diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 27296-8.txt | 8001 | ||||
| -rw-r--r-- | 27296-8.zip | bin | 0 -> 135606 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
5 files changed, 8017 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/27296-8.txt b/27296-8.txt new file mode 100644 index 0000000..b3ac91e --- /dev/null +++ b/27296-8.txt @@ -0,0 +1,8001 @@ +The Project Gutenberg EBook of La Becquée, by René Boylesve + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Becquée + +Author: René Boylesve + +Release Date: November 19, 2008 [EBook #27296] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BECQUÉE *** + + + + +Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Pierre +Lacaze and the Online Distributed Proofreading Team at +https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +RENÉ BOYLESVE + + + + +LA BECQUÉE + +ROMAN + +PARIS + +CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS + +3, RUE AUBER, 3 + + +DU MÊME AUTEUR: + + +LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS. + +LES BAINS DE BADE (_épuisé_). + +SAINTE MARIE DES FLEURS. + +LE PARFUM DES ILES BORROMÉES. + +MADEMOISELLE CLOQUE. + + +RENÉ BOYLESVE + +La Becquée + +roman + +PARIS + +ÉDITIONS DE LA REVUE BLANCHE + +23, BOULEVARD DES ITALIENS, 23 + +1901 + + +À LOUIS GANDERAX + +_en témoignage de haute estime_. + + +«_Après avoir vu clairement que le travail des livres et la recherche +de l'expression nous conduit tous au paradoxe, j'ai résolu de ne +sacrifier jamais qu'à la conviction et à la vérité, afin que cet +élément de sincérité complète et profonde dominât dans mes livres et +leur donnât le caractère sacré que doit donner la présence divine du +vrai, ce caractère qui fait venir des larmes sur le bord de nos yeux +lorsqu'un enfant nous atteste ce qu'il a vu._» + + (ALFRED DE VIGNY, _Journal d'un poète_.) + +_On me dit qu'il est imprudent de publier un roman qui ne traite +pas des moeurs de Paris; d'autre prétendent que le roman de moeurs, +fussent-elles parisiennes, a vécu. Ces opinions m'inquiéteraient +beaucoup si je m'étais proposé, en écrivant mon livre, de séduire un +certain public; mais, si je m'étais proposé cela, je serais encore +bien plus inquiet de la valeur de mon livre..._ + +_Pour moi, écrire, c'est apaiser une fringale. Mon sujet pourra plaire +ou non, mais je suis sûr d'y avoir mis un feu qui touchera quelqu'un._ + +_Je suis retourné, un jour, dans le pays où j'ai été enfant, où mes +parents sont morts et où ils étaient nés. J'ai poussé la grille du +jardin et la porte d'entrée; j'ai ouvert des placards; j'ai marché +dans un long corridor; et la maison déserte se repeuplait et s'animait +dans ma mémoire. J'ai été si ému par tout ce que je revoyais que, +même longtemps après mon retour à Paris où l'on oublie tout, +l'ébranlement de mon petit voyage persista et me parut d'un ordre +supérieur à la plupart de mes souvenirs. C'est, je le crois, +parce qu'il était fait d'un élément dépassant de haut mes émotions +personnelles, et que les scènes et les figures que l'air natal +m'évoquait étaient les scènes et les figures communes à la famille +provinciale française qui a élevé les hommes âgés aujourd'hui +d'environ trente ans. + +J'ai pensé que ce caractère était digne d'être rapporté et j'ai tâché +de le rendre en historien fidèle et en bon poète, j'espère: deux +qualités sans lesquelles il est bien vain d'écrire des romans._ + + R.B. + + + + +LA BECQUÉE + + + «Ressemblans aux petits oysellets qui ne peuvent encore voler, + et qui baillent tousjours attendans la becquée d'autruy.» + + AMYOT. + + + + +I + +L'ÉVÉNEMENT + + +Les petites Pergeline montrèrent le nez en riant: elles ne se tenaient +pas de joie lorsqu'elles avaient pu entrer sans sonner, et parvenir à +pas de loup, par le corridor, jusqu'à l'entrée de la cour. + +Mais elles prirent aussitôt la figure penchée de toutes les personnes +qui se présentaient à la maison: + +--Mon «pauvre» Riquet, est-ce qu'on peut monter dire bonjour à ta +«pauvre» maman? + +La bonne, Adèle, qui allait puiser de l'eau, répondit pour moi: + +--Bien sûr que oui, mesdemoiselles. Madame a voulu se lever pour voir +passer monsieur en militaire. Vous la trouverez sur son fauteuil en +attendant le tambour... Et chez vous? toujours pas de nouvelles de ce +«pauvre» M. Paul? + +Les deux jeunes filles levèrent les sourcils et les bras: + +--Rien. Mais les Prussiens sont à Tours; ils ont lancé un obus contre +l'Hôtel de Ville, et un autre qui a tué trois personnes, rue Royale. + +--À Tours! mon bon Jésus! si près de chez nous! N'allez pas répéter ça +là-haut; madame a une peur!... + +Elles tournèrent les talons, chacune un doigt aux lèvres. + +Adèle accrocha l'anse de son seau à la boucle humide du puits mitoyen, +et sollicita d'une main la chaîne qui se dévida rapidement en faisant +grincer la poulie. À ces cris d'oiseau, il était rare que la servante +du capitaine Chevreau ne se montrât pas de l'autre côté; et les +deux femmes causaient pendant que le seau buvait. Quelquefois, on +apercevait le vieil officier retraité fumant la pipe ou sciant du bois +dans sa cour. + +La domestique voisine entre-bâilla en effet la porte du puits. Elle +avait l'oeil émerillonné; elle nouait les brides d'un bonnet propre: + +--Ils sont partis du bout de la ville, dit-elle. Dans cinq minutes, +ils vont passer sous les fenêtres!... C'est monsieur qui les commande +tous!... Une, deusse! une, deusse! faut voir!... et de la musique, et +des rataplans!... + +--Montez vite, me dit Adèle. + +La malade était assise près d'une fenêtre. Elle portait un peignoir +de laine rayé de blanc et de bleu. Elle avait une figure régulière et +douce; elle se plaignait du poids de ses cheveux; ses yeux semblaient +toujours vous regarder de loin; on n'osait pas toucher ses tempes, +en l'embrassant, tant la peau était mince sur les fins ruisseaux des +veines. + +Elle m'attira et me tint longtemps près de sa joue, tandis que +Marguerite Pergeline et sa soeur Georgette, les mains posées en +araignées sur les vitres, épiaient le passage de la garde nationale. + +Les deux jeunes filles sautèrent. On entendait le roulement du tambour +et le filet de voix bravache du clairon tournant la rue. Les fenêtres +s'ouvrirent, malgré le froid. L'horloger Papillaud, que l'on voyait, +derrière la buée, travailler entre deux globes de pendule, quitta sa +loupe, et vint, en boitant, se ranger devant sa boutique; les murs se +garnirent de femmes, l'enfant au bras, de vieux bonshommes, la goutte +au nez; on se bousculait contre la grille de la boucherie; le maître +clerc de mon père, long garçon malingre, nous souriait, niché à demi +dans le ventre ouvert d'un boeuf à l'étal. + +--Les voilà! les voilà! + +Une écume de gamins coiffés de chapeaux de gendarme en papier, +brandissant des sabres de fer-blanc, des lattes, des manches à balais, +était poussée par le couple tonitruant du tambour et du clairon. + +Un éclat: un déchirement de l'atmosphère, une pétarade de notes +martiales, cassa toutes les figures et les laissa un moment +grimaçantes. Suivait une lourde masse d'espèces de soldats sans +couleur, qui pilait le sol, avec des jambes de plomb. Le capitaine +Chevreau, l'épée fulgurante, bedonnait, en tête. + +--Comme c'est beau! dit Georgette. + +--Oh! oui, dit Marguerite. + +Elles nommaient un à un ces messieurs, qu'elles reconnaissaient. + +--Madame Nadaud, voilà votre mari!.... Riquet, mais regarde donc ton +papa! + +Il nous favorisait d'un coup d'oeil oblique, et inclinait +courtoisement vers nous la pointe de son sabre. Il portait un képi à +galon blanc, d'un effet curieux au-dessus de ses favoris de notaire. +Je réfléchissais de toutes mes forces: + +--Alors, c'est ça, la guerre? + +--La guerre, dit Georgette, c'est bien autre chose que ça! Tu n'as +donc jamais vu Paul en uniforme? + +Sa soeur aînée fit signe de se taire devant la malade. On essayait +de lui cacher les progrès de l'invasion, dont chaque étape nouvelle +l'étouffait. + +En quittant la fenêtre, nous la trouvâmes retombée dans son fauteuil. +Elle grelottait et pleurait. On me renvoya comme toutes les fois que +les choses tournaient au sérieux: + +--Allons, va jouer, mon petit bonhomme, et sois sage. + +Derrière mon dos, Marguerite disait: + +--De quoi vous tourmentez-vous? il faut bien qu'on apprenne à ces +messieurs le maniement du fusil: ce n'est pas une raison pour qu'ils +s'en servent. + +Et Georgette: + +--Rassurez-vous, madame, on affirme que l'obus de Tours sera le +dernier tiré... + +Dans l'escalier, je criais à la bonne: + +--Adèle! tu sais que Georgette a dit ce que tu lui avais défendu!... + +Adèle traversait le corridor en coup de vent: + +--Monsieur Henri! voilà la calèche de Courance, avec votre grand'tante +Planté! + +Je vis trois doigts de bas blanc au-dessus de la bottine qui tâtait le +marche-pied, et puis la tête de Félicie Planté se releva. Elle faisait +des yeux de poule pourchassée: + +--Ma pauvre Adèle! j'avais à causer avec monsieur, et voilà-t-il pas +que je le rencontre au milieu de cette chair à canon! Quand va-t-il +rentrer, à présent? + +--Hé! là là, ma'me Planté, qui est-ce qui serait en état de vous le +dire? Ils vont tirer sur la route de la Ville-aux-Dames. + +--C'est cela! de sorte que nous aurons l'avantage de traverser de +nouveau ce tohu-bohu en retournant à Courance! La jument a failli +s'emporter... + +Sur le siège, Fridolin aspirait l'air, du coin de la lèvre: il savait +le faire siffler par une petite brèche entre les dents. C'est ainsi +qu'il préparait ses paroles. + +--J'en demande bien pardon à madame. Ça serait-il l'heure de +rencontrer Bismarck, je réponds de ma jument. + +Félicie entra. Lorsqu'elle fut dans l'ombre du corridor, elle pinça la +manche d'Adèle: + +--Ma fille, il ne s'agit pas de perdre de temps. Vous allez me faire +un paquet de l'argenterie, entendez-vous? Comptez-la, et mettez-moi +les chiffres sur un bout de papier. Il faut enterrer tout ce qui a de +la valeur. J'aurais voulu voir monsieur pour les bijoux de madame... + +--Vous allez la voir, ma'me Planté. Elle est avec les demoiselles +Pergeline. Et ne lui parlez point de tout ça, bien entendu... Hé! là +là, mon Dieu, faut-il!... + +Adèle continua de gémir en ficelant les cuillers, les fourchettes, les +couteaux à fruits, des compotiers, la truelle à poisson, ma timbale... +Elle s'interrompait pour aller au puits. La poulie chantait comme un +moineau au coucher du soleil, et la bonne du capitaine était informée. + +Georgette et Marguerite descendirent, avec la permission de m'emmener +chez elles pour me faire aller à la balançoire. Le sol de leur +jardin avait la coriacité du roc; on voyait, çà et là, dans les +plates-bandes, de malheureux choux gelés. Mes amies me lançaient très +haut, mais elles m'arrêtaient vite, de peur que je n'eusse mal au +coeur; et elles montaient à ma place, toutes les deux, nez à nez, et +pour longtemps, en parlant mariage. + +--Quand est-ce que vous aurez fini? + +--Bientôt. + +Mais elles ployaient les genoux pour s'élancer de nouveau: leurs robes +formaient tour à tour une grande pointe derrière les jambes, et le +vent froid leur rougissait les joues. + +Madame Pergeline, leur mère, me composa une tartine de mirabelles, +et m'apprit qu'on se disposait à m'emballer avec l'argenterie pour me +transporter à Courance. + +--Vois-tu, mon petit, tu commences à faire trop de bruit dans la +maison, pour ta pauvre maman. Et puis, on ne sait pas ce qui peut +arriver... + +Quand je rentrai, la calèche était encore à la porte, et Fridolin, +selon sa coutume, adressait à un groupe d'hommes des expressions à lui +toutes particulières, sentencieuses et comme découpées dans l'airain. +Je trouvai Félicie en compagnie de mon père qui me toucha l'oreille et +me dit: + +--C'est toi, gamin? + +Félicie frappait, du poing, une petite table: + +--Si vous avez quatre sous, disait-elle, achetez de la terre, ils ne +l'emporteront pas à leur semelle! + +Il objectait qu'on l'accuserait d'avoir profité de la panique. Félicie +s'agitait: + +--Si j'avais seulement un rouge liard, moi!... Mais, en dehors des +fermages de Courance, pas ça, voyez-vous, pas ça! + +Mon père sourit, en notaire qui connaissait la propriété de Courance, +et un peu en héritier. + +--Voulez-vous que nous échangions votre fortune et la mienne? + +--Ah! vous croyez que c'est brillant, vous? avec toutes les bouches +que j'ai à nourrir: mes deux tantes Adélaïde et Victoire; la vieille +tante Gillot; ma soeur, Célina, depuis la ruine de cet écervelé de +Fantin,--lequel me tombera sur les bras un jour ou l'autre;--le frère +de votre femme, Philibert, qui crie la faim à Paris; sans compter la +fille du métayer Pidoux, que mon mari s'est mis en tête d'élever comme +une princesse!... + +On avait allumé la lampe. De Félicie, on ne voyait guère que la +main extrêmement blanche, fine, aux fibres mobiles, aux vaisseaux +saillants, et qui battait avec entêtement la table. Mon père était un +peu coquet: il avait gardé son sabre; et chacun de ses mouvements nous +valait un cliquetis insolite. + +--J'emmène le petit, dit Félicie. Avez-vous les bijoux? + +--Mais non! ils sont dans l'armoire, en face de «son» lit. + +--Voyons?... Pendant que l'enfant lui dira adieu, faites donc semblant +de prendre un mouchoir. + +Nous montâmes à la chambre, en marchant sur la pointe des pieds. Dès +la porte, nous entendîmes ma mère sangloter. Elle était au lit; elle +s'épongeait les yeux; et le chagrin lui tirait par en bas les deux +coins de la bouche. + +On m'approcha du lit. Je me sentis pris à la taille par ce bras blanc +qu'on m'abandonnait le matin pour jouer, quand je venais dire bonjour. +Il me souleva, je ne sais comment; je me trouvai sur le lit, dans les +larmes et dans les baisers. + +--Mon pauvre petit, pourvu que je te revoie!... + +--Oui, maman. + +On disait derrière nous: + +--Ce n'est pas une séparation éternelle... + +--Que sera-ce plus tard, quand il ira au collège? + +--Et quand il sera soldat! + +La bouche qui pressait mes cheveux balbutia au milieu des hoquets: + +--Au moins, es-tu content d'aller à Courance? + +Je répondis: + +--Oui. + +Et je lui aurais fait tant de plaisir en lui disant: «Cela m'ennuie de +te quitter!» Mais j'ai pensé à dire cela vingt ans plus tard. + +Félicie et mon père m'arrachèrent, et me portèrent jusque sur le +palier. + +--Et les bijoux? demanda la tante. + +--Sacrédié! je les ai oubliés. + +Le long du chemin, dans la nuit, je ne songeais qu'au plaisir de +coucher à Courance. Cela ne m'était arrivé qu'une fois, un soir qu'il +pleuvait trop pour revenir à Beaumont. Et je me rappelais le petit +lit, dans la chambre de Valentine Pidoux, qui était chargée de veiller +sur moi. Cinq ou six fois elle me réveillait pour me demander si la +pluie m'empêchait de dormir. Mais, le matin, par exemple, quel beau +soleil, et comme tout était plus grand et plus clair que chez nous! La +fenêtre donnait sur des touffes de lilas humides: les grappes fleuries +venaient si près, qu'en se penchant on pouvait s'y mouiller la figure. +Et, juste au-dessous, on voyait le bonnet blanc et le dos bombé de la +Boscotte assise sur une chaise, les pieds sur un tabouret, et ourlant +des serviettes. Fridolin chauffait le four; la fumée rousse conservait +l'odeur de la flambée de genévriers et de bruyères. La cuisinière, +Clarisse, portait sur sa tête des panerées de pâte bien levée, mobile +comme une chair grasse. On entendait les coqs, les moineaux, les +pigeons, les aboiements du chien Mirabeau, et le beuglement des veaux +dans l'étable. Sous le grand marronnier blanc, tout en fleur, il y +avait un tas de sable pour jouer, et on savait qu'on pourrait boire +du lait frais à plein bol. Enfin, une à une, arrivaient mesdemoiselles +Victoire et Adélaïde, deux vieilles filles jumelles, mes +arrière-grand'tantes, grand'mère Fantin et Félicie, qui criaient d'en +bas: + +--Valentine! Valentine! est-ce que le petit a bien dormi? + +Après quoi, on voyait l'oncle Planté, le mari de Félicie, habillé de +velours à côtes, gagner la campagne par la petite porte jaune. Il +ne comptait guère dans la maison, parce que Félicie lui préférait M. +Laballue, un vieil ami qu'on appelait Sucre-d'Orge, à cause de son +bon caractère. L'oncle Planté partait, au temps de la chasse, avec +son fusil et son chien; battait les landes et les bois, et rentrait +le plus souvent bredouille, en jurant comme un charretier. Le reste de +l'année, il jardinait, à moins qu'il ne s'enfermât dans un pavillon à +lui, où l'on disait qu'il triait des graines. On l'aimait beaucoup +en secret, malgré sa rudesse; et ceux qui tenaient à ses faveurs +ménageaient Valentine. + +Valentine était l'aînée des dix enfants du métayer voisin, âgée de +dix-huit ans, dodue, gâtée par le bien-être. + +--Il faudra apprendre à vous habiller tout seul, me dit-elle, dès le +premier soir, parce que, vous comprenez, moi, je ne suffirais pas à +tout l'ouvrage avec mes dix doigts. + +Je trouvai la même chambre, mais le printemps manquait. On nous fit +brûler des javelles. + +--C'est toujours ça de gagné, dit Valentine; si vous ne couchiez pas +là, madame me défendrait d'allumer... + +En revanche, madame lui avait bien recommandé d'éteindre la bougie +avant de se déshabiller elle-même. Mais cela était contraire à ses +habitudes. Je lui dis, entre les draps: + +--Il ne faut pas te gêner... + +Une jambe croisée sur le genou, à la caresse des dernières flammes, +elle ôtait tranquillement son bas, après avoir à peu près tout ôté. +Elle le jeta et me tira la langue. + +Le lendemain, Félicie partit encore pour Beaumont, avec la calèche; +elle emmenait grand'mère Fantin, sa soeur, qui devait y rester près +de la malade. Quand elle revint, elle parlait d'une consultation du +docteur Léveillé, en hochant la tête. Elle prononça une phrase que +l'on répéta souvent dans la suite: «Le premier casque à pointe qu'elle +verra lui entrera dans le coeur.» Mais elle avait les bijoux. + +On ouvrit un puits perdu situé devant le perron de la maison neuve. +Mesdemoiselles Victoire et Adélaïde tendaient les paquets d'argenterie +enveloppés de linge; Félicie tenait la feuille d'inventaire, et +pointait, à l'aide d'un crayon qui trouait le papier contre la paume +de sa main. On remplit ainsi trois caisses que Fridolin cloua, ficela +et cacheta. Puis on les descendit dans la fosse, comme des cercueils +d'enfants. Deux essieux de tombereau rouillés furent croisés à +l'orifice et recouverts de planches épaisses. Enfin, on jeta de la +terre. + +Pendant longtemps, lorsqu'on passait à cet endroit, chacun frappait du +talon pour éprouver le sol. + + +Des semaines s'écoulèrent; le printemps revint. On ne parlait jamais +des sujets graves devant moi; je m'amusais beaucoup; et il n'arriva +rien. + +Un matin, de bonne heure, Félicie poussa la porte de notre chambre. +Elle avait le teint brouillé, les yeux fiévreux. On crut que c'était +le jour de ses névralgies. Mais elle ordonna à Valentine de m'emmener +avec elle, et d'aller cueillir des morilles. Valentine objecta qu'il +n'avait pas plu, la nuit, et qu'on ne trouverait pas de morilles. + +--C'est bon! c'est bon! je sais ce que je dis, faites-moi le plaisir +de partir tout de suite. + +Puis elle parla à l'oreille de Valentine, qui leva les sourcils, me +regarda et ne dit plus mot. + +Pendant qu'elle traversait la cuisine, Clarisse et la Boscotte se +précipitèrent sur Valentine, lui parlèrent bas, et me regardèrent. +Nous sortîmes par la porte jaune: on était aussitôt dans les champs. +Valentine courut vers une de ses soeurs, toute droite et tricotant +un bas, au milieu des dindons, sur un terrain pelé. Elle lui parla +à l'oreille, et, quand je passai près d'elle, la petite me regarda, +comme les femmes. + +Nous atteignîmes un cours d'eau, presque toujours à sec, qui +traversait la propriété et lui donnait son nom: la Courance. Elle +étendait en zigzag son lit inégal, tantôt raviné, profond ou rempli de +sable, tantôt uni, à fleur de terre et tapissé d'une herbe fraîche. On +ne passait près des buissons qui la bordaient qu'en les frappant de la +canne afin de mettre en fuite les couleuvres. Et l'on s'entendait tout +à coup héler d'en haut par un garçon ou par une fille de ferme juchés +sur le pommeau d'un orme au tronc bossu, occupés à arracher les +feuilles au long des tiges nouvelles. + +Valentine était préoccupée et ne cherchait point de morilles. Je +marchais devant elle; je courais; et je revenais sur mes pas, comme un +chien en promenade. Je lui demandai: + +--Pourquoi est-ce que tu es toute rouge? + +--Ce n'est pas vrai! je ne suis pas rouge. + +--Si, tu es rouge. + +Ses yeux brillaient; elle avait envie de dire quelque chose. Elle +soupira: + +--Ah! si on ne me l'avait pas défendu!... + +--Qu'est-ce qu'on t'a défendu? + +--Mais, de vous le dire, donc! + +--De me dire quoi? + +--Ah! voilà! + +--Pourquoi est-ce qu'on t'a défendu de me le dire? + +--Parce que les grands malheurs, ça n'est pas fait pour les enfants. + +--C'est un grand malheur qui est arrivé. + +--Qui est-ce qui vous a dit ça? + +--C'est toi. Qu'est-ce que c'est, un grand malheur? + +--Ça dépend. + +--Est-ce que c'est d'être ruiné comme grand-père Fantin?... + +--Oh! il s'en fait de la bile, votre grand-père Fantin!... + +--Oui, avec grand-père Fantin on ne peut pas savoir, puisque tante +Félicie dit que ce n'est qu'un saltimbanque; mais vois grand'mère: +elle dit que c'est triste de vivre aux crochets des autres. Est-ce que +c'est papa qui est ruiné? est-ce que c'est tante Félicie? est-ce que +c'est l'oncle Goislard? Est-ce que c'est madame Leduc? Non; madame +Leduc, c'est la plus riche de toute la famille. + +--Vous croyez ça? La dernière fois qu'elle est venue, et qu'on a mis +la maison sens dessus dessous pour elle, elle avait des trous à ses +bas!... + +--Ah!... À moins que ce ne soit quelqu'un qui est mort? + +--Peut-être. + +--C'est mademoiselle Gillot? + +--Pourquoi? + +--Parce que c'est la plus vieille. + +--Il n'y a pas que les vieux qui meurent. + +--Non, mais alors il faut qu'on soit tout à fait malade. + +--Qu'est-ce que vous appelez être tout à fait malade? + +--C'est quand le curé vient. + +À ce moment, j'eus pour la première fois peur d'apprendre quelque +chose de très désagréable, et je sentis que j'aimais autant ne pas +m'en occuper. Je fis observer à Valentine: + +--Puisqu'on te l'a défendu, il ne faut pas le dire. + +Un chien aboyait, vers la ferme d'Épinay. Valentine m'arrêta par le +bras. + +--Écoutez! On entend les voitures. + +Sa figure était coquelicot. Elle se hissa, un pied contre la verrue +d'un orme, et elle regardait sur la route de Beaumont. + +Je la tirai par sa jupe: + +--Moi, je veux voir! + +--Vous le voulez? + +--Oui. + +--Vous ne direz pas, après, que c'est ma faute? + +Elle m'avait déjà soulevé, et je voyais comme elle. Dans l'intervalle +du frais feuillage des noyers, au delà d'un champ d'avoine, on +distinguait très bien les voitures montant au pas la côte, à la +sortie du parc de Courance. La calèche allait la première, menée par +Fridolin. Dans le break découvert, on reconnaissait Mesdemoiselles +Victoire et Adélaïde avec la Boscotte, toutes enfouies sous des voiles +noirs, et l'oncle Planté qui ne se déplaçait jamais. + +--C'est arrivé ce matin à cinq heures et demie, dit Valentine. + +Nous étions, elle et moi, aussi rouges que si l'on nous eût pris +à manger du miel à l'office; et je ne pouvais rien dire du tout. +Pourtant, les voitures passaient à portée de la voix, et d'ordinaire +on eût crié: «Bonjour! bonjour! où allez-vous donc?» Je sentais contre +mon front quelque chose de trop gros, qui ne parvenait pas à se loger +dans ma cervelle d'enfant. Valentine me déposa à terre. Je pris un +air très affairé; je marchais en soulevant du bout du pied le plus de +cailloux possible, et je donnais de grands coups de baguette contre +les buissons. + +Valentine fut longtemps aussi sans parler. Enfin, elle me dit: + +--Vous avez l'air de bouder. + +Je marchais toujours du pas d'un monsieur sérieux, sans me retourner, +sans faire plus de chemin qu'il ne fallait. Désormais, j'aurais cru +indécent de courir. + + + + +II + +LES FIGURES + + +Le jour suivant, on ouvrit la maison neuve, pour recevoir la famille. + +Beaucoup ignoraient ces appartements, car on n'en usait que dans les +circonstances solennelles, ou quand venait madame Leduc. + +Je jouais devant le perron, à l'endroit même où se dissimulait le +puits perdu, quand j'entendis secouer intérieurement les persiennes +blanches. Le bois craqua comme si la porte se déchirait par le milieu; +je vis un trou noir, étroit et haut, qui s'élargit: et Fridolin +apparut, les bras en croix, repoussant de droite et de gauche les +lames ajourées qui se pliaient en accordéon. + +Il me salua, la casquette très bas, et dit: «Bonjour, Monsieur Henri», +sur le ton d'un respect inusité, que j'attribuai à mes premiers +vêtements de deuil. Je m'élançai pour voir le petit salon: + +--Prenez garde! s'écria Fridolin, on glisse comme sur la pelure +d'orange. + +Il était en chaussettes de tricot bleu, et il relevait tous les doigts +de pied en marchant sur le parquet froid. Je fus étonné de ne trouver +au petit salon rien d'extraordinaire. Fridolin se baissait et tâtait +les plinthes du revers de la main. Il aspira de l'air par sa brèche et +prononça: + +--Ne me parlez pas de l'humidité! la vermine est moins ravageuse. + +Dans le grand salon, il dit, aussitôt l'irruption de la lumière: + +--C'est princier. + +Le meuble était de velours rouge. La pendule de la cheminée +représentait une femme couchée; les candélabres de bronze étaient +surmontés de cigognes qui faisaient leur possible pour se débarrasser +d'un serpent enroulé à leur patte. + +La salle à manger n'offrait de toutes parts qu'un miroir d'acajou; et +partout où Fridolin, d'un coup de manche, enlevait la poussière, +sur le buffet, sur la table, au dossier des chaises, je me dépêchais +d'aller souffler de grands halos de buée, pour le plaisir de les voir +se rétrécir et disparaître, comme sur les glaces, en laissant, au +milieu, une petite goutte d'eau. Fridolin déclara: + +--Ce n'est pas pour faire valoir celui-ci plutôt que celui-là; mais il +y a davantage de «richesse» chez votre grand'tante Planté, que dans le +château de monsieur le marquis de la Frelandière. + +Il ajouta, en faisant tourner son bras droit comme une immense +girouette: + +--Il n'y a point de mal à dire ce que je vais vous dire... Le malheur +qui est arrivé vous rendra maître de tout ça quarante ans plus tôt. + +Malgré mon extrême jeunesse, j'étais déjà au courant de ces affaires +d'héritage, tant les questions de fortune revenaient souvent dans les +conversations de la famille. Combien de fois n'avais-je pas entendu +Félicie dire à ma mère: «Quand je n'y serai plus, tu feras ici ce que +tu voudras!» À propos de quoi la voix douce de celle qui venait de +mourir insinuait régulièrement: «Et ce malheureux Philibert?--Oh! ton +frère! ton frère!... c'est un grand dadais.» + +Je demandai à Fridolin: + +--Alors, mon oncle Philibert, lui, il n'aura rien? + +La lèvre de Fridolin se retroussa sur l'endroit des dents où l'air +sifflait; il raidit sa main abaissée horizontalement, et faucha dans +l'espace quelque chose comme une plante parasite, qu'il semblait voir, +et qui, à ses yeux, dut tomber. + +--Celui-là, dit-il, c'est un «dévoyé». + +Il y avait sur le compte de Philibert une histoire que je ne démêlai +que plus tard et fil à fil, parce qu'on m'envoyait toujours promener +quand il s'agissait de lui. Sa vie était un mauvais exemple, et il +habitait Paris. Je savais qu'il dessinait, peignait des tableaux, et +ne «réussissait pas». Lorsqu'à son sujet quelqu'un risquait: «Et dire +qu'il a tant d'esprit!» Félicie vous fermait la bouche d'un: «Ça lui +fait un beau gras de jambe!» + +Philibert arriva, précisément, le soir de ce même jour, en compagnie +de son père, c'est-à-dire mon grand-père Fantin, qu'on appelait +Casimir. Ils avaient dû se contenter de la carriole de Pidoux, sous +prétexte que la calèche et le break attendaient au train suivant +Madame Leduc et ses bagages. Philibert était très maigre et avait +beaucoup de chagrin. Le grand-père Fantin descendit du véhicule avec +une larme à chaque oeil, mais il en versait pour n'importe quoi. On +s'embrassa sous le marronnier de la cour. Personne n'osait parler +le premier. On disait seulement: «Ma pauvre Félicie!...» «Mon pauvre +Casimir!...» «Ma pauvre tante Adélaïde!...» «Votre pauvre femme a tenu +à passer la nuit là-bas...» Grand-père demanda: + +--Et le «pauvre» enfant, est-ce qu'il sait? + +Je me détournai en rougissant. Les deux nouveaux venus m'embrassèrent. + +Casimir n'était pas plus en odeur de sainteté que Philibert. Il avait +«mangé» la fortune de sa femme, et Félicie se souvenait d'avoir payé +ses dettes. Elle le disait capable d'engloutir la mer et ses poissons; +elle le redoutait comme un fléau, et elle avait fait des pieds et +des mains, après ses désastres, pour obtenir qu'il fût hébergé chez +l'oncle Goislard, à Langeais, loin d'elle. + +À la tombée de la nuit, on distingua le bruit des deux voitures, et +tout le monde s'agita pour recevoir Madame Leduc. + +Elle était la soeur de Casimir, mais personne ne lui donnait de +titre de parenté, si ce n'était en sa présence et l'on disait «Madame +Leduc», à cause de son grand air. L'oncle Planté était seul à se +permettre, à son endroit, une facétie qui manquait rarement de succès: +en parlant d'elle il disait «la duchesse». Mais, tout en souriant +alors, on regardait du côté des portes qui ont plus d'oreilles que les +murs, tant on craignait que Madame Leduc n'eût vent de cette petite +liberté. + +Fridolin ne la faisait point descendre, comme le commun des mortels, +sous le marronnier de la cour; il la menait, au trot depuis la grille, +par un détour élégant, sur l'esplanade sablée, devant la maison neuve; +et il n'arrêtait la calèche que juste au pied du perron. Là, on se +trouvait réunis à l'avance, et le coeur battant un peu, ainsi que pour +la réception d'un prince. + +--Mon Dieu! soupira Félicie, pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé +en route!... Ordinairement nous allons au-devant d'elle, mais +aujourd'hui, en vérité, on ne sait où donner de la tête... + +Madame Leduc montra le nez hors de la portière, et dit: + +--Est-ce que je couche à l'auberge? + +Un souffle glacé passa sur les épaules. Madame Leduc devait avoir été +froissée. + +--À l'auberge! s'écria Félicie, que voulez-vous dire? + +--Mais, reprit madame Leduc, votre dépêche est un peu laconique: +«Trouverez voiture gare», un point, c'est tout. Vous concevez... + +Heureusement, grand-père, qui était très démonstratif, l'avait déjà +embrassée en poussant de petits gloussements de tendresse. Elle passa +ainsi de l'un à l'autre: «Mon pauvre Casimir!... Ma pauvre Félicie, +etc.». Et l'acrimonie du premier moment se trouva noyée dans les +larmes. + +Grâce à la présence de madame Leduc, on dîna dans la salle à manger +d'acajou et l'on passa la soirée dans le salon de velours rouge. +L'oncle Planté était de mauvaise humeur parce qu'à cause de la +«duchesse» on employait Valentine à la cuisine, et parce qu'il n'osait +ni jurer ni bourrer sa pipe. Chacun se surveillait de peur de laisser +échapper une expression qui pût être mal interprétée, non Casimir, +toutefois, qui allait toujours de l'avant. Mesdemoiselles Victoire et +Adélaïde bâillaient à qui mieux mieux; Philibert crayonnait; Félicie +allait et venait, en invoquant, à chaque entrée ou sortie, le prétexte +d'ordres à donner. Madame Leduc parlait des calamités publiques et de +son fils qui était «dans la magistrature». Au grossissement qu'elle +donnait à ces mots, je compris que les Prussiens avaient mis fin à +la guerre pour permettre à ce fils de recouvrer «ses fonctions de +substitut». Le «Sacré Coeur de Jésus», les «zouaves pontificaux», les +«communards», et le «comte de Chambord», étaient les termes qu'elle +employait le plus souvent. Et toutes les fois qu'on risquait une +allusion à la cérémonie du lendemain ou au malheur qui nous réunissait +là, on me regardait comme si ce malheur eût été sur moi. + +Valentine me fit raconter, en me couchant, ce qui s'était passé au +grand salon: + +--D'abord, ce n'est pas la peine de faire ma prière, parce que madame +Leduc l'a récitée, tout haut, pour tout le monde, et en latin, tu +sais, comme ça: «Bo, bo, bo, bo, bo... bo, bo, bo, bo, bo...», et +puis, à un moment, c'est le grand-père Fantin qui lui répondait comme +ça: «Bou, bou, bou, bou, bou... bou, bou, bou, bou, bou...» + +--Et votre tante Félicie, qu'est-ce qu'elle a dit de ça? + +--Tante Félicie, elle n'a rien dit, parce qu'elle a peur de madame +Leduc; mais l'oncle Planté est sorti en bougonnant: «Sacrés faiseurs +de simagrées!» + +Valentine était au lit qu'elle répétait encore, en contrefaisant la +voix de madame Leduc et de son frère: «Bo, bo, bo, bo, bo... bou, bou, +bou, bou, bou...» + +Elle ne m'éveilla, le lendemain, que très tard. Et quand je descendis, +il n'y avait plus personne à la maison, que la cuisinière Clarisse et +madame François, la gouvernante du curé de la Ville-aux-Dames, qu'on +employait dans tout le pays, pour les grands repas. + +Valentine me dit confidentiellement: + +--On ne vous a pas emmené, parce que vous êtes trop impressionnable. + +Madame François racontait des histoires à perte d'haleine en tournant +ses sauces, et elle était très comique de sa personne, ayant une +petite voix flûtée, un bout de nez pointu et luisant, et des lunettes +bleues larges comme des pièces de cinq francs; en outre, on savait +qu'elle portait une perruque et une crinoline. Monsieur le curé +Fombonne, son maître actuel, était mêlé à toutes ses aventures, ainsi +que plusieurs de ses confrères. Du même ton qu'elle m'eût confié: «Il +y aura de la crème», elle m'annonça que Monsieur le curé serait du +déjeuner. + +La grille était restée ouverte après le départ des voitures, et des +chiens étrangers erraient dans le jardin, la queue basse, le museau +reniflant le sol. Je fis observer ce désordre à Valentine: + +--Si tante Félicie voyait ça!... + +Elle me répondit: + +--Ce n'est pas aujourd'hui un jour comme un autre. + +On arriva par paquets noirs vers midi. La calèche était pleine. Le +break était plein. Je reconnus mon père dans son tilbury avec Casimir. +Après, venait le cabriolet de Monsieur Laballue, le bon ami de +Félicie, qui avait pris à côté de lui Monsieur le curé de la +Ville-aux-Dames. Et on attendit encore Philibert, vingt minutes, avant +de se mettre à table, car il n'avait pu trouver de place dans tout +cela. Il revint seul et à pied. + +Mon père pleura beaucoup lorsqu'il m'embrassa. Félicie, témoin de sa +douleur, lui dit en me montrant du doigt: + +--Maintenant, c'est pour cet enfant-là que nous devons défendre notre +bien. + +Il comprit, à travers ses larmes, le sens avantageux de ces paroles, +et saisit la main de la tante. + +Le temps était magnifique, et même un peu chaud. On avait fermé les +persiennes de la salle à manger pour éviter le soleil qui, par une +longue fente, réduisait ses rayons en une sorte de cloison lumineuse, +où une poussière dorée dansait la sarabande. + +Les mouches salissaient les desserts, et il venait parfois une abeille +se poser lourdement au bord des compotiers. + +Madame Leduc, ainsi qu'il fallait s'y attendre, avait pris le haut de +la conversation. Elle abondait en idées nobles et généreuses, et on la +savait capable de les mettre en pratique. Elle prêchait la dignité de +l'institution familiale, la solidarité nécessaire de ses membres; et +elle traversait la France de part en part pour assister au baptême, au +mariage, aux obsèques d'un arrière-cousin. Pour un anniversaire, pour +une rougeole, pour l'espoir d'une grossesse, elle vous écrivait des +lettres à la manière d'une Sévigné. Elle prodiguait les conseils, elle +ouvrait sa bourse; à tout le moins, on était assuré qu'elle priait +pour vous. On trouvait sa vie édifiante. «Non! prétendait monsieur +Laballue, en allumant ses petits yeux gris, car elle fait douter de la +justice de Dieu...--Comment cela?