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+The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume 6), by
+Alphonse Lamartine (de)
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Cours Familier de Littérature (Volume 6)
+ Un Entretien par Mois
+
+Author: Alphonse Lamartine (de)
+
+Release Date: November 22, 2008 [EBook #27314]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+[Notes au lecteur de ce ficher digital:
+
+Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.]
+
+
+
+
+ COURS FAMILIER
+ DE
+ LITTÉRATURE
+
+
+ UN ENTRETIEN PAR MOIS
+
+
+ PAR
+ M. A. DE LAMARTINE
+
+
+
+
+ TOME SIXIÈME.
+
+
+
+
+ PARIS
+ ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
+ RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.
+ 1858
+
+
+L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à
+l'étranger.
+
+
+ COURS FAMILIER
+ DE
+ LITTÉRATURE
+
+
+ REVUE MENSUELLE.
+
+ VI
+
+
+Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, rue Jacob,
+56.
+
+
+
+
+XXXIe ENTRETIEN.
+
+VIE ET OEUVRES DE PÉTRARQUE.
+
+
+I
+
+Il y a deux amours: l'amour des sens et l'amour des âmes. Tous les
+deux sont dans l'ordre de la nature, puisque la perpétuité de la race
+humaine a été attachée à cet instinct dans les êtres vulgaires, et ce
+sentiment dans les êtres d'élite. En cherchant bien la différence
+essentielle qui existe entre l'amour des sens et l'amour des âmes, on
+arrive à conclure ceci: C'est que l'amour des sens a pour mobile et
+pour objet le plaisir, et que l'amour des âmes a pour mobile et pour
+objet la passion du beau; aussi le premier n'inspire-t-il que des
+désirs ou des appétits, et le second inspire-t-il des admirations, des
+enthousiasmes et pour ainsi dire des cultes. Il y a plus: l'amour des
+sens inspire souvent des vices et des crimes; l'amour des âmes
+inspire, au contraire, des chefs-d'oeuvre et des vertus: c'est ainsi
+que vous voyez dans l'antiquité l'amour sensuel caractérisé par
+Hélène, Phèdre, Clytemnestre; et que vous voyez dans les temps
+modernes l'amour des âmes se caractériser dans la chevalerie, dans
+Héloïse, dans Laure, par l'héroïsme, par la fidélité, par la sainteté
+même la plus idéale et la plus mystique.
+
+Cette différence de caractère entre ces deux amours se remarque aussi
+dans les poëtes qui ont célébré l'un ou l'autre de ces amours; amours
+qui portent le même nom, mais qui sont en réalité aussi différents que
+l'esprit de la matière, que le corps de l'âme. Voyez Ovide dans son
+_Art d'aimer_, d'un côté; voyez Pétrarque dans ses sonnets amoureux,
+de l'autre: le ciel et la terre ne sont pas à une plus grande distance
+l'un de l'autre que ce poëte impur des sens et que ce poëte du pur
+amour.
+
+Cet amour des âmes ou cette passion du beau, sentiment qui se
+rapproche le plus du pieux enthousiasme pour la beauté incréée, devait
+par sa nature même inspirer à la terre la plus céleste poésie, car ce
+sentiment est une sorte de piété par reflet; piété qui traverse la
+créature comme un rayon traverse l'albâtre pour s'élever jusqu'à la
+contemplation du beau infini, Dieu.
+
+Cette piété transpire dans les vers de l'amant de Laure; Laure pour
+lui n'est pas une femme, c'est une incarnation du beau, dans laquelle
+il adore la divinité de l'amour. Voilà pourquoi son livre inspire à
+ceux qui savent le goûter une dévotion à la beauté qui est presque
+aussi pure que la dévotion à la sainteté; voilà pourquoi une mauvaise
+pensée n'est jamais sortie de ses vers; voilà pourquoi on rêve, on
+pleure et on prie avec ces vers divins qui ne vous enivrent que
+d'encens comme dans un sanctuaire. C'est de ce poëte sacré, c'est de
+ce psalmiste de l'amour des âmes que je veux vous entretenir
+aujourd'hui. La France l'a peu connu, Boileau l'a dénigré sans le
+comprendre, l'Italie elle-même n'a pas su reconnaître assez en lui son
+second Virgile et son second Platon; Platon chrétien, mille fois
+supérieur en vers à la prose du Platon païen. L'Italie lui a trop
+préféré son Dante, génie sublime mais sauvage, aux proportions
+désordonnées d'un rêve de Pathmos; la grandeur frappe plus que la
+perfection les peuples qui naissent ou qui renaissent à la
+littérature: Dante émane du moyen âge encore barbare; Pétrarque émane
+de l'antiquité la plus raffinée, mais tous les deux cependant sont
+chrétiens. Dante par ses machines poétiques empruntées à l'Apocalypse,
+Pétrarque par l'intellectualité de son amour, respirent la suavité du
+mysticisme évangélique. Quant à moi, je considère Pétrarque, sans
+aucune comparaison possible, comme le plus parfait poëte de l'âme de
+tous les temps et de tous les pays, depuis la mort du doux Virgile.
+Notre langue elle-même n'a rien à lui opposer en délicatesse de style
+et en pathétique de coeur, pas même l'harmonieux et tendre Racine:
+Racine chante pour une cour et pour un roi; Pétrarque, pour Laure et
+pour son Dieu. L'inspiration est plus brillante dans Racine, elle est
+plus pathétique et plus recueillie dans Pétrarque; les vers de
+Pétrarque aussi, quoique moins sonores, sont bien plus pleins: ce sont
+les proverbes de l'amour et de la douleur; il en est resté des
+milliers dans la circulation des âmes aimantes ou des coeurs
+saignants. Toutes les vagues de l'Adriatique, toutes les collines
+d'Arquà, toutes les grottes de Vaucluse, toutes les brises d'Italie,
+roulent avec les larmes ou les soupirs des amants un vers de
+Pétrarque. Ses sonnets sont les médailles du coeur humain.
+
+
+II
+
+Jamais l'oeuvre et l'écrivain ne sont plus indissolublement unis que
+dans les vers de Pétrarque, en sorte qu'il est impossible d'admirer la
+poésie sans raconter le poëte: cela est naturel, car le sujet de
+Pétrarque c'est lui-même; ce qu'il chante c'est ce qu'il sent. Il est
+ce qu'on appelle un poëte intime, comme Byron de nos jours; une si
+puissante et si pathétique individualité, qu'elle envahit tout ce
+qu'il écrit, et que si l'homme n'existait pas le poëte cesserait
+d'être. On a beau dire, ce sont là les premiers des poëtes; les autres
+n'écrivent que leur imagination, ceux-là écrivent leur âme. Or
+qu'est-ce que la belle imagination en comparaison de l'âme? Les uns ne
+sont que des artistes, les autres sont des hommes. Voilà le caractère
+de Pétrarque, racontons sa vie.
+
+
+III
+
+Il y a peu de grands hommes remueurs du monde sur lesquels on ait
+autant écrit que sur cet homme séquestré, solitaire, absorbé dans sa
+piété, dans son amour et dans ses vers; pour les uns il est poésie,
+pour les autres histoire, pour ceux-ci amour, pour ceux-là politique.
+Disons le mot: sa vie est le roman d'une grande âme.
+
+Il naquit à Florence, la ville où tout renaissait au quatorzième
+siècle. Son père était un de ces citoyens considérables dans la
+république, que le flux et le reflux des partis en lutte firent exiler
+avec le Dante, son contemporain et son ami.
+
+Pétrarque reçut le jour à Arezzo, petite ville de Toscane, qui servait
+de refuge aux exilés. Son père et sa mère le transportèrent au berceau
+d'asile en asile autour de leur patrie, qui leur était interdite. Ils
+finirent par s'établir à Avignon, où le pape Clément V venait de fixer
+sa résidence. À l'âge de dix ans, son père le mena à Vaucluse; ces
+rochers, ces abîmes, ces eaux, cette solitude, frappèrent son
+imagination d'un tel charme, que son âme s'attacha du premier regard
+à ces lieux, avec lesquels il a associé son nom, et que Vaucluse
+devint le rêve de son enfance; il étudia tour à tour à Montpellier, à
+Bologne, sous les maîtres toscans; il négligea bientôt toutes ses
+études pour la poésie qui était née avec lui de l'amitié de son père
+avec Dante.
+
+Son père et sa mère, morts avant le temps, le laissèrent sous la garde
+de tuteurs qui spolièrent leur pupille. Il revint à Avignon à l'âge de
+vingt ans, avec son frère Gérard; le pape Jean XXII y régnait au
+milieu d'une cour corrompue, où le scandale des moeurs était si
+commun, qu'il n'offensait plus personne. Ce pontife fit entrer les
+deux jeunes Florentins dans l'état ecclésiastique. Pétrarque, par
+cette décence naturelle qui est la noblesse de l'esprit et par ce goût
+du beau dans les sentiments qui est le préservatif du vice, se
+maintint chaste, pieux et pur dans ce relâchement universel des
+moeurs. Il se fit connaître par ses vers, langue sacrée et universelle
+alors de cette société italienne raffinée. Il se lia d'une amitié
+étroite avec Jacques Colonna, de la grande famille romaine de ce nom;
+cette amitié, fondée sur un goût commun et passionné pour les lettres
+antiques et pour la vertu, fut pour lui une consolation et une
+fortune. Jacques Colonna était digne d'un tel ami, Pétrarque était
+digne d'un tel protecteur. Ils pleuraient ensemble à Avignon cette
+déchéance volontaire _de la papauté, cette captivité de Babylone qui
+avait transporté l'Église des murs et des temples souverains de Rome,
+dans cette ville infime des Gaules où Auguste n'avait trouvé de temple
+à élever qu'au vent qui est le fléau d'Avignon_.
+
+Les papes cependant s'efforçaient de transformer par la magnificence
+des édifices Avignon en une Rome des Gaules; la vie qu'on y menait
+était élégante et raffinée; les jeunes gens même à qui la tonsure
+donnait droit aux bénéfices ecclésiastiques sans leur imposer les
+devoirs du sacerdoce, fréquentaient les académies et les palais des
+femmes plus que les églises; leur costume était recherché et efféminé,
+«Souvenez-vous,» dit Pétrarque dans une lettre à son frère Gérard, où
+il lui retrace ces vanités de leur jeunesse, «souvenez-vous que nous
+portions des tuniques de laine fine et blanche où la moindre tache, un
+pli mal séant auraient été pour nous un grand sujet de honte; que nos
+souliers, où nous évitions soigneusement la plus petite grimace,
+étaient si étroits que nous souffrions le martyre, à tel point qu'il
+m'aurait été impossible de marcher si je n'avais senti qu'il valait
+mieux blesser les yeux des autres que mes propres nerfs; quand nous
+allions dans les rues, quel soin, quelle attention pour nous garantir
+des coups de vent qui auraient dérangé notre chevelure, ou pour éviter
+la boue qui aurait pu ternir l'éclat de nos tuniques!»
+
+La poésie en langue vulgaire, c'est-à-dire en italien, faisait partie
+principale des élégances de cette société. Les femmes, auxquelles on
+s'efforçait de plaire, n'entendaient pas le langage savant. Le jeune
+poëte excellait déjà dans l'ode et dans le sonnet, deux formes
+récentes de cette poésie; mais son ambition de gloire poétique était
+immense, sa modestie était inquiète; on voit cette naïveté de ses
+découragements dans une de ses conversations avec son maître
+intellectuel, Jean de Florence, vieillard contemporain du Dante, qui
+professait alors les hautes sciences à Avignon.
+
+«J'allai le consulter un jour, raconte Pétrarque, dans un de ces accès
+de découragement dont j'étais quelquefois saisi et abattu; il me reçut
+avec sa bonté ordinaire: Qu'avez-vous, me dit-il, vous me paraissez
+tout mélancolique? Ou je me trompe, ou il vous est survenu quelque
+fâcheux événement?--Vous ne vous trompez pas, mon père, lui dis-je, je
+suis triste, et cependant il ne m'est rien arrivé de mal; mais je
+viens vous confier mes peines habituelles, vous les connaissez: mon
+coeur n'a jamais eu de replis pour vous; vous savez ce que j'ai fait
+pour me tirer de la foule et pour acquérir un nom, mais je ne sais
+pourquoi, dans le moment même où je croyais m'élever peu à peu, je me
+sens retomber tout à coup; la source de mon esprit est tarie; après
+avoir tout appris, je vois que je ne sais rien; abandonnerai-je
+l'étude des lettres, entrerai-je dans une autre carrière? Mon père,
+ayez quelque compassion de moi, tirez-moi de l'horrible anxiété où je
+suis!... En disant cela, je fondis en larmes...»
+
+
+IV
+
+L'illustre vieillard consola et raffermit son disciple; il lui dit que
+cette sécheresse momentanée d'imagination dont il s'affligeait n'était
+que le progrès de son esprit, qui, en lui faisant mieux voir jusqu'où
+il pouvait monter, le décourageait à tort, par le sentiment de la
+distance qu'il y avait entre son talent d'aujourd'hui et son idéal
+futur. «Sentir sa maladie, ajouta-t-il, c'est déjà le premier pas vers
+la guérison; persévérez et renoncez au barreau, où l'on ne s'adonne
+qu'à l'art de vendre des paroles ou plutôt des mensonges.» On s'étonne
+de ce mépris pour le barreau dans un jeune homme dont Cicéron était
+l'oracle et l'idole.
+
+Son ami Jacques Colonna l'encourageait de son exemple et de ses
+conseils à persévérer dans la philosophie et dans la poésie. «Cet ami,
+écrit-il lui-même, était le plus aimable de tous les hommes; sa
+physionomie était agréable et distinguée, son extérieur grandiose
+annonçait un homme au-dessus des autres hommes. Il était facile à
+vivre, gai dans la conversation, grave dans la pensée, tendre pour ses
+parents, fidèle et sûr pour ses amis, affable et libéral pour tous
+malgré le beau nom qu'il portait et les talents d'esprit qui le
+distinguaient. On le voyait toujours simple et modeste avec une figure
+si séduisante, ses moeurs étaient pures et irréprochables, son
+éloquence naturelle était entraînante et irrésistible, on aurait dit
+qu'il tenait les coeurs dans sa main et les tournait à son gré; plein
+de candeur et de franchise, ses lettres et ses entretiens découvraient
+tout ce qu'il avait dans l'âme, on croyait y lire...»
+
+
+V
+
+Heureux en amitié, le jeune poëte ne le fut pas moins en amour. On
+pressent que nous allons parler de sa passion pour Laure, passion qui
+fut sa vie, sa faute et sa gloire.
+
+Pour bien juger de la criminalité ou de l'innocence de cette passion
+dans un jeune poëte qui n'avait de l'état ecclésiastique que le
+costume, la tonsure et les bénéfices, il faut se reporter à la
+définition des deux amours qui commencent cet entretien. Ce que
+Pétrarque et ce que le temps de Pétrarque entendaient ici par amour,
+n'était en réalité que la passion du beau, l'admiration,
+l'enthousiasme, le dévouement de l'âme à un être d'idéale perfection
+physique et morale; culte en un mot, mais culte divin à travers une
+beauté mortelle.
+
+On verra que cet amour, qui ne porta jamais la moindre atteinte à la
+chasteté de Laure ni à la vertu de son amant, n'eut pas d'autre
+caractère que celui d'adoration intellectuelle aux yeux de son époque
+et de la postérité. Pétrarque cependant, devenu plus austère dans ses
+jugements sur lui-même à un autre âge, en parle ainsi avec une
+certaine ambiguïté de remords ou de justification dans le premier
+sonnet de ses oeuvres après la mort de Laure. Il faut le lire pour
+bien comprendre la nature de son sentiment. Le voici:
+
+«Vous qui prêtez l'oreille dans ces rimes éparses à l'écho de ces
+soupirs dont je nourrissais mon coeur dans mon premier juvénile
+enivrement!
+
+«Quand j'étais alors en partie un autre homme de l'homme que je suis
+aujourd'hui;
+
+«De ces vers dans lesquels je pleure ou je médite tour à tour parmi
+les vaines espérances et les vains regrets, j'espère qu'on
+m'accordera, sinon mon pardon, du moins pitié.
+
+«Mais je vois bien maintenant comment je fus pendant longtemps la
+fable et la rumeur du monde entier.
+
+«De moi-même, avec moi-même, j'ai honte et je rougis.
+
+«Cette juste honte est le fruit mérité de mes vaines erreurs.
+
+«Et le repentir est la tardive et claire connaissance que ce qui plaît
+uniquement à ce monde n'est que le songe d'un moment!»
+
+Ne soyons donc, en lisant ces vers, ni plus sévères ni plus indulgents
+que Pétrarque lui-même, déplorant dans sa vertu, non le crime, mais la
+fragilité de son amour. Pétrarque s'accusait même de cette fragilité
+dans ce sonnet. Ce culte poétique pour la beauté ne souillait pas plus
+la femme vertueuse qui en était l'objet, qu'un chevalier ne souillait
+sa dame en en portant les couleurs et en lui consacrant ses exploits.
+
+
+VI
+
+L'histoire de Laure a été écrite avec l'orgueil de la parenté par
+l'abbé de Sades, descendant de cette femme angélique; par un hasard de
+la destinée, ma famille maternelle remonte également à cette source.
+L'arbre chronologique de cette famille ne laisse à cet égard aucun
+doute. Ma mère avait du sang de Laure dans les veines comme elle en
+avait le charme et la piété. Je ne m'en glorifie pas, car il n'y a
+point de gloire dans le hasard; mais je m'en suis toujours félicité,
+car la poésie et la beauté ont été toujours à mes yeux les vraies
+noblesses des femmes.
+
+La rencontre qui décida de la vie et de l'immortalité du jeune poëte
+est racontée par lui dans toutes ses circonstances d'année, de lieu,
+de jour et d'heure, comme un événement de l'histoire du monde. Il
+retrace même les dispositions indifférentes de coeur où l'amour
+l'avait laissé jusque-là. «Moi qui étais plus sauvage que les cerfs
+des forêts,» écrit-il; et ailleurs: «Les traits qui m'avaient été
+lancés jusqu'alors n'avaient fait qu'effleurer mon coeur, quand
+l'amour appela à son aide une dame toute-puissante contre laquelle ni
+le génie, ni la force, ni les supplications ne purent jamais rien.»
+
+C'est dans ces dispositions de l'indifférence que le lundi de la
+semaine sainte, 6 avril 1327, à six heures du matin, dans l'église des
+religieuses de Sainte-Claire, où Pétrarque était allé faire ses
+prières, ses regards furent éblouis par une dame de la plus tendre
+jeunesse et d'une incomparable beauté. _Elle était vêtue d'une robe de
+soie verte parsemée de violettes._ Ce costume, dans lequel elle resta
+pour jamais dans sa mémoire, ainsi que tous les traits de son visage
+et tous les détails de sa figure, recomposent çà et là le portrait de
+cette personne dans les odes et dans les sonnets de son poëte.
+Recomposons-le d'après lui vers à vers:
+
+«Son visage, sa démarche, avaient quelque chose de surhumain; sa
+taille était délicate et souple, ses yeux tendres et éblouissants à la
+fois, ses sourcils étaient noirs comme de l'ébène, ses cheveux colorés
+d'or se répandaient sur la neige de ses épaules; l'or de cette
+chevelure paraissait filé et tissé par la nature; son cou était rond,
+modelé et éclatant de blancheur; son teint était animé par le coloris
+d'un sang rapide sous ses veines; quand ses lèvres s'entr'ouvraient,
+on entrevoyait des perles dans des alvéoles de rose; ses pieds étaient
+moulés, ses mains d'ivoire, son maintien révélait la pudeur et la
+convenance modeste et majestueuse de la femme qui respecte en elle les
+dons parfaits de Dieu; sa voix pénétrait et ébranlait le coeur; son
+regard était enjoué et attrayant, mais si pur et si honnête au fond de
+ses yeux, qu'il commandait la vertu.
+
+«_Telle était cette apparition céleste._
+
+«Non, s'écrie le poëte dans son sonnet troisième; non, jamais le
+soleil se levant du sein des plus sombres nuages qui obscurcissent le
+ciel; jamais l'arc-en-ciel, après la pluie, n'éclatèrent de couleurs
+plus variées dans l'éther ébloui que ce doux visage, auquel aucune
+chose mortelle ne peut s'égaler: tout me parut sombre après cette
+apparition de lumière.
+
+«Dans quelle région du ciel (reprend-il au vingt-cinquième sonnet)
+était le modèle incréé d'où la nature tira ce beau visage, dans lequel
+elle se complut à montrer la puissance d'en haut? Celui qui n'a pas vu
+comment ses yeux se meuvent délicieusement dans leur orbite, celui qui
+n'a pas entendu comment sa respiration chante en sortant de ses
+lèvres, et comment doucement elle parle et doucement elle sourit,
+celui-là ne saura jamais comment l'amour tue et comment il guérit une
+âme.»
+
+
+VII
+
+Cette merveille était Laure, dont le nom, immortalisé par Pétrarque,
+pourrait se passer de toute autre généalogie.
+
+On a longtemps ignoré celui de sa famille, il est étonnant que
+Pétrarque ne l'ait jamais prononcé; des recherches incessantes et
+récentes ont enfin restitué Laure à la noble maison de Noves, d'où
+elle était indubitablement issue. Cette maison habitait le bourg de
+Noves, sur les rives de la Durance, à quelque distance d'Avignon;
+c'est de cette seigneurie qu'elle tirait son nom. Le père de Laure
+était Audibert de Noves, sa mère se nommait Ermessende; on ne connaît
+pas son autre nom. Audibert de Noves habitait pendant l'hiver une
+maison de sa famille à Avignon, Laure y était née. Le sonnet funéraire
+de Pétrarque, jeté par lui dans son cercueil et retrouvé quand ce
+cercueil fut ouvert, atteste ce droit d'Avignon à s'appeler la patrie
+natale de Laure.
+
+Le testament également retrouvé d'Audibert de Noves, qui mourut jeune
+comme sa fille, parle de Laure, sa fille aînée, à laquelle il lègue
+6,000 liv. tournois pour sa dot. Cette somme, considérable pour le
+quatorzième siècle, est l'indice de la richesse de la maison de Noves.
+
+Ermessende de Noves, veuve d'Audibert, fut tutrice de ses trois
+enfants; elle accorda la main de Laure, encore enfant, à Hugues de
+Sades, gentilhomme d'une famille illustre et sénatoriale d'Avignon; le
+contrat de mariage, retrouvé aussi, est daté de Noves, 16 janvier
+1325, dans l'église de Notre-Dame.
+
+Hugues de Sades avait vingt ans, Laure seize ans; outre la dot de
+6,000 liv. tournois, Ermessende donne à sa fille Laure une robe de
+soie verte, sans doute la même dont elle était vêtue dans l'église de
+Sainte-Claire le jour de fête du 6 avril, quand elle se montra pour la
+première fois à Pétrarque. Elle reçoit aussi de sa mère, par contrat
+de mariage, _une couronne d'or et un lit honnête_. Ses portraits,
+conservés dans la maison de Sades et ailleurs, la représentent dans ce
+costume vert comme elle est peinte dans le troisième sonnet de son
+poëte.
+
+Voilà tout ce qu'on sait aujourd'hui d'authentique, grâce à l'abbé de
+Sades, sur Laure de Noves. Sans doute les oeuvres latines de
+Pétrarque, ses confidences écrites et ses lettres familières auraient
+révélé bien des circonstances de cet amour et bien des détails sur ces
+deux familles de Noves et de Sades; mais Pétrarque raconte lui-même
+qu'il a détruit toutes ces traces de sa passion avant sa mort.
+
+«Apprenez, dit-il à un de ses admirateurs, une chose incroyable et
+pourtant vraie: c'est que j'ai livré aux flammes (_vulcano_) plus d'un
+millier de poëmes épars ou de lettres familières; non pas que je n'y
+trouvasse de l'intérêt et de l'agrément, mais parce qu'ils contenaient
+plus d'affaires publiques ou domestiques que d'agrément pour le
+lecteur!»
+
+Quelle perte pour les érudits, les curieux et les amants! Les cendres
+du foyer des poëtes sont pleines de mystères semés ainsi au vent.
+
+
+VIII
+
+À dater de l'heure où il vit Laure, l'âme de Pétrarque ne fut plus
+qu'un chant d'enthousiasme, de désir, d'amour, de regrets consacrés à
+cette vision. Elle était pour lui la Béatrice du Dante sortie de
+l'enfance et du rêve, et arrivée à la réalité et à la perfection de la
+beauté. Ses sonnets, où il déguisait à peine le nom de Laure sous
+l'image un peu trop transparente et un peu trop puérilement allusive
+du laurier (_Lauro_), remplissaient les sociétés d'Avignon, de
+Florence et de Rome de son amour. Cette publicité de culte n'offensait
+ni la vertu de son idole ni la susceptibilité de son époux. Laure
+était au-dessus du soupçon, Hugues de Sades au-dessus de la jalousie.
+Un tel amour divinisé par de tels vers était, à cette époque, une
+gloire et non un affront pour une famille. Un poëte était un paladin
+joutant en public en l'honneur de sa dame. Tel paraît avoir été
+toujours le caractère de l'amour de Pétrarque; s'il fut payé
+quelquefois de reconnaissance, de grâce et de sourire, il ne fut
+jamais payé d'aucun retour criminel; c'était une folie du génie que
+l'on pardonnait et qu'on encourageait même dans une adoration sans
+mystère.
+
+Cette adoration multipliait sous toutes les formes ses hommages: Laure
+était passée à l'état de divinité dans l'âme de son amant; ce culte
+avait cependant l'onction, la dévotion, le mysticisme de tout autre
+culte; il avait ses reliques et ses stations; il consacrait la mémoire
+des jours où il était né, des événements qui le nourrissaient, et
+bientôt, hélas! de son calvaire et de sa sépulture. Lisez ce second de
+ses sonnets, commémoration de la première rencontre de Laure dans
+l'église.
+
+«C'était le jour où le soleil pâlit et décolora ses rayons par
+compassion pour le supplice de son Créateur (le vendredi de la semaine
+de la Passion).
+
+«Ô femme, quand je fus pris, et j'étais loin de m'en défendre, par ces
+beaux yeux qui m'enchaînèrent à jamais.... l'amour me trouva tout à
+fait désarmé, et le chemin de mon coeur ouvert par ces yeux qui sont
+devenus le creux tari de mes larmes.»
+
+Et ailleurs, dans un sonnet commémoratoire, daté du 6 avril 1338:
+«C'est aujourd'hui le onzième anniversaire du jour où je fus soumis à
+ce joug qui ne se brisera plus!... Rappelle à mes pensées, Seigneur!
+comment, aujourd'hui aussi, tu fus élevé sur la croix!...»
+
+
+IX
+
+Le charme que trouvait le jeune Pétrarque dans la présence de sa dame,
+les plaisirs et les applaudissements de la cour et de la ville
+d'Avignon, où tous les cercles élégants retentissaient de ses vers,
+tout cela l'éloigna de plus en plus des études de théologie et des
+exercices du barreau. Son maître de jurisprudence et d'éloquence, le
+fameux professeur _Sino de Pistoia_, lui en fait des reproches sévères
+et tendres dans une de ses lettres. «Je vous vois avec douleur, lui
+écrit-il, dans la maison de votre ami l'évêque de Lombez, Jacques
+Colonna, la lyre à la main, comme un ménestrel, rassemblant autour de
+vous cette foule de parasites et de flatteurs dont les cours des
+princes sont remplies. Séduit par la vaine gloire que la poésie promet
+à ceux qui la cultivent, vous avez renoncé aux solides honneurs que
+procure la science des lois. Quelle différence cependant! la
+jurisprudence donne des richesses, des charges, des dignités; la
+poésie, pauvre et mendiante, donne tout au plus une couronne de
+lauriers. Maître Francesco, je ne veux plus vous aimer.»
+
+Ces reproches émurent Pétrarque sans le ramener. Une circonstance
+historique bizarre comme ce temps avait valu à Jacques Colonna, l'ami
+de Pétrarque, l'évêché de Lombez et la faveur du pape Jean XXII, qui
+régnait à Avignon. Les moines alors se mêlaient à tout; les cordeliers
+s'étaient divisés en deux sectes, dont l'une voulait s'abstenir
+totalement du droit de propriété, dont l'autre voulait conserver ses
+biens immenses. L'empereur Louis de Bavière avait pris parti pour
+l'une de ces opinions; il avait marché à Rome, à la tête d'une armée
+d'Allemands, pour soutenir les cordeliers rebelles au pape. Il avait
+déposé Jean XXII et fait élire un nouveau pape, du nom de Mathéi. Le
+pape Mathéi était secrètement marié, quoique moine; sa femme, qui lui
+avait permis de la quitter pour se faire cordelier, le réclama pour
+son époux dès qu'elle le vit sur le trône pontifical. Jean XXII
+excommunia ce pseudo-pape. Jacques Colonna osa se rendre à Rome et y
+afficher la bulle d'excommunication, sous les yeux des Allemands et
+du faux pontife. Monté sur un cheval rapide, il se sauva ensuite à
+Palestrina, forteresse de sa famille. L'empereur le fit brûler en
+effigie.
+
+À son retour de cette téméraire expédition, Jacques Colonna, quoiqu'il
+ne fût pas encore dans les ordres, reçut en récompense l'évêché de
+Lombez. Il supplia son ami Pétrarque de l'accompagner dans cette
+résidence obscure et illettrée, au pied des Pyrénées, près des sources
+de la Garonne. Pétrarque se résigna, par amitié, à perdre pour quelque
+temps la présence de Laure. Jacques Colonna avait emmené avec lui,
+pour égayer cet exil, quelques jeunes Romains de la domesticité de sa
+famille. Cette société portait avec elle ses moeurs polies dans la
+barbarie de ces montagnes; elle s'y occupait d'études, de
+conversation, de lectures, de vers: c'était une villa d'Italie
+transplantée dans les Pyrénées. Lélio et Socrate, deux de ces
+commensaux des _Colonne_, y charmèrent les heures de Pétrarque: «Ce
+sont les moments les plus heureux de ma vie,» écrit-il à cette époque.
+
+Cette société de jeunes amis revint après un été et un automne à
+Avignon, rappelée dans cette capitale par l'arrivée du cardinal
+Colonna, oncle de l'évêque de Lombez. Jacques Colonna donna Pétrarque
+à son oncle le cardinal. Ce prince romain logea Pétrarque dans son
+palais d'Avignon, et traita en fils le jeune poëte; il le destinait à
+illustrer un jour sa maison dans la diplomatie et dans les lettres.
+Ces Mécènes ecclésiastiques ou laïques rivalisaient alors, en Italie,
+de patronage pour les grands talents susceptibles de servir leur
+propre gloire; le palais du cardinal Colonna était la cour du génie
+italien. Le chef de cette illustre maison, Étienne Colonna, vint, à
+son tour, visiter ses frères et ses neveux à Avignon; il y goûta avec
+passion le talent de Pétrarque. Un sonnet, daté sans doute de
+Vaucluse, que Pétrarque adresse à cet homme illustre, rappelle les
+douceurs de la retraite, des champs, des plaisirs de coeur et d'esprit
+goûtés ensemble dans la vallée de Vaucluse!
+
+«Au lieu de tes palais, de tes théâtres, de tes portiques de Rome
+décorés de statues,» lui dit-il, «nous n'avions ici que le chêne, le
+hêtre et le pin, répandant leur ombre sur l'herbe verte au déclin de
+la colline qui vient mourir dans la plaine; nous descendions à pas
+lents en poétisant, et ces spectacles élevaient nos pensées vers le
+ciel. Là le rossignol, sous la feuille, se lamente et pleure
+mélodieusement toute la nuit.
+
+«Mais quelque chose empoisonne et rend incomplètes tant de délices: Ô
+mon Seigneur, c'est ton absence de ces beaux lieux!»
+
+
+X
+
+Cependant l'amour n'éteignait pas le patriotisme italien dans le coeur
+du jeune poëte florentin transporté chez les barbares. Une épître
+politique toute vibrante du sentiment romain des _Tite-Live_ et des
+_Tacite_ proteste éloquemment contre l'invasion en Italie des Français
+et des Allemands, commandés par le roi de Bohême. Les Français y sont
+traités comme des esclaves révoltés qui viennent saccager et avilir le
+domaine de leurs maîtres.
+
+Vers le même temps, les rigueurs de Laure et la jalousie de son jeune
+époux, qui commençait à s'offenser du bruit de ce poétique amour,
+forcèrent Pétrarque à voyager. Il visita rapidement Paris, la Flandre,
+Cologne et Lyon; en revenant à Avignon, il trouva son ami Jacques
+Colonna parti et Laure aussi cruelle. Un grand goût de solitude le
+saisit; il alla plus fréquemment chercher le silence sans trouver
+l'oubli dans la vallée alors presque sauvage de Vaucluse. Un de ses
+plus beaux sonnets, _Solo et pensoso_, exprime plus mélancoliquement
+qu'on ne le fit jamais cette consonnance de la tristesse de son âme
+avec la tristesse des lieux.
+
+«Solitaire et pensif, les lieux les plus déserts je vais mesurant à
+pas lourds et lents, et je promène attentivement mes regards autour de
+moi pour éviter la trace de tout être humain sur le sable; je n'ai pas
+de plus grande crainte que de rencontrer des personnes qui me
+connaissent, parce que, sous la fausse sérénité de mon visage et de
+mes paroles, on peut découvrir trop facilement du dehors la flamme
+intérieure qui me consume; en sorte qu'il me semble désormais que les
+montagnes, les plaines, les rives des fleuves, les fleuves eux-mêmes
+et les forêts savent ce qui s'agite dans mon âme, fermée aux regards
+des hommes. Mais, hélas! il n'est ni sentiers si escarpés, ni
+retraites si sauvages que l'amour ne m'y suive, conversant avec mon
+âme et mon âme avec lui!»
+
+
+XI
+
+Jean XXII venait de mourir; Jacques Fournier, fils d'un boulanger de
+Saverdun, ayant passé sa vie dans un cloître, venait d'être élu: ce
+nouveau pape ne partageait pas l'aversion de Jean XXII pour l'Italie.
+On songeait à transporter la cour pontificale à Rome; Pétrarque,
+Italien de coeur, adressa au pape une magnifique allocution de la
+ville de Rome au pape pour le conjurer de rapatrier l'Église à la
+ville éternelle. Le poëte reçut de Benoît XII, en récompense de cette
+ode, un canonicat avec un riche bénéfice ecclésiastique dans l'évêché
+de Lombez. Une autre ode qu'il adressa à la même époque à Étienne
+Colonna, et que Voltaire appelle la plus admirable de ses poésies
+lyriques, éleva sa renommée au-dessus de tous les poëtes du temps.
+
+«L'Italie dormira-t-elle toujours, et n'y aura-t-il personne qui la
+réveille?»
+
+
+XII
+
+Pétrarque partit enfin pour Rome au moment où Laure, touchée de sa
+constance, cherchait à le retenir à son tour par quelques innocentes
+prévenances, comme si elle eût été attristée de perdre son esclave;
+mais déjà Pétrarque lui-même avait cherché, dans une liaison moins
+platonique, une diversion à la passion qui le dévorait.
+
+Embarqué à Marseille, il débarqua à Civita-Vecchia. La guerre civile
+désolait la campagne de Rome; l'accès en était fermé par les bandes
+armées de la famille des Ursins, ennemie des Colonne. Pétrarque se
+réfugia au château fort de Capranica, chez le comte d'Anguillara, qui
+avait épousé une des filles d'Étienne Colonna. Il décrit ce séjour de
+paix au milieu de la guerre dans une de ses lettres.
+
+Étienne Colonna, sénateur de Rome, c'est-à-dire dictateur en l'absence
+des papes, vint le chercher avec une forte escorte de cavalerie,
+l'emmena à Rome, et le logea près de lui au Capitole. Ce séjour fut
+charmant, mais court; l'image de Laure, un moment oubliée, le
+rappelait comme à son insu à Avignon; il y revint; en la retrouvant,
+il retrouva son délire. «Je désirais la mort,» écrit-il; «j'étais
+tenté de me la donner; je redoutais de rencontrer Laure comme le
+pilote craint l'écueil; je me sentais défaillir quand j'apercevais
+cette chevelure dorée, ce collier de perles sur un cou plus éclatant
+que la neige, ces épaules dégagées, ces yeux dont la nuit même de la
+mort ne pouvait éteindre le rayonnement; l'ombre seule de Laure me
+donnait en passant un frisson; le son de sa voix ébranlait tous mes
+sens!»
+
+
+XIII
+
+Redoutant de retomber dans les charmes de son idole, mécontent des
+papes et de leur cour, qui semblait le négliger dans sa captivité
+politique et le reléguer dans sa vaine poésie, il prit le parti de
+fuir un monde qui ne lui offrait que le désespoir dans l'amour,
+l'ingratitude dans l'ambition; il se souvenait d'un site à la fois
+sauvage et délicieux, où l'ombre des forêts, le murmure des eaux
+courantes, la fraîcheur des étés, la tiédeur des hivers, lui avaient
+autrefois servi d'abri contre les tumultes de son âme; il résolut d'y
+fixer pour jamais sa vie. Ce lieu était assez éloigné pour que la
+présence et le nom de Laure ne l'y poursuivissent pas, assez rapproché
+pour qu'il pût la revoir quelquefois et suivre des yeux de l'âme sa
+seule étoile ici-bas: c'était Vaucluse. La description qu'en fait
+Pétrarque lui-même, dans plusieurs de ses sonnets et de ses lettres,
+est parfaitement conforme à ce que les pèlerins de la poésie et de
+l'amour y viennent contempler encore aujourd'hui, et à ce que les
+recherches et les dessins écrits de M. le baron Robert nous en ont
+retracé à nous-même. M. le baron Robert a, comme nous, la superstition
+du génie et de l'amour de Laure et de Pétrarque. Nous lui devons
+beaucoup.
+
+Vaucluse est une sorte de _Tibur_ des Gaules; à l'extrémité d'une
+vallée ombreuse et boisée, tout humide et toute retentissante du
+murmure des eaux courantes, un rempart de rochers amoncelés et
+inaccessibles ferme tout à coup l'horizon. D'un côté de cet
+amphithéâtre de rochers s'élève au sommet un vieux château en ruines;
+les pans de murs percés de brèches et de fenêtres se confondent avec
+les roches grises qui les portent.
+
+C'était la demeure d'été des évêques de Cavaillon: ces évêques y
+venaient dans la canicule respirer la fraîcheur de la vallée.
+
+Du côté opposé, une caverne naturelle, d'une prodigieuse élévation, se
+creuse comme le portique d'un monde souterrain; la lumière
+s'assombrit en s'enfonçant dans la profondeur de la grotte. Un vaste
+bassin d'eau si azurée qu'elle en paraît noire, et si profonde que la
+sonde n'en atteint pas le fond, occupe toute l'étendue de l'antre.
+Dans l'été, l'eau dort sans bouillonnement et sans murmure dans son
+entonnoir de pierres; au printemps et en automne, l'onde surmonte ses
+bords, s'épanche en écumant par-dessus le seuil de la caverne, et
+roule, comme une cascatelle de Tivoli, en lambeaux liquides, jusqu'au
+fond de la vallée.
+
+Cette chute, ce mouvement, ce bruit répercuté de rochers en rochers,
+ces brouillards d'écume flottante, sous lesquels la verdure de ces
+rives se voile et se dévoile aux vents, sont la vie et le charme, et
+comme la pensée de ces beaux sites.
+
+Quelques maisonnettes pauvres, précédées ou entourées de petits
+jardins en terrasse ou en gradins, étaient disséminées çà et là sur la
+pente de la montagne, au-dessus de la Sorgue; c'est le nom que prend
+la Fontaine de Vaucluse en sortant de la caverne. Pétrarque se fit
+construire une petite maison à la mesure d'un ermitage. Voici comment
+il la décrit lui-même dans une de ses lettres, ainsi que la vie
+ascétique dans laquelle il s'était recueilli pour prier, chanter,
+rêver et aimer encore:
+
+«Quand on trouve un antre creusé par la nature dans les flancs d'un
+rocher, dit Sénèque, l'âme est saisie d'un sentiment religieux, sans
+doute parce qu'on y sent l'impression directe de l'Ouvrier divin; les
+sources des grands fleuves inspirent la vénération, l'apparition
+subite d'un fleuve mérite des autels; j'en veux ériger un,
+ajoute-t-il, aussitôt que mes ressources pécuniaires me le
+permettront; je l'élèverai dans mon petit jardin qui est sous les
+roches et au-dessus des eaux; mais c'est à la Vierge, mère du Dieu qui
+a détruit tous les autres dieux, que je le dévouerai.»
+
+«Ici, dit-il après dix ans de séjour dans cet ermitage, ici je fais la
+guerre à mes sens et je les traite en ennemis: mes yeux, qui m'ont
+entraîné dans toutes sortes de précipices, ne voient maintenant que le
+ciel, l'eau, le rocher. Je n'entends que les boeufs qui mugissent,
+les moutons qui bêlent, les oiseaux qui gazouillent, les eaux qui
+bruissent; la seule femme qui s'offre à mes regards est une servante
+noire, sèche et brûlée comme un désert de Libye. Je garde le silence
+depuis le matin jusqu'au soir, n'ayant personne à qui parler; les
+paysans, uniquement occupés à cultiver leurs vignes, leurs vergers, ou
+à tendre leurs filets dans la Sorgue, ne connaissent ni la
+conversation ni les commerces de la vie. Je me contente pour ma
+nourriture du pain noir de mon jardinier, et je le mange même avec une
+sorte de plaisir; quand on m'en apporte du blanc de la ville, je le
+donne presque toujours à celui qui l'a apporté. Mon jardinier, qui est
+un corps de fer, me reproche lui-même la vie trop frugale que
+j'observe, et prétend que je ne pourrai pas la soutenir longtemps.
+Pour moi, je pense qu'il est plus aisé de s'accoutumer à une
+nourriture grossière qu'à des mets délicats et recherchés; des figues,
+des raisins, des noix, des amandes, voilà mes délices; j'aime les
+poissons dont la rivière abonde: c'est un grand plaisir pour moi de
+les voir briller dans les filets qu'on leur tend et que je leur tends
+moi-même quelquefois. Je ne vous parle pas de mes habits, tout est
+bien changé à cet égard; je ne porte plus ceux dont j'aimais autrefois
+à me parer, vous me prendriez à présent pour un laboureur ou un berger
+des montagnes.
+
+«Ma maison ressemble à celle de Fabricius ou de Caton; tout mon
+intérieur domestique consiste en un chien et en un serviteur; ce
+serviteur a sa maison attenante à la mienne; quand j'ai besoin de lui
+je l'appelle, quand je n'en ai plus besoin il retourne dans sa
+chaumière. Je me suis défriché deux petits jardins qui siéent
+merveilleusement à mes goûts. Je ne crois pas que dans le monde il y
+ait rien qui leur ressemble. Il faut que je vous confie une faiblesse
+digne d'une femmelette: _je suis fâché qu'il y ait quelque chose de si
+beau hors de l'Italie_. De ces deux jardins l'un est ombragé,
+recueilli, propre à l'étude: c'est mon site d'inspiration; il descend
+en pente douce vers la _Sorgue_ qui vient de sortir des flancs du
+rocher, il est clos de l'autre côté par des murailles naturelles de
+rocs inaccessibles où les oiseaux seuls peuvent s'élever grâce à leurs
+ailes; l'autre jardin est plus contigu encore à la demeure, moins
+sauvage, tapissé de pampres, et, ce qui est singulier, à côté d'une
+rivière très-rapide, séparé par un petit pont d'une grotte voûtée où
+les rayons du soleil ne pénètrent pas. Je crois que cette grotte
+ressemble à cette petite salle souterraine au bord de la mer de Gaëte,
+où Cicéron allait quelquefois déclamer ses discours pour apprendre à
+lutter avec les bruits de la multitude. Ce lieu recueilli et sombre
+m'invite à l'étude et à la composition.
+
+«Je m'y tiens à midi; le matin je vais sur les collines plus hautes;
+le soir dans les prés ou dans le voisinage de la fontaine de Vaucluse,
+ou dans ce petit jardin dans l'île en bas de la grotte, à l'ombre du
+rocher au milieu des eaux. Ce site est étroit, mais propre à réveiller
+l'esprit le plus paresseux et à l'élever jusqu'aux nues. Ah! que je
+passerais volontiers ma vie ici, si je ne me sentais pas encore trop
+près d'Avignon et trop loin de l'Italie; car, pourquoi dissimuler ces
+deux faibles de mon âme? j'aime l'Italie et je hais Avignon; l'odeur
+empestée de cette maudite ville corrompue vicie l'air pur de mes
+champs. Je sens que la proximité m'en fera sortir.»
+
+
+XIV
+
+Quant à ses occupations et ses rêveries dans cette solitude, voici ce
+que je lis dans une de ses lettres à un autre de ses amis. J. J.
+Rousseau n'a rien de plus extatique.
+
+«Combien de fois pendant les nuits d'été, à la douzième heure, après
+avoir récité mon bréviaire, je suis allé me promener dans les
+campagnes au clair de la lune! Combien de fois même suis-je entré
+seul, malgré les ténèbres intimidantes de la nuit, dans cet antre
+terrible où, le jour même et en compagnie d'autres hommes, on ne
+pénètre pas sans un secret saisissement! J'éprouvais une sorte de
+plaisir en y entrant; mais, je l'avoue, ce plaisir n'était pas sans
+une certaine voluptueuse terreur.
+
+«Je trouve tant de douceur dans cette solitude, une si délicieuse
+tranquillité, qu'il me semble n'avoir véritablement vécu que pendant
+le temps que je l'ai habitée; tout le reste de ma vie n'a été qu'un
+continuel tourment!»
+
+ * * * * *
+
+De plus une harmonie secrète semblait préexister entre Pétrarque et la
+fontaine de Vaucluse, harmonie dont il parle plusieurs fois lui-même
+comme d'une superstition de l'amour qui l'attachait à ces beaux lieux.
+La crue des eaux de la fontaine correspondait au 6 avril vers
+l'équinoxe du printemps, et c'était aussi le 6 avril qu'il fêtait dans
+son coeur l'anniversaire de sa rencontre avec Laure, et que la crue de
+ses larmes débordait régulièrement de ses yeux au retour de ce jour
+heureux ou fatal de sa vie.
+
+À tous ces charmes il faut, si l'on en croit la tradition, ajouter le
+charme de se rapprocher assez souvent de la résidence d'été de Laure:
+elle habitait, pendant cette saison, le village voisin de Cabrières.
+
+
+XV
+
+Soit qu'il la vît quelquefois dans ses longues promenades à travers
+les campagnes voisines, soit qu'il ne la vît qu'en songe, l'image de
+Laure l'obsédait le jour et la nuit, comme celle des dames romaines
+obsédait saint Jérôme dans son désert. Le poëte raconte à peu près
+dans les mêmes termes que l'anachorète les apparitions séduisantes du
+fantôme qui troublait son repos et ses prières.
+
+«Trois fois, au milieu de la nuit, la porte de ma chambre fermée, je
+l'ai vue devant mon lit avec une contenance assurée réclamant son
+serviteur: la peur glaçait mes membres; mon sang abandonnait mes
+veines pour se retirer dans le coeur. Je ne doute pas que, si l'on fût
+venu alors avec une lumière, on ne m'eût trouvé pâle comme un mort, et
+portant sur mon visage tous les signes de la plus grande frayeur.
+
+«Je me levais tremblant avant l'aurore, et, sortant bien vite d'une
+maison où tout m'était suspect, je grimpais sur la cime du rocher; je
+courais dans les bois, regardant de tout côté si cette image, qui
+était venue troubler mon repos, ne me suivait pas. Je ne me croyais
+nulle part en sûreté.
+
+«On ne voudra pas me croire, mais ce que je dis est vrai. Souvent dans
+des endroits écartés, lorsque je me flattais d'être seul, je la voyais
+sortir du tronc d'un arbre, du bassin d'une fontaine, du creux d'un
+rocher, d'un nuage, je ne sais où. La frayeur me rendait immobile, je
+ne savais que devenir ni où aller.»
+
+ * * * * *
+
+Son amour, ses livres et ses vers suffisaient à sa vie. Voici comment
+il parle à ses amis mondains, qui lui reprochaient sa fuite du monde:
+
+«Ces gens-là regardent les plaisirs du monde comme le souverain bien;
+ils ne comprennent pas qu'on puisse y renoncer. Ils ignorent mes
+ressources. J'ai des amis dont la société est délicieuse pour moi. Mes
+livres, ce sont des gens de tous les pays et de tous les siècles:
+distingués à la guerre, dans la robe et dans les lettres; aisés à
+vivre, toujours à mes ordres; je les fais venir quand je veux, et je
+les renvoie de même; ils n'ont jamais d'humeur et répondent à toutes
+mes questions.
+
+«Les uns font passer en revue devant moi les événements des siècles
+passés; d'autres me dévoilent les secrets de la nature; ceux-ci
+m'apprennent à bien vivre et à bien mourir; ceux-là chassent l'ennui
+par leur gaieté, et m'amusent par leurs saillies; il y en a qui
+disposent mon âme à tout souffrir, à ne rien désirer, et me font
+connaître à moi-même. En un mot, ils m'ouvrent la porte de tous les
+arts et de toutes les sciences: je les trouve dans tous mes besoins.
+
+«Pour prix de si grands services, ils ne demandent qu'une chambre bien
+fermée dans un coin de ma petite maison, où ils soient à l'abri de
+leurs ennemis. Enfin, je les mène avec moi dans les champs, dont le
+silence leur convient mieux que le tumulte des cités.»
+
+
+XVI
+
+Dans quelques courts voyages qu'il faisait à Avignon, il affectait
+l'indifférence en rencontrant Laure. Celle-ci, dont les charmes
+commençaient à se faner, moins sous les années que sous la douleur,
+s'affligeait en secret de cet abandon. Un jour qu'elle passait auprès
+de son poëte, insensible en apparence à sa vue: «Ô Pétrarque,» lui
+dit-elle à voix basse et d'un accent de reproche mélancolique, «que
+vous avez été bientôt las de m'aimer!» Pétrarque, rentré à Vaucluse,
+écrivit le cinquantième sonnet, qui commence ainsi:
+
+«Ô madame! non, je ne fus jamais las de vous aimer; et tant que je
+vivrai, je n'épuiserai pas mon amour! Que votre nom seul soit gravé
+sur le marbre blanc de ma tombe! etc.»
+
+Ce fut vers ce temps qu'il écrivit ces trois immortelles _canzone_,
+odes élégiaques surnommées par les Italiens, à cause de leur
+perfection, les trois Grâces de leur langue. Ce fut alors aussi qu'il
+conçut et qu'il écrivit son poëme épique, plus romain qu'italien, sur
+les victoires de Scipion en Afrique; entreprise ingrate et
+malheureuse. Son génie était dans son amour: dès qu'il s'en séparait,
+il n'était plus qu'un érudit; dès qu'il y revenait, il était le plus
+harmonieux et le plus tendre des poëtes.
+
+
+XVII
+
+Sa renommée comme poëte, comme amant et comme écrivain consommé dans
+toutes les oeuvres de style s'était tellement répandue hors de sa
+retraite de Vaucluse, que Rome et Paris, ces deux capitales des
+lettres, lui offrirent de le couronner roi de la poésie et de la
+science. C'était, pour les poëtes du moyen âge, ce que le triomphe
+antique était pour les héros de Rome. Par une étrange coïncidence de
+pensée et de date, les deux triomphes lui furent offerts le même jour
+par la France et par l'Italie.
+
+«Le 23 août 1340, raconte-t-il lui-même, étant à Vaucluse, occupé de
+Laure et de mon poëme de _l'Afrique_, à la troisième heure du jour,
+c'est-à-dire vers les neuf heures du matin, je reçus une lettre du
+sénat de Rome, qui m'invitait avec les plus fortes instances à venir
+recevoir à Rome la couronne. Le même jour, à la dixième heure,
+c'est-à-dire vers quatre heures après midi, je vis arriver un courrier
+m'apportant une lettre du chancelier de l'Université, Robert de Bardy,
+qui me conjurait de donner la préférence à la ville de Paris pour y
+recevoir la couronne de gloire. «Décidez pour moi,» écrivit-il le même
+jour au soir à son patron et à son ami le cardinal Colonna; vous êtes
+mon conseil, mon appui, mon ami, ma gloire!»
+
+La famille des Colonne, jalouse de l'honneur de ce couronnement pour
+leur ville, décida pour Rome. Le roi de Naples, Robert, ami et
+admirateur passionné de Pétrarque, contribua plus encore à décider
+Pétrarque pour Rome. Robert était un des princes d'Italie qui
+demandaient avec le plus d'autorité cet honneur du couronnement pour
+le favori de son esprit. Pétrarque partit pour Naples. Après de
+longues conversations entre le roi et le poëte, Robert, quoique
+vieilli déjà sur le trône, lui dit:
+
+«Je vous jure que les lettres me sont plus chères que la couronne, et
+que, s'il me fallait renoncer à l'un ou à l'autre, j'arracherais bien
+vite le diadème de mon front.» La veille du jour où Pétrarque allait
+partir de Naples pour Rome, le roi, dans son audience de congé, se
+dépouilla de la robe qu'il portait et en fit présent à son ami, pour
+qu'il la revêtît le jour de son couronnement. Il le nomma de plus
+aumônier de la cour de Naples, titre honorifique qui n'impliquait
+d'autre devoir que la reconnaissance à celui auquel il était décerné.
+
+Pétrarque, par une superstition du coeur qui associait la date de son
+amour à toutes les dates heureuses de sa vie, voulut arriver à Rome
+le 6 avril. Il y fut reçu en roi plus qu'en poëte. Les lettres, qui
+renaissaient alors, étaient la véritable royauté des peuples. On ne
+vit, dans les temps modernes, de triomphe intellectuel comparable
+qu'au retour de Voltaire dans Paris, après une absence de quarante
+ans, pour être couronné et pour mourir. La pompe fut digne du peuple
+romain et du premier des poëtes vivants; le Capitole revit les jours
+antiques; le procès-verbal de la cérémonie, que nous avons sous les
+yeux, porte:
+
+«Pétrarque a mérité le titre de grand poëte et de grand historien, et,
+en conséquence, tant par l'autorité du roi Robert de Naples que par
+celle du sénat et du peuple romain, on lui a décerné le droit de
+porter la couronne de laurier, de hêtre ou de myrte, à son choix;
+enfin on le déclare citoyen romain, en récompense de l'amour qu'il a
+constamment manifesté pour Rome, le peuple, la république, etc.»
+
+Cette gloire officielle ne fit rien à son bonheur et déchaîna contre
+lui plus d'envie. «Cette couronne, écrit-il lui-même dans son âge
+refroidi, ne m'a rendu ni plus poëte, ni plus savant, ni plus
+éloquent; elle n'a servi qu'à irriter la jalousie contre moi et à me
+priver du repos dont je jouissais; ma vie, depuis ce temps, n'a été
+qu'un combat; toutes les langues, toutes les plumes, se sont aiguisées
+contre moi, mes amis sont devenus mes ennemis! J'ai porté la peine de
+mon ambition et de ma vanité.»
+
+
+XVIII
+
+Il ne faut pas rester longtemps dans une ville où l'on a joui des
+suprêmes honneurs. Pétrarque suivit cette maxime; pressé d'aller se
+parer de son laurier aux regards de Laure, il repartit pour Avignon.
+La maison des _Corrége_, amis des Colonne et par conséquent les siens,
+l'arrête quelques jours à Parme; les Corrége venaient de s'emparer de
+la souveraineté de cette ville sur la maison de la _Scala_: Pétrarque,
+paru à Parme au moment de cette révolution, entra dans la ville avec
+les vainqueurs, et se signala énergiquement parmi leurs partisans
+politiques. Ces princes, fiers de son amitié, lui donnèrent part à
+leur gouvernement; ils formèrent avec lui un véritable triumvirat du
+bien public, qui faisait contraste avec la tyrannie de leurs
+prédécesseurs. Pétrarque affectait à Parme et bientôt à Rome l'esprit
+et les formes de l'antique liberté romaine. Son éloquence rappelait
+Cicéron comme sa poésie rappelait Virgile.
+
+
+XIX
+
+La poésie l'emportait cependant; il cherchait à Parme un souvenir de
+Vaucluse. Un jour qu'il était sorti de Parme pour se dissiper à
+l'ordinaire, le goût de la promenade l'ayant entraîné, il passa la
+rivière de Lenza, qui est à trois lieues de la ville, et se trouva sur
+le territoire de Rheggio, dans une grande forêt qu'on nomme _Silva
+piana_ quoiqu'elle soit sur une colline fort élevée, d'où l'on
+découvre les Alpes et toute la Gaule cisalpine. Il faut l'entendre
+lui-même faire la description des lieux, et de ce qu'il y sentit, dans
+une lettre en vers latins à Barbate de Sulmone.
+
+«De vieux hêtres, dont la tête touche les nues, défendent l'approche
+de cette forêt aux rayons du soleil. De petits vents frais sortis des
+montagnes voisines, et plusieurs ruisseaux qui y serpentent, tempèrent
+les ardeurs de la canicule. Dans les plus grandes sécheresses, la
+terre y est toujours couverte d'un gazon vert émaillé de fleurs. On y
+entend gazouiller toutes sortes d'oiseaux, et on y voit courir des
+bêtes fauves de toutes espèces. Au milieu s'élève un théâtre que la
+nature semble avoir fait exprès pour les poëtes. Une montagne le met à
+l'abri des vents du midi; des arbres qui l'entourent y répandent un
+ombrage frais. On y entend le ramage des oiseaux et le murmure d'un
+ruisseau qui invite au sommeil. La terre y exhale une odeur
+délicieuse, c'est l'image des champs Élysées.
+
+«Les bergers et les laboureurs respectent ce lieu sacré: sa beauté me
+frappa; je sentis tout à coup comme une inspiration des Muses, qui
+m'invitaient à travailler à mon _Afrique_. Honteux d'avoir reçu un
+honneur que je n'avais pas mérité, je résolus de mettre la dernière
+main à ce poëme, pour faire voir que je n'étais pas tout à fait
+indigne de la couronne. L'ardeur poétique se réveilla avec tant de
+force, que je crus devoir m'y livrer. Je fis plusieurs vers
+sur-le-champ avec une facilité que je n'avais jamais éprouvée, et je
+continuai d'y travailler pendant quelques jours que je passai dans le
+voisinage de _Silva piana_.»
+
+Il se construisit une maison entre la ville et cette forêt. «J'ai
+ainsi, écrit-il, une campagne au milieu de la ville et une ville au
+milieu des champs; quand je suis las de la solitude, je n'ai qu'à
+sortir, je trouve le monde; quand je suis las du monde, je rentre dans
+ma demeure et j'y retrouve la solitude. Je jouis ici d'un repos que
+les philosophes d'Athènes, les poëtes de Rome, les anachorètes du
+désert, n'ont jamais goûté. Ô fortune! laisse en paix un homme qui se
+cache! Sors de sa petite maison, et vas agiter les palais des rois!»
+
+«Ici,» ajoute-t-il dans une de ses lettres à son ami _Pastrengo_, «je
+travaille toujours, aspirant au repos et n'espérant pas y parvenir; je
+m'avance à grands pas vers la mort sans la redouter; je voudrais
+sortir de cette odieuse prison où mon âme est captive. J'habite Parme,
+j'y passe ma vie dans l'église ou dans mon jardin. Las de la ville, je
+vais souvent errer dans les bois; je bâtis une petite maison telle
+qu'il convient à la médiocrité de mon état; on y verra peu de monde.
+Les vers d'Horace ralentissent mon ardeur pour le bâtiment et me
+parlent de ma dernière demeure. Je réserve les pierres pour mon
+monument. Si j'aperçois une petite fente dans les murs nouveaux, je
+gronde les maçons; ils me répondent que tout l'art des hommes ne
+saurait rendre l'argile plus solide, qu'il n'est pas surprenant que
+des fondements récents se tassent un peu, que les mains mortelles ne
+peuvent construire rien de durable; enfin, que ma maison durera encore
+plus que moi et mes neveux. Je rougis alors, et je dis en moi-même:
+Insensé! assure donc les fondements de ce corps qui menace ruine; ce
+corps s'écroulera avant ta maison, tu seras bientôt forcé de quitter
+l'une et l'autre de ces demeures!»
+
+On croit entendre Horace devenu plus sérieux en devenant plus
+spiritualiste dans l'âge chrétien.
+
+
+XX
+
+La mort prématurée de son ami Jacques Colonna, l'évêque de Lombez, le
+fit renoncer à son canonicat de Gascogne, pays qui lui était
+antipathique, à cause de la loquacité, dit-il, et de la turbulence de
+ses sauvages habitants. Les princes de la maison de Corrége lui firent
+donner la place lucrative d'archidiacre de Parme. Ils voulaient
+l'attacher à eux à tout prix.
+
+Cependant Clément VI, pape lettré, mondain, magnifique, venait de
+succéder à des papes plus monastiques que romains, Rome lui envoya
+une députation pour le supplier de rétablir le saint-siége dans ses
+murs. En passant à Parme, cette nombreuse ambassade de princes romains
+s'adjoignit Pétrarque comme orateur de Rome. Pétrarque rentra avec eux
+à Avignon, harangua éloquemment le pape, et reçut en récompense de sa
+harangue un riche bénéfice dans l'État de Pise.
+
+Ce fut dans cette ambassade qu'il se lia d'amitié et de politique avec
+Nicolas de Rienzi, qui devint peu après l'agitateur, le tribun, le
+dictateur et la victime de Rome.
+
+Rienzi, poëte et orateur comme Pétrarque, n'eut que le tort de se
+tromper de quelques siècles. Pétrarque et lui auraient dû naître au
+temps des Scipions. Au lieu de penser, ils rêvèrent; leur rêve était
+beau, mais il était posthume.
+
+
+XXI
+
+C'est le malheur de l'Italie, depuis sa déchéance politique, d'avoir
+conservé ses grandes facultés individuelles en ayant perdu sa
+nationalité. Elle enfante des Romains, et elle ne nourrit que des
+Italiens. L'énergie des caractères et la puissance des intelligences
+qu'elle produit sont en perpétuel contraste avec la petitesse des
+États et avec la servitude des institutions pour lesquels ces natures
+romaines devaient vivre; en sorte que cette noble et belle terre
+souffre doublement de rêver ce que fut l'Italie jadis, et de subir ce
+que l'Italie est aujourd'hui. Supplice cruel par lequel un peuple
+toujours vivant est encadré dans une nationalité, non pas morte, mais
+ensevelie. Dans un tel état de choses, les facultés de ses grands
+hommes ne servent qu'à les torturer davantage par le spectacle de
+l'impuissance de leurs destinées; de là des rêves, seule consolation
+des imaginations héroïques emprisonnées dans l'impossible.
+
+Telle était l'Italie du temps de Rienzi et de Pétrarque, hélas! et
+telle elle est encore de nos jours. Une forte confédération de toutes
+ses petites puissances, reliées en faisceau par une grande puissance
+militaire extérieure, peut seule restaurer une ombre de l'antique
+Italie. Mais, à elle seule, elle ne peut rien: l'unité, source de
+toute force, lui manque; l'amitié pieuse des races qu'elle appelait
+jadis barbares lui est nécessaire. Il n'y a qu'une main armée qui
+puisse la relever sur son séant.
+
+
+XXII
+
+Rienzi était né à Rome d'un cabaretier et d'une lavandière; mais on
+assurait que cette lavandière était d'un sang impérial, fille d'un
+bâtard de l'empereur Henri VII. On pourrait attribuer à cette origine
+cet instinct de grandeur et de souveraineté qui se révéla en lui dès
+son enfance. Il naquit poëte, orateur, tribun et remueur d'hommes; les
+noms de Tite-Live, de Cicéron, de César, des deux Sénèques, étaient
+toujours dans sa bouche; ses entretiens reconstruisaient sans cesse la
+Rome de la république ou de l'empire; il avait le fanatisme du
+Capitole. Il s'indignait contre l'insolence de ces deux ou trois
+familles romaines qui tyrannisaient sa patrie en l'absence des papes.
+C'est pour cela qu'il était venu solliciter avec passion Clément VII
+de rentrer au Vatican; son ambassade n'eut pas de succès. Clément VII,
+homme de plaisir et de mollesse, préférait les délices d'Avignon aux
+luttes qu'il aurait à soutenir à Rome contre les princes, presque tous
+armés et fortifiés, des États romains. Il aimait mieux régner au
+Capitole de nom que de fait; il amusa Pétrarque de quelques vaines
+promesses, et il donna à Rienzi la place lucrative de protonotaire du
+saint-siége apostolique à Rome. Tel fut l'unique résultat de cette
+ambassade.
+
+
+XXIII
+
+Pendant que Pétrarque, revenu ainsi à Avignon, s'enivrait de poésie et
+d'amour mystique sous les yeux de Laure, et multipliait ses sonnets
+divins, qui sont comme le calendrier de ses rencontres et de ses
+soupirs, Rienzi commençait à agiter Rome.
+
+Les revers de la maison de Corrége, un instant chassée de Parme, puis
+y rentrant les armes à la main, rappelèrent Pétrarque à Parme. Il
+composa pour Rienzi, son ami, cette ode patriotique: _Italia mia
+beneche il parlar sia indarno!_ etc., pour conjurer les princes
+d'Italie à la concorde et à l'union. Cette adjuration poétique est le
+fond de toutes les odes et de toutes les harangues que nous avons
+entendues, depuis cette époque, dans la bouche de tous les poëtes
+politiques de la Péninsule: de Pétrarque à _Alfieri_ ou à _Monti_, il
+n'y a qu'un écho éternel; les mêmes circonstances produisent le même
+cri; mais Pétrarque fut le premier qui fit chanter à la lyre ce cri
+de la politique.
+
+L'Italie frémit tout entière à cette voix; mais cette voix se perdit
+dans le tumulte des ambitions et des rivalités de ville à ville. Le
+poëte se réfugia une quatrième fois à Vaucluse.
+
+Laure brillait encore à Avignon de tout l'attrait de sa beauté et de
+sa vertu; les sonnets de son poëte, trop étroits pour contenir son
+culte croissant pour elle, s'étaient transformés en formes plus larges
+et plus hautes de poésie qu'on appelait des _canzone_ ou des
+_trionfi_; et la plus poétique de ces _canzone_ fut écrite à cette
+époque au murmure de la fontaine de Vaucluse devant l'image de Laure:
+
+ _Chiare fresche et dolci aque!_
+
+Voltaire lui-même, ravi d'admiration pour cette ode amoureuse, a tenté
+de la traduire et a échoué; il faut une âme tendre pour manier une
+langue pétrie de larmes et de soupirs. Un poëte plus mélancolique et
+plus fervent à ce culte de l'amour immatériel, M. Boulay-Paty, a
+consacré sa jeunesse à calquer vers sur vers ces sonnets et ces odes.
+Grâce à ce disciple, digne adorateur de ce maître, ce dithyrambe de
+l'amour et du souvenir sera bientôt rajeuni dans la langue d'André
+Chénier.
+
+
+XXIV
+
+Pendant que Pétrarque soupirait ainsi pour la dernière fois un amour
+sans espérance à Vaucluse, un autre amour, celui de la patrie
+italienne, s'éveillait comme un remords dans son coeur. «Je commence à
+vieillir, disait-il au cardinal Étienne Colonna, son patron et son
+ami; tout change avec le temps; mes cheveux mêmes changent de couleur,
+ils m'avertissent que je dois changer moi-même de vie et de pensées;
+l'amour ne sied plus à mes années, ou je dois le refouler dans mon
+coeur.»
+
+Il se prépara à partir pour Parme et pour Rome. Laure ne put déguiser
+complètement sa douleur en apprenant la nouvelle de cette longue et
+peut-être éternelle absence. Le cinquante-septième sonnet laisse
+entrevoir l'orgueilleuse tristesse de son amant, en voyant sur les
+traits de Laure ces signes involontaires d'affection.
+
+ _Quel vago impallidir_, etc.
+
+«Cette touchante pâleur qui recouvrit tout à coup son sourire
+interrompu sur ses lèvres d'une amoureuse nuée... Cette pensée
+compatissante que l'oeil d'un autre ne put discerner, mais qui ne put
+à moi m'échapper, etc.»
+
+À peine parti, il se repentait déjà du départ, et il écrivait la plus
+langoureuse et la plus sublime de ses élégies, où son coeur se
+retourne sur lui-même sans pouvoir trouver le repos.
+
+ _Di pensier in pensier, di monte in monte_, etc.
+
+«De pensée en pensée, de colline en colline, l'amour me conduit loin
+de tous les sentiers frayés sans que je puisse y trouver la paix de
+l'âme, etc.»
+
+Aussi revint-il encore sur ses pas, cette fois comme rappelé par un
+attrait supérieur à sa volonté. On lit avec délices, dans ses lettres
+latines de cette date, la description de quelques rares et courtes
+journées passées solitairement dans sa maisonnette de Vaucluse comme
+pour faire ses derniers adieux à ce séjour d'amour et de paix.
+
+Mais Rienzi, son ami, le rappelait par le grand bruit que ce tribun
+faisait à Rome.
+
+On a vu que le pape avait donné une autorité imposante à ce jeune
+Romain dans sa capitale. Rienzi en avait profité pour s'attacher ce
+peuple et pour combattre les grandes familles armées qui tyrannisaient
+la ville. Pour accroître sa popularité, il employait l'éloquence des
+yeux autant que celle des paroles. Semblable aux anciens esclaves
+fabulistes qui faisaient dire aux apologues ce qu'ils n'osaient dire
+eux-mêmes, Rienzi faisait attacher la nuit, autour du Capitole ou du
+Vatican, des tableaux emblématiques autour desquels la foule se
+pressait le matin. Le tribun paraissait alors, et, donnant du geste et
+de la voix l'éloquente explication de ces peintures énigmatiques, il
+incendiait le peuple d'indignation contre les oppresseurs de la
+patrie; il prophétisait à une multitude, incapable de distinguer la
+différence des siècles, le prochain rétablissement de la liberté, de
+la puissance et de la gloire du sénat et du peuple romain.
+
+Comment conciliait-il tout cela avec l'autorité souveraine d'un pape
+étranger dont il affectait d'être le délégué et le ministre?
+L'ignorance de la populace transtévérine de Rome pourrait seule
+l'expliquer; mais en s'élevant contre le séjour des papes à Avignon et
+en retenant à l'usage de Rome les impôts que Rome envoyait
+précédemment au pape absent, il se créait une popularité ambiguë
+contre laquelle ni le peuple ni le pape n'osaient protester trop haut.
+Sujet irréprochable aux yeux du pape, dont il affectait de rétablir
+l'autorité sur les princes romains; citoyen libérateur aux yeux du
+peuple, dont il prenait en main les droits et les intérêts, cette
+double politique l'éleva bientôt au rôle d'arbitre et de dictateur de
+Rome. Il s'associa habilement pour son double rôle un délégué du pape,
+l'évêque d'Orvieto, homme impuissant et docile qui tremblait sous son
+collègue.
+
+Rienzi régna avec un pouvoir absolu sous le nom du pape; les princes
+romains, conduits par le prince Colonna, voulurent en vain résister à
+sa dictature. Le tocsin du Capitole souleva le peuple contre les
+grands; ils furent chassés de Rome; les supplices achevèrent ce que la
+victoire du peuple avait commencé. Rienzi cita les nobles à son
+tribunal; un jeune homme de la maison des Ursins, qui venait d'épouser
+quelques jours avant une fille des Alberteschi, fut arraché de son
+palais et pendu aux fenêtres du Capitole, sous les yeux de sa nouvelle
+épouse. Les cachots se remplirent des seigneurs des plus puissantes
+maisons, même de la famille des Colonne.
+
+Cette terreur rendit la paix à la campagne romaine et à la ville.
+Rienzi promulgua des décrets de réforme des lois et des moeurs qui
+firent l'admiration de l'Italie. Après avoir soulevé, intimidé,
+pacifié Rome, il rêva de rétablir l'empire, il provoqua par ses
+lettres et par ses envoyés tous les États d'Italie à adhérer à sa
+restauration du monde romain. Les titres qu'il prenait dans ses
+dépêches aux princes et aux peuples étaient ceux-ci:
+
+NICOLAS LE SÉVÈRE ET LE CLÉMENT, LIBÉRATEUR DE ROME, ZÉLATEUR DE
+L'ITALIE, AMATEUR DU MONDE, TRIBUN, AUGUSTE. Une partie de l'Italie
+s'émut à sa voix et crut renaître à ses beaux siècles; les Visconti de
+Milan, l'empereur, le roi de Hongrie, lui envoyèrent des ambassadeurs
+pour le reconnaître et l'encourager dans ses entreprises. Le roi de
+France seul le traita avec mépris; le pape dissimulait à Avignon.
+
+Quant à Pétrarque, il crut revoir dans son ami le restaurateur de
+cette Italie antique, dont l'image occupait depuis sa jeunesse la
+moitié de son âme. Il osa écrire d'Avignon, sous les yeux des papes,
+une lettre au peuple romain et au tribun; cette lettre éloquente et
+amère était la plus audacieuse satire du gouvernement temporel des
+papes sur la ville des consuls et des Césars. Qu'on en juge par ce
+fragment de sa lettre:
+
+«S'il faut perdre, dit-il au peuple romain, la liberté ou la vie, qui
+est-ce parmi vous (s'il lui reste une goutte de sang romain dans les
+veines) qui n'aimât mieux mourir libre que de vivre esclave? Vous qui
+dominiez autrefois sur toutes les nations, qui voyiez les rois à vos
+pieds, vous avez gémi sous un joug honteux; et (ce qui met le comble à
+votre honte et à ma douleur) vos maîtres étaient des étrangers, des
+aventuriers. Recherchez bien leur origine, vous verrez que la vallée
+de Spolette, le Rhin, le Rhône et quelques coins de terre plus
+ignobles encore vous les ont donnés. Des captifs menés en triomphe,
+les mains liées derrière le dos, sont devenus tout à coup citoyens
+romains, et, qui pis est, vos tyrans. Faut-il s'étonner qu'ils aient
+en horreur la gloire et la liberté de Rome, qu'ils aiment à voir
+couler le sang romain, quand ils se rappellent leur patrie, leur
+servitude et leur sang, si souvent répandu par vos mains? Mais d'où
+leur peut venir cet orgueil insupportable dont ils sont bouffis?
+Est-ce de leurs vertus? Ils n'en ont point. De leurs richesses? Ce
+n'est qu'en vous volant qu'ils peuvent apaiser leur faim. De leur
+puissance? Elle sera anéantie quand vous le voudrez. De leur
+naissance, de leur nom? Ils se vantent d'être Romains et croient
+l'être devenus, à force de le dire, comme si le mensonge pouvait
+prescrire contre la vérité. Je ne sais si je dois rire ou pleurer,
+quand je pense qu'ils trouvent indigne d'eux ce nom de citoyen romain
+que tant de héros ont fait gloire de porter!
+
+«Quelle que soit l'origine de ces étrangers si fiers de leur noblesse,
+qu'ils vantent sans cesse, ils ont beau faire les maîtres dans vos
+places publiques, monter au Capitole entourés de satellites, fouler
+d'un pied superbe les cendres de vos ancêtres, ils ne seront jamais
+Romains. La voilà vérifiée la prédiction de ce poëte qui disait: _Rome
+a perdu la douce consolation, dans son malheur, de ne reconnaître
+point de rois, et de n'obéir qu'à ses enfants._»
+
+Pétrarque compare ensuite Rienzi aux deux Brutus, dont l'un chassa de
+Rome les Tarquins, l'autre plongea son poignard dans le sein de César.
+
+«Le nouveau tribun, dit-il, que je regarde comme votre troisième
+libérateur, réunit en lui seul la gloire des deux autres, ayant fait
+mourir une partie de vos tyrans et mis en fuite le reste....
+
+«Homme courageux, continue Pétrarque, qui portez tout le fardeau de la
+république, que l'image de l'ancien Brutus vous soit toujours
+présente! Il était consul, vous êtes tribun! Quiconque est ennemi de
+la liberté de Rome doit être le vôtre.»
+
+
+XXV
+
+L'enthousiasme pour la renaissance de l'Italie romaine l'emportait,
+comme on le voit ici, dans l'âme de Pétrarque sur son attachement à
+ses illustres patrons, les papes et les Colonne. Son patriotisme plus
+poétique que politique alors, car les empires morts ne ressuscitent
+pas à l'évocation d'une ode ou d'une harangue, le fit justement
+accuser de chimère et d'ingratitude. C'est peu; il songeait
+sérieusement à aller à Rome porter le secours de son génie au tribun.
+
+Mais déjà le tribun, semblable à Mazaniello de Naples, commençait à
+délirer et à affecter l'empire du monde, sans autre force que le nom
+d'une capitale morte et la faveur mobile d'une municipalité romaine.
+Il se faisait proclamer chevalier de l'univers; il frappait l'air de
+son épée nue, des quatre côtés de l'horizon, pour prendre possession
+de la terre entière. Son collègue, le délégué du pape, profitant de sa
+démence, l'excommuniait; le pape lui-même, convaincu de sa folie et de
+sa faiblesse, le désavouait et insultait à Avignon ses ambassadeurs;
+Pétrarque seul persistait dans son fanatisme pour son ami. Clément VI
+caressait cependant encore le poëte; il s'entretenait amicalement avec
+Pétrarque, lui prodiguait les faveurs et les dons de l'Église, mais
+Pétrarque persistait à vouloir se rendre à Rome; la dernière fois
+qu'il vit Laure avant ce départ fut pour lui comme un pressentiment
+d'éternelle séparation.
+
+«Elle était assise, dit-il, au milieu des dames, comme une belle rose
+dans un jardin entourée de fleurs plus petites et moins éclatantes
+qu'elle: rien de plus modeste que sa contenance; elle avait quitté
+toutes ses parures, ses perles, ses guirlandes, les couleurs gaies de
+ses vêtements; bien qu'elle ne fût pas triste, je ne reconnus pas son
+enjouement habituel; elle était sérieuse et semblait rêver; je ne
+l'entendis pas chanter, ni même causer avec ce charme qui enlevait les
+coeurs; elle avait l'air d'une personne qui redoute un malheur qu'on
+ne discerne pas encore. En la quittant, je cherchai dans mon âme une
+force contre les catastrophes que j'aurais à éprouver; ses regards
+avaient une expression indéfinissable que je ne leur avais jamais vue
+avant, j'eus de la peine à ne pas pleurer; quand l'heure fut venue où
+il fallait absolument qu'elle se retirât du cercle, elle jeta sur moi
+un coup d'oeil si doux, si honnête et si tendre, que je me sentis
+rempli d'émotion, d'espoir et de terreur.»
+
+Qui peut dire, après avoir lu ces lignes, que Pétrarque n'était à
+l'égard de Laure qu'un poëte? Qui ne reconnaît dans ces symptômes les
+angoisses et les presciences du véritable attachement?
+
+
+XXVI
+
+Cependant Rienzi, flottant entre le bon sens, la démence et la fureur,
+avait fait jeter les Colonne et les princes romains dans les cachots
+du Capitole; puis, après avoir préparé l'échafaud pour eux, il était
+monté à la tribune des harangues, et il avait demandé dans un discours
+d'apparat leur grâce au peuple romain; le peuple avait applaudi à la
+grâce comme au supplice. Les princes délivrés avaient accompagné le
+tribun comme un triomphateur dans les rues de Rome. Bientôt les
+princes sortis de prison étaient rentrés dans leurs villes fortes,
+avaient levé leurs vassaux et marché contre le tribun. Rome était
+bloquée par ses propres enfants. Le peuple, éveillé de ses rêves, se
+tournait contre le prétendu libérateur; cependant les cinq princes de
+la maison des Colonne périrent le même jour dans le premier assaut
+donné témérairement aux portes de la ville.
+
+Pétrarque écrivit lui-même à Rienzi: «Vous me forcez à rougir de vous;
+de protecteur des gens de bien vous devenez un chef de brigands!
+J'accourais vers vous, je change de route.»
+
+Il versa un torrent de larmes sur la mort des jeunes gens de la maison
+des Colonne; son coeur se retrouva avec sa raison au réveil de ce rêve
+dissipé par la folie de Rienzi. Il se rendit à Parme, son Vaucluse
+italien, pleurant à la fois sur la perte de ses amis les Colonne et
+sur la perte de Rome.
+
+Rienzi, en effet, jetait cette capitale dans sa propre démence;
+quelques jours après l'assaut où les Colonne avaient péri, il
+conduisit son fils vers le bourbier rempli d'eau et de sang où le
+corps du plus jeune de ces princes gisait encore. Il prit cette eau
+sanglante et fétide dans le creux de sa main, et il en aspergea la
+tête de son fils en le proclamant chevalier de la Victoire. Une émeute
+du peuple, fomentée par les derniers des Colonne, souleva la ville et
+força Rienzi à se réfugier au château Saint-Ange. Il s'évada pendant
+la nuit et se réfugia auprès du roi de Hongrie. Son corps fut pendu en
+effigie aux créneaux de la forteresse d'Adrien. Ainsi devait finir cet
+empire fantastique, s'écria Pétrarque, revenu lui-même de son illusion
+d'un moment. De ce jour il ne songe plus qu'aux lettres, dont l'empire
+est éternel, et à l'amour qui ne meurt pas avec la beauté mortelle.
+
+
+XXVII
+
+Son ressouvenir d'Avignon le poursuivait dans sa solitude du faubourg
+de Parme. «Autrefois, écrit-il, quand j'avais quitté Laure, je la
+voyais souvent en rêve; cette angélique vision me consolait,
+maintenant elle m'abandonne et me consterne. Je crois l'entendre me
+dire, comme le jour de la séparation: _Vous ne me reverrez plus sur la
+terre!_ Mes soupirs et mes poésies soulèvent ma peine sans la
+soulager; serait-elle donc déjà au ciel? Cette incertitude m'agite
+nuit et jour, je ne suis plus ce que j'étais; je ressemble à un homme
+qui marche sur un sol miné...» Puis un songe lui offre l'image
+courroucée de Laure qui le défie de l'oublier. «J'entendis une voix
+triste qui me dit tout bas (c'était elle): Ce misérable compte les
+jours loin de moi, il ne vit pas; il n'est jamais d'accord avec
+lui-même; il court le monde, mais il a beau faire, il m'aimera
+toujours partout où il sera. Je serai l'unique objet de ses discours,
+de ses écrits, de ses pensées!...» Puis elle lui parle longuement de
+leur chaste amour sur la terre, et de leur éternelle réunion dans le
+monde des âmes.
+
+Ce songe était prophétique, Laure était morte de la peste à Avignon,
+le 6 avril, anniversaire de sa première rencontre avec son poëte dans
+l'église de Sainte-Claire. Les dates sont les superstitions de
+l'amour; ce troisième 6 avril était l'augure de la rencontre au ciel
+qui n'aurait plus de séparation.
+
+Voici comment Pétrarque lui-même, informé plus tard de toutes les
+circonstances de cette mort, se la retrace dans un de ses souvenirs
+écrits. On voit qu'il cherche à fixer pour l'éternité, par la parole
+immortelle, le dernier soupir de celle qui emporte sa propre vie avec
+la sienne, afin que rien ne périsse de ce qui fut Laure, même quand
+Laure elle-même a disparu de ses yeux:
+
+«La peste d'Avignon enlevait depuis plusieurs semaines tous les âges
+et tous les sexes. Laure en ressentit les premières atteintes le 3
+avril. Elle eut la fièvre avec crachement de sang. Comme il était
+constant qu'on ne passait pas le troisième jour après que le mal
+s'était manifesté par les symptômes ordinaires, elle prit d'abord les
+précautions que sa piété et sa raison lui suggérèrent: elle reçut les
+sacrements et fit son testament le même jour; ensuite elle se prépara
+à la mort sans inquiétude et sans regret. La vie qu'elle avait menée
+était si pure, que son âme ne pouvait pas être troublée par
+l'incertitude de l'avenir.
+
+«Quand elle fut à l'agonie, ses parentes, ses amies, ses voisines, se
+rassemblèrent autour d'elle, quoiqu'elle fût attaquée d'un mal
+contagieux, qui faisait peur à tout le monde. C'est une chose bien
+singulière, qu'étant si belle elle fût si aimée des personnes même de
+son sexe. Rien ne fait mieux l'éloge de son caractère, dont la bonté
+suspendait les effets ordinaires de la jalousie et de l'envie.» Il
+faut convenir cependant que, de la façon dont Pétrarque s'exprime, il
+semble que ces dames étaient attirées par la _curiosité de voir
+comment on fait ce passage que tout le monde est obligé de faire, et
+qu'on ne fait qu'une fois_.
+
+«Laure, assise sur son lit, paraissait tranquille. L'ennemi de nos
+âmes, qui n'avait point de prise sur elle, ne vint point l'effrayer
+par des fantômes hideux et menaçants, comme il a coutume de faire,
+selon saint Augustin.
+
+«Ses compagnes, répandues autour de son lit, poussaient des sanglots
+et versaient des torrents de larmes. Hélas! disaient-elles, que
+deviendrons-nous? Nous allons voir disparaître la merveille de notre
+siècle, le modèle de toutes les perfections. La vertu, la beauté, la
+politesse, sortiront de ce monde avec Laure. Où trouvera-t-on une
+femme aussi accomplie; des propos si sages, si mesurés, un maintien et
+des manières si honnêtes, une voix si charmante? Nous allons perdre
+une compagne qui était l'âme de nos plaisirs innocents; une amie qui
+nous consolait dans nos chagrins, et dont l'exemple était pour nous
+une leçon vivante. Sa présence seule suffisait pour nous garantir des
+pièges de l'ennemi et des écueils de ce monde. Nous perdrons tout en
+la perdant. Le ciel qui nous l'enlève semble nous envier la
+possession d'un trésor dont nous n'étions pas dignes.
+
+«Quoique Laure eût l'air tranquille, on ne peut douter qu'elle ne fût
+sensible à la douleur de ses compagnes; mais, tout occupée de ce
+qu'elle allait devenir, elle recueillait déjà en silence les fruits
+d'une vie innocente et pure. Son âme, prête à quitter sa belle
+demeure, rassemblant en elle-même toutes ses vertus, semblait avoir
+rendu l'air plus serein. Elle est morte doucement et sans effort,
+comme un flambeau qui pâlit et s'éteint. Son visage était plus blanc
+que la neige, mais on n'y voyait pas cette morne lividité qui annonce
+l'absence de vie; ses beaux yeux n'étaient pas éteints, ils
+paraissaient seulement fermés par le sommeil: elle avait l'air d'une
+personne qui se recueille pour prier. Enfin telle était la mort
+elle-même sur ce beau visage! dit son amant. _Elle savait_,
+ajoute-t-il, _toutes les routes qui mènent au ciel!_»
+
+
+XXVIII
+
+De ce jour tout ce qu'il y avait d'humain et de frivole encore dans la
+poésie amoureuse des sonnets de Pétrarque revêtit, pour ainsi dire,
+le deuil éternel de son âme: ses chants devinrent des cantiques, et la
+mort de celle qu'il aimait lui donna l'accent de la tombe et de
+l'éternité. Dans ceux qui aiment de l'amour surnaturel, de l'amour du
+beau et non de l'amour des sens, comme nous l'avons dit en commençant,
+l'amour est plus parfait après la mort de ce qu'on aime que pendant la
+vie de l'objet aimé. L'immortalité transforme le sentiment et l'amour
+devient culte. On le sent partout dans les sonnets de Pétrarque qui
+suivirent la mort de Laure; on trouve le poëte et l'amant dans les
+premiers, on trouve l'adoration et la piété dans les derniers: ils
+sont, pour les coeurs tendres, le manuel de la douleur et de
+l'espérance.
+
+«Que fais-tu, ô mon âme! que penses-tu? Vers qui regardes-tu en
+arrière dans ce temps qui ne peut plus revenir?
+
+«Les douces paroles, les tendres regards que tu as si souvent décrits,
+ô pauvre âme sans repos! sont enlevés à la terre!» etc.
+
+«Allons chercher au ciel ce que nous ne pouvons plus trouver sur la
+terre!» etc.
+
+Et ailleurs:
+
+«Ô mes yeux! elle s'est obscurcie, notre aurore, et m'a rendu à
+moi-même plus insupportable le poids de mon existence!
+
+«Oh! qu'il eût fait beau mourir il y a aujourd'hui trois ans!»
+
+Écoutez encore:
+
+«Si un doux gazouillement d'oiseaux, si un suave froissement de vertes
+feuilles à la brise d'automne, de l'été, si un sourd murmure d'ondes
+limpides je viens à entendre sur une rive fraîche et fleurie,
+
+«Dans quelque lieu que je me repose pensif d'amour pour écrire d'elle,
+celle que le ciel nous fit voir et que la terre aujourd'hui nous
+dérobe, je la vois et je l'entends; car, encore vivante, de si loin
+elle répond intérieurement à mes soupirs.
+
+«Pourquoi te consumer avant le temps, me dit-elle avec une tendre
+compassion, et pourquoi ce fleuve de douleurs coule-t-il sans cesse de
+tes yeux?
+
+«Oh! ce n'est pas sur moi qu'il faut pleurer, moi dont les jours en
+mourant se changèrent en jours éternels, et dont les yeux, quand je
+parus les fermer à ce monde, s'ouvrirent à l'éternelle lumière!»
+
+Plus loin, on le voit tenté, par la séduction des lieux, de la beauté,
+de la jeunesse, de la nature, d'aimer encore ici-bas; mais
+l'amoureuse jalousie de Laure, s'armant de sévérité divine, le
+rappelle tendrement au mépris de ce qui n'est pas elle.
+
+«Les ondes me parlent d'amour, et le zéphyr, et les ombres des
+feuilles, et les oiseaux mélodieux, et les habitants des eaux, et
+l'herbe et les fleurs de la rive, sont d'accord ensemble pour me
+convier à aimer encore.
+
+«Mais toi, prédestinée! qui m'appelles des profondeurs du ciel, par la
+mémoire de ta mort si amère, oh! prie pour moi, afin que je dédaigne
+de ce monde toutes ses douces amorces et tout ce qui n'est pas toi!»
+
+
+XXIX
+
+Lisons encore:
+
+«Âme béatifiée qui daignes souvent descendre pour consoler mes nuits
+gémissantes d'un regard de ces yeux que la mort n'a pas éteints, mais
+auxquels l'éternité a donné une splendeur qui n'est pas de ce monde!
+
+«Combien ne suis-je pas enivré de reconnaissance de ce que tu daignes
+rasséréner mes tristes jours par ta céleste apparition!
+
+«Vois comme, dans ces mêmes sites où je passai tant d'années à te
+célébrer de mes chants, je passe maintenant mes jours à te pleurer, à
+pleurer sur toi! non, mais à pleurer sur mon propre deuil!
+
+«Un seul soulagement se trouve cependant à mes peines: c'est qu'au
+moment où tu te tournes d'en haut vers moi, je te reconnais et je
+t'entends à la démarche, à la voix, au visage, aux vêtements que tu
+portais sur la terre!»
+
+Il associe, dans un autre sonnet, la nature entière à ses sentiments.
+
+«Elle est partie pour le séjour de la félicité, et mes yeux la
+cherchent en vain dans ces lieux où elle naquit, dans cet air que je
+remplis de mes soupirs; mais il n'y a ni rocher, ni précipice dans ces
+montagnes, ni rameau, ni feuillage vert sur ces rives, ni fleuve dans
+ces vallées, ni brin d'herbe, ni goutte d'eau, ni veine distillant de
+ces sources, ni bête sauvage de ces forêts qui ne sachent combien je
+souffre pour elle!»
+
+Et celui ci:
+
+«Quand je revois l'aurore descendre du firmament avec son visage de
+roses et sa chevelure dorée, l'amour m'assaille au coeur et ma joue
+se décolore, et je me dis dans mes soupirs: Là est Laure maintenant!»
+
+
+XXX
+
+Encore un et je finis, mais je ne finis que pour finir; car je
+voudrais lire, et relire sans fin avec vous de telles tristesses; et
+si vous pouviez les lire dans ces vers trempés de larmes, et dans
+cette langue divine inventée au déclin des langues par des amoureux et
+par des saints pour prier, aimer, désirer, attendre, vous ne vous
+arrêteriez qu'après les avoir incorporés en vous par votre mémoire.
+
+ _Levommi il mio pensier_, etc.
+
+Écoutez en vile et sourde prose ce _Sursum corda_ d'un amant vers
+l'image et vers le séjour de l'éternelle beauté; car, nous le
+répétons, Laure ne fut pour Pétrarque que l'incarnation adorée du beau
+ici-bas, ou plutôt elle est remontée là-haut, et c'est là-haut qu'elle
+resplendit.
+
+«Là nous la reverrons encore; là elle nous attend, et là elle se
+lamente peut-être de ce que nous tardons tant à la rejoindre.»
+
+Et plus loin, trois ans après sa mort:
+
+«Dans l'âge de sa beauté et de sa floraison, de ce printemps où
+l'amour a en nous plus de force, laissant sur la terre sa terrestre
+écorce, ma Laure, par qui je vivais, s'est _départie_ de moi!
+
+«Et vivante et belle, et sans voile elle a fait son ascension vers le
+ciel; de là elle règne sur moi, et elle régit toutes mes pensées.
+
+«Oh! pourquoi ne me dépouille-t-il pas plus vite de ce corps mortel,
+ce dernier jour qui est le premier d'une autre vie?
+
+«Afin que, semblable à toutes mes pensées qui volent sur ses traces
+derrière elle, ainsi mon âme affranchie de son poids, libre et
+joyeuse, la suive, et que je sorte enfin de l'angoisse où je vis.
+
+«C'est pour mon malheur que se lève chaque jour qui retarde ce moment.
+La pensée me souleva dans cette partie du ciel où vit celle que je
+cherche et que je ne retrouve plus sur la terre.
+
+«Là, parmi les âmes qu'enserre le troisième cercle du firmament je la
+revis plus belle encore et moins sévère.
+
+«Elle me prit par la main et elle me dit: «Dans cette sphère céleste
+tu seras encore avec moi, si mon espoir ne me trompe pas.
+
+«Je suis celle qui te donna tant d'angoisses ici-bas, celle qui
+remplit sa journée avant le soir.
+
+«L'intelligence humaine ne peut pas comprendre ma félicité actuelle;
+elle n'attend que toi pour être complète, et j'ai laissé là-bas sous
+mes pieds ce beau voile de mon corps que tu as tant aimé!»
+
+«Oh Dieu! pourquoi cessa-t-elle de parler, et pourquoi sa main
+s'ouvrit-elle pour laisser retomber la mienne? puisqu'à l'accent de
+ces paroles si compatissantes et si chastes, peu s'en manqua que je ne
+demeurasse moi-même dans l'immortalité avec elle!»
+
+
+XXXI
+
+N'est-ce pas là un nouvel amour? N'est-ce pas là une nouvelle poésie
+totalement inconnue à la poésie antique et à l'antique amour? Comment
+se fait-il que M. de Chateaubriand, qui a cru retrouver l'accent du
+christianisme dans les délires sensuels de la _Phèdre_ de Racine, ne
+l'ait pas reconnu tout entier et mille fois plus immatériel et plus
+mystique dans Pétrarque?
+
+En voici un autre de ces chants que nous avons essayé de traduire
+autrefois nous-même, mais sans pouvoir lutter avec l'impalpabilité des
+vers éthérés de Pétrarque, et que M. Boulay-Paty veut bien nous
+permettre de dérober à sa traduction en vers encore inédite. Le vers
+enferme le vers, et le mot presse le mot; c'est le sens, c'est le
+sentiment, c'est presque la musique du sonnet, mais ce n'est pas la
+langue: le français est trop viril pour ainsi pleurer.
+
+ _Valle che di lamenti miei sei piena._
+
+ Vallée, ô toi qu'emplit de ses sanglots ma peine!
+ Toi, fleuve dont les eaux se troublent de mes pleurs,
+ Bêtes des bois, oiseaux volants parmi ces fleurs,
+ Poissons qu'entre ces bords l'onde en son cours promène.
+
+ Airs dont mes longs soupirs attiédissent l'haleine,
+ Sentier jadis de joie, aujourd'hui de douleurs,
+ Coteau cher à mes pas, plus cher à mes langueurs,
+ Où l'amour cependant par instinct me ramène:
+
+ Je reconnais en vous l'aspect accoutumé,
+ Non en moi, pour jamais à tout plaisir fermé,
+ Et qui nourris au coeur un chagrin solitaire.
+
+ D'ici je la voyais. Je reviens voir le lieu
+ D'où loin de ce bas monde elle est montée à Dieu
+ Sans voile, abandonnant son beau corps à la terre!
+
+Ce sont les mêmes sentiments et presque les mêmes images que j'ai
+exprimés moi-même dans une forme plus large et infiniment moins
+parfaite que celle de Pétrarque, en écrivant l'ode élégiaque intitulée
+_le Lac_, dont quelques strophes sont restées dans la mémoire et dans
+le coeur de mon temps. Mais, hélas! ce n'est ni la langue ni le vers
+du poëte de Vaucluse! Le monde, depuis Virgile, n'avait pas eu un tel
+poëte; l'amour, depuis le christianisme, n'avait pas eu un tel amant!
+Entre Héloïse et Abeilard, Laure et Pétrarque, on a toute la poésie et
+toute la divinité de l'amour chrétien.
+
+ LAMARTINE.
+
+(_La suite au mois prochain._)
+
+
+
+
+XXXIIe ENTRETIEN.
+
+VIE ET OEUVRES DE PÉTRARQUE.
+
+(2e PARTIE.)
+
+
+I
+
+L'amour de Laure était si réellement la vie intellectuelle et morale
+de Pétrarque qu'après la disparition de cette étoile de son âme à
+l'horizon de la terre le grand poëte cessa, pour ainsi dire, de vivre
+ici-bas pour suivre cette étoile au ciel; son âme, jusque-là légère,
+mobile, inquiète, quelquefois errante, sembla se revêtir du deuil
+éternel de Dante après la mort de Béatrice et s'ensevelir vivante dans
+le sépulcre et dans l'unique pensée de Laure. Ses sonnets deviennent
+graves et lapidaires comme des inscriptions sur des tombes.
+
+«Maintenant, chante-t-il, que je suis devenu un animal qui ne hante
+que les forêts, maintenant que d'un pas indécis, solitaire et lassé,
+je promène un coeur lourd et des regards humides, inclinés vers le
+sol, dans un monde devenu pour moi aussi vide qu'une cime dépouillée
+des Alpes, etc.»
+
+«Je vais explorant chaque contrée, chaque place où je la vis
+autrefois, et toi seule, ô passion qui me tortures! tu viens avec moi
+et tu me conduis à mon insu où je dois aller.
+
+«Hélas! ce n'est pas elle que j'y trouve, mais ce sont ces saintes
+traces toutes dirigées vers cette région supérieure qu'elle habite,
+etc.»
+
+«Et n'importe, s'écrie-t-il dans le sonnet suivant, avec cette
+intrépidité de l'amour qui préfère sa douleur même à l'oubli:
+
+«Heureux les yeux qui la virent ici-bas!»
+
+
+II
+
+Quelquefois, rarement, des saisons riantes, des images gracieuses,
+mais importunes, lui rendent au coeur et aux sens la séve de ses jours
+heureux; puis la pensée que Laure n'est plus là change tout cet
+éblouissement de la vie en ténèbres; comme dans le sonnet suivant:
+
+«Voici le vent tiède et doux de la mer qui ramène les beaux jours, et
+l'herbe, et les fleurs qu'il fait renaître, et le gazouillement de
+l'hirondelle, et les mélodies tendres du rossignol, et le printemps
+tout blanchi et tout empourpré des boutons qu'il colore sous ses
+pieds.
+
+«Les prés sourient et l'azur du ciel se rassérène, comme si le
+Créateur se réjouissait de regarder la terre sa fille; les airs, les
+eaux, le firmament frémissent, tout ivres et tout palpitants d'amour;
+tout ce qui vit éprouve l'instinct d'aimer et de doubler sa vie en
+aimant; mais moi, misérable! c'est la saison où les soupirs les plus
+pesants s'arrachent péniblement du plus profond de ce coeur dont celle
+qui n'est plus emporta avec elle au ciel la vie et la félicité.
+
+«Et ces concerts d'oiseaux, et ces floraisons des plages, et ces
+belles honnêtes femmes, les grâces, les douceurs et les enjouements,
+tout cela n'est à mes yeux qu'un désert peuplé de bêtes féroces et
+sauvages dont je détourne avec effroi les yeux!»
+
+
+III
+
+La consonnance ou la dissonance déchirante des chants du rossignol
+avec les gémissements muets du coeur blessé pendant les nuits
+d'insomnie est admirablement éprouvée dans quelques vers d'un des
+sonnets sans doute écrits dans un des retours de Vaucluse.
+
+«Ce rossignol qui sanglotte si mélodieusement, peut-être sur la perte
+de ses petits ou de la chère compagne de son nid, remplit l'air, le
+ciel et la vallée de notes si attendries et si tronquées par ses
+soupirs qu'il semble accompagner toute la nuit mes propres
+lamentations et me remémorer ma dure destinée!»
+
+Dans un des sonnets qui suivent, les plus splendides visions de la
+terre lui reviennent en mémoire, mais pour pâlir et se décolorer dans
+la nuit actuelle de son âme.
+
+«Ni dans un firmament serein voir circuler les vagues étoiles, ni sur
+une mer tranquille voguer les navires pavoisés, ni à travers les
+campagnes étinceler les armures des cavaliers couverts de leurs
+cuirasse, ni dans les clairières des bocages jouer entre elles les
+biches des bois;
+
+«Ni recevoir des nouvelles désirées de celui dont on attend depuis
+longtemps le retour, ni parler d'amour en langage élevé et harmonieux,
+ni au bord des claires fontaines et des prés verdoyants entendre les
+chansons des dames aussi belles qu'innocentes;
+
+«Non, rien de tout cela désormais ne donnera le moindre tressaillement
+à mon coeur, tant celle qui fut ici-bas la seule lumière et le seul
+miroir de mes yeux a su en s'ensevelissant dans son linceul ensevelir
+ce coeur avec elle!
+
+«Vivre m'est un ennui si lourd et si long que je ne cesse d'en
+implorer la fin par le désir infini de revoir celle après laquelle
+rien ne me parut digne d'être jamais vu!»
+
+
+IV
+
+Il se ressouvient plus loin du jour où il quitta pour la dernière fois
+celle dont il n'aurait jamais dû s'éloigner.
+
+«À son attitude, à ses paroles, à son visage, à ses vêtements, à cette
+tendre compassion pour moi mêlée dans ses yeux à sa propre douleur,
+j'aurais bien dû me dire, si je m'étais aperçu de tous ces signes de
+la mort: Celui-ci est le dernier des jours heureux de tes douces
+années!
+
+«J'appelle maintenant, et il n'y a personne qui réponde!
+
+«Ils ont fui, mes jours, plus rapides que le cerf des forêts; ils ont
+fui plus glissants que l'ombre, et ils n'ont goûté d'autre bien que
+pendant un battement de paupières quelques heures sereines dont je
+conserve l'impression dans mon âme, comme d'un breuvage amer et doux
+sur mes lèvres.
+
+«Misérable monde, instable et trompeur! Bien aveugle est celui qui
+place en toi son espérance! C'est toi qui me dérobas un jour celle qui
+était tout mon coeur, et maintenant tu le retiens en poussière,
+semblable au cadavre qui est déjà en terre et où les os ne sont plus
+joints aux nerfs!
+
+«Mais la meilleure partie d'elle, qui vit encore et qui vivra toujours
+là-haut dans la région la plus élevée du ciel, _m'enamoure_ tous les
+jours davantage de ses immortelles perfections.
+
+«Et je chemine solitaire pendant que mes cheveux changent de couleur,
+pensant en moi-même à ce qu'elle est aujourd'hui, et en quel séjour
+elle réside, et quelle félicité favorise ceux à qui il est donné de
+contempler sa ravissante vision.»
+
+
+V
+
+Mais en voici un qui porte sa date et son origine dans les
+exclamations de l'amant veuf de son amour, en revoyant vide le site où
+il a aimé. Si vous pouviez le lire dans la langue où il est psalmodié
+plutôt qu'écrit, vous reconnaîtriez, dans l'accent des vers, l'accent
+d'airain de la cloche funèbre qui tinte sur la tombe des morts!
+
+ «_Sento l' aura mia antica e i dolci eolli!_
+
+«Je respire d'ici mon air antique, et je vois surgir devant moi ces
+douces collines où naquit celle dont la splendide lumière éblouit si
+longtemps de ses clartés mes yeux avides et heureux, celle dont la
+disparition les attriste et les mouille aujourd'hui de larmes!
+
+«Oh! espérance périssable! ô vaines pensées! Veuves sont maintenant
+les herbes et troubles les eaux, et vide et froid est le nid où elle
+reposait, ce nid dans lequel j'aurais voulu habiter pendant ma vie et
+dormir après ma mort!
+
+«Espérant trouver à la fin, par la vertu de ces plantes secourables et
+par l'influence de ces beaux regards dont je fus consumé, quelque
+repos après les lassitudes de la vie,
+
+«J'ai servi un maître cruel et avare (l'amour), et j'ai brûlé tant que
+le foyer de mon coeur a été visible sous mes yeux; et maintenant je
+vais pleurant sa cendre éparse au vent de la mort!»
+
+
+VI
+
+Ainsi toute son âme se répandait en vers qui sont des larmes, et en
+prières qui sont à la fois de la religion et de l'amour: afin
+d'innocenter sa passion il éprouvait le besoin de la confondre avec sa
+piété. Ses méditations les plus saintes n'étaient que des entretiens
+sacrés avec l'âme de Laure. Cette forme de l'amour, la plus belle de
+toutes, parce que c'est la forme immortelle, n'avait pas été inventée
+avant Pétrarque. Sainte Thérèse l'inventait en sens inverse vers le
+même temps en Espagne, appliquant à l'amour divin les extases, les
+expressions, les images de l'amour terrestre.
+
+
+VII
+
+Mais, si Pétrarque avait le coeur inguérissable, il avait
+l'imagination trop vive pour ne pas se débattre et se relever sous sa
+douleur; il promena ses tristesses sans cesse évaporées dans ses beaux
+vers de Parme à Florence, de Florence à Rome; il donna à ses amis, et
+surtout à Boccace, le plus cher et le plus affectionné de tous, les
+loisirs qu'il donnait jusque-là à ses pensées d'amour. Sa vie est
+celle d'un homme de passion éteinte, mais de goût survivant, qui
+trompe les heures tantôt avec la philosophie, tantôt avec la poésie,
+toujours avec la piété et l'amitié. Tristesse au fond du coeur,
+sourire encore sur les lèvres. Son talent avait grandi sous ses
+larmes. Il habite tantôt Parme, tantôt Padoue, tantôt Venise,
+recherché, aimé, caressé par tous les hommes éminents de ces
+différentes villes. Nul homme ne jouit aussi complétement, mais aussi
+modestement, de sa gloire; il n'avait que l'ambition de la postérité
+et du ciel: il était amoureux d'une mémoire.
+
+Il eut cependant quelques rechutes d'amour plus profane que l'amour
+éthéré qu'il nourrissait pour Laure; il ne cherche pas à s'en excuser
+lui-même. Indépendamment de son fils Jean, né d'une mère inconnue à
+Avignon, il parle dans ses lettres et dans ses sonnets d'une belle et
+jeune dame d'Italie dont les charmes rendaient malgré lui à son coeur
+des sentiments qu'il rougissait de rallumer.
+
+C'est pour la fuir sans doute qu'il résolut une septième fois de
+revenir encore à Vaucluse. Il analyse ainsi lui-même dans une de ses
+lettres l'inquiétude d'esprit qui le portait à revoir les lieux
+témoins de ses beaux jours et de ses regrets.
+
+«Vous savez que j'avais résolu de ne plus retourner à Vaucluse. Il m'a
+pris tout à coup un désir d'y aller dont je n'ai pas été le maître.
+Aucune espérance ne m'y attire: ce n'est pas le plaisir, dans un
+endroit aussi sauvage; ce n'est pas l'amitié (le plus honnête de tous
+les motifs qui peuvent déterminer les hommes); quels amis pourrais-je
+avoir dans un désert où le nom même d'amitié n'est pas connu, où les
+habitants, uniquement occupés de leurs filets ou de la culture de
+leurs oliviers et de leurs vignes, ignorent les douceurs de la société
+et de la conversation?
+
+«Voici ce que je puis alléguer de plus raisonnable pour excuser cette
+variation de mon âme: c'est l'amour de la solitude et du repos qui m'a
+fait prendre le parti que j'ai pris. Trop connu, trop recherché dans
+ma patrie, loué, flatté même jusqu'au dégoût, je cherche un endroit où
+je puisse vivre seul, inconnu et sans gloire. Rien ne me paraît
+préférable à une vie solitaire et tranquille.
+
+«L'idée de mon désert de Vaucluse est revenue à moi avec tous ses
+charmes; en me représentant ces collines, ces fontaines, ces bois si
+favorables à mes études, j'ai senti dans le fond de l'âme une douceur
+que je ne saurais rendre. Je ne suis plus étonné de ce que Camille, ce
+grand homme que Rome exila, soupirait après sa patrie, quand je pense
+qu'un homme né sur les rives de l'Arno regrette un séjour au delà des
+Alpes. L'habitude est une seconde nature. Cette solitude, à force de
+l'habiter, est devenue comme ma patrie. Ce qui me touche le plus,
+c'est que je compte y mettre la dernière main à quelques ouvrages que
+j'ai commencés. J'ai été curieux de revoir mes livres, de les tirer
+des coffres où ils étaient renfermés, pour leur faire voir le jour et
+les remettre sous les yeux de leur maître.
+
+«Enfin, si je manque à la parole que j'avais donnée à mes amis, ils
+doivent me le pardonner: c'est l'effet de cette variation attachée à
+l'esprit humain, dont personne n'est exempt, excepté ces hommes
+parfaits qui ne perdent pas de vue le souverain bien. L'identité est
+la mère de l'ennui, qu'on ne peut éviter qu'en changeant de lieu.»
+
+
+VIII
+
+Il partit de Padoue le 3 mai, menant avec lui Jean, son fils, qu'il
+avait retiré depuis quelque temps de l'école de Gilbert de Parme. «Je
+le menai avec moi, dit-il, pour que sa présence me rappelât mes
+devoirs envers lui. Que serait devenu cet enfant s'il avait eu le
+malheur de me perdre?»--Pétrarque, quelques jours après son arrivée à
+Avignon, obtint du pape pour cet enfant _doux_, _docile_, mais
+illettré et rougissant de son ignorance, dit-il, un canonicat à
+Vérone. Délivré de cette sollicitude pour ce fruit de sa faiblesse, il
+s'enferma dans sa chère retraite de Vaucluse, et c'est là, en présence
+des lieux, des souvenirs, de l'image de Laure, qu'il écrivit, au
+murmure de la fontaine, les plus pieux et les plus sublimes sonnets
+que nous avons cités plus haut. Il fut distrait un moment de ce loisir
+dans sa solitude par l'arrivée de son ancien ami politique, _Rienzi_,
+à Avignon.
+
+Rienzi, le tribun de la république imaginaire de Rome, n'avait pas
+accepté sa défaite. Évadé de Rome, comme on l'a vu dans notre récit,
+il s'était fait ermite, sous le faux nom du Père Ange, au mont
+Maïella, dans le royaume de Naples. Revenu impunément à Rome avec une
+bande de pèlerins, il y renoua ses complots contre le légat du pape.
+Ce légat, dans une sédition excitée par Rienzi, fut atteint d'une
+flèche à la tête. On soupçonnait Rienzi de fomenter ces agitations
+pour rétablir le tribunat; il eut l'audace de se livrer lui-même à
+l'empereur, qui était à Pragues, et de lui demander son concours pour
+restaurer en Italie ce qu'il appelait le règne du Saint-Esprit.
+L'empereur le livra au pape et l'envoya sous escorte, mais non
+enchaîné, à Avignon; il y entra en chef de secte plus qu'en
+prisonnier. Son sort toucha Pétrarque; le poëte avait été, ainsi qu'on
+l'a vu, le partisan et le complice du tribun de Rome; il était
+embarrassé maintenant de son attitude envers l'homme qu'il avait
+exalté jusqu'au niveau des anciens héros de la liberté romaine. On
+voit transpercer ces sentiments dans une longue lettre qu'il publia à
+cette époque.
+
+«Rienzi, dit-il dans cette lettre, est arrivé récemment à Avignon; ce
+tribun autrefois si puissant, si redouté, à présent le plus
+malheureux de tous les hommes, a été conduit ici comme un captif... Je
+lui ai donné des louanges, des conseils: cela est plus connu que je ne
+voudrais peut-être; j'aimais sa vertu, j'approuvais son projet,
+j'admirais son courage, je félicitais l'Italie de ce que Rome allait
+reprendre l'empire qu'elle avait autrefois. Je lui avais écrit
+quelques lettres dont je ne me repens pas tout à fait. Je ne suis pas
+prophète; ah! s'il avait continué comme il a commencé!... Il s'agit
+maintenant de déterminer quel genre de supplice mérite un homme qui a
+voulu que la république fût libre! Ô temps! ô moeurs!... Il faut dire
+la vérité: Rienzi, à son entrée en ville, n'était ni lié ni garrotté.
+Il demanda si j'étais à Avignon; je ne sais s'il attendait de moi
+quelques secours, et je ne vois pas ce que je pourrais faire pour lui.
+Ce dont on l'accuse le couvre de gloire selon moi. Un citoyen romain
+s'afflige de voir sa patrie, qui est de droit reine du monde, devenir
+esclave des hommes les plus vils. Voilà le fondement de l'accusation
+contre lui; il s'agit de savoir quel supplice mérite un tel crime.»
+
+Cette lettre, récemment découverte, était adressée au prieur des
+Saints-Apôtres de Padoue; elle atteste avec quelle aspiration
+puissante l'imagination italienne du moyen âge, même dans le clergé
+papal, remontait à l'antique liberté, bien que cette liberté ne fût
+plus que le rêve de ses poëtes.
+
+Pétrarque fit plus; il écrivit une lettre éloquente et
+insurrectionnelle à la ville de Rome pour l'exciter à défendre ou à
+venger son tribun. «Osez quelque chose, dit-il aux Romains, osez en
+faveur de votre citoyen! Que le peuple romain n'ait qu'une voix,
+qu'une âme! Demandez qu'on vous remette le prisonnier. La terreur est
+ici si profonde qu'on n'ose se parler qu'à l'oreille, la nuit, et dans
+quelques lieux retirés. Moi-même, qui ne refuserais pas de mourir pour
+la vérité, si ma mort pouvait être de quelque profit à la république,
+je n'ose signer cette lettre! L'empire est encore à Rome et ne saurait
+être ailleurs tant qu'il restera seulement le rocher du Capitole.
+
+
+IX
+
+De tels sentiments n'enlevèrent cependant pas à Pétrarque la faveur du
+pape Clément VI, pontife aux moeurs relâchées, mais élégantes, qui
+appréciait le génie comme un _Médicis_ français. Il supplia Pétrarque
+d'accepter le titre et l'emploi de secrétaire de la cour pontificale.
+Pétrarque eut la sagesse de refuser une charge qui lui donnait la
+toute-puissance sous un pape faible et complaisant, mais qui lui
+enlevait sa chère liberté. Il revint poétiser et philosopher à
+Vaucluse pendant le reste de l'année 1352. C'est l'apogée de son
+génie; il le répandait, comme la fontaine de Vaucluse répand ses eaux,
+sur tous les sujets et avec une intarissable abondance; sa vie était
+tout entière dans sa pensée.
+
+«Quoique j'aie encore de riches habits, écrit-il à cette date à son
+ami le prieur des Saints-Apôtres, vous me prendriez pour un paysan ou
+pour un pasteur, moi qui fus autrefois si recherché dans ma parure.
+Hélas! les mêmes raisons ne subsistent plus; les noeuds qui me liaient
+sont brisés, les yeux auxquels je voulais plaire sont fermés; rien ne
+me plaît davantage que d'être dégagé de tous liens et libre... Je me
+lève à minuit, je sors à la pointe du jour, j'étudie dans la campagne
+comme dans ma chambre, je lis, j'écris, je rêve; je parcours tout le
+jour des montagnes pelées, des vallées humides, des cavernes
+secrètes; je marche souvent sur les deux bords de la Sorgues seul avec
+mes soucis. Je jouis par le souvenir de tout ce que j'ai aimé, de la
+société de tous les amis avec lesquels j'ai vécu et de ceux qui sont
+morts avant ma naissance et que je ne connais que par leurs ouvrages.»
+
+Cette amitié avec les morts est le besoin comme elle est la
+consolation de toutes les grandes âmes. Virgile et Cicéron étaient les
+véritables amis du solitaire de Vaucluse, comme l'amant, le
+philosophe, le poëte de Vaucluse est l'ami des hommes sensibles et
+supérieurs de notre temps. L'homme de génie universel a pour
+contemporains tous ceux qu'il admire: c'est la société des fidèles à
+travers les temps.
+
+
+X
+
+Clément VI, ce pape chevaleresque, mourut à Avignon pendant cette
+retraite de Pétrarque à Vaucluse. Pétrarque ne le regretta pas autant
+peut-être qu'il méritait d'être regretté. Il fut remplacé par Innocent
+VI, né aussi à Limoges, mais qui portait sur le trône la rigidité
+d'un théologien au lieu de l'élégance d'esprit d'un gentilhomme
+français tel qu'était son prédécesseur, Clément VI. Innocent VI, au
+lieu d'honorer dans Pétrarque le génie littéraire, ne voyait pas,
+dit-on, ses talents sans un soupçon de sorcellerie. Pétrarque rendait
+à ce pape dédain pour dédain.
+
+«Il viendra bientôt, dit-il dans une des poésies qu'il écrivit alors,
+il viendra bientôt après Clément VI un homme triste et pesant; il
+engraissera les pâturages romains avec le fumier d'Auvergne.»
+
+Ce pape cependant fit quelques avances au poëte pour l'attacher à sa
+cause. Pétrarque répondit stoïquement à ces avances.
+
+«Je suis content, disait Pétrarque; je ne veux rien, j'ai mis un frein
+à mes désirs, j'ai tout ce qu'il faut pour vivre. Cincinnatus, Curius,
+Fabrice, Régulus, après avoir subjugué des nations entières et mené
+des rois en triomphe, n'étaient pas si riches que moi. Si j'ouvre la
+porte aux passions, je serai toujours pauvre: l'avarice, la luxure,
+l'ambition ne connaissent point de bornes; l'avarice surtout est un
+abîme sans fond. J'ai des habits pour me couvrir, des aliments pour me
+nourrir, des chevaux pour me porter, un fonds de terre pour me
+coucher, me promener et déposer ma dépouille après ma mort. Qu'avait
+de plus un empereur romain? Mon corps est sain; dompté par le travail,
+il est moins rebelle à l'âme. J'ai des livres de toute espèce: c'est
+un trésor pour moi; ils nourrissent mon âme avec une volupté qui n'est
+jamais suivie de dégoût. J'ai des amis que je regarde comme mon bien
+le plus précieux, pourvu que leurs conseils ne tendent pas à me priver
+de ma liberté. Ajoutez à cela la plus grande sécurité: je ne me
+connais point d'ennemis, si ce n'est ceux que m'a faits l'envie. Dans
+le fond je les méprise, et peut-être serais-je fâché de ne pas les
+avoir. Je compte encore au nombre de mes richesses la bienveillance de
+tous les gens de bien répandus dans le monde, même de ceux que je n'ai
+jamais vus et que je ne verrai peut-être jamais. Vous faites peu de
+cas de ces richesses, je le sais bien; que voulez-vous donc que je
+fasse pour m'enrichir? Que je prête à usure, que je commerce sur mer,
+que j'aille brailler dans le barreau, que je vende ma langue et ma
+plume, que je me fatigue beaucoup pour amasser des trésors que je
+conserverais avec inquiétude, que j'abandonnerais avec regret, et
+qu'un autre dissiperait avec plaisir? En un mot, qu'exigez-vous de
+moi? Je me trouve assez riche; faut-il encore que je paraisse tel aux
+yeux des autres? Dans le fond c'est mon affaire. Va-t-on consulter le
+goût des autres pour se nourrir? Gardez pour vous votre façon de
+penser et laissez-moi la mienne; elle est établie sur des fondements
+solides que rien ne pourrait ébranler.»
+
+
+XI
+
+Cependant la mélancolie, cette maladie et cette muse des grandes
+imaginations, l'atteignit jusque dans cette retraite de Vaucluse. Il
+alla dire un adieu éternel à son frère, supérieur de la Chartreuse de
+Mont-Rieu, puis il s'achemina de nouveau vers sa véritable patrie,
+l'Italie. On s'y disputait l'honneur de lui offrir un asile. Malgré
+les instances de son ami, le cardinal de Talleyrand, il ne voulut pas
+même prendre congé de ce pape illettré qu'il redoutait. «Non, dit-il,
+je craindrais de lui nuire par mes sortiléges comme il me nuirait par
+sa crédulité!»
+
+On se souvient qu'Innocent VI le croyait un peu en commerce avec les
+esprits suspects.
+
+Il salua de vers magnifiques l'horizon d'Italie du haut des Alpes et
+descendit à Milan.
+
+Jean Visconti, archevêque et tyran de Milan, maître de toute la
+Lombardie, l'accueillit en prince de l'intelligence humaine.
+
+Pétrarque fit ses conditions avant de s'attacher à ce souverain: il se
+réserva sa liberté et sa solitude. Jean Visconti lui donna dans la
+ville une maison élégante et retirée, décorée de deux tours, dans le
+voisinage de l'église et de la bibliothèque de Saint-Ambroise. On
+voyait du haut des tours le magnifique amphithéâtre des Alpes
+crénelées de neige, même en été. Le jardin du couvent était consacré
+par la vision de saint Augustin, Pétrarque africain d'une autre date,
+qui s'y était converti des désordres amoureux de sa jeunesse.
+
+La sainteté de cet asile ne le préserva pas d'une dernière faiblesse
+de coeur pour une belle Milanaise qu'on dit être de l'illustre famille
+_Beccaria_. Une fille nommée _Francesca_ naquit de cet amour. Le grand
+poëte Manzoni, de notre temps, a épousé une fille de cette même maison
+de Beccaria, célèbre à tant de titres parmi les philosophes, les
+politiques et les poëtes. Les familles ont leur destinée comme les
+nations; heureuses celles qui commencent ou finissent par des
+consanguinités même traditionnelles avec les poëtes! témoin Laure à
+Avignon et Francesca à Milan. Cette tradition pourtant n'a rien
+d'authentique, si ce n'est la naissance de la fille de Pétrarque à peu
+près vers ce temps.
+
+
+XII
+
+Chargé par Jean Visconti de négocier avec les Génois, qui voulaient se
+donner à lui pour avoir un guerrier dans leur maître, Pétrarque
+contribua à cette fusion de Gênes et de Milan.
+
+Après ce service rendu à Visconti, il alla se délasser dans le vieux
+château abandonné de _San-Colomban_, sur les collines que baigne le
+Pô. La politique l'avait rendu à la poésie, la poésie reportait son
+coeur à Laure, son imagination à Vaucluse; il composa à San-Colomban
+des vers et des lettres pleines de sa mélancolie. C'est là qu'il
+écrivit aussi quelques-unes de ses odes de longue haleine appelées
+_Trionfi_, sortes de dithyrambes philosophiques où les chants
+mystiques du Dante furent évidemment ses modèles. Nous préférons ses
+sonnets, parce qu'ils sont plutôt une explosion de son coeur qu'une
+méditation de son esprit. Le rhétoricien brille dans les _Triomphes_,
+l'homme se révèle dans les sonnets.
+
+
+XIII
+
+C'est de là aussi qu'il entretint une correspondance avec l'empereur
+d'Allemagne Charles VI, pour lui persuader de venir rétablir l'empire
+d'Auguste en Italie.--«Rien n'est possible depuis que l'Italie a
+épousé la servitude,» lui répond l'empereur. Ainsi on voit qu'à
+l'exemple de Dante le républicain Pétrarque est contraint, par les
+dissensions de sa patrie, à embrasser le parti de l'empereur et à
+offrir l'Italie à Charles VI. Il y a loin de ce découragement à
+l'époque où Pétrarque était le complice patriotique de Rienzi, mais il
+n'est pas donné aux regrets de réveiller les nations assoupies dans la
+servitude. Pétrarque avait passe alors de la poésie à la politique.
+L'unité de l'Italie était à ses yeux dans l'empereur; il cite pour
+exemple Rienzi lui-même à Charles VI. «Si un tribun, dit-il, a pu tant
+faire, que ne ferait pas un césar?»
+
+Envoyé bientôt après en ambassade à Venise pour réconcilier les
+Vénitiens et les Génois, il échoua dans cette tentative. Les Vénitiens
+lui reprochèrent son penchant pour la cause de l'empereur.--«Vous,
+l'ami et le grand orateur de la liberté, lui écrivit le doge Dandolo,
+ne deviez-vous pas, au lieu de nous blâmer, nous louer de nos efforts
+pour écarter de l'Italie cette servitude impériale?»
+
+Jean Visconti étant mort encore jeune pendant cette ambassade,
+Pétrarque fit l'oraison funèbre à ses funérailles. Visconti laissait
+trois fils, entre lesquels fut partagé son vaste héritage, qui
+comprenait toute la Lombardie.
+
+
+XIV
+
+Pendant ces événements de la Lombardie, des événements plus imprévus
+agitaient Rome.
+
+On a vu que Rienzi, livré par le roi de Bohême au pape Clément VI, à
+Avignon, y languissait dans une honorable captivité. Clément VI était
+trop doux pour se venger sur un tribun qui avait dépassé ses
+pouvoirs, mais qui avait agi cependant comme mandataire du pape.
+Innocent VI était plus implacable; il fit juger Rienzi par une
+commission de cardinaux qui le déclarèrent hérétique et rebelle. Il
+allait subir le supplice quand un autre tribun s'éleva dans Rome,
+appelant le peuple romain à la liberté.
+
+La cour d'Avignon, voulant opposer tribun à tribun, rendit la liberté
+à Rienzi et l'envoya à Rome comme délégué du pape. Rienzi triompha
+quelques jours alors à la tête de ses anciens partisans; mais, ayant
+renouvelé ses démences et ses cruautés, il fut assailli dans le
+Capitole par une émeute combinée des grands et de la populace. Reconnu
+sous le déguisement qu'il avait revêtu pour s'évader du Capitole, il
+fut percé de mille coups de poignard et traîné aux fourches
+patibulaires, où la ville entière outragea son cadavre. Insensé qui
+avait cru qu'on rallumait deux fois le feu éteint d'une popularité
+morte!
+
+
+XV
+
+Mais Pétrarque, déjà passé au parti de l'empereur, vit périr Rienzi
+avec indifférence.
+
+Charles VI descendait alors en Italie. «La joie me coupe la parole,
+lui écrit Pétrarque; peu importe que vous soyez né en Allemagne,
+pourvu que vous soyez né pour l'Italie.» Invité par l'empereur à venir
+conférer avec lui, Pétrarque accourut à Mantoue. Le récit du long
+entretien de l'empereur et de Pétrarque prouve que l'empereur était
+aussi lettré que Pétrarque était politique. «Il me raconta toutes les
+circonstances de ma propre vie, dit Pétrarque dans la lettre où il
+écrit cet entretien, comme s'il eût été moi-même; il me conjura de
+venir à Rome avec lui. Denys ne reçut pas mieux Platon, ajoute le
+poëte, mais le poëte préféra son loisir et sa solitude à la gloire
+d'installer _César à Rome!_»
+
+Charles VI, prince plus pacifique qu'ambitieux, négocia à Mantoue une
+paix facile, par la médiation de Pétrarque, entre lui et les Visconti.
+L'empereur se contenta de recevoir la couronne de fer à Milan, la
+couronne de césar à Rome. Vaines cérémonies qui signifiaient l'empire,
+mais qui ne le donnaient pas. Pétrarque, indigné de cette faiblesse,
+écrit de Milan à l'empereur une lettre pleine d'objurgations et
+presque d'outrages sur sa lâcheté et sur son retour ignominieux en
+Allemagne.
+
+«Allez, lui dit-il, emportez des couronnes vides et des titres
+risibles en Allemagne! L'Italie était à vous, et vous ne pensez qu'à
+rentrer dans votre Bohême! On m'a apporté de votre part une médaille
+antique qui représente l'image de César; si cette médaille avait pu
+parler, que ne vous aurait-elle pas dit pour vous empêcher de faire
+une retraite si honteuse! Adieu, César! Comparez ce que vous perdez
+avec ce que vous allez retrouver en Bohême!»
+
+
+XVI
+
+Galéas Visconti, dont Pétrarque était devenu l'ami et le conseiller
+après la mort de Jean Visconti, envoya cependant Pétrarque à Pragues
+auprès de ce même empereur qu'il avait si rudement gourmandé. Le bon
+Charles VI ne se souvint pas de l'injure et fit ses efforts pour
+retenir le poëte à sa cour; mais Pétrarque n'aspirait qu'à l'Italie.
+
+Il y revint après cette courte ambassade; il y fut témoin des
+dissensions de la famille Visconti à Milan sans que ces orages
+troublassent sa tranquillité. Il vivait tantôt à Milan, tantôt dans la
+Chartreuse de Garignano, près de l'Adda, sur la route de Milan au lac
+de Côme. Le compte qu'il rend de sa vie à son ami Lélio de Vaucluse
+ressemble à une page des _Confessions_ de saint Augustin.
+
+«La situation est agréable, dit-il, l'air pur; la Chartreuse s'élève
+sur un monticule au milieu de la plaine, entourée de toute part de
+fontaines non rapides et bruyantes comme celles de Vaucluse, mais
+limpides et courantes, à pente douce avec un petit volume d'eau. Le
+cours de ces eaux est si entrelacé qu'on ne sait au juste si elles
+vont ou si elles viennent. Le cours de ma vie a été uniforme depuis
+que les années ont amorti ce feu de l'âme qui m'a tant consumé et
+tourmenté autrefois... Vous connaissez mes habitudes, vous savez que
+j'y ai résidé deux ans: semblable à un voyageur pressé par la fatigue
+d'arriver, je double le pas à mesure que je vois s'approcher le terme
+de ma course. Je lis ou j'écris jour et nuit; l'un me délasse de
+l'autre... Mes yeux sont affaiblis par les veilles, ma main est lasse
+de tenir la plume, mon coeur est rongé par les soucis... J'ai à
+combattre mes passions; pour tout ce qui tient à la fortune, je suis
+dans un juste milieu, également éloigné des deux extrêmes. J'ai plus
+de gloire que je n'en voudrais pour mon repos: le plus grand prince
+d'Italie avec toute sa cour me chérit et m'honore; le peuple même me
+fait plus de caresses que je ne mérite; il m'aime sans me connaître,
+car je me montre peu, et c'est peut-être à cause de cela même que je
+suis aimé et considéré.
+
+«J'habite un coin écarté de la ville, vers le couchant; je donne peu
+d'heures au sommeil, car c'est une mort anticipée; dès que je
+m'éveille je passe dans ma bibliothèque; j'aime de plus en plus la
+solitude et le silence, mais je suis causeur avec mes amis; mes amis
+partis, je redeviens muet.... Dès que j'ai senti les approches de
+l'été, j'ai pris une maison de campagne fort agréable à une heure de
+Milan, où l'air est extrêmement pur; j'y suis en ce moment. J'ai de
+tout en abondance: les paysans m'apportent à l'envi des fruits, des
+poissons, des canards et toute espèce de gibier. Il y a à côté une
+belle chartreuse où je trouve à toutes les heures du jour les plaisirs
+innocents que la religion nous procure.... Je n'ai à déplorer que la
+perte de plusieurs de mes amis.»
+
+Puis, venant à parler de son fils Jean, qu'il avait amené avec lui
+d'Avignon: «Vous voulez, dit-il, savoir des nouvelles de notre enfant.
+Je ne sais trop que vous en dire: son caractère est doux, et les
+fleurs de son adolescence promettent beaucoup; j'ignore quel en sera
+le fruit, mais je crois qu'il sera un honnête homme. Je sais déjà
+qu'il a de l'esprit; mais à quoi sert l'esprit sans le travail? Il
+fuit un livre comme un serpent; je me console en pensant qu'il sera un
+homme de bien. «J'aime mieux, disait Thémistocle, un homme sans
+lettres que des lettres sans homme.»
+
+
+XVII
+
+Ainsi vivait ce sage, sevré avant le temps de toutes les illusions de
+la vie, excepté la poésie et l'amour. Le roi de Naples l'appelait à sa
+cour pour lui donner la direction des affaires diplomatiques, ainsi
+qu'avait voulu le faire Clément VI; il refusait avec persistance tout
+poste d'éclat qui aurait pu lui enlever la paix, trésor unique de son
+âme. Il allait souvent habiter Venise, dont le luxe et les fêtes
+tempéraient pendant l'hiver la sévérité de sa solitude pendant l'été.
+Son ami Boccace venait de Florence le visiter; Boccace n'osait pas lui
+lire son _Décameron_, recueil de contes charmants, mais légers, dont
+il avait amusé et scandalisé l'Italie pendant sa jeunesse.
+
+«Pétrarque, écrivait Boccace, m'enlève aux vanités de ce monde en
+tournant mon âme vers les choses éternelles, et il donne à mes amours
+un plus saint aliment.»
+
+Les deux amis se communiquaient leurs pensées: jamais deux grands
+hommes ne furent mieux disposés à s'aimer. Boccace avait tout l'esprit
+et tout l'enjouement qui manquait à Pétrarque; Pétrarque avait tout le
+sérieux et toute la majesté de génie qui aurait, sans lui, manqué à
+Boccace.
+
+«Nous avons passé ensemble des jours délicieux, écrit Pétrarque à
+Simonide, mais ils ont coulé trop vite! Je ne puis pas me consoler
+d'avoir vu partir de chez moi un ami de ce prix!»
+
+Boccace, de retour à Florence, envoya à Pétrarque le poëme de Dante,
+copié tout entier de sa main. Le poëte virgilien de Vaucluse ne
+possédait pas le poëme de Dante dans sa bibliothèque!
+
+Ce poëme, objet d'une sorte de superstition peu raisonnée en Italie et
+en France, choquait le goût délicat et le type antique de la poésie
+homérique ou virgilienne de Pétrarque. Il rendait pleine justice à la
+vigueur du pinceau du chantre de l'Enfer et du Paradis; mais il
+trouvait obscurité, scolastique, cynisme et quelquefois obscénité dans
+les images et dans le style. On m'a beaucoup insulté en Italie et en
+France, l'année dernière, pour avoir osé dire que _la Divine Comédie_
+du Dante ressemblait plus à une apocalypse qu'à un poëme épique. J'ai
+passé pour un blasphémateur; Voltaire, qui n'était pas sans goût,
+avait blasphémé avant moi et comme moi. J'ai été bien étonné, en
+lisant les lettres latines de Pétrarque à Boccace, de voir que le
+poëte le plus exquis et le plus patriote de l'Italie avait blasphémé
+lui-même avant Voltaire et avant moi. Je ne résiste pas à citer
+textuellement les paroles de la lettre de Pétrarque à Boccace sur _la
+Divine Comédie_ du Dante.
+
+«J'applaudis à vos vers, et je m'unis à vous pour louer ce grand
+poëte, trivial pour le style, mais très-élevé pour la pensée... Je lui
+décerne la palme de l'élocution vulgaire. Qu'on ne m'accuse pas de
+vouloir porter atteinte à sa réputation; je connais peut-être mieux
+les beautés de ses ouvrages que tant de gens qui se déclarent ses
+fanatiques sans les avoir lus.» (N'est-ce pas l'enthousiasme
+d'aujourd'hui en France, où tout le monde exalte et où si peu de
+personnes ont lu et compris ce livre?)
+
+«Ces gens-là, continue Pétrarque, ressemblent à ces prétentieux
+arbitres du goût dont parle Cicéron, qui blâment ou approuvent sans
+pouvoir donner raison de leur admiration ou de leur dégoût. Si cela
+est arrivé d'Homère et de Virgile, jugés par des hommes lettrés et
+supérieurs, comment cela n'arriverait-il pas à votre poëte florentin
+dans les tavernes et dans les places publiques? Ces langues sales
+gâtent la beauté de son langage. Vous dites qu'il aurait excellé s'il
+se fût adonné à un autre genre de poëme; j'en conviens avec vous; il
+avait assez de génie pour réussir dans tout ce qu'il aurait entrepris;
+mais il n'est pas question ici de ce qu'il aurait pu faire: nous
+parlons de ce qu'il a fait. Que pourrais-je lui envier? Les
+applaudissements enroués des foulons _du carrefour_, des cabaretiers,
+des bouchers et autres gens de cette espèce, dont les louanges font
+plus de tort que d'honneur?»
+
+On voit que les images et les expressions si contraires à la chaste
+pureté et à l'éternelle beauté des poésies antiques répugnaient à
+Pétrarque comme à Voltaire, comme à nous-même.
+
+Mais les livres ont leur destinée et leurs retours de fortune comme
+les hommes; la postérité a ses engouements comme le temps: elle fait
+mourir et revivre pour un moment les philosophes, les historiens, les
+poëtes; elle ensevelit les uns dans ses dédains, elle exhume les
+autres par ses engouements. Rien n'est stable dans ce bas monde, pas
+même la tombe des grands hommes: les sépulcres ont leurs vicissitudes
+comme les empires. L'engouement de ce siècle a élevé Dante au-dessus
+de ses oeuvres, sublimes par moment, mais souvent barbares; l'oubli de
+ce même siècle a négligé Pétrarque, le type de toute beauté de langage
+et de sentiment depuis Virgile. Cet engouement et ce dédain dureront
+ce que durent les caprices de la postérité (car elle en a); puis
+viendra une troisième et dernière postérité qui remettra chacun à sa
+place, Dante au sommet des génies sublimes, mais disproportionnés,
+Pétrarque au sommet des génies parfaits de sensibilité, de style,
+d'harmonie et d'équilibre, caractère de la souveraine beauté de
+l'esprit.
+
+
+XVIII
+
+Pendant ce séjour désormais fixé à Milan ou dans les environs,
+quelques chagrins domestiques altérèrent la paix du grand solitaire.
+Son fils Jean, que l'oisiveté entraînait à la licence, déroba à son
+père l'argent qu'il avait épargné pour ses deux enfants. Le jeune
+homme dépensa cette somme en folles débauches. Pétrarque attribua tout
+à la faiblesse de son fils, l'éloigna quelque temps de lui; puis il
+pardonna. Cependant ce souvenir lui rendit pénible le séjour de sa
+petite maison de Milan, près de l'abbaye de Saint-Ambroise; il alla
+chercher plus de sécurité et de solitude dans un couvent de
+bénédictins éloigné de la ville. «La maison est située de manière,
+écrit-il à son ami Socrate, à Vaucluse, qu'il est facile d'y échapper
+aux visites des importuns. J'ai une étendue de mille pas pour me
+promener, dans un lieu abrité et couvert, séparé des champs d'un côté
+par un épais buisson, de l'autre par un sentier désert, écarté et
+tapissé d'herbes. J'avoue qu'un tel séjour m'a tenté.»
