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+<title>The Project Gutenberg eBook of Mémoires d'un Cambrioleur retiré des affaires,
+by Arnould Galopin.</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires d'un cambrioleur retiré des
+affaires, by Arnould Galopin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Mémoires d'un cambrioleur retiré des affaires
+
+Author: Arnould Galopin
+
+Release Date: November 16, 2008 [EBook #27283]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'UN CAMBRIOLEUR ***
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+
+
+Produced by Claudine Corbasson, Laurent Vogel and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+<p class="center"><big class="title">ARNOULD GALOPIN</big></p>
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+<h1><big>Mémoires</big><br>
+d'un Cambrioleur<br>
+<small class="title">retiré des affaires</small></h1>
+
+<div class="center" style="margin-top: 4em;"><img src="images/amichel.png" alt="[A. M.]"></div>
+
+<br>
+<p class="center"><span style="letter-spacing: .2em">ALBIN MICHEL, EDITEUR</span><br>
+<small>PARIS, 22, RUE HUYGHENS, 22, PARIS</small></p>
+<br>
+<br>
+<p class="center">Il a été tiré de cet ouvrage<br>
+
+<b>12</b> exemplaires sur <span class="sc">Papier du Japon</span>
+<br>
+numérotés à la presse
+<br>
+de <b>1</b> à <b>12</b>
+<br>
+<b>30</b> exemplaires sur papier vergé pur fil
+<br>
+des <span class="sc">Papeteries Lafuma</span>
+<br>
+numérotés à la presse
+<br>
+de <b>1</b> à <b>30</b><br></p>
+<br>
+<br>
+<p class="center"><i>Droits de traduction et reproduction réservés pour tous pays</i>
+<br>
+<i>Copyright 1922 by Albin Michel</i></p>
+
+
+<h2>OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</h2>
+<ul>
+<li>Sur la Ligne de Feu (Carnet de campagne d'un correspondant de guerre).</li>
+<li>Sur le Front de Mer (<i>Prix de l'Académie Française</i>).</li>
+<li>Les Poilus de la 9<sup>e</sup>.</li>
+<li>Les Gars de la Flotte.</li>
+<li>Le Requin d'Acier.</li>
+<li>La Mascotte des Poilus.</li>
+<li>Le Navire Invisible.</li>
+<li>La Sandale Rouge.</li>
+<li>La Ténébreuse Affaire de Green Park.</li>
+<li>L'Homme au Complet Gris.</li>
+<li>La Petite Loute.</li>
+<li>La Carmencita.</li>
+<li>L'Espionne du Cardinal.</li>
+<li>Le Docteur Oméga.</li>
+<li>La Reine de la Jungle.</li>
+<li>La Dame de la Lande.</li>
+<li>L'Homme à la Figure Bleue.</li>
+<li>Le Mystère de Grosvenor House.</li>
+<li>L'Etrange Aventure de M<sup>r</sup> Gordon Reid.</li>
+<li>Le Roi qui n'a jamais régné.</li>
+<li>L'Auberge de Broadway.</li>
+<li>Le Horzain.</li>
+<li>Les Pêcheurs de Ceylan.</li>
+<li>La Chanson de Kenavo.</li>
+<li>Devant la Mer.</li>
+<li>Nos Frères de la Côte.</li>
+<li>Les Terres-Neuvas.</li>
+<li>Les Forçats de la Mer.</li>
+</ul>
+
+
+
+<h2><a name="part.1" id="part.1"></a>PREMIÈRE PARTIE</h2>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch1" id="ch1"></a>I</h2><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[5]</a></span>
+
+<h5>OU LE LECTEUR PEUT ÊTRE ASSURÉ QUE CE QU'IL
+VA LIRE N'A PAS ÉTÉ IMAGINÉ A PLAISIR</h5>
+
+
+<p>Croyez-vous au Merveilleux?</p>
+
+<p>On a déjà tant dit, écrit, argumenté sur la question
+qu'il semble que le sujet soit épuisé.</p>
+
+<p>Et pourtant, non!... Epuiser un sujet c'est le connaître
+à fond, et qui peut se flatter d'avoir approfondi
+l'Inconnu?</p>
+
+<p>Pour moi, je crois au Merveilleux. Qu'on l'appelle
+comme on voudra, il n'y a point d'effet sans cause...
+Or, j'ai vu l'effet, qu'importe si la cause doit être provisoirement
+classée sous ce vocable imprécis.</p>
+
+<p>Je demande donc à ceux qui sont de mon avis de
+me suivre, non pas dans le dédale obscur de raisonnements
+abstraits, mais tout simplement dans les galeries du musée
+du Louvre.</p>
+
+<p>D'ailleurs, je n'y force personne.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Donc, nous voici dans la longue enfilade des salles.
+Je tiens à vous prévenir qu'il y fait aussi noir que dans
+la cervelle du plus fumeux des philosophes.</p>
+
+<p>Jusque-là, rien d'étrange. C'est la nuit, voilà tout. Les<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[6]</a></span>
+échos soulevés par les pas sur le parquet se prolongent à
+l'infini.</p>
+
+<p>Pour m'en tenir à ma comparaison avec ce qui touche
+au domaine de la pensée, je dirai que ces échos ressemblent
+au «martèlement» d'une idée obsédante, comme
+on en a dans les états de demi-rêve.</p>
+
+<p>Les hautes fenêtres reçoivent, de l'extérieur, la lumière
+blafarde et fausse des candélabres électriques.</p>
+
+<p>Çà et là, percent des lueurs... Ce sont, aperçues dans
+un rayon oblique, les dorures du lambris.</p>
+
+<p>Le jour, c'est à peine si on les remarque&mdash;tant est
+grande leur profusion&mdash;mais la nuit, ces rares éclats
+incertains ont quelque chose d'inquiétant, comme des yeux
+qui veillent dans l'ombre.</p>
+
+<p>Ailleurs, c'est le mystère, le silence, rien!</p>
+
+<p>La nuit où je notai ces impressions était celle de Noël.</p>
+
+<p>Les cloches de Saint-Germain-l'Auxerrois annonçaient
+la messe de minuit et leur son pénétrait, assourdi, dans les
+galeries sombres, aussi atone que la clarté lointaine des
+réverbères.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Deux gardiens poursuivant leur ronde nocturne venaient
+de s'engager dans la salle des Antiquités Egyptiennes.
+L'un portait une lanterne sourde. Précisons! Il importe
+de ne rien laisser dans le vague, que ce qui demeure
+inexplicable.</p>
+
+<p>Le premier s'appelait Bartissol et était du Midi... Il
+seyait au second, qui était Bas-Breton, de se nommer
+Logarec.</p>
+
+<p>&mdash;Entends, dit Bartissol! Voilà la messe qui sonne...
+Y en a qui vont réveillonner et bambocher toute la nuit...
+Qu'est-ce que ça te dit à toi, vieux?</p>
+
+<p>&mdash;A moi?... rien, fit Logarec rêveur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, à moi, ça me dit qu'on n'est pas de
+ceux-là, de ceux qui font la fête!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien sûr!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! voilà notre réveillon à nous.</p><span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[7]</a></span>
+
+<p>Et le Méridional, d'un geste rageur, déposa lourdement
+sa lanterne sur le sarcophage de la reine Tia.</p>
+
+<p>Ils s'arrêtèrent et s'adossèrent à la clôture placée devant
+les collections.</p>
+
+<p>Le Breton renversa son bicorne sur sa nuque, croisa
+les bras et se mit à suivre, en face de lui, les jeux de la
+lumière bleuâtre sur les glaces de la fenêtre.</p>
+
+<p>Là-bas, loin, sur la place, à l'origine de cette lumière,
+il suffit du passage d'une phalène, d'un insecte gros
+comme un rien, pour qu'ici, sur les vitres, ce soit une
+fantasmagorie énorme, aux larges ailes de vampire.</p>
+
+<p>On supposera peut-être que je prépare mon atmosphère?
+Non pas!... Que les sceptiques tentent l'expérience!
+Je crois plutôt, en certaines circonstances, à la
+collaboration secrète de phénomènes bizarres mus par un
+agent insaisissable, et provoquant l'événement qu'aucune
+des lois établies ne saurait expliquer.</p>
+
+<p>C'est précisément en cela que consiste le Merveilleux.</p>
+
+<p>Je ne dis rien d'autre que ce qui fut: un gardien du
+Louvre, qui se trouvait être Breton, regardait se jouer
+la lumière électrique sur les glaces d'une fenêtre de la
+salle des sarcophages.</p>
+
+<p>Et ce gardien disait:</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu, Bartissol, à quoi je songe?... aux nuits de
+Noël de chez nous. Elles étaient bleues comme celle-ci,
+à cause du clair de lune sur la neige, mais il y avait plus
+de neige dans ce temps-là qu'aujourd'hui... ou bien c'est le
+pays qui n'est pas le même... On allait en bande à la
+messe de minuit, et puis on revenait gelé, transi et bien
+content de trouver une bonne bûche qui pétillait dans
+l'âtre. Alors... on réveillonnait avec des crêpes, du boudin,
+et les anciens racontaient des histoires.</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! fit Bartissol, les vieux en ont toujours de
+bonnes.</p>
+
+<p>&mdash;La plupart du temps, reprit le Breton, c'étaient
+des contes qui font peur... Nous... les gosses, on dormait
+à moitié, mais on se réveillait toujours dès qu'on parlait<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[8]</a></span>
+du Korrigan.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! railla Bartissol, qu'est-ce que c'est que ça, le
+Korrigan?</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme qui dirait une sorte de loup-garou...</p>
+
+<p>&mdash;En as-tu vu?</p>
+
+<p>&mdash;Moi... non, mais il y a des gens qui en ont vu.</p>
+
+<p>&mdash;Et à quoi cela ressemble-t-il?... à une bête?</p>
+
+<p>&mdash;Non... Ce serait plutôt un homme... certains croient
+que c'est un damné... un mort qui revient, comprends-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous êtes gais là-bas, en Bretagne...
+Chez nous, à Pézenas, on réveillonne aussi, mais on
+chante et on boit, Bou Diou! et les garçons dansent avec
+les filles... ça, c'est s'amuser, quoi!... Enfin, bref, quelle
+figure a-t-il, ton Korrigan?</p>
+
+<p>&mdash;Cela dépend... Quelquefois, on ne voit que deux
+yeux...</p>
+
+<p>&mdash;Hein?... deux yeux, sans corps?</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît... Deux yeux qui brillent dans la nuit
+et qui se mettent à vous poursuivre... D'autres fois, cela
+vous saisit brusquement par derrière... vous renverse, et il
+y a des malheureux que l'on a trouvés morts, la figure
+déchirée... le ventre ouvert...</p>
+
+<p>&mdash;Brrr!...</p>
+
+<p>L'homme du Midi tortilla sa longue moustache d'un
+geste vainqueur d'ancien dragon et se mit à rire doucement.
+Il n'était pas de ceux qui croient aux Korrigans ni
+aux contes de bonne femme.</p>
+
+<p>Le petit Logarec, ancien quartier-maître de la flotte,
+se réservait et n'en pensait pas moins.</p>
+
+<p>Cependant, les deux gardiens tombèrent d'accord sur
+ce point qu'il était abusif, à l'heure où tous les vivants
+s'amusent, de condamner deux fonctionnaires à garder
+trois ou quatre personnages, défunts depuis des siècles.</p>
+
+<p>&mdash;Que l'on veille sur les diamants, dit Bartissol, je
+comprends; sur les tableaux, passe encore, mais supposer
+que quelqu'un aura jamais l'idée d'enlever une vieille<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[9]</a></span>
+dame comme cette reine-là...</p>
+
+<p>&mdash;Des fois..., répliqua Logarec.</p>
+
+<p>&mdash;Et que veux-tu qu'on en fasse?</p>
+
+<p>&mdash;Toi ou moi, rien, pardi! mais un savant, un collectionneur!
+ces gens-là n'ont pas des idées comme tout
+le monde... Avoue que c'est drôle tout de même, ces antiquités...
+Je trouve que ça vous a quelque chose d'impressionnant...</p>
+
+<p>Et, tout en parlant, Logarec, rêveur, contemplait la
+glace qui recouvrait le sarcophage dans lequel était
+enfermée la pauvre reine Tia.</p>
+
+<p>La tête et le haut du buste de la momie étaient dégagés
+des bandelettes, ainsi que ses mains, ramenées sous le
+menton. Ce masque de mort sévère, de couleur sombre,
+aux traits profondément accentués, paraissait de bronze.
+On l'eût pu prendre pour une figure sculptée en haut-relief,
+n'eût été une sorte d'humidité persistante entre les
+deux bords des paupières.</p>
+
+<p>Le gros &oelig;il de cyclope de la lanterne sourde posée
+sur la glace éclairait le visage en dessous et rebroussait
+de bas en haut toutes les ombres.</p>
+
+<p>Attiré, malgré lui, Bartissol regardait aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, vois-tu, fit Logarec, tu diras ce que tu voudras,
+mais ces morts-là ne sont pas comme les autres...
+Te figures-tu bien ce que nous serons, toi et moi, cinq
+ans seulement après qu'on nous aura enterrés?...</p>
+
+<p>&mdash;En voilà des idées... non, mais t'es pas un peu
+«marteau», mon pauvre Logarec?</p>
+
+<p>Bartissol avait la voix puissante et, dans le grand vide
+des hautes salles, les échos de cette voix répercutée par
+les caissons résonnaient étrangement.</p>
+
+<p>Il s'en aperçut, sans doute, car il continua, baissant
+le ton:</p>
+
+<p>&mdash;Satané «nigousse»! va! Il finirait par vous
+donner la tremblote.</p>
+
+<p>Puis haussant les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Ces Bretons! tous superstitieux comme des vieilles<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[10]</a></span>
+femmes.</p>
+
+<p>Et, pour se donner une contenance, le Méridional, plus
+impressionné qu'il ne voulait le paraître, repoussa de
+dépit la lanterne qui glissa sur la glace du sarcophage.</p>
+
+<p>Les ombres se déplacèrent violemment, bouleversant
+les traits de la momie et, subitement, le visage de la reine
+Tia changea d'expression.</p>
+
+<p>Bartissol tourna le dos.</p>
+
+<p>Quant à Logarec, il coulait un regard furtif vers ce
+masque mystérieux qui l'attirait étrangement.</p>
+
+<p>Tout à coup, il tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu donc? demanda Bartissol en faisant lui-même
+un mouvement involontaire.</p>
+
+<p>&mdash;Moi... rien... répondit Logarec.</p>
+
+<p>Le Méridional fit claquer ses doigts.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toutes tes histoires aussi... Secouons-nous.
+Bon Dieu... Tiens, entends-tu comme on chante dans la
+rue... A Pézenas, on est gai comme cela... pas de fête
+sans chansons. Crier à pleine gorge, voilà qui vous
+chasse les idées noires... mais on n'en a pas chez nous.
+Aussi, on chante toujours... Je me rappelle, l'année où
+j'ai tiré au sort...</p>
+
+<p>Brusquement, Bartissol se sentit saisir par le bras.</p>
+
+<p>Logarec fixait sur lui deux yeux agrandis par la peur.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as entendu?... souffla-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?... les «réveillonneurs» qui chantent?</p>
+
+<p>&mdash;Non... là... je ne sais pas... Quelque chose a craqué!...</p>
+
+<p>&mdash;Bah!... c'est une lame de parquet...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas... c'était comme qui dirait dans
+l'air...</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne vas pas croire que c'est le Korrigan... je
+suppose...</p>
+
+<p>&mdash;Ne ris pas, Bartissol, je te dis que quelque chose
+a craqué...</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui... c'est le parquet... parbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Non... Cela sonnait le creux...</p><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[11]</a></span>
+
+<p>&mdash;Le creux!... le creux!... tu ferais devenir les gens
+fous, ma parole... Tu sais pourtant bien que le parquet
+est mauvais, qu'il y a un tas de lames qui fléchissent...
+même qu'on a déjà fait trente-six enquêtes pour le réparer...
+mais avec l'administration!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois? interrogea Logarec anxieux...</p>
+
+<p>&mdash;Quand je te le dis... tiens, prends la lanterne, tu
+vas voir... je vais te montrer l'endroit où...</p>
+
+<p>Bartissol n'acheva pas...</p>
+
+<p>Un craquement bien distinct cette fois, sonore, indéniable,
+venait de se faire entendre et, comme l'avait dit
+le Breton, il paraissait s'être produit en l'air, à hauteur
+d'homme.</p>
+
+<p>&mdash;Hein? balbutia Logarec, tu vois bien que ce n'est
+pas le parquet?...</p>
+
+<p>&mdash;Ça vient des portes, alors, jeta Bartissol en se
+hâtant vers la sortie.</p>
+
+<p>Logarec, tenant en main la lanterne sourde, rejoignit
+son compagnon.</p>
+
+<p>Ils examinèrent successivement les deux portes de dégagement,
+placées vis-à-vis l'une de l'autre.</p>
+
+<p>Elles étaient d'ailleurs fermées.</p>
+
+<p>&mdash;Ça a pu craquer tout de même, hasarda Bartissol.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, peut-être...</p>
+
+<p>Et Logarec désignait la grande vitrine qui fait face
+aux fenêtres.</p>
+
+<p>Ils s'approchèrent.</p>
+
+<p>Le rayon projeté par la lanterne sourde fit scintiller
+les dorures d'un autre sarcophage vide, celui-là, et placé
+debout à gauche de la baie.</p>
+
+<p>A l'instant même où la projection mettait en lumière
+l'effigie du personnage égyptien qui avait été enseveli
+dans cette haute boîte, un nouveau craquement retentit...
+Et celui-là sonnait le creux... il provenait sûrement du
+sarcophage!...</p>
+
+<p>Les deux gardiens s'arrêtèrent et, d'un même mouvement,
+se montrèrent le couvercle sommé d'une face grimaçante<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[12]</a></span>
+et surchargé de lamelles d'or.</p>
+
+<p>Le sourire figé du Pharaon semblait rivé sur eux!</p>
+
+<p>Puis, ce sourire s'effaça... les yeux d'émail brillèrent
+et parurent glisser comme des yeux vivants qui suivent
+la fuite d'une image...</p>
+
+<p>C'était maintenant un grincement continu... la figure
+virait à gauche d'une seule pièce...</p>
+
+<p>Et les gardiens n'avaient conscience que d'une chose...
+c'est que le sarcophage allait s'ouvrir!...</p>
+
+<p>De son mouvement lent et régulier, le couvercle continuait
+de tourner.</p>
+
+<p>Cela ne dut pas en réalité durer plus de quelques
+secondes, mais, dans l'état de surexcitation où se trouvaient
+les deux témoins de cet effarant spectacle, ces
+secondes-là valaient une éternité.</p>
+
+<p>J'ai déjà expliqué que le sarcophage était placé debout
+sur le côté gauche de la porte vitrée qui fait communiquer
+les deux salles...</p>
+
+<p>D'ailleurs tous les visiteurs du Louvre qui ont traversé
+ces galeries avant leur réinstallation, se rappellent certainement
+cette gaine oblongue, habillée de haut en bas de
+signes polychromes et terminée par une effigie de roi mort
+qui vous regarde de façon inquiétante. Pour peu qu'ils
+veuillent prendre, à cette heure nocturne, la place de mes
+deux gardiens, ils conviendront sans peine du tragique de
+la situation.</p>
+
+<p>Logarec n'avait pas lâché la lanterne, et le tremblement
+qui agitait son bras faisait courir sur le mur, au-dessus
+du sarcophage, à sa droite, à sa gauche, des ombres
+fantastiques...</p>
+
+<p>Un heurt sourd!...</p>
+
+<p>Le couvercle venait de se rabattre sur le chambranle
+de la porte vitrée...</p>
+
+<p>Les deux gardiens comprirent, plutôt qu'ils ne le virent,
+que la cavité de la bière béait devant eux.</p>
+
+<p>La lumière, dans les mains de Logarec, dansait de<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[13]</a></span>
+façon désordonnée et à cette lueur incertaine et mouvante,
+ils distinguaient dans la boîte funèbre une vague forme
+humaine, toute droite, et qui bougeait.</p>
+
+<p>Un bras noir se dressa soudain et, aussitôt, une
+silhouette démesurée se profila sur la muraille.</p>
+
+<p>Alors, ils n'y tinrent plus... Le Breton laissa choir
+sa lanterne et tous deux prirent la fuite avec le sentiment
+très net que le Ramsès au grand bras tendu les
+poursuivait.</p>
+
+<p>Dans sa chute, la lumière s'était éteinte... En revanche,
+la clarté de la lune entrait maintenant à flots par les
+fenêtres et étendait, de distance en distance, de grands
+rectangles blancs régulièrement coupés de croisillons noirs.</p>
+
+<p>Et tandis que se multipliaient, se heurtaient, au profond
+des ténèbres, les échos soulevés par les pas précipités
+des fugitifs, dans le pâle rayon lunaire, un homme avançait
+sans bruit...
+
+
+
+
+<h2><a name="ch2" id="ch2"></a>II</h2><span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[14]</a></span>
+
+<h5>L'ALERTE</h5>
+
+
+<p>Logarec et Bartissol traversèrent en courant la salle
+où grimacent dans les vitrines les innombrables divinités
+égyptiennes, la salle des Colonnes, la salle des Bijoux
+Anciens... Ils franchirent la Rotonde d'Apollon et se
+jetèrent comme des fous dans l'escalier que domine la
+<i>Victoire de Samothrace</i>.</p>
+
+<p>Là, Logarec osa se retourner.</p>
+
+<p>Rien!...</p>
+
+<p>Rien que les immenses ailes éployées de la colossale
+déesse décapitée.</p>
+
+<p>Bartissol se devait de paraître audacieux jusqu'au
+bout.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut prévenir le chef, dit-il résolument.</p>
+
+<p>&mdash;Vas-y... toi... fit Logarec...</p>
+
+<p>&mdash;Non... suis-moi... il nous croira mieux si nous
+sommes deux.</p>
+
+<p>Logarec se rendit d'autant plus volontiers à cette
+excellente raison que ce vaste escalier sonore et vide le
+glaçait d'épouvante.</p>
+
+<p>Ils montèrent.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Quelques minutes après, trois hommes arrivaient devant
+la <i>Victoire de Samothrace</i>, puis grimpaient les marches
+qui précèdent la Rotonde d'Apollon.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là, chef, indiqua Logarec en tendant une
+main qui tremblait dans la direction des salles obscures.</p>
+
+<p>Ils allaient poser le pied sur le seuil de la première<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[15]</a></span>
+galerie, lorsqu'un autre veilleur, affolé, fit soudain irruption
+en bousculant le gardien-chef qui fut projeté contre
+le mur.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?... qu'est-ce qu'il y a encore? s'écria une
+grosse voix enrouée.</p>
+
+<p>Logarec et Bartissol se tenaient prudemment l'un derrière
+l'autre.</p>
+
+<p>L'homme, bouche bée, regardait son chef sans parvenir
+à articuler un mot.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous à la fin, ordonna le supérieur...
+Vous avez vu quelqu'un?...</p>
+
+<p>&mdash;Eux... chef, bredouilla le veilleur... en désignant
+Logarec et Bartissol... Je les ai aperçus... ils couraient...
+et puis, derrière eux, un moment après... quelque chose
+est apparu... on aurait dit un homme, mais je ne suis pas
+bien sûr... cela ne faisait pas de bruit... on aurait juré...</p>
+
+<p>&mdash;Où étiez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Là, dans la salle des Bijoux Anciens...</p>
+
+<p>&mdash;Et ce... que vous avez vu, venait d'où?</p>
+
+<p>&mdash;De là-bas, répondit le veilleur, en montrant l'enfilade
+des salles...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, il fallait appeler, couper la retraite à cet
+homme, si homme il y a... où est-il allé?</p>
+
+<p>Le fonctionnaire eut un geste vague...</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il est descendu, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, les veilleurs d'en bas l'auront vu sortir...,
+qu'on aille les chercher... ou plutôt non... je vais les faire
+monter.</p>
+
+<p>Et il appela:</p>
+
+<p>&mdash;Heurtebize!... Papillon!...</p>
+
+<p>Deux gardiens somnolents montèrent pesamment l'escalier.
+Ils n'avaient rien vu et considéraient, ahuris, un peu
+narquois, ce groupe de quatre hommes dont trois étaient
+livides.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, par ici, s'écria le chef en se frappant le
+front...</p>
+
+<p>Il fit quelques pas et, s'arrêtant devant la porte d'Apollon,<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[16]</a></span>
+il dit à Bartissol:</p>
+
+<p>&mdash;Allez me chercher Caraton.</p>
+
+<p>Celui-ci arriva bientôt. C'était le préposé à la garde
+des Diamants de la Couronne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien quelque chose? lui demanda le
+chef.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais qu'il y a alerte, mais j'ignore de quoi il
+s'agit.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous n'avez rien vu?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, chef.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, s'écria le gradé, cet homme n'a pourtant
+pas pu s'envoler?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est que ce n'était pas un homme, murmura
+Logarec... du moins, un homme vivant...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous me chantez là? espèce de
+serin.</p>
+
+<p>&mdash;Demandez à Bartissol, chef.</p>
+
+<p>&mdash;C'est sorti d'un sarcophage, affirma le Méridional.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour le coup, c'est trop fort...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... le sarcophage s'est ouvert, ça... je l'ai vu...
+je ne rêvais pas...</p>
+
+<p>Le chef haussa les épaules, puis il dit brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien... allons voir... suivez-moi tous et attention,
+hein? que l'on referme les portes, après que nous
+serons passés.</p>
+
+<p>Logarec, Bartissol, leur camarade de la salle des
+Bijoux Anciens, les deux gardiens du grand escalier et
+celui de la galerie d'Apollon, emboîtèrent le pas à leur
+supérieur.</p>
+
+<p>On arriva dans la salle où avait eu lieu la scène fantastique,
+cause de tout ce branle-bas.</p>
+
+<p>Les deux gardiens, témoins de l'étrange aventure, poussèrent
+une exclamation en désignant le sarcophage placé
+à gauche de la porte vitrée... Le couvercle s'était refermé
+et la figure noire du Ramsès fixait sur la petite troupe son
+immuable sourire énigmatique.</p>
+
+<p>&mdash;Il était ouvert, pourtant, haleta Logarec...</p><span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[17]</a></span>
+
+<p>&mdash;Quoi? fit le chef?... ce sarcophage?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, chef, il s'est ouvert devant nous.</p>
+
+<p>Le supérieur incrédule fit pivoter le couvercle...</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, il n'y a rien, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que la momie s'en est allée, alors.</p>
+
+<p>&mdash;La momie?... quelle momie? vous savez bien que
+ce sarcophage-là est toujours vide...</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant... la forme que nous avons vue...</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, j'ai vu quelque chose, intervint le gardien
+de la salle des Bijoux Anciens.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! parbleu oui, fit le chef, vous avez vu passer
+ces deux poltrons-là...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais derrière eux...</p>
+
+<p>&mdash;Derrière eux?... vous avez aperçu leur ombre au
+clair de lune... C'est stupide... toute cette histoire ne
+tient pas debout... que chacun retourne à son poste et que
+cela soit fini.</p>
+
+<p>Les gardiens se dispersèrent; on rouvrit les portes et
+les veilleurs allèrent reprendre leur faction.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le gardien-chef venait de s'engager dans l'escalier qui
+conduit à son logement, situé sous les combles, lorsqu'un
+cri le cloua au sol.</p>
+
+<p>Au même instant, il vit une masse débouler à ses pieds,
+trébucher et se retenir au mur. Un bicorne roula sur les
+marches de l'escalier.</p>
+
+<p>Le chef reconnut le gardien des Diamants de la Couronne.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, qu'y a-t-il, mais parlez donc, animal!</p>
+
+<p>Le pauvre garçon ne parvenait qu'à proférer un son
+rauque qui sortait de sa gorge, continûment:</p>
+
+<p>&mdash;O... ô... ô... oh!</p>
+
+<p>Et son doigt tendu montrait la galerie d'Apollon...</p>
+
+<p>Interloqué, le gardien-chef vint à ce malheureux qui
+tremblait et le secoua rudement par les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Mais parlez donc, s'écria-t-il, qu'est-ce qu'il y<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[18]</a></span>
+a?... qu'avez-vous vu?</p>
+
+<p>L'autre regardait le supérieur de ses grands yeux
+hagards..., ses lèvres remuaient, mais il n'en sortait que
+des sons inintelligibles!...</p>
+
+<p>A la fin, cependant, des mots se précisèrent:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a... il y a... balbutia-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?... bon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Il y a... chef... qu'on a volé...</p>
+
+<p>&mdash;On a volé!... Qu'est-ce qu'on a volé?</p>
+
+<p>&mdash;Le... le... «Régent», chef..., oui... le...
+Régent!...</p>
+
+<p>Et le gardien s'effondra sous le poids de cet aveu.</p>
+
+<p>La face déjà congestionnée du chef devint pourpre...,
+la surprise, l'émotion, la colère le suffoquaient.</p>
+
+<p>Il se mit à crier à tue-tête:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes fou!... volé!... volé!... le Régent!...
+vous êtes fou!... fou, vous dis-je.</p>
+
+<p>Mais tout en se rassurant de la sorte, il n'en prenait
+pas moins le subalterne par le bras, le poussait devant lui,
+et, son falot dans la main droite, se ruait vers la galerie
+d'Apollon.</p>
+
+<p>Alors, le malheureux gardien montra la vitrine où sont
+exposés les Diamants de la Couronne:</p>
+
+<p>&mdash;Là!... là!..., fit-il.</p>
+
+<p>Il n'en dit pas davantage, mais le spectacle qui se
+présentait en ce moment aux yeux du supérieur en disait
+plus long que tous les commentaires.</p>
+
+<p>Il rugit, serra les poings:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vingt Dieux de vingt Dieux!... les misérables!...</p>
+
+<p>Un rectangle, juste assez grand pour livrer passage à
+une main, était nettement découpé dans la glace de la
+vitrine. Le morceau enlevé était posé tout à côté; un petit
+amas de mastic où se voyaient encore des empreintes de
+doigts, occupait le milieu de ce carré de verre. Et, à la
+hauteur de l'ouverture béante, le fin support d'argent sur
+lequel le célèbre joyau se présentait naguère, libre de<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[19]</a></span>
+tout contact, en pleine lumière, ce support se courbait à
+sa place habituelle comme un point d'interrogation, tendant
+ironiquement sa griffe vide!</p>
+
+<p>C'était fou, en effet, invraisemblable, inadmissible!...</p>
+
+<p>Et pourtant, le fait était là...</p>
+
+<p>On avait volé le Régent, en plein musée du Louvre,
+à la barbe de son gardien!</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch3" id="ch3"></a>III</h2><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[20]</a></span>
+
+<h5>QUELQUES TRAITS DE LUMIÈRE SUR LE MYSTÈRE</h5>
+
+
+<p>Oui, on avait volé le Régent!</p>
+
+<p>Et j'en puis ici fournir la certitude avec quelques
+preuves à l'appui, puisque le voleur... c'était Moi!</p>
+
+<p>Bien qu'assez réservé de ma nature, j'estime que le
+moment est peut-être venu de me présenter.</p>
+
+<p>Je me nomme George-Edgar Pipe, sujet anglais, cambrioleur
+professionnel, et jouissant, en la matière, de
+quelque autorité. Certes, mon nom n'a point d'éclat; il
+n'a figuré sur aucune manchette de journal, bien que
+mes «exploits» aient, durant cinq années, défrayé les
+chroniques des Deux-Mondes.</p>
+
+<p>La raison de cette obscurité?... elle est bien simple;
+jamais je ne me suis laissé prendre.</p>
+
+<p>Le cas me paraît assez exceptionnel pour que j'en fasse
+ici mention; il explique, au surplus, comment, si mes
+actions sont devenues célèbres, mon nom est demeuré
+parfaitement ignoré.</p>
+
+<p>Je ne taxerai pas à ce propos le Destin d'injustice, à
+l'exemple de certains auteurs de mémoires. Cette obscurité
+me plaît... Je suis modeste.</p>
+
+<p>Toutefois, l'heure est venue de sortir de ma tour
+d'ivoire, d'abord parce que, retiré des affaires, j'ai désormais
+quelques loisirs et, ensuite, parce que la prescription
+m'est acquise et que ma liberté n'aura pas à souffrir des
+aveux que je pourrai faire.</p>
+
+<p>Donc, on s'est beaucoup occupé de moi sans me nommer
+jamais. Néanmoins, mes «exploits» offrent tous un<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[21]</a></span>
+trait caractéristique auquel il est aise de les reconnaître.</p>
+
+<p>Ce trait est justement leur anonymat.</p>
+
+<p>Tous les grands vols, cambriolages et autres coups
+d'audace dont l'auteur est demeuré inconnu, tous ceux-là
+sont de moi.</p>
+
+<p>Je peux bien le dire aujourd'hui, puisque la justice ne
+me fera plus l'honneur de s'occuper de mon humble personne.</p>
+
+<p>Je me ferai cependant un devoir d'exposer par le détail
+mes façons de procéder.</p>
+
+<p>Cette relation sera, je l'espère, de grand enseignement,
+car ne s'improvise pas cambrioleur qui en a fantaisie.</p>
+
+<p>C'est mieux qu'un métier, c'est un sacerdoce. Ses fidèles
+sont de grands méconnus. Le cambrioleur n'est-il point,
+comme l'a si bien dit Stevenson, le seul aventurier qui
+nous reste ici-bas?... Songez donc à la lutte incessante
+qu'il livre, un contre tous, seul contre la société civilisée
+tout entière. Et le courage donc? Avouez qu'il en faut
+une jolie dose pour s'introduire la nuit dans une maison,
+crocheter une serrure, forcer une porte sans savoir ce que
+l'on trouvera derrière... Ah! on paye souvent bien cher,
+vous pouvez me croire, les quelques bénéfices que l'on
+retire de telles expéditions.</p>
+
+<p>La suite de ce récit me donnera raison ou tort, mais
+j'ai conscience d'accomplir une &oelig;uvre de justice en réhabilitant
+un art que trop de maladroits ont compromis et
+que l'aveuglement des masses a taxé stupidement d'infamie.</p>
+
+<p>Mais, m'objectera-t-on, pourquoi vous, un sujet anglais,
+êtes-vous venu vous faire la main en France?</p>
+
+<p>L'explication est des plus simples.</p>
+
+<p>J'avais, depuis longtemps, formé le projet d'enlever,
+non point de ces objets de pacotille que tous les bourgeois
+ont chez eux, mais une pièce rare, unique, qui eût un
+nom, une histoire et représentât une fortune. Les pierreries
+célèbres, celles qu'ont portées les rois, me semblaient<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[22]</a></span>
+répondre à mon dessein.</p>
+
+<p>Pour quelle raison, alors, suis-je venu en France?</p>
+
+<p>Sans doute, nous avons des diamants, de célèbres diamants
+comme ceux de la couronne d'Angleterre, par
+exemple; mais, je le déclarerai tout net: ils sont mieux
+gardés que chez vous. La France apparaît aux étrangers
+comme un vrai pays de cocagne, et cela est particulièrement
+vrai pour les gentlemen qui s'adonnent au cambriolage.</p>
+
+<p>Ici, point de ces promiscuités fâcheuses avec des surveillants
+d'éducation précaire... on n'est jamais obligé de
+se colleter avec des malappris... Tout vous est largement
+ouvert... On est chez soi... Il n'y a qu'à se baisser pour
+prendre, si le c&oelig;ur vous en dit.</p>
+
+<p>La France est, avant tout, le pays du savoir-vivre.</p>
+
+<p>Autre motif: si l'on est pris&mdash;car il faut tout prévoir&mdash;si
+l'on est pris, cela devient sérieux en Angleterre
+et désobligeant au possible: dix ans de <i>hard labour</i> pour
+la moindre des peccadilles, autant dire la mort civile et
+naturelle par surcroît.</p>
+
+<p>Inversement, que risque-t-on chez vous? Cinq ans, dix
+ans de villégiature qu'on n'aurait jamais songé à s'offrir;
+un voyage au long cours dans des régions clémentes, au
+climat sain et tempéré, sous des cieux toujours bleus, au
+milieu de décors féeriques.</p>
+
+<p>On s'évade facilement de ces régions-là... et l'on peut,
+au retour, se refaire une situation. On a acquis de l'expérience
+et la considération qui entoure généralement les
+voyageurs.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi j'ai choisi la France... Résolu à commettre
+un vol qui en valût la peine, je décidai de m'emparer
+du Régent.</p>
+
+<p>Pour mener mon projet à bien, je choisis le jour de
+Noël, qui est d'heureux augure en Angleterre et, dans
+l'après-midi du 24 décembre, je me mêlai aux nombreux
+curieux qui s'écrasaient dans les galeries du Louvre.</p>
+
+<p>Après un examen attentif des locaux, mon plan fut<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[23]</a></span>
+vite arrêté; je devais attendre la nuit, sans trahir ma présence,
+dans les salles du musée même.</p>
+
+<p>Cela m'évitait d'avoir recours au procédé de l'escalade
+et s'accordait mieux avec mon caractère qui ne
+désire qu'une chose: passer inaperçu.</p>
+
+<p>Après avoir inspecté les diverses salles du Louvre,
+j'optai pour celle des Antiquités égyptiennes, où sont
+exposées les momies, salle assez peu fréquentée du public
+et, profitant d'un moment où il n'y avait personne, je me
+glissai rapidement dans une haute boîte, sorte de gaine
+oblongue qui&mdash;je m'en étais assuré quelques minutes
+auparavant&mdash;était vide et pouvait contenir un locataire
+de ma modeste corpulence.</p>
+
+<p>Je ne sais s'il vous est arrivé d'habiter quelque temps
+dans l'intérieur d'un sarcophage... Ceux qui l'auront tenté
+me comprendront. A vrai dire, on y est très mal; on y
+respire à grand'peine, et cela sent affreusement le moisi.</p>
+
+<p>Mais la situation s'aggrave lorsqu'on y doit rester des
+heures comme c'était mon cas.</p>
+
+<p>La nuit vint; j'entendis fermer les portes... Les minutes
+s'écoulaient, lentes, lentes! et j'avais l'impression, à la
+longue, de revivre les millénaires qui nous séparent de la
+première dynastie.</p>
+
+<p>J'étais fort indécis en somme... Comment sortirais-je
+de là? Je n'avais encore rien trouvé lorsque, vers minuit,
+j'entendis les gardiens pénétrer dans la salle. Ils s'arrêtèrent,
+se mirent à causer et, n'ayant rien de mieux à faire,
+j'écoutai.</p>
+
+<p>On sait quels étaient leurs propos. La contemplation
+prolongée de la reine Tia, les considérations funèbres qui
+s'ensuivirent, la nuit, la solitude et le naturel superstitieux
+de l'un d'eux les mettaient dans un état d'infériorité
+certaine.</p>
+
+<p>Ce me fut une inspiration. Plutôt que de compter sur
+le hasard qui pourrait bien ne point se manifester, je
+résolus de mettre à profit l'énervement de mes deux<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[24]</a></span>
+gêneurs et de frapper un grand coup.</p>
+
+<p>C'est alors que je commençai à remuer doucement dans
+mon sarcophage.</p>
+
+<p>L'effet fut prompt et rassurant... Les gardiens avaient
+peur... Ils n'étaient plus à craindre. Je graduai mes effets
+de terreur en souriant de leur épouvante... Alors, bien
+sûr de moi, je poussai l'audace jusqu'à m'évader de mon
+coffre, je ne dirai pas à leur nez, car ils fuyaient déjà à
+toutes jambes. J'étais libre de mes mouvements et seul
+dans cette salle tout à l'heure trop bien surveillée.</p>
+
+<p>N'avais-je pas raison de proclamer plus haut ma foi
+dans l'influence que peut avoir le Merveilleux?</p>
+
+<p>Cependant je n'étais pas au bout de mes peines. Il me
+fallait gagner la galerie d'Apollon, où je savais qu'était
+exposé le Régent, mais que je savais aussi spécialement
+gardée par un veilleur de nuit.</p>
+
+<p>Je me lançai provisoirement sur les traces de mes deux
+nigauds, de ce pas subreptice et silencieux qui convient
+au fantôme d'un Pharaon.</p>
+
+<p>Je vis bien, en traversant une salle, que mon apparition
+faisait quelque impression sur un gardien probablement
+dérangé dans son sommeil... L'alarme allait être donnée;
+je ne pouvais songer d'ailleurs à me risquer à l'aveuglette
+dans la galerie d'Apollon, et comme je venais d'arriver
+en haut de l'escalier de la Victoire, je m'aperçus que
+l'on avait là, fort à propos, reconstitué certain portique
+orné de deux cariatides provenant, je crois, des ruines
+de Delphes.</p>
+
+<p>Ce détail a peu d'importance; ce qui en avait plus pour
+moi, c'est qu'on avait, au fond de ce portique, tendu
+un rideau à la grecque dans le dos des deux cariatides.</p>
+
+<p>Je me cachai derrière ce rideau et attendis.</p>
+
+<p>J'assistai dans cet incognito qui me sied au conciliabule
+d'un homme à grosse voix et de mes deux gardiens
+de la salle des Antiquités Egyptiennes, puis je compris que
+le veilleur des diamants était appelé et convié à se joindre<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[25]</a></span>
+à la ronde.</p>
+
+<p>Alors je sortis doucement de ma cachette et revins à
+pas de loup vers la Rotonde.</p>
+
+<p>Tout le monde était occupé à discuter dans la salle
+des momies.</p>
+
+<p>Moi, le plus doucement possible, je gagnai la galerie
+d'Apollon... Elle était vide, comme je m'en doutais.</p>
+
+<p>Vite, ma petite lampe de poche, mon diamant de
+vitrier! Les feux du Régent guident ma main à travers
+la vitrine... Zzz!... Zzz!... Zzz!... Zzz!... quatre coups
+de diamant en rectangle... Je colle un paquet de mastic
+sur la partie délimitée... Je tire à moi, la vitrine est
+ouverte!... Je recueille le Régent, le mets dans mon gousset,
+puis j'ouvre sans bruit une fenêtre à laquelle j'attache
+la cordelette de soie qui ne me quitte jamais, et je me
+lance dans le vide.</p>
+
+<p>Il était temps; des pas se rapprochaient.</p>
+
+<p>Que l'on se figure, si l'on peut, la joie d'un heureux
+cambrioleur arrivant sans accroc, au pied du mur du
+Louvre, avec le Régent dans sa poche!...</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch4" id="ch4"></a>IV</h2><span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[26]</a></span>
+
+<h5>OU IL EST PROUVÉ UNE FOIS DE PLUS QUE L'HOMME
+N'EST QU'UN JOUET ENTRE LES MAINS DU DESTIN</h5>
+
+
+<p>Je vois d'ici le lecteur sourire et je devine la pensée
+qui lui est venue à l'esprit.</p>
+
+<p>Il se dit évidemment: «Quel être naïf que ce cambrioleur
+qui se figure pouvoir convertir en espèces un diamant
+connu de tous... Mais le premier marchand auquel
+il l'offrira le fera tout de suite arrêter, c'est certain.»</p>
+
+<p>Non, ce n'est pas si certain que cela. Voyons, vous
+supposez bien qu'un homme de mon acabit, un professionnel
+du cambriolage ne se serait pas risqué à tenter
+un coup comme celui-là, s'il n'avait su d'avance où placer
+le «produit de son travail». Je ne suis plus un novice
+et la discrétion que j'observe en toutes choses m'a valu
+la confiance, je dirai plus, l'amitié de certain négociant
+d'Amsterdam qui s'entend, comme pas un, à tailler le
+diamant.</p>
+
+<p>C'est à lui que je m'adresserai. Il partagera le Régent
+en plusieurs morceaux et le vendra ainsi au détail, en
+prélevant, comme il est juste, pour sa part, une sérieuse
+commission. Tout compte fait, il me reviendra de cette
+vente quelques petits millions que je saurai employer, je
+vous prie de le croire.</p>
+
+<p>Edith, d'ailleurs, m'aidera de son mieux, car pour
+gaspiller l'argent, elle n'a pas sa pareille.</p>
+
+<p>Puisque je viens de prononcer le nom d'Edith, je
+crois que je ne dois plus tarder à vous la présenter. Edith
+est ma maîtresse, une maîtresse ravissante, exquise, jolie,
+comme le sont les Anglaises quand elles se mettent à être<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[27]</a></span>
+jolies. Je l'ai connue à Ramsgate où j'étais allé me reposer
+un peu des fatigues du métier, il y a de cela un an,
+et j'avoue que, depuis notre première rencontre, elle a
+toujours fait preuve d'une fidélité vraiment exemplaire.
+De plus, et cela est aussi très appréciable, aucun nuage
+n'est venu ternir notre lune de miel.</p>
+
+<p>Bien entendu, je n'ai jamais révélé ma profession à
+Edith, car les femmes, si parfaites qu'elles soient, ont
+toujours une tendance à trop bavarder et, bien que je
+m'honore de pratiquer le cambriolage, j'ai craint qu'elle
+n'éprouvât quelque répugnance pour cette sorte d'art que
+réprouve une morale trop étroite. Elle me croit, sinon
+riche, du moins fort à l'aise et ignore, la pauvre chatte,
+que les deux billets de mille francs qui se trouvent dans
+mon secrétaire constituent pour l'instant toute ma fortune.</p>
+
+<p>C'est, vous le devinez, à Edith que je songeais en regagnant
+pédestrement mon domicile, là-haut, sur la butte
+Montmartre.</p>
+
+<p>La période de morte-saison que je venais de traverser
+ne m'avait pas permis de m'installer, comme je le souhaitais,
+dans un quartier aristocratique, mais bientôt ce désir
+se trouverait exaucé, grâce au Régent, et George-Edgar
+Pipe, au lieu d'habiter un petit logement meublé de deux
+cents francs par mois, aurait son hôtel à lui, ses domestiques,
+son auto.</p>
+
+<p>Alors, les gens qui aujourd'hui le regardaient avec
+mépris, ambitionneraient l'honneur de lui être présentés,
+car à Paris, comme à Londres, cela est un fait constant,
+on ne s'inquiète guère de savoir comment les gens se sont
+enrichis. Les moyens employés pour parvenir importent
+peu, c'est le résultat qui est tout.</p>
+
+<p>Or, le «résultat», je l'avais là, dans la poche de
+mon gilet, sous la forme d'un petit polyèdre que je palpais
+amoureusement, de temps à autre, entre le pouce et
+l'index.</p>
+
+<p>Au moment où j'arrivais devant ma porte, une crainte
+me saisit. Depuis que je vivais avec Edith, c'était la première<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[28]</a></span>
+fois que je découchais...</p>
+
+<p>Comment allait-elle prendre la chose?</p>
+
+<p>Bah! me dis-je, je trouverai bien un prétexte pour
+m'excuser... Et tout en montant l'escalier, je préparais ma
+défense, mais, chose curieuse, moi qui d'ordinaire ne
+manque pas d'imagination, j'avais beau me torturer la
+cervelle, je ne trouvais rien... mais là, absolument rien.</p>
+
+<p>En désespoir de cause, je me résolus à invoquer l'excuse
+de l'attaque nocturne... Cela réussit toujours et
+a l'avantage d'exciter terriblement les nerfs des femmes...
+C'est cela... Je dirais que l'on m'avait attaqué,
+que fort heureusement des agents étaient accourus à mon
+appel, que l'on avait arrêté mes agresseurs, et que j'avais
+dû aller au poste pour y décliner mes nom et qualité,
+subir la confrontation de rigueur et signer une plainte en
+bonne et due forme...</p>
+
+<p>Edith, à n'en pas douter, se laisserait facilement convaincre...
+Peut-être ferait-elle un peu la moue, mais j'ai
+un moyen infaillible pour dérider mon adorable maîtresse
+et la rendre plus aimante que jamais.</p>
+
+<p>J'introduisis doucement ma clef dans la serrure, ouvris
+la porte et la refermai sans bruit, puis, après m'être
+débarrassé dans le vestibule de mon chapeau et de mon
+pardessus, je me dirigeai vers la chambre d'Edith&mdash;la
+nôtre par conséquent, car vous supposez bien que nous
+ne faisions pas lit à part. D'ordinaire, une petite lampe
+d'albâtre brûlait, toute la nuit, sur la cheminée, aussi
+fus-je assez surpris de trouver la pièce obscure... J'avançai
+de quelques pas, cherchai en tâtonnant le commutateur.
+Une clarté brusque jaillit et je constatai, avec
+une émotion que l'on s'imagine sans peine, que le lit
+était vide.</p>
+
+<p>Edith, elle aussi, avait découché!</p>
+
+<p>Je ne pus croire, tout d'abord, à une telle audace de
+sa part. Edith était plutôt d'une nature timide et il me
+semblait impossible qu'elle eût pris, en ne me voyant pas
+rentrer, une si brutale décision. Sans doute était-elle<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[29]</a></span>
+allée à ma rencontre... et je la verrais bientôt reparaître...
+Peut-être aussi, comme elle était très peureuse, s'était-elle
+réfugiée chez une voisine qui habitait sur le même palier et
+nous rendait, de temps à autre, quelques menus services.</p>
+
+<p>J'errais dans la chambre, comme une âme en peine,
+inquiet et furieux tout à la fois, quand un billet placé
+sur la table de nuit frappa mes regards. Je m'approchai
+vivement, m'emparai de ce papier et ne pus retenir un cri
+de rage.</p>
+
+<p>Edith était partie... elle avait, c'est le cas de le dire,
+filé à l'anglaise!</p>
+
+<blockquote>
+<p>«Mon cher Edgar, m'expliquait-elle, l'air de Paris
+ne me vaut rien et je sens bien que je ne m'habituerai
+jamais à la vie française... Excusez-moi de vous quitter
+si brusquement, mais je ne pouvais plus y tenir... J'ai ce
+que nous appelons là-bas le <i>homesickness</i><a id="FNanchor_1" name="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> et j'ai besoin
+de me retremper un peu dans l'atmosphère du Strand et
+de Piccadilly. J'ose espérer que vous vous consolerez
+vite, et que vous m'excuserez aussi de vous avoir «emprunté»
+quelque argent pour couvrir mes frais de voyage
+et me permettre de vivre tranquille, en attendant que je
+trouve une situation. J'ai pris les deux mille francs qui
+étaient dans le secrétaire et je vous les renverrai peut-être
+un jour. Dans le cas où vous déménageriez, prévenez-moi
+poste restante, bureau de Charing Cross. Je ne vous dis
+pas adieu, Edgar, car j'espère bien vous revoir. Je vous
+aime encore, croyez-le, mais décidément, je m'ennuyais
+trop à Paris...»</p>
+</blockquote>
+
+<p>Bien que je sois, depuis longtemps, cuirassé contre les
+coups du sort, j'avoue que celui-là me sembla plutôt dur
+et que, dans ma rage, je prodiguai à Edith tous les noms
+que le <i>slang</i> de Whitechapel réserve d'ordinaire aux
+affreuses créatures d'Aldgate ou de Drury-Lane... Il y
+avait sur la cheminée un portrait de ma maîtresse, je le
+jetai sur le parquet, le piétinai avec frénésie et lacérai<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[30]</a></span>
+furieusement le kimono de soie bleue qu'elle avait oublié
+sur un fauteuil.</p>
+
+<p>Ainsi, elle avait fui, la petite hypocrite, fui en emportant
+toutes mes économies: ces deux mille francs sur lesquels
+je comptais pour passer en Hollande!... Elle avait,
+au moyen d'une pince, forcé la serrure de mon secrétaire...</p>
+
+<p>Moi, Edgar Pipe, le «roi des cambrioleurs», j'avais
+été refait par une femme! et cela, au moment où je venais
+d'accomplir une expédition qui m'assurait la fortune.</p>
+
+<p>J'explorai quand même les tiroirs de mon secrétaire,
+espérant qu'Edith, prise de remords au moment de partir,
+m'aurait au moins laissé un ou deux billets... Mais non...
+elle avait tout pris, la misérable, et je me trouvais maintenant
+avec quarante francs en poche!!</p>
+
+<p>Je me jetai tout habillé sur mon lit et ne tardai pas à
+m'endormir profondément, car les émotions, chose bizarre,
+exercent sur moi une singulière influence. Au lieu de
+m'énerver et de m'horripiler jusqu'à l'exaspération, elles
+finissent par m'anéantir et je goûte alors un sommeil de
+brute.</p>
+
+<p>Plus je suis ennuyé, plus je dors et je dois à cette heureuse
+disposition physique de supporter sans trop de tourments
+les épreuves de la vie. En général, l'homme est mal
+armé contre l'adversité; dès qu'un événement fâcheux
+vient déranger ses projets ou détruire ses espérances, il se
+laisse aller au désespoir, crie, se lamente et souhaite même
+la mort. Moi, j'éprouve d'abord une secousse des plus
+violentes, mes nerfs se tendent à se briser, mais cet état
+de surexcitation n'est que passager et ne tarde pas à faire
+place à un profond abattement... Une sorte de torpeur
+s'empare de moi, paralyse mes membres, jetant sur ma
+douleur comme un baume bienfaisant, et pendant douze
+heures, et même davantage, je jouis d'un sommeil de
+plomb que ne hante aucun rêve, que ne trouble aucun
+cauchemar. Quand je me réveille, je suis calme, reposé,
+lucide et, de nouveau, prêt à la lutte. La catastrophe<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[31]</a></span>
+qui s'est, la veille, abattue sur moi me semble lointaine...
+lointaine, et je me demande même comment elle a pu un
+instant troubler mon esprit.</p>
+
+<p>Le lendemain du jour où j'avais appris en même temps,
+et la brusque disparition d'Edith, et celle de mes deux
+mille francs, j'étais plus calme que jamais.</p>
+
+<p>Je m'habillai avec soin, me fis du thé, puis je m'assis
+dans un fauteuil, ma Bible entre les mains.</p>
+
+<p>Cela vous étonne peut-être qu'un cambrioleur lise la
+Bible?</p>
+
+<p>Et pourquoi ne la lirait-il pas? Est-il défendu à un
+homme, à quelque catégorie qu'il appartienne, de chercher
+des conseils dans les livres saints?</p>
+
+<p>J'en connais qui font de la Bible leur livre de chevet
+et ne valent pas mieux que moi, bien qu'ils jouissent dans
+notre trompeuse société d'une réputation inattaquable...</p>
+
+<p>En somme, tout n'est-il pas convention en ce monde?</p>
+
+<p>L'homme de loi qui passe sa vie à spolier des héritiers,
+le financier qui ruine des centaines de petits rentiers,
+le marchand qui vend ses denrées le triple de ce
+qu'il les a payées et trompe encore sur le poids, l'individu
+taré qui épouse une femme pour sa fortune, le député
+qui trafique de son mandat pour patronner de louches
+entreprises et toucher des pots-de-vin en secret, ces gens-là
+sont-ils moins méprisables que le cambrioleur qui dérobe
+au Louvre un des Diamants de la Couronne?</p>
+
+<p>Puisque l'argent est le but de la vie et que l'on n'est
+pas encore arrivé à le supprimer, ne faut-il pas que l'on
+s'en procure? Et tenez, puisque je vous parlais de la
+Bible... écoutez le conseil sur lequel je viens justement
+de tomber:</p>
+
+<Blockquote>
+<p>«La fortune est pour le riche une ville forte; la ruine
+des misérables, c'est leur pauvreté<a id="FNanchor_2" name="FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.»</p>
+</Blockquote>
+
+<p>Est-il rien de plus juste?</p>
+
+<p>Grâce au Régent que j'ai là, dans ma poche, je pourrai<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[32]</a></span>
+bientôt me réfugier dans cette «ville forte» dont
+parle l'Ecriture et devenir l'égal des individus peu recommandables
+auxquels je faisais allusion plus haut. Quel
+sera mon crime? Je n'aurai fait, en somme, que priver
+le public parisien de la vue d'un diamant précieux, mais
+je suis sûr que l'administration prévoyante ne manquera
+pas de remplacer la pierre absente par une autre en toc
+qui fera absolument le même effet.</p>
+
+<p>Il paraît d'ailleurs que, dans les musées, lorsqu'un vol
+se produit, c'est toujours ainsi que l'on procède.</p>
+
+<p>Qui pourra se plaindre? A qui aurai-je porté préjudice?
+à l'Etat... Bah!... il est assez riche pour supporter
+cela.</p>
+
+<p>Le Régent avait changé de main et il allait enfin être
+utile à quelqu'un... Je m'étais laissé dire que ce diamant
+pesait 136 carats&mdash;environ vingt-huit grammes&mdash;et
+qu'il était estimé de douze à quinze millions. Il faudrait
+vraiment que la fatalité s'en mêlât pour que je n'en retirasse
+pas au moins deux millions... Je ne suis pas ambitieux...
+deux modestes millions me suffiraient...</p>
+
+<p>Quelle petite dinde que cette Edith! et comme elle
+regretterait son coup de tête, quand elle apprendrait que
+je mène à Londres un train de vie sinon fastueux, du
+moins assez enviable...</p>
+
+<p>Elle chercherait sûrement à se rapprocher de moi et
+(je me connais) elle aurait peu de chose à faire pour
+obtenir son pardon. Un homme comme moi excuse facilement
+les fautes d'autrui et le petit cambriolage auquel
+s'était livré Edith n'était, à mes yeux, qu'une peccadille.
+L'acte en lui-même ne m'indignait nullement... ce que je
+reprochais à la petite sotte, c'était de l'avoir accompli
+à l'heure où j'avais besoin de toutes mes disponibilités
+pour établir définitivement ma fortune.</p>
+
+<p>J'allais être obligé, moi qui avais des millions en
+poche, de me livrer, pour me procurer quelque argent, à
+un de ces menus cambriolages qui sont parfois plus dangereux<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[33]</a></span>
+que les grands.</p>
+
+<p>Je risquais non seulement de me faire arrêter, mais
+encore de perdre à jamais le diamant que j'avais eu tant
+de peine à acquérir.</p>
+
+<p>Tout en roulant dans mon esprit ces peu rassurantes
+pensées, je consultais un petit carnet sur lequel j'avais
+noté, depuis mon arrivée à Paris, les différents «coups»
+qui pouvaient être tentés, soit chez des industriels, soit
+chez des rentiers, et offraient à l'«opérateur» le moins
+de risques possible.</p>
+
+<p>Nous autres, cambrioleurs, nous sommes généralement
+mieux renseignés qu'on ne le croit. Un bavardage, une
+note parue dans les journaux, un petit entrefilet de rien
+du tout, nous sont parfois de précieuses indications. Un
+exemple entre cent. J'avais lu, quelques jours auparavant,
+dans un grand journal du matin, qu'un sieur Bénoni,
+rentier, demeurant 210, boulevard de Courcelles, avait
+oublié dans un taxi une sacoche contenant soixante-douze
+mille francs en billets de banque et que le chauffeur, un
+honnête Auvergnat, était venu lui rapporter cette sacoche.</p>
+
+<p>Ce simple fait divers avait retenu mon attention. Je
+l'avais découpé et collé dans mon «diary». Je ne pensais
+pas, à cette minute, utiliser le renseignement, car
+j'avais un autre projet en tête et ne m'embarrassais point
+de semblables vétilles, mais aujourd'hui que la petite
+canaillerie d'Edith me forçait à «remettre la main à la
+pâte» et à travailler de nouveau dans le «demi-gros»,
+je me mis à étudier l'affaire Bénoni.</p>
+
+<p>Il me parut que ce rentier qui se promenait avec une
+sacoche contenant soixante-douze mille francs devait être
+pour un cambrioleur un excellent gibier, et en procédant
+par déduction, j'en arrivai à établir assez exactement&mdash;du
+moins à mon avis&mdash;le cas psychologique du sieur
+Bénoni. C'était à coup sûr un homme qui brassait de
+grosses affaires, achetait comptant et vendait de même,
+puisqu'il avait sur lui de l'argent liquide. Il devait faire
+le commerce des objets d'art; c'était un amateur ou un<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[34]</a></span>
+marchand, mais je le supposais plutôt amateur, car un
+marchand est en général un homme prudent et méfiant,
+qui n'oublierait pas dans un taxi un sac bourré de billets
+de banque. Il n'y a qu'un amateur qui puisse avoir de
+ces distractions.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch5" id="ch5"></a>V</h2><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[35]</a></span>
+
+<h5>UNE SURPRISE A LAQUELLE JE NE M'ATTENDAIS PAS</h5>
+
+
+<p>Il était urgent que je me livrasse à une petite enquête
+sur ce Bénoni qui me paraissait «bon à faire», comme
+nous disons en argot de métier.</p>
+
+<p>Je me rendis donc boulevard de Courcelles, interrogeai
+habilement la concierge, et ne tardai pas à acquérir la
+conviction que mes prévisions étaient à peu près exactes.
+Le père Bénoni était un antiquaire. On le disait fort riche,
+mais un peu «piqué» et ses distractions étaient légendaires.
+C'est ainsi qu'il lui arrivait souvent de sortir sans
+chapeau, d'oublier son pardessus, ou de laisser un chauffeur
+de taxi se morfondre des heures devant une porte.
+Un homme aussi étourdi était certainement peu ordonné;
+chez lui, tout devait être en vrac, comme chez les brocanteurs.
+Le père Bénoni vivait seul avec un vieux domestique,
+un ivrogne fieffé qui faisait, durant l'absence de
+son maître, de fréquentes visites à un marchand de vins
+établi au coin du boulevard et de la rue Desrenaudes.</p>
+
+<p>Je ne tardai pas à lier connaissance avec ce domestique,
+qui se nommait Alcide, et, au bout de vingt-quatre
+heures, nous étions les meilleurs amis du monde. J'offris
+force tournées, il bavarda et je fus bientôt aussi renseigné
+que lui sur les habitudes et les manies du père Bénoni.</p>
+
+<p>&mdash;Le vieux, me dit Alcide, est la crème des patrons...
+jamais un reproche... et le ménage n'est pas dur à faire...
+un coup de balai de temps en temps, quelques coups de
+plumeau par-ci par-là et c'est tout... Avec ça de la liberté,
+autant qu'on en veut, car Monsieur sort souvent... surtout
+le soir... Figurez-vous que, malgré ses soixante-sept<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[36]</a></span>
+ans, il court encore le guilledou... Si c'est pas honteux...
+un homme de son âge!... Mais je ne m'en plains pas, car
+j'en profite pour aller au cinéma... J'adore ça le cinéma,
+et vous?</p>
+
+<p>Alcide venait, sans qu'il s'en doutât, de me livrer
+l'appartement de son patron. C'était d'ailleurs une bonne
+bête que cet Alcide, et pour peu qu'on le flattât et surtout
+qu'on lui «rafraîchît la dalle»&mdash;suivant sa propre
+expression&mdash;on en tirait tout ce qu'on voulait. Je lui
+donnai rendez-vous pour le soir même au cinéma des
+Ternes où il arriva, légèrement éméché.</p>
+
+<p>En attendant que le spectacle commençât, nous causâmes,
+et mon nouvel ami me documenta non seulement
+sur son patron, mais encore sur le local où je m'apprêtais
+à pénétrer. La disposition des lieux m'était maintenant
+familière, et j'étais sûr de ne pas faire un pas de clerc.
+Tout en conversant avec le brave Alcide, j'explorais doucement
+ses poches, car une idée m'était venue. J'espérais
+qu'il avait sur lui les clefs de l'appartement, mais j'eus
+beau le fouiller avec ma dextérité habituelle, je ne trouvai
+rien qu'une pipe, une blague à tabac et un briquet.</p>
+
+<p>Tout à coup, j'eus une inspiration... Je me tâtai, me
+tournai et me retournai sur mon fauteuil, puis dis à mon
+compagnon d'un air contrit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... il m'en arrive une bonne... Figurez-vous
+que j'ai perdu mes clefs...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous ne pourrez pas rentrer chez vous?</p>
+
+<p>&mdash;C'est à craindre... bah! tant pis, je prendrai une
+chambre à l'hôtel... satanées clefs, va!... Je les aurai
+perdues dans le métro...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit Alcide, j'étais comme vous autrefois, je
+perdais toujours mes clefs... même que mon patron a failli
+me renvoyer pour cela, mais maintenant, cela ne m'arrivera
+plus, car lorsque je m'absente, je les laisse toujours
+chez le concierge.</p>
+
+<p>J'étais fixé... l'effraction que je croyais pouvoir éviter<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[37]</a></span>
+devenait nécessaire. Heureusement que j'avais sur moi
+un attirail complet de cambrioleur.</p>
+
+<p>Le spectacle commença. Alcide applaudit en voyant
+sur l'écran l'annonce d'un film sensationnel intitulé <i>La
+Sandale Rouge</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! me dit-il, ça, c'est un truc épatant... Je l'ai
+déjà vu trois fois, et je ne m'en lasse jamais... Il y a
+là-dedans, un sacré type de détective qui est joliment
+malin et un chien qui joue absolument comme un homme.</p>
+
+<p>Les scènes se succédaient avec une rapidité folle, car
+le film était très long, paraît-il, et il fallait l'expédier en
+un nombre déterminé de minutes, afin que le programme
+pût être épuisé à onze heures juste.</p>
+
+<p>Par une ironie assez étrange, cela débutait par un cambriolage
+accompli dans des conditions particulièrement
+difficiles, mais comme on voyait bien que ce n'étaient pas
+des «professionnels» qui jouaient dans cette pièce! Le
+cambrioleur était d'une maladresse insigne et opérait avec
+une naïveté ridicule. Il forçait un coffre-fort comme il
+eût ouvert un placard, et ne prenait même pas la peine
+de masquer avec le pan de sa jaquette la petite lampe
+électrique suspendue à la ceinture de son pantalon.</p>
+
+<p>Quant au détective, c'était bien le plus grand benêt
+qui se pût voir, et il serait à souhaiter que nous n'eussions
+jamais devant nous des gaillards plus dégourdis.</p>
+
+<p>Non, vraiment, ceux qui se figurent que des films semblables
+peuvent inspirer les jeunes gens qui se destinent
+au cambriolage, ceux-là se trompent étrangement. De
+pareils spectacles ne servent qu'à fausser l'esprit des débutants,
+et à faire d'eux ce que nous appelons des «mazettes».