--Parce qu'en récompense il aurait dû +lui donner pour deux liards de bonne grâce!» C'était cela, en effet, +qui lui manquait. Si flatté que l'on fût d'approuver ses théories, le +coeur ne s'y prenait point. + +Au fond, elle n'amusait personne, mais chacun sentait que c'était ce +qui convenait aujourd'hui. + +Cependant, lorsque, après avoir parlé de notre «perte cruelle», avec +une éloquence trop aisée, elle nous invita à remercier la Providence +pour «avoir distingué notre famille par une épreuve particulière», on +fut gêné. + +Monsieur le curé Fombonne sauva la situation: + +--Remercions la Providence, dit-il, de nous accorder notre pain +quotidien... et d'inspirer à la cuisinière de madame Planté des +matelotes aussi réussies. + +--Mais ce n'est pas ma cuisinière qui mérite des éloges, dit Félicie, +Monsieur le curé, c'est la vôtre! + +--Jamais de la vie! Je n'ai pas mangé, depuis quinze ans, de matelote +pareille, au presbytère. + +--Nous en aurons le coeur net; Valentine, appelez donc madame +François. + +On vit entrer, tout étourdie par la pénombre, la célèbre cuisinière du +curé de la Ville-aux-Dames. Elle relevait son tablier d'un bras serré +jusqu'au poignet par une fausse manche de lustrine, et étalait une +main avec modestie contre la bavette blanche épinglée méticuleusement +sur son sein. Son petit nez fureteur, au-dessous des conserves bleues, +allait de droite et de gauche, et elle ressemblait assez à la tête +d'une belette ou d'un rat sortis de l'ombre et surpris de voir de la +compagnie. + +--Eh bien! madame François, voilà monsieur le curé qui ne veut pas +croire que c'est vous qui avez fait la matelote?... + +Sa voix menue sembla venir d'un petit trou de flûte: + +--Eh! mon Dieu! madame Planté, comme disait défunt monsieur le curé de +Chaumussay, ne faut-il point toujours confesser la vérité? C'est bien +moi qui ai fait la matelote. + +--Saperlipopette! s'écria le curé Fombonne, comment se fait-il que +vous ne m'en ayez jamais mis une au point comme celle-là? + +Madame François agita sa figure futée; elle semblait sourire par +le bout du nez, car on ne lui voyait pas les yeux sous ses disques +d'azur, et sa bouche était close respectueusement. Elle avait l'air de +ne point vouloir parler, et cependant elle parla: + +--Monsieur le curé, dit-elle, en comprendra facilement la raison... +C'est que le vin de madame Planté est bien meilleur que le sien. + +Elle jouit de son succès et se retira, tandis que Félicie disait à +l'oreille du curé: + +--Je vous en enverrai quelques bouteilles. + +Le bon curé prêtait volontiers sa servante, en se laissant inviter +dans les maisons où elle était rémunérée à souhait, et l'un et l'autre +y trouvaient avantage. + +Grand-père Fantin, qui était plus gourmand que le curé Fombonne, +profita de la circonstance pour raconter l'histoire d'une certaine +dinde à la chipolata, qu'il avait mangée pendant l'Exposition +universelle de 1867. Elle avait pour but d'amener ceci: «Lord +Bolingbroke, en me gratifiant d'un vigoureux _shake hand_, me dit: +«Fantin, vous croyez connaître la chipolata? La première fois que vous +viendrez à Londres, faites-moi donc l'amitié..., etc.» + +Quand grand-père Fantin entamait cette histoire, chacun s'évertuait à +la couper net et le plus tôt possible, d'abord parce qu'on la savait +comme son _pater_, ensuite parce qu'il était pénible de le voir étaler +les fastueuses relations qu'il s'enorgueillissait d'avoir eues dans le +temps même où il faisait les affaires les plus déplorables. Après lord +Bolingbroke, venait immanquablement Napoléon III. Sa Majesté s'était +fort intéressée à un projet de charrue à vapeur, et en serrant la main +de l'ingénieux inventeur, aussi violemment que le noble anglais, elle +lui avait affirmé d'une voix émue: «Fantin, Nous avons l'oeil sur +vous.» + +Il parlait de ces choses avec une inconscience absolue, tandis +qu'autour de lui les mémoires retraçaient la terrible aventure: la +faillite à la fermeture de l'Exposition, la ruine, la prison pour +dettes; ma grand'mère, ici présente, mendiant un emploi à Paris; la +jeune fille, la morte d'hier, un mariage manqué, accourant, +toute seule, implorer la charité des parents de province!... Lord +Bolingbroke, Sa Majesté, la dinde à la chipolata: la nature heureuse +de Casimir n'avait retenu que ces mots sonores et ces mirages. + +Les jours où l'on négligeait les cérémonies, Félicie l'interrompait en +disant: «Casimir, passons à la période contemporaine.» + +Car on divisait la vie de grand-père Fantin en quatre périodes, comme +un règne. Chacune débutait comme un âge d'or, et se terminait par +une catastrophe. La première était la période africaine: il y était +question de chênes-lièges, d'Arabes en révolte, de campements sous la +tente et de cris de chacals; une série d'éblouissements suivis d'un +brusque retour, de la vente du mobilier, des livres et de la dernière +chemise. La seconde période était celle de Londres en 1855. On y +entendait tinter des «Palais de Cristal», des «jeune reine pleine +de fraîcheur...» et des «prince consort», etc. La troisième était +baptisée période de la chipolata. Enfin la quatrième, qui durait +encore, était celle du vieil oncle Goislard, ou «l'oncle à la mode de +Bretagne», dont Casimir convoitait l'héritage, et, en attendant, +usait les redingotes «malheureusement un peu étroites». Et comme on +ne connaissait guère l'oncle Goislard que par les narrations de +grand-père Fantin, c'était encore des féeries que ce nom évoquait. +Chez l'oncle Goislard, les dîners étaient de trente couverts, les +dames nombreuses, jeunes, belles et toujours «en peau», à moins que +ce ne fût «outrageusement décolletées»; elles portaient des noms +magnifiques et demeuraient dans des châteaux. + +Trois ou quatre personnes, pour passer à un sujet anodin, s'écrièrent +ensemble: + +--Et avec tout cela qu'est-ce que devient donc mademoiselle Gillot? + +--Demandez-le à M. le curé de la Ville-aux-Dames, dit Félicie; il la +voit plus souvent que nous, car elle se fait de plus en plus sauvage +et ne vient même plus à la maison... à moins qu'il ne fasse de +l'orage, du grand vent... + +--Ou qu'il n'y ait une éclipse? + +--Oui, elle vient aussi quand elle a lu dans ses almanachs l'annonce +d'une éclipse de lune ou de soleil. Sa terreur est de mourir au milieu +d'un cataclysme. Elle se monte la tête dans la solitude. J'ai essayé +d'introduire chez elle une petite bonne. Ah! bien, oui! Pas un être +humain n'a pénétré depuis trois ans dans la pièce qu'elle occupe chez +Pidoux! + +--Le dimanche, dit le curé Fombonne, mademoiselle Gillot, qui est +aimée des animaux comme un saint François d'Assise, est suivie jusqu'à +la Ville-aux-Dames par une douzaine de perdreaux apprivoisés. Ils se +tiennent sous ses jupons pendant la grand'messe, et leur conduite est +exemplaire. Ce sont mes plus fidèles paroissiens. + +--Mais aussi, monsieur le curé, faut-il avouer que votre servante les +gâte! + +--Madame François se contente de déposer sous la chaise de +mademoiselle Gillot quelques oeufs de fourmis, qu'apprécient les +petites bêtes... Il est vrai que votre respectable tante ne s'est +jamais doutée du subterfuge. À voir ses perdreaux si sages, elle les +croit bons chrétiens. + +Madame Leduc pinçait les lèvres, parce qu'elle était très choquée +des innocentes plaisanteries du curé. Elle ne concevait pas non +plus qu'une personne de la famille vécût à la façon de la vieille +mademoiselle Gillot. Mais mademoiselle Gillot, presque centenaire, +gardait les habitudes de simplicité reçues dans sa jeunesse, et ce +qu'elle nommait «le luxe» de Courance l'incommodait. Elle portait un +bonnet blanc, comme les ancêtres, et quand elle venait, il fallait la +croix et la bannière pour l'attirer plus loin que la cuisine. + +Ce fut, pour chacun, une occasion de proclamer ses principes sur la +famille. Enfin, on quitta la table, d'accord sur ce point que, si la +France était appelée à se relever de ses désastres, elle le devrait +à l'union, sanctifiée par l'amour et le désintéressement, de tous les +citoyens autour du foyer. + +Mon père offrit son bras à Félicie et, aussitôt à part, lui souffla: + +--Il y avait un testament... + +Philibert m'entraînait; il fut rejoint, au petit salon, par son père, +dont le teint flambait: + +--Un mot, mon garçon. + +Grand-père Fantin lui prit la main, la lui serra, la lui tapota de +caresses maternelles. + +--Qu'est-ce qu'il y a? demanda Philibert. + +--Je te le donne en cent! + +--Finis, je t'en prie. + +La voix de Casimir s'émietta tout à coup en trémolo, comme s'il eût +tiré un registre à l'harmonium: + +--Ta pauvre soeur, mon ami... ta pauvre soeur!... + +--Eh bien? + +--Elle nous a laissé, à chacun... + +--Ah! elle nous a laissé quelque chose? + +--Vingt mille francs! + +Ses lèvres se retroussèrent aux deux coins, en toit de pagode. + +Je sentis trembler la grande main de Philibert, qui tenait la mienne. +Il me lâcha, porta son mouchoir à ses yeux, et s'en alla dans le +corridor. + +Grand-père Fantin haussa les épaules. Les vingt mille francs lui +causaient, à lui, un tout autre effet. Il allait, dandinant et +hanchant de droite et de gauche; il encensait tout venant des basques +trop longues de l'étroite redingote. La nouvelle se répandait. +Monsieur Laballue lui dit: + +--Ça va mettre du beurre dans vos épinards. + +Madame Leduc lui demanda: + +--Qu'est-ce que tu vas faire de ça? + +Puis elle s'acharna après lui. Elle lui tortillait un bouton de gilet; +elle époussetait ses revers à coup de mignonnes chiquenaudes; elle +finit par l'entraîner dehors. + +Monsieur le curé Fombonne, étalé sur un siège, fumait comme un +propriétaire. Je m'empressai d'aller le dire à Félicie, au grand +salon. + +Elle avait d'autres chats à fouetter. + +Elle était tellement en colère qu'elle baissa à peine le ton quand +j'entrai: + +--Vingt mille francs à ton mari! Mais, malheureuse, tu ne comprends +donc pas que c'est de l'argent jeté à la rivière! À la rivière! +qu'est-ce que je dis? Mais il n'a jamais eu liard en poche sans le +risquer dans une aventure! Veux-tu que je t'apprenne ce que ça nous +coûtera, les vingt mille francs de Casimir? Ça nous en coûtera cent +mille!... + +--Il m'a juré de les placer, disait grand'mère. + +--Et tu crois ça, toi? Tu le crois encore, après trente-cinq ans qu'il +te nourrit de balivernes! + +--Je t'assure qu'il a toujours été sincère. Ce n'est pas sa faute s'il +n'a pas eu de chance... + +--C'est comme cela que vous raisonnez, vous autres: «Il n'a pas eu de +chance!» Et il en aura peut-être davantage demain, n'est-ce pas? La +chance, c'est d'avoir quelque chose dans la caboche; et quand on +n'a pas encore senti sa cervelle à l'âge qu'il a, il est permis +de supposer que ce qu'on porte entre les deux épaules, c'est un +grelot!... Ah! il va toucher vingt mille francs! eh bien, écoute-moi, +Célina: avant six mois, je parie ma tête que tu seras là, à te traîner +à mes pieds pour me prier de boucher les nouveaux trous que ton benêt +de mari aura creusés... + +Elle marchait à grands pas dans la pièce demi-obscure, elle faisait +rouler les chaises et les fauteuils sur le parquet, pour les aligner; +puis elle en bouleversait l'ordonnance, et en imaginait une nouvelle. +Cela produisait un bruit sourd, presque continu, pareil à des +orages lointains. Grand'mère n'osait souffler. Félicie se répondit à +elle-même: + +--La famille!... la famille!... ils s'imaginent avoir tout dit, dès +qu'ils ont eu de ce mot-là plein la bouche. Mais, quand la fortune a +sombré, qu'est-ce qu'elle devient, la famille? Je vous le demande un +peu! C'est très joli, ma parole, d'être tous réunis autour d'une même +table et de s'y frotter les coudes les uns contre les autres; mais à +la condition qu'il y ait quelqu'un qui paie le dîner! + +Et elle alla vers la fenêtre; elle l'ouvrit. Il vint, au travers des +volets, une bouffée d'air chaud qui sentait la verveine. + +--C'est comme Philibert! poursuivit-elle; il ne sait seulement pas ce +que c'est que l'argent, il ne va faire de cela qu'une bouchée! + +--Pauvre garçon! avec toutes ses charges!... + +On me regarda. Comme toutes les fois qu'il s'agissait de Philibert, on +n'insista pas. + +J'étais venu m'asseoir sur le rebord de la fenêtre. On entendait, avec +le grand bourdonnement de tout ce qui vole dans le soleil, le murmure +des voix de Casimir et de sa soeur assis non loin de là, sous les +noisetiers. Je poussai la persienne pour les voir, et une phrase de +grand'père Fantin nous arriva toute chaude: + +--Notre coeur nous interdit de te laisser dans le pétrin... + +Félicie bondit, et elle s'approcha de la fenêtre. + +Madame Leduc, à grands gestes de la main, abattait la voix de Casimir, +et l'on ne distingua plus rien que des mots de loin en loin: «Ce n'est +pas que nous soyons gênés... malheureuse guerre... pèlerinage votif à +Sainte-Anne d'Auray... pension... ma petite-fille au Sacré-Coeur...» +Mais grand'père semblait faire exprès de prononcer très haut: «Mon +argent... te tirer d'embarras... moi aussi, j'ai connu la misère... +que diable! patientons jusqu'à la mort de l'oncle Goislard... mon +argent... quant à ta détresse... mon argent...» Et on voyait le +bras de Madame Leduc agité comme si elle chassait de la fumée: «Mais +tais-toi donc! mais tais-toi donc!» + +Félicie tomba dans un fauteuil. + +--Ah bien! dit-elle, il ne manquait plus que cela! + +--Qu'est-ce qu'il y a? + +--Il y a que Madame Leduc demande de l'argent à ton mari! + +--Ce n'est pas possible! + +--Là, là, sous les noisetiers; j'ai entendu, de mes oreilles +entendu... Avec le train qu'elle mène, elle devait en arriver là. La +malheureuse est au bout de son rouleau. + +--Demander de l'argent à Casimir! répétait grand'mère, pour la +première fois qu'il en a! + +Je fus très heureux de trouver à placer mon mot: + +--Tante, Valentine m'a dit que quand Madame Leduc est venue à +Courance, l'année dernière, elle avait des trous à ses bas. + +On me mit à la porte. + + + + +III + +LE «DÉVOYÉ» + + +Lorsqu'on me disait de m'en aller, je me réfugiais dans le corridor. +Il était très long et desservait toutes les pièces du rez-de-chaussée: +la vieille maison, la maison neuve, et jusqu'au pavillon de l'oncle +Planté, qu'en raison de son éloignement on appelait «le bout du +monde». Ce corridor était dallé de briques; il y faisait frais; le +moindre pas y résonnait; on y respirait une odeur de pomme et de miel, +qui venait des placards; on y entendait les pigeons de la métairie +roucouler ou s'envoler à grand bruit d'ailes, et il y avait aussi +là-bas, là-bas, tout au fond, près de la porte du pavillon, l'horloge +du bout du monde, dont le tic tac assourdissant était renommé à +Courance. + +Valentine sortait du pavillon. Elle m'embrassa en me demandant: + +--Est-ce que je sens la pipe? + +--Oui. + +--Alors, vous êtes un petit menteur, parce que ce n'est pas vrai. + +Je restai dans le corridor, à dessiner des bonshommes le long du mur, +pendant qu'on ne me voyait pas. + +Mais je cachai mon crayon, lorsque j'aperçus Philibert et sa mère. + +Il disait, en tenant la main à plat, devant lui, comme lorsqu'on parle +de la taille d'un enfant. + +--La voilà haute comme cela, aujourd'hui. + +--Déjà! dit grand'mère. Alors _ça_ ne l'empêche pas de grandir? + +Et il fut question d'un «corset orthopédique», qui coûterait au moins +trois cents francs. Philibert ajouta: + +--Enfin! maintenant, nous allons pouvoir le lui payer!... + +Ils me virent et ne dirent plus rien. + +Philibert me prit dans ses bras et m'enleva très haut. Il était grand; +il avait un nez qui n'en finissait pas, et quelques poils blancs +par-ci par-là, dans les cheveux et dans la barbe. + +--Si nous allions faire une petite promenade avec cet enfant-là? + +--Tâche, au moins, qu'il n'attrape pas chaud! + +Nous descendîmes par l'allée des ormes qui formait une longue +cathédrale de feuillage jusqu'à la grille. Après, on montait doucement +par des chemins bordés de noyers; on atteignait, sur la gauche, une +route que la nature du terrain teintait de rose, comme si on y eût +pilé du corail. + +Philibert me disait: + +--Quand tu seras grand, qu'est-ce que tu veux faire? Être notaire +comme ton papa? + +--Tante Félicie veut que je reste ici, mais moi, je sais bien ce que +je voudrais. + +--Qu'est-ce que tu voudrais? + +--Aller beaucoup en chemin de fer. + +--Ah! ça t'amuse donc? + +--Je ne sais pas, parce que je n'y suis jamais allé. + +Quand nous fûmes arrivés aux sapins d'Épinay, il me dit de m'asseoir, +et il tira de sa poche un album. Le remblai du fossé, à la lisière du +bois, formait une petite chaîne de montagnes tapissée de mousse +sèche et d'aiguilles polies, et c'était un jeu agréable de se laisser +descendre rapidement jusqu'en bas. + +--Mon petit, dit Philibert, tu vas éreinter ton fond de culotte... + +--Qu'est-ce que ça fait? Regarde donc le tien: il est tout blanc. + +Les enfants sont de petites bêtes cruelles, car je savais le mal que +ma repartie devait causer à Philibert. Il était venu avec un unique +pantalon noir, un peu fripé, et, quand il relevait le pan de sa +redingote pour s'asseoir, on voyait que le drap était mince et +luisant. Il ne m'en voulut pas; il soupira par son grand nez en +feuilletant l'album, et j'allai m'installer près de lui. + +Il y avait, à la première page, une dame que l'on apercevait de profil +et qui pinçait légèrement sa robe, d'une main garnie de menus paquets. + +--C'est, dit Philibert, une dame qui attend l'omnibus. + +Puis vint l'omnibus, plein de personnages drôles. Après, vint une +petite fille qui sautait à la corde. + +--Qui est-ce? qui est-ce, dis? + +Il passa aux feuilles suivantes, sans répondre. Mais je retrouvai +plusieurs fois la tête de la même petite fille, couchée. + +--C'est toujours celle que tu ne veux pas dire qui c'est? pas? On la +reconnaît bien. Mais pourquoi est-elle couchée? Est-ce qu'elle est +morte? + +Il ferma brusquement l'album et dit: + +--Allons, fiche-moi la paix! Occupe-toi de quelque chose. + +Je m'assis à nouveau sur la crête de la montagne glissante, et, cette +fois, sans l'avoir voulu, je me sentis dégringoler sur les aiguilles +de pin, jusqu'au bas du fossé. + +Et je me mis à rire, stupidement, à l'idée que Philibert allait croire +que je l'avais fait exprès pour lui désobéir. En effet, il me regarda +et dit, en haussant les épaules: + +--Gamin! + +De l'endroit où nous étions, on apercevait, dans un fond, côte à côte, +les toits d'ardoises de Courance et les deux pignons de la vieille +maison, couverts en tuile moussue. Le marronnier de la cour, énorme et +rond comme un ballon qui va partir, cachait les communs et la métairie +de Pidoux. On eût dit que le jardin était planté d'arbres aussi épais +qu'une forêt, et je cherchais en vain à y retrouver les endroits +où l'on me criait si souvent: «Veux-tu bien aller à l'ombre, tu vas +attraper un coup de soleil!» + +On pouvait suivre la Courance à ses gros buissons fréquentés des +couleuvres, et à ses troncs d'ormes pelés, jusque vers l'horizon, +où elle allait doucement se coucher dans le lit de la petite rivière +d'Esve, entre les peupliers. Les bois étaient sur les hauteurs, et le +reste de la vallée divisé en petits champs inégaux de seigles grêles, +de blés sensibles au vent, ou de trèfle incarnat qui ressemble à un +étalage de rubis sur une grande pièce de velours. + +Nous n'étions pas loin d'Épinay: les poules en liberté venaient +jusqu'auprès de nous picorer, gratter la terre, et elles semblaient +converser entre elles avec des intonations de bonnes femmes +irritables. + +--On dirait grand'mère, en démêlant ses laines. + +Philibert était étendu tout de son long, le nez en l'air. Il m'indiqua +du doigt la cime des sapins: + +--Et là-haut la jolie musique?... + +Le vent s'élevait et faisait bruire au-dessus de nos têtes le +feuillage des arbres centenaires. Cela ressemblait aux sons d'orgues +lointaines. Je connaissais cela. Ma mère, une fois, m'avait dit, ici +même: «Écoute! ce sont les églises du ciel qu'on entend...» Je m'en +souvins et je fus sur le point de le répéter. Mais je n'osai pas +parler de la disparue. + +Nous fûmes distraits par une chanson d'une autre espèce. Le fermier +d'Épinay, Pénilleau, arrivait de Beaumont, en titubant sur la route de +corail. Et nous l'entendions de loin hurler la _Marseillaise_. + +--Je dirai à tante Félicie qu'il a chanté ça. + +--Tu vois bien qu'il ne sait pas ce qu'il fait, dit Philibert: il est +plein comme un tonneau. Ce n'est pourtant pas fête aujourd'hui. + +--C'est qu'il a été ce matin à la cérémonie, comme tous les fermiers. + +--Ah! + +Nous regardâmes l'ivrogne qui nous salua très poliment en passant +devant nous. Mais il fut longtemps à essayer en vain de retrouver sa +tête pour y replacer son chapeau. Et Philibert et moi, nous ne pûmes +nous empêcher de rire. + +Pénilleau n'avait cependant pas perdu tous les sens, car il désigna du +bras le sentier, au bord de la Courance, et fit: + +--De la tenue, Pénilleau! v'là la bourgeoise! + +On voyait, entre des troncs d'ormes, passer le chapeau de Félicie. + +C'était un chapeau cabriolet, en belle paille dorée par le temps, et +que ses dimensions inusitées avaient rendu célèbre dans le pays. On le +distinguait de fort loin: les fermières se préparaient à la visite de +la propriétaire; les braconniers fuyaient; et les vieilles femmes +qui possèdent des chèvres, sans un lopin de pâturage, se hâtaient +de rassembler sur la route communale leur troupeau épars dans les +taillis. Félicie faisait sa tournée chaque jour, par la pluie, le +soleil ou le vent. Il ne naissait pas un agneau sur ses terres qu'elle +n'en eût connaissance avant d'aller au lit. + +Devant le chapeau, marchait grand-père Fantin; M. Laballue venait par +derrière. Tout le monde savait que, lorsque madame Planté prenait le +sentier de la Courance, c'était pour gagner, sur la gauche, la ferme +de la Chaume, et terminer sa promenade par le Dolmen. Nous descendîmes +la rejoindre. Elle me plongea un doigt dans le dos: + +--Allons, marche avec nous, posément. + +Elle cognait sur les buissons avec une canne à pomme fourchue et ornée +d'une espèce d'ongle d'or. M. Laballue lui en avait fait cadeau, aussi +l'appelait-on «la canne de Sucre-d'Orge»; et Félicie ne l'oubliait +jamais en sortant. + +Casimir parlait des blés, des sarrasins, des colzas, de la «culture +intensive», des «guanos du Pérou». Il ne possédait aucune notion +sérieuse d'agriculture. Félicie haussait les épaules, et M. Laballue, +qui était lauréat des concours régionaux, glissait de temps à autre +vers son amie un regard d'intelligence: «Ne vous fâchez pas; votre +beau-frère dit des bêtises, mais cela nous distrait un peu...» Abusé +par leur silence, l'ancien ami de lord Bolingbroke s'élançait, prenait +un ton de professeur, croyait leur enseigner quelque chose. Il alla +jusqu'à proposer, en se retournant tout à coup: + +--Voulez-vous que je voie vos fermiers? je leur indiquerai... + +Mais Félicie l'arrêta court: + +--Ah! mais non, par exemple! Faites-moi donc le plaisir de vous +occuper de ce qui vous regarde!... + +Sans M. Laballue qui répandait la douceur, elle se fût mise en colère. +Elle était bonne, mais vive, et toujours prête à partir, surtout quand +il s'agissait de son bien. + +C'était l'heure charmante des débuts de l'été, où l'on sent que le +soir va succéder au jour. L'air agitait le feuillage odorant des +noyers, et les oiseaux commençaient à regagner les arbres. Nous +montions le mauvais chemin de la Chaume; on donnait son attention à +ne point se tourner le pied dans les ornières; la campagne semblait +déserte comme le dimanche, parce qu'on ne touche pas à la terre les +jours de deuil; et nos cinq ombres noires étaient assez chagrines. +Pourtant, je me souviens que quelque chose de léger et d'heureux +frétillait ou dansait dans le profil d'une maigre avoine où dominaient +les bleuets et les coquelicots. + +Félicie heurta la porte à claire-voie de la ferme, et souleva en +vain le loquet intérieur. Un chien s'éveilla, fit fuir les poules, et +accourut, furieux et aboyant. Il s'empêtra dans la paille humide de la +cour, et arriva, le dos en brosse et tous crocs dehors. + +--Tes maîtres ne sont donc pas encore rentrés, mon bon Parisien? dit +Félicie. + +Parisien rabattit la crête de son échine en reconnaissant «la +bourgeoise»; il allongea ses pattes de devant, le train de derrière +en l'air, et balançant en manière de parade le panache de sa queue +couleur de feu; puis il bâilla familièrement. Un chat sortit par un +trou noir, au bas d'une porte, prit le vent, monta à l'échelle; et, +avec l'aisance d'une plume qui vole, fut presque aussitôt au haut du +toit. + +--Allons-nous-en! dit Félicie mécontente; quand ces gens-là vont à la +ville, la journée en est! + +Elle exprima ses doléances sur les mille tracas des propriétaires, et +nous mena au Dolmen. + +L'herbe, les ronces, les chardons envahissaient en liberté la grande +pierre et un très vieux noyer, à demi mort, entrelaçait au-dessus, en +guise de dais, les jolies courbes de ses branches. On s'asseyait +ou s'adossait comme on pouvait contre la table inclinée. J'étais +excessivement fier de connaître par coeur certaines cavités qui me +permettaient de l'escalader et d'aller me planter au plus haut. + +--Ne va pas me dégringoler sur la tête, au moins! + +Et je regardais le chapeau, au-dessous de moi, sur lequel il ne +fallait pas tomber. Il ressemblait, de là, à la toiture d'osier de +ces fauteuils de jardin où s'abritent les personnes délicates. Il +oscillait, tantôt à droite et tantôt à gauche, et, par ce léger +mouvement de la tête, Félicie parcourait du regard presque toute +l'étendue des quatre cents hectares de Courance. Elle encadrait +chaque ferme, une à une, entre les bords de la capote de paille; +elle inclinait la capote, et ce qu'elle voyait était à elle; elle +l'inclinait encore, et c'était toujours sa terre, et cela s'appelait +toujours Courance, sauf au couchant où s'avançait ce qu'on nommait «la +Semelle de Gruteau». + +Il était rare que quelqu'un ne dit pas à côté d'elle: + +--Ah! nom d'un petit bonhomme! quel beau domaine vous avez là, madame +Planté! + +Elle répondait avec modestie: + +--Ce qui lui donne de la valeur, c'est qu'il est d'un seul tenant. + +Sa vie s'était employée à arrondir l'héritage familial. Elle pointait +du bout de sa canne les enclaves achetées une à une; les trous bouchés +par elle et les zones conquises sur les voisins. Elle savait la +contenance et la nature de chaque petit rectangle découpé si net par +la diversité des cultures, et le nom qu'il portait sur le cadastre, et +son rendement. + +Philibert, qui ne parlait pas beaucoup, hasarda une opinion d'artiste. +Il montrait la maison de Courance et les six fermes étalées en +demi-cercle: + +--Voulez-vous savoir ce que c'est que votre bibelot, ma tante? c'est +un éventail. Voilà les six lames ouvertes avec les fermes à leurs +extrémités, comme vignettes; la route de Beaumont, toute rose, c'est +le ruban qui les relie par en haut, tandis que votre main tient le +tout en fixant fermement la cheville... + +--Oh! toi! ce ne sont pas les idées qui te manquent! + +Philibert alla un peu plus loin pour dessiner notre groupe. + +Félicie releva sa canne vers la rivière d'Esve qui glissait comme une +couleuvre entre les peupliers: + +--Voilà le défaut de la cuirasse! dit-elle; c'est ce satané moulin de +Gruteau: des prairies de première qualité et le dos du petit coteau, +un peu sec, par exemple, mais où l'on planterait des vignes. Et ça +forme un pied qui s'avance sur moi jusqu'au talon; c'est facile à voir +sur le plan. + +--Pourquoi ne l'achetez-vous pas? dit Casimir. + +--Vous en parlez bien à votre aise! je n'ai plus un sou vaillant, +hormis ma propriété. + +Grand-père Fantin entama un parallèle entre la propriété française et +l'anglaise, et il vanta les perfectionnements du crédit dont il avait +été témoin outre-Manche. + +--Vous voulez Gruteau, dit-il: pourquoi n'empruntez-vous pas? + +--Une hypothèque sur ma propriété? Jamais! jamais! entendez-vous, +jamais!... Et puis, que vos Anglais fassent donc chez eux ce qu'il +leur plaît. «Chacun chez soi», voilà ma devise. + +--La leur est: «Partout chez moi», et ils la mettent en pratique. +Monsieur le curé de la Ville-aux-Dames ne nous rapportait-il pas, il y +a une heure, que des insulaires ont acheté le château de La Roche, +au bord de la Creuse? Si je ne me trompe, c'est sur votre paroisse... +Comment s'appellent-ils donc?... + +--Les Pope, dit Félicie. Ce sont des Américains; des parpaillots. S'il +n'y a que moi pour aller leur faire la révérence!... + +--Ils sont charmants, fit M. Laballue. Il y a parmi eux trois ou +quatre jeunes femmes fort jolies, dont une créole. + +Du haut de mon perchoir, je m'écriai: + +--Qu'est-ce que c'est que ça, tante, des créoles? + +--Des femmes qui passent leur vie dans des hamacs, qui fument, qui +sont malpropres et qui ne savent pas tenir leur ménage. + +--Ma bonne amie! ma bonne amie! s'écria M. Laballue, je vous assure +que vous exagérez! + +--Ta, ta, ta!... je sais ce que je dis. Dans tous les cas, ce ne sont +pas des gens à fréquenter. Ah bien! nous en prendrions, des moeurs! + +--Sur le paquebot qui nous ramena d'Algérie, en 1832, dit Casimir, se +trouvait une superbe créature née à l'île Bourbon... + +--Descends, mon petit, fit Félicie, allons, va jouer un peu plus loin! + +Je m'en allai retrouver Philibert, parce que, toutes les fois que +grand-père Fantin commençait à parler d'une dame, il disait des +choses inconvenantes. On voyait très bien cela d'avance à ses yeux. +Quelquefois, je m'éloignais avant qu'on m'en eût donné l'ordre. Je +n'avais pas tourné le dos, que M. Laballue faisait: «Oh! oh! oh!...» à +cause de l'histoire, et j'entendis Félicie qui disait: + +--Casimir, vous devriez avoir honte, un jour comme celui-ci! + +Peu après, je rapportai en triomphe le dessin de Philibert. Félicie +regarda et soupira: + +--Le pauvre garçon sera toujours bon à amuser les enfants! + +M. Laballue prit la défense de Philibert: + +--Je vous affirme que c'est très original... Si, si, ma chère amie; il +y a là quelque chose... + +L'album en mains, je revins avec la ténacité méchante des enfants sur +le sujet qui m'avait préoccupé: + +--Tante, as-tu vu la petite fille qui saute à la corde? Tu sais, c'est +la même qui est couchée plus loin. Oncle Philibert ne veut pas dire +qui c'est... Tiens, la voilà! Est-ce que tu sais qui c'est, toi? + +Quand elle l'eut vue, elle referma l'album et elle cria: + +--Philibert, fais-moi donc le plaisir de reprendre tes +élucubrations..., et puis, si j'ai un conseil à te donner, c'est de ne +pas laisser traîner les paperasses! + +Nous demeurâmes encore là quelque temps, car Félicie n'abandonnait cet +endroit qu'à regret. Avec les premières ombres du soir, on vit courir +les carrioles des fermes sur la route de Beaumont. + +--Enfin! dit Félicie, les voilà! + +À tel et tel embranchement, elles quittaient la route pour s'enfoncer +dans une allée de noyers. Alors, elles disparaissaient, mais on les +suivait à leur bruit grandissant. Et Félicie disait: + +--Voilà Cornet... Ça, ce sont les gens de chez Pénilleau... Je +reconnais le coup de fouet du père Moreau. + +Des vols de courlis s'élevèrent, à longs cris, du côté de la rivière. +Une pie attardée jacassait dans un arbre... De loin nous parvenait un +bruit d'essieux: clic clac, clic clac. Un garçon de ferme sifflait. +Des chiens aboyaient. Nous vîmes passer près de nous des vieilles +femmes courbées sous un sac de toile bise; elles s'arrêtaient, le +temps de nous reconnaître, et murmuraient des mots inintelligibles. +Philibert nous fit remarquer les troncs des sapins d'Épinay qui +étaient couleur gelée de groseille et qui s'assombrirent tout à coup. +Félicie me dit de mettre mon foulard, et la cloche de Courance sonna +l'heure du dîner. + + + + +IV + +UN HOMME VEUF + + +On me ramena à Beaumont, vers la fin de l'été, parce que mon père +s'ennuyait trop. Grand'mère vint s'y installer en même temps et +prendre la direction du ménage. + +Je n'eus rien de plus pressé que de courir chez mesdemoiselles +Pergeline, et je leur annonçai: + +--Vous savez, maintenant, moi, j'ai une petite cousine! + +--Comment, une cousine? où l'as-tu trouvée? + +Mes deux amies étaient en deuil, comme moi, car elles avaient perdu +leur frère Paul à la guerre; et il y avait son uniforme étendu sur un +lit, dans une chambre où l'on entrait comme à l'église. + +--D'abord, il ne faut pas le dire! C'est une cousine dont on ne parle +pas. + +Elles me saisirent chacune par une main, et m'emmenèrent dans le +jardin, sous la tonnelle. Elles portaient de longs sarraus noirs, +agrafés dans le dos. + +--C'est que le noir est si chaud, par cette température! +disaient-elles; alors, sous ces fourreaux-là, n'est-ce pas? on peut ne +rien mettre du tout, et on est à l'aise... Allons! qu'est-ce que c'est +que cette cousine? Tu n'as pas d'oncle marié. C'est une petite-fille +de madame Leduc? + +--Non, il n'est pas défendu de parler des petites-filles de madame +Leduc. + +--Oh! mais... qu'est-ce qu'il veut dire? en voilà, un roman! + +Marguerite, l'aînée, s'étant assise sous la tonnelle, me prit sur ses +genoux, et elle donna un coup à son chapeau de paille pour qu'il ne me +chatouillât pas la figure. + +--Comment s'appelle-t-elle, ta nouvelle cousine? + +--Je ne sais pas. + +--Ah! ah! tu es un petit farceur!... tu n'as pas plus de cousine qu'il +n'y en a dans le creux de ma main. + +--Si. Autrefois, elle sautait à la corde; maintenant, elle est couchée +parce qu'il lui est arrivé un accident, et on lui achètera un corset +qui coûte au moins trois cents francs... + +--Pauvre petite! Quelle espèce d'accident lui est-il arrivé? + +--Je ne sais pas. + +--Mais d'où sort-elle? Elle a poussé, comme ça, sous un chou? Ton +oncle Philibert n'est pas marié... + +--Ça ne fait rien. + +Elles se regardèrent toutes les deux. + +--Il a une femme qui n'est pas sa femme... + +--Oh! + +--C'est pour cela qu'il est un «dévoyé», et il n'aura rien dans +l'héritage de tante Félicie. + +Elles joignirent les mains: + +--Mais qu'est-ce que tu nous racontes là? C'est absolument insensé! +Avec qui causais-tu donc, quand tu étais à Courance? + +--Avec Valentine. + +--Et c'est Valentine qui t'a appris ces histoires? + +--Elle ne voulait pas, mais je lui ai dit: «Si tu ne veux pas, moi, je +dirai à tante Félicie que tu sens la pipe.» + +--Comment! elle fume la pipe? + +--Non, c'est l'oncle Planté. + +--Ah! + +Georgette, les coudes aux genoux et le menton gentiment assis sur le +petit pliant que formaient les paumes des mains jointes, fit tout à +coup: + +--Eh bien, tout ça, c'est du joli! + +--Tu y comprends quelque chose? demanda sa soeur. + +--Je comprends qu'il faut se méfier de ces gamins-là qui vont mettre +leur nez partout. + +Elle se pencha à l'oreille de Marguerite pour lui parler tout bas. Je +fus vexé: je me jetai sur elle en lui allongeant une grande tape au +hasard. + +Elle se retourna avec une grimace qui lui découvrait les dents et +le bout de la langue; et elle arrondit la main sur sa gorge, du côté +droit, comme lorsqu'on tâte avec précaution une pêche d'espalier qui +semble mûre. + +--Le vilain brutal! Tu devrais bien commencer à t'apercevoir que nous +ne sommes pas des garçons! + +--Ce que tu nous as dit là n'est pas bien, fit Marguerite. Tu as de la +chance d'avoir eu aussi, toi, un grand malheur, parce que sans cela on +t'aurait grondé... D'abord, quand on sait quelque chose qu'il ne faut +pas dire, on ne le dit pas. + +De peur que nous ne fussions fâchés, elles me firent aller à +la balançoire; mais, dès qu'elles m'eurent bien lancé, elles me +plantèrent là et coururent au-devant de leur mère qui rentrait. Madame +Pergeline vint m'embrasser et me dit, d'un air très grave, un doigt +devant la bouche: + +--Mon enfant, si vous avez appris des choses en cachette de vos +parents, il faut bien vous garder de les répéter, parce que votre papa +serait très mécontent. + +Elle prévoyait juste, madame Pergeline. + +Un matin, mon père fit une scène à sa belle-mère pendant le déjeuner. + +Il avait su au bureau de tabac que «les histoires de Philibert» +couraient la ville; et ce qu'il jugeait le plus scandaleux, c'était +que «le petit» fût informé de l'existence de «l'enfant naturelle» et +s'en vantât dans les maisons où il allait. + +Grand'mère étouffait son chagrin; elle disait: + +--Voyons! voyons! ne vous emportez pas. Tout se sait à la longue; +on ne peut rien tenir caché; mais il faut aussi avoir pitié des +malheureux. Le pauvre Philibert a eu sa jeunesse brisée par les +mauvaises affaires de son père. Il n'a jamais pu obtenir de situation +qui lui permît de se marier. Je ne le défends pas, non, certes! +je suis la première à souffrir de ce qui est. Mais l'enfant est +l'intelligence même, paraît-il. Elle est belle comme le jour, et +elle n'a devant elle que quelques années à vivre... Personne ne s'est +informé de leur misère pendant le siège, personne, puisque cela vous +brûle la bouche à tous, de prononcer leur nom. Oh! Félicie m'a remis +de l'argent pour eux, à plusieurs reprises, elle a été généreuse, +mais sans jamais demander seulement: «Où sont-ils? que font-ils? +courent-ils un danger?» On a toujours tort de vivre irrégulièrement, +mais on en est bien puni. + +--Quand on s'est retranché de la famille, de la société, on n'a plus +droit à leur appui. Il faut faire comme tout le monde. + +--Ah! ce n'est pas toujours facile. Vous n'avez pas vécu à Paris, +vous! + +--Qui est-ce qui le forçait à vivre à Paris? + +--Mais il avait une vocation, ce garçon; puisqu'il voulait faire de la +peinture... + +--Ta, ta, ta!... des bêtises! + +Ce fut la première difficulté entre grand'mère et son gendre, mais +elle se représenta très souvent; il en naquit d'autres. Tout était +prétexte à querelles. Se disputer devenait une habitude. + +Mon père demeurait des journées entières dans son cabinet, ou bien il +allait chez son prédécesseur, M. Clérambourg. + +M. Clérambourg était un homme assez vieux, qui ne riait jamais et +laissait tomber du bout des lèvres des paroles piquantes comme des +flèches. Il passait pour un puits de science. Il donnait des conseils +gratuits, et évitait au pays beaucoup de procès. Il faisait une peur +terrible à grand'mère, et elle prétendait que mon père se desséchait +le coeur près de lui. + +--Inutile de vous demander où il faut vous envoyer chercher s'il vient +des clients? + +--Je vais chez Clérambourg. + +--Après tout, cela vaut peut-être autant que de séjourner au bureau de +tabac... + +--Qu'entendez-vous par séjourner au bureau de tabac? + +--J'entends qu'un homme dans votre situation, et si fraîchement veuf, +devrait éviter de se montrer si souvent dans un magasin où tous les +freluquets se donnent rendez-vous autour d'une personne... + +Il partait en haussant les épaules. Et la belle-mère allait à la +fenêtre le surveiller, par acquit de conscience, jusqu'au coin de la +rue. + +Que de fois madame Pergeline, qui était au courant de nos soucis, +prodigua à sa voisine des expressions compatissantes, dans le genre +de celles-ci: «Ah! vous pouvez vous flatter d'avoir un gendre qui est +joliment élégant!... Ah! cela, on peut le dire: il n'y en a pas un +comme lui en ville pour faire retourner les têtes!...» + +Ou bien grand'mère demandait à son gendre pourquoi il allait si +souvent au château de la Frelandière. + +C'était une coquetterie de mon père, dont les parents avaient été +laboureurs, d'être reçu chez le marquis de la Frelandière. Il faisait +alors laver la victoria et prenait une cravate blanche ornée d'une +fine fleur de lis en jais. Il dissimulait sa serviette d'homme +d'affaires. On le retenait parfois à déjeuner au château. + +--Et aujourd'hui, interrogeait grand'mère avec malice, avez-vous au +moins vu ces dames? + +--La marquise? faisait mon père, un peu embarrassé. + +--La marquise, la comtesse, la vicomtesse... est-ce que je sais? Les +avez-vous vues, oui ou non? + +--Mais certainement, je les ai saluées dans le parc. + +--Elles n'ont donc pas déjeuné avec vous? + +--Vous comprenez, quand le marquis a à causer d'affaires... + +--Ah çà! mais, mon ami, on vous fait déjeuner à l'office!... + +Ce genre de taquinerie l'exaspérait particulièrement. Il jetait sa +serviette sur la table et s'en allait. + +Il nous arriva, un soir, dans un état d'agitation peu ordinaire. + +--Eh bien, dit-il, je viens d'en apprendre de belles! Savez-vous à +quoi s'occupe en ce moment votre mari? oui, votre mari, M. Casimir +Fantin! + +Grand'mère frissonna. Elle avait appris de son mari tant de choses +désastreuses! + +--Non, vous ne devineriez pas!... il est tout bonnement en train de +négocier un emprunt pour acheter le moulin de Gruteau. + +--Le moulin de Gruteau? Mais c'est fou! Mais Félicie le guigne depuis +trente ans; elle n'a jamais pu trouver le moyen de l'acheter. + +--Il paraît qu'il l'a trouvé, lui. Il n'y a que les meurt-de-faim pour +avaler les bouchées doubles. Il a écrit, de Langeais, à Clérambourg; +il lui demande des conseils. + +--Oh! si ça vient par Clérambourg!... + +--Clérambourg a cru devoir me prévenir afin que nous puissions à temps +éviter un désastre. + +--Mon Dieu! mon Dieu! ne parlons pas de cela à Félicie, elle en +mourrait. + +Cette alerte fournit aux deux ennemis un motif d'union momentanée, et +l'on combina de concert les stratagèmes propres à empêcher ce diable +de grand-père Fantin de se relancer en de nouvelles aventures. Il fut +décidé que l'on accepterait, enfin, l'invitation qu'adressait chaque +année le vieil oncle Goislard, et que nous irions, grand'mère et moi, +pendant une ou deux semaines, à Langeais, tenter de faire avorter le +projet. + +Il y eut certainement quelque chose de providentiel dans ce voyage, +car, sans cette raison de quitter Beaumont, nous nous en éloignions, +peu après, de la façon la plus regrettable. + +Nous avions eu des pluies d'automne. La cour était sombre; le +feuillage des chasselas roses du mur mitoyen luisait sous les averses; +des jours se passaient à regarder les grosses gouttes rejaillir sur +le pavé, en jets d'eau fluets. Les gouttières jasaient, d'une voix +d'arrière-gorge, comme des commères infatigables. Un clerc, le col +relevé, son mouchoir sur la tête, se dirigeait, en courant, vers une +porte trouée en as de coeur; on voyait de grands parapluies bleus, +ruisselants, monter sur deux jambes mouillées l'escalier extérieur de +l'étude. Adèle allait de sa cuisine au puits, son jupon en guise de +capeline; et la bonne du capitaine manquait souvent d'obéir au signal +du chant plaintif de la poulie. Marguerite et Georgette venaient, +en voisines, dire bonjour. Le deuil leur allait à ravir et on leur +adressait des compliments sur leur taille; elles parlaient toujours +mariage. Grand'mère pleurait souvent; et maintenant que je savais +tout, elle m'entretenait quelquefois de la petite cousine malheureuse +que j'avais à Paris. + +Un de ces jours moroses, nous entendîmes le sifflement de la soie dans +le porte-parapluie, suivi d'un petit choc du bout plombé contre la +cuvette de fonte, et mon père entra, à l'heure où il avait coutume de +se rendre chez M. Clérambourg. + +--Ah! dit-il, j'avais oublié de vous prévenir que je ne dînerai pas ce +soir à la maison. + +Grand'mère releva ses lunettes sur son front. + +--Oui, je ne trouve plus de raison plausible de me dérober, surtout +alors qu'il s'agit d'un dîner tout à fait sans cérémonie. + +--Chez Clérambourg? + +--Mais non: chez les Pope. + +--Comment! chez les Pope? Vous dînez sans cérémonie chez les Pope! +Mais, vous n'avez seulement pas dit que vous fréquentiez ces gens-là! + +--«Ces gens-là... ces gens-là!...» Mais aussi vous êtes tellement +difficile... Et puis, d'ailleurs, peu importe! Je connais «ces +gens-là», et c'est chez eux que je vais. + +Grand'mère, qui tenait son ouvrage à la main, lâcha tout: ses ciseaux +tombèrent et se fichèrent par la pointe dans le parquet. Elle ôta ses +lunettes, les plia machinalement, et tâtonna sur un guéridon pour y +chercher l'étui. Sa tête était agitée d'un petit tremblement; elle +regardait, droit devant elle, le bouton brillant de la porte d'entrée. +Mon père, debout, regardait dans la cour. Il n'y eut plus un mot. +C'est ce qui était le plus effrayant. + +Une ou deux minutes s'écoulèrent ainsi. On attendait le coup de +tonnerre. Mon père fit claquer plusieurs fois ses doigts, puis il +éleva les deux poings fermés à la hauteur des oreilles, en découvrant +les dents canines. Je crus qu'il allait défoncer les vitres. +Certainement, il voulait battre ou briser. Il était poussé à bout. +Il y avait quelque chose qu'il ne pouvait plus supporter. Il dit +seulement, en abaissant les poings: + +--Partez! partez! Allez à Langeais! + +Grand'mère se sauva, en m'entraînant, et