-il pas sans une +funeste influence et sans une fatale analogie sur l'imagination de +Léopold Robert. + +Le hasard nous a fait connaître personnellement quelques-uns des +principaux personnages et quelques-unes des circonstances de ce drame +intérieur, si intimement mêlé à la vie, aux oeuvres, au génie, à la +mort du jeune Robert, ce Werther des peintres. Nous allons retrouver +son amour d'abord naissant, puis couvé, puis développé, dans ses +ouvres. Jamais l'homme ne fut plus inséparable de l'artiste que dans +ce _Tasse_ de l'Helvétie transporté dans une cour exilée à Rome. Ce +sont les rêves de son coeur qu'il rend visibles sur sa palette pour +les transporter sur la toile; les trois phases de son amour y sont +écrites en trois tableaux immortels: la première ivresse d'un +sentiment qui vient d'éclore dans _la Madonna dell' Arco_, la félicité +suprême dans _les Moissonneurs_, la désillusion et le pressentiment de +mort dans les _Pécheurs de l'Adriatique_. Ces trois tableaux sous les +yeux ou dans la mémoire, suivez un moment son pinceau; ce pinceau, +c'est la vie. + + LAMARTINE. +(_La suite au mois de janvier._) + + +Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, rue Jacob, +56. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume +6), by Alphonse Lamartine (de) + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER *** + +***** This file should be named 27314-8.txt or 27314-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/7/3/1/27314/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/27314-8.zip b/27314-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..63b7e3a --- /dev/null +++ b/27314-8.zip diff --git a/27314-h.zip b/27314-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ff8de8f --- /dev/null +++ b/27314-h.zip diff --git a/27314-h/27314-h.htm b/27314-h/27314-h.htm new file mode 100644 index 0000000..904d953 --- /dev/null +++ b/27314-h/27314-h.htm @@ -0,0 +1,10081 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html lang="fr"> + +<head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1"> +<title>The Project Gutenberg e-Book of Cours Familier de Littérature, Volume 6; Author: M. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Cours Familier de Littérature (Volume 6) + Un Entretien par Mois + +Author: Alphonse Lamartine (de) + +Release Date: November 22, 2008 [EBook #27314] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<p class="tn">Notes au lecteur de ce ficher digital:</p> + +<p class="tn">Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées.</p> + +<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1> + +<p class="p2 center">UN ENTRETIEN PAR MOIS</p> + +<h2><span class="smaller">PAR</span><br> +M. A. DE LAMARTINE</h2> + +<p class="p4 center">TOME SIXIÈME.</p> + +<p class="p4 smaller center">PARIS<br> +ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,<br> +RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.</p> + +<p class="smaller center">1858</p> + +<p class="p4 smaller center">L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à +l'étranger.</p> + +<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1> + +<p class="p2 center">REVUE MENSUELLE.</p> +<p class="p4 center">VI.</p> + +<p class="p4 smaller center">Paris.—Typographie de Firmin Didot frères, fils et C<sup>ie</sup>, rue Jacob, 56.</p> + + +<h1><span class="pagenum"><a id="page001" name="page001"></a>(p. 001)</span> COURS FAMILIER<br> +DE<br> LITTÉRATURE</h1> + +<h2>XXXI<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2> + +<h3>VIE ET ŒUVRES DE PÉTRARQUE.</h3> + +<h4>I</h4> + +<p>Il y a deux amours: l'amour des sens et l'amour des âmes. Tous les +deux sont dans l'ordre de la nature, puisque la perpétuité de la race +humaine a été attachée à cet instinct dans les êtres vulgaires, et ce +sentiment dans les êtres d'élite. En cherchant bien la différence +essentielle qui existe entre l'amour des sens et l'amour des âmes, on +arrive à conclure ceci: C'est que l'amour des sens a pour mobile +<span class="pagenum"><a id="page002" name="page002"></a>(p. 002)</span> et pour objet le plaisir, et que l'amour des âmes a pour +mobile et pour objet la passion du beau; aussi le premier +n'inspire-t-il que des désirs ou des appétits, et le second +inspire-t-il des admirations, des enthousiasmes et pour ainsi dire des +cultes. Il y a plus: l'amour des sens inspire souvent des vices et des +crimes; l'amour des âmes inspire, au contraire, des chefs-d'œuvre +et des vertus: c'est ainsi que vous voyez dans l'antiquité l'amour +sensuel caractérisé par Hélène, Phèdre, Clytemnestre; et que vous +voyez dans les temps modernes l'amour des âmes se caractériser dans la +chevalerie, dans Héloïse, dans Laure, par l'héroïsme, par la fidélité, +par la sainteté même la plus idéale et la plus mystique.</p> + +<p>Cette différence de caractère entre ces deux amours se remarque aussi +dans les poëtes qui ont célébré l'un ou l'autre de ces amours; amours +qui portent le même nom, mais qui sont en réalité aussi différents que +l'esprit de la matière, que le corps de l'âme. Voyez Ovide dans son +<i>Art d'aimer</i>, d'un côté; voyez Pétrarque dans ses sonnets amoureux, +de l'autre: le ciel et la terre ne sont pas à une plus grande distance +l'un de l'autre que ce poëte impur des sens et que ce poëte du pur +amour.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page003" name="page003"></a>(p. 003)</span> Cet amour des âmes ou cette passion du beau, sentiment qui se +rapproche le plus du pieux enthousiasme pour la beauté incréée, devait +par sa nature même inspirer à la terre la plus céleste poésie, car ce +sentiment est une sorte de piété par reflet; piété qui traverse la +créature comme un rayon traverse l'albâtre pour s'élever jusqu'à la +contemplation du beau infini, Dieu.</p> + +<p>Cette piété transpire dans les vers de l'amant de Laure; Laure pour +lui n'est pas une femme, c'est une incarnation du beau, dans laquelle +il adore la divinité de l'amour. Voilà pourquoi son livre inspire à +ceux qui savent le goûter une dévotion à la beauté qui est presque +aussi pure que la dévotion à la sainteté; voilà pourquoi une mauvaise +pensée n'est jamais sortie de ses vers; voilà pourquoi on rêve, on +pleure et on prie avec ces vers divins qui ne vous enivrent que +d'encens comme dans un sanctuaire. C'est de ce poëte sacré, c'est de +ce psalmiste de l'amour des âmes que je veux vous entretenir +aujourd'hui. La France l'a peu connu, Boileau l'a dénigré sans le +comprendre, l'Italie elle-même n'a pas su reconnaître assez en lui son +second Virgile et son second Platon; Platon chrétien, mille fois +supérieur en <span class="pagenum"><a id="page004" name="page004"></a>(p. 004)</span> vers à la prose du Platon païen. L'Italie lui a +trop préféré son Dante, génie sublime mais sauvage, aux proportions +désordonnées d'un rêve de Pathmos; la grandeur frappe plus que la +perfection les peuples qui naissent ou qui renaissent à la +littérature: Dante émane du moyen âge encore barbare; Pétrarque émane +de l'antiquité la plus raffinée, mais tous les deux cependant sont +chrétiens. Dante par ses machines poétiques empruntées à l'Apocalypse, +Pétrarque par l'intellectualité de son amour, respirent la suavité du +mysticisme évangélique. Quant à moi, je considère Pétrarque, sans +aucune comparaison possible, comme le plus parfait poëte de l'âme de +tous les temps et de tous les pays, depuis la mort du doux Virgile. +Notre langue elle-même n'a rien à lui opposer en délicatesse de style +et en pathétique de cœur, pas même l'harmonieux et tendre Racine: +Racine chante pour une cour et pour un roi; Pétrarque, pour Laure et +pour son Dieu. L'inspiration est plus brillante dans Racine, elle est +plus pathétique et plus recueillie dans Pétrarque; les vers de +Pétrarque aussi, quoique moins sonores, sont bien plus pleins: ce sont +les proverbes de l'amour et de la douleur; il en est resté des +milliers dans la circulation <span class="pagenum"><a id="page005" name="page005"></a>(p. 005)</span> des âmes aimantes ou des +cœurs saignants. Toutes les vagues de l'Adriatique, toutes les +collines d'Arquà, toutes les grottes de Vaucluse, toutes les brises +d'Italie, roulent avec les larmes ou les soupirs des amants un vers de +Pétrarque. Ses sonnets sont les médailles du cœur humain.</p> + +<h4>II</h4> + +<p>Jamais l'œuvre et l'écrivain ne sont plus indissolublement unis que +dans les vers de Pétrarque, en sorte qu'il est impossible d'admirer la +poésie sans raconter le poëte: cela est naturel, car le sujet de +Pétrarque c'est lui-même; ce qu'il chante c'est ce qu'il sent. Il est +ce qu'on appelle un poëte intime, comme Byron de nos jours; une si +puissante et si pathétique individualité, qu'elle envahit tout ce +qu'il écrit, et que si l'homme n'existait pas le poëte cesserait +d'être. On a beau dire, ce sont là les premiers des poëtes; les autres +n'écrivent que leur imagination, ceux-là écrivent leur âme. Or +qu'est-ce que la belle imagination en comparaison de l'âme? Les uns ne +sont que des artistes, les autres sont des hommes. Voilà le caractère +de Pétrarque, racontons sa vie.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page006" name="page006"></a>(p. 006)</span> III</h4> + +<p>Il y a peu de grands hommes remueurs du monde sur lesquels on ait +autant écrit que sur cet homme séquestré, solitaire, absorbé dans sa +piété, dans son amour et dans ses vers; pour les uns il est poésie, +pour les autres histoire, pour ceux-ci amour, pour ceux-là politique. +Disons le mot: sa vie est le roman d'une grande âme.</p> + +<p>Il naquit à Florence, la ville où tout renaissait au quatorzième +siècle. Son père était un de ces citoyens considérables dans la +république, que le flux et le reflux des partis en lutte firent exiler +avec le Dante, son contemporain et son ami.</p> + +<p>Pétrarque reçut le jour à Arezzo, petite ville de Toscane, qui servait +de refuge aux exilés. Son père et sa mère le transportèrent au berceau +d'asile en asile autour de leur patrie, qui leur était interdite. Ils +finirent par s'établir à Avignon, où le pape Clément V venait de fixer +sa résidence. À l'âge de dix ans, son père le mena à Vaucluse; ces +rochers, ces abîmes, ces eaux, cette solitude, frappèrent son +imagination d'un tel charme, que son âme s'attacha <span class="pagenum"><a id="page007" name="page007"></a>(p. 007)</span> du +premier regard à ces lieux, avec lesquels il a associé son nom, et que +Vaucluse devint le rêve de son enfance; il étudia tour à tour à +Montpellier, à Bologne, sous les maîtres toscans; il négligea bientôt +toutes ses études pour la poésie qui était née avec lui de l'amitié de +son père avec Dante.</p> + +<p>Son père et sa mère, morts avant le temps, le laissèrent sous la garde +de tuteurs qui spolièrent leur pupille. Il revint à Avignon à l'âge de +vingt ans, avec son frère Gérard; le pape Jean XXII y régnait au +milieu d'une cour corrompue, où le scandale des mœurs était si +commun, qu'il n'offensait plus personne. Ce pontife fit entrer les +deux jeunes Florentins dans l'état ecclésiastique. Pétrarque, par +cette décence naturelle qui est la noblesse de l'esprit et par ce goût +du beau dans les sentiments qui est le préservatif du vice, se +maintint chaste, pieux et pur dans ce relâchement universel des +mœurs. Il se fit connaître par ses vers, langue sacrée et +universelle alors de cette société italienne raffinée. Il se lia d'une +amitié étroite avec Jacques Colonna, de la grande famille romaine de +ce nom; cette amitié, fondée sur un goût commun et passionné pour les +lettres antiques et pour la vertu, fut pour lui une consolation +<span class="pagenum"><a id="page008" name="page008"></a>(p. 008)</span> et une fortune. Jacques Colonna était digne d'un tel ami, +Pétrarque était digne d'un tel protecteur. Ils pleuraient ensemble à +Avignon cette déchéance volontaire <i>de la papauté, cette captivité de +Babylone qui avait transporté l'Église des murs et des temples +souverains de Rome, dans cette ville infime des Gaules où Auguste +n'avait trouvé de temple à élever qu'au vent qui est le fléau +d'Avignon</i>.</p> + +<p>Les papes cependant s'efforçaient de transformer par la magnificence +des édifices Avignon en une Rome des Gaules; la vie qu'on y menait +était élégante et raffinée; les jeunes gens même à qui la tonsure +donnait droit aux bénéfices ecclésiastiques sans leur imposer les +devoirs du sacerdoce, fréquentaient les académies et les palais des +femmes plus que les églises; leur costume était recherché et efféminé, +«Souvenez-vous,» dit Pétrarque dans une lettre à son frère Gérard, où +il lui retrace ces vanités de leur jeunesse, «souvenez-vous que nous +portions des tuniques de laine fine et blanche où la moindre tache, un +pli mal séant auraient été pour nous un grand sujet de honte; que nos +souliers, où nous évitions soigneusement la plus petite grimace, +étaient si étroits que nous souffrions le martyre, à <span class="pagenum"><a id="page009" name="page009"></a>(p. 009)</span> tel +point qu'il m'aurait été impossible de marcher si je n'avais senti +qu'il valait mieux blesser les yeux des autres que mes propres nerfs; +quand nous allions dans les rues, quel soin, quelle attention pour +nous garantir des coups de vent qui auraient dérangé notre chevelure, +ou pour éviter la boue qui aurait pu ternir l'éclat de nos tuniques!»</p> + +<p>La poésie en langue vulgaire, c'est-à-dire en italien, faisait partie +principale des élégances de cette société. Les femmes, auxquelles on +s'efforçait de plaire, n'entendaient pas le langage savant. Le jeune +poëte excellait déjà dans l'ode et dans le sonnet, deux formes +récentes de cette poésie; mais son ambition de gloire poétique était +immense, sa modestie était inquiète; on voit cette naïveté de ses +découragements dans une de ses conversations avec son maître +intellectuel, Jean de Florence, vieillard contemporain du Dante, qui +professait alors les hautes sciences à Avignon.</p> + +<p>«J'allai le consulter un jour, raconte Pétrarque, dans un de ces accès +de découragement dont j'étais quelquefois saisi et abattu; il me reçut +avec sa bonté ordinaire: Qu'avez-vous, me dit-il, vous me paraissez +tout mélancolique? Ou je me trompe, ou il vous est survenu <span class="pagenum"><a id="page010" name="page010"></a>(p. 010)</span> +quelque fâcheux événement?—Vous ne vous trompez pas, mon père, lui +dis-je, je suis triste, et cependant il ne m'est rien arrivé de mal; +mais je viens vous confier mes peines habituelles, vous les +connaissez: mon cœur n'a jamais eu de replis pour vous; vous savez +ce que j'ai fait pour me tirer de la foule et pour acquérir un nom, +mais je ne sais pourquoi, dans le moment même où je croyais m'élever +peu à peu, je me sens retomber tout à coup; la source de mon esprit +est tarie; après avoir tout appris, je vois que je ne sais rien; +abandonnerai-je l'étude des lettres, entrerai-je dans une autre +carrière? Mon père, ayez quelque compassion de moi, tirez-moi de +l'horrible anxiété où je suis!... En disant cela, je fondis en +larmes...»</p> + +<h4>IV</h4> + +<p>L'illustre vieillard consola et raffermit son disciple; il lui dit que +cette sécheresse momentanée d'imagination dont il s'affligeait n'était +que le progrès de son esprit, qui, en lui faisant mieux voir jusqu'où +il pouvait monter, le décourageait à tort, par le sentiment de la +distance qu'il y avait entre son talent d'aujourd'hui <span class="pagenum"><a id="page011" name="page011"></a>(p. 011)</span> et son +idéal futur. «Sentir sa maladie, ajouta-t-il, c'est déjà le premier +pas vers la guérison; persévérez et renoncez au barreau, où l'on ne +s'adonne qu'à l'art de vendre des paroles ou plutôt des mensonges.» On +s'étonne de ce mépris pour le barreau dans un jeune homme dont Cicéron +était l'oracle et l'idole.</p> + +<p>Son ami Jacques Colonna l'encourageait de son exemple et de ses +conseils à persévérer dans la philosophie et dans la poésie. «Cet ami, +écrit-il lui-même, était le plus aimable de tous les hommes; sa +physionomie était agréable et distinguée, son extérieur grandiose +annonçait un homme au-dessus des autres hommes. Il était facile à +vivre, gai dans la conversation, grave dans la pensée, tendre pour ses +parents, fidèle et sûr pour ses amis, affable et libéral pour tous +malgré le beau nom qu'il portait et les talents d'esprit qui le +distinguaient. On le voyait toujours simple et modeste avec une figure +si séduisante, ses mœurs étaient pures et irréprochables, son +éloquence naturelle était entraînante et irrésistible, on aurait dit +qu'il tenait les cœurs dans sa main et les tournait à son gré; +plein de candeur et de franchise, ses lettres et ses entretiens +découvraient tout ce qu'il avait dans l'âme, on croyait y lire...»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page012" name="page012"></a>(p. 012)</span> V</h4> + +<p>Heureux en amitié, le jeune poëte ne le fut pas moins en amour. On +pressent que nous allons parler de sa passion pour Laure, passion qui +fut sa vie, sa faute et sa gloire.</p> + +<p>Pour bien juger de la criminalité ou de l'innocence de cette passion +dans un jeune poëte qui n'avait de l'état ecclésiastique que le +costume, la tonsure et les bénéfices, il faut se reporter à la +définition des deux amours qui commencent cet entretien. Ce que +Pétrarque et ce que le temps de Pétrarque entendaient ici par amour, +n'était en réalité que la passion du beau, l'admiration, +l'enthousiasme, le dévouement de l'âme à un être d'idéale perfection +physique et morale; culte en un mot, mais culte divin à travers une +beauté mortelle.</p> + +<p>On verra que cet amour, qui ne porta jamais la moindre atteinte à la +chasteté de Laure ni à la vertu de son amant, n'eut pas d'autre +caractère que celui d'adoration intellectuelle aux yeux de son époque +et de la postérité. Pétrarque cependant, devenu plus austère dans ses +jugements sur lui-même à un autre âge, en parle ainsi avec une +certaine ambiguïté de remords <span class="pagenum"><a id="page013" name="page013"></a>(p. 013)</span> ou de justification dans le +premier sonnet de ses œuvres après la mort de Laure. Il faut le +lire pour bien comprendre la nature de son sentiment. Le voici:</p> + +<p>«Vous qui prêtez l'oreille dans ces rimes éparses à l'écho de ces +soupirs dont je nourrissais mon cœur dans mon premier juvénile +enivrement!</p> + +<p>«Quand j'étais alors en partie un autre homme de l'homme que je suis +aujourd'hui;</p> + +<p>«De ces vers dans lesquels je pleure ou je médite tour à tour parmi +les vaines espérances et les vains regrets, j'espère qu'on +m'accordera, sinon mon pardon, du moins pitié.</p> + +<p>«Mais je vois bien maintenant comment je fus pendant longtemps la +fable et la rumeur du monde entier.</p> + +<p>«De moi-même, avec moi-même, j'ai honte et je rougis.</p> + +<p>«Cette juste honte est le fruit mérité de mes vaines erreurs.</p> + +<p>«Et le repentir est la tardive et claire connaissance que ce qui plaît +uniquement à ce monde n'est que le songe d'un moment!»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page014" name="page014"></a>(p. 014)</span> Ne soyons donc, en lisant ces vers, ni plus sévères ni plus +indulgents que Pétrarque lui-même, déplorant dans sa vertu, non le +crime, mais la fragilité de son amour. Pétrarque s'accusait même de +cette fragilité dans ce sonnet. Ce culte poétique pour la beauté ne +souillait pas plus la femme vertueuse qui en était l'objet, qu'un +chevalier ne souillait sa dame en en portant les couleurs et en lui +consacrant ses exploits.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>L'histoire de Laure a été écrite avec l'orgueil de la parenté par +l'abbé de Sades, descendant de cette femme angélique; par un hasard de +la destinée, ma famille maternelle remonte également à cette source. +L'arbre chronologique de cette famille ne laisse à cet égard aucun +doute. Ma mère avait du sang de Laure dans les veines comme elle en +avait le charme et la piété. Je ne m'en glorifie pas, car il n'y a +point de gloire dans le hasard; mais je m'en suis toujours félicité, +car la poésie et la beauté ont été toujours à mes yeux les vraies +noblesses des femmes.</p> + +<p>La rencontre qui décida de la vie et de l'immortalité <span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span> du +jeune poëte est racontée par lui dans toutes ses circonstances +d'année, de lieu, de jour et d'heure, comme un événement de l'histoire +du monde. Il retrace même les dispositions indifférentes de cœur où +l'amour l'avait laissé jusque-là. «Moi qui étais plus sauvage que les +cerfs des forêts,» écrit-il; et ailleurs: «Les traits qui m'avaient +été lancés jusqu'alors n'avaient fait qu'effleurer mon cœur, quand +l'amour appela à son aide une dame toute-puissante contre laquelle ni +le génie, ni la force, ni les supplications ne purent jamais rien.»</p> + +<p>C'est dans ces dispositions de l'indifférence que le lundi de la +semaine sainte, 6 avril 1327, à six heures du matin, dans l'église des +religieuses de Sainte-Claire, où Pétrarque était allé faire ses +prières, ses regards furent éblouis par une dame de la plus tendre +jeunesse et d'une incomparable beauté. <i>Elle était vêtue d'une robe de +soie verte parsemée de violettes.</i> Ce costume, dans lequel elle resta +pour jamais dans sa mémoire, ainsi que tous les traits de son visage +et tous les détails de sa figure, recomposent çà et là le portrait de +cette personne dans les odes et dans les sonnets de son poëte. +Recomposons-le d'après lui vers à vers:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page016" name="page016"></a>(p. 016)</span> «Son visage, sa démarche, avaient quelque chose de surhumain; +sa taille était délicate et souple, ses yeux tendres et éblouissants à +la fois, ses sourcils étaient noirs comme de l'ébène, ses cheveux +colorés d'or se répandaient sur la neige de ses épaules; l'or de cette +chevelure paraissait filé et tissé par la nature; son cou était rond, +modelé et éclatant de blancheur; son teint était animé par le coloris +d'un sang rapide sous ses veines; quand ses lèvres s'entr'ouvraient, +on entrevoyait des perles dans des alvéoles de rose; ses pieds étaient +moulés, ses mains d'ivoire, son maintien révélait la pudeur et la +convenance modeste et majestueuse de la femme qui respecte en elle les +dons parfaits de Dieu; sa voix pénétrait et ébranlait le cœur; son +regard était enjoué et attrayant, mais si pur et si honnête au fond de +ses yeux, qu'il commandait la vertu.</p> + +<p>«<i>Telle était cette apparition céleste.</i></p> + +<p>«Non, s'écrie le poëte dans son sonnet troisième; non, jamais le +soleil se levant du sein des plus sombres nuages qui obscurcissent le +ciel; jamais l'arc-en-ciel, après la pluie, n'éclatèrent de couleurs +plus variées dans l'éther ébloui que ce doux visage, auquel aucune +chose mortelle <span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span> ne peut s'égaler: tout me parut sombre après +cette apparition de lumière.</p> + +<p>«Dans quelle région du ciel (reprend-il au vingt-cinquième sonnet) +était le modèle incréé d'où la nature tira ce beau visage, dans lequel +elle se complut à montrer la puissance d'en haut? Celui qui n'a pas vu +comment ses yeux se meuvent délicieusement dans leur orbite, celui qui +n'a pas entendu comment sa respiration chante en sortant de ses +lèvres, et comment doucement elle parle et doucement elle sourit, +celui-là ne saura jamais comment l'amour tue et comment il guérit une +âme.»</p> + +<h4>VII</h4> + +<p>Cette merveille était Laure, dont le nom, immortalisé par Pétrarque, +pourrait se passer de toute autre généalogie.</p> + +<p>On a longtemps ignoré celui de sa famille, il est étonnant que +Pétrarque ne l'ait jamais prononcé; des recherches incessantes et +récentes ont enfin restitué Laure à la noble maison de Noves, d'où +elle était indubitablement issue. Cette maison habitait le bourg de +Noves, sur les rives de la Durance, à quelque distance d'Avignon; +c'est de cette seigneurie qu'elle <span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span> tirait son nom. Le père de +Laure était Audibert de Noves, sa mère se nommait Ermessende; on ne +connaît pas son autre nom. Audibert de Noves habitait pendant l'hiver +une maison de sa famille à Avignon, Laure y était née. Le sonnet +funéraire de Pétrarque, jeté par lui dans son cercueil et retrouvé +quand ce cercueil fut ouvert, atteste ce droit d'Avignon à s'appeler +la patrie natale de Laure.</p> + +<p>Le testament également retrouvé d'Audibert de Noves, qui mourut jeune +comme sa fille, parle de Laure, sa fille aînée, à laquelle il lègue +6,000 liv. tournois pour sa dot. Cette somme, considérable pour le +quatorzième siècle, est l'indice de la richesse de la maison de Noves.</p> + +<p>Ermessende de Noves, veuve d'Audibert, fut tutrice de ses trois +enfants; elle accorda la main de Laure, encore enfant, à Hugues de +Sades, gentilhomme d'une famille illustre et sénatoriale d'Avignon; le +contrat de mariage, retrouvé aussi, est daté de Noves, 16 janvier +1325, dans l'église de Notre-Dame.</p> + +<p>Hugues de Sades avait vingt ans, Laure seize ans; outre la dot de +6,000 liv. tournois, Ermessende donne à sa fille Laure une robe de +soie verte, sans doute la même dont elle était vêtue <span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span> dans +l'église de Sainte-Claire le jour de fête du 6 avril, quand elle se +montra pour la première fois à Pétrarque. Elle reçoit aussi de sa +mère, par contrat de mariage, <i>une couronne d'or et un lit honnête</i>. +Ses portraits, conservés dans la maison de Sades et ailleurs, la +représentent dans ce costume vert comme elle est peinte dans le +troisième sonnet de son poëte.</p> + +<p>Voilà tout ce qu'on sait aujourd'hui d'authentique, grâce à l'abbé de +Sades, sur Laure de Noves. Sans doute les œuvres latines de +Pétrarque, ses confidences écrites et ses lettres familières auraient +révélé bien des circonstances de cet amour et bien des détails sur ces +deux familles de Noves et de Sades; mais Pétrarque raconte lui-même +qu'il a détruit toutes ces traces de sa passion avant sa mort.</p> + +<p>«Apprenez, dit-il à un de ses admirateurs, une chose incroyable et +pourtant vraie: c'est que j'ai livré aux flammes (<i>vulcano</i>) plus d'un +millier de poëmes épars ou de lettres familières; non pas que je n'y +trouvasse de l'intérêt et de l'agrément, mais parce qu'ils contenaient +plus d'affaires publiques ou domestiques que d'agrément pour le +lecteur!»</p> + +<p>Quelle perte pour les érudits, les curieux <span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span> et les amants! +Les cendres du foyer des poëtes sont pleines de mystères semés ainsi +au vent.</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p>À dater de l'heure où il vit Laure, l'âme de Pétrarque ne fut plus +qu'un chant d'enthousiasme, de désir, d'amour, de regrets consacrés à +cette vision. Elle était pour lui la Béatrice du Dante sortie de +l'enfance et du rêve, et arrivée à la réalité et à la perfection de la +beauté. Ses sonnets, où il déguisait à peine le nom de Laure sous +l'image un peu trop transparente et un peu trop puérilement allusive +du laurier (<i>Lauro</i>), remplissaient les sociétés d'Avignon, de +Florence et de Rome de son amour. Cette publicité de culte n'offensait +ni la vertu de son idole ni la susceptibilité de son époux. Laure +était au-dessus du soupçon, Hugues de Sades au-dessus de la jalousie. +Un tel amour divinisé par de tels vers était, à cette époque, une +gloire et non un affront pour une famille. Un poëte était un paladin +joutant en public en l'honneur de sa dame. Tel paraît avoir été +toujours le caractère de l'amour de Pétrarque; s'il fut payé <span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span> +quelquefois de reconnaissance, de grâce et de sourire, il ne fut +jamais payé d'aucun retour criminel; c'était une folie du génie que +l'on pardonnait et qu'on encourageait même dans une adoration sans +mystère.</p> + +<p>Cette adoration multipliait sous toutes les formes ses hommages: Laure +était passée à l'état de divinité dans l'âme de son amant; ce culte +avait cependant l'onction, la dévotion, le mysticisme de tout autre +culte; il avait ses reliques et ses stations; il consacrait la mémoire +des jours où il était né, des événements qui le nourrissaient, et +bientôt, hélas! de son calvaire et de sa sépulture. Lisez ce second de +ses sonnets, commémoration de la première rencontre de Laure dans +l'église.</p> + +<p>«C'était le jour où le soleil pâlit et décolora ses rayons par +compassion pour le supplice de son Créateur (le vendredi de la semaine +de la Passion).</p> + +<p>«Ô femme, quand je fus pris, et j'étais loin de m'en défendre, par ces +beaux yeux qui m'enchaînèrent à jamais.... l'amour me trouva tout à +fait désarmé, et le chemin de mon cœur ouvert par ces yeux qui sont +devenus le creux tari de mes larmes.»</p> + +<p>Et ailleurs, dans un sonnet commémoratoire, <span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span> daté du 6 avril +1338: «C'est aujourd'hui le onzième anniversaire du jour où je fus +soumis à ce joug qui ne se brisera plus!... Rappelle à mes pensées, +Seigneur! comment, aujourd'hui aussi, tu fus élevé sur la croix!...»</p> + +<h4>IX</h4> + +<p>Le charme que trouvait le jeune Pétrarque dans la présence de sa dame, +les plaisirs et les applaudissements de la cour et de la ville +d'Avignon, où tous les cercles élégants retentissaient de ses vers, +tout cela l'éloigna de plus en plus des études de théologie et des +exercices du barreau. Son maître de jurisprudence et d'éloquence, le +fameux professeur <i>Sino de Pistoia</i>, lui en fait des reproches sévères +et tendres dans une de ses lettres. «Je vous vois avec douleur, lui +écrit-il, dans la maison de votre ami l'évêque de Lombez, Jacques +Colonna, la lyre à la main, comme un ménestrel, rassemblant autour de +vous cette foule de parasites et de flatteurs dont les cours des +princes sont remplies. Séduit par la vaine gloire que la poésie promet +à ceux qui la cultivent, vous avez renoncé aux solides honneurs que +procure la science des lois. Quelle différence <span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span> cependant! la +jurisprudence donne des richesses, des charges, des dignités; la +poésie, pauvre et mendiante, donne tout au plus une couronne de +lauriers. Maître Francesco, je ne veux plus vous aimer.»</p> + +<p>Ces reproches émurent Pétrarque sans le ramener. Une circonstance +historique bizarre comme ce temps avait valu à Jacques Colonna, l'ami +de Pétrarque, l'évêché de Lombez et la faveur du pape Jean XXII, qui +régnait à Avignon. Les moines alors se mêlaient à tout; les cordeliers +s'étaient divisés en deux sectes, dont l'une voulait s'abstenir +totalement du droit de propriété, dont l'autre voulait conserver ses +biens immenses. L'empereur Louis de Bavière avait pris parti pour +l'une de ces opinions; il avait marché à Rome, à la tête d'une armée +d'Allemands, pour soutenir les cordeliers rebelles au pape. Il avait +déposé Jean XXII et fait élire un nouveau pape, du nom de Mathéi. Le +pape Mathéi était secrètement marié, quoique moine; sa femme, qui lui +avait permis de la quitter pour se faire cordelier, le réclama pour +son époux dès qu'elle le vit sur le trône pontifical. Jean XXII +excommunia ce pseudo-pape. Jacques Colonna osa se rendre à Rome et y +afficher la bulle <span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span> d'excommunication, sous les yeux des +Allemands et du faux pontife. Monté sur un cheval rapide, il se sauva +ensuite à Palestrina, forteresse de sa famille. L'empereur le fit +brûler en effigie.</p> + +<p>À son retour de cette téméraire expédition, Jacques Colonna, quoiqu'il +ne fût pas encore dans les ordres, reçut en récompense l'évêché de +Lombez. Il supplia son ami Pétrarque de l'accompagner dans cette +résidence obscure et illettrée, au pied des Pyrénées, près des sources +de la Garonne. Pétrarque se résigna, par amitié, à perdre pour quelque +temps la présence de Laure. Jacques Colonna avait emmené avec lui, +pour égayer cet exil, quelques jeunes Romains de la domesticité de sa +famille. Cette société portait avec elle ses mœurs polies dans la +barbarie de ces montagnes; elle s'y occupait d'études, de +conversation, de lectures, de vers: c'était une villa d'Italie +transplantée dans les Pyrénées. Lélio et Socrate, deux de ces +commensaux des <i>Colonne</i>, y charmèrent les heures de Pétrarque: «Ce +sont les moments les plus heureux de ma vie,» écrit-il à cette époque.</p> + +<p>Cette société de jeunes amis revint après un été et un automne à +Avignon, rappelée dans <span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span> cette capitale par l'arrivée du +cardinal Colonna, oncle de l'évêque de Lombez. Jacques Colonna donna +Pétrarque à son oncle le cardinal. Ce prince romain logea Pétrarque +dans son palais d'Avignon, et traita en fils le jeune poëte; il le +destinait à illustrer un jour sa maison dans la diplomatie et dans les +lettres. Ces Mécènes ecclésiastiques ou laïques rivalisaient alors, en +Italie, de patronage pour les grands talents susceptibles de servir +leur propre gloire; le palais du cardinal Colonna était la cour du +génie italien. Le chef de cette illustre maison, Étienne Colonna, +vint, à son tour, visiter ses frères et ses neveux à Avignon; il y +goûta avec passion le talent de Pétrarque. Un sonnet, daté sans doute +de Vaucluse, que Pétrarque adresse à cet homme illustre, rappelle les +douceurs de la retraite, des champs, des plaisirs de cœur et +d'esprit goûtés ensemble dans la vallée de Vaucluse!</p> + +<p>«Au lieu de tes palais, de tes théâtres, de tes portiques de Rome +décorés de statues,» lui dit-il, «nous n'avions ici que le chêne, le +hêtre et le pin, répandant leur ombre sur l'herbe verte au déclin de +la colline qui vient mourir dans la plaine; nous descendions à pas +lents en poétisant, et ces spectacles élevaient nos <span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span> pensées +vers le ciel. Là le rossignol, sous la feuille, se lamente et pleure +mélodieusement toute la nuit.</p> + +<p>«Mais quelque chose empoisonne et rend incomplètes tant de délices: Ô +mon Seigneur, c'est ton absence de ces beaux lieux!»</p> + +<h4>X</h4> + +<p>Cependant l'amour n'éteignait pas le patriotisme italien dans le +cœur du jeune poëte florentin transporté chez les barbares. Une +épître politique toute vibrante du sentiment romain des <i>Tite-Live</i> et +des <i>Tacite</i> proteste éloquemment contre l'invasion en Italie des +Français et des Allemands, commandés par le roi de Bohême. Les +Français y sont traités comme des esclaves révoltés qui viennent +saccager et avilir le domaine de leurs maîtres.</p> + +<p>Vers le même temps, les rigueurs de Laure et la jalousie de son jeune +époux, qui commençait à s'offenser du bruit de ce poétique amour, +forcèrent Pétrarque à voyager. Il visita rapidement Paris, la Flandre, +Cologne et Lyon; en revenant à Avignon, il trouva son ami Jacques +Colonna parti et Laure aussi cruelle. Un grand goût de solitude le +saisit; il <span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span> alla plus fréquemment chercher le silence sans +trouver l'oubli dans la vallée alors presque sauvage de Vaucluse. Un +de ses plus beaux sonnets, <i>Solo et pensoso</i>, exprime plus +mélancoliquement qu'on ne le fit jamais cette consonnance de la +tristesse de son âme avec la tristesse des lieux.</p> + +<p>«Solitaire et pensif, les lieux les plus déserts je vais mesurant à +pas lourds et lents, et je promène attentivement mes regards autour de +moi pour éviter la trace de tout être humain sur le sable; je n'ai pas +de plus grande crainte que de rencontrer des personnes qui me +connaissent, parce que, sous la fausse sérénité de mon visage et de +mes paroles, on peut découvrir trop facilement du dehors la flamme +intérieure qui me consume; en sorte qu'il me semble désormais que les +montagnes, les plaines, les rives des fleuves, les fleuves eux-mêmes +et les forêts savent ce qui s'agite dans mon âme, fermée aux regards +des hommes. Mais, hélas! il n'est ni sentiers si escarpés, ni +retraites si sauvages que l'amour ne m'y suive, conversant avec mon +âme et mon âme avec lui!»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span> XI</h4> + +<p>Jean XXII venait de mourir; Jacques Fournier, fils d'un boulanger de +Saverdun, ayant passé sa vie dans un cloître, venait d'être élu: ce +nouveau pape ne partageait pas l'aversion de Jean XXII pour l'Italie. +On songeait à transporter la cour pontificale à Rome; Pétrarque, +Italien de cœur, adressa au pape une magnifique allocution de la +ville de Rome au pape pour le conjurer de rapatrier l'Église à la +ville éternelle. Le poëte reçut de Benoît XII, en récompense de cette +ode, un canonicat avec un riche bénéfice ecclésiastique dans l'évêché +de Lombez. Une autre ode qu'il adressa à la même époque à Étienne +Colonna, et que Voltaire appelle la plus admirable de ses poésies +lyriques, éleva sa renommée au-dessus de tous les poëtes du temps.</p> + +<p>«L'Italie dormira-t-elle toujours, et n'y aura-t-il personne qui la +réveille?»</p> + +<h4>XII</h4> + +<p>Pétrarque partit enfin pour Rome au moment <span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span> où Laure, touchée +de sa constance, cherchait à le retenir à son tour par quelques +innocentes prévenances, comme si elle eût été attristée de perdre son +esclave; mais déjà Pétrarque lui-même avait cherché, dans une liaison +moins platonique, une diversion à la passion qui le dévorait.</p> + +<p>Embarqué à Marseille, il débarqua à Civita-Vecchia. La guerre civile +désolait la campagne de Rome; l'accès en était fermé par les bandes +armées de la famille des Ursins, ennemie des Colonne. Pétrarque se +réfugia au château fort de Capranica, chez le comte d'Anguillara, qui +avait épousé une des filles d'Étienne Colonna. Il décrit ce séjour de +paix au milieu de la guerre dans une de ses lettres.</p> + +<p>Étienne Colonna, sénateur de Rome, c'est-à-dire dictateur en l'absence +des papes, vint le chercher avec une forte escorte de cavalerie, +l'emmena à Rome, et le logea près de lui au Capitole. Ce séjour fut +charmant, mais court; l'image de Laure, un moment oubliée, le +rappelait comme à son insu à Avignon; il y revint; en la retrouvant, +il retrouva son délire. «Je désirais la mort,» écrit-il; «j'étais +tenté de me la donner; je redoutais de rencontrer Laure comme le +pilote craint l'écueil; je me <span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span> sentais défaillir quand +j'apercevais cette chevelure dorée, ce collier de perles sur un cou +plus éclatant que la neige, ces épaules dégagées, ces yeux dont la +nuit même de la mort ne pouvait éteindre le rayonnement; l'ombre seule +de Laure me donnait en passant un frisson; le son de sa voix ébranlait +tous mes sens!»</p> + +<h4>XIII</h4> + +<p>Redoutant de retomber dans les charmes de son idole, mécontent des +papes et de leur cour, qui semblait le négliger dans sa captivité +politique et le reléguer dans sa vaine poésie, il prit le parti de +fuir un monde qui ne lui offrait que le désespoir dans l'amour, +l'ingratitude dans l'ambition; il se souvenait d'un site à la fois +sauvage et délicieux, où l'ombre des forêts, le murmure des eaux +courantes, la fraîcheur des étés, la tiédeur des hivers, lui avaient +autrefois servi d'abri contre les tumultes de son âme; il résolut d'y +fixer pour jamais sa vie. Ce lieu était assez éloigné pour que la +présence et le nom de Laure ne l'y poursuivissent pas, assez rapproché +pour qu'il pût la revoir quelquefois et suivre des yeux <span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span> de +l'âme sa seule étoile ici-bas: c'était Vaucluse. La description qu'en +fait Pétrarque lui-même, dans plusieurs de ses sonnets et de ses +lettres, est parfaitement conforme à ce que les pèlerins de la poésie +et de l'amour y viennent contempler encore aujourd'hui, et à ce que +les recherches et les dessins écrits de M. le baron Robert nous en ont +retracé à nous-même. M. le baron Robert a, comme nous, la superstition +du génie et de l'amour de Laure et de Pétrarque. Nous lui devons +beaucoup.</p> + +<p>Vaucluse est une sorte de <i>Tibur</i> des Gaules; à l'extrémité d'une +vallée ombreuse et boisée, tout humide et toute retentissante du +murmure des eaux courantes, un rempart de rochers amoncelés et +inaccessibles ferme tout à coup l'horizon. D'un côté de cet +amphithéâtre de rochers s'élève au sommet un vieux château en ruines; +les pans de murs percés de brèches et de fenêtres se confondent avec +les roches grises qui les portent.</p> + +<p>C'était la demeure d'été des évêques de Cavaillon: ces évêques y +venaient dans la canicule respirer la fraîcheur de la vallée.</p> + +<p>Du côté opposé, une caverne naturelle, d'une prodigieuse élévation, se +creuse comme <span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span> le portique d'un monde souterrain; la lumière +s'assombrit en s'enfonçant dans la profondeur de la grotte. Un vaste +bassin d'eau si azurée qu'elle en paraît noire, et si profonde que la +sonde n'en atteint pas le fond, occupe toute l'étendue de l'antre. +Dans l'été, l'eau dort sans bouillonnement et sans murmure dans son +entonnoir de pierres; au printemps et en automne, l'onde surmonte ses +bords, s'épanche en écumant par-dessus le seuil de la caverne, et +roule, comme une cascatelle de Tivoli, en lambeaux liquides, jusqu'au +fond de la vallée.</p> + +<p>Cette chute, ce mouvement, ce bruit répercuté de rochers en rochers, +ces brouillards d'écume flottante, sous lesquels la verdure de ces +rives se voile et se dévoile aux vents, sont la vie et le charme, et +comme la pensée de ces beaux sites.</p> + +<p>Quelques maisonnettes pauvres, précédées ou entourées de petits +jardins en terrasse ou en gradins, étaient disséminées çà et là sur la +pente de la montagne, au-dessus de la Sorgue; c'est le nom que prend +la Fontaine de Vaucluse en sortant de la caverne. Pétrarque se fit +construire une petite maison à la mesure d'un ermitage. Voici comment +il la décrit lui-même <span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span> dans une de ses lettres, ainsi que la +vie ascétique dans laquelle il s'était recueilli pour prier, chanter, +rêver et aimer encore:</p> + +<p>«Quand on trouve un antre creusé par la nature dans les flancs d'un +rocher, dit Sénèque, l'âme est saisie d'un sentiment religieux, sans +doute parce qu'on y sent l'impression directe de l'Ouvrier divin; les +sources des grands fleuves inspirent la vénération, l'apparition +subite d'un fleuve mérite des autels; j'en veux ériger un, +ajoute-t-il, aussitôt que mes ressources pécuniaires me le +permettront; je l'élèverai dans mon petit jardin qui est sous les +roches et au-dessus des eaux; mais c'est à la Vierge, mère du Dieu qui +a détruit tous les autres dieux, que je le dévouerai.»</p> + +<p>«Ici, dit-il après dix ans de séjour dans cet ermitage, ici je fais la +guerre à mes sens et je les traite en ennemis: mes yeux, qui m'ont +entraîné dans toutes sortes de précipices, ne voient maintenant que le +ciel, l'eau, le rocher. Je n'entends que les bœufs qui mugissent, +les moutons qui bêlent, les oiseaux qui gazouillent, les eaux qui +bruissent; la seule femme qui s'offre à mes regards est une servante +noire, sèche et brûlée comme un désert de Libye. Je garde le silence +depuis le matin jusqu'au soir, <span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span> n'ayant personne à qui parler; +les paysans, uniquement occupés à cultiver leurs vignes, leurs +vergers, ou à tendre leurs filets dans la Sorgue, ne connaissent ni la +conversation ni les commerces de la vie. Je me contente pour ma +nourriture du pain noir de mon jardinier, et je le mange même avec une +sorte de plaisir; quand on m'en apporte du blanc de la ville, je le +donne presque toujours à celui qui l'a apporté. Mon jardinier, qui est +un corps de fer, me reproche lui-même la vie trop frugale que +j'observe, et prétend que je ne pourrai pas la soutenir longtemps. +Pour moi, je pense qu'il est plus aisé de s'accoutumer à une +nourriture grossière qu'à des mets délicats et recherchés; des figues, +des raisins, des noix, des amandes, voilà mes délices; j'aime les +poissons dont la rivière abonde: c'est un grand plaisir pour moi de +les voir briller dans les filets qu'on leur tend et que je leur tends +moi-même quelquefois. Je ne vous parle pas de mes habits, tout est +bien changé à cet égard; je ne porte plus ceux dont j'aimais autrefois +à me parer, vous me prendriez à présent pour un laboureur ou un berger +des montagnes.</p> + +<p>«Ma maison ressemble à celle de Fabricius <span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span> ou de Caton; tout +mon intérieur domestique consiste en un chien et en un serviteur; ce +serviteur a sa maison attenante à la mienne; quand j'ai besoin de lui +je l'appelle, quand je n'en ai plus besoin il retourne dans sa +chaumière. Je me suis défriché deux petits jardins qui siéent +merveilleusement à mes goûts. Je ne crois pas que dans le monde il y +ait rien qui leur ressemble. Il faut que je vous confie une faiblesse +digne d'une femmelette: <i>je suis fâché qu'il y ait quelque chose de si +beau hors de l'Italie</i>. De ces deux jardins l'un est ombragé, +recueilli, propre à l'étude: c'est mon site d'inspiration; il descend +en pente douce vers la <i>Sorgue</i> qui vient de sortir des flancs du +rocher, il est clos de l'autre côté par des murailles naturelles de +rocs inaccessibles où les oiseaux seuls peuvent s'élever grâce à leurs +ailes; l'autre jardin est plus contigu encore à la demeure, moins +sauvage, tapissé de pampres, et, ce qui est singulier, à côté d'une +rivière très-rapide, séparé par un petit pont d'une grotte voûtée où +les rayons du soleil ne pénètrent pas. Je crois que cette grotte +ressemble à cette petite salle souterraine au bord de la mer de Gaëte, +où Cicéron allait quelquefois déclamer ses discours pour apprendre à +lutter avec les bruits <span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span> de la multitude. Ce lieu recueilli et +sombre m'invite à l'étude et à la composition.</p> + +<p>«Je m'y tiens à midi; le matin je vais sur les collines plus hautes; +le soir dans les prés ou dans le voisinage de la fontaine de Vaucluse, +ou dans ce petit jardin dans l'île en bas de la grotte, à l'ombre du +rocher au milieu des eaux. Ce site est étroit, mais propre à réveiller +l'esprit le plus paresseux et à l'élever jusqu'aux nues. Ah! que je +passerais volontiers ma vie ici, si je ne me sentais pas encore trop +près d'Avignon et trop loin de l'Italie; car, pourquoi dissimuler ces +deux faibles de mon âme? j'aime l'Italie et je hais Avignon; l'odeur +empestée de cette maudite ville corrompue vicie l'air pur de mes +champs. Je sens que la proximité m'en fera sortir.»</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p>Quant à ses occupations et ses rêveries dans cette solitude, voici ce +que je lis dans une de ses lettres à un autre de ses amis. J. J. +Rousseau n'a rien de plus extatique.</p> + +<p>«Combien de fois pendant les nuits d'été, à la douzième heure, après +avoir récité mon bréviaire, je suis allé me promener dans les +<span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span> campagnes au clair de la lune! Combien de fois même suis-je +entré seul, malgré les ténèbres intimidantes de la nuit, dans cet +antre terrible où, le jour même et en compagnie d'autres hommes, on ne +pénètre pas sans un secret saisissement! J'éprouvais une sorte de +plaisir en y entrant; mais, je l'avoue, ce plaisir n'était pas sans +une certaine voluptueuse terreur.</p> + +<p>«Je trouve tant de douceur dans cette solitude, une si délicieuse +tranquillité, qu'il me semble n'avoir véritablement vécu que pendant +le temps que je l'ai habitée; tout le reste de ma vie n'a été qu'un +continuel tourment!»</p> + +<p class="p2">De plus une harmonie secrète semblait préexister entre Pétrarque et la +fontaine de Vaucluse, harmonie dont il parle plusieurs fois lui-même +comme d'une superstition de l'amour qui l'attachait à ces beaux lieux. +La crue des eaux de la fontaine correspondait au 6 avril vers +l'équinoxe du printemps, et c'était aussi le 6 avril qu'il fêtait dans +son cœur l'anniversaire de sa rencontre avec Laure, et que la crue +de ses larmes débordait régulièrement de ses yeux au retour de ce jour +heureux ou fatal de sa vie.</p> + +<p>À tous ces charmes il faut, si l'on en croit <span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span> la tradition, +ajouter le charme de se rapprocher assez souvent de la résidence d'été +de Laure: elle habitait, pendant cette saison, le village voisin de +Cabrières.</p> + +<h4>XV</h4> + +<p>Soit qu'il la vît quelquefois dans ses longues promenades à travers +les campagnes voisines, soit qu'il ne la vît qu'en songe, l'image de +Laure l'obsédait le jour et la nuit, comme celle des dames romaines +obsédait saint Jérôme dans son désert. Le poëte raconte à peu près +dans les mêmes termes que l'anachorète les apparitions séduisantes du +fantôme qui troublait son repos et ses prières.</p> + +<p>«Trois fois, au milieu de la nuit, la porte de ma chambre fermée, je +l'ai vue devant mon lit avec une contenance assurée réclamant son +serviteur: la peur glaçait mes membres; mon sang abandonnait mes +veines pour se retirer dans le cœur. Je ne doute pas que, si l'on +fût venu alors avec une lumière, on ne m'eût trouvé pâle comme un +mort, et portant sur mon visage tous les signes de la plus grande +frayeur.</p> + +<p>«Je me levais tremblant avant l'aurore, et, <span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span> sortant bien +vite d'une maison où tout m'était suspect, je grimpais sur la cime du +rocher; je courais dans les bois, regardant de tout côté si cette +image, qui était venue troubler mon repos, ne me suivait pas. Je ne me +croyais nulle part en sûreté.</p> + +<p>«On ne voudra pas me croire, mais ce que je dis est vrai. Souvent dans +des endroits écartés, lorsque je me flattais d'être seul, je la voyais +sortir du tronc d'un arbre, du bassin d'une fontaine, du creux d'un +rocher, d'un nuage, je ne sais où. La frayeur me rendait immobile, je +ne savais que devenir ni où aller.»</p> + +<p class="p2">Son amour, ses livres et ses vers suffisaient à sa vie. Voici comment +il parle à ses amis mondains, qui lui reprochaient sa fuite du monde:</p> + +<p>«Ces gens-là regardent les plaisirs du monde comme le souverain bien; +ils ne comprennent pas qu'on puisse y renoncer. Ils ignorent mes +ressources. J'ai des amis dont la société est délicieuse pour moi. Mes +livres, ce sont des gens de tous les pays et de tous les siècles: +distingués à la guerre, dans la robe et dans les lettres; aisés à +vivre, toujours à mes ordres; je les fais venir quand je veux, et je +les renvoie <span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span> de même; ils n'ont jamais d'humeur et répondent +à toutes mes questions.</p> + +<p>«Les uns font passer en revue devant moi les événements des siècles +passés; d'autres me dévoilent les secrets de la nature; ceux-ci +m'apprennent à bien vivre et à bien mourir; ceux-là chassent l'ennui +par leur gaieté, et m'amusent par leurs saillies; il y en a qui +disposent mon âme à tout souffrir, à ne rien désirer, et me font +connaître à moi-même. En un mot, ils m'ouvrent la porte de tous les +arts et de toutes les sciences: je les trouve dans tous mes besoins.</p> + +<p>«Pour prix de si grands services, ils ne demandent qu'une chambre bien +fermée dans un coin de ma petite maison, où ils soient à l'abri de +leurs ennemis. Enfin, je les mène avec moi dans les champs, dont le +silence leur convient mieux que le tumulte des cités.»</p> + +<h4>XVI</h4> + +<p>Dans quelques courts voyages qu'il faisait à Avignon, il affectait +l'indifférence en rencontrant Laure. Celle-ci, dont les charmes +commençaient à se faner, moins sous les années que sous la douleur, +s'affligeait en secret <span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span> de cet abandon. Un jour qu'elle +passait auprès de son poëte, insensible en apparence à sa vue: «Ô +Pétrarque,» lui dit-elle à voix basse et d'un accent de reproche +mélancolique, «que vous avez été bientôt las de m'aimer!» Pétrarque, +rentré à Vaucluse, écrivit le cinquantième sonnet, qui commence ainsi:</p> + +<p>«Ô madame! non, je ne fus jamais las de vous aimer; et tant que je +vivrai, je n'épuiserai pas mon amour! Que votre nom seul soit gravé +sur le marbre blanc de ma tombe! etc.»</p> + +<p>Ce fut vers ce temps qu'il écrivit ces trois immortelles <i>canzone</i>, +odes élégiaques surnommées par les Italiens, à cause de leur +perfection, les trois Grâces de leur langue. Ce fut alors aussi qu'il +conçut et qu'il écrivit son poëme épique, plus romain qu'italien, sur +les victoires de Scipion en Afrique; entreprise ingrate et +malheureuse. Son génie était dans son amour: dès qu'il s'en séparait, +il n'était plus qu'un érudit; dès qu'il y revenait, il était le plus +harmonieux et le plus tendre des poëtes.</p> + +<h4>XVII</h4> + +<p>Sa renommée comme poëte, comme amant et comme écrivain consommé dans +toutes les <span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span> œuvres de style s'était tellement répandue +hors de sa retraite de Vaucluse, que Rome et Paris, ces deux capitales +des lettres, lui offrirent de le couronner roi de la poésie et de la +science. C'était, pour les poëtes du moyen âge, ce que le triomphe +antique était pour les héros de Rome. Par une étrange coïncidence de +pensée et de date, les deux triomphes lui furent offerts le même jour +par la France et par l'Italie.</p> + +<p>«Le 23 août 1340, raconte-t-il lui-même, étant à Vaucluse, occupé de +Laure et de mon poëme de <i>l'Afrique</i>, à la troisième heure du jour, +c'est-à-dire vers les neuf heures du matin, je reçus une lettre du +sénat de Rome, qui m'invitait avec les plus fortes instances à venir +recevoir à Rome la couronne. Le même jour, à la dixième heure, +c'est-à-dire vers quatre heures après midi, je vis arriver un courrier +m'apportant une lettre du chancelier de l'Université, Robert de Bardy, +qui me conjurait de donner la préférence à la ville de Paris pour y +recevoir la couronne de gloire. «Décidez pour moi,» écrivit-il le même +jour au soir à son patron et à son ami le cardinal Colonna; vous êtes +mon conseil, mon appui, mon ami, ma gloire!»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span> La famille des Colonne, jalouse de l'honneur de ce +couronnement pour leur ville, décida pour Rome. Le roi de Naples, +Robert, ami et admirateur passionné de Pétrarque, contribua plus +encore à décider Pétrarque pour Rome. Robert était un des princes +d'Italie qui demandaient avec le plus d'autorité cet honneur du +couronnement pour le favori de son esprit. Pétrarque partit pour +Naples. Après de longues conversations entre le roi et le poëte, +Robert, quoique vieilli déjà sur le trône, lui dit:</p> + +<p>«Je vous jure que les lettres me sont plus chères que la couronne, et +que, s'il me fallait renoncer à l'un ou à l'autre, j'arracherais bien +vite le diadème de mon front.» La veille du jour où Pétrarque allait +partir de Naples pour Rome, le roi, dans son audience de congé, se +dépouilla de la robe qu'il portait et en fit présent à son ami, pour +qu'il la revêtît le jour de son couronnement. Il le nomma de plus +aumônier de la cour de Naples, titre honorifique qui n'impliquait +d'autre devoir que la reconnaissance à celui auquel il était décerné.</p> + +<p>Pétrarque, par une superstition du cœur qui associait la date de +son amour à toutes les dates heureuses de sa vie, voulut arriver à +<span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span> Rome le 6 avril. Il y fut reçu en roi plus qu'en poëte. Les +lettres, qui renaissaient alors, étaient la véritable royauté des +peuples. On ne vit, dans les temps modernes, de triomphe intellectuel +comparable qu'au retour de Voltaire dans Paris, après une absence de +quarante ans, pour être couronné et pour mourir. La pompe fut digne du +peuple romain et du premier des poëtes vivants; le Capitole revit les +jours antiques; le procès-verbal de la cérémonie, que nous avons sous +les yeux, porte:</p> + +<p>«Pétrarque a mérité le titre de grand poëte et de grand historien, et, +en conséquence, tant par l'autorité du roi Robert de Naples que par +celle du sénat et du peuple romain, on lui a décerné le droit de +porter la couronne de laurier, de hêtre ou de myrte, à son choix; +enfin on le déclare citoyen romain, en récompense de l'amour qu'il a +constamment manifesté pour Rome, le peuple, la république, etc.»</p> + +<p>Cette gloire officielle ne fit rien à son bonheur et déchaîna contre +lui plus d'envie. «Cette couronne, écrit-il lui-même dans son âge +refroidi, ne m'a rendu ni plus poëte, ni plus savant, ni plus +éloquent; elle n'a servi qu'à irriter la jalousie contre moi et à me +priver du <span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span> repos dont je jouissais; ma vie, depuis ce temps, +n'a été qu'un combat; toutes les langues, toutes les plumes, se sont +aiguisées contre moi, mes amis sont devenus mes ennemis! J'ai porté la +peine de mon ambition et de ma vanité.»</p> + +<h4>XVIII</h4> + +<p>Il ne faut pas rester longtemps dans une ville où l'on a joui des +suprêmes honneurs. Pétrarque suivit cette maxime; pressé d'aller se +parer de son laurier aux regards de Laure, il repartit pour Avignon. +La maison des <i>Corrége</i>, amis des Colonne et par conséquent les siens, +l'arrête quelques jours à Parme; les Corrége venaient de s'emparer de +la souveraineté de cette ville sur la maison de la <i>Scala</i>: Pétrarque, +paru à Parme au moment de cette révolution, entra dans la ville avec +les vainqueurs, et se signala énergiquement parmi leurs partisans +politiques. Ces princes, fiers de son amitié, lui donnèrent part à +leur gouvernement; ils formèrent avec lui un véritable triumvirat du +bien public, qui faisait contraste avec la tyrannie de leurs +prédécesseurs. Pétrarque affectait à Parme et bientôt à Rome <span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span> +l'esprit et les formes de l'antique liberté romaine. Son éloquence +rappelait Cicéron comme sa poésie rappelait Virgile.</p> + +<h4>XIX</h4> + +<p>La poésie l'emportait cependant; il cherchait à Parme un souvenir de +Vaucluse. Un jour qu'il était sorti de Parme pour se dissiper à +l'ordinaire, le goût de la promenade l'ayant entraîné, il passa la +rivière de Lenza, qui est à trois lieues de la ville, et se trouva sur +le territoire de Rheggio, dans une grande forêt qu'on nomme <i>Silva +piana</i> quoiqu'elle soit sur une colline fort élevée, d'où l'on +découvre les Alpes et toute la Gaule cisalpine. Il faut l'entendre +lui-même faire la description des lieux, et de ce qu'il y sentit, dans +une lettre en vers latins à Barbate de Sulmone.</p> + +<p>«De vieux hêtres, dont la tête touche les nues, défendent l'approche +de cette forêt aux rayons du soleil. De petits vents frais sortis des +montagnes voisines, et plusieurs ruisseaux qui y serpentent, tempèrent +les ardeurs de la canicule. Dans les plus grandes sécheresses, la +terre y est toujours couverte d'un gazon vert émaillé de fleurs. On y +entend gazouiller toutes sortes <span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span> d'oiseaux, et on y voit +courir des bêtes fauves de toutes espèces. Au milieu s'élève un +théâtre que la nature semble avoir fait exprès pour les poëtes. Une +montagne le met à l'abri des vents du midi; des arbres qui l'entourent +y répandent un ombrage frais. On y entend le ramage des oiseaux et le +murmure d'un ruisseau qui invite au sommeil. La terre y exhale une +odeur délicieuse, c'est l'image des champs Élysées.</p> + +<p>«Les bergers et les laboureurs respectent ce lieu sacré: sa beauté me +frappa; je sentis tout à coup comme une inspiration des Muses, qui +m'invitaient à travailler à mon <i>Afrique</i>. Honteux d'avoir reçu un +honneur que je n'avais pas mérité, je résolus de mettre la dernière +main à ce poëme, pour faire voir que je n'étais pas tout à fait +indigne de la couronne. L'ardeur poétique se réveilla avec tant de +force, que je crus devoir m'y livrer. Je fis plusieurs vers +sur-le-champ avec une facilité que je n'avais jamais éprouvée, et je +continuai d'y travailler pendant quelques jours que je passai dans le +voisinage de <i>Silva piana</i>.»</p> + +<p>Il se construisit une maison entre la ville et cette forêt. «J'ai +ainsi, écrit-il, une campagne au milieu de la ville et une ville au +milieu des <span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span> champs; quand je suis las de la solitude, je n'ai +qu'à sortir, je trouve le monde; quand je suis las du monde, je rentre +dans ma demeure et j'y retrouve la solitude. Je jouis ici d'un repos +que les philosophes d'Athènes, les poëtes de Rome, les anachorètes du +désert, n'ont jamais goûté. Ô fortune! laisse en paix un homme qui se +cache! Sors de sa petite maison, et vas agiter les palais des rois!»</p> + +<p>«Ici,» ajoute-t-il dans une de ses lettres à son ami <i>Pastrengo</i>, «je +travaille toujours, aspirant au repos et n'espérant pas y parvenir; je +m'avance à grands pas vers la mort sans la redouter; je voudrais +sortir de cette odieuse prison où mon âme est captive. J'habite Parme, +j'y passe ma vie dans l'église ou dans mon jardin. Las de la ville, je +vais souvent errer dans les bois; je bâtis une petite maison telle +qu'il convient à la médiocrité de mon état; on y verra peu de monde. +Les vers d'Horace ralentissent mon ardeur pour le bâtiment et me +parlent de ma dernière demeure. Je réserve les pierres pour mon +monument. Si j'aperçois une petite fente dans les murs nouveaux, je +gronde les maçons; ils me répondent que tout l'art des hommes ne +saurait rendre l'argile plus solide, qu'il n'est <span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span> pas +surprenant que des fondements récents se tassent un peu, que les mains +mortelles ne peuvent construire rien de durable; enfin, que ma maison +durera encore plus que moi et mes neveux. Je rougis alors, et je dis +en moi-même: Insensé! assure donc les fondements de ce corps qui +menace ruine; ce corps s'écroulera avant ta maison, tu seras bientôt +forcé de quitter l'une et l'autre de ces demeures!»</p> + +<p>On croit entendre Horace devenu plus sérieux en devenant plus +spiritualiste dans l'âge chrétien.</p> + +<h4>XX</h4> + +<p>La mort prématurée de son ami Jacques Colonna, l'évêque de Lombez, le +fit renoncer à son canonicat de Gascogne, pays qui lui était +antipathique, à cause de la loquacité, dit-il, et de la turbulence de +ses sauvages habitants. Les princes de la maison de Corrége lui firent +donner la place lucrative d'archidiacre de Parme. Ils voulaient +l'attacher à eux à tout prix.</p> + +<p>Cependant Clément VI, pape lettré, mondain, magnifique, venait de +succéder à des papes plus monastiques que romains, Rome lui <span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span> +envoya une députation pour le supplier de rétablir le saint-siége dans +ses murs. En passant à Parme, cette nombreuse ambassade de princes +romains s'adjoignit Pétrarque comme orateur de Rome. Pétrarque rentra +avec eux à Avignon, harangua éloquemment le pape, et reçut en +récompense de sa harangue un riche bénéfice dans l'État de Pise.</p> + +<p>Ce fut dans cette ambassade qu'il se lia d'amitié et de politique avec +Nicolas de Rienzi, qui devint peu après l'agitateur, le tribun, le +dictateur et la victime de Rome.</p> + +<p>Rienzi, poëte et orateur comme Pétrarque, n'eut que le tort de se +tromper de quelques siècles. Pétrarque et lui auraient dû naître au +temps des Scipions. Au lieu de penser, ils rêvèrent; leur rêve était +beau, mais il était posthume.</p> + +<h4>XXI</h4> + +<p>C'est le malheur de l'Italie, depuis sa déchéance politique, d'avoir +conservé ses grandes facultés individuelles en ayant perdu sa +nationalité. Elle enfante des Romains, et elle ne nourrit que des +Italiens. L'énergie des caractères et la puissance des intelligences +<span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span> qu'elle produit sont en perpétuel contraste avec la petitesse +des États et avec la servitude des institutions pour lesquels ces +natures romaines devaient vivre; en sorte que cette noble et belle +terre souffre doublement de rêver ce que fut l'Italie jadis, et de +subir ce que l'Italie est aujourd'hui. Supplice cruel par lequel un +peuple toujours vivant est encadré dans une nationalité, non pas +morte, mais ensevelie. Dans un tel état de choses, les facultés de ses +grands hommes ne servent qu'à les torturer davantage par le spectacle +de l'impuissance de leurs destinées; de là des rêves, seule +consolation des imaginations héroïques emprisonnées dans l'impossible.</p> + +<p>Telle était l'Italie du temps de Rienzi et de Pétrarque, hélas! et +telle elle est encore de nos jours. Une forte confédération de toutes +ses petites puissances, reliées en faisceau par une grande puissance +militaire extérieure, peut seule restaurer une ombre de l'antique +Italie. Mais, à elle seule, elle ne peut rien: l'unité, source de +toute force, lui manque; l'amitié pieuse des races qu'elle appelait +jadis barbares lui est nécessaire. Il n'y a qu'une main armée qui +puisse la relever sur son séant.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span> XXII</h4> + +<p>Rienzi était né à Rome d'un cabaretier et d'une lavandière; mais on +assurait que cette lavandière était d'un sang impérial, fille d'un +bâtard de l'empereur Henri VII. On pourrait attribuer à cette origine +cet instinct de grandeur et de souveraineté qui se révéla en lui dès +son enfance. Il naquit poëte, orateur, tribun et remueur d'hommes; les +noms de Tite-Live, de Cicéron, de César, des deux Sénèques, étaient +toujours dans sa bouche; ses entretiens reconstruisaient sans cesse la +Rome de la république ou de l'empire; il avait le fanatisme du +Capitole. Il s'indignait contre l'insolence de ces deux ou trois +familles romaines qui tyrannisaient sa patrie en l'absence des papes. +C'est pour cela qu'il était venu solliciter avec passion Clément VII +de rentrer au Vatican; son ambassade n'eut pas de succès. Clément VII, +homme de plaisir et de mollesse, préférait les délices d'Avignon aux +luttes qu'il aurait à soutenir à Rome contre les princes, presque tous +armés et fortifiés, des États romains. Il aimait mieux régner au +Capitole de nom que de fait; il amusa Pétrarque <span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span> de quelques +vaines promesses, et il donna à Rienzi la place lucrative de +protonotaire du saint-siége apostolique à Rome. Tel fut l'unique +résultat de cette ambassade.</p> + +<h4>XXIII</h4> + +<p>Pendant que Pétrarque, revenu ainsi à Avignon, s'enivrait de poésie et +d'amour mystique sous les yeux de Laure, et multipliait ses sonnets +divins, qui sont comme le calendrier de ses rencontres et de ses +soupirs, Rienzi commençait à agiter Rome.</p> + +<p>Les revers de la maison de Corrége, un instant chassée de Parme, puis +y rentrant les armes à la main, rappelèrent Pétrarque à Parme. Il +composa pour Rienzi, son ami, cette ode patriotique: <i>Italia mia +beneche il parlar sia indarno!</i> etc., pour conjurer les princes +d'Italie à la concorde et à l'union. Cette adjuration poétique est le +fond de toutes les odes et de toutes les harangues que nous avons +entendues, depuis cette époque, dans la bouche de tous les poëtes +politiques de la Péninsule: de Pétrarque à <i>Alfieri</i> ou à <i>Monti</i>, il +n'y a qu'un écho éternel; les mêmes circonstances produisent le même +cri; mais <span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span> Pétrarque fut le premier qui fit chanter à la lyre +ce cri de la politique.</p> + +<p>L'Italie frémit tout entière à cette voix; mais cette voix se perdit +dans le tumulte des ambitions et des rivalités de ville à ville. Le +poëte se réfugia une quatrième fois à Vaucluse.