+
+Galéas Visconti l'arracha momentanément à cette paix en le chargeant
+d'aller à Paris complimenter le roi Jean et négocier avec ce prince un
+traité d'alliance dont un mariage entre les deux maisons était le
+gage. Pétrarque harangua le roi à Paris en style cicéronien.
+
+La peste, à son retour de Paris, le chassa de Milan; il se retira à
+Padoue dans un de ses canonicats; il y perdit son fils Jean par la
+peste; il y maria sa fille Françoise à un gentilhomme de Padoue nommé
+Brossano. La beauté, la vertu, la docilité de sa fille et le caractère
+accompli de son gendre adoucirent les regrets de la mort d'un fils peu
+digne d'un tel père.
+
+Il ouvrit sa maison aux deux époux, et la mort seule le sépara de sa
+fille.
+
+Les dix années qu'il passa à Padoue, à Venise ou dans les collines du
+bord de l'Adriatique, n'ont laissé traces que par de nombreuses et
+admirables lettres et quelques sonnets pleins de la mémoire de Laure.
+
+Ces sonnets sont empreints de cette triste et poignante sérénité des
+heures du soir de la vie des grands hommes, où, à mesure que leur
+soleil baisse, leur âme semble grandir avec leur génie.
+
+Son ami Boccace, converti par une vision à une vie chrétienne et
+sévère, lui rendit à cette époque une seconde visite à Venise. Ces
+deux hommes d'oeuvres si différentes semblaient être du même coeur;
+leur correspondance et leurs entretiens ont le charme de la
+confidence, de l'amitié, de la poésie douce et des lettres intimes.
+Horace et Virgile, Racine et Molière ne devaient pas causer plus
+délicieusement. On aimait Boccace, on vénérait Pétrarque.
+
+
+XIX
+
+À peine Boccace était-il reparti pour Florence que Pétrarque se
+sentait impatient de son absence et le conjurait de venir fixer sa
+résidence dans sa maison.
+
+«Vous m'êtes devenu beaucoup plus cher, lui dit-il; voulez-vous en
+savoir la raison? C'est que de mes vieux amis vous êtes presque le
+seul qui me reste. Rendez-vous à mes désirs, venez. Vous connaissez ma
+maison: elle est en très-bon air; ma société: il n'y en a pas de
+meilleure. Benintendi viendra à son ordinaire passer les soirées avec
+nous; est-il rien de plus doux et de plus aimable que son commerce?
+Ses propos sont pleins de sel, d'enjouement et de candeur. Et notre
+Donat, qui est revenu à nous, a quitté les collines de Toscane pour
+habiter les bords de la mer Adriatique. Connaissez-vous une plus belle
+âme, un coeur plus tendre et qui vous aime davantage? Je pourrais vous
+en citer d'autres, mais en voilà assez. Je n'approuve pas une solitude
+absolue: elle me paraît contraire à l'humanité; mais à un homme de
+lettres, à un philosophe, peu de gens suffisent, parce que, à la
+rigueur, il pourrait se suffire à lui-même. Si le séjour de Venise ne
+vous convient pas, si vous craignez l'intempérie de l'automne, qu'on
+ne peut mieux corriger, ce me semble, que par la gaieté des propos
+avec ses amis, nous irons à Capo d'Istria, à Trieste, où l'on m'écrit
+que l'air est très-bon. Si vous acceptez ce parti, nous chercherons
+où elle est, cette source du Timave, si célèbre parmi les poëtes et si
+ignorée de la plupart des docteurs, et non pas dans le Padouan où on
+la place communément. Un vers de Lucain a donné lieu à cette erreur,
+en joignant le Timave à l'Apono dans les monts Euganées.»
+
+
+XX
+
+C'est à peu près à cette époque qu'il adressa au nouveau pape Urbain
+V, pontife enfin selon son coeur, une lettre véritablement
+cicéronienne pour le décider à rétablir le siége du pontificat à Rome.
+Urbain V fît commenter et publier cette lettre de Pétrarque comme un
+manifeste diplomatique, et partit enfin pour Rome avec toute sa cour.
+
+La mort du fils de Francesca de Brossano, sa fille, corrompit un
+moment pour lui toute cette joie du rétablissement du saint-siége à
+Rome.
+
+«Hélas! écrit-il auprès de ce berceau vide, cet enfant me ressemblait
+si parfaitement que quelqu'un qui n'aurait pas su qui était la mère
+l'aurait pris pour mon fils. Il n'avait pas encore un an qu'on
+retrouvait déjà mon visage dans le sien. Cette ressemblance le rendait
+plus cher à son père et à sa mère, et même à Galéas Visconti,
+tellement que lui (le seigneur de Milan), qui avait appris d'un oeil
+sec la mort de son petit enfant, ne put apprendre la mort du mien sans
+verser des larmes. Pour moi, j'en aurais beaucoup versé si je n'avais
+eu honte et si cela ne m'avait pas paru indécent à mon âge. Je lui ai
+élevé, à Pavie, un petit mausolée de marbre où j'ai fait graver en
+lettres d'or douze vers élégiaques, chose que je n'aurais faite pour
+aucun autre et que je ne voudrais pas qu'on fît pour moi.»
+
+
+XXI
+
+Boccace était en route pour venir voir Pétrarque quand ce malheur
+frappa le poëte. On ne lit pas sans un vif intérêt domestique la
+charmante lettre que Boccace écrit de Pavie à Pétrarque. L'auteur du
+_Décameron_ n'avait pas trouvé son ami chez lui en arrivant à Pavie,
+mais il avait rencontré son gendre Brossano en chemin et il avait
+rendu visite à Francesca, fille de Pétrarque. Il l'appelle sa Tullie,
+par allusion badine au nom de la fille du Cicéron ancien en écrivant
+au Cicéron moderne.
+
+«Mon cher Maître, je suis parti de Certaldo le 24 mars pour aller vous
+chercher à Venise, où vous étiez alors. Des pluies continuelles, les
+discours de mes amis qui ne voulaient pas me laisser partir, ce que
+j'apprenais des mauvais chemins par des gens qui revenaient de
+Bologne, tout cela m'a retenu si longtemps à Florence que j'ai enfin
+appris que, pour mon malheur, vous aviez été rappelé à Pavie. Peu s'en
+fallut que je ne renonçasse à mon projet; mais des affaires dont
+quelques amis m'avaient chargé, et surtout le désir de voir deux
+personnes qui vous sont extrêmement chères, votre Tullie et son époux,
+que je ne connais pas encore, moi qui connais tout ce que vous aimez,
+me firent reprendre ma route dès que le temps fut un peu adouci. Je
+rencontrai, par hasard, en chemin François de Brossano; il a dû vous
+dire quelle fut ma joie. Après les compliments ordinaires et quelques
+questions que je lui fis sur votre compte, je me mis à considérer sa
+grande taille, sa physionomie tranquille, la douceur de ses manières
+et de ses propos. J'admirai d'abord votre choix; et comment ne pas
+admirer tout ce que vous faites! Enfin, l'ayant quitté parce qu'il le
+fallait, je montai sur ma barque pour me rendre à Venise. À peine
+arrivé, je trouvai plusieurs de nos compatriotes qui se disputaient à
+qui serait mon hôte en votre absence, et surtout notre Donat, qui fut
+fâché parce que je donnais la préférence à François Allegri, avec qui
+j'étais venu de Florence. J'entre dans tout ce détail avec vous pour
+me justifier de n'avoir pas profité dans cette occasion de l'offre
+obligeante que vous m'aviez faite dans votre lettre. Sachez que, quand
+même je n'aurais point trouvé d'amis qui m'eussent reçu chez eux,
+j'aurais été descendre au cabaret plutôt que de loger chez votre
+Tullie en l'absence de son mari. Je ne doute pas que vous ne rendiez
+justice à ma façon de penser à votre égard sur cela comme sur toute
+autre chose; mais les autres ne me connaissent pas comme vous. Mon
+âge, mes cheveux blancs, mon embonpoint, qui font de moi un homme
+sans conséquence, devraient écarter tous les soupçons; mais je connais
+le monde: il voit le mal souvent où il n'est pas, et il trouve des
+traces dans des endroits même où le pied n'a pas porté. Matière
+délicate, vous le savez, sur laquelle souvent un faux bruit fait
+autant d'effet que la vérité même.
+
+«Après avoir pris un peu de repos, j'allai voir votre Tullie. Dès
+qu'elle m'entendit nommer, elle vint à moi avec empressement, comme
+elle aurait pu faire pour vous-même; elle rougit un peu en me voyant,
+et, baissant les yeux à terre, me fit une révérence honnête; ensuite,
+avec une tendresse modeste et filiale, elle me prit dans ses bras.
+Dieux! quel plaisir! J'ai senti d'abord qu'on ne faisait qu'exécuter
+vos ordres, et je me suis félicité de vous être si cher. Après avoir
+tenu tous les propos qu'une nouvelle connaissance amène, nous nous
+sommes assis dans votre jardin avec quelques amis qui étaient avec
+nous; alors elle m'a offert votre maison, vos livres et tout ce qui
+est à vous, qu'elle m'a pressé d'accepter aussi vivement que la
+décence de son sexe pouvait le permettre. Pendant qu'elle me faisait
+ces offres, je vois arriver votre petite bien-aimée d'un pas bien
+plus modeste qu'il ne convenait à son âge; elle me regarde en riant
+avant de me connaître, et moi je la prends dans mes bras, comblé de
+joie. Je crus voir d'abord ma petite fille que j'ai perdue; elle lui
+ressemble beaucoup: si vous ne me croyez pas, demandez à Guillaume, le
+médecin de Ravenne, et à notre Donat, qui l'ont vue; ils vous diront
+que c'est le même visage, le même rire, la même gaieté dans les yeux;
+que, pour le geste, la démarche, et même la forme du corps, on ne peut
+rien voir qui se ressemble davantage, si ce n'est que ma fille était
+un peu plus grande que la vôtre et un peu plus âgée. Elle avait cinq
+ans et demi quand je l'ai vue pour la dernière fois. À cela près, je
+n'ai trouvé d'autre différence entre elles si ce n'est que la vôtre
+est blonde et que la mienne avait les cheveux châtains. Pour les
+propos ils étaient les mêmes et ne différaient que par le langage.
+Hélas! combien de fois, en embrassant votre bien-aimée, en jasant avec
+elle, en écoutant ses petits propos, le souvenir de ce que j'ai perdu
+m'a fait verser des larmes, que je cachais tant que je pouvais! Vous
+comprenez le sujet de ma douleur.
+
+«Je ne finirais pas si je vous disais tout ce que j'aurais à vous
+dire de votre gendre, toutes les marques d'amitié que j'ai reçues de
+lui, toutes les visites qu'il m'a faites quand il a vu que je refusais
+constamment d'aller loger chez lui, tous les repas qu'il m'a donnés,
+et de quelle façon. Je ne vous en dirai qu'un seul trait qui doit
+suffire. Il savait que je suis pauvre: je ne l'ai jamais caché; quand
+il m'a vu prêt à partir de Venise (il était fort tard), il m'a tiré à
+l'écart dans un coin de sa maison, et, voyant qu'il ne pouvait pas par
+ses discours me faire accepter les marques de sa libéralité, il a
+allongé ses mains de géant pour porter dans mes bras ce qu'il voulait
+me donner. Après cela il a pris la fuite en me disant adieu, et m'a
+laissé confus de sa générosité et blâmant cette espèce de violence
+qu'il me faisait. Fasse le Ciel que je puisse lui rendre la pareille!»
+
+Quelle pénétrante familiarité de détails, de sentiments, d'images
+domestiques dans cette lettre de Boccace! Comme on reconnaît au
+naturel et à la simplicité cet homme qui n'a jamais tendu son style
+une seule fois dans sa vie, et qui n'a cherché, en écrivant, que le
+charme d'écrire! Comme l'enjouement de l'un complétait le sérieux de
+l'autre! Mais que la tendresse domine dans tous les deux!
+
+
+XXII
+
+La cour pontificale, qui regrettait le séjour, les palais, les
+licences d'Avignon, se répandait en invectives contre Pétrarque, à
+cause de sa partialité pour Rome; mais le pape Urbain V, ferme dans
+son grand dessein de donner à l'Église la même capitale qu'au monde
+chrétien, protégeait Pétrarque contre ces ressentiments; il le
+conjurait, par des lettres de sa main, de venir le visiter au Vatican.
+«Il y a longtemps, lui disait ce pape passionné pour les lettres, que
+je désire voir en vous un homme doué de toutes les vertus et orné de
+toutes les sciences; vous ne pouvez l'ignorer, et cependant vous ne
+venez pas. Venez; je vous procurerai le repos de l'âme après lequel je
+sais que vous soupirez.»
+
+«Pourrais-je, répond le poëte dans sa lettre, pourrais-je ne pas
+désirer ardemment de voir un grand homme que Dieu a suscité pour tirer
+son Église de ce cachot fétide d'Avignon où elle croupissait? Je ne me
+croirais pas chrétien si je n'aimais pas, que dis-je? si je n'adorais
+pas le pontife qui a rendu un si grand service à la république et à
+moi? Mais quand vous verriez à vos pieds un vieillard faible, devenu
+infirme, qui ne peut aspirer qu'au loisir et au repos, je suis sûr que
+vous me renverriez bien vite dans ma maison.»
+
+
+XXIII
+
+Bien qu'il ne touchât pas encore aux années de la caducité humaine, sa
+santé était gravement altérée par des accès de fièvre intermittente
+qui l'assaillaient presque tous les ans pendant les mois de septembre
+et d'octobre. Il voyait sans effroi ces signes de sa fin prochaine. Il
+écrivit son testament plein de souvenirs posthumes légués à ses amis:
+à celui-ci ses chevaux, à celui-là ses tableaux; à l'un ses livres, à
+l'autre son bréviaire, pour que ce manuel de prières rappelle à cet
+ami de prier pour lui; cinq cents écus d'or à Boccace, afin qu'il
+puisse acheter, dit-il, un manteau d'hiver pour ses études de nuit.
+_Honteux que je suis_, ajoute-t-il, _de laisser si peu de chose à un
+si grand homme!_ sa fortune à François de Brossano, son gendre chéri,
+et sa maisonnette de Vaucluse à un vieux domestique qui en était en
+son absence le gardien.
+
+
+XXIV
+
+Pétrarque alla chercher, dans un air plus salubre que les rives
+marécageuses du Pô, un prolongement à ses jours et un préservatif
+contre ses fièvres automnales dans les collines euganéennes voisines
+de Padoue. Ces collines sont devenues célèbres plus récemment par les
+admirables lettres d'Ugo Foscolo, qui les décrit avec amour dans son
+Werther italien de _Jacopo Ortiz_. Je les ai visitées moi-même il y a
+peu de temps, dans une saison qui en relevait la sérénité; j'y allais;
+ivre des vers amoureux et religieux de Pétrarque, que tous les échos
+de ces belles collines semblaient se renvoyer pour fêter son tombeau.
+
+C'est au petit village d'_Arquà_, au flanc d'une de ces collines, que
+Pétrarque vieillissant se construisit sa dernière demeure sur la
+terre. Le regard s'étend de là sur la rive éloignée de l'Adriatique;
+l'horizon y est vaste et lumineux comme les horizons que reflète la
+mer; l'oeil y nage dans un ciel bleu tendre. La ville fortifiée de
+_Montefelice_ pyramide à peu de distance autour d'une montagne
+volcanique dont le cône fend le firmament et dont les pentes sont
+noircies de la verdure des sapins; des clochers carrés d'abbayes ou de
+gros villages s'élèvent ça et là du milieu des vignes hautes et des
+forêts de mûriers; de gras troupeaux passent sur les routes voilées de
+poussière. C'est une scène de l'Arcadie dans la terre ferme de Venise;
+l'air y est embaumé de l'odeur des foins et des gommes.
+
+La distance d'Arquà aux grandes villes y défendait Pétrarque de
+l'importunité des visiteurs trop attirés par sa renommée; cette
+retraite était propre à contempler la vie de loin, sous ses pieds, et
+à attendre en paix la mort. Sa maison, que l'on voit encore, était
+entourée de vergers, de potagers, de figuiers, de vignes suspendues à
+des arbres fruitiers de toute espèce.
+
+
+XXV
+
+L'envie cependant ne l'y laissa pas en repos. Une société de
+philosophes vénitiens, jusque-là ses amis et ses disciples, avaient
+puisé dans le contact de Venise avec l'Orient et la Grèce un grand
+mépris pour le christianisme et un grand culte pour Aristote. Ils
+voulaient entraîner Pétrarque dans leur dédain des doctrines révélées,
+dans leur enthousiasme pour les doctrines scientifiques et
+rationnelles; ils demandaient comme Aristote à la science et au
+raisonnement l'explication des mystères de l'une et l'autre vie.
+Pétrarque était trop avancé en âge et trop pieux pour discuter son
+culte; il refusa de passer avec eux dans cette controverse. Ils
+appelèrent sa piété superstition; il appela impiété leur audace.
+L'aigreur envahit la discussion; le parti très-nombreux de la
+philosophie vénitienne sacrifia Pétrarque à Aristote; il resta presque
+isolé dans sa retraite d'Arquà, entre son gendre, son petit-fils,
+quelques vieux serviteurs et ses livres.
+
+L'affaiblissement de son corps n'avait nullement atteint son âme; il
+vivait du souvenir de Laure; ce souvenir semblait se rajeunir dans son
+âme à mesure que sa vieillesse l'éloignait du temps de son grand
+amour. Ces mémoires plus vives et plus pénétrantes de ceux ou de
+celles qu'on a aimés dans ces belles années sont comme des apparitions
+surnaturelles que la vie fait surgir au déclin des ans aux regards des
+hommes ou des femmes, pour leur faire ou regretter davantage la vie,
+ou aspirer plus résolument au séjour où tout se retrouve.
+
+C'est certainement à son séjour sur la colline d'Arquà qu'il faut
+rapporter les poésies rétrospectives qu'il laissait tomber de temps en
+temps au vent de ses souvenirs, comme un arbre qui s'effeuille laisse
+tomber au vent d'automne ses derniers fruits: ce sont souvent les plus
+savoureux. Tels sont les derniers sonnets de Pétrarque. La mort
+prochaine jette son ombre avancée sur l'amour et donne à ce sentiment
+souvent fugitif quelque chose de l'éternité.
+
+ _Ite rime dolenti al dura sasso
+ Che il mio caro tesoro in terra asconde...._
+
+«Allez! ô mes derniers vers, à la pierre cruelle qui me cache sous
+terre mon cher trésor; là, invoquez celle qui me répond du haut du
+ciel, bien que la partie mortelle de son être soit dans un lieu bas et
+ténébreux!
+
+«Dites-lui que je suis déjà trop fatigué de vivre, de naviguer sur ces
+vagues agitées de la vie, mais qu'occupé à recueillir ses vestiges
+sacrés je marche derrière elle, mes pas sur ses pas;
+
+«Ne m'entretenant que d'elle vivante ou morte, que dis-je! autrefois
+vivante, maintenant transfigurée et élevée au-dessus de l'immortalité,
+afin que le monde eût l'occasion de la connaître et de l'aimer!
+
+«Qu'elle daigne être accorte et souriante à mon passage de ce monde à
+l'autre, jour qui s'approche enfin de moi; qu'elle vienne au-devant de
+mes pas, et que telle que, la résurrection l'a faite, elle m'appelle
+et m'attire à elle là haut.»
+
+
+XXVI
+
+Quelques jours plus tard il considère sa caducité croissante et
+redouble d'impatience de voir briser les derniers liens qui le
+retiennent à la vie.
+
+«Ô doux et précieux gage que la mort m'enleva et que le ciel me
+garde... Toi qui vois ce qui se passe en moi et qui souffres de mon
+mal, toi qui peux seule changer en béatitude tant de douleur, que ton
+ombre au moins visite mes courts sommeils et que ta vision calme mes
+gémissements!
+
+«De cette même main que je désirai tant tenir dans les miennes elle
+m'essuie les yeux, et le son de sa voix, et ses douces exhortations
+m'apportent des douceurs à l'âme qu'aucun homme mortel n'a jamais
+senties!
+
+«Cesse de pleurer, me dit-elle; n'as-tu pas assez pleuré? Que n'es-tu
+aussi réellement vivant que je ne suis pas morte?...»
+
+«Et je m'apaise, continue-t-il dans un autre sonnet, et je me console
+en me parlant à moi-même, et je ne voudrais à aucun prix la revoir
+dans cet enfer qu'on prend pour la vie. Non, j'aime mieux mourir ou
+vivre seul!»
+
+Bientôt après, les sonnets lui paraissent une urne funéraire trop
+étroite pour contenir ses larmes, ses espérances, ses prières; il les
+laisse s'épancher dans les dithyrambes d'amour, de piété, de douleur,
+qu'on appelle ses _Canzone_ sur la mort de Laure.
+
+Puis il les recueille dans de nouveaux sonnets, tels que celui-ci, où
+son âme se rétrécit à la proportion de quelques vers comme la lumière
+dans le diamant!
+
+ _Volo coll ali de miei pensieri_, etc.
+
+«Je m'envole sur l'aile de mes pensées si souvent dans le ciel qu'il
+me semble être en réalité un d'entre ceux qui y font leur séjour,
+ayant laissé ici-bas leur enveloppe déchirée, et par moment je sens
+mon coeur trembler en moi d'un doux frisson glacé en entendant celle
+pour laquelle j'ai tant de fois pâli me dire: Ami! maintenant je
+t'aime, maintenant je t'honore, parce qu'avec la couleur de ta
+chevelure tu as enfin changé ta vie!»
+
+«Elle me conduit par la main vers Dieu, son Seigneur. Alors je courbe
+la tête, et je lui demande humblement de permettre que je reste là à
+contempler l'un et l'autre visage.
+
+«Et elle me répond: «Elle est bientôt accomplie ta destinée, et les
+vingt ou trente années qu'elle peut tarder encore te paraissent
+beaucoup et ne sont rien comparées à l'éternité qui nous attend!»
+
+
+XXVII
+
+Après ces sanctifications de l'amour par la séparation et par la piété
+il se complaît quelquefois, comme pour se reposer les yeux de ses
+larmes, à se représenter Laure dans les printemps et dans les
+fraîcheurs de sa jeunesse.
+
+«Âme heureuse, s'écrie-t-il, qui abaisses si amoureusement ces yeux
+plus resplendissants que la lumière, et qui me laisses entendre des
+soupirs et des paroles si vivants qu'il me semble que ces paroles me
+résonnent encore dans l'âme!
+
+«C'est toi que je vis autrefois, animée d'une honnête et pure flamme,
+errer parmi les pelouses et les violettes, marchant non comme une
+simple femme, mais comme se meuvent les anges, fantôme de celle qui ne
+me fut jamais si présente qu'aujourd'hui!... Du jour où tu disparus la
+mort commença à devenir une douce chose!»
+
+
+XXVIII
+
+Ainsi s'écoulaient en chers souvenirs et en soupirs devenus vers au
+sortir du coeur les dernières et sereines années de ce grand homme.
+«J'ai bâti, écrit-il à cette époque à un de ses amis, une maison
+petite et décente sur les collines euganéennes, où je passe la fin de
+mes jours, préférant à tout la liberté.»
+
+Il n'écrivait plus que des sonnets à Laure, des hymnes adressés au
+Ciel et quelques lettres à Boccace, son ami, à Florence.
+
+Sa fièvre d'automne était devenue presque continue, mais il jouissait
+de se sentir consumer et devenir flamme.
+
+Sa seule occupation jusqu'à son dernier jour était l'étude de Cicéron
+et de Virgile; ces deux hommes étaient, avec Homère, selon lui et
+selon moi, les trois plus parfaits exemplaires de l'espèce humaine,
+société immortelle avec laquelle il faut converser jusqu'au jour du
+silence, après lequel on reprendra sans doute l'entretien, l'amitié
+et l'amour ailleurs.--«_Adieu les amis! adieu les correspondances
+ici-bas!_» écrivit-il peu de jours avant sa mort. Cette mort fut
+douce, poétique, amoureuse et sainte comme sa vie.
+
+La nuit du 18 juillet 1374, il se leva comme c'était son habitude
+avant le jour et s'agenouilla sans doute pour prier, devant sa table
+de travail. Un volume de Virgile copié tout entier de sa propre main
+était ouvert devant lui; il y écrivit en marge quelques lignes
+inaperçues alors, découvertes depuis à Milan: c'était un souvenir
+anniversaire de son amour, devenu piété, pour Laure, une note pour son
+coeur; puis il pencha son front sur la note et sur le livre, et il s'y
+endormit du dernier sommeil. Quelle mort et quel oreiller! entre le
+poëte qu'il aimait par-dessus tous les hommes et le nom de la femme
+qu'il aimait par-dessus tous les esprits célestes et qu'il allait
+retrouver dans la maison éternelle de son Dieu!
+
+Ses domestiques, étonnés de ne pas le voir descendre comme à
+l'ordinaire au verger pour y lire ses _Matines_ dans son bréviaire,
+entrèrent dans sa chambre et le crurent endormi; il dormait déjà sa
+nuit éternelle.
+
+
+XXIX
+
+Venise, Padoue, Milan, toute l'Italie occidentale s'émurent à la
+nouvelle de cette mort comme de la chute d'un monument sacré de
+l'esprit humain. Ses funérailles furent royales; tous les princes et
+toutes les républiques d'Italie, les lettres surtout, y assistèrent
+par leurs plus illustres représentants. Son gendre, véritable fils
+adoptif pour lui, François de Brossano, lui éleva en face de la petite
+église d'Arquà un tombeau de marbre blanc dont le sépulcre est porté
+sur quatre petites colonnes. Il y fit graver une tendre et modeste
+épitaphe latine dans laquelle il ne demande point la gloire, mais la
+miséricorde et la paix.
+
+Boccace, informé de sa perte par François de Brossano et par
+Francesca, fille de Pétrarque, leur écrivit une lettre touchante qu'on
+retrouve dans ses oeuvres.
+
+«En voyant votre nom j'ai connu d'abord le sujet de votre lettre.
+J'avais déjà appris par la voix publique le passage heureux de notre
+maître de la Babylone terrestre à la céleste Jérusalem. Mon premier
+mouvement a été d'aller sur le tombeau de mon père lui dire les
+derniers adieux et mêler mes larmes aux vôtres; mais, depuis que
+j'explique ici en public _la Divine Comédie_ du Dante, il y a dix
+mois, je suis attaqué d'une maladie de langueur qui m'a tellement
+affaibli et changé que vous ne me reconnaîtriez plus. Je n'ai plus cet
+embonpoint et ces belles couleurs que vous m'avez vues à Venise. Ma
+maigreur est extrême, ma vue affaiblie; mes mains tremblent, mes
+genoux chancellent; à peine ai-je pu me traîner dans ma campagne de
+Certaldo où je ne fais que languir. Après avoir lu votre lettre j'ai
+encore pleuré toute une nuit mon cher maître: ce n'est pas par pitié
+pour lui (ses moeurs, ses jeûnes, ses prières, sa piété ne me
+permettent pas de douter de son bonheur), mais pour moi et pour ses
+amis, qu'il a laissés dans ce monde comme un vaisseau sans pilote sur
+une mer agitée. Je juge par ma douleur de la vôtre et de celle de
+Tullie, ma chère soeur, votre digne épouse, à qui je vous conjure de
+faire entendre raison sur la perte qu'elle a faite et qu'elle devait
+prévoir. Les femmes, plus faibles que nous dans ces occasions, ont
+besoin de notre secours.
+
+«J'envie à Arquà le bonheur dont il jouit de servir de dépôt à la
+dépouille d'un homme dont le coeur était le séjour des muses, le
+sanctuaire de la philosophie, de l'éloquence et de tous les
+beaux-arts. Ce village, à peine connu à Padoue, va devenir fameux dans
+le monde entier; on le respectera comme nous respectons le mont
+Pausilipe, parce qu'il renfermes les cendres de Virgile, et les rives
+du pont Euxin, parce qu'on y voit le tombeau d'Ovide; Smyrne, parce
+qu'on croit qu'Homère y est mort et enseveli. Le navigateur qui
+viendra de l'Océan chargé de richesses, naviguant sur la mer
+Adriatique, se prosternera aussitôt qu'il découvrira les monts
+Euganées. Ces montagnes, dira-t-il, renferment dans leurs entrailles
+ce grand poëte qui fait la gloire du monde. Ah! Florence! malheureuse
+patrie! tu ne méritais pas un tel honneur. Tu as négligé d'attirer
+dans ton sein celui de tes enfants qui t'a le plus illustrée. Tu
+l'aurais recueilli et honoré s'il avait été capable de trahison,
+d'avarice, d'envie, d'ingratitude et de toute sorte de crimes. Voilà
+le vieux proverbe vérifié: _Nul n'est prophète dans son pays._
+
+«Vous voulez, dites-vous, lui ériger un mausolée; j'approuve ce
+projet, mais permettez-moi de vous faire faire une réflexion: c'est
+que le tombeau des grands hommes doit être ignoré, ou répondre par sa
+magnificence à leur renommée. Que l'Italie entière soit son monument.»
+
+
+XXX
+
+Boccace, après cette lettre, ne fit que languir et mourir. L'amitié en
+ce temps était une passion entre les esprits capables de se
+comprendre: on mourait de regret comme on meurt aujourd'hui d'envie.
+On recueillit, on répandit à profusion toutes les oeuvres et toutes
+les correspondances de cet homme divin. Le nom de Laure se répandit
+pendant cinq siècles avec les vers; elle est aussi vivante et aussi
+immortelle aujourd'hui qu'alors. Jamais nom de femme n'eut pour
+monument un tel coeur, un tel génie et de tels vers!
+
+Mais si Laure de Noves doit son immortalité à son poëte, le poëte doit
+la sienne presque uniquement à son amour. Bien que toutes les oeuvres
+de ce beau génie soient presque parfaites et dignes de l'antiquité,
+comme de la postérité, sans les sonnets, qui est-ce qui se
+souviendrait des poëmes, des négociations, des discours, des poëmes
+épiques latins du poëte de Vaucluse? En un mot, si Pétrarque n'avait
+eu que du génie, que serait-il? Mais il avait de l'âme, il est
+immortel. L'âme est le principe de toute gloire durable dans les
+lettres comme dans les actes des vrais grands hommes. Jamais cette
+vérité ne fut plus évidente que dans la renommée de Pétrarque,
+renommée qui ne cessera de rayonner dans le coeur que quand la source
+de la _Sorgues_ cessera de couler ou quand les pèlerins d'Arquà
+cesseront d'aller visiter le tombeau et la maison du poëte.
+
+Or la source tombe éternellement de sa grotte et les pèlerins se
+renouvellent, comme les feuilles, chaque automne, à la colline
+euganéenne d'Arquà. Quel aimant y a-t-il donc dans cette pierre sur
+une colline ou dans cette maisonnette de village, qui attire de mille
+lieues et pendant mille ans les coeurs et les pas des générations?
+
+
+XXXI
+
+Il me tombe sous la main, pendant que j'écris ces lignes, un petit
+livre italien d'_Ugo Foscolo_, les _Lettres d'Ortiz_. Ugo Foscolo, qui
+écrivit ce capricieux et pathétique petit volume en 1809, est un génie
+avorté dans la misère et dans la proscription, qui tenait à la fois du
+_Dante_, de _Goethe_, de _Byron_ et de _Pétrarque_: sauvage comme
+Dante, rêveur comme Goethe, amer comme Byron, amoureux comme
+Pétrarque.
+
+Lui aussi il alla, quelque temps avant moi, visiter à loisir la tombe
+d'_Arquà_, et il plaça dans les collines euganéennes, voisines de sa
+patrie, les scènes de son poëme en prose de _Jacobo Ortiz_. Voici
+comment il décrit, dans une de ses lettres à son amie Thérésa ***, ses
+impressions à Arquà; nous y avons retrouvé les nôtres:
+
+«Thérésa, s'apercevant de ma taciturnité, changea d'accent et essaya
+de sourire. «Quelque chère mémoire, sans doute?» dit-elle en
+interprétant par cette interrogation mon silence. Elle baissa les yeux
+à terre et je ne me hasardai pas à répondre....
+
+«Nous approchions déjà d'Arquà et nous descendions la colline
+verdoyante en pente vers le village. Les hameaux que nous comptions
+tout à l'heure, disséminés dans les vallées inférieures,
+s'évanouissaient à l'oeil dans les vapeurs et dans les fumées du soir
+et de la distance. Nous nous retrouvâmes à la fin dans un chemin creux
+bordé d'un côté de peupliers qui, en frissonnant aux brises d'automne,
+laissaient pleuvoir déjà sur nos têtes leurs premières feuilles
+jaunies; nous étions ombragés de l'autre côté par une rangée de chênes
+très-élevés qui, par l'opacité ténébreuse de leurs branches, faisaient
+contraste avec le pâle et doux feuillage des peupliers. D'espace en
+espace les deux files d'arbres opposées étaient reliées entre elles
+par les pampres grêles de la vigne sauvage qui formaient autant de
+guirlandes mollement agitées par le vent du matin. Thérésa alors,
+relevant sa tête pensive et promenant un regard sur les
+alentours:--«Oh! que de fois, dit-elle, ne me suis-je pas étendue sur
+ces pelouses à l'ombre rafraîchissante de ces chênes! J'y venais
+souvent passer l'été avec ma mère.»--Elle se tut, s'arrêta et détourna
+sa tête en arrière comme pour attendre l'Isabellina, qui s'était un
+peu distancée de nous. Je crus entrevoir que c'était en réalité pour
+dérober quelques pleurs que ses paupières ne pouvaient plus retenir...
+Nous poursuivîmes notre court pèlerinage jusqu'à ce que nous vissions
+blanchir de loin la petite maison qui abrita jadis _ce grand homme,
+pour la renommée duquel le monde est étroit, et par qui le nom de
+Laure obtint des honneurs presque divins_!
+
+«Je m'en approchai comme si j'étais venu m'agenouiller au sépulcre de
+mes pères. La maison devenue sacrée de ce grand parmi les fils de
+l'Italie est là, à demi écroulée par la négligence impie de ceux qui
+possèdent dans leur village un pareil trésor. Le voyageur viendra en
+vain des terres lointaines chercher avec une pieuse dévotion la
+chambre toute retentissante encore des chants vraiment célestes de
+Pétrarque; il pleurera, au lieu de cela, sur un monceau de décombres
+recouvert d'orties et de ronces sauvages parmi lesquelles le renard
+solitaire a caché son nid. Ô Italie! apaise les mânes des hommes qui
+ont fait ta gloire! Hélas! les paroles suprêmes de _Torquato Tasso_,
+après avoir vécu quarante-sept ans au milieu du mépris des courtisans,
+de l'orgueil des princes, tantôt incarcéré, tantôt errant et vagabond,
+et toujours mélancolique, infirme, indigent, il se coucha enfin dans
+son lit de mort, et il écrivit, en exhalant son dernier soupir:--_Non,
+je ne veux pas me plaindre de la malignité du sort, pour ne pas dire
+plutôt de l'ingratitude des hommes. Ils ont tenu à avoir l'infâme
+gloire de me conduire toujours mendiant, comme Homère, à ma
+sépulture!_--Ô mon cher Lorenzo! ces paroles me résonnent toujours
+dans le coeur, et il me semble connaître quelqu'un qui peut-être un
+jour mourra de même en les répétant.» (Ugo Foscolo parlait là de
+lui-même, et son triste sort a vérifié son pressentiment: il est mort
+encore jeune à Londres, dans l'exil, dans le travail mercenaire et
+dans le dénûment. Honte à l'Italie qui l'a laissé mourir!)
+
+«En attendant, continue-t-il dans cette belle lettre d'Ortiz, je m'en
+allais récitant, l'âme toute pleine d'harmonie et d'amour, la
+_canzone_ de Pétrarque: _Chiare fresche dolci acque!_ et le sonnet:
+_Di pensier in pensier, di monte in monte_, et tant d'autres que ma
+mémoire suggérait à mon pauvre coeur dans les murailles mêmes et sous
+les arbres du verger où ils furent composés!»
+
+J'ai cité avec bonheur cette lettre d'Ugo Foscolo, parce que j'y ai
+retrouvé mes propres impressions écrites par un grand écrivain qui
+avait, comme moi, l'idolâtrie des grandes âmes tendres, les plus
+grandes, car elles sont les plus sensibles.
+
+
+XXXII
+
+Et maintenant, en finissant, rendons-nous compte de la puissance de
+retentissement et de durée d'une émotion éprouvée par une âme et
+communiquée par elle à des millions d'autres âmes, pendant des
+siècles, sur cette terre (et, qui sait? peut-être encore ailleurs; car
+qui peut dire où finit l'écho des âmes avant ou après le tombeau?).
+C'est la plus grande leçon de spiritualisme qui puisse être donnée à
+ceux qui pensent un peu profondément aux phénomènes humains.
+
+Voilà, dans une petite ville sacerdotale, au bord du Rhône, un jeune
+lévite de Florence qui entre un matin, au lever du jour, dans une
+chapelle de monastère pour y assister dévotement à l'office divin en
+commémoration de la Passion du Christ à Jérusalem. Il lève les yeux
+dans un moment de distraction; son regard tombe, par hasard ou par
+prédestination, sur une jeune femme en robe de velours vert brodée
+d'or. Le visage à la fois modeste et céleste de cette jeune mariée
+l'éblouit jusqu'au vertige. Son âme s'échappe tout entière par ses
+yeux et se répand comme une atmosphère de flamme autour des traits de
+cette charmante apparition. Il s'en éprend, non d'un désir charnel et
+coupable, mais d'une admiration et d'une adoration qui n'est en lui
+que l'adoration du beau incréé. Il rentre chez lui; il cherche à
+effacer de ses yeux cette image; il n'y peut parvenir: c'est le
+sortilége de la beauté; il n'y a pas d'exorcisme qui puisse le
+vaincre: c'est la vision du ciel sur un visage de femme: c'est le
+charbon qui ne s'éteindra plus. Il respecte cette jeune épouse, il se
+respecte lui-même, il respecte sa profession demi-sacerdotale; il
+respecte surtout cette chasteté d'honnête épouse qui, en disparaissant
+de ces yeux et de ce front candide, leur enlèverait l'accomplissement
+de toute beauté, la vertu. Il se consacre seulement à la voir, à la
+suivre, à la célébrer comme une divinité visible pendant toute sa vie.
+Son amour devient génie par la constance de ce jeune poëte à chercher
+dans deux langues qui luttaient alors, le latin et l'italien, les
+expressions, les rhythmes, les images les plus capables d'honorer
+éternellement celle qu'il aime. Il choisit l'italien, pour que le nom
+de son idole retentisse plus loin dans la foule et donne à ce nom
+l'immortalité des multitudes, la popularité; il crée une langue pour
+la chanter!
+
+
+XXXIII
+
+Ses sonnets deviennent, en naissant, les proverbes de l'amour des
+âmes. Le nom de Laure de Noves se répand d'Avignon et de Vaucluse en
+France et en Italie, comme si un écho invisible l'avait laissé tomber
+du firmament et enseigné aux hommes. Laure elle-même devient quelque
+chose de sacré, un mythe de l'amour.
+
+Son amant ou son Platon se retire dans la solitude de Vaucluse, à
+distance de cette incomparable femme, pour n'en pas être consumé de
+trop près; il la suit seulement, pendant toutes les périodes de sa vie
+d'épouse et de mère, des yeux de l'âme, pendant vingt ans. Elle meurt;
+son poëte ne meurt pas, mais l'âme de son adorateur la suit d'en bas
+dans le ciel et trouve dans son veuvage des accents d'une mélancolie
+pieuse qui sanctifient son deuil. Les sonnets dans lesquels il épanche
+ses larmes et ses parfums sont comme des _psaumes_ de l'amour humain
+et divin. Ce poëte quitte la France, où sa Laure n'est plus, et il
+erre jusqu'à sa vieillesse en Italie, de solitude en solitude, à peine
+mêlé aux événements politiques ou religieux de son temps, désintéressé
+de tout, indifférent à tout, excepté au souvenir de la beauté qu'il a
+trouvée ici-bas et qu'il revoit dans les perspectives de l'immortalité
+comme le plus beau et le plus doux des rayonnements de la Divinité. Il
+atteint de longues années, et il meurt le front et les lèvres sur son
+nom qu'il vient encore d'écrire avant que sa main se glace et se
+sèche dans le sépulcre!
+
+
+XXXIV
+
+Qu'y a-t-il dans tout cela, dans ce jeune lévite, dans cette belle
+fiancée, dans ces quelques sonnets écrits sous une grotte, jetés au
+vent de la Sorgues et recueillis par les couples amoureux d'Avignon,
+qui soit de nature à perpétuer son contre-coup et son bruit à travers
+les siècles? Rien! il n'y a rien, excepté une âme, une âme puissante,
+sonore, mélodieuse et profondément touchée; une âme qui vit dans
+chacun de ces souvenirs, qui chante dans chacun de ces vers, qui
+pleure, espère ou prie dans chacune des notes du clavier des âmes; et
+ce rien c'est assez pour que le monde, à perpétuité, soit aussi plein
+des noms de Pétrarque et de Laure que des noms de ceux qui ont conquis
+ou révolutionné le monde sous le pas de leurs armées. Il y a des
+célébrités pour l'oreille du vulgaire et des célébrités pour les
+coeurs d'élite ici-bas; ces dernières sont moins retentissantes, mais
+elles sont plus chères, plus sacrées, plus consanguines, si l'on peut
+parler ainsi, à nos propres coeurs. Leur génie, c'est leur
+sensibilité; il leur a suffi de sentir profondément, d'aimer
+divinement pour devenir des puissances de sentiment; un clin d'oeil a
+fait leur destinée. Et si ces sensibilités profondes et délicates,
+comme celle de Pétrarque, ont été douées par la nature et par l'art du
+don d'exprimer avec force, grâce, naturel et harmonie leurs
+enthousiasmes, de chanter leurs soupirs, de moduler leurs larmes, de
+confondre leur passion profane pour une créature divinisée avec cette
+passion sainte pour l'éternelle beauté qui devient la sainteté de la
+passion, alors ces âmes s'emparent du monde par droit de consonnance
+avec tout ce qui sent, souffre ou aime comme elles ont aimé; car le
+coeur de l'homme a été fait, comme le bronze ou comme le cristal,
+sonore; il vibre à l'unisson de tous les autres coeurs créés de la
+même argile et susceptibles des mêmes accords, dans le concert
+universel des sensations. De toutes ces âmes consonnantes aux autres
+belles âmes formées pour la plus divine fonction de l'âme, AIMER,
+Pétrarque est, selon moi, la plus justement immortelle ici-bas par
+ses chants. Son sentiment est sincère, sa fiction est une histoire;
+ses enthousiasmes ou ses gémissements ne sont point des déclamations,
+mais des soupirs; ses larmes ne sont point puisées dans les sources
+antiques de Castalie ou de Blanduse, mais dans ses yeux; elles ont le
+sel et l'amertume des véritables larmes humaines. Ses vers, sobres
+d'images, mais neufs d'expressions, sortent en petit nombre, non de sa
+plume, mais de son coeur, comme des palpitations cadencées de ce coeur
+qui se répercutent sur sa page; la musique de ces sonnets ressemble
+aux majestueux et graves murmures de la grotte de Vaucluse, qui
+viennent de l'abîme, qui sonnent creux, qui remplissent l'âme, qui la
+troublent et qui l'apaisent comme des échos souterrains des mystères
+de Dieu. La langue dans laquelle ces vers s'épanchent ne semble avoir
+été composée ni pour les hommes, ni pour les esprits délivrés de leurs
+corps; mais c'est une langue entre ciel et terre, entendue également
+en haut et en bas, qui a de la terre la passion et la douleur, qui a
+du ciel l'espérance et la sérénité. Ni Homère, ni Virgile, ni Horace,
+ni Tibulle, ni Milton, ni Racine n'ont de tels vers, parce qu'aucun
+d'eux n'a tant aimé ni tant prié. David seul a des versets de cette
+nature dans ses Psaumes. Pour tout homme sensible qui comprend les
+sonnets de Pétrarque dans la langue où ils ont été pleurés ou gémis,
+les sonnets du poëte de Vaucluse sont un manuel qu'il faut porter sur
+son coeur ou dans sa mémoire comme un confident ou un consolateur dans
+toutes les vicissitudes des attachements humains; ils calment comme
+des versets de l'_Imitation_, et de plus ils enchantent par des
+mélodies intérieures toujours en concordance du son et des sens. C'est
+une musique qui aime et qui prie dans toutes ses notes; c'est le
+psautier de l'amour et de la mort ici-bas; c'est le psautier de la
+réunion et de l'immortalité là-haut; c'est Pétrarque! Heureuse
+l'Italie d'avoir produit un tel psalmiste! Malheureuse l'Italie de le
+négliger aujourd'hui pour déifier des hommes dont les épopées barbares
+et les tragédies déclamatoires ne valent pas un sonnet de ce David de
+Vaucluse.
+
+ LAMARTINE.
+
+
+
+
+XXXIIIe ENTRETIEN.
+
+POÉSIE LYRIQUE.
+
+DAVID.
+
+(2e PARTIE.)
+
+
+À la fin du dernier Entretien sur la poésie sacrée nous comparions
+David à Pindare.
+
+Quelle différence d'accent, disions-nous, avec le poëte lyrique de
+Bethléem! Dans Pindare, c'est l'imagination cultivée; dans David,
+c'est le coeur humain inculte qui éclate.
+
+Parcourons ses principales odes sacrées en les rattachant à sa vie.
+
+
+I
+
+Le jeune barde est dans la tente de Saül. Saül est inquiet de sa
+destinée en présence de l'armée ennemie qui envahit les vallées
+intérieures de son royaume; il tremble pour son peuple et pour sa
+couronne; il se demande si son Dieu ne l'a pas abandonné. David, qui
+voit toutes ces pensées sur le visage du roi, prend sa harpe, et,
+s'associant en esprit aux angoisses d'esprit de son maître, il chante,
+en interrogeant Jéhovah et en se répondant comme par la bouche de
+Jéhovah à lui-même. Lisez ce chant, bref comme un cri, désordonné
+comme une ode, affirmatif comme un oracle.
+
+Nous traduisons nous-même, en nous aidant pour le sens et pour les
+moeurs de la traduction de M. Cahen, véritable miroir du mot par le
+mot, nouveau jour jeté sur la Bible.
+
+
+II
+
+«Pourquoi ces nations ont-elles bouillonné dans leurs coeurs? Pourquoi
+ces peuples ont-ils rêvé dans leur esprit des néants?
+
+«Ils se sont dressés contre nous, les chefs de la terre ennemie; ils
+ont fait des pactes contre Jéhovah et contre son _consacré_!
+
+«Brisons, brisons leurs courroies, et rejetons loin de nous le joug de
+leurs boeufs qu'ils veulent nous imposer sur le cou!
+
+«Celui qui habite dans le firmament rira; il portera le défi à leurs
+complots, Jéhovah le Seigneur!
+
+«Moi, dit-il, j'ai versé l'huile sur mon roi; je lui ai versé l'huile
+sur Sion, ma montagne de prédilection!
+
+«Voici ce que m'a dit Jéhovah, ajoute à l'instant le poëte en se
+transportant tout à coup dans la personne et dans la pensée de Saül,
+devant qui et pour qui il chante.
+
+«Jéhovah m'a dit: Tu es mon fils, je t'ai conçu aujourd'hui dans mes
+desseins!
+
+«Demande, et je te donnerai ces nations en héritage et toute cette
+terre pour domination!
+
+«Tu les écraseras avec une houlette de fer, tu les concasseras en
+morceaux comme l'oeuvre d'argile du potier!»
+
+Ici, comme transfiguré par l'enthousiasme, il apostrophe d'un vers
+impérieux les ennemis campés sur l'autre rive du torrent de la vallée
+de Térébinthe; il lui semble porter sa voix et son défi jusqu'à leurs
+oreilles:
+
+«Et maintenant, rois de la terre, entendez! Repentez-vous, juges et
+chefs de la terre!
+
+«Soumettez-vous à Jéhovah avec crainte, et réjouissez-vous tout en
+tremblant!
+
+«Prosternez-vous dans la poussière devant son _choisi_, de peur qu'il
+n'entre en courroux et que vous ne périssiez tous sur son chemin!
+Quand sa colère s'allume, heureux seulement ceux qui se confient en
+lui!»
+
+
+III
+
+Voilà cette première ode, ou psaume, apostrophe brève et incohérente
+comme l'insulte du guerrier provoqué à son ennemi. Le poëte s'adresse
+d'abord aux envahisseurs du sol sacré; puis à Jéhovah, qu'il fait
+parler par sa propre bouche pour rendre confiance à Saül; puis à Saül
+auquel il se substitue tout à coup pour lui faire tenir un langage
+royal et rassurant pour lui-même et pour son peuple; puis aux ennemis,
+de nouveau, pour qu'ils se repentent, se soumettent et se résignent à
+la domination du _choisi_, de l'_élu_, du _sacré_, c'est-à-dire de
+Saül!
+
+Il y a peu de chants de guerre, s'il y en a, plus superbes et plus
+religieux en même temps que cette ode; elle dut retentir de la tente
+de Saül dans toute l'armée et jusque dans le camp de la rive opposée,
+parmi les ennemis de Jéhovah. La pensée de ce Dieu, qui éclate avec
+les éclairs et les grondements de sa foudre dans les paroles de son
+poëte, ajoute à ce chant de guerre un caractère surnaturel, qui est,
+par excellence, le caractère de la poésie lyrique des Hébreux.
+
+Les moeurs pastorales du berger-prophète y sont retracées avec une
+naïveté terrible dans l'image des courroies avec lesquelles le
+laboureur lie ses boeufs, et du joug rejeté au loin par le cou des
+taureaux. Ce caractère religieux manque aux chants guerriers de
+Tyrtée. Ces chants n'ont pour notes que l'héroïsme, la patrie, la
+gloire, mots sonores, mais vides de Dieu. Jéhovah remplit ceux de
+David. On sent à ces accents que Saül n'écoute pas en lui seulement un
+barde d'Israël, mais un inspiré de Jéhovah. Ce chant dut rendre la
+sécurité à son esprit et la vigueur à son bras.
+
+
+IV
+
+En poursuivant la lecture de ces odes ou de ces psaumes, on croit voir
+que, peu de jours après, le poëte eut besoin pour lui-même de la
+consolation et de la confiance que sa harpe avait apportées à son roi.
+
+Le deuxième psaume est une élégie sur son propre sort; on doit le
+rapporter au moment où Saül, jaloux, a voulu le percer de sa lance, où
+il lui a donné, puis repris son amante Michaal, où Jonathas a tiré sa
+flèche au delà de la pierre pour lui indiquer qu'il n'a de salut que
+dans l'exil, où tous les courtisans du roi et tous ses guerriers se
+liguent contre le héros-poëte dont la gloire, la faveur et le génie
+les consument de jalousie et de haine. Écoutons cette ode, cette
+élégie, ou plutôt ce sanglot de la harpe du proscrit.
+
+«Ô Jéhovah! qu'ils sont nombreux ceux qui me persécutent! que
+d'ennemis s'élèvent contre moi!
+
+«Combien il y en a qui disent, en parlant de moi: «Il n'y a point de
+salut pour lui dans son Dieu!»
+
+On peut supposer entre ce vers et celui qui va suivre un long repos
+rempli par un gémissement en refrain de sa harpe, gémissement
+interrompu tout à coup par ce cri de défi à ses persécuteurs et
+d'assurance dans son Dieu:
+
+«Mais toi, Jéhovah! mais toi, tu es mon bouclier, tu es ma gloire! Tu
+me redresses la tête!
+
+«Et je l'appelle à haute voix, et il m'entend du sommet de sa montagne
+sainte!»
+
+Puis, avec la quiétude d'un esprit qui ne redoute plus rien, il
+continue sur un mode musical vraisemblablement plus lent et plus doux:
+
+«Et je m'étends sur ma couche, et je m'endors; et, après avoir dormi,
+je me réveille, car Jéhovah est l'oreiller de ma tête!
+
+«Je ne crains pas les multitudes d'ennemis portés autour de moi!
+
+«Lève-toi, Jéhovah! sauve-moi, mon Dieu! Frappe tous mes ennemis à la
+mâchoire; brise-leur les dents, à ces impies!
+
+«Le salut est en Dieu! ses protections sont sur son peuple!»
+
+Quelle confiance assurée en Dieu!
+
+
+V
+
+Ainsi rassuré par sa propre voix, comme l'homme qui marche dans les
+ténèbres, David semble, dans l'ode suivante, s'abandonner en paix à
+des contemplations philosophiques, semblables à celles qui
+assaisonnent du sel sacré des maximes les livres de Salomon, son fils,
+ou des poëtes persans d'une autre époque. Ce n'est plus l'ode, c'est
+la réflexion chantée; ce n'est plus le délire, c'est la sagesse. Cela
+dut être écrit dans sa vieillesse.
+
+«Quand je t'invoquerai, ô Jéhovah! exauce ma prière. Élargis l'espace
+autour de moi quand je suis à l'étroit dans ma détresse!
+
+«Le vulgaire dit: Qui nous enseignera la félicité? Et nous, nous
+disons: Jéhovah, fais luire sur nous la lumière de ta face.
+
+«Tu as mis ainsi plus de joie dans mon coeur que dans le coeur de ceux
+dont tu multiplies le blé et le vin.
+
+«Je me couche et je me rendors tour à tour, car c'est en toi que je me
+repose!»
+
+On voit, par cette répétition de la même image du sommeil à si peu de
+distance, combien elle lui avait paru naturelle et expressive à la
+fois pour figurer sa sécurité en Dieu, et combien il se complaisait à
+la reproduire presque dans les mêmes termes. C'est qu'en effet il n'y
+en a point de plus figurative que ce sommeil et ce réveil alternatifs
+des paupières et de l'esprit de l'homme, qui attestent le cours
+régulier et paisible de son sang, ruisseau de sa vie.
+
+
+VI
+
+La cinquième ode ne se rapporte, croit-on, à aucune circonstance
+personnelle de la vie de David. Si nous avons bien compris la vie du
+poëte, cette ode a été composée, selon nous, pour le soulagement
+mental de Saül, pendant la seconde ou la troisième période de son
+égarement mental. C'est un gémissement et une invocation au nom du roi
+abattu par la souffrance, que David chante pour son maître sur sa
+harpe auprès de son lit; c'est l'élégie du malade.
+
+En voici seulement quelques strophes:
+
+«Ô Jéhovah! ne me rebrousse pas si violemment dans ta colère! Dans ton
+irritation ne me détruis pas!
+
+«Fais-moi miséricorde, car je suis exténué; soulage-moi, car mes
+membres sont disloqués,
+
+«Et ma vie chancelle en moi!... Mais toi, Jéhovah, jusqu'à quand?...»
+
+Y a-t-il dans la gamme des douleurs humaines un cri plus capable de
+tout peindre sans l'exprimer et de faire violence par le silence même
+à la compassion de Dieu que ce: Jusqu'à quand?... suivi sans doute
+dans le chant d'un front abattu du poëte sur sa harpe et d'un long
+silence de son instrument?
+
+
+VII
+
+Après ce silence, l'espoir revient au malade: «Oh! reviens à mon aide,
+reprend le poëte; reviens, Jéhovah! Délivre mon âme! assiste-moi, non
+à cause de moi, mais à cause de ta compassion divine!»
+
+Puis, comme s'il se repentait de s'être trop effacé lui-même, comme
+s'il voulait prendre Jéhovah par sa gloire et le cointéresser à la
+délivrance de Saül par le souvenir reconnaissant que les vivants seuls
+gardent de ses bienfaits:
+
+«Car, s'écrie-t-il, la mort n'a point de mémoire, et dans la caverne
+(dans le sépulcre) qui est-ce qui chantera ton nom?»
+
+Puis le mal se fait de nouveau sentir, et l'élégie reprend:
+
+«Je me suis fatigué de gémir; toutes les nuits je mouille de mes
+larmes ma couche! j'en arrose l'oreiller de ma tête!
+
+«Mon visage s'amaigrit de mes angoisses; la multitude de mes douleurs
+vieillit avant le temps ma face.»
+
+Ici on ne sait quel esprit soudain de jubilation et d'innocence
+saisit tout à coup le poëte et le malade. L'élégie se transfigure en
+hymne, la harpe change de mode; l'infirme, qui se sent apparemment
+soulagé, lance en trois strophes sa reconnaissance à Dieu, la menace
+et l'insulte aux ennemis de celui qui l'a guéri.
+
+«Loin de moi! loin de moi les fabricateurs d'iniquités! car Jéhovah a
+exaucé le murmure de mes larmes.»
+
+Quelle expression, qui donne une voix aux larmes et qui fait
+comprendre à Dieu les plaintes de l'eau, ces cascades du coeur tombant
+des yeux de ses créatures!
+
+«Ainsi Jéhovah a exaucé mes plaintes! Jéhovah a recueilli mes
+invocations!»
+
+Puis enfin l'idée de la patrie sauvée avec lui remonte à l'esprit du
+roi soulagé. On le voit se redresser sur son séant à la voix de son
+barde, et il s'écrie sans transition, dans une dernière strophe
+accompagnée sans doute d'un cri martial et d'un geste menaçant à ses
+ennemis:
+
+«Disparaissez! soyez confondus! soyez foudroyés d'effroi, ô mes
+ennemis! Fuyez confondus avec la rapidité de la paupière qui s'ouvre
+et qui se ferme sur l'oeil!»
+
+
+VIII
+
+L'ode suivante est une justification par serment que David se chante à
+lui-même des accusations injustes portées par Saül contre sa fidélité.
+L'ode finit par une imprécation fulminante du poëte contre ses
+calomniateurs:
+
+«Lève-toi, Jéhovah mon Dieu! lève-toi contre eux! accomplis ce que tu
+as décrété sur eux!
+
+«Que la perversité des mauvais ait un terme! Replace le juste debout!
+Tu es ma cuirasse!
+
+«Si le pervers ne se repent pas, Jéhovah tend son arc et vise.»
+
+Il paraît ici que le poëte, justifié et vengé, se complaît à chanter
+un cantique de reconnaissance, et l'on retrouve, avec quelques images
+plus suaves, les images grandioses du livre de Job dans cet hymne.
+Qu'on en juge.
+
+«Ô Jéhovah! ô notre Dieu! que ton nom est resplendissant sur toute la
+terre, tandis qu'il resplendit si magnifiquement dans le ciel!
+
+«Dans la bouche des enfants et sur les lèvres qui tettent encore le
+lait, tu as mis tes louanges à la confusion de tes ennemis.
+
+«Quand je vois le firmament, ouvrage de tes mains; quand je contemple
+cette lune et ces étoiles que tu as semées...»
+
+L'humilité ici succède sans transition, ou plutôt par une transition
+tacite et naturelle, à l'extase.
+
+«Qu'est-ce que l'homme, fils de la mort, pour que tu penses à lui?
+Qu'est-ce que le fils de l'homme, pour que tu t'en souviennes?»
+
+Mais un juste orgueil, dérivant de la grandeur de sa destinée, arrête
+tout à coup le poëte et le fait passer de l'humilité de sa condition
+de fils de la mort à l'orgueil de sa destinée morale.
+
+«Tu l'as placé dans l'échelle de tes êtres, ô Jéhovah! à peine un peu
+au-dessous des Éloïm (les anges, esprits intermédiaires entre Jéhovah
+et ses créatures).
+
+«Tu l'as couronné de splendeur et de royauté! Tu l'as constitué
+dominateur des ouvrages même de tes mains! Tu as mis l'univers sous la
+plante de ses pieds!
+
+«La brebis, le boeuf, tout, et aussi les animaux sauvages des forêts!
+
+«L'oiseau et les poissons de la mer! ils se fraient des chemins sur
+les vagues!...
+
+«Ô Jéhovah! que ton nom est sublime sur toute la face de la terre!»
+
+Que chanterions-nous de mieux aujourd'hui après ce _Te Deum_ de l'âme,
+tour à tour abaissée jusqu'à la poussière et relevée jusqu'aux étoiles
+par la contemplation de l'oeuvre de Dieu en soi et hors de soi?
+
+
+IX
+
+Mais le véritable _Te Deum_ de David, que les commentateurs ont placé
+sous le nombre 18 de ses chants lyriques, est celui qu'il écrivit et
+chanta après les victoires qui lui donnèrent le trône. Le désordre des
+vers atteste le désordre de son enthousiasme. La strophe est brève
+comme le cri presque inarticulé. Écoutez ces quelques éjaculations
+brûlantes où le traducteur hébreu a concentré le feu du cantique dans
+sa langue:
+
+«Je disais: Je t'aime! Dieu! toi, ma force!
+
+«Toi, mon rocher, ma forteresse!
+
+«Toi, mon Dieu! mon rocher, ma forteresse!
+
+«Je m'abrite en toi!
+
+«De son palais il entendit ma voix.
+
+«Mes cris entrèrent dans ses oreilles. La terre convulsive trembla,
+les fondements des montagnes chancelèrent, parce qu'il s'irrite, mon
+Dieu, contre mes ennemis.
+
+«Une fumée sortit de ses narines,
+
+«La flamme de sa bouche.
+
+«Elle aurait allumé des charbons!
+
+«Il fit descendre les cieux sous lui et descendit sur un océan de
+ténèbres.
+
+«Monté sur un _Chérubin_, il prit son vol.
+
+«Il plana sur les ailes du vent;
+
+«Il replia dans l'obscurité sa demeure, sa tente des nuées autour de
+lui.
+
+«Partout des vagues profondes, d'épaisses nuées!...
+
+«Par le seul souffle de ses narines.
+
+«Les fondements de la terre furent dénudés!»
+
+
+X
+
+Après cette idée formidable de la puissance de son protecteur, le
+poëte vainqueur et couronné revient à lui et se rend à lui-même un
+fier hommage pour ses vertus.
+
+«Jéhovah me rétribue selon ma foi en lui!
+
+«Car toutes ses inspirations sont ma loi!
+
+«Je suis sans tache devant lui!
+
+«Je me préserve de l'injustice!
+
+«Il me rétribue selon ma foi,
+
+«Selon l'innocence de mes mains devant ses yeux!
+
+«Tu es bon avec les bons!
+
+«Tu es juste avec les justes!
+
+«Tu es pur avec les purs!
+
+«Tu allumes toi-même la lampe dans mon âme, Jéhova! tu fais resplendir
+mes ténèbres!
+
+«Quel autre Dieu y a-t-il que Jéhovah?
+
+«Quel autre rocher que lui?
+
+«Il égale la vitesse de mes pieds aux pieds des biches!
+
+«Il me transporte sur les hauteurs inaccessibles des montagnes!
+
+«Il solidifie mes muscles pour le combat,
+
+«Et ma main bande l'arc d'airain!
+
+«Il élargit sous moi la plante de mes pieds,
+
+«Et mes talons ne glissent pas!
+
+«Mes ennemis crient vers Jéhovah...
+
+«Mais point de salut! il ne leur répond pas!
+
+«Je les fais évanouir comme la poussière le vent!
+
+«Je les foule comme la fange des chemins!
+
+«Tu me fais chef des peuples;
+
+«Les fils de l'étranger me servent et m'exaltent.
+
+«Vive Jéhovah! vive mon rocher!
+
+«Que le Dieu de mon salut soit glorifié!
+
+«Voilà pourquoi je le chante parmi les multitudes!»
+
+
+XI
+
+Et il le chante en effet dans les hymnes d'adoration qui suivent ce
+chant de triomphe avec une magnificence de parole égale à la
+magnificence des oeuvres divines qu'il célèbre.
+
+«Les cieux racontent la gloire de Dieu; le firmament prophétise
+l'oeuvre de ses mains!
+
+«L'aurore parle à l'aurore, et la nuit enseigne à la nuit ses
+mystères.
+
+«Point de parole ici-bas et là-haut qui soit vide de lui!
+
+«L'écho de ces louanges retentit dans tout l'univers. Il a dressé une
+tente pour le soleil; et lui (le soleil), comme un nouvel époux
+sortant de sa couche, s'élance, ivre de joie, pour parcourir sa
+carrière.
+
+«Il part du bord des cieux, et sa course s'étend jusqu'à l'autre bord;
+rien ne peut échapper à sa chaleur!»
+
+Puis, passant sans transition de l'ordre matériel à l'ordre moral, le
+poëte chante en strophes réfléchies la sagesse de Jéhovah empreinte
+dans la conscience de l'homme vertueux.
+
+Puis un chant pour inspirer la confiance au peuple la veille des
+batailles:
+
+«Ceux-ci se confient dans leurs chariots de guerre, ceux-là dans leurs
+chevaux de bataille; mais nous, Jéhovah, dans ton nom!»
+
+
+XII
+
+Mais les vicissitudes de l'âme du poëte suivent les vicissitudes de la
+destinée humaine. Le voilà, dans sa vieillesse, proscrit de son palais
+par ses fils ingrats, errant dans son royaume sans y trouver une
+pierre stable pour reposer sa tête. Écoutez-le:
+
+«Jéhovah! Jéhovah! mon Dieu! pourquoi m'as-tu abandonné?
+
+«Pourquoi si loin de ton oreille aujourd'hui mes cris qui appellent
+ton secours, et mes cris vers toi?
+
+«Mon Dieu! je rugis de douleur le jour et tu ne réponds pas! La nuit
+je ne trouve ni repos de corps ni repos d'esprit!
+
+«Je suis un vermisseau écrasé, et non un homme! Tous ceux qui me
+voient passer desserrent les lèvres pour rire de moi et secouent la
+tête avec dérision!
+
+«Plains-toi à Jéhovah et il te relèvera,» ajoute-t-il avec le désordre
+d'une pensée qui succède à l'autre sans attendre qu'elle soit achevée
+dans l'esprit. Il se rassure par la mémoire de ce que son Dieu a fait
+jadis pour lui:
+
+«Tu m'as tiré du ventre de ma mère; sur le sein de ma mère tu m'as
+bercé, endormi!
+
+«Je tombai sur ton sein en sortant du sein de ma mère; dès ma sortie
+du ventre de ma mère, c'est toi qui fus mon Dieu!
+
+«Ne t'éloigne pas de moi tout à fait, car l'angoisse approche!
+
+«Des multitudes de taureaux m'environnent; les taureaux de Basan m'ont
+assailli!»
+
+Il s'apitoie sur lui-même:
+
+«Je m'écoule comme l'eau; tous mes os se disloquent; mon coeur s'est
+fondu comme la cire. Ma vigueur s'est desséchée comme l'argile; ma
+langue s'est collée à mon palais; tu m'as réduit à une pincée de
+poussière trouvée dans le sépulcre!
+
+«Je compte mes os. Eux, les chiens, me regardent et assouvissent de
+mon squelette leurs regards!
+
+«Ils se partagent mes habits entre eux et sur mon manteau ils jettent
+le de du sort!
+
+«Hâte-toi, mon Dieu! hâte-toi!...»
+
+Puis, comme s'il était déjà secouru:
+
+«Je dirai ton nom à mes frères; au milieu de l'assemblée du peuple je
+chanterai ton nom!»
+
+On chercherait en vain dans toute la poésie antique ou moderne de
+telles prostrations de l'âme exprimées par de telles figures de style
+et de tels redressements de l'espérance rendus par de tels
+enthousiasmes de la piété. Le verset bondit de la terre au ciel, du
+ciel à la terre, comme le coeur du poëte ou comme les taureaux de
+Basan. On s'étonne que les cordes de la harpe ne se soient pas brisées
+sous de si fortes touches. Si le coeur humain était devenu harpe,
+c'est ainsi qu'il aurait résonné!
+
+
+XIII
+
+On retrouve un peu plus loin tous les souvenirs naïfs de la vie du
+berger dans la poésie du prophète et du roi. Il se compare aux brebis
+qu'il conduisait dans son enfance sur les collines et aux réservoirs
+des montagnes de Bethléem, sa patrie.
+
+«Jéhovah est mon berger! Je ne manquerai de rien. Il me fait parquer
+dans les herbes vertes, il me chasse vers les eaux transparentes.
+
+«Quand je marche dans la vallée de l'ombre de la mort je ne crains pas
+qu'il m'arrive du mal; ta houlette et ton bras sont ma sécurité.
+
+«La coupe est pleine pour moi!»
+
+L'enthousiasme toujours figuré du vrai poëte le ressaisit aussitôt; il
+chante d'une voix immortelle l'entrée triomphale de Dieu dans ses
+mondes par les portes immenses des éternités.
+
+«Écartez-vous! ouvrez-vous, portes de l'éternité! Écartez-vous! que le
+Roi de gloire entre dans ses empires!
+
+«Qui est donc le Roi de gloire? disent les portes. C'est Jéhovah!
+c'est le Tout-Puissant! c'est le Fort! Jéhovah, le Fort dans la
+bataille!
+
+«Portes, écartez-vous! portes de l'éternité, ouvrez-vous, que le Roi
+de gloire entre! Qu'il entre, le puissant, le fort Jéhovah _Tsebaoth_!
+C'est lui qui est le Roi de gloire!...»
+
+
+XIV
+
+Quelles tendresses âpres dans les odes mystiques qu'il soupire, plus
+qu'il ne les chante, sur la terrasse dans son palais de Sion, dans la
+paix de ses jours prospères!
+
+«Je n'ai demandé qu'une chose à Jéhovah, c'est la seule à laquelle
+j'aspire: demeurer dans la demeure de Jéhovah tous les jours de ma
+vie; goûter la douceur de mon Dieu, habiter avec lui dans son temple;
+
+«Car il me cache dans sa cabane au temps de l'adversité.
+
+«C'est de lui que mon coeur dit: Recherchez sa présence! Je
+rechercherai ta présence, ô Jéhovah!
+
+«Mon père et ma mère m'ont abandonné, mais Jéhovah me recueille!»
+
+La note héroïque se retrouve au même instant sur la corde.
+
+«Terrible est le nom de Jéhovah!
+
+«Elle brise les cèdres! Jéhovah de sa voix brise les cèdres, les
+cèdres du Liban!
+
+«La voix de Jéhovah souffle l'incendie!
+
+«Elle soulève le désert, elle fait ondoyer le désert de Cadès!
+
+«Elle épouvante les biches, elle fait tomber les feuilles des forêts!
+
+«Mais sa colère ne dure qu'un clignement de ses yeux, sa miséricorde
+dure toute la vie! Le soir les larmes entrent dans sa demeure; le
+matin, la joie!
+
+«Dans tes mains je couche ma vie!
+
+«Approchez, petits enfants, écoutez-moi; je vous enseignerai la
+crainte de Dieu!
+
+«La vieillesse approche.
+
+«Voilà que tu as mesuré mes jours par la paume de ta main,»
+chante-t-il à Dieu, «et l'espace que j'ai parcouru est devant toi
+comme néant!
+
+«L'homme se montre et s'évanouit comme un fantôme; hélas! il fait un
+petit bruit, il accumule sans savoir qui recueillera!
+
+«Comme la biche soupire après l'eau des fontaines, ainsi mon âme après
+toi!
+
+«J'ai soif du Dieu vivant!»
+
+Il est malade; la tristesse lui remonte du coeur comme la lie d'un
+vase.
+
+«Mes larmes deviennent ma nourriture quand j'entends dire autour de
+moi tout le jour: Où donc est ton Dieu?
+
+«L'abîme crie à l'abîme au bruit de la chute des torrents: Toutes tes
+ondes et toutes tes écumes ont roulé sur moi!»
+
+
+XV
+
+Le philosophe se révèle aussitôt après dans le poëte. Il célèbre
+l'immatérialité de Jéhovah pour apprendre au peuple à discerner l'idée
+divine de l'image et le culte visible de l'être invisible.
+
+«Est-ce que je mange la chair des taureaux?» fait-il dire à Jéhovah;
+«est-ce que je bois le sang des boucs?
+
+«Si j'avais faim, je ne te le dirais pas, car il est à moi l'univers
+et tout ce qui l'habite.
+
+«Offre à Dieu, ô homme! ta reconnaissance et rends-lui l'hommage que
+tu lui dois!
+
+«Le sacrifice agréable à Dieu, c'est un esprit prosterné sous sa
+main!»
+
+Le spectacle du monde le trouble, lui fait regretter la solitude.
+
+«Que n'ai-je les ailes de la colombe! Je m'envolerais, et je
+chercherais l'abri et la paix!
+
+«Je fuirais loin, bien loin, et j'habiterais la nuit dans les lieux
+déserts!
+
+«Plus vite que le vent des tempêtes je m'enfuirais vers mon refuge.»
+
+Là une misanthropie terrible et sublime contre les infidélités des
+affections humaines et contre les calomnies!
+
+«Ce ne sont pas les ennemis qui m'outragent!» s'écrie le poëte; «c'est
+toi, homme, qui avais ma confiance, ma tendresse, mes secrets!
+
+«Ensemble nous échangions de doux entretiens en montant ensemble tout
+attendris à la maison de Dieu!
+
+«Le soir, le matin, au milieu du jour, je soupire et je gémis!
+
+«Ses discours étaient plus onctueux et plus pénétrants que l'huile,
+mais c'étaient des glaives hors du fourreau!
+
+«Les dents des fils de l'homme sont des dards et des flèches, et leur
+langue a le tranchant du fer!»
+
+Il s'encourage à tout supporter dans le Seigneur.
+
+«Réveille-toi, ma gloire passée! réveillez-vous, ma lyre et ma harpe!
+Avec vous je réveillerai moi-même l'aurore matinale dans le ciel!
+
+«Que ces pervers se fondent comme la pluie, comme le limaçon qui se
+fond en traînant sur la terre humide, comme l'avorton né avant terme
+et qui n'a pas vu la lumière!
+
+«Qu'ils s'évaporent plus vite que l'eau de vos chaudières ne sent la
+flamme des épines qui la font frémir dans le vase;
+
+«Et que l'on dise: Il y a un Dieu!
+
+«Ne les tue pas, ces méchants, Seigneur!
+
+«Mais qu'ils reviennent le soir aboyer, comme des chiens errants,
+autour de la ville!
+
+«Mais moi je ferai résonner ma harpe à ta gloire!
+
+«Les fils de l'homme ne sont que néant; s'ils étaient tous ensemble
+dans le plateau de la balance, un souffle de ta bouche sur l'autre
+bassin les ferait monter!»
+
+
+XVI
+
+Il chante ailleurs un chant de reconnaissance pour les laboureurs et
+pour les pasteurs:
+
+«Tu couves la terre et tu la fécondes! La rivière se remplit d'eau
+jusqu'aux bords; tu leur sèmes le blé, tu arroses le sillon, tu
+l'amollis, tu lui commandes de végéter, tu couronnes l'année de tes
+dons, et dans tous les sentiers s'épanche l'abondance. Les plaines du
+désert en débordent, les collines sont enceintes de joie, les prés
+sont couverts d'agneaux, les vallées vêtues de moissons; on est dans
+la joie et on chante!
+
+«Lorsque vous vous reposez entre les rigoles de vos champs, les ailes
+de la colombe vous semblent revêtues d'argent et ses plumes d'un or
+jaune!»
+
+Théocrite est égalé par ces images; mais dans Théocrite l'imagination
+seule est satisfaite. Ici c'est l'âme qui fait remonter toutes ces
+délices de la création à leur auteur, et qui de sa volupté fait un
+holocauste.
+
+Où est Pindare, où est Horace, quand on a goûté la saveur sévère d'une
+pareille poésie?
+
+
+XVII
+
+La corde grave et triste reprend bientôt l'accent de cette mélancolie
+que ce grand poëte a épanchée, avant nous et mieux que nous autres
+modernes, de son âme. C'est pendant son exil sur les montagnes.
+
+«Je suis devenu inconnu à mes frères; oui, étranger aux fils de ma
+mère!
+
+«Je fais un sac de mes habits, et je deviens pour eux un sujet de
+confabulation!
+
+«Ceux qui sont assis sur leurs portes parlent contre moi, et les
+chansons de ceux qui boivent des liqueurs enivrantes sont égayées de
+mon nom!
+
+«L'humiliation me comprime le coeur. Je tombe en défaillance, j'espère
+être plaint. Mais non; je cherche des consolations, mais il n'y en a
+pas.
+
+«Ils ont jeté du fiel sur ce que je mange et du vinaigre dans ce que
+je bois...
+
+«Mais mes chants plaisent à Jéhovah plus que leurs boeufs avec leurs
+cornes et leurs sabots!»
+
+
+XVIII
+
+Le problème de la félicité des méchants, qui agitait Job jusqu'à la
+sueur de son front, agite David à son tour; il l'exprime dans une ode
+égale en doute à celle du patriarche de Hus.
+
+«Ils ne partagent pas les misères de nous autres mortels: l'orgueil
+est le collier qui relève leur tête; la violence est leur vêtement.
+
+«À force de graisse leurs yeux sortent de leurs orbites; leurs désirs
+satisfaits débordent. Ils boivent à longs traits les eaux d'iniquité,
+et ils disent: Comment Dieu le saura-t-il?
+
+«Et moi, c'est donc en vain que j'ai purifié mon coeur?
+
+«Tes ennemis élèvent leur drapeau contre tes propres drapeaux pour
+qu'on les aperçoive de loin, comme le bûcheron qui élève la cognée
+au-dessus de sa tête dans une épaisse forêt.
+
+«N'abandonne pas au serpent l'âme de la tourterelle, Seigneur!
+
+«Je dis aux superbes: N'élevez pas si haut votre front; car ce n'est
+ni de l'orient, ni de l'occident, ni du septentrion, ni du désert que
+vient la fortune. Dieu seul est roi!
+
+«Je me console en pensant aux jours d'autrefois, aux années du temps
+qui a coulé!
+
+«Je me souviens de mes chants pendant la nuit, et je retourne mon
+coeur pour méditer dans mon esprit!»
+
+Il se rappelle le passage de la mer Rouge.
+
+«Les eaux t'ont vu, Seigneur! les eaux t'ont vu et elles ont
+bouillonné d'effroi! Les abîmes ont remué!
+
+«Tu passas à travers la mort, et on ne revit pas même l'empreinte de
+tes pas.»
+
+Tout à coup, dans une série de cantiques, il chante en hymne l'épopée
+du peuple de Dieu. Depuis Moïse jusqu'à lui, il recompose toutes les
+destinées de sa race. Chaque récit est un prodige, et chaque prodige
+fait éclater sur sa harpe un cri de bénédiction. C'est le poëme
+national d'un peuple exclusivement théocratique, chanté aux pieds de
+ses autels par un pontife-roi.
+
+L'épopée finit par ses propres aventures:
+
+«Il fit choix de David, son esclave, et il le tira d'un parc de
+brebis!»
+
+Cette revue lyrique des temps écoulés et des prodiges accomplis le
+rend plus pieux et plus poëte.
+
+«Moi,» dit-il, «mon âme languit après tes parvis! Mon coeur et ma
+chair te chantent, ô Dieu vivant!
+
+«Le passereau trouve sa demeure, l'hirondelle un nid pour ses petits,
+tes autels à moi! Heureux ceux qui habitent ta demeure!
+
+«Un jour à l'ombre de ton temple vaut mieux que mille dans les tentes
+des pervers.
+
+«Ou poëte, ou joueur de flûte, toutes mes pensées sont à toi!»
+
+
+XIX
+
+Le quatrième livre commence par une ode imitée de Moïse, qui semble
+récapituler toute la sagesse des ancêtres et toutes les vanités de la
+vie humaine en dehors de Dieu.
+
+«Avant que les montagnes fussent nées, avant que les cieux et la terre
+fussent éclos de l'éternité jusqu'à l'éternité, tu es Dieu!
+
+«Tu pulvérises l'homme et tu lui dis: Renais;
+
+«Car mille ans à tes yeux sont comme le jour d'hier qui a été et comme
+une faction montée dans la nuit!
+
+«Tu répands l'humanité comme l'eau; ils sont, les hommes, comme un
+sommeil, comme une herbe née du matin!
+
+«À l'aurore elle fleurit et passe, le soir elle est desséchée et
+morte!
+
+«Le nombre de nos années est de soixante-dix ans à quatre-vingts ans
+pour les plus robustes; puis le fil de nos jours est coupé en un clin
+d'oeil, et nous ne sommes plus!
+
+«Enseigne-nous à compter ces jours, afin que nous leur fassions
+rapporter les fruits de la sagesse!
+
+«Que tes oeuvres me réjouissent à contempler, ô mon Dieu! Que j'aime à
+les chanter, soit sur l'instrument à dix cordes, soit sur le _nébel_,
+soit dans des hymnes méditées sur la harpe!
+
+«Le juste fleurit comme le palmier; il monte comme le cèdre, il
+fructifie encore dans sa vieillesse!»
+
+L'évidence de la Providence lui est révélée ailleurs dans deux versets
+aussi saillants d'expression qu'irréfutables de pensée.
+
+«Celui qui a _planté_ l'oreille n'entendra-t-il pas? et celui qui a
+aplani l'oeil ne verra-t-il pas?»
+
+Il chante jusqu'à sa politique dans la cinquante et unième ode; il
+chante jusqu'à son agonie dans la suivante.
+
+«Mes jours s'évaporent comme une fumée; mes os sont consumés comme un
+tison au feu.
+
+«À force de gémir ma chair s'attache à mes os.
+
+«Je ressemble au pélican du désert; je suis devenu comme le hibou
+habitant des ruines.
+
+«Je veille et je deviens comme le passereau solitaire sur le toit!
+
+«Mon âme est collée à la poussière. Ranime-la, selon ta promesse!
+
+«Constamment, Seigneur, je porte ma vie dans ma main, et je te
+l'offre!
+
+«Je lève mes yeux vers les montagnes d'où me viendra ton secours!
+
+«De même que les yeux de l'esclave sont fixés sur les mains de son
+maître, de même que les yeux de la servante sont attachés aux mains de
+sa maîtresse, de même, ô Jéhovah! mes yeux sur mon Dieu!...
+
+«Ramène, ô Jéhovah! nos captifs comme l'eau des torrents sur une terre
+nue!
+
+«Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans la joie.
+
+«Il s'en allait devant lui et pleurait en marchant, celui qui portait
+le sac des semailles; il revient joyeux et chargé de gerbes!
+
+«Mon âme t'attend, mon Dieu, plus impatiemment que les gardes de nuit,
+aux portes de la ville, n'attendent le matin!
+
+«J'ai apaisé _devant toi_ et assoupi mon âme comme un enfant sevré qui
+est sur les bras de sa mère; comme un enfant sevré mon âme est
+assoupie de confiance en moi!»
+
+Où trouver sur la lyre antique des notes de flûte semblables à celle
+de ce berger?
+
+
+XX
+
+Et comme chaque trait des moeurs pastorales ou sacerdotales lui
+fournit une image ou simple, ou neuve, ou douce, ou forte, ou
+inattendue! Écoutez-le prêcher la réconciliation et la concorde à ses
+fils.
+
+«Qu'il est doux et qu'il est agréable que les frères habitent ensemble
+dans la paix!
+
+«Moins douce et moins parfumée est l'huile répandue sur la tête, qui
+coule de là sur la barbe, barbe d'Aharon, et qui coule de sa barbe
+jusque sur les bords de son habit sacerdotal!
+
+«Moins douce est la rosée qui descend sur les collines d'Hermon!»
+
+Et comme la figure de l'enthousiasme, la répétition, mise par lui en
+refrain dans la bouche du choeur ou du peuple, ajoute le
+retentissement d'une foule à l'accent jailli d'une seule âme!
+
+Écoutez!
+
+
+LE POËTE.
+
+«Glorifiez Jéhovah, car il est bon; car sa miséricorde est éternelle!
+
+LE CHOEUR.
+
+«Glorifiez le Dieu des dieux, car il est bon; car sa miséricorde est
+éternelle!
+
+LE POËTE.
+
+«À celui qui a été l'architecte intelligent du firmament!
+
+LE CHOEUR.
+
+«Car sa miséricorde est éternelle!
+
+LE POËTE.
+
+«À celui qui a couché la terre sur les eaux!
+
+LE CHOEUR.
+
+«Car sa miséricorde est éternelle!
+
+LE POËTE.
+
+«À celui qui allume les grandes lampes du firmament!
+
+LE CHOEUR.
+
+«Car sa miséricorde est éternelle!
+
+LE POËTE.
+
+«À celui qui a fait le soleil pour le jour!
+
+LE CHOEUR.
+
+«Car sa miséricorde est éternelle!
+
+LE POËTE.
+
+«À celui qui a fait la lune et les étoiles pour les nuits!
+
+LE CHOEUR.
+
+«Car sa miséricorde est éternelle!
+
+LE POËTE.
+
+«À celui qui a fendu en blocs la mer de joncs (la mer Rouge)!
+
+LE CHOEUR.
+
+«Car sa miséricorde est éternelle!»
+
+Et ainsi de suite pour toutes les phases de l'histoire nationale où
+Jéhovah a signalé sa protection sur Israël.
+
+Horace chantait-il un tel _Poëme séculaire_ aux Romains?
+
+Tyrtée a-t-il, dans l'élégie patriotique, des plaintes égales à celles
+qui pleurent et grondent dans les strophes suivantes?
+
+«Au bord des fleuves de Babylone nous nous sommes assis et nous
+pleurions.
+
+«Aux saules de leurs rivages nous avions suspendu nos harpes!
+
+«Chantez-nous quelques-uns des chants de Sion, votre patrie, nous
+disaient, en nous commandant la joie, les oppresseurs qui nous
+retenaient en captivité.
+
+«Comment chanterions-nous les chants de Jéhovah à la terre étrangère?
+
+«Si je pouvais t'oublier, ô Jérusalem! que ma main droite m'oublie
+moi-même!
+
+«Si je pouvais ne plus penser nuit et jour à toi, si je ne te plaçais
+plus, ô ma Jérusalem! sous ma tête, que ma langue reste collée à mon
+palais!
+
+«Fils de Babylone, _la rosée du sol_! tremblez, etc., etc.»
+
+L'élégie du captif finit par l'imprécation sourde contre l'oppresseur.
+
+
+XXI
+
+Tout finit par un choeur de louange à Dieu, auquel le poëte convie
+tous les peuples, toutes les bouches, tous les instruments à corde ou
+à vent de la musique sacrée, tous les éléments et tous les astres!
+Sublime finale de cet opéra de soixante ans, chanté par le berger, le
+héros, le roi, le vieillard dans les psaumes!
+
+«Chantez le Seigneur dans les profondeurs du firmament!
+
+«Chantez-le, vous ses anges! vous ses armées!
+
+«Soleil et lune, chantez! chantez, vous, astres lumineux! étincelantes
+constellations!
+
+«Voûtes des cieux, chantez! Chantez, vastes eaux qui flottez
+au-dessous des cieux!
+
+«Éclairs, grêle, neige, brouillards, vents des tempêtes qui exécutez
+ses paroles, chantez!
+
+«Montagnes, collines, arbres qui portez des fruits, cèdres _qui portez
+l'ombre_, chantez!
+
+«Jeunes hommes, jeunes vierges, adolescents, vieillards, chantez!
+
+«Célébrez son nom par des danses, par des fanfares à sa gloire sur la
+peau du tambour et sur la corde du kinnor (la harpe)!
+
+«Célébrez-le dans son temple! célébrez-le dans son firmament!
+
+«Célébrez-le par le déchirement du son de la trompette! célébrez-le
+par le nébel à dix cordes!
+
+«Célébrez-le par la flûte et par les cymbales retentissantes!
+
+«Que tout ce qui a le souffle dise: Jéhovah! Dieu!...»
+
+Voilà l'enthousiasme presque inarticulé du poëte lyrique, tant les
+paroles se pressent confusément sur ses lèvres, qui s'emporte à sa
+vraie source, à Dieu, comme les flocons de la fumée d'un incendie de
+l'âme par un vent d'orage! Voilà David, ou plutôt voilà le coeur
+humain avec toutes les notes que Dieu a permis de rendre sur la terre
+à cet instrument de douleur, de larmes, de joie ou d'adoration! Voilà
+la poésie sanctifiée à sa plus haute expression! Voilà le vase des
+parfums brisé sur le parvis du temple et répandant ses odeurs du coeur
+de David dans le coeur du genre humain presque tout entier! Car,
+hébraïque, chrétienne ou même mahométane, toute religion, tout
+gémissement, toute prière a recueilli une goutte de ce vase répandu
+sur les hauteurs de Jérusalem pour en faire un de ses accents. Ce
+petit berger est devenu le maître des choeurs sacrés de tout
+l'univers. Il n'y a pas une piété sur la terre qui ne prie avec ses
+paroles ou qui ne chante avec sa voix. On dirait qu'il a mis une corde
+de sa pauvre harpe dans tous les choeurs religieux ou seulement
+sensibles, pour l'y faire résonner partout et éternellement à
+l'unisson des échos de Bethléem, d'Horeb ou d'Engaddi! Ce n'est plus
+le poëte, ce n'est plus le prophète; c'est la vibration des murs de
+tous les temples répercutant son coeur.
+
+C'est le psalmiste de l'éternité. Quelle destinée, quelle puissance a
+la poésie quand elle s'inspire de la divinité!
+
+
+XXII
+
+Quant à nous, nous ne nous étonnons pas de cette puissance de
+répercussion du son de l'âme humaine à travers toutes les âmes et tous
+les âges; il y a dans le coeur du héros, du poëte ou du saint, des
+élans de force qui brisent le sépulcre, le firmament, le temps, et qui
+vont, comme les cercles excentriques du caillou jeté dans la mer,
+mourir seulement sur les dernières plages du lit de l'Océan. Le coeur
+de l'homme, quand il est ému par l'idée de Dieu, porte ses émotions
+aussi loin que l'Océan porte les ondulations de ses rives.
+
+Telle est la voix de ce poëte qu'on peut appeler véritablement le
+barde de Dieu!
+
+Mais il a eu de plus un bonheur suprême, celui d'être adopté dans les
+temps les plus reculés pour le barde du temple, en sorte que, par un
+phénomène unique en lui, la poésie est devenue religion. C'est le
+dernier degré de popularité auquel la poésie puisse atteindre. C'est
+par là qu'il y a une strophe de ce barde dans toutes nos jubilations
+sacrées, un soupir de ce berger dans tous nos soupirs, une larme de ce
+pénitent dans toutes nos larmes. Quelque étranger que l'on puisse être
+aux rites ou aux cultes qui ont adopté ce lyrique pour leur prophète,
+toutes les âmes modernes l'ont adopté pour leur poëte.
+
+Quant à moi, lorsque mon âme, ou enthousiaste, ou pieuse, ou triste, a
+besoin de chercher un écho à ses enthousiasmes, à ses piétés ou à ses
+mélancolies dans un poëte, je n'ouvre ni Pindare, ni Horace, ni Hafiz,
+poëtes purement académiques; je ne cherche pas même sur mes propres
+lèvres des balbutiements plus ou moins expressifs pour mes émotions;
+j'ouvre les psaumes et j'y prends les paroles qui semblent sourdre du
+fond de l'âme des siècles et qui pénètrent jusqu'au fond de l'âme des
+générations. Heureux l'homme à qui il a été donné de devenir ainsi
+l'hymne éternellement vivant, la prière ou le gémissement personnifié
+du genre humain!
+
+
+XXIII
+
+J'étais déjà dans cette disposition pour ainsi dire innée pour le
+poëte David, il y a quelques années, quand je visitai la patrie, la
+demeure et le tombeau de ce grand lyrique. J'aime à me retracer encore
+aujourd'hui la mémoire des sites et des impressions que j'y recevais
+des lieux, des noms et des chants sacrés. Je les retrouve dans mes
+notes écrites sur la selle de mon chameau qui me servait d'oreiller et
+de table.
+
+La peste sévissait dans Jérusalem; nous restâmes assis tout le jour en
+face des portes principales de la cité sainte; nous fîmes le tour des
+murs en passant devant toutes les autres portes de la ville. Personne
+n'entrait, personne ne sortait; le mendiant même n'était pas assis
+contre les bornes, la sentinelle ne se montrait pas sur le seuil; nous
+ne vîmes rien, nous n'entendîmes rien: le même vide, le même silence à
+l'entrée d'une ville de trente mille âmes, pendant les douze heures du
+jour, que si nous eussions passé devant les portes mortes de Pompéi
+ou d'Herculanum! Nous ne vîmes que quatre convois funèbres sortir en
+silence de la porte de Damas et s'acheminer le long des murs vers les
+cimetières turcs; et près de la porte de Sion, lorsque nous y
+passâmes, qu'un pauvre chrétien mort de la peste le matin, et que
+quatre fossoyeurs emportaient au cimetière des Grecs. Ils passèrent
+près de nous, étendirent le corps du pestiféré, enveloppé de ses
+habits, sur la terre, et se mirent à creuser en silence son dernier
+lit, sous les pieds de nos chevaux.
+
+La terre autour de la ville était fraîchement remuée par de semblables
+sépultures que la peste multipliait chaque jour. Le seul bruit
+sensible, hors des murailles de Jérusalem, était la complainte
+monotone des femmes turques qui pleuraient leurs morts. Je ne sais si
+la peste était la seule cause de la nudité des chemins et du silence
+profond autour de Jérusalem et dedans; je ne le crois pas, car les
+Turcs et les Arabes ne se détournent pas des fléaux de Dieu,
+convaincus que sa main peut les atteindre partout et qu'aucune route
+ne lui échappe.--Sublime raison de leur part, mais qui les mène par
+l'exagération à de funestes conséquences!
+
+
+XXIV
+
+À gauche de la plate-forme du temple et des murs de la ville, la
+colline qui porte Jérusalem s'affaisse tout à coup, s'élargit, se
+développe à l'oeil en pentes douces, soutenues çà et là par quelques
+terrasses de pierres roulantes. Cette colline porte à son sommet, à
+quelque cent pas de Jérusalem, une mosquée et un groupe d'édifices
+turcs assez semblables à un hameau d'Europe couronné de son église et
+de son clocher. C'est Sion! c'est le palais!--c'est le tombeau de
+David!--c'est le lieu de ses inspirations et de ses délices, de sa vie
+et de son repos!--lieu doublement sacré pour moi, dont ce chantre
+divin a si souvent touché le coeur et ravi la pensée. C'est le premier
+des poëtes du sentiment; c'est le roi des lyriques! Jamais la fibre
+humaine n'a résonné d'accords si intimes, si pénétrants et si graves;
+jamais la pensée du poëte ne s'est adressée si haut et n'a crié si
+juste; jamais l'âme de l'homme ne s'est répandue devant l'homme et
+devant Dieu en expressions et en sentiments si tendres, si
+sympathiques et si déchirants. Tous les gémissements les plus secrets
+du coeur humain ont trouvé leurs voix et leurs notes sur les lèvres et
+sur la harpe de ce barde sacré; et, si l'on remonte à l'époque reculée
+où de tels chants retentissaient sur la terre; si l'on pense qu'alors
+la poésie lyrique des nations les plus cultivées ne chantait que le
+vin, l'amour, le sang et les victoires des mules et des coursiers dans
+les jeux de l'Élide, on est saisi d'un profond étonnement aux accents
+mystiques du berger-prophète, qui parle au Dieu créateur comme un ami
+à son ami, qui comprend et loue ses merveilles, qui admire ses
+justices, qui implore ses miséricordes, et qui semble un écho anticipé
+de la poésie évangélique, répétant les douces paroles du Christ avant
+de les avoir entendues. Prophète ou non, selon qu'il sera considéré
+par le philosophe ou le chrétien, aucun d'eux ne pourra refuser au
+poëte-roi une inspiration qui ne fut donnée à aucun autre homme. Lisez
+du grec ou du latin après un psaume! Tout pâlit.
+
+
+XXV
+
+J'aurais, moi, humble poëte d'un temps de décadence et de silence,
+j'aurais, si j'avais vécu à Jérusalem, choisi le lieu de mon séjour et
+la pierre de mon repos précisément où David choisit le sien à Sion.
+C'est la plus belle vue de la Judée, de la Palestine et de la Galilée.
+
+Jérusalem est à gauche, avec le temple et ses édifices, sur lesquels
+le regard du roi ou du poëte pouvait plonger du haut de sa terrasse.
+Devant lui des jardins fertiles, descendant en pentes mourantes, le
+pouvaient conduire jusqu'au fond du lit du torrent dont il aimait
+l'écume et la voix.--Plus bas, la vallée s'ouvre et s'étend; les
+figuiers, les grenadiers, les oliviers l'ombragent. C'est sur
+quelques-uns de ces rochers surpendus près de l'eau courante; c'est
+dans quelques-unes de ces grottes sonores, rafraîchies par l'haleine
+et par le murmure des eaux; c'est au pied de quelques-uns de ces
+térébinthes, aïeux du térébinthe qui me couvre, que le poëte sacré
+venait sans doute attendre le souffle qui l'inspirait si
+mélodieusement.
+
+Que ne puis-je l'y retrouver, pour chanter les tristesses de mon coeur
+et celles du coeur de tous les hommes dans cet âge inquiet, comme ce
+berger inspiré chantait ses espérances dans un âge de jeunesse et de
+foi! Mais il n'y a plus de chant dans le coeur de l'homme; les lyres
+restent muettes, et l'homme passe en silence, sans avoir ni aimé, ni
+prié, ni chanté.
+
+
+XXVI
+
+Remontons au palais de David. De là on plonge ses regards sur la
+ravine verdoyante et arrosée de Josaphat. Une large ouverture dans les
+collines de l'est conduit de pente en pente, de cime en cime,
+d'ondulation en ondulation, jusqu'au bassin de la mer Morte. Cette mer
+réfléchit là-bas les rayons du soir dans ses eaux pesantes et opaques
+comme une épaisse glace de Venise qui donne une teinte mate et plombée
+à la lumière. Ce n'est point ce que la pensée se figure: un lac
+pétrifié dans un horizon terne et sans couleur; c'est d'ici un des
+plus beaux lacs de Suisse ou d'Italie, laissant dormir ses eaux
+tranquilles entre l'ombre des hautes montagnes d'Arabie, qui se
+dentellent à perte de vue comme des Alpes sans neige derrière ses
+flots, au pied des monticules coniques ou pyramidaux, mais toujours
+transparents, de la Judée, royaume stérile du poëte-roi.
+
+
+XXVII
+
+Le jour suivant j'allai m'asseoir seul, les psaumes dans les mains,
+sur un bloc de maçonnerie éboulé autour du tombeau du fils d'Isaïe.
+
+Le jour s'éteignait lentement: il décolorait un à un les rochers
+grisâtres de la colline opposée, derrière la vallée, ou plutôt la
+ravine de Josaphat. Ces rochers, les uns debout, les autres couchés,
+ressemblent, à s'y tromper, à des pierres sépulcrales frappées des
+derniers feux de la lampe qui se retire. Tout était silence et deuil
+autour de moi dans ce demi-jour, mais tout était aussi mémoire des
+temps écoulés. Je voyais d'un regard toute la scène de ce poëme épique
+et lyrique de la vie et des chants de David. La poussière du héros et
+du barde d'Israël reposait peut-être sous mes pieds, dispersée par les
+siècles de l'une de ces grandes auges de pierre grise dont les débris
+parsèment la colline, et dans lesquelles les chameliers font boire
+aujourd'hui leurs chameaux. Un vent du midi, tiède et harmonieux,
+soufflait par bouffées de la colline des Oliviers, en face de moi; ce
+vent apportait aux sens la saveur amère et la senteur âcre des
+feuilles d'olivier qu'il avait traversées. Il soupirait, gémissait,
+sanglottait, chantait mélancoliquement ou mélodieusement entre les
+chardons, les épines, les cactus et les ruines du tombeau du poëte.
+
+C'étaient les mêmes notes que David avait entendues sur les mêmes
+collines en gardant les brebis d'Isaïe, son père. C'étaient ces sons,
+ces horizons, ces joies du ciel et ces tristesses de la terre qui
+l'avaient fait poëte. Son âme était répandue dans cet air du soir,
+insaisissable, mais sensible et respirable comme un parfum évaporé du
+vase brisé par les pieds du cheval à l'entrée d'un héros dans une
+grande ville d'Orient.
+
+Je me complaisais dans ce lyrisme des éléments, dans cette consonnance
+de la nature, des ruines, des siècles écoulés, avec la voix du poëte
+qui les a éternisés par ses hymnes.
+
+J'ouvris le petit volume des psaumes que j'avais recueilli dans
+l'héritage de ma mère, et dont les feuilles, feuilletées à toutes les
+circonstances de sa vie, portaient l'empreinte de ses doigts et
+quelques taches de ses larmes. Je lus avec des impressions centuplées
+pour moi par le site et par le voisinage du tombeau; je continuai à
+lire jusqu'à ce que le crépuscule, assombri de verset en verset
+davantage, effaçât une à une sous mes yeux les lettres du Psalmiste;
+mais, même quand mes regards ne pouvaient plus lire, je retrouvais
+encore ces lambeaux d'odes, ou d'hymnes, ou d'élégies, dans ma
+mémoire, tant j'avais eu de bonne heure l'habitude de les entendre, à
+la prière du soir, dans la bouche des jeunes filles auxquelles la mère
+de famille les faisait réciter avant le sommeil. S'il reste quelque
+poésie dans l'âme des familles de l'Occident, ce n'est pas aux poëtes
+profanes qu'on le doit, c'est au pauvre petit berger de Bethléem. Les
+psaumes sont naturalisés dans toutes les maisons. Il n'y a ni une
+naissance, ni un mariage, ni une agonie, ni une sépulture auxquels il
+n'assiste. C'est le musicien convié à toutes les fêtes et à tous les
+deuils du foyer, et, plus heureux que ces musiciens de nos sens, ce
+n'est pas à l'oreille qu'il chante, il chante au coeur.
+
+
+XXVIII
+
+Au moment où j'allais fermer le livre pour rejoindre le camp de ma
+caravane, que j'avais planté de l'autre côté de la ville, en dehors de
+la porte de Bethléem, un air de flûte lointain et mélancolique se fit
+entendre à ma droite sur une des collines nues et déchirées des monts
+d'Arabie qui encaissent la vallée de la mer Morte. C'était un gardeur
+de chèvres et d'ânesses, comme Saül et comme David, qui rappelait, du
+haut des rochers et du fond des précipices, ses chevreaux, à la
+mélodie pastorale de son roseau percé de trois notes. Jamais la flûte
+des plus miraculeux musiciens de nos orchestres d'opéra ne me donna un
+ravissement aussi délicieux à l'oreille. Ce fut pour moi le sursaut
+des siècles endormis se réveillant dans un écho au souffle d'un enfant
+berger autour de la tombe du grand joueur de flûte. Je jetai un cri et
+je me levai de mon bloc de pierre sur la pointe des pieds, pour mieux
+saisir dans la brise les sons aériens et mourants de ce roseau percé.
+Je me reportai d'un bond de l'âme aux nuits où le fils d'Isaïe
+s'asseyait dans la solitude, écouté seulement par ses brebis; à ces
+inspirations du désert qui le firent roi de la Judée pour une vie
+d'homme, et pour l'éternité roi du chant. Le berger arabe interrompit
+et reprit vingt fois sa mélodie pastorale. Je m'étais assis de nouveau
+pour l'écouter jusqu'au bout.
+
+
+XXIX
+
+Mais bientôt un autre concert nocturne vint me distraire de cette
+pastorale; j'apercevais, à travers le crépuscule, un petit groupe de
+peuple qui défilait, sombre et muet comme une apparition funèbre, dans
+le sentier creux, à quelques centaines de coudées au-dessous de moi.
+Ce sentier suit la vallée de Josaphat et passe entre le tombeau
+d'Absalon et la fontaine de Siloé.
+
+C'était le convoi d'une jeune Arménienne que la peste venait de
+frapper dans Jérusalem, et que la famille, les amis, les voisins
+conduisaient au cimetière de sa communion, hors de la ville. Cette
+petite colonne d'hommes, de femmes et de prêtres affligés psalmodiait
+sourdement en marchant quelques-uns des versets sacrés de leur
+liturgie des morts. Ces versets les plus pathétiques des psaumes de
+David remontaient ainsi du fond de sa vallée, hélas! et du fond de ces
+coeurs jusqu'au tombeau du roi. J'en saisis quelques-uns au passage de
+la brise et je les répétai à voix basse, quoique étranger à ce deuil,
+avec la consonnance compatissante qui associe l'étranger, enfant de
+douleurs, comme dit le poëte, à toutes les douleurs de ses frères
+inconnus!
+
+
+XXX
+
+Quand le convoi eut disparu derrière l'angle du sépulcre d'Absalon
+pour s'enfoncer sous les oliviers de la colline, je me levai pour
+reprendre enfin mon sentier vers mes tentes. Par une bizarre
+concordance d'heures, de site, d'accidents et de hasards, ce fut
+encore la voix de David qui m'arrêta et qui me fit retomber tout
+pensif et tout ébranlé de poésie sur le bloc de pierre.
+
+Le vent qui, un instant avant, soufflait des montagnes, avait tourné
+pendant ma longue station au tombeau du roi; il soufflait maintenant
+de la mer, et il m'apportait de la ville une sorte de psalmodie
+plaintive semblable au gémissement d'une cité en deuil. En prêtant
+plus attentivement l'oreille je distinguai la récitation cadencée des
+psaumes du poëte, qui sortait du couvent des moines latins de
+Terre-Sainte, et qui, de terrasse en terrasse, venait mourir au
+tombeau du harpiste de Dieu. Cette flûte sur la colline, ce convoi
+chantant dans la vallée, cette psalmodie dans le monastère, triple
+écho à la même heure de cette voix du grand lyrique, enseveli, mais
+ressuscité sans cesse sur sa montagne de Sion, me jetèrent dans un
+ravissement d'esprit qui semblait me donner pour la première fois le
+sentiment de la toute-puissance du chant dans l'homme.
+
+«Qu'est devenu son royaume? m'écriai-je. Les Persans, les Arabes, les
+califes, les croisés, les sultans s'en sont arraché les morceaux; les
+pèlerins n'y viennent plus adorer que la poussière, et le vent
+l'emporte au désert ou à la plage de la _grande_ mer avec le même
+mépris qu'il emporte le brin de paille du nid de l'hirondelle, quand
+la nichée a pris son vol en automne vers d'autres climats! Mais sa
+flûte, mais sa harpe, mais ses notes lyriques du roi des cantiques ont
+survécu à son empire détruit, à sa race dispersée parmi les nations! Ô
+puissance de l'âme! ô éternité de la parole inspirée! Le roi est
+poussière; il ne possède pas même son propre tombeau; mais sa harpe
+possède l'univers, et qui sait si elle n'a pas son écho jusque dans le
+ciel?--Jamais homme n'eut une telle apothéose.»
+
+
+XXXI
+
+Je baisai la pierre détachée de ce tombeau de David, et je rentrai
+tout recueilli et tout musical sous ma tente. Une lampe l'éclairait;
+je taillai mon crayon, et j'écrivis, à la lueur de la lampe battue du
+vent sous la toile, quelques strophes restées incomplètes, et que
+j'adressai, un certain nombre d'années après, à un des plus élégants
+et des plus érudits traducteurs des psaumes, M. Dargaud. Je les
+retrouve avec leurs sens suspendus, et leurs lacunes, et leurs ratures
+au crayon, sur le papier jauni par la poussière du désert et par la
+fumée de la tente.
+
+En voici quelques strophes, souvenir d'une soirée de voyage et d'une
+halte à ce tombeau:
+
+ Ô harpe, qui dors sous la tête,
+ Sous la tête du barde roi,
+ Veuve immortelle du prophète,
+ Un jour encore éveille-toi!
+ Quoi! Dans cette innombrable foule
+ Des hommes, qui parle et qui coule,
+ Il n'est plus une seule main
+ Qui te remue et qui t'accorde,
+ Et qui puisse un jour sur ta corde
+ Faire éclater le coeur humain?
+
+ Es-tu comme le large glaive
+ Dans les tombes de nos aïeux
+ Qu'aucun bras vivant ne soulève
+ Et qu'on mesure en vain des yeux?
+ Harpe du psalmiste, es-tu comme
+ Ces gigantesques crânes d'homme
+ Que le soc découvre sous lui,
+ Grands débris d'une autre nature
+ Qui, pour animer leur stature,
+ Voudraient dix âmes d'aujourd'hui?
+
+Que faut-il pour te faire rendre les sons d'autrefois? demandai-je à
+cette harpe sacrée:
+
+ Faut-il avoir, dans son enfance,
+ Gardien d'onagre ou de brebis,
+ Brandi la fronde à leur défense
+ Porté leurs toisons pour habits?
+ Faut-il avoir, dans ces collines,
+ Laissé son sang sur les épines,
+ Déchiré ses pieds au buisson?
+ Collé dans la nuit solitaire
+ Son oreille au pouls de la terre
+ Pour résonner à l'unisson?
+ ..........................
+ ..........................
+
+ Eh bien! de l'instrument j'ai parcouru la gamme,
+ De la plainte des sens jusqu'aux langueurs de l'âme,
+ Chaque fibre de l'homme au coeur m'a palpité,
+ Comme un clavier touché d'une main lourde et forte,
+ Dont la corde d'airain se tord brisée et morte,
+ Et que le doigt emporte
+ Avec le cri jeté!
+
+ Pourquoi donc sans échos sur nos fibres rebelles,
+ Ô harpe! languis-tu comme un aiglon sans ailes,
+ Tandis qu'un seul accord des kinnors d'Israël
+ Fait, après trois mille ans, dans les choeurs de nos fêtes,
+ D'Horeb et de Sina chanceler les deux faîtes,
+ Résonner les tempêtes
+ Et fulgurer le ciel?
+ ..........................
+ ..........................
+ Ah! c'est que tu touchais de tes miséricordes
+ Ce barde dont ta grâce avait monté les cordes;
+ De ses psaumes vainqueurs tu faisais don sur don;
+ Il pouvait t'oublier sur son lit de mollesses,
+ Tu poursuivais son coeur au fond de ses faiblesses
+ De ton impatient pardon!...
+
+ Fautes, langueurs, péchés, défaillances, blasphèmes,
+ Adultère sanglant, trahisons, forfaits mêmes.
+ Ta droite couvrait tout du flux de tes bontés;
+ Et, comme l'Océan dévore son écume,
+ Son âme, engloutissant le mal qui le consume,
+ Dévorait ses iniquités.
+
+ Quel forfait n'eût lavé cette larme sonore
+ Qui tomba sur sa harpe et qui résonne encore!
+ Les rocs de Josaphat en gardent la senteur.
+ Tu défendis aux vents d'en sécher le rivage,
+ Et tu dis aux échos: Roulez-la dans les âges,
+ Humectez tous les yeux, mouillez tous les visages
+ Des larmes du divin chanteur!
+ ..........................
+ ..........................
+
+ J'ai vu blanchir sur les collines
+ Les brèches du temple écroulé
+ Comme une aire d'aigle en ruines
+ D'où l'habitant s'est envolé!
+ J'ai vu sa ville, devenue
+ Un vil monceau de poudre nue,
+ Muette sous un vent de feu,
+ Et le guide des caravanes
+ Attacher le pied de ses ânes
+ Aux piliers du temple de Dieu!
+ Le chameau, qui baisse sa tête
+ Pour s'abriter des cieux brûlants,
+ Dans le royaume du prophète
+ N'avait que l'ombre de ses flancs,
+ Siloé, qu'un seul chevreau vide,
+ N'était qu'une sueur aride
+ Du sol brûlé sous le rayon,
+ Et l'Arabe, en sa main grossière
+ Ramassant un peu de poussière,
+ S'écriait: C'est donc là Sion!
+ ..........................
+ ..........................
+
+ Mais, quand sur ma poitrine forte
+ J'étreignis la harpe des rois,
+ Le vent roula vers la mer Morte
+ L'écho triomphal de ma voix;
+ Le palmier secoua sa poudre,
+ Le ciel serein de foudre en foudre
+ Tonna le nom d'Adonaï;
+ L'aigle effrayé lâcha sa proie,
+ Et je vis palpiter de joie
+ Deux ailes sur le Sinaï!
+ ..........................
+ ..........................
+
+ Est-ce là mourir? Non, c'est vivre
+ Plus vivant dans tous les vivants!
+ C'est se déchirer comme un livre,
+ Pour jeter ses feuillets aux vents!
+ C'est imprimer sa forte trace
+ Sur chaque parcelle d'espace
+ Où peuvent plier deux genoux!...
+ Et nous, bardes aux luths sans âme,
+ Qui du ciel ignorons la gamme,
+ Dites-moi! pourquoi vivons-nous?...
+
+ Dans l'Orient, riche en symbole,
+ Ainsi quand des saints orateurs
+ La pathétique parabole
+ Fait fondre l'auditoire en pleurs,
+ Le prêtre suspend la prière,
+ Il va de paupière en paupière
+ Éponger l'eau de tous les yeux;
+ Et de cet égouttement d'âme
+ Il compose un amer dictame
+ Qui guérit tout mal sous les cieux!
+
+ Ainsi sur ta corde arrosée,
+ Par le divin débordement,
+ Tes larmes, comme une rosée,
+ Se boiront éternellement
+ Ô berger! que l'eau de ta coupe
+ Avec la nôtre s'entrecoupe
+ Pour abreuver tous les climats!
+ Ton Jéhovah dort sous ses nues
+ Et d'autres races sont venues!...
+ Mais on pleure encore ici-bas!
+
+ LAMARTINE.
+
+
+
+
+XXXIVe ENTRETIEN.
+
+LITTÉRATURE, PHILOSOPHIE, ET POLITIQUE DE LA CHINE.
+
+
+I
+
+Les circonstances aujourd'hui nous commandent le sujet. Nous avions
+préparé depuis longtemps ces entretiens littéraires sur la Chine;
+comme tous ceux qui l'ont profondément étudiée, nous l'admirons.
+
+Quittons donc un moment l'Europe et les Indes, terres de
+l'imagination, traversons le Thibet qui sépare d'une muraille presque
+perpendiculaire de glace les deux plus vastes empires du monde, et
+jetons un regard profond sur la Chine, ce pays de la raison par
+excellence.
+
+La littérature en Chine est presque entièrement politique et
+législative.
+
+Après la religion et la philosophie, la politique est la plus haute
+application de la littérature aux choses humaines. C'est donc là
+surtout qu'il faut étudier la littérature politique. Cette étude nous
+conduira aux plus hautes théories du gouvernement des sociétés. Il y a
+loin de là, sans doute, aux futiles questions d'art, de langue, de
+prose ou de vers; mais l'art, la langue, la prose ou les vers ne sont
+que les formes des idées; c'est le fond qu'il faut d'abord considérer,
+si nous voulons que ce cours de littérature universelle soit en même
+temps un cours de pensée et de raison publique.
+
+Nous allons dire ici toute notre pensée sur la politique; on va voir
+que cette pensée n'est pas plus anarchique que celle de Montesquieu,
+et beaucoup moins chimérique que celle de Fénelon. Laissons l'utopie
+aux vers: la prose est la langue de vérité.
+
+
+II
+
+Le chef-d'oeuvre de l'humanité, selon nous, c'est un gouvernement.
+
+Réunir en une société régulière une multitude d'êtres épars qui
+pullulent au hasard sur une terre sans possesseurs légitimes et
+reconnus;
+
+Combiner assez équitablement tous les intérêts divergents ou
+contradictoires de cette multitude pour que chacun reconnaisse
+l'utilité de borner son intérêt propre par l'intérêt d'autrui;
+
+Extraire de toutes ces volontés individuelles une volonté générale et
+commune qui gouverne cette anarchie;
+
+Proclamer ou écrire cette volonté dominante en lois qui instituent
+des droits sociaux conformes aux droits naturels, c'est-à-dire aux
+instincts légitimes de l'homme sortant de la nature pour entrer dans
+la société;
+
+Sanctifier ces lois par la plus grande masse de justice qu'il soit
+possible de leur faire exprimer, en sorte que la conscience, cet
+organe que le Créateur nous a donné pour oracle intérieur, soit forcée
+de ratifier même contre nos passions la justice de la loi;
+
+Faire régner avec une autorité impartiale et inflexible cette loi sur
+nos iniquités individuelles, sur nos résistances, nos empiétements,
+nos répugnances; lui créer un corps, des membres, une main dans un
+pouvoir exécuteur et visible chargé de faire aimer, respecter et
+craindre la loi;
+
+Armer ce pouvoir exécuteur de toute la force nécessaire pour réprimer
+les atteintes individuelles ou collectives contre la loi, sans
+l'investir néanmoins de prérogatives assez absolues pour qu'il puisse
+lui-même se substituer à la loi et faire dégénérer cette volonté d'un
+seul contre tous en tyrannie;
+
+Échelonner, si l'empire est grand, les corps ou les magistratures,
+religieuse, civile, judiciaire, administrative, de telle sorte que
+chaque province, chaque ville, chaque maison, chaque citoyen, trouve à
+sa portée la souveraineté de l'État prête à lui distribuer sa part
+d'ordre, de sécurité, de justice, de police, de service public, de
+vengeance même si un droit est violé dans sa personne;
+
+Faire contribuer dans la proportion de son intérêt et de sa force
+chacun des membres de la nation aux services onéreux que la nation
+exige en obéissance, en impôt, en sang, si le salut de la communauté
+exige le sang de ses enfants;
+
+Créer au sommet de cette hiérarchie d'autorités secondaires une
+autorité suprême, soit monarchique, c'est-à-dire personnifiée dans un
+chef héréditaire, soit aristocratique, c'est-à-dire personnifiée dans
+une caste gouvernementale, soit républicaine, c'est-à-dire
+personnifiée dans un magistrat temporaire élu et révocable par
+l'unanimité du peuple: voilà le chef-d'oeuvre de cette création d'un
+gouvernement par l'homme.
+
+Ce gouvernement, Dieu l'a donné tout fait par instinct à diverses
+tribus d'animaux, tels que les fourmis et les abeilles; il a laissé
+aux hommes le mérite de l'inventer, de le choisir, de le changer, de
+l'approprier à leur caractère et à leurs besoins, et de se faire à
+eux-mêmes leur propre sort, en se faisant un gouvernement plus ou
+moins conforme à la conscience, à la justice, à la raison.
+
+Telle est notre pensée sur la sainte institution de ce qu'on appelle
+un gouvernement.
+
+
+III
+
+Cette liberté que Dieu a laissée à l'homme de se choisir et de se
+façonner un gouvernement est ce qui constitue le plus sa dignité
+morale parmi les êtres créés.
+
+Tout gouvernement est une intelligence en travail et une morale en
+action.
+
+Si l'homme n'avait que des instincts comme les animaux, il n'aurait
+qu'une forme de société immuable; c'est parce que l'homme est doué de
+la raison et de la liberté qu'il éprouve, transforme et améliore sans
+cesse ses gouvernements.
+
+Les questions de gouvernement sont donc, par leur importance, celles
+sur lesquelles les hommes ont le plus parlé, discuté, écrit; ce que
+les hommes de tous les siècles ont écrit sur les gouvernements et sur
+la société est ce que nous appelons la littérature politique. Les
+livres primitifs de l'Inde sont pleins de règles et de maximes qui
+touchent au régime des sociétés. La Bible est tantôt un code de
+république, tantôt un code de monarchie, tantôt un code de théocratie
+ou de gouvernement sacerdotal et monarchique à la fois comme était
+l'Égypte chez qui les Hébreux en avaient vu le modèle. Mais de tous
+les pays où l'homme a agité pour les résoudre ces grandes théories des
+sociétés, la Chine antique est évidemment celui où la raison humaine a
+le mieux approfondi, le mieux résolu et le mieux appliqué les
+principes innés de l'organisation sociale. La sagacité, l'expérience
+et le génie de ces philosophes politiques dépassent les Machiavel,
+les Montesquieu, les J. J. Rousseau, ces littérateurs politiques de
+notre Europe.
+
+Nous savons qu'une telle assertion fera sourire au premier aperçu
+notre orgueil européen et notre ignorance populaire, toujours prêts à
+sourire et à railler quand on prononce le nom de la Chine; mais nous
+ne nous laisserons pas intimider par ce mépris préconçu contre la plus
+vaste et la plus durable agrégation d'êtres humains qui ait jamais
+subsisté en unité nationale ou en ordre social sur ce globe.
+
+Nous avons étudié impartialement pendant trente ans ces institutions
+qui régissent trois cent millions d'hommes; nous plaignons ceux qui
+n'ont que des dédains et des sourires en présence du phénomène de la
+Chine antique et moderne, empire plus étendu, plus peuplé, plus
+policé, plus industrieux que l'Europe entière. Ils jugent ridiculement
+ce peuple ancêtre sur quelques grotesques en porcelaine, jouets
+d'enfants qu'on vend à Canton aux matelots de nos navires. Que
+penseraient-ils des publicistes chinois s'ils nous jugeaient
+nous-mêmes, nous Européens, sur ces caricatures, ignobles débauches
+d'art, qu'on dessine à Londres ou à Paris pour défigurer nos grands
+hommes et pour dérider nos populaces?
+
+
+IV
+
+Aristote n'a fait que l'analyse des formes de gouvernement usitées de
+son temps parmi les nations asiatiques ou grecques auxquelles les
+institutions et le nom même de la Chine étaient inconnus.
+
+Platon n'a fait qu'une utopie politique n'ayant pour base que des
+songes dorés et incohérents au lieu de fonder ses institutions sur la
+nature de l'homme, sur l'histoire et sur l'expérience, seuls éléments
+d'ordre social.
+
+Les Indes et la Perse n'avaient d'autres théories de gouvernement que
+l'autorité absolues dans les rois, l'obéissance servile et consacrée
+dans les sujets, les priviléges de naissance et les hiérarchies
+infranchissables entre les castes.
+
+Les Romains n'ont eu d'autre droit public que le droit du plus
+ambitieux et du plus armé sur le plus faible; conquérir, spolier et
+posséder par la gloire, c'est toute leur politique. La conscience et
+la morale ont été de vains noms pour eux dans leurs théories de
+gouvernement. Des maîtres et des esclaves, des conquérants et des
+conquis, c'est tout le monde romain. Ils ont fait beaucoup de lois,
+mais ce sont des lois athées, des lois de propriété, des lois
+d'héritage, des lois de famille, des lois d'administration, aucunes
+lois vraiment divines et humaines selon la grande acception de ces
+deux mots; race de brigands qui s'est contentée de bien distribuer les
+dépouilles du monde.
+
+Le christianisme qui, en promulguant le dogme d'égalité, de justice et
+d'amour, aurait dû changer la politique romaine a eu peu d'influence
+jusqu'à ces derniers temps sur les institutions sociales des peuples.
+Il avait dit un mot qui désintéressait la politique de la religion:
+«Rendez à César ce qui est à César»; il s'était borné à promulguer la
+morale de l'individu sans s'immiscer dans la morale de l'État,
+c'est-à-dire dans le gouvernement; il pouvait sanctifier le sujet
+pendant que le prince était dépravé. Mais de la conscience privée le
+christianisme devait finir par s'élever dans la conscience publique
+par l'universalisation de ses principes de justice réciproque. Sa
+philosophie fraternelle commence à peine à être sensible dans la
+législation et dans la politique; son ère gouvernementale n'est pas
+encore venue même dans la littérature d'état.
+
+Machiavel, le grand publiciste de l'Italie, est païen dans ses
+principes de gouvernement;
+
+Montesquieu, le grand publiciste de la France au dix-huitième siècle,
+est romain;
+
+Thomas Morus, en Angleterre, est chimérique: c'est un Platon
+britannique rêvant dans le brouillard comme son maître Platon rêvait
+dans la lumière du cap Sunium;
+
+Bossuet est hébreu;
+
+Fénelon est cosmopolite et imaginaire;
+
+Jean-Jacques Rousseau, dans son _Contrat social_ et dans ses plans de
+constitution pour la Pologne ou pour la Corse, est le plus
+inexpérimental des législateurs. Il n'y a pas une de ses lois qui se
+tienne debout sur des pieds véritablement humains; il fait dans le
+_Contrat social_ la législation des fantômes, comme il fait dans
+l'_Émile_ l'éducation des ombres, et dans la _Nouvelle Héloïse_, il ne
+fait que l'amour des abstractions ayant pour passion des phrases. Son
+_Contrat social_ porte tout entier à faux sur un sophisme qu'un
+souffle d'enfant ferait évanouir. Il suppose que l'origine des
+gouvernements a été un traité après mûre délibération entre les
+premiers hommes déjà suffisamment philologistes et suffisamment
+citoyens pour connaître, définir et formuler savamment leurs droits et
+leurs devoirs réciproques. Il construit sur ce rêve une pyramide
+d'autres rêves qui, partant tous d'un principe faux, arrivent aux
+derniers sommets de l'absurde et de l'impossible en application. La
+passion chrétienne et sainte de l'égalité démocratique dont il était
+animé donne seule une valeur morale à cette utopie du _Contrat
+social_. C'est une bonne pensée accouplée à une risible chimère. Il en
+sort un monstre de bonne intention; on estime le philosophe, on a
+pitié du législateur politique.
+
+Mirabeau seul était grand politique, mais il était vicieux; le vice
+chez lui a servi l'éloquence, mais il a vicié et stérilisé le génie.
+
+
+V
+
+Les littérateurs politiques plus récents, tels que M. de Bonald, M. de
+Maistre et leurs sectaires, hommes de réaction et non d'idées, sont
+tout simplement des contre-sophistes. Ils ont pris en tout le
+contre-pied de Thomas Morus, de Fénelon, des publicistes de
+l'Assemblée constituante française. Tous deux sont des tribuns
+posthumes et éloquents de l'aristocratie et de la théocratie, le
+premier a sacrifié les peuples aux rois, le second a sacrifié les rois
+même aux pontifes. Pour que la première théorie, celle de M. A.
+Bonald, fût vraie, il fallait que Dieu eût créé les rois infaillibles,
+d'une autre chair que celle des peuples; pour que la seconde de ces
+théories, celle de M. de Maistre, fût applicable, il fallait que Dieu,
+souverain visible et présent partout, gouvernât lui-même les sociétés
+civiles par des oracles surnaturels contre l'autorité desquels le
+doute fût un blasphème et la désobéissance un sacrilége. Or, comme
+l'esprit humain ne pouvait se plier à cette abdication de sa liberté
+morale et déclarer la révélation sacerdotale en permanence dans la
+politique de tout l'univers, il fallait la force sans raisonnement et
+sans réplique pour contraindre l'esprit humain, il fallait le bourreau
+pour dernier argument de conviction. Aussi le dernier de ces
+littérateurs politiques, de Maistre, n'a-t-il pas reculé devant cette
+divinisation du glaive; un cri d'horreur lui a en vain répondu du fond
+de toutes les consciences, il a ses disciples qui confessent sa foi,
+disciples qui maudissent à bon droit les philosophes démocratiques de
+l'échafaud et de la Convention, mais que la même logique conduirait
+fatalement aux mêmes crimes si leur nature ne s'interposait entre
+leurs théories et leurs actes. Nous n'aurions à choisir, si nous
+écoutions ces sophistes, qu'entre le sang versé à flots au nom du
+peuple et le sang versé à torrents au nom de Dieu!
+
+
+VI
+
+Enfin dans ces derniers temps la théorie des gouvernements a été chez
+quelques hommes scandaleux d'audace jusqu'à nier les gouvernements
+eux-mêmes, c'est-à-dire jusqu'à proclamer sous le nom d'_anarchie_ la
+liberté illimitée de chaque citoyen dans l'État.
+
+Cette théorie, plus digne selon nous du nom de démence que du nom de
+science, n'a qu'un nom qui puisse la caractériser, c'est l'athéisme de
+la loi, ou plutôt c'est le suicide des gouvernements et par conséquent
+le suicide de l'homme social.
+
+Les écrivains politiques en état de frénésie ou de cécité qui se sont
+faits les organes de cette théorie de _la liberté illimitée_, et qui
+ont été assez malheureux pour se faire des adeptes, n'ont pas réfléchi
+que tout jusqu'à la plume avec laquelle ils niaient la nécessité de la
+loi était en eux un don, un bienfait, une garantie de la loi; que
+l'homme social tout entier n'était qu'un être légal depuis les pieds
+jusqu'à la tête; qu'ils n'étaient eux-mêmes les fils de leurs pères
+que par la loi; qu'ils ne portaient un nom que par la loi qui leur
+garantissait cette dénomination de leur être, et qui interdisait aux
+autres de l'usurper; qu'ils n'étaient pères de leurs fils que par la
+loi qui leur imposait l'amour et qui leur assurait l'autorité; qu'ils
+n'étaient époux que par la loi qui changeait pour eux un attrait
+fugitif en une union sacrée qui doublait leur être; qu'ils ne
+possédaient la place où reposait leur tête et la place foulée par
+leurs pieds que par la loi, distributrice gardienne et vengeresse de
+la propriété de toutes choses; qu'ils n'avaient de patrie et de
+concitoyens que par la loi qui les faisait membres solidaires d'une
+famille humaine immortelle et forte comme une nation; que chacune de
+ces lois innombrables qui constituaient l'homme, le père, l'époux, le
+fils, le frère, le citoyen, le possesseur inviolable de sa part des
+dons de la vie et de la société, faisaient, à leur insu, partie de
+leur être, et qu'en démolissant tantôt l'une tantôt l'autre de ces
+lois, on démolissait pièce à pièce l'homme lui-même dont il ne
+resterait plus à la fin de ce dépouillement légal qu'un pauvre être
+nu, sans famille, sans toit et sans pain sur une terre banale et
+stérile; que chacune de ces lois faites au profit de l'homme pour lui
+consacrer un droit moral ou une propriété matérielle était
+nécessairement limitée par un autre droit moral et matériel constitué
+au profit d'un autre ou de tous; que la justice et la raison humaine
+ne consistaient précisément que dans l'appréciation et dans la
+détermination de ces limites que le salut de tous imposait à la
+liberté de chacun; que la liberté illimitée ne serait que
+l'empiétement sans limite et sans redressement des égoïsmes et des
+violences du plus fort ou du plus pervers contre les droits ou les
+facultés du plus doux ou du plus faible; que la société ne serait que
+pillage, oppression, meurtre réciproque; qu'en un mot la liberté
+illimitée, cette soi-disant solution radicale des questions de
+gouvernement tranchait en effet la question, mais comme la mort
+tranche les problèmes de la vie en la supprimant d'un revers de plume
+ou d'un coup de poing sur leur table de sophistes. Ces sabreurs de la
+politique, ces proclamateurs de la liberté illimitée démoliraient plus
+de sociétés et de gouvernements humains en une minute et en une phrase
+que la raison, l'expérience et la sagesse merveilleuse de l'humanité
+n'en ont construit en tant de siècles! La liberté illimitée c'est
+l'anarchie: l'anarchie n'est pas une science, c'est une ignorance et
+une brutalité.
+
+Ces sophismes ne sont que des tyrannies qui changent de nom sans
+changer de moyens. Mais la pire des tyrannies serait un bienfait en
+comparaison de la liberté illimitée, cette tyrannie de tous contre
+tous!
+
+On rougit de la logique, de la parole et du talent en voyant employer
+la logique, la parole et le talent à professer de tels suicides.
+
+Cherchons donc ailleurs une littérature politique émanant des
+instincts primordiaux de l'homme et puisant ses principes dans la
+nature pour les développer par la raison.
+
+Cette littérature de la sagesse sociale pratique, il faut l'avouer,
+ce n'est ni aux Indes, ni en Égypte, ni en Grèce, ni en Europe que
+nous la trouverons approchant le plus de sa perfection, c'est en
+Chine. Nous allons essayer de vous le démontrer, non par des
+considérations systématiques qui n'auraient d'autre autorité que celle
+d'une opinion, mais par des textes et par des faits, ces arguments
+sans réplique.
+
+
+VII
+
+Dépouillez-vous un moment de tout préjugé de patrie, de lieu, de race
+et de temps, et demandez-vous dans le silence de votre âme:
+
+1º Quel est le plus instinctif et le plus naturel des gouvernements à
+la naissance des sociétés? Vous vous répondrez: C'est le gouvernement
+paternel.
+
+2º Quel est le plus noble et le plus progressif des gouvernements?
+Vous vous répondrez: C'est le gouvernement de l'intelligence,
+c'est-à-dire celui qui donne la supériorité aux plus capables.
+
+3º Quel est le plus juste des gouvernements? Vous vous répondrez:
+C'est le gouvernement unanime, c'est-à-dire celui qui gouverne au
+profit du peuple tout entier, qui ne fait point acception de classes,
+de castes, de privilégiés de la naissance ou du sang, mais qui ne
+reconnaît dans tous les citoyens que le privilége mobile et accessible
+à tous de l'éducation, du talent, de la vertu, des services rendus ou
+à rendre à la communauté.
+
+4º Quel est le gouvernement le plus moral? Vous vous répondrez: C'est
+celui qui puise toutes ses lois dans le code de la conscience, ce code
+muet écrit en instincts dans notre âme par Dieu.
+
+5º Quel est le gouvernement le plus propre à développer en lui et dans
+le peuple, la raison publique? Vous vous répondrez: C'est celui qui,
+au lieu de porter des décrets brefs, absolus, non motivés et souvent
+inintelligibles pour les sujets obligés de les exécuter, raisonne,
+discute, motive longuement et éloquemment, dans des préambules
+admirables, chacun de ses décrets, en fait sentir le motif, la
+nécessité, la justice, l'urgence, en un mot les fait comprendre afin
+de les faire ratifier par la raison publique.
+
+6º Quel est le gouvernement le plus capable d'élever la plus grande
+masse d'hommes possible à la plus grande masse de lumière possible?
+Vous vous répondrez: C'est celui qui ne permet à aucun homme de rester
+une brute, qui base tous les droits des citoyens sur une éducation
+préalable et qui flétrit l'ignorance volontaire comme un crime envers
+l'Être suprême, car Dieu nous a donné l'intelligence pour la cultiver.
+
+7º Quel est le gouvernement le plus lettré? Vous vous répondrez: C'est
+celui qui fait de la culture des lettres la condition de toute
+fonction publique dans l'État, et qui d'examen en examen extrait de la
+jeunesse ou de l'âge mûr et même de la vieillesse, les disciples les
+plus consommés en sagesse, en science, en lettres humaines, pour les
+élever de grade en grade dans la hiérarchie des dignités ou des
+magistratures de l'État.
+
+8º Quel est le plus religieux des gouvernements? Vous vous répondrez:
+C'est celui qui, après avoir donné par une éducation universelle,
+philosophique, historique et morale, à l'homme les moyens de penser
+par lui-même, respecte ensuite dans cet homme la liberté de se choisir
+le culte qui lui paraîtra le plus conforme à sa raison individuelle;
+c'est le gouvernement qui laissera libre l'exercice des différents
+cultes dans l'État, sauf les cultes qui attenteraient à l'État
+lui-même dans sa sûreté politique, dans sa police ou dans ses moeurs.
+
+9º Enfin quel est le gouvernement présumé légitimement le plus parfait
+et le plus conforme à la nature humaine civilisée et civilisable? Vous
+vous répondrez: C'est celui qui a réuni la plus grande multitude
+d'hommes sous les mêmes lois et sous la même administration, qui les a
+fait multiplier davantage en nombre, en agriculture, en arts, en
+industrie, qui a émoussé le plus chez eux l'instinct sauvage et brutal
+de la guerre, et qui enfin a fait subsister le plus longtemps en
+société et en nation un peuple de quatre cent millions de sujets et de
+quarante siècles!
+
+Je pourrais poursuivre indéfiniment cette définition par demande et
+par réponse de la nature du meilleur gouvernement; je vous
+interrogerais pendant un siècle que vous me répondriez toujours comme
+j'ai répondu ici pour vous, parce que ces réponses sont de bonne foi,
+de bon sens et de conscience.
+
+
+VIII
+
+Eh bien, il y a eu et il y a encore les vestiges d'un gouvernement
+humain qui accomplit toutes les conditions que nous venons d'énumérer
+ici: un gouvernement qui régit un cinquième de l'espèce humaine dans
+un ordre, dans un travail, dans une activité et en même temps dans un
+silence à peine interrompu par le bruit des innombrables métiers,
+industries, arts qui nourrissent l'empire; un gouvernement qui méprise
+trop pour sa sûreté les arts de la guerre, parce que en soi la guerre
+lui paraît être le plus grand malheur de l'humanité; un gouvernement
+qui a été conquis à cause de ce mépris des armes, mais qui s'est à
+peine aperçu de la conquête, et qui, par la supériorité de ses lois, a
+subjugué et assimilé à lui-même ses conquérants.
+
+Ce gouvernement, je le répète, c'est celui de la Chine antique.
+
+Et j'ajoute:
+
+Le gouvernement de la Chine, c'est sa littérature.
+
+La littérature de la Chine, c'est son gouvernement.
+
+Les lettres et les lois sont une seule et même chose dans ce vaste
+empire.
+
+Quand vous savez ses livres, vous savez sa politique;
+
+Quand vous savez sa politique, vous savez ses lois.
+
+
+IX
+
+Comment ce phénomène si unique de l'identification complète de la
+raison publique et du gouvernement, de la pensée privée et de
+l'action sociale s'est-il opéré entre le Thibet et la grande Tartarie,
+aux antipodes de notre monde occidental? C'est ce que nous allons
+essayer d'examiner sans parvenir jamais à le découvrir avec évidence.
+
+Pour le découvrir avec évidence, il faudrait connaître l'origine du
+peuple primitif de la Chine et le suivre pas à pas au flambeau de
+l'histoire depuis son berceau jusqu'à sa décadence actuelle (décadence
+militaire, entendons-nous bien).
+
+Or, bien que la Chine soit le pays le plus historique de tous les pays
+du globe, puisqu'il écrit depuis qu'il existe, et qu'il écrit jour par
+jour par ses mains les plus officielles et les plus authentiques, ce
+peuple n'en commence pas moins, comme toutes les races humaines, par
+le mystère.
+
+Chacun des savants qui ont étudié la Chine a fait à cet égard son
+système, son hypothèse, sa chronologie; nous avons lu toutes ces
+hypothèses, tous ces systèmes, toutes ces chronologies; vaine étude,
+inutile recherche: aucune de ces suppositions n'est prouvée, aucune
+n'est même plus vraisemblable que l'autre; l'un affirme, l'autre nie,
+un troisième conjecture, nul ne sait. L'orgueil est le péché de la
+science, et c'est par l'orgueil qu'elle croula. Elle ne veut pas dire
+de bonne foi le grand mot de tout, le grand mot des hommes: J'IGNORE,
+et c'est pour ne pas vouloir confesser l'ignorance dans ce qu'elle ne
+peut pas savoir qu'elle perd son autorité et son crédit dans ce
+qu'elle sait. Ne l'imitons pas et disons franchement, après de longues
+et sincères applications d'esprit à cette question d'histoire et de
+philosophie, que l'origine du peuple chinois est une énigme. Dieu
+s'est réservé ces mystères, et le lointain est le voile que l'homme ne
+soulève pas.