fit sa malle. + + + + +V + +L'ONCLE À LA MODE DE BRETAGNE + + +Par l'effet d'une grâce merveilleuse, que Dieu n'accorda jamais +qu'à l'extrême jeunesse ou à grand-père Fantin, dans ce voyage qui +ressemblait à un exil, je voyais tout en rose. Langeais! l'oncle +Goislard, ou mieux: «l'oncle à la mode de Bretagne!» c'étaient des +mots qui, depuis les genoux de ma nourrice, tintaient des airs de +fête à mes oreilles. On m'avait appris que Langeais était au bord d'un +fleuve dix fois plus large que nos rivières, et possédait un château +du moyen âge, avec des créneaux, des meneaux, des douves, et tout ce +qui s'ensuit. À Langeais, Félicie et grand'mère avaient été jeunes, et +cette seule circonstance en faisait un pays de Cocagne. En outre, je +comptais n'y voir que des dames «outrageusement décolletées», ce +qui ne touchait que ma curiosité, mais très vivement. Tout cela ne +fleurait-il pas le conte de fées? Et j'étais assis, les yeux bêtes à +force de rêves, sur ma banquette de seconde classe, vis-à-vis de ma +pauvre grand'mère, chassée par son gendre, encore une fois humiliée, +et s'en venant heurter de front,--pour le salut de Félicie, notre +commune providence,--le chimérique auteur d'humiliations sans nombre. + +À l'arrêt du train, grand-père Fantin amenuisait ses petits yeux et +souriait d'un favori à l'autre, même avant que de nous voir. Notre +surprise fut de trouver là Philibert. + +--Comment! lui dit sa mère, toi, ici? + +--On m'a fait venir. + +--Oui, oui,--interrompit Casimir,--nous hébergeons ce gaillard-là, +depuis trois semaines. Il prend du ventre. + +Il ajouta, à l'oreille de sa femme: + +--Je ne désespère pas de lui voir «faire une fin» dans le pays! + +Elle demeura ébaubie. Il envoya ses yeux de côté, selon sa coutume +lorsqu'il annonçait une nouvelle invraisemblable, et dit, en parodiant +le militaire: + +--Fait'ment! + +Philibert allait devant, chargé des colis. + +Grand'mère, qui était un diplomate plus empressé qu'habile, dit, sans +perdre de temps: + +--Casimir, voyons: cette affaire de Gruteau, c'est une plaisanterie, +j'espère? + +--Mais non! ça ne marche pas mal. + +Et, indiquant du doigt son fils: + +--Il m'a confié ses vingt mille francs. + +--Ah! mon Dieu! + +Nous venions de tourner dans une longue rue pavée, et au bout était le +château. Il paraissait énorme et tout gris. Nous nous dirigions vers +lui. En continuant notre chemin, nous aurions pu frapper à la grille +de la grande porte ogivale, au fond d'une cavité sombre, au delà du +fossé; et, en levant les yeux, on n'apercevait que des mâchicoulis, +des fenêtres pointues, des tours, des tours, et de hauts pignons +couverts d'ardoises. Je devins fou: j'allais, j'allais... On me +rappela: + +--Riquet! mais ce n'est pas si loin! + +Nous étions déjà chez l'oncle à la mode de Bretagne. + +On toucha une grosse boucle de cuivre poli qui faisait marteau contre +la porte cochère, et, au milieu de l'un des battants peints en vert, +une petite porte s'ouvrit. + +Je remarquai aussitôt une grande étendue de sable bien ratissé, des +orangers en caisse, et des marronniers dont le feuillage jaune et roux +empêchait de voir loin, sauf par une voûte ménagée à même la montagne +d'ombrage, et qui semblait creusée dans de l'or. Et, au fin bout de ce +tunnel, on distinguait, toutes petites, comme si on les eût regardées +par une lorgnette à l'envers, des cloches à melons étincelant au +soleil. + +Mademoiselle Bringuet, la gouvernante, vint à nous, un trousseau de +clefs à la main. Elle s'informa avec beaucoup de politesse de notre +santé, de celle de madame Planté et de celle de toute la famille; et +elle donna des ordres concernant les bagages. + +Elle nous invita à entrer dans une salle à manger qui sentait les +prunes et le pain frais. + +--Prenez-vous votre collation tout de suite? demanda-t-elle, ou bien +préférez-vous commencer par un brin de toilette? + +Grand'mère objecta qu'elle dirait volontiers bonjour à l'oncle +Goislard. + +Nous marchâmes, tous à la queue leu leu, par de longs corridors. Ils +étaient ornés de gravures. Je vis aussi une horloge qui ressemblait +à celle du «bout du monde», mais en plus beau. Enfin, mademoiselle +Bringuet nous fit signe: «Attention! pas de bruit!» + +Elle poussa une porte, puis une double porte, rejeta la tête vers nous +et dit: + +--Il ne dort pas; entrez. + +Tout au bout d'une pièce quatre fois grande comme le salon de +Courance, et entièrement garnie de tableaux et de tapisseries, nous +vîmes, par-dessus une table encombrée de gros livres, une tête rose et +blanche. À mesure que nous approchions, les yeux, d'un très joli bleu, +s'animèrent, et la bouche bredouilla des paroles difficiles à saisir. + +Je fus étonné de voir un monsieur si vieux et si propre. Il était +rasé de près; sa longue redingote s'ouvrait sur un gilet de piqué; +il portait le ruban de la Légion d'honneur. Ses cheveux tombaient de +chaque côté de sa figure comme les rideaux blancs d'un berceau; et, +de fait, il était si soigné et si frais qu'il ressemblait un peu à un +bébé. + +Il voulait absolument se mettre debout pour nous recevoir. +Mademoiselle Bringuet lui appliqua les deux mains sur les épaules en +disant: + +--Non! non! ce n'est pas le moment de faire la belle jambe; il faut +ménager vos forces. + +Mais il devint rouge; il se fâchait; il parla nettement: + +--Sacrédié! dit-il, on me fait bien lever pour madame Leduc! + +Grand'mère lui tendit les mains, l'embrassa, le radoucit. Il +s'attendrit en regardant la vieille bonne femme qu'elle était devenue, +car ils ne s'étaient pas rencontrés depuis longtemps. On lui dit, en +me poussant entre ses jambes: + +--Voilà le petit. + +Toutes les fois qu'on me présentait à quelqu'un, on levait les yeux au +ciel, où l'on semblait voir celle qui aurait dû être près de moi. + +Quand on prononça le nom de Félicie, il se retourna, et dit à +mademoiselle Bringuet de lui apporter un crayon que Pajou le fils +avait fait d'elle en 1830, et qui était accroché à gauche de la +cheminée. + +À l'aspect de cette figure charmante, entre deux énormes manches à +gigot, et sous la haute coiffure à la girafe, tout le monde hocha +la tête: «Non, non, ce n'est plus cela, Félicie...» L'oncle Goislard +soupira, puis il éleva sa main droite un peu branlante, et joignit le +pouce et l'index comme s'il recueillait dans l'espace une pincée de +poudre impalpable: + +--Elle a été exquise! dit-il. + +Ces ressouvenirs, entre gens déchus, étaient d'une mélancolie qui +ne manquait pas de grâce. Grand-père Fantin ne comprit pas qu'il en +rompait le charme en se mettant à chantonner sur un ton badin: + + Ah! combien je regrette + Et ma jambe bien faite, + Et mon bras si dodu!... + +On nous reconduisit à la salle à manger, tout en nous annonçant que +nous aurions le plaisir de voir madame Leduc dans la soirée. Je courus +au jardin dès qu'il me fut possible, afin de passer sous le tunnel qui +semblait creusé dans une montagne d'or. Philibert m'accompagna. Les +choses étaient beaucoup plus simples qu'elles ne m'avaient paru à mon +entrée par la porte cochère. + +Sous la voûte des marronniers, à mi-chemin, il y avait deux bancs +qui se faisaient vis-à-vis. Je m'assis sur l'un et sur l'autre, pour +prendre possession des lieux. Le vent agita les feuilles sèches; +Philibert et moi, nous courûmes avec elles jusqu'aux cloches à melons, +en frappant dans nos mains. Mon oncle paraissait beaucoup mieux qu'à +son dernier voyage à Courance. Je lui dis: + +--N'est-ce pas que, quand tu es à Courance, tante Félicie te fait +peur? + +Il me regarda en riant: + +--Et l'oncle Goislard, à toi, il ne te fait pas peur? + +--Il n'a pas l'air méchant, mais il est décoré. + +--Eh bien? + +--Est-ce que c'est qu'il a fait la guerre? + +--Non, il n'est jamais sorti de chez lui. + +--Alors, qu'est-ce qu'il a fait? + +--Rien. + +--Alors, pourquoi est-il décoré? + +--Parce qu'il a toujours été bien avec tout le monde. + +--Ah!... Mais, au moins, il faut être bien pendant très très +longtemps? + +--Tu vois: quatre-vingts ans, à peu près. + +--Ça doit être difficile. + +--Je te crois! + +Au potager, le vieux domestique Cadoudal marchait, entre deux +arrosoirs ébouriffés de pluie scintillante, aussi attentif que s'il +eût tenu à bout de bras des crinolines de cristal. Il enjamba la +bordure de buis, posa d'un même coup les deux arrosoirs sur le sable +et ôta son chapeau en me regardant tout droit, car il nous avait vus +sans lever les yeux. + +--Alors, dit-il, c'est ça le jeune monsieur qui est le neveu de ma'me +Planté, anciennement mam'selle Gillot? + +Et il dirigea son regard au loin, en recueillant sur le dos de la +main les grosses perles de sueur de son front qui ruisselait comme les +pommes d'arrosage. Puis il fit claquer sa langue: + +--Nom de d'là! mam'selle Gillot, si je me la rappelle! Je me la +rappelle comme le nom de mon père!... Tenez! la v'là qui descend +l'escalier avec sa gentille frimousse, et qui appelle défunt la mère +Ribotteau, la cuisinière: «Célestine! combien donc que vous avez +payé la friture?» Et Célestine qui répond par le soupirail: «Mais, +mademoiselle, c'est rapport à la crue de la Loire...» Et puis, est-ce +que je sais? Des bêtises, quoi! Ah dame! fallait pas lui faire prendre +une pièce de cent sous pour un écu de six livres. Bougre! celui-là qui +l'a eue, avec sa dot, n'a pas fait un mauvais coup!... + +Il souleva ses arrosoirs, et ajouta: + +--C'est égal, elle ne doit plus être fraîche, à l'heure qu'il est!... + +Et cela le fit rire; il s'en allait vers la pompe en riant tout haut +et dodelinant de la tête. + +Au bout du jardin, était un belvédère composé d'une terrasse établie +sur quatre piliers de bois. Au-dessous, on s'abritait du soleil; en +haut, on avait l'agrément de la vue. D'un côté, on contemplait le +château, et, au-dessus des grosses tours à toits pointus, sur une +petite colline boisée, les ruines sombres et jolies, toutes velues +de lierre noir, d'un château plus ancien. De l'autre côté, on eût +distingué la Loire, sans la levée construite contre les inondations; +on se contentait de voir passer le chemin de fer et de plonger à même +dans le jardin de M. Futaine. + +--Le jardin de M. Futaine,--me dit Philibert,--a été tracé pour former +le prolongement exact de celui où nous sommes. C'est que M. Futaine +n'attend que la mort de l'oncle Goislard pour abattre le mur de +séparation. En effet, l'oncle a vendu par avance maison et jardin. +Mais, comme il s'est réservé le droit d'en user jusqu'à son dernier +jour, il aime à venir ici faire la nique à son successeur. L'autre +soir, on l'a grimpé jusque-là, et il a hélé de loin M. Futaine: «Et +vos arbres, comment vont-ils?--Ils vont bien.--Moi aussi.» + +Nous étions sur le belvédère, dans l'espoir de voir passer le train de +Nantes, lorsque Cadoudal nous appela, et nous aperçûmes mademoiselle +Bringuet qui nous adressait de grands signaux. + +--Madame Leduc est arrivée, me dit Philibert; dépêchons-nous. + +Nous descendîmes quatre à quatre. Au bas des marches, il me dit: + +--Je ne suis pas trop malpropre, au moins? + +Je battis le dos de son veston. + +La voiture de madame Leduc était dans la cour, et le cocher, en +chapeau haut de forme, commençait à dégarnir le cheval. J'eus une +surprise à trouver une petite fille, à peu près de mon âge, qui +courait de toutes ses forces après un chat. Elle s'arrêta net pour +venir à Philibert, et lui sauta au cou comme une vieille connaissance, +en me jetant une oeillade de côté. Philibert, la bouche encore enfouie +dans ses cheveux, lui demandait: + +--Et ta maman? + +--Maman? dit la petite, ah! elle avait joliment peur que vous ne soyez +parti! + +Et, se tournant aussitôt vers moi, elle me tendit la main: + +--Est-ce que tu veux être mon petit mari? + +Je sentis que je devenais rouge et prenais mon air niais. Nous étions +tous au salon avant que j'eusse répondu un mot. + +Cette fois, on avait mis l'oncle Goislard debout. Mademoiselle +Bringuet le soutenait par un bras, grand-père Fantin par l'autre. +Madame Leduc lui offrait son front qu'il baisait, tout en souriant à +la mère de la petite fille, une jeune femme que je trouvai très jolie. +Tout le monde parlait en même temps: + +--Madame Letermillé, une bonne amie à nous... À quelle heure avez-vous +quitté Chantepie?--Une poussière aveuglante...--Sept quarts d'heure +de voiture, vous pensez!--Mon Dieu, que voilà une fillette qui a +l'air raisonnable!...--Aussi nous ne nous ferons pas prier pour +rester quelques jours...--Elle a nom Suzanne.--Hélas! la santé de +Félicie...--Ah! M. Philibert nous a bien manqué!--Voyons ce charmant +petit garçon... + +Le charmant petit garçon n'en menait pas large. Suzanne le poursuivait +derrière les dossiers des chaises, et, plus vive et plus adroite, se +trouvait tout à coup en face de lui pour lui souffler dans le nez: + +--Tu ne veux pas être mon petit mari? Dis pourquoi? dis pourquoi? + +Je restais stupide. Une idée lui vint: + +--Que tu es drôle! dit-elle. Mais ça n'a aucune importance! J'en ai un +dans toutes les maisons où je vais. À quoi jouons-nous? + +La maman m'embrassa. Elle sentait très bon. Quand elle ne regardait +pas Philibert, il suivait des yeux son cou découvert, sa gorge forte +et les coussins si bien bombés de ses hanches, comme s'il eût craint +d'en perdre. + +--Où demeures-tu? me demanda Suzanne. + +--À Beaumont. + +--Qu'est-ce que c'est que ça, Beaumont? C'est un trou? + +--Et toi, où demeures-tu? + +--À Vaucottes: c'est un château à grand'maman, tout près de Chantepie, +la maison de madame Leduc; mais du temps de papa, nous demeurions +à Paris, et puis à Biarritz, à Cannes. Tu ne connais pas ces +endroits-là, toi... Mais tu sais, si papa avait vécu, nous serions +depuis longtemps sur la paille, parce que c'était un panier percé... +Toi, c'est ta maman que tu as perdue: est-ce que tu penses encore à +elle? + +Une petite bonne vint prendre Suzanne. On monta s'habiller pour le +dîner. Dans l'escalier, madame Leduc confiait à grand'mère: + +--J'arrive ainsi, les trois quarts du temps, le samedi, comme par +hasard. Cela me permet de veiller à ce que l'on conduise notre cher +vieillard à la messe du dimanche. Croiriez-vous que, si je ne m'en +étais mêlée, Casimir--tout aussi bien que cette Bringuet, du reste--le +laissait descendre à la tombe sans le réconcilier avec l'Église! + +--Hélas! dit grand'mère, je crois que le bonhomme n'a jamais eu +beaucoup de religion. + +--Mais, à ce compte-là, ma chère, tous ces messieurs mourraient comme +des chiens. Dieu merci! notre zèle n'est pas toujours sans récompense, +vous en serez témoin: le bon oncle nous édifiera par sa piété. + +--Tant mieux! + +--Que dites-vous de madame Letermillé? + +--Mais... très jolie! + +On trouva l'oncle Goislard assis à table avant ses hôtes, car il +n'aimait pas qu'on le vît marcher avec ses béquilles. Pour passer le +temps, il avait fait appeler la petite bonne de madame Letermillé, et +il lui demandait son nom en lui appuyant le doigt au menton, ce qui +répandit un froid durant quelques minutes. Mais lui, mis en humeur +par un minois agréable, entama des histoires de jeunesse. Grand'père +Fantin souriait avec indulgence en attendant le moment de placer +quelqu'une des siennes qu'il jugeait plus intéressantes. + +L'oncle Goislard était né en pleine Terreur, à Saumur, dans une maison +située sur la place où fonctionnait la guillotine. Il disait, entre +deux cuillerées de potage: + +--J'ai tété ma nourrice pendant qu'elle regardait tomber les têtes. + +Par la fenêtre, il avait vu Napoléon, au retour de la guerre +d'Espagne: + +--Un petit homme vêtu de drap de billard, avec une figure taillée dans +du navet. + +Il tint un moment sa cuiller en l'air; il se ramassa sur lui-même, fit +de gros yeux, de grosses joues, et devint rouge, pour lâcher de nous +redonner, dans sa bouche, le tonnerre de trois mille gorges hurlant à +la fois: «Vive l'Empereur!» + +--Mon bon oncle, dit madame Leduc, pourrez-vous bien jamais après cela +crier: «Vive la République»? + +--Voilà quarante-trois ans que je suis maire: comme homme public, +j'engage chaque année les enfants des écoles à applaudir le +gouvernement... + +On ne pouvait s'empêcher d'admirer cet homme venu au monde à une heure +où nulle âme, libre de choisir son sort, n'eût consenti à y descendre, +et qui avait vécu quatre-vingts ans, heureux, dans de petites villes +paisibles. + +Le lendemain, on le mena à la messe sans qu'il opposât la moindre +difficulté. En revenant à la maison, dans sa voiture basse, où +grand'mère et moi étions montés avec lui, il parlait des dames qu'il +avait reconnues pendant l'office, et il faisait l'éloge du curé: + +--C'est un gaillard, disait-il. Il a sauvé quinze personnes en se +jetant à la nage, lors de l'inondation de 66. Et il mange comme +quatre! + +Au pas d'une petite jument grise, qui était douce comme un agneau, +Cadoudal nous promena dans la ville et sur la levée de la Loire. On +voyait de longs sables jaunes qui s'étiraient en pâlissant jusqu'à +l'horizon, léchés par une eau langoureuse, entre des peupliers +fatigués par l'automne. On avait fait sauter le pont durant la guerre, +et ces arches, ouvertes au-dessus du lit immense et à demi déserté du +fleuve, attristaient encore la lassitude ou l'épuisement du paysage. + +--Et ça s'emplit tout d'un coup, disait l'oncle Goislard: l'eau vous +arrive au galop, comme de la cavalerie... J'en ai eu chez moi jusqu'au +plafond du premier. + +Quand nous rentrâmes, grand-père Fantin et madame Leduc tenaient un +conciliabule. + +--Pardon, fit grand'mère, je suis de trop? + +--Mais non! ma bonne, mais pas du tout, au contraire... nous parlions +de votre fils... + +--S'il est question du complot que vous avez fait pour marier +Philibert, je vous avertis que je ne trempe pas les mains là dedans. + +Ils tombèrent des nues. + +--Comment cela? comment cela? Expliquez-vous, Célina! + +--Je m'entends; ça suffit. + +--Voyons! est-ce que la jeune femme vous est antipathique? + +--S'il était nécessaire de formuler mon opinion sur la jeune femme, je +vous dirais que je la trouve un peu jolie pour lui donner le bon Dieu +sans confession. Mais il s'agit de Philibert: il a un fil à la patte. + +--On vous propose de le couper, dit madame Leduc. La situation de +votre fils est humiliante pour la famille, vis-à-vis du monde, et il +est lamentable d'en être réduits, avec Philibert, à causer de la pluie +ou du beau temps, de peur de nous heurter à une vie privée qui doit +nous rester aussi étrangère que celle du Grand Lama... + +--Lama, Lama... dit grand'mère, tout ce que je sais, c'est qu'il adore +sa fille. + +Casimir tira son trémolo: + +--Pauvre petit être! dit-il, Dieu le reprendra comme il l'a donné, +sans qu'on l'en prie... + +--Non, Casimir, fit madame Leduc, tes paroles ne sont pas chrétiennes. +Prions Dieu, au contraire, qu'il laisse la vie à l'infortunée +créature. Mais il y a cent moyens d'arranger les choses. Voyons: la +mère, je suppose, malgré sa faute, n'est pas absolument dénuée de +sentiments humains; elle s'estimerait très heureuse de conserver la +jouissance de l'enfant, moyennant... + +Grand'mère leva la main: + +--Philibert ne fera pas ça! s'écria-t-elle; on peut dire de lui ce +qu'on voudra, mais il est honnête... + +--Plaît-il? dit madame Leduc. + +--Je veux dire: il aime sa fille, et il ne fera pas cela. Mais lui, +l'avez-vous pressenti, au moins? + +--Philibert? il est emballé! + +--Parlons peu et parlons bien, dit Casimir; je pose en fait que le +garçon est totalement incapable de gagner sa vie. + +--Et vous négligeriez une aubaine?... Voilà une fortune qui se +présente... + +--Aussi rondelette que la personne,--interrompit Casimir, les yeux +réduits à la dimension de petits pois.--Sache, d'ailleurs, une fois +pour toutes, ma chère Célina, que la jeune femme est absolument toquée +de lui. Il l'amuse, il la fait rire; ça la change. Voilà cinq ans +qu'elle ronge son frein dans son castel de Vaucottes; elle meurt de +l'envie d'aller à Paris; elle y eût filé vingt fois, n'était sa mère +qui la tient prisonnière à cause de sa beauté. Avec une figure comme +celle-là, tu comprends, une jeune veuve a tôt fait de voir flamber sa +réputation... Disons-le: ici même, la pauvre femme n'échappe pas à la +calomnie. + +--C'est flatteur! + +--Songe, ma bonne, que notre fils n'est pas non plus tout frais +baptisé! + +Grand'mère était inapte à formuler une idée nette. Elle m'entraîna +dans sa chambre, en faisant: + +--Tout ça... tout ça... + +Elle ôta son chapeau, tourna, vira, hésita. + +--Mon petit, dit-elle, va me chercher Philibert. + +Je descendis au jardin. Philibert était assis près de madame +Letermillé, sur un des bancs du tunnel d'or. Je m'avançai pour +m'acquitter de ma commission. Ils causaient. Ils s'interrompirent pour +dire, chacun à son tour: «Tiens, voilà Riquet!» du même ton qu'ils +eussent dit: «Voilà les canards...» ou: «Voilà le sifflet du chemin +de fer...» J'avais l'amour-propre d'un jeune coq; je rougis et restai +coi. On n'aurait pu ni me faire exécuter un mouvement, ni m'arracher +un mot. + +Madame Letermillé portait une robe ouverte en carré sur son cou de +blonde; elle croisait les jambes dans une attitude familière, et +entrelaçait ses doigts sur le genou en tendant ses bras demi-nus. Elle +disait: + +--Je m'en doutais! vous l'épouserez... + +--Ce n'est pas elle qui le demande, répondait Philibert; mais pour la +petite, cela vaudra mieux. + +--Avouez que vous l'aimez. + +Philibert considéra toute madame Letermillé, de ses cheveux à son cou, +à sa belle gorge, à ses bras, à ses jambes croisées, au petit bout +de pied pointu qui frétillait au bas de la robe. Puis ses yeux se +reportèrent au loin, vers la figure absente. + +--Il s'en faut, dit-il, qu'elle ait jamais eu la figure d'une Vénus. +Ç'a été une demi-journée et une nuit de parfum dans la chambre: un +bouquet de violettes d'un sou!... Les grandes ivresses, les mots qui +vous sortent de la bouche tout de travers, les yeux de carpe, non, +non, toutes ces belles histoires-là, ça n'a jamais été mon affaire. + +--Alors? + +--Alors? Mais nous avons supporté tout plein d'embêtements bras +dessus, bras dessous. C'est ça qui vous entraîne à faire lit commun. + +--Le fait est que mon mari et moi, par exemple, qui avions tout pour +être heureux... + +--Ça n'a pas marché?... + +--Ah bien! ouiche!... Voyez-vous, monsieur Philibert, ce n'était pas +l'homme qu'il me fallait. + +--Ah! + +Madame Letermillé avait désenlacé ses doigts, et, d'une main molle, +elle s'appliquait à enlever une poussière imaginaire sur l'étoffe +tendue par son genou: + +--Moi, j'avais toujours rêvé d'un homme... d'un homme... comment +peut-on expliquer cela? enfin, d'un homme pas comme un autre. + +--On prétend qu'on ne rêve que ce qu'on a vu... + +--Ou ce qu'on verra. + +Philibert eut l'air embarrassé. Il dit: + +--Les femmes ont de drôles de goûts. + +--Seriez-vous de ceux qui croient que toutes les femmes se +ressemblent? + +Il leva encore les yeux sur madame Letermillé: + +--Il n'y en a pas des tas comme vous! + +--Oh! vous dites cela en m'examinant de la tête aux pieds; mais si +j'étais laide--supposez que je sois laide--est-ce que vous diriez cela +encore? + +--Je ne peux pas supposer que vous soyez laide. + +--Voilà! vous éludez la question... Oh! les hommes! les hommes! que +vous êtes agaçants! + +D'un mouvement d'impatience, elle jeta son pied en l'air, puis elle +abaissa la jambe, et s'assit à plein sur le banc, en appliquant les +deux épaules au dossier incliné. Et elle leva les bras derrière la +nuque, ce qui fit éclore les deux coudes hors des manches. + +Elle ouvrit la bouche, un moment, avant de se décider à parler, et je +vis tout le petit fer à cheval de ses dents du haut. On entendait les +canards de la basse-cour voisine, et, au loin, les cris de Suzanne +jouant à lancer la balle sur le belvédère. + +--Monsieur Philibert, je vais vous faire mes adieux, savez-vous? + +--Vous partez? + +--Dame! vous ne pensez pas que je vais continuer à tomber ici tous les +quatre matins! Ma mère soutient que je me compromets. + +--Avec l'oncle Goislard? + +--Il est plus galant que vous! il n'y a pas de quoi rire... Et +puis, lui, au moins, est célibataire... À propos, dites donc, vous +m'inviterez à la noce, j'espère? + +--À quelle noce? + +--À la vôtre, parbleu! Est-ce que vous n'y pensez plus? + +--Pourquoi me reparlez-vous de cela? + +--Moi? mais pour rien!... Parce que ce sera amusant. + +--Vous trouvez? + +--Je dis: «Ce sera amusant...» je veux dire: ce sera un mariage... un +mariage... original, comme vous, d'ailleurs... Vous auriez pu épouser +une duchesse... + +--Grâce au brillant de ma situation, ou de mes habits? + +Il montrait le drap luisant de sa redingote. + +--Taisez-vous donc! Les femmes doivent se jeter à votre cou! + +Il ouvrit les bras et dit familièrement: + +--Voyons voir?... + +--Bas les pattes! Voulez-vous bien!... Pour le coup, si maman était +là!... + +Philibert sembla gêné et ne dit plus rien. Elle croisa les jambes +de nouveau et fit gazouiller son pied dans la soie. Elle se redressa +brusquement et posa son bras sur celui de Philibert: + +--Avouez-le, dit-elle, je vous fais l'effet d'une coquette? + +Il regarda le bras; il dit: + +--Mais non! mais non!... + +--Si! si! Parlez-moi franchement. + +Il cherchait à formuler son opinion, à ne pas mentir et à ne pas +blesser la jeune femme; il trouva: + +--Vous êtes si jolie! + +--Pan! ça y est! Je l'attendais! On ne m'en dit jamais d'autres!... + +Elle frappa le sol de ses deux talons à la fois, et, le menton entre +les mains, les coudes aux genoux, elle trépignait en secouant sa tête +blonde: + +--Avec mon mari, qui m'horripilait, j'étais insupportable; il aurait +dû me battre: il revenait le premier, avec des yeux de carpe, comme +vous dites, et les mêmes mots dans la bouche: «Vous êtes si jolie!» +Veuve, j'ai voulu m'envoler, prendre l'air. Taratata! la famille m'a +pincée au collet: «Vous êtes trop jolie pour vivre seule!...» Je vis +cloîtrée entre ma mère et ma fille: le pays fourmille d'histoires sur +mon compte! «On ne nous fera pas croire, jolie comme elle est...» J'ai +failli me remarier avec un officier habitant Fontainebleau; l'homme, +la ville, tout me plaisait: bernique! j'étais trop jolie pour une +ville de garnison. Monsieur le curé me dit que j'aurai beaucoup de +mal à gagner le paradis. «Pourquoi?--Ah! madame...» Je vois venir la +phrase et l'arrête. Que je sois bécasse, que je sois méchante, je +lis dans les yeux de ces messieurs: «Ça ne compte pas, elle est si +jolie!...» Seulement, que je ne sois quelquefois pas plus bête qu'une +autre; que j'aie, moi aussi, par-ci par-là, mes petites qualités, +ça ne compte pas davantage: je suis jolie, et c'est assez. Je vous +raconte mes misères, et vous ne me plaignez pas, vous non plus. Vous +devez avoir raison, puisque, en dépit de tout cela, je ne changerais +de figure avec personne. Ah! monsieur Philibert, voulez-vous que je +vous dise mon opinion? C'est qu'une jolie femme a bien du mérite à ne +pas mériter les horreurs qu'on dit d'elle!... + +Elle ramena les mains sur ses yeux, et sa tête eut tout à coup les +soubresauts de l'agonie d'un poulet auquel on a coupé la gorge. Je +compris qu'elle pleurait, que cela devenait sérieux, et qu'il fallait +absolument m'en aller. Je revins à la maison tout doucement, sans me +retourner, honteux comme le chien qui a volé une côtelette. + +J'étais tellement sûr d'être grondé que je restai dans le corridor, au +lieu de remonter à la chambre de grand'mère. Je m'assis sur un coffre +à bois; j'aurais préféré me cacher dedans. + +La maison était à l'orage. On se disputait partout. + +Dans sa chambre, au rez-de-chaussée, l'oncle Goislard criait à +tue-tête qu'il ne déjeunerait pas si on ne lui donnait un pantalon +blanc. + +--Un pantalon blanc! ripostait mademoiselle Bringuet, mais pour qui? +Est-ce que vous croyez que ces dames font attention à vos guiboles? + +--Taisez-vous! ou je vous fiche à la porte! Je veux mon pantalon +blanc. + +--C'est bon! Mais je vous enfile par-dessous un caleçon de tricot. Ça +vous mettra des mollets là où il vous en manque. + +Dans la pièce où nous les avions laissés, madame Leduc et son frère +élevaient la voix à qui mieux mieux, et, pendant les intervalles +d'un bruit d'assiettes et de cristaux venu de la salle à manger, leur +dialogue éclatait en bourrasques, rappelant le vacarme de l'étude, à +Beaumont, les dimanches et les jours de marché: + +--... nouvel emprunt hypothécaire... Si, au lieu de jeter ton argent +dans ton moulin de Gruteau... + +--Mais, ta propriété de Chantepie est grevée jusqu'à la moelle! + +--Une simple avance sur l'héritage... + +--D'ailleurs, mon moulin de Gruteau... + +--Ton moulin de Gruteau! mais tu n'as pas la moitié des fonds +nécessaires!... + +--... syndicat... solderai totalité... + +--Félicie en mourra! + +Grand'mère parut au bas de l'escalier; elle eut tôt fait de +m'apercevoir: + +--Eh bien, et ton oncle Philibert? + +Je restais assis sur mon coffre à bois, les jambes pendantes, +rougissant encore. + +--Si nous étions chez nous, je te donnerais une tape, entends-tu? + +Puis elle me dit que je ne serais jamais bon à rien, et qu'elle ne me +confierait plus de commissions. + +--Allons! cours vite me chercher ton oncle au jardin et dis-lui que le +déjeuner est prêt. + +Je dus retourner au jardin. Philibert avait passé un doigt sous la +manche courte de la jeune femme et, de ce doigt, il lui caressait +le gras du bras; une petite raie de lumière désignait ce relief de +l'étoffe soyeuse et oscillait. Madame Letermillé disait: + +--Vous me ferez damner! + +En se mettant à table, elle prétendit qu'un coup de vent lui avait +versé un tombereau de sable dans les yeux. + +Suzanne me chuchota: + +--C'est de la frime!... + +Dans l'après-midi, Philibert parla à son père: + +--Je file à l'anglaise, parce que, si je reste un jour de plus ici, je +fais des bêtises. + +--Peuh! mon garçon, c'est encore de ton âge!... + +--Dame! vous me jetez une femme dans les bras. Qu'est-ce que vous +voulez que j'en fasse? + +Grand-père Fantin, du ton pincé de madame Leduc: + +--«Vous me jetez dans les bras!...» Sois respectueux, je te prie. + +--Turlututu! + +--Philibert! + +--Je demande: «Qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse?» + +Casimir lui tapa sur le ventre du revers de la main: + +--Mais, bêta! que tu passes avec elle chez le notaire! + +--Merci. + +--Quoi? + +--Pour qui me prends-tu? + +--Pour un nigaud! + +Ils se séparèrent. Philibert partit à la suite d'un grand tapage. Tout +le monde avait la figure chaude comme lorsqu'on a couru au soleil. + + +Madame Letermillé se prit d'amitié pour grand'mère, qui fut touchée +par son chagrin. Elle acheva de la gagner en me comblant de caresses +et lui disant qu'elle serait toute sa vie malheureuse de n'avoir +qu'une fille: c'était un petit garçon comme moi qu'elle eût aimé. + +--Je n'en aurai jamais un! Je ne me remarierai pas. + +--Qui sait? + +--Votre famille inspire tant de sympathie! Cela ne se commande pas. + +Grand'mère commençait à revenir des préjugés du public envers la jeune +veuve. + +Madame Letermillé voulut nous emmener à Vaucottes: + +--Ah! par exemple, disait-elle, je veux que vous y veniez avant de +passer à Chantepie, parce que, en sortant de chez votre belle-soeur, +tout vous paraîtra un peu fade. Il faut avouer qu'il n'y a pas au +monde une maîtresse de maison comparable à madame Leduc. + +--Elle sait ce que cela lui coûte. + +--Elle était née pour épouser un grand seigneur. + +--Dites: le marquis de Carabas! + +--Avec cela, elle fait beaucoup de bien. + +--Oh! c'est une excellente femme. + +Depuis l'échec du projet conjugal qui les avait unis, madame Leduc +et son frère étaient retombés en bisbilles, et les discussions +s'envenimaient entre eux. Elle le pinçait par la manche, au sortir +de table, et l'entraînait: «Casimir, un mot, je te prie...» Elle +lui emboîtait le pas lorsqu'il quittait le salon. Elle guignait sa +présence au jardin. Lorsqu'elle le soupçonnait d'y fumer un cigare, +elle jetait prestement une mantille sur ses épaules et trottait à sa +rencontre. + +Un jour, on les vit revenir ainsi, surpris par la pluie, sans cesser +de se chamailler. Et pendant que madame Leduc frottait son pied sur +les lames du décrottoir, on entendit grand-père Fantin secouer ses +lourds talons sur les dalles de brique du corridor, et lancer un mot +extraordinaire qui retentit comme un triple soufflet: + +--Zut! zut! zut! + +Madame Leduc ne pénétra point dans le corridor; elle courut aux +écuries, sous l'averse, appelant son cocher. Ne l'ayant point trouvé, +elle cria: «Cadoudal! Cadoudal!» comme on crie: «Au feu! au feu!» +Point de Cadoudal. + +Elle retroussait d'une main ses jupes et, de l'autre, assujettissait +les doubles boudins de ses tempes, que le mouvement ébranlait. On +l'aperçut de la cuisine, et l'on alla à elle avec un parapluie. On lui +apprit que le cocher et Cadoudal assistaient à une réunion politique. +Ils ne revinrent, d'ailleurs, qu'à la nuit, l'un et l'autre +complètement ivres. + +Madame Leduc annonça à grand'mère qu'elle venait d'essuyer les +insultes de Casimir et qu'elle partirait sur l'heure et à pied. Mais, +dans son emportement, elle révéla que Casimir avait acheté Gruteau, +grâce à un emprunt de quarante mille francs, plus l'argent à +lui confié par son fils. Grand'mère fut aux abois. Elle appela +sur-le-champ Casimir. Il enfonçait les deux mains dans les poches +à ouvertures horizontales de son pantalon; sa bouche formait un arc +paisiblement suspendu à chacun de ses favoris. Il dit qu'il était +content de son opération. Grand'mère avoua que son voyage avait +pour unique but de l'empêcher: ce serait un désastre; Félicie en +mourrait... + +--Elle en mourra! répéta madame Leduc. + +Casimir ne comprenait pas du tout pourquoi on lui cornait sans cesse +aux oreilles ce «Félicie en mourra». + +--Félicie, dit-il, est une timorée, qui aurait pu dix fois se payer +Gruteau, si elle n'avait eu peur de risquer un écu. Il fallait +procéder comme moi! Cela lui servira de leçon. + +--Mon Dieu! mon Dieu! s'écriait grand'mère, et c'est fait? c'est +signé? + +--J'ai donné procuration ce matin. Je devais en finir pour résister +aux obsessions de ma... + +Madame Leduc agita sa main en abat-voix, comme sous les noisetiers de +Courance. Mais grand-père Fantin continuait: + +--Tu pourras dire à Félicie que, si je n'avais promptement immobilisé +mes vingt mille francs, on me les arrachait du gousset pour les +précipiter dans le gouffre de Chantepie... + +Madame Leduc se dressa, toute blême: + +--Le gouffre de Chantepie!... + +Sa tête vacillait; ses yeux étaient hagards; elle fit le geste +d'implorer le secours du ciel. + +Il répéta l'expression, la commenta, en démontra la justesse. À +Chantepie, tout était subordonné à l'ostentation. Envers et contre +tous, on voulait tenir «son rang». + +--Quel rang? Que sommes-nous? D'où sortons-nous? disait-il. Ton mari, +ma chère, gagnait sa vie dans les farines. Notre papa vendait des +pierres à moudre le blé. Nos ancêtres en cassaient, probablement, +le long des routes, un petit loup de toile à garde-manger sur les +paupières. Quand on n'a plus d'argent, on est fichu; il faut se jeter +dans les affaires ou bien à l'eau! + +--Casimir, disait grand'mère, songe un peu à qui tu parles. + +Madame Leduc se redressa: + +--Ah çà, dis donc! tu te plais à m'écraser là, comme une miette de +pain sous le pied, parce que tu es à te goberger à la table de l'oncle +Goislard! Mais j'ai les mêmes droits que toi à la succession de +l'oncle Goislard!... Et je te préviens que je ne les abandonnerai +pas. Je suis mère de famille, entends-tu? et je n'abandonnerai pas mes +droits! + +--Tu me fais rire avec tes droits! Mais les tiens comme les miens se +mesureront aux services rendus... + +--C'est pour cela que tu accapares le bonhomme, avec la complicité +de ta Bringuet qui m'a tout l'air d'une intrigante. Eh mais! eh mais! +s'il me prenait fantaisie, à moi, de venir réclamer ma part de votre +mission de dévouement? + +Casimir arrondit les bras en mimant le transport de madame Leduc vers +la chambre de l'oncle Goislard. + +--À ton aise! ma chère, à ton aise! Il ne tient qu'à toi, dès ce soir, +de présenter le pot au valétudinaire... + +--Trêve d'obscénités! dit madame Leduc. On croirait, à vous écouter, +que les seuls soins physiques soient dus aux pauvres moribonds. À la +fin, ma charité se révolte! Et je suis curieuse de savoir qui osera +s'opposer à ce que la parente vienne relever la salariée au chevet du +vieillard et lui fournir la suprême consolation de paroles issues du +coeur! + +Grand-père Fantin toucha le bouton de la porte: + +--Je vais prévenir que tu nous restes, ma bonne amie. Faut-il donner +ton linge au blanchissage? + + +Ce fut notre départ, à grand'mère et à moi, qui fut décidé, d'abord +parce que notre mission diplomatique avait échoué, ensuite, à +cause des mauvaises nouvelles de la santé de Félicie. Ses douleurs +névralgiques augmentaient; elle subissait de fréquentes crises; elle +réclamait sa soeur pour surveiller la maison. + +Nous montâmes, un dernier soir, sur le belvédère. On parlait peu, +ou par petites phrases sourdes, comme les grondements espacés de +l'horizon après l'orage. L'odeur des buis et de la terre se soulevait +en fortes bouffées. Au-dessus des marronniers égrenant leurs feuilles +d'or, la sombre masse du château aux tours pointues prenait un +aspect fantastique dans le ciel. Un train passa, et madame Letermillé +soupira: + +--C'est le train de Paris. + +M. Futaine, que l'on entendait ratisser dans l'ombre, s'approcha de +nous, leva la tête, et, n'apercevant pas la silhouette de l'oncle +Goislard, demanda si, par hasard, il ne serait point malade. + +--Non pas! non pas! Mais la saison s'avance, et nous le mettons au lit +de bonne heure pour lui tenir le teint frais. + +Par-dessus le mur de séparation, les petites grenouilles des deux +jardins destinés à s'unir croisaient leur chant mélancolique. + + + + +VI + +LA PROPRIÉTAIRE + + +Et nous voilà sur la route de Courance. Nous n'étions pas fiers. +Grand'mère roulait sous son chapeau de sombres pensées qui +s'exprimaient tant bien que mal par de gros soupirs. Qu'allait-elle +dire à Félicie? Par où commencerait-elle? Quand elle portait des +messages tristes ou difficiles, sa coutume était de servir d'un coup +tout le paquet, comme font souvent les êtres faibles. Mais il fallait +tenir compte de l'état de Félicie et de la gravité particulière des +nouvelles. + +Je revois sa figure dans notre étroit compartiment de drap bleu. Elle +avait un nez épais: celui de Philibert, un peu moins long, un peu plus +charnu, des yeux soumis, un beau front, une figure régulière. Elle +était mise avec la plus grande simplicité, car elle n'avait jamais +d'argent, et taillait elle-même ses robes dans des pièces d'étoffe +enroulées sur une planchette de bois, qu'une ou deux fois par an +Félicie apportait de Beaumont et lui donnait en disant: «Tiens, +voilà!» Sa peur était de perdre nos billets de chemin de fer qu'elle +tenait contre la paume de la main, et surveillait toutes les cinq +minutes par l'ouverture de son gant de fil noir. + +Et ses yeux malheureux se relevaient vers la portière, un peu pareils +par l'hébétement à ces pauvres beaux yeux des bêtes qu'on aperçoit +dans les trains de marchandises. Enfin, quand nous fûmes sur le point +d'arriver, elle pencha la tête au dehors, reconnut la voiture et me +dit: + +--Si, par hasard, tante Félicie était venue au-devant de nous, il +ne s'agirait pas de faire le petit bavard. Tu diras que tu t'es bien +amusé, et ça suffit. + +Fridolin, seul, était là avec le break et une quantité de châles. Il +nous avertit que madame n'avait pas voulu laisser sortir la calèche, +crainte de verser, à la nuit, dans le chemin de Gruteau, où l'on passe +à gué la rivière. + +--Mais comment va-t-elle? demanda grand'mère. + +Il fut long à répondre, comme toujours, et, après une forte +aspiration: + +--Ce n'est point à moi de dire qu'elle va ou qu'elle ne va pas; mais +M. Léveillé a été demandé l'autre jour en consultation, et il a fait +acheter chez le pharmacien de quoi monter une ambulance! + +--Et on ne sait pas ce qu'elle a? + +Il prépara encore sa réponse: + +--Ça la prend et ça la quitte. Celui-là qui en dira plus long est plus +savant que moi. + +La nuit tomba, un peu avant Gruteau, comme l'avait prévu Félicie! +Fridolin descendit pour allumer