</p> + +<p>Laure brillait encore à Avignon de tout l'attrait de sa beauté et de +sa vertu; les sonnets de son poëte, trop étroits pour contenir son +culte croissant pour elle, s'étaient transformés en formes plus larges +et plus hautes de poésie qu'on appelait des <i>canzone</i> ou des +<i>trionfi</i>; et la plus poétique de ces <i>canzone</i> fut écrite à cette +époque au murmure de la fontaine de Vaucluse devant l'image de Laure:</p> + +<p class="poem20"><i>Chiare fresche et dolci aque!</i></p> + +<p>Voltaire lui-même, ravi d'admiration pour cette ode amoureuse, a tenté +de la traduire et a échoué; il faut une âme tendre pour manier une +langue pétrie de larmes et de soupirs. Un poëte plus mélancolique et +plus fervent à ce culte de l'amour immatériel, M. Boulay-Paty, a +consacré sa jeunesse à calquer vers sur vers ces sonnets et ces odes. +Grâce à ce disciple, digne adorateur de ce maître, ce dithyrambe +<span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span> de l'amour et du souvenir sera bientôt rajeuni dans la langue +d'André Chénier.</p> + +<h4>XXIV</h4> + +<p>Pendant que Pétrarque soupirait ainsi pour la dernière fois un amour +sans espérance à Vaucluse, un autre amour, celui de la patrie +italienne, s'éveillait comme un remords dans son cœur. «Je commence +à vieillir, disait-il au cardinal Étienne Colonna, son patron et son +ami; tout change avec le temps; mes cheveux mêmes changent de couleur, +ils m'avertissent que je dois changer moi-même de vie et de pensées; +l'amour ne sied plus à mes années, ou je dois le refouler dans mon +cœur.»</p> + +<p>Il se prépara à partir pour Parme et pour Rome. Laure ne put déguiser +complètement sa douleur en apprenant la nouvelle de cette longue et +peut-être éternelle absence. Le cinquante-septième sonnet laisse +entrevoir l'orgueilleuse tristesse de son amant, en voyant sur les +traits de Laure ces signes involontaires d'affection.</p> + +<p class="poem20"><i>Quel vago impallidir</i>, etc.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span> «Cette touchante pâleur qui recouvrit tout à coup son sourire +interrompu sur ses lèvres d'une amoureuse nuée... Cette pensée +compatissante que l'œil d'un autre ne put discerner, mais qui ne +put à moi m'échapper, etc.»</p> + +<p>À peine parti, il se repentait déjà du départ, et il écrivait la plus +langoureuse et la plus sublime de ses élégies, où son cœur se +retourne sur lui-même sans pouvoir trouver le repos.</p> + +<p class="poem20"><i>Di pensier in pensier, di monte in monte</i>, etc.</p> + +<p>«De pensée en pensée, de colline en colline, l'amour me conduit loin +de tous les sentiers frayés sans que je puisse y trouver la paix de +l'âme, etc.»</p> + +<p>Aussi revint-il encore sur ses pas, cette fois comme rappelé par un +attrait supérieur à sa volonté. On lit avec délices, dans ses lettres +latines de cette date, la description de quelques rares et courtes +journées passées solitairement dans sa maisonnette de Vaucluse comme +pour faire ses derniers adieux à ce séjour d'amour et de paix.</p> + +<p>Mais Rienzi, son ami, le rappelait par le grand bruit que ce tribun +faisait à Rome.</p> + +<p>On a vu que le pape avait donné une autorité imposante à ce jeune +Romain dans <span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span> sa capitale. Rienzi en avait profité pour +s'attacher ce peuple et pour combattre les grandes familles armées qui +tyrannisaient la ville. Pour accroître sa popularité, il employait +l'éloquence des yeux autant que celle des paroles. Semblable aux +anciens esclaves fabulistes qui faisaient dire aux apologues ce qu'ils +n'osaient dire eux-mêmes, Rienzi faisait attacher la nuit, autour du +Capitole ou du Vatican, des tableaux emblématiques autour desquels la +foule se pressait le matin. Le tribun paraissait alors, et, donnant du +geste et de la voix l'éloquente explication de ces peintures +énigmatiques, il incendiait le peuple d'indignation contre les +oppresseurs de la patrie; il prophétisait à une multitude, incapable +de distinguer la différence des siècles, le prochain rétablissement de +la liberté, de la puissance et de la gloire du sénat et du peuple +romain.</p> + +<p>Comment conciliait-il tout cela avec l'autorité souveraine d'un pape +étranger dont il affectait d'être le délégué et le ministre? +L'ignorance de la populace transtévérine de Rome pourrait seule +l'expliquer; mais en s'élevant contre le séjour des papes à Avignon et +en retenant à l'usage de Rome les impôts que Rome envoyait +précédemment au pape absent, <span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span> il se créait une popularité +ambiguë contre laquelle ni le peuple ni le pape n'osaient protester +trop haut. Sujet irréprochable aux yeux du pape, dont il affectait de +rétablir l'autorité sur les princes romains; citoyen libérateur aux +yeux du peuple, dont il prenait en main les droits et les intérêts, +cette double politique l'éleva bientôt au rôle d'arbitre et de +dictateur de Rome. Il s'associa habilement pour son double rôle un +délégué du pape, l'évêque d'Orvieto, homme impuissant et docile qui +tremblait sous son collègue.</p> + +<p>Rienzi régna avec un pouvoir absolu sous le nom du pape; les princes +romains, conduits par le prince Colonna, voulurent en vain résister à +sa dictature. Le tocsin du Capitole souleva le peuple contre les +grands; ils furent chassés de Rome; les supplices achevèrent ce que la +victoire du peuple avait commencé. Rienzi cita les nobles à son +tribunal; un jeune homme de la maison des Ursins, qui venait d'épouser +quelques jours avant une fille des Alberteschi, fut arraché de son +palais et pendu aux fenêtres du Capitole, sous les yeux de sa nouvelle +épouse. Les cachots se remplirent des seigneurs des plus puissantes +maisons, même de la famille des Colonne.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span> Cette terreur rendit la paix à la campagne romaine et à la +ville. Rienzi promulgua des décrets de réforme des lois et des +mœurs qui firent l'admiration de l'Italie. Après avoir soulevé, +intimidé, pacifié Rome, il rêva de rétablir l'empire, il provoqua par +ses lettres et par ses envoyés tous les États d'Italie à adhérer à sa +restauration du monde romain. Les titres qu'il prenait dans ses +dépêches aux princes et aux peuples étaient ceux-ci:</p> + +<p><span class="smcap">Nicolas le sévère et le clément, libérateur de Rome, zélateur de +l'Italie, amateur du monde, tribun, auguste.</span> Une partie de l'Italie +s'émut à sa voix et crut renaître à ses beaux siècles; les Visconti de +Milan, l'empereur, le roi de Hongrie, lui envoyèrent des ambassadeurs +pour le reconnaître et l'encourager dans ses entreprises. Le roi de +France seul le traita avec mépris; le pape dissimulait à Avignon.</p> + +<p>Quant à Pétrarque, il crut revoir dans son ami le restaurateur de +cette Italie antique, dont l'image occupait depuis sa jeunesse la +moitié de son âme. Il osa écrire d'Avignon, sous les yeux des papes, +une lettre au peuple romain et au tribun; cette lettre éloquente et +amère était la plus audacieuse satire du gouvernement <span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span> +temporel des papes sur la ville des consuls et des Césars. Qu'on en +juge par ce fragment de sa lettre:</p> + +<p>«S'il faut perdre, dit-il au peuple romain, la liberté ou la vie, qui +est-ce parmi vous (s'il lui reste une goutte de sang romain dans les +veines) qui n'aimât mieux mourir libre que de vivre esclave? Vous qui +dominiez autrefois sur toutes les nations, qui voyiez les rois à vos +pieds, vous avez gémi sous un joug honteux; et (ce qui met le comble à +votre honte et à ma douleur) vos maîtres étaient des étrangers, des +aventuriers. Recherchez bien leur origine, vous verrez que la vallée +de Spolette, le Rhin, le Rhône et quelques coins de terre plus +ignobles encore vous les ont donnés. Des captifs menés en triomphe, +les mains liées derrière le dos, sont devenus tout à coup citoyens +romains, et, qui pis est, vos tyrans. Faut-il s'étonner qu'ils aient +en horreur la gloire et la liberté de Rome, qu'ils aiment à voir +couler le sang romain, quand ils se rappellent leur patrie, leur +servitude et leur sang, si souvent répandu par vos mains? Mais d'où +leur peut venir cet orgueil insupportable dont ils sont bouffis? +Est-ce de leurs vertus? Ils n'en ont point. De leurs richesses? Ce +n'est <span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span> qu'en vous volant qu'ils peuvent apaiser leur faim. De +leur puissance? Elle sera anéantie quand vous le voudrez. De leur +naissance, de leur nom? Ils se vantent d'être Romains et croient +l'être devenus, à force de le dire, comme si le mensonge pouvait +prescrire contre la vérité. Je ne sais si je dois rire ou pleurer, +quand je pense qu'ils trouvent indigne d'eux ce nom de citoyen romain +que tant de héros ont fait gloire de porter!</p> + +<p>«Quelle que soit l'origine de ces étrangers si fiers de leur noblesse, +qu'ils vantent sans cesse, ils ont beau faire les maîtres dans vos +places publiques, monter au Capitole entourés de satellites, fouler +d'un pied superbe les cendres de vos ancêtres, ils ne seront jamais +Romains. La voilà vérifiée la prédiction de ce poëte qui disait: <i>Rome +a perdu la douce consolation, dans son malheur, de ne reconnaître +point de rois, et de n'obéir qu'à ses enfants.</i>»</p> + +<p>Pétrarque compare ensuite Rienzi aux deux Brutus, dont l'un chassa de +Rome les Tarquins, l'autre plongea son poignard dans le sein de César.</p> + +<p>«Le nouveau tribun, dit-il, que je regarde comme votre troisième +libérateur, réunit en lui seul la gloire des deux autres, ayant fait +<span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span> mourir une partie de vos tyrans et mis en fuite le reste....</p> + +<p>«Homme courageux, continue Pétrarque, qui portez tout le fardeau de la +république, que l'image de l'ancien Brutus vous soit toujours +présente! Il était consul, vous êtes tribun! Quiconque est ennemi de +la liberté de Rome doit être le vôtre.»</p> + +<h4>XXV</h4> + +<p>L'enthousiasme pour la renaissance de l'Italie romaine l'emportait, +comme on le voit ici, dans l'âme de Pétrarque sur son attachement à +ses illustres patrons, les papes et les Colonne. Son patriotisme plus +poétique que politique alors, car les empires morts ne ressuscitent +pas à l'évocation d'une ode ou d'une harangue, le fit justement +accuser de chimère et d'ingratitude. C'est peu; il songeait +sérieusement à aller à Rome porter le secours de son génie au tribun.</p> + +<p>Mais déjà le tribun, semblable à Mazaniello de Naples, commençait à +délirer et à affecter l'empire du monde, sans autre force que le nom +d'une capitale morte et la faveur mobile d'une municipalité romaine. +Il se faisait proclamer <span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span> chevalier de l'univers; il frappait +l'air de son épée nue, des quatre côtés de l'horizon, pour prendre +possession de la terre entière. Son collègue, le délégué du pape, +profitant de sa démence, l'excommuniait; le pape lui-même, convaincu +de sa folie et de sa faiblesse, le désavouait et insultait à Avignon +ses ambassadeurs; Pétrarque seul persistait dans son fanatisme pour +son ami. Clément VI caressait cependant encore le poëte; il +s'entretenait amicalement avec Pétrarque, lui prodiguait les faveurs +et les dons de l'Église, mais Pétrarque persistait à vouloir se rendre +à Rome; la dernière fois qu'il vit Laure avant ce départ fut pour lui +comme un pressentiment d'éternelle séparation.</p> + +<p>«Elle était assise, dit-il, au milieu des dames, comme une belle rose +dans un jardin entourée de fleurs plus petites et moins éclatantes +qu'elle: rien de plus modeste que sa contenance; elle avait quitté +toutes ses parures, ses perles, ses guirlandes, les couleurs gaies de +ses vêtements; bien qu'elle ne fût pas triste, je ne reconnus pas son +enjouement habituel; elle était sérieuse et semblait rêver; je ne +l'entendis pas chanter, ni même causer avec ce charme qui enlevait les +cœurs; elle avait l'air d'une <span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span> personne qui redoute un +malheur qu'on ne discerne pas encore. En la quittant, je cherchai dans +mon âme une force contre les catastrophes que j'aurais à éprouver; ses +regards avaient une expression indéfinissable que je ne leur avais +jamais vue avant, j'eus de la peine à ne pas pleurer; quand l'heure +fut venue où il fallait absolument qu'elle se retirât du cercle, elle +jeta sur moi un coup d'œil si doux, si honnête et si tendre, que je +me sentis rempli d'émotion, d'espoir et de terreur.»</p> + +<p>Qui peut dire, après avoir lu ces lignes, que Pétrarque n'était à +l'égard de Laure qu'un poëte? Qui ne reconnaît dans ces symptômes les +angoisses et les presciences du véritable attachement?</p> + + +<h4>XXVI</h4> + +<p>Cependant Rienzi, flottant entre le bon sens, la démence et la fureur, +avait fait jeter les Colonne et les princes romains dans les cachots +du Capitole; puis, après avoir préparé l'échafaud pour eux, il était +monté à la tribune des harangues, et il avait demandé dans un discours +d'apparat leur grâce au peuple romain; le peuple avait applaudi à la +grâce comme au <span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span> supplice. Les princes délivrés avaient +accompagné le tribun comme un triomphateur dans les rues de Rome. +Bientôt les princes sortis de prison étaient rentrés dans leurs villes +fortes, avaient levé leurs vassaux et marché contre le tribun. Rome +était bloquée par ses propres enfants. Le peuple, éveillé de ses +rêves, se tournait contre le prétendu libérateur; cependant les cinq +princes de la maison des Colonne périrent le même jour dans le premier +assaut donné témérairement aux portes de la ville.</p> + +<p>Pétrarque écrivit lui-même à Rienzi: «Vous me forcez à rougir de vous; +de protecteur des gens de bien vous devenez un chef de brigands! +J'accourais vers vous, je change de route.»</p> + +<p>Il versa un torrent de larmes sur la mort des jeunes gens de la maison +des Colonne; son cœur se retrouva avec sa raison au réveil de ce +rêve dissipé par la folie de Rienzi. Il se rendit à Parme, son +Vaucluse italien, pleurant à la fois sur la perte de ses amis les +Colonne et sur la perte de Rome.</p> + +<p>Rienzi, en effet, jetait cette capitale dans sa propre démence; +quelques jours après l'assaut où les Colonne avaient péri, il +conduisit son fils vers le bourbier rempli d'eau et de sang où le +corps du plus jeune de ces princes gisait <span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span> encore. Il prit +cette eau sanglante et fétide dans le creux de sa main, et il en +aspergea la tête de son fils en le proclamant chevalier de la +Victoire. Une émeute du peuple, fomentée par les derniers des Colonne, +souleva la ville et força Rienzi à se réfugier au château Saint-Ange. +Il s'évada pendant la nuit et se réfugia auprès du roi de Hongrie. Son +corps fut pendu en effigie aux créneaux de la forteresse d'Adrien. +Ainsi devait finir cet empire fantastique, s'écria Pétrarque, revenu +lui-même de son illusion d'un moment. De ce jour il ne songe plus +qu'aux lettres, dont l'empire est éternel, et à l'amour qui ne meurt +pas avec la beauté mortelle.</p> + +<h4>XXVII</h4> + +<p>Son ressouvenir d'Avignon le poursuivait dans sa solitude du faubourg +de Parme. «Autrefois, écrit-il, quand j'avais quitté Laure, je la +voyais souvent en rêve; cette angélique vision me consolait, +maintenant elle m'abandonne et me consterne. Je crois l'entendre me +dire, comme le jour de la séparation: <i>Vous ne me reverrez plus sur la +terre!</i> Mes soupirs et mes poésies soulèvent ma peine sans la +soulager; <span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span> serait-elle donc déjà au ciel? Cette incertitude +m'agite nuit et jour, je ne suis plus ce que j'étais; je ressemble à +un homme qui marche sur un sol miné...» Puis un songe lui offre +l'image courroucée de Laure qui le défie de l'oublier. «J'entendis une +voix triste qui me dit tout bas (c'était elle): Ce misérable compte +les jours loin de moi, il ne vit pas; il n'est jamais d'accord avec +lui-même; il court le monde, mais il a beau faire, il m'aimera +toujours partout où il sera. Je serai l'unique objet de ses discours, +de ses écrits, de ses pensées!...» Puis elle lui parle longuement de +leur chaste amour sur la terre, et de leur éternelle réunion dans le +monde des âmes.</p> + +<p>Ce songe était prophétique, Laure était morte de la peste à Avignon, +le 6 avril, anniversaire de sa première rencontre avec son poëte dans +l'église de Sainte-Claire. Les dates sont les superstitions de +l'amour; ce troisième 6 avril était l'augure de la rencontre au ciel +qui n'aurait plus de séparation.</p> + +<p>Voici comment Pétrarque lui-même, informé plus tard de toutes les +circonstances de cette mort, se la retrace dans un de ses souvenirs +écrits. On voit qu'il cherche à fixer pour l'éternité, par la parole +immortelle, le dernier <span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span> soupir de celle qui emporte sa propre +vie avec la sienne, afin que rien ne périsse de ce qui fut Laure, même +quand Laure elle-même a disparu de ses yeux:</p> + +<p>«La peste d'Avignon enlevait depuis plusieurs semaines tous les âges +et tous les sexes. Laure en ressentit les premières atteintes le 3 +avril. Elle eut la fièvre avec crachement de sang. Comme il était +constant qu'on ne passait pas le troisième jour après que le mal +s'était manifesté par les symptômes ordinaires, elle prit d'abord les +précautions que sa piété et sa raison lui suggérèrent: elle reçut les +sacrements et fit son testament le même jour; ensuite elle se prépara +à la mort sans inquiétude et sans regret. La vie qu'elle avait menée +était si pure, que son âme ne pouvait pas être troublée par +l'incertitude de l'avenir.</p> + +<p>«Quand elle fut à l'agonie, ses parentes, ses amies, ses voisines, se +rassemblèrent autour d'elle, quoiqu'elle fût attaquée d'un mal +contagieux, qui faisait peur à tout le monde. C'est une chose bien +singulière, qu'étant si belle elle fût si aimée des personnes même de +son sexe. Rien ne fait mieux l'éloge de son caractère, dont la bonté +suspendait les effets ordinaires de la jalousie et de l'envie.» Il +faut <span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span> convenir cependant que, de la façon dont Pétrarque +s'exprime, il semble que ces dames étaient attirées par la <i>curiosité +de voir comment on fait ce passage que tout le monde est obligé de +faire, et qu'on ne fait qu'une fois</i>.</p> + +<p>«Laure, assise sur son lit, paraissait tranquille. L'ennemi de nos +âmes, qui n'avait point de prise sur elle, ne vint point l'effrayer +par des fantômes hideux et menaçants, comme il a coutume de faire, +selon saint Augustin.</p> + +<p>«Ses compagnes, répandues autour de son lit, poussaient des sanglots +et versaient des torrents de larmes. Hélas! disaient-elles, que +deviendrons-nous? Nous allons voir disparaître la merveille de notre +siècle, le modèle de toutes les perfections. La vertu, la beauté, la +politesse, sortiront de ce monde avec Laure. Où trouvera-t-on une +femme aussi accomplie; des propos si sages, si mesurés, un maintien et +des manières si honnêtes, une voix si charmante? Nous allons perdre +une compagne qui était l'âme de nos plaisirs innocents; une amie qui +nous consolait dans nos chagrins, et dont l'exemple était pour nous +une leçon vivante. Sa présence seule suffisait pour nous garantir des +pièges de l'ennemi et des écueils de ce monde. Nous perdrons tout en +la perdant. Le <span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span> ciel qui nous l'enlève semble nous envier la +possession d'un trésor dont nous n'étions pas dignes.</p> + +<p>«Quoique Laure eût l'air tranquille, on ne peut douter qu'elle ne fût +sensible à la douleur de ses compagnes; mais, tout occupée de ce +qu'elle allait devenir, elle recueillait déjà en silence les fruits +d'une vie innocente et pure. Son âme, prête à quitter sa belle +demeure, rassemblant en elle-même toutes ses vertus, semblait avoir +rendu l'air plus serein. Elle est morte doucement et sans effort, +comme un flambeau qui pâlit et s'éteint. Son visage était plus blanc +que la neige, mais on n'y voyait pas cette morne lividité qui annonce +l'absence de vie; ses beaux yeux n'étaient pas éteints, ils +paraissaient seulement fermés par le sommeil: elle avait l'air d'une +personne qui se recueille pour prier. Enfin telle était la mort +elle-même sur ce beau visage! dit son amant. <i>Elle savait</i>, +ajoute-t-il, <i>toutes les routes qui mènent au ciel!</i>»</p> + +<h4>XXVIII</h4> + +<p>De ce jour tout ce qu'il y avait d'humain et de frivole encore dans la +poésie amoureuse <span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span> des sonnets de Pétrarque revêtit, pour +ainsi dire, le deuil éternel de son âme: ses chants devinrent des +cantiques, et la mort de celle qu'il aimait lui donna l'accent de la +tombe et de l'éternité. Dans ceux qui aiment de l'amour surnaturel, de +l'amour du beau et non de l'amour des sens, comme nous l'avons dit en +commençant, l'amour est plus parfait après la mort de ce qu'on aime +que pendant la vie de l'objet aimé. L'immortalité transforme le +sentiment et l'amour devient culte. On le sent partout dans les +sonnets de Pétrarque qui suivirent la mort de Laure; on trouve le +poëte et l'amant dans les premiers, on trouve l'adoration et la piété +dans les derniers: ils sont, pour les cœurs tendres, le manuel de +la douleur et de l'espérance.</p> + +<p>«Que fais-tu, ô mon âme! que penses-tu? Vers qui regardes-tu en +arrière dans ce temps qui ne peut plus revenir?</p> + +<p>«Les douces paroles, les tendres regards que tu as si souvent décrits, +ô pauvre âme sans repos! sont enlevés à la terre!» etc.</p> + +<p>«Allons chercher au ciel ce que nous ne pouvons plus trouver sur la +terre!» etc.</p> + +<p>Et ailleurs:</p> + +<p>«Ô mes yeux! elle s'est obscurcie, notre <span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span> aurore, et m'a +rendu à moi-même plus insupportable le poids de mon existence!</p> + +<p>«Oh! qu'il eût fait beau mourir il y a aujourd'hui trois ans!»</p> + +<p>Écoutez encore:</p> + +<p>«Si un doux gazouillement d'oiseaux, si un suave froissement de vertes +feuilles à la brise d'automne, de l'été, si un sourd murmure d'ondes +limpides je viens à entendre sur une rive fraîche et fleurie,</p> + +<p>«Dans quelque lieu que je me repose pensif d'amour pour écrire d'elle, +celle que le ciel nous fit voir et que la terre aujourd'hui nous +dérobe, je la vois et je l'entends; car, encore vivante, de si loin +elle répond intérieurement à mes soupirs.</p> + +<p>«Pourquoi te consumer avant le temps, me dit-elle avec une tendre +compassion, et pourquoi ce fleuve de douleurs coule-t-il sans cesse de +tes yeux?</p> + +<p>«Oh! ce n'est pas sur moi qu'il faut pleurer, moi dont les jours en +mourant se changèrent en jours éternels, et dont les yeux, quand je +parus les fermer à ce monde, s'ouvrirent à l'éternelle lumière!»</p> + +<p>Plus loin, on le voit tenté, par la séduction des lieux, de la beauté, +de la jeunesse, de la <span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span> nature, d'aimer encore ici-bas; mais +l'amoureuse jalousie de Laure, s'armant de sévérité divine, le +rappelle tendrement au mépris de ce qui n'est pas elle.</p> + +<p>«Les ondes me parlent d'amour, et le zéphyr, et les ombres des +feuilles, et les oiseaux mélodieux, et les habitants des eaux, et +l'herbe et les fleurs de la rive, sont d'accord ensemble pour me +convier à aimer encore.</p> + +<p>«Mais toi, prédestinée! qui m'appelles des profondeurs du ciel, par la +mémoire de ta mort si amère, oh! prie pour moi, afin que je dédaigne +de ce monde toutes ses douces amorces et tout ce qui n'est pas toi!»</p> + +<h4>XXIX</h4> + +<p>Lisons encore:</p> + +<p>«Âme béatifiée qui daignes souvent descendre pour consoler mes nuits +gémissantes d'un regard de ces yeux que la mort n'a pas éteints, mais +auxquels l'éternité a donné une splendeur qui n'est pas de ce monde!</p> + +<p>«Combien ne suis-je pas enivré de reconnaissance de ce que tu daignes +rasséréner mes tristes jours par ta céleste apparition!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span> «Vois comme, dans ces mêmes sites où je passai tant d'années +à te célébrer de mes chants, je passe maintenant mes jours à te +pleurer, à pleurer sur toi! non, mais à pleurer sur mon propre deuil!</p> + +<p>«Un seul soulagement se trouve cependant à mes peines: c'est qu'au +moment où tu te tournes d'en haut vers moi, je te reconnais et je +t'entends à la démarche, à la voix, au visage, aux vêtements que tu +portais sur la terre!»</p> + +<p>Il associe, dans un autre sonnet, la nature entière à ses sentiments.</p> + +<p>«Elle est partie pour le séjour de la félicité, et mes yeux la +cherchent en vain dans ces lieux où elle naquit, dans cet air que je +remplis de mes soupirs; mais il n'y a ni rocher, ni précipice dans ces +montagnes, ni rameau, ni feuillage vert sur ces rives, ni fleuve dans +ces vallées, ni brin d'herbe, ni goutte d'eau, ni veine distillant de +ces sources, ni bête sauvage de ces forêts qui ne sachent combien je +souffre pour elle!»</p> + +<p>Et celui ci:</p> + +<p>«Quand je revois l'aurore descendre du firmament avec son visage de +roses et sa chevelure dorée, l'amour m'assaille au cœur et +<span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span> ma joue se décolore, et je me dis dans mes soupirs: Là est +Laure maintenant!»</p> + +<h4>XXX</h4> + +<p>Encore un et je finis, mais je ne finis que pour finir; car je +voudrais lire, et relire sans fin avec vous de telles tristesses; et +si vous pouviez les lire dans ces vers trempés de larmes, et dans +cette langue divine inventée au déclin des langues par des amoureux et +par des saints pour prier, aimer, désirer, attendre, vous ne vous +arrêteriez qu'après les avoir incorporés en vous par votre mémoire.</p> + +<p class="poem20"><i>Levommi il mio pensier</i>, etc.</p> + +<p>Écoutez en vile et sourde prose ce <i>Sursum corda</i> d'un amant vers +l'image et vers le séjour de l'éternelle beauté; car, nous le +répétons, Laure ne fut pour Pétrarque que l'incarnation adorée du beau +ici-bas, ou plutôt elle est remontée là-haut, et c'est là-haut qu'elle +resplendit.</p> + +<p>«Là nous la reverrons encore; là elle nous attend, et là elle se +lamente peut-être de ce que nous tardons tant à la rejoindre.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span> Et plus loin, trois ans après sa mort:</p> + +<p>«Dans l'âge de sa beauté et de sa floraison, de ce printemps où +l'amour a en nous plus de force, laissant sur la terre sa terrestre +écorce, ma Laure, par qui je vivais, s'est <i>départie</i> de moi!</p> + +<p>«Et vivante et belle, et sans voile elle a fait son ascension vers le +ciel; de là elle règne sur moi, et elle régit toutes mes pensées.</p> + +<p>«Oh! pourquoi ne me dépouille-t-il pas plus vite de ce corps mortel, +ce dernier jour qui est le premier d'une autre vie?</p> + +<p>«Afin que, semblable à toutes mes pensées qui volent sur ses traces +derrière elle, ainsi mon âme affranchie de son poids, libre et +joyeuse, la suive, et que je sorte enfin de l'angoisse où je vis.</p> + +<p>«C'est pour mon malheur que se lève chaque jour qui retarde ce moment. +La pensée me souleva dans cette partie du ciel où vit celle que je +cherche et que je ne retrouve plus sur la terre.</p> + +<p>«Là, parmi les âmes qu'enserre le troisième cercle du firmament je la +revis plus belle encore et moins sévère.</p> + +<p>«Elle me prit par la main et elle me dit: <span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span> «Dans cette sphère +céleste tu seras encore avec moi, si mon espoir ne me trompe pas.</p> + +<p>«Je suis celle qui te donna tant d'angoisses ici-bas, celle qui +remplit sa journée avant le soir.</p> + +<p>«L'intelligence humaine ne peut pas comprendre ma félicité actuelle; +elle n'attend que toi pour être complète, et j'ai laissé là-bas sous +mes pieds ce beau voile de mon corps que tu as tant aimé!»</p> + +<p>«Oh Dieu! pourquoi cessa-t-elle de parler, et pourquoi sa main +s'ouvrit-elle pour laisser retomber la mienne? puisqu'à l'accent de +ces paroles si compatissantes et si chastes, peu s'en manqua que je ne +demeurasse moi-même dans l'immortalité avec elle!»</p> + +<h4>XXXI</h4> + +<p>N'est-ce pas là un nouvel amour? N'est-ce pas là une nouvelle poésie +totalement inconnue à la poésie antique et à l'antique amour? Comment +se fait-il que M. de Chateaubriand, qui a cru retrouver l'accent du +christianisme dans les délires sensuels de la <i>Phèdre</i> de Racine, ne +l'ait pas reconnu tout entier et <span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span> mille fois plus immatériel +et plus mystique dans Pétrarque?</p> + +<p>En voici un autre de ces chants que nous avons essayé de traduire +autrefois nous-même, mais sans pouvoir lutter avec l'impalpabilité des +vers éthérés de Pétrarque, et que M. Boulay-Paty veut bien nous +permettre de dérober à sa traduction en vers encore inédite. Le vers +enferme le vers, et le mot presse le mot; c'est le sens, c'est le +sentiment, c'est presque la musique du sonnet, mais ce n'est pas la +langue: le français est trop viril pour ainsi pleurer.</p> + +<p class="poem20"><i>Valle che di lamenti miei sei piena.</i></p> + +<div class="poem20"> +<p>Vallée, ô toi qu'emplit de ses sanglots ma peine!<br> + Toi, fleuve dont les eaux se troublent de mes pleurs,<br> + Bêtes des bois, oiseaux volants parmi ces fleurs,<br> + Poissons qu'entre ces bords l'onde en son cours promène.</p> + +<p>Airs dont mes longs soupirs attiédissent l'haleine,<br> + Sentier jadis de joie, aujourd'hui de douleurs,<br> + Coteau cher à mes pas, plus cher à mes langueurs,<br> + Où l'amour cependant par instinct me ramène:</p> + +<p>Je reconnais en vous l'aspect accoutumé,<br> + Non en moi, pour jamais à tout plaisir fermé,<br> + Et qui nourris au cœur un chagrin solitaire.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span> D'ici je la voyais. Je reviens voir le lieu<br> + D'où loin de ce bas monde elle est montée à Dieu<br> + Sans voile, abandonnant son beau corps à la terre!</p> +</div> + +<p>Ce sont les mêmes sentiments et presque les mêmes images que j'ai +exprimés moi-même dans une forme plus large et infiniment moins +parfaite que celle de Pétrarque, en écrivant l'ode élégiaque intitulée +<i>le Lac</i>, dont quelques strophes sont restées dans la mémoire et dans +le cœur de mon temps. Mais, hélas! ce n'est ni la langue ni le vers +du poëte de Vaucluse! Le monde, depuis Virgile, n'avait pas eu un tel +poëte; l'amour, depuis le christianisme, n'avait pas eu un tel amant! +Entre Héloïse et Abeilard, Laure et Pétrarque, on a toute la poésie et +toute la divinité de l'amour chrétien.</p> + +<p class="left50 smcap">Lamartine.</p> + +<p class="center smaller">(<i>La suite au mois prochain.</i>)</p> + + +<h1><span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span> COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1> + +<h2>XXXII<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2> + +<h3>VIE ET ŒUVRES DE PÉTRARQUE.</h3> + +<p class="center">(2<sup>e</sup> PARTIE.)</p> + + +<h4>I</h4> + +<p>L'amour de Laure était si réellement la vie intellectuelle et morale +de Pétrarque qu'après la disparition de cette étoile de son âme à +l'horizon de la terre le grand poëte cessa, pour ainsi dire, de vivre +ici-bas pour suivre cette étoile au ciel; son âme, jusque-là légère, +mobile, inquiète, quelquefois errante, sembla <span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span> se revêtir du +deuil éternel de Dante après la mort de Béatrice et s'ensevelir +vivante dans le sépulcre et dans l'unique pensée de Laure. Ses sonnets +deviennent graves et lapidaires comme des inscriptions sur des tombes.</p> + +<p>«Maintenant, chante-t-il, que je suis devenu un animal qui ne hante +que les forêts, maintenant que d'un pas indécis, solitaire et lassé, +je promène un cœur lourd et des regards humides, inclinés vers le +sol, dans un monde devenu pour moi aussi vide qu'une cime dépouillée +des Alpes, etc.»</p> + +<p>«Je vais explorant chaque contrée, chaque place où je la vis +autrefois, et toi seule, ô passion qui me tortures! tu viens avec moi +et tu me conduis à mon insu où je dois aller.</p> + +<p>«Hélas! ce n'est pas elle que j'y trouve, mais ce sont ces saintes +traces toutes dirigées vers cette région supérieure qu'elle habite, +etc.»</p> + +<p>«Et n'importe, s'écrie-t-il dans le sonnet suivant, avec cette +intrépidité de l'amour qui préfère sa douleur même à l'oubli:</p> + +<p>«Heureux les yeux qui la virent ici-bas!»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span> II</h4> + +<p>Quelquefois, rarement, des saisons riantes, des images gracieuses, +mais importunes, lui rendent au cœur et aux sens la séve de ses +jours heureux; puis la pensée que Laure n'est plus là change tout cet +éblouissement de la vie en ténèbres; comme dans le sonnet suivant:</p> + +<p>«Voici le vent tiède et doux de la mer qui ramène les beaux jours, et +l'herbe, et les fleurs qu'il fait renaître, et le gazouillement de +l'hirondelle, et les mélodies tendres du rossignol, et le printemps +tout blanchi et tout empourpré des boutons qu'il colore sous ses +pieds.</p> + +<p>«Les prés sourient et l'azur du ciel se rassérène, comme si le +Créateur se réjouissait de regarder la terre sa fille; les airs, les +eaux, le firmament frémissent, tout ivres et tout palpitants d'amour; +tout ce qui vit éprouve l'instinct d'aimer et de doubler sa vie en +aimant; mais moi, misérable! c'est la saison où <span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span> les soupirs +les plus pesants s'arrachent péniblement du plus profond de ce cœur +dont celle qui n'est plus emporta avec elle au ciel la vie et la +félicité.</p> + +<p>«Et ces concerts d'oiseaux, et ces floraisons des plages, et ces +belles honnêtes femmes, les grâces, les douceurs et les enjouements, +tout cela n'est à mes yeux qu'un désert peuplé de bêtes féroces et +sauvages dont je détourne avec effroi les yeux!»</p> + +<h4>III</h4> + +<p>La consonnance ou la dissonance déchirante des chants du rossignol +avec les gémissements muets du cœur blessé pendant les nuits +d'insomnie est admirablement éprouvée dans quelques vers d'un des +sonnets sans doute écrits dans un des retours de Vaucluse.</p> + +<p>«Ce rossignol qui sanglotte si mélodieusement, peut-être sur la perte +de ses petits ou de la chère compagne de son nid, remplit l'air, le +ciel et la vallée de notes si attendries et si tronquées par ses +soupirs qu'il semble <span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span> accompagner toute la nuit mes propres +lamentations et me remémorer ma dure destinée!»</p> + +<p>Dans un des sonnets qui suivent, les plus splendides visions de la +terre lui reviennent en mémoire, mais pour pâlir et se décolorer dans +la nuit actuelle de son âme.</p> + +<p>«Ni dans un firmament serein voir circuler les vagues étoiles, ni sur +une mer tranquille voguer les navires pavoisés, ni à travers les +campagnes étinceler les armures des cavaliers couverts de leurs +cuirasse, ni dans les clairières des bocages jouer entre elles les +biches des bois;</p> + +<p>«Ni recevoir des nouvelles désirées de celui dont on attend depuis +longtemps le retour, ni parler d'amour en langage élevé et harmonieux, +ni au bord des claires fontaines et des prés verdoyants entendre les +chansons des dames aussi belles qu'innocentes;</p> + +<p>«Non, rien de tout cela désormais ne donnera le moindre tressaillement +à mon cœur, tant celle qui fut ici-bas la seule lumière et le seul +miroir de mes yeux a su en s'ensevelissant dans son linceul ensevelir +ce cœur avec elle!</p> + +<p>«Vivre m'est un ennui si lourd et si long <span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span> que je ne cesse +d'en implorer la fin par le désir infini de revoir celle après +laquelle rien ne me parut digne d'être jamais vu!»</p> + +<h4>IV</h4> + +<p>Il se ressouvient plus loin du jour où il quitta pour la dernière fois +celle dont il n'aurait jamais dû s'éloigner.</p> + +<p>«À son attitude, à ses paroles, à son visage, à ses vêtements, à cette +tendre compassion pour moi mêlée dans ses yeux à sa propre douleur, +j'aurais bien dû me dire, si je m'étais aperçu de tous ces signes de +la mort: Celui-ci est le dernier des jours heureux de tes douces +années!</p> + +<p>«J'appelle maintenant, et il n'y a personne qui réponde!</p> + +<p>«Ils ont fui, mes jours, plus rapides que le cerf des forêts; ils ont +fui plus glissants que l'ombre, et ils n'ont goûté d'autre bien que +pendant un battement de paupières quelques heures sereines dont je +conserve l'impression dans mon âme, comme d'un breuvage amer et doux +sur mes lèvres.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span> «Misérable monde, instable et trompeur! Bien aveugle est +celui qui place en toi son espérance! C'est toi qui me dérobas un jour +celle qui était tout mon cœur, et maintenant tu le retiens en +poussière, semblable au cadavre qui est déjà en terre et où les os ne +sont plus joints aux nerfs!</p> + +<p>«Mais la meilleure partie d'elle, qui vit encore et qui vivra toujours +là-haut dans la région la plus élevée du ciel, <i>m'enamoure</i> tous les +jours davantage de ses immortelles perfections.</p> + +<p>«Et je chemine solitaire pendant que mes cheveux changent de couleur, +pensant en moi-même à ce qu'elle est aujourd'hui, et en quel séjour +elle réside, et quelle félicité favorise ceux à qui il est donné de +contempler sa ravissante vision.»</p> + +<h4>V</h4> + +<p>Mais en voici un qui porte sa date et son origine dans les +exclamations de l'amant veuf de son amour, en revoyant vide le site où +il a aimé. Si vous pouviez le lire dans la langue <span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span> où il est +psalmodié plutôt qu'écrit, vous reconnaîtriez, dans l'accent des vers, +l'accent d'airain de la cloche funèbre qui tinte sur la tombe des +morts!</p> + +<p class="poem20">«<i>Sento l' aura mia antica e i dolci eolli!</i></p> + +<p>«Je respire d'ici mon air antique, et je vois surgir devant moi ces +douces collines où naquit celle dont la splendide lumière éblouit si +longtemps de ses clartés mes yeux avides et heureux, celle dont la +disparition les attriste et les mouille aujourd'hui de larmes!</p> + +<p>«Oh! espérance périssable! ô vaines pensées! Veuves sont maintenant +les herbes et troubles les eaux, et vide et froid est le nid où elle +reposait, ce nid dans lequel j'aurais voulu habiter pendant ma vie et +dormir après ma mort!</p> + +<p>«Espérant trouver à la fin, par la vertu de ces plantes secourables et +par l'influence de ces beaux regards dont je fus consumé, quelque +repos après les lassitudes de la vie,</p> + +<p>«J'ai servi un maître cruel et avare (l'amour), et j'ai brûlé tant que +le foyer de mon cœur a été visible sous mes yeux; et maintenant je +vais pleurant sa cendre éparse au vent de la mort!»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span> VI</h4> + +<p>Ainsi toute son âme se répandait en vers qui sont des larmes, et en +prières qui sont à la fois de la religion et de l'amour: afin +d'innocenter sa passion il éprouvait le besoin de la confondre avec sa +piété. Ses méditations les plus saintes n'étaient que des entretiens +sacrés avec l'âme de Laure. Cette forme de l'amour, la plus belle de +toutes, parce que c'est la forme immortelle, n'avait pas été inventée +avant Pétrarque. Sainte Thérèse l'inventait en sens inverse vers le +même temps en Espagne, appliquant à l'amour divin les extases, les +expressions, les images de l'amour terrestre.</p> + +<h4>VII</h4> + +<p>Mais, si Pétrarque avait le cœur inguérissable, il avait +l'imagination trop vive pour ne pas se débattre et se relever sous sa +douleur; il promena ses tristesses sans cesse évaporées dans ses beaux +vers de Parme à Florence, de <span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span> Florence à Rome; il donna à ses +amis, et surtout à Boccace, le plus cher et le plus affectionné de +tous, les loisirs qu'il donnait jusque-là à ses pensées d'amour. Sa +vie est celle d'un homme de passion éteinte, mais de goût survivant, +qui trompe les heures tantôt avec la philosophie, tantôt avec la +poésie, toujours avec la piété et l'amitié. Tristesse au fond du +cœur, sourire encore sur les lèvres. Son talent avait grandi sous +ses larmes. Il habite tantôt Parme, tantôt Padoue, tantôt Venise, +recherché, aimé, caressé par tous les hommes éminents de ces +différentes villes. Nul homme ne jouit aussi complétement, mais aussi +modestement, de sa gloire; il n'avait que l'ambition de la postérité +et du ciel: il était amoureux d'une mémoire.</p> + +<p>Il eut cependant quelques rechutes d'amour plus profane que l'amour +éthéré qu'il nourrissait pour Laure; il ne cherche pas à s'en excuser +lui-même. Indépendamment de son fils Jean, né d'une mère inconnue à +Avignon, il parle dans ses lettres et dans ses sonnets d'une belle et +jeune dame d'Italie dont les charmes rendaient malgré lui à son +cœur des sentiments qu'il rougissait de rallumer.</p> + +<p>C'est pour la fuir sans doute qu'il résolut <span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span> une septième +fois de revenir encore à Vaucluse. Il analyse ainsi lui-même dans une +de ses lettres l'inquiétude d'esprit qui le portait à revoir les lieux +témoins de ses beaux jours et de ses regrets.</p> + +<p>«Vous savez que j'avais résolu de ne plus retourner à Vaucluse. Il m'a +pris tout à coup un désir d'y aller dont je n'ai pas été le maître. +Aucune espérance ne m'y attire: ce n'est pas le plaisir, dans un +endroit aussi sauvage; ce n'est pas l'amitié (le plus honnête de tous +les motifs qui peuvent déterminer les hommes); quels amis pourrais-je +avoir dans un désert où le nom même d'amitié n'est pas connu, où les +habitants, uniquement occupés de leurs filets ou de la culture de +leurs oliviers et de leurs vignes, ignorent les douceurs de la société +et de la conversation?</p> + +<p>«Voici ce que je puis alléguer de plus raisonnable pour excuser cette +variation de mon âme: c'est l'amour de la solitude et du repos qui m'a +fait prendre le parti que j'ai pris. Trop connu, trop recherché dans +ma patrie, loué, flatté même jusqu'au dégoût, je cherche un endroit où +je puisse vivre seul, inconnu et sans gloire. Rien ne me paraît +préférable à une vie solitaire et tranquille.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span> «L'idée de mon désert de Vaucluse est revenue à moi avec tous +ses charmes; en me représentant ces collines, ces fontaines, ces bois +si favorables à mes études, j'ai senti dans le fond de l'âme une +douceur que je ne saurais rendre. Je ne suis plus étonné de ce que +Camille, ce grand homme que Rome exila, soupirait après sa patrie, +quand je pense qu'un homme né sur les rives de l'Arno regrette un +séjour au delà des Alpes. L'habitude est une seconde nature. Cette +solitude, à force de l'habiter, est devenue comme ma patrie. Ce qui me +touche le plus, c'est que je compte y mettre la dernière main à +quelques ouvrages que j'ai commencés. J'ai été curieux de revoir mes +livres, de les tirer des coffres où ils étaient renfermés, pour leur +faire voir le jour et les remettre sous les yeux de leur maître.</p> + +<p>«Enfin, si je manque à la parole que j'avais donnée à mes amis, ils +doivent me le pardonner: c'est l'effet de cette variation attachée à +l'esprit humain, dont personne n'est exempt, excepté ces hommes +parfaits qui ne perdent pas de vue le souverain bien. L'identité est +la mère de l'ennui, qu'on ne peut éviter qu'en changeant de lieu.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span> VIII</h4> + +<p>Il partit de Padoue le 3 mai, menant avec lui Jean, son fils, qu'il +avait retiré depuis quelque temps de l'école de Gilbert de Parme. «Je +le menai avec moi, dit-il, pour que sa présence me rappelât mes +devoirs envers lui. Que serait devenu cet enfant s'il avait eu le +malheur de me perdre?»—Pétrarque, quelques jours après son arrivée à +Avignon, obtint du pape pour cet enfant <i>doux</i>, <i>docile</i>, mais +illettré et rougissant de son ignorance, dit-il, un canonicat à +Vérone. Délivré de cette sollicitude pour ce fruit de sa faiblesse, il +s'enferma dans sa chère retraite de Vaucluse, et c'est là, en présence +des lieux, des souvenirs, de l'image de Laure, qu'il écrivit, au +murmure de la fontaine, les plus pieux et les plus sublimes sonnets +que nous avons cités plus haut. Il fut distrait un moment de ce loisir +dans sa solitude par l'arrivée de son ancien ami politique, <i>Rienzi</i>, +à Avignon.</p> + +<p>Rienzi, le tribun de la république imaginaire de Rome, n'avait pas +accepté sa défaite. <span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span> Évadé de Rome, comme on l'a vu dans +notre récit, il s'était fait ermite, sous le faux nom du Père Ange, au +mont Maïella, dans le royaume de Naples. Revenu impunément à Rome avec +une bande de pèlerins, il y renoua ses complots contre le légat du +pape. Ce légat, dans une sédition excitée par Rienzi, fut atteint +d'une flèche à la tête. On soupçonnait Rienzi de fomenter ces +agitations pour rétablir le tribunat; il eut l'audace de se livrer +lui-même à l'empereur, qui était à Pragues, et de lui demander son +concours pour restaurer en Italie ce qu'il appelait le règne du +Saint-Esprit. L'empereur le livra au pape et l'envoya sous escorte, +mais non enchaîné, à Avignon; il y entra en chef de secte plus qu'en +prisonnier. Son sort toucha Pétrarque; le poëte avait été, ainsi qu'on +l'a vu, le partisan et le complice du tribun de Rome; il était +embarrassé maintenant de son attitude envers l'homme qu'il avait +exalté jusqu'au niveau des anciens héros de la liberté romaine. On +voit transpercer ces sentiments dans une longue lettre qu'il publia à +cette époque.</p> + +<p>«Rienzi, dit-il dans cette lettre, est arrivé récemment à Avignon; ce +tribun autrefois si puissant, si redouté, à présent le plus +malheureux <span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span> de tous les hommes, a été conduit ici comme un +captif... Je lui ai donné des louanges, des conseils: cela est plus +connu que je ne voudrais peut-être; j'aimais sa vertu, j'approuvais +son projet, j'admirais son courage, je félicitais l'Italie de ce que +Rome allait reprendre l'empire qu'elle avait autrefois. Je lui avais +écrit quelques lettres dont je ne me repens pas tout à fait. Je ne +suis pas prophète; ah! s'il avait continué comme il a commencé!... Il +s'agit maintenant de déterminer quel genre de supplice mérite un homme +qui a voulu que la république fût libre! Ô temps! ô mœurs!... Il +faut dire la vérité: Rienzi, à son entrée en ville, n'était ni lié ni +garrotté. Il demanda si j'étais à Avignon; je ne sais s'il attendait +de moi quelques secours, et je ne vois pas ce que je pourrais faire +pour lui. Ce dont on l'accuse le couvre de gloire selon moi. Un +citoyen romain s'afflige de voir sa patrie, qui est de droit reine du +monde, devenir esclave des hommes les plus vils. Voilà le fondement de +l'accusation contre lui; il s'agit de savoir quel supplice mérite un +tel crime.»</p> + +<p>Cette lettre, récemment découverte, était adressée au prieur des +Saints-Apôtres de Padoue; elle atteste avec quelle aspiration +puissante <span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span> l'imagination italienne du moyen âge, même dans le +clergé papal, remontait à l'antique liberté, bien que cette liberté ne +fût plus que le rêve de ses poëtes.</p> + +<p>Pétrarque fit plus; il écrivit une lettre éloquente et +insurrectionnelle à la ville de Rome pour l'exciter à défendre ou à +venger son tribun. «Osez quelque chose, dit-il aux Romains, osez en +faveur de votre citoyen! Que le peuple romain n'ait qu'une voix, +qu'une âme! Demandez qu'on vous remette le prisonnier. La terreur est +ici si profonde qu'on n'ose se parler qu'à l'oreille, la nuit, et dans +quelques lieux retirés. Moi-même, qui ne refuserais pas de mourir pour +la vérité, si ma mort pouvait être de quelque profit à la république, +je n'ose signer cette lettre! L'empire est encore à Rome et ne saurait +être ailleurs tant qu'il restera seulement le rocher du Capitole.</p> + +<h4>IX</h4> + +<p>De tels sentiments n'enlevèrent cependant pas à Pétrarque la faveur du +pape Clément VI, pontife aux mœurs relâchées, mais élégantes, +<span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span> qui appréciait le génie comme un <i>Médicis</i> français. Il +supplia Pétrarque d'accepter le titre et l'emploi de secrétaire de la +cour pontificale. Pétrarque eut la sagesse de refuser une charge qui +lui donnait la toute-puissance sous un pape faible et complaisant, +mais qui lui enlevait sa chère liberté. Il revint poétiser et +philosopher à Vaucluse pendant le reste de l'année 1352. C'est +l'apogée de son génie; il le répandait, comme la fontaine de Vaucluse +répand ses eaux, sur tous les sujets et avec une intarissable +abondance; sa vie était tout entière dans sa pensée.</p> + +<p>«Quoique j'aie encore de riches habits, écrit-il à cette date à son +ami le prieur des Saints-Apôtres, vous me prendriez pour un paysan ou +pour un pasteur, moi qui fus autrefois si recherché dans ma parure. +Hélas! les mêmes raisons ne subsistent plus; les nœuds qui me +liaient sont brisés, les yeux auxquels je voulais plaire sont fermés; +rien ne me plaît davantage que d'être dégagé de tous liens et libre... +Je me lève à minuit, je sors à la pointe du jour, j'étudie dans la +campagne comme dans ma chambre, je lis, j'écris, je rêve; je parcours +tout le jour des montagnes pelées, des vallées humides, des cavernes +secrètes; je marche <span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span> souvent sur les deux bords de la Sorgues +seul avec mes soucis. Je jouis par le souvenir de tout ce que j'ai +aimé, de la société de tous les amis avec lesquels j'ai vécu et de +ceux qui sont morts avant ma naissance et que je ne connais que par +leurs ouvrages.»</p> + +<p>Cette amitié avec les morts est le besoin comme elle est la +consolation de toutes les grandes âmes. Virgile et Cicéron étaient les +véritables amis du solitaire de Vaucluse, comme l'amant, le +philosophe, le poëte de Vaucluse est l'ami des hommes sensibles et +supérieurs de notre temps. L'homme de génie universel a pour +contemporains tous ceux qu'il admire: c'est la société des fidèles à +travers les temps.</p> + +<h4>X</h4> + +<p>Clément VI, ce pape chevaleresque, mourut à Avignon pendant cette +retraite de Pétrarque à Vaucluse. Pétrarque ne le regretta pas autant +peut-être qu'il méritait d'être regretté. Il fut remplacé par Innocent +VI, né aussi à Limoges, mais qui portait sur le trône la rigidité +<span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span> d'un théologien au lieu de l'élégance d'esprit d'un +gentilhomme français tel qu'était son prédécesseur, Clément VI. +Innocent VI, au lieu d'honorer dans Pétrarque le génie littéraire, ne +voyait pas, dit-on, ses talents sans un soupçon de sorcellerie. +Pétrarque rendait à ce pape dédain pour dédain.</p> + +<p>«Il viendra bientôt, dit-il dans une des poésies qu'il écrivit alors, +il viendra bientôt après Clément VI un homme triste et pesant; il +engraissera les pâturages romains avec le fumier d'Auvergne.»</p> + +<p>Ce pape cependant fit quelques avances au poëte pour l'attacher à sa +cause. Pétrarque répondit stoïquement à ces avances.</p> + +<p>«Je suis content, disait Pétrarque; je ne veux rien, j'ai mis un frein +à mes désirs, j'ai tout ce qu'il faut pour vivre. Cincinnatus, Curius, +Fabrice, Régulus, après avoir subjugué des nations entières et mené +des rois en triomphe, n'étaient pas si riches que moi. Si j'ouvre la +porte aux passions, je serai toujours pauvre: l'avarice, la luxure, +l'ambition ne connaissent point de bornes; l'avarice surtout est un +abîme sans fond. J'ai des habits pour me couvrir, des aliments pour me +nourrir, des chevaux pour me porter, un fonds de terre <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> pour +me coucher, me promener et déposer ma dépouille après ma mort. +Qu'avait de plus un empereur romain? Mon corps est sain; dompté par le +travail, il est moins rebelle à l'âme. J'ai des livres de toute +espèce: c'est un trésor pour moi; ils nourrissent mon âme avec une +volupté qui n'est jamais suivie de dégoût. J'ai des amis que je +regarde comme mon bien le plus précieux, pourvu que leurs conseils ne +tendent pas à me priver de ma liberté. Ajoutez à cela la plus grande +sécurité: je ne me connais point d'ennemis, si ce n'est ceux que m'a +faits l'envie. Dans le fond je les méprise, et peut-être serais-je +fâché de ne pas les avoir. Je compte encore au nombre de mes richesses +la bienveillance de tous les gens de bien répandus dans le monde, même +de ceux que je n'ai jamais vus et que je ne verrai peut-être jamais. +Vous faites peu de cas de ces richesses, je le sais bien; que +voulez-vous donc que je fasse pour m'enrichir? Que je prête à usure, +que je commerce sur mer, que j'aille brailler dans le barreau, que je +vende ma langue et ma plume, que je me fatigue beaucoup pour amasser +des trésors que je conserverais avec inquiétude, que j'abandonnerais +avec regret, et qu'un autre dissiperait avec plaisir? <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> En un +mot, qu'exigez-vous de moi? Je me trouve assez riche; faut-il encore +que je paraisse tel aux yeux des autres? Dans le fond c'est mon +affaire. Va-t-on consulter le goût des autres pour se nourrir? Gardez +pour vous votre façon de penser et laissez-moi la mienne; elle est +établie sur des fondements solides que rien ne pourrait ébranler.»</p> + +<h4>XI</h4> + +<p>Cependant la mélancolie, cette maladie et cette muse des grandes +imaginations, l'atteignit jusque dans cette retraite de Vaucluse. Il +alla dire un adieu éternel à son frère, supérieur de la Chartreuse de +Mont-Rieu, puis il s'achemina de nouveau vers sa véritable patrie, +l'Italie. On s'y disputait l'honneur de lui offrir un asile. Malgré +les instances de son ami, le cardinal de Talleyrand, il ne voulut pas +même prendre congé de ce pape illettré qu'il redoutait. «Non, dit-il, +je craindrais de lui nuire par mes sortiléges comme il me nuirait par +sa crédulité!»</p> + +<p>On se souvient qu'Innocent VI le croyait <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> un peu en commerce +avec les esprits suspects.</p> + +<p>Il salua de vers magnifiques l'horizon d'Italie du haut des Alpes et +descendit à Milan.</p> + +<p>Jean Visconti, archevêque et tyran de Milan, maître de toute la +Lombardie, l'accueillit en prince de l'intelligence humaine.</p> + +<p>Pétrarque fit ses conditions avant de s'attacher à ce souverain: il se +réserva sa liberté et sa solitude. Jean Visconti lui donna dans la +ville une maison élégante et retirée, décorée de deux tours, dans le +voisinage de l'église et de la bibliothèque de Saint-Ambroise. On +voyait du haut des tours le magnifique amphithéâtre des Alpes +crénelées de neige, même en été. Le jardin du couvent était consacré +par la vision de saint Augustin, Pétrarque africain d'une autre date, +qui s'y était converti des désordres amoureux de sa jeunesse.</p> + +<p>La sainteté de cet asile ne le préserva pas d'une dernière faiblesse +de cœur pour une belle Milanaise qu'on dit être de l'illustre +famille <i>Beccaria</i>. Une fille nommée <i>Francesca</i> naquit de cet amour. +Le grand poëte Manzoni, de notre temps, a épousé une fille de cette +même maison de Beccaria, célèbre à tant de titres parmi les +philosophes, les politiques et les poëtes. Les familles ont leur +destinée <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> comme les nations; heureuses celles qui commencent +ou finissent par des consanguinités même traditionnelles avec les +poëtes! témoin Laure à Avignon et Francesca à Milan. Cette tradition +pourtant n'a rien d'authentique, si ce n'est la naissance de la fille +de Pétrarque à peu près vers ce temps.</p> + +<h4>XII</h4> + +<p>Chargé par Jean Visconti de négocier avec les Génois, qui voulaient se +donner à lui pour avoir un guerrier dans leur maître, Pétrarque +contribua à cette fusion de Gênes et de Milan.</p> + +<p>Après ce service rendu à Visconti, il alla se délasser dans le vieux +château abandonné de <i>San-Colomban</i>, sur les collines que baigne le +Pô. La politique l'avait rendu à la poésie, la poésie reportait son +cœur à Laure, son imagination à Vaucluse; il composa à San-Colomban +des vers et des lettres pleines de sa mélancolie. C'est là qu'il +écrivit aussi quelques-unes de ses odes de longue haleine appelées +<i>Trionfi</i>, sortes de dithyrambes philosophiques où les chants +mystiques du Dante furent évidemment <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> ses modèles. Nous +préférons ses sonnets, parce qu'ils sont plutôt une explosion de son +cœur qu'une méditation de son esprit. Le rhétoricien brille dans +les <i>Triomphes</i>, l'homme se révèle dans les sonnets.</p> + +<h4>XIII</h4> + +<p>C'est de là aussi qu'il entretint une correspondance avec l'empereur +d'Allemagne Charles VI, pour lui persuader de venir rétablir l'empire +d'Auguste en Italie.—«Rien n'est possible depuis que l'Italie a +épousé la servitude,» lui répond l'empereur. Ainsi on voit qu'à +l'exemple de Dante le républicain Pétrarque est contraint, par les +dissensions de sa patrie, à embrasser le parti de l'empereur et à +offrir l'Italie à Charles VI. Il y a loin de ce découragement à +l'époque où Pétrarque était le complice patriotique de Rienzi, mais il +n'est pas donné aux regrets de réveiller les nations assoupies dans la +servitude. Pétrarque avait passe alors de la poésie à la politique. +L'unité de l'Italie était à ses yeux dans l'empereur; il cite pour +exemple Rienzi lui-même à Charles <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> VI. «Si un tribun, dit-il, +a pu tant faire, que ne ferait pas un césar?»</p> + +<p>Envoyé bientôt après en ambassade à Venise pour réconcilier les +Vénitiens et les Génois, il échoua dans cette tentative. Les Vénitiens +lui reprochèrent son penchant pour la cause de l'empereur.—«Vous, +l'ami et le grand orateur de la liberté, lui écrivit le doge Dandolo, +ne deviez-vous pas, au lieu de nous blâmer, nous louer de nos efforts +pour écarter de l'Italie cette servitude impériale?»</p> + +<p>Jean Visconti étant mort encore jeune pendant cette ambassade, +Pétrarque fit l'oraison funèbre à ses funérailles. Visconti laissait +trois fils, entre lesquels fut partagé son vaste héritage, qui +comprenait toute la Lombardie.</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p>Pendant ces événements de la Lombardie, des événements plus imprévus +agitaient Rome.</p> + +<p>On a vu que Rienzi, livré par le roi de Bohême au pape Clément VI, à +Avignon, y languissait dans une honorable captivité. Clément VI était +trop doux pour se venger sur <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> un tribun qui avait dépassé ses +pouvoirs, mais qui avait agi cependant comme mandataire du pape. +Innocent VI était plus implacable; il fit juger Rienzi par une +commission de cardinaux qui le déclarèrent hérétique et rebelle. Il +allait subir le supplice quand un autre tribun s'éleva dans Rome, +appelant le peuple romain à la liberté.</p> + +<p>La cour d'Avignon, voulant opposer tribun à tribun, rendit la liberté +à Rienzi et l'envoya à Rome comme délégué du pape. Rienzi triompha +quelques jours alors à la tête de ses anciens partisans; mais, ayant +renouvelé ses démences et ses cruautés, il fut assailli dans le +Capitole par une émeute combinée des grands et de la populace. Reconnu +sous le déguisement qu'il avait revêtu pour s'évader du Capitole, il +fut percé de mille coups de poignard et traîné aux fourches +patibulaires, où la ville entière outragea son cadavre. Insensé qui +avait cru qu'on rallumait deux fois le feu éteint d'une popularité +morte!</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> XV</h4> + +<p>Mais Pétrarque, déjà passé au parti de l'empereur, vit périr Rienzi +avec indifférence.</p> + +<p>Charles VI descendait alors en Italie. «La joie me coupe la parole, +lui écrit Pétrarque; peu importe que vous soyez né en Allemagne, +pourvu que vous soyez né pour l'Italie.» Invité par l'empereur à venir +conférer avec lui, Pétrarque accourut à Mantoue. Le récit du long +entretien de l'empereur et de Pétrarque prouve que l'empereur était +aussi lettré que Pétrarque était politique. «Il me raconta toutes les +circonstances de ma propre vie, dit Pétrarque dans la lettre où il +écrit cet entretien, comme s'il eût été moi-même; il me conjura de +venir à Rome avec lui. Denys ne reçut pas mieux Platon, ajoute le +poëte, mais le poëte préféra son loisir et sa solitude à la gloire +d'installer <i>César à Rome!</i>»</p> + +<p>Charles VI, prince plus pacifique qu'ambitieux, négocia à Mantoue une +paix facile, par la médiation de Pétrarque, entre lui et les Visconti. +L'empereur se contenta de recevoir la <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> couronne de fer à +Milan, la couronne de césar à Rome. Vaines cérémonies qui signifiaient +l'empire, mais qui ne le donnaient pas. Pétrarque, indigné de cette +faiblesse, écrit de Milan à l'empereur une lettre pleine +d'objurgations et presque d'outrages sur sa lâcheté et sur son retour +ignominieux en Allemagne.</p> + +<p>«Allez, lui dit-il, emportez des couronnes vides et des titres +risibles en Allemagne! L'Italie était à vous, et vous ne pensez qu'à +rentrer dans votre Bohême! On m'a apporté de votre part une médaille +antique qui représente l'image de César; si cette médaille avait pu +parler, que ne vous aurait-elle pas dit pour vous empêcher de faire +une retraite si honteuse! Adieu, César! Comparez ce que vous perdez +avec ce que vous allez retrouver en Bohême!»</p> + +<h4>XVI</h4> + +<p>Galéas Visconti, dont Pétrarque était devenu l'ami et le conseiller +après la mort de Jean Visconti, envoya cependant Pétrarque à Pragues +auprès de ce même empereur qu'il <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> avait si rudement +gourmandé. Le bon Charles VI ne se souvint pas de l'injure et fit ses +efforts pour retenir le poëte à sa cour; mais Pétrarque n'aspirait +qu'à l'Italie.</p> + +<p>Il y revint après cette courte ambassade; il y fut témoin des +dissensions de la famille Visconti à Milan sans que ces orages +troublassent sa tranquillité. Il vivait tantôt à Milan, tantôt dans la +Chartreuse de Garignano, près de l'Adda, sur la route de Milan au lac +de Côme. Le compte qu'il rend de sa vie à son ami Lélio de Vaucluse +ressemble à une page des <i>Confessions</i> de saint Augustin.</p> + +<p>«La situation est agréable, dit-il, l'air pur; la Chartreuse s'élève +sur un monticule au milieu de la plaine, entourée de toute part de +fontaines non rapides et bruyantes comme celles de Vaucluse, mais +limpides et courantes, à pente douce avec un petit volume d'eau. Le +cours de ces eaux est si entrelacé qu'on ne sait au juste si elles +vont ou si elles viennent. Le cours de ma vie a été uniforme depuis +que les années ont amorti ce feu de l'âme qui m'a tant consumé et +tourmenté autrefois... Vous connaissez mes habitudes, vous savez que +j'y ai résidé deux ans: semblable à un voyageur pressé par la fatigue +d'arriver, je double le pas <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> à mesure que je vois s'approcher +le terme de ma course. Je lis ou j'écris jour et nuit; l'un me délasse +de l'autre... Mes yeux sont affaiblis par les veilles, ma main est +lasse de tenir la plume, mon cœur est rongé par les soucis... J'ai +à combattre mes passions; pour tout ce qui tient à la fortune, je suis +dans un juste milieu, également éloigné des deux extrêmes. J'ai plus +de gloire que je n'en voudrais pour mon repos: le plus grand prince +d'Italie avec toute sa cour me chérit et m'honore; le peuple même me +fait plus de caresses que je ne mérite; il m'aime sans me connaître, +car je me montre peu, et c'est peut-être à cause de cela même que je +suis aimé et considéré.</p> + +<p>«J'habite un coin écarté de la ville, vers le couchant; je donne peu +d'heures au sommeil, car c'est une mort anticipée; dès que je +m'éveille je passe dans ma bibliothèque; j'aime de plus en plus la +solitude et le silence, mais je suis causeur avec mes amis; mes amis +partis, je redeviens muet.... Dès que j'ai senti les approches de +l'été, j'ai pris une maison de campagne fort agréable à une heure de +Milan, où l'air est extrêmement pur; j'y suis en ce moment. J'ai de +tout en abondance: les paysans m'apportent à l'envi des fruits, des +poissons, <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> des canards et toute espèce de gibier. Il y a à +côté une belle chartreuse où je trouve à toutes les heures du jour les +plaisirs innocents que la religion nous procure.... Je n'ai à déplorer +que la perte de plusieurs de mes amis.»</p> + +<p>Puis, venant à parler de son fils Jean, qu'il avait amené avec lui +d'Avignon: «Vous voulez, dit-il, savoir des nouvelles de notre enfant. +Je ne sais trop que vous en dire: son caractère est doux, et les +fleurs de son adolescence promettent beaucoup; j'ignore quel en sera +le fruit, mais je crois qu'il sera un honnête homme. Je sais déjà +qu'il a de l'esprit; mais à quoi sert l'esprit sans le travail? Il +fuit un livre comme un serpent; je me console en pensant qu'il sera un +homme de bien. «J'aime mieux, disait Thémistocle, un homme sans +lettres que des lettres sans homme.»</p> + +<h4>XVII</h4> + +<p>Ainsi vivait ce sage, sevré avant le temps de toutes les illusions de +la vie, excepté la poésie et l'amour. Le roi de Naples l'appelait à sa +cour pour lui donner la direction des affaires <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> +diplomatiques, ainsi qu'avait voulu le faire Clément VI; il refusait +avec persistance tout poste d'éclat qui aurait pu lui enlever la paix, +trésor unique de son âme. Il allait souvent habiter Venise, dont le +luxe et les fêtes tempéraient pendant l'hiver la sévérité de sa +solitude pendant l'été. Son ami Boccace venait de Florence le visiter; +Boccace n'osait pas lui lire son <i>Décameron</i>, recueil de contes +charmants, mais légers, dont il avait amusé et scandalisé l'Italie +pendant sa jeunesse.</p> + +<p>«Pétrarque, écrivait Boccace, m'enlève aux vanités de ce monde en +tournant mon âme vers les choses éternelles, et il donne à mes amours +un plus saint aliment.»</p> + +<p>Les deux amis se communiquaient leurs pensées: jamais deux grands +hommes ne furent mieux disposés à s'aimer. Boccace avait tout l'esprit +et tout l'enjouement qui manquait à Pétrarque; Pétrarque avait tout le +sérieux et toute la majesté de génie qui aurait, sans lui, manqué à +Boccace.</p> + +<p>«Nous avons passé ensemble des jours délicieux, écrit Pétrarque à +Simonide, mais ils ont coulé trop vite! Je ne puis pas me consoler +d'avoir vu partir de chez moi un ami de ce prix!»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> Boccace, de retour à Florence, envoya à Pétrarque le poëme de +Dante, copié tout entier de sa main. Le poëte virgilien de Vaucluse ne +possédait pas le poëme de Dante dans sa bibliothèque!</p> + +<p>Ce poëme, objet d'une sorte de superstition peu raisonnée en Italie et +en France, choquait le goût délicat et le type antique de la poésie +homérique ou virgilienne de Pétrarque. Il rendait pleine justice à la +vigueur du pinceau du chantre de l'Enfer et du Paradis; mais il +trouvait obscurité, scolastique, cynisme et quelquefois obscénité dans +les images et dans le style. On m'a beaucoup insulté en Italie et en +France, l'année dernière, pour avoir osé dire que <i>la Divine Comédie</i> +du Dante ressemblait plus à une apocalypse qu'à un poëme épique. J'ai +passé pour un blasphémateur; Voltaire, qui n'était pas sans goût, +avait blasphémé avant moi et comme moi. J'ai été bien étonné, en +lisant les lettres latines de Pétrarque à Boccace, de voir que le +poëte le plus exquis et le plus patriote de l'Italie avait blasphémé +lui-même avant Voltaire et avant moi. Je ne résiste pas à citer +textuellement les paroles de la lettre de Pétrarque à Boccace sur <i>la +Divine Comédie</i> du Dante.