+
+Voici à cet égard tout ce que nous savons et tout ce qu'il est
+possible de savoir.
+
+
+X
+
+Dans une profondeur d'antiquité dont nous n'essayerons pas de calculer
+les siècles, le peuple chinois apparaît non pas comme un peuple jeune
+et naissant à la civilisation, aux lois, aux arts, à la littérature,
+mais comme un peuple déjà vieux ou plutôt comme le débris d'un peuple
+primitif, déjà consommé en expérience et en sagesse, peuple échappé en
+partie à quelque grande catastrophe du globe.
+
+S'il y a un fait historique consacré par toutes les mémoires ou
+traditions unanimes des peuples, c'est le fait d'un déluge universel
+ou partiel du globe, déluge qui submergea les plaines avec leurs cités
+et leurs empires, et après lequel il y eut sur la terre comme une
+renaissance de la race humaine dont une partie avait échappé à la
+submersion de sa race.
+
+Soit que la prodigieuse élévation des plateaux de l'Himalaya et du
+Thibet, qui dépasse de tant de milliers de coudées les cimes mêmes des
+Alpes, eût sauvé, comme quelques auteurs l'ont pensé, de l'inondation
+quelque peuple de la haute Asie, peuple redescendu après l'écoulement
+des eaux dans la Chine; soit que quelque grand sauvetage de l'humanité,
+dont l'arche de Noé flottant et abordant sur les montagnes de l'Arménie
+est l'explication biblique, se fût opéré pour les peuples voisins de la
+grande Tartarie, les Chinois n'apparaissaient en Chine que comme des
+naufragés du globe qui viennent s'essuyer et essuyer le sol tout trempé
+de l'inondation à de nouveaux soleils.
+
+C'est un peuple qui paraît antédiluvien et qui semble rapporter une
+civilisation et une littérature antédiluviennes comme lui, à sa
+nouvelle patrie au pied du Thibet.
+
+Est-ce une branche immense de la famille de Noé ou de quelque autre
+Deucalion de l'Inde ou de la Tartarie? Est-elle venue des steppes de
+cette Tartarie qui lui a envoyé depuis tant de suppléments de
+population et de conquérants? Est-elle venue de l'Inde par les gorges
+de l'Himalaya et par les pentes escarpées du Thibet dans ce vaste
+bassin de la Chine, grand comme l'Europe entière? Chacun, suivant sa
+science, suivant son imagination, suivant sa foi et suivant son livre
+profane ou sacré, peut conjecturer ou croire. Le mystère de la
+première origine du peuple chinois n'en est pas moins impénétrable à
+l'oeil purement humain.
+
+
+XI
+
+Et comme si le mystère de l'origine d'un si grand peuple ne suffisait
+pas pour nous confondre, le mystère d'un livre qui paraît aussi ancien
+que la race elle-même s'y surajoute. Les premiers chefs et les
+premiers sages chinois, pendant qu'ils sont occupés à faire écouler
+les eaux de leur déluge des basses terres de leur empire, apparaissent
+dès le premier jour des livres à la main.
+
+Ces livres, ce sont les _Kings_, livres sacrés, espèce de Védas de
+l'Inde, triple recueil religieux, législatif, littéraire, poétique
+même; il contient les dogmes, les rites, les lois, les chants d'un
+peuple anéanti et renaissant.
+
+Ici l'esprit s'abîme dans le doute en présence de ces livres
+mystérieux, préservés peut-être des eaux sur quelque cime ou sur
+quelque arche flottante pour renouer le nouveau peuple chinois au
+vieux peuple de ses ancêtres submergés. Quoi? un livre? une langue
+faite, parfaite et immuable? ce chef-d'oeuvre du temps seul? une
+morale écrite? une politique raisonnée? des rites institués? des
+maximes, cette lente filtration de la sagesse des peuples à travers
+les âges? une littérature consommée? une poésie rhythmée avec un art
+où l'esprit et l'oreille combinent le sens et la musique dans un
+accord merveilleux? et tout cela déjà conçu, écrit, noté, compris,
+chanté au moment où un peuple en apparence neuf, ou sorti des marais
+du déluge, se répand pour la première fois sur la terre?
+
+
+XII
+
+Explique qui pourra ce phénomène, mais ce phénomène est un fait
+irréfutable. Nous avons lu souvent et attentivement tout ce qui a été
+écrit sur ce livre sacré des _Kings_ et une partie de ce que leur
+commentateur Confucius en a extrait; il est impossible d'y méconnaître
+l'empreinte d'une vétusté de civilisation, de sagesse morale et
+d'industrie humaine qui reporte la pensée au delà des bornes et des
+dates du monde européen. Les travaux classiques et sincères des
+savants jésuites qui habitèrent pendant soixante ans (sous Louis XIV)
+le palais des empereurs de la Chine, qui compulsèrent toutes les
+bibliothèques de l'empire et qui traduisirent tous ces principaux
+monuments littéraires, parlent de ces livres sacrés de la Chine comme
+nous en parlons.
+
+Le père Amyot, qui sait autant qu'Aristote et qui écrit à s'y
+méprendre comme Voltaire, en cite de longs fragments dans ses Mémoires
+pleins de sagacité. Nous citerons nous-même dans la suite de cette
+étude son admirable histoire de la vie et des oeuvres littéraires de
+Confucius. Voici ce qu'un des savants religieux chinois, chrétien
+compagnon du père Amyot, écrit lui-même sur les _Kings_:
+
+«Les livres des Babyloniens, dit-il, des Assyriens, des Mèdes, des
+Perses, des Égyptiens et des Phéniciens ont été ensevelis avec eux
+sous les ruines de leur monarchie. Les savants de l'Europe ont beau
+élever la voix pour célébrer ces anciennes nations, ils ne peuvent
+presque en parler que d'imagination, puisqu'ils ne les connaissent que
+par des étrangers qui, les ayant connues trop tard, n'en ont parlé que
+par occasion, et ont laissé beaucoup d'obscurités dans les fragments
+disparates qu'ils ont recueillis de leur histoire. Qu'on ne juge donc
+pas de ce qui nous reste de l'histoire des premiers siècles de notre
+monarchie par les immenses annales des petits royaumes modernes, mais
+par ce qu'ont conservé les autres peuples de l'histoire de la haute
+antiquité. Quoique ce que nous avons en ce genre se réduise en un
+petit nombre de volumes, on sera étonné qu'ils aient échappé à tant de
+naufrages.
+
+On l'a déjà dit, et nous ne craignons pas de le répéter, il n'y a
+aucun livre profane, ancien dans le monde, qui ait passé par plus
+d'examens que ceux que nous appelons _King_, par excellence, ni dont
+on puisse raconter si en détail l'histoire et prouver la
+non-altération. Ceux qui seront curieux de s'en convaincre n'ont qu'à
+jeter les yeux sur les notes qu'on a mises à la tête de chaque _King_
+dans la grande édition du palais; ils verront avec surprise qu'on n'a
+jamais poussé si loin les recherches et la critique pour aucun livre
+profane. Nous en toucherons quelque chose en parlant du _Chon-King_.
+Nos savants distinguent quatre sortes ou classes de livres anciens;
+donnons une petite notice de chacune...............................
+...................................................................
+
+«Les _Kings_ ont été recouvrés par nos sages, et ce qu'on avait de
+plus précieux sur l'antiquité n'a pas été perdu. Le zèle qu'on a eu
+dans tous les temps pour les _Kings_ vient moins cependant de leur
+ancienneté que de la beauté, de la pureté, de la sainteté et de
+l'utilité de la doctrine qu'ils contiennent. Il ne faut que les lire
+pour s'en convaincre et applaudir à nos lettrés de les avoir placés au
+premier rang. Si l'idolâtrie a été ridiculisée tant de fois par nos
+gens de lettres, si elle n'a jamais pu devenir la religion du
+gouvernement, quoiqu'elle fût celle des empereurs (depuis les
+conquêtes des Tartares et l'introduction des superstitions des
+Indous), nous le devons à ces livres....
+
+«Comme ils font aussi toute notre histoire, ajoute l'écrivain chinois,
+il est clair qu'on y doit trouver des détails uniques pour la
+connaissance des moeurs dans cette longue suite de siècles, détails
+d'autant plus intéressants que les poésies qu'on y voit sont plus
+variées et embrassent toute la nation depuis le sceptre jusqu'à la
+houlette. Aussi nos historiens en ont fait grand usage, et avec
+raison. Nous n'insistons pas sur les preuves qu'on allègue de
+l'authenticité du _Chi-King_. Trois cents pièces de vers dans tous les
+genres et dans tous les styles ne prêtent pas à la hardiesse d'une
+supposition, comme les fragments d'un historien qui est seul garant
+des faits qu'il raconte. D'ailleurs la poésie en est si belle, si
+harmonieuse, le ton aimable et sublime de l'antiquité y domine si
+continuellement, les peintures des moeurs y sont si naïves et si
+particularisées qu'elles suffisent pour rendre témoignage de leur
+authenticité. Le moyen qu'on puisse la révoquer en doute, quand on ne
+voit rien dans les siècles suivants, nous ne disons pas qui les égale,
+mais qui puisse même leur être comparé! «Les six vertus, dit
+Han-Tchi, sont comme l'âme du _Chi-King_; aucun siècle n'a flétri les
+fleurs brillantes dont elles y sont couronnées, et aucun siècle n'en
+fera éclore d'aussi belles.»
+
+«Nous ne sommes pas assez érudit, poursuit-il, pour prononcer entre le
+_Chi-King_, et les poëtes d'Occident; mais nous ne craignons pas de
+dire qu'il ne le cède qu'aux psaumes de David pour parler de la
+divinité, de la providence, de la vertu, etc., avec cette magnificence
+d'expression et cette élévation d'idées qui glacent les passions
+d'effroi, ravissent l'esprit et tirent l'âme de la sphère des sens.»
+
+
+XIII
+
+S'élevant ensuite à la hauteur d'une critique supérieure aux
+ignorances et aux préjugés de secte, le savant disciple des jésuites
+parle des _Kings_, de leur antiquité, de leur authenticité, de leur
+caractère en ces termes:
+
+«De bons missionnaires qui avaient apporté en Chine plus d'imagination
+que de discernement, plus de vertu que de critique, décidaient sans
+façon que les _Kings_ étaient des livres, sinon antérieurs au déluge,
+du moins de peu de temps après; que ces livres n'avaient aucun rapport
+avec l'histoire de la Chine, qu'il fallait les entendre dans un sens
+purement mystique et figuré. Le pas était glissant pour un homme que
+le zèle dévore, et qui arrive d'Europe avec le préjugé général que le
+soleil éclaire l'Occident seul de tout son disque, et ne laisse tomber
+sur le reste de l'univers que le rebut de ses rayons. Le moyen de
+s'imaginer que des sauvages de l'Orient, tels que les Chinois, eussent
+écrit des annales, composé des poésies, approfondi la morale et la
+religion avant que les Grecs, maîtres et docteurs de l'Europe moderne,
+eussent seulement appris à lire! Comment se persuader que, tant de
+siècles avant Alexandre, ces barbares de l'extrême Orient eussent pris
+dans leurs livres un ton si sublime de vérité, de noblesse,
+d'éloquence, de majesté de pensées, dont on ne trouve que des lueurs
+dans les chefs-d'oeuvre de Rome, et qui mettent ces livres (les
+_Kings_) au premier rang après nos livres saints pour la religion, la
+morale, la plus haute philosophie?»
+
+
+XIV
+
+Voilà ce que l'école véritablement savante des premiers grands
+missionnaires jésuites, compagnons du père Amyot, et le père Amyot
+lui-même, pensaient des premiers livres chinois à l'époque où ces
+Argonautes de la science faisaient, pour ainsi dire, partie du collége
+des lettrés, cohabitaient avec les lettrés dans le palais des
+empereurs, vivaient, mouraient en Chine, et écrivaient ces recueils de
+Mémoires et ces traductions où toute la civilisation chinoise est pour
+ainsi dire reproduite en mappemonde d'idées et d'institutions sous nos
+yeux. C'est là qu'il faut chercher et retrouver la Chine littéraire et
+législative, et non dans les fables ignares ou ridicules publiées
+depuis que la Chine est fermée à leurs successeurs; aussi peut-on
+affirmer sans crainte que les notions sur la littérature et sur la
+politique de la Chine antique ont rétrogradé immensément depuis
+l'expulsion des premiers jésuites de la capitale de l'empire. Il faut
+excepter les savants professeurs français, les Russes et les Anglais
+missionnaires des langues de la politique et du commerce. Mais leurs
+notions sont restées dans les bibliothèques.
+
+
+XV
+
+Nous ne mentionnons ici ces livres sacrés et mystérieux de la Chine
+anté-historique que pour remonter à la source presque fabuleuse de
+cette littérature politique de la plus vieille et de la plus nombreuse
+société humaine de l'Orient. Pour bien juger la littérature politique
+d'un peuple, ce n'est pas à la renaissance, c'est à la pleine maturité
+de ce peuple qu'il faut l'étudier; c'est donc dans les écrits
+littéraires et philosophiques du plus grand littérateur, du plus grand
+philosophe et du plus grand politique de la Chine que nous allons
+retrouver ces livres sacrés commentés, réformés et élucidés sous sa
+main.
+
+Ce lettré, ce philosophe, ce politique, c'est Confucius (Konfutzée en
+chinois). Confucius est l'incarnation de la Chine. Génie universel, en
+qui se résument toute la littérature antique, toute la littérature
+moderne, toute la religion, toute la raison, toute la philosophie,
+toute la législation, toute la politique d'un passé sans date et de
+trois cent millions d'hommes; cet homme fut à la fois, par une
+merveilleuse accumulation de dons naturels, de vertu, d'éloquence, de
+science et de bonne fortune, l'Aristote, le Lycurgue, le ministre, le
+pontife, et presque le demi-dieu d'un quart de l'humanité. Confucius
+résume en lui seul la raison d'un hémisphère.
+
+Les admirables travaux du père Amyot sur la vie, les lois, les oeuvres
+de cet homme unique entre tous les hommes, sont contenus à peine dans
+un volume. Ce volume est à lui seul une bibliothèque. Connaissons donc
+le philosophe, nous connaîtrons mieux la philosophie.
+
+
+XVI
+
+Les portraits de Confucius, gravés en Chine sur les portraits
+traditionnels de ce philosophe, le représentent assis sur un fauteuil
+à bras de bois sculpté, à peu près semblable à nos stalles de
+cathédrale dans le choeur des églises chrétiennes de notre moyen âge.
+Il est vêtu d'un manteau d'étoffe à plis lourds qui enveloppe ses
+épaules et ses bras, et qui est ramené sur ses genoux; ses deux mains,
+petites et maigres, sont jointes sur sa poitrine; elles s'appuient sur
+une espèce de houlette à deux pieds, qui, à son extrémité inférieure,
+a un peu la forme allongée d'une lyre grecque. Comme la musique était
+une des bases de la philosophie primitive de la Chine, et que le
+philosophe lui-même était un musicien accompli, c'est peut-être un
+instrument de musique. Ses pieds sont cachés sous les plis flottants
+du manteau, ses coudes sont appuyés sur les bras du fauteuil; une
+espèce de bonnet carré, pareil à la mitre persane, coiffe la tête; une
+frange à longues torsades retombe du sommet de cette coiffure sur un
+large bandeau qui ceint le front du philosophe comme une tiare.
+
+Cette tiare empêche de voir entièrement le front; il paraît haut,
+large, sans plis et sans rides, comme celui d'un homme qui ne donne
+aucune tension d'effort ou de douleur à sa pensée, mais qui reçoit la
+sagesse et l'inspiration d'en haut, comme la lumière. Les sourcils,
+fins et légèrement arqués à leur extrémité, ressemblent aux sourcils
+de femmes en Perse. Les yeux, dont on entrevoit le globe proéminent
+sous la transparence des paupières minces, sont presque entièrement
+fermés dans le demi-jour de la méditation qui se recueille; ce
+demi-jour, qui en découle cependant sur la physionomie, est lumineux
+et serein comme une aurore ou comme un crépuscule de l'âme. Le nez est
+droit et court, un peu renflé aux narines; la bouche n'a rien de
+l'ironie socratique, symptôme contentieux de lutte et d'orgueil qui
+humilie plus qu'il ne persuade les hommes; elle a une expression de
+sourire fin, heureux et bon d'un homme qui vient de surprendre une
+vérité au gîte, et qui est pressé de la communiquer à ses semblables.
+Une longue barbe d'une finesse ondoyante et d'une forme qui trahit le
+peigne et le parfum glisse en frisure jusque sur sa poitrine.
+L'impression générale qu'on reçoit de ce portrait est celle de la
+vénération volontaire pour cette bonté belle et pour cette jeunesse
+mûre et pourtant éternellement jeune. C'est une beauté morale, encore
+plus attrayante que celle de la tête de Platon, où l'on ne sent que la
+poésie et l'éloquence, divinités de l'imagination, tandis que dans la
+tête de Confucius on sent la raison, la piété et l'amour des hommes,
+triple divinité de l'âme.
+
+
+XVII
+
+Confucius était né de race noble. Sa généalogie remontait à vingt-deux
+siècles et demi avant J.-C.; nous disons de race noble, car l'égalité
+démocratique des institutions chinoises n'exclut pas le respect et
+l'authenticité des filiations dans un pays où tout est fondé sur
+l'autorité du père et sur le culte de la famille pour les ancêtres.
+
+Il descendait même d'une race qui avait donné des rois à un des
+royaumes dont se composait alors la fédération monarchique de l'empire
+chinois, encore mal aggloméré en seul gouvernement.
+
+Le père de sa mère avait trois filles; un vieillard, gouverneur de sa
+province, lui en demanda une pour épouse. «Le père, dit l'historien
+chinois, rassembla ses filles et leur dit: «Le gouverneur de Tseou
+veut me faire l'honneur de s'allier à moi, et demande l'une de vous
+en mariage. Je ne vous le dissimule point, c'est un homme d'une taille
+au-dessus de l'ordinaire et d'une figure qui n'a rien d'attrayant; il
+est d'une humeur sévère, et ne souffre pas volontiers d'être
+contrarié; outre cela, il est d'un âge déjà fort avancé. Voyez, mes
+filles, l'embarras où je me trouve, et suggérez-moi comment je dois
+m'en tirer. Je n'ai garde de vouloir vous contraindre. Dites-moi
+naturellement ce que vous pensez. Au reste, _Chou-Leang-Ho_ compte
+parmi ses ancêtres des empereurs et des rois, et descend en droite
+ligne du sage _Tcheng-Tang_, fondateur de la dynastie des _Chang_.»
+
+«Le père ayant cessé de parler, ses trois filles se regardèrent en
+silence pendant quelque temps. La plus jeune, voyant que ses soeurs ne
+se pressaient pas de répondre, prit elle-même la parole et dit: «Je
+vous obéirai, mon cher père, et j'épouserai le vieillard que vous nous
+proposez. Je n'y ai aucune répugnance, et j'attends respectueusement
+vos ordres.»
+
+«Oui, ma fille, répondit le père, vous l'épouserez; je connais votre
+vertu et votre courage; vous ferez le bonheur de votre mari et vous
+serez vous-même heureuse entre toutes les mères.»
+
+
+XVIII
+
+C'est de cette union que naquit Confucius, 551 ans avant J.-C. «Un
+enfant pur comme le cristal naîtra, dirent à la mère les génies
+protecteurs de la famille (l'esprit des ancêtres); il sera roi, mais
+sans couronne et sans royaume!» Les Chinois comprenaient déjà alors la
+royauté de l'intelligence et la souveraineté de la raison.
+
+Dès sa naissance, la tendre superstition de ses parents remarqua des
+lignes de génie, de sagesse future et de faveur du ciel sur toute sa
+personne. Le plus significatif de ces augures, selon les historiens du
+temps, était une protubérance élevée au-dessus de la tête, signe que
+les phrénologistes d'aujourd'hui considèrent encore comme une
+prédisposition naturelle des organes de l'intelligence à la
+contemplation des choses célestes, à la piété et à la vertu dont la
+piété est le premier mobile.
+
+L'enfant perdit le vieillard son père trois ans après sa naissance. Sa
+vertueuse mère résolut de rester veuve pour se livrer sans distraction
+à l'éducation de ce fils. À l'âge de sept ans elle le confia aux
+leçons d'un philosophe consommé en science et en sagesse, dont il
+devint le disciple de prédilection. Son application, ses progrès, son
+obéissance, sa modestie, la douceur de son caractère, la grâce de son
+langage et de ses manières en firent le modèle de l'école; il fut
+chargé par le maître de le suppléer habituellement dans ses leçons aux
+plus jeunes de ses élèves. Confucius commença ainsi à professer tout
+en s'instruisant, mais il le fit avec tant de ménagement pour
+l'orgueil de ses inférieurs qu'on lui pardonna sa supériorité, et
+qu'on aima même en lui cette supériorité de génie qui excite
+ordinairement l'envie et la haine. Une précoce gravité cependant
+ajouta ainsi à sa jeunesse l'habitude calme et digne de la physionomie
+de l'âge mûr.
+
+À dix-sept ans, sa mère le contraignit à quitter à regret l'école du
+philosophe, et à entrer dans les affaires comme mandarin de la
+dernière classe. Après de sévères examens pour les fonctions
+publiques, il fut chargé d'inspecter les subsistances du peuple et les
+procédés de l'agriculture dans le petit royaume de Lou, sa patrie. La
+science de l'économie politique, qui ne commence qu'à naître et à
+balbutier en Europe, était déjà parvenue à une haute théorie de
+principes et d'application en Chine. On le voit par les notions de
+liberté de commerce et de suppression des monopoles que les historiens
+de Confucius développent, d'après lui, dans le récit de cette partie
+de son administration.
+
+Le peuple du royaume lui paya ses soins en popularité, le roi en
+confiance. Il devint le modèle des administrateurs comme il avait été
+le modèle des disciples dans ses études. Marié par sa mère à dix-neuf
+ans, il eut un fils; il lui donna le nom de _Ly_, par allusion au nom
+d'un petit poisson que le roi lui envoya pour sa table, en le
+félicitant, suivant l'usage, sur la naissance d'un premier-né.
+
+
+XIX
+
+À vingt et un ans, Confucius fut investi de l'intendance générale des
+terres incultes, des eaux et des troupeaux du royaume. Son
+administration vigilante persuadait le bien plus encore qu'elle ne
+l'imposait; dans ses visites aux provinces, il voulait voir tous les
+propriétaires des terres et s'entretenir avec eux. Il leur insinuait
+les grands principes d'où dépend le bonheur de l'homme vivant en
+société; il entrait dans les plus petits détails des obligations
+particulières à leur état. Il les interrogeait ensuite sur la nature
+et les propriétés du terrain dont ils étaient possesseurs, sur la
+qualité et la quantité des productions qu'ils en retiraient
+annuellement; il leur demandait si, en donnant à leurs champs une
+culture plus soignée, ils ne les rendraient pas d'un plus grand et
+d'un meilleur rapport; s'ils n'en recueilleraient pas avec plus de
+facilité et plus abondamment des récoltes d'un genre différent de
+celui qu'ils avaient coutume d'en exiger, et autres choses semblables
+sur lesquelles, après avoir reçu les éclaircissements dont il avait
+besoin, il intimait ses ordres.
+
+
+XX
+
+La mort de sa mère, sa divinité visible sur la terre, le surprit au
+milieu de ses travaux et de ses succès. Selon l'usage du pays à cette
+époque, il se démit de toutes ses dignités pour revêtir un deuil
+extérieur moins lugubre encore que celui de son âme. Il s'enferma
+pendant trois ans dans l'intérieur de sa maison pour pleurer sa mère;
+il transporta ensuite ces restes vénérés dans le sépulcre de son père
+sur une haute montagne; il enseigna par cet exemple, autant que par
+ses écrits à ses disciples, que la piété filiale, source de tous les
+devoirs pendant la vie des parents, était encore la source des
+bénédictions du ciel et des vertus sociales après leur mort. Il fit
+ainsi des cérémonies funèbres envers les ancêtres une partie
+fondamentale de la religion et de la société. En cela, comme en toute
+autre chose, il n'innovait pas; il ne faisait que rappeler plus
+strictement et plus éloquemment ses compatriotes à la pure et antique
+doctrine des _Kings_ ou livres sacrés, qu'il s'occupait déjà à exhumer
+et à commenter pour la Chine.
+
+Ses historiens racontent que ces trois années de deuil et de réclusion
+absolus dans sa maison furent pour lui un noviciat sévère et actif,
+pendant lequel, à l'exemple de tous les grands législateurs qui se
+retirent avant leur mission sur les hauts lieux ou dans le désert, il
+s'entretint avec ses pensées, et fit faire silence à ses sens et au
+monde.
+
+Son seul délassement, disent-ils, était son instrument de musique, sur
+lequel il s'exerçait quelquefois pour exhaler ses lamentations ou ses
+invocations à l'âme de sa mère. Cet instrument, appelé le _kin_, est
+une espèce de lyre à cordes de soie qui rend des sons d'une extrême
+ténuité et d'une grande douceur, pareils à ceux du vent dans les brins
+d'herbe.
+
+«Le dernier jour de son deuil accompli,» écrit le père Amyot, qui
+traduit les chroniques du temps, «il chercha à se distraire
+entièrement en essayant de jouer quelques airs qu'il avait composés
+sur son _kin_.
+
+«Il n'en tira pour cette première fois que des sons plaintifs et
+tendres, qui exprimaient la douce langueur d'une âme dont l'affliction
+n'est pas encore dissipée entièrement. Il persista dans ce même état
+l'espace de cinq nouveaux jours, après lesquels, faisant réflexion que
+puisqu'il avait rempli avec la dernière exactitude tout ce que les
+anciens pratiquaient en pareille occasion, il était temps qu'il se
+rendît enfin à la société, et qu'il serait coupable envers elle s'il
+continuait à écouter sa douleur, préférablement à ce que lui suggérait
+la raison d'accord avec le devoir. Il fit un dernier effort pour
+rappeler ce qu'il avait jamais eu de cet enjouement grave, qui, loin
+de déparer la sagesse, lui sert comme d'ornement pour la faire
+admirer. Il accorda son kin, et le pinçant de manière à en tirer des
+sons mieux nourris et plus vigoureux que de coutume, il modula
+indifféremment sur tous les tons; il chanta même à pleine voix, et
+accompagna ses chants de son instrument; dès lors sa porte ne fut plus
+fermée à personne, mais on le sollicita en vain de reprendre ses
+fonctions publiques. Il préféra à tout l'étude et l'enseignement de la
+sagesse, dont il s'était enivré jusqu'à l'extase pendant ce
+recueillement de trois ans. «Il y aura toujours assez d'hommes enclins
+à gouverner les autres hommes, leur répondait-il, il n'y en aura
+jamais assez pour leur enseigner les règles morales de la vie privée
+et de la vie publique.»
+
+Sa réputation de science et de sagesse groupa bientôt autour de lui un
+petit nombre de ces hommes de bonne volonté qui ont un goût naturel
+pour la supériorité de l'esprit ou de l'âme et que la Providence
+semble appeler spécialement dans tous les pays et dans tous les temps
+à faire écho et cortége aux grandes intelligences. Ces disciples
+volontaires et dévoués furent tout l'empire de Confucius. Comme ils
+étaient eux-mêmes les plus purs et les plus estimés des jeunes gens
+du royaume, l'opinion publique conçut un grand respect pour l'homme
+que de tels hommes reconnaissaient comme leur maître. C'est ainsi que
+Pythagore, Zoroastre, Socrate, Platon, avant d'avoir une doctrine
+publique, eurent un auditoire de disciples bien-aimés qui répercutait
+leur parole à l'univers.
+
+
+XXI
+
+Appelé par les souverains des royaumes voisins pour conseiller la
+politique des princes ou réformer les moeurs, il voyagea comme Platon,
+semant partout la piété et le bon ordre entre les hommes. Mais il
+revenait toujours, malgré les offres de ces princes et de ces peuples,
+dans le petit royaume de Lou sa patrie. «Je dois d'abord, disait-il,
+faire le bien où le ciel m'a fait naître. La première des vocations,
+c'est la naissance; le premier des devoirs, après la famille, c'est la
+patrie!»
+
+Il visita surtout les philosophes les plus renommés par leur doctrine
+dans toutes les villes de l'empire, et se fit humblement leur disciple
+afin de se rendre plus digne d'enseigner à son tour.
+
+À trente ans, il déclara à ses parents et à ses amis qu'il se sentait
+dans toute la plénitude de forces que le ciel accorde aux hommes, et
+que «l'horizon de toutes les choses divines et humaines (la vérité)
+lui apparaissait enfin comme d'un point culminant d'où l'on voit
+l'univers.» Il ouvrit, pour la première fois, dans sa propre maison,
+une école publique d'histoire, de science, de morale et de politique;
+puis s'élevant bientôt à une mission plus haute et plus universelle:
+«Je sens enfin, dit-il, que je dois le peu que le ciel m'a donné ou
+qu'il m'a permis d'acquérir à tous les hommes, puisque tous les hommes
+sont également mes frères et que la patrie de l'humanité n'a pas de
+frontière.»
+
+Il partit alors suivi d'un grand nombre de disciples de tous les
+royaumes voisins pour aller, non prophétiser, mais raisonner dans tout
+l'empire où l'on parlait la langue de la Chine.
+
+L'espace limité de ces pages ne nous permet pas ici d'entrer dans le
+récit circonstancié de ces longues missions philosophiques et de
+rapporter les mille anecdotes et les cent mille leçons dont chacun de
+ses pas fut l'occasion.
+
+Ses missions donnent l'idée d'un Socrate ambulant qui, au lieu de
+prêcher de rue en rue et de porte en porte dans la petite bourgade
+d'Athènes, prêche de royaume en royaume et répand son esprit sur trois
+cent millions d'auditeurs. Mais au lieu que Socrate discute, conteste,
+réfute, argumente, sophistique sans cesse sa pensée et fait un pugilat
+d'esprit de sa philosophie, Confucius se contente d'exposer et de
+répandre la sienne sans autre artifice et sans autre polémique que
+l'évidence instinctive et persuasive dont Dieu fait briller par
+elle-même toute vérité morale comme toute vérité mathématique.
+
+C'est là la différence essentielle entre Socrate et Confucius. Socrate
+est un lutteur, Confucius est un ami; Socrate est un railleur,
+Confucius est un consolateur; on sort de la conversation de Socrate
+réduit au silence mais aigri et humilié; on sort de la conversation de
+Confucius convaincu, édifié et charmé.
+
+
+XXII
+
+Ce caractère distingue Confucius des sophistes grecs; un autre
+caractère le distingue des autres législateurs de l'Inde, de l'Égypte,
+de la grande Grèce et des deux Asies, c'est qu'il ne fait point
+intervenir le ciel et les prodiges dans l'autorité qu'il affecte sur
+les hommes; il n'étale point l'inspiration surnaturelle de Zoroastre,
+de Pythagore, du prophète arabe, pas même le génie conseiller et un
+peu frauduleux de Socrate; il ne se substitue pas aux lois absolues de
+la nature, il ne se proclame ni divin, ni ange, ni demi dieu; il ne
+sonde le passé que par l'étude, il ne lit dans l'avenir que par la
+logique qui enchaîne les effets aux causes; il se confesse homme
+faible, ignorant, borné comme nous; seulement, à l'aide de cette
+clarté purement intellectuelle et toute humaine qui vient pour la
+vérité de l'intelligence et pour la morale de la conscience, il
+recherche le vrai et conseille le bien. Ses révélations ne sont que
+des études, ses lois ne sont que des avis, la divinité qui parle en
+lui et par sa bouche n'est que la divinité de la raison. Mais, pour
+donner crédit à la raison et pour la faire respecter davantage des
+autres hommes, il la présente avec le cachet de l'antiquité et de la
+tradition. Il feuillette jour et nuit les _Kings_, ces livres
+historiques et sacrés dont les textes mutilés ou à demi effacés
+avaient disparu à moitié de la mémoire des peuples, il les recouvre,
+il les restitue, il les commente, il les complète et il dit à ses
+contemporains corrompus: «Lisez et admirez, voilà l'âme, les lois, les
+moeurs de vos ancêtres, conformez votre âme, vos lois, vos moeurs
+nouvelles à leur exemple et à leurs préceptes.» Voilà toute la
+révélation de Confucius; c'était celle qui convenait par excellence à
+une race humaine aussi exclusivement raisonneuse et aussi dépourvue
+de vaine imagination que le peuple chinois. Le Thibet, qui sépare
+l'Inde de la Chine, semble en effet séparer aussi en deux zones
+géographiques les facultés de l'esprit humain: dans les Indes comme
+dans l'Arabie et la Grèce, l'imagination; dans la Chine et dans la
+Tartarie, la raison. C'est l'hémisphère rationnel du globe.
+
+
+XXIII
+
+Aussi Confucius devint-il promptement l'oracle vivant de tous les
+royaumes confédérés de la Chine visités par lui et par ses disciples.
+Et cela simplement parce qu'il était l'homme de plus de bon sens qu'il
+y eût dans l'empire et dans le siècle, la raison vivante et
+enseignante. Il n'éprouva non plus ni persécution ni rivalité, ni
+exil, ni martyre, et cela aussi par une raison toute simple, c'est
+qu'il n'annonçait aucune nouveauté de nature à troubler le monde et à
+substituer un culte à un autre, une politique à une autre, une société
+à une autre société, mais qu'il rappelait au contraire les peuples aux
+anciennes institutions et aux anciennes obéissances. Ni les prêtres,
+ni les princes, ni les peuples n'avaient intérêt à étouffer sa voix
+dans son sang. Sa morale pouvait bien contrarier quelques vices des
+cours ou quelques désordres des multitudes, mais ces vices nuisaient à
+tous et l'opinion publique s'unissait en immense majorité à son
+philosophe pour les réformer ou pour les flétrir. C'était un
+conservateur et non un novateur.
+
+Sa mission fut donc partout une mission de paix. Qu'objecter à un
+homme qui vous dit: Je ne suis qu'un homme, je ne vous annonce que ce
+que vous savez, et je ne vous conseille que ce que votre conscience
+vous conseille plus divinement et plus éloquemment que moi?
+
+C'est pendant cette longue mission toute philosophique que Confucius
+prêcha et rédigea ce code d'histoire, de politique et de morale qui
+fit de son oeuvre le livre sacré de son temps.
+
+Il n'affecta point un excès de mépris pour les richesses quand elles
+lui furent libéralement offertes par plusieurs des rois dont il visita
+les provinces. Il conserva son modique patrimoine, gage de son
+indépendance et héritage de son fils; il vivait selon la condition à
+la fois digne et modeste dans laquelle il était né; il refusa le don
+qu'on voulait lui faire de villes ou de provinces en propriété. Comme
+ses disciples s'en étonnaient: «Maître, lui dirent-ils, ce refus
+opiniâtre de votre part n'aurait-il pas sa source dans l'orgueil?
+
+«Vous ne me connaissez point, leur répondit Confucius, si vous croyez
+que c'est par dédain que je ne veux pas accepter le bienfait dont le
+roi de Tsi veut m'honorer; et le roi de Tsi me connaît moins encore
+s'il s'imagine que je suis venu dans ses États et auprès de sa
+personne en vue de quelque intérêt temporel qui me soit propre.
+
+
+XXIV
+
+On demandait à un sage qui avait vu et entendu Confucius ce que
+c'était que ce philosophe:
+
+«C'est un homme, répondit le sage, auquel aucun homme de nos jours ne
+peut être comparé. Sa physionomie révèle la plus haute intelligence,
+ses yeux sont comme des sources de clarté, sa bouche est comme celle
+des dragons qui soufflent le feu, sa taille est de six pieds sept
+pouces; il a les bras longs et le dos voûté; son corps est un peu
+courbé, ses paroles ne tendent qu'à inspirer la vertu. Il ressemble
+aux sages les plus distingués de la haute antiquité. Il ne dédaigne
+pas de s'instruire auprès de ceux qui sont et moins sages et moins
+éclairés que lui; il profite de tout ce qu'on lui dit; il tâche de
+ramener tout à la saine doctrine des anciens. Il fera l'admiration de
+tous les siècles, et sera réputé pour être le modèle le plus parfait
+sur lequel il soit possible de se former.
+
+«Mais, interrompit Lieou-Ouen-Koung, cet homme si parfait, selon vous,
+que laissera-t-il de lui qui puisse faire l'admiration de la
+postérité?
+
+«Si les belles instructions de _Yao_ et de _Chun_, répondit
+Tchang-Houng, viennent à se perdre; si les sages règlements des
+premiers fondateurs de notre monarchie viennent à être oubliés; si les
+cérémonies et la musique[1] sont négligées ou corrompues; si enfin les
+hommes viennent à se dépraver entièrement, la lecture des écrits que
+laissera Confucius les rappellera à la pratique de leurs devoirs, et
+fera revivre dans leur mémoire ce que les anciens ont su, enseigné et
+pratiqué de plus utile et de plus digne d'être conservé.»
+
+ [Note 1: Musique est ici pour philosophie, équilibre et
+ harmonie des choses, art et symbole à la fois chez les
+ Chinois comme chez les anciens législateurs européens.]
+
+On rapporta à Confucius le magnifique éloge que Tchang-Houng avait
+fait de lui. «Cet éloge est outré, répondit notre philosophe à ceux
+qui le lui rapportèrent, et je ne le mérite en aucune façon. On
+pouvait se contenter de dire que je sais un peu de musique et que je
+tâche de ne manquer à aucun des rites.»
+
+
+XXV
+
+À son retour dans sa patrie Confucius la trouva, comme Solon, asservie
+sous plusieurs ministres ambitieux ligués contre la liberté. Malgré sa
+répugnance à sortir de ses études philosophiques pour se mêler aux
+soins du gouvernement, il consentit, à la voix du peuple et du roi, à
+prendre provisoirement en main le gouvernement pour rétablir l'ordre,
+les moeurs, la justice, la hiérarchie dans l'État. Il fut dans les
+hautes affaires ce qu'il avait été dans la philosophie spéculative,
+philosophe et homme d'État à la fois. Son administration sévère et
+impartiale intimida les méchants et rassura les bons; sa politique ne
+fut que la raison appliquée au gouvernement de son pays. C'est à cette
+époque de sa vie active que se rapportent ses plus belles maximes et
+ses plus belles institutions.
+
+Cette politique de Confucius, partout confondue avec la morale, se
+résume ainsi:
+
+Le _tien_, mot qui veut dire le _ciel vivant_ ou le _Dieu_ universel
+qui crée, recouvre, enveloppe et retire à soi toute chose; le _ciel_
+est père de l'humanité.
+
+C'est lui qui nous dicte ses lois par nos instincts naturels et qui a
+mis un juge en nous par la conscience.
+
+Cette conscience nous inspire et nous impose des devoirs réciproques
+les uns envers les autres.
+
+Ces devoirs, rédigés en codes par les premiers législateurs des
+hommes, sont exprimés par des rites ou cérémonies, expression
+extérieure de ces devoirs religieux et civils.
+
+L'observation de ces devoirs ainsi formulés constitue l'ordre social,
+le bon gouvernement, la vertu.
+
+La première de ces vertus, l'âme de ces rites ou devoirs, est
+l'humanité, sentiment inspiré par Dieu pour la conservation de la
+race.
+
+Voici ce qu'en dit Confucius dans ses livres politiques, bien
+supérieurs à ceux d'Aristote:
+
+«Tout ce que je vous dis, nos anciens sages l'ont pratiqué avant nous.
+
+«Cette politique qui, dans les temps les plus reculés, était la foi,
+la règle et le gouvernement, se réduit à l'observation des trois
+devoirs fondamentaux exprimant les trois relations.
+
+«Du souverain au sujet,
+
+«Du père aux enfants,
+
+«De l'époux à l'épouse et à la pratique des cinq vertus capitales
+qu'il suffit de vous nommer pour faire naître en vous l'idée de leur
+excellence et l'obligation de les accomplir.
+
+«Ces cinq vertus sont:
+
+«1º L'humanité (c'est-à-dire l'amour universel) entre tous les hommes
+de notre espèce sans distinction,» principe de ce que nous appelons
+aujourd'hui la démocratie ou l'égalité de droits de tous aux bienfaits
+du gouvernement, patrimoine de tous.
+
+«2º La justice qui donne,» dit Confucius en l'expliquant, «à chaque
+citoyen de la société ou de l'empire ce qui lui revient légitimement
+sans favoriser ni déshériter personne de sa part de droits.
+
+«3º La loi égale et uniforme pour tous, afin que tous participent,»
+dit-il expressément, «aux mêmes avantages comme aux mêmes charges.»
+
+Ne croit-on pas lire, deux mille cinq cents ans d'avance, ce que nous
+appelons le code de 1789? «Que le nouveau est vieux!» s'écrie le sage.
+
+«4º La droiture qui cherche en tout le vrai sans falsifier la vérité
+ni à soi-même ni aux autres.
+
+«5º Enfin la bonne foi, ce grand jour réciproque qui permet aux hommes
+en société de voir clairement dans le coeur et dans les actions les
+uns des autres... (N'est-ce pas ce que nous appelons l'opinion?)
+
+«Voilà,» continue-t-il, «ce qui a rendu les premiers instituteurs de
+notre société civile et politique respectables pendant leur vie,
+immortels après leur mort. Qu'ils soient nos modèles!»
+
+
+XXVI
+
+Confucius, d'après ces maîtres et ces modèles, et les politiques de
+son école après lui, commentent ainsi ces trois relations et ces cinq
+vertus réduites en gouvernement et en rites:
+
+«Il faut un gouvernement aux hommes, puisque les hommes sont destinés
+par leurs nécessités à vivre en société.
+
+«Ce gouvernement doit exprimer l'intérêt légitime de tous et la
+volonté générale. Cet intérêt légitime de tous doit prévaloir sur
+l'intérêt étroit et égoïste de chacun. Cette volonté générale doit
+être obéie.
+
+«Pour qu'elle soit obéie, il lui faut une autorité non-seulement forte
+et irrésistible, mais morale et en quelque sorte divine.»
+
+Où trouver cette autorité? ce principe sacré de commandement du côté
+des gouvernements, d'obéissance du côté du peuple?
+
+Les peuples libres des temps modernes la trouvent dans la volonté de
+la nation tout entière, délibérant sur ses droits et sur ses devoirs,
+étant à elle-même sa propre autorité, et en confiant l'exercice à des
+corps et à des magistrats, à des dictateurs révocables et responsables
+sous le régime des républiques;
+
+Les peuples théocratiques, dans des pontifes souverains à qui ils
+attribuent une mission et comme une vice-royauté divine.
+
+Les peuples asservis, dans la force armée qui les a conquis et qui les
+possède par le droit des armes.
+
+Les peuples monarchiques la confèrent à une dynastie et la confondent
+avec le droit de naissance sur un trône.
+
+Toutes ces délégations de la volonté générale ou du gouvernement sont
+arbitraires, locales, contestables, systématiques, abstraites,
+affirmées ou niées selon les temps, les lieux, les circonstances.
+
+La sédition attente à la république;
+
+Le sentiment légal se révolte contre la dictature;
+
+L'incrédulité des peuples se joue de l'infaillibilité ou de la
+divinité des pontifes;
+
+Les vaincus rompent leurs chaînes et brisent à leur tour avec l'épée
+la souveraineté humiliante des conquérants et des oppresseurs;
+
+Les peuples monarchiques se dégoûtent de leur dynastie, fondent
+d'autres familles royales dont l'autorité plus récente a moins
+d'autorité encore que les dynasties antiques. Ces peuples se divisent
+en factions contraires qui nient, les armes à la main, les droits
+anciens ou les titres nouveaux. L'autorité elle-même des gouvernements
+et l'ordre des sociétés périssent dans ces guerres civiles.
+
+Confucius, à l'exemple du premier législateur de toute antiquité de
+cette partie de l'extrême Orient, cherche et trouve dans la nature le
+principe incontesté et humainement divin des sociétés.
+
+Son principe et celui de la Chine, c'est l'autorité du père sur les
+enfants.
+
+Ce principe, selon lui, a le mérite d'avoir été le premier.
+
+Évidemment la première société humaine instituée de Dieu avec la
+première famille n'a pas commencé par la république; la république
+suppose des hommes égaux en force, en volonté, en droit, en fait,
+émancipés de toute tutelle préexistante et délibérant à titre égal sur
+le gouvernement. La première famille n'était pas dans ces conditions.
+
+Le père, né le premier, avait la priorité de l'intelligence; il savait
+ce que les fils ignoraient.
+
+Le père avait la force de l'âge; les fils la faiblesse de l'enfance.
+L'autorité de la force matérielle s'unissait en lui à l'autorité du
+plus intelligent, le droit du plus fort et le droit du plus capable se
+confondaient naturellement dans son nom de père.
+
+Le droit moral, c'est-à-dire la justice, lui conférait également
+l'autorité préalable et naturelle. Il avait créé, élevé, nourri,
+enseigné les enfants; il était naturellement le roi de sa race.
+
+La conscience, cette révélation du sentiment inné en nous, lui donnait
+aussi volontairement l'autorité. Les enfants l'aimaient et le
+respectaient instinctivement, par reconnaissance pour le bienfait de
+la vie qu'ils lui devaient, et par l'habitude de se soumettre à sa
+volonté présumée sage. Cette obéissance d'instinct, de reconnaissance
+et de volonté donnait un caractère de moralité, de vertu, de divinité
+à la supériorité du père. Il représentait le père des pères, Dieu, de
+qui il émanait dans le mystère de la création et dont il tenait la
+place et l'autorité sur sa descendance. La première paternité fut donc
+une première royauté, la première famille une première monarchie de
+droit naturel ou de droit divin!
+
+Voilà un principe d'autorité auquel on remonte sans hypothèse, sans
+abstraction, sans polémique, au commencement des temps; c'est la
+nature qui l'impose, c'est l'instinct qui le reconnaît, c'est la
+tendresse paternelle qui le modère, c'est la piété filiale qui le
+moralise et qui le sanctifie.
+
+C'est le principe d'autorité fondé sur le fait, sur la nature et sur
+la tradition. Confucius l'adopte dans sa politique.
+
+Lorsque la première famille humaine trop nombreuse se subdivise en
+familles secondaires, le même principe se retrouve dans le père et
+dans le fils de chaque famille, puis de chaque tribu, puis, quand la
+tribu s'agrandit, dans le chef paternel et dans les sujets filiaux de
+chaque empire.
+
+Ce principe d'autorité, selon Confucius, peut subir des révoltes, des
+altérations, des interrègnes, des éclipses, mais il n'en constitue pas
+moins, même dans ces altérations, le principe abstrait, préexistant et
+permanent des gouvernements. La nature selon lui est monarchique.
+
+
+XXVII
+
+Ce principe d'autorité trouvé ou retrouvé, on conçoit quelle sainteté
+naturelle et originelle Confucius et ses disciples impriment au
+pouvoir monarchique confondu avec le pouvoir paternel; on conçoit
+aussi quelle dignité, quelle moralité, quelle solidité ce même
+principe donne à l'obéissance filiale des peuples. C'est pour eux la
+législation du sentiment. Ni tyrans ni esclaves; un père sans
+tyrannie pour tous, des enfants sans murmure d'un même père, voilà
+l'autorité.
+
+Nous allons voir comment Confucius et ses disciples tempèrent ce
+pouvoir qui serait ou deviendrait tyrannique s'il était absolu dans la
+pratique comme il l'est dans la théorie. Il le tempère par ce même
+esprit de famille dont il fait le fondement de sa politique.
+
+Voyons d'abord la constitution politique que le philosophe législateur
+fait découler ou plutôt laisse découler de son principe d'autorité
+paternelle.
+
+Le souverain est _le père et la mère_ de l'empire.
+
+Les sujets sont tenus envers lui à la même piété filiale qu'envers
+leur propre père.
+
+Dans chaque famille de l'empire, le même principe se ramifie et
+consacre l'obéissance et le respect envers les pères et les ancêtres
+jusqu'au culte extérieur.
+
+Ainsi la loi politique et la loi civile ne sont qu'une seule et même
+loi sous deux formes, l'autorité de l'amour en haut, l'obéissance par
+l'amour en bas.
+
+Suivons:
+
+Les sujets sont égaux devant le père, qui est la loi vivante.
+
+Cette loi vivante dans le père souverain est néanmoins dominée par les
+lois écrites appelées les rites, les usages, les cérémonies, qui sont
+censées émaner de l'autorité sacrée des ancêtres ou des premiers pères
+de la grande famille.
+
+Le père ou le souverain, comme dans les familles à demi émancipées,
+remet une partie de son autorité à des conseils de famille composés
+des sujets les plus sages et les plus distingués par leur intelligence
+et par leur vertu.
+
+Ce sont les ministres.
+
+Parallèlement à ces ministres délégués du souverain, il y a des
+conseils ou tribunaux indépendants d'eux et même du souverain,
+conseils chargés de faire respecter les rites ou les lois que le
+souverain et ses ministres seraient tentés d'enfreindre;
+
+D'autres tribunaux sont chargés de surveiller la distribution de la
+justice;
+
+D'autres, de la police ou de l'ordre;
+
+D'autres, de l'administration, etc., etc.;
+
+D'autres, enfin, de surveiller le souverain lui-même, de lui présenter
+des remontrances contre ses infractions aux rites ou aux lois, et
+d'inscrire jusqu'à ses fautes privées ou jusqu'à ses paroles mal
+séantes sur les registres historiques inviolables de l'empire.
+
+L'intelligence cultivée (les lettrés) est le seul titre aux fonctions
+publiques.
+
+Les lettrés sont examinés. Ils montent, selon leur aptitude, au rang
+de mandarins ou de fonctionnaires publics de toute espèce.
+
+Le dernier des enfants du peuple peut devenir lettré, et de lettré
+mandarin, et de mandarin ministre, en vertu de sa seule aptitude.
+
+
+XXVIII
+
+L'ordre, selon la politique de la Chine, étant la première nécessité
+comme le premier objet de la société, passe avant la liberté.
+
+La raison de Confucius est celle-ci: La liberté n'est que le bien de
+l'individu; l'ordre est le bien de tous. (Dirions-nous mieux
+aujourd'hui?)
+
+Mais Confucius concilie dans une mesure très-équitable les nécessités
+de l'ordre avec la dignité de la liberté.
+
+Écoutons Confucius sur cette partie de sa politique:
+
+«Avoir plus d'humanité que ses semblables, c'est être plus homme
+qu'eux; c'est mériter de leur commander. L'humanité est donc le
+fondement de tout.»
+
+Aimer l'homme, c'est avoir de l'humanité. Il faut s'aimer soi-même; il
+faut aimer les autres. Dans cet amour que l'on doit avoir pour soi et
+pour les autres il y a nécessairement une mesure, une différence, une
+proportion qui assigne à chacun ce qui lui est légitimement dû; et
+cette règle, cette différence, cette mesure, c'est la justice.
+
+L'humanité et la justice ne sont point arbitraires; elles sont ce
+qu'elles sont, indépendamment de notre volonté; Dieu les a faites, non
+l'homme; mais, pour pouvoir les mettre en pratique et pour en faire
+une juste application, il faut qu'il y ait des lois établies, des
+usages consacrés, des cérémonies déterminées. L'observation de ces
+lois, la conformité à ces usages, la pratique de ces cérémonies, font
+la troisième de ces vertus capitales, celle qui assigne à chacun ses
+devoirs particuliers, c'est-à-dire l'ordre.
+
+Pour remplir exactement tous ses devoirs sans troubler l'économie de
+l'ordre, il faut savoir connaître, il faut savoir distinguer, il faut
+appliquer à propos cette connaissance sûre, ce sage discernement, cet
+équilibre d'ordre, d'autorité, d'obéissance, de liberté!
+
+(Et l'on appelle barbarie la civilisation basée sur de si sublimes
+axiomes!..... Ô ignorance et préjugé des races les unes contre les
+autres!)
+
+Les relations entre les hommes de différents âges et de différentes
+dignités dans la société constituée ne furent pas pour Confucius
+l'objet de préceptes moins attentifs et moins humains.
+
+«Vous avez tort, dit à son fils Confucius, de ne pas vous appliquer à
+l'étude essentielle des cérémonies. L'homme qui vit en société a des
+devoirs à remplir envers tout le monde; il doit rendre à chacun ce qui
+lui est dû. Dieu, les génies, les ancêtres ne doivent pas être honorés
+d'une même façon; il en est ainsi par rapport aux hommes avec qui l'on
+vit; on ne doit pas rendre les mêmes honneurs aux citoyens investis de
+différentes dignités. L'étude des cérémonies nous apprend comment on
+doit s'acquitter envers le ciel, les esprits et les ancêtres; elle
+nous enseigne à ne pas confondre les rangs.
+
+«Ce sont les lois extérieures, expression des lois morales et
+politiques, qui doivent porter l'ordre et la hiérarchie graduée des
+fonctions dans la société[2].»
+
+ [Note 2: Traduction du P. Amyot dans les Mémoires concernant
+ les Chinois.]
+
+
+XXIX
+
+Les règlements de Confucius sur le culte renouvelé aussi des ancêtres,
+n'attestent pas dans le législateur religieux une raison moins épurée
+que ses règlements civils. Ce n'est que plusieurs siècles après lui
+que les religions de l'Inde, fondées sur les incarnations de Wichnou
+ou de Bouddha, s'infiltrèrent en Chine.
+
+Voici les paroles de Confucius sur les cérémonies instituées pour le
+culte national, dont l'empereur était le pontife à titre de
+représentant du peuple tout entier.
+
+«Le _Ciel_, le _Tien_ ou _Dieu_, trois noms exprimant le Grand Être,
+répondit Confucius, est le principe universel; il est la source
+intarissable d'où toutes les choses ont émané; les ancêtres sortis les
+premiers de cette source féconde sont eux-mêmes la source des
+générations qui les suivent. Témoigner au _ciel_ (Dieu) sa
+reconnaissance, est le premier des devoirs de l'homme; se montrer
+reconnaissant envers les ancêtres est le second. Pour s'acquitter à la
+fois de ce double devoir, le saint philosophe Fou-Hi établit avant moi
+les cérémonies envers les ancêtres. Comme il fonda tout le système
+politique sur le sentiment naturel et sur le devoir de la piété
+filiale, il détermina qu'aussitôt après avoir offert l'hommage au
+ciel, on offrirait par la bouche du _Fils du ciel_ (le souverain)
+l'hommage aux ancêtres. Mais comme le _ciel_ et les esprits des
+ancêtres ne sont pas visibles aux yeux du corps, il chercha dans le
+firmament des emblèmes pour les figurer et les représenter.»
+
+Après avoir satisfait ainsi à leurs devoirs envers le _ciel_, auquel,
+comme au principe vivifiant et universel de toute existence, ils
+étaient redevables de leur propre vie, ils se tournent vers ceux qui,
+par la génération et la paternité, leur ont transmis successivement
+cette vie. Voilà toute la religion de nos pères.
+
+Et il en prescrit ensuite en détail les cérémonies simples et
+symboliques[3].
+
+ [Note 3: Mémoires du père Amyot, p. 108 (12e volume).]
+
+
+XXX
+
+Écoutons maintenant ce qu'il dit au roi, qui l'interroge sur les
+devoirs particuliers des ministres-philosophes chargés du soin du
+gouvernement.
+
+«Le ministre-philosophe ne s'ingère pas de lui-même dans les honneurs;
+il attend qu'on l'y appelle. Il n'est occupé soir et matin que de son
+perfectionnement moral et politique par l'acquisition de quelque vertu
+ou de quelque connaissance spéciale qui lui manque, non pas pour s'en
+parer, mais pour les communiquer à ceux qui dépendent de lui.
+
+«S'il sent qu'il ait assez de droiture et de fermeté pour remplir les
+grands emplois, il ne les refuse point quand on les lui présente; il
+les reçoit avec actions de grâces, et fait tous ses efforts pour les
+remplir dignement. Il n'ambitionne pas les honneurs, il ne cherche
+point à amasser des trésors; l'acquisition de la sagesse est le seul
+trésor après lequel il soupire: mériter le nom de sage est le seul
+honneur auquel il prétend.
+
+«Il n'emploie, pour traiter les affaires, que des hommes sincères et
+droits; il ne donne sa confiance qu'à des hommes fidèles et sûrs; il
+ne rampe pas devant ceux qui sont au-dessus de lui; il ne
+s'enorgueillit pas devant ses inférieurs? il respecte les premiers; il
+est affable envers les autres: il rend à tous ce qui leur est dû.
+
+«S'il s'agit de reprendre quelqu'un de ses défauts ou de lui reprocher
+ses fautes, il ne fait l'un et l'autre qu'avec une extrême réserve, et
+s'arrête tout court quand il le voit rougir. N'est-ce pas la
+miséricorde de l'Évangile?
+
+«Il estime les gens de lettres, mais il ne mendie pas leurs suffrages;
+il ne s'abaisse ni ne s'élève devant eux; il se contente de ne pas les
+offenser, et de les traiter avec honneur quand ils viennent à lui. Il
+est au-dessus de toute crainte quand il fait ce qui est du devoir; une
+conduite irréprochable, jointe à des intentions pures et droites, lui
+sert de bouclier contre tous les traits qu'on pourrait lui lancer: la
+justice et les lois sont les armes dont il se sert pour se défendre ou
+pour attaquer. L'amour qu'il porte à tous les hommes le met en droit
+de n'en craindre aucun; l'exactitude scrupuleuse avec laquelle il
+pratique les cérémonies, obéit aux lois et s'astreint à l'observation
+des usages reçus, fait sa sûreté, même sous les tyrans. Quelque vaste
+que puisse être l'étendue de son savoir, il travaille à l'agrandir
+encore; il étudie sans cesse, mais non pas jusqu'à s'épuiser; il
+connaît en tous genres les bornes de la discrétion, et il ne va jamais
+au delà.
+
+«Quelque ferme qu'il soit dans le bien, il veille continuellement sur
+lui-même pour ne pas se négliger. Dans tout ce qui est honnête et bon
+il ne voit rien de petit; les plus minutieuses pratiques tournent,
+chez lui, au profit de la vertu.
+
+«Il est grave quand il représente, affable et bon avec tous, d'humeur
+toujours égale avec ses amis.
+
+«Il se plaît de préférence dans la compagnie des sages, mais il ne
+rebute point ceux qui ne le sont pas.
+
+«Au dedans, je veux dire dans l'enceinte de sa famille, il ne témoigne
+aucune prédilection, et ne donne aucun sujet de soupçonner qu'il est
+porté à favoriser l'un au préjudice de l'autre; au dehors,
+c'est-à-dire en public, il traite également tout le monde, suivant le
+rang de chacun. L'eût-on grièvement offensé, ou par des paroles
+injurieuses, ou par des actions insultantes, il ne donne aucun signe
+de colère ou de haine; et son extérieur, serein et tranquille, est une
+preuve non équivoque de la tranquillité d'âme dont il jouit.
+
+«Le vrai philosophe cherche à se rendre utile à l'État n'importe de
+quelle manière. Si, par quelque action éclatante ou par quelque
+ouvrage important, il mérite bien de la patrie, il ne fait pas valoir
+ses services dans la vue d'en être récompensé; il attend modestement
+et avec patience que la libéralité du prince se déploie en sa faveur;
+et s'il arrive que, dans la distribution des grâces, on l'ait oublié,
+il ne s'en plaint pas, il n'en murmure pas. Le suffrage des hommes
+honnêtes, l'honneur d'avoir contribué en quelque chose à l'avantage de
+ses compatriotes et de tous les hommes, lui suffisent.»
+
+--«Je me fais votre premier disciple,» dit le roi, «mais
+enseignez-moi le moyen infaillible de rendre mes peuples vertueux et
+heureux.
+
+--«Ce moyen,» répondit Confucius, «est de ne rien commander qui ne
+soit conforme au grand _Ly_ (mot qui renferme dans son sens la
+_raison_, la _conscience_ et la _convenance_ des _choses_). C'est sur
+la _raison_, la _conscience_ et la _convenance_, exprimées par ce mot
+complexe _Ly_, que la société est fondée; c'est par ces trois
+principes que l'homme social s'acquitte, avec la gradation des
+devoirs, de ce qui convient envers le _ciel_. Ce sont ces trois
+principes divins, incorporés par le _ciel_ dans notre nature, qui
+lient les hommes vivants entre eux en leur manifestant et en leur
+imposant ce qu'ils se doivent les uns aux autres. Ôtez ces trois
+inspirations fondamentales de la société, toute la terre n'est plus
+que confusion et que trouble; il n'y a plus ni rois, ni supérieurs, ni
+inférieurs, ni égaux; les jeunes et les vieux, les hommes et les
+femmes, les pères et les enfants, les frères et les soeurs, tous sans
+distinction seront une mêlée confuse de créatures sans ordre et sans
+liens.»
+
+
+XXXI
+
+Une magnifique théorie de l'ordre graduellement établi dans la
+famille, puis dans la cité, puis dans l'État, puis dans le monde,
+développe dans la bouche de Confucius ce principe fondamental de la
+_raison_, de la _conscience_, de la _convenance_. Platon n'est pas
+plus haut, Montesquieu plus analysateur, Fénelon plus pieux, J. J.
+Rousseau plus populaire, Mirabeau plus politique. On s'anéantit devant
+cette révélation, cette expérience et cette éloquence énonçant il y a
+vingt siècles, au fond d'une Asie inconnue, des principes sociaux et
+politiques qui semblent exhumés du sépulcre d'une humanité aussi
+savante et aussi expérimentée que la nôtre; on se demande comment les
+bienheureux rêveurs d'un progrès récent, continu et indéfini peuvent
+concilier leur théorie avec tant de sagesse au commencement et tant de
+décadence de doctrines à la fin?
+
+
+XXXII
+
+Le libéralisme le plus progressif ne s'exprime pas mieux aujourd'hui
+que Confucius sur les deux systèmes de la force brutale et de la force
+morale et raisonnée appliqués au gouvernement des peuples.
+
+«Les coercitions matérielles, dit-il dans la suite de cet entretien,
+les prisons, les supplices, les peines de toute espèce, les
+intimidations par les châtiments sont de bien faibles liens pour
+retenir dans le devoir les hommes que l'on ne conduit pas par la
+raison, la conscience, la convenance; mais si on les forme, par
+l'éducation, la liberté mesurée, l'exemple, l'exercice, à la
+connaissance et à la pratique de la raison, de la conscience, de la
+convenance, si l'intelligence et l'amour de ces trois principes se
+développent dans leur coeur par la force naturelle que le Ciel (Dieu)
+a donnée à ces trois principes qui font l'homme social, tout changera
+de face et s'améliorera dans l'empire. Les hommes ainsi instruits et
+convaincus deviendront en eux-mêmes leur prince, leur juge, leur loi,
+leur gouvernement!...
+
+«Le gouvernement, ajoute-t-il en finissant, a été la dernière chose et
+la plus parfaite, découverte par les hommes, au moyen du _grand Ly_ ou
+de ces trois principes moraux, la raison, la conscience et la
+convenance!»
+
+--«C'est admirable!» dit le roi. Les siècles disent comme lui. Un tel
+politique en un tel temps est la merveille de l'antiquité. Je retrouve
+avec orgueil, en propres termes, dans la bouche de ce prétendu barbare
+ce que j'ai dit moi-même en commençant cet entretien: «_Le
+chef-d'oeuvre de l'humanité, c'est un gouvernement!_»
+
+
+XXXIII
+
+Les lois civiles qu'il promulgue et qu'il explique pendant son
+ministère au roi se résument:
+
+En propriété assurée et héréditaire;
+
+Interdiction de rapports entre les sexes hors du mariage;
+
+Union légalisée, sanctifiée et parfaite entre les deux époux;
+
+Respect réciproque entre les citoyens des différentes conditions ou
+fonctions publiques;
+
+Enfin, respect de soi-même fondé sur ce principe également logique et
+admirable: «Si haut qu'un homme soit placé, il doit respecter les
+autres, il doit se respecter soi-même. S'il se manque à soi-même, il
+manque à ses ancêtres qui _sont_ en lui; s'il manque à ses ancêtres,
+il manque au premier ancêtre, à l'_homme saint_ d'où est sortie toute
+la race humaine; s'il manque à ce premier homme, l'_homme saint_, il
+manque au _Ciel_ (Dieu) de qui ce premier homme a reçu la vie. Les
+ancêtres sont les arbres chenus dont ceux qui vivent aujourd'hui ne
+sont que les rejetons. La racine est commune à tous, on ne saurait
+blesser un de ces rejetons, quelque petit qu'il soit, sans que la
+racine en soit offensée!» Que dites-vous de ces paroles?...
+
+Magnifique solidarité entre les hommes nés et à naître et entre Dieu,
+justice et providence de toute cette famille humaine!
+
+Ces entretiens entre le roi et son ministre sont un code complet de
+politique appliquée. Socrate n'est pas si législateur, il est
+ergoteur. Platon est le politique de l'imagination, Confucius est
+l'oracle de l'expérience.
+
+
+XXXIV
+
+Aussi poëte qu'il était musicien et politique, Confucius se délassait
+du gouvernement et de l'enseignement par quelques promenades dans la
+campagne avec ses disciples favoris. Il conservait encore à
+soixante-dix ans le goût et le talent des vers.
+
+Un jour qu'il était sorti avec trois de ses disciples par la porte
+orientale de la ville, pour aller prier dans la campagne près d'un
+édifice en ruine situé sur une colline, ses disciples furent frappés
+de la gravité triste de sa physionomie.
+
+Ils lui témoignèrent leur inquiétude sur le motif de cette tristesse
+qui ne lui était pas habituelle.
+
+ * * * * *
+
+«Rassurez-vous sur moi, leur répondit-il, ce n'est point ma propre
+décadence qui m'inspire cette mélancolie, c'est la décadence et les
+vicissitudes des choses de la terre. Voyez ce monument qui s'écroule à
+quelques siècles du jour où il a été construit! Il contenait pourtant
+pour les hommes une idée éternelle. Apportez-moi mon _kin_ (sorte de
+lyre dont les poëtes accompagnaient comme en Grèce leurs chants). Il
+accorda son instrument et chanta en improvisant les vers suivants:
+
+«Quand les chaleurs de l'été finissent, le froid de l'hiver les
+remplace promptement. Après le printemps, l'automne s'avance; quand le
+soleil se lève, c'est pour marcher rapidement vers le bord du ciel où
+il se couche. Les fleuves de la Chine ne coulent du côté de l'Orient
+que pour aller s'engloutir dans le lit sans fond de la vaste mer.
+
+«Cependant l'été, l'hiver, le printemps, l'automne recommencent et
+finissent ainsi chaque année; le soleil reparaît chaque matin où nous
+le vîmes se lever hier; de nouvelles ondes remplacent sans cesse
+celles qui viennent de s'écouler; mais le héros qui fit construire ce
+monument sur cette colline où est-il? ses guerriers, qui triomphèrent
+avec lui, où sont-ils? son cheval de bataille, où est-il? Qui les a
+revus? qui les reverra? Hélas! pour tout souvenir de leur existence,
+il ne reste que ce monceau de pierres écroulées sur la colline, que
+les plantes sauvages, les ronces et les orties recouvrent
+indifféremment de leur feuillage!»
+
+
+XXXV
+
+Cette tristesse qu'il chantait en vers était, à son insu, un
+pressentiment de sa fin. Il quitta les affaires d'État et se hâta de
+terminer le monument de sagesse, de morale et de politique qu'il
+voulait laisser à la Chine dans son commentaire des livres sacrés.
+Cette oeuvre terminée, il cessa d'écrire. Il déposa les six livres
+commentés sur un autel, puis, s'agenouillant, il remercia à haute voix
+le ciel et l'âme des ancêtres de lui avoir permis de restaurer et
+d'achever ce monument intellectuel de la religion, de la philosophie
+et de la politique des hommes de son temps.
+
+--«Vous êtes témoins,» dit-il en se relevant à ses disciples, «que je
+n'ai rien négligé avec vous pour améliorer les hommes. Le triste état
+des choses et des moeurs dans lequel je laisse la terre prouve, hélas!
+que je n'ai pas réussi! Mais je laisse une règle et un modèle. Ils
+rappelleront en leur temps leurs devoirs à nos descendants. Ces temps
+de désordre et de corruption ne sont pas dignes de nous comprendre!»
+
+Un de ses disciples chéris étant venu le visiter peu de jours après
+dans sa maison, Confucius, déjà malade de sa maladie mortelle,
+s'avança avec peine jusqu'au seuil de sa demeure pour accueillir son
+disciple.
+
+«Mes forces défaillent,» lui dit-il, «et ne reviendront peut-être
+jamais.» Il laissa couler sans affectation de stoïcisme ses larmes,
+concession à la nature; puis, reprenant:
+
+«Ô mon cher _Tsée_!» dit-il au disciple en langage poétique et rhythmé
+et en s'accompagnant encore de sa lyre, «la montagne de Faij (la tête)
+s'écroule, et je ne puis plus lever le front pour la contempler. Les
+poutres qui soutiennent le bâtiment (les muscles) sont plus qu'à demi
+pourries, et je ne sais plus où me retirer! L'herbe sans suc est
+entièrement desséchée (la barbe); je n'ai plus de place où m'asseoir
+pour me reposer! La saine doctrine avait disparu, elle était
+entièrement oubliée; j'ai tâché de la restaurer et de rétablir
+l'empire du vrai et du bien; je n'ai pu y réussir! Se trouvera-t-il,
+après ma mort, quelqu'un qui reprendra la rude tâche après moi!»
+
+Nous allons voir, dans le prochain Entretien, ce que cette tâche
+désespérée avait produit en littérature, en morale et en politique.
+
+Quelle délectation de remonter à de telles hauteurs de sagesse et de
+vertu à travers la nuit des temps! Il n'y a pas de barbare au berceau
+du monde, toutes les races sont nobles, car elles descendent toutes de
+Dieu!
+
+Nous poursuivrons, dans le prochain Entretien, l'étude de la raison en
+Chine.
+
+ LAMARTINE.
+
+
+
+
+XXXVe ENTRETIEN.
+
+À MESSIEURS LES ABONNÉS AU COURS FAMILIER DE LITTÉRATURE ET À TOUS MES
+LECTEURS.
+
+_Nota._ Les bruits qui ont été répandus sur l'abandon de mes biens à
+mes créanciers, sur ma retraite en pays étranger et sur la cessation
+de ce travail périodique en France, me forcent à publier dès
+aujourd'hui cette explication, qui ne devait paraître que le mois
+prochain.
+
+
+EXPLICATION FRANCHE.
+
+L'Entretien de décembre, qui paraîtra le 29 novembre, clora la
+troisième année; il forme le complément du sixième volume de ce
+_Cours familier de Littérature_. L'Entretien du 1er janvier prochain,
+sur la peinture, considérée comme littérature des yeux, et sur le
+peintre _Léopold Robert_, ce Werther du pinceau, commencera la
+quatrième année.
+
+C'est le moment de répondre aux bruits plus ou moins sincères, plus ou
+moins malveillants, qu'on a fait courir sur la cessation probable de
+cette publication. Ces bruits n'ont pas le moindre fondement; jamais
+ce travail ne fut plus cher à mon esprit, et, j'ajoute, plus
+nécessaire à mon existence. Mon seul patrimoine au soleil aujourd'hui,
+c'est ma plume. Me l'enlever, ce serait m'enlever l'outil de mon
+honneur, l'instrument de ma libération.
+
+Ces rumeurs sont nées à l'occasion de la souscription nationale qui
+porte mon nom. Des amis (jamais assez remerciés), qui présumaient trop
+bien de moi et du public, avaient cru pouvoir tenter, avec mon plein
+consentement, cet appel à l'intérêt de la nation, appel glorieux quand
+il est entendu, pénible quand il trouve les contemporains sourds. Ces
+amis espéraient libérer ainsi, pour l'âge où l'on doit liquider sa vie
+comme sa fortune, mon patrimoine obéré par des causes tout à fait
+étrangères à celles que la malveillance ou l'ignorance supposent. Il
+faut m'expliquer complétement à cet égard avec ces correspondants
+littéraires les plus affectionnés et les plus constants de mes
+lecteurs: ce sont mes abonnés à ces Entretiens. Je leur dois vérité,
+car je leur dois confiance. Cette vérité la voici.
+
+Plusieurs causes, que je ne puis pas toutes énumérer ici, ont concouru
+à aliéner de moi le coeur de ma patrie au moment où j'aurais eu besoin
+d'un mouvement soudain et sympathique de ce coeur.
+
+J'aurais tort de m'étonner pourtant, en y réfléchissant, de cette
+indifférence: c'était naturel; quand on demande justice ou faveur à
+son pays, le crime impardonnable, c'est de vivre. La mort seule absout
+de certains services comme de certaines célébrités. Il faut savoir
+mourir à propos. Je n'ai pas eu cette bonne fortune, quoique j'aie
+tout fait pour la rencontrer à son heure et à sa place; mais Dieu, le
+maître du premier jour, est le maître aussi du dernier. Attendons.
+
+Jusqu'ici ce mouvement sympathique et honorable du coeur des nations
+s'était produit partout, en Angleterre, en Irlande, en France, toutes
+les fois qu'on avait fait appel à leurs sentiments ou à leur honneur
+en faveur d'un de leurs contemporains quelconque, serviteurs du pays,
+hommes d'État, orateurs, écrivains, poëtes. Mes amis se croyaient
+fondés, bien à tort, à espérer la même réponse au même appel. Les
+antécédents les trompaient, comme ils m'auraient trompé moi-même à
+leur place. Ils ne tenaient pas assez compte du temps, des
+circonstances, des ressentiments immérités, mais implacables, des
+envies sourdes qui attendent l'heure des disgrâces pour se révéler.
+Ces amis ont rencontré sous leurs pas ces embûches, ces impopularités,
+ces calomnies, ces inimitiés, dans les classes mêmes auxquelles ils
+supposaient la mémoire de quelques dévouements.
+
+Ces calamités privées de fortune, auxquelles ils croyaient pouvoir
+intéresser le pays parce qu'ils s'y intéressaient cordialement
+eux-mêmes, ont été très-faussement et très-odieusement interprétées
+par ceux qui me haïssent, sans autre raison de me haïr que mon nom.
+
+Les uns ont attribué ces embarras de fortune à des dissipations de
+main fabuleuses ou à des prodigalités de coeur sans prudence, afin
+d'avoir le droit de détourner les yeux et l'intervention du pays de
+revers selon eux trop bien mérités. C'est une calomnie de bonne foi
+que ma vie au grand jour réfute pour tous ceux qui me connaissent.
+J'ai vécu selon mon état, comme le conseillent les moralistes et les
+économistes les plus sévères; je n'ai jamais eu d'autre luxe que
+quelques habitations héréditaires, trop vastes pour ma fortune, à la
+campagne, habitations qu'il ne dépendait pas de moi de démolir sans
+avilir la valeur et sans anéantir les produits de l'administration
+rurale de mes terres en vignobles. Si je n'avais eu que la vigne de
+_Naboth_, je n'aurais pas eu les celliers et les pressoirs d'Horace ou
+de Cicéron. Ma fortune, plus apparente que réelle, n'a jamais été
+très-grande. On serait étonné si j'exposais ici la modicité des
+patrimoines que j'ai reçus de mes pères, défalcation faite de leurs
+charges. Je n'ai rien _dévoré_, quoi qu'en disent en chiffres
+emphatiques les déclamateurs contre mes prétendues somptuosités. Tous
+mes mobiliers, de luxe soi-disant asiatique, réunis, n'égaleraient
+pas, à beaucoup près, la valeur du plus modique mobilier d'un
+appartement d'habitué de bourse de la rue Vivienne ou de la rue de
+Richelieu. Où sont donc les monuments de mon opulence? Où sont donc
+mes usines à dix mille marteaux? Je n'ai jamais mis dans toute ma vie
+qu'une pierre sur une pierre, et c'était pour marquer la place de deux
+tombeaux!
+
+ _Dat veniam corvis, vexat censura columbas._
+
+Les autres me reprochent une large hospitalité toute rustique et toute
+paysanesque dans mes champs. Ils ne savent pas que cette hospitalité
+même dont ils me font un crime est un impôt personnel et inévitable
+sur la célébrité bien ou mal acquise. Il y a certains noms qui
+obligent. Toutes les infortunes sans boussole de la France et même de
+l'Europe se tournent par instinct vers certains noms, je ne dis pas
+plus illustres, mais plus notoires que les autres noms, pour
+solliciter pitié, appui ou secours. Le seuil de ces hommes de bruit
+est assiégé d'indigences qui touchent, leur table est chargée de
+lettres écrites avec des larmes. Il y a telle année de ma vie où j'en
+ai reçu jusqu'à _dix mille_, de ces lettres, et cela depuis que je
+suis rentré dans l'obscurité. Que pouvez-vous devenir, eussiez-vous le
+visage aussi froid et le coeur aussi dur que votre métal?
+
+Les années qui ont suivi immédiatement la révolution de 1848 ont été
+particulièrement onéreuses et pour ainsi dire obligatoires. Comment
+refuser de partager sa dernière épargne avec ceux qui ont partagé vos
+efforts et vos périls pour maintenir l'ordre et pour préserver la
+société, dans ces heures où ces braves citoyens, moins intéressés en
+apparence que nous à la propriété, offraient généreusement leur sang
+pour elle?
+
+Puis les années désastreuses pour les vignobles se sont succédé
+pendant une période de dépense sans revenu. Il a fallu s'obérer
+davantage pour nourrir environ cinq cents bouches d'ouvriers de la
+terre sans pain.
+
+Puis les intérêts des dettes constituées et des dettes nouvelles se
+sont accumulés sur le capital. J'ai espéré supporter seul ce triple
+poids d'une révolution qui avait pesé sur moi plus que sur d'autres,
+de terres sans produit et d'intérêts exorbitants; j'ai tenté d'y
+suffire à force de travail d'esprit. Grâce au public et à un concours
+dont je serai toujours reconnaissant, ce travail rapportait
+libéralement son salaire. Mais les événements transforment la scène;
+la main se lasse, le public se rassasie, les ennemis dénigrent: qui
+dit public dit hasard; le métier d'hommes de lettres n'est qu'un jeu
+de dé avec l'opinion. Ce travail enivre et ne nourrit pas. On compte
+les produits, on ne compte pas les frais, les déceptions et les
+mécomptes. Les deux crises financières de 1856 et 1857 ont fait le
+reste.
+
+--Pourquoi ne vendiez-vous pas vos terres? me dit-on aujourd'hui avec
+une apparence de raison qui trompe les esprits mal informés.
+
+--Je ne vendais pas, et je ne vends pas, parce qu'il ne s'est pas
+présenté en dix ans et qu'il ne se présente pas même aujourd'hui un
+seul acquéreur. Comment vendre sans acheteurs? Ces terres sont
+affichées partout et tous les jours; eh bien! mes ennemis ou mes amis
+peuvent interroger à cet égard tous les notaires de Paris, de Lyon, de
+Mâcon, de France, chargés de vendre ces propriétés, même à perte; ces
+honorables officiers publics répondront unanimement qu'ils n'ont pas
+reçu une offre d'un centime pour ces terres, évaluées par les
+estimateurs les plus consciencieux à une valeur qui dépasse deux
+millions. Ce fait, qui semble incroyable, est cependant vrai; je
+consens à toute espèce de démenti si l'on peut me prouver que j'ai
+reçu une offre quelconque pour ces deux millions et demi de valeur
+morte dans mes mains.
+
+J'ai eu de la peine à comprendre moi-même ce phénomène de la mise en
+vente pendant dix ans, à grandes pertes pour moi, à grands bénéfices
+pour les acquéreurs, sans qu'un seul capitaliste fût tenté par ces
+bénéfices. À la fin je m'en rends compte, et voici comment.
+
+Ces acheteurs, en effet, ne peuvent se rencontrer que parmi des
+capitalistes bienveillants pour moi, ou parmi des capitalistes
+hostiles et avides, à l'affût des fortunes qui croulent pour en
+accaparer à rien les débris.
+
+Si ce sont des capitalistes bienveillants, ils ne veulent à aucun prix
+acheter mes propriétés ni mes demeures.
+
+Ils ne le veulent pas, premièrement parce qu'il en coûterait à leur
+bon coeur de me déposséder. Ils se disent, en parlant de moi, ce vers
+de Virgile au laboureur expulsé de ses prairies de Mantoue:
+
+ _Fortunate senex, ergo tua rura manebunt;_
+
+Secondement, parce que, même en me payant ces terres à des prix de
+faveur, ils passeraient très injustement pour avoir bénéficié de ma
+ruine;
+
+Troisièmement, enfin, parce qu'il n'est pas toujours agréable à une
+famille investie de la considération locale la mieux méritée de
+succéder à un nom malheureusement célèbre dans les demeures ébruitées,
+sinon illustrées, par ce nom. Il y a là, entre le modeste demi-jour du
+nouveau possesseur et la célébrité du dépossédé, un contraste qu'on
+n'aime pas à subir pour soi ni pour ses enfants. Je ne me compare pas,
+à Dieu ne plaise! à Voltaire ou à Jean-Jacques Rousseau; mais demandez
+aux possesseurs de Ferney ou des Charmettes s'ils n'aimeraient pas
+mille fois mieux avoir succédé, dans ce château ou dans cette
+chaumière, à des hôtes sans nom, que d'être assiégés à chaque heure de
+l'année, au seuil de ces demeures, par ces pèlerins importuns du génie
+ou de la célébrité.
+
+Si ce sont, au contraire, des capitalistes hostiles et avides, ceux-là
+se présenteront encore moins pour acheter mes domaines à l'amiable.
+Ils attendront, avec la patience infatigable de la spéculation,
+l'heure de ces ventes forcées, de ces encans par autorité de justice,
+dans l'espoir d'avoir ces millions de terre pour une poignée de
+papier.
+
+Ainsi enfermé dans ce dilemme de la bienveillance ou de la
+malveillance des acquéreurs, je reste cloué à la terre comme à
+l'instrument de mon supplice, sans que ni amis ni ennemis consentent
+à me décharger de ce brillant et mortel fardeau!
+
+Ne m'accusez donc pas de ne pas vouloir vendre. Je ne puis pas vendre,
+voilà la triste vérité; et, si vous ne m'en croyez pas, essayez de me
+faire une offre, et accusez-moi en pleine opinion publique si je la
+refuse!
+
+C'est pour sortir de cette impasse, entre des créanciers qui pressent
+et des acheteurs qui s'éloignent, que mes excellents amis ont ouvert
+une souscription dont le succès aurait été pour moi un honneur et pour
+d'autres un salut. Cette souscription, à l'exception d'un petit nombre
+de coeurs d'or dont les noms se confondront à jamais avec le mien,
+ayant été jusqu'ici dérisoire ou insuffisante, que me reste-t-il? Il
+me reste l'option entre la ruine de mes créanciers ou un redoublement
+de travail. C'est ce dernier parti que je devais choisir et que je
+choisis:--Mourir à la peine! comme dit le peuple. Cette mort est
+honorable quand la peine a un noble but. En est-il un plus honnête que
+de se sacrifier au salut de ceux dont on répond sur son honneur?
+
+Bien loin donc de me croiser les bras dans une oisiveté digne ou
+indigne, l'_otium cum dignitate_ (c'est le travail, selon moi, qui est
+la vraie dignité), je vais, pendant toutes les années saines que Dieu
+me laisse, redoubler d'étude et de zèle pour continuer en l'améliorant
+l'oeuvre de ce _Cours familier de Littérature_, oeuvre que j'ai
+entreprise avec votre appui. Cet appui, que vous m'avez généreusement
+prêté depuis trois ans, je ne le mendie pas, je le désire; je le
+provoque même, parce qu'il est nécessaire à d'autres que moi. Chaque
+lecteur bénévole de ce Cours est un ami auquel je voue un battement de
+mon coeur reconnaissant; chaque nouveau lecteur qu'il pourra
+s'adjoindre parmi les amis des lettres sera une souscription indirecte
+que je me glorifierai de lui devoir.
+
+La littérature ne fait pas acception de parti; je suis sorti tout
+entier de la politique, et la France m'apprend assez à n'y rentrer
+jamais. On m'a reproché souvent, dans des jugements sur ma vie, de
+n'avoir pas été assez ambitieux! On se trompe: j'avais l'ambition de
+la reconnaissance; j'ai manqué mon but: n'en parlons plus. Cependant,
+qui que vous soyez, amis ou ennemis, mais hommes de coeur, sachez-le
+bien, vous ne m'enlèverez pas la conscience de vous avoir AIDÉS
+PENDANT VOS TEMPÊTES. Eh bien! je vous dis aujourd'hui, sans
+présomption comme sans mauvaise honte: À VOTRE TOUR, AIDEZ-MOI!...
+Vous pouviez être grands, vous ne serez que justes!
+
+ LAMARTINE.
+
+ Paris, 12 novembre 1858.
+
+_P. S._ Il importe de prévenir ici le public contre la résolution
+qu'on m'attribue d'abandonner mes biens à mes créanciers et de quitter
+immédiatement la France. Cette heure n'est pas venue.
+
+Vendre soi-même ses mobiliers les plus chers pour rembourser aux
+échéances les capitaux et les intérêts dont on est redevable, ce n'est
+pas là abandonner ses biens à ses créanciers. Abandonner ses biens à
+ses créanciers, c'est le _sauve qui peut_ du désespoir et quelquefois
+de l'improbité; c'est jeter à ceux à qui l'on doit le gage peut-être
+insuffisant de ses immeubles au soleil; c'est charger ses créanciers
+d'une liquidation à tous risques, et souvent à mauvais risques pour
+eux. Ce n'est pas là payer ses dettes; je veux payer les miennes.
+
+Loin de moi donc cette pensée d'une cession de biens et d'une évasion
+de ma patrie. Je travaille, je veux travailler. Je cherche à vendre,
+et j'y parviendrai avec un peu de temps. Que mes créanciers se
+rassurent, et que mes amis connus ou inconnus me secondent. Je ne
+désespère pas de moi-même: la patience active use la plus mauvaise
+fortune et les plus tristes jours ont des lendemains.
+
+ LAMARTINE.
+
+Les lettres et mandats de poste concernant l'abonnement doivent être
+adressés à moi-même, 43, rue de la Ville-l'Évêque, à Paris.
+
+Les lettres et mandats de poste concernant la souscription sont
+adressés au comité central, 4, passage de l'Opéra, galerie de
+l'Horloge, à Paris.
+
+
+
+
+LITTÉRATURE MORALE ET POLITIQUE DE LA CHINE.
+
+
+I
+
+C'est une chose triste à dire, mais vraie en histoire: à une
+très-grande distance de temps les peuples disparaissent, et il ne
+reste d'eux que leurs grands hommes: effet de perspective qui diminue
+les médiocrités et qui grandit les supériorités au regard de l'avenir.
+Aussi, remarquez-le bien, les peuples qui n'ont pas de grands hommes
+pour les résumer et les représenter devant l'histoire n'ont pas de
+grands noms. La grandeur d'un peuple, c'est de se personnifier tout
+entier dans quelques colossales mémoires, en sorte que, quand on nomme
+ce peuple, sur-le-champ le personnage national se présente à la pensée
+et dit: «C'est moi.» Aussi rendez-vous bien compte de vos impressions
+quand vous lisez l'histoire universelle; toute la scène du monde est
+remplie pour vous par une centaine d'acteurs immortels, héroïques,
+politiques, poétiques ou littéraires, qui figurent à eux seuls
+l'humanité. Brahma dans l'Inde; Zoroastre en Perse; Sésostris en
+Égypte; Pythagore en Italie; Lycurgue, Solon, Homère, Périclès,
+Thémistocle en Grèce; Alexandre en Macédoine; Salomon, David, les
+prophètes, ces tribuns sacrés et politiques, chez les Hébreux; une
+vingtaine de républicains, de guerriers, d'orateurs, de poëtes, à
+Rome; autant en Germanie, en Espagne, en Grande-Bretagne, en France,
+en Russie, en Amérique, dans les temps modernes, voilà tout. Avec
+trois ou quatre cents noms vous écrivez les annales du monde. C'est
+humiliant pour ces milliards de créatures humaines qui passent comme
+les flots sous l'arche des ponts sans qu'on les compte ou qu'on les
+nomme; c'est glorieux pour ce petit nombre d'hommes privilégiés qui
+donnent leur nom, leur individualité, leur pensée, leur mémoire à
+toute une race. Bien souvent c'est injuste: il y a un million de fois
+plus de génie, plus de vertu, dans tel homme obscur, perdu dans la
+foule et entraîné avec les autres par le courant dans la mer d'oubli,
+qu'il n'y en a dans tel demi-dieu, dans tel conquérant, dans tel
+illustre criminel qui surnage sur cet océan d'hommes. L'histoire est
+injuste comme le temps; la postérité prend ce qu'on lui donne: que
+voulez-vous? L'iniquité est partout; la mémoire humaine n'est pas
+démocratique, ou plutôt elle est trop étroite et trop fragile pour
+contenir et pour garder les peuples tout entiers dans ses annales;
+elle s'attache à quelques figures grandioses, pittoresques,
+pathétiques, culminantes, qui sortent à ses yeux de la foule, et elle
+en fait l'aristocratie privilégiée de l'espace et du temps. Heureuse
+la postérité quand elle choisit bien, et quand elle immortalise, au
+lieu du succès de la violence et de la conquête, le vrai génie du
+bien, la vérité, la sagesse et la vertu!
+
+
+II
+
+De tous ces personnages historiques devenus aussi immortels que le nom
+du continent qui les a produits, Confucius est certainement celui qui
+personnifie en lui le plus grand nombre de siècles et la plus grande
+masse d'hommes; car il a inspiré de son âme vingt-trois siècles, et
+il est devenu, non pas le prophète ou le demi-dieu, mais le philosophe
+législatif d'un peuple de quatre cents millions d'hommes! La raison,
+la loi, la littérature de ce peuple immense sont encore pour des
+siècles la personnification prolongée de Confucius. Sachez Confucius,
+vous savez la Chine.
+
+Reprenons donc son histoire et ses oeuvres.
+
+
+III
+
+Nous avons laissé ce sage, cet inspiré de la raison, à la fin de notre
+dernier entretien, ressentant, et ne cachant pas qu'il les ressentait,
+les pressentiments de sa fin et les angoisses de la mort. Simple et de
+bonne foi dans sa mort comme il l'avait été dans sa vie, il
+n'affectait pas cette stoïcité théâtrale ni ces félicités anticipées
+des hommes qui se prétendent au-dessus de la nature et de la douleur.
+Il savait qu'aucun homme n'est au-dessus de la nature et que la raison
+elle-même veut qu'on s'attriste et qu'on gémisse quand on s'approche
+du dernier mystère et qu'on est près d'entrer dans le grand inconnu
+d'une autre vie. La mort est le supplice de l'être vivant: se faire
+de ce supplice un devoir, c'est beau et grand; mais se faire de ce
+supplice une joie, ce n'est pas se grandir, c'est mentir. Se résigner
+et espérer, voilà les deux seules attitudes vraies du mourant. Ce fut
+celle de Confucius.
+
+
+IV
+
+Il languit quelques mois avant d'expirer, visité tous les jours par
+ses disciples, mais ne s'entretenant plus avec eux de ses doctrines,
+de peur de ne plus apporter à ces choses saintes la plénitude de force
+de sa raison. Il s'accroupit enfin sur le sein de son petit-fils,
+_Tsée-sée_, adolescent de grande espérance, et ne se réveilla plus de
+ce dernier sommeil, dans la soixante-treizième année de son âge.
+
+Il mourait quatre cent soixante-dix-neuf ans avant Jésus-Christ, neuf
+ans avant la naissance de Socrate.
+
+
+V
+
+Ses trois disciples favoris et son petit-fils lui fermèrent les yeux.
+On lui mit, suivant les rites, trois grains de riz sur les lèvres,
+comme pour reporter au ciel (_le Tien_) le plus grand bienfait qu'il
+eût accordé à l'empire chinois dans cet aliment qui devait multiplier
+à l'infini le nombre des hommes sur la terre d'Asie. On le revêtit
+d'un vêtement composé de plusieurs pièces, pour signifier les diverses
+fonctions ou magistratures qu'il avait exercées, comme poëte, comme
+philosophe, comme historien, comme homme d'État.
+
+«Ainsi habillé, dit l'histoire traduite par le Père Amyot, on le mit
+dans un cercueil de _toung-mou_, dont les planches avaient quatre
+pouces d'épaisseur du pied d'alors, divisé comme celui d'aujourd'hui
+en douze pouces; et ce premier cercueil fut emboîté dans un second,
+fait de bois de _pe-mou_, dont les planches avaient cinq pouces
+d'épaisseur. On peignit tout l'extérieur de différentes figures, qui
+étaient autant d'emblèmes des différentes vertus qui l'avaient plus
+particulièrement distingué. Ce double cercueil fut placé dans un
+catafalque construit suivant le rite des _Tcheou_, qui occupaient
+actuellement le trône impérial. Les petits étendards triangulaires
+placés par intervalles autour de cette décoration funèbre étaient,
+suivant le rite de la dynastie _Chang_, et le grand étendard carré
+était suivant le rite _Hia_. En réunissant ainsi les rites des trois
+dynasties qui, depuis la fondation de l'empire, l'avaient
+successivement gouverné jusqu'alors, on voulait donner à entendre que,
+si la mémoire de ces anciens rites, et de tous les autres qui avaient
+eu lieu dans les temps les plus reculés, s'était conservée parmi les
+hommes, c'était à Confucius en particulier que l'honneur en était dû
+et à qui l'on était redevable de cet insigne bienfait. Ce premier
+devoir étant rempli, les disciples achetèrent, au nom du petit-fils de
+leur maître, un terrain de _cent pas_ carrés à quelque distance de la
+ville, pour y déposer le corps. À l'une des extrémités de ce terrain
+ils élevèrent trois monticules en forme de dôme, dont celui du milieu,
+plus élevé que les autres, devait servir de signe de reconnaissance au
+tombeau; ils y plantèrent, en signe de vie renouvelée et éternelle, un
+arbre, l'arbre _Kiai_. Cet arbre, qui n'est plus aujourd'hui qu'un
+tronc aride, subsiste encore dans le lieu même où il fut planté,
+malgré le bouleversement que la Chine a éprouvé plus d'une fois
+pendant un intervalle de temps de plus de vingt-deux siècles. Le
+profond respect que les Chinois conservent pour la mémoire de leur
+sage par excellence, et pour tout ce qui peut contribuer à leur en
+rappeler le souvenir, leur fait regarder ce tronc aride comme un
+monument digne de toute leur attention. Ils l'ont fait dessiner dans
+toute l'exactitude du détail; ils l'ont fait graver sur un marbre, et
+les empreintes qu'on en tire servent de principal ornement dans le
+cabinet de ces lettrés enthousiastes qu'une fortune au-dessous de la
+médiocre met hors d'état de le décorer plus somptueusement. J'en ai un
+exemplaire, donné par le _Saint Comte_ lui-même, comme un présent dont
+il a cru qu'un lettré du _grand Occident_ (c'est de ce nom qu'on
+appelle ici l'Europe) pourrait connaître le prix. Je le joindrai aux
+planches dont j'accompagne cet écrit.
+
+«Après avoir tout disposé dans le lieu de la sépulture, ceux des
+disciples qui étaient à portée se rassemblèrent chez _Tsée-sée_, son
+petit-fils, et formèrent le convoi funèbre, en se joignant aux autres
+parents de l'illustre mort. Le corps fut mis en terre avec tout
+l'appareil de l'ancien cérémonial, et, après la cérémonie, tous se
+prosternèrent et pleurèrent sincèrement sur son tombeau. Avant que de
+se séparer, les disciples convinrent entre eux de porter le deuil de
+leur maître commun de la même manière et autant de temps qu'ils
+devraient le porter si le propre père de chacun d'eux était mort: la
+durée en fut de trois ans. Mais le disciple favori, qui avait été plus
+lié qu'aucun autre à celui qu'ils regrettaient, recula ce terme
+jusqu'à la sixième année entièrement révolue; et pendant tout cet
+espace de temps il s'enferma dans une cabane qu'il avait fait
+construire non loin du tombeau, et ne s'occupa qu'à étudier son
+modèle, pour se mettre en état de l'imiter quand les circonstances le
+lui permettraient.
+
+«Ceux d'entre les principaux disciples qui étaient habitués dans les
+royaumes voisins, et qui n'avaient pas assisté aux funérailles,
+vinrent à leur tour faire les cérémonies funèbres, et apportèrent,
+comme une sorte de tribut, chacun une espèce d'arbre particulier à son
+pays, pour contribuer à l'embellissement du lieu qui contenait les
+respectables restes du sage qui les avait instruits.
+
+«L'exemple de _Tsée-Koung_, le disciple favori, fut regardé par les
+autres comme un reproche tacite du peu d'affection qu'ils avaient pour
+leur maître, en s'éloignant de son tombeau comme ils l'avaient fait.
+Ils se rassemblèrent au nombre d'environ une centaine, et vinrent
+s'établir avec leurs familles aux environs de ce lieu respectable, y
+formèrent un village qu'ils nommèrent _Koung-ly_, c'est-à-dire village
+de _Koung_, ou appartenant à la maison de _Koung_, dont ils voulurent
+bien se déclarer les vassaux, et prièrent _Tsée-sée_ de les regarder
+comme tels, en acceptant l'hommage volontaire qu'ils lui offraient en
+considération de son illustre aïeul. Ces familles nouvellement
+établies se multiplièrent peu à peu, et leurs descendants se
+trouvèrent en assez grand nombre, après quelques siècles, pour peupler
+à eux seuls une ville de troisième ordre, qui porte aujourd'hui le nom
+de _Kiu-fou-hien_, et qui est du district de _Yent-cheou-fou_. Dans
+les commencements, on s'était contenté de mettre devant le tombeau une
+simple pierre sans sculpture, de six pieds en carré, sur laquelle on
+faisait les cérémonies d'usage, et que, pour cette raison, on appelait
+_Tsée-tan_, c'est-à-dire _élévation_ ou _autel_ des cérémonies. Pour
+ce qui est des statues de pierre et des autres ornements qui décorent
+aujourd'hui les environs du tombeau, tout cela est moderne.
+
+«Les parents, les amis et les disciples de _Koung-tsée_ ne furent pas
+seuls à donner des marques publiques de consternation et de deuil;
+tout ce qu'il y avait de personnes instruites se fit un devoir de
+témoigner sa douleur, et le roi _Ngai-Koung_ lui-même, qui l'avait
+négligé lorsqu'il vivait, sentit, au moment qu'on lui annonça sa mort,
+tout le prix de la perte qu'il avait faite. En présence de tous ses
+courtisans il se reprocha le tort qu'il avait eu de ne pas l'employer
+assez, et dit en peu de mots tout ce qu'on pouvait dire de plus
+honorable en faveur de celui qu'il regrettait. «Le ciel suprême,
+dit-il, est irrité contre moi; il m'a enlevé le trésor le plus
+précieux de mon royaume en m'enlevant le sage qui en faisait la
+principale gloire et le plus bel ornement.» Ce magnifique éloge, tout
+mérité qu'il était, aurait pu être regardé comme un tribut que ce
+prince payait à la coutume, s'il ne l'eût fait suivre par quelque
+chose de plus durable que les paroles. Il fit construire en son
+honneur, et non loin de son tombeau, une de ces salles qui portent par
+distinction le nom de _Miao_, parce qu'elles sont destinées à honorer
+les ancêtres: _Afin_, dit-il, _que tous les amateurs de la sagesse
+présents et à venir puissent s'y rendre en temps réglés, pour faire
+les cérémonies respectueuses à celui qui leur a frayé la route qu'ils
+suivent et sur le modèle duquel ils doivent se former._
+
+«Pour la consolation des disciples qui s'étaient fixés avec leurs
+familles dans les environs, et pour remettre en quelque sorte sous
+leurs yeux celui dont le souvenir leur était infiniment cher, outre
+son portrait, qu'on plaça dans le sépulcre nouvellement construit, on
+y déposa encore tous ses ouvrages, ses habits de cérémonie, ses
+instruments de musique, le char dans lequel il faisait ses voyages et
+quelques-uns des meubles qui lui avaient appartenu. Quand on crut que
+tout était dans l'état de décence qu'il fallait, on en donna avis au
+roi, et ce prince, s'y étant transporté, y fit en personne toutes les
+cérémonies qu'on a imitées depuis, c'est-à-dire qu'on le reconnut
+solennellement pour maître, et qu'il lui rendit, en cette qualité, les
+mêmes hommages que s'il eût été vivant et qu'il l'instruisît encore
+dans la morale, les sciences et le gouvernement. À son exemple, tous
+ceux de ses disciples qui étaient à portée renouvelèrent, dans ce même
+lieu, les hommages qu'ils avaient déjà rendus à leur maître, et
+déterminèrent entre eux qu'au moins une fois chaque année ils
+viendraient s'acquitter des mêmes devoirs; ce qu'ils pratiquèrent le
+reste de leur vie avec une exactitude qui a servi de modèle à tous les
+gens de lettres qui sont venus après eux. Depuis plus de deux mille
+ans, les lettrés suivent constamment cet usage, et, comme il n'est pas
+possible que tous fassent annuellement le voyage de _Kiu-fou-hien_,
+pour la commodité de ceux qui sont répandus dans les différentes
+provinces de l'empire, on a élevé dans chaque ville un monument où ils
+vont faire les mêmes cérémonies qu'ils feraient à son tombeau, s'il
+leur était facile de s'y rendre. Les empereurs mêmes ne s'en
+dispensent pas; ils vont, en tant que représentant la nation, rendre
+hommage à celui que la nation a reconnu solennellement pour maître, et
+c'est le fondateur de la dynastie des _Han_ qui le premier en a donné
+l'exemple.
+
+«Après l'extinction totale des _Tsin_, vers l'an 203 avant
+Jésus-Christ, le grand _Tay-tsou_, _Kao-hoang-ty_, ayant réuni tout
+l'empire sous sa domination, regarda comme le premier de ses soins
+celui de lui rendre tout le lustre dont il avait brillé sous les
+premiers empereurs de _Tcheou_. Les sages qu'il avait appelés auprès
+de sa personne pour l'aider de leurs conseils lui persuadèrent que,
+de tous les moyens qu'il pouvait employer pour venir à bout de ce
+qu'il se proposait, le plus efficace serait de restaurer parmi les
+hommes l'antique doctrine des livres sacrés, trésor de civilisation
+recouvré par le philosophe.
+
+«Ces cérémonies honorifiques, dit le Père Amyot, furent instituées
+pour glorifier dans l'avenir le sage et ses soixante et douze
+disciples. Ces cérémonies, que l'ignorance des Européens a travesties
+en culte et en idolâtrie, ne sont que des rites funèbres et nullement
+des adorations.
+
+«Ce serait ici le lieu, continue le savant historien, de caractériser
+ces cérémonies, de les mettre sous les yeux, dans le détail le plus
+exact, telles qu'elles se pratiquent, en traduisant simplement cet
+article du cérémonial authentique de la nation, sans aucune réflexion
+de ma part. Ce simple exposé suffirait pour faire porter un jugement
+sans appel, et sur leur nature, et sur l'objet qu'on se propose en les
+pratiquant; mais, comme on a déjà beaucoup écrit sur cette matière, et
+que le pour et le contre ont eu des partisans outrés, je crois, tout
+bien considéré, qu'il est inutile de redire ce qui a été dit cent et
+cent fois.»
+
+Il les caractérise néanmoins parfaitement, dans un autre volume de ses
+Mémoires, comme des rites purement civils et honorifiques,
+n'impliquant d'autre culte que le culte des souvenirs et de la
+vénération pour la mémoire de Confucius.
+
+Voyons maintenant comment cette littérature morale et politique,
+résumée dans Confucius, a constitué le gouvernement, les lois et les
+moeurs de l'Asie, après sa mort, et quels sont les fruits que la
+raison d'un seul homme d'État a produits sur la civilisation de
+quelques milliards d'hommes, ses semblables.
+
+
+VI
+
+Le premier effet de cette littérature morale et politique a été,
+d'après le témoignage des mêmes religieux, initiés pendant un siècle à
+la langue, à la législation, au gouvernement même de l'empire, de
+résumer toute la civilisation et toute la législation dans un livre.
+Ce livre est le commentaire des premiers livres sacrés, écrit dans les
+dernières années de sa vie par Confucius. Écoutons ce qu'en disent
+ces religieux dans le premier volume de leurs recherches.
+
+«Le style de ce recueil, rassemblé, élucidé, rénové par Confucius,
+disent-ils (page 69 des Mémoires), est simple, laconique, éloquent
+seulement par le sens, par la clarté, par la brièveté. La composition
+en est confuse, comme celle de tout recueil composé de débris rejoints
+ensemble; un chapitre n'y tient pas nécessairement à l'autre par un
+enchaînement logique. L'histoire que Confucius y raconte, la doctrine,
+la morale, la politique en font tout le prix.
+
+«Autant les Platon et les Aristote mettent d'apprêt et de tournure
+dans leurs maximes, autant ils s'échafaudent pour soutenir leurs
+principes, autant ils sont délicats dans le choix des détails, autant
+ce livre est simple, naturel et loyal. La vérité n'y a point d'aurore;
+elle paraît d'abord avec toute sa lumière. L'éloquence de ce livre est
+une éloquence de profondeur, d'énergie et d'évidence. Aussi
+porte-t-elle la conviction jusqu'au fond de l'âme, et semble-t-elle
+moins révéler le vrai que le faire jaillir du fond du coeur. Il ne
+ménage ni passions, ni préjugés; il ne voit que l'homme dans l'homme.
+La justice du souverain Être, selon lui, peut être désarmée
+quelquefois par sa clémence en faveur du repentir, et il en cite des
+exemples; mais aussi, de la même main dont il caresse et couronne la
+vertu obscure, il foudroie les mauvais princes sur leurs trônes et les
+ensevelit sous les ruines de leur grandeur. La royauté n'est qu'un
+choix du Ciel; celui qui en est revêtu doit encore plus le représenter
+par sa sagesse et sa bienfaisance que par des coups de vigueur et
+d'autorité. Le glaive qu'il a à la main le blesse dès qu'il le porte à
+faux, et tout l'éclat de sa couronne ne doit pas coûter un soupir au
+dernier de ses sujets. Sa gloire est de faire des heureux. Ce n'est
+point sur les maximes obliques d'une politique qui rapporte tout à soi
+que le livre fonde l'art de régner; il en fait consister tous les
+secrets à maintenir la pureté de la doctrine et de la morale par les
+vertus naturelles, sociales, civiles et religieuses. Les exemples du
+prince, selon ses principes, sont le premier et le plus puissant
+ressort de l'autorité; plus il sera bon fils, bon père, bon époux, bon
+frère, bon parent, bon citoyen et bon ami, moins il aura besoin de
+commander pour être obéi; et plus il respectera les vieillards,
+honorera ses officiers, fera cas de la vertu et s'attendrira sur les
+malheureux, plus il sera respecté, honoré, estimé et aimé lui-même. Il
+est aisé de conclure après cela que le _Chou-king_ représente la
+guerre et le despotisme comme des incendies dont l'éclat passager ne
+laisse que des cendres et des pleurs. Mais, ce qui ne sera peut-être
+pas au goût de toute l'Europe, il prétend que les hommes ont trop de
+besoins et trop peu de force pour que le superflu des uns ne soit pas
+le nécessaire des autres; en conséquence il peint le luxe des couleurs
+les plus odieuses, le montre partout comme l'écueil du bonheur public,
+et affecte de prouver, par les événements, que la décadence des
+moeurs, qui en est la suite nécessaire, a entraîné celle des deux
+dynasties _Hia_ et _Chang_. Le luxe, selon lui, est à l'abondance ce
+qu'est la bouffissure à l'embonpoint. Que de traits encore il faudrait
+ajouter pour crayonner en entier la belle doctrine du _Chou-king_!
+Mais, quelque dur et quelque rétif que nous soyons à l'enthousiasme
+patriotique, on nous soupçonnerait d'en avoir eu un violent accès. Les
+P. Gaubil et Benoît ont traduit le _Chou-king_, l'un en français et
+l'autre en latin. Leurs traductions doivent être en France; qu'on les
+lise et qu'on nous juge. Le _Chou-king_ a persuadé à la Chine, il y a
+plus de trente-cinq siècles, que l'agriculture est la source la plus
+pure, la plus abondante et la plus intarissable de la richesse et de
+la splendeur de l'État. Il n'a pas fallu faire une seule brochure pour
+le prouver.»
+
+«Les lettrés de la dynastie des _Han_, dit _Tchin-tsée_, ont écrit
+plus de trente mille caractères pour expliquer les deux premiers mots
+du _Chou-king_. Il aurait pu ajouter qu'ils en ont écrit encore un
+plus grand nombre pour les attaquer. Nous ne voyons que les livres
+saints qui puissent donner idée à l'Europe de la manière dont ce
+précieux monument a été combattu, attaqué, calomnié pendant quatorze
+siècles.
+
+«Le style seul dans lequel il est écrit, indépendamment de sa sagesse,
+en démontre l'antiquité à quiconque a lu les beaux ouvrages des
+écrivains de toutes les dynasties chinoises. Les empereurs et les
+savants l'ont appelé la _source de la doctrine_, la manifestation _des
+enseignements du sage_, la révélation _de la loi du Ciel_, _la mer
+sans fond de justice et de vérité_, le _livre des souverains_, _l'art
+de gouverner les peuples_, _la voix des ancêtres_, la règle de tous
+les _siècles_. Soit que l'empereur parle en souverain ou en chef de la
+littérature, il tâche de s'appuyer sur l'autorité de ce livre; il se
+fait gloire d'en entendre le sens le plus caché; il ne dédaigne pas de
+prendre le pinceau lui-même pour le copier et le commenter; il y prend
+ordinairement le texte des discours qu'il adresse aux grands, aux
+princes, aux peuples de son empire. Les ministres et les censeurs du
+pouvoir public ont sans cesse recours à ce livre, les uns pour
+justifier leurs ordres et leurs desseins, les autres pour donner plus
+de force à leurs opinions. L'orateur, le poëte, le moraliste, le
+philosophe s'appuient sur ce livre, et tout ce que nous pouvons dire
+de plus fort à sa gloire, ajoutent-ils, c'est que, après l'invasion
+des superstitions indiennes, tartares ou thibétaines en Chine, si
+l'idolâtrie, qui est la religion des empereurs et du peuple, n'est pas
+devenue la religion du gouvernement, c'est ce livre de Confucius qui
+l'a empêché, et si notre religion chrétienne, disent-ils enfin, n'a
+jamais été attaquée par les savants lettrés du conseil impérial, c'est
+qu'on a craint de condamner, dans la morale du christianisme, ce qu'on
+loue et ce qu'on vénère dans le livre de Confucius.»
+
+Il commence par des maximes de sagesse que nous traduisons ici du
+latin, dans lequel les jésuites ont traduit, il y a un siècle, ces
+passages:
+
+«C'est le _Tien_, _Dieu_, le _Ciel_, trois noms signifiant le même
+grand Être, qui a donné aux hommes l'intelligence du vrai et l'amour
+du bien, ou la rectitude instinctive de l'esprit et de la conscience,
+pour qu'ils ne puissent pas dévier impunément de la raison ....... En
+créant les hommes, Dieu leur a donné une règle intérieure droite et
+inflexible, qu'on appelle conscience: c'est la nature morale; en Dieu
+elle est divine, dans l'homme elle est naturelle....
+
+«Le _Tien_ (Dieu) pénètre et comprend toutes choses; il n'a point
+d'oreilles, et il entend tout; il n'a point d'yeux, et il voit tout,
+aussi bien dans le gouvernement de l'empire que dans la vie privée du
+peuple. Il n'y a ni bien, ni mal, ni vrai, ni faux, qui puisse
+échapper à sa lumière; il entre par sa justice et par sa providence
+jusque dans les cachettes les plus ténébreuses de nos maisons; il ne
+laisse ni le moindre bien sans récompense, ni le moindre mal sans
+châtiment....
+
+«Faites un calendrier, ô peuples! la religion recevra des hommes les
+temps qu'ils doivent au _Tien_ (Dieu).»
+
+Les cinquante-huit chapitres du livre de Confucius sont partout pleins
+de ces maximes de religion rationnelle et de ces règles de
+gouvernement par la conscience. Un volume entier ne suffirait pas pour
+les citer.
+
+On a affecté de croire depuis en Europe que les Chinois, frappés de la
+sublimité de ce livre, avaient divinisé son auteur; le Père Amyot
+proteste contre cette fausse idée en ces termes:
+
+«Je n'ai rien à ajouter à ce qui concerne Confucius. Pour ce qui est
+du culte qu'on lui rend ici, on a tort de s'imaginer que c'est un
+culte religieux; il ne passe pas les bornes du respect et de la
+reconnaissance qui sont légitimement dus à un homme qui, de son vivant
+par ses exhortations, et après sa mort par ses écrits, a fait à ses
+semblables tout le bien qu'il a été en son pouvoir de leur faire. Les
+cérémonies qui accompagnent ce culte sont conformes aux moeurs du
+pays. En France on ne se met à genoux que devant Dieu et l'image des
+saints; on ne leur offre que de l'encens; ici l'on se met à genoux
+pour honorer certains vivants, quand ils sont d'un ordre supérieur; on
+leur offre des mets et l'on fait brûler des parfums devant eux. La
+même chose se pratique envers Confucius et devant les morts auxquels
+on doit du respect et de la reconnaissance. Dans l'idée chinoise, tout
+cela ne passe pas les bornes du culte civil, et c'est même un devoir
+indispensable pour un être raisonnable et un homme bien né. Y manquer,
+c'est faire preuve d'ignorance, d'ingratitude, de grossièreté et même
+de barbarie. Quel blasphème horrible! diront certains Européens.»
+
+
+VII
+
+Ce livre, comme nous l'avons dit, a donné l'empire aux lettrés comme à
+ceux dont l'intelligence, cultivée par de continuelles études,
+éclairait le mieux la conscience des règles de gouvernement consignées
+dans le texte de la philosophie raisonnée de Confucius. L'empire tout
+entier n'a été qu'une vaste école; les emplois publics n'ont été que
+les rangs décernés dans une académie. Le gouvernement lui-même, dans
+la personne des empereurs, a raisonné le pouvoir avec les peuples, les
+peuples ont raisonné l'obéissance avec le gouvernement. Le pouvoir
+n'en a pas été moins respecté, l'obéissance des peuples moins
+assurée; les conquêtes et les dynasties tartares, amenées par la
+conquête, n'ont rien changé à cette civilisation par la littérature.
+Les vainqueurs ont été forcés de prendre les moeurs des vaincus; la
+pensée a triomphé de la force; le palais des souverains tartares a
+continué à être le sanctuaire de la philosophie et de la littérature.
+Plusieurs de ces souverains ont été eux-mêmes des lettrés ou des
+poëtes du plus haut mérite.
+
+«Il ne faut point s'en étonner, disent les Mémoires sur la Chine les
+mieux informés. Les annales racontent, sur toutes les dynasties, les
+succès des études des fils des empereurs, dont plusieurs l'ont été
+depuis. La doctrine de l'antiquité a tellement fait plier le génie de
+la cour que leur éducation à cet égard est plus sévère que celle des
+fils des simples citoyens. L'empereur _Kang-hi_ dit à ses enfants: «Je
+montai sur le trône à huit ans; mes ministres furent mes maîtres et me
+firent étudier sans relâche les _King_ et les annales. Ce ne fut
+qu'après qu'ils m'enseignèrent l'éloquence et la poésie. À dix-sept
+ans mon goût pour les livres me faisait lever avant l'aurore et
+coucher bien avant dans la nuit; je m'y livrai tellement que ma santé
+en fut affaiblie.»
+
+«Le précepteur dont parle _Kang-hi_ fit pour ce prince les excellentes
+gloses des livres de Confucius et des deux _King_, qui sont un
+chef-d'oeuvre de clarté, d'éloquence et d'exactitude. On pourrait
+faire un ouvrage également curieux et instructif sur la manière dont
+ce grand prince présida aux études de ses enfants et les dirigea. Son
+petit-fils, qui est aujourd'hui sur le trône, envoie les siens à
+l'école, quoique déjà mariés et revêtus des grandes principautés de la
+famille. L'Europe traiterait sûrement de roman et de fictions ce que
+la cour et la capitale voient en ce genre.»
+
+«Le souverain, disent ailleurs les mêmes missionnaires européens, est
+en Chine le chef de la littérature. À en juger par quelques
+interrogations venues d'Europe, il paraît que certaines gens le
+regardent comme un recteur de l'université. Comment s'y prendre pour
+détruire des idées aussi fausses? L'empereur est sur son trône,
+l'empereur est aussi grand et aussi absolu dans le temple des sciences
+que dans la salle du conseil; et c'est là ce qui sauve la république
+des sciences de Chine des enfances de vanité, des tracasseries de
+jalousie, des intrigues de cupidité et du fanatisme d'opinions et de
+systèmes, qui causent ailleurs tant de troubles et de misères. La
+qualité de chef de la littérature, fût-elle une addition étrangère à
+la souveraineté, en devient l'appui et l'ornement: l'appui, parce
+qu'elle oblige les empereurs à donner à leurs enfants une éducation
+qui les force à l'application, leur inspire l'estime et l'amour des
+sciences, les accoutume à réfléchir, étend leur pénétration et remplit
+leur esprit d'une infinité de principes et de vues, de maximes et de
+faits qui leur sauvent bien des méprises. _N'en retirassent-ils
+d'autre profit que de sentir leur ignorance et le prix du savoir_, dit
+_Tien-Lchi_, _ils en seraient plus hommes et plus en état de gouverner
+les hommes_. Cette qualité de chef de la littérature les met dans le
+cas de connaître par eux-mêmes les plus savants hommes de l'empire, de
+suivre tout ce qui a rapport aux sciences, de faire accueil aux grands
+ouvrages et aux grands écrivains, et de les affectionner.
+
+«Quant à l'éclat dont le chef de la littérature environne le trône, il
+suffit de dire que, mettant l'empereur dans le cas de parler en maître
+et en juge aux lettrés que la nation regarde comme ses maîtres, cela
+doit nécessairement consacrer, agrandir et ennoblir son autorité. Tout
+tend en Chine à persuader la multitude que l'empereur est infiniment
+au-dessus des premiers lettrés par la force de son génie et par
+l'étendue de ses connaissances. Elle voit qu'on ne présente à
+l'empereur que des Mémoires écrits dans le style le plus savant et le
+plus relevé; que ses édits et ordonnances sont des modèles de
+compositions; qu'il reprend publiquement les gouverneurs de province
+des erreurs qui se trouvent dans leurs placets et les plus habiles
+docteurs des fautes qui leur échappent dans leurs ouvrages; qu'il
+parle en maître dans des préfaces raisonnées sur les ouvrages qu'il
+fait faire et qu'il fait publier, et que tout ce qui sort de son
+pinceau est marqué au coin de l'immortalité. Le moyen, avec cela,
+qu'elle ne soit pas tranquille sur la sagesse et la protection de
+l'empereur!
+
+«Voici ce que la sagesse des anciens a imaginé pour l'aider. Elle a
+créé des charges honorables et lucratives pour les plus habiles
+lettrés de l'empire, et les a chargés, chacun selon la sienne,
+d'approfondir toutes les parties de l'histoire naturelle, politique,
+civile, militaire, ecclésiastique, morale, littéraire, etc., de la
+Chine, et de se tenir toujours en état de répondre sur tout ce que
+l'empereur juge à propos de leur demander. S'il s'agit de quelque
+nouvelle loi, de quelque nouveau système, de quelque arrangement dans
+les finances, de quelque nation étrangère, de quelque réforme de
+police, Sa Majesté envoie demander à celui qui est chargé de répondre
+ce qu'on trouve là-dessus dans l'histoire; et le lendemain ou
+surlendemain ce savant lui présente un Mémoire raisonné, où elle voit
+ce qui a réussi ou échoué autrefois, pourquoi ce qui a été tenté a été
+rejeté, et pour quelles raisons, etc.
+
+«Ces savants ont sous la main sans doute bien des recueils, extraits,
+notices, compilations, répertoires de leurs prédécesseurs, qu'ils
+augmentent eux-mêmes; mais, s'ils n'avaient pas la science qui leur en
+donne la clef et les met à même de puiser dans les sources, ils leur
+seraient inutiles. Aussi l'empereur les oblige à la cultiver sans
+cesse, par les questions subites et imprévues qu'il leur fait; ils
+n'auraient garde, dans leurs réponses, de risquer un mot hasardé: ils
+citent leurs garants, d'après la critique la plus sévère. Par là un
+empereur, sans être savant, jouit de tout l'éclat que la science et
+l'érudition peuvent répandre sur l'administration publique, n'est pas
+exposé à prendre une répétition pour un coup de génie, ne court pas le
+danger de se méprendre dans ce qu'il avance, et parle toujours avec
+une dignité imposante dans tous les actes publics.»
+
+
+VIII
+
+«Des lettrés, renommés par leur science des annales de l'empire et par
+la fermeté de leur caractère, tiennent registre secret des actes du
+gouvernement dans le palais même du prince. Ces registres ou journaux
+sont la censure la plus impartiale, la plus efficace et la plus
+redoutée des princes. Comme les faits y sont racontés en peu de mots
+et tels qu'ils sont, leurs causes et leurs effets, leur enchaînement
+et leur ensemble, dont il lui est si aisé de se faire le commentaire,
+lui présentent un miroir où il se voit tel qu'il est et tel que
+l'histoire le montrera aux siècles futurs. L'amour-propre le plus
+aveugle n'a pas de ressource contre cette espèce de censure. Ce n'est
+pas tout: un prince y voit une infinité de choses qu'on tâche de lui
+faire perdre de vue, et, s'il s'est fait un plan de gouvernement, il
+lui est aisé d'être conséquent et de tendre sans cesse à son but. Une
+faute lui en fait éviter cent autres; celles mêmes de ses
+prédécesseurs lui servent infiniment.--_Tai-tsong_ était si frappé que
+l'histoire fît mention des paroles, des actions et des fautes de ses
+prédécesseurs, qu'il s'observait avec beaucoup de soin, et s'effrayait
+lui-même par la pensée de ce qu'on dirait de lui dans la suite des
+siècles. «Je me juge moi-même, disait-il, par les choses que je blâme
+et que j'improuve dans mes prédécesseurs. L'histoire est le miroir de
+ma conscience: dans les autres je vois ma propre image, et j'entends,
+dans le jugement que je porte de mes prédécesseurs, le jugement qu'on
+portera de moi-même.»
+
+«Ces sortes de journaux sont dans les moeurs de la nation chinoise.
+Les chefs des grandes maisons font leur journal secret, dans le goût,
+à peu près, de celui de l'empereur, pour leur propre instruction et
+pour celle de leurs enfants. Ce journal est nécessaire à certains
+égards, et commandé, pour ainsi dire, par les lois, parce que, quand
+quelqu'un est présenté à l'empereur pour être promu à un emploi, il
+doit être en état de répondre sur les charges qu'ont remplies son
+grand-père, son père et lui, sur les grâces qu'ils ont obtenues, sur
+les fautes qu'ils ont faites, sur la manière dont ils en ont été
+punis, sur la façon dont ils les ont réparées ou en ont obtenu grâce.»
+
+Tout le gouvernement est intellectuel dans un pays dont Confucius a
+écrit le code et spiritualisé toute la constitution.
+
+
+IX
+
+On a appelé cela le despotisme. Écoutons à cet égard un homme qui a
+vécu soixante ans au milieu de ces institutions. «C'est le despotisme
+de la raison, dit-il, au lieu du despotisme sanguinaire et oppressif
+que notre ignorance leur attribue. Le souverain, le premier, subit le
+despotisme de la philosophie de Confucius, un des sages, des lettrés
+qui perpétuent son esprit.» Un écrit d'un des derniers empereurs de la
+Chine, au dix-septième siècle, commente ainsi la loi des jugements et
+des peines dans un style et dans un esprit que Fénelon, Montesquieu et
+Beccaria ne désavoueraient pas.
+
+«Il en est des supplices, dit le philosophe impérial, comme des
+remèdes. Le but des supplices est de corriger les hommes et non pas de
+les conduire à la mort. C'est pour en avoir poussé trop loin la
+rigueur qu'au lieu d'amender les peuples on les avait poussés dans la
+révolte. J'aurai soin qu'on rende la justice; mais, avant tout,
+j'ordonne qu'on traite les prisonniers avec bonté et qu'on ne leur
+refuse rien de tout ce qui peut être accordé..... Les crimes sont,
+dans la société, comme les taches et les ordures sur les habits: un
+habit se lave, les taches s'effacent, les ordures s'en vont; mon
+peuple peut se corriger et s'amender. Je ne veux me servir de la
+terreur des supplices que pour défendre la société. Mon amour pour mes
+peuples me donne du courage pour tenir aux travaux continuels du
+gouvernement, mais il augmente mes peines et mes inquiétudes dès qu'il
+s'agit d'affaires criminelles qui vont à la mort, parce que je sais
+que mes soins, mes attentions et ma sensibilité ne peuvent pas
+s'étendre à tout. Si mes officiers ont quelque tendresse pour moi,
+qu'ils me la témoignent en ne voyant que des hommes dans ceux qui sont
+accusés. Hélas! il n'est que trop fâcheux de les traiter en coupables
+lorsqu'ils sont condamnés!.... Le peuple est inconsidéré et peu
+réfléchi; il viole la loi par inadvertance, comme un enfant tombe dans
+un puits. Vous auriez pitié de cet enfant; moi j'ai pitié de mon
+peuple. C'est pour moi, ajoute-t-il, une angoisse de conscience de
+juger selon les lois et de condamner ou de pardonner avec
+discernement. Mais ce que j'ai trouvé de plus affligeant, ce à quoi je
+ne m'accoutume pas, ce qui me coûte chaque fois au delà de ce que je
+pourrais vous dire, c'est de signer des arrêts de mort. Mon coeur
+flétri se glace et saigne de douleur à chaque fin d'automne, lorsque
+vient le moment de décider du sort des criminels. Je dois venger le
+_Tien_ et mes peuples; mais il n'en est pas moins triste d'être exposé
+au danger de faire couler une goutte de sang qu'on eût pu épargner.
+Mon unique consolation est de ne prononcer que sur les crimes
+évidents, et aucune sorte de travail ne me coûte pour m'en assurer.
+
+«Le pouvoir et les règles pour décerner les récompenses et les
+châtiments publics viennent d'en haut. Qui entreprend de changer les
+moeurs des hommes ne doit pas se flatter que le bon exemple seul
+persuade la vertu. Il faut effrayer les méchants pour les corriger ou
+même pour les contenir. C'est au nom du _Tien_ qu'on agit; c'est sa
+justice qui doit diriger: on ne doit y mêler aucune vue particulière.
+Il est dit: _Récompensez le mérite, punissez le crime; si vous ne vous
+trompez ni dans l'un ni dans l'autre, espérez de voir croître les
+vertus et diminuer les vices._ Il est dit dans Confucius: _Le Tien
+ordonne de décerner les cinq honneurs et les cinq récompenses à la
+vertu. Le Tien exige que le crime soit puni par les cinq supplices et
+par les cinq châtiments. Oh! que ce grand objet de gouvernement
+demande de vigilance! Oh! qu'il demande de sagesse et de vertu!_
+C'est-à-dire qu'en matière de châtiments et de récompenses il faut se
+comporter avec une impartialité et une droiture infinies. La plus
+petite prévarication est une horreur!»
+
+Voilà le langage de cette philosophie sur le trône!
+
+
+X
+
+L'opinion publique y jouit de la plénitude de son jugement, par suite
+de ce gouvernement par la raison, et de la liberté de la presse à qui
+on n'interdit que le scandale, l'injure ou la calomnie. L'imprimerie,
+immémorialement inventée et exercée dans l'empire, y fait respirer la
+pensée publique comme l'air; chacun peut imprimer et afficher, à son
+gré, toutes ses idées; c'est la représentation nationale universelle
+par la littérature, sur la place publique et sur toutes les murailles
+des villes ou des campagnes. Les mandarins transmettent au
+gouvernement ces symptômes de l'opinion publique, ce cri muet des
+peuples dans leur gouvernement. Le droit de requête et de pétition des
+hommes de toutes conditions y est également sans autres limites qu'une
+respectueuse convenance. Le souverain connaît ainsi, sur tous ses
+actes, la pensée des peuples. Il ne dédaigne pas de raisonner et de
+discuter lui-même, dans de fréquents manifestes, ses actes avec eux;
+il est contraint de reconnaître pour juge, non la force, mais
+l'intelligence.
+
+Qu'on nous permette de transcrire ici un de ces entretiens du
+souverain avec la nation, qui précéda l'abdication d'un des derniers
+et des plus vertueux empereurs qui aient illustré l'histoire de la
+Chine. Toutes les circonstances de ce règne et de cette abdication ont
+été traduites de la _Gazette de l'empire_, en 1778, par le Père
+Amyot. La littérature politique de la Chine a peu de témoignages plus
+frappants et plus authentiques de la nature toute intellectuelle,
+toute philosophique et toute littéraire de ce gouvernement.
+
+L'empereur _Kien-long_ avait régné pendant une longue période de sa
+vie avec une vertu, un talent et un bonheur qui faisaient confondre
+son autorité avec celle de la Providence. Il n'était pas seulement
+grand politique, il était écrivain et poëte renommé.
+
+Il revenait, à l'âge de soixante-huit ans, d'un long voyage entrepris,
+contre l'avis de ses ministres, pour inspecter les provinces les plus
+éloignées et les plus arriérées de l'empire. Le bruit de sa mort avait
+couru; les peuples s'étaient troublés de l'idée de perdre le chef de
+l'empire avant qu'il eût, suivant l'usage, désigné son successeur
+parmi ses enfants; car l'empire, au fond, est une république lettrée
+dont le régulateur, moitié héréditaire, moitié électif, est désigné
+par le père grand-électeur de l'empire.
+
+Un lettré d'un ordre inférieur osa lui présenter sur le chemin une
+requête conçue en termes irrespectueux, pour lui intimer le conseil de
+se retirer du trône et de se nommer enfin un successeur. Le lettré,
+organe d'un parti caché dans le palais, fut sévèrement jugé et puni
+pour cet outrage à la majesté et à la liberté du Père de l'empire.
+
+Mais, rentré dans sa capitale, l'empereur crut devoir expliquer
+lui-même paternellement à ses peuples ses motifs pour ne pas
+obtempérer aux voeux ou aux craintes du parti qui le poussait à une
+abdication prématurée. Aucun document à la fois politique et
+littéraire, dans les annales de la Chine, n'est de nature à faire
+mieux comprendre la constitution libre, paternelle et raisonnée de ce
+gouvernement par la persuasion. Voici ce manifeste du prince, ou
+plutôt cette confidence impériale du père avec ses peuples. Nous n'en
+retrancherons que les longueurs et les superfluités.
+
+«_Extrait de la gazette du huitième de la dixième lune de la
+quarante-troisième année du règne de Kien-long (c'est-à-dire le 26
+novembre 1778)._
+
+«L'étude de l'histoire, dit l'empereur, est l'une de mes occupations
+les plus ordinaires. Les usages pratiqués dans tous les temps, dont il
+est fait mention, ont passé successivement sous mes yeux, et, leur
+diversité m'ayant convaincu qu'ils n'avaient pas été constamment les
+mêmes, les raisons que l'on a eues de changer quelquefois m'ont
+convaincu aussi qu'on ne doit pas s'en tenir toujours à ce qui avait
+été établi. L'usage où l'on était de nommer solennellement un
+successeur au trône n'a plus lieu aujourd'hui; celui de donner des
+provinces en souveraineté, sous différents titres, est aboli depuis
+bien des siècles; le partage et la distribution des terres ne sont
+plus comme autrefois dans les premiers temps de la monarchie. Il
+serait absurde de vouloir rétablir tous ces usages, par la raison
+qu'anciennement ils ont été pratiqués. Telle coutume qui paraît au
+premier coup d'oeil n'avoir rien que de louable et de bon cesse de
+paraître telle quand on l'examine de près.
+
+«Désigner solennellement un successeur au trône, c'est dire à tout le
+monde que l'on donne comme un second maître à l'empire; c'est ouvrir
+une source d'où peuvent découler les plus grands malheurs. Le premier
+et le plus ordinaire de ces malheurs est la désunion qui se glisse
+chez tous ceux qui composent la famille du souverain. Une envie
+secrète s'élève d'abord dans leurs coeurs. Les frères de celui qui
+aura été choisi par préférence à eux se persuaderont aisément qu'on
+leur fait injure; les intrigues ne tarderont pas à naître; aux
+intrigues succéderont les cabales et aux cabales les calomnies et les
+trahisons. Les défiances et les soupçons entre le père et les enfants
+et des enfants entre eux, les haines implacables et l'oubli de tous
+les devoirs achèveront ce que le reste n'avait fait, pour ainsi dire,
+qu'ébaucher.
+
+«Un autre malheur non moins ordinaire que le premier, et qui dérive,
+comme lui, de la nomination solennelle d'un successeur au trône, est
+le changement de bien en mal de celui qui a été choisi. L'ambition des
+grands et les basses complaisances de tous ceux qui approchent le
+jeune prince, dont ils attendent leur élévation ou l'accroissement de
+leur fortune, le pervertissent à coup sûr s'il a les inclinations
+vertueuses, et l'enfoncent plus avant dans le crime s'il est
+naturellement vicieux. Qu'on ouvre l'histoire; on n'y trouvera que
+trop d'exemples qui confirmeront la vérité de ce que je dis ici.
+
+«Le choix d'un successeur au trône est une affaire de la dernière
+importance; on ne doit pas la terminer légèrement. Il faut avoir fait
+bien des réflexions, bien des délibérations, avant que de fixer son
+choix; il faut avoir prévu tous les avantages et tous les
+inconvénients qui peuvent en résulter. Le meilleur, sans doute,
+serait d'imiter la conduite d'_Yao_ et de _Chim_. Ces deux grands
+princes ne choisirent point dans leur propre famille celui qui devait
+gouverner après eux.»
+
+Ici l'empereur parcourt longuement l'histoire des dynasties qui l'ont
+précédé, et signale, dans toutes, les inconvénients qu'il y a à
+désigner son successeur avant sa mort. Ces inconvénients sont scrutés
+et mis en relief avec la sagacité d'un historien consommé. Il reprend
+ensuite en ces termes:
+
+«Quant à moi, plus j'ai étudié et compris l'histoire, plus je me suis
+confirmé dans l'idée de ne pas laisser connaître, en mon vivant, le
+choix que j'aurai fait de mon successeur. L'exemple et les leçons de
+mon père me confirment dans cette résolution.
+
+«Mon père, dès la première année de son règne, pensa à me désigner
+moi-même pour son successeur. Il écrivit mon nom et ses intentions sur
+un simple billet. Dans cette salle de l'intérieur du palais, qui est
+nommée _salle des purifications_, il y a un tableau dont l'inscription
+porte ces quatre caractères: _véritable grandeur, brillante gloire_.
+Ce fut derrière ce tableau qu'il mit ce billet à l'insu de tout le
+monde. Parvenu à la huitième lune de la treizième année de son règne,
+mon père mourut. Un peu avant sa mort il se fit apporter le tableau,
+en retira le billet qu'il avait inséré lui-même dans l'épaisseur du
+cadre, et, après en avoir fait lire le contenu, il expira. Quand ma
+nomination fut divulguée, tout l'empire applaudit à son choix.
+
+«Dès que je fus sur le trône, je me fis un devoir de suivre l'exemple
+de mon père. Comme lui je me choisis secrètement un successeur. L'aîné
+des fils que j'avais eus de l'impératrice me parut avoir toutes les
+qualités naturelles et acquises qui sont nécessaires pour bien régner.
+Je fis tomber mon choix sur lui; j'écrivis son nom et mes intentions
+sur un billet que je plaçai derrière le même tableau où celui qui
+contenait mon nom avait été placé par mon père. Après quelques années,
+je perdis ce cher fils. Je retirai alors le billet, et, en avertissant
+les grands de ce que j'avais fait, je leur fis part aussi du titre
+honorable dont je décorais la mémoire de celui qui devait régner après
+moi, en l'appelant _ami de l'ordre et très-propre à le faire observer,
+fils du souverain et destiné à lui succéder_. Le septième de mes
+enfants mâles était aussi fils de l'impératrice; il ne vécut que
+quelques années. Je choisis, à part moi, le plus âgé de mes autres
+fils: il mourut encore; et, après lui, le cinquième me paraissant
+posséder toutes les qualités qu'on peut désirer dans un bon empereur,
+je lui destinai l'empire. Une mort prématurée l'a enlevé de ce monde
+lorsqu'on avait le moins lieu de s'y attendre. Voilà donc quatre
+princes héréditaires que j'aurais fait installer solennellement si je
+m'étais conformé à l'ancienne coutume.
+
+«Qu'on ne croie pas cependant que je néglige l'importante affaire de
+la succession à l'empire; je l'ai sans cesse présente à l'esprit.
+L'année trente-huitième de _Kien-long_ (1773), lorsqu'au solstice
+d'hiver j'allai pour offrir au Ciel le grand sacrifice d'usage, je me
+fis accompagner de tous mes fils, afin qu'ils vissent de leurs propres
+yeux tout ce qui se pratique dans cette auguste cérémonie. J'avais
+écrit secrètement le nom de celui d'entre eux que j'avais intention de
+faire mon successeur, et j'en avais averti les grands qui servent dans
+le ministère, sans cependant leur faire connaître le prince sur qui
+j'avais fait tomber mon choix. En offrant le sacrifice, je priai le
+Ciel que, si celui dont j'avais écrit le nom avait toutes les qualités
+requises pour bien régner, il daignât le conserver et le protéger;
+que si, au contraire, il n'était pas digne du trône, faute d'avoir ces
+qualités, d'abréger le cours de sa vie, afin qu'il ne préjudiciât pas
+à l'empire et que je pusse moi-même me nommer un successeur qui fût
+véritablement digne de régner. Ma prière n'avait pour objet que le
+bien de l'empire, au préjudice même de l'affection paternelle. Le Ciel
+suprême sait que ce que je dis ici est conforme à la plus exacte
+vérité, et que, si je ne nomme pas publiquement un successeur, c'est
+uniquement pour l'avantage particulier de mes enfants eux-mêmes et
+pour le bien général de tous mes sujets. J'en prends à témoin le ciel,
+la terre et mes ancêtres. Si mes fils et leurs descendants s'en
+tiennent à cet usage, la dynastie ne saurait périr, parce qu'elle sera
+favorisée du Ciel, aux ordres duquel elle sera toujours soumise, et
+qu'elle aura l'affection des hommes dont elle tâchera de faire le
+bonheur.