les lanternes. On vit un instant +son visage rasé, entre de courts favoris gris, tout seul illuminé au +milieu de l'ombre, et vite auréolé de bestioles volantes, tandis qu'on +entendait le bruit de l'eau et de la roue du moulin. La jument hésita +au contact du sol humide; Fridolin jura: alors elle frappa de ses +quatre fers l'eau courante qui nous entoura en jaillissant assez haut. + +--Gare à toi! dit grand'mère, ne te penche pas! + +Un sifflement de courroies sur des poulies qui ronflent; le grand +battement des palettes garnies d'une herbe de velours; un bruit de +sabots rythmant la marche d'un homme chargé qui passe sur de longues +planches flexibles; par une fenêtre éclairée, la vue d'un X en +lanières de cuir, dont les jambages courent éperdument en sens +inverse: ainsi nous apparut le moulin de Gruteau. + +La jument s'ébroua au sortir de l'eau; Fridolin offrit à la brèche de +sa dent une prise d'air puissante et prononça: + +--S'il y a quelqu'un d'infaillible, il peut me jeter la pierre, mais +on ne m'empêchera point de dire mon idée: c'est que voilà un bon dieu +de bâtiment qui fera passer plus d'une nuit blanche à madame. + +Si grand'mère eût été perspicace, elle se fût épargné de se mettre +l'esprit à la torture afin de découvrir pour sa soeur des formules +adoucissantes. Félicie connaissait l'achat de Gruteau. De telles +opérations ne demeurent pas vingt-quatre heures ignorées dans un petit +pays. C'est à cette nouvelle qu'elle devait la recrudescence de sa +maladie nerveuse. + +Nous la trouvâmes plutôt alerte qu'affaissée. Elle avait, dans son +oeil bleu, cette lumière qu'on voyait poindre chaque fois qu'il était +possible de constater la justesse de ses prévisions. À peine eut-elle +embrassé sa soeur, qu'elle se planta devant elle: + +--Qu'est-ce que je t'avais dit? + +Elle en savait plus que nous. Ce fut elle qui apprit à grand'mère +le nom des bailleurs de fonds: des gens du pays; de tout petits +capitalistes, des paysans, qui avaient escompté plutôt la solidarité +morale des Planté que la succession Goislard sur laquelle Casimir +établissait son crédit. Pidoux y était de deux mille francs. Elle +voulait le mettre à la porte; sans Valentine, elle l'eût déjà exécuté. +Par bonheur, elle ignorait l'emploi du legs de Philibert. On se garda +de la renseigner. + +--Quant à Casimir, dit-elle, qu'il ne s'avise pas de remettre les +pieds ici! + +Mesdemoiselles Victoire et Adélaïde ne soufflaient mot; mais elles +participaient toujours aux ennuis de chacun, très sincèrement. Elles +tournaient sur les talons, allaient, venaient, touchaient à tout, +croyaient se rendre utiles, incapables en réalité de faire quoi que ce +fût. On trouva Valentine engraissée. Elle nous dit: + +--Tous mes corsages ont craqué. + +La maison neuve était fermée, bien entendu, et l'on avait repris +l'existence modeste dans la salle commune du vieux pavillon, dit +Pavillon pointu, à cause de son toit à pignon. Il était crépi à la +chaux et orné, à la manière rustique, de lierre, de vignes vierges, +et d'un bouquet de chèvrefeuille fort pesant dans la belle saison, +qui arrachait les crampons, fatiguait la muraille et donnait des +inquiétudes. + +Cette salle, au parquet de bois blanc, contenait un mobilier d'ancien +utrecht jaune. Une pendule en zinc doré portait un beau Cupidon +adolescent, le carquois riche et l'arc tendu. Les mouches, durant +cinquante ans d'ébats, avaient criblé le plafond de taches de +rousseur. Un panneau était mangé par d'immenses placards. Une console +de marbre noir, à cariatides nubiennes, servait quelquefois de +marchepied pour atteindre une étagère-bibliothèque où l'on puisait +rarement. Une porte-fenêtre donnait sur le jardin, une porte dérobée +menait au corridor. + +Il y avait aussi un piano que l'on n'ouvrait plus, parce que c'était +ma mère qui l'avait touché la dernière. + +Et, sur le guéridon de Félicie, se trouvait depuis quelque temps une +boîte plate, de forme oblongue, contenant de fines balances à quinine, +avec des poids en minces lames de cuivre carrées. Plusieurs fois par +jour, elle pesait la farine amère en faisant la grimace, et, à l'aide +d'un couteau d'argent, la déposait sur un disque de pain à chanter +qu'elle mouillait dans une cuiller et pliait adroitement en forme de +petite omelette. Outre ses névralgies, elle souffrait de maux de coeur +fréquents, et voulait tenir à sa portée un verre d'eau, du sucre, et +de l'eau de mélisse des Carmes. + +La première fois que Félicie fit allusion, devant moi, aux affaires +intimes de Philibert, ce fut en pesant sa quinine. Quinze jours +durant, une sourde tempête avait secoué les bonnets de ces dames et +m'avait relégué dans le corridor. Un seul bruit m'en était parvenu: +à savoir qu'une «révolution» s'accomplissait encore quelque part. +Félicie crut devoir m'annoncer: + +--Il faut te dire, mon enfant, que ton oncle Philibert s'est marié, le +15 de ce mois, à Paris. + +--Alors, je vais bientôt voir ma petite cousine? + +Félicie laissa tomber son couteau d'argent, qui renversa les plateaux +et fit vibrer les lamelles de cuivre. Elle regarda grand'mère: + +--Ah çà! dit-elle, tu avais donc parlé au petit? En vérité, il n'y a +plus d'enfants! + +Grand'mère dit: + +--On ne leur apprend rien. + +Depuis lors, une association d'idées s'établit, dans l'esprit de +Félicie, entre cette pesée de quinine et le mariage de Philibert. +L'habitude en gagna les uns et les autres; et il arrivait fréquemment +qu'en voyant les plateaux balancer au bout de leurs trois fils de +soie, quelqu'un dit: «À propos, tu sais, quand Philibert viendra, à +Pâques...» + +Avant l'année présente, où les événements avaient tout bouleversé, +l'usage était que Philibert vînt à Pâques. Il fallait prévoir qu'il +se rétablirait, et chacun était anxieux de savoir ce que Félicie +déciderait au sujet de la nouvelle famille. Mesdemoiselles Victoire +et Adélaïde passaient pour très pitoyables; grand'mère n'était que +dévouement; on ne doutait pas que l'oncle Planté adoptât le parti que +choisirait sa femme. C'est ce parti que tous ignoraient. + +Pour le pressentir, on tâtait M. Laballue, qui venait dîner le +mercredi. Mais il répondait simplement: «Vous verrez que tout +s'arrangera pour le mieux.» + +Et ces dames me conseillaient en cachette: «Quand tu te promènes avec +tante Félicie, parle-lui donc de ta petite cousine.» + +Moi seul, en effet, n'avais pas peur de Félicie, parce que les enfants +pénètrent très bien le coeur secret. Peut-être leur instinct les +porte-t-il aussi à aimer les forts. Et Félicie était la tête qui +dirigeait et protégeait tout le monde. Mais, parce que j'étais plus +souvent que les autres avec elle, je savais mieux aussi ses ennuis, et +j'évitais de lui être désagréable. + +Elle n'interrompait pas ses tournées quotidiennes, malgré sa mauvaise +santé. À l'été de la Saint-Martin, elle prenait encore son chapeau +de paille monumental, la canne de Sucre-d'Orge et un foulard pour me +garantir le cou au retour, et nous partions tous les deux, accompagnés +ordinairement jusqu'à la petite porte jaune, ou bien jusqu'à la +grille, par ces demoiselles et par grand'mère, toutes paresseuses des +jambes, et qui agitaient longtemps la main, en signe d'adieu. + +On boudait encore Pidoux pour avoir confié ses économies à Casimir, +et, quand nous passions sous les noyers gaulés, les filles du métayer, +occupées à ramasser les dernières noix poisseuses, se retournaient +derrière Félicie et lui adressaient des pieds de nez. Un jour, elle +s'en aperçut, fut dans une grande colère, brandit sa canne en criant: + +--Vilaine engeance! vilaine engeance! + +D'un coup, toute la marmaille s'enfuit, s'empêtra, s'aplatit +pêle-mêle, les galoches en l'air, et hurlant comme si on l'eût +saignée. + +--Allons-nous-en! dit Félicie; elles diront à leur père que je les ai +battues. Tu vois, mon enfant, quel avantage il y a à entretenir de la +tête aux pieds une Pidoux à la maison! + +Toutes les soeurs de Valentine étaient jalouses, et Pidoux mécontent +qu'on ne lui eût adopté qu'une fille. + +Le vent s'élevait à mesure que nous quittions le bas de la vallée. +Quand nous atteignîmes la route de corail, Félicie fut obligée de +marcher en tournant la tête de côté, afin de ne présenter à la +brise que le flanc de son chapeau qui s'emplissait, se soulevait +et l'étranglait avec les brides. À notre halte habituelle, sous les +sapins d'Épinay, elle s'assit à l'abri d'un tronc énorme. + +--Ce sont de fameux arbres, dit-elle. C'est le grand-père Gillot qui +les a plantés. Souviens-toi de cela plus tard. + +Tout à coup, je la vis se relever: + +--Mon petit, regarde là-bas, toi qui vois bien. Est-ce que ce n'est +pas encore la mère Fluteau qui sort du taillis avec ses chèvres? Je +parie que depuis le petit jour, elle est en train de manger mon bois! + +Et la voilà courant, brandissant sa canne et proférant des +malédictions contre la mère Fluteau. Le vent s'engouffre dans +la capote du chapeau qu'elle retient comme elle peut; sa robe se +retrousse à mi-jambe; elle marche de biais; elle marche à reculons, +mais elle avance quand même, dans l'espoir de tomber sur la bonne +femme aux chèvres avant qu'elle ait eu le temps de rallier son +troupeau. + +Cependant, la vieille, qui a reconnu de loin le chapeau, pousse ses +trois chèvres au beau milieu de la route communale, en tricotant +pacifiquement un bas de laine. + +--Ah! je vous y prends encore une fois, vous, la Fluteau! Mais je vous +réponds bien que c'est la dernière, et je vous mène carrément devant +le juge de paix! + +--Hé là!... ma chère dame Planté, vous voilà-t-il dans un état, à +cette heure! Vous me prenez, que vous dites?... À quoi donc que vous +me prenez? + +--Oh! ce n'est pas la peine de chercher à faire la maligne. Vos +chèvres sortent du taillis: je les ai vues, de mes yeux vues! + +--Hé là!... mon bon Jésus! Faut-il bien se tourner les sangs pour +des affaires qui ne sont point! Regardez-les, mes chèvres; elles +broutillent l'herbe du bon Dieu qui est à tout le monde, sur la +route. Et regardez-le, votre bois: est-il pas encore là votre bois? on +l'a-t-il mangé, votre bois? + +--Taisez-vous! je vous dis que vos chèvres sortent du taillis, je les +ai vues. + +--Vous les avez vues! Ah bien! en voilà une chose qui est trompeuse, +la vue, par exemple! il n'y en a pas de plus trompeuse. Tenez, que je +vous dise, ma'me Planté: pas plus tard que l'autre soir, est-ce que +je ne crois pas voir mon homme monté dans le noyer, tout ras le mur +de votre château? Et que je m'écrie: «Veux-tu bien descendre, sacré +Fluteau! Attends un peu que je te dénonce à la gendarmerie pour voler +les noix de ma'me Planté!» + +--Comment! Fluteau me vole mes... + +--Attendez donc! que vous êtes donc pressée! Voilà-t-il pas que +j'entends une voix de vipère qui me siffle du haut de votre noyer: +«Tire-toi, la vieille, et plus vite que ça, ou je te tombe dessus!» Et +savez-vous qui c'était, ma'me Planté, voulez-vous que je vous dise qui +c'est qui était dans votre noyer? + +--Mais certainement. + +--Je vous le dirai bien! mais donnant, donnant. Si je vous le dis, +vous me laisserez tranquille avec mes chèvres... + +--Mais allez donc! allez donc! + +--Eh bien, c'était le gars à ma'me François, la servante à M. le curé +de la Ville-aux-Dames. Faut point ébruiter ça, ma'me Planté, ça ferait +peut-être du tort à la religion. Mais c'est un mauvais sujet, et qui +causera plus de dommage que de bien en faisant comme ça la navette de +chez M. le curé chez votre vieille tante Gillot... + +--Comment! la navette?... comment! la tante Gillot?... + +--Oh! ma'me Planté veut me faire jaser! Vous ne seriez pas la seule à +ne pas savoir que mam'selle Gillot donne tout ce qu'elle a à monsieur +le curé de la Ville-aux-Dames: meubles, linge, vaisselle, bois de +chauffage, et tout le fourniment... Je ne parle pas de ses perdreaux, +parce que ça, c'est des bêtises, mais ils font tout de même de jolis +rôtis à la table de monsieur le curé... Je sais bien que tout ça, +c'est en vue de son salut, comme on dit, à cette chère demoiselle. +Après ça, me voilà, moi, que je cause, et que je cause... mais je ne +garantis rien, non, ma'me Planté, je ne garantis rien. + +--C'est bon! dit Félicie. + +En rentrant à la maison, elle fut saisie par ses douleurs; elle se +tordait sur le canapé d'utrecht, et la chair de ses joues prenait le +ton de la paille. Elle voulait aller elle-même chez la tante Gillot, +où personne n'avait pénétré depuis des années. Mais elle ne trouva +point de répit. Le lendemain, qui était un dimanche, elle sortit, tout +habillée pour la messe, tandis que Fridolin attelait la calèche. On +l'attendit longtemps. Le vent amena le son des cloches de Beaumont et +de la Ville-aux-Dames, avant qu'elle fût rentrée. + +Quand elle parut à la petite porte de la cour, sa figure était +bouleversée. Elle monta rapidement dans la voiture où nous étions +installés et se pencha à la portière: + +--Allez, et ne nous faites pas verser. + +Puis elle se préoccupa; elle demanda à sa soeur: + +--As-tu bien recommandé à ces demoiselles de ne pas ouvrir la bouche +au curé ni à madame François? + +--Oui, oui; ne te fais donc pas tant de mauvais sang! + +Mesdemoiselles Victoire et Adélaïde, par une vieille habitude de +modestie, allaient à la messe en carriole, à la Ville-aux-Dames, +tandis qu'on nous menait en calèche au chef-lieu de canton. + +--Sais-tu ce que j'ai vu chez la tante Gillot? + +Grand'mère ouvrit ses yeux peureux et cependant toujours résignés +d'avance. + +--J'y ai vu le désert!... On lui a tout pris; on l'a rongée jusqu'à +l'os; il lui reste un bois de lit et la paillasse. + +--Mon Dieu! mais c'est abominable! + +--Oh! nous allons avoir tantôt une jolie scène avec le curé! + +--Avec le curé!... Félicie, tu n'y penses pas! + +--J'y pense si bien que je fais faire un crochet à la voiture sur la +Ville-aux-Dames, aussitôt après la messe de Beaumont. Non, non, je +n'entends pas qu'on nous tonde la laine sur le dos; j'en aurai le +coeur net; je saurai ce qui s'est passé. + +Au carrefour, en face du bureau de tabac, la voiture fendit +l'agglomération des paysans en blouse bleue. Ils se rangeaient sans se +presser, n'ouvrant leur masse compacte que sous les pieds du cheval, +et portaient la main au chapeau en dardant sur nous de petits yeux +vifs. + +Félicie et grand'mère adressaient des bonjours à droite et à gauche +lorsqu'elles apercevaient quelque personne de connaissance: une dame +endimanchée, avec sa fille, qui se faufilaient à travers la foule, +s'escrimant à mettre un dernier doigt de gant, la main encombrée du +paroissien à tranche d'or; des fournisseurs sur le pas de leur porte; +des fermières assises entre leurs paniers d'oeufs frais et de légumes; +ou des messieurs avec qui l'on était mal, et qui saluaient cependant +ces dames, d'un geste sec. Et c'étaient des tours de hanches, des +inclinaisons d'échine et des oeillades tantôt révérencieuses et +tantôt familières, renouvelés à la même heure, au même endroit, +cinquante-deux fois l'an. Et tout le temps de la messe, d'ailleurs +interminable, on échangeait des signes de tête, mesurés et gradués +selon la chaleur des relations. + +Ce jour-là, après l'office, nous vîmes pour la première fois la +créole. Elle passa, en charrette anglaise, à côté d'une longue dame +blonde qui conduisait elle-même. + +Madame Pergeline la montra à grand'mère en disant: + +--La voilà! + +--Qui donc? + +--Ah! si votre gendre était là!... + +--Mon gendre?... + +--Je veux dire que M. Nadaud, qui aime la société distinguée, n'aurait +pas manqué de lui tirer son coup de chapeau... + +Félicie pinça les lèvres en regardant s'éloigner la charrette +anglaise, et elle dit: + +--On se demande où ces gens-là vont chercher de l'argent pour payer +des toilettes aussi ébouriffantes. + +--Pour la blonde, dit madame Pergeline, ce sont des gens qui remuent +l'or à la pelle. Mais on prétend que celui qui épousera la créole la +prendra nue comme le revers de la main. + +Et nous remontâmes en voiture pour aller souhaiter le bonjour à mon +père, toujours très occupé le dimanche. Je traversais la salle des +clercs bondée de paysans, et j'entrais sans frapper. Mon père se +tenait souvent debout, consultant son «répertoire», le porte-plume à +l'oreille, et j'attendais qu'il prît garde à moi; quelquefois il était +appliqué à former le mot secret qui ouvrait la caisse, et il tournait +de petits disques de cuivre à alphabet circulaire. Il m'embrassait et +me disait: «Bonjour, gamin!» et: «À demain soir!...» Car il venait à +Courance à jours fixes. Je m'en retournais à la voiture où Félicie, +qui s'impatientait vite, me disait régulièrement: «Allons, monsieur le +lambin, j'ai cru que tu n'en finirais pas.» + +Aujourd'hui, elle avait la fièvre: elle préparait à l'abbé Fombonne +«un plat de sa façon». + +On pénétrait chez le curé de la Ville-aux-Dames par le jardin. Un +long fil de fer agitait la sonnette à portée de l'oreille de madame +François; un autre fil touché par elle, de la cuisine, lui permettait +d'ouvrir sans se déranger. À peine avait-on mis le pied dans le +potager du presbytère, que l'on apercevait de loin, sous un auvent +orné de bois découpé, madame François, une main en abat-jour sur +ses lunettes bleues, l'autre relevant un tablier d'une blancheur +dominicale. + +Comme on observe, en province, le moindre manquement aux habitudes, +Félicie fit remarquer: + +--Madame François n'est pas sous l'auvent... + +La porte du salon se trouvant entre-bâillée, nous vîmes mesdemoiselles +Victoire et Adélaïde, assises côte à côte sous une lithographie de +Notre-Dame de Lourdes. Elles venaient le dimanche se reposer là, en +attendant que Pidoux, qui les conduisait, eût terminé ses affaires. +À notre entrée, elles prirent une mine si étrange que Félicie ne put +s'empêcher de leur demander: + +--Qu'est-ce qu'il y a? + +--Mais, rien du tout, Félicie, rien du tout. + +--Je suis sûre que vous avez parlé à madame François! + +--Parlé? mais de quoi donc, Félicie? Je te jure... + +--Ta, ta, ta! vous l'avez avertie des histoires de la mère Fluteau! + +Et Félicie frappa du poing sur un guéridon où un jeu de cartes était +posé. Les petits rectangles au dos bleu gras volèrent par la pièce. + +Ces demoiselles eurent peur; elles se ratatinèrent sur le canapé. + +--Écoute, Félicie, dit mademoiselle Adélaïde, c'est vrai; nous l'avons +avertie parce que nous avons eu pitié d'elle... + +--Ce n'est pas vrai!--s'écria Félicie, accoutumée aux détours qui +précèdent la vérité.--Je vais vous dire, moi, comment cela s'est +passé: c'est elle qui, en voyant vos têtes de l'autre monde, vous a +tiré les vers du nez! + +--C'est vrai! c'est vrai! firent-elles, allégées, heureuses, au fond, +de n'avoir plus rien à dissimuler. + +Mais elles s'aplatirent de nouveau, à l'entrée de madame François. + +L'accusée arrivait à pas de loup, chaussée de ces bottines de drap +mat, à la semelle souple comme la plante d'un pied nu, et qui semblent +faire corps avec les vieilles personnes pieuses. Elle referma aussitôt +la porte sur elle en éteignant le bruit. Et, pour la première fois, +on lui vit ôter ses lunettes bleues. Ses yeux délicats étaient tout +roses. Elle croisa les mains sur sa bavette, soigneusement épinglée, +dans une attitude empruntée aux images de dévotion; et elle s'inclina, +comme à l'église. Elle releva les yeux sur Félicie, tout droit. Elle +était si propre que, dès le premier aspect, on se défendait de lui +imputer une mauvaise action. + +--Me voilà, madame Planté, dit-elle. Voyons donc, il faut tâcher de +nous expliquer toutes les deux pendant que monsieur le curé mange sa +côtelette... Alors, c'est à cause de mademoiselle Gillot que vous êtes +fâchée comme ça? Mais, ma chère dame, elle nous a donné tout de la +main à la main: il n'y a personne pour m'opposer un démenti. + +--C'est ce qui vous trompe! Moi, je soutiens que vous lui avez tout +extorqué morceau par morceau. Mademoiselle Gillot n'a jamais été +prodigue de son bien. + +--Pardi! madame Planté, vous n'êtes point sans savoir, aussi bien que +moi, que qui ne demande rien n'a rien... C'est-il pas les impies et +les francs-maçons qui vont venir nous apporter de quoi entretenir +l'église? Eh! mon bon Jésus, si je n'allais pas quêter chez l'un chez +l'autre, il y aurait bien des chances pour que le bon Dieu et ses +saints aillent, comme on dit, sauf votre respect, le derrière tout nu! +Voyons, madame Planté, faut être raisonnable. Voilà trente ans bientôt +que je sers chez ces Messieurs; vous m'en croirez si vous voulez, +c'est la première fois qu'on me fait reproche d'avoir enrichi l'église +du bon Dieu. Défunt ce pauvre monsieur le curé de Chaumussay me l'a +dit de sa bouche en rendant son dernier soupir: «Madame François, +qu'il m'a dit, je ne sais pas comment vous avez fait votre compte; +mais, depuis que vous êtes entrée au presbytère, je n'ai jamais manqué +de rien, et j'ai toujours dîné comme un archevêque. Notre-Seigneur +vous en donnera la récompense.» Voilà comme il a parlé, monsieur le +curé de Chaumussay... + +--Il ne s'agit pas du curé de Chaumussay; il s'agit d'une vieille +femme que vous avez dévalisée! + +--Si on peut dire! madame Planté! C'est-il bien vous que j'entends +me parler comme ça! Mais, je lui aurais corné aux oreilles, à votre +vieille tante, que je ne voulais point de ses frusques, elle nous les +aurait envoyées par le messager! Voilà ce qu'elle aurait fait, madame +Planté! Autrement, elle se serait crue damnée pour son éternité. + +--Qu'est-ce que vous me chantez là? C'est vous qui lui avez mis ces +idées-là dans la tête! + +--Moi! ma bonne chère dame, moi! mais je ne suis rien de rien qu'une +malheureuse servante; je n'ai seulement point appris à lire et à +écrire: comment donc que j'aurais pu convertir mademoiselle Gillot, +qui est d'une famille riche, à des idées qu'elle n'avait pas?... +Voyez-vous bien, madame Planté, les paroles de défunt monsieur le +curé de Chaumussay sont là: «Madame François, Notre-Seigneur vous en +donnera la récompense.» Voilà des paroles. Eh bien! pourquoi c'est-il +qu'il a dit ça, monsieur le curé de Chaumussay? C'est parce que le +bon Dieu lui a soufflé au moment de mourir: «Madame François t'a +donné tout ce qu'elle avait, oui, tout. Elle avait trois mille francs +d'économies, et bien placés, en bons billets, à cinq du cent: elle les +a mis dans ton ménage.» Oui, madame, c'est comme si je l'avais entendu +qui lui soufflait ça! Un peu plus, et ce pauvre monsieur le curé +n'aurait jamais rien su de ce que j'avais fait pour lui; non! si ça +n'avait pas été le bon Dieu qui est toujours là à fureter dans les +coins pour savoir ce qui s'y passe, il serait mort sans m'en avoir +seulement dit merci!... Faut point vous tourmenter, madame Planté: +s'il y a une récompense pour moi qui ai mis mes trois mille francs +dans l'Église, il y en aura une pour mademoiselle Gillot. Mais je vous +demande bien pardon, voilà monsieur le curé qui tape sur son verre... + +Elle tourna sur les talons et disparut. Félicie demeura abasourdie. +Mais grand'mère et ces demoiselles avaient été touchées du premier +coup par l'accent de vérité qui marquait le discours de madame +François: + +--Tu vois, c'est une brave femme. + +--Comment! une brave femme? s'écria Félicie; mais vous avez donc perdu +le sens commun? Une femme qui s'en va flibuster le bien d'autrui pour +faire manger des côtelettes à son curé! Et vous trouvez cela superbe, +vous? Est-ce que Notre-Seigneur mangeait des côtelettes, lui? Est-ce +qu'il est mort en remerciant sa bonne de l'avoir fait dîner comme un +archevêque, lui? Mais, répondez-moi donc! Mais vous ne voyez donc pas +qu'elle vous fait tourner en bourriques, vous comme les autres, avec +ses paroles du curé de Chaumussay? Je voudrais vous y voir, à défendre +votre bien, vous autres! Ah! vous avez de la chance de n'avoir pas le +sou!... + +Grand'mère et ces demoiselles restaient muettes: on ne répliquait +jamais à Félicie. Elle allait et venait à grands pas dans le salon +du presbytère. Devant chaque siège, il y avait un tapis de la largeur +d'une assiette, composé de petits hexagones de draps multicolores. +Elle les déplaçait, et grâce à son goût de l'ordre, les replaçait à +mesure, du bout du pied, malgré son emportement. + +Soudain, elle s'arrêta devant un bureau d'acajou orné de cuivres +opulents. Elle rappelait le chien en arrêt. Elle bondit et toucha le +meuble si brusquement qu'une des six tasses à café qu'il portait tomba +et se brisa. On sursauta; mais Félicie criait: + +--Le bureau du grand-père Gillot! + +--Félicie, voyons, Félicie! je t'en supplie, ne fais pas de scandale! + +--Mais le voilà, le scandale, le voilà! Je vous dis que c'est le +bureau du grand-père Gillot! Vous le connaissez bien. Vous n'avez donc +plus de sang dans les veines? On vous vole votre mobilier, et vous +êtes là, à vous regarder comme des chiens de faïence! + +Ces demoiselles n'avaient jamais eu de mobilier. Grand'mère avait vu +vendre le sien quatre fois. L'indignation de Félicie ne les gagnait +point. + +--Mais, hasarda grand'mère, madame François t'a expliqué... + +--Il n'y a pas d'explications devant ça! On vous fait avaler tout ce +qu'on veut avec des explications, mais devant une pièce à conviction +ce n'est plus possible. On nous a volés. Qu'on aille me chercher +Pidoux: il va me remporter ce meuble-là, tout de suite, dans sa +carriole, chez mademoiselle Gillot. + +Et elle touchait de nouveau le bureau de famille; elle en maniait et +faisait claquer toutes les poignées de cuivre; elle se cognait les +doigts contre sa propriété. + +--Vous ne voulez pas aller me chercher Pidoux? Moi, j'y vais. + +Elle se précipita vers la porte. Mais elle n'eut pas la peine de +l'ouvrir: monsieur le curé entrait. + +On vit, dans le jour clair du corridor, sa grosse bedaine, où des +miettes de pain étaient encore attenantes; il y en avait un chapelet +aux grains blonds dans un des plis de la ceinture remontée jusque sur +l'estomac. Tout rayonnait en lui: sa bonne face rouge et réjouie, son +large nez gras, ses yeux d'enfant. + +Il ouvrit les deux mains de chaque côté du corps, de ce geste +accueillant et tendre qu'on prête au bon pasteur. Son regard contenait +la plénitude du bonheur et de la bonté. Il souriait comme une mère +qui va embrasser ses enfants. Ses cheveux blancs lui dessinaient une +espèce d'auréole. Pour tous les gens qui étaient là, assurément, il +était Dieu lui-même. + +--Madame Planté!--prononça-t-il de sa voix grasse,--madame Planté +est chez moi avec toute sa chère famille! Et on ne m'avertit pas! Je +mettrai un de ces jours ma gouvernante à la porte,--dit-il, en riant +de tout son coeur,--car, à supposer que notre saint-père le pape +s'avise de venir me faire visite, elle ne me préviendrait pas pendant +mon déjeuner! + +Le flot de sa bonhomie coulait. Sous une pareille fraîcheur, quelle +colère ne se fût amollie? Félicie, surprise et dépitée, se taisait. +Elle ne savait plus que penser ni que dire vis-à-vis de cette +puissance presque mystérieuse. + +--Me ferez-vous l'honneur de demeurer un petit instant? ajouta-t-il. +Vous n'avez pas déjeuné, sans doute, mesdames? Accepteriez-vous un +biscuit trempé dans un doigt de vin? + +Il allait de l'une à l'autre, innocent jusqu'à l'évidence; il portait +l'odeur de la campagne et de la santé physique; il répandait aussi le +parfum de l'espoir céleste. Une heure ne s'était pas écoulée depuis +qu'il avait quitté les habits sacerdotaux. Il fit partir, d'une +chiquenaude, la blonde guirlande des petites miettes de pain fixée à +la ceinture, enfonça sous l'écharpe de soie ses gros doigts ronds, et +se carra au milieu de ces femmes émues. + +Mesdemoiselles Victoire et Adélaïde toussaient, caquetaient, disaient +des paroles sans suite, dans l'intention de couvrir on ne savait quel +mot menaçant. Félicie n'allait-elle pas éclater? Qu'allait-il advenir? +Et c'étaient elles et grand'mère, habituellement silencieuses, qui +faisaient le plus de bruit. + +Le curé leur montra la lithographie de Notre-Dame de Lourdes: un +cadeau que venait de lui adresser une de ses paroissiennes. Il +toucha un relief en stuc de Saint-Pierre de Rome: un don de madame +la comtesse de la Frelandière. Il remarqua la tasse brisée, dont les +morceaux gisaient sur le sol. + +--Qui est-ce qui a fait ça? s'écria-t-il. Madame François aura encore +laissé entrer Minet. Il est impossible de rien conserver, ma +parole d'honneur! Ou vous brise tout jusque dans la main: c'est une +dérision... + +--Ne vous fâchez pas, monsieur le curé, dit Félicie; c'est moi qui +l'ai cassée, tout à l'heure, en portant la main sur ce bureau... Je +suis bien maladroite. + +Le curé s'excusa. En ce cas, ce n'était rien du tout, une bagatelle. +Cependant, il considérait du coin de l'oeil les ruines de la tasse à +café: + +--Ce service,--dit-il, en baissant la voix,--me vient, vous ne le +croiriez pas, mesdames, d'une famille étrangère et, qui pis est, +hérétique! Oui, mesdames,--ajouta-t-il en faisant de gros yeux,--ceci +est un présent des richissimes protestants de Beaumont que l'on nomme +les Pope. J'ai été très sensible à cette attention d'une famille +infidèle. Qui sait? c'est peut-être le premier pas de la brebis égarée +vers le bercail. + +--Je suis d'autant plus aux regrets, dit Félicie. + +--J'ai placé ce magnifique service,--continua le curé avec une +ineffable candeur et une intention flatteuse,--sur le plus beau meuble +qui me vienne de mademoiselle Gillot, votre respectable tante; c'est +un parent à vous! dit-il en riant et tapotant le ventre du bureau. + +Tout le monde trembla. Félicie raviva un instant la flamme de ses yeux +colères. + +--Je trouve, dit-elle, que ma tante Gillot pousse la générosité... + +À cent lieues de soupçonner un reproche, le curé l'interrompit: + +--Mademoiselle Gillot est une sainte, dit-il; elle fait pour l'Église +ce qu'elle peut... Dieu lui en saura gré. + +Ce fut dit si simplement et d'une figure si garantie de toute +arrière-pensée, que les plus farouches eussent été désarmés. En +vérité, si Félicie lui eût exprimé ses reproches, il n'eût pas +compris. Il n'y avait plus qu'à s'en aller. + +Le bon curé, le sang au visage, s'exténuait à ramasser les parcelles +de la tasse brisée. + +--Allons!--dit Félicie en lui tendant la main,--monsieur le curé, +je vois bien qu'il faudra que je répare ma maladresse en vous priant +d'accepter un service complet. + +Ces demoiselles ne continrent pas leur joie. Elles faillirent +embrasser Félicie qui avalait son dépit et leur disait: + +--Ah çà! mais qu'avez-vous? + +Madame François se montra à propos pour reconduire ces dames. Elle +glissa dans l'oreille de Félicie: + +--Vous voyez bien, madame Planté, il ne s'agit que de s'entendre. + +Félicie se tapit au fond de la calèche et ne dit rien le long de la +route. De temps en temps elle penchait à la portière sa tête diaphane +et ses yeux de poule pourchassée, afin de surveiller la carriole, +parce que Pidoux était ivre. + +Grand'mère, qui récitait son chapelet, s'interrompait pour supplier sa +soeur: + +--Mais ne te tourmente donc pas tant! + + + + +VII + +LES FEUILLETS DU CALENDRIER + + +Cette défaite fut extrêmement pénible à Félicie. Son amour-propre déjà +blessé par l'affaire de Gruteau, qui n'en était qu'à ses débuts, se +trouva tout à vif pour endurer la nouvelle épreuve. Elle en exagéra +l'importance. Elle ne voyait que ruse et spoliation du haut en bas de +l'échelle sociale. Dans l'intervalle de ses crises de nerfs, elle se +mit à vérifier de vieux comptes. Elle se rappelait tout à coup telle +et telle circonstance où l'on avait dû la voler; elle convoqua à +plusieurs reprises ses métayers. Ensemble ils exerçaient leur mémoire +et exhumaient d'anciens cours de marchés, en regardant en l'air, +les yeux vers les taches de rousseur du plafond. Le pire était que +l'incident de la Ville-aux-Dames troublait sa foi qui, sans être vive, +lui laissait l'espoir d'occuper là-haut, avec l'indulgence de Dieu, +un petit coin,--oh! de moindre importance que Courance, probablement, +elle n'était pas exigeante,--mais qui serait bien à elle et qu'elle +administrerait de façon à édifier le souverain maître... Et, moins +elle était certaine de la vie future, plus elle se cramponnait à la +présente qu'elle sentait lui échapper par la maladie. + +Elle m'enseignait le respect de la terre et l'amour de tout objet qui +contribuait à donner à Courance sa physionomie. Elle m'inculquait les +vertus conservatrices: + +--Mon petit, méfie-toi des idées nouvelles: des fariboles! + +Et je me trouvais mal à l'aise pour lui parler de ma petite cousine, +comme le voulaient grand'mère et ces demoiselles: car je sentais +que, pour Félicie, cette famille de Philibert était une intruse qu'on +essayait de pousser à Courance afin de partager la propriété. + +Depuis son mariage, Philibert se permettait, dans sa correspondance, +de timides allusions aux siens; il écrivait «Adrienne» tout +court, pour désigner sa fille; il parlait de «sa femme», mais avec +discrétion. À table, quelquefois, quand cela n'allait pas trop mal, +grand'mère se risquait à prononcer: «la petite Adrienne», ou: «la +femme de Philibert», et c'était très héroïque de sa part. Elle tâchait +d'accoutumer les oreilles, après quoi les esprits suivent aisément. +Nous n'étions qu'à l'entrée de l'hiver et Pâques demeurait la date +extrême. On avait le temps. + + +La veille de la Toussaint, en même temps qu'on allumait le premier feu +et que l'on serrait dans une armoire le chapeau de paille de Félicie, +on disposait un paravent vis-à-vis la porte du corridor. C'était un +cérémonial immuable. À l'heure du déjeuner, on entendait frapper à la +porte. «Qui est là?» Personne ne répondait. On allait ouvrir, et l'on +ne voyait qu'une feuille de paravent en papier jaune, à vignettes, +et deux mains rouges. Cela s'avançait gravement, et, par derrière, +éclatait tout à coup le rire de Valentine. + +Elle déposait l'objet poussiéreux et l'essuyait, en soufflant dessus +à grosses joues. Une à une, les quatre feuilles étaient déployées, et +l'on renouvelait connaissance avec les drôles de bonshommes qu'elles +portaient, ainsi qu'on eût fait avec de vieux amis. On y voyait des +compositions grotesques de Gustave Doré, au trait, de la fantaisie +la plus extravagante. Quelle joie c'était de retrouver ces bals de la +banlieue parisienne au temps de Louis-Philippe, ces foires de village +avec un «monsieur le curé» rond comme un tonneau et des pompiers +casqués comme dans les vaudevilles! Une scène de bains de mer, «côté +des hommes, côté des dames», passait pour très divertissante: un +monsieur maigre, affreux et barbu enjambait la corde de séparation +et mettait en fuite un essaim de dames effarouchées, dont deux +ressemblaient, à s'y méprendre, à grand'mère et à Félicie. Certains +animaux de Grandville avaient acquis, à la longue, l'importance de +véritables personnes: des professeurs du Conservatoire figurés par +des canards, des moineaux, des merles, dont les becs, large ouverts, +laissaient échapper des nuées de triples croches. Deux dames +sarcelles excitaient une particulière sympathie: c'étaient des mères +franchissant le porche du «temple des Arts» pour y prendre leurs +«demoiselles» à la sortie du cours. À leur déhanchement, à l'attitude +penchée de leur cou, on devinait et l'orgueil maternel et les charmes +des gracieuses petites qui faisaient l'objet de leur entretien. + +J'appris à lire en déchiffrant les légendes du paravent. Félicie me +tapait sur les doigts avec son petit couteau à quinine, lorsque +je n'épelais pas bien. On s'en rapportait à M. Laballue du soin de +parfaire mon éducation, le mercredi. + +À quatre heures de l'après-midi, ce jour-là, Félicie commençait à +croire qu'elle entendait sa voiture et envoyait Fridolin ouvrir la +grille. Grand'mère hochait la tête: + +--Tu vois bien que Mirabeau n'aboie pas... + +--Mirabeau? il est sourd. Son maître le tuera à le faire engraisser +comme une volaille. + +Et on prêtait l'oreille: on n'entendait plus rien. + +J'appliquais le nez et les deux mains contre la vitre froide de la +fenêtre, et, jusqu'à ce que la buée fût épaisse, je regardais le ciel +gris, la terre et les arbres dénudés, et des moineaux qui venaient, +en pépiant, tout près de là, picorer les miettes du déjeuner. Soudain, +Mirabeau, qui semblait dormir, allongé devant le feu comme un rôti, se +levait brusquement, grommelait, allait à la porte en agitant la queue. + +--Cette fois..., disait Félicie. + +Et elle était heureuse de revoir son «Sucre-d'Orge». + +Leur amitié se perdait dans la nuit des temps, prétendaient grand'mère +et ces demoiselles qui en étaient jalouses. Elle provenait de ce que +M. Laballue était doux. Lui seul savait recevoir, sans se rebiffer +jamais, les vivacités de Félicie. Cette aménité, par un effet +contraire, nous exaspérait presque tous. + +Quand M. Laballue faisait la lecture après le dîner, l'oncle Planté +allumait son bougeoir et s'en allait en grognant dans son pavillon +«du bout du monde»; grand'mère prenait son chapelet, ces demoiselles +s'endormaient. Il lisait, du même ton onctueux et admiratif, les +_Contes à ma fille_, de Bouilly, et _Paul et Virginie_, du Chênedollé +ou du Chateaubriand; des vers de Lamartine ou des vers de Madame +Amable Tastu. Quelquefois, M. Laballue repartait dans la soirée; mais +l'hiver, et surtout au temps de la chasse, il couchait et restait +jusqu'au jeudi soir. L'oncle Planté refusait de lui prêter son chien; +c'était le seul acte de protestation qu'il se permît. + +L'opposition à Sucre-d'Orge s'était atténuée, ces derniers temps, +parce qu'on avait beaucoup à obtenir de Félicie, et que l'on comptait +la prendre par son grand ami. Peu s'en fallût qu'on ne lui fît la +cour. Comme il était sans rancune et très sensible à la flatterie, +il se laissait gagner. Ce fut grâce à lui que l'on décida la malade à +recourir à un célèbre médecin de Tours nommé Guérineau. + +Quelle affaire! C'était la terreur de Félicie qu'un homme habile lui +découvrît une affection mortelle. Avec toute son énergie, elle +avait une peur terrible de mourir. Et elle aimait à se reposer sur +l'ignorance du docteur Léveillé qui se contentait de lui dire: «C'est +nerveux», et la gavait de drogues ordinaires. M. Laballue, qui ne +prononçait jamais un mot plus haut que l'autre, s'éleva un soir comme +un ouragan soudain et dit: + +--Votre docteur Léveillé est un âne! + +Et, trois mercredis de suite, il développa cette proposition. +Lui-même se chargea d'aller à Tours pressentir le docteur Guérineau +et finalement l'amena, avec le concours du médecin de Beaumont. On +m'avait ordonné de rester à jouer dans la cour, sous le marronnier, le +temps que durerait la consultation. Le cheval de M. Léveillé et +celui de M. Laballue, non dételés, labouraient le sol, sous l'oeil de +Fridolin. La Boscotte, la cuisinière ou Valentine venaient tour à tour +informer le domestique mâle de ce qui se passait à l'intérieur. Elles +lui parlaient, la main en cornet sur la bouche. Fridolin recevait ces +communications d'un air impassible; il flattait de la main les naseaux +des deux bêtes et aspirait l'air vif, du coin de la lèvre. La mère +Pidoux, qui était craintive, vint gratter à la petite porte jaune et +demanda: + +--Croyez-vous qu'elle en réchappe? + +Les deux médecins sortirent enfin; ils déposèrent chacun une petite +pièce dans la main de Fridolin et montèrent en voiture. + +On ne fut pas plus avancé. Le docteur Guérineau n'avait rien ordonné, +sinon d'interrompre l'usage des médicaments. Félicie dit qu'il était +un charlatan: il ne lui inspirait aucune confiance, et c'était de +l'argent jeté par la fenêtre. Et, à cause de cette visite du médecin +de Tours, on vint de quatre lieues à la ronde s'informer de sa santé, +ce qui la mit dans tous ses états. + + +Elle surmonta ses douleurs. L'idée de la déchéance lui était +intolérable. Au coeur de l'hiver, elle se montra comme par le passé +dans ses métairies. Coiffée d'un chaud bonnet noir, emmitouflée d'un +long châle, à la main son parapluie ou sa canne à corne d'or, elle +arpentait les chemins et les sentiers et enfonçait ses galoches dans +le purin des cours de ferme. + +Parfois, son mal l'arrêtait, et elle s'appuyait du coude contre +un noyer, espérant toujours vomir «le crabe qui lui rongeait +l'intérieur», puis, les yeux inondés, à la suite d'efforts atroces, +elle tirait de sa poche un flacon qui ne la quittait pas, et buvait à +même l'eau de