+Ils veulent, dans la vie, opérer comme au cinéma
+et se font cueillir à la douzaine.</p>
+
+<p>Si un jour, je me décide à paraître sur l'écran&mdash;la
+chose n'est pas impossible, après tout&mdash;alors, le public
+comprendra la différence qu'il y a entre un vulgaire
+escarpe et un artiste de la cambriole.</p>
+
+<p>Profitant d'un moment où Alcide était absolument<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[38]</a></span>
+empaumé par une scène tragique, je me levai doucement,
+longeai dans l'obscurité l'étroit couloir ménagé entre les
+fauteuils et, deux minutes après, j'étais dans la rue.</p>
+
+<p>Du cinéma des Ternes au 210 du boulevard de Courcelles,
+il n'y a que deux pas, et pendant qu'Alcide suivait
+attentivement les phases palpitantes de la <i>Sandale Rouge</i>,
+un autre cambrioleur, qu'il ne soupçonnait pas, montait
+tranquillement l'escalier qui conduit à l'appartement de
+M. Bénoni. Le vieil antiquaire habitait au troisième et
+j'étais sûr, ce soir-là, de ne pas le rencontrer chez lui, car,
+ainsi que me l'avait appris ce bon Alcide, il passait sa
+soirée chez une petite poule des Batignolles.</p>
+
+<p>Au premier étage, je rencontrai une dame et m'effaçai
+poliment. Elle me décocha un petit coup d'&oelig;il en coulisse
+et je crus remarquer que je ne lui étais pas indifférent.
+Je continuai à monter lentement, et arrivé au troisième,
+je me penchai sur la rampe de l'escalier...
+Personne!... J'écoutai quelques instants et, n'entendant
+aucun bruit, je m'approchai de la porte de l'antiquaire.</p>
+
+<p>Tirant alors de ma poche mon trousseau de cambrioleur,
+je me mis à caresser doucement la serrure qui s'ouvrit
+du premier coup, car cet étourdi d'Alcide n'avait
+même pas pris la précaution de donner un tour de clef.</p>
+
+<p>Je refermai la porte sans bruit et fis jouer le déclic de
+ma petite lampe de poche. J'étais dans une antichambre
+tendue d'andrinople; un tapis moelleux recouvrait le parquet;
+des meubles qui n'avaient rien d'ancien étaient
+placés le long de la muraille et je m'étonnai de ne pas
+trouver là quelqu'un de ces bahuts, de ces coffres à ferrures,
+de ces cassettes moyenageuses qui ornent habituellement
+l'intérieur d'un collectionneur. Ce qui me frappa
+aussi, ce fut l'extrême propreté de cet appartement où je
+m'attendais à voir tout pêle-mêle. Une grande porte en
+laqué blanc et à bouton de cuivre ouvragé s'offrait en
+face de moi. D'après le plan que m'avait involontairement
+fourni Alcide, c'était là que devait se trouver le
+cabinet de M. Bénoni. Il s'agissait de faire vite, car<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[39]</a></span>
+j'ignorais à quelle heure devait rentrer le bonhomme.</p>
+
+<p>Je tournai résolument le bouton, la porte s'ouvrit, mais
+ô surprise! un flot de clarté m'aveugla dès l'entrée, en
+même temps qu'une voix dure, prononçait, avec un accent
+bizarre: «Un pas de plus et vous êtes mort!...»</p>
+
+<p>C'est seulement à cette minute que j'aperçus celui qui
+me menaçait. Il se tenait debout, derrière un bureau et
+braquait sur moi le canon d'un revolver. C'était un homme
+d'une quarantaine d'années, solidement bâti, très brun,
+et dont les yeux brillaient comme des ampoules électriques.</p>
+
+<p>J'avais eu un mouvement de recul, mais la voix reprit,
+plus sèche, plus impérieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous tentez de fuir, je tire!</p>
+
+<p>Et ce disant, l'inconnu s'avança vers moi.</p>
+
+<p>Nous sommes, dans notre métier, préparés à toutes les
+surprises, mais avouez que celle-là était plutôt roide.</p>
+
+<p>Je me ressaisis cependant et cherchai une excuse:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon... Monsieur... balbutiai-je. Je croyais trouver
+ici M. Bénoni à qui j'ai une affaire à proposer et...</p>
+
+<p>L'homme brun éclata de rire, eut un haussement
+d'épaules, puis m'ordonna de lever les mains, ce que je
+fis sans murmurer, car je voyais toujours le petit canon
+du revolver braqué entre mes deux yeux...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure... repris-je... c'est à M. Bénoni que
+je désirais parler... il était d'ailleurs prévenu de ma
+visite...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! répliqua mon interlocuteur d'un ton narquois...
+ah! il était prévenu de votre visite... Est-ce lui
+aussi qui vous avait prié de crocheter sa serrure?...</p>
+
+<p>&mdash;Je...</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, gredin... vous êtes un cambrioleur...
+un maladroit cambrioleur, voilà tout...</p>
+
+<p>C'était la première fois que l'on m'appelait maladroit
+et c'était la première fois aussi que je me trouvais face à<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[40]</a></span>
+face avec un de mes «fournisseurs» habituels.</p>
+
+<p>On a beau avoir du sang-froid, ces coups imprévus
+vous coupent bras et jambes.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un maladroit... reprit l'homme brun avec un
+haussement d'épaules... on prend ses informations, que
+diable! et l'on ne vient pas stupidement se jeter dans la
+gueule du loup...</p>
+
+<p>Ne sachant que répondre, je répétais machinalement
+le nom de M. Bénoni...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous me chantez avec votre Bénoni?...
+est-ce que je le connais, moi, votre Bénoni?...
+vous cherchez une défaite, mais ça ne prend pas... vous
+savez... Vous êtes ici chez le comte Melchior de Manzana,
+attaché d'ambassade...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant... fis-je avec un peu plus d'assurance,
+c'est bien ici le troisième étage?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non... idiot... c'est le deuxième... vous n'avez
+donc pas remarqué qu'il y a un entresol... Faut-il que
+vous soyez bouché, tout de même... Et vous vous livrez
+au cambriolage!... c'est probablement la première fois
+que vous opérez?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... c'est la première fois, avouai-je humblement,
+dans l'espoir d'attendrir l'homme au revolver...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'aurez pas de sitôt l'envie de recommencer,
+prononça-t-il sèchement, car je vais incontinent vous
+remettre entre les mains des sergents de ville...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous en supplie... ne faites pas cela... ayez
+pitié de moi... je ne vous ai, en somme, causé aucun préjudice...
+et puis, j'ai une circonstance atténuante... ce n'est
+pas chez vous que je venais... il y a erreur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bon, vous, avec vos erreurs... Ah! vous
+prenez gaîment les choses! Vous vous introduisez chez
+les gens dans l'intention de mettre à sac leur appartement
+et quand vous tombez sur quelqu'un qui ne veut pas se
+laisser faire vous vous excusez, en disant: «Pardon...
+il y a erreur...» C'est commode cela... oui, très commode
+en vérité, mais je ne saurais admettre une telle<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[41]</a></span>
+excuse... mon devoir est de vous faire arrêter, car si
+je vous laissais partir, demain vous recommenceriez votre
+joli métier et feriez peut-être des victimes...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, je vous le jure, répondis-je d'un ton
+larmoyant...</p>
+
+<p>&mdash;Ta, ta, ta!... tout ça, c'est de la blague... vous
+cherchez à m'apitoyer, mais vous n'y réussirez pas...
+D'ailleurs, vous ne dites pas un mot de vrai... vous prétendez
+vous être trompé d'étage, cela n'est pas exact...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure que j'allais chez M. Bénoni...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... dites que vous y êtes allé, et que, n'ayant
+rien trouvé chez lui, vous avez pensé vous rattraper ici...
+Ça ne prend pas... allez raconter cela à d'autres, mais
+pas à moi...</p>
+
+<p>Je crus devoir jouer le grand jeu.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, écoutez-moi, répliquai-je... je sais qu'il
+sera bien difficile de vous convaincre... cependant... si
+vous voulez m'accorder quelques minutes d'attention...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'allez pas me faire une conférence, je suppose...
+Ah! non, en voilà assez!... Allons, ouste! descendez
+avec moi chez le concierge...</p>
+
+<p>&mdash;Une seconde, je vous en prie...</p>
+
+<p>&mdash;Descendez, vous dis-je...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez pas m'écouter, vous avez tort!...
+Tenez, je m'explique... Je ne sais quelle est votre situation
+de fortune, mais si vous consentez à me laisser libre,
+je vous donne cinq cent mille francs...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes fou...</p>
+
+<p>&mdash;Non... c'est sérieux... tout ce qu'il y a de plus
+sérieux... Vous m'avez pris pour un cambrioleur... eh
+bien! vous vous êtes trompé... je suis riche... riche à
+millions, entendez-vous.</p>
+
+<p>Mon interlocuteur me regarda d'un air inquiet...</p>
+
+<p>Comme je m'étais rapproché, il crut sans doute que
+j'allais me jeter sur lui, car il leva de nouveau son revolver,
+mais sans me laisser intimider par ce geste, je repris<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[42]</a></span>
+avec plus de force:</p>
+
+<p>&mdash;Oui... riche à millions et si vous voulez me promettre
+de ne rien tenter contre moi, je vais vous le prouver
+à l'instant. Il ne faut pas se fier aux apparences... Je
+sais que tout m'accuse, mais quand vous saurez pourquoi
+je tenais tant à m'introduire chez M. Bénoni, vous comprendrez
+tout... Il y a dans la vie...</p>
+
+<p>&mdash;Au but... et vivement...</p>
+
+<p>&mdash;J'y arrive, mais d'abord acceptez-vous mes conditions?</p>
+
+<p>&mdash;Cela dépend...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je sois fixé... car si vous refusez, je
+n'ai aucune raison de vous révéler mon secret...</p>
+
+<p>&mdash;Cinq cent mille francs, avez-vous dit?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cinq cent mille francs...</p>
+
+<p>&mdash;Comptant?...</p>
+
+<p>&mdash;Presque...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vois, vous cherchez à me monter le coup...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure que je dis la vérité.</p>
+
+<p>L'homme brun me regardait fixement et je voyais bien
+que l'affaire l'intéressait.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, lui dis-je... vous êtes un gentleman... moi
+aussi, quoique toutes les apparences soient contre moi.</p>
+
+<p>&mdash;En effet... un gentleman qui a sur lui un trousseau
+de fausses clefs et qui crochette les serrures...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'était pas la vôtre que je voulais crocheter...
+bref... puisque le hasard m'a jeté entre vos mains, je suis
+prêt à vous acheter ma liberté... Cinq cent mille francs...
+acceptez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si vous payez immédiatement.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, alors nous allons nous entendre...</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch6" id="ch6"></a>VI</h2><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[43]</a></span>
+
+<h5>LE TOUT EST DE S'ENTENDRE</h5>
+
+
+<p>La partie était engagée... On conviendra qu'elle était
+délicate. Mon interlocuteur avait un revolver... J'étais
+donc à sa merci. Comment allais-je me tirer de là? Je ne
+pouvais compter que sur mon seul talent de persuasion...
+Arriverais-je à convaincre l'homme que j'avais en face
+de moi et surtout à lui faire accepter la combinaison que
+j'allais lui proposer? Je serais obligé de lui montrer mon
+diamant, et comme il était le plus fort, il pouvait chercher
+à me l'enlever, mais j'étais résolu à tout... même à
+me faire tuer pour défendre mon bien.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous, dis-je, allumer la lampe qui se trouve
+sur votre bureau?</p>
+
+<p>Mon adversaire tourna le commutateur et une éblouissante
+clarté se répandit sur la table.</p>
+
+<p>M'approchant alors, je tirai de la poche de mon gilet
+le petit sac en peau dans lequel était enfermé mon trésor.</p>
+
+<p>&mdash;Voici, dis-je, une fortune de plusieurs millions.</p>
+
+<p>Et je fis scintiller le diamant sous la lampe.</p>
+
+<p>L'homme brun ouvrait des yeux larges comme des
+soucoupes; il devait se connaître en pierres précieuses, je
+vis cela tout de suite, car il eut une exclamation de surprise,
+puis, se tournant vers moi:</p>
+
+<p>&mdash;Où avez-vous eu cela? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Peu importe, répondis-je... Ce diamant est-il vrai
+ou faux?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!... il est vrai, je le vois bien, il est même...</p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[44]</a></span>
+
+<p>Et en disant ces mots, il avança la main, mais je retirai
+vivement la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, prononça-t-il, vous ne vous débarrasserez
+de cet objet-là...</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis à peu près sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous inquiétez pas de cela... je sais où le
+<i>placer</i>.</p>
+
+<p>Nous nous regardâmes un instant. Mon interlocuteur
+semblait s'être radouci et il avait laissé retomber son bras
+droit... Je crus qu'il allait poser son revolver sur la table,
+mais il le gardait toujours à la main...</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, dis-je, que je ne vous avais pas
+trompé... allons, acceptez-vous ma proposition?</p>
+
+<p>L'homme brun parut réfléchir, puis au bout d'un instant:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien oui... j'accepte, mais à une condition.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vous allez immédiatement déposer ce
+diamant dans mon coffre-fort...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... fis-je, légèrement ému... et après?</p>
+
+<p>&mdash;Après... nous causerons...</p>
+
+<p>&mdash;Ne pouvons-nous causer maintenant? Que pouvez-vous
+craindre?... vous avez un revolver, moi, je n'en ai
+pas... Je suis à votre discrétion.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai... eh bien, asseyez-vous sur ce divan,
+là, en face de moi.</p>
+
+<p>Je pris place sur le divan; mon interlocuteur s'assit
+dans un fauteuil, derrière son bureau et plaça son
+browning à côté de lui. Il avait tourné la lampe électrique
+dans ma direction, de sorte que je me trouvais
+en pleine lumière, tandis que lui m'apparaissait vaguement
+dans l'ombre... Ses yeux, qui brillaient comme deux
+escarboucles, étaient continuellement fixés sur les miens,
+et j'éprouvais une certaine gêne, sous l'influence de ce
+regard magnétique, inquiétant et narquois.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque nous devenons associés, prononça-t-il<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[45]</a></span>
+enfin, il est assez juste que nous nous présentions l'un à
+l'autre... Mon nom, je crois déjà vous l'avoir dit, est
+Melchior de Manzana... et le vôtre?</p>
+
+<p>&mdash;Edgar Pipe.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sujet anglais?</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en étais aperçu à votre accent... Moi, je
+suis Colombien...</p>
+
+<p>Il y eut un silence, puis il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant que les présentations sont faites, revenons
+à notre affaire... Je ne vous demanderai pas comment
+le superbe diamant que vous venez de me montrer
+est tombé entre vos mains... Vous ne l'avez pas, je suppose,
+trouvé dans la rue... Vous l'avez, c'est le principal,
+mais je doute que nous nous en débarrassions facilement.</p>
+
+<p>&mdash;Si... très facilement...</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sûr...</p>
+
+<p>&mdash;Auriez-vous déjà acquéreur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... et non...</p>
+
+<p>Melchior de Manzana eut un mouvement d'impatience
+aussitôt réprimé, puis après avoir un instant tapoté du
+bout des doigts la plaque de verre qui recouvrait son
+bureau, il laissa tomber ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'est pas une réponse... expliquez-vous plus
+clairement, je vous prie... dites-moi ce que vous avez
+l'intention de faire de ce diamant... voilà certes un objet
+assez difficile à caser dans le commerce... aucun marchand
+ne vous le prendra.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, aussi mon intention n'est-elle pas de
+l'offrir à un marchand.</p>
+
+<p>&mdash;Alors?...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai un ami qui est lapidaire et...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je comprends... il fractionnera le diamant...
+c'est dans les choses possibles, mais cela diminuera considérablement<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[46]</a></span>
+sa valeur.</p>
+
+<p>&mdash;On en retirera toujours trois millions, au minimum.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tant que cela, vous croyez?... Moi, j'estime
+qu'une fois morcelé, il vaudra tout au plus deux millions...</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera encore une bonne affaire...</p>
+
+<p>&mdash;Certes... mais dites-moi donc, je ne vois pas pourquoi
+nous ne partagerions pas...</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que vous aviez accepté cinq cent mille
+francs...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... c'est vrai, mais j'ai réfléchi... J'estime
+maintenant que nous devons partager...</p>
+
+<p>J'étais pris... Que pouvais-je refuser à cet individu
+qui me tenait sous la menace de son revolver. Je souscrivis
+donc à toutes ses conditions, bien décidé à discuter
+plus tard, avec lui, quand je pourrais enfin exprimer librement
+ma pensée. Pour l'instant, j'étais dans la situation
+d'un homme qui se noie et qui cherche à se rattraper à
+la moindre branche, à la plus précaire des épaves.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dis-je, j'accepte... nous ferons deux parts
+égales, de la somme que nous retirerons du diamant.</p>
+
+<p>Et j'ajoutai hypocritement:</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, je serai très heureux de vous obliger,
+car j'avoue que vous m'êtes très sympathique.</p>
+
+<p>Melchior de Manzana me regarda avec méfiance.</p>
+
+<p>&mdash;N'exagérez pas, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, trancha-t-il... puisque nous sommes
+d'accord, remettez-moi l'objet, je vais le serrer dans mon
+coffre-fort.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pardon, fis-je... cela n'était pas dans nos
+conventions.</p>
+
+<p>&mdash;Possible... mais vous admettrez bien que je m'entoure
+de quelques garanties... Vous ne supposez pas que
+je vais vous laisser filer avec votre diamant...</p>
+
+<p>&mdash;Certes non, mais qui me dit qu'une fois que<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[47]</a></span>
+vous l'aurez enfermé dans votre coffre-fort, vous ne me
+flanquerez pas à la porte purement et simplement.</p>
+
+<p>Mon interlocuteur eut un petit haussement d'épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Pipe, répondit-il (il m'appelait son
+cher Pipe), permettez-moi de vous dire que vous manquez
+un peu de perspicacité... Voyons, il suffit de raisonner,
+que diable! Vous vous présentez chez moi en
+crochetant ma serrure, je vous reçois, le revolver à la
+main, nous discutons et finalement je consens à traiter
+avec vous... Au lieu de vous livrer à la police, comme
+c'était mon droit&mdash;je dirai plus, mon devoir&mdash;je
+fais taire tous mes scrupules d'honnête homme et je
+deviens... votre associé... Triste association, à la vérité,
+car le capital que vous m'apportez étant de source suspecte,
+je risque, par la suite, de devenir complice d'un
+vol... Je joue gros jeu, moi aussi, vous en conviendrez...</p>
+
+<p>&mdash;Evidemment... évidemment, mais vous vous compromettez
+davantage encore en conservant le diamant
+chez vous, dans votre propre secrétaire... Avez-vous donc
+l'intention de le vendre vous-même?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon cher Pipe, cela vous regarde... Quand
+nous aurons trouvé un acquéreur, je vous rendrai votre
+pierre précieuse et nous irons tous deux chez cet acquéreur.
+En un mot, nous ne nous quitterons plus un seul
+instant... A partir de cette minute, vous devenez mon
+hôte, mon commensal... vous vous installez ici... Je vous
+fais dresser un lit dans cette pièce, à côté du coffre-fort
+et vous pouvez ainsi surveiller votre «gage». Que
+vous faut-il de plus?</p>
+
+<p>Ce raisonnement était loin de me convaincre, mais dans
+la situation où je me trouvais, je devais tout accepter.
+Le revolver, un petit browning bronzé, était toujours sur
+la table et Manzana le caressait de temps à autre d'un
+geste nonchalant.</p>
+
+<p>La grande force, dans la vie, c'est de gagner du
+temps, car avec le temps les affaires les plus compliquées
+finissent souvent par s'arranger d'elles-mêmes... Je cédai<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[48]</a></span>
+donc et remis le diamant à Manzana. Il le regarda de
+nouveau, s'extasia sur son poids et sa limpidité, puis,
+ouvrant son coffre-fort, le plaça soigneusement sur la
+tablette du haut, dans une petite caisse à monnaie. Cela
+fait, il referma la porte de fer, mit la clef dans la
+poche de son gilet, puis, familièrement, vint s'asseoir sur
+le divan, à côté de moi.</p>
+
+<p>Il avait laissé son revolver sur la table et j'aurais
+pu, à ce moment, me jeter sur lui, l'étourdir d'un coup
+de poing et reprendre mon bien, mais je n'osai point...
+Manzana était un individu taillé en force, un gaillard
+au cou de taureau, aux mains énormes et il n'eût fait de
+moi qu'une bouchée... Je songeai aussi à me précipiter
+vers le bureau, à y prendre la petite arme sournoise qui
+s'y trouvait, mais je compris que cela serait impossible...
+Manzana était assis à ma droite et il lui suffisait d'étendre
+la main pour s'emparer du browning. Il valait mieux
+user de ruse, attendre une occasion plus favorable...
+En tout cas, j'étais bien résolu à ne plus lâcher mon
+homme d'une semelle.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Pipe, me dit brusquement Manzana,
+vous êtes ma providence.</p>
+
+<p>Et comme je le regardais, ahuri...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... ma providence!... Voyez comme la vie est
+drôle... j'étais perdu, ruiné, prêt à m'enfuir je ne sais
+où, quand vous avez eu la bonne idée de crocheter ma
+porte... Cela vous étonne, hein? A voir cet intérieur plutôt
+luxueux, on dirait que je roule sur l'or... Hélas! mon
+cher Pipe, je suis pauvre comme Job... Rien de ce qui
+est ici ne m'appartient... j'ai loué cet appartement tout
+meublé à une vieille rentière en ce moment à Nice et
+qui ne se doute certainement pas qu'elle ne verra plus
+la couleur de mon argent... Voyons, causons sérieusement...
+vous m'avez dit tout à l'heure que vous saviez
+où placer notre diamant... expliquez-vous... Est-ce que
+vous ne vous illusionnez pas un peu?... Votre ami, le
+lapidaire, est-il un homme sûr? Avez-vous déjà traité<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[49]</a></span>
+quelque affaire avec lui? Ne craignez-vous point qu'il
+vous dénonce lorsqu'il aura «l'objet» entre les mains?</p>
+
+<p>&mdash;Non... mon lapidaire est un honnête homme...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... et où demeure-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;A Amsterdam...</p>
+
+<p>Manzana bondit sur le divan comme s'il eût touché
+une pile électrique...</p>
+
+<p>&mdash;A Amsterdam!... à Amsterdam!... et vous croyez
+que nous allons aller à Amsterdam?</p>
+
+<p>&mdash;Il le faudra bien... à moins que vous ne connaissiez
+ici quelqu'un qui consente à nous acheter le
+diamant...</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, vous avez raison... j'étais stupide... eh
+bien, nous irons à Amsterdam, voilà tout... mais, en ce
+cas, il faudrait partir le plus tôt possible.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à vos ordres... Demain, si vous voulez?...</p>
+
+<p>&mdash;Demain, soit... D'ailleurs, cela tombe à merveille,
+car j'ai quelques raisons pour ne pas m'éterniser à Paris...
+ainsi, c'est entendu, nous allons à Amsterdam. Là, votre
+ami le lapidaire fractionne le diamant, en opère la vente,
+nous remet l'argent, nous partageons et tirons chacun de
+notre côté... Combien croyez-vous que tout cela demande
+de temps?</p>
+
+<p>&mdash;Un mois au minimum...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est ce que je pensais... Et vous avez, bien
+entendu, de quoi payer notre voyage?</p>
+
+<p>Je regardai Manzana d'un air effaré...</p>
+
+<p>&mdash;Comment? fit-il, vous hésitez à me faire cette
+légère avance... mais je vous la rembourserai, mon cher,
+soyez tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous n'avez pas d'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisque je vous ai dit tout à l'heure que
+j'étais à la côte...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! nous voilà propres!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas d'argent non plus?</p>
+
+<p>&mdash;Rien ou presque rien!...</p>
+
+<p>&mdash;Le diable vous emporte! Ainsi, c'était pour vous<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[50]</a></span>
+en procurer que vous veniez cambrioler mon appartement?</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! Je ne venais pas précisément chez vous...
+je croyais m'introduire chez M. Bénoni, le locataire du
+dessus...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... c'est juste... mais alors, il faut y aller, chez
+ce M. Bénoni, et sans tarder encore...</p>
+
+<p>&mdash;Trop tard!</p>
+
+<p>&mdash;Trop tard!... et pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;M. Bénoni doit être rentré maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis à peu près sûr... Vous pensez bien
+qu'avant de «partir en expédition», je m'étais renseigné...</p>
+
+<p>&mdash;Et qui donc vous avait renseigné?</p>
+
+<p>&mdash;Le domestique...</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra vous aboucher avec lui, et cela dès
+demain... Peut-être que demain soir vous pourriez «tenter
+le coup» de nouveau.</p>
+
+<p>Manzana baissait de plus en plus dans mon estime.
+Cet homme, qui avait paru s'indigner que je crochetasse
+sa serrure, me pressait maintenant d'aller cambrioler ses
+voisins. C'était décidément un bien triste individu. Et
+dire que les circonstances m'avaient associé à une pareille
+fripouille!</p>
+
+<p>Comme je ne répondais pas, il s'emporta:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien... quand vous me regarderez avec un air
+hébété... Voyez-vous une autre solution?</p>
+
+<p>&mdash;Pour le moment... non.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être bien que demain vous aurez une inspiration...
+la nuit porte conseil... Allons, il est tard...
+c'est le moment de se mettre au lit... Je vous céderais
+bien ma chambre, mais méfiant comme vous l'êtes, vous
+verriez encore là quelque piège... Il est plus simple que
+nous couchions ici tous deux... près du coffre-fort...
+Venez avec moi, nous allons chercher un matelas et des<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[51]</a></span>
+couvertures.</p>
+
+<p>Manzana ouvrit une porte et me poussa devant lui.
+Nous traversâmes un salon confortablement meublé, une
+salle à manger gothique, puis nous arrivâmes dans la
+chambre, où régnait un affreux désordre... Le lit était
+défait; des habits, du linge, des chaussures traînaient
+çà et là, pêle-mêle.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez le matelas, me dit-il, moi je me charge
+des couvertures.</p>
+
+<p>Quelques instants après, mon associé et moi étions
+installés dans le bureau, lui sur le divan, moi sur le
+matelas. Nous avions laissé l'électricité allumée et, de
+temps à autre, nos regards se rencontraient. Manzana
+finit par s'endormir. Je me soulevai doucement et le
+regardai. Il était couché sur le dos, la tête légèrement
+renversée... Son bras droit pendait le long du divan et
+sa main qui rasait presque le parquet tenait toujours le
+maudit browning!</p>
+
+<p>J'eus un moment l'idée de me précipiter sur cette
+main, de m'emparer du revolver. Au premier mouvement
+que je fis, Manzana se réveilla. Comme tous les gens
+qui n'ont pas la conscience tranquille, il ne dormait que
+d'un &oelig;il. Décidément, il n'y avait rien à tenter. J'étais
+le prisonnier de cet homme!</p>
+
+<p>Avais-je été assez stupide aussi! J'aurais dû remarquer
+qu'il y avait un entresol dans la maison... Si j'avais
+été moins étourdi, j'aurais, à cette heure, reposé tranquillement
+chez moi, la sacoche bien garnie, grâce au
+père Bénoni, et prêt, dès le lendemain, à m'embarquer
+pour la Hollande.</p>
+
+<p>Au lieu de cela, j'étais maintenant l'associé d'un
+affreux rasta, capable de tout, et Dieu seul savait ce
+que me réservait l'avenir! Manzana pouvait me «jouer
+le tour», c'est-à-dire s'enfuir avec mon diamant; il
+était bien capable aussi de me supprimer pour demeurer
+seul propriétaire du Régent...</p>
+
+<p>Ainsi, j'avais risqué le plus audacieux des cambriolages<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[52]</a></span>
+pour enrichir un individu cynique et malappris qui,
+malgré la particule accolée à son nom, n'avait rien d'un
+gentleman!</p>
+
+<p>Ah! Edith! Edith! dans quelle situation m'aviez-vous
+mis, ingrate et stupide créature!</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch7" id="ch7"></a>VII</h2><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[53]</a></span>
+
+<h5>OU J'APPRENDS A MIEUX CONNAITRE MON ASSOCIÉ</h5>
+
+
+<p>Le lecteur s'imaginera sans peine ce que fut la nuit
+que je passai, boulevard de Courcelles, en compagnie
+de Melchior de Manzana. Je ne fermai pas l'&oelig;il une
+minute et je crois que mon associé dormit très mal, lui
+aussi.</p>
+
+<p>Quand le jour parut, je m'assis sur mon matelas et
+regardai mon compagnon. Il était éveillé.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon cher Pipe, me dit-il, avez-vous
+réfléchi?</p>
+
+<p>&mdash;A quoi? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Mais à notre affaire, parbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Notre affaire!... elle n'est guère plus avancée
+qu'hier.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, mais aujourd'hui, demain au plus tard,
+j'espère que nous serons tirés d'embarras. Nous allons
+sortir... vous tâcherez de vous aboucher de nouveau avec
+le domestique de M. Bénoni, de le faire parler et de
+savoir si son patron s'absente ce soir...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avouerai que je ne me sens plus aucun
+goût pour le cambriolage... La petite aventure de cette
+nuit m'a tout à fait refroidi...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! il ne faut plus songer à cela... du nerf,
+que diable!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous en parlez à votre aise... Et si je me fais
+pincer?... vous vous en moquez, n'est-ce pas? vous aurez
+toujours le diamant, tandis que moi...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non... mais non... vous ne vous ferez pas<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[54]</a></span>
+pincer... Le tout est de bien prendre vos informations
+avant de risquer le coup...</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Manzana s'était levé, moi aussi,
+et nous demeurions face à face, indécis et maussades.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, dis-je enfin, nous sommes associés,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mais certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Or, deux associés, dans quelque affaire que ce
+soit, doivent courir les mêmes risques... Il ne serait pas
+juste que l'un assumât toutes les responsabilités, tandis
+que l'autre se contenterait tout bonnement de recueillir
+les bénéfices...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis de cet avis, mon cher Pipe...</p>
+
+<p>&mdash;J'en étais persuadé, mon cher Manzana. Donc,
+puisque nous sommes bien d'accord, réglons un peu notre
+petite expédition de ce soir...</p>
+
+<p>&mdash;La vôtre, voulez-vous dire.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, mon cher ami, la nôtre...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous croyez que je vais vous accompagner
+chez M. Bénoni?</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi pas?</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'a pas été convenu...</p>
+
+<p>&mdash;Voilà que vous me lâchez déjà...</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas un cambrioleur, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, vous n'hésitez pas à partager le produit
+d'un vol... vous êtes, par conséquent, mon complice
+et si, par malheur, je suis pris, tant pis pour vous...
+On vous arrête, on saisit le diamant et nous allons tous
+deux moisir en prison...</p>
+
+<p>Manzana était troublé. Il avança la main vers le
+revolver qu'il avait, l'instant d'avant, replacé sur son
+bureau, mais il la retira vivement, un peu honteux de
+ce geste qui prouvait trop la faiblesse de son argumentation.</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez bien avancé, lui dis-je, quand vous<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[55]</a></span>
+m'aurez tué... Un coup de feu, cela fait du bruit... on
+viendra... vous serez pris et vous savez... ces petites
+plaisanteries-là coûtent cher... les travaux forcés à perpétuité...
+pour le moins...</p>
+
+<p>Mon interlocuteur me regarda fixement... Il eut sans
+doute conscience de l'infamie de sa conduite, car il me
+tendit la main, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Soit, je vous accompagnerai, mais à une condition...</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vous passerez le premier...</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez... mais, vous savez, dans ce genre
+d'expédition, le premier n'est guère moins exposé que
+le second... Enfin, puisque vous y tenez... mais il est vraiment
+fâcheux que nous soyons obligés d'en arriver là...
+Voyons, vous n'avez pas dans vos relations un ami qui
+pourrait vous prêter deux mille francs?...</p>
+
+<p>Manzana eut un petit rire strident.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais eu, répondit-il, un ami qui pût me prêter
+deux mille francs, je ne serais pas ici en ce moment...
+j'aurais depuis longtemps regagné la Colombie, où
+j'ai des intérêts... Cela m'eût, il est vrai, privé du plaisir
+de faire votre connaissance...</p>
+
+<p>Je ne relevai pas cette dernière phrase, que je trouvai
+du plus mauvais goût... Ce Manzana était un rustre,
+j'avais vu cela du premier coup, et j'éprouvais un vif
+dépit, à la pensée que j'allais être obligé de vivre avec
+lui, plusieurs semaines peut-être... Il est vrai que je
+comptais un peu sur le hasard pour me débarrasser de
+cet associé gênant... mais le hasard m'était si contraire,
+depuis quelques jours!</p>
+
+<p>Lorsque nous eûmes, tant bien que mal, réparé le
+désordre de notre toilette, que nous nous fûmes débarbouillés,
+peignés et brossés, Manzana me dit, en me
+posant familièrement sa grosse main sur l'épaule:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Pipe, nous allons descendre... Vous<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[56]</a></span>
+avez bien quelque argent sur vous?...</p>
+
+<p>Je sortis mon porte-monnaie.</p>
+
+<p>&mdash;Voici, dis-je, toute ma fortune...</p>
+
+<p>Et j'étalai sur la table ce qui me restait...</p>
+
+<p>D'un rapide coup d'&oelig;il, mon compagnon évalua la
+somme:</p>
+
+<p>&mdash;Trente-deux francs cinquante, dit-il... c'est maigre...
+Enfin, avec cela, nous irons toujours jusqu'à
+demain...</p>
+
+<p>Il prit son revolver, le glissa dans la poche de son
+pardessus, s'assura que le coffre-fort était bien fermé, puis
+me poussa vers la porte en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Allons manger un morceau, je meurs de faim...</p>
+
+<p>Comme nous descendions, un homme montait les
+marches quatre à quatre, avec une petite bouteille dans
+chaque main.</p>
+
+<p>C'était cet idiot d'Alcide.</p>
+
+<p>En m'apercevant, il demeura bouche bée.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! c'est vous, bégaya-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez...</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez salement lâché, hier soir...</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, mon bon Alcide, mais je me suis
+senti subitement indisposé...</p>
+
+<p>&mdash;La grippe, sans doute?... Tout le monde a la
+grippe. Figurez-vous que le patron est rentré cette nuit
+avec une fièvre de cheval... Le médecin dit que c'est
+grave... et si le vieux s'en tire, il sera sans doute obligé
+de garder le lit pendant un bon mois... Mais, à propos,
+c'est moi que vous alliez voir?</p>
+
+<p>&mdash;Non... j'étais venu rendre visite à un ami qui
+habite cette maison...</p>
+
+<p>Et de la main je désignai Manzana qui se tenait
+adossé à la rampe.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! très bien... je croyais... Je vous quitte, car
+je suis pressé... le vieux attend après ses médicaments...
+Fichues, les séances de cinéma!...</p>
+
+<p>Quand Alcide eut disparu, je me rapprochai de mon<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[57]</a></span>
+compagnon et nous continuâmes de descendre.</p>
+
+<p>Une fois dans la rue, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ce grand escogriffe?... le domestique
+de M. Bénoni, sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... et vous avez entendu ce qu'il a dit? Son
+patron est couché... Donc, rien à faire... notre expédition
+est manquée?</p>
+
+<p>Manzana hocha lentement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra trouver autre chose, dit-il au bout d'un
+instant.</p>
+
+<p>Nous étions arrivés devant un café blanc qui fait
+l'angle de la place des Ternes et du faubourg Saint-Honoré...</p>
+
+<p>&mdash;Entrons ici, dis-je.</p>
+
+<p>Je commandai deux mokas avec des petits pains.
+Manzana, qui me parut affamé, mangeait et buvait en
+silence. Un pli barrait son front jaune et il avait, par
+instants, de petits mouvements d'impatience. On voyait
+qu'il réfléchissait...</p>
+
+<p>Tout à coup, il se frappa le front.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai trouvé, dit-il.</p>
+
+<p>Et se penchant vers moi, il m'exposa le projet qui
+venait de germer dans sa cervelle de bandit.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Pipe, me confia-t-il, je crois que nous
+sommes sauvés...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais l'affaire est assez délicate.</p>
+
+<p>&mdash;Un cambriolage?</p>
+
+<p>&mdash;Non...</p>
+
+<p>&mdash;Au fond, j'aime mieux ça.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi... mais voilà... nous allons nous
+heurter à bien des difficultés.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je songe à vendre les meubles de mon
+appartement...</p>
+
+<p>&mdash;Mais ces meubles ne vous appartiennent pas?</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'a aucune importance... le principal, c'est<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[58]</a></span>
+que je trouve un acquéreur...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! des acquéreurs, vous en trouverez tant que
+vous voudrez, mais vous oubliez qu'il y a un concierge
+dans la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Nous éloignerons le concierge sous un prétexte
+quelconque.</p>
+
+<p>&mdash;Mais avant de vous régler le montant de la vente
+que vous lui aurez consentie, l'acheteur prendra des
+renseignements... il voudra savoir si les meubles vous
+appartiennent réellement... Non... croyez-moi, si c'est
+tout ce que vous avez trouvé...</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous une autre combinaison?</p>
+
+<p>&mdash;Pour le moment, non... mais peut-être qu'en réfléchissant...</p>
+
+<p>&mdash;Ne pourrait-on faire scier le diamant par un ouvrier
+lapidaire à qui on promettrait une forte récompense? Est-il
+nécessaire d'aller en Hollande?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... car en Hollande, je vous l'ai déjà dit, j'ai
+un <i>ami</i> sur lequel je puis compter... Il ne me dénoncera
+pas, celui-là.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vois... vous vous entendrez avec lui... et je
+serai roulé.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, rendez-moi mon diamant.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à ça, non, par exemple... je l'ai, je le
+garde...</p>
+
+<p>&mdash;Pas pour vous seul, je suppose?</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr... bien sûr... Ah! tenez, mon cher Pipe,
+excusez-moi, je perds la tête. Voyons... raisonnons... vous
+êtes sûr que nous ne pouvons pas nous débarrasser de
+notre pierre, en la vendant, même au rabais, à quelque
+courtier marron?</p>
+
+<p>&mdash;Impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, il y a des gens qui se prêtent à ce genre
+d'affaires?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais un courtier marron, comme vous dites,
+ne dispose pas de deux ou trois millions...</p>
+
+<p>&mdash;Par son intermédiaire, il serait peut-être possible<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[59]</a></span>
+de trouver un ouvrier qui consentirait à fractionner notre
+diamant.</p>
+
+<p>&mdash;Non... car cet ouvrier nous dénoncerait aussitôt.
+Il y a des pierres précieuses qui sont connues, cataloguées,
+étiquetées, et la nôtre est de celles-là.</p>
+
+<p>&mdash;Elle appartenait à une collection?</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&mdash;Au baron de Rothschild, peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Non... au musée du Louvre...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! diable! mais alors, c'est un Diamant de la
+Couronne... le Régent, peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez dit.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... je comprends... fallait-il que je fusse
+bête!... j'aurais dû me douter que c'était le Régent...
+Je l'ai vu plus de dix fois, là-bas, dans sa vitrine et en le
+contemplant, je me suis dit souvent: «Si j'avais ce
+diamant-là dans ma poche!»</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous l'avez aujourd'hui, non pas dans
+votre poche, mais dans votre coffre-fort et vous n'êtes pas
+plus riche pour cela...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai... je n'aurais jamais supposé qu'avec
+une fortune pareille dans son gousset, on pût mourir de
+faim.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne mourrons pas de faim, je l'espère, mais
+nous ne tenons pas encore nos millions... Je vous l'ai
+dit et je vous le répète, ce n'est qu'à Amsterdam que
+nous pourrons écouler ce «bibelot» gênant... Faites-moi
+confiance, c'est tout ce que je vous demande... Si
+vous voulez agir à votre guise, mener vous-même cette
+affaire, vous ferez tout manquer. Que demandez-vous?
+de l'argent... vous en aurez, soyez-en sûr, mais suivez
+mes conseils. Qu'avez-vous à craindre? que je vous
+dénonce? Le puis-je sans me dénoncer moi-même?</p>
+
+<p>Ce raisonnement parut convaincre Manzana. Il me
+tendit une main molle que je serrai sans effusion, et
+nous sortîmes du café.</p>
+
+<p>Dans la rue, il me prit le bras et nous nous acheminâmes<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[60]</a></span>
+vers l'Etoile.</p>
+
+<p>Tout en marchant, nous continuions, bien entendu, à
+échafauder combinaisons sur combinaisons, sans parvenir
+à en trouver une qui valût la peine d'être retenue. Nous
+venions de nous engager dans l'avenue des Champs-Elysées,
+quand une femme coiffée d'un chapeau tapageur
+et vêtue d'un long manteau de loutre, s'arrêta brusquement
+devant nous, dévisagea un instant mon compagnon
+et s'écria, furieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voleur! ah! bandit!... je vous retrouve
+enfin!...</p>
+
+<p>Et, des yeux, elle cherchait un agent.</p>
+
+<p>Manzana, en proie à une terreur folle, demeura un
+instant cloué sur place, incapable de faire un mouvement,
+mais il se ressaisit vite et, m'empoignant par la manche
+de mon pardessus, m'entraîna dans une course folle, pendant
+que la femme hurlait comme une possédée:</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez-le... arrêtez-le!... c'est oune voleur!...
+oune assassin!...</p>
+
+<p>Par bonheur, l'endroit où s'était déroulée cette courte
+scène était à peu près désert, et il ne se trouva point,
+parmi les rares promeneurs qui montaient ou descendaient
+l'avenue, un courageux citoyen pour se lancer à notre
+poursuite... Seul, un petit télégraphiste nous donna un
+instant la chasse, mais comme nous traversions au galop
+l'avenue Friedland, un tramway qui s'était arrêté brusquement
+lui barra le chemin... Il nous perdit un instant de
+vue et, quand il eut contourné l'obstacle, nous nous
+étions déjà engagés dans la rue Balzac.</p>
+
+<p>Manzana tremblait comme une feuille; de grosses
+gouttes de sueur roulaient sur sa face brune. Dès qu'il se
+vit hors de danger, il souffla bruyamment, passa son
+mouchoir sur son front et me dit d'une voix sèche:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Pipe, nous ne pouvons demeurer un jour
+de plus à Paris... La femme que vous venez de voir va
+me dénoncer à la police... et...</p>
+
+<p>Il n'acheva pas... Les mots s'étranglaient dans sa gorge.</p><span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[61]</a></span>
+
+<p>&mdash;Ne vous alarmez pas ainsi, répondis-je... Paris
+est vaste... avant que l'on vous retrouve.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... cette maudite femme est très puissante...
+elle a de hautes relations... dans une heure, peut-être
+avant, j'aurai les agents de la Sûreté à mes trousses...
+Je me doutais qu'elle était à Paris... Il faut fuir...
+fuir le plus vite possible!... Allons n'importe où...
+gagnons l'Angleterre; de là, nous verrons à passer en
+Hollande... mais ne perdons pas une minute... rentrons
+chez moi, nous allons prendre une décision.</p>
+
+<p>Cette petite aventure m'avait certainement moins ému
+que Manzana. Je dirai même qu'elle n'était point pour
+me déplaire, car elle rabattait singulièrement le caquet
+de mon compagnon et mettait sur sa vie une ombre
+plutôt fâcheuse.</p>
+
+<p>Je m'étais bien douté, dès le premier instant, qu'il
+devait avoir un passé des plus louches... mais je ne
+supposais pas qu'il pût être un assassin. Décidément,
+il devenait par trop compromettant et il était temps
+de le «semer», comme on dit vulgairement. A Paris,
+cela m'était difficile, mais là-bas, à Londres, je pensais
+y arriver assez vite.</p>
+
+<p>Il importait, pour le moment, de ne pas éveiller ses
+soupçons, d'avoir l'air d'accepter, comme une chose toute
+naturelle, une situation que le hasard semblait avoir compliquée
+à dessein. Ah! si j'avais eu mon diamant en poche,
+comme j'eusse laissé arrêter avec plaisir ce compagnon
+antipathique, car, je dois le dire, Manzana était terriblement
+antipathique. Il avait un masque ingrat, des allures
+de portefaix, une vilaine voix cuivrée qui vous écorchait
+les oreilles et une certaine façon de rouler les <i>r</i> qui
+m'horripilait.</p>
+
+<p>Pour moi, qui ai l'usage du monde et qu'une certaine
+délicatesse native pousse à rechercher les gens bien élevés,
+la compagnie de Manzana était un véritable supplice.</p>
+
+<p>Il y a des canailles qui ont un certain vernis et avec
+lesquelles un gentleman peut parfois, sinon s'entendre, du<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[62]</a></span>
+moins vivre en bonne intelligence, mais il y en a d'autres
+(et mon compagnon était de celles-là) qui n'inspirent que
+mépris et dégoût.</p>
+
+<p>Plaquer ce goujat, tel était mon dessein, mais pour
+cela, il fallait que je rentrasse en possession de mon diamant
+et ce n'était pas chose facile, car, je crois déjà
+l'avoir dit, mon horrible associé avait sur moi l'avantage
+de la force.</p>
+
+<p>Je ne pouvais lui opposer que la ruse, et c'est à quoi
+je m'employai.</p>
+
+<p>Dès que nous fûmes rentrés boulevard de Courcelles,
+que nous nous fûmes enfermés dans l'appartement que je
+partageais provisoirement avec Manzana, ce dernier qui
+était encore tout bouleversé par la petite scène de l'avenue
+des Champs-Elysées, m'exposa sa détresse, en ayant soin,
+bien entendu, de se donner le beau rôle dans le drame
+obscur que je croyais deviner.</p>
+
+<p>Il me confia que la femme que nous avions rencontrée
+et qui l'avait si odieusement interpellé avait été sa maîtresse,
+qu'il l'avait quittée brusquement et qu'aujourd'hui
+elle cherchait à se venger de lui, en inventant, comme toutes
+les maîtresses trompées, un tas de calomnies sur son
+compte. Il n'avait heureusement rien à craindre, affirmait-il,
+car si on l'arrêtait, il n'aurait pas de peine à faire tomber
+une à une les accusations que porterait contre lui
+son ennemie, mais il préférait éviter une confrontation
+désagréable dont parleraient sans doute les journaux et qui
+jetterait sur son nom un discrédit fâcheux, là-bas, en
+Colombie où ses proches occupaient tous de hautes situations.</p>
+
+<p>Je feignis de m'apitoyer sur son sort et de prendre
+pour argent comptant toutes les stupidités qu'il me débitait,
+mais avec une adresse machiavélique, je m'ingéniai
+à l'effrayer, distillant, goutte à goutte mes petits effets
+de terreur, lui rappelant certaines histoires d'innocents
+que l'on avait guillotinés, lui vantant l'adresse et le flair
+des policiers français, exagérant à plaisir les captures sensationnelles<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[63]</a></span>
+de malfaiteurs imaginaires.</p>
+
+<p>J'arrivai de la sorte à le déprimer, à l'abrutir, et cet
+homme, qui était mon maître quelques heures auparavant,
+ne tarda pas à devenir presque mon esclave. Profitant
+de l'ascendant que j'exerçais maintenant sur lui, je réglai
+seul nos préparatifs de départ. J'avais eu un moment l'idée
+de vendre les meubles qui garnissaient mon logement de
+Montmartre, mais je réfléchis que cela me serait impossible,
+car j'étais en meublé, moi aussi, et mon concierge,
+cerbère impitoyable, surveillait la maison avec un zèle
+exagéré. En toute autre circonstance, je n'aurais pas hésité
+à tenter quelque bon petit cambriolage qui m'eût assuré
+la tranquillité pour un mois ou deux, mais aujourd'hui,
+j'étais craintif.</p>
+
+<p>Oui, le croirait-on? Moi, Edgar Pipe, dont les exploits
+étaient célèbres, quoique anonymes, je n'osais plus aujourd'hui
+tenter quoi que ce fût, et cela, à cause de ce bandit
+de Manzana qui était, par la force, devenu le dépositaire
+du Régent.</p>
+
+<p>Et pourtant, il fallait fuir, quitter Paris le plus vite
+possible, car je prévoyais bien que mon associé allait se
+faire pincer... Si on l'arrêtait, j'étais perdu. On perquisitionnerait
+chez lui, on trouverait le diamant et je verrais
+pour toujours s'écrouler mes rêves d'avenir.</p>
+
+<p>Manzana s'était étendu sur son divan. Il semblait
+réfléchir, mais en réalité, il ne pensait à rien, car il était
+littéralement abruti. La rencontre qu'il avait faite l'avait
+plongé dans une prostration profonde...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, lui dis-je, il faudrait prendre une décision.</p>
+
+<p>&mdash;Evidemment, répondit-il... Je cherche... mais je
+ne trouve rien...</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, je crois avoir résolu le problème...</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est pas fameux, je vous préviens, mais
+enfin, faute de grives...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... exposez votre idée.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch8" id="ch8"></a>VIII</h2><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[64]</a></span>
+
+<h5>OU JE REPRENDS ENFIN L'AVANTAGE</h5>
+
+
+<p>Je rapprochai du divan la chaise sur laquelle j'étais
+assis à califourchon, et dis à Manzana qui s'était soulevé
+sur son coude et me regardait anxieux:</p>
+
+<p>&mdash;Pour entreprendre le voyage en Hollande dont
+je vous ai parlé, il nous fallait environ deux mille
+francs, mais puisque nous avons décidé de passer en
+Angleterre, nous pouvons nous contenter d'une somme
+plus modeste... Nous verrons là-bas, à nous arranger...
+J'ai d'ailleurs quelques amis à Londres, et ils ne demanderont
+certes pas mieux que de m'obliger... Pour le moment,
+il nous faudrait au minimum trois cents francs...</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&mdash;Mais au point où nous en sommes, mon cher
+Pipe, trois cents francs sont aussi difficiles à trouver que
+deux mille...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas mon avis...</p>
+
+<p>&mdash;Vous verriez donc une combinaison?</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Pipe, vous êtes vraiment un homme
+de ressource...</p>
+
+<p>&mdash;Trêve de compliments, vous n'en pensez pas un
+mot...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure...</p>
+
+<p>&mdash;Allons droit au but... Tout à l'heure, vous parliez
+de vendre les meubles de cet appartement, mais je vous
+ai fait comprendre que cela était impossible... Cependant,<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[65]</a></span>
+si vous ne pouvez faire argent des gros meubles,
+vous pouvez assez facilement vendre cette pendule, ces
+candélabres, cette statuette et les différents bibelots qui
+garnissent le salon. Si l'on ne peut emporter une commode
+ou un buffet, il est facile de sortir d'ici, en les dissimulant
+sous son pardessus, des objets moins encombrants... Le
+concierge n'y verra que du bleu.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... en somme, vous en revenez à ma
+première idée.</p>
+
+<p>&mdash;Pas précisément, puisque la vôtre était impraticable...
+Allons, ne perdons pas un instant, enveloppons
+tout de suite ce que nous voulons vendre...</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela... cependant, êtes-vous sûr de trouver
+un acquéreur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&mdash;Mais il exigera peut-être des renseignements... il
+ne consentira à payer qu'à domicile.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous inquiétez pas de cela... j'ai tout prévu...</p>
+
+<p>Manzana ne me demanda pas d'explications.</p>
+
+<p>Il était d'ailleurs dans un tel état d'avachissement que
+je faisais de lui tout ce que je voulais. Il tressaillait au
+moindre bruit, allait à chaque instant soulever le rideau
+de la fenêtre pour regarder dans la rue et s'il apercevait
+quelqu'un immobile, sur le trottoir d'en face, il s'imaginait
+aussitôt que la maison était surveillée, que des agents de
+la Sûreté l'épiaient et qu'il allait être arrêté.</p>
+
+<p>Au lieu de le rassurer, je prenais un malin plaisir
+à tout exagérer, tactique assez habile, qui mettait mon
+ennemi à mon entière discrétion.</p>
+
+<p>Je feignais d'être aussi inquiet que lui et lui rappelais
+continuellement, par quelque allusion naïve, la dame au
+manteau de loutre qui l'avait si vertement apostrophé en
+pleine rue.</p>
+
+<p>C'est dans les circonstances critiques que l'on peut
+vraiment juger un homme. Manzana, que j'avais pris
+tout d'abord pour un fieffé coquin à qui on n'en remontrait
+pas, n'était au fond qu'un être pusillanime, manquant<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[66]</a></span>
+totalement de sang-froid, en présence du danger.
+C'était une brute capable d'un crime, un impulsif, un de
+ces malfaiteurs vulgaires qui crânent, le revolver à la
+main, mais qui sont incapables de réagir lorsqu'il s'agit de
+dépister la justice.</p>
+
+<p>Je me promettais bien d'exploiter à mon profit le manque
+d'énergie de mon associé, mais, pour le moment, il n'y
+avait qu'à attendre.</p>
+
+<p>Pendant que nous emballions dans de vieux journaux
+les objets que nous avions résolu de vendre, un coup de
+sonnette retentit à la porte d'entrée...</p>
+
+<p>&mdash;Ça y est!... murmura Manzana qui était devenu
+blême.</p>
+
+<p>Et il restait là, planté devant moi, incapable d'une
+résolution quelconque.</p>
+
+<p>&mdash;Remettez-vous, lui dis-je, je vais ouvrir... Cachez-vous!...
+tenez, dans ce placard... non... il est trop
+en vue!... Passez plutôt dans votre chambre, et enfermez-vous
+à clef... Je vais parlementer avec le visiteur... fiez-vous
+à moi, je ferai tout pour vous sauver...</p>
+
+<p>Il y eut un nouveau coup de sonnette plus violent que
+le premier...</p>
+
+<p>&mdash;Vite!... vite... dis-je à Manzana... disparaissez...</p>
+
+<p>Il s'enfuit dans le salon, atteignit la porte de la chambre
+et s'enferma à double tour.</p>
+
+<p>Alors, très calme, j'allai ouvrir et me trouvai en
+présence d'un facteur.</p>
+
+<p>&mdash;M. Manzana?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi.</p>
+
+<p>&mdash;Voici une lettre recommandée, monsieur... Voulez-vous
+signer?</p>
+
+<p>Je fis entrer le facteur et apposai sur le livre qu'il
+me tendait un paraphe quelconque.</p>
+
+<p>Cela fait, je lui remis vingt sous de pourboire et
+l'homme sortit, se confondant en remerciements. J'appelai
+Manzana, mais il ne répondit point. J'allai à la porte de sa
+chambre et fus obligé de parlementer avec lui pendant<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[67]</a></span>
+près de cinq minutes, avant qu'il se décidât à ouvrir.</p>
+
+<p>Enfin, il se laissa convaincre et sortit, pâle comme
+un linge.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'était que le facteur, lui dis-je.</p>
+
+<p>Mais comme il se méfiait encore, je lui tendis le pli
+que je tenais à la main.</p>
+
+<p>Nous revînmes dans le bureau, il jeta un rapide coup
+d'&oelig;il autour de lui, puis enfin tranquillisé, se décida à
+ouvrir la lettre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la propriétaire qui m'écrit, dit-il... Elle
+m'annonce qu'elle revient de Nice le 5 janvier, et
+me rappelle qu'à cette date j'aurai mille francs à lui
+verser...</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne nous intéresse pas... continuons notre travail...
+Voyons... voici une statuette qui vaut environ
+cent francs!... cette coupe qui est en argent en vaut bien
+autant... quant à ce vase bleu qui est là, sous vitrine,
+et à ce drageoir émaillé, nous nous en déferons facilement.</p>
+
+<p>Nous fîmes des paquets que nous plaçâmes sur la
+table du salon...</p>
+
+<p>Aux candélabres, nous ajoutâmes un sucrier en argent,
+une pendulette, une cafetière en vermeil, deux ou trois
+bibelots qui me parurent avoir quelque prix, puis nous
+nous concertâmes.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dis-je à Manzana, qu'il est inutile d'attendre
+la nuit... nous pouvons partir maintenant...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... en effet... mais ne pourriez-vous pas vous
+charger seul de la vente de ces objets?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je resterais ici.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en avez de bonnes, vous... C'est cela, je
+vais vous laisser seul et, quand je serai parti, vous filerez
+avec mon diamant... Non, mon cher, je ne puis accepter
+cet arrangement-là... vous viendrez avec moi ou il n'y a
+rien de fait.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous savez que l'on est à ma recherche...
+si on m'arrête, vous reviendrez dans cet appartement,<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[68]</a></span>
+forcerez mon coffre-fort et reprendrez le Régent.</p>
+
+<p>&mdash;Avec des suppositions pareilles, nous irions loin...
+Etes-vous, oui ou non, disposé à passer en Angleterre?</p>
+
+<p>&mdash;Certes...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, occupons-nous de trouver de l'argent...</p>
+
+<p>Manzana ne répliqua point. Il avait compris que le
+mieux était de bien s'entendre avec moi.</p>
+
+<p>J'ai toujours été persuadé que cet homme avait eu à
+plusieurs reprises l'idée de me tuer, mais qu'il avait manqué
+de «culot» au moment de mettre son projet à
+exécution.</p>
+
+<p>Pour l'instant, je lui étais utile. Il se croyait à tort
+ou à raison traqué par la police et il se raccrochait à
+moi, comme un noyé à une branche, quitte à me jouer
+quelque vilain tour lorsqu'il n'aurait plus rien à craindre.</p>
+
+<p>Dès que nous aurions gagné l'Angleterre, c'est moi
+qui aurais en main «le beau jeu».</p>
+
+<p>Nous nous apprêtions à sortir, après avoir bourré
+nos poches des bibelots sur lesquels nous avions fixé
+notre choix, lorsqu'une idée me vint à l'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons, dis-je à Manzana, quitter cet appartement
+une partie de la journée, car il ne faut pas se
+dissimuler que nous serons obligés de faire plus d'une
+démarche avant de placer nos objets d'art... Si, pendant
+notre absence, la police s'avisait d'opérer ici une descente,
+et de perquisitionner... La chose ne se produira pas, je
+l'espère, mais enfin, il faut tout prévoir...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, grogna mon associé... il faut
+que je prenne le diamant.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera plus prudent, je vous assure... Voyez un
+peu la tête que nous ferions si, en rentrant, nous trouvions
+l'appartement bouleversé, le coffre-fort ouvert et...</p>
+
+<p>&mdash;Inutile d'insister, trancha mon compagnon... avec
+un mauvais sourire...</p>
+
+<p>Il tira de sa poche la clef du coffre-fort, mais avant
+d'ouvrir, il hésita un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'attendez-vous?</p><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[69]</a></span>
+
+<p>Sans répondre, il prit son revolver et le posa sur une
+chaise, à côté de lui.</p>
+
+<p>Tout en faisant jouer la combinaison, il m'observait
+du coin de l'&oelig;il, mais je ne bronchai pas.</p>
+
+<p>Il y eut un petit déclic bientôt suivi d'un autre, et la
+porte de fer s'entre-bâilla. Alors, Manzana prenant le
+diamant, l'enfouit, après me l'avoir montré, dans la
+poche de son gilet.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez où je le mets, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Votre poche n'est pas percée, au moins?</p>
+
+<p>&mdash;Non... ne craignez rien... j'ai un gilet neuf.</p>
+
+<p>Et ce disant, il glissa rapidement le revolver dans
+le gousset de droite de son overcoat.</p>
+
+<p>Nous sortîmes. Une fois dans la rue, je passai mon
+bras sous celui de mon associé. Il se laissa faire sans
+paraître s'étonner de cette familiarité dont il devinait la
+raison.</p>
+
+<p>&mdash;On nous prendrait pour une paire d'amis, fit-il,
+avec un petit ricanement...</p>
+
+<p>&mdash;Il ne tient qu'à vous que nous le devenions,
+répondis-je hypocritement.</p>
+
+<p>Manzana eut un hochement de tête et se mit à siffloter
+entre ses dents.</p>
+
+<p>J'attendais, je l'avoue, une autre réponse que celle-là,
+aussi, je n'insistai pas.</p>
+
+<p>J'avais cru que Manzana était devenu plus confiant,
+mais non, c'était toujours la sombre brute que j'avais
+devinée, au début de nos relations.</p>
+
+<p>Ah! comme j'aurais plaisir à duper un pareil malotru
+et comme j'allais m'y employer avec ardeur!</p>
+
+<p>Il continuait de siffloter tout en marchant et comme
+cela m'horripilait, je lui dis brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous remarqué cet homme qui est derrière
+nous? Ne vous retournez pas, nous allons nous arrêter
+à une boutique et le laisser passer... Si c'est nous qu'il
+suit, nous verrons bien...</p>
+
+<p>Manzana était devenu verdâtre...</p><span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[70]</a></span>
+
+<p>&mdash;Vous croyez?... balbutia-t-il.</p>
+
+<p>Sans répondre, je l'entraînai vers un magasin de modes
+devant la glace duquel nous demeurâmes immobiles,
+comme hypnotisés par les chapeaux extravagants qui
+s'étalaient en montre. Les petites modistes amusées par nos
+mines étranges nous faisaient des grimaces et riaient comme
+des folles...</p>
+
+<p>&mdash;Est-il passé? demanda Manzana qui, à ce moment,
+se souciait fort peu des gracieuses midinettes...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dis-je... Il s'en va là-bas... attendons encore...
+Ah! le voilà qui tourne le coin d'une rue... on ne le
+voit plus... nous pouvons nous remettre en route.</p>
+
+<p>Manzana n'était qu'à demi rassuré. Il ne voulut point
+continuer tout droit et m'obligea à faire un tas de détours...</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, lui dis-je enfin, que vous m'entraînez
+vers les fortifications, et ce n'est pas là que nous trouverons
+des marchands d'objets d'art...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai... mais il fallait me le dire plus tôt...
+Vous êtes là, collé contre moi... c'est plutôt vous qui me
+dirigez.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! elle est bonne, celle-là... vraiment, mon
+cher, vous devenez insupportable...</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible... mais je voudrais bien vous voir
+à ma place...</p>
+
+<p>&mdash;Je préfère en effet être à la mienne, répliquai-je
+avec aigreur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! votre situation et la mienne se valent. Vous
+allez peut-être me dire que vous êtes un honnête homme?</p>
+
+<p>&mdash;Certes, je n'ai pas cette prétention... Je suis un
+voleur, un vulgaire voleur, et vous le savez mieux que
+personne puisque vous avez dans votre poche le «produit
+de mon travail»... Mais si, par hasard, la police mettait
+la main sur moi, que pourrait-il m'arriver? Je perdrais
+mon diamant... voilà tout...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous attraperiez au moins dix ans de prison...</p>
+
+<p>&mdash;Non... vous exagérez... cinq, tout au plus...<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[71]</a></span>
+Encore faudrait-il prouver que c'est moi qui ai volé le
+diamant... Comme on le trouverait sur vous et non sur
+moi, je vous laisserais, soyez-en sûr, toute la responsabilité
+de cette affaire... Vous seriez donc accusé de vol... et cela
+viendrait s'ajouter aux autres... peccadilles que l'on peut
+avoir à vous reprocher.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Pipe, grinça mon associé, vous êtes une
+petite canaille...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous croyez?</p>
+
+<p>Manzana haussa les épaules et se contenta de murmurer:</p>
+
+<p>&mdash;Quand notre affaire sera terminée, je vous assure
+que je ne tarderai pas à vous lâcher.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi donc!... malheureusement, je crains que
+nous ne soyons encore obligés de vivre assez longtemps
+ensemble... Mais trêve de sots compliments, voici un
+marchand d'antiquités à qui nous pourrions, je crois,
+offrir quelques-uns de nos objets... La boutique est d'apparence
+modeste, l'homme que j'aperçois dans l'intérieur
+m'a l'air d'un brave type... entrons...</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... répondit Manzana... pas ici...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le dirai plus tard...</p>
+
+<p>&mdash;Si nous continuons, nous allons nous promener
+toute la journée avec nos paquets... Il est déjà midi et
+demi et je commence à avoir faim...</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne tarderons pas à trouver un autre marchand.</p>
+
+<p>&mdash;Soit... vous ne direz pas que je ne suis point
+conciliant.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Vingt minutes plus tard, nous entrions dans une boutique
+de bric-à-brac située en bordure d'un terrain vague.