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> «J'applaudis à vos vers, et je m'unis à vous pour louer ce +grand poëte, trivial pour le style, mais très-élevé pour la pensée... +Je lui décerne la palme de l'élocution vulgaire. Qu'on ne m'accuse pas +de vouloir porter atteinte à sa réputation; je connais peut-être mieux +les beautés de ses ouvrages que tant de gens qui se déclarent ses +fanatiques sans les avoir lus.» (N'est-ce pas l'enthousiasme +d'aujourd'hui en France, où tout le monde exalte et où si peu de +personnes ont lu et compris ce livre?)</p> + +<p>«Ces gens-là, continue Pétrarque, ressemblent à ces prétentieux +arbitres du goût dont parle Cicéron, qui blâment ou approuvent sans +pouvoir donner raison de leur admiration ou de leur dégoût. Si cela +est arrivé d'Homère et de Virgile, jugés par des hommes lettrés et +supérieurs, comment cela n'arriverait-il pas à votre poëte florentin +dans les tavernes et dans les places publiques? Ces langues sales +gâtent la beauté de son langage. Vous dites qu'il aurait excellé s'il +se fût adonné à un autre genre de poëme; j'en conviens avec vous; il +avait assez de génie pour réussir dans tout ce qu'il aurait entrepris; +mais il n'est pas question ici de ce qu'il aurait pu faire: nous +parlons de ce qu'il a fait. Que pourrais-je lui envier? <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> Les +applaudissements enroués des foulons <i>du carrefour</i>, des cabaretiers, +des bouchers et autres gens de cette espèce, dont les louanges font +plus de tort que d'honneur?»</p> + +<p>On voit que les images et les expressions si contraires à la chaste +pureté et à l'éternelle beauté des poésies antiques répugnaient à +Pétrarque comme à Voltaire, comme à nous-même.</p> + +<p>Mais les livres ont leur destinée et leurs retours de fortune comme +les hommes; la postérité a ses engouements comme le temps: elle fait +mourir et revivre pour un moment les philosophes, les historiens, les +poëtes; elle ensevelit les uns dans ses dédains, elle exhume les +autres par ses engouements. Rien n'est stable dans ce bas monde, pas +même la tombe des grands hommes: les sépulcres ont leurs vicissitudes +comme les empires. L'engouement de ce siècle a élevé Dante au-dessus +de ses œuvres, sublimes par moment, mais souvent barbares; l'oubli +de ce même siècle a négligé Pétrarque, le type de toute beauté de +langage et de sentiment depuis Virgile. Cet engouement et ce dédain +dureront ce que durent les caprices de la postérité (car elle en a); +puis viendra une troisième et dernière postérité qui remettra chacun +<span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> à sa place, Dante au sommet des génies sublimes, mais +disproportionnés, Pétrarque au sommet des génies parfaits de +sensibilité, de style, d'harmonie et d'équilibre, caractère de la +souveraine beauté de l'esprit.</p> + +<h4>XVIII</h4> + +<p>Pendant ce séjour désormais fixé à Milan ou dans les environs, +quelques chagrins domestiques altérèrent la paix du grand solitaire. +Son fils Jean, que l'oisiveté entraînait à la licence, déroba à son +père l'argent qu'il avait épargné pour ses deux enfants. Le jeune +homme dépensa cette somme en folles débauches. Pétrarque attribua tout +à la faiblesse de son fils, l'éloigna quelque temps de lui; puis il +pardonna. Cependant ce souvenir lui rendit pénible le séjour de sa +petite maison de Milan, près de l'abbaye de Saint-Ambroise; il alla +chercher plus de sécurité et de solitude dans un couvent de +bénédictins éloigné de la ville. «La maison est située de manière, +écrit-il à son ami Socrate, à Vaucluse, qu'il est facile d'y <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> +échapper aux visites des importuns. J'ai une étendue de mille pas pour +me promener, dans un lieu abrité et couvert, séparé des champs d'un +côté par un épais buisson, de l'autre par un sentier désert, écarté et +tapissé d'herbes. J'avoue qu'un tel séjour m'a tenté.»</p> + +<p>Galéas Visconti l'arracha momentanément à cette paix en le chargeant +d'aller à Paris complimenter le roi Jean et négocier avec ce prince un +traité d'alliance dont un mariage entre les deux maisons était le +gage. Pétrarque harangua le roi à Paris en style cicéronien.</p> + +<p>La peste, à son retour de Paris, le chassa de Milan; il se retira à +Padoue dans un de ses canonicats; il y perdit son fils Jean par la +peste; il y maria sa fille Françoise à un gentilhomme de Padoue nommé +Brossano. La beauté, la vertu, la docilité de sa fille et le caractère +accompli de son gendre adoucirent les regrets de la mort d'un fils peu +digne d'un tel père.</p> + +<p>Il ouvrit sa maison aux deux époux, et la mort seule le sépara de sa +fille.</p> + +<p>Les dix années qu'il passa à Padoue, à Venise ou dans les collines du +bord de l'Adriatique, n'ont laissé traces que par de nombreuses et +admirables lettres et quelques sonnets pleins de la mémoire de Laure.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> Ces sonnets sont empreints de cette triste et poignante +sérénité des heures du soir de la vie des grands hommes, où, à mesure +que leur soleil baisse, leur âme semble grandir avec leur génie. +</p> + +<p>sévère, lui rendit à cette époque une seconde visite à Venise. Ces +deux hommes d'œuvres si différentes semblaient être du même +cœur; leur correspondance et leurs entretiens ont le charme de la +confidence, de l'amitié, de la poésie douce et des lettres intimes. +Horace et Virgile, Racine et Molière ne devaient pas causer plus +délicieusement. On aimait Boccace, on vénérait Pétrarque.</p> + +<h4>XIX</h4> + +<p>À peine Boccace était-il reparti pour Florence que Pétrarque se +sentait impatient de son absence et le conjurait de venir fixer sa +résidence dans sa maison.</p> + +<p>«Vous m'êtes devenu beaucoup plus cher, <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> lui dit-il; +voulez-vous en savoir la raison? C'est que de mes vieux amis vous êtes +presque le seul qui me reste. Rendez-vous à mes désirs, venez. Vous +connaissez ma maison: elle est en très-bon air; ma société: il n'y en +a pas de meilleure. Benintendi viendra à son ordinaire passer les +soirées avec nous; est-il rien de plus doux et de plus aimable que son +commerce? Ses propos sont pleins de sel, d'enjouement et de candeur. +Et notre Donat, qui est revenu à nous, a quitté les collines de +Toscane pour habiter les bords de la mer Adriatique. Connaissez-vous +une plus belle âme, un cœur plus tendre et qui vous aime davantage? +Je pourrais vous en citer d'autres, mais en voilà assez. Je n'approuve +pas une solitude absolue: elle me paraît contraire à l'humanité; mais +à un homme de lettres, à un philosophe, peu de gens suffisent, parce +que, à la rigueur, il pourrait se suffire à lui-même. Si le séjour de +Venise ne vous convient pas, si vous craignez l'intempérie de +l'automne, qu'on ne peut mieux corriger, ce me semble, que par la +gaieté des propos avec ses amis, nous irons à Capo d'Istria, à +Trieste, où l'on m'écrit que l'air est très-bon. Si vous acceptez ce +parti, <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> nous chercherons où elle est, cette source du Timave, +si célèbre parmi les poëtes et si ignorée de la plupart des docteurs, +et non pas dans le Padouan où on la place communément. Un vers de +Lucain a donné lieu à cette erreur, en joignant le Timave à l'Apono +dans les monts Euganées.»</p> + +<h4>XX</h4> + +<p>C'est à peu près à cette époque qu'il adressa au nouveau pape Urbain +V, pontife enfin selon son cœur, une lettre véritablement +cicéronienne pour le décider à rétablir le siége du pontificat à Rome. +Urbain V fît commenter et publier cette lettre de Pétrarque comme un +manifeste diplomatique, et partit enfin pour Rome avec toute sa cour.</p> + +<p>La mort du fils de Francesca de Brossano, sa fille, corrompit un +moment pour lui toute cette joie du rétablissement du saint-siége à +Rome.</p> + +<p>«Hélas! écrit-il auprès de ce berceau vide, cet enfant me ressemblait +si parfaitement que <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> quelqu'un qui n'aurait pas su qui était +la mère l'aurait pris pour mon fils. Il n'avait pas encore un an qu'on +retrouvait déjà mon visage dans le sien. Cette ressemblance le rendait +plus cher à son père et à sa mère, et même à Galéas Visconti, +tellement que lui (le seigneur de Milan), qui avait appris d'un œil +sec la mort de son petit enfant, ne put apprendre la mort du mien sans +verser des larmes. Pour moi, j'en aurais beaucoup versé si je n'avais +eu honte et si cela ne m'avait pas paru indécent à mon âge. Je lui ai +élevé, à Pavie, un petit mausolée de marbre où j'ai fait graver en +lettres d'or douze vers élégiaques, chose que je n'aurais faite pour +aucun autre et que je ne voudrais pas qu'on fît pour moi.»</p> + +<h4>XXI</h4> + +<p>Boccace était en route pour venir voir Pétrarque quand ce malheur +frappa le poëte. On ne lit pas sans un vif intérêt domestique la +charmante lettre que Boccace écrit de Pavie à <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> Pétrarque. +L'auteur du <i>Décameron</i> n'avait pas trouvé son ami chez lui en +arrivant à Pavie, mais il avait rencontré son gendre Brossano en +chemin et il avait rendu visite à Francesca, fille de Pétrarque. Il +l'appelle sa Tullie, par allusion badine au nom de la fille du Cicéron +ancien en écrivant au Cicéron moderne.</p> + +<p>«Mon cher Maître, je suis parti de Certaldo le 24 mars pour aller vous +chercher à Venise, où vous étiez alors. Des pluies continuelles, les +discours de mes amis qui ne voulaient pas me laisser partir, ce que +j'apprenais des mauvais chemins par des gens qui revenaient de +Bologne, tout cela m'a retenu si longtemps à Florence que j'ai enfin +appris que, pour mon malheur, vous aviez été rappelé à Pavie. Peu s'en +fallut que je ne renonçasse à mon projet; mais des affaires dont +quelques amis m'avaient chargé, et surtout le désir de voir deux +personnes qui vous sont extrêmement chères, votre Tullie et son époux, +que je ne connais pas encore, moi qui connais tout ce que vous aimez, +me firent reprendre ma route dès que le temps fut un peu adouci. Je +rencontrai, par hasard, en chemin François de Brossano; il a dû vous +dire quelle fut ma <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> joie. Après les compliments ordinaires et +quelques questions que je lui fis sur votre compte, je me mis à +considérer sa grande taille, sa physionomie tranquille, la douceur de +ses manières et de ses propos. J'admirai d'abord votre choix; et +comment ne pas admirer tout ce que vous faites! Enfin, l'ayant quitté +parce qu'il le fallait, je montai sur ma barque pour me rendre à +Venise. À peine arrivé, je trouvai plusieurs de nos compatriotes qui +se disputaient à qui serait mon hôte en votre absence, et surtout +notre Donat, qui fut fâché parce que je donnais la préférence à +François Allegri, avec qui j'étais venu de Florence. J'entre dans tout +ce détail avec vous pour me justifier de n'avoir pas profité dans +cette occasion de l'offre obligeante que vous m'aviez faite dans votre +lettre. Sachez que, quand même je n'aurais point trouvé d'amis qui +m'eussent reçu chez eux, j'aurais été descendre au cabaret plutôt que +de loger chez votre Tullie en l'absence de son mari. Je ne doute pas +que vous ne rendiez justice à ma façon de penser à votre égard sur +cela comme sur toute autre chose; mais les autres ne me connaissent +pas comme vous. Mon âge, mes cheveux blancs, mon embonpoint, qui font +de <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> moi un homme sans conséquence, devraient écarter tous les +soupçons; mais je connais le monde: il voit le mal souvent où il n'est +pas, et il trouve des traces dans des endroits même où le pied n'a pas +porté. Matière délicate, vous le savez, sur laquelle souvent un faux +bruit fait autant d'effet que la vérité même.</p> + +<p>«Après avoir pris un peu de repos, j'allai voir votre Tullie. Dès +qu'elle m'entendit nommer, elle vint à moi avec empressement, comme +elle aurait pu faire pour vous-même; elle rougit un peu en me voyant, +et, baissant les yeux à terre, me fit une révérence honnête; ensuite, +avec une tendresse modeste et filiale, elle me prit dans ses bras. +Dieux! quel plaisir! J'ai senti d'abord qu'on ne faisait qu'exécuter +vos ordres, et je me suis félicité de vous être si cher. Après avoir +tenu tous les propos qu'une nouvelle connaissance amène, nous nous +sommes assis dans votre jardin avec quelques amis qui étaient avec +nous; alors elle m'a offert votre maison, vos livres et tout ce qui +est à vous, qu'elle m'a pressé d'accepter aussi vivement que la +décence de son sexe pouvait le permettre. Pendant qu'elle me faisait +ces offres, je vois arriver votre petite bien-aimée d'un pas <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> +bien plus modeste qu'il ne convenait à son âge; elle me regarde en +riant avant de me connaître, et moi je la prends dans mes bras, comblé +de joie. Je crus voir d'abord ma petite fille que j'ai perdue; elle +lui ressemble beaucoup: si vous ne me croyez pas, demandez à +Guillaume, le médecin de Ravenne, et à notre Donat, qui l'ont vue; ils +vous diront que c'est le même visage, le même rire, la même gaieté +dans les yeux; que, pour le geste, la démarche, et même la forme du +corps, on ne peut rien voir qui se ressemble davantage, si ce n'est +que ma fille était un peu plus grande que la vôtre et un peu plus +âgée. Elle avait cinq ans et demi quand je l'ai vue pour la dernière +fois. À cela près, je n'ai trouvé d'autre différence entre elles si ce +n'est que la vôtre est blonde et que la mienne avait les cheveux +châtains. Pour les propos ils étaient les mêmes et ne différaient que +par le langage. Hélas! combien de fois, en embrassant votre +bien-aimée, en jasant avec elle, en écoutant ses petits propos, le +souvenir de ce que j'ai perdu m'a fait verser des larmes, que je +cachais tant que je pouvais! Vous comprenez le sujet de ma douleur.</p> + +<p>«Je ne finirais pas si je vous disais tout ce que j'aurais à vous +dire de votre gendre, toutes <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> les marques d'amitié que j'ai +reçues de lui, toutes les visites qu'il m'a faites quand il a vu que +je refusais constamment d'aller loger chez lui, tous les repas qu'il +m'a donnés, et de quelle façon. Je ne vous en dirai qu'un seul trait +qui doit suffire. Il savait que je suis pauvre: je ne l'ai jamais +caché; quand il m'a vu prêt à partir de Venise (il était fort tard), +il m'a tiré à l'écart dans un coin de sa maison, et, voyant qu'il ne +pouvait pas par ses discours me faire accepter les marques de sa +libéralité, il a allongé ses mains de géant pour porter dans mes bras +ce qu'il voulait me donner. Après cela il a pris la fuite en me disant +adieu, et m'a laissé confus de sa générosité et blâmant cette espèce +de violence qu'il me faisait. Fasse le Ciel que je puisse lui rendre +la pareille!»</p> + +<p>Quelle pénétrante familiarité de détails, de sentiments, d'images +domestiques dans cette lettre de Boccace! Comme on reconnaît au +naturel et à la simplicité cet homme qui n'a jamais tendu son style +une seule fois dans sa vie, et qui n'a cherché, en écrivant, que le +charme d'écrire! Comme l'enjouement de l'un complétait le sérieux de +l'autre! Mais que la tendresse domine dans tous les deux!</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> XXII</h4> + +<p>La cour pontificale, qui regrettait le séjour, les palais, les +licences d'Avignon, se répandait en invectives contre Pétrarque, à +cause de sa partialité pour Rome; mais le pape Urbain V, ferme dans +son grand dessein de donner à l'Église la même capitale qu'au monde +chrétien, protégeait Pétrarque contre ces ressentiments; il le +conjurait, par des lettres de sa main, de venir le visiter au Vatican. +«Il y a longtemps, lui disait ce pape passionné pour les lettres, que +je désire voir en vous un homme doué de toutes les vertus et orné de +toutes les sciences; vous ne pouvez l'ignorer, et cependant vous ne +venez pas. Venez; je vous procurerai le repos de l'âme après lequel je +sais que vous soupirez.»</p> + +<p>«Pourrais-je, répond le poëte dans sa lettre, pourrais-je ne pas +désirer ardemment de voir un grand homme que Dieu a suscité pour tirer +son Église de ce cachot fétide d'Avignon où elle croupissait? Je ne me +croirais pas chrétien <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> si je n'aimais pas, que dis-je? si je +n'adorais pas le pontife qui a rendu un si grand service à la +république et à moi? Mais quand vous verriez à vos pieds un vieillard +faible, devenu infirme, qui ne peut aspirer qu'au loisir et au repos, +je suis sûr que vous me renverriez bien vite dans ma maison.»</p> + +<h4>XXIII</h4> + +<p>Bien qu'il ne touchât pas encore aux années de la caducité humaine, sa +santé était gravement altérée par des accès de fièvre intermittente +qui l'assaillaient presque tous les ans pendant les mois de septembre +et d'octobre. Il voyait sans effroi ces signes de sa fin prochaine. Il +écrivit son testament plein de souvenirs posthumes légués à ses amis: +à celui-ci ses chevaux, à celui-là ses tableaux; à l'un ses livres, à +l'autre son bréviaire, pour que ce manuel de prières rappelle à cet +ami de prier pour lui; cinq cents écus d'or à Boccace, afin qu'il +puisse acheter, dit-il, un manteau d'hiver pour ses études de nuit. +<i>Honteux que je suis</i>, <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> ajoute-t-il, <i>de laisser si peu de +chose à un si grand homme!</i> sa fortune à François de Brossano, son +gendre chéri, et sa maisonnette de Vaucluse à un vieux domestique qui +en était en son absence le gardien.</p> + +<h4>XXIV</h4> + +<p>Pétrarque alla chercher, dans un air plus salubre que les rives +marécageuses du Pô, un prolongement à ses jours et un préservatif +contre ses fièvres automnales dans les collines euganéennes voisines +de Padoue. Ces collines sont devenues célèbres plus récemment par les +admirables lettres d'Ugo Foscolo, qui les décrit avec amour dans son +Werther italien de <i>Jacopo Ortiz</i>. Je les ai visitées moi-même il y a +peu de temps, dans une saison qui en relevait la sérénité; j'y allais; +ivre des vers amoureux et religieux de Pétrarque, que tous les échos +de ces belles collines semblaient se renvoyer pour fêter son tombeau.</p> + +<p>C'est au petit village d'<i>Arquà</i>, au flanc d'une de ces collines, que +Pétrarque vieillissant se <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> construisit sa dernière demeure +sur la terre. Le regard s'étend de là sur la rive éloignée de +l'Adriatique; l'horizon y est vaste et lumineux comme les horizons que +reflète la mer; l'œil y nage dans un ciel bleu tendre. La ville +fortifiée de <i>Montefelice</i> pyramide à peu de distance autour d'une +montagne volcanique dont le cône fend le firmament et dont les pentes +sont noircies de la verdure des sapins; des clochers carrés d'abbayes +ou de gros villages s'élèvent ça et là du milieu des vignes hautes et +des forêts de mûriers; de gras troupeaux passent sur les routes +voilées de poussière. C'est une scène de l'Arcadie dans la terre ferme +de Venise; l'air y est embaumé de l'odeur des foins et des gommes.</p> + +<p>La distance d'Arquà aux grandes villes y défendait Pétrarque de +l'importunité des visiteurs trop attirés par sa renommée; cette +retraite était propre à contempler la vie de loin, sous ses pieds, et +à attendre en paix la mort. Sa maison, que l'on voit encore, était +entourée de vergers, de potagers, de figuiers, de vignes suspendues à +des arbres fruitiers de toute espèce.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> XXV</h4> + +<p>L'envie cependant ne l'y laissa pas en repos. Une société de +philosophes vénitiens, jusque-là ses amis et ses disciples, avaient +puisé dans le contact de Venise avec l'Orient et la Grèce un grand +mépris pour le christianisme et un grand culte pour Aristote. Ils +voulaient entraîner Pétrarque dans leur dédain des doctrines révélées, +dans leur enthousiasme pour les doctrines scientifiques et +rationnelles; ils demandaient comme Aristote à la science et au +raisonnement l'explication des mystères de l'une et l'autre vie. +Pétrarque était trop avancé en âge et trop pieux pour discuter son +culte; il refusa de passer avec eux dans cette controverse. Ils +appelèrent sa piété superstition; il appela impiété leur audace. +L'aigreur envahit la discussion; le parti très-nombreux de la +philosophie vénitienne sacrifia Pétrarque à Aristote; il resta presque +isolé dans sa retraite d'Arquà, entre son gendre, son petit-fils, +quelques vieux serviteurs et ses livres.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> L'affaiblissement de son corps n'avait nullement atteint son +âme; il vivait du souvenir de Laure; ce souvenir semblait se rajeunir +dans son âme à mesure que sa vieillesse l'éloignait du temps de son +grand amour. Ces mémoires plus vives et plus pénétrantes de ceux ou de +celles qu'on a aimés dans ces belles années sont comme des apparitions +surnaturelles que la vie fait surgir au déclin des ans aux regards des +hommes ou des femmes, pour leur faire ou regretter davantage la vie, +ou aspirer plus résolument au séjour où tout se retrouve.</p> + +<p>C'est certainement à son séjour sur la colline d'Arquà qu'il faut +rapporter les poésies rétrospectives qu'il laissait tomber de temps en +temps au vent de ses souvenirs, comme un arbre qui s'effeuille laisse +tomber au vent d'automne ses derniers fruits: ce sont souvent les plus +savoureux. Tels sont les derniers sonnets de Pétrarque. La mort +prochaine jette son ombre avancée sur l'amour et donne à ce sentiment +souvent fugitif quelque chose de l'éternité.</p> + +<p class="poem20"> + <i>Ite rime dolenti al dura sasso<br> + Che il mio caro tesoro in terra asconde....</i></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> «Allez! ô mes derniers vers, à la pierre cruelle qui me cache +sous terre mon cher trésor; là, invoquez celle qui me répond du haut +du ciel, bien que la partie mortelle de son être soit dans un lieu bas +et ténébreux!</p> + +<p>«Dites-lui que je suis déjà trop fatigué de vivre, de naviguer sur ces +vagues agitées de la vie, mais qu'occupé à recueillir ses vestiges +sacrés je marche derrière elle, mes pas sur ses pas;</p> + +<p>«Ne m'entretenant que d'elle vivante ou morte, que dis-je! autrefois +vivante, maintenant transfigurée et élevée au-dessus de l'immortalité, +afin que le monde eût l'occasion de la connaître et de l'aimer!</p> + +<p>«Qu'elle daigne être accorte et souriante à mon passage de ce monde à +l'autre, jour qui s'approche enfin de moi; qu'elle vienne au-devant de +mes pas, et que telle que, la résurrection l'a faite, elle m'appelle +et m'attire à elle là haut.»</p> + +<h4>XXVI</h4> + +<p>Quelques jours plus tard il considère sa caducité <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> croissante +et redouble d'impatience de voir briser les derniers liens qui le +retiennent à la vie.</p> + +<p>«Ô doux et précieux gage que la mort m'enleva et que le ciel me +garde... Toi qui vois ce qui se passe en moi et qui souffres de mon +mal, toi qui peux seule changer en béatitude tant de douleur, que ton +ombre au moins visite mes courts sommeils et que ta vision calme mes +gémissements!</p> + +<p>«De cette même main que je désirai tant tenir dans les miennes elle +m'essuie les yeux, et le son de sa voix, et ses douces exhortations +m'apportent des douceurs à l'âme qu'aucun homme mortel n'a jamais +senties!</p> + +<p>«Cesse de pleurer, me dit-elle; n'as-tu pas assez pleuré? Que n'es-tu +aussi réellement vivant que je ne suis pas morte?...»</p> + +<p>«Et je m'apaise, continue-t-il dans un autre sonnet, et je me console +en me parlant à moi-même, et je ne voudrais à aucun prix la revoir +dans cet enfer qu'on prend pour la vie. Non, j'aime mieux mourir ou +vivre seul!»</p> + +<p>Bientôt après, les sonnets lui paraissent une urne funéraire trop +étroite pour contenir ses larmes, ses espérances, ses prières; il les +laisse s'épancher dans les dithyrambes d'amour, <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> de piété, de +douleur, qu'on appelle ses <i>Canzone</i> sur la mort de Laure.</p> + +<p>Puis il les recueille dans de nouveaux sonnets, tels que celui-ci, où +son âme se rétrécit à la proportion de quelques vers comme la lumière +dans le diamant!</p> + +<p class="poem20"><i>Volo coll ali de miei pensieri</i>, etc.</p> + +<p>«Je m'envole sur l'aile de mes pensées si souvent dans le ciel qu'il +me semble être en réalité un d'entre ceux qui y font leur séjour, +ayant laissé ici-bas leur enveloppe déchirée, et par moment je sens +mon cœur trembler en moi d'un doux frisson glacé en entendant celle +pour laquelle j'ai tant de fois pâli me dire: Ami! maintenant je +t'aime, maintenant je t'honore, parce qu'avec la couleur de ta +chevelure tu as enfin changé ta vie!»</p> + +<p>«Elle me conduit par la main vers Dieu, son Seigneur. Alors je courbe +la tête, et je lui demande humblement de permettre que je reste là à +contempler l'un et l'autre visage.</p> + +<p>«Et elle me répond: «Elle est bientôt accomplie ta destinée, et les +vingt ou trente années qu'elle peut tarder encore te paraissent +<span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> beaucoup et ne sont rien comparées à l'éternité qui nous +attend!»</p> + +<h4>XXVII</h4> + +<p>Après ces sanctifications de l'amour par la séparation et par la piété +il se complaît quelquefois, comme pour se reposer les yeux de ses +larmes, à se représenter Laure dans les printemps et dans les +fraîcheurs de sa jeunesse.</p> + +<p>«Âme heureuse, s'écrie-t-il, qui abaisses si amoureusement ces yeux +plus resplendissants que la lumière, et qui me laisses entendre des +soupirs et des paroles si vivants qu'il me semble que ces paroles me +résonnent encore dans l'âme!</p> + +<p>«C'est toi que je vis autrefois, animée d'une honnête et pure flamme, +errer parmi les pelouses et les violettes, marchant non comme une +simple femme, mais comme se meuvent les anges, fantôme de celle qui ne +me fut jamais si présente qu'aujourd'hui!... Du jour où tu disparus la +mort commença à devenir une douce chose!»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> XXVIII</h4> + +<p>Ainsi s'écoulaient en chers souvenirs et en soupirs devenus vers au +sortir du cœur les dernières et sereines années de ce grand homme. +«J'ai bâti, écrit-il à cette époque à un de ses amis, une maison +petite et décente sur les collines euganéennes, où je passe la fin de +mes jours, préférant à tout la liberté.»</p> + +<p>Il n'écrivait plus que des sonnets à Laure, des hymnes adressés au +Ciel et quelques lettres à Boccace, son ami, à Florence.</p> + +<p>Sa fièvre d'automne était devenue presque continue, mais il jouissait +de se sentir consumer et devenir flamme.</p> + +<p>Sa seule occupation jusqu'à son dernier jour était l'étude de Cicéron +et de Virgile; ces deux hommes étaient, avec Homère, selon lui et +selon moi, les trois plus parfaits exemplaires de l'espèce humaine, +société immortelle avec laquelle il faut converser jusqu'au jour du +silence, après lequel on reprendra sans doute l'entretien, l'amitié +et l'amour ailleurs.—«<i>Adieu <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> les amis! adieu les +correspondances ici-bas!</i>» écrivit-il peu de jours avant sa mort. +Cette mort fut douce, poétique, amoureuse et sainte comme sa vie.</p> + +<p>La nuit du 18 juillet 1374, il se leva comme c'était son habitude +avant le jour et s'agenouilla sans doute pour prier, devant sa table +de travail. Un volume de Virgile copié tout entier de sa propre main +était ouvert devant lui; il y écrivit en marge quelques lignes +inaperçues alors, découvertes depuis à Milan: c'était un souvenir +anniversaire de son amour, devenu piété, pour Laure, une note pour son +cœur; puis il pencha son front sur la note et sur le livre, et il +s'y endormit du dernier sommeil. Quelle mort et quel oreiller! entre +le poëte qu'il aimait par-dessus tous les hommes et le nom de la femme +qu'il aimait par-dessus tous les esprits célestes et qu'il allait +retrouver dans la maison éternelle de son Dieu!</p> + +<p>Ses domestiques, étonnés de ne pas le voir descendre comme à +l'ordinaire au verger pour y lire ses <i>Matines</i> dans son bréviaire, +entrèrent dans sa chambre et le crurent endormi; il dormait déjà sa +nuit éternelle.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> XXIX</h4> + +<p>Venise, Padoue, Milan, toute l'Italie occidentale s'émurent à la +nouvelle de cette mort comme de la chute d'un monument sacré de +l'esprit humain. Ses funérailles furent royales; tous les princes et +toutes les républiques d'Italie, les lettres surtout, y assistèrent +par leurs plus illustres représentants. Son gendre, véritable fils +adoptif pour lui, François de Brossano, lui éleva en face de la petite +église d'Arquà un tombeau de marbre blanc dont le sépulcre est porté +sur quatre petites colonnes. Il y fit graver une tendre et modeste +épitaphe latine dans laquelle il ne demande point la gloire, mais la +miséricorde et la paix.</p> + +<p>Boccace, informé de sa perte par François de Brossano et par +Francesca, fille de Pétrarque, leur écrivit une lettre touchante qu'on +retrouve dans ses œuvres.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> «En voyant votre nom j'ai connu d'abord le sujet de votre +lettre. J'avais déjà appris par la voix publique le passage heureux de +notre maître de la Babylone terrestre à la céleste Jérusalem. Mon +premier mouvement a été d'aller sur le tombeau de mon père lui dire +les derniers adieux et mêler mes larmes aux vôtres; mais, depuis que +j'explique ici en public <i>la Divine Comédie</i> du Dante, il y a dix +mois, je suis attaqué d'une maladie de langueur qui m'a tellement +affaibli et changé que vous ne me reconnaîtriez plus. Je n'ai plus cet +embonpoint et ces belles couleurs que vous m'avez vues à Venise. Ma +maigreur est extrême, ma vue affaiblie; mes mains tremblent, mes +genoux chancellent; à peine ai-je pu me traîner dans ma campagne de +Certaldo où je ne fais que languir. Après avoir lu votre lettre j'ai +encore pleuré toute une nuit mon cher maître: ce n'est pas par pitié +pour lui (ses mœurs, ses jeûnes, ses prières, sa piété ne me +permettent pas de douter de son bonheur), mais pour moi et pour ses +amis, qu'il a laissés dans ce monde comme un vaisseau sans pilote sur +une mer agitée. Je juge par ma douleur de la vôtre et de celle de +Tullie, ma chère sœur, votre digne épouse, à qui je vous conjure +<span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> de faire entendre raison sur la perte qu'elle a faite et +qu'elle devait prévoir. Les femmes, plus faibles que nous dans ces +occasions, ont besoin de notre secours.</p> + +<p>«J'envie à Arquà le bonheur dont il jouit de servir de dépôt à la +dépouille d'un homme dont le cœur était le séjour des muses, le +sanctuaire de la philosophie, de l'éloquence et de tous les +beaux-arts. Ce village, à peine connu à Padoue, va devenir fameux dans +le monde entier; on le respectera comme nous respectons le mont +Pausilipe, parce qu'il renfermes les cendres de Virgile, et les rives +du pont Euxin, parce qu'on y voit le tombeau d'Ovide; Smyrne, parce +qu'on croit qu'Homère y est mort et enseveli. Le navigateur qui +viendra de l'Océan chargé de richesses, naviguant sur la mer +Adriatique, se prosternera aussitôt qu'il découvrira les monts +Euganées. Ces montagnes, dira-t-il, renferment dans leurs entrailles +ce grand poëte qui fait la gloire du monde. Ah! Florence! malheureuse +patrie! tu ne méritais pas un tel honneur. Tu as négligé d'attirer +dans ton sein celui de tes enfants qui t'a le plus illustrée. Tu +l'aurais recueilli et honoré s'il avait été capable de trahison, +d'avarice, d'envie, d'ingratitude <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> et de toute sorte de +crimes. Voilà le vieux proverbe vérifié: <i>Nul n'est prophète dans son +pays.</i></p> + +<p>«Vous voulez, dites-vous, lui ériger un mausolée; j'approuve ce +projet, mais permettez-moi de vous faire faire une réflexion: c'est +que le tombeau des grands hommes doit être ignoré, ou répondre par sa +magnificence à leur renommée. Que l'Italie entière soit son monument.»</p> + +<h4>XXX</h4> + +<p>Boccace, après cette lettre, ne fit que languir et mourir. L'amitié en +ce temps était une passion entre les esprits capables de se +comprendre: on mourait de regret comme on meurt aujourd'hui d'envie. +On recueillit, on répandit à profusion toutes les œuvres et toutes +les correspondances de cet homme divin. Le nom de Laure se répandit +pendant cinq siècles avec les vers; elle est aussi vivante et aussi +immortelle aujourd'hui qu'alors. Jamais nom <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> de femme n'eut +pour monument un tel cœur, un tel génie et de tels vers!</p> + +<p>Mais si Laure de Noves doit son immortalité à son poëte, le poëte doit +la sienne presque uniquement à son amour. Bien que toutes les +œuvres de ce beau génie soient presque parfaites et dignes de +l'antiquité, comme de la postérité, sans les sonnets, qui est-ce qui +se souviendrait des poëmes, des négociations, des discours, des poëmes +épiques latins du poëte de Vaucluse? En un mot, si Pétrarque n'avait +eu que du génie, que serait-il? Mais il avait de l'âme, il est +immortel. L'âme est le principe de toute gloire durable dans les +lettres comme dans les actes des vrais grands hommes. Jamais cette +vérité ne fut plus évidente que dans la renommée de Pétrarque, +renommée qui ne cessera de rayonner dans le cœur que quand la +source de la <i>Sorgues</i> cessera de couler ou quand les pèlerins d'Arquà +cesseront d'aller visiter le tombeau et la maison du poëte.</p> + +<p>Or la source tombe éternellement de sa grotte et les pèlerins se +renouvellent, comme les feuilles, chaque automne, à la colline +euganéenne d'Arquà. Quel aimant y a-t-il donc dans cette pierre sur +une colline ou dans <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> cette maisonnette de village, qui attire +de mille lieues et pendant mille ans les cœurs et les pas des +générations?</p> + +<h4>XXXI</h4> + +<p>Il me tombe sous la main, pendant que j'écris ces lignes, un petit +livre italien d'<i>Ugo Foscolo</i>, les <i>Lettres d'Ortiz</i>. Ugo Foscolo, qui +écrivit ce capricieux et pathétique petit volume en 1809, est un génie +avorté dans la misère et dans la proscription, qui tenait à la fois du +<i>Dante</i>, de <i>Gœthe</i>, de <i>Byron</i> et de <i>Pétrarque</i>: sauvage comme +Dante, rêveur comme Gœthe, amer comme Byron, amoureux comme +Pétrarque.</p> + +<p>Lui aussi il alla, quelque temps avant moi, visiter à loisir la tombe +d'<i>Arquà</i>, et il plaça dans les collines euganéennes, voisines de sa +patrie, les scènes de son poëme en prose de <i>Jacobo Ortiz</i>. Voici +comment il décrit, dans une de ses lettres à son amie Thérésa ***, ses +impressions à Arquà; nous y avons retrouvé les nôtres:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> «Thérésa, s'apercevant de ma taciturnité, changea d'accent et +essaya de sourire. «Quelque chère mémoire, sans doute?» dit-elle en +interprétant par cette interrogation mon silence. Elle baissa les yeux +à terre et je ne me hasardai pas à répondre....</p> + +<p>«Nous approchions déjà d'Arquà et nous descendions la colline +verdoyante en pente vers le village. Les hameaux que nous comptions +tout à l'heure, disséminés dans les vallées inférieures, +s'évanouissaient à l'œil dans les vapeurs et dans les fumées du +soir et de la distance. Nous nous retrouvâmes à la fin dans un chemin +creux bordé d'un côté de peupliers qui, en frissonnant aux brises +d'automne, laissaient pleuvoir déjà sur nos têtes leurs premières +feuilles jaunies; nous étions ombragés de l'autre côté par une rangée +de chênes très-élevés qui, par l'opacité ténébreuse de leurs branches, +faisaient contraste avec le pâle et doux feuillage des peupliers. +D'espace en espace les deux files d'arbres opposées étaient reliées +entre elles par les pampres grêles de la vigne sauvage qui formaient +autant de guirlandes mollement agitées par le vent du matin. Thérésa +alors, relevant sa tête pensive et promenant un regard sur les +alentours:—«Oh! <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> que de fois, dit-elle, ne me suis-je pas +étendue sur ces pelouses à l'ombre rafraîchissante de ces chênes! J'y +venais souvent passer l'été avec ma mère.»—Elle se tut, s'arrêta et +détourna sa tête en arrière comme pour attendre l'Isabellina, qui +s'était un peu distancée de nous. Je crus entrevoir que c'était en +réalité pour dérober quelques pleurs que ses paupières ne pouvaient +plus retenir... Nous poursuivîmes notre court pèlerinage jusqu'à ce +que nous vissions blanchir de loin la petite maison qui abrita jadis +<i>ce grand homme, pour la renommée duquel le monde est étroit, et par +qui le nom de Laure obtint des honneurs presque divins</i>!</p> + +<p>«Je m'en approchai comme si j'étais venu m'agenouiller au sépulcre de +mes pères. La maison devenue sacrée de ce grand parmi les fils de +l'Italie est là, à demi écroulée par la négligence impie de ceux qui +possèdent dans leur village un pareil trésor. Le voyageur viendra en +vain des terres lointaines chercher avec une pieuse dévotion la +chambre toute retentissante encore des chants vraiment célestes de +Pétrarque; il pleurera, au lieu de cela, sur un monceau de décombres +recouvert d'orties et de ronces sauvages parmi lesquelles <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> le +renard solitaire a caché son nid. Ô Italie! apaise les mânes des +hommes qui ont fait ta gloire! Hélas! les paroles suprêmes de +<i>Torquato Tasso</i>, après avoir vécu quarante-sept ans au milieu du +mépris des courtisans, de l'orgueil des princes, tantôt incarcéré, +tantôt errant et vagabond, et toujours mélancolique, infirme, +indigent, il se coucha enfin dans son lit de mort, et il écrivit, en +exhalant son dernier soupir:—<i>Non, je ne veux pas me plaindre de la +malignité du sort, pour ne pas dire plutôt de l'ingratitude des +hommes. Ils ont tenu à avoir l'infâme gloire de me conduire toujours +mendiant, comme Homère, à ma sépulture!</i>—Ô mon cher Lorenzo! ces +paroles me résonnent toujours dans le cœur, et il me semble +connaître quelqu'un qui peut-être un jour mourra de même en les +répétant.» (Ugo Foscolo parlait là de lui-même, et son triste sort a +vérifié son pressentiment: il est mort encore jeune à Londres, dans +l'exil, dans le travail mercenaire et dans le dénûment. Honte à +l'Italie qui l'a laissé mourir!)</p> + +<p>«En attendant, continue-t-il dans cette belle lettre d'Ortiz, je m'en +allais récitant, l'âme toute pleine d'harmonie et d'amour, la +<span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> <i>canzone</i> de Pétrarque: <i>Chiare fresche dolci acque!</i> et le +sonnet: <i>Di pensier in pensier, di monte in monte</i>, et tant d'autres +que ma mémoire suggérait à mon pauvre cœur dans les murailles mêmes +et sous les arbres du verger où ils furent composés!»</p> + +<p>J'ai cité avec bonheur cette lettre d'Ugo Foscolo, parce que j'y ai +retrouvé mes propres impressions écrites par un grand écrivain qui +avait, comme moi, l'idolâtrie des grandes âmes tendres, les plus +grandes, car elles sont les plus sensibles.</p> + +<h4>XXXII</h4> + +<p>Et maintenant, en finissant, rendons-nous compte de la puissance de +retentissement et de durée d'une émotion éprouvée par une âme et +communiquée par elle à des millions d'autres âmes, pendant des +siècles, sur cette terre (et, qui sait? peut-être encore ailleurs; car +qui peut dire où finit l'écho des âmes avant ou après le tombeau?). +C'est la plus grande leçon de spiritualisme qui puisse être <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> +donnée à ceux qui pensent un peu profondément aux phénomènes humains.</p> + +<p>Voilà, dans une petite ville sacerdotale, au bord du Rhône, un jeune +lévite de Florence qui entre un matin, au lever du jour, dans une +chapelle de monastère pour y assister dévotement à l'office divin en +commémoration de la Passion du Christ à Jérusalem. Il lève les yeux +dans un moment de distraction; son regard tombe, par hasard ou par +prédestination, sur une jeune femme en robe de velours vert brodée +d'or. Le visage à la fois modeste et céleste de cette jeune mariée +l'éblouit jusqu'au vertige. Son âme s'échappe tout entière par ses +yeux et se répand comme une atmosphère de flamme autour des traits de +cette charmante apparition. Il s'en éprend, non d'un désir charnel et +coupable, mais d'une admiration et d'une adoration qui n'est en lui +que l'adoration du beau incréé. Il rentre chez lui; il cherche à +effacer de ses yeux cette image; il n'y peut parvenir: c'est le +sortilége de la beauté; il n'y a pas d'exorcisme qui puisse le +vaincre: c'est la vision du ciel sur un visage de femme: c'est le +charbon qui ne s'éteindra plus. Il respecte cette jeune épouse, il se +respecte lui-même, il respecte sa profession demi-sacerdotale; +<span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> il respecte surtout cette chasteté d'honnête épouse qui, en +disparaissant de ces yeux et de ce front candide, leur enlèverait +l'accomplissement de toute beauté, la vertu. Il se consacre seulement +à la voir, à la suivre, à la célébrer comme une divinité visible +pendant toute sa vie. Son amour devient génie par la constance de ce +jeune poëte à chercher dans deux langues qui luttaient alors, le latin +et l'italien, les expressions, les rhythmes, les images les plus +capables d'honorer éternellement celle qu'il aime. Il choisit +l'italien, pour que le nom de son idole retentisse plus loin dans la +foule et donne à ce nom l'immortalité des multitudes, la popularité; +il crée une langue pour la chanter!</p> + +<h4>XXXIII</h4> + +<p>Ses sonnets deviennent, en naissant, les proverbes de l'amour des +âmes. Le nom de Laure de Noves se répand d'Avignon et de Vaucluse en +France et en Italie, comme si un écho invisible l'avait laissé tomber +du firmament <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> et enseigné aux hommes. Laure elle-même devient +quelque chose de sacré, un mythe de l'amour.</p> + +<p>Son amant ou son Platon se retire dans la solitude de Vaucluse, à +distance de cette incomparable femme, pour n'en pas être consumé de +trop près; il la suit seulement, pendant toutes les périodes de sa vie +d'épouse et de mère, des yeux de l'âme, pendant vingt ans. Elle meurt; +son poëte ne meurt pas, mais l'âme de son adorateur la suit d'en bas +dans le ciel et trouve dans son veuvage des accents d'une mélancolie +pieuse qui sanctifient son deuil. Les sonnets dans lesquels il épanche +ses larmes et ses parfums sont comme des <i>psaumes</i> de l'amour humain +et divin. Ce poëte quitte la France, où sa Laure n'est plus, et il +erre jusqu'à sa vieillesse en Italie, de solitude en solitude, à peine +mêlé aux événements politiques ou religieux de son temps, désintéressé +de tout, indifférent à tout, excepté au souvenir de la beauté qu'il a +trouvée ici-bas et qu'il revoit dans les perspectives de l'immortalité +comme le plus beau et le plus doux des rayonnements de la Divinité. Il +atteint de longues années, et il meurt le front et les lèvres sur son +nom qu'il vient encore d'écrire avant <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> que sa main se glace +et se sèche dans le sépulcre!</p> + +<h4>XXXIV</h4> + +<p>Qu'y a-t-il dans tout cela, dans ce jeune lévite, dans cette belle +fiancée, dans ces quelques sonnets écrits sous une grotte, jetés au +vent de la Sorgues et recueillis par les couples amoureux d'Avignon, +qui soit de nature à perpétuer son contre-coup et son bruit à travers +les siècles? Rien! il n'y a rien, excepté une âme, une âme puissante, +sonore, mélodieuse et profondément touchée; une âme qui vit dans +chacun de ces souvenirs, qui chante dans chacun de ces vers, qui +pleure, espère ou prie dans chacune des notes du clavier des âmes; et +ce rien c'est assez pour que le monde, à perpétuité, soit aussi plein +des noms de Pétrarque et de Laure que des noms de ceux qui ont conquis +ou révolutionné le monde sous le pas de leurs armées. Il y a des +célébrités pour l'oreille du vulgaire et des célébrités pour les +cœurs d'élite ici-bas; ces dernières sont moins retentissantes, +<span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> mais elles sont plus chères, plus sacrées, plus consanguines, +si l'on peut parler ainsi, à nos propres cœurs. Leur génie, c'est +leur sensibilité; il leur a suffi de sentir profondément, d'aimer +divinement pour devenir des puissances de sentiment; un clin d'œil +a fait leur destinée. Et si ces sensibilités profondes et délicates, +comme celle de Pétrarque, ont été douées par la nature et par l'art du +don d'exprimer avec force, grâce, naturel et harmonie leurs +enthousiasmes, de chanter leurs soupirs, de moduler leurs larmes, de +confondre leur passion profane pour une créature divinisée avec cette +passion sainte pour l'éternelle beauté qui devient la sainteté de la +passion, alors ces âmes s'emparent du monde par droit de consonnance +avec tout ce qui sent, souffre ou aime comme elles ont aimé; car le +cœur de l'homme a été fait, comme le bronze ou comme le cristal, +sonore; il vibre à l'unisson de tous les autres cœurs créés de la +même argile et susceptibles des mêmes accords, dans le concert +universel des sensations. De toutes ces âmes consonnantes aux autres +belles âmes formées pour la plus divine fonction de l'âme, <span class="smcap">aimer</span>, +Pétrarque est, selon moi, la plus justement immortelle ici-bas par +ses chants. Son sentiment est sincère, <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> sa fiction est une +histoire; ses enthousiasmes ou ses gémissements ne sont point des +déclamations, mais des soupirs; ses larmes ne sont point puisées dans +les sources antiques de Castalie ou de Blanduse, mais dans ses yeux; +elles ont le sel et l'amertume des véritables larmes humaines. Ses +vers, sobres d'images, mais neufs d'expressions, sortent en petit +nombre, non de sa plume, mais de son cœur, comme des palpitations +cadencées de ce cœur qui se répercutent sur sa page; la musique de +ces sonnets ressemble aux majestueux et graves murmures de la grotte +de Vaucluse, qui viennent de l'abîme, qui sonnent creux, qui +remplissent l'âme, qui la troublent et qui l'apaisent comme des échos +souterrains des mystères de Dieu. La langue dans laquelle ces vers +s'épanchent ne semble avoir été composée ni pour les hommes, ni pour +les esprits délivrés de leurs corps; mais c'est une langue entre ciel +et terre, entendue également en haut et en bas, qui a de la terre la +passion et la douleur, qui a du ciel l'espérance et la sérénité. Ni +Homère, ni Virgile, ni Horace, ni Tibulle, ni Milton, ni Racine n'ont +de tels vers, parce qu'aucun d'eux n'a tant aimé ni tant prié. David +seul a des versets de cette nature dans ses Psaumes. Pour <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> +tout homme sensible qui comprend les sonnets de Pétrarque dans la +langue où ils ont été pleurés ou gémis, les sonnets du poëte de +Vaucluse sont un manuel qu'il faut porter sur son cœur ou dans sa +mémoire comme un confident ou un consolateur dans toutes les +vicissitudes des attachements humains; ils calment comme des versets +de l'<i>Imitation</i>, et de plus ils enchantent par des mélodies +intérieures toujours en concordance du son et des sens. C'est une +musique qui aime et qui prie dans toutes ses notes; c'est le psautier +de l'amour et de la mort ici-bas; c'est le psautier de la réunion et +de l'immortalité là-haut; c'est Pétrarque! Heureuse l'Italie d'avoir +produit un tel psalmiste! Malheureuse l'Italie de le négliger +aujourd'hui pour déifier des hommes dont les épopées barbares et les +tragédies déclamatoires ne valent pas un sonnet de ce David de +Vaucluse.</p> + +<p class="left50 smcap">Lamartine.</p> + +<h1><span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1> + +<h2>XXXIII<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2> + +<h3>POÉSIE LYRIQUE.<br> + +DAVID.</h3> + +<p class="center">(2<sup>e</sup> PARTIE.)</p> + + +<p class="p2">À la fin du dernier Entretien sur la poésie sacrée nous comparions +David à Pindare.</p> + +<p>Quelle différence d'accent, disions-nous, avec le poëte lyrique de +Bethléem! Dans Pindare, c'est l'imagination cultivée; dans David, +c'est le cœur humain inculte qui éclate.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> Parcourons ses principales odes sacrées en les rattachant à +sa vie.</p> + +<h4>I</h4> + +<p>Le jeune barde est dans la tente de Saül. Saül est inquiet de sa +destinée en présence de l'armée ennemie qui envahit les vallées +intérieures de son royaume; il tremble pour son peuple et pour sa +couronne; il se demande si son Dieu ne l'a pas abandonné. David, qui +voit toutes ces pensées sur le visage du roi, prend sa harpe, et, +s'associant en esprit aux angoisses d'esprit de son maître, il chante, +en interrogeant Jéhovah et en se répondant comme par la bouche de +Jéhovah à lui-même. Lisez ce chant, bref comme un cri, désordonné +comme une ode, affirmatif comme un oracle.</p> + +<p>Nous traduisons nous-même, en nous aidant pour le sens et pour les +mœurs de la traduction de M. Cahen, véritable miroir du mot par le +mot, nouveau jour jeté sur la Bible.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> II</h4> + +<p>«Pourquoi ces nations ont-elles bouillonné dans leurs cœurs? +Pourquoi ces peuples ont-ils rêvé dans leur esprit des néants?</p> + +<p>«Ils se sont dressés contre nous, les chefs de la terre ennemie; ils +ont fait des pactes contre Jéhovah et contre son <i>consacré</i>!</p> + +<p>«Brisons, brisons leurs courroies, et rejetons loin de nous le joug de +leurs bœufs qu'ils veulent nous imposer sur le cou!</p> + +<p>«Celui qui habite dans le firmament rira; il portera le défi à leurs +complots, Jéhovah le Seigneur!</p> + +<p>«Moi, dit-il, j'ai versé l'huile sur mon roi; je lui ai versé l'huile +sur Sion, ma montagne de prédilection!</p> + +<p>«Voici ce que m'a dit Jéhovah, ajoute à l'instant le poëte en se +transportant tout à coup dans la personne et dans la pensée de Saül, +devant qui et pour qui il chante.</p> + +<p>«Jéhovah m'a dit: Tu es mon fils, je t'ai conçu aujourd'hui dans mes +desseins!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> «Demande, et je te donnerai ces nations en héritage et toute +cette terre pour domination!</p> + +<p>«Tu les écraseras avec une houlette de fer, tu les concasseras en +morceaux comme l'œuvre d'argile du potier!»</p> + +<p>Ici, comme transfiguré par l'enthousiasme, il apostrophe d'un vers +impérieux les ennemis campés sur l'autre rive du torrent de la vallée +de Térébinthe; il lui semble porter sa voix et son défi jusqu'à leurs +oreilles:</p> + +<p>«Et maintenant, rois de la terre, entendez! Repentez-vous, juges et +chefs de la terre!</p> + +<p>«Soumettez-vous à Jéhovah avec crainte, et réjouissez-vous tout en +tremblant!</p> + +<p>«Prosternez-vous dans la poussière devant son <i>choisi</i>, de peur qu'il +n'entre en courroux et que vous ne périssiez tous sur son chemin! +Quand sa colère s'allume, heureux seulement ceux qui se confient en +lui!»</p> + +<h4>III</h4> + +<p>Voilà cette première ode, ou psaume, apostrophe brève et incohérente +comme l'insulte du <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> guerrier provoqué à son ennemi. Le poëte +s'adresse d'abord aux envahisseurs du sol sacré; puis à Jéhovah, qu'il +fait parler par sa propre bouche pour rendre confiance à Saül; puis à +Saül auquel il se substitue tout à coup pour lui faire tenir un +langage royal et rassurant pour lui-même et pour son peuple; puis aux +ennemis, de nouveau, pour qu'ils se repentent, se soumettent et se +résignent à la domination du <i>choisi</i>, de l'<i>élu</i>, du <i>sacré</i>, +c'est-à-dire de Saül!</p> + +<p>Il y a peu de chants de guerre, s'il y en a, plus superbes et plus +religieux en même temps que cette ode; elle dut retentir de la tente +de Saül dans toute l'armée et jusque dans le camp de la rive opposée, +parmi les ennemis de Jéhovah. La pensée de ce Dieu, qui éclate avec +les éclairs et les grondements de sa foudre dans les paroles de son +poëte, ajoute à ce chant de guerre un caractère surnaturel, qui est, +par excellence, le caractère de la poésie lyrique des Hébreux.</p> + +<p>Les mœurs pastorales du berger-prophète y sont retracées avec une +naïveté terrible dans l'image des courroies avec lesquelles le +laboureur lie ses bœufs, et du joug rejeté <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> au loin par le +cou des taureaux. Ce caractère religieux manque aux chants guerriers +de Tyrtée. Ces chants n'ont pour notes que l'héroïsme, la patrie, la +gloire, mots sonores, mais vides de Dieu. Jéhovah remplit ceux de +David. On sent à ces accents que Saül n'écoute pas en lui seulement un +barde d'Israël, mais un inspiré de Jéhovah. Ce chant dut rendre la +sécurité à son esprit et la vigueur à son bras.</p> + +<h4>IV</h4> + +<p>En poursuivant la lecture de ces odes ou de ces psaumes, on croit voir +que, peu de jours après, le poëte eut besoin pour lui-même de la +consolation et de la confiance que sa harpe avait apportées à son roi.</p> + +<p>Le deuxième psaume est une élégie sur son propre sort; on doit le +rapporter au moment où Saül, jaloux, a voulu le percer de sa lance, où +il lui a donné, puis repris son amante Michaal, où Jonathas a tiré sa +flèche au delà de la pierre pour lui indiquer qu'il n'a de salut +<span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> que dans l'exil, où tous les courtisans du roi et tous ses +guerriers se liguent contre le héros-poëte dont la gloire, la faveur +et le génie les consument de jalousie et de haine. Écoutons cette ode, +cette élégie, ou plutôt ce sanglot de la harpe du proscrit.</p> + +<p>«Ô Jéhovah! qu'ils sont nombreux ceux qui me persécutent! que +d'ennemis s'élèvent contre moi!</p> + +<p>«Combien il y en a qui disent, en parlant de moi: «Il n'y a point de +salut pour lui dans son Dieu!»</p> + +<p>On peut supposer entre ce vers et celui qui va suivre un long repos +rempli par un gémissement en refrain de sa harpe, gémissement +interrompu tout à coup par ce cri de défi à ses persécuteurs et +d'assurance dans son Dieu:</p> + +<p>«Mais toi, Jéhovah! mais toi, tu es mon bouclier, tu es ma gloire! Tu +me redresses la tête!</p> + +<p>«Et je l'appelle à haute voix, et il m'entend du sommet de sa montagne +sainte!»</p> + +<p>Puis, avec la quiétude d'un esprit qui ne redoute plus rien, il +continue sur un mode musical vraisemblablement plus lent et plus doux:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> «Et je m'étends sur ma couche, et je m'endors; et, après +avoir dormi, je me réveille, car Jéhovah est l'oreiller de ma tête!</p> + +<p>«Lève-toi, Jéhovah! sauve-moi, mon Dieu! Frappe tous mes ennemis à la +mâchoire; brise-leur les dents, à ces impies!</p> + +<p>«Le salut est en Dieu! ses protections sont s</p> + +<p>Quelle confiance assurée en Dieu!</p> + +<h4>V</h4> + +<p>Ainsi rassuré par sa propre voix, comme l'homme qui marche dans les +ténèbres, David semble, dans l'ode suivante, s'abandonner en paix à +des contemplations philosophiques, semblables à celles qui +assaisonnent du sel sacré des maximes les livres de Salomon, son fils, +ou des poëtes persans d'une autre époque. Ce n'est plus l'ode, c'est +la réflexion chantée; ce n'est plus le délire, c'est la sagesse. Cela +dut être écrit dans sa vieillesse.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> «Quand je t'invoquerai, ô Jéhovah! exauce ma prière. Élargis +l'espace autour de moi quand je suis à l'étroit dans ma détresse!</p> + +<p>«Le vulgaire dit: Qui nous enseignera la félicité? Et nous, nous +disons: Jéhovah, fais luire sur nous la lumière de ta face.</p> + +<p>«Tu as mis ainsi plus de joie dans mon cœur que dans le cœur de +ceux dont tu multiplies le blé et le vin.</p> + +<p>«Je me couche et je me rendors tour à tour, car c'est en toi que je me +repose!»</p> + +<p>On voit, par cette répétition de la même image du sommeil à si peu de +distance, combien elle lui avait paru naturelle et expressive à la +fois pour figurer sa sécurité en Dieu, et combien il se complaisait à +la reproduire presque dans les mêmes termes. C'est qu'en effet il n'y +en a point de plus figurative que ce sommeil et ce réveil alternatifs +des paupières et de l'esprit de l'homme, qui attestent le cours +régulier et paisible de son sang, ruisseau de sa vie.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>La cinquième ode ne se rapporte, croit-on, <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> à aucune +circonstance personnelle de la vie de David. Si nous avons bien +compris la vie du poëte, cette ode a été composée, selon nous, pour le +soulagement mental de Saül, pendant la seconde ou la troisième période +de son égarement mental. C'est un gémissement et une invocation au nom +du roi abattu par la souffrance, que David chante pour son maître sur +sa harpe auprès de son lit; c'est l'élégie du malade.</p> + +<p>En voici seulement quelques strophes:</p> + +<p>«Ô Jéhovah! ne me rebrousse pas si violemment dans ta colère! Dans ton +irritation ne me détruis pas!</p> + +<p>«Fais-moi miséricorde, car je suis exténué; soulage-moi, car mes +membres sont disloqués,</p> + +<p>«Et ma vie chancelle en moi!... Mais toi, Jéhovah, jusqu'à quand?...»</p> + +<p>Y a-t-il dans la gamme des douleurs humaines un cri plus capable de +tout peindre sans l'exprimer et de faire violence par le silence même +à la compassion de Dieu que ce: Jusqu'à quand?... suivi sans doute +dans le chant d'un front abattu du poëte sur sa harpe et d'un long +silence de son instrument?</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> VII</h4> + +<p>Après ce silence, l'espoir revient au malade: «Oh! reviens à mon aide, +reprend le poëte; reviens, Jéhovah! Délivre mon âme! assiste-moi, non +à cause de moi, mais à cause de ta compassion divine!»</p> + +<p>Puis, comme s'il se repentait de s'être trop effacé lui-même, comme +s'il voulait prendre Jéhovah par sa gloire et le cointéresser à la +délivrance de Saül par le souvenir reconnaissant que les vivants seuls +gardent de ses bienfaits:</p> + +<p>«Car, s'écrie-t-il, la mort n'a point de mémoire, et dans la caverne +(dans le sépulcre) qui est-ce qui chantera ton nom?»</p> + +<p>Puis le mal se fait de nouveau sentir, et l'élégie reprend:</p> + +<p>«Je me suis fatigué de gémir; toutes les nuits je mouille de mes +larmes ma couche! j'en arrose l'oreiller de ma tête!</p> + +<p>«Mon visage s'amaigrit de mes angoisses; la multitude de mes douleurs +vieillit avant le temps ma face.»</p> + +<p>Ici on ne sait quel esprit soudain de jubilation <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> et +d'innocence saisit tout à coup le poëte et le malade. L'élégie se +transfigure en hymne, la harpe change de mode; l'infirme, qui se sent +apparemment soulagé, lance en trois strophes sa reconnaissance à Dieu, +la menace et l'insulte aux ennemis de celui qui l'a guéri.</p> + +<p>«Loin de moi! loin de moi les fabricateurs d'iniquités! car Jéhovah a +exaucé le murmure de mes larmes.»</p> + +<p>Quelle expression, qui donne une voix aux larmes et qui fait +comprendre à Dieu les plaintes de l'eau, ces cascades du cœur +tombant des yeux de ses créatures!</p> + +<p>«Ainsi Jéhovah a exaucé mes plaintes! Jéhovah a recueilli mes +invocations!»</p> + +<p>Puis enfin l'idée de la patrie sauvée avec lui remonte à l'esprit du +roi soulagé. On le voit se redresser sur son séant à la voix de son +barde, et il s'écrie sans transition, dans une dernière strophe +accompagnée sans doute d'un cri martial et d'un geste menaçant à ses +ennemis:</p> + +<p>«Disparaissez! soyez confondus! soyez foudroyés d'effroi, ô mes +ennemis! Fuyez confondus avec la rapidité de la paupière qui s'ouvre +et qui se ferme sur l'œil!»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> VIII</h4> + +<p>L'ode suivante est une justification par serment que David se chante à +lui-même des accusations injustes portées par Saül contre sa fidélité. +L'ode finit par une imprécation fulminante du poëte contre ses +calomniateurs:</p> + +<p>«Lève-toi, Jéhovah mon Dieu! lève-toi contre eux! accomplis ce que tu +as décrété sur eux!</p> + +<p>«Que la perversité des mauvais ait un terme! Replace le juste debout! +Tu es ma cuirasse!</p> + +<p>«Si le pervers ne se repent pas, Jéhovah tend son arc et vise.»</p> + +<p>Il paraît ici que le poëte, justifié et vengé, se complaît à chanter +un cantique de reconnaissance, et l'on retrouve, avec quelques images +plus suaves, les images grandioses du livre de Job dans cet hymne. +Qu'on en juge.</p> + +<p>«Ô Jéhovah! ô notre Dieu! que ton nom est resplendissant sur toute la +terre, tandis qu'il resplendit si magnifiquement dans le ciel!</p> + +<p>«Dans la bouche des enfants et sur les lèvres <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> qui tettent +encore le lait, tu as mis tes louanges à la confusion de tes ennemis.</p> + +<p>«Quand je vois le firmament, ouvrage de tes mains; quand je contemple +cette lune et ces étoiles que tu as semées...»</p> + +<p>L'humilité ici succède sans transition, ou plutôt par une transition +tacite et naturelle, à l'extase.</p> + +<p>«Qu'est-ce que l'homme, fils de la mort, pour que tu penses à lui? +Qu'est-ce que le fils de l'homme, pour que tu t'en souviennes?»</p> + +<p>Mais un juste orgueil, dérivant de la grandeur de sa destinée, arrête +tout à coup le poëte et le fait passer de l'humilité de sa condition +de fils de la mort à l'orgueil de sa destinée morale.</p> + +<p>«Tu l'as placé dans l'échelle de tes êtres, ô Jéhovah! à peine un peu +au-dessous des Éloïm (les anges, esprits intermédiaires entre Jéhovah +et ses créatures).</p> + +<p>«Tu l'as couronné de splendeur et de royauté! Tu l'as constitué +dominateur des ouvrages même de tes mains! Tu as mis l'univers sous la +plante de ses pieds!</p> + +<p>«La brebis, le bœuf, tout, et aussi les animaux sauvages des +forêts!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> «L'oiseau et les poissons de la mer! ils se fraient des +chemins sur les vagues!...</p> + +<p>«Ô Jéhovah! que ton nom est sublime sur toute la face de la terre!»</p> + +<p>Que chanterions-nous de mieux aujourd'hui après ce <i>Te Deum</i> de l'âme, +tour à tour abaissée jusqu'à la poussière et relevée jusqu'aux étoiles +par la contemplation de l'œuvre de Dieu en soi et hors de soi?</p> + +<h4>IX</h4> + +<p>Mais le véritable <i>Te Deum</i> de David, que les commentateurs ont placé +sous le nombre 18 de ses chants lyriques, est celui qu'il écrivit et +chanta après les victoires qui lui donnèrent le trône. Le désordre des +vers atteste le désordre de son enthousiasme. La strophe est brève +comme le cri presque inarticulé. Écoutez ces quelques éjaculations +brûlantes où le traducteur hébreu a concentré le feu du cantique dans +sa langue:</p> + +<p>«Je disais: Je t'aime! Dieu! toi, ma force!</p> + +<p>«Toi, mon rocher, ma forteresse!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> «Toi, mon Dieu! mon rocher, ma forteresse!</p> + +<p>«Je m'abrite en toi!</p> + +<p>«De son palais il entendit ma voix.</p> + +<p>«Mes cris entrèrent dans ses oreilles. La terre convulsive trembla, +les fondements des montagnes chancelèrent, parce qu'il s'irrite, mon +Dieu, contre mes ennemis.</p> + +<p>«Une fumée sortit de ses narines,</p> + +<p>«La flamme de sa bouche.</p> + +<p>«Elle aurait allumé des charbons!</p> + +<p>«Il fit descendre les cieux sous lui et descendit sur un océan de +ténèbres.</p> + +<p>«Monté sur un <i>Chérubin</i>, il prit son vol.</p> + +<p>«Il plana sur les ailes du vent;</p> + +<p>«Il replia dans l'obscurité sa demeure, sa tente des nuées autour de +lui.</p> + +<p>«Partout des vagues profondes, d'épaisses nuées!...</p> + +<p>«Par le seul souffle de ses narines.</p> + +<p>«Les fondements de la terre furent dénudés!»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> X</h4> + +<p>Après cette idée formidable de la puissance de son protecteur, le +poëte vainqueur et couronné revient à lui et se rend à lui-même un +fier hommage pour ses vertus.</p> + +<p>«Jéhovah me rétribue selon ma foi en lui!</p> + +<p>«Car toutes ses inspirations sont ma loi!</p> + +<p>«Je suis sans tache devant lui!</p> + +<p>«Je me préserve de l'injustice!</p> + +<p>«Il me rétribue selon ma foi,</p> + +<p>«Selon l'innocence de mes mains devant ses yeux!</p> + +<p>«Tu es bon avec les bons!</p> + +<p>«Tu es juste avec les justes!</p> + +<p>«Tu es pur avec les purs!</p> + +<p>«Tu allumes toi-même la lampe dans mon âme, Jéhova! tu fais resplendir +mes ténèbres!</p> + +<p>«Quel autre Dieu y a-t-il que Jéhovah?</p> + +<p>«Quel autre rocher que lui?</p> + +<p>«Il égale la vitesse de mes pieds aux pieds des biches!</p> + +<p>«Il me transporte sur les hauteurs inaccessibles des montagnes!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> «Il solidifie mes muscles pour le combat,</p> + +<p>«Et ma main bande l'arc d'airain!</p> + +<p>«Il élargit sous moi la plante de mes pieds,</p> + +<p>«Et mes talons ne glissent pas!</p> + +<p>«Mes ennemis crient vers Jéhovah...</p> + +<p>«Mais point de salut! il ne leur répond pas!</p> + +<p>«Je les fais évanouir comme la poussière le vent!</p> + +<p>«Je les foule comme la fange des chemins!</p> + +<p>«Tu me fais chef des peuples;</p> + +<p>«Les fils de l'étranger me servent et m'exaltent.</p> + +<p>«Vive Jéhovah! vive mon rocher!</p> + +<p>«Que le Dieu de mon salut soit glorifié!</p> + +<p>«Voilà pourquoi je le chante parmi les multitudes!»</p> + +<h4>XI</h4> + +<p>Et il le chante en effet dans les hymnes d'adoration qui suivent ce +chant de triomphe avec une magnificence de parole égale à la +magnificence des œuvres divines qu'il célèbre.</p> + +<p>«Les cieux racontent la gloire de Dieu; <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> le firmament +prophétise l'œuvre de ses mains!</p> + +<p>«L'aurore parle à l'aurore, et la nuit enseigne à la nuit ses +mystères.</p> + +<p>«Point de parole ici-bas et là-haut qui soit vide de lui!</p> + +<p>«L'écho de ces louanges retentit dans tout l'univers. Il a dressé une +tente pour le soleil; et lui (le soleil), comme un nouvel époux +sortant de sa couche, s'élance, ivre de joie, pour parcourir sa +carrière.</p> + +<p>«Il part du bord des cieux, et sa course s'étend jusqu'à l'autre bord; +rien ne peut échapper à sa chaleur!»</p> + +<p>Puis, passant sans transition de l'ordre matériel à l'ordre moral, le +poëte chante en strophes réfléchies la sagesse de Jéhovah empreinte +dans la conscience de l'homme vertueux.</p> + +<p>Puis un chant pour inspirer la confiance au peuple la veille des +batailles:</p> + +<p>«Ceux-ci se confient dans leurs chariots de guerre, ceux-là dans leurs +chevaux de bataille; mais nous, Jéhovah, dans ton nom!»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> XII</h4> + +<p>Mais les vicissitudes de l'âme du poëte suivent les vicissitudes de la +destinée humaine. Le voilà, dans sa vieillesse, proscrit de son palais +par ses fils ingrats, errant dans son royaume sans y trouver une +pierre stable pour reposer sa tête. Écoutez-le:</p> + +<p>«Jéhovah! Jéhovah! mon Dieu! pourquoi m'as-tu abandonné?</p> + +<p>«Pourquoi si loin de ton oreille aujourd'hui mes cris qui appellent +ton secours, et mes cris vers toi?</p> + +<p>«Mon Dieu! je rugis de douleur le jour et tu ne réponds pas! La nuit +je ne trouve ni repos de corps ni repos d'esprit!</p> + +<p>«Je suis un vermisseau écrasé, et non un homme! Tous ceux qui me +voient passer desserrent les lèvres pour rire de moi et secouent la +tête avec dérision!</p> + +<p>«Plains-toi à Jéhovah et il te relèvera,» ajoute-t-il avec le désordre +d'une pensée qui succède à l'autre sans attendre qu'elle soit +<span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> achevée dans l'esprit. Il se rassure par la mémoire de ce +que son Dieu a fait jadis pour lui:</p> + +<p>«Tu m'as tiré du ventre de ma mère; sur le sein de ma mère tu m'as +bercé, endormi!</p> + +<p>«Je tombai sur ton sein en sortant du sein de ma mère; dès ma sortie +du ventre de ma mère, c'est toi qui fus mon Dieu!