mélisse des Carmes. + +--Ne te tourmente pas, mon enfant, disait-elle; quand on est vieux, +vois-tu, on a ses petites misères... mais il faut accomplir son devoir +jusqu'au bout. + +Et nous marchions contre la bise, car il s'agissait de savoir si les +maçons travaillaient à la grange de Pénilleau, qu'une tempête avait +endommagée. + +Arrivés à Épinay, elle me disait de rester là, de peur d'abîmer mes +souliers; et elle s'avançait toute seule au milieu des travaux. Elle +relevait ses jupes ou les ramenait tout à coup entre ses genoux serrés +et se plantait sur le sol grémilleux et blondi par la chaux vive. Elle +mesurait de l'oeil l'ouvrage exécuté depuis la veille, et, du bout +de sa canne, donnait des indications en appelant chaque homme par son +nom. + +--S'ils ne savaient que je reviendrai demain, ils ne feraient pas +oeuvre de leurs dix doigts! + +Nous retournions souvent à travers champs, par le plus court, parce +que le soleil, tout pâle, comme un grand chapeau de paille d'Italie, +descendait là-bas, derrière les peupliers nus de Gruteau. Nos pas +martelaient la terre gelée. Des vols de corbeaux s'élevaient, à longue +distance, en croassant, s'abattaient, se relevaient, pour s'abattre +encore, pareils à un grain noir qu'un grand semeur invisible, et +marchant à pas comptés, eût semé dans le ciel d'hiver. + +D'ordinaire, nous rentrions sans sonner, par la petite porte des +communs, et nous passions par la cuisine. Un jour, Clarisse et la +Boscotte nous y accueillirent avec des yeux lourds et gênés, et +Félicie vit Pidoux qui se tenait tapi près du foyer, touchant la boîte +de sel gris. Il tournait son chapeau entre ses mains et il dit: + +--C'est moi, que je venais, ma'me Planté, rapport à bien des choses, +depuis le temps qu'on ne se cause plus... + +Elle le laissa parler, pendant qu'elle changeait de chaussures. + +Il fut promptement question du moulin. Elle lui montra la porte. + +--C'est pas pour vous fâcher, ma'me Planté; voyons donc! On avait +l'habitude de vous demander conseil quand on était dans l'embarras; +voilà donc tout changé, à c'te heure? + +--Est-ce que vous m'avez demandé conseil quand vous avez été mettre +deux mille francs dans la poche de M. Fantin? + +--Allons! ma'me Planté, vous voulez rire! Votre beau-frère ou bien +vous, voyons! c'est-il pas la même chose? + +Elle frappa la table de cuisine d'un grand coup de canne qui ébranla +les épaules de tous et fit vibrer les cuivres. Elle savait où le +paysan voulait en venir. + +--Une fois pour toutes, dit-elle, entendez-le bien: je ne fais honneur +qu'à ma signature. + +Mais elle pensa que Pidoux pouvait connaître quelque chose de +nouveau sur l'affaire; et la curiosité l'emporta. Elle lui permit de +s'expliquer. + +Il était surtout indigné de ce que le vieil oncle Goislard se portât +très bien. L'agent voyer de Beaumont arrivait justement de Langeais et +il avait vu le bonhomme passer fort gaillard dans sa petite voiture. + +--Ce n'est pas ça que nous avait dit votre beau-frère... Dame! s'il +ne se dépêche pas d'hériter, il pourrait bien se trouver mal à l'aise +pour payer ses billets à six mois... + +--Il a signé des billets à six mois? demanda Félicie. + +--Ça se dit. J'aime mieux que ça soit à d'autres qu'à moi, mais c'est +tout de même dommage pour le pauvre monde de voir son argent couler +à la rivière... sans compter que ça ne fait pas de bien non plus à la +famille... + +--Que voulez-vous dire? + +--Rien, ma'me Planté, rien du tout. Je n'ai point en vue de vous +offenser. + +Il revenait à son idée fixe: savoir si Félicie laisserait protester +les billets. Il reprit: + +--Ce n'est pas non plus pour critiquer ce qui se fait à Gruteau +pendant que nous sommes là à causer, vous et moi, ma'me Planté; il n'y +a point de danger que je me mêle de ce qui ne me regarde point... + +Et il attendait l'effet de ces petites piqûres à la curiosité de +Félicie. Elle l'interrogea elle-même: + +--Qu'est-ce qui se fait donc à Gruteau? + +Il entra dans mille détails. Grand-père Fantin commandait des travaux +gigantesques; il bouleversait le régime des cultures autour du moulin; +il remplaçait la meule de pierre par des cylindres d'acier; et, entre +autres améliorations, voulait irriguer un plateau situé à quelque +vingt mètres au-dessus du niveau de la rivière. Dans tout le pays, il +était déjà question de la «machine élévatoire». + +--Pour du beau matériel, c'est du beau matériel!... En cas que la +chose ne réussisse pas à votre beau-frère, celui-là qui achètera le +tout au rabais ne fera pas une mauvaise opération... + +Il fixait sur Félicie ses petits yeux brillants, en passant la main +sur la râpe d'une barbe de huit jours. + +--C'est tout ce que vous aviez à me dire? interrogea Félicie. + +--Pardi! ma'me Planté, j'avais à vous dire sans avoir à vous dire... +Une fois qu'on est à causer, on peut aller loin! Il y a bien aussi la +question de ma fille Valentine... + +--Comment! la question de votre fille Valentine? + +--Ma'me Planté ne veut pas me reprocher de m'occuper de mon enfant. +La voilà bien instruite et bien éduquée, à c'te heure, c'est-il pas +la vérité? Et, pour ce qui est de la fraîcheur, elle en a, et de la +tournure, sauf votre respect, à faire fauter un vicaire... Vous pensez +bien, ma'me Planté, qu'elle n'est point sans être demandée... + +--Qui est-ce qui vous l'a demandée? + +--C'est celui-ci et celui-là, pardi! Il ne manque point de galants +pour une fille dans sa position... Mais, pour ce qui est d'être prêt +à mettre sa signature au bas d'un papier, ça sera-t-il celui-ci, ça +sera-t-il celui-là? c'est selon la dot qu'elle aura. + +--Vous avez une dot à lui donner? + +--Ma'me Planté veut rire! + +--Je n'en ai pas l'air. + +--Alors, ça sera pour une autre fois, ma'me Planté. On est de revue, +n'est-ce pas? Il n'y a point de rivière à passer de chez vous chez +nous. N'ayez pas peur, pour cette question-là, je dormons sur les deux +oreilles: M. Planté, qui est bien savant, n'est pas sans connaître +qu'on paie tout en argent comptant dans le monde où je vivons... On ne +lui fait point la malhonnêteté de croire qu'il ne sera pas généreux... + +Félicie était assise devant le feu et présentait à la flamme haute ses +pieds chaussés de pantoufles. Elle se redressa et chercha de la main +sa canne, dont on l'avait débarrassée. Je crois qu'elle en eût fendu +le crâne du paysan cynique et finaud. Dans le court moment que dura +son geste inutile, elle comprit la nécessité de se taire et de sembler +n'avoir pas entendu. Elle gagna la porte comme un automate, blême et +frôlant la table et la huche, et elle dit: + +--Bonjour, Pidoux. + + +Les heures de la triste saison tournaient au cadran de bronze, sous le +corps gracieux du Cupidon. Quand elles sonnaient, ces dames +levaient la tête sans interrompre leur ouvrage, et il se trouvait +invariablement quelqu'un pour annoncer le nombre des battements +du petit marteau. Le feu de bois sec pétillait; on confiait des +châtaignes à la cendre brûlante; tout à coup cela sentait le roussi: +on se levait et secouait ses robes; ou bien une châtaigne faisait +explosion, et tout le monde se mettait debout. On était sensible +au souffle du vent, à la moindre goutte de pluie au dehors; la +température était l'objet d'une préoccupation constante, et l'on avait +presque des battements de coeur lorsque, le temps s'étant mis à la +neige, on épiait, les yeux au ciel sali, la chute tremblotante des +premières blancheurs. + +Les flammes semblaient s'allonger dans la grande cheminée, à mesure +que le jour baissait. Peu à peu, sur leur ouvrage, les doigts de ces +dames s'immobilisaient, et, avant que l'on se décidât à allumer la +lampe, il s'écoulait toujours quelques minutes durant lesquelles le +foyer nous éclairait tout seul, pareil à un guignol où danseraient des +pantins rouges. + +Grand'mère, frileuse, tenait les pincettes et, la main gauche posée en +guise d'écran devant les yeux, elle tisonnait. Elle était sans rival +dans l'art d'asseoir une bûche de fond contre la montagne de cendres, +de disposer en avant la bûche moyenne retenue par la tige de fer, et +d'unir le tout au moyen de rondins vite embrasés et dont il convient +de relever attentivement et une à une, les parcelles aveuglantes, au +fur et à mesure de leurs chutes. Parfois même, et en face d'un feu +parfaitement équilibré, maniant son instrument favori, elle pinçait, +dans le vide, des tisons imaginaires. C'était lorsqu'elle suivait son +rêve. Et alors, il lui arrivait de prononcer tout haut: «J'en +connais qui seraient heureux de se chauffer là...» Ce n'était pas +compromettant; cela pouvait s'appliquer à beaucoup. Cela s'appliquait +à Philibert et à sa famille. Personne n'en doutait. Elle essayait +d'éveiller un écho, à tout hasard, et mesdemoiselles Victoire et +Adélaïde, ses complices, louchaient à la dérobée du côté de Félicie. + +Les deux vieilles tantes n'approchaient point du feu, hantées +sans cesse par l'appréhension de l'incendie. Elles travaillaient, +infatigablement, chacune à un coin de la porte-fenêtre. Il fallait +les déranger pour passer au dehors; et, au moindre signe, elles +soulevaient leur petite installation et s'aplatissaient, s'effaçaient. +Ah! si elles avaient pu ne tenir point de place! + +Un de ces soirs d'hiver, à la tombée du jour, nous reçûmes la visite +extraordinaire de l'arrière-grand'tante, mademoiselle Gillot. Elle +venait remercier Félicie qui lui avait renouvelé son mobilier, +reconstitué son trousseau, rétabli sa provision de bois. + +Elle disparaissait tout entière sous un caban noir en usage chez +les femmes du pays, et dont l'ample capeline embobelinait sa tête +de centenaire. Elle était couverte d'un semis de givre qui fondit +rapidement et mouilla tout. Après l'avoir approchée, chacun s'essuya +les mains. On recourut à mille cérémonies pour la contraindre à +s'asseoir, car elle avait la timidité des solitaires et se trouvait +très incommodée. Quand elle fut sur la chaise, il s'éleva d'elle une +vapeur, comme du goulot de la bouillotte. + +Elle se nourrissait l'esprit des prônes du curé de la Ville-aux-Dames +et de la lecture d'almanachs divers. La préoccupation de l'avenir +absorbait toutes les facultés de cette malheureuse qui avait achevé +sa vie; elle voyait partout des présages, et ses présages étaient +sinistres. À son avis, le ciel était hautement courroucé contre +l'homme et résolu à une vengeance exemplaire. Elle nous prédit cent +calamités. + +À cette heure à demi ténébreuse, on finissait par y croire. Félicie +ordonna d'allumer la lampe. Mademoiselle Gillot qui se couchait +avec le jour, se retira, et on n'en fut pas fâché. On la reconduisit +jusqu'à la porte de la cuisine où on l'abandonna aux soins de la +Boscotte munie d'une lanterne. + + +Vers le milieu de décembre, il tomba une grande quantité de neige. Les +routes devenues impraticables, nous fûmes quinze jours sans voir mon +père, et M. Laballue manqua un mercredi. Mais, lui, huit jours après, +venait à pied, à demi gelé. On trouva cela très bien. Félicie dit, en +se tournant vers sa soeur: + +--Ce n'est pas ton gendre qui en ferait autant! + +Et on levait les yeux vers la photographie de la morte, dont on avait +placé des agrandissements dans toutes les pièces. On la plaignait +comme si le veuf l'eût négligée ou trahie, en témoignant pour la +famille moins de zèle que M. Laballue. La calme figure nous regardait +de son cadre d'ébène, la lèvre souriante et les yeux graves, telle +qu'on l'avait connue. On n'eût pu dire si elle souffrait ou si elle +était heureuse. Chacun interprétait son visage à sa guise. + +Du moindre geste du malheureux veuf on était jaloux; on discutait des +jours entiers l'opportunité de ses déplacements; on lui faisait la +moue chaque fois que l'on avait vent d'un dîner chez les Pope; on +épiait les personnes qu'il pouvait fréquenter chez M. Clérambourg; +afin de l'éloigner du bureau de tabac, que de maux n'avait-on pas +prédits aux fumeurs! Un soir, M. Laballue affirma à table que l'on +connaissait l'amant de la dangereuse buraliste. On tressaillit. +Il nomma le receveur de l'enregistrement, petit homme bilieux et +vindicatif. C'est une des rares occasions où l'on put voir grand'mère +et Félicie pousser un soupir de soulagement. + +En raison du temps que l'on avait passé sans voir mon père, on +l'invita, avec quelque cérémonie, à Noël. On l'attendait, malgré le +dégel qui laissait les routes en mauvais état. La veille de la fête, +il envoya un mot disant que sa jument s'était couronnée en glissant +sur le pont. L'accident était vrai; nous pûmes nous en convaincre à +Beaumont, en sortant de la grand'messe. Mon père quitta ses clients +pour venir jusqu'à la calèche présenter ses excuses. + +--Eh bien! dit Félicie, rien n'est plus simple: je vous envoie +chercher ce soir par Fridolin qui vous ramènera. + +--Sapristi! je n'avais pas pensé à ce moyen d'aller dîner chez vous; +sans quoi je n'aurais pas accepté ailleurs... + +--Ah! très bien. + +On se regarda de part et d'autre, un peu embarrassés. + +--Vous allez vous mouiller les pieds dans le ruisseau, dit Félicie en +relevant doucement la glace. À une autre fois! + +--C'est cela, c'est cela, à une autre fois! + +Félicie fit arrêter la voiture devant le bureau de tabac pour acheter +des bougies, des allumettes, un jeu de cartes. Fridolin descendit +s'acquitter de ces commissions. On voyait, entre les cigarettes et les +pipes, une grande femme brune vêtue d'un peignoir bleu, qui parlait +en faisant virer prestement ses petits paquets sanglés en croix d'une +ficelle qu'elle coupa net, finalement, sur la lame du porte-bobine. +Quand Fridolin ouvrit la portière pour nous passer ses achats, il +nous dit, de ce ton solennel qui affectait de couvrir des secrets +diplomatiques: + +--Paraît qu'il s'en est fallu de peu que madame ne trouve pas à +acheter une demi-douzaine de bougies dans la ville, rapport au dîner +de la maison Pope. + +--Ah! fit Félicie. + +Elle et sa soeur se regardèrent. + +Toutes les deux ensemble me demandèrent si j'avais faim. Je savais ce +que cela voulait dire: si je n'étais pas trop pressé de déjeuner, +on obliquait à droite au sortir de Beaumont et on allait «là-haut», +c'est-à-dire au cimetière. + +Nous avançâmes entre les tombes. La boue nous avalait les pieds +jusqu'aux chevilles, et refermait d'elle-même ses lèvres gluantes sur +la trace de nos pas. De peur que je ne prisse un rhume, grand'mère me +permettait de marcher sur les pierres funéraires, et elle me tenait +par la main lorsque je sautais de l'une à l'autre. L'endroit où ma +mère reposait était entouré d'un petit jardin sablé, et d'une grille +de fer, au pied d'un cyprès. Deux places rectangulaires étaient +réservées, l'une à grand'mère, l'autre à Félicie, de chaque côté de la +dalle de marbre blanc où on lisait difficilement, entre les couronnes +à peine défraîchies: «Marie-Félicie-Clémence... dans sa vingt-huitième +année...» Arrivées là, les deux soeurs tombaient à genoux; elles +faisaient des signes de croix, elles croyaient prier Dieu; mais leur +âme s'adressait directement à l'être chéri qu'elles n'avaient pas +encore complètement désappris d'embrasser. Elles recueillaient dans +leur mémoire fidèle sa jolie figure et ses mains; elles l'appelaient +par son nom: «Marie... ma chère Marie...» Elles lui demandaient pardon +pour celui qui, ce soir, allait dîner chez les Pope. + + +Des deux dates de Noël et du jour de l'an que nous envisagions un peu +comme des phares dans notre nuit d'hiver, l'une était donc passée sans +rompre la monotone tristesse de Courance. On n'y avait gagné qu'un +nouveau motif d'inquiétude. + +--Quand une année se met à être mauvaise, disait mademoiselle +Adélaïde, il ne faut rien en espérer de bon. Mais attendons le 1er +janvier: il n'y a rien de tel que de changer de calendrier. + +Le 1er janvier, mon père vint dès le matin afin de nous consacrer la +journée. Il était de bonne humeur; il apportait des jouets pour moi +et des cadeaux pour tout le monde. Il amenait avec lui le facteur +rencontré sur la route. Celui-ci nous remit une grosse lettre de Paris +où l'on reconnaissait l'écriture de Philibert. + +L'enveloppe contenait trois lettres: une de Philibert, une de sa +femme, une de sa fille. Jamais ces deux dernières ne s'étaient permis +une relation avec la famille. Nous fûmes tous témoins de l'émotion de +Félicie lorsqu'elle distingua d'un coup d'oeil ces écritures diverses. +Elle ne retint que la lettre de Philibert et en prit connaissance, +puis elle replaça le tout dans l'enveloppe et la glissa dans sa poche +en disant: + +--C'est un peu long; je finirai cela plus tard. + +Personne n'osa lui en demander davantage, mais on fut gêné tout +le jour par cet événement dont chacun s'efforçait d'augurer les +conséquences. Ces demoiselles et grand'mère s'interrogeaient dans les +coins. + +--Qu'est-ce que tu en penses, toi? + +--J'ai bien peur que le pauvre garçon n'ait commis une imprudence. + +--La lettre de la petite sauvera tout. + +Les trois lettres étaient contenues dans une grande enveloppe jaune. +Félicie l'avait pliée en deux dans le sens de la longueur, et un bon +bout pointait hors de la poche. Il hypnotisait ces dames; elles le +suivaient des yeux quand Félicie changeait de place. + +On supposa qu'elle ne voulait point régler l'incident devant mon père. +Après avoir tant désiré qu'il vînt, on était presque impatient de son +départ. Il dîna et ne se montra point pressé. On l'avait rarement vu +si loquace. + +Il ne fit aucun mystère de son dîner de Noël; il disait merveilles de +la famille Pope. Le luxe de ces étrangers l'exaltait. Comme notaire, +il connaissait leur fortune; il citait des chiffres énormes, d'un +petit air narquois et familier. + +--Leur fortune! leur fortune! s'écria Félicie, l'avez-vous vue? en +quoi consiste-t-elle? + +--Dans l'exploitation des cornes de boeufs sur les rives du +Mississipi. + +Félicie et l'oncle Planté se récrièrent. Hormis la terre et la rente, +ils ne concevaient pas que l'on pût faire fonds de quelque chose. Mon +père, au contraire, s'était promptement «modernisé» au contact des +Américains; il défendait leur cause avec chaleur, vantait leurs +moeurs, proclamait leur supériorité, enfin semblait avoir découvert le +Pérou. Mais on sentait trop qu'il se laissait éblouir. + +Sa belle-mère lui dit: + +--Je vois que les Frelandière sont enfoncés! + +Il eut pour les Frelandière un petit geste dédaigneux. Nous sûmes +plus tard que, sous le prétexte de ses attaches avec la famille +protestante, le marquis lui avait retiré la clientèle du château. + +--Tout ce qui reluit n'est pas or, dit l'oncle Planté. + +Hélas! ce n'était pas en vain que mon père était fils de paysans +courbés sur le sol plat de la Beauce. Le plus maigre relief lui +semblait une montagne; tout chemin de montagne escaladait le ciel. Il +avait cru au déjeuner du château; il donnait sa foi aux avances d'un +millionnaire qui étonnait le pays. + +Vers neuf heures, il serra les mains et m'embrassa. On l'entoura +jusqu'à la porte, par où venait un petit vent frisquet. Toutes ces +dames se garantirent en enfonçant le cou dans les épaules. Chacun +prêta l'oreille au bruit de la voiture descendant l'allée des ormes; +on distingua nettement le choc de la grille de fer, le jeu de la +serrure sous la main ferme de Fridolin, qui cracha haut, comme +toujours. Cela fit dire à Félicie: + +--Le vent a tourné. + +Grand'mère toussa un peu, et risqua: + +--Alors, ça ne va pas trop mal à Paris? + +Félicie comprit ce qu'on réclamait d'elle; elle avança la lèvre +inférieure et fit des yeux qui ne signifiaient rien de bon. Elle vint +s'asseoir à la table qu'éclairait la lampe et dit: + +--Il faudrait au moins que j'aie mes lunettes. + +Ces demoiselles bondirent; elles tâtonnèrent sur la cheminée, sur la +console, sur le canapé, à la recherche des lunettes. Félicie les tira +de sa poche en même temps que l'enveloppe jaune. Le coeur battait à +toutes ces bonnes femmes. + +Félicie lut la lettre de Philibert d'une voix volontairement monotone, +comme lorsqu'on veut paraître tout à fait détaché. De temps en temps, +elle prenait un petit ton boudeur. Elle relevait les yeux fréquemment +au-dessus de ses verres de lunettes pour surveiller la lampe; sa fine +peau blanche et ridée de femme nerveuse et toujours émue semblait +agitée par des remous profonds; et ces ondes couraient et se +contrariaient sous son front, sous ses joues diaphanes, sous ce menton +jadis si gracieux, d'après le crayon de Langeais. + +Philibert écrivait des choses gentilles, avec l'humour et la libre +allure de sa parole. Sa méthode avait consisté toujours à faire contre +mauvaise fortune bon coeur. Il ignorait les expressions amères; au +pire moment de sa détresse, personne ne se souvenait qu'il se fût +plaint. Sa lettre rappelait les précédentes: il jetait question de ses +travaux, que la famille ne prenait pourtant guère au sérieux. Mais il +en parlait sans se dépiter, avec une sérénité inlassable. Certaines +de ses phrases eussent pu paraître d'une ironie féroce: celles où, à +l'aide des mots les plus simples, il vous donnait à entendre les pires +tristesses de sa condition. Mais non, il n'y pensait pas: il avait la +résignation de sa mère. Il disait: «J'ai vendu hier une frimousse de +femme au pastel, vue de trois quarts en arrière, avec une nom d'un +petit bonhomme de nuque un peu grasse et dorée comme un poulet qui +cuit, à faire mourir de joie. J'ai sué dessus pendant un mois. J'ai +pleuré devant deux jours; ça a été mes étrennes. Mon brocanteur m'en +a donné cinq louis; c'est toujours bon à prendre...» On retenait +seulement qu'il s'était fait un mois de cent francs, et on haussait +les épaules. Il est vrai qu'il n'écrivait pas pour qu'on le comprît, +mais pour raconter ce qui était. + +Le ton ne différait pas de celui du paragraphe suivant où on lisait: +«Nous sommes allés en bateau, dimanche, jusqu'à Suresnes. Ah! le joli +soleil d'hiver!» + +À la fin de sa lettre, seulement, il disait: + +«Ma femme et ma fille, qui partagent mes sentiments, ont tenu à vous +en faire part elles-mêmes, à leur façon. Ce sont deux bons coeurs +qui vous aiment. Ma foi, je ne crois pas que cela puisse vous être +désagréable.» + +Mesdemoiselles Victoire et Adélaïde soulignaient chaque mot par un +signe de tête approbatif. Elles approuvaient tout confusément sans +être certaines de bien entendre, mais en vertu d'un système; et elles +répétaient, chaque fois que la voix de Félicie baissait: + +--C'est un brave garçon! + +--Comme il est bon! Comme il est bon! + +Grand'mère, tournant le dos à sa soeur, construisait dans le foyer +les châteaux de ses rêves et dissimulait l'émoi de sa figure. Félicie +s'arrêta un moment, après avoir lu les derniers mots de Philibert. Les +deux autres lettres étaient dessous; elle les touchait de ses doigts +sans cesse agités. Une feuille de la dernière retombait, où l'on +distinguait une écriture enfantine. + +Félicie dit: + +--Ah bien! moi, je suis fatiguée; lisez donc ça, vous autres. + +Et elle tendit les deux lettres à qui voulut les prendre. Ces +demoiselles les saisirent sans trop savoir comment interpréter la +décision de Félicie. Elles cherchèrent leurs lunettes. Pendant ce +temps, Félicie se leva. Elles se troublèrent; mademoiselle Adélaïde ne +trouvait point son étui; mademoiselle Victoire écarquillait des yeux +tout grands et n'y voyait goutte. Félicie ouvrit la porte: + +--J'ai à parler à la cuisinière. Vous n'avez pas besoin de moi; vous +savez lire, je pense. + +Tout était perdu. Les deux pauvres demoiselles s'en rejetèrent la +responsabilité: + +--Tu es là qui te tâtes sur toutes les coutures, aussi! Tu sais bien +que ça l'impatiente! + +--Je me tâte, je me tâte! Eh bien, et toi qui as tes lunettes sur le +nez et qui n'es pas fichue de lire un mot! Si tu avais commencé, elle +serait restée jusqu'à la fin. + +--Mais lisez donc!--fit grand'mère en se retournant brusquement, la +joue rougie par la flamme;--lisez donc, sinon elle va être furieuse en +rentrant. + +La lettre de la femme de Philibert était très insignifiante. On y +sentait les efforts de la malheureuse à remplir quatre pages sans +prononcer un mot compromettant; des brouillons avaient dû précéder +ce texte, et il portait des ratures. La lettre de l'enfant était +émouvante. Elle écrivait: + +«Il ne faut pas m'en vouloir de mon écriture, madame ma tante de +Courance, parce que je ne peux pas me tenir comme les autres pour +écrire, et je suis couchée jusqu'à l'âge de quinze ans, à ce que dit +notre médecin, Bilboquet, qui est Américain et qui a un bien plus +drôle de nom que celui-là, mais je ne sais pas l'écrire. Papa +m'apprend à dessiner tout de même, et il paraît que je serai peintre +de plafonds, ce qui rapporte plus d'argent que le reste qui n'en +rapporte pas beaucoup. Et alors, je pense que, quand j'aurai une belle +couverture qui me cache et une toilette mirobolante, je pourrai aller +au Bois sans qu'on s'aperçoive de ce que j'ai...» + +On avait tout lu, que Félicie causait encore avec la cuisinière. +Lorsqu'elle rentra, son premier regard fut pour la pendule. + +--Dix heures! mais qu'est-ce que vous faites là? Il est temps d'aller +se coucher. + +Elle alluma elle-même les bougies rangées sur la console. Grand'mère +et ces demoiselles, émues et désolées, les yeux pleins d'eau, +barbotaient et se dépensaient en vains mouvements. Une d'elles osa +dire, en tendant les lettres: + +--Lis cela avant de t'endormir, Félicie! + +Le ton avait une telle éloquence qu'il n'était pas possible de dire +davantage. On se coucha encore confiants dans le lendemain. Mais +Félicie ne fit plus jamais allusion à cette tentative d'introduction +de la famille légitimée. Elle dit seulement à sa soeur: + +--Quand tu écriras à ton fils, préviens-moi avant de fermer ta lettre. + +C'était pour y glisser un billet de banque. + + + + +VIII + +INDULGENCE DE LA CHAIR + + +Les pauvres femmes s'agitèrent du jour de l'An à Pâques, et Dieu seul +connut tout à fait les complots étouffés, les alarmes secrètes, les +timides rébellions et la sombre énergie que couvrit le battement des +ailes de leurs bonnets noirs. + +Ces scènes se passèrent dans la pièce au meuble d'utrecht, sous le +geste du Cupidon et le sourire incertain de la disparue qui semblait +nous regarder de très loin. On avait descendu du grenier d'anciens +journaux illustrés qui sentaient la poussière, la lavande et la souris +confusément. Je suivais, sur leurs images, la campagne d'Italie ou les +grimaces des «semaines comiques» de Cham, lorsque le vent tordait les +arbres du jardin, soufflait dans le corridor ou faisait trembler tout +à coup le paravent de papier jaune. + +Grand'mère et ces demoiselles, trop bonnes pour désespérer, +caressaient la conviction que toutes les difficultés seraient +aplanies; ne sachant par quel moyen, elles tranchaient la question +par une date: Pâques. Pâques, c'était le bon Dieu, le printemps, la +lumière; les causes justes devaient triompher à Pâques. Elles +voyaient très bien Philibert arrivant avec sa femme et sa fille. Elles +disposaient les chambres; elles savaient où l'on mettrait la petite +voiture sur laquelle l'enfant passait sa vie étendue. Est-ce que +Félicie ouvrirait la maison neuve? Une fois décidée, elle ne faisait +pas les choses à demi. + +Le temps coulait et Félicie ne se décidait point. Elle devenait si +malade que l'on osait à peine lui parler. À l'époque de Carnaval, on +piétinait encore sur place. Un événement faillit tout perdre: c'est +que Philibert se fâchait. + +Lui, si patient et si humble lorsqu'on maltraitait son art, il s'avisa +d'être susceptible lorsqu'il s'agit de sa femme et de sa fille. Il +regimba parce que la tante n'avait répondu que par un envoi d'argent +aux deux lettres du 1er janvier. Trois mois on demeura sans nouvelles +de lui; on ne s'en inquiétait pas trop, car il n'aimait pas écrire. +Mais, vers la Mi-Carême, il avertit qu'il ne viendrait pas à Pâques. + +La lettre était adressée à sa mère; il fallut la cacher à Félicie. +Ce furent des mots couverts, des résolutions, des serments, des +manoeuvres dans les ténèbres. Mesdemoiselles Victoire et Adélaïde +furent informées; M. Laballue sut la chose; on la confia même à +l'oncle Planté. Que d'allées et venues! que de colloques dans les +coins! que de «hem! hem!» la main sur la bouche, lorsqu'on entendait +le pas de la maîtresse de maison! Tout le monde écrivit à Philibert, +chacun de son côté, et à la dérobée; on me tint la main pour tracer +quelques lignes suppliantes au bas d'une page. On affirmait qu'il +avait failli tuer sa tante; on le conjurait d'être indulgent pour elle +en raison de sa santé déplorable. Il eut peur et écrivit à Félicie +elle-même une lettre très convenable où il annonçait qu'il arriverait +la veille de Pâques, _comme à l'ordinaire_. + +On respira; il semblait qu'on fût satisfait. Tel est l'avantage des +pires maux qu'après les avoir redoutés, on se contente de l'état +médiocre dont l'inconvénient semblait d'abord mériter la guerre. + +On vit donc venir Philibert seul, sans songer que cela même +constituait une défaite irréparable. En effet, si l'on n'accueillait +pas la nouvelle famille à la première occasion qui suivait le mariage, +y avait-il espoir qu'on le fît jamais? + +Philibert ne manifesta point de rancune à sa tante; il l'embrassa +tendrement, sous le marronnier, en descendant de voiture; et il +prononça sans acrimonie ses premiers mots: + +--Ma femme et ma fille m'ont chargé de tous leurs respects. + +Mais il n'évita plus à aucun moment de parler de son intérieur. Les +noms de Marceline et d'Adrienne lui étaient aussi fréquents que ceux +de Riquet ou de Félicie. + +On fut obligé de comprendre ce qu'il avait dû lui en coûter de se +taire: car son amour se répandait avec toutes ses paroles. Félicie +disait: «Oui, oui», sans ajouter jamais un mot d'encouragement. + +Il s'encourageait tout seul. Il profitait du silence pour raconter +sa vie passée côte à côte avec Marceline et Adrienne. Bientôt nous +connûmes dans tous ses détails le petit «magasin de mercerie», situé +au bas de la rue Monsieur-le-Prince, qui les avait, dix ans durant, +aidés à vivre. + +Ce magasin de mercerie fit mauvais effet. Ces demoiselles elles-mêmes +trouvaient qu'il eût mieux valu n'en point parler. Non qu'elles +manquassent de modestie! Elles étaient, toute leur vie, demeurées +pauvres et à la charge de tel ou tel parent plus fortuné. Mais jamais +l'idée ne leur fût venue qu'elles pussent exercer quelque métier +rétribué. Ce préjugé gisait chez ces filles de petits bourgeois aussi +profondément que chez d'authentiques duchesses. + +Marceline ouvrait les volets à six heures, lavait les carreaux, +balayait la boutique, pour vendre six sous de fil dans la matinée. +Son enfant devenue malade, elle avait dû se multiplier. Elle avait +confectionné des robes, habillé des filles du quartier latin. + +--Elles venaient en cheveux, disait Philibert, et voulaient, à midi, +une toilette pour aller le soir au théâtre. + +--Assez! s'écria Félicie, nous n'avons pas besoin de tous ces +détails... + +Il revenait, malgré lui, à ces détails. Il racontait la vérité, sans +adresse, donnant libre cours à sa reconnaissance envers sa femme +méconnue. + +--Je l'ai vue, disait-il, exécuter deux costumes dans sa journée: elle +courait au Bon Marché acheter des étoffes, pendant que nous étions à +table. + +Grand'mère fit observer que madame Besnier, couturière à Beaumont, +demanderait quinze jours pour un pareil travail. + +Et on pensa à la couturière de Beaumont. La femme de Philibert n'était +pas autre chose, malgré toute son activité. Et elle habillait des +filles. L'auditoire ne s'échauffait point. + +--Si tu avais été raisonnable, si tu avais fait comme tout le monde, +cela ne serait pas arrivé. + +Mesdemoiselles Victoire et Adélaïde reprochaient à grand'mère de leur +avoir caché cette misère. Grand'mère, qui n'était cependant pas fine, +avait flairé que tout cela n'embellissait pas la cause de son fils. +Elle s'était contentée de dire: «Je vous assure que sa femme a +beaucoup de mérite.» En le répétant tous les jours, tandis que Félicie +ne disait rien, elle avait fini par monter les têtes. + +Philibert parlait aussi sottement de sa fille. Il croyait lui gagner +des admirateurs en rapportant ce goût naturel de la jeune Parisienne +pour la toilette, qui réjouissait son esprit artiste. Lorsqu'il disait +qu'elle faisait elle-même ses chapeaux, à dix ans et demi, il avait un +geste des doigts qui vous dessinait la forme, un peu extravagante pour +la province; et le ravissement qu'on lisait dans ses yeux passait pour +une coupable excitation à la coquetterie. Il nommait les peintres +qui le suppliaient de laisser poser sa fille, tant elle était belle. +Lui-même venait d'envoyer au Salon un portrait d'elle, couchée dans +une barque et mangeant des cerises. La mère et lui ne rêvaient plus +que d'installer la petite voiture dans un coin de la salle où la toile +serait exposée. + +--Singulière préparation à la première communion! dit Félicie. + +Depuis que mesdemoiselles Victoire et Adélaïde étaient retournées +insensiblement au parti de Félicie, elles avaient recouvré la paix qui +réside du côté du plus fort. Elles éprouvaient un grand soulagement; +elles s'épargnaient la peine de penser, de réfléchir, de juger, +d'adopter une opinion: elles ressemblaient aux enfants qui ont eu +peur, un instant isolés, et se croient sauvés dès qu'ils se sont +bouché les yeux dans le giron de leur mère. Elles n'accordaient +plus aux récits de Philibert qu'une oreille distraite, un peu gênées +seulement quand l'audition de ses misères devenait touchante et +faisait pleurer grand'mère. + +Félicie y gagnait, de leur part, un redoublement d'attentions et +de soins, ce qui n'était pas superflu, car son mal empirait. Il lui +laissait si peu de répit qu'elle ne pouvait ni travailler ni lire, +et elle s'y reprenait à dix fois pour mettre à jour ses livres de +comptes. Le plus pénible était pour elle de se montrer malade devant +ses gens. Quand un métayer venait compter et que la douleur la prenait +en face de lui, elle tenaillait la table de ses doigts crispés +et faisait «hu hu hu» du bout des lèvres, semblant poursuivre ses +calculs. Mais, plusieurs fois, nous l'avons vue sortir brusquement par +la porte du corridor, derrière le paravent. On n'osait pas la suivre; +on ne savait que dire. On entendait respirer l'homme sur les petits +sacs d'argent en grosse toile; chaque souffle poussait un peu plus +loin l'odeur d'ail qu'il exhalait. Un jour, comme elle tardait à +revenir, on la trouva affaissée dans le corridor, sur les marches de +l'escalier. Elle se releva brusquement: + +--Ce n'est rien, ce n'est rien. + +Elle rentra et reprit son addition. + +Son aversion pour les médecins désespérait la famille. Elle ne +voulait même plus voir le docteur Léveillé. Elle fit venir de l'eau de +Lourdes: une caisse. Elle alla à Beaumont, un dimanche matin, avant +la première messe, se confessa, communia. Puis elle but pieusement. +On parlait beaucoup d'un curé de la Charente qui guérissait. Elle +s'informa et pratiqua sa méthode. Elle s'appliquait, le soir, +sur l'estomac, des serviettes plongées dans l'eau bouillante. On +l'entendait crier; elle se brûlait la peau. Le jour elle buvait une +infusion de feuilles de noyer; une grande bouillotte, tenue sans cesse +devant le feu, à distance, répandait dans la pièce ce parfum familier +des routes de Courance, qui rappelait nos promenades d'été. On sut par +les journaux que le curé était poursuivi pour exercice illégal de la +médecine: elle cessa aussitôt le traitement, prise de peur. Alors, +elle s'abandonna au mal, lui donnant toutefois deux ou trois ans avant +qu'il vînt à bout de son corps. + +M. Laballue avait épuisé tous les arguments afin de la décider à un +voyage à Tours. Ce n'était pas en une séance, disait-il, qu'un médecin +pouvait diagnostiquer la nature de sa maladie. Il connaissait une +maison, tenue par des religieuses, excessivement propre, où il était +possible de se soumettre à un examen prolongé des praticiens. Par la +chirurgie, n'obtenait-on pas aujourd'hui des résultats merveilleux? + +Félicie le regardait en dessous: + +--Vous, vous savez quelque chose: le docteur Guérineau vous a dit ce +que j'ai. + +Il jurait ses grands dieux qu'il ne savait rien. + +--Parce que, voyez-vous, s'il s'agit de m'ouvrir le ventre, j'aime +mieux mourir là, tout de suite. Moi, je ne demande qu'une chose au bon +Dieu, c'est de fermer l'oeil dans mon lit, chez moi. + +Ses doigts, diaphanes comme la chair de ses joues, frémissaient +quand elle prononçait: «chez moi». Son regard, si clair, si précis, +s'affolait à l'idée d'être transportée chez des étrangers. + +--De quoi vous effrayez-vous? disait Philibert. Milwaukee a fait trois +opérations à Adrienne, ce n'est rien du tout. + +--C'est celui qu'elle appelle Bilboquet? demanda Félicie. + +--La petite ne se gêne pas avec lui, dit Philibert, parce qu'ils sont +devenus deux grands amis. + +On sourit, à cause du nom du chirurgien, et, en même temps, on se +regardait à la dérobée parce que c'était la première fois que Félicie +semblait se souvenir de la lettre du jour de l'An. + +Elle sortait toujours dans l'après-midi. Sa volonté la portait plutôt +que ses jambes. Philibert nous accompagnait. + +Le printemps venait à petits pas au-devant de nous; la campagne était +fraîche et pure comme l'aube humide; un blé jeune et soyeux, qui +paraissait né du matin, jouait sous le vent; dans les chemins bordés +de buissons gris encore, les fils de la Vierge vous chatouillaient la +figure; on eût voulu mordre à même et manger les blancheurs roses des +arbres en fleur. + +Félicie marchait en s'aidant de la canne à corne d'or; elle regardait +à droite et à gauche ses terres ensemencées; ses fines narines +palpaient l'air nouveau qui allait tirer les germes du sol. + +Elle se tourna brusquement vers Philibert, qui ne parlait pas, et elle +lui dit à brûle-pourpoint: + +--Enfin, _elle_ vit, c'est un résultat, cela... + +--Qui est-ce qui vit, ma tante? + +--Mais... la petite... ta fille... + +--Ma fille! répéta Philibert. + +Il restait la bouche ouverte. Jamais Félicie n'avait spontanément +daigné faire allusion à sa fille. + +--Alors, tu crois que c'est ton médecin qui l'a sauvée? + +--Milwaukee? oui. + +--Raconte-moi ça. + +Il reprit par le menu toutes les phases de la maladie d'Adrienne. + +Quand il s'interrompait, Félicie murmurait: + +--Il a fait ça!... Et alors, qu'est-ce qu'elle disait, la petite?... +L'important, c'est que ces êtres-là arrivent à vous inspirer +confiance... On l'endormait; et après, est-ce qu'elle souffrait?... +Comme cela, maintenant, vous êtes à tu et à toi avec le médecin?... +Et, à ton avis, toi, elle en reviendra?... + +Il eut le tact de ne pas insister outre mesure, malgré son émotion +qu'il contenait difficilement. Félicie le poussait sans cesse. Elle +ne voulait point paraître s'intéresser trop au médecin, et parlait +surtout d'Adrienne. Il comprenait le jeu de sa tante et n'épargnait +aucun éloge du médecin. Mais les deux sujets étaient liés, et +Philibert caressait des yeux un horizon nouveau, inespéré. + +En rentrant à la maison, ils se turent, ce qui donna à leur +conversation l'importance d'un secret. Les femmes sentent vite cela: +grand'mère et ces demoiselles les regardaient l'un et l'autre en se +demandant ce qu'il y avait. Cependant, même entre eux, Félicie et +Philibert dissimulaient et rusaient. À chaque promenade ils étaient +aussi lents à aborder le sujet qu'intimement impatients d'y aboutir, +et ils employaient les détours les plus maladroits. Je les écoutais, +trop jeune pour sourire du comique de leur embarras, et je me disais: +«Ce sera pour la route de corail... Non?... Alors, ce sera pour les +sapins d'Épinay. Pas encore. Ce sera pour la Chaume!» Quelquefois, +nous arrivions jusqu'au dolmen, à l'heure du retour, avant qu'ils +eussent trouvé le joint. + +Félicie n'ignorait plus rien de la petite Adrienne; elle était édifiée +sur le compte de Milwaukee, au point de le croire capable de miracles: +et ils n'avaient pas encore parlé franchement. + +Vers la fin du séjour de Philibert, nous étions assis tous les trois +sur le dolmen, après une tournée insignifiante, mais par un temps +charmant. Félicie portait pour la première fois son grand chapeau +d'été, et les gens de la campagne se le montraient au loin comme +l'indice des beaux jours. Elle promenait sur