+
+«Comme mes intentions ne sont pas connues de tout le monde, il peut se
+faire qu'on m'en prête que je n'ai pas et que je suis très-éloigné
+d'avoir. Peut-être dit-on de moi que je me complais si fort dans
+l'exercice de l'autorité suprême que je craindrais, en me nommant
+publiquement un successeur, d'en voir la diminution ou quelque
+affaiblissement. Ce serait bien peu me connaître que de penser ainsi
+de moi. Depuis que je suis sur le trône, toutes les fois que je brûle
+des parfums en l'honneur du Ciel, je lui adresse cette prière: «Mon
+aïeul _Chen-Tfou_ a régné soixante et un ans; je n'oserais m'égaler à
+lui. Je vous prie, ô Ciel! de me protéger et de m'accorder, si vous le
+voulez bien, de parvenir jusqu'à l'année soixantième de mon règne.
+J'aurai atteint la quatre-vingt-cinquième de mon âge; alors
+j'abdiquerai l'empire, et je le céderai à celui que je destine à être
+mon successeur, parce que je crois qu'il vous est agréable. Alors
+seulement je me déchargerai du pesant fardeau du gouvernement.» Voilà
+ce que personne ne pouvait savoir, parce que c'est pour la première
+fois que j'en parle et que je le publie.
+
+«Quoique j'aie déjà poussé ma carrière jusqu'à la soixante-huitième
+année de mon âge, je me sens encore aussi fort et aussi robuste que je
+l'ai jamais été; je ne suis sujet à aucune sorte d'infirmité. Me
+serait-il permis d'abandonner les peuples que le Ciel suprême m'a
+chargé de gouverner à sa place? Si, par amour du repos, ou par
+quelque autre motif semblable, je me déchargeais d'un fardeau que je
+puis porter encore, je serais ingrat envers le Ciel et envers mes
+ancêtres. Depuis l'année courante (1778) jusqu'à l'année _fin-mao_
+(1795) il doit s'en écouler dix-sept encore, espace de temps bien
+long, eu égard à mon âge. Quoique mes forces et la constitution
+robuste de mon tempérament semblent me mettre à l'abri des infirmités,
+je dois cependant être très-attentif; de jour en jour je dois être
+plus sur mes gardes pour pouvoir remplir dignement les desseins du
+Ciel sur ma personne, lorsqu'il m'a confié le gouvernement de cet
+empire. Si, malgré toutes mes intentions, lorsque je serai parvenu à
+l'âge de quatre-vingts ou même de soixante-dix ans, je m'aperçois que
+mon esprit ou mes forces s'affaiblissent, de manière à ne pas me
+permettre de gouverner avec les mêmes soins que j'ai apportés jusqu'à
+présent à cette grande affaire, alors, me regardant comme incapable de
+tenir sur la terre la place du Ciel, j'abdiquerai l'empire.
+
+«Parmi les souverains qui l'ont gouverné, il s'en trouve plusieurs qui
+ont régné quarante et cinquante ans; il s'en trouve quelques-uns qui
+ont abdiqué. Il y a plus de quarante ans que je suis sur le trône;
+n'en est-ce pas assez, et faut-il que j'attende de l'avoir occupé
+soixante ans pour le céder? C'en serait bien assez, sans doute, si je
+n'avais égard qu'à ma propre personne. Un empereur de la dynastie des
+_Tang_ répondit à son ministre, qui l'exhortait à se démettre de
+l'empire: «Vous voulez donc que je devienne un homme inutile sur la
+terre?» Il n'en fut pas ainsi de _Jen_; il abdiqua l'empire, et à
+peine l'eut-il abdiqué qu'il tomba dans la mélancolie la plus
+profonde. Son successeur abdiqua comme lui l'empire, et, comme lui
+encore, il porta la tristesse jusqu'au tombeau et pleura le reste de
+ses jours. Je méprise de pareils empereurs; ainsi je me garderai bien
+de les imiter.
+
+«De tous les traits de l'histoire que j'ai insérés dans mes ouvrages,
+il n'en est aucun que je n'aie lu moi-même et que je n'aie écrit de ma
+propre main. À l'occasion de l'abdication de ces deux empereurs j'ai
+mis une note: _Empereurs faibles, qui ont prouvé par leur conduite
+qu'ils étaient indignes de régner._ Plein de mépris pour de tels
+souverains, pourrait-il me tomber en pensée de marcher sur leurs
+traces? Leur abdication et le regret amer qu'ils témoignèrent après
+avoir abdiqué sont une preuve sans réplique qu'ils redoutaient, dans
+l'autorité suprême, ce qu'elle a de laborieux, de pénible et de
+rebutant, quand on veut l'exercer avec gloire, et qu'ils ne voulaient
+que jouir des prétendus avantages qu'elle présente, quand on a en vue
+une vaine prééminence sur les autres et la facilité malheureuse de
+pouvoir se livrer à tous ses penchants.
+
+«Pour moi, qui cherche à ne rien oublier pour remplir tous les devoirs
+qui me sont imposés, je sais que dans l'exercice de la dignité suprême
+il se rencontre chaque jour quelques milliers d'articles
+très-difficiles à débrouiller. Tout ce qui a rapport à ceux sur
+lesquels je me décharge du détail du gouvernement, tout ce qui
+concerne les mandarins qui ont une inspection immédiate sur le peuple,
+toutes les affaires de l'empire, grandes ou petites, tout cela m'est
+rapporté, parce que je veux être instruit de tout, parce que je veux
+tout terminer par moi-même. Quel travail immense! Je m'y livre
+cependant sans relâche, parce qu'il est de mon devoir de le faire. Si
+je donnais à mes mandarins une autorité absolue pour pouvoir terminer
+les affaires, plusieurs d'entre eux ne manqueraient pas d'en abuser,
+et tout l'odieux retomberait sur moi. Je puis assurer qu'il n'est
+aucun moment où il me soit permis de jouir d'un tranquille repos.
+
+«Mon empire est très-vaste et le nombre de mes sujets est immense; je
+veux cependant qu'on m'informe exactement de tout ce qui concerne mon
+peuple. Les inondations, les sécheresses et les différentes calamités
+publiques m'affectent beaucoup plus qu'elles n'affectent aucun de mes
+sujets. Chaque particulier ne sent que ses propres peines; je sens,
+moi seul, toutes les peines réunies de chaque particulier. On sait que
+je ne m'en tiens point à une compassion stérile envers ceux qui ont eu
+à souffrir; je m'empresse à leur procurer du soulagement aussitôt que
+je suis instruit de leurs besoins, et, comme je crains que les
+mandarins ne m'en informent pas d'eux-mêmes, je m'en informe moi-même
+auprès d'eux.
+
+«Toutes mes actions ont leur temps déterminé. Je me couche, je me
+lève, je m'habille, je prends mes repas à des heures fixes. Tout est
+gêne, tout est contrainte; et en cela je suis de pire condition que le
+moindre de mes sujets. Je sens tout le poids du fardeau que je porte,
+mais je continuerai de le porter autant de temps que les forces me le
+permettront. Quand mes infirmités me feront sentir que je ne puis plus
+me livrer à un travail assidu ni vaquer aux affaires comme auparavant,
+alors je remettrai avec joie les rênes de l'empire en d'autres mains,
+et j'aurai la douce satisfaction d'avoir fait, jusqu'à la fin, tout ce
+qu'il a été en mon pouvoir de faire. Je serai parvenu au terme de ma
+vie, où je pourrai jouir sans remords d'un peu de tranquillité et où
+je pourrai connaître la véritable joie; car jusqu'à présent je n'ai
+connu que le travail, la gêne, les inquiétudes et les soucis.
+
+«Qu'on ne croie pas que ce que je viens de dire soit en vue de me
+faire valoir. Je n'ai rien dit qui ne soit à la portée de tout le
+monde et que tout le monde ne puisse comprendre avec la plus légère
+attention. Il y a longtemps que je voulais faire part à mon peuple de
+tout ce dont je viens de l'entretenir; j'attendais, pour le faire, que
+l'occasion se présentât; elle s'est enfin présentée, et j'en ai
+profité.
+
+«Lorsque je serai parvenu à une extrême vieillesse, je me déchargerai
+du poids du gouvernement, et je m'expliquerai alors plus clairement
+encore que je ne le fais aujourd'hui. On connaîtra mes intentions et
+on les jugera. J'ai fait cet écrit à l'occasion de l'insolente requête
+qui m'a été présentée par le lettré de _Mouk-den_. Outre les
+absurdités répandues dans cette requête, il se trouve un reproche des
+plus atroces et des plus mal fondés. Il ose accuser notre dynastie
+d'avoir usurpé l'empire. Son crime est des plus énormes et d'une
+conséquence extrême dans un État. Il peut se faire que, parmi les
+lettrés, mandarins et autres qui sont répandus dans ce vaste empire,
+il y en ait qui pensent comme cet insensé et que la crainte seule
+empêche de s'exprimer comme lui. Ce que je sais, à n'en point douter,
+c'est qu'il y en a grand nombre qui pensent comme lui sur l'article de
+la nomination d'un successeur au trône. J'espère qu'après avoir lu cet
+écrit, que pour cette raison je veux rendre public, ils changeront
+d'avis et approuveront ma conduite.»
+
+
+XI
+
+Ce même empereur se justifie, dans un second écrit, de ne pas nommer
+une impératrice, comme c'était l'usage parmi ses prédécesseurs; il en
+donne des motifs qui attestent la bonté de son coeur et les scrupules
+de sa conscience. On sait que la législation civile de la Chine,
+semblable en cela à celle des patriarches et de toute l'Asie, tout en
+consacrant l'unité du gouvernement domestique dans une seule épouse,
+admet les épouses de second rang.
+
+«Après la mort de ma première épouse, dit dans cet écrit l'empereur,
+je crus qu'il était juste et convenable d'élever _Na-la-che_, femme du
+second rang, qui m'avait été donnée par mon père lorsque je n'étais
+encore que simple particulier, au rang de première épouse et
+d'impératrice; je ne voulus rien faire cependant sans consulter
+l'impératrice ma mère. Elle m'ordonna de ne pas me presser et de
+donner seulement d'abord un titre d'honneur à _Na-la-che_; ce que je
+fis. Après trois années, satisfait de la conduite de _Na-la-che_, je
+l'élevai au sublime rang et je la déclarai solennellement impératrice.
+Quand elle eut reçu cette grâce, au lieu de redoubler d'attentions et
+de ne rien oublier pour me persuader de plus en plus qu'elle en était
+digne, elle n'eut plus que de l'orgueil. Ses mauvais procédés allaient
+chaque jour en empirant. Quelque mécontentement que j'en eusse, rien
+ne transpirait au dehors, et je continuais à me conduire à son égard
+comme je l'avais toujours fait. Elle mit le comble à ses impertinences
+en se coupant elle-même les cheveux. Par là elle me fit la plus grande
+insulte qu'une femme puisse faire à son mari et une sujette à son
+souverain (les femmes tartares ne se coupent les cheveux qu'à la mort
+du mari, du père ou de la mère). C'est comme si elle avait renoncé à
+la dignité dont je l'avais honorée, et même à ma personne, quoique je
+fusse son époux. Son crime méritait qu'au moins je la dégradasse
+publiquement, si je ne la faisais pas mourir. Je la laissai vivre, et
+je ne la dégradai point; j'empêchai seulement, après sa mort, qu'on ne
+lui rendît les honneurs qu'on a coutume de rendre aux impératrices,
+sans cependant rendre compte au public des raisons que j'avais pour
+cela, ne voulant pas la déshonorer à la face de tout l'empire. On a dû
+reconnaître dans cette affaire que la justice et l'humanité m'ont
+dicté seules la conduite que j'ai tenue. Je n'avais élevé _Na-la-che_
+au rang d'impératrice que parce que ce rang lui était dû
+préférablement à mes autres femmes; ce n'est pas qu'elle fût plus
+belle ou que je l'aimasse plus que les autres. Après son élévation,
+elle mit au jour tous ses défauts et se rendit coupable de quantité de
+fautes. Dans la crainte qu'il n'en arrivât de même à toute autre, si
+je l'élevais au même rang, je n'en ai élevé aucune. Non-seulement il
+n'y a rien en cela de répréhensible, mais il n'y a rien qui ne mérite
+des éloges, parce que je me suis conformé, au-dessus de moi, aux
+intentions du Ciel et de mes ancêtres, et qu'au-dessous de moi j'ai
+cherché l'avantage de mes sujets. Je ne doute pas que la postérité ne
+m'approuve et ne me loue de tout ce que j'ai fait dans cette occasion.
+Cependant le lettré rebelle a osé me proposer _de me reconnaître
+coupable aux yeux de tout l'empire, et de nommer publiquement une
+autre impératrice, en réparation de ma faute et pour l'entière
+satisfaction de mes sujets_.
+
+«Je suis dans la soixante-huitième année de mon âge; est-ce à cet âge
+que je dois me donner une épouse? Me donnerais-je le ridicule de
+demander une des filles du prince _mantchou_, pour la placer à côté de
+moi à la tête de l'empire? Ce que dit à ce sujet le lettré porte avec
+soi sa réfutation, ne mérite aucune réponse et n'est digne que de
+mépris.
+
+«Je dois, dit le rebelle, écouter les représentations et y avoir
+égard. Depuis que je suis sur le trône, il ne m'est jamais arrivé
+d'empêcher qu'on ne me fît des représentations; j'ai reçu avec bonté
+et même avec plaisir celles surtout qui avaient pour objet l'avantage
+de mes sujets et la gloire de l'empire; je n'ai jamais manqué, après
+les avoir reçues, de les renvoyer aux grands tribunaux, pour qu'ils
+eussent à délibérer sur l'usage que j'en devais faire. Quand les
+tribunaux ont jugé que je devais avoir égard à ce qu'on me
+représentait, j'y ai eu égard; je n'ai jamais rejeté que les
+représentations qu'ils ont jugé que je devais rejeter. Pas même une
+seule fois il ne m'est arrivé d'empêcher qu'on ne me représentât ce
+qu'on croyait devoir me représenter. Lorsqu'on m'a représenté les
+inondations, les sécheresses et autres calamités qui affligeaient
+quelques provinces, je me suis hâté d'envoyer sur les lieux des grands
+ou des mandarins pour examiner l'état des choses et m'en instruire
+dans le détail, ne voulant rien ignorer de tout ce qui peut intéresser
+mon peuple, et j'ai toujours donné les ordres les plus précis aux
+_tsong-tou_, vice-rois et autres grands officiers des provinces, de
+veiller exactement et d'être attentifs à ce qu'il ne souffrît aucun
+dommage, à le soulager quand il en a souffert et à lui procurer tout
+le soulagement qui dépendait d'eux. Quand on m'a fait savoir que la
+misère était dans quelque endroit, j'ai fait ouvrir mes greniers, et
+j'ai fait tenir du secours à ceux qui en avaient besoin. En un mot, il
+n'est aucun article concernant le peuple dont je n'aie voulu être
+instruit, et, quand on m'a instruit de ses besoins, je n'ai jamais
+manqué d'y pourvoir.»
+
+C'est le même empereur qui fît recueillir et rassembler, en une seule
+collection officielle, les cent soixante mille volumes composant
+l'Encyclopédie chinoise, car l'Encyclopédie elle-même est un exemple
+de la Chine à l'Europe. Seulement l'Encyclopédie chinoise fut
+recueillie et rédigée sous les yeux et par les soins du gouvernement,
+pendant une période de quinze ans, et confiée aux premiers lettrés et
+savants de l'empire. L'empereur ne négligeait pas d'en revoir les
+pages et d'en corriger les moindres fautes d'impression. C'est le plus
+vaste monument littéraire connu.
+
+L'ouvrage destiné à faciliter au peuple tout entier la connaissance de
+la religion, des lois, des motifs des lois, de la politique, des
+sciences, des arts, des métiers, de l'agriculture, du commerce, de
+l'industrie, est divisé en quatre cent cinquante livres. Les onze
+premiers ne traitent que de la haute astronomie, le firmament, les
+astres, les phénomènes célestes; puis viennent les livres qui concernent
+la division de l'année en mois, jours, saisons; puis ce qui concerne la
+terre et le sol, puis ce qui concerne les eaux, leur régime, leur
+application. Seize livres ensuite traitent de politique, du gouvernement
+des hommes en société, de l'empereur considéré comme premier père de la
+famille, selon la doctrine de Confucius et des livres sacrés. Les quatre
+livres suivants roulent sur l'impératrice et sur la famille impériale.
+Depuis le soixante et unième livre jusqu'au cent soixante-dix-septième
+inclusivement, on parle en détail de tous les officiers publics,
+mandarins, dignitaires et magistrats, de toutes les dynasties et de tous
+les ordres, soit à la cour, soit dans les provinces, soit auprès de
+l'empereur, soit dans les tribunaux, soit pour les affaires politiques,
+civiles, judiciaires, économiques, criminelles, religieuses et
+littéraires, soit pour la guerre. Les trente-deux livres suivants sont
+comme le tableau et le précis philosophique des lois fondamentales de
+l'État, des principes invariables du gouvernement et des règles
+générales de l'administration et de la justice. «Ô ciel! s'écrie ici le
+savant traducteur, que les Montesquieu, les Burlamaqui, les Grotius
+baissent et se rapetissent quand on les compare à ce qui y est dit sur
+le prince du sang et les princes titrés, les hommes publics et les
+simples citoyens; jusqu'où les grands doivent être soumis à l'empereur;
+sur ces ministres et ces magistrats qui doivent s'exposer à tout pour ne
+pas tromper sa confiance; sur le choix des dépositaires de l'autorité,
+la manière de les gouverner, de les veiller, de les élever ou abaisser,
+récompenser ou punir; sur tout ce qui concerne les fortunes des
+particuliers, la division des terres, les impôts, les différentes
+récompenses des talents, des services, des vertus, et le juste châtiment
+de toute espèce de désordre, crime et délit!»
+
+Depuis le cent cinquante-quatrième livre jusqu'au cent
+quatre-vingt-quatrième, il n'est question que des rites. Tout ce qu'il
+nous convient d'en dire ici, c'est que ce qu'on y trouve dissiperait
+bien des préjugés en Occident sur la Chine, montrerait l'importance de
+bien des choses qui n'y sont pas assez prisées, et y ferait sentir
+que la société politique et civile gagne beaucoup à tout ce qui fixe
+tous les devoirs réciproques et oblige tout le monde à des attentions,
+prévenances et honnêtetés continuelles. Les huit livres suivants
+traitent de la musique, et par concomitance de tous les instruments
+anciens et modernes, de la danse et du théâtre. Les quatorze livres
+suivants roulent sur les _King_, les annales et toutes les parties de
+notre littérature, trop peu connue en Europe pour pouvoir en parler.
+Depuis le deux cent sixième livre jusqu'au deux cent vingt-neuvième,
+il ne s'agit que de la guerre et de tout ce qui y a rapport. Dans les
+douze livres suivants il est parlé de tous les peuples et nations avec
+lesquels la Chine a eu des rapports depuis plus de deux mille ans.
+Nous le disons hardiment; si on pouvait montrer sur les cartes
+d'aujourd'hui le pays de chacun et ses limites, les savants et les
+antiquaires d'Europe se mettraient à genoux pour avoir ce morceau, qui
+manque totalement à l'Europe et est en effet très-piquant et
+très-curieux. Depuis le deux cent quarante-deuxième livre jusqu'au
+trois cent seizième, il n'est question que de l'homme, mais il y est
+envisagé sous toutes les faces, rapports et points de vue
+imaginables; soit pris solitairement et par rapport à sa constitution
+corporelle; soit envisagé dans sa famille, dans la société et dans
+l'État; soit surtout comme capable d'acquérir des connaissances, de
+cultiver toutes les vertus, ou de donner dans des vices et des
+désordres qui le dégradent et font son malheur. La métaphysique et la
+morale chinoise y parlent continuellement un langage dont les
+prédicateurs d'Europe, dit le missionnaire lui-même, ne désavoueraient
+pas la perfection. Les arts viennent ensuite: l'histoire, l'art de la
+porcelaine y tient une grande place; l'histoire naturelle y a ses
+Pline et ses Buffon. Les dessins d'animaux et de plantes y donnent aux
+yeux l'image que le texte donne à l'esprit. On ne soupçonne rien de
+cela en Occident, dit le commentateur français de cette Encyclopédie.
+Dans les cinquante-sept livres suivants, il y en a deux sur les
+différentes espèces de blés et de grains, deux sur les plantes
+médicinales les plus usuelles et les plus communes, un sur les
+herbages de cuisine, six sur les arbres à fruits, trois sur les fleurs
+de parterre et de jardin, quatre sur les plantes les plus communes
+dans les campagnes, six sur les différents arbres de toutes les
+provinces de l'empire (nous doutons qu'on en connaisse une cinquième
+partie en Europe), onze sur les oiseaux, huit sur les animaux soit
+domestiques, soit sauvages, huit sur les amphibies, les coquillages et
+les poissons, et six enfin sur les insectes. Quant à la manière dont
+chaque article est traité, il est inutile d'avertir que les plus
+importants et les plus nécessaires sont traités plus au long; mais la
+règle générale, c'est de diviser chacun en cinq, six, sept et même
+huit chapitres ou sections. Comme cette Encyclopédie n'est qu'une pure
+compilation, dans les premiers chapitres on cite les textes originaux
+des auteurs selon leur rang d'autorité, c'est-à-dire qu'on cite
+d'abord les _King_, grands et petits; puis les livres de l'ancienne
+école de _Confucius_ et des écrivains d'avant l'incendie des livres.
+Les annales et les ouvrages des lettrés de toutes les dynasties,
+depuis les _Han_, viennent au second rang. Après ces premiers
+chapitres viennent ceux des mots, c'est-à-dire des phrases de quelques
+mots qui font proverbe, sentence, etc., qu'on cite ou auxquels on fait
+sans cesse allusion dans les ouvrages de littérature, soit en prose ou
+en vers, et on donne l'explication de chacune en citant l'anecdote, le
+discours, la circonstance où elle a été dite, à peu près comme si
+l'on racontait comment et à quelle occasion César dit son _Veni, vidi,
+vici_, ou bien le _Tu quoque, mi Brute_! Dans les derniers chapitres,
+quelquefois ce sont des pièces de vers entières des plus célèbres
+poëtes, quelquefois des vers de toutes les mesures et de tous les
+styles, mais remarquables ou par les choses, ou par les pensées, ou
+par le choix et le brillant des expressions. Les savants qui ont
+composé cette Encyclopédie littéraire n'ont aucun système et ne
+tiennent à aucune opinion. Si la doctrine des _King_ et de l'antiquité
+y brille, c'est par sa propre lumière. On laisse au lecteur le soin
+d'en sentir la vérité, la beauté et la supériorité sur celle des
+autres livres qu'on cite, lors même qu'ils la contredisent. L'unique
+attention qu'on ait eue, c'est de ne pas mettre un mot contre la
+pudeur.
+
+
+XII
+
+Tel est l'aperçu de cette littérature politique et morale prodigieuse
+qui a fait la Chine et qui la résume. Ce résumé encyclopédique est
+lui-même le résumé de deux cent mille volumes qui se multiplient tous
+les jours sur toutes les connaissances humaines, et cela dans une
+langue triple, tellement riche en mots et tellement parfaite en
+construction logique qu'elle est à elle seule une science dépassant
+presque la portée d'une vie d'étude.
+
+Une seule chose manque à cette civilisation par les lettres: l'art de
+la guerre. On le conçoit: la guerre, en elle-même, est une barbarie;
+les philosophes et les lettrés chinois la réprouvent; ils la
+considèrent comme un exercice criminel de la force brutale qui ne
+prouve rien et qui détruit tout. Semblables à nos _quakers_ européens
+ou américains, ils se sont désarmés eux-mêmes sans réfléchir que, si
+la guerre offensive était un crime, la guerre défensive, qui préserve
+la famille, la patrie, la civilisation elle-même, était la plus
+énergique des vertus d'un peuple. Aussi ont-ils tout ce qui rend la
+patrie prospère au dedans et rien de ce qui la protége au dehors.
+C'est par là qu'ils périssent et qu'ils seront bientôt à la merci de
+l'Europe armée qui fait violence à leur empire. Nous ne sommes pas du
+nombre de ceux qui désirent que l'Europe armée fasse invasion dans
+cette ruche de quatre cents millions d'hommes; quoi qu'en dise notre
+orgueil européen, cette invasion amènerait la plus grande destruction
+de traditions, d'antiquités, d'institutions, de législation,
+d'administration, de sagesse, de langue, de livres, de moeurs, de
+travail industriel dans la Chine, cette fourmi du monde, dont jamais
+le globe ait été témoin! Et cela pourquoi? Qu'avons-nous à leur porter
+en échange, que de l'opium et que la mort? Nous avons reçu d'eux, en
+science, en arts, en industrie, la soie, la porcelaine, la poudre à
+canon, le gaz, l'imprimerie, le papier, les couleurs, la boussole,
+importations récentes en Europe, sans date en Chine. Nous leur
+reporterions en instruments de ruine ce que nous en avons reçu en
+instruments de civilisation et de progrès. Respectons cette
+agglomération d'hommes innombrables, laborieux, et relativement sages,
+que les siècles eux-mêmes ont respectée. Le nombre ne prouve rien,
+dit-on; on se trompe: trois ou quatre cents millions d'hommes vivant,
+multipliant, pensant, travaillant au moins depuis vingt-cinq siècles
+sur le même point du globe, attestent, dans la pensée et dans les
+lois qui les maintiennent en société, un ordre que nous ne connaissons
+pas en Europe, et que l'Amérique seule pourra peut-être présenter un
+jour à nos descendants, si le principe de la liberté républicaine est
+aussi civilisateur et aussi conservateur dans l'avenir que le principe
+de l'autorité paternelle. Ce principe moderne de la liberté
+républicaine, où chacun est le gardien de son droit par le respect
+spontané du droit d'autrui, paraît le chef-d'oeuvre de la civilisation
+future au delà de l'Atlantique. L'Amérique alors serait destinée à
+faire le contre-poids de la Chine; les deux hémisphères auraient deux
+principes en contraste, et non en hostilité, dans l'univers: la
+paternité en Chine, la liberté en Amérique; ici le fils, là le
+citoyen; principes tous deux féconds en moralité, en devoirs et en
+prospérité pour les différentes races humaines.
+
+Quant à nous, Européens, qu'avons-nous à représenter que
+l'inconstance, les versatilités, les courtes grandeurs, les chutes
+profondes, les progrès rapides, les décadences soudaines, les
+péripéties éternelles de principes contraires et de mouvements sans
+repos? Nous sommes grands et ils sont sages; nous jouons le drame
+héroïque, intéressant, instructif, quelquefois lamentable, sur la
+scène des siècles; nous emportons les applaudissements de la
+postérité, mais nous disparaissons, et ils demeurent. Le génie est
+plus jeune chez nous, la sagesse est plus vieille chez eux: sachons
+nous connaître.
+
+Je n'ai pas parlé encore ici de la littérature purement littéraire de
+la Chine; je n'ai parlé que de sa littérature morale et politique:
+pourquoi? J'y reviendrai, mais je vais vous le dire en deux mots:
+c'est que, à l'exception de leur histoire, la littérature de la Chine
+est pauvre et médiocre; ils n'ont que de la raison et peu
+d'imagination. Ils n'ont point de poëme épique! Qu'est-ce qu'un peuple
+qui n'a point de poëme épique au seuil de sa littérature et de son
+histoire? C'est un paysage qui n'a point de ciel; c'est un temple qui
+n'a point de mystères; c'est un jour qui n'a point de songes dans sa
+nuit! Les Indes ont deux poëmes épiques dans le _Râmayana_ et le
+_Mahâbhârata_; la Grèce en a deux dans l'_Iliade_ et l'_Odyssée_; les
+Hébreux en ont cent dans la Bible; la Perse en a un dans le
+_Scha-nameh_; l'Arabie a son _Koran_; Rome a son épopée dans
+l'_Énéide_; l'Italie moderne a trois grands poëmes dans ceux du
+Dante, du Tasse et de l'Arioste; l'Allemagne en a un dans les
+_Niebelungen_; l'Espagne en a un dans le _Romancero_ du Cid; le
+Portugal en a un dans l'oeuvre du Camoëns; l'Angleterre dans celle de
+Milton. La Chine et la France n'en ont pas encore! Est-ce la faute du
+génie, est-ce la faute du temps? Ce n'est peut-être pas une
+infériorité, mais c'est un malheur. La France le compense par mille
+chefs-d'oeuvre d'imagination et de raison; son génie a plutôt les
+formes du drame, parce que ce génie est surtout en action.
+
+ LAMARTINE.
+
+
+
+
+XXXVIe ENTRETIEN.
+
+LA LITTÉRATURE DES SENS.
+
+LA PEINTURE.
+
+
+
+
+LÉOPOLD ROBERT.
+
+(1re PARTIE.)
+
+
+I
+
+Vous vous étonnerez peut-être de voir comprendre la peinture dans la
+littérature, comme vous vous êtes étonnés au premier moment d'y voir
+comprendre la musique, Mozart et son chef-d'oeuvre, l'opéra de _Don
+Juan_. Vous reviendrez de votre étonnement quand je vous aurai parlé
+de la peinture comme vous en êtes revenus quand je vous ai parlé de la
+musique. Est-ce que tous les arts ne sont pas des expressions du
+sentiment ou de la pensée de l'homme? Est-ce que tous les arts ne sont
+pas des moyens de communiquer cette pensée ou ce sentiment d'un homme
+aux autres hommes? Est-ce que tous les arts ne sont pas des langues?
+Est-ce que les sons, les formes, les couleurs, les notes, la lyre, le
+ciseau, le pinceau, la toile, le marbre ne sont pas les lettres à
+l'aide desquelles le musicien, le peintre, le sculpteur, l'architecte
+écrivent ces langues parfaitement intelligibles de la musique, de la
+peinture, de la sculpture, de l'architecture? Est-ce que Mozart ou
+Rossini ne vous chantent pas les drames de votre âme? Est-ce que
+Titien, Raphaël ou Rubens ne vous peignent pas des sentiments ou des
+idées? Est-ce que Phidias ou Michel-Ange ne vous sculptent pas des
+images éternelles qui restent debout dans votre imagination comme sur
+leur piédestal? Est-ce que les architectes du Parthénon à Athènes, de
+Saint-Pierre de Rome, sur les bords du Tibre, de la cathédrale de
+Cordoue ou de Cologne, du Panthéon à Paris, ne vous construisent pas
+des pensées en pierre, en marbre ou en porphyre, aussi éloquentes que
+des pensées de Platon, de Cicéron, de Bossuet, de Mirabeau? Est-ce que
+Mozart n'est pas poëte? Est-ce que Raphaël n'est pas évangélique?
+Est-ce que Michel-Ange n'est pas orateur? Est-ce que Poussin n'est pas
+un philosophe? Est-ce que Murillo ou Vélasquez ne sont pas
+théologiens? Est-ce que Phidias n'est pas sur les Propylées le plus
+sublime des historiens et le plus majestueux des prêtres antiques?
+Enfin est-ce que vous n'avez pas, dans tous ces artistes de l'oreille,
+de l'oeil ou de la main, des écrivains en langue non alphabétique,
+mais des écrivains parfaitement analogues aux écrivains ou aux
+orateurs qui écrivent en lettres de l'alphabet ou qui parlent en
+paroles retentissantes? Est-ce que ces écrivains sans lettres ne vous
+représentent pas, dans leurs génies divers, dans leurs oeuvres
+différentes, dans leurs manières distinctes, tous les genres, toutes
+les oeuvres, toutes les manières de la littérature écrite? Est-ce que,
+depuis le psaume jusqu'à la chanson, depuis l'épopée jusqu'à
+l'épigramme, depuis l'ode jusqu'à l'élégie, depuis la tragédie jusqu'à
+la comédie, depuis le discours politique jusqu'à l'entretien familier,
+chacun de ces artistes de la main n'a pas son parallèle dans un des
+grands artistes de l'esprit, auquel on le compare involontairement dès
+qu'on le nomme? En ne parlant aujourd'hui que des peintres, par
+exemple, est-ce que, quand vous parcourez de l'oeil la voûte
+vertigineuse du Vatican, où Buonarotti a rêvé le jugement dernier,
+vous ne songez pas à Moïse? Est-ce qu'en voyant se dérouler page à
+page, sur les mêmes murailles, les fresques de Raphaël, vous ne vous
+sentez pas enveloppé de l'atmosphère tendre, épique ou bucolique de
+Virgile? Est-ce que Léonard de Vinci ne vous rappelle pas Platon?
+Titien, Sophocle? Est-ce qu'il n'y a pas du Démosthènes dans
+Michel-Ange? du Cicéron dans Rubens? du Tibulle dans Prudhon? Est-ce
+que les belles marines ou les grasses bergeries flamandes ne vous
+reportent pas aux élégies de Théocrite, le poëte maritime et pastoral
+de Sicile? Est-ce que Téniers lui-même, dans ses grotesques pochades
+de tabagies, ne vous fait pas penser aux caricatures du comique grec
+Aristophane? Cela n'est pas douteux: un homme rappelle l'autre; un art
+traduit l'autre; la pensée passe par le marbre, par le dessin, par la
+couleur, par le son, au lieu de passer par la plume; mais c'est
+toujours la pensée, c'est toujours la littérature.
+
+
+II
+
+À ce sujet, un mot de métaphysique: je ne m'en permets pas souvent.
+Voltaire appelait la métaphysique le roman de l'esprit; Voltaire avait
+raison. La métaphysique est le plus creux des romans quand on veut lui
+faire bâtir des systèmes surnaturels; mais, quand on se borne à lui
+demander l'explication naturelle et rationnelle des faits dont nous
+sommes entourés et que notre légèreté nous empêche d'approfondir, la
+métaphysique n'est plus le roman du coeur ou de l'esprit, elle est la
+sibylle infaillible de la raison; elle vous dit le mot de tout; elle a
+la clef de tout; elle ne vous mène pas bien loin, parce que, au delà
+d'un certain nombre de pas dans l'inconnu, tout est mystère; mais, ce
+petit nombre de pas dans l'inconnu, elle vous les fait faire avec
+sûreté, et, quand elle n'y voit plus clair, elle s'arrête et elle vous
+dit: _Je ne sais pas._ Voilà ma métaphysique, à moi, et c'est la seule
+que je me permette d'introduire rarement entre vous et moi pour
+éclaircir le sujet. Je lui demande donc aujourd'hui son mot sur la
+peinture.
+
+
+III
+
+Qu'est-ce que l'âme? Je vais vous répondre, non pas en théologien,
+mais en enfant, car l'enfant en sait autant que le théologien sur ce
+que personne ne peut savoir.
+
+L'âme n'est perceptible que par la conscience qu'elle a d'exister;
+elle ne perçoit les impressions du monde extérieur que par ses sens,
+impressions qu'elle communique à son tour au monde extérieur par
+l'intermédiaire de ces mêmes organes appelés sens. Un philosophe a
+dit: _Je pense, donc je suis_; un autre philosophe pourrait dire de
+l'âme avec la même justesse: _Je suis, donc je pense_; car être, pour
+l'âme, c'est penser ou sentir.
+
+L'âme est donc en nous un JE NE SAIS QUOI QUI PENSE ET QUI SENT; elle
+est de plus douée par le Créateur de la faculté de percevoir et de
+communiquer à d'autres âmes analogues elle-même des sensations et des
+pensées.
+
+C'est cette faculté de percevoir et de communiquer par ses sens des
+sensations et des idées qui fait de l'âme un être sociable; sans cela
+elle serait seule comme Dieu, se suffisant à lui-même dans son infini:
+LE GRAND SOLITAIRE DES MONDES, selon l'expression d'un ancien.
+
+Mais l'âme, toute divine qu'elle soit, n'étant pas DIEU et ne pouvant
+pas, comme DIEU, tirer d'elle-même son être et sa substance, se
+nourrit du monde extérieur et nourrit à son tour le monde extérieur
+d'elle-même. Elle subit et elle exerce une pression ou impression
+universelle de toutes les choses et sur toutes les choses avec
+lesquelles elle est en communication par ses organes matériels,
+distincts, mais immergés dans l'océan des êtres appelés intellectuels.
+
+L'âme est semblable, si vous voulez, à ces molécules de l'air ou de
+l'eau qui ont chacune une configuration propre et isolée, mais qui
+font partie cependant de l'élément eau ou de l'élément air, qui
+exercent chacune leur pression relative sur l'élément tout entier, et
+qui subissent à leur tour la pression de chaque vague de la mer ou de
+chaque mouvement de l'éther. Telle est l'âme, si je me fais bien
+comprendre.
+
+
+IV
+
+Les organes passifs et actifs de cette pression mutuelle de l'âme sur
+le monde visible et du monde visible sur l'âme de chacun de nous sont
+nos sens. Ces sens sont les liens des deux mondes: le monde
+intellectuel et le monde matériel. Semblables à des interprètes que
+nous employons dans les pays étrangers pour communiquer avec les
+hommes et les choses du pays, ils nous traduisent la matière en idée
+et l'idée en matière. Voilà la fonction des sens.
+
+Dieu, dans son économie divine et pour des desseins que nous ne savons
+pas, n'a donné qu'un petit nombre de ces sens à l'âme pour la mettre
+en rapport de jouissance ou de souffrance avec le monde matériel.
+L'âme pourrait en avoir des milliers, et sans doute elle en aura un
+jour un nombre infini. C'est un édifice obscur ou à demi-jour dans
+lequel l'architecte n'a percé que cinq fenêtres, mais où la lumière
+entrera à torrents quand les murailles tomberont sous la main divine
+de la mort.
+
+En attendant, plus nos sens bornés à ce petit nombre communiquent
+d'impressions du monde extérieur à l'âme, plus l'âme est âme,
+c'est-à-dire plus elle perçoit, plus elle exerce de pression du monde
+extérieur sur elle-même et d'elle-même sur le monde extérieur. Sa
+puissance s'accroît de tout ce qu'elle perçoit et de tout ce qui se
+produit d'idées ou de sentiments en elle par ces perceptions.
+
+Indépendamment de toutes ces impressions spontanées que la nature,
+sans l'assistance d'aucun ART, produit sur l'âme, les ARTS,
+c'est-à-dire cette multiplication des effets de la nature sur les sens
+(car un art n'est que cela), les arts, disons-nous, multiplient à
+l'infini ces impressions de l'âme. Les arts mêmes ne paraissent avoir
+été accordés à l'homme que pour accroître indéfiniment cette puissance
+d'impressionnabilité, d'idées, de sensations, de sentiments, dans
+l'âme de l'homme. Si je pouvais, pour me rendre plus intelligible,
+employer ici un terme de médecine, je dirais que dans ma pensée les
+_arts_ ne sont que les EXCITANTS, les grands et énergiques CORDIAUX de
+l'intelligence et du sentiment par les sens.
+
+Il y a autant d'ARTS qu'il y a de sens pour l'homme; chaque sens a le
+sien. Les sens de la parole, de l'oreille et des yeux, sont les plus
+puissants parmi ces organes qui mettent l'âme en rapport avec le monde
+extérieur; aussi l'art de l'éloquence ou de la poésie est-il le
+premier des arts, celui qui exerce le plus d'empire sur nous-mêmes ou
+sur les autres hommes, l'art de modifier l'âme elle-même par la parole
+écoutée, ou l'art de modifier l'âme des autres hommes par la parole
+proférée. Aussi remarquez que c'est l'art où la matière a le moins de
+part, l'art pour ainsi dire tout spiritualiste, l'art frontière entre
+l'âme évoquée et les sens évanouis. Dieu seul a pu créer et peut
+expliquer ce phénomène du sens immatériel contenu dans la parole
+matérielle ou contenu dans les _lettres_, signes hiéroglyphiques que
+la matière fait à l'esprit.
+
+
+V
+
+Après cet art suprême de la parole parlée ou écrite, qui est l'art de
+la langue, l'art des lèvres, l'art de ce sens appelé la bouche, OS,
+l'art de l'éloquence, viennent les arts de l'oreille et des yeux: la
+musique et la peinture. L'un est l'art de multiplier les impressions
+de l'âme par les sons; l'autre est l'art de multiplier les
+impressions de l'âme par la vue, par les formes, par les couleurs, par
+les illusions que le dessin des contours, l'ombre et la lumière, les
+teintes, les nuances imitées de la nature font sur les yeux.
+
+Il me serait difficile d'assigner la prééminence entre ces deux arts
+de la musique ou de la peinture; cette prééminence me paraît même
+devoir être toute personnelle dans celui qui préfère la peinture à la
+musique ou la musique à la peinture. Elle doit résulter, pour le
+musicien, d'un organe plus perfectionné de l'oreille, qui lui fait
+percevoir plus complètement qu'à un autre homme les modulations des
+sons dans la nature sonore; elle doit résulter pour le peintre d'un
+organe plus perfectionné de l'oeil, qui lui fait percevoir plus de
+formes et plus de couleurs dans la nature visible. Tel art, tel
+organe; la vocation n'est qu'un organisme plus accompli.
+
+Rossini et Mozart devaient avoir une oreille infiniment mieux
+construite que celle du forgeron qui bat le fer sur l'enclume
+retentissante; Raphaël ou Titien devaient avoir l'oeil du lynx avec la
+transparence et l'éblouissement du kaléidoscope aux mille groupements
+de forme et aux mille nuances du coloris.
+
+S'il s'agissait de moi personnellement, j'avouerais que je préfère la
+musique à la peinture, sans doute parce que la nature m'aura doué
+d'une oreille plus sensible que le regard. Cette sensibilité de
+l'oreille dans mon organisation est telle que j'entends, malgré moi,
+dix conversations à la fois entre des groupes qui parlent à voix basse
+dans une réunion d'hommes agités, et que je distingue, dans un souffle
+de brise tamisé par les feuilles d'arbres en été, toutes les notes,
+toutes les mélodies et toutes les harmonies d'un orchestre à cent
+instruments.
+
+S'il me fallait cependant chercher d'autres raisons de cette
+préférence personnelle pour la musique sur la peinture, j'en
+trouverais peut-être encore de plus motivées dans l'essence même de
+ces deux arts. Ainsi je dirais que la musique est de tous les arts
+celui qui se rapproche le plus de la parole, l'art suprême; que la
+musique est presque la parole, et quelquefois _plus_ que la parole;
+car, si elle ne précise pas les idées dans des lettres, elle suscite
+des sensations et des sentiments illimités dans des sons.
+
+Je dirais de plus que la musique est un mouvement, une locomotion de
+l'âme par l'oreille, qui vous saisit, vous emporte, vous transporte,
+vous exalte en croissant jusqu'au vertige, jusqu'au délire, et que la
+peinture est immobile et uniforme comme la matière inanimée. Je dirais
+encore que la peinture est une illusion du pinceau, une comédie sur la
+toile, qui vous montre des saillies où tout est plat, des formes où il
+n'y a que des ombres, tandis que la musique est une réalité. On me
+répondrait que la musique passe et que la peinture demeure, que la
+musique est un instant et que la peinture est une éternité, et je ne
+saurais plus que dire. Ne déterminons donc pas la prééminence entre
+ces deux grands arts; cette prééminence est en nous et non dans l'art
+lui-même: à chacun son goût, à chacun son art. Qui osera prononcer
+entre Rossini et Raphaël? Jouissons des deux tour à tour; voilà la
+vraie préférence.
+
+
+VI
+
+Quels sont les procédés de la peinture sous la main des suprêmes
+artistes du pinceau? Elle prend une toile chez le tisserand, elle
+prend une conception dans sa pensée, elle broie des couleurs sur une
+palette, elle trempe un pinceau dans les mille teintes de cette
+palette, et elle transporte, sur sa toile d'abord, le dessin des
+contours extérieurs des objets, hommes ou paysages, qu'elle a d'abord
+délinéés dans sa propre imagination; puis elle colorie, en imitant les
+artifices et les effets d'optique qu'elle a étudiés dans la nature,
+les objets qu'elle veut produire ou reproduire aux yeux.
+
+Ce n'est pas tout, car ce n'est pas assez; un peintre n'est pas
+seulement un copiste, c'est un créateur. De même qu'un musicien ne
+serait pas un artiste s'il se bornait à imiter, à l'aide d'un
+orchestre, le bruit d'un chaudron sur le chenet ou du marteau sur une
+enclume, de même un peintre ne serait pas un créateur s'il se bornait,
+comme un photographe, à calquer la nature sans la choisir, sans la
+sentir, sans l'animer, sans l'embellir. C'est cette servilité de la
+photographie qui me fait profondément mépriser cette invention du
+hasard, qui ne sera jamais un art, mais un plagiat de la nature par
+l'optique. Est-ce un art que la réverbération d'un verre sur un
+papier? Non, c'est un coup de soleil pris sur le fait par un
+manoeuvre. Mais où est la conception de l'homme? où est le choix? où
+est l'âme? où est l'enthousiasme créateur du beau? où est le beau?
+Dans le cristal peut-être, mais à coup sûr pas dans l'homme. La
+preuve, c'est que Titien, ou Raphaël, ou Van-Dyck, ou Rubens
+n'obtiendront pas de l'instrument du photographe une plus belle
+_épreuve_ que le manipulateur de la rue. Laissons donc la
+photographie, qui ne vaudra jamais dans le domaine de l'art le coup de
+crayon inspiré et magistral que Michel-Ange, en visitant Raphaël
+absent, laissa de sa main sur le carton des noces de _Psyché_, contre
+la porte de l'atelier de la _Fornarina_! Le photographe ne destituera
+jamais le peintre: l'un est un homme, l'autre est une machine. Ne
+comparons plus.
+
+
+VII
+
+Le beau est donc l'objet poursuivi par le peintre, soit dans la
+figure, soit dans le paysage.
+
+Or qu'est-ce que le beau? Nous vous l'avons dit vingt fois dans ce
+_Cours_ à propos de la littérature écrite; il faut le redire à propos
+de la littérature peinte. Le beau, c'est la partie divine de la
+création; le beau, c'est, dans les formes, dans les expressions, dans
+les couleurs comme dans la pensée, ce je ne sais quoi de supérieur à
+la nature, quoique naturel cependant, qui, tout en reproduisant la
+nature, la transfigure comme un miroir embellissant en une perfection
+supérieure à la perfection et en une vérité idéale supérieure à la
+vérité matérielle. Le beau, en un mot, c'est le rêve de l'artiste
+achevant par l'imagination l'oeuvre de Dieu.
+
+Tout art véritable a pour objet le beau; celui qui en approche le plus
+dans les actes est le héros, le saint, le martyr; celui qui en
+approche le plus dans l'éloquence ou dans la poésie est le maître de
+la raison, du coeur ou de l'imagination des hommes; celui qui en
+approche le plus dans la langue des sons est le sublime musicien;
+celui qui en approche le plus dans la langue des formes et des
+couleurs est le plus grand peintre ou le plus grand sculpteur.
+
+L'école matérialiste moderne, qui parle de _l'art pour l'art_, qui
+prétend le réduire à un calque servile de la nature, belle ou laide,
+sans préférence et sans choix, qui trouve autant d'art dans
+l'imitation d'un crapaud que dans la transfiguration de la beauté
+humaine en Apollon du Belvédère, qui admire autant un _Téniers_ qu'un
+_Raphaël_, cette école ment à la morale autant qu'elle ment à l'art;
+elle place le beau en bas au lieu de le placer en haut: c'est un
+sophisme; le beau monte et le laid descend; l'art véritable est le
+_Sursum corda_ des sens de l'homme comme la vertu est le _Sursum
+corda_ de l'esprit et du coeur. L'artiste dont les oeuvres expriment
+le plus de ce _Sursum corda_, de cette réalisation de l'idéal par la
+parole, les sons, les couleurs, les formes, est le plus véritablement
+artiste entre tous les artistes. Le beau est la vertu dans l'art.
+
+Mais à quoi bon raisonner contre ces théoriciens à contre-sens de la
+nature? Ne vous sentez-vous pas matérialisés devant une imitation
+littérale et prosaïque de la matière? Ne vous sentez-vous pas
+divinisés devant une poésie, une musique, une peinture, une statue, un
+temple dont la beauté vous élève de la fange à l'idéal Ne vous
+écriez-vous pas: C'est divin! Pourquoi? Parce que la partie divine de
+la nature, l'idéal ou le beau, éclate davantage dans l'oeuvre de
+l'artiste, et que vous sentez plus de Dieu dans la pensée et dans la
+main de l'homme qui a écrit, chanté, peint ou sculpté ce
+chef-d'oeuvre. Le plus grand artiste en tout genre n'est donc pas
+celui qui manie avec le plus d'habileté technique la phrase, le son,
+le pinceau, le marbre, mais celui qui exprime le plus de cette essence
+divine, LE BEAU, dans ses ouvrages.
+
+
+VIII
+
+Nous savons peu de chose de la musique de l'antiquité; nous savons un
+peu plus, mais pas beaucoup plus, de la peinture: le vent emporte le
+son, la poussière ronge la toile, la fresque périt avec l'édifice. La
+sculpture seule subsiste éternellement, parce que le marbre et le
+bronze sont éternels; les vestiges de la sculpture antique que nous
+possédons ou que nous retrouvons tous les jours dans les deux patries
+du beau, l'Asie et la Grèce, sont des exemplaires de perfection devant
+lesquels pâlit l'art moderne. L'oeil et l'esprit s'abîment
+d'admiration à la vue de ces marbres; un groupe de Phidias détaché des
+bas-reliefs du Parthénon d'Athènes et transporté dans les musées de
+Londres par lord _Elgin_, ce missionnaire de l'art indignement
+calomnié, fait mesurer à l'esprit des distances incalculables entre la
+perfection de l'antiquité et la décadence des modernes.
+
+Michel-Ange seul, par les gigantesques créations de son ciseau,
+proteste contre cette décadence; mais Michel-Ange n'est qu'un prodige
+de la nature, il n'est pas une école. Depuis Jean Goujon en France et
+Canova en Italie, nous sommes à cet égard dans ce qu'on appelle une
+renaissance de la sculpture. David, qui vient de mourir, génie plus
+romain que grec, n'a pas emporté son marteau; de jeunes émules rêvent
+le beau moderne sur sa tombe, et le rêve dans l'art précède toujours
+le réveil. Nous allons en parler bientôt à l'occasion de la
+littérature en marbre, la sculpture.
+
+
+IX
+
+Quant à la peinture, nous n'avons point d'objet de comparaison entre
+les anciens et les modernes; nous ne pouvons donc rien affirmer sur la
+prééminence d'Athènes, de Rome ou de Paris; seulement, comme il est
+certain que les arts ainsi que les idées ont ordinairement leur
+équilibre, et, marchant du même pas dans une même civilisation,
+prennent à peu près le même niveau dans les mêmes siècles, il est
+probable que de très-grandes écoles de peinture étaient
+contemporaines de ces grandes écoles de sculpture à Athènes, au siècle
+de Périclès. La religion de l'Olympe entraîna tout dans son
+écroulement devant la religion du Calvaire. Le mobilier du vieux monde
+périt avec les édifices sacrés publics ou privés; l'art de la peinture
+périt tout entier dans cette métamorphose de la terre et du ciel.
+
+On le voit renaître peu à peu pendant les dix premiers siècles, quand
+on visite l'Orient dans ce qu'on appelle la peinture _byzantine_. Ces
+peintures, dont on voit les plus vieux vestiges à Sainte-Sophie de
+Constantinople, sont barbares comme le temps; c'était la littérature
+des yeux d'un peuple usé et retombé dans l'enfance d'esprit. On n'y
+sent aucune réminiscence de la Grèce policée; on dirait qu'une
+invasion de races nouvelles a effacé tous les vestiges du génie des
+Phidias ou des Zeuxis et que des mains scythes ou gauloises ont
+arraché rudement le ciseau et le pinceau aux mains des suprêmes
+ouvriers du beau.
+
+Ce n'était pas en Asie, ce n'était pas en Égypte, ce n'était pas même
+en Grèce que la peinture devait renaître; elle resta quatorze siècles
+dans cette seconde enfance. C'est toujours une religion qui enfante un
+art; il n'y a que ces grands mouvements de l'esprit humain qui soient
+de force à surexciter et à concentrer assez les puissances vitales de
+l'imagination des hommes pour leur faire produire ces monuments
+populaires de la poésie, de la musique, de la peinture, de la
+sculpture, de l'architecture surtout. En voyant naître une religion on
+peut dire: Une nouvelle architecture va sortir des carrières du globe.
+À Dieu il faut un temple; mais il n'y a que Dieu qui soit capable de
+créer un temple. Nous disons de plus: il n'y a qu'une religion qui
+soit capable de rendre un art universel et populaire.
+
+
+X
+
+La peinture moderne, née avec le christianisme oriental, suivit dans
+ses développements la religion nouvelle, qui se répandait dans le
+monde autour du bassin de la Méditerranée; grossière, puérile,
+monotone, quelquefois naïve, toujours inhabile pendant ces longs
+siècles de l'ère chrétienne, bien en arrière de la musique, qui
+psalmodiait déjà le _plain-chant_ dans ses mystères, bien en arrière
+de l'architecture qui construisait déjà des monastères et des
+cathédrales. Ces architectes convoquaient le peuple sous des forêts ou
+sous des feuillages de pierre; leurs masses s'élevaient de terre vers
+le ciel comme des montagnes de marbre pour y faire descendre un Dieu.
+La peinture ne faisait qu'imprimer sur ces murailles des dessins sans
+perspective, plats comme ces murailles elles-mêmes; elle ne savait
+qu'éblouir les yeux de la foule par des éclaboussures de couleurs
+violentes à travers les vitraux peints des ogives des temples; elle
+restait dans l'enfance.
+
+On peut dire qu'elle ne devint véritablement digne du nom d'art que
+quand le christianisme, parvenu lui-même à son âge de virilité, de
+puissance morale et de conquête universelle, régna à Rome sur
+l'univers. La peinture est réellement fille aînée de la papauté.
+
+Mais elle n'entra en possession de tout son génie, de toute sa
+popularité, de toute sa gloire, qu'à l'époque où cette papauté
+elle-même, devenue puissance politique en Italie, régna avec toutes
+les pompes du trône universel des intelligences sur la catholicité,
+et, chose remarquable, la naissance de la peinture moderne à Rome
+coïncida avec la renaissance des lettres, de la philosophie et de la
+mythologie grecques à la cour des papes. La réaction de quatorze
+siècles contre tout ce qui rappelait le paganisme ayant enfin cessé,
+on commença à se retourner par une réaction contraire vers la
+philosophie, l'éloquence, la poésie, les arts d'Athènes, et à y
+chercher de l'émulation et des modèles. Platon fut revendiqué comme un
+précurseur de saint Paul, Homère comme un écho de Moïse, Socrate comme
+un martyr du christianisme latent et éternel sous les erreurs du
+polythéisme; l'Église, rassurée désormais sur le danger de sensualiser
+la doctrine, appela hardiment tous les arts antiques à l'ornement et
+au prestige du culte nouveau. La famille véritablement athénienne des
+_Médicis_ de Florence monta dans la personne de Léon X sur le trône
+pontifical. Le christianisme eut avec les Médicis et Léon X son siècle
+de Périclès; ce fut l'apogée de l'architecture moderne avec
+_Bramante_, de la sculpture avec Michel-Ange, de la peinture avec
+Raphaël et avec son école. L'art entra dans le ciel chrétien avec eux;
+il se répandit par eux et après eux à Bologne avec les Carrache et les
+Guide, à Parme avec le Corrége, à Venise avec Titien, à Milan avec
+Léonard de Vinci; de là en Espagne avec les Vélasquez et les Murillo;
+d'Espagne en Flandre et en Hollande avec l'école des Rubens, des
+paysagistes et des peintres de marines.
+
+La peinture, dans chacune de ces villes ou de ces nations, prit
+non-seulement le caractère du chef d'école, mais elle prit le
+caractère de l'école et du peuple où elle fut cultivée par ces grands
+hommes du pinceau:
+
+Titanesque avec Michel-Ange, plus païen que chrétien dans ses oeuvres,
+et qui semble avoir fait poser des Titans devant lui;
+
+Tantôt mythologique, tantôt biblique, tantôt évangélique, toujours
+divine avec Raphaël, selon qu'il fait poser devant sa palette des
+Psychés, des saintes familles, des philosophes de l'école d'Athènes,
+le Dieu-homme se transfigurant dans les rayons de sa divinité devant
+ses disciples, des Vierges-mères adorant d'un double amour le Dieu de
+l'avenir dans l'enfant allaité par leur chaste sein;
+
+Païenne avec les Carrache, décorateurs indifférents de l'Olympe ou du
+Paradis;
+
+Pastorale et simple avec le Corrége, qui peint, dans les anges,
+l'enfance divinisée, et dont le pinceau a la mollesse et la grâce des
+bucoliques virgiliennes;
+
+Souveraine et orientale avec Titien, qui règne à Venise pendant une
+vie de quatre-vingt-quinze ans sur la peinture comme sur son empire,
+roi de la couleur qu'il fond et nuance sur sa toile comme le soleil la
+fond et la nuance sur toute la nature;
+
+Pensive et philosophique à Milan avec Léonard de Vinci, qui fait de la
+Cène de Jésus-Christ et de ses disciples un festin de Socrate
+discourant avec Platon des choses éternelles; quelquefois voluptueux,
+mais avec le déboire et l'amertume de la coupe d'ivresse, comme dans
+_Joconde_, cette figure tant de fois répétée par lui du plaisir
+cuisant;
+
+Monacale et mystique avec Vélasquez et Murillo en Espagne, faisant
+leurs tableaux, à l'image de leur pays, avec des chevaliers et des
+moines sur la terre et des houris célestes dans leur paradis chrétien;
+
+Éblouissante avec _Rubens_, moins peintre que décorateur sublime,
+Michel-Ange flamand, romancier historique qui fait de l'histoire avec
+de la fable, et qui descend de l'Empyrée des dieux à la cour des
+princes et de la cour des princes au Calvaire de la descente de croix,
+avec la souplesse et l'indifférence d'un génie exubérant, mais
+universel;
+
+Profonde et sobre avec Van-Dyck, qui peint la pensée à travers les
+traits;
+
+Familière avec les mille peintres d'intérieur, ou de paysage, ou de
+marine, hollandais; artistes bourgeois qui, pour une bourgeoisie riche
+et sédentaire, font de l'art un mobilier de la méditation;
+
+Enfin mobile et capricieuse en France, comme le génie divers et
+fantastique de cette nation du mouvement:
+
+Pieuse avec _Lesueur_;
+
+Grave et réfléchie avec Philippe de Champagne;
+
+Rêveuse avec Poussin;
+
+Lumineuse avec Claude Lorrain;
+
+Fastueuse et vide avec Lebrun, ce décorateur de l'orgueil de Louis
+XIV;
+
+Légère et licencieuse avec les Vanloo, les Wateau, les Boucher, sous
+Louis XV;
+
+Correcte, romaine et guindée comme un squelette en attitude avec
+David, sous la République;
+
+Militaire, triomphale, éclatante et monotone, alignée comme les
+uniformes d'une armée en revue, sous l'Empire;
+
+Renaissante, luxuriante, variée comme la liberté, sous la
+Restauration; tentant tous les genres, inventant des genres nouveaux,
+se pliant à tous les caprices de l'individualité, et non plus aux
+ordres d'un monarque ou d'un pontife;
+
+Corrégienne avec Prudhon;
+
+Michelangelesque avec Géricault dans sa _Méduse_;
+
+Raphaëlesque avec Ingres;
+
+Flamande avec éclectisme et avec idéal dans Meyssonnier;
+
+Sévère et poussinesque dans le paysage réfléchi avec Paul Huet;
+
+Hollandaise avec le soleil d'Italie sous le pinceau trempé de rayons
+de Gudin;
+
+Bolonaise avec Giroux, qui semble un fils des Carrache;
+
+Idéale et expressive avec Ary Scheffer;
+
+Italienne, espagnole, hollandaise, vénitienne, française de toutes les
+dates avec vingt autres maîtres d'écoles indépendantes, mais
+transcendantes;
+
+Vaste manufacture de chefs-d'oeuvre d'où le génie de la peinture
+moderne, émancipée de l'imitation, inonde la France et déborde sur
+l'Europe et sur l'Amérique; magnifique époque où la liberté, conquise
+au moins par l'art, fait ce que n'a pu faire l'autorité; république
+du génie qui se gouverne par son libre arbitre, qui se donne des lois
+par son propre goût, et qui se rémunère par son immense et glorieux
+travail.
+
+Voilà l'histoire de la peinture en quelques lignes. Nous étudierons
+peut-être avec vous un jour, dans trois ou quatre Entretiens
+littéraires, ces dynasties de la peinture. Aujourd'hui nous ne voulons
+vous entretenir que d'un homme de nos jours, que la mort a retiré à
+elle après nous l'avoir seulement montré: Léopold Robert. Et pourquoi
+Léopold Robert plutôt que Géricault, Scheffer ou tout autre? nous
+dira-t-on. Parce que Léopold Robert est mort, d'abord, et que la mort
+laisse la liberté du jugement tout entier; parce que Léopold Robert
+est à lui seul, selon nous, toute une peinture: la peinture poétique,
+le point de jonction entre la poésie écrite et la poésie coloriée;
+enfin parce que Léopold Robert est un inventeur, un découvreur de
+terres inconnues, le premier qui soit franchement sorti des routines
+de la mythologie, des lieux communs de la peinture historique, pour
+entrer hardiment, seul avec son génie, dans la peinture de la pensée,
+du sentiment et de la nature. Il a dépouillé le vieil homme et il a
+dit: Peignons l'âme à nu. L'âme n'est-elle pas le modèle divin, le
+type éternel? Soyons le peintre de l'âme placée dans le milieu
+sensitif de la nature! Et il a fait _les Moissonneurs_ et _les
+Pêcheurs_, deux poëmes naturels par le sujet, surnaturels par
+l'expression; deux poëmes qui sont devenus populaires en huit jours et
+sont entrés dans l'oeil de ce siècle avec la puissance de l'évidence
+et avec le charme du rayon qui entre dans le regard.
+
+Ainsi ce n'est pas seulement l'homme, ce n'est pas seulement
+l'inclination de notre propre goût, c'est le _genre_ qui nous fait
+choisir Léopold Robert pour vous parler aujourd'hui de la littérature
+peinte dans les oeuvres de cet étrange génie, le Raphaël de la pure
+nature, exprimée, en dehors de toute convention de religion,
+d'histoire ou d'école, par le pinceau d'un berger du Jura.
+
+
+XI
+
+Mais si l'homme est dans l'art, l'art aussi est dans l'homme; nous ne
+séparerons donc pas l'art de l'artiste, ni l'artiste de l'art dans
+l'analyse de ce grand poëte de la toile qui mourut d'amour et qu'on a
+appelé de notre temps Léopold Robert.
+
+Voici sa vie; sa vie et son art c'est toujours lui. Le lieu de sa
+naissance se représente souvent à mon imagination: l'âme des lieux se
+retrouve toujours plus ou moins dans l'âme de l'homme.
+
+Le matin d'une des chaudes journées du mois de juin 18**, je partis
+seul et à pied de la petite ville pastorale et batelière de Neuchâtel
+en Suisse, pour gravir le mont Jura. On sait que le Jura est une
+épaisse muraille de montagnes à pente douce du côté de la France, à
+pente escarpée du côté de la Suisse. Ce sont des Alpes sans neige;
+quelques bouquets de sapins suspendus aux flancs des rochers y
+encadrent des pâturages d'herbes hautes et fines perpétuellement
+arrosées par la brume des nuages. Ces pâturages sont plus savoureux
+que ceux des Alpes; le foin, qu'on n'y fauche jamais, monte
+jusqu'au-dessus des jarrets des énormes vaches blanches qui semblent
+nager, à demi ensevelies, dans une mer de fourrages. Leurs larges
+sonnettes de cuivre, suspendues à leurs cous par une courroie de cuir
+à boucles luisantes, rendent de loin en loin des tintements
+très-harmonieux qui semblent sonner les heures sous leurs pas à ces
+solitudes. Quand on approche d'elles pour mesurer de l'oeil la
+grandeur de leurs pis gonflés de lait, qu'on trait deux fois par jour
+sans tarir la source, elles relèvent leurs larges têtes, ornées plutôt
+qu'armées de leurs cornes que le joug n'humilie jamais; elles laissent
+pendre, comme une draperie à festons redoublés sous leurs cous, leurs
+larges fanons jusqu'à leurs genoux luisants du poli de l'herbe sur les
+jointures; elles ruminent lentement, par un mouvement horizontal et
+distrait de leurs mâchoires, la touffe d'herbe et de fleurs broyées
+dont les brins pendent des deux côtés de leur bouche, et elles vous
+regardent d'abord avec étonnement, puis avec familiarité, puis avec
+amour. Toute la paix des steppes où elles vivent est dans leurs yeux;
+ils sont bleus comme le ciel, limpides comme la goutte d'eau que la
+rosée du matin a laissée au fond de la pervenche qu'elles foulent aux
+pieds; leur profondeur n'a point d'abîmes comme les yeux humains. On
+ne peut pas se lasser de les regarder; on n'y voit qu'intelligence,
+sécurité, innocence, résignation à la destinée, amitié pour l'homme.
+Tel devait être le regard de tous les yeux dans le jardin de félicité,
+avant que le soupçon et la ruse fussent entrés à la suite des
+passions dans la nature; simple miroir qui réfléchissait le monde
+extérieur à l'âme pensante et l'âme pensante au monde extérieur, dans
+le milieu d'un mutuel amour et d'une universelle paix. Dès mon enfance
+j'aurais passé des journées entières à me mirer dans ces larges yeux
+des vaches ou des boeufs au pâturage, et j'y trouve encore aujourd'hui
+une paix communicative qui me purifie le coeur ou l'esprit.
+
+(Voyez les quatre têtes de buffles et de boeufs dans _les
+Moissonneurs_ et dans le tableau de _la Madonna dell' Arco_ de Léopold
+Robert, et vous y reconnaîtrez ces réminiscences du Jura.)
+
+
+XII
+
+Après qu'on est sorti d'une gorge profonde qui mène de la ville au
+Jura, et à mesure qu'on s'élève sur les pentes de cette chaîne, le lac
+de Neuchâtel, dont on s'éloigne, paraît se rapprocher quand on se
+retourne. On le voit bleuir au pied des tours blanches de la ville et
+des noirs sapins; les anses et les ports qui le bordent se dessinent
+comme sur une carte de géographie; quelques voiles de pêcheurs y
+semblent immobiles; l'eau se rétrécit par l'éloignement; puis la brume
+enveloppe ses rives indécises qui vont se fondre dans l'horizon du
+canton de Berne.
+
+(On reconnaît également ici l'horizon des lagunes de Venise dans le
+tableau des _Pêcheurs_ de Léopold Robert; on voit que cette image
+d'enfance, restée dans ses yeux, avait besoin d'en sortir et de se
+reproduire sur la toile. Nos paysages sont en nous autant que dans les
+sites où nous plaçons nos scènes.)
+
+
+XIII
+
+Enfin, de rampe en rampe et de croupe en croupe, on arrive, après
+trois ou quatre heures de marche, au dernier plateau du Jura. Il est
+raboteux et mamelonné comme le dos d'un dromadaire; il est nu aussi
+comme le désert. On voit à distance un grand village, maintenant une
+élégante et populeuse petite ville, née en trente ans de la nature
+pastorale et de l'industrie. Aucun lac ne la baigne, aucune culture ne
+l'environne, aucune forêt ne l'ombrage. Ce village, bâti comme pour
+une nuit dans la solitude, ressemble (ou plutôt ressemblait alors) à
+un groupe de tentes noirâtres, dressées pour une halte de pasteurs
+dans les steppes de Crimée par une tribu errante de Tartares. On y
+entre, sans s'apercevoir qu'on y est entré, par une grande rue, (alors
+dépavée), bordée çà et là de pauvres maisons grises aux toits aigus,
+pour laisser glisser l'hiver les lourdes neiges.
+
+Ce groupe de maisons, c'était la Chaux-de-Fonds, la ville où Léopold
+Robert était né. Il y avait loin de là aux sites poétiques, voluptueux
+ou majestueux des villas romaines, du golfe de Naples ou des lagunes
+et des canaux de Venise qu'il devait reproduire un jour. Seulement il
+y avait une chose dont je fus frappé et qui m'a mille fois frappé
+depuis dans mes voyages: c'est un horizon très-élevé, et par
+conséquent très-lumineux, dont on jouit ordinairement sur les hauts
+plateaux de la terre, et qui semble baigner les cimes de la
+_Chaux-de-Fonds_ d'une pluie de rayons venant d'en bas et d'en haut à
+la fois sur le paysage. (Ce sentiment de la lumière si limpide et si
+répandue dans les tableaux de Léopold Robert doit tenir aussi de ce
+rayonnement et de cette transparence particulière à l'atmosphère du
+plateau où il ouvrit les yeux.)
+
+
+XIV
+
+C'était au lever du soleil; je déposai mon sac de cuir sur le banc de
+bois d'un cabaret de village, seule auberge qu'il y eût alors à la
+Chaux-de-Fonds. On me servit du laitage, du pain bis, des oeufs, du
+vin de Neuchâtel, et tout en déjeunant je m'informai négligemment,
+auprès de la jeune et belle hôtelière au costume bernois et aux
+longues tresses de cheveux pendantes sur ses talons, d'un étranger qui
+habitait depuis quelques semaines, sous un nom supposé, la
+Chaux-de-Fonds. J'étais informé de sa résidence, je savais son nom de
+guerre; j'étais convenu par lettre avec lui d'une entrevue au
+village-frontière de la Chaux-de-Fonds pour des raisons qui sont
+restées secrètes.
+
+L'hôtesse me dit qu'elle avait logé en effet ce jeune étranger peu de
+jours avant celui de mon arrivée au pays, mais que cet étranger,
+trouvant encore trop de monde et trop de bruit dans une hôtellerie de
+village, habitait maintenant un châlet isolé sur un des plateaux,
+chez un horloger. Elle me montra du doigt la fumée du toit de
+l'horloger, à travers la fenêtre ouverte.
+
+Je repris mon sac sur mon dos, j'essuyai la sueur de mes cheveux, je
+payai mes douze _batz_ de Suisse à l'hôtesse, et je m'acheminai à
+l'indication de la fumée vers le plateau de l'horloger pasteur. Je
+marchais, sans suivre de sentier, à travers la pelouse courte, broutée
+par les moutons, qui tapissait les mamelons autour du village çà et là
+sur ma route; j'apercevais, disséminés aux flancs ou au fond des
+vallées, des châlets à peu près semblables à ceux de Lucerne ou de
+Berne; seulement ils étaient fondés sur des murailles de pierre noire,
+et le bois enfumé de l'étage supérieur attestait la pauvreté ou la
+négligence des habitants. Quant au reste, c'étaient les mêmes toits en
+pente roide, couverts de lattes de bois mince comme des écailles
+d'ardoise, noircis par la pluie et bordés sur la corniche de grosses
+pierres lourdes pour empêcher la toiture de s'envoler aux vents. Une
+galerie couverte circulait autour de la maison, avec sa balustrade de
+sapin sculpté; un escalier extérieur montait du seuil à la galerie;
+un bûcher de rondins et d'éclats de bûches blanches de sapin était
+symétriquement rangé sous l'escalier; un pont de planches menait de la
+cour à la grange; le foin et la paille débordaient comme d'un grenier
+trop plein par les ouvertures; des filles et des enfants déchargeaient
+un chariot de fourrage embaumé, tandis que deux boeufs, dételés du
+timon, mais encore appareillés au joug, léchaient de leurs langues
+écumantes les brins des longues herbes qu'ils pouvaient saisir à
+travers les ridelles du char. (J'ai reconnu plus tard ce char rustique
+dans celui du tableau des _Moissonneurs_ ou du _Retour de la fête
+d'Arco_.)
+
+
+XV
+
+Sous l'avant-toit formé par le plancher proéminent de la galerie, et
+tout près de la première marche de l'escalier, on voyait une porte
+ouverte; à droite et à gauche un banc de bois blanc; devant la porte
+une vasque de pierre grise, entourée de seaux de cuivre et surmontée
+d'une tige de fer creux d'où ruisselait un filet d'eau, retombant avec
+une mélodie assoupissante dans la vasque. À travers la porte on
+voyait briller un grand feu à flamme résineuse dans l'âtre. C'était la
+cuisine du châlet.
+
+À gauche de cette cuisine, une petite fenêtre basse et à petits
+carreaux de verre à huit faces, encadrés dans le plomb, illuminait un
+établi d'horloger vivement éclairé par la fenêtre. Des pendules de
+bois, des boîtes de montre en argent et en or, des ressorts d'acier,
+des rouages dentelés par la lime étaient suspendus aux vitres ou jetés
+pêle-mêle sur l'établi. On entendait du dehors le grincement de
+l'outil qui façonnait l'acier dans les mains du père de famille ou des
+enfants du châlet.
+
+Ce spectacle de l'industrie sédentaire de l'horloger, mêlé aux travaux
+champêtres du paysan des hautes montagnes, présentait un aspect de
+bien-être et de bon ordre qui faisait penser aux premiers temps du
+vieux monde. L'abrutissante division du travail, qui mécanise l'homme
+pour enrichir la société et qui fait de l'ouvrier humain une machine à
+un seul usage, n'était pas encore inventée: l'artisan, le pasteur et
+le laboureur étaient confondus dans un même homme. On sait que de
+Besançon, de Saint-Claude, de Morez, au Locle et à la Chaux-de-Fonds,
+jusqu'aux plateaux de Saint-Fergues qui dominent le bassin de Genève,
+presque tous les châlets isolés, bâtis au milieu des pâturages,
+cachent un atelier domestique d'horlogerie! Chose étrange! ces
+solitaires, pour qui les heures ne marquent que le retour périodique
+des mêmes saisons et l'immobilité au temps sur le cadran de leurs
+occupations toujours les mêmes, sonnent partout l'univers les heures
+agitées de la vie des villes. Ces habitants du Jura ressemblent aux
+_muézimes_ des cités de l'Orient, qui se tiennent sur les hauteurs de
+l'atmosphère, au sommet des minarets, pour chanter l'heure et pour
+avertir les hommes d'en bas de la fuite inaperçue du temps, qui glisse
+entre les doigts de l'homme comme l'eau.
+
+
+XVI
+
+Le châlet dont on m'avait indiqué le site par la fumée de son toit
+était semblable à tous ces châlets. J'y trouvai l'étranger déguisé
+dont je cherchais depuis plusieurs jours la trace; je passai le reste
+de la soirée à m'entretenir avec lui de l'objet de notre entrevue,
+tout en nous égarant de meules de foin en meules de foin sur les
+pentes veloutées des collines prochaines. On m'offrit pour la nuit une
+place dans le fenil, et je partageai le souper de la famille de
+l'horloger pasteur.
+
+
+XVII
+
+Cette famille du haut Jura ne sortira jamais de ma mémoire; il y avait
+le père, la mère, cinq ou six enfants échelonnés de taille comme
+d'âge, à commencer par une belle jeune fille de seize ans, à finir par
+deux petites filles et trois petits garçons dont le plus jeune était
+encore pendu, comme la dernière grappe, à la mamelle de la mère.
+
+Le père était un visage pensif aux yeux noirs, au front profondément
+creusé par le pli de la réflexion entre les deux yeux, au teint pâli
+par le métier sédentaire, mais à la bouche fine et délicate, comme
+celle de J.-J. Rousseau, le philosophe de cette même race d'horlogers
+du Jura. Son regard couvait toute cette couvée éclose de son amour et
+nourrie de son travail d'artisan; il se délassait le soir et les
+jours de fête par la lecture. On voyait sur une planchette de sapin,
+au-dessus de son établi, quelques volumes soigneusement rangés: la
+Bible, les _Pastorales de Gessner_, ce Théocrite de Zurich,
+l'_Histoire de la Suisse_, par Jean de Müller, les oeuvres de J.-J.
+Rousseau, les _Études de la Nature_ de Bernardin de Saint-Pierre,
+_Paul et Virginie_, et quelques alphabets en grosses lettres pour
+enseigner à lire et à écrire aux enfants quand ils seraient d'âge.
+
+La mère était une belle figure des montagnes, usée par ces précoces
+maternités; il y avait, sur ses traits amaigris et pâlis, des retours
+de fraîcheur et de beauté pareils à ces retours de soleil du soir sur
+les rosiers du jardin après la pluie.
+
+Les petits garçons étaient plus graves qu'ils ne sont ordinairement à
+cet âge; il y avait de la timidité et de la mélancolie dans leurs
+physionomies. La solitude approfondit tout, même le premier regard sur
+la vie dans la naïve enfance.
+
+La fille aînée était une de ces figures qu'on ne voit pas deux fois
+dans le cours d'une vie et qu'on ne peut pas voir ailleurs que dans
+les châlets d'un peuple pastoral; les traits étaient d'une pureté
+grecque, les yeux d'une limpidité de fontaine sous la roche, le teint
+d'une blancheur de marbre transpercé par un rayon du matin, les formes
+d'une élévation, d'une perfection, d'une élégance, d'une souplesse, et
+cependant d'une dignité naturelle que les statues attiques, trop peu
+chastes d'expression, n'ont jamais, mais que les statues virginales
+des sculpteurs allemands du moyen âge ont seuls rêvée et reproduite
+dans leurs niches de cathédrales. L'ombre de ses longs cils sur ses
+joues, le soir, quand elle lut en notre présence la prière d'avant la
+nuit aux enfants, flotte encore dans mes regards après quarante ans,
+comme si la lampe qui éclairait son suave profil n'était pas éteinte
+encore. C'était la sainteté de la jeunesse enveloppée du respect
+qu'elle inspire; il n'y aurait pas eu sous les tentes de _Madian_ un
+homme assez dépravé et assez hardi pour profaner, par une mauvaise
+pensée, cette vision d'ange féminin, et cependant elle regardait
+jusqu'au fond de l'âme l'étranger qui lui parlait de ses petits frères
+et de sa petite soeur, et, quand elle souriait, il y avait tant
+d'abandon et tant de sécurité dans ce sourire qu'on croyait voir en
+elle une soeur avec laquelle on avait souri.
+
+
+XVIII
+
+Je passai trois jours dans cette famille patriarcale; j'en ai oublié
+le nom, je n'en ai oublié ni le châlet, ni les habitants, ni les
+naïvetés, ni les matinées passées à faner le foin sur les prés, ni les
+soirées autour de l'établi de l'horloger, pendant que la mère chantait
+à demi-voix pour endormir l'enfant sur son sein et que la jeune fille
+limait entre ses doigts délicats, à côté de son père, les anneaux
+microscopiques d'une chaîne de montre.
+
+C'est là et dans quelques autres châlets du haut Jura français que
+j'appris à apprécier ce mélange heureux d'une profession pastorale
+d'été et d'une profession mécanique d'hiver, qui donne l'aisance et
+l'occupation à toutes les saisons. Ces horlogers champêtres sont une
+classe d'artisans lettrés, une aristocratie de travail dont les moeurs
+élégantes et simples font de ces montagnes une Arcadie d'artistes.
+
+C'est dans une de ces familles (peut-être dans cette famille même où
+je découvris l'étranger de la Chaux-de-Fonds) que Léopold Robert avait
+reçu le jour. Il y avait aussi dans la maison un père artisan, une
+mère pieuse, une soeur angélique, trois petits frères maniant de leurs
+mains enfantines le râteau du faneur le jour, l'outil de l'horloger le
+soir. J'ai toujours aimé à me figurer que Léopold et Aurèle Robert
+étaient sortis de ce nid dans les herbes dont le hasard m'avait fait
+partager quelques jours la paix.
+
+
+XIX
+
+Léopold était né à peu près à la même date du temps que moi, six ans
+avant le siècle. «La maison de son père, disent ses biographes, M. de
+Lécluse, le Winckelman des peintres français, et M. Feuillet de
+Conches, son ami, la maison de son père, où il naquit, est en dehors
+du village sur le chemin qui conduit au _Locle_. C'est là qu'enfant
+Léopold errait dans les herbages, au milieu des pâtres et des
+troupeaux.»
+
+La nature, le ciel, les eaux, les arbres, les animaux, les figures
+simples, graves et d'une gracieuse sévérité de traits des pasteurs et
+des faneuses suisses furent ses seuls maîtres et ses seuls modèles.
+Le soir, en rentrant dans la maison, il couvrait d'ébauches au crayon
+ou à la craie les murailles et les planches de sapin de l'atelier
+d'horlogerie de son père; ses ébauches étaient empreintes d'un
+caractère de grandiose et d'idéal qui les firent remarquer par les
+amis de la famille. Son père cependant ne le destinait pas à
+l'horlogerie, qui ne pouvait nourrir plus d'un monteur de boîtes de
+montre dans le petit bien de famille; il l'envoya faire des études
+classiques dans une maison d'éducation économique à Porrentruy; il
+voulait le préparer à la profession du commerce: le Suisse est, comme
+l'Arabe, guerrier, pasteur ou marchand. Les instincts de Léopold
+répugnaient à cette profession d'un honnête et laborieux égoïsme; il
+avait trop d'imagination pour aimer le chiffre, qui n'exprime que des
+quantités et qui résume toute une vie d'homme dans un seul mot:
+l'épargne.
+
+On sentit bientôt qu'il n'était pas né pour un comptoir de trafiquant
+de Bâle ou de Zurich.
+
+On le rappela au châlet; il avait néanmoins dévoré les livres
+classiques de son école; on le livra à sa nature. Il entra comme élève
+dessinateur et graveur chez les _Girardet_ du Locle, voisins et amis
+de l'horloger de la Chaux-de-Fonds. Ses essais furent heureux, ses
+progrès rapides.
+
+L'un des deux frères _Girardet_ était célèbre déjà dans la librairie
+de Paris et de Neuchâtel par les dessins et les gravures remarquables
+dont il décorait les livres illustrés. Charles Girardet choisit
+Léopold Robert parmi ses apprentis pour l'amener avec lui dans son
+atelier de graveur à Paris. Le peintre David, qui régnait alors en
+France comme réformateur de la peinture, permit au jeune apprenti de
+venir dessiner d'après ses tableaux froids et automatiques dans son
+atelier. Robert y prit le goût de la rectitude et de la sobriété des
+lignes de ses figures; il ne pouvait y prendre ni l'expression des
+physionomies, ni la passion, ni le mouvement, ni le coloris, _triple
+vie du tableau_ qui manquait entièrement à son maître. David était à
+la peinture ce que Calvin était à la religion, un rigide réformateur,
+non un créateur. Il éloignait les vices, il n'enfantait pas la beauté;
+il avait un pinceau, il n'avait point d'âme. Il y a plus d'âme dans un
+des visages du tableau de _la Pêche à Venise_ que dans l'oeuvre
+entière de David.
+
+
+XX
+
+Léopold Robert concourut pour le prix de gravure à l'École des
+beaux-arts de Paris; sa naissance étrangère l'exclut du concours.
+Bientôt l'exil politique de David, proscrit comme régicide en Belgique
+en 1816, ramena le jeune artiste, sans maître et sans patrie, dans la
+maison paternelle. Il y resta deux ans, découragé de ses espérances;
+il employa ces années d'incertitude et d'impasse à se créer son art à
+lui seul par des méditations solitaires et par des essais assidus.
+
+La figure humaine, dont la Suisse et dont sa propre famille lui
+offraient les plus beaux types, l'expression des sentiments simples
+sur les traits, les attitudes, ces gestes de l'âme, furent sa
+principale étude dans de nombreux portraits. Le caractère spécial de
+son pinceau, la réflexion, la simplicité, la mélancolie, le gracieux
+dans la sévérité, l'idéal dans le vrai, sont sans doute les produits
+de ces années de solitude, ingrates en apparence, fécondes en réalité.
+Une école n'aurait créé qu'un disciple, l'isolement et la pensée
+créèrent un maître. Que serait devenu Léopold Robert s'il était resté
+un élève froid et compassé de David dans une école des beaux-arts à
+Paris? Il lui fallait pour maître les montagnes, les pasteurs, les
+mers, les matelots, les horizons romains des Marais-Pontins, la
+lumière qui baigne les Abruzzes et ces mélancolies profondes qui
+creusent l'âme jusqu'au désespoir, mais aussi jusqu'au génie. Dans
+tous les arts, tous les suprêmes artistes sont fils d'eux-mêmes. Que
+serait devenu Chateaubriand si, au lieu de converser avec son âme sur
+les grèves de Combourg ou dans les forêts du Nouveau-Monde, il avait
+eu pour séjour de jeunesse les salons efféminés de Paris et pour
+émules les poëtes énervés et maniérés de notre décadence?
+
+
+XXI
+
+La renommée de ses portraits descendit de la Chaux-de-Fonds jusqu'à
+Neufchâtel. La Providence lui devait un patron; il l'avait cherché
+dans le roi de Prusse, alors souverain de Neuchâtel; il le trouva,
+plus près de lui, dans un généreux et riche habitant de cette ville,
+M. Roullet de Mézerac, qui venait de voyager en Italie. Ce
+compatriote offrait à Léopold Robert son amitié et le subside
+nécessaire pour aller étudier son art dans la patrie de l'art.
+
+Le jeune artiste accepta sans hésitation, des mains de l'amitié, ces
+arrhes de sa gloire future, bien sûr de les restituer avec usure à son
+généreux patron.
+
+C'était en 1818; le pape Pie VII régnait, après avoir longtemps pleuré
+sa capitale dans les longs exils de Fontainebleau et de Savone. Plus
+pieux que Léon X, mais aussi fervent qu'un Médicis pour l'illustration
+de sa capitale par les arts, il laissait administrer sous lui son
+ministre et son ami, le cardinal Consalvi, d'aimable mémoire.
+
+Ce cardinal, plus politique que sacerdotal, ressemblait de visage et
+de caractère à Fénelon; il faisait de Rome, à cette époque, la
+_Salente_ des arts. Le reflux d'étrangers longtemps privés par la
+guerre du séjour de cette capitale des ruines concourait à cette
+splendeur restaurée de Rome; c'était la capitale des peintres, des
+sculpteurs, des musiciens, des poëtes, des savants de toute l'Europe.
+Nous n'oublierons jamais l'atmosphère d'enthousiasme pour le génie
+qu'on respirait alors dans cette Athènes de l'Italie. L'âge de
+Périclès renaissait sous le cardinal Consalvi. Après une matinée
+passée dans l'atelier de _Canova_, le Phidias vénitien, on visitait
+les ateliers de _Thorwaldsen_, le Michel-Ange du Nord; on assistait à
+la création de toiles ou de fresques magiques sous le pinceau de dix
+écoles de peintres de toutes les nations, presque tous hommes d'un
+esprit de conversation transcendante (car le pinceau, je ne sais
+pourquoi, aiguise l'esprit plus qu'aucune autre profession artistique;
+c'est peut-être parce que l'intelligence pense pendant que le pinceau,
+qui se promène de la toile à la palette, repose l'esprit et le rend
+plus dispos au doux exercice de l'entretien. Personne ne cause avec
+plus d'originalité qu'un peintre).
+
+On sortait de ces ateliers, ouverts dès le matin aux visiteurs comme
+nous, pour aller, avec M. de Humbolt ou avec M. Gell, explorer les
+fouilles ou les ruines du Palais d'or de Néron; le soir on entendait
+au théâtre de _Frosinone_ les légers opéras, préludes de Rossini, ce
+rossignol du siècle; l'oreille encore ivre de cette musique, on
+achevait les soirées dans les salons lettrés de la duchesse de
+Devonshire, entre le cardinal Consalvi, son ami, et les politiques les
+plus consommés des différentes cours de l'Europe. On retrouvait là
+tous les jeunes artistes du matin, confondus, comme du temps de Léon
+X, avec les puissants de la terre. On écoutait les vers de lord Byron,
+apportés de Ravennes ou de Venise par la mémoire des derniers arrivés
+de l'Adriatique; quelquefois on me demandait quelques-unes de mes
+propres _Méditations_, composées la veille au bord des cascatelles de
+Tibur. On rentrait à pas lents au clair de lune d'Italie, qui jetait
+les grandes ombres du Colysée ou du Panthéon sur les cendres de Rome.
+L'enthousiasme de l'antiquité, de l'histoire, de l'art, des statues,
+des tableaux, de là musique, de la poésie, de la philosophie, baignait
+tous les pores; c'était la transfiguration de l'homme en pure
+intelligence par la divinité de l'art; on ne respirait que de la
+gloire; on avait le mirage de l'immortalité. Quels jours! Et
+maintenant quels soirs!
+
+
+XXII
+
+Cette atmosphère romaine de 1819 à 1822 transfigura aussi Léopold
+Robert en Romain. Il eut le vertige de l'Italie; il conçut une
+peinture nouvelle, tout imprégnée de la pureté des lignes des horizons
+romains, de la beauté des têtes transtévérines, de la mâle sévérité
+des attitudes de ce peuple-roi, dont la majesté se révèle dans le
+pasteur des Abruzzes comme un diadème égaré des palais et retrouvé
+dans les cabanes, enfin de cette lumière de fournaise ardente qui se
+vaporise en touchant la terre et qui immerge toute la nature dans un
+océan de clartés, doublant les objets par les ombres crues qu'elle
+projette sur leur face obscure. Il effaça pour jamais de sa palette
+ces teintes vertes et ces nuances grises qu'il avait imitées jusque-là
+des couleurs ternes de Paris et du Jura, et il y substitua, non pas
+des couleurs, mais des rayons liquides fondus sur ses toiles. Son
+dessin suivit la transformation de sa palette; il oublia le vulgaire
+et ne chercha plus que l'idéal. Quant à l'expression de la passion sur
+les figures, il n'eut point à la chercher: il la portait dans son âme;
+il était tout passion, mais comme il convient à l'art quelconque,
+passion pensive, quoique pathétique, passion qui reste belle dans le
+supplice, et qui, en se possédant et en se contemplant elle-même,
+devient spectacle pour les regards de Dieu et des hommes.
+
+
+XXIII
+
+Cette transfiguration du jeune artiste français et suisse en peintre,
+en poëte, en philosophe du pinceau italien, ne fut pas soudaine; le
+travail fut à la hauteur de l'effort.
+
+Tout homme, quelque passionné qu'il soit, et précisément parce qu'il
+est plus passionné, porte en soi la patience de son génie. À un but
+éternel il n'épargne pas le temps. On raconte des miracles de la
+patience de ce jeune homme et de son recueillement érémitique dans une
+petite maison d'une rue écartée de Rome, pour atteindre par le pinceau
+ce qu'il atteignait déjà par la conception. Nous avons vu ces
+centaines d'ébauches, notes de son poëme intérieur, par lesquelles il
+mesurait ses progrès ou préparait les groupes, même les plus
+indifférents en apparence, de ses grands tableaux; ces notes sont
+aussi achevées que ses poëmes. On en voyait un grand nombre à Paris,
+il y a quelques années, chez un opulent Mécène de la peinture, M.
+Paturle, digne possesseur de ce reliquaire du génie (M. Paturle vient
+de mourir; que deviendra ce précieux héritage?). C'est ainsi
+qu'autrefois à Rome le riche banquier _Chigi_ livrait les plafonds et
+les murailles de son palais de la _Farnesina_ à Raphaël pour garder à
+la postérité les moindres traces de cette main divine. Honneur à l'or
+quand il se dévoue à l'art! Il se transforme en se répandant. Raphaël
+et Léopold Robert emportent avec eux à la postérité les noms de
+_Chigi_ et de _Paturle_.
+
+Apprécier le génie, c'est le génie aussi sous la forme de
+l'admiration. Sans l'admiration, que deviendraient les chefs-d'oeuvre?
+
+
+XXIV
+
+M. de Lécluse, peintre et écrivain français de notre temps, qui a
+illustré souvent le _Journal des Débats_ de ses études sur l'art, a
+droit de partager cet honneur. Il avait connu Léopold pendant ses
+années de noviciat à Paris; il croyait en lui, et il le soutenait à
+Neuchâtel et à Rome de ses encouragements, cette monnaie du coeur sans
+jalousie, et par conséquent sans dénigrement. M. de Lécluse s'est
+toujours oublié lui-même pour faire valoir les talents de ses rivaux.
+Comme Socrate, il ne produisait plus, mais il aidait les autres à
+produire: accoucheur de tableaux, comme Socrate accoucheur d'idées.
+Beaucoup des lettres intimes de Léopold Robert sont adressées à M. de
+Lécluse: nous les citerons tout à l'heure; d'autres sont empruntées au
+portefeuille de M. Feuillet de Conches. Ces lettres, comme ces poteaux
+funèbres plantés dans la neige des Alpes, au bord du précipice,
+jalonnent la route de la gloire à la mort.
+
+
+XXV
+
+Ce fut en 1817 que Léopold Robert se sentit assez maître de sa main et
+de sa couleur pour composer son premier grand tableau; ce tableau,
+comme toutes les ébauches qui l'avaient précédé, c'était l'Italie.
+L'Italie s'était emparée de son imagination: ses yeux étaient le
+miroir de cette terre de la lumière et de la beauté; son âme entière
+n'était qu'une transfiguration de l'Italie en amour et en culte.
+Raphaël ou Titien eux-mêmes n'avaient pas plus aimé cette patrie. Ce
+fils adoptif égalait ces fils des entrailles en passion pour leur
+mère. L'Italie viendrait à périr qu'on la retrouverait sous ses
+pinceaux.
+
+Ce premier grand tableau, sur lequel Léopold Robert fondait en idée sa
+fortune d'artiste et l'espérance de sa renommée, lui était commandé
+par un de ses opulents compatriotes de Neuchâtel. C'était la _Corinne_
+de madame _de Staël_, improvisant au cap Mycènes.
+
+Ce sujet, plus déclamatoire que vrai et pathétique, était à la mode de
+1820; ce poëme ou ce roman vivait encore; il est mort aujourd'hui,
+comme meurent, après un certain temps, dans la littérature des
+peuples, toutes les choses qui sont calquées sur les engouements de la
+société factice au lieu d'être calquées sur l'éternelle et simple
+nature.
+
+Le peintre français _Gérard_ l'avait déjà exécuté en homme d'esprit
+qu'il était. C'est ce tableau que nous avons tous vu suspendu dans
+l'humble chambre de la belle madame Récamier, au-dessus du fauteuil
+sacré où s'asseyait, dans sa mâle vieillesse, cette autre _Corinne_
+virile du siècle, M. de Chateaubriand.
+
+Ce tableau de Gérard, en face du beau visage flétri de madame
+Récamier, au-dessus de la tête triomphale et dédaigneuse de M. de
+Chateaubriand, complétait bien la scène d'intérieur à laquelle
+j'étais rarement admis. C'était une évocation perpétuelle de l'ombre
+de madame de Staël dans le coeur des amis qui lui survivaient. Ce
+tableau était le vrai piédestal de cette figure de madame de Staël,
+une conversation éloquente dans un salon.
+
+Le visage que Gérard a donné à sa Corinne n'a rien des traces de la
+passion, des lassitudes du génie, des pâleurs de l'inspiration sur des
+traits de femme; c'est un poli et frais visage de Suissesse abreuvée
+de lait, ou d'Anglaise colorée du frisson des brises du Nord,
+cherchant à froid, dans ses yeux rêveurs, quelques phrases sonores
+pour pleurer en mesure sur la décadence de l'empire romain, qui lui
+est parfaitement indifférente. Un pâle Écossais l'écoute par
+politesse; il s'enveloppe de son manteau contre la froide écume des
+vagues beaucoup plus que contre le frisson de l'enthousiasme et de
+l'amour; quelques spectateurs regardent sans comprendre. Les ruines
+jaunissent et la mer bleuit comme une décoration convenable de cet
+opéra en plein air. Tel qu'il est le tableau est agréable à l'oeil,
+mais c'est une Italie réfléchie dans la glace et encadrée dans la
+bordure d'un boudoir de Londres ou de Paris.
+
+
+XXVI
+
+C'était une grande témérité à un amateur de Neuchâtel de commander
+l'exécution de ce même sujet à un jeune peintre de ses montagnes;
+c'était une grande audace au peintre d'accepter le défi. Aussi Léopold
+Robert, malgré son extrême désir de satisfaire son généreux patron, ne
+put-il jamais totalement plier son mâle et sauvage génie à ce
+programme de salon suisse ou français. Il travailla assidûment et
+lentement à étudier et à placer les paysages, les flots, les écueils,
+les groupes secondaires de son tableau; mais il laissa toujours en
+blanc la figure de l'improvisatrice, ne trouvant rien, dans son
+imagination éminemment vraie, naturelle, sérieuse, de cet enthousiasme
+de convention qu'il fallait nécessairement donner à cette figure de
+jeune fille du Nord, psalmodiant et pleurant des lamentations
+imaginaires sur les catastrophes des vieux Romains. Les catastrophes
+des femmes sont dans leurs coeurs; Léopold ne pouvait transporter dans
+leur imagination ce qu'il ne voyait que dans leur âme. Corinne, pour
+lui, était trop théâtrale; il ne pouvait prendre un tel modèle que
+sur la scène ou dans une séance d'Académie; or ce n'était pas là qu'il
+étudiait la nature.
+
+
+XXVII
+
+À l'époque de 1819 et 1820 où Léopold étudiait avec une solitaire
+passion son art dans un faubourg de Rome, des actes de brigandage
+tragique venaient d'ensanglanter la campagne de Rome. Le brigandage,
+dans ce pays de séve surabondante, est une habitude intermédiaire
+entre l'héroïsme et le crime; des héros oisifs sont bien près de se
+faire brigands. Les gouvernements policés les poursuivent, les moeurs
+du pays ne les déshonorent pas.
+
+La petite ville de Sonnino, au pied des Abruzzes, était peuplée
+presque tout entière de cette race héroïque et belle de brigands
+romains.
+
+Gasparone, leur chef, que nous avons connu nous-même dans les geôles
+de fer des cachots de Rome, venait guerroyer avec les sbires du pape
+jusque dans les campagnes d'Albano qui dominent Rome. Les étrangers,
+rançonnés ou enlevés dans les cavernes des montagnes, poussaient des
+cris de terreur et d'indignation. Le cardinal Consalvi, qui avait été
+autrefois arrêté et mis à prix lui-même par un de ces chefs de
+_bandits_, ouvrit une véritable campagne militaire contre la ville de
+Sonnino, quartier général du brigandage; les portes et les murs de ce
+repaire furent crénelés de têtes de bandits tués dans les combats ou
+dans les supplices au sein de ces montagnes. Rien ne put déraciner de
+ces rochers le crime héréditaire dans ces sauvages familles; il fallut
+démolir Sonnino et exporter en masse hommes, femmes, jusqu'aux belles
+jeunes filles et aux enfants, la population en masse de Sonnino, dans
+les prisons élargies de Rome.
+
+Ces prisons en plein air étaient seulement une espèce de lazaret
+épuratoire contre la peste du brigandage; les grands coupables étaient
+morts sur leurs rochers, exposés sur des fourches patibulaires au bord
+de la route de Terracine, d'Itri, de Fondi, du royaume de Naples, ou
+chargés de fer et scellés aux murs des cachots; leurs familles, leurs
+vieillards, leurs femmes, leurs enfants jouissaient d'une demi-liberté
+dans ces dépôts de Rome. C'était la plus belle et la plus pittoresque
+population de tout âge et de tout sexe qu'il fût possible d'imaginer
+pour un poëte et de reproduire pour un peintre: la taille élevée, les
+membres dispos, les fières attitudes, les costumes sauvages des
+hommes; les profils purs, les yeux d'un bleu noir, les cheveux dorés,
+les épingles d'argent semblables à des poignards, les corsets
+pourpres, les tuniques lourdes, les sandales nouées sur les jambes
+nues des femmes; les groupes formés naturellement, çà et là, le long
+des murs, par les captifs, les épouses ou les fiancées demi-libres,
+s'entretenant, les joues rouges de passion ou pâles de pitié, avec
+leurs maris ou leurs amants, à travers les gros grillages de fer des
+lucarnes des cachots, ouvrant sur les cours; les hommes assis et
+pensifs sur la poussière, le coude sur leurs genoux, la tête dans leur
+main; les jeunes filles se tressant mutuellement leurs cheveux de
+bronze avec quelques tiges de fleurs de leurs montagnes, apportées par
+leurs aïeules la veille du dimanche, les regards chargés des images de
+la patrie, des arrière-pensées de la vengeance, des invocations
+ardentes à la liberté de la montagne; les enfants à la mamelle
+allaités en plein soleil de lait amer mêlé de larmes; toute cette
+scène, que nous avons contemplée souvent nous-même alors, laissait
+dans le souvenir, dans l'oeil et dans l'imagination un pittoresque de
+nature humaine qui ne s'efface plus.
+
+
+XXVIII
+
+Il avait été donné à Léopold Robert, grâce à la protection de quelques
+gardiens subalternes de ce dépôt des déportés de Sonnino, d'en jouir
+tous les jours; c'est là qu'il apportait ses crayons, c'est là qu'il
+étudiait, sur une vigoureuse nature, les traits, les physionomies, les
+attitudes, les costumes de ce que la terre d'Italie porte de plus beau
+dans la femme et de plus mâle dans l'homme. Jamais, depuis _Salvator
+Rosa_, le peintre des brigands, brigand lui-même, on ne fit poser la
+nature vivante dans un si sauvage et si tragique atelier. Le génie de
+Robert y prit ce caractère de grandiose, de force, de sévérité dans le
+beau qui s'attacha depuis cette époque à son pinceau comme une couleur
+indélébile.
+
+Mais, si son imagination s'y dessina, s'y modela, s'y colora sur ces
+beaux types de femmes apennines des Abruzzes, son cour aussi n'y
+résista pas; un grand et sombre attrait, prélude, hélas! trop certain
+d'une grande et sombre passion, s'empara de son âme.
+
+Puis-je l'accuser d'avoir contemplé avec trop de complaisance la fille
+innocente du brigand des Abruzzes, moi qui ai suivi, sur les vagues de
+la même mer, la fille du pêcheur de Procida? Et Raphaël ne mourut-il
+pas lui-même d'admiration pour la beauté plébéienne de la _Fornarina_?
+
+Regardez, dans le tableau des _Moissonneurs_, la jeune fille qui se
+relève de la glèbe, sa faucille à la main, qui tourne aux trois quarts
+son visage souriant d'un sourire sévère vers le char, et qui jette un
+regard de reproche amoureux au jeune homme, fils du riche laboureur,
+dansant devant la tête des buffles? La _Fornarina_ n'a pas un ovale
+plus parfait et plus déprimé, un regard à pleine paupière où entre
+plus de ciel et d'où sorte plus de pensée secrète, une lèvre plus
+dédaigneuse, une fossette dans la joue plus prête à sourire et à
+pardonner à l'excès d'ivresse de son fiancé. Quelle tête!... c'était
+celle de Thérésina. Or qu'était-ce que Thérésina? Je vais vous le
+dire.
+
+
+XXIX
+
+Thérésina était la plus jeune fille d'un habitant de Sonnino, célèbre
+par ses exploits de bandit sur les frontières de Rome et de Naples. Sa
+soeur aînée, Maria Grazia, femme d'un autre bandit emprisonné ou
+supplicié à Naples, était aussi renommée à Rome par sa beauté que par
+son caractère. Déportée avec sa famille au dépôt de Rome, elle y était
+libre, et elle posait comme modèle de beauté tragique devant les
+peintres étrangers; le peintre français Schnetz, ami de Léopold
+Robert, directeur depuis de l'école de France à Rome, la protégeait et
+lui donnait asile; elle le protégeait à son tour quand il allait
+explorer les montagnes des Abruzzes et chercher des sites pour ses
+compositions toutes romaines. Un mot de Maria Grazia leur était un
+sauf-conduit parmi ces montagnards.
+
+Thérésina, plus jeune, aussi belle, mais autrement belle que _Maria
+Grazia_, n'avait alors que seize ou dix-sept ans; c'était la grâce de
+cette beauté dont sa soeur était la force. Robert s'attacha à
+reproduire cent fois sur sa toile cette charmante et grave
+physionomie où la naïveté de l'enfance luttait avec la première
+passion de la jeunesse. Voulez-vous la voir? la voilà, dansant les
+cheveux, semés de fleurs des hautes montagnes, une ivresse qui a peur
+de sa joie, une lionne qui badine avec sa griffe naissante.
+
+Voulez-vous la voir? Arrêtez-vous au musée du Louvre devant le groupe
+des deux jeunes filles qui dansent autour du char du tableau de la
+_Madonna dell' Arco_; celle qu'on ne voit que de profil et qui relève
+des deux mains son tablier pour que les plis ne gênent pas ses pieds
+nus, c'est Thérésina.
+
+Elle a noué autour de ses cheveux, à demi détachés, une couronne de
+fleurs sauvages d'un admirable éclat; on y reconnaît les bleuets, les
+oeillets rouges, les marguerites blanches, les pavots mêlés à des épis
+de folle avoine, toutes fleurs des hauts pâturages du Jura
+transportées par réminiscence sur le front de la fille des Abruzzes.
+Son profil est tout à fait féminin, presque enfantin; elle sourit à
+peine, elle baisse les yeux et regarde ses pieds avec l'expression
+d'une pudique honte. On voit qu'elle danse non par ivresse, mais par
+piété, pour complaire à sa soeur, à ses frères, et pour honorer la
+madone.
+
+Le caractère méditatif, recueilli et sauvage du jeune peintre étranger
+se complaisait dans la contemplation de cette innocence, fleurissant
+au milieu des rochers tragiques de Sonnino et flétrie par l'ombre des
+cachots ou des gibets patibulaires de toute sa famille; ses misères
+autant que ses charmes l'attachèrent à Thérésina. Elle inspirait ses
+pinceaux, elle attendrissait son coeur comme tous les premiers amours
+des artistes sensibles, peintres ou poëtes. Elle devait bientôt
+mourir, afin de laisser une ombre sur le coeur de son amant et un
+éblouissement de jeunesse dans ses yeux. La Béatrice de Dante, la
+Laure de Pétrarque et tant d'autres n'étaient-elles pas de cette
+famille d'apparitions, qui brillent et qui meurent pour laisser, à
+ceux qui les ont vues les premiers, des rêves célestes et ineffaçables
+dans la mémoire? Le génie à ses commencements a besoin de larmes pour
+tremper la plume ou le pinceau dans la tristesse, cette vérité
+pathétique du coeur humain.
+
+
+XXX
+
+«J'ai été frappé en entrant en Italie, écrivait à cette époque
+Léopold Robert à un des confidents de son âme, de la beauté de ces
+figures italiennes, des moeurs antiques, des costumes pittoresques et
+sauvages de ces montagnards du Midi. Je pense les reproduire avec ce
+caractère de simplicité et de noblesse naturelle de ce peuple,
+caractère transmis par ses aïeux. Ce que j'ai fait jusqu'à présent ne
+me satisfait pas encore; j'espère réussir mieux; cependant mes
+tableaux, quels que soient les sujets, sont déjà très-recherchés à
+Rome. Mon état me coûte beaucoup; je suis forcé d'avoir toujours des
+modèles pour mes tableaux, car je suis résolu de ne pas faire un seul
+trait sans ce secours, qui ne peut jamais tromper... Je fais aussi des
+excursions dans les montagnes les plus sauvages, et j'y trouve des
+sujets et des modèles tout nouveaux pour ce nouveau genre de
+peinture.»
+
+«Cependant, ajoute-t-il dans la lettre suivante en parlant de son
+tableau de _Corinne_, ce tableau commence à me peser; j'ai peur de
+m'être fourvoyé en acceptant de le composer; j'ai choisi un sujet trop
+difficile à rendre, et d'ailleurs je m'aperçois qu'une _Corinne_ est
+trop relevée pour moi, qui n'ai jamais fait que des contadines (des
+paysannes).»
+
+«Cette figure de Corinne est ingrate à faire, poursuit-il quelque
+temps après; on ne sait quel caractère lui donner, ni quel costume.»
+
+
+XXXI
+
+On voit que, dans la lutte entre la nature et la convention, la nature
+en lui triomphe et qu'elle triomphe de lui. Il ne peut concevoir cette
+sibylle de salon, drapée par la marchande de modes et donnant
+rendez-vous à ses amis sur un écueil lavé par l'écume, pour écouter
+une déclamation à froid, puisée dans des rhétoriques de demoiselles.
+Décidément la nature sincère et grave de l'enfant du Jura se refuse à
+cet effort impossible. En vain il copie le mâle visage de la soeur
+aînée de Thérésina, Maria Grazia: cette figure n'a que des passions
+vraies dans ses traits; elle enfonce la toile; elle fait frémir Oswald
+et pâmer d'effroi les élégantes Écossaises de la société de Corinne.
+En vain il copie le délicat et naïf visage de Thérésina elle-même:
+elle est trop simple pour simuler d'autre inspiration que celle de son
+coeur; elle est trop timide pour lever au ciel ces regards de sibylle
+qui sont un défi au soleil; elle ne regarde que celui qu'elle aime,
+elle ne voit le monde que dans ses yeux. L'impatience saisit à la fin
+le peintre; il efface d'une main résolue toutes ces ébauches, il
+renonce au mensonge pour la vérité, et il peint l'improvisateur
+napolitain, l'Homère populaire et maritime, sa guitare à la main,
+assis sur un écueil de la plage au pied des montagnes, et psalmodiant,
+pour quelques sous jetés dans son bonnet de laine, en dialecte des
+Abruzzes ou des Calabres, l'épopée des brigands et des jeunes
+Sonniniennes à un auditoire rustique comme lui.
+
+Cette scène-là, il l'a vue cent fois; elle est entrée dans son
+imagination avec la lumière des plages de Terracine, avec le
+grincement de la guitare sous les oliviers, avec les visages et les
+costumes qu'il a depuis six ans sous les yeux.
+
+De plus, la scène est vraie: le vieux poëte du môle de Terracine ou de
+Sorrente exerce sa profession en plein air pour gagner, en
+accompagnant ses stances de sa guitare, le pain, l'huile et le fromage
+nécessaires au souper de sa famille. Sa figure est triste et résignée
+au fond, mais à la surface elle prend toutes les expressions terribles
+ou tendres des situations des poëmes qu'il récite.
+
+Les figures de jeunes matelots, de pasteurs, de femmes ou de filles
+qui se groupent autour de lui, à une distance respectueuse, s'enivrent
+naïvement et sincèrement des aventures de brigandage, d'héroïsme,
+d'amour, d'enlèvement, de coups de feu sur la montagne, de tempête sur
+la mer, d'arrestations par les sbires dans la caverne, de supplice sur
+l'échafaud, de prière à la madone avant de mourir, qu'elles
+recueillent en retenant leur respiration. Voilà la vérité! voilà la
+nature! voilà l'Italie! voilà le tableau que Léopold substitue à
+l'instant sur la toile aux figures fausses et fardées de Corinne!
+
+
+XXXII
+
+Regardez ce premier tableau complet de Robert à côté du tableau de
+_Corinne_ par Gérard: du premier coup d'oeil vous vous sentez en
+pleine lumière comme en plein pathétique, comme en plein pittoresque,
+comme en pleine vérité. Et puisque nous parlons ici de la peinture
+comme expression d'une littérature qui parle aux yeux, qui
+impressionne l'âme, qui communique de l'homme à l'homme des images,
+des sensations, des pensées, voilà une langue du pinceau qui se fait
+entendre, entendre non pas d'un cercle d'initiés comme la _Corinne_ de
+Gérard, mais de tout le monde. Gérard parle une langue morte, Robert
+parle une langue vivante et vulgaire.
+
+Et d'abord remarquez avec quel instinct de la vérité dans les
+sensations Léopold Robert, dans son _Improvisateur napolitain_,
+dispose les lieux selon la scène. Que veut-il peindre? L'attention,
+l'attention concentrée d'un groupe ou deux de personnages au récit
+populaire chanté par un poëte de la nature. Aussi voyez comme il évite
+de distraire leurs regards ou les regards des spectateurs par tout
+luxe surabondant de paysages. Le ciel pour dôme, la mer vide pour
+fond, un rocher nu pour y asseoir son poëte, quelques pierres roulées
+du rocher pour y grouper ses auditeurs, voilà tout; les deux éléments
+de l'imagination et l'infini, le ciel et la mer, se présentent seuls à
+l'esprit quand on aperçoit ce tableau: l'âme se concentre sur le
+groupe.
+
+
+XXXIII
+
+De quoi se compose-t-il, ce groupe? Du poëte populaire d'abord, belle
+tête homérique aux traits pensifs et aux yeux rêveurs, où
+l'inspiration professionnelle flotte sur un visage de chanteur de
+rues. Il est assis sur le vieux manteau de laine brune qui s'est
+détaché de ses épaules; il cherche d'une main distraite des notes sur
+les cordes de sa guitare pour accompagner sa psalmodie; il cherche de
+l'oeil, dans son imagination ou dans sa mémoire, les aventures ou les
+vers qu'il chante à ses auditeurs attentifs.
+
+Or quels sont ses auditeurs? C'est ici encore qu'il faut admirer
+l'instinct naturel réfléchi ou irréfléchi du peintre. Comme il s'agit,
+pour ces auditeurs, d'un plaisir oisif d'imagination et de coeur, le
+peintre les a tous choisis dans l'âge de l'imagination ou de l'amour.
+La poésie lettrée ou illettrée est chose de jeunesse; une fois aux
+prises avec les occupations actives et sérieuses de la vie, on ne se
+passionne plus pour ces fables chantées qu'on nomme les poëmes: l'âge
+mûr n'a pas le temps, la vieillesse n'a plus le goût de ces rêveries;
+on songe à vivre, on pense à mourir. On laisse rêver ceux qui ne
+connaissent encore ni la vie ni la mort, et qui se font la mort et la
+vie à l'image de leurs douces ignorances.
+
+C'est d'abord, assis sur le même banc de rocher, à côté du poëte, un
+jeune lazzarone de seize ans, qui se destine sans doute à la même
+profession, qui suit son maître comme l'ombre le corps, qui paraît
+fier de l'approcher de plus près que les autres, qui tourne sa tête de
+son côté, qui semble boire des yeux les vers et les sons, et qui
+contemple avec une admiration étonnée les merveilleuses inspirations
+du poëte et du chanteur.
+
+Au pied de l'écueil ce sont deux jeunes matelots; l'un est accoudé
+nonchalamment sur la base du roc, et l'autre, son manteau dans une
+main et son bras passé autour du cou de son compagnon, comme pour
+l'inviter à mieux écouter encore le récit, écoute lui-même avec une
+attention passionnée qui lui fait oublier tout le reste.
+
+Tout près d'eux est une femme d'Ischia, adossée au rocher, assise sur
+ses talons repliés à la manière des femmes grecques, les deux bras
+pendants le long du corps; elle regarde en sens opposé de
+l'improvisateur et ne semble participer à la scène que par ses
+oreilles.
+
+Une enfant de huit à dix ans, sa fille, rêve aux sons de la guitare,
+la tête penchée sur les genoux de sa mère. L'attention a fait tomber
+de sa main et rouler à terre le tambourin entouré de grelots sur
+lequel elle venait de frotter du doigt la tarentelle de son île.
+
+En face du chanteur, deux belles jeunes filles de Procida ou de
+Mycènes sont debout, dans l'attitude et dans l'expression de
+l'attention, émues jusqu'aux larmes; l'une regarde le poëte comme s'il
+allait lui dire le secret de sa destinée amoureuse; l'autre baisse les
+yeux et songe à je ne sais quoi de triste comme le récit.
+
+Derrière elles, une autre jeune fille écoute de loin et comme
+furtivement; on dirait qu'elle craint d'entrer dans le cercle magique,
+mais qu'elle est fascinée comme la colombe par le serpent.
+
+Plus bas on aperçoit un groupe de pêcheurs qui descendent vers la
+plage, leurs rames en faisceau sur leurs épaules. Ceux-là n'ont pas le
+temps de s'amuser aux chimères, mais on voit qu'ils les regrettent, et
+qu'ils saisissent en passant quelques refrains de l'instrument ou
+quelques vers connus du récitatif.
+
+Enfin, derrière le rocher où s'assied le chanteur, une jeune mère,
+assise à distance, presse son nourrisson amoureusement entre sa joue
+et sa mamelle, comme pour l'empêcher de troubler le silence de
+l'auditoire en l'endormant.
+
+
+XXXIV
+
+Voilà tout le tableau, et cependant que de choses ne dit-il pas par
+les yeux à l'âme! Quelle sérénité, quelle paix, quel apaisement des
+soucis de la vie, quelles images de félicité, d'amour, d'ivresse
+rêveuse, ne fait-il pas monter des sens à l'esprit! On nage dans la
+tiède lumière d'un éther méridional, on glisse sur le cristal azuré de
+cette mer presque toujours aplanie, on boit par tous les pores la
+brise embaumée, on regarde ce ciel du soir qui n'est que l'avenue
+voilée des mondes imaginaires où s'abîme l'espérance; on s'assied, on
+se groupe, on écoute, on s'étonne, on s'enchante aux chants de ce
+poëte avec ces jeunes hommes et ces jeunes femmes, doucement ivres de
+poésie et de musique, ces fleurs du climat où l'_oranger fleurit_; on
+s'oublie, on oublie le monde, le jour qui baisse, l'heure qui glisse,
+les soucis qui poignent, les peines qui attendent. Le peintre vous
+donne ce qu'il y a de meilleur à un certain âge de la vie sur la
+terre: une heure d'oubli!...
+
+Aussi ce tableau, véritable révélation d'une poésie du pinceau
+inconnue au monde, fit-il sur les spectateurs l'impression que des
+livres tels que _Paul et Virginie_ ou _Atala_ auraient pu faire sur
+les imaginations. Chaque tableau de Léopold Robert est un livre en
+effet, un poëme, un roman, une philosophie, une idylle de Théocrite,
+une églogue de Virgile, un chant du Tasse, un sonnet mélodieux de
+Pétrarque. Il n'y a autant de littérature dans aucun tableau. Son
+pinceau est une plume; il parle, il chante autant qu'il dessine; sa
+couleur a du son, sa toile est lyrique; il parle trois langues en une:
+on l'entend peindre, on le sent décrire, on le voit penser.....
+...............................................................
+
+
+XXXV
+
+L'enthousiasme qu'éprouvèrent l'Italie et la France à cette première
+grande page du génie de Léopold Robert lui donna l'élan et la
+confiance de son talent. Les artistes ont bien le pressentiment de
+leur force, mais ils n'en ont la foi qu'après qu'ils se sont vus dans
+le miroir ému de leur siècle. En 1822, en 1824, en 1826, il peignit
+les _Pèlerins se reposant dans la campagne de Rome, un Brigand en
+prières avec sa femme, la Mort d'un brigand, la Mère pleurant sur le
+corps de sa jeune fille exposée, les Chevriers des Abruzzes pansant
+une chèvre blessée_, tous tableaux empreints de la même sensibilité
+communicative, tableaux qui rayonnent, tableaux qui parlent, tableaux
+qui prient, tableaux qui chantent, tableaux qui pleurent. On se les
+disputait dans toute l'Europe pittoresque. Les expositions de Rome, de
+Paris, de Londres, d'Amsterdam, retentissaient de son nom. Il
+remboursait ses protecteurs de Neuchâtel; il soutenait son humble
+famille de la Chaux-de-Fonds; il appelait à Rome, auprès de lui, son
+jeune frère Aurèle Robert, devenu son élève, son émule et son graveur.
+Il était ou il semblait heureux, mais déjà le bonheur était devenu
+pour lui impossible. «Je me sens, écrivait-il à cette époque, _malade
+du mal de ceux qui désirent trop_.» On croirait lire un vers de Dante.
+On va voir ce qu'il désirait au delà de ce que le génie et la destinée
+lui permettaient d'atteindre. Mais ce désir même, qui n'était encore
+que rêve confus du coeur, qui devint plus tard passion, et enfin mort,
+ne faisait que de naître en lui et peut-être ne le reconnaissait-il
+pas encore lui-même: c'était un amour.
+
+Cet amour voilé, superbe, tragique dès le premier moment, le fît
+rougir de ce premier trouble léger, accidentel, de sa jeunesse pour
+la jeune fille de _Sonnino_; Thérésina fut négligée, oubliée,
+dédaignée peut-être, et disparut de sa vie: c'est une ingratitude.
+Elle retourna dans les montagnes avec ses parents; elle fut donnée par
+eux pour épouse à un de ces héroïques brigands du même métier; elle
+partagea ses aventures, ses expatriations, ses captivités dans les
+États romains, dans le royaume de Naples, et elle mourut, jeune
+encore, à la suite du bandit, laissant la tête de son mari clouée,
+dans une niche de fer, sur un poteau de la route de Terracine, et son
+enfant orphelin sur la paille d'une cour de prison.
+
+
+XXXVI
+
+Cet amour pour une femme d'un rang supérieur, vers laquelle la morale
+comme l'honneur lui interdisait d'élever sa pensée, n'était encore
+dans l'âme de Léopold Robert qu'une respectueuse admiration et une
+modeste familiarité. Les commencements de cette passion ressemblèrent
+exactement à l'irréprochable culte de Michel-Ange pour la belle et
+vertueuse _Vittoria Colonna_, la poétique et fidèle épouse du
+grand-duc de _Pescaire_. Ce culte se manifesta jusqu'au dernier jour
+du sublime artiste par un redoublement d'oeuvres incomparables et par
+ces poésies platoniques où la plume de Michel-Ange égale son pinceau
+en célébrant son amour.
+
+Cet amour de Robert ressemble davantage encore à la familiarité
+périlleuse du _Tasse_ avec la princesse Éléonore d'Este, soeur du duc
+de Ferrare. Le poëte glissa, sans s'en apercevoir, de l'admiration et
+de la reconnaissance dans la passion; il n'y perdit pas la vie comme
+Léopold Robert, mais il y perdit sa fortune, sa liberté et sa raison.
+
+Enfin cet amour ressembla aussi à l'attachement intime et mutuel du
+peintre Fabre de Montpellier et de la belle comtesse d'Albany, veuve
+du dernier des Stuarts, prétendant à la couronne d'Angleterre, et
+peut-être cet exemple d'un amour récompensé et d'un mariage secret
+entre un artiste et une reine découronnée ne fut-il pas sans une
+funeste influence et sans une fatale analogie sur l'imagination de
+Léopold Robert.
+
+Le hasard nous a fait connaître personnellement quelques-uns des
+principaux personnages et quelques-unes des circonstances de ce drame
+intérieur, si intimement mêlé à la vie, aux oeuvres, au génie, à la
+mort du jeune Robert, ce Werther des peintres. Nous allons retrouver
+son amour d'abord naissant, puis couvé, puis développé, dans ses
+ouvres. Jamais l'homme ne fut plus inséparable de l'artiste que dans
+ce _Tasse_ de l'Helvétie transporté dans une cour exilée à Rome. Ce
+sont les rêves de son coeur qu'il rend visibles sur sa palette pour
+les transporter sur la toile; les trois phases de son amour y sont
+écrites en trois tableaux immortels: la première ivresse d'un
+sentiment qui vient d'éclore dans _la Madonna dell' Arco_, la félicité
+suprême dans _les Moissonneurs_, la désillusion et le pressentiment de
+mort dans les _Pécheurs de l'Adriatique_. Ces trois tableaux sous les
+yeux ou dans la mémoire, suivez un moment son pinceau; ce pinceau,
+c'est la vie.
+
+ LAMARTINE.
+(_La suite au mois de janvier._)
+
+
+Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, rue Jacob,
+56.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume
+6), by Alphonse Lamartine (de)
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER ***
+
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+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/7/3/1/27314/
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+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
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+redistribution.
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume 6), by
+Alphonse Lamartine (de)
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Cours Familier de Littérature (Volume 6)
+ Un Entretien par Mois
+
+Author: Alphonse Lamartine (de)
+
+Release Date: November 22, 2008 [EBook #27314]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER ***
+
+
+
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+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
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+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
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+
+<p class="tn">Notes au lecteur de ce ficher digital:</p>
+
+<p class="tn">Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.</p>
+
+<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1>
+
+<p class="p2 center">UN ENTRETIEN PAR MOIS</p>
+
+<h2><span class="smaller">PAR</span><br>
+M. A. DE LAMARTINE</h2>
+
+<p class="p4 center">TOME SIXIÈME.</p>
+
+<p class="p4 smaller center">PARIS<br>
+ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,<br>
+RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.</p>
+
+<p class="smaller center">1858</p>
+
+<p class="p4 smaller center">L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à
+l'étranger.</p>
+
+<h1>COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1>
+
+<p class="p2 center">REVUE MENSUELLE.</p>
+<p class="p4 center">VI.</p>
+
+<p class="p4 smaller center">Paris.&mdash;Typographie de Firmin Didot frères, fils et C<sup>ie</sup>, rue Jacob, 56.</p>
+
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page001" name="page001"></a>(p. 001)</span> COURS FAMILIER<br>
+DE<br> LITTÉRATURE</h1>
+
+<h2>XXXI<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2>
+
+<h3>VIE ET &OElig;UVRES DE PÉTRARQUE.</h3>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Il y a deux amours: l'amour des sens et l'amour des âmes. Tous les
+deux sont dans l'ordre de la nature, puisque la perpétuité de la race
+humaine a été attachée à cet instinct dans les êtres vulgaires, et ce
+sentiment dans les êtres d'élite. En cherchant bien la différence
+essentielle qui existe entre l'amour des sens et l'amour des âmes, on
+arrive à conclure ceci: C'est que l'amour des sens a pour mobile
+<span class="pagenum"><a id="page002" name="page002"></a>(p. 002)</span> et pour objet le plaisir, et que l'amour des âmes a pour
+mobile et pour objet la passion du beau; aussi le premier
+n'inspire-t-il que des désirs ou des appétits, et le second
+inspire-t-il des admirations, des enthousiasmes et pour ainsi dire des
+cultes. Il y a plus: l'amour des sens inspire souvent des vices et des
+crimes; l'amour des âmes inspire, au contraire, des chefs-d'&oelig;uvre
+et des vertus: c'est ainsi que vous voyez dans l'antiquité l'amour
+sensuel caractérisé par Hélène, Phèdre, Clytemnestre; et que vous
+voyez dans les temps modernes l'amour des âmes se caractériser dans la
+chevalerie, dans Héloïse, dans Laure, par l'héroïsme, par la fidélité,
+par la sainteté même la plus idéale et la plus mystique.</p>
+
+<p>Cette différence de caractère entre ces deux amours se remarque aussi
+dans les poëtes qui ont célébré l'un ou l'autre de ces amours; amours
+qui portent le même nom, mais qui sont en réalité aussi différents que
+l'esprit de la matière, que le corps de l'âme. Voyez Ovide dans son
+<i>Art d'aimer</i>, d'un côté; voyez Pétrarque dans ses sonnets amoureux,
+de l'autre: le ciel et la terre ne sont pas à une plus grande distance
+l'un de l'autre que ce poëte impur des sens et que ce poëte du pur
+amour.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page003" name="page003"></a>(p. 003)</span> Cet amour des âmes ou cette passion du beau, sentiment qui se
+rapproche le plus du pieux enthousiasme pour la beauté incréée, devait
+par sa nature même inspirer à la terre la plus céleste poésie, car ce
+sentiment est une sorte de piété par reflet; piété qui traverse la
+créature comme un rayon traverse l'albâtre pour s'élever jusqu'à la
+contemplation du beau infini, Dieu.</p>
+
+<p>Cette piété transpire dans les vers de l'amant de Laure; Laure pour
+lui n'est pas une femme, c'est une incarnation du beau, dans laquelle
+il adore la divinité de l'amour. Voilà pourquoi son livre inspire à
+ceux qui savent le goûter une dévotion à la beauté qui est presque
+aussi pure que la dévotion à la sainteté; voilà pourquoi une mauvaise
+pensée n'est jamais sortie de ses vers; voilà pourquoi on rêve, on
+pleure et on prie avec ces vers divins qui ne vous enivrent que
+d'encens comme dans un sanctuaire. C'est de ce poëte sacré, c'est de
+ce psalmiste de l'amour des âmes que je veux vous entretenir
+aujourd'hui. La France l'a peu connu, Boileau l'a dénigré sans le
+comprendre, l'Italie elle-même n'a pas su reconnaître assez en lui son
+second Virgile et son second Platon; Platon chrétien, mille fois
+supérieur en <span class="pagenum"><a id="page004" name="page004"></a>(p. 004)</span> vers à la prose du Platon païen. L'Italie lui a
+trop préféré son Dante, génie sublime mais sauvage, aux proportions
+désordonnées d'un rêve de Pathmos; la grandeur frappe plus que la
+perfection les peuples qui naissent ou qui renaissent à la
+littérature: Dante émane du moyen âge encore barbare; Pétrarque émane
+de l'antiquité la plus raffinée, mais tous les deux cependant sont
+chrétiens. Dante par ses machines poétiques empruntées à l'Apocalypse,
+Pétrarque par l'intellectualité de son amour, respirent la suavité du
+mysticisme évangélique. Quant à moi, je considère Pétrarque, sans
+aucune comparaison possible, comme le plus parfait poëte de l'âme de
+tous les temps et de tous les pays, depuis la mort du doux Virgile.
+Notre langue elle-même n'a rien à lui opposer en délicatesse de style
+et en pathétique de c&oelig;ur, pas même l'harmonieux et tendre Racine:
+Racine chante pour une cour et pour un roi; Pétrarque, pour Laure et
+pour son Dieu. L'inspiration est plus brillante dans Racine, elle est
+plus pathétique et plus recueillie dans Pétrarque; les vers de
+Pétrarque aussi, quoique moins sonores, sont bien plus pleins: ce sont
+les proverbes de l'amour et de la douleur; il en est resté des
+milliers dans la circulation <span class="pagenum"><a id="page005" name="page005"></a>(p. 005)</span> des âmes aimantes ou des
+c&oelig;urs saignants. Toutes les vagues de l'Adriatique, toutes les
+collines d'Arquà, toutes les grottes de Vaucluse, toutes les brises
+d'Italie, roulent avec les larmes ou les soupirs des amants un vers de
+Pétrarque. Ses sonnets sont les médailles du c&oelig;ur humain.</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>Jamais l'&oelig;uvre et l'écrivain ne sont plus indissolublement unis que
+dans les vers de Pétrarque, en sorte qu'il est impossible d'admirer la
+poésie sans raconter le poëte: cela est naturel, car le sujet de
+Pétrarque c'est lui-même; ce qu'il chante c'est ce qu'il sent. Il est
+ce qu'on appelle un poëte intime, comme Byron de nos jours; une si
+puissante et si pathétique individualité, qu'elle envahit tout ce
+qu'il écrit, et que si l'homme n'existait pas le poëte cesserait
+d'être. On a beau dire, ce sont là les premiers des poëtes; les autres
+n'écrivent que leur imagination, ceux-là écrivent leur âme. Or
+qu'est-ce que la belle imagination en comparaison de l'âme? Les uns ne
+sont que des artistes, les autres sont des hommes. Voilà le caractère
+de Pétrarque, racontons sa vie.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page006" name="page006"></a>(p. 006)</span> III</h4>
+
+<p>Il y a peu de grands hommes remueurs du monde sur lesquels on ait
+autant écrit que sur cet homme séquestré, solitaire, absorbé dans sa
+piété, dans son amour et dans ses vers; pour les uns il est poésie,
+pour les autres histoire, pour ceux-ci amour, pour ceux-là politique.
+Disons le mot: sa vie est le roman d'une grande âme.</p>
+
+<p>Il naquit à Florence, la ville où tout renaissait au quatorzième
+siècle. Son père était un de ces citoyens considérables dans la
+république, que le flux et le reflux des partis en lutte firent exiler
+avec le Dante, son contemporain et son ami.</p>
+
+<p>Pétrarque reçut le jour à Arezzo, petite ville de Toscane, qui servait
+de refuge aux exilés. Son père et sa mère le transportèrent au berceau
+d'asile en asile autour de leur patrie, qui leur était interdite. Ils
+finirent par s'établir à Avignon, où le pape Clément V venait de fixer
+sa résidence. À l'âge de dix ans, son père le mena à Vaucluse; ces
+rochers, ces abîmes, ces eaux, cette solitude, frappèrent son
+imagination d'un tel charme, que son âme s'attacha <span class="pagenum"><a id="page007" name="page007"></a>(p. 007)</span> du
+premier regard à ces lieux, avec lesquels il a associé son nom, et que
+Vaucluse devint le rêve de son enfance; il étudia tour à tour à
+Montpellier, à Bologne, sous les maîtres toscans; il négligea bientôt
+toutes ses études pour la poésie qui était née avec lui de l'amitié de
+son père avec Dante.</p>
+
+<p>Son père et sa mère, morts avant le temps, le laissèrent sous la garde
+de tuteurs qui spolièrent leur pupille. Il revint à Avignon à l'âge de
+vingt ans, avec son frère Gérard; le pape Jean XXII y régnait au
+milieu d'une cour corrompue, où le scandale des m&oelig;urs était si
+commun, qu'il n'offensait plus personne. Ce pontife fit entrer les
+deux jeunes Florentins dans l'état ecclésiastique. Pétrarque, par
+cette décence naturelle qui est la noblesse de l'esprit et par ce goût
+du beau dans les sentiments qui est le préservatif du vice, se
+maintint chaste, pieux et pur dans ce relâchement universel des
+m&oelig;urs. Il se fit connaître par ses vers, langue sacrée et
+universelle alors de cette société italienne raffinée. Il se lia d'une
+amitié étroite avec Jacques Colonna, de la grande famille romaine de
+ce nom; cette amitié, fondée sur un goût commun et passionné pour les
+lettres antiques et pour la vertu, fut pour lui une consolation
+<span class="pagenum"><a id="page008" name="page008"></a>(p. 008)</span> et une fortune. Jacques Colonna était digne d'un tel ami,
+Pétrarque était digne d'un tel protecteur. Ils pleuraient ensemble à
+Avignon cette déchéance volontaire <i>de la papauté, cette captivité de
+Babylone qui avait transporté l'Église des murs et des temples
+souverains de Rome, dans cette ville infime des Gaules où Auguste
+n'avait trouvé de temple à élever qu'au vent qui est le fléau
+d'Avignon</i>.</p>
+
+<p>Les papes cependant s'efforçaient de transformer par la magnificence
+des édifices Avignon en une Rome des Gaules; la vie qu'on y menait
+était élégante et raffinée; les jeunes gens même à qui la tonsure
+donnait droit aux bénéfices ecclésiastiques sans leur imposer les
+devoirs du sacerdoce, fréquentaient les académies et les palais des
+femmes plus que les églises; leur costume était recherché et efféminé,
+«Souvenez-vous,» dit Pétrarque dans une lettre à son frère Gérard, où
+il lui retrace ces vanités de leur jeunesse, «souvenez-vous que nous
+portions des tuniques de laine fine et blanche où la moindre tache, un
+pli mal séant auraient été pour nous un grand sujet de honte; que nos
+souliers, où nous évitions soigneusement la plus petite grimace,
+étaient si étroits que nous souffrions le martyre, à <span class="pagenum"><a id="page009" name="page009"></a>(p. 009)</span> tel
+point qu'il m'aurait été impossible de marcher si je n'avais senti
+qu'il valait mieux blesser les yeux des autres que mes propres nerfs;
+quand nous allions dans les rues, quel soin, quelle attention pour
+nous garantir des coups de vent qui auraient dérangé notre chevelure,
+ou pour éviter la boue qui aurait pu ternir l'éclat de nos tuniques!»</p>
+
+<p>La poésie en langue vulgaire, c'est-à-dire en italien, faisait partie
+principale des élégances de cette société. Les femmes, auxquelles on
+s'efforçait de plaire, n'entendaient pas le langage savant. Le jeune
+poëte excellait déjà dans l'ode et dans le sonnet, deux formes
+récentes de cette poésie; mais son ambition de gloire poétique était
+immense, sa modestie était inquiète; on voit cette naïveté de ses
+découragements dans une de ses conversations avec son maître
+intellectuel, Jean de Florence, vieillard contemporain du Dante, qui
+professait alors les hautes sciences à Avignon.</p>
+
+<p>«J'allai le consulter un jour, raconte Pétrarque, dans un de ces accès
+de découragement dont j'étais quelquefois saisi et abattu; il me reçut
+avec sa bonté ordinaire: Qu'avez-vous, me dit-il, vous me paraissez
+tout mélancolique? Ou je me trompe, ou il vous est survenu <span class="pagenum"><a id="page010" name="page010"></a>(p. 010)</span>
+quelque fâcheux événement?&mdash;Vous ne vous trompez pas, mon père, lui
+dis-je, je suis triste, et cependant il ne m'est rien arrivé de mal;
+mais je viens vous confier mes peines habituelles, vous les
+connaissez: mon c&oelig;ur n'a jamais eu de replis pour vous; vous savez
+ce que j'ai fait pour me tirer de la foule et pour acquérir un nom,
+mais je ne sais pourquoi, dans le moment même où je croyais m'élever
+peu à peu, je me sens retomber tout à coup; la source de mon esprit
+est tarie; après avoir tout appris, je vois que je ne sais rien;
+abandonnerai-je l'étude des lettres, entrerai-je dans une autre
+carrière? Mon père, ayez quelque compassion de moi, tirez-moi de
+l'horrible anxiété où je suis!... En disant cela, je fondis en
+larmes...»</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>L'illustre vieillard consola et raffermit son disciple; il lui dit que
+cette sécheresse momentanée d'imagination dont il s'affligeait n'était
+que le progrès de son esprit, qui, en lui faisant mieux voir jusqu'où
+il pouvait monter, le décourageait à tort, par le sentiment de la
+distance qu'il y avait entre son talent d'aujourd'hui <span class="pagenum"><a id="page011" name="page011"></a>(p. 011)</span> et son
+idéal futur. «Sentir sa maladie, ajouta-t-il, c'est déjà le premier
+pas vers la guérison; persévérez et renoncez au barreau, où l'on ne
+s'adonne qu'à l'art de vendre des paroles ou plutôt des mensonges.» On
+s'étonne de ce mépris pour le barreau dans un jeune homme dont Cicéron
+était l'oracle et l'idole.</p>
+
+<p>Son ami Jacques Colonna l'encourageait de son exemple et de ses
+conseils à persévérer dans la philosophie et dans la poésie. «Cet ami,
+écrit-il lui-même, était le plus aimable de tous les hommes; sa
+physionomie était agréable et distinguée, son extérieur grandiose
+annonçait un homme au-dessus des autres hommes. Il était facile à
+vivre, gai dans la conversation, grave dans la pensée, tendre pour ses
+parents, fidèle et sûr pour ses amis, affable et libéral pour tous
+malgré le beau nom qu'il portait et les talents d'esprit qui le
+distinguaient. On le voyait toujours simple et modeste avec une figure
+si séduisante, ses m&oelig;urs étaient pures et irréprochables, son
+éloquence naturelle était entraînante et irrésistible, on aurait dit
+qu'il tenait les c&oelig;urs dans sa main et les tournait à son gré;
+plein de candeur et de franchise, ses lettres et ses entretiens
+découvraient tout ce qu'il avait dans l'âme, on croyait y lire...»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page012" name="page012"></a>(p. 012)</span> V</h4>
+
+<p>Heureux en amitié, le jeune poëte ne le fut pas moins en amour. On
+pressent que nous allons parler de sa passion pour Laure, passion qui
+fut sa vie, sa faute et sa gloire.</p>
+
+<p>Pour bien juger de la criminalité ou de l'innocence de cette passion
+dans un jeune poëte qui n'avait de l'état ecclésiastique que le
+costume, la tonsure et les bénéfices, il faut se reporter à la
+définition des deux amours qui commencent cet entretien. Ce que
+Pétrarque et ce que le temps de Pétrarque entendaient ici par amour,
+n'était en réalité que la passion du beau, l'admiration,
+l'enthousiasme, le dévouement de l'âme à un être d'idéale perfection
+physique et morale; culte en un mot, mais culte divin à travers une
+beauté mortelle.</p>
+
+<p>On verra que cet amour, qui ne porta jamais la moindre atteinte à la
+chasteté de Laure ni à la vertu de son amant, n'eut pas d'autre
+caractère que celui d'adoration intellectuelle aux yeux de son époque
+et de la postérité. Pétrarque cependant, devenu plus austère dans ses
+jugements sur lui-même à un autre âge, en parle ainsi avec une
+certaine ambiguïté de remords <span class="pagenum"><a id="page013" name="page013"></a>(p. 013)</span> ou de justification dans le
+premier sonnet de ses &oelig;uvres après la mort de Laure. Il faut le
+lire pour bien comprendre la nature de son sentiment. Le voici:</p>
+
+<p>«Vous qui prêtez l'oreille dans ces rimes éparses à l'écho de ces
+soupirs dont je nourrissais mon c&oelig;ur dans mon premier juvénile
+enivrement!</p>
+
+<p>«Quand j'étais alors en partie un autre homme de l'homme que je suis
+aujourd'hui;</p>
+
+<p>«De ces vers dans lesquels je pleure ou je médite tour à tour parmi
+les vaines espérances et les vains regrets, j'espère qu'on
+m'accordera, sinon mon pardon, du moins pitié.</p>
+
+<p>«Mais je vois bien maintenant comment je fus pendant longtemps la
+fable et la rumeur du monde entier.</p>
+
+<p>«De moi-même, avec moi-même, j'ai honte et je rougis.</p>
+
+<p>«Cette juste honte est le fruit mérité de mes vaines erreurs.</p>
+
+<p>«Et le repentir est la tardive et claire connaissance que ce qui plaît
+uniquement à ce monde n'est que le songe d'un moment!»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page014" name="page014"></a>(p. 014)</span> Ne soyons donc, en lisant ces vers, ni plus sévères ni plus
+indulgents que Pétrarque lui-même, déplorant dans sa vertu, non le
+crime, mais la fragilité de son amour. Pétrarque s'accusait même de
+cette fragilité dans ce sonnet. Ce culte poétique pour la beauté ne
+souillait pas plus la femme vertueuse qui en était l'objet, qu'un
+chevalier ne souillait sa dame en en portant les couleurs et en lui
+consacrant ses exploits.</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p>L'histoire de Laure a été écrite avec l'orgueil de la parenté par
+l'abbé de Sades, descendant de cette femme angélique; par un hasard de
+la destinée, ma famille maternelle remonte également à cette source.