+Le gros homme qui nous reçut nous décocha, dès l'entrée,
+un petit coup d'&oelig;il malicieux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit-il, ces messieurs ont sans doute quelque
+chose de bien à me proposer... mais ces messieurs tombent<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[72]</a></span>
+mal, car l'argent est rare en ce moment... on ne vend
+rien, mais là, rien du tout... Après tout, il est possible
+que je me trompe, ces messieurs veulent peut-être m'acheter
+quelque meuble... j'ai justement un joli trumeau Louis XVI
+que je leur céderai presque pour rien...</p>
+
+<p>&mdash;Non, trancha Manzana, nous venons vous offrir
+quelques objets de prix...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! alors, si ce sont des objets de prix... allez
+voir ailleurs, je ne suis pas assez riche pour vous payer...
+Les affaires vont si mal!... Tenez, vous me croirez si
+vous voulez, mais je n'ai pas fait un sou, depuis deux
+jours... c'est à fermer sa porte... oui, là, positivement...
+Cependant... montrez toujours... je pourrai sans doute, à
+défaut d'argent, vous donner un petit conseil...</p>
+
+<p>Nous avions, mon compagnon et moi, déballé nos bibelots
+que le rusé marchand examinait attentivement, au fur
+et à mesure que nous les lui passions.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, nous dit-il enfin, tout cela ne vaut pas
+grand'chose... à part la statuette et la coupe... je ne
+vois pas ce que vous pourrez tirer du reste...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, insistai-je, ce sucrier et cette cafetière sont
+en argent.</p>
+
+<p>&mdash;Non... monsieur, non, détrompez-vous, ils sont en
+métal argenté... ce qui n'est pas la même chose...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant... ils sont contrôlés...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... cela ne prouve rien... on contrôle tout
+aujourd'hui... même le melchior... cependant, oui, je
+crois que vous avez raison... c'est de l'argent, en effet,
+mais de l'argent à bas titre... Hum!... hum!... Et
+combien voulez-vous de tout cela?... Si vous me faites
+une offre raisonnable, je consentirai peut-être à vous en
+débarrasser, mais c'est bien pour vous obliger, je vous
+le jure, car voilà des objets que je ne vendrai peut-être
+jamais... c'est démodé... cela ne se demande plus...
+Enfin... parlez...</p>
+
+<p>&mdash;Cinq cents francs, dis-je sans sourciller...</p>
+
+<p>Le marchand eut un geste désespéré, suivi d'un petit<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[73]</a></span>
+rire qui ressemblait à un gloussement de poule.</p>
+
+<p>&mdash;Cinq cents francs! Cinq cents francs!... Ah! vous
+ne doutez de rien... Pourquoi pas mille francs, pendant
+que vous y êtes?... Allons, messieurs, je vois que nous
+sommes loin de compte... reprenez vos affaires et n'en
+parlons plus...</p>
+
+<p>Manzana, qui était d'une maladresse insigne, allait
+proposer un chiffre inférieur, mais je lui lançai un coup
+d'&oelig;il et il se tut... Je suis, de par ma profession, rompu
+aux marchés de ce genre, et m'entends mieux que quiconque
+à discuter avec les receleurs... pardon, avec les
+commerçants... Je sais par expérience que, lorsqu'on a
+donné un chiffre, il ne faut jamais le baisser immédiatement,
+sinon l'on s'expose à recevoir une offre ridicule... Je
+fis donc mine de remballer les objets.</p>
+
+<p>Le marchand me regardait en souriant...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit-il enfin, raisonnez un peu, messieurs...
+comment voulez-vous que je paye cinq cents francs...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien!... c'est bien, répliquai-je d'un ton
+maussade, n'en parlons plus... du moment que vous
+ne vouliez pas acheter, ce n'était pas la peine de nous
+laisser déballer nos bibelots... et installer une exposition
+dans votre boutique...</p>
+
+<p>Le gros homme demeura un instant silencieux, puis
+s'écria tout à coup...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, cela m'ennuie de ne pouvoir faire affaire
+avec vous... vous êtes certainement de braves et dignes
+jeunes gens et je suis sûr qu'une autre fois, vous m'apporterez
+quelque chose de plus avantageux... Tenez... je
+vous aligne deux cent cinquante francs... vous voyez que
+je suis arrangeant... C'est tout juste le prix auquel je
+revendrai ces machines-là... si je les revends...</p>
+
+<p>J'allais opposer au marchand un refus catégorique,
+mais cet imbécile de Manzana répondit aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Soit, deux cent cinquante.</p>
+
+<p>Je n'avais plus rien à dire.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, reprit le bonhomme, vous connaissez<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[74]</a></span>
+la loi, je dois vous payer à domicile... cependant, comme
+m'avez l'air d'honnêtes garçons et que je tiens à vous
+prouver ma confiance, je consentirai à vous payer ici...
+à condition toutefois que vous me montriez vos papiers...
+carte d'électeur, quittance de loyer ou... une pièce quelconque...</p>
+
+<p>&mdash;Voici, dit Manzana en exhibant froidement la
+lettre recommandée qu'il avait reçue, le matin même,
+de sa propriétaire.</p>
+
+<p>Quant à moi, je tendis un vieux passeport, qui avait
+appartenu, je crois, à un neveu de M. Lloyd George.</p>
+
+<p>Le marchand se contenta de ces pièces d'identité, et
+nous versa deux cents cinquante francs en billets crasseux
+dont Manzana s'empara aussitôt.</p>
+
+<p>Je trouvai le procédé assez indélicat, mais avec un
+rustre comme mon «associé» il fallait s'attendre à tout.</p>
+
+<p>Lorsque nous fûmes seuls, je crus toutefois devoir lui
+faire remarquer qu'il aurait pu, au moins, me laisser
+ramasser l'argent. Il se fâcha, voulut le prendre de
+haut, la dispute s'envenima au point qu'il me saisit au
+collet.</p>
+
+<p>Cet accès de colère lui coûta cher, car pendant qu'il
+me secouait en menaçant de m'étrangler, adroitement,
+d'un geste rapide, je plongeai ma main dans la poche
+de son overcoat et lui enlevai son browning.</p>
+
+<p>A la fin, honteux de sa brusquerie, il me fit des excuses
+que j'acceptai d'autant plus volontiers qu'il était à présent
+à ma merci.</p>
+
+<p>Ah! nous allions bien rire, tout à l'heure, lorsqu'il
+voudrait replacer le diamant dans le coffre-fort.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch9" id="ch9"></a>IX</h2><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[75]</a></span>
+
+<h5>UNE EXPLICATION ORAGEUSE</h5>
+
+
+<p>J'ai toujours eu pour habitude de ne jamais désespérer
+de la Fortune, même quand elle semble devoir m'abandonner
+tout à fait. Le lecteur a déjà dû s'en apercevoir,
+et j'ose espérer qu'il n'a pas suivi, sans éprouver à mon
+endroit quelque inquiétude, les diverses péripéties de ce
+récit ou plutôt de cette confession. Il a dû remarquer
+aussi que, jusqu'à présent, le personnage sympathique
+dans toute cette histoire, c'est moi... moi, Edgar Pipe...
+un cambrioleur!</p>
+
+<p>Puissé-je jusqu'au bout mériter cette sympathie!</p>
+
+<p>Mon seul crime a été de vouloir m'enrichir aux
+dépens d'autrui et j'attends que celui qui n'a pas eu cette
+intention, au moins une fois dans sa vie, me jette la
+première pierre. Certes, je ne me fais pas meilleur que
+je ne suis, mais quand je me compare à certaines gens,
+je ne me trouve guère plus méprisable qu'eux. Seulement,
+voilà, il y a la manière... Le vol a ses degrés... Celui qui
+prend carrément dans la poche ou le domicile d'autrui,
+au risque de se faire tuer d'un coup de revolver, celui-là
+est considéré comme un bandit. Par contre, l'homme qui
+vole avec élégance, en y mettant des formes et, sans
+exposer sa peau, se trouve, au bout d'un certain temps,
+absous par l'opinion.</p>
+
+<p>Drôle de société tout de même que celle où nous
+vivons! Enfin!</p>
+
+<p>Que l'on me pardonne cette digression... mais j'estime
+que, lorsqu'on écrit ses mémoires, il ne faut rien celer<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[76]</a></span>
+de ses sentiments... On doit livrer au public toute sa
+vie, quitte à froisser certains puritains qui prêchent très
+haut la morale et sont pourtant, dans le privé, de bien
+tristes personnages.</p>
+
+<p>J'ai dit qu'après l'acte de violence auquel il s'était livré
+sur moi, Manzana s'était radouci. Il me remit même
+les deux cent cinquante francs que nous devions à la
+complaisance du marchand.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes, dès maintenant, me dit-il, le caissier
+de notre association.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous le principal actionnaire, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Un vilain sourire plissa sa face jaune et il me frappa
+sur l'épaule en s'extasiant sur mon esprit de repartie.</p>
+
+<p>Peut-être espérait-il par la flatterie se concilier mes
+bonnes grâces, mais la façon plutôt rude dont avaient
+commencé nos relations m'interdisait toute familiarité
+avec ce rasta colombien.</p>
+
+<p>Comme nous passions au coin de la rue d'Orchampt
+et de la rue Lepic, je lui dis à brûle-pourpoint:</p>
+
+<p>&mdash;Accompagnez-moi donc chez moi où j'ai besoin
+de prendre quelques papiers...</p>
+
+<p>&mdash;Vous habitez par ici? fit-il interloqué.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à deux pas... au 37 de la rue d'Orchampt.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, allons-y, dit-il... il n'y a personne chez vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pas que je sache, à moins qu'un cambrioleur
+n'ait eu l'idée de venir explorer mon appartement.</p>
+
+<p>Le concierge était sur le pas de la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! monsieur Pipe! s'écria-t-il... alors, vous
+êtes revenu de voyage?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous le voyez... mais je vais repartir pour
+quelques jours. S'il vient des lettres pour moi, vous les
+garderez...</p>
+
+<p>Nous montâmes. J'avais voulu faire passer Manzana
+devant, mais il s'y refusa obstinément.</p>
+
+<p>Une fois chez moi, je mis dans ma valise un complet,
+des bottines et quelques chemises, puis après avoir jeté
+un coup d'&oelig;il sur ce home assez misérable où j'avais<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[77]</a></span>
+cependant vécu avec ma maîtresse des heures délicieuses,
+j'entraînai Manzana.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un malin, vous, me dit-il. Vous me
+faites vendre les objets qui garnissaient mon appartement,
+mais vous conservez précieusement les vôtres.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, répliquai-je assez sèchement, si vous
+aviez un peu de flair, vous auriez deviné tout de suite que
+je suis comme vous, en meublé!... Vous supposez bien que
+si je m'étais arrangé un intérieur, je l'eusse fait avec un
+peu plus de goût...</p>
+
+<p>&mdash;En effet, accorda-t-il... ce n'est guère luxueux...</p>
+
+<p>Et il ajouta, narquois:</p>
+
+<p>&mdash;Vous viviez ici avec une petite femme, hein?...
+J'ai vu sur le lit un gracieux kimono... Alors, vous la plaquez
+comme cela, sans remords... Pourquoi ne l'emmenez-vous
+pas?... Une femme, c'est souvent utile... dans votre
+profession... Elle peut servir de rabatteuse et... dans les
+moments difficiles.</p>
+
+<p>Je lui décochai un tel regard qu'il n'osa pas achever.</p>
+
+<p>Décidément, ce gaillard-là était encore plus méprisable
+que je ne le supposais.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, lui dis-je... où allez-vous? rentrons-nous
+boulevard de Courcelles ou filons-nous directement à la
+gare.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai besoin, répondit-il, de rentrer chez moi...
+mais ne croyez-vous pas que nous pourrions déjeuner?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est une idée...</p>
+
+<p>Nous entrâmes dans un restaurant de la place Clichy
+et choisîmes une petite table placée tout au fond de la
+salle. Avant d'accrocher mon pardessus, je glissai sournoisement
+le revolver qui s'y trouvait dans la poche de derrière
+de ma jaquette. Manzana voulut évidemment faire
+comme moi, mais soudain je le vis pâlir et rouler des yeux
+en boules de loto...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez perdu quelque chose? demandai-je vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... répondit-il d'un ton bourru.</p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[78]</a></span>
+
+<p>&mdash;Serait-ce le diamant, grands dieux?</p>
+
+<p>Cette question éveillant en lui un nouveau soupçon, il porta
+aussitôt la main à son gilet.</p>
+
+<p>&mdash;Non, grogna-t-il... j'ai toujours l'objet...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tant mieux!... vous m'avez fait une de ces
+peurs...</p>
+
+<p>Durant tout le repas, Manzana ne dit pas un mot. Il
+était furieux, cela se voyait à sa figure, mais il était
+aussi fort inquiet. Il n'osa point me parler du revolver,
+bien qu'il fût à peu près sûr que c'était moi qui l'avais
+pris.</p>
+
+<p>Quand nous en fûmes au café, il alluma une cigarette
+et me dit d'un ton mi-plaisant, mi-sérieux:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous, Pipe, qu'il soit bien utile de retourner
+boulevard de Courcelles?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, ce sera comme vous voudrez... Ne m'avez-vous
+pas dit tout à l'heure que vous aviez besoin de
+passer chez vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais j'ai réfléchi... Il est préférable que nous
+ne remettions pas les pieds dans cet appartement...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, vous avez besoin de votre valise...
+Vous ne pouvez pas vous embarquer sans linge de
+rechange.</p>
+
+<p>&mdash;J'achèterai en route ce qui me sera nécessaire.</p>
+
+<p>&mdash;Acheter... acheter!... et avec quoi?... Vous semblez
+oublier que lorsque nous aurons payé notre déjeuner,
+il nous restera environ deux cent trente francs sur lesquels
+il faudra prélever nos frais de voyage. A notre arrivée
+à Londres, nous aurons à peine une vingtaine de francs...
+avec cela, nous n'irons pas loin.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'avez-vous pas dit que vous aviez des amis
+là-bas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais je ne puis aller comme cela, tout de go,
+leur emprunter de l'argent, le revolver sur la gorge.</p>
+
+<p>A ce mot de revolver, Manzana pâlit et une lueur mauvaise
+passa dans ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais... balbutia-t-il.</p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[79]</a></span>
+
+<p>&mdash;Avouez, lui dis-je en riant, que dans notre association,
+je joue un rôle plutôt ridicule... Je vous «procure»
+un diamant qui doit vous assurer la fortune et je
+suis encore obligé de subvenir à tous les frais. Vous ne
+trouverez pas souvent, cher ami, un garçon aussi complaisant
+que moi...</p>
+
+<p>&mdash;N'était-ce pas convenu ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je ne dis pas, mais permettez-moi de m'étonner
+que vous ayez encore la prétention de renouveler votre
+garde-robe avec l'argent de notre voyage... Pourquoi ne
+voulez-vous pas rentrer chez vous pour y prendre ce qui
+vous est nécessaire?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas rentrer chez moi parce que je crains
+de me faire arrêter...</p>
+
+<p>&mdash;Mauvaise excuse, mon cher Manzana, mauvaise
+excuse!... Si l'on doit vous arrêter, vous le serez plutôt
+à la gare que boulevard de Courcelles.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible... mais je vous le répète, je ne
+retournerai pas à mon appartement.</p>
+
+<p>&mdash;Libre à vous, mais, en ce cas, ne comptez point sur
+moi pour vous acheter même une chemise...</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis! je m'arrangerai comme je pourrai.</p>
+
+<p>Je vis bien qu'il était inutile d'insister. Manzana refusait
+de remettre les pieds boulevard de Courcelles, parce
+qu'il voulait éviter un petit drame dans lequel, cette fois,
+il n'aurait pas le premier rôle. Il se doutait bien que c'était
+moi qui avais pris son browning et il craignait que je ne
+me fisse rendre le diamant, en usant de l'argument péremptoire
+qu'il avait employé avec moi.</p>
+
+<p>Je réglai la note qui se montait à dix-neuf francs cinquante
+et demandai au garçon l'indicateur des chemins
+de fer.</p>
+
+<p>A ce moment, Manzana voulut s'absenter.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, dit-il, et je reviens...</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, lui dis-je... je vous accompagne...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, puisque je laisse ici mon chapeau et mon<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[80]</a></span>
+pardessus...</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne valent pas le Régent, mon cher... je serais
+refait...</p>
+
+<p>Il n'insista pas, mais je vis bien qu'il était de plus en
+plus furieux.</p>
+
+<p>Avait-il réellement l'intention de «filer à l'anglaise»
+comme Edith? Je ne le crois point, mais je n'étais pas
+fâché de lui donner une petite leçon.</p>
+
+<p>Pour l'instant, je le tenais... c'était moi qui avais
+l'avantage, mais il fallait que je le conservasse, et jusqu'au
+bout.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Il était environ trois heures quand nous quittâmes le
+restaurant.</p>
+
+<p>Que faire jusqu'au départ du train de Londres?</p>
+
+<p>Manzana qui ne tenait guère, et pour cause, à se
+promener dans la rue, parlait déjà de se réfugier dans une
+brasserie... J'eus toutes les peines du monde à l'entraîner
+sur les boulevards extérieurs... sous prétexte de lui faire
+prendre l'air.</p>
+
+<p>Tout en cheminant, nous causions, ou plutôt non, c'est
+moi qui causais, car Manzana n'était guère loquace.</p>
+
+<p>Il était devenu morose et mâchonnait un cigare éteint.
+Il songeait évidemment à son revolver, à ce bon petit
+browning avec lequel il espérait me diriger à sa guise.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, lui dis-je tout à coup, nous sommes à deux
+pas de votre domicile... Pourquoi n'attendrions-nous pas
+dans votre appartement l'heure du dîner... Il fait un froid
+de canard dans la rue et cette valise que je porte me coupe
+le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai déjà dit, répliqua-t-il sèchement, que
+j'avais des raisons sérieuses pour ne pas retourner chez
+moi...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... vous avez peur...</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible...</p>
+
+<p>&mdash;Auriez-vous peur de moi, par hasard?</p>
+
+<p>Cette question lancée à brûle-pourpoint&mdash;un peu<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[81]</a></span>
+imprudemment, je l'avoue&mdash;amena sur le visage de
+Manzana un petit tressaillement.</p>
+
+<p>Il me regarda fixement, les dents serrées, l'&oelig;il luisant
+et d'une voix grinçante, laissa tomber ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne réussirez pas, mon cher, à m'attirer dans
+un guet-apens.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous devenez fou?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... je sais ce que je dis.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas...</p>
+
+<p>&mdash;Moi... je me comprends, cela suffit...</p>
+
+<p>Il jeta son cigare, bredouilla quelques mots que je
+n'entendis point, puis fit brusquement demi-tour.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bien, dis-je, la vie va être gaie avec vous,
+si vous continuez ainsi à faire la tête... Vous n'avez
+pourtant aucune raison d'être mécontent. Il y a deux
+jours, vous étiez dans une purée noire et songiez peut-être
+au suicide, quand je suis apparu... pour vous offrir un
+diamant...</p>
+
+<p>&mdash;Un diamant que nous ne placerons peut-être
+jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Certes, s'il n'y avait que vous pour le placer,
+nous aurions le temps de crever de misère. Heureusement
+que je suis là.</p>
+
+<p>Mon associé eut un geste vague.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dis-je, vous croyez que vous allez vous
+promener éternellement avec le Régent dans votre poche?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai peur.</p>
+
+<p>&mdash;Manzana, vous n'êtes pas raisonnable... car dans
+toute cette affaire, si quelqu'un a le droit de se plaindre,
+c'est moi. Comment, je vous apporte la fortune, je consens
+à partager avec vous le produit de mon travail et, au lieu
+de me remercier, de sauter dans mes bras, vous avez l'air
+de me traiter en ennemi. Ah! on a bien raison de dire
+que cette maudite question d'argent amène toujours la
+brouille entre les meilleurs camarades.</p>
+
+<p>&mdash;Ne faites donc pas le bon apôtre... Est-ce que
+vous croyez que je n'ai pas deviné le fond de votre pensée?...<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[82]</a></span>
+Voyons... me prenez-vous pour un idiot?</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, vous me prêtez là des sentiments qui me
+froissent, je vous l'assure... J'ai fait un pacte avec vous
+et je suis toujours prêt à tenir mes engagements...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, grogna Manzana... le revolver à la main...</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le savez aussi bien que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, vous divaguez...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment...</p>
+
+<p>La conversation en resta là.</p>
+
+<p>Nous étions arrivés en haut de la rue d'Amsterdam. La
+nuit tombait; un petit vent du nord soufflait sans interruption.
+Nous pressâmes le pas. Comme les passants étaient
+fort nombreux, à cette heure, et que nous risquions de nous
+trouver séparés, je repris le bras de Manzana.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! encore, fit-il d'un ton brutal... Vous avez donc
+peur que je m'envole?</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut pas savoir, mon cher...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, prenez-moi le bras gauche... pas le droit...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai mes raisons pour cela.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez, cher ami... un bras ou
+l'autre, cela n'a pas d'importance...</p>
+
+<p>Manzana haussa les épaules et je remarquai, qu'à partir
+de ce moment, il tint obstinément sa main droite collée
+contre sa poitrine.</p>
+
+<p>Il craignait évidemment que je ne cherchasse à lui
+subtiliser <i>notre</i> diamant. J'y avais déjà songé, mais je
+n'avais pas tardé à reconnaître que cette tentative serait
+impossible.</p>
+
+<p>Ceux qui nous voyaient passer bras dessus, bras dessous,
+ne se doutaient certes pas que ces deux hommes, qui
+avaient l'air si fraternellement unis, n'attendaient qu'une
+occasion pour se jeter l'un sur l'autre.</p>
+
+<p>Je jouissais intérieurement de la colère de Manzana et
+j'envisageais déjà l'avenir avec moins d'inquiétude. Manzana
+était maintenant mon prisonnier et c'est ce qui le<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[83]</a></span>
+mettait en rage.</p>
+
+<p>Avouez que cet homme était réellement trop exigeant.</p>
+
+<p>Heureusement que le hasard se charge toujours d'arranger
+les choses.</p>
+
+<p>Comme nous longions la rue de Londres, Manzana me
+dit tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, pourquoi me conduisez-vous à la gare
+Saint-Lazare... c'est généralement par la gare du Nord
+que l'on se rend en Angleterre... Par Calais, le voyage
+est bien plus court...</p>
+
+<p>&mdash;Evidemment, mais il est aussi moins sûr... Tous
+les malfaiteurs qui s'enfuient en Angleterre passent généralement
+par Calais, aussi cette ligne est-elle étroitement
+surveillée... Si j'étais seul, comme je n'ai rien à redouter,
+je partirais par le Nord, mais avec vous...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... vous êtes un petit Saint Jean et moi une
+affreuse canaille...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous l'aurais pas dit...</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous le pensez... c'est tout comme...</p>
+
+<p>&mdash;Franchement, mon cher, que voulez-vous que je
+pense de vous après la petite scène des Champs-Elysées?...
+Et puis, ne m'avez-vous pas dit que vous vous attendiez
+à être arrêté?... Si vous croyez que cela m'amuse de
+voyager en compagnie d'un individu aussi compromettant
+que vous...</p>
+
+<p>Manzana ne releva pas cette dernière phrase. Il se
+contenta de marmonner quelques injures. Je compris cependant
+que j'avais été un peu loin, aussi cherchai-je immédiatement
+à atténuer le mauvais effet produit par mes
+blessantes allusions:</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre faute, mon cher, si nous arrivons à nous
+dire des choses désagréables. Vous êtes, depuis quelques
+heures, d'une humeur de dogue...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous trouvez?</p>
+
+<p>&mdash;Certes... et j'avoue que je ne m'explique pas ce
+brusque revirement de votre part. Je ne vous ai rien fait,
+en somme. Hier, vous disiez que j'étais votre Providence,<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[84]</a></span>
+et maintenant vous me traitez en ennemi...</p>
+
+<p>Manzana fixa dans les miens ses yeux luisants:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous traite en ennemi, prononça-t-il lentement...
+parce que vous en êtes un et que vous cherchez à vous
+débarrasser de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quelle idée!...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce que je dis... mais, prenez garde... tâchez
+de ne pas me manquer, car moi, je vous préviens, je ne
+vous raterai pas... Vous m'avez chipé mon revolver, mais
+j'ai fort heureusement pour moi deux poings... et deux
+poings solides, je vous assure.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne tient qu'à vous de ne pas en venir à cette
+pénible extrémité... Oui, je vous ai pris votre revolver, je
+le confesse, mais si vous voulez raisonner un peu, mon
+cher, vous serez obligé de reconnaître qu'il n'était pas
+juste que l'un eût à lui seul tous les atouts dans son jeu.
+Vous aviez le diamant... Vous aviez aussi le revolver,
+c'était vraiment trop, vous en conviendrez. J'ai voulu tout
+simplement égaliser les chances. Tant que vous respecterez
+vos engagements, vous n'aurez rien à craindre, mais si,
+par malheur, vous tentiez de vous enfuir, ma foi, tant
+pis pour vous!... je vous brûlerais la cervelle sans hésiter.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui me prouve que vous n'avez pas l'intention
+de le faire, même si je respecte mes engagements?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon cher, je crois que vous me prêtez là vos
+propres sentiments... Vous ne me supposez tout de même
+pas assez bête pour risquer un coup pareil sans y être
+forcé. Le malheur a voulu que je tombe entre vos mains,
+mais je ne songe même plus à cela. Mon but est de me
+débarrasser du diamant le plus vite possible et de vous
+tirer ma révérence. Je ne suis pas gourmand, un petit
+million me suffira, et ne supposez pas que je convoite
+votre part... Vous, au contraire, et j'ai tout lieu de le
+croire, vous voudriez vous attribuer la totalité de la vente,
+mais cela ne sera pas... Je m'y opposerai par tous les
+moyens, même quand je devrais sacrifier ma liberté.</p>
+
+<p>Manzana parut troublé par ce raisonnement et m'affirma<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[85]</a></span>
+la pureté de ses intentions, mais avec un gredin pareil,
+il fallait s'attendre à tout.</p>
+
+<p>C'était maintenant la paix... la paix armée, à vrai
+dire, et j'avais lieu d'espérer que cette trêve se prolongerait
+assez longtemps pour me permettre de mener à bien&mdash;c'est-à-dire
+au mieux de mes intérêts&mdash;cette triste aventure.</p>
+
+<p>Nous allâmes retenir deux places de coin pour le train
+du Havre qui partait à cinq heures; il était quatre heures
+un quart, nous avions donc quarante-cinq minutes devant
+nous. Nous en profitâmes pour aller manger un morceau
+sur le pouce, aux environs de la gare Saint-Lazare, car
+nous n'étions pas assez riches pour nous payer le luxe
+du wagon-restaurant.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch10" id="ch10"></a>X</h2><span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[86]</a></span>
+
+<h5>LA JEUNE DAME EN DEUIL ET LES DEUX
+VIEUX MESSIEURS</h5>
+
+
+<p>Vingt minutes avant le départ du train, nous étions
+confortablement installés, l'un en face de l'autre, dans
+un wagon de première classe.</p>
+
+<p>Le compartiment dans lequel nous nous trouvions était
+occupé par trois voyageurs seulement: deux vieux messieurs
+décorés et une jeune femme en deuil.</p>
+
+<p>Ces trois personnes, je l'appris en cours de route, étaient
+ensemble et devaient descendre à Rouen.</p>
+
+<p>Un peu après Mantes, à propos de je ne sais plus
+quoi, l'un des vieux messieurs adressa la parole à Manzana.
+Celui-ci répondit d'abord, par monosyllabes, et finit
+par donner libre cours à son habituelle faconde.</p>
+
+<p>Il se présenta comme attaché d'ambassade, puis se mit
+à parler de la Colombie, du Venezuela, de l'Uruguay.
+A l'entendre, il avait là-bas d'immenses propriétés, employait
+plus de mille travailleurs et se proposait d'acheter
+prochainement plusieurs centaines d'hectares à la
+Guyane.</p>
+
+<p>Les voyageurs l'écoutaient avec intérêt et l'un des vieux
+messieurs, qui était un peu sourd, s'était même rapproché
+pour mieux l'entendre.</p>
+
+<p>Mis en verve par les exclamations admiratives de ses
+voisins, Manzana pérorait, pérorait, lançait de grandes
+phrases ronflantes et semblait prendre plaisir à s'écouter
+parler. Dans le but d'émerveiller ses auditeurs et surtout
+la jeune dame qui buvait ses paroles, il tira de sa poche<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[87]</a></span>
+plusieurs parchemins portant les en-têtes de diverses ambassades
+et exhiba des photos de personnages officiels
+sud-américains.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, s'écria tout à coup l'un des vieux messieurs,
+voici un gentleman que je crois bien reconnaître...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un de mes meilleurs amis, le senor José de
+Ravendoz, président de la République de San-Benito...
+répondit Manzana, tout heureux d'étaler ses relations...
+Nous avons été élevés ensemble au collège de Ricuerdo...</p>
+
+<p>Le vieux monsieur prétendit connaître très bien ce Ravendoz
+et ce fut pendant près de vingt minutes, entre Manzana
+et lui, un étourdissant dialogue auquel finirent par
+se mêler la jeune dame et l'autre voyageur.</p>
+
+<p>Je ne sais si vous êtes comme moi, mais lorsque je suis
+préoccupé, je ne puis entendre les gens bavarder autour
+de moi...</p>
+
+<p>Bien que sollicité à plusieurs reprises, j'avais répondu
+évasivement à mes compagnons de voyage et, comme ils
+insistaient pour avoir mon avis tantôt sur une question,
+tantôt sur une autre, je pris le parti de me renfoncer dans
+mon coin et de faire semblant de dormir.</p>
+
+<p>Manzana continuait de discourir, entassant mensonges
+sur mensonges, heureux de se voir admiré par des gens
+de distinction.</p>
+
+<p>Il s'était accoudé sur la banquette, dans une pose nonchalante,
+et ne se souciait pas plus de moi que d'une datte.
+Il apparaissait bien là sous son vrai jour et je pouvais
+l'étudier à loisir.</p>
+
+<p>C'était un être vide, prétentieux, adorant la flatterie,
+mais d'un esprit très borné et d'une éducation douteuse.</p>
+
+<p>Quel triste compagnon j'avais là, et comme il me tardait
+d'en être débarrassé!</p>
+
+<p>A Rouen, nos compagnons de voyage prirent congé
+de nous.</p>
+
+<p>Ce fut entre eux et Manzana un échange de politesses
+outrées. Mon associé, qui tenait décidément à passer
+pour un hidalgo, baisa galamment la main de la jeune<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[88]</a></span>
+femme et remit sa carte aux deux messieurs, en leur donnant
+rendez-vous à Monte-Carlo pour le mois suivant.</p>
+
+<p>&mdash;Quel bavard vous faites, lui dis-je, lorsque les
+gêneurs eurent disparu...
+
+<p>&mdash;Mon cher, répondit Manzana, un homme du
+monde comme moi éprouve toujours un véritable plaisir
+à se retrouver avec des gens de sa condition.
+
+<p>&mdash;Merci du compliment, mais permettez-moi de vous
+dire que ces gens m'ont tout l'air d'affreux rastas... Les
+deux vieux messieurs, malgré leurs grands airs et leurs
+gestes arrondis, n'ont rien d'aristocratique... Il suffit de
+regarder leurs mains et leurs pieds... Quant à la femme,
+c'est tout simplement une petite grue...</p>
+
+<p>Manzana devint pourpre:</p>
+
+<p>&mdash;Une grue! s'écria-t-il... une grue la senora Mariquita
+de Rosario!... Vous êtes fou, mon cher... On voit
+bien que vous n'avez pas souvent fréquenté des femmes
+du monde...</p>
+
+<p>&mdash;Possible; mais je suis assez physionomiste pour
+voir tout de suite à qui j'ai affaire... vous vous êtes tout
+simplement laissé empaumer par des aigrefins... et...</p>
+
+<p>Je n'achevai pas. Une idée m'était soudain venue à
+l'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Et le diamant? m'écriai-je... vous l'avez toujours,
+le diamant?</p>
+
+<p>Manzana eut un sourire méprisant, mais porta malgré
+tout la main à la poche de son gilet.</p>
+
+<p>&mdash;Oh... oooh! s'écria-t-il... c'est trop fort!... Ils...</p>
+
+<p>Je m'étais précipité sur lui et le secouais par les épaules
+en hurlant:</p>
+
+<p>&mdash;Ils vous l'ont pris, n'est-ce pas?... Nous sommes
+refaits!... vous vous êtes peut-être entendu avec eux, misérable!...
+Vite! vite! lançons-nous à la poursuite de ces
+bandits et je vous promets bien que si nous ne les retrouvons
+pas vous aurez affaire à moi... triple idiot! crétin!
+rastaquouère!</p>
+
+<p>Le train qui s'était arrêté pendant cinq minutes se<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[89]</a></span>
+remettait en marche. Nous bondîmes dans le couloir, bousculant
+les voyageurs, nous frayant un chemin à coups de
+coude.</p>
+
+<p>J'avais poussé Manzana devant moi et m'en servais
+comme d'un bélier pour dégager le passage.</p>
+
+<p>Enfin, au risque de nous rompre le cou, nous sautâmes
+sur le quai, au grand effroi des employés.</p>
+
+<p>Comme nous étions descendus presque à l'entrée du
+tunnel qui se trouve au bout du débarcadère, nous fûmes
+obligés de revenir sur nos pas pour gagner la sortie.</p>
+
+<p>Là, je questionnai à la hâte un employé qui me regarda
+d'un air niais.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons! criai-je exaspéré... deux vieux messieurs...
+et une jeune femme... ils sont bien descendus ici... vous
+avez dû les voir?...</p>
+
+<p>&mdash;Sais pas!... répondit l'homme avec un accent traînant...
+adressez-vous au bureau de renseignements, moi
+j'suis là pour recevoir les billets... m'occupe pas d'la tête
+des gens!...</p>
+
+<p>Comprenant que je ne tirerais rien de ce butor, j'entraînai
+Manzana. Il avait maintenant perdu de sa belle
+assurance et se laissait conduire comme un enfant...</p>
+
+<p>Devant la gare, il y a une petite place qui va en montant
+vers la ville.</p>
+
+<p>Des fiacres archaïques avec des cochers rubiconds et
+malpropres stationnaient là dans l'attente des voyageurs.
+Quelques taxis qui avaient déjà été retenus disparaissaient
+les uns après les autres, mettant sur le sol des étincellements
+rapides.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! pensai-je, nos gredins ont pris un taxi...
+mais nous les retrouverons... dussions-nous bouleverser toute
+la ville...</p>
+
+<p>Cependant, je restais là, planté devant la station de
+voitures, incapable d'une décision quelconque.</p>
+
+<p>Pour une fois, Manzana eut une bonne idée.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons qu'une chose à faire, dit-il, c'est de
+prendre une voiture et de nous faire conduire dans les<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[90]</a></span>
+principaux hôtels de Rouen... nous finirons bien par savoir
+où nos gens sont descendus...</p>
+
+<p>La colère m'étouffait! Je n'étais plus maître de moi
+et j'avais envie d'étrangler mon compagnon.</p>
+
+<p>Ah! si jamais je le retrouvais, le diamant, je me promettais
+bien de le garder pour moi seul et de faire ainsi
+payer à ce stupide Manzana les tortures que j'endurais à
+cause de lui...</p>
+
+<p>Je le poussai dans un fiacre, après avoir jeté ces mots
+au cocher:</p>
+
+<p>&mdash;Nous cherchons quelqu'un, menez-nous dans les
+grands hôtels de la ville.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, monsieur, répondit l'homme..., mais c'est
+qu'il y a beaucoup d'hôtels ici...</p>
+
+<p>&mdash;Commencez par ceux de premier ordre...</p>
+
+<p>&mdash;Compris.</p>
+
+<p>Le fiacre partit à petite allure. Il était tiré par un
+pauvre cheval boiteux qui buttait à chaque pas et s'arrêtait,
+par instants, pour souffler. Dans la descente de la
+rue Jeanne-d'Arc, il accéléra un peu son train, mais nous
+n'allions guère plus vite que si nous avions suivi un convoi
+funèbre.</p>
+
+<p>A toute minute, je passais la tête par la portière et
+stimulais le zèle du cocher par la promesse d'un bon
+pourboire. Il avait beau cingler sa rosse, nous n'avancions
+pas.</p>
+
+<p>Et, dans mon exaspération, je déchargeais ma bile sur
+Manzana qui, blotti dans un coin de la voiture, me regardait
+d'un air ahuri...</p>
+
+<p>Je lui prodiguais toutes les injures que je savais et parfois,
+pris d'une rage subite, je lui empoignais les bras et
+lui enfonçais mes doigts dans la chair.</p>
+
+<p>Il ne disait rien... ce n'était plus un homme, c'était une
+vraie loque. J'allai même jusqu'à l'accuser d'être de complicité
+avec les rastas du wagon, mais je compris bientôt
+que cette accusation était ridicule. Il avait trop de raisons
+de tenir, lui aussi, au diamant, et il n'eût pas été assez<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[91]</a></span>
+naïf pour le partager avec trois personnes.</p>
+
+<p>Il s'était laissé rouler, voilà tout!</p>
+
+<p>Le fiacre s'arrêta enfin devant un hôtel situé au fond
+d'un jardin minuscule. Je me précipitai au bureau et interrogeai
+rapidement la caissière.</p>
+
+<p>Les renseignements qu'elle me fournit furent des plus
+vagues. Elle avait vu beaucoup de monde dans la soirée,
+des jeunes gens, des vieillards, quelques femmes, mais
+aucun de ces voyageurs ne répondait au signalement que
+j'en donnais.</p>
+
+<p>Nous visitâmes encore cinq hôtels. Partout ce furent
+les mêmes réponses ambiguës, jetées d'un ton sec, désagréable,
+et quand sonnèrent deux heures du matin, nous
+n'étions pas plus avancés qu'à notre sortie de la gare.</p>
+
+<p>Comme nous ne pouvions garder le cocher toute la
+nuit, je le fis stopper sur la place de la Cathédrale et
+demandai ce que je lui devais.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dix-huit francs, répondit-il... et le pourboire
+en plus.</p>
+
+<p>Je me fouillai, mais au moment où j'introduisais la
+main dans la poche de côté de ma jaquette, un petit frisson
+me courut le long des reins... Mon portefeuille avait
+disparu!</p>
+
+<p>Ceux qui avaient dérobé le diamant à Manzana avaient
+aussi pris mon portefeuille!</p>
+
+<p>J'eus la présence d'esprit de ne rien laisser paraître
+de mon trouble en présence du cocher. Tirant de ma
+poche un papier quelconque, je dis avec aplomb:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous la monnaie de cinq cents francs?</p>
+
+<p>Le bonhomme roula des yeux effarés.</p>
+
+<p>&mdash;Non?... fit-il... Vous croyez comme cela que l'on
+se promène avec la monnaie de cinq cents francs.</p>
+
+<p>&mdash;Où pourrait-on en faire?</p>
+
+<p>&mdash;Nulle part... tout est fermé maintenant...</p>
+
+<p>Et, comme je demeurais indécis:</p>
+
+<p>&mdash;Votre ami a peut-être de la monnaie, lui?...</p>
+
+<p>&mdash;Non... répondit Manzana, je n'en ai pas...</p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[92]</a></span>
+
+<p>Le cocher s'impatientait:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous savez, cria-t-il, faut pas m'la faire,
+j'connais l'coup. Vous m'devez dix-huit francs, plus le
+pourboire... payez-moi... ou venez avec moi au poste de
+police...</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, dis-je... allons au poste... est-ce loin
+d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Non, là, à deux pas... place de l'Hôtel-de-Ville.
+Nous remontâmes en voiture, Manzana et moi. Le
+cocher fouetta son cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, questionna mon associé en se penchant
+à mon oreille, vous avez un billet de cinq cents francs?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voyez donc pas que c'est de la frime?...
+Mon billet de cinq cents francs est une simple feuille de
+papier... Je suis sans un sou... vos amis m'ont dévalisé.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous aussi!... Mais alors, qu'allons-nous
+dire en arrivant au poste?</p>
+
+<p>&mdash;Vous pensez bien que nous n'allons pas être assez
+stupides pour y aller... Ouvrez doucement la portière de
+votre côté, moi je vais faire de même... La voiture va
+assez lentement pour que nous puissions sauter à terre
+sans danger... Attention!... y êtes-vous?</p>
+
+<p>Nous arrivions, à ce moment, au coin d'une rue
+obscure. Nous quittâmes le fiacre si prestement et avec
+une telle légèreté que le pauvre cocher ne s'aperçut point
+de notre disparition. Quand le brimbalement des portières
+que nous avions laissées ouvertes l'avertit enfin de notre
+fuite, il poussa un juron formidable, mais nous étions
+déjà loin.</p>
+
+<p>Après avoir couru pendant environ un quart d'heure,
+en faisant le plus de détours possible, nous nous trouvâmes
+sur les quais. Il tombait une pluie glaciale et le
+vent qui soufflait par bourrasques faisait clignoter la
+flamme des réverbères.</p>
+
+<p>Nous nous mîmes à l'abri derrière un hangar et bientôt
+un douanier, qui nous prit sans doute pour des chapardeurs,
+nous chassa en nous accablant d'injures. Nous<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[93]</a></span>
+tentâmes de nous réfugier sous la porte d'un dock qui
+était demeurée entr'ouverte, mais un veilleur de nuit nous
+reçut comme des chiens errants.</p>
+
+<p>Enfin, grâce à la complaisance d'un employé de chemin
+de fer, nous trouvâmes un refuge dans un wagon
+réformé que l'on avait commencé à démolir. Une partie
+de la toiture en avait été enlevée et il faisait dans cette
+roulotte un froid sibérien. Manzana et moi nous blottîmes
+dans la paille et attendîmes ainsi le jour...</p>
+
+<p>Je ne sais à quoi songeait mon compagnon, mais moi,
+je sais que je fis, cette nuit-là, de bien tristes réflexions.</p>
+
+<p>Lorsque l'on est malheureux, comme je l'étais, le moindre
+souvenir vous attriste et l'on a envie de pleurer en se
+rappelant les heures heureuses que l'on a vécues autrefois.
+Je me revoyais à Ramsgate, tranquille, la poche bien garnie,
+à la suite d'une opération fructueuse, flirtant avec
+Edith que j'avais rencontrée au «Royal Oak». Puis
+nous partions pour Paris. C'était alors la lune de miel, de
+longues soirées d'amour devant un bon feu de bois, la vie
+joyeuse, les rêves sans fin que forment les amoureux... Je
+me souvenais aussi, avec une émotion délicieuse, de la
+nuit où je m'étais emparé du Régent et, je me mis à
+pleurer à chaudes larmes en songeant à ces deux disparus:
+Edith et le diamant...</p>
+
+<p>Manzana essaya de me consoler, mais je le rembarrai
+si brutalement qu'il ne dit plus un mot.</p>
+
+<p>Parfois, je l'injuriais sans mesure, puis, le voyant aussi
+malheureux que moi, je finissais par m'apitoyer sur son
+compte.</p>
+
+<p>C'était là, je le reconnais, de la pitié bien mal placée,
+mais on a pu remarquer, au cours de ce récit, que je suis,
+à certaines heures, d'une sensibilité exagérée.</p>
+
+<p>Quand parut le jour, un jour terne, maussade, mon
+compagnon et moi nous nous concertâmes. Nous allions
+rôder aux abords des hôtels; peut-être aurions-nous la
+chance d'y rencontrer un de nos voleurs. Nous irions
+aussi dans les gares, à l'heure du départ des trains, mais<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[94]</a></span>
+nous nous écarterions avec prudence de tout véhicule conduit
+par un cocher rubicond et traîné par une rosse clopinante.</p>
+
+<p>De dix heures du matin à midi, nous errâmes par les
+rues, l'estomac vide, les jambes molles, et je songeais
+déjà à vendre le revolver de Manzana, quand mon attention
+fut attirée soudain par un individu qui marchait
+devant nous... Il me semblait avoir déjà vu cette «charpente»-là
+quelque part...</p>
+
+<p>J'allais devancer l'homme afin d'apercevoir son visage
+quand une occasion s'offrit qui me permit de l'examiner à
+loisir. Il entra chez un bijoutier et, dès qu'il se présenta
+de profil, je le reconnus.</p>
+
+<p>C'était l'un des vieux messieurs de la veille.</p>
+
+<p>Ah! décidément, cette fois encore, le hasard faisait
+bien les choses!</p>
+
+<p>Le drôle était probablement venu dans cette boutique
+pour s'assurer, auprès du marchand, que le diamant n'était
+pas en toc.</p>
+
+<p>&mdash;Vite! dis-je à Manzana... faites comme moi, baissez
+votre chapeau sur vos yeux... s'il nous reconnaît tout
+est perdu.</p>
+
+<p>Postés tous deux au coin de la devanture, nous ne
+perdions pas un des gestes de notre voleur. Nous le vîmes
+tirer quelque chose de sa poche, le développer et le présenter
+au bijoutier qui eut une exclamation de surprise.
+Parbleu! il n'avait pas souvent vu des diamants comme
+le Régent. Il le regarda à la loupe, puis le posa sur une
+petite balance de cuivre, hocha longuement la tête et finalement
+le rendit au vieux monsieur.</p>
+
+<p>Celui-ci replaça le Régent dans le petit sac que l'on
+connaît, puis s'entretint un moment avec le bijoutier. Il
+cherchait évidemment à expliquer comment il se trouvait
+en possession d'une telle pierre précieuse...</p>
+
+<p>J'eus à ce moment l'idée de faire irruption dans la
+boutique, en compagnie de Manzana, de me donner
+comme inspecteur de la Sûreté, d'arrêter l'homme et de<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[95]</a></span>
+saisir le diamant, mais je compris tout de suite que cette
+façon de procéder n'amènerait pas le résultat que j'en
+attendais. Le marchand nous accompagnerait pour servir
+de témoin et, au commissariat, on confisquerait l'objet.
+Nous ne serions pas plus avancés que devant.</p>
+
+<p>&mdash;Attention! dis-je à Manzana... ouvrez l'&oelig;il... nous
+allons filer cet individu-là quand il va sortir, mais n'oubliez
+pas que si nous le laissons échapper, si nous perdons
+sa piste, nous perdons aussi notre diamant.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille... il ne nous échappera pas...</p>
+
+<p>Et mon compagnon traversa rapidement la rue.</p>
+
+<p>L'homme était maintenant sur le pas de la porte. Il
+causait avec le bijoutier, et je remarquai que celui-ci
+semblait chercher quelqu'un, un agent probablement, afin
+de lui signaler le particulier, mais en province, comme à
+Paris, quand on a besoin d'eux, les agents ne sont
+jamais là.</p>
+
+<p>Je m'étais tourné à demi pour que le vieux monsieur
+ne pût me reconnaître. Quand enfin il quitta le bijoutier,
+je fis à Manzana un signe d'intelligence et me lançai sur
+les traces de notre voleur.</p>
+
+<p>Le filou marchait d'un bon pas et il me parut que,
+pour un vieillard, il avait le jarret joliment élastique. Il
+descendit la rue Grand-Pont, tourna à droite, s'arrêta un
+instant pour acheter des journaux, puis s'installa sur le
+quai de la Bourse, à la terrasse d'un café.</p>
+
+<p>Manzana et moi, nous nous dissimulâmes derrière un
+kiosque.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que nous le tenons, dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit mon associé, mais nous ne pouvons
+nous jeter sur lui, en plein jour. Si encore nous savions
+à quel hôtel il est descendu.</p>
+
+<p>&mdash;Nous le saurons bientôt, soyez tranquille.</p>
+
+<p>Un quart d'heure s'écoula. Notre gredin lisait toujours
+son journal, mais il devait certainement attendre
+quelqu'un, car, de temps à autre, il jetait un rapide coup<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[96]</a></span>
+d'&oelig;il dans la direction de la Bourse.</p>
+
+<p>Déjà, cela était visible, il commençait à s'impatienter,
+quand une femme s'approcha vivement de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Voici votre senora, dis-je à Manzana.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui, je l'ai bien reconnue... la garce!...</p>
+
+<p>Dès que la jeune femme se fut assise, notre individu
+se mit à lui expliquer quelque chose, en lui parlant à
+l'oreille. Il lui racontait évidemment la visite qu'il venait
+de faire au bijoutier et ce que celui-ci lui avait dit.</p>
+
+<p>Je m'étonnai cependant de ne pas voir arriver l'autre
+vieux monsieur, celui qui, la veille, avait entamé la conversation
+avec Manzana. Sans doute était-il parti en
+expédition, car ces gens que je considérais maintenant
+comme des bandits étaient des confrères... des cambrioleurs
+comme moi.</p>
+
+<p>Je devais même reconnaître qu'ils étaient très habiles
+et, en toute autre circonstance, j'aurais eu pour eux de
+l'admiration. Leur façon de travailler, quoique différant
+sensiblement de la mienne, n'en était pas moins très ingénieuse.
+Ils exerçaient probablement depuis longtemps,
+bien qu'ils ne fussent pas aussi vieux qu'ils s'efforçaient
+de le paraître. Ils avaient dû, pour inspirer plus de confiance,
+se coller une perruque et une barbe blanches, car
+rien n'impose le respect comme un vieillard à la chevelure
+de neige, décoré de la Légion d'honneur, même lorsqu'il
+s'est, de son propre chef, décerné cette haute distinction.</p>
+
+<p>La foule est gobeuse, elle aime ce qui est vénérable
+et ne se méfie presque jamais d'un vieux monsieur décoré.</p>
+
+<p>Quant à moi, ma façon de travailler est tout autre,
+je crois l'avoir déjà dit. Au lieu d'arborer des complets
+extravagants et des cravates multicolores, je préfère une
+mise simple et modeste qui permet de passer partout sans
+être remarqué.</p>
+
+<p>Ne pas être remarqué, c'est aussi une force, et je crois
+l'avoir suffisamment prouvé.</p>
+
+<p>Tout en me livrant à ces réflexions cambriolo-philosophiques,<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[97]</a></span>
+je ne quittais pas de l'&oelig;il mon voleur et la jeune
+femme qui était assise à côté de lui. Cet homme portait
+ma fortune sur lui et j'étais prêt à tout tenter pour la lui
+reprendre... à tout, même au crime... Il est vrai que je
+pourrais, pour ce qui était de cette dernière solution, avoir
+recours à Manzana qui ne devait pas être un novice en la
+matière, si je m'en référais à l'opinion de la dame au manteau
+de loutre, entrevue aux Champs-Elysées.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch11" id="ch11"></a>XI</h2><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[98]</a></span>
+
+<h5>OU JE ME DÉCIDE A BRUSQUER LES CHOSES</h5>
+
+<p>Lorsque le vieux monsieur et la jeune dame se levèrent,
+je fis un signe à Manzana et nous leur emboitâmes
+le pas.</p>
+
+<p>Ils n'allèrent pas loin. A cinquante mètres du café se
+trouve l'hôtel d'Albion. Ils y entrèrent.</p>
+
+<p>La «filature» devenait difficile, car nous ne pouvions,
+Manzana et moi, sales comme nous l'étions, pénétrer dans
+le hall où l'on apercevait un domestique en culotte courte,
+raide et grave comme un bonhomme en cire.</p>
+
+<p>J'eus par bonheur une inspiration. Roulant à la hâte
+mon mouchoir dans un journal, je confectionnai un petit
+paquet que je tins ostensiblement à la main, et me précipitai
+vers le bureau de l'hôtel, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien le locataire du 21 qui vient de rentrer
+avec une jeune femme, n'est-ce pas?... J'ai là quelque
+chose pour lui...</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit d'un ton maussade une vieille caissière
+aux cheveux acajou, ce n'est pas le n<sup>o</sup> 21 qui vient
+de rentrer... C'est le 34... vous faites erreur... En tout cas,
+si vous avez un paquet à remettre au 21, laissez-le à la
+caisse.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, dis-je, en esquissant un gracieux sourire,
+je reviendrai.</p>
+
+<p>Manzana m'attendait devant la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien... j'ai déjà une indication... Je sais quel
+est le numéro de la chambre de notre voleur... c'est le<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[99]</a></span>
+34...</p>
+
+<p>&mdash;Et son nom?...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore... mais qu'importe? Du moment que je
+sais où trouver l'homme...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez l'intention de vous introduire chez lui?</p>
+
+<p>&mdash;Mais... oui... et avec vous, je suppose.</p>
+
+<p>&mdash;C'est grave cela...</p>
+
+<p>&mdash;Et la perte de notre diamant, croyez-vous que ce
+ne soit pas plus grave?</p>
+
+<p>&mdash;Certes... mais le coup est dangereux à tenter...
+encore plus dangereux à réussir.</p>
+
+<p>&mdash;Nous tâcherons de ne pas le manquer... Voyez-vous
+une autre solution?</p>
+
+<p>&mdash;Pour le moment, non...</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y en a pas d'autre, allez...</p>
+
+<p>&mdash;Et nous essayerions cela en plein jour?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ce serait préférable...</p>
+
+<p>&mdash;Et si nous sommes pris?</p>
+
+<p>&mdash;On ne nous prendra pas...</p>
+
+<p>&mdash;J'admire votre confiance... mais si cependant cela
+arrivait?</p>
+
+<p>&mdash;Nous perdrions notre diamant, mais nous ne serions
+pas inquiétés... Au contraire, on nous adresserait des félicitations.</p>
+
+<p>Manzana ouvrait des yeux larges comme des hublots.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends plus.</p>
+
+<p>Je fouillai dans ma poche et en tirai un carré de carton
+que je tendis à mon associé.</p>
+
+<p>&mdash;Une carte d'agent de la Sûreté, fit Manzana stupéfait...
+Ce n'est pas à vous, je suppose?...</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr... je l'ai prise à un grand dadais de policier
+qui habitait, à Paris, la même maison que moi...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! très bien... et vous allez vous servir de cette
+carte pour pénétrer chez notre voleur?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous?... vous êtes mon collègue... Du moment<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[100]</a></span>
+que je montre ma carte, cela vous dispense d'exhiber la
+vôtre...</p>
+
+<p>&mdash;Parfait... et ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite... ensuite!... je ne sais pas moi... tout
+dépendra des circonstances... il est bien difficile, dans ces
+sortes d'affaires, de prévoir comment cela tournera... Je
+n'ai qu'une crainte.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que le patron de l'hôtel ne nous fasse accompagner
+à la chambre 34.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez vous y attendre...</p>
+
+<p>&mdash;Cela gâterait tout...</p>
+
+<p>&mdash;Et si nous arrêtions l'homme quand il sortira?</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est stupide ce que vous proposez là... La
+foule s'amasserait, nous serions obligés d'aller au poste...
+là, on fouillerait notre voleur et le diamant serait confisqué.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, si nous abordions carrément le type dans
+la rue en le menaçant, s'il ne nous rend pas le diamant,
+de le conduire au commissariat.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours la même chose, mon cher... Au bruit de
+la discussion des gens nous entoureraient et l'affaire serait
+manquée...</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait pincer ce vilain individu, le soir, dans
+une rue déserte.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais nous n'aurons pas cette chance,
+croyez-le.</p>
+
+<p>Tout en parlant, nous faisions les cent pas devant
+l'hôtel.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dis-je... risquons le coup maintenant; nous
+allons bien voir... vous êtes prêt à me seconder?</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut bien, puisque nous sommes associés.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne me le faites pas à l'association, n'est-ce
+pas? Vous voulez votre diamant... moi aussi, et si nous
+le retrouvons, j'espère que, cette fois, vous ne chercherez
+plus à me l'enlever.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Pipe, je vous le jure...</p><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[101]</a></span>
+
+<p>&mdash;Et vous me le laisserez? C'est moi qui en aurai
+la garde.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà déjà que vous voulez tirer toute la couverture
+à vous...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien le droit de me méfier après ce qui est
+arrivé... Si j'avais eu le diamant dans ma poche, nous
+n'en serions point où nous sommes...</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-être vrai... mais avouez que le diamant
+et le revolver, c'était vraiment trop pour vous et pas assez
+pour moi... Tenez, je vais vous proposer une combinaison...
+Si nous avons la chance de rentrer en possession de
+notre Régent, nous le porterons sur nous, à tour de rôle,
+une semaine chacun, mais celui qui en aura la garde
+cédera le revolver à l'autre, est-ce entendu?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je vais vous proposer autre chose. Dès que
+nous aurons trouvé quelque argent, et nous y arriverons
+sûrement là-bas, en Angleterre, nous louerons un coffre-fort
+dans une banque et y déposerons notre diamant, dans
+une boîte cachetée; mais il sera bien convenu avec le
+directeur de la banque, que nous ne pourrons retirer notre
+dépôt que tous les deux ensemble et en présence d'un
+employé... Comme cela, nous vivrons au moins tranquilles
+et ne serons pas continuellement à nous épier comme deux
+Peaux-Rouges sur le sentier de la guerre.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, répondit Manzana, si vous voulez mon
+avis, je préfère encore la première solution.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, accordai-je. C'est convenu...</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez qu'entre gens raisonnables, on finit toujours
+par s'entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui... mais oui, j'en étais persuadé.</p>
+
+<p>J'ignorais quelles étaient réellement les intentions de
+Manzana, mais je savais bien que, moi, j'étais fermement
+décidé à lui enlever de force ce que je considérais comme
+mon bien. Lui, de son côté, devait avoir la même idée.</p>
+
+<p>En somme, nous avions discuté en pure perte; nous
+avions cherché à bluffer l'un et l'autre, mais nous restions<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[102]</a></span>
+sur nos positions.</p>
+
+<p>J'ajouterai qu'à la minute où avaient lieu ces pourparlers,
+j'étais prêt à céder sur tous les points, car pour
+le coup de force que nous allions tenter, j'avais absolument
+besoin de Manzana.</p>
+
+<p>Nous nous serrâmes la main.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dis-je, de l'audace!</p>
+
+<p>&mdash;Comptez sur moi, répondit mon associé.</p>
+
+<p>&mdash;Si personne ne nous accompagne à la chambre 34,
+nous entrons, je menace le voleur avec mon revolver, pendant
+que vous vous jetez sur la femme et la bâillonnez...
+Ensuite vous faites subir la même opération à l'homme,
+nous le ligotons et le fouillons aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ferai remarquer que dans cette entreprise,
+c'est moi qui aurai la partie la plus difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais votre musculature, mon cher, j'assumerais
+volontiers cette tâche. Maintenant, réfléchissez bien...
+Si vous avez peur, dites-le...</p>
+
+<p>&mdash;Peur?... moi... allons donc... Une fois que j'y
+serai, vous verrez... le tout est de se mettre en train, mais
+attention, pas de blagues, hein? Si vous voyez, du premier
+coup, que l'affaire ne colle pas, ne commettez point
+d'imprudence.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, je n'opérerai qu'à bon escient.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vois que vous avez bien tout combiné, tout
+prévu. Cependant permettez-moi de vous faire observer
+que vous avez oublié une chose.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! et laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez supposé que l'on vous ouvrirait, dès
+que vous auriez frappé... et si notre homme, qui doit être
+un malin, se méfiait de quelque chose et refusait d'ouvrir,
+que feriez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, nous trouverions une autre combinaison...
+nous attendrions qu'il sorte et, dès qu'il paraîtrait, nous
+le repousserions aussitôt dans la chambre en lui mettant
+le revolver sous le nez.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il a aussi un revolver?</p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[103]</a></span>
+
+<p>&mdash;On n'a pas pour habitude de sortir d'un appartement
+avec une arme à la main... Croyez-m'en, mon cher
+Manzana, ne nous livrons pas d'avance à des suppositions
+qui finiraient par émousser notre courage... Allons-y carrément,
+comme si nous étions de vrais agents de la Sûreté...
+La chose la plus fâcheuse qui puisse nous arriver, je vous
+l'ai déjà dit, c'est que nous soyons obligés d'aller au
+poste et de voir notre diamant passer de la poche de
+notre voleur dans celle du commissaire... et encore, peut-être
+bien que je trouverais un truc pour le ravir au commissaire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez réponse à tout... eh bien essayons... Je
+suis votre homme.</p>
+
+<p>Nous pénétrâmes dans le hall de l'hôtel et, à notre
+grande surprise, personne ne s'avança à notre rencontre
+pour nous demander ce que nous désirions.</p>
+
+<p>Froidement, je traversai le vestibule et m'engageai dans
+l'escalier en compagnie de Manzana.</p>
+
+<p>Au premier étage, je consultai la liste des numéros.
+Le 34 se trouvait justement sur le palier où nous étions.</p>
+
+<p>&mdash;Cela va trop bien, pensai-je.</p>
+
+<p>Et je me sentis envahi par une indéfinissable inquiétude.
+J'écoutai, pendant quelques instants. Un homme
+toussa dans la chambre où je m'apprêtais à pénétrer. Je
+tirai mon revolver, fis un signe à Manzana et frappai
+légèrement à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, dit une voix enrouée.</p>
+
+<p>J'entrai en coup de vent, le revolver à la main. Mais,
+à ma grande surprise, au lieu de me trouver en présence
+du vieux monsieur que je croyais bien rencontrer, j'étais
+en face d'un homme de quarante ans environ, très blond
+et le visage entièrement rasé.</p>
+
+<p>J'allais me retirer, en m'excusant comme je pourrais,
+quand Manzana s'écria tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Allez-y!... allez-y!... c'est lui, je le reconnais!</p>
+
+<p>En effet, moi aussi, je venais de reconnaître mon
+voleur... Au lieu d'avoir les cheveux blancs, il était blond<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[104]</a></span>
+et la barbe vénérable qu'il arborait la veille avait disparu,
+mais ce qu'il n'avait pu changer, c'étaient ses yeux,
+deux yeux noirs étranges et brillants dont l'un était un
+peu plus petit que l'autre.</p>
+
+<p>D'ailleurs, si j'avais pu conserver encore quelques
+doutes, la jeune femme de la veille se fût chargée de les
+dissiper, car elle venait soudain de sortir du cabinet de
+toilette attenant à la chambre.</p>
+
+<p>J'avais refermé la porte et je tenais mon arme braquée
+sur notre voleur. Je remarquai aussitôt que cet individu
+ne brillait point par le courage. Il me regardait avec un
+effarement ridicule et tremblait comme un chien mouillé.</p>
+
+<p>Déjà mon associé s'était jeté sur la femme, l'avait
+bâillonnée avec une serviette et roulée dans une couverture
+dont il avait solidement noué les deux extrémités.</p>
+
+<p>&mdash;A celui-là, maintenant! commandai-je.</p>
+
+<p>Manzana, avec une habileté qui dénotait une longue
+pratique, bâillonna également l'homme et lui attacha bras
+et jambes avec les embrasses des rideaux.</p>
+
+<p>Nous étions maîtres de la situation. Notre premier soin
+fut de fouiller le drôle, mais nous eûmes beau explorer
+ses poches, nous ne trouvâmes sur lui qu'un portefeuille
+dont je m'emparai, un porte-cigares en acier bruni et
+un trousseau de clefs.</p>
+
+<p>Parbleu! le gredin avait dû cacher le diamant dans
+sa valise. Nous ouvrîmes celle-ci, mais nous eûmes beau
+tourner et retourner tout ce qui s'y trouvait, nous ne
+découvrîmes absolument rien.</p>
+
+<p>Et pourtant, j'étais bien sûr que le misérable, lorsqu'il
+était rentré à l'hôtel, avait le diamant dans sa poche.</p>
+
+<p>Où l'avait-il caché?</p>
+
+<p>Je le fouillai de nouveau, regardai même dans ses
+bottines, le palpai en tous sens, mais rien!</p>
+
+<p>Manzana, qui suivait cette opération avec un intérêt
+que l'on devine, me souffla tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Il l'a sans doute «refilé» à la femme.</p>
+
+<p>Nous démaillotâmes cette dernière, mais au moment<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[105]</a></span>
+où je commençais à explorer les poches de sa jupe, quelqu'un
+frappa à la porte trois petits coups rapides.</p>
+
+<p>Nous demeurâmes immobiles, retenant notre respiration.