</p> + +<p>«Ne t'éloigne pas de moi tout à fait, car l'angoisse approche!</p> + +<p>«Des multitudes de taureaux m'environnent; les taureaux de Basan m'ont +assailli!»</p> + +<p>Il s'apitoie sur lui-même:</p> + +<p>«Je m'écoule comme l'eau; tous mes os se disloquent; mon cœur s'est +fondu comme la cire. Ma vigueur s'est desséchée comme l'argile; ma +langue s'est collée à mon palais; tu m'as réduit à une pincée de +poussière trouvée dans le sépulcre!</p> + +<p>«Je compte mes os. Eux, les chiens, me regardent et assouvissent de +mon squelette leurs regards!</p> + +<p>«Ils se partagent mes habits entre eux et sur mon manteau ils jettent +le de du sort!</p> + +<p>«Hâte-toi, mon Dieu! hâte-toi!...»</p> + +<p>Puis, comme s'il était déjà secouru:</p> + +<p>«Je dirai ton nom à mes frères; au milieu <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> de l'assemblée du +peuple je chanterai ton nom!»</p> + +<p>On chercherait en vain dans toute la poésie antique ou moderne de +telles prostrations de l'âme exprimées par de telles figures de style +et de tels redressements de l'espérance rendus par de tels +enthousiasmes de la piété. Le verset bondit de la terre au ciel, du +ciel à la terre, comme le cœur du poëte ou comme les taureaux de +Basan. On s'étonne que les cordes de la harpe ne se soient pas brisées +sous de si fortes touches. Si le cœur humain était devenu harpe, +c'est ainsi qu'il aurait résonné!</p> + +<h4>XIII</h4> + +<p>On retrouve un peu plus loin tous les souvenirs naïfs de la vie du +berger dans la poésie du prophète et du roi. Il se compare aux brebis +qu'il conduisait dans son enfance sur les collines et aux réservoirs +des montagnes de Bethléem, sa patrie.</p> + +<p>«Jéhovah est mon berger! Je ne manquerai de rien. Il me fait parquer +dans les herbes <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> vertes, il me chasse vers les eaux +transparentes.</p> + +<p>«Quand je marche dans la vallée de l'ombre de la mort je ne crains pas +qu'il m'arrive du mal; ta houlette et ton bras sont ma sécurité.</p> + +<p>«La coupe est pleine pour moi!»</p> + +<p>L'enthousiasme toujours figuré du vrai poëte le ressaisit aussitôt; il +chante d'une voix immortelle l'entrée triomphale de Dieu dans ses +mondes par les portes immenses des éternités.</p> + +<p>«Écartez-vous! ouvrez-vous, portes de l'éternité! Écartez-vous! que le +Roi de gloire entre dans ses empires!</p> + +<p>«Qui est donc le Roi de gloire? disent les portes. C'est Jéhovah! +c'est le Tout-Puissant! c'est le Fort! Jéhovah, le Fort dans la +bataille!</p> + +<p>«Portes, écartez-vous! portes de l'éternité, ouvrez-vous, que le Roi +de gloire entre! Qu'il entre, le puissant, le fort Jéhovah <i>Tsebaoth</i>! +C'est lui qui est le Roi de gloire!...»</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p>Quelles tendresses âpres dans les odes mystiques <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> qu'il +soupire, plus qu'il ne les chante, sur la terrasse dans son palais de +Sion, dans la paix de ses jours prospères!</p> + +<p>«Je n'ai demandé qu'une chose à Jéhovah, c'est la seule à laquelle +j'aspire: demeurer dans la demeure de Jéhovah tous les jours de ma +vie; goûter la douceur de mon Dieu, habiter avec lui dans son temple;</p> + +<p>«Car il me cache dans sa cabane au temps de l'adversité.</p> + +<p>«C'est de lui que mon cœur dit: Recherchez sa présence! Je +rechercherai ta présence, ô Jéhovah!</p> + +<p>«Mon père et ma mère m'ont abandonné, mais Jéhovah me recueille!»</p> + +<p>La note héroïque se retrouve au même instant sur la corde.</p> + +<p>«Terrible est le nom de Jéhovah!</p> + +<p>«Elle brise les cèdres! Jéhovah de sa voix brise les cèdres, les +cèdres du Liban!</p> + +<p>«La voix de Jéhovah souffle l'incendie!</p> + +<p>«Elle soulève le désert, elle fait ondoyer le désert de Cadès!</p> + +<p>«Elle épouvante les biches, elle fait tomber les feuilles des forêts!</p> + +<p>«Mais sa colère ne dure qu'un clignement <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> de ses yeux, sa +miséricorde dure toute la vie! Le soir les larmes entrent dans sa +demeure; le matin, la joie!</p> + +<p>«Dans tes mains je couche ma vie!</p> + +<p>«Approchez, petits enfants, écoutez-moi; je vous enseignerai la +crainte de Dieu!</p> + +<p>«La vieillesse approche.</p> + +<p>«Voilà que tu as mesuré mes jours par la paume de ta main,» +chante-t-il à Dieu, «et l'espace que j'ai parcouru est devant toi +comme néant!</p> + +<p>«L'homme se montre et s'évanouit comme un fantôme; hélas! il fait un +petit bruit, il accumule sans savoir qui recueillera!</p> + +<p>«Comme la biche soupire après l'eau des fontaines, ainsi mon âme après +toi!</p> + +<p>«J'ai soif du Dieu vivant!»</p> + +<p>Il est malade; la tristesse lui remonte du cœur comme la lie d'un +vase.</p> + +<p>«Mes larmes deviennent ma nourriture quand j'entends dire autour de +moi tout le jour: Où donc est ton Dieu?</p> + +<p>«L'abîme crie à l'abîme au bruit de la chute des torrents: Toutes tes +ondes et toutes tes écumes ont roulé sur moi!»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> XV</h4> + +<p>Le philosophe se révèle aussitôt après dans le poëte. Il célèbre +l'immatérialité de Jéhovah pour apprendre au peuple à discerner l'idée +divine de l'image et le culte visible de l'être invisible.</p> + +<p>«Est-ce que je mange la chair des taureaux?» fait-il dire à Jéhovah; +«est-ce que je bois le sang des boucs?</p> + +<p>«Si j'avais faim, je ne te le dirais pas, car il est à moi l'univers +et tout ce qui l'habite.</p> + +<p>«Offre à Dieu, ô homme! ta reconnaissance et rends-lui l'hommage que +tu lui dois!</p> + +<p>«Le sacrifice agréable à Dieu, c'est un esprit prosterné sous sa +main!»</p> + +<p>Le spectacle du monde le trouble, lui fait regretter la solitude.</p> + +<p>«Que n'ai-je les ailes de la colombe! Je m'envolerais, et je +chercherais l'abri et la paix!</p> + +<p>«Je fuirais loin, bien loin, et j'habiterais la nuit dans les lieux +déserts!</p> + +<p>«Plus vite que le vent des tempêtes je m'enfuirais vers mon refuge.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> Là une misanthropie terrible et sublime contre les +infidélités des affections humaines et contre les calomnies!</p> + +<p>«Ce ne sont pas les ennemis qui m'outragent!» s'écrie le poëte; «c'est +toi, homme, qui avais ma confiance, ma tendresse, mes secrets!</p> + +<p>«Ensemble nous échangions de doux entretiens en montant ensemble tout +attendris à la maison de Dieu!</p> + +<p>«Le soir, le matin, au milieu du jour, je soupire et je gémis!</p> + +<p>«Ses discours étaient plus onctueux et plus pénétrants que l'huile, +mais c'étaient des glaives hors du fourreau!</p> + +<p>«Les dents des fils de l'homme sont des dards et des flèches, et leur +langue a le tranchant du fer!»</p> + +<p>Il s'encourage à tout supporter dans le Seigneur.</p> + +<p>«Réveille-toi, ma gloire passée! réveillez-vous, ma lyre et ma harpe! +Avec vous je réveillerai moi-même l'aurore matinale dans le ciel!</p> + +<p>«Que ces pervers se fondent comme la pluie, comme le limaçon qui se +fond en traînant <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> sur la terre humide, comme l'avorton né +avant terme et qui n'a pas vu la lumière!</p> + +<p>«Qu'ils s'évaporent plus vite que l'eau de vos chaudières ne sent la +flamme des épines qui la font frémir dans le vase;</p> + +<p>«Et que l'on dise: Il y a un Dieu!</p> + +<p>«Ne les tue pas, ces méchants, Seigneur!</p> + +<p>«Mais qu'ils reviennent le soir aboyer, comme des chiens errants, +autour de la ville!</p> + +<p>«Mais moi je ferai résonner ma harpe à ta gloire!</p> + +<p>«Les fils de l'homme ne sont que néant; s'ils étaient tous ensemble +dans le plateau de la balance, un souffle de ta bouche sur l'autre +bassin les ferait monter!»</p> + +<h4>XVI</h4> + +<p>Il chante ailleurs un chant de reconnaissance pour les laboureurs et +pour les pasteurs:</p> + +<p>«Tu couves la terre et tu la fécondes! La rivière se remplit d'eau +jusqu'aux bords; tu leur sèmes le blé, tu arroses le sillon, tu +l'amollis, tu <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> lui commandes de végéter, tu couronnes l'année +de tes dons, et dans tous les sentiers s'épanche l'abondance. Les +plaines du désert en débordent, les collines sont enceintes de joie, +les prés sont couverts d'agneaux, les vallées vêtues de moissons; on +est dans la joie et on chante!</p> + +<p>«Lorsque vous vous reposez entre les rigoles de vos champs, les ailes +de la colombe vous semblent revêtues d'argent et ses plumes d'un or +jaune!»</p> + +<p>Théocrite est égalé par ces images; mais dans Théocrite l'imagination +seule est satisfaite. Ici c'est l'âme qui fait remonter toutes ces +délices de la création à leur auteur, et qui de sa volupté fait un +holocauste.</p> + +<p>Où est Pindare, où est Horace, quand on a goûté la saveur sévère d'une +pareille poésie?</p> + +<h4>XVII</h4> + +<p>La corde grave et triste reprend bientôt l'accent de cette mélancolie +que ce grand poëte a épanchée, avant nous et mieux que nous <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> +autres modernes, de son âme. C'est pendant son exil sur les montagnes.</p> + +<p>«Je suis devenu inconnu à mes frères; oui, étranger aux fils de ma +mère!</p> + +<p>«Je fais un sac de mes habits, et je deviens pour eux un sujet de +confabulation!</p> + +<p>«Ceux qui sont assis sur leurs portes parlent contre moi, et les +chansons de ceux qui boivent des liqueurs enivrantes sont égayées de +mon nom!</p> + +<p>«L'humiliation me comprime le cœur. Je tombe en défaillance, +j'espère être plaint. Mais non; je cherche des consolations, mais il +n'y en a pas.</p> + +<p>«Ils ont jeté du fiel sur ce que je mange et du vinaigre dans ce que +je bois...</p> + +<p>«Mais mes chants plaisent à Jéhovah plus que leurs bœufs avec leurs +cornes et leurs sabots!»</p> + +<h4>XVIII</h4> + +<p>Le problème de la félicité des méchants, qui agitait Job jusqu'à la +sueur de son front, agite <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> David à son tour; il l'exprime +dans une ode égale en doute à celle du patriarche de Hus.</p> + +<p>«Ils ne partagent pas les misères de nous autres mortels: l'orgueil +est le collier qui relève leur tête; la violence est leur vêtement.</p> + +<p>«À force de graisse leurs yeux sortent de leurs orbites; leurs désirs +satisfaits débordent. Ils boivent à longs traits les eaux d'iniquité, +et ils disent: Comment Dieu le saura-t-il?</p> + +<p>«Et moi, c'est donc en vain que j'ai purifié mon cœur?</p> + +<p>«Tes ennemis élèvent leur drapeau contre tes propres drapeaux pour +qu'on les aperçoive de loin, comme le bûcheron qui élève la cognée +au-dessus de sa tête dans une épaisse forêt.</p> + +<p>«N'abandonne pas au serpent l'âme de la tourterelle, Seigneur!</p> + +<p>«Je dis aux superbes: N'élevez pas si haut votre front; car ce n'est +ni de l'orient, ni de l'occident, ni du septentrion, ni du désert que +vient la fortune. Dieu seul est roi!</p> + +<p>«Je me console en pensant aux jours d'autrefois, aux années du temps +qui a coulé!</p> + +<p>«Je me souviens de mes chants pendant la <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> nuit, et je +retourne mon cœur pour méditer dans mon esprit!»</p> + +<p>Il se rappelle le passage de la mer Rouge.</p> + +<p>«Les eaux t'ont vu, Seigneur! les eaux t'ont vu et elles ont +bouillonné d'effroi! Les abîmes ont remué!</p> + +<p>«Tu passas à travers la mort, et on ne revit pas même l'empreinte de +tes pas.»</p> + +<p>Tout à coup, dans une série de cantiques, il chante en hymne l'épopée +du peuple de Dieu. Depuis Moïse jusqu'à lui, il recompose toutes les +destinées de sa race. Chaque récit est un prodige, et chaque prodige +fait éclater sur sa harpe un cri de bénédiction. C'est le poëme +national d'un peuple exclusivement théocratique, chanté aux pieds de +ses autels par un pontife-roi.</p> + +<p>L'épopée finit par ses propres aventures:</p> + +<p>«Il fit choix de David, son esclave, et il le tira d'un parc de +brebis!»</p> + +<p>Cette revue lyrique des temps écoulés et des prodiges accomplis le +rend plus pieux et plus poëte.</p> + +<p>«Moi,» dit-il, «mon âme languit après tes parvis! Mon cœur et ma +chair te chantent, ô Dieu vivant!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> «Le passereau trouve sa demeure, l'hirondelle un nid pour ses +petits, tes autels à moi! Heureux ceux qui habitent ta demeure!</p> + +<p>«Un jour à l'ombre de ton temple vaut mieux que mille dans les tentes +des pervers.</p> + +<p>«Ou poëte, ou joueur de flûte, toutes mes pensées sont à toi!»</p> + +<h4>XIX</h4> + +<p>Le quatrième livre commence par une ode imitée de Moïse, qui semble +récapituler toute la sagesse des ancêtres et toutes les vanités de la +vie humaine en dehors de Dieu.</p> + +<p>«Avant que les montagnes fussent nées, avant que les cieux et la terre +fussent éclos de l'éternité jusqu'à l'éternité, tu es Dieu!</p> + +<p>«Tu pulvérises l'homme et tu lui dis: Renais;</p> + +<p>«Car mille ans à tes yeux sont comme le jour d'hier qui a été et comme +une faction montée dans la nuit!</p> + +<p>«Tu répands l'humanité comme l'eau; ils <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> sont, les hommes, +comme un sommeil, comme une herbe née du matin!</p> + +<p>«À l'aurore elle fleurit et passe, le soir elle est desséchée et +morte!</p> + +<p>«Le nombre de nos années est de soixante-dix ans à quatre-vingts ans +pour les plus robustes; puis le fil de nos jours est coupé en un clin +d'œil, et nous ne sommes plus!</p> + +<p>«Enseigne-nous à compter ces jours, afin que nous leur fassions +rapporter les fruits de la sagesse!</p> + +<p>«Que tes œuvres me réjouissent à contempler, ô mon Dieu! Que j'aime +à les chanter, soit sur l'instrument à dix cordes, soit sur le +<i>nébel</i>, soit dans des hymnes méditées sur la harpe!</p> + +<p>«Le juste fleurit comme le palmier; il monte comme le cèdre, il +fructifie encore dans sa vieillesse!»</p> + +<p>L'évidence de la Providence lui est révélée ailleurs dans deux versets +aussi saillants d'expression qu'irréfutables de pensée.</p> + +<p>«Celui qui a <i>planté</i> l'oreille n'entendra-t-il pas? et celui qui a +aplani l'œil ne verra-t-il pas?»</p> + +<p>Il chante jusqu'à sa politique dans la cinquante <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> et unième +ode; il chante jusqu'à son agonie dans la suivante.</p> + +<p>«Mes jours s'évaporent comme une fumée; mes os sont consumés comme un +tison au feu.</p> + +<p>«À force de gémir ma chair s'attache à mes os.</p> + +<p>«Je ressemble au pélican du désert; je suis devenu comme le hibou +habitant des ruines.</p> + +<p>«Je veille et je deviens comme le passereau solitaire sur le toit!</p> + +<p>«Mon âme est collée à la poussière. Ranime-la, selon ta promesse!</p> + +<p>«Constamment, Seigneur, je porte ma vie dans ma main, et je te +l'offre!</p> + +<p>«Je lève mes yeux vers les montagnes d'où me viendra ton secours!</p> + +<p>«De même que les yeux de l'esclave sont fixés sur les mains de son +maître, de même que les yeux de la servante sont attachés aux mains de +sa maîtresse, de même, ô Jéhovah! mes yeux sur mon Dieu!...</p> + +<p>«Ramène, ô Jéhovah! nos captifs comme l'eau des torrents sur une terre +nue!</p> + +<p>«Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans la joie.</p> + +<p>«Il s'en allait devant lui et pleurait en marchant, <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> celui +qui portait le sac des semailles; il revient joyeux et chargé de +gerbes!</p> + +<p>«Mon âme t'attend, mon Dieu, plus impatiemment que les gardes de nuit, +aux portes de la ville, n'attendent le matin!</p> + +<p>«J'ai apaisé <i>devant toi</i> et assoupi mon âme comme un enfant sevré qui +est sur les bras de sa mère; comme un enfant sevré mon âme est +assoupie de confiance en moi!»</p> + +<p>Où trouver sur la lyre antique des notes de flûte semblables à celle +de ce berger?</p> + +<h4>XX</h4> + +<p>Et comme chaque trait des mœurs pastorales ou sacerdotales lui +fournit une image ou simple, ou neuve, ou douce, ou forte, ou +inattendue! Écoutez-le prêcher la réconciliation et la concorde à ses +fils.</p> + +<p>«Qu'il est doux et qu'il est agréable que les frères habitent ensemble +dans la paix!</p> + +<p>«Moins douce et moins parfumée est l'huile répandue sur la tête, qui +coule de là sur la barbe, barbe d'Aharon, et qui coule de sa <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> +barbe jusque sur les bords de son habit sacerdotal!</p> + +<p>«Moins douce est la rosée qui descend sur les collines d'Hermon!»</p> + +<p>Et comme la figure de l'enthousiasme, la répétition, mise par lui en +refrain dans la bouche du chœur ou du peuple, ajoute le +retentissement d'une foule à l'accent jailli d'une seule âme!</p> + +<p>Écoutez!</p> + +<p class="center">LE POËTE.</p> + +<p>«Glorifiez Jéhovah, car il est bon; car sa miséricorde est éternelle!</p> + +<p class="center">LE CHŒUR.</p> + +<p>«Glorifiez le Dieu des dieux, car il est bon; car sa miséricorde est +éternelle!</p> + +<p class="center">LE POËTE.</p> + +<p>«À celui qui a été l'architecte intelligent du firmament!</p> + +<p class="center">LE CHŒUR.</p> + +<p>«Car sa miséricorde est éternelle!</p> + +<p class="center"><span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> LE POËTE.</p> + +<p>«À celui qui a couché la terre sur les eaux!</p> + +<p class="center">LE CHŒUR.</p> + +<p>«Car sa miséricorde est éternelle!</p> + +<p class="center">LE POËTE.</p> + +<p>«À celui qui allume les grandes lampes du firmament!</p> + +<p class="center">LE CHŒUR.</p> + +<p>«Car sa miséricorde est éternelle!</p> + +<p class="center">LE POËTE.</p> + +<p>«À celui qui a fait le soleil pour le jour!</p> + +<p class="center">LE CHŒUR.</p> + +<p>«Car sa miséricorde est éternelle!</p> + +<p class="center">LE POËTE.</p> + +<p>«À celui qui a fait la lune et les étoiles pour les nuits!</p> + +<p class="center">LE CHŒUR.</p> + +<p>«Car sa miséricorde est éternelle!</p> + +<p class="center"><span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> LE POËTE.</p> + +<p>«À celui qui a fendu en blocs la mer de joncs (la mer Rouge)!</p> + +<p class="center">LE CHŒUR.</p> + +<p>«Car sa miséricorde est éternelle!»</p> + +<p>Et ainsi de suite pour toutes les phases de l'histoire nationale où +Jéhovah a signalé sa protection sur Israël.</p> + +<p>Horace chantait-il un tel <i>Poëme séculaire</i> aux Romains?</p> + +<p>Tyrtée a-t-il, dans l'élégie patriotique, des plaintes égales à celles +qui pleurent et grondent dans les strophes suivantes?</p> + +<p>«Au bord des fleuves de Babylone nous nous sommes assis et nous +pleurions.</p> + +<p>«Aux saules de leurs rivages nous avions suspendu nos harpes!</p> + +<p>«Chantez-nous quelques-uns des chants de Sion, votre patrie, nous +disaient, en nous commandant la joie, les oppresseurs qui nous +retenaient en captivité.</p> + +<p>«Comment chanterions-nous les chants de Jéhovah à la terre étrangère?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> «Si je pouvais t'oublier, ô Jérusalem! que ma main droite +m'oublie moi-même!</p> + +<p>«Si je pouvais ne plus penser nuit et jour à toi, si je ne te plaçais +plus, ô ma Jérusalem! sous ma tête, que ma langue reste collée à mon +palais!</p> + +<p>«Fils de Babylone, <i>la rosée du sol</i>! tremblez, etc., etc.»</p> + +<p>L'élégie du captif finit par l'imprécation sourde contre l'oppresseur.</p> + +<h4>XXI</h4> + +<p>Tout finit par un chœur de louange à Dieu, auquel le poëte convie +tous les peuples, toutes les bouches, tous les instruments à corde ou +à vent de la musique sacrée, tous les éléments et tous les astres! +Sublime finale de cet opéra de soixante ans, chanté par le berger, le +héros, le roi, le vieillard dans les psaumes!</p> + +<p>«Chantez le Seigneur dans les profondeurs du firmament!</p> + +<p>«Chantez-le, vous ses anges! vous ses armées!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> «Soleil et lune, chantez! chantez, vous, astres lumineux! +étincelantes constellations!</p> + +<p>«Voûtes des cieux, chantez! Chantez, vastes eaux qui flottez +au-dessous des cieux!</p> + +<p>«Éclairs, grêle, neige, brouillards, vents des tempêtes qui exécutez +ses paroles, chantez!</p> + +<p>«Montagnes, collines, arbres qui portez des fruits, cèdres <i>qui portez +l'ombre</i>, chantez!</p> + +<p>«Jeunes hommes, jeunes vierges, adolescents, vieillards, chantez!</p> + +<p>«Célébrez son nom par des danses, par des fanfares à sa gloire sur la +peau du tambour et sur la corde du kinnor (la harpe)!</p> + +<p>«Célébrez-le dans son temple! célébrez-le dans son firmament!</p> + +<p>«Célébrez-le par le déchirement du son de la trompette! célébrez-le +par le nébel à dix cordes!</p> + +<p>«Célébrez-le par la flûte et par les cymbales retentissantes!</p> + +<p>«Que tout ce qui a le souffle dise: Jéhovah! Dieu!...»</p> + +<p>Voilà l'enthousiasme presque inarticulé du poëte lyrique, tant les +paroles se pressent confusément sur ses lèvres, qui s'emporte à sa +vraie source, à Dieu, comme les flocons de la <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> fumée d'un +incendie de l'âme par un vent d'orage! Voilà David, ou plutôt voilà le +cœur humain avec toutes les notes que Dieu a permis de rendre sur +la terre à cet instrument de douleur, de larmes, de joie ou +d'adoration! Voilà la poésie sanctifiée à sa plus haute expression! +Voilà le vase des parfums brisé sur le parvis du temple et répandant +ses odeurs du cœur de David dans le cœur du genre humain presque +tout entier! Car, hébraïque, chrétienne ou même mahométane, toute +religion, tout gémissement, toute prière a recueilli une goutte de ce +vase répandu sur les hauteurs de Jérusalem pour en faire un de ses +accents. Ce petit berger est devenu le maître des chœurs sacrés de +tout l'univers. Il n'y a pas une piété sur la terre qui ne prie avec +ses paroles ou qui ne chante avec sa voix. On dirait qu'il a mis une +corde de sa pauvre harpe dans tous les chœurs religieux ou +seulement sensibles, pour l'y faire résonner partout et éternellement +à l'unisson des échos de Bethléem, d'Horeb ou d'Engaddi! Ce n'est plus +le poëte, ce n'est plus le prophète; c'est la vibration des murs de +tous les temples répercutant son cœur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> C'est le psalmiste de l'éternité. Quelle destinée, quelle +puissance a la poésie quand elle s'inspire de la divinité!</p> + +<h4>XXII</h4> + +<p>Quant à nous, nous ne nous étonnons pas de cette puissance de +répercussion du son de l'âme humaine à travers toutes les âmes et tous +les âges; il y a dans le cœur du héros, du poëte ou du saint, des +élans de force qui brisent le sépulcre, le firmament, le temps, et qui +vont, comme les cercles excentriques du caillou jeté dans la mer, +mourir seulement sur les dernières plages du lit de l'Océan. Le +cœur de l'homme, quand il est ému par l'idée de Dieu, porte ses +émotions aussi loin que l'Océan porte les ondulations de ses rives.</p> + +<p>Telle est la voix de ce poëte qu'on peut appeler véritablement le +barde de Dieu!</p> + +<p>Mais il a eu de plus un bonheur suprême, celui d'être adopté dans les +temps les plus reculés pour le barde du temple, en sorte que, par un +phénomène unique en lui, la poésie est devenue religion. C'est le +dernier degré de <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> popularité auquel la poésie puisse +atteindre. C'est par là qu'il y a une strophe de ce barde dans toutes +nos jubilations sacrées, un soupir de ce berger dans tous nos soupirs, +une larme de ce pénitent dans toutes nos larmes. Quelque étranger que +l'on puisse être aux rites ou aux cultes qui ont adopté ce lyrique +pour leur prophète, toutes les âmes modernes l'ont adopté pour leur +poëte.</p> + +<p>Quant à moi, lorsque mon âme, ou enthousiaste, ou pieuse, ou triste, a +besoin de chercher un écho à ses enthousiasmes, à ses piétés ou à ses +mélancolies dans un poëte, je n'ouvre ni Pindare, ni Horace, ni Hafiz, +poëtes purement académiques; je ne cherche pas même sur mes propres +lèvres des balbutiements plus ou moins expressifs pour mes émotions; +j'ouvre les psaumes et j'y prends les paroles qui semblent sourdre du +fond de l'âme des siècles et qui pénètrent jusqu'au fond de l'âme des +générations. Heureux l'homme à qui il a été donné de devenir ainsi +l'hymne éternellement vivant, la prière ou le gémissement personnifié +du genre humain!</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> XXIII</h4> + +<p>J'étais déjà dans cette disposition pour ainsi dire innée pour le +poëte David, il y a quelques années, quand je visitai la patrie, la +demeure et le tombeau de ce grand lyrique. J'aime à me retracer encore +aujourd'hui la mémoire des sites et des impressions que j'y recevais +des lieux, des noms et des chants sacrés. Je les retrouve dans mes +notes écrites sur la selle de mon chameau qui me servait d'oreiller et +de table.</p> + +<p>La peste sévissait dans Jérusalem; nous restâmes assis tout le jour en +face des portes principales de la cité sainte; nous fîmes le tour des +murs en passant devant toutes les autres portes de la ville. Personne +n'entrait, personne ne sortait; le mendiant même n'était pas assis +contre les bornes, la sentinelle ne se montrait pas sur le seuil; nous +ne vîmes rien, nous n'entendîmes rien: le même vide, le même silence à +l'entrée d'une ville de trente mille âmes, pendant les douze heures du +jour, que <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> si nous eussions passé devant les portes mortes de +Pompéi ou d'Herculanum! Nous ne vîmes que quatre convois funèbres +sortir en silence de la porte de Damas et s'acheminer le long des murs +vers les cimetières turcs; et près de la porte de Sion, lorsque nous y +passâmes, qu'un pauvre chrétien mort de la peste le matin, et que +quatre fossoyeurs emportaient au cimetière des Grecs. Ils passèrent +près de nous, étendirent le corps du pestiféré, enveloppé de ses +habits, sur la terre, et se mirent à creuser en silence son dernier +lit, sous les pieds de nos chevaux.</p> + +<p>La terre autour de la ville était fraîchement remuée par de semblables +sépultures que la peste multipliait chaque jour. Le seul bruit +sensible, hors des murailles de Jérusalem, était la complainte +monotone des femmes turques qui pleuraient leurs morts. Je ne sais si +la peste était la seule cause de la nudité des chemins et du silence +profond autour de Jérusalem et dedans; je ne le crois pas, car les +Turcs et les Arabes ne se détournent pas des fléaux de Dieu, +convaincus que sa main peut les atteindre partout et qu'aucune route +ne lui échappe.—Sublime raison de leur part, <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> mais qui les +mène par l'exagération à de funestes conséquences!</p> + +<h4>XXIV</h4> + +<p>À gauche de la plate-forme du temple et des murs de la ville, la +colline qui porte Jérusalem s'affaisse tout à coup, s'élargit, se +développe à l'œil en pentes douces, soutenues çà et là par quelques +terrasses de pierres roulantes. Cette colline porte à son sommet, à +quelque cent pas de Jérusalem, une mosquée et un groupe d'édifices +turcs assez semblables à un hameau d'Europe couronné de son église et +de son clocher. C'est Sion! c'est le palais!—c'est le tombeau de +David!—c'est le lieu de ses inspirations et de ses délices, de sa vie +et de son repos!—lieu doublement sacré pour moi, dont ce chantre +divin a si souvent touché le cœur et ravi la pensée. C'est le +premier des poëtes du sentiment; c'est le roi des lyriques! Jamais la +fibre humaine n'a résonné d'accords si intimes, si pénétrants et si +graves; jamais la pensée du poëte ne s'est adressée si haut et +<span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> n'a crié si juste; jamais l'âme de l'homme ne s'est répandue +devant l'homme et devant Dieu en expressions et en sentiments si +tendres, si sympathiques et si déchirants. Tous les gémissements les +plus secrets du cœur humain ont trouvé leurs voix et leurs notes +sur les lèvres et sur la harpe de ce barde sacré; et, si l'on remonte +à l'époque reculée où de tels chants retentissaient sur la terre; si +l'on pense qu'alors la poésie lyrique des nations les plus cultivées +ne chantait que le vin, l'amour, le sang et les victoires des mules et +des coursiers dans les jeux de l'Élide, on est saisi d'un profond +étonnement aux accents mystiques du berger-prophète, qui parle au Dieu +créateur comme un ami à son ami, qui comprend et loue ses merveilles, +qui admire ses justices, qui implore ses miséricordes, et qui semble +un écho anticipé de la poésie évangélique, répétant les douces paroles +du Christ avant de les avoir entendues. Prophète ou non, selon qu'il +sera considéré par le philosophe ou le chrétien, aucun d'eux ne pourra +refuser au poëte-roi une inspiration qui ne fut donnée à aucun autre +homme. Lisez du grec ou du latin après un psaume! Tout pâlit.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> XXV</h4> + +<p>J'aurais, moi, humble poëte d'un temps de décadence et de silence, +j'aurais, si j'avais vécu à Jérusalem, choisi le lieu de mon séjour et +la pierre de mon repos précisément où David choisit le sien à Sion. +C'est la plus belle vue de la Judée, de la Palestine et de la Galilée.</p> + +<p>Jérusalem est à gauche, avec le temple et ses édifices, sur lesquels +le regard du roi ou du poëte pouvait plonger du haut de sa terrasse. +Devant lui des jardins fertiles, descendant en pentes mourantes, le +pouvaient conduire jusqu'au fond du lit du torrent dont il aimait +l'écume et la voix.—Plus bas, la vallée s'ouvre et s'étend; les +figuiers, les grenadiers, les oliviers l'ombragent. C'est sur +quelques-uns de ces rochers surpendus près de l'eau courante; c'est +dans quelques-unes de ces grottes sonores, rafraîchies par l'haleine +et par le murmure des eaux; c'est au pied de quelques-uns de ces +térébinthes, aïeux du térébinthe qui me couvre, que le poëte sacré +venait sans <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> doute attendre le souffle qui l'inspirait si +mélodieusement.</p> + +<p>Que ne puis-je l'y retrouver, pour chanter les tristesses de mon +cœur et celles du cœur de tous les hommes dans cet âge inquiet, +comme ce berger inspiré chantait ses espérances dans un âge de +jeunesse et de foi! Mais il n'y a plus de chant dans le cœur de +l'homme; les lyres restent muettes, et l'homme passe en silence, sans +avoir ni aimé, ni prié, ni chanté.</p> + +<h4>XXVI</h4> + +<p>Remontons au palais de David. De là on plonge ses regards sur la +ravine verdoyante et arrosée de Josaphat. Une large ouverture dans les +collines de l'est conduit de pente en pente, de cime en cime, +d'ondulation en ondulation, jusqu'au bassin de la mer Morte. Cette mer +réfléchit là-bas les rayons du soir dans ses eaux pesantes et opaques +comme une épaisse glace de Venise qui donne une teinte mate et plombée +à la lumière. Ce n'est point ce que la pensée <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> se figure: un +lac pétrifié dans un horizon terne et sans couleur; c'est d'ici un des +plus beaux lacs de Suisse ou d'Italie, laissant dormir ses eaux +tranquilles entre l'ombre des hautes montagnes d'Arabie, qui se +dentellent à perte de vue comme des Alpes sans neige derrière ses +flots, au pied des monticules coniques ou pyramidaux, mais toujours +transparents, de la Judée, royaume stérile du poëte-roi.</p> + +<h4>XXVII</h4> + +<p>Le jour suivant j'allai m'asseoir seul, les psaumes dans les mains, +sur un bloc de maçonnerie éboulé autour du tombeau du fils d'Isaïe.</p> + +<p>Le jour s'éteignait lentement: il décolorait un à un les rochers +grisâtres de la colline opposée, derrière la vallée, ou plutôt la +ravine de Josaphat. Ces rochers, les uns debout, les autres couchés, +ressemblent, à s'y tromper, à des pierres sépulcrales frappées des +derniers feux de la lampe qui se retire. Tout <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> était silence +et deuil autour de moi dans ce demi-jour, mais tout était aussi +mémoire des temps écoulés. Je voyais d'un regard toute la scène de ce +poëme épique et lyrique de la vie et des chants de David. La poussière +du héros et du barde d'Israël reposait peut-être sous mes pieds, +dispersée par les siècles de l'une de ces grandes auges de pierre +grise dont les débris parsèment la colline, et dans lesquelles les +chameliers font boire aujourd'hui leurs chameaux. Un vent du midi, +tiède et harmonieux, soufflait par bouffées de la colline des +Oliviers, en face de moi; ce vent apportait aux sens la saveur amère +et la senteur âcre des feuilles d'olivier qu'il avait traversées. Il +soupirait, gémissait, sanglottait, chantait mélancoliquement ou +mélodieusement entre les chardons, les épines, les cactus et les +ruines du tombeau du poëte.</p> + +<p>C'étaient les mêmes notes que David avait entendues sur les mêmes +collines en gardant les brebis d'Isaïe, son père. C'étaient ces sons, +ces horizons, ces joies du ciel et ces tristesses de la terre qui +l'avaient fait poëte. Son âme était répandue dans cet air du soir, +insaisissable, mais sensible et respirable comme un parfum <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> +évaporé du vase brisé par les pieds du cheval à l'entrée d'un héros +dans une grande ville d'Orient.</p> + +<p>Je me complaisais dans ce lyrisme des éléments, dans cette consonnance +de la nature, des ruines, des siècles écoulés, avec la voix du poëte +qui les a éternisés par ses hymnes.</p> + +<p>J'ouvris le petit volume des psaumes que j'avais recueilli dans +l'héritage de ma mère, et dont les feuilles, feuilletées à toutes les +circonstances de sa vie, portaient l'empreinte de ses doigts et +quelques taches de ses larmes. Je lus avec des impressions centuplées +pour moi par le site et par le voisinage du tombeau; je continuai à +lire jusqu'à ce que le crépuscule, assombri de verset en verset +davantage, effaçât une à une sous mes yeux les lettres du Psalmiste; +mais, même quand mes regards ne pouvaient plus lire, je retrouvais +encore ces lambeaux d'odes, ou d'hymnes, ou d'élégies, dans ma +mémoire, tant j'avais eu de bonne heure l'habitude de les entendre, à +la prière du soir, dans la bouche des jeunes filles auxquelles la mère +de famille les faisait réciter avant le sommeil. S'il reste quelque +poésie dans l'âme des familles de l'Occident, ce n'est pas aux poëtes +<span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> profanes qu'on le doit, c'est au pauvre petit berger de +Bethléem. Les psaumes sont naturalisés dans toutes les maisons. Il n'y +a ni une naissance, ni un mariage, ni une agonie, ni une sépulture +auxquels il n'assiste. C'est le musicien convié à toutes les fêtes et +à tous les deuils du foyer, et, plus heureux que ces musiciens de nos +sens, ce n'est pas à l'oreille qu'il chante, il chante au cœur.</p> + +<h4>XXVIII</h4> + +<p>Au moment où j'allais fermer le livre pour rejoindre le camp de ma +caravane, que j'avais planté de l'autre côté de la ville, en dehors de +la porte de Bethléem, un air de flûte lointain et mélancolique se fit +entendre à ma droite sur une des collines nues et déchirées des monts +d'Arabie qui encaissent la vallée de la mer Morte. C'était un gardeur +de chèvres et d'ânesses, comme Saül et comme David, qui rappelait, du +haut des rochers et du fond des précipices, ses chevreaux, à la +mélodie pastorale de son roseau percé de trois notes. Jamais la flûte +des plus miraculeux musiciens de nos orchestres <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> d'opéra ne me +donna un ravissement aussi délicieux à l'oreille. Ce fut pour moi le +sursaut des siècles endormis se réveillant dans un écho au souffle +d'un enfant berger autour de la tombe du grand joueur de flûte. Je +jetai un cri et je me levai de mon bloc de pierre sur la pointe des +pieds, pour mieux saisir dans la brise les sons aériens et mourants de +ce roseau percé. Je me reportai d'un bond de l'âme aux nuits où le +fils d'Isaïe s'asseyait dans la solitude, écouté seulement par ses +brebis; à ces inspirations du désert qui le firent roi de la Judée +pour une vie d'homme, et pour l'éternité roi du chant. Le berger arabe +interrompit et reprit vingt fois sa mélodie pastorale. Je m'étais +assis de nouveau pour l'écouter jusqu'au bout.</p> + +<h4>XXIX</h4> + +<p>Mais bientôt un autre concert nocturne vint me distraire de cette +pastorale; j'apercevais, à travers le crépuscule, un petit groupe de +peuple qui défilait, sombre et muet comme une apparition funèbre, dans +le sentier creux, à quelques centaines de coudées au-dessous de +<span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> moi. Ce sentier suit la vallée de Josaphat et passe entre le +tombeau d'Absalon et la fontaine de Siloé.</p> + +<p>C'était le convoi d'une jeune Arménienne que la peste venait de +frapper dans Jérusalem, et que la famille, les amis, les voisins +conduisaient au cimetière de sa communion, hors de la ville. Cette +petite colonne d'hommes, de femmes et de prêtres affligés psalmodiait +sourdement en marchant quelques-uns des versets sacrés de leur +liturgie des morts. Ces versets les plus pathétiques des psaumes de +David remontaient ainsi du fond de sa vallée, hélas! et du fond de ces +cœurs jusqu'au tombeau du roi. J'en saisis quelques-uns au passage +de la brise et je les répétai à voix basse, quoique étranger à ce +deuil, avec la consonnance compatissante qui associe l'étranger, +enfant de douleurs, comme dit le poëte, à toutes les douleurs de ses +frères inconnus!</p> + +<h4>XXX</h4> + +<p>Quand le convoi eut disparu derrière l'angle du sépulcre d'Absalon +pour s'enfoncer <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> sous les oliviers de la colline, je me levai +pour reprendre enfin mon sentier vers mes tentes. Par une bizarre +concordance d'heures, de site, d'accidents et de hasards, ce fut +encore la voix de David qui m'arrêta et qui me fit retomber tout +pensif et tout ébranlé de poésie sur le bloc de pierre.</p> + +<p>Le vent qui, un instant avant, soufflait des montagnes, avait tourné +pendant ma longue station au tombeau du roi; il soufflait maintenant +de la mer, et il m'apportait de la ville une sorte de psalmodie +plaintive semblable au gémissement d'une cité en deuil. En prêtant +plus attentivement l'oreille je distinguai la récitation cadencée des +psaumes du poëte, qui sortait du couvent des moines latins de +Terre-Sainte, et qui, de terrasse en terrasse, venait mourir au +tombeau du harpiste de Dieu. Cette flûte sur la colline, ce convoi +chantant dans la vallée, cette psalmodie dans le monastère, triple +écho à la même heure de cette voix du grand lyrique, enseveli, mais +ressuscité sans cesse sur sa montagne de Sion, me jetèrent dans un +ravissement d'esprit qui semblait me donner pour la première fois le +sentiment de la toute-puissance du chant dans l'homme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> «Qu'est devenu son royaume? m'écriai-je. Les Persans, les +Arabes, les califes, les croisés, les sultans s'en sont arraché les +morceaux; les pèlerins n'y viennent plus adorer que la poussière, et +le vent l'emporte au désert ou à la plage de la <i>grande</i> mer avec le +même mépris qu'il emporte le brin de paille du nid de l'hirondelle, +quand la nichée a pris son vol en automne vers d'autres climats! Mais +sa flûte, mais sa harpe, mais ses notes lyriques du roi des cantiques +ont survécu à son empire détruit, à sa race dispersée parmi les +nations! Ô puissance de l'âme! ô éternité de la parole inspirée! Le +roi est poussière; il ne possède pas même son propre tombeau; mais sa +harpe possède l'univers, et qui sait si elle n'a pas son écho jusque +dans le ciel?—Jamais homme n'eut une telle apothéose.»</p> + +<h4>XXXI</h4> + +<p>Je baisai la pierre détachée de ce tombeau de David, et je rentrai +tout recueilli et tout musical sous ma tente. Une lampe l'éclairait; +<span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> je taillai mon crayon, et j'écrivis, à la lueur de la lampe +battue du vent sous la toile, quelques strophes restées incomplètes, +et que j'adressai, un certain nombre d'années après, à un des plus +élégants et des plus érudits traducteurs des psaumes, M. Dargaud. Je +les retrouve avec leurs sens suspendus, et leurs lacunes, et leurs +ratures au crayon, sur le papier jauni par la poussière du désert et +par la fumée de la tente.</p> + +<p>En voici quelques strophes, souvenir d'une soirée de voyage et d'une +halte à ce tombeau:</p> + +<div class="poem20"> +<p>Ô harpe, qui dors sous la tête,<br> + Sous la tête du barde roi,<br> + Veuve immortelle du prophète,<br> + Un jour encore éveille-toi!<br> + Quoi! Dans cette innombrable foule<br> + Des hommes, qui parle et qui coule,<br> + Il n'est plus une seule main<br> + Qui te remue et qui t'accorde,<br> + Et qui puisse un jour sur ta corde<br> + Faire éclater le cœur humain?</p> + +<p>Es-tu comme le large glaive<br> + Dans les tombes de nos aïeux<br> + <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> Qu'aucun bras vivant ne soulève<br> + Et qu'on mesure en vain des yeux?<br> + Harpe du psalmiste, es-tu comme<br> + Ces gigantesques crânes d'homme<br> + Que le soc découvre sous lui,<br> + Grands débris d'une autre nature<br> + Qui, pour animer leur stature,<br> + Voudraient dix âmes d'aujourd'hui?</p> +</div> + +<p>Que faut-il pour te faire rendre les sons d'autrefois? demandai-je à +cette harpe sacrée:</p> + +<p class="poem20">Faut-il avoir, dans son enfance,<br> + Gardien d'onagre ou de brebis,<br> + Brandi la fronde à leur défense<br> + Porté leurs toisons pour habits?<br> + Faut-il avoir, dans ces collines,<br> + Laissé son sang sur les épines,<br> + Déchiré ses pieds au buisson?<br> + Collé dans la nuit solitaire<br> + Son oreille au pouls de la terre<br> + Pour résonner à l'unisson?<br> +<span class="spaced">..................</span><br> +<span class="spaced">..................</span></p> + +<div class="poem10"> +<p>Eh bien! de l'instrument j'ai parcouru la gamme,<br> + De la plainte des sens jusqu'aux langueurs de l'âme,<br> + Chaque fibre de l'homme au cœur m'a palpité,<br> + <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> Comme un clavier touché d'une main lourde et forte,<br> + Dont la corde d'airain se tord brisée et morte,<br> +<span class="add4em">Et que le doigt emporte</span><br> +<span class="add4em">Avec le cri jeté!</span></p> + +<p>Pourquoi donc sans échos sur nos fibres rebelles,<br> + Ô harpe! languis-tu comme un aiglon sans ailes,<br> + Tandis qu'un seul accord des kinnors d'Israël<br> + Fait, après trois mille ans, dans les chœurs de nos fêtes,<br> + D'Horeb et de Sina chanceler les deux faîtes,<br> +<span class="add4em">Résonner les tempêtes</span><br> +<span class="add4em">Et fulgurer le ciel?</span><br> +<span class="spaced">.............................</span><br> +<span class="spaced">.............................</span><br> + Ah! c'est que tu touchais de tes miséricordes<br> + Ce barde dont ta grâce avait monté les cordes;<br> + De ses psaumes vainqueurs tu faisais don sur don;<br> + Il pouvait t'oublier sur son lit de mollesses,<br> + Tu poursuivais son cœur au fond de ses faiblesses<br> +<span class="add4em">De ton impatient pardon!...</span></p> + +<p>Fautes, langueurs, péchés, défaillances, blasphèmes,<br> + Adultère sanglant, trahisons, forfaits mêmes.<br> + Ta droite couvrait tout du flux de tes bontés;<br> + Et, comme l'Océan dévore son écume,<br> + Son âme, engloutissant le mal qui le consume,<br> +<span class="add4em">Dévorait ses iniquités.</span></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> Quel forfait n'eût lavé cette larme sonore<br> + Qui tomba sur sa harpe et qui résonne encore!<br> + Les rocs de Josaphat en gardent la senteur.<br> + Tu défendis aux vents d'en sécher le rivage,<br> + Et tu dis aux échos: Roulez-la dans les âges,<br> + Humectez tous les yeux, mouillez tous les visages<br> +<span class="add4em">Des larmes du divin chanteur!</span><br> +<span class="spaced">.............................</span><br> +<span class="spaced">.............................</span></p> +</div> + +<div class="poem20"> +<p>J'ai vu blanchir sur les collines<br> + Les brèches du temple écroulé<br> + Comme une aire d'aigle en ruines<br> + D'où l'habitant s'est envolé!<br> + J'ai vu sa ville, devenue<br> + Un vil monceau de poudre nue,<br> + Muette sous un vent de feu,<br> + Et le guide des caravanes<br> + Attacher le pied de ses ânes<br> + Aux piliers du temple de Dieu!<br> + Le chameau, qui baisse sa tête<br> + Pour s'abriter des cieux brûlants,<br> + Dans le royaume du prophète<br> + N'avait que l'ombre de ses flancs,<br> + Siloé, qu'un seul chevreau vide,<br> + N'était qu'une sueur aride<br> + Du sol brûlé sous le rayon,<br> + Et l'Arabe, en sa main grossière<br> + <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> Ramassant un peu de poussière,<br> + S'écriait: C'est donc là Sion!<br> +<span class="spaced">....................</span><br> +<span class="spaced">....................</span></p> + +<p>Mais, quand sur ma poitrine forte<br> + J'étreignis la harpe des rois,<br> + Le vent roula vers la mer Morte<br> + L'écho triomphal de ma voix;<br> + Le palmier secoua sa poudre,<br> + Le ciel serein de foudre en foudre<br> + Tonna le nom d'Adonaï;<br> + L'aigle effrayé lâcha sa proie,<br> + Et je vis palpiter de joie<br> + Deux ailes sur le Sinaï!<br> +<span class="spaced">....................</span><br> +<span class="spaced">....................</span></p> + +<p>Est-ce là mourir? Non, c'est vivre<br> + Plus vivant dans tous les vivants!<br> + C'est se déchirer comme un livre,<br> + Pour jeter ses feuillets aux vents!<br> + C'est imprimer sa forte trace<br> + Sur chaque parcelle d'espace<br> + Où peuvent plier deux genoux!...<br> + Et nous, bardes aux luths sans âme,<br> + Qui du ciel ignorons la gamme,<br> + Dites-moi! pourquoi vivons-nous?...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> Dans l'Orient, riche en symbole,<br> + Ainsi quand des saints orateurs<br> + La pathétique parabole<br> + Fait fondre l'auditoire en pleurs,<br> + Le prêtre suspend la prière,<br> + Il va de paupière en paupière<br> + Éponger l'eau de tous les yeux;<br> + Et de cet égouttement d'âme<br> + Il compose un amer dictame<br> + Qui guérit tout mal sous les cieux!</p> + +<p>Ainsi sur ta corde arrosée, + Par le divin débordement,<br> + Tes larmes, comme une rosée,<br> + Se boiront éternellement<br> + Ô berger! que l'eau de ta coupe<br> + Avec la nôtre s'entrecoupe<br> + Pour abreuver tous les climats!<br> + Ton Jéhovah dort sous ses nues<br> + Et d'autres races sont venues!...<br> + Mais on pleure encore ici-bas!</p> +</div> + +<p class="left50 smcap">Lamartine.</p> + +<h1><span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1> + +<h2>XXXIV<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2> + +<h3>LITTÉRATURE, PHILOSOPHIE, ET POLITIQUE DE LA CHINE.</h3> + + +<h4>I</h4> + +<p>Les circonstances aujourd'hui nous commandent le sujet. Nous avions +préparé depuis longtemps ces entretiens littéraires sur la Chine; +comme tous ceux qui l'ont profondément étudiée, nous l'admirons.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> Quittons donc un moment l'Europe et les Indes, terres de +l'imagination, traversons le Thibet qui sépare d'une muraille presque +perpendiculaire de glace les deux plus vastes empires du monde, et +jetons un regard profond sur la Chine, ce pays de la raison par +excellence.</p> + +<p>La littérature en Chine est presque entièrement politique et +législative.</p> + +<p>Après la religion et la philosophie, la politique est la plus haute +application de la littérature aux choses humaines. C'est donc là +surtout qu'il faut étudier la littérature politique. Cette étude nous +conduira aux plus hautes théories du gouvernement des sociétés. Il y a +loin de là, sans doute, aux futiles questions d'art, de langue, de +prose ou de vers; mais l'art, la langue, la prose ou les vers ne sont +que les formes des idées; c'est le fond qu'il faut d'abord considérer, +si nous voulons que ce cours de littérature universelle soit en même +temps un cours de pensée et de raison publique.</p> + +<p>Nous allons dire ici toute notre pensée sur la politique; on va voir +que cette pensée n'est <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> pas plus anarchique que celle de +Montesquieu, et beaucoup moins chimérique que celle de Fénelon. +Laissons l'utopie aux vers: la prose est la langue de vérité.</p> + +<h4>II</h4> + +<p>Le chef-d'œuvre de l'humanité, selon nous, c'est un gouvernement.</p> + +<p>Réunir en une société régulière une multitude d'êtres épars qui +pullulent au hasard sur une terre sans possesseurs légitimes et +reconnus;</p> + +<p>Combiner assez équitablement tous les intérêts divergents ou +contradictoires de cette multitude pour que chacun reconnaisse +l'utilité de borner son intérêt propre par l'intérêt d'autrui;</p> + +<p>Extraire de toutes ces volontés individuelles une volonté générale et +commune qui gouverne cette anarchie;</p> + +<p>Proclamer ou écrire cette volonté dominante <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> en lois qui +instituent des droits sociaux conformes aux droits naturels, +c'est-à-dire aux instincts légitimes de l'homme sortant de la nature +pour entrer dans la société;</p> + +<p>Sanctifier ces lois par la plus grande masse de justice qu'il soit +possible de leur faire exprimer, en sorte que la conscience, cet +organe que le Créateur nous a donné pour oracle intérieur, soit forcée +de ratifier même contre nos passions la justice de la loi;</p> + +<p>Faire régner avec une autorité impartiale et inflexible cette loi sur +nos iniquités individuelles, sur nos résistances, nos empiétements, +nos répugnances; lui créer un corps, des membres, une main dans un +pouvoir exécuteur et visible chargé de faire aimer, respecter et +craindre la loi;</p> + +<p>Armer ce pouvoir exécuteur de toute la force nécessaire pour réprimer +les atteintes individuelles ou collectives contre la loi, sans +l'investir néanmoins de prérogatives assez absolues pour qu'il puisse +lui-même se substituer à la loi et faire dégénérer cette volonté d'un +seul contre tous en tyrannie;</p> + +<p>Échelonner, si l'empire est grand, les corps <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> ou les +magistratures, religieuse, civile, judiciaire, administrative, de +telle sorte que chaque province, chaque ville, chaque maison, chaque +citoyen, trouve à sa portée la souveraineté de l'État prête à lui +distribuer sa part d'ordre, de sécurité, de justice, de police, de +service public, de vengeance même si un droit est violé dans sa +personne;</p> + +<p>Faire contribuer dans la proportion de son intérêt et de sa force +chacun des membres de la nation aux services onéreux que la nation +exige en obéissance, en impôt, en sang, si le salut de la communauté +exige le sang de ses enfants;</p> + +<p>Créer au sommet de cette hiérarchie d'autorités secondaires une +autorité suprême, soit monarchique, c'est-à-dire personnifiée dans un +chef héréditaire, soit aristocratique, c'est-à-dire personnifiée dans +une caste gouvernementale, soit républicaine, c'est-à-dire +personnifiée dans un magistrat temporaire élu et révocable par +l'unanimité du peuple: voilà le chef-d'œuvre de cette création d'un +gouvernement par l'homme.</p> + +<p>Ce gouvernement, Dieu l'a donné tout fait <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> par instinct à +diverses tribus d'animaux, tels que les fourmis et les abeilles; il a +laissé aux hommes le mérite de l'inventer, de le choisir, de le +changer, de l'approprier à leur caractère et à leurs besoins, et de se +faire à eux-mêmes leur propre sort, en se faisant un gouvernement plus +ou moins conforme à la conscience, à la justice, à la raison.</p> + +<p>Telle est notre pensée sur la sainte institution de ce qu'on appelle +un gouvernement.</p> + +<h4>III</h4> + +<p>Cette liberté que Dieu a laissée à l'homme de se choisir et de se +façonner un gouvernement est ce qui constitue le plus sa dignité +morale parmi les êtres créés.</p> + +<p>Tout gouvernement est une intelligence en travail et une morale en +action.</p> + +<p>Si l'homme n'avait que des instincts comme les animaux, il n'aurait +qu'une forme de société <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> immuable; c'est parce que l'homme est +doué de la raison et de la liberté qu'il éprouve, transforme et +améliore sans cesse ses gouvernements.</p> + +<p>Les questions de gouvernement sont donc, par leur importance, celles +sur lesquelles les hommes ont le plus parlé, discuté, écrit; ce que +les hommes de tous les siècles ont écrit sur les gouvernements et sur +la société est ce que nous appelons la littérature politique. Les +livres primitifs de l'Inde sont pleins de règles et de maximes qui +touchent au régime des sociétés. La Bible est tantôt un code de +république, tantôt un code de monarchie, tantôt un code de théocratie +ou de gouvernement sacerdotal et monarchique à la fois comme était +l'Égypte chez qui les Hébreux en avaient vu le modèle. Mais de tous +les pays où l'homme a agité pour les résoudre ces grandes théories des +sociétés, la Chine antique est évidemment celui où la raison humaine a +le mieux approfondi, le mieux résolu et le mieux appliqué les +principes innés de l'organisation sociale. La sagacité, l'expérience +et le génie de ces philosophes politiques dépassent <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> les +Machiavel, les Montesquieu, les J. J. Rousseau, ces littérateurs +politiques de notre Europe.</p> + +<p>Nous savons qu'une telle assertion fera sourire au premier aperçu +notre orgueil européen et notre ignorance populaire, toujours prêts à +sourire et à railler quand on prononce le nom de la Chine; mais nous +ne nous laisserons pas intimider par ce mépris préconçu contre la plus +vaste et la plus durable agrégation d'êtres humains qui ait jamais +subsisté en unité nationale ou en ordre social sur ce globe.</p> + +<p>Nous avons étudié impartialement pendant trente ans ces institutions +qui régissent trois cent millions d'hommes; nous plaignons ceux qui +n'ont que des dédains et des sourires en présence du phénomène de la +Chine antique et moderne, empire plus étendu, plus peuplé, plus +policé, plus industrieux que l'Europe entière. Ils jugent ridiculement +ce peuple ancêtre sur quelques grotesques en porcelaine, jouets +d'enfants qu'on vend à Canton aux matelots de nos navires. Que +penseraient-ils des publicistes chinois s'ils nous jugeaient +nous-mêmes, <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> nous Européens, sur ces caricatures, ignobles +débauches d'art, qu'on dessine à Londres ou à Paris pour défigurer nos +grands hommes et pour dérider nos populaces?</p> + +<h4>IV</h4> + +<p>Aristote n'a fait que l'analyse des formes de gouvernement usitées de +son temps parmi les nations asiatiques ou grecques auxquelles les +institutions et le nom même de la Chine étaient inconnus.</p> + +<p>Platon n'a fait qu'une utopie politique n'ayant pour base que des +songes dorés et incohérents au lieu de fonder ses institutions sur la +nature de l'homme, sur l'histoire et sur l'expérience, seuls éléments +d'ordre social.</p> + +<p>Les Indes et la Perse n'avaient d'autres théories de gouvernement que +l'autorité absolues dans les rois, l'obéissance servile et consacrée +dans les sujets, les priviléges de naissance et les hiérarchies +infranchissables entre les castes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> Les Romains n'ont eu d'autre droit public que le droit du +plus ambitieux et du plus armé sur le plus faible; conquérir, spolier +et posséder par la gloire, c'est toute leur politique. La conscience +et la morale ont été de vains noms pour eux dans leurs théories de +gouvernement. Des maîtres et des esclaves, des conquérants et des +conquis, c'est tout le monde romain. Ils ont fait beaucoup de lois, +mais ce sont des lois athées, des lois de propriété, des lois +d'héritage, des lois de famille, des lois d'administration, aucunes +lois vraiment divines et humaines selon la grande acception de ces +deux mots; race de brigands qui s'est contentée de bien distribuer les +dépouilles du monde.</p> + +<p>Le christianisme qui, en promulguant le dogme d'égalité, de justice et +d'amour, aurait dû changer la politique romaine a eu peu d'influence +jusqu'à ces derniers temps sur les institutions sociales des peuples. +Il avait dit un mot qui désintéressait la politique de la religion: +«Rendez à César ce qui est à César»; il s'était borné à promulguer la +morale de l'individu sans s'immiscer dans la morale de l'État, +c'est-à-dire dans le <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> gouvernement; il pouvait sanctifier le +sujet pendant que le prince était dépravé. Mais de la conscience +privée le christianisme devait finir par s'élever dans la conscience +publique par l'universalisation de ses principes de justice +réciproque. Sa philosophie fraternelle commence à peine à être +sensible dans la législation et dans la politique; son ère +gouvernementale n'est pas encore venue même dans la littérature +d'état.</p> + +<p>Machiavel, le grand publiciste de l'Italie, est païen dans ses +principes de gouvernement;</p> + +<p>Montesquieu, le grand publiciste de la France au dix-huitième siècle, +est romain;</p> + +<p>Thomas Morus, en Angleterre, est chimérique: c'est un Platon +britannique rêvant dans le brouillard comme son maître Platon rêvait +dans la lumière du cap Sunium;</p> + +<p>Bossuet est hébreu;</p> + +<p>Fénelon est cosmopolite et imaginaire;</p> + +<p>Jean-Jacques Rousseau, dans son <i>Contrat social</i> et dans ses plans de +constitution pour la Pologne ou pour la Corse, est le plus +inexpérimental des législateurs. Il n'y a pas une <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> de ses +lois qui se tienne debout sur des pieds véritablement humains; il fait +dans le <i>Contrat social</i> la législation des fantômes, comme il fait +dans l'<i>Émile</i> l'éducation des ombres, et dans la <i>Nouvelle Héloïse</i>, +il ne fait que l'amour des abstractions ayant pour passion des +phrases. Son <i>Contrat social</i> porte tout entier à faux sur un sophisme +qu'un souffle d'enfant ferait évanouir. Il suppose que l'origine des +gouvernements a été un traité après mûre délibération entre les +premiers hommes déjà suffisamment philologistes et suffisamment +citoyens pour connaître, définir et formuler savamment leurs droits et +leurs devoirs réciproques. Il construit sur ce rêve une pyramide +d'autres rêves qui, partant tous d'un principe faux, arrivent aux +derniers sommets de l'absurde et de l'impossible en application. La +passion chrétienne et sainte de l'égalité démocratique dont il était +animé donne seule une valeur morale à cette utopie du <i>Contrat +social</i>. C'est une bonne pensée accouplée à une risible chimère. Il en +sort un monstre de bonne intention; on estime le philosophe, on a +pitié du législateur politique.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> Mirabeau seul était grand politique, mais il était vicieux; +le vice chez lui a servi l'éloquence, mais il a vicié et stérilisé le +génie.</p> + +<h4>V</h4> + +<p>Les littérateurs politiques plus récents, tels que M. de Bonald, M. de +Maistre et leurs sectaires, hommes de réaction et non d'idées, sont +tout simplement des contre-sophistes. Ils ont pris en tout le +contre-pied de Thomas Morus, de Fénelon, des publicistes de +l'Assemblée constituante française. Tous deux sont des tribuns +posthumes et éloquents de l'aristocratie et de la théocratie, le +premier a sacrifié les peuples aux rois, le second a sacrifié les rois +même aux pontifes. Pour que la première théorie, celle de M. A. +Bonald, fût vraie, il fallait que Dieu eût créé les rois infaillibles, +d'une autre chair que celle des peuples; pour que la seconde de ces +théories, celle de M. de Maistre, fût applicable, il fallait que Dieu, +souverain visible et présent <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> partout, gouvernât lui-même les +sociétés civiles par des oracles surnaturels contre l'autorité +desquels le doute fût un blasphème et la désobéissance un sacrilége. +Or, comme l'esprit humain ne pouvait se plier à cette abdication de sa +liberté morale et déclarer la révélation sacerdotale en permanence +dans la politique de tout l'univers, il fallait la force sans +raisonnement et sans réplique pour contraindre l'esprit humain, il +fallait le bourreau pour dernier argument de conviction. Aussi le +dernier de ces littérateurs politiques, de Maistre, n'a-t-il pas +reculé devant cette divinisation du glaive; un cri d'horreur lui a en +vain répondu du fond de toutes les consciences, il a ses disciples qui +confessent sa foi, disciples qui maudissent à bon droit les +philosophes démocratiques de l'échafaud et de la Convention, mais que +la même logique conduirait fatalement aux mêmes crimes si leur nature +ne s'interposait entre leurs théories et leurs actes. Nous n'aurions à +choisir, si nous écoutions ces sophistes, qu'entre le sang versé à +flots au nom du peuple et le sang versé à torrents au nom de Dieu!</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> VI</h4> + +<p>Enfin dans ces derniers temps la théorie des gouvernements a été chez +quelques hommes scandaleux d'audace jusqu'à nier les gouvernements +eux-mêmes, c'est-à-dire jusqu'à proclamer sous le nom d'<i>anarchie</i> la +liberté illimitée de chaque citoyen dans l'État.</p> + +<p>Cette théorie, plus digne selon nous du nom de démence que du nom de +science, n'a qu'un nom qui puisse la caractériser, c'est l'athéisme de +la loi, ou plutôt c'est le suicide des gouvernements et par conséquent +le suicide de l'homme social.</p> + +<p>Les écrivains politiques en état de frénésie ou de cécité qui se sont +faits les organes de cette théorie de <i>la liberté illimitée</i>, et qui +ont été assez malheureux pour se faire des adeptes, n'ont pas réfléchi +que tout jusqu'à la plume avec laquelle ils niaient la nécessité de la +loi <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> était en eux un don, un bienfait, une garantie de la +loi; que l'homme social tout entier n'était qu'un être légal depuis +les pieds jusqu'à la tête; qu'ils n'étaient eux-mêmes les fils de +leurs pères que par la loi; qu'ils ne portaient un nom que par la loi +qui leur garantissait cette dénomination de leur être, et qui +interdisait aux autres de l'usurper; qu'ils n'étaient pères de leurs +fils que par la loi qui leur imposait l'amour et qui leur assurait +l'autorité; qu'ils n'étaient époux que par la loi qui changeait pour +eux un attrait fugitif en une union sacrée qui doublait leur être; +qu'ils ne possédaient la place où reposait leur tête et la place +foulée par leurs pieds que par la loi, distributrice gardienne et +vengeresse de la propriété de toutes choses; qu'ils n'avaient de +patrie et de concitoyens que par la loi qui les faisait membres +solidaires d'une famille humaine immortelle et forte comme une nation; +que chacune de ces lois innombrables qui constituaient l'homme, le +père, l'époux, le fils, le frère, le citoyen, le possesseur inviolable +de sa part des dons de la vie et de la société, faisaient, à leur +insu, partie <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> de leur être, et qu'en démolissant tantôt l'une +tantôt l'autre de ces lois, on démolissait pièce à pièce l'homme +lui-même dont il ne resterait plus à la fin de ce dépouillement légal +qu'un pauvre être nu, sans famille, sans toit et sans pain sur une +terre banale et stérile; que chacune de ces lois faites au profit de +l'homme pour lui consacrer un droit moral ou une propriété matérielle +était nécessairement limitée par un autre droit moral et matériel +constitué au profit d'un autre ou de tous; que la justice et la raison +humaine ne consistaient précisément que dans l'appréciation et dans la +détermination de ces limites que le salut de tous imposait à la +liberté de chacun; que la liberté illimitée ne serait que +l'empiétement sans limite et sans redressement des égoïsmes et des +violences du plus fort ou du plus pervers contre les droits ou les +facultés du plus doux ou du plus faible; que la société ne serait que +pillage, oppression, meurtre réciproque; qu'en un mot la liberté +illimitée, cette soi-disant solution radicale des questions de +gouvernement tranchait en effet la question, mais comme la mort +tranche les problèmes de la <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> vie en la supprimant d'un revers +de plume ou d'un coup de poing sur leur table de sophistes. Ces +sabreurs de la politique, ces proclamateurs de la liberté illimitée +démoliraient plus de sociétés et de gouvernements humains en une +minute et en une phrase que la raison, l'expérience et la sagesse +merveilleuse de l'humanité n'en ont construit en tant de siècles! La +liberté illimitée c'est l'anarchie: l'anarchie n'est pas une science, +c'est une ignorance et une brutalité.</p> + +<p>Ces sophismes ne sont que des tyrannies qui changent de nom sans +changer de moyens. Mais la pire des tyrannies serait un bienfait en +comparaison de la liberté illimitée, cette tyrannie de tous contre +tous!</p> + +<p>On rougit de la logique, de la parole et du talent en voyant employer +la logique, la parole et le talent à professer de tels suicides.</p> + +<p>Cherchons donc ailleurs une littérature politique émanant des +instincts primordiaux de l'homme et puisant ses principes dans la +nature pour les développer par la raison.</p> + +<p>Cette littérature de la sagesse sociale pratique, il faut l'avouer, +ce n'est ni aux Indes, <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> ni en Égypte, ni en Grèce, ni en +Europe que nous la trouverons approchant le plus de sa perfection, +c'est en Chine. Nous allons essayer de vous le démontrer, non par des +considérations systématiques qui n'auraient d'autre autorité que celle +d'une opinion, mais par des textes et par des faits, ces arguments +sans réplique.</p> + +<h4>VII</h4> + +<p>Dépouillez-vous un moment de tout préjugé de patrie, de lieu, de race +et de temps, et demandez-vous dans le silence de votre âme:</p> + +<p>1<sup>o</sup> Quel est le plus instinctif et le plus naturel des gouvernements à +la naissance des sociétés? Vous vous répondrez: C'est le gouvernement +paternel.</p> + +<p>2<sup>o</sup> Quel est le plus noble et le plus progressif des gouvernements? +Vous vous répondrez: <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> C'est le gouvernement de +l'intelligence, c'est-à-dire celui qui donne la supériorité aux plus +capables.</p> + +<p>3<sup>o</sup> Quel est le plus juste des gouvernements? Vous vous répondrez: +C'est le gouvernement unanime, c'est-à-dire celui qui gouverne au +profit du peuple tout entier, qui ne fait point acception de classes, +de castes, de privilégiés de la naissance ou du sang, mais qui ne +reconnaît dans tous les citoyens que le privilége mobile et accessible +à tous de l'éducation, du talent, de la vertu, des services rendus ou +à rendre à la communauté.</p> + +<p>4<sup>o</sup> Quel est le gouvernement le plus moral? Vous vous répondrez: C'est +celui qui puise toutes ses lois dans le code de la conscience, ce code +muet écrit en instincts dans notre âme par Dieu.</p> + +<p>5<sup>o</sup> Quel est le gouvernement le plus propre à développer en lui et +dans le peuple, la raison publique? Vous vous répondrez: C'est celui +qui, au lieu de porter des décrets brefs, absolus, non motivés et +souvent inintelligibles pour les sujets obligés de les exécuter, +raisonne, discute, motive longuement et éloquemment, <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> dans +des préambules admirables, chacun de ses décrets, en fait sentir le +motif, la nécessité, la justice, l'urgence, en un mot les fait +comprendre afin de les faire ratifier par la raison publique.</p> + +<p>6<sup>o</sup> Quel est le gouvernement le plus capable d'élever la plus grande +masse d'hommes possible à la plus grande masse de lumière possible? +Vous vous répondrez: C'est celui qui ne permet à aucun homme de rester +une brute, qui base tous les droits des citoyens sur une éducation +préalable et qui flétrit l'ignorance volontaire comme un crime envers +l'Être suprême, car Dieu nous a donné l'intelligence pour la cultiver.