+L'arbre chronologique de cette famille ne laisse à cet égard aucun
+doute. Ma mère avait du sang de Laure dans les veines comme elle en
+avait le charme et la piété. Je ne m'en glorifie pas, car il n'y a
+point de gloire dans le hasard; mais je m'en suis toujours félicité,
+car la poésie et la beauté ont été toujours à mes yeux les vraies
+noblesses des femmes.</p>
+
+<p>La rencontre qui décida de la vie et de l'immortalité <span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span> du
+jeune poëte est racontée par lui dans toutes ses circonstances
+d'année, de lieu, de jour et d'heure, comme un événement de l'histoire
+du monde. Il retrace même les dispositions indifférentes de c&oelig;ur où
+l'amour l'avait laissé jusque-là. «Moi qui étais plus sauvage que les
+cerfs des forêts,» écrit-il; et ailleurs: «Les traits qui m'avaient
+été lancés jusqu'alors n'avaient fait qu'effleurer mon c&oelig;ur, quand
+l'amour appela à son aide une dame toute-puissante contre laquelle ni
+le génie, ni la force, ni les supplications ne purent jamais rien.»</p>
+
+<p>C'est dans ces dispositions de l'indifférence que le lundi de la
+semaine sainte, 6 avril 1327, à six heures du matin, dans l'église des
+religieuses de Sainte-Claire, où Pétrarque était allé faire ses
+prières, ses regards furent éblouis par une dame de la plus tendre
+jeunesse et d'une incomparable beauté. <i>Elle était vêtue d'une robe de
+soie verte parsemée de violettes.</i> Ce costume, dans lequel elle resta
+pour jamais dans sa mémoire, ainsi que tous les traits de son visage
+et tous les détails de sa figure, recomposent çà et là le portrait de
+cette personne dans les odes et dans les sonnets de son poëte.
+Recomposons-le d'après lui vers à vers:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page016" name="page016"></a>(p. 016)</span> «Son visage, sa démarche, avaient quelque chose de surhumain;
+sa taille était délicate et souple, ses yeux tendres et éblouissants à
+la fois, ses sourcils étaient noirs comme de l'ébène, ses cheveux
+colorés d'or se répandaient sur la neige de ses épaules; l'or de cette
+chevelure paraissait filé et tissé par la nature; son cou était rond,
+modelé et éclatant de blancheur; son teint était animé par le coloris
+d'un sang rapide sous ses veines; quand ses lèvres s'entr'ouvraient,
+on entrevoyait des perles dans des alvéoles de rose; ses pieds étaient
+moulés, ses mains d'ivoire, son maintien révélait la pudeur et la
+convenance modeste et majestueuse de la femme qui respecte en elle les
+dons parfaits de Dieu; sa voix pénétrait et ébranlait le c&oelig;ur; son
+regard était enjoué et attrayant, mais si pur et si honnête au fond de
+ses yeux, qu'il commandait la vertu.</p>
+
+<p>«<i>Telle était cette apparition céleste.</i></p>
+
+<p>«Non, s'écrie le poëte dans son sonnet troisième; non, jamais le
+soleil se levant du sein des plus sombres nuages qui obscurcissent le
+ciel; jamais l'arc-en-ciel, après la pluie, n'éclatèrent de couleurs
+plus variées dans l'éther ébloui que ce doux visage, auquel aucune
+chose mortelle <span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span> ne peut s'égaler: tout me parut sombre après
+cette apparition de lumière.</p>
+
+<p>«Dans quelle région du ciel (reprend-il au vingt-cinquième sonnet)
+était le modèle incréé d'où la nature tira ce beau visage, dans lequel
+elle se complut à montrer la puissance d'en haut? Celui qui n'a pas vu
+comment ses yeux se meuvent délicieusement dans leur orbite, celui qui
+n'a pas entendu comment sa respiration chante en sortant de ses
+lèvres, et comment doucement elle parle et doucement elle sourit,
+celui-là ne saura jamais comment l'amour tue et comment il guérit une
+âme.»</p>
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p>Cette merveille était Laure, dont le nom, immortalisé par Pétrarque,
+pourrait se passer de toute autre généalogie.</p>
+
+<p>On a longtemps ignoré celui de sa famille, il est étonnant que
+Pétrarque ne l'ait jamais prononcé; des recherches incessantes et
+récentes ont enfin restitué Laure à la noble maison de Noves, d'où
+elle était indubitablement issue. Cette maison habitait le bourg de
+Noves, sur les rives de la Durance, à quelque distance d'Avignon;
+c'est de cette seigneurie qu'elle <span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span> tirait son nom. Le père de
+Laure était Audibert de Noves, sa mère se nommait Ermessende; on ne
+connaît pas son autre nom. Audibert de Noves habitait pendant l'hiver
+une maison de sa famille à Avignon, Laure y était née. Le sonnet
+funéraire de Pétrarque, jeté par lui dans son cercueil et retrouvé
+quand ce cercueil fut ouvert, atteste ce droit d'Avignon à s'appeler
+la patrie natale de Laure.</p>
+
+<p>Le testament également retrouvé d'Audibert de Noves, qui mourut jeune
+comme sa fille, parle de Laure, sa fille aînée, à laquelle il lègue
+6,000 liv. tournois pour sa dot. Cette somme, considérable pour le
+quatorzième siècle, est l'indice de la richesse de la maison de Noves.</p>
+
+<p>Ermessende de Noves, veuve d'Audibert, fut tutrice de ses trois
+enfants; elle accorda la main de Laure, encore enfant, à Hugues de
+Sades, gentilhomme d'une famille illustre et sénatoriale d'Avignon; le
+contrat de mariage, retrouvé aussi, est daté de Noves, 16 janvier
+1325, dans l'église de Notre-Dame.</p>
+
+<p>Hugues de Sades avait vingt ans, Laure seize ans; outre la dot de
+6,000 liv. tournois, Ermessende donne à sa fille Laure une robe de
+soie verte, sans doute la même dont elle était vêtue <span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span> dans
+l'église de Sainte-Claire le jour de fête du 6 avril, quand elle se
+montra pour la première fois à Pétrarque. Elle reçoit aussi de sa
+mère, par contrat de mariage, <i>une couronne d'or et un lit honnête</i>.
+Ses portraits, conservés dans la maison de Sades et ailleurs, la
+représentent dans ce costume vert comme elle est peinte dans le
+troisième sonnet de son poëte.</p>
+
+<p>Voilà tout ce qu'on sait aujourd'hui d'authentique, grâce à l'abbé de
+Sades, sur Laure de Noves. Sans doute les &oelig;uvres latines de
+Pétrarque, ses confidences écrites et ses lettres familières auraient
+révélé bien des circonstances de cet amour et bien des détails sur ces
+deux familles de Noves et de Sades; mais Pétrarque raconte lui-même
+qu'il a détruit toutes ces traces de sa passion avant sa mort.</p>
+
+<p>«Apprenez, dit-il à un de ses admirateurs, une chose incroyable et
+pourtant vraie: c'est que j'ai livré aux flammes (<i>vulcano</i>) plus d'un
+millier de poëmes épars ou de lettres familières; non pas que je n'y
+trouvasse de l'intérêt et de l'agrément, mais parce qu'ils contenaient
+plus d'affaires publiques ou domestiques que d'agrément pour le
+lecteur!»</p>
+
+<p>Quelle perte pour les érudits, les curieux <span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span> et les amants!
+Les cendres du foyer des poëtes sont pleines de mystères semés ainsi
+au vent.</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p>À dater de l'heure où il vit Laure, l'âme de Pétrarque ne fut plus
+qu'un chant d'enthousiasme, de désir, d'amour, de regrets consacrés à
+cette vision. Elle était pour lui la Béatrice du Dante sortie de
+l'enfance et du rêve, et arrivée à la réalité et à la perfection de la
+beauté. Ses sonnets, où il déguisait à peine le nom de Laure sous
+l'image un peu trop transparente et un peu trop puérilement allusive
+du laurier (<i>Lauro</i>), remplissaient les sociétés d'Avignon, de
+Florence et de Rome de son amour. Cette publicité de culte n'offensait
+ni la vertu de son idole ni la susceptibilité de son époux. Laure
+était au-dessus du soupçon, Hugues de Sades au-dessus de la jalousie.
+Un tel amour divinisé par de tels vers était, à cette époque, une
+gloire et non un affront pour une famille. Un poëte était un paladin
+joutant en public en l'honneur de sa dame. Tel paraît avoir été
+toujours le caractère de l'amour de Pétrarque; s'il fut payé <span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span>
+quelquefois de reconnaissance, de grâce et de sourire, il ne fut
+jamais payé d'aucun retour criminel; c'était une folie du génie que
+l'on pardonnait et qu'on encourageait même dans une adoration sans
+mystère.</p>
+
+<p>Cette adoration multipliait sous toutes les formes ses hommages: Laure
+était passée à l'état de divinité dans l'âme de son amant; ce culte
+avait cependant l'onction, la dévotion, le mysticisme de tout autre
+culte; il avait ses reliques et ses stations; il consacrait la mémoire
+des jours où il était né, des événements qui le nourrissaient, et
+bientôt, hélas! de son calvaire et de sa sépulture. Lisez ce second de
+ses sonnets, commémoration de la première rencontre de Laure dans
+l'église.</p>
+
+<p>«C'était le jour où le soleil pâlit et décolora ses rayons par
+compassion pour le supplice de son Créateur (le vendredi de la semaine
+de la Passion).</p>
+
+<p>«Ô femme, quand je fus pris, et j'étais loin de m'en défendre, par ces
+beaux yeux qui m'enchaînèrent à jamais.... l'amour me trouva tout à
+fait désarmé, et le chemin de mon c&oelig;ur ouvert par ces yeux qui sont
+devenus le creux tari de mes larmes.»</p>
+
+<p>Et ailleurs, dans un sonnet commémoratoire, <span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span> daté du 6 avril
+1338: «C'est aujourd'hui le onzième anniversaire du jour où je fus
+soumis à ce joug qui ne se brisera plus!... Rappelle à mes pensées,
+Seigneur! comment, aujourd'hui aussi, tu fus élevé sur la croix!...»</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p>Le charme que trouvait le jeune Pétrarque dans la présence de sa dame,
+les plaisirs et les applaudissements de la cour et de la ville
+d'Avignon, où tous les cercles élégants retentissaient de ses vers,
+tout cela l'éloigna de plus en plus des études de théologie et des
+exercices du barreau. Son maître de jurisprudence et d'éloquence, le
+fameux professeur <i>Sino de Pistoia</i>, lui en fait des reproches sévères
+et tendres dans une de ses lettres. «Je vous vois avec douleur, lui
+écrit-il, dans la maison de votre ami l'évêque de Lombez, Jacques
+Colonna, la lyre à la main, comme un ménestrel, rassemblant autour de
+vous cette foule de parasites et de flatteurs dont les cours des
+princes sont remplies. Séduit par la vaine gloire que la poésie promet
+à ceux qui la cultivent, vous avez renoncé aux solides honneurs que
+procure la science des lois. Quelle différence <span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span> cependant! la
+jurisprudence donne des richesses, des charges, des dignités; la
+poésie, pauvre et mendiante, donne tout au plus une couronne de
+lauriers. Maître Francesco, je ne veux plus vous aimer.»</p>
+
+<p>Ces reproches émurent Pétrarque sans le ramener. Une circonstance
+historique bizarre comme ce temps avait valu à Jacques Colonna, l'ami
+de Pétrarque, l'évêché de Lombez et la faveur du pape Jean XXII, qui
+régnait à Avignon. Les moines alors se mêlaient à tout; les cordeliers
+s'étaient divisés en deux sectes, dont l'une voulait s'abstenir
+totalement du droit de propriété, dont l'autre voulait conserver ses
+biens immenses. L'empereur Louis de Bavière avait pris parti pour
+l'une de ces opinions; il avait marché à Rome, à la tête d'une armée
+d'Allemands, pour soutenir les cordeliers rebelles au pape. Il avait
+déposé Jean XXII et fait élire un nouveau pape, du nom de Mathéi. Le
+pape Mathéi était secrètement marié, quoique moine; sa femme, qui lui
+avait permis de la quitter pour se faire cordelier, le réclama pour
+son époux dès qu'elle le vit sur le trône pontifical. Jean XXII
+excommunia ce pseudo-pape. Jacques Colonna osa se rendre à Rome et y
+afficher la bulle <span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span> d'excommunication, sous les yeux des
+Allemands et du faux pontife. Monté sur un cheval rapide, il se sauva
+ensuite à Palestrina, forteresse de sa famille. L'empereur le fit
+brûler en effigie.</p>
+
+<p>À son retour de cette téméraire expédition, Jacques Colonna, quoiqu'il
+ne fût pas encore dans les ordres, reçut en récompense l'évêché de
+Lombez. Il supplia son ami Pétrarque de l'accompagner dans cette
+résidence obscure et illettrée, au pied des Pyrénées, près des sources
+de la Garonne. Pétrarque se résigna, par amitié, à perdre pour quelque
+temps la présence de Laure. Jacques Colonna avait emmené avec lui,
+pour égayer cet exil, quelques jeunes Romains de la domesticité de sa
+famille. Cette société portait avec elle ses m&oelig;urs polies dans la
+barbarie de ces montagnes; elle s'y occupait d'études, de
+conversation, de lectures, de vers: c'était une villa d'Italie
+transplantée dans les Pyrénées. Lélio et Socrate, deux de ces
+commensaux des <i>Colonne</i>, y charmèrent les heures de Pétrarque: «Ce
+sont les moments les plus heureux de ma vie,» écrit-il à cette époque.</p>
+
+<p>Cette société de jeunes amis revint après un été et un automne à
+Avignon, rappelée dans <span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span> cette capitale par l'arrivée du
+cardinal Colonna, oncle de l'évêque de Lombez. Jacques Colonna donna
+Pétrarque à son oncle le cardinal. Ce prince romain logea Pétrarque
+dans son palais d'Avignon, et traita en fils le jeune poëte; il le
+destinait à illustrer un jour sa maison dans la diplomatie et dans les
+lettres. Ces Mécènes ecclésiastiques ou laïques rivalisaient alors, en
+Italie, de patronage pour les grands talents susceptibles de servir
+leur propre gloire; le palais du cardinal Colonna était la cour du
+génie italien. Le chef de cette illustre maison, Étienne Colonna,
+vint, à son tour, visiter ses frères et ses neveux à Avignon; il y
+goûta avec passion le talent de Pétrarque. Un sonnet, daté sans doute
+de Vaucluse, que Pétrarque adresse à cet homme illustre, rappelle les
+douceurs de la retraite, des champs, des plaisirs de c&oelig;ur et
+d'esprit goûtés ensemble dans la vallée de Vaucluse!</p>
+
+<p>«Au lieu de tes palais, de tes théâtres, de tes portiques de Rome
+décorés de statues,» lui dit-il, «nous n'avions ici que le chêne, le
+hêtre et le pin, répandant leur ombre sur l'herbe verte au déclin de
+la colline qui vient mourir dans la plaine; nous descendions à pas
+lents en poétisant, et ces spectacles élevaient nos <span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span> pensées
+vers le ciel. Là le rossignol, sous la feuille, se lamente et pleure
+mélodieusement toute la nuit.</p>
+
+<p>«Mais quelque chose empoisonne et rend incomplètes tant de délices: Ô
+mon Seigneur, c'est ton absence de ces beaux lieux!»</p>
+
+<h4>X</h4>
+
+<p>Cependant l'amour n'éteignait pas le patriotisme italien dans le
+c&oelig;ur du jeune poëte florentin transporté chez les barbares. Une
+épître politique toute vibrante du sentiment romain des <i>Tite-Live</i> et
+des <i>Tacite</i> proteste éloquemment contre l'invasion en Italie des
+Français et des Allemands, commandés par le roi de Bohême. Les
+Français y sont traités comme des esclaves révoltés qui viennent
+saccager et avilir le domaine de leurs maîtres.</p>
+
+<p>Vers le même temps, les rigueurs de Laure et la jalousie de son jeune
+époux, qui commençait à s'offenser du bruit de ce poétique amour,
+forcèrent Pétrarque à voyager. Il visita rapidement Paris, la Flandre,
+Cologne et Lyon; en revenant à Avignon, il trouva son ami Jacques
+Colonna parti et Laure aussi cruelle. Un grand goût de solitude le
+saisit; il <span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span> alla plus fréquemment chercher le silence sans
+trouver l'oubli dans la vallée alors presque sauvage de Vaucluse. Un
+de ses plus beaux sonnets, <i>Solo et pensoso</i>, exprime plus
+mélancoliquement qu'on ne le fit jamais cette consonnance de la
+tristesse de son âme avec la tristesse des lieux.</p>
+
+<p>«Solitaire et pensif, les lieux les plus déserts je vais mesurant à
+pas lourds et lents, et je promène attentivement mes regards autour de
+moi pour éviter la trace de tout être humain sur le sable; je n'ai pas
+de plus grande crainte que de rencontrer des personnes qui me
+connaissent, parce que, sous la fausse sérénité de mon visage et de
+mes paroles, on peut découvrir trop facilement du dehors la flamme
+intérieure qui me consume; en sorte qu'il me semble désormais que les
+montagnes, les plaines, les rives des fleuves, les fleuves eux-mêmes
+et les forêts savent ce qui s'agite dans mon âme, fermée aux regards
+des hommes. Mais, hélas! il n'est ni sentiers si escarpés, ni
+retraites si sauvages que l'amour ne m'y suive, conversant avec mon
+âme et mon âme avec lui!»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span> XI</h4>
+
+<p>Jean XXII venait de mourir; Jacques Fournier, fils d'un boulanger de
+Saverdun, ayant passé sa vie dans un cloître, venait d'être élu: ce
+nouveau pape ne partageait pas l'aversion de Jean XXII pour l'Italie.
+On songeait à transporter la cour pontificale à Rome; Pétrarque,
+Italien de c&oelig;ur, adressa au pape une magnifique allocution de la
+ville de Rome au pape pour le conjurer de rapatrier l'Église à la
+ville éternelle. Le poëte reçut de Benoît XII, en récompense de cette
+ode, un canonicat avec un riche bénéfice ecclésiastique dans l'évêché
+de Lombez. Une autre ode qu'il adressa à la même époque à Étienne
+Colonna, et que Voltaire appelle la plus admirable de ses poésies
+lyriques, éleva sa renommée au-dessus de tous les poëtes du temps.</p>
+
+<p>«L'Italie dormira-t-elle toujours, et n'y aura-t-il personne qui la
+réveille?»</p>
+
+<h4>XII</h4>
+
+<p>Pétrarque partit enfin pour Rome au moment <span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span> où Laure, touchée
+de sa constance, cherchait à le retenir à son tour par quelques
+innocentes prévenances, comme si elle eût été attristée de perdre son
+esclave; mais déjà Pétrarque lui-même avait cherché, dans une liaison
+moins platonique, une diversion à la passion qui le dévorait.</p>
+
+<p>Embarqué à Marseille, il débarqua à Civita-Vecchia. La guerre civile
+désolait la campagne de Rome; l'accès en était fermé par les bandes
+armées de la famille des Ursins, ennemie des Colonne. Pétrarque se
+réfugia au château fort de Capranica, chez le comte d'Anguillara, qui
+avait épousé une des filles d'Étienne Colonna. Il décrit ce séjour de
+paix au milieu de la guerre dans une de ses lettres.</p>
+
+<p>Étienne Colonna, sénateur de Rome, c'est-à-dire dictateur en l'absence
+des papes, vint le chercher avec une forte escorte de cavalerie,
+l'emmena à Rome, et le logea près de lui au Capitole. Ce séjour fut
+charmant, mais court; l'image de Laure, un moment oubliée, le
+rappelait comme à son insu à Avignon; il y revint; en la retrouvant,
+il retrouva son délire. «Je désirais la mort,» écrit-il; «j'étais
+tenté de me la donner; je redoutais de rencontrer Laure comme le
+pilote craint l'écueil; je me <span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span> sentais défaillir quand
+j'apercevais cette chevelure dorée, ce collier de perles sur un cou
+plus éclatant que la neige, ces épaules dégagées, ces yeux dont la
+nuit même de la mort ne pouvait éteindre le rayonnement; l'ombre seule
+de Laure me donnait en passant un frisson; le son de sa voix ébranlait
+tous mes sens!»</p>
+
+<h4>XIII</h4>
+
+<p>Redoutant de retomber dans les charmes de son idole, mécontent des
+papes et de leur cour, qui semblait le négliger dans sa captivité
+politique et le reléguer dans sa vaine poésie, il prit le parti de
+fuir un monde qui ne lui offrait que le désespoir dans l'amour,
+l'ingratitude dans l'ambition; il se souvenait d'un site à la fois
+sauvage et délicieux, où l'ombre des forêts, le murmure des eaux
+courantes, la fraîcheur des étés, la tiédeur des hivers, lui avaient
+autrefois servi d'abri contre les tumultes de son âme; il résolut d'y
+fixer pour jamais sa vie. Ce lieu était assez éloigné pour que la
+présence et le nom de Laure ne l'y poursuivissent pas, assez rapproché
+pour qu'il pût la revoir quelquefois et suivre des yeux <span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span> de
+l'âme sa seule étoile ici-bas: c'était Vaucluse. La description qu'en
+fait Pétrarque lui-même, dans plusieurs de ses sonnets et de ses
+lettres, est parfaitement conforme à ce que les pèlerins de la poésie
+et de l'amour y viennent contempler encore aujourd'hui, et à ce que
+les recherches et les dessins écrits de M. le baron Robert nous en ont
+retracé à nous-même. M. le baron Robert a, comme nous, la superstition
+du génie et de l'amour de Laure et de Pétrarque. Nous lui devons
+beaucoup.</p>
+
+<p>Vaucluse est une sorte de <i>Tibur</i> des Gaules; à l'extrémité d'une
+vallée ombreuse et boisée, tout humide et toute retentissante du
+murmure des eaux courantes, un rempart de rochers amoncelés et
+inaccessibles ferme tout à coup l'horizon. D'un côté de cet
+amphithéâtre de rochers s'élève au sommet un vieux château en ruines;
+les pans de murs percés de brèches et de fenêtres se confondent avec
+les roches grises qui les portent.</p>
+
+<p>C'était la demeure d'été des évêques de Cavaillon: ces évêques y
+venaient dans la canicule respirer la fraîcheur de la vallée.</p>
+
+<p>Du côté opposé, une caverne naturelle, d'une prodigieuse élévation, se
+creuse comme <span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span> le portique d'un monde souterrain; la lumière
+s'assombrit en s'enfonçant dans la profondeur de la grotte. Un vaste
+bassin d'eau si azurée qu'elle en paraît noire, et si profonde que la
+sonde n'en atteint pas le fond, occupe toute l'étendue de l'antre.
+Dans l'été, l'eau dort sans bouillonnement et sans murmure dans son
+entonnoir de pierres; au printemps et en automne, l'onde surmonte ses
+bords, s'épanche en écumant par-dessus le seuil de la caverne, et
+roule, comme une cascatelle de Tivoli, en lambeaux liquides, jusqu'au
+fond de la vallée.</p>
+
+<p>Cette chute, ce mouvement, ce bruit répercuté de rochers en rochers,
+ces brouillards d'écume flottante, sous lesquels la verdure de ces
+rives se voile et se dévoile aux vents, sont la vie et le charme, et
+comme la pensée de ces beaux sites.</p>
+
+<p>Quelques maisonnettes pauvres, précédées ou entourées de petits
+jardins en terrasse ou en gradins, étaient disséminées çà et là sur la
+pente de la montagne, au-dessus de la Sorgue; c'est le nom que prend
+la Fontaine de Vaucluse en sortant de la caverne. Pétrarque se fit
+construire une petite maison à la mesure d'un ermitage. Voici comment
+il la décrit lui-même <span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span> dans une de ses lettres, ainsi que la
+vie ascétique dans laquelle il s'était recueilli pour prier, chanter,
+rêver et aimer encore:</p>
+
+<p>«Quand on trouve un antre creusé par la nature dans les flancs d'un
+rocher, dit Sénèque, l'âme est saisie d'un sentiment religieux, sans
+doute parce qu'on y sent l'impression directe de l'Ouvrier divin; les
+sources des grands fleuves inspirent la vénération, l'apparition
+subite d'un fleuve mérite des autels; j'en veux ériger un,
+ajoute-t-il, aussitôt que mes ressources pécuniaires me le
+permettront; je l'élèverai dans mon petit jardin qui est sous les
+roches et au-dessus des eaux; mais c'est à la Vierge, mère du Dieu qui
+a détruit tous les autres dieux, que je le dévouerai.»</p>
+
+<p>«Ici, dit-il après dix ans de séjour dans cet ermitage, ici je fais la
+guerre à mes sens et je les traite en ennemis: mes yeux, qui m'ont
+entraîné dans toutes sortes de précipices, ne voient maintenant que le
+ciel, l'eau, le rocher. Je n'entends que les b&oelig;ufs qui mugissent,
+les moutons qui bêlent, les oiseaux qui gazouillent, les eaux qui
+bruissent; la seule femme qui s'offre à mes regards est une servante
+noire, sèche et brûlée comme un désert de Libye. Je garde le silence
+depuis le matin jusqu'au soir, <span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span> n'ayant personne à qui parler;
+les paysans, uniquement occupés à cultiver leurs vignes, leurs
+vergers, ou à tendre leurs filets dans la Sorgue, ne connaissent ni la
+conversation ni les commerces de la vie. Je me contente pour ma
+nourriture du pain noir de mon jardinier, et je le mange même avec une
+sorte de plaisir; quand on m'en apporte du blanc de la ville, je le
+donne presque toujours à celui qui l'a apporté. Mon jardinier, qui est
+un corps de fer, me reproche lui-même la vie trop frugale que
+j'observe, et prétend que je ne pourrai pas la soutenir longtemps.
+Pour moi, je pense qu'il est plus aisé de s'accoutumer à une
+nourriture grossière qu'à des mets délicats et recherchés; des figues,
+des raisins, des noix, des amandes, voilà mes délices; j'aime les
+poissons dont la rivière abonde: c'est un grand plaisir pour moi de
+les voir briller dans les filets qu'on leur tend et que je leur tends
+moi-même quelquefois. Je ne vous parle pas de mes habits, tout est
+bien changé à cet égard; je ne porte plus ceux dont j'aimais autrefois
+à me parer, vous me prendriez à présent pour un laboureur ou un berger
+des montagnes.</p>
+
+<p>«Ma maison ressemble à celle de Fabricius <span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span> ou de Caton; tout
+mon intérieur domestique consiste en un chien et en un serviteur; ce
+serviteur a sa maison attenante à la mienne; quand j'ai besoin de lui
+je l'appelle, quand je n'en ai plus besoin il retourne dans sa
+chaumière. Je me suis défriché deux petits jardins qui siéent
+merveilleusement à mes goûts. Je ne crois pas que dans le monde il y
+ait rien qui leur ressemble. Il faut que je vous confie une faiblesse
+digne d'une femmelette: <i>je suis fâché qu'il y ait quelque chose de si
+beau hors de l'Italie</i>. De ces deux jardins l'un est ombragé,
+recueilli, propre à l'étude: c'est mon site d'inspiration; il descend
+en pente douce vers la <i>Sorgue</i> qui vient de sortir des flancs du
+rocher, il est clos de l'autre côté par des murailles naturelles de
+rocs inaccessibles où les oiseaux seuls peuvent s'élever grâce à leurs
+ailes; l'autre jardin est plus contigu encore à la demeure, moins
+sauvage, tapissé de pampres, et, ce qui est singulier, à côté d'une
+rivière très-rapide, séparé par un petit pont d'une grotte voûtée où
+les rayons du soleil ne pénètrent pas. Je crois que cette grotte
+ressemble à cette petite salle souterraine au bord de la mer de Gaëte,
+où Cicéron allait quelquefois déclamer ses discours pour apprendre à
+lutter avec les bruits <span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span> de la multitude. Ce lieu recueilli et
+sombre m'invite à l'étude et à la composition.</p>
+
+<p>«Je m'y tiens à midi; le matin je vais sur les collines plus hautes;
+le soir dans les prés ou dans le voisinage de la fontaine de Vaucluse,
+ou dans ce petit jardin dans l'île en bas de la grotte, à l'ombre du
+rocher au milieu des eaux. Ce site est étroit, mais propre à réveiller
+l'esprit le plus paresseux et à l'élever jusqu'aux nues. Ah! que je
+passerais volontiers ma vie ici, si je ne me sentais pas encore trop
+près d'Avignon et trop loin de l'Italie; car, pourquoi dissimuler ces
+deux faibles de mon âme? j'aime l'Italie et je hais Avignon; l'odeur
+empestée de cette maudite ville corrompue vicie l'air pur de mes
+champs. Je sens que la proximité m'en fera sortir.»</p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p>Quant à ses occupations et ses rêveries dans cette solitude, voici ce
+que je lis dans une de ses lettres à un autre de ses amis. J. J.
+Rousseau n'a rien de plus extatique.</p>
+
+<p>«Combien de fois pendant les nuits d'été, à la douzième heure, après
+avoir récité mon bréviaire, je suis allé me promener dans les
+<span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span> campagnes au clair de la lune! Combien de fois même suis-je
+entré seul, malgré les ténèbres intimidantes de la nuit, dans cet
+antre terrible où, le jour même et en compagnie d'autres hommes, on ne
+pénètre pas sans un secret saisissement! J'éprouvais une sorte de
+plaisir en y entrant; mais, je l'avoue, ce plaisir n'était pas sans
+une certaine voluptueuse terreur.</p>
+
+<p>«Je trouve tant de douceur dans cette solitude, une si délicieuse
+tranquillité, qu'il me semble n'avoir véritablement vécu que pendant
+le temps que je l'ai habitée; tout le reste de ma vie n'a été qu'un
+continuel tourment!»</p>
+
+<p class="p2">De plus une harmonie secrète semblait préexister entre Pétrarque et la
+fontaine de Vaucluse, harmonie dont il parle plusieurs fois lui-même
+comme d'une superstition de l'amour qui l'attachait à ces beaux lieux.
+La crue des eaux de la fontaine correspondait au 6 avril vers
+l'équinoxe du printemps, et c'était aussi le 6 avril qu'il fêtait dans
+son c&oelig;ur l'anniversaire de sa rencontre avec Laure, et que la crue
+de ses larmes débordait régulièrement de ses yeux au retour de ce jour
+heureux ou fatal de sa vie.</p>
+
+<p>À tous ces charmes il faut, si l'on en croit <span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span> la tradition,
+ajouter le charme de se rapprocher assez souvent de la résidence d'été
+de Laure: elle habitait, pendant cette saison, le village voisin de
+Cabrières.</p>
+
+<h4>XV</h4>
+
+<p>Soit qu'il la vît quelquefois dans ses longues promenades à travers
+les campagnes voisines, soit qu'il ne la vît qu'en songe, l'image de
+Laure l'obsédait le jour et la nuit, comme celle des dames romaines
+obsédait saint Jérôme dans son désert. Le poëte raconte à peu près
+dans les mêmes termes que l'anachorète les apparitions séduisantes du
+fantôme qui troublait son repos et ses prières.</p>
+
+<p>«Trois fois, au milieu de la nuit, la porte de ma chambre fermée, je
+l'ai vue devant mon lit avec une contenance assurée réclamant son
+serviteur: la peur glaçait mes membres; mon sang abandonnait mes
+veines pour se retirer dans le c&oelig;ur. Je ne doute pas que, si l'on
+fût venu alors avec une lumière, on ne m'eût trouvé pâle comme un
+mort, et portant sur mon visage tous les signes de la plus grande
+frayeur.</p>
+
+<p>«Je me levais tremblant avant l'aurore, et, <span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span> sortant bien
+vite d'une maison où tout m'était suspect, je grimpais sur la cime du
+rocher; je courais dans les bois, regardant de tout côté si cette
+image, qui était venue troubler mon repos, ne me suivait pas. Je ne me
+croyais nulle part en sûreté.</p>
+
+<p>«On ne voudra pas me croire, mais ce que je dis est vrai. Souvent dans
+des endroits écartés, lorsque je me flattais d'être seul, je la voyais
+sortir du tronc d'un arbre, du bassin d'une fontaine, du creux d'un
+rocher, d'un nuage, je ne sais où. La frayeur me rendait immobile, je
+ne savais que devenir ni où aller.»</p>
+
+<p class="p2">Son amour, ses livres et ses vers suffisaient à sa vie. Voici comment
+il parle à ses amis mondains, qui lui reprochaient sa fuite du monde:</p>
+
+<p>«Ces gens-là regardent les plaisirs du monde comme le souverain bien;
+ils ne comprennent pas qu'on puisse y renoncer. Ils ignorent mes
+ressources. J'ai des amis dont la société est délicieuse pour moi. Mes
+livres, ce sont des gens de tous les pays et de tous les siècles:
+distingués à la guerre, dans la robe et dans les lettres; aisés à
+vivre, toujours à mes ordres; je les fais venir quand je veux, et je
+les renvoie <span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span> de même; ils n'ont jamais d'humeur et répondent
+à toutes mes questions.</p>
+
+<p>«Les uns font passer en revue devant moi les événements des siècles
+passés; d'autres me dévoilent les secrets de la nature; ceux-ci
+m'apprennent à bien vivre et à bien mourir; ceux-là chassent l'ennui
+par leur gaieté, et m'amusent par leurs saillies; il y en a qui
+disposent mon âme à tout souffrir, à ne rien désirer, et me font
+connaître à moi-même. En un mot, ils m'ouvrent la porte de tous les
+arts et de toutes les sciences: je les trouve dans tous mes besoins.</p>
+
+<p>«Pour prix de si grands services, ils ne demandent qu'une chambre bien
+fermée dans un coin de ma petite maison, où ils soient à l'abri de
+leurs ennemis. Enfin, je les mène avec moi dans les champs, dont le
+silence leur convient mieux que le tumulte des cités.»</p>
+
+<h4>XVI</h4>
+
+<p>Dans quelques courts voyages qu'il faisait à Avignon, il affectait
+l'indifférence en rencontrant Laure. Celle-ci, dont les charmes
+commençaient à se faner, moins sous les années que sous la douleur,
+s'affligeait en secret <span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span> de cet abandon. Un jour qu'elle
+passait auprès de son poëte, insensible en apparence à sa vue: «Ô
+Pétrarque,» lui dit-elle à voix basse et d'un accent de reproche
+mélancolique, «que vous avez été bientôt las de m'aimer!» Pétrarque,
+rentré à Vaucluse, écrivit le cinquantième sonnet, qui commence ainsi:</p>
+
+<p>«Ô madame! non, je ne fus jamais las de vous aimer; et tant que je
+vivrai, je n'épuiserai pas mon amour! Que votre nom seul soit gravé
+sur le marbre blanc de ma tombe! etc.»</p>
+
+<p>Ce fut vers ce temps qu'il écrivit ces trois immortelles <i>canzone</i>,
+odes élégiaques surnommées par les Italiens, à cause de leur
+perfection, les trois Grâces de leur langue. Ce fut alors aussi qu'il
+conçut et qu'il écrivit son poëme épique, plus romain qu'italien, sur
+les victoires de Scipion en Afrique; entreprise ingrate et
+malheureuse. Son génie était dans son amour: dès qu'il s'en séparait,
+il n'était plus qu'un érudit; dès qu'il y revenait, il était le plus
+harmonieux et le plus tendre des poëtes.</p>
+
+<h4>XVII</h4>
+
+<p>Sa renommée comme poëte, comme amant et comme écrivain consommé dans
+toutes les <span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span> &oelig;uvres de style s'était tellement répandue
+hors de sa retraite de Vaucluse, que Rome et Paris, ces deux capitales
+des lettres, lui offrirent de le couronner roi de la poésie et de la
+science. C'était, pour les poëtes du moyen âge, ce que le triomphe
+antique était pour les héros de Rome. Par une étrange coïncidence de
+pensée et de date, les deux triomphes lui furent offerts le même jour
+par la France et par l'Italie.</p>
+
+<p>«Le 23 août 1340, raconte-t-il lui-même, étant à Vaucluse, occupé de
+Laure et de mon poëme de <i>l'Afrique</i>, à la troisième heure du jour,
+c'est-à-dire vers les neuf heures du matin, je reçus une lettre du
+sénat de Rome, qui m'invitait avec les plus fortes instances à venir
+recevoir à Rome la couronne. Le même jour, à la dixième heure,
+c'est-à-dire vers quatre heures après midi, je vis arriver un courrier
+m'apportant une lettre du chancelier de l'Université, Robert de Bardy,
+qui me conjurait de donner la préférence à la ville de Paris pour y
+recevoir la couronne de gloire. «Décidez pour moi,» écrivit-il le même
+jour au soir à son patron et à son ami le cardinal Colonna; vous êtes
+mon conseil, mon appui, mon ami, ma gloire!»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span> La famille des Colonne, jalouse de l'honneur de ce
+couronnement pour leur ville, décida pour Rome. Le roi de Naples,
+Robert, ami et admirateur passionné de Pétrarque, contribua plus
+encore à décider Pétrarque pour Rome. Robert était un des princes
+d'Italie qui demandaient avec le plus d'autorité cet honneur du
+couronnement pour le favori de son esprit. Pétrarque partit pour
+Naples. Après de longues conversations entre le roi et le poëte,
+Robert, quoique vieilli déjà sur le trône, lui dit:</p>
+
+<p>«Je vous jure que les lettres me sont plus chères que la couronne, et
+que, s'il me fallait renoncer à l'un ou à l'autre, j'arracherais bien
+vite le diadème de mon front.» La veille du jour où Pétrarque allait
+partir de Naples pour Rome, le roi, dans son audience de congé, se
+dépouilla de la robe qu'il portait et en fit présent à son ami, pour
+qu'il la revêtît le jour de son couronnement. Il le nomma de plus
+aumônier de la cour de Naples, titre honorifique qui n'impliquait
+d'autre devoir que la reconnaissance à celui auquel il était décerné.</p>
+
+<p>Pétrarque, par une superstition du c&oelig;ur qui associait la date de
+son amour à toutes les dates heureuses de sa vie, voulut arriver à
+<span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span> Rome le 6 avril. Il y fut reçu en roi plus qu'en poëte. Les
+lettres, qui renaissaient alors, étaient la véritable royauté des
+peuples. On ne vit, dans les temps modernes, de triomphe intellectuel
+comparable qu'au retour de Voltaire dans Paris, après une absence de
+quarante ans, pour être couronné et pour mourir. La pompe fut digne du
+peuple romain et du premier des poëtes vivants; le Capitole revit les
+jours antiques; le procès-verbal de la cérémonie, que nous avons sous
+les yeux, porte:</p>
+
+<p>«Pétrarque a mérité le titre de grand poëte et de grand historien, et,
+en conséquence, tant par l'autorité du roi Robert de Naples que par
+celle du sénat et du peuple romain, on lui a décerné le droit de
+porter la couronne de laurier, de hêtre ou de myrte, à son choix;
+enfin on le déclare citoyen romain, en récompense de l'amour qu'il a
+constamment manifesté pour Rome, le peuple, la république, etc.»</p>
+
+<p>Cette gloire officielle ne fit rien à son bonheur et déchaîna contre
+lui plus d'envie. «Cette couronne, écrit-il lui-même dans son âge
+refroidi, ne m'a rendu ni plus poëte, ni plus savant, ni plus
+éloquent; elle n'a servi qu'à irriter la jalousie contre moi et à me
+priver du <span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span> repos dont je jouissais; ma vie, depuis ce temps,
+n'a été qu'un combat; toutes les langues, toutes les plumes, se sont
+aiguisées contre moi, mes amis sont devenus mes ennemis! J'ai porté la
+peine de mon ambition et de ma vanité.»</p>
+
+<h4>XVIII</h4>
+
+<p>Il ne faut pas rester longtemps dans une ville où l'on a joui des
+suprêmes honneurs. Pétrarque suivit cette maxime; pressé d'aller se
+parer de son laurier aux regards de Laure, il repartit pour Avignon.
+La maison des <i>Corrége</i>, amis des Colonne et par conséquent les siens,
+l'arrête quelques jours à Parme; les Corrége venaient de s'emparer de
+la souveraineté de cette ville sur la maison de la <i>Scala</i>: Pétrarque,
+paru à Parme au moment de cette révolution, entra dans la ville avec
+les vainqueurs, et se signala énergiquement parmi leurs partisans
+politiques. Ces princes, fiers de son amitié, lui donnèrent part à
+leur gouvernement; ils formèrent avec lui un véritable triumvirat du
+bien public, qui faisait contraste avec la tyrannie de leurs
+prédécesseurs. Pétrarque affectait à Parme et bientôt à Rome <span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span>
+l'esprit et les formes de l'antique liberté romaine. Son éloquence
+rappelait Cicéron comme sa poésie rappelait Virgile.</p>
+
+<h4>XIX</h4>
+
+<p>La poésie l'emportait cependant; il cherchait à Parme un souvenir de
+Vaucluse. Un jour qu'il était sorti de Parme pour se dissiper à
+l'ordinaire, le goût de la promenade l'ayant entraîné, il passa la
+rivière de Lenza, qui est à trois lieues de la ville, et se trouva sur
+le territoire de Rheggio, dans une grande forêt qu'on nomme <i>Silva
+piana</i> quoiqu'elle soit sur une colline fort élevée, d'où l'on
+découvre les Alpes et toute la Gaule cisalpine. Il faut l'entendre
+lui-même faire la description des lieux, et de ce qu'il y sentit, dans
+une lettre en vers latins à Barbate de Sulmone.</p>
+
+<p>«De vieux hêtres, dont la tête touche les nues, défendent l'approche
+de cette forêt aux rayons du soleil. De petits vents frais sortis des
+montagnes voisines, et plusieurs ruisseaux qui y serpentent, tempèrent
+les ardeurs de la canicule. Dans les plus grandes sécheresses, la
+terre y est toujours couverte d'un gazon vert émaillé de fleurs. On y
+entend gazouiller toutes sortes <span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span> d'oiseaux, et on y voit
+courir des bêtes fauves de toutes espèces. Au milieu s'élève un
+théâtre que la nature semble avoir fait exprès pour les poëtes. Une
+montagne le met à l'abri des vents du midi; des arbres qui l'entourent
+y répandent un ombrage frais. On y entend le ramage des oiseaux et le
+murmure d'un ruisseau qui invite au sommeil. La terre y exhale une
+odeur délicieuse, c'est l'image des champs Élysées.</p>
+
+<p>«Les bergers et les laboureurs respectent ce lieu sacré: sa beauté me
+frappa; je sentis tout à coup comme une inspiration des Muses, qui
+m'invitaient à travailler à mon <i>Afrique</i>. Honteux d'avoir reçu un
+honneur que je n'avais pas mérité, je résolus de mettre la dernière
+main à ce poëme, pour faire voir que je n'étais pas tout à fait
+indigne de la couronne. L'ardeur poétique se réveilla avec tant de
+force, que je crus devoir m'y livrer. Je fis plusieurs vers
+sur-le-champ avec une facilité que je n'avais jamais éprouvée, et je
+continuai d'y travailler pendant quelques jours que je passai dans le
+voisinage de <i>Silva piana</i>.»</p>
+
+<p>Il se construisit une maison entre la ville et cette forêt. «J'ai
+ainsi, écrit-il, une campagne au milieu de la ville et une ville au
+milieu des <span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span> champs; quand je suis las de la solitude, je n'ai
+qu'à sortir, je trouve le monde; quand je suis las du monde, je rentre
+dans ma demeure et j'y retrouve la solitude. Je jouis ici d'un repos
+que les philosophes d'Athènes, les poëtes de Rome, les anachorètes du
+désert, n'ont jamais goûté. Ô fortune! laisse en paix un homme qui se
+cache! Sors de sa petite maison, et vas agiter les palais des rois!»</p>
+
+<p>«Ici,» ajoute-t-il dans une de ses lettres à son ami <i>Pastrengo</i>, «je
+travaille toujours, aspirant au repos et n'espérant pas y parvenir; je
+m'avance à grands pas vers la mort sans la redouter; je voudrais
+sortir de cette odieuse prison où mon âme est captive. J'habite Parme,
+j'y passe ma vie dans l'église ou dans mon jardin. Las de la ville, je
+vais souvent errer dans les bois; je bâtis une petite maison telle
+qu'il convient à la médiocrité de mon état; on y verra peu de monde.
+Les vers d'Horace ralentissent mon ardeur pour le bâtiment et me
+parlent de ma dernière demeure. Je réserve les pierres pour mon
+monument. Si j'aperçois une petite fente dans les murs nouveaux, je
+gronde les maçons; ils me répondent que tout l'art des hommes ne
+saurait rendre l'argile plus solide, qu'il n'est <span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span> pas
+surprenant que des fondements récents se tassent un peu, que les mains
+mortelles ne peuvent construire rien de durable; enfin, que ma maison
+durera encore plus que moi et mes neveux. Je rougis alors, et je dis
+en moi-même: Insensé! assure donc les fondements de ce corps qui
+menace ruine; ce corps s'écroulera avant ta maison, tu seras bientôt
+forcé de quitter l'une et l'autre de ces demeures!»</p>
+
+<p>On croit entendre Horace devenu plus sérieux en devenant plus
+spiritualiste dans l'âge chrétien.</p>
+
+<h4>XX</h4>
+
+<p>La mort prématurée de son ami Jacques Colonna, l'évêque de Lombez, le
+fit renoncer à son canonicat de Gascogne, pays qui lui était
+antipathique, à cause de la loquacité, dit-il, et de la turbulence de
+ses sauvages habitants. Les princes de la maison de Corrége lui firent
+donner la place lucrative d'archidiacre de Parme. Ils voulaient
+l'attacher à eux à tout prix.</p>
+
+<p>Cependant Clément VI, pape lettré, mondain, magnifique, venait de
+succéder à des papes plus monastiques que romains, Rome lui <span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span>
+envoya une députation pour le supplier de rétablir le saint-siége dans
+ses murs. En passant à Parme, cette nombreuse ambassade de princes
+romains s'adjoignit Pétrarque comme orateur de Rome. Pétrarque rentra
+avec eux à Avignon, harangua éloquemment le pape, et reçut en
+récompense de sa harangue un riche bénéfice dans l'État de Pise.</p>
+
+<p>Ce fut dans cette ambassade qu'il se lia d'amitié et de politique avec
+Nicolas de Rienzi, qui devint peu après l'agitateur, le tribun, le
+dictateur et la victime de Rome.</p>
+
+<p>Rienzi, poëte et orateur comme Pétrarque, n'eut que le tort de se
+tromper de quelques siècles. Pétrarque et lui auraient dû naître au
+temps des Scipions. Au lieu de penser, ils rêvèrent; leur rêve était
+beau, mais il était posthume.</p>
+
+<h4>XXI</h4>
+
+<p>C'est le malheur de l'Italie, depuis sa déchéance politique, d'avoir
+conservé ses grandes facultés individuelles en ayant perdu sa
+nationalité. Elle enfante des Romains, et elle ne nourrit que des
+Italiens. L'énergie des caractères et la puissance des intelligences
+<span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span> qu'elle produit sont en perpétuel contraste avec la petitesse
+des États et avec la servitude des institutions pour lesquels ces
+natures romaines devaient vivre; en sorte que cette noble et belle
+terre souffre doublement de rêver ce que fut l'Italie jadis, et de
+subir ce que l'Italie est aujourd'hui. Supplice cruel par lequel un
+peuple toujours vivant est encadré dans une nationalité, non pas
+morte, mais ensevelie. Dans un tel état de choses, les facultés de ses
+grands hommes ne servent qu'à les torturer davantage par le spectacle
+de l'impuissance de leurs destinées; de là des rêves, seule
+consolation des imaginations héroïques emprisonnées dans l'impossible.</p>
+
+<p>Telle était l'Italie du temps de Rienzi et de Pétrarque, hélas! et
+telle elle est encore de nos jours. Une forte confédération de toutes
+ses petites puissances, reliées en faisceau par une grande puissance
+militaire extérieure, peut seule restaurer une ombre de l'antique
+Italie. Mais, à elle seule, elle ne peut rien: l'unité, source de
+toute force, lui manque; l'amitié pieuse des races qu'elle appelait
+jadis barbares lui est nécessaire. Il n'y a qu'une main armée qui
+puisse la relever sur son séant.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span> XXII</h4>
+
+<p>Rienzi était né à Rome d'un cabaretier et d'une lavandière; mais on
+assurait que cette lavandière était d'un sang impérial, fille d'un
+bâtard de l'empereur Henri VII. On pourrait attribuer à cette origine
+cet instinct de grandeur et de souveraineté qui se révéla en lui dès
+son enfance. Il naquit poëte, orateur, tribun et remueur d'hommes; les
+noms de Tite-Live, de Cicéron, de César, des deux Sénèques, étaient
+toujours dans sa bouche; ses entretiens reconstruisaient sans cesse la
+Rome de la république ou de l'empire; il avait le fanatisme du
+Capitole. Il s'indignait contre l'insolence de ces deux ou trois
+familles romaines qui tyrannisaient sa patrie en l'absence des papes.
+C'est pour cela qu'il était venu solliciter avec passion Clément VII
+de rentrer au Vatican; son ambassade n'eut pas de succès. Clément VII,
+homme de plaisir et de mollesse, préférait les délices d'Avignon aux
+luttes qu'il aurait à soutenir à Rome contre les princes, presque tous
+armés et fortifiés, des États romains. Il aimait mieux régner au
+Capitole de nom que de fait; il amusa Pétrarque <span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span> de quelques
+vaines promesses, et il donna à Rienzi la place lucrative de
+protonotaire du saint-siége apostolique à Rome. Tel fut l'unique
+résultat de cette ambassade.</p>
+
+<h4>XXIII</h4>
+
+<p>Pendant que Pétrarque, revenu ainsi à Avignon, s'enivrait de poésie et
+d'amour mystique sous les yeux de Laure, et multipliait ses sonnets
+divins, qui sont comme le calendrier de ses rencontres et de ses
+soupirs, Rienzi commençait à agiter Rome.</p>
+
+<p>Les revers de la maison de Corrége, un instant chassée de Parme, puis
+y rentrant les armes à la main, rappelèrent Pétrarque à Parme. Il
+composa pour Rienzi, son ami, cette ode patriotique: <i>Italia mia
+beneche il parlar sia indarno!</i> etc., pour conjurer les princes
+d'Italie à la concorde et à l'union. Cette adjuration poétique est le
+fond de toutes les odes et de toutes les harangues que nous avons
+entendues, depuis cette époque, dans la bouche de tous les poëtes
+politiques de la Péninsule: de Pétrarque à <i>Alfieri</i> ou à <i>Monti</i>, il
+n'y a qu'un écho éternel; les mêmes circonstances produisent le même
+cri; mais <span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span> Pétrarque fut le premier qui fit chanter à la lyre
+ce cri de la politique.</p>
+
+<p>L'Italie frémit tout entière à cette voix; mais cette voix se perdit
+dans le tumulte des ambitions et des rivalités de ville à ville. Le
+poëte se réfugia une quatrième fois à Vaucluse.</p>
+
+<p>Laure brillait encore à Avignon de tout l'attrait de sa beauté et de
+sa vertu; les sonnets de son poëte, trop étroits pour contenir son
+culte croissant pour elle, s'étaient transformés en formes plus larges
+et plus hautes de poésie qu'on appelait des <i>canzone</i> ou des
+<i>trionfi</i>; et la plus poétique de ces <i>canzone</i> fut écrite à cette
+époque au murmure de la fontaine de Vaucluse devant l'image de Laure:</p>
+
+<p class="poem20"><i>Chiare fresche et dolci aque!</i></p>
+
+<p>Voltaire lui-même, ravi d'admiration pour cette ode amoureuse, a tenté
+de la traduire et a échoué; il faut une âme tendre pour manier une
+langue pétrie de larmes et de soupirs. Un poëte plus mélancolique et
+plus fervent à ce culte de l'amour immatériel, M. Boulay-Paty, a
+consacré sa jeunesse à calquer vers sur vers ces sonnets et ces odes.
+Grâce à ce disciple, digne adorateur de ce maître, ce dithyrambe
+<span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span> de l'amour et du souvenir sera bientôt rajeuni dans la langue
+d'André Chénier.</p>
+
+<h4>XXIV</h4>
+
+<p>Pendant que Pétrarque soupirait ainsi pour la dernière fois un amour
+sans espérance à Vaucluse, un autre amour, celui de la patrie
+italienne, s'éveillait comme un remords dans son c&oelig;ur. «Je commence
+à vieillir, disait-il au cardinal Étienne Colonna, son patron et son
+ami; tout change avec le temps; mes cheveux mêmes changent de couleur,
+ils m'avertissent que je dois changer moi-même de vie et de pensées;
+l'amour ne sied plus à mes années, ou je dois le refouler dans mon
+c&oelig;ur.»</p>
+
+<p>Il se prépara à partir pour Parme et pour Rome. Laure ne put déguiser
+complètement sa douleur en apprenant la nouvelle de cette longue et
+peut-être éternelle absence. Le cinquante-septième sonnet laisse
+entrevoir l'orgueilleuse tristesse de son amant, en voyant sur les
+traits de Laure ces signes involontaires d'affection.</p>
+
+<p class="poem20"><i>Quel vago impallidir</i>, etc.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span> «Cette touchante pâleur qui recouvrit tout à coup son sourire
+interrompu sur ses lèvres d'une amoureuse nuée... Cette pensée
+compatissante que l'&oelig;il d'un autre ne put discerner, mais qui ne
+put à moi m'échapper, etc.»</p>
+
+<p>À peine parti, il se repentait déjà du départ, et il écrivait la plus
+langoureuse et la plus sublime de ses élégies, où son c&oelig;ur se
+retourne sur lui-même sans pouvoir trouver le repos.</p>
+
+<p class="poem20"><i>Di pensier in pensier, di monte in monte</i>, etc.</p>
+
+<p>«De pensée en pensée, de colline en colline, l'amour me conduit loin
+de tous les sentiers frayés sans que je puisse y trouver la paix de
+l'âme, etc.»</p>
+
+<p>Aussi revint-il encore sur ses pas, cette fois comme rappelé par un
+attrait supérieur à sa volonté. On lit avec délices, dans ses lettres
+latines de cette date, la description de quelques rares et courtes
+journées passées solitairement dans sa maisonnette de Vaucluse comme
+pour faire ses derniers adieux à ce séjour d'amour et de paix.</p>
+
+<p>Mais Rienzi, son ami, le rappelait par le grand bruit que ce tribun
+faisait à Rome.</p>
+
+<p>On a vu que le pape avait donné une autorité imposante à ce jeune
+Romain dans <span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span> sa capitale. Rienzi en avait profité pour
+s'attacher ce peuple et pour combattre les grandes familles armées qui
+tyrannisaient la ville. Pour accroître sa popularité, il employait
+l'éloquence des yeux autant que celle des paroles. Semblable aux
+anciens esclaves fabulistes qui faisaient dire aux apologues ce qu'ils
+n'osaient dire eux-mêmes, Rienzi faisait attacher la nuit, autour du
+Capitole ou du Vatican, des tableaux emblématiques autour desquels la
+foule se pressait le matin. Le tribun paraissait alors, et, donnant du
+geste et de la voix l'éloquente explication de ces peintures
+énigmatiques, il incendiait le peuple d'indignation contre les
+oppresseurs de la patrie; il prophétisait à une multitude, incapable
+de distinguer la différence des siècles, le prochain rétablissement de
+la liberté, de la puissance et de la gloire du sénat et du peuple
+romain.</p>
+
+<p>Comment conciliait-il tout cela avec l'autorité souveraine d'un pape
+étranger dont il affectait d'être le délégué et le ministre?
+L'ignorance de la populace transtévérine de Rome pourrait seule
+l'expliquer; mais en s'élevant contre le séjour des papes à Avignon et
+en retenant à l'usage de Rome les impôts que Rome envoyait
+précédemment au pape absent, <span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span> il se créait une popularité
+ambiguë contre laquelle ni le peuple ni le pape n'osaient protester
+trop haut. Sujet irréprochable aux yeux du pape, dont il affectait de
+rétablir l'autorité sur les princes romains; citoyen libérateur aux
+yeux du peuple, dont il prenait en main les droits et les intérêts,
+cette double politique l'éleva bientôt au rôle d'arbitre et de
+dictateur de Rome. Il s'associa habilement pour son double rôle un
+délégué du pape, l'évêque d'Orvieto, homme impuissant et docile qui
+tremblait sous son collègue.</p>
+
+<p>Rienzi régna avec un pouvoir absolu sous le nom du pape; les princes
+romains, conduits par le prince Colonna, voulurent en vain résister à
+sa dictature. Le tocsin du Capitole souleva le peuple contre les
+grands; ils furent chassés de Rome; les supplices achevèrent ce que la
+victoire du peuple avait commencé. Rienzi cita les nobles à son
+tribunal; un jeune homme de la maison des Ursins, qui venait d'épouser
+quelques jours avant une fille des Alberteschi, fut arraché de son
+palais et pendu aux fenêtres du Capitole, sous les yeux de sa nouvelle
+épouse. Les cachots se remplirent des seigneurs des plus puissantes
+maisons, même de la famille des Colonne.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span> Cette terreur rendit la paix à la campagne romaine et à la
+ville. Rienzi promulgua des décrets de réforme des lois et des
+m&oelig;urs qui firent l'admiration de l'Italie. Après avoir soulevé,
+intimidé, pacifié Rome, il rêva de rétablir l'empire, il provoqua par
+ses lettres et par ses envoyés tous les États d'Italie à adhérer à sa
+restauration du monde romain. Les titres qu'il prenait dans ses
+dépêches aux princes et aux peuples étaient ceux-ci:</p>
+
+<p><span class="smcap">Nicolas le sévère et le clément, libérateur de Rome, zélateur de
+l'Italie, amateur du monde, tribun, auguste.</span> Une partie de l'Italie
+s'émut à sa voix et crut renaître à ses beaux siècles; les Visconti de
+Milan, l'empereur, le roi de Hongrie, lui envoyèrent des ambassadeurs
+pour le reconnaître et l'encourager dans ses entreprises. Le roi de
+France seul le traita avec mépris; le pape dissimulait à Avignon.</p>
+
+<p>Quant à Pétrarque, il crut revoir dans son ami le restaurateur de
+cette Italie antique, dont l'image occupait depuis sa jeunesse la
+moitié de son âme. Il osa écrire d'Avignon, sous les yeux des papes,
+une lettre au peuple romain et au tribun; cette lettre éloquente et
+amère était la plus audacieuse satire du gouvernement <span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span>
+temporel des papes sur la ville des consuls et des Césars. Qu'on en
+juge par ce fragment de sa lettre:</p>
+
+<p>«S'il faut perdre, dit-il au peuple romain, la liberté ou la vie, qui
+est-ce parmi vous (s'il lui reste une goutte de sang romain dans les
+veines) qui n'aimât mieux mourir libre que de vivre esclave? Vous qui
+dominiez autrefois sur toutes les nations, qui voyiez les rois à vos
+pieds, vous avez gémi sous un joug honteux; et (ce qui met le comble à
+votre honte et à ma douleur) vos maîtres étaient des étrangers, des
+aventuriers. Recherchez bien leur origine, vous verrez que la vallée
+de Spolette, le Rhin, le Rhône et quelques coins de terre plus
+ignobles encore vous les ont donnés. Des captifs menés en triomphe,
+les mains liées derrière le dos, sont devenus tout à coup citoyens
+romains, et, qui pis est, vos tyrans. Faut-il s'étonner qu'ils aient
+en horreur la gloire et la liberté de Rome, qu'ils aiment à voir
+couler le sang romain, quand ils se rappellent leur patrie, leur
+servitude et leur sang, si souvent répandu par vos mains? Mais d'où
+leur peut venir cet orgueil insupportable dont ils sont bouffis?
+Est-ce de leurs vertus? Ils n'en ont point. De leurs richesses? Ce
+n'est <span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span> qu'en vous volant qu'ils peuvent apaiser leur faim. De
+leur puissance? Elle sera anéantie quand vous le voudrez. De leur
+naissance, de leur nom? Ils se vantent d'être Romains et croient
+l'être devenus, à force de le dire, comme si le mensonge pouvait
+prescrire contre la vérité. Je ne sais si je dois rire ou pleurer,
+quand je pense qu'ils trouvent indigne d'eux ce nom de citoyen romain
+que tant de héros ont fait gloire de porter!</p>
+
+<p>«Quelle que soit l'origine de ces étrangers si fiers de leur noblesse,
+qu'ils vantent sans cesse, ils ont beau faire les maîtres dans vos
+places publiques, monter au Capitole entourés de satellites, fouler
+d'un pied superbe les cendres de vos ancêtres, ils ne seront jamais
+Romains. La voilà vérifiée la prédiction de ce poëte qui disait: <i>Rome
+a perdu la douce consolation, dans son malheur, de ne reconnaître
+point de rois, et de n'obéir qu'à ses enfants.</i>»</p>
+
+<p>Pétrarque compare ensuite Rienzi aux deux Brutus, dont l'un chassa de
+Rome les Tarquins, l'autre plongea son poignard dans le sein de César.</p>
+
+<p>«Le nouveau tribun, dit-il, que je regarde comme votre troisième
+libérateur, réunit en lui seul la gloire des deux autres, ayant fait
+<span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span> mourir une partie de vos tyrans et mis en fuite le reste....</p>
+
+<p>«Homme courageux, continue Pétrarque, qui portez tout le fardeau de la
+république, que l'image de l'ancien Brutus vous soit toujours
+présente! Il était consul, vous êtes tribun! Quiconque est ennemi de
+la liberté de Rome doit être le vôtre.»</p>
+
+<h4>XXV</h4>
+
+<p>L'enthousiasme pour la renaissance de l'Italie romaine l'emportait,
+comme on le voit ici, dans l'âme de Pétrarque sur son attachement à
+ses illustres patrons, les papes et les Colonne. Son patriotisme plus
+poétique que politique alors, car les empires morts ne ressuscitent
+pas à l'évocation d'une ode ou d'une harangue, le fit justement
+accuser de chimère et d'ingratitude. C'est peu; il songeait
+sérieusement à aller à Rome porter le secours de son génie au tribun.</p>
+
+<p>Mais déjà le tribun, semblable à Mazaniello de Naples, commençait à
+délirer et à affecter l'empire du monde, sans autre force que le nom
+d'une capitale morte et la faveur mobile d'une municipalité romaine.
+Il se faisait proclamer <span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span> chevalier de l'univers; il frappait
+l'air de son épée nue, des quatre côtés de l'horizon, pour prendre
+possession de la terre entière. Son collègue, le délégué du pape,
+profitant de sa démence, l'excommuniait; le pape lui-même, convaincu
+de sa folie et de sa faiblesse, le désavouait et insultait à Avignon
+ses ambassadeurs; Pétrarque seul persistait dans son fanatisme pour
+son ami. Clément VI caressait cependant encore le poëte; il
+s'entretenait amicalement avec Pétrarque, lui prodiguait les faveurs
+et les dons de l'Église, mais Pétrarque persistait à vouloir se rendre
+à Rome; la dernière fois qu'il vit Laure avant ce départ fut pour lui
+comme un pressentiment d'éternelle séparation.</p>
+
+<p>«Elle était assise, dit-il, au milieu des dames, comme une belle rose
+dans un jardin entourée de fleurs plus petites et moins éclatantes
+qu'elle: rien de plus modeste que sa contenance; elle avait quitté
+toutes ses parures, ses perles, ses guirlandes, les couleurs gaies de
+ses vêtements; bien qu'elle ne fût pas triste, je ne reconnus pas son
+enjouement habituel; elle était sérieuse et semblait rêver; je ne
+l'entendis pas chanter, ni même causer avec ce charme qui enlevait les
+c&oelig;urs; elle avait l'air d'une <span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span> personne qui redoute un
+malheur qu'on ne discerne pas encore. En la quittant, je cherchai dans
+mon âme une force contre les catastrophes que j'aurais à éprouver; ses
+regards avaient une expression indéfinissable que je ne leur avais
+jamais vue avant, j'eus de la peine à ne pas pleurer; quand l'heure
+fut venue où il fallait absolument qu'elle se retirât du cercle, elle
+jeta sur moi un coup d'&oelig;il si doux, si honnête et si tendre, que je
+me sentis rempli d'émotion, d'espoir et de terreur.»</p>
+
+<p>Qui peut dire, après avoir lu ces lignes, que Pétrarque n'était à
+l'égard de Laure qu'un poëte? Qui ne reconnaît dans ces symptômes les
+angoisses et les presciences du véritable attachement?</p>
+
+
+<h4>XXVI</h4>
+
+<p>Cependant Rienzi, flottant entre le bon sens, la démence et la fureur,
+avait fait jeter les Colonne et les princes romains dans les cachots
+du Capitole; puis, après avoir préparé l'échafaud pour eux, il était
+monté à la tribune des harangues, et il avait demandé dans un discours
+d'apparat leur grâce au peuple romain; le peuple avait applaudi à la
+grâce comme au <span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span> supplice. Les princes délivrés avaient
+accompagné le tribun comme un triomphateur dans les rues de Rome.
+Bientôt les princes sortis de prison étaient rentrés dans leurs villes
+fortes, avaient levé leurs vassaux et marché contre le tribun. Rome
+était bloquée par ses propres enfants. Le peuple, éveillé de ses
+rêves, se tournait contre le prétendu libérateur; cependant les cinq
+princes de la maison des Colonne périrent le même jour dans le premier
+assaut donné témérairement aux portes de la ville.</p>
+
+<p>Pétrarque écrivit lui-même à Rienzi: «Vous me forcez à rougir de vous;
+de protecteur des gens de bien vous devenez un chef de brigands!
+J'accourais vers vous, je change de route.»</p>
+
+<p>Il versa un torrent de larmes sur la mort des jeunes gens de la maison
+des Colonne; son c&oelig;ur se retrouva avec sa raison au réveil de ce
+rêve dissipé par la folie de Rienzi. Il se rendit à Parme, son
+Vaucluse italien, pleurant à la fois sur la perte de ses amis les
+Colonne et sur la perte de Rome.</p>
+
+<p>Rienzi, en effet, jetait cette capitale dans sa propre démence;
+quelques jours après l'assaut où les Colonne avaient péri, il
+conduisit son fils vers le bourbier rempli d'eau et de sang où le
+corps du plus jeune de ces princes gisait <span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span> encore. Il prit
+cette eau sanglante et fétide dans le creux de sa main, et il en
+aspergea la tête de son fils en le proclamant chevalier de la
+Victoire. Une émeute du peuple, fomentée par les derniers des Colonne,
+souleva la ville et força Rienzi à se réfugier au château Saint-Ange.
+Il s'évada pendant la nuit et se réfugia auprès du roi de Hongrie. Son
+corps fut pendu en effigie aux créneaux de la forteresse d'Adrien.
+Ainsi devait finir cet empire fantastique, s'écria Pétrarque, revenu
+lui-même de son illusion d'un moment. De ce jour il ne songe plus
+qu'aux lettres, dont l'empire est éternel, et à l'amour qui ne meurt
+pas avec la beauté mortelle.</p>
+
+<h4>XXVII</h4>
+
+<p>Son ressouvenir d'Avignon le poursuivait dans sa solitude du faubourg
+de Parme. «Autrefois, écrit-il, quand j'avais quitté Laure, je la
+voyais souvent en rêve; cette angélique vision me consolait,
+maintenant elle m'abandonne et me consterne. Je crois l'entendre me
+dire, comme le jour de la séparation: <i>Vous ne me reverrez plus sur la
+terre!</i> Mes soupirs et mes poésies soulèvent ma peine sans la
+soulager; <span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span> serait-elle donc déjà au ciel? Cette incertitude
+m'agite nuit et jour, je ne suis plus ce que j'étais; je ressemble à
+un homme qui marche sur un sol miné...» Puis un songe lui offre
+l'image courroucée de Laure qui le défie de l'oublier. «J'entendis une
+voix triste qui me dit tout bas (c'était elle): Ce misérable compte
+les jours loin de moi, il ne vit pas; il n'est jamais d'accord avec
+lui-même; il court le monde, mais il a beau faire, il m'aimera
+toujours partout où il sera. Je serai l'unique objet de ses discours,
+de ses écrits, de ses pensées!...» Puis elle lui parle longuement de
+leur chaste amour sur la terre, et de leur éternelle réunion dans le
+monde des âmes.</p>
+
+<p>Ce songe était prophétique, Laure était morte de la peste à Avignon,
+le 6 avril, anniversaire de sa première rencontre avec son poëte dans
+l'église de Sainte-Claire. Les dates sont les superstitions de
+l'amour; ce troisième 6 avril était l'augure de la rencontre au ciel
+qui n'aurait plus de séparation.</p>
+
+<p>Voici comment Pétrarque lui-même, informé plus tard de toutes les
+circonstances de cette mort, se la retrace dans un de ses souvenirs
+écrits. On voit qu'il cherche à fixer pour l'éternité, par la parole
+immortelle, le dernier <span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span> soupir de celle qui emporte sa propre
+vie avec la sienne, afin que rien ne périsse de ce qui fut Laure, même
+quand Laure elle-même a disparu de ses yeux:</p>
+
+<p>«La peste d'Avignon enlevait depuis plusieurs semaines tous les âges
+et tous les sexes. Laure en ressentit les premières atteintes le 3
+avril. Elle eut la fièvre avec crachement de sang. Comme il était
+constant qu'on ne passait pas le troisième jour après que le mal
+s'était manifesté par les symptômes ordinaires, elle prit d'abord les
+précautions que sa piété et sa raison lui suggérèrent: elle reçut les
+sacrements et fit son testament le même jour; ensuite elle se prépara
+à la mort sans inquiétude et sans regret. La vie qu'elle avait menée
+était si pure, que son âme ne pouvait pas être troublée par
+l'incertitude de l'avenir.</p>
+
+<p>«Quand elle fut à l'agonie, ses parentes, ses amies, ses voisines, se
+rassemblèrent autour d'elle, quoiqu'elle fût attaquée d'un mal
+contagieux, qui faisait peur à tout le monde. C'est une chose bien
+singulière, qu'étant si belle elle fût si aimée des personnes même de
+son sexe. Rien ne fait mieux l'éloge de son caractère, dont la bonté
+suspendait les effets ordinaires de la jalousie et de l'envie.» Il
+faut <span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span> convenir cependant que, de la façon dont Pétrarque
+s'exprime, il semble que ces dames étaient attirées par la <i>curiosité
+de voir comment on fait ce passage que tout le monde est obligé de
+faire, et qu'on ne fait qu'une fois</i>.</p>
+
+<p>«Laure, assise sur son lit, paraissait tranquille. L'ennemi de nos
+âmes, qui n'avait point de prise sur elle, ne vint point l'effrayer
+par des fantômes hideux et menaçants, comme il a coutume de faire,
+selon saint Augustin.</p>
+
+<p>«Ses compagnes, répandues autour de son lit, poussaient des sanglots
+et versaient des torrents de larmes. Hélas! disaient-elles, que
+deviendrons-nous? Nous allons voir disparaître la merveille de notre
+siècle, le modèle de toutes les perfections. La vertu, la beauté, la
+politesse, sortiront de ce monde avec Laure. Où trouvera-t-on une
+femme aussi accomplie; des propos si sages, si mesurés, un maintien et
+des manières si honnêtes, une voix si charmante? Nous allons perdre
+une compagne qui était l'âme de nos plaisirs innocents; une amie qui
+nous consolait dans nos chagrins, et dont l'exemple était pour nous
+une leçon vivante. Sa présence seule suffisait pour nous garantir des
+pièges de l'ennemi et des écueils de ce monde. Nous perdrons tout en
+la perdant. Le <span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span> ciel qui nous l'enlève semble nous envier la
+possession d'un trésor dont nous n'étions pas dignes.</p>
+
+<p>«Quoique Laure eût l'air tranquille, on ne peut douter qu'elle ne fût
+sensible à la douleur de ses compagnes; mais, tout occupée de ce
+qu'elle allait devenir, elle recueillait déjà en silence les fruits
+d'une vie innocente et pure. Son âme, prête à quitter sa belle
+demeure, rassemblant en elle-même toutes ses vertus, semblait avoir
+rendu l'air plus serein. Elle est morte doucement et sans effort,
+comme un flambeau qui pâlit et s'éteint. Son visage était plus blanc
+que la neige, mais on n'y voyait pas cette morne lividité qui annonce
+l'absence de vie; ses beaux yeux n'étaient pas éteints, ils
+paraissaient seulement fermés par le sommeil: elle avait l'air d'une
+personne qui se recueille pour prier. Enfin telle était la mort
+elle-même sur ce beau visage! dit son amant. <i>Elle savait</i>,
+ajoute-t-il, <i>toutes les routes qui mènent au ciel!</i>»</p>
+
+<h4>XXVIII</h4>
+
+<p>De ce jour tout ce qu'il y avait d'humain et de frivole encore dans la
+poésie amoureuse <span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span> des sonnets de Pétrarque revêtit, pour
+ainsi dire, le deuil éternel de son âme: ses chants devinrent des
+cantiques, et la mort de celle qu'il aimait lui donna l'accent de la
+tombe et de l'éternité. Dans ceux qui aiment de l'amour surnaturel, de
+l'amour du beau et non de l'amour des sens, comme nous l'avons dit en
+commençant, l'amour est plus parfait après la mort de ce qu'on aime
+que pendant la vie de l'objet aimé. L'immortalité transforme le
+sentiment et l'amour devient culte. On le sent partout dans les
+sonnets de Pétrarque qui suivirent la mort de Laure; on trouve le
+poëte et l'amant dans les premiers, on trouve l'adoration et la piété
+dans les derniers: ils sont, pour les c&oelig;urs tendres, le manuel de
+la douleur et de l'espérance.</p>
+
+<p>«Que fais-tu, ô mon âme! que penses-tu? Vers qui regardes-tu en
+arrière dans ce temps qui ne peut plus revenir?</p>
+
+<p>«Les douces paroles, les tendres regards que tu as si souvent décrits,
+ô pauvre âme sans repos! sont enlevés à la terre!» etc.</p>
+
+<p>«Allons chercher au ciel ce que nous ne pouvons plus trouver sur la
+terre!» etc.</p>
+
+<p>Et ailleurs:</p>
+
+<p>«Ô mes yeux! elle s'est obscurcie, notre <span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span> aurore, et m'a
+rendu à moi-même plus insupportable le poids de mon existence!</p>
+
+<p>«Oh! qu'il eût fait beau mourir il y a aujourd'hui trois ans!»</p>
+
+<p>Écoutez encore:</p>
+
+<p>«Si un doux gazouillement d'oiseaux, si un suave froissement de vertes
+feuilles à la brise d'automne, de l'été, si un sourd murmure d'ondes
+limpides je viens à entendre sur une rive fraîche et fleurie,</p>
+
+<p>«Dans quelque lieu que je me repose pensif d'amour pour écrire d'elle,
+celle que le ciel nous fit voir et que la terre aujourd'hui nous
+dérobe, je la vois et je l'entends; car, encore vivante, de si loin
+elle répond intérieurement à mes soupirs.</p>
+
+<p>«Pourquoi te consumer avant le temps, me dit-elle avec une tendre
+compassion, et pourquoi ce fleuve de douleurs coule-t-il sans cesse de
+tes yeux?</p>
+
+<p>«Oh! ce n'est pas sur moi qu'il faut pleurer, moi dont les jours en
+mourant se changèrent en jours éternels, et dont les yeux, quand je
+parus les fermer à ce monde, s'ouvrirent à l'éternelle lumière!»</p>
+
+<p>Plus loin, on le voit tenté, par la séduction des lieux, de la beauté,
+de la jeunesse, de la <span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span> nature, d'aimer encore ici-bas; mais
+l'amoureuse jalousie de Laure, s'armant de sévérité divine, le
+rappelle tendrement au mépris de ce qui n'est pas elle.</p>
+
+<p>«Les ondes me parlent d'amour, et le zéphyr, et les ombres des
+feuilles, et les oiseaux mélodieux, et les habitants des eaux, et
+l'herbe et les fleurs de la rive, sont d'accord ensemble pour me
+convier à aimer encore.</p>
+
+<p>«Mais toi, prédestinée! qui m'appelles des profondeurs du ciel, par la
+mémoire de ta mort si amère, oh! prie pour moi, afin que je dédaigne
+de ce monde toutes ses douces amorces et tout ce qui n'est pas toi!»</p>
+
+<h4>XXIX</h4>
+
+<p>Lisons encore:</p>
+
+<p>«Âme béatifiée qui daignes souvent descendre pour consoler mes nuits
+gémissantes d'un regard de ces yeux que la mort n'a pas éteints, mais
+auxquels l'éternité a donné une splendeur qui n'est pas de ce monde!</p>
+
+<p>«Combien ne suis-je pas enivré de reconnaissance de ce que tu daignes
+rasséréner mes tristes jours par ta céleste apparition!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span> «Vois comme, dans ces mêmes sites où je passai tant d'années
+à te célébrer de mes chants, je passe maintenant mes jours à te
+pleurer, à pleurer sur toi! non, mais à pleurer sur mon propre deuil!</p>
+
+<p>«Un seul soulagement se trouve cependant à mes peines: c'est qu'au
+moment où tu te tournes d'en haut vers moi, je te reconnais et je
+t'entends à la démarche, à la voix, au visage, aux vêtements que tu
+portais sur la terre!»</p>
+
+<p>Il associe, dans un autre sonnet, la nature entière à ses sentiments.</p>
+
+<p>«Elle est partie pour le séjour de la félicité, et mes yeux la
+cherchent en vain dans ces lieux où elle naquit, dans cet air que je
+remplis de mes soupirs; mais il n'y a ni rocher, ni précipice dans ces
+montagnes, ni rameau, ni feuillage vert sur ces rives, ni fleuve dans
+ces vallées, ni brin d'herbe, ni goutte d'eau, ni veine distillant de
+ces sources, ni bête sauvage de ces forêts qui ne sachent combien je
+souffre pour elle!»</p>
+
+<p>Et celui ci:</p>
+
+<p>«Quand je revois l'aurore descendre du firmament avec son visage de
+roses et sa chevelure dorée, l'amour m'assaille au c&oelig;ur et
+<span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span> ma joue se décolore, et je me dis dans mes soupirs: Là est
+Laure maintenant!»</p>
+
+<h4>XXX</h4>
+
+<p>Encore un et je finis, mais je ne finis que pour finir; car je
+voudrais lire, et relire sans fin avec vous de telles tristesses; et
+si vous pouviez les lire dans ces vers trempés de larmes, et dans
+cette langue divine inventée au déclin des langues par des amoureux et
+par des saints pour prier, aimer, désirer, attendre, vous ne vous
+arrêteriez qu'après les avoir incorporés en vous par votre mémoire.</p>
+
+<p class="poem20"><i>Levommi il mio pensier</i>, etc.</p>
+
+<p>Écoutez en vile et sourde prose ce <i>Sursum corda</i> d'un amant vers
+l'image et vers le séjour de l'éternelle beauté; car, nous le
+répétons, Laure ne fut pour Pétrarque que l'incarnation adorée du beau
+ici-bas, ou plutôt elle est remontée là-haut, et c'est là-haut qu'elle
+resplendit.</p>
+
+<p>«Là nous la reverrons encore; là elle nous attend, et là elle se
+lamente peut-être de ce que nous tardons tant à la rejoindre.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span> Et plus loin, trois ans après sa mort:</p>
+
+<p>«Dans l'âge de sa beauté et de sa floraison, de ce printemps où
+l'amour a en nous plus de force, laissant sur la terre sa terrestre
+écorce, ma Laure, par qui je vivais, s'est <i>départie</i> de moi!</p>
+
+<p>«Et vivante et belle, et sans voile elle a fait son ascension vers le
+ciel; de là elle règne sur moi, et elle régit toutes mes pensées.</p>
+
+<p>«Oh! pourquoi ne me dépouille-t-il pas plus vite de ce corps mortel,
+ce dernier jour qui est le premier d'une autre vie?</p>
+
+<p>«Afin que, semblable à toutes mes pensées qui volent sur ses traces
+derrière elle, ainsi mon âme affranchie de son poids, libre et
+joyeuse, la suive, et que je sorte enfin de l'angoisse où je vis.</p>
+
+<p>«C'est pour mon malheur que se lève chaque jour qui retarde ce moment.
+La pensée me souleva dans cette partie du ciel où vit celle que je
+cherche et que je ne retrouve plus sur la terre.</p>
+
+<p>«Là, parmi les âmes qu'enserre le troisième cercle du firmament je la
+revis plus belle encore et moins sévère.</p>
+
+<p>«Elle me prit par la main et elle me dit: <span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span> «Dans cette sphère
+céleste tu seras encore avec moi, si mon espoir ne me trompe pas.</p>
+
+<p>«Je suis celle qui te donna tant d'angoisses ici-bas, celle qui
+remplit sa journée avant le soir.</p>
+
+<p>«L'intelligence humaine ne peut pas comprendre ma félicité actuelle;
+elle n'attend que toi pour être complète, et j'ai laissé là-bas sous
+mes pieds ce beau voile de mon corps que tu as tant aimé!»</p>
+
+<p>«Oh Dieu! pourquoi cessa-t-elle de parler, et pourquoi sa main
+s'ouvrit-elle pour laisser retomber la mienne? puisqu'à l'accent de
+ces paroles si compatissantes et si chastes, peu s'en manqua que je ne
+demeurasse moi-même dans l'immortalité avec elle!»</p>
+
+<h4>XXXI</h4>
+
+<p>N'est-ce pas là un nouvel amour? N'est-ce pas là une nouvelle poésie
+totalement inconnue à la poésie antique et à l'antique amour? Comment
+se fait-il que M. de Chateaubriand, qui a cru retrouver l'accent du
+christianisme dans les délires sensuels de la <i>Phèdre</i> de Racine, ne
+l'ait pas reconnu tout entier et <span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span> mille fois plus immatériel
+et plus mystique dans Pétrarque?</p>
+
+<p>En voici un autre de ces chants que nous avons essayé de traduire
+autrefois nous-même, mais sans pouvoir lutter avec l'impalpabilité des
+vers éthérés de Pétrarque, et que M. Boulay-Paty veut bien nous
+permettre de dérober à sa traduction en vers encore inédite. Le vers
+enferme le vers, et le mot presse le mot; c'est le sens, c'est le
+sentiment, c'est presque la musique du sonnet, mais ce n'est pas la
+langue: le français est trop viril pour ainsi pleurer.</p>
+
+<p class="poem20"><i>Valle che di lamenti miei sei piena.</i></p>
+
+<div class="poem20">
+<p>Vallée, ô toi qu'emplit de ses sanglots ma peine!<br>
+ Toi, fleuve dont les eaux se troublent de mes pleurs,<br>
+ Bêtes des bois, oiseaux volants parmi ces fleurs,<br>
+ Poissons qu'entre ces bords l'onde en son cours promène.</p>
+
+<p>Airs dont mes longs soupirs attiédissent l'haleine,<br>
+ Sentier jadis de joie, aujourd'hui de douleurs,<br>
+ Coteau cher à mes pas, plus cher à mes langueurs,<br>
+ Où l'amour cependant par instinct me ramène:</p>
+
+<p>Je reconnais en vous l'aspect accoutumé,<br>
+ Non en moi, pour jamais à tout plaisir fermé,<br>
+ Et qui nourris au c&oelig;ur un chagrin solitaire.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span> D'ici je la voyais. Je reviens voir le lieu<br>
+ D'où loin de ce bas monde elle est montée à Dieu<br>
+ Sans voile, abandonnant son beau corps à la terre!</p>
+</div>
+
+<p>Ce sont les mêmes sentiments et presque les mêmes images que j'ai
+exprimés moi-même dans une forme plus large et infiniment moins
+parfaite que celle de Pétrarque, en écrivant l'ode élégiaque intitulée
+<i>le Lac</i>, dont quelques strophes sont restées dans la mémoire et dans
+le c&oelig;ur de mon temps. Mais, hélas! ce n'est ni la langue ni le vers
+du poëte de Vaucluse! Le monde, depuis Virgile, n'avait pas eu un tel
+poëte; l'amour, depuis le christianisme, n'avait pas eu un tel amant!
+Entre Héloïse et Abeilard, Laure et Pétrarque, on a toute la poésie et
+toute la divinité de l'amour chrétien.</p>
+
+<p class="left50 smcap">Lamartine.</p>
+
+<p class="center smaller">(<i>La suite au mois prochain.</i>)</p>
+
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span> COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1>
+
+<h2>XXXII<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2>
+
+<h3>VIE ET &OElig;UVRES DE PÉTRARQUE.</h3>
+
+<p class="center">(2<sup>e</sup> PARTIE.)</p>
+
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>L'amour de Laure était si réellement la vie intellectuelle et morale
+de Pétrarque qu'après la disparition de cette étoile de son âme à
+l'horizon de la terre le grand poëte cessa, pour ainsi dire, de vivre
+ici-bas pour suivre cette étoile au ciel; son âme, jusque-là légère,
+mobile, inquiète, quelquefois errante, sembla <span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span> se revêtir du
+deuil éternel de Dante après la mort de Béatrice et s'ensevelir
+vivante dans le sépulcre et dans l'unique pensée de Laure. Ses sonnets
+deviennent graves et lapidaires comme des inscriptions sur des tombes.</p>
+
+<p>«Maintenant, chante-t-il, que je suis devenu un animal qui ne hante
+que les forêts, maintenant que d'un pas indécis, solitaire et lassé,
+je promène un c&oelig;ur lourd et des regards humides, inclinés vers le
+sol, dans un monde devenu pour moi aussi vide qu'une cime dépouillée
+des Alpes, etc.»</p>
+
+<p>«Je vais explorant chaque contrée, chaque place où je la vis
+autrefois, et toi seule, ô passion qui me tortures! tu viens avec moi
+et tu me conduis à mon insu où je dois aller.</p>
+
+<p>«Hélas! ce n'est pas elle que j'y trouve, mais ce sont ces saintes
+traces toutes dirigées vers cette région supérieure qu'elle habite,
+etc.»</p>
+
+<p>«Et n'importe, s'écrie-t-il dans le sonnet suivant, avec cette
+intrépidité de l'amour qui préfère sa douleur même à l'oubli:</p>
+
+<p>«Heureux les yeux qui la virent ici-bas!»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span> II</h4>
+
+<p>Quelquefois, rarement, des saisons riantes, des images gracieuses,
+mais importunes, lui rendent au c&oelig;ur et aux sens la séve de ses
+jours heureux; puis la pensée que Laure n'est plus là change tout cet
+éblouissement de la vie en ténèbres; comme dans le sonnet suivant:</p>
+
+<p>«Voici le vent tiède et doux de la mer qui ramène les beaux jours, et
+l'herbe, et les fleurs qu'il fait renaître, et le gazouillement de
+l'hirondelle, et les mélodies tendres du rossignol, et le printemps
+tout blanchi et tout empourpré des boutons qu'il colore sous ses
+pieds.</p>
+
+<p>«Les prés sourient et l'azur du ciel se rassérène, comme si le
+Créateur se réjouissait de regarder la terre sa fille; les airs, les
+eaux, le firmament frémissent, tout ivres et tout palpitants d'amour;
+tout ce qui vit éprouve l'instinct d'aimer et de doubler sa vie en
+aimant; mais moi, misérable! c'est la saison où <span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span> les soupirs
+les plus pesants s'arrachent péniblement du plus profond de ce c&oelig;ur
+dont celle qui n'est plus emporta avec elle au ciel la vie et la
+félicité.</p>
+
+<p>«Et ces concerts d'oiseaux, et ces floraisons des plages, et ces
+belles honnêtes femmes, les grâces, les douceurs et les enjouements,
+tout cela n'est à mes yeux qu'un désert peuplé de bêtes féroces et
+sauvages dont je détourne avec effroi les yeux!»</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>La consonnance ou la dissonance déchirante des chants du rossignol
+avec les gémissements muets du c&oelig;ur blessé pendant les nuits
+d'insomnie est admirablement éprouvée dans quelques vers d'un des
+sonnets sans doute écrits dans un des retours de Vaucluse.</p>
+
+<p>«Ce rossignol qui sanglotte si mélodieusement, peut-être sur la perte
+de ses petits ou de la chère compagne de son nid, remplit l'air, le
+ciel et la vallée de notes si attendries et si tronquées par ses
+soupirs qu'il semble <span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span> accompagner toute la nuit mes propres
+lamentations et me remémorer ma dure destinée!»</p>
+
+<p>Dans un des sonnets qui suivent, les plus splendides visions de la
+terre lui reviennent en mémoire, mais pour pâlir et se décolorer dans
+la nuit actuelle de son âme.</p>
+
+<p>«Ni dans un firmament serein voir circuler les vagues étoiles, ni sur
+une mer tranquille voguer les navires pavoisés, ni à travers les
+campagnes étinceler les armures des cavaliers couverts de leurs
+cuirasse, ni dans les clairières des bocages jouer entre elles les
+biches des bois;</p>
+
+<p>«Ni recevoir des nouvelles désirées de celui dont on attend depuis
+longtemps le retour, ni parler d'amour en langage élevé et harmonieux,
+ni au bord des claires fontaines et des prés verdoyants entendre les
+chansons des dames aussi belles qu'innocentes;</p>
+
+<p>«Non, rien de tout cela désormais ne donnera le moindre tressaillement
+à mon c&oelig;ur, tant celle qui fut ici-bas la seule lumière et le seul
+miroir de mes yeux a su en s'ensevelissant dans son linceul ensevelir
+ce c&oelig;ur avec elle!</p>
+
+<p>«Vivre m'est un ennui si lourd et si long <span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span> que je ne cesse
+d'en implorer la fin par le désir infini de revoir celle après
+laquelle rien ne me parut digne d'être jamais vu!»</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Il se ressouvient plus loin du jour où il quitta pour la dernière fois
+celle dont il n'aurait jamais dû s'éloigner.</p>
+
+<p>«À son attitude, à ses paroles, à son visage, à ses vêtements, à cette
+tendre compassion pour moi mêlée dans ses yeux à sa propre douleur,
+j'aurais bien dû me dire, si je m'étais aperçu de tous ces signes de
+la mort: Celui-ci est le dernier des jours heureux de tes douces
+années!</p>
+
+<p>«J'appelle maintenant, et il n'y a personne qui réponde!</p>
+
+<p>«Ils ont fui, mes jours, plus rapides que le cerf des forêts; ils ont
+fui plus glissants que l'ombre, et ils n'ont goûté d'autre bien que
+pendant un battement de paupières quelques heures sereines dont je
+conserve l'impression dans mon âme, comme d'un breuvage amer et doux
+sur mes lèvres.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span> «Misérable monde, instable et trompeur! Bien aveugle est
+celui qui place en toi son espérance! C'est toi qui me dérobas un jour
+celle qui était tout mon c&oelig;ur, et maintenant tu le retiens en
+poussière, semblable au cadavre qui est déjà en terre et où les os ne
+sont plus joints aux nerfs!</p>
+
+<p>«Mais la meilleure partie d'elle, qui vit encore et qui vivra toujours
+là-haut dans la région la plus élevée du ciel, <i>m'enamoure</i> tous les
+jours davantage de ses immortelles perfections.</p>
+
+<p>«Et je chemine solitaire pendant que mes cheveux changent de couleur,
+pensant en moi-même à ce qu'elle est aujourd'hui, et en quel séjour
+elle réside, et quelle félicité favorise ceux à qui il est donné de
+contempler sa ravissante vision.»</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>Mais en voici un qui porte sa date et son origine dans les
+exclamations de l'amant veuf de son amour, en revoyant vide le site où
+il a aimé. Si vous pouviez le lire dans la langue <span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span> où il est
+psalmodié plutôt qu'écrit, vous reconnaîtriez, dans l'accent des vers,
+l'accent d'airain de la cloche funèbre qui tinte sur la tombe des
+morts!</p>
+
+<p class="poem20">«<i>Sento l' aura mia antica e i dolci eolli!</i></p>
+
+<p>«Je respire d'ici mon air antique, et je vois surgir devant moi ces
+douces collines où naquit celle dont la splendide lumière éblouit si
+longtemps de ses clartés mes yeux avides et heureux, celle dont la
+disparition les attriste et les mouille aujourd'hui de larmes!</p>
+
+<p>«Oh! espérance périssable! ô vaines pensées! Veuves sont maintenant
+les herbes et troubles les eaux, et vide et froid est le nid où elle
+reposait, ce nid dans lequel j'aurais voulu habiter pendant ma vie et
+dormir après ma mort!</p>
+
+<p>«Espérant trouver à la fin, par la vertu de ces plantes secourables et
+par l'influence de ces beaux regards dont je fus consumé, quelque
+repos après les lassitudes de la vie,</p>
+
+<p>«J'ai servi un maître cruel et avare (l'amour), et j'ai brûlé tant que
+le foyer de mon c&oelig;ur a été visible sous mes yeux; et maintenant je
+vais pleurant sa cendre éparse au vent de la mort!»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span> VI</h4>
+
+<p>Ainsi toute son âme se répandait en vers qui sont des larmes, et en
+prières qui sont à la fois de la religion et de l'amour: afin
+d'innocenter sa passion il éprouvait le besoin de la confondre avec sa
+piété. Ses méditations les plus saintes n'étaient que des entretiens
+sacrés avec l'âme de Laure. Cette forme de l'amour, la plus belle de
+toutes, parce que c'est la forme immortelle, n'avait pas été inventée
+avant Pétrarque. Sainte Thérèse l'inventait en sens inverse vers le
+même temps en Espagne, appliquant à l'amour divin les extases, les
+expressions, les images de l'amour terrestre.</p>
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p>Mais, si Pétrarque avait le c&oelig;ur inguérissable, il avait
+l'imagination trop vive pour ne pas se débattre et se relever sous sa
+douleur; il promena ses tristesses sans cesse évaporées dans ses beaux
+vers de Parme à Florence, de <span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span> Florence à Rome; il donna à ses
+amis, et surtout à Boccace, le plus cher et le plus affectionné de
+tous, les loisirs qu'il donnait jusque-là à ses pensées d'amour. Sa
+vie est celle d'un homme de passion éteinte, mais de goût survivant,
+qui trompe les heures tantôt avec la philosophie, tantôt avec la
+poésie, toujours avec la piété et l'amitié. Tristesse au fond du
+c&oelig;ur, sourire encore sur les lèvres. Son talent avait grandi sous
+ses larmes. Il habite tantôt Parme, tantôt Padoue, tantôt Venise,
+recherché, aimé, caressé par tous les hommes éminents de ces
+différentes villes. Nul homme ne jouit aussi complétement, mais aussi
+modestement, de sa gloire; il n'avait que l'ambition de la postérité
+et du ciel: il était amoureux d'une mémoire.</p>
+
+<p>Il eut cependant quelques rechutes d'amour plus profane que l'amour
+éthéré qu'il nourrissait pour Laure; il ne cherche pas à s'en excuser
+lui-même. Indépendamment de son fils Jean, né d'une mère inconnue à
+Avignon, il parle dans ses lettres et dans ses sonnets d'une belle et
+jeune dame d'Italie dont les charmes rendaient malgré lui à son
+c&oelig;ur des sentiments qu'il rougissait de rallumer.</p>
+
+<p>C'est pour la fuir sans doute qu'il résolut <span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span> une septième
+fois de revenir encore à Vaucluse. Il analyse ainsi lui-même dans une
+de ses lettres l'inquiétude d'esprit qui le portait à revoir les lieux
+témoins de ses beaux jours et de ses regrets.</p>
+
+<p>«Vous savez que j'avais résolu de ne plus retourner à Vaucluse. Il m'a
+pris tout à coup un désir d'y aller dont je n'ai pas été le maître.
+Aucune espérance ne m'y attire: ce n'est pas le plaisir, dans un
+endroit aussi sauvage; ce n'est pas l'amitié (le plus honnête de tous
+les motifs qui peuvent déterminer les hommes); quels amis pourrais-je
+avoir dans un désert où le nom même d'amitié n'est pas connu, où les
+habitants, uniquement occupés de leurs filets ou de la culture de
+leurs oliviers et de leurs vignes, ignorent les douceurs de la société
+et de la conversation?</p>
+
+<p>«Voici ce que je puis alléguer de plus raisonnable pour excuser cette
+variation de mon âme: c'est l'amour de la solitude et du repos qui m'a
+fait prendre le parti que j'ai pris. Trop connu, trop recherché dans
+ma patrie, loué, flatté même jusqu'au dégoût, je cherche un endroit où
+je puisse vivre seul, inconnu et sans gloire. Rien ne me paraît
+préférable à une vie solitaire et tranquille.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span> «L'idée de mon désert de Vaucluse est revenue à moi avec tous
+ses charmes; en me représentant ces collines, ces fontaines, ces bois
+si favorables à mes études, j'ai senti dans le fond de l'âme une
+douceur que je ne saurais rendre. Je ne suis plus étonné de ce que
+Camille, ce grand homme que Rome exila, soupirait après sa patrie,
+quand je pense qu'un homme né sur les rives de l'Arno regrette un
+séjour au delà des Alpes. L'habitude est une seconde nature. Cette
+solitude, à force de l'habiter, est devenue comme ma patrie. Ce qui me
+touche le plus, c'est que je compte y mettre la dernière main à
+quelques ouvrages que j'ai commencés. J'ai été curieux de revoir mes
+livres, de les tirer des coffres où ils étaient renfermés, pour leur
+faire voir le jour et les remettre sous les yeux de leur maître.</p>
+
+<p>«Enfin, si je manque à la parole que j'avais donnée à mes amis, ils
+doivent me le pardonner: c'est l'effet de cette variation attachée à
+l'esprit humain, dont personne n'est exempt, excepté ces hommes
+parfaits qui ne perdent pas de vue le souverain bien. L'identité est
+la mère de l'ennui, qu'on ne peut éviter qu'en changeant de lieu.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span> VIII</h4>
+
+<p>Il partit de Padoue le 3 mai, menant avec lui Jean, son fils, qu'il
+avait retiré depuis quelque temps de l'école de Gilbert de Parme. «Je
+le menai avec moi, dit-il, pour que sa présence me rappelât mes
+devoirs envers lui. Que serait devenu cet enfant s'il avait eu le
+malheur de me perdre?»&mdash;Pétrarque, quelques jours après son arrivée à
+Avignon, obtint du pape pour cet enfant <i>doux</i>, <i>docile</i>, mais
+illettré et rougissant de son ignorance, dit-il, un canonicat à
+Vérone. Délivré de cette sollicitude pour ce fruit de sa faiblesse, il
+s'enferma dans sa chère retraite de Vaucluse, et c'est là, en présence
+des lieux, des souvenirs, de l'image de Laure, qu'il écrivit, au
+murmure de la fontaine, les plus pieux et les plus sublimes sonnets
+que nous avons cités plus haut. Il fut distrait un moment de ce loisir
+dans sa solitude par l'arrivée de son ancien ami politique, <i>Rienzi</i>,
+à Avignon.</p>
+
+<p>Rienzi, le tribun de la république imaginaire de Rome, n'avait pas
+accepté sa défaite. <span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span> Évadé de Rome, comme on l'a vu dans
+notre récit, il s'était fait ermite, sous le faux nom du Père Ange, au
+mont Maïella, dans le royaume de Naples. Revenu impunément à Rome avec
+une bande de pèlerins, il y renoua ses complots contre le légat du
+pape. Ce légat, dans une sédition excitée par Rienzi, fut atteint
+d'une flèche à la tête. On soupçonnait Rienzi de fomenter ces
+agitations pour rétablir le tribunat; il eut l'audace de se livrer
+lui-même à l'empereur, qui était à Pragues, et de lui demander son
+concours pour restaurer en Italie ce qu'il appelait le règne du
+Saint-Esprit. L'empereur le livra au pape et l'envoya sous escorte,
+mais non enchaîné, à Avignon; il y entra en chef de secte plus qu'en
+prisonnier. Son sort toucha Pétrarque; le poëte avait été, ainsi qu'on
+l'a vu, le partisan et le complice du tribun de Rome; il était
+embarrassé maintenant de son attitude envers l'homme qu'il avait
+exalté jusqu'au niveau des anciens héros de la liberté romaine. On
+voit transpercer ces sentiments dans une longue lettre qu'il publia à
+cette époque.</p>
+
+<p>«Rienzi, dit-il dans cette lettre, est arrivé récemment à Avignon; ce
+tribun autrefois si puissant, si redouté, à présent le plus
+malheureux <span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span> de tous les hommes, a été conduit ici comme un
+captif... Je lui ai donné des louanges, des conseils: cela est plus
+connu que je ne voudrais peut-être; j'aimais sa vertu, j'approuvais
+son projet, j'admirais son courage, je félicitais l'Italie de ce que
+Rome allait reprendre l'empire qu'elle avait autrefois. Je lui avais
+écrit quelques lettres dont je ne me repens pas tout à fait. Je ne
+suis pas prophète; ah! s'il avait continué comme il a commencé!... Il
+s'agit maintenant de déterminer quel genre de supplice mérite un homme
+qui a voulu que la république fût libre! Ô temps! ô m&oelig;urs!... Il
+faut dire la vérité: Rienzi, à son entrée en ville, n'était ni lié ni
+garrotté. Il demanda si j'étais à Avignon; je ne sais s'il attendait
+de moi quelques secours, et je ne vois pas ce que je pourrais faire
+pour lui. Ce dont on l'accuse le couvre de gloire selon moi. Un
+citoyen romain s'afflige de voir sa patrie, qui est de droit reine du
+monde, devenir esclave des hommes les plus vils. Voilà le fondement de
+l'accusation contre lui; il s'agit de savoir quel supplice mérite un
+tel crime.»</p>
+
+<p>Cette lettre, récemment découverte, était adressée au prieur des
+Saints-Apôtres de Padoue; elle atteste avec quelle aspiration
+puissante <span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span> l'imagination italienne du moyen âge, même dans le
+clergé papal, remontait à l'antique liberté, bien que cette liberté ne
+fût plus que le rêve de ses poëtes.</p>
+
+<p>Pétrarque fit plus; il écrivit une lettre éloquente et
+insurrectionnelle à la ville de Rome pour l'exciter à défendre ou à
+venger son tribun. «Osez quelque chose, dit-il aux Romains, osez en
+faveur de votre citoyen! Que le peuple romain n'ait qu'une voix,
+qu'une âme! Demandez qu'on vous remette le prisonnier. La terreur est
+ici si profonde qu'on n'ose se parler qu'à l'oreille, la nuit, et dans
+quelques lieux retirés. Moi-même, qui ne refuserais pas de mourir pour
+la vérité, si ma mort pouvait être de quelque profit à la république,
+je n'ose signer cette lettre! L'empire est encore à Rome et ne saurait
+être ailleurs tant qu'il restera seulement le rocher du Capitole.</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p>De tels sentiments n'enlevèrent cependant pas à Pétrarque la faveur du
+pape Clément VI, pontife aux m&oelig;urs relâchées, mais élégantes,
+<span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span> qui appréciait le génie comme un <i>Médicis</i> français. Il
+supplia Pétrarque d'accepter le titre et l'emploi de secrétaire de la
+cour pontificale. Pétrarque eut la sagesse de refuser une charge qui
+lui donnait la toute-puissance sous un pape faible et complaisant,
+mais qui lui enlevait sa chère liberté. Il revint poétiser et
+philosopher à Vaucluse pendant le reste de l'année 1352. C'est
+l'apogée de son génie; il le répandait, comme la fontaine de Vaucluse
+répand ses eaux, sur tous les sujets et avec une intarissable
+abondance; sa vie était tout entière dans sa pensée.</p>
+
+<p>«Quoique j'aie encore de riches habits, écrit-il à cette date à son
+ami le prieur des Saints-Apôtres, vous me prendriez pour un paysan ou
+pour un pasteur, moi qui fus autrefois si recherché dans ma parure.
+Hélas! les mêmes raisons ne subsistent plus; les n&oelig;uds qui me
+liaient sont brisés, les yeux auxquels je voulais plaire sont fermés;
+rien ne me plaît davantage que d'être dégagé de tous liens et libre...
+Je me lève à minuit, je sors à la pointe du jour, j'étudie dans la
+campagne comme dans ma chambre, je lis, j'écris, je rêve; je parcours
+tout le jour des montagnes pelées, des vallées humides, des cavernes
+secrètes; je marche <span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span> souvent sur les deux bords de la Sorgues
+seul avec mes soucis. Je jouis par le souvenir de tout ce que j'ai
+aimé, de la société de tous les amis avec lesquels j'ai vécu et de
+ceux qui sont morts avant ma naissance et que je ne connais que par
+leurs ouvrages.»</p>
+
+<p>Cette amitié avec les morts est le besoin comme elle est la
+consolation de toutes les grandes âmes. Virgile et Cicéron étaient les
+véritables amis du solitaire de Vaucluse, comme l'amant, le
+philosophe, le poëte de Vaucluse est l'ami des hommes sensibles et
+supérieurs de notre temps. L'homme de génie universel a pour
+contemporains tous ceux qu'il admire: c'est la société des fidèles à
+travers les temps.</p>
+
+<h4>X</h4>
+
+<p>Clément VI, ce pape chevaleresque, mourut à Avignon pendant cette
+retraite de Pétrarque à Vaucluse. Pétrarque ne le regretta pas autant
+peut-être qu'il méritait d'être regretté. Il fut remplacé par Innocent
+VI, né aussi à Limoges, mais qui portait sur le trône la rigidité
+<span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span> d'un théologien au lieu de l'élégance d'esprit d'un
+gentilhomme français tel qu'était son prédécesseur, Clément VI.
+Innocent VI, au lieu d'honorer dans Pétrarque le génie littéraire, ne
+voyait pas, dit-on, ses talents sans un soupçon de sorcellerie.
+Pétrarque rendait à ce pape dédain pour dédain.</p>
+
+<p>«Il viendra bientôt, dit-il dans une des poésies qu'il écrivit alors,
+il viendra bientôt après Clément VI un homme triste et pesant; il
+engraissera les pâturages romains avec le fumier d'Auvergne.»</p>
+
+<p>Ce pape cependant fit quelques avances au poëte pour l'attacher à sa
+cause. Pétrarque répondit stoïquement à ces avances.</p>
+
+<p>«Je suis content, disait Pétrarque; je ne veux rien, j'ai mis un frein
+à mes désirs, j'ai tout ce qu'il faut pour vivre. Cincinnatus, Curius,
+Fabrice, Régulus, après avoir subjugué des nations entières et mené
+des rois en triomphe, n'étaient pas si riches que moi. Si j'ouvre la
+porte aux passions, je serai toujours pauvre: l'avarice, la luxure,
+l'ambition ne connaissent point de bornes; l'avarice surtout est un
+abîme sans fond. J'ai des habits pour me couvrir, des aliments pour me
+nourrir, des chevaux pour me porter, un fonds de terre <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> pour
+me coucher, me promener et déposer ma dépouille après ma mort.
+Qu'avait de plus un empereur romain? Mon corps est sain; dompté par le
+travail, il est moins rebelle à l'âme. J'ai des livres de toute
+espèce: c'est un trésor pour moi; ils nourrissent mon âme avec une
+volupté qui n'est jamais suivie de dégoût. J'ai des amis que je
+regarde comme mon bien le plus précieux, pourvu que leurs conseils ne
+tendent pas à me priver de ma liberté. Ajoutez à cela la plus grande
+sécurité: je ne me connais point d'ennemis, si ce n'est ceux que m'a
+faits l'envie. Dans le fond je les méprise, et peut-être serais-je
+fâché de ne pas les avoir. Je compte encore au nombre de mes richesses
+la bienveillance de tous les gens de bien répandus dans le monde, même
+de ceux que je n'ai jamais vus et que je ne verrai peut-être jamais.
+Vous faites peu de cas de ces richesses, je le sais bien; que
+voulez-vous donc que je fasse pour m'enrichir? Que je prête à usure,
+que je commerce sur mer, que j'aille brailler dans le barreau, que je
+vende ma langue et ma plume, que je me fatigue beaucoup pour amasser
+des trésors que je conserverais avec inquiétude, que j'abandonnerais
+avec regret, et qu'un autre dissiperait avec plaisir? <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> En un
+mot, qu'exigez-vous de moi? Je me trouve assez riche; faut-il encore
+que je paraisse tel aux yeux des autres? Dans le fond c'est mon
+affaire. Va-t-on consulter le goût des autres pour se nourrir? Gardez
+pour vous votre façon de penser et laissez-moi la mienne; elle est
+établie sur des fondements solides que rien ne pourrait ébranler.»</p>
+
+<h4>XI</h4>
+
+<p>Cependant la mélancolie, cette maladie et cette muse des grandes
+imaginations, l'atteignit jusque dans cette retraite de Vaucluse. Il
+alla dire un adieu éternel à son frère, supérieur de la Chartreuse de
+Mont-Rieu, puis il s'achemina de nouveau vers sa véritable patrie,
+l'Italie. On s'y disputait l'honneur de lui offrir un asile. Malgré
+les instances de son ami, le cardinal de Talleyrand, il ne voulut pas
+même prendre congé de ce pape illettré qu'il redoutait. «Non, dit-il,
+je craindrais de lui nuire par mes sortiléges comme il me nuirait par
+sa crédulité!»</p>
+
+<p>On se souvient qu'Innocent VI le croyait <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> un peu en commerce
+avec les esprits suspects.</p>
+
+<p>Il salua de vers magnifiques l'horizon d'Italie du haut des Alpes et
+descendit à Milan.</p>
+
+<p>Jean Visconti, archevêque et tyran de Milan, maître de toute la
+Lombardie, l'accueillit en prince de l'intelligence humaine.</p>
+
+<p>Pétrarque fit ses conditions avant de s'attacher à ce souverain: il se
+réserva sa liberté et sa solitude. Jean Visconti lui donna dans la
+ville une maison élégante et retirée, décorée de deux tours, dans le
+voisinage de l'église et de la bibliothèque de Saint-Ambroise. On
+voyait du haut des tours le magnifique amphithéâtre des Alpes
+crénelées de neige, même en été. Le jardin du couvent était consacré
+par la vision de saint Augustin, Pétrarque africain d'une autre date,
+qui s'y était converti des désordres amoureux de sa jeunesse.</p>
+
+<p>La sainteté de cet asile ne le préserva pas d'une dernière faiblesse
+de c&oelig;ur pour une belle Milanaise qu'on dit être de l'illustre
+famille <i>Beccaria</i>. Une fille nommée <i>Francesca</i> naquit de cet amour.
+Le grand poëte Manzoni, de notre temps, a épousé une fille de cette
+même maison de Beccaria, célèbre à tant de titres parmi les
+philosophes, les politiques et les poëtes. Les familles ont leur
+destinée <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> comme les nations; heureuses celles qui commencent
+ou finissent par des consanguinités même traditionnelles avec les
+poëtes! témoin Laure à Avignon et Francesca à Milan. Cette tradition
+pourtant n'a rien d'authentique, si ce n'est la naissance de la fille
+de Pétrarque à peu près vers ce temps.</p>
+
+<h4>XII</h4>
+
+<p>Chargé par Jean Visconti de négocier avec les Génois, qui voulaient se
+donner à lui pour avoir un guerrier dans leur maître, Pétrarque
+contribua à cette fusion de Gênes et de Milan.</p>
+
+<p>Après ce service rendu à Visconti, il alla se délasser dans le vieux
+château abandonné de <i>San-Colomban</i>, sur les collines que baigne le
+Pô. La politique l'avait rendu à la poésie, la poésie reportait son
+c&oelig;ur à Laure, son imagination à Vaucluse; il composa à San-Colomban
+des vers et des lettres pleines de sa mélancolie. C'est là qu'il
+écrivit aussi quelques-unes de ses odes de longue haleine appelées
+<i>Trionfi</i>, sortes de dithyrambes philosophiques où les chants
+mystiques du Dante furent évidemment <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> ses modèles. Nous
+préférons ses sonnets, parce qu'ils sont plutôt une explosion de son
+c&oelig;ur qu'une méditation de son esprit. Le rhétoricien brille dans
+les <i>Triomphes</i>, l'homme se révèle dans les sonnets.</p>
+
+<h4>XIII</h4>
+
+<p>C'est de là aussi qu'il entretint une correspondance avec l'empereur
+d'Allemagne Charles VI, pour lui persuader de venir rétablir l'empire
+d'Auguste en Italie.&mdash;«Rien n'est possible depuis que l'Italie a
+épousé la servitude,» lui répond l'empereur. Ainsi on voit qu'à
+l'exemple de Dante le républicain Pétrarque est contraint, par les
+dissensions de sa patrie, à embrasser le parti de l'empereur et à
+offrir l'Italie à Charles VI. Il y a loin de ce découragement à
+l'époque où Pétrarque était le complice patriotique de Rienzi, mais il
+n'est pas donné aux regrets de réveiller les nations assoupies dans la
+servitude. Pétrarque avait passe alors de la poésie à la politique.
+L'unité de l'Italie était à ses yeux dans l'empereur; il cite pour
+exemple Rienzi lui-même à Charles <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> VI. «Si un tribun, dit-il,
+a pu tant faire, que ne ferait pas un césar?»</p>
+
+<p>Envoyé bientôt après en ambassade à Venise pour réconcilier les
+Vénitiens et les Génois, il échoua dans cette tentative. Les Vénitiens
+lui reprochèrent son penchant pour la cause de l'empereur.&mdash;«Vous,
+l'ami et le grand orateur de la liberté, lui écrivit le doge Dandolo,
+ne deviez-vous pas, au lieu de nous blâmer, nous louer de nos efforts
+pour écarter de l'Italie cette servitude impériale?»</p>
+
+<p>Jean Visconti étant mort encore jeune pendant cette ambassade,
+Pétrarque fit l'oraison funèbre à ses funérailles. Visconti laissait
+trois fils, entre lesquels fut partagé son vaste héritage, qui
+comprenait toute la Lombardie.</p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p>Pendant ces événements de la Lombardie, des événements plus imprévus
+agitaient Rome.</p>
+
+<p>On a vu que Rienzi, livré par le roi de Bohême au pape Clément VI, à
+Avignon, y languissait dans une honorable captivité. Clément VI était
+trop doux pour se venger sur <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> un tribun qui avait dépassé ses
+pouvoirs, mais qui avait agi cependant comme mandataire du pape.
+Innocent VI était plus implacable; il fit juger Rienzi par une
+commission de cardinaux qui le déclarèrent hérétique et rebelle. Il
+allait subir le supplice quand un autre tribun s'éleva dans Rome,
+appelant le peuple romain à la liberté.</p>
+
+<p>La cour d'Avignon, voulant opposer tribun à tribun, rendit la liberté
+à Rienzi et l'envoya à Rome comme délégué du pape. Rienzi triompha
+quelques jours alors à la tête de ses anciens partisans; mais, ayant
+renouvelé ses démences et ses cruautés, il fut assailli dans le
+Capitole par une émeute combinée des grands et de la populace. Reconnu
+sous le déguisement qu'il avait revêtu pour s'évader du Capitole, il
+fut percé de mille coups de poignard et traîné aux fourches
+patibulaires, où la ville entière outragea son cadavre. Insensé qui
+avait cru qu'on rallumait deux fois le feu éteint d'une popularité
+morte!</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> XV</h4>
+
+<p>Mais Pétrarque, déjà passé au parti de l'empereur, vit périr Rienzi
+avec indifférence.</p>
+
+<p>Charles VI descendait alors en Italie. «La joie me coupe la parole,
+lui écrit Pétrarque; peu importe que vous soyez né en Allemagne,
+pourvu que vous soyez né pour l'Italie.» Invité par l'empereur à venir
+conférer avec lui, Pétrarque accourut à Mantoue. Le récit du long
+entretien de l'empereur et de Pétrarque prouve que l'empereur était
+aussi lettré que Pétrarque était politique. «Il me raconta toutes les
+circonstances de ma propre vie, dit Pétrarque dans la lettre où il
+écrit cet entretien, comme s'il eût été moi-même; il me conjura de
+venir à Rome avec lui. Denys ne reçut pas mieux Platon, ajoute le
+poëte, mais le poëte préféra son loisir et sa solitude à la gloire
+d'installer <i>César à Rome!</i>»</p>
+
+<p>Charles VI, prince plus pacifique qu'ambitieux, négocia à Mantoue une
+paix facile, par la médiation de Pétrarque, entre lui et les Visconti.
+L'empereur se contenta de recevoir la <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> couronne de fer à
+Milan, la couronne de césar à Rome. Vaines cérémonies qui signifiaient
+l'empire, mais qui ne le donnaient pas. Pétrarque, indigné de cette
+faiblesse, écrit de Milan à l'empereur une lettre pleine
+d'objurgations et presque d'outrages sur sa lâcheté et sur son retour
+ignominieux en Allemagne.</p>
+
+<p>«Allez, lui dit-il, emportez des couronnes vides et des titres
+risibles en Allemagne! L'Italie était à vous, et vous ne pensez qu'à
+rentrer dans votre Bohême! On m'a apporté de votre part une médaille
+antique qui représente l'image de César; si cette médaille avait pu
+parler, que ne vous aurait-elle pas dit pour vous empêcher de faire
+une retraite si honteuse! Adieu, César! Comparez ce que vous perdez
+avec ce que vous allez retrouver en Bohême!»</p>
+
+<h4>XVI</h4>
+
+<p>Galéas Visconti, dont Pétrarque était devenu l'ami et le conseiller
+après la mort de Jean Visconti, envoya cependant Pétrarque à Pragues
+auprès de ce même empereur qu'il <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> avait si rudement
+gourmandé. Le bon Charles VI ne se souvint pas de l'injure et fit ses
+efforts pour retenir le poëte à sa cour; mais Pétrarque n'aspirait
+qu'à l'Italie.</p>
+
+<p>Il y revint après cette courte ambassade; il y fut témoin des
+dissensions de la famille Visconti à Milan sans que ces orages
+troublassent sa tranquillité. Il vivait tantôt à Milan, tantôt dans la
+Chartreuse de Garignano, près de l'Adda, sur la route de Milan au lac
+de Côme. Le compte qu'il rend de sa vie à son ami Lélio de Vaucluse
+ressemble à une page des <i>Confessions</i> de saint Augustin.</p>
+
+<p>«La situation est agréable, dit-il, l'air pur; la Chartreuse s'élève
+sur un monticule au milieu de la plaine, entourée de toute part de
+fontaines non rapides et bruyantes comme celles de Vaucluse, mais
+limpides et courantes, à pente douce avec un petit volume d'eau. Le
+cours de ces eaux est si entrelacé qu'on ne sait au juste si elles
+vont ou si elles viennent. Le cours de ma vie a été uniforme depuis
+que les années ont amorti ce feu de l'âme qui m'a tant consumé et
+tourmenté autrefois... Vous connaissez mes habitudes, vous savez que
+j'y ai résidé deux ans: semblable à un voyageur pressé par la fatigue
+d'arriver, je double le pas <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> à mesure que je vois s'approcher
+le terme de ma course. Je lis ou j'écris jour et nuit; l'un me délasse
+de l'autre... Mes yeux sont affaiblis par les veilles, ma main est
+lasse de tenir la plume, mon c&oelig;ur est rongé par les soucis... J'ai
+à combattre mes passions; pour tout ce qui tient à la fortune, je suis
+dans un juste milieu, également éloigné des deux extrêmes. J'ai plus
+de gloire que je n'en voudrais pour mon repos: le plus grand prince
+d'Italie avec toute sa cour me chérit et m'honore; le peuple même me
+fait plus de caresses que je ne mérite; il m'aime sans me connaître,
+car je me montre peu, et c'est peut-être à cause de cela même que je
+suis aimé et considéré.</p>
+
+<p>«J'habite un coin écarté de la ville, vers le couchant; je donne peu
+d'heures au sommeil, car c'est une mort anticipée; dès que je
+m'éveille je passe dans ma bibliothèque; j'aime de plus en plus la
+solitude et le silence, mais je suis causeur avec mes amis; mes amis
+partis, je redeviens muet.... Dès que j'ai senti les approches de
+l'été, j'ai pris une maison de campagne fort agréable à une heure de
+Milan, où l'air est extrêmement pur; j'y suis en ce moment. J'ai de
+tout en abondance: les paysans m'apportent à l'envi des fruits, des
+poissons, <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> des canards et toute espèce de gibier. Il y a à
+côté une belle chartreuse où je trouve à toutes les heures du jour les
+plaisirs innocents que la religion nous procure.... Je n'ai à déplorer
+que la perte de plusieurs de mes amis.»</p>
+
+<p>Puis, venant à parler de son fils Jean, qu'il avait amené avec lui
+d'Avignon: «Vous voulez, dit-il, savoir des nouvelles de notre enfant.
+Je ne sais trop que vous en dire: son caractère est doux, et les
+fleurs de son adolescence promettent beaucoup; j'ignore quel en sera
+le fruit, mais je crois qu'il sera un honnête homme. Je sais déjà
+qu'il a de l'esprit; mais à quoi sert l'esprit sans le travail? Il
+fuit un livre comme un serpent; je me console en pensant qu'il sera un
+homme de bien. «J'aime mieux, disait Thémistocle, un homme sans
+lettres que des lettres sans homme.»</p>
+
+<h4>XVII</h4>
+
+<p>Ainsi vivait ce sage, sevré avant le temps de toutes les illusions de
+la vie, excepté la poésie et l'amour. Le roi de Naples l'appelait à sa
+cour pour lui donner la direction des affaires <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span>
+diplomatiques, ainsi qu'avait voulu le faire Clément VI; il refusait
+avec persistance tout poste d'éclat qui aurait pu lui enlever la paix,
+trésor unique de son âme. Il allait souvent habiter Venise, dont le
+luxe et les fêtes tempéraient pendant l'hiver la sévérité de sa
+solitude pendant l'été. Son ami Boccace venait de Florence le visiter;
+Boccace n'osait pas lui lire son <i>Décameron</i>, recueil de contes
+charmants, mais légers, dont il avait amusé et scandalisé l'Italie
+pendant sa jeunesse.</p>
+
+<p>«Pétrarque, écrivait Boccace, m'enlève aux vanités de ce monde en
+tournant mon âme vers les choses éternelles, et il donne à mes amours
+un plus saint aliment.»</p>
+
+<p>Les deux amis se communiquaient leurs pensées: jamais deux grands
+hommes ne furent mieux disposés à s'aimer. Boccace avait tout l'esprit
+et tout l'enjouement qui manquait à Pétrarque; Pétrarque avait tout le
+sérieux et toute la majesté de génie qui aurait, sans lui, manqué à
+Boccace.</p>
+
+<p>«Nous avons passé ensemble des jours délicieux, écrit Pétrarque à
+Simonide, mais ils ont coulé trop vite! Je ne puis pas me consoler
+d'avoir vu partir de chez moi un ami de ce prix!»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> Boccace, de retour à Florence, envoya à Pétrarque le poëme de
+Dante, copié tout entier de sa main. Le poëte virgilien de Vaucluse ne
+possédait pas le poëme de Dante dans sa bibliothèque!</p>
+
+<p>Ce poëme, objet d'une sorte de superstition peu raisonnée en Italie et
+en France, choquait le goût délicat et le type antique de la poésie
+homérique ou virgilienne de Pétrarque. Il rendait pleine justice à la
+vigueur du pinceau du chantre de l'Enfer et du Paradis; mais il
+trouvait obscurité, scolastique, cynisme et quelquefois obscénité dans
+les images et dans le style. On m'a beaucoup insulté en Italie et en
+France, l'année dernière, pour avoir osé dire que <i>la Divine Comédie</i>
+du Dante ressemblait plus à une apocalypse qu'à un poëme épique. J'ai
+passé pour un blasphémateur; Voltaire, qui n'était pas sans goût,
+avait blasphémé avant moi et comme moi. J'ai été bien étonné, en
+lisant les lettres latines de Pétrarque à Boccace, de voir que le
+poëte le plus exquis et le plus patriote de l'Italie avait blasphémé
+lui-même avant Voltaire et avant moi. Je ne résiste pas à citer
+textuellement les paroles de la lettre de Pétrarque à Boccace sur <i>la
+Divine Comédie</i> du Dante.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> «J'applaudis à vos vers, et je m'unis à vous pour louer ce
+grand poëte, trivial pour le style, mais très-élevé pour la pensée...
+Je lui décerne la palme de l'élocution vulgaire. Qu'on ne m'accuse pas
+de vouloir porter atteinte à sa réputation; je connais peut-être mieux
+les beautés de ses ouvrages que tant de gens qui se déclarent ses
+fanatiques sans les avoir lus.» (N'est-ce pas l'enthousiasme
+d'aujourd'hui en France, où tout le monde exalte et où si peu de
+personnes ont lu et compris ce livre?)</p>
+
+<p>«Ces gens-là, continue Pétrarque, ressemblent à ces prétentieux
+arbitres du goût dont parle Cicéron, qui blâment ou approuvent sans
+pouvoir donner raison de leur admiration ou de leur dégoût. Si cela
+est arrivé d'Homère et de Virgile, jugés par des hommes lettrés et
+supérieurs, comment cela n'arriverait-il pas à votre poëte florentin
+dans les tavernes et dans les places publiques? Ces langues sales
+gâtent la beauté de son langage. Vous dites qu'il aurait excellé s'il
+se fût adonné à un autre genre de poëme; j'en conviens avec vous; il
+avait assez de génie pour réussir dans tout ce qu'il aurait entrepris;
+mais il n'est pas question ici de ce qu'il aurait pu faire: nous
+parlons de ce qu'il a fait. Que pourrais-je lui envier? <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> Les
+applaudissements enroués des foulons <i>du carrefour</i>, des cabaretiers,
+des bouchers et autres gens de cette espèce, dont les louanges font
+plus de tort que d'honneur?»</p>
+
+<p>On voit que les images et les expressions si contraires à la chaste
+pureté et à l'éternelle beauté des poésies antiques répugnaient à
+Pétrarque comme à Voltaire, comme à nous-même.</p>
+
+<p>Mais les livres ont leur destinée et leurs retours de fortune comme
+les hommes; la postérité a ses engouements comme le temps: elle fait
+mourir et revivre pour un moment les philosophes, les historiens, les
+poëtes; elle ensevelit les uns dans ses dédains, elle exhume les
+autres par ses engouements. Rien n'est stable dans ce bas monde, pas
+même la tombe des grands hommes: les sépulcres ont leurs vicissitudes
+comme les empires. L'engouement de ce siècle a élevé Dante au-dessus
+de ses &oelig;uvres, sublimes par moment, mais souvent barbares; l'oubli
+de ce même siècle a négligé Pétrarque, le type de toute beauté de
+langage et de sentiment depuis Virgile. Cet engouement et ce dédain
+dureront ce que durent les caprices de la postérité (car elle en a);
+puis viendra une troisième et dernière postérité qui remettra chacun
+<span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> à sa place, Dante au sommet des génies sublimes, mais
+disproportionnés, Pétrarque au sommet des génies parfaits de
+sensibilité, de style, d'harmonie et d'équilibre, caractère de la
+souveraine beauté de l'esprit.</p>
+
+<h4>XVIII</h4>
+
+<p>Pendant ce séjour désormais fixé à Milan ou dans les environs,
+quelques chagrins domestiques altérèrent la paix du grand solitaire.
+Son fils Jean, que l'oisiveté entraînait à la licence, déroba à son
+père l'argent qu'il avait épargné pour ses deux enfants. Le jeune
+homme dépensa cette somme en folles débauches. Pétrarque attribua tout
+à la faiblesse de son fils, l'éloigna quelque temps de lui; puis il
+pardonna. Cependant ce souvenir lui rendit pénible le séjour de sa
+petite maison de Milan, près de l'abbaye de Saint-Ambroise; il alla
+chercher plus de sécurité et de solitude dans un couvent de
+bénédictins éloigné de la ville. «La maison est située de manière,
+écrit-il à son ami Socrate, à Vaucluse, qu'il est facile d'y <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span>
+échapper aux visites des importuns. J'ai une étendue de mille pas pour
+me promener, dans un lieu abrité et couvert, séparé des champs d'un
+côté par un épais buisson, de l'autre par un sentier désert, écarté et
+tapissé d'herbes. J'avoue qu'un tel séjour m'a tenté.»</p>
+
+<p>Galéas Visconti l'arracha momentanément à cette paix en le chargeant
+d'aller à Paris complimenter le roi Jean et négocier avec ce prince un
+traité d'alliance dont un mariage entre les deux maisons était le
+gage. Pétrarque harangua le roi à Paris en style cicéronien.</p>
+
+<p>La peste, à son retour de Paris, le chassa de Milan; il se retira à
+Padoue dans un de ses canonicats; il y perdit son fils Jean par la
+peste; il y maria sa fille Françoise à un gentilhomme de Padoue nommé
+Brossano. La beauté, la vertu, la docilité de sa fille et le caractère
+accompli de son gendre adoucirent les regrets de la mort d'un fils peu
+digne d'un tel père.</p>
+
+<p>Il ouvrit sa maison aux deux époux, et la mort seule le sépara de sa
+fille.</p>
+
+<p>Les dix années qu'il passa à Padoue, à Venise ou dans les collines du
+bord de l'Adriatique, n'ont laissé traces que par de nombreuses et
+admirables lettres et quelques sonnets pleins de la mémoire de Laure.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> Ces sonnets sont empreints de cette triste et poignante
+sérénité des heures du soir de la vie des grands hommes, où, à mesure
+que leur soleil baisse, leur âme semble grandir avec leur génie.
+</p>
+
+<p>sévère, lui rendit à cette époque une seconde visite à Venise. Ces
+deux hommes d'&oelig;uvres si différentes semblaient être du même
+c&oelig;ur; leur correspondance et leurs entretiens ont le charme de la
+confidence, de l'amitié, de la poésie douce et des lettres intimes.
+Horace et Virgile, Racine et Molière ne devaient pas causer plus
+délicieusement. On aimait Boccace, on vénérait Pétrarque.</p>
+
+<h4>XIX</h4>
+
+<p>À peine Boccace était-il reparti pour Florence que Pétrarque se
+sentait impatient de son absence et le conjurait de venir fixer sa
+résidence dans sa maison.</p>
+
+<p>«Vous m'êtes devenu beaucoup plus cher, <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> lui dit-il;
+voulez-vous en savoir la raison? C'est que de mes vieux amis vous êtes
+presque le seul qui me reste. Rendez-vous à mes désirs, venez. Vous
+connaissez ma maison: elle est en très-bon air; ma société: il n'y en
+a pas de meilleure. Benintendi viendra à son ordinaire passer les
+soirées avec nous; est-il rien de plus doux et de plus aimable que son
+commerce? Ses propos sont pleins de sel, d'enjouement et de candeur.
+Et notre Donat, qui est revenu à nous, a quitté les collines de
+Toscane pour habiter les bords de la mer Adriatique. Connaissez-vous
+une plus belle âme, un c&oelig;ur plus tendre et qui vous aime davantage?
+Je pourrais vous en citer d'autres, mais en voilà assez. Je n'approuve
+pas une solitude absolue: elle me paraît contraire à l'humanité; mais
+à un homme de lettres, à un philosophe, peu de gens suffisent, parce
+que, à la rigueur, il pourrait se suffire à lui-même. Si le séjour de
+Venise ne vous convient pas, si vous craignez l'intempérie de
+l'automne, qu'on ne peut mieux corriger, ce me semble, que par la
+gaieté des propos avec ses amis, nous irons à Capo d'Istria, à
+Trieste, où l'on m'écrit que l'air est très-bon. Si vous acceptez ce
+parti, <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> nous chercherons où elle est, cette source du Timave,
+si célèbre parmi les poëtes et si ignorée de la plupart des docteurs,
+et non pas dans le Padouan où on la place communément. Un vers de
+Lucain a donné lieu à cette erreur, en joignant le Timave à l'Apono
+dans les monts Euganées.»</p>
+
+<h4>XX</h4>
+
+<p>C'est à peu près à cette époque qu'il adressa au nouveau pape Urbain
+V, pontife enfin selon son c&oelig;ur, une lettre véritablement
+cicéronienne pour le décider à rétablir le siége du pontificat à Rome.
+Urbain V fît commenter et publier cette lettre de Pétrarque comme un
+manifeste diplomatique, et partit enfin pour Rome avec toute sa cour.</p>
+
+<p>La mort du fils de Francesca de Brossano, sa fille, corrompit un
+moment pour lui toute cette joie du rétablissement du saint-siége à
+Rome.</p>
+
+<p>«Hélas! écrit-il auprès de ce berceau vide, cet enfant me ressemblait
+si parfaitement que <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> quelqu'un qui n'aurait pas su qui était
+la mère l'aurait pris pour mon fils. Il n'avait pas encore un an qu'on
+retrouvait déjà mon visage dans le sien. Cette ressemblance le rendait
+plus cher à son père et à sa mère, et même à Galéas Visconti,
+tellement que lui (le seigneur de Milan), qui avait appris d'un &oelig;il
+sec la mort de son petit enfant, ne put apprendre la mort du mien sans
+verser des larmes. Pour moi, j'en aurais beaucoup versé si je n'avais
+eu honte et si cela ne m'avait pas paru indécent à mon âge. Je lui ai
+élevé, à Pavie, un petit mausolée de marbre où j'ai fait graver en
+lettres d'or douze vers élégiaques, chose que je n'aurais faite pour
+aucun autre et que je ne voudrais pas qu'on fît pour moi.»</p>
+
+<h4>XXI</h4>
+
+<p>Boccace était en route pour venir voir Pétrarque quand ce malheur
+frappa le poëte. On ne lit pas sans un vif intérêt domestique la
+charmante lettre que Boccace écrit de Pavie à <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> Pétrarque.
+L'auteur du <i>Décameron</i> n'avait pas trouvé son ami chez lui en
+arrivant à Pavie, mais il avait rencontré son gendre Brossano en
+chemin et il avait rendu visite à Francesca, fille de Pétrarque. Il
+l'appelle sa Tullie, par allusion badine au nom de la fille du Cicéron
+ancien en écrivant au Cicéron moderne.</p>
+
+<p>«Mon cher Maître, je suis parti de Certaldo le 24 mars pour aller vous
+chercher à Venise, où vous étiez alors. Des pluies continuelles, les
+discours de mes amis qui ne voulaient pas me laisser partir, ce que
+j'apprenais des mauvais chemins par des gens qui revenaient de
+Bologne, tout cela m'a retenu si longtemps à Florence que j'ai enfin
+appris que, pour mon malheur, vous aviez été rappelé à Pavie. Peu s'en
+fallut que je ne renonçasse à mon projet; mais des affaires dont
+quelques amis m'avaient chargé, et surtout le désir de voir deux
+personnes qui vous sont extrêmement chères, votre Tullie et son époux,
+que je ne connais pas encore, moi qui connais tout ce que vous aimez,
+me firent reprendre ma route dès que le temps fut un peu adouci. Je
+rencontrai, par hasard, en chemin François de Brossano; il a dû vous
+dire quelle fut ma <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> joie. Après les compliments ordinaires et
+quelques questions que je lui fis sur votre compte, je me mis à
+considérer sa grande taille, sa physionomie tranquille, la douceur de
+ses manières et de ses propos. J'admirai d'abord votre choix; et
+comment ne pas admirer tout ce que vous faites! Enfin, l'ayant quitté
+parce qu'il le fallait, je montai sur ma barque pour me rendre à
+Venise. À peine arrivé, je trouvai plusieurs de nos compatriotes qui
+se disputaient à qui serait mon hôte en votre absence, et surtout
+notre Donat, qui fut fâché parce que je donnais la préférence à
+François Allegri, avec qui j'étais venu de Florence. J'entre dans tout
+ce détail avec vous pour me justifier de n'avoir pas profité dans
+cette occasion de l'offre obligeante que vous m'aviez faite dans votre
+lettre. Sachez que, quand même je n'aurais point trouvé d'amis qui
+m'eussent reçu chez eux, j'aurais été descendre au cabaret plutôt que
+de loger chez votre Tullie en l'absence de son mari. Je ne doute pas
+que vous ne rendiez justice à ma façon de penser à votre égard sur
+cela comme sur toute autre chose; mais les autres ne me connaissent
+pas comme vous. Mon âge, mes cheveux blancs, mon embonpoint, qui font
+de <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> moi un homme sans conséquence, devraient écarter tous les
+soupçons; mais je connais le monde: il voit le mal souvent où il n'est
+pas, et il trouve des traces dans des endroits même où le pied n'a pas
+porté. Matière délicate, vous le savez, sur laquelle souvent un faux
+bruit fait autant d'effet que la vérité même.</p>
+
+<p>«Après avoir pris un peu de repos, j'allai voir votre Tullie. Dès
+qu'elle m'entendit nommer, elle vint à moi avec empressement, comme
+elle aurait pu faire pour vous-même; elle rougit un peu en me voyant,
+et, baissant les yeux à terre, me fit une révérence honnête; ensuite,
+avec une tendresse modeste et filiale, elle me prit dans ses bras.