Courance le cadre arrondi +que formait pour sa vue cette voûte de paille, et désignait du bout de +la canne telle ou telle pièce de terre. + +Ces rectangles inégaux, tapissant les terrains ondulés, flattaient +les yeux par la variété et la douceur des tons. Les terres fortes et +sombres au fond de la vallée, les terres légères et blondes sur les +hauteurs, le sens divers des sillons de labour, les pièces défoncées +à la charrue profonde, les semis passés à la herse, multipliaient les +jeux de la lumière; le duvet naissant des blés et des avoines, le +vert lointain des prés et les arbres fleuris répandaient une gaieté +nouvelle. + +Félicie se tourna vers Philibert: + +--Tu ne dis rien? + +--Il fait si bon! + +Quand il était à la campagne, son coeur s'attendrissait pour un parfum +qui passait, pour une feuille qui remuait, pour le chant d'un oiseau. + +Félicie considéra un moment sa figure aux grands traits agréables. +Son nez semblait moins osseux et moins long quand il avait bien mangé +quinze jours durant; sa mâchoire et son front trahissaient des désirs +immenses, et la douceur un peu fatiguée de ses yeux, une certaine +mollesse de désenchantement. + +Il reprit, en regardant devant lui: + +--Il y a des moments où l'on voudrait avoir de grands bras pour +embrasser tout. + +--Te voilà toujours avec tes idées! dit Félicie. + +Le soleil argentait la rivière et faisait étinceler sur la côte de +Gruteau un nouveau toit d'ardoises. C'étaient les bâtiments destinés +à couvrir la «machine élévatoire» de grand-père Fantin. Félicie haussa +les épaules et soupira. + +On entendait, sous les noyers des chemins, les lents chariots tirés +par des boeufs, ou les carrioles plus légères. Félicie suivait chaque +attelage: + +--C'est le domestique de Pénilleau qui rapporte le linge de lessive... +Ça, c'est la charrette du meunier... Voilà cet animal de Pidoux qui +revient de Beaumont; ce n'est pas trop tôt!... Ne te presse pas, va, +mon bonhomme!... + +Des vols brusques de moineaux nous passaient sur la tête, déchirant +l'air calme de petits _cuic cuic_ âcres et pointus, puis se plaquaient +tout à coup dans un buisson, comme une portée de plomb contre un +talus. Les pies jacassaient. Une buée se forma au-dessus de la rivière +et des prés, et, de ce nuage, premier signe des fraîcheurs du soir, +parut sortir le triste cri des courlis; il s'approcha, en balançant, +d'un bord à l'autre de la vallée, ses appels plaintifs. + +Félicie porta vivement sa main au creux de l'estomac, se leva et s'en +alla à l'écart. Le bruit de ses efforts douloureux vint jusqu'à nous. +C'était toujours le «crabe» qui s'obstinait à ne pas sortir. Elle +revint, le mouchoir aux lèvres et les joues animées par la secousse; +elle prit dans sa poche un morceau de sucre enveloppé dans du papier, +l'imbiba d'eau de mélisse, l'aspira et le croqua avec une voracité +de toute la mâchoire, comme si elle s'accrochait, avec une énergie +farouche, à quelque chose qui lui rendait la vie. + +Le tumulte des oiseaux s'était élargi: c'était un joli vacarme qui +courait les allées de noyers, les haies et la lisière des bois, et +dont le parc de Courance, aux arbres touffus, semblait le puissant +noyau sonore. + +--Oh! je sais bien ce que j'ai, dit Félicie; je n'ai pas besoin de +médecin pour me l'apprendre... J'ai un cancer à l'estomac. + +--Mais non! mais non! + +--Ta, ta, ta, je ne suis pas une enfant! + +Philibert trembla qu'elle n'eût renoncé à toute consultation sous +le prétexte qu'elle connaissait son mal. Je vis ses yeux qui +s'apprêtaient à pleurer encore un rêve évanoui. Il hésitait à parler. +Félicie avait quelque chose à dire. Elle attendait qu'une occasion +vînt à son aide. Un bon moment de silence s'écoula. Tous les bruits +étaient dissipés. + +Comme un cri d'oiseau attardé, on entendit, dans la direction du +moulin, mais venant des collines lointaines où les rayons du jour se +mouraient, le sifflet du chemin de fer. Félicie dit: + +--À propos, tu sais que j'ai pris une grave décision? + +--Une décision? + +--Oui. J'irai à Paris. + + + + +IX + +LES MESSAGERS + + +Félicie annonça la nouvelle à table. + +Je me souviens que l'oncle Planté trempait dans le jus un morceau de +pain qu'il allait tendre à Mirabeau; il le tint en l'air, sous le +coup de la surprise: de grosses gouttes en tombaient, une à une, comme +d'une éponge. + +Ces demoiselles firent une tête si drôle que Philibert ne put +s'empêcher de rire, et, sa serviette sur la bouche, il dit: + +--Voilà!... J'enlève ma tante!... Nous allons faire, rue +Monsieur-le-Prince, une noce à tout casser! + +Félicie ne releva ni la liberté de l'expression ni l'allusion à la +reconnaissance implicite du ménage légitimé. On restait stupéfait. + +--Vous comprenez, dit-elle, ce n'est plus comme si j'allais confier +ma peau au premier médecin venu. Celui-là voit la petite deux fois +par semaine, et elle le tutoie. Quand elle lui dira: «Voilà ma vieille +bonne femme de tante», il y a des chances pour qu'il ne me traite pas +comme une chair d'amphithéâtre... + +--Certainement! dit grand'mère, certainement! + +Autour d'elle, chacun se répétait mentalement le «voilà ma vieille +bonne femme de tante.» Qui est-ce qui mettait cela dans la bouche de +l'enfant que Félicie affectait d'ignorer? C'était Félicie. Mais, comme +elle avait toujours raison, chacun redit, après grand'mère: + +--Certainement! certainement! + +Félicie jugea toutefois qu'elle devait étayer sa détermination: elle +rapporta ce qu'elle savait de Milwaukee. Elle donna les détails des +opérations, insista sur les exemples d'habileté particulière, trouva +des termes pour nous évoquer l'enfant renaissant sous les doigts de +fée du savant étranger. Elle prononçait: «Bilboquet», et appelait la +petite: «Adrienne», maternellement. Elle se tournait vers son neveu: + +--N'est-ce pas, Philibert? + +À la fin du dîner, tout cela paraissait simple et naturel. Chacun, à +part soi, croyait avoir mené à bien cette oeuvre, même mesdemoiselles +Adélaïde et Victoire, qui, ces derniers temps, travaillaient en sens +contraire. Elles dirent à grand'mère: + +--Puisque Félicie a décidé comme cela, tout est pour le mieux. + +On alla se coucher contents. + +De ce jour-là, notre humeur refleurit comme la terre sous la saison +nouvelle. Le ciel semblait dégagé; on osait parler d'espoir. Félicie +donnait le signal. Le docteur au nom exotique lui inspirait une foi +complète. Après l'eau de Lourdes et le curé guérisseur qui n'avaient +flatté que la partie anémiée de son esprit, Milwaukee, unissant +la science au mystère de son pays d'origine, se présentait +à point.--C'était la même femme qui ne pouvait souffrir les +étrangers!--Elle était toute prête à se faire couper en morceaux s'il +le fallait. Elle en parlait couramment, courageusement. Les termes +affreux du manuel opératoire lui devenaient familiers. M. Laballue, +le mercredi, lui lisait la _Gazette des hôpitaux_. Et l'aimable homme, +lorsqu'il avait terminé, regardait la future patiente, de ses petits +yeux doux, sous ses lunettes, et souriait. + +--Ça vous amuse, vous? disait Félicie. + +--Je songe, ma bonne amie, que Milwaukee pourrait bien vous éclater de +rire au nez, à propos de toute votre charcuterie, et vous faire sauter +vos maux d'estomac d'une petite chiquenaude! + +On n'attendait plus qu'une lettre de Paris annonçant le rendez-vous +fixé par Milwaukee. + +Depuis le beau temps, mon père ne manquait plus de venir le lundi. Il +était moins sombre; il avait plus d'entrain. + +--Après tout, disait-on, la compagnie de ses Pope lui vaut peut-être +mieux que celle de M. Clérambourg! + +Étrange effet du ciel rasséréné! Cet homme, si criminel, durant +l'hiver, pour avoir dîné dans une maison heureuse, nous parut, au +printemps, mériter des distractions. Une de ces demoiselles fit +observer qu'à tout prendre, il avait été très digne depuis son +veuvage. + +--Et il faut avouer que, pour un homme de son âge, la vie solitaire, à +Beaumont, n'a rien de séduisant. + +On en tomba d'accord. Quand grand'mère était éloignée de son gendre, +elle lui trouvait cent qualités. + +--Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne porte pas ses quarante ans. + +--Heu! heu!... Moi, je ne voudrais pas donner cent sous de chaque poil +blanc qu'il a aux tempes! + +--Oui, mais c'est du crin que ses cheveux! Il se tient bien; il n'a +pas plus de ventre qu'étant garçon... + +--J'entends toujours Adèle, qui faisait son ménage dès cette époque: +«Madame! quand on voit cet homme-là passer dans la rue et qu'il est +habillé, on ne peut pas s'empêcher de dire qu'il ne lui manque qu'une +femme au bras.» + +--Votre gendre se remariera, fit une de ces demoiselles. + +On lui imposa silence de toutes parts. + +Mais quelque chose mijotait, à quoi personne ne voulait prendre sur +soi de risquer une allusion. Valentine m'avait dit en me couchant: + +--On vous a trouvé une autre maman. + +Les sous-entendus se multipliaient, s'entassaient: + +--Un homme livré à lui-même est exposé à un coup de tête... + +--La discrétion, c'est très joli; mais, faute d'un conseil donné à +temps, on fait une sottise irréparable!... + +--On n'épouse pas une femme, on épouse la famille... + +--Une femme peut avoir toutes les vertus et être une affreuse marâtre +pour l'enfant de son mari. + +--Oh! si ce n'était pas le petit!... + +--Voyez-vous une jeune fille qui trouve un enfant de sept ans dans sa +corbeille de mariage?... + +--L'idéal serait une veuve sans enfant. + +--Ah! oui; mais voilà!... + +--Moi, je dis qu'une veuve qui sait déjà ce que c'est qu'un enfant est +plus disposée à en adopter un second... + +--Surtout un petit garçon! + +--Pourquoi? + +--La femme a bien souvent une préférence pour le garçon. + +--Principalement, quand elle n'a pas pu en avoir un. + +--Ou qu'elle a déjà une fille... + +Ce n'était pas encore pour cette fois. On ne prononça aucun nom. Mais, +le lendemain, mademoiselle Adélaïde, en tricotant un bas, et même +bâillant dans sa main, c'est-à-dire de l'air le plus détaché du monde, +hasarda: + +--C'est décidément une sérieuse amitié qu'a madame Leduc pour cette +petite madame Letermillé? + +Personne ne se pressa d'aller plus loin. Grand'mère dit: + +--Je crois que c'est justice; la pauvre jeune femme a bien des vertus. + +--Je m'en rapporterais à madame Leduc, d'autant plus qu'elle insiste +dans ses lettres, d'une façon... + +--Ah! tu l'as remarqué? + +--Toi aussi? + +--À moins qu'on ne soit aveugle!... + +Et ce fut tout encore. Valentine me dit, le soir: + +--Ça y est! + +--Quoi donc? + +--Votre maman numéro deux! c'est la dame que vous avez vue à Langeais, +qui a une demoiselle de votre âge. Ça fait d'une pierre deux coups: +vous allez gagner en même temps une petite soeur. + +Je ne soufflais mot; elle me demanda: + +--Vous n'êtes pas content? + +--Comment est-ce que je l'appellerai? + +--Qui? + +--Madame Letermillé. + +--Vous l'appellerez «maman». + +--Et l'autre, alors, la vraie? + +--On ne confondra point; n'ayez pas peur. + +--C'est que, dis donc, madame Letermillé sera damnée! + +--Pourquoi ça? + +--C'est elle qui l'a dit à Philibert pendant qu'il lui passait un +doigt sous la manche, au-dessous du coude, là où c'est le plus gras... + +--On ne va pas en enfer pour si peu! Sans doute qu'ils essayaient de +voir s'ils pouvaient se marier ensemble. Bientôt ce sera votre papa +qui lui fera ça. + +--Ah! + +Je n'étais pas fâché à l'idée que Suzanne viendrait courir avec moi +dans le jardin. Il était beau comme l'année d'avant, alors que je m'y +amusais si bien au moment même où maman, la vraie, mourait à Beaumont. +Les massifs regorgeaient de lilas et de lauriers fleuris; les cytises +répandaient leur pluie d'or et les tamaris délicats leurs fines larmes +roses. Chaque année, invariablement, l'oncle Planté disposait de ses +mains, sur la pelouse, une corbeille de jacinthes et de tulipes, une +de pétunias, une de dahlias et une de géraniums dans une couronne de +bégonias. + +Fridolin passait et repassait, à heures fixes, avec des arrosoirs +lourds qui faisaient saillir les veines au long des bras tendus. +Félicie m'apprenait à côtoyer sans avoir peur les ruches d'abeilles. +Nous traversions au pas le bourdonnant village: elle s'arrêtait, comme +dans ses fermes, à causer sur le pas des portes des petits chalets de +paille; elle parlait avec ces bonnes ouvrières qui la connaissaient +et la ménageaient. Puis nous allions, pour elles, jusqu'à la pompe du +potager, remplir d'eau deux mortiers à bords plats où elles pouvaient +aisément se poser à sec et boire. + +Le beau temps nous valait des visites. Un roulement de voiture, hormis +le lundi et le mercredi, mettait la maison en émoi. Valentine, les +jupes haut troussées, courait jusqu'à mi-chemin de la grille. On la +voyait revenir essoufflée, et jetant les noms à tous vents. Alors +Félicie allait ou non faire toilette. + +Nous reçûmes ainsi la famille Pergeline qui présentait le fiancé +de Georgette. C'était un jeune receveur de l'enregistrement, déjà +bedonnant, un peu bouffi de figure, frisé et «jouissant d'un teint +rose». Mon ancienne amie prétendait autrefois, sur la balançoire, +qu'elle n'épouserait jamais qu'un grand garçon pâle, au visage coupé +d'une longue moustache noire, ou tout au moins châtain foncé. Elle +s'accommodait pourtant de celui-ci. Ils s'asseyaient côte à côte et +se touchaient souvent les mains. Ils se regardaient avec des yeux de +braise. L'un d'eux commençait à avancer les lèvres en cul-de-poule; +était-ce pour rire? Point du tout. De son plus grand sérieux, l'autre +répondait par le même signe; et un tout petit bruit de baiser leur +échappait. Tout à coup, leurs pensées muettes les faisaient rougir. +Au goûter, ils burent et posèrent leurs verres si près l'un de l'autre +que le cristal tinta. + +C'était la cadette qui se mariait la première. L'aînée dit à ces +demoiselles: + +--Je comprends, quand on est sur le point de se marier, que l'on se +permette des choses plus ou moins convenables; mais ma soeur s'en paie +jusque-là! + +Elle haussait les épaules: + +--Que voulez-vous? maman n'y voit que du feu! + +Madame Pergeline décrivait la toilette de la mariée déjà prête, et +nous invitait à l'aller voir chez elle, exposée dans la pièce où l'on +montrait, l'année précédente, l'uniforme du fils tué à l'ennemi. + +--Monsieur votre gendre, dit-elle à grand'mère, nous a fait l'honneur +d'y jeter un coup d'oeil, après la signature du contrat. Quel homme +distingué!... Il rajeunit. + +--C'est ce que nous disions l'autre jour. + +--Le pauvre homme a chèrement payé sa dette, lui aussi... + +On soupira; on leva les yeux sur la photographie de la morte. Madame +Pergeline trempait un biscuit dans un verre de vin vieux. Elle reprit: + +--C'est la vie. On ne peut pas pleurer éternellement. + +On ne distinguait pas bien la liaison de son discours; il semblait +qu'elle en eût aspiré une portion avec le biscuit. Il y eut un instant +d'embarras. Elle se leva en disant: + +--D'ailleurs, il y a du mariage dans l'air, cette année. C'est dans +l'air... N'est-ce pas, mignonne? + +Elle étouffait déjà cette phrase énigmatique contre les joues de la +jeune fille. La soeur aînée regardait chacun comme s'il venait de lui +marcher sur la robe. On les reconduisit jusqu'à leur voiture. + +Une visite inopinée nous arriva un jour, au moment où nous partions, +Félicie et moi, pour notre tournée quotidienne. Nous touchions à la +grille, quand, tout en haut de la route de Beaumont, quelque chose +pointa. + +--Attends, dit Félicie, voyons d'abord ce que c'est. + +Cela n'allait pas vite et ne prit forme que peu à peu. + +--On dirait deux dames dans une petite voiture de rien du tout... + +--Qu'est-ce que tu chantes? dit Félicie; deux dames, une petite +voiture?... + +Elle fit la grimace. Elle pensait aux Américaines, que nous avions +vues, un dimanche, à Beaumont, se promener en charrette anglaise alors +que tout le monde sortait de l'église. + +L'attelage descendait en zigzaguant. L'une des personnes frappait à +tour de bras sur l'animal. + +--A-t-on jamais vu pareille brutalité! dit Félicie; il n'y a que des +Yankees, des sauvages, pour... + +--Tante! tu ne sais pas qui c'est? c'est monsieur le curé de la +Ville-aux-Dames avec madame François. + +Madame François conduisait. Sa figure était ombragée d'une capeline +baleinée, en tissu à fleurettes. Les disques bleus de ses conserves +brillotaient sous cette petite voûte. Le bout de son nez, fureteur, +émergeait tout seul en coupe-vent. M. le curé Fombonne était fortement +établi à son côté et occupait presque tout l'espace de l'étroit +véhicule. Ses gros doigts étaient croisés au-dessus de sa ceinture +soutenue par l'embonpoint de l'abdomen. Dès qu'il reconnut madame +Planté, il ôta son chapeau, et l'air mariait ses longs cheveux blancs +avec les ailes de la capeline. + +On n'avait point vu le curé depuis la scène du presbytère. Le +pittoresque de l'équipage nous évita le malaise d'une première +rencontre. Le petit âne, qui marchait en rechignant, se décida +à trotter quand il fallut faire halte. Il passa devant nous, les +oreilles droites, et tricotant des pattes avec un entrain que la +gouvernante était impuissante à calmer. Elle se levait de son siège, +gesticulait, criait à tue-tête, tandis que le curé, essayant de +toucher l'animal par la douceur, l'appelait: «Mon ami, mon bon petit +ami!...» Tout cela s'engouffra dans l'allée des ormes, Félicie et moi +courant par derrière. Le bruit attira les domestiques, et Fridolin +parut sous le marronnier. Il s'avança, avec son flegme ordinaire, et +cueillit l'âne au passage, tel un joueur reçoit la balle contre la +paume de la main. + +Tout le monde s'extasia devant l'élégance de l'attelage. C'était bel +et bien une charrette anglaise, et le harnais du bourriquet portait +quatre boucles d'argent. + +--Ça ne nous a pas coûté cher, dit madame François, c'est un cadeau. + +--Chut! fit le curé, c'est un cadeau du diable!... + +Mesdemoiselles Victoire et Adélaïde, ainsi que grand'mère, étaient là. +On formait un cercle autour des nouveaux venus. + +--Oui...--continua le curé sur un ton de mystère,--c'est ici le +présent de... de... devinez, mesdames!... + +On était très intrigué. Madame François riait de tout son coeur. + +--J'ai failli refuser ce don magnifique, dit le curé: _Timeo Danaos +et dona ferentes!_ Mais le bon Dieu m'a inspiré une parole qui +conciliera, je l'espère, les intérêts de l'Église et la convoitise +toute profane d'un pauvre desservant: «Madame, ai-je dit à cette +généreuse personne, madame, c'est sur un âne que Notre-Seigneur fit +son entrée à Jérusalem... Puisse cette gentille petite bête vous +conduire un jour à la véritable Église de Dieu!» + +On se taisait toujours. + +--Mesdames, reprit le curé, j'ai la ferme conviction que je ramènerai +dans cette voiture une brebis égarée... + +--Je donne ma langue au chat! dit Félicie. + +Madame François la pinça à la manche, et, du cintre de sa cornette, +jeta sous la voûte du chapeau de paille: + +--Les protestants de la tasse à café!... Voyons, madame Planté, vous +ne pensez qu'à eux, j'en lèverais la main! Mais c'est toujours comme +ça quand il s'agit de deviner. + +--J'étais à cent lieues de penser à ces... + +--Vous seriez donc la seule, dans le pays, à ne point vous occuper +d'eux! Le contraire serait bien plus croyable!... + +Et elle se mit à rire, la main en écran devant les dents. + +Félicie se laissa entraîner par elle, tandis que le curé demeurait +dans l'autre groupe, selon une tactique sans doute préméditée. + +--Que je vous dise, madame Planté, comment c'est que nous avons fait +la connaissance de ces «Engliches». Et d'abord, ils ne nous ont pas +donné seulement l'âne et la petite voiture, sans compter le service à +café,--qui nous en fait deux avec le vôtre, car, soit dit en passant, +j'ai bien racommodé la tasse:--ils nous ont donné cinq mille francs +pour la réparation du clocher, sous prétexte que ce M. Pope, comme +ils l'appellent, s'occupe des monuments de l'ancien temps! Mon Dieu! +faut-il en avoir dans ses coffres pour faire des générosités pareilles +d'un seul coup!... Telle que vous me voyez, moi, j'ai bien fait cadeau +de trois mille francs au bon Dieu, mais j'y ai mis vingt ans!... +Enfin, je voulais donc vous raconter, madame Planté, que ce +monsieur était venu rôder bien des fois par chez nous, en tirant des +photographies de l'église; même que monsieur le curé m'a dit un jour: +«Madame François, envoyez donc Follette mordre un peu les talons de +cet ostrogot!...» J'ai envoyé Follette qui s'est mise à aboyer comme +si c'était le diable en personne, tant et si bien qu'il s'est en allé +avec son ustensile, et qu'on ne l'a plus revu de trois mois... Et +quand il est revenu, par exemple, c'était avec des dames, toutes +mieux attifées les unes que les autres; et celle qui avait l'air +de gouverner ce monde-là, une grande perche, unie comme un manche à +balai, avec un chapeau de paille de garçon, tenait sur les bras, en +guise de poitrine, sauf votre respect, madame Planté, un petit chien +qui était gentil, mais qui était gentil comme un agneau! «Eh! que je +dis à monsieur le curé en regardant par le rideau de vitrage, pourvu +que Follette ne soit pas dehors, et qu'elle n'aille pas manger les +chevilles de toute cette belle compagnie!» Madame Planté! je +n'avais pas fini de parler, que je vois le petit chien sauter et se +précipiter, la queue en trompette, au-devant de Follette qui hérissait +un poil tout le long de l'échine, droit en l'air, à y brosser ses +habits. «Nous voilà perdus! que je m'écrie. Follette ne va faire +qu'une bouchée de ce petit bichon qui vaut peut-être des centaines +de francs: avec ce monde-là, est-ce qu'on sait?--Courez vite, me +dit monsieur le curé, courez vite, madame François, pour empêcher +un malheur.» Madame Planté, ce que je vais vous dire vous paraîtra +incroyable; mais c'est la preuve que tout arrive par la permission +spéciale du bon Dieu. Voilà-t-il pas, aussitôt que j'ai mis le nez +dehors, toute la société qui se tourne de mon côté; et des clignements +d'yeux! et des chuchoteries! et des demoiselles qui se cognent les +coudes! et le grand manche à balai qui vient à moi et qui me parle +aussi clair que je vous parle, madame Planté. «Madame, qu'elle me dit +poliment, c'est bien vous qui êtes chez monsieur le curé?--Mais, oui, +madame.--Mon Dieu, madame, qu'elle reprend, que nous sommes donc bien +aises de vous voir! nous avons tant entendu parler de vous et de vos +mérites!--Je n'en ai guère, madame, que je lui fais.--Si, si! nous le +savons.--Mon Dieu, madame, c'est sans doute qu'on vous aura parlé des +trois mille francs que j'ai mis de ma poche dans le ménage de défunt +monsieur le curé de Chaumussay: on ne peut rien tenir caché dans ces +coquins de pays!...» Là-dessus, elle ne fait ni une ni deux, madame +Planté: elle me glisse une pièce de vingt francs en or dans la main, +en m'appelant par mon nom, comme si nous étions venues au monde porte +à porte! «Madame François, qu'elle me dit, notre intention est de +faire du bien autour de nous: monsieur le curé n'a-t-il pas des +pauvres?--Oh! si fait! madame, que je lui dis, en tournant ma pièce +dans le creux de ma main; c'est-il pour eux que vous me donnez +tant d'argent!--Non! non! cela n'est rien; gardez-le; mais ne +pourrions-nous pas faire une visite à monsieur le curé?--Eh! mesdames, +la porte est toute grande ouverte, entrez donc; je vois bien que c'est +le bon Dieu qui vous amène.» + +--De ce moment-là, dit Félicie, voilà ces étrangers maîtres chez vous. + +--Eh! mon Dieu! qu'est-ce que vous voulez donc, madame Planté? +c'est-il bien nécessaire d'être plus royalistes que le roi? Pour dire +la vérité, monsieur le curé ne leur a point fait mauvaise figure... +Entre nous soit dit, madame Planté, vous qui avez de l'instruction, +c'est-il vrai qu'ils ne sont pas baptisés? + +Félicie ne s'était jamais posé la question. Provisoirement, elle +secoua la tête. + +--Eh! là, mon Jésus! c'est-il bien possible, et qu'ils soient en même +temps si généreux? et polis! comme il n'y en a pas, même chez les +nobles!... Il fallait les voir--je parle des deux amies, madame Pope +avec celle qu'on appelle la Créole... en attendant,--il fallait les +voir dans leur petite charrette: vous m'en croirez si vous voulez, +même au galop de leur poney, quand elles me croisaient sur la route, +pour me parler de la santé de monsieur le curé, elles s'arrêtaient net +comme un lièvre qui a reçu le plomb dans les pattes. «Mon Dieu! que je +leur dis une fois, mesdames, si monsieur le curé avait seulement une +toute petite voiture cent fois moins jolie que la vôtre, pour aller +faire sa tournée, il retarderait de dix ans son entrée au Paradis!...» +Pas seulement trois jours après que j'avais dit ça, le jour de la +Chandeleur, au matin, qu'est-ce que je vois arriver?... + +--Je comprends, dit sèchement Félicie; je comprends. + +--Eh pardi! madame Planté, vous me laissez réciter mon chapelet, +et, quand j'ai le temps, je dirais le rosaire tout entier! Mais je +m'aperçois que je vous ennuie à vous raconter des choses que vous +savez peut-être bien déjà... M. Nadaud, le papa de ce petit garçon-là, +aura eu la langue trop longue... + +Félicie suspendit le pas et interrogea madame François du seul +étonnement de ses yeux. + +--Il n'y a point de mystère là-dessous, madame Planté. M. Nadaud était +en compagnie de ces dames,--comme bien souvent,--quand elles sont +venues nous faire leur beau cadeau, même qu'on a convenu, tous +ensemble, que la première sortie de monsieur le curé, en voiture, +serait pour vous faire visite. + +--Comment, «tous ensemble»?... De quoi ces personnes se mêlent-elles +en parlant de moi; elles n'ont jamais mis les pieds chez moi! + +--À qui le dites-vous, madame Planté? Moi qui sais combien elles +paieraient cher pour les y mettre! + +Félicie: + +--Est-ce qu'elles ont prononcé le chiffre? + +--Ah! voyons, madame Planté, si vous prenez la chose du mauvais côté, +il n'y aura point moyen de s'entendre. Écoutez-moi donc: on a bien du +mal à tenir à distance celui qui est décidé à entrer chez vous. + +--Sabre de bois! il se peut que des poules mouillées soient incapables +de tenir les gens en respect. Mais je vous jure... + +--Ne jurez point, madame Planté: on s'en repent toujours après. On +dit qu'on fera et qu'on ne fera pas, et puis les choses se font +toutes seules et par elles-mêmes. Un jour, vous serez à défendre votre +grille, et on viendra vous annoncer que toute la compagnie vous attend +au salon. + +--Elle m'y attendra!... + +--Le temps de faire votre toilette, madame Planté!... Je parie la +voiture et le bourriquet, que vous irez leur dire bonjour, quand ça +ne serait que pour ne pas faire affront au papa de ce petit jeune +homme... + +--«Au papa!...» Ah çà! que voulez-vous dire? Je n'ignore pas que +Nadaud fréquente ce monde-là, mais je me plais à reconnaître qu'il a +toujours eu le tact de ne pas chercher à me l'imposer. + +--Madame Planté, je ne mettrais pas ma main au feu que vous ne vous +seriez point aperçue de ses manigances!... Sans être ce qu'on appelle +«malin, malin», M. Nadaud connaît les affaires; et ce n'est point un +homme à ne pas entr'ouvrir les portes ou à ne pas les faire pousser +devant lui, plutôt que d'être obligé de les défoncer au jour venu... + +--J'en ai assez! dit Félicie, si on vous a payée pour m'apprendre +quelque chose, parlez français! + +--Allons! madame Planté! voilà-t-il pas que nous serions encore +fâchées pour des malentendus! Ce que c'est que de ne point savoir +causer: je resterai toute ma vie une bête, faute d'avoir été à +l'école!... Mais, puisque vous êtes si curieuse, madame Planté, +adressez-vous donc à monsieur le curé. Il en sait plus que moi, +là-dessus comme sur autre chose, et puis, au moins, chez ces messieurs +prêtres, on est toujours sûr que c'est le Saint-Esprit qui parle par +leur bouche. + +Nous vîmes vis-à-vis de nous, au tournant d'un massif d'arbres +verts, le groupe composé de l'abbé Fombonne, de grand'mère et de ces +demoiselles, qui avait fait le tour de la grande pelouse, comme nous, +mais en sens inverse. Le premier mouvement des trois femmes fut de +rebrousser chemin. Leur figure était décomposée. Monsieur le curé, +pour elles, avait dû mettre les pieds dans le plat, cependant qu'on +jugeait que Félicie méritait des préparations. + +Elle comprit aux visages ce que le discours de madame François avait +été impuissant à lui faire entendre. + +--Monsieur le curé, dit-elle, vous êtes chargé de m'annoncer une +nouvelle qui intéresse vivement la famille; qu'attendez-vous donc? + +--Plût au ciel, dit le curé, que j'eusse été trouvé digne de +servir d'intermédiaire entre deux maisons que Dieu bénit pour leur +bienfaisance! Mon rôle est plus modeste; je m'entretenais simplement +avec ces dames d'un projet d'union que tout le pays a fait avant +les principaux intéressés, ce qui en montre la convenance... Je suis +surpris de l'émotion... + +--Qu'est-ce que vous voulez? dit Félicie, nous sommes un peu +sensibles, chez nous... L'affection... les souvenirs... le deuil que +nous portons... + +--Croyez, madame,--dit le prêtre, en étendant les deux mains,--que je +respecte profondément... + +--Ah! s'écria Félicie, je ne sais vraiment pas ce qu'on respecte +aujourd'hui. Je ne parle pas des pauvres morts que l'on remplace +comme on fait d'une paire de chaussures! Mais quand je vois les +ecclésiastiques eux-mêmes faire cause commune avec des aventuriers +sans religion, des gens qui ont peut-être assassiné, volé,--qui vous +dit le contraire? avez-vous vu leurs papiers?--des femmes vêtues comme +des drôlesses et qui ont des moeurs de maquignons... eh bien! c'est +plus fort que moi... mon sang se retourne, et je suis tentée de ne +plus croire ni à Dieu ni à diable!... + +--Madame Planté! dit le curé, est-il possible que j'entende votre +bouche proférer un tel blasphème?... + +--Oui! c'est possible! oui, je l'ai dit, et je le répète, et je le +répéterai encore! Je ne crois plus à rien! à rien! + +--Félicie! Félicie! par grâce, contiens-toi! + +--Elle est malade, monsieur le curé!... Il faut être indulgent! + +--C'est la surprise, le chagrin. La pauvre femme était si peu préparée +à cette nouvelle!... + +--Parfaitement! parfaitement! disait le curé. + +Grand'mère et ces demoiselles agitaient les bras autour de Félicie, +qui voulait parler encore et qui étouffait. Elle porta son mouchoir à +ses lèvres; on dut la soutenir. + +Monsieur le curé s'essuyait le front, à l'ombre, son chapeau à la +main. + +Madame François s'accroupit devant moi, me prit les mains et faillit +m'appliquer sur la figure ses grands verres de lunettes bleus, qui me +rappelèrent tout à coup ces lentilles par où l'on regarde, dans +les baraques foraines, des exécutions de criminels célèbres ou des +naufrages. + +--Et nous, voyons, monsieur le petit jeune homme, qu'est-ce que nous +disons de tout ça? Est-ce que nous n'aimerions pas avoir une maman +bien fraîche et bien jolie? + +Je rougis, sans répondre, et détournai la tête, parce que madame +François exhalait une petite odeur de moisi. + +Mais elle tenait à s'informer: + +--Ah! c'est peut-être bien aussi que notre tante Planté nous avait +découvert une maman à son goût?... Ce n'est pas une bête, notre tante +Planté: je parie bien que, du premier coup, elle avait mis la main sur +une perle?... + +Je dis, avec une assurance à la Fridolin: + +--Ce n'était pas non plus ce qu'il fallait; mais, au moins, j'aurais +eu une petite soeur pour jouer. + +--Voyez-vous ça! dit-elle, à cet âge-là, ça a déjà ses idées sur les +personnes! + +Le comble de la disgrâce pour Félicie fut de devoir, après sa crise, +demander pardon au prêtre: + +--Monsieur le curé, j'ai eu la parole un peu vive... + +Il fit le geste de l'absoudre. + +--Je savais bien, chère madame, que votre nature est foncièrement +chrétienne. + +--Heu! heu! bougonnait Félicie; on a tant d'occasions de s'indigner! + +Il l'exhorta à la patience, à la douceur. Les hommes ne sont-ils pas +tous frères, qu'ils proviennent d'un continent ou de l'autre? + +--Pourvu qu'ils paient! dit Félicie. + +Grand'mère et ces demoiselles se redressèrent. Allait-elle repartir? + +Par bonheur, les mots se métamorphosaient dans l'oreille de l'abbé +Fombonne, et il n'en percevait que le sens favorable. Il dit qu'en +effet l'argent servait à accomplir de belles et grandes choses. +C'était trop l'avis de Félicie; nul argument ne pouvait la frapper +davantage. Il le vit bien et en usa. Il la prenait en contradiction +avec elle-même; mais, comme elle était sincère, elle baissait le ton. +Tous deux, fils de la terre, se rapprochaient par leur goût commun de +la richesse. Tout à coup, Félicie s'avisa: + +--Mais votre créole n'a pas le sou, au milieu de tous ces millions! +Vos Américains cherchent à l'écouler sur le continent, comme leur +camelotte!... Qui sait?... un laissé pour compte, peut-être bien? +Dame! je vous demande si c'est naturel, quand on a roulé sur le pavé +des deux mondes, de venir épouser un notaire de province!... Allez! +allez!... Ce niais de Nadaud a donné dans le miroir aux allouettes! + + + + +X + +COUP SUR COUP + + +Félicie partit un matin, au grand étonnement du pays qui ne croyait +point à ce voyage. + +--Plus souvent, disait Pidoux, que ma'me Planté irait à Paris dépenser +de l'argent!... Pour ce qui est de se faire ôter son mal avec un +couteau, c'est trop chanceux! + +On avait fait la malle, précipitamment, la veille, au reçu d'un +télégramme de Philibert. Les fenêtres étaient ouvertes sur le jardin +peuplé d'ombres; les papillons nocturnes heurtaient l'abat-jour, et +toutes sortes de petites bêtes ailées venaient mourir au pied de +la lampe. Félicie distribuait ses vêtements à Valentine agenouillée +devant la caisse de bois noir, et elle inscrivait chaque objet, comme +autrefois l'argenterie au bord du puits perdu. Entre temps, elle +confiait à sa soeur: + +--Mon testament est chez M. Laballue... Comme cela, il n'y aura pas +d'indiscrétions. + +L'émotion l'étouffait; elle s'épuisait à le dissimuler: de temps en +temps, elle allait jusqu'à la fenêtre et s'y penchait, implorant le +secours de l'air. Une courte pluie était tombée; la terre avait de +l'odeur; des tampons d'ouate s'effilochaient à passer rapidement sous +la lune; suspendue à la nuit par un fil invisible, une chauve-souris, +petite loque de velours, oscillait lentement et en mesure. + +--Madame, venez donc voir où je mets votre linge fin... + +Elle tint à emporter une paire de draps. + +--Si je n'en reviens pas, vous comprenez, je ne veux pas être +ensevelie dans du linge d'hôpital. + +Elle recommanda à Fridolin d'avoir bien soin de donner à boire aux +abeilles. + +--Que je vous dise: si vous voyez que le chèvrefeuille est trop +lourd, n'ayez pas peur de tailler à même; il ne s'agit pas de laisser +déchausser la muraille!... Ah! pendant que j'y pense, n'oubliez pas +que c'est le cerisier près des framboises qu'il faut cueillir le +premier. + +À huit heures du matin, nous étions tous réunis sous le marronnier des +communs, où Fridolin attelait la calèche. Valentine parut, portant des +cartons, un panier, un sac, un parapluie, une ombrelle. + +Mademoiselle Victoire, humide de rosée, revenait du jardin avec une +gerbe de fleurs: + +--Mais qu'est-ce que vous voulez que je fasse de cela? + +--Prends donc, prends donc: ça égaie! + +On avait le coeur serré, et cela se voyait sur les figures. On ne +disait mot, et puis, d'un coup, tout le monde s'élançait à la fois: + +--Quel beau temps! c'est encore une chance. + +--Oui, mais il ne faut pas se fier à la chaleur; as-tu bien ta +couverture? + +--Et ta quinine? + +--Je parie qu'on n'a pas mis tes pantoufles! + +--Tâche d'avoir un coin! + +Tout cela n'était que du remplissage; tout cela avait déjà été dit. +Mais le silence faisait peur. + +Clarisse accourut en essuyant sa main fraîchement rincée, et elle la +tendit à sa maîtresse. Félicie la prit: + +--Bonjour, ma fille; portez-vous bien!... Et ne les laissez pas mourir +de faim!... + +Fridolin, sérieux et droit, la main aux naseaux de la jument, dit +d'une voix forte: + +--Si madame est bien décidée à prendre le train, ce n'est pas le +moment de raconter la trahison de Bazaine! + +--Allons! dit Félicie. + +Ces demoiselles la baisèrent à grand bruit. L'oncle Planté, timide et +bourru, s'approcha. + +Félicie vint à son aide: + +--On peut bien s'embrasser, une fois dans la vie, dit-elle. + +Ils s'embrassèrent, ce qui fit sourire. Mais l'oncle Planté écrasa +deux larmes, de ses gros doigts velus. + +Grand'mère et moi montâmes dans la voiture, car nous devions aller +jusqu'à la gare. Félicie s'installa. Elle jeta un dernier coup d'oeil +sur ses bâtiments familiers: l'écurie, l'étable, le toit aux lapins, +la boulangerie, le pigeonnier. Elle désigna un pauvre fuchsia au bord +d'une fenêtre: + +--Faites donc attention! dit-elle, le fuchsia vous tombera sur la +tête, un de ces quatre matins! + +Elle aperçut, sous le décrottoir, les chaussures à semelles de bois +qu'elle avait mises la veille pour sa dernière promenade, et elle dit +encore: + +--Rentrez donc mes galoches! + +Fridolin nous emportait. + +On nous apprit, à notre retour, que Pidoux était venu au premier vent +du départ de Félicie. Il paraissait très étonné, et, ce voyage ne lui +convenant pas, il avait commencé à faire du bruit dans la cuisine. + +--Prenez garde, Pidoux! madame pourrait avoir manqué le train!... + +Il était retourné chez lui. Il guettait notre rentrée et fut aussitôt +que nous à la maison. Sa colère éclata: il ne craignait plus personne. + +Il accusait Félicie d'avoir «vendu le pauvre monde» en s'esquivant +juste au moment où les affaires de Gruteau empiraient. + +--Faudrait pas venir nous dire qu'elle ne l'a pas fait exprès: c'est +d'hier que le premier billet Fantin est arrivé protesté à Beaumont! + +--C'est un hasard, dit grand'mère; si Félicie l'avait su, elle ne +serait pas partie tranquille, quoiqu'elle vous ait répété cent fois +que ces affaires ne la regardent pas. + +--Elles ne la regardent pas? Eh bien! et vous, êtes-vous ma'me Fantin +ou ne l'êtes-vous point? + +--Mais, mon pauvre ami!... + +--Il n'y a point d'ami!... Je causons affaires! + +On dut recourir à l'oncle Planté. Il manquait d'arguments. Il se +montra avec son fouet, son chien, ses jurons. Il tonna, fit plus de +bruit que le métayer; les aboiements de Mirabeau s'élevèrent sur le +tout et le couvrirent. Pidoux repassa la porte, la menace à la bouche. + +La cuisinière secouait la tête: + +--Il faut que madame soit loin, pour qu'on voie des choses +pareilles!... + +Mon père arriva à l'improviste. Ce n'était pas son jour. Était-il +possible que la tante eût quitté Courance d'une manière si brusque, +sans dire adieu? Il n'avait guère été flatté d'apprendre cela par +Clérambourg. + +--Comment?... par Clérambourg? + +--Il sait tout... Si j'avais été prévenu plus tôt, je me serais hâté +de faire part à ma tante d'une nouvelle qui doit apporter une certaine +modification à ma vie... + +Grand'mère le regarda par-dessus ses verres de lunettes: + +--Avouez donc que vous accourez vous acquitter de la petite formalité +aussitôt que Félicie a les talons dehors... + +--Permettez!... + +--Vous avez tort de vous effrayer: ma soeur n'est pas un +croquemitaine. Si c'est pour sa santé que vous redoutiez l'effet +de «la nouvelle», rassurez-vous: elle a essuyé le premier feu. Nous +sommes informés. + +--Ah! + +--Pas par Clérambourg, nous autres, mais par des étrangers aussi... +Cela fait compensation. + +Il y eut un petit silence embarrassant. Mademoiselle Adélaïde +tricotait; sa soeur se levait presque toujours lorsque la conversation +devenait difficile. Grand'mère cousait avec une application feinte, et +mordait son fil. + +--Ma conduite n'a rien d'incorrect. Somme toute, c'est par égard +pour vous qui me représentez le passé, les souvenirs... toujours très +chers, très respectés... que j'ai hésité à vous entretenir de... mes +projets, tout au moins avant une certaine période de temps révolue... + +On le laissa aller. + +--Rien ne pressait, d'ailleurs: cela ne se fera pas encore de +sitôt. Le bruit public donne une consistance prématurée à des choses +lointaines... + +Il s'arrêta. À l'ordinaire, il m'eût dit: «Eh bien! gamin?» et +il m'eût pris sur son genou. Il n'y songea pas. Il avait l'air de +m'annoncer, à moi aussi, «la nouvelle», et, pour la première fois, ma +présence le gênait. Ces dames le sentaient bien et je crois qu'elles +en éprouvaient un malin plaisir. + +Enfin, il se donna du ton: + +--J'épouse..., dit-il. + +--Si nous sortions? interrompit grand'mère. + +On se leva. Le malheureux s'épongea le front avant de franchir le +seuil, et il fit au moins vingt pas sur le sable avec sa belle-mère +et ses tantes avant de pouvoir ajouter un mot. Grand'mère se retourna +pour m'ordonner d'aller jouer. Mais je restai planté là, tout rouge, +tout penaud et ayant une grande envie de pleurer à cause de l'embarras +atroce où j'avais vu mon père. + +M. Laballue vint le mercredi, comme à l'ordinaire; non pas faute +d'être averti du départ de Félicie, mais il eût jugé indécent de +s'abstenir. + +Ces dames furent sans complaisance: elles avaient cessé de le flatter +depuis que ses services ne s'imposaient plus. Le dîner et la soirée +furent on ne peut plus pénibles. Cependant M. Laballue se montra +courageux et galant jusqu'au bout: il fit la lecture à haute voix, +comme s'il s'adressait à son amie absente, et coucha. Il eût pu se +venger en nous apprenant une mauvaise nouvelle qu'il savait, mais il +ne le fit pas; et, le lendemain, il monta en voiture en nous disant: + +--À mercredi prochain! + +La mauvaise nouvelle nous arriva par le facteur qui parla, vingt +minutes durant, avant de toucher à son verre de vin et de remettre le +courrier à Valentine. Les souscripteurs de grand'père Fantin, impayés, +poursuivaient. Le bruit courait la ville et prenait les proportions +d'un scandale. + +Fridolin aspira de l'air et dit: + +--C'est l'écroulement de la maison! + +Valentine nous répéta les paroles du facteur et celles de Fridolin. +Grand'mère s'assit, et sa figure diminua. Ses paupières fléchirent. +Elle sembla avaler quelque chose avec recueillement; mais ce ne fut +pas long. Et elle demanda: + +--Il n'y a pas de lettres? + +Si, il y avait deux lettres: une de Félicie, une de Philibert. + + +«Tranquillise-toi, ma bonne vieille, écrivait Philibert, la tante est +arrivée, et il n'y a encore rien de cassé. J'ai été la cueillir à +la gare, un peu blette, mais plus émue que fatiguée. Je crois bien +qu'elle s'attendait à voir nos trois frimousses derrière les employés +de l'octroi, et elle pensait avec terreur aux discours de bienvenue +qui devraient s'échanger au débotté.