</p> + +<p>7<sup>o</sup> Quel est le gouvernement le plus lettré? Vous vous répondrez: +C'est celui qui fait de la culture des lettres la condition de toute +fonction publique dans l'État, et qui d'examen en examen extrait de la +jeunesse ou de l'âge mûr et même de la vieillesse, les disciples les +plus consommés en sagesse, en science, en lettres humaines, pour les +élever de grade en grade dans la hiérarchie des dignités ou des +magistratures de l'État.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> 8<sup>o</sup> Quel est le plus religieux des gouvernements? Vous vous +répondrez: C'est celui qui, après avoir donné par une éducation +universelle, philosophique, historique et morale, à l'homme les moyens +de penser par lui-même, respecte ensuite dans cet homme la liberté de +se choisir le culte qui lui paraîtra le plus conforme à sa raison +individuelle; c'est le gouvernement qui laissera libre l'exercice des +différents cultes dans l'État, sauf les cultes qui attenteraient à +l'État lui-même dans sa sûreté politique, dans sa police ou dans ses +mœurs.</p> + +<p>9<sup>o</sup> Enfin quel est le gouvernement présumé légitimement le plus +parfait et le plus conforme à la nature humaine civilisée et +civilisable? Vous vous répondrez: C'est celui qui a réuni la plus +grande multitude d'hommes sous les mêmes lois et sous la même +administration, qui les a fait multiplier davantage en nombre, en +agriculture, en arts, en industrie, qui a émoussé le plus chez eux +l'instinct sauvage et brutal de la guerre, et qui enfin a fait +subsister le plus longtemps en société et en nation un peuple de +quatre cent millions de sujets et de quarante siècles!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> Je pourrais poursuivre indéfiniment cette définition par +demande et par réponse de la nature du meilleur gouvernement; je vous +interrogerais pendant un siècle que vous me répondriez toujours comme +j'ai répondu ici pour vous, parce que ces réponses sont de bonne foi, +de bon sens et de conscience.</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p>Eh bien, il y a eu et il y a encore les vestiges d'un gouvernement +humain qui accomplit toutes les conditions que nous venons d'énumérer +ici: un gouvernement qui régit un cinquième de l'espèce humaine dans +un ordre, dans un travail, dans une activité et en même temps dans un +silence à peine interrompu par le bruit des innombrables métiers, +industries, arts qui nourrissent l'empire; un gouvernement qui méprise +trop pour sa sûreté les arts de la guerre, parce que en soi la guerre +lui paraît être le plus grand malheur de l'humanité; <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> un +gouvernement qui a été conquis à cause de ce mépris des armes, mais +qui s'est à peine aperçu de la conquête, et qui, par la supériorité de +ses lois, a subjugué et assimilé à lui-même ses conquérants.</p> + +<p>Ce gouvernement, je le répète, c'est celui de la Chine antique.</p> + +<p>Et j'ajoute:</p> + +<p>Le gouvernement de la Chine, c'est sa littérature.</p> + +<p>La littérature de la Chine, c'est son gouvernement.</p> + +<p>Les lettres et les lois sont une seule et même chose dans ce vaste +empire.</p> + +<p>Quand vous savez ses livres, vous savez sa politique;</p> + +<p>Quand vous savez sa politique, vous savez ses lois.</p> + +<h4>IX</h4> + +<p>Comment ce phénomène si unique de l'identification complète de la +raison publique et du gouvernement, de la pensée privée et <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> +de l'action sociale s'est-il opéré entre le Thibet et la grande +Tartarie, aux antipodes de notre monde occidental? C'est ce que nous +allons essayer d'examiner sans parvenir jamais à le découvrir avec +évidence.</p> + +<p>Pour le découvrir avec évidence, il faudrait connaître l'origine du +peuple primitif de la Chine et le suivre pas à pas au flambeau de +l'histoire depuis son berceau jusqu'à sa décadence actuelle (décadence +militaire, entendons-nous bien).</p> + +<p>Or, bien que la Chine soit le pays le plus historique de tous les pays +du globe, puisqu'il écrit depuis qu'il existe, et qu'il écrit jour par +jour par ses mains les plus officielles et les plus authentiques, ce +peuple n'en commence pas moins, comme toutes les races humaines, par +le mystère.</p> + +<p>Chacun des savants qui ont étudié la Chine a fait à cet égard son +système, son hypothèse, sa chronologie; nous avons lu toutes ces +hypothèses, tous ces systèmes, toutes ces chronologies; vaine étude, +inutile recherche: aucune de ces suppositions n'est prouvée, aucune +n'est même plus vraisemblable que l'autre; <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> l'un affirme, +l'autre nie, un troisième conjecture, nul ne sait. L'orgueil est le +péché de la science, et c'est par l'orgueil qu'elle croula. Elle ne +veut pas dire de bonne foi le grand mot de tout, le grand mot des +hommes: <span class="smcap">j'ignore</span>, et c'est pour ne pas vouloir confesser l'ignorance +dans ce qu'elle ne peut pas savoir qu'elle perd son autorité et son +crédit dans ce qu'elle sait. Ne l'imitons pas et disons franchement, +après de longues et sincères applications d'esprit à cette question +d'histoire et de philosophie, que l'origine du peuple chinois est une +énigme. Dieu s'est réservé ces mystères, et le lointain est le voile +que l'homme ne soulève pas.</p> + +<p>Voici à cet égard tout ce que nous savons et tout ce qu'il est +possible de savoir.</p> + +<h4>X</h4> + +<p>Dans une profondeur d'antiquité dont nous n'essayerons pas de calculer +les siècles, le <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> peuple chinois apparaît non pas comme un +peuple jeune et naissant à la civilisation, aux lois, aux arts, à la +littérature, mais comme un peuple déjà vieux ou plutôt comme le débris +d'un peuple primitif, déjà consommé en expérience et en sagesse, +peuple échappé en partie à quelque grande catastrophe du globe.</p> + +<p>S'il y a un fait historique consacré par toutes les mémoires ou +traditions unanimes des peuples, c'est le fait d'un déluge universel +ou partiel du globe, déluge qui submergea les plaines avec leurs cités +et leurs empires, et après lequel il y eut sur la terre comme une +renaissance de la race humaine dont une partie avait échappé à la +submersion de sa race.</p> + +<p>Soit que la prodigieuse élévation des plateaux de l'Himalaya et du +Thibet, qui dépasse de tant de milliers de coudées les cimes mêmes des +Alpes, eût sauvé, comme quelques auteurs l'ont pensé, de l'inondation +quelque peuple de la haute Asie, peuple redescendu après l'écoulement +des eaux dans la Chine; soit que quelque grand sauvetage de +l'humanité, dont l'arche de Noé flottant et abordant sur les +montagnes de l'Arménie est l'explication biblique, <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> se fût +opéré pour les peuples voisins de la grande Tartarie, les Chinois +n'apparaissaient en Chine que comme des naufragés du globe qui +viennent s'essuyer et essuyer le sol tout trempé de l'inondation à de +nouveaux soleils.</p> + +<p>C'est un peuple qui paraît antédiluvien et qui semble rapporter une +civilisation et une littérature antédiluviennes comme lui, à sa +nouvelle patrie au pied du Thibet.</p> + +<p>Est-ce une branche immense de la famille de Noé ou de quelque autre +Deucalion de l'Inde ou de la Tartarie? Est-elle venue des steppes de +cette Tartarie qui lui a envoyé depuis tant de suppléments de +population et de conquérants? Est-elle venue de l'Inde par les gorges +de l'Himalaya et par les pentes escarpées du Thibet dans ce vaste +bassin de la Chine, grand comme l'Europe entière? Chacun, suivant sa +science, suivant son imagination, suivant sa foi et suivant son livre +profane ou sacré, peut conjecturer ou croire. Le mystère de la +première origine du peuple chinois n'en est pas moins impénétrable à +l'œil purement humain.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> XI</h4> + +<p>Et comme si le mystère de l'origine d'un si grand peuple ne suffisait +pas pour nous confondre, le mystère d'un livre qui paraît aussi ancien +que la race elle-même s'y surajoute. Les premiers chefs et les +premiers sages chinois, pendant qu'ils sont occupés à faire écouler +les eaux de leur déluge des basses terres de leur empire, apparaissent +dès le premier jour des livres à la main.</p> + +<p>Ces livres, ce sont les <i>Kings</i>, livres sacrés, espèce de Védas de +l'Inde, triple recueil religieux, législatif, littéraire, poétique +même; il contient les dogmes, les rites, les lois, les chants d'un +peuple anéanti et renaissant.</p> + +<p>Ici l'esprit s'abîme dans le doute en présence de ces livres +mystérieux, préservés peut-être des eaux sur quelque cime ou sur +quelque arche flottante pour renouer le nouveau peuple <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> +chinois au vieux peuple de ses ancêtres submergés. Quoi? un livre? une +langue faite, parfaite et immuable? ce chef-d'œuvre du temps seul? +une morale écrite? une politique raisonnée? des rites institués? des +maximes, cette lente filtration de la sagesse des peuples à travers +les âges? une littérature consommée? une poésie rhythmée avec un art +où l'esprit et l'oreille combinent le sens et la musique dans un +accord merveilleux? et tout cela déjà conçu, écrit, noté, compris, +chanté au moment où un peuple en apparence neuf, ou sorti des marais +du déluge, se répand pour la première fois sur la terre?</p> + +<h4>XII</h4> + +<p>Explique qui pourra ce phénomène, mais ce phénomène est un fait +irréfutable. Nous avons lu souvent et attentivement tout ce qui a été +écrit sur ce livre sacré des <i>Kings</i> et une partie <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> de ce que +leur commentateur Confucius en a extrait; il est impossible d'y +méconnaître l'empreinte d'une vétusté de civilisation, de sagesse +morale et d'industrie humaine qui reporte la pensée au delà des bornes +et des dates du monde européen. Les travaux classiques et sincères des +savants jésuites qui habitèrent pendant soixante ans (sous Louis XIV) +le palais des empereurs de la Chine, qui compulsèrent toutes les +bibliothèques de l'empire et qui traduisirent tous ces principaux +monuments littéraires, parlent de ces livres sacrés de la Chine comme +nous en parlons.</p> + +<p>Le père Amyot, qui sait autant qu'Aristote et qui écrit à s'y +méprendre comme Voltaire, en cite de longs fragments dans ses Mémoires +pleins de sagacité. Nous citerons nous-même dans la suite de cette +étude son admirable histoire de la vie et des œuvres littéraires de +Confucius. Voici ce qu'un des savants religieux chinois, chrétien +compagnon du père Amyot, écrit lui-même sur les <i>Kings</i>:</p> + +<p>«Les livres des Babyloniens, dit-il, des Assyriens, des Mèdes, des +Perses, des Égyptiens et des Phéniciens ont été ensevelis avec eux +<span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> sous les ruines de leur monarchie. Les savants de l'Europe +ont beau élever la voix pour célébrer ces anciennes nations, ils ne +peuvent presque en parler que d'imagination, puisqu'ils ne les +connaissent que par des étrangers qui, les ayant connues trop tard, +n'en ont parlé que par occasion, et ont laissé beaucoup d'obscurités +dans les fragments disparates qu'ils ont recueillis de leur histoire. +Qu'on ne juge donc pas de ce qui nous reste de l'histoire des premiers +siècles de notre monarchie par les immenses annales des petits +royaumes modernes, mais par ce qu'ont conservé les autres peuples de +l'histoire de la haute antiquité. Quoique ce que nous avons en ce +genre se réduise en un petit nombre de volumes, on sera étonné qu'ils +aient échappé à tant de naufrages.</p> + +<p>On l'a déjà dit, et nous ne craignons pas de le répéter, il n'y a +aucun livre profane, ancien dans le monde, qui ait passé par plus +d'examens que ceux que nous appelons <i>King</i>, par excellence, ni dont +on puisse raconter si en détail l'histoire et prouver la +non-altération. Ceux qui seront curieux de s'en convaincre n'ont qu'à +jeter les yeux sur les notes <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> qu'on a mises à la tête de +chaque <i>King</i> dans la grande édition du palais; ils verront avec +surprise qu'on n'a jamais poussé si loin les recherches et la critique +pour aucun livre profane. Nous en toucherons quelque chose en parlant +du <i>Chon-King</i>. Nos savants distinguent quatre sortes ou classes de +livres anciens; donnons une petite notice de +chacune.<span class="spaced">...................................</span> +</p> + +<p>«Les <i>Kings</i> ont été recouvrés par nos sages, et ce qu'on avait de +plus précieux sur l'antiquité n'a pas été perdu. Le zèle qu'on a eu +dans tous les temps pour les <i>Kings</i> vient moins cependant de leur +ancienneté que de la beauté, de la pureté, de la sainteté et de +l'utilité de la doctrine qu'ils contiennent. Il ne faut que les lire +pour s'en convaincre et applaudir à nos lettrés de les avoir placés au +premier rang. Si l'idolâtrie a été ridiculisée tant de fois par nos +gens de lettres, si elle n'a jamais pu devenir la religion du +gouvernement, quoiqu'elle fût celle des empereurs (depuis les +conquêtes des Tartares et l'introduction des superstitions des +Indous), nous le devons à ces livres....</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> «Comme ils font aussi toute notre histoire, ajoute l'écrivain +chinois, il est clair qu'on y doit trouver des détails uniques pour la +connaissance des mœurs dans cette longue suite de siècles, détails +d'autant plus intéressants que les poésies qu'on y voit sont plus +variées et embrassent toute la nation depuis le sceptre jusqu'à la +houlette. Aussi nos historiens en ont fait grand usage, et avec +raison. Nous n'insistons pas sur les preuves qu'on allègue de +l'authenticité du <i>Chi-King</i>. Trois cents pièces de vers dans tous les +genres et dans tous les styles ne prêtent pas à la hardiesse d'une +supposition, comme les fragments d'un historien qui est seul garant +des faits qu'il raconte. D'ailleurs la poésie en est si belle, si +harmonieuse, le ton aimable et sublime de l'antiquité y domine si +continuellement, les peintures des mœurs y sont si naïves et si +particularisées qu'elles suffisent pour rendre témoignage de leur +authenticité. Le moyen qu'on puisse la révoquer en doute, quand on ne +voit rien dans les siècles suivants, nous ne disons pas qui les égale, +mais qui puisse même leur être comparé! «Les <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> six vertus, dit +Han-Tchi, sont comme l'âme du <i>Chi-King</i>; aucun siècle n'a flétri les +fleurs brillantes dont elles y sont couronnées, et aucun siècle n'en +fera éclore d'aussi belles.»</p> + +<p>«Nous ne sommes pas assez érudit, poursuit-il, pour prononcer entre le +<i>Chi-King</i>, et les poëtes d'Occident; mais nous ne craignons pas de +dire qu'il ne le cède qu'aux psaumes de David pour parler de la +divinité, de la providence, de la vertu, etc., avec cette magnificence +d'expression et cette élévation d'idées qui glacent les passions +d'effroi, ravissent l'esprit et tirent l'âme de la sphère des sens.»</p> + +<h4>XIII</h4> + +<p>S'élevant ensuite à la hauteur d'une critique supérieure aux +ignorances et aux préjugés de secte, le savant disciple des jésuites +parle des <i>Kings</i>, de leur antiquité, de leur authenticité, de leur +caractère en ces termes:</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> «De bons missionnaires qui avaient apporté en Chine plus +d'imagination que de discernement, plus de vertu que de critique, +décidaient sans façon que les <i>Kings</i> étaient des livres, sinon +antérieurs au déluge, du moins de peu de temps après; que ces livres +n'avaient aucun rapport avec l'histoire de la Chine, qu'il fallait les +entendre dans un sens purement mystique et figuré. Le pas était +glissant pour un homme que le zèle dévore, et qui arrive d'Europe avec +le préjugé général que le soleil éclaire l'Occident seul de tout son +disque, et ne laisse tomber sur le reste de l'univers que le rebut de +ses rayons. Le moyen de s'imaginer que des sauvages de l'Orient, tels +que les Chinois, eussent écrit des annales, composé des poésies, +approfondi la morale et la religion avant que les Grecs, maîtres et +docteurs de l'Europe moderne, eussent seulement appris à lire! Comment +se persuader que, tant de siècles avant Alexandre, ces barbares de +l'extrême Orient eussent pris dans leurs livres un ton si sublime de +vérité, de noblesse, d'éloquence, de majesté de pensées, dont on ne +trouve que des lueurs dans les chefs-d'œuvre de Rome, et qui +mettent <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> ces livres (les <i>Kings</i>) au premier rang après nos +livres saints pour la religion, la morale, la plus haute philosophie?»</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p>Voilà ce que l'école véritablement savante des premiers grands +missionnaires jésuites, compagnons du père Amyot, et le père Amyot +lui-même, pensaient des premiers livres chinois à l'époque où ces +Argonautes de la science faisaient, pour ainsi dire, partie du collége +des lettrés, cohabitaient avec les lettrés dans le palais des +empereurs, vivaient, mouraient en Chine, et écrivaient ces recueils de +Mémoires et ces traductions où toute la civilisation chinoise est pour +ainsi dire reproduite en mappemonde d'idées et d'institutions sous nos +yeux. C'est là qu'il faut chercher et retrouver la Chine littéraire et +législative, et non dans les fables ignares ou ridicules publiées +depuis que <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> la Chine est fermée à leurs successeurs; aussi +peut-on affirmer sans crainte que les notions sur la littérature et +sur la politique de la Chine antique ont rétrogradé immensément depuis +l'expulsion des premiers jésuites de la capitale de l'empire. Il faut +excepter les savants professeurs français, les Russes et les Anglais +missionnaires des langues de la politique et du commerce. Mais leurs +notions sont restées dans les bibliothèques.</p> + +<h4>XV</h4> + +<p>Nous ne mentionnons ici ces livres sacrés et mystérieux de la Chine +anté-historique que pour remonter à la source presque fabuleuse de +cette littérature politique de la plus vieille et de la plus nombreuse +société humaine de l'Orient. Pour bien juger la littérature politique +d'un peuple, ce n'est pas à la renaissance, c'est à la pleine maturité +de ce peuple qu'il <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> faut l'étudier; c'est donc dans les +écrits littéraires et philosophiques du plus grand littérateur, du +plus grand philosophe et du plus grand politique de la Chine que nous +allons retrouver ces livres sacrés commentés, réformés et élucidés +sous sa main.</p> + +<p>Ce lettré, ce philosophe, ce politique, c'est Confucius (Konfutzée en +chinois). Confucius est l'incarnation de la Chine. Génie universel, en +qui se résument toute la littérature antique, toute la littérature +moderne, toute la religion, toute la raison, toute la philosophie, +toute la législation, toute la politique d'un passé sans date et de +trois cent millions d'hommes; cet homme fut à la fois, par une +merveilleuse accumulation de dons naturels, de vertu, d'éloquence, de +science et de bonne fortune, l'Aristote, le Lycurgue, le ministre, le +pontife, et presque le demi-dieu d'un quart de l'humanité. Confucius +résume en lui seul la raison d'un hémisphère.</p> + +<p>Les admirables travaux du père Amyot sur la vie, les lois, les +œuvres de cet homme unique entre tous les hommes, sont contenus à +peine dans un volume. Ce volume est à lui <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> seul une +bibliothèque. Connaissons donc le philosophe, nous connaîtrons mieux +la philosophie.</p> + +<h4>XVI</h4> + +<p>Les portraits de Confucius, gravés en Chine sur les portraits +traditionnels de ce philosophe, le représentent assis sur un fauteuil +à bras de bois sculpté, à peu près semblable à nos stalles de +cathédrale dans le chœur des églises chrétiennes de notre moyen +âge. Il est vêtu d'un manteau d'étoffe à plis lourds qui enveloppe ses +épaules et ses bras, et qui est ramené sur ses genoux; ses deux mains, +petites et maigres, sont jointes sur sa poitrine; elles s'appuient sur +une espèce de houlette à deux pieds, qui, à son extrémité inférieure, +a un peu la forme allongée d'une lyre grecque. Comme la musique était +une des bases de la philosophie primitive de la Chine, et que le +philosophe lui-même était un musicien accompli, <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> c'est +peut-être un instrument de musique. Ses pieds sont cachés sous les +plis flottants du manteau, ses coudes sont appuyés sur les bras du +fauteuil; une espèce de bonnet carré, pareil à la mitre persane, +coiffe la tête; une frange à longues torsades retombe du sommet de +cette coiffure sur un large bandeau qui ceint le front du philosophe +comme une tiare.</p> + +<p>Cette tiare empêche de voir entièrement le front; il paraît haut, +large, sans plis et sans rides, comme celui d'un homme qui ne donne +aucune tension d'effort ou de douleur à sa pensée, mais qui reçoit la +sagesse et l'inspiration d'en haut, comme la lumière. Les sourcils, +fins et légèrement arqués à leur extrémité, ressemblent aux sourcils +de femmes en Perse. Les yeux, dont on entrevoit le globe proéminent +sous la transparence des paupières minces, sont presque entièrement +fermés dans le demi-jour de la méditation qui se recueille; ce +demi-jour, qui en découle cependant sur la physionomie, est lumineux +et serein comme une aurore ou comme un crépuscule de l'âme. Le nez est +droit et court, un peu renflé aux <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> narines; la bouche n'a +rien de l'ironie socratique, symptôme contentieux de lutte et +d'orgueil qui humilie plus qu'il ne persuade les hommes; elle a une +expression de sourire fin, heureux et bon d'un homme qui vient de +surprendre une vérité au gîte, et qui est pressé de la communiquer à +ses semblables. Une longue barbe d'une finesse ondoyante et d'une +forme qui trahit le peigne et le parfum glisse en frisure jusque sur +sa poitrine. L'impression générale qu'on reçoit de ce portrait est +celle de la vénération volontaire pour cette bonté belle et pour cette +jeunesse mûre et pourtant éternellement jeune. C'est une beauté +morale, encore plus attrayante que celle de la tête de Platon, où l'on +ne sent que la poésie et l'éloquence, divinités de l'imagination, +tandis que dans la tête de Confucius on sent la raison, la piété et +l'amour des hommes, triple divinité de l'âme.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> XVII</h4> + +<p>Confucius était né de race noble. Sa généalogie remontait à vingt-deux +siècles et demi avant J.-C.; nous disons de race noble, car l'égalité +démocratique des institutions chinoises n'exclut pas le respect et +l'authenticité des filiations dans un pays où tout est fondé sur +l'autorité du père et sur le culte de la famille pour les ancêtres.</p> + +<p>Il descendait même d'une race qui avait donné des rois à un des +royaumes dont se composait alors la fédération monarchique de l'empire +chinois, encore mal aggloméré en seul gouvernement.</p> + +<p>Le père de sa mère avait trois filles; un vieillard, gouverneur de sa +province, lui en demanda une pour épouse. «Le père, dit l'historien +chinois, rassembla ses filles et leur dit: «Le gouverneur de Tseou +veut me <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> faire l'honneur de s'allier à moi, et demande l'une +de vous en mariage. Je ne vous le dissimule point, c'est un homme +d'une taille au-dessus de l'ordinaire et d'une figure qui n'a rien +d'attrayant; il est d'une humeur sévère, et ne souffre pas volontiers +d'être contrarié; outre cela, il est d'un âge déjà fort avancé. Voyez, +mes filles, l'embarras où je me trouve, et suggérez-moi comment je +dois m'en tirer. Je n'ai garde de vouloir vous contraindre. Dites-moi +naturellement ce que vous pensez. Au reste, <i>Chou-Leang-Ho</i> compte +parmi ses ancêtres des empereurs et des rois, et descend en droite +ligne du sage <i>Tcheng-Tang</i>, fondateur de la dynastie des <i>Chang</i>.»</p> + +<p>«Le père ayant cessé de parler, ses trois filles se regardèrent en +silence pendant quelque temps. La plus jeune, voyant que ses sœurs +ne se pressaient pas de répondre, prit elle-même la parole et dit: «Je +vous obéirai, mon cher père, et j'épouserai le vieillard que vous nous +proposez. Je n'y ai aucune répugnance, et j'attends respectueusement +vos ordres.»</p> + +<p>«Oui, ma fille, répondit le père, vous l'épouserez; je connais votre +vertu et votre courage; <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> vous ferez le bonheur de votre mari +et vous serez vous-même heureuse entre toutes les mères.»</p> + +<h4>XVIII</h4> + +<p>C'est de cette union que naquit Confucius, 551 ans avant J.-C. «Un +enfant pur comme le cristal naîtra, dirent à la mère les génies +protecteurs de la famille (l'esprit des ancêtres); il sera roi, mais +sans couronne et sans royaume!» Les Chinois comprenaient déjà alors la +royauté de l'intelligence et la souveraineté de la raison.</p> + +<p>Dès sa naissance, la tendre superstition de ses parents remarqua des +lignes de génie, de sagesse future et de faveur du ciel sur toute sa +personne. Le plus significatif de ces augures, selon les historiens du +temps, était une protubérance élevée au-dessus de la tête, signe que +les phrénologistes d'aujourd'hui considèrent <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> encore comme une +prédisposition naturelle des organes de l'intelligence à la +contemplation des choses célestes, à la piété et à la vertu dont la +piété est le premier mobile.</p> + +<p>L'enfant perdit le vieillard son père trois ans après sa naissance. Sa +vertueuse mère résolut de rester veuve pour se livrer sans distraction +à l'éducation de ce fils. À l'âge de sept ans elle le confia aux +leçons d'un philosophe consommé en science et en sagesse, dont il +devint le disciple de prédilection. Son application, ses progrès, son +obéissance, sa modestie, la douceur de son caractère, la grâce de son +langage et de ses manières en firent le modèle de l'école; il fut +chargé par le maître de le suppléer habituellement dans ses leçons aux +plus jeunes de ses élèves. Confucius commença ainsi à professer tout +en s'instruisant, mais il le fit avec tant de ménagement pour +l'orgueil de ses inférieurs qu'on lui pardonna sa supériorité, et +qu'on aima même en lui cette supériorité de génie qui excite +ordinairement l'envie et la haine. Une précoce gravité cependant +ajouta ainsi à sa jeunesse l'habitude calme et digne de la physionomie +de l'âge mûr.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> À dix-sept ans, sa mère le contraignit à quitter à regret +l'école du philosophe, et à entrer dans les affaires comme mandarin de +la dernière classe. Après de sévères examens pour les fonctions +publiques, il fut chargé d'inspecter les subsistances du peuple et les +procédés de l'agriculture dans le petit royaume de Lou, sa patrie. La +science de l'économie politique, qui ne commence qu'à naître et à +balbutier en Europe, était déjà parvenue à une haute théorie de +principes et d'application en Chine. On le voit par les notions de +liberté de commerce et de suppression des monopoles que les historiens +de Confucius développent, d'après lui, dans le récit de cette partie +de son administration.</p> + +<p>Le peuple du royaume lui paya ses soins en popularité, le roi en +confiance. Il devint le modèle des administrateurs comme il avait été +le modèle des disciples dans ses études. Marié par sa mère à dix-neuf +ans, il eut un fils; il lui donna le nom de <i>Ly</i>, par allusion au nom +d'un petit poisson que le roi lui envoya pour sa table, en le +félicitant, suivant l'usage, sur la naissance d'un premier-né.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> XIX</h4> + +<p>À vingt et un ans, Confucius fut investi de l'intendance générale des +terres incultes, des eaux et des troupeaux du royaume. Son +administration vigilante persuadait le bien plus encore qu'elle ne +l'imposait; dans ses visites aux provinces, il voulait voir tous les +propriétaires des terres et s'entretenir avec eux. Il leur insinuait +les grands principes d'où dépend le bonheur de l'homme vivant en +société; il entrait dans les plus petits détails des obligations +particulières à leur état. Il les interrogeait ensuite sur la nature +et les propriétés du terrain dont ils étaient possesseurs, sur la +qualité et la quantité des productions qu'ils en retiraient +annuellement; il leur demandait si, en donnant à leurs champs une +culture plus soignée, ils ne les rendraient pas d'un plus grand et +d'un meilleur rapport; <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> s'ils n'en recueilleraient pas avec +plus de facilité et plus abondamment des récoltes d'un genre différent +de celui qu'ils avaient coutume d'en exiger, et autres choses +semblables sur lesquelles, après avoir reçu les éclaircissements dont +il avait besoin, il intimait ses ordres.</p> + +<h4>XX</h4> + +<p>La mort de sa mère, sa divinité visible sur la terre, le surprit au +milieu de ses travaux et de ses succès. Selon l'usage du pays à cette +époque, il se démit de toutes ses dignités pour revêtir un deuil +extérieur moins lugubre encore que celui de son âme. Il s'enferma +pendant trois ans dans l'intérieur de sa maison pour pleurer sa mère; +il transporta ensuite ces restes vénérés dans le sépulcre de son père +sur une haute montagne; il enseigna par cet exemple, autant que par +ses écrits à ses <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> disciples, que la piété filiale, source de +tous les devoirs pendant la vie des parents, était encore la source +des bénédictions du ciel et des vertus sociales après leur mort. Il +fit ainsi des cérémonies funèbres envers les ancêtres une partie +fondamentale de la religion et de la société. En cela, comme en toute +autre chose, il n'innovait pas; il ne faisait que rappeler plus +strictement et plus éloquemment ses compatriotes à la pure et antique +doctrine des <i>Kings</i> ou livres sacrés, qu'il s'occupait déjà à exhumer +et à commenter pour la Chine.</p> + +<p>Ses historiens racontent que ces trois années de deuil et de réclusion +absolus dans sa maison furent pour lui un noviciat sévère et actif, +pendant lequel, à l'exemple de tous les grands législateurs qui se +retirent avant leur mission sur les hauts lieux ou dans le désert, il +s'entretint avec ses pensées, et fit faire silence à ses sens et au +monde.</p> + +<p>Son seul délassement, disent-ils, était son instrument de musique, sur +lequel il s'exerçait quelquefois pour exhaler ses lamentations ou ses +invocations à l'âme de sa mère. Cet instrument, appelé le <i>kin</i>, est +une espèce de <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> lyre à cordes de soie qui rend des sons d'une +extrême ténuité et d'une grande douceur, pareils à ceux du vent dans +les brins d'herbe.</p> + +<p>«Le dernier jour de son deuil accompli,» écrit le père Amyot, qui +traduit les chroniques du temps, «il chercha à se distraire +entièrement en essayant de jouer quelques airs qu'il avait composés +sur son <i>kin</i>.</p> + +<p>«Il n'en tira pour cette première fois que des sons plaintifs et +tendres, qui exprimaient la douce langueur d'une âme dont l'affliction +n'est pas encore dissipée entièrement. Il persista dans ce même état +l'espace de cinq nouveaux jours, après lesquels, faisant réflexion que +puisqu'il avait rempli avec la dernière exactitude tout ce que les +anciens pratiquaient en pareille occasion, il était temps qu'il se +rendît enfin à la société, et qu'il serait coupable envers elle s'il +continuait à écouter sa douleur, préférablement à ce que lui suggérait +la raison d'accord avec le devoir. Il fit un dernier effort pour +rappeler ce qu'il avait jamais eu de cet enjouement grave, qui, loin +de déparer la sagesse, lui sert comme d'ornement pour la faire +admirer. Il accorda son kin, et le <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> pinçant de manière à en +tirer des sons mieux nourris et plus vigoureux que de coutume, il +modula indifféremment sur tous les tons; il chanta même à pleine voix, +et accompagna ses chants de son instrument; dès lors sa porte ne fut +plus fermée à personne, mais on le sollicita en vain de reprendre ses +fonctions publiques. Il préféra à tout l'étude et l'enseignement de la +sagesse, dont il s'était enivré jusqu'à l'extase pendant ce +recueillement de trois ans. «Il y aura toujours assez d'hommes enclins +à gouverner les autres hommes, leur répondait-il, il n'y en aura +jamais assez pour leur enseigner les règles morales de la vie privée +et de la vie publique.»</p> + +<p>Sa réputation de science et de sagesse groupa bientôt autour de lui un +petit nombre de ces hommes de bonne volonté qui ont un goût naturel +pour la supériorité de l'esprit ou de l'âme et que la Providence +semble appeler spécialement dans tous les pays et dans tous les temps +à faire écho et cortége aux grandes intelligences. Ces disciples +volontaires et dévoués furent tout l'empire de Confucius. Comme ils +étaient eux-mêmes les plus purs et <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> les plus estimés des +jeunes gens du royaume, l'opinion publique conçut un grand respect +pour l'homme que de tels hommes reconnaissaient comme leur maître. +C'est ainsi que Pythagore, Zoroastre, Socrate, Platon, avant d'avoir +une doctrine publique, eurent un auditoire de disciples bien-aimés qui +répercutait leur parole à l'univers.</p> + +<h4>XXI</h4> + +<p>Appelé par les souverains des royaumes voisins pour conseiller la +politique des princes ou réformer les mœurs, il voyagea comme +Platon, semant partout la piété et le bon ordre entre les hommes. Mais +il revenait toujours, malgré les offres de ces princes et de ces +peuples, dans le petit royaume de Lou sa patrie. «Je dois d'abord, +disait-il, faire le bien où le ciel m'a fait naître. La première des +vocations, <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> c'est la naissance; le premier des devoirs, après +la famille, c'est la patrie!»</p> + +<p>Il visita surtout les philosophes les plus renommés par leur doctrine +dans toutes les villes de l'empire, et se fit humblement leur disciple +afin de se rendre plus digne d'enseigner à son tour.</p> + +<p>À trente ans, il déclara à ses parents et à ses amis qu'il se sentait +dans toute la plénitude de forces que le ciel accorde aux hommes, et +que «l'horizon de toutes les choses divines et humaines (la vérité) +lui apparaissait enfin comme d'un point culminant d'où l'on voit +l'univers.» Il ouvrit, pour la première fois, dans sa propre maison, +une école publique d'histoire, de science, de morale et de politique; +puis s'élevant bientôt à une mission plus haute et plus universelle: +«Je sens enfin, dit-il, que je dois le peu que le ciel m'a donné ou +qu'il m'a permis d'acquérir à tous les hommes, puisque tous les hommes +sont également mes frères et que la patrie de l'humanité n'a pas de +frontière.»</p> + +<p>Il partit alors suivi d'un grand nombre de disciples de tous les +royaumes voisins pour aller, <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> non prophétiser, mais raisonner +dans tout l'empire où l'on parlait la langue de la Chine.</p> + +<p>L'espace limité de ces pages ne nous permet pas ici d'entrer dans le +récit circonstancié de ces longues missions philosophiques et de +rapporter les mille anecdotes et les cent mille leçons dont chacun de +ses pas fut l'occasion.</p> + +<p>Ses missions donnent l'idée d'un Socrate ambulant qui, au lieu de +prêcher de rue en rue et de porte en porte dans la petite bourgade +d'Athènes, prêche de royaume en royaume et répand son esprit sur trois +cent millions d'auditeurs. Mais au lieu que Socrate discute, conteste, +réfute, argumente, sophistique sans cesse sa pensée et fait un pugilat +d'esprit de sa philosophie, Confucius se contente d'exposer et de +répandre la sienne sans autre artifice et sans autre polémique que +l'évidence instinctive et persuasive dont Dieu fait briller par +elle-même toute vérité morale comme toute vérité mathématique.</p> + +<p>C'est là la différence essentielle entre Socrate et Confucius. Socrate +est un lutteur, Confucius est un ami; Socrate est un railleur, +Confucius est un consolateur; on sort de la conversation <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> de +Socrate réduit au silence mais aigri et humilié; on sort de la +conversation de Confucius convaincu, édifié et charmé.</p> + +<h4>XXII</h4> + +<p>Ce caractère distingue Confucius des sophistes grecs; un autre +caractère le distingue des autres législateurs de l'Inde, de l'Égypte, +de la grande Grèce et des deux Asies, c'est qu'il ne fait point +intervenir le ciel et les prodiges dans l'autorité qu'il affecte sur +les hommes; il n'étale point l'inspiration surnaturelle de Zoroastre, +de Pythagore, du prophète arabe, pas même le génie conseiller et un +peu frauduleux de Socrate; il ne se substitue pas aux lois absolues de +la nature, il ne se proclame ni divin, ni ange, ni demi dieu; il ne +sonde le passé que par l'étude, il ne lit dans l'avenir que par la +logique qui enchaîne les effets aux <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> causes; il se confesse +homme faible, ignorant, borné comme nous; seulement, à l'aide de cette +clarté purement intellectuelle et toute humaine qui vient pour la +vérité de l'intelligence et pour la morale de la conscience, il +recherche le vrai et conseille le bien. Ses révélations ne sont que +des études, ses lois ne sont que des avis, la divinité qui parle en +lui et par sa bouche n'est que la divinité de la raison. Mais, pour +donner crédit à la raison et pour la faire respecter davantage des +autres hommes, il la présente avec le cachet de l'antiquité et de la +tradition. Il feuillette jour et nuit les <i>Kings</i>, ces livres +historiques et sacrés dont les textes mutilés ou à demi effacés +avaient disparu à moitié de la mémoire des peuples, il les recouvre, +il les restitue, il les commente, il les complète et il dit à ses +contemporains corrompus: «Lisez et admirez, voilà l'âme, les lois, les +mœurs de vos ancêtres, conformez votre âme, vos lois, vos mœurs +nouvelles à leur exemple et à leurs préceptes.» Voilà toute la +révélation de Confucius; c'était celle qui convenait par excellence à +une race humaine aussi exclusivement raisonneuse et <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> aussi +dépourvue de vaine imagination que le peuple chinois. Le Thibet, qui +sépare l'Inde de la Chine, semble en effet séparer aussi en deux zones +géographiques les facultés de l'esprit humain: dans les Indes comme +dans l'Arabie et la Grèce, l'imagination; dans la Chine et dans la +Tartarie, la raison. C'est l'hémisphère rationnel du globe.</p> + +<h4>XXIII</h4> + +<p>Aussi Confucius devint-il promptement l'oracle vivant de tous les +royaumes confédérés de la Chine visités par lui et par ses disciples. +Et cela simplement parce qu'il était l'homme de plus de bon sens qu'il +y eût dans l'empire et dans le siècle, la raison vivante et +enseignante. Il n'éprouva non plus ni persécution ni rivalité, ni +exil, ni martyre, et cela aussi par une raison toute simple, c'est +qu'il n'annonçait <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> aucune nouveauté de nature à troubler le +monde et à substituer un culte à un autre, une politique à une autre, +une société à une autre société, mais qu'il rappelait au contraire les +peuples aux anciennes institutions et aux anciennes obéissances. Ni +les prêtres, ni les princes, ni les peuples n'avaient intérêt à +étouffer sa voix dans son sang. Sa morale pouvait bien contrarier +quelques vices des cours ou quelques désordres des multitudes, mais +ces vices nuisaient à tous et l'opinion publique s'unissait en immense +majorité à son philosophe pour les réformer ou pour les flétrir. +C'était un conservateur et non un novateur.</p> + +<p>Sa mission fut donc partout une mission de paix. Qu'objecter à un +homme qui vous dit: Je ne suis qu'un homme, je ne vous annonce que ce +que vous savez, et je ne vous conseille que ce que votre conscience +vous conseille plus divinement et plus éloquemment que moi?</p> + +<p>C'est pendant cette longue mission toute philosophique que Confucius +prêcha et rédigea ce code d'histoire, de politique et de morale qui +fit de son œuvre le livre sacré de son temps.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> Il n'affecta point un excès de mépris pour les richesses +quand elles lui furent libéralement offertes par plusieurs des rois +dont il visita les provinces. Il conserva son modique patrimoine, gage +de son indépendance et héritage de son fils; il vivait selon la +condition à la fois digne et modeste dans laquelle il était né; il +refusa le don qu'on voulait lui faire de villes ou de provinces en +propriété. Comme ses disciples s'en étonnaient: «Maître, lui +dirent-ils, ce refus opiniâtre de votre part n'aurait-il pas sa source +dans l'orgueil?</p> + +<p>«Vous ne me connaissez point, leur répondit Confucius, si vous croyez +que c'est par dédain que je ne veux pas accepter le bienfait dont le +roi de Tsi veut m'honorer; et le roi de Tsi me connaît moins encore +s'il s'imagine que je suis venu dans ses États et auprès de sa +personne en vue de quelque intérêt temporel qui me soit propre.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> XXIV</h4> + +<p>On demandait à un sage qui avait vu et entendu Confucius ce que +c'était que ce philosophe:</p> + +<p>«C'est un homme, répondit le sage, auquel aucun homme de nos jours ne +peut être comparé. Sa physionomie révèle la plus haute intelligence, +ses yeux sont comme des sources de clarté, sa bouche est comme celle +des dragons qui soufflent le feu, sa taille est de six pieds sept +pouces; il a les bras longs et le dos voûté; son corps est un peu +courbé, ses paroles ne tendent qu'à inspirer la vertu. Il ressemble +aux sages les plus distingués de la haute antiquité. Il ne dédaigne +pas de s'instruire auprès de ceux qui sont et moins sages et moins +éclairés que lui; il profite de tout ce qu'on lui dit; il tâche de +ramener tout à la <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> saine doctrine des anciens. Il fera +l'admiration de tous les siècles, et sera réputé pour être le modèle +le plus parfait sur lequel il soit possible de se former.</p> + +<p>«Mais, interrompit Lieou-Ouen-Koung, cet homme si parfait, selon vous, +que laissera-t-il de lui qui puisse faire l'admiration de la +postérité?</p> + +<p>«Si les belles instructions de <i>Yao</i> et de <i>Chun</i>, répondit +Tchang-Houng, viennent à se perdre; si les sages règlements des +premiers fondateurs de notre monarchie viennent à être oubliés; si les +cérémonies et la musique<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Lien vers la note 1"><span class="smaller">[1]</span></a> sont négligées ou corrompues; si enfin les +hommes viennent à se dépraver entièrement, la lecture des écrits que +laissera Confucius les rappellera à la pratique de leurs devoirs, et +fera revivre dans leur mémoire ce que les anciens ont su, enseigné et +pratiqué de plus utile et de plus digne d'être conservé.»</p> + +<p>On rapporta à Confucius le magnifique éloge que Tchang-Houng avait +fait de lui. «Cet éloge <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> est outré, répondit notre philosophe +à ceux qui le lui rapportèrent, et je ne le mérite en aucune façon. On +pouvait se contenter de dire que je sais un peu de musique et que je +tâche de ne manquer à aucun des rites.»</p> + +<h4>XXV</h4> + +<p>À son retour dans sa patrie Confucius la trouva, comme Solon, asservie +sous plusieurs ministres ambitieux ligués contre la liberté. Malgré sa +répugnance à sortir de ses études philosophiques pour se mêler aux +soins du gouvernement, il consentit, à la voix du peuple et du roi, à +prendre provisoirement en main le gouvernement pour rétablir l'ordre, +les mœurs, la justice, la hiérarchie dans l'État. Il fut dans les +hautes affaires ce qu'il avait été dans la philosophie spéculative, +philosophe et homme d'État à la fois. Son administration sévère et +impartiale <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> intimida les méchants et rassura les bons; sa +politique ne fut que la raison appliquée au gouvernement de son pays. +C'est à cette époque de sa vie active que se rapportent ses plus +belles maximes et ses plus belles institutions.</p> + +<p>Cette politique de Confucius, partout confondue avec la morale, se +résume ainsi:</p> + +<p>Le <i>tien</i>, mot qui veut dire le <i>ciel vivant</i> ou le <i>Dieu</i> universel +qui crée, recouvre, enveloppe et retire à soi toute chose; le <i>ciel</i> +est père de l'humanité.</p> + +<p>C'est lui qui nous dicte ses lois par nos instincts naturels et qui a +mis un juge en nous par la conscience.</p> + +<p>Cette conscience nous inspire et nous impose des devoirs réciproques +les uns envers les autres.</p> + +<p>Ces devoirs, rédigés en codes par les premiers législateurs des +hommes, sont exprimés par des rites ou cérémonies, expression +extérieure de ces devoirs religieux et civils.</p> + +<p>L'observation de ces devoirs ainsi formulés constitue l'ordre social, +le bon gouvernement, la vertu.</p> + +<p>La première de ces vertus, l'âme de ces rites <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> ou devoirs, +est l'humanité, sentiment inspiré par Dieu pour la conservation de la +race.</p> + +<p>Voici ce qu'en dit Confucius dans ses livres politiques, bien +supérieurs à ceux d'Aristote:</p> + +<p>«Tout ce que je vous dis, nos anciens sages l'ont pratiqué avant nous.</p> + +<p>«Cette politique qui, dans les temps les plus reculés, était la foi, +la règle et le gouvernement, se réduit à l'observation des trois +devoirs fondamentaux exprimant les trois relations.</p> + +<p>«Du souverain au sujet,</p> + +<p>«Du père aux enfants,</p> + +<p>«De l'époux à l'épouse et à la pratique des cinq vertus capitales +qu'il suffit de vous nommer pour faire naître en vous l'idée de leur +excellence et l'obligation de les accomplir.</p> + +<p>«Ces cinq vertus sont:</p> + +<p>«1<sup>o</sup> L'humanité (c'est-à-dire l'amour universel) entre tous les hommes +de notre espèce sans distinction,» principe de ce que nous appelons +aujourd'hui la démocratie ou l'égalité de droits de tous aux bienfaits +du gouvernement, patrimoine de tous.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> «2<sup>o</sup> La justice qui donne,» dit Confucius en l'expliquant, «à +chaque citoyen de la société ou de l'empire ce qui lui revient +légitimement sans favoriser ni déshériter personne de sa part de +droits.</p> + +<p>«3<sup>o</sup> La loi égale et uniforme pour tous, afin que tous participent,» +dit-il expressément, «aux mêmes avantages comme aux mêmes charges.»</p> + +<p>Ne croit-on pas lire, deux mille cinq cents ans d'avance, ce que nous +appelons le code de 1789? «Que le nouveau est vieux!» s'écrie le sage.</p> + +<p>«4<sup>o</sup> La droiture qui cherche en tout le vrai sans falsifier la vérité +ni à soi-même ni aux autres.</p> + +<p>«5<sup>o</sup> Enfin la bonne foi, ce grand jour réciproque qui permet aux +hommes en société de voir clairement dans le cœur et dans les +actions les uns des autres... (N'est-ce pas ce que nous appelons +l'opinion?)</p> + +<p>«Voilà,» continue-t-il, «ce qui a rendu les premiers instituteurs de +notre société civile et politique respectables pendant leur vie, +immortels après leur mort. Qu'ils soient nos modèles!»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> XXVI</h4> + +<p>Confucius, d'après ces maîtres et ces modèles, et les politiques de +son école après lui, commentent ainsi ces trois relations et ces cinq +vertus réduites en gouvernement et en rites:</p> + +<p>«Il faut un gouvernement aux hommes, puisque les hommes sont destinés +par leurs nécessités à vivre en société.</p> + +<p>«Ce gouvernement doit exprimer l'intérêt légitime de tous et la +volonté générale. Cet intérêt légitime de tous doit prévaloir sur +l'intérêt étroit et égoïste de chacun. Cette volonté générale doit +être obéie.</p> + +<p>«Pour qu'elle soit obéie, il lui faut une autorité non-seulement forte +et irrésistible, mais morale et en quelque sorte divine.»</p> + +<p>Où trouver cette autorité? ce principe sacré de commandement du côté +des gouvernements, d'obéissance du côté du peuple?</p> + +<p>Les peuples libres des temps modernes la <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> trouvent dans la +volonté de la nation tout entière, délibérant sur ses droits et sur +ses devoirs, étant à elle-même sa propre autorité, et en confiant +l'exercice à des corps et à des magistrats, à des dictateurs +révocables et responsables sous le régime des républiques;</p> + +<p>Les peuples théocratiques, dans des pontifes souverains à qui ils +attribuent une mission et comme une vice-royauté divine.</p> + +<p>Les peuples asservis, dans la force armée qui les a conquis et qui les +possède par le droit des armes.</p> + +<p>Les peuples monarchiques la confèrent à une dynastie et la confondent +avec le droit de naissance sur un trône.</p> + +<p>Toutes ces délégations de la volonté générale ou du gouvernement sont +arbitraires, locales, contestables, systématiques, abstraites, +affirmées ou niées selon les temps, les lieux, les circonstances.</p> + +<p>La sédition attente à la république;</p> + +<p>Le sentiment légal se révolte contre la dictature;</p> + +<p>L'incrédulité des peuples se joue de l'infaillibilité ou de la +divinité des pontifes;</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> Les vaincus rompent leurs chaînes et brisent à leur tour avec +l'épée la souveraineté humiliante des conquérants et des oppresseurs;</p> + +<p>Les peuples monarchiques se dégoûtent de leur dynastie, fondent +d'autres familles royales dont l'autorité plus récente a moins +d'autorité encore que les dynasties antiques. Ces peuples se divisent +en factions contraires qui nient, les armes à la main, les droits +anciens ou les titres nouveaux. L'autorité elle-même des gouvernements +et l'ordre des sociétés périssent dans ces guerres civiles.</p> + +<p>Confucius, à l'exemple du premier législateur de toute antiquité de +cette partie de l'extrême Orient, cherche et trouve dans la nature le +principe incontesté et humainement divin des sociétés.</p> + +<p>Son principe et celui de la Chine, c'est l'autorité du père sur les +enfants.</p> + +<p>Ce principe, selon lui, a le mérite d'avoir été le premier.</p> + +<p>Évidemment la première société humaine instituée de Dieu avec la +première famille n'a pas commencé par la république; la république +<span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> suppose des hommes égaux en force, en volonté, en droit, en +fait, émancipés de toute tutelle préexistante et délibérant à titre +égal sur le gouvernement. La première famille n'était pas dans ces +conditions.</p> + +<p>Le père, né le premier, avait la priorité de l'intelligence; il savait +ce que les fils ignoraient.</p> + +<p>Le père avait la force de l'âge; les fils la faiblesse de l'enfance. +L'autorité de la force matérielle s'unissait en lui à l'autorité du +plus intelligent, le droit du plus fort et le droit du plus capable se +confondaient naturellement dans son nom de père.</p> + +<p>Le droit moral, c'est-à-dire la justice, lui conférait également +l'autorité préalable et naturelle. Il avait créé, élevé, nourri, +enseigné les enfants; il était naturellement le roi de sa race.</p> + +<p>La conscience, cette révélation du sentiment inné en nous, lui donnait +aussi volontairement l'autorité. Les enfants l'aimaient et le +respectaient instinctivement, par reconnaissance pour le bienfait de +la vie qu'ils lui devaient, et par l'habitude de se soumettre à sa +volonté présumée <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> sage. Cette obéissance d'instinct, de +reconnaissance et de volonté donnait un caractère de moralité, de +vertu, de divinité à la supériorité du père. Il représentait le père +des pères, Dieu, de qui il émanait dans le mystère de la création et +dont il tenait la place et l'autorité sur sa descendance. La première +paternité fut donc une première royauté, la première famille une +première monarchie de droit naturel ou de droit divin!</p> + +<p>Voilà un principe d'autorité auquel on remonte sans hypothèse, sans +abstraction, sans polémique, au commencement des temps; c'est la +nature qui l'impose, c'est l'instinct qui le reconnaît, c'est la +tendresse paternelle qui le modère, c'est la piété filiale qui le +moralise et qui le sanctifie.</p> + +<p>C'est le principe d'autorité fondé sur le fait, sur la nature et sur +la tradition. Confucius l'adopte dans sa politique.</p> + +<p>Lorsque la première famille humaine trop nombreuse se subdivise en +familles secondaires, le même principe se retrouve dans le père et +dans le fils de chaque famille, puis de chaque tribu, puis, quand la +tribu s'agrandit, dans le <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> chef paternel et dans les sujets +filiaux de chaque empire.</p> + +<p>Ce principe d'autorité, selon Confucius, peut subir des révoltes, des +altérations, des interrègnes, des éclipses, mais il n'en constitue pas +moins, même dans ces altérations, le principe abstrait, préexistant et +permanent des gouvernements. La nature selon lui est monarchique.</p> + +<h4>XXVII</h4> + +<p>Ce principe d'autorité trouvé ou retrouvé, on conçoit quelle sainteté +naturelle et originelle Confucius et ses disciples impriment au +pouvoir monarchique confondu avec le pouvoir paternel; on conçoit +aussi quelle dignité, quelle moralité, quelle solidité ce même +principe donne à l'obéissance filiale des peuples. C'est pour eux la +législation du sentiment. Ni <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> tyrans ni esclaves; un père +sans tyrannie pour tous, des enfants sans murmure d'un même père, +voilà l'autorité.</p> + +<p>Nous allons voir comment Confucius et ses disciples tempèrent ce +pouvoir qui serait ou deviendrait tyrannique s'il était absolu dans la +pratique comme il l'est dans la théorie. Il le tempère par ce même +esprit de famille dont il fait le fondement de sa politique.</p> + +<p>Voyons d'abord la constitution politique que le philosophe législateur +fait découler ou plutôt laisse découler de son principe d'autorité +paternelle.</p> + +<p>Le souverain est <i>le père et la mère</i> de l'empire.</p> + +<p>Les sujets sont tenus envers lui à la même piété filiale qu'envers +leur propre père.</p> + +<p>Dans chaque famille de l'empire, le même principe se ramifie et +consacre l'obéissance et le respect envers les pères et les ancêtres +jusqu'au culte extérieur.</p> + +<p>Ainsi la loi politique et la loi civile ne sont qu'une seule et même +loi sous deux formes, l'autorité de l'amour en haut, l'obéissance par +l'amour en bas.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> Suivons:</p> + +<p>Les sujets sont égaux devant le père, qui est la loi vivante.</p> + +<p>Cette loi vivante dans le père souverain est néanmoins dominée par les +lois écrites appelées les rites, les usages, les cérémonies, qui sont +censées émaner de l'autorité sacrée des ancêtres ou des premiers pères +de la grande famille.</p> + +<p>Le père ou le souverain, comme dans les familles à demi émancipées, +remet une partie de son autorité à des conseils de famille composés +des sujets les plus sages et les plus distingués par leur intelligence +et par leur vertu.</p> + +<p>Ce sont les ministres.</p> + +<p>Parallèlement à ces ministres délégués du souverain, il y a des +conseils ou tribunaux indépendants d'eux et même du souverain, +conseils chargés de faire respecter les rites ou les lois que le +souverain et ses ministres seraient tentés d'enfreindre;</p> + +<p>D'autres tribunaux sont chargés de surveiller la distribution de la +justice;</p> + +<p>D'autres, de la police ou de l'ordre;</p> + +<p>D'autres, de l'administration, etc., etc.;</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> D'autres, enfin, de surveiller le souverain lui-même, de lui +présenter des remontrances contre ses infractions aux rites ou aux +lois, et d'inscrire jusqu'à ses fautes privées ou jusqu'à ses paroles +mal séantes sur les registres historiques inviolables de l'empire.</p> + +<p>L'intelligence cultivée (les lettrés) est le seul titre aux fonctions +publiques.</p> + +<p>Les lettrés sont examinés. Ils montent, selon leur aptitude, au rang +de mandarins ou de fonctionnaires publics de toute espèce.</p> + +<p>Le dernier des enfants du peuple peut devenir lettré, et de lettré +mandarin, et de mandarin ministre, en vertu de sa seule aptitude.</p> + +<h4>XXVIII</h4> + +<p>L'ordre, selon la politique de la Chine, étant la première nécessité +comme le premier objet de la société, passe avant la liberté.</p> + +<p>La raison de Confucius est celle-ci: La liberté <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> n'est que le +bien de l'individu; l'ordre est le bien de tous. (Dirions-nous mieux +aujourd'hui?)</p> + +<p>Mais Confucius concilie dans une mesure très-équitable les nécessités +de l'ordre avec la dignité de la liberté.</p> + +<p>Écoutons Confucius sur cette partie de sa politique:</p> + +<p>«Avoir plus d'humanité que ses semblables, c'est être plus homme +qu'eux; c'est mériter de leur commander. L'humanité est donc le +fondement de tout.»</p> + +<p>Aimer l'homme, c'est avoir de l'humanité. Il faut s'aimer soi-même; il +faut aimer les autres. Dans cet amour que l'on doit avoir pour soi et +pour les autres il y a nécessairement une mesure, une différence, une +proportion qui assigne à chacun ce qui lui est légitimement dû; et +cette règle, cette différence, cette mesure, c'est la justice.</p> + +<p>L'humanité et la justice ne sont point arbitraires; elles sont ce +qu'elles sont, indépendamment de notre volonté; Dieu les a faites, non +l'homme; mais, pour pouvoir les mettre en pratique et pour en faire +une juste application, <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> il faut qu'il y ait des lois établies, +des usages consacrés, des cérémonies déterminées. L'observation de ces +lois, la conformité à ces usages, la pratique de ces cérémonies, font +la troisième de ces vertus capitales, celle qui assigne à chacun ses +devoirs particuliers, c'est-à-dire l'ordre.</p> + +<p>Pour remplir exactement tous ses devoirs sans troubler l'économie de +l'ordre, il faut savoir connaître, il faut savoir distinguer, il faut +appliquer à propos cette connaissance sûre, ce sage discernement, cet +équilibre d'ordre, d'autorité, d'obéissance, de liberté!</p> + +<p>(Et l'on appelle barbarie la civilisation basée sur de si sublimes +axiomes!..... Ô ignorance et préjugé des races les unes contre les +autres!)</p> + +<p>Les relations entre les hommes de différents âges et de différentes +dignités dans la société constituée ne furent pas pour Confucius +l'objet de préceptes moins attentifs et moins humains.</p> + +<p>«Vous avez tort, dit à son fils Confucius, de ne pas vous appliquer à +l'étude essentielle des cérémonies. L'homme qui vit en société a +<span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> des devoirs à remplir envers tout le monde; il doit rendre à +chacun ce qui lui est dû. Dieu, les génies, les ancêtres ne doivent +pas être honorés d'une même façon; il en est ainsi par rapport aux +hommes avec qui l'on vit; on ne doit pas rendre les mêmes honneurs aux +citoyens investis de différentes dignités. L'étude des cérémonies nous +apprend comment on doit s'acquitter envers le ciel, les esprits et les +ancêtres; elle nous enseigne à ne pas confondre les rangs.</p> + +<p>«Ce sont les lois extérieures, expression des lois morales et +politiques, qui doivent porter l'ordre et la hiérarchie graduée des +fonctions dans la société<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Lien vers la note 2"><span class="smaller">[2]</span></a>.»</p> + +<h4>XXIX</h4> + +<p>Les règlements de Confucius sur le culte renouvelé aussi des ancêtres, +n'attestent pas <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> dans le législateur religieux une raison +moins épurée que ses règlements civils. Ce n'est que plusieurs siècles +après lui que les religions de l'Inde, fondées sur les incarnations de +Wichnou ou de Bouddha, s'infiltrèrent en Chine.</p> + +<p>Voici les paroles de Confucius sur les cérémonies instituées pour le +culte national, dont l'empereur était le pontife à titre de +représentant du peuple tout entier.</p> + +<p>«Le <i>Ciel</i>, le <i>Tien</i> ou <i>Dieu</i>, trois noms exprimant le Grand Être, +répondit Confucius, est le principe universel; il est la source +intarissable d'où toutes les choses ont émané; les ancêtres sortis les +premiers de cette source féconde sont eux-mêmes la source des +générations qui les suivent. Témoigner au <i>ciel</i> (Dieu) sa +reconnaissance, est le premier des devoirs de l'homme; se montrer +reconnaissant envers les ancêtres est le second. Pour s'acquitter à la +fois de ce double devoir, le saint philosophe Fou-Hi établit avant moi +les cérémonies envers les ancêtres. Comme il fonda tout le système +politique sur le sentiment naturel et sur le devoir de la piété +filiale, il détermina qu'aussitôt après avoir offert l'hommage au +<span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> ciel, on offrirait par la bouche du <i>Fils du ciel</i> (le +souverain) l'hommage aux ancêtres. Mais comme le <i>ciel</i> et les esprits +des ancêtres ne sont pas visibles aux yeux du corps, il chercha dans +le firmament des emblèmes pour les figurer et les représenter.»</p> + +<p>Après avoir satisfait ainsi à leurs devoirs envers le <i>ciel</i>, auquel, +comme au principe vivifiant et universel de toute existence, ils +étaient redevables de leur propre vie, ils se tournent vers ceux qui, +par la génération et la paternité, leur ont transmis successivement +cette vie. Voilà toute la religion de nos pères.</p> + +<p>Et il en prescrit ensuite en détail les cérémonies simples et +symboliques<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Lien vers la note 3"><span class="smaller">[3]</span></a>.</p> + +<h4>XXX</h4> + +<p>Écoutons maintenant ce qu'il dit au roi, <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> qui l'interroge sur +les devoirs particuliers des ministres-philosophes chargés du soin du +gouvernement.</p> + +<p>«Le ministre-philosophe ne s'ingère pas de lui-même dans les honneurs; +il attend qu'on l'y appelle. Il n'est occupé soir et matin que de son +perfectionnement moral et politique par l'acquisition de quelque vertu +ou de quelque connaissance spéciale qui lui manque, non pas pour s'en +parer, mais pour les communiquer à ceux qui dépendent de lui.</p> + +<p>«S'il sent qu'il ait assez de droiture et de fermeté pour remplir les +grands emplois, il ne les refuse point quand on les lui présente; il +les reçoit avec actions de grâces, et fait tous ses efforts pour les +remplir dignement. Il n'ambitionne pas les honneurs, il ne cherche +point à amasser des trésors; l'acquisition de la sagesse est le seul +trésor après lequel il soupire: mériter le nom de sage est le seul +honneur auquel il prétend.</p> + +<p>«Il n'emploie, pour traiter les affaires, que des hommes sincères et +droits; il ne donne sa confiance qu'à des hommes fidèles et sûrs; +<span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> il ne rampe pas devant ceux qui sont au-dessus de lui; il ne +s'enorgueillit pas devant ses inférieurs? il respecte les premiers; il +est affable envers les autres: il rend à tous ce qui leur est dû.</p> + +<p>«S'il s'agit de reprendre quelqu'un de ses défauts ou de lui reprocher +ses fautes, il ne fait l'un et l'autre qu'avec une extrême réserve, et +s'arrête tout court quand il le voit rougir. N'est-ce pas la +miséricorde de l'Évangile?</p> + +<p>«Il estime les gens de lettres, mais il ne mendie pas leurs suffrages; +il ne s'abaisse ni ne s'élève devant eux; il se contente de ne pas les +offenser, et de les traiter avec honneur quand ils viennent à lui. Il +est au-dessus de toute crainte quand il fait ce qui est du devoir; une +conduite irréprochable, jointe à des intentions pures et droites, lui +sert de bouclier contre tous les traits qu'on pourrait lui lancer: la +justice et les lois sont les armes dont il se sert pour se défendre ou +pour attaquer. L'amour qu'il porte à tous les hommes le met en droit +de n'en craindre aucun; l'exactitude scrupuleuse <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> avec +laquelle il pratique les cérémonies, obéit aux lois et s'astreint à +l'observation des usages reçus, fait sa sûreté, même sous les tyrans. +Quelque vaste que puisse être l'étendue de son savoir, il travaille à +l'agrandir encore; il étudie sans cesse, mais non pas jusqu'à +s'épuiser; il connaît en tous genres les bornes de la discrétion, et +il ne va jamais au delà.</p> + +<p>«Quelque ferme qu'il soit dans le bien, il veille continuellement sur +lui-même pour ne pas se négliger. Dans tout ce qui est honnête et bon +il ne voit rien de petit; les plus minutieuses pratiques tournent, +chez lui, au profit de la vertu.</p> + +<p>«Il est grave quand il représente, affable et bon avec tous, d'humeur +toujours égale avec ses amis.</p> + +<p>«Il se plaît de préférence dans la compagnie des sages, mais il ne +rebute point ceux qui ne le sont pas.</p> + +<p>«Au dedans, je veux dire dans l'enceinte de sa famille, il ne témoigne +aucune prédilection, et ne donne aucun sujet de soupçonner qu'il est +porté à favoriser l'un au <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> préjudice de l'autre; au dehors, +c'est-à-dire en public, il traite également tout le monde, suivant le +rang de chacun. L'eût-on grièvement offensé, ou par des paroles +injurieuses, ou par des actions insultantes, il ne donne aucun signe +de colère ou de haine; et son extérieur, serein et tranquille, est une +preuve non équivoque de la tranquillité d'âme dont il jouit.</p> + +<p>«Le vrai philosophe cherche à se rendre utile à l'État n'importe de +quelle manière. Si, par quelque action éclatante ou par quelque +ouvrage important, il mérite bien de la patrie, il ne fait pas valoir +ses services dans la vue d'en être récompensé; il attend modestement +et avec patience que la libéralité du prince se déploie en sa faveur; +et s'il arrive que, dans la distribution des grâces, on l'ait oublié, +il ne s'en plaint pas, il n'en murmure pas. Le suffrage des hommes +honnêtes, l'honneur d'avoir contribué en quelque chose à l'avantage de +ses compatriotes et de tous les hommes, lui suffisent.»</p> + +<p>—«Je me fais votre premier disciple,» dit <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> le roi, «mais +enseignez-moi le moyen infaillible de rendre mes peuples vertueux et +heureux.</p> + +<p>—«Ce moyen,» répondit Confucius, «est de ne rien commander qui ne +soit conforme au grand <i>Ly</i> (mot qui renferme dans son sens la +<i>raison</i>, la <i>conscience</i> et la <i>convenance</i> des <i>choses</i>). C'est sur +la <i>raison</i>, la <i>conscience</i> et la <i>convenance</i>, exprimées par ce mot +complexe <i>Ly</i>, que la société est fondée; c'est par ces trois +principes que l'homme social s'acquitte, avec la gradation des +devoirs, de ce qui convient envers le <i>ciel</i>. Ce sont ces trois +principes divins, incorporés par le <i>ciel</i> dans notre nature, qui +lient les hommes vivants entre eux en leur manifestant et en leur +imposant ce qu'ils se doivent les uns aux autres. Ôtez ces trois +inspirations fondamentales de la société, toute la terre n'est plus +que confusion et que trouble; il n'y a plus ni rois, ni supérieurs, ni +inférieurs, ni égaux; les jeunes et les vieux, les hommes et les +femmes, les pères et les enfants, les frères et les sœurs, tous +sans distinction seront une mêlée confuse de créatures sans ordre et +sans liens.»