+Dieux! quel plaisir! J'ai senti d'abord qu'on ne faisait qu'exécuter
+vos ordres, et je me suis félicité de vous être si cher. Après avoir
+tenu tous les propos qu'une nouvelle connaissance amène, nous nous
+sommes assis dans votre jardin avec quelques amis qui étaient avec
+nous; alors elle m'a offert votre maison, vos livres et tout ce qui
+est à vous, qu'elle m'a pressé d'accepter aussi vivement que la
+décence de son sexe pouvait le permettre. Pendant qu'elle me faisait
+ces offres, je vois arriver votre petite bien-aimée d'un pas <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span>
+bien plus modeste qu'il ne convenait à son âge; elle me regarde en
+riant avant de me connaître, et moi je la prends dans mes bras, comblé
+de joie. Je crus voir d'abord ma petite fille que j'ai perdue; elle
+lui ressemble beaucoup: si vous ne me croyez pas, demandez à
+Guillaume, le médecin de Ravenne, et à notre Donat, qui l'ont vue; ils
+vous diront que c'est le même visage, le même rire, la même gaieté
+dans les yeux; que, pour le geste, la démarche, et même la forme du
+corps, on ne peut rien voir qui se ressemble davantage, si ce n'est
+que ma fille était un peu plus grande que la vôtre et un peu plus
+âgée. Elle avait cinq ans et demi quand je l'ai vue pour la dernière
+fois. À cela près, je n'ai trouvé d'autre différence entre elles si ce
+n'est que la vôtre est blonde et que la mienne avait les cheveux
+châtains. Pour les propos ils étaient les mêmes et ne différaient que
+par le langage. Hélas! combien de fois, en embrassant votre
+bien-aimée, en jasant avec elle, en écoutant ses petits propos, le
+souvenir de ce que j'ai perdu m'a fait verser des larmes, que je
+cachais tant que je pouvais! Vous comprenez le sujet de ma douleur.</p>
+
+<p>«Je ne finirais pas si je vous disais tout ce que j'aurais à vous
+dire de votre gendre, toutes <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> les marques d'amitié que j'ai
+reçues de lui, toutes les visites qu'il m'a faites quand il a vu que
+je refusais constamment d'aller loger chez lui, tous les repas qu'il
+m'a donnés, et de quelle façon. Je ne vous en dirai qu'un seul trait
+qui doit suffire. Il savait que je suis pauvre: je ne l'ai jamais
+caché; quand il m'a vu prêt à partir de Venise (il était fort tard),
+il m'a tiré à l'écart dans un coin de sa maison, et, voyant qu'il ne
+pouvait pas par ses discours me faire accepter les marques de sa
+libéralité, il a allongé ses mains de géant pour porter dans mes bras
+ce qu'il voulait me donner. Après cela il a pris la fuite en me disant
+adieu, et m'a laissé confus de sa générosité et blâmant cette espèce
+de violence qu'il me faisait. Fasse le Ciel que je puisse lui rendre
+la pareille!»</p>
+
+<p>Quelle pénétrante familiarité de détails, de sentiments, d'images
+domestiques dans cette lettre de Boccace! Comme on reconnaît au
+naturel et à la simplicité cet homme qui n'a jamais tendu son style
+une seule fois dans sa vie, et qui n'a cherché, en écrivant, que le
+charme d'écrire! Comme l'enjouement de l'un complétait le sérieux de
+l'autre! Mais que la tendresse domine dans tous les deux!</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> XXII</h4>
+
+<p>La cour pontificale, qui regrettait le séjour, les palais, les
+licences d'Avignon, se répandait en invectives contre Pétrarque, à
+cause de sa partialité pour Rome; mais le pape Urbain V, ferme dans
+son grand dessein de donner à l'Église la même capitale qu'au monde
+chrétien, protégeait Pétrarque contre ces ressentiments; il le
+conjurait, par des lettres de sa main, de venir le visiter au Vatican.
+«Il y a longtemps, lui disait ce pape passionné pour les lettres, que
+je désire voir en vous un homme doué de toutes les vertus et orné de
+toutes les sciences; vous ne pouvez l'ignorer, et cependant vous ne
+venez pas. Venez; je vous procurerai le repos de l'âme après lequel je
+sais que vous soupirez.»</p>
+
+<p>«Pourrais-je, répond le poëte dans sa lettre, pourrais-je ne pas
+désirer ardemment de voir un grand homme que Dieu a suscité pour tirer
+son Église de ce cachot fétide d'Avignon où elle croupissait? Je ne me
+croirais pas chrétien <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> si je n'aimais pas, que dis-je? si je
+n'adorais pas le pontife qui a rendu un si grand service à la
+république et à moi? Mais quand vous verriez à vos pieds un vieillard
+faible, devenu infirme, qui ne peut aspirer qu'au loisir et au repos,
+je suis sûr que vous me renverriez bien vite dans ma maison.»</p>
+
+<h4>XXIII</h4>
+
+<p>Bien qu'il ne touchât pas encore aux années de la caducité humaine, sa
+santé était gravement altérée par des accès de fièvre intermittente
+qui l'assaillaient presque tous les ans pendant les mois de septembre
+et d'octobre. Il voyait sans effroi ces signes de sa fin prochaine. Il
+écrivit son testament plein de souvenirs posthumes légués à ses amis:
+à celui-ci ses chevaux, à celui-là ses tableaux; à l'un ses livres, à
+l'autre son bréviaire, pour que ce manuel de prières rappelle à cet
+ami de prier pour lui; cinq cents écus d'or à Boccace, afin qu'il
+puisse acheter, dit-il, un manteau d'hiver pour ses études de nuit.
+<i>Honteux que je suis</i>, <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> ajoute-t-il, <i>de laisser si peu de
+chose à un si grand homme!</i> sa fortune à François de Brossano, son
+gendre chéri, et sa maisonnette de Vaucluse à un vieux domestique qui
+en était en son absence le gardien.</p>
+
+<h4>XXIV</h4>
+
+<p>Pétrarque alla chercher, dans un air plus salubre que les rives
+marécageuses du Pô, un prolongement à ses jours et un préservatif
+contre ses fièvres automnales dans les collines euganéennes voisines
+de Padoue. Ces collines sont devenues célèbres plus récemment par les
+admirables lettres d'Ugo Foscolo, qui les décrit avec amour dans son
+Werther italien de <i>Jacopo Ortiz</i>. Je les ai visitées moi-même il y a
+peu de temps, dans une saison qui en relevait la sérénité; j'y allais;
+ivre des vers amoureux et religieux de Pétrarque, que tous les échos
+de ces belles collines semblaient se renvoyer pour fêter son tombeau.</p>
+
+<p>C'est au petit village d'<i>Arquà</i>, au flanc d'une de ces collines, que
+Pétrarque vieillissant se <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> construisit sa dernière demeure
+sur la terre. Le regard s'étend de là sur la rive éloignée de
+l'Adriatique; l'horizon y est vaste et lumineux comme les horizons que
+reflète la mer; l'&oelig;il y nage dans un ciel bleu tendre. La ville
+fortifiée de <i>Montefelice</i> pyramide à peu de distance autour d'une
+montagne volcanique dont le cône fend le firmament et dont les pentes
+sont noircies de la verdure des sapins; des clochers carrés d'abbayes
+ou de gros villages s'élèvent ça et là du milieu des vignes hautes et
+des forêts de mûriers; de gras troupeaux passent sur les routes
+voilées de poussière. C'est une scène de l'Arcadie dans la terre ferme
+de Venise; l'air y est embaumé de l'odeur des foins et des gommes.</p>
+
+<p>La distance d'Arquà aux grandes villes y défendait Pétrarque de
+l'importunité des visiteurs trop attirés par sa renommée; cette
+retraite était propre à contempler la vie de loin, sous ses pieds, et
+à attendre en paix la mort. Sa maison, que l'on voit encore, était
+entourée de vergers, de potagers, de figuiers, de vignes suspendues à
+des arbres fruitiers de toute espèce.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> XXV</h4>
+
+<p>L'envie cependant ne l'y laissa pas en repos. Une société de
+philosophes vénitiens, jusque-là ses amis et ses disciples, avaient
+puisé dans le contact de Venise avec l'Orient et la Grèce un grand
+mépris pour le christianisme et un grand culte pour Aristote. Ils
+voulaient entraîner Pétrarque dans leur dédain des doctrines révélées,
+dans leur enthousiasme pour les doctrines scientifiques et
+rationnelles; ils demandaient comme Aristote à la science et au
+raisonnement l'explication des mystères de l'une et l'autre vie.
+Pétrarque était trop avancé en âge et trop pieux pour discuter son
+culte; il refusa de passer avec eux dans cette controverse. Ils
+appelèrent sa piété superstition; il appela impiété leur audace.
+L'aigreur envahit la discussion; le parti très-nombreux de la
+philosophie vénitienne sacrifia Pétrarque à Aristote; il resta presque
+isolé dans sa retraite d'Arquà, entre son gendre, son petit-fils,
+quelques vieux serviteurs et ses livres.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> L'affaiblissement de son corps n'avait nullement atteint son
+âme; il vivait du souvenir de Laure; ce souvenir semblait se rajeunir
+dans son âme à mesure que sa vieillesse l'éloignait du temps de son
+grand amour. Ces mémoires plus vives et plus pénétrantes de ceux ou de
+celles qu'on a aimés dans ces belles années sont comme des apparitions
+surnaturelles que la vie fait surgir au déclin des ans aux regards des
+hommes ou des femmes, pour leur faire ou regretter davantage la vie,
+ou aspirer plus résolument au séjour où tout se retrouve.</p>
+
+<p>C'est certainement à son séjour sur la colline d'Arquà qu'il faut
+rapporter les poésies rétrospectives qu'il laissait tomber de temps en
+temps au vent de ses souvenirs, comme un arbre qui s'effeuille laisse
+tomber au vent d'automne ses derniers fruits: ce sont souvent les plus
+savoureux. Tels sont les derniers sonnets de Pétrarque. La mort
+prochaine jette son ombre avancée sur l'amour et donne à ce sentiment
+souvent fugitif quelque chose de l'éternité.</p>
+
+<p class="poem20">
+ <i>Ite rime dolenti al dura sasso<br>
+ Che il mio caro tesoro in terra asconde....</i></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> «Allez! ô mes derniers vers, à la pierre cruelle qui me cache
+sous terre mon cher trésor; là, invoquez celle qui me répond du haut
+du ciel, bien que la partie mortelle de son être soit dans un lieu bas
+et ténébreux!</p>
+
+<p>«Dites-lui que je suis déjà trop fatigué de vivre, de naviguer sur ces
+vagues agitées de la vie, mais qu'occupé à recueillir ses vestiges
+sacrés je marche derrière elle, mes pas sur ses pas;</p>
+
+<p>«Ne m'entretenant que d'elle vivante ou morte, que dis-je! autrefois
+vivante, maintenant transfigurée et élevée au-dessus de l'immortalité,
+afin que le monde eût l'occasion de la connaître et de l'aimer!</p>
+
+<p>«Qu'elle daigne être accorte et souriante à mon passage de ce monde à
+l'autre, jour qui s'approche enfin de moi; qu'elle vienne au-devant de
+mes pas, et que telle que, la résurrection l'a faite, elle m'appelle
+et m'attire à elle là haut.»</p>
+
+<h4>XXVI</h4>
+
+<p>Quelques jours plus tard il considère sa caducité <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> croissante
+et redouble d'impatience de voir briser les derniers liens qui le
+retiennent à la vie.</p>
+
+<p>«Ô doux et précieux gage que la mort m'enleva et que le ciel me
+garde... Toi qui vois ce qui se passe en moi et qui souffres de mon
+mal, toi qui peux seule changer en béatitude tant de douleur, que ton
+ombre au moins visite mes courts sommeils et que ta vision calme mes
+gémissements!</p>
+
+<p>«De cette même main que je désirai tant tenir dans les miennes elle
+m'essuie les yeux, et le son de sa voix, et ses douces exhortations
+m'apportent des douceurs à l'âme qu'aucun homme mortel n'a jamais
+senties!</p>
+
+<p>«Cesse de pleurer, me dit-elle; n'as-tu pas assez pleuré? Que n'es-tu
+aussi réellement vivant que je ne suis pas morte?...»</p>
+
+<p>«Et je m'apaise, continue-t-il dans un autre sonnet, et je me console
+en me parlant à moi-même, et je ne voudrais à aucun prix la revoir
+dans cet enfer qu'on prend pour la vie. Non, j'aime mieux mourir ou
+vivre seul!»</p>
+
+<p>Bientôt après, les sonnets lui paraissent une urne funéraire trop
+étroite pour contenir ses larmes, ses espérances, ses prières; il les
+laisse s'épancher dans les dithyrambes d'amour, <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> de piété, de
+douleur, qu'on appelle ses <i>Canzone</i> sur la mort de Laure.</p>
+
+<p>Puis il les recueille dans de nouveaux sonnets, tels que celui-ci, où
+son âme se rétrécit à la proportion de quelques vers comme la lumière
+dans le diamant!</p>
+
+<p class="poem20"><i>Volo coll ali de miei pensieri</i>, etc.</p>
+
+<p>«Je m'envole sur l'aile de mes pensées si souvent dans le ciel qu'il
+me semble être en réalité un d'entre ceux qui y font leur séjour,
+ayant laissé ici-bas leur enveloppe déchirée, et par moment je sens
+mon c&oelig;ur trembler en moi d'un doux frisson glacé en entendant celle
+pour laquelle j'ai tant de fois pâli me dire: Ami! maintenant je
+t'aime, maintenant je t'honore, parce qu'avec la couleur de ta
+chevelure tu as enfin changé ta vie!»</p>
+
+<p>«Elle me conduit par la main vers Dieu, son Seigneur. Alors je courbe
+la tête, et je lui demande humblement de permettre que je reste là à
+contempler l'un et l'autre visage.</p>
+
+<p>«Et elle me répond: «Elle est bientôt accomplie ta destinée, et les
+vingt ou trente années qu'elle peut tarder encore te paraissent
+<span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> beaucoup et ne sont rien comparées à l'éternité qui nous
+attend!»</p>
+
+<h4>XXVII</h4>
+
+<p>Après ces sanctifications de l'amour par la séparation et par la piété
+il se complaît quelquefois, comme pour se reposer les yeux de ses
+larmes, à se représenter Laure dans les printemps et dans les
+fraîcheurs de sa jeunesse.</p>
+
+<p>«Âme heureuse, s'écrie-t-il, qui abaisses si amoureusement ces yeux
+plus resplendissants que la lumière, et qui me laisses entendre des
+soupirs et des paroles si vivants qu'il me semble que ces paroles me
+résonnent encore dans l'âme!</p>
+
+<p>«C'est toi que je vis autrefois, animée d'une honnête et pure flamme,
+errer parmi les pelouses et les violettes, marchant non comme une
+simple femme, mais comme se meuvent les anges, fantôme de celle qui ne
+me fut jamais si présente qu'aujourd'hui!... Du jour où tu disparus la
+mort commença à devenir une douce chose!»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> XXVIII</h4>
+
+<p>Ainsi s'écoulaient en chers souvenirs et en soupirs devenus vers au
+sortir du c&oelig;ur les dernières et sereines années de ce grand homme.
+«J'ai bâti, écrit-il à cette époque à un de ses amis, une maison
+petite et décente sur les collines euganéennes, où je passe la fin de
+mes jours, préférant à tout la liberté.»</p>
+
+<p>Il n'écrivait plus que des sonnets à Laure, des hymnes adressés au
+Ciel et quelques lettres à Boccace, son ami, à Florence.</p>
+
+<p>Sa fièvre d'automne était devenue presque continue, mais il jouissait
+de se sentir consumer et devenir flamme.</p>
+
+<p>Sa seule occupation jusqu'à son dernier jour était l'étude de Cicéron
+et de Virgile; ces deux hommes étaient, avec Homère, selon lui et
+selon moi, les trois plus parfaits exemplaires de l'espèce humaine,
+société immortelle avec laquelle il faut converser jusqu'au jour du
+silence, après lequel on reprendra sans doute l'entretien, l'amitié
+et l'amour ailleurs.&mdash;«<i>Adieu <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> les amis! adieu les
+correspondances ici-bas!</i>» écrivit-il peu de jours avant sa mort.
+Cette mort fut douce, poétique, amoureuse et sainte comme sa vie.</p>
+
+<p>La nuit du 18 juillet 1374, il se leva comme c'était son habitude
+avant le jour et s'agenouilla sans doute pour prier, devant sa table
+de travail. Un volume de Virgile copié tout entier de sa propre main
+était ouvert devant lui; il y écrivit en marge quelques lignes
+inaperçues alors, découvertes depuis à Milan: c'était un souvenir
+anniversaire de son amour, devenu piété, pour Laure, une note pour son
+c&oelig;ur; puis il pencha son front sur la note et sur le livre, et il
+s'y endormit du dernier sommeil. Quelle mort et quel oreiller! entre
+le poëte qu'il aimait par-dessus tous les hommes et le nom de la femme
+qu'il aimait par-dessus tous les esprits célestes et qu'il allait
+retrouver dans la maison éternelle de son Dieu!</p>
+
+<p>Ses domestiques, étonnés de ne pas le voir descendre comme à
+l'ordinaire au verger pour y lire ses <i>Matines</i> dans son bréviaire,
+entrèrent dans sa chambre et le crurent endormi; il dormait déjà sa
+nuit éternelle.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> XXIX</h4>
+
+<p>Venise, Padoue, Milan, toute l'Italie occidentale s'émurent à la
+nouvelle de cette mort comme de la chute d'un monument sacré de
+l'esprit humain. Ses funérailles furent royales; tous les princes et
+toutes les républiques d'Italie, les lettres surtout, y assistèrent
+par leurs plus illustres représentants. Son gendre, véritable fils
+adoptif pour lui, François de Brossano, lui éleva en face de la petite
+église d'Arquà un tombeau de marbre blanc dont le sépulcre est porté
+sur quatre petites colonnes. Il y fit graver une tendre et modeste
+épitaphe latine dans laquelle il ne demande point la gloire, mais la
+miséricorde et la paix.</p>
+
+<p>Boccace, informé de sa perte par François de Brossano et par
+Francesca, fille de Pétrarque, leur écrivit une lettre touchante qu'on
+retrouve dans ses &oelig;uvres.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> «En voyant votre nom j'ai connu d'abord le sujet de votre
+lettre. J'avais déjà appris par la voix publique le passage heureux de
+notre maître de la Babylone terrestre à la céleste Jérusalem. Mon
+premier mouvement a été d'aller sur le tombeau de mon père lui dire
+les derniers adieux et mêler mes larmes aux vôtres; mais, depuis que
+j'explique ici en public <i>la Divine Comédie</i> du Dante, il y a dix
+mois, je suis attaqué d'une maladie de langueur qui m'a tellement
+affaibli et changé que vous ne me reconnaîtriez plus. Je n'ai plus cet
+embonpoint et ces belles couleurs que vous m'avez vues à Venise. Ma
+maigreur est extrême, ma vue affaiblie; mes mains tremblent, mes
+genoux chancellent; à peine ai-je pu me traîner dans ma campagne de
+Certaldo où je ne fais que languir. Après avoir lu votre lettre j'ai
+encore pleuré toute une nuit mon cher maître: ce n'est pas par pitié
+pour lui (ses m&oelig;urs, ses jeûnes, ses prières, sa piété ne me
+permettent pas de douter de son bonheur), mais pour moi et pour ses
+amis, qu'il a laissés dans ce monde comme un vaisseau sans pilote sur
+une mer agitée. Je juge par ma douleur de la vôtre et de celle de
+Tullie, ma chère s&oelig;ur, votre digne épouse, à qui je vous conjure
+<span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> de faire entendre raison sur la perte qu'elle a faite et
+qu'elle devait prévoir. Les femmes, plus faibles que nous dans ces
+occasions, ont besoin de notre secours.</p>
+
+<p>«J'envie à Arquà le bonheur dont il jouit de servir de dépôt à la
+dépouille d'un homme dont le c&oelig;ur était le séjour des muses, le
+sanctuaire de la philosophie, de l'éloquence et de tous les
+beaux-arts. Ce village, à peine connu à Padoue, va devenir fameux dans
+le monde entier; on le respectera comme nous respectons le mont
+Pausilipe, parce qu'il renfermes les cendres de Virgile, et les rives
+du pont Euxin, parce qu'on y voit le tombeau d'Ovide; Smyrne, parce
+qu'on croit qu'Homère y est mort et enseveli. Le navigateur qui
+viendra de l'Océan chargé de richesses, naviguant sur la mer
+Adriatique, se prosternera aussitôt qu'il découvrira les monts
+Euganées. Ces montagnes, dira-t-il, renferment dans leurs entrailles
+ce grand poëte qui fait la gloire du monde. Ah! Florence! malheureuse
+patrie! tu ne méritais pas un tel honneur. Tu as négligé d'attirer
+dans ton sein celui de tes enfants qui t'a le plus illustrée. Tu
+l'aurais recueilli et honoré s'il avait été capable de trahison,
+d'avarice, d'envie, d'ingratitude <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> et de toute sorte de
+crimes. Voilà le vieux proverbe vérifié: <i>Nul n'est prophète dans son
+pays.</i></p>
+
+<p>«Vous voulez, dites-vous, lui ériger un mausolée; j'approuve ce
+projet, mais permettez-moi de vous faire faire une réflexion: c'est
+que le tombeau des grands hommes doit être ignoré, ou répondre par sa
+magnificence à leur renommée. Que l'Italie entière soit son monument.»</p>
+
+<h4>XXX</h4>
+
+<p>Boccace, après cette lettre, ne fit que languir et mourir. L'amitié en
+ce temps était une passion entre les esprits capables de se
+comprendre: on mourait de regret comme on meurt aujourd'hui d'envie.
+On recueillit, on répandit à profusion toutes les &oelig;uvres et toutes
+les correspondances de cet homme divin. Le nom de Laure se répandit
+pendant cinq siècles avec les vers; elle est aussi vivante et aussi
+immortelle aujourd'hui qu'alors. Jamais nom <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> de femme n'eut
+pour monument un tel c&oelig;ur, un tel génie et de tels vers!</p>
+
+<p>Mais si Laure de Noves doit son immortalité à son poëte, le poëte doit
+la sienne presque uniquement à son amour. Bien que toutes les
+&oelig;uvres de ce beau génie soient presque parfaites et dignes de
+l'antiquité, comme de la postérité, sans les sonnets, qui est-ce qui
+se souviendrait des poëmes, des négociations, des discours, des poëmes
+épiques latins du poëte de Vaucluse? En un mot, si Pétrarque n'avait
+eu que du génie, que serait-il? Mais il avait de l'âme, il est
+immortel. L'âme est le principe de toute gloire durable dans les
+lettres comme dans les actes des vrais grands hommes. Jamais cette
+vérité ne fut plus évidente que dans la renommée de Pétrarque,
+renommée qui ne cessera de rayonner dans le c&oelig;ur que quand la
+source de la <i>Sorgues</i> cessera de couler ou quand les pèlerins d'Arquà
+cesseront d'aller visiter le tombeau et la maison du poëte.</p>
+
+<p>Or la source tombe éternellement de sa grotte et les pèlerins se
+renouvellent, comme les feuilles, chaque automne, à la colline
+euganéenne d'Arquà. Quel aimant y a-t-il donc dans cette pierre sur
+une colline ou dans <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> cette maisonnette de village, qui attire
+de mille lieues et pendant mille ans les c&oelig;urs et les pas des
+générations?</p>
+
+<h4>XXXI</h4>
+
+<p>Il me tombe sous la main, pendant que j'écris ces lignes, un petit
+livre italien d'<i>Ugo Foscolo</i>, les <i>Lettres d'Ortiz</i>. Ugo Foscolo, qui
+écrivit ce capricieux et pathétique petit volume en 1809, est un génie
+avorté dans la misère et dans la proscription, qui tenait à la fois du
+<i>Dante</i>, de <i>G&oelig;the</i>, de <i>Byron</i> et de <i>Pétrarque</i>: sauvage comme
+Dante, rêveur comme G&oelig;the, amer comme Byron, amoureux comme
+Pétrarque.</p>
+
+<p>Lui aussi il alla, quelque temps avant moi, visiter à loisir la tombe
+d'<i>Arquà</i>, et il plaça dans les collines euganéennes, voisines de sa
+patrie, les scènes de son poëme en prose de <i>Jacobo Ortiz</i>. Voici
+comment il décrit, dans une de ses lettres à son amie Thérésa ***, ses
+impressions à Arquà; nous y avons retrouvé les nôtres:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> «Thérésa, s'apercevant de ma taciturnité, changea d'accent et
+essaya de sourire. «Quelque chère mémoire, sans doute?» dit-elle en
+interprétant par cette interrogation mon silence. Elle baissa les yeux
+à terre et je ne me hasardai pas à répondre....</p>
+
+<p>«Nous approchions déjà d'Arquà et nous descendions la colline
+verdoyante en pente vers le village. Les hameaux que nous comptions
+tout à l'heure, disséminés dans les vallées inférieures,
+s'évanouissaient à l'&oelig;il dans les vapeurs et dans les fumées du
+soir et de la distance. Nous nous retrouvâmes à la fin dans un chemin
+creux bordé d'un côté de peupliers qui, en frissonnant aux brises
+d'automne, laissaient pleuvoir déjà sur nos têtes leurs premières
+feuilles jaunies; nous étions ombragés de l'autre côté par une rangée
+de chênes très-élevés qui, par l'opacité ténébreuse de leurs branches,
+faisaient contraste avec le pâle et doux feuillage des peupliers.
+D'espace en espace les deux files d'arbres opposées étaient reliées
+entre elles par les pampres grêles de la vigne sauvage qui formaient
+autant de guirlandes mollement agitées par le vent du matin. Thérésa
+alors, relevant sa tête pensive et promenant un regard sur les
+alentours:&mdash;«Oh! <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> que de fois, dit-elle, ne me suis-je pas
+étendue sur ces pelouses à l'ombre rafraîchissante de ces chênes! J'y
+venais souvent passer l'été avec ma mère.»&mdash;Elle se tut, s'arrêta et
+détourna sa tête en arrière comme pour attendre l'Isabellina, qui
+s'était un peu distancée de nous. Je crus entrevoir que c'était en
+réalité pour dérober quelques pleurs que ses paupières ne pouvaient
+plus retenir... Nous poursuivîmes notre court pèlerinage jusqu'à ce
+que nous vissions blanchir de loin la petite maison qui abrita jadis
+<i>ce grand homme, pour la renommée duquel le monde est étroit, et par
+qui le nom de Laure obtint des honneurs presque divins</i>!</p>
+
+<p>«Je m'en approchai comme si j'étais venu m'agenouiller au sépulcre de
+mes pères. La maison devenue sacrée de ce grand parmi les fils de
+l'Italie est là, à demi écroulée par la négligence impie de ceux qui
+possèdent dans leur village un pareil trésor. Le voyageur viendra en
+vain des terres lointaines chercher avec une pieuse dévotion la
+chambre toute retentissante encore des chants vraiment célestes de
+Pétrarque; il pleurera, au lieu de cela, sur un monceau de décombres
+recouvert d'orties et de ronces sauvages parmi lesquelles <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> le
+renard solitaire a caché son nid. Ô Italie! apaise les mânes des
+hommes qui ont fait ta gloire! Hélas! les paroles suprêmes de
+<i>Torquato Tasso</i>, après avoir vécu quarante-sept ans au milieu du
+mépris des courtisans, de l'orgueil des princes, tantôt incarcéré,
+tantôt errant et vagabond, et toujours mélancolique, infirme,
+indigent, il se coucha enfin dans son lit de mort, et il écrivit, en
+exhalant son dernier soupir:&mdash;<i>Non, je ne veux pas me plaindre de la
+malignité du sort, pour ne pas dire plutôt de l'ingratitude des
+hommes. Ils ont tenu à avoir l'infâme gloire de me conduire toujours
+mendiant, comme Homère, à ma sépulture!</i>&mdash;Ô mon cher Lorenzo! ces
+paroles me résonnent toujours dans le c&oelig;ur, et il me semble
+connaître quelqu'un qui peut-être un jour mourra de même en les
+répétant.» (Ugo Foscolo parlait là de lui-même, et son triste sort a
+vérifié son pressentiment: il est mort encore jeune à Londres, dans
+l'exil, dans le travail mercenaire et dans le dénûment. Honte à
+l'Italie qui l'a laissé mourir!)</p>
+
+<p>«En attendant, continue-t-il dans cette belle lettre d'Ortiz, je m'en
+allais récitant, l'âme toute pleine d'harmonie et d'amour, la
+<span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> <i>canzone</i> de Pétrarque: <i>Chiare fresche dolci acque!</i> et le
+sonnet: <i>Di pensier in pensier, di monte in monte</i>, et tant d'autres
+que ma mémoire suggérait à mon pauvre c&oelig;ur dans les murailles mêmes
+et sous les arbres du verger où ils furent composés!»</p>
+
+<p>J'ai cité avec bonheur cette lettre d'Ugo Foscolo, parce que j'y ai
+retrouvé mes propres impressions écrites par un grand écrivain qui
+avait, comme moi, l'idolâtrie des grandes âmes tendres, les plus
+grandes, car elles sont les plus sensibles.</p>
+
+<h4>XXXII</h4>
+
+<p>Et maintenant, en finissant, rendons-nous compte de la puissance de
+retentissement et de durée d'une émotion éprouvée par une âme et
+communiquée par elle à des millions d'autres âmes, pendant des
+siècles, sur cette terre (et, qui sait? peut-être encore ailleurs; car
+qui peut dire où finit l'écho des âmes avant ou après le tombeau?).
+C'est la plus grande leçon de spiritualisme qui puisse être <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span>
+donnée à ceux qui pensent un peu profondément aux phénomènes humains.</p>
+
+<p>Voilà, dans une petite ville sacerdotale, au bord du Rhône, un jeune
+lévite de Florence qui entre un matin, au lever du jour, dans une
+chapelle de monastère pour y assister dévotement à l'office divin en
+commémoration de la Passion du Christ à Jérusalem. Il lève les yeux
+dans un moment de distraction; son regard tombe, par hasard ou par
+prédestination, sur une jeune femme en robe de velours vert brodée
+d'or. Le visage à la fois modeste et céleste de cette jeune mariée
+l'éblouit jusqu'au vertige. Son âme s'échappe tout entière par ses
+yeux et se répand comme une atmosphère de flamme autour des traits de
+cette charmante apparition. Il s'en éprend, non d'un désir charnel et
+coupable, mais d'une admiration et d'une adoration qui n'est en lui
+que l'adoration du beau incréé. Il rentre chez lui; il cherche à
+effacer de ses yeux cette image; il n'y peut parvenir: c'est le
+sortilége de la beauté; il n'y a pas d'exorcisme qui puisse le
+vaincre: c'est la vision du ciel sur un visage de femme: c'est le
+charbon qui ne s'éteindra plus. Il respecte cette jeune épouse, il se
+respecte lui-même, il respecte sa profession demi-sacerdotale;
+<span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> il respecte surtout cette chasteté d'honnête épouse qui, en
+disparaissant de ces yeux et de ce front candide, leur enlèverait
+l'accomplissement de toute beauté, la vertu. Il se consacre seulement
+à la voir, à la suivre, à la célébrer comme une divinité visible
+pendant toute sa vie. Son amour devient génie par la constance de ce
+jeune poëte à chercher dans deux langues qui luttaient alors, le latin
+et l'italien, les expressions, les rhythmes, les images les plus
+capables d'honorer éternellement celle qu'il aime. Il choisit
+l'italien, pour que le nom de son idole retentisse plus loin dans la
+foule et donne à ce nom l'immortalité des multitudes, la popularité;
+il crée une langue pour la chanter!</p>
+
+<h4>XXXIII</h4>
+
+<p>Ses sonnets deviennent, en naissant, les proverbes de l'amour des
+âmes. Le nom de Laure de Noves se répand d'Avignon et de Vaucluse en
+France et en Italie, comme si un écho invisible l'avait laissé tomber
+du firmament <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> et enseigné aux hommes. Laure elle-même devient
+quelque chose de sacré, un mythe de l'amour.</p>
+
+<p>Son amant ou son Platon se retire dans la solitude de Vaucluse, à
+distance de cette incomparable femme, pour n'en pas être consumé de
+trop près; il la suit seulement, pendant toutes les périodes de sa vie
+d'épouse et de mère, des yeux de l'âme, pendant vingt ans. Elle meurt;
+son poëte ne meurt pas, mais l'âme de son adorateur la suit d'en bas
+dans le ciel et trouve dans son veuvage des accents d'une mélancolie
+pieuse qui sanctifient son deuil. Les sonnets dans lesquels il épanche
+ses larmes et ses parfums sont comme des <i>psaumes</i> de l'amour humain
+et divin. Ce poëte quitte la France, où sa Laure n'est plus, et il
+erre jusqu'à sa vieillesse en Italie, de solitude en solitude, à peine
+mêlé aux événements politiques ou religieux de son temps, désintéressé
+de tout, indifférent à tout, excepté au souvenir de la beauté qu'il a
+trouvée ici-bas et qu'il revoit dans les perspectives de l'immortalité
+comme le plus beau et le plus doux des rayonnements de la Divinité. Il
+atteint de longues années, et il meurt le front et les lèvres sur son
+nom qu'il vient encore d'écrire avant <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> que sa main se glace
+et se sèche dans le sépulcre!</p>
+
+<h4>XXXIV</h4>
+
+<p>Qu'y a-t-il dans tout cela, dans ce jeune lévite, dans cette belle
+fiancée, dans ces quelques sonnets écrits sous une grotte, jetés au
+vent de la Sorgues et recueillis par les couples amoureux d'Avignon,
+qui soit de nature à perpétuer son contre-coup et son bruit à travers
+les siècles? Rien! il n'y a rien, excepté une âme, une âme puissante,
+sonore, mélodieuse et profondément touchée; une âme qui vit dans
+chacun de ces souvenirs, qui chante dans chacun de ces vers, qui
+pleure, espère ou prie dans chacune des notes du clavier des âmes; et
+ce rien c'est assez pour que le monde, à perpétuité, soit aussi plein
+des noms de Pétrarque et de Laure que des noms de ceux qui ont conquis
+ou révolutionné le monde sous le pas de leurs armées. Il y a des
+célébrités pour l'oreille du vulgaire et des célébrités pour les
+c&oelig;urs d'élite ici-bas; ces dernières sont moins retentissantes,
+<span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> mais elles sont plus chères, plus sacrées, plus consanguines,
+si l'on peut parler ainsi, à nos propres c&oelig;urs. Leur génie, c'est
+leur sensibilité; il leur a suffi de sentir profondément, d'aimer
+divinement pour devenir des puissances de sentiment; un clin d'&oelig;il
+a fait leur destinée. Et si ces sensibilités profondes et délicates,
+comme celle de Pétrarque, ont été douées par la nature et par l'art du
+don d'exprimer avec force, grâce, naturel et harmonie leurs
+enthousiasmes, de chanter leurs soupirs, de moduler leurs larmes, de
+confondre leur passion profane pour une créature divinisée avec cette
+passion sainte pour l'éternelle beauté qui devient la sainteté de la
+passion, alors ces âmes s'emparent du monde par droit de consonnance
+avec tout ce qui sent, souffre ou aime comme elles ont aimé; car le
+c&oelig;ur de l'homme a été fait, comme le bronze ou comme le cristal,
+sonore; il vibre à l'unisson de tous les autres c&oelig;urs créés de la
+même argile et susceptibles des mêmes accords, dans le concert
+universel des sensations. De toutes ces âmes consonnantes aux autres
+belles âmes formées pour la plus divine fonction de l'âme, <span class="smcap">aimer</span>,
+Pétrarque est, selon moi, la plus justement immortelle ici-bas par
+ses chants. Son sentiment est sincère, <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> sa fiction est une
+histoire; ses enthousiasmes ou ses gémissements ne sont point des
+déclamations, mais des soupirs; ses larmes ne sont point puisées dans
+les sources antiques de Castalie ou de Blanduse, mais dans ses yeux;
+elles ont le sel et l'amertume des véritables larmes humaines. Ses
+vers, sobres d'images, mais neufs d'expressions, sortent en petit
+nombre, non de sa plume, mais de son c&oelig;ur, comme des palpitations
+cadencées de ce c&oelig;ur qui se répercutent sur sa page; la musique de
+ces sonnets ressemble aux majestueux et graves murmures de la grotte
+de Vaucluse, qui viennent de l'abîme, qui sonnent creux, qui
+remplissent l'âme, qui la troublent et qui l'apaisent comme des échos
+souterrains des mystères de Dieu. La langue dans laquelle ces vers
+s'épanchent ne semble avoir été composée ni pour les hommes, ni pour
+les esprits délivrés de leurs corps; mais c'est une langue entre ciel
+et terre, entendue également en haut et en bas, qui a de la terre la
+passion et la douleur, qui a du ciel l'espérance et la sérénité. Ni
+Homère, ni Virgile, ni Horace, ni Tibulle, ni Milton, ni Racine n'ont
+de tels vers, parce qu'aucun d'eux n'a tant aimé ni tant prié. David
+seul a des versets de cette nature dans ses Psaumes. Pour <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span>
+tout homme sensible qui comprend les sonnets de Pétrarque dans la
+langue où ils ont été pleurés ou gémis, les sonnets du poëte de
+Vaucluse sont un manuel qu'il faut porter sur son c&oelig;ur ou dans sa
+mémoire comme un confident ou un consolateur dans toutes les
+vicissitudes des attachements humains; ils calment comme des versets
+de l'<i>Imitation</i>, et de plus ils enchantent par des mélodies
+intérieures toujours en concordance du son et des sens. C'est une
+musique qui aime et qui prie dans toutes ses notes; c'est le psautier
+de l'amour et de la mort ici-bas; c'est le psautier de la réunion et
+de l'immortalité là-haut; c'est Pétrarque! Heureuse l'Italie d'avoir
+produit un tel psalmiste! Malheureuse l'Italie de le négliger
+aujourd'hui pour déifier des hommes dont les épopées barbares et les
+tragédies déclamatoires ne valent pas un sonnet de ce David de
+Vaucluse.</p>
+
+<p class="left50 smcap">Lamartine.</p>
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1>
+
+<h2>XXXIII<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2>
+
+<h3>POÉSIE LYRIQUE.<br>
+
+DAVID.</h3>
+
+<p class="center">(2<sup>e</sup> PARTIE.)</p>
+
+
+<p class="p2">À la fin du dernier Entretien sur la poésie sacrée nous comparions
+David à Pindare.</p>
+
+<p>Quelle différence d'accent, disions-nous, avec le poëte lyrique de
+Bethléem! Dans Pindare, c'est l'imagination cultivée; dans David,
+c'est le c&oelig;ur humain inculte qui éclate.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> Parcourons ses principales odes sacrées en les rattachant à
+sa vie.</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Le jeune barde est dans la tente de Saül. Saül est inquiet de sa
+destinée en présence de l'armée ennemie qui envahit les vallées
+intérieures de son royaume; il tremble pour son peuple et pour sa
+couronne; il se demande si son Dieu ne l'a pas abandonné. David, qui
+voit toutes ces pensées sur le visage du roi, prend sa harpe, et,
+s'associant en esprit aux angoisses d'esprit de son maître, il chante,
+en interrogeant Jéhovah et en se répondant comme par la bouche de
+Jéhovah à lui-même. Lisez ce chant, bref comme un cri, désordonné
+comme une ode, affirmatif comme un oracle.</p>
+
+<p>Nous traduisons nous-même, en nous aidant pour le sens et pour les
+m&oelig;urs de la traduction de M. Cahen, véritable miroir du mot par le
+mot, nouveau jour jeté sur la Bible.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> II</h4>
+
+<p>«Pourquoi ces nations ont-elles bouillonné dans leurs c&oelig;urs?
+Pourquoi ces peuples ont-ils rêvé dans leur esprit des néants?</p>
+
+<p>«Ils se sont dressés contre nous, les chefs de la terre ennemie; ils
+ont fait des pactes contre Jéhovah et contre son <i>consacré</i>!</p>
+
+<p>«Brisons, brisons leurs courroies, et rejetons loin de nous le joug de
+leurs b&oelig;ufs qu'ils veulent nous imposer sur le cou!</p>
+
+<p>«Celui qui habite dans le firmament rira; il portera le défi à leurs
+complots, Jéhovah le Seigneur!</p>
+
+<p>«Moi, dit-il, j'ai versé l'huile sur mon roi; je lui ai versé l'huile
+sur Sion, ma montagne de prédilection!</p>
+
+<p>«Voici ce que m'a dit Jéhovah, ajoute à l'instant le poëte en se
+transportant tout à coup dans la personne et dans la pensée de Saül,
+devant qui et pour qui il chante.</p>
+
+<p>«Jéhovah m'a dit: Tu es mon fils, je t'ai conçu aujourd'hui dans mes
+desseins!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> «Demande, et je te donnerai ces nations en héritage et toute
+cette terre pour domination!</p>
+
+<p>«Tu les écraseras avec une houlette de fer, tu les concasseras en
+morceaux comme l'&oelig;uvre d'argile du potier!»</p>
+
+<p>Ici, comme transfiguré par l'enthousiasme, il apostrophe d'un vers
+impérieux les ennemis campés sur l'autre rive du torrent de la vallée
+de Térébinthe; il lui semble porter sa voix et son défi jusqu'à leurs
+oreilles:</p>
+
+<p>«Et maintenant, rois de la terre, entendez! Repentez-vous, juges et
+chefs de la terre!</p>
+
+<p>«Soumettez-vous à Jéhovah avec crainte, et réjouissez-vous tout en
+tremblant!</p>
+
+<p>«Prosternez-vous dans la poussière devant son <i>choisi</i>, de peur qu'il
+n'entre en courroux et que vous ne périssiez tous sur son chemin!
+Quand sa colère s'allume, heureux seulement ceux qui se confient en
+lui!»</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>Voilà cette première ode, ou psaume, apostrophe brève et incohérente
+comme l'insulte du <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> guerrier provoqué à son ennemi. Le poëte
+s'adresse d'abord aux envahisseurs du sol sacré; puis à Jéhovah, qu'il
+fait parler par sa propre bouche pour rendre confiance à Saül; puis à
+Saül auquel il se substitue tout à coup pour lui faire tenir un
+langage royal et rassurant pour lui-même et pour son peuple; puis aux
+ennemis, de nouveau, pour qu'ils se repentent, se soumettent et se
+résignent à la domination du <i>choisi</i>, de l'<i>élu</i>, du <i>sacré</i>,
+c'est-à-dire de Saül!</p>
+
+<p>Il y a peu de chants de guerre, s'il y en a, plus superbes et plus
+religieux en même temps que cette ode; elle dut retentir de la tente
+de Saül dans toute l'armée et jusque dans le camp de la rive opposée,
+parmi les ennemis de Jéhovah. La pensée de ce Dieu, qui éclate avec
+les éclairs et les grondements de sa foudre dans les paroles de son
+poëte, ajoute à ce chant de guerre un caractère surnaturel, qui est,
+par excellence, le caractère de la poésie lyrique des Hébreux.</p>
+
+<p>Les m&oelig;urs pastorales du berger-prophète y sont retracées avec une
+naïveté terrible dans l'image des courroies avec lesquelles le
+laboureur lie ses b&oelig;ufs, et du joug rejeté <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> au loin par le
+cou des taureaux. Ce caractère religieux manque aux chants guerriers
+de Tyrtée. Ces chants n'ont pour notes que l'héroïsme, la patrie, la
+gloire, mots sonores, mais vides de Dieu. Jéhovah remplit ceux de
+David. On sent à ces accents que Saül n'écoute pas en lui seulement un
+barde d'Israël, mais un inspiré de Jéhovah. Ce chant dut rendre la
+sécurité à son esprit et la vigueur à son bras.</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>En poursuivant la lecture de ces odes ou de ces psaumes, on croit voir
+que, peu de jours après, le poëte eut besoin pour lui-même de la
+consolation et de la confiance que sa harpe avait apportées à son roi.</p>
+
+<p>Le deuxième psaume est une élégie sur son propre sort; on doit le
+rapporter au moment où Saül, jaloux, a voulu le percer de sa lance, où
+il lui a donné, puis repris son amante Michaal, où Jonathas a tiré sa
+flèche au delà de la pierre pour lui indiquer qu'il n'a de salut
+<span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> que dans l'exil, où tous les courtisans du roi et tous ses
+guerriers se liguent contre le héros-poëte dont la gloire, la faveur
+et le génie les consument de jalousie et de haine. Écoutons cette ode,
+cette élégie, ou plutôt ce sanglot de la harpe du proscrit.</p>
+
+<p>«Ô Jéhovah! qu'ils sont nombreux ceux qui me persécutent! que
+d'ennemis s'élèvent contre moi!</p>
+
+<p>«Combien il y en a qui disent, en parlant de moi: «Il n'y a point de
+salut pour lui dans son Dieu!»</p>
+
+<p>On peut supposer entre ce vers et celui qui va suivre un long repos
+rempli par un gémissement en refrain de sa harpe, gémissement
+interrompu tout à coup par ce cri de défi à ses persécuteurs et
+d'assurance dans son Dieu:</p>
+
+<p>«Mais toi, Jéhovah! mais toi, tu es mon bouclier, tu es ma gloire! Tu
+me redresses la tête!</p>
+
+<p>«Et je l'appelle à haute voix, et il m'entend du sommet de sa montagne
+sainte!»</p>
+
+<p>Puis, avec la quiétude d'un esprit qui ne redoute plus rien, il
+continue sur un mode musical vraisemblablement plus lent et plus doux:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> «Et je m'étends sur ma couche, et je m'endors; et, après
+avoir dormi, je me réveille, car Jéhovah est l'oreiller de ma tête!</p>
+
+<p>«Lève-toi, Jéhovah! sauve-moi, mon Dieu! Frappe tous mes ennemis à la
+mâchoire; brise-leur les dents, à ces impies!</p>
+
+<p>«Le salut est en Dieu! ses protections sont s</p>
+
+<p>Quelle confiance assurée en Dieu!</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>Ainsi rassuré par sa propre voix, comme l'homme qui marche dans les
+ténèbres, David semble, dans l'ode suivante, s'abandonner en paix à
+des contemplations philosophiques, semblables à celles qui
+assaisonnent du sel sacré des maximes les livres de Salomon, son fils,
+ou des poëtes persans d'une autre époque. Ce n'est plus l'ode, c'est
+la réflexion chantée; ce n'est plus le délire, c'est la sagesse. Cela
+dut être écrit dans sa vieillesse.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> «Quand je t'invoquerai, ô Jéhovah! exauce ma prière. Élargis
+l'espace autour de moi quand je suis à l'étroit dans ma détresse!</p>
+
+<p>«Le vulgaire dit: Qui nous enseignera la félicité? Et nous, nous
+disons: Jéhovah, fais luire sur nous la lumière de ta face.</p>
+
+<p>«Tu as mis ainsi plus de joie dans mon c&oelig;ur que dans le c&oelig;ur de
+ceux dont tu multiplies le blé et le vin.</p>
+
+<p>«Je me couche et je me rendors tour à tour, car c'est en toi que je me
+repose!»</p>
+
+<p>On voit, par cette répétition de la même image du sommeil à si peu de
+distance, combien elle lui avait paru naturelle et expressive à la
+fois pour figurer sa sécurité en Dieu, et combien il se complaisait à
+la reproduire presque dans les mêmes termes. C'est qu'en effet il n'y
+en a point de plus figurative que ce sommeil et ce réveil alternatifs
+des paupières et de l'esprit de l'homme, qui attestent le cours
+régulier et paisible de son sang, ruisseau de sa vie.</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p>La cinquième ode ne se rapporte, croit-on, <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> à aucune
+circonstance personnelle de la vie de David. Si nous avons bien
+compris la vie du poëte, cette ode a été composée, selon nous, pour le
+soulagement mental de Saül, pendant la seconde ou la troisième période
+de son égarement mental. C'est un gémissement et une invocation au nom
+du roi abattu par la souffrance, que David chante pour son maître sur
+sa harpe auprès de son lit; c'est l'élégie du malade.</p>
+
+<p>En voici seulement quelques strophes:</p>
+
+<p>«Ô Jéhovah! ne me rebrousse pas si violemment dans ta colère! Dans ton
+irritation ne me détruis pas!</p>
+
+<p>«Fais-moi miséricorde, car je suis exténué; soulage-moi, car mes
+membres sont disloqués,</p>
+
+<p>«Et ma vie chancelle en moi!... Mais toi, Jéhovah, jusqu'à quand?...»</p>
+
+<p>Y a-t-il dans la gamme des douleurs humaines un cri plus capable de
+tout peindre sans l'exprimer et de faire violence par le silence même
+à la compassion de Dieu que ce: Jusqu'à quand?... suivi sans doute
+dans le chant d'un front abattu du poëte sur sa harpe et d'un long
+silence de son instrument?</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> VII</h4>
+
+<p>Après ce silence, l'espoir revient au malade: «Oh! reviens à mon aide,
+reprend le poëte; reviens, Jéhovah! Délivre mon âme! assiste-moi, non
+à cause de moi, mais à cause de ta compassion divine!»</p>
+
+<p>Puis, comme s'il se repentait de s'être trop effacé lui-même, comme
+s'il voulait prendre Jéhovah par sa gloire et le cointéresser à la
+délivrance de Saül par le souvenir reconnaissant que les vivants seuls
+gardent de ses bienfaits:</p>
+
+<p>«Car, s'écrie-t-il, la mort n'a point de mémoire, et dans la caverne
+(dans le sépulcre) qui est-ce qui chantera ton nom?»</p>
+
+<p>Puis le mal se fait de nouveau sentir, et l'élégie reprend:</p>
+
+<p>«Je me suis fatigué de gémir; toutes les nuits je mouille de mes
+larmes ma couche! j'en arrose l'oreiller de ma tête!</p>
+
+<p>«Mon visage s'amaigrit de mes angoisses; la multitude de mes douleurs
+vieillit avant le temps ma face.»</p>
+
+<p>Ici on ne sait quel esprit soudain de jubilation <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> et
+d'innocence saisit tout à coup le poëte et le malade. L'élégie se
+transfigure en hymne, la harpe change de mode; l'infirme, qui se sent
+apparemment soulagé, lance en trois strophes sa reconnaissance à Dieu,
+la menace et l'insulte aux ennemis de celui qui l'a guéri.</p>
+
+<p>«Loin de moi! loin de moi les fabricateurs d'iniquités! car Jéhovah a
+exaucé le murmure de mes larmes.»</p>
+
+<p>Quelle expression, qui donne une voix aux larmes et qui fait
+comprendre à Dieu les plaintes de l'eau, ces cascades du c&oelig;ur
+tombant des yeux de ses créatures!</p>
+
+<p>«Ainsi Jéhovah a exaucé mes plaintes! Jéhovah a recueilli mes
+invocations!»</p>
+
+<p>Puis enfin l'idée de la patrie sauvée avec lui remonte à l'esprit du
+roi soulagé. On le voit se redresser sur son séant à la voix de son
+barde, et il s'écrie sans transition, dans une dernière strophe
+accompagnée sans doute d'un cri martial et d'un geste menaçant à ses
+ennemis:</p>
+
+<p>«Disparaissez! soyez confondus! soyez foudroyés d'effroi, ô mes
+ennemis! Fuyez confondus avec la rapidité de la paupière qui s'ouvre
+et qui se ferme sur l'&oelig;il!»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> VIII</h4>
+
+<p>L'ode suivante est une justification par serment que David se chante à
+lui-même des accusations injustes portées par Saül contre sa fidélité.
+L'ode finit par une imprécation fulminante du poëte contre ses
+calomniateurs:</p>
+
+<p>«Lève-toi, Jéhovah mon Dieu! lève-toi contre eux! accomplis ce que tu
+as décrété sur eux!</p>
+
+<p>«Que la perversité des mauvais ait un terme! Replace le juste debout!
+Tu es ma cuirasse!</p>
+
+<p>«Si le pervers ne se repent pas, Jéhovah tend son arc et vise.»</p>
+
+<p>Il paraît ici que le poëte, justifié et vengé, se complaît à chanter
+un cantique de reconnaissance, et l'on retrouve, avec quelques images
+plus suaves, les images grandioses du livre de Job dans cet hymne.
+Qu'on en juge.</p>
+
+<p>«Ô Jéhovah! ô notre Dieu! que ton nom est resplendissant sur toute la
+terre, tandis qu'il resplendit si magnifiquement dans le ciel!</p>
+
+<p>«Dans la bouche des enfants et sur les lèvres <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> qui tettent
+encore le lait, tu as mis tes louanges à la confusion de tes ennemis.</p>
+
+<p>«Quand je vois le firmament, ouvrage de tes mains; quand je contemple
+cette lune et ces étoiles que tu as semées...»</p>
+
+<p>L'humilité ici succède sans transition, ou plutôt par une transition
+tacite et naturelle, à l'extase.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce que l'homme, fils de la mort, pour que tu penses à lui?
+Qu'est-ce que le fils de l'homme, pour que tu t'en souviennes?»</p>
+
+<p>Mais un juste orgueil, dérivant de la grandeur de sa destinée, arrête
+tout à coup le poëte et le fait passer de l'humilité de sa condition
+de fils de la mort à l'orgueil de sa destinée morale.</p>
+
+<p>«Tu l'as placé dans l'échelle de tes êtres, ô Jéhovah! à peine un peu
+au-dessous des Éloïm (les anges, esprits intermédiaires entre Jéhovah
+et ses créatures).</p>
+
+<p>«Tu l'as couronné de splendeur et de royauté! Tu l'as constitué
+dominateur des ouvrages même de tes mains! Tu as mis l'univers sous la
+plante de ses pieds!</p>
+
+<p>«La brebis, le b&oelig;uf, tout, et aussi les animaux sauvages des
+forêts!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> «L'oiseau et les poissons de la mer! ils se fraient des
+chemins sur les vagues!...</p>
+
+<p>«Ô Jéhovah! que ton nom est sublime sur toute la face de la terre!»</p>
+
+<p>Que chanterions-nous de mieux aujourd'hui après ce <i>Te Deum</i> de l'âme,
+tour à tour abaissée jusqu'à la poussière et relevée jusqu'aux étoiles
+par la contemplation de l'&oelig;uvre de Dieu en soi et hors de soi?</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p>Mais le véritable <i>Te Deum</i> de David, que les commentateurs ont placé
+sous le nombre 18 de ses chants lyriques, est celui qu'il écrivit et
+chanta après les victoires qui lui donnèrent le trône. Le désordre des
+vers atteste le désordre de son enthousiasme. La strophe est brève
+comme le cri presque inarticulé. Écoutez ces quelques éjaculations
+brûlantes où le traducteur hébreu a concentré le feu du cantique dans
+sa langue:</p>
+
+<p>«Je disais: Je t'aime! Dieu! toi, ma force!</p>
+
+<p>«Toi, mon rocher, ma forteresse!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> «Toi, mon Dieu! mon rocher, ma forteresse!</p>
+
+<p>«Je m'abrite en toi!</p>
+
+<p>«De son palais il entendit ma voix.</p>
+
+<p>«Mes cris entrèrent dans ses oreilles. La terre convulsive trembla,
+les fondements des montagnes chancelèrent, parce qu'il s'irrite, mon
+Dieu, contre mes ennemis.</p>
+
+<p>«Une fumée sortit de ses narines,</p>
+
+<p>«La flamme de sa bouche.</p>
+
+<p>«Elle aurait allumé des charbons!</p>
+
+<p>«Il fit descendre les cieux sous lui et descendit sur un océan de
+ténèbres.</p>
+
+<p>«Monté sur un <i>Chérubin</i>, il prit son vol.</p>
+
+<p>«Il plana sur les ailes du vent;</p>
+
+<p>«Il replia dans l'obscurité sa demeure, sa tente des nuées autour de
+lui.</p>
+
+<p>«Partout des vagues profondes, d'épaisses nuées!...</p>
+
+<p>«Par le seul souffle de ses narines.</p>
+
+<p>«Les fondements de la terre furent dénudés!»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> X</h4>
+
+<p>Après cette idée formidable de la puissance de son protecteur, le
+poëte vainqueur et couronné revient à lui et se rend à lui-même un
+fier hommage pour ses vertus.</p>
+
+<p>«Jéhovah me rétribue selon ma foi en lui!</p>
+
+<p>«Car toutes ses inspirations sont ma loi!</p>
+
+<p>«Je suis sans tache devant lui!</p>
+
+<p>«Je me préserve de l'injustice!</p>
+
+<p>«Il me rétribue selon ma foi,</p>
+
+<p>«Selon l'innocence de mes mains devant ses yeux!</p>
+
+<p>«Tu es bon avec les bons!</p>
+
+<p>«Tu es juste avec les justes!</p>
+
+<p>«Tu es pur avec les purs!</p>
+
+<p>«Tu allumes toi-même la lampe dans mon âme, Jéhova! tu fais resplendir
+mes ténèbres!</p>
+
+<p>«Quel autre Dieu y a-t-il que Jéhovah?</p>
+
+<p>«Quel autre rocher que lui?</p>
+
+<p>«Il égale la vitesse de mes pieds aux pieds des biches!</p>
+
+<p>«Il me transporte sur les hauteurs inaccessibles des montagnes!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> «Il solidifie mes muscles pour le combat,</p>
+
+<p>«Et ma main bande l'arc d'airain!</p>
+
+<p>«Il élargit sous moi la plante de mes pieds,</p>
+
+<p>«Et mes talons ne glissent pas!</p>
+
+<p>«Mes ennemis crient vers Jéhovah...</p>
+
+<p>«Mais point de salut! il ne leur répond pas!</p>
+
+<p>«Je les fais évanouir comme la poussière le vent!</p>
+
+<p>«Je les foule comme la fange des chemins!</p>
+
+<p>«Tu me fais chef des peuples;</p>
+
+<p>«Les fils de l'étranger me servent et m'exaltent.</p>
+
+<p>«Vive Jéhovah! vive mon rocher!</p>
+
+<p>«Que le Dieu de mon salut soit glorifié!</p>
+
+<p>«Voilà pourquoi je le chante parmi les multitudes!»</p>
+
+<h4>XI</h4>
+
+<p>Et il le chante en effet dans les hymnes d'adoration qui suivent ce
+chant de triomphe avec une magnificence de parole égale à la
+magnificence des &oelig;uvres divines qu'il célèbre.</p>
+
+<p>«Les cieux racontent la gloire de Dieu; <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> le firmament
+prophétise l'&oelig;uvre de ses mains!</p>
+
+<p>«L'aurore parle à l'aurore, et la nuit enseigne à la nuit ses
+mystères.</p>
+
+<p>«Point de parole ici-bas et là-haut qui soit vide de lui!</p>
+
+<p>«L'écho de ces louanges retentit dans tout l'univers. Il a dressé une
+tente pour le soleil; et lui (le soleil), comme un nouvel époux
+sortant de sa couche, s'élance, ivre de joie, pour parcourir sa
+carrière.</p>
+
+<p>«Il part du bord des cieux, et sa course s'étend jusqu'à l'autre bord;
+rien ne peut échapper à sa chaleur!»</p>
+
+<p>Puis, passant sans transition de l'ordre matériel à l'ordre moral, le
+poëte chante en strophes réfléchies la sagesse de Jéhovah empreinte
+dans la conscience de l'homme vertueux.</p>
+
+<p>Puis un chant pour inspirer la confiance au peuple la veille des
+batailles:</p>
+
+<p>«Ceux-ci se confient dans leurs chariots de guerre, ceux-là dans leurs
+chevaux de bataille; mais nous, Jéhovah, dans ton nom!»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> XII</h4>
+
+<p>Mais les vicissitudes de l'âme du poëte suivent les vicissitudes de la
+destinée humaine. Le voilà, dans sa vieillesse, proscrit de son palais
+par ses fils ingrats, errant dans son royaume sans y trouver une
+pierre stable pour reposer sa tête. Écoutez-le:</p>
+
+<p>«Jéhovah! Jéhovah! mon Dieu! pourquoi m'as-tu abandonné?</p>
+
+<p>«Pourquoi si loin de ton oreille aujourd'hui mes cris qui appellent
+ton secours, et mes cris vers toi?</p>
+
+<p>«Mon Dieu! je rugis de douleur le jour et tu ne réponds pas! La nuit
+je ne trouve ni repos de corps ni repos d'esprit!</p>
+
+<p>«Je suis un vermisseau écrasé, et non un homme! Tous ceux qui me
+voient passer desserrent les lèvres pour rire de moi et secouent la
+tête avec dérision!</p>
+
+<p>«Plains-toi à Jéhovah et il te relèvera,» ajoute-t-il avec le désordre
+d'une pensée qui succède à l'autre sans attendre qu'elle soit
+<span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> achevée dans l'esprit. Il se rassure par la mémoire de ce
+que son Dieu a fait jadis pour lui:</p>
+
+<p>«Tu m'as tiré du ventre de ma mère; sur le sein de ma mère tu m'as
+bercé, endormi!</p>
+
+<p>«Je tombai sur ton sein en sortant du sein de ma mère; dès ma sortie
+du ventre de ma mère, c'est toi qui fus mon Dieu!</p>
+
+<p>«Ne t'éloigne pas de moi tout à fait, car l'angoisse approche!</p>
+
+<p>«Des multitudes de taureaux m'environnent; les taureaux de Basan m'ont
+assailli!»</p>
+
+<p>Il s'apitoie sur lui-même:</p>
+
+<p>«Je m'écoule comme l'eau; tous mes os se disloquent; mon c&oelig;ur s'est
+fondu comme la cire. Ma vigueur s'est desséchée comme l'argile; ma
+langue s'est collée à mon palais; tu m'as réduit à une pincée de
+poussière trouvée dans le sépulcre!</p>
+
+<p>«Je compte mes os. Eux, les chiens, me regardent et assouvissent de
+mon squelette leurs regards!</p>
+
+<p>«Ils se partagent mes habits entre eux et sur mon manteau ils jettent
+le de du sort!</p>
+
+<p>«Hâte-toi, mon Dieu! hâte-toi!...»</p>
+
+<p>Puis, comme s'il était déjà secouru:</p>
+
+<p>«Je dirai ton nom à mes frères; au milieu <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> de l'assemblée du
+peuple je chanterai ton nom!»</p>
+
+<p>On chercherait en vain dans toute la poésie antique ou moderne de
+telles prostrations de l'âme exprimées par de telles figures de style
+et de tels redressements de l'espérance rendus par de tels
+enthousiasmes de la piété. Le verset bondit de la terre au ciel, du
+ciel à la terre, comme le c&oelig;ur du poëte ou comme les taureaux de
+Basan. On s'étonne que les cordes de la harpe ne se soient pas brisées
+sous de si fortes touches. Si le c&oelig;ur humain était devenu harpe,
+c'est ainsi qu'il aurait résonné!</p>
+
+<h4>XIII</h4>
+
+<p>On retrouve un peu plus loin tous les souvenirs naïfs de la vie du
+berger dans la poésie du prophète et du roi. Il se compare aux brebis
+qu'il conduisait dans son enfance sur les collines et aux réservoirs
+des montagnes de Bethléem, sa patrie.</p>
+
+<p>«Jéhovah est mon berger! Je ne manquerai de rien. Il me fait parquer
+dans les herbes <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> vertes, il me chasse vers les eaux
+transparentes.</p>
+
+<p>«Quand je marche dans la vallée de l'ombre de la mort je ne crains pas
+qu'il m'arrive du mal; ta houlette et ton bras sont ma sécurité.</p>
+
+<p>«La coupe est pleine pour moi!»</p>
+
+<p>L'enthousiasme toujours figuré du vrai poëte le ressaisit aussitôt; il
+chante d'une voix immortelle l'entrée triomphale de Dieu dans ses
+mondes par les portes immenses des éternités.</p>
+
+<p>«Écartez-vous! ouvrez-vous, portes de l'éternité! Écartez-vous! que le
+Roi de gloire entre dans ses empires!</p>
+
+<p>«Qui est donc le Roi de gloire? disent les portes. C'est Jéhovah!
+c'est le Tout-Puissant! c'est le Fort! Jéhovah, le Fort dans la
+bataille!</p>
+
+<p>«Portes, écartez-vous! portes de l'éternité, ouvrez-vous, que le Roi
+de gloire entre! Qu'il entre, le puissant, le fort Jéhovah <i>Tsebaoth</i>!
+C'est lui qui est le Roi de gloire!...»</p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p>Quelles tendresses âpres dans les odes mystiques <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> qu'il
+soupire, plus qu'il ne les chante, sur la terrasse dans son palais de
+Sion, dans la paix de ses jours prospères!</p>
+
+<p>«Je n'ai demandé qu'une chose à Jéhovah, c'est la seule à laquelle
+j'aspire: demeurer dans la demeure de Jéhovah tous les jours de ma
+vie; goûter la douceur de mon Dieu, habiter avec lui dans son temple;</p>
+
+<p>«Car il me cache dans sa cabane au temps de l'adversité.</p>
+
+<p>«C'est de lui que mon c&oelig;ur dit: Recherchez sa présence! Je
+rechercherai ta présence, ô Jéhovah!</p>
+
+<p>«Mon père et ma mère m'ont abandonné, mais Jéhovah me recueille!»</p>
+
+<p>La note héroïque se retrouve au même instant sur la corde.</p>
+
+<p>«Terrible est le nom de Jéhovah!</p>
+
+<p>«Elle brise les cèdres! Jéhovah de sa voix brise les cèdres, les
+cèdres du Liban!</p>
+
+<p>«La voix de Jéhovah souffle l'incendie!</p>
+
+<p>«Elle soulève le désert, elle fait ondoyer le désert de Cadès!</p>
+
+<p>«Elle épouvante les biches, elle fait tomber les feuilles des forêts!</p>
+
+<p>«Mais sa colère ne dure qu'un clignement <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> de ses yeux, sa
+miséricorde dure toute la vie! Le soir les larmes entrent dans sa
+demeure; le matin, la joie!</p>
+
+<p>«Dans tes mains je couche ma vie!</p>
+
+<p>«Approchez, petits enfants, écoutez-moi; je vous enseignerai la
+crainte de Dieu!</p>
+
+<p>«La vieillesse approche.</p>
+
+<p>«Voilà que tu as mesuré mes jours par la paume de ta main,»
+chante-t-il à Dieu, «et l'espace que j'ai parcouru est devant toi
+comme néant!</p>
+
+<p>«L'homme se montre et s'évanouit comme un fantôme; hélas! il fait un
+petit bruit, il accumule sans savoir qui recueillera!</p>
+
+<p>«Comme la biche soupire après l'eau des fontaines, ainsi mon âme après
+toi!</p>
+
+<p>«J'ai soif du Dieu vivant!»</p>
+
+<p>Il est malade; la tristesse lui remonte du c&oelig;ur comme la lie d'un
+vase.</p>
+
+<p>«Mes larmes deviennent ma nourriture quand j'entends dire autour de
+moi tout le jour: Où donc est ton Dieu?</p>
+
+<p>«L'abîme crie à l'abîme au bruit de la chute des torrents: Toutes tes
+ondes et toutes tes écumes ont roulé sur moi!»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> XV</h4>
+
+<p>Le philosophe se révèle aussitôt après dans le poëte. Il célèbre
+l'immatérialité de Jéhovah pour apprendre au peuple à discerner l'idée
+divine de l'image et le culte visible de l'être invisible.</p>
+
+<p>«Est-ce que je mange la chair des taureaux?» fait-il dire à Jéhovah;
+«est-ce que je bois le sang des boucs?</p>
+
+<p>«Si j'avais faim, je ne te le dirais pas, car il est à moi l'univers
+et tout ce qui l'habite.</p>
+
+<p>«Offre à Dieu, ô homme! ta reconnaissance et rends-lui l'hommage que
+tu lui dois!</p>
+
+<p>«Le sacrifice agréable à Dieu, c'est un esprit prosterné sous sa
+main!»</p>
+
+<p>Le spectacle du monde le trouble, lui fait regretter la solitude.</p>
+
+<p>«Que n'ai-je les ailes de la colombe! Je m'envolerais, et je
+chercherais l'abri et la paix!</p>
+
+<p>«Je fuirais loin, bien loin, et j'habiterais la nuit dans les lieux
+déserts!</p>
+
+<p>«Plus vite que le vent des tempêtes je m'enfuirais vers mon refuge.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> Là une misanthropie terrible et sublime contre les
+infidélités des affections humaines et contre les calomnies!</p>
+
+<p>«Ce ne sont pas les ennemis qui m'outragent!» s'écrie le poëte; «c'est
+toi, homme, qui avais ma confiance, ma tendresse, mes secrets!</p>
+
+<p>«Ensemble nous échangions de doux entretiens en montant ensemble tout
+attendris à la maison de Dieu!</p>
+
+<p>«Le soir, le matin, au milieu du jour, je soupire et je gémis!</p>
+
+<p>«Ses discours étaient plus onctueux et plus pénétrants que l'huile,
+mais c'étaient des glaives hors du fourreau!</p>
+
+<p>«Les dents des fils de l'homme sont des dards et des flèches, et leur
+langue a le tranchant du fer!»</p>
+
+<p>Il s'encourage à tout supporter dans le Seigneur.</p>
+
+<p>«Réveille-toi, ma gloire passée! réveillez-vous, ma lyre et ma harpe!
+Avec vous je réveillerai moi-même l'aurore matinale dans le ciel!</p>
+
+<p>«Que ces pervers se fondent comme la pluie, comme le limaçon qui se
+fond en traînant <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> sur la terre humide, comme l'avorton né
+avant terme et qui n'a pas vu la lumière!</p>
+
+<p>«Qu'ils s'évaporent plus vite que l'eau de vos chaudières ne sent la
+flamme des épines qui la font frémir dans le vase;</p>
+
+<p>«Et que l'on dise: Il y a un Dieu!</p>
+
+<p>«Ne les tue pas, ces méchants, Seigneur!</p>
+
+<p>«Mais qu'ils reviennent le soir aboyer, comme des chiens errants,
+autour de la ville!</p>
+
+<p>«Mais moi je ferai résonner ma harpe à ta gloire!</p>
+
+<p>«Les fils de l'homme ne sont que néant; s'ils étaient tous ensemble
+dans le plateau de la balance, un souffle de ta bouche sur l'autre
+bassin les ferait monter!»</p>
+
+<h4>XVI</h4>
+
+<p>Il chante ailleurs un chant de reconnaissance pour les laboureurs et
+pour les pasteurs:</p>
+
+<p>«Tu couves la terre et tu la fécondes! La rivière se remplit d'eau
+jusqu'aux bords; tu leur sèmes le blé, tu arroses le sillon, tu
+l'amollis, tu <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> lui commandes de végéter, tu couronnes l'année
+de tes dons, et dans tous les sentiers s'épanche l'abondance. Les
+plaines du désert en débordent, les collines sont enceintes de joie,
+les prés sont couverts d'agneaux, les vallées vêtues de moissons; on
+est dans la joie et on chante!</p>
+
+<p>«Lorsque vous vous reposez entre les rigoles de vos champs, les ailes
+de la colombe vous semblent revêtues d'argent et ses plumes d'un or
+jaune!»</p>
+
+<p>Théocrite est égalé par ces images; mais dans Théocrite l'imagination
+seule est satisfaite. Ici c'est l'âme qui fait remonter toutes ces
+délices de la création à leur auteur, et qui de sa volupté fait un
+holocauste.</p>
+
+<p>Où est Pindare, où est Horace, quand on a goûté la saveur sévère d'une
+pareille poésie?</p>
+
+<h4>XVII</h4>
+
+<p>La corde grave et triste reprend bientôt l'accent de cette mélancolie
+que ce grand poëte a épanchée, avant nous et mieux que nous <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span>
+autres modernes, de son âme. C'est pendant son exil sur les montagnes.</p>
+
+<p>«Je suis devenu inconnu à mes frères; oui, étranger aux fils de ma
+mère!</p>
+
+<p>«Je fais un sac de mes habits, et je deviens pour eux un sujet de
+confabulation!</p>
+
+<p>«Ceux qui sont assis sur leurs portes parlent contre moi, et les
+chansons de ceux qui boivent des liqueurs enivrantes sont égayées de
+mon nom!</p>
+
+<p>«L'humiliation me comprime le c&oelig;ur. Je tombe en défaillance,
+j'espère être plaint. Mais non; je cherche des consolations, mais il
+n'y en a pas.</p>
+
+<p>«Ils ont jeté du fiel sur ce que je mange et du vinaigre dans ce que
+je bois...</p>
+
+<p>«Mais mes chants plaisent à Jéhovah plus que leurs b&oelig;ufs avec leurs
+cornes et leurs sabots!»</p>
+
+<h4>XVIII</h4>
+
+<p>Le problème de la félicité des méchants, qui agitait Job jusqu'à la
+sueur de son front, agite <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> David à son tour; il l'exprime
+dans une ode égale en doute à celle du patriarche de Hus.</p>
+
+<p>«Ils ne partagent pas les misères de nous autres mortels: l'orgueil
+est le collier qui relève leur tête; la violence est leur vêtement.</p>
+
+<p>«À force de graisse leurs yeux sortent de leurs orbites; leurs désirs
+satisfaits débordent. Ils boivent à longs traits les eaux d'iniquité,
+et ils disent: Comment Dieu le saura-t-il?</p>
+
+<p>«Et moi, c'est donc en vain que j'ai purifié mon c&oelig;ur?</p>
+
+<p>«Tes ennemis élèvent leur drapeau contre tes propres drapeaux pour
+qu'on les aperçoive de loin, comme le bûcheron qui élève la cognée
+au-dessus de sa tête dans une épaisse forêt.</p>
+
+<p>«N'abandonne pas au serpent l'âme de la tourterelle, Seigneur!</p>
+
+<p>«Je dis aux superbes: N'élevez pas si haut votre front; car ce n'est
+ni de l'orient, ni de l'occident, ni du septentrion, ni du désert que
+vient la fortune. Dieu seul est roi!</p>
+
+<p>«Je me console en pensant aux jours d'autrefois, aux années du temps
+qui a coulé!</p>
+
+<p>«Je me souviens de mes chants pendant la <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> nuit, et je
+retourne mon c&oelig;ur pour méditer dans mon esprit!»</p>
+
+<p>Il se rappelle le passage de la mer Rouge.</p>
+
+<p>«Les eaux t'ont vu, Seigneur! les eaux t'ont vu et elles ont
+bouillonné d'effroi! Les abîmes ont remué!</p>
+
+<p>«Tu passas à travers la mort, et on ne revit pas même l'empreinte de
+tes pas.»</p>
+
+<p>Tout à coup, dans une série de cantiques, il chante en hymne l'épopée
+du peuple de Dieu. Depuis Moïse jusqu'à lui, il recompose toutes les
+destinées de sa race. Chaque récit est un prodige, et chaque prodige
+fait éclater sur sa harpe un cri de bénédiction. C'est le poëme
+national d'un peuple exclusivement théocratique, chanté aux pieds de
+ses autels par un pontife-roi.</p>
+
+<p>L'épopée finit par ses propres aventures:</p>
+
+<p>«Il fit choix de David, son esclave, et il le tira d'un parc de
+brebis!»</p>
+
+<p>Cette revue lyrique des temps écoulés et des prodiges accomplis le
+rend plus pieux et plus poëte.</p>
+
+<p>«Moi,» dit-il, «mon âme languit après tes parvis! Mon c&oelig;ur et ma
+chair te chantent, ô Dieu vivant!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> «Le passereau trouve sa demeure, l'hirondelle un nid pour ses
+petits, tes autels à moi! Heureux ceux qui habitent ta demeure!</p>
+
+<p>«Un jour à l'ombre de ton temple vaut mieux que mille dans les tentes
+des pervers.</p>
+
+<p>«Ou poëte, ou joueur de flûte, toutes mes pensées sont à toi!»</p>
+
+<h4>XIX</h4>
+
+<p>Le quatrième livre commence par une ode imitée de Moïse, qui semble
+récapituler toute la sagesse des ancêtres et toutes les vanités de la
+vie humaine en dehors de Dieu.</p>
+
+<p>«Avant que les montagnes fussent nées, avant que les cieux et la terre
+fussent éclos de l'éternité jusqu'à l'éternité, tu es Dieu!</p>
+
+<p>«Tu pulvérises l'homme et tu lui dis: Renais;</p>
+
+<p>«Car mille ans à tes yeux sont comme le jour d'hier qui a été et comme
+une faction montée dans la nuit!</p>
+
+<p>«Tu répands l'humanité comme l'eau; ils <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> sont, les hommes,
+comme un sommeil, comme une herbe née du matin!</p>
+
+<p>«À l'aurore elle fleurit et passe, le soir elle est desséchée et
+morte!</p>
+
+<p>«Le nombre de nos années est de soixante-dix ans à quatre-vingts ans
+pour les plus robustes; puis le fil de nos jours est coupé en un clin
+d'&oelig;il, et nous ne sommes plus!</p>
+
+<p>«Enseigne-nous à compter ces jours, afin que nous leur fassions
+rapporter les fruits de la sagesse!</p>
+
+<p>«Que tes &oelig;uvres me réjouissent à contempler, ô mon Dieu! Que j'aime
+à les chanter, soit sur l'instrument à dix cordes, soit sur le
+<i>nébel</i>, soit dans des hymnes méditées sur la harpe!</p>
+
+<p>«Le juste fleurit comme le palmier; il monte comme le cèdre, il
+fructifie encore dans sa vieillesse!»</p>
+
+<p>L'évidence de la Providence lui est révélée ailleurs dans deux versets
+aussi saillants d'expression qu'irréfutables de pensée.</p>
+
+<p>«Celui qui a <i>planté</i> l'oreille n'entendra-t-il pas? et celui qui a
+aplani l'&oelig;il ne verra-t-il pas?»</p>
+
+<p>Il chante jusqu'à sa politique dans la cinquante <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> et unième
+ode; il chante jusqu'à son agonie dans la suivante.</p>
+
+<p>«Mes jours s'évaporent comme une fumée; mes os sont consumés comme un
+tison au feu.</p>
+
+<p>«À force de gémir ma chair s'attache à mes os.</p>
+
+<p>«Je ressemble au pélican du désert; je suis devenu comme le hibou
+habitant des ruines.</p>
+
+<p>«Je veille et je deviens comme le passereau solitaire sur le toit!</p>
+
+<p>«Mon âme est collée à la poussière. Ranime-la, selon ta promesse!</p>
+
+<p>«Constamment, Seigneur, je porte ma vie dans ma main, et je te
+l'offre!</p>
+
+<p>«Je lève mes yeux vers les montagnes d'où me viendra ton secours!</p>
+
+<p>«De même que les yeux de l'esclave sont fixés sur les mains de son
+maître, de même que les yeux de la servante sont attachés aux mains de
+sa maîtresse, de même, ô Jéhovah! mes yeux sur mon Dieu!...</p>
+
+<p>«Ramène, ô Jéhovah! nos captifs comme l'eau des torrents sur une terre
+nue!</p>
+
+<p>«Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans la joie.</p>
+
+<p>«Il s'en allait devant lui et pleurait en marchant, <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> celui
+qui portait le sac des semailles; il revient joyeux et chargé de
+gerbes!</p>
+
+<p>«Mon âme t'attend, mon Dieu, plus impatiemment que les gardes de nuit,
+aux portes de la ville, n'attendent le matin!</p>
+
+<p>«J'ai apaisé <i>devant toi</i> et assoupi mon âme comme un enfant sevré qui
+est sur les bras de sa mère; comme un enfant sevré mon âme est
+assoupie de confiance en moi!»</p>
+
+<p>Où trouver sur la lyre antique des notes de flûte semblables à celle
+de ce berger?</p>
+
+<h4>XX</h4>
+
+<p>Et comme chaque trait des m&oelig;urs pastorales ou sacerdotales lui
+fournit une image ou simple, ou neuve, ou douce, ou forte, ou
+inattendue! Écoutez-le prêcher la réconciliation et la concorde à ses
+fils.</p>
+
+<p>«Qu'il est doux et qu'il est agréable que les frères habitent ensemble
+dans la paix!</p>
+
+<p>«Moins douce et moins parfumée est l'huile répandue sur la tête, qui
+coule de là sur la barbe, barbe d'Aharon, et qui coule de sa <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span>
+barbe jusque sur les bords de son habit sacerdotal!</p>
+
+<p>«Moins douce est la rosée qui descend sur les collines d'Hermon!»</p>
+
+<p>Et comme la figure de l'enthousiasme, la répétition, mise par lui en
+refrain dans la bouche du ch&oelig;ur ou du peuple, ajoute le
+retentissement d'une foule à l'accent jailli d'une seule âme!</p>
+
+<p>Écoutez!</p>
+
+<p class="center">LE POËTE.</p>
+
+<p>«Glorifiez Jéhovah, car il est bon; car sa miséricorde est éternelle!</p>
+
+<p class="center">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>«Glorifiez le Dieu des dieux, car il est bon; car sa miséricorde est
+éternelle!</p>
+
+<p class="center">LE POËTE.</p>
+
+<p>«À celui qui a été l'architecte intelligent du firmament!</p>
+
+<p class="center">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>«Car sa miséricorde est éternelle!</p>
+
+<p class="center"><span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> LE POËTE.</p>
+
+<p>«À celui qui a couché la terre sur les eaux!</p>
+
+<p class="center">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>«Car sa miséricorde est éternelle!</p>
+
+<p class="center">LE POËTE.</p>
+
+<p>«À celui qui allume les grandes lampes du firmament!</p>
+
+<p class="center">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>«Car sa miséricorde est éternelle!</p>
+
+<p class="center">LE POËTE.</p>
+
+<p>«À celui qui a fait le soleil pour le jour!</p>
+
+<p class="center">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>«Car sa miséricorde est éternelle!</p>
+
+<p class="center">LE POËTE.</p>
+
+<p>«À celui qui a fait la lune et les étoiles pour les nuits!</p>
+
+<p class="center">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>«Car sa miséricorde est éternelle!</p>
+
+<p class="center"><span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> LE POËTE.</p>
+
+<p>«À celui qui a fendu en blocs la mer de joncs (la mer Rouge)!</p>
+
+<p class="center">LE CH&OElig;UR.</p>
+
+<p>«Car sa miséricorde est éternelle!»</p>
+
+<p>Et ainsi de suite pour toutes les phases de l'histoire nationale où
+Jéhovah a signalé sa protection sur Israël.</p>
+
+<p>Horace chantait-il un tel <i>Poëme séculaire</i> aux Romains?</p>
+
+<p>Tyrtée a-t-il, dans l'élégie patriotique, des plaintes égales à celles
+qui pleurent et grondent dans les strophes suivantes?</p>
+
+<p>«Au bord des fleuves de Babylone nous nous sommes assis et nous
+pleurions.</p>
+
+<p>«Aux saules de leurs rivages nous avions suspendu nos harpes!</p>
+
+<p>«Chantez-nous quelques-uns des chants de Sion, votre patrie, nous
+disaient, en nous commandant la joie, les oppresseurs qui nous
+retenaient en captivité.</p>
+
+<p>«Comment chanterions-nous les chants de Jéhovah à la terre étrangère?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> «Si je pouvais t'oublier, ô Jérusalem! que ma main droite
+m'oublie moi-même!</p>
+
+<p>«Si je pouvais ne plus penser nuit et jour à toi, si je ne te plaçais
+plus, ô ma Jérusalem! sous ma tête, que ma langue reste collée à mon
+palais!</p>
+
+<p>«Fils de Babylone, <i>la rosée du sol</i>! tremblez, etc., etc.»</p>
+
+<p>L'élégie du captif finit par l'imprécation sourde contre l'oppresseur.</p>
+
+<h4>XXI</h4>
+
+<p>Tout finit par un ch&oelig;ur de louange à Dieu, auquel le poëte convie
+tous les peuples, toutes les bouches, tous les instruments à corde ou
+à vent de la musique sacrée, tous les éléments et tous les astres!
+Sublime finale de cet opéra de soixante ans, chanté par le berger, le
+héros, le roi, le vieillard dans les psaumes!</p>
+
+<p>«Chantez le Seigneur dans les profondeurs du firmament!</p>
+
+<p>«Chantez-le, vous ses anges! vous ses armées!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> «Soleil et lune, chantez! chantez, vous, astres lumineux!
+étincelantes constellations!</p>
+
+<p>«Voûtes des cieux, chantez! Chantez, vastes eaux qui flottez
+au-dessous des cieux!</p>
+
+<p>«Éclairs, grêle, neige, brouillards, vents des tempêtes qui exécutez
+ses paroles, chantez!</p>
+
+<p>«Montagnes, collines, arbres qui portez des fruits, cèdres <i>qui portez
+l'ombre</i>, chantez!</p>
+
+<p>«Jeunes hommes, jeunes vierges, adolescents, vieillards, chantez!</p>
+
+<p>«Célébrez son nom par des danses, par des fanfares à sa gloire sur la
+peau du tambour et sur la corde du kinnor (la harpe)!</p>
+
+<p>«Célébrez-le dans son temple! célébrez-le dans son firmament!</p>
+
+<p>«Célébrez-le par le déchirement du son de la trompette! célébrez-le
+par le nébel à dix cordes!</p>
+
+<p>«Célébrez-le par la flûte et par les cymbales retentissantes!</p>
+
+<p>«Que tout ce qui a le souffle dise: Jéhovah! Dieu!...»</p>
+
+<p>Voilà l'enthousiasme presque inarticulé du poëte lyrique, tant les
+paroles se pressent confusément sur ses lèvres, qui s'emporte à sa
+vraie source, à Dieu, comme les flocons de la <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> fumée d'un
+incendie de l'âme par un vent d'orage! Voilà David, ou plutôt voilà le
+c&oelig;ur humain avec toutes les notes que Dieu a permis de rendre sur
+la terre à cet instrument de douleur, de larmes, de joie ou
+d'adoration! Voilà la poésie sanctifiée à sa plus haute expression!
+Voilà le vase des parfums brisé sur le parvis du temple et répandant
+ses odeurs du c&oelig;ur de David dans le c&oelig;ur du genre humain presque
+tout entier! Car, hébraïque, chrétienne ou même mahométane, toute
+religion, tout gémissement, toute prière a recueilli une goutte de ce
+vase répandu sur les hauteurs de Jérusalem pour en faire un de ses
+accents. Ce petit berger est devenu le maître des ch&oelig;urs sacrés de
+tout l'univers. Il n'y a pas une piété sur la terre qui ne prie avec
+ses paroles ou qui ne chante avec sa voix. On dirait qu'il a mis une
+corde de sa pauvre harpe dans tous les ch&oelig;urs religieux ou
+seulement sensibles, pour l'y faire résonner partout et éternellement
+à l'unisson des échos de Bethléem, d'Horeb ou d'Engaddi! Ce n'est plus
+le poëte, ce n'est plus le prophète; c'est la vibration des murs de
+tous les temples répercutant son c&oelig;ur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> C'est le psalmiste de l'éternité. Quelle destinée, quelle
+puissance a la poésie quand elle s'inspire de la divinité!</p>
+
+<h4>XXII</h4>
+
+<p>Quant à nous, nous ne nous étonnons pas de cette puissance de
+répercussion du son de l'âme humaine à travers toutes les âmes et tous
+les âges; il y a dans le c&oelig;ur du héros, du poëte ou du saint, des
+élans de force qui brisent le sépulcre, le firmament, le temps, et qui
+vont, comme les cercles excentriques du caillou jeté dans la mer,
+mourir seulement sur les dernières plages du lit de l'Océan. Le
+c&oelig;ur de l'homme, quand il est ému par l'idée de Dieu, porte ses
+émotions aussi loin que l'Océan porte les ondulations de ses rives.</p>
+
+<p>Telle est la voix de ce poëte qu'on peut appeler véritablement le
+barde de Dieu!</p>
+
+<p>Mais il a eu de plus un bonheur suprême, celui d'être adopté dans les
+temps les plus reculés pour le barde du temple, en sorte que, par un
+phénomène unique en lui, la poésie est devenue religion. C'est le
+dernier degré de <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> popularité auquel la poésie puisse
+atteindre. C'est par là qu'il y a une strophe de ce barde dans toutes
+nos jubilations sacrées, un soupir de ce berger dans tous nos soupirs,
+une larme de ce pénitent dans toutes nos larmes. Quelque étranger que
+l'on puisse être aux rites ou aux cultes qui ont adopté ce lyrique
+pour leur prophète, toutes les âmes modernes l'ont adopté pour leur
+poëte.</p>
+
+<p>Quant à moi, lorsque mon âme, ou enthousiaste, ou pieuse, ou triste, a
+besoin de chercher un écho à ses enthousiasmes, à ses piétés ou à ses
+mélancolies dans un poëte, je n'ouvre ni Pindare, ni Horace, ni Hafiz,
+poëtes purement académiques; je ne cherche pas même sur mes propres
+lèvres des balbutiements plus ou moins expressifs pour mes émotions;
+j'ouvre les psaumes et j'y prends les paroles qui semblent sourdre du
+fond de l'âme des siècles et qui pénètrent jusqu'au fond de l'âme des
+générations. Heureux l'homme à qui il a été donné de devenir ainsi
+l'hymne éternellement vivant, la prière ou le gémissement personnifié
+du genre humain!</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> XXIII</h4>
+
+<p>J'étais déjà dans cette disposition pour ainsi dire innée pour le
+poëte David, il y a quelques années, quand je visitai la patrie, la
+demeure et le tombeau de ce grand lyrique. J'aime à me retracer encore
+aujourd'hui la mémoire des sites et des impressions que j'y recevais
+des lieux, des noms et des chants sacrés. Je les retrouve dans mes
+notes écrites sur la selle de mon chameau qui me servait d'oreiller et
+de table.</p>
+
+<p>La peste sévissait dans Jérusalem; nous restâmes assis tout le jour en
+face des portes principales de la cité sainte; nous fîmes le tour des
+murs en passant devant toutes les autres portes de la ville. Personne
+n'entrait, personne ne sortait; le mendiant même n'était pas assis
+contre les bornes, la sentinelle ne se montrait pas sur le seuil; nous
+ne vîmes rien, nous n'entendîmes rien: le même vide, le même silence à
+l'entrée d'une ville de trente mille âmes, pendant les douze heures du
+jour, que <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> si nous eussions passé devant les portes mortes de
+Pompéi ou d'Herculanum! Nous ne vîmes que quatre convois funèbres
+sortir en silence de la porte de Damas et s'acheminer le long des murs
+vers les cimetières turcs; et près de la porte de Sion, lorsque nous y
+passâmes, qu'un pauvre chrétien mort de la peste le matin, et que
+quatre fossoyeurs emportaient au cimetière des Grecs. Ils passèrent
+près de nous, étendirent le corps du pestiféré, enveloppé de ses
+habits, sur la terre, et se mirent à creuser en silence son dernier
+lit, sous les pieds de nos chevaux.</p>
+
+<p>La terre autour de la ville était fraîchement remuée par de semblables
+sépultures que la peste multipliait chaque jour. Le seul bruit
+sensible, hors des murailles de Jérusalem, était la complainte
+monotone des femmes turques qui pleuraient leurs morts. Je ne sais si
+la peste était la seule cause de la nudité des chemins et du silence
+profond autour de Jérusalem et dedans; je ne le crois pas, car les
+Turcs et les Arabes ne se détournent pas des fléaux de Dieu,
+convaincus que sa main peut les atteindre partout et qu'aucune route
+ne lui échappe.&mdash;Sublime raison de leur part, <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> mais qui les
+mène par l'exagération à de funestes conséquences!</p>
+
+<h4>XXIV</h4>
+
+<p>À gauche de la plate-forme du temple et des murs de la ville, la
+colline qui porte Jérusalem s'affaisse tout à coup, s'élargit, se
+développe à l'&oelig;il en pentes douces, soutenues çà et là par quelques
+terrasses de pierres roulantes. Cette colline porte à son sommet, à
+quelque cent pas de Jérusalem, une mosquée et un groupe d'édifices
+turcs assez semblables à un hameau d'Europe couronné de son église et
+de son clocher. C'est Sion! c'est le palais!&mdash;c'est le tombeau de
+David!&mdash;c'est le lieu de ses inspirations et de ses délices, de sa vie
+et de son repos!&mdash;lieu doublement sacré pour moi, dont ce chantre
+divin a si souvent touché le c&oelig;ur et ravi la pensée. C'est le
+premier des poëtes du sentiment; c'est le roi des lyriques! Jamais la
+fibre humaine n'a résonné d'accords si intimes, si pénétrants et si
+graves; jamais la pensée du poëte ne s'est adressée si haut et
+<span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> n'a crié si juste; jamais l'âme de l'homme ne s'est répandue
+devant l'homme et devant Dieu en expressions et en sentiments si
+tendres, si sympathiques et si déchirants. Tous les gémissements les
+plus secrets du c&oelig;ur humain ont trouvé leurs voix et leurs notes
+sur les lèvres et sur la harpe de ce barde sacré; et, si l'on remonte
+à l'époque reculée où de tels chants retentissaient sur la terre; si
+l'on pense qu'alors la poésie lyrique des nations les plus cultivées
+ne chantait que le vin, l'amour, le sang et les victoires des mules et
+des coursiers dans les jeux de l'Élide, on est saisi d'un profond
+étonnement aux accents mystiques du berger-prophète, qui parle au Dieu
+créateur comme un ami à son ami, qui comprend et loue ses merveilles,
+qui admire ses justices, qui implore ses miséricordes, et qui semble
+un écho anticipé de la poésie évangélique, répétant les douces paroles
+du Christ avant de les avoir entendues. Prophète ou non, selon qu'il
+sera considéré par le philosophe ou le chrétien, aucun d'eux ne pourra
+refuser au poëte-roi une inspiration qui ne fut donnée à aucun autre
+homme. Lisez du grec ou du latin après un psaume! Tout pâlit.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> XXV</h4>
+
+<p>J'aurais, moi, humble poëte d'un temps de décadence et de silence,
+j'aurais, si j'avais vécu à Jérusalem, choisi le lieu de mon séjour et
+la pierre de mon repos précisément où David choisit le sien à Sion.
+C'est la plus belle vue de la Judée, de la Palestine et de la Galilée.</p>
+
+<p>Jérusalem est à gauche, avec le temple et ses édifices, sur lesquels
+le regard du roi ou du poëte pouvait plonger du haut de sa terrasse.
+Devant lui des jardins fertiles, descendant en pentes mourantes, le
+pouvaient conduire jusqu'au fond du lit du torrent dont il aimait
+l'écume et la voix.&mdash;Plus bas, la vallée s'ouvre et s'étend; les
+figuiers, les grenadiers, les oliviers l'ombragent. C'est sur
+quelques-uns de ces rochers surpendus près de l'eau courante; c'est
+dans quelques-unes de ces grottes sonores, rafraîchies par l'haleine
+et par le murmure des eaux; c'est au pied de quelques-uns de ces
+térébinthes, aïeux du térébinthe qui me couvre, que le poëte sacré
+venait sans <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> doute attendre le souffle qui l'inspirait si
+mélodieusement.</p>
+
+<p>Que ne puis-je l'y retrouver, pour chanter les tristesses de mon
+c&oelig;ur et celles du c&oelig;ur de tous les hommes dans cet âge inquiet,
+comme ce berger inspiré chantait ses espérances dans un âge de
+jeunesse et de foi! Mais il n'y a plus de chant dans le c&oelig;ur de
+l'homme; les lyres restent muettes, et l'homme passe en silence, sans
+avoir ni aimé, ni prié, ni chanté.</p>
+
+<h4>XXVI</h4>
+
+<p>Remontons au palais de David. De là on plonge ses regards sur la
+ravine verdoyante et arrosée de Josaphat. Une large ouverture dans les
+collines de l'est conduit de pente en pente, de cime en cime,
+d'ondulation en ondulation, jusqu'au bassin de la mer Morte. Cette mer
+réfléchit là-bas les rayons du soir dans ses eaux pesantes et opaques
+comme une épaisse glace de Venise qui donne une teinte mate et plombée
+à la lumière. Ce n'est point ce que la pensée <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> se figure: un
+lac pétrifié dans un horizon terne et sans couleur; c'est d'ici un des
+plus beaux lacs de Suisse ou d'Italie, laissant dormir ses eaux
+tranquilles entre l'ombre des hautes montagnes d'Arabie, qui se
+dentellent à perte de vue comme des Alpes sans neige derrière ses
+flots, au pied des monticules coniques ou pyramidaux, mais toujours
+transparents, de la Judée, royaume stérile du poëte-roi.</p>
+
+<h4>XXVII</h4>
+
+<p>Le jour suivant j'allai m'asseoir seul, les psaumes dans les mains,
+sur un bloc de maçonnerie éboulé autour du tombeau du fils d'Isaïe.</p>
+
+<p>Le jour s'éteignait lentement: il décolorait un à un les rochers
+grisâtres de la colline opposée, derrière la vallée, ou plutôt la
+ravine de Josaphat. Ces rochers, les uns debout, les autres couchés,
+ressemblent, à s'y tromper, à des pierres sépulcrales frappées des
+derniers feux de la lampe qui se retire. Tout <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> était silence
+et deuil autour de moi dans ce demi-jour, mais tout était aussi
+mémoire des temps écoulés. Je voyais d'un regard toute la scène de ce
+poëme épique et lyrique de la vie et des chants de David. La poussière
+du héros et du barde d'Israël reposait peut-être sous mes pieds,
+dispersée par les siècles de l'une de ces grandes auges de pierre
+grise dont les débris parsèment la colline, et dans lesquelles les
+chameliers font boire aujourd'hui leurs chameaux. Un vent du midi,
+tiède et harmonieux, soufflait par bouffées de la colline des
+Oliviers, en face de moi; ce vent apportait aux sens la saveur amère
+et la senteur âcre des feuilles d'olivier qu'il avait traversées. Il
+soupirait, gémissait, sanglottait, chantait mélancoliquement ou
+mélodieusement entre les chardons, les épines, les cactus et les
+ruines du tombeau du poëte.</p>
+
+<p>C'étaient les mêmes notes que David avait entendues sur les mêmes
+collines en gardant les brebis d'Isaïe, son père. C'étaient ces sons,
+ces horizons, ces joies du ciel et ces tristesses de la terre qui
+l'avaient fait poëte. Son âme était répandue dans cet air du soir,
+insaisissable, mais sensible et respirable comme un parfum <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span>
+évaporé du vase brisé par les pieds du cheval à l'entrée d'un héros
+dans une grande ville d'Orient.</p>
+
+<p>Je me complaisais dans ce lyrisme des éléments, dans cette consonnance
+de la nature, des ruines, des siècles écoulés, avec la voix du poëte
+qui les a éternisés par ses hymnes.</p>
+
+<p>J'ouvris le petit volume des psaumes que j'avais recueilli dans
+l'héritage de ma mère, et dont les feuilles, feuilletées à toutes les
+circonstances de sa vie, portaient l'empreinte de ses doigts et
+quelques taches de ses larmes. Je lus avec des impressions centuplées
+pour moi par le site et par le voisinage du tombeau; je continuai à
+lire jusqu'à ce que le crépuscule, assombri de verset en verset
+davantage, effaçât une à une sous mes yeux les lettres du Psalmiste;
+mais, même quand mes regards ne pouvaient plus lire, je retrouvais
+encore ces lambeaux d'odes, ou d'hymnes, ou d'élégies, dans ma
+mémoire, tant j'avais eu de bonne heure l'habitude de les entendre, à
+la prière du soir, dans la bouche des jeunes filles auxquelles la mère
+de famille les faisait réciter avant le sommeil. S'il reste quelque
+poésie dans l'âme des familles de l'Occident, ce n'est pas aux poëtes
+<span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> profanes qu'on le doit, c'est au pauvre petit berger de
+Bethléem. Les psaumes sont naturalisés dans toutes les maisons. Il n'y
+a ni une naissance, ni un mariage, ni une agonie, ni une sépulture
+auxquels il n'assiste. C'est le musicien convié à toutes les fêtes et
+à tous les deuils du foyer, et, plus heureux que ces musiciens de nos
+sens, ce n'est pas à l'oreille qu'il chante, il chante au c&oelig;ur.</p>
+
+<h4>XXVIII</h4>
+
+<p>Au moment où j'allais fermer le livre pour rejoindre le camp de ma
+caravane, que j'avais planté de l'autre côté de la ville, en dehors de
+la porte de Bethléem, un air de flûte lointain et mélancolique se fit
+entendre à ma droite sur une des collines nues et déchirées des monts
+d'Arabie qui encaissent la vallée de la mer Morte. C'était un gardeur
+de chèvres et d'ânesses, comme Saül et comme David, qui rappelait, du
+haut des rochers et du fond des précipices, ses chevreaux, à la
+mélodie pastorale de son roseau percé de trois notes. Jamais la flûte
+des plus miraculeux musiciens de nos orchestres <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> d'opéra ne me
+donna un ravissement aussi délicieux à l'oreille. Ce fut pour moi le
+sursaut des siècles endormis se réveillant dans un écho au souffle
+d'un enfant berger autour de la tombe du grand joueur de flûte. Je
+jetai un cri et je me levai de mon bloc de pierre sur la pointe des
+pieds, pour mieux saisir dans la brise les sons aériens et mourants de
+ce roseau percé. Je me reportai d'un bond de l'âme aux nuits où le
+fils d'Isaïe s'asseyait dans la solitude, écouté seulement par ses
+brebis; à ces inspirations du désert qui le firent roi de la Judée
+pour une vie d'homme, et pour l'éternité roi du chant. Le berger arabe
+interrompit et reprit vingt fois sa mélodie pastorale. Je m'étais
+assis de nouveau pour l'écouter jusqu'au bout.</p>
+
+<h4>XXIX</h4>
+
+<p>Mais bientôt un autre concert nocturne vint me distraire de cette
+pastorale; j'apercevais, à travers le crépuscule, un petit groupe de
+peuple qui défilait, sombre et muet comme une apparition funèbre, dans
+le sentier creux, à quelques centaines de coudées au-dessous de
+<span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> moi. Ce sentier suit la vallée de Josaphat et passe entre le
+tombeau d'Absalon et la fontaine de Siloé.</p>
+
+<p>C'était le convoi d'une jeune Arménienne que la peste venait de
+frapper dans Jérusalem, et que la famille, les amis, les voisins
+conduisaient au cimetière de sa communion, hors de la ville. Cette
+petite colonne d'hommes, de femmes et de prêtres affligés psalmodiait
+sourdement en marchant quelques-uns des versets sacrés de leur
+liturgie des morts. Ces versets les plus pathétiques des psaumes de
+David remontaient ainsi du fond de sa vallée, hélas! et du fond de ces
+c&oelig;urs jusqu'au tombeau du roi. J'en saisis quelques-uns au passage
+de la brise et je les répétai à voix basse, quoique étranger à ce
+deuil, avec la consonnance compatissante qui associe l'étranger,
+enfant de douleurs, comme dit le poëte, à toutes les douleurs de ses
+frères inconnus!</p>
+
+<h4>XXX</h4>
+
+<p>Quand le convoi eut disparu derrière l'angle du sépulcre d'Absalon
+pour s'enfoncer <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> sous les oliviers de la colline, je me levai
+pour reprendre enfin mon sentier vers mes tentes. Par une bizarre
+concordance d'heures, de site, d'accidents et de hasards, ce fut
+encore la voix de David qui m'arrêta et qui me fit retomber tout
+pensif et tout ébranlé de poésie sur le bloc de pierre.</p>
+
+<p>Le vent qui, un instant avant, soufflait des montagnes, avait tourné
+pendant ma longue station au tombeau du roi; il soufflait maintenant
+de la mer, et il m'apportait de la ville une sorte de psalmodie
+plaintive semblable au gémissement d'une cité en deuil. En prêtant
+plus attentivement l'oreille je distinguai la récitation cadencée des
+psaumes du poëte, qui sortait du couvent des moines latins de
+Terre-Sainte, et qui, de terrasse en terrasse, venait mourir au
+tombeau du harpiste de Dieu. Cette flûte sur la colline, ce convoi
+chantant dans la vallée, cette psalmodie dans le monastère, triple
+écho à la même heure de cette voix du grand lyrique, enseveli, mais
+ressuscité sans cesse sur sa montagne de Sion, me jetèrent dans un
+ravissement d'esprit qui semblait me donner pour la première fois le
+sentiment de la toute-puissance du chant dans l'homme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> «Qu'est devenu son royaume? m'écriai-je. Les Persans, les
+Arabes, les califes, les croisés, les sultans s'en sont arraché les
+morceaux; les pèlerins n'y viennent plus adorer que la poussière, et
+le vent l'emporte au désert ou à la plage de la <i>grande</i> mer avec le
+même mépris qu'il emporte le brin de paille du nid de l'hirondelle,
+quand la nichée a pris son vol en automne vers d'autres climats! Mais
+sa flûte, mais sa harpe, mais ses notes lyriques du roi des cantiques
+ont survécu à son empire détruit, à sa race dispersée parmi les
+nations! Ô puissance de l'âme! ô éternité de la parole inspirée! Le
+roi est poussière; il ne possède pas même son propre tombeau; mais sa
+harpe possède l'univers, et qui sait si elle n'a pas son écho jusque
+dans le ciel?&mdash;Jamais homme n'eut une telle apothéose.»</p>
+
+<h4>XXXI</h4>
+
+<p>Je baisai la pierre détachée de ce tombeau de David, et je rentrai
+tout recueilli et tout musical sous ma tente. Une lampe l'éclairait;
+<span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> je taillai mon crayon, et j'écrivis, à la lueur de la lampe
+battue du vent sous la toile, quelques strophes restées incomplètes,
+et que j'adressai, un certain nombre d'années après, à un des plus
+élégants et des plus érudits traducteurs des psaumes, M. Dargaud. Je
+les retrouve avec leurs sens suspendus, et leurs lacunes, et leurs
+ratures au crayon, sur le papier jauni par la poussière du désert et
+par la fumée de la tente.</p>
+
+<p>En voici quelques strophes, souvenir d'une soirée de voyage et d'une
+halte à ce tombeau:</p>
+
+<div class="poem20">
+<p>Ô harpe, qui dors sous la tête,<br>
+ Sous la tête du barde roi,<br>
+ Veuve immortelle du prophète,<br>
+ Un jour encore éveille-toi!<br>
+ Quoi! Dans cette innombrable foule<br>
+ Des hommes, qui parle et qui coule,<br>
+ Il n'est plus une seule main<br>
+ Qui te remue et qui t'accorde,<br>
+ Et qui puisse un jour sur ta corde<br>
+ Faire éclater le c&oelig;ur humain?</p>
+
+<p>Es-tu comme le large glaive<br>
+ Dans les tombes de nos aïeux<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> Qu'aucun bras vivant ne soulève<br>
+ Et qu'on mesure en vain des yeux?<br>
+ Harpe du psalmiste, es-tu comme<br>
+ Ces gigantesques crânes d'homme<br>
+ Que le soc découvre sous lui,<br>
+ Grands débris d'une autre nature<br>
+ Qui, pour animer leur stature,<br>
+ Voudraient dix âmes d'aujourd'hui?</p>
+</div>
+
+<p>Que faut-il pour te faire rendre les sons d'autrefois? demandai-je à
+cette harpe sacrée:</p>
+
+<p class="poem20">Faut-il avoir, dans son enfance,<br>
+ Gardien d'onagre ou de brebis,<br>
+ Brandi la fronde à leur défense<br>
+ Porté leurs toisons pour habits?<br>
+ Faut-il avoir, dans ces collines,<br>
+ Laissé son sang sur les épines,<br>
+ Déchiré ses pieds au buisson?<br>
+ Collé dans la nuit solitaire<br>
+ Son oreille au pouls de la terre<br>
+ Pour résonner à l'unisson?<br>
+<span class="spaced">..................</span><br>
+<span class="spaced">..................</span></p>
+
+<div class="poem10">
+<p>Eh bien! de l'instrument j'ai parcouru la gamme,<br>
+ De la plainte des sens jusqu'aux langueurs de l'âme,<br>
+ Chaque fibre de l'homme au c&oelig;ur m'a palpité,<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> Comme un clavier touché d'une main lourde et forte,<br>
+ Dont la corde d'airain se tord brisée et morte,<br>
+<span class="add4em">Et que le doigt emporte</span><br>
+<span class="add4em">Avec le cri jeté!</span></p>
+
+<p>Pourquoi donc sans échos sur nos fibres rebelles,<br>
+ Ô harpe! languis-tu comme un aiglon sans ailes,<br>
+ Tandis qu'un seul accord des kinnors d'Israël<br>
+ Fait, après trois mille ans, dans les ch&oelig;urs de nos fêtes,<br>
+ D'Horeb et de Sina chanceler les deux faîtes,<br>
+<span class="add4em">Résonner les tempêtes</span><br>
+<span class="add4em">Et fulgurer le ciel?</span><br>
+<span class="spaced">.............................</span><br>
+<span class="spaced">.............................</span><br>
+ Ah! c'est que tu touchais de tes miséricordes<br>
+ Ce barde dont ta grâce avait monté les cordes;<br>
+ De ses psaumes vainqueurs tu faisais don sur don;<br>
+ Il pouvait t'oublier sur son lit de mollesses,<br>
+ Tu poursuivais son c&oelig;ur au fond de ses faiblesses<br>
+<span class="add4em">De ton impatient pardon!...</span></p>
+
+<p>Fautes, langueurs, péchés, défaillances, blasphèmes,<br>
+ Adultère sanglant, trahisons, forfaits mêmes.<br>
+ Ta droite couvrait tout du flux de tes bontés;<br>
+ Et, comme l'Océan dévore son écume,<br>
+ Son âme, engloutissant le mal qui le consume,<br>
+<span class="add4em">Dévorait ses iniquités.</span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> Quel forfait n'eût lavé cette larme sonore<br>
+ Qui tomba sur sa harpe et qui résonne encore!<br>
+ Les rocs de Josaphat en gardent la senteur.<br>
+ Tu défendis aux vents d'en sécher le rivage,<br>
+ Et tu dis aux échos: Roulez-la dans les âges,<br>
+ Humectez tous les yeux, mouillez tous les visages<br>
+<span class="add4em">Des larmes du divin chanteur!</span><br>
+<span class="spaced">.............................</span><br>
+<span class="spaced">.............................</span></p>
+</div>
+
+<div class="poem20">
+<p>J'ai vu blanchir sur les collines<br>
+ Les brèches du temple écroulé<br>
+ Comme une aire d'aigle en ruines<br>
+ D'où l'habitant s'est envolé!<br>
+ J'ai vu sa ville, devenue<br>
+ Un vil monceau de poudre nue,<br>
+ Muette sous un vent de feu,<br>
+ Et le guide des caravanes<br>
+ Attacher le pied de ses ânes<br>
+ Aux piliers du temple de Dieu!<br>
+ Le chameau, qui baisse sa tête<br>
+ Pour s'abriter des cieux brûlants,<br>
+ Dans le royaume du prophète<br>
+ N'avait que l'ombre de ses flancs,<br>
+ Siloé, qu'un seul chevreau vide,<br>
+ N'était qu'une sueur aride<br>
+ Du sol brûlé sous le rayon,<br>
+ Et l'Arabe, en sa main grossière<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> Ramassant un peu de poussière,<br>
+ S'écriait: C'est donc là Sion!<br>
+<span class="spaced">....................</span><br>
+<span class="spaced">....................</span></p>
+
+<p>Mais, quand sur ma poitrine forte<br>
+ J'étreignis la harpe des rois,<br>
+ Le vent roula vers la mer Morte<br>
+ L'écho triomphal de ma voix;<br>
+ Le palmier secoua sa poudre,<br>
+ Le ciel serein de foudre en foudre<br>
+ Tonna le nom d'Adonaï;<br>
+ L'aigle effrayé lâcha sa proie,<br>
+ Et je vis palpiter de joie<br>
+ Deux ailes sur le Sinaï!<br>
+<span class="spaced">....................</span><br>
+<span class="spaced">....................</span></p>
+
+<p>Est-ce là mourir? Non, c'est vivre<br>
+ Plus vivant dans tous les vivants!<br>
+ C'est se déchirer comme un livre,<br>
+ Pour jeter ses feuillets aux vents!<br>
+ C'est imprimer sa forte trace<br>
+ Sur chaque parcelle d'espace<br>
+ Où peuvent plier deux genoux!...<br>
+ Et nous, bardes aux luths sans âme,<br>
+ Qui du ciel ignorons la gamme,<br>
+ Dites-moi! pourquoi vivons-nous?...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> Dans l'Orient, riche en symbole,<br>
+ Ainsi quand des saints orateurs<br>
+ La pathétique parabole<br>
+ Fait fondre l'auditoire en pleurs,<br>
+ Le prêtre suspend la prière,<br>
+ Il va de paupière en paupière<br>
+ Éponger l'eau de tous les yeux;<br>
+ Et de cet égouttement d'âme<br>
+ Il compose un amer dictame<br>
+ Qui guérit tout mal sous les cieux!</p>
+
+<p>Ainsi sur ta corde arrosée,
+ Par le divin débordement,<br>
+ Tes larmes, comme une rosée,<br>
+ Se boiront éternellement<br>
+ Ô berger! que l'eau de ta coupe<br>
+ Avec la nôtre s'entrecoupe<br>
+ Pour abreuver tous les climats!<br>
+ Ton Jéhovah dort sous ses nues<br>
+ Et d'autres races sont venues!...<br>
+ Mais on pleure encore ici-bas!</p>
+</div>
+
+<p class="left50 smcap">Lamartine.</p>
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1>
+
+<h2>XXXIV<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2>
+
+<h3>LITTÉRATURE, PHILOSOPHIE, ET POLITIQUE DE LA CHINE.</h3>
+
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Les circonstances aujourd'hui nous commandent le sujet. Nous avions
+préparé depuis longtemps ces entretiens littéraires sur la Chine;
+comme tous ceux qui l'ont profondément étudiée, nous l'admirons.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> Quittons donc un moment l'Europe et les Indes, terres de
+l'imagination, traversons le Thibet qui sépare d'une muraille presque
+perpendiculaire de glace les deux plus vastes empires du monde, et
+jetons un regard profond sur la Chine, ce pays de la raison par
+excellence.</p>
+
+<p>La littérature en Chine est presque entièrement politique et
+législative.</p>
+
+<p>Après la religion et la philosophie, la politique est la plus haute
+application de la littérature aux choses humaines. C'est donc là
+surtout qu'il faut étudier la littérature politique. Cette étude nous
+conduira aux plus hautes théories du gouvernement des sociétés. Il y a
+loin de là, sans doute, aux futiles questions d'art, de langue, de
+prose ou de vers; mais l'art, la langue, la prose ou les vers ne sont
+que les formes des idées; c'est le fond qu'il faut d'abord considérer,
+si nous voulons que ce cours de littérature universelle soit en même
+temps un cours de pensée et de raison publique.</p>
+
+<p>Nous allons dire ici toute notre pensée sur la politique; on va voir
+que cette pensée n'est <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> pas plus anarchique que celle de
+Montesquieu, et beaucoup moins chimérique que celle de Fénelon.
+Laissons l'utopie aux vers: la prose est la langue de vérité.</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>Le chef-d'&oelig;uvre de l'humanité, selon nous, c'est un gouvernement.</p>
+
+<p>Réunir en une société régulière une multitude d'êtres épars qui
+pullulent au hasard sur une terre sans possesseurs légitimes et
+reconnus;</p>
+
+<p>Combiner assez équitablement tous les intérêts divergents ou
+contradictoires de cette multitude pour que chacun reconnaisse
+l'utilité de borner son intérêt propre par l'intérêt d'autrui;</p>
+
+<p>Extraire de toutes ces volontés individuelles une volonté générale et
+commune qui gouverne cette anarchie;</p>
+
+<p>Proclamer ou écrire cette volonté dominante <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> en lois qui
+instituent des droits sociaux conformes aux droits naturels,
+c'est-à-dire aux instincts légitimes de l'homme sortant de la nature
+pour entrer dans la société;</p>
+
+<p>Sanctifier ces lois par la plus grande masse de justice qu'il soit
+possible de leur faire exprimer, en sorte que la conscience, cet
+organe que le Créateur nous a donné pour oracle intérieur, soit forcée
+de ratifier même contre nos passions la justice de la loi;</p>
+
+<p>Faire régner avec une autorité impartiale et inflexible cette loi sur
+nos iniquités individuelles, sur nos résistances, nos empiétements,
+nos répugnances; lui créer un corps, des membres, une main dans un
+pouvoir exécuteur et visible chargé de faire aimer, respecter et
+craindre la loi;</p>
+
+<p>Armer ce pouvoir exécuteur de toute la force nécessaire pour réprimer
+les atteintes individuelles ou collectives contre la loi, sans
+l'investir néanmoins de prérogatives assez absolues pour qu'il puisse
+lui-même se substituer à la loi et faire dégénérer cette volonté d'un
+seul contre tous en tyrannie;</p>
+
+<p>Échelonner, si l'empire est grand, les corps <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> ou les
+magistratures, religieuse, civile, judiciaire, administrative, de
+telle sorte que chaque province, chaque ville, chaque maison, chaque
+citoyen, trouve à sa portée la souveraineté de l'État prête à lui
+distribuer sa part d'ordre, de sécurité, de justice, de police, de
+service public, de vengeance même si un droit est violé dans sa
+personne;</p>
+
+<p>Faire contribuer dans la proportion de son intérêt et de sa force
+chacun des membres de la nation aux services onéreux que la nation
+exige en obéissance, en impôt, en sang, si le salut de la communauté
+exige le sang de ses enfants;</p>
+
+<p>Créer au sommet de cette hiérarchie d'autorités secondaires une
+autorité suprême, soit monarchique, c'est-à-dire personnifiée dans un
+chef héréditaire, soit aristocratique, c'est-à-dire personnifiée dans
+une caste gouvernementale, soit républicaine, c'est-à-dire
+personnifiée dans un magistrat temporaire élu et révocable par
+l'unanimité du peuple: voilà le chef-d'&oelig;uvre de cette création d'un
+gouvernement par l'homme.</p>
+
+<p>Ce gouvernement, Dieu l'a donné tout fait <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> par instinct à
+diverses tribus d'animaux, tels que les fourmis et les abeilles; il a
+laissé aux hommes le mérite de l'inventer, de le choisir, de le
+changer, de l'approprier à leur caractère et à leurs besoins, et de se
+faire à eux-mêmes leur propre sort, en se faisant un gouvernement plus
+ou moins conforme à la conscience, à la justice, à la raison.</p>
+
+<p>Telle est notre pensée sur la sainte institution de ce qu'on appelle
+un gouvernement.</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>Cette liberté que Dieu a laissée à l'homme de se choisir et de se
+façonner un gouvernement est ce qui constitue le plus sa dignité
+morale parmi les êtres créés.</p>
+
+<p>Tout gouvernement est une intelligence en travail et une morale en
+action.</p>
+
+<p>Si l'homme n'avait que des instincts comme les animaux, il n'aurait
+qu'une forme de société <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> immuable; c'est parce que l'homme est
+doué de la raison et de la liberté qu'il éprouve, transforme et
+améliore sans cesse ses gouvernements.</p>
+
+<p>Les questions de gouvernement sont donc, par leur importance, celles
+sur lesquelles les hommes ont le plus parlé, discuté, écrit; ce que
+les hommes de tous les siècles ont écrit sur les gouvernements et sur
+la société est ce que nous appelons la littérature politique. Les
+livres primitifs de l'Inde sont pleins de règles et de maximes qui
+touchent au régime des sociétés. La Bible est tantôt un code de
+république, tantôt un code de monarchie, tantôt un code de théocratie
+ou de gouvernement sacerdotal et monarchique à la fois comme était
+l'Égypte chez qui les Hébreux en avaient vu le modèle. Mais de tous
+les pays où l'homme a agité pour les résoudre ces grandes théories des
+sociétés, la Chine antique est évidemment celui où la raison humaine a
+le mieux approfondi, le mieux résolu et le mieux appliqué les
+principes innés de l'organisation sociale. La sagacité, l'expérience
+et le génie de ces philosophes politiques dépassent <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> les
+Machiavel, les Montesquieu, les J. J. Rousseau, ces littérateurs
+politiques de notre Europe.</p>
+
+<p>Nous savons qu'une telle assertion fera sourire au premier aperçu
+notre orgueil européen et notre ignorance populaire, toujours prêts à
+sourire et à railler quand on prononce le nom de la Chine; mais nous
+ne nous laisserons pas intimider par ce mépris préconçu contre la plus
+vaste et la plus durable agrégation d'êtres humains qui ait jamais
+subsisté en unité nationale ou en ordre social sur ce globe.</p>
+
+<p>Nous avons étudié impartialement pendant trente ans ces institutions
+qui régissent trois cent millions d'hommes; nous plaignons ceux qui
+n'ont que des dédains et des sourires en présence du phénomène de la
+Chine antique et moderne, empire plus étendu, plus peuplé, plus
+policé, plus industrieux que l'Europe entière. Ils jugent ridiculement
+ce peuple ancêtre sur quelques grotesques en porcelaine, jouets
+d'enfants qu'on vend à Canton aux matelots de nos navires. Que
+penseraient-ils des publicistes chinois s'ils nous jugeaient
+nous-mêmes, <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> nous Européens, sur ces caricatures, ignobles
+débauches d'art, qu'on dessine à Londres ou à Paris pour défigurer nos
+grands hommes et pour dérider nos populaces?</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Aristote n'a fait que l'analyse des formes de gouvernement usitées de
+son temps parmi les nations asiatiques ou grecques auxquelles les
+institutions et le nom même de la Chine étaient inconnus.</p>
+
+<p>Platon n'a fait qu'une utopie politique n'ayant pour base que des
+songes dorés et incohérents au lieu de fonder ses institutions sur la
+nature de l'homme, sur l'histoire et sur l'expérience, seuls éléments
+d'ordre social.</p>
+
+<p>Les Indes et la Perse n'avaient d'autres théories de gouvernement que
+l'autorité absolues dans les rois, l'obéissance servile et consacrée
+dans les sujets, les priviléges de naissance et les hiérarchies
+infranchissables entre les castes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> Les Romains n'ont eu d'autre droit public que le droit du
+plus ambitieux et du plus armé sur le plus faible; conquérir, spolier
+et posséder par la gloire, c'est toute leur politique. La conscience
+et la morale ont été de vains noms pour eux dans leurs théories de
+gouvernement. Des maîtres et des esclaves, des conquérants et des
+conquis, c'est tout le monde romain. Ils ont fait beaucoup de lois,
+mais ce sont des lois athées, des lois de propriété, des lois
+d'héritage, des lois de famille, des lois d'administration, aucunes
+lois vraiment divines et humaines selon la grande acception de ces
+deux mots; race de brigands qui s'est contentée de bien distribuer les
+dépouilles du monde.</p>
+
+<p>Le christianisme qui, en promulguant le dogme d'égalité, de justice et
+d'amour, aurait dû changer la politique romaine a eu peu d'influence
+jusqu'à ces derniers temps sur les institutions sociales des peuples.
+Il avait dit un mot qui désintéressait la politique de la religion:
+«Rendez à César ce qui est à César»; il s'était borné à promulguer la
+morale de l'individu sans s'immiscer dans la morale de l'État,
+c'est-à-dire dans le <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> gouvernement; il pouvait sanctifier le
+sujet pendant que le prince était dépravé. Mais de la conscience
+privée le christianisme devait finir par s'élever dans la conscience
+publique par l'universalisation de ses principes de justice
+réciproque. Sa philosophie fraternelle commence à peine à être
+sensible dans la législation et dans la politique; son ère
+gouvernementale n'est pas encore venue même dans la littérature
+d'état.</p>
+
+<p>Machiavel, le grand publiciste de l'Italie, est païen dans ses
+principes de gouvernement;</p>
+
+<p>Montesquieu, le grand publiciste de la France au dix-huitième siècle,
+est romain;</p>
+
+<p>Thomas Morus, en Angleterre, est chimérique: c'est un Platon
+britannique rêvant dans le brouillard comme son maître Platon rêvait
+dans la lumière du cap Sunium;</p>
+
+<p>Bossuet est hébreu;</p>
+
+<p>Fénelon est cosmopolite et imaginaire;</p>
+
+<p>Jean-Jacques Rousseau, dans son <i>Contrat social</i> et dans ses plans de
+constitution pour la Pologne ou pour la Corse, est le plus
+inexpérimental des législateurs. Il n'y a pas une <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> de ses
+lois qui se tienne debout sur des pieds véritablement humains; il fait
+dans le <i>Contrat social</i> la législation des fantômes, comme il fait
+dans l'<i>Émile</i> l'éducation des ombres, et dans la <i>Nouvelle Héloïse</i>,
+il ne fait que l'amour des abstractions ayant pour passion des
+phrases. Son <i>Contrat social</i> porte tout entier à faux sur un sophisme
+qu'un souffle d'enfant ferait évanouir. Il suppose que l'origine des
+gouvernements a été un traité après mûre délibération entre les
+premiers hommes déjà suffisamment philologistes et suffisamment
+citoyens pour connaître, définir et formuler savamment leurs droits et
+leurs devoirs réciproques. Il construit sur ce rêve une pyramide
+d'autres rêves qui, partant tous d'un principe faux, arrivent aux
+derniers sommets de l'absurde et de l'impossible en application. La
+passion chrétienne et sainte de l'égalité démocratique dont il était
+animé donne seule une valeur morale à cette utopie du <i>Contrat
+social</i>. C'est une bonne pensée accouplée à une risible chimère. Il en
+sort un monstre de bonne intention; on estime le philosophe, on a
+pitié du législateur politique.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> Mirabeau seul était grand politique, mais il était vicieux;
+le vice chez lui a servi l'éloquence, mais il a vicié et stérilisé le
+génie.</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>Les littérateurs politiques plus récents, tels que M. de Bonald, M. de
+Maistre et leurs sectaires, hommes de réaction et non d'idées, sont
+tout simplement des contre-sophistes. Ils ont pris en tout le
+contre-pied de Thomas Morus, de Fénelon, des publicistes de
+l'Assemblée constituante française. Tous deux sont des tribuns
+posthumes et éloquents de l'aristocratie et de la théocratie, le
+premier a sacrifié les peuples aux rois, le second a sacrifié les rois
+même aux pontifes. Pour que la première théorie, celle de M. A.
+Bonald, fût vraie, il fallait que Dieu eût créé les rois infaillibles,
+d'une autre chair que celle des peuples; pour que la seconde de ces
+théories, celle de M. de Maistre, fût applicable, il fallait que Dieu,
+souverain visible et présent <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> partout, gouvernât lui-même les
+sociétés civiles par des oracles surnaturels contre l'autorité
+desquels le doute fût un blasphème et la désobéissance un sacrilége.
+Or, comme l'esprit humain ne pouvait se plier à cette abdication de sa
+liberté morale et déclarer la révélation sacerdotale en permanence
+dans la politique de tout l'univers, il fallait la force sans
+raisonnement et sans réplique pour contraindre l'esprit humain, il
+fallait le bourreau pour dernier argument de conviction. Aussi le
+dernier de ces littérateurs politiques, de Maistre, n'a-t-il pas
+reculé devant cette divinisation du glaive; un cri d'horreur lui a en
+vain répondu du fond de toutes les consciences, il a ses disciples qui
+confessent sa foi, disciples qui maudissent à bon droit les
+philosophes démocratiques de l'échafaud et de la Convention, mais que
+la même logique conduirait fatalement aux mêmes crimes si leur nature
+ne s'interposait entre leurs théories et leurs actes. Nous n'aurions à
+choisir, si nous écoutions ces sophistes, qu'entre le sang versé à
+flots au nom du peuple et le sang versé à torrents au nom de Dieu!</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> VI</h4>
+
+<p>Enfin dans ces derniers temps la théorie des gouvernements a été chez
+quelques hommes scandaleux d'audace jusqu'à nier les gouvernements
+eux-mêmes, c'est-à-dire jusqu'à proclamer sous le nom d'<i>anarchie</i> la
+liberté illimitée de chaque citoyen dans l'État.</p>
+
+<p>Cette théorie, plus digne selon nous du nom de démence que du nom de
+science, n'a qu'un nom qui puisse la caractériser, c'est l'athéisme de
+la loi, ou plutôt c'est le suicide des gouvernements et par conséquent
+le suicide de l'homme social.</p>
+
+<p>Les écrivains politiques en état de frénésie ou de cécité qui se sont
+faits les organes de cette théorie de <i>la liberté illimitée</i>, et qui
+ont été assez malheureux pour se faire des adeptes, n'ont pas réfléchi
+que tout jusqu'à la plume avec laquelle ils niaient la nécessité de la
+loi <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> était en eux un don, un bienfait, une garantie de la
+loi; que l'homme social tout entier n'était qu'un être légal depuis
+les pieds jusqu'à la tête; qu'ils n'étaient eux-mêmes les fils de
+leurs pères que par la loi; qu'ils ne portaient un nom que par la loi
+qui leur garantissait cette dénomination de leur être, et qui
+interdisait aux autres de l'usurper; qu'ils n'étaient pères de leurs
+fils que par la loi qui leur imposait l'amour et qui leur assurait
+l'autorité; qu'ils n'étaient époux que par la loi qui changeait pour
+eux un attrait fugitif en une union sacrée qui doublait leur être;
+qu'ils ne possédaient la place où reposait leur tête et la place
+foulée par leurs pieds que par la loi, distributrice gardienne et
+vengeresse de la propriété de toutes choses; qu'ils n'avaient de
+patrie et de concitoyens que par la loi qui les faisait membres
+solidaires d'une famille humaine immortelle et forte comme une nation;
+que chacune de ces lois innombrables qui constituaient l'homme, le
+père, l'époux, le fils, le frère, le citoyen, le possesseur inviolable
+de sa part des dons de la vie et de la société, faisaient, à leur
+insu, partie <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> de leur être, et qu'en démolissant tantôt l'une
+tantôt l'autre de ces lois, on démolissait pièce à pièce l'homme
+lui-même dont il ne resterait plus à la fin de ce dépouillement légal
+qu'un pauvre être nu, sans famille, sans toit et sans pain sur une
+terre banale et stérile; que chacune de ces lois faites au profit de
+l'homme pour lui consacrer un droit moral ou une propriété matérielle
+était nécessairement limitée par un autre droit moral et matériel
+constitué au profit d'un autre ou de tous; que la justice et la raison
+humaine ne consistaient précisément que dans l'appréciation et dans la
+détermination de ces limites que le salut de tous imposait à la
+liberté de chacun; que la liberté illimitée ne serait que
+l'empiétement sans limite et sans redressement des égoïsmes et des
+violences du plus fort ou du plus pervers contre les droits ou les
+facultés du plus doux ou du plus faible; que la société ne serait que
+pillage, oppression, meurtre réciproque; qu'en un mot la liberté
+illimitée, cette soi-disant solution radicale des questions de
+gouvernement tranchait en effet la question, mais comme la mort
+tranche les problèmes de la <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> vie en la supprimant d'un revers
+de plume ou d'un coup de poing sur leur table de sophistes. Ces
+sabreurs de la politique, ces proclamateurs de la liberté illimitée
+démoliraient plus de sociétés et de gouvernements humains en une
+minute et en une phrase que la raison, l'expérience et la sagesse
+merveilleuse de l'humanité n'en ont construit en tant de siècles! La
+liberté illimitée c'est l'anarchie: l'anarchie n'est pas une science,
+c'est une ignorance et une brutalité.</p>
+
+<p>Ces sophismes ne sont que des tyrannies qui changent de nom sans
+changer de moyens. Mais la pire des tyrannies serait un bienfait en
+comparaison de la liberté illimitée, cette tyrannie de tous contre
+tous!</p>
+
+<p>On rougit de la logique, de la parole et du talent en voyant employer
+la logique, la parole et le talent à professer de tels suicides.</p>
+
+<p>Cherchons donc ailleurs une littérature politique émanant des
+instincts primordiaux de l'homme et puisant ses principes dans la
+nature pour les développer par la raison.</p>
+
+<p>Cette littérature de la sagesse sociale pratique, il faut l'avouer,
+ce n'est ni aux Indes, <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> ni en Égypte, ni en Grèce, ni en
+Europe que nous la trouverons approchant le plus de sa perfection,
+c'est en Chine. Nous allons essayer de vous le démontrer, non par des
+considérations systématiques qui n'auraient d'autre autorité que celle
+d'une opinion, mais par des textes et par des faits, ces arguments
+sans réplique.</p>
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p>Dépouillez-vous un moment de tout préjugé de patrie, de lieu, de race
+et de temps, et demandez-vous dans le silence de votre âme:</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Quel est le plus instinctif et le plus naturel des gouvernements à
+la naissance des sociétés? Vous vous répondrez: C'est le gouvernement
+paternel.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Quel est le plus noble et le plus progressif des gouvernements?
+Vous vous répondrez: <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> C'est le gouvernement de
+l'intelligence, c'est-à-dire celui qui donne la supériorité aux plus
+capables.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Quel est le plus juste des gouvernements? Vous vous répondrez:
+C'est le gouvernement unanime, c'est-à-dire celui qui gouverne au
+profit du peuple tout entier, qui ne fait point acception de classes,
+de castes, de privilégiés de la naissance ou du sang, mais qui ne
+reconnaît dans tous les citoyens que le privilége mobile et accessible
+à tous de l'éducation, du talent, de la vertu, des services rendus ou
+à rendre à la communauté.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup> Quel est le gouvernement le plus moral? Vous vous répondrez: C'est
+celui qui puise toutes ses lois dans le code de la conscience, ce code
+muet écrit en instincts dans notre âme par Dieu.</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> Quel est le gouvernement le plus propre à développer en lui et
+dans le peuple, la raison publique? Vous vous répondrez: C'est celui
+qui, au lieu de porter des décrets brefs, absolus, non motivés et
+souvent inintelligibles pour les sujets obligés de les exécuter,
+raisonne, discute, motive longuement et éloquemment, <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> dans
+des préambules admirables, chacun de ses décrets, en fait sentir le
+motif, la nécessité, la justice, l'urgence, en un mot les fait
+comprendre afin de les faire ratifier par la raison publique.</p>
+
+<p>6<sup>o</sup> Quel est le gouvernement le plus capable d'élever la plus grande
+masse d'hommes possible à la plus grande masse de lumière possible?