+On frappa encore une fois, et une grosse voix
+demanda: «Ludovic... êtes-vous là?»</p>
+
+<p>Quelques secondes s'écoulèrent, puis le visiteur n'obtenant
+pas de réponse&mdash;et pour cause&mdash;se décida à
+s'en aller.</p>
+
+<p>Nous l'entendîmes descendre l'escalier, et quand le
+bruit de ses pas se fut éteint tout à fait, je continuai ma
+«fouille».</p>
+
+<p>Peut-être n'y mis-je point toute la réserve qu'un gentleman
+doit observer à l'égard d'une femme, mais bien
+m'en prit, car je découvris enfin, cousu à la jarretelle de
+la dame le petit sac en peau de daim qui contenait le
+diamant.</p>
+
+<p>Après m'être assuré que c'était bien mon Régent qui
+était enfermé dans ce sac, je glissai celui-ci dans la poche
+de mon gilet, aidai Manzana à reficeler la «senora», et
+nous nous dirigeâmes vers la porte.</p>
+
+<p>Je reconnais qu'à ce moment mon c&oelig;ur battait une
+furieuse chamade et j'aurais bien donné dix ans de ma
+vie pour être dehors.</p>
+
+<p>Nous écoutâmes. Un petit craquement nous fit tressaillir
+et nous crûmes un moment que quelqu'un se tenait en
+arrêt, derrière la porte. Ce fut ensuite le martèlement
+rapide et léger d'une bottine de femme sur le tapis du couloir,
+puis le pas lourd d'un homme qui descendait l'escalier.</p>
+
+<p>En bas, on entendait un tintement de verres et d'assiettes
+et parfois la sonnerie tremblotante du téléphone qui
+couvrait tous les bruits.</p>
+
+<p>Je jetai un coup d'&oelig;il sur nos deux «victimes»:
+elles n'avaient pas bougé de place et je me demandai si
+leurs bâillons ne les avaient pas étouffées.</p>
+
+<p>Pris d'un remords, je m'approchai doucement de
+l'homme. Il respirait à peu près normalement. Quant à la<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[106]</a></span>
+femme, son souffle était imperceptible et je constatai
+qu'elle était évanouie. Je desserrai un peu la serviette qui
+lui comprimait le visage, puis revins près de la porte
+devant laquelle Manzana se tenait accroupi. Je lui touchai
+l'épaule, il se retourna et nous nous consultâmes du
+regard. Il eut un petit signe de tête affirmatif et tourna
+doucement la clef.</p>
+
+<p>Deux secondes après, nous étions dans le couloir. Il
+était absolument désert. Sans nous presser, de l'air de
+deux paisibles voyageurs à la conscience tranquille, nous
+nous engageâmes dans l'escalier.</p>
+
+<p>Au moment où nous atteignions les dernières marches,
+un vieux monsieur que nous reconnûmes parfaitement,
+arrivait, accompagné d'un garçon d'hôtel, et nous l'entendîmes
+qui disait: «Ce n'est pas naturel... Je vous dis
+qu'ils sont dans leur chambre, je les ai entendus remuer.»</p>
+
+<p>J'avais, rapidement, en apercevant le vieux monsieur,
+tourné la tête du côté de la muraille et Manzana avait
+porté la main à son visage.</p>
+
+<p>Cette précaution était, je crois, bien inutile, car le
+voyageur n'eut même pas l'air de nous remarquer.</p>
+
+<p>Nous traversâmes à pas comptés le vestibule encombré
+de bagages et de porteurs, mais une fois dehors, nous
+nous mîmes à courir comme des fous, dans la direction
+d'un pont, et cinq minutes après, nous étions de l'autre
+côté de la Seine.</p>
+
+<p>Alors, seulement, nous respirâmes et, ce fut plus fort
+que nous, nous nous mîmes à rire aux éclats. Une grosse
+dame qui passait se figura sans doute que nous nous moquions
+d'elle et nous traita d'insolents en nous décochant
+un regard indigné, mais nous ne crûmes pas nécessaire
+de nous excuser. Nous engageant rapidement dans une rue
+bordée de docks et de magasins, nous pûmes enfin échanger
+nos impressions.</p>
+
+<p>&mdash;Hein? me dit Manzana, je crois que cela a été
+bien joué.</p>
+
+<p>&mdash;Supérieurement, mon cher... et je tiens à vous<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[107]</a></span>
+adresser tous mes compliments pour la façon merveilleuse
+dont vous avez bâillonné et ficelé nos voleurs... Sans
+vous, je le reconnais, je n'aurais pu mener à bien cette
+petite expédition.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! J'ai fait ce que j'ai pu... Il ne s'agissait pas
+de lambiner... nous jouions notre liberté.</p>
+
+<p>&mdash;Et notre fortune...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... et notre fortune... mais je crois qu'il serait
+bon de nous tenir sur nos gardes, car la police va s'occuper
+de cette affaire et commencer une enquête...</p>
+
+<p>&mdash;Evidemment... A Paris ce petit drame passerait
+presque inaperçu, mais ici, il va prendre des proportions
+colossales. La ville va être sens dessus dessous...</p>
+
+<p>&mdash;Que comptez-vous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Mais partir et le plus vite possible encore...</p>
+
+<p>&mdash;Et de l'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Attendez... nous en avons peut-être...</p>
+
+<p>Et, tirant de ma poche le portefeuille que j'avais
+dérobé à ma «victime», je me mis à l'explorer rapidement.</p>
+
+<p>Hélas!... il ne contenait en tout et pour tout qu'un
+billet de cinquante francs!</p>
+
+<p>&mdash;C'est maigre! fit Manzana... Quels purotins que
+ces gens-là... Et pourtant, ça en faisait des manières! on
+aurait dit qu'ils étaient les fils d'un nabab! après tout,
+c'était sans doute l'autre qui avait la galette, vous savez,
+celui qui est venu frapper à la porte...</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être... En ce cas, il est fâcheux que nous ne
+soyons pas tombés aussi sur lui... Mais dites donc, mon
+cher, je ne sais si vous êtes comme moi, j'ai l'estomac
+dans les talons... Allons déjeuner... nous verrons ensuite
+à quitter la ville.</p>
+
+<p>Un caboulot portant comme enseigne «Aux Débardeurs»
+étalait devant nous sa façade malpropre, aux
+glaces étoilées. Nous y entrâmes et nous fîmes servir à une
+petite table, mais à peine fûmes-nous assis que je regrettai
+d'avoir choisi ce restaurant de cinquième ordre. Les gens<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[108]</a></span>
+qui étaient là nous regardaient avec étonnement.</p>
+
+<p>Nous mangeâmes, néanmoins, sans nous presser, un
+brouet infect que nous arrosâmes d'un cidre sur, puis nous
+nous levâmes. La salle était à ce moment presque vide.
+Seuls, quatre ou cinq pochards attablés devant une bouteille
+d'eau-de-vie jouaient aux cartes en s'injuriant comme
+des portefaix qu'ils étaient.</p>
+
+<p>Je me présentai au comptoir où trônait une grosse commère
+au visage couperosé et lui demandai combien je lui
+devais. Elle jeta un coup d'&oelig;il sur la table que nous
+venions de quitter, fit un rapide calcul et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est six francs huit sous.</p>
+
+<p>Je lui tendis le billet de cinquante francs. Elle le
+prit, le retourna un moment entre ses doigts, l'examina
+devant la fenêtre, puis s'écria soudain en me foudroyant
+du regard:</p>
+
+<p>&mdash;Il est faux, votre billet!</p>
+
+<p>Il ne nous manquait plus que cela. Que pouvions-nous
+faire? discuter? cela n'eût avancé à rien.</p>
+
+<p>Je compris que le plus sage était de battre en retraite.
+Manzana était déjà dehors, moi, tout près de la porte.
+Avec la rapidité d'un zèbre poursuivi par un chasseur, je
+m'élançai dans la rue et pris ma course vers les quais,
+suivi de mon associé.</p>
+
+<p>Avant que la grosse débitante fût revenue de sa surprise
+et eût pu lancer quelqu'un à notre poursuite, nous
+avions disparu parmi l'encombrement des barriques et des
+balles de coton arrimées sur le port. Néanmoins, comme
+nous ne nous sentions pas en sûreté au milieu des débardeurs
+et des calfats qui allaient et venaient, nous enfilâmes
+une rue, puis une autre, marchâmes pendant près
+d'une heure, et nous arrêtâmes enfin devant un jardin
+public.</p>
+
+<p>&mdash;Entrons là, dis-je à Manzana.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch12" id="ch12"></a>XII</h2><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[109]</a></span>
+
+<h5>LA FACHEUSE NUIT</h5>
+
+
+<p>Une large allée sablée, bordée de plantes exotiques,
+s'ouvrait devant nous et aboutissait à un grand bâtiment
+blanc flanqué à droite et à gauche d'énormes caisses
+peintes en vert où s'obstinaient à pousser des arbustes
+rachitiques. Un parc avec des parterres de fleurs d'hiver
+s'étendait à perte de vue, bordé dans le fond par une
+ligne d'arbres géants. Un bassin parsemé de nénuphars
+miroitait au soleil; des enfants accompagnés de leurs
+nounous jouaient sur le sable devant une rotonde garnie
+de bancs et de chaises.</p>
+
+<p>Un grand écriteau placé au coin d'une allée nous
+apprit que nous étions au Jardin des Plantes de Rouen.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, murmura mon compagnon, que l'on ne
+viendra pas nous chercher ici...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le pense pas... Asseyons-nous donc un peu
+au soleil pour nous reposer.</p>
+
+<p>Un banc était libre: nous y prîmes place et, tout en
+laissant errer notre regard sur les pelouses et les massifs
+de fusains, nous envisageâmes froidement la situation.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne pouvons retourner en ville, dis-je à Manzana.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! et pourquoi? Rouen est vaste et c'est encore
+là que nous serons le plus en sûreté. Que voulez-vous
+que nous fassions par ici? Nous sommes en pleine campagne
+et nous ne tarderons pas à être remarqués. D'ailleurs,
+vous avez assez d'expérience pour savoir que c'est
+dans les villes que les gens comme nous arrivent le mieux<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[110]</a></span>
+à se débrouiller...</p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez que nous avons plusieurs ennemis à
+nos trousses; d'abord le cocher que nous avons si brusquement
+lâché, ensuite la débitante qui doit promener
+partout le faux billet de cinquante francs et enfin «nos
+victimes» de l'hôtel d'Albion... Vous supposez bien
+que cette dernière affaire a dû s'ébruiter...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, mais personne ne nous a vus. Qui donc
+nous accusera? Nos voleurs?... Ils ne peuvent donner de
+nous qu'un vague signalement... Nous n'avons à craindre
+que le cocher et la marchande de vins, mais il y a quatre-vingt-dix-neuf
+chances sur cent pour que nous ne les rencontrions
+pas...</p>
+
+<p>&mdash;La marchande de vins, possible, mais le cocher?
+Vous pensez bien qu'il doit traîner par toute la ville avec
+son affreuse guimbarde.</p>
+
+<p>&mdash;Il est assez facile de l'éviter... D'ailleurs, s'il nous
+apercevait, nous aurions le temps de nous enfuir avant
+qu'il nous ait désignés à un agent...</p>
+
+<p>&mdash;Vous devenez tout à fait optimiste, mon cher.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, cela ne vaut-il pas mieux que de voir
+tout en noir?</p>
+
+<p>&mdash;Certes, répliquai-je, et il est probable que je serais
+dans le même état d'esprit que vous, si j'avais seulement
+deux petits billets de cent francs en poche, mais ce qui
+m'inquiète, ce qui me désespère, c'est cette maudite question
+d'argent!...</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que c'est assez inquiétant... mais pour
+résoudre cette question-là, vous êtes sans contredit bien
+plus habile que moi...</p>
+
+<p>Je ne relevai pas l'allusion.</p>
+
+<p>Il y eut un assez long silence entre nous. Ce fut Manzana
+qui le rompit.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela, dit-il, ne doit pas nous faire oublier nos
+conventions.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles conventions?</p>
+
+<p>&mdash;Comment!... vous ne vous en souvenez déjà plus?</p><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[111]</a></span>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, n'avait-il pas été entendu que si nous
+retrouvions le diamant nous en aurions la garde à tour
+de rôle... or, c'est vous qui l'avez en ce moment... Vous
+le garderez donc une semaine, mais moi, je dois avoir le
+revolver...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai, je n'y pensais plus... Oui, vous
+avez raison, mon cher, ce qui est convenu est convenu...
+je ne me dédis jamais... Voyons, nous sommes aujourd'hui
+jeudi... je garderai donc le diamant jusqu'à jeudi
+prochain...</p>
+
+<p>Et tout en parlant, je manipulais doucement le revolver
+qui était dans la poche de mon pardessus.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui, mon cher associé, vous avez parfaitement
+raison... il ne doit plus y avoir aucune contestation
+entre nous... vous avez droit au revolver... le voici!</p>
+
+<p>Manzana prit l'arme que je lui passai d'un geste discret
+et l'enfouit précipitamment dans la poche gauche de
+sa jaquette.</p>
+
+<p>Juste à ce moment, un vieux monsieur vint s'asseoir à
+ma droite sur le banc. Il était vêtu d'une longue redingote
+noire montante que recouvrait un ample pardessus et
+coiffé d'un chapeau de feutre aux bords rigides.</p>
+
+<p>Je vis tout de suite que c'était un pasteur anglais et,
+sous un prétexte quelconque, j'engageai la conversation
+avec lui dans ma langue natale.</p>
+
+<p>Comme tous les clergymen, il était très bavard et ne
+tarda pas à se lancer dans de longues dissertations sur
+la corruption des m&oelig;urs et la navrante mentalité de la
+jeunesse d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>Je l'écoutais d'un air recueilli et approuvais de la tête
+chaque fois qu'il s'interrompait pour me donner le temps
+de savourer toute la justesse de ses paroles.</p>
+
+<p>Je lui servis d'auditeur pendant environ trois quarts
+d'heure, mais comme il devenait passablement rasoir, et
+que le froid commençait à pincer dur, depuis que le
+soleil avait disparu, je pris congé du brave Révérend avec<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[112]</a></span>
+une onctueuse politesse et entraînai Manzana vers la sortie
+du jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il vous racontait donc, cet espèce
+d'English? demanda mon associé en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Des choses très intéressantes, mon cher... Ah!
+c'est un excellent c&oelig;ur, je vous assure, et il serait à souhaiter
+que nous rencontrions tous les jours de braves gens
+comme lui... Tenez, il m'a donné sa carte... Il s'appelle
+le Révérend Patterson... Retenez bien ce nom, Manzana,
+car c'est celui d'un excellent et digne homme... Mais
+hâtons le pas, si vous le voulez bien... car j'ai de sérieuses
+raisons pour ne plus me rencontrer avec lui.</p>
+
+<p>Nous étions sur une large avenue. Un tramway jaune
+arrêté à une station, devant nous, allait partir pour
+Rouen.</p>
+
+<p>&mdash;Montez, dis-je à Manzana en le poussant sur la
+plate-forme du véhicule.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... fit-il en me regardant d'un air inquiet...
+avez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous inquiétez pas de cela, montez vite.</p>
+
+<p>Le tramway partit. Lorsque le receveur vint demander
+le prix des places, je tirai de ma poche un gros porte-monnaie
+en cuir noir, l'ouvris d'un geste solennel et en
+tirai une pièce blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, dis-je tout bas à Manzana, il est bien
+garni. Il y a de l'or et des billets... nous ferons le compte
+tout à l'heure. N'avais-je pas raison de vous dire que ce
+Révérend était un brave et digne homme?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un type épatant, murmura mon associé
+en me donnant une petite tape dans les côtes.</p>
+
+<p>Brave pasteur Patterson!... Si ces lignes vous tombent
+par hasard sous les yeux, veuillez, je vous prie, vous rappeler
+ces belles paroles de l'Ecriture: «Ce qu'on vous
+ravit, ne le réclamez point» et pardonnez à celui qui
+vous a, dans un moment de gêne, emprunté votre bourse.
+Elle me fut bien utile, je vous l'assure, et j'ai plus d'une<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[113]</a></span>
+fois remercié le ciel de vous avoir placé sur ma route.</p>
+
+<p>Lorsque le tramway arriva à Rouen, il faisait déjà
+nuit. Les flammes des becs de gaz miroitaient dans le
+brouillard, comme des petites étoiles dans de l'eau trouble.</p>
+
+<p>A l'endroit où nous descendîmes l'agitation était
+intense. C'est vraiment une ville très animée que la ville
+de Rouen... C'est aussi une bien belle ville et je regrette
+que le temps m'ait manqué pour en visiter les monuments,
+qui sont célèbres, paraît-il, dans le monde entier.</p>
+
+<p>Nous nous mîmes en quête d'un hôtel et finîmes par en
+découvrir un qui, pour n'être point très luxueux, était du
+moins des plus pittoresques.</p>
+
+<p>Il se trouvait dans un quartier assez misérable et une
+rivière aux eaux noires en léchait les fondations. Pour
+y parvenir il fallait, comme à Venise, traverser un petit
+pont en dos d'âne et l'on pénétrait alors sous une voûte
+étroite, décorée de sculptures anciennes et de peintures
+à demi rongées se craquelant par places et formant en
+plein cintre de petites stalactites que les courants d'air
+balançaient mollement.</p>
+
+<p>Cet hôtel s'appelait&mdash;si j'ai bonne mémoire&mdash;l'hôtel
+de l'Eau-de-Robec.</p>
+
+<p>La chambre qu'on nous donna était vaste et aérée&mdash;un
+peu trop aérée même&mdash;car, bien que la porte et
+les fenêtres fussent fermées, les rideaux, jadis blancs,
+mais à présent couleur isabelle, se gonflaient de temps à
+autre comme les voiles d'un navire. Quant à l'ameublement,
+il était d'une sobriété monastique et la table, de
+style Louis XIV, boiteuse comme Mlle de La Vallière.</p>
+
+<p>Le lit, dissimulé au fond d'une alcôve, nous parut
+assez confortable, bien qu'environné de toiles d'araignée
+qui ressemblaient à des nids de salanganes.</p>
+
+<p>Une odeur de cuisine mal tenue flottait dans la pièce.</p>
+
+<p>&mdash;Pas très chic, notre logement, dit Manzana,
+lorsque le domestique, un gnome hydrocéphale qui nous
+avait accompagnés, eut pris congé de nous.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fis-je... le principal est que nous y soyons<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[114]</a></span>
+tranquilles et je ne pense pas que le Révérend Patterson
+vienne nous chercher ici... Mais, voyons, faisons un peu
+l'inventaire de la bourse que le plus heureux des hasards
+a fait tomber entre nos mains.</p>
+
+<p>Je la vidai sur la table et constatai qu'elle contenait
+exactement six cent huit francs... une fortune!</p>
+
+<p>Grâce à cet argent, nous allions pouvoir enfin gagner
+l'Angleterre, et peut-être la Hollande.</p>
+
+<p>Décidément, la Providence veillait sur nous.</p>
+
+<p>Après avoir absorbé, non sans répugnance, un horrible
+repas que nous fîmes monter dans notre chambre,
+nous nous disposâmes à nous mettre au lit.</p>
+
+<p>A ce moment, mes inquiétudes me reprirent.</p>
+
+<p>Devais-je partager le lit avec Manzana?</p>
+
+<p>J'hésitai longtemps, puis finalement, je trouvai une
+solution. Il y avait deux matelas, j'en mis un par terre,
+pris une couverture et m'installai le plus loin possible de
+la porte, sous laquelle passait un vent glacial.</p>
+
+<p>Je m'étais couché tout habillé, Manzana aussi d'ailleurs,
+et nous avions laissé la lampe allumée.</p>
+
+<p>Malgré les serments que nous avions échangés, nous
+continuions à nous regarder en ennemis.</p>
+
+<p>J'avais le diamant, Manzana le revolver, mais j'avais
+eu soin, lorsque je lui avais rendu cette arme, de <i>la
+rendre inoffensive</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, Pipe, me cria soudain mon associé,
+est-ce que vous avez chaud, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, non, pas précisément.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous faisions allumer du feu... nous allons
+attraper la crève ici...</p>
+
+<p>&mdash;Du feu... du feu!... c'est facile à dire, mais
+n'avez-vous pas remarqué que la cheminée est condamnée...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle turne de malheur, bon Dieu!... pourquoi
+aussi sommes-nous venus ici... Il ne manque pas d'hôtels
+où nous aurions été mieux et tout aussi tranquilles...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! une nuit est vite passée!</p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[115]</a></span>
+
+<p>A une église voisine dix coups s'égrenèrent lentement.</p>
+
+<p>&mdash;Dix heures! dix heures seulement, grogna Manzana...</p>
+
+<p>Il se tut cependant et je crus qu'il s'était endormi,
+mais m'étant soulevé sur ma couche, je vis ses deux
+yeux qui brillaient dans l'alcôve.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! s'écria-t-il, vous regardiez si je dormais...
+Je parie que vous voulez encore me chiper le revolver.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes malade, mon ami...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi me regardiez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous?... Je pourrais vous retourner la question...
+est-ce que vous ne chercheriez point, par hasard,
+à me reprendre le diamant?</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... Dieu de Dieu! cela devient énervant à
+la fin... Si nous continuons à nous méfier ainsi l'un de
+l'autre, nous finirons par devenir fous tous deux...</p>
+
+<p>&mdash;Cette situation est ridicule, j'en conviens, aussi la
+combinaison que je vous proposais, hier, serait-elle de
+beaucoup préférable...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, le dépôt dans une banque... Ça, jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez cependant obligé d'en venir là, je vous
+assure.</p>
+
+<p>&mdash;Non... je ne crois pas... D'ailleurs, j'espère que
+nous n'allons pas moisir en Angleterre. C'est un pays
+qui ne me dit rien... mais rien du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Vous y avez séjourné longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! une quinzaine, tout au plus.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous n'avez pas pu apprécier le charme de
+la vie anglaise... Là-bas, ce n'est point comme ici la
+vie bruyante, extérieure... c'est la bonne petite vie de
+famille dans un cottage bien clos, devant un feu de
+houille et une bouteille de whisky.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, quand nous... aurons réalisé notre fortune,
+c'est en Angleterre que vous vous retirerez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si vous ne me tuez pas avant...</p>
+
+<p>Manzana se dressa sur son lit:</p>
+
+<p>&mdash;Non... mais à la fin, pour qui me prenez-vous?<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[116]</a></span>
+Je commence à en avoir assez de ces plaisanteries-là...
+
+<p>&mdash;Calmez-vous... calmez-vous, ce n'était qu'une
+plaisanterie, comme vous dites; je n'en pense pas un
+mot.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure... car vous savez, moi, j'ai la
+tête près du bonnet.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dormons, cela vaudra mieux...</p>
+
+<p>&mdash;Dormir... dormir! est-ce que c'est possible avec
+vous... Ah! tenez, j'aimerais mieux perdre cinq cent mille
+francs sur notre affaire et avoir la paix tout de suite...
+Depuis que je vous connais, je n'ai pas fermé l'&oelig;il une
+minute...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis absolument dans le même cas...</p>
+
+<p>&mdash;Si cela continue, nous tomberons malades...</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, mon cher, mais non!... Quand nous
+nous connaîtrons mieux, nous n'aurons plus de ces soupçons
+ridicules... il faut bien que nous nous habituions
+l'un à l'autre...</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que nous y mettrons le temps...</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, nos relations ont commencé de
+façon si... imprévue! Avouez tout de même que vous
+avez eu une sacrée veine... car, somme toute, vous bénéficiez
+simplement d'une erreur... Si au lieu de me tromper
+d'étage comme je l'ai fait, j'étais allé chez M. Bénoni,
+aujourd'hui je serais probablement en Hollande
+et vous...</p>
+
+<p>&mdash;Moi... mais je me serais débrouillé... j'ai des
+relations...</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, vous auriez bien dû vous en servir
+au lieu de vendre les bibelots de votre propriétaire...
+Mais à propos, c'est demain qu'elle revient... Elle va
+en faire une tête quand elle va voir son appartement
+dévalisé...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! en voilà assez, à la fin... Savez-vous que
+vous commencez à m'échauffer les oreilles... Depuis une
+heure, vous semblez prendre un malin plaisir à me tarabuster...</p><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[117]</a></span>
+
+<p>&mdash;Mais non... vous voyez bien que c'est pour rire...
+il faut bien s'amuser un peu, que diable! Allons, bonne
+nuit, mon cher associé, je vous promets que je vais
+essayer de dormir... c'est là une preuve que j'ai confiance
+en vous.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! j'aime mieux cela... eh bien,
+dormons! mais c'est cette sacrée lumière aussi qui m'empêche
+de fermer l'&oelig;il...</p>
+
+<p>&mdash;S'il ne faut que cela pour vous faire plaisir...</p>
+
+<p>Et j'éteignis la lampe.</p>
+
+<p>Avant de m'endormir, comme j'en avais réellement
+l'intention, je pris le diamant et le plaçai sur ma poitrine,
+dans la petite poche de ma chemise de flanelle...</p>
+
+<p>J'étais à peu près rassuré sur le compte de Manzana,
+mais je jugeai que cette précaution n'était peut-être pas
+inutile. Si pendant mon sommeil, il s'avisait de vouloir
+fouiller dans mes poches, il en serait pour ses frais. Je
+ne supposais pas qu'il voulût me tuer&mdash;cela l'eût
+entraîné trop loin&mdash;mais il était bien capable de me
+voler et je devais me tenir sur mes gardes.</p>
+
+<p>Déjà je commençais à sommeiller, quand un épouvantable
+vacarme se fit entendre dans l'hôtel. On ouvrait
+des portes, les marches craquaient sous des pas pesants
+et il y avait, par instants, comme un cliquetis de sabres.</p>
+
+<p>&mdash;Que se passe-t-il donc? demanda mon associé...
+est-ce que le feu serait à la maison, par hasard? Il ne
+nous manquerait plus que ça.</p>
+
+<p>Je n'eus pas le temps de répondre.</p>
+
+<p>Un coup violent appliqué contre le panneau de la
+porte retentit soudain, en même temps qu'une voix dure,
+impérieuse, lançait ces mots effarants:</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de la loi, ouvrez!</p>
+
+<p>Nous nous étions levés et, dans l'obscurité, nous nous
+interrogions, à voix basse.</p>
+
+<p>A l'heure du danger, nous nous retrouvions unis. Fraternellement,<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[118]</a></span>
+nos deux mains s'étaient rencontrées.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour l'affaire de l'hôtel d'Albion, me souffla
+mon associé... Nous sommes fichus!... Avalez le
+diamant!</p>
+
+<p>Il en avait de bonnes, lui! Est-ce qu'on avale comme
+un noyau de cerise un diamant de cent trente-six carats!</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de la loi, ouvrez!</p>
+
+<p>Il fallait se décider.</p>
+
+<p>&mdash;Nous aggravons notre cas, dis-je à Manzana.
+Ouvrons.</p>
+
+<p>Mais déjà la porte, cédant sous une violente poussée,
+s'abattait avec fracas et quatre hommes, dont l'un tenait
+une lampe à la main, faisaient irruption dans notre chambre.
+Derrière eux, des sergents de ville aux mines sévères
+formaient un barrage sombre.</p>
+
+<p>Un petit monsieur ceint d'une écharpe tricolore
+s'avança vers nous, menaçant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!... dit-il, voici deux gaillards qui ne
+tenaient guère à faire notre connaissance. Je crois que
+nous avons eu la main heureuse... Eclairez-moi, Brindavoine,
+que je voie un peu leurs papiers!...</p>
+
+<p>Comprenant que, cette fois, je jouais mon dernier
+atout, j'avais repris mon aplomb.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! messieurs, que vous êtes pressés! m'écriai-je...
+Vous ne donnez même pas aux gens le temps de
+s'habiller... Alors, ce sont nos papiers que vous voulez...
+parfaitement! nous allons vous les montrer...</p>
+
+<p>Et, tirant de ma poche la carte d'agent de la Sûreté
+que l'on connaît, je la tendis froidement au commissaire,
+qui lut à haute voix:</p>
+
+<Blockquote>
+<i>Préfecture de Police... Casimir Bonneuil, inspecteur.</i>
+</Blockquote>
+
+<p>L'effet fut exactement celui que j'attendais.</p>
+
+<p>Le commissaire partit d'un bruyant éclat de rire et,
+me frappant familièrement sur l'épaule:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Casimir Bonneuil, fit-il, vous êtes un
+joyeux vivant, je vois ça!... mais permettez-moi de vous<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[119]</a></span>
+dire que vous poussez tout de même la plaisanterie un
+peu loin... Etait-il bien nécessaire de nous laisser enfoncer
+la porte?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, répondis-je, que nous n'avions pas
+entendu la première sommation... nous étions éreintés et
+nous dormions comme des loirs.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes probablement d'origine anglaise, monsieur
+Bonneuil... Je vois ça à votre accent...</p>
+
+<p>&mdash;Moi?... pas du tout... Je suis Français... ce qu'il
+y a de plus Français... mais j'ai vécu longtemps en
+Angleterre et, vous savez, l'accent anglais, ça se prend
+vite... C'est comme l'accent du Midi.</p>
+
+<p>&mdash;En effet... Et vous êtes ici pour une affaire
+sérieuse?</p>
+
+<p>&mdash;Très sérieuse... un vol de plusieurs millions.
+
+<p>&mdash;Le vol de la Banque des Cotonniers Havrais,
+sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mieux que cela...</p>
+
+<p>&mdash;Seriez-vous sur une piste?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... depuis hier... et, je crois bien que, demain,
+je tiendrai mes «types».</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!... et dans quel quartier pensez-vous les
+pincer?</p>
+
+<p>&mdash;Dans celui-ci, probablement...</p>
+
+<p>&mdash;Cela tombe à merveille... c'est donc à mon bureau
+que vous amènerez vos gens. Je vais prévenir les journalistes...
+Ils se plaignent justement qu'il n'y ait jamais
+«d'affaires» chez moi... Je compte sur vous, hein?
+Vous pourriez même me requérir, au besoin... Un coup
+de téléphone et j'accours... Mon commissariat est tout
+près d'ici, place Saint-Hilaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le promets... quel est votre numéro de
+téléphone?</p>
+
+<p>&mdash;5<sup>e</sup> canton, 123... Cela vous est bien égal, n'est-ce
+pas, que je vous aide dans cette opération?... C'est vous,
+bien entendu, qui en aurez tout l'honneur, mais il en
+rejaillira quand même quelque chose sur moi et le <i>Fanal<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[120]</a></span>
+de Rouen</i> qui, depuis quelques mois, mène contre moi
+une odieuse campagne sous prétexte que je n'opère jamais
+d'arrestations, sera bien obligé de reconnaître que, le cas
+échéant, je n'hésite pas à payer de ma personne et à
+empoigner les malfaiteurs au collet.</p>
+
+<p>Le commissaire avait prononcé ces derniers mots d'un
+ton confidentiel, et il y avait dans son regard une sorte
+de supplication.</p>
+
+<p>Pour ce brave fonctionnaire en butte aux mesquines
+tracasseries de province, j'étais le <i>Deus ex machina</i>, celui
+sur qui il comptait pour relever son prestige aux yeux de
+ses chefs.</p>
+
+<p>Avouez qu'il y a tout de même de curieuses coïncidences!</p>
+
+<p>Il me remit sa carte, puis, après m'avoir serré la
+main:</p>
+
+<p>&mdash;A bientôt, me dit-il... il faut que je continue ma
+petite visite domiciliaire... Je ne sais pourquoi, j'ai reçu
+brusquement l'ordre d'opérer une descente dans tous les
+hôtels borgnes de mon district et il paraît que mes collègues
+accomplissent, en ce moment, la même mission...
+Je crois savoir que l'on tient à pincer des escarpes dangereux
+qui ont fait, hier, un mauvais coup dans la ville...
+Voyez-vous que l'on aille justement arrêter vos «gredins»
+et vous couper l'herbe sous le pied... ça serait
+une sale blague, hein?</p>
+
+<p>&mdash;Non... il n'y a pas de danger, mes gredins ne
+logent pas dans un hôtel borgne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste... Des gens qui ont des millions en
+poche!... Allons, au revoir, mon cher monsieur Bonneuil!...
+N'oubliez pas la promesse que vous m'avez
+faite et... excusez-moi d'avoir si brusquement interrompu
+votre sommeil...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... dans notre métier, ne sommes-nous pas
+habitués à ces petites surprises!</p>
+
+<p>Le commissaire s'en alla, accompagné de son secrétaire<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[121]</a></span>
+Brindavoine.</p>
+
+<p>Les agents le suivirent, indolents et maussades. Cependant,
+l'un de ces derniers qui était, à ce qu'il nous dit,
+menuisier de son état, revint quelques instants après,
+rafistoler notre porte. Il replaça le panneau qui était
+tombé et revissa tant bien que mal la gâche de la serrure.</p>
+
+<p>Manzana avait rallumé la lampe.</p>
+
+<p>Lorsque nous fûmes seuls, il me donna une petite tape
+sur le ventre et, pouffant de rire:</p>
+
+<p>&mdash;Hein? elle est bonne, celle-là! fit-il. C'est égal,
+vous lui avez monté un joli bateau à ce gobeur de
+commissaire! Bien joué, monsieur Bonneuil! Bien joué!...
+Toutes mes félicitations! vous êtes vraiment un type merveilleux...</p>
+
+<p>J'acceptai avec modestie le compliment que voulait
+bien m'adresser Manzana...</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch13" id="ch13"></a>XIII</h2><span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[122]</a></span>
+
+<h5>OU MANZANA DEVIENT INQUIET</h5>
+
+
+<p>Quelques instants après, nous nous recouchions et, pour
+la première fois depuis notre rencontre, nous dormîmes
+comme deux braves bourgeois qui n'ont rien à se reprocher.</p>
+
+<p>Lorsque nous nous éveillâmes, il faisait grand jour.
+Après m'être tâté pour m'assurer que le diamant était
+toujours dans le gousset de ma chemise de flanelle, je
+commandai deux cafés au lait avec des petits pains.
+Dès que le gnome hydrocéphale qui remplissait à l'hôtel
+l'office de valet de chambre eut installé devant nous deux
+tasses ébréchées, nous nous assîmes et, tout en croquant
+des rôties de pain beurré, nous élaborâmes un plan de
+campagne.</p>
+
+<p>Je dois dire toutefois que ce plan, ce fut moi qui le
+dressai, car Manzana qui semblait avoir maintenant pour
+moi une admiration sans bornes, approuvait tout ce que
+je proposais. Il comprenait qu'à présent j'étais l'âme de
+cette association qui avait si mal débuté, et menaçait
+peut-être de finir plus mal encore.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, dis-je enfin, si vous le voulez bien,
+nous allons quitter le plus vite possible cette bonne et
+hospitalière ville de Rouen, mais vous devez supposer
+que nous n'allons pas être assez naïfs pour prendre le
+train du Havre qui passe ici, matin et soir... Ce serait
+le plus sûr moyen de se faire pincer, car la police,
+à la suite du drame de l'hôtel d'Albion, a dû
+établir une surveillance dans les gares. Nous allons
+tout simplement, gagner une petite station que nous n'aurons
+pas de peine à trouver sur l'indicateur et là, nous
+nous embarquerons dans un modeste train omnibus.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pensez à tout, mon cher Pipe! s'exclama<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[123]</a></span>
+mon associé... mais, dites donc, avez-vous songé à notre
+arrivée au Havre? Il y aura de la police, là-bas, et pour
+peu que nous ayons été signalés...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai prévu cela, mon cher, aussi descendrons-nous
+à la première gare avant Le Havre... D'ailleurs, je réfléchis,
+il est possible que nous ne prenions pas le train...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... vous songeriez à louer une auto?</p>
+
+<p>&mdash;Non... Je vous dirai cela tout à l'heure... j'ai
+besoin de me renseigner...</p>
+
+<p>&mdash;Faites-le vite, alors, car je ne me sens pas en
+sûreté.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi donc? J'ai hâte de filer, croyez-le... nous
+commençons à connaître trop de monde ici: le cocher,
+la débitante, le pasteur, le commissaire de police...</p>
+
+<p>Nous nous apprêtions à sortir, quand je fis remarquer
+à Manzana qu'il serait peut-être prudent de lire un peu
+les journaux.</p>
+
+<p>Il approuva cette idée et nous envoyâmes chercher,
+par le groom à grosse tête, le <i>Fanal de Rouen</i>. J'étais
+curieux de savoir si cette feuille parlait de notre petite
+expédition de la veille. Je ne tardai pas à être fixé, mais
+ce que je lus me plongea dans un abîme d'étonnement.
+
+<p>&mdash;Ecoutez, dis-je à Manzana.</p>
+
+<p>Sous le titre: «Le Mystère de l'hôtel d'Albion»,
+on racontait ce qui suit:</p>
+
+<Blockquote>
+<p>«Hier, dans notre ville d'ordinaire si paisible, depuis
+que les nombreux indésirables qui l'habitaient se sont
+réfugiés au Havre, un drame mystérieux s'est déroulé à
+l'Hôtel d'Albion, où l'on a découvert, dans la chambre
+n<sup>o</sup> 34, un homme et une femme bâillonnés et ligotés, à
+n'en pas douter, par des mains expertes...»</p>
+</Blockquote>
+
+<p>Je regardai Manzana:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, dis-je, un compliment à votre adresse...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... continuez, fit mon associé d'un ton
+bourru.</p>
+
+<Blockquote>
+<p>«... par des mains expertes. Délivrés immédiatement<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[124]</a></span>
+et soignés par un médecin que l'on avait fait appeler,
+ils ont déclaré avoir été attaqués par deux individus dont
+ils ont donné un signalement détaillé et sur la piste desquels
+notre intelligent chef de la Sûreté s'est lancé aussitôt.
+Grâce aux renseignements précis qu'il n'a pas tardé
+à recueillir, nous avons tout lieu d'espérer que les deux
+bandits seront arrêtés aujourd'hui.»</p>
+</Blockquote>
+
+<p>Cet article inséré en première page, était suivi d'une
+petite note en italiques: <i>Dernière heure</i>.</p>
+
+<p>Et voici ce que disait cette note: «L'affaire de
+l'hôtel d'Albion se complique étrangement. Les deux personnes
+qui avaient été victimes de l'agression dont nous
+parlons plus haut et que M. Feuardent, juge d'instruction,
+avait convoquées à son cabinet, ont disparu subitement
+et, malgré les recherches opérées par le service de
+la Sûreté, il a été jusqu'alors impossible de retrouver
+leur trace.»</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu...! m'écriai-je, ces gens-là ne tenaient pas
+plus que nous à dialoguer avec un juge d'instruction. Ils
+doivent avoir, eux aussi, la conscience terriblement chargée...
+Allons, tout cela est très bon pour nous...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous croyez? fit Manzana.</p>
+
+<p>&mdash;Mais certainement, pendant que l'on recherchera
+les locataires de l'hôtel d'Albion, nous aurons le temps
+de filer... Cette affaire est trop compliquée pour des policiers
+de province... vous verrez qu'ils embrouilleront tout
+et n'aboutiront à rien... Profitons de leur affolement pour
+leur tirer notre révérence.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez toujours l'intention de gagner Le
+Havre?</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr... n'a-t-il pas été décidé que nous passerions
+en Angleterre...?</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'y sommes pas encore.</p>
+
+<p>&mdash;Mais nous y serons bientôt...</p>
+
+<p>&mdash;Je le souhaite, mais je suis loin d'être aussi optimiste
+que vous... Les gares doivent être surveillées...</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisque je vous ai déjà dit que nous ne<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[125]</a></span>
+prendrions pas le train... Combien faut-il vous le répéter
+de fois?...</p>
+
+<p>Manzana ne répliqua point, craignant sans doute de
+s'attirer quelqu'une de ces algarades que je ne lui ménageais
+guère depuis la veille.</p>
+
+<p>Il hocha lentement la tête, d'un air résigné, puis
+répondit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Je remets mon sort entre vos mains.</p>
+
+<p>Un autre se fût peut-être laissé prendre aux airs doucereux
+de Manzana, mais moi qui connaissais le drôle,
+je ne croyais plus un mot de ce qu'il disait. La soumission
+qu'il montrait n'était point sincère et je le sentais
+toujours aussi hostile. Je lisais au fond de sa pensée
+comme dans un livre et il devait bien s'en apercevoir,
+car chaque fois que je le regardais fixement, il paraissait
+gêné. Son plan, je ne le devinais que trop!... Il
+espérait me supprimer purement et simplement et rester
+seul propriétaire du diamant, mais il avait affaire à forte
+partie et, d'ailleurs, j'étais bien décidé à ne plus lui
+confier le Régent.</p>
+
+<p>Jusqu'alors j'avais échafaudé une foule de projets, tous
+plus insensés les uns que les autres, et, comme cela arrive
+généralement, au moment où je désespérais de tout, une
+inspiration m'était venue: J'avais trouvé le moyen de
+quitter Rouen, sans bourse délier... bien plus j'espérais,
+en cours de route, gagner quelque argent.</p>
+
+<p>L'idée n'avait rien de génial, mais elle ne fût certainement
+pas venue à l'esprit de Manzana.</p>
+
+<p>Après avoir réglé la note d'hôtel, je sortis avec mon
+associé. Il faisait un temps épouvantable. La pluie tombait
+à flots et il n'y avait pas un chat dans les rues.</p>
+
+<p>Nous nous mîmes un instant à l'abri sous un porche,
+mais comme l'averse continuait, nous relevâmes le col de
+notre pardessus et nous nous remîmes en route, courbés
+en deux, ruisselants d'eau, à demi aveuglés.</p>
+
+<p>Nous atteignîmes enfin les quais et là, nous pûmes
+nous mettre à l'abri dans une baraque en planches qui<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[126]</a></span>
+servait de bureau à une compagnie de navigation.</p>
+
+<p>Manzana ignorait toujours ce que j'avais l'intention
+de faire, mais il n'osait m'interroger, de peur de se faire
+encore rembarrer.</p>
+
+<p>De temps à autre, il me jetait un regard à la dérobée,
+mais je demeurais impassible, jugeant inutile de le mettre
+au courant de mes projets.</p>
+
+<p>Enfin, comme la pluie avait cessé, je lui touchai légèrement
+le bras:</p>
+
+<p>&mdash;Venez, lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Où cela?</p>
+
+<p>&mdash;A deux pas d'ici.</p>
+
+<p>Quelques minutes après, je m'arrêtais devant un grand
+cargo amarré à quai et dans lequel des hommes étaient
+en train d'empiler à fond de cale des balles de coton.</p>
+
+<p>Ce cargo était anglais; il s'appelait le <i>Good Star</i>, ce
+qui signifie <i>Bonne Etoile</i>.</p>
+
+<p>Ce nom me plaisait car, on a pu le voir, je suis assez
+superstitieux et m'imagine à tort ou à raison que certains
+noms doivent avoir sur notre destinée une réelle
+influence.</p>
+
+<p>M'approchant d'un gros homme à casquette galonnée,
+qui surveillait l'embarquement des marchandises, je lui
+dis en anglais:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, capitaine, n'auriez-vous point besoin, par
+hasard, de deux hommes de peine?...</p>
+
+<p>Le capitaine me toisa pendant quelques secondes, puis
+après avoir tiré deux ou trois bouffées de sa courte pipe
+en merisier, répondit d'un ton brusque:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous savez faire?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! beaucoup de choses, captain...</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous arrimer une cargaison?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, captain...</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous aussi tenir convenablement la barre?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous lover chaînes et filins?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, captain...</p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[127]</a></span>
+
+<p>&mdash;Vous pourriez, je le suppose, faire aussi un peu
+de cuisine?</p>
+
+<p>&mdash;Certes... captain.</p>
+
+<p>&mdash;Bien... quelles sont vos prétentions?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi... j'estime que trois livres par semaine...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en offre deux, pas un shilling de plus...
+c'est à prendre ou à laisser... Maintenant, je dois vous
+prévenir que je vous engage pour un voyage seulement...
+Une fois que nous serons arrivés à destination et que l'on
+aura procédé au déchargement, je n'aurai plus besoin de
+vos services... Acceptez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte, captain... mais à une condition.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vous preniez aussi mon camarade...</p>
+
+<p>Et ce disant, je désignais Manzana qui se tenait près
+de nous...</p>
+
+<p>Le capitaine dévisagea mon associé, puis fronçant le
+sourcil:</p>
+
+<p>&mdash;Il a une sale tête, votre camarade... ce n'est sûrement
+pas un Anglais, cet oiseau-là...</p>
+
+<p>&mdash;Non, captain...</p>
+
+<p>&mdash;Il a l'air solide... on pourrait tout de même l'employer
+à vider les escarbilles et à charger les foyers...
+C'est entendu, je le prends... mêmes conditions que pour
+vous, mais dites-lui que s'il ne fait pas mon affaire, je
+le débarque au Havre... je n'aime pas les flémards, moi...</p>
+
+<p>Je transmis ces paroles à Manzana qui demeura tout
+interloqué.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi, dit-il, vous m'avez engagé à bord de ce
+bateau sans me consulter?</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, répondis-je, il n'y avait pas à hésiter...
+d'ailleurs, je vous eusse consulté que cela n'eût avancé
+à rien. Il y a des situations que l'on doit accepter coûte
+que coûte... Nous sommes menacés, traqués comme de
+mauvaises bêtes, il faut absolument quitter cette ville. Or,
+pouvions-nous trouver une meilleure solution que celle-là?</p>
+
+<p>Mon associé ne répondit point. L'argument était, en<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[128]</a></span>
+effet, sans réplique, mais Manzana, paresseux comme une
+couleuvre, se lamentait déjà à la pensée qu'il allait être
+obligé de travailler, chose qui ne lui était peut-être
+jamais arrivée, car cet être au passé nébuleux avait dû
+exercer tous les métiers, excepté ceux qui exigent un effort
+physique trop violent.</p>
+
+<p>Je n'étais pas fâché de voir un peu la tête qu'il ferait
+quand le capitaine lui commanderait de porter des sacs
+de charbon ou de laver le pont à grande eau. L'épreuve
+serait dure, mais elle aurait sur mon triste compagnon
+un effet salutaire.</p>
+
+<p>J'ignorais où allait le <i>Good Star</i>. Je savais seulement
+qu'il ferait escale au Havre pour, de là, se diriger vers
+quelque port d'Angleterre.</p>
+
+<p>Il devait quitter Rouen à la marée descendante, c'est-à-dire
+à deux heures de l'après-midi, mais il n'était
+encore que dix heures du matin et qui sait si, avant le
+départ, quelque stupide policier ne viendrait pas nous
+rendre visite. Le <i>Good Star</i>, en sa qualité de navire
+marchand, était dispensé des formalités de police auxquelles
+sont soumis les vapeurs transportant des passagers,
+mais après la petite histoire de l'hôtel d'Albion, il était
+possible que le chef de la Sûreté de Rouen s'avisât de
+perquisitionner à bord des bateaux en partance.</p>
+
+<p>J'insistai auprès du capitaine pour prendre immédiatement
+mon service. Il y consentit.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, dit-il.</p>
+
+<p>Et il nous présenta immédiatement au maître d'équipage,
+un gros homme aussi large que haut qui répondait
+au nom de Cowardly.</p>
+
+<p>On nous assigna immédiatement nos postes.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Here</i>, me dit Cowardly, en me désignant le pont
+du bateau...</p>
+
+<p>Et prenant Manzana par le bras, il le poussa vers
+une écoutille où se trouvait un petit escalier de bois conduisant
+à l'entrepont.</p>
+
+<p>Comme mon associé demeurait immobile, ne sachant<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[129]</a></span>
+ce qu'il devait faire, Cowardly lui dit d'un ton brusque:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Downstairs!</i></p>
+
+<p>Je m'approchai:</p>
+
+<p>&mdash;Mon camarade, expliquai-je au maître d'équipage,
+ne comprend pas l'anglais.</p>
+
+<p>Et je traduisis à Manzana l'ordre que l'on venait de
+lui donner:</p>
+
+<p>&mdash;On vous dit de descendre.</p>
+
+<p>&mdash;Où cela?</p>
+
+<p>&mdash;Mais dans la cale, parbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, jusqu'à nouvel ordre, je reste ici, sur le
+pont...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! non, par exemple. Je n'accepte pas cela...
+Le truc est bien combiné, mais ça ne prend pas avec
+moi... pendant que je serai à fond de cale, vous filerez
+avec le diamant... Vraiment, mon cher, vous me prenez
+pour un imbécile...</p>
+
+<p>Le capitaine était derrière nous. Il ne comprenait rien
+à ce que nous disions, mais au ton de Manzana, il n'eut
+pas de peine à deviner que celui-ci faisait des difficultés
+pour descendre dans l'intérieur du navire. D'une violente
+poussée, il l'envoya rouler en bas de l'escalier et d'un
+coup de pied referma le panneau de l'écoutille...</p>
+
+<p>&mdash;Retenez bien, me dit-il, que vous n'êtes pas ici
+pour tenir des conversations... Au travail, et vivement!...
+Tenez, joignez-vous à cet homme et aidez-le à rouler
+cette balle de coton...</p>
+
+<p>J'obéis, sans murmurer, et cette docilité me valut tout
+de suite la confiance du capitaine. Il faut savoir se plier
+aux exigences de la vie et accepter toutes les situations,
+quelles qu'elles soient, du moment que l'on travaille à
+son salut.</p>
+
+<p>Quelle brute que ce Manzana! Pourvu qu'il n'aille
+point, par quelque extravagance, attirer sur nous l'attention
+de la police!</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch14" id="ch14"></a>XIV</h2><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[130]</a></span>
+
+<h5>LA PREMIÈRE RENCONTRE QUE JE FIS SUR LE SOL ANGLAIS</h5>
+
+
+<p>Le <i>Good Star</i> devait, je l'ai dit, partir à deux heures
+de l'après-midi. En causant avec quelques matelots,
+anglais comme moi, j'appris qu'il se rendait directement
+à Londres, après escale au Havre.</p>
+
+<p>Décidément, j'étais servi à souhait.</p>
+
+<p>J'attendais cependant avec une inquiétude que l'on
+devine le moment où on larguerait les amarres et, tout
+en m'employant à bord le plus activement possible, je
+jetais de temps à autre un regard vers le quai.</p>
+
+<p>C'était là que pouvait surgir l'ennemi, sous forme
+d'un détective ou d'un agent de la police officielle.</p>
+
+<p>Par bonheur, la pluie s'était remise à tomber et les
+quais étaient absolument déserts.</p>
+
+<p>Un peu avant midi, j'eus une vive émotion. Deux hommes
+d'apparence assez louche s'étaient présentés à bord
+et avaient demandé le capitaine. Enfin, ils quittèrent le
+bateau, et ce furent les deux seuls visiteurs que nous
+eûmes sur le <i>Good Star</i>.</p>
+
+<p>Manzana, comme bien on pense, n'était pas tranquille
+à fond de cale et il éprouva le besoin de passer la tête
+par une écoutille, afin de s'assurer que j'étais toujours
+sur le pont.</p>
+
+<p>Le capitaine l'aperçut.</p>
+
+<p>Il eut un geste de colère, puis appelant le maître
+d'équipage, lui donna rapidement quelques ordres. Bientôt,
+Manzana reparaissait en compagnie du second qui,<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[131]</a></span>
+sans un mot, le conduisait à la passerelle et l'invitait à
+quitter le bord.</p>
+
+<p>Mon associé qui ne tenait pas à partir sans moi protestait
+avec la dernière énergie et m'appelait d'une voix
+désespérée, mais je me gardai bien de me montrer. Il
+fut enfin expulsé un peu brutalement par le maître d'équipage
+qui n'était rien moins que patient et, dès qu'il fut
+sur le quai, deux marins, sur un ordre, retirèrent la passerelle.</p>
+
+<p>Caché derrière une des cheminées du bateau, je voyais
+Manzana s'agiter comme un fou. De temps à autre, il
+mettait ses deux mains en porte-voix devant sa bouche
+et hurlait à tue-tête:</p>
+
+<p>&mdash;Pipe!... Edgar Pipe!... Vous savez bien que nous
+ne pouvons pas nous quitter ainsi... Rappelez-vous nos
+conventions... C'est mal ce que vous faites là!... Prenez
+garde!...</p>
+
+<p>Déjà le <i>Good Star</i> se mettait en marche et le bruit
+de ses hélices frappant l'eau à coups saccadés couvrait
+les appels de mon associé... Je l'apercevais toujours gesticulant
+sous la pluie, mais peu à peu, il diminua, et
+ne fut bientôt plus qu'une petite silhouette noire trépignante
+et grotesque.</p>
+
+<p>Le hasard, on le voit, me servait à souhait une fois
+encore.</p>
+
+<p>Depuis près de cinq jours, je cherchais le moyen de
+me débarrasser d'un affreux rasta sans usages qui était de
+plus fort compromettant et voici que le capitaine du
+<i>Good Star</i> dénouait, d'un simple geste, une situation qui
+menaçait de tourner au tragique.</p>
+
+<p>Ah! on a bien raison de dire que la vie n'est qu'une
+boîte à surprises.</p>
+
+<p>Tout ce que l'homme prépare, élabore avec soin en
+vue de cette chose insaisissable qu'on appelle le bonheur,
+tout cela s'écroule en un clin d'&oelig;il, au moindre souffle,
+et c'est presque toujours ce que l'on n'a pas prévu qui<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[132]</a></span>
+finit par s'imposer à nous en bouleversant tous nos projets.</p>
+
+<p>Parfois, ce changement subit nous est funeste... Souvent
+aussi il nous est favorable, comme c'était le cas ici.</p>
+
+<p>Un étranger s'était fait mon auxiliaire. Ah! comme
+je le bénissais, ce brave capitaine du <i>Good Star</i>!...</p>
+
+<p>Cependant, je finis, à la réflexion, par m'apercevoir
+que, pour s'être modifiée de façon assez satisfaisante, ma
+situation n'en restait pas moins dangereuse.</p>
+
+<p>En effet, Manzana, qui sans être un aigle n'était pas
+tout à fait un imbécile, ne me lâcherait pas comme cela...
+et il y avait des chances pour qu'il me retrouvât, soit
+au Havre, notre première escale, soit en Angleterre, au
+moment de l'accostage du <i>Good Star</i>... S'il me manquait
+à cette dernière relâche, j'avais tout lieu de supposer
+qu'il ne me rejoindrait jamais.</p>
+
+<p>D'ailleurs, où trouverait-il de l'argent pour payer son
+voyage?</p>
+
+<p>Le <i>Good Star</i> marchait bon train... C'était un superbe
+cargo, dernier modèle, qui pouvait, en pleine mer, filer
+ses quinze n&oelig;uds, mais en ce moment, il modérait son
+allure, afin de ne point soulever derrière lui trop de
+remous. Lorsque nous atteignîmes Villequier, un pilote
+monta à bord, et nous guida à travers les bancs de sable
+qui s'égrènent çà et là, sur la Seine, jusqu'à son embouchure.</p>
+
+<p>Après avoir aidé à arrimer la cargaison dans la cale,
+je m'occupai de la cuisine de l'équipage. Je devais, aux
+termes de nos conventions avec le capitaine, remplacer
+momentanément le maître-coq. C'était la première fois de
+ma vie que je remplissais les délicates fonctions de cuisinier,
+et je dois dire que je ne m'en tirai pas trop mal. Au
+lieu de confectionner de ces plats classiques que les connaisseurs
+apprécient trop facilement, j'improvisai des
+ragoûts étranges qui échappaient à la critique, et les matelots,
+à quelques exceptions près, se déclarèrent satisfaits
+de mes salmigondis. Le maître d'équipage Cowardly
+daigna même me complimenter sur certaine blanquette<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[133]</a></span>
+sauce poivrade, que je croyais bien avoir affreusement
+ratée et qui mit le feu au gosier de tous les marins.</p>
+
+<p>Ce que l'on but ce jour-là à bord du <i>Good Star</i>, on
+ne peut s'en faire une idée.</p>
+
+<p>La man&oelig;uvre s'exécuta néanmoins sans trop d'à-coups.
+Les hommes furent plus gais que de coutume, voilà tout.</p>
+
+<p>Quand nous atteignîmes la mer, nous commençâmes
+à danser fortement et je ne tardai pas, hélas! à éprouver
+ce que mes compatriotes appellent le <i>sea-sickness</i>. Je fus
+horriblement malade et ne me rappelle rien de ma traversée...
+Je crois toutefois pouvoir affirmer que le capitaine
+et le maître d'équipage, furieux d'être privés de
+cuisinier, m'accablèrent d'injures et s'oublièrent même
+jusqu'à me frapper. Cependant, si abattu, si prostré que
+je fusse, je trouvais encore la force de palper de temps
+à autre la pochette qui contenait mon diamant...</p>
+
+<p>Lorsque nous entrâmes enfin dans la Tamise, je
+retrouvai tous mes moyens, et crus devoir m'excuser
+auprès du capitaine, mais le charme était rompu; je
+n'étais plus à ses yeux qu'un être ridicule, une sorte de
+fantoche encombrant, aussi m'annonça-t-il d'un ton bourru
+qu'il me retranchait une livre sur ma solde. J'eus l'air
+navré de cette diminution de salaire, mais au fond, je
+m'en moquais comme d'une guigne, puisque j'avais toujours
+en poche la bonne et solide bourse en cuir noir du
+Révérend Patterson.</p>
+
+<p>Certes, je me retirais bien de l'association que j'avais
+été obligé d'accepter, le revolver sous la gorge, et j'estimais
+comme le nommé Pangloss que tout était pour le
+mieux dans le meilleur des mondes.</p>
+
+<p>Ah! il devait en faire une tête, en ce moment, le
+Senor Manzana!</p>
+
+<p>Je me le représentais courant à travers les rues de
+Rouen, comme un chien perdu, dans la boue, et ma foi,
+j'avoue qu'il ne m'inspirait nulle compassion.</p>
+
+<p>Bien que je m'efforçasse de me rassurer complètement,<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[134]</a></span>
+une crainte finit cependant par me hanter et par s'incruster
+dans ma cervelle avec l'obstination d'une idée fixe.</p>
+
+<p>Si Manzana s'était fait prendre!...</p>
+
+<p>Qui sait si un agent de police ne l'avait point arrêté!
+Si cela s'était produit, j'étais sûr de mon affaire. Le
+gredin me dénoncerait et peut-être serais-je «cueilli»
+en débarquant sur le sol anglais.</p>
+
+<p>J'avais remarqué que le <i>Good Star</i> avait un poste de
+T.&nbsp;S.&nbsp;F., et que l'on avait reçu plusieurs radios depuis
+notre départ. Je ne serais vraiment tranquille que lorsque
+j'aurais franchi la passerelle du cargo et j'aspirais à cet
+heureux moment, avec une émotion que l'on comprendra.</p>
+
+<p>Il arriva enfin!</p>
+
+<p>Le <i>Good Star</i> s'amarra à quai, dans le bassin Sainte-Catherine,
+en amont de Tower-Bridge, et l'on procéda
+immédiatement au débarquement des marchandises.</p>
+
+<p>Nul agent ne m'attendait au ponton d'accostage... Manzana,
+en admettant qu'il eût prévenu la police, s'y était
+pris trop tard... J'étais maintenant dans mon pays, libre
+de mes mouvements, libre de mes actes et avec de l'argent
+en poche... Rien ne m'empêchait plus de passer en
+Hollande pour y vendre mon diamant.</p>
+
+<p>L'incident Manzana ne m'avait, en somme, retardé
+que de quelques jours.</p>
+
+<p>Ah! quelle riche idée j'avais eue de conserver le
+Régent sur moi après la petite expédition de l'hôtel
+d'Albion!</p>
+
+<p>Je procédai au déchargement du <i>Good Star</i> avec un
+courage et un entrain extraordinaires... Jamais je n'avais
+eu tant de c&oelig;ur au travail. Il me semblait qu'une vie
+nouvelle s'ouvrait devant moi. Tout en «coltinant» les
+caisses et les balles qu'un treuil à vapeur extrayait des
+flancs du cargo, je chantais éperdument et Cowardly dut,
+à deux reprises, me prier de mettre une sourdine à mon
+«gueuloir» pour employer sa propre expression.</p>
+
+<p>Le débarquement terminé, je touchai ce qui me revenait,
+puis je pris congé du capitaine et du maître d'équipage.</p><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[135]</a></span>
+
+<p>Je cessais d'être marin pour redevenir gentleman, mais
+quelques instants plus tard, en passant devant la glace
+d'une boutique, je m'aperçus que je ressemblais plutôt
+à un «beggar» qu'à un gentleman.</p>
+
+<p>Mon linge n'était plus douteux, il était franchement
+sale. Quant à mes habits, ils auraient eu besoin d'un
+sérieux coup de fer.</p>
+
+<p>Je ne pouvais songer, vêtu comme je l'étais, à me
+risquer dans un quartier trop fréquenté où j'eusse immédiatement
+attiré l'attention des promeneurs et peut-être
+aussi celle des gens de police. A Londres, je n'avais rien
+à craindre, n'ayant aucun méfait connu sur la conscience,
+mais il arrive fréquemment que les individus suspects sont
+«raflés», conduits au poste, interrogés, fouillés, puis
+remis ensuite en liberté, avec des excuses.</p>
+
+<p>Ces sortes d'arrestations qui ne sont jamais maintenues,
+en Angleterre, sont, par un joyeux euphémisme, appelées
+«présentations». Elles ne tirent pas à conséquence et
+constituent ce que l'on pourrait appeler une «mesure
+préventive», mais j'avais de sérieuses raisons pour ne
+point me laisser englober dans une de ces rafles dont
+l'issue eût été désastreuse pour moi. Un gentleman, de si
+bonne famille soit-il, n'a point pour habitude de se promener
+avec un diamant de cent trente-six carats dans sa
+poche...</p>
+
+<p>Réfrénant, pour l'instant, les idées de luxe et de confort
+qui ont toujours exercé sur moi une irrésistible attraction,
+je choisis, dans un quartier de troisième ordre, un
+hôtel assez misérable qui portait pour enseigne: «Au
+Poisson Bleu». Il était situé dans Caledonian Road
+et fréquenté (je le constatai bientôt) par des gens assez
+louches aux professions multiples et à la mine plutôt
+inquiétante. Je ne fis, bien entendu, que poser le pied
+dans cet hôtel: juste le temps de passer une chemise neuve
+achetée dans un magasin des environs, de me donner un
+coup de brosse et de me faire cirer. Je me rendis ensuite<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[136]</a></span>
+chez le coiffeur, puis chez le chapelier et enfin chez un
+vieux tailleur juif qui consentit à donner sur l'heure un
+coup de fer à mes vêtements. Après ces diverses opérations,
+dont, le lecteur appréciera la nécessité, je me risquai
+gaillardement dans le centre de Londres.</p>
+
+<p>Quelques instants après, j'étais confortablement installé
+dans un restaurant de Leicester Square, et pour la première
+fois depuis la nuit de Noël, je pouvais enfin dîner
+tranquille.</p>
+
+<p>Mon repas terminé, j'allumai un superbe «cubanola»,
+sirotai quelques liqueurs, puis sortis après avoir réglé ma
+note qui se montait à deux livres six shillings. Je me
+traitais bien, comme on voit, mais j'avais droit, ce me
+semble, à ce petit «dédommagement» après les heures
+sinistres que j'avais passées en compagnie de Manzana.</p>
+
+<p>Dehors, sur la place, des rampes électriques fulguraient
+dans la nuit, au-dessus des larges baies d'un music-hall...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, me dis-je, pourquoi pas?</p>
+
+<p>Et le cigare à la bouche, le chapeau en arrière, la
+figure aussi rouge que la tunique d'un horse-guard, j'entrai
+à l'Alhambra.</p>
+
+<p>La musique jouait, à ce moment, une scie en vogue
+que le public reprenait en ch&oelig;ur au refrain, et dont les
+paroles étaient celles-ci, à une légère variante près:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0"><i>Tout va bien, tout est bien,</i></span><br>
+ <span class="i0"><i>Nous avons, Symphorien,</i></span><br>
+ <span class="i0"><i>Une veine... une veine,</i></span><br>
+ <span class="i0"><i>Une veine de chien!</i></span><br>
+ <br>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Cet air et ce couplet étaient pour moi de bon augure
+et, en m'acheminant vers le promenoir, je fredonnais tout
+guilleret: «Une veine... une veine... une veine de chien»,
+quand, brusquement, je demeurai cloué sur place, bouche
+bée, bras ballants.</p>
+
+<p>Une femme en toilette tapageuse était là, devant moi,
+me regardant avec effarement, et cette femme, c'était
+Edith... cette petite dinde d'Edith, cause de tous les
+tourments que j'avais endurés depuis ma visite nocturne<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[137]</a></span>
+au musée du Louvre.</p>
+
+<p>Elle s'attendait sans doute à un éclat de ma part, mais
+quand elle vit qu'au lieu de prendre une mine courroucée,
+j'avais le sourire aux lèvres, elle se jeta dans mes bras,
+en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Edgar! Edgar! pardonnez-moi!...</p>
+
+<p>Le public amusé par cette petite scène qui, en tout
+autre endroit eût paru scandaleuse, battait des mains,
+trépignait de joie et hurlait en me désignant:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0"><i>Tout va bien, tout est bien,</i></span><br>
+ <span class="i0"><i>Il a une veine de chien...</i></span><br>
+ <br>
+ </div>
+</div>
+
+<p>J'entraînai Edith au vestiaire, l'aidai à mettre son
+manteau et nous sortîmes.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch15" id="ch15"></a>XV</h2><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[138]</a></span>
+
+<h5>OU LE HASARD SE MET ENCORE UNE FOIS DE LA PARTIE</h5>
+
+
+<p>Vous n'attendez point, n'est-ce pas, que je vous décrive
+par le menu les diverses phases de cette nouvelle
+lune de miel...</p>
+
+<p>Elle fut ce qu'elle est ordinairement dans ces rabibochages
+amoureux: ardente, enivrante, affolante...</p>
+
+<p>Edith repentante sut racheter ses torts et se les faire
+pardonner... Elle arriva même, pendant quelques jours, à
+me faire oublier le Régent.</p>
+
+<p>Hélas!... il fallut vite déchanter!</p>
+
+<p>Un beau matin, en fouillant dans mon portefeuille, je
+m'aperçus qu'il n'y restait plus qu'une pauvre petite bank-note
+de cinq livres...</p>
+
+<p>Nous avions vécu, ma maîtresse et moi, sur ce qu'elle
+avait conservé de mes deux mille francs et aussi sur la
+bourse du Révérend Patterson. Il fallait absolument que
+je trouvasse de l'argent. Un cambriolage seul pouvait me
+tirer d'affaire, mais je dois dire que le souvenir de ma
+dernière expédition me rendait très circonspect.</p>
+
+<p>Je n'osais pas avouer ma gêne à Edith, car les femmes,
+si aimantes soient-elles, acceptent assez mal ces
+confidences.</p>
+
+<p>Je résolus, encore une fois, de m'en remettre au hasard.