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> XXXI</h4> + +<p>Une magnifique théorie de l'ordre graduellement établi dans la +famille, puis dans la cité, puis dans l'État, puis dans le monde, +développe dans la bouche de Confucius ce principe fondamental de la +<i>raison</i>, de la <i>conscience</i>, de la <i>convenance</i>. Platon n'est pas +plus haut, Montesquieu plus analysateur, Fénelon plus pieux, J. J. +Rousseau plus populaire, Mirabeau plus politique. On s'anéantit devant +cette révélation, cette expérience et cette éloquence énonçant il y a +vingt siècles, au fond d'une Asie inconnue, des principes sociaux et +politiques qui semblent exhumés du sépulcre d'une humanité aussi +savante et aussi expérimentée que la nôtre; on se demande comment les +bienheureux rêveurs d'un progrès récent, continu et indéfini peuvent +concilier leur théorie <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> avec tant de sagesse au commencement +et tant de décadence de doctrines à la fin?</p> + +<h4>XXXII</h4> + +<p>Le libéralisme le plus progressif ne s'exprime pas mieux aujourd'hui +que Confucius sur les deux systèmes de la force brutale et de la force +morale et raisonnée appliqués au gouvernement des peuples.</p> + +<p>«Les coercitions matérielles, dit-il dans la suite de cet entretien, +les prisons, les supplices, les peines de toute espèce, les +intimidations par les châtiments sont de bien faibles liens pour +retenir dans le devoir les hommes que l'on ne conduit pas par la +raison, la conscience, la convenance; mais si on les forme, par +l'éducation, la liberté mesurée, l'exemple, l'exercice, à la +connaissance et à la pratique de la raison, de la conscience, de la +convenance, si l'intelligence et l'amour de <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> ces trois +principes se développent dans leur cœur par la force naturelle que +le Ciel (Dieu) a donnée à ces trois principes qui font l'homme social, +tout changera de face et s'améliorera dans l'empire. Les hommes ainsi +instruits et convaincus deviendront en eux-mêmes leur prince, leur +juge, leur loi, leur gouvernement!...</p> + +<p>«Le gouvernement, ajoute-t-il en finissant, a été la dernière chose et +la plus parfaite, découverte par les hommes, au moyen du <i>grand Ly</i> ou +de ces trois principes moraux, la raison, la conscience et la +convenance!»</p> + +<p>—«C'est admirable!» dit le roi. Les siècles disent comme lui. Un tel +politique en un tel temps est la merveille de l'antiquité. Je retrouve +avec orgueil, en propres termes, dans la bouche de ce prétendu barbare +ce que j'ai dit moi-même en commençant cet entretien: «<i>Le +chef-d'œuvre de l'humanité, c'est un gouvernement!</i>»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> XXXIII</h4> + +<p>Les lois civiles qu'il promulgue et qu'il explique pendant son +ministère au roi se résument:</p> + +<p>En propriété assurée et héréditaire;</p> + +<p>Interdiction de rapports entre les sexes hors du mariage;</p> + +<p>Union légalisée, sanctifiée et parfaite entre les deux époux;</p> + +<p>Respect réciproque entre les citoyens des différentes conditions ou +fonctions publiques;</p> + +<p>Enfin, respect de soi-même fondé sur ce principe également logique et +admirable: «Si haut qu'un homme soit placé, il doit respecter les +autres, il doit se respecter soi-même. S'il se manque à soi-même, il +manque à ses ancêtres qui <i>sont</i> en lui; s'il manque à ses ancêtres, +il manque au premier ancêtre, à l'<i>homme saint</i> d'où est sortie toute +la race humaine; <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> s'il manque à ce premier homme, l'<i>homme +saint</i>, il manque au <i>Ciel</i> (Dieu) de qui ce premier homme a reçu la +vie. Les ancêtres sont les arbres chenus dont ceux qui vivent +aujourd'hui ne sont que les rejetons. La racine est commune à tous, on +ne saurait blesser un de ces rejetons, quelque petit qu'il soit, sans +que la racine en soit offensée!» Que dites-vous de ces paroles?...</p> + +<p>Magnifique solidarité entre les hommes nés et à naître et entre Dieu, +justice et providence de toute cette famille humaine!</p> + +<p>Ces entretiens entre le roi et son ministre sont un code complet de +politique appliquée. Socrate n'est pas si législateur, il est +ergoteur. Platon est le politique de l'imagination, Confucius est +l'oracle de l'expérience.</p> + +<h4>XXXIV</h4> + +<p>Aussi poëte qu'il était musicien et politique, <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> Confucius se +délassait du gouvernement et de l'enseignement par quelques promenades +dans la campagne avec ses disciples favoris. Il conservait encore à +soixante-dix ans le goût et le talent des vers.</p> + +<p>Un jour qu'il était sorti avec trois de ses disciples par la porte +orientale de la ville, pour aller prier dans la campagne près d'un +édifice en ruine situé sur une colline, ses disciples furent frappés +de la gravité triste de sa physionomie.</p> + +<p>Ils lui témoignèrent leur inquiétude sur le motif de cette tristesse +qui ne lui était pas habituelle.</p> + +<p class="p2">«Rassurez-vous sur moi, leur répondit-il, ce n'est point ma propre +décadence qui m'inspire cette mélancolie, c'est la décadence et les +vicissitudes des choses de la terre. Voyez ce monument qui s'écroule à +quelques siècles du jour où il a été construit! Il contenait pourtant +pour les hommes une idée éternelle. Apportez-moi mon <i>kin</i> (sorte de +lyre dont les poëtes accompagnaient comme en Grèce leurs chants). Il +accorda son instrument <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> et chanta en improvisant les vers +suivants:</p> + +<p>«Quand les chaleurs de l'été finissent, le froid de l'hiver les +remplace promptement. Après le printemps, l'automne s'avance; quand le +soleil se lève, c'est pour marcher rapidement vers le bord du ciel où +il se couche. Les fleuves de la Chine ne coulent du côté de l'Orient +que pour aller s'engloutir dans le lit sans fond de la vaste mer.</p> + +<p>«Cependant l'été, l'hiver, le printemps, l'automne recommencent et +finissent ainsi chaque année; le soleil reparaît chaque matin où nous +le vîmes se lever hier; de nouvelles ondes remplacent sans cesse +celles qui viennent de s'écouler; mais le héros qui fit construire ce +monument sur cette colline où est-il? ses guerriers, qui triomphèrent +avec lui, où sont-ils? son cheval de bataille, où est-il? Qui les a +revus? qui les reverra? Hélas! pour tout souvenir de leur existence, +il ne reste que ce monceau de pierres écroulées sur la colline, que +les plantes sauvages, les ronces et les orties recouvrent +indifféremment de leur feuillage!»</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> XXXV</h4> + +<p>Cette tristesse qu'il chantait en vers était, à son insu, un +pressentiment de sa fin. Il quitta les affaires d'État et se hâta de +terminer le monument de sagesse, de morale et de politique qu'il +voulait laisser à la Chine dans son commentaire des livres sacrés. +Cette œuvre terminée, il cessa d'écrire. Il déposa les six livres +commentés sur un autel, puis, s'agenouillant, il remercia à haute voix +le ciel et l'âme des ancêtres de lui avoir permis de restaurer et +d'achever ce monument intellectuel de la religion, de la philosophie +et de la politique des hommes de son temps.</p> + +<p>—«Vous êtes témoins,» dit-il en se relevant à ses disciples, «que je +n'ai rien négligé avec vous pour améliorer les hommes. Le triste état +des choses et des mœurs dans lequel je laisse la terre prouve, +hélas! que je n'ai pas réussi! <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> Mais je laisse une règle et +un modèle. Ils rappelleront en leur temps leurs devoirs à nos +descendants. Ces temps de désordre et de corruption ne sont pas dignes +de nous comprendre!»</p> + +<p>Un de ses disciples chéris étant venu le visiter peu de jours après +dans sa maison, Confucius, déjà malade de sa maladie mortelle, +s'avança avec peine jusqu'au seuil de sa demeure pour accueillir son +disciple.</p> + +<p>«Mes forces défaillent,» lui dit-il, «et ne reviendront peut-être +jamais.» Il laissa couler sans affectation de stoïcisme ses larmes, +concession à la nature; puis, reprenant:</p> + +<p>«Ô mon cher <i>Tsée</i>!» dit-il au disciple en langage poétique et rhythmé +et en s'accompagnant encore de sa lyre, «la montagne de Faij (la tête) +s'écroule, et je ne puis plus lever le front pour la contempler. Les +poutres qui soutiennent le bâtiment (les muscles) sont plus qu'à demi +pourries, et je ne sais plus où me retirer! L'herbe sans suc est +entièrement desséchée (la barbe); je n'ai plus de place où m'asseoir +pour me reposer! La saine doctrine avait disparu, elle était +entièrement oubliée; <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> j'ai tâché de la restaurer et de +rétablir l'empire du vrai et du bien; je n'ai pu y réussir! Se +trouvera-t-il, après ma mort, quelqu'un qui reprendra la rude tâche +après moi!»</p> + +<p>Nous allons voir, dans le prochain Entretien, ce que cette tâche +désespérée avait produit en littérature, en morale et en politique.</p> + +<p>Quelle délectation de remonter à de telles hauteurs de sagesse et de +vertu à travers la nuit des temps! Il n'y a pas de barbare au berceau +du monde, toutes les races sont nobles, car elles descendent toutes de +Dieu!</p> + +<p>Nous poursuivrons, dans le prochain Entretien, l'étude de la raison en +Chine.</p> + +<p class="left50 smcap">Lamartine.</p> + +<h1><span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1> + +<h2>XXXV<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2> + +<h3>À MESSIEURS LES ABONNÉS AU COURS FAMILIER DE LITTÉRATURE ET À TOUS MES +LECTEURS.</h3> + +<p class="smaller"><i>Nota.</i> Les bruits qui ont été répandus sur l'abandon de mes biens à +mes créanciers, sur ma retraite en pays étranger et sur la cessation +de ce travail périodique en France, me forcent à publier dès +aujourd'hui cette explication, qui ne devait paraître que le mois +prochain.</p> + +<h4>EXPLICATION FRANCHE.</h4> + +<p>L'Entretien de décembre, qui paraîtra le 29 novembre, clora la +troisième année; il forme le complément du sixième volume de <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> +ce <i>Cours familier de Littérature</i>. L'Entretien du 1<sup>er</sup> janvier +prochain, sur la peinture, considérée comme littérature des yeux, et +sur le peintre <i>Léopold Robert</i>, ce Werther du pinceau, commencera la +quatrième année.</p> + +<p>C'est le moment de répondre aux bruits plus ou moins sincères, plus ou +moins malveillants, qu'on a fait courir sur la cessation probable de +cette publication. Ces bruits n'ont pas le moindre fondement; jamais +ce travail ne fut plus cher à mon esprit, et, j'ajoute, plus +nécessaire à mon existence. Mon seul patrimoine au soleil aujourd'hui, +c'est ma plume. Me l'enlever, ce serait m'enlever l'outil de mon +honneur, l'instrument de ma libération.</p> + +<p>Ces rumeurs sont nées à l'occasion de la souscription nationale qui +porte mon nom. Des amis (jamais assez remerciés), qui présumaient trop +bien de moi et du public, avaient cru pouvoir tenter, avec mon plein +consentement, cet appel à l'intérêt de la nation, appel glorieux quand +il est entendu, pénible quand il trouve les contemporains sourds. Ces +amis espéraient libérer ainsi, pour l'âge où l'on doit liquider sa vie +comme sa fortune, mon patrimoine obéré par des causes tout à fait +étrangères à celles que la malveillance ou <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> l'ignorance +supposent. Il faut m'expliquer complétement à cet égard avec ces +correspondants littéraires les plus affectionnés et les plus constants +de mes lecteurs: ce sont mes abonnés à ces Entretiens. Je leur dois +vérité, car je leur dois confiance. Cette vérité la voici.</p> + +<p>Plusieurs causes, que je ne puis pas toutes énumérer ici, ont concouru +à aliéner de moi le cœur de ma patrie au moment où j'aurais eu +besoin d'un mouvement soudain et sympathique de ce cœur.</p> + +<p>J'aurais tort de m'étonner pourtant, en y réfléchissant, de cette +indifférence: c'était naturel; quand on demande justice ou faveur à +son pays, le crime impardonnable, c'est de vivre. La mort seule absout +de certains services comme de certaines célébrités. Il faut savoir +mourir à propos. Je n'ai pas eu cette bonne fortune, quoique j'aie +tout fait pour la rencontrer à son heure et à sa place; mais Dieu, le +maître du premier jour, est le maître aussi du dernier. Attendons.</p> + +<p>Jusqu'ici ce mouvement sympathique et honorable du cœur des nations +s'était produit partout, en Angleterre, en Irlande, en France, toutes +les fois qu'on avait fait appel à leurs <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> sentiments ou à leur +honneur en faveur d'un de leurs contemporains quelconque, serviteurs +du pays, hommes d'État, orateurs, écrivains, poëtes. Mes amis se +croyaient fondés, bien à tort, à espérer la même réponse au même +appel. Les antécédents les trompaient, comme ils m'auraient trompé +moi-même à leur place. Ils ne tenaient pas assez compte du temps, des +circonstances, des ressentiments immérités, mais implacables, des +envies sourdes qui attendent l'heure des disgrâces pour se révéler. +Ces amis ont rencontré sous leurs pas ces embûches, ces impopularités, +ces calomnies, ces inimitiés, dans les classes mêmes auxquelles ils +supposaient la mémoire de quelques dévouements.</p> + +<p>Ces calamités privées de fortune, auxquelles ils croyaient pouvoir +intéresser le pays parce qu'ils s'y intéressaient cordialement +eux-mêmes, ont été très-faussement et très-odieusement interprétées +par ceux qui me haïssent, sans autre raison de me haïr que mon nom.</p> + +<p>Les uns ont attribué ces embarras de fortune à des dissipations de +main fabuleuses ou à des prodigalités de cœur sans prudence, afin +d'avoir le droit de détourner les yeux et l'intervention du pays de +revers selon eux trop <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> bien mérités. C'est une calomnie de +bonne foi que ma vie au grand jour réfute pour tous ceux qui me +connaissent. J'ai vécu selon mon état, comme le conseillent les +moralistes et les économistes les plus sévères; je n'ai jamais eu +d'autre luxe que quelques habitations héréditaires, trop vastes pour +ma fortune, à la campagne, habitations qu'il ne dépendait pas de moi +de démolir sans avilir la valeur et sans anéantir les produits de +l'administration rurale de mes terres en vignobles. Si je n'avais eu +que la vigne de <i>Naboth</i>, je n'aurais pas eu les celliers et les +pressoirs d'Horace ou de Cicéron. Ma fortune, plus apparente que +réelle, n'a jamais été très-grande. On serait étonné si j'exposais ici +la modicité des patrimoines que j'ai reçus de mes pères, défalcation +faite de leurs charges. Je n'ai rien <i>dévoré</i>, quoi qu'en disent en +chiffres emphatiques les déclamateurs contre mes prétendues +somptuosités. Tous mes mobiliers, de luxe soi-disant asiatique, +réunis, n'égaleraient pas, à beaucoup près, la valeur du plus modique +mobilier d'un appartement d'habitué de bourse de la rue Vivienne ou de +la rue de Richelieu. Où sont donc les monuments de mon opulence? Où +sont donc mes usines à dix mille marteaux? <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> Je n'ai jamais mis +dans toute ma vie qu'une pierre sur une pierre, et c'était pour +marquer la place de deux tombeaux!</p> + +<p class="poem20"><i>Dat veniam corvis, vexat censura columbas.</i></p> + +<p>Les autres me reprochent une large hospitalité toute rustique et toute +paysanesque dans mes champs. Ils ne savent pas que cette hospitalité +même dont ils me font un crime est un impôt personnel et inévitable +sur la célébrité bien ou mal acquise. Il y a certains noms qui +obligent. Toutes les infortunes sans boussole de la France et même de +l'Europe se tournent par instinct vers certains noms, je ne dis pas +plus illustres, mais plus notoires que les autres noms, pour +solliciter pitié, appui ou secours. Le seuil de ces hommes de bruit +est assiégé d'indigences qui touchent, leur table est chargée de +lettres écrites avec des larmes. Il y a telle année de ma vie où j'en +ai reçu jusqu'à <i>dix mille</i>, de ces lettres, et cela depuis que je +suis rentré dans l'obscurité. Que pouvez-vous devenir, eussiez-vous le +visage aussi froid et le cœur aussi dur que votre métal?</p> + +<p>Les années qui ont suivi immédiatement la révolution de 1848 ont été +particulièrement <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> onéreuses et pour ainsi dire obligatoires. +Comment refuser de partager sa dernière épargne avec ceux qui ont +partagé vos efforts et vos périls pour maintenir l'ordre et pour +préserver la société, dans ces heures où ces braves citoyens, moins +intéressés en apparence que nous à la propriété, offraient +généreusement leur sang pour elle?</p> + +<p>Puis les années désastreuses pour les vignobles se sont succédé +pendant une période de dépense sans revenu. Il a fallu s'obérer +davantage pour nourrir environ cinq cents bouches d'ouvriers de la +terre sans pain.</p> + +<p>Puis les intérêts des dettes constituées et des dettes nouvelles se +sont accumulés sur le capital. J'ai espéré supporter seul ce triple +poids d'une révolution qui avait pesé sur moi plus que sur d'autres, +de terres sans produit et d'intérêts exorbitants; j'ai tenté d'y +suffire à force de travail d'esprit. Grâce au public et à un concours +dont je serai toujours reconnaissant, ce travail rapportait +libéralement son salaire. Mais les événements transforment la scène; +la main se lasse, le public se rassasie, les ennemis dénigrent: qui +dit public dit hasard; le métier d'hommes de lettres n'est qu'un jeu +de dé avec l'opinion. Ce travail enivre et <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> ne nourrit pas. +On compte les produits, on ne compte pas les frais, les déceptions et +les mécomptes. Les deux crises financières de 1856 et 1857 ont fait le +reste.</p> + +<p>—Pourquoi ne vendiez-vous pas vos terres? me dit-on aujourd'hui avec +une apparence de raison qui trompe les esprits mal informés.</p> + +<p>—Je ne vendais pas, et je ne vends pas, parce qu'il ne s'est pas +présenté en dix ans et qu'il ne se présente pas même aujourd'hui un +seul acquéreur. Comment vendre sans acheteurs? Ces terres sont +affichées partout et tous les jours; eh bien! mes ennemis ou mes amis +peuvent interroger à cet égard tous les notaires de Paris, de Lyon, de +Mâcon, de France, chargés de vendre ces propriétés, même à perte; ces +honorables officiers publics répondront unanimement qu'ils n'ont pas +reçu une offre d'un centime pour ces terres, évaluées par les +estimateurs les plus consciencieux à une valeur qui dépasse deux +millions. Ce fait, qui semble incroyable, est cependant vrai; je +consens à toute espèce de démenti si l'on peut me prouver que j'ai +reçu une offre quelconque pour ces deux millions et demi de valeur +morte dans mes mains.</p> + +<p>J'ai eu de la peine à comprendre moi-même <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> ce phénomène de la +mise en vente pendant dix ans, à grandes pertes pour moi, à grands +bénéfices pour les acquéreurs, sans qu'un seul capitaliste fût tenté +par ces bénéfices. À la fin je m'en rends compte, et voici comment.</p> + +<p>Ces acheteurs, en effet, ne peuvent se rencontrer que parmi des +capitalistes bienveillants pour moi, ou parmi des capitalistes +hostiles et avides, à l'affût des fortunes qui croulent pour en +accaparer à rien les débris.</p> + +<p>Si ce sont des capitalistes bienveillants, ils ne veulent à aucun prix +acheter mes propriétés ni mes demeures.</p> + +<p>Ils ne le veulent pas, premièrement parce qu'il en coûterait à leur +bon cœur de me déposséder. Ils se disent, en parlant de moi, ce +vers de Virgile au laboureur expulsé de ses prairies de Mantoue:</p> + +<p class="poem20"><i>Fortunate senex, ergo tua rura manebunt;</i></p> + +<p>Secondement, parce que, même en me payant ces terres à des prix de +faveur, ils passeraient très injustement pour avoir bénéficié de ma +ruine;</p> + +<p>Troisièmement, enfin, parce qu'il n'est pas toujours agréable à une +famille investie de la considération locale la mieux méritée de +succéder <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> à un nom malheureusement célèbre dans les demeures +ébruitées, sinon illustrées, par ce nom. Il y a là, entre le modeste +demi-jour du nouveau possesseur et la célébrité du dépossédé, un +contraste qu'on n'aime pas à subir pour soi ni pour ses enfants. Je ne +me compare pas, à Dieu ne plaise! à Voltaire ou à Jean-Jacques +Rousseau; mais demandez aux possesseurs de Ferney ou des Charmettes +s'ils n'aimeraient pas mille fois mieux avoir succédé, dans ce château +ou dans cette chaumière, à des hôtes sans nom, que d'être assiégés à +chaque heure de l'année, au seuil de ces demeures, par ces pèlerins +importuns du génie ou de la célébrité.</p> + +<p>Si ce sont, au contraire, des capitalistes hostiles et avides, ceux-là +se présenteront encore moins pour acheter mes domaines à l'amiable. +Ils attendront, avec la patience infatigable de la spéculation, +l'heure de ces ventes forcées, de ces encans par autorité de justice, +dans l'espoir d'avoir ces millions de terre pour une poignée de +papier.</p> + +<p>Ainsi enfermé dans ce dilemme de la bienveillance ou de la +malveillance des acquéreurs, je reste cloué à la terre comme à +l'instrument de mon supplice, sans que ni amis ni ennemis <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> +consentent à me décharger de ce brillant et mortel fardeau!</p> + +<p>Ne m'accusez donc pas de ne pas vouloir vendre. Je ne puis pas vendre, +voilà la triste vérité; et, si vous ne m'en croyez pas, essayez de me +faire une offre, et accusez-moi en pleine opinion publique si je la +refuse!</p> + +<p>C'est pour sortir de cette impasse, entre des créanciers qui pressent +et des acheteurs qui s'éloignent, que mes excellents amis ont ouvert +une souscription dont le succès aurait été pour moi un honneur et pour +d'autres un salut. Cette souscription, à l'exception d'un petit nombre +de cœurs d'or dont les noms se confondront à jamais avec le mien, +ayant été jusqu'ici dérisoire ou insuffisante, que me reste-t-il? Il +me reste l'option entre la ruine de mes créanciers ou un redoublement +de travail. C'est ce dernier parti que je devais choisir et que je +choisis:—Mourir à la peine! comme dit le peuple. Cette mort est +honorable quand la peine a un noble but. En est-il un plus honnête que +de se sacrifier au salut de ceux dont on répond sur son honneur?</p> + +<p>Bien loin donc de me croiser les bras dans une oisiveté digne ou +indigne, l'<i>otium cum dignitate</i> (c'est le travail, selon moi, qui est +<span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> la vraie dignité), je vais, pendant toutes les années saines +que Dieu me laisse, redoubler d'étude et de zèle pour continuer en +l'améliorant l'œuvre de ce <i>Cours familier de Littérature</i>, +œuvre que j'ai entreprise avec votre appui. Cet appui, que vous +m'avez généreusement prêté depuis trois ans, je ne le mendie pas, je +le désire; je le provoque même, parce qu'il est nécessaire à d'autres +que moi. Chaque lecteur bénévole de ce Cours est un ami auquel je voue +un battement de mon cœur reconnaissant; chaque nouveau lecteur +qu'il pourra s'adjoindre parmi les amis des lettres sera une +souscription indirecte que je me glorifierai de lui devoir.</p> + +<p>La littérature ne fait pas acception de parti; je suis sorti tout +entier de la politique, et la France m'apprend assez à n'y rentrer +jamais. On m'a reproché souvent, dans des jugements sur ma vie, de +n'avoir pas été assez ambitieux! On se trompe: j'avais l'ambition de +la reconnaissance; j'ai manqué mon but: n'en parlons plus. Cependant, +qui que vous soyez, amis ou ennemis, mais hommes de cœur, sachez-le +bien, vous ne m'enlèverez pas la conscience de vous avoir <span class="smcap">aidés +pendant vos tempêtes</span>. Eh bien! je vous dis aujourd'hui, sans +présomption comme <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> sans mauvaise honte: <span class="smcap">À votre tour, +aidez-moi!</span>... Vous pouviez être grands, vous ne serez que justes!</p> + +<p class="left50 smcap">Lamartine.</p> + +<p>Paris, 12 novembre 1858.</p> + +<p><i>P. S.</i> Il importe de prévenir ici le public contre la résolution +qu'on m'attribue d'abandonner mes biens à mes créanciers et de quitter +immédiatement la France. Cette heure n'est pas venue.</p> + +<p>Vendre soi-même ses mobiliers les plus chers pour rembourser aux +échéances les capitaux et les intérêts dont on est redevable, ce n'est +pas là abandonner ses biens à ses créanciers. Abandonner ses biens à +ses créanciers, c'est le <i>sauve qui peut</i> du désespoir et quelquefois +de l'improbité; c'est jeter à ceux à qui l'on doit le gage peut-être +insuffisant de ses immeubles au soleil; c'est charger ses créanciers +d'une liquidation à tous risques, et souvent à mauvais risques pour +eux. Ce n'est pas là payer ses dettes; je veux payer les miennes.</p> + +<p>Loin de moi donc cette pensée d'une cession de biens et d'une évasion +de ma patrie. Je travaille, je veux travailler. Je cherche à vendre, +<span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> et j'y parviendrai avec un peu de temps. Que mes créanciers +se rassurent, et que mes amis connus ou inconnus me secondent. Je ne +désespère pas de moi-même: la patience active use la plus mauvaise +fortune et les plus tristes jours ont des lendemains.</p> + +<p class="left50 smcap">Lamartine.</p> + +<div class="smaller"> +<p>Les lettres et mandats de poste concernant l'abonnement doivent + être adressés à moi-même, 43, rue de la Ville-l'Évêque, à Paris.</p> + +<p>Les lettres et mandats de poste concernant la souscription sont + adressés au comité central, 4, passage de l'Opéra, galerie de + l'Horloge, à Paris.</p> +</div> + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> LITTÉRATURE MORALE ET POLITIQUE DE LA CHINE.</h3> + + +<h4>I</h4> + +<p>C'est une chose triste à dire, mais vraie en histoire: à une +très-grande distance de temps les peuples disparaissent, et il ne +reste d'eux que leurs grands hommes: effet de perspective qui diminue +les médiocrités et qui grandit les supériorités au regard de l'avenir. +Aussi, remarquez-le bien, les peuples qui n'ont pas de grands hommes +pour les résumer et les représenter devant l'histoire n'ont pas de +grands noms. La grandeur d'un peuple, c'est de se personnifier tout +entier dans quelques colossales mémoires, en sorte que, quand on nomme +ce peuple, sur-le-champ le personnage national se présente à la pensée +et dit: «C'est moi.» Aussi rendez-vous bien compte de vos impressions +quand vous lisez l'histoire universelle; toute la scène du monde est +remplie pour vous par <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> une centaine d'acteurs immortels, +héroïques, politiques, poétiques ou littéraires, qui figurent à eux +seuls l'humanité. Brahma dans l'Inde; Zoroastre en Perse; Sésostris en +Égypte; Pythagore en Italie; Lycurgue, Solon, Homère, Périclès, +Thémistocle en Grèce; Alexandre en Macédoine; Salomon, David, les +prophètes, ces tribuns sacrés et politiques, chez les Hébreux; une +vingtaine de républicains, de guerriers, d'orateurs, de poëtes, à +Rome; autant en Germanie, en Espagne, en Grande-Bretagne, en France, +en Russie, en Amérique, dans les temps modernes, voilà tout. Avec +trois ou quatre cents noms vous écrivez les annales du monde. C'est +humiliant pour ces milliards de créatures humaines qui passent comme +les flots sous l'arche des ponts sans qu'on les compte ou qu'on les +nomme; c'est glorieux pour ce petit nombre d'hommes privilégiés qui +donnent leur nom, leur individualité, leur pensée, leur mémoire à +toute une race. Bien souvent c'est injuste: il y a un million de fois +plus de génie, plus de vertu, dans tel homme obscur, perdu dans la +foule et entraîné avec les autres par le courant dans la mer d'oubli, +qu'il n'y en a dans tel demi-dieu, dans tel conquérant, dans tel +illustre criminel qui surnage sur cet océan <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> d'hommes. +L'histoire est injuste comme le temps; la postérité prend ce qu'on lui +donne: que voulez-vous? L'iniquité est partout; la mémoire humaine +n'est pas démocratique, ou plutôt elle est trop étroite et trop +fragile pour contenir et pour garder les peuples tout entiers dans ses +annales; elle s'attache à quelques figures grandioses, pittoresques, +pathétiques, culminantes, qui sortent à ses yeux de la foule, et elle +en fait l'aristocratie privilégiée de l'espace et du temps. Heureuse +la postérité quand elle choisit bien, et quand elle immortalise, au +lieu du succès de la violence et de la conquête, le vrai génie du +bien, la vérité, la sagesse et la vertu!</p> + +<h4>II</h4> + +<p>De tous ces personnages historiques devenus aussi immortels que le nom +du continent qui les a produits, Confucius est certainement celui qui +personnifie en lui le plus grand nombre de siècles et la plus grande +masse d'hommes; car il a inspiré de son âme vingt-trois siècles, et +il est devenu, non pas le prophète <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> ou le demi-dieu, mais le +philosophe législatif d'un peuple de quatre cents millions d'hommes! +La raison, la loi, la littérature de ce peuple immense sont encore +pour des siècles la personnification prolongée de Confucius. Sachez +Confucius, vous savez la Chine.</p> + +<p>Reprenons donc son histoire et ses œuvres.</p> + +<h4>III</h4> + +<p>Nous avons laissé ce sage, cet inspiré de la raison, à la fin de notre +dernier entretien, ressentant, et ne cachant pas qu'il les ressentait, +les pressentiments de sa fin et les angoisses de la mort. Simple et de +bonne foi dans sa mort comme il l'avait été dans sa vie, il +n'affectait pas cette stoïcité théâtrale ni ces félicités anticipées +des hommes qui se prétendent au-dessus de la nature et de la douleur. +Il savait qu'aucun homme n'est au-dessus de la nature et que la raison +elle-même veut qu'on s'attriste et qu'on gémisse quand on s'approche +du dernier mystère et qu'on est près d'entrer dans le grand inconnu +d'une autre vie. La mort est le supplice de l'être vivant: se +<span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> faire de ce supplice un devoir, c'est beau et grand; mais se +faire de ce supplice une joie, ce n'est pas se grandir, c'est mentir. +Se résigner et espérer, voilà les deux seules attitudes vraies du +mourant. Ce fut celle de Confucius.</p> + +<h4>IV</h4> + +<p>Il languit quelques mois avant d'expirer, visité tous les jours par +ses disciples, mais ne s'entretenant plus avec eux de ses doctrines, +de peur de ne plus apporter à ces choses saintes la plénitude de force +de sa raison. Il s'accroupit enfin sur le sein de son petit-fils, +<i>Tsée-sée</i>, adolescent de grande espérance, et ne se réveilla plus de +ce dernier sommeil, dans la soixante-treizième année de son âge.</p> + +<p>Il mourait quatre cent soixante-dix-neuf ans avant Jésus-Christ, neuf +ans avant la naissance de Socrate.</p> + +<h4>V</h4> + +<p>Ses trois disciples favoris et son petit-fils lui fermèrent les yeux. +On lui mit, suivant <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> les rites, trois grains de riz sur les +lèvres, comme pour reporter au ciel (<i>le Tien</i>) le plus grand bienfait +qu'il eût accordé à l'empire chinois dans cet aliment qui devait +multiplier à l'infini le nombre des hommes sur la terre d'Asie. On le +revêtit d'un vêtement composé de plusieurs pièces, pour signifier les +diverses fonctions ou magistratures qu'il avait exercées, comme poëte, +comme philosophe, comme historien, comme homme d'État.</p> + +<p>«Ainsi habillé, dit l'histoire traduite par le Père Amyot, on le mit +dans un cercueil de <i>toung-mou</i>, dont les planches avaient quatre +pouces d'épaisseur du pied d'alors, divisé comme celui d'aujourd'hui +en douze pouces; et ce premier cercueil fut emboîté dans un second, +fait de bois de <i>pe-mou</i>, dont les planches avaient cinq pouces +d'épaisseur. On peignit tout l'extérieur de différentes figures, qui +étaient autant d'emblèmes des différentes vertus qui l'avaient plus +particulièrement distingué. Ce double cercueil fut placé dans un +catafalque construit suivant le rite des <i>Tcheou</i>, qui occupaient +actuellement le trône impérial. Les petits étendards triangulaires +placés par intervalles autour de cette décoration funèbre étaient, +suivant le rite de la dynastie <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> <i>Chang</i>, et le grand étendard +carré était suivant le rite <i>Hia</i>. En réunissant ainsi les rites des +trois dynasties qui, depuis la fondation de l'empire, l'avaient +successivement gouverné jusqu'alors, on voulait donner à entendre que, +si la mémoire de ces anciens rites, et de tous les autres qui avaient +eu lieu dans les temps les plus reculés, s'était conservée parmi les +hommes, c'était à Confucius en particulier que l'honneur en était dû +et à qui l'on était redevable de cet insigne bienfait. Ce premier +devoir étant rempli, les disciples achetèrent, au nom du petit-fils de +leur maître, un terrain de <i>cent pas</i> carrés à quelque distance de la +ville, pour y déposer le corps. À l'une des extrémités de ce terrain +ils élevèrent trois monticules en forme de dôme, dont celui du milieu, +plus élevé que les autres, devait servir de signe de reconnaissance au +tombeau; ils y plantèrent, en signe de vie renouvelée et éternelle, un +arbre, l'arbre <i>Kiai</i>. Cet arbre, qui n'est plus aujourd'hui qu'un +tronc aride, subsiste encore dans le lieu même où il fut planté, +malgré le bouleversement que la Chine a éprouvé plus d'une fois +pendant un intervalle de temps de plus de vingt-deux siècles. Le +profond respect que les Chinois conservent pour la mémoire <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> +de leur sage par excellence, et pour tout ce qui peut contribuer à +leur en rappeler le souvenir, leur fait regarder ce tronc aride comme +un monument digne de toute leur attention. Ils l'ont fait dessiner +dans toute l'exactitude du détail; ils l'ont fait graver sur un +marbre, et les empreintes qu'on en tire servent de principal ornement +dans le cabinet de ces lettrés enthousiastes qu'une fortune au-dessous +de la médiocre met hors d'état de le décorer plus somptueusement. J'en +ai un exemplaire, donné par le <i>Saint Comte</i> lui-même, comme un +présent dont il a cru qu'un lettré du <i>grand Occident</i> (c'est de ce +nom qu'on appelle ici l'Europe) pourrait connaître le prix. Je le +joindrai aux planches dont j'accompagne cet écrit.</p> + +<p>«Après avoir tout disposé dans le lieu de la sépulture, ceux des +disciples qui étaient à portée se rassemblèrent chez <i>Tsée-sée</i>, son +petit-fils, et formèrent le convoi funèbre, en se joignant aux autres +parents de l'illustre mort. Le corps fut mis en terre avec tout +l'appareil de l'ancien cérémonial, et, après la cérémonie, tous se +prosternèrent et pleurèrent sincèrement sur son tombeau. Avant que de +se séparer, les disciples convinrent entre eux de porter le deuil de +leur <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> maître commun de la même manière et autant de temps +qu'ils devraient le porter si le propre père de chacun d'eux était +mort: la durée en fut de trois ans. Mais le disciple favori, qui avait +été plus lié qu'aucun autre à celui qu'ils regrettaient, recula ce +terme jusqu'à la sixième année entièrement révolue; et pendant tout +cet espace de temps il s'enferma dans une cabane qu'il avait fait +construire non loin du tombeau, et ne s'occupa qu'à étudier son +modèle, pour se mettre en état de l'imiter quand les circonstances le +lui permettraient.</p> + +<p>«Ceux d'entre les principaux disciples qui étaient habitués dans les +royaumes voisins, et qui n'avaient pas assisté aux funérailles, +vinrent à leur tour faire les cérémonies funèbres, et apportèrent, +comme une sorte de tribut, chacun une espèce d'arbre particulier à son +pays, pour contribuer à l'embellissement du lieu qui contenait les +respectables restes du sage qui les avait instruits.</p> + +<p>«L'exemple de <i>Tsée-Koung</i>, le disciple favori, fut regardé par les +autres comme un reproche tacite du peu d'affection qu'ils avaient pour +leur maître, en s'éloignant de son tombeau comme ils l'avaient fait. +Ils se rassemblèrent <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> au nombre d'environ une centaine, et +vinrent s'établir avec leurs familles aux environs de ce lieu +respectable, y formèrent un village qu'ils nommèrent <i>Koung-ly</i>, +c'est-à-dire village de <i>Koung</i>, ou appartenant à la maison de +<i>Koung</i>, dont ils voulurent bien se déclarer les vassaux, et prièrent +<i>Tsée-sée</i> de les regarder comme tels, en acceptant l'hommage +volontaire qu'ils lui offraient en considération de son illustre +aïeul. Ces familles nouvellement établies se multiplièrent peu à peu, +et leurs descendants se trouvèrent en assez grand nombre, après +quelques siècles, pour peupler à eux seuls une ville de troisième +ordre, qui porte aujourd'hui le nom de <i>Kiu-fou-hien</i>, et qui est du +district de <i>Yent-cheou-fou</i>. Dans les commencements, on s'était +contenté de mettre devant le tombeau une simple pierre sans sculpture, +de six pieds en carré, sur laquelle on faisait les cérémonies d'usage, +et que, pour cette raison, on appelait <i>Tsée-tan</i>, c'est-à-dire +<i>élévation</i> ou <i>autel</i> des cérémonies. Pour ce qui est des statues de +pierre et des autres ornements qui décorent aujourd'hui les environs +du tombeau, tout cela est moderne.</p> + +<p>«Les parents, les amis et les disciples de <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> <i>Koung-tsée</i> ne +furent pas seuls à donner des marques publiques de consternation et de +deuil; tout ce qu'il y avait de personnes instruites se fit un devoir +de témoigner sa douleur, et le roi <i>Ngai-Koung</i> lui-même, qui l'avait +négligé lorsqu'il vivait, sentit, au moment qu'on lui annonça sa mort, +tout le prix de la perte qu'il avait faite. En présence de tous ses +courtisans il se reprocha le tort qu'il avait eu de ne pas l'employer +assez, et dit en peu de mots tout ce qu'on pouvait dire de plus +honorable en faveur de celui qu'il regrettait. «Le ciel suprême, +dit-il, est irrité contre moi; il m'a enlevé le trésor le plus +précieux de mon royaume en m'enlevant le sage qui en faisait la +principale gloire et le plus bel ornement.» Ce magnifique éloge, tout +mérité qu'il était, aurait pu être regardé comme un tribut que ce +prince payait à la coutume, s'il ne l'eût fait suivre par quelque +chose de plus durable que les paroles. Il fit construire en son +honneur, et non loin de son tombeau, une de ces salles qui portent par +distinction le nom de <i>Miao</i>, parce qu'elles sont destinées à honorer +les ancêtres: <i>Afin</i>, dit-il, <i>que tous les amateurs de la sagesse +présents et à venir puissent s'y rendre en temps réglés, pour faire +les cérémonies <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> respectueuses à celui qui leur a frayé la +route qu'ils suivent et sur le modèle duquel ils doivent se former.</i></p> + +<p>«Pour la consolation des disciples qui s'étaient fixés avec leurs +familles dans les environs, et pour remettre en quelque sorte sous +leurs yeux celui dont le souvenir leur était infiniment cher, outre +son portrait, qu'on plaça dans le sépulcre nouvellement construit, on +y déposa encore tous ses ouvrages, ses habits de cérémonie, ses +instruments de musique, le char dans lequel il faisait ses voyages et +quelques-uns des meubles qui lui avaient appartenu. Quand on crut que +tout était dans l'état de décence qu'il fallait, on en donna avis au +roi, et ce prince, s'y étant transporté, y fit en personne toutes les +cérémonies qu'on a imitées depuis, c'est-à-dire qu'on le reconnut +solennellement pour maître, et qu'il lui rendit, en cette qualité, les +mêmes hommages que s'il eût été vivant et qu'il l'instruisît encore +dans la morale, les sciences et le gouvernement. À son exemple, tous +ceux de ses disciples qui étaient à portée renouvelèrent, dans ce même +lieu, les hommages qu'ils avaient déjà rendus à leur maître, et +déterminèrent entre eux qu'au moins une fois chaque année <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> +ils viendraient s'acquitter des mêmes devoirs; ce qu'ils pratiquèrent +le reste de leur vie avec une exactitude qui a servi de modèle à tous +les gens de lettres qui sont venus après eux. Depuis plus de deux +mille ans, les lettrés suivent constamment cet usage, et, comme il +n'est pas possible que tous fassent annuellement le voyage de +<i>Kiu-fou-hien</i>, pour la commodité de ceux qui sont répandus dans les +différentes provinces de l'empire, on a élevé dans chaque ville un +monument où ils vont faire les mêmes cérémonies qu'ils feraient à son +tombeau, s'il leur était facile de s'y rendre. Les empereurs mêmes ne +s'en dispensent pas; ils vont, en tant que représentant la nation, +rendre hommage à celui que la nation a reconnu solennellement pour +maître, et c'est le fondateur de la dynastie des <i>Han</i> qui le premier +en a donné l'exemple.</p> + +<p>«Après l'extinction totale des <i>Tsin</i>, vers l'an 203 avant +Jésus-Christ, le grand <i>Tay-tsou</i>, <i>Kao-hoang-ty</i>, ayant réuni tout +l'empire sous sa domination, regarda comme le premier de ses soins +celui de lui rendre tout le lustre dont il avait brillé sous les +premiers empereurs de <i>Tcheou</i>. Les sages qu'il avait appelés auprès +de sa personne pour l'aider de <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> leurs conseils lui +persuadèrent que, de tous les moyens qu'il pouvait employer pour venir +à bout de ce qu'il se proposait, le plus efficace serait de restaurer +parmi les hommes l'antique doctrine des livres sacrés, trésor de +civilisation recouvré par le philosophe.</p> + +<p>«Ces cérémonies honorifiques, dit le Père Amyot, furent instituées +pour glorifier dans l'avenir le sage et ses soixante et douze +disciples. Ces cérémonies, que l'ignorance des Européens a travesties +en culte et en idolâtrie, ne sont que des rites funèbres et nullement +des adorations.</p> + +<p>«Ce serait ici le lieu, continue le savant historien, de caractériser +ces cérémonies, de les mettre sous les yeux, dans le détail le plus +exact, telles qu'elles se pratiquent, en traduisant simplement cet +article du cérémonial authentique de la nation, sans aucune réflexion +de ma part. Ce simple exposé suffirait pour faire porter un jugement +sans appel, et sur leur nature, et sur l'objet qu'on se propose en les +pratiquant; mais, comme on a déjà beaucoup écrit sur cette matière, et +que le pour et le contre ont eu des partisans outrés, je crois, tout +bien considéré, qu'il est inutile de redire ce qui a été dit cent et +cent fois.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> Il les caractérise néanmoins parfaitement, dans un autre +volume de ses Mémoires, comme des rites purement civils et +honorifiques, n'impliquant d'autre culte que le culte des souvenirs et +de la vénération pour la mémoire de Confucius.</p> + +<p>Voyons maintenant comment cette littérature morale et politique, +résumée dans Confucius, a constitué le gouvernement, les lois et les +mœurs de l'Asie, après sa mort, et quels sont les fruits que la +raison d'un seul homme d'État a produits sur la civilisation de +quelques milliards d'hommes, ses semblables.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>Le premier effet de cette littérature morale et politique a été, +d'après le témoignage des mêmes religieux, initiés pendant un siècle à +la langue, à la législation, au gouvernement même de l'empire, de +résumer toute la civilisation et toute la législation dans un livre. +Ce livre est le commentaire des premiers livres sacrés, écrit dans les +dernières années de sa vie par Confucius. Écoutons ce qu'en disent +ces religieux <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> dans le premier volume de leurs recherches.</p> + +<p>«Le style de ce recueil, rassemblé, élucidé, rénové par Confucius, +disent-ils (page 69 des Mémoires), est simple, laconique, éloquent +seulement par le sens, par la clarté, par la brièveté. La composition +en est confuse, comme celle de tout recueil composé de débris rejoints +ensemble; un chapitre n'y tient pas nécessairement à l'autre par un +enchaînement logique. L'histoire que Confucius y raconte, la doctrine, +la morale, la politique en font tout le prix.</p> + +<p>«Autant les Platon et les Aristote mettent d'apprêt et de tournure +dans leurs maximes, autant ils s'échafaudent pour soutenir leurs +principes, autant ils sont délicats dans le choix des détails, autant +ce livre est simple, naturel et loyal. La vérité n'y a point d'aurore; +elle paraît d'abord avec toute sa lumière. L'éloquence de ce livre est +une éloquence de profondeur, d'énergie et d'évidence. Aussi +porte-t-elle la conviction jusqu'au fond de l'âme, et semble-t-elle +moins révéler le vrai que le faire jaillir du fond du cœur. Il ne +ménage ni passions, ni préjugés; il ne voit que l'homme dans l'homme. +La justice du souverain Être, selon lui, peut être désarmée +quelquefois par <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> sa clémence en faveur du repentir, et il en +cite des exemples; mais aussi, de la même main dont il caresse et +couronne la vertu obscure, il foudroie les mauvais princes sur leurs +trônes et les ensevelit sous les ruines de leur grandeur. La royauté +n'est qu'un choix du Ciel; celui qui en est revêtu doit encore plus le +représenter par sa sagesse et sa bienfaisance que par des coups de +vigueur et d'autorité. Le glaive qu'il a à la main le blesse dès qu'il +le porte à faux, et tout l'éclat de sa couronne ne doit pas coûter un +soupir au dernier de ses sujets. Sa gloire est de faire des heureux. +Ce n'est point sur les maximes obliques d'une politique qui rapporte +tout à soi que le livre fonde l'art de régner; il en fait consister +tous les secrets à maintenir la pureté de la doctrine et de la morale +par les vertus naturelles, sociales, civiles et religieuses. Les +exemples du prince, selon ses principes, sont le premier et le plus +puissant ressort de l'autorité; plus il sera bon fils, bon père, bon +époux, bon frère, bon parent, bon citoyen et bon ami, moins il aura +besoin de commander pour être obéi; et plus il respectera les +vieillards, honorera ses officiers, fera cas de la vertu et +s'attendrira sur les malheureux, plus il sera respecté, honoré, +<span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> estimé et aimé lui-même. Il est aisé de conclure après cela +que le <i>Chou-king</i> représente la guerre et le despotisme comme des +incendies dont l'éclat passager ne laisse que des cendres et des +pleurs. Mais, ce qui ne sera peut-être pas au goût de toute l'Europe, +il prétend que les hommes ont trop de besoins et trop peu de force +pour que le superflu des uns ne soit pas le nécessaire des autres; en +conséquence il peint le luxe des couleurs les plus odieuses, le montre +partout comme l'écueil du bonheur public, et affecte de prouver, par +les événements, que la décadence des mœurs, qui en est la suite +nécessaire, a entraîné celle des deux dynasties <i>Hia</i> et <i>Chang</i>. Le +luxe, selon lui, est à l'abondance ce qu'est la bouffissure à +l'embonpoint. Que de traits encore il faudrait ajouter pour crayonner +en entier la belle doctrine du <i>Chou-king</i>! Mais, quelque dur et +quelque rétif que nous soyons à l'enthousiasme patriotique, on nous +soupçonnerait d'en avoir eu un violent accès. Les P. Gaubil et Benoît +ont traduit le <i>Chou-king</i>, l'un en français et l'autre en latin. +Leurs traductions doivent être en France; qu'on les lise et qu'on nous +juge. Le <i>Chou-king</i> a persuadé à la Chine, il y a plus de trente-cinq +<span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> siècles, que l'agriculture est la source la plus pure, la +plus abondante et la plus intarissable de la richesse et de la +splendeur de l'État. Il n'a pas fallu faire une seule brochure pour le +prouver.»</p> + +<p>«Les lettrés de la dynastie des <i>Han</i>, dit <i>Tchin-tsée</i>, ont écrit +plus de trente mille caractères pour expliquer les deux premiers mots +du <i>Chou-king</i>. Il aurait pu ajouter qu'ils en ont écrit encore un +plus grand nombre pour les attaquer. Nous ne voyons que les livres +saints qui puissent donner idée à l'Europe de la manière dont ce +précieux monument a été combattu, attaqué, calomnié pendant quatorze +siècles.</p> + +<p>«Le style seul dans lequel il est écrit, indépendamment de sa sagesse, +en démontre l'antiquité à quiconque a lu les beaux ouvrages des +écrivains de toutes les dynasties chinoises. Les empereurs et les +savants l'ont appelé la <i>source de la doctrine</i>, la manifestation <i>des +enseignements du sage</i>, la révélation <i>de la loi du Ciel</i>, <i>la mer +sans fond de justice et de vérité</i>, le <i>livre des souverains</i>, <i>l'art +de gouverner les peuples</i>, <i>la voix des ancêtres</i>, la règle de tous +les <i>siècles</i>. Soit que l'empereur parle en souverain ou en chef de la +littérature, il tâche de <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> s'appuyer sur l'autorité de ce +livre; il se fait gloire d'en entendre le sens le plus caché; il ne +dédaigne pas de prendre le pinceau lui-même pour le copier et le +commenter; il y prend ordinairement le texte des discours qu'il +adresse aux grands, aux princes, aux peuples de son empire. Les +ministres et les censeurs du pouvoir public ont sans cesse recours à +ce livre, les uns pour justifier leurs ordres et leurs desseins, les +autres pour donner plus de force à leurs opinions. L'orateur, le +poëte, le moraliste, le philosophe s'appuient sur ce livre, et tout ce +que nous pouvons dire de plus fort à sa gloire, ajoutent-ils, c'est +que, après l'invasion des superstitions indiennes, tartares ou +thibétaines en Chine, si l'idolâtrie, qui est la religion des +empereurs et du peuple, n'est pas devenue la religion du gouvernement, +c'est ce livre de Confucius qui l'a empêché, et si notre religion +chrétienne, disent-ils enfin, n'a jamais été attaquée par les savants +lettrés du conseil impérial, c'est qu'on a craint de condamner, dans +la morale du christianisme, ce qu'on loue et ce qu'on vénère dans le +livre de Confucius.»</p> + +<p>Il commence par des maximes de sagesse que nous traduisons ici du +latin, dans lequel <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> les jésuites ont traduit, il y a un +siècle, ces passages:</p> + +<p>«C'est le <i>Tien</i>, <i>Dieu</i>, le <i>Ciel</i>, trois noms signifiant le même +grand Être, qui a donné aux hommes l'intelligence du vrai et l'amour +du bien, ou la rectitude instinctive de l'esprit et de la conscience, +pour qu'ils ne puissent pas dévier impunément de la raison ....... En +créant les hommes, Dieu leur a donné une règle intérieure droite et +inflexible, qu'on appelle conscience: c'est la nature morale; en Dieu +elle est divine, dans l'homme elle est naturelle....</p> + +<p>«Le <i>Tien</i> (Dieu) pénètre et comprend toutes choses; il n'a point +d'oreilles, et il entend tout; il n'a point d'yeux, et il voit tout, +aussi bien dans le gouvernement de l'empire que dans la vie privée du +peuple. Il n'y a ni bien, ni mal, ni vrai, ni faux, qui puisse +échapper à sa lumière; il entre par sa justice et par sa providence +jusque dans les cachettes les plus ténébreuses de nos maisons; il ne +laisse ni le moindre bien sans récompense, ni le moindre mal sans +châtiment....</p> + +<p>«Faites un calendrier, ô peuples! la religion recevra des hommes les +temps qu'ils doivent au <i>Tien</i> (Dieu).»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> Les cinquante-huit chapitres du livre de Confucius sont +partout pleins de ces maximes de religion rationnelle et de ces règles +de gouvernement par la conscience. Un volume entier ne suffirait pas +pour les citer.</p> + +<p>On a affecté de croire depuis en Europe que les Chinois, frappés de la +sublimité de ce livre, avaient divinisé son auteur; le Père Amyot +proteste contre cette fausse idée en ces termes:</p> + +<p>«Je n'ai rien à ajouter à ce qui concerne Confucius. Pour ce qui est +du culte qu'on lui rend ici, on a tort de s'imaginer que c'est un +culte religieux; il ne passe pas les bornes du respect et de la +reconnaissance qui sont légitimement dus à un homme qui, de son vivant +par ses exhortations, et après sa mort par ses écrits, a fait à ses +semblables tout le bien qu'il a été en son pouvoir de leur faire. Les +cérémonies qui accompagnent ce culte sont conformes aux mœurs du +pays. En France on ne se met à genoux que devant Dieu et l'image des +saints; on ne leur offre que de l'encens; ici l'on se met à genoux +pour honorer certains vivants, quand ils sont d'un ordre supérieur; on +leur offre des mets et l'on fait brûler des parfums devant eux. La +même chose se pratique <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> envers Confucius et devant les morts +auxquels on doit du respect et de la reconnaissance. Dans l'idée +chinoise, tout cela ne passe pas les bornes du culte civil, et c'est +même un devoir indispensable pour un être raisonnable et un homme bien +né. Y manquer, c'est faire preuve d'ignorance, d'ingratitude, de +grossièreté et même de barbarie. Quel blasphème horrible! diront +certains Européens.»</p> + +<h4>VII</h4> + +<p>Ce livre, comme nous l'avons dit, a donné l'empire aux lettrés comme à +ceux dont l'intelligence, cultivée par de continuelles études, +éclairait le mieux la conscience des règles de gouvernement consignées +dans le texte de la philosophie raisonnée de Confucius. L'empire tout +entier n'a été qu'une vaste école; les emplois publics n'ont été que +les rangs décernés dans une académie. Le gouvernement lui-même, dans +la personne des empereurs, a raisonné le pouvoir avec les peuples, les +peuples ont raisonné l'obéissance avec le gouvernement. Le pouvoir +n'en a pas été moins respecté, l'obéissance des <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> peuples +moins assurée; les conquêtes et les dynasties tartares, amenées par la +conquête, n'ont rien changé à cette civilisation par la littérature. +Les vainqueurs ont été forcés de prendre les mœurs des vaincus; la +pensée a triomphé de la force; le palais des souverains tartares a +continué à être le sanctuaire de la philosophie et de la littérature. +Plusieurs de ces souverains ont été eux-mêmes des lettrés ou des +poëtes du plus haut mérite.</p> + +<p>«Il ne faut point s'en étonner, disent les Mémoires sur la Chine les +mieux informés. Les annales racontent, sur toutes les dynasties, les +succès des études des fils des empereurs, dont plusieurs l'ont été +depuis. La doctrine de l'antiquité a tellement fait plier le génie de +la cour que leur éducation à cet égard est plus sévère que celle des +fils des simples citoyens. L'empereur <i>Kang-hi</i> dit à ses enfants: «Je +montai sur le trône à huit ans; mes ministres furent mes maîtres et me +firent étudier sans relâche les <i>King</i> et les annales. Ce ne fut +qu'après qu'ils m'enseignèrent l'éloquence et la poésie. À dix-sept +ans mon goût pour les livres me faisait lever avant l'aurore et +coucher bien avant dans la nuit; je m'y livrai tellement que ma santé +en fut affaiblie.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> «Le précepteur dont parle <i>Kang-hi</i> fit pour ce prince les +excellentes gloses des livres de Confucius et des deux <i>King</i>, qui +sont un chef-d'œuvre de clarté, d'éloquence et d'exactitude. On +pourrait faire un ouvrage également curieux et instructif sur la +manière dont ce grand prince présida aux études de ses enfants et les +dirigea. Son petit-fils, qui est aujourd'hui sur le trône, envoie les +siens à l'école, quoique déjà mariés et revêtus des grandes +principautés de la famille. L'Europe traiterait sûrement de roman et +de fictions ce que la cour et la capitale voient en ce genre.»</p> + +<p>«Le souverain, disent ailleurs les mêmes missionnaires européens, est +en Chine le chef de la littérature. À en juger par quelques +interrogations venues d'Europe, il paraît que certaines gens le +regardent comme un recteur de l'université. Comment s'y prendre pour +détruire des idées aussi fausses? L'empereur est sur son trône, +l'empereur est aussi grand et aussi absolu dans le temple des sciences +que dans la salle du conseil; et c'est là ce qui sauve la république +des sciences de Chine des enfances de vanité, des tracasseries de +jalousie, des intrigues de cupidité et du fanatisme d'opinions et de +systèmes, qui causent ailleurs <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> tant de troubles et de +misères. La qualité de chef de la littérature, fût-elle une addition +étrangère à la souveraineté, en devient l'appui et l'ornement: +l'appui, parce qu'elle oblige les empereurs à donner à leurs enfants +une éducation qui les force à l'application, leur inspire l'estime et +l'amour des sciences, les accoutume à réfléchir, étend leur +pénétration et remplit leur esprit d'une infinité de principes et de +vues, de maximes et de faits qui leur sauvent bien des méprises. <i>N'en +retirassent-ils d'autre profit que de sentir leur ignorance et le prix +du savoir</i>, dit <i>Tien-Lchi</i>, <i>ils en seraient plus hommes et plus en +état de gouverner les hommes</i>. Cette qualité de chef de la littérature +les met dans le cas de connaître par eux-mêmes les plus savants hommes +de l'empire, de suivre tout ce qui a rapport aux sciences, de faire +accueil aux grands ouvrages et aux grands écrivains, et de les +affectionner.</p> + +<p>«Quant à l'éclat dont le chef de la littérature environne le trône, il +suffit de dire que, mettant l'empereur dans le cas de parler en maître +et en juge aux lettrés que la nation regarde comme ses maîtres, cela +doit nécessairement consacrer, agrandir et ennoblir son autorité. Tout +tend en Chine à persuader la multitude <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> que l'empereur est +infiniment au-dessus des premiers lettrés par la force de son génie et +par l'étendue de ses connaissances. Elle voit qu'on ne présente à +l'empereur que des Mémoires écrits dans le style le plus savant et le +plus relevé; que ses édits et ordonnances sont des modèles de +compositions; qu'il reprend publiquement les gouverneurs de province +des erreurs qui se trouvent dans leurs placets et les plus habiles +docteurs des fautes qui leur échappent dans leurs ouvrages; qu'il +parle en maître dans des préfaces raisonnées sur les ouvrages qu'il +fait faire et qu'il fait publier, et que tout ce qui sort de son +pinceau est marqué au coin de l'immortalité. Le moyen, avec cela, +qu'elle ne soit pas tranquille sur la sagesse et la protection de +l'empereur!</p> + +<p>«Voici ce que la sagesse des anciens a imaginé pour l'aider. Elle a +créé des charges honorables et lucratives pour les plus habiles +lettrés de l'empire, et les a chargés, chacun selon la sienne, +d'approfondir toutes les parties de l'histoire naturelle, politique, +civile, militaire, ecclésiastique, morale, littéraire, etc., de la +Chine, et de se tenir toujours en état de répondre sur tout ce que +l'empereur juge <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> à propos de leur demander. S'il s'agit de +quelque nouvelle loi, de quelque nouveau système, de quelque +arrangement dans les finances, de quelque nation étrangère, de quelque +réforme de police, Sa Majesté envoie demander à celui qui est chargé +de répondre ce qu'on trouve là-dessus dans l'histoire; et le lendemain +ou surlendemain ce savant lui présente un Mémoire raisonné, où elle +voit ce qui a réussi ou échoué autrefois, pourquoi ce qui a été tenté +a été rejeté, et pour quelles raisons, etc.</p> + +<p>«Ces savants ont sous la main sans doute bien des recueils, extraits, +notices, compilations, répertoires de leurs prédécesseurs, qu'ils +augmentent eux-mêmes; mais, s'ils n'avaient pas la science qui leur en +donne la clef et les met à même de puiser dans les sources, ils leur +seraient inutiles. Aussi l'empereur les oblige à la cultiver sans +cesse, par les questions subites et imprévues qu'il leur fait; ils +n'auraient garde, dans leurs réponses, de risquer un mot hasardé: ils +citent leurs garants, d'après la critique la plus sévère. Par là un +empereur, sans être savant, jouit de tout l'éclat que la science et +l'érudition peuvent répandre sur l'administration publique, n'est +<span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> pas exposé à prendre une répétition pour un coup de génie, +ne court pas le danger de se méprendre dans ce qu'il avance, et parle +toujours avec une dignité imposante dans tous les actes publics.»</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p>«Des lettrés, renommés par leur science des annales de l'empire et par +la fermeté de leur caractère, tiennent registre secret des actes du +gouvernement dans le palais même du prince. Ces registres ou journaux +sont la censure la plus impartiale, la plus efficace et la plus +redoutée des princes. Comme les faits y sont racontés en peu de mots +et tels qu'ils sont, leurs causes et leurs effets, leur enchaînement +et leur ensemble, dont il lui est si aisé de se faire le commentaire, +lui présentent un miroir où il se voit tel qu'il est et tel que +l'histoire le montrera aux siècles futurs. L'amour-propre le plus +aveugle n'a pas de ressource contre cette espèce de censure. Ce n'est +pas tout: un prince y voit une infinité de choses qu'on tâche de lui +faire perdre de vue, et, <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> s'il s'est fait un plan de +gouvernement, il lui est aisé d'être conséquent et de tendre sans +cesse à son but. Une faute lui en fait éviter cent autres; celles +mêmes de ses prédécesseurs lui servent infiniment.—<i>Tai-tsong</i> était +si frappé que l'histoire fît mention des paroles, des actions et des +fautes de ses prédécesseurs, qu'il s'observait avec beaucoup de soin, +et s'effrayait lui-même par la pensée de ce qu'on dirait de lui dans +la suite des siècles. «Je me juge moi-même, disait-il, par les choses +que je blâme et que j'improuve dans mes prédécesseurs. L'histoire est +le miroir de ma conscience: dans les autres je vois ma propre image, +et j'entends, dans le jugement que je porte de mes prédécesseurs, le +jugement qu'on portera de moi-même.»</p> + +<p>«Ces sortes de journaux sont dans les mœurs de la nation chinoise. +Les chefs des grandes maisons font leur journal secret, dans le goût, +à peu près, de celui de l'empereur, pour leur propre instruction et +pour celle de leurs enfants. Ce journal est nécessaire à certains +égards, et commandé, pour ainsi dire, par les lois, parce que, quand +quelqu'un est présenté à l'empereur pour être promu à un emploi, il +doit être en état de répondre sur <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> les charges qu'ont remplies +son grand-père, son père et lui, sur les grâces qu'ils ont obtenues, +sur les fautes qu'ils ont faites, sur la manière dont ils en ont été +punis, sur la façon dont ils les ont réparées ou en ont obtenu grâce.»</p> + +<p>Tout le gouvernement est intellectuel dans un pays dont Confucius a +écrit le code et spiritualisé toute la constitution.</p> + +<h4>IX</h4> + +<p>On a appelé cela le despotisme. Écoutons à cet égard un homme qui a +vécu soixante ans au milieu de ces institutions. «C'est le despotisme +de la raison, dit-il, au lieu du despotisme sanguinaire et oppressif +que notre ignorance leur attribue. Le souverain, le premier, subit le +despotisme de la philosophie de Confucius, un des sages, des lettrés +qui perpétuent son esprit.» Un écrit d'un des derniers empereurs de la +Chine, au dix-septième siècle, commente ainsi la loi des jugements et +des peines dans un style et dans un esprit que Fénelon, Montesquieu et +Beccaria ne désavoueraient pas.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> «Il en est des supplices, dit le philosophe impérial, comme +des remèdes. Le but des supplices est de corriger les hommes et non +pas de les conduire à la mort. C'est pour en avoir poussé trop loin la +rigueur qu'au lieu d'amender les peuples on les avait poussés dans la +révolte. J'aurai soin qu'on rende la justice; mais, avant tout, +j'ordonne qu'on traite les prisonniers avec bonté et qu'on ne leur +refuse rien de tout ce qui peut être accordé..... Les crimes sont, +dans la société, comme les taches et les ordures sur les habits: un +habit se lave, les taches s'effacent, les ordures s'en vont; mon +peuple peut se corriger et s'amender. Je ne veux me servir de la +terreur des supplices que pour défendre la société. Mon amour pour mes +peuples me donne du courage pour tenir aux travaux continuels du +gouvernement, mais il augmente mes peines et mes inquiétudes dès qu'il +s'agit d'affaires criminelles qui vont à la mort, parce que je sais +que mes soins, mes attentions et ma sensibilité ne peuvent pas +s'étendre à tout. Si mes officiers ont quelque tendresse pour moi, +qu'ils me la témoignent en ne voyant que des hommes dans ceux qui sont +accusés. Hélas! il n'est que trop fâcheux de les traiter en coupables +lorsqu'ils <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> sont condamnés!.... Le peuple est inconsidéré et +peu réfléchi; il viole la loi par inadvertance, comme un enfant tombe +dans un puits. Vous auriez pitié de cet enfant; moi j'ai pitié de mon +peuple. C'est pour moi, ajoute-t-il, une angoisse de conscience de +juger selon les lois et de condamner ou de pardonner avec +discernement. Mais ce que j'ai trouvé de plus affligeant, ce à quoi je +ne m'accoutume pas, ce qui me coûte chaque fois au delà de ce que je +pourrais vous dire, c'est de signer des arrêts de mort. Mon cœur +flétri se glace et saigne de douleur à chaque fin d'automne, lorsque +vient le moment de décider du sort des criminels. Je dois venger le +<i>Tien</i> et mes peuples; mais il n'en est pas moins triste d'être exposé +au danger de faire couler une goutte de sang qu'on eût pu épargner. +Mon unique consolation est de ne prononcer que sur les crimes +évidents, et aucune sorte de travail ne me coûte pour m'en assurer.</p> + +<p>«Le pouvoir et les règles pour décerner les récompenses et les +châtiments publics viennent d'en haut. Qui entreprend de changer les +mœurs des hommes ne doit pas se flatter que le bon exemple seul +persuade la vertu. Il faut effrayer les méchants pour les corriger +<span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> ou même pour les contenir. C'est au nom du <i>Tien</i> qu'on agit; +c'est sa justice qui doit diriger: on ne doit y mêler aucune vue +particulière. Il est dit: <i>Récompensez le mérite, punissez le crime; +si vous ne vous trompez ni dans l'un ni dans l'autre, espérez de voir +croître les vertus et diminuer les vices.</i> Il est dit dans Confucius: +<i>Le Tien ordonne de décerner les cinq honneurs et les cinq récompenses +à la vertu. Le Tien exige que le crime soit puni par les cinq +supplices et par les cinq châtiments. Oh! que ce grand objet de +gouvernement demande de vigilance! Oh! qu'il demande de sagesse et de +vertu!</i> C'est-à-dire qu'en matière de châtiments et de récompenses il +faut se comporter avec une impartialité et une droiture infinies. La +plus petite prévarication est une horreur!»</p> + +<p>Voilà le langage de cette philosophie sur le trône!</p> + +<h4>X</h4> + +<p>L'opinion publique y jouit de la plénitude de son jugement, par suite +de ce gouvernement par la raison, et de la liberté de la presse +<span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> à qui on n'interdit que le scandale, l'injure ou la +calomnie. L'imprimerie, immémorialement inventée et exercée dans +l'empire, y fait respirer la pensée publique comme l'air; chacun peut +imprimer et afficher, à son gré, toutes ses idées; c'est la +représentation nationale universelle par la littérature, sur la place +publique et sur toutes les murailles des villes ou des campagnes. Les +mandarins transmettent au gouvernement ces symptômes de l'opinion +publique, ce cri muet des peuples dans leur gouvernement. Le droit de +requête et de pétition des hommes de toutes conditions y est également +sans autres limites qu'une respectueuse convenance. Le souverain +connaît ainsi, sur tous ses actes, la pensée des peuples. Il ne +dédaigne pas de raisonner et de discuter lui-même, dans de fréquents +manifestes, ses actes avec eux; il est contraint de reconnaître pour +juge, non la force, mais l'intelligence.