+Vous vous répondrez: C'est celui qui ne permet à aucun homme de rester
+une brute, qui base tous les droits des citoyens sur une éducation
+préalable et qui flétrit l'ignorance volontaire comme un crime envers
+l'Être suprême, car Dieu nous a donné l'intelligence pour la cultiver.</p>
+
+<p>7<sup>o</sup> Quel est le gouvernement le plus lettré? Vous vous répondrez:
+C'est celui qui fait de la culture des lettres la condition de toute
+fonction publique dans l'État, et qui d'examen en examen extrait de la
+jeunesse ou de l'âge mûr et même de la vieillesse, les disciples les
+plus consommés en sagesse, en science, en lettres humaines, pour les
+élever de grade en grade dans la hiérarchie des dignités ou des
+magistratures de l'État.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> 8<sup>o</sup> Quel est le plus religieux des gouvernements? Vous vous
+répondrez: C'est celui qui, après avoir donné par une éducation
+universelle, philosophique, historique et morale, à l'homme les moyens
+de penser par lui-même, respecte ensuite dans cet homme la liberté de
+se choisir le culte qui lui paraîtra le plus conforme à sa raison
+individuelle; c'est le gouvernement qui laissera libre l'exercice des
+différents cultes dans l'État, sauf les cultes qui attenteraient à
+l'État lui-même dans sa sûreté politique, dans sa police ou dans ses
+m&oelig;urs.</p>
+
+<p>9<sup>o</sup> Enfin quel est le gouvernement présumé légitimement le plus
+parfait et le plus conforme à la nature humaine civilisée et
+civilisable? Vous vous répondrez: C'est celui qui a réuni la plus
+grande multitude d'hommes sous les mêmes lois et sous la même
+administration, qui les a fait multiplier davantage en nombre, en
+agriculture, en arts, en industrie, qui a émoussé le plus chez eux
+l'instinct sauvage et brutal de la guerre, et qui enfin a fait
+subsister le plus longtemps en société et en nation un peuple de
+quatre cent millions de sujets et de quarante siècles!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> Je pourrais poursuivre indéfiniment cette définition par
+demande et par réponse de la nature du meilleur gouvernement; je vous
+interrogerais pendant un siècle que vous me répondriez toujours comme
+j'ai répondu ici pour vous, parce que ces réponses sont de bonne foi,
+de bon sens et de conscience.</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p>Eh bien, il y a eu et il y a encore les vestiges d'un gouvernement
+humain qui accomplit toutes les conditions que nous venons d'énumérer
+ici: un gouvernement qui régit un cinquième de l'espèce humaine dans
+un ordre, dans un travail, dans une activité et en même temps dans un
+silence à peine interrompu par le bruit des innombrables métiers,
+industries, arts qui nourrissent l'empire; un gouvernement qui méprise
+trop pour sa sûreté les arts de la guerre, parce que en soi la guerre
+lui paraît être le plus grand malheur de l'humanité; <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> un
+gouvernement qui a été conquis à cause de ce mépris des armes, mais
+qui s'est à peine aperçu de la conquête, et qui, par la supériorité de
+ses lois, a subjugué et assimilé à lui-même ses conquérants.</p>
+
+<p>Ce gouvernement, je le répète, c'est celui de la Chine antique.</p>
+
+<p>Et j'ajoute:</p>
+
+<p>Le gouvernement de la Chine, c'est sa littérature.</p>
+
+<p>La littérature de la Chine, c'est son gouvernement.</p>
+
+<p>Les lettres et les lois sont une seule et même chose dans ce vaste
+empire.</p>
+
+<p>Quand vous savez ses livres, vous savez sa politique;</p>
+
+<p>Quand vous savez sa politique, vous savez ses lois.</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p>Comment ce phénomène si unique de l'identification complète de la
+raison publique et du gouvernement, de la pensée privée et <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span>
+de l'action sociale s'est-il opéré entre le Thibet et la grande
+Tartarie, aux antipodes de notre monde occidental? C'est ce que nous
+allons essayer d'examiner sans parvenir jamais à le découvrir avec
+évidence.</p>
+
+<p>Pour le découvrir avec évidence, il faudrait connaître l'origine du
+peuple primitif de la Chine et le suivre pas à pas au flambeau de
+l'histoire depuis son berceau jusqu'à sa décadence actuelle (décadence
+militaire, entendons-nous bien).</p>
+
+<p>Or, bien que la Chine soit le pays le plus historique de tous les pays
+du globe, puisqu'il écrit depuis qu'il existe, et qu'il écrit jour par
+jour par ses mains les plus officielles et les plus authentiques, ce
+peuple n'en commence pas moins, comme toutes les races humaines, par
+le mystère.</p>
+
+<p>Chacun des savants qui ont étudié la Chine a fait à cet égard son
+système, son hypothèse, sa chronologie; nous avons lu toutes ces
+hypothèses, tous ces systèmes, toutes ces chronologies; vaine étude,
+inutile recherche: aucune de ces suppositions n'est prouvée, aucune
+n'est même plus vraisemblable que l'autre; <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> l'un affirme,
+l'autre nie, un troisième conjecture, nul ne sait. L'orgueil est le
+péché de la science, et c'est par l'orgueil qu'elle croula. Elle ne
+veut pas dire de bonne foi le grand mot de tout, le grand mot des
+hommes: <span class="smcap">j'ignore</span>, et c'est pour ne pas vouloir confesser l'ignorance
+dans ce qu'elle ne peut pas savoir qu'elle perd son autorité et son
+crédit dans ce qu'elle sait. Ne l'imitons pas et disons franchement,
+après de longues et sincères applications d'esprit à cette question
+d'histoire et de philosophie, que l'origine du peuple chinois est une
+énigme. Dieu s'est réservé ces mystères, et le lointain est le voile
+que l'homme ne soulève pas.</p>
+
+<p>Voici à cet égard tout ce que nous savons et tout ce qu'il est
+possible de savoir.</p>
+
+<h4>X</h4>
+
+<p>Dans une profondeur d'antiquité dont nous n'essayerons pas de calculer
+les siècles, le <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> peuple chinois apparaît non pas comme un
+peuple jeune et naissant à la civilisation, aux lois, aux arts, à la
+littérature, mais comme un peuple déjà vieux ou plutôt comme le débris
+d'un peuple primitif, déjà consommé en expérience et en sagesse,
+peuple échappé en partie à quelque grande catastrophe du globe.</p>
+
+<p>S'il y a un fait historique consacré par toutes les mémoires ou
+traditions unanimes des peuples, c'est le fait d'un déluge universel
+ou partiel du globe, déluge qui submergea les plaines avec leurs cités
+et leurs empires, et après lequel il y eut sur la terre comme une
+renaissance de la race humaine dont une partie avait échappé à la
+submersion de sa race.</p>
+
+<p>Soit que la prodigieuse élévation des plateaux de l'Himalaya et du
+Thibet, qui dépasse de tant de milliers de coudées les cimes mêmes des
+Alpes, eût sauvé, comme quelques auteurs l'ont pensé, de l'inondation
+quelque peuple de la haute Asie, peuple redescendu après l'écoulement
+des eaux dans la Chine; soit que quelque grand sauvetage de
+l'humanité, dont l'arche de Noé flottant et abordant sur les
+montagnes de l'Arménie est l'explication biblique, <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> se fût
+opéré pour les peuples voisins de la grande Tartarie, les Chinois
+n'apparaissaient en Chine que comme des naufragés du globe qui
+viennent s'essuyer et essuyer le sol tout trempé de l'inondation à de
+nouveaux soleils.</p>
+
+<p>C'est un peuple qui paraît antédiluvien et qui semble rapporter une
+civilisation et une littérature antédiluviennes comme lui, à sa
+nouvelle patrie au pied du Thibet.</p>
+
+<p>Est-ce une branche immense de la famille de Noé ou de quelque autre
+Deucalion de l'Inde ou de la Tartarie? Est-elle venue des steppes de
+cette Tartarie qui lui a envoyé depuis tant de suppléments de
+population et de conquérants? Est-elle venue de l'Inde par les gorges
+de l'Himalaya et par les pentes escarpées du Thibet dans ce vaste
+bassin de la Chine, grand comme l'Europe entière? Chacun, suivant sa
+science, suivant son imagination, suivant sa foi et suivant son livre
+profane ou sacré, peut conjecturer ou croire. Le mystère de la
+première origine du peuple chinois n'en est pas moins impénétrable à
+l'&oelig;il purement humain.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> XI</h4>
+
+<p>Et comme si le mystère de l'origine d'un si grand peuple ne suffisait
+pas pour nous confondre, le mystère d'un livre qui paraît aussi ancien
+que la race elle-même s'y surajoute. Les premiers chefs et les
+premiers sages chinois, pendant qu'ils sont occupés à faire écouler
+les eaux de leur déluge des basses terres de leur empire, apparaissent
+dès le premier jour des livres à la main.</p>
+
+<p>Ces livres, ce sont les <i>Kings</i>, livres sacrés, espèce de Védas de
+l'Inde, triple recueil religieux, législatif, littéraire, poétique
+même; il contient les dogmes, les rites, les lois, les chants d'un
+peuple anéanti et renaissant.</p>
+
+<p>Ici l'esprit s'abîme dans le doute en présence de ces livres
+mystérieux, préservés peut-être des eaux sur quelque cime ou sur
+quelque arche flottante pour renouer le nouveau peuple <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span>
+chinois au vieux peuple de ses ancêtres submergés. Quoi? un livre? une
+langue faite, parfaite et immuable? ce chef-d'&oelig;uvre du temps seul?
+une morale écrite? une politique raisonnée? des rites institués? des
+maximes, cette lente filtration de la sagesse des peuples à travers
+les âges? une littérature consommée? une poésie rhythmée avec un art
+où l'esprit et l'oreille combinent le sens et la musique dans un
+accord merveilleux? et tout cela déjà conçu, écrit, noté, compris,
+chanté au moment où un peuple en apparence neuf, ou sorti des marais
+du déluge, se répand pour la première fois sur la terre?</p>
+
+<h4>XII</h4>
+
+<p>Explique qui pourra ce phénomène, mais ce phénomène est un fait
+irréfutable. Nous avons lu souvent et attentivement tout ce qui a été
+écrit sur ce livre sacré des <i>Kings</i> et une partie <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> de ce que
+leur commentateur Confucius en a extrait; il est impossible d'y
+méconnaître l'empreinte d'une vétusté de civilisation, de sagesse
+morale et d'industrie humaine qui reporte la pensée au delà des bornes
+et des dates du monde européen. Les travaux classiques et sincères des
+savants jésuites qui habitèrent pendant soixante ans (sous Louis XIV)
+le palais des empereurs de la Chine, qui compulsèrent toutes les
+bibliothèques de l'empire et qui traduisirent tous ces principaux
+monuments littéraires, parlent de ces livres sacrés de la Chine comme
+nous en parlons.</p>
+
+<p>Le père Amyot, qui sait autant qu'Aristote et qui écrit à s'y
+méprendre comme Voltaire, en cite de longs fragments dans ses Mémoires
+pleins de sagacité. Nous citerons nous-même dans la suite de cette
+étude son admirable histoire de la vie et des &oelig;uvres littéraires de
+Confucius. Voici ce qu'un des savants religieux chinois, chrétien
+compagnon du père Amyot, écrit lui-même sur les <i>Kings</i>:</p>
+
+<p>«Les livres des Babyloniens, dit-il, des Assyriens, des Mèdes, des
+Perses, des Égyptiens et des Phéniciens ont été ensevelis avec eux
+<span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> sous les ruines de leur monarchie. Les savants de l'Europe
+ont beau élever la voix pour célébrer ces anciennes nations, ils ne
+peuvent presque en parler que d'imagination, puisqu'ils ne les
+connaissent que par des étrangers qui, les ayant connues trop tard,
+n'en ont parlé que par occasion, et ont laissé beaucoup d'obscurités
+dans les fragments disparates qu'ils ont recueillis de leur histoire.
+Qu'on ne juge donc pas de ce qui nous reste de l'histoire des premiers
+siècles de notre monarchie par les immenses annales des petits
+royaumes modernes, mais par ce qu'ont conservé les autres peuples de
+l'histoire de la haute antiquité. Quoique ce que nous avons en ce
+genre se réduise en un petit nombre de volumes, on sera étonné qu'ils
+aient échappé à tant de naufrages.</p>
+
+<p>On l'a déjà dit, et nous ne craignons pas de le répéter, il n'y a
+aucun livre profane, ancien dans le monde, qui ait passé par plus
+d'examens que ceux que nous appelons <i>King</i>, par excellence, ni dont
+on puisse raconter si en détail l'histoire et prouver la
+non-altération. Ceux qui seront curieux de s'en convaincre n'ont qu'à
+jeter les yeux sur les notes <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> qu'on a mises à la tête de
+chaque <i>King</i> dans la grande édition du palais; ils verront avec
+surprise qu'on n'a jamais poussé si loin les recherches et la critique
+pour aucun livre profane. Nous en toucherons quelque chose en parlant
+du <i>Chon-King</i>. Nos savants distinguent quatre sortes ou classes de
+livres anciens; donnons une petite notice de
+chacune.<span class="spaced">...................................</span>
+</p>
+
+<p>«Les <i>Kings</i> ont été recouvrés par nos sages, et ce qu'on avait de
+plus précieux sur l'antiquité n'a pas été perdu. Le zèle qu'on a eu
+dans tous les temps pour les <i>Kings</i> vient moins cependant de leur
+ancienneté que de la beauté, de la pureté, de la sainteté et de
+l'utilité de la doctrine qu'ils contiennent. Il ne faut que les lire
+pour s'en convaincre et applaudir à nos lettrés de les avoir placés au
+premier rang. Si l'idolâtrie a été ridiculisée tant de fois par nos
+gens de lettres, si elle n'a jamais pu devenir la religion du
+gouvernement, quoiqu'elle fût celle des empereurs (depuis les
+conquêtes des Tartares et l'introduction des superstitions des
+Indous), nous le devons à ces livres....</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> «Comme ils font aussi toute notre histoire, ajoute l'écrivain
+chinois, il est clair qu'on y doit trouver des détails uniques pour la
+connaissance des m&oelig;urs dans cette longue suite de siècles, détails
+d'autant plus intéressants que les poésies qu'on y voit sont plus
+variées et embrassent toute la nation depuis le sceptre jusqu'à la
+houlette. Aussi nos historiens en ont fait grand usage, et avec
+raison. Nous n'insistons pas sur les preuves qu'on allègue de
+l'authenticité du <i>Chi-King</i>. Trois cents pièces de vers dans tous les
+genres et dans tous les styles ne prêtent pas à la hardiesse d'une
+supposition, comme les fragments d'un historien qui est seul garant
+des faits qu'il raconte. D'ailleurs la poésie en est si belle, si
+harmonieuse, le ton aimable et sublime de l'antiquité y domine si
+continuellement, les peintures des m&oelig;urs y sont si naïves et si
+particularisées qu'elles suffisent pour rendre témoignage de leur
+authenticité. Le moyen qu'on puisse la révoquer en doute, quand on ne
+voit rien dans les siècles suivants, nous ne disons pas qui les égale,
+mais qui puisse même leur être comparé! «Les <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> six vertus, dit
+Han-Tchi, sont comme l'âme du <i>Chi-King</i>; aucun siècle n'a flétri les
+fleurs brillantes dont elles y sont couronnées, et aucun siècle n'en
+fera éclore d'aussi belles.»</p>
+
+<p>«Nous ne sommes pas assez érudit, poursuit-il, pour prononcer entre le
+<i>Chi-King</i>, et les poëtes d'Occident; mais nous ne craignons pas de
+dire qu'il ne le cède qu'aux psaumes de David pour parler de la
+divinité, de la providence, de la vertu, etc., avec cette magnificence
+d'expression et cette élévation d'idées qui glacent les passions
+d'effroi, ravissent l'esprit et tirent l'âme de la sphère des sens.»</p>
+
+<h4>XIII</h4>
+
+<p>S'élevant ensuite à la hauteur d'une critique supérieure aux
+ignorances et aux préjugés de secte, le savant disciple des jésuites
+parle des <i>Kings</i>, de leur antiquité, de leur authenticité, de leur
+caractère en ces termes:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> «De bons missionnaires qui avaient apporté en Chine plus
+d'imagination que de discernement, plus de vertu que de critique,
+décidaient sans façon que les <i>Kings</i> étaient des livres, sinon
+antérieurs au déluge, du moins de peu de temps après; que ces livres
+n'avaient aucun rapport avec l'histoire de la Chine, qu'il fallait les
+entendre dans un sens purement mystique et figuré. Le pas était
+glissant pour un homme que le zèle dévore, et qui arrive d'Europe avec
+le préjugé général que le soleil éclaire l'Occident seul de tout son
+disque, et ne laisse tomber sur le reste de l'univers que le rebut de
+ses rayons. Le moyen de s'imaginer que des sauvages de l'Orient, tels
+que les Chinois, eussent écrit des annales, composé des poésies,
+approfondi la morale et la religion avant que les Grecs, maîtres et
+docteurs de l'Europe moderne, eussent seulement appris à lire! Comment
+se persuader que, tant de siècles avant Alexandre, ces barbares de
+l'extrême Orient eussent pris dans leurs livres un ton si sublime de
+vérité, de noblesse, d'éloquence, de majesté de pensées, dont on ne
+trouve que des lueurs dans les chefs-d'&oelig;uvre de Rome, et qui
+mettent <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> ces livres (les <i>Kings</i>) au premier rang après nos
+livres saints pour la religion, la morale, la plus haute philosophie?»</p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p>Voilà ce que l'école véritablement savante des premiers grands
+missionnaires jésuites, compagnons du père Amyot, et le père Amyot
+lui-même, pensaient des premiers livres chinois à l'époque où ces
+Argonautes de la science faisaient, pour ainsi dire, partie du collége
+des lettrés, cohabitaient avec les lettrés dans le palais des
+empereurs, vivaient, mouraient en Chine, et écrivaient ces recueils de
+Mémoires et ces traductions où toute la civilisation chinoise est pour
+ainsi dire reproduite en mappemonde d'idées et d'institutions sous nos
+yeux. C'est là qu'il faut chercher et retrouver la Chine littéraire et
+législative, et non dans les fables ignares ou ridicules publiées
+depuis que <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> la Chine est fermée à leurs successeurs; aussi
+peut-on affirmer sans crainte que les notions sur la littérature et
+sur la politique de la Chine antique ont rétrogradé immensément depuis
+l'expulsion des premiers jésuites de la capitale de l'empire. Il faut
+excepter les savants professeurs français, les Russes et les Anglais
+missionnaires des langues de la politique et du commerce. Mais leurs
+notions sont restées dans les bibliothèques.</p>
+
+<h4>XV</h4>
+
+<p>Nous ne mentionnons ici ces livres sacrés et mystérieux de la Chine
+anté-historique que pour remonter à la source presque fabuleuse de
+cette littérature politique de la plus vieille et de la plus nombreuse
+société humaine de l'Orient. Pour bien juger la littérature politique
+d'un peuple, ce n'est pas à la renaissance, c'est à la pleine maturité
+de ce peuple qu'il <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> faut l'étudier; c'est donc dans les
+écrits littéraires et philosophiques du plus grand littérateur, du
+plus grand philosophe et du plus grand politique de la Chine que nous
+allons retrouver ces livres sacrés commentés, réformés et élucidés
+sous sa main.</p>
+
+<p>Ce lettré, ce philosophe, ce politique, c'est Confucius (Konfutzée en
+chinois). Confucius est l'incarnation de la Chine. Génie universel, en
+qui se résument toute la littérature antique, toute la littérature
+moderne, toute la religion, toute la raison, toute la philosophie,
+toute la législation, toute la politique d'un passé sans date et de
+trois cent millions d'hommes; cet homme fut à la fois, par une
+merveilleuse accumulation de dons naturels, de vertu, d'éloquence, de
+science et de bonne fortune, l'Aristote, le Lycurgue, le ministre, le
+pontife, et presque le demi-dieu d'un quart de l'humanité. Confucius
+résume en lui seul la raison d'un hémisphère.</p>
+
+<p>Les admirables travaux du père Amyot sur la vie, les lois, les
+&oelig;uvres de cet homme unique entre tous les hommes, sont contenus à
+peine dans un volume. Ce volume est à lui <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> seul une
+bibliothèque. Connaissons donc le philosophe, nous connaîtrons mieux
+la philosophie.</p>
+
+<h4>XVI</h4>
+
+<p>Les portraits de Confucius, gravés en Chine sur les portraits
+traditionnels de ce philosophe, le représentent assis sur un fauteuil
+à bras de bois sculpté, à peu près semblable à nos stalles de
+cathédrale dans le ch&oelig;ur des églises chrétiennes de notre moyen
+âge. Il est vêtu d'un manteau d'étoffe à plis lourds qui enveloppe ses
+épaules et ses bras, et qui est ramené sur ses genoux; ses deux mains,
+petites et maigres, sont jointes sur sa poitrine; elles s'appuient sur
+une espèce de houlette à deux pieds, qui, à son extrémité inférieure,
+a un peu la forme allongée d'une lyre grecque. Comme la musique était
+une des bases de la philosophie primitive de la Chine, et que le
+philosophe lui-même était un musicien accompli, <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> c'est
+peut-être un instrument de musique. Ses pieds sont cachés sous les
+plis flottants du manteau, ses coudes sont appuyés sur les bras du
+fauteuil; une espèce de bonnet carré, pareil à la mitre persane,
+coiffe la tête; une frange à longues torsades retombe du sommet de
+cette coiffure sur un large bandeau qui ceint le front du philosophe
+comme une tiare.</p>
+
+<p>Cette tiare empêche de voir entièrement le front; il paraît haut,
+large, sans plis et sans rides, comme celui d'un homme qui ne donne
+aucune tension d'effort ou de douleur à sa pensée, mais qui reçoit la
+sagesse et l'inspiration d'en haut, comme la lumière. Les sourcils,
+fins et légèrement arqués à leur extrémité, ressemblent aux sourcils
+de femmes en Perse. Les yeux, dont on entrevoit le globe proéminent
+sous la transparence des paupières minces, sont presque entièrement
+fermés dans le demi-jour de la méditation qui se recueille; ce
+demi-jour, qui en découle cependant sur la physionomie, est lumineux
+et serein comme une aurore ou comme un crépuscule de l'âme. Le nez est
+droit et court, un peu renflé aux <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> narines; la bouche n'a
+rien de l'ironie socratique, symptôme contentieux de lutte et
+d'orgueil qui humilie plus qu'il ne persuade les hommes; elle a une
+expression de sourire fin, heureux et bon d'un homme qui vient de
+surprendre une vérité au gîte, et qui est pressé de la communiquer à
+ses semblables. Une longue barbe d'une finesse ondoyante et d'une
+forme qui trahit le peigne et le parfum glisse en frisure jusque sur
+sa poitrine. L'impression générale qu'on reçoit de ce portrait est
+celle de la vénération volontaire pour cette bonté belle et pour cette
+jeunesse mûre et pourtant éternellement jeune. C'est une beauté
+morale, encore plus attrayante que celle de la tête de Platon, où l'on
+ne sent que la poésie et l'éloquence, divinités de l'imagination,
+tandis que dans la tête de Confucius on sent la raison, la piété et
+l'amour des hommes, triple divinité de l'âme.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> XVII</h4>
+
+<p>Confucius était né de race noble. Sa généalogie remontait à vingt-deux
+siècles et demi avant J.-C.; nous disons de race noble, car l'égalité
+démocratique des institutions chinoises n'exclut pas le respect et
+l'authenticité des filiations dans un pays où tout est fondé sur
+l'autorité du père et sur le culte de la famille pour les ancêtres.</p>
+
+<p>Il descendait même d'une race qui avait donné des rois à un des
+royaumes dont se composait alors la fédération monarchique de l'empire
+chinois, encore mal aggloméré en seul gouvernement.</p>
+
+<p>Le père de sa mère avait trois filles; un vieillard, gouverneur de sa
+province, lui en demanda une pour épouse. «Le père, dit l'historien
+chinois, rassembla ses filles et leur dit: «Le gouverneur de Tseou
+veut me <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> faire l'honneur de s'allier à moi, et demande l'une
+de vous en mariage. Je ne vous le dissimule point, c'est un homme
+d'une taille au-dessus de l'ordinaire et d'une figure qui n'a rien
+d'attrayant; il est d'une humeur sévère, et ne souffre pas volontiers
+d'être contrarié; outre cela, il est d'un âge déjà fort avancé. Voyez,
+mes filles, l'embarras où je me trouve, et suggérez-moi comment je
+dois m'en tirer. Je n'ai garde de vouloir vous contraindre. Dites-moi
+naturellement ce que vous pensez. Au reste, <i>Chou-Leang-Ho</i> compte
+parmi ses ancêtres des empereurs et des rois, et descend en droite
+ligne du sage <i>Tcheng-Tang</i>, fondateur de la dynastie des <i>Chang</i>.»</p>
+
+<p>«Le père ayant cessé de parler, ses trois filles se regardèrent en
+silence pendant quelque temps. La plus jeune, voyant que ses s&oelig;urs
+ne se pressaient pas de répondre, prit elle-même la parole et dit: «Je
+vous obéirai, mon cher père, et j'épouserai le vieillard que vous nous
+proposez. Je n'y ai aucune répugnance, et j'attends respectueusement
+vos ordres.»</p>
+
+<p>«Oui, ma fille, répondit le père, vous l'épouserez; je connais votre
+vertu et votre courage; <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> vous ferez le bonheur de votre mari
+et vous serez vous-même heureuse entre toutes les mères.»</p>
+
+<h4>XVIII</h4>
+
+<p>C'est de cette union que naquit Confucius, 551 ans avant J.-C. «Un
+enfant pur comme le cristal naîtra, dirent à la mère les génies
+protecteurs de la famille (l'esprit des ancêtres); il sera roi, mais
+sans couronne et sans royaume!» Les Chinois comprenaient déjà alors la
+royauté de l'intelligence et la souveraineté de la raison.</p>
+
+<p>Dès sa naissance, la tendre superstition de ses parents remarqua des
+lignes de génie, de sagesse future et de faveur du ciel sur toute sa
+personne. Le plus significatif de ces augures, selon les historiens du
+temps, était une protubérance élevée au-dessus de la tête, signe que
+les phrénologistes d'aujourd'hui considèrent <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> encore comme une
+prédisposition naturelle des organes de l'intelligence à la
+contemplation des choses célestes, à la piété et à la vertu dont la
+piété est le premier mobile.</p>
+
+<p>L'enfant perdit le vieillard son père trois ans après sa naissance. Sa
+vertueuse mère résolut de rester veuve pour se livrer sans distraction
+à l'éducation de ce fils. À l'âge de sept ans elle le confia aux
+leçons d'un philosophe consommé en science et en sagesse, dont il
+devint le disciple de prédilection. Son application, ses progrès, son
+obéissance, sa modestie, la douceur de son caractère, la grâce de son
+langage et de ses manières en firent le modèle de l'école; il fut
+chargé par le maître de le suppléer habituellement dans ses leçons aux
+plus jeunes de ses élèves. Confucius commença ainsi à professer tout
+en s'instruisant, mais il le fit avec tant de ménagement pour
+l'orgueil de ses inférieurs qu'on lui pardonna sa supériorité, et
+qu'on aima même en lui cette supériorité de génie qui excite
+ordinairement l'envie et la haine. Une précoce gravité cependant
+ajouta ainsi à sa jeunesse l'habitude calme et digne de la physionomie
+de l'âge mûr.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> À dix-sept ans, sa mère le contraignit à quitter à regret
+l'école du philosophe, et à entrer dans les affaires comme mandarin de
+la dernière classe. Après de sévères examens pour les fonctions
+publiques, il fut chargé d'inspecter les subsistances du peuple et les
+procédés de l'agriculture dans le petit royaume de Lou, sa patrie. La
+science de l'économie politique, qui ne commence qu'à naître et à
+balbutier en Europe, était déjà parvenue à une haute théorie de
+principes et d'application en Chine. On le voit par les notions de
+liberté de commerce et de suppression des monopoles que les historiens
+de Confucius développent, d'après lui, dans le récit de cette partie
+de son administration.</p>
+
+<p>Le peuple du royaume lui paya ses soins en popularité, le roi en
+confiance. Il devint le modèle des administrateurs comme il avait été
+le modèle des disciples dans ses études. Marié par sa mère à dix-neuf
+ans, il eut un fils; il lui donna le nom de <i>Ly</i>, par allusion au nom
+d'un petit poisson que le roi lui envoya pour sa table, en le
+félicitant, suivant l'usage, sur la naissance d'un premier-né.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> XIX</h4>
+
+<p>À vingt et un ans, Confucius fut investi de l'intendance générale des
+terres incultes, des eaux et des troupeaux du royaume. Son
+administration vigilante persuadait le bien plus encore qu'elle ne
+l'imposait; dans ses visites aux provinces, il voulait voir tous les
+propriétaires des terres et s'entretenir avec eux. Il leur insinuait
+les grands principes d'où dépend le bonheur de l'homme vivant en
+société; il entrait dans les plus petits détails des obligations
+particulières à leur état. Il les interrogeait ensuite sur la nature
+et les propriétés du terrain dont ils étaient possesseurs, sur la
+qualité et la quantité des productions qu'ils en retiraient
+annuellement; il leur demandait si, en donnant à leurs champs une
+culture plus soignée, ils ne les rendraient pas d'un plus grand et
+d'un meilleur rapport; <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> s'ils n'en recueilleraient pas avec
+plus de facilité et plus abondamment des récoltes d'un genre différent
+de celui qu'ils avaient coutume d'en exiger, et autres choses
+semblables sur lesquelles, après avoir reçu les éclaircissements dont
+il avait besoin, il intimait ses ordres.</p>
+
+<h4>XX</h4>
+
+<p>La mort de sa mère, sa divinité visible sur la terre, le surprit au
+milieu de ses travaux et de ses succès. Selon l'usage du pays à cette
+époque, il se démit de toutes ses dignités pour revêtir un deuil
+extérieur moins lugubre encore que celui de son âme. Il s'enferma
+pendant trois ans dans l'intérieur de sa maison pour pleurer sa mère;
+il transporta ensuite ces restes vénérés dans le sépulcre de son père
+sur une haute montagne; il enseigna par cet exemple, autant que par
+ses écrits à ses <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> disciples, que la piété filiale, source de
+tous les devoirs pendant la vie des parents, était encore la source
+des bénédictions du ciel et des vertus sociales après leur mort. Il
+fit ainsi des cérémonies funèbres envers les ancêtres une partie
+fondamentale de la religion et de la société. En cela, comme en toute
+autre chose, il n'innovait pas; il ne faisait que rappeler plus
+strictement et plus éloquemment ses compatriotes à la pure et antique
+doctrine des <i>Kings</i> ou livres sacrés, qu'il s'occupait déjà à exhumer
+et à commenter pour la Chine.</p>
+
+<p>Ses historiens racontent que ces trois années de deuil et de réclusion
+absolus dans sa maison furent pour lui un noviciat sévère et actif,
+pendant lequel, à l'exemple de tous les grands législateurs qui se
+retirent avant leur mission sur les hauts lieux ou dans le désert, il
+s'entretint avec ses pensées, et fit faire silence à ses sens et au
+monde.</p>
+
+<p>Son seul délassement, disent-ils, était son instrument de musique, sur
+lequel il s'exerçait quelquefois pour exhaler ses lamentations ou ses
+invocations à l'âme de sa mère. Cet instrument, appelé le <i>kin</i>, est
+une espèce de <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> lyre à cordes de soie qui rend des sons d'une
+extrême ténuité et d'une grande douceur, pareils à ceux du vent dans
+les brins d'herbe.</p>
+
+<p>«Le dernier jour de son deuil accompli,» écrit le père Amyot, qui
+traduit les chroniques du temps, «il chercha à se distraire
+entièrement en essayant de jouer quelques airs qu'il avait composés
+sur son <i>kin</i>.</p>
+
+<p>«Il n'en tira pour cette première fois que des sons plaintifs et
+tendres, qui exprimaient la douce langueur d'une âme dont l'affliction
+n'est pas encore dissipée entièrement. Il persista dans ce même état
+l'espace de cinq nouveaux jours, après lesquels, faisant réflexion que
+puisqu'il avait rempli avec la dernière exactitude tout ce que les
+anciens pratiquaient en pareille occasion, il était temps qu'il se
+rendît enfin à la société, et qu'il serait coupable envers elle s'il
+continuait à écouter sa douleur, préférablement à ce que lui suggérait
+la raison d'accord avec le devoir. Il fit un dernier effort pour
+rappeler ce qu'il avait jamais eu de cet enjouement grave, qui, loin
+de déparer la sagesse, lui sert comme d'ornement pour la faire
+admirer. Il accorda son kin, et le <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> pinçant de manière à en
+tirer des sons mieux nourris et plus vigoureux que de coutume, il
+modula indifféremment sur tous les tons; il chanta même à pleine voix,
+et accompagna ses chants de son instrument; dès lors sa porte ne fut
+plus fermée à personne, mais on le sollicita en vain de reprendre ses
+fonctions publiques. Il préféra à tout l'étude et l'enseignement de la
+sagesse, dont il s'était enivré jusqu'à l'extase pendant ce
+recueillement de trois ans. «Il y aura toujours assez d'hommes enclins
+à gouverner les autres hommes, leur répondait-il, il n'y en aura
+jamais assez pour leur enseigner les règles morales de la vie privée
+et de la vie publique.»</p>
+
+<p>Sa réputation de science et de sagesse groupa bientôt autour de lui un
+petit nombre de ces hommes de bonne volonté qui ont un goût naturel
+pour la supériorité de l'esprit ou de l'âme et que la Providence
+semble appeler spécialement dans tous les pays et dans tous les temps
+à faire écho et cortége aux grandes intelligences. Ces disciples
+volontaires et dévoués furent tout l'empire de Confucius. Comme ils
+étaient eux-mêmes les plus purs et <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> les plus estimés des
+jeunes gens du royaume, l'opinion publique conçut un grand respect
+pour l'homme que de tels hommes reconnaissaient comme leur maître.
+C'est ainsi que Pythagore, Zoroastre, Socrate, Platon, avant d'avoir
+une doctrine publique, eurent un auditoire de disciples bien-aimés qui
+répercutait leur parole à l'univers.</p>
+
+<h4>XXI</h4>
+
+<p>Appelé par les souverains des royaumes voisins pour conseiller la
+politique des princes ou réformer les m&oelig;urs, il voyagea comme
+Platon, semant partout la piété et le bon ordre entre les hommes. Mais
+il revenait toujours, malgré les offres de ces princes et de ces
+peuples, dans le petit royaume de Lou sa patrie. «Je dois d'abord,
+disait-il, faire le bien où le ciel m'a fait naître. La première des
+vocations, <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> c'est la naissance; le premier des devoirs, après
+la famille, c'est la patrie!»</p>
+
+<p>Il visita surtout les philosophes les plus renommés par leur doctrine
+dans toutes les villes de l'empire, et se fit humblement leur disciple
+afin de se rendre plus digne d'enseigner à son tour.</p>
+
+<p>À trente ans, il déclara à ses parents et à ses amis qu'il se sentait
+dans toute la plénitude de forces que le ciel accorde aux hommes, et
+que «l'horizon de toutes les choses divines et humaines (la vérité)
+lui apparaissait enfin comme d'un point culminant d'où l'on voit
+l'univers.» Il ouvrit, pour la première fois, dans sa propre maison,
+une école publique d'histoire, de science, de morale et de politique;
+puis s'élevant bientôt à une mission plus haute et plus universelle:
+«Je sens enfin, dit-il, que je dois le peu que le ciel m'a donné ou
+qu'il m'a permis d'acquérir à tous les hommes, puisque tous les hommes
+sont également mes frères et que la patrie de l'humanité n'a pas de
+frontière.»</p>
+
+<p>Il partit alors suivi d'un grand nombre de disciples de tous les
+royaumes voisins pour aller, <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> non prophétiser, mais raisonner
+dans tout l'empire où l'on parlait la langue de la Chine.</p>
+
+<p>L'espace limité de ces pages ne nous permet pas ici d'entrer dans le
+récit circonstancié de ces longues missions philosophiques et de
+rapporter les mille anecdotes et les cent mille leçons dont chacun de
+ses pas fut l'occasion.</p>
+
+<p>Ses missions donnent l'idée d'un Socrate ambulant qui, au lieu de
+prêcher de rue en rue et de porte en porte dans la petite bourgade
+d'Athènes, prêche de royaume en royaume et répand son esprit sur trois
+cent millions d'auditeurs. Mais au lieu que Socrate discute, conteste,
+réfute, argumente, sophistique sans cesse sa pensée et fait un pugilat
+d'esprit de sa philosophie, Confucius se contente d'exposer et de
+répandre la sienne sans autre artifice et sans autre polémique que
+l'évidence instinctive et persuasive dont Dieu fait briller par
+elle-même toute vérité morale comme toute vérité mathématique.</p>
+
+<p>C'est là la différence essentielle entre Socrate et Confucius. Socrate
+est un lutteur, Confucius est un ami; Socrate est un railleur,
+Confucius est un consolateur; on sort de la conversation <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> de
+Socrate réduit au silence mais aigri et humilié; on sort de la
+conversation de Confucius convaincu, édifié et charmé.</p>
+
+<h4>XXII</h4>
+
+<p>Ce caractère distingue Confucius des sophistes grecs; un autre
+caractère le distingue des autres législateurs de l'Inde, de l'Égypte,
+de la grande Grèce et des deux Asies, c'est qu'il ne fait point
+intervenir le ciel et les prodiges dans l'autorité qu'il affecte sur
+les hommes; il n'étale point l'inspiration surnaturelle de Zoroastre,
+de Pythagore, du prophète arabe, pas même le génie conseiller et un
+peu frauduleux de Socrate; il ne se substitue pas aux lois absolues de
+la nature, il ne se proclame ni divin, ni ange, ni demi dieu; il ne
+sonde le passé que par l'étude, il ne lit dans l'avenir que par la
+logique qui enchaîne les effets aux <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> causes; il se confesse
+homme faible, ignorant, borné comme nous; seulement, à l'aide de cette
+clarté purement intellectuelle et toute humaine qui vient pour la
+vérité de l'intelligence et pour la morale de la conscience, il
+recherche le vrai et conseille le bien. Ses révélations ne sont que
+des études, ses lois ne sont que des avis, la divinité qui parle en
+lui et par sa bouche n'est que la divinité de la raison. Mais, pour
+donner crédit à la raison et pour la faire respecter davantage des
+autres hommes, il la présente avec le cachet de l'antiquité et de la
+tradition. Il feuillette jour et nuit les <i>Kings</i>, ces livres
+historiques et sacrés dont les textes mutilés ou à demi effacés
+avaient disparu à moitié de la mémoire des peuples, il les recouvre,
+il les restitue, il les commente, il les complète et il dit à ses
+contemporains corrompus: «Lisez et admirez, voilà l'âme, les lois, les
+m&oelig;urs de vos ancêtres, conformez votre âme, vos lois, vos m&oelig;urs
+nouvelles à leur exemple et à leurs préceptes.» Voilà toute la
+révélation de Confucius; c'était celle qui convenait par excellence à
+une race humaine aussi exclusivement raisonneuse et <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> aussi
+dépourvue de vaine imagination que le peuple chinois. Le Thibet, qui
+sépare l'Inde de la Chine, semble en effet séparer aussi en deux zones
+géographiques les facultés de l'esprit humain: dans les Indes comme
+dans l'Arabie et la Grèce, l'imagination; dans la Chine et dans la
+Tartarie, la raison. C'est l'hémisphère rationnel du globe.</p>
+
+<h4>XXIII</h4>
+
+<p>Aussi Confucius devint-il promptement l'oracle vivant de tous les
+royaumes confédérés de la Chine visités par lui et par ses disciples.
+Et cela simplement parce qu'il était l'homme de plus de bon sens qu'il
+y eût dans l'empire et dans le siècle, la raison vivante et
+enseignante. Il n'éprouva non plus ni persécution ni rivalité, ni
+exil, ni martyre, et cela aussi par une raison toute simple, c'est
+qu'il n'annonçait <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> aucune nouveauté de nature à troubler le
+monde et à substituer un culte à un autre, une politique à une autre,
+une société à une autre société, mais qu'il rappelait au contraire les
+peuples aux anciennes institutions et aux anciennes obéissances. Ni
+les prêtres, ni les princes, ni les peuples n'avaient intérêt à
+étouffer sa voix dans son sang. Sa morale pouvait bien contrarier
+quelques vices des cours ou quelques désordres des multitudes, mais
+ces vices nuisaient à tous et l'opinion publique s'unissait en immense
+majorité à son philosophe pour les réformer ou pour les flétrir.
+C'était un conservateur et non un novateur.</p>
+
+<p>Sa mission fut donc partout une mission de paix. Qu'objecter à un
+homme qui vous dit: Je ne suis qu'un homme, je ne vous annonce que ce
+que vous savez, et je ne vous conseille que ce que votre conscience
+vous conseille plus divinement et plus éloquemment que moi?</p>
+
+<p>C'est pendant cette longue mission toute philosophique que Confucius
+prêcha et rédigea ce code d'histoire, de politique et de morale qui
+fit de son &oelig;uvre le livre sacré de son temps.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> Il n'affecta point un excès de mépris pour les richesses
+quand elles lui furent libéralement offertes par plusieurs des rois
+dont il visita les provinces. Il conserva son modique patrimoine, gage
+de son indépendance et héritage de son fils; il vivait selon la
+condition à la fois digne et modeste dans laquelle il était né; il
+refusa le don qu'on voulait lui faire de villes ou de provinces en
+propriété. Comme ses disciples s'en étonnaient: «Maître, lui
+dirent-ils, ce refus opiniâtre de votre part n'aurait-il pas sa source
+dans l'orgueil?</p>
+
+<p>«Vous ne me connaissez point, leur répondit Confucius, si vous croyez
+que c'est par dédain que je ne veux pas accepter le bienfait dont le
+roi de Tsi veut m'honorer; et le roi de Tsi me connaît moins encore
+s'il s'imagine que je suis venu dans ses États et auprès de sa
+personne en vue de quelque intérêt temporel qui me soit propre.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> XXIV</h4>
+
+<p>On demandait à un sage qui avait vu et entendu Confucius ce que
+c'était que ce philosophe:</p>
+
+<p>«C'est un homme, répondit le sage, auquel aucun homme de nos jours ne
+peut être comparé. Sa physionomie révèle la plus haute intelligence,
+ses yeux sont comme des sources de clarté, sa bouche est comme celle
+des dragons qui soufflent le feu, sa taille est de six pieds sept
+pouces; il a les bras longs et le dos voûté; son corps est un peu
+courbé, ses paroles ne tendent qu'à inspirer la vertu. Il ressemble
+aux sages les plus distingués de la haute antiquité. Il ne dédaigne
+pas de s'instruire auprès de ceux qui sont et moins sages et moins
+éclairés que lui; il profite de tout ce qu'on lui dit; il tâche de
+ramener tout à la <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> saine doctrine des anciens. Il fera
+l'admiration de tous les siècles, et sera réputé pour être le modèle
+le plus parfait sur lequel il soit possible de se former.</p>
+
+<p>«Mais, interrompit Lieou-Ouen-Koung, cet homme si parfait, selon vous,
+que laissera-t-il de lui qui puisse faire l'admiration de la
+postérité?</p>
+
+<p>«Si les belles instructions de <i>Yao</i> et de <i>Chun</i>, répondit
+Tchang-Houng, viennent à se perdre; si les sages règlements des
+premiers fondateurs de notre monarchie viennent à être oubliés; si les
+cérémonies et la musique<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Lien vers la note 1"><span class="smaller">[1]</span></a> sont négligées ou corrompues; si enfin les
+hommes viennent à se dépraver entièrement, la lecture des écrits que
+laissera Confucius les rappellera à la pratique de leurs devoirs, et
+fera revivre dans leur mémoire ce que les anciens ont su, enseigné et
+pratiqué de plus utile et de plus digne d'être conservé.»</p>
+
+<p>On rapporta à Confucius le magnifique éloge que Tchang-Houng avait
+fait de lui. «Cet éloge <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> est outré, répondit notre philosophe
+à ceux qui le lui rapportèrent, et je ne le mérite en aucune façon. On
+pouvait se contenter de dire que je sais un peu de musique et que je
+tâche de ne manquer à aucun des rites.»</p>
+
+<h4>XXV</h4>
+
+<p>À son retour dans sa patrie Confucius la trouva, comme Solon, asservie
+sous plusieurs ministres ambitieux ligués contre la liberté. Malgré sa
+répugnance à sortir de ses études philosophiques pour se mêler aux
+soins du gouvernement, il consentit, à la voix du peuple et du roi, à
+prendre provisoirement en main le gouvernement pour rétablir l'ordre,
+les m&oelig;urs, la justice, la hiérarchie dans l'État. Il fut dans les
+hautes affaires ce qu'il avait été dans la philosophie spéculative,
+philosophe et homme d'État à la fois. Son administration sévère et
+impartiale <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> intimida les méchants et rassura les bons; sa
+politique ne fut que la raison appliquée au gouvernement de son pays.
+C'est à cette époque de sa vie active que se rapportent ses plus
+belles maximes et ses plus belles institutions.</p>
+
+<p>Cette politique de Confucius, partout confondue avec la morale, se
+résume ainsi:</p>
+
+<p>Le <i>tien</i>, mot qui veut dire le <i>ciel vivant</i> ou le <i>Dieu</i> universel
+qui crée, recouvre, enveloppe et retire à soi toute chose; le <i>ciel</i>
+est père de l'humanité.</p>
+
+<p>C'est lui qui nous dicte ses lois par nos instincts naturels et qui a
+mis un juge en nous par la conscience.</p>
+
+<p>Cette conscience nous inspire et nous impose des devoirs réciproques
+les uns envers les autres.</p>
+
+<p>Ces devoirs, rédigés en codes par les premiers législateurs des
+hommes, sont exprimés par des rites ou cérémonies, expression
+extérieure de ces devoirs religieux et civils.</p>
+
+<p>L'observation de ces devoirs ainsi formulés constitue l'ordre social,
+le bon gouvernement, la vertu.</p>
+
+<p>La première de ces vertus, l'âme de ces rites <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> ou devoirs,
+est l'humanité, sentiment inspiré par Dieu pour la conservation de la
+race.</p>
+
+<p>Voici ce qu'en dit Confucius dans ses livres politiques, bien
+supérieurs à ceux d'Aristote:</p>
+
+<p>«Tout ce que je vous dis, nos anciens sages l'ont pratiqué avant nous.</p>
+
+<p>«Cette politique qui, dans les temps les plus reculés, était la foi,
+la règle et le gouvernement, se réduit à l'observation des trois
+devoirs fondamentaux exprimant les trois relations.</p>
+
+<p>«Du souverain au sujet,</p>
+
+<p>«Du père aux enfants,</p>
+
+<p>«De l'époux à l'épouse et à la pratique des cinq vertus capitales
+qu'il suffit de vous nommer pour faire naître en vous l'idée de leur
+excellence et l'obligation de les accomplir.</p>
+
+<p>«Ces cinq vertus sont:</p>
+
+<p>«1<sup>o</sup> L'humanité (c'est-à-dire l'amour universel) entre tous les hommes
+de notre espèce sans distinction,» principe de ce que nous appelons
+aujourd'hui la démocratie ou l'égalité de droits de tous aux bienfaits
+du gouvernement, patrimoine de tous.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> «2<sup>o</sup> La justice qui donne,» dit Confucius en l'expliquant, «à
+chaque citoyen de la société ou de l'empire ce qui lui revient
+légitimement sans favoriser ni déshériter personne de sa part de
+droits.</p>
+
+<p>«3<sup>o</sup> La loi égale et uniforme pour tous, afin que tous participent,»
+dit-il expressément, «aux mêmes avantages comme aux mêmes charges.»</p>
+
+<p>Ne croit-on pas lire, deux mille cinq cents ans d'avance, ce que nous
+appelons le code de 1789? «Que le nouveau est vieux!» s'écrie le sage.</p>
+
+<p>«4<sup>o</sup> La droiture qui cherche en tout le vrai sans falsifier la vérité
+ni à soi-même ni aux autres.</p>
+
+<p>«5<sup>o</sup> Enfin la bonne foi, ce grand jour réciproque qui permet aux
+hommes en société de voir clairement dans le c&oelig;ur et dans les
+actions les uns des autres... (N'est-ce pas ce que nous appelons
+l'opinion?)</p>
+
+<p>«Voilà,» continue-t-il, «ce qui a rendu les premiers instituteurs de
+notre société civile et politique respectables pendant leur vie,
+immortels après leur mort. Qu'ils soient nos modèles!»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> XXVI</h4>
+
+<p>Confucius, d'après ces maîtres et ces modèles, et les politiques de
+son école après lui, commentent ainsi ces trois relations et ces cinq
+vertus réduites en gouvernement et en rites:</p>
+
+<p>«Il faut un gouvernement aux hommes, puisque les hommes sont destinés
+par leurs nécessités à vivre en société.</p>
+
+<p>«Ce gouvernement doit exprimer l'intérêt légitime de tous et la
+volonté générale. Cet intérêt légitime de tous doit prévaloir sur
+l'intérêt étroit et égoïste de chacun. Cette volonté générale doit
+être obéie.</p>
+
+<p>«Pour qu'elle soit obéie, il lui faut une autorité non-seulement forte
+et irrésistible, mais morale et en quelque sorte divine.»</p>
+
+<p>Où trouver cette autorité? ce principe sacré de commandement du côté
+des gouvernements, d'obéissance du côté du peuple?</p>
+
+<p>Les peuples libres des temps modernes la <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> trouvent dans la
+volonté de la nation tout entière, délibérant sur ses droits et sur
+ses devoirs, étant à elle-même sa propre autorité, et en confiant
+l'exercice à des corps et à des magistrats, à des dictateurs
+révocables et responsables sous le régime des républiques;</p>
+
+<p>Les peuples théocratiques, dans des pontifes souverains à qui ils
+attribuent une mission et comme une vice-royauté divine.</p>
+
+<p>Les peuples asservis, dans la force armée qui les a conquis et qui les
+possède par le droit des armes.</p>
+
+<p>Les peuples monarchiques la confèrent à une dynastie et la confondent
+avec le droit de naissance sur un trône.</p>
+
+<p>Toutes ces délégations de la volonté générale ou du gouvernement sont
+arbitraires, locales, contestables, systématiques, abstraites,
+affirmées ou niées selon les temps, les lieux, les circonstances.</p>
+
+<p>La sédition attente à la république;</p>
+
+<p>Le sentiment légal se révolte contre la dictature;</p>
+
+<p>L'incrédulité des peuples se joue de l'infaillibilité ou de la
+divinité des pontifes;</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> Les vaincus rompent leurs chaînes et brisent à leur tour avec
+l'épée la souveraineté humiliante des conquérants et des oppresseurs;</p>
+
+<p>Les peuples monarchiques se dégoûtent de leur dynastie, fondent
+d'autres familles royales dont l'autorité plus récente a moins
+d'autorité encore que les dynasties antiques. Ces peuples se divisent
+en factions contraires qui nient, les armes à la main, les droits
+anciens ou les titres nouveaux. L'autorité elle-même des gouvernements
+et l'ordre des sociétés périssent dans ces guerres civiles.</p>
+
+<p>Confucius, à l'exemple du premier législateur de toute antiquité de
+cette partie de l'extrême Orient, cherche et trouve dans la nature le
+principe incontesté et humainement divin des sociétés.</p>
+
+<p>Son principe et celui de la Chine, c'est l'autorité du père sur les
+enfants.</p>
+
+<p>Ce principe, selon lui, a le mérite d'avoir été le premier.</p>
+
+<p>Évidemment la première société humaine instituée de Dieu avec la
+première famille n'a pas commencé par la république; la république
+<span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> suppose des hommes égaux en force, en volonté, en droit, en
+fait, émancipés de toute tutelle préexistante et délibérant à titre
+égal sur le gouvernement. La première famille n'était pas dans ces
+conditions.</p>
+
+<p>Le père, né le premier, avait la priorité de l'intelligence; il savait
+ce que les fils ignoraient.</p>
+
+<p>Le père avait la force de l'âge; les fils la faiblesse de l'enfance.
+L'autorité de la force matérielle s'unissait en lui à l'autorité du
+plus intelligent, le droit du plus fort et le droit du plus capable se
+confondaient naturellement dans son nom de père.</p>
+
+<p>Le droit moral, c'est-à-dire la justice, lui conférait également
+l'autorité préalable et naturelle. Il avait créé, élevé, nourri,
+enseigné les enfants; il était naturellement le roi de sa race.</p>
+
+<p>La conscience, cette révélation du sentiment inné en nous, lui donnait
+aussi volontairement l'autorité. Les enfants l'aimaient et le
+respectaient instinctivement, par reconnaissance pour le bienfait de
+la vie qu'ils lui devaient, et par l'habitude de se soumettre à sa
+volonté présumée <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> sage. Cette obéissance d'instinct, de
+reconnaissance et de volonté donnait un caractère de moralité, de
+vertu, de divinité à la supériorité du père. Il représentait le père
+des pères, Dieu, de qui il émanait dans le mystère de la création et
+dont il tenait la place et l'autorité sur sa descendance. La première
+paternité fut donc une première royauté, la première famille une
+première monarchie de droit naturel ou de droit divin!</p>
+
+<p>Voilà un principe d'autorité auquel on remonte sans hypothèse, sans
+abstraction, sans polémique, au commencement des temps; c'est la
+nature qui l'impose, c'est l'instinct qui le reconnaît, c'est la
+tendresse paternelle qui le modère, c'est la piété filiale qui le
+moralise et qui le sanctifie.</p>
+
+<p>C'est le principe d'autorité fondé sur le fait, sur la nature et sur
+la tradition. Confucius l'adopte dans sa politique.</p>
+
+<p>Lorsque la première famille humaine trop nombreuse se subdivise en
+familles secondaires, le même principe se retrouve dans le père et
+dans le fils de chaque famille, puis de chaque tribu, puis, quand la
+tribu s'agrandit, dans le <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> chef paternel et dans les sujets
+filiaux de chaque empire.</p>
+
+<p>Ce principe d'autorité, selon Confucius, peut subir des révoltes, des
+altérations, des interrègnes, des éclipses, mais il n'en constitue pas
+moins, même dans ces altérations, le principe abstrait, préexistant et
+permanent des gouvernements. La nature selon lui est monarchique.</p>
+
+<h4>XXVII</h4>
+
+<p>Ce principe d'autorité trouvé ou retrouvé, on conçoit quelle sainteté
+naturelle et originelle Confucius et ses disciples impriment au
+pouvoir monarchique confondu avec le pouvoir paternel; on conçoit
+aussi quelle dignité, quelle moralité, quelle solidité ce même
+principe donne à l'obéissance filiale des peuples. C'est pour eux la
+législation du sentiment. Ni <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> tyrans ni esclaves; un père
+sans tyrannie pour tous, des enfants sans murmure d'un même père,
+voilà l'autorité.</p>
+
+<p>Nous allons voir comment Confucius et ses disciples tempèrent ce
+pouvoir qui serait ou deviendrait tyrannique s'il était absolu dans la
+pratique comme il l'est dans la théorie. Il le tempère par ce même
+esprit de famille dont il fait le fondement de sa politique.</p>
+
+<p>Voyons d'abord la constitution politique que le philosophe législateur
+fait découler ou plutôt laisse découler de son principe d'autorité
+paternelle.</p>
+
+<p>Le souverain est <i>le père et la mère</i> de l'empire.</p>
+
+<p>Les sujets sont tenus envers lui à la même piété filiale qu'envers
+leur propre père.</p>
+
+<p>Dans chaque famille de l'empire, le même principe se ramifie et
+consacre l'obéissance et le respect envers les pères et les ancêtres
+jusqu'au culte extérieur.</p>
+
+<p>Ainsi la loi politique et la loi civile ne sont qu'une seule et même
+loi sous deux formes, l'autorité de l'amour en haut, l'obéissance par
+l'amour en bas.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> Suivons:</p>
+
+<p>Les sujets sont égaux devant le père, qui est la loi vivante.</p>
+
+<p>Cette loi vivante dans le père souverain est néanmoins dominée par les
+lois écrites appelées les rites, les usages, les cérémonies, qui sont
+censées émaner de l'autorité sacrée des ancêtres ou des premiers pères
+de la grande famille.</p>
+
+<p>Le père ou le souverain, comme dans les familles à demi émancipées,
+remet une partie de son autorité à des conseils de famille composés
+des sujets les plus sages et les plus distingués par leur intelligence
+et par leur vertu.</p>
+
+<p>Ce sont les ministres.</p>
+
+<p>Parallèlement à ces ministres délégués du souverain, il y a des
+conseils ou tribunaux indépendants d'eux et même du souverain,
+conseils chargés de faire respecter les rites ou les lois que le
+souverain et ses ministres seraient tentés d'enfreindre;</p>
+
+<p>D'autres tribunaux sont chargés de surveiller la distribution de la
+justice;</p>
+
+<p>D'autres, de la police ou de l'ordre;</p>
+
+<p>D'autres, de l'administration, etc., etc.;</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> D'autres, enfin, de surveiller le souverain lui-même, de lui
+présenter des remontrances contre ses infractions aux rites ou aux
+lois, et d'inscrire jusqu'à ses fautes privées ou jusqu'à ses paroles
+mal séantes sur les registres historiques inviolables de l'empire.</p>
+
+<p>L'intelligence cultivée (les lettrés) est le seul titre aux fonctions
+publiques.</p>
+
+<p>Les lettrés sont examinés. Ils montent, selon leur aptitude, au rang
+de mandarins ou de fonctionnaires publics de toute espèce.</p>
+
+<p>Le dernier des enfants du peuple peut devenir lettré, et de lettré
+mandarin, et de mandarin ministre, en vertu de sa seule aptitude.</p>
+
+<h4>XXVIII</h4>
+
+<p>L'ordre, selon la politique de la Chine, étant la première nécessité
+comme le premier objet de la société, passe avant la liberté.</p>
+
+<p>La raison de Confucius est celle-ci: La liberté <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> n'est que le
+bien de l'individu; l'ordre est le bien de tous. (Dirions-nous mieux
+aujourd'hui?)</p>
+
+<p>Mais Confucius concilie dans une mesure très-équitable les nécessités
+de l'ordre avec la dignité de la liberté.</p>
+
+<p>Écoutons Confucius sur cette partie de sa politique:</p>
+
+<p>«Avoir plus d'humanité que ses semblables, c'est être plus homme
+qu'eux; c'est mériter de leur commander. L'humanité est donc le
+fondement de tout.»</p>
+
+<p>Aimer l'homme, c'est avoir de l'humanité. Il faut s'aimer soi-même; il
+faut aimer les autres. Dans cet amour que l'on doit avoir pour soi et
+pour les autres il y a nécessairement une mesure, une différence, une
+proportion qui assigne à chacun ce qui lui est légitimement dû; et
+cette règle, cette différence, cette mesure, c'est la justice.</p>
+
+<p>L'humanité et la justice ne sont point arbitraires; elles sont ce
+qu'elles sont, indépendamment de notre volonté; Dieu les a faites, non
+l'homme; mais, pour pouvoir les mettre en pratique et pour en faire
+une juste application, <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> il faut qu'il y ait des lois établies,
+des usages consacrés, des cérémonies déterminées. L'observation de ces
+lois, la conformité à ces usages, la pratique de ces cérémonies, font
+la troisième de ces vertus capitales, celle qui assigne à chacun ses
+devoirs particuliers, c'est-à-dire l'ordre.</p>
+
+<p>Pour remplir exactement tous ses devoirs sans troubler l'économie de
+l'ordre, il faut savoir connaître, il faut savoir distinguer, il faut
+appliquer à propos cette connaissance sûre, ce sage discernement, cet
+équilibre d'ordre, d'autorité, d'obéissance, de liberté!</p>
+
+<p>(Et l'on appelle barbarie la civilisation basée sur de si sublimes
+axiomes!..... Ô ignorance et préjugé des races les unes contre les
+autres!)</p>
+
+<p>Les relations entre les hommes de différents âges et de différentes
+dignités dans la société constituée ne furent pas pour Confucius
+l'objet de préceptes moins attentifs et moins humains.</p>
+
+<p>«Vous avez tort, dit à son fils Confucius, de ne pas vous appliquer à
+l'étude essentielle des cérémonies. L'homme qui vit en société a
+<span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> des devoirs à remplir envers tout le monde; il doit rendre à
+chacun ce qui lui est dû. Dieu, les génies, les ancêtres ne doivent
+pas être honorés d'une même façon; il en est ainsi par rapport aux
+hommes avec qui l'on vit; on ne doit pas rendre les mêmes honneurs aux
+citoyens investis de différentes dignités. L'étude des cérémonies nous
+apprend comment on doit s'acquitter envers le ciel, les esprits et les
+ancêtres; elle nous enseigne à ne pas confondre les rangs.</p>
+
+<p>«Ce sont les lois extérieures, expression des lois morales et
+politiques, qui doivent porter l'ordre et la hiérarchie graduée des
+fonctions dans la société<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Lien vers la note 2"><span class="smaller">[2]</span></a>.»</p>
+
+<h4>XXIX</h4>
+
+<p>Les règlements de Confucius sur le culte renouvelé aussi des ancêtres,
+n'attestent pas <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> dans le législateur religieux une raison
+moins épurée que ses règlements civils. Ce n'est que plusieurs siècles
+après lui que les religions de l'Inde, fondées sur les incarnations de
+Wichnou ou de Bouddha, s'infiltrèrent en Chine.</p>
+
+<p>Voici les paroles de Confucius sur les cérémonies instituées pour le
+culte national, dont l'empereur était le pontife à titre de
+représentant du peuple tout entier.</p>
+
+<p>«Le <i>Ciel</i>, le <i>Tien</i> ou <i>Dieu</i>, trois noms exprimant le Grand Être,
+répondit Confucius, est le principe universel; il est la source
+intarissable d'où toutes les choses ont émané; les ancêtres sortis les
+premiers de cette source féconde sont eux-mêmes la source des
+générations qui les suivent. Témoigner au <i>ciel</i> (Dieu) sa
+reconnaissance, est le premier des devoirs de l'homme; se montrer
+reconnaissant envers les ancêtres est le second. Pour s'acquitter à la
+fois de ce double devoir, le saint philosophe Fou-Hi établit avant moi
+les cérémonies envers les ancêtres. Comme il fonda tout le système
+politique sur le sentiment naturel et sur le devoir de la piété
+filiale, il détermina qu'aussitôt après avoir offert l'hommage au
+<span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> ciel, on offrirait par la bouche du <i>Fils du ciel</i> (le
+souverain) l'hommage aux ancêtres. Mais comme le <i>ciel</i> et les esprits
+des ancêtres ne sont pas visibles aux yeux du corps, il chercha dans
+le firmament des emblèmes pour les figurer et les représenter.»</p>
+
+<p>Après avoir satisfait ainsi à leurs devoirs envers le <i>ciel</i>, auquel,
+comme au principe vivifiant et universel de toute existence, ils
+étaient redevables de leur propre vie, ils se tournent vers ceux qui,
+par la génération et la paternité, leur ont transmis successivement
+cette vie. Voilà toute la religion de nos pères.</p>
+
+<p>Et il en prescrit ensuite en détail les cérémonies simples et
+symboliques<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Lien vers la note 3"><span class="smaller">[3]</span></a>.</p>
+
+<h4>XXX</h4>
+
+<p>Écoutons maintenant ce qu'il dit au roi, <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> qui l'interroge sur
+les devoirs particuliers des ministres-philosophes chargés du soin du
+gouvernement.</p>
+
+<p>«Le ministre-philosophe ne s'ingère pas de lui-même dans les honneurs;
+il attend qu'on l'y appelle. Il n'est occupé soir et matin que de son
+perfectionnement moral et politique par l'acquisition de quelque vertu
+ou de quelque connaissance spéciale qui lui manque, non pas pour s'en
+parer, mais pour les communiquer à ceux qui dépendent de lui.</p>
+
+<p>«S'il sent qu'il ait assez de droiture et de fermeté pour remplir les
+grands emplois, il ne les refuse point quand on les lui présente; il
+les reçoit avec actions de grâces, et fait tous ses efforts pour les
+remplir dignement. Il n'ambitionne pas les honneurs, il ne cherche
+point à amasser des trésors; l'acquisition de la sagesse est le seul
+trésor après lequel il soupire: mériter le nom de sage est le seul
+honneur auquel il prétend.</p>
+
+<p>«Il n'emploie, pour traiter les affaires, que des hommes sincères et
+droits; il ne donne sa confiance qu'à des hommes fidèles et sûrs;
+<span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> il ne rampe pas devant ceux qui sont au-dessus de lui; il ne
+s'enorgueillit pas devant ses inférieurs? il respecte les premiers; il
+est affable envers les autres: il rend à tous ce qui leur est dû.</p>
+
+<p>«S'il s'agit de reprendre quelqu'un de ses défauts ou de lui reprocher
+ses fautes, il ne fait l'un et l'autre qu'avec une extrême réserve, et
+s'arrête tout court quand il le voit rougir. N'est-ce pas la
+miséricorde de l'Évangile?</p>
+
+<p>«Il estime les gens de lettres, mais il ne mendie pas leurs suffrages;
+il ne s'abaisse ni ne s'élève devant eux; il se contente de ne pas les
+offenser, et de les traiter avec honneur quand ils viennent à lui. Il
+est au-dessus de toute crainte quand il fait ce qui est du devoir; une
+conduite irréprochable, jointe à des intentions pures et droites, lui
+sert de bouclier contre tous les traits qu'on pourrait lui lancer: la
+justice et les lois sont les armes dont il se sert pour se défendre ou
+pour attaquer. L'amour qu'il porte à tous les hommes le met en droit
+de n'en craindre aucun; l'exactitude scrupuleuse <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> avec
+laquelle il pratique les cérémonies, obéit aux lois et s'astreint à
+l'observation des usages reçus, fait sa sûreté, même sous les tyrans.
+Quelque vaste que puisse être l'étendue de son savoir, il travaille à
+l'agrandir encore; il étudie sans cesse, mais non pas jusqu'à
+s'épuiser; il connaît en tous genres les bornes de la discrétion, et
+il ne va jamais au delà.</p>
+
+<p>«Quelque ferme qu'il soit dans le bien, il veille continuellement sur
+lui-même pour ne pas se négliger. Dans tout ce qui est honnête et bon
+il ne voit rien de petit; les plus minutieuses pratiques tournent,
+chez lui, au profit de la vertu.</p>
+
+<p>«Il est grave quand il représente, affable et bon avec tous, d'humeur
+toujours égale avec ses amis.</p>
+
+<p>«Il se plaît de préférence dans la compagnie des sages, mais il ne
+rebute point ceux qui ne le sont pas.</p>
+
+<p>«Au dedans, je veux dire dans l'enceinte de sa famille, il ne témoigne
+aucune prédilection, et ne donne aucun sujet de soupçonner qu'il est
+porté à favoriser l'un au <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> préjudice de l'autre; au dehors,
+c'est-à-dire en public, il traite également tout le monde, suivant le
+rang de chacun. L'eût-on grièvement offensé, ou par des paroles
+injurieuses, ou par des actions insultantes, il ne donne aucun signe
+de colère ou de haine; et son extérieur, serein et tranquille, est une
+preuve non équivoque de la tranquillité d'âme dont il jouit.</p>
+
+<p>«Le vrai philosophe cherche à se rendre utile à l'État n'importe de
+quelle manière. Si, par quelque action éclatante ou par quelque
+ouvrage important, il mérite bien de la patrie, il ne fait pas valoir
+ses services dans la vue d'en être récompensé; il attend modestement
+et avec patience que la libéralité du prince se déploie en sa faveur;
+et s'il arrive que, dans la distribution des grâces, on l'ait oublié,
+il ne s'en plaint pas, il n'en murmure pas. Le suffrage des hommes
+honnêtes, l'honneur d'avoir contribué en quelque chose à l'avantage de
+ses compatriotes et de tous les hommes, lui suffisent.»</p>
+
+<p>&mdash;«Je me fais votre premier disciple,» dit <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> le roi, «mais
+enseignez-moi le moyen infaillible de rendre mes peuples vertueux et
+heureux.</p>
+
+<p>&mdash;«Ce moyen,» répondit Confucius, «est de ne rien commander qui ne
+soit conforme au grand <i>Ly</i> (mot qui renferme dans son sens la
+<i>raison</i>, la <i>conscience</i> et la <i>convenance</i> des <i>choses</i>). C'est sur
+la <i>raison</i>, la <i>conscience</i> et la <i>convenance</i>, exprimées par ce mot
+complexe <i>Ly</i>, que la société est fondée; c'est par ces trois
+principes que l'homme social s'acquitte, avec la gradation des
+devoirs, de ce qui convient envers le <i>ciel</i>. Ce sont ces trois
+principes divins, incorporés par le <i>ciel</i> dans notre nature, qui
+lient les hommes vivants entre eux en leur manifestant et en leur
+imposant ce qu'ils se doivent les uns aux autres. Ôtez ces trois
+inspirations fondamentales de la société, toute la terre n'est plus
+que confusion et que trouble; il n'y a plus ni rois, ni supérieurs, ni
+inférieurs, ni égaux; les jeunes et les vieux, les hommes et les
+femmes, les pères et les enfants, les frères et les s&oelig;urs, tous
+sans distinction seront une mêlée confuse de créatures sans ordre et
+sans liens.»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> XXXI</h4>
+
+<p>Une magnifique théorie de l'ordre graduellement établi dans la
+famille, puis dans la cité, puis dans l'État, puis dans le monde,
+développe dans la bouche de Confucius ce principe fondamental de la
+<i>raison</i>, de la <i>conscience</i>, de la <i>convenance</i>. Platon n'est pas
+plus haut, Montesquieu plus analysateur, Fénelon plus pieux, J. J.
+Rousseau plus populaire, Mirabeau plus politique. On s'anéantit devant
+cette révélation, cette expérience et cette éloquence énonçant il y a
+vingt siècles, au fond d'une Asie inconnue, des principes sociaux et
+politiques qui semblent exhumés du sépulcre d'une humanité aussi
+savante et aussi expérimentée que la nôtre; on se demande comment les
+bienheureux rêveurs d'un progrès récent, continu et indéfini peuvent
+concilier leur théorie <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> avec tant de sagesse au commencement
+et tant de décadence de doctrines à la fin?</p>
+
+<h4>XXXII</h4>
+
+<p>Le libéralisme le plus progressif ne s'exprime pas mieux aujourd'hui
+que Confucius sur les deux systèmes de la force brutale et de la force
+morale et raisonnée appliqués au gouvernement des peuples.</p>
+
+<p>«Les coercitions matérielles, dit-il dans la suite de cet entretien,
+les prisons, les supplices, les peines de toute espèce, les
+intimidations par les châtiments sont de bien faibles liens pour
+retenir dans le devoir les hommes que l'on ne conduit pas par la
+raison, la conscience, la convenance; mais si on les forme, par
+l'éducation, la liberté mesurée, l'exemple, l'exercice, à la
+connaissance et à la pratique de la raison, de la conscience, de la
+convenance, si l'intelligence et l'amour de <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> ces trois
+principes se développent dans leur c&oelig;ur par la force naturelle que
+le Ciel (Dieu) a donnée à ces trois principes qui font l'homme social,
+tout changera de face et s'améliorera dans l'empire. Les hommes ainsi
+instruits et convaincus deviendront en eux-mêmes leur prince, leur
+juge, leur loi, leur gouvernement!...</p>
+
+<p>«Le gouvernement, ajoute-t-il en finissant, a été la dernière chose et
+la plus parfaite, découverte par les hommes, au moyen du <i>grand Ly</i> ou
+de ces trois principes moraux, la raison, la conscience et la
+convenance!»</p>
+
+<p>&mdash;«C'est admirable!» dit le roi. Les siècles disent comme lui. Un tel
+politique en un tel temps est la merveille de l'antiquité. Je retrouve
+avec orgueil, en propres termes, dans la bouche de ce prétendu barbare
+ce que j'ai dit moi-même en commençant cet entretien: «<i>Le
+chef-d'&oelig;uvre de l'humanité, c'est un gouvernement!</i>»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> XXXIII</h4>
+
+<p>Les lois civiles qu'il promulgue et qu'il explique pendant son
+ministère au roi se résument:</p>
+
+<p>En propriété assurée et héréditaire;</p>
+
+<p>Interdiction de rapports entre les sexes hors du mariage;</p>
+
+<p>Union légalisée, sanctifiée et parfaite entre les deux époux;</p>
+
+<p>Respect réciproque entre les citoyens des différentes conditions ou
+fonctions publiques;</p>
+
+<p>Enfin, respect de soi-même fondé sur ce principe également logique et
+admirable: «Si haut qu'un homme soit placé, il doit respecter les
+autres, il doit se respecter soi-même. S'il se manque à soi-même, il
+manque à ses ancêtres qui <i>sont</i> en lui; s'il manque à ses ancêtres,
+il manque au premier ancêtre, à l'<i>homme saint</i> d'où est sortie toute
+la race humaine; <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> s'il manque à ce premier homme, l'<i>homme
+saint</i>, il manque au <i>Ciel</i> (Dieu) de qui ce premier homme a reçu la
+vie. Les ancêtres sont les arbres chenus dont ceux qui vivent
+aujourd'hui ne sont que les rejetons. La racine est commune à tous, on
+ne saurait blesser un de ces rejetons, quelque petit qu'il soit, sans
+que la racine en soit offensée!» Que dites-vous de ces paroles?...</p>
+
+<p>Magnifique solidarité entre les hommes nés et à naître et entre Dieu,
+justice et providence de toute cette famille humaine!</p>
+
+<p>Ces entretiens entre le roi et son ministre sont un code complet de
+politique appliquée. Socrate n'est pas si législateur, il est
+ergoteur. Platon est le politique de l'imagination, Confucius est
+l'oracle de l'expérience.</p>
+
+<h4>XXXIV</h4>
+
+<p>Aussi poëte qu'il était musicien et politique, <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> Confucius se
+délassait du gouvernement et de l'enseignement par quelques promenades
+dans la campagne avec ses disciples favoris. Il conservait encore à
+soixante-dix ans le goût et le talent des vers.</p>
+
+<p>Un jour qu'il était sorti avec trois de ses disciples par la porte
+orientale de la ville, pour aller prier dans la campagne près d'un
+édifice en ruine situé sur une colline, ses disciples furent frappés
+de la gravité triste de sa physionomie.</p>
+
+<p>Ils lui témoignèrent leur inquiétude sur le motif de cette tristesse
+qui ne lui était pas habituelle.</p>
+
+<p class="p2">«Rassurez-vous sur moi, leur répondit-il, ce n'est point ma propre
+décadence qui m'inspire cette mélancolie, c'est la décadence et les
+vicissitudes des choses de la terre. Voyez ce monument qui s'écroule à
+quelques siècles du jour où il a été construit! Il contenait pourtant
+pour les hommes une idée éternelle. Apportez-moi mon <i>kin</i> (sorte de
+lyre dont les poëtes accompagnaient comme en Grèce leurs chants). Il
+accorda son instrument <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> et chanta en improvisant les vers
+suivants:</p>
+
+<p>«Quand les chaleurs de l'été finissent, le froid de l'hiver les
+remplace promptement. Après le printemps, l'automne s'avance; quand le
+soleil se lève, c'est pour marcher rapidement vers le bord du ciel où
+il se couche. Les fleuves de la Chine ne coulent du côté de l'Orient
+que pour aller s'engloutir dans le lit sans fond de la vaste mer.</p>
+
+<p>«Cependant l'été, l'hiver, le printemps, l'automne recommencent et
+finissent ainsi chaque année; le soleil reparaît chaque matin où nous
+le vîmes se lever hier; de nouvelles ondes remplacent sans cesse
+celles qui viennent de s'écouler; mais le héros qui fit construire ce
+monument sur cette colline où est-il? ses guerriers, qui triomphèrent
+avec lui, où sont-ils? son cheval de bataille, où est-il? Qui les a
+revus? qui les reverra? Hélas! pour tout souvenir de leur existence,
+il ne reste que ce monceau de pierres écroulées sur la colline, que
+les plantes sauvages, les ronces et les orties recouvrent
+indifféremment de leur feuillage!»</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> XXXV</h4>
+
+<p>Cette tristesse qu'il chantait en vers était, à son insu, un
+pressentiment de sa fin. Il quitta les affaires d'État et se hâta de
+terminer le monument de sagesse, de morale et de politique qu'il
+voulait laisser à la Chine dans son commentaire des livres sacrés.
+Cette &oelig;uvre terminée, il cessa d'écrire. Il déposa les six livres
+commentés sur un autel, puis, s'agenouillant, il remercia à haute voix
+le ciel et l'âme des ancêtres de lui avoir permis de restaurer et
+d'achever ce monument intellectuel de la religion, de la philosophie
+et de la politique des hommes de son temps.</p>
+
+<p>&mdash;«Vous êtes témoins,» dit-il en se relevant à ses disciples, «que je
+n'ai rien négligé avec vous pour améliorer les hommes. Le triste état
+des choses et des m&oelig;urs dans lequel je laisse la terre prouve,
+hélas! que je n'ai pas réussi! <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> Mais je laisse une règle et
+un modèle. Ils rappelleront en leur temps leurs devoirs à nos
+descendants. Ces temps de désordre et de corruption ne sont pas dignes
+de nous comprendre!»</p>
+
+<p>Un de ses disciples chéris étant venu le visiter peu de jours après
+dans sa maison, Confucius, déjà malade de sa maladie mortelle,
+s'avança avec peine jusqu'au seuil de sa demeure pour accueillir son
+disciple.</p>
+
+<p>«Mes forces défaillent,» lui dit-il, «et ne reviendront peut-être
+jamais.» Il laissa couler sans affectation de stoïcisme ses larmes,
+concession à la nature; puis, reprenant:</p>
+
+<p>«Ô mon cher <i>Tsée</i>!» dit-il au disciple en langage poétique et rhythmé
+et en s'accompagnant encore de sa lyre, «la montagne de Faij (la tête)
+s'écroule, et je ne puis plus lever le front pour la contempler. Les
+poutres qui soutiennent le bâtiment (les muscles) sont plus qu'à demi
+pourries, et je ne sais plus où me retirer! L'herbe sans suc est
+entièrement desséchée (la barbe); je n'ai plus de place où m'asseoir
+pour me reposer! La saine doctrine avait disparu, elle était
+entièrement oubliée; <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> j'ai tâché de la restaurer et de
+rétablir l'empire du vrai et du bien; je n'ai pu y réussir! Se
+trouvera-t-il, après ma mort, quelqu'un qui reprendra la rude tâche
+après moi!»</p>
+
+<p>Nous allons voir, dans le prochain Entretien, ce que cette tâche
+désespérée avait produit en littérature, en morale et en politique.</p>
+
+<p>Quelle délectation de remonter à de telles hauteurs de sagesse et de
+vertu à travers la nuit des temps! Il n'y a pas de barbare au berceau
+du monde, toutes les races sont nobles, car elles descendent toutes de
+Dieu!</p>
+
+<p>Nous poursuivrons, dans le prochain Entretien, l'étude de la raison en
+Chine.</p>
+
+<p class="left50 smcap">Lamartine.</p>
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1>
+
+<h2>XXXV<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2>
+
+<h3>À MESSIEURS LES ABONNÉS AU COURS FAMILIER DE LITTÉRATURE ET À TOUS MES
+LECTEURS.</h3>
+
+<p class="smaller"><i>Nota.</i> Les bruits qui ont été répandus sur l'abandon de mes biens à
+mes créanciers, sur ma retraite en pays étranger et sur la cessation
+de ce travail périodique en France, me forcent à publier dès
+aujourd'hui cette explication, qui ne devait paraître que le mois
+prochain.</p>
+
+<h4>EXPLICATION FRANCHE.</h4>
+
+<p>L'Entretien de décembre, qui paraîtra le 29 novembre, clora la
+troisième année; il forme le complément du sixième volume de <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span>
+ce <i>Cours familier de Littérature</i>. L'Entretien du 1<sup>er</sup> janvier
+prochain, sur la peinture, considérée comme littérature des yeux, et
+sur le peintre <i>Léopold Robert</i>, ce Werther du pinceau, commencera la
+quatrième année.</p>
+
+<p>C'est le moment de répondre aux bruits plus ou moins sincères, plus ou
+moins malveillants, qu'on a fait courir sur la cessation probable de
+cette publication. Ces bruits n'ont pas le moindre fondement; jamais
+ce travail ne fut plus cher à mon esprit, et, j'ajoute, plus
+nécessaire à mon existence. Mon seul patrimoine au soleil aujourd'hui,
+c'est ma plume. Me l'enlever, ce serait m'enlever l'outil de mon
+honneur, l'instrument de ma libération.</p>
+
+<p>Ces rumeurs sont nées à l'occasion de la souscription nationale qui
+porte mon nom. Des amis (jamais assez remerciés), qui présumaient trop
+bien de moi et du public, avaient cru pouvoir tenter, avec mon plein
+consentement, cet appel à l'intérêt de la nation, appel glorieux quand
+il est entendu, pénible quand il trouve les contemporains sourds. Ces
+amis espéraient libérer ainsi, pour l'âge où l'on doit liquider sa vie
+comme sa fortune, mon patrimoine obéré par des causes tout à fait
+étrangères à celles que la malveillance ou <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> l'ignorance
+supposent. Il faut m'expliquer complétement à cet égard avec ces
+correspondants littéraires les plus affectionnés et les plus constants
+de mes lecteurs: ce sont mes abonnés à ces Entretiens. Je leur dois
+vérité, car je leur dois confiance. Cette vérité la voici.</p>
+
+<p>Plusieurs causes, que je ne puis pas toutes énumérer ici, ont concouru
+à aliéner de moi le c&oelig;ur de ma patrie au moment où j'aurais eu
+besoin d'un mouvement soudain et sympathique de ce c&oelig;ur.</p>
+
+<p>J'aurais tort de m'étonner pourtant, en y réfléchissant, de cette
+indifférence: c'était naturel; quand on demande justice ou faveur à
+son pays, le crime impardonnable, c'est de vivre. La mort seule absout
+de certains services comme de certaines célébrités. Il faut savoir
+mourir à propos. Je n'ai pas eu cette bonne fortune, quoique j'aie
+tout fait pour la rencontrer à son heure et à sa place; mais Dieu, le
+maître du premier jour, est le maître aussi du dernier. Attendons.</p>
+
+<p>Jusqu'ici ce mouvement sympathique et honorable du c&oelig;ur des nations
+s'était produit partout, en Angleterre, en Irlande, en France, toutes
+les fois qu'on avait fait appel à leurs <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> sentiments ou à leur
+honneur en faveur d'un de leurs contemporains quelconque, serviteurs
+du pays, hommes d'État, orateurs, écrivains, poëtes. Mes amis se
+croyaient fondés, bien à tort, à espérer la même réponse au même
+appel. Les antécédents les trompaient, comme ils m'auraient trompé
+moi-même à leur place. Ils ne tenaient pas assez compte du temps, des
+circonstances, des ressentiments immérités, mais implacables, des
+envies sourdes qui attendent l'heure des disgrâces pour se révéler.
+Ces amis ont rencontré sous leurs pas ces embûches, ces impopularités,
+ces calomnies, ces inimitiés, dans les classes mêmes auxquelles ils
+supposaient la mémoire de quelques dévouements.</p>
+
+<p>Ces calamités privées de fortune, auxquelles ils croyaient pouvoir
+intéresser le pays parce qu'ils s'y intéressaient cordialement
+eux-mêmes, ont été très-faussement et très-odieusement interprétées
+par ceux qui me haïssent, sans autre raison de me haïr que mon nom.</p>
+
+<p>Les uns ont attribué ces embarras de fortune à des dissipations de
+main fabuleuses ou à des prodigalités de c&oelig;ur sans prudence, afin
+d'avoir le droit de détourner les yeux et l'intervention du pays de
+revers selon eux trop <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> bien mérités. C'est une calomnie de
+bonne foi que ma vie au grand jour réfute pour tous ceux qui me
+connaissent. J'ai vécu selon mon état, comme le conseillent les
+moralistes et les économistes les plus sévères; je n'ai jamais eu
+d'autre luxe que quelques habitations héréditaires, trop vastes pour
+ma fortune, à la campagne, habitations qu'il ne dépendait pas de moi
+de démolir sans avilir la valeur et sans anéantir les produits de
+l'administration rurale de mes terres en vignobles. Si je n'avais eu
+que la vigne de <i>Naboth</i>, je n'aurais pas eu les celliers et les
+pressoirs d'Horace ou de Cicéron. Ma fortune, plus apparente que
+réelle, n'a jamais été très-grande. On serait étonné si j'exposais ici
+la modicité des patrimoines que j'ai reçus de mes pères, défalcation
+faite de leurs charges. Je n'ai rien <i>dévoré</i>, quoi qu'en disent en
+chiffres emphatiques les déclamateurs contre mes prétendues
+somptuosités. Tous mes mobiliers, de luxe soi-disant asiatique,
+réunis, n'égaleraient pas, à beaucoup près, la valeur du plus modique
+mobilier d'un appartement d'habitué de bourse de la rue Vivienne ou de
+la rue de Richelieu. Où sont donc les monuments de mon opulence? Où
+sont donc mes usines à dix mille marteaux? <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> Je n'ai jamais mis
+dans toute ma vie qu'une pierre sur une pierre, et c'était pour
+marquer la place de deux tombeaux!</p>
+
+<p class="poem20"><i>Dat veniam corvis, vexat censura columbas.</i></p>
+
+<p>Les autres me reprochent une large hospitalité toute rustique et toute
+paysanesque dans mes champs. Ils ne savent pas que cette hospitalité
+même dont ils me font un crime est un impôt personnel et inévitable
+sur la célébrité bien ou mal acquise. Il y a certains noms qui
+obligent. Toutes les infortunes sans boussole de la France et même de
+l'Europe se tournent par instinct vers certains noms, je ne dis pas
+plus illustres, mais plus notoires que les autres noms, pour
+solliciter pitié, appui ou secours. Le seuil de ces hommes de bruit
+est assiégé d'indigences qui touchent, leur table est chargée de
+lettres écrites avec des larmes. Il y a telle année de ma vie où j'en
+ai reçu jusqu'à <i>dix mille</i>, de ces lettres, et cela depuis que je
+suis rentré dans l'obscurité. Que pouvez-vous devenir, eussiez-vous le
+visage aussi froid et le c&oelig;ur aussi dur que votre métal?</p>
+
+<p>Les années qui ont suivi immédiatement la révolution de 1848 ont été
+particulièrement <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> onéreuses et pour ainsi dire obligatoires.
+Comment refuser de partager sa dernière épargne avec ceux qui ont
+partagé vos efforts et vos périls pour maintenir l'ordre et pour
+préserver la société, dans ces heures où ces braves citoyens, moins
+intéressés en apparence que nous à la propriété, offraient
+généreusement leur sang pour elle?</p>
+
+<p>Puis les années désastreuses pour les vignobles se sont succédé
+pendant une période de dépense sans revenu. Il a fallu s'obérer
+davantage pour nourrir environ cinq cents bouches d'ouvriers de la
+terre sans pain.</p>
+
+<p>Puis les intérêts des dettes constituées et des dettes nouvelles se
+sont accumulés sur le capital. J'ai espéré supporter seul ce triple
+poids d'une révolution qui avait pesé sur moi plus que sur d'autres,
+de terres sans produit et d'intérêts exorbitants; j'ai tenté d'y
+suffire à force de travail d'esprit. Grâce au public et à un concours
+dont je serai toujours reconnaissant, ce travail rapportait
+libéralement son salaire. Mais les événements transforment la scène;
+la main se lasse, le public se rassasie, les ennemis dénigrent: qui
+dit public dit hasard; le métier d'hommes de lettres n'est qu'un jeu
+de dé avec l'opinion. Ce travail enivre et <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> ne nourrit pas.
+On compte les produits, on ne compte pas les frais, les déceptions et
+les mécomptes. Les deux crises financières de 1856 et 1857 ont fait le
+reste.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne vendiez-vous pas vos terres? me dit-on aujourd'hui avec
+une apparence de raison qui trompe les esprits mal informés.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vendais pas, et je ne vends pas, parce qu'il ne s'est pas
+présenté en dix ans et qu'il ne se présente pas même aujourd'hui un
+seul acquéreur. Comment vendre sans acheteurs? Ces terres sont
+affichées partout et tous les jours; eh bien! mes ennemis ou mes amis
+peuvent interroger à cet égard tous les notaires de Paris, de Lyon, de
+Mâcon, de France, chargés de vendre ces propriétés, même à perte; ces
+honorables officiers publics répondront unanimement qu'ils n'ont pas
+reçu une offre d'un centime pour ces terres, évaluées par les
+estimateurs les plus consciencieux à une valeur qui dépasse deux
+millions. Ce fait, qui semble incroyable, est cependant vrai; je
+consens à toute espèce de démenti si l'on peut me prouver que j'ai
+reçu une offre quelconque pour ces deux millions et demi de valeur
+morte dans mes mains.</p>
+
+<p>J'ai eu de la peine à comprendre moi-même <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> ce phénomène de la
+mise en vente pendant dix ans, à grandes pertes pour moi, à grands
+bénéfices pour les acquéreurs, sans qu'un seul capitaliste fût tenté
+par ces bénéfices. À la fin je m'en rends compte, et voici comment.</p>
+
+<p>Ces acheteurs, en effet, ne peuvent se rencontrer que parmi des
+capitalistes bienveillants pour moi, ou parmi des capitalistes
+hostiles et avides, à l'affût des fortunes qui croulent pour en
+accaparer à rien les débris.</p>
+
+<p>Si ce sont des capitalistes bienveillants, ils ne veulent à aucun prix
+acheter mes propriétés ni mes demeures.</p>
+
+<p>Ils ne le veulent pas, premièrement parce qu'il en coûterait à leur
+bon c&oelig;ur de me déposséder. Ils se disent, en parlant de moi, ce
+vers de Virgile au laboureur expulsé de ses prairies de Mantoue:</p>
+
+<p class="poem20"><i>Fortunate senex, ergo tua rura manebunt;</i></p>
+
+<p>Secondement, parce que, même en me payant ces terres à des prix de
+faveur, ils passeraient très injustement pour avoir bénéficié de ma
+ruine;</p>
+
+<p>Troisièmement, enfin, parce qu'il n'est pas toujours agréable à une
+famille investie de la considération locale la mieux méritée de
+succéder <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> à un nom malheureusement célèbre dans les demeures
+ébruitées, sinon illustrées, par ce nom. Il y a là, entre le modeste
+demi-jour du nouveau possesseur et la célébrité du dépossédé, un
+contraste qu'on n'aime pas à subir pour soi ni pour ses enfants. Je ne
+me compare pas, à Dieu ne plaise! à Voltaire ou à Jean-Jacques
+Rousseau; mais demandez aux possesseurs de Ferney ou des Charmettes
+s'ils n'aimeraient pas mille fois mieux avoir succédé, dans ce château
+ou dans cette chaumière, à des hôtes sans nom, que d'être assiégés à
+chaque heure de l'année, au seuil de ces demeures, par ces pèlerins
+importuns du génie ou de la célébrité.</p>
+
+<p>Si ce sont, au contraire, des capitalistes hostiles et avides, ceux-là
+se présenteront encore moins pour acheter mes domaines à l'amiable.
+Ils attendront, avec la patience infatigable de la spéculation,
+l'heure de ces ventes forcées, de ces encans par autorité de justice,
+dans l'espoir d'avoir ces millions de terre pour une poignée de
+papier.</p>
+
+<p>Ainsi enfermé dans ce dilemme de la bienveillance ou de la
+malveillance des acquéreurs, je reste cloué à la terre comme à
+l'instrument de mon supplice, sans que ni amis ni ennemis <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span>
+consentent à me décharger de ce brillant et mortel fardeau!</p>
+
+<p>Ne m'accusez donc pas de ne pas vouloir vendre. Je ne puis pas vendre,
+voilà la triste vérité; et, si vous ne m'en croyez pas, essayez de me
+faire une offre, et accusez-moi en pleine opinion publique si je la
+refuse!</p>
+
+<p>C'est pour sortir de cette impasse, entre des créanciers qui pressent
+et des acheteurs qui s'éloignent, que mes excellents amis ont ouvert
+une souscription dont le succès aurait été pour moi un honneur et pour
+d'autres un salut. Cette souscription, à l'exception d'un petit nombre
+de c&oelig;urs d'or dont les noms se confondront à jamais avec le mien,
+ayant été jusqu'ici dérisoire ou insuffisante, que me reste-t-il? Il
+me reste l'option entre la ruine de mes créanciers ou un redoublement
+de travail. C'est ce dernier parti que je devais choisir et que je
+choisis:&mdash;Mourir à la peine! comme dit le peuple. Cette mort est
+honorable quand la peine a un noble but. En est-il un plus honnête que
+de se sacrifier au salut de ceux dont on répond sur son honneur?</p>
+
+<p>Bien loin donc de me croiser les bras dans une oisiveté digne ou
+indigne, l'<i>otium cum dignitate</i> (c'est le travail, selon moi, qui est
+<span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> la vraie dignité), je vais, pendant toutes les années saines
+que Dieu me laisse, redoubler d'étude et de zèle pour continuer en
+l'améliorant l'&oelig;uvre de ce <i>Cours familier de Littérature</i>,
+&oelig;uvre que j'ai entreprise avec votre appui. Cet appui, que vous
+m'avez généreusement prêté depuis trois ans, je ne le mendie pas, je
+le désire; je le provoque même, parce qu'il est nécessaire à d'autres
+que moi. Chaque lecteur bénévole de ce Cours est un ami auquel je voue
+un battement de mon c&oelig;ur reconnaissant; chaque nouveau lecteur
+qu'il pourra s'adjoindre parmi les amis des lettres sera une
+souscription indirecte que je me glorifierai de lui devoir.</p>
+
+<p>La littérature ne fait pas acception de parti; je suis sorti tout
+entier de la politique, et la France m'apprend assez à n'y rentrer
+jamais. On m'a reproché souvent, dans des jugements sur ma vie, de
+n'avoir pas été assez ambitieux! On se trompe: j'avais l'ambition de
+la reconnaissance; j'ai manqué mon but: n'en parlons plus. Cependant,
+qui que vous soyez, amis ou ennemis, mais hommes de c&oelig;ur, sachez-le
+bien, vous ne m'enlèverez pas la conscience de vous avoir <span class="smcap">aidés
+pendant vos tempêtes</span>. Eh bien! je vous dis aujourd'hui, sans
+présomption comme <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> sans mauvaise honte: <span class="smcap">À votre tour,
+aidez-moi!</span>... Vous pouviez être grands, vous ne serez que justes!</p>
+
+<p class="left50 smcap">Lamartine.</p>
+
+<p>Paris, 12 novembre 1858.</p>
+
+<p><i>P. S.</i> Il importe de prévenir ici le public contre la résolution
+qu'on m'attribue d'abandonner mes biens à mes créanciers et de quitter
+immédiatement la France. Cette heure n'est pas venue.</p>
+
+<p>Vendre soi-même ses mobiliers les plus chers pour rembourser aux
+échéances les capitaux et les intérêts dont on est redevable, ce n'est
+pas là abandonner ses biens à ses créanciers. Abandonner ses biens à
+ses créanciers, c'est le <i>sauve qui peut</i> du désespoir et quelquefois
+de l'improbité; c'est jeter à ceux à qui l'on doit le gage peut-être
+insuffisant de ses immeubles au soleil; c'est charger ses créanciers
+d'une liquidation à tous risques, et souvent à mauvais risques pour
+eux. Ce n'est pas là payer ses dettes; je veux payer les miennes.</p>
+
+<p>Loin de moi donc cette pensée d'une cession de biens et d'une évasion
+de ma patrie. Je travaille, je veux travailler. Je cherche à vendre,
+<span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> et j'y parviendrai avec un peu de temps. Que mes créanciers
+se rassurent, et que mes amis connus ou inconnus me secondent. Je ne
+désespère pas de moi-même: la patience active use la plus mauvaise
+fortune et les plus tristes jours ont des lendemains.</p>
+
+<p class="left50 smcap">Lamartine.</p>
+
+<div class="smaller">
+<p>Les lettres et mandats de poste concernant l'abonnement doivent
+ être adressés à moi-même, 43, rue de la Ville-l'Évêque, à Paris.</p>
+
+<p>Les lettres et mandats de poste concernant la souscription sont
+ adressés au comité central, 4, passage de l'Opéra, galerie de
+ l'Horloge, à Paris.</p>
+</div>
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> LITTÉRATURE MORALE ET POLITIQUE DE LA CHINE.</h3>
+
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>C'est une chose triste à dire, mais vraie en histoire: à une
+très-grande distance de temps les peuples disparaissent, et il ne
+reste d'eux que leurs grands hommes: effet de perspective qui diminue
+les médiocrités et qui grandit les supériorités au regard de l'avenir.
+Aussi, remarquez-le bien, les peuples qui n'ont pas de grands hommes
+pour les résumer et les représenter devant l'histoire n'ont pas de
+grands noms. La grandeur d'un peuple, c'est de se personnifier tout
+entier dans quelques colossales mémoires, en sorte que, quand on nomme
+ce peuple, sur-le-champ le personnage national se présente à la pensée
+et dit: «C'est moi.» Aussi rendez-vous bien compte de vos impressions
+quand vous lisez l'histoire universelle; toute la scène du monde est
+remplie pour vous par <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> une centaine d'acteurs immortels,
+héroïques, politiques, poétiques ou littéraires, qui figurent à eux
+seuls l'humanité. Brahma dans l'Inde; Zoroastre en Perse; Sésostris en
+Égypte; Pythagore en Italie; Lycurgue, Solon, Homère, Périclès,
+Thémistocle en Grèce; Alexandre en Macédoine; Salomon, David, les
+prophètes, ces tribuns sacrés et politiques, chez les Hébreux; une
+vingtaine de républicains, de guerriers, d'orateurs, de poëtes, à
+Rome; autant en Germanie, en Espagne, en Grande-Bretagne, en France,
+en Russie, en Amérique, dans les temps modernes, voilà tout. Avec
+trois ou quatre cents noms vous écrivez les annales du monde. C'est
+humiliant pour ces milliards de créatures humaines qui passent comme
+les flots sous l'arche des ponts sans qu'on les compte ou qu'on les
+nomme; c'est glorieux pour ce petit nombre d'hommes privilégiés qui
+donnent leur nom, leur individualité, leur pensée, leur mémoire à
+toute une race. Bien souvent c'est injuste: il y a un million de fois
+plus de génie, plus de vertu, dans tel homme obscur, perdu dans la
+foule et entraîné avec les autres par le courant dans la mer d'oubli,
+qu'il n'y en a dans tel demi-dieu, dans tel conquérant, dans tel
+illustre criminel qui surnage sur cet océan <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> d'hommes.
+L'histoire est injuste comme le temps; la postérité prend ce qu'on lui
+donne: que voulez-vous? L'iniquité est partout; la mémoire humaine
+n'est pas démocratique, ou plutôt elle est trop étroite et trop
+fragile pour contenir et pour garder les peuples tout entiers dans ses
+annales; elle s'attache à quelques figures grandioses, pittoresques,
+pathétiques, culminantes, qui sortent à ses yeux de la foule, et elle
+en fait l'aristocratie privilégiée de l'espace et du temps. Heureuse
+la postérité quand elle choisit bien, et quand elle immortalise, au
+lieu du succès de la violence et de la conquête, le vrai génie du
+bien, la vérité, la sagesse et la vertu!</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>De tous ces personnages historiques devenus aussi immortels que le nom
+du continent qui les a produits, Confucius est certainement celui qui
+personnifie en lui le plus grand nombre de siècles et la plus grande
+masse d'hommes; car il a inspiré de son âme vingt-trois siècles, et
+il est devenu, non pas le prophète <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> ou le demi-dieu, mais le
+philosophe législatif d'un peuple de quatre cents millions d'hommes!
+La raison, la loi, la littérature de ce peuple immense sont encore
+pour des siècles la personnification prolongée de Confucius. Sachez
+Confucius, vous savez la Chine.</p>
+
+<p>Reprenons donc son histoire et ses &oelig;uvres.</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>Nous avons laissé ce sage, cet inspiré de la raison, à la fin de notre
+dernier entretien, ressentant, et ne cachant pas qu'il les ressentait,
+les pressentiments de sa fin et les angoisses de la mort. Simple et de
+bonne foi dans sa mort comme il l'avait été dans sa vie, il
+n'affectait pas cette stoïcité théâtrale ni ces félicités anticipées
+des hommes qui se prétendent au-dessus de la nature et de la douleur.
+Il savait qu'aucun homme n'est au-dessus de la nature et que la raison
+elle-même veut qu'on s'attriste et qu'on gémisse quand on s'approche
+du dernier mystère et qu'on est près d'entrer dans le grand inconnu
+d'une autre vie. La mort est le supplice de l'être vivant: se
+<span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> faire de ce supplice un devoir, c'est beau et grand; mais se
+faire de ce supplice une joie, ce n'est pas se grandir, c'est mentir.
+Se résigner et espérer, voilà les deux seules attitudes vraies du
+mourant. Ce fut celle de Confucius.</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Il languit quelques mois avant d'expirer, visité tous les jours par
+ses disciples, mais ne s'entretenant plus avec eux de ses doctrines,
+de peur de ne plus apporter à ces choses saintes la plénitude de force
+de sa raison. Il s'accroupit enfin sur le sein de son petit-fils,
+<i>Tsée-sée</i>, adolescent de grande espérance, et ne se réveilla plus de
+ce dernier sommeil, dans la soixante-treizième année de son âge.</p>
+
+<p>Il mourait quatre cent soixante-dix-neuf ans avant Jésus-Christ, neuf
+ans avant la naissance de Socrate.</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>Ses trois disciples favoris et son petit-fils lui fermèrent les yeux.
+On lui mit, suivant <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> les rites, trois grains de riz sur les
+lèvres, comme pour reporter au ciel (<i>le Tien</i>) le plus grand bienfait
+qu'il eût accordé à l'empire chinois dans cet aliment qui devait
+multiplier à l'infini le nombre des hommes sur la terre d'Asie. On le
+revêtit d'un vêtement composé de plusieurs pièces, pour signifier les
+diverses fonctions ou magistratures qu'il avait exercées, comme poëte,
+comme philosophe, comme historien, comme homme d'État.</p>
+
+<p>«Ainsi habillé, dit l'histoire traduite par le Père Amyot, on le mit
+dans un cercueil de <i>toung-mou</i>, dont les planches avaient quatre
+pouces d'épaisseur du pied d'alors, divisé comme celui d'aujourd'hui
+en douze pouces; et ce premier cercueil fut emboîté dans un second,
+fait de bois de <i>pe-mou</i>, dont les planches avaient cinq pouces
+d'épaisseur. On peignit tout l'extérieur de différentes figures, qui
+étaient autant d'emblèmes des différentes vertus qui l'avaient plus
+particulièrement distingué. Ce double cercueil fut placé dans un
+catafalque construit suivant le rite des <i>Tcheou</i>, qui occupaient
+actuellement le trône impérial. Les petits étendards triangulaires
+placés par intervalles autour de cette décoration funèbre étaient,
+suivant le rite de la dynastie <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> <i>Chang</i>, et le grand étendard
+carré était suivant le rite <i>Hia</i>. En réunissant ainsi les rites des
+trois dynasties qui, depuis la fondation de l'empire, l'avaient
+successivement gouverné jusqu'alors, on voulait donner à entendre que,
+si la mémoire de ces anciens rites, et de tous les autres qui avaient
+eu lieu dans les temps les plus reculés, s'était conservée parmi les
+hommes, c'était à Confucius en particulier que l'honneur en était dû
+et à qui l'on était redevable de cet insigne bienfait. Ce premier
+devoir étant rempli, les disciples achetèrent, au nom du petit-fils de
+leur maître, un terrain de <i>cent pas</i> carrés à quelque distance de la
+ville, pour y déposer le corps. À l'une des extrémités de ce terrain
+ils élevèrent trois monticules en forme de dôme, dont celui du milieu,
+plus élevé que les autres, devait servir de signe de reconnaissance au
+tombeau; ils y plantèrent, en signe de vie renouvelée et éternelle, un
+arbre, l'arbre <i>Kiai</i>. Cet arbre, qui n'est plus aujourd'hui qu'un
+tronc aride, subsiste encore dans le lieu même où il fut planté,
+malgré le bouleversement que la Chine a éprouvé plus d'une fois
+pendant un intervalle de temps de plus de vingt-deux siècles. Le
+profond respect que les Chinois conservent pour la mémoire <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span>
+de leur sage par excellence, et pour tout ce qui peut contribuer à
+leur en rappeler le souvenir, leur fait regarder ce tronc aride comme
+un monument digne de toute leur attention. Ils l'ont fait dessiner
+dans toute l'exactitude du détail; ils l'ont fait graver sur un
+marbre, et les empreintes qu'on en tire servent de principal ornement
+dans le cabinet de ces lettrés enthousiastes qu'une fortune au-dessous
+de la médiocre met hors d'état de le décorer plus somptueusement. J'en
+ai un exemplaire, donné par le <i>Saint Comte</i> lui-même, comme un
+présent dont il a cru qu'un lettré du <i>grand Occident</i> (c'est de ce
+nom qu'on appelle ici l'Europe) pourrait connaître le prix. Je le
+joindrai aux planches dont j'accompagne cet écrit.</p>
+
+<p>«Après avoir tout disposé dans le lieu de la sépulture, ceux des
+disciples qui étaient à portée se rassemblèrent chez <i>Tsée-sée</i>, son
+petit-fils, et formèrent le convoi funèbre, en se joignant aux autres
+parents de l'illustre mort. Le corps fut mis en terre avec tout
+l'appareil de l'ancien cérémonial, et, après la cérémonie, tous se
+prosternèrent et pleurèrent sincèrement sur son tombeau. Avant que de
+se séparer, les disciples convinrent entre eux de porter le deuil de
+leur <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> maître commun de la même manière et autant de temps
+qu'ils devraient le porter si le propre père de chacun d'eux était
+mort: la durée en fut de trois ans. Mais le disciple favori, qui avait
+été plus lié qu'aucun autre à celui qu'ils regrettaient, recula ce
+terme jusqu'à la sixième année entièrement révolue; et pendant tout
+cet espace de temps il s'enferma dans une cabane qu'il avait fait
+construire non loin du tombeau, et ne s'occupa qu'à étudier son
+modèle, pour se mettre en état de l'imiter quand les circonstances le
+lui permettraient.</p>
+
+<p>«Ceux d'entre les principaux disciples qui étaient habitués dans les
+royaumes voisins, et qui n'avaient pas assisté aux funérailles,
+vinrent à leur tour faire les cérémonies funèbres, et apportèrent,
+comme une sorte de tribut, chacun une espèce d'arbre particulier à son
+pays, pour contribuer à l'embellissement du lieu qui contenait les
+respectables restes du sage qui les avait instruits.</p>
+
+<p>«L'exemple de <i>Tsée-Koung</i>, le disciple favori, fut regardé par les
+autres comme un reproche tacite du peu d'affection qu'ils avaient pour
+leur maître, en s'éloignant de son tombeau comme ils l'avaient fait.
+Ils se rassemblèrent <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> au nombre d'environ une centaine, et
+vinrent s'établir avec leurs familles aux environs de ce lieu
+respectable, y formèrent un village qu'ils nommèrent <i>Koung-ly</i>,
+c'est-à-dire village de <i>Koung</i>, ou appartenant à la maison de
+<i>Koung</i>, dont ils voulurent bien se déclarer les vassaux, et prièrent
+<i>Tsée-sée</i> de les regarder comme tels, en acceptant l'hommage
+volontaire qu'ils lui offraient en considération de son illustre
+aïeul. Ces familles nouvellement établies se multiplièrent peu à peu,
+et leurs descendants se trouvèrent en assez grand nombre, après
+quelques siècles, pour peupler à eux seuls une ville de troisième
+ordre, qui porte aujourd'hui le nom de <i>Kiu-fou-hien</i>, et qui est du
+district de <i>Yent-cheou-fou</i>. Dans les commencements, on s'était
+contenté de mettre devant le tombeau une simple pierre sans sculpture,
+de six pieds en carré, sur laquelle on faisait les cérémonies d'usage,
+et que, pour cette raison, on appelait <i>Tsée-tan</i>, c'est-à-dire
+<i>élévation</i> ou <i>autel</i> des cérémonies. Pour ce qui est des statues de
+pierre et des autres ornements qui décorent aujourd'hui les environs
+du tombeau, tout cela est moderne.</p>
+
+<p>«Les parents, les amis et les disciples de <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> <i>Koung-tsée</i> ne
+furent pas seuls à donner des marques publiques de consternation et de
+deuil; tout ce qu'il y avait de personnes instruites se fit un devoir
+de témoigner sa douleur, et le roi <i>Ngai-Koung</i> lui-même, qui l'avait
+négligé lorsqu'il vivait, sentit, au moment qu'on lui annonça sa mort,
+tout le prix de la perte qu'il avait faite. En présence de tous ses
+courtisans il se reprocha le tort qu'il avait eu de ne pas l'employer
+assez, et dit en peu de mots tout ce qu'on pouvait dire de plus
+honorable en faveur de celui qu'il regrettait. «Le ciel suprême,
+dit-il, est irrité contre moi; il m'a enlevé le trésor le plus
+précieux de mon royaume en m'enlevant le sage qui en faisait la
+principale gloire et le plus bel ornement.» Ce magnifique éloge, tout
+mérité qu'il était, aurait pu être regardé comme un tribut que ce
+prince payait à la coutume, s'il ne l'eût fait suivre par quelque
+chose de plus durable que les paroles. Il fit construire en son
+honneur, et non loin de son tombeau, une de ces salles qui portent par
+distinction le nom de <i>Miao</i>, parce qu'elles sont destinées à honorer
+les ancêtres: <i>Afin</i>, dit-il, <i>que tous les amateurs de la sagesse
+présents et à venir puissent s'y rendre en temps réglés, pour faire
+les cérémonies <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> respectueuses à celui qui leur a frayé la
+route qu'ils suivent et sur le modèle duquel ils doivent se former.</i></p>
+
+<p>«Pour la consolation des disciples qui s'étaient fixés avec leurs
+familles dans les environs, et pour remettre en quelque sorte sous
+leurs yeux celui dont le souvenir leur était infiniment cher, outre
+son portrait, qu'on plaça dans le sépulcre nouvellement construit, on
+y déposa encore tous ses ouvrages, ses habits de cérémonie, ses
+instruments de musique, le char dans lequel il faisait ses voyages et
+quelques-uns des meubles qui lui avaient appartenu. Quand on crut que
+tout était dans l'état de décence qu'il fallait, on en donna avis au
+roi, et ce prince, s'y étant transporté, y fit en personne toutes les
+cérémonies qu'on a imitées depuis, c'est-à-dire qu'on le reconnut
+solennellement pour maître, et qu'il lui rendit, en cette qualité, les
+mêmes hommages que s'il eût été vivant et qu'il l'instruisît encore
+dans la morale, les sciences et le gouvernement. À son exemple, tous
+ceux de ses disciples qui étaient à portée renouvelèrent, dans ce même
+lieu, les hommages qu'ils avaient déjà rendus à leur maître, et
+déterminèrent entre eux qu'au moins une fois chaque année <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span>
+ils viendraient s'acquitter des mêmes devoirs; ce qu'ils pratiquèrent
+le reste de leur vie avec une exactitude qui a servi de modèle à tous
+les gens de lettres qui sont venus après eux. Depuis plus de deux
+mille ans, les lettrés suivent constamment cet usage, et, comme il
+n'est pas possible que tous fassent annuellement le voyage de
+<i>Kiu-fou-hien</i>, pour la commodité de ceux qui sont répandus dans les
+différentes provinces de l'empire, on a élevé dans chaque ville un
+monument où ils vont faire les mêmes cérémonies qu'ils feraient à son
+tombeau, s'il leur était facile de s'y rendre. Les empereurs mêmes ne
+s'en dispensent pas; ils vont, en tant que représentant la nation,
+rendre hommage à celui que la nation a reconnu solennellement pour
+maître, et c'est le fondateur de la dynastie des <i>Han</i> qui le premier
+en a donné l'exemple.</p>
+
+<p>«Après l'extinction totale des <i>Tsin</i>, vers l'an 203 avant
+Jésus-Christ, le grand <i>Tay-tsou</i>, <i>Kao-hoang-ty</i>, ayant réuni tout
+l'empire sous sa domination, regarda comme le premier de ses soins
+celui de lui rendre tout le lustre dont il avait brillé sous les
+premiers empereurs de <i>Tcheou</i>. Les sages qu'il avait appelés auprès
+de sa personne pour l'aider de <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> leurs conseils lui
+persuadèrent que, de tous les moyens qu'il pouvait employer pour venir
+à bout de ce qu'il se proposait, le plus efficace serait de restaurer
+parmi les hommes l'antique doctrine des livres sacrés, trésor de
+civilisation recouvré par le philosophe.</p>
+
+<p>«Ces cérémonies honorifiques, dit le Père Amyot, furent instituées
+pour glorifier dans l'avenir le sage et ses soixante et douze
+disciples. Ces cérémonies, que l'ignorance des Européens a travesties
+en culte et en idolâtrie, ne sont que des rites funèbres et nullement
+des adorations.</p>
+
+<p>«Ce serait ici le lieu, continue le savant historien, de caractériser
+ces cérémonies, de les mettre sous les yeux, dans le détail le plus
+exact, telles qu'elles se pratiquent, en traduisant simplement cet
+article du cérémonial authentique de la nation, sans aucune réflexion
+de ma part. Ce simple exposé suffirait pour faire porter un jugement
+sans appel, et sur leur nature, et sur l'objet qu'on se propose en les
+pratiquant; mais, comme on a déjà beaucoup écrit sur cette matière, et
+que le pour et le contre ont eu des partisans outrés, je crois, tout
+bien considéré, qu'il est inutile de redire ce qui a été dit cent et
+cent fois.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> Il les caractérise néanmoins parfaitement, dans un autre
+volume de ses Mémoires, comme des rites purement civils et
+honorifiques, n'impliquant d'autre culte que le culte des souvenirs et
+de la vénération pour la mémoire de Confucius.</p>
+
+<p>Voyons maintenant comment cette littérature morale et politique,
+résumée dans Confucius, a constitué le gouvernement, les lois et les
+m&oelig;urs de l'Asie, après sa mort, et quels sont les fruits que la
+raison d'un seul homme d'État a produits sur la civilisation de
+quelques milliards d'hommes, ses semblables.</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p>Le premier effet de cette littérature morale et politique a été,
+d'après le témoignage des mêmes religieux, initiés pendant un siècle à
+la langue, à la législation, au gouvernement même de l'empire, de
+résumer toute la civilisation et toute la législation dans un livre.
+Ce livre est le commentaire des premiers livres sacrés, écrit dans les
+dernières années de sa vie par Confucius. Écoutons ce qu'en disent
+ces religieux <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> dans le premier volume de leurs recherches.</p>
+
+<p>«Le style de ce recueil, rassemblé, élucidé, rénové par Confucius,
+disent-ils (page 69 des Mémoires), est simple, laconique, éloquent
+seulement par le sens, par la clarté, par la brièveté. La composition
+en est confuse, comme celle de tout recueil composé de débris rejoints
+ensemble; un chapitre n'y tient pas nécessairement à l'autre par un
+enchaînement logique. L'histoire que Confucius y raconte, la doctrine,
+la morale, la politique en font tout le prix.</p>
+
+<p>«Autant les Platon et les Aristote mettent d'apprêt et de tournure
+dans leurs maximes, autant ils s'échafaudent pour soutenir leurs
+principes, autant ils sont délicats dans le choix des détails, autant
+ce livre est simple, naturel et loyal. La vérité n'y a point d'aurore;
+elle paraît d'abord avec toute sa lumière. L'éloquence de ce livre est
+une éloquence de profondeur, d'énergie et d'évidence. Aussi
+porte-t-elle la conviction jusqu'au fond de l'âme, et semble-t-elle
+moins révéler le vrai que le faire jaillir du fond du c&oelig;ur. Il ne
+ménage ni passions, ni préjugés; il ne voit que l'homme dans l'homme.
+La justice du souverain Être, selon lui, peut être désarmée
+quelquefois par <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> sa clémence en faveur du repentir, et il en
+cite des exemples; mais aussi, de la même main dont il caresse et
+couronne la vertu obscure, il foudroie les mauvais princes sur leurs
+trônes et les ensevelit sous les ruines de leur grandeur. La royauté
+n'est qu'un choix du Ciel; celui qui en est revêtu doit encore plus le
+représenter par sa sagesse et sa bienfaisance que par des coups de
+vigueur et d'autorité. Le glaive qu'il a à la main le blesse dès qu'il
+le porte à faux, et tout l'éclat de sa couronne ne doit pas coûter un
+soupir au dernier de ses sujets. Sa gloire est de faire des heureux.
+Ce n'est point sur les maximes obliques d'une politique qui rapporte
+tout à soi que le livre fonde l'art de régner; il en fait consister
+tous les secrets à maintenir la pureté de la doctrine et de la morale
+par les vertus naturelles, sociales, civiles et religieuses. Les
+exemples du prince, selon ses principes, sont le premier et le plus
+puissant ressort de l'autorité; plus il sera bon fils, bon père, bon
+époux, bon frère, bon parent, bon citoyen et bon ami, moins il aura
+besoin de commander pour être obéi; et plus il respectera les
+vieillards, honorera ses officiers, fera cas de la vertu et
+s'attendrira sur les malheureux, plus il sera respecté, honoré,
+<span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> estimé et aimé lui-même. Il est aisé de conclure après cela
+que le <i>Chou-king</i> représente la guerre et le despotisme comme des
+incendies dont l'éclat passager ne laisse que des cendres et des
+pleurs. Mais, ce qui ne sera peut-être pas au goût de toute l'Europe,
+il prétend que les hommes ont trop de besoins et trop peu de force
+pour que le superflu des uns ne soit pas le nécessaire des autres; en
+conséquence il peint le luxe des couleurs les plus odieuses, le montre
+partout comme l'écueil du bonheur public, et affecte de prouver, par
+les événements, que la décadence des m&oelig;urs, qui en est la suite
+nécessaire, a entraîné celle des deux dynasties <i>Hia</i> et <i>Chang</i>. Le
+luxe, selon lui, est à l'abondance ce qu'est la bouffissure à
+l'embonpoint. Que de traits encore il faudrait ajouter pour crayonner
+en entier la belle doctrine du <i>Chou-king</i>! Mais, quelque dur et
+quelque rétif que nous soyons à l'enthousiasme patriotique, on nous
+soupçonnerait d'en avoir eu un violent accès. Les P. Gaubil et Benoît
+ont traduit le <i>Chou-king</i>, l'un en français et l'autre en latin.
+Leurs traductions doivent être en France; qu'on les lise et qu'on nous
+juge. Le <i>Chou-king</i> a persuadé à la Chine, il y a plus de trente-cinq
+<span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> siècles, que l'agriculture est la source la plus pure, la
+plus abondante et la plus intarissable de la richesse et de la
+splendeur de l'État. Il n'a pas fallu faire une seule brochure pour le
+prouver.»</p>
+
+<p>«Les lettrés de la dynastie des <i>Han</i>, dit <i>Tchin-tsée</i>, ont écrit
+plus de trente mille caractères pour expliquer les deux premiers mots
+du <i>Chou-king</i>. Il aurait pu ajouter qu'ils en ont écrit encore un
+plus grand nombre pour les attaquer. Nous ne voyons que les livres
+saints qui puissent donner idée à l'Europe de la manière dont ce
+précieux monument a été combattu, attaqué, calomnié pendant quatorze
+siècles.</p>
+
+<p>«Le style seul dans lequel il est écrit, indépendamment de sa sagesse,
+en démontre l'antiquité à quiconque a lu les beaux ouvrages des
+écrivains de toutes les dynasties chinoises. Les empereurs et les
+savants l'ont appelé la <i>source de la doctrine</i>, la manifestation <i>des
+enseignements du sage</i>, la révélation <i>de la loi du Ciel</i>, <i>la mer
+sans fond de justice et de vérité</i>, le <i>livre des souverains</i>, <i>l'art
+de gouverner les peuples</i>, <i>la voix des ancêtres</i>, la règle de tous
+les <i>siècles</i>. Soit que l'empereur parle en souverain ou en chef de la
+littérature, il tâche de <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> s'appuyer sur l'autorité de ce
+livre; il se fait gloire d'en entendre le sens le plus caché; il ne
+dédaigne pas de prendre le pinceau lui-même pour le copier et le
+commenter; il y prend ordinairement le texte des discours qu'il
+adresse aux grands, aux princes, aux peuples de son empire. Les
+ministres et les censeurs du pouvoir public ont sans cesse recours à
+ce livre, les uns pour justifier leurs ordres et leurs desseins, les
+autres pour donner plus de force à leurs opinions. L'orateur, le
+poëte, le moraliste, le philosophe s'appuient sur ce livre, et tout ce
+que nous pouvons dire de plus fort à sa gloire, ajoutent-ils, c'est
+que, après l'invasion des superstitions indiennes, tartares ou
+thibétaines en Chine, si l'idolâtrie, qui est la religion des
+empereurs et du peuple, n'est pas devenue la religion du gouvernement,
+c'est ce livre de Confucius qui l'a empêché, et si notre religion
+chrétienne, disent-ils enfin, n'a jamais été attaquée par les savants
+lettrés du conseil impérial, c'est qu'on a craint de condamner, dans
+la morale du christianisme, ce qu'on loue et ce qu'on vénère dans le
+livre de Confucius.»</p>
+
+<p>Il commence par des maximes de sagesse que nous traduisons ici du
+latin, dans lequel <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> les jésuites ont traduit, il y a un
+siècle, ces passages:</p>
+
+<p>«C'est le <i>Tien</i>, <i>Dieu</i>, le <i>Ciel</i>, trois noms signifiant le même
+grand Être, qui a donné aux hommes l'intelligence du vrai et l'amour
+du bien, ou la rectitude instinctive de l'esprit et de la conscience,
+pour qu'ils ne puissent pas dévier impunément de la raison ....... En
+créant les hommes, Dieu leur a donné une règle intérieure droite et
+inflexible, qu'on appelle conscience: c'est la nature morale; en Dieu
+elle est divine, dans l'homme elle est naturelle....</p>
+
+<p>«Le <i>Tien</i> (Dieu) pénètre et comprend toutes choses; il n'a point
+d'oreilles, et il entend tout; il n'a point d'yeux, et il voit tout,
+aussi bien dans le gouvernement de l'empire que dans la vie privée du
+peuple. Il n'y a ni bien, ni mal, ni vrai, ni faux, qui puisse
+échapper à sa lumière; il entre par sa justice et par sa providence
+jusque dans les cachettes les plus ténébreuses de nos maisons; il ne
+laisse ni le moindre bien sans récompense, ni le moindre mal sans
+châtiment....</p>
+
+<p>«Faites un calendrier, ô peuples! la religion recevra des hommes les
+temps qu'ils doivent au <i>Tien</i> (Dieu).»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> Les cinquante-huit chapitres du livre de Confucius sont
+partout pleins de ces maximes de religion rationnelle et de ces règles
+de gouvernement par la conscience. Un volume entier ne suffirait pas
+pour les citer.</p>
+
+<p>On a affecté de croire depuis en Europe que les Chinois, frappés de la
+sublimité de ce livre, avaient divinisé son auteur; le Père Amyot
+proteste contre cette fausse idée en ces termes:</p>
+
+<p>«Je n'ai rien à ajouter à ce qui concerne Confucius. Pour ce qui est
+du culte qu'on lui rend ici, on a tort de s'imaginer que c'est un
+culte religieux; il ne passe pas les bornes du respect et de la
+reconnaissance qui sont légitimement dus à un homme qui, de son vivant
+par ses exhortations, et après sa mort par ses écrits, a fait à ses
+semblables tout le bien qu'il a été en son pouvoir de leur faire. Les
+cérémonies qui accompagnent ce culte sont conformes aux m&oelig;urs du
+pays. En France on ne se met à genoux que devant Dieu et l'image des
+saints; on ne leur offre que de l'encens; ici l'on se met à genoux
+pour honorer certains vivants, quand ils sont d'un ordre supérieur; on
+leur offre des mets et l'on fait brûler des parfums devant eux. La
+même chose se pratique <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> envers Confucius et devant les morts
+auxquels on doit du respect et de la reconnaissance. Dans l'idée
+chinoise, tout cela ne passe pas les bornes du culte civil, et c'est
+même un devoir indispensable pour un être raisonnable et un homme bien
+né. Y manquer, c'est faire preuve d'ignorance, d'ingratitude, de
+grossièreté et même de barbarie. Quel blasphème horrible! diront
+certains Européens.»</p>
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p>Ce livre, comme nous l'avons dit, a donné l'empire aux lettrés comme à
+ceux dont l'intelligence, cultivée par de continuelles études,
+éclairait le mieux la conscience des règles de gouvernement consignées
+dans le texte de la philosophie raisonnée de Confucius. L'empire tout
+entier n'a été qu'une vaste école; les emplois publics n'ont été que
+les rangs décernés dans une académie. Le gouvernement lui-même, dans
+la personne des empereurs, a raisonné le pouvoir avec les peuples, les
+peuples ont raisonné l'obéissance avec le gouvernement. Le pouvoir
+n'en a pas été moins respecté, l'obéissance des <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> peuples
+moins assurée; les conquêtes et les dynasties tartares, amenées par la
+conquête, n'ont rien changé à cette civilisation par la littérature.
+Les vainqueurs ont été forcés de prendre les m&oelig;urs des vaincus; la
+pensée a triomphé de la force; le palais des souverains tartares a
+continué à être le sanctuaire de la philosophie et de la littérature.
+Plusieurs de ces souverains ont été eux-mêmes des lettrés ou des
+poëtes du plus haut mérite.</p>
+
+<p>«Il ne faut point s'en étonner, disent les Mémoires sur la Chine les
+mieux informés. Les annales racontent, sur toutes les dynasties, les
+succès des études des fils des empereurs, dont plusieurs l'ont été
+depuis. La doctrine de l'antiquité a tellement fait plier le génie de
+la cour que leur éducation à cet égard est plus sévère que celle des
+fils des simples citoyens. L'empereur <i>Kang-hi</i> dit à ses enfants: «Je
+montai sur le trône à huit ans; mes ministres furent mes maîtres et me
+firent étudier sans relâche les <i>King</i> et les annales. Ce ne fut
+qu'après qu'ils m'enseignèrent l'éloquence et la poésie. À dix-sept
+ans mon goût pour les livres me faisait lever avant l'aurore et
+coucher bien avant dans la nuit; je m'y livrai tellement que ma santé
+en fut affaiblie.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> «Le précepteur dont parle <i>Kang-hi</i> fit pour ce prince les
+excellentes gloses des livres de Confucius et des deux <i>King</i>, qui
+sont un chef-d'&oelig;uvre de clarté, d'éloquence et d'exactitude. On
+pourrait faire un ouvrage également curieux et instructif sur la
+manière dont ce grand prince présida aux études de ses enfants et les
+dirigea. Son petit-fils, qui est aujourd'hui sur le trône, envoie les
+siens à l'école, quoique déjà mariés et revêtus des grandes
+principautés de la famille. L'Europe traiterait sûrement de roman et
+de fictions ce que la cour et la capitale voient en ce genre.»</p>
+
+<p>«Le souverain, disent ailleurs les mêmes missionnaires européens, est
+en Chine le chef de la littérature. À en juger par quelques
+interrogations venues d'Europe, il paraît que certaines gens le
+regardent comme un recteur de l'université. Comment s'y prendre pour
+détruire des idées aussi fausses? L'empereur est sur son trône,
+l'empereur est aussi grand et aussi absolu dans le temple des sciences
+que dans la salle du conseil; et c'est là ce qui sauve la république
+des sciences de Chine des enfances de vanité, des tracasseries de
+jalousie, des intrigues de cupidité et du fanatisme d'opinions et de
+systèmes, qui causent ailleurs <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> tant de troubles et de
+misères. La qualité de chef de la littérature, fût-elle une addition
+étrangère à la souveraineté, en devient l'appui et l'ornement:
+l'appui, parce qu'elle oblige les empereurs à donner à leurs enfants
+une éducation qui les force à l'application, leur inspire l'estime et
+l'amour des sciences, les accoutume à réfléchir, étend leur
+pénétration et remplit leur esprit d'une infinité de principes et de
+vues, de maximes et de faits qui leur sauvent bien des méprises. <i>N'en
+retirassent-ils d'autre profit que de sentir leur ignorance et le prix
+du savoir</i>, dit <i>Tien-Lchi</i>, <i>ils en seraient plus hommes et plus en
+état de gouverner les hommes</i>. Cette qualité de chef de la littérature
+les met dans le cas de connaître par eux-mêmes les plus savants hommes
+de l'empire, de suivre tout ce qui a rapport aux sciences, de faire
+accueil aux grands ouvrages et aux grands écrivains, et de les
+affectionner.</p>
+
+<p>«Quant à l'éclat dont le chef de la littérature environne le trône, il
+suffit de dire que, mettant l'empereur dans le cas de parler en maître
+et en juge aux lettrés que la nation regarde comme ses maîtres, cela
+doit nécessairement consacrer, agrandir et ennoblir son autorité. Tout
+tend en Chine à persuader la multitude <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> que l'empereur est
+infiniment au-dessus des premiers lettrés par la force de son génie et
+par l'étendue de ses connaissances. Elle voit qu'on ne présente à
+l'empereur que des Mémoires écrits dans le style le plus savant et le
+plus relevé; que ses édits et ordonnances sont des modèles de
+compositions; qu'il reprend publiquement les gouverneurs de province
+des erreurs qui se trouvent dans leurs placets et les plus habiles
+docteurs des fautes qui leur échappent dans leurs ouvrages; qu'il
+parle en maître dans des préfaces raisonnées sur les ouvrages qu'il
+fait faire et qu'il fait publier, et que tout ce qui sort de son
+pinceau est marqué au coin de l'immortalité. Le moyen, avec cela,
+qu'elle ne soit pas tranquille sur la sagesse et la protection de
+l'empereur!</p>
+
+<p>«Voici ce que la sagesse des anciens a imaginé pour l'aider. Elle a
+créé des charges honorables et lucratives pour les plus habiles
+lettrés de l'empire, et les a chargés, chacun selon la sienne,
+d'approfondir toutes les parties de l'histoire naturelle, politique,
+civile, militaire, ecclésiastique, morale, littéraire, etc., de la
+Chine, et de se tenir toujours en état de répondre sur tout ce que
+l'empereur juge <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> à propos de leur demander. S'il s'agit de
+quelque nouvelle loi, de quelque nouveau système, de quelque
+arrangement dans les finances, de quelque nation étrangère, de quelque
+réforme de police, Sa Majesté envoie demander à celui qui est chargé
+de répondre ce qu'on trouve là-dessus dans l'histoire; et le lendemain
+ou surlendemain ce savant lui présente un Mémoire raisonné, où elle
+voit ce qui a réussi ou échoué autrefois, pourquoi ce qui a été tenté
+a été rejeté, et pour quelles raisons, etc.</p>
+
+<p>«Ces savants ont sous la main sans doute bien des recueils, extraits,
+notices, compilations, répertoires de leurs prédécesseurs, qu'ils
+augmentent eux-mêmes; mais, s'ils n'avaient pas la science qui leur en
+donne la clef et les met à même de puiser dans les sources, ils leur
+seraient inutiles. Aussi l'empereur les oblige à la cultiver sans
+cesse, par les questions subites et imprévues qu'il leur fait; ils
+n'auraient garde, dans leurs réponses, de risquer un mot hasardé: ils
+citent leurs garants, d'après la critique la plus sévère. Par là un
+empereur, sans être savant, jouit de tout l'éclat que la science et
+l'érudition peuvent répandre sur l'administration publique, n'est
+<span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> pas exposé à prendre une répétition pour un coup de génie,
+ne court pas le danger de se méprendre dans ce qu'il avance, et parle
+toujours avec une dignité imposante dans tous les actes publics.»</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p>«Des lettrés, renommés par leur science des annales de l'empire et par
+la fermeté de leur caractère, tiennent registre secret des actes du
+gouvernement dans le palais même du prince. Ces registres ou journaux
+sont la censure la plus impartiale, la plus efficace et la plus
+redoutée des princes. Comme les faits y sont racontés en peu de mots
+et tels qu'ils sont, leurs causes et leurs effets, leur enchaînement
+et leur ensemble, dont il lui est si aisé de se faire le commentaire,
+lui présentent un miroir où il se voit tel qu'il est et tel que
+l'histoire le montrera aux siècles futurs. L'amour-propre le plus
+aveugle n'a pas de ressource contre cette espèce de censure. Ce n'est
+pas tout: un prince y voit une infinité de choses qu'on tâche de lui
+faire perdre de vue, et, <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> s'il s'est fait un plan de
+gouvernement, il lui est aisé d'être conséquent et de tendre sans
+cesse à son but. Une faute lui en fait éviter cent autres; celles
+mêmes de ses prédécesseurs lui servent infiniment.&mdash;<i>Tai-tsong</i> était
+si frappé que l'histoire fît mention des paroles, des actions et des
+fautes de ses prédécesseurs, qu'il s'observait avec beaucoup de soin,
+et s'effrayait lui-même par la pensée de ce qu'on dirait de lui dans
+la suite des siècles. «Je me juge moi-même, disait-il, par les choses
+que je blâme et que j'improuve dans mes prédécesseurs. L'histoire est
+le miroir de ma conscience: dans les autres je vois ma propre image,
+et j'entends, dans le jugement que je porte de mes prédécesseurs, le
+jugement qu'on portera de moi-même.»</p>
+
+<p>«Ces sortes de journaux sont dans les m&oelig;urs de la nation chinoise.
+Les chefs des grandes maisons font leur journal secret, dans le goût,
+à peu près, de celui de l'empereur, pour leur propre instruction et
+pour celle de leurs enfants. Ce journal est nécessaire à certains
+égards, et commandé, pour ainsi dire, par les lois, parce que, quand
+quelqu'un est présenté à l'empereur pour être promu à un emploi, il
+doit être en état de répondre sur <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> les charges qu'ont remplies
+son grand-père, son père et lui, sur les grâces qu'ils ont obtenues,
+sur les fautes qu'ils ont faites, sur la manière dont ils en ont été
+punis, sur la façon dont ils les ont réparées ou en ont obtenu grâce.»</p>
+
+<p>Tout le gouvernement est intellectuel dans un pays dont Confucius a
+écrit le code et spiritualisé toute la constitution.</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p>On a appelé cela le despotisme. Écoutons à cet égard un homme qui a
+vécu soixante ans au milieu de ces institutions. «C'est le despotisme
+de la raison, dit-il, au lieu du despotisme sanguinaire et oppressif
+que notre ignorance leur attribue. Le souverain, le premier, subit le
+despotisme de la philosophie de Confucius, un des sages, des lettrés
+qui perpétuent son esprit.» Un écrit d'un des derniers empereurs de la
+Chine, au dix-septième siècle, commente ainsi la loi des jugements et
+des peines dans un style et dans un esprit que Fénelon, Montesquieu et
+Beccaria ne désavoueraient pas.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> «Il en est des supplices, dit le philosophe impérial, comme
+des remèdes. Le but des supplices est de corriger les hommes et non
+pas de les conduire à la mort. C'est pour en avoir poussé trop loin la
+rigueur qu'au lieu d'amender les peuples on les avait poussés dans la
+révolte. J'aurai soin qu'on rende la justice; mais, avant tout,
+j'ordonne qu'on traite les prisonniers avec bonté et qu'on ne leur
+refuse rien de tout ce qui peut être accordé..... Les crimes sont,
+dans la société, comme les taches et les ordures sur les habits: un
+habit se lave, les taches s'effacent, les ordures s'en vont; mon
+peuple peut se corriger et s'amender. Je ne veux me servir de la
+terreur des supplices que pour défendre la société. Mon amour pour mes
+peuples me donne du courage pour tenir aux travaux continuels du
+gouvernement, mais il augmente mes peines et mes inquiétudes dès qu'il
+s'agit d'affaires criminelles qui vont à la mort, parce que je sais
+que mes soins, mes attentions et ma sensibilité ne peuvent pas
+s'étendre à tout. Si mes officiers ont quelque tendresse pour moi,
+qu'ils me la témoignent en ne voyant que des hommes dans ceux qui sont
+accusés. Hélas! il n'est que trop fâcheux de les traiter en coupables
+lorsqu'ils <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> sont condamnés!.... Le peuple est inconsidéré et
+peu réfléchi; il viole la loi par inadvertance, comme un enfant tombe
+dans un puits. Vous auriez pitié de cet enfant; moi j'ai pitié de mon
+peuple. C'est pour moi, ajoute-t-il, une angoisse de conscience de
+juger selon les lois et de condamner ou de pardonner avec
+discernement. Mais ce que j'ai trouvé de plus affligeant, ce à quoi je
+ne m'accoutume pas, ce qui me coûte chaque fois au delà de ce que je
+pourrais vous dire, c'est de signer des arrêts de mort. Mon c&oelig;ur
+flétri se glace et saigne de douleur à chaque fin d'automne, lorsque
+vient le moment de décider du sort des criminels. Je dois venger le
+<i>Tien</i> et mes peuples; mais il n'en est pas moins triste d'être exposé
+au danger de faire couler une goutte de sang qu'on eût pu épargner.
+Mon unique consolation est de ne prononcer que sur les crimes
+évidents, et aucune sorte de travail ne me coûte pour m'en assurer.</p>
+
+<p>«Le pouvoir et les règles pour décerner les récompenses et les
+châtiments publics viennent d'en haut. Qui entreprend de changer les
+m&oelig;urs des hommes ne doit pas se flatter que le bon exemple seul
+persuade la vertu. Il faut effrayer les méchants pour les corriger
+<span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> ou même pour les contenir. C'est au nom du <i>Tien</i> qu'on agit;
+c'est sa justice qui doit diriger: on ne doit y mêler aucune vue
+particulière. Il est dit: <i>Récompensez le mérite, punissez le crime;
+si vous ne vous trompez ni dans l'un ni dans l'autre, espérez de voir
+croître les vertus et diminuer les vices.</i> Il est dit dans Confucius:
+<i>Le Tien ordonne de décerner les cinq honneurs et les cinq récompenses
+à la vertu. Le Tien exige que le crime soit puni par les cinq
+supplices et par les cinq châtiments. Oh! que ce grand objet de
+gouvernement demande de vigilance! Oh! qu'il demande de sagesse et de
+vertu!</i> C'est-à-dire qu'en matière de châtiments et de récompenses il
+faut se comporter avec une impartialité et une droiture infinies. La
+plus petite prévarication est une horreur!»</p>
+
+<p>Voilà le langage de cette philosophie sur le trône!</p>
+
+<h4>X</h4>
+
+<p>L'opinion publique y jouit de la plénitude de son jugement, par suite
+de ce gouvernement par la raison, et de la liberté de la presse
+<span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> à qui on n'interdit que le scandale, l'injure ou la
+calomnie. L'imprimerie, immémorialement inventée et exercée dans
+l'empire, y fait respirer la pensée publique comme l'air; chacun peut
+imprimer et afficher, à son gré, toutes ses idées; c'est la
+représentation nationale universelle par la littérature, sur la place
+publique et sur toutes les murailles des villes ou des campagnes. Les
+mandarins transmettent au gouvernement ces symptômes de l'opinion
+publique, ce cri muet des peuples dans leur gouvernement. Le droit de
+requête et de pétition des hommes de toutes conditions y est également
+sans autres limites qu'une respectueuse convenance. Le souverain
+connaît ainsi, sur tous ses actes, la pensée des peuples. Il ne
+dédaigne pas de raisonner et de discuter lui-même, dans de fréquents
+manifestes, ses actes avec eux; il est contraint de reconnaître pour
+juge, non la force, mais l'intelligence.</p>
+
+<p>Qu'on nous permette de transcrire ici un de ces entretiens du
+souverain avec la nation, qui précéda l'abdication d'un des derniers
+et des plus vertueux empereurs qui aient illustré l'histoire de la
+Chine. Toutes les circonstances de ce règne et de cette abdication ont
+été traduites de la <i>Gazette de l'empire</i>, en 1778, par <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> le
+Père Amyot. La littérature politique de la Chine a peu de témoignages
+plus frappants et plus authentiques de la nature toute intellectuelle,
+toute philosophique et toute littéraire de ce gouvernement.</p>
+
+<p>L'empereur <i>Kien-long</i> avait régné pendant une longue période de sa
+vie avec une vertu, un talent et un bonheur qui faisaient confondre
+son autorité avec celle de la Providence. Il n'était pas seulement
+grand politique, il était écrivain et poëte renommé.</p>
+
+<p>Il revenait, à l'âge de soixante-huit ans, d'un long voyage entrepris,
+contre l'avis de ses ministres, pour inspecter les provinces les plus
+éloignées et les plus arriérées de l'empire. Le bruit de sa mort avait
+couru; les peuples s'étaient troublés de l'idée de perdre le chef de
+l'empire avant qu'il eût, suivant l'usage, désigné son successeur
+parmi ses enfants; car l'empire, au fond, est une république lettrée
+dont le régulateur, moitié héréditaire, moitié électif, est désigné
+par le père grand-électeur de l'empire.</p>
+
+<p>Un lettré d'un ordre inférieur osa lui présenter sur le chemin une
+requête conçue en termes irrespectueux, pour lui intimer le conseil de
+se retirer du trône et de se nommer <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> enfin un successeur. Le
+lettré, organe d'un parti caché dans le palais, fut sévèrement jugé et
+puni pour cet outrage à la majesté et à la liberté du Père de
+l'empire.</p>
+
+<p>Mais, rentré dans sa capitale, l'empereur crut devoir expliquer
+lui-même paternellement à ses peuples ses motifs pour ne pas
+obtempérer aux v&oelig;ux ou aux craintes du parti qui le poussait à une
+abdication prématurée. Aucun document à la fois politique et
+littéraire, dans les annales de la Chine, n'est de nature à faire
+mieux comprendre la constitution libre, paternelle et raisonnée de ce
+gouvernement par la persuasion. Voici ce manifeste du prince, ou
+plutôt cette confidence impériale du père avec ses peuples. Nous n'en
+retrancherons que les longueurs et les superfluités.</p>
+
+<p>«<i>Extrait de la gazette du huitième de la dixième lune de la
+quarante-troisième année du règne de Kien-long (c'est-à-dire le 26
+novembre 1778).</i></p>
+
+<p>«L'étude de l'histoire, dit l'empereur, est l'une de mes occupations
+les plus ordinaires. Les usages pratiqués dans tous les temps, dont il
+est fait mention, ont passé successivement sous mes yeux, et, leur
+diversité m'ayant convaincu qu'ils n'avaient pas été constamment
+<span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> les mêmes, les raisons que l'on a eues de changer
+quelquefois m'ont convaincu aussi qu'on ne doit pas s'en tenir
+toujours à ce qui avait été établi. L'usage où l'on était de nommer
+solennellement un successeur au trône n'a plus lieu aujourd'hui; celui
+de donner des provinces en souveraineté, sous différents titres, est
+aboli depuis bien des siècles; le partage et la distribution des
+terres ne sont plus comme autrefois dans les premiers temps de la
+monarchie. Il serait absurde de vouloir rétablir tous ces usages, par
+la raison qu'anciennement ils ont été pratiqués. Telle coutume qui
+paraît au premier coup d'&oelig;il n'avoir rien que de louable et de bon
+cesse de paraître telle quand on l'examine de près.</p>
+
+<p>«Désigner solennellement un successeur au trône, c'est dire à tout le
+monde que l'on donne comme un second maître à l'empire; c'est ouvrir
+une source d'où peuvent découler les plus grands malheurs. Le premier
+et le plus ordinaire de ces malheurs est la désunion qui se glisse
+chez tous ceux qui composent la famille du souverain. Une envie
+secrète s'élève d'abord dans leurs c&oelig;urs. Les frères de celui qui
+aura été choisi par préférence à eux se persuaderont aisément qu'on
+leur fait injure; les intrigues <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> ne tarderont pas à naître;
+aux intrigues succéderont les cabales et aux cabales les calomnies et
+les trahisons. Les défiances et les soupçons entre le père et les
+enfants et des enfants entre eux, les haines implacables et l'oubli de
+tous les devoirs achèveront ce que le reste n'avait fait, pour ainsi
+dire, qu'ébaucher.</p>
+
+<p>«Un autre malheur non moins ordinaire que le premier, et qui dérive,
+comme lui, de la nomination solennelle d'un successeur au trône, est
+le changement de bien en mal de celui qui a été choisi. L'ambition des
+grands et les basses complaisances de tous ceux qui approchent le
+jeune prince, dont ils attendent leur élévation ou l'accroissement de
+leur fortune, le pervertissent à coup sûr s'il a les inclinations
+vertueuses, et l'enfoncent plus avant dans le crime s'il est
+naturellement vicieux. Qu'on ouvre l'histoire; on n'y trouvera que
+trop d'exemples qui confirmeront la vérité de ce que je dis ici.</p>
+
+<p>«Le choix d'un successeur au trône est une affaire de la dernière
+importance; on ne doit pas la terminer légèrement. Il faut avoir fait
+bien des réflexions, bien des délibérations, avant que de fixer son
+choix; il faut avoir prévu tous les avantages et tous les
+inconvénients qui peuvent en résulter. Le meilleur, <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> sans
+doute, serait d'imiter la conduite d'<i>Yao</i> et de <i>Chim</i>. Ces deux
+grands princes ne choisirent point dans leur propre famille celui qui
+devait gouverner après eux.»</p>
+
+<p>Ici l'empereur parcourt longuement l'histoire des dynasties qui l'ont
+précédé, et signale, dans toutes, les inconvénients qu'il y a à
+désigner son successeur avant sa mort. Ces inconvénients sont scrutés
+et mis en relief avec la sagacité d'un historien consommé. Il reprend
+ensuite en ces termes:</p>
+
+<p>«Quant à moi, plus j'ai étudié et compris l'histoire, plus je me suis
+confirmé dans l'idée de ne pas laisser connaître, en mon vivant, le
+choix que j'aurai fait de mon successeur. L'exemple et les leçons de
+mon père me confirment dans cette résolution.</p>
+
+<p>«Mon père, dès la première année de son règne, pensa à me désigner
+moi-même pour son successeur. Il écrivit mon nom et ses intentions sur
+un simple billet. Dans cette salle de l'intérieur du palais, qui est
+nommée <i>salle des purifications</i>, il y a un tableau dont l'inscription
+porte ces quatre caractères: <i>véritable grandeur, brillante gloire</i>.