--«Non, non, ma tante, nous +faisons la fête à nous deux ce soir. Je vous ai retenu une chambre +dans un petit hôtel très propre, près de Saint-Sulpice; vous y serez +chez vous!» Elle s'est déridée tout de suite; nous avons soupé en +tête à tête. Je l'ai laissée dormir, après avoir convenu que _nous_ +viendrions lui dire bonjour le lendemain matin. + +«Nous voilà, à dix heures tapant, à l'hôtel: elle aura fait la grasse +matinée, nous allons la trouver fraîche. «Madame Planté, s'il vous +plaît?--Cette dame est sortie depuis huit heures.» Devine où elle +était allée? À Notre-Dame-des-Victoires, d'abord, en accomplissement +d'un voeu qu'elle avait fait pour le cas où son train la déposerait +à Paris sans déraillement; ensuite, et sans perdre de temps, chez +les grainetiers du quai. Nous l'attendons. À dix heures vingt, elle +débarque, épouvantée des heures de voiture à payer. On l'avertit que +nous sommes dans le salon de l'hôtel. On l'entend qui dit: «Mais il +faut que j'aille rajuster un peu mon chapeau!» Je me montre: «Mais +non, ma tante, allez-vous pas faire des manières!» Je lui prends la +main: elle tremblait comme la feuille. Ma femme paraît en disant: +«Enfin! enfin!» Je soulève Adrienne. Quand Félicie voit sa figure, +elle est subjuguée, comme tout le monde. J'en étais sûr d'avance. Elle +bredouille je ne sais quoi. Mais la petite, elle, ne perd pas la tête; +elle lui dit: «On vous connaît bien, allez, madame la tante; papa a +fait votre portrait et il se cache derrière en contrefaisant votre +voix...» + +«Félicie dit: «Ah! vraiment... ah! vraiment...--Et moi? dites-moi +ce que vous pensez. Est-ce que ça se voit à ma figure que je suis... +comme je suis?... Dame! il y a un voyou, une fois, qui m'a appelée la +jolie bossue, quand je passais, couchée dans ma voiture! Je ne suis +pas mal faite du tout, vous savez! Seulement, pour la force, autant +essayer de mettre debout une serviette de table roulée dans son rond. +Papa n'a pas voulu que je sorte ce matin avec ma robe neuve...» Et +des détails sur celui-ci, sur celui-là; et des interrogations sur les +bonnes gens de Courance! et des opinions sur le salon de peinture, sur +la démolition des Tuileries, sur la libération du territoire! à +mourir de rire. J'en pleurais de joie. Quand je te disais qu'elle est +extraordinaire! + +«C'est Félicie qui a été intimidée. Elle m'a dit qu'elle ne +s'attendait pas à trouver ma femme et ma fille si _éveillées_, +et qu'elles doivent la juger ridicule. Elle croyait Marceline +une maritorne. Quant au bagout de la petite, elle en est tuée, +littéralement. + +«En somme, c'est beaucoup plus que je n'osais espérer, et je me frotte +les mains. Je te tiendrai au courant. + +«Je t'embrasse, ma chère bonne femme... + + «Ton fils, + + «PHILIBERT.» + +«_P.-S._--«Madame la tante», comme dit la petite, viendra dîner chez +nous: on va mettre les petits plats dans les grands. Ma pauvre femme +sue sang et eau. + +«Dis-moi donc: je reçois l'une sur l'autre, deux lettres de mon père +qui miaule comme un chat qui a la queue prise dans une porte, et +traite son oncle Goislard de vieux grigou. Que se passe-t-il? Je ne +comprends pas très bien. À l'entendre, il s'agirait de madame Leduc +qui aurait essayé de taper le bonhomme et aurait échoué.--Tant de +courroux à cause de sa soeur? + +«Mon Dieu! pourvu que ses affaires ne se compliquent pas! Il m'a payé +une année d'intérêts d'avance, ce qui me porte à croire que ça marche. +Ah! pourquoi, même, après tant de déboires, ne peut-on s'arracher du +coeur cette confiance incurable en son père? Cependant, je te jure +bien que, si j'avais su l'antipathie de Félicie pour cet achat du +moulin, j'aurais gardé mon argent. Il serait peut-être mangé à l'heure +qu'il est, mais je préférerais en porter le deuil, plutôt que de me +sentir pousser une chair de poule à râper du sucre, quand il me vient +à l'idée que Félicie peut découvrir qu'il y a des godets à moi sur la +machine élévatoire. + + «P...» + + HOTEL + des + SAINTS-GERVAIS ET PROTAIS + + 3, rue du Cherche-Midi. + + + «Ma chère Célina, + +«J'ai fait un bon voyage et ça ne va pas plus mal. Vous allez recevoir +par le chemin de fer trois sacs de chez Vilmorin, l'un de flageolets +nains, l'autre de petits pois de Clamart, le troisième de choux-fleurs +d'automne. Ils seront adressés en gare à Port-de-Piles; il faudra +les aller prendre avec le break, et ce sera une occasion de sortir le +petit, qui ne marche pas assez depuis mon départ. Fais-moi le plaisir +de dire à Fridolin de me semer cela tout de suite dans les deux +plates-bandes libres, à gauche de l'allée d'oseille, et dans le carré +qui touche les asperges; les choux-fleurs, le plus près de la pompe. + +«Je ne verrai le médecin que demain. Il est nécessaire, paraît-il, que +je sois complètement reposée. En attendant, je m'exaspère. Philibert +veut que je me promène en voiture; il n'a pas l'air de se douter de ce +que ça coûte. Sans compter que, d'après ce qu'il me dit aujourd'hui, +l'opération--si elle est inévitable--me reviendra plus cher que l'on +n'avait estimé d'abord. + +«J'ai vu «le ménage» de près: c'est à faire pitié. + +«Ton mari est en correspondance assidue avec son fils. Je ne les avais +jamais sus en si bons termes. Philibert parle de la maison Goislard +comme s'il y était. Il a une façon de traiter par-dessous la jambe +madame Letermillé, qui ne concorde guère avec l'opinion de madame +Leduc. Il est vrai que le pauvre garçon rira de tout, jusqu'à sa +dernière bouchée de pain. + +«Dis à Planté que je lui ai trouvé des guêtres de chasse. Il pourrait +bien se donner la peine d'aller demander à Pénilleau le résultat de +son marché de mardi, à Beaumont. + +«Il faut que le petit sache au moins jusqu'à Philippe le Bel à mon +retour, et le bassin de la Loire tout entier. + +«Allons, souhaite le bonjour autour de toi; je ne puis penser à tout, +mais reporte-toi aux recommandations que je t'ai mises avant de partir +sur un morceau de papier. + + «Ta soeur affectionnée, + + «FÉLICIE Fe PLANTÉ.» + +Dans l'après-midi, nous vîmes revenir mon père, cette fois-ci homme +d'affaires. + +--Ah çà! dit-il, mais cela va très mal; je viens d'apprendre par +Clérambourg... + +--Clérambourg!... Clérambourg!... dit grand'mère, si c'est Clérambourg +qui conseille les gens du pays, il leur en fait faire de belles! + +--Je vous affirme, au contraire, qu'il s'est épuisé à empêcher +l'exécution... Il comptait si bien y réussir qu'il ne m'avait pas +averti des menaces. + +--Oui, oui; tout cela, c'est du joli. Et si Félicie apprend ce qui se +passe?... Et, en somme, que se passe-t-il? Moi, je ne connais rien aux +affaires. + +--Les créanciers ont obtenu hypothèque sur Gruteau, ils provoquent la +mise en vente. J'ai vu le rouleau d'affiches. + +--Eh bien! ils vendront, ils se paieront; et puis après? + +--Après? mais il y aura les autres, ceux qui ont fait signer des +effets à un an, à deux ans, et que le prix de la vente judiciaire ne +saurait suffire à désintéresser. + +--Eh bien! ceux-là, dites-moi,--n'entrez pas dans vos explications, +je n'y comprends goutte,--ceux-là, qu'est-ce qu'ils peuvent contre mon +mari? + +--Mon Dieu!... votre mari est insolvable. + +--Alors? alors?... + +Il écarta les bras et les laissa retomber au long du corps en signe de +néant. + +--Vous êtes sûr qu'ils ne peuvent rien?... + +Elle fit le geste d'appréhender son interlocuteur au gilet. Une seule +chose effrayait la malheureuse femme, à l'épreuve des désastres de +fortune: la terrible contrainte par corps. + +Le notaire secoua la tête: + +--Non, non! dit-il,... abolie. + +Elle respira. + +Mon père la regardait, comme une enfant, étonné de sa simplicité et de +son ignorance, quoiqu'il la connût bien. Il reprit: + +--Il reste toutefois un petit point noir: c'est la solidarité morale +de la famille. Il est disgracieux... + +--Oh! oh!--interrompit-elle,--après les services qu'il a rendus à son +vieil oncle Goislard, il est en droit d'escompter une avance. + +--Une avance? + +--Sur l'héritage. Voyons, entre nous, le bonhomme a quatre-vingts ans +sonnés!... Non, non! ce qui m'inquiète, c'est Félicie... La voyez-vous +entre les mains des médecins, à Paris, apprenant cela et s'exagérant +les choses? + +Mon père répéta: «S'exagérant les choses...» Il marchait en tortillant +ses favoris. Il dit: + +--C'est agaçant, c'est agaçant!... tout cela tombe bien mal à propos. + +Nous descendions l'allée des ormes. Une pelouse, plantée de pommiers, +s'étalait à notre gauche jusqu'au mur, où l'on voyait l'oncle Planté, +sur une échelle, semant des culs de bouteilles pour éloigner les +maraudeurs. Mirabeau, qui était couché non loin de son maître, bondit +au roulement d'un véhicule. Il distinguait, au bruit, les voitures +devant entrer par la grille, et les carrioles de fermiers ou de +fournisseurs, qui suivaient, derrière le mur, le chemin des communs. +Il attendit, le poil en brosse. Cela arrivait à fond de train: c'était +le boucher. + +On vit le sommet de la casquette qui courait comme un rat sur la crête +du mur; mais quelque chose de luisant lui était accolé. Au premier +saut hors de l'ornière, on reconnut un chapeau haut de forme. + +--Une visite! + +Au même moment, l'oncle Planté descendait de son échelle, et il +restait là, tout benêt, les bras en manche de veste. + +Un second cahot; nous fîmes tous: + +--Ah! mon Dieu! + +Une face large, rayonnante et rose, un saint sacrement dans une gloire +de favoris blancs; des yeux qui s'amincirent comme ceux d'un enfant +qui fait une espièglerie; une bouche en croissant, et une voix de +fausset qui lança: + +--Coucou! + +--Casimir!... soupira grand'mère. + +--Coucou! répétait Casimir, secoué par l'allure endiablée de la +voiture. + +La tête plongeait ou se relevait, tel un canot que la mer agite, au +gré de la profondeur inégale des ornières. Elle sombra derrière les +pommiers. Une étroite éclaircie nous la rendit, à cinquante pas de +nous... + +--Coucou! + +L'oncle Planté nous rejoignait. Il regardait sa belle-soeur et mon +père, l'air stupide. Ils ne valaient pas mieux. + +Grand'mère dit: + +--Heureusement que Félicie n'est pas là! + +On sonnait à la porte. Sous le marronnier, grand-père Fantin s'avança. +Il portait, comme un nourrisson sur le bras, les trois sacs de +graines: choux-fleurs, flageolets nains, petits pois de Clamart. Il +fit, de sa main libre, un salut à la mousquetaire, envoya ses yeux de +côté, et dit: + +--C'est moi... Voilà tout ce que j'ai trouvé à la gare. + +Il embrassa sa femme en bégayant des phrases sentimentales. Le faible +oncle Planté lui donna la main et dit: + +--Vous pouvez vous flatter d'avoir de la chance! Félicie vous aurait +mal reçu. + +--Comment! ce que me disait mon conducteur serait vrai? Félicie n'est +pas ici? + +Chacun fit non. + +--Je m'explique pourquoi je n'ai trouvé personne à la descente du +train: vous n'avez pas reçu ma lettre? + +--Quelle lettre? + +--J'ai écrit à Félicie hier, pour lui demander l'hospitalité, vu +l'urgence... + +--Seigneur Jésus! s'écria grand'mère, elle aura reçu cela à Paris! Tu +l'as tuée, malheureux, tu l'as tuée! + +--Encore! dit Casimir,--se souvenant des «Félicie en mourra» dont on +l'avait abreuvé. + +Mon père tourmentait sa barbe. + +--Voyons! fit-il, tout n'est peut-être pas perdu. Je remonte en +voiture et cours à la poste de Beaumont: il est possible qu'on n'ait +pas encore réexpédié la lettre. Je dirai que madame Planté est de +retour. + +--Courez! courez! dit grand'mère; et faites-nous rapporter la +nouvelle; vous nous sauvez la vie! + +Grand-père Fantin ne s'inquiétait point. Il donna à entendre +qu'il avait l'estomac creux. Et il glissait des gauloiseries à +mesdemoiselles Victoire et Adélaïde, qui se bousculaient pour le +servir et murmuraient: «Quel homme!... quel drôle de corps!...» + +Il se faisait fort d'arrêter les poursuites par le seul fait de sa +présence chez Félicie. + +--C'est ce que j'exposais dans ma lettre à cette chère amie, dit-il! +«Le malheur est venu de ce que vous m'avez fermé votre porte; il +cessera du jour où j'en aurai repassé le seuil. Question de sympathie +à part, c'est une affaire que je vous propose, un mariage de raison, +si vous aimez mieux. Vous souffrirez de la persécution de mes ennemis +plus que d'une alliance avec moi, et notre alliance étouffera la +persécution.» + +Ces demoiselles pensaient que cela était très bien dit, mais n'y +comprenaient rien du tout; grand'mère pas davantage. + +--En somme, qu'est-ce que je demande à Félicie? une seule chose: +qu'elle m'abrite sous son toit. + +--Autrement dit: à son auberge!--osa lancer l'oncle Planté. + +On changea de conversation. Comment allait l'oncle Goislard? et madame +Leduc? et cette petite madame Letermillé? et mademoiselle Bringuet? + +--Laissons cela! dit-il, j'ai soif d'air pur! + +--Hein? + +On s'écarta. Qu'allait-on apprendre encore? + +--Je m'en doutais, fit grand'mère, il y a eu là-bas du grabuge... + +--Tu ne te doutais de rien, dit Casimir. + +Il avalait de grandes cuillerées d'oeufs au lait. + +--Parle, lui dit sa femme. + +--De grâce! que l'on me permette de souffler... + +On l'installa provisoirement. Il devait mettre en ordre une +correspondance volumineuse. Placé «au centre de ses opérations»,--la +plupart de ses créanciers étaient du pays,--il s'agissait de faire +face aux difficultés. Il écrivit jusqu'à l'heure du dîner. + +On était sur les épines, parce qu'aucune nouvelle n'arrivait du bureau +de poste. On supputait l'heure des levées, le départ de Langeais, +l'arrivée à Beaumont, la réexpédition directe sur Paris. Une +diligence était chargée du service postal à Beaumont. À la rigueur, on +retrouverait peut-être la lettre à la station du chemin de fer, mais +les employés la livreraient-ils? Par bonheur, grand-père nous étourdit +avec ses histoires, même anciennes. Les repas étaient ordinairement +si mornes qu'on lui sut presque gré d'être là. Et il captivait, parce +qu'on attendait toujours l'explication de ses paroles mystérieuses. + +Vers la fin du dîner, Mirabeau aboya. On eut un petit coup au coeur. +On allait savoir si Félicie avait ou non reçu la lettre: l'annonce des +événements, de la présence de Casimir à sa table. + +On entendit tinter la sonnette de la cour. Puis, plus rien. Le chien +avait fui et n'aboyait plus. Grand'mère se leva à demi; sa chaise nous +parut produire un grand bruit. Tous ensemble firent: + +--Chut!... + +Puis quelqu'un dit: + +--Écoutez! + +--Ce n'est rien. + +--Mais si! + +--Chut!... + +Tout à coup, des chaises déplacées vivement dans la cuisine; une porte +intérieure qui grince, mais pas une voix. Enfin, des pas précipités, +la porte ouverte brusquement, et Clarisse, sans lumière, effarée, qui +hurle comme si elle avait vu la mort: + +--Madame! + +Et elle s'efface. On voit s'avancer dans l'ombre la face d'ivoire de +Félicie. + +Grand'mère et ces demoiselles se signent, croient à une apparition, à +la fin du monde. + +D'instinct, chacun s'est mis debout. + +L'exaltation et la colère rendent la figure de Félicie véritablement +surhumaine. + +Le premier mot qui sort de sa bouche: + +--Allez-vous-en! + +Cela s'adresse à Casimir. Il salue; il agite sa serviette; on l'entend +murmurer: + +--Mais, ma bonne!... + +--Allez-vous-en! + +Félicie se rapproche de lui. Elle tient à la main son parapluie et son +ombrelle; elle les élève sur lui; + +--Allez-vous-en! + +Grand'mère, toute blême, les yeux chavirés soudain dans deux grands +trous bistrés, prend son mari par la manche: + +--Retire-toi, un instant, dit-elle; on s'expliquera plus tard: elle +est si malade! + +Il sort, en disant: + +--Je vais prendre un peu l'air. + +Alors, Félicie s'assied; elle allonge sur la nappe sa main encore +gantée. Dans le cadre noir de la capote nouée sous le menton, sa tête +semble rognée, grattée, réduite aux dimensions d'une bille de billard. +Le crâne pousse la peau du front en avant, la tend, à craquer; les +tempes sont vidées; les joues sont flasques comme du linge de lessive; +les yeux--ce qui n'échappe à personne--ont perdu leur éclat. Une +pitié insurmontable nous saisit; on surprend dans les gorges le petit +ronflement étouffé qui annonce la montée des larmes. + +C'est elle qui parle la première: + +--Le petit n'a pas été malade? + +--Mais non, mais non!... Et toi, ta santé?... Comment se fait-il?... + +--Moi? Je suis condamnée, je viens mourir dans mon lit. + +Tous protestent. Ils mentent d'un même élan. Elle reprend: + +--J'ai vu le médecin. Opération urgente. Tout était prêt. Ce matin, +j'ai reçu par la poste une affiche de mise en vente. J'ai pris le +train. + +--Une affiche!... C'est donc cela!... + +--Philibert était là; il a fait des yeux blancs. Il a dit: «Mes vingt +mille francs sont f...!» Ça lui a échappé. + +--Le pauvre garçon avait cela sur le coeur! Il a failli te l'avouer +cent fois. + +--C'est un crétin. Il s'est fait voler; c'est bien fait. + +On entend des soupirs, des mains croisées comme pour invoquer Dieu, +qui retombent sur la table. C'est le râle des espérances nées le mois +dernier aussi soudainement qu'elles meurent en ce moment même: le +relèvement de la santé de Félicie, la rentrée en grâce de Philibert. +Quel est l'assassin? Casimir. + +Et c'est pour Casimir qu'on implore. + +Dans le jardin, il a allumé un cigare; et la petite rondelle de braise +ardente passe et repasse sur un fond d'ombre et d'étoiles. Quelles +catastrophes nouvelles prépare son génie? En attendant, il faut +obtenir pour lui la permission de ne pas coucher dehors. + +Il coucha dedans, et fit mieux. + +Mon père arriva à bride abattue, ayant à demi crevé son cheval, ouvert +lui-même la grille. Il arrêta sa voiture devant la maison et cria: + +--J'ai la lettre! + +On se regarda. Il descendit, entra, l'enveloppe à la main. Il vit +Félicie. Son bras s'abattit, et il fit malgré lui: + +--Sacrebleu! + +On dut tout expliquer à Félicie. Elle lut la lettre de Casimir et sa +colère redoubla: + +--Il ne passera pas la nuit chez moi! dit-elle. Puisque Nadaud est +là, il va l'emmener avec lui à Beaumont. Il y a un hôtel pour les +voyageurs. + +Alors commença l'oeuvre de charité de grand'mère et de ces +demoiselles. Toutes les raisons de sentiment furent épuisées. Mon père +y ajouta quelques considérations plus positives: il craignait surtout +le scandale qui résulterait de cette expulsion d'un homme, somme toute +malheureux. Félicie demeurait inflexible. Enfin, on osa faire allusion +au motif invoqué par Casimir lui-même dans la lettre dont la lecture +avait été si fâcheuse. Et ce fut cet argument qui porta. Félicie posa +l'index sur son front, réfléchit et dit: + +--Quant à l'abriter sous mon toit, jamais de la vie! Mais, qu'il ait +l'air d'être mon hôte, provisoirement; si cela peut aboutir à une +transaction avec les créanciers, j'aurais tort de m'y refuser. Il est +bien convenu, une fois pour toutes, que je ne m'engage à rien. + +Elle était excédée. Sa tête penchait en avant, ce que nous n'avions +jamais encore remarqué. Elle avait essayé en vain de prendre un +potage. Elle dit qu'elle se sentait la gorge nouée avec une corde de +la grosseur du petit doigt. + +Grand'mère la pria, en désignant l'homme au cigare dans l'ombre du +jardin: + +--Permets-lui d'achever son dîner! + +Et elle alla le chercher. + +Il n'était point troublé, et dit, en entrant, qu'il faisait un temps +superbe. On parla de la saison qui s'annonçait chaude. Les pluies +manquaient à Langeais. Si on l'eût écouté, rien n'était plus aisé que +d'aménager une prise d'eau dans la Loire même; mais non! Et Cadoudal +tarissait les pompes! Ces idées potagères lui remirent en mémoire les +trois petits sacs de graines trouvés à la gare. + +--Alors, dit Félicie, c'est vous qui les avez apportés? + +Elle lui avait adressé la parole! + +Quand elle sut qu'il avait parcouru à pied, les petits sacs et sa +valise à bout de bras, la route de Port-de-Piles jusqu'à la rencontre +fortuite du boucher, elle dut le remercier. En plein désastre, il +bénéficiait de tout. C'était l'histoire de sa vie entière qui se +poursuivait, identique. + +Il se fit conduire le lendemain à Beaumont, dans le break de la +maison; il vit son notaire, ses créanciers; parla, promit, jura, se +montra surtout, et montra davantage encore la voiture de madame Planté +et Fridolin. En trois journées de démarches, sa faconde, sa mine +épanouie et l'adresse qu'il laissait à chacun: «Casimir Fantin, à +Courance», avaient conjuré le danger immédiat. On le voyait arriver, +le soir, en triomphateur. L'intérêt de ses récits était en proportion +des craintes que l'on avait éprouvées, et on finissait par accorder +du mérite au moindre pas qu'il faisait pour se tirer de l'abîme. Mieux +que cela: ce genre de préoccupation détournait Félicie de l'obsession +de sa maladie,--danger désormais le plus redoutable, car elle se +frappait,--et voilà qu'on en savait gré à Casimir. + +Cependant, Félicie fit observer qu'à Langeais on paraissait se soucier +médiocrement de l'absent: point de nouvelles. + +--Peuh! faisait Casimir. + +--Mais enfin! dit Félicie, tout votre espoir de salut gît là-bas? + +--Hu-hu!... + +--Quoi? + +--Je dis: Hu-hu!... + +--Et moi, je ne comprends pas ce que cela signifie. + +--Eh bien! puisque le sort en est jeté, je vais vous conter la chose +en deux mots. + +La famille était assise à l'ombre des noisetiers, sur des chaises de +jardin. + +--D'abord, dit-il, c'est la faute de ma soeur. Depuis un an et plus, +madame Leduc ébranlait la maison Goislard de ses jérémiades. Entre +nous soit dit, c'est une femme à la côte... Que voulez-vous que j'y +fasse? Que vouliez-vous qu'y fît le bonhomme Goislard? Chantepie est +un trou, un précipice; sa fortune entière y eût sombré. Il opposait +la sourde oreille. On parla plus fort: un jour, il montra qu'il +entendait... ne pas souscrire un maravédis. Madame Leduc fut parfaite: +elle avait entrepris la conversion religieuse de l'ingrat vieillard; +elle la poursuivit avec une patience angélique. On avait obtenu les +pratiques extérieures du culte; les liens spirituels se resserrèrent +progressivement: le curé dînait trois fois la semaine. On passa aux +sacrements: pour Pâques, l'oncle Goislard se confessa. Alors, le curé +parla en faveur de madame Leduc. L'oncle appela son notaire, s'enferma +avec lui, et, le soir, au dessert, confia au prêtre que sa fortune, +jusqu'au dernier liard, était placée en viager. + +--C'était une plaisanterie, dit Félicie. + +--C'était la pure vérité, dit Casimir. + +--Mais, malheureux! qu'allez-vous manger? + +Il se leva, prit le dossier de la chaise de rotin, la balança, en +regardant le ciel, et il dit: + +--«Aux petits des oiseaux, il donne la pâture...» + +Ces dames le contemplaient. À la stupéfaction de leur regard, il se +mêlait une sorte de respect pour le don merveilleux d'insouciance +qu'avait reçu cet homme. + +--Enfin, soupira Félicie, il vous reste que le bonhomme est taillé +pour gagner la centaine: tant qu'il vivra, vous aurez toujours le +couvert... + +--Certainement, dit Casimir, certainement!... + +On s'en tint là pour cette journée. + +Enfin une lettre de madame Leduc arriva. Félicie fit un soubresaut en +déchiffrant le timbre. + +--Tiens, dit-elle à Casimir, votre soeur est donc à Langeais? + +--Mais oui. + +--Ah! + + Langeais, ce 19 juin. + + «CHÈRE FÉLICIE, + +«Grâce à Dieu, voici enfin une minute de loisir, et je ne saurais la +mieux employer qu'à vous donner une marque nouvelle de ma toujours +fidèle et bien affectueuse sympathie. Comment va votre chancelante +santé? Vous savez comme elle m'est précieuse. Ah! n'étaient de plus +impérieux devoirs, combien volontiers j'eusse été m'en informer +moi-même, aux côtés de mon frère courbé sous les épreuves! La +Providence en a décidé autrement; elle nous dicte notre conduite à +chacun. Soyons les serviteurs aveugles des grandes causes. Obéissons +sans murmures! + +«J'ai à vous informer d'une petite révolution que j'ai accomplie ici, +ou mieux, et pour éviter l'emploi de ce mot démagogique, d'une mesure +de salubrité indispensable à la dignité d'une maison rendue sacrée, +j'oserai le dire, par la présence d'un vieillard vénérable et qui se +prépare à la mort. + +«Je ne doute pas que notre chère Célina--qui a été à même de juger +_de visu_--ne vous ait parlé d'une certaine Bringuet, intrigante de +profession, sans pudeur comme sans foi, et remplissant, près de notre +excellent oncle, les fonctions de gouvernante. Cette créature éhontée, +placée entre deux hommes, l'un affaibli par l'âge, et l'autre dont +nous connaissons, hélas! le caractère débile, était parvenue--par +quels moyens, grand Dieu! je lui fais la charité de ne point les +examiner!--à posséder la haute main sur l'ensemble des affaires de la +maison. Relations, fournisseurs, maniement de la fortune mobilière, +tout y passait. Résultats: un coulage désastreux, la ruine à bref +délai et, très probablement, la constitution d'un formidable magot +dans le bas de la demoiselle. Combien de fois ai-je dit à Casimir: +«Mon ami, ouvre l'oeil!» Casimir haussait les épaules, objectait +l'ordre apparent, la santé du vieil oncle, le danger de rompre ses +habitudes. Bref, un homme pieds et poings liés à cette sirène d'eaux +ménagères! Pour elle, pas plus de secrets que pour l'oreiller; les +embarras du moulin étaient sa chose. «Casimir, Casimir! cette fille +te trahira!...» Il me riait au nez. On méprisait mes avis; et +qu'arrivait-il? Il arrivait que le ver, poursuivant son oeuvre +souterraine, rongeait pour jamais, par sa base, l'espoir de mon +imprudent et coupable frère. Au prix de quelle stipulation ténébreuse +la domestique a-t-elle exécuté sur la fortune de son maître ce tour de +passe-passe qui l'a fait disparaître à la bouche même de l'affamé? Je +l'ignore. Mais le tour a été joué. Il n'était que temps. Le bruit +du moulin de Gruteau devenait sinistre. Casimir dormait sur les deux +oreilles. Mademoiselle Bringuet devait rire en chantonnant: «Meunier, +tu dors...» Quand il s'éveilla pour frapper à la caisse, M. Goislard +n'avait plus, à lui appartenant, que ses hardes et ses béquilles. + +«Mince événement, chère amie, quand on le compare à notre salut! +Casimir a eu bien tort de s'en fâcher et de bouder, et surtout de +récriminer tout haut, de façon à s'attirer de son oncle l'algarade +après laquelle il aura beaucoup de mal à rentrer en grâce, que dis-je? +à remettre les pieds à la maison! + +«Dieu merci, je suis là. Par ma présence continue, par des soins +éclairés, une femme peut beaucoup obtenir; et la religion, que le cher +vieillard embrasse, enseigne l'indulgence et le pardon. Donc, espoir, +mais patience! Il faut d'abord laisser se cicatriser la blessure +causée par l'exécution de mademoiselle Bringuet. + +«Car c'est fait. Et me voici dans la place. La tâche sera ingrate, +mais le contentement de la conscience et les joies du coeur sont le +vrai, le seul paiement des sacrifices. + +«Ma brave et charmante amie madame Letermillé m'a secondée dans +l'aride besogne. Je l'aurai souvent, je l'espère; sa grâce et sa +beauté dérident le maître de la maison; les jeux de l'enfant avec +la soubrette le rajeunissent. Il est convenu que mes enfants et +petits-enfants viendront passer les vacances. Inutile d'ajouter que +notre voeu le plus cher serait de vous voir vous joindre à eux. Nous +donnerons des dîners et nous recevrons, comme du temps de Casimir. +Je ne veux modifier en rien les habitudes de notre vieux parent +bien-aimé. Puisse le ciel prolonger de longues années sa vie désormais +édifiante, et la vôtre, chère Félicie! Je ne lui demande point d'autre +récompense. + +«Recevez, chère Félicie, etc. + + «VVE LEDUC.» + +C'était vers la fin du déjeuner. Le Cupidon était assis sur la +pointe des deux aiguilles et visait, de sa petite flèche d'or, la +photographie aux beaux yeux paisibles. Les stores baissés, de leurs +mille raies de lumière et d'ombre, nous composaient l'atmosphère +exquise des intérieurs d'été. On entendait sur le toit du pignon +pointu le roucoulement des pigeons et, de plus loin, le chant des +poules pondeuses, et, de presque partout, cette douce sonorité +bienheureuse des choses qui chauffent au soleil. Au bord des tasses +à café, les mouches, la tête en bas, pompaient la fine mousse blonde; +d'autres, rappelant de vieilles dames aux voiles de crêpe, pénétraient +dans le sucrier blanc, comme dans une église neuve, et, là dedans, +trafiquaient, se bousculaient, se chevauchaient, parfois expulsaient +l'une d'elles tout à coup, pour quelque mystérieux scandale dont les +commentaires faisaient bruire les parois de porcelaine. + +Félicie lut la lettre sans donner aucun signe d'étonnement, +d'indignation ou de douleur. On voyait, au travers des lunettes, +la chair grossie des paupières immobiles; seul, un coin de la lèvre +supérieure, à droite, battait, comme un pouls. Elle passa le papier +bordé d'un mince filet noir à sa soeur, qui le passa à mademoiselle +Adélaïde, et ainsi de suite. Quand chacun en eut pris connaissance, +Félicie le jeta à Casimir. + +On se leva. Pas une parole n'avait été prononcée; aucune ne le fut, +sinon celle-ci, lorsque Casimir voulut ouvrir la bouche: + +--Taisez-vous. + +Et Félicie, en le regardant, quoiqu'elle fût de sa taille, semblait +le regarder tout petit et par terre. Elle ne pouvait plus désormais +éprouver de colère contre lui: il était garanti par l'excès même de sa +sottise et de sa misère. + +Pour tout autre que Casimir, c'était le moment de s'écrier: «Je suis +sauvé!» Mais il n'avait ni malice, ni esprit de calcul. Il se confiait +simplement à sa destinée qui n'avait jamais failli à le rasseoir en +bonne place, aussitôt touché le fond du gouffre. Tel était l'élan +communiqué par le coup de pied reçu à Langeais, que l'expulsé +défonçait la porte d'entrée de Courance. Un toit valait l'autre. + + + + +XI + +«ENTREZ! ENTREZ!... TANT QU'IL Y AURA DU PAIN DANS LA HUCHE...» + + +La résignation de Félicie nous effraya plus que sa colère. + +Elle jouait aux cartes avec Casimir! + +Ils étaient assis l'un vis-à-vis de l'autre, à une petite table ovale; +le matin, l'après-midi, le soir, tous les jours de la semaine hormis +celui où venait M. Laballue. Les termes du bésigue et du piquet +s'élevaient seuls dans le salon d'utrecht, avec les gazouillements +des jetons d'ivoire. Grand'mère et ces demoiselles osaient à peine +regarder les deux partenaires, et tremblaient. + +On était presque plus à l'aise quand la douleur physique faisait crier +Félicie. Alors, elle jetait les cartes et allait se tordre sur le +canapé. On avait descendu le paravent, malgré l'été; elle dissimulait +sa torture derrière les images grotesques, et elle se piquait à +la morphine. On entendait s'amollir sa plainte, et ses soupirs se +régulariser et décroître, puis se relever en un souffle de bien-être +ou d'extase. Et elle reprenait le jeu qui lui trompait l'attente de la +mort. + +Il n'était plus question de rien. Il semblait que la vie morale nous +manquât totalement. Ce qui eût, autrefois, retourné la maison, ne +parvenait pas à soulever une onde sur l'accalmie plus inquiétante, à +vrai dire, que la tempête. + +Un jour, l'oncle Planté surprit Casimir qui pinçait Valentine, dans le +corridor. Il jura si fort que tout le monde accourut, même Félicie; et +l'on comprit. Personne ne dit mot. L'oncle lui-même se tut. + +On laissait parler Casimir à table; on lui permettait de prendre la +voiture pour aller au moulin ou chez son notaire. Un de ses créanciers +sonna, un matin. Il le reçut sous les noisetiers. De son fauteuil, +Félicie apercevait les deux hommes qui discutaient. + +--Quand le ciel croulerait, soupirait-elle, qu'est-ce que vous voulez +que j'y fasse? + +--Félicie! voyons, tu ne dis pas ce que tu penses! + +--Moi? Ah bien! je vous prie de vous imaginer qu'à mon âge les +illusions sont tombées! Je l'ai déjà répété cent fois: je ne crois +plus à rien de rien. + +Elle n'avait pas mis le pied hors des murs, depuis son retour de +Paris. Ses jambes la trahissaient; à cause de ses crises fréquentes, +elle redoutait même une sortie en voiture. Adieu les tournées dans +les fermes, les promenades sous les noyers, les haltes sous les vieux +sapins ou au dolmen! Elle pouvait marcher jusqu'aux abeilles, et +revenir. C'est là qu'elle allait volontiers: + +--Bonjour, leur disait-elle, vous me reconnaissez donc encore? Allons, +travaillez bien... Et puis, ne vous étonnez pas trop si vous ne me +voyez plus. + +Quel regard, lorsque, penchée sur la canne fourchue, elle considérait +l'allée fuyant au fond du jardin, sous les lilas, où il fallait +s'abstenir de risquer un pas de plus, sous peine de se faire traîner +pour revenir, comme une bourrée de bois mort! + +--Écoute, mon petit, écoute! + +Elle entendait la pluie que répandaient les arrosoirs de Fridolin, et +en même temps le bruit d'une bêche: + +--Va voir, mon petit, si c'est ton oncle Planté qui bine les poiriers. +J'espère bien qu'ils ne m'ont pas pris encore un homme de journée... + +Elle prétendait ne plus croire à rien! + +Un des secrets tourments de ces dames était de n'avoir pas su +contraindre la malade à retourner à Paris. Peut-être eût-il été +encore temps de l'opérer, bien que le chirurgien eût déclaré la +chose urgente: «Quand on pense qu'à l'heure qu'il est, Félicie +serait sauvée!...» Une lettre alarmée arriva de Paris. La croissance +d'Adrienne nécessitait une opération nouvelle: «Oh! un rien! Mais, +avec ces satanées histoires-là, est-on jamais parfaitement tranquille? +Et les frais, grand Dieu!...» Deux jours après, une dépêche: «Ange +succombé dans nos bras. Fous de douleur.» Cette fois-ci, Milwaukee +avait échoué. + +--Vous voyez ce que c'est! dit Félicie. Mourir pour mourir, autant +s'en aller à son heure. + +Elle envoya des secours à Paris et oublia, dans sa lettre, son +dernier ressentiment contre Philibert. Le malheureux écrivit des pages +éperdues, à donner des inquiétudes pour sa raison. On l'invita à venir +se remettre à Courance. Il télégraphia: «Avec ma femme?» Félicie +fit répondre: «Avec ta femme.» Ils arrivèrent. Leur chagrin était +indescriptible, leur détresse complète. Le tableau du Salon, vendu +trois cents francs au brocanteur, pour les honoraires du médecin; les +études, la dernière pochade, pour les frais de l'église. Au moins, la +petite chérie avait eu un enterrement convenable; quant au monument, +on verrait plus tard. + +Philibert et sa femme furent installés au premier étage de la maison +neuve. Marceline était une femme commune, que la timidité, la +peine, et aussi l'ivresse de se voir à Courance, excitaient à parler +beaucoup, de tout, sans cesse, à tort et à travers. On ne pensa +presque pas à s'en choquer; pas plus qu'on ne songea qu'on s'était +battu, une année entière, à propos de l'admission de cette femme à la +maison. On n'en était plus à faire la petite bouche. + +Félicie avait adopté quelques phrases qu'elle répétait: «Quand le ciel +croulerait...» «Entrez! entrez...! tant qu'il y aura du pain dans +la huche...», allusion à l'hébergement forcé de Casimir, du ménage +parisien, de la future famille de mon père. Lorsqu'elle causait toute +seule avec M. Laballue, elle parlait souvent de «faire la part du +feu». + +Mon père annonça que son mariage était fixé au 1er septembre. + +--C'est un excellent moment, dit Félicie, pour le voyage de noces. + +--Oh! nous n'irons pas loin. Comme la cérémonie doit avoir lieu à +Paris, nous nous contenterons d'y séjourner un peu. + +--À Paris? + +--M. Pope, oncle et tuteur, a conservé son domicile légal à Paris. Je +préfère, d'ailleurs, à tous égards... + +--Parfaitement! parfaitement! + +Après mille précautions oratoires, il demanda la permission de +présenter sa fiancée. Félicie jeta un: «Ma maison est ouverte!» qui +lui coupa la respiration. + +Ces manifestations de libéralisme affecté faisaient courir des +frissons sur les épaules. L'intransigeance de jadis nous eût paru bien +préférable. + +Mon père tournait son chapeau, comme un paysan. Il hésitait; il +balbutia: + +--Mais... c'est que... + +Elle vint à son aide: + +--C'est qu'elle ne peut pas venir toute seule?... Que les Pope +l'amènent! Entrez! entrez!... + +La veille du jour fixé pour la visite, Félicie commanda d'ouvrir +le grand salon, et Fridolin parut, les bras en croix, entre les +persiennes repliées. La mine de ce serviteur dévoué s'effondrait en +même temps que la figure altière de Courance. Il avait vieilli plus +que Félicie. Il prononçait à tout propos des jugements sombres. Il +aspira l'air par sa brèche, et dit: + +--Il me semble que je livre les fortifications de la ville de Metz. + +--Plaît-il? dit Valentine qui battait déjà les meubles. + +--Suffit, jeunesse! + +Malgré le mal que l'on se donnait pour être calme, la prochaine entrée +des Pope à Courance causait de violentes palpitations. Grand'mère me +prit par la main et me mena devant la photographie: + +--Mon enfant, te rappelles-tu ta maman? + +--Oui. + +--Eh bien! mets-toi cela dans la tête: quoi qu'il arrive, et quoi +qu'on te dise, tu n'auras jamais qu'une maman; c'est celle-là. Il n'y +en a pas de meilleure ni de plus belle. C'était une sainte; elle est +au ciel; elle te voit. Allons! promets-lui que tu l'aimeras toujours. + +Je joignis les mains et je dis: + +--N'aie pas peur, maman; l'autre, c'est bon pour papa, mais moi... + +--Ce n'est pas comme cela qu'il fallait t'exprimer, dit grand'mère, +mais enfin, c'est bien. Allons, tiens-toi propre, et sois poli quand +_on_ t'embrassera. + +Ce fut vers quatre heures que fut signalé le roulement de la voiture. +Valentine courut à la grille, pour être bien sûre, et elle remonta +l'allée en hurlant: + +--V'là les Pope! V'là les Pope! + +Chaque pas du cheval trottant sous les ormes nous heurtait la +poitrine. Au sortir de l'allée, on reconnut la victoria de mon père. À +côté de lui: du rouge et des cheveux noirs. Point de Pope. + +La voiture, évitant les communs, vint par l'esplanade sablée, et +s'arrêta devant le perron. Mon père sauta, mais un peu tard pour +présenter la main, et la robe rouge, prise au marchepied, découvrit +une jambe, fine et longue, jusqu'au genou. + +Nous vîmes cela du petit salon. Quelqu'un fit: «Aïe! aïe!» comme +lorsqu'on est piqué d'une aiguille, et une grimace passa sur les +visages. + +--C'est heureux, dit grand'mère, que le marchepied ne soit pas plus +haut! + +Mon père monta le perron, ému, pâle comme son gilet. + +Les Pope avaient dû partir pour Paris, en vue des préparatifs urgents. +Mademoiselle les rejoindrait sous peu; elle s'était soumise à un désir +d'escapade, d'une incorrection!... + +--Un enlèvement! dit-il. + +Les lèvres murmuraient: + +--Charmant! charmant! + +_On_ fut tout de suite sans façons. _On_ m'embrassa, avec force +compliments. C'était la deuxième femme, pour moi, qui sentît si +bon. Le salon fut promptement imprégné de son parfum. Elle avait des +cheveux luisants, épais, bouillonnants, débordants; des yeux deux fois +plus grands que les nôtres; un petit front; une bouche tout en dehors, +étroite, écarlate. Quand elle souriait, ses dents étaient plus claires +que le jour. + +Elle avait un brimborion d'accent étranger, un rien, une résonance +ancienne demeurée à la voûte du palais, une musique entendue d'au +delà de l'eau. C'est elle qui parlait le plus, car elle était le moins +embarrassée. Évidemment, on lui trouvait «mauvais genre», mais le +trouble qu'elle répandait par son étrangeté nous gagnait. Je ne +voulais plus m'en aller de ses jupes; je la respirais de toutes mes +forces; je me laissais asseoir sur ses genoux, et, quand elle me +pressait, je restais le nez contre son corsage. En m'embrassant, elle +me causait un plaisir extraordinaire. + +Mon père triomphait, et les couleurs lui revenaient, quoiqu'il eût un +regard d'homme ivre. Les pauvres figures de ces dames faisaient peine +à voir. + +On se leva pour passer à la salle à manger, où des rafraîchissements +étaient préparés. On s'étonnait que la créole fût si peu prodigue +de détails sur la Nouvelle-Orléans. Car on se la figurait élevée au +milieu des rizières, des nègres, des serpents boas. Elle avait vécu +vingt-deux ans à Paris. + +--Cela ne me rajeunit pas! disait-elle. + +Elle connaissait beaucoup les peintres; pas Philibert, toutefois. Mais +il ne s'en froissa point, et ils parlèrent ensemble d'expositions. + +--Et vous ne regrettez pas Paris? + +--On y est si méchant! dit-elle. + +Félicie s'excusa de ne point nous accompagner au jardin; grand'mère +tint à rester près de sa soeur; les vieilles tantes s'étaient +éclipsées ainsi que l'oncle Planté. Ce fut Casimir qui assuma le rôle +de cicérone; et il semblait montrer sa propriété. + +La créole ondulait devant nous, ployant la taille pour éviter les +branches, ou tendant la joue, soudain, à la caresse d'une pointe de +feuille. Elle se retournait et abusait de son rire facile. Près des +abeilles, elle ramena des deux mains sa robe en avant, et courut comme +une fillette. Félicie et grand'mère, assises sous les noisetiers, la +regardaient de loin. Mon père me dit: + +--Dans quelques jours, elle sera ta maman. Est-ce que tu l'aimeras? + +J'avais envie de dire oui, à cause de sa bonne odeur; mais je me +souvins de la leçon de grand'mère. Il en eut le soupçon et reprit d'un +ton impératif: + +--Il faut que tu l'aimes. C'est moi qui te le dis. Je suis ton père, +sacrédié!... + +Nous ne les vîmes plus avant le mariage. Mais grand-père Fantin, qui +consultait M. Clérambourg, nous donna des nouvelles. Les Pope, partis +pour Paris, ne devaient plus revenir à Beaumont. Le château de la +Roche était en vente,--le pays, entièrement exploré, n'offrant plus +d'attraits à madame. + +--Ces insulaires, disait M. Clérambourg, ont du mal à s'acclimater +dans nos petits endroits; il leur faut du neuf tous les matins. Nadaud +va perdre une bonne maison... + +--Il en a pris la fleur, dit Casimir. + +--Elle lui coûtera cher, dit M. Clérambourg. + +On sut, en effet, que non seulement le marquis de la Frelandière, mais +la plupart des maisons nobles, et plusieurs propriétaires catholiques +lui avaient retiré leur clientèle. La valeur de son étude s'en +trouvait singulièrement diminuée. De dépit, n'affichait-il pas des +opinions démocratiques? + +--Parfait, disait M. Clérambourg, quand vous avez la bonne fortune de +trouver des capitalistes assez excentriques pour vous soutenir; mais, +dans l'état actuel de la propriété foncière, les idées avancées sont +incompatibles avec le notariat. + +Casimir développait ce sujet avec complaisance, car c'était détourner +l'attention de ses affaires personnelles. La table, augmentée d'une +rallonge pour les trois bouches nouvelles, restait silencieuse; on +baissait le nez dans son assiette et relevait un oeil furtif sur +Félicie. Elle ne bronchait pas. + +Une seule chose semblait la préoccuper désormais: la morphine et le +nombre des piqûres autorisées. On avait dû lui arracher la seringue, +ainsi que le petit flacon de baume souverain et mortel, car elle en +abusait. Cette exécution s'était faite, un mercredi soir, Sucre-d'Orge +étant monté sur ses grands chevaux et ayant parlé à sa vieille amie +comme à un animal indompté; l'oncle Planté, Philibert et toutes +les femmes formant cercle autour d'elle et frappant du pied. Scène +affreuse. On avait vu, pour la première fois, Félicie pleurer. Elle +avait cédé à la force, et remis entre les mains de sa soeur l'étui +plat en maroquin noir. Depuis lors, elle pleurait quelquefois, +pareille à une enfant privée de sa poupée, et redemandait la chose +avec des minauderies gentilles et puériles, plus atroces que des cris. +Grand'mère allait avec elle derrière le paravent et la piquait. Dans +la griserie du soulagement, il arrivait que Félicie embrassât sa +soeur. + +Le paravent prenait l'aspect d'une clôture sacrée derrière laquelle se +passaient des scènes mystérieuses. Je n'osais plus en déchiffrer +les légendes. Les messieurs au bain, les curés de village, les +mamans-canards, ne donnaient plus envie de rire. + +Félicie m'envoyait avec Philibert dans les fermes. L'application +du malheureux à s'initier à l'agriculture était touchante. Il +interrogeait les femmes dans les champs; il faisait causer les +enfants au bord des chemins, afin de surprendre les notions par trop +élémentaires dont il n'osait avouer l'ignorance: l'époque où l'on sème +le blé, où l'on fume la terre, où l'on taille la vigne, où l'on doit +rentrer les regains. Mais son cerveau était rebelle à tout cela; +souvent il écoutait mal ce qu'il s'était donné tant de peine +à demander, et il demeurait absorbé par quelque particularité +pittoresque de la personne qui lui parlait. Bien des fois aussi, tout +en marchant, tout en causant, quelque chose comme un flot lui montait +à la gorge, et il détournait la tête: c'était le regret d'Adrienne, +qui se gonflait dans son coeur. Il restait maladroit dans les rapports +que nous faisions à Félicie, et il était humilié parce qu'elle +m'écoutait de préférence. + +Quand elle nous ordonnait de lui ramener Pénilleau, Cornet, ou le père +Moreau, elle humait sur les épaules du paysan, par-dessus le livre de +comptes, l'odeur de chacune de ses terres, de chacune de ses étables, +et elle en évoquait avec une précision minutieuse les plus infimes +détails, comme un exilé qui pense au jardin de son père. Elle ne +congédiait plus ses hommes sans leur dire: + +--C'est peut-être la dernière fois que nous comptons ensemble; mais, +que j'y sois ou que je n'y sois plus, il n'y aura rien de changé. + +On interprétait de différentes façons ces paroles ambiguës. +L'interroger sur l'avenir semblait encore prématuré et de mauvais +goût. Elle-même ajoutait parfois ce commentaire: + +--Qu'est-ce que je suis, moi? rien. Qui est-ce qui vous nourrit? c'est +Courance. + +On le savait bien; et c'était Courance que tous convoitaient. + +Cet appétit naturel se dissimulait à peine depuis que Félicie +baissait. Casimir était certain de prévoir la teneur du testament, à +un legs près. Il s'interdisait d'être trop optimiste: les parents +âgés ne devaient compter que sur une petite rente... à moins que la +nécessité, surgissant des affaires du moulin de Gruteau, ne forçât la +main à la testatrice: «Avec le tiers d'une ferme, elle comblerait le +trou!...» Selon lui, «Courance serait partagé en deux moitiés divises +ou indivises, attribuées aux deux neveux: Philibert, d'une part, et le +petit, de l'autre, venant en représentation de feu sa pauvre mère». + +--Du petit, n'en parlons pas: Nadaud sera là qui prendra les intérêts +de son fils et qui, personnellement, aura faim pour plusieurs. J'ai +tout lieu d'espérer que Philibert se conduira bien avec nous... + +--Mais, l'oncle Planté? disait grand'mère. + +En effet! on l'oubliait toujours. Cependant, il était probable qu'il +garderait, sa vie durant, la jouissance de toute la fortune. + +--La mort de sa femme, quoi qu'on en pense, sera pour lui un grand +coup. + +--Il a toujours eu l'habitude de vivre dans son ombre. + +La plus acharnée à connaître son sort à venir était la vieille tante +Gillot, la centenaire. Elle venait fréquemment, depuis le voyage de +Paris, sous prétexte de demander des nouvelles, et la peur qu'elle +avait que l'on touchât à la rente que lui servait Félicie perçait sous +toutes ses interrogations. Elle eut plus d'audace que les autres +et ouvrit la brèche en parlant presque nettement. Tout le monde s'y +précipita: + +--Un malheur est si vite arrivé! Félicie, vois-tu, il n'est jamais +trop tôt pour mettre ordre à ses affaires... + +--Tout est en ordre, nous le savons bien. Ah! certes, ce n'est pas la +confiance en toi qui nous manque! + +--Mais c'est précisément cette confiance aveugle que nous avons en +toi, qui nous fait redouter de tomber entre les mains de Dieu sait +qui! + +--Il est bien évident que nous pouvons tous disparaître avant toi, +mais, notre chandelle éteinte, à nous, personne ne s'en apercevra: +tandis que... + +Félicie regarda une à une toutes les bouches et dit: + +--Vous aurez à manger. + + + + +XII + +LA TERRE EST SAUVE! + + +Félicie s'alita dans les premiers jours de septembre. + +On ne la vit pas descendre, un matin; au moment de se mettre à table, +ces dames s'interrogèrent en désignant la place vide, et grand'mère +fit signe de la tête: «Non». Pendant quelques jours encore, on posa +son couvert, à la place habituelle, devant la cheminée, sous la +photographie et le Cupidon. L'oncle Planté regardait, en face de lui, +la serviette sanglée dans le rond d'ivoire. + +La femme de Philibert se révéla promptement une garde-malade +incomparable. Elle, grand'mère et la Boscotte montaient et +descendaient tout le jour; on les rencontrait dans le corridor, +faisant du vent à leur passage. Et Félicie ne voulait point que les +autres personnes entrassent dans sa chambre, car elle avait honte de +se montrer délabrée. + +Une après-midi, je l'aperçus du dehors. La fenêtre ouverte, au-dessus +de la salle à manger d'acajou, laissait voir un bonnet blanc et le +bras d'une camisole à dessins mauves. Le bonnet tourna, et les yeux +bleus parurent dans une chair couleur de paille d'avoine. Ils se +fixèrent à distance. Ils devaient, au delà du parc, caresser le coteau +où mûrissait la vendange. Ils restèrent là, longtemps. Peut-être +voyaient-ils plus loin encore... Le jour était magnifique; un air doux +soulevait le parfum des héliotropes autour du perron; la jolie rouille +de l'automne commençait de gagner les touffes d'arbres; l'oncle +Planté, au bout de la pelouse, mettait en place les bulbes des +jacinthes; contre le mur, entre les tamaris et un grand bouleau +blond, Fridolin passait aux grappes de chasselas, comme à de belles +chevelures dorées, des filets de crin; et, de l'autre côté de la +clôture, on entendait un homme qui poussait la charrue en nommant tour +à tour ses boeufs: «Brun» et «Rosé». Çà et là, un cri d'oiseau, une +voix dans la campagne. Tous les bruits étaient familiers et charmants. +Et, au-dessus de cela, dans le grand désert du ciel immobile, qui +dira jamais ce qu'il y avait, pour qu'un enfant, qui ne recevait que +l'impression confuse des choses, en ait frémi? + +Philibert, étonné de me trouver si attentif, frappa dans ses mains. Je +sautai, et, là-haut, la face jaune abaissa les yeux sur nous. + +Elle était prise! On l'avait vue; ne pouvait-on l'approcher? +Philibert demanda la permission de monter. Elle branla sa pauvre tête +désespérée. Nous insistâmes. Alors elle nous dit: + +--Eh bien! attendez un peu que je fasse un brin de toilette. + +Marceline parut au bord de la fenêtre, tenant à deux mains la +veilleuse, un tablier bleu à la ceinture. Toujours en train, tuant son +chagrin à force d'agir, elle travaillait plus que les bonnes, veillait +la malade, la changeait, lui cuisinait des plats légers, connaissait +tous les soins subtils. Félicie, humiliée d'abord, la boudait sans +tiédir son zèle, mais, vaincue par son courage, elle la prenait en +affection et ne permettait plus qu'aucune autre personne la touchât. +Grand'père Fantin en augurait beaucoup de bien pour les dispositions +testamentaires. + +Derrière nous, tout le monde pénétra dans la chambre, et, de ce +jour-là, Félicie, qui ne comptait plus les défaites, laissa voir sa +décrépitude. + +Elle était assise dans un grand fauteuil garni de toile de Jouy à +vignettes, et sa personne semblait tassée, réduite, ainsi que sa +figure, comme si «le crabe» l'eût mangée tout entière. La table de +nuit portait des fioles; un guéridon les six livres des fermes, en +toile noire élimée aux angles; une armoire de noyer qu'on ouvrait +souvent exhalait une odeur de lavande et d'iris. + +Elle parut étonnée de nous voir si nombreux tout à coup autour d'elle: + +--Mon Dieu! dit-elle, mais combien donc est-ce qu'il y en a? + +On se compta, en riant, sans en avoir envie. On lui dit qu'il y +aurait demain une tête de plus, si elle le voulait bien: madame Leduc +réclamait la faveur de venir l'embrasser. + +--Oh! oh! dit Félicie, cela sent mon enterrement. + +Elle demanda à grand-père Fantin s'il voyait un inconvénient à se +rencontrer avec sa soeur, malgré le tour qu'elle lui avait joué. Il +n'en voyait aucun. + +--Allons! vous n'êtes pas susceptible. + +Trois jours après, le frère et la soeur se faisaient mille tendresses, +et ils se promenaient, bras dessus, bras dessous, dans les allées de +Courance: les meilleurs amis du monde. + +La première conséquence du séjour de madame Leduc fut que Félicie +témoigna le désir de voir un prêtre. Elle ne voulait point entendre +parler de l'abbé Fombonne, curé de sa paroisse; mais elle dit qu'elle +recevrait monsieur le curé de Beaumont. + +Le curé de Beaumont était un vieillard sec, très distingué et très +digne. Originaire d'une grande famille, en dix années de ministère +il avait distribué sa fortune. Il prêchait le renoncement au monde et +vivait conformément à sa parole. C'est pour cela qu'on parlait peu de +lui. + +Quand il vint, on le laissa avec sa pénitente, et leur entretien dura +longtemps. Félicie en sortit maussade. + +--Je gage que monsieur le curé vous a reproché votre attachement aux +biens terrestres? + +--Peu importe! dit-elle; mais, quand j'aurai besoin d'un conseil, ce +n'est pas à lui que je m'adresserai. + +--Je vois qu'il n'a pas été de votre avis. + +Ce petit incident causa des inquiétudes. On soupçonna qu'elle avait +consulté le curé à propos de son testament. Pourquoi n'approuvait-il +pas ses intentions? Et l'inquiétude s'accrut parce que Félicie se +préparait décidément à la mort, et ne parlait pas d'ajouter le moindre +codicille à ses dispositions déjà anciennes. + +Grand'mère blâmait ceux qui doutaient de sa soeur: + +--À vous entendre, en vérité, on la croirait inhumaine; mais depuis +quinze ans, vingt ans, qui est-ce donc qui nous a donné la becquée? +Elle ne nous laissera pas mourir de faim; elle nous l'a promis; moi, +je ne lui demande pas autre chose. + +Madame Leduc fut un ferment nouveau au milieu du groupe de ceux que la +réserve de Félicie commençait à aigrir. Des conciliabules secrets +se reformaient autour d'elle. Grand'père Fantin parlait très haut +et accusait Sucre-d'Orge d'être le mauvais conseiller de Félicie. +Mesdemoiselles Victoire et Adélaïde, elles-mêmes, étaient assez +tapageuses. + +Philibert, lui, dessinait des projets pour le monument de sa fille. +Sa femme se dépensait sans mot dire. L'oncle Planté abandonnait le +jardinage, négligeait Valentine, s'enfermait tout seul, ou errait sur +les routes avec Mirabeau. En son absence, Casimir annonça: + +--Je vais frapper un grand coup. + +--Oh! je t'en supplie, dit sa femme, ne fais rien! + +Madame Leduc avait imaginé de nous réunir chaque soir auprès du lit +de la malade afin d'y réciter la prière en commun. Elle y joignait une +lecture pieuse que l'on écoutait en silence. C'étaient ordinairement +de noires méditations où le nom de la mort revenait fréquemment ainsi +que le «vanité des vanités» que la lectrice prononçait sur un ton +lamentable, et de préférence en latin. Félicie, le nez levé vers le +ciel du lit, donnait l'exemple de la patience. Un soir, comme on se +retirait, elle me retint par la main et me dit: + +--Mon petit, tu es bien jeune pour comprendre les termes bizarres +qu'on emploie devant toi; mais tu as de la mémoire et tu te +souviendras plus tard de ce que tu auras entendu. Crois-en ta vieille +tante qui est tout près d'aller se faire juger par le bon Dieu; ce +n'est pas vrai!... tout n'est pas vain. Leur _vanitas vanitatum_, +c'est un charabia de gens qui n'ont jamais été bons à rien. Méfie-toi +toujours des grands mots; c'est comme pour les fruits trop poussés: ça +n'a aucun goût. + +«Rappelle-toi quand nous nous promenions ensemble: tu allais te +pencher sur la terre pour distinguer le blé tout petit; quelque temps +après, nous l'apercevions de la route; un beau jour il était aussi +haut que toi; une autre fois, le vent le couchait comme si les +troupeaux s'étaient vautrés dessus, et je me faisais des cheveux +blancs! enfin on le voyait battre, au milieu de nuages de poussière, +et on comptait le nombre des boisseaux de grain. Est-ce que c'était +une plaisanterie? Est-ce que nous avions tort d'épier les brins +d'herbe dans les champs, et de nous intéresser à eux, et de croire en +eux comme en des amis? Est-ce qu'ils nous ont jamais trompés? Est-ce +qu'ils se sont jamais lassés de devenir le pain que Fridolin met au +four? Est-ce que ce pain--que mange madame Leduc comme les autres--est +une vanité? Et le beau vin qui sent la framboise et que ton oncle +Planté regarde à contre-jour, par plaisir, en clignant des yeux? +Et nos sapins? Et les souches qui font les flambées d'hiver? Et nos +moutons? Et nos bonnes bêtes de vaches? Et les jolis fromages bleus, +dont les paysans se nourrissent? Des vanités, sans doute? Imbéciles! +Pourquoi ne parlent-ils pas de cela dans leurs prières, au lieu de +nous donner la frousse avec leurs histoires apocalyptiques? Moi, mon +enfant, je remercie le bon Dieu de m'avoir permis de voir toutes +ces vanités-là renaître sous mes yeux, tous les ans, bien +régulièrement,--avec des hauts et des bas,--soixante-cinq années bien +comptées. + +«Retiens ceci: c'est qu'il faut s'attacher à quelque chose et s'y +cramponner comme s'il n'y avait rien au monde de plus important; il +faut regarder près de soi, et non pas dans les étoiles; autrement, tu +feras des mots et point d'ouvrage. Va te coucher, mon petit bonhomme. + +Dorénavant, Félicie me prit fréquemment la main, au pied de son lit, +ou sur ses genoux quand on l'asseyait dans le fauteuil. Et elle me +parlait de Courance: + +--Ton père, ta grand'mère, tes oncles, tes tantes, c'est très bien, +disait-elle, mais regarde cette terre-là: c'est elle qui les fera +vivre tous. + +Elle achevait parfois ses phrases entre ses dents, soit parce que +la douleur lui poignardait l'estomac, soit parce qu'elle les jugeait +au-dessus de mon âge. J'entendais souvent: + +--On n'y touchera pas! Non, non! pas une motte de terre!... + +Je restais des heures avec elle, un grand livre ouvert, près de la +fenêtre. Le temps se maintenait au beau; c'était la splendide sérénité +de septembre. On apercevait jusqu'à la ligne sinueuse des peupliers +dans les prés, et jusqu'aux vignes rouges dont les sarments épamprés, +relevés soigneusement autour de l'échalas rigide, faisaient de chaque +cep un petit soldat de bronze rangé pour la bataille. À l'extrême +droite, autour du caillou gris du dolmen, descendaient les rangs plus +clairs des vignes blanches. Sous les noyers des routes, au loin, +un homme, haut comme une quille, passait, et l'oeil de Félicie le +suivait. D'un champ de chaume s'élevait tout à coup une lourde volée +de perdreaux. Devant la maison, Mirabeau, couché dans le sable, les +quatre pattes en l'air, se roulait et modulait des vagissements de +bonheur. Félicie se dressait; ses narines transparentes battaient, et +j'avais peur qu'elle ne se jetât par la fenêtre pour aller embrasser +la surface de la terre. + +Son mal empira vers la fin du mois. On ne pouvait plus la lever ni +la toucher. Le buste était dévoré, les jambes gonflées de vaisseaux +douloureux. Elle poussait une petite plainte monotone et continue. +Grand'mère défendait sa porte contre Casimir et contre madame Leduc +qui voulaient sans cesse lui parler affaires; et cela nous valait des +chamailleries, des disputes, étouffées sur le palier, à grands +gestes, et qui reprenaient dans l'escalier et dans le corridor pour +se prolonger en bourdonnement dans la maison tout entière. Un jour, +l'oncle Planté ouvrit la porte de son pavillon, près de l'horloge; +il tenait à la main son fouet à manche court, et il cria dans le long +boyau sonore: + +--N... de D...! allez-vous vous taire! + +Ses mots étaient rares. Ceux-ci furent entendus jusques aux communs; +et les domestiques les répétèrent longtemps. + +Grand'mère nous raconta, le soir, qu'elle avait trouvé l'oncle à +la porte de chez sa femme et n'osant frapper; qu'elle l'avait fait +entrer, qu'il s'était mis à genoux au pied du lit, et que, sans +pouvoir se rien dire,--comme toute leur vie,--Félicie et lui étaient +demeurés cinq minutes la main dans la main. + +Il ne quittait plus son fouet, car depuis quelque temps son rôle +consistait à chasser Pidoux qui, chaque jour, venait s'informer de ce +que «la bourgeoise» avait décidé «rapport aux affaires». On avait dû +embobeliner de linge le battant de la sonnette, à la porte jaune, à +cause des créanciers de Casimir qui ne se privaient plus d'approcher. +Ils cognaient contre la porte; ce bruit sinistre, du moins, ne +parvenait pas jusqu'à Félicie; et ils déambulaient avec leur débiteur, +dissimulés sous la voûte des ormes. + +Le médecin les y croisait tous les jours; le curé de Beaumont les y +rencontra; mon père, lors de sa première visite, après le mariage, +passa au milieu d'eux, en voiture, avec sa femme. + +Grand'mère en profita, dès qu'il eut mis pied à terre, pour l'engager +à tenter une démarche près de Félicie: + +--D'un trait de plume, elle pourrait expulser de sa maison tous ces +corbeaux!... Un petit sacrifice, et mon pauvre mari est sauvé!... Elle +s'est déjà tant de fois montrée généreuse... + +Il n'osa pas refuser, mais ne dissimula point le peu d'espoir qu'il +avait de réussir. Il nous laissa sa femme et monta chez la malade. + +Quand il redescendit, madame Leduc lui demanda: + +--Eh bien! vous a-t-elle parlé? + +--Oui. + +Il n'y eut qu'un bond vers lui. Sa femme resta toute seule en arrière. + +--Qu'est-ce qu'elle a dit? + +--Que toutes ses dispositions étaient prises depuis longtemps, qu'elle +n'avait pas à y changer un _iota_; que son testament se trouvait chez +M. Laballue; qu'il serait ouvert après sa mort. + +--Elle n'ajoutera rien à son testament? + +--Pas un _iota_! + +On savait à peu près la date du testament. Il avait dû être composé +au moment où Félicie s'était résolue au voyage de Paris. À peine +convertie à l'idée de la dignité du mariage de Philibert, elle +ignorait alors et les mérites de la mère et les grâces de la petite +Adrienne; et elle ne soupçonnait pas l'étendue des désastres de +Casimir. + +--Ainsi, elle n'ajoutera rien? répétait-on. + +--Pas un _iota_! répétait mon père. + +--Mais, lui avez-vous rapporté ce que vous avez vu sous les ormes? + +--Ce que j'ai vu sous les ormes?... + +--Sa maison envahie? La menace planant sur la tête de son beau-frère, +du père de Philibert, du grand-père de l'enfant?... + +--Elle m'a dit: «Je m'en vais... il est grand temps... parce qu'on +serait capable de me faire commettre des sottises.» + +--Vous voyez bien! elle sent qu'il y aurait quelque chose à faire! + +--Oui: des sottises. + +Casimir, ayant congédié ses souscripteurs, rentra. Il écrasait sous +l'aisselle un mince rouleau de papier orange. Il baisa la main de la +jeune mariée, lui adressa un compliment et s'adossa à la cheminée. +On tremblait toujours quand on le voyait revenir de ses réunions +d'affaires. Cependant il avait l'air vainqueur. + +Il prit le rouleau; entre le pouce et l'index, il pinça le haut de +la feuille, et, d'un mouvement preste, déroula comme un étendard une +affiche d'un ton éclatant. On lut: _Moulin de Gruteau... Vente par +autorité de justice..._ Cela suffisait. + +Ses yeux étaient à demi clos; il indiquait du doigt les lettres +capitales, et il souriait comme un grand-papa qui montre la lanterne +magique aux petits enfants. + +--Cette fois, dit-il, c'est pour de bon. + +Le notaire s'écria: + +--Comment! Mais je croyais que vous aviez fait surseoir à six mois!... + +--À huitaine! + +Grand'mère se précipita sur le papier orange: + +--Cache ça! dit-elle. + +--Nenni! fit Casimir. + +Nous sortîmes presque tous, car on ne savait que dire de l'événement. + +Le jour tombait. Vers la rivière, sous un ciel de lilas, les courlis +à la voix plaintive annonçaient la nuit. Quelque chose remuait soudain +dans les fourrés de lauriers-cerises ou de fusains, et un oiseau +fuyait. Des chats passaient, pareils à de l'ouate légère que le vent +soulève. L'un d'eux miaula, au loin, et mademoiselle Adélaïde fit: +«Ah! mon Dieu!» parce qu'elle croyait reconnaître la chouette. La +tante Gillot l'avait entendue, disait-elle, et n'en dormait plus. +L'ombre épaisse du jardin nous repoussait sur l'esplanade sablée; +l'entrée des allées couvertes semblait l'ouverture de puits profonds, +tandis que la maison neuve gardait de la lumière sur ses murs blancs. +Des éclairs, très espacés, soudain changeaient l'aspect des choses. +Quand la chauve-souris voletait au-dessus de nous, ces dames +ramenaient leurs épaules en avant. + +Un grand bruit de voix d'hommes, venu de l'intérieur, nous arrêta net. +On prêta l'oreille. Un murmure dans la chambre de Félicie; trois pas +sur le parquet; une porte ouverte; et l'éclat d'une querelle nous +arriva. Puis on distingua l'organe brisé de Félicie: + +--Mais, qu'est-ce qu'il y a? Marceline, Marceline!... + +Une main dut tâtonner sur la table de nuit, un chandelier roula et +tomba. Tout se tut. On entendit refermer la porte, et Marceline qui +disait: + +--Ne vous tourmentez pas, ce n'est rien. C'est votre mari et Casimir +qui ne se voyaient pas dans l'obscurité. + +Un simple gémissement de Félicie nous parvint. Elle était assez +exténuée pour ne pas s'enquérir de ce que son mari et Casimir +faisaient là, à sa porte!... + +Le silence s'étala de nouveau. La douce lumière de la veilleuse teinta +l'ombre dans la chambre de Félicie, et la femme de Philibert avança le +buste au dehors pour fermer les volets. La lampe s'allumait aussi dans +le pavillon, et l'on apercevait Valentine racontant quelque chose avec +des gestes désordonnés. Une de ces demoiselles se détacha du groupe +et y alla; puis l'autre; madame Leduc les y rejoignit. Quand nous +arrivâmes à notre tour, chacun faisait: «Ch... t, ch... t, ch... t!» +et nous ne sûmes encore rien. + +On se mit à table. Marceline descendait; elle nous dit en branlant la +tête: + +--Le pouls est si faible... si faible!... + +--Envoyez chercher le prêtre! dit madame Leduc. + +--Montons! dit Casimir. + +L'oncle Planté exécuta un bond, de sa place à la porte. Il se campa +contre l'issue du corridor: + +--Tonnerre! dit-il, vous n'irez pas! + +--Vous séquestrez votre femme! dit Casimir. + +--Quand je devrais, jour et nuit, faire la sentinelle à la porte de ma +femme, je vous empêcherai de pénétrer chez elle! + +On se regardait. Valentine s'écria: + +--V'là que ça recommence! ils vont encore se colleter! + +Quelqu'un poussa la porte dans le dos de l'oncle Planté, et la +Boscotte parut. Elle demanda pardon, bredouilla, s'excusa de nouveau +et dit enfin: + +--La peur nous a pris, là-haut... Si c'était un effet de votre bonté +que quelqu'un monte... + +--Un prêtre, un prêtre! cria de toutes ses forces madame Leduc. + +Et elle passa comme une balle sous le bras de l'oncle Planté. Il la +suivit. Mesdemoiselles Victoire et Adélaïde coururent après lui dans +le corridor. Casimir s'y engouffra. Tous disparurent. + +J'étais resté tout seul. J'entendais Fridolin parler très fort à la +cuisine. De temps en temps dans le corridor, une femme en chaussons +courait, et ses jupes faisaient autant de bruit qu'un vent d'orage qui +surprend la lessive étendue. + +Puis, Fridolin déposa ses sabots; il devait marcher en chaussettes, +et chacun de ses pas était marqué par le poids de son corps; il fit +siffler l'air par sa brèche, aux premières marches de l'escalier. + +Valentine descendit essoufflée; elle entra et m'empoigna: + +--Venez vite, venez vite!... + +La chambre de Félicie était imprégnée d'une odeur de sucre brûlé. Tous +les gens de la maison s'y trouvaient. Madame Leduc, en l'absence du +prêtre, approchait un crucifix en cuivre du creux de l'oreiller +où gisait quelque chose comme un foulard de soie jauni et froissé: +c'était la tête de Félicie. Madame Leduc récitait les prières; et +Casimir, qui savait tous les psaumes par coeur, marmottait les répons +à genoux sur la descente de lit. Il voulut me faire avancer pour +embrasser la mourante; mais grand'mère se jeta sur moi et me retint: + +--C'est de la folie! tu ne sais pas comme cet enfant est sensible! + +Je fus rejeté en arrière. Madame Leduc vint à la commode chercher un +chapelet. Elle se lamentait à haute voix: + +--Allez donc vivre à la campagne, pour mourir sans le secours des +sacrements! + +Et elle mit le chapelet aux mains inertes de Félicie, qui ne l'avaient +guère touché, sa vie durant. + +On ouvrit les volets pour donner de l'air. Des éclairs illuminaient +la campagne. Un instant, on distingua les vignes rouges comme si elles +eussent été à trente mètres, et Fridolin dit: + +--Madame aurait donné le paradis pour avoir l'oeil une fois de plus à +ses vendanges. + +L'oncle Planté qui se tenait en arrière, près du domestique, grommela: + +--Sacré bougre! c'est vous qui avez dit la vérité. + +Et les larmes lui montèrent à ce moment. + +Les lumières attiraient les bêtes de nuit; la chauve-souris entra +et agita ses petits oripeaux aux quatre coins de la pièce. La créole +poussa un cri. Son mari lui conseilla de sortir. Grand'mère me dit: + +--Va-t'en, toi aussi, mon petit, va-t'en! + +La jeune femme me donna la main. Nous descendîmes tous les deux à la +salle à manger. Elle ne trouvait rien à dire. De temps en temps elle +m'embrassait. + +Au bout de vingt minutes, Valentine ouvrit sans frapper et nous +annonça: + +--C'est fini. + +Alors, on entendit les gens descendre et passer dans le corridor. La +cuisinière et la Boscotte sanglotaient. Fridolin rechaussa ses sabots. + +Casimir vint manger une croûte et dit à mon père: + +--Il s'agit de prévenir M. Laballue. + +--Je m'en charge. + +--Et la lecture du testament pourrait avoir lieu?... + +--Mais, demain. + +Le lendemain, M. Laballue vint, avec une serviette de maroquin sous le +bras. Tout le monde s'enferma dans le salon. La créole et moi restâmes +seuls dehors. + +Elle m'emmena au jardin. Elle mangeait des grappes de raisin dorées. +Elle mordit à même une pêche d'espalier, sans la cueillir; et on +pouvait compter ses fines dents régulières sur la chair du fruit +blessé. + +J'étais tellement accoutumé à l'ordre en toutes choses, et au respect +des moindres objets de Courance, que je restai stupéfait devant cette +fantaisie: + +--Si on voyait ça! + +Elle me répondit aussitôt: + +--Qui voulez-vous que cela regarde? + +Je lui montrai, près de la pompe, les choux-fleurs et, un peu +plus loin, les deux plates-bandes de petits pois de Clamart et de +flageolets nains, qui poussaient, et que Félicie n'avait jamais vus +hors de terre. + +Nous remontâmes par l'allée des abeilles. Chaque ruche était entourée +d'un crêpe noir. Cet usage du pays la fit sourire; et, parce qu'elle +avait peur des piqûres, elle se sauva. Les abeilles en deuil me +bourdonnaient toutes sortes de choses aux oreilles; j'avais envie de +leur parler, en me rappelant les paroles que Félicie leur adressait si +souvent, mais je sentais que je me mettrais à pleurer si j'ouvrais la +bouche. La jeune femme me cria: + +--Oh! vous voulez faire le petit homme brave, mais vous avez les joues +blanches comme un pierrot. + +La famille déboucha soudain de la maison neuve, et noircit le perron. +Mon père s'en détacha vivement et accourut. À dix pas de sa femme, il +annonça: + +--C'est le gamin qui est légataire universel! + +Et il m'embrassa beaucoup plus tendrement qu'à l'ordinaire. Les +groupes discutaient. Madame Leduc élevait une voix aigre au-dessus des +autres: + +--Tout ne sera pas rose pour l'héritier, disait-elle; les rentes à +payer aux parents absorberont le plus clair des revenus... + +On entendit M. Laballue qui héritait du chapeau de paille de Félicie +et de la canne qu'il lui avait donnée: + +--Les intentions de madame Planté, dit-il, n'ont jamais été +d'avantager celui-ci au détriment de celui-là, mais de sauvegarder +l'intégrité de la terre. Le veuf, usufruitier, ne vendra pas la +propriété de son fils, et le jeune légataire, à l'abri du besoin et +non endetté, respectera les volontés de sa tante... + +On hurlait autour de lui: + +--Mais tout le monde les eût respectées! + +--Pourquoi ne pas rétablir le droit d'aînesse? + +--Et les majorats, pendant que nous y sommes? + +Philibert était le plus malheureux et le plus frustré de tous; il ne +récriminait pas. Il disait à sa femme: + +--Ah! pour sûr, que j'aurais bazardé ma part! + +Madame Leduc, demeurée sur les marches du perron, lançait: + +--Tout cela n'est rien: les intérêts matériels pèsent peu dans la +balance du véritable chrétien; mais les sentiments! mais l'honneur! +Or, que vois-je? Un aïeul infortuné, vieilli dans les entreprises, usé +par les déboires, d'une part réduit à grignoter la rente de sa femme, +et d'autre part poursuivi par des créanciers voraces auxquels il ne +pourra opposer que cette triste fin de non recevoir, tare du galant +homme: l'insolvabilité! Les héritiers de cette riche propriété ont +beau jeu! Capital par-ci, pain sous la dent par-là, c'est parfait! +Mais qui d'entre eux ne rougira en voyant passer près de soi, le +regard louche et le poing menaçant, le prêteur impayé, le souscripteur +confiant qui, un jour, ouvrit sa bourse à votre grand-père, à votre +père, à votre frère, à votre époux? Non!... + +M. Laballue coupa le discours: + +--Madame Planté, dit-il, professa toute sa vie un égal mépris pour les +filous et pour les imbéciles, et elle ne se fût fait, et ne s'est fait +aucun scrupule de passer la tête haute vis-à-vis des personnes qui, +dans une pensée de spéculation, ont escompté sa générosité débonnaire. +Elle a pourvu aux premières nécessités, sans en oublier aucune, et +elle a sauvegardé l'avenir. Le reste eût été un luxe qui dépassait ses +moyens. «Quant à mon légataire, m'a-t-elle dit cent fois, je suis bien +tranquille: celui qui possédera la terre sera toujours respecté.» + +Les éclats de voix de Valentine appelèrent l'attention vers le berceau +de chèvrefeuille, et on la vit qui sautait au cou de son père. Elle +accourut et embrassa les vieilles tantes, grand'mère et l'oncle +Planté. On dut la faire taire en lui montrant, au premier, la fenêtre +aux volets clos. Elle remerciait tout le monde des cinq mille francs +que lui laissait Félicie pour sa dot. Pidoux, à distance, mais de la +voix des paysans qui porte loin, disait: + +--Avec les deux mille francs que j'y suis de ma poche, ça fait un +cadeau de trois mille francs, pour celui qui compte juste. Enfin!... + +Il reprit, le lendemain, le service de la carriole interrompu depuis +la brouille; et les trois voitures montèrent l'allée de noyers, +derrière le corps de Félicie porté à bras par des femmes de son âge, +qui se relayaient souvent. Des retardataires couraient à travers les +chaumes. Les chiens aboyaient à l'agitation de la campagne. Une +longue file de voitures se joignit à nous au croisement de la route +de corail. Et tout le long du trajet, à chaque embranchement, notre +fleuve de deuil se grossissait de sombres ruisseaux. À la bifurcation +de la Ville-aux-Dames, madame François se faufila dans le cortège. + +Le curé de Beaumont donna l'absoute, et l'abbé Fombonne prononça +quelques paroles. On descendit Félicie dans le grand trou voisin de la +tombe de ma mère. Ma pauvre grand'mère tomba sur les genoux, au bord +de la fosse, quand on lui mit le goupillon à la main; et elle ne +s'en allait plus. On dut la pousser, car beaucoup d'autres personnes +avaient à faire le même signe d'adieu. Privée du seul caractère solide +qu'elle eût rencontré le long de sa vie, elle s'en allait à la dérive, +et elle ne reconnaissait plus les gens qui lui tendaient la main. + +Courance parut dépeuplé. L'oncle Planté alla à la chasse, un jour, +et ne revint pas. On le trouva, la nuit, sous les sapins d'Épinay que +vénérait sa femme et grâce à Mirabeau qui faisait retentir le bois +de ses hurlements. Son fusil lui était parti dans la figure. Ceux qui +avaient compris le muet amour de cet homme timide pour sa femme, ne +s'étonnèrent pas outre mesure de l'accident. + +Un mercredi, la voiture de Sucre-d'Orge monta l'allée des ormes comme +autrefois. On crut rêver; on se demanda si le temps avait coulé. Le +fidèle ami venait réclamer, selon son droit, le chapeau et la canne. +Quelqu'un les avait déposés sur le canapé d'utrecht; et personne +n'osait y toucher. À les voir là, on eût dit que Félicie était sur le +point de sortir. M. Laballue fit une courte visite et prit les objets, +pieusement. Il les tint à la main, de la porte du pavillon à sa +voiture, et les plaça à côté de lui sur le coussin. On les regarda +s'en aller, tant qu'on put, jusqu'à la grille. + + +FIN + + +DERNIÈRES PUBLICATIONS + +Format in-18 à 3 fr. 50 le volume + + Vol. + GABRIELE D'ANNUNZIO + + Le Martyre de Saint-Sebastien 1 + + BARBERY + + Les Résignées 1 + + RENÉ BAZIN + + La Barrière 1 + + GUY CHANTEPLEURE + + Le Hasard et l'Amour 1 + + LOUISE CHASTEAU + + La Ravageuse 1 + + GASTON CHÉRAU + + La Prison de Verre 1 + + MARGUERITE COMERT + + L'Appuyée 1 + + COMTE DE COMMINGES + + Godelieve, princesse de + Bahr 1 + + PIERRE DE COULEVAIN + + Au Coeur de la Vie 1 + + LOUIS DELZONS + + Le Coeur se trompe 1 + + MARY FLORAN + + En Secret! 1 + + ANATOLE FRANCE + + Les Sept Femmes de la + Barbe-Bleue 1 + + LÉON FRAPIÉ + + La Liseuse 1 + + HUMBERT DE GALLIER + + Les Moeurs et la Vie privée + d'autrefois 1 + + JUDITH GAUTIER & PIERRE LOTI + + La Fille du Ciel 1 + + GYP + + L'Affaire Débrouillar-Delatamize 1 + + VICE-AMIRAL DE JONQUIÈRES + + Poésies d'un Marin 1 + + ANATOLE LE BRAZ + + Âmes d'occident 1 + + PIERRE LOTI + + Le Château de la Belle-au-Bois-Dormant 1 + + CAMILLE MAUCLAIR + + Les Passionnés 1 + + PIERRE MILLE + + Caillou et Tili 1 + + FRANCIS DE MIOMANDRE + + Au bon Soleil 1 + + HENRI DE NOUSSANNE + + Un Jeune Homme chaste 1 + + JEANNE SCHULTZ + + Cinq Minutes d'arrêt 1 + + MARQUIS DE SÉGUR + + Silhouettes historiques 1 + + VALENTINE THOMSON + + Chérubin et l'Amour 1 + + MARCELLE TINAYRE + + La Douceur de Vivre 1 + + LÉON DE TINSEAU + + Le Finale de la Symphonie 1 + + COLETTE YVER + + Le Métier de Roi 1 + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Becquée, by René Boylesve + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BECQUÉE *** + +***** This file should be named 27296-8.txt or 27296-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/7/2/9/27296/ + +Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Pierre +Lacaze and the Online Distributed Proofreading Team at +https://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/27296-8.zip b/27296-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fa6c096 --- /dev/null +++ b/27296-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..3ec3c21 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #27296 (https://www.gutenberg.org/ebooks/27296) |