</p> + +<p>Qu'on nous permette de transcrire ici un de ces entretiens du +souverain avec la nation, qui précéda l'abdication d'un des derniers +et des plus vertueux empereurs qui aient illustré l'histoire de la +Chine. Toutes les circonstances de ce règne et de cette abdication ont +été traduites de la <i>Gazette de l'empire</i>, en 1778, par <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> le +Père Amyot. La littérature politique de la Chine a peu de témoignages +plus frappants et plus authentiques de la nature toute intellectuelle, +toute philosophique et toute littéraire de ce gouvernement.</p> + +<p>L'empereur <i>Kien-long</i> avait régné pendant une longue période de sa +vie avec une vertu, un talent et un bonheur qui faisaient confondre +son autorité avec celle de la Providence. Il n'était pas seulement +grand politique, il était écrivain et poëte renommé.</p> + +<p>Il revenait, à l'âge de soixante-huit ans, d'un long voyage entrepris, +contre l'avis de ses ministres, pour inspecter les provinces les plus +éloignées et les plus arriérées de l'empire. Le bruit de sa mort avait +couru; les peuples s'étaient troublés de l'idée de perdre le chef de +l'empire avant qu'il eût, suivant l'usage, désigné son successeur +parmi ses enfants; car l'empire, au fond, est une république lettrée +dont le régulateur, moitié héréditaire, moitié électif, est désigné +par le père grand-électeur de l'empire.</p> + +<p>Un lettré d'un ordre inférieur osa lui présenter sur le chemin une +requête conçue en termes irrespectueux, pour lui intimer le conseil de +se retirer du trône et de se nommer <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> enfin un successeur. Le +lettré, organe d'un parti caché dans le palais, fut sévèrement jugé et +puni pour cet outrage à la majesté et à la liberté du Père de +l'empire.</p> + +<p>Mais, rentré dans sa capitale, l'empereur crut devoir expliquer +lui-même paternellement à ses peuples ses motifs pour ne pas +obtempérer aux vœux ou aux craintes du parti qui le poussait à une +abdication prématurée. Aucun document à la fois politique et +littéraire, dans les annales de la Chine, n'est de nature à faire +mieux comprendre la constitution libre, paternelle et raisonnée de ce +gouvernement par la persuasion. Voici ce manifeste du prince, ou +plutôt cette confidence impériale du père avec ses peuples. Nous n'en +retrancherons que les longueurs et les superfluités.</p> + +<p>«<i>Extrait de la gazette du huitième de la dixième lune de la +quarante-troisième année du règne de Kien-long (c'est-à-dire le 26 +novembre 1778).</i></p> + +<p>«L'étude de l'histoire, dit l'empereur, est l'une de mes occupations +les plus ordinaires. Les usages pratiqués dans tous les temps, dont il +est fait mention, ont passé successivement sous mes yeux, et, leur +diversité m'ayant convaincu qu'ils n'avaient pas été constamment +<span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> les mêmes, les raisons que l'on a eues de changer +quelquefois m'ont convaincu aussi qu'on ne doit pas s'en tenir +toujours à ce qui avait été établi. L'usage où l'on était de nommer +solennellement un successeur au trône n'a plus lieu aujourd'hui; celui +de donner des provinces en souveraineté, sous différents titres, est +aboli depuis bien des siècles; le partage et la distribution des +terres ne sont plus comme autrefois dans les premiers temps de la +monarchie. Il serait absurde de vouloir rétablir tous ces usages, par +la raison qu'anciennement ils ont été pratiqués. Telle coutume qui +paraît au premier coup d'œil n'avoir rien que de louable et de bon +cesse de paraître telle quand on l'examine de près.</p> + +<p>«Désigner solennellement un successeur au trône, c'est dire à tout le +monde que l'on donne comme un second maître à l'empire; c'est ouvrir +une source d'où peuvent découler les plus grands malheurs. Le premier +et le plus ordinaire de ces malheurs est la désunion qui se glisse +chez tous ceux qui composent la famille du souverain. Une envie +secrète s'élève d'abord dans leurs cœurs. Les frères de celui qui +aura été choisi par préférence à eux se persuaderont aisément qu'on +leur fait injure; les intrigues <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> ne tarderont pas à naître; +aux intrigues succéderont les cabales et aux cabales les calomnies et +les trahisons. Les défiances et les soupçons entre le père et les +enfants et des enfants entre eux, les haines implacables et l'oubli de +tous les devoirs achèveront ce que le reste n'avait fait, pour ainsi +dire, qu'ébaucher.</p> + +<p>«Un autre malheur non moins ordinaire que le premier, et qui dérive, +comme lui, de la nomination solennelle d'un successeur au trône, est +le changement de bien en mal de celui qui a été choisi. L'ambition des +grands et les basses complaisances de tous ceux qui approchent le +jeune prince, dont ils attendent leur élévation ou l'accroissement de +leur fortune, le pervertissent à coup sûr s'il a les inclinations +vertueuses, et l'enfoncent plus avant dans le crime s'il est +naturellement vicieux. Qu'on ouvre l'histoire; on n'y trouvera que +trop d'exemples qui confirmeront la vérité de ce que je dis ici.</p> + +<p>«Le choix d'un successeur au trône est une affaire de la dernière +importance; on ne doit pas la terminer légèrement. Il faut avoir fait +bien des réflexions, bien des délibérations, avant que de fixer son +choix; il faut avoir prévu tous les avantages et tous les +inconvénients qui peuvent en résulter. Le meilleur, <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> sans +doute, serait d'imiter la conduite d'<i>Yao</i> et de <i>Chim</i>. Ces deux +grands princes ne choisirent point dans leur propre famille celui qui +devait gouverner après eux.»</p> + +<p>Ici l'empereur parcourt longuement l'histoire des dynasties qui l'ont +précédé, et signale, dans toutes, les inconvénients qu'il y a à +désigner son successeur avant sa mort. Ces inconvénients sont scrutés +et mis en relief avec la sagacité d'un historien consommé. Il reprend +ensuite en ces termes:</p> + +<p>«Quant à moi, plus j'ai étudié et compris l'histoire, plus je me suis +confirmé dans l'idée de ne pas laisser connaître, en mon vivant, le +choix que j'aurai fait de mon successeur. L'exemple et les leçons de +mon père me confirment dans cette résolution.</p> + +<p>«Mon père, dès la première année de son règne, pensa à me désigner +moi-même pour son successeur. Il écrivit mon nom et ses intentions sur +un simple billet. Dans cette salle de l'intérieur du palais, qui est +nommée <i>salle des purifications</i>, il y a un tableau dont l'inscription +porte ces quatre caractères: <i>véritable grandeur, brillante gloire</i>. +Ce fut derrière ce tableau qu'il mit ce billet à l'insu de tout le +monde. Parvenu à la huitième lune de la treizième année <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> de +son règne, mon père mourut. Un peu avant sa mort il se fit apporter le +tableau, en retira le billet qu'il avait inséré lui-même dans +l'épaisseur du cadre, et, après en avoir fait lire le contenu, il +expira. Quand ma nomination fut divulguée, tout l'empire applaudit à +son choix.</p> + +<p>«Dès que je fus sur le trône, je me fis un devoir de suivre l'exemple +de mon père. Comme lui je me choisis secrètement un successeur. L'aîné +des fils que j'avais eus de l'impératrice me parut avoir toutes les +qualités naturelles et acquises qui sont nécessaires pour bien régner. +Je fis tomber mon choix sur lui; j'écrivis son nom et mes intentions +sur un billet que je plaçai derrière le même tableau où celui qui +contenait mon nom avait été placé par mon père. Après quelques années, +je perdis ce cher fils. Je retirai alors le billet, et, en avertissant +les grands de ce que j'avais fait, je leur fis part aussi du titre +honorable dont je décorais la mémoire de celui qui devait régner après +moi, en l'appelant <i>ami de l'ordre et très-propre à le faire observer, +fils du souverain et destiné à lui succéder</i>. Le septième de mes +enfants mâles était aussi fils de l'impératrice; il ne vécut que +quelques années. Je choisis, à part moi, <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> le plus âgé de mes +autres fils: il mourut encore; et, après lui, le cinquième me +paraissant posséder toutes les qualités qu'on peut désirer dans un bon +empereur, je lui destinai l'empire. Une mort prématurée l'a enlevé de +ce monde lorsqu'on avait le moins lieu de s'y attendre. Voilà donc +quatre princes héréditaires que j'aurais fait installer solennellement +si je m'étais conformé à l'ancienne coutume.</p> + +<p>«Qu'on ne croie pas cependant que je néglige l'importante affaire de +la succession à l'empire; je l'ai sans cesse présente à l'esprit. +L'année trente-huitième de <i>Kien-long</i> (1773), lorsqu'au solstice +d'hiver j'allai pour offrir au Ciel le grand sacrifice d'usage, je me +fis accompagner de tous mes fils, afin qu'ils vissent de leurs propres +yeux tout ce qui se pratique dans cette auguste cérémonie. J'avais +écrit secrètement le nom de celui d'entre eux que j'avais intention de +faire mon successeur, et j'en avais averti les grands qui servent dans +le ministère, sans cependant leur faire connaître le prince sur qui +j'avais fait tomber mon choix. En offrant le sacrifice, je priai le +Ciel que, si celui dont j'avais écrit le nom avait toutes les qualités +requises pour bien régner, il daignât le conserver et le protéger; +que si, au contraire, <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> il n'était pas digne du trône, faute +d'avoir ces qualités, d'abréger le cours de sa vie, afin qu'il ne +préjudiciât pas à l'empire et que je pusse moi-même me nommer un +successeur qui fût véritablement digne de régner. Ma prière n'avait +pour objet que le bien de l'empire, au préjudice même de l'affection +paternelle. Le Ciel suprême sait que ce que je dis ici est conforme à +la plus exacte vérité, et que, si je ne nomme pas publiquement un +successeur, c'est uniquement pour l'avantage particulier de mes +enfants eux-mêmes et pour le bien général de tous mes sujets. J'en +prends à témoin le ciel, la terre et mes ancêtres. Si mes fils et +leurs descendants s'en tiennent à cet usage, la dynastie ne saurait +périr, parce qu'elle sera favorisée du Ciel, aux ordres duquel elle +sera toujours soumise, et qu'elle aura l'affection des hommes dont +elle tâchera de faire le bonheur.</p> + +<p>«Comme mes intentions ne sont pas connues de tout le monde, il peut se +faire qu'on m'en prête que je n'ai pas et que je suis très-éloigné +d'avoir. Peut-être dit-on de moi que je me complais si fort dans +l'exercice de l'autorité suprême que je craindrais, en me nommant +publiquement un successeur, d'en voir <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> la diminution ou +quelque affaiblissement. Ce serait bien peu me connaître que de penser +ainsi de moi. Depuis que je suis sur le trône, toutes les fois que je +brûle des parfums en l'honneur du Ciel, je lui adresse cette prière: +«Mon aïeul <i>Chen-Tfou</i> a régné soixante et un ans; je n'oserais +m'égaler à lui. Je vous prie, ô Ciel! de me protéger et de m'accorder, +si vous le voulez bien, de parvenir jusqu'à l'année soixantième de mon +règne. J'aurai atteint la quatre-vingt-cinquième de mon âge; alors +j'abdiquerai l'empire, et je le céderai à celui que je destine à être +mon successeur, parce que je crois qu'il vous est agréable. Alors +seulement je me déchargerai du pesant fardeau du gouvernement.» Voilà +ce que personne ne pouvait savoir, parce que c'est pour la première +fois que j'en parle et que je le publie.</p> + +<p>«Quoique j'aie déjà poussé ma carrière jusqu'à la soixante-huitième +année de mon âge, je me sens encore aussi fort et aussi robuste que je +l'ai jamais été; je ne suis sujet à aucune sorte d'infirmité. Me +serait-il permis d'abandonner les peuples que le Ciel suprême m'a +chargé de gouverner à sa place? Si, par amour du repos, ou par +quelque autre motif semblable, <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> je me déchargeais d'un fardeau +que je puis porter encore, je serais ingrat envers le Ciel et envers +mes ancêtres. Depuis l'année courante (1778) jusqu'à l'année <i>fin-mao</i> +(1795) il doit s'en écouler dix-sept encore, espace de temps bien +long, eu égard à mon âge. Quoique mes forces et la constitution +robuste de mon tempérament semblent me mettre à l'abri des infirmités, +je dois cependant être très-attentif; de jour en jour je dois être +plus sur mes gardes pour pouvoir remplir dignement les desseins du +Ciel sur ma personne, lorsqu'il m'a confié le gouvernement de cet +empire. Si, malgré toutes mes intentions, lorsque je serai parvenu à +l'âge de quatre-vingts ou même de soixante-dix ans, je m'aperçois que +mon esprit ou mes forces s'affaiblissent, de manière à ne pas me +permettre de gouverner avec les mêmes soins que j'ai apportés jusqu'à +présent à cette grande affaire, alors, me regardant comme incapable de +tenir sur la terre la place du Ciel, j'abdiquerai l'empire.</p> + +<p>«Parmi les souverains qui l'ont gouverné, il s'en trouve plusieurs qui +ont régné quarante et cinquante ans; il s'en trouve quelques-uns qui +ont abdiqué. Il y a plus de quarante ans que je suis sur le trône; +n'en est-ce pas assez, <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> et faut-il que j'attende de l'avoir +occupé soixante ans pour le céder? C'en serait bien assez, sans doute, +si je n'avais égard qu'à ma propre personne. Un empereur de la +dynastie des <i>Tang</i> répondit à son ministre, qui l'exhortait à se +démettre de l'empire: «Vous voulez donc que je devienne un homme +inutile sur la terre?» Il n'en fut pas ainsi de <i>Jen</i>; il abdiqua +l'empire, et à peine l'eut-il abdiqué qu'il tomba dans la mélancolie +la plus profonde. Son successeur abdiqua comme lui l'empire, et, comme +lui encore, il porta la tristesse jusqu'au tombeau et pleura le reste +de ses jours. Je méprise de pareils empereurs; ainsi je me garderai +bien de les imiter.</p> + +<p>«De tous les traits de l'histoire que j'ai insérés dans mes ouvrages, +il n'en est aucun que je n'aie lu moi-même et que je n'aie écrit de ma +propre main. À l'occasion de l'abdication de ces deux empereurs j'ai +mis une note: <i>Empereurs faibles, qui ont prouvé par leur conduite +qu'ils étaient indignes de régner.</i> Plein de mépris pour de tels +souverains, pourrait-il me tomber en pensée de marcher sur leurs +traces? Leur abdication et le regret amer qu'ils témoignèrent après +avoir abdiqué sont une preuve sans réplique qu'ils redoutaient, dans +<span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> l'autorité suprême, ce qu'elle a de laborieux, de pénible et +de rebutant, quand on veut l'exercer avec gloire, et qu'ils ne +voulaient que jouir des prétendus avantages qu'elle présente, quand on +a en vue une vaine prééminence sur les autres et la facilité +malheureuse de pouvoir se livrer à tous ses penchants.</p> + +<p>«Pour moi, qui cherche à ne rien oublier pour remplir tous les devoirs +qui me sont imposés, je sais que dans l'exercice de la dignité suprême +il se rencontre chaque jour quelques milliers d'articles +très-difficiles à débrouiller. Tout ce qui a rapport à ceux sur +lesquels je me décharge du détail du gouvernement, tout ce qui +concerne les mandarins qui ont une inspection immédiate sur le peuple, +toutes les affaires de l'empire, grandes ou petites, tout cela m'est +rapporté, parce que je veux être instruit de tout, parce que je veux +tout terminer par moi-même. Quel travail immense! Je m'y livre +cependant sans relâche, parce qu'il est de mon devoir de le faire. Si +je donnais à mes mandarins une autorité absolue pour pouvoir terminer +les affaires, plusieurs d'entre eux ne manqueraient pas d'en abuser, +et tout l'odieux retomberait sur moi. <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> Je puis assurer qu'il +n'est aucun moment où il me soit permis de jouir d'un tranquille +repos.</p> + +<p>«Mon empire est très-vaste et le nombre de mes sujets est immense; je +veux cependant qu'on m'informe exactement de tout ce qui concerne mon +peuple. Les inondations, les sécheresses et les différentes calamités +publiques m'affectent beaucoup plus qu'elles n'affectent aucun de mes +sujets. Chaque particulier ne sent que ses propres peines; je sens, +moi seul, toutes les peines réunies de chaque particulier. On sait que +je ne m'en tiens point à une compassion stérile envers ceux qui ont eu +à souffrir; je m'empresse à leur procurer du soulagement aussitôt que +je suis instruit de leurs besoins, et, comme je crains que les +mandarins ne m'en informent pas d'eux-mêmes, je m'en informe moi-même +auprès d'eux.</p> + +<p>«Toutes mes actions ont leur temps déterminé. Je me couche, je me +lève, je m'habille, je prends mes repas à des heures fixes. Tout est +gêne, tout est contrainte; et en cela je suis de pire condition que le +moindre de mes sujets. Je sens tout le poids du fardeau que je porte, +mais je continuerai de le porter autant <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> de temps que les +forces me le permettront. Quand mes infirmités me feront sentir que je +ne puis plus me livrer à un travail assidu ni vaquer aux affaires +comme auparavant, alors je remettrai avec joie les rênes de l'empire +en d'autres mains, et j'aurai la douce satisfaction d'avoir fait, +jusqu'à la fin, tout ce qu'il a été en mon pouvoir de faire. Je serai +parvenu au terme de ma vie, où je pourrai jouir sans remords d'un peu +de tranquillité et où je pourrai connaître la véritable joie; car +jusqu'à présent je n'ai connu que le travail, la gêne, les inquiétudes +et les soucis.</p> + +<p>«Qu'on ne croie pas que ce que je viens de dire soit en vue de me +faire valoir. Je n'ai rien dit qui ne soit à la portée de tout le +monde et que tout le monde ne puisse comprendre avec la plus légère +attention. Il y a longtemps que je voulais faire part à mon peuple de +tout ce dont je viens de l'entretenir; j'attendais, pour le faire, que +l'occasion se présentât; elle s'est enfin présentée, et j'en ai +profité.</p> + +<p>«Lorsque je serai parvenu à une extrême vieillesse, je me déchargerai +du poids du gouvernement, et je m'expliquerai alors plus clairement +encore que je ne le fais aujourd'hui. <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> On connaîtra mes +intentions et on les jugera. J'ai fait cet écrit à l'occasion de +l'insolente requête qui m'a été présentée par le lettré de <i>Mouk-den</i>. +Outre les absurdités répandues dans cette requête, il se trouve un +reproche des plus atroces et des plus mal fondés. Il ose accuser notre +dynastie d'avoir usurpé l'empire. Son crime est des plus énormes et +d'une conséquence extrême dans un État. Il peut se faire que, parmi +les lettrés, mandarins et autres qui sont répandus dans ce vaste +empire, il y en ait qui pensent comme cet insensé et que la crainte +seule empêche de s'exprimer comme lui. Ce que je sais, à n'en point +douter, c'est qu'il y en a grand nombre qui pensent comme lui sur +l'article de la nomination d'un successeur au trône. J'espère qu'après +avoir lu cet écrit, que pour cette raison je veux rendre public, ils +changeront d'avis et approuveront ma conduite.»</p> + +<h4>XI</h4> + +<p>Ce même empereur se justifie, dans un second écrit, de ne pas nommer +une impératrice, <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> comme c'était l'usage parmi ses +prédécesseurs; il en donne des motifs qui attestent la bonté de son +cœur et les scrupules de sa conscience. On sait que la législation +civile de la Chine, semblable en cela à celle des patriarches et de +toute l'Asie, tout en consacrant l'unité du gouvernement domestique +dans une seule épouse, admet les épouses de second rang.</p> + +<p>«Après la mort de ma première épouse, dit dans cet écrit l'empereur, +je crus qu'il était juste et convenable d'élever <i>Na-la-che</i>, femme du +second rang, qui m'avait été donnée par mon père lorsque je n'étais +encore que simple particulier, au rang de première épouse et +d'impératrice; je ne voulus rien faire cependant sans consulter +l'impératrice ma mère. Elle m'ordonna de ne pas me presser et de +donner seulement d'abord un titre d'honneur à <i>Na-la-che</i>; ce que je +fis. Après trois années, satisfait de la conduite de <i>Na-la-che</i>, je +l'élevai au sublime rang et je la déclarai solennellement impératrice. +Quand elle eut reçu cette grâce, au lieu de redoubler d'attentions et +de ne rien oublier pour me persuader de plus en plus qu'elle en était +digne, elle n'eut plus que de l'orgueil. Ses mauvais procédés allaient +chaque <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> jour en empirant. Quelque mécontentement que j'en +eusse, rien ne transpirait au dehors, et je continuais à me conduire à +son égard comme je l'avais toujours fait. Elle mit le comble à ses +impertinences en se coupant elle-même les cheveux. Par là elle me fit +la plus grande insulte qu'une femme puisse faire à son mari et une +sujette à son souverain (les femmes tartares ne se coupent les cheveux +qu'à la mort du mari, du père ou de la mère). C'est comme si elle +avait renoncé à la dignité dont je l'avais honorée, et même à ma +personne, quoique je fusse son époux. Son crime méritait qu'au moins +je la dégradasse publiquement, si je ne la faisais pas mourir. Je la +laissai vivre, et je ne la dégradai point; j'empêchai seulement, après +sa mort, qu'on ne lui rendît les honneurs qu'on a coutume de rendre +aux impératrices, sans cependant rendre compte au public des raisons +que j'avais pour cela, ne voulant pas la déshonorer à la face de tout +l'empire. On a dû reconnaître dans cette affaire que la justice et +l'humanité m'ont dicté seules la conduite que j'ai tenue. Je n'avais +élevé <i>Na-la-che</i> au rang d'impératrice que parce que ce rang lui +était dû préférablement à mes autres femmes; ce n'est pas qu'elle fût +plus <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> belle ou que je l'aimasse plus que les autres. Après +son élévation, elle mit au jour tous ses défauts et se rendit coupable +de quantité de fautes. Dans la crainte qu'il n'en arrivât de même à +toute autre, si je l'élevais au même rang, je n'en ai élevé aucune. +Non-seulement il n'y a rien en cela de répréhensible, mais il n'y a +rien qui ne mérite des éloges, parce que je me suis conformé, +au-dessus de moi, aux intentions du Ciel et de mes ancêtres, et +qu'au-dessous de moi j'ai cherché l'avantage de mes sujets. Je ne +doute pas que la postérité ne m'approuve et ne me loue de tout ce que +j'ai fait dans cette occasion. Cependant le lettré rebelle a osé me +proposer <i>de me reconnaître coupable aux yeux de tout l'empire, et de +nommer publiquement une autre impératrice, en réparation de ma faute +et pour l'entière satisfaction de mes sujets</i>.</p> + +<p>«Je suis dans la soixante-huitième année de mon âge; est-ce à cet âge +que je dois me donner une épouse? Me donnerais-je le ridicule de +demander une des filles du prince <i>mantchou</i>, pour la placer à côté de +moi à la tête de l'empire? Ce que dit à ce sujet le lettré porte avec +soi sa réfutation, ne mérite aucune réponse et n'est digne que de +mépris.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> «Je dois, dit le rebelle, écouter les représentations et y +avoir égard. Depuis que je suis sur le trône, il ne m'est jamais +arrivé d'empêcher qu'on ne me fît des représentations; j'ai reçu avec +bonté et même avec plaisir celles surtout qui avaient pour objet +l'avantage de mes sujets et la gloire de l'empire; je n'ai jamais +manqué, après les avoir reçues, de les renvoyer aux grands tribunaux, +pour qu'ils eussent à délibérer sur l'usage que j'en devais faire. +Quand les tribunaux ont jugé que je devais avoir égard à ce qu'on me +représentait, j'y ai eu égard; je n'ai jamais rejeté que les +représentations qu'ils ont jugé que je devais rejeter. Pas même une +seule fois il ne m'est arrivé d'empêcher qu'on ne me représentât ce +qu'on croyait devoir me représenter. Lorsqu'on m'a représenté les +inondations, les sécheresses et autres calamités qui affligeaient +quelques provinces, je me suis hâté d'envoyer sur les lieux des grands +ou des mandarins pour examiner l'état des choses et m'en instruire +dans le détail, ne voulant rien ignorer de tout ce qui peut intéresser +mon peuple, et j'ai toujours donné les ordres les plus précis aux +<i>tsong-tou</i>, vice-rois et autres grands officiers des provinces, de +veiller exactement et <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> d'être attentifs à ce qu'il ne +souffrît aucun dommage, à le soulager quand il en a souffert et à lui +procurer tout le soulagement qui dépendait d'eux. Quand on m'a fait +savoir que la misère était dans quelque endroit, j'ai fait ouvrir mes +greniers, et j'ai fait tenir du secours à ceux qui en avaient besoin. +En un mot, il n'est aucun article concernant le peuple dont je n'aie +voulu être instruit, et, quand on m'a instruit de ses besoins, je n'ai +jamais manqué d'y pourvoir.»</p> + +<p>C'est le même empereur qui fît recueillir et rassembler, en une seule +collection officielle, les cent soixante mille volumes composant +l'Encyclopédie chinoise, car l'Encyclopédie elle-même est un exemple +de la Chine à l'Europe. Seulement l'Encyclopédie chinoise fut +recueillie et rédigée sous les yeux et par les soins du gouvernement, +pendant une période de quinze ans, et confiée aux premiers lettrés et +savants de l'empire. L'empereur ne négligeait pas d'en revoir les +pages et d'en corriger les moindres fautes d'impression. C'est le plus +vaste monument littéraire connu.</p> + +<p>L'ouvrage destiné à faciliter au peuple tout entier la connaissance de +la religion, des lois, des motifs des lois, de la politique, des +sciences, <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> des arts, des métiers, de l'agriculture, du +commerce, de l'industrie, est divisé en quatre cent cinquante livres. +Les onze premiers ne traitent que de la haute astronomie, le +firmament, les astres, les phénomènes célestes; puis viennent les +livres qui concernent la division de l'année en mois, jours, saisons; +puis ce qui concerne la terre et le sol, puis ce qui concerne les +eaux, leur régime, leur application. Seize livres ensuite traitent de +politique, du gouvernement des hommes en société, de l'empereur +considéré comme premier père de la famille, selon la doctrine de +Confucius et des livres sacrés. Les quatre livres suivants roulent sur +l'impératrice et sur la famille impériale. Depuis le soixante et +unième livre jusqu'au cent soixante-dix-septième inclusivement, on +parle en détail de tous les officiers publics, mandarins, dignitaires +et magistrats, de toutes les dynasties et de tous les ordres, soit à +la cour, soit dans les provinces, soit auprès de l'empereur, soit dans +les tribunaux, soit pour les affaires politiques, civiles, +judiciaires, économiques, criminelles, religieuses et littéraires, +soit pour la guerre. Les trente-deux livres suivants sont comme le +tableau et le précis philosophique des lois fondamentales de <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> +l'État, des principes invariables du gouvernement et des règles +générales de l'administration et de la justice. «Ô ciel! s'écrie ici +le savant traducteur, que les Montesquieu, les Burlamaqui, les Grotius +baissent et se rapetissent quand on les compare à ce qui y est dit sur +le prince du sang et les princes titrés, les hommes publics et les +simples citoyens; jusqu'où les grands doivent être soumis à +l'empereur; sur ces ministres et ces magistrats qui doivent s'exposer +à tout pour ne pas tromper sa confiance; sur le choix des dépositaires +de l'autorité, la manière de les gouverner, de les veiller, de les +élever ou abaisser, récompenser ou punir; sur tout ce qui concerne les +fortunes des particuliers, la division des terres, les impôts, les +différentes récompenses des talents, des services, des vertus, et le +juste châtiment de toute espèce de désordre, crime et délit!»</p> + +<p>Depuis le cent cinquante-quatrième livre jusqu'au cent +quatre-vingt-quatrième, il n'est question que des rites. Tout ce qu'il +nous convient d'en dire ici, c'est que ce qu'on y trouve dissiperait +bien des préjugés en Occident sur la Chine, montrerait l'importance de +bien des choses qui n'y sont pas assez prisées, et y ferait <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> +sentir que la société politique et civile gagne beaucoup à tout ce qui +fixe tous les devoirs réciproques et oblige tout le monde à des +attentions, prévenances et honnêtetés continuelles. Les huit livres +suivants traitent de la musique, et par concomitance de tous les +instruments anciens et modernes, de la danse et du théâtre. Les +quatorze livres suivants roulent sur les <i>King</i>, les annales et toutes +les parties de notre littérature, trop peu connue en Europe pour +pouvoir en parler. Depuis le deux cent sixième livre jusqu'au deux +cent vingt-neuvième, il ne s'agit que de la guerre et de tout ce qui y +a rapport. Dans les douze livres suivants il est parlé de tous les +peuples et nations avec lesquels la Chine a eu des rapports depuis +plus de deux mille ans. Nous le disons hardiment; si on pouvait +montrer sur les cartes d'aujourd'hui le pays de chacun et ses limites, +les savants et les antiquaires d'Europe se mettraient à genoux pour +avoir ce morceau, qui manque totalement à l'Europe et est en effet +très-piquant et très-curieux. Depuis le deux cent quarante-deuxième +livre jusqu'au trois cent seizième, il n'est question que de l'homme, +mais il y est envisagé sous toutes les faces, rapports et points de +vue imaginables; <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> soit pris solitairement et par rapport à sa +constitution corporelle; soit envisagé dans sa famille, dans la +société et dans l'État; soit surtout comme capable d'acquérir des +connaissances, de cultiver toutes les vertus, ou de donner dans des +vices et des désordres qui le dégradent et font son malheur. La +métaphysique et la morale chinoise y parlent continuellement un +langage dont les prédicateurs d'Europe, dit le missionnaire lui-même, +ne désavoueraient pas la perfection. Les arts viennent ensuite: +l'histoire, l'art de la porcelaine y tient une grande place; +l'histoire naturelle y a ses Pline et ses Buffon. Les dessins +d'animaux et de plantes y donnent aux yeux l'image que le texte donne +à l'esprit. On ne soupçonne rien de cela en Occident, dit le +commentateur français de cette Encyclopédie. Dans les cinquante-sept +livres suivants, il y en a deux sur les différentes espèces de blés et +de grains, deux sur les plantes médicinales les plus usuelles et les +plus communes, un sur les herbages de cuisine, six sur les arbres à +fruits, trois sur les fleurs de parterre et de jardin, quatre sur les +plantes les plus communes dans les campagnes, six sur les différents +arbres de toutes les provinces <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> de l'empire (nous doutons +qu'on en connaisse une cinquième partie en Europe), onze sur les +oiseaux, huit sur les animaux soit domestiques, soit sauvages, huit +sur les amphibies, les coquillages et les poissons, et six enfin sur +les insectes. Quant à la manière dont chaque article est traité, il +est inutile d'avertir que les plus importants et les plus nécessaires +sont traités plus au long; mais la règle générale, c'est de diviser +chacun en cinq, six, sept et même huit chapitres ou sections. Comme +cette Encyclopédie n'est qu'une pure compilation, dans les premiers +chapitres on cite les textes originaux des auteurs selon leur rang +d'autorité, c'est-à-dire qu'on cite d'abord les <i>King</i>, grands et +petits; puis les livres de l'ancienne école de <i>Confucius</i> et des +écrivains d'avant l'incendie des livres. Les annales et les ouvrages +des lettrés de toutes les dynasties, depuis les <i>Han</i>, viennent au +second rang. Après ces premiers chapitres viennent ceux des mots, +c'est-à-dire des phrases de quelques mots qui font proverbe, sentence, +etc., qu'on cite ou auxquels on fait sans cesse allusion dans les +ouvrages de littérature, soit en prose ou en vers, et on donne +l'explication de chacune en citant l'anecdote, le discours, la +circonstance où elle <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> a été dite, à peu près comme si l'on +racontait comment et à quelle occasion César dit son <i>Veni, vidi, +vici</i>, ou bien le <i>Tu quoque, mi Brute</i>! Dans les derniers chapitres, +quelquefois ce sont des pièces de vers entières des plus célèbres +poëtes, quelquefois des vers de toutes les mesures et de tous les +styles, mais remarquables ou par les choses, ou par les pensées, ou +par le choix et le brillant des expressions. Les savants qui ont +composé cette Encyclopédie littéraire n'ont aucun système et ne +tiennent à aucune opinion. Si la doctrine des <i>King</i> et de l'antiquité +y brille, c'est par sa propre lumière. On laisse au lecteur le soin +d'en sentir la vérité, la beauté et la supériorité sur celle des +autres livres qu'on cite, lors même qu'ils la contredisent. L'unique +attention qu'on ait eue, c'est de ne pas mettre un mot contre la +pudeur.</p> + +<h4>XII</h4> + +<p>Tel est l'aperçu de cette littérature politique et morale prodigieuse +qui a fait la Chine et qui la résume. Ce résumé encyclopédique +<span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> est lui-même le résumé de deux cent mille volumes qui se +multiplient tous les jours sur toutes les connaissances humaines, et +cela dans une langue triple, tellement riche en mots et tellement +parfaite en construction logique qu'elle est à elle seule une science +dépassant presque la portée d'une vie d'étude.</p> + +<p>Une seule chose manque à cette civilisation par les lettres: l'art de +la guerre. On le conçoit: la guerre, en elle-même, est une barbarie; +les philosophes et les lettrés chinois la réprouvent; ils la +considèrent comme un exercice criminel de la force brutale qui ne +prouve rien et qui détruit tout. Semblables à nos <i>quakers</i> européens +ou américains, ils se sont désarmés eux-mêmes sans réfléchir que, si +la guerre offensive était un crime, la guerre défensive, qui préserve +la famille, la patrie, la civilisation elle-même, était la plus +énergique des vertus d'un peuple. Aussi ont-ils tout ce qui rend la +patrie prospère au dedans et rien de ce qui la protége au dehors. +C'est par là qu'ils périssent et qu'ils seront bientôt à la merci de +l'Europe armée qui fait violence à leur empire. Nous ne sommes pas du +nombre de ceux qui désirent que <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> l'Europe armée fasse +invasion dans cette ruche de quatre cents millions d'hommes; quoi +qu'en dise notre orgueil européen, cette invasion amènerait la plus +grande destruction de traditions, d'antiquités, d'institutions, de +législation, d'administration, de sagesse, de langue, de livres, de +mœurs, de travail industriel dans la Chine, cette fourmi du monde, +dont jamais le globe ait été témoin! Et cela pourquoi? Qu'avons-nous à +leur porter en échange, que de l'opium et que la mort? Nous avons reçu +d'eux, en science, en arts, en industrie, la soie, la porcelaine, la +poudre à canon, le gaz, l'imprimerie, le papier, les couleurs, la +boussole, importations récentes en Europe, sans date en Chine. Nous +leur reporterions en instruments de ruine ce que nous en avons reçu en +instruments de civilisation et de progrès. Respectons cette +agglomération d'hommes innombrables, laborieux, et relativement sages, +que les siècles eux-mêmes ont respectée. Le nombre ne prouve rien, +dit-on; on se trompe: trois ou quatre cents millions d'hommes vivant, +multipliant, pensant, travaillant au moins depuis vingt-cinq siècles +sur le même point du globe, attestent, dans la pensée et dans les +lois qui les maintiennent <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> en société, un ordre que nous ne +connaissons pas en Europe, et que l'Amérique seule pourra peut-être +présenter un jour à nos descendants, si le principe de la liberté +républicaine est aussi civilisateur et aussi conservateur dans +l'avenir que le principe de l'autorité paternelle. Ce principe moderne +de la liberté républicaine, où chacun est le gardien de son droit par +le respect spontané du droit d'autrui, paraît le chef-d'œuvre de la +civilisation future au delà de l'Atlantique. L'Amérique alors serait +destinée à faire le contre-poids de la Chine; les deux hémisphères +auraient deux principes en contraste, et non en hostilité, dans +l'univers: la paternité en Chine, la liberté en Amérique; ici le fils, +là le citoyen; principes tous deux féconds en moralité, en devoirs et +en prospérité pour les différentes races humaines.</p> + +<p>Quant à nous, Européens, qu'avons-nous à représenter que +l'inconstance, les versatilités, les courtes grandeurs, les chutes +profondes, les progrès rapides, les décadences soudaines, les +péripéties éternelles de principes contraires et de mouvements sans +repos? Nous sommes grands et ils sont sages; nous jouons le drame +héroïque, intéressant, instructif, <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> quelquefois lamentable, +sur la scène des siècles; nous emportons les applaudissements de la +postérité, mais nous disparaissons, et ils demeurent. Le génie est +plus jeune chez nous, la sagesse est plus vieille chez eux: sachons +nous connaître.</p> + +<p>Je n'ai pas parlé encore ici de la littérature purement littéraire de +la Chine; je n'ai parlé que de sa littérature morale et politique: +pourquoi? J'y reviendrai, mais je vais vous le dire en deux mots: +c'est que, à l'exception de leur histoire, la littérature de la Chine +est pauvre et médiocre; ils n'ont que de la raison et peu +d'imagination. Ils n'ont point de poëme épique! Qu'est-ce qu'un peuple +qui n'a point de poëme épique au seuil de sa littérature et de son +histoire? C'est un paysage qui n'a point de ciel; c'est un temple qui +n'a point de mystères; c'est un jour qui n'a point de songes dans sa +nuit! Les Indes ont deux poëmes épiques dans le <i>Râmayana</i> et le +<i>Mahâbhârata</i>; la Grèce en a deux dans l'<i>Iliade</i> et l'<i>Odyssée</i>; les +Hébreux en ont cent dans la Bible; la Perse en a un dans le +<i>Scha-nameh</i>; l'Arabie a son <i>Koran</i>; Rome a son épopée dans +l'<i>Énéide</i>; l'Italie moderne a trois grands poëmes dans ceux du +Dante, du Tasse et de l'Arioste; l'Allemagne <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> en a un dans les +<i>Niebelungen</i>; l'Espagne en a un dans le <i>Romancero</i> du Cid; le +Portugal en a un dans l'œuvre du Camoëns; l'Angleterre dans celle +de Milton. La Chine et la France n'en ont pas encore! Est-ce la faute +du génie, est-ce la faute du temps? Ce n'est peut-être pas une +infériorité, mais c'est un malheur. La France le compense par mille +chefs-d'œuvre d'imagination et de raison; son génie a plutôt les +formes du drame, parce que ce génie est surtout en action.</p> + +<p class="left50 smcap">Lamartine.</p> + +<h1><span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1> + +<h2>XXXVI<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2> + +<h3>LA LITTÉRATURE DES SENS.<br> + +LA PEINTURE.</h3> + +<h3>LÉOPOLD ROBERT.</h3> + +<p class="center">(1<sup>re</sup> PARTIE.)</p> + +<h4>I</h4> + +<p>Vous vous étonnerez peut-être de voir comprendre la peinture dans la +littérature, comme vous vous êtes étonnés au premier moment d'y voir +comprendre la musique, Mozart et son chef-d'œuvre, l'opéra de <i>Don +Juan</i>. Vous reviendrez de votre étonnement quand je vous <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> +aurai parlé de la peinture comme vous en êtes revenus quand je vous ai +parlé de la musique. Est-ce que tous les arts ne sont pas des +expressions du sentiment ou de la pensée de l'homme? Est-ce que tous +les arts ne sont pas des moyens de communiquer cette pensée ou ce +sentiment d'un homme aux autres hommes? Est-ce que tous les arts ne +sont pas des langues? Est-ce que les sons, les formes, les couleurs, +les notes, la lyre, le ciseau, le pinceau, la toile, le marbre ne sont +pas les lettres à l'aide desquelles le musicien, le peintre, le +sculpteur, l'architecte écrivent ces langues parfaitement +intelligibles de la musique, de la peinture, de la sculpture, de +l'architecture? Est-ce que Mozart ou Rossini ne vous chantent pas les +drames de votre âme? Est-ce que Titien, Raphaël ou Rubens ne vous +peignent pas des sentiments ou des idées? Est-ce que Phidias ou +Michel-Ange ne vous sculptent pas des images éternelles qui restent +debout dans votre imagination comme sur leur piédestal? Est-ce que les +architectes du Parthénon à Athènes, de Saint-Pierre de Rome, sur les +bords du Tibre, de la cathédrale de Cordoue ou de Cologne, du Panthéon +à Paris, ne vous construisent pas des pensées en pierre, en <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> +marbre ou en porphyre, aussi éloquentes que des pensées de Platon, de +Cicéron, de Bossuet, de Mirabeau? Est-ce que Mozart n'est pas poëte? +Est-ce que Raphaël n'est pas évangélique? Est-ce que Michel-Ange n'est +pas orateur? Est-ce que Poussin n'est pas un philosophe? Est-ce que +Murillo ou Vélasquez ne sont pas théologiens? Est-ce que Phidias n'est +pas sur les Propylées le plus sublime des historiens et le plus +majestueux des prêtres antiques? Enfin est-ce que vous n'avez pas, +dans tous ces artistes de l'oreille, de l'œil ou de la main, des +écrivains en langue non alphabétique, mais des écrivains parfaitement +analogues aux écrivains ou aux orateurs qui écrivent en lettres de +l'alphabet ou qui parlent en paroles retentissantes? Est-ce que ces +écrivains sans lettres ne vous représentent pas, dans leurs génies +divers, dans leurs œuvres différentes, dans leurs manières +distinctes, tous les genres, toutes les œuvres, toutes les manières +de la littérature écrite? Est-ce que, depuis le psaume jusqu'à la +chanson, depuis l'épopée jusqu'à l'épigramme, depuis l'ode jusqu'à +l'élégie, depuis la tragédie jusqu'à la comédie, depuis le discours +politique jusqu'à l'entretien familier, chacun de ces artistes de +<span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> la main n'a pas son parallèle dans un des grands artistes de +l'esprit, auquel on le compare involontairement dès qu'on le nomme? En +ne parlant aujourd'hui que des peintres, par exemple, est-ce que, +quand vous parcourez de l'œil la voûte vertigineuse du Vatican, où +Buonarotti a rêvé le jugement dernier, vous ne songez pas à Moïse? +Est-ce qu'en voyant se dérouler page à page, sur les mêmes murailles, +les fresques de Raphaël, vous ne vous sentez pas enveloppé de +l'atmosphère tendre, épique ou bucolique de Virgile? Est-ce que +Léonard de Vinci ne vous rappelle pas Platon? Titien, Sophocle? Est-ce +qu'il n'y a pas du Démosthènes dans Michel-Ange? du Cicéron dans +Rubens? du Tibulle dans Prudhon? Est-ce que les belles marines ou les +grasses bergeries flamandes ne vous reportent pas aux élégies de +Théocrite, le poëte maritime et pastoral de Sicile? Est-ce que Téniers +lui-même, dans ses grotesques pochades de tabagies, ne vous fait pas +penser aux caricatures du comique grec Aristophane? Cela n'est pas +douteux: un homme rappelle l'autre; un art traduit l'autre; la pensée +passe par le marbre, par le dessin, par la couleur, par le son, au +lieu de passer par la plume; mais c'est toujours <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> la pensée, +c'est toujours la littérature.</p> + +<h4>II</h4> + +<p>À ce sujet, un mot de métaphysique: je ne m'en permets pas souvent. +Voltaire appelait la métaphysique le roman de l'esprit; Voltaire avait +raison. La métaphysique est le plus creux des romans quand on veut lui +faire bâtir des systèmes surnaturels; mais, quand on se borne à lui +demander l'explication naturelle et rationnelle des faits dont nous +sommes entourés et que notre légèreté nous empêche d'approfondir, la +métaphysique n'est plus le roman du cœur ou de l'esprit, elle est +la sibylle infaillible de la raison; elle vous dit le mot de tout; +elle a la clef de tout; elle ne vous mène pas bien loin, parce que, au +delà d'un certain nombre de pas dans l'inconnu, tout est mystère; +mais, ce petit nombre de pas dans l'inconnu, elle vous les fait faire +avec sûreté, et, quand elle n'y voit plus clair, elle s'arrête et elle +vous dit: <i>Je ne sais pas.</i> Voilà ma métaphysique, à moi, et c'est la +seule que je me permette d'introduire rarement entre vous et <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> +moi pour éclaircir le sujet. Je lui demande donc aujourd'hui son mot +sur la peinture.</p> + +<h4>III</h4> + +<p>Qu'est-ce que l'âme? Je vais vous répondre, non pas en théologien, +mais en enfant, car l'enfant en sait autant que le théologien sur ce +que personne ne peut savoir.</p> + +<p>L'âme n'est perceptible que par la conscience qu'elle a d'exister; +elle ne perçoit les impressions du monde extérieur que par ses sens, +impressions qu'elle communique à son tour au monde extérieur par +l'intermédiaire de ces mêmes organes appelés sens. Un philosophe a +dit: <i>Je pense, donc je suis</i>; un autre philosophe pourrait dire de +l'âme avec la même justesse: <i>Je suis, donc je pense</i>; car être, pour +l'âme, c'est penser ou sentir.</p> + +<p>L'âme est donc en nous un <span class="smcap">je ne sais quoi qui pense et qui sent</span>; elle +est de plus douée par le Créateur de la faculté de percevoir et de +communiquer à d'autres âmes analogues elle-même des sensations et des +pensées.</p> + +<p>C'est cette faculté de percevoir et de communiquer <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> par ses +sens des sensations et des idées qui fait de l'âme un être sociable; +sans cela elle serait seule comme Dieu, se suffisant à lui-même dans +son infini: <span class="smcap">le grand solitaire des mondes</span>, selon l'expression d'un +ancien.</p> + +<p>Mais l'âme, toute divine qu'elle soit, n'étant pas <span class="smcap">Dieu</span> et ne pouvant +pas, comme <span class="smcap">Dieu</span>, tirer d'elle-même son être et sa substance, se +nourrit du monde extérieur et nourrit à son tour le monde extérieur +d'elle-même. Elle subit et elle exerce une pression ou impression +universelle de toutes les choses et sur toutes les choses avec +lesquelles elle est en communication par ses organes matériels, +distincts, mais immergés dans l'océan des êtres appelés intellectuels.</p> + +<p>L'âme est semblable, si vous voulez, à ces molécules de l'air ou de +l'eau qui ont chacune une configuration propre et isolée, mais qui +font partie cependant de l'élément eau ou de l'élément air, qui +exercent chacune leur pression relative sur l'élément tout entier, et +qui subissent à leur tour la pression de chaque vague de la mer ou de +chaque mouvement de l'éther. Telle est l'âme, si je me fais bien +comprendre.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> IV</h4> + +<p>Les organes passifs et actifs de cette pression mutuelle de l'âme sur +le monde visible et du monde visible sur l'âme de chacun de nous sont +nos sens. Ces sens sont les liens des deux mondes: le monde +intellectuel et le monde matériel. Semblables à des interprètes que +nous employons dans les pays étrangers pour communiquer avec les +hommes et les choses du pays, ils nous traduisent la matière en idée +et l'idée en matière. Voilà la fonction des sens.</p> + +<p>Dieu, dans son économie divine et pour des desseins que nous ne savons +pas, n'a donné qu'un petit nombre de ces sens à l'âme pour la mettre +en rapport de jouissance ou de souffrance avec le monde matériel. +L'âme pourrait en avoir des milliers, et sans doute elle en aura un +jour un nombre infini. C'est un édifice obscur ou à demi-jour dans +lequel l'architecte n'a percé que cinq fenêtres, mais où la lumière +entrera à torrents quand les murailles tomberont sous la main divine +de la mort.</p> + +<p>En attendant, plus nos sens bornés à ce petit <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> nombre +communiquent d'impressions du monde extérieur à l'âme, plus l'âme est +âme, c'est-à-dire plus elle perçoit, plus elle exerce de pression du +monde extérieur sur elle-même et d'elle-même sur le monde extérieur. +Sa puissance s'accroît de tout ce qu'elle perçoit et de tout ce qui se +produit d'idées ou de sentiments en elle par ces perceptions.</p> + +<p>Indépendamment de toutes ces impressions spontanées que la nature, +sans l'assistance d'aucun <span class="smcap">art</span>, produit sur l'âme, les <span class="smcap">arts</span>, +c'est-à-dire cette multiplication des effets de la nature sur les sens +(car un art n'est que cela), les arts, disons-nous, multiplient à +l'infini ces impressions de l'âme. Les arts mêmes ne paraissent avoir +été accordés à l'homme que pour accroître indéfiniment cette puissance +d'impressionnabilité, d'idées, de sensations, de sentiments, dans +l'âme de l'homme. Si je pouvais, pour me rendre plus intelligible, +employer ici un terme de médecine, je dirais que dans ma pensée les +<i>arts</i> ne sont que les <span class="smcap">excitants</span>, les grands et énergiques <span class="smcap">CORDIAUX</span> de +l'intelligence et du sentiment par les sens.</p> + +<p>Il y a autant d'<span class="smcap">arts</span> qu'il y a de sens pour l'homme; chaque sens a le +sien. Les sens de la parole, de l'oreille et des yeux, sont les plus +<span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> puissants parmi ces organes qui mettent l'âme en rapport avec +le monde extérieur; aussi l'art de l'éloquence ou de la poésie est-il +le premier des arts, celui qui exerce le plus d'empire sur nous-mêmes +ou sur les autres hommes, l'art de modifier l'âme elle-même par la +parole écoutée, ou l'art de modifier l'âme des autres hommes par la +parole proférée. Aussi remarquez que c'est l'art où la matière a le +moins de part, l'art pour ainsi dire tout spiritualiste, l'art +frontière entre l'âme évoquée et les sens évanouis. Dieu seul a pu +créer et peut expliquer ce phénomène du sens immatériel contenu dans +la parole matérielle ou contenu dans les <i>lettres</i>, signes +hiéroglyphiques que la matière fait à l'esprit.</p> + +<h4>V</h4> + +<p>Après cet art suprême de la parole parlée ou écrite, qui est l'art de +la langue, l'art des lèvres, l'art de ce sens appelé la bouche, OS, +l'art de l'éloquence, viennent les arts de l'oreille et des yeux: la +musique et la peinture. L'un est l'art de multiplier les impressions +de l'âme par les sons; l'autre est l'art de multiplier <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> les +impressions de l'âme par la vue, par les formes, par les couleurs, par +les illusions que le dessin des contours, l'ombre et la lumière, les +teintes, les nuances imitées de la nature font sur les yeux.</p> + +<p>Il me serait difficile d'assigner la prééminence entre ces deux arts +de la musique ou de la peinture; cette prééminence me paraît même +devoir être toute personnelle dans celui qui préfère la peinture à la +musique ou la musique à la peinture. Elle doit résulter, pour le +musicien, d'un organe plus perfectionné de l'oreille, qui lui fait +percevoir plus complètement qu'à un autre homme les modulations des +sons dans la nature sonore; elle doit résulter pour le peintre d'un +organe plus perfectionné de l'œil, qui lui fait percevoir plus de +formes et plus de couleurs dans la nature visible. Tel art, tel +organe; la vocation n'est qu'un organisme plus accompli.</p> + +<p>Rossini et Mozart devaient avoir une oreille infiniment mieux +construite que celle du forgeron qui bat le fer sur l'enclume +retentissante; Raphaël ou Titien devaient avoir l'œil du lynx avec +la transparence et l'éblouissement du kaléidoscope aux mille +groupements de forme et aux mille nuances du coloris.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> S'il s'agissait de moi personnellement, j'avouerais que je +préfère la musique à la peinture, sans doute parce que la nature +m'aura doué d'une oreille plus sensible que le regard. Cette +sensibilité de l'oreille dans mon organisation est telle que +j'entends, malgré moi, dix conversations à la fois entre des groupes +qui parlent à voix basse dans une réunion d'hommes agités, et que je +distingue, dans un souffle de brise tamisé par les feuilles d'arbres +en été, toutes les notes, toutes les mélodies et toutes les harmonies +d'un orchestre à cent instruments.</p> + +<p>S'il me fallait cependant chercher d'autres raisons de cette +préférence personnelle pour la musique sur la peinture, j'en +trouverais peut-être encore de plus motivées dans l'essence même de +ces deux arts. Ainsi je dirais que la musique est de tous les arts +celui qui se rapproche le plus de la parole, l'art suprême; que la +musique est presque la parole, et quelquefois <i>plus</i> que la parole; +car, si elle ne précise pas les idées dans des lettres, elle suscite +des sensations et des sentiments illimités dans des sons.</p> + +<p>Je dirais de plus que la musique est un mouvement, une locomotion de +l'âme par <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> l'oreille, qui vous saisit, vous emporte, vous +transporte, vous exalte en croissant jusqu'au vertige, jusqu'au +délire, et que la peinture est immobile et uniforme comme la matière +inanimée. Je dirais encore que la peinture est une illusion du +pinceau, une comédie sur la toile, qui vous montre des saillies où +tout est plat, des formes où il n'y a que des ombres, tandis que la +musique est une réalité. On me répondrait que la musique passe et que +la peinture demeure, que la musique est un instant et que la peinture +est une éternité, et je ne saurais plus que dire. Ne déterminons donc +pas la prééminence entre ces deux grands arts; cette prééminence est +en nous et non dans l'art lui-même: à chacun son goût, à chacun son +art. Qui osera prononcer entre Rossini et Raphaël? Jouissons des deux +tour à tour; voilà la vraie préférence.</p> + +<h4>VI</h4> + +<p>Quels sont les procédés de la peinture sous la main des suprêmes +artistes du pinceau? Elle prend une toile chez le tisserand, elle +prend une conception dans sa pensée, elle <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> broie des couleurs +sur une palette, elle trempe un pinceau dans les mille teintes de +cette palette, et elle transporte, sur sa toile d'abord, le dessin des +contours extérieurs des objets, hommes ou paysages, qu'elle a d'abord +délinéés dans sa propre imagination; puis elle colorie, en imitant les +artifices et les effets d'optique qu'elle a étudiés dans la nature, +les objets qu'elle veut produire ou reproduire aux yeux.</p> + +<p>Ce n'est pas tout, car ce n'est pas assez; un peintre n'est pas +seulement un copiste, c'est un créateur. De même qu'un musicien ne +serait pas un artiste s'il se bornait à imiter, à l'aide d'un +orchestre, le bruit d'un chaudron sur le chenet ou du marteau sur une +enclume, de même un peintre ne serait pas un créateur s'il se bornait, +comme un photographe, à calquer la nature sans la choisir, sans la +sentir, sans l'animer, sans l'embellir. C'est cette servilité de la +photographie qui me fait profondément mépriser cette invention du +hasard, qui ne sera jamais un art, mais un plagiat de la nature par +l'optique. Est-ce un art que la réverbération d'un verre sur un +papier? Non, c'est un coup de soleil pris sur le fait par un +manœuvre. Mais où est <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> la conception de l'homme? où est le +choix? où est l'âme? où est l'enthousiasme créateur du beau? où est le +beau? Dans le cristal peut-être, mais à coup sûr pas dans l'homme. La +preuve, c'est que Titien, ou Raphaël, ou Van-Dyck, ou Rubens +n'obtiendront pas de l'instrument du photographe une plus belle +<i>épreuve</i> que le manipulateur de la rue. Laissons donc la +photographie, qui ne vaudra jamais dans le domaine de l'art le coup de +crayon inspiré et magistral que Michel-Ange, en visitant Raphaël +absent, laissa de sa main sur le carton des noces de <i>Psyché</i>, contre +la porte de l'atelier de la <i>Fornarina</i>! Le photographe ne destituera +jamais le peintre: l'un est un homme, l'autre est une machine. Ne +comparons plus.</p> + +<h4>VII</h4> + +<p>Le beau est donc l'objet poursuivi par le peintre, soit dans la +figure, soit dans le paysage.</p> + +<p>Or qu'est-ce que le beau? Nous vous l'avons dit vingt fois dans ce +<i>Cours</i> à propos de la littérature écrite; il faut le redire à propos +de la littérature peinte. Le beau, c'est la partie divine de la +création; le beau, c'est, dans les <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> formes, dans les +expressions, dans les couleurs comme dans la pensée, ce je ne sais +quoi de supérieur à la nature, quoique naturel cependant, qui, tout en +reproduisant la nature, la transfigure comme un miroir embellissant en +une perfection supérieure à la perfection et en une vérité idéale +supérieure à la vérité matérielle. Le beau, en un mot, c'est le rêve +de l'artiste achevant par l'imagination l'œuvre de Dieu.</p> + +<p>Tout art véritable a pour objet le beau; celui qui en approche le plus +dans les actes est le héros, le saint, le martyr; celui qui en +approche le plus dans l'éloquence ou dans la poésie est le maître de +la raison, du cœur ou de l'imagination des hommes; celui qui en +approche le plus dans la langue des sons est le sublime musicien; +celui qui en approche le plus dans la langue des formes et des +couleurs est le plus grand peintre ou le plus grand sculpteur.</p> + +<p>L'école matérialiste moderne, qui parle de <i>l'art pour l'art</i>, qui +prétend le réduire à un calque servile de la nature, belle ou laide, +sans préférence et sans choix, qui trouve autant d'art dans +l'imitation d'un crapaud que dans la transfiguration de la beauté +humaine en Apollon du Belvédère, qui admire autant un <i>Téniers</i> qu'un +<span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> <i>Raphaël</i>, cette école ment à la morale autant qu'elle ment +à l'art; elle place le beau en bas au lieu de le placer en haut: c'est +un sophisme; le beau monte et le laid descend; l'art véritable est le +<i>Sursum corda</i> des sens de l'homme comme la vertu est le <i>Sursum +corda</i> de l'esprit et du cœur. L'artiste dont les œuvres +expriment le plus de ce <i>Sursum corda</i>, de cette réalisation de +l'idéal par la parole, les sons, les couleurs, les formes, est le plus +véritablement artiste entre tous les artistes. Le beau est la vertu +dans l'art.</p> + +<p>Mais à quoi bon raisonner contre ces théoriciens à contre-sens de la +nature? Ne vous sentez-vous pas matérialisés devant une imitation +littérale et prosaïque de la matière? Ne vous sentez-vous pas +divinisés devant une poésie, une musique, une peinture, une statue, un +temple dont la beauté vous élève de la fange à l'idéal Ne vous +écriez-vous pas: C'est divin! Pourquoi? Parce que la partie divine de +la nature, l'idéal ou le beau, éclate davantage dans l'œuvre de +l'artiste, et que vous sentez plus de Dieu dans la pensée et dans la +main de l'homme qui a écrit, chanté, peint ou sculpté ce +chef-d'œuvre. Le plus grand artiste en tout genre n'est donc pas +celui qui manie avec le plus <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> d'habileté technique la phrase, +le son, le pinceau, le marbre, mais celui qui exprime le plus de cette +essence divine, <span class="smcap">le beau</span>, dans ses ouvrages.</p> + +<h4>VIII</h4> + +<p>Nous savons peu de chose de la musique de l'antiquité; nous savons un +peu plus, mais pas beaucoup plus, de la peinture: le vent emporte le +son, la poussière ronge la toile, la fresque périt avec l'édifice. La +sculpture seule subsiste éternellement, parce que le marbre et le +bronze sont éternels; les vestiges de la sculpture antique que nous +possédons ou que nous retrouvons tous les jours dans les deux patries +du beau, l'Asie et la Grèce, sont des exemplaires de perfection devant +lesquels pâlit l'art moderne. L'œil et l'esprit s'abîment +d'admiration à la vue de ces marbres; un groupe de Phidias détaché des +bas-reliefs du Parthénon d'Athènes et transporté dans les musées de +Londres par lord <i>Elgin</i>, ce missionnaire de l'art indignement +calomnié, fait mesurer à l'esprit des distances incalculables entre la +perfection de l'antiquité et la décadence des modernes.</p> + +<p>Michel-Ange seul, par les gigantesques créations <span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> de son +ciseau, proteste contre cette décadence; mais Michel-Ange n'est qu'un +prodige de la nature, il n'est pas une école. Depuis Jean Goujon en +France et Canova en Italie, nous sommes à cet égard dans ce qu'on +appelle une renaissance de la sculpture. David, qui vient de mourir, +génie plus romain que grec, n'a pas emporté son marteau; de jeunes +émules rêvent le beau moderne sur sa tombe, et le rêve dans l'art +précède toujours le réveil. Nous allons en parler bientôt à l'occasion +de la littérature en marbre, la sculpture.</p> + +<h4>IX</h4> + +<p>Quant à la peinture, nous n'avons point d'objet de comparaison entre +les anciens et les modernes; nous ne pouvons donc rien affirmer sur la +prééminence d'Athènes, de Rome ou de Paris; seulement, comme il est +certain que les arts ainsi que les idées ont ordinairement leur +équilibre, et, marchant du même pas dans une même civilisation, +prennent à peu près le même niveau dans les mêmes siècles, il est +probable que de très-grandes écoles de peinture étaient +contemporaines <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> de ces grandes écoles de sculpture à Athènes, +au siècle de Périclès. La religion de l'Olympe entraîna tout dans son +écroulement devant la religion du Calvaire. Le mobilier du vieux monde +périt avec les édifices sacrés publics ou privés; l'art de la peinture +périt tout entier dans cette métamorphose de la terre et du ciel.</p> + +<p>On le voit renaître peu à peu pendant les dix premiers siècles, quand +on visite l'Orient dans ce qu'on appelle la peinture <i>byzantine</i>. Ces +peintures, dont on voit les plus vieux vestiges à Sainte-Sophie de +Constantinople, sont barbares comme le temps; c'était la littérature +des yeux d'un peuple usé et retombé dans l'enfance d'esprit. On n'y +sent aucune réminiscence de la Grèce policée; on dirait qu'une +invasion de races nouvelles a effacé tous les vestiges du génie des +Phidias ou des Zeuxis et que des mains scythes ou gauloises ont +arraché rudement le ciseau et le pinceau aux mains des suprêmes +ouvriers du beau.</p> + +<p>Ce n'était pas en Asie, ce n'était pas en Égypte, ce n'était pas même +en Grèce que la peinture devait renaître; elle resta quatorze siècles +dans cette seconde enfance. C'est toujours une religion qui enfante un +art; il <span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> n'y a que ces grands mouvements de l'esprit humain +qui soient de force à surexciter et à concentrer assez les puissances +vitales de l'imagination des hommes pour leur faire produire ces +monuments populaires de la poésie, de la musique, de la peinture, de +la sculpture, de l'architecture surtout. En voyant naître une religion +on peut dire: Une nouvelle architecture va sortir des carrières du +globe. À Dieu il faut un temple; mais il n'y a que Dieu qui soit +capable de créer un temple. Nous disons de plus: il n'y a qu'une +religion qui soit capable de rendre un art universel et populaire.</p> + +<h4>X</h4> + +<p>La peinture moderne, née avec le christianisme oriental, suivit dans +ses développements la religion nouvelle, qui se répandait dans le +monde autour du bassin de la Méditerranée; grossière, puérile, +monotone, quelquefois naïve, toujours inhabile pendant ces longs +siècles de l'ère chrétienne, bien en arrière de la musique, qui +psalmodiait déjà le <i>plain-chant</i> dans ses mystères, bien en arrière +de l'architecture <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> qui construisait déjà des monastères et des +cathédrales. Ces architectes convoquaient le peuple sous des forêts ou +sous des feuillages de pierre; leurs masses s'élevaient de terre vers +le ciel comme des montagnes de marbre pour y faire descendre un Dieu. +La peinture ne faisait qu'imprimer sur ces murailles des dessins sans +perspective, plats comme ces murailles elles-mêmes; elle ne savait +qu'éblouir les yeux de la foule par des éclaboussures de couleurs +violentes à travers les vitraux peints des ogives des temples; elle +restait dans l'enfance.</p> + +<p>On peut dire qu'elle ne devint véritablement digne du nom d'art que +quand le christianisme, parvenu lui-même à son âge de virilité, de +puissance morale et de conquête universelle, régna à Rome sur +l'univers. La peinture est réellement fille aînée de la papauté.</p> + +<p>Mais elle n'entra en possession de tout son génie, de toute sa +popularité, de toute sa gloire, qu'à l'époque où cette papauté +elle-même, devenue puissance politique en Italie, régna avec toutes +les pompes du trône universel des intelligences sur la catholicité, +et, chose remarquable, la naissance de la peinture moderne à Rome +coïncida avec la renaissance des lettres, <span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> de la philosophie +et de la mythologie grecques à la cour des papes. La réaction de +quatorze siècles contre tout ce qui rappelait le paganisme ayant enfin +cessé, on commença à se retourner par une réaction contraire vers la +philosophie, l'éloquence, la poésie, les arts d'Athènes, et à y +chercher de l'émulation et des modèles. Platon fut revendiqué comme un +précurseur de saint Paul, Homère comme un écho de Moïse, Socrate comme +un martyr du christianisme latent et éternel sous les erreurs du +polythéisme; l'Église, rassurée désormais sur le danger de sensualiser +la doctrine, appela hardiment tous les arts antiques à l'ornement et +au prestige du culte nouveau. La famille véritablement athénienne des +<i>Médicis</i> de Florence monta dans la personne de Léon X sur le trône +pontifical. Le christianisme eut avec les Médicis et Léon X son siècle +de Périclès; ce fut l'apogée de l'architecture moderne avec +<i>Bramante</i>, de la sculpture avec Michel-Ange, de la peinture avec +Raphaël et avec son école. L'art entra dans le ciel chrétien avec eux; +il se répandit par eux et après eux à Bologne avec les Carrache et les +Guide, à Parme avec le Corrége, à Venise avec Titien, à Milan avec +Léonard de Vinci; de là en Espagne avec les <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> Vélasquez et les +Murillo; d'Espagne en Flandre et en Hollande avec l'école des Rubens, +des paysagistes et des peintres de marines.