+Ce fut derrière ce tableau qu'il mit ce billet à l'insu de tout le
+monde. Parvenu à la huitième lune de la treizième année <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> de
+son règne, mon père mourut. Un peu avant sa mort il se fit apporter le
+tableau, en retira le billet qu'il avait inséré lui-même dans
+l'épaisseur du cadre, et, après en avoir fait lire le contenu, il
+expira. Quand ma nomination fut divulguée, tout l'empire applaudit à
+son choix.</p>
+
+<p>«Dès que je fus sur le trône, je me fis un devoir de suivre l'exemple
+de mon père. Comme lui je me choisis secrètement un successeur. L'aîné
+des fils que j'avais eus de l'impératrice me parut avoir toutes les
+qualités naturelles et acquises qui sont nécessaires pour bien régner.
+Je fis tomber mon choix sur lui; j'écrivis son nom et mes intentions
+sur un billet que je plaçai derrière le même tableau où celui qui
+contenait mon nom avait été placé par mon père. Après quelques années,
+je perdis ce cher fils. Je retirai alors le billet, et, en avertissant
+les grands de ce que j'avais fait, je leur fis part aussi du titre
+honorable dont je décorais la mémoire de celui qui devait régner après
+moi, en l'appelant <i>ami de l'ordre et très-propre à le faire observer,
+fils du souverain et destiné à lui succéder</i>. Le septième de mes
+enfants mâles était aussi fils de l'impératrice; il ne vécut que
+quelques années. Je choisis, à part moi, <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> le plus âgé de mes
+autres fils: il mourut encore; et, après lui, le cinquième me
+paraissant posséder toutes les qualités qu'on peut désirer dans un bon
+empereur, je lui destinai l'empire. Une mort prématurée l'a enlevé de
+ce monde lorsqu'on avait le moins lieu de s'y attendre. Voilà donc
+quatre princes héréditaires que j'aurais fait installer solennellement
+si je m'étais conformé à l'ancienne coutume.</p>
+
+<p>«Qu'on ne croie pas cependant que je néglige l'importante affaire de
+la succession à l'empire; je l'ai sans cesse présente à l'esprit.
+L'année trente-huitième de <i>Kien-long</i> (1773), lorsqu'au solstice
+d'hiver j'allai pour offrir au Ciel le grand sacrifice d'usage, je me
+fis accompagner de tous mes fils, afin qu'ils vissent de leurs propres
+yeux tout ce qui se pratique dans cette auguste cérémonie. J'avais
+écrit secrètement le nom de celui d'entre eux que j'avais intention de
+faire mon successeur, et j'en avais averti les grands qui servent dans
+le ministère, sans cependant leur faire connaître le prince sur qui
+j'avais fait tomber mon choix. En offrant le sacrifice, je priai le
+Ciel que, si celui dont j'avais écrit le nom avait toutes les qualités
+requises pour bien régner, il daignât le conserver et le protéger;
+que si, au contraire, <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> il n'était pas digne du trône, faute
+d'avoir ces qualités, d'abréger le cours de sa vie, afin qu'il ne
+préjudiciât pas à l'empire et que je pusse moi-même me nommer un
+successeur qui fût véritablement digne de régner. Ma prière n'avait
+pour objet que le bien de l'empire, au préjudice même de l'affection
+paternelle. Le Ciel suprême sait que ce que je dis ici est conforme à
+la plus exacte vérité, et que, si je ne nomme pas publiquement un
+successeur, c'est uniquement pour l'avantage particulier de mes
+enfants eux-mêmes et pour le bien général de tous mes sujets. J'en
+prends à témoin le ciel, la terre et mes ancêtres. Si mes fils et
+leurs descendants s'en tiennent à cet usage, la dynastie ne saurait
+périr, parce qu'elle sera favorisée du Ciel, aux ordres duquel elle
+sera toujours soumise, et qu'elle aura l'affection des hommes dont
+elle tâchera de faire le bonheur.</p>
+
+<p>«Comme mes intentions ne sont pas connues de tout le monde, il peut se
+faire qu'on m'en prête que je n'ai pas et que je suis très-éloigné
+d'avoir. Peut-être dit-on de moi que je me complais si fort dans
+l'exercice de l'autorité suprême que je craindrais, en me nommant
+publiquement un successeur, d'en voir <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> la diminution ou
+quelque affaiblissement. Ce serait bien peu me connaître que de penser
+ainsi de moi. Depuis que je suis sur le trône, toutes les fois que je
+brûle des parfums en l'honneur du Ciel, je lui adresse cette prière:
+«Mon aïeul <i>Chen-Tfou</i> a régné soixante et un ans; je n'oserais
+m'égaler à lui. Je vous prie, ô Ciel! de me protéger et de m'accorder,
+si vous le voulez bien, de parvenir jusqu'à l'année soixantième de mon
+règne. J'aurai atteint la quatre-vingt-cinquième de mon âge; alors
+j'abdiquerai l'empire, et je le céderai à celui que je destine à être
+mon successeur, parce que je crois qu'il vous est agréable. Alors
+seulement je me déchargerai du pesant fardeau du gouvernement.» Voilà
+ce que personne ne pouvait savoir, parce que c'est pour la première
+fois que j'en parle et que je le publie.</p>
+
+<p>«Quoique j'aie déjà poussé ma carrière jusqu'à la soixante-huitième
+année de mon âge, je me sens encore aussi fort et aussi robuste que je
+l'ai jamais été; je ne suis sujet à aucune sorte d'infirmité. Me
+serait-il permis d'abandonner les peuples que le Ciel suprême m'a
+chargé de gouverner à sa place? Si, par amour du repos, ou par
+quelque autre motif semblable, <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> je me déchargeais d'un fardeau
+que je puis porter encore, je serais ingrat envers le Ciel et envers
+mes ancêtres. Depuis l'année courante (1778) jusqu'à l'année <i>fin-mao</i>
+(1795) il doit s'en écouler dix-sept encore, espace de temps bien
+long, eu égard à mon âge. Quoique mes forces et la constitution
+robuste de mon tempérament semblent me mettre à l'abri des infirmités,
+je dois cependant être très-attentif; de jour en jour je dois être
+plus sur mes gardes pour pouvoir remplir dignement les desseins du
+Ciel sur ma personne, lorsqu'il m'a confié le gouvernement de cet
+empire. Si, malgré toutes mes intentions, lorsque je serai parvenu à
+l'âge de quatre-vingts ou même de soixante-dix ans, je m'aperçois que
+mon esprit ou mes forces s'affaiblissent, de manière à ne pas me
+permettre de gouverner avec les mêmes soins que j'ai apportés jusqu'à
+présent à cette grande affaire, alors, me regardant comme incapable de
+tenir sur la terre la place du Ciel, j'abdiquerai l'empire.</p>
+
+<p>«Parmi les souverains qui l'ont gouverné, il s'en trouve plusieurs qui
+ont régné quarante et cinquante ans; il s'en trouve quelques-uns qui
+ont abdiqué. Il y a plus de quarante ans que je suis sur le trône;
+n'en est-ce pas assez, <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> et faut-il que j'attende de l'avoir
+occupé soixante ans pour le céder? C'en serait bien assez, sans doute,
+si je n'avais égard qu'à ma propre personne. Un empereur de la
+dynastie des <i>Tang</i> répondit à son ministre, qui l'exhortait à se
+démettre de l'empire: «Vous voulez donc que je devienne un homme
+inutile sur la terre?» Il n'en fut pas ainsi de <i>Jen</i>; il abdiqua
+l'empire, et à peine l'eut-il abdiqué qu'il tomba dans la mélancolie
+la plus profonde. Son successeur abdiqua comme lui l'empire, et, comme
+lui encore, il porta la tristesse jusqu'au tombeau et pleura le reste
+de ses jours. Je méprise de pareils empereurs; ainsi je me garderai
+bien de les imiter.</p>
+
+<p>«De tous les traits de l'histoire que j'ai insérés dans mes ouvrages,
+il n'en est aucun que je n'aie lu moi-même et que je n'aie écrit de ma
+propre main. À l'occasion de l'abdication de ces deux empereurs j'ai
+mis une note: <i>Empereurs faibles, qui ont prouvé par leur conduite
+qu'ils étaient indignes de régner.</i> Plein de mépris pour de tels
+souverains, pourrait-il me tomber en pensée de marcher sur leurs
+traces? Leur abdication et le regret amer qu'ils témoignèrent après
+avoir abdiqué sont une preuve sans réplique qu'ils redoutaient, dans
+<span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> l'autorité suprême, ce qu'elle a de laborieux, de pénible et
+de rebutant, quand on veut l'exercer avec gloire, et qu'ils ne
+voulaient que jouir des prétendus avantages qu'elle présente, quand on
+a en vue une vaine prééminence sur les autres et la facilité
+malheureuse de pouvoir se livrer à tous ses penchants.</p>
+
+<p>«Pour moi, qui cherche à ne rien oublier pour remplir tous les devoirs
+qui me sont imposés, je sais que dans l'exercice de la dignité suprême
+il se rencontre chaque jour quelques milliers d'articles
+très-difficiles à débrouiller. Tout ce qui a rapport à ceux sur
+lesquels je me décharge du détail du gouvernement, tout ce qui
+concerne les mandarins qui ont une inspection immédiate sur le peuple,
+toutes les affaires de l'empire, grandes ou petites, tout cela m'est
+rapporté, parce que je veux être instruit de tout, parce que je veux
+tout terminer par moi-même. Quel travail immense! Je m'y livre
+cependant sans relâche, parce qu'il est de mon devoir de le faire. Si
+je donnais à mes mandarins une autorité absolue pour pouvoir terminer
+les affaires, plusieurs d'entre eux ne manqueraient pas d'en abuser,
+et tout l'odieux retomberait sur moi. <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> Je puis assurer qu'il
+n'est aucun moment où il me soit permis de jouir d'un tranquille
+repos.</p>
+
+<p>«Mon empire est très-vaste et le nombre de mes sujets est immense; je
+veux cependant qu'on m'informe exactement de tout ce qui concerne mon
+peuple. Les inondations, les sécheresses et les différentes calamités
+publiques m'affectent beaucoup plus qu'elles n'affectent aucun de mes
+sujets. Chaque particulier ne sent que ses propres peines; je sens,
+moi seul, toutes les peines réunies de chaque particulier. On sait que
+je ne m'en tiens point à une compassion stérile envers ceux qui ont eu
+à souffrir; je m'empresse à leur procurer du soulagement aussitôt que
+je suis instruit de leurs besoins, et, comme je crains que les
+mandarins ne m'en informent pas d'eux-mêmes, je m'en informe moi-même
+auprès d'eux.</p>
+
+<p>«Toutes mes actions ont leur temps déterminé. Je me couche, je me
+lève, je m'habille, je prends mes repas à des heures fixes. Tout est
+gêne, tout est contrainte; et en cela je suis de pire condition que le
+moindre de mes sujets. Je sens tout le poids du fardeau que je porte,
+mais je continuerai de le porter autant <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> de temps que les
+forces me le permettront. Quand mes infirmités me feront sentir que je
+ne puis plus me livrer à un travail assidu ni vaquer aux affaires
+comme auparavant, alors je remettrai avec joie les rênes de l'empire
+en d'autres mains, et j'aurai la douce satisfaction d'avoir fait,
+jusqu'à la fin, tout ce qu'il a été en mon pouvoir de faire. Je serai
+parvenu au terme de ma vie, où je pourrai jouir sans remords d'un peu
+de tranquillité et où je pourrai connaître la véritable joie; car
+jusqu'à présent je n'ai connu que le travail, la gêne, les inquiétudes
+et les soucis.</p>
+
+<p>«Qu'on ne croie pas que ce que je viens de dire soit en vue de me
+faire valoir. Je n'ai rien dit qui ne soit à la portée de tout le
+monde et que tout le monde ne puisse comprendre avec la plus légère
+attention. Il y a longtemps que je voulais faire part à mon peuple de
+tout ce dont je viens de l'entretenir; j'attendais, pour le faire, que
+l'occasion se présentât; elle s'est enfin présentée, et j'en ai
+profité.</p>
+
+<p>«Lorsque je serai parvenu à une extrême vieillesse, je me déchargerai
+du poids du gouvernement, et je m'expliquerai alors plus clairement
+encore que je ne le fais aujourd'hui. <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> On connaîtra mes
+intentions et on les jugera. J'ai fait cet écrit à l'occasion de
+l'insolente requête qui m'a été présentée par le lettré de <i>Mouk-den</i>.
+Outre les absurdités répandues dans cette requête, il se trouve un
+reproche des plus atroces et des plus mal fondés. Il ose accuser notre
+dynastie d'avoir usurpé l'empire. Son crime est des plus énormes et
+d'une conséquence extrême dans un État. Il peut se faire que, parmi
+les lettrés, mandarins et autres qui sont répandus dans ce vaste
+empire, il y en ait qui pensent comme cet insensé et que la crainte
+seule empêche de s'exprimer comme lui. Ce que je sais, à n'en point
+douter, c'est qu'il y en a grand nombre qui pensent comme lui sur
+l'article de la nomination d'un successeur au trône. J'espère qu'après
+avoir lu cet écrit, que pour cette raison je veux rendre public, ils
+changeront d'avis et approuveront ma conduite.»</p>
+
+<h4>XI</h4>
+
+<p>Ce même empereur se justifie, dans un second écrit, de ne pas nommer
+une impératrice, <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> comme c'était l'usage parmi ses
+prédécesseurs; il en donne des motifs qui attestent la bonté de son
+c&oelig;ur et les scrupules de sa conscience. On sait que la législation
+civile de la Chine, semblable en cela à celle des patriarches et de
+toute l'Asie, tout en consacrant l'unité du gouvernement domestique
+dans une seule épouse, admet les épouses de second rang.</p>
+
+<p>«Après la mort de ma première épouse, dit dans cet écrit l'empereur,
+je crus qu'il était juste et convenable d'élever <i>Na-la-che</i>, femme du
+second rang, qui m'avait été donnée par mon père lorsque je n'étais
+encore que simple particulier, au rang de première épouse et
+d'impératrice; je ne voulus rien faire cependant sans consulter
+l'impératrice ma mère. Elle m'ordonna de ne pas me presser et de
+donner seulement d'abord un titre d'honneur à <i>Na-la-che</i>; ce que je
+fis. Après trois années, satisfait de la conduite de <i>Na-la-che</i>, je
+l'élevai au sublime rang et je la déclarai solennellement impératrice.
+Quand elle eut reçu cette grâce, au lieu de redoubler d'attentions et
+de ne rien oublier pour me persuader de plus en plus qu'elle en était
+digne, elle n'eut plus que de l'orgueil. Ses mauvais procédés allaient
+chaque <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> jour en empirant. Quelque mécontentement que j'en
+eusse, rien ne transpirait au dehors, et je continuais à me conduire à
+son égard comme je l'avais toujours fait. Elle mit le comble à ses
+impertinences en se coupant elle-même les cheveux. Par là elle me fit
+la plus grande insulte qu'une femme puisse faire à son mari et une
+sujette à son souverain (les femmes tartares ne se coupent les cheveux
+qu'à la mort du mari, du père ou de la mère). C'est comme si elle
+avait renoncé à la dignité dont je l'avais honorée, et même à ma
+personne, quoique je fusse son époux. Son crime méritait qu'au moins
+je la dégradasse publiquement, si je ne la faisais pas mourir. Je la
+laissai vivre, et je ne la dégradai point; j'empêchai seulement, après
+sa mort, qu'on ne lui rendît les honneurs qu'on a coutume de rendre
+aux impératrices, sans cependant rendre compte au public des raisons
+que j'avais pour cela, ne voulant pas la déshonorer à la face de tout
+l'empire. On a dû reconnaître dans cette affaire que la justice et
+l'humanité m'ont dicté seules la conduite que j'ai tenue. Je n'avais
+élevé <i>Na-la-che</i> au rang d'impératrice que parce que ce rang lui
+était dû préférablement à mes autres femmes; ce n'est pas qu'elle fût
+plus <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> belle ou que je l'aimasse plus que les autres. Après
+son élévation, elle mit au jour tous ses défauts et se rendit coupable
+de quantité de fautes. Dans la crainte qu'il n'en arrivât de même à
+toute autre, si je l'élevais au même rang, je n'en ai élevé aucune.
+Non-seulement il n'y a rien en cela de répréhensible, mais il n'y a
+rien qui ne mérite des éloges, parce que je me suis conformé,
+au-dessus de moi, aux intentions du Ciel et de mes ancêtres, et
+qu'au-dessous de moi j'ai cherché l'avantage de mes sujets. Je ne
+doute pas que la postérité ne m'approuve et ne me loue de tout ce que
+j'ai fait dans cette occasion. Cependant le lettré rebelle a osé me
+proposer <i>de me reconnaître coupable aux yeux de tout l'empire, et de
+nommer publiquement une autre impératrice, en réparation de ma faute
+et pour l'entière satisfaction de mes sujets</i>.</p>
+
+<p>«Je suis dans la soixante-huitième année de mon âge; est-ce à cet âge
+que je dois me donner une épouse? Me donnerais-je le ridicule de
+demander une des filles du prince <i>mantchou</i>, pour la placer à côté de
+moi à la tête de l'empire? Ce que dit à ce sujet le lettré porte avec
+soi sa réfutation, ne mérite aucune réponse et n'est digne que de
+mépris.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> «Je dois, dit le rebelle, écouter les représentations et y
+avoir égard. Depuis que je suis sur le trône, il ne m'est jamais
+arrivé d'empêcher qu'on ne me fît des représentations; j'ai reçu avec
+bonté et même avec plaisir celles surtout qui avaient pour objet
+l'avantage de mes sujets et la gloire de l'empire; je n'ai jamais
+manqué, après les avoir reçues, de les renvoyer aux grands tribunaux,
+pour qu'ils eussent à délibérer sur l'usage que j'en devais faire.
+Quand les tribunaux ont jugé que je devais avoir égard à ce qu'on me
+représentait, j'y ai eu égard; je n'ai jamais rejeté que les
+représentations qu'ils ont jugé que je devais rejeter. Pas même une
+seule fois il ne m'est arrivé d'empêcher qu'on ne me représentât ce
+qu'on croyait devoir me représenter. Lorsqu'on m'a représenté les
+inondations, les sécheresses et autres calamités qui affligeaient
+quelques provinces, je me suis hâté d'envoyer sur les lieux des grands
+ou des mandarins pour examiner l'état des choses et m'en instruire
+dans le détail, ne voulant rien ignorer de tout ce qui peut intéresser
+mon peuple, et j'ai toujours donné les ordres les plus précis aux
+<i>tsong-tou</i>, vice-rois et autres grands officiers des provinces, de
+veiller exactement et <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> d'être attentifs à ce qu'il ne
+souffrît aucun dommage, à le soulager quand il en a souffert et à lui
+procurer tout le soulagement qui dépendait d'eux. Quand on m'a fait
+savoir que la misère était dans quelque endroit, j'ai fait ouvrir mes
+greniers, et j'ai fait tenir du secours à ceux qui en avaient besoin.
+En un mot, il n'est aucun article concernant le peuple dont je n'aie
+voulu être instruit, et, quand on m'a instruit de ses besoins, je n'ai
+jamais manqué d'y pourvoir.»</p>
+
+<p>C'est le même empereur qui fît recueillir et rassembler, en une seule
+collection officielle, les cent soixante mille volumes composant
+l'Encyclopédie chinoise, car l'Encyclopédie elle-même est un exemple
+de la Chine à l'Europe. Seulement l'Encyclopédie chinoise fut
+recueillie et rédigée sous les yeux et par les soins du gouvernement,
+pendant une période de quinze ans, et confiée aux premiers lettrés et
+savants de l'empire. L'empereur ne négligeait pas d'en revoir les
+pages et d'en corriger les moindres fautes d'impression. C'est le plus
+vaste monument littéraire connu.</p>
+
+<p>L'ouvrage destiné à faciliter au peuple tout entier la connaissance de
+la religion, des lois, des motifs des lois, de la politique, des
+sciences, <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> des arts, des métiers, de l'agriculture, du
+commerce, de l'industrie, est divisé en quatre cent cinquante livres.
+Les onze premiers ne traitent que de la haute astronomie, le
+firmament, les astres, les phénomènes célestes; puis viennent les
+livres qui concernent la division de l'année en mois, jours, saisons;
+puis ce qui concerne la terre et le sol, puis ce qui concerne les
+eaux, leur régime, leur application. Seize livres ensuite traitent de
+politique, du gouvernement des hommes en société, de l'empereur
+considéré comme premier père de la famille, selon la doctrine de
+Confucius et des livres sacrés. Les quatre livres suivants roulent sur
+l'impératrice et sur la famille impériale. Depuis le soixante et
+unième livre jusqu'au cent soixante-dix-septième inclusivement, on
+parle en détail de tous les officiers publics, mandarins, dignitaires
+et magistrats, de toutes les dynasties et de tous les ordres, soit à
+la cour, soit dans les provinces, soit auprès de l'empereur, soit dans
+les tribunaux, soit pour les affaires politiques, civiles,
+judiciaires, économiques, criminelles, religieuses et littéraires,
+soit pour la guerre. Les trente-deux livres suivants sont comme le
+tableau et le précis philosophique des lois fondamentales de <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span>
+l'État, des principes invariables du gouvernement et des règles
+générales de l'administration et de la justice. «Ô ciel! s'écrie ici
+le savant traducteur, que les Montesquieu, les Burlamaqui, les Grotius
+baissent et se rapetissent quand on les compare à ce qui y est dit sur
+le prince du sang et les princes titrés, les hommes publics et les
+simples citoyens; jusqu'où les grands doivent être soumis à
+l'empereur; sur ces ministres et ces magistrats qui doivent s'exposer
+à tout pour ne pas tromper sa confiance; sur le choix des dépositaires
+de l'autorité, la manière de les gouverner, de les veiller, de les
+élever ou abaisser, récompenser ou punir; sur tout ce qui concerne les
+fortunes des particuliers, la division des terres, les impôts, les
+différentes récompenses des talents, des services, des vertus, et le
+juste châtiment de toute espèce de désordre, crime et délit!»</p>
+
+<p>Depuis le cent cinquante-quatrième livre jusqu'au cent
+quatre-vingt-quatrième, il n'est question que des rites. Tout ce qu'il
+nous convient d'en dire ici, c'est que ce qu'on y trouve dissiperait
+bien des préjugés en Occident sur la Chine, montrerait l'importance de
+bien des choses qui n'y sont pas assez prisées, et y ferait <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span>
+sentir que la société politique et civile gagne beaucoup à tout ce qui
+fixe tous les devoirs réciproques et oblige tout le monde à des
+attentions, prévenances et honnêtetés continuelles. Les huit livres
+suivants traitent de la musique, et par concomitance de tous les
+instruments anciens et modernes, de la danse et du théâtre. Les
+quatorze livres suivants roulent sur les <i>King</i>, les annales et toutes
+les parties de notre littérature, trop peu connue en Europe pour
+pouvoir en parler. Depuis le deux cent sixième livre jusqu'au deux
+cent vingt-neuvième, il ne s'agit que de la guerre et de tout ce qui y
+a rapport. Dans les douze livres suivants il est parlé de tous les
+peuples et nations avec lesquels la Chine a eu des rapports depuis
+plus de deux mille ans. Nous le disons hardiment; si on pouvait
+montrer sur les cartes d'aujourd'hui le pays de chacun et ses limites,
+les savants et les antiquaires d'Europe se mettraient à genoux pour
+avoir ce morceau, qui manque totalement à l'Europe et est en effet
+très-piquant et très-curieux. Depuis le deux cent quarante-deuxième
+livre jusqu'au trois cent seizième, il n'est question que de l'homme,
+mais il y est envisagé sous toutes les faces, rapports et points de
+vue imaginables; <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> soit pris solitairement et par rapport à sa
+constitution corporelle; soit envisagé dans sa famille, dans la
+société et dans l'État; soit surtout comme capable d'acquérir des
+connaissances, de cultiver toutes les vertus, ou de donner dans des
+vices et des désordres qui le dégradent et font son malheur. La
+métaphysique et la morale chinoise y parlent continuellement un
+langage dont les prédicateurs d'Europe, dit le missionnaire lui-même,
+ne désavoueraient pas la perfection. Les arts viennent ensuite:
+l'histoire, l'art de la porcelaine y tient une grande place;
+l'histoire naturelle y a ses Pline et ses Buffon. Les dessins
+d'animaux et de plantes y donnent aux yeux l'image que le texte donne
+à l'esprit. On ne soupçonne rien de cela en Occident, dit le
+commentateur français de cette Encyclopédie. Dans les cinquante-sept
+livres suivants, il y en a deux sur les différentes espèces de blés et
+de grains, deux sur les plantes médicinales les plus usuelles et les
+plus communes, un sur les herbages de cuisine, six sur les arbres à
+fruits, trois sur les fleurs de parterre et de jardin, quatre sur les
+plantes les plus communes dans les campagnes, six sur les différents
+arbres de toutes les provinces <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> de l'empire (nous doutons
+qu'on en connaisse une cinquième partie en Europe), onze sur les
+oiseaux, huit sur les animaux soit domestiques, soit sauvages, huit
+sur les amphibies, les coquillages et les poissons, et six enfin sur
+les insectes. Quant à la manière dont chaque article est traité, il
+est inutile d'avertir que les plus importants et les plus nécessaires
+sont traités plus au long; mais la règle générale, c'est de diviser
+chacun en cinq, six, sept et même huit chapitres ou sections. Comme
+cette Encyclopédie n'est qu'une pure compilation, dans les premiers
+chapitres on cite les textes originaux des auteurs selon leur rang
+d'autorité, c'est-à-dire qu'on cite d'abord les <i>King</i>, grands et
+petits; puis les livres de l'ancienne école de <i>Confucius</i> et des
+écrivains d'avant l'incendie des livres. Les annales et les ouvrages
+des lettrés de toutes les dynasties, depuis les <i>Han</i>, viennent au
+second rang. Après ces premiers chapitres viennent ceux des mots,
+c'est-à-dire des phrases de quelques mots qui font proverbe, sentence,
+etc., qu'on cite ou auxquels on fait sans cesse allusion dans les
+ouvrages de littérature, soit en prose ou en vers, et on donne
+l'explication de chacune en citant l'anecdote, le discours, la
+circonstance où elle <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> a été dite, à peu près comme si l'on
+racontait comment et à quelle occasion César dit son <i>Veni, vidi,
+vici</i>, ou bien le <i>Tu quoque, mi Brute</i>! Dans les derniers chapitres,
+quelquefois ce sont des pièces de vers entières des plus célèbres
+poëtes, quelquefois des vers de toutes les mesures et de tous les
+styles, mais remarquables ou par les choses, ou par les pensées, ou
+par le choix et le brillant des expressions. Les savants qui ont
+composé cette Encyclopédie littéraire n'ont aucun système et ne
+tiennent à aucune opinion. Si la doctrine des <i>King</i> et de l'antiquité
+y brille, c'est par sa propre lumière. On laisse au lecteur le soin
+d'en sentir la vérité, la beauté et la supériorité sur celle des
+autres livres qu'on cite, lors même qu'ils la contredisent. L'unique
+attention qu'on ait eue, c'est de ne pas mettre un mot contre la
+pudeur.</p>
+
+<h4>XII</h4>
+
+<p>Tel est l'aperçu de cette littérature politique et morale prodigieuse
+qui a fait la Chine et qui la résume. Ce résumé encyclopédique
+<span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> est lui-même le résumé de deux cent mille volumes qui se
+multiplient tous les jours sur toutes les connaissances humaines, et
+cela dans une langue triple, tellement riche en mots et tellement
+parfaite en construction logique qu'elle est à elle seule une science
+dépassant presque la portée d'une vie d'étude.</p>
+
+<p>Une seule chose manque à cette civilisation par les lettres: l'art de
+la guerre. On le conçoit: la guerre, en elle-même, est une barbarie;
+les philosophes et les lettrés chinois la réprouvent; ils la
+considèrent comme un exercice criminel de la force brutale qui ne
+prouve rien et qui détruit tout. Semblables à nos <i>quakers</i> européens
+ou américains, ils se sont désarmés eux-mêmes sans réfléchir que, si
+la guerre offensive était un crime, la guerre défensive, qui préserve
+la famille, la patrie, la civilisation elle-même, était la plus
+énergique des vertus d'un peuple. Aussi ont-ils tout ce qui rend la
+patrie prospère au dedans et rien de ce qui la protége au dehors.
+C'est par là qu'ils périssent et qu'ils seront bientôt à la merci de
+l'Europe armée qui fait violence à leur empire. Nous ne sommes pas du
+nombre de ceux qui désirent que <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> l'Europe armée fasse
+invasion dans cette ruche de quatre cents millions d'hommes; quoi
+qu'en dise notre orgueil européen, cette invasion amènerait la plus
+grande destruction de traditions, d'antiquités, d'institutions, de
+législation, d'administration, de sagesse, de langue, de livres, de
+m&oelig;urs, de travail industriel dans la Chine, cette fourmi du monde,
+dont jamais le globe ait été témoin! Et cela pourquoi? Qu'avons-nous à
+leur porter en échange, que de l'opium et que la mort? Nous avons reçu
+d'eux, en science, en arts, en industrie, la soie, la porcelaine, la
+poudre à canon, le gaz, l'imprimerie, le papier, les couleurs, la
+boussole, importations récentes en Europe, sans date en Chine. Nous
+leur reporterions en instruments de ruine ce que nous en avons reçu en
+instruments de civilisation et de progrès. Respectons cette
+agglomération d'hommes innombrables, laborieux, et relativement sages,
+que les siècles eux-mêmes ont respectée. Le nombre ne prouve rien,
+dit-on; on se trompe: trois ou quatre cents millions d'hommes vivant,
+multipliant, pensant, travaillant au moins depuis vingt-cinq siècles
+sur le même point du globe, attestent, dans la pensée et dans les
+lois qui les maintiennent <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> en société, un ordre que nous ne
+connaissons pas en Europe, et que l'Amérique seule pourra peut-être
+présenter un jour à nos descendants, si le principe de la liberté
+républicaine est aussi civilisateur et aussi conservateur dans
+l'avenir que le principe de l'autorité paternelle. Ce principe moderne
+de la liberté républicaine, où chacun est le gardien de son droit par
+le respect spontané du droit d'autrui, paraît le chef-d'&oelig;uvre de la
+civilisation future au delà de l'Atlantique. L'Amérique alors serait
+destinée à faire le contre-poids de la Chine; les deux hémisphères
+auraient deux principes en contraste, et non en hostilité, dans
+l'univers: la paternité en Chine, la liberté en Amérique; ici le fils,
+là le citoyen; principes tous deux féconds en moralité, en devoirs et
+en prospérité pour les différentes races humaines.</p>
+
+<p>Quant à nous, Européens, qu'avons-nous à représenter que
+l'inconstance, les versatilités, les courtes grandeurs, les chutes
+profondes, les progrès rapides, les décadences soudaines, les
+péripéties éternelles de principes contraires et de mouvements sans
+repos? Nous sommes grands et ils sont sages; nous jouons le drame
+héroïque, intéressant, instructif, <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> quelquefois lamentable,
+sur la scène des siècles; nous emportons les applaudissements de la
+postérité, mais nous disparaissons, et ils demeurent. Le génie est
+plus jeune chez nous, la sagesse est plus vieille chez eux: sachons
+nous connaître.</p>
+
+<p>Je n'ai pas parlé encore ici de la littérature purement littéraire de
+la Chine; je n'ai parlé que de sa littérature morale et politique:
+pourquoi? J'y reviendrai, mais je vais vous le dire en deux mots:
+c'est que, à l'exception de leur histoire, la littérature de la Chine
+est pauvre et médiocre; ils n'ont que de la raison et peu
+d'imagination. Ils n'ont point de poëme épique! Qu'est-ce qu'un peuple
+qui n'a point de poëme épique au seuil de sa littérature et de son
+histoire? C'est un paysage qui n'a point de ciel; c'est un temple qui
+n'a point de mystères; c'est un jour qui n'a point de songes dans sa
+nuit! Les Indes ont deux poëmes épiques dans le <i>Râmayana</i> et le
+<i>Mahâbhârata</i>; la Grèce en a deux dans l'<i>Iliade</i> et l'<i>Odyssée</i>; les
+Hébreux en ont cent dans la Bible; la Perse en a un dans le
+<i>Scha-nameh</i>; l'Arabie a son <i>Koran</i>; Rome a son épopée dans
+l'<i>Énéide</i>; l'Italie moderne a trois grands poëmes dans ceux du
+Dante, du Tasse et de l'Arioste; l'Allemagne <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> en a un dans les
+<i>Niebelungen</i>; l'Espagne en a un dans le <i>Romancero</i> du Cid; le
+Portugal en a un dans l'&oelig;uvre du Camoëns; l'Angleterre dans celle
+de Milton. La Chine et la France n'en ont pas encore! Est-ce la faute
+du génie, est-ce la faute du temps? Ce n'est peut-être pas une
+infériorité, mais c'est un malheur. La France le compense par mille
+chefs-d'&oelig;uvre d'imagination et de raison; son génie a plutôt les
+formes du drame, parce que ce génie est surtout en action.</p>
+
+<p class="left50 smcap">Lamartine.</p>
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> COURS FAMILIER<br> DE<br> LITTÉRATURE</h1>
+
+<h2>XXXVI<sup>e</sup> ENTRETIEN.</h2>
+
+<h3>LA LITTÉRATURE DES SENS.<br>
+
+LA PEINTURE.</h3>
+
+<h3>LÉOPOLD ROBERT.</h3>
+
+<p class="center">(1<sup>re</sup> PARTIE.)</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Vous vous étonnerez peut-être de voir comprendre la peinture dans la
+littérature, comme vous vous êtes étonnés au premier moment d'y voir
+comprendre la musique, Mozart et son chef-d'&oelig;uvre, l'opéra de <i>Don
+Juan</i>. Vous reviendrez de votre étonnement quand je vous <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span>
+aurai parlé de la peinture comme vous en êtes revenus quand je vous ai
+parlé de la musique. Est-ce que tous les arts ne sont pas des
+expressions du sentiment ou de la pensée de l'homme? Est-ce que tous
+les arts ne sont pas des moyens de communiquer cette pensée ou ce
+sentiment d'un homme aux autres hommes? Est-ce que tous les arts ne
+sont pas des langues? Est-ce que les sons, les formes, les couleurs,
+les notes, la lyre, le ciseau, le pinceau, la toile, le marbre ne sont
+pas les lettres à l'aide desquelles le musicien, le peintre, le
+sculpteur, l'architecte écrivent ces langues parfaitement
+intelligibles de la musique, de la peinture, de la sculpture, de
+l'architecture? Est-ce que Mozart ou Rossini ne vous chantent pas les
+drames de votre âme? Est-ce que Titien, Raphaël ou Rubens ne vous
+peignent pas des sentiments ou des idées? Est-ce que Phidias ou
+Michel-Ange ne vous sculptent pas des images éternelles qui restent
+debout dans votre imagination comme sur leur piédestal? Est-ce que les
+architectes du Parthénon à Athènes, de Saint-Pierre de Rome, sur les
+bords du Tibre, de la cathédrale de Cordoue ou de Cologne, du Panthéon
+à Paris, ne vous construisent pas des pensées en pierre, en <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span>
+marbre ou en porphyre, aussi éloquentes que des pensées de Platon, de
+Cicéron, de Bossuet, de Mirabeau? Est-ce que Mozart n'est pas poëte?
+Est-ce que Raphaël n'est pas évangélique? Est-ce que Michel-Ange n'est
+pas orateur? Est-ce que Poussin n'est pas un philosophe? Est-ce que
+Murillo ou Vélasquez ne sont pas théologiens? Est-ce que Phidias n'est
+pas sur les Propylées le plus sublime des historiens et le plus
+majestueux des prêtres antiques? Enfin est-ce que vous n'avez pas,
+dans tous ces artistes de l'oreille, de l'&oelig;il ou de la main, des
+écrivains en langue non alphabétique, mais des écrivains parfaitement
+analogues aux écrivains ou aux orateurs qui écrivent en lettres de
+l'alphabet ou qui parlent en paroles retentissantes? Est-ce que ces
+écrivains sans lettres ne vous représentent pas, dans leurs génies
+divers, dans leurs &oelig;uvres différentes, dans leurs manières
+distinctes, tous les genres, toutes les &oelig;uvres, toutes les manières
+de la littérature écrite? Est-ce que, depuis le psaume jusqu'à la
+chanson, depuis l'épopée jusqu'à l'épigramme, depuis l'ode jusqu'à
+l'élégie, depuis la tragédie jusqu'à la comédie, depuis le discours
+politique jusqu'à l'entretien familier, chacun de ces artistes de
+<span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> la main n'a pas son parallèle dans un des grands artistes de
+l'esprit, auquel on le compare involontairement dès qu'on le nomme? En
+ne parlant aujourd'hui que des peintres, par exemple, est-ce que,
+quand vous parcourez de l'&oelig;il la voûte vertigineuse du Vatican, où
+Buonarotti a rêvé le jugement dernier, vous ne songez pas à Moïse?
+Est-ce qu'en voyant se dérouler page à page, sur les mêmes murailles,
+les fresques de Raphaël, vous ne vous sentez pas enveloppé de
+l'atmosphère tendre, épique ou bucolique de Virgile? Est-ce que
+Léonard de Vinci ne vous rappelle pas Platon? Titien, Sophocle? Est-ce
+qu'il n'y a pas du Démosthènes dans Michel-Ange? du Cicéron dans
+Rubens? du Tibulle dans Prudhon? Est-ce que les belles marines ou les
+grasses bergeries flamandes ne vous reportent pas aux élégies de
+Théocrite, le poëte maritime et pastoral de Sicile? Est-ce que Téniers
+lui-même, dans ses grotesques pochades de tabagies, ne vous fait pas
+penser aux caricatures du comique grec Aristophane? Cela n'est pas
+douteux: un homme rappelle l'autre; un art traduit l'autre; la pensée
+passe par le marbre, par le dessin, par la couleur, par le son, au
+lieu de passer par la plume; mais c'est toujours <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> la pensée,
+c'est toujours la littérature.</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>À ce sujet, un mot de métaphysique: je ne m'en permets pas souvent.
+Voltaire appelait la métaphysique le roman de l'esprit; Voltaire avait
+raison. La métaphysique est le plus creux des romans quand on veut lui
+faire bâtir des systèmes surnaturels; mais, quand on se borne à lui
+demander l'explication naturelle et rationnelle des faits dont nous
+sommes entourés et que notre légèreté nous empêche d'approfondir, la
+métaphysique n'est plus le roman du c&oelig;ur ou de l'esprit, elle est
+la sibylle infaillible de la raison; elle vous dit le mot de tout;
+elle a la clef de tout; elle ne vous mène pas bien loin, parce que, au
+delà d'un certain nombre de pas dans l'inconnu, tout est mystère;
+mais, ce petit nombre de pas dans l'inconnu, elle vous les fait faire
+avec sûreté, et, quand elle n'y voit plus clair, elle s'arrête et elle
+vous dit: <i>Je ne sais pas.</i> Voilà ma métaphysique, à moi, et c'est la
+seule que je me permette d'introduire rarement entre vous et <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span>
+moi pour éclaircir le sujet. Je lui demande donc aujourd'hui son mot
+sur la peinture.</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>Qu'est-ce que l'âme? Je vais vous répondre, non pas en théologien,
+mais en enfant, car l'enfant en sait autant que le théologien sur ce
+que personne ne peut savoir.</p>
+
+<p>L'âme n'est perceptible que par la conscience qu'elle a d'exister;
+elle ne perçoit les impressions du monde extérieur que par ses sens,
+impressions qu'elle communique à son tour au monde extérieur par
+l'intermédiaire de ces mêmes organes appelés sens. Un philosophe a
+dit: <i>Je pense, donc je suis</i>; un autre philosophe pourrait dire de
+l'âme avec la même justesse: <i>Je suis, donc je pense</i>; car être, pour
+l'âme, c'est penser ou sentir.</p>
+
+<p>L'âme est donc en nous un <span class="smcap">je ne sais quoi qui pense et qui sent</span>; elle
+est de plus douée par le Créateur de la faculté de percevoir et de
+communiquer à d'autres âmes analogues elle-même des sensations et des
+pensées.</p>
+
+<p>C'est cette faculté de percevoir et de communiquer <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> par ses
+sens des sensations et des idées qui fait de l'âme un être sociable;
+sans cela elle serait seule comme Dieu, se suffisant à lui-même dans
+son infini: <span class="smcap">le grand solitaire des mondes</span>, selon l'expression d'un
+ancien.</p>
+
+<p>Mais l'âme, toute divine qu'elle soit, n'étant pas <span class="smcap">Dieu</span> et ne pouvant
+pas, comme <span class="smcap">Dieu</span>, tirer d'elle-même son être et sa substance, se
+nourrit du monde extérieur et nourrit à son tour le monde extérieur
+d'elle-même. Elle subit et elle exerce une pression ou impression
+universelle de toutes les choses et sur toutes les choses avec
+lesquelles elle est en communication par ses organes matériels,
+distincts, mais immergés dans l'océan des êtres appelés intellectuels.</p>
+
+<p>L'âme est semblable, si vous voulez, à ces molécules de l'air ou de
+l'eau qui ont chacune une configuration propre et isolée, mais qui
+font partie cependant de l'élément eau ou de l'élément air, qui
+exercent chacune leur pression relative sur l'élément tout entier, et
+qui subissent à leur tour la pression de chaque vague de la mer ou de
+chaque mouvement de l'éther. Telle est l'âme, si je me fais bien
+comprendre.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> IV</h4>
+
+<p>Les organes passifs et actifs de cette pression mutuelle de l'âme sur
+le monde visible et du monde visible sur l'âme de chacun de nous sont
+nos sens. Ces sens sont les liens des deux mondes: le monde
+intellectuel et le monde matériel. Semblables à des interprètes que
+nous employons dans les pays étrangers pour communiquer avec les
+hommes et les choses du pays, ils nous traduisent la matière en idée
+et l'idée en matière. Voilà la fonction des sens.</p>
+
+<p>Dieu, dans son économie divine et pour des desseins que nous ne savons
+pas, n'a donné qu'un petit nombre de ces sens à l'âme pour la mettre
+en rapport de jouissance ou de souffrance avec le monde matériel.
+L'âme pourrait en avoir des milliers, et sans doute elle en aura un
+jour un nombre infini. C'est un édifice obscur ou à demi-jour dans
+lequel l'architecte n'a percé que cinq fenêtres, mais où la lumière
+entrera à torrents quand les murailles tomberont sous la main divine
+de la mort.</p>
+
+<p>En attendant, plus nos sens bornés à ce petit <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> nombre
+communiquent d'impressions du monde extérieur à l'âme, plus l'âme est
+âme, c'est-à-dire plus elle perçoit, plus elle exerce de pression du
+monde extérieur sur elle-même et d'elle-même sur le monde extérieur.
+Sa puissance s'accroît de tout ce qu'elle perçoit et de tout ce qui se
+produit d'idées ou de sentiments en elle par ces perceptions.</p>
+
+<p>Indépendamment de toutes ces impressions spontanées que la nature,
+sans l'assistance d'aucun <span class="smcap">art</span>, produit sur l'âme, les <span class="smcap">arts</span>,
+c'est-à-dire cette multiplication des effets de la nature sur les sens
+(car un art n'est que cela), les arts, disons-nous, multiplient à
+l'infini ces impressions de l'âme. Les arts mêmes ne paraissent avoir
+été accordés à l'homme que pour accroître indéfiniment cette puissance
+d'impressionnabilité, d'idées, de sensations, de sentiments, dans
+l'âme de l'homme. Si je pouvais, pour me rendre plus intelligible,
+employer ici un terme de médecine, je dirais que dans ma pensée les
+<i>arts</i> ne sont que les <span class="smcap">excitants</span>, les grands et énergiques <span class="smcap">CORDIAUX</span> de
+l'intelligence et du sentiment par les sens.</p>
+
+<p>Il y a autant d'<span class="smcap">arts</span> qu'il y a de sens pour l'homme; chaque sens a le
+sien. Les sens de la parole, de l'oreille et des yeux, sont les plus
+<span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> puissants parmi ces organes qui mettent l'âme en rapport avec
+le monde extérieur; aussi l'art de l'éloquence ou de la poésie est-il
+le premier des arts, celui qui exerce le plus d'empire sur nous-mêmes
+ou sur les autres hommes, l'art de modifier l'âme elle-même par la
+parole écoutée, ou l'art de modifier l'âme des autres hommes par la
+parole proférée. Aussi remarquez que c'est l'art où la matière a le
+moins de part, l'art pour ainsi dire tout spiritualiste, l'art
+frontière entre l'âme évoquée et les sens évanouis. Dieu seul a pu
+créer et peut expliquer ce phénomène du sens immatériel contenu dans
+la parole matérielle ou contenu dans les <i>lettres</i>, signes
+hiéroglyphiques que la matière fait à l'esprit.</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>Après cet art suprême de la parole parlée ou écrite, qui est l'art de
+la langue, l'art des lèvres, l'art de ce sens appelé la bouche, OS,
+l'art de l'éloquence, viennent les arts de l'oreille et des yeux: la
+musique et la peinture. L'un est l'art de multiplier les impressions
+de l'âme par les sons; l'autre est l'art de multiplier <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> les
+impressions de l'âme par la vue, par les formes, par les couleurs, par
+les illusions que le dessin des contours, l'ombre et la lumière, les
+teintes, les nuances imitées de la nature font sur les yeux.</p>
+
+<p>Il me serait difficile d'assigner la prééminence entre ces deux arts
+de la musique ou de la peinture; cette prééminence me paraît même
+devoir être toute personnelle dans celui qui préfère la peinture à la
+musique ou la musique à la peinture. Elle doit résulter, pour le
+musicien, d'un organe plus perfectionné de l'oreille, qui lui fait
+percevoir plus complètement qu'à un autre homme les modulations des
+sons dans la nature sonore; elle doit résulter pour le peintre d'un
+organe plus perfectionné de l'&oelig;il, qui lui fait percevoir plus de
+formes et plus de couleurs dans la nature visible. Tel art, tel
+organe; la vocation n'est qu'un organisme plus accompli.</p>
+
+<p>Rossini et Mozart devaient avoir une oreille infiniment mieux
+construite que celle du forgeron qui bat le fer sur l'enclume
+retentissante; Raphaël ou Titien devaient avoir l'&oelig;il du lynx avec
+la transparence et l'éblouissement du kaléidoscope aux mille
+groupements de forme et aux mille nuances du coloris.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> S'il s'agissait de moi personnellement, j'avouerais que je
+préfère la musique à la peinture, sans doute parce que la nature
+m'aura doué d'une oreille plus sensible que le regard. Cette
+sensibilité de l'oreille dans mon organisation est telle que
+j'entends, malgré moi, dix conversations à la fois entre des groupes
+qui parlent à voix basse dans une réunion d'hommes agités, et que je
+distingue, dans un souffle de brise tamisé par les feuilles d'arbres
+en été, toutes les notes, toutes les mélodies et toutes les harmonies
+d'un orchestre à cent instruments.</p>
+
+<p>S'il me fallait cependant chercher d'autres raisons de cette
+préférence personnelle pour la musique sur la peinture, j'en
+trouverais peut-être encore de plus motivées dans l'essence même de
+ces deux arts. Ainsi je dirais que la musique est de tous les arts
+celui qui se rapproche le plus de la parole, l'art suprême; que la
+musique est presque la parole, et quelquefois <i>plus</i> que la parole;
+car, si elle ne précise pas les idées dans des lettres, elle suscite
+des sensations et des sentiments illimités dans des sons.</p>
+
+<p>Je dirais de plus que la musique est un mouvement, une locomotion de
+l'âme par <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> l'oreille, qui vous saisit, vous emporte, vous
+transporte, vous exalte en croissant jusqu'au vertige, jusqu'au
+délire, et que la peinture est immobile et uniforme comme la matière
+inanimée. Je dirais encore que la peinture est une illusion du
+pinceau, une comédie sur la toile, qui vous montre des saillies où
+tout est plat, des formes où il n'y a que des ombres, tandis que la
+musique est une réalité. On me répondrait que la musique passe et que
+la peinture demeure, que la musique est un instant et que la peinture
+est une éternité, et je ne saurais plus que dire. Ne déterminons donc
+pas la prééminence entre ces deux grands arts; cette prééminence est
+en nous et non dans l'art lui-même: à chacun son goût, à chacun son
+art. Qui osera prononcer entre Rossini et Raphaël? Jouissons des deux
+tour à tour; voilà la vraie préférence.</p>
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p>Quels sont les procédés de la peinture sous la main des suprêmes
+artistes du pinceau? Elle prend une toile chez le tisserand, elle
+prend une conception dans sa pensée, elle <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> broie des couleurs
+sur une palette, elle trempe un pinceau dans les mille teintes de
+cette palette, et elle transporte, sur sa toile d'abord, le dessin des
+contours extérieurs des objets, hommes ou paysages, qu'elle a d'abord
+délinéés dans sa propre imagination; puis elle colorie, en imitant les
+artifices et les effets d'optique qu'elle a étudiés dans la nature,
+les objets qu'elle veut produire ou reproduire aux yeux.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout, car ce n'est pas assez; un peintre n'est pas
+seulement un copiste, c'est un créateur. De même qu'un musicien ne
+serait pas un artiste s'il se bornait à imiter, à l'aide d'un
+orchestre, le bruit d'un chaudron sur le chenet ou du marteau sur une
+enclume, de même un peintre ne serait pas un créateur s'il se bornait,
+comme un photographe, à calquer la nature sans la choisir, sans la
+sentir, sans l'animer, sans l'embellir. C'est cette servilité de la
+photographie qui me fait profondément mépriser cette invention du
+hasard, qui ne sera jamais un art, mais un plagiat de la nature par
+l'optique. Est-ce un art que la réverbération d'un verre sur un
+papier? Non, c'est un coup de soleil pris sur le fait par un
+man&oelig;uvre. Mais où est <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> la conception de l'homme? où est le
+choix? où est l'âme? où est l'enthousiasme créateur du beau? où est le
+beau? Dans le cristal peut-être, mais à coup sûr pas dans l'homme. La
+preuve, c'est que Titien, ou Raphaël, ou Van-Dyck, ou Rubens
+n'obtiendront pas de l'instrument du photographe une plus belle
+<i>épreuve</i> que le manipulateur de la rue. Laissons donc la
+photographie, qui ne vaudra jamais dans le domaine de l'art le coup de
+crayon inspiré et magistral que Michel-Ange, en visitant Raphaël
+absent, laissa de sa main sur le carton des noces de <i>Psyché</i>, contre
+la porte de l'atelier de la <i>Fornarina</i>! Le photographe ne destituera
+jamais le peintre: l'un est un homme, l'autre est une machine. Ne
+comparons plus.</p>
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p>Le beau est donc l'objet poursuivi par le peintre, soit dans la
+figure, soit dans le paysage.</p>
+
+<p>Or qu'est-ce que le beau? Nous vous l'avons dit vingt fois dans ce
+<i>Cours</i> à propos de la littérature écrite; il faut le redire à propos
+de la littérature peinte. Le beau, c'est la partie divine de la
+création; le beau, c'est, dans les <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> formes, dans les
+expressions, dans les couleurs comme dans la pensée, ce je ne sais
+quoi de supérieur à la nature, quoique naturel cependant, qui, tout en
+reproduisant la nature, la transfigure comme un miroir embellissant en
+une perfection supérieure à la perfection et en une vérité idéale
+supérieure à la vérité matérielle. Le beau, en un mot, c'est le rêve
+de l'artiste achevant par l'imagination l'&oelig;uvre de Dieu.</p>
+
+<p>Tout art véritable a pour objet le beau; celui qui en approche le plus
+dans les actes est le héros, le saint, le martyr; celui qui en
+approche le plus dans l'éloquence ou dans la poésie est le maître de
+la raison, du c&oelig;ur ou de l'imagination des hommes; celui qui en
+approche le plus dans la langue des sons est le sublime musicien;
+celui qui en approche le plus dans la langue des formes et des
+couleurs est le plus grand peintre ou le plus grand sculpteur.</p>
+
+<p>L'école matérialiste moderne, qui parle de <i>l'art pour l'art</i>, qui
+prétend le réduire à un calque servile de la nature, belle ou laide,
+sans préférence et sans choix, qui trouve autant d'art dans
+l'imitation d'un crapaud que dans la transfiguration de la beauté
+humaine en Apollon du Belvédère, qui admire autant un <i>Téniers</i> qu'un
+<span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> <i>Raphaël</i>, cette école ment à la morale autant qu'elle ment
+à l'art; elle place le beau en bas au lieu de le placer en haut: c'est
+un sophisme; le beau monte et le laid descend; l'art véritable est le
+<i>Sursum corda</i> des sens de l'homme comme la vertu est le <i>Sursum
+corda</i> de l'esprit et du c&oelig;ur. L'artiste dont les &oelig;uvres
+expriment le plus de ce <i>Sursum corda</i>, de cette réalisation de
+l'idéal par la parole, les sons, les couleurs, les formes, est le plus
+véritablement artiste entre tous les artistes. Le beau est la vertu
+dans l'art.</p>
+
+<p>Mais à quoi bon raisonner contre ces théoriciens à contre-sens de la
+nature? Ne vous sentez-vous pas matérialisés devant une imitation
+littérale et prosaïque de la matière? Ne vous sentez-vous pas
+divinisés devant une poésie, une musique, une peinture, une statue, un
+temple dont la beauté vous élève de la fange à l'idéal Ne vous
+écriez-vous pas: C'est divin! Pourquoi? Parce que la partie divine de
+la nature, l'idéal ou le beau, éclate davantage dans l'&oelig;uvre de
+l'artiste, et que vous sentez plus de Dieu dans la pensée et dans la
+main de l'homme qui a écrit, chanté, peint ou sculpté ce
+chef-d'&oelig;uvre. Le plus grand artiste en tout genre n'est donc pas
+celui qui manie avec le plus <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> d'habileté technique la phrase,
+le son, le pinceau, le marbre, mais celui qui exprime le plus de cette
+essence divine, <span class="smcap">le beau</span>, dans ses ouvrages.</p>
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p>Nous savons peu de chose de la musique de l'antiquité; nous savons un
+peu plus, mais pas beaucoup plus, de la peinture: le vent emporte le
+son, la poussière ronge la toile, la fresque périt avec l'édifice. La
+sculpture seule subsiste éternellement, parce que le marbre et le
+bronze sont éternels; les vestiges de la sculpture antique que nous
+possédons ou que nous retrouvons tous les jours dans les deux patries
+du beau, l'Asie et la Grèce, sont des exemplaires de perfection devant
+lesquels pâlit l'art moderne. L'&oelig;il et l'esprit s'abîment
+d'admiration à la vue de ces marbres; un groupe de Phidias détaché des
+bas-reliefs du Parthénon d'Athènes et transporté dans les musées de
+Londres par lord <i>Elgin</i>, ce missionnaire de l'art indignement
+calomnié, fait mesurer à l'esprit des distances incalculables entre la
+perfection de l'antiquité et la décadence des modernes.</p>
+
+<p>Michel-Ange seul, par les gigantesques créations <span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> de son
+ciseau, proteste contre cette décadence; mais Michel-Ange n'est qu'un
+prodige de la nature, il n'est pas une école. Depuis Jean Goujon en
+France et Canova en Italie, nous sommes à cet égard dans ce qu'on
+appelle une renaissance de la sculpture. David, qui vient de mourir,
+génie plus romain que grec, n'a pas emporté son marteau; de jeunes
+émules rêvent le beau moderne sur sa tombe, et le rêve dans l'art
+précède toujours le réveil. Nous allons en parler bientôt à l'occasion
+de la littérature en marbre, la sculpture.</p>
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p>Quant à la peinture, nous n'avons point d'objet de comparaison entre
+les anciens et les modernes; nous ne pouvons donc rien affirmer sur la
+prééminence d'Athènes, de Rome ou de Paris; seulement, comme il est
+certain que les arts ainsi que les idées ont ordinairement leur
+équilibre, et, marchant du même pas dans une même civilisation,
+prennent à peu près le même niveau dans les mêmes siècles, il est
+probable que de très-grandes écoles de peinture étaient
+contemporaines <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> de ces grandes écoles de sculpture à Athènes,
+au siècle de Périclès. La religion de l'Olympe entraîna tout dans son
+écroulement devant la religion du Calvaire. Le mobilier du vieux monde
+périt avec les édifices sacrés publics ou privés; l'art de la peinture
+périt tout entier dans cette métamorphose de la terre et du ciel.</p>
+
+<p>On le voit renaître peu à peu pendant les dix premiers siècles, quand
+on visite l'Orient dans ce qu'on appelle la peinture <i>byzantine</i>. Ces
+peintures, dont on voit les plus vieux vestiges à Sainte-Sophie de
+Constantinople, sont barbares comme le temps; c'était la littérature
+des yeux d'un peuple usé et retombé dans l'enfance d'esprit. On n'y
+sent aucune réminiscence de la Grèce policée; on dirait qu'une
+invasion de races nouvelles a effacé tous les vestiges du génie des
+Phidias ou des Zeuxis et que des mains scythes ou gauloises ont
+arraché rudement le ciseau et le pinceau aux mains des suprêmes
+ouvriers du beau.</p>
+
+<p>Ce n'était pas en Asie, ce n'était pas en Égypte, ce n'était pas même
+en Grèce que la peinture devait renaître; elle resta quatorze siècles
+dans cette seconde enfance. C'est toujours une religion qui enfante un
+art; il <span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> n'y a que ces grands mouvements de l'esprit humain
+qui soient de force à surexciter et à concentrer assez les puissances
+vitales de l'imagination des hommes pour leur faire produire ces
+monuments populaires de la poésie, de la musique, de la peinture, de
+la sculpture, de l'architecture surtout. En voyant naître une religion
+on peut dire: Une nouvelle architecture va sortir des carrières du
+globe. À Dieu il faut un temple; mais il n'y a que Dieu qui soit
+capable de créer un temple. Nous disons de plus: il n'y a qu'une
+religion qui soit capable de rendre un art universel et populaire.</p>
+
+<h4>X</h4>
+
+<p>La peinture moderne, née avec le christianisme oriental, suivit dans
+ses développements la religion nouvelle, qui se répandait dans le
+monde autour du bassin de la Méditerranée; grossière, puérile,
+monotone, quelquefois naïve, toujours inhabile pendant ces longs
+siècles de l'ère chrétienne, bien en arrière de la musique, qui
+psalmodiait déjà le <i>plain-chant</i> dans ses mystères, bien en arrière
+de l'architecture <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> qui construisait déjà des monastères et des
+cathédrales. Ces architectes convoquaient le peuple sous des forêts ou
+sous des feuillages de pierre; leurs masses s'élevaient de terre vers
+le ciel comme des montagnes de marbre pour y faire descendre un Dieu.
+La peinture ne faisait qu'imprimer sur ces murailles des dessins sans
+perspective, plats comme ces murailles elles-mêmes; elle ne savait
+qu'éblouir les yeux de la foule par des éclaboussures de couleurs
+violentes à travers les vitraux peints des ogives des temples; elle
+restait dans l'enfance.</p>
+
+<p>On peut dire qu'elle ne devint véritablement digne du nom d'art que
+quand le christianisme, parvenu lui-même à son âge de virilité, de
+puissance morale et de conquête universelle, régna à Rome sur
+l'univers. La peinture est réellement fille aînée de la papauté.</p>
+
+<p>Mais elle n'entra en possession de tout son génie, de toute sa
+popularité, de toute sa gloire, qu'à l'époque où cette papauté
+elle-même, devenue puissance politique en Italie, régna avec toutes
+les pompes du trône universel des intelligences sur la catholicité,
+et, chose remarquable, la naissance de la peinture moderne à Rome
+coïncida avec la renaissance des lettres, <span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> de la philosophie
+et de la mythologie grecques à la cour des papes. La réaction de
+quatorze siècles contre tout ce qui rappelait le paganisme ayant enfin
+cessé, on commença à se retourner par une réaction contraire vers la
+philosophie, l'éloquence, la poésie, les arts d'Athènes, et à y
+chercher de l'émulation et des modèles. Platon fut revendiqué comme un
+précurseur de saint Paul, Homère comme un écho de Moïse, Socrate comme
+un martyr du christianisme latent et éternel sous les erreurs du
+polythéisme; l'Église, rassurée désormais sur le danger de sensualiser
+la doctrine, appela hardiment tous les arts antiques à l'ornement et
+au prestige du culte nouveau. La famille véritablement athénienne des
+<i>Médicis</i> de Florence monta dans la personne de Léon X sur le trône
+pontifical. Le christianisme eut avec les Médicis et Léon X son siècle
+de Périclès; ce fut l'apogée de l'architecture moderne avec
+<i>Bramante</i>, de la sculpture avec Michel-Ange, de la peinture avec
+Raphaël et avec son école. L'art entra dans le ciel chrétien avec eux;
+il se répandit par eux et après eux à Bologne avec les Carrache et les
+Guide, à Parme avec le Corrége, à Venise avec Titien, à Milan avec
+Léonard de Vinci; de là en Espagne avec les <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> Vélasquez et les
+Murillo; d'Espagne en Flandre et en Hollande avec l'école des Rubens,
+des paysagistes et des peintres de marines.</p>
+
+<p>La peinture, dans chacune de ces villes ou de ces nations, prit
+non-seulement le caractère du chef d'école, mais elle prit le
+caractère de l'école et du peuple où elle fut cultivée par ces grands
+hommes du pinceau:</p>
+
+<p>Titanesque avec Michel-Ange, plus païen que chrétien dans ses
+&oelig;uvres, et qui semble avoir fait poser des Titans devant lui;</p>
+
+<p>Tantôt mythologique, tantôt biblique, tantôt évangélique, toujours
+divine avec Raphaël, selon qu'il fait poser devant sa palette des
+Psychés, des saintes familles, des philosophes de l'école d'Athènes,
+le Dieu-homme se transfigurant dans les rayons de sa divinité devant
+ses disciples, des Vierges-mères adorant d'un double amour le Dieu de
+l'avenir dans l'enfant allaité par leur chaste sein;</p>
+
+<p>Païenne avec les Carrache, décorateurs indifférents de l'Olympe ou du
+Paradis;</p>
+
+<p>Pastorale et simple avec le Corrége, qui peint, dans les anges,
+l'enfance divinisée, et dont le pinceau a la mollesse et la grâce des
+bucoliques virgiliennes;</p>
+
+<p>Souveraine et orientale avec Titien, qui règne <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> à Venise
+pendant une vie de quatre-vingt-quinze ans sur la peinture comme sur
+son empire, roi de la couleur qu'il fond et nuance sur sa toile comme
+le soleil la fond et la nuance sur toute la nature;</p>
+
+<p>Pensive et philosophique à Milan avec Léonard de Vinci, qui fait de la
+Cène de Jésus-Christ et de ses disciples un festin de Socrate
+discourant avec Platon des choses éternelles; quelquefois voluptueux,
+mais avec le déboire et l'amertume de la coupe d'ivresse, comme dans
+<i>Joconde</i>, cette figure tant de fois répétée par lui du plaisir
+cuisant;</p>
+
+<p>Monacale et mystique avec Vélasquez et Murillo en Espagne, faisant
+leurs tableaux, à l'image de leur pays, avec des chevaliers et des
+moines sur la terre et des houris célestes dans leur paradis chrétien;</p>
+
+<p>Éblouissante avec <i>Rubens</i>, moins peintre que décorateur sublime,
+Michel-Ange flamand, romancier historique qui fait de l'histoire avec
+de la fable, et qui descend de l'Empyrée des dieux à la cour des
+princes et de la cour des princes au Calvaire de la descente de croix,
+avec la souplesse et l'indifférence d'un génie exubérant, mais
+universel;</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> Profonde et sobre avec Van-Dyck, qui peint la pensée à
+travers les traits;</p>
+
+<p>Familière avec les mille peintres d'intérieur, ou de paysage, ou de
+marine, hollandais; artistes bourgeois qui, pour une bourgeoisie riche
+et sédentaire, font de l'art un mobilier de la méditation;</p>
+
+<p>Enfin mobile et capricieuse en France, comme le génie divers et
+fantastique de cette nation du mouvement:</p>
+
+<p>Pieuse avec <i>Lesueur</i>;</p>
+
+<p>Grave et réfléchie avec Philippe de Champagne;</p>
+
+<p>Rêveuse avec Poussin;</p>
+
+<p>Lumineuse avec Claude Lorrain;</p>
+
+<p>Fastueuse et vide avec Lebrun, ce décorateur de l'orgueil de Louis
+XIV;</p>
+
+<p>Légère et licencieuse avec les Vanloo, les Wateau, les Boucher, sous
+Louis XV;</p>
+
+<p>Correcte, romaine et guindée comme un squelette en attitude avec
+David, sous la République;</p>
+
+<p>Militaire, triomphale, éclatante et monotone, alignée comme les
+uniformes d'une armée en revue, sous l'Empire;</p>
+
+<p>Renaissante, luxuriante, variée comme la liberté, sous la
+Restauration; tentant tous les <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> genres, inventant des genres
+nouveaux, se pliant à tous les caprices de l'individualité, et non
+plus aux ordres d'un monarque ou d'un pontife;</p>
+
+<p>Corrégienne avec Prudhon;</p>
+
+<p>Michelangelesque avec Géricault dans sa <i>Méduse</i>;</p>
+
+<p>Raphaëlesque avec Ingres;</p>
+
+<p>Flamande avec éclectisme et avec idéal dans Meyssonnier;</p>
+
+<p>Sévère et poussinesque dans le paysage réfléchi avec Paul Huet;</p>
+
+<p>Hollandaise avec le soleil d'Italie sous le pinceau trempé de rayons
+de Gudin;</p>
+
+<p>Bolonaise avec Giroux, qui semble un fils des Carrache;</p>
+
+<p>Idéale et expressive avec Ary Scheffer;</p>
+
+<p>Italienne, espagnole, hollandaise, vénitienne, française de toutes les
+dates avec vingt autres maîtres d'écoles indépendantes, mais
+transcendantes;</p>
+
+<p>Vaste manufacture de chefs-d'&oelig;uvre d'où le génie de la peinture
+moderne, émancipée de l'imitation, inonde la France et déborde sur
+l'Europe et sur l'Amérique; magnifique époque où la liberté, conquise
+au moins par l'art, fait ce que n'a pu faire l'autorité; république
+<span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> du génie qui se gouverne par son libre arbitre, qui se donne
+des lois par son propre goût, et qui se rémunère par son immense et
+glorieux travail.</p>
+
+<p>Voilà l'histoire de la peinture en quelques lignes. Nous étudierons
+peut-être avec vous un jour, dans trois ou quatre Entretiens
+littéraires, ces dynasties de la peinture. Aujourd'hui nous ne voulons
+vous entretenir que d'un homme de nos jours, que la mort a retiré à
+elle après nous l'avoir seulement montré: Léopold Robert. Et pourquoi
+Léopold Robert plutôt que Géricault, Scheffer ou tout autre? nous
+dira-t-on. Parce que Léopold Robert est mort, d'abord, et que la mort
+laisse la liberté du jugement tout entier; parce que Léopold Robert
+est à lui seul, selon nous, toute une peinture: la peinture poétique,
+le point de jonction entre la poésie écrite et la poésie coloriée;
+enfin parce que Léopold Robert est un inventeur, un découvreur de
+terres inconnues, le premier qui soit franchement sorti des routines
+de la mythologie, des lieux communs de la peinture historique, pour
+entrer hardiment, seul avec son génie, dans la peinture de la pensée,
+du sentiment et de la nature. Il a dépouillé le vieil homme et il a
+dit: Peignons l'âme à nu. <span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> L'âme n'est-elle pas le modèle
+divin, le type éternel? Soyons le peintre de l'âme placée dans le
+milieu sensitif de la nature! Et il a fait <i>les Moissonneurs</i> et <i>les
+Pêcheurs</i>, deux poëmes naturels par le sujet, surnaturels par
+l'expression; deux poëmes qui sont devenus populaires en huit jours et
+sont entrés dans l'&oelig;il de ce siècle avec la puissance de l'évidence
+et avec le charme du rayon qui entre dans le regard.</p>
+
+<p>Ainsi ce n'est pas seulement l'homme, ce n'est pas seulement
+l'inclination de notre propre goût, c'est le <i>genre</i> qui nous fait
+choisir Léopold Robert pour vous parler aujourd'hui de la littérature
+peinte dans les &oelig;uvres de cet étrange génie, le Raphaël de la pure
+nature, exprimée, en dehors de toute convention de religion,
+d'histoire ou d'école, par le pinceau d'un berger du Jura.</p>
+
+<h4>XI</h4>
+
+<p>Mais si l'homme est dans l'art, l'art aussi est dans l'homme; nous ne
+séparerons donc pas l'art de l'artiste, ni l'artiste de l'art dans
+l'analyse de ce grand poëte de la toile qui mourut <span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> d'amour
+et qu'on a appelé de notre temps Léopold Robert.</p>
+
+<p>Voici sa vie; sa vie et son art c'est toujours lui. Le lieu de sa
+naissance se représente souvent à mon imagination: l'âme des lieux se
+retrouve toujours plus ou moins dans l'âme de l'homme.</p>
+
+<p>Le matin d'une des chaudes journées du mois de juin 18**, je partis
+seul et à pied de la petite ville pastorale et batelière de Neuchâtel
+en Suisse, pour gravir le mont Jura. On sait que le Jura est une
+épaisse muraille de montagnes à pente douce du côté de la France, à
+pente escarpée du côté de la Suisse. Ce sont des Alpes sans neige;
+quelques bouquets de sapins suspendus aux flancs des rochers y
+encadrent des pâturages d'herbes hautes et fines perpétuellement
+arrosées par la brume des nuages. Ces pâturages sont plus savoureux
+que ceux des Alpes; le foin, qu'on n'y fauche jamais, monte
+jusqu'au-dessus des jarrets des énormes vaches blanches qui semblent
+nager, à demi ensevelies, dans une mer de fourrages. Leurs larges
+sonnettes de cuivre, suspendues à leurs cous par une courroie de cuir
+à boucles luisantes, rendent de loin en loin des tintements
+très-harmonieux qui semblent sonner <span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> les heures sous leurs
+pas à ces solitudes. Quand on approche d'elles pour mesurer de
+l'&oelig;il la grandeur de leurs pis gonflés de lait, qu'on trait deux
+fois par jour sans tarir la source, elles relèvent leurs larges têtes,
+ornées plutôt qu'armées de leurs cornes que le joug n'humilie jamais;
+elles laissent pendre, comme une draperie à festons redoublés sous
+leurs cous, leurs larges fanons jusqu'à leurs genoux luisants du poli
+de l'herbe sur les jointures; elles ruminent lentement, par un
+mouvement horizontal et distrait de leurs mâchoires, la touffe d'herbe
+et de fleurs broyées dont les brins pendent des deux côtés de leur
+bouche, et elles vous regardent d'abord avec étonnement, puis avec
+familiarité, puis avec amour. Toute la paix des steppes où elles
+vivent est dans leurs yeux; ils sont bleus comme le ciel, limpides
+comme la goutte d'eau que la rosée du matin a laissée au fond de la
+pervenche qu'elles foulent aux pieds; leur profondeur n'a point
+d'abîmes comme les yeux humains. On ne peut pas se lasser de les
+regarder; on n'y voit qu'intelligence, sécurité, innocence,
+résignation à la destinée, amitié pour l'homme. Tel devait être le
+regard de tous les yeux dans le jardin de félicité, avant que le
+<span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> soupçon et la ruse fussent entrés à la suite des passions
+dans la nature; simple miroir qui réfléchissait le monde extérieur à
+l'âme pensante et l'âme pensante au monde extérieur, dans le milieu
+d'un mutuel amour et d'une universelle paix. Dès mon enfance j'aurais
+passé des journées entières à me mirer dans ces larges yeux des vaches
+ou des b&oelig;ufs au pâturage, et j'y trouve encore aujourd'hui une paix
+communicative qui me purifie le c&oelig;ur ou l'esprit.</p>
+
+<p>(Voyez les quatre têtes de buffles et de b&oelig;ufs dans <i>les
+Moissonneurs</i> et dans le tableau de <i>la Madonna dell' Arco</i> de Léopold
+Robert, et vous y reconnaîtrez ces réminiscences du Jura.)</p>
+
+<h4>XII</h4>
+
+<p>Après qu'on est sorti d'une gorge profonde qui mène de la ville au
+Jura, et à mesure qu'on s'élève sur les pentes de cette chaîne, le lac
+de Neuchâtel, dont on s'éloigne, paraît se rapprocher quand on se
+retourne. On le voit bleuir au pied des tours blanches de la ville et
+des noirs sapins; les anses et les ports qui le bordent se dessinent
+comme sur une carte <span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> de géographie; quelques voiles de
+pêcheurs y semblent immobiles; l'eau se rétrécit par l'éloignement;
+puis la brume enveloppe ses rives indécises qui vont se fondre dans
+l'horizon du canton de Berne.</p>
+
+<p>(On reconnaît également ici l'horizon des lagunes de Venise dans le
+tableau des <i>Pêcheurs</i> de Léopold Robert; on voit que cette image
+d'enfance, restée dans ses yeux, avait besoin d'en sortir et de se
+reproduire sur la toile. Nos paysages sont en nous autant que dans les
+sites où nous plaçons nos scènes.)</p>
+
+<h4>XIII</h4>
+
+<p>Enfin, de rampe en rampe et de croupe en croupe, on arrive, après
+trois ou quatre heures de marche, au dernier plateau du Jura. Il est
+raboteux et mamelonné comme le dos d'un dromadaire; il est nu aussi
+comme le désert. On voit à distance un grand village, maintenant une
+élégante et populeuse petite ville, née en trente ans de la nature
+pastorale et de l'industrie. Aucun lac ne la baigne, aucune culture ne
+l'environne, aucune forêt ne l'ombrage. Ce village, bâti comme pour
+une nuit <span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span> dans la solitude, ressemble (ou plutôt ressemblait
+alors) à un groupe de tentes noirâtres, dressées pour une halte de
+pasteurs dans les steppes de Crimée par une tribu errante de Tartares.
+On y entre, sans s'apercevoir qu'on y est entré, par une grande rue,
+(alors dépavée), bordée çà et là de pauvres maisons grises aux toits
+aigus, pour laisser glisser l'hiver les lourdes neiges.</p>
+
+<p>Ce groupe de maisons, c'était la Chaux-de-Fonds, la ville où Léopold
+Robert était né. Il y avait loin de là aux sites poétiques, voluptueux
+ou majestueux des villas romaines, du golfe de Naples ou des lagunes
+et des canaux de Venise qu'il devait reproduire un jour. Seulement il
+y avait une chose dont je fus frappé et qui m'a mille fois frappé
+depuis dans mes voyages: c'est un horizon très-élevé, et par
+conséquent très-lumineux, dont on jouit ordinairement sur les hauts
+plateaux de la terre, et qui semble baigner les cimes de la
+<i>Chaux-de-Fonds</i> d'une pluie de rayons venant d'en bas et d'en haut à
+la fois sur le paysage. (Ce sentiment de la lumière si limpide et si
+répandue dans les tableaux de Léopold Robert doit tenir aussi de ce
+rayonnement et de cette transparence particulière <span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span> à
+l'atmosphère du plateau où il ouvrit les yeux.)</p>
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p>C'était au lever du soleil; je déposai mon sac de cuir sur le banc de
+bois d'un cabaret de village, seule auberge qu'il y eût alors à la
+Chaux-de-Fonds. On me servit du laitage, du pain bis, des &oelig;ufs, du
+vin de Neuchâtel, et tout en déjeunant je m'informai négligemment,
+auprès de la jeune et belle hôtelière au costume bernois et aux
+longues tresses de cheveux pendantes sur ses talons, d'un étranger qui
+habitait depuis quelques semaines, sous un nom supposé, la
+Chaux-de-Fonds. J'étais informé de sa résidence, je savais son nom de
+guerre; j'étais convenu par lettre avec lui d'une entrevue au
+village-frontière de la Chaux-de-Fonds pour des raisons qui sont
+restées secrètes.</p>
+
+<p>L'hôtesse me dit qu'elle avait logé en effet ce jeune étranger peu de
+jours avant celui de mon arrivée au pays, mais que cet étranger,
+trouvant encore trop de monde et trop de bruit dans une hôtellerie de
+village, <span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span> habitait maintenant un châlet isolé sur un des
+plateaux, chez un horloger. Elle me montra du doigt la fumée du toit
+de l'horloger, à travers la fenêtre ouverte.</p>
+
+<p>Je repris mon sac sur mon dos, j'essuyai la sueur de mes cheveux, je
+payai mes douze <i>batz</i> de Suisse à l'hôtesse, et je m'acheminai à
+l'indication de la fumée vers le plateau de l'horloger pasteur. Je
+marchais, sans suivre de sentier, à travers la pelouse courte, broutée
+par les moutons, qui tapissait les mamelons autour du village çà et là
+sur ma route; j'apercevais, disséminés aux flancs ou au fond des
+vallées, des châlets à peu près semblables à ceux de Lucerne ou de
+Berne; seulement ils étaient fondés sur des murailles de pierre noire,
+et le bois enfumé de l'étage supérieur attestait la pauvreté ou la
+négligence des habitants. Quant au reste, c'étaient les mêmes toits en
+pente roide, couverts de lattes de bois mince comme des écailles
+d'ardoise, noircis par la pluie et bordés sur la corniche de grosses
+pierres lourdes pour empêcher la toiture de s'envoler aux vents. Une
+galerie couverte circulait autour de la maison, avec sa balustrade de
+sapin sculpté; un escalier extérieur montait du seuil à la galerie;
+un bûcher <span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span> de rondins et d'éclats de bûches blanches de sapin
+était symétriquement rangé sous l'escalier; un pont de planches menait
+de la cour à la grange; le foin et la paille débordaient comme d'un
+grenier trop plein par les ouvertures; des filles et des enfants
+déchargeaient un chariot de fourrage embaumé, tandis que deux
+b&oelig;ufs, dételés du timon, mais encore appareillés au joug, léchaient
+de leurs langues écumantes les brins des longues herbes qu'ils
+pouvaient saisir à travers les ridelles du char. (J'ai reconnu plus
+tard ce char rustique dans celui du tableau des <i>Moissonneurs</i> ou du
+<i>Retour de la fête d'Arco</i>.)</p>
+
+<h4>XV</h4>
+
+<p>Sous l'avant-toit formé par le plancher proéminent de la galerie, et
+tout près de la première marche de l'escalier, on voyait une porte
+ouverte; à droite et à gauche un banc de bois blanc; devant la porte
+une vasque de pierre grise, entourée de seaux de cuivre et surmontée
+d'une tige de fer creux d'où ruisselait un filet d'eau, retombant avec
+une mélodie assoupissante dans la vasque. À travers <span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span> la porte
+on voyait briller un grand feu à flamme résineuse dans l'âtre. C'était
+la cuisine du châlet.</p>
+
+<p>À gauche de cette cuisine, une petite fenêtre basse et à petits
+carreaux de verre à huit faces, encadrés dans le plomb, illuminait un
+établi d'horloger vivement éclairé par la fenêtre. Des pendules de
+bois, des boîtes de montre en argent et en or, des ressorts d'acier,
+des rouages dentelés par la lime étaient suspendus aux vitres ou jetés
+pêle-mêle sur l'établi. On entendait du dehors le grincement de
+l'outil qui façonnait l'acier dans les mains du père de famille ou des
+enfants du châlet.</p>
+
+<p>Ce spectacle de l'industrie sédentaire de l'horloger, mêlé aux travaux
+champêtres du paysan des hautes montagnes, présentait un aspect de
+bien-être et de bon ordre qui faisait penser aux premiers temps du
+vieux monde. L'abrutissante division du travail, qui mécanise l'homme
+pour enrichir la société et qui fait de l'ouvrier humain une machine à
+un seul usage, n'était pas encore inventée: l'artisan, le pasteur et
+le laboureur étaient confondus dans un même homme. On sait que de
+Besançon, de Saint-Claude, de <span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span> Morez, au Locle et à la
+Chaux-de-Fonds, jusqu'aux plateaux de Saint-Fergues qui dominent le
+bassin de Genève, presque tous les châlets isolés, bâtis au milieu des
+pâturages, cachent un atelier domestique d'horlogerie! Chose étrange!
+ces solitaires, pour qui les heures ne marquent que le retour
+périodique des mêmes saisons et l'immobilité au temps sur le cadran de
+leurs occupations toujours les mêmes, sonnent partout l'univers les
+heures agitées de la vie des villes. Ces habitants du Jura ressemblent
+aux <i>muézimes</i> des cités de l'Orient, qui se tiennent sur les hauteurs
+de l'atmosphère, au sommet des minarets, pour chanter l'heure et pour
+avertir les hommes d'en bas de la fuite inaperçue du temps, qui glisse
+entre les doigts de l'homme comme l'eau.</p>
+
+<h4>XVI</h4>
+
+<p>Le châlet dont on m'avait indiqué le site par la fumée de son toit
+était semblable à tous ces châlets. J'y trouvai l'étranger déguisé
+dont je cherchais depuis plusieurs jours la trace; je passai le reste
+de la soirée à m'entretenir <span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span> avec lui de l'objet de notre
+entrevue, tout en nous égarant de meules de foin en meules de foin sur
+les pentes veloutées des collines prochaines. On m'offrit pour la nuit
+une place dans le fenil, et je partageai le souper de la famille de
+l'horloger pasteur.</p>
+
+<h4>XVII</h4>
+
+<p>Cette famille du haut Jura ne sortira jamais de ma mémoire; il y avait
+le père, la mère, cinq ou six enfants échelonnés de taille comme
+d'âge, à commencer par une belle jeune fille de seize ans, à finir par
+deux petites filles et trois petits garçons dont le plus jeune était
+encore pendu, comme la dernière grappe, à la mamelle de la mère.</p>
+
+<p>Le père était un visage pensif aux yeux noirs, au front profondément
+creusé par le pli de la réflexion entre les deux yeux, au teint pâli
+par le métier sédentaire, mais à la bouche fine et délicate, comme
+celle de J.-J. Rousseau, le philosophe de cette même race d'horlogers
+du Jura. Son regard couvait toute cette couvée éclose de son amour et
+nourrie de son travail d'artisan; il se délassait <span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span> le soir et
+les jours de fête par la lecture. On voyait sur une planchette de
+sapin, au-dessus de son établi, quelques volumes soigneusement rangés:
+la Bible, les <i>Pastorales de Gessner</i>, ce Théocrite de Zurich,
+l'<i>Histoire de la Suisse</i>, par Jean de Müller, les &oelig;uvres de J.-J.
+Rousseau, les <i>Études de la Nature</i> de Bernardin de Saint-Pierre,
+<i>Paul et Virginie</i>, et quelques alphabets en grosses lettres pour
+enseigner à lire et à écrire aux enfants quand ils seraient d'âge.</p>
+
+<p>La mère était une belle figure des montagnes, usée par ces précoces
+maternités; il y avait, sur ses traits amaigris et pâlis, des retours
+de fraîcheur et de beauté pareils à ces retours de soleil du soir sur
+les rosiers du jardin après la pluie.</p>
+
+<p>Les petits garçons étaient plus graves qu'ils ne sont ordinairement à
+cet âge; il y avait de la timidité et de la mélancolie dans leurs
+physionomies. La solitude approfondit tout, même le premier regard sur
+la vie dans la naïve enfance.</p>
+
+<p>La fille aînée était une de ces figures qu'on ne voit pas deux fois
+dans le cours d'une vie et qu'on ne peut pas voir ailleurs que dans
+les châlets d'un peuple pastoral; les <span class="pagenum"><a id="page438" name="page438"></a>(p. 438)</span> traits étaient d'une
+pureté grecque, les yeux d'une limpidité de fontaine sous la roche, le
+teint d'une blancheur de marbre transpercé par un rayon du matin, les
+formes d'une élévation, d'une perfection, d'une élégance, d'une
+souplesse, et cependant d'une dignité naturelle que les statues
+attiques, trop peu chastes d'expression, n'ont jamais, mais que les
+statues virginales des sculpteurs allemands du moyen âge ont seuls
+rêvée et reproduite dans leurs niches de cathédrales. L'ombre de ses
+longs cils sur ses joues, le soir, quand elle lut en notre présence la
+prière d'avant la nuit aux enfants, flotte encore dans mes regards
+après quarante ans, comme si la lampe qui éclairait son suave profil
+n'était pas éteinte encore. C'était la sainteté de la jeunesse
+enveloppée du respect qu'elle inspire; il n'y aurait pas eu sous les
+tentes de <i>Madian</i> un homme assez dépravé et assez hardi pour
+profaner, par une mauvaise pensée, cette vision d'ange féminin, et
+cependant elle regardait jusqu'au fond de l'âme l'étranger qui lui
+parlait de ses petits frères et de sa petite s&oelig;ur, et, quand elle
+souriait, il y avait tant d'abandon et tant de sécurité dans ce
+sourire qu'on croyait voir en elle une s&oelig;ur avec laquelle on avait
+souri.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span> XVIII</h4>
+
+<p>Je passai trois jours dans cette famille patriarcale; j'en ai oublié
+le nom, je n'en ai oublié ni le châlet, ni les habitants, ni les
+naïvetés, ni les matinées passées à faner le foin sur les prés, ni les
+soirées autour de l'établi de l'horloger, pendant que la mère chantait
+à demi-voix pour endormir l'enfant sur son sein et que la jeune fille
+limait entre ses doigts délicats, à côté de son père, les anneaux
+microscopiques d'une chaîne de montre.</p>
+
+<p>C'est là et dans quelques autres châlets du haut Jura français que
+j'appris à apprécier ce mélange heureux d'une profession pastorale
+d'été et d'une profession mécanique d'hiver, qui donne l'aisance et
+l'occupation à toutes les saisons. Ces horlogers champêtres sont une
+classe d'artisans lettrés, une aristocratie de travail dont les
+m&oelig;urs élégantes et simples font de ces montagnes une Arcadie
+d'artistes.</p>
+
+<p>C'est dans une de ces familles (peut-être dans cette famille même où
+je découvris l'étranger de la Chaux-de-Fonds) que Léopold Robert avait
+reçu le jour. Il y avait aussi dans <span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span> la maison un père
+artisan, une mère pieuse, une s&oelig;ur angélique, trois petits frères
+maniant de leurs mains enfantines le râteau du faneur le jour, l'outil
+de l'horloger le soir. J'ai toujours aimé à me figurer que Léopold et
+Aurèle Robert étaient sortis de ce nid dans les herbes dont le hasard
+m'avait fait partager quelques jours la paix.</p>
+
+<h4>XIX</h4>
+
+<p>Léopold était né à peu près à la même date du temps que moi, six ans
+avant le siècle. «La maison de son père, disent ses biographes, M. de
+Lécluse, le Winckelman des peintres français, et M. Feuillet de
+Conches, son ami, la maison de son père, où il naquit, est en dehors
+du village sur le chemin qui conduit au <i>Locle</i>. C'est là qu'enfant
+Léopold errait dans les herbages, au milieu des pâtres et des
+troupeaux.»</p>
+
+<p>La nature, le ciel, les eaux, les arbres, les animaux, les figures
+simples, graves et d'une gracieuse sévérité de traits des pasteurs et
+des faneuses suisses furent ses seuls maîtres et ses <span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span> seuls
+modèles. Le soir, en rentrant dans la maison, il couvrait d'ébauches
+au crayon ou à la craie les murailles et les planches de sapin de
+l'atelier d'horlogerie de son père; ses ébauches étaient empreintes
+d'un caractère de grandiose et d'idéal qui les firent remarquer par
+les amis de la famille. Son père cependant ne le destinait pas à
+l'horlogerie, qui ne pouvait nourrir plus d'un monteur de boîtes de
+montre dans le petit bien de famille; il l'envoya faire des études
+classiques dans une maison d'éducation économique à Porrentruy; il
+voulait le préparer à la profession du commerce: le Suisse est, comme
+l'Arabe, guerrier, pasteur ou marchand. Les instincts de Léopold
+répugnaient à cette profession d'un honnête et laborieux égoïsme; il
+avait trop d'imagination pour aimer le chiffre, qui n'exprime que des
+quantités et qui résume toute une vie d'homme dans un seul mot:
+l'épargne.</p>
+
+<p>On sentit bientôt qu'il n'était pas né pour un comptoir de trafiquant
+de Bâle ou de Zurich.</p>
+
+<p>On le rappela au châlet; il avait néanmoins dévoré les livres
+classiques de son école; on le livra à sa nature. Il entra comme élève
+dessinateur et graveur chez les <i>Girardet</i> du Locle, voisins et amis
+de l'horloger de la Chaux-de-Fonds. <span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span> Ses essais furent
+heureux, ses progrès rapides.</p>
+
+<p>L'un des deux frères <i>Girardet</i> était célèbre déjà dans la librairie
+de Paris et de Neuchâtel par les dessins et les gravures remarquables
+dont il décorait les livres illustrés. Charles Girardet choisit
+Léopold Robert parmi ses apprentis pour l'amener avec lui dans son
+atelier de graveur à Paris. Le peintre David, qui régnait alors en
+France comme réformateur de la peinture, permit au jeune apprenti de
+venir dessiner d'après ses tableaux froids et automatiques dans son
+atelier. Robert y prit le goût de la rectitude et de la sobriété des
+lignes de ses figures; il ne pouvait y prendre ni l'expression des
+physionomies, ni la passion, ni le mouvement, ni le coloris, <i>triple
+vie du tableau</i> qui manquait entièrement à son maître. David était à
+la peinture ce que Calvin était à la religion, un rigide réformateur,
+non un créateur. Il éloignait les vices, il n'enfantait pas la beauté;
+il avait un pinceau, il n'avait point d'âme. Il y a plus d'âme dans un
+des visages du tableau de <i>la Pêche à Venise</i> que dans l'&oelig;uvre
+entière de David.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span> XX</h4>
+
+<p>Léopold Robert concourut pour le prix de gravure à l'École des
+beaux-arts de Paris; sa naissance étrangère l'exclut du concours.
+Bientôt l'exil politique de David, proscrit comme régicide en Belgique
+en 1816, ramena le jeune artiste, sans maître et sans patrie, dans la
+maison paternelle. Il y resta deux ans, découragé de ses espérances;
+il employa ces années d'incertitude et d'impasse à se créer son art à
+lui seul par des méditations solitaires et par des essais assidus.</p>
+
+<p>La figure humaine, dont la Suisse et dont sa propre famille lui
+offraient les plus beaux types, l'expression des sentiments simples
+sur les traits, les attitudes, ces gestes de l'âme, furent sa
+principale étude dans de nombreux portraits. Le caractère spécial de
+son pinceau, la réflexion, la simplicité, la mélancolie, le gracieux
+dans la sévérité, l'idéal dans le vrai, sont sans doute les produits
+de ces années de solitude, ingrates en apparence, fécondes en réalité.
+Une école n'aurait créé qu'un disciple, l'isolement et la pensée
+créèrent un <span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span> maître. Que serait devenu Léopold Robert s'il
+était resté un élève froid et compassé de David dans une école des
+beaux-arts à Paris? Il lui fallait pour maître les montagnes, les
+pasteurs, les mers, les matelots, les horizons romains des
+Marais-Pontins, la lumière qui baigne les Abruzzes et ces mélancolies
+profondes qui creusent l'âme jusqu'au désespoir, mais aussi jusqu'au
+génie. Dans tous les arts, tous les suprêmes artistes sont fils
+d'eux-mêmes. Que serait devenu Chateaubriand si, au lieu de converser
+avec son âme sur les grèves de Combourg ou dans les forêts du
+Nouveau-Monde, il avait eu pour séjour de jeunesse les salons
+efféminés de Paris et pour émules les poëtes énervés et maniérés de
+notre décadence?</p>
+
+<h4>XXI</h4>
+
+<p>La renommée de ses portraits descendit de la Chaux-de-Fonds jusqu'à
+Neufchâtel. La Providence lui devait un patron; il l'avait cherché
+dans le roi de Prusse, alors souverain de Neuchâtel; il le trouva,
+plus près de lui, dans un généreux et riche habitant de cette ville,
+M. Roullet de Mézerac, qui venait de <span class="pagenum"><a id="page445" name="page445"></a>(p. 445)</span> voyager en Italie. Ce
+compatriote offrait à Léopold Robert son amitié et le subside
+nécessaire pour aller étudier son art dans la patrie de l'art.</p>
+
+<p>Le jeune artiste accepta sans hésitation, des mains de l'amitié, ces
+arrhes de sa gloire future, bien sûr de les restituer avec usure à son
+généreux patron.</p>
+
+<p>C'était en 1818; le pape Pie VII régnait, après avoir longtemps pleuré
+sa capitale dans les longs exils de Fontainebleau et de Savone. Plus
+pieux que Léon X, mais aussi fervent qu'un Médicis pour l'illustration
+de sa capitale par les arts, il laissait administrer sous lui son
+ministre et son ami, le cardinal Consalvi, d'aimable mémoire.</p>
+
+<p>Ce cardinal, plus politique que sacerdotal, ressemblait de visage et
+de caractère à Fénelon; il faisait de Rome, à cette époque, la
+<i>Salente</i> des arts. Le reflux d'étrangers longtemps privés par la
+guerre du séjour de cette capitale des ruines concourait à cette
+splendeur restaurée de Rome; c'était la capitale des peintres, des
+sculpteurs, des musiciens, des poëtes, des savants de toute l'Europe.
+Nous n'oublierons jamais l'atmosphère d'enthousiasme pour le génie
+qu'on respirait alors dans cette Athènes <span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span> de l'Italie. L'âge
+de Périclès renaissait sous le cardinal Consalvi. Après une matinée
+passée dans l'atelier de <i>Canova</i>, le Phidias vénitien, on visitait
+les ateliers de <i>Thorwaldsen</i>, le Michel-Ange du Nord; on assistait à
+la création de toiles ou de fresques magiques sous le pinceau de dix
+écoles de peintres de toutes les nations, presque tous hommes d'un
+esprit de conversation transcendante (car le pinceau, je ne sais
+pourquoi, aiguise l'esprit plus qu'aucune autre profession artistique;
+c'est peut-être parce que l'intelligence pense pendant que le pinceau,
+qui se promène de la toile à la palette, repose l'esprit et le rend
+plus dispos au doux exercice de l'entretien. Personne ne cause avec
+plus d'originalité qu'un peintre).</p>
+
+<p>On sortait de ces ateliers, ouverts dès le matin aux visiteurs comme
+nous, pour aller, avec M. de Humbolt ou avec M. Gell, explorer les
+fouilles ou les ruines du Palais d'or de Néron; le soir on entendait
+au théâtre de <i>Frosinone</i> les légers opéras, préludes de Rossini, ce
+rossignol du siècle; l'oreille encore ivre de cette musique, on
+achevait les soirées dans les salons lettrés de la duchesse de
+Devonshire, entre le cardinal Consalvi, son ami, et les politiques les
+plus consommés des différentes cours <span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span> de l'Europe. On
+retrouvait là tous les jeunes artistes du matin, confondus, comme du
+temps de Léon X, avec les puissants de la terre. On écoutait les vers
+de lord Byron, apportés de Ravennes ou de Venise par la mémoire des
+derniers arrivés de l'Adriatique; quelquefois on me demandait
+quelques-unes de mes propres <i>Méditations</i>, composées la veille au
+bord des cascatelles de Tibur. On rentrait à pas lents au clair de
+lune d'Italie, qui jetait les grandes ombres du Colysée ou du Panthéon
+sur les cendres de Rome. L'enthousiasme de l'antiquité, de l'histoire,
+de l'art, des statues, des tableaux, de là musique, de la poésie, de
+la philosophie, baignait tous les pores; c'était la transfiguration de
+l'homme en pure intelligence par la divinité de l'art; on ne respirait
+que de la gloire; on avait le mirage de l'immortalité. Quels jours! Et
+maintenant quels soirs!</p>
+
+<h4>XXII</h4>
+
+<p>Cette atmosphère romaine de 1819 à 1822 transfigura aussi Léopold
+Robert en Romain. Il eut le vertige de l'Italie; il conçut une
+peinture <span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span> nouvelle, tout imprégnée de la pureté des lignes des
+horizons romains, de la beauté des têtes transtévérines, de la mâle
+sévérité des attitudes de ce peuple-roi, dont la majesté se révèle
+dans le pasteur des Abruzzes comme un diadème égaré des palais et
+retrouvé dans les cabanes, enfin de cette lumière de fournaise ardente
+qui se vaporise en touchant la terre et qui immerge toute la nature
+dans un océan de clartés, doublant les objets par les ombres crues
+qu'elle projette sur leur face obscure. Il effaça pour jamais de sa
+palette ces teintes vertes et ces nuances grises qu'il avait imitées
+jusque-là des couleurs ternes de Paris et du Jura, et il y substitua,
+non pas des couleurs, mais des rayons liquides fondus sur ses toiles.
+Son dessin suivit la transformation de sa palette; il oublia le
+vulgaire et ne chercha plus que l'idéal. Quant à l'expression de la
+passion sur les figures, il n'eut point à la chercher: il la portait
+dans son âme; il était tout passion, mais comme il convient à l'art
+quelconque, passion pensive, quoique pathétique, passion qui reste
+belle dans le supplice, et qui, en se possédant et en se contemplant
+elle-même, devient spectacle pour les regards de Dieu et des hommes.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span> XXIII</h4>
+
+<p>Cette transfiguration du jeune artiste français et suisse en peintre,
+en poëte, en philosophe du pinceau italien, ne fut pas soudaine; le
+travail fut à la hauteur de l'effort.</p>
+
+<p>Tout homme, quelque passionné qu'il soit, et précisément parce qu'il
+est plus passionné, porte en soi la patience de son génie. À un but
+éternel il n'épargne pas le temps. On raconte des miracles de la
+patience de ce jeune homme et de son recueillement érémitique dans une
+petite maison d'une rue écartée de Rome, pour atteindre par le pinceau
+ce qu'il atteignait déjà par la conception. Nous avons vu ces
+centaines d'ébauches, notes de son poëme intérieur, par lesquelles il
+mesurait ses progrès ou préparait les groupes, même les plus
+indifférents en apparence, de ses grands tableaux; ces notes sont
+aussi achevées que ses poëmes. On en voyait un grand nombre à Paris,
+il y a quelques années, chez un opulent Mécène de la peinture, M.
+Paturle, digne possesseur de ce reliquaire du génie (M. Paturle vient
+de mourir; que deviendra ce précieux héritage?). <span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span> C'est ainsi
+qu'autrefois à Rome le riche banquier <i>Chigi</i> livrait les plafonds et
+les murailles de son palais de la <i>Farnesina</i> à Raphaël pour garder à
+la postérité les moindres traces de cette main divine. Honneur à l'or
+quand il se dévoue à l'art! Il se transforme en se répandant. Raphaël
+et Léopold Robert emportent avec eux à la postérité les noms de
+<i>Chigi</i> et de <i>Paturle</i>.</p>
+
+<p>Apprécier le génie, c'est le génie aussi sous la forme de
+l'admiration. Sans l'admiration, que deviendraient les
+chefs-d'&oelig;uvre?</p>
+
+<h4>XXIV</h4>
+
+<p>M. de Lécluse, peintre et écrivain français de notre temps, qui a
+illustré souvent le <i>Journal des Débats</i> de ses études sur l'art, a
+droit de partager cet honneur. Il avait connu Léopold pendant ses
+années de noviciat à Paris; il croyait en lui, et il le soutenait à
+Neuchâtel et à Rome de ses encouragements, cette monnaie du c&oelig;ur
+sans jalousie, et par conséquent sans dénigrement. M. de Lécluse s'est
+toujours oublié lui-même pour faire valoir les talents de ses rivaux.
+Comme Socrate, il ne <span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span> produisait plus, mais il aidait les
+autres à produire: accoucheur de tableaux, comme Socrate accoucheur
+d'idées. Beaucoup des lettres intimes de Léopold Robert sont adressées
+à M. de Lécluse: nous les citerons tout à l'heure; d'autres sont
+empruntées au portefeuille de M. Feuillet de Conches. Ces lettres,
+comme ces poteaux funèbres plantés dans la neige des Alpes, au bord du
+précipice, jalonnent la route de la gloire à la mort.</p>
+
+<h4>XXV</h4>
+
+<p>Ce fut en 1817 que Léopold Robert se sentit assez maître de sa main et
+de sa couleur pour composer son premier grand tableau; ce tableau,
+comme toutes les ébauches qui l'avaient précédé, c'était l'Italie.
+L'Italie s'était emparée de son imagination: ses yeux étaient le
+miroir de cette terre de la lumière et de la beauté; son âme entière
+n'était qu'une transfiguration de l'Italie en amour et en culte.
+Raphaël ou Titien eux-mêmes n'avaient pas plus aimé cette patrie. Ce
+fils adoptif égalait ces fils des entrailles en passion pour leur
+mère. L'Italie <span class="pagenum"><a id="page452" name="page452"></a>(p. 452)</span> viendrait à périr qu'on la retrouverait sous
+ses pinceaux.</p>
+
+<p>Ce premier grand tableau, sur lequel Léopold Robert fondait en idée sa
+fortune d'artiste et l'espérance de sa renommée, lui était commandé
+par un de ses opulents compatriotes de Neuchâtel. C'était la <i>Corinne</i>
+de madame <i>de Staël</i>, improvisant au cap Mycènes.</p>
+
+<p>Ce sujet, plus déclamatoire que vrai et pathétique, était à la mode de
+1820; ce poëme ou ce roman vivait encore; il est mort aujourd'hui,
+comme meurent, après un certain temps, dans la littérature des
+peuples, toutes les choses qui sont calquées sur les engouements de la
+société factice au lieu d'être calquées sur l'éternelle et simple
+nature.</p>
+
+<p>Le peintre français <i>Gérard</i> l'avait déjà exécuté en homme d'esprit
+qu'il était. C'est ce tableau que nous avons tous vu suspendu dans
+l'humble chambre de la belle madame Récamier, au-dessus du fauteuil
+sacré où s'asseyait, dans sa mâle vieillesse, cette autre <i>Corinne</i>
+virile du siècle, M. de Chateaubriand.</p>
+
+<p>Ce tableau de Gérard, en face du beau visage flétri de madame
+Récamier, au-dessus de la tête triomphale et dédaigneuse de M. de
+Chateaubriand, complétait bien la scène d'intérieur <span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span> à
+laquelle j'étais rarement admis. C'était une évocation perpétuelle de
+l'ombre de madame de Staël dans le c&oelig;ur des amis qui lui
+survivaient. Ce tableau était le vrai piédestal de cette figure de
+madame de Staël, une conversation éloquente dans un salon.</p>
+
+<p>Le visage que Gérard a donné à sa Corinne n'a rien des traces de la
+passion, des lassitudes du génie, des pâleurs de l'inspiration sur des
+traits de femme; c'est un poli et frais visage de Suissesse abreuvée
+de lait, ou d'Anglaise colorée du frisson des brises du Nord,
+cherchant à froid, dans ses yeux rêveurs, quelques phrases sonores
+pour pleurer en mesure sur la décadence de l'empire romain, qui lui
+est parfaitement indifférente. Un pâle Écossais l'écoute par
+politesse; il s'enveloppe de son manteau contre la froide écume des
+vagues beaucoup plus que contre le frisson de l'enthousiasme et de
+l'amour; quelques spectateurs regardent sans comprendre. Les ruines
+jaunissent et la mer bleuit comme une décoration convenable de cet
+opéra en plein air. Tel qu'il est le tableau est agréable à l'&oelig;il,
+mais c'est une Italie réfléchie dans la glace et encadrée dans la
+bordure d'un boudoir de Londres ou de Paris.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span> XXVI</h4>
+
+<p>C'était une grande témérité à un amateur de Neuchâtel de commander
+l'exécution de ce même sujet à un jeune peintre de ses montagnes;
+c'était une grande audace au peintre d'accepter le défi. Aussi Léopold
+Robert, malgré son extrême désir de satisfaire son généreux patron, ne
+put-il jamais totalement plier son mâle et sauvage génie à ce
+programme de salon suisse ou français. Il travailla assidûment et
+lentement à étudier et à placer les paysages, les flots, les écueils,
+les groupes secondaires de son tableau; mais il laissa toujours en
+blanc la figure de l'improvisatrice, ne trouvant rien, dans son
+imagination éminemment vraie, naturelle, sérieuse, de cet enthousiasme
+de convention qu'il fallait nécessairement donner à cette figure de
+jeune fille du Nord, psalmodiant et pleurant des lamentations
+imaginaires sur les catastrophes des vieux Romains. Les catastrophes
+des femmes sont dans leurs c&oelig;urs; Léopold ne pouvait transporter
+dans leur imagination ce qu'il ne voyait que dans leur âme. Corinne,
+pour lui, était trop théâtrale; il ne <span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span> pouvait prendre un tel
+modèle que sur la scène ou dans une séance d'Académie; or ce n'était
+pas là qu'il étudiait la nature.</p>
+
+<h4>XXVII</h4>
+
+<p>À l'époque de 1819 et 1820 où Léopold étudiait avec une solitaire
+passion son art dans un faubourg de Rome, des actes de brigandage
+tragique venaient d'ensanglanter la campagne de Rome. Le brigandage,
+dans ce pays de séve surabondante, est une habitude intermédiaire
+entre l'héroïsme et le crime; des héros oisifs sont bien près de se
+faire brigands. Les gouvernements policés les poursuivent, les
+m&oelig;urs du pays ne les déshonorent pas.</p>
+
+<p>La petite ville de Sonnino, au pied des Abruzzes, était peuplée
+presque tout entière de cette race héroïque et belle de brigands
+romains.</p>
+
+<p>Gasparone, leur chef, que nous avons connu nous-même dans les geôles
+de fer des cachots de Rome, venait guerroyer avec les sbires du pape
+jusque dans les campagnes d'Albano qui dominent Rome. Les étrangers,
+rançonnés ou enlevés dans les cavernes des montagnes, poussaient des
+cris de terreur et d'indignation. Le <span class="pagenum"><a id="page456" name="page456"></a>(p. 456)</span> cardinal Consalvi, qui
+avait été autrefois arrêté et mis à prix lui-même par un de ces chefs
+de <i>bandits</i>, ouvrit une véritable campagne militaire contre la ville
+de Sonnino, quartier général du brigandage; les portes et les murs de
+ce repaire furent crénelés de têtes de bandits tués dans les combats
+ou dans les supplices au sein de ces montagnes. Rien ne put déraciner
+de ces rochers le crime héréditaire dans ces sauvages familles; il
+fallut démolir Sonnino et exporter en masse hommes, femmes, jusqu'aux
+belles jeunes filles et aux enfants, la population en masse de
+Sonnino, dans les prisons élargies de Rome.</p>
+
+<p>Ces prisons en plein air étaient seulement une espèce de lazaret
+épuratoire contre la peste du brigandage; les grands coupables étaient
+morts sur leurs rochers, exposés sur des fourches patibulaires au bord
+de la route de Terracine, d'Itri, de Fondi, du royaume de Naples, ou
+chargés de fer et scellés aux murs des cachots; leurs familles, leurs
+vieillards, leurs femmes, leurs enfants jouissaient d'une demi-liberté
+dans ces dépôts de Rome. C'était la plus belle et la plus pittoresque
+population de tout âge et de tout sexe qu'il fût possible d'imaginer
+pour un poëte et de <span class="pagenum"><a id="page457" name="page457"></a>(p. 457)</span> reproduire pour un peintre: la taille
+élevée, les membres dispos, les fières attitudes, les costumes
+sauvages des hommes; les profils purs, les yeux d'un bleu noir, les
+cheveux dorés, les épingles d'argent semblables à des poignards, les
+corsets pourpres, les tuniques lourdes, les sandales nouées sur les
+jambes nues des femmes; les groupes formés naturellement, çà et là, le
+long des murs, par les captifs, les épouses ou les fiancées
+demi-libres, s'entretenant, les joues rouges de passion ou pâles de
+pitié, avec leurs maris ou leurs amants, à travers les gros grillages
+de fer des lucarnes des cachots, ouvrant sur les cours; les hommes
+assis et pensifs sur la poussière, le coude sur leurs genoux, la tête
+dans leur main; les jeunes filles se tressant mutuellement leurs
+cheveux de bronze avec quelques tiges de fleurs de leurs montagnes,
+apportées par leurs aïeules la veille du dimanche, les regards chargés
+des images de la patrie, des arrière-pensées de la vengeance, des
+invocations ardentes à la liberté de la montagne; les enfants à la
+mamelle allaités en plein soleil de lait amer mêlé de larmes; toute
+cette scène, que nous avons contemplée souvent nous-même alors,
+laissait dans le souvenir, dans l'&oelig;il <span class="pagenum"><a id="page458" name="page458"></a>(p. 458)</span> et dans
+l'imagination un pittoresque de nature humaine qui ne s'efface plus.</p>
+
+<h4>XXVIII</h4>
+
+<p>Il avait été donné à Léopold Robert, grâce à la protection de quelques
+gardiens subalternes de ce dépôt des déportés de Sonnino, d'en jouir
+tous les jours; c'est là qu'il apportait ses crayons, c'est là qu'il
+étudiait, sur une vigoureuse nature, les traits, les physionomies, les
+attitudes, les costumes de ce que la terre d'Italie porte de plus beau
+dans la femme et de plus mâle dans l'homme. Jamais, depuis <i>Salvator
+Rosa</i>, le peintre des brigands, brigand lui-même, on ne fit poser la
+nature vivante dans un si sauvage et si tragique atelier. Le génie de
+Robert y prit ce caractère de grandiose, de force, de sévérité dans le
+beau qui s'attacha depuis cette époque à son pinceau comme une couleur
+indélébile.</p>
+
+<p>Mais, si son imagination s'y dessina, s'y modela, s'y colora sur ces
+beaux types de femmes apennines des Abruzzes, son cour aussi n'y
+résista pas; un grand et sombre <span class="pagenum"><a id="page459" name="page459"></a>(p. 459)</span> attrait, prélude, hélas!
+trop certain d'une grande et sombre passion, s'empara de son âme.</p>
+
+<p>Puis-je l'accuser d'avoir contemplé avec trop de complaisance la fille
+innocente du brigand des Abruzzes, moi qui ai suivi, sur les vagues de
+la même mer, la fille du pêcheur de Procida? Et Raphaël ne mourut-il
+pas lui-même d'admiration pour la beauté plébéienne de la <i>Fornarina</i>?</p>
+
+<p>Regardez, dans le tableau des <i>Moissonneurs</i>, la jeune fille qui se
+relève de la glèbe, sa faucille à la main, qui tourne aux trois quarts
+son visage souriant d'un sourire sévère vers le char, et qui jette un
+regard de reproche amoureux au jeune homme, fils du riche laboureur,
+dansant devant la tête des buffles? La <i>Fornarina</i> n'a pas un ovale
+plus parfait et plus déprimé, un regard à pleine paupière où entre
+plus de ciel et d'où sorte plus de pensée secrète, une lèvre plus
+dédaigneuse, une fossette dans la joue plus prête à sourire et à
+pardonner à l'excès d'ivresse de son fiancé. Quelle tête!... c'était
+celle de Thérésina. Or qu'était-ce que Thérésina? Je vais vous le
+dire.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page460" name="page460"></a>(p. 460)</span> XXIX</h4>
+
+<p>Thérésina était la plus jeune fille d'un habitant de Sonnino, célèbre
+par ses exploits de bandit sur les frontières de Rome et de Naples. Sa
+s&oelig;ur aînée, Maria Grazia, femme d'un autre bandit emprisonné ou
+supplicié à Naples, était aussi renommée à Rome par sa beauté que par
+son caractère. Déportée avec sa famille au dépôt de Rome, elle y était
+libre, et elle posait comme modèle de beauté tragique devant les
+peintres étrangers; le peintre français Schnetz, ami de Léopold
+Robert, directeur depuis de l'école de France à Rome, la protégeait et
+lui donnait asile; elle le protégeait à son tour quand il allait
+explorer les montagnes des Abruzzes et chercher des sites pour ses
+compositions toutes romaines. Un mot de Maria Grazia leur était un
+sauf-conduit parmi ces montagnards.</p>
+
+<p>Thérésina, plus jeune, aussi belle, mais autrement belle que <i>Maria
+Grazia</i>, n'avait alors que seize ou dix-sept ans; c'était la grâce de
+cette beauté dont sa s&oelig;ur était la force. Robert s'attacha à
+reproduire cent fois sur sa toile <span class="pagenum"><a id="page461" name="page461"></a>(p. 461)</span> cette charmante et grave
+physionomie où la naïveté de l'enfance luttait avec la première
+passion de la jeunesse. Voulez-vous la voir? la voilà, dansant les
+cheveux, semés de fleurs des hautes montagnes, une ivresse qui a peur
+de sa joie, une lionne qui badine avec sa griffe naissante.</p>
+
+<p>Voulez-vous la voir? Arrêtez-vous au musée du Louvre devant le groupe
+des deux jeunes filles qui dansent autour du char du tableau de la
+<i>Madonna dell' Arco</i>; celle qu'on ne voit que de profil et qui relève
+des deux mains son tablier pour que les plis ne gênent pas ses pieds
+nus, c'est Thérésina.</p>
+
+<p>Elle a noué autour de ses cheveux, à demi détachés, une couronne de
+fleurs sauvages d'un admirable éclat; on y reconnaît les bleuets, les
+&oelig;illets rouges, les marguerites blanches, les pavots mêlés à des
+épis de folle avoine, toutes fleurs des hauts pâturages du Jura
+transportées par réminiscence sur le front de la fille des Abruzzes.
+Son profil est tout à fait féminin, presque enfantin; elle sourit à
+peine, elle baisse les yeux et regarde ses pieds avec l'expression
+d'une pudique honte. On voit qu'elle danse non par ivresse, mais par
+piété, pour complaire à sa s&oelig;ur, à ses frères, et pour honorer la
+madone.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page462" name="page462"></a>(p. 462)</span> Le caractère méditatif, recueilli et sauvage du jeune peintre
+étranger se complaisait dans la contemplation de cette innocence,
+fleurissant au milieu des rochers tragiques de Sonnino et flétrie par
+l'ombre des cachots ou des gibets patibulaires de toute sa famille;
+ses misères autant que ses charmes l'attachèrent à Thérésina. Elle
+inspirait ses pinceaux, elle attendrissait son c&oelig;ur comme tous les
+premiers amours des artistes sensibles, peintres ou poëtes. Elle
+devait bientôt mourir, afin de laisser une ombre sur le c&oelig;ur de son
+amant et un éblouissement de jeunesse dans ses yeux. La Béatrice de
+Dante, la Laure de Pétrarque et tant d'autres n'étaient-elles pas de
+cette famille d'apparitions, qui brillent et qui meurent pour laisser,
+à ceux qui les ont vues les premiers, des rêves célestes et
+ineffaçables dans la mémoire? Le génie à ses commencements a besoin de
+larmes pour tremper la plume ou le pinceau dans la tristesse, cette
+vérité pathétique du c&oelig;ur humain.</p>
+
+<h4>XXX</h4>
+
+<p>«J'ai été frappé en entrant en Italie, écrivait <span class="pagenum"><a id="page463" name="page463"></a>(p. 463)</span> à cette
+époque Léopold Robert à un des confidents de son âme, de la beauté de
+ces figures italiennes, des m&oelig;urs antiques, des costumes
+pittoresques et sauvages de ces montagnards du Midi. Je pense les
+reproduire avec ce caractère de simplicité et de noblesse naturelle de
+ce peuple, caractère transmis par ses aïeux. Ce que j'ai fait jusqu'à
+présent ne me satisfait pas encore; j'espère réussir mieux; cependant
+mes tableaux, quels que soient les sujets, sont déjà très-recherchés à
+Rome. Mon état me coûte beaucoup; je suis forcé d'avoir toujours des
+modèles pour mes tableaux, car je suis résolu de ne pas faire un seul
+trait sans ce secours, qui ne peut jamais tromper... Je fais aussi des
+excursions dans les montagnes les plus sauvages, et j'y trouve des
+sujets et des modèles tout nouveaux pour ce nouveau genre de
+peinture.»</p>
+
+<p>«Cependant, ajoute-t-il dans la lettre suivante en parlant de son
+tableau de <i>Corinne</i>, ce tableau commence à me peser; j'ai peur de
+m'être fourvoyé en acceptant de le composer; j'ai choisi un sujet trop
+difficile à rendre, et d'ailleurs je m'aperçois qu'une <i>Corinne</i> est
+trop relevée pour moi, qui n'ai jamais <span class="pagenum"><a id="page464" name="page464"></a>(p. 464)</span> fait que des
+contadines (des paysannes).»</p>
+
+<p>«Cette figure de Corinne est ingrate à faire, poursuit-il quelque
+temps après; on ne sait quel caractère lui donner, ni quel costume.»</p>
+
+<h4>XXXI</h4>
+
+<p>On voit que, dans la lutte entre la nature et la convention, la nature
+en lui triomphe et qu'elle triomphe de lui. Il ne peut concevoir cette
+sibylle de salon, drapée par la marchande de modes et donnant
+rendez-vous à ses amis sur un écueil lavé par l'écume, pour écouter
+une déclamation à froid, puisée dans des rhétoriques de demoiselles.
+Décidément la nature sincère et grave de l'enfant du Jura se refuse à
+cet effort impossible. En vain il copie le mâle visage de la s&oelig;ur
+aînée de Thérésina, Maria Grazia: cette figure n'a que des passions
+vraies dans ses traits; elle enfonce la toile; elle fait frémir Oswald
+et pâmer d'effroi les élégantes Écossaises de la société de Corinne.
+En vain il copie le délicat et naïf visage de Thérésina elle-même:
+elle est trop simple pour simuler d'autre inspiration que celle de son
+c&oelig;ur; elle est trop timide pour lever au ciel ces regards de
+sibylle qui sont <span class="pagenum"><a id="page465" name="page465"></a>(p. 465)</span> un défi au soleil; elle ne regarde que
+celui qu'elle aime, elle ne voit le monde que dans ses yeux.
+L'impatience saisit à la fin le peintre; il efface d'une main résolue
+toutes ces ébauches, il renonce au mensonge pour la vérité, et il
+peint l'improvisateur napolitain, l'Homère populaire et maritime, sa
+guitare à la main, assis sur un écueil de la plage au pied des
+montagnes, et psalmodiant, pour quelques sous jetés dans son bonnet de
+laine, en dialecte des Abruzzes ou des Calabres, l'épopée des brigands
+et des jeunes Sonniniennes à un auditoire rustique comme lui.</p>
+
+<p>Cette scène-là, il l'a vue cent fois; elle est entrée dans son
+imagination avec la lumière des plages de Terracine, avec le
+grincement de la guitare sous les oliviers, avec les visages et les
+costumes qu'il a depuis six ans sous les yeux.</p>
+
+<p>De plus, la scène est vraie: le vieux poëte du môle de Terracine ou de
+Sorrente exerce sa profession en plein air pour gagner, en
+accompagnant ses stances de sa guitare, le pain, l'huile et le fromage
+nécessaires au souper de sa famille. Sa figure est triste et résignée
+au fond, mais à la surface elle prend toutes les expressions terribles
+ou tendres des situations des poëmes qu'il récite.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page466" name="page466"></a>(p. 466)</span> Les figures de jeunes matelots, de pasteurs, de femmes ou de
+filles qui se groupent autour de lui, à une distance respectueuse,
+s'enivrent naïvement et sincèrement des aventures de brigandage,
+d'héroïsme, d'amour, d'enlèvement, de coups de feu sur la montagne, de
+tempête sur la mer, d'arrestations par les sbires dans la caverne, de
+supplice sur l'échafaud, de prière à la madone avant de mourir,
+qu'elles recueillent en retenant leur respiration. Voilà la vérité!
+voilà la nature! voilà l'Italie! voilà le tableau que Léopold
+substitue à l'instant sur la toile aux figures fausses et fardées de
+Corinne!</p>
+
+<h4>XXXII</h4>
+
+<p>Regardez ce premier tableau complet de Robert à côté du tableau de
+<i>Corinne</i> par Gérard: du premier coup d'&oelig;il vous vous sentez en
+pleine lumière comme en plein pathétique, comme en plein pittoresque,
+comme en pleine vérité. Et puisque nous parlons ici de la peinture
+comme expression d'une littérature qui parle aux yeux, qui
+impressionne l'âme, qui communique de l'homme à l'homme des images,
+des sensations, des pensées, voilà <span class="pagenum"><a id="page467" name="page467"></a>(p. 467)</span> une langue du pinceau qui
+se fait entendre, entendre non pas d'un cercle d'initiés comme la
+<i>Corinne</i> de Gérard, mais de tout le monde. Gérard parle une langue
+morte, Robert parle une langue vivante et vulgaire.</p>
+
+<p>Et d'abord remarquez avec quel instinct de la vérité dans les
+sensations Léopold Robert, dans son <i>Improvisateur napolitain</i>,
+dispose les lieux selon la scène. Que veut-il peindre? L'attention,
+l'attention concentrée d'un groupe ou deux de personnages au récit
+populaire chanté par un poëte de la nature. Aussi voyez comme il évite
+de distraire leurs regards ou les regards des spectateurs par tout
+luxe surabondant de paysages. Le ciel pour dôme, la mer vide pour
+fond, un rocher nu pour y asseoir son poëte, quelques pierres roulées
+du rocher pour y grouper ses auditeurs, voilà tout; les deux éléments
+de l'imagination et l'infini, le ciel et la mer, se présentent seuls à
+l'esprit quand on aperçoit ce tableau: l'âme se concentre sur le
+groupe.</p>
+
+<h4>XXXIII</h4>
+
+<p>De quoi se compose-t-il, ce groupe? Du poëte populaire d'abord, belle
+tête homérique aux <span class="pagenum"><a id="page468" name="page468"></a>(p. 468)</span> traits pensifs et aux yeux rêveurs, où
+l'inspiration professionnelle flotte sur un visage de chanteur de
+rues. Il est assis sur le vieux manteau de laine brune qui s'est
+détaché de ses épaules; il cherche d'une main distraite des notes sur
+les cordes de sa guitare pour accompagner sa psalmodie; il cherche de
+l'&oelig;il, dans son imagination ou dans sa mémoire, les aventures ou
+les vers qu'il chante à ses auditeurs attentifs.</p>
+
+<p>Or quels sont ses auditeurs? C'est ici encore qu'il faut admirer
+l'instinct naturel réfléchi ou irréfléchi du peintre. Comme il s'agit,
+pour ces auditeurs, d'un plaisir oisif d'imagination et de c&oelig;ur, le
+peintre les a tous choisis dans l'âge de l'imagination ou de l'amour.
+La poésie lettrée ou illettrée est chose de jeunesse; une fois aux
+prises avec les occupations actives et sérieuses de la vie, on ne se
+passionne plus pour ces fables chantées qu'on nomme les poëmes: l'âge
+mûr n'a pas le temps, la vieillesse n'a plus le goût de ces rêveries;
+on songe à vivre, on pense à mourir. On laisse rêver ceux qui ne
+connaissent encore ni la vie ni la mort, et qui se font la mort et la
+vie à l'image de leurs douces ignorances.</p>
+
+<p>C'est d'abord, assis sur le même banc de rocher, <span class="pagenum"><a id="page469" name="page469"></a>(p. 469)</span> à côté du
+poëte, un jeune lazzarone de seize ans, qui se destine sans doute à la
+même profession, qui suit son maître comme l'ombre le corps, qui
+paraît fier de l'approcher de plus près que les autres, qui tourne sa
+tête de son côté, qui semble boire des yeux les vers et les sons, et
+qui contemple avec une admiration étonnée les merveilleuses
+inspirations du poëte et du chanteur.</p>
+
+<p>Au pied de l'écueil ce sont deux jeunes matelots; l'un est accoudé
+nonchalamment sur la base du roc, et l'autre, son manteau dans une
+main et son bras passé autour du cou de son compagnon, comme pour
+l'inviter à mieux écouter encore le récit, écoute lui-même avec une
+attention passionnée qui lui fait oublier tout le reste.</p>
+
+<p>Tout près d'eux est une femme d'Ischia, adossée au rocher, assise sur
+ses talons repliés à la manière des femmes grecques, les deux bras
+pendants le long du corps; elle regarde en sens opposé de
+l'improvisateur et ne semble participer à la scène que par ses
+oreilles.</p>
+
+<p>Une enfant de huit à dix ans, sa fille, rêve aux sons de la guitare,
+la tête penchée sur les genoux de sa mère. L'attention a fait tomber
+de sa main et rouler à terre le tambourin <span class="pagenum"><a id="page470" name="page470"></a>(p. 470)</span> entouré de grelots
+sur lequel elle venait de frotter du doigt la tarentelle de son île.</p>
+
+<p>En face du chanteur, deux belles jeunes filles de Procida ou de
+Mycènes sont debout, dans l'attitude et dans l'expression de
+l'attention, émues jusqu'aux larmes; l'une regarde le poëte comme s'il
+allait lui dire le secret de sa destinée amoureuse; l'autre baisse les
+yeux et songe à je ne sais quoi de triste comme le récit.</p>
+
+<p>Derrière elles, une autre jeune fille écoute de loin et comme
+furtivement; on dirait qu'elle craint d'entrer dans le cercle magique,
+mais qu'elle est fascinée comme la colombe par le serpent.</p>
+
+<p>Plus bas on aperçoit un groupe de pêcheurs qui descendent vers la
+plage, leurs rames en faisceau sur leurs épaules. Ceux-là n'ont pas le
+temps de s'amuser aux chimères, mais on voit qu'ils les regrettent, et
+qu'ils saisissent en passant quelques refrains de l'instrument ou
+quelques vers connus du récitatif.</p>
+
+<p>Enfin, derrière le rocher où s'assied le chanteur, une jeune mère,
+assise à distance, presse son nourrisson amoureusement entre sa joue
+et sa mamelle, comme pour l'empêcher de troubler le silence de
+l'auditoire en l'endormant.</p>
+
+<h4><span class="pagenum"><a id="page471" name="page471"></a>(p. 471)</span> XXXIV</h4>
+
+<p>Voilà tout le tableau, et cependant que de choses ne dit-il pas par
+les yeux à l'âme! Quelle sérénité, quelle paix, quel apaisement des
+soucis de la vie, quelles images de félicité, d'amour, d'ivresse
+rêveuse, ne fait-il pas monter des sens à l'esprit! On nage dans la
+tiède lumière d'un éther méridional, on glisse sur le cristal azuré de
+cette mer presque toujours aplanie, on boit par tous les pores la
+brise embaumée, on regarde ce ciel du soir qui n'est que l'avenue
+voilée des mondes imaginaires où s'abîme l'espérance; on s'assied, on
+se groupe, on écoute, on s'étonne, on s'enchante aux chants de ce
+poëte avec ces jeunes hommes et ces jeunes femmes, doucement ivres de
+poésie et de musique, ces fleurs du climat où l'<i>oranger fleurit</i>; on
+s'oublie, on oublie le monde, le jour qui baisse, l'heure qui glisse,
+les soucis qui poignent, les peines qui attendent. Le peintre vous
+donne ce qu'il y a de meilleur à un certain âge de la vie sur la
+terre: une heure d'oubli!...</p>
+
+<p>Aussi ce tableau, véritable révélation d'une poésie du pinceau
+inconnue au monde, fit-il <span class="pagenum"><a id="page472" name="page472"></a>(p. 472)</span> sur les spectateurs l'impression
+que des livres tels que <i>Paul et Virginie</i> ou <i>Atala</i> auraient pu
+faire sur les imaginations. Chaque tableau de Léopold Robert est un
+livre en effet, un poëme, un roman, une philosophie, une idylle de
+Théocrite, une églogue de Virgile, un chant du Tasse, un sonnet
+mélodieux de Pétrarque. Il n'y a autant de littérature dans aucun
+tableau. Son pinceau est une plume; il parle, il chante autant qu'il
+dessine; sa couleur a du son, sa toile est lyrique; il parle trois
+langues en une: on l'entend peindre, on le sent décrire, on le voit
+penser<span class="spaced">..................................</span></p>
+
+<h4>XXXV</h4>
+
+<p>L'enthousiasme qu'éprouvèrent l'Italie et la France à cette première
+grande page du génie de Léopold Robert lui donna l'élan et la
+confiance de son talent. Les artistes ont bien le pressentiment de
+leur force, mais ils n'en ont la foi qu'après qu'ils se sont vus dans
+le miroir ému de leur siècle. En 1822, en 1824, en 1826, il peignit
+les <i>Pèlerins se reposant dans la campagne de Rome, un Brigand en
+prières avec sa femme, la Mort d'un brigand, la Mère <span class="pagenum"><a id="page473" name="page473"></a>(p. 473)</span>
+pleurant sur le corps de sa jeune fille exposée, les Chevriers des
+Abruzzes pansant une chèvre blessée</i>, tous tableaux empreints de la
+même sensibilité communicative, tableaux qui rayonnent, tableaux qui
+parlent, tableaux qui prient, tableaux qui chantent, tableaux qui
+pleurent. On se les disputait dans toute l'Europe pittoresque. Les
+expositions de Rome, de Paris, de Londres, d'Amsterdam, retentissaient
+de son nom. Il remboursait ses protecteurs de Neuchâtel; il soutenait
+son humble famille de la Chaux-de-Fonds; il appelait à Rome, auprès de
+lui, son jeune frère Aurèle Robert, devenu son élève, son émule et son
+graveur. Il était ou il semblait heureux, mais déjà le bonheur était
+devenu pour lui impossible. «Je me sens, écrivait-il à cette époque,
+<i>malade du mal de ceux qui désirent trop</i>.» On croirait lire un vers
+de Dante. On va voir ce qu'il désirait au delà de ce que le génie et
+la destinée lui permettaient d'atteindre. Mais ce désir même, qui
+n'était encore que rêve confus du c&oelig;ur, qui devint plus tard
+passion, et enfin mort, ne faisait que de naître en lui et peut-être
+ne le reconnaissait-il pas encore lui-même: c'était un amour.</p>
+
+<p>Cet amour voilé, superbe, tragique dès le premier moment, le fît
+rougir de ce premier <span class="pagenum"><a id="page474" name="page474"></a>(p. 474)</span> trouble léger, accidentel, de sa
+jeunesse pour la jeune fille de <i>Sonnino</i>; Thérésina fut négligée,
+oubliée, dédaignée peut-être, et disparut de sa vie: c'est une
+ingratitude. Elle retourna dans les montagnes avec ses parents; elle
+fut donnée par eux pour épouse à un de ces héroïques brigands du même
+métier; elle partagea ses aventures, ses expatriations, ses captivités
+dans les États romains, dans le royaume de Naples, et elle mourut,
+jeune encore, à la suite du bandit, laissant la tête de son mari
+clouée, dans une niche de fer, sur un poteau de la route de Terracine,
+et son enfant orphelin sur la paille d'une cour de prison.</p>
+
+<h4>XXXVI</h4>
+
+<p>Cet amour pour une femme d'un rang supérieur, vers laquelle la morale
+comme l'honneur lui interdisait d'élever sa pensée, n'était encore
+dans l'âme de Léopold Robert qu'une respectueuse admiration et une
+modeste familiarité. Les commencements de cette passion ressemblèrent
+exactement à l'irréprochable culte de Michel-Ange pour la belle et
+vertueuse <i>Vittoria Colonna</i>, la poétique et fidèle épouse du
+grand-duc de <i>Pescaire</i>. Ce culte se <span class="pagenum"><a id="page475" name="page475"></a>(p. 475)</span> manifesta jusqu'au
+dernier jour du sublime artiste par un redoublement d'&oelig;uvres
+incomparables et par ces poésies platoniques où la plume de
+Michel-Ange égale son pinceau en célébrant son amour.</p>
+
+<p>Cet amour de Robert ressemble davantage encore à la familiarité
+périlleuse du <i>Tasse</i> avec la princesse Éléonore d'Este, s&oelig;ur du
+duc de Ferrare. Le poëte glissa, sans s'en apercevoir, de l'admiration
+et de la reconnaissance dans la passion; il n'y perdit pas la vie
+comme Léopold Robert, mais il y perdit sa fortune, sa liberté et sa
+raison.</p>
+
+<p>Enfin cet amour ressembla aussi à l'attachement intime et mutuel du
+peintre Fabre de Montpellier et de la belle comtesse d'Albany, veuve
+du dernier des Stuarts, prétendant à la couronne d'Angleterre, et
+peut-être cet exemple d'un amour récompensé et d'un mariage secret
+entre un artiste et une reine découronnée ne fut-il pas sans une
+funeste influence et sans une fatale analogie sur l'imagination de
+Léopold Robert.</p>
+
+<p>Le hasard nous a fait connaître personnellement quelques-uns des
+principaux personnages et quelques-unes des circonstances de ce drame
+intérieur, si intimement mêlé à la vie, <span class="pagenum"><a id="page476" name="page476"></a>(p. 476)</span> aux &oelig;uvres, au
+génie, à la mort du jeune Robert, ce Werther des peintres. Nous allons
+retrouver son amour d'abord naissant, puis couvé, puis développé, dans
+ses ouvres. Jamais l'homme ne fut plus inséparable de l'artiste que
+dans ce <i>Tasse</i> de l'Helvétie transporté dans une cour exilée à Rome.
+Ce sont les rêves de son c&oelig;ur qu'il rend visibles sur sa palette
+pour les transporter sur la toile; les trois phases de son amour y
+sont écrites en trois tableaux immortels: la première ivresse d'un
+sentiment qui vient d'éclore dans <i>la Madonna dell' Arco</i>, la félicité
+suprême dans <i>les Moissonneurs</i>, la désillusion et le pressentiment de
+mort dans les <i>Pécheurs de l'Adriatique</i>. Ces trois tableaux sous les
+yeux ou dans la mémoire, suivez un moment son pinceau; ce pinceau,
+c'est la vie.</p>
+
+<p class="left50 smcap">Lamartine.</p>
+
+<p class="center smaller">(<i>La suite au mois de janvier.</i>)</p>
+
+<p class="p2 smaller center">Paris.&mdash;Typographie de Firmin Didot frères, fils et C<sup>ie</sup>, rue Jacob,
+56.</p>
+
+
+<p class="p4"><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
+<strong>Note 1:</strong> Musique est ici pour philosophie, équilibre et harmonie
+des choses, art et symbole à la fois chez les Chinois comme chez les
+anciens législateurs européens.<a href="#footnotetag1"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
+<strong>Note 2:</strong> Traduction du P. Amyot dans les Mémoires concernant les
+Chinois.<a href="#footnotetag2"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+
+<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a>
+<strong>Note 3:</strong> Mémoires du père Amyot, p. 108 (12<sup>e</sup> volume).<a href="#footnotetag3"><span class="small">[Retour au texte principal]</span></a></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume
+6), by Alphonse Lamartine (de)
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER ***
+
+***** This file should be named 27314-h.htm or 27314-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
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+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
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+will be renamed.
+
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+your written explanation. The person or entity that provided you with
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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