+J'annonçai à ma maîtresse que je serais absent toute la
+journée...</p>
+
+<p>Edith me regarda d'un air tout étonné:</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi, dit-elle, voilà que vous m'abandonnez<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[139]</a></span>
+déjà?</p>
+
+<p>&mdash;Pour jusqu'à ce soir seulement, chérie... il faut
+absolument que j'aille chez un de mes oncles qui habite
+Richmond...</p>
+
+<p>&mdash;Et cela vous a pris tout d'un coup... vous ne pouvez
+pas remettre cette visite?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Edith... c'est très sérieux... il s'agit d'une
+question d'argent...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! alors, allez... Il ne faut jamais, Edgar, remettre
+ces visites-là... Mais, au fait, j'y songe, je pourrais
+bien vous accompagner?... il y a longtemps que j'ai envie
+d'aller à la campagne... Pendant que vous vous rendriez
+chez votre oncle je vous attendrais quelque part.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Edith... cela est impossible... mon oncle est
+très formaliste... S'il apprenait que l'on m'a vu à Richmond,
+en compagnie d'une femme, il ne me recevrait
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc un clergyman, votre oncle?...</p>
+
+<p>&mdash;Non... c'est un magistrat... un coroner.</p>
+
+<p>Edith n'insista plus.</p>
+
+<p>Je l'embrassai et partis.</p>
+
+<p>Où allais-je? Je n'en savais rien.</p>
+
+<p>Je venais d'atteindre Fleet Street, rue très fréquentée,
+comme on sait, et je m'étais engagé sur la chaussée pour
+changer de trottoir, quand une grosse dame, qui marchait
+devant moi, glissa soudain sur l'asphalte humide et, avec
+un bruit mat, s'étala sur le sol.</p>
+
+<p>Galamment, je l'aidai à se relever, mais elle avait
+dû se blesser en tombant, car elle était incapable de mettre
+un pied devant l'autre.</p>
+
+<p>Aidé de deux aimables citoyens, je la transportai chez
+un pharmacien et disparus prestement. J'étais, en effet,
+très pressé de voir ce que contenait le petit sac à main
+que j'avais, sans qu'elle s'en aperçût, subtilisé à la dame,
+et enfoui dans la poche de côté de mon pardessus.</p>
+
+<p>Ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure, dans l'allée
+déserte d'un square, que je pus enfin satisfaire ma curiosité.</p><span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[140]</a></span>
+
+<p>Pour une fois, j'avais eu la main heureuse. Le sac
+contenait exactement quatre billets de cinquante livres et
+deux de dix... au total deux cent vingt livres... La grosse
+dame était une propriétaire du nom de Dorothy Coxcomb.
+Une petite note épinglée à l'un des billets indiquait
+l'usage qu'elle voulait faire de son argent... et je dois
+reconnaître que ce placement était absolument ridicule,
+car les valeurs qu'elle se proposait d'acheter sombrèrent
+deux mois après, lors du fameux krach de la Banque
+Tymson and C<sup>o</sup>. De toute façon, la grosse dame eût été
+refaite et il valait encore mieux que ce fût Edgar Pipe
+qui profitât de son argent, plutôt que des banquiers sans
+scrupules qui sont la honte du Royaume-Uni et dont les
+victimes se comptent par milliers.</p>
+
+<p>Je jetai le sac dans un massif et plaçai soigneusement
+les bank-notes dans mon portefeuille qui n'était plus habitué
+à recevoir pareils locataires.</p>
+
+<p>Ce que c'est que l'argent, tout de même, et quelle
+heureuse influence il exerce sur notre esprit! Il n'y a
+qu'un instant, tout me paraissait gris et triste, maintenant,
+je voyais tout en rose et j'avais une envie folle de sauter,
+de gambader, de me jeter au cou des gens dans la rue.</p>
+
+<p>Bien entendu, au lieu de continuer à marcher à l'aventure,
+je rentrai chez moi&mdash;ou plutôt chez Edith.</p>
+
+<p>Elle s'apprêtait à sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? dit-elle, vous voilà déjà?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez... j'ai eu la chance de rencontrer mon
+oncle dans Fleet Street et cela m'a épargné la peine d'aller
+à Richmond.</p>
+
+<p>&mdash;Vous paraissez tout joyeux...</p>
+
+<p>&mdash;Le plaisir de vous revoir, Edith...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous en douter?</p>
+
+<p>Je ne sais si Edith crut à la sincérité de mes sentiments;
+en tout cas, si elle pouvait avoir des doutes à ce sujet,<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[141]</a></span>
+elle n'en laissa rien paraître.</p>
+
+<p>Je l'emmenai à Regent's Park, puis de là chez Monico,
+dans Piccadilly.</p>
+
+<p>Nous allions mener la grande vie pendant quelques
+jours, puis, je partirais pour la Hollande.</p>
+
+<p>Je m'étais bien gardé de dire à Edith que j'avais sur
+moi un diamant de plusieurs millions; cependant, un jour
+ou plutôt une nuit, elle avait failli le découvrir. J'avais
+placé le Régent dans la petite poche de côté de ma
+chemise de flanelle et ma maîtresse l'avait, par hasard,
+senti sous sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! demanda-t-elle, qu'est-ce que vous avez là,
+Edgar?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rien... répondis-je...</p>
+
+<p>&mdash;On dirait une petite pierre.</p>
+
+<p>&mdash;C'en est une, en effet...</p>
+
+<p>&mdash;Un souvenir?</p>
+
+<p>&mdash;Non... un fétiche...</p>
+
+<p>Edith éclata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi? dit-elle, vous êtes comme les nègres...
+vous avez sur vous un gris-gris.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez.</p>
+
+<p>&mdash;C'est curieux... Je ne vous aurais pas cru si superstitieux.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, Edith, on ne se refait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et sérieusement... vous croyez au pouvoir de cette
+amulette?... Vous a-t-elle déjà porté bonheur, au moins?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, Edith, puisque après vous avoir perdue,
+j'ai eu la joie de vous retrouver.</p>
+
+<p>&mdash;Grâce à votre gris-gris?</p>
+
+<p>&mdash;Grâce à mon gris-gris.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment est-ce fait, cet objet-là?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai déjà dit, c'est une simple pierre, mais
+une pierre qui ne vient pas des régions terrestres...</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, Edgar, que vous vous moquez de moi,
+fit Edith en me donnant une petite tape sur la joue.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non... je vous assure... Vous avez bien entendu<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[142]</a></span>
+parler des aérolithes?...</p>
+
+<p>&mdash;Non... qu'est-ce que c'est que ça?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des pierres... des pierres qui tombent du
+ciel...</p>
+
+<p>Edith n'était pas très convaincue. Elle me regardait
+avec méfiance, mais n'osait mettre en doute ma parole...</p>
+
+<p>&mdash;En effet, conclut-elle. Si ces pierres tombent du
+ciel, comme vous dites, elles doivent évidemment porter
+bonheur... Montrez-moi donc un peu comment c'est fait
+ces pierres-là?</p>
+
+<p>&mdash;Une autre fois, Edith... Mon gris-gris est cousu
+dans une double enveloppe très dure... c'est toute une
+affaire que de le développer... Je vous promets de vous
+le montrer demain...</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'en donnerez bien un petit morceau?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous y tenez...</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr que j'y tiens... une pierre qui vient du
+ciel!</p>
+
+<hr>
+
+<p>Edith était tenace et je savais bien qu'elle ne me
+laisserait point de répit que je ne lui eusse donné un
+morceau de mon amulette.</p>
+
+<p>Je me procurai donc un caillou quelconque que je lui
+présentai le lendemain.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est que cela, s'écria-t-elle. Ce n'est pas
+bien beau... Enfin, puisque ça porte chance.</p>
+
+<p>Je cassai le caillou au moyen d'un marteau et j'obtins
+ainsi deux éclats. J'en donnai un à ma maîtresse et serrai
+l'autre précieusement dans le petit sachet d'où j'avais
+préalablement enlevé le diamant.</p>
+
+<p>J'avais mis le Régent dans mon porte-monnaie, mais il
+était indispensable que je trouvasse une cachette plus
+sûre, car Edith, curieuse comme toutes les femmes, ne
+manquerait certainement pas de le découvrir...</p>
+
+<p>Où le mettre, grand Dieu!</p>
+
+<p>J'eus l'idée de le coudre dans la doublure de mon
+gilet ou dans la ceinture de mon pantalon, mais j'y renonçai...<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[143]</a></span>
+la doublure pouvait se déchirer, s'user au frottement,
+et je risquais de perdre mon trésor.</p>
+
+<p>Je songeai aussi à le dissimuler, dans notre chambre,
+sous une lame de parquet, à l'introduire entre deux briques
+de la cheminée ou à le loger tout en haut de
+l'armoire à glace, mais je reconnus que ces cachettes n'offraient
+aucune sécurité. Une bonne de l'hôtel pouvait le
+découvrir, et il était à présumer qu'elle ne m'aviserait
+point de sa trouvaille.</p>
+
+<p>Et pourtant, il fallait le dissimuler, coûte que coûte.</p>
+
+<p>Le lecteur s'étonnera sans doute de ce surcroît de précautions
+et se demandera probablement pourquoi je
+n'avais point jugé à propos de tout révéler à Edith.</p>
+
+<p>Hélas! l'expérience m'a appris que les femmes sont
+incapables de garder un secret. De plus, je ne pouvais
+avouer à ma maîtresse, qui me croyait un gentleman, que
+je n'étais qu'un vulgaire cambrioleur.</p>
+
+<p>Edith avait des principes. Elle se disait la nièce d'un
+pasteur, et bien qu'elle eût suivi une voie que la morale
+réprouve, elle n'en demeurait pas moins très «honnête»&mdash;au
+sens large du mot. Elle n'admettait point que
+l'homme qui doit, en toute chose, donner l'exemple à la
+femme, pût se laisser aller à commettre une mauvaise
+action, même pour conquérir la fortune.</p>
+
+<p>Je suis certain que si à cette époque Edith avait su
+quel genre d'individu j'étais, elle m'eût immédiatement
+dénoncé à la police.</p>
+
+<p>Plus tard, elle en arriva heureusement à changer
+d'avis, mais n'anticipons pas!... Il y avait là, n'est-il pas
+vrai? un curieux cas psychologique, une mauvaise interprétation
+des conventions sociales, mais le rigorisme ridicule
+de cette petite perruche est commun à nombre d'Anglaises.</p>
+
+<p>En France, j'en ai fait la remarque, les femmes sont
+beaucoup plus indulgentes, et aussi plus justes. Si elles
+aiment un cambrioleur, elles arrivent assez facilement à
+se laisser endoctriner par leur amant et se gardent bien de<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[144]</a></span>
+le dénoncer, surtout s'il leur procure, grâce à sa petite
+industrie, une vie facile, exempte de soucis, des toilettes
+et des bijoux.</p>
+
+<p>La générosité, d'où qu'elle vienne est toujours une
+qualité très appréciée des femmes et elles pardonnent tout
+à celui qui donne beaucoup.</p>
+
+<p>Il n'y a pas de sots métiers, il n'y a que de sottes gens,
+dit un proverbe français, et rien n'est plus vrai.</p>
+
+<p>Certes, si tout le monde était honnête sur terre, il
+serait criminel de raisonner ainsi, mais quand on voit,
+chaque jour, des aigrefins ruiner des milliers de gogos,
+il n'est pas téméraire d'admettre que le cambrioleur est
+bien moins méprisable que ces gens-là.</p>
+
+<p>Je ne reviendrai plus sur ce sujet, que j'ai déjà sommairement
+traité, mais que l'on me permette une dernière
+réflexion que je crois nécessaire. Il y a deux catégories
+de cambrioleurs: ceux qui opèrent en petit et ceux qui
+opèrent en grand.</p>
+
+<p>Les premiers, qui dévalisent ordinairement des chambres
+de bonnes et de modestes logements de travailleurs,
+n'ont droit à aucune indulgence, et si j'étais juge, je les
+«salerais» sans pitié.</p>
+
+<p>Les seconds, ceux qui ne s'en prennent qu'aux riches
+(et je m'honore d'appartenir à cette catégorie), ne causent
+en somme qu'un préjudice insignifiant à leurs victimes.
+C'est, en réalité, une sorte d'impôt sur le revenu
+qu'ils prélèvent, indûment, j'en conviens, mais qui m'objectera
+que les taxes votées par les Chambres soient toutes
+équitables?</p>
+
+<p>Ceci dit, je reviens à mes moutons qui s'étaient, je
+crois, un peu égarés.</p>
+
+<p>Ma seule préoccupation pour l'instant était de dérober
+mon diamant aux yeux d'Edith tout en le conservant sur
+moi.</p>
+
+<p>Le problème était délicat, et m'occupa l'esprit pendant
+de longues heures.</p>
+
+<p>J'imaginai les moyens les plus stupides, les plus extravagants...<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[145]</a></span>
+J'envisageai même comme dernière ressource
+l'ingestion quotidienne du Régent!!!</p>
+
+<p>Furieux de ne trouver aucune solution, je donnai
+soudain un grand coup de talon sur le parquet... Aïe!...
+un clou qui se trouvait dans ma bottine m'entra dans
+les chairs et me causa une douleur atroce... J'ôtai aussitôt
+ma chaussure, et me mis, avec le pied d'une chaise, à
+aplatir ce clou malencontreux.</p>
+
+<p>Pendant que je me livrais à cette opération, une idée
+que je qualifierai de lumineuse m'était venue tout à coup
+à l'esprit.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch16" id="ch16"></a>XVI</h2><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[146]</a></span>
+
+<h5>OU APPARAIT UN ONCLE QUI ME PORTE UN VIF INTÉRÊT</h5>
+
+
+<p>Les idées sont ou géniales ou lumineuses: elles sont
+géniales quand elles sortent du cerveau, après de longues
+et laborieuses méditations, mais quand elles vous sont
+suggérées par un incident imprévu, elles sont simplement
+lumineuses.</p>
+
+<p>Celle que je venais d'avoir pouvait être rangée dans
+cette dernière catégorie... La chute d'une pomme orientait
+l'esprit de Newton vers les lois de la pesanteur... la
+simple vue d'un talon de bottine me fit pousser en anglais
+le mot qu'Archimède prononça en grec...</p>
+
+<p>Oui... j'avais trouvé!...</p>
+
+<p>La solution que je cherchais et qui me fuyait avec
+obstination se présentait à moi dans toute sa simplicité...
+et je me mis à rire comme un fou, tout en continuant
+d'aplatir mon clou avec le pied de la chaise.</p>
+
+<p>Edith qui se trouvait dans le cabinet de toilette accourut,
+étonnée:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! demanda-t-elle, qu'y a-t-il donc, Edgar,
+est-ce que vous avez perdu la raison?</p>
+
+<p>Et tout en parlant, elle regardait d'un air inquiet, la
+bouteille de whisky posée devant moi sur la table...</p>
+
+<p>Quand elle eut constaté que le liquide était toujours
+au même niveau, elle parut plus inquiète encore, ne pouvant
+plus mettre sur le compte de l'ivresse l'étrangeté de
+ma conduite...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! my darling, lui dis-je... Excusez-moi, mais<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[147]</a></span>
+je songe à une chose si drôle... Figurez-vous qu'hier...
+au moment où je traversais Fleet Street, une grosse dame
+a glissé sur la chaussée et est tombée d'une façon si
+comique que tout le monde s'est mis à rire... oui, tout
+le monde, même un austère Révérend qui était arrêté
+devant la station d'omnibus...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, Edgar, vous n'êtes guère généreux... ainsi,
+voilà ce qui vous fait rire... une femme qui tombe!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rassurez-vous... j'ai été le premier à la relever...
+et à la conduire chez un pharmacien, car elle s'était
+légèrement blessée en prenant un peu trop brutalement
+contact avec le sol...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes comme les paysans du Pays de Galles,
+mon cher, vous riez huit jours après d'un événement qui
+n'est pas bien comique, en somme.</p>
+
+<p>Je me gardai de protester contre cette appréciation
+qui n'était rien moins que flatteuse... J'aimais mieux passer
+pour un lourdaud du Pays de Galles, que de livrer mon
+secret.</p>
+
+<p>Le soir, quand Edith me proposa de sortir pour
+respirer un peu, je prétextai une terrible migraine. Elle
+sortit seule, ce qui lui arrivait quelquefois, et je profitai
+de son absence pour me livrer à un petit travail qui n'était
+pas des plus faciles. Je pris une de mes bottines&mdash;la
+droite, je m'en souviens&mdash;et commençai à enlever, avec
+la grosse lame de mon couteau, les plaques de cuir superposées
+qui formaient le talon. Je creusai ensuite dans la
+partie demeurée intacte une sorte de petite niche rectangulaire
+dans laquelle je logeai mon diamant, puis je
+replaçai par-dessus les lamelles de cuir que j'avais détachées,
+l'instant d'avant, et les assujettis solidement, au
+moyen de vis de cuivre et de petits clous à tête plate.</p>
+
+<p>Maintenant, le Régent ne me quitterait plus... et personne
+n'aurait l'idée de venir le chercher dans mon talon.</p>
+
+<p>Je recouvrais donc un peu de tranquillité... c'était tout
+ce que je désirais pour l'instant.</p>
+
+<p>Je me laissai donc vivre, pendant une huitaine, puis<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[148]</a></span>
+je songeai sérieusement à mon voyage en Hollande.
+J'avais d'abord eu l'intention d'emmener Edith avec moi,
+mais je jugeai que cela serait non seulement maladroit,
+mais encore très imprudent. Il valait mieux que je partisse
+seul, mais quel prétexte invoquer pour prendre congé
+de ma maîtresse, sans la froisser, et aussi sans rompre
+définitivement avec elle? Je tenais encore à Edith, malgré
+le petit tour qu'elle m'avait joué à Paris et qu'elle s'était
+d'ailleurs ingéniée à se faire pardonner... Certes, ce n'était
+plus de ma part un amour fou, mais enfin elle était bien
+la femme qu'il me fallait. J'avais déjà eu pas mal de
+maîtresses et, quand je comparais à Edith tous ces anciens
+«collages», je trouvais que, décidément, elle était
+bien supérieure, comme talents et comme esprit, à toutes
+les pécores qui avaient, pendant de longs jours et de plus
+longues nuits encore, empoisonné ma vie. Je tenais donc
+à conserver Edith... et j'étais prêt (ce qui est une preuve
+d'attachement) à lui passer bien des caprices et à excuser
+bien des fautes.</p>
+
+<p>Je crois qu'elle m'aimait aussi, mais son amour était
+malheureusement subordonné à l'état de mes finances...
+Je ne me faisais aucune illusion sur ce chapitre et j'étais
+persuadé que, le jour où je ne pourrais plus l'entretenir
+convenablement, elle chercherait aussitôt un autre protecteur.</p>
+
+<p>Les femmes ne sont des héroïnes que dans les romans,
+et il ne faut pas les soumettre à trop rude épreuve.
+L'amour dans un grenier, c'était bon en 1830. Aujourd'hui,
+la moindre maîtresse veut un petit salon, avec un
+piano et le rêve qu'elle poursuit, avec l'espoir de le réaliser
+un jour, c'est de trouver un bon gros capitaliste qui la
+couvre de bijoux et lui paye une auto. En général (et il
+y a heureusement des exceptions) la fidélité des femmes
+est en raison directe du bien-être qu'on leur procure et
+ceux qui s'imaginent être aimés pour eux-mêmes sont souvent
+des niais ou des outrecuidants.</p>
+
+<p>L'homme qui n'apporte que sa personne dans une<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[149]</a></span>
+association amoureuse risque fort de se voir adjoindre à
+bref délai des collaborateurs plus «sérieux».</p>
+
+<p>Or, comme je ne puis souffrir la collaboration en
+amour, je m'efforçais de trouver une raison pour conserver
+Edith à moi seul et la persuader que, bientôt, j'allais
+rouler sur l'or. Je lui confiai notamment que j'avais, à
+Amsterdam, un vieil oncle, riche à millions, qui m'aimait
+comme si j'eusse été son fils et qui me laisserait en
+mourant son énorme fortune.</p>
+
+<p>Ces discours avaient le don d'intéresser prodigieusement
+Edith et je suis convaincu qu'elle souhaitait <i>in petto</i>
+la mort rapide de l'oncle de Hollande. Je m'aperçus
+aussi que je grandissais dans son estime et qu'elle paraissait,
+chaque jour, m'aimer davantage.</p>
+
+<p>Quand je l'eus bien préparée, je m'arrangeai pour que
+l'oncle imaginaire me donnât de ses nouvelles.</p>
+
+<p>Rien n'était plus facile. Il existe, à Londres, dans
+Augustin's street, une agence qui s'intitule «Tsit» et
+qui se charge, moyennant quelques shillings, de vous
+expédier, à volonté, une lettre timbrée de New-York, de
+Singapour ou de Nouka-Hiva.</p>
+
+<p>Un mari veut-il filer tranquillement le parfait amour
+avec une petite poule, il s'adresse à l'agence «Tsit».</p>
+
+<p>Trois semaines après, l'épouse délaissée reçoit de son
+volage époux une lettre des plus tendres dans laquelle il
+lui dit qu'il vient d'arriver en Amérique où les affaires
+s'annoncent bien.</p>
+
+<p>Un caissier qui a dévalisé son patron veut-il dépister
+la police, il envoie des îles Hawaï une longue lettre dans
+laquelle il fait son <i>mea culpa</i> et où il annonce qu'il se
+fera un devoir de rembourser un jour la somme qu'il a
+été obligé de prélever dans la caisse confiée à sa garde,
+afin de se livrer en grand à l'élevage des moutons mérinos.</p>
+
+<p>Je connaissais depuis longtemps le directeur de l'agence
+«Tsit»; je puis même dire qu'il était mon ami. Je lui
+remis donc une lettre qu'il se chargea de me faire parvenir,<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[150]</a></span>
+timbrée et datée d'Amsterdam.</p>
+
+<p>Le soir même, en tête à tête avec ma maîtresse, je
+préparai mes batteries. Je parlai beaucoup de l'oncle
+Chaff (c'était le nom que j'avais donné à ce parent de
+fantaisie).</p>
+
+<p>Il sait votre adresse, au moins? demanda Edith.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... je lui ai écrit, il y a quelques jours...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien fait... Voyez-vous qu'il meure et
+que personne ne vous avertisse?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de toute façon, je serais prévenu!</p>
+
+<p>Jusqu'alors Edith ne m'avait jamais interrogé sur ma
+famille, mais ce soir-là, elle me posa une foule de questions
+auxquelles je répondis de la meilleure grâce du
+monde. Je me confectionnai même une généalogie des
+plus huppées et m'apparentai sans vergogne aux plus
+grandes familles d'Angleterre.</p>
+
+<p>Edith était éblouie.</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis bien doutée, dit-elle, la première fois
+que je vous ai vu, que vous deviez appartenir à la haute
+société... d'ailleurs, quand quelqu'un a de la race, cela
+se voit tout de suite... et vous, vous avez de la race...</p>
+
+<p>Ce compliment ne me parut pas exagéré... J'ai de la
+race, en effet, et bien des gens se sont laissé prendre à
+mon grand air de distinction.</p>
+
+<p>Cela prouve que bien que l'on soit issu du peuple, on
+peut néanmoins avoir de l'allure... Cela donne aussi un
+sérieux démenti aux affirmations de certains savants qui
+prétendent que l'aristocratie a sa marque spéciale et qu'un
+roturier ne peut point prétendre à cette élégance de manières,
+à cette distinction naturelle que possèdent seuls
+les gens bien nés.</p>
+
+<p>Quelle erreur!</p>
+
+<p>Mon père était valet de chambre et ma mère fille de
+taverne en Irlande.</p>
+
+<p>Il est vrai que je suis un enfant de l'amour et l'on sait
+que ces enfants-là sont toujours bien faits de leur personne.</p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[151]</a></span>
+
+<p>Bref, Edith était subjuguée... c'était tout ce que je
+désirais. J'étais sûr qu'elle ne se lancerait point, durant
+mon absence, dans quelque aventure galante... ou que,
+tout au moins, si elle le faisait, ce serait avec discrétion.</p>
+
+<p>A quelques jours de là, je recevais d'Amsterdam la
+lettre suivante:</p>
+
+<Blockquote>
+
+<p>«Mon cher monsieur Edgar,</p>
+
+<p>«Votre oncle est en ce moment dangereusement malade
+et les médecins qui le soignent se montrent fort
+inquiets... Il parle souvent de vous et je crois qu'il
+désirerait vous embrasser. Vous savez comme il vous
+aime, le cher homme, et combien il souffre de ne plus
+vous voir. Je n'ose affirmer que votre présence le guérira,
+mais elle adoucira au moins ses derniers moments,
+car il se pourrait qu'il n'en eût plus pour bien longtemps,
+si j'en crois ce que dit le docteur Oldenschnock,
+qui ne quitte pas son chevet. J'espère, mon cher monsieur
+Edgar, qu'au reçu de cette lettre, vous vous
+mettrez immédiatement en route, et que nous aurons le
+plaisir de vous voir cette semaine.</p>
+
+<p>«Croyez à mon respectueux dévouement.</p>
+
+<p class="right">«Cornélie Fassmosch.»</p>
+
+</Blockquote>
+
+<p>En lisant cette lettre, je feignis une émotion qui
+n'échappa point à Edith.</p>
+
+<p>Elle demanda d'un air apitoyé:</p>
+
+<p>&mdash;Mauvaises nouvelles de votre oncle?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! oui... et je crains bien...</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous désolez pas d'avance... Quel âge a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Soixante-treize ans...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un âge exagéré!</p>
+
+<p>Rien n'était plus comique que cet apitoiement qui
+n'était pas plus sincère de la part d'Edith que de la
+mienne, au sujet d'un bonhomme qui n'existait pas.</p>
+
+<p>J'avais une envie folle de rire, mais comme ma maîtresse<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[152]</a></span>
+m'observait toujours, je fis le geste d'écraser une
+larme au coin de ma paupière.</p>
+
+<p>Il fut convenu que je m'embarquerais le lendemain
+soir dans le train qui part de Charing-Cross pour Douvres,
+à 9 h. 55. De Douvres, je gagnerais Ostende, et de
+là Amsterdam.</p>
+
+<p>Edith semblait navrée à l'idée de ce départ précipité,
+mais, pour la consoler, je lui promis que si la maladie de
+mon oncle se prolongeait, je la ferais venir en Hollande
+et la perspective de ce voyage lui rendit toute sa gaieté.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch17" id="ch17"></a>XVII</h2><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[153]</a></span>
+
+<h5>UNE OMBRE SUR LE PAYSAGE</h5>
+
+
+<p>Ce soir-là, nous fîmes ce que les Français appellent la
+«bombe», mot qui vient de bombance, très probablement.
+J'emmenai Edith dîner à l'«Alexandra», Saint-George's
+Place, et là, je lui payai un souper qu'un lord
+ne lui eût certainement pas offert: oysters, anchory, salmon,
+trout, filled steak, minced lamb, vegetables marrow,
+water cress, apple turnover, vanilla ice, le tout arrosé de
+Champagne, de claret et de porto... La note se montait à
+cinq livres six pence exactement. Edith et moi nous étions
+très gais et nous décidâmes d'aller finir notre soirée à
+l'Olympia.</p>
+
+<p>Je sifflai un taxi qui vint immédiatement se ranger le
+long du trottoir. Un mendiant dont la figure était aussi
+noire que celle d'un nègre se précipita pour ouvrir la
+portière. J'aidai galamment Edith à monter dans le cab et
+j'allais prendre place à côté d'elle, quand soudain, mes
+yeux rencontrèrent ceux du mendiant qui se tenait toujours
+là, semblant attendre un pourboire...</p>
+
+<p>Le drôle me regardait avec un mauvais sourire.</p>
+
+<p>Au moment où j'allais mettre le pied dans la voiture,
+il m'empoigna par le bras, me fit brusquement décrire un
+demi-tour et me dit, en approchant sa figure sale de la
+mienne:</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur Pipe..., non, vous ne m'échapperez
+pas... une fois passe, mais deux, jamais!</p>
+
+<p>Manzana!... c'était Manzana!...</p>
+
+<p>Je ne l'avais pas reconnu tout d'abord, sous la couche<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[154]</a></span>
+de crasse qui recouvrait son visage, mais je le reconnaissais
+maintenant à sa vilaine voix métallique.</p>
+
+<p>J'essayai de payer d'audace:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répondis-je, en prenant un accent étranger,
+vous vous trompez certainement... Veuillez me
+lâcher... ou j'appelle un policeman...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, appelez, dit mon terrible associé, je ne
+demande pas mieux... nous irons au poste et, là, je dirai
+qui vous êtes...</p>
+
+<p>Dans l'intérieur du taxi, Edith s'affolait:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Edgar! Edgar!... criait-elle appelez un
+agent... qu'on nous débarrasse de ce vilain homme!</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, ma chère, dis-je en m'efforçant de
+paraître calme... ce monsieur fait certainement erreur... je
+vais m'expliquer avec lui... rentrez à la maison, je vous
+rejoins dans un instant...</p>
+
+<p>Et, à voix basse, je glissai notre adresse au chauffeur
+qui partit sur-le-champ.</p>
+
+<p>Quand il eut disparu, je donnai à Manzana une petite
+tape sur l'épaule et lui dis d'un ton conciliant:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon ami, à quoi bon faire du scandale...
+et affoler une femme... Je vous croyais plus galant, ma
+parole...</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit bien de galanterie... je voudrais vous voir
+à ma place... Ah! c'est ainsi que vous m'avez plaqué!</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, mon cher, s'il y en a un des deux qui a
+plaqué l'autre, c'est vous ce me semble...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! n'essayez pas de jouer sur les mots... je ne
+suis pas un imbécile... Vous croyez donc que je n'ai pas
+deviné votre manège?... Vous vous êtes tout simplement
+entendu avec cette canaille de capitaine pour me faire
+expulser du bateau...</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites des bêtises, Manzana... la fureur vous
+égare... Vous vous êtes conduit comme un niais.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez poli, n'est-ce pas? Je ne suis point d'humeur
+à me laisser insulter par un gredin de votre espèce...</p>
+
+<p>&mdash;Calmez-vous, je vous prie, et raisonnez un peu...<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[155]</a></span>
+Grâce à moi, vous étiez embarqué sur un bateau qui nous
+emmenait en Angleterre... or, vous vous rappelez à quelles
+conditions on nous avait acceptés, vous et moi. Nous
+n'étions pas des passagers, mais de simples matelots...
+bien moins, des man&oelig;uvres, des domestiques... Vous,
+vous étiez affecté au service de la cale, moi, à celui du
+pont.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, bien entendu, vous m'aviez fait reléguer à
+fond de cale, afin de pouvoir vous enfuir plus facilement,
+au premier arrêt...</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites des stupidités, Manzana... Si j'avais eu
+vraiment l'intention de fuir, je me serais esquivé après
+notre séparation... au lieu de cela, je me suis aussitôt mis
+au travail... Il fallait faire comme moi, mais non, méfiant
+comme vous êtes, vous n'avez pas pu demeurer au poste
+qui vous avait été assigné, il a fallu que vous remontiez
+pour voir un peu ce qui se passait sur le pont... le capitaine
+vous a aperçu et vous a immédiatement signifié votre
+congé... que pouvez-vous me reprocher?</p>
+
+<p>&mdash;En quittant le bateau, je vous ai appelé, vous ne
+m'avez pas répondu.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien entendu, je vous l'assure, sans quoi
+je me fusse fait un devoir de partir avec vous... Nous
+étions associés, vous aviez ma parole et vous avez pu
+constater que, jusqu'alors, j'avais respecté mes engagements.</p>
+
+<p>&mdash;Mots que tout cela!... Je sais que vous n'êtes
+jamais embarrassé pour trouver de bonnes raisons... Bientôt,
+c'est moi qui vais avoir tous les torts...</p>
+
+<p>&mdash;Mais voyons, sérieusement, que me reprochez-vous?...
+Est-ce moi qui vous ai lâché, oui ou non?</p>
+
+<p>&mdash;Vous étiez quand même bien content d'être séparé
+de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous disiez: cet idiot de Manzana ne me
+retrouvera jamais...</p>
+
+<p>&mdash;J'étais, au contraire, certain de vous revoir... Vous<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[156]</a></span>
+saviez que le <i>Good Star</i> allait à Londres... si j'avais
+voulu vous plaquer, comme vous dites, je ne serais pas
+venu en Angleterre...</p>
+
+<p>Manzana ne trouva rien à répondre à ce dernier argument.
+Je voyais qu'il était furieux.</p>
+
+<p>Tout à coup il éclata:</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... hurla-t-il, tout cela c'est très joli...
+c'est moi qui ai tort, c'est entendu... En attendant, vous
+vous payez des dîners de plusieurs livres dans les plus
+grands hôtels, vous avez des maîtresses, vous ne vous
+déplacez plus qu'en taxi... Et moi... moi, votre associé,
+j'en suis réduit à ouvrir les portières pour gagner quelques
+pence... Tel que vous me voyez, voilà, deux jours que je
+me nourris de croûtes de pain...</p>
+
+<p>&mdash;Si une livre peut vous obliger...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demande pas l'aumône, répliqua Manzana
+d'un air digne... J'entends que vous respectiez nos conventions...
+Jusqu'à ce que nous ayons pu vendre <i>notre
+diamant</i> (et le drôle appuya sur ce mot) nous devons
+faire bourse commune... Tout ce qui est à vous m'appartient...</p>
+
+<p>&mdash;Même ma maîtresse?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas?</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, mon cher, vous allez un peu fort...
+D'ailleurs, je vais vous apprendre une chose qui va singulièrement
+vous refroidir... Je n'ai plus le diamant...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?... qu'est-ce que vous dites?... Vous n'avez
+plus le diamant?... Vous... n'avez plus le diamant. Alors
+vous l'avez vendu, vendu à vil prix! Eh! parbleu, ça
+n'est pas étonnant... J'aurais dû m'en douter du premier
+coup... vous êtes un gredin... un ignoble individu... un...</p>
+
+<p>Manzana n'acheva pas.</p>
+
+<p>Un policeman s'était approché, attiré par le bruit de
+la dispute.</p>
+
+<p>Comme nous passions à ce moment sous un bec de
+gaz, il nous dévisagea tous deux et parut fort étonné de
+voir un gentleman comme moi en compagnie d'un individu<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[157]</a></span>
+d'aspect aussi minable que Manzana...</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, dis-je, quand l'agent se fut éloigné, un
+peu plus, vous vous faisiez arrêter...</p>
+
+<p>&mdash;Possible... Je m'en moque, mais j'espère bien que
+l'on vous eût arrêté avec moi... et alors...</p>
+
+<p>&mdash;Alors?...</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais dit...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'auriez rien dit du tout, car si vous croyez
+me tenir, je vous tiens aussi... Je ne suis pas un assassin,
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Un assassin!... un assassin!... il faudrait le prouver...</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera très facile.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment? fit Manzana, d'une voix sourde.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... très facile... vous savez la dame de l'avenue
+des Champs-Elysées... eh bien, elle est ici... je l'ai
+rencontrée hier...</p>
+
+<p>&mdash;Vous cherchez à m'intimider, mais ça ne prend
+pas, mon cher.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je vous conduise chez elle?</p>
+
+<p>Manzana me regarda fixement. Nous étions arrivés à
+Regent's Street. Les candélabres électriques placés au milieu
+de la chaussée nous inondaient de leur clarté bleue.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, articula mon associé d'un ton sec...
+oui... j'accepte... conduisez-moi chez elle...</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voulez?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'exige... même.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, suivez-moi... quoiqu'il soit déjà tard,
+je suis sûr que son secrétaire ne demandera pas mieux
+que de vous recevoir...</p>
+
+<p>&mdash;Son... secrétaire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>Manzana semblait avoir perdu de son assurance.</p>
+
+<p>Il faut croire que, tout en bluffant, j'avais touché
+juste.</p>
+
+<p>Il reprit cependant un peu d'aplomb et s'efforça de<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[158]</a></span>
+railler:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis dans une tenue bien négligée, dit-il, pour
+me présenter devant cette dame... Nous irons la voir
+demain, si cela ne vous fait rien... En attendant, entrez
+donc avec moi dans ce grill-room... Je suis mort de faim.</p>
+
+<p>J'acquiesçai à son désir.</p>
+
+<p>Le drôle, évidemment, n'était pas rassuré; j'avais donc
+été bien inspiré en évoquant à brûle-pourpoint le souvenir
+de la dame des Champs-Elysées.</p>
+
+<p>Cependant, l'apparition de Manzana dans le grill-room
+avait soulevé un tollé général.</p>
+
+<p>Deux gentlemen s'écrièrent, en s'adressant au gérant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'allez pas, je suppose, recevoir cet affreux
+«beggar»...</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne sommes pas à Whitechapel ici!</p>
+
+<p>Le gérant s'approcha de mon triste compagnon:</p>
+
+<p>&mdash;Sortez!... Sortez! lui dit-il.</p>
+
+<p>Manzana voulut protester, mais deux garçons l'empoignèrent
+et le jetèrent hors de l'établissement.</p>
+
+<p>J'aurais pu profiter de cet incident pour m'esquiver,
+mais je reconnus que cela eût été maladroit. Il valait
+mieux en finir une fois pour toutes avec ce gredin.</p>
+
+<p>Je l'entraînai dans un bouge des environs de Soho
+Square.</p>
+
+<p>L'établissement dans lequel nous nous trouvions était
+rempli de vagabonds et de miséreux, de sorte que, maintenant,
+c'était moi qui me trouvais déplacé dans ce milieu.
+On me regardait avec méfiance et un farceur qui s'était
+approché me dit d'une affreuse voix canaille:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez... si vous cherchez quelqu'un pour
+faire un coup, je suis à votre disposition... avec moi,
+jamais d'ennuis... J'opère en douceur et à des prix modérés...
+Quand vous aurez besoin de mes services, vous
+n'aurez qu'à demander Bill Sharper... tout le monde me
+connaît ici...</p>
+
+<p>Lorsque je fus parvenu à me débarrasser de ce gêneur,
+je m'assis à côté de Manzana à qui je fis servir une ample<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[159]</a></span>
+portion de «minced lamb» et une pinte de stout.</p>
+
+<p>Tout en mangeant, il parlait et ne cessait de m'accabler
+de reproches... Il en revenait toujours à son expulsion
+du <i>Good Star</i> et cherchait à rejeter sur moi toutes
+les responsabilités.</p>
+
+<p>&mdash;Comme je ne parle pas anglais, dit-il, vous en
+avez profité pour raconter sur mon compte quelque vilaine
+histoire au capitaine et c'est pour cela qu'il m'a débarqué.
+Enfin, n'en parlons plus. Je vous ai retrouvé, c'est le
+principal... causons un peu de choses sérieuses... Et notre
+diamant?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai déjà dit que je ne l'avais plus.</p>
+
+<p>Les yeux de Manzana eurent un éclat sinistre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous mentez, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure que je dis la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Racontez ça à d'autres, mais pas à moi...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai plus, répétai-je avec force.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous l'avez vendu?</p>
+
+<p>&mdash;Non... on me l'a pris...</p>
+
+<p>&mdash;On vous l'a pris... on vous l'a pris... et qui donc?</p>
+
+<p>J'eus un geste vague.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous croyez, fit Manzana d'une voix grinçante,
+que vous allez vous en tirer comme ça?... Vous
+croyez qu'il suffit de dire «on me l'a pris» pour que
+tout soit fini entre nous... Ah! vous ne me connaissez
+pas, Edgar Pipe... Si demain, vous ne me montrez pas
+le diamant, je vais à l'ambassade de France et je dis
+que c'est vous qui avez volé le Régent.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, répondis-je d'un ton calme, je vais à
+Scotland Yard avec la dame que vous connaissez...</p>
+
+<p>Manzana s'efforça de rire, mais je vis bien qu'il était
+quand même troublé...</p>
+
+<p>Il avala une large lampée de stout et dit, après s'être
+essuyé les lèvres avec sa manche:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ferez ce que vous voudrez, mais croyez bien
+que moi aussi je saurai agir... Tant pis pour vous!... Je
+vous avais prévenu. Dans toute cette affaire, j'ai été un<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[160]</a></span>
+imbécile... je n'aurais pas dû vous laisser le diamant...
+Vous êtes une affreuse petite canaille et je suis sûr maintenant
+que si vous aviez pu me supprimer, vous n'auriez
+pas hésité un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me prêtez là vos propres intentions...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui, c'est bon, je suis fixé... Je me suis laissé
+rouler, mais ne supposez pas que vous aurez le dernier
+mot...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fis-je d'un air indifférent, dénoncez-moi, je
+m'en moque... J'attraperai cinq ans, voilà tout... mais
+vous...</p>
+
+<p>Manzana avait pâli.</p>
+
+<p>Le drôle avait peur, je le voyais bien... Il s'agissait de
+le dominer... de le tenir sous la menace d'une dénonciation...</p>
+
+<p>Il reprit, au bout d'un instant:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, parlez-moi nettement... Vous prétendez que
+l'on vous a pris le diamant... Qui vous l'a pris?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, on est venu comme cela vous le chiper
+pendant que vous dormiez?...</p>
+
+<p>&mdash;Pendant que j'étais évanoui...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment!... Vous ne m'aviez jamais dit que
+vous étiez sujet aux évanouissements...</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais voulu vous voir à ma place.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous, si vous le pouvez...</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon? Vous ne me croirez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Dites toujours... Nous allons voir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! voici... A bord du <i>Good Star</i>, j'étais
+chargé du nettoyage... Je devais laver le pont, les bancs,
+les panneaux et je vous prie de croire que j'avais de
+l'ouvrage... Quand nous fûmes en mer, le capitaine voulut
+absolument me faire nettoyer l'extérieur de la lisse.
+Pour effectuer ce travail, j'étais obligé de me cramponner
+à tout ce que je trouvais sous ma main. Tout
+à coup, j'ai perdu l'équilibre et suis tombé à la mer...
+Je me suis débattu un instant, puis j'ai perdu connaissance...<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[161]</a></span>
+Quand je suis revenu à moi, j'étais à Gravesend,
+dans un hôpital... Je demandai aussitôt où se trouvaient
+mes effets, et l'on me répondit qu'on me les rendrait à
+ma sortie...</p>
+
+<p>&mdash;Et on vous les a rendus?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais le diamant que je croyais retrouver
+dans la petite poche de mon gilet... le diamant avait
+disparu!</p>
+
+<p>Manzana me regarda fixement:</p>
+
+<p>&mdash;Comme roman, dit-il, c'est assez bien imaginé,
+mais ça ne prend pas avec moi... D'ailleurs, le diamant
+n'était pas du tout, comme vous le prétendez, dans la
+poche de votre gilet... il était dans le gousset de votre
+chemise de flanelle... Je ne crois pas un mot de ce
+que vous venez de me raconter... pas un traître mot...
+Vous avez tout simplement vendu notre diamant à quelque
+marchand sans scrupules... Vous l'avez vendu au rabais,
+bien entendu, mais vous pouviez consentir à ce sacrifice,
+puisque vous n'aviez plus à partager avec moi... Allons,
+Edgar Pipe, parlez franchement: «Combien l'avez-vous
+vendu?...»</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch18" id="ch18"></a>XVIII</h2><span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[162]</a></span>
+
+<h5>OU LE NOMMÉ BILL SHARPER COMMENCE A DEVENIR GÊNANT</h5>
+
+
+<p>Pendant près d'un quart d'heure, Manzana s'efforça de
+me faire avouer, mais avec une ténacité qui le mit, à certains
+moments, hors de lui, je maintins la version que
+j'avais adoptée et qui allait devenir mon suprême argument.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit-il à la fin, nous verrons demain...
+Pour l'instant, je tombe de fatigue... emmenez-moi coucher
+chez vous...</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, je n'ai qu'une pièce et qu'un lit...</p>
+
+<p>&mdash;Vous mettrez un matelas par terre...</p>
+
+<p>&mdash;N'y comptez pas...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je ne suis pas seul.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... c'est vrai... vous n'êtes pas seul... à présent
+que vous êtes en fonds, vous vous payez des femmes...
+Monsieur mène la grande vie, il dîne dans les grands
+restaurants... Vous ne me ferez tout de même pas accroire
+que c'est avec les six cents francs du pasteur que vous
+pouvez mener ce train-là. Vous allez peut-être me dire
+que vous avez fait un bon petit cambriolage qui vous a
+remis à flot... Racontez cela à d'autres!... Vous vivez
+sur l'argent du diamant, voilà tout!...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure...</p>
+
+<p>&mdash;Jurez tant que vous voudrez, je maintiens ce que
+j'ai dit... Vous êtes une canaille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! en voilà assez, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p><span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[163]</a></span>
+
+<p>Nous nous regardions tous deux. Mon associé allait
+bondir sur moi, quand plusieurs consommateurs s'interposèrent...
+En leur qualité d'Anglais, ils étaient prêts à me
+défendre contre Manzana.</p>
+
+<p>Je profitai très habilement de ce courant de sympathie
+et, m'adressant à eux:</p>
+
+<p>&mdash;Délivrez-moi de cet ivrogne, m'écriai-je.</p>
+
+<p>L'homme qui, l'instant d'avant, s'était présenté à moi
+sous le nom de Bill Sharper, me glissa à l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Une demi-livre et je vous débarrasse de cet
+oiseau-là...</p>
+
+<p>&mdash;Entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Payez d'avance.</p>
+
+<p>Je laissai négligemment tomber une petite pièce d'or de
+dix shillings.</p>
+
+<p>Manzana qui ne comprenait pas un mot d'anglais, continuait
+de gesticuler. A un moment, au comble de la fureur,
+il bondit sur moi, mais le nommé Bill Sharper qui était un
+hercule, l'empoigna par le col de son pardessus, le fit pivoter
+comme un toton et le colla sur une table où il le maintint,
+en lui appliquant délicatement un genou sur la poitrine.</p>
+
+<p>Je profitai de ce que mon ennemi était immobilisé pour
+m'esquiver en douce.</p>
+
+<p>Une fois dans la rue, je hélai un taxi et me fis conduire
+chez Edith.</p>
+
+<p>Ouf!... J'étais donc enfin débarrassé de ce bandit de
+Manzana, et je me promettais bien de ne plus retomber
+entre ses mains. D'ailleurs, j'étais résolu à tout...</p>
+
+<p>Je n'hésiterais pas, au besoin, à faire supprimer Manzana
+par ce Bill Sharper, qui me faisait l'effet d'un garçon
+très expéditif en affaires.</p>
+
+<p>Je trouvai Edith encore toute bouleversée par la scène
+à laquelle elle avait assisté.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voilà, s'écria-t-elle, en se jetant dans mes
+bras. Alors, vous êtes parvenu à faire entendre raison à
+ce vilain homme...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... je l'ai fait arrêter et son compte est bon...</p><span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[164]</a></span>
+
+<p>&mdash;Il vous connaissait donc?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un individu qui a été autrefois domestique
+chez mon père... un individu de sac et de corde que nous
+avions été obligés de livrer à la justice... Le hasard a voulu
+qu'il me retrouvât et il a essayé de m'intimider pour
+obtenir quelque argent. Je l'ai remis entre les mains d'un
+policeman et l'ai accompagné au poste... Il était justement
+recherché pour une affaire de vol avec effraction...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle affreuse figure il avait... il m'a fait une
+peur!...</p>
+
+<p>&mdash;Tranquillisez-vous, ma chère, vous ne le reverrez
+pas de sitôt...</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tant mieux.</p>
+
+<p>La conversation en resta là. Je ne sais si Edith ajouta
+foi à ce que je lui racontai. Elle parut, en tout cas, absolument
+rassurée.</p>
+
+<p>Quant à moi, je l'étais moins, car je craignais de retomber
+encore sur ce brigand de Manzana. Il ignorait mon
+adresse, mais si vaste que soit la ville de Londres, on
+arrive toujours à s'y rencontrer. D'ailleurs, il était certain
+que mon ennemi ferait tout pour me retrouver. Il n'y avait
+qu'un moyen de lui échapper: c'était de passer vivement
+en Hollande et d'emmener Edith avec moi.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, je me levai de bonne heure avec
+l'intention de me rendre à la gare pour y prendre mes
+billets.</p>
+
+<p>Au moment où je mettais le pied sur le trottoir, un
+homme, qui se tenait dissimulé derrière un kiosque à journaux,
+se dressa soudain devant moi.</p>
+
+<p>C'était Bill Sharper!</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, m'sieu Pipe, me dit-il en portant la main
+à son chapeau graisseux, est-ce que je ne pourrais pas
+causer avec vous un instant?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment donc, mon cher, répondis-je avec
+un sourire que je m'efforçai de rendre le plus aimable<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[165]</a></span>
+possible... Parlez... Qu'y a-t-il pour votre service?</p>
+
+<p>Et, tout en disant cela, je continuais mon chemin.</p>
+
+<p>Bill Sharper m'emboîta le pas.</p>
+
+<p>Lorsque nous fûmes arrivés au coin de Coventry et de
+Leicester Square, il se rapprocha et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ici, m'sieu Pipe, nous serons tranquilles pour causer...
+Nous pourrions bien entrer dans ce bar, mais je
+crois qu'il est préférable que nous restions dehors... les
+bars, c'est toujours plein de gens qui écoutent les conversations
+et en font souvent leur profit...</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, mon ami, fis-je en dissimulant à grand'peine
+l'inquiétude qui m'agitait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voici, m'sieu Pipe... Un service en vaut
+un autre, n'est-ce pas? Or, je vous ai débarrassé hier d'un
+individu gênant...</p>
+
+<p>&mdash;Et je vous en remercie infiniment...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis très sensible à vos remerciements, m'sieu
+Pipe, mais vous savez, les affaires sont les affaires et,
+moi, je suis un <i>business-man</i>... Hier soir, j'avais jugé que
+dix shillings étaient suffisants pour le service que je voulais
+bien vous rendre, mais depuis... j'ai réfléchi... je trouve
+que c'est un peu maigre...</p>
+
+<p>&mdash;En effet, répondis-je, cela valait au moins une
+livre...</p>
+
+<p>Bill Sharper me regarda en souriant, puis reprit d'une
+voix éraillée, après avoir balancé la tête de droite et de
+gauche:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien aimable, mais une livre c'est encore
+trop peu... Vous seriez un «purotin»... je ne dis pas...
+mais un homme qui est riche à millions...</p>
+
+<p>&mdash;Vous plaisantez...</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... Je sais ce que je dis... Je suis
+renseigné...</p>
+
+<p>&mdash;Celui qui vous a renseigné a menti...</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons ça... En attendant, m'sieu Pipe,
+comme j'ai, ce matin, un effet de dix livres à payer, je
+vous serais obligé de vouloir bien m'ouvrir un crédit de<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[166]</a></span>
+pareille somme...</p>
+
+<p>&mdash;Dix livres, m'écriai-je... dix livres! mais je ne les
+ai pas sur moi...</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, m'sieu Pipe, remontez chez vous les
+chercher, je vous attendrai devant la porte...</p>
+
+<p>Il n'y avait pas à discuter, je le comprenais bien. Manzana
+avait parlé... il s'entendait peut-être avec ce Bill
+Sharper... On voulait me faire chanter.</p>
+
+<p>Un honnête homme, lorsqu'il tombe entre les mains
+de pareils aigrefins, n'a qu'à demander à la police aide
+et protection, mais moi, pour les raisons que le lecteur connaît,
+je ne pouvais user de ce moyen. Je devais donc
+«chanter», sans me faire prier, et c'est ce que je fis.</p>
+
+<p>Je remontai mon escalier, mais comme il était inutile que
+je misse Edith au courant de cette nouvelle aventure, je
+m'arrêtai au deuxième étage, tirai mon portefeuille de ma
+poche, y pris deux bank-notes de cinq livres et redescendis
+lentement trouver Bill Sharper.</p>
+
+<p>&mdash;Voici, dis-je, en lui glissant les billets dans la
+main...</p>
+
+<p>Le drôle se confondit en remerciements.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, m'sieu Pipe!... M'sieu est bien bon... on
+voit qu'il comprend les affaires... Je suis tout à sa disposition,
+car moi, je sers fidèlement ceux qui me payent... Je
+déteste les gens qui lésinent et se font tirer l'oreille pour
+sortir leur argent... Si monsieur a encore besoin de moi,
+qu'il n'oublie pas que je suis à son entière disposition...</p>
+
+<p>J'aurais pu congédier sur-le-champ ce répugnant personnage,
+mais je jugeai qu'il était plus habile de le ménager
+et de le mettre dans mon jeu, du moins pour quelque
+temps.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, dis-je, en lui posant familièrement la main
+sur l'épaule. Vous êtes un garçon intelligent... Je crois que
+nous pourrons nous entendre... La façon dont vous avez
+trouvé mon adresse prouve que vous ne manquez pas de
+«prévoyance»... Voyons, maintenant que nous sommes
+des amis, vous pouvez bien me dire ce qui s'est passé<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[167]</a></span>
+hier soir, dans le bar du Soho, après mon départ...</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, m'sieu Pipe... du moment qu'vous
+payez vous avez bien le droit d'savoir, s'pas? Donc, hier
+soir, votre associé...</p>
+
+<p>&mdash;Mon associé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... celui dont je vous ai débarrassé... Il se
+prétend votre associé... Il affirme que vous êtes très riche...
+et que, lui, est ruiné par votre faute... Moi, vous comprenez,
+j'ai rien à voir là-dedans... S'il a été assez poire
+pour se laisser rouler, ça le regarde...</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme ment, affirmai-je avec une indignation
+qui devait paraître sincère... il ment effrontément... C'est
+lui qui m'a ruiné, au contraire, et aujourd'hui, il essaie
+de se raccrocher à moi pour se faire entretenir.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, vous savez, repartit Bill Sharper, je n'ai
+pas à entrer dans toutes ces histoires-là... ce que je cherche,
+c'est à gagner honnêtement ma vie, en rendant service à
+l'un et à l'autre... Votre associé n'a pas le sou, par conséquent,
+il ne m'intéresse pas...</p>
+
+<p>&mdash;Méfiez-vous de cet homme... il est de la police...</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sûr...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, on l'aura à l'&oelig;il, mais comme il ne comprend
+pas un mot d'anglais, il n'est pas bien dangereux...
+On peut sans crainte parler devant lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous y fiez pas...</p>
+
+<p>Nous étions arrivés devant Trafalgar Square.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, me dit Bill Sharper, mais je suis
+obligé de vous quitter... Si par hasard, j'apprenais du
+nouveau, je vous préviendrais immédiatement...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... c'est vrai... vous connaissez mon adresse...
+Mais, dites-moi, comment l'avez-vous découverte?</p>
+
+<p>&mdash;En vous faisant suivre, parbleu...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes très habile, monsieur Sharper...</p>
+
+<p>&mdash;Non... Je connais mon métier, voilà tout...</p>
+
+<p>&mdash;Vous auriez fait un excellent détective...</p>
+
+<p>&mdash;On me l'a souvent dit.</p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[168]</a></span>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez l'air aussi d'un garçon décidé...</p>
+
+<p>&mdash;Ça dépend comme vous l'entendez.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire que vous savez, quand il le faut,
+prendre une résolution énergique.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ça... oui!</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous gagner cent livres?...</p>
+
+<p>&mdash;Qui ne voudrait pas gagner cent livres?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! minute!... il faut d'abord savoir si vous
+acceptez ce que je vais vous proposer...</p>
+
+<p>&mdash;Proposez toujours... allez! Il y a de fortes chances
+pour que j'accepte... De quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>J'eus l'air de réfléchir, puis je laissai, d'un ton grave,
+tomber ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis rien vous dire pour le moment... Voulez-vous
+que nous nous retrouvions demain matin?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez... Où cela?</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Arundell street?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;A quelle heure?</p>
+
+<p>&mdash;Vers onze heures du matin...</p>
+
+<p>&mdash;Entendu... J'y serai.</p>
+
+<p>Nous nous serrâmes la main et nous nous quittâmes
+devant le Guild Hall.</p>
+
+<p>Lorsque Bill Sharper eut disparu au coin de King
+street, je me dirigeai rapidement vers la gare de Charing
+Cross.</p>
+
+<p>Une fois là, au lieu de prendre un seul billet pour
+Douvres, j'en pris deux... puis je regagnai mon domicile&mdash;ou
+plutôt celui d'Edith.</p>
+
+<p>Ma maîtresse n'était pas encore levée.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! quoi, dit-elle en m'apercevant, vous voilà
+déjà?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce un reproche?</p>
+
+<p>&mdash;Non... mon cher, mais je ne vous attendais pas
+avant midi...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai terminé mes courses plus tôt que je ne pensais...</p><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[169]</a></span>
+
+<p>&mdash;Alors, nous déjeunons en ville?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Edith, si vous voulez... quoique j'eusse préféré
+que notre logeuse nous servît à déjeuner dans notre
+chambre... Vous allez avoir beaucoup d'ouvrage aujourd'hui,
+et peut-être ferions-nous bien de ne pas perdre de
+temps.</p>
+
+<p>Edith s'était dressée sur sa couche et, la tête entre les
+mains, me regardait d'un air étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup d'ouvrage... dites-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... nos malles...</p>
+
+<p>&mdash;La vôtre...</p>
+
+<p>&mdash;Et la vôtre aussi, Edith, car je vous emmène...</p>
+
+<p>&mdash;Vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Ai-je l'air de quelqu'un qui plaisante?...</p>
+
+<p>Ma maîtresse se leva d'un bond et me jetant ses bras
+autour du cou, me couvrit de baisers, en sautant de joie,
+comme une petite fille à qui on promet une poupée...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Edgar!... ça, c'est bien! vous êtes gentil
+comme tout... Alors, nous allons en Hollande! Quel
+bonheur! On dit que c'est si joli, la Hollande... J'ai reçu
+dernièrement une carte postale d'une de mes amies qui
+est à Rotterdam... une jolie carte postale où l'on voit des
+petits moulins et des boys avec des casquettes de fourrure,
+des culottes rouges et des sabots de bois... Oh!
+vrai! Je suis contente, Edgar, mon petit Edgar chéri! oui,
+bien contente! Pour une surprise, en voilà une!... et une
+belle!... Oui, oui, il faut déjeuner ici... Je vais sonner
+miss Mellis pour qu'elle nous prépare des côtelettes pendant
+que je vais m'habiller... C'est le moment d'étrenner
+ma robe beige et mon manteau de «cross-crew»...</p>
+
+<p>Et elle disparut, riant aux éclats, dans le cabinet de
+toilette.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch19" id="ch19"></a>XIX</h2><span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[170]</a></span>
+
+<h5>VISITEURS IMPRÉVUS</h5>
+
+
+<p>Peut-être le lecteur s'étonnera-t-il que j'aie pris brusquement
+la résolution d'emmener Edith en Hollande. Quelques
+mots d'explication me semblent nécessaires.</p>
+
+<p>L'ignoble individu qui s'appelait Bill Sharper connaissait
+mon adresse... Si je laissais Edith à Londres, le bandit,
+furieux d'avoir été joué, trouverait certainement le moyen
+de s'introduire auprès de ma maîtresse.</p>
+
+<p>De complicité avec Manzana, il la terroriserait, la
+menacerait et finirait par lui faire avouer que j'étais parti
+pour la Hollande, Bill Sharper ne comprendrait pas
+grand'chose à cette disparition, mais Manzana comprendrait,
+lui.</p>
+
+<p>Il songerait immédiatement au lapidaire d'Amsterdam
+dont je lui avais souvent parlé et il s'arrangerait pour venir
+me retrouver... Dans le cas où il lui serait impossible
+d'entreprendre ce voyage, il me dénoncerait à la police
+et je serais «cueilli» avant d'avoir pu vendre mon diamant...
+ce précieux diamant que je tenais toujours caché
+dans le talon droit de ma bottine...</p>
+
+<p>En m'enfuyant avec Edith, j'enlevais à mes ennemis
+le seul témoin qui pût les renseigner. Le lendemain, quand
+Bill Sharper viendrait au rendez-vous que je lui avais
+assigné, il trouverait visage de bois.</p>
+
+<p>Pendant qu'il me chercherait dans Londres, en compagnie
+de Manzana, je voguerais tranquillement vers la
+Hollande. Bien entendu, je ne reviendrais pas de sitôt en
+Angleterre. Lorsque j'aurais touché mes millions, je m'embarquerais<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[171]</a></span>
+pour l'Amérique et m'arrangerais là-bas, avec
+Edith, une jolie petite existence...</p>
+
+<p>Pour l'instant, Londres était dangereux, il fallait fuir
+au plus vite.</p>
+
+<p>Nous déjeunâmes tranquillement, Edith et moi, puis
+nous fîmes nos malles, ce qui ne nous prit pas beaucoup
+de temps car nous avions très peu de choses à mettre
+dedans.</p>
+
+<p>Ma garde-robe, comme celle d'Edith, avait besoin
+d'être considérablement augmentée et je me promettais
+bien de le faire, dès que j'aurais enfin converti en bank-notes
+ce maudit diamant qui commençait à devenir terriblement
+embarrassant.</p>
+
+<p>Pendant que nous procédions à nos préparatifs, Edith,
+aussi joyeuse qu'une petite pensionnaire qui part en
+vacances, me posait une foule de questions auxquelles
+je répondais parfois par quelque plaisanterie, car j'étais
+très gai, ce jour-là, et j'avoue que j'étais aussi impatient
+que ma maîtresse de quitter l'Angleterre.</p>
+
+<p>Je dois dire aussi que la perspective de ne pas être
+séparé d'Edith m'était fort agréable... Je déteste la solitude.
+Quand je suis seul, j'ai souvent des idées noires;
+avec une petite folle comme Edith, je n'aurais pas le
+temps de m'ennuyer.</p>
+
+<p>J'avais d'abord décidé de l'emmener à Amsterdam,
+mais je me ravisai. Il était préférable de la laisser soit
+à La Haye, soit à Haarlem, car les femmes sont curieuses
+et je ne tenais pas à ce qu'elle me suivît et arrivât à
+découvrir l'adresse de mon lapidaire. J'avais inventé l'histoire
+de l'oncle Chaff, il fallait que, jusqu'au bout, Edith
+fût persuadée que c'était lui mon bailleur de fonds. Je
+pouvais donc jouer de l'oncle Chaff tant qu'il me plairait
+et le faire mourir au moment opportun.</p>
+
+<p>Ah! misérable Manzana, comme vous alliez être roulé!</p>
+
+<p>Peut-être que si vous vous étiez mieux comporté envers
+moi, j'aurais fait votre fortune, mais maintenant, j'eusse
+mieux aimé jeter cent mille livres dans la Tamise que de<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[172]</a></span>
+vous donner un shilling. Edith aurait votre part, et il
+était plus naturel qu'il en fût ainsi.</p>
+
+<p>Vers trois heures de l'après-midi, je réglai la note
+d'hôtel et priai notre logeuse d'envoyer chercher un taxi.</p>
+
+<p>Quelques instants après, une maid vint nous avertir
+que le taxi était en bas, mais que le chauffeur refusait de
+monter pour prendre les bagages. Ils n'étaient pas bien
+lourds, à la vérité, mais j'hésitais à les charger sur mon
+dos; on a beau ne pas être fier, il y a des cas où l'on
+tient à conserver sa réputation de gentleman, surtout
+devant une maîtresse qui vous croit fils de millionnaires.</p>
+
+<p>&mdash;Trouvez-moi quelqu'un pour enlever cela, dis-je
+d'un ton bref... il ne manque pas de gens dans la rue
+qui ne demandent qu'à gagner une couronne...</p>
+
+<p>La maid descendit immédiatement et, quelques instants
+après, elle remontait en disant:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai trouvé quelqu'un, sir.</p>
+
+<p>Un pas lourd résonna dans l'escalier, puis une silhouette
+énorme s'encadra dans le chambranle de la porte.</p>
+
+<p>&mdash;On a demandé un porteur, fit une affreuse voix
+grasseyante, me voilà!</p>
+
+<p>Et l'homme qui venait de prononcer ces mots me regardait
+d'un &oelig;il narquois.</p>
+
+<p>C'était Bill Sharper!</p>
+
+<p>Il salua avec affectation, eut un petit rire qui ressemblait
+au bruit que fait une poulie mal graissée, puis s'avançant
+au milieu de la pièce, s'écria, au grand effarement
+d'Edith:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! les amoureux, vous vous apprêtiez à nous
+quitter, à ce que je vois... Et les rendez-vous... les affaires
+importantes?...</p>
+
+<p>Voulant à tout prix éviter un scandale, je m'approchai
+de Bill Sharper et lui glissai à l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Pas un mot de plus... il y a cent livres pour vous...</p>
+
+<p>&mdash;Cent livres. C'est bon à prendre, répondit la brute
+à haute voix, mais j'marche pas...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant...</p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[173]</a></span>
+
+<p>&mdash;Oh!... y a pas de cependant... quand Bill Sharper
+dit qu'il ne marche pas... y a rien à faire... Faudrait tout
+d'même pas m'prendre pour un «cockney», monsieur
+Edgar Pipe!...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon ami!</p>
+
+<p>&mdash;Y a pas d'ami qui tienne... moi, j'aime pas qu'on
+s'paye ma tête... Ce matin, vous me donnez rendez-vous
+pour le lendemain, sous prétexte que vous avez une affaire
+à me proposer et pssst!... Monsieur s'apprêtait à me glisser
+entre les doigts... Voyons, monsieur Edgar Pipe, c'est-y
+des procédés honnêtes, ça?... Moi, j'suis c'que j'suis,
+mais quand j'donne ma parole, ça vaut un écrit...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, insinuai-je... vous vous trompez... je ne quitte
+pas Londres... c'est madame qui s'en va et je l'accompagnais
+à la gare...</p>
+
+<p>&mdash;Non... voyez-vous, on ne me fait pas prendre
+un bec de gaz pour la lune... Monsieur Pipe, cette malle
+est bien la vôtre, n'est-ce pas? Et, d'ailleurs, la meilleure
+preuve que vous étiez près de filer, c'est que vous aviez
+pris deux billets à Charing Cross. Avouez que ma police
+est bien faite...</p>
+
+<p>Je vis tout de suite que j'étais perdu... J'avais échappé
+à Manzana pour tomber sur une bande de maîtres chanteurs
+qui ne me lâcheraient pas facilement.</p>
+
+<p>Edith qui ne comprenait rien à cet imbroglio, commençait
+à se fâcher:</p>
+
+<p>&mdash;C'est ridicule tout cela, s'écria-t-elle... attendez,
+je vais appeler un policeman.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ma belle, dit Sharper, tâchez de vous tenir
+tranquille, ou sans cela...</p>
+
+<p>Et il la repoussa au fond de la pièce.</p>
+
+<p>&mdash;Edgar! Edgar! suppliait ma maîtresse, vous n'allez
+pas me laisser brutaliser par ce rustre... Il est ivre, vous
+le voyez bien...</p>
+
+<p>Bill Sharper éclata de rire...</p>
+
+<p>Les choses allaient se gâter, il fallait absolument que<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[174]</a></span>
+je sortisse de là, mais comment?</p>
+
+<p>M'attaquer à Bill Sharper, il n'y fallait pas songer.
+Cet homme était un hercule et il n'eût fait de moi qu'une
+bouchée.</p>
+
+<p>Il ne me restait qu'une solution: parlementer, mais cela
+était bien délicat, surtout devant Edith.</p>
+
+<p>Je m'approchai du drôle et lui glissai rapidement ces
+mots:</p>
+
+<p>&mdash;Descendons... nous nous expliquerons en bas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pas du tout, répliqua-t-il... Nous sommes très
+bien ici pour causer... Ah! oui, je comprends, vous ne
+voulez pas mettre madame au courant de vos petites
+histoires, mais bah! elle les apprendra tôt ou tard. Elle
+doit bien se douter d'ailleurs que vous n'êtes pas le prince
+de Galles...</p>
+
+<p>Edith, toute troublée, me regardait d'un air effaré.</p>
+
+<p>Evidemment... tout cela devait lui sembler étrange. Ma
+rencontre avec Manzana pouvait, à la rigueur, s'expliquer
+mais comment lui faire admettre que Bill Sharper ne
+m'avait jamais vu? D'ailleurs, le gredin avait plusieurs
+fois prononcé mon nom et maintenant, il devenait plus
+précis:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Edgar Pipe, disait-il (il ne m'appelait
+déjà plus monsieur), il s'agit de s'entendre. Votre ami
+Manzana prétend que vous l'avez volé et que vous détenez
+indûment un gage qui est sa propriété autant que la vôtre...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un affreux mensonge, m'écriai-je, Manzana
+veut me faire chanter...</p>
+
+<p>Edith crut devoir prendre ma défense.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... s'écria-t-elle, il y a là-dessous une
+vilaine affaire de chantage... M. Edgar Pipe, mon ami,
+est un honnête homme, incapable de conserver par devers
+lui ce qui ne lui appartient pas... Si ce M. Manzana a
+quelque chose à réclamer, pourquoi ne vient-il pas lui-même?</p>
+
+<p>Pauvre petite Edith! si elle avait pu se douter!...</p>
+
+<p>Bill Sharper, sans paraître entendre ce qu'elle disait<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[175]</a></span>
+continuait de discourir...</p>
+
+<p>&mdash;M. Manzana, dit-il, n'a aucune raison pour me
+tromper. Je le crois sincère... En tout cas, il a remis sa
+cause entre mes mains et je dois me renseigner... D'abord
+Edgard Pipe, puisque vous prétendez n'avoir rien à vous
+reprocher, pourquoi vous apprêtiez-vous à quitter Londres?...
+Le temps n'est guère propice aux villégiatures...
+Vous ne pouvez donc pas invoquer l'excuse d'un petit
+voyage d'agrément...</p>
+
+<p>&mdash;M. Pipe, répondit vivement Edith, a un oncle qui
+est très malade, et il allait lui rendre visite... Voyons,
+Edgar, montrez donc à monsieur la lettre que vous avez
+reçue de Hollande...</p>
+
+<p>&mdash;Mauvaise excuse, ricana Sharper... Puisque
+M. Pipe savait qu'il allait s'absenter, pourquoi m'a-t-il
+donné rendez-vous pour demain?</p>
+
+<p>J'expliquai à Sharper qu'au moment où je lui fixais
+ce rendez-vous, je n'avais pas encore reçu la lettre en
+question.</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait me faire prévenir, murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et où cela? fis-je en haussant les épaules... j'ignore
+votre adresse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'aviez qu'à déposer un mot à mon nom au
+bar du Soho où nous avons fait connaissance...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, je n'y ai pas songé...</p>
+
+<p>&mdash;Allons! trêve de discours... nous perdons notre
+temps en ce moment...</p>
+
+<p>&mdash;Certainement... et je dois vous prévenir, mon cher
+Sharper, que vous vous occupez là d'une affaire qui ne
+vous rapportera absolument rien...</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez?... Moi, je ne suis pas de cet avis...</p>
+
+<p>&mdash;Vous verrez... et si j'ai un conseil à vous donner,
+vous feriez mieux d'accepter les cent livres que je vous ai
+offertes tout à l'heure...</p>
+
+<p>&mdash;Non... je préfère attendre... Je suis sûr que ces
+cent livres-là feront des petits.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous illusionnez.</p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[176]</a></span>
+
+<p>&mdash;C'est possible... nous verrons... En attendant, il
+serait peut-être bon que nous consultions M. Manzana...
+Il est justement en bas... Je vais le prier de monter...</p>
+
+<p>Edith en entendant ces mots se mit à pousser des cris
+terribles:</p>
+
+<p>&mdash;Non! non!... hurlait-elle, je ne veux pas voir cet
+homme, il me fait peur!... Je ne veux pas qu'il monte...
+Je suis ici chez moi!... Miss Mellis!... Miss Mellis! allez
+chercher la police!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous... si vous appelez... dit Bill Sharper...</p>
+
+<p>Et il fit avec ses énormes mains le geste d'étrangler
+quelqu'un.</p>
+
+<p>Edith, plus morte que vive, s'était blottie contre moi.</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, lui dis-je, pendant que Bill Sharper
+descendait l'escalier... il ne vous arrivera rien... Je suis
+victime d'une bande de gredins qui, me sachant riche,
+ont inventé une affreuse histoire pour me perdre... Ne
+vous étonnez de rien... avant peu tous ces gens-là seront
+arrêtés et nous en apprendrons de belles sur leur compte...
+Faites-moi confiance, Edith... vous savez que je vous
+aime et que mon seul désir est de vous rendre heureuse.</p>
+
+<p>Ma maîtresse me serra la main avec force et cette
+étreinte me redonna du courage.</p>
+
+<p>Déjà Bill Sharper revenait, accompagné de Manzana
+et d'un autre individu à figure patibulaire, qu'il me présenta
+comme un interprète.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! traître! ah! bandit! s'écria Manzana dès qu'il
+m'aperçut... vous menez vie joyeuse... vous vous payez
+des femmes...</p>
+
+<p>D'un geste, Bill Sharper l'invita à se taire, mais comme
+Manzana qui était fou de rage continuait de m'insulter, il
+lui imposa silence en lui envoyant un coup de coude dans
+les côtes.</p>
+
+<p>Mon associé se calma.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Bill Sharper, après avoir refermé la
+porte à double tour, il ne s'agit pas en ce moment de
+se disputer comme des portefaix... M. Manzana, ici présent,<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[177]</a></span>
+a porté contre M. Edgar Pipe une accusation grave...
+il faut que nous sachions si M. Manzana a raison... oui
+ou non. Interprète, traduisez mes paroles au plaignant.</p>
+
+<p>Lorsque cet ordre eut été exécuté, Manzana commença
+de parler et, au fur et à mesure que les mots sortaient
+de ses lèvres, l'homme à figure patibulaire traduisait d'une
+voix enrouée.</p>
+
+<p>Manzana prétendit que nous étions associés pour la
+vente d'un diamant, que ce diamant lui appartenait comme
+à moi, mais que je m'étais enfui subitement afin de garder
+pour moi seul l'objet qui était notre «commune propriété».</p>
+
+<p>J'arguai, pour ma défense, que l'on m'avait dérobé le
+diamant. Manzana soutint ou que je l'avais vendu à vil
+prix ou que je l'avais encore sur moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois, dit Bill Sharper, que ces messieurs ne pourront
+jamais s'entendre... Ce qu'il y a de certain (d'ailleurs
+personne ne le conteste) c'est qu'il y avait un diamant...
+Il semble peu probable que M. Edgar Pipe se le soit
+laissé prendre... Quand on porte sur soi un diamant de
+plusieurs millions on le cache soigneusement... Pour ma
+part, je ne crois pas un traître mot de ce que M. Pipe
+nous a raconté... De deux choses l'une: ou il a bazardé
+l'objet, ou il l'a encore sur lui... S'il l'a bazardé, il
+doit nous montrer l'argent... s'il l'a conservé, il doit nous
+présenter le gage.</p>
+
+<p>Manzana s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Il portait toujours le diamant dans la poche de côté
+de sa chemise... fouillez-le.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une excellente idée, en effet, approuva Bill
+Sharper.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch20" id="ch20"></a>XX</h2><span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[178]</a></span>
+
+<h5>LES AMIS DE MANZANA</h5>
+
+
+<p>Ce fut Bill Sharper lui-même qui se chargea de me
+fouiller et je dois reconnaître qu'il le fit avec une habileté
+qui dénotait une longue pratique. Il s'appropria, sans même
+s'excuser, mon portefeuille, mon canif et mes clefs... puis,
+après avoir exploré une à une toutes mes poches, avoir
+soigneusement tâté la doublure de mon veston et celle de
+mon gilet, il promena ses énormes mains sur ma poitrine...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! s'écria-t-il... je sens quelque chose là...</p>
+
+<p>&mdash;C'est le diamant! s'écria Manzana... Je vous disais
+bien qu'il l'avait encore sur lui...</p>
+
+<p>Bill Sharper souleva délicatement la petite patte de
+ma chemise de flanelle et s'empara du sachet qui avait
+autrefois contenu le Régent, mais qui ne renfermait plus
+maintenant que la pierre de lune-fétiche dont j'avais donné
+un morceau à Edith.</p>
+
+<p>Bill Sharper, d'une main fiévreuse, ouvrit immédiatement
+le petit sac, en tira la pierre et la présentant à
+Manzana:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce là votre diamant? demanda-t-il avec une
+affreuse grimace.</p>
+
+<p>&mdash;Non!... Non!... répondit Manzana qui avait pâli
+subitement... Non... vous voyez bien que c'est un caillou.</p>
+
+<p>&mdash;Alors?</p>
+
+<p>Il y eut un silence.</p>
+
+<p>Mes deux ennemis&mdash;Manzana surtout&mdash;ne comprenaient
+rien à cette substitution...</p>
+
+<p>Ils me regardaient fixement, attendant sans doute que<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[179]</a></span>
+je leur donnasse l'explication du mystère.</p>
+
+<p>Ce fut Bill Sharper qui rompit le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Edgar Pipe, dit-il, veuillez nous expliquer
+comment une pierre précieuse a pu dans votre poche,
+se changer en caillou.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple, répondis-je; ceux qui m'ont
+dérobé le diamant ont mis cette pierre à la place...</p>
+
+<p>&mdash;En manière de plaisanterie?</p>
+
+<p>&mdash;Probablement...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous conserviez cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'avais pas songé à m'en défaire...</p>
+
+<p>Bill Sharper demanda à Manzana, par l'intermédiaire
+de l'interprète:</p>
+
+<p>&mdash;Quel est votre avis?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu, le gredin se moque de nous. Edgar Pipe,
+vous êtes un rusé compère, mais il faudra bien, coûte
+que coûte, que vous me disiez où vous avez caché le
+Régent.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répète qu'on me l'a volé.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! et d'où vient l'argent que vous avez en portefeuille?...</p>
+
+<p>&mdash;Cet argent n'est pas à moi... il est à madame...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... affirma Edith en saisissant la balle au bond...
+cet argent m'appartient et vous allez me le rendre, je
+suppose...</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, répondit Bill Sharper, mais à une
+condition... c'est que vous nous en indiquiez la source...</p>
+
+<p>&mdash;Insolent!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voyez... vous ne pouvez répondre... Cet
+argent est bien à Edgar Pipe... cela ne fait aucun doute...</p>
+
+<p>Se tournant alors vers moi, Bill Sharper me dit d'une
+voix grave:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Edgar Pipe, puisque vous ne voulez pas
+vous expliquer de bonne grâce, nous allons être obligés de
+vous emmener avec nous...</p>
+
+<p>&mdash;M'emmener, m'écriai-je, et où cela?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le verrez...</p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[180]</a></span>
+
+<p>&mdash;Mais à quel titre vous substituez-vous à Manzana?
+Si quelqu'un a des comptes à me demander, c'est lui...
+lui seul, entendez-vous!</p>
+
+<p>Bill Sharper laissa d'un ton gouailleur tomber ces
+mots:</p>
+
+<p>&mdash;M. Manzana est aujourd'hui mon client!... n'est-il
+pas naturel que je prenne ses intérêts? Je m'y entends
+assez en affaires litigieuses... j'ai été autrefois clerc chez
+un solicitor.</p>
+
+<p>Je vis bien en quelles mains j'étais tombé. Ces gens
+ne me lâcheraient point que je n'eusse avoué où se trouvait
+le diamant, mais j'étais bien résolu à ne leur céder
+jamais. D'ailleurs, si étroitement surveillé que je fusse par
+ces bandits, il arriverait bien un moment où je leur glisserais
+entre les mains.</p>
+
+<p>Ma situation était cependant des plus graves, et je
+devais m'attendre à toutes les surprises.</p>
+
+<p>Bill Sharper et l'ignoble individu qui lui servait d'interprète
+se livrèrent dans notre domicile à une perquisition
+en règle, pendant que Manzana, appuyé contre la porte,
+me défiait du regard. Lorsqu'ils eurent tout bouleversé,
+puis ouvert nos malles, sans rien découvrir d'ailleurs, ils
+se consultèrent un instant et Bill Sharper, s'approchant
+d'Edith, lui dit d'une voix qu'il s'efforçait d'adoucir:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, il faut vous prêter à une petite formalité
+que nous jugeons nécessaire.</p>
+
+<p>Et, comme Edith le regardait d'un air effaré, ne comprenant
+pas où il voulait en venir:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, une formalité... une toute petite formalité,
+expliqua le bandit... Je dois m'assurer que vous ne cachez
+pas sur vous le diamant, et si vous le permettez, je vais
+vous fouiller.</p>
+
+<p>&mdash;Me fouiller!... me fouiller! s'écria Edith avec
+indignation... mais je ne veux pas! Je refuse... vous n'avez
+pas le droit de me toucher... Je vous préviens que si vous
+approchez, j'appelle...</p>
+
+<p>Bill Sharper fit un signe à l'interprète et celui-ci, passant<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[181]</a></span>
+vivement derrière Edith, lui comprima la bouche au
+moyen d'un foulard sale.</p>
+
+<p>La pauvrette eut beau se débattre, elle dut subir les
+odieux attouchements de Bill Sharper qui la dépouilla
+sans pudeur de tous ses vêtements.</p>
+
+<p>Bien entendu, il ne trouva rien qu'un petit sachet de
+soie dans lequel Edith avait cousu le morceau de pierre
+de lune que je lui avais donné et qu'elle conservait comme
+fétiche.</p>
+
+<p>Pendant que les trois misérables examinaient avec attention
+ce caillou qui les intriguait, d'un bond, Edith se précipita
+vers la fenêtre, l'ouvrit et, se penchant dans le
+vide, appela désespérément, d'une voix glapissante:</p>
+
+<p>&mdash;A moi! à moi!... à l'assassin!</p>
+
+<p>En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, Manzana
+et ses deux complices avaient disparu.</p>
+
+<p>J'en étais débarrassé, mais je n'étais cependant pas
+au bout de mes peines, car maintenant, j'allais avoir
+affaire à la police, ce qui, pour moi, n'était pas sans
+danger.</p>
+
+<p>Déjà, on entendait, en bas, un bruit de voix dans le
+vestibule.</p>
+
+<p>&mdash;A moi! à moi!... ne cessait de crier Edith tout en
+se rhabillant.</p>
+
+<p>Guidé par ses cris, un énorme policeman accompagné
+d'un chauffeur de taxi, monta jusqu'à notre palier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien... qu'y a-t-il? s'écria l'agent en se précipitant
+sur moi... vous voulez faire violence à madame?...</p>
+
+<p>J'eus toutes les peines du monde à lui faire entendre
+qu'il faisait erreur. Il fallut qu'Edith s'en mêlât, mais
+alors le policeman qui n'avait pas l'esprit très ouvert ne
+comprit plus rien du tout... Quand il commença à saisir
+quelque chose de cette histoire, le chauffeur embrouilla
+tout...</p>
+
+<p>&mdash;Venez avec moi au poste, dit l'agent... nous allons
+voir à tirer cette affaire-là au clair.</p>
+
+<p>J'essayai de persuader à ma maîtresse que ma présence<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[182]</a></span>
+était inutile et compliquerait tout, mais elle insista pour
+que je vinsse déposer avec elle.</p>
+
+<p>Le poste se trouvait tout près de là, dans Wardour
+Street. Un constable grincheux reçut la déposition d'Edith,
+puis la mienne, et il avoua ne rien comprendre à cette
+affaire... Il finit par en déduire que je vivais en concubinage
+avec Edith et que le mari de cette dernière, me
+croyant riche, avait, en compagnie de deux malandrins,
+essayé de me faire chanter.</p>
+
+<p>Pendant qu'il inscrivait mes réponses sur un registre
+placé devant lui, un gentleman des plus corrects, au
+visage rasé, aux habits d'une coupe impeccable, était
+entré dans la pièce et s'était assis sur une chaise, tout près
+de la porte. Il avait déplié un numéro du <i>Times</i> et demeurait
+immobile, la moitié du corps cachée par le journal.
+Il faut croire cependant que notre affaire le captivait plus
+que la lecture du <i>Times</i>, car lorsque nous nous apprêtâmes
+à sortir, Edith et moi, il se leva brusquement et, après
+nous avoir salués avec la plus exquise politesse, me dit
+en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est très curieux cette aventure... oui, très curieux...
+elle m'intéresse énormément et je vais m'en occuper... Vous
+avez affaire, monsieur Pipe, à de rusés gredins dont le
+signalement correspond exactement à celui de deux malfaiteurs
+de ma connaissance... Quant au troisième, il me
+semble jouer, dans tout cela, un rôle assez singulier... Rentrez
+chez vous... Je vais vous suivre et si, comme je le
+crois, vos ennemis rôdent toujours autour de votre maison,
+je saurai bien les reconnaître. En tout cas, continuez à
+vaquer à vos affaires comme si de rien n'était... je veille
+sur vous.</p>
+
+<p>Et l'inconnu, après avoir prononcé ces mots, s'inclina
+galamment devant ma maîtresse, me serra la main et
+sortit du poste.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez ce gentleman? demanda Edith,
+une fois que nous fûmes dans la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Non... pas le moins du monde, c'est la première<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[183]</a></span>
+fois que je le vois.</p>
+
+<p>&mdash;Il est très bien, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, en effet.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous croyez qu'il va réellement s'occuper de
+nous?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Edgar, quelle épouvantable scène! Si elle
+devait se renouveler, je crois que j'en mourrais...</p>
+
+<p>&mdash;Tranquillisez-vous... nous ne reverrons pas ces
+gens-là... Ils n'ont plus rien à faire chez nous.</p>
+
+<p>&mdash;Avouez quand même que cette affaire est bien
+étrange.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'expliquerai en détail, Edith, et vous verrez
+qu'elle est des plus simples, au contraire.</p>
+
+<p>Nous étions arrivés devant notre maison. Je m'effaçai
+pour laisser Edith pénétrer dans le vestibule. Elle était
+toute tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous allions, dit-elle, trouver encore dans notre
+chambre un de ces vilains hommes?</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, répondis-je... d'ailleurs, je passe
+devant vous.</p>
+
+<p>Au premier étage, une femme courroucée sortit d'un
+petit salon. C'était miss Mellis, notre logeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez, me dit-elle, c'est la première
+fois qu'un tel scandale se produit dans la maison... et
+comme je ne veux point qu'il se renouvelle, je vous serai
+obligée de partir le plus vite possible...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que nous allions faire, ce n'est pas notre
+faute s'il est venu ici des cambrioleurs... vous devriez
+vous estimer heureuse qu'ils aient choisi notre logement
+plutôt que le vôtre... Si votre maison était mieux gardée,
+pareille chose ne se serait pas produite...</p>
+
+<p>La logeuse, sans répondre, rentra dans la pièce qui lui
+servait à la fois de salon et de bureau.</p>
+
+<p>Dès que nous fûmes rentrés dans notre chambre, Edith,
+en voyant le désordre qui y régnait, se mit à pleurer à
+chaudes larmes et j'eus toutes les peines du monde à la<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[184]</a></span>
+consoler.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! lui dis-je, en l'aidant à replacer dans l'armoire
+le linge que Bill Sharper et son acolyte avaient
+éparpillé sur le parquet... bah!... le mal n'est pas bien
+grand!... vos chemises et vos jupons sont un peu chiffonnés,
+mais avec un coup de fer, il n'y paraîtra plus...
+Le plus à plaindre dans toute cette affaire, c'est moi...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui... N'avez-vous pas remarqué que ces misérables
+m'ont pris mon portefeuille?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'avez plus d'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Plus un penny.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en serez quitte pour retourner chez votre
+oncle de Richmond.</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, il ne voudra rien entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous lui direz que vous avez absolument besoin
+d'argent pour aller en Hollande.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si j'avais le malheur de prononcer devant
+lui le nom de mon oncle Chaff, il me mettrait immédiatement
+à la porte...</p>
+
+<p>&mdash;Alors?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je vais voir... il vous reste bien quelques
+livres, Edith?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! une... tout juste...</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera suffisant pour aller jusqu'à demain soir...
+d'ici là, j'aviserai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ont-ils pris aussi vos billets de chemin de
+fer?</p>
+
+<p>&mdash;Evidemment, puisqu'ils ont emporté mon portefeuille
+et que les tickets étaient dedans...</p>
+
+<p>Edith s'était assise et demeurait songeuse, pendant que
+je replaçais soigneusement dans ma malle divers objets
+épars sur le tapis...</p>
+
+<p>&mdash;Edgar, dit-elle au bout d'un instant, plus je réfléchis
+à cette aventure, plus je la trouve étrange... Comment se
+fait-il que ces vilains hommes vous connaissent?... Quelles
+relations de tels bandits peuvent-ils avoir avec un gentleman<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[185]</a></span>
+comme vous?</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant bien simple, Edith... oui, c'est
+tout ce qu'il y a de plus simple... Le nommé Manzana a
+été, comme je vous l'ai déjà dit, domestique chez mes
+parents et comme il avait dérobé dans la chambre de
+ma mère un superbe diamant, nous l'avons fait arrêter...
+Or, savez-vous ce que le drôle a dit devant le juge d'instruction?...
+Il a prétendu que c'était moi qui étais le
+voleur... Faute de preuves, on l'a relâché, mais le misérable
+a juré de me faire chanter et, chaque fois qu'il me
+retrouve, il me réclame le diamant afin de le rendre à
+mon père, prétend-il... Vous saisissez la petite combinaison,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Pas très bien... car Manzana sait parfaitement que
+l'on ne trouvera pas ce diamant sur vous...</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr... mais il espère ainsi m'intimider et me
+tirer de l'argent... et vous voyez, son truc réussit, puisqu'il
+est parvenu aujourd'hui à me chiper mon portefeuille...
+Il joue du diamant comme d'un appât... c'est
+un prétexte, voilà tout... c'est de cette façon qu'il amorce
+la convoitise de ses complices. Chaque fois qu'il me
+retrouve dans une ville, il recrute quelques malfaiteurs
+et leur dit: «Je connais un homme qui a sur lui un
+diamant évalué à plusieurs millions... voulez-vous m'aider
+à le lui prendre?» Bien entendu, il trouve toujours des
+amateurs et, à défaut de diamant, il me soulage des bank-notes
+que j'ai sur moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce misérable peut vous poursuivre toute votre
+vie... Pourquoi n'avez-vous pas raconté cela au constable?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'on eût commencé une enquête et que ces
+formalités judiciaires eussent retardé, sinon compromis,
+mon voyage en Hollande...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, l'enquête se fera quand même?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais elle ne nécessitera pas ma présence continuelle
+à Londres... On classera l'affaire dans la catégorie
+des cambriolages ordinaires... tandis que si je me<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[186]</a></span>
+prétendais victime d'une bande de maîtres chanteurs, les
+interrogatoires n'en finiraient plus.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, le constable qui a reçu notre déposition
+a bien écrit sur son registre «Tentative de chantage»...</p>
+
+<p>&mdash;Vous en êtes sûre?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui... pendant qu'il écrivait, je lisais par-dessus
+son épaule...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! nous verrons... le principal c'est que je puisse
+passer en Hollande le plus tôt possible...</p>
+
+<p>Avais-je convaincu Edith? Cela était douteux, car je
+crois qu'en lui fournissant toutes ces explications, j'avais
+bafouillé quelque peu. J'étais, en ce moment, dans la
+situation d'un homme que se noie et se débat furieusement.</p>
+
+<p>On reconnaîtra qu'il me fallait une jolie présence d'esprit,
+pour ne pas perdre la tête, au milieu de toutes ces
+tribulations... Jamais, peut-être, je n'avais été si menacé...
+Toutes les complications fondaient sur moi, dru comme
+grêle... J'étais pris dans un filet qui se resserrait peu à
+peu... D'un bond je pouvais encore me dégager, peut-être,
+mais qui sait si ce bond n'aurait pas pour résultat
+de me faire trébucher et tomber dans un nouveau piège
+ouvert sous mes pas!</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch21" id="ch21"></a>XXI</h2><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[187]</a></span>
+
+<h5>UNE EXPÉDITION ASSEZ AUDACIEUSE</h5>
+
+
+<p>Le plus cuisant de mes soucis, celui qui me hantait
+à présent, c'était la question d'argent... J'avais eu la
+chance, quelques jours auparavant, de dévaliser une bonne
+dame victime d'un accident, mais il ne fallait plus compter
+sur semblable aubaine.</p>
+
+<p>D'ailleurs, j'étais surveillé... Outre Manzana et ses
+deux acolytes, je serais certainement filé par l'élégant
+gentleman qui avait bien voulu si spontanément s'intéresser
+à moi.</p>
+
+<p>Celui-là était sans doute un détective.</p>
+
+<p>Si d'un côté, il me protégeait contre mes ennemis, de
+l'autre, il m'enlevait tous moyens d'existence, puisqu'il
+m'empêchait d'exercer le petit métier auquel je devais
+le plus clair de mes ressources.</p>
+
+<p>Et pourtant, il me fallait de l'argent si je voulais passer
+en Hollande.</p>
+
+<p>Edith qui me supposait pourvu d'oncles généreux ne
+se montrait pas trop inquiète, mais moi, au fur et à mesure
+que les heures filaient, je sentais grandir mon
+angoisse.</p>
+
+<p>Je ne sais si quelqu'un de mes lecteurs s'est jamais
+trouvé dans une situation analogue à la mienne (ce que
+je ne crois pas), mais s'il en existe un, celui-là pourra
+comprendre ma détresse.</p>
+
+<p>Il y a vraiment des heures dans la vie où l'on souhaiterait
+que la foudre vous tombât sur la tête et vous pulvérisât,
+mais ces accidents-là n'arrivent généralement qu'à<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[188]</a></span>
+ceux qui ne les souhaitent pas.</p>
+
+<p>Edith ayant manifesté le désir d'aller dîner au restaurant,
+je lui fis comprendre que cela serait imprudent.</p>
+
+<p>&mdash;Mes ennemis me guettent peut-être en bas, lui
+dis-je... A quoi bon nous exposer à une nouvelle aventure?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, demanda-t-elle, nous ne pourrons plus nous
+risquer dehors?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas dit cela... Je tiens simplement à vous
+mettre en garde contre ce qui pourrait nous arriver aujourd'hui...
+Demain, il y aura du nouveau...</p>
+
+<p>&mdash;Et du bon?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère...</p>
+
+<p>J'avais dit cela machinalement, pour dire quelque
+chose, car, à ce moment, ma pensée était ailleurs... Oui,
+je venais d'avoir une idée, mais une idée qui n'avait rien
+à voir avec les préoccupations d'Edith... et je me demandais
+comment je pourrais bien la mettre à exécution.
+C'était tellement fou, tellement audacieux que je la repoussai
+tout d'abord, mais peu à peu, je finis par la trouver
+plus réalisable...</p>
+
+<p>Je me gardai bien de faire part à Edith du projet que
+je roulais dans ma tête, car ma maîtresse n'était point
+une confidente. J'étais obligé de lui cacher tout de ma
+vie et de mentir continuellement avec elle. Peut-être est-ce
+à ce manque de sincérité que je devais le vif amour qu'elle
+avait pour moi&mdash;car Edith m'aimait, j'en étais sûr...
+Dire que cet amour serait allé jusqu'à un sublime
+dévouement, cela paraîtrait sans doute exagéré, mais
+enfin ma maîtresse avait pour moi une réelle affection,
+surtout depuis qu'elle connaissait l'existence de l'oncle
+Chaff, ce brave homme qui voulait, avant de mourir,
+remettre toute son immense fortune entre mes mains. Des
+oncles comme ceux-là ne se douteront jamais combien ils
+sont chéris non seulement de leurs neveux mais encore
+des maîtresses de ces derniers.</p>
+
+<hr><span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[189]</a></span>
+
+<p>La nuit était maintenant complète. Je tournai le commutateur
+et une éblouissante clarté emplit notre chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dis-je à Edith, qu'il serait temps de
+dîner...</p>
+
+<p>&mdash;C'est aussi mon avis, Edgar, mais je n'oserai
+jamais, après ce qui s'est passé, descendre commander
+notre repas à miss Mellis.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela?... Ne l'avons-nous pas payée
+ce matin? Attendez, je vais aller la trouver, moi, et vous
+allez voir qu'elle fera absolument ce que nous voudrons.
+Nous ne lui devons rien, en somme; je ne vois pas pourquoi
+nous hésiterions à lui demander quelque chose.</p>
+
+<p>Edith ne paraissait pas convaincue.</p>
+
+<p>Quant à moi, je n'étais rien moins que rassuré, car
+je m'étais déjà aperçu que miss Mellis, notre logeuse,
+était plutôt froide avec moi. Je serais obligé de déployer
+tous mes talents de séduction pour l'amadouer.</p>
+
+<p>Réussirais-je?</p>
+
+<p>Je trouvai miss Mellis dans son petit salon. Elle était
+assise devant un bureau d'acajou et serrait dans un petit
+sac de toile des pièces et des bank-notes.</p>
+
+<p>En m'apercevant, elle glissa vivement le sac dans un
+tiroir et me regarda par-dessus ses lunettes.</p>
+
+<p>Miss Mellis était une petite femme au teint fade, aux
+cheveux très blonds bien qu'elle approchât de la soixantaine.
+Son unique &oelig;il bleu&mdash;elle était borgne&mdash;avait
+la fixité inquiétante d'un &oelig;il de serpent.</p>
+
+<p>&mdash;Que désirez-vous? demanda-t-elle d'un ton sec.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, fis-je en m'inclinant de quarante-cinq
+degrés, je tenais à vous présenter mes excuses, bien que
+je ne sois pour rien dans le pénible incident que vous
+savez... Il a pu m'échapper, tantôt, quelques mots un
+peu vifs, et croyez que je le regrette sincèrement. Néanmoins,
+comme cela était décidé, nous quitterons demain
+notre logement.</p>
+
+<p>&mdash;J'y compte bien, répondit la désagréable petite<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[190]</a></span>
+femme... si c'est tout ce que vous aviez à me dire...</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais vous dire aussi que nous avons l'intention
+de dîner dans notre chambre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, quand Mary sera rentrée, je vous ferai
+monter à dîner... Il y a ce soir du fillet-steak et des cauliflowers...</p>
+
+<p>Miss Mellis, qui ne tenait point sans doute à prolonger
+la conversation, remit ses lunettes qu'elle avait posées à
+côté d'elle sur un tabouret et se plongea dans la lecture
+d'un livre de religion.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors? fit Edith lorsque je reparus...</p>
+
+<p>&mdash;Tout s'est bien passé, répondis-je... nous aurons
+notre dîner...</p>
+
+<p>Et je me laissai tomber dans un fauteuil, pendant
+qu'Edith attachait avec des faveurs les pièces de lingerie
+que les grosses mains de Bill Sharper avaient quelque
+peu froissées.</p>
+
+<p>Nous demeurâmes longtemps silencieux; ma maîtresse
+eût bien voulu causer, mais moi j'avais besoin de me
+recueillir un peu.</p>
+
+<p>L'idée dont j'ai parlé plus haut m'obsédait de plus en
+plus.
+
+<p>La bonne apporta le dîner. Je remarquai que miss
+Mellis nous avait réduits à la portion congrue. Décidément,
+il était temps que nous quittions sa pension.</p>
+
+<p>Pendant tout le repas, Edith ne me parla que du diamant.
+A présent qu'elle était plus calme, elle commençait
+à raisonner et ses questions ne laissaient pas que de m'embarrasser
+un peu. Quand les femmes se mettent à vous
+interroger, elles deviennent insupportables. Je répondis
+comme je pus, mais je vis bien qu'un doute subsistait dans
+l'esprit de ma maîtresse.</p>
+
+<p>A la fin, elle laissa tomber ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes, mon cher, un être bien énigmatique...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fis-je en m'efforçant de rire, vous vous en
+apercevez aujourd'hui...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, aujourd'hui seulement.</p><span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[191]</a></span>
+
+<p>&mdash;Cela prouve alors que vous êtes peu perspicace...</p>
+
+<p>La discussion s'envenima. Edith me décocha une épithète
+qui me déplut; je ripostai par une autre. Alors, elle
+se monta:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit-elle, je vous connais maintenant...
+Vous cachiez votre jeu, mais votre mauvais naturel a
+quand même repris le dessus... Je sais ce qui me reste
+à faire.</p>
+
+<p>Elle prit son chapeau, l'épingla dans sa chevelure
+d'une main nerveuse, jeta son manteau sur ses épaules et
+me dit en me regardant fixement:</p>
+
+<p>&mdash;Inutile de m'attendre, vous savez!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Edith, insistai-je, cherchant à la retenir...
+Si je vous ai dit quelque chose de blessant, je le regrette
+sincèrement et je vous fais toutes mes excuses...</p>
+
+<p>&mdash;Non!... non! laissez-moi!</p>
+
+<p>&mdash;Allons! soyez raisonnable... Vous avez dit tout à
+l'heure que j'étais un être énigmatique... c'est possible,
+mais vous voudrez bien reconnaître cependant que je ne
+suis pas un mauvais diable... et si l'un de nous deux a
+des raisons pour se plaindre de l'autre, il me semble que
+c'est moi...</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons... vous le savez bien...</p>
+
+<p>&mdash;Non... je ne saisis pas...</p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez vite...</p>
+
+<p>Edith avait certainement compris à quoi je faisais allusion,
+car elle devint toute rouge et ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, fis-je en l'embrassant, soyez raisonnable...
+j'ai tout oublié...</p>
+
+<p>Elle résistait encore, mais mollement et je me montrai
+si tendre, si câlin, si caressant qu'elle finit par jeter son
+manteau sur une chaise et par ôter son chapeau.</p>
+
+<p>La paix était faite et nous la scellâmes d'un long
+baiser...</p>
+
+<p>Je n'étais plus maintenant un être énigmatique mais
+un amour d'homme... un petit Edgar chéri... le plus<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[192]</a></span>
+parfait des amants.</p>
+
+<p>La soirée s'acheva en délicieuses causeries, en projets,
+en espoirs. Je promis à Edith de l'emmener le lendemain
+à Douvres, puis de là en Hollande et je lui jurai que sur
+le premier argent provenant de l'héritage de l'oncle Chaff,
+je lui paierais un joli collier de perles et une superbe
+aigrette en diamants... Bref, je l'éblouis, et la pauvre
+petite, fascinée par l'éclat des cadeaux que je faisais
+miroiter, je ne dirai pas à ses yeux, mais à son esprit,
+tomba dans mes bras en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Edgar! Edgar! que vous êtes gentil et comme
+je vous aime!...</p>
+
+<p>J'étais à peu près sûr de mon effet, car je sais par
+expérience que les femmes ne résistent jamais à l'appât
+d'un bijou... Edith était vaincue... du moins je l'avais
+reconquise... C'est tout ce que je désirais. Il n'eût plus
+manqué qu'elle devînt une ennemie, elle aussi!</p>
+
+<p>Manzana, Bill Sharper et Edith, c'eût été trop vraiment
+et j'eusse fatalement succombé sous le poids de tant
+d'inimitiés.</p>
+
+<p>Je la déshabillai et la mis au lit comme un petit
+enfant. Elle ne tarda pas à s'assoupir et à rêver sans
+doute de colliers de perles et d'aigrettes de diamants...</p>
+
+<p>Quand j'eus acquis la certitude qu'elle était bien endormie,
+je pris mon canif et, tout doucement, fis une profonde
+entaille dans le fauteuil d'où je retirai une grosse poignée
+de crin noir. Passant ensuite dans le cabinet de toilette,
+je procédai, sans bruit, à un camouflage des plus
+habiles.</p>
+
+<p>Au moyen des diverses pâtes dont Edith se servait pour
+sa toilette, je me teignis la peau en rouge, dessinai un
+cercle noir autour de mes yeux, puis éparpillant le crin
+sur ma tête, je me fis une perruque frisée (une vraie perruque
+de Papou). Je me confectionnai ensuite une barbe
+et une moustache que je collai sur mon visage avec un
+peu de seccotine.</p>
+
+<p>Afin que ma tignasse de crin ne pût tomber, je coiffai<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[193]</a></span>
+une casquette de voyage, puis, après avoir retourné
+mon veston qui était doublé d'une étoffe à carreaux verts
+et rouges, et l'avoir endossé à l'envers, je relevai mon
+pantalon jusqu'aux genoux, ôtai mes bottines et mis des
+pantoufles de feutre.</p>
+
+<p>Ainsi camouflé, j'étais horrible, tellement horrible qu'en
+me regardant dans la glace je me fis peur... oui, là,
+sérieusement.</p>
+
+<p>Le lecteur se demandera sans doute ce que signifiait
+cette mascarade...</p>
+
+<p>On va voir qu'elle avait un but... un but utile.</p>
+
+<p>Edith dormait toujours; j'entendais à travers le rideau
+du cabinet de toilette sa respiration régulière et douce.</p>
+
+<p>J'éteignis alors l'électricité, revins dans la chambre,
+gagnai la porte à pas de loup, et m'engageai dans l'escalier,
+mon étui de pipe à la main.</p>
+
+<p>Arrivé sur le palier où se trouvait le salon de miss
+Mellis, je m'arrêtai. Par la baie vitrée, j'aperçus la
+logeuse. Elle était assise devant son bureau et je crus
+tout d'abord qu'elle lisait, mais l'ayant observée plus
+attentivement, je remarquai que, de temps à autre, sa tête
+s'inclinait brusquement, puis se relevait de même comme
+si elle saluait quelqu'un.</p>
+
+<p>Miss Mellis dormait.</p>
+
+<p>J'ouvris la porte du salon et m'avançai vers la logeuse,
+le bras tendu, comme prêt à faire feu sur elle... avec
+mon étui de pipe.</p>
+
+<p>Elle se réveilla en sursaut, m'aperçut, voulut crier,
+mais les mots s'étranglèrent dans sa gorge; elle se dressa,
+battit l'air de ses mains et tomba évanouie.</p>
+
+<p>Sans perdre une seconde, j'ouvris le tiroir de son
+bureau, y pris le sac de toile dans lequel je l'avais vue
+serrer son argent, quelques heures auparavant, puis d'un
+pas léger, je regagnai ma chambre.</p>
+
+<p>Edith ne s'était pas réveillée.</p>
+
+<p>Passant dans le cabinet de toilette, j'ouvris la fenêtre,
+lançai dans le vide ma perruque et ma barbe de crin, me<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[194]</a></span>
+débarbouillai à grande eau, puis quand j'eus fait disparaître
+les dernières traces de mon horrible maquillage et
+remis un peu d'ordre dans ma tenue, j'ouvris doucement
+le sac de miss Mellis et fis l'inventaire de ce qui s'y
+trouvait...</p>
+
+<p>Il contenait quatre-vingts livres en bank-notes, dix
+couronnes et vingt-cinq shillings...</p>
+
+<p>On voit que ma petite expédition n'avait pas été inutile.</p>
+
+<p>J'eus un moment l'idée de jeter par la fenêtre le sac de
+toile, mais je jugeai plus prudent de le brûler dans la
+cheminée où flambait un bon feu de houille.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous donc, Edgar, bredouilla Edith qui
+s'était à demi réveillée, vous ne vous couchez donc pas?</p>
+
+<p>Elle n'entendit probablement point la réponse que je
+lui fis, car elle se rendormit presque aussitôt.</p>
+
+<p>Je venais de passer mon pyjama et je m'apprêtais à
+boire un peu de whisky, quand des cris affreux retentirent
+dans l'escalier...</p>
+
+<p>Cette fois, Edith se dressa d'un bond sur son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu!... s'écria-t-elle... qu'y a-t-il donc?...
+Le feu est-il à la maison?</p>
+
+<p>Courageusement, je m'étais précipité vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Edgar! Edgar! où allez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Mais porter secours à la personne qui appelle...
+il me semble reconnaître la voix de miss Mellis... Si elle
+est menacée, puis-je la laisser assassiner?</p>
+
+<p>Et malgré les supplications de ma maîtresse, je me lançai
+dans l'escalier.</p>
+
+<p>Je trouvai miss Mellis sur le palier du premier étage.
+Sa bonne Mary se tenait à côté d'elle. Toutes deux tremblaient
+affreusement et poussaient des cris perçants.</p>
+
+<p>Dès qu'elles m'aperçurent, elles se précipitèrent dans
+mes bras.</p>
+
+<p>Pour elles, j'étais le sauveur, et il fallait voir comme
+elles me serraient.</p>
+
+<p>Ce fut miss Mellis qui recouvra la première l'usage de<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[195]</a></span>
+la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur! s'écria-t-elle... oh! monsieur! si
+vous saviez! c'est affreux... je... je...</p>
+
+<p>Elle s'arrêta, suffoquant, puis reprit, en proie à une
+terreur folle:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûre qu'il est encore ici... oui... j'en suis
+sûre... j'ai entendu marcher dans la cuisine...</p>
+
+<p>Pour la rassurer, j'allai explorer l'office, la cuisine et
+une petite lingerie qui donnait sur le palier, mais comme
+on doit s'y attendre, je ne découvris point le malfaiteur...</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait prévenir la police, bégaya la maid...
+allez-y vous... Monsieur.</p>
+
+<p>Une voix venant du rez-de-chaussée prononça ces
+mots:</p>
+
+<p>&mdash;La police est prévenue, rassurez-vous.</p>
+
+<p>Et un homme qui montait lentement l'escalier s'arrêta
+bientôt devant nous.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch22" id="ch22"></a>XXII</h2><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[196]</a></span>
+
+<h5>OU JE PRENDS UNE RAPIDE DÉCISION</h5>
+
+
+<p>C'était un gentleman de taille moyenne, solidement
+charpenté, vêtu avec élégance. Son regard était si aigu
+que quelque chose persistait encore de cette acuité, quand
+il ne vous regardait plus. Ses joues glabres, très fermes,
+semblaient usées par le rasoir. Les maxillaires en saillaient,
+plus robustes, agités vers les apophyses d'un petit
+tic rapide et régulier.</p>
+
+<p>Je le reconnus immédiatement, car il avait une de ces
+figures que l'on n'oublie jamais lorsqu'on les a vues une
+fois. J'avais fait sa rencontre, le jour même, au poste de
+police et c'était lui qui avait paru s'intéresser si vivement
+à moi.</p>
+
+<p>Il se présenta:</p>
+
+<p>&mdash;Allan Dickson, détective.</p>
+
+<p>A ce nom, je sentis mes jambes fléchir sous moi... et
+un petit frisson me courut le long des reins...</p>
+
+<p>Ainsi, c'était donc lui, lui dont le nom était dans tous
+les journaux... cet homme terrible à qui on devait la capture
+de tant de malfaiteurs. Jamais, fort heureusement,
+nous ne nous étions trouvés face à face... Jamais, malgré
+toute son habileté, il n'avait eu l'honneur de m'appréhender.
+S'il avait pu se douter qu'il avait devant lui le
+«cambrioleur masqué d'Euston Road», le «voyageur
+invisible de Gravesend», le «faux clergyman de Winchester»,
+le «vagabond de Ramsgate», et aussi le
+«possesseur du Régent»! Dans un ordre différent, mes
+titres valaient certes les siens; nous étions deux adversaires<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[197]</a></span>
+dignes l'un de l'autre...</p>
+
+<p>Il s'agissait de jouer serré, car la moindre imprudence
+de ma part pouvait me livrer à Allan Dickson.</p>
+
+<p>Miss Mellis un peu revenue de son émotion avait fait
+entrer le détective dans le salon et commençait à lui
+expliquer ce qui s'était passé.</p>
+
+<p>Comme, par discrétion, j'avais voulu me retirer, Allan
+Dickson me retint:</p>
+
+<p>&mdash;Non... non, restez, dit-il... vous habitez la maison...
+vous pourrez peut-être me donner quelques précieuses
+indications.</p>
+
+<p>Le ton avec lequel il avait prononcé ces mots me troubla
+légèrement... Se douterait-il? Mais non, cela était
+impossible... mon coup avait été trop bien combiné!</p>
+
+<p>Une chose me tracassait toutefois. J'avais laissé les
+bank-notes de miss Mellis dans ma chambre, mais les
+livres et les shillings se trouvaient dans les deux poches
+de mon gilet et cliquetaient doucement dès que je faisais
+le moindre geste.</p>
+
+<p>Je pris le parti de faire le moins de mouvements possible.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, articula Allan Dickson, vous dormiez,
+dites-vous, quand cet homme est entré dans la pièce où
+nous sommes en ce moment?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, répondit miss Mellis... je dormais
+en effet... ici les journées sont très dures et quand arrive
+le soir...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez cependant pu l'apercevoir?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, monsieur... Comme je vous vois en ce
+moment... et... tenez... rien que d'y penser, je suis près
+de m'évanouir...</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, voyons... vous savez bien que vous
+n'avez plus rien à craindre maintenant...</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, monsieur... mais c'est, plus fort que moi...
+tant que je vivrai, j'aurai toujours présente à l'esprit la
+figure de cet affreux individu...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, donnez-moi un signalement...</p><span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[198]</a></span>
+
+<p>&mdash;Oh!... quelque chose d'horrible, de fantastique,
+de diabolique... Si j'étais superstitieuse, je croirais que
+c'est Satan en personne qui s'est introduit chez moi ce
+soir...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un signalement que vous me donnez
+là... précisez, je vous prie.</p>
+
+<p>&mdash;Je précise... Il avait une affreuse figure rouge...
+et ses yeux formaient comme deux trous noirs au milieu
+de son visage... Quant à ses cheveux et à sa barbe, ils
+étaient noirs et frisés, mais bizarres... on aurait dit des
+cheveux de nègre...</p>
+
+<p>&mdash;Et son costume?</p>
+
+<p>&mdash;Etrange aussi... un veston à carreaux... quelque
+chose comme un habit d'arlequin...</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme vous a-t-il parlé?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur... il m'a seulement regardée avec
+des yeux terribles qui brillaient comme ceux d'un chat
+enragé.</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il une double issue dans cette maison?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur... il n'y en a qu'une...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, le malfaiteur est ici... car je suis en faction
+depuis huit heures, dans la rue, et n'ai vu sortir personne...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, fit miss Mellis, cet homme a bien dû
+entrer par la porte?</p>
+
+<p>&mdash;Avant huit heures, alors... Et encore, non, car
+l'agent que j'avais posté devant votre maison n'a vu
+qu'une vieille dame et une bonne pénétrer ici.</p>
+
+<p>&mdash;La vieille dame est ma locataire du second... quant
+à la bonne, c'est la mienne... la voici.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, pas d'homme... Votre agresseur se trouvait
+par conséquent dans la maison depuis longtemps...</p>
+
+<p>J'admirais, malgré moi, l'imperturbable logique du
+détective et je commençais à être sérieusement inquiet...</p>
+
+<p>Parfois il me regardait, comme pour me demander mon
+avis et je hochais affirmativement la tête, d'un petit air<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[199]</a></span>
+entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Où se trouvait le sac que l'on vous a dérobé? continua
+Dickson.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, répondit Miss Mellis en désignant l'un des
+tiroirs de son petit bureau d'acajou.</p>
+
+<p>&mdash;Quelqu'un savait-il que vous le placiez là d'ordinaire?</p>
+
+<p>&mdash;Mes locataires pouvaient le savoir...</p>
+
+<p>Allan Dickson se tourna vers moi, mais je ne bronchai
+pas.</p>
+
+<p>J'étais décidément mal à l'aise...</p>
+
+<p>Il demanda tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Combien avez-vous de locataires?</p>
+
+<p>&mdash;Cinq, monsieur... la vieille dame que vous avez
+aperçue, un officier qui est en ce moment aux environs
+de Londres, un rentier paralysé qui ne sort jamais de
+chez lui... puis monsieur Pipe ici présent et... sa femme...
+miss Edith...</p>
+
+<p>Allan Dickson demeura un instant pensif, puis braquant
+sur moi ses yeux gris qui avaient l'éclat de l'acier:</p>
+
+<p>&mdash;Que pensez-vous de cela, monsieur Pipe?</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous voulez bien me demander mon avis,
+répondis-je, je crois, comme vous, que le malfaiteur devait
+être caché dans la maison... Il m'a d'ailleurs semblé, pendant
+que je dînais dans ma chambre, entendre quelqu'un
+descendre l'escalier...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voyez-vous... fit le détective... En tout cas,
+l'homme est encore ici...</p>
+
+<p>&mdash;Si c'était... le rentier paralysé? dis-je à l'oreille
+d'Allan Dickson... On a souvent vu des gens qui simulent
+des infirmités, afin de mieux dérouter la police...</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, mais... pour l'instant, je ne vois rien à
+tenter... demain, au jour, j'aviserai et je crois, monsieur
+Pipe que vous pourrez m'être très utile... En attendant,
+voulez-vous m'accorder quelques minutes d'entretien... en
+particulier?</p>
+
+<p>&mdash;Avec plaisir... où cela?</p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[200]</a></span>
+
+<p>&mdash;Chez vous, si vous n'y voyez pas d'inconvénient.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment donc! Permettez cependant que je
+monte prévenir ma femme... elle est couchée... je crois,
+et vous comprenez...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui, c'est tout naturel.</p>
+
+<p>Je montai quatre à quatre les escaliers, en proie à une
+agitation que le lecteur devinera sans peine. Je me voyais
+perdu...</p>
+
+<p>Les réticences de Dickson, ses sous-entendus et aussi
+cette entrevue qu'il voulait absolument avoir avec moi,
+tout cela n'était pas naturel. Le drôle me soupçonnait et
+il espérait, en venant chez moi, trouver la preuve ou tout
+au moins l'indice qu'il cherchait. A cette minute, j'étais
+décidé à tout, même à sauter du troisième étage dans la
+rue.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc, Edgar? demanda Edith en
+me voyant si troublé.</p>
+
+<p>&mdash;Rien... rien... ah! j'ai eu bien tort de courir au
+secours de cette vieille folle de miss Mellis... un détective
+l'a interrogée&mdash;vous savez ce gentleman que nous
+avons rencontré au poste&mdash;et il va monter ici pour causer
+un peu avec moi... Tirez les rideaux du lit, Edith... il ne
+serait pas convenable que cet homme vous vît au lit.</p>
+
+<p>Et tout en parlant, j'enfilais à la hâte mes bottines, ces
+précieuses bottines dont l'un des talons contenait une fortune.
+J'étais, on le sait, en pyjama mais j'avais conservé
+en dessous ma chemise de jour et mon gilet dans les
+poches duquel j'entendais sonner les pièces d'or de miss
+Mellis. Quant au portefeuille contenant les bank-notes,
+j'avais eu soin, avant de descendre, de le glisser sous le
+lit. Je le ramassai vivement sans attirer l'attention d'Edith
+et l'introduisis entre mon gilet de flanelle et ma peau.
+J'étais prêt aussi à endosser mon pardessus, quand Allan
+Dickson entra sans frapper, et cette incorrection me prouva
+qu'il ne me considérait déjà plus comme un simple témoin,
+mais comme un inculpé envers qui toute politesse est superflue.</p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[201]</a></span>
+
+<p>&mdash;Monsieur Pipe, dit-il en entrant, nous avons à
+causer sérieusement.</p>
+
+<p>Et aussitôt, il s'assit dans l'unique fauteuil qui garnissait
+notre chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit-il, il faut que nous tirions au clair cette
+affaire-là... et vous allez m'y aider, j'en suis sûr. Voyons...
+vous avez une autre pièce que celle-ci?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! un simple cabinet de toilette.</p>
+
+<p>&mdash;Il donne sur la rue?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... sur la rue...</p>
+
+<p>&mdash;Bien... Vous habitez ici avec Mme Pipe?</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&mdash;Personne n'est venu vous rendre visite ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Personne...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... Voilà qui est curieux... Figurez-vous, monsieur
+Pipe, que j'ai, de la rue, aperçu à l'une de vos
+fenêtres, un homme qui allait et venait...</p>
+
+<p>&mdash;C'était moi, assurément...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est vous qui avez ouvert tout à coup la
+fenêtre et lancé ceci dans la rue?</p>
+
+<p>Et Allan Dickson, tirant de sa poche la poignée de
+crin qui avait servi à mon camouflage, me la présenta en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle idée vous avez eue, cher monsieur, d'arracher
+le crin de ce fauteuil... Tenez, on voit très bien, ici,
+l'ouverture que vous avez pratiquée dans l'étoffe...</p>
+
+<p>J'étais perdu, je le sentais bien, mais j'essayais quand
+même de conserver mon calme.</p>
+
+<p>Allan Dickson fixait sur moi son &oelig;il d'acier, cet &oelig;il
+terrible, aigu et térébrant comme une mèche de scalpel,
+cet &oelig;il qui avait déjà percé tant de consciences et extirpé
+des aveux à tant de malfaiteurs...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez eu tort, ajouta-t-il en riant, d'abîmer
+ainsi ce fauteuil... votre logeuse vous fera certainement
+payer cette dégradation...</p>
+
+<p>Je ne trouvais rien à répondre et Allan Dickson jouissait<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[202]</a></span>
+de ma confusion... Il me tenait et jouait avec moi
+comme un chat avec une souris.</p>
+
+<p>Je crus devoir payer d'audace:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur, fis-je d'un ton sec, est-ce un
+interrogatoire que vous avez l'intention de me faire subir?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, répondit le détective... Mon devoir est
+de me renseigner... et vous seul pouvez me donner les
+éclaircissements dont j'ai besoin. Vous êtes un habile
+homme, monsieur Pipe, malheureusement pour vous, les
+imprudences auxquelles vous vous êtes livré pourraient
+très bien vous attirer des ennuis... et, croyez-le, c'est dans
+votre intérêt que je vous pose toutes ces questions afin que
+vous soyez préparé à vous défendre dans le cas où la justice
+vous demanderait des comptes...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi me demanderait-elle des comptes?...
+N'a-t-on pas le droit d'arracher, si cela vous plaît, une
+poignée de crin à un fauteuil?</p>
+
+<p>&mdash;Evidemment, mais on a aussi le droit de vous
+demander quel usage vous vouliez faire de ce crin?
+Etait-ce pour vous fabriquer une perruque ou une fausse
+barbe?</p>
+
+<p>Un rire nerveux s'empara de moi et je balbutiai, en
+regardant fixement le détective:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ah!... une perruque!... une fausse
+barbe!... et pourquoi?... oui, pourquoi, je vous le
+demande?</p>
+
+<p>Allan Dickson avait maintenant une mine sévère:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit-il, n'essayez pas de plaisanter, monsieur
+Pipe... Défendez-vous, au contraire, cela vaudra
+mieux... ou sinon...</p>
+
+<p>&mdash;Sinon?</p>
+
+<p>&mdash;Je me verrai obligé de vous arrêter.</p>
+
+<p>&mdash;M'arrêter... moi! vous voulez rire, monsieur... on
+n'arrête que les malfaiteurs... M'arrêter, parce que j'ai
+arraché une poignée de crin à un fauteuil... ah! ah! ah!...
+je crois que vous cherchez à m'intimider.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, reprit le détective...</p><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[203]</a></span>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous quelquefois, de la rue, observé la maison
+où nous sommes, en ce moment?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, j'avoue que...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, si, un soir, vous vous étiez posté sur le
+trottoir d'en face, vous auriez pu vous convaincre que,
+malgré les rideaux qui garnissent vos fenêtres, on voit
+tout ce qui se passe ici... Votre cabinet de toilette, surtout,
+est très lumineux...</p>
+
+<p>Je compris qu'Allan Dickson m'avait aperçu au moment
+où je procédais à la petite opération que l'on sait...,
+je compris qu'il me tenait... que le fil conducteur qu'il
+avait dans la main allait bientôt se changer en lasso et
+que je serais bel et bien à la merci de cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;Défendez-vous, mais défendez-vous donc, me cria
+Edith, à travers les rideaux du lit, vous ne voyez donc
+pas que l'on cherche à vous compromettre...</p>
+
+<p>Je ne le voyais que trop, mais tout ce dont j'aurais pu
+arguer pour ma défense n'eût servi absolument à rien.</p>
+
+<p>En ce moment, je songeais à autre chose...</p>
+
+<p>Allan Dickson qui lisait sans doute dans ma pensée,
+s'était levé brusquement. Je le vis mettre la main à sa
+poche, pour y prendre sans doute son revolver, mais avant
+qu'il eût achevé ce geste, je m'étais précipité vers la porte
+dont la clef était demeurée à l'extérieur, et l'avais vivement
+refermée à double tour.</p>
+
+<p>Avant que le détective eût pu faire sauter la serrure,
+j'étais déjà dans la rue.</p>
+
+<p>Soudain, une silhouette se dressa devant moi, puis une
+autre, un policeman émergea de l'ombre... une affreuse
+voix hurla à deux ou trois reprises: «Arrêtez-le!... arrêtez-le!»
+Une balle siffla à mon oreille, mais j'échappai
+aux mains tendues qui essayaient de me saisir, je glissai
+entre les gens qui s'efforçaient de me barrer le chemin, et
+bientôt je m'enfonçais dans une rue obscure, puis dans
+une autre et réussissais à faire perdre ma trace à ceux<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[204]</a></span>
+qui me poursuivaient.</p>
+
+<p>Je suis sûr qu'il ne s'était pas écoulé deux minutes
+entre le moment où j'avais si brusquement lâché Allan
+Dickson et celui où je me retrouvai, seul, essoufflé, flageolant
+sur mes jambes devant un grand bâtiment au
+fronton duquel je pouvais lire, à la lueur d'un réverbère
+clignotant dans la nuit:</p>
+
+<blockquote>
+<i>Robinson brothers and C<sup>o</sup></i>
+</blockquote>
+
+<p>Je n'étais pas encore sauvé. Mes ennemis étaient sans
+doute parvenus à retrouver ma piste, car j'entendis bientôt,
+au bout de la rue, un bruit de pas précipités. J'étais
+à ce moment en pleine lumière et si je me mettais à fuir,
+on m'apercevrait certainement.</p>
+
+<p>Ma décision fut vite prise. Je longeai le mur du bâtiment
+contre lequel je m'adossais et apercevant une petite
+porte couronnée d'une imposte que l'on avait laissée
+ouverte, je me hissai jusqu'à cette baie, à la force du
+poignet, et me glissai dans l'intérieur de la maison.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch23" id="ch23"></a>XXIII</h2><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[205]</a></span>
+
+<h5>LA MAISON DU BON DIEU</h5>
+
+
+<p>J'étais maintenant dans un couloir encombré à droite
+et à gauche, de caisses et de ballots symétriquement rangés
+et sur lesquels on avait étalé une grande bâche de
+toile cirée.</p>
+
+<p>Je demeurai un instant immobile, craignant que mes
+bottines en touchant un peu trop brutalement le sol n'eussent
+éveillé dans ce couloir des échos inquiétants, mais
+rien ne bougea autour de moi.</p>
+
+<p>Ceux qui me cherchaient ne tardèrent pas à passer
+devant la maison, et j'entendis ces mots prononcés par une
+grosse voix enrouée: «Il a dû filer par Wardour Street».</p>
+
+<p>A n'en pas douter, c'était la voix de Bill Sharper...
+Ainsi, je n'avais pas seulement à mes trousses le détective
+Allan Dickson... J'étais aussi poursuivi par les acolytes
+de Manzana. Si je parvenais à échapper à tant d'ennemis,
+j'aurais vraiment de la veine!</p>
+
+<p>Pendant près d'un quart d'heure, je demeurai blotti
+contre les marchandises qui s'entassaient dans le couloir,
+puis, certain que l'on avait perdu ma trace, je commençai
+à envisager avec plus de calme la situation.</p>
+
+<p>Deux solutions s'offraient à moi: ou repasser par l'imposte
+et revenir dans la rue, ou demeurer jusqu'au jour
+dans le magasin qui me servait momentanément de refuge.
+Je le connaissais bien ce magasin, pour y être venu souvent,
+lorsque j'avais besoin de quelque objet de toilette.
+Je savais où étaient situés tous les rayons auxquels je<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[206]</a></span>
+m'étais, maintes fois, approvisionné, sans bourse délier,
+bien entendu.</p>
+
+<p>Après m'être orienté un instant, je finis par m'y reconnaître...
+J'étais dans la partie affectée à la quincaillerie.
+En montant un étage, j'arriverais à l'ameublement et au
+deuxième, je trouverais le rayon de confections pour hommes.
+Je venais de m'apercevoir que j'étais en pyjama et
+que je ne pourrais m'exhiber en cette tenue dans les rues
+de Londres... Mon signalement avait dû déjà être donné
+à tous les postes de police et il convenait que je fisse
+choix d'un complet plus décent.</p>
+
+<p>Tout en gravissant à pas de loup un large escalier
+recouvert d'un tapis rouge, je me félicitais d'être justement
+tombé dans une maison où je pourrais réparer, à peu
+de frais, le désordre de ma toilette. Il y a vraiment des
+hasards providentiels et j'étais encore une fois servi par
+la chance. J'étais déjà arrivé au premier étage, quand
+j'entendis soudain un bruit de voix. Je me jetai à plat
+ventre le long d'un meuble et demeurai immobile. Deux
+veilleurs de nuit passèrent près de moi. Ils tenaient chacun
+une petite lampe électrique qui mettait sur le parquet
+un long cône lumineux. Quand ils eurent disparu, je continuai
+mon ascension et arrivai enfin au rayon de confections
+pour hommes... Là, s'ouvraient, à droite et à gauche,
+de petits couloirs où j'apercevais à la lueur d'une
+ampoule électrique en verre dépoli des rangées d'habits
+suspendus à une longue tringle. Çà et là, un mannequin
+sinistre dans son immobilité se dressait à l'extrémité d'une
+travée, pareil à un malfaiteur méditant un mauvais coup.
+Je faillis en renverser un qui gémit lamentablement sur
+son socle. En le remettant d'aplomb, je constatai qu'il
+avait absolument la même taille et la même carrure que
+moi. Je le pris à bras-le-corps, l'étendis doucement sur le
+parquet et commençai de le déshabiller, mais chaque fois
+que je le remuais un peu fort, il faisait entendre un petit
+grincement qui ressemblait à une plainte... Je lui enlevai
+sans difficulté sa jaquette et son gilet, mais je mis au<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[207]</a></span>
+moins un quart d'heure à lui retirer son pantalon.</p>
+
+<p>Par bonheur, le rayon était très mal gardé ce soir-là,
+de sorte que je ne fus point dérangé pendant cette opération.
+Lorsque j'eus complètement déshabillé le mannequin,
+je le repoussai sans bruit sous un comptoir et revêtis
+les habits que je lui avais volés. Ils m'allaient dans la
+perfection. Je glissai dans une des poches de ma jaquette
+le portefeuille qui contenait les bank-notes de miss Mellis
+et que j'avais eu, comme on sait, la précaution de dissimuler
+entre ma chemise et ma peau, fis passer de mon
+ancien gilet dans le neuf les livres et les shillings que j'avais
+répartis dans les deux goussets de côté, puis je me mis en
+quête d'un pardessus.</p>
+
+<p>Ici, je me le rappelle, se place un incident qui faillit
+m'être fatal. Un gardien que je n'avais pas entendu venir,
+se montra tout à coup. Il arrivait droit vers moi et il m'était
+impossible de l'éviter. Fort heureusement, je ne perdis pas
+mon sang-froid. Je demeurai immobile, les bras raides,
+les deux talons réunis, la tête légèrement inclinée à droite
+et le veilleur me prenant pour un mannequin, passa près
+de moi sans s'arrêter. L'alerte avait été vive et j'eus quelques
+secondes de terrible émotion. Je redoublai de prudence
+et atteignis enfin le rayon des pardessus. J'en avais
+déjà essayé plusieurs, quand je tombai sur une magnifique
+pelisse qui m'allait comme un gant. Je pensai qu'une fourrure
+me serait plus utile qu'un overcoat de drap, aussi
+gardai-je la pelisse sans hésiter. Autant que j'en pouvais
+juger, elle devait être doublée de loutre et l'étoffe qui la
+recouvrait était soyeuse et douce au toucher. Il ne me
+manquait plus qu'un chapeau, mais je mis bien une demi-heure
+à trouver le rayon de chapellerie. Je le découvris
+enfin et arrêtai mon choix sur un chapeau mou. J'étais
+maintenant équipé de pied en cap, il ne me restait plus
+qu'à attendre l'ouverture du magasin pour me glisser
+dehors. J'ignorais quelle heure il était, car j'avais laissé
+ma montre chez moi... Cet oubli était heureusement réparable.
+Au rayon de la bijouterie, je choisis un superbe<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[208]</a></span>
+chronomètre en or avec une chaîne de même métal et passai
+à mes doigts quatre ou cinq bagues qui me parurent
+d'un bon poids. Pendant que j'y étais, je fis aussi ample
+provision de bijoux de femme... Je ne savais pas, à ce
+moment, si je reverrais jamais Edith, mais si ce bonheur
+m'était refusé, je ferais facilement accepter à une remplaçante
+cette orfèvrerie de luxe.</p>
+
+<p>Mes «emplettes» terminées, je me blottis sous un
+comptoir et attendis le jour.</p>
+
+<p>Quelques veilleurs de nuit se montrèrent bientôt et je
+les entendis, pendant près de vingt minutes, ouvrir et
+refermer les «boîtes de ronde».</p>
+
+<p>Dix minutes plus tôt, je me serais sans doute fait prendre,
+mais j'avais eu la chance de pénétrer dans le magasin
+au moment où les hommes de garde venaient justement
+de finir leur tournée.</p>
+
+<p>Je n'avais plus qu'une inquiétude. Parviendrais-je sans
+être remarqué à sortir de la maison Robinson and C<sup>o</sup>?</p>
+
+<p>A l'heure de l'ouverture des magasins, les employés se
+précipiteraient en foule dans les différents rayons... Comment
+les éviter?</p>
+
+<p>Je songeai à descendre dans les sous-sols, mais à la
+réflexion, je compris que cela ne m'avancerait à rien. On
+me découvrirait aussi bien en bas qu'en haut. Le plus
+simple était de me dissimuler sous un comptoir, le plus près
+possible de la porte, et c'est ce que je fis.</p>
+
+<p>Dieu que cette nuit me parut longue!</p>
+
+<p>Enfin le jour parut, un jour terne et triste d'hiver. Le
+magasin fut éclairé d'une lueur grise et froide qui filtrait
+à travers les stores, puis, dans la rue, les voitures des laitiers
+commencèrent à rouler...</p>
+
+<p>Bientôt, des garçons se mirent en devoir d'enlever
+les housses qui recouvraient les vitrines et les comptoirs,
+pendant que d'autres roulaient de petits chariots qui
+faisaient un vacarme de tous les diables... Là-bas,
+dans la lumière plus vive d'un hall vitré, je distinguais
+un homme galonné qui donnait des ordres d'une voix tonitruante.</p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[209]</a></span>
+
+<p>Soudain, j'entendis remuer à quelques pas de moi et
+j'aperçus un jeune homme qui me regardait avec de gros
+yeux ronds. Il était accroupi sous le même comptoir que
+moi et je ne l'avais pas remarqué tout d'abord car le
+coin où il se trouvait était très sombre...</p>
+
+<p>Il parut d'abord effrayé, puis voyant que j'étais aussi
+étonné que lui, il se rapprocha doucement et me dit à
+voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Vous attendez l'ouverture?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Encore dix minutes... C'est la première fois que
+vous venez «travailler» ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je vais vous donner un conseil... Ne vous
+pressez pas de sortir... Ici, nous sommes en sûreté... nous
+sommes sous le comptoir des emballages et il est bien rare
+que l'on commence les paquets avant neuf heures... Quand
+vous entendrez sonner la cloche, vous n'aurez qu'à me
+suivre, mais par exemple, il faudra enlever votre chapeau
+et le tenir à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela? demandai-je, un peu méfiant.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, de la sorte, on vous prendra pour un
+employé... D'ailleurs, fiez-vous à moi, voilà quinze jours
+que je viens ici... j'ai l'habitude de la maison...</p>
+
+<p>J'admirai le sang-froid de ce jeune homme.</p>
+
+<p>Je l'avais d'abord pris pour un détective, mais son
+superbe complet, ses bottines neuves, son chapeau neuf
+et le joli pardessus qu'il tenait roulé sous son bras prouvaient
+suffisamment qu'il venait comme moi, de se vêtir,
+sans bourse délier, aux rayons si bien assortis de la maison
+Robinson and C<sup>o</sup>. Il avait, ma foi, une figure des
+plus sympathiques.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez, me dit-il sur un ton de confidence,
+ils gagnent assez d'argent dans cette boîte-là, ils
+peuvent bien, de temps en temps, nous offrir quelques<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[210]</a></span>
+vêtements...</p>
+
+<p>Ce débutant avait, comme on le voit, de bons principes.
+J'en eusse certainement fait un habile «opérateur»
+si j'avais pu m'occuper de lui, mais d'autres préoccupations
+m'assiégeaient... j'avais trop d'affaires sur les bras.
+Tout ce que je souhaitais pour l'instant, c'était de sortir
+du magasin et de m'éloigner de Londres le plus vite possible.
+Je n'avais pas encore de plan bien arrêté, mais je
+mettrais tout en &oelig;uvre pour échapper à Allan Dickson.</p>
+
+<p>Celui-là seul était à craindre, car avec lui, il était
+impossible de ruser, tandis qu'avec Manzana et Bill Sharper,
+je pouvais encore m'en tirer.</p>
+
+<p>&mdash;Attention! me dit soudain mon «confrère»... on
+ouvre les portes.</p>
+
+<p>Il y eut un roulement prolongé, puis un bruit de pas
+rapides, qui s'accentua, devint formidable.</p>
+
+<p>Une cloche se mit à tinter.</p>
+
+<p>Et, peu à peu, le silence se fit, troublé seulement de
+temps à autre par un ordre lancé à haute voix, un chiffre
+annoncé à la caisse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le moment, me dit le jeune homme... ôtez
+donc votre chapeau.</p>
+
+<p>Nous sortîmes tous deux de dessous notre comptoir.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, s'écria un employé qui nous avait aperçus,
+d'où viennent-ils ceux-là... Vite! Vite! Mac Ferson,
+appelez un policeman!</p>
+
+<p>Mais, avant que le nommé Mac Ferson, un gros lourdaud
+d'inspecteur qui était en train de rajuster sa cravate
+blanche devant une glace, eût eu le temps de se retourner,
+mon compagnon et moi étions déjà sur le trottoir.</p>
+
+<p>Un taxi passait, je le hélai et laissant là le jeune
+homme qui semblait fort désireux de faire plus ample
+connaissance avec moi, je disparus en moins de dix
+secondes, roulant à toute allure vers un quartier plus sûr.</p>
+
+<p>J'avais jeté une adresse quelconque au chauffeur, mais
+quand nous eûmes atteint Trafalgar Square, je lui dis:</p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[211]</a></span>
+
+<p>&mdash;East Finchley, faites vite... bon pourboire!</p>
+
+<p>East Finchley se trouve dans la banlieue de Londres,
+au-dessus de Middlesex, c'est-à-dire fort loin de l'hôtel
+de miss Mellis et des magasins Robinson.</p>
+
+<p>Je voulais, comme on dit, me donner de l'air, et j'en
+avais besoin, après les terribles émotions que je venais
+d'avoir.</p>
+
+<p>Maintenant, j'étais libre... il s'agissait de ne plus retomber
+sous la coupe d'Allan Dickson.</p>
+
+<p>J'avais de l'argent en poche, j'étais vêtu de neuf, je
+pouvais donc envisager l'avenir avec quelque confiance...
+A moins de jouer tout à fait de malheur, je devais réussir
+à quitter l'Angleterre qui, décidément, devenait trop
+dangereuse. J'étais forcé de renoncer à Edith, mais pouvais-je
+faire passer l'amour avant ma sécurité personnelle?</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch24" id="ch24"></a>XXIV</h2><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[212]</a></span>
+
+<h5>UN MAUVAIS RÊVE</h5>
+
+
+<p>Le taxi venait de quitter Marylebone Road et s'engageait
+dans Albany street, quand je crus remarquer
+qu'une auto rouge nous suivait. C'était peut-être une idée,
+mais, pour en avoir le c&oelig;ur net, je commandai à mon
+chauffeur de tourner brusquement à droite, ce qu'il fit
+à la première rue qui se présenta.</p>
+
+<p>L'auto rouge tourna également et je ne tardai pas à
+la revoir, à cent mètres environ derrière moi.</p>
+
+<p>&mdash;Activez... activez!... dis-je au chauffeur... il y a
+deux livres pour vous si vous semez la voiture qui nous
+suit.</p>
+
+<p>L'homme mit toute l'avance à l'allumage, mais je
+voyais bien que l'auto rouge gagnait sur nous.</p>
+
+<p>Il y avait dans mon taxi, dissimulées dans un petit
+coffre, trois bouteilles que le cabman avait mises en
+réserve. Je les pris les unes après les autres et les lançai
+par la portière de façon qu'elles tombassent presque au
+milieu de la rue. Elles se brisèrent avec fracas, semant
+sur le sol de gros éclats de verre...</p>
+
+<p>L'un d'eux fut fatal à l'auto rouge.</p>
+
+<p>Bientôt, je la vis qui ralentissait, puis s'arrêtait.</p>
+
+<p>&mdash;Ça y est! s'écria mon chauffeur... ça y est!... Ils
+ont crevé!</p>
+
+<p>&mdash;Marchez... marchez toujours!</p>
+
+<p>J'avais décidément plaqué ceux qui me suivaient, car,
+le doute n'était pas possible, on s'était mis à ma poursuite.</p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[213]</a></span>
+
+<p>Probablement qu'un détective m'avait pris en filature
+à la sortie des magasins Robinson, et cela, sur les indications
+de l'inspecteur à cravate blanche qui avait tenu
+à faire montre de zèle. En tout cas, le détective en était
+pour ses frais. Ce gentleman ne ferait jamais ma connaissance.</p>
+
+<p>Arrivé à East Finchley, je réglai mon chauffeur et
+lui donnai un royal pourboire. Quand il eut disparu, je
+me dirigeai rapidement vers la gare du métro, pris le
+train pour une destination quelconque, roulai pendant trois
+quarts d'heure, changeai de ligne deux ou trois fois,
+puis, finalement, m'arrêtai à Kensington.</p>
+
+<p>Là, j'entrai dans un grill-room, ingurgitai un beefsteak
+arrosé d'une pinte d'ale, puis je me mis en quête d'un
+hôtel.</p>
+
+<p>Elégant comme je l'étais, depuis ma visite aux magasins
+Robinson, je ne pouvais loger dans un bouge, aussi
+fus-je obligé de prendre une chambre au Victoria Palace.</p>
+
+<p>Allan Dickson et Bill Sharper n'auraient certes pas
+l'idée de venir me chercher là!</p>
+
+<p>Je n'y séjournerais pas longtemps d'ailleurs, car mon
+intention était de quitter Londres le plus tôt possible.</p>
+
+<p>J'avais pensé tout d'abord à me rendre en Hollande,
+mais pouvais-je risquer ce voyage, maintenant que Manzana,
+Bill Sharper, Allan Dickson et Edith allaient être
+ligués contre moi. Ma maîtresse, en apprenant quel genre
+d'individu j'étais, n'hésiterait point, pour s'innocenter et
+prouver qu'elle ignorait mes louches trafics, à raconter
+l'histoire de l'oncle Chaff. Manzana, de son côté, parlerait
+du lapidaire d'Amsterdam, et Allan Dickson, qui
+n'était pas un imbécile, comprendrait sans peine pourquoi
+je tenais tant à passer en Hollande.</p>
+
+<p>Ah! je n'étais pas encore près de le vendre, mon diamant!</p>
+
+<p>Ereinté, fourbu, n'en pouvant plus, je me couchai,
+après avoir vérifié la petite cachette où reposait le Régent.<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[214]</a></span>
+Comme une vis du talon de ma bottine s'était un peu
+desserrée, je la fixai avec la pointe de mon canif.</p>
+
+<p>Un quart d'heure après, je dormais comme un bienheureux.</p>
+
+<p>Quand je me réveillai, il faisait grand jour. Un
+rayon de soleil, semblable à une longue flèche d'or,
+se jouait sur mon lit... et ce rayon de soleil si rare à
+Londres, surtout en hiver, me parut d'heureux augure.
+Il symbolisait pour moi l'espérance et la réussite, il semblait
+me dire: «Ta vie jusqu'alors si triste va enfin
+s'éclairer pour toujours».</p>
+
+<p>Je me levai, procédai avec soin à ma toilette, puis
+sonnai pour me faire monter à déjeuner.</p>
+
+<p>Le garçon qui répondit à mon appel avait l'air tout
+drôle... Il me regardait comme si j'eusse été une bête
+curieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, lui dis-je... avez-vous entendu?</p>
+
+<p>Il ne répondit pas.</p>
+
+<p>Quelques instants après, il revenait avec un plateau
+sur lequel il y avait deux tasses et des toasts.</p>
+
+<p>Cette fois encore il me regarda de façon bizarre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez me reconnaître, sans doute? lui dis-je
+d'un ton sec.</p>
+
+<p>Il s'inclina et sortit.</p>
+
+<p>«C'est un fou», pensai-je... Et, sans plus me soucier
+de lui, je m'attablai et me versai du thé.</p>
+
+<p>Tout en croquant mes rôties, je regardais ma jaquette
+et ma pelisse que j'avais étalées sur le dossier d'un fauteuil.
+J'avais eu décidément la main heureuse en choisissant
+ces habits. Le complet était d'une couleur discrète,
+agréable à l'&oelig;il. Quant à la pelisse, c'était une vraie
+pelisse de millionnaire. Au lieu d'être doublée en loutre
+d'Hudson (c'est-à-dire en rat d'Amérique), elle l'était
+en vraie loutre et devait valoir au moins dans les cinq
+à six mille francs. Il ne me manquait plus qu'un peu
+de linge, et j'eus un moment l'idée d'aller visiter, durant
+la nuit, quelques-uns des rayons de la maison Robinson,<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[215]</a></span>
+mais je renonçai à ce projet. Puisque j'avais de l'argent
+en poche, à quoi bon risquer une expédition semblable
+qui pouvait très mal finir? Maintenant que j'étais délivré
+de mes ennemis, il s'agissait de man&oelig;uvrer avec prudence
+jusqu'à ce que j'eusse mis entre eux et moi plusieurs
+centaines de kilomètres.</p>
+
+<p>J'en étais là de mes réflexions, quand il me sembla
+entendre dans la chambre voisine de la mienne un bruit
+étouffé. Je prêtai l'oreille et perçus une sorte de bredouillement
+confus; par instants, une porte s'ouvrait sur
+le palier; des gens allaient et venaient dans le couloir,
+d'un pas rapide et feutré. Je pensai tout d'abord qu'il
+y avait un malade dans l'hôtel, mais bientôt des rires
+étouffés se firent entendre.</p>
+
+<p>Une porte condamnée se trouvait à gauche de la table
+devant laquelle j'étais assis, et je crus remarquer que,
+de temps à autre, une ombre venait intercepter le petit
+filet de lumière qui passait par la serrure.</p>
+
+<p>J'étais très inquiet. Quand on a, comme moi, la conscience
+un peu chargée, on se tient continuellement sur ses
+gardes.</p>
+
+<p>J'allais sonner pour demander ma note, quand on
+frappa à la porte.</p>
+
+<p>C'était le garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, me dit-il avec une politesse que l'on
+sentait de commande, il y a quelqu'un qui voudrait vous
+parler.</p>
+
+<p>&mdash;A moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'attends personne... il y a certainement une
+erreur... que celui qui veut me voir fasse passer sa carte.</p>
+
+<p>&mdash;La voici, monsieur, le visiteur m'a justement prié
+de vous la remettre.</p>
+
+<p>Et en disant ces mots, il me tendait un petit carré de
+bristol que je pris d'un geste brusque et sur lequel je
+lus avec effarement: <i>Allan Dickson, détective</i>.</p>
+
+<p>Ce fut, on peut le dire, un terrible coup de foudre<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[216]</a></span>
+que je supportai assez vaillamment.</p>
+
+<p>Je passai ma jaquette, rectifiai le n&oelig;ud de ma cravate,
+puis dis au garçon qui attendait toujours, balançant son
+plateau, d'un air stupide:</p>
+
+<p>&mdash;Faites entrer ce gentleman!</p>
+
+<p>Allan Dickson parut. Il était d'une élégance impeccable
+et j'admirai la belle assurance avec laquelle il
+pénétrait dans ma chambre. Au lieu de se jeter sur moi,
+et de me passer les «handcuffs» il s'assit tranquillement
+dans l'unique fauteuil qui garnissait la pièce, croisa sans
+façon ses jambes, et me dit, en enroulant autour de son
+index, d'un petit tournoiement rapide, le cordon de son
+monocle:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Edgar Pipe, vous êtes un habile
+homme... tous mes compliments!... C'est la première fois,
+je l'avoue, qu'un «client» me brûle ainsi la politesse...</p>
+
+<p>Ce détective était vraiment un homme bien élevé...
+D'autres eussent dit «malfaiteur», mais lui, par un
+euphémisme charmant dont je lui sus gré, me qualifiait
+indulgemment de «client»...</p>
+
+<p>J'eus une légère inclination de tête et répondis, d'un
+ton dégagé:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, mon cher maître, qu'il y a entre nous un
+petit malentendu... et si vous le permettez... je vais,
+en deux mots...</p>
+
+<p>&mdash;Inutile... cher monsieur... ce serait du temps
+perdu... Vous vous expliquerez devant le constable..., lui
+seul a qualité pour vous entendre... moi, je dois simplement
+me borner à vous conduire à Bow Street.</p>
+
+<p>Il n'y avait qu'à se soumettre et c'est ce que je fis...
+J'eus bien, un moment, l'idée de sauter dans la rue par
+la fenêtre qui était grande ouverte, mais ma chambre se
+trouvait au quatrième étage et je n'eus pas le courage
+de tenter un pareil saut.</p>
+
+<p>Je pris donc mon chapeau et ma pelisse et m'avançai
+vers la porte...</p>
+
+<p>Allan Dickson s'était levé d'un bond et m'avait empoigné<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[217]</a></span>
+par la manche.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne craignez rien, dis-je en souriant, je n'ai
+nullement l'intention de vous fausser compagnie... Mon
+unique désir est de comparaître le plus tôt possible devant
+la justice, afin de me laver de l'accusation qui pèse sur
+moi... Vous voyez que je suis un «client» raisonnable...
+Cependant, en raison de la docilité même dont je fais
+preuve, j'ose espérer que vous aurez pour moi quelque
+indulgence et ne refuserez pas de répondre à une question
+qui me brûle les lèvres... Comment avez-vous pu
+me découvrir ici?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... c'est bien simple, Monsieur Pipe, répondit
+Allan Dickson... J'avais, je l'avoue, tout à fait perdu
+votre piste et je n'espérais même plus vous retrouver,
+quand j'ai reçu, à mon bureau, un coup de téléphone...
+C'est vous-même qui me demandiez, paraît-il... alors,
+je suis venu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez rire, je suppose?</p>
+
+<p>&mdash;Non... pas du tout... c'est l'exacte vérité... vous
+m'avez appelé, sans vous en douter, peut-être. Alors,
+une personne obligeante qui vous a entendu a bien voulu
+me prévenir... Ah! monsieur Pipe, il est parfois dangereux
+de rêver et surtout de parler en rêvant... On laisse
+ainsi échapper certaines confidences qui vous trahissent,
+car il y a toujours, derrière les murs, des oreilles indiscrètes...
+surtout dans les hôtels... Vous comprenez, maintenant?</p>
+
+<p>Hélas! oui... Je ne comprenais que trop! Je m'étais
+dénoncé moi-même...</p>
+
+<p>Décidément, la fatalité me poursuivait.</p>
+
+<p>J'avais cru, un instant, pouvoir remonter le courant;
+mais tous mes efforts avaient été vains et j'étais, à l'heure
+présente, entraîné vers l'abîme!!...</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="part.2" id="part.2"></a>DEUXIÈME PARTIE</h2>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch25" id="ch25"></a>I</h2><span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[219]</a></span>
+
+<h5>OU JE QUITTE LE MONDE POUR ME RETIRER A READING</h5>
+
+
+<p>Je juge inutile de rappeler ici les diverses péripéties de
+mon procès. Il a fait d'ailleurs assez de bruit.</p>
+
+<p>Je fus condamné pour cambriolage à main armée, bien
+que le solicitor désigné d'office pour me défendre eût
+essayé de prouver que l'arme dont je m'étais servi n'était
+qu'un vulgaire étui de pipe, mais la déposition de miss
+Mellis fut accablante. Cette respectable personne soutint,
+avec un acharnement féroce, qu'elle avait parfaitement
+vu le canon d'un revolver de gros calibre braqué sur elle,
+et le tribunal la crut. Malgré l'éloquence un peu théâtrale
+de mon solicitor je me vis donc octroyer cinq ans de
+«hard labour»! Par bonheur pour moi, il n'avait pas
+été question de l'affaire Robinson...</p>
+
+<p>A la fin de l'audience, on me conduisit au «Justice
+box» et, le lendemain, après une foule de formalités
+odieuses et ridicules, j'étais transféré à la geôle de Reading.</p>
+
+<p>Nombre de touristes français connaissent Reading,
+cette charmante localité des environs de Londres, située
+entre Maidenhead et Basingstoke, dans un site agréable,
+presque au bord de la Tamise.</p>
+
+<p>C'est là que l'été, les «clerks» et les «shopkeepers»<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[220]</a></span>
+de Londres vont se remettre des fatigues de la semaine,
+avec leurs petites amies ou leurs épouses. Au temps de
+ma prime jeunesse, j'étais souvent venu à Reading avec
+mes parents, mais, à cette époque, le paysage n'était pas
+encore gâté par la silhouette imposante et hostile d'un
+pénitencier. La campagne s'étendait verdoyante, coupée,
+çà et là, de larges allées de sable, que bordaient de riants
+cottages. Il paraît que c'est lord Strange, un philanthrope
+de la nouvelle école, qui a eu l'idée de faire édifier une
+prison à Reading, parce que l'air y est très pur, et que
+l'on doit prendre soin de la santé des criminels. Cette
+fausse humanité n'est-elle pas révoltante? Quelle influence
+peut avoir sur la santé des détenus un air salubre qu'ils
+ne respirent jamais, puisqu'ils sont continuellement confinés
+dans une cellule où le jour ne pénètre que par un
+étroit vasistas ouvrant la plupart du temps sur les cuisines,
+la buanderie ou l'usine servant à produire la
+lumière électrique?</p>
+
+<p>Toutefois, il est juste de reconnaître que les cellules
+de ce «home forcé» sont des mieux aménagées.</p>
+
+<p>Outre l'éclairage électrique, elles comportent une table,
+une chaise en bambou et une crédence où voisinent, avec
+des commentaires de la Bible, quelques livres de voyage
+et d'histoire.</p>
+
+<p>Le lit très simple, monté sur un sommier métallique,
+a cet aspect d'élégance sobre que donnent l'extrême propreté
+et le luisant du cuivre soigneusement entretenu.</p>
+
+<p>C'est, en réalité, un asile confortable et je comprends
+très bien maintenant que de pauvres diables préfèrent
+cette hospitalité à l'abri précaire des garnis borgnes ou
+des logis de rencontre. Cependant, ce luxe «pénitentiaire»
+a quelque chose d'ironique. Il semble dire aux
+malheureux qui viennent échouer dans la geôle de Reading:
+«Voyez comme on est bien ici...» Mais une
+trappe aux ferrures énormes, qui se dessine sur le parquet,
+ne tarde pas à refroidir l'enthousiasme des détenus
+et à leur rappeler les anciens supplices imaginés par les<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[221]</a></span>
+bourreaux de la Tour de Londres...</p>
+
+<p>Cette trappe, par les rainures de laquelle monte une
+affreuse odeur de catacombes, c'est la trappe du «Tread
+Mill», et l'on verra bientôt ce que signifient ces deux
+mots, qui évoquent à l'esprit du profane la reposante
+vision d'un spectacle champêtre!...</p>
+
+<hr>
+
+<p>Dès que j'arrivai à Reading, un gardien galonné, qui
+semblait m'attendre, me conduisit au «Record Office»
+où je trouvai un gentleman imposant, lequel consigna sur
+un grand registre à coins de cuivre mes nom, prénoms
+et qualité. Il écrivait lentement, les lèvres et l'&oelig;il gauche
+plissés avec effort, comme s'il eût été pris soudain d'une
+violente colique.</p>
+
+<p>&mdash;Pipe! Edgar Pipe!... répéta-t-il plusieurs fois...</p>
+
+<p>Le gardien galonné lui remit alors l'argent que l'on
+avait trouvé sur moi et que la loi anglaise voulait bien
+considérer comme «ma propriété». J'en allais payer
+les intérêts à un taux assez élevé, et il me semblait juste
+qu'on le portât à mon actif.</p>
+
+<p>&mdash;On vous rendra cette somme à votre sortie, me
+dit le comptable... mais le règlement vous autorise à prélever
+sur ce dépôt deux shillings par semaine... sur lesquels
+on vous retiendra six pence pour l'entretien de la
+chapelle...</p>
+
+<p>Mon geôlier m'emmena ensuite dans un petit vestibule
+aux murs blanchis à la chaux, et là, me pria poliment
+de lui remettre mes bottines et mes bretelles... Je lui tendis
+mes bretelles, sans hésiter, mais quand il s'agit de
+lui donner mes bottines, j'eus un petit tremblement dont
+on devine la cause...</p>
+
+<p>Je m'exécutai cependant:</p>
+
+<p>&mdash;Voici, fis-je, d'une voix émue, en lui présentant
+mes chaussures... ces chaussures précieuses dont l'une contenait
+des millions... Et, à cette minute, je sentis mes yeux
+se mouiller...</p>
+
+<p>Ainsi, c'était fait de mon avenir... le beau rêve que<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[222]</a></span>
+j'avais caressé s'envolait pour toujours!...</p>
+
+<p>Le gardien prit les bottines et avec de la craie inscrivit
+à la hâte sur les deux semelles le chiffre 33. C'était
+mon matricule!... Maintenant Edgar Pipe n'existait
+plus... il serait, pendant cinq ans, rayé du nombre des
+humains... Il n'était plus qu'un numéro!</p>
+
+<p>&mdash;On vous les rendra, quand vous sortirez...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? fis-je incrédule.</p>
+
+<p>&mdash;Mais bien sûr... les effets des détenus demeurent
+leur propriété... Bien plus... comme ces bottines sont
+usées, on vous les ressemelera dans les ateliers... à vos
+frais, bien entendu...</p>
+
+<p>Je ressentis un choc au c&oelig;ur... et l'espoir que j'avais
+eu, un moment, fit place à un accablement profond...</p>
+
+<p>J'essayai, néanmoins, de soutenir que mes bottines
+étaient encore en très bon état et qu'il était inutile de les
+réparer.</p>
+
+<p>L'homme les examina, puis répondit, avec un hochement
+de tête:</p>
+
+<p>&mdash;L'administration jugera... moi, ça ne me regarde
+pas...</p>
+
+<p>Et jetant les chaussures dans un coin, il ouvrit une
+petite porte et me poussa devant lui. Nous suivîmes un
+long couloir, montâmes un petit escalier en colimaçon et
+arrivâmes devant une grille à travers les barreaux de
+laquelle on apercevait un petit homme chauve qui empilait
+sur un large comptoir des paquets numérotés...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! père Bowspritt, cria mon geôlier, un complet
+pour ce gentleman, s'il vous plaît!</p>
+
+<p>Le petit homme chauve leva la tête, me toisa un instant,
+puis articula d'une voix aigre:</p>
+
+<p>&mdash;Taille numéro 2, carrure moyenne... J'ai justement
+là quelque chose qui fera l'affaire...</p>
+
+<p>Et il ajouta, en riant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est presque neuf... car celui qui l'a porté ne
+l'a pas gardé longtemps... Certes, il eût sans doute préféré
+l'user, mais M. John en a jugé autrement... Voici<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[223]</a></span>
+le complet... je n'ai plus qu'à coudre le matricule. Si
+je ne me trompe, c'est le numéro 33...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela, dit le gardien.</p>
+
+<p>Le petit homme, sans se presser, enfila une aiguille,
+chercha pendant un instant dans un tiroir, puis fixa au
+vêtement qui allait devenir le mien une étiquette de toile.
+Cela fait, il prit dans une armoire une calotte de drap
+qui ressemblait au polo des Horse guards et passa le
+paquet à travers la grille.</p>
+
+<p>&mdash;Déshabillez-vous, me dit le gardien.</p>
+
+<p>J'obéis, et troquai l'élégant costume que je devais à
+la générosité de MM. Robinson and C<sup>o</sup> contre l'affreuse
+houppelande des détenus, une sorte de «combinaison»
+de toile grise parsemée d'as de trèfle<a id="FNanchor_3" name="FNanchor_3"></a><a href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
+
+<p>J'étais maintenant métamorphosé en clown, et je suis
+sûr que j'eusse obtenu un joli succès en figurant, sous
+cet accoutrement, dans une pantomime de l'Olympia.</p>
+
+<p>Je fus ensuite conduit chez le «hair dresser» qui
+me rasa le visage et la tête à la tondeuse, puis, après
+avoir assisté à un office que marmotta exprès pour moi
+l'aumônier de la prison (coût: un shilling six pence), je
+fus «incarcerated» dans la cellule 33 qui devait, pendant
+cinq années, abriter feu Edgar Pipe!</p>
+
+<p>Seul... j'étais seul!...</p>
+
+<p>A partir du moment où j'avais franchi le seuil de ma
+geôle, je demeurerais séparé du monde... Le seul être
+que j'apercevrais&mdash;et encore à travers un judas&mdash;serait
+un gardien indifférent et maussade. Je devrais souffrir
+en silence, ronger mon frein dans l'isolement le plus
+complet, oublier jusqu'à la voix humaine... Les printemps
+succéderaient aux hivers, les automnes aux étés, et je
+serais toujours là, entre ces quatre murs, pendant qu'au
+dehors, sur les jolies pelouses de Reading, les bourgeois
+de Londres, ivres de soleil et le c&oelig;ur en fête, célébreraient
+joyeusement les jours de repos avec leurs familles<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[224]</a></span>
+ou leurs maîtresses...</p>
+
+<p>Je me jetai sur mon lit et pleurai comme un enfant...</p>
+
+<p>En adoptant la dangereuse profession de cambrioleur,
+je savais certes à quoi je m'exposais... Je n'ignorais pas
+qu'un jour ou l'autre la société me contraindrait à une
+villégiature forcée dans quelque geôle du Royaume-Uni,
+mais je ne m'étais jamais imaginé que la claustration fût
+une chose aussi pénible.</p>
+
+<p>D'abord, je fus en proie à une sorte d'anéantissement,
+de stupeur, puis une rage folle s'empara de moi
+et je me demandai un moment si je n'allais pas me
+briser la tête contre la muraille.</p>
+
+<p>A la nuit tombante, je retrouvai cependant un peu de
+calme et fis honneur au maigre repas qu'on me passa
+par un guichet.</p>
+
+<p>Je me déshabillai dès que retentit la cloche du coucher
+et me glissai sous ma couverture, mais il me fut
+impossible de fermer l'&oelig;il.</p>
+
+<p>Quand neuf heures sonnèrent à l'horloge de Reading
+Gaol qui possède, par parenthèse, un carillon des plus
+sonores, je me levai, en proie à une impatience fébrile
+et me mis à arpenter, pieds nus, ma cellule. Je montai
+ensuite sur une chaise et cherchai à jeter un coup d'&oelig;il
+par la fenêtre. Au prix de difficultés inouïes, je parvins
+à me hisser jusqu'à l'entablement et y demeurai
+suspendu.</p>
+
+<p>Des ombres passaient et repassaient dans une grande
+cour à demi obscure; c'étaient probablement des gardiens
+qui allaient prendre leur service de nuit.</p>
+
+<p>De temps à autre j'entendais de longs appels, un grand
+bruit de verrous et, par-dessus tout cela, le ronflement
+sourd et régulier de la machine à vapeur qui distribue
+l'électricité dans la prison.</p>
+
+<p>Enfin, vers dix heures, les couloirs et les fenêtres des
+cellules furent moins lumineux et un silence relatif remplaça
+le vacarme de tout à l'heure.</p>
+
+<p>Je me recouchai. Mille idées plus confuses les unes<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[225]</a></span>
+que les autres se heurtaient dans mon cerveau, et parmi
+elles, il en était une qui m'obsédait, me revenait continuellement
+à l'esprit: «Si je m'évadais?»</p>
+
+<p>La chose ne me semblait pas impossible, en somme.
+Ma cellule était au rez-de-chaussée, et j'avais remarqué
+que les barreaux de la fenêtre étaient très espacés... l'un
+d'eux n'avait même pas l'air bien solide...</p>
+
+<p>Pendant quelques instants, j'élaborai tout un programme
+d'évasion, que le raisonnement me fit bientôt
+repousser.</p>
+
+<p>M'enfuir? Est-ce que je le pouvais?</p>
+
+<p>Et mon diamant?...</p>
+
+<p>Bien que je ne fusse pas certain de le retrouver à
+l'expiration de ma peine, rien ne m'autorisait non plus
+à supposer qu'on le découvrirait... Mes bottines n'avaient
+nullement besoin d'être ressemelées et il se pouvait très
+bien qu'on les laissât telles qu'elles étaient. De plus, si
+les semelles étaient un peu usées, les talons n'étaient même
+pas tournés... Il faudrait vraiment que les cordonniers de
+la prison manquassent de travail pour entreprendre une
+réparation qui n'avait rien d'urgent... J'avais peut-être
+tort de m'alarmer ainsi... et puis... et puis...</p>
+
+<p>Le sommeil finit par me terrasser, mais il fut hanté
+d'affreux cauchemars... Je voyais Edith, au bras d'Allan
+Dickson... Tous deux me regardaient en riant et me prodiguaient
+les plus basses injures; ensuite, c'était l'horrible
+visage de Manzana qui m'apparaissait... Le gredin avait
+en main une de mes bottines et je le voyais qui, avec un
+tournevis, s'apprêtait à enlever la petite rondelle de cuir
+qui cachait le diamant. Il clignait de l'&oelig;il d'un air narquois
+et chantonnait une romance ridicule que j'avais
+entendue autrefois, à Londres, dans un music-hall... Puis,
+Edith revenait, appuyée cette fois sur l'épaule de
+Manzana. Elle avait mis le diamant dans ses cheveux
+et j'étais ébloui par les feux qu'il jetait... La figure de
+ma maîtresse était rayonnante et, parfois, après un
+bruyant éclat de rire, elle attirait vers elle l'ignoble Manzana,<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[226]</a></span>
+et le baisait sur les lèvres.</p>
+
+<p>Je dus, à cette minute, me lever d'un bond et pousser
+des cris épouvantables, car le guichet de ma geôle
+s'ouvrit avec un bruit sec, et je vis l'&oelig;il sévère d'un gardien
+qui me regardait fixement...</p>
+
+<p>Je me laissai retomber sur mon lit et m'assoupis de
+nouveau, mais pour être aussitôt repris par une affreuse
+vision... Mr John Ellis, le bourreau de Londres, tressait
+délicatement une énorme corde de chanvre et me la montrait
+de temps à autre, en faisant le geste de se la passer
+autour du cou...</p>
+
+<p>Le lendemain, quand sonna la cloche du réveil, j'étais
+brisé, moulu, anéanti. Je me levai cependant, et endossai
+mon horrible livrée. Comme je l'avais mise à l'envers,
+je la retirai pour la retourner, et une petite étiquette que
+je n'avait pas remarquée la veille frappa mes regards.
+Sur cette étiquette, je lus un nom qui me fit frissonner:
+«Calcraft!...»</p>
+
+<p>Le précédent propriétaire de ma houppelande avait lui-même
+écrit son nom sur l'étroite bande de toile, et ce
+nom était celui d'un dangereux malfaiteur pendu récemment
+à Reading.</p>
+
+<p>Les journaux avaient longuement parlé de cette exécution
+qui avait été très mouvementée, car Calcraft, qui
+tenait à la vie, s'était débattu avec fureur entre les mains
+du bourreau...</p>
+
+<p>Je comprenais maintenant pourquoi le petit homme
+chauve avait tenu à faire remarquer que ce vêtement avait
+été «très peu porté», et je me souvenais de la plaisanterie
+macabre qu'il avait lancée en faisant allusion à
+M. John...</p>
+
+<p>Ainsi, je portais la défroque d'un condamné à mort!</p>
+
+<p>On avouera que c'était jouer de malheur... et que je
+ne pouvais vraiment pas conserver cette «tunique de
+Nessus» qui me brûlait le corps. On a beau ne pas
+être superstitieux, il y a quand même des coïncidences
+fâcheuses bien faites pour jeter le trouble dans le cerveau<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[227]</a></span>
+le mieux équilibré.</p>
+
+<p>Je me mis à cogner à la porte de ma cellule, fis un
+vacarme de tous les diables et exigeai que l'on me donnât
+un autre vêtement... On finit par y consentir, mais
+cela prit plus de deux heures. Il fallut qu'on en référât
+au gardien-chef, que celui-ci allât trouver le surveillant
+général, lequel exposa l'affaire au directeur, et enfin,
+après une longue suite de pourparlers, on m'apporta un
+«complet neuf».</p>
+
+<p>Le scandale que j'avais provoqué dans la prison me
+fit considérer comme un détenu «rebellious» et je fus,
+à partir de ce moment, regardé d'un mauvais &oelig;il par
+mes gardiens...</p>
+
+<p>Hélas! tout cela était de peu d'importance, en comparaison
+de ce qui allait m'arriver...</p>
+
+<p>Pendant huit jours, je mangeai, comme on dit, mon
+pain blanc...</p>
+
+<p>L'heure du supplice allait bientôt sonner!</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch26" id="ch26"></a>II</h2><span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[228]</a></span>
+
+<h5>LE SUPPLICE DE LA ROUE</h5>
+
+
+<p>J'ai parlé plus haut de cette trappe mystérieuse qui
+s'ouvre dans les cellules des prisons anglaises. Les planches
+dont elle est formée sont au nombre de quatre,
+solides, rugueuses, et offrent un contraste frappant avec
+les lamelles de parquet qui l'entourent.</p>
+
+<p>Ceux qui la voient pour la première fois la regardent
+avec effroi, même s'ils ignorent à quoi elle sert... Quand
+on l'a vue s'ouvrir, hélas! on y songe toute la vie!...</p>
+
+<p>Cette trappe est celle du «Tread-Mill», cet instrument
+de torture digne du moyen âge et que la barbarie des
+lois anglaises a conservé dans son arsenal judiciaire.</p>
+
+<p>J'avais souvent entendu parler du Tread-Mill, mais,
+ne faisant pas ma société habituelle des malfaiteurs, je
+n'avais pu recueillir aucun renseignement sur cette terrible
+punition. Je m'imaginais qu'elle devait manquer d'agrément,
+mais j'étais loin de supposer qu'elle pût être aussi
+cruelle.</p>
+
+<p>J'allais bientôt, moi, Edgar Pipe, le gentleman élégant,
+à qui tout travail manuel répugnait, faire connaissance
+avec le fameux «moulin de discipline»... J'allais
+savoir ce que c'est que la torture physique, après avoir
+enduré, sans faiblir, toutes les tortures morales.</p>
+
+<p>S'il est vrai que l'on doive tout pardonner à ceux qui
+ont beaucoup souffert, je pense que le lecteur, dès qu'il
+aura lu le récit de mon douloureux séjour à Reading,
+aura pour moi quelque pitié. Jusqu'alors, il n'a connu
+qu'un Edgar Pipe assez insouciant, parfois même un peu<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[229]</a></span>
+cynique, se riant de tout et plein d'une folle confiance
+en soi... Bientôt, il verra un Edgar Pipe déprimé, affaibli,
+désespéré, terrassé... un Edgar Pipe qui ne sera plus
+que l'ombre de lui-même, une sorte de brute aux yeux
+caves, aux gestes endoloris, un spectre ambulant insensible
+à tout, un déchet d'humanité... une épave!...</p>
+
+<p>Et je suis sûr que les gens de c&oelig;ur seront, malgré
+eux, amenés à se dire: «Un simple cambrioleur méritait-il
+pareil châtiment?»</p>
+
+<p>C'est généralement à l'heure où l'homme qui a souffert
+recommence à espérer que la lourde main de la destinée
+s'abat de nouveau sur lui.</p>
+
+<p>Depuis huit jours que j'étais à Reading, je commençais
+à prendre mon mal en patience et à m'accoutumer
+au régime cellulaire si dur pour ceux qui, comme moi,
+aiment la société bruyante, quand un matin, à huit heures
+vingt exactement, la cloche de la prison résonna comme
+un glas.</p>
+
+<p>A ce tintement lugubre, j'avais tressailli malgré moi,
+comme à l'approche d'un malheur.</p>
+
+<p>Bientôt, des pas lourds retentirent dans les couloirs,
+une sonnette s'agita, et une affreuse voix enrouée que
+j'entends encore se mit à répéter sur un ton monotone:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Tread-Mill... Tread-Mill... Look out there</i><a id="FNanchor_4" name="FNanchor_4"></a><a href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
+
+<p>Aussitôt, la porte de ma cellule s'ouvrit avec fracas,
+je fus poussé vers la trappe par des mains brutales, et
+je me trouvai assis sur une sellette de fer pendant que mes
+pieds reposaient sur une large lame de bois à demi inclinée.
+Instinctivement je jetai un coup d'&oelig;il dans le trou
+noir qui béait au-dessous de moi, et je distinguai une
+énorme solive munie de palettes, qui ressemblait absolument
+à la roue d'un moulin à eau.</p>
+
+<p>&mdash;Gare à vous, me dit un gardien. C'est la première
+fois que vous faites du Tread-Mill... pédalez,
+pédalez ferme! Surtout, ne manquez par les aubes!...<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[230]</a></span>
+Si vous vous arrêtez une seconde, vous vous faites accrocher
+les jambes...</p>
+
+<p>&mdash;<i>Take care</i>! hurla quelqu'un... <i>forwards</i><a id="FNanchor_5" name="FNanchor_5"></a><a href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p>
+
+<p>La roue commença à tourner doucement. Elle était
+dure à mettre en marche et, bien que des centaines de
+pieds appuyassent à la fois sur les palettes fixées dans
+l'arbre de couche, le démarrage ne se faisait que difficilement.</p>
+
+<p>Peu à peu, le mouvement s'accentua, devint plus
+rapide, et l'on entendit un ronflement sonore pareil à
+celui d'un volant de machine.</p>
+
+<p>Je sentais sous mes pieds tourner les aubes et, dès que
+l'une avait passé, je rattrapais vivement l'autre, tremblant
+à chaque seconde de la manquer et de me faire broyer
+les jambes.</p>
+
+<p>Je ne sais si je me fais bien comprendre, car en écrivant
+ces lignes je suis encore si troublé que ma plume
+tremble dans ma main et que ma tête s'égare.</p>
+
+<p>Ceux qui n'ont pas vu fonctionner un Tread-Mill ne
+peuvent se rendre compte du danger qu'à chaque seconde
+court le malheureux détenu astreint à ce travail d'écureuil.</p>
+
+<p>Je suais sang et eau et je m'attendais toujours à manquer
+pied, mais, à la longue, j'acquis plus d'habileté.
+J'avais à peu près «attrapé» ce que les prisonniers
+appellent la «cadence»... et je menais régulièrement
+le «train».</p>
+
+<p>J'étais cependant à la merci d'une défaillance...</p>
+
+<p>Qu'un malaise me prît, qu'une faiblesse ou une crampe
+immobilisât mes muscles et c'était la catastrophe...</p>
+
+<p>Mes oreilles tintaient, j'entendais un grand bruit de
+cloches et des papillons de feu dansaient devant mes
+yeux... Les veines de mon cou étaient gonflées à éclater
+et il me semblait que je ne pourrais plus tenir longtemps.
+Néanmoins, je pédalais toujours, machinalement pour
+ainsi dire, et je me demandais avec angoisse quand ce<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[231]</a></span>
+supplice allait prendre fin.</p>
+
+<p>Pour qu'il cessât immédiatement, j'eusse donné mon
+diamant... que dis-je... vingt ans de ma vie.</p>
+
+<p>Soudain, dans une des cellules retentit un cri sinistre,
+un de ces cris qui glacent d'effroi ceux qui les entendent...
+puis ce fut le silence...</p>
+
+<p>Le Tread-Mill s'arrêta, il y eut, un instant, un bruit
+de pas précipités, de sourds gémissements, puis le calme
+se rétablit et le surveillant-chef lança de nouveau son
+lugubre avertissement:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Take care!... Forwards!...</i></p>
+
+<p>Et la roue se remit à tourner.</p>
+
+<hr>
+
+<p>J'apprenais, quelques instants après, par une conversation
+entre gardiens, qu'un vieux détenu, un vétéran de
+la geôle, s'était fait couper les jambes par le Tread-Mill...</p>
+
+<p>Le lendemain, on l'enterrait quelque part et tout était
+dit.</p>
+
+<p>Est-ce qu'on a le temps à Reading de s'apitoyer sur
+ceux qui s'évadent par la mort de la prison modèle de
+lord Strange?</p>
+
+<p>Chaque jour, nous devions «tourner la roue» pendant
+vingt minutes, le matin, et une demi-heure, l'après-midi.</p>
+
+<p>Le lecteur a pu se rendre compte par la courte description
+que j'ai faite du «moulin de discipline» de
+l'effet que ce supplice quotidien doit avoir sur l'organisme
+déjà affaibli des détenus. Les solides, les robustes
+résistent; les faibles succombent.</p>
+
+<p>Un de moins! dit la justice...</p>
+
+<p>Une victime de plus, répond l'humanité!</p>
+
+<p>La justice anglaise est certes une belle institution... Je
+dirai même que notre code, qui n'est point tout à fait
+<i>up to date</i>, protège assez le criminel, et s'efforce d'éviter
+les condamnations injustes... On peut aussi affirmer qu'en
+Angleterre, lorsqu'un homme est condamné, il l'est presque<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[232]</a></span>
+toujours <i>justement</i>.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a d'horrible, dans nos institutions, c'est la
+répression.</p>
+
+<p>Les juges condamnent un homme au «hard labour»
+pour vol et à la pendaison pour crime. Or, cette dernière
+peine est la plupart du temps moins cruelle que la
+première... et il vaut souvent mieux être pendu que de
+tourner la roue pendant cinq ans...</p>
+
+<p>A l'heure où j'écris ces lignes, dans ma villa d'été
+de Ramsgate, face à la mer, devant un joli bureau d'acajou,
+je me demande si c'est bien moi, Edgar Pipe, qui
+suis encore là, et si je ne suis pas la réincarnation du malheureux
+détenu qui «pédalait» à Reading, matin et
+soir, en compagnie de deux cents autres camarades, sous
+l'&oelig;il placide du surveillant Ruggle...</p>
+
+<p>Oh! ce Ruggle!... je le revois encore et je ne puis
+songer à lui sans un mouvement de colère. C'était un être
+impitoyable qui n'avait jamais dû s'émouvoir de sa vie.</p>
+
+<p>Il me rappelle ces froids inquisiteurs qui regardaient
+torturer les gens avec une impassibilité de statue.</p>
+
+<p>Nous l'avions surnommé «Jack Ketch» et nous le
+haïssions tous, de ce qui nous restait de c&oelig;ur et d'âme.</p>
+
+<p>J'avais eu, un jour, affaire à lui. Je me sentais malade
+et craignais de m'évanouir en tournant la roue. Eh
+bien, le misérable me força à me lever et, comme je lui
+faisais remarquer que je n'aurais certainement pas la force
+de faire marcher mes jambes, il répondit, avec un affreux
+ricanement:</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis, alors, vous serez broyé... des individus
+de votre espèce, il y en a trop ici.</p>
+
+<p>Je ne sais à quelle espèce appartenaient mes codétenus,
+mais je ne crois pas me vanter en soutenant que je
+valais mieux que la plupart d'entre eux, qui étaient tous
+des chevaux de retour, et appartenaient à cette basse
+pègre que les Londoniens désignent avec mépris sous la
+nom de «Black Rascals».</p>
+
+<p>Ce jour-là, je faillis bien me faire broyer les tibias,<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[233]</a></span>
+mais la Providence veillait sans doute sur moi, car j'eus
+la force d'accomplir jusqu'au bout ma pénible tâche.</p>
+
+<p>Je ne cherche pas à me faire plaindre, loin de là, et
+que le lecteur ne s'imagine point que je dose à dessein
+mes effets, dans le but de l'émouvoir sur ma triste personne,
+mais puisque j'écris mes mémoires, j'estime que
+je dois tout dire.</p>
+
+<p>Avouez qu'il ne serait pas juste tout de même que je
+me donnasse continuellement le vilain rôle... Il faut bien
+que, de temps à autre, je parle de mes souffrances... c'est
+même nécessaire, je dirai plus, très moral, car, en me
+lisant, les jeunes gens qui auraient l'intention de mal faire
+seront certainement retenus sur la pente fatale, par la
+crainte de terribles répressions.</p>
+
+<p>Au bout d'un an de Tread-Mill, je n'étais plus que
+l'ombre de moi-même. J'étais devenu un véritable squelette,
+et le médecin de la prison jugea prudent de m'envoyer
+à l'infirmerie...</p>
+
+<p>Quelle ne fut pas ma surprise en retrouvant là le
+jeune homme au complet neuf et aux bottines vernies
+dont j'avais fait, une nuit, la connaissance, sous un des
+comptoirs de la maison Robinson and C<sup>o</sup>.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! quoi, lui dis-je, vous êtes ici?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez...</p>
+
+<p>&mdash;Pour longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;Deux ans.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement?</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez que ce n'est pas suffisant?... Deux
+ans de «hard labour» pour une paire de boucles
+d'oreilles, je trouve au contraire que c'est bien payé.</p>
+
+<p>Et le jeune homme, profitant de ce que le gardien qui
+nous surveillait s'était approché de la fenêtre, me confia
+brièvement son aventure...</p>
+
+<p>&mdash;Certes, dit-il à voix basse, depuis que je «travaille»,
+j'ai bien mérité vingt ans de Tread-Mill, mais
+on ne m'a jamais inquiété pour les autres «affaires»...
+Il a fallu que je me fasse prendre bêtement chez un<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[234]</a></span>
+bijoutier de Russel street, un vieux juif rusé comme un
+renard... Je dois vous dire que j'ai une petite amie, une
+ravissante «girl» qui a nom Maisie... Je l'aime à la
+folie, ce qui est assez naturel, et lui fais de temps à
+autre quelques petits cadeaux, sans bourse délier, bien
+entendu. Mais vous, qui êtes de la partie, vous savez
+comme moi que ces cadeaux-là coûtent souvent fort cher...
+et la preuve, c'est que je suis ici pour deux ans!... Bref,
+j'étais entré chez ce juif qui s'appelle Manassé, dans
+l'intention de choisir un cadeau pour Maisie, dont c'était
+la fête, le lendemain. Après m'être fait montrer des bracelets,
+des bagues et des pendentifs, j'arrêtai mon choix
+sur une superbe paire de boucles d'oreilles et, profitant
+d'un moment où le marchand avait le dos tourné, je la
+mis vivement dans ma poche. Par malheur, le vieux grigou
+avait aperçu mon geste dans une glace. Il ne dit rien,
+mais m'enferma dans sa boutique et alla chercher un
+policeman.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas eu l'idée de vous débarrasser
+des boucles d'oreilles?</p>
+
+<p>&mdash;Non... car cela a été si vite fait que je n'y ai vu
+que du «bleu». D'ailleurs, je croyais toujours le père
+Manassé derrière moi, dans une petite pièce attenant à
+la boutique... J'ai donc été pris, en flagrant délit...
+jugé, condamné... et voilà...</p>
+
+<p>&mdash;Le châtiment est dur, en vérité!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais jusqu'à présent je suis parvenu à
+couper au Tread-Mill.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! et comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;En entretenant une plaie que j'ai à la jambe...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous restez couché toute la journée?</p>
+
+<p>&mdash;Non... Dans l'après-midi, on m'emploie à la
+cordonnerie...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... et vous ressemelez les chaussures?</p>
+
+<p>&mdash;Non... je mets des pièces invisibles... c'est ma
+spécialité... Je travaille même pour les surveillants...</p>
+
+<p>&mdash;De sorte que vous tirerez vos deux années de<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[235]</a></span>
+«hard labour» sans avoir tâté du moulin?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère... mais, je crains bien qu'on ne me
+fasse redoubler...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Oui... il en est déjà question...</p>
+
+<p>Il y eut un long silence... Le gardien s'était rapproché.
+Nous prîmes tous deux des poses alanguies et quand
+il se fut éloigné de nouveau, je dis à mon «camarade»:</p>
+
+<p>&mdash;Il est presque certain que l'on vous fera faire ce
+qu'ils appellent du «rabiot»... le mieux, voyez-vous,
+serait de vous évader.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en parlez à votre aise, vous!... Si vous
+croyez que c'est facile...</p>
+
+<p>&mdash;Et si je vous en donnais les moyens?</p>
+
+<p>&mdash;Vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous bénirais jusqu'à la fin de mes jours...
+mais c'est sérieux, ce que vous dites?</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce qu'il y a de plus sérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... expliquez-moi cela!</p>
+
+<p>&mdash;Plus tard... Pour le moment, il faut que vous me
+rendiez un service...</p>
+
+<p>&mdash;Si je le puis, je ne demande pas mieux... De quoi
+s'agit-il?</p>
+
+<p>J'hésitai un instant, puis me rapprochant du lit de
+mon compagnon:</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous tous les jours à la cordonnerie?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dans l'après-midi...</p>
+
+<p>&mdash;Bien... écoutez attentivement ce que je vais vous
+dire...</p>
+
+<p>&mdash;J'écoute...</p>
+
+<p>&mdash;Pourriez-vous retrouver une paire de bottines qui
+portent sous chaque semelle le numéro 33 et me les
+apporter ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh!... ce que vous me demandez là est bien
+difficile... enfin, j'essaierai... Vous tenez beaucoup à<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[236]</a></span>
+rentrer en possession de ces chaussures?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... car c'est grâce à elles que nous pourrons
+nous évader...</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'affirme.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous promets d'essayer... mais deux bottines,
+c'est difficile à dissimuler... Peut-être pourrai-je en
+apporter une d'abord...</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce cas, apportez le pied droit...</p>
+
+<p>&mdash;Entendu...</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch27" id="ch27"></a>III</h2><span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[237]</a></span>
+
+<h5>HORRIBLE VISION</h5>
+
+
+<p>Je regrettai, quelques instants après, ce que je venais
+de dire, mais, tant pis! le sort en était jeté...</p>
+
+<p>D'ailleurs, qu'avais-je à craindre?... De deux choses
+l'une: ou mon codétenu parviendrait à s'emparer de
+mes bottines, ou cela lui serait impossible... Il n'aurait
+certainement pas l'idée de regarder dans le «talon
+droit»... Il n'y avait qu'une chose à craindre: c'était
+qu'il ne se fît pincer, mais il saurait probablement déjouer
+la surveillance des gardiens. Une fois en possession de
+ma précieuse chaussure, je retirerais du talon le diamant
+qui s'y trouvait caché et le dissimulerais habilement dans
+quelque coin de ma cellule...</p>
+
+<p>Quant au projet d'évasion, j'y songerais ensuite, mais
+rien n'était moins sûr que sa réussite.</p>
+
+<p>Ma foi, tant pis!... le principal était, pour l'instant,
+de rentrer en possession de mon diamant!</p>
+
+<p>Ah! avec quelle joie je le palperais de nouveau!...
+Avec quel bonheur je le regarderais, la nuit, dans ma
+cellule, à la lueur de la petite ampoule placée près de
+mon lit!... Cette fois, j'en étais sûr, personne ne viendrait
+me le prendre, car je lui trouverais une petite
+cachette bien close, une petite niche invisible...</p>
+
+<p>Il me semblait que je supporterais tout sans me plaindre,
+que je «pédalerais» même avec une joie féroce, si je
+pouvais retrouver mon Régent...</p>
+
+<p>Ce serait certes la première fois que l'on verrait un<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[238]</a></span>
+«détenu millionnaire» faire tourner la roue de Reading...</p>
+
+<p>Oui, mais voilà!... si toute évasion était impossible,
+aurais-je la force de supporter quatre ans encore les
+tortures du «hard labour»?</p>
+
+<p>Chaque jour, j'encourageais mon codétenu, qui s'appelait
+Crafty, en faisant allusion à notre fuite prochaine...
+Je lui tenais, comme on dit, la dragée devant les lèvres
+et il était prêt à tout tenter pour s'emparer de mes chaussures.
+Malheureusement, le temps passait, je voyais arriver
+le moment où on me renverrait en cellule et les
+recherches de Crafty n'avaient encore donné aucun résultat.</p>
+
+<p>Enfin, l'avant-veille du jour où l'infirmier-chef allait
+signer mon exeat, Crafty me dit, le soir, à son retour des
+ateliers:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais enfin où sont vos bottines, mais il m'est
+impossible de m'en emparer... car on les a enfermées à
+clef dans un casier à claire-voie...</p>
+
+<p>&mdash;Forcez la serrure...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y pensez pas... D'ailleurs, c'est une serrure
+énorme... il faudrait un merlin pour en venir à bout...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, fis-je d'un air désappointé, vous êtes encore
+ici pour deux ans et moi pour quatre... Vous ne tenez
+donc pas à revoir votre Maisie?</p>
+
+<p>&mdash;Si j'y tiens!... pouvez-vous me demander cela...
+mais j'en meurs d'envie, j'en deviens fou...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, de l'audace... et de la ruse... Ah! si je
+pouvais m'introduire dans les ateliers, je vous assure que
+j'arriverais bien à forcer cette maudite serrure...</p>
+
+<p>&mdash;Non... vous n'y arriveriez pas, je vous l'affirme.</p>
+
+<p>&mdash;Alors... j'essaierais d'un autre moyen.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien vous y voir...</p>
+
+<p>&mdash;Où se trouvent les ateliers de cordonnerie?</p>
+
+<p>&mdash;Comment? vous ne savez pas? Ils sont juste au-dessous
+de nous...</p>
+
+<p>La conversation en resta là.</p>
+
+<p>Deux jours après, j'étais de nouveau en cellule et<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[239]</a></span>
+j'avais une fois encore perdu confiance.</p>
+
+<p>Crafty, malgré toute l'audace qu'il avait pu déployer,
+n'avait abouti à rien...</p>
+
+<p>Avant que nous nous quittions, il m'avait serré la
+main d'un air désolé, puis m'avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait tout ce que j'ai pu... j'essayerai encore...
+mais si je m'emparais des bottines, que devrais-je en faire?</p>
+
+<p>Je n'avais pas eu le temps de répondre à cette question,
+car déjà un gardien m'entraînait.</p>
+
+<p>Rentré dans mon box, je fis plutôt de tristes réflexions.</p>
+
+<p>Quelle imprudence j'avais commise en chargeant Crafty
+d'une mission qu'il ne pouvait véritablement point mener
+à bien. Maintenant, il était capable de commettre quelque
+«gaffe», de vouloir quand même s'emparer des bottines,
+dans l'espoir d'y trouver quelqu'un de ces menus outils
+qui servent aux détenus à scier les barreaux de leur
+cellule...</p>
+
+<p>Et puis, je ne le connaissais pas plus que cela, ce
+Crafty... N'était-ce pas un de ces individus que les
+gardiens placent auprès des autres détenus, dans le but
+de provoquer leurs confidences? S'il allait parler?</p>
+
+<p>Cette histoire de bottines paraîtrait assez bizarre... On
+rechercherait les chaussures numéro 33, et on en examinerait
+semelles et talons, afin de s'assurer qu'elles ne
+recélaient rien de suspect... Cette minutieuse inspection
+amènerait certainement les gardiens à découvrir le diamant
+et non seulement je me trouverais privé d'une fortune
+sur laquelle je comptais pour «m'établir honnête
+homme», mais je serais sous le coup de nouvelles
+poursuites... et il était possible que cette autre affaire
+me valût encore quelques années de prison...</p>
+
+<p>Il est vrai que ces années-là seraient plus douces, puisque
+je les passerais en France où les prisons, au dire des
+criminalistes anglais, sont plutôt des «sanatoria» que des
+geôles de punition...</p>
+
+<p>Ces réflexions que je ressassais chaque jour eurent
+pour résultat de me décourager tout à fait... Je tombai<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[240]</a></span>
+dans le marasme, et il m'arrivait souvent de ne plus pouvoir
+marcher... J'avais les jambes comme paralysées et
+elles ne retrouvaient leur vigueur que lorsque j'étais obligé
+de les appuyer sur les «aubes» du Tread-Mill. Bientôt,
+je n'eus même plus la force de penser. Je devenais stupide
+et demeurais plusieurs heures à la même place, sans faire
+un mouvement, les yeux fixés sur une fissure du plafond
+ou une lame du parquet. Je m'étais amusé, au début de
+mon incarcération, à marquer sur la muraille, avec la
+pointe d'une épingle, les jours que j'aurais à passer dans
+la geôle de Reading... Cela faisait 1.825 jours... mais
+j'avais fini par m'embrouiller au milieu de cette multitude
+de signes gravés sur la pierre et avais abandonné le
+petit travail qui consistait, chaque soir, à biffer un
+chiffre.</p>
+
+<p>C'était maintenant l'indifférence la plus complète de ma
+part... Je vivais comme un animal... comme une brute. Je
+n'avais même plus la notion du temps... Les heures sonnaient,
+mais je ne les entendais pas.</p>
+
+<p>Je me demandais parfois, quand une lueur de lucidité
+traversait ma pauvre cervelle, si je vivais encore, si tout
+ce que je voyais autour de moi était bien réel, et si,
+parti pour un autre monde, je ne poursuivais pas un mauvais
+rêve commencé sur la terre.</p>
+
+<p>Cet état d'hébétude, cette «asthénie» persistante
+avaient cependant une heureuse influence sur mon état
+général, car elles me maintenaient dans une sorte de somnolence
+qui apaisait mes nerfs... J'ai reconnu d'ailleurs
+que, si j'étais resté à Reading l'homme que j'étais lorsque
+j'y entrai, je n'aurais pu supporter plus de deux mois
+la vie terrible qui m'était faite.</p>
+
+<p>L'individu s'habitue à tout.</p>
+
+<p>Prenez un élégant de Londres, emmenez-le dans le
+bouge le plus sordide et dites-lui: «Tu vivras ici, pendant
+deux ans». Il vous répondra immédiatement:
+«Vivre ici deux ans?... Jamais... j'aimerais mieux me
+tuer!» Supposez qu'on le laisse croupir dans ce bouge, il<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[241]</a></span>
+ne se tuera pas et s'accoutumera même peu à peu à cette
+ambiance de pourriture et de misère.</p>
+
+<p>S'il en était autrement, les hôtes de la geôle de Reading
+pourraient-ils résister cinq ans... et même dix ans, à leur
+terrible claustration?</p>
+
+<p>Je recevais parfois, comme les autres détenus, la visite
+de l'aumônier, le révérend Mac Laughan, mais tout ce
+qu'il me disait, au lieu de me réconforter, me plongeait
+dans une tristesse profonde. Sa voix monotone, ses gestes
+pleins d'onction, ses révérences, sa façon même de lever
+l'index vers le plafond, en prononçant le nom du Très
+Haut, finissaient par m'horripiler, et j'attendais avec impatience
+le moment où il regagnerait la porte.</p>
+
+<p>On voit à quel point d'affaiblissement j'étais arrivé...
+J'eusse préféré quelques ronds de saucisson et un verre
+de stout à tous les conseils spirituels du brave homme.</p>
+
+<p>Il remarqua sans doute le peu d'attention que je prêtais
+à ses discours, car il ne revint plus et je m'aperçus qu'à
+partir du jour où il cessa ses visites, les gardiens se montrèrent
+immédiatement plus sévères et plus injustes. Sans
+doute leur avait-il confié que j'étais un individu de la plus
+basse espèce, un de ces criminels endurcis que la religion
+elle-même est impuissante à relever.</p>
+
+<p>Je fus dès lors classé dans la catégorie des «sauvages»
+et traité comme un vulgaire Botocudo.</p>
+
+<p>Un jour, je m'en souviens, le directeur de la prison
+vint me voir dans ma cellule.</p>
+
+<p>C'était un gentleman en jaquette noire et gilet blanc,
+très haut sur jambes et affligé d'un tic ridicule de la face.</p>
+
+<p>&mdash;Numéro 33, me dit-il, en clignant de l'&oelig;il et en
+ramenant sa bouche vers son oreille... vous êtes, paraît-il,
+un incorrigible...</p>
+
+<p>Son &oelig;il reprit sa place normale, mais sa bouche fut
+agitée d'un petit mouvement de gauche à droite qui me
+fit pouffer de rire.</p>
+
+<p>Il me regarda sévèrement, cligna de l'&oelig;il encore une<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[242]</a></span>
+fois et s'en alla furieux, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Numéro 33..., vous êtes un cynique personnage
+et... vous finirez mal... je vous le prédis...</p>
+
+<p>&mdash;<i>Good bye</i>! lui criai-je, en continuant de rire aux
+éclats...</p>
+
+<p>Je ne devais certainement pas jouir de toute ma
+raison, car autrement, j'eusse reçu avec plus de courtoisie
+ce pauvre homme qui remplissait, somme toute, une
+pénible mission...</p>
+
+<p>Le soir, je me vis réduit au quart de portion, et cette
+privation de nourriture dura huit jours.</p>
+
+<p>Le directeur s'était vengé.</p>
+
+<p>N'eût-il pas été plus sage de me faire examiner par un
+médecin?</p>
+
+<hr>
+
+<p>Je devenais sale et n'avais même plus le courage de
+me débarbouiller, ce qui est un signe certain de déchéance
+physique... J'encourus deux ou trois punitions pour ma
+mauvaise tenue et un jour&mdash;c'était en hiver&mdash;deux
+gardiens m'entraînèrent dans la cour, à demi nu, et me
+frictionnèrent pendant un quart d'heure avec une brosse
+de chiendent, ce qui amusa beaucoup les autres geôliers
+qui formaient le cercle autour de moi...</p>
+
+<p>Je contractai une fluxion de poitrine et fus, pendant plusieurs
+jours, entre la vie et la mort. J'aurais pu essayer
+de faire punir les deux brutes, mais j'étais si heureux
+d'être exempt de Tread-Mill, que je ne dis rien... D'ailleurs,
+à quoi cela eût-il servi de porter plainte? A Reading,
+les détenus ont toujours tort! Est-ce que les procédés
+dont on use envers les condamnés dans cette prison
+modèle ne sont pas tous empreints de la plus grande bienveillance
+et de la plus large humanité?</p>
+
+<p>Ceux qui en douteraient n'auraient, pour s'en convaincre,
+qu'à consulter la grande affiche apposée dans le couloir
+du lavabo et qui est signée et approuvée par trois des
+plus grands philanthropes d'Angleterre.</p>
+
+<p>Je ne connais pas ces trois gentlemen, mais je ne serais<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[243]</a></span>
+pas étonné qu'ils eussent fait installer chez eux un Tread-Mill
+à côté d'une pelouse de tennis, pour développer leurs
+muscles, ainsi que ceux de leurs enfants et de leurs
+épouses.</p>
+
+<p>Et même, je ne désespère pas de voir un jour ces
+grands philanthropes préconiser, par raison d'hygiène, le
+Tread-Mill à domicile.</p>
+
+<p>Ma fluxion de poitrine me fut très «salutaire», car
+elle me permit de me reposer un bon mois dans un lit
+beaucoup plus moelleux que celui de ma cellule. Je lus
+beaucoup, pendant ce mois-là, et mon cerveau qui était
+presque vide recommença à se meubler un peu. L'aumônier
+qui s'était décidé à revenir me voir me trouva
+dans de meilleures dispositions d'esprit, et attribua ce
+brusque changement à la lecture des livres saints.</p>
+
+<p>A dater de ce jour, il multiplia ses visites et fut tellement
+touché de mon attitude pieuse et recueillie qu'il me
+prit sous sa protection et promit de faire abréger ma
+peine.</p>
+
+<p>&mdash;Combien avez-vous encore de temps à faire? me
+demanda-t-il un jour.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, répondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! c'est la vérité...</p>
+
+<p>Cette étonnante amnésie parut le troubler.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit-il, je m'informerai.</p>
+
+<p>Le lendemain, il m'apprenait que j'avais déjà tiré
+quatre cents jours et qu'il m'en restait encore quatorze
+cent vingt-cinq à faire...</p>
+
+<p>Et il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;L'année prochaine, à l'occasion des fêtes du «New-Year's
+Day», Sa Majesté le Roi graciera quelques
+condamnés... je tâcherai d'attirer sur vous sa Très Haute
+bienveillance...</p>
+
+<p>Je remerciai comme il convenait le digne révérend, bien
+que je n'eusse qu'une médiocre confiance en sa promesse.
+La guigne me poursuivait et je ne supposais pas qu'elle<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[244]</a></span>
+dût m'abandonner, tant que je serais à Reading.</p>
+
+<p>Je crois à l'influence des milieux, et suis persuadé
+qu'ils exercent sur notre individu une sorte «d'envoûtement»
+que peuvent seuls combattre les voyages et l'éloignement,
+car plus on reste dans un endroit où l'on n'a
+eu que du malheur, plus on attire autour de soi ce que
+j'appellerai les mauvais «fluides».</p>
+
+<p>Je sortis de l'infirmerie un lundi matin, et, quand je
+traversai l'étroite cour pavée qui conduisait au bâtiment
+où se trouvait ma cellule, je fus singulièrement impressionné
+par un spectacle auquel j'étais loin de m'attendre. Un
+détenu, encadré de deux hommes en noir, s'avançait d'un
+pas chancelant. Derrière lui venaient le pasteur, le directeur
+en redingote sombre, deux surveillants et un individu
+à mine sinistre qui tenait à la main une petite valise verte.</p>
+
+<p>En m'apercevant, le détenu me fit un signe de tête et
+s'écria d'une voix vibrante:</p>
+
+<p>&mdash;Adieu! camarade!... adieu! Priez pour moi!
+Je sentis un frisson m'envahir.</p>
+
+<p>&mdash;Où donc conduit-on cet homme? demandai-je au
+gardien qui m'accompagnait.</p>
+
+<p>&mdash;A la chambre de justice, dit-il en se découvrant.
+Je me découvris aussi et demeurai cloué sur place, mon
+bonnet à la main.</p>
+
+<p>Au fond de la cour, une petite porte s'ouvrit en grinçant
+et une cloche se mit à tinter.</p>
+
+<p>M. John Ellis, le bourreau de Londres, venait de
+prendre livraison du condamné...</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch28" id="ch28"></a>IV</h2><span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[245]</a></span>
+
+<h5>OU JE LE REVOIS ENFIN!</h5>
+
+
+<p>Rentré dans ma cellule, je songeai longtemps au
+pauvre garçon que je n'avais fait qu'entrevoir et je dis
+même pour lui une courte prière.</p>
+
+<p>J'aurais bien voulu savoir quel était cet homme, et pourquoi
+on l'avait condamné à mort, mais le gardien que
+j'interrogeai me répondit d'un ton brutal:</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne vous regarde pas... C'était un numéro dans
+votre genre, et vous pourriez bien, un jour, suivre le
+même chemin que lui...</p>
+
+<p>Je n'insistai pas.</p>
+
+<p>Pendant plusieurs jours, je demeurai très troublé.</p>
+
+<p>L'adieu que m'avait lancé cet inconnu, au seuil de la
+mort, m'avait profondément remué et je regrettai de ne
+pas lui avoir adressé les paroles de paix que l'on dit au
+chevet des agonisants.</p>
+
+<p>Cet homme, était mon frère, après tout, un frère
+malheureux, que la fatalité avait sans doute poursuivi dès
+sa naissance!</p>
+
+<p>Je revois toujours son visage pâle et ses grands yeux
+qui ressemblaient à deux trous noirs. J'ai su plus tard,
+en consultant les journaux de l'époque, qu'il s'appelait
+Gulf, un nom prédestiné!</p>
+
+<p>Avec un nom pareil pouvait-il aller autre part qu'à
+l'abîme...</p>
+
+<hr>
+
+<p>Mal remis de ma fluxion de poitrine, anémié par la
+manque de nourriture, épuisé par le travail meurtrier du
+Tread-Mill, je n'avais plus figure humaine. En dehors des<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[246]</a></span>
+heures de travail, j'étais toujours étendu sur mon lit...</p>
+
+<p>A force de vivre dans l'isolement et d'arrêter mon attention
+sur les moindres bruits, mon oreille était devenue d'une
+finesse extraordinaire, et cela au point que je ne pouvais
+presque plus dormir, car le plus léger frôlement me réveillait.</p>
+
+<p>Un soir, après une journée terriblement fatigante, je
+commençais à fermer les yeux, quand un petit coup sec,
+suivi immédiatement de trois autres, puis de trois autres
+encore, attira mon attention. Cela était assez rapide, mais
+toujours très régulier, rythmé selon une certaine cadence.</p>
+
+<p>&mdash;Toc... toc, toc, toc!...</p>
+
+<p>Celui qui frappait devait se servir de ses doigts et
+le bruit était tout proche, il semblait venir de la cellule
+qui se trouvait à ma droite...</p>
+
+<p>J'avais souvent entendu dire que, parfois, les détenus,
+dans les maisons centrales, s'entretiennent entre eux au
+moyen d'un «abécé» appelé <i>Correspondance Knock</i>.</p>
+
+<p>A tout hasard, je me mis à compter les coups en les
+faisant correspondre dans mon esprit aux lettres de
+l'alphabet. Tout d'abord, je n'obtins que des phrases
+confuses qui n'avaient aucun sens, mais comme les frappements
+continuaient, je parvins à en assembler quelques-unes
+parmi lesquelles je distinguai très nettement les mots suivants:
+«Ami... ami... écoutez... vous aussi... répondez».</p>
+
+<p>Je me levai, m'approchai de la muraille, et, avec
+mon index replié, tapai plusieurs coups qui voulaient dire:
+«Qui êtes-vous?»</p>
+
+<p>On répondit aussitôt, et je déchiffrai un nom:
+«Crafty?»...</p>
+
+<p>Eh quoi! c'était mon compagnon d'infirmerie qui voulait
+causer avec moi!... Qu'avait-il à me dire?</p>
+
+<p>Au moment où il allait frapper de nouveau, un gardien
+qui faisait sa ronde passa dans le couloir... Peut-être
+avait-il entendu quelque chose, car il demeura assez longtemps
+immobile, devant ma cellule.</p>
+
+<p>Il s'éloigna enfin et, quand la lueur jaune de son<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[247]</a></span>
+falot eut cessé d'éclairer la petite ouverture circulaire
+placée au-dessus de ma porte, je repris avec mon voisin la
+conversation interrompue.</p>
+
+<p>J'eus, pendant un certain temps, beaucoup de peine à
+saisir ce que Crafty voulait me dire, mais j'y arrivai enfin,
+grâce à cette curieuse faculté d'intuition que les prisonniers
+arrivent à acquérir.</p>
+
+<p>Et voici ce que m'apprit mon camarade:</p>
+
+<p>Il était parvenu à s'emparer de mes bottines et les avait
+rapportées de l'atelier. Pour les cacher, il avait soulevé
+la trappe qui faisait communiquer sa cellule avec le
+Tread-Mill... Il était sûr que l'on ne pouvait les découvrir,
+car elles étaient placées dans une anfractuosité de la
+muraille, au niveau de l'arbre de couche du moulin.</p>
+
+<p>Il me donna ces indications, moitié en frappant, moitié
+en collant sa bouche à la muraille et en parlant très
+bas.</p>
+
+<p>Ainsi, mon diamant était là, à deux mètres de moi à
+peine... une planche seule m'en séparait!... mais était-il
+sûr que j'allais le retrouver?... N'avait-il pas disparu du
+talon qui le contenait?... Pourvu, au moins, que les cordonniers
+de la prison n'aient pas eu l'idée de ressemeler
+mes chaussures!</p>
+
+<p>On devine l'angoisse qui s'était emparée de moi...</p>
+
+<p>Je demandai à Crafty comment il s'y était pris pour
+ouvrir la trappe, et il me donna aussitôt le moyen de
+soulever la mienne, mais soit que le système de fermeture
+ne fût pas le même dans les deux cellules, soit que je
+ne susse point m'y prendre, je n'arrivai pas à faire
+jouer la ferrure qui supportait l'énorme bloc de chêne...</p>
+
+<p>Je passai une nuit épouvantable et je me relevai même
+plusieurs fois pour me livrer à de nouveaux essais qui
+ne donnèrent aucun résultat.</p>
+
+<p>Pour la première fois, depuis que j'étais à Reading,
+j'attendis avec une impatience folle le coup de cloche qui
+annonçait le Tread-Mill.</p>
+
+<p>Enfin, il retentit et nos boxes s'ouvrirent.</p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[248]</a></span>
+
+<p>Au lieu de m'installer sur la sellette de fer, comme je
+le faisais chaque jour, je me glissai entre la muraille et la
+roue et parvins, en m'aplatissant, comme un chat qui
+passe sous une porte, à atteindre l'endroit où Crafty avait
+caché mes bottines. Je les saisis d'une main prompte, et les
+glissai entre ma chemise et ma peau, puis je m'apprêtai
+à regagner ma place, mais à ce moment, le surveillant
+lançait son terrible: <i>Take care, forwards</i>!</p>
+
+<p>La roue allait se mettre en mouvement!</p>
+
+<p>J'eus l'idée de crier, d'appeler à l'aide, mais je compris
+que tout était inutile. Déjà l'énorme treuil démarrait
+en grinçant, actionné par les pieds des détenus.</p>
+
+<p>Aujourd'hui encore, quand je songe à cette minute
+terrible, affolante, je me demande comment j'arrivai, sans
+me faire broyer, à atteindre l'extrémité inférieure de ma
+sellette, à m'y hisser et à reprendre avec les autres condamnés
+«la cadence du Moulin». Cela est pour moi une
+énigme. Tout ce que je me rappelle, c'est que, quand le
+supplice eut pris fin, j'avais les mains et les genoux en
+sang.</p>
+
+<p>Mais, à ce moment, j'étais insensible à tout... j'eusse
+été écorché vif que je ne m'en serais même pas aperçu...
+Je n'avais qu'un désir: retrouver mon diamant, le prendre
+dans ma main, le contempler longuement à la lumière
+diffuse qui passait par mon vasistas.</p>
+
+<p>Cette minute arriva enfin et j'oubliai toutes mes souffrances,
+toutes mes angoisses...</p>
+
+<p>Les ouvriers de la cordonnerie n'avaient pas touché à
+mes chaussures... elles étaient intactes et je retrouvai la
+petite rondelle de cuir vissée sous le talon droit telle que
+je l'avais laissée... Cependant, elle tenait bien, et, pour
+l'arracher, il m'eût fallu un outil.</p>
+
+<p>Je la rongeai avec mes dents et parvins à extraire le
+diamant de sa gangue...</p>
+
+<p>Dieu! qu'il me parut beau!... Comme il brillait!...
+quels feux il jetait. On eût dit un soleil! Je le baisai
+à plusieurs reprises dans une sorte de joie fébrile, et telle<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[249]</a></span>
+était mon exaltation que je n'entendais plus rien de ce
+qui se passait autour de moi... Je n'entendais même point
+ce pauvre Crafty qui frappait au mur comme un sourd,
+pour me demander si j'avais retrouvé mes bottines.</p>
+
+<p>Quand je fus enfin revenu à la raison, je lui répondis,
+mais comme il avait l'air de vouloir prolonger la conversation,
+je prétextai un malaise subit, pour qu'il me laissât
+en paix.</p>
+
+<p>Cependant, la première effervescence calmée, je me
+sentis de nouveau en proie à une mortelle inquiétude...</p>
+
+<p>Où cacher mon diamant?</p>
+
+<p>L'administration de la geôle de Reading n'a pas jugé
+à propos de mettre des poches à nos vêtements et les
+sandales qu'elle nous alloue n'ont même pas de talon. Je
+ne pouvais donc replacer le Régent dans sa «niche»,
+car, pour cela, j'eusse été obligé de conserver mes bottines,
+et il n'y fallait pas songer.</p>
+
+<p>Toute la nuit, je réfléchis, tenant mon diamant dans
+ma main.</p>
+
+<p>Enfin, au jour, je trouvai une cachette provisoire.
+
+<p>Je le glissai dans mon traversin et logeai mes bottines
+dans ma paillasse.
+
+<p>Au coup de cloche annonçant le Tread-Mill, j'étais
+le premier installé sur ma sellette et... je pédalai ce
+jour-là avec une ardeur juvénile... J'aurais, je crois,
+pédalé toute la journée sans éprouver la moindre fatigue.</p>
+
+<p>Tant il est vrai que le moral commande en maître au
+physique, et que les défaillances du corps proviennent
+presque toujours d'une mauvaise disposition d'esprit.</p>
+
+<p>Une subite transformation s'était opérée en moi: j'avais
+rajeuni de dix ans!</p>
+
+<p>Il faut croire que la joie que j'avais au c&oelig;ur se reflétait
+sur mon visage, car le gardien Jimb qui m'apportait,
+chaque jour, ma cruche d'eau, s'écria dès qu'il ouvrit la
+porte:</p>
+
+<p>&mdash;Peste! trente-trois, vous avez l'air joliment heureux<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[250]</a></span>
+aujourd'hui, est-ce que votre libération serait proche?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! non, répondis-je... j'ai encore, je crois, plus
+d'un millier de jours à tirer... mais j'ai reconnu qu'il était
+stupide de se faire du mauvais sang...</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr... bien sûr... murmura le gardien, en jetant
+autour de lui un coup d'&oelig;il méfiant... Il y a des détenus
+ici qui se minent et ils ont bien tort... aussi, ils tombent
+malades et finissent par se laisser «glisser»... Encore
+deux, ce matin, qui sont allés dormir sous la pelouse
+de Green-Park... C'est effrayant ce que ça se dégarnit
+ici... Bientôt, il n'y aura plus assez de monde pour faire
+marcher le Tread-Mill.</p>
+
+<p>Et le gardien sortit en chantonnant.</p>
+
+<p>C'était la première fois que cet homme m'adressait la
+parole, et j'en conclus que s'il ne me parlait jamais, c'était
+à cause de mon air maussade et triste.</p>
+
+<p>On n'aime guère les «faces ténébreuses», et souvent,
+au lieu d'attirer la pitié, elles n'inspirent à certaines gens
+que du dédain et parfois de la haine.</p>
+
+<p>Depuis que j'étais en possession de mon diamant, je
+vivais une vie nouvelle faite de résignation et d'espoir...
+d'espoir surtout!</p>
+
+<p>Les beaux projets que j'avais naguère abandonnés, je
+les reprenais l'un après l'autre et je me remettais à penser
+à Edith... Oui, à mesure que mon sang recommençait à
+bouillonner, je songeais à l'amour que je croyais avoir
+enterré définitivement, le jour où j'avais franchi le seuil
+de la geôle de Reading.</p>
+
+<p>Edith, à présent, occupait avec le diamant toutes mes
+pensées, et je ne désespérais pas de la reconquérir.</p>
+
+<p>Maintenant, je pourrais tout lui dire, lui révéler mes
+fautes passées.</p>
+
+<p>D'abord, elle me repousserait, cela était à peu près
+certain; cependant, quand je ferais miroiter à ses yeux
+(non pas mon diamant, car les femmes sont trop bavardes),
+mais la radieuse existence que je pouvais lui offrir, elle<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[251]</a></span>
+serait sans doute désarmée.</p>
+
+<p>Son rigorisme ne tiendrait point devant des millions.</p>
+
+<p>Ce qui d'ailleurs m'incitait à supposer que je ne lui
+faisais pas tout à fait horreur c'est que, lors de mon
+procès, où elle avait été, bien entendu, citée comme
+témoin, elle ne m'avait point chargé... Je me rappelle
+même qu'à une question d'un des juges qui lui demandait
+ce qu'elle pensait de moi, elle avait répondu: «M. Edgar
+Pipe est peut-être un malhonnête homme, mais je suis
+obligée de reconnaître qu'il a un c&oelig;ur d'or.»</p>
+
+<p>Or, une femme qui trouve que l'on a un c&oelig;ur d'or,
+ne peut vous tenir rigueur de quelques peccadilles.</p>
+
+<p>Cependant, le temps avait marché depuis que j'avais
+quitté Edith... Elle avait certainement rencontré un nouveau
+protecteur, car elle détestait la solitude, et elle
+devait avoir oublié déjà le malheureux Edgar Pipe.</p>
+
+<p>Je me trouverais donc en face d'un rival qu'il serait
+pourtant, je crois, assez facile de supplanter, à moins qu'il
+ne fût un nabab, ce qui me paraissait peu probable. Enfin,
+nous verrions... Il était possible aussi que je rencontrasse
+une autre Edith, qui me ferait vite oublier la première.</p>
+
+<p>J'avais d'ailleurs l'intention de quitter l'Angleterre et
+d'aller faire un séjour aux Indes, où j'espérais vendre mon
+diamant à quelque maharadjah «multimillionnaire».</p>
+
+<p>Une ombre, cependant, obscurcissait ces jolis projets
+d'avenir: Manzana!!</p>
+
+<p>Le drôle pouvait me guetter à ma sortie de prison,
+s'attacher à mes pas et empoisonner de nouveau mon
+existence. Comme il n'avait pas été question du diamant
+au procès et que, depuis, aucun journal n'avait annoncé
+qu'on l'eût découvert sur le condamné de Reading, il
+demeurerait persuadé que je l'avais vendu, que j'avais
+caché l'argent quelque part et, de complicité avec cet
+affreux Bill Sharper, il essayerait encore de me faire
+chanter.</p>
+
+<p>Qui sait même, si, en désespoir de cause, il ne me
+dénoncerait pas à la police française... La prescription<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[252]</a></span>
+ne m'était pas encore acquise et l'on m'arrêterait sûrement.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'il faudrait prouver que c'était moi le
+voleur du Régent... Or, qui m'accuserait? Manzana?...
+<i>Testis unus, testis nullus</i>...</p>
+
+<p>Toutes ces noires réflexions finirent par influer sur mon
+moral et me rendirent de nouveau taciturne et maussade.
+Je ne retrouvais un peu de tranquillité que lorsque je songeais
+à cette fameuse fête du New Year's Day, dont
+m'avait parlé le pasteur.</p>
+
+<p>Si, à cette occasion, j'avais la chance de bénéficier
+d'une réduction de peine, j'étais sauvé, car Manzana, qui
+me croyait condamné pour cinq ans, me «manquerait»
+à la sortie.</p>
+
+<p>Au moment où j'aurais eu besoin de toute ma tranquillité
+d'esprit, voilà que justement j'étais tracassé, tourmenté
+par mon ami Crafty, qui me demandait à chaque
+instant, à travers la muraille:</p>
+
+<p>&mdash;A quand notre évasion?... Vous en occupez-vous?...
+Je ne puis plus résister au Tread-Mill... Si nous ne quittons
+pas cette maudite prison je serai mort avant un mois.</p>
+
+<p>J'essayai de le rassurer, et j'y réussis, pendant quelques
+jours, mais le pauvre garçon devenait de plus en plus
+pressant.</p>
+
+<p>&mdash;Hâtez-vous, disait-il... Je suis décidé à tout...</p>
+
+<p>Certes, moi aussi, j'étais décidé à tout... mais pas pour
+l'instant. Le pasteur, dont je recevais la visite trois fois
+par semaine, s'occupait toujours de moi et se faisait fort
+d'obtenir ma grâce, en raison de ma bonne conduite et de
+mon sincère repentir.</p>
+
+<p>Devais-je, par une tentative d'évasion qui avorterait
+sans doute, compromettre une affaire qui s'annonçait si
+bien? Devais-je, pour tenir parole à Crafty, m'exposer à
+voir ma peine doublée, et laisser mes os à Reading?</p>
+
+<p>Cependant, le pauvre Crafty s'impatientait.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons... pour quand? demandait-il... Je vous
+assure que je n'en puis plus... Mes forces sont à bout!</p>
+
+<p>Pendant plusieurs jours, il frappa furieusement au mur,<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[253]</a></span>
+exigeant une réponse que je donnais immédiatement et qui
+tenait toujours dans ces quatre mots: «Patience!...
+l'heure est proche!»... puis les coups cessèrent, la cellule
+devint silencieuse...</p>
+
+<p>J'appris que Crafty avait été transporté à l'infirmerie...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! me dis-je, il se reposera pendant quelques
+semaines.</p>
+
+<p>Au fond, je n'étais point fâché de ne plus être obligé
+de lui répondre... J'avais cru m'apercevoir qu'un gardien
+que nous avions surnommé «&OElig;il de crabe» s'arrêtait
+souvent dans le couloir entre la cellule de Crafty et la
+mienne, sans doute pour nous épier.</p>
+
+<p>Un jour où l'autre, il nous aurait surpris, et mes notes
+de conduite eussent été diminuées de plusieurs points, ce
+qui était la façon de punir les condamnés qui attendaient
+leur «conditionnelle».</p>
+
+<p>La fête du New Year's Day approchait et ce n'était
+pas le moment de se faire signaler au surveillant général.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch29" id="ch29"></a>V</h2><span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[254]</a></span>
+
+<h5>PAUVRE CRAFTY!</h5>
+
+
+<p>Ma seule préoccupation, pour l'instant, était de me
+débarrasser de mes bottines; nous aurions sûrement, avant
+peu, une visite de literie, et il était temps que je les fisse
+disparaître.</p>
+
+<p>Je les déchirai donc à coups de dents, roulai les semelles,
+les aplatis en pesant dessus de tout mon poids, et en fis une
+sorte de boule que je lançai, à l'heure du travail, dans le
+trou du Tread-Mill.</p>
+
+<p>Si l'on retrouvait quelque jour ce paquet informe, on
+supposerait qu'il avait été déchiqueté par les rats, très
+nombreux à Reading, à cause du voisinage de la Tamise.</p>
+
+<p>Restait mon diamant.</p>
+
+<p>Je le roulai dans le pan de devant de ma chemise, et
+l'attachai solidement au moyen de deux ou trois lisières
+arrachées à mes sandales. Bien malin serait celui qui
+viendrait le chercher là!...</p>
+
+<p>D'ailleurs, ce n'était qu'une cachette provisoire, car
+j'avais l'intention de soulever une lame de parquet et de
+l'introduire dessous, mais cela demanderait de longues
+heures de travail.</p>
+
+<p>J'étais à peu près tranquille pour le moment, cependant
+la fatigue ne tarda pas à me reprendre et j'eus de fréquents
+étourdissements. Une fois même, je dus m'évanouir,
+car je me retrouvai couché sur le plancher de ma cellule,
+la tête près de la porte. Par bonheur, aucun gardien ne
+m'avait aperçu.</p>
+
+<p>Si «&OElig;il-de-Crabe» avait eu la malencontreuse idée<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[255]</a></span>
+de regarder par le guichet de mon box, il aurait aussitôt
+appelé, croyant que j'avais voulu me donner la mort, et
+on m'eût incontinent transporté à l'infirmerie. Là, on
+m'aurait aussitôt déshabillé pour me mettre au lit et mon
+diamant eût certainement été découvert.</p>
+
+<p>Je devais, sans tarder, le mettre en lieu sûr, et c'est ce
+que je fis, mais comme je n'arrivais pas à soulever la
+lamelle du parquet, je le calai solidement dans la partie
+inférieure de la planche inclinée qui garnissait la fenêtre de
+ma cellule.</p>
+
+<p>Maintenant, je pouvais m'évanouir tout à mon aise, le
+diamant était en sûreté. Je n'avais plus qu'une crainte&mdash;je
+devenais méfiant en diable&mdash;c'était qu'on ne me
+transportât à l'infirmerie, que je n'y demeurasse plusieurs
+semaines et qu'une fois que je serais rétabli on ne me
+changeât de cellule, mais cette éventualité ne se produirait
+certainement point.</p>
+
+<p>Je dépérissais de jour en jour, et les troubles que j'ai
+signalés devenaient plus fréquents. Il m'arrivait parfois
+de tomber brusquement comme si j'avais reçu un coup de
+massue, et je perdais connaissance pendant quelques
+minutes. Quand je revenais à moi, j'y voyais à peine et
+mes oreilles bourdonnaient avec une telle force que je n'entendais
+plus rien... J'étais en outre agité d'un tremblement
+convulsif des jambes et me trémoussais de façon désordonnée.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous aurez fini de danser, me dit un jour
+«&OElig;il-de-Crabe» qui m'observait par le guichet.</p>
+
+<p>Lorsqu'il vit que, malgré son avertissement, je n'en
+continuais pas moins à gigoter, il appela le surveillant-chef.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voyez donc pas, dit le gradé, que cet
+homme est atteint de «quaker's dance»... allez vite
+chercher le docteur Murderer.</p>
+
+<p>J'appris bientôt par ce digne praticien, un petit vieillard
+paternel et doux, que le «quaker's dance», qui a beaucoup
+d'analogie avec le <i>delirium tremens</i> des alcooliques,
+est une maladie très commune à Reading. Elle est,<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[256]</a></span>
+paraît-il, provoquée par l'anémie des prisons, et le tremblement
+qui l'accompagne est dû au travail épuisant du
+Tread-Mill. Lorsque l'on a «tourné le moulin» on conserve,
+toute sa vie, dans les jambes, un petit sautillement
+auquel les gens de police ne se trompent jamais.</p>
+
+<p>Pour ma part, j'ai eu la chance d'échapper à cette
+dégradante infirmité, parce que j'étais jeune et vigoureux,
+mais combien de pauvres détenus en sont restés affligés!</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, me dit le bon docteur Murderer, tous les
+médicaments que je pourrais vous donner ne vous procureraient
+aucun soulagement... il n'y a qu'un remède... la
+liberté... Néanmoins, comme le règlement m'autorise à
+vous exempter de Tread-Mill, un jour sur deux, je vais
+donner des ordres en conséquence...</p>
+
+<p>Et il me quitta en hochant tristement la tête.</p>
+
+<p>La liberté!... oui, je le savais aussi bien que lui! Il n'y
+avait qu'elle qui pût me guérir, mais arriverait-elle assez
+vite?</p>
+
+<p>Le lendemain, je n'allai pas au «moulin» et je profitai
+de ce jour de repos pour demeurer étendu sur mon lit.
+J'aurais bien voulu dormir, mais depuis longtemps, le
+sommeil me fuyait.</p>
+
+<p>Je m'assoupissais pendant quelques minutes, puis me
+réveillais en sursaut, trempé de sueur, en proie à une soif
+ardente que je ne parvenais pas à apaiser, bien que je
+vidasse régulièrement ma cruche, chaque jour. Ce qui
+m'était surtout désagréable, c'était d'entendre le maudit
+carillon de Reading, qui, toutes les heures, répétait les
+premières mesures d'un hymne intitulé <i>Nearer to Thee, my
+God</i><a id="FNanchor_6" name="FNanchor_6"></a><a href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> et qui me rappelait ce que l'homme cherche
+toujours à oublier, c'est-à-dire «le grand saut dans l'éternité».</p>
+
+<p>Je trouve vraiment que les philanthropes qui ont présidé
+à l'installation de la geôle modèle de Reading auraient
+pu se dispenser d'ajouter cette note lugubre à tout leur<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[257]</a></span>
+arsenal de torture.</p>
+
+<p>Pour le prisonnier, l'heure qui sonne est une distraction...
+elle apporte aussi avec elle un espoir... Une de moins!...
+songe le malheureux détenu! Et cette fuite du temps, trop
+lente à son gré, lui semble malgré tout bien douce, puisqu'elle
+le rapproche insensiblement du jour où il quittera
+sa défroque de clown pour retourner parmi les vivants.</p>
+
+<p>Pourquoi faut-il qu'un horrible carillon vienne, toutes
+les soixante minutes, égrener ses tintements sinistres comme
+pour dire au prisonnier avec une cruelle ironie: «Tu peux
+compter les heures, va, mais il en est une que, bientôt,
+tu entendras pour la dernière fois.»</p>
+
+<p>La loi anglaise est bien dure pour ceux qu'elle frappe,
+et il ne serait pas trop tôt qu'elle s'humanisât un peu et
+marchât avec le progrès... Je crois que cela arrivera
+lorsque les juges renonceront enfin à siéger en perruque
+poudrée et remiseront parmi les curiosités des siècles défunts
+leurs oripeaux ridicules.</p>
+
+<p>Y renonceront-ils jamais?</p>
+
+<p>Le code britannique aurait certes besoin d'être remanié,
+car il retarde vraiment trop. Au moment où, dans le
+monde entier, tout est en marche vers un système social
+plus en rapport avec les moeurs actuelles, où chez tous
+les peuples les lois ont été «retouchées», pourquoi l'Angleterre
+continue-t-elle à marquer le pas avec tant d'indolence?...</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le nouveau régime auquel j'avais été soumis, grâce au
+docteur Murderer, apaisa un peu mes nerfs; les tremblements
+qui m'agitaient devinrent moins violents, mais les
+étourdissements persistèrent, et c'étaient eux qui m'inquiétaient
+le plus, car je craignais qu'ils ne me prissent au
+moment où je serais en train de tourner le «moulin». De
+plus, je faisais de la neurasthénie, ce qui n'a rien d'étonnant
+avec un régime pareil, et la confiance que j'avais
+eue en l'avenir m'abandonnait peu à peu...</p>
+
+<p>Ce qu'il m'eût fallu, c'était une cure d'air mais peut-être<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[258]</a></span>
+deviendrait-elle inutile si mon incarcération se prolongeait.</p>
+
+<p>Un matin que j'étais exempt de Tread-Mill, la cloche
+de notre chapelle se mit à sonner tristement, à petits
+coups étouffés, comme honteuse d'avoir encore à annoncer
+la mort d'un détenu...</p>
+
+<p>C'est effrayant ce qu'il mourait de monde à Reading,
+depuis quelques semaines!</p>
+
+<p>En entendant ce glas, je me mis à pleurer.</p>
+
+<p>Pourquoi? Je n'aurais pu le dire. Ce n'était pas la
+première fois que j'entendais tinter la «gloomy» (c'est
+ainsi que l'on appelait la cloche du temple) et jamais
+je ne m'étais senti ému comme ce jour-là.</p>
+
+<p>Etait-ce pressentiment, crainte ou pitié? Je n'aurais
+pu le dire. Ce qu'il y a de certain, c'est que j'étais troublé
+au delà de toute expression et que je souffrais le martyre.</p>
+
+<p>Quand le geôlier vint m'apporter ma pitance, je ne
+pus résister au désir de l'interroger. C'était un brave
+garçon qui ne dédaignait pas, à certains moments, de
+tailler une bavette avec moi. Il avait fait la guerre
+en Afghanistan et aimait à raconter ses exploits, comme
+la plupart des militaires qui ont vu le feu de près ou
+même de loin.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous qui est mort ce matin, lui demandai-je.
+
+<p>&mdash;Oui, dit-il à voix basse (car &OElig;il-de-Crabe rôdait
+dans les environs), c'est le numéro 34...</p>
+
+<p>&mdash;Le 34?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, celui qui était votre voisin de cellule, il y a
+quelques jours encore... Il paraît qu'il a eu une mort
+affreuse... Il était devenu comme fou et on a été obligé
+de lui mettre la camisole de force... Ah! certes, le pauvre
+diable est plus heureux «comme ça»... Au moins, il ne
+souffre plus...</p>
+
+<p>Et le geôlier qui avait encore conservé la faculté de
+s'émouvoir, sortit en disant:
+
+<p>&mdash;Il avait pourtant l'air d'un bon garçon!... c'était
+doux comme une petite fille... et si poli!... Sûr qu'on lui<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[259]</a></span>
+pardonnera là-haut!</p>
+
+<p>Je me jetai sur mon lit et me mis à sangloter...</p>
+
+<p>Pauvre Crafty!... Pauvre Crafty!...</p>
+
+<p>Ainsi, c'était lui!... Ah! je m'expliquais maintenant
+pourquoi cette maudite cloche m'avait tant troublé!... Il
+y avait entre Crafty et moi un lien que la mort elle-même
+n'était point parvenue à rompre, et, par une sorte
+de télépathie indéniable, nos deux âmes communiaient
+étroitement dans la religion du souvenir... Sa pensée était
+venue à moi, à travers les murs de la prison, et la mienne
+maintenant allait à lui!...</p>
+
+<p>Pauvre Crafty!... Il ne me trompait pas quand il disait
+qu'il n'en avait plus pour longtemps... et me suppliait de
+«hâter notre évasion». Il sentait déjà venir la mort
+et croyait l'éviter en fuyant, comme si l'on échappait
+jamais à la «Rôdeuse» de Reading, lorsqu'elle vous
+a une fois marqué de son doigt fatal!</p>
+
+<p>Ainsi, mon camarade était mort, mort sans que je
+pusse rien faire pour lui, moi qui aurais tant désiré lui
+être utile! Et c'était à ce malheureux que je devais ma
+fortune. C'était grâce à lui que j'avais retrouvé mon diamant!...</p>
+
+<p>A quelques jours de là, le directeur, suivi du surveillant
+général et d'un gardien, entra dans ma cellule.</p>
+
+<p>Ces trois visiteurs avaient la mine sévère et je vis tout
+de suite qu'il allait se passer quelque chose...</p>
+
+<p>&mdash;Fouillez partout, commanda le directeur.</p>
+
+<p>Immédiatement, le surveillant et le gardien se mirent
+à bouleverser mon lit, à palper ma paillasse et mon traversin,
+puis, ils examinèrent le parquet, introduisant la lame
+de leur couteau entre chaque rainure. Ensuite, ils cherchèrent
+derrière la planche qui garnissait la fenêtre et je
+tremblais qu'ils ne découvrissent mon diamant, mais il
+était tellement bien dissimulé qu'il échappa à leurs regards.</p>
+
+<p>Le directeur vint alors se planter devant moi et demanda
+d'un ton dur:</p>
+
+<p>&mdash;Où sont vos bottines?</p><span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[260]</a></span>
+
+<p>Je feignis le plus profond ahurissement, puis, ôtant
+une de mes pantoufles, je la lui montrai, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, monsieur le Directeur...</p>
+
+<p>Il eut un haussement d'épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sont pas vos sandales que je veux voir,
+ce sont vos bottines...</p>
+
+<p>Je pris un air complètement idiot et répondis en roulant
+des yeux stupides:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas de bottines, monsieur le Directeur...
+j'en ai eu, autrefois, mais on me les a enlevées quand
+je suis entré ici...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... c'est de celles-là que je veux parler... elles
+ont disparu... un complice les a volées dans le magasin et
+vous les a remises...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, fis-je, aurait-il pu me les remettre sans
+qu'on l'aperçût... et puis, qu'en aurais-je fait?</p>
+
+<p>&mdash;Elles contenaient sans doute quelque objet que
+vous teniez à ravoir?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le Directeur, je ne comprends rien à tout
+cela.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, vos bottines ont disparu.
+
+<p>&mdash;Alors, je ne sais pas plus que vous ce qu'elles
+sont devenues...</p>
+
+<p>Le directeur qui ne m'avait jamais pardonné de lui
+avoir ri au nez, lors de notre première entrevue, me
+regarda en clignant de l'&oelig;il et en faisant aller sa bouche
+d'une oreille à l'autre (tic qui lui était familier et que la
+colère semblait exagérer encore) puis, il me menaça gravement
+de son index en bégayant:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde!... sacripant!... prenez garde!...
+
+<p>Je courbai la tête sans répondre.</p>
+
+<p>Il sortit, suivi de ses deux subordonnés, et je l'entendis
+qui disait, dans le couloir:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas fini, cette affaire-là... non, ce n'est
+pas fini... Il faudra bien que je la tire au clair...</p>
+
+<p>Je devinai sans peine ce qui s'était passé. Le pauvre
+Crafty, dans son délire, avait dû parler, un gardien avait<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[261]</a></span>
+surpris ses paroles et «en avait référé» au directeur, qui
+avait immédiatement ordonné une enquête. Elle avait
+abouti à la constatation que l'on sait et, maintenant, tout
+le personnel de Reading cherchait mes bottines...</p>
+
+<p>Cet incident n'était pas fait, on le suppose, pour hausser
+la moyenne de mes notes et me valoir la «cote d'amour»
+sur laquelle comptait le pasteur. Je m'aperçus que l'on
+redoublait de surveillance et qu'un &oelig;il était continuellement
+fixé sur moi, un &oelig;il vert, sans éclat, mauvais et
+sinistre, qui me donnait le frisson.</p>
+
+<p>&mdash;Cela va mal pour vous, mon fils, me dit le pasteur
+à quelque temps de là... Je viens de consulter votre dossier
+et je me suis aperçu qu'on y avait ajouté quelques lignes
+vraiment regrettables... Je doute que, maintenant, nous
+puissions obtenir facilement votre libération conditionnelle...
+C'est dommage!... Oui, c'est vraiment dommage, car
+l'affaire était en bonne voie, et vous arriviez presque en
+tête de liste... Ah! quel malheur, mon Dieu, quel
+malheur!... vous n'aviez plus que quelques mois à
+attendre!...</p>
+
+<p>Le plus navré, c'était certainement moi, et je tombai,
+à partir de ce jour, dans un douloureux abattement...</p>
+
+<p>Ainsi, je sombrais au moment d'atteindre le port!...
+J'étais, brusquement, replongé dans l'abîme.</p>
+
+<p>Si cuirassé que je fusse contre l'adversité, je supportai
+difficilement ce coup-là!</p>
+
+<p>Mon diamant ne suffisait même plus à me consoler et il
+y avait des moments où je le chargeais de toutes les
+malédictions!</p>
+
+<p>Je n'avais eu que du malheur, depuis que je m'en étais
+emparé. Tout s'était effondré autour de moi et je finissais
+par croire qu'il était ensorcelé... Ah!... j'étais bien puni
+de mon ambition!... J'avais voulu conquérir la fortune,
+mener une vie calme, paisible, redevenir un honnête homme
+et j'avais chaque jour roulé, d'échelon en échelon, jusqu'au
+fond du gouffre où s'éteignent tous les espoirs.</p>
+
+<p>Moi, qui avais réussi les plus dangereux cambriolages,<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[262]</a></span>
+moi qui avais toujours glissé avec une adresse merveilleuse
+entre les mains de la police, j'étais arrivé à me
+faire prendre, comme le dernier des débutants, à l'heure
+même où j'avais si vaillamment gagné ma retraite!</p>
+
+<p>Je finissais par croire qu'il y a, sur terre, une somme
+de bonheur dont on peut disposer, à un certain moment
+de la vie, mais que l'on ne retrouve jamais, une fois
+qu'on l'a épuisée. J'avais, comme on dit, mangé mon pain
+blanc en premier... Maintenant, je goûtais au pain amer
+de l'adversité. Ma vie d'aventures avait pris fin, et au
+lieu des espaces ensoleillés prometteurs de délices infinies,
+dont je rêvais encore, quelques semaines auparavant, je
+voyais se dresser devant moi un grand mur sombre, infranchissable,
+dont la crête se perdait dans le ciel gris.</p>
+
+<p>Ma pensée se reportait sans cesse au cimetière de
+Reading où dormait mon pauvre Crafty et il me semblait
+entrevoir, au milieu des herbes folles, une petite croix
+de bois noir avec cette courte inscription en lettres
+blanches:</p>
+
+<Blockquote>
+<i>Here lies Edgar Pipe</i><a id="FNanchor_7" name="FNanchor_7"></a><a href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>
+</Blockquote>
+
+<p>Je me faisais l'effet d'un vieillard accablé d'infirmités,
+qui souhaite la mort afin de ne plus souffrir...</p>
+
+<p>Quand on en est arrivé à ce fâcheux état d'esprit,
+rien ne saurait plus vous émouvoir.</p>
+
+<p>Il y eut encore une exécution à Reading, celle d'un
+nommé «148», qui avait, dans un accès de rage, étranglé
+un geôlier. Eh bien! le croirait-on? j'enviai le sort
+de ce condamné.</p>
+
+<p>Le pasteur m'avait pris en pitié. Il venait, chaque jour,
+me lire la Bible, mais cette lecture, au lieu de me consoler,
+me rendait fou furieux... On voit à quel degré
+de mécréance j'étais descendu.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, me dit un soir le ministre, je considère que mes
+visites sont inutiles...</p>
+
+<p>Et il s'en alla navré, après un grand geste de<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[263]</a></span>
+suprême miséricorde...</p>
+
+<p>Le lendemain, je le faisais appeler... C'était le seul
+être humain avec qui je pusse causer et si sa présence et
+ses lectures m'étaient pénibles, son absence l'était davantage
+encore...</p>
+
+<p>Il me fallait quelqu'un à qui me raccrocher, car je
+sentais bien que si je ne voyais plus personne, j'allais
+finir par me tuer...</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch30" id="ch30"></a>VI</h2><span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[264]</a></span>
+
+<h5>LE «SINISTRE» PROVIDENTIEL</h5>
+
+
+<p>Le printemps était revenu, et le soleil qui visitait de
+temps à autre ma cellule (oh bien peu!... quelques minutes
+seulement) ne fit qu'aggraver ma peine... Sa lumière, au
+lieu de me réchauffer le c&oelig;ur, me rendait plus triste que
+jamais, car elle me rappelait la vie... la vie que je cherchais
+à oublier!</p>
+
+<p>Je me cachais la figure dans mes draps pour ne point
+le voir, mais je crois que jamais il ne brilla plus que ce
+printemps-là... L'Angleterre elle-même semblait s'être
+débarrassée de ses éternels brouillards...</p>
+
+<p>Je me sentais «descendre» de jour en jour, et j'avais
+conscience d'être devenu complètement une brute, quand
+il se produisit, à Reading, un événement que les journaux
+enregistrèrent sous le mot de «sinistre» et qui eut sur
+ma destinée le plus heureux effet.</p>
+
+<p>Une nuit, le feu prit à la prison. Il débuta par les
+magasins et les ateliers et, malgré les efforts des «fire-men»
+accourus de Londres et des environs, se propagea
+jusqu'aux bâtiments cellulaires.</p>
+
+<p>On ouvrit aussitôt les portes de nos boxes, et le directeur
+donna l'ordre de nous conduire dans la cour. Je
+pris mon diamant, le fixai à la hâte, au moyen d'un
+n&oelig;ud, dans le pan de devant de ma chemise et suivis
+mes compagnons.</p>
+
+<p>Une fois que nous fûmes dans le grand «yard» pavé
+qui s'étend devant la chapelle, on s'aperçut tout à coup
+que l'on avait oublié d'évacuer les prisonniers qui se<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[265]</a></span>
+trouvaient à l'infirmerie. Il y eut alors une minute d'affolement
+parmi le personnel.</p>
+
+<p>En présence du danger qui menaçait les pauvres malades,
+j'avais retrouvé toute mon énergie et j'étais redevenu,
+par un phénomène que j'attribue à une subite excitation
+nerveuse, l'Edgar Pipe des anciens jours.</p>
+
+<p>Sans que personne me l'eût commandé, je m'élançai
+avec les «fire-men» dans la fournaise, gravis en courant
+un escalier que les flammes commençaient à lécher,
+empoignai dans mes bras un malheureux immobilisé dans
+son lit, le descendis rapidement dans la cour et retournai
+ensuite, au risque de me faire griller, en chercher un autre.
+A la fin, comme personne n'osait plus s'aventurer dans
+l'escalier en feu, je me dévouai, aux applaudissements
+de tous et fus assez heureux pour ramener le dernier
+malade, un vieillard paralysé que la terreur rendait fou
+et qui poussait des cris déchirants.</p>
+
+<p>Je n'étais que légèrement brûlé aux mains et aux bras,
+car pour pénétrer dans le brasier, j'avais eu soin de m'envelopper
+d'une couverture mouillée. Je fus le seul, avec
+deux autres détenus, à coopérer au sauvetage et chacun
+s'accorda à reconnaître que j'avais été le plus audacieux...</p>
+
+<p>De l'avis même des «fire-men» j'étais un héros... et
+mon numéro&mdash;j'allais dire mon nom&mdash;circula bientôt
+dans tous les groupes.</p>
+
+<p>A cinq heures du matin, on était enfin parvenu à noyer
+l'incendie. Les magasins et les ateliers avaient été en
+partie détruits. Quant à la maison de détention proprement
+dite, ainsi que le pavillon où logeait le directeur,
+ils étaient intacts. Par contre, le hangar qui abritait la
+machinerie du Tread-Mill et celui où se trouvait la
+fameuse «chambre» de justice, avaient flambé comme
+un feu de paille et je soupçonne fort les détenus, qui faisaient
+la chaîne et se passaient les seaux d'eau, de n'avoir
+pas montré beaucoup d'empressement à protéger ces deux
+affreuses bicoques.</p>
+
+<p>J'avais eu la chance, en opérant mes sauvetages, de ne<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[266]</a></span>
+pas perdre mon diamant... Je le sentais toujours sur mon
+abdomen... je le sentais d'autant plus qu'il s'était, sous
+l'effort que j'avais déployé, profondément enfoncé dans
+ma chair où il avait même, par endroits, produit de
+légères érosions.</p>
+
+<p>Je m'apprêtais à prendre la file, à la suite de mes
+compagnons que l'on allait reconduire dans leurs cellules
+quand le directeur me fit appeler, ainsi que les deux autres
+détenus qui s'étaient en même temps que moi distingués
+par leur courage.</p>
+
+<p>Il nous félicita et eut même quelques paroles émues
+assez «réussies», mais ce fut moi qui recueillis la plus
+grande part de cette gerbe d'éloges:</p>
+
+<p>&mdash;Numéro trente-trois, me dit-il, vous venez, en quelques
+minutes, de racheter un passé regrettable et je ne
+veux plus voir en vous qu'un héroïque et brave garçon...
+Dès aujourd'hui, je vais rendre compte de votre belle
+conduite au lord Chief of Justice et je ne doute pas qu'il
+ne vous accorde à bref délai une sérieuse réduction de
+peine... et peut-être votre grâce... Allez!... Ayez confiance!
+Pour vous l'heure de la libération est proche.</p>
+
+<p>Et, chose stupéfiante, inouïe, inimaginable, le directeur
+de la prison de Reading serra la main au numéro
+trente-trois...</p>
+
+<p>C'était la première fois qu'on voyait chose pareille, et
+les gardiens, quand je passai devant eux, me saluèrent
+militairement.</p>
+
+<p>Au déjeuner, j'eus double ration avec une pinte de
+pale-ale et une tasse de thé; au dîner, on me servit une
+excellente oxtail soup, du roast-beef avec des pickles, un
+pudding et du stout... et je recommençai à trouver la vie
+agréable.</p>
+
+<p>De Tread-Mill, il n'en fut plus question, d'abord
+parce que le moulin ne fonctionnait plus, ensuite parce
+que j'étais en instance de libération et que, comme tel,
+je devais être dispensé de tout travail.</p>
+
+<p>Quinze jours après, le 17 avril (j'ai retenu la date), le<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[267]</a></span>
+directeur me faisait appeler et me lisait un long factum
+duquel il ressortait que M. «Trente-Trois», condamné
+à cinq ans de Hard Labour pour cambriolage à main
+armée, bénéficiait d'une mesure de clémence et obtenait
+sa grâce immédiate «eu égard au grand courage et à la
+parfaite abnégation de soi-même qu'il avait montrés en
+sauvant lors de l'incendie de la prison de Reading, et ce
+dans des circonstances particulièrement périlleuses, les
+numéros 29, 56 et 127, tous trois en danger de mort.»</p>
+
+<p>L'Association d'Assistance aux Condamnés Repentants
+que dirigeait le pasteur de la maison pénitentiaire m'allouait,
+en outre, afin de me permettre de reprendre ma
+place dans la société, une somme de cinquante livres,
+payable à la caisse de l'économat, le jour de ma sortie...
+De plus,&mdash;oh! ce n'est pas fini&mdash;la Fondation Evangélique
+de Londres me faisait don de vingt autres livres
+et l'Armée du Salut de cinq, total soixante-quinze livres
+qui, ajoutées à ma masse, laquelle se montait à seize livres
+et aux quatre-vingts livres de miss Mellis dont je gardais
+la propriété, portaient mon avoir à cent soixante et onze
+livres!...</p>
+
+<p>Je trouvai que ce petit dédommagement était assez
+juste et que, somme toute, il y avait encore de braves
+gens en Angleterre.</p>
+
+<p>La santé m'était revenue tout d'un coup et j'attendais
+avec une impatience que comprendront tous ceux qui ont,
+comme moi, tâté de la prison, l'heure de ma levée d'écrou.</p>
+
+<p>Elle arriva enfin!...</p>
+
+<p>On me rendit les effets que j'avais, on s'en souvient,
+achetés à si bon compte aux magasins Robinson and C<sup>o</sup>,
+mais comme je n'avais plus de bottines, le pasteur voulut
+bien me faire cadeau d'une paire qu'il ne mettait plus et
+je me trouvai de nouveau habillé en «gentleman».</p>
+
+<p>Je devais, à la vérité, avoir plutôt triste mine avec ma
+tête rasée, mon chapeau défoncé, mes habits chiffonnés
+et mes larges chaussures à bouts carrés, mais quand on
+a porté, pendant près de trois ans, la combinaison ornée<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[268]</a></span>
+de fleurs de trèfle qui est l'uniforme des prisons anglaises,
+on n'a pas le droit de se montrer difficile. D'ailleurs on
+arrive, après un long séjour en cellule, à ne plus avoir,
+faute de glace, la notion de l'élégance.</p>
+
+<p>Lorsque je franchis le seuil trop hospitalier de la prison
+de Reading et que je me trouvai dans la rue, que je
+vis autour de moi des hommes, des femmes, des enfants,
+des chiens, des chevaux, des autos, je demeurai un instant
+ébloui, comme un hibou surpris par l'aurore, mais
+presque aussitôt, je me ressaisis et jetai un rapide coup
+d'&oelig;il autour de moi.</p>
+
+<p>Bientôt, j'eus un soupir de satisfaction... car je venais
+d'acquérir la certitude que Manzana n'était point parmi
+les passants qui m'environnaient... Cela m'encouragea à
+me rendre à Londres. C'était encore là, ma foi, que je
+serais le plus en sûreté.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon!... la gare?... demandai-je avec une
+extrême politesse à un gros policeman qui trônait au
+milieu d'un refuge, comme un Bouddha sur un piédestal.</p>
+
+<p>L'homme eut un regard ironique et répondit en me
+toisant des pieds à la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!... on sort du bocal, hein?... Riche idée...
+voici la belle saison!... Et alors, comme cela, on retourne
+à Londres voir ses amis!... et on va s'en donner tant que
+ça pourra jusqu'à ce qu'on revienne ici.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, sir, répondis-je très digne, je vous ai
+demandé le chemin de la gare...</p>
+
+<p>Le policeman s'inclina cérémonieusement:</p>
+
+<p>&mdash;Gentleman... excusez-moi... vous êtes sans doute
+le prince de Galles... pardon!... je m'étais mépris... tout
+le monde n'est pas physionomiste... La gare?... elle est
+là, devant vous, mais je dois prévenir Votre Excellence
+que le train de Londres vient de partir... et que le prochain
+est à cinq heures cinquante-quatre...</p>
+
+<p>«Imbécile!» pensai-je en tournant les talons...</p>
+
+<p>Ainsi, à peine rendu à la liberté, j'étais déjà la risée<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[269]</a></span>
+des gens de police!...</p>
+
+<p>Ce premier contact avec le monde «civilisé» m'avait
+désagréablement impressionné, mais je n'étais pas au bout
+de mes surprises.</p>
+
+<p>Un peu plus loin, un bon bourgeois tenant par la main
+un petit garçon me désigna au gamin qui fixa sur moi des
+yeux effarés. Sur le pas des portes, les boutiquiers me
+regardaient avec mépris, et j'entendis l'un d'eux dire à
+son voisin:</p>
+
+<p>&mdash;On les relâche donc tous à la prison de Reading...
+cela promet... la rubrique des faits divers ne chômera
+pas...</p>
+
+<p>&mdash;Je trouve, répondit un autre, que l'on est trop
+indulgent pour ces oiseaux-là... Si j'étais quelque chose
+dans le gouvernement, je proposerais une bonne loi qui
+nous débarrasserait pour longtemps de canailles pareilles...</p>
+
+<p>La voilà bien la charité sociale! Un homme sort de
+prison, il ne trouvera personne pour lui tendre la main...
+personne ne l'aidera à se relever. Il expiera sa réhabilitation
+plus durement que son crime. Et l'on s'étonne après
+cela qu'il y ait tant de récidivistes!...</p>
+
+<p>J'étais, je l'avoue, quelque peu refroidi, et moi qui
+avais quitté Reading avec de bonnes pensées plein la
+tête, je commençais à sentir la haine s'amasser dans mon
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>En passant devant la glace d'une devanture, je me
+regardai à la dérobée et j'eus peine à me reconnaître.</p>
+
+<p>Comment! c'était moi, cet individu grotesque et repoussant...
+C'était moi cet affreux chemineau, à la peau couleur
+safran, aux yeux caves et farouches, à l'allure minable
+et inquiétante... Ah! je comprenais maintenant pourquoi
+tout le monde me regardait... Je mettais une tache
+sombre sur la gaieté de la ville... Pour ces gens paisibles,
+j'étais le vagabond dont il faut se méfier, le spectre du
+Mal, l'homme prêt à tout, le fauve redoutable sorti de la
+Ménagerie de Reading!...</p>
+
+<p>A la gare, dès que j'eus pris mon billet, un employé<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[270]</a></span>
+m'invita poliment à ne pas stationner dans la salle d'attente,
+et comme je m'étais réfugié sur le trottoir, un policeman
+m'ordonna de descendre sur la chaussée.</p>
+
+<p>Un autre détenu qui avait été libéré en même temps
+que moi arpentait librement, la pipe à la bouche, la cour
+de la gare, et personne ne faisait attention à lui. Cela
+m'étonna tout d'abord, mais je finis par comprendre...</p>
+
+<p>Cet homme portait un costume d'ouvrier, et il y en
+avait vingt comme lui qui attendaient le train... Rien ne
+le différenciait de ceux qui l'entouraient et il avait l'air
+d'être de leur compagnie, tandis que moi, avec ma pelisse
+sous le bras, ma jaquette chiffonnée, mon chapeau déformé,
+ma chemise fripée qui, faute de doubles boutons,
+bâillait sur la poitrine, j'attirais immédiatement l'attention
+des passants.</p>
+
+<p>Des centaines d'yeux étaient braqués sur moi et je
+sentais le rouge de la honte me monter à la face.</p>
+
+<p>Si jamais j'ai désiré voir la nuit arriver, ce fut bien
+ce jour-là!...</p>
+
+<p>Ce jour-là aussi je pus mesurer la profondeur de la
+muflerie humaine!...</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch31" id="ch31"></a>VII</h2><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[271]</a></span>
+
+<h5>OU JE DEVIENS L'AMI DE M<sup>me</sup> CORA ET DE M. BOBBY</h5>
+
+
+<p>Quand j'arrivai à Londres, mon premier soin fut de
+courir chez un chemisier et chez un bottier, puis j'allai
+ensuite chez un petit tailleur de Commercial Road qui
+consentit, moyennant deux shillings, à donner un coup
+de fer à mes habits.</p>
+
+<p>Cet homme aussi vit bien que je sortais de prison,
+mais il se garda de me questionner...</p>
+
+<p>Il y avait chez lui une glace dans laquelle je pus me
+regarder à loisir et je remarquai que ce qui me rendait
+surtout affreux c'était ma tête rasée, sur laquelle oscillait
+un chapeau trop grand. J'eus l'idée d'acheter une perruque
+que je porterais jusqu'à ce que mes cheveux eussent
+repoussé. Je fus longtemps à la découvrir, cette perruque,
+mais enfin j'y parvins et celui qui me la vendit, un vieux
+receleur de Johnson Street, me la fit payer très cher, car
+il me prit sans doute pour quelque malfaiteur qui voulait
+échapper à la police. Je coiffai aussitôt ce «postiche»
+d'occasion qui s'adaptait assez exactement à ma tête et
+pris congé du «broker» qui crut devoir me serrer la
+main et me décocher un petit coup d'&oelig;il malicieux.</p>
+
+<p>Je me mis ensuite à la recherche d'un logement et cela
+me prit deux bonnes heures. Je ne pouvais, on le comprend,
+m'installer dans un bouge, et ma mauvaise mine
+m'empêchait d'arrêter mon choix sur un hôtel de second
+et même de troisième ordre. Fort heureusement, le hasard
+vint à mon secours, une fois encore.</p>
+
+<p>Dans une petite rue de Limehouse, un des bas quartiers<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[272]</a></span>
+de Londres, un écriteau attira mes regards:</p>
+
+<Blockquote>
+<i>Bedroom to let.</i>
+</Blockquote>
+
+<p>J'hésitai un instant, puis me décidai à entrer. La maison
+avait plutôt mauvaise apparence.</p>
+
+<p>C'était une affreuse bâtisse aux murs fendillés sur la
+façade de laquelle on avait récemment passé une couche
+de badigeon rouge qui s'effritait déjà par endroits.</p>
+
+<p>Je suivis un étroit couloir et arrivai dans une petite cour
+vitrée où j'aperçus une servante qui lavait du linge.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici, demandai-je, qu'il y a une chambre à
+louer?</p>
+
+<p>La maid me regarda un instant avec de gros yeux
+ronds, essuya ses mains à son tablier et répondit, avec un
+affreux accent gallois:</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, j'vas chercher Mme Cora.</p>
+
+<p>J'attendis près du baquet de la laveuse, les pieds dans
+l'eau.</p>
+
+<p>Soudain, un joyeux éclat de rire retentit près de moi.
+Je me retournai vivement mais je n'aperçus personne...
+Presque aussitôt une horrible voix canaille qui rappelait
+celle des beggars de Whitechapel entonna une chanson de
+matelots ordurière et stupide.</p>
+
+<p>J'allais fuir, quand une grosse dame parut.</p>
+
+<p>C'était Mme Cora. Elle avait une perruque rousse; sa
+bouche était d'un rouge exagéré et ses yeux que surmontaient
+des sourcils d'un noir de jais décrivaient deux
+courbes tellement régulières qu'on les devinait tracées
+avec un pinceau. Quant à son teint, il avait cet incarnat
+factice que donne à la peau le «crayon Primrose» et
+son visage luisait comme un phare. Elle était vêtue d'un
+peignoir de soie bleue sous lequel ballottait une poitrine
+molle, maintenue par un large ruban de faille.</p>
+
+<p>En m'apercevant, elle inclina légèrement la tête,
+esquissa un sourire et demanda, d'une petite voix d'enfant:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur désire?</p><span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[273]</a></span>
+
+<p>&mdash;J'ai vu que vous aviez une chambre à louer, madame,
+et je désirerais en connaître le prix.</p>
+
+<p>&mdash;C'est quinze shillings par semaine... ameublement
+confortable, vue sur la rue...</p>
+
+<p>A ce moment, les éclats de rire se firent entendre de
+nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Ne faites pas attention, me dit Mme Cora, c'est
+Bobby qui s'amuse... Nous disions donc: vue sur la
+rue... tranquillité parfaite... On peut sortir et rentrer à
+volonté... mais vous savez, je ne veux pas de chiens ici...
+je les ai en horreur car ils font peur à Bobby... Il est si
+impressionnable, ce pauvre Bobby... Figurez-vous que
+l'autre jour, il a été pris d'une crise terrible et j'ai bien
+cru que j'allais le perdre... Un maudit bull s'était introduit
+dans cette cour et aboyait avec fureur... il a même
+eu l'audace de monter au premier, dans la chambre où
+se trouve Bobby... Mais je suis là qui vous parle de mon
+coco adoré, et j'oublie de vous montrer la chambre...
+Voulez-vous prendre la peine de me suivre, monsieur?</p>
+
+<p>Et Mme Cora s'engagea dans l'escalier. Elle avait
+pour gravir plus facilement les marches, retroussé son peignoir
+bleu et me montrait des mollets énormes emprisonnés
+dans des bas transparents, de couleur claire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh!... faisait Bobby de sa vilaine voix nasillarde...</p>
+
+<