</p> + +<p>La peinture, dans chacune de ces villes ou de ces nations, prit +non-seulement le caractère du chef d'école, mais elle prit le +caractère de l'école et du peuple où elle fut cultivée par ces grands +hommes du pinceau:</p> + +<p>Titanesque avec Michel-Ange, plus païen que chrétien dans ses +œuvres, et qui semble avoir fait poser des Titans devant lui;</p> + +<p>Tantôt mythologique, tantôt biblique, tantôt évangélique, toujours +divine avec Raphaël, selon qu'il fait poser devant sa palette des +Psychés, des saintes familles, des philosophes de l'école d'Athènes, +le Dieu-homme se transfigurant dans les rayons de sa divinité devant +ses disciples, des Vierges-mères adorant d'un double amour le Dieu de +l'avenir dans l'enfant allaité par leur chaste sein;</p> + +<p>Païenne avec les Carrache, décorateurs indifférents de l'Olympe ou du +Paradis;</p> + +<p>Pastorale et simple avec le Corrége, qui peint, dans les anges, +l'enfance divinisée, et dont le pinceau a la mollesse et la grâce des +bucoliques virgiliennes;</p> + +<p>Souveraine et orientale avec Titien, qui règne <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> à Venise +pendant une vie de quatre-vingt-quinze ans sur la peinture comme sur +son empire, roi de la couleur qu'il fond et nuance sur sa toile comme +le soleil la fond et la nuance sur toute la nature;</p> + +<p>Pensive et philosophique à Milan avec Léonard de Vinci, qui fait de la +Cène de Jésus-Christ et de ses disciples un festin de Socrate +discourant avec Platon des choses éternelles; quelquefois voluptueux, +mais avec le déboire et l'amertume de la coupe d'ivresse, comme dans +<i>Joconde</i>, cette figure tant de fois répétée par lui du plaisir +cuisant;</p> + +<p>Monacale et mystique avec Vélasquez et Murillo en Espagne, faisant +leurs tableaux, à l'image de leur pays, avec des chevaliers et des +moines sur la terre et des houris célestes dans leur paradis chrétien;</p> + +<p>Éblouissante avec <i>Rubens</i>, moins peintre que décorateur sublime, +Michel-Ange flamand, romancier historique qui fait de l'histoire avec +de la fable, et qui descend de l'Empyrée des dieux à la cour des +princes et de la cour des princes au Calvaire de la descente de croix, +avec la souplesse et l'indifférence d'un génie exubérant, mais +universel;</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> Profonde et sobre avec Van-Dyck, qui peint la pensée à +travers les traits;</p> + +<p>Familière avec les mille peintres d'intérieur, ou de paysage, ou de +marine, hollandais; artistes bourgeois qui, pour une bourgeoisie riche +et sédentaire, font de l'art un mobilier de la méditation;</p> + +<p>Enfin mobile et capricieuse en France, comme le génie divers et +fantastique de cette nation du mouvement:</p> + +<p>Pieuse avec <i>Lesueur</i>;</p> + +<p>Grave et réfléchie avec Philippe de Champagne;</p> + +<p>Rêveuse avec Poussin;</p> + +<p>Lumineuse avec Claude Lorrain;</p> + +<p>Fastueuse et vide avec Lebrun, ce décorateur de l'orgueil de Louis +XIV;</p> + +<p>Légère et licencieuse avec les Vanloo, les Wateau, les Boucher, sous +Louis XV;</p> + +<p>Correcte, romaine et guindée comme un squelette en attitude avec +David, sous la République;</p> + +<p>Militaire, triomphale, éclatante et monotone, alignée comme les +uniformes d'une armée en revue, sous l'Empire;</p> + +<p>Renaissante, luxuriante, variée comme la liberté, sous la +Restauration; tentant tous les <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> genres, inventant des genres +nouveaux, se pliant à tous les caprices de l'individualité, et non +plus aux ordres d'un monarque ou d'un pontife;</p> + +<p>Corrégienne avec Prudhon;</p> + +<p>Michelangelesque avec Géricault dans sa <i>Méduse</i>;</p> + +<p>Raphaëlesque avec Ingres;</p> + +<p>Flamande avec éclectisme et avec idéal dans Meyssonnier;</p> + +<p>Sévère et poussinesque dans le paysage réfléchi avec Paul Huet;</p> + +<p>Hollandaise avec le soleil d'Italie sous le pinceau trempé de rayons +de Gudin;</p> + +<p>Bolonaise avec Giroux, qui semble un fils des Carrache;</p> + +<p>Idéale et expressive avec Ary Scheffer;</p> + +<p>Italienne, espagnole, hollandaise, vénitienne, française de toutes les +dates avec vingt autres maîtres d'écoles indépendantes, mais +transcendantes;</p> + +<p>Vaste manufacture de chefs-d'œuvre d'où le génie de la peinture +moderne, émancipée de l'imitation, inonde la France et déborde sur +l'Europe et sur l'Amérique; magnifique époque où la liberté, conquise +au moins par l'art, fait ce que n'a pu faire l'autorité; république +<span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> du génie qui se gouverne par son libre arbitre, qui se donne +des lois par son propre goût, et qui se rémunère par son immense et +glorieux travail.</p> + +<p>Voilà l'histoire de la peinture en quelques lignes. Nous étudierons +peut-être avec vous un jour, dans trois ou quatre Entretiens +littéraires, ces dynasties de la peinture. Aujourd'hui nous ne voulons +vous entretenir que d'un homme de nos jours, que la mort a retiré à +elle après nous l'avoir seulement montré: Léopold Robert. Et pourquoi +Léopold Robert plutôt que Géricault, Scheffer ou tout autre? nous +dira-t-on. Parce que Léopold Robert est mort, d'abord, et que la mort +laisse la liberté du jugement tout entier; parce que Léopold Robert +est à lui seul, selon nous, toute une peinture: la peinture poétique, +le point de jonction entre la poésie écrite et la poésie coloriée; +enfin parce que Léopold Robert est un inventeur, un découvreur de +terres inconnues, le premier qui soit franchement sorti des routines +de la mythologie, des lieux communs de la peinture historique, pour +entrer hardiment, seul avec son génie, dans la peinture de la pensée, +du sentiment et de la nature. Il a dépouillé le vieil homme et il a +dit: Peignons l'âme à nu. <span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> L'âme n'est-elle pas le modèle +divin, le type éternel? Soyons le peintre de l'âme placée dans le +milieu sensitif de la nature! Et il a fait <i>les Moissonneurs</i> et <i>les +Pêcheurs</i>, deux poëmes naturels par le sujet, surnaturels par +l'expression; deux poëmes qui sont devenus populaires en huit jours et +sont entrés dans l'œil de ce siècle avec la puissance de l'évidence +et avec le charme du rayon qui entre dans le regard.</p> + +<p>Ainsi ce n'est pas seulement l'homme, ce n'est pas seulement +l'inclination de notre propre goût, c'est le <i>genre</i> qui nous fait +choisir Léopold Robert pour vous parler aujourd'hui de la littérature +peinte dans les œuvres de cet étrange génie, le Raphaël de la pure +nature, exprimée, en dehors de toute convention de religion, +d'histoire ou d'école, par le pinceau d'un berger du Jura.</p> + +<h4>XI</h4> + +<p>Mais si l'homme est dans l'art, l'art aussi est dans l'homme; nous ne +séparerons donc pas l'art de l'artiste, ni l'artiste de l'art dans +l'analyse de ce grand poëte de la toile qui mourut <span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> d'amour +et qu'on a appelé de notre temps Léopold Robert.</p> + +<p>Voici sa vie; sa vie et son art c'est toujours lui. Le lieu de sa +naissance se représente souvent à mon imagination: l'âme des lieux se +retrouve toujours plus ou moins dans l'âme de l'homme.</p> + +<p>Le matin d'une des chaudes journées du mois de juin 18**, je partis +seul et à pied de la petite ville pastorale et batelière de Neuchâtel +en Suisse, pour gravir le mont Jura. On sait que le Jura est une +épaisse muraille de montagnes à pente douce du côté de la France, à +pente escarpée du côté de la Suisse. Ce sont des Alpes sans neige; +quelques bouquets de sapins suspendus aux flancs des rochers y +encadrent des pâturages d'herbes hautes et fines perpétuellement +arrosées par la brume des nuages. Ces pâturages sont plus savoureux +que ceux des Alpes; le foin, qu'on n'y fauche jamais, monte +jusqu'au-dessus des jarrets des énormes vaches blanches qui semblent +nager, à demi ensevelies, dans une mer de fourrages. Leurs larges +sonnettes de cuivre, suspendues à leurs cous par une courroie de cuir +à boucles luisantes, rendent de loin en loin des tintements +très-harmonieux qui semblent sonner <span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> les heures sous leurs +pas à ces solitudes. Quand on approche d'elles pour mesurer de +l'œil la grandeur de leurs pis gonflés de lait, qu'on trait deux +fois par jour sans tarir la source, elles relèvent leurs larges têtes, +ornées plutôt qu'armées de leurs cornes que le joug n'humilie jamais; +elles laissent pendre, comme une draperie à festons redoublés sous +leurs cous, leurs larges fanons jusqu'à leurs genoux luisants du poli +de l'herbe sur les jointures; elles ruminent lentement, par un +mouvement horizontal et distrait de leurs mâchoires, la touffe d'herbe +et de fleurs broyées dont les brins pendent des deux côtés de leur +bouche, et elles vous regardent d'abord avec étonnement, puis avec +familiarité, puis avec amour. Toute la paix des steppes où elles +vivent est dans leurs yeux; ils sont bleus comme le ciel, limpides +comme la goutte d'eau que la rosée du matin a laissée au fond de la +pervenche qu'elles foulent aux pieds; leur profondeur n'a point +d'abîmes comme les yeux humains. On ne peut pas se lasser de les +regarder; on n'y voit qu'intelligence, sécurité, innocence, +résignation à la destinée, amitié pour l'homme. Tel devait être le +regard de tous les yeux dans le jardin de félicité, avant que le +<span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> soupçon et la ruse fussent entrés à la suite des passions +dans la nature; simple miroir qui réfléchissait le monde extérieur à +l'âme pensante et l'âme pensante au monde extérieur, dans le milieu +d'un mutuel amour et d'une universelle paix. Dès mon enfance j'aurais +passé des journées entières à me mirer dans ces larges yeux des vaches +ou des bœufs au pâturage, et j'y trouve encore aujourd'hui une paix +communicative qui me purifie le cœur ou l'esprit.</p> + +<p>(Voyez les quatre têtes de buffles et de bœufs dans <i>les +Moissonneurs</i> et dans le tableau de <i>la Madonna dell' Arco</i> de Léopold +Robert, et vous y reconnaîtrez ces réminiscences du Jura.)</p> + +<h4>XII</h4> + +<p>Après qu'on est sorti d'une gorge profonde qui mène de la ville au +Jura, et à mesure qu'on s'élève sur les pentes de cette chaîne, le lac +de Neuchâtel, dont on s'éloigne, paraît se rapprocher quand on se +retourne. On le voit bleuir au pied des tours blanches de la ville et +des noirs sapins; les anses et les ports qui le bordent se dessinent +comme sur une carte <span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> de géographie; quelques voiles de +pêcheurs y semblent immobiles; l'eau se rétrécit par l'éloignement; +puis la brume enveloppe ses rives indécises qui vont se fondre dans +l'horizon du canton de Berne.</p> + +<p>(On reconnaît également ici l'horizon des lagunes de Venise dans le +tableau des <i>Pêcheurs</i> de Léopold Robert; on voit que cette image +d'enfance, restée dans ses yeux, avait besoin d'en sortir et de se +reproduire sur la toile. Nos paysages sont en nous autant que dans les +sites où nous plaçons nos scènes.)</p> + +<h4>XIII</h4> + +<p>Enfin, de rampe en rampe et de croupe en croupe, on arrive, après +trois ou quatre heures de marche, au dernier plateau du Jura. Il est +raboteux et mamelonné comme le dos d'un dromadaire; il est nu aussi +comme le désert. On voit à distance un grand village, maintenant une +élégante et populeuse petite ville, née en trente ans de la nature +pastorale et de l'industrie. Aucun lac ne la baigne, aucune culture ne +l'environne, aucune forêt ne l'ombrage. Ce village, bâti comme pour +une nuit <span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span> dans la solitude, ressemble (ou plutôt ressemblait +alors) à un groupe de tentes noirâtres, dressées pour une halte de +pasteurs dans les steppes de Crimée par une tribu errante de Tartares. +On y entre, sans s'apercevoir qu'on y est entré, par une grande rue, +(alors dépavée), bordée çà et là de pauvres maisons grises aux toits +aigus, pour laisser glisser l'hiver les lourdes neiges.</p> + +<p>Ce groupe de maisons, c'était la Chaux-de-Fonds, la ville où Léopold +Robert était né. Il y avait loin de là aux sites poétiques, voluptueux +ou majestueux des villas romaines, du golfe de Naples ou des lagunes +et des canaux de Venise qu'il devait reproduire un jour. Seulement il +y avait une chose dont je fus frappé et qui m'a mille fois frappé +depuis dans mes voyages: c'est un horizon très-élevé, et par +conséquent très-lumineux, dont on jouit ordinairement sur les hauts +plateaux de la terre, et qui semble baigner les cimes de la +<i>Chaux-de-Fonds</i> d'une pluie de rayons venant d'en bas et d'en haut à +la fois sur le paysage. (Ce sentiment de la lumière si limpide et si +répandue dans les tableaux de Léopold Robert doit tenir aussi de ce +rayonnement et de cette transparence particulière <span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span> à +l'atmosphère du plateau où il ouvrit les yeux.)</p> + +<h4>XIV</h4> + +<p>C'était au lever du soleil; je déposai mon sac de cuir sur le banc de +bois d'un cabaret de village, seule auberge qu'il y eût alors à la +Chaux-de-Fonds. On me servit du laitage, du pain bis, des œufs, du +vin de Neuchâtel, et tout en déjeunant je m'informai négligemment, +auprès de la jeune et belle hôtelière au costume bernois et aux +longues tresses de cheveux pendantes sur ses talons, d'un étranger qui +habitait depuis quelques semaines, sous un nom supposé, la +Chaux-de-Fonds. J'étais informé de sa résidence, je savais son nom de +guerre; j'étais convenu par lettre avec lui d'une entrevue au +village-frontière de la Chaux-de-Fonds pour des raisons qui sont +restées secrètes.</p> + +<p>L'hôtesse me dit qu'elle avait logé en effet ce jeune étranger peu de +jours avant celui de mon arrivée au pays, mais que cet étranger, +trouvant encore trop de monde et trop de bruit dans une hôtellerie de +village, <span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span> habitait maintenant un châlet isolé sur un des +plateaux, chez un horloger. Elle me montra du doigt la fumée du toit +de l'horloger, à travers la fenêtre ouverte.</p> + +<p>Je repris mon sac sur mon dos, j'essuyai la sueur de mes cheveux, je +payai mes douze <i>batz</i> de Suisse à l'hôtesse, et je m'acheminai à +l'indication de la fumée vers le plateau de l'horloger pasteur. Je +marchais, sans suivre de sentier, à travers la pelouse courte, broutée +par les moutons, qui tapissait les mamelons autour du village çà et là +sur ma route; j'apercevais, disséminés aux flancs ou au fond des +vallées, des châlets à peu près semblables à ceux de Lucerne ou de +Berne; seulement ils étaient fondés sur des murailles de pierre noire, +et le bois enfumé de l'étage supérieur attestait la pauvreté ou la +négligence des habitants. Quant au reste, c'étaient les mêmes toits en +pente roide, couverts de lattes de bois mince comme des écailles +d'ardoise, noircis par la pluie et bordés sur la corniche de grosses +pierres lourdes pour empêcher la toiture de s'envoler aux vents. Une +galerie couverte circulait autour de la maison, avec sa balustrade de +sapin sculpté; un escalier extérieur montait du seuil à la galerie; +un bûcher <span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span> de rondins et d'éclats de bûches blanches de sapin +était symétriquement rangé sous l'escalier; un pont de planches menait +de la cour à la grange; le foin et la paille débordaient comme d'un +grenier trop plein par les ouvertures; des filles et des enfants +déchargeaient un chariot de fourrage embaumé, tandis que deux +bœufs, dételés du timon, mais encore appareillés au joug, léchaient +de leurs langues écumantes les brins des longues herbes qu'ils +pouvaient saisir à travers les ridelles du char. (J'ai reconnu plus +tard ce char rustique dans celui du tableau des <i>Moissonneurs</i> ou du +<i>Retour de la fête d'Arco</i>.)</p> + +<h4>XV</h4> + +<p>Sous l'avant-toit formé par le plancher proéminent de la galerie, et +tout près de la première marche de l'escalier, on voyait une porte +ouverte; à droite et à gauche un banc de bois blanc; devant la porte +une vasque de pierre grise, entourée de seaux de cuivre et surmontée +d'une tige de fer creux d'où ruisselait un filet d'eau, retombant avec +une mélodie assoupissante dans la vasque. À travers <span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span> la porte +on voyait briller un grand feu à flamme résineuse dans l'âtre. C'était +la cuisine du châlet.</p> + +<p>À gauche de cette cuisine, une petite fenêtre basse et à petits +carreaux de verre à huit faces, encadrés dans le plomb, illuminait un +établi d'horloger vivement éclairé par la fenêtre. Des pendules de +bois, des boîtes de montre en argent et en or, des ressorts d'acier, +des rouages dentelés par la lime étaient suspendus aux vitres ou jetés +pêle-mêle sur l'établi. On entendait du dehors le grincement de +l'outil qui façonnait l'acier dans les mains du père de famille ou des +enfants du châlet.</p> + +<p>Ce spectacle de l'industrie sédentaire de l'horloger, mêlé aux travaux +champêtres du paysan des hautes montagnes, présentait un aspect de +bien-être et de bon ordre qui faisait penser aux premiers temps du +vieux monde. L'abrutissante division du travail, qui mécanise l'homme +pour enrichir la société et qui fait de l'ouvrier humain une machine à +un seul usage, n'était pas encore inventée: l'artisan, le pasteur et +le laboureur étaient confondus dans un même homme. On sait que de +Besançon, de Saint-Claude, de <span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span> Morez, au Locle et à la +Chaux-de-Fonds, jusqu'aux plateaux de Saint-Fergues qui dominent le +bassin de Genève, presque tous les châlets isolés, bâtis au milieu des +pâturages, cachent un atelier domestique d'horlogerie! Chose étrange! +ces solitaires, pour qui les heures ne marquent que le retour +périodique des mêmes saisons et l'immobilité au temps sur le cadran de +leurs occupations toujours les mêmes, sonnent partout l'univers les +heures agitées de la vie des villes. Ces habitants du Jura ressemblent +aux <i>muézimes</i> des cités de l'Orient, qui se tiennent sur les hauteurs +de l'atmosphère, au sommet des minarets, pour chanter l'heure et pour +avertir les hommes d'en bas de la fuite inaperçue du temps, qui glisse +entre les doigts de l'homme comme l'eau.</p> + +<h4>XVI</h4> + +<p>Le châlet dont on m'avait indiqué le site par la fumée de son toit +était semblable à tous ces châlets. J'y trouvai l'étranger déguisé +dont je cherchais depuis plusieurs jours la trace; je passai le reste +de la soirée à m'entretenir <span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span> avec lui de l'objet de notre +entrevue, tout en nous égarant de meules de foin en meules de foin sur +les pentes veloutées des collines prochaines. On m'offrit pour la nuit +une place dans le fenil, et je partageai le souper de la famille de +l'horloger pasteur.</p> + +<h4>XVII</h4> + +<p>Cette famille du haut Jura ne sortira jamais de ma mémoire; il y avait +le père, la mère, cinq ou six enfants échelonnés de taille comme +d'âge, à commencer par une belle jeune fille de seize ans, à finir par +deux petites filles et trois petits garçons dont le plus jeune était +encore pendu, comme la dernière grappe, à la mamelle de la mère.</p> + +<p>Le père était un visage pensif aux yeux noirs, au front profondément +creusé par le pli de la réflexion entre les deux yeux, au teint pâli +par le métier sédentaire, mais à la bouche fine et délicate, comme +celle de J.-J. Rousseau, le philosophe de cette même race d'horlogers +du Jura. Son regard couvait toute cette couvée éclose de son amour et +nourrie de son travail d'artisan; il se délassait <span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span> le soir et +les jours de fête par la lecture. On voyait sur une planchette de +sapin, au-dessus de son établi, quelques volumes soigneusement rangés: +la Bible, les <i>Pastorales de Gessner</i>, ce Théocrite de Zurich, +l'<i>Histoire de la Suisse</i>, par Jean de Müller, les œuvres de J.-J. +Rousseau, les <i>Études de la Nature</i> de Bernardin de Saint-Pierre, +<i>Paul et Virginie</i>, et quelques alphabets en grosses lettres pour +enseigner à lire et à écrire aux enfants quand ils seraient d'âge.</p> + +<p>La mère était une belle figure des montagnes, usée par ces précoces +maternités; il y avait, sur ses traits amaigris et pâlis, des retours +de fraîcheur et de beauté pareils à ces retours de soleil du soir sur +les rosiers du jardin après la pluie.</p> + +<p>Les petits garçons étaient plus graves qu'ils ne sont ordinairement à +cet âge; il y avait de la timidité et de la mélancolie dans leurs +physionomies. La solitude approfondit tout, même le premier regard sur +la vie dans la naïve enfance.</p> + +<p>La fille aînée était une de ces figures qu'on ne voit pas deux fois +dans le cours d'une vie et qu'on ne peut pas voir ailleurs que dans +les châlets d'un peuple pastoral; les <span class="pagenum"><a id="page438" name="page438"></a>(p. 438)</span> traits étaient d'une +pureté grecque, les yeux d'une limpidité de fontaine sous la roche, le +teint d'une blancheur de marbre transpercé par un rayon du matin, les +formes d'une élévation, d'une perfection, d'une élégance, d'une +souplesse, et cependant d'une dignité naturelle que les statues +attiques, trop peu chastes d'expression, n'ont jamais, mais que les +statues virginales des sculpteurs allemands du moyen âge ont seuls +rêvée et reproduite dans leurs niches de cathédrales. L'ombre de ses +longs cils sur ses joues, le soir, quand elle lut en notre présence la +prière d'avant la nuit aux enfants, flotte encore dans mes regards +après quarante ans, comme si la lampe qui éclairait son suave profil +n'était pas éteinte encore. C'était la sainteté de la jeunesse +enveloppée du respect qu'elle inspire; il n'y aurait pas eu sous les +tentes de <i>Madian</i> un homme assez dépravé et assez hardi pour +profaner, par une mauvaise pensée, cette vision d'ange féminin, et +cependant elle regardait jusqu'au fond de l'âme l'étranger qui lui +parlait de ses petits frères et de sa petite sœur, et, quand elle +souriait, il y avait tant d'abandon et tant de sécurité dans ce +sourire qu'on croyait voir en elle une sœur avec laquelle on avait +souri.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span> XVIII</h4> + +<p>Je passai trois jours dans cette famille patriarcale; j'en ai oublié +le nom, je n'en ai oublié ni le châlet, ni les habitants, ni les +naïvetés, ni les matinées passées à faner le foin sur les prés, ni les +soirées autour de l'établi de l'horloger, pendant que la mère chantait +à demi-voix pour endormir l'enfant sur son sein et que la jeune fille +limait entre ses doigts délicats, à côté de son père, les anneaux +microscopiques d'une chaîne de montre.</p> + +<p>C'est là et dans quelques autres châlets du haut Jura français que +j'appris à apprécier ce mélange heureux d'une profession pastorale +d'été et d'une profession mécanique d'hiver, qui donne l'aisance et +l'occupation à toutes les saisons. Ces horlogers champêtres sont une +classe d'artisans lettrés, une aristocratie de travail dont les +mœurs élégantes et simples font de ces montagnes une Arcadie +d'artistes.</p> + +<p>C'est dans une de ces familles (peut-être dans cette famille même où +je découvris l'étranger de la Chaux-de-Fonds) que Léopold Robert avait +reçu le jour. Il y avait aussi dans <span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span> la maison un père +artisan, une mère pieuse, une sœur angélique, trois petits frères +maniant de leurs mains enfantines le râteau du faneur le jour, l'outil +de l'horloger le soir. J'ai toujours aimé à me figurer que Léopold et +Aurèle Robert étaient sortis de ce nid dans les herbes dont le hasard +m'avait fait partager quelques jours la paix.</p> + +<h4>XIX</h4> + +<p>Léopold était né à peu près à la même date du temps que moi, six ans +avant le siècle. «La maison de son père, disent ses biographes, M. de +Lécluse, le Winckelman des peintres français, et M. Feuillet de +Conches, son ami, la maison de son père, où il naquit, est en dehors +du village sur le chemin qui conduit au <i>Locle</i>. C'est là qu'enfant +Léopold errait dans les herbages, au milieu des pâtres et des +troupeaux.»</p> + +<p>La nature, le ciel, les eaux, les arbres, les animaux, les figures +simples, graves et d'une gracieuse sévérité de traits des pasteurs et +des faneuses suisses furent ses seuls maîtres et ses <span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span> seuls +modèles. Le soir, en rentrant dans la maison, il couvrait d'ébauches +au crayon ou à la craie les murailles et les planches de sapin de +l'atelier d'horlogerie de son père; ses ébauches étaient empreintes +d'un caractère de grandiose et d'idéal qui les firent remarquer par +les amis de la famille. Son père cependant ne le destinait pas à +l'horlogerie, qui ne pouvait nourrir plus d'un monteur de boîtes de +montre dans le petit bien de famille; il l'envoya faire des études +classiques dans une maison d'éducation économique à Porrentruy; il +voulait le préparer à la profession du commerce: le Suisse est, comme +l'Arabe, guerrier, pasteur ou marchand. Les instincts de Léopold +répugnaient à cette profession d'un honnête et laborieux égoïsme; il +avait trop d'imagination pour aimer le chiffre, qui n'exprime que des +quantités et qui résume toute une vie d'homme dans un seul mot: +l'épargne.</p> + +<p>On sentit bientôt qu'il n'était pas né pour un comptoir de trafiquant +de Bâle ou de Zurich.</p> + +<p>On le rappela au châlet; il avait néanmoins dévoré les livres +classiques de son école; on le livra à sa nature. Il entra comme élève +dessinateur et graveur chez les <i>Girardet</i> du Locle, voisins et amis +de l'horloger de la Chaux-de-Fonds. <span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span> Ses essais furent +heureux, ses progrès rapides.</p> + +<p>L'un des deux frères <i>Girardet</i> était célèbre déjà dans la librairie +de Paris et de Neuchâtel par les dessins et les gravures remarquables +dont il décorait les livres illustrés. Charles Girardet choisit +Léopold Robert parmi ses apprentis pour l'amener avec lui dans son +atelier de graveur à Paris. Le peintre David, qui régnait alors en +France comme réformateur de la peinture, permit au jeune apprenti de +venir dessiner d'après ses tableaux froids et automatiques dans son +atelier. Robert y prit le goût de la rectitude et de la sobriété des +lignes de ses figures; il ne pouvait y prendre ni l'expression des +physionomies, ni la passion, ni le mouvement, ni le coloris, <i>triple +vie du tableau</i> qui manquait entièrement à son maître. David était à +la peinture ce que Calvin était à la religion, un rigide réformateur, +non un créateur. Il éloignait les vices, il n'enfantait pas la beauté; +il avait un pinceau, il n'avait point d'âme. Il y a plus d'âme dans un +des visages du tableau de <i>la Pêche à Venise</i> que dans l'œuvre +entière de David.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span> XX</h4> + +<p>Léopold Robert concourut pour le prix de gravure à l'École des +beaux-arts de Paris; sa naissance étrangère l'exclut du concours. +Bientôt l'exil politique de David, proscrit comme régicide en Belgique +en 1816, ramena le jeune artiste, sans maître et sans patrie, dans la +maison paternelle. Il y resta deux ans, découragé de ses espérances; +il employa ces années d'incertitude et d'impasse à se créer son art à +lui seul par des méditations solitaires et par des essais assidus.</p> + +<p>La figure humaine, dont la Suisse et dont sa propre famille lui +offraient les plus beaux types, l'expression des sentiments simples +sur les traits, les attitudes, ces gestes de l'âme, furent sa +principale étude dans de nombreux portraits. Le caractère spécial de +son pinceau, la réflexion, la simplicité, la mélancolie, le gracieux +dans la sévérité, l'idéal dans le vrai, sont sans doute les produits +de ces années de solitude, ingrates en apparence, fécondes en réalité. +Une école n'aurait créé qu'un disciple, l'isolement et la pensée +créèrent un <span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span> maître. Que serait devenu Léopold Robert s'il +était resté un élève froid et compassé de David dans une école des +beaux-arts à Paris? Il lui fallait pour maître les montagnes, les +pasteurs, les mers, les matelots, les horizons romains des +Marais-Pontins, la lumière qui baigne les Abruzzes et ces mélancolies +profondes qui creusent l'âme jusqu'au désespoir, mais aussi jusqu'au +génie. Dans tous les arts, tous les suprêmes artistes sont fils +d'eux-mêmes. Que serait devenu Chateaubriand si, au lieu de converser +avec son âme sur les grèves de Combourg ou dans les forêts du +Nouveau-Monde, il avait eu pour séjour de jeunesse les salons +efféminés de Paris et pour émules les poëtes énervés et maniérés de +notre décadence?</p> + +<h4>XXI</h4> + +<p>La renommée de ses portraits descendit de la Chaux-de-Fonds jusqu'à +Neufchâtel. La Providence lui devait un patron; il l'avait cherché +dans le roi de Prusse, alors souverain de Neuchâtel; il le trouva, +plus près de lui, dans un généreux et riche habitant de cette ville, +M. Roullet de Mézerac, qui venait de <span class="pagenum"><a id="page445" name="page445"></a>(p. 445)</span> voyager en Italie. Ce +compatriote offrait à Léopold Robert son amitié et le subside +nécessaire pour aller étudier son art dans la patrie de l'art.</p> + +<p>Le jeune artiste accepta sans hésitation, des mains de l'amitié, ces +arrhes de sa gloire future, bien sûr de les restituer avec usure à son +généreux patron.</p> + +<p>C'était en 1818; le pape Pie VII régnait, après avoir longtemps pleuré +sa capitale dans les longs exils de Fontainebleau et de Savone. Plus +pieux que Léon X, mais aussi fervent qu'un Médicis pour l'illustration +de sa capitale par les arts, il laissait administrer sous lui son +ministre et son ami, le cardinal Consalvi, d'aimable mémoire.</p> + +<p>Ce cardinal, plus politique que sacerdotal, ressemblait de visage et +de caractère à Fénelon; il faisait de Rome, à cette époque, la +<i>Salente</i> des arts. Le reflux d'étrangers longtemps privés par la +guerre du séjour de cette capitale des ruines concourait à cette +splendeur restaurée de Rome; c'était la capitale des peintres, des +sculpteurs, des musiciens, des poëtes, des savants de toute l'Europe. +Nous n'oublierons jamais l'atmosphère d'enthousiasme pour le génie +qu'on respirait alors dans cette Athènes <span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span> de l'Italie. L'âge +de Périclès renaissait sous le cardinal Consalvi. Après une matinée +passée dans l'atelier de <i>Canova</i>, le Phidias vénitien, on visitait +les ateliers de <i>Thorwaldsen</i>, le Michel-Ange du Nord; on assistait à +la création de toiles ou de fresques magiques sous le pinceau de dix +écoles de peintres de toutes les nations, presque tous hommes d'un +esprit de conversation transcendante (car le pinceau, je ne sais +pourquoi, aiguise l'esprit plus qu'aucune autre profession artistique; +c'est peut-être parce que l'intelligence pense pendant que le pinceau, +qui se promène de la toile à la palette, repose l'esprit et le rend +plus dispos au doux exercice de l'entretien. Personne ne cause avec +plus d'originalité qu'un peintre).</p> + +<p>On sortait de ces ateliers, ouverts dès le matin aux visiteurs comme +nous, pour aller, avec M. de Humbolt ou avec M. Gell, explorer les +fouilles ou les ruines du Palais d'or de Néron; le soir on entendait +au théâtre de <i>Frosinone</i> les légers opéras, préludes de Rossini, ce +rossignol du siècle; l'oreille encore ivre de cette musique, on +achevait les soirées dans les salons lettrés de la duchesse de +Devonshire, entre le cardinal Consalvi, son ami, et les politiques les +plus consommés des différentes cours <span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span> de l'Europe. On +retrouvait là tous les jeunes artistes du matin, confondus, comme du +temps de Léon X, avec les puissants de la terre. On écoutait les vers +de lord Byron, apportés de Ravennes ou de Venise par la mémoire des +derniers arrivés de l'Adriatique; quelquefois on me demandait +quelques-unes de mes propres <i>Méditations</i>, composées la veille au +bord des cascatelles de Tibur. On rentrait à pas lents au clair de +lune d'Italie, qui jetait les grandes ombres du Colysée ou du Panthéon +sur les cendres de Rome. L'enthousiasme de l'antiquité, de l'histoire, +de l'art, des statues, des tableaux, de là musique, de la poésie, de +la philosophie, baignait tous les pores; c'était la transfiguration de +l'homme en pure intelligence par la divinité de l'art; on ne respirait +que de la gloire; on avait le mirage de l'immortalité. Quels jours! Et +maintenant quels soirs!</p> + +<h4>XXII</h4> + +<p>Cette atmosphère romaine de 1819 à 1822 transfigura aussi Léopold +Robert en Romain. Il eut le vertige de l'Italie; il conçut une +peinture <span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span> nouvelle, tout imprégnée de la pureté des lignes des +horizons romains, de la beauté des têtes transtévérines, de la mâle +sévérité des attitudes de ce peuple-roi, dont la majesté se révèle +dans le pasteur des Abruzzes comme un diadème égaré des palais et +retrouvé dans les cabanes, enfin de cette lumière de fournaise ardente +qui se vaporise en touchant la terre et qui immerge toute la nature +dans un océan de clartés, doublant les objets par les ombres crues +qu'elle projette sur leur face obscure. Il effaça pour jamais de sa +palette ces teintes vertes et ces nuances grises qu'il avait imitées +jusque-là des couleurs ternes de Paris et du Jura, et il y substitua, +non pas des couleurs, mais des rayons liquides fondus sur ses toiles. +Son dessin suivit la transformation de sa palette; il oublia le +vulgaire et ne chercha plus que l'idéal. Quant à l'expression de la +passion sur les figures, il n'eut point à la chercher: il la portait +dans son âme; il était tout passion, mais comme il convient à l'art +quelconque, passion pensive, quoique pathétique, passion qui reste +belle dans le supplice, et qui, en se possédant et en se contemplant +elle-même, devient spectacle pour les regards de Dieu et des hommes.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span> XXIII</h4> + +<p>Cette transfiguration du jeune artiste français et suisse en peintre, +en poëte, en philosophe du pinceau italien, ne fut pas soudaine; le +travail fut à la hauteur de l'effort.</p> + +<p>Tout homme, quelque passionné qu'il soit, et précisément parce qu'il +est plus passionné, porte en soi la patience de son génie. À un but +éternel il n'épargne pas le temps. On raconte des miracles de la +patience de ce jeune homme et de son recueillement érémitique dans une +petite maison d'une rue écartée de Rome, pour atteindre par le pinceau +ce qu'il atteignait déjà par la conception. Nous avons vu ces +centaines d'ébauches, notes de son poëme intérieur, par lesquelles il +mesurait ses progrès ou préparait les groupes, même les plus +indifférents en apparence, de ses grands tableaux; ces notes sont +aussi achevées que ses poëmes. On en voyait un grand nombre à Paris, +il y a quelques années, chez un opulent Mécène de la peinture, M. +Paturle, digne possesseur de ce reliquaire du génie (M. Paturle vient +de mourir; que deviendra ce précieux héritage?). <span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span> C'est ainsi +qu'autrefois à Rome le riche banquier <i>Chigi</i> livrait les plafonds et +les murailles de son palais de la <i>Farnesina</i> à Raphaël pour garder à +la postérité les moindres traces de cette main divine. Honneur à l'or +quand il se dévoue à l'art! Il se transforme en se répandant. Raphaël +et Léopold Robert emportent avec eux à la postérité les noms de +<i>Chigi</i> et de <i>Paturle</i>.</p> + +<p>Apprécier le génie, c'est le génie aussi sous la forme de +l'admiration. Sans l'admiration, que deviendraient les +chefs-d'œuvre?</p> + +<h4>XXIV</h4> + +<p>M. de Lécluse, peintre et écrivain français de notre temps, qui a +illustré souvent le <i>Journal des Débats</i> de ses études sur l'art, a +droit de partager cet honneur. Il avait connu Léopold pendant ses +années de noviciat à Paris; il croyait en lui, et il le soutenait à +Neuchâtel et à Rome de ses encouragements, cette monnaie du cœur +sans jalousie, et par conséquent sans dénigrement. M. de Lécluse s'est +toujours oublié lui-même pour faire valoir les talents de ses rivaux. +Comme Socrate, il ne <span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span> produisait plus, mais il aidait les +autres à produire: accoucheur de tableaux, comme Socrate accoucheur +d'idées. Beaucoup des lettres intimes de Léopold Robert sont adressées +à M. de Lécluse: nous les citerons tout à l'heure; d'autres sont +empruntées au portefeuille de M. Feuillet de Conches. Ces lettres, +comme ces poteaux funèbres plantés dans la neige des Alpes, au bord du +précipice, jalonnent la route de la gloire à la mort.</p> + +<h4>XXV</h4> + +<p>Ce fut en 1817 que Léopold Robert se sentit assez maître de sa main et +de sa couleur pour composer son premier grand tableau; ce tableau, +comme toutes les ébauches qui l'avaient précédé, c'était l'Italie. +L'Italie s'était emparée de son imagination: ses yeux étaient le +miroir de cette terre de la lumière et de la beauté; son âme entière +n'était qu'une transfiguration de l'Italie en amour et en culte. +Raphaël ou Titien eux-mêmes n'avaient pas plus aimé cette patrie. Ce +fils adoptif égalait ces fils des entrailles en passion pour leur +mère. L'Italie <span class="pagenum"><a id="page452" name="page452"></a>(p. 452)</span> viendrait à périr qu'on la retrouverait sous +ses pinceaux.</p> + +<p>Ce premier grand tableau, sur lequel Léopold Robert fondait en idée sa +fortune d'artiste et l'espérance de sa renommée, lui était commandé +par un de ses opulents compatriotes de Neuchâtel. C'était la <i>Corinne</i> +de madame <i>de Staël</i>, improvisant au cap Mycènes.</p> + +<p>Ce sujet, plus déclamatoire que vrai et pathétique, était à la mode de +1820; ce poëme ou ce roman vivait encore; il est mort aujourd'hui, +comme meurent, après un certain temps, dans la littérature des +peuples, toutes les choses qui sont calquées sur les engouements de la +société factice au lieu d'être calquées sur l'éternelle et simple +nature.</p> + +<p>Le peintre français <i>Gérard</i> l'avait déjà exécuté en homme d'esprit +qu'il était. C'est ce tableau que nous avons tous vu suspendu dans +l'humble chambre de la belle madame Récamier, au-dessus du fauteuil +sacré où s'asseyait, dans sa mâle vieillesse, cette autre <i>Corinne</i> +virile du siècle, M. de Chateaubriand.</p> + +<p>Ce tableau de Gérard, en face du beau visage flétri de madame +Récamier, au-dessus de la tête triomphale et dédaigneuse de M. de +Chateaubriand, complétait bien la scène d'intérieur <span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span> à +laquelle j'étais rarement admis. C'était une évocation perpétuelle de +l'ombre de madame de Staël dans le cœur des amis qui lui +survivaient. Ce tableau était le vrai piédestal de cette figure de +madame de Staël, une conversation éloquente dans un salon.</p> + +<p>Le visage que Gérard a donné à sa Corinne n'a rien des traces de la +passion, des lassitudes du génie, des pâleurs de l'inspiration sur des +traits de femme; c'est un poli et frais visage de Suissesse abreuvée +de lait, ou d'Anglaise colorée du frisson des brises du Nord, +cherchant à froid, dans ses yeux rêveurs, quelques phrases sonores +pour pleurer en mesure sur la décadence de l'empire romain, qui lui +est parfaitement indifférente. Un pâle Écossais l'écoute par +politesse; il s'enveloppe de son manteau contre la froide écume des +vagues beaucoup plus que contre le frisson de l'enthousiasme et de +l'amour; quelques spectateurs regardent sans comprendre. Les ruines +jaunissent et la mer bleuit comme une décoration convenable de cet +opéra en plein air. Tel qu'il est le tableau est agréable à l'œil, +mais c'est une Italie réfléchie dans la glace et encadrée dans la +bordure d'un boudoir de Londres ou de Paris.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span> XXVI</h4> + +<p>C'était une grande témérité à un amateur de Neuchâtel de commander +l'exécution de ce même sujet à un jeune peintre de ses montagnes; +c'était une grande audace au peintre d'accepter le défi. Aussi Léopold +Robert, malgré son extrême désir de satisfaire son généreux patron, ne +put-il jamais totalement plier son mâle et sauvage génie à ce +programme de salon suisse ou français. Il travailla assidûment et +lentement à étudier et à placer les paysages, les flots, les écueils, +les groupes secondaires de son tableau; mais il laissa toujours en +blanc la figure de l'improvisatrice, ne trouvant rien, dans son +imagination éminemment vraie, naturelle, sérieuse, de cet enthousiasme +de convention qu'il fallait nécessairement donner à cette figure de +jeune fille du Nord, psalmodiant et pleurant des lamentations +imaginaires sur les catastrophes des vieux Romains. Les catastrophes +des femmes sont dans leurs cœurs; Léopold ne pouvait transporter +dans leur imagination ce qu'il ne voyait que dans leur âme. Corinne, +pour lui, était trop théâtrale; il ne <span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span> pouvait prendre un tel +modèle que sur la scène ou dans une séance d'Académie; or ce n'était +pas là qu'il étudiait la nature.</p> + +<h4>XXVII</h4> + +<p>À l'époque de 1819 et 1820 où Léopold étudiait avec une solitaire +passion son art dans un faubourg de Rome, des actes de brigandage +tragique venaient d'ensanglanter la campagne de Rome. Le brigandage, +dans ce pays de séve surabondante, est une habitude intermédiaire +entre l'héroïsme et le crime; des héros oisifs sont bien près de se +faire brigands. Les gouvernements policés les poursuivent, les +mœurs du pays ne les déshonorent pas.</p> + +<p>La petite ville de Sonnino, au pied des Abruzzes, était peuplée +presque tout entière de cette race héroïque et belle de brigands +romains.</p> + +<p>Gasparone, leur chef, que nous avons connu nous-même dans les geôles +de fer des cachots de Rome, venait guerroyer avec les sbires du pape +jusque dans les campagnes d'Albano qui dominent Rome. Les étrangers, +rançonnés ou enlevés dans les cavernes des montagnes, poussaient des +cris de terreur et d'indignation. Le <span class="pagenum"><a id="page456" name="page456"></a>(p. 456)</span> cardinal Consalvi, qui +avait été autrefois arrêté et mis à prix lui-même par un de ces chefs +de <i>bandits</i>, ouvrit une véritable campagne militaire contre la ville +de Sonnino, quartier général du brigandage; les portes et les murs de +ce repaire furent crénelés de têtes de bandits tués dans les combats +ou dans les supplices au sein de ces montagnes. Rien ne put déraciner +de ces rochers le crime héréditaire dans ces sauvages familles; il +fallut démolir Sonnino et exporter en masse hommes, femmes, jusqu'aux +belles jeunes filles et aux enfants, la population en masse de +Sonnino, dans les prisons élargies de Rome.</p> + +<p>Ces prisons en plein air étaient seulement une espèce de lazaret +épuratoire contre la peste du brigandage; les grands coupables étaient +morts sur leurs rochers, exposés sur des fourches patibulaires au bord +de la route de Terracine, d'Itri, de Fondi, du royaume de Naples, ou +chargés de fer et scellés aux murs des cachots; leurs familles, leurs +vieillards, leurs femmes, leurs enfants jouissaient d'une demi-liberté +dans ces dépôts de Rome. C'était la plus belle et la plus pittoresque +population de tout âge et de tout sexe qu'il fût possible d'imaginer +pour un poëte et de <span class="pagenum"><a id="page457" name="page457"></a>(p. 457)</span> reproduire pour un peintre: la taille +élevée, les membres dispos, les fières attitudes, les costumes +sauvages des hommes; les profils purs, les yeux d'un bleu noir, les +cheveux dorés, les épingles d'argent semblables à des poignards, les +corsets pourpres, les tuniques lourdes, les sandales nouées sur les +jambes nues des femmes; les groupes formés naturellement, çà et là, le +long des murs, par les captifs, les épouses ou les fiancées +demi-libres, s'entretenant, les joues rouges de passion ou pâles de +pitié, avec leurs maris ou leurs amants, à travers les gros grillages +de fer des lucarnes des cachots, ouvrant sur les cours; les hommes +assis et pensifs sur la poussière, le coude sur leurs genoux, la tête +dans leur main; les jeunes filles se tressant mutuellement leurs +cheveux de bronze avec quelques tiges de fleurs de leurs montagnes, +apportées par leurs aïeules la veille du dimanche, les regards chargés +des images de la patrie, des arrière-pensées de la vengeance, des +invocations ardentes à la liberté de la montagne; les enfants à la +mamelle allaités en plein soleil de lait amer mêlé de larmes; toute +cette scène, que nous avons contemplée souvent nous-même alors, +laissait dans le souvenir, dans l'œil <span class="pagenum"><a id="page458" name="page458"></a>(p. 458)</span> et dans +l'imagination un pittoresque de nature humaine qui ne s'efface plus.</p> + +<h4>XXVIII</h4> + +<p>Il avait été donné à Léopold Robert, grâce à la protection de quelques +gardiens subalternes de ce dépôt des déportés de Sonnino, d'en jouir +tous les jours; c'est là qu'il apportait ses crayons, c'est là qu'il +étudiait, sur une vigoureuse nature, les traits, les physionomies, les +attitudes, les costumes de ce que la terre d'Italie porte de plus beau +dans la femme et de plus mâle dans l'homme. Jamais, depuis <i>Salvator +Rosa</i>, le peintre des brigands, brigand lui-même, on ne fit poser la +nature vivante dans un si sauvage et si tragique atelier. Le génie de +Robert y prit ce caractère de grandiose, de force, de sévérité dans le +beau qui s'attacha depuis cette époque à son pinceau comme une couleur +indélébile.</p> + +<p>Mais, si son imagination s'y dessina, s'y modela, s'y colora sur ces +beaux types de femmes apennines des Abruzzes, son cour aussi n'y +résista pas; un grand et sombre <span class="pagenum"><a id="page459" name="page459"></a>(p. 459)</span> attrait, prélude, hélas! +trop certain d'une grande et sombre passion, s'empara de son âme.</p> + +<p>Puis-je l'accuser d'avoir contemplé avec trop de complaisance la fille +innocente du brigand des Abruzzes, moi qui ai suivi, sur les vagues de +la même mer, la fille du pêcheur de Procida? Et Raphaël ne mourut-il +pas lui-même d'admiration pour la beauté plébéienne de la <i>Fornarina</i>?</p> + +<p>Regardez, dans le tableau des <i>Moissonneurs</i>, la jeune fille qui se +relève de la glèbe, sa faucille à la main, qui tourne aux trois quarts +son visage souriant d'un sourire sévère vers le char, et qui jette un +regard de reproche amoureux au jeune homme, fils du riche laboureur, +dansant devant la tête des buffles? La <i>Fornarina</i> n'a pas un ovale +plus parfait et plus déprimé, un regard à pleine paupière où entre +plus de ciel et d'où sorte plus de pensée secrète, une lèvre plus +dédaigneuse, une fossette dans la joue plus prête à sourire et à +pardonner à l'excès d'ivresse de son fiancé. Quelle tête!... c'était +celle de Thérésina. Or qu'était-ce que Thérésina? Je vais vous le +dire.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page460" name="page460"></a>(p. 460)</span> XXIX</h4> + +<p>Thérésina était la plus jeune fille d'un habitant de Sonnino, célèbre +par ses exploits de bandit sur les frontières de Rome et de Naples. Sa +sœur aînée, Maria Grazia, femme d'un autre bandit emprisonné ou +supplicié à Naples, était aussi renommée à Rome par sa beauté que par +son caractère. Déportée avec sa famille au dépôt de Rome, elle y était +libre, et elle posait comme modèle de beauté tragique devant les +peintres étrangers; le peintre français Schnetz, ami de Léopold +Robert, directeur depuis de l'école de France à Rome, la protégeait et +lui donnait asile; elle le protégeait à son tour quand il allait +explorer les montagnes des Abruzzes et chercher des sites pour ses +compositions toutes romaines. Un mot de Maria Grazia leur était un +sauf-conduit parmi ces montagnards.</p> + +<p>Thérésina, plus jeune, aussi belle, mais autrement belle que <i>Maria +Grazia</i>, n'avait alors que seize ou dix-sept ans; c'était la grâce de +cette beauté dont sa sœur était la force. Robert s'attacha à +reproduire cent fois sur sa toile <span class="pagenum"><a id="page461" name="page461"></a>(p. 461)</span> cette charmante et grave +physionomie où la naïveté de l'enfance luttait avec la première +passion de la jeunesse. Voulez-vous la voir? la voilà, dansant les +cheveux, semés de fleurs des hautes montagnes, une ivresse qui a peur +de sa joie, une lionne qui badine avec sa griffe naissante.</p> + +<p>Voulez-vous la voir? Arrêtez-vous au musée du Louvre devant le groupe +des deux jeunes filles qui dansent autour du char du tableau de la +<i>Madonna dell' Arco</i>; celle qu'on ne voit que de profil et qui relève +des deux mains son tablier pour que les plis ne gênent pas ses pieds +nus, c'est Thérésina.</p> + +<p>Elle a noué autour de ses cheveux, à demi détachés, une couronne de +fleurs sauvages d'un admirable éclat; on y reconnaît les bleuets, les +œillets rouges, les marguerites blanches, les pavots mêlés à des +épis de folle avoine, toutes fleurs des hauts pâturages du Jura +transportées par réminiscence sur le front de la fille des Abruzzes. +Son profil est tout à fait féminin, presque enfantin; elle sourit à +peine, elle baisse les yeux et regarde ses pieds avec l'expression +d'une pudique honte. On voit qu'elle danse non par ivresse, mais par +piété, pour complaire à sa sœur, à ses frères, et pour honorer la +madone.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page462" name="page462"></a>(p. 462)</span> Le caractère méditatif, recueilli et sauvage du jeune peintre +étranger se complaisait dans la contemplation de cette innocence, +fleurissant au milieu des rochers tragiques de Sonnino et flétrie par +l'ombre des cachots ou des gibets patibulaires de toute sa famille; +ses misères autant que ses charmes l'attachèrent à Thérésina. Elle +inspirait ses pinceaux, elle attendrissait son cœur comme tous les +premiers amours des artistes sensibles, peintres ou poëtes. Elle +devait bientôt mourir, afin de laisser une ombre sur le cœur de son +amant et un éblouissement de jeunesse dans ses yeux. La Béatrice de +Dante, la Laure de Pétrarque et tant d'autres n'étaient-elles pas de +cette famille d'apparitions, qui brillent et qui meurent pour laisser, +à ceux qui les ont vues les premiers, des rêves célestes et +ineffaçables dans la mémoire? Le génie à ses commencements a besoin de +larmes pour tremper la plume ou le pinceau dans la tristesse, cette +vérité pathétique du cœur humain.</p> + +<h4>XXX</h4> + +<p>«J'ai été frappé en entrant en Italie, écrivait <span class="pagenum"><a id="page463" name="page463"></a>(p. 463)</span> à cette +époque Léopold Robert à un des confidents de son âme, de la beauté de +ces figures italiennes, des mœurs antiques, des costumes +pittoresques et sauvages de ces montagnards du Midi. Je pense les +reproduire avec ce caractère de simplicité et de noblesse naturelle de +ce peuple, caractère transmis par ses aïeux. Ce que j'ai fait jusqu'à +présent ne me satisfait pas encore; j'espère réussir mieux; cependant +mes tableaux, quels que soient les sujets, sont déjà très-recherchés à +Rome. Mon état me coûte beaucoup; je suis forcé d'avoir toujours des +modèles pour mes tableaux, car je suis résolu de ne pas faire un seul +trait sans ce secours, qui ne peut jamais tromper... Je fais aussi des +excursions dans les montagnes les plus sauvages, et j'y trouve des +sujets et des modèles tout nouveaux pour ce nouveau genre de +peinture.»</p> + +<p>«Cependant, ajoute-t-il dans la lettre suivante en parlant de son +tableau de <i>Corinne</i>, ce tableau commence à me peser; j'ai peur de +m'être fourvoyé en acceptant de le composer; j'ai choisi un sujet trop +difficile à rendre, et d'ailleurs je m'aperçois qu'une <i>Corinne</i> est +trop relevée pour moi, qui n'ai jamais <span class="pagenum"><a id="page464" name="page464"></a>(p. 464)</span> fait que des +contadines (des paysannes).»</p> + +<p>«Cette figure de Corinne est ingrate à faire, poursuit-il quelque +temps après; on ne sait quel caractère lui donner, ni quel costume.»</p> + +<h4>XXXI</h4> + +<p>On voit que, dans la lutte entre la nature et la convention, la nature +en lui triomphe et qu'elle triomphe de lui. Il ne peut concevoir cette +sibylle de salon, drapée par la marchande de modes et donnant +rendez-vous à ses amis sur un écueil lavé par l'écume, pour écouter +une déclamation à froid, puisée dans des rhétoriques de demoiselles. +Décidément la nature sincère et grave de l'enfant du Jura se refuse à +cet effort impossible. En vain il copie le mâle visage de la sœur +aînée de Thérésina, Maria Grazia: cette figure n'a que des passions +vraies dans ses traits; elle enfonce la toile; elle fait frémir Oswald +et pâmer d'effroi les élégantes Écossaises de la société de Corinne. +En vain il copie le délicat et naïf visage de Thérésina elle-même: +elle est trop simple pour simuler d'autre inspiration que celle de son +cœur; elle est trop timide pour lever au ciel ces regards de +sibylle qui sont <span class="pagenum"><a id="page465" name="page465"></a>(p. 465)</span> un défi au soleil; elle ne regarde que +celui qu'elle aime, elle ne voit le monde que dans ses yeux. +L'impatience saisit à la fin le peintre; il efface d'une main résolue +toutes ces ébauches, il renonce au mensonge pour la vérité, et il +peint l'improvisateur napolitain, l'Homère populaire et maritime, sa +guitare à la main, assis sur un écueil de la plage au pied des +montagnes, et psalmodiant, pour quelques sous jetés dans son bonnet de +laine, en dialecte des Abruzzes ou des Calabres, l'épopée des brigands +et des jeunes Sonniniennes à un auditoire rustique comme lui.</p> + +<p>Cette scène-là, il l'a vue cent fois; elle est entrée dans son +imagination avec la lumière des plages de Terracine, avec le +grincement de la guitare sous les oliviers, avec les visages et les +costumes qu'il a depuis six ans sous les yeux.</p> + +<p>De plus, la scène est vraie: le vieux poëte du môle de Terracine ou de +Sorrente exerce sa profession en plein air pour gagner, en +accompagnant ses stances de sa guitare, le pain, l'huile et le fromage +nécessaires au souper de sa famille. Sa figure est triste et résignée +au fond, mais à la surface elle prend toutes les expressions terribles +ou tendres des situations des poëmes qu'il récite.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page466" name="page466"></a>(p. 466)</span> Les figures de jeunes matelots, de pasteurs, de femmes ou de +filles qui se groupent autour de lui, à une distance respectueuse, +s'enivrent naïvement et sincèrement des aventures de brigandage, +d'héroïsme, d'amour, d'enlèvement, de coups de feu sur la montagne, de +tempête sur la mer, d'arrestations par les sbires dans la caverne, de +supplice sur l'échafaud, de prière à la madone avant de mourir, +qu'elles recueillent en retenant leur respiration. Voilà la vérité! +voilà la nature! voilà l'Italie! voilà le tableau que Léopold +substitue à l'instant sur la toile aux figures fausses et fardées de +Corinne!</p> + +<h4>XXXII</h4> + +<p>Regardez ce premier tableau complet de Robert à côté du tableau de +<i>Corinne</i> par Gérard: du premier coup d'œil vous vous sentez en +pleine lumière comme en plein pathétique, comme en plein pittoresque, +comme en pleine vérité. Et puisque nous parlons ici de la peinture +comme expression d'une littérature qui parle aux yeux, qui +impressionne l'âme, qui communique de l'homme à l'homme des images, +des sensations, des pensées, voilà <span class="pagenum"><a id="page467" name="page467"></a>(p. 467)</span> une langue du pinceau qui +se fait entendre, entendre non pas d'un cercle d'initiés comme la +<i>Corinne</i> de Gérard, mais de tout le monde. Gérard parle une langue +morte, Robert parle une langue vivante et vulgaire.</p> + +<p>Et d'abord remarquez avec quel instinct de la vérité dans les +sensations Léopold Robert, dans son <i>Improvisateur napolitain</i>, +dispose les lieux selon la scène. Que veut-il peindre? L'attention, +l'attention concentrée d'un groupe ou deux de personnages au récit +populaire chanté par un poëte de la nature. Aussi voyez comme il évite +de distraire leurs regards ou les regards des spectateurs par tout +luxe surabondant de paysages. Le ciel pour dôme, la mer vide pour +fond, un rocher nu pour y asseoir son poëte, quelques pierres roulées +du rocher pour y grouper ses auditeurs, voilà tout; les deux éléments +de l'imagination et l'infini, le ciel et la mer, se présentent seuls à +l'esprit quand on aperçoit ce tableau: l'âme se concentre sur le +groupe.</p> + +<h4>XXXIII</h4> + +<p>De quoi se compose-t-il, ce groupe? Du poëte populaire d'abord, belle +tête homérique aux <span class="pagenum"><a id="page468" name="page468"></a>(p. 468)</span> traits pensifs et aux yeux rêveurs, où +l'inspiration professionnelle flotte sur un visage de chanteur de +rues. Il est assis sur le vieux manteau de laine brune qui s'est +détaché de ses épaules; il cherche d'une main distraite des notes sur +les cordes de sa guitare pour accompagner sa psalmodie; il cherche de +l'œil, dans son imagination ou dans sa mémoire, les aventures ou +les vers qu'il chante à ses auditeurs attentifs.</p> + +<p>Or quels sont ses auditeurs? C'est ici encore qu'il faut admirer +l'instinct naturel réfléchi ou irréfléchi du peintre. Comme il s'agit, +pour ces auditeurs, d'un plaisir oisif d'imagination et de cœur, le +peintre les a tous choisis dans l'âge de l'imagination ou de l'amour. +La poésie lettrée ou illettrée est chose de jeunesse; une fois aux +prises avec les occupations actives et sérieuses de la vie, on ne se +passionne plus pour ces fables chantées qu'on nomme les poëmes: l'âge +mûr n'a pas le temps, la vieillesse n'a plus le goût de ces rêveries; +on songe à vivre, on pense à mourir. On laisse rêver ceux qui ne +connaissent encore ni la vie ni la mort, et qui se font la mort et la +vie à l'image de leurs douces ignorances.</p> + +<p>C'est d'abord, assis sur le même banc de rocher, <span class="pagenum"><a id="page469" name="page469"></a>(p. 469)</span> à côté du +poëte, un jeune lazzarone de seize ans, qui se destine sans doute à la +même profession, qui suit son maître comme l'ombre le corps, qui +paraît fier de l'approcher de plus près que les autres, qui tourne sa +tête de son côté, qui semble boire des yeux les vers et les sons, et +qui contemple avec une admiration étonnée les merveilleuses +inspirations du poëte et du chanteur.</p> + +<p>Au pied de l'écueil ce sont deux jeunes matelots; l'un est accoudé +nonchalamment sur la base du roc, et l'autre, son manteau dans une +main et son bras passé autour du cou de son compagnon, comme pour +l'inviter à mieux écouter encore le récit, écoute lui-même avec une +attention passionnée qui lui fait oublier tout le reste.</p> + +<p>Tout près d'eux est une femme d'Ischia, adossée au rocher, assise sur +ses talons repliés à la manière des femmes grecques, les deux bras +pendants le long du corps; elle regarde en sens opposé de +l'improvisateur et ne semble participer à la scène que par ses +oreilles.</p> + +<p>Une enfant de huit à dix ans, sa fille, rêve aux sons de la guitare, +la tête penchée sur les genoux de sa mère. L'attention a fait tomber +de sa main et rouler à terre le tambourin <span class="pagenum"><a id="page470" name="page470"></a>(p. 470)</span> entouré de grelots +sur lequel elle venait de frotter du doigt la tarentelle de son île.</p> + +<p>En face du chanteur, deux belles jeunes filles de Procida ou de +Mycènes sont debout, dans l'attitude et dans l'expression de +l'attention, émues jusqu'aux larmes; l'une regarde le poëte comme s'il +allait lui dire le secret de sa destinée amoureuse; l'autre baisse les +yeux et songe à je ne sais quoi de triste comme le récit.</p> + +<p>Derrière elles, une autre jeune fille écoute de loin et comme +furtivement; on dirait qu'elle craint d'entrer dans le cercle magique, +mais qu'elle est fascinée comme la colombe par le serpent.</p> + +<p>Plus bas on aperçoit un groupe de pêcheurs qui descendent vers la +plage, leurs rames en faisceau sur leurs épaules. Ceux-là n'ont pas le +temps de s'amuser aux chimères, mais on voit qu'ils les regrettent, et +qu'ils saisissent en passant quelques refrains de l'instrument ou +quelques vers connus du récitatif.</p> + +<p>Enfin, derrière le rocher où s'assied le chanteur, une jeune mère, +assise à distance, presse son nourrisson amoureusement entre sa joue +et sa mamelle, comme pour l'empêcher de troubler le silence de +l'auditoire en l'endormant.</p> + +<h4><span class="pagenum"><a id="page471" name="page471"></a>(p. 471)</span> XXXIV</h4> + +<p>Voilà tout le tableau, et cependant que de choses ne dit-il pas par +les yeux à l'âme! Quelle sérénité, quelle paix, quel apaisement des +soucis de la vie, quelles images de félicité, d'amour, d'ivresse +rêveuse, ne fait-il pas monter des sens à l'esprit! On nage dans la +tiède lumière d'un éther méridional, on glisse sur le cristal azuré de +cette mer presque toujours aplanie, on boit par tous les pores la +brise embaumée, on regarde ce ciel du soir qui n'est que l'avenue +voilée des mondes imaginaires où s'abîme l'espérance; on s'assied, on +se groupe, on écoute, on s'étonne, on s'enchante aux chants de ce +poëte avec ces jeunes hommes et ces jeunes femmes, doucement ivres de +poésie et de musique, ces fleurs du climat où l'<i>oranger fleurit</i>; on +s'oublie, on oublie le monde, le jour qui baisse, l'heure qui glisse, +les soucis qui poignent, les peines qui attendent. Le peintre vous +donne ce qu'il y a de meilleur à un certain âge de la vie sur la +terre: une heure d'oubli!...</p> + +<p>Aussi ce tableau, véritable révélation d'une poésie du pinceau +inconnue au monde, fit-il <span class="pagenum"><a id="page472" name="page472"></a>(p. 472)</span> sur les spectateurs l'impression +que des livres tels que <i>Paul et Virginie</i> ou <i>Atala</i> auraient pu +faire sur les imaginations. Chaque tableau de Léopold Robert est un +livre en effet, un poëme, un roman, une philosophie, une idylle de +Théocrite, une églogue de Virgile, un chant du Tasse, un sonnet +mélodieux de Pétrarque. Il n'y a autant de littérature dans aucun +tableau. Son pinceau est une plume; il parle, il chante autant qu'il +dessine; sa couleur a du son, sa toile est lyrique; il parle trois +langues en une: on l'entend peindre, on le sent décrire, on le voit +penser<span class="spaced">..................................</span></p> + +<h4>XXXV</h4> + +<p>L'enthousiasme qu'éprouvèrent l'Italie et la France à cette première +grande page du génie de Léopold Robert lui donna l'élan et la +confiance de son talent. Les artistes ont bien le pressentiment de +leur force, mais ils n'en ont la foi qu'après qu'ils se sont vus dans +le miroir ému de leur siècle. En 1822, en 1824, en 1826, il peignit +les <i>Pèlerins se reposant dans la campagne de Rome, un Brigand en +prières avec sa femme, la Mort d'un brigand, la Mère <span class="pagenum"><a id="page473" name="page473"></a>(p. 473)</span> +pleurant sur le corps de sa jeune fille exposée, les Chevriers des +Abruzzes pansant une chèvre blessée</i>, tous tableaux empreints de la +même sensibilité communicative, tableaux qui rayonnent, tableaux qui +parlent, tableaux qui prient, tableaux qui chantent, tableaux qui +pleurent. On se les disputait dans toute l'Europe pittoresque. Les +expositions de Rome, de Paris, de Londres, d'Amsterdam, retentissaient +de son nom. Il remboursait ses protecteurs de Neuchâtel; il soutenait +son humble famille de la Chaux-de-Fonds; il appelait à Rome, auprès de +lui, son jeune frère Aurèle Robert, devenu son élève, son émule et son +graveur. Il était ou il semblait heureux, mais déjà le bonheur était +devenu pour lui impossible. «Je me sens, écrivait-il à cette époque, +<i>malade du mal de ceux qui désirent trop</i>.» On croirait lire un vers +de Dante. On va voir ce qu'il désirait au delà de ce que le génie et +la destinée lui permettaient d'atteindre. Mais ce désir même, qui +n'était encore que rêve confus du cœur, qui devint plus tard +passion, et enfin mort, ne faisait que de naître en lui et peut-être +ne le reconnaissait-il pas encore lui-même: c'était un amour.</p> + +<p>Cet amour voilé, superbe, tragique dès le premier moment, le fît +rougir de ce premier <span class="pagenum"><a id="page474" name="page474"></a>(p. 474)</span> trouble léger, accidentel, de sa +jeunesse pour la jeune fille de <i>Sonnino</i>; Thérésina fut négligée, +oubliée, dédaignée peut-être, et disparut de sa vie: c'est une +ingratitude. Elle retourna dans les montagnes avec ses parents; elle +fut donnée par eux pour épouse à un de ces héroïques brigands du même +métier; elle partagea ses aventures, ses expatriations, ses captivités +dans les États romains, dans le royaume de Naples, et elle mourut, +jeune encore, à la suite du bandit, laissant la tête de son mari +clouée, dans une niche de fer, sur un poteau de la route de Terracine, +et son enfant orphelin sur la paille d'une cour de prison.</p> + +<h4>XXXVI</h4> + +<p>Cet amour pour une femme d'un rang supérieur, vers laquelle la morale +comme l'honneur lui interdisait d'élever sa pensée, n'était encore +dans l'âme de Léopold Robert qu'une respectueuse admiration et une +modeste familiarité. Les commencements de cette passion ressemblèrent +exactement à l'irréprochable culte de Michel-Ange pour la belle et +vertueuse <i>Vittoria Colonna</i>, la poétique et fidèle épouse du +grand-duc de <i>Pescaire</i>. Ce culte se <span class="pagenum"><a id="page475" name="page475"></a>(p. 475)</span> manifesta jusqu'au +dernier jour du sublime artiste par un redoublement d'œuvres +incomparables et par ces poésies platoniques où la plume de +Michel-Ange égale son pinceau en célébrant son amour.</p> + +<p>Cet amour de Robert ressemble davantage encore à la familiarité +périlleuse du <i>Tasse</i> avec la princesse Éléonore d'Este, sœur du +duc de Ferrare. Le poëte glissa, sans s'en apercevoir, de l'admiration +et de la reconnaissance dans la passion; il n'y perdit pas la vie +comme Léopold Robert, mais il y perdit sa fortune, sa liberté et sa +raison.</p> + +<p>Enfin cet amour ressembla aussi à l'attachement intime et mutuel du +peintre Fabre de Montpellier et de la belle comtesse d'Albany, veuve +du dernier des Stuarts, prétendant à la couronne d'Angleterre, et +peut-être cet exemple d'un amour récompensé et d'un mariage secret +entre un artiste et une reine découronnée ne fut-il pas sans une +funeste influence et sans une fatale analogie sur l'imagination de +Léopold Robert.</p> + +<p>Le hasard nous a fait connaître personnellement quelques-uns des +principaux personnages et quelques-unes des circonstances de ce drame +intérieur, si intimement mêlé à la vie, <span class="pagenum"><a id="page476" name="page476"></a>(p. 476)</span> aux œuvres, au +génie, à la mort du jeune Robert, ce Werther des peintres. Nous allons +retrouver son amour d'abord naissant, puis couvé, puis développé, dans +ses ouvres. Jamais l'homme ne fut plus inséparable de l'artiste que +dans ce <i>Tasse</i> de l'Helvétie transporté dans une cour exilée à Rome. +Ce sont les rêves de son cœur qu'il rend visibles sur sa palette +pour les transporter sur la toile; les trois phases de son amour y +sont écrites en trois tableaux immortels: la première ivresse d'un +sentiment qui vient d'éclore dans <i>la Madonna dell' Arco</i>, la félicité +suprême dans <i>les Moissonneurs</i>, la désillusion et le pressentiment de +mort dans les <i>Pécheurs de l'Adriatique</i>. Ces trois tableaux sous les +yeux ou dans la mémoire, suivez un moment son pinceau; ce pinceau, +c'est la vie.</p> + +<p class="left50 smcap">Lamartine.</p> + +<p class="center smaller">(<i>La suite au mois de janvier.</i>)</p> + +<p class="p2 smaller center">Paris.—Typographie de Firmin Didot frères, fils et C<sup>ie</sup>, rue Jacob, +56.</p> + + +<p class="p4"><a id="footnote1" name="footnote1"></a> +<strong>Note 1:</strong> Musique est ici pour philosophie, équilibre et harmonie +des choses, art et symbole à la fois chez les Chinois comme chez les +anciens législateurs européens.<a href="#footnotetag1"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> +<strong>Note 2:</strong> Traduction du P. Amyot dans les Mémoires concernant les +Chinois.<a href="#footnotetag2"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> + +<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a> +<strong>Note 3:</strong> Mémoires du père Amyot, p. 108 (12<sup>e</sup> volume).<a href="#footnotetag3"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume +6), by Alphonse Lamartine (de) + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER *** + +***** This file should be named 27314-h.htm or 27314-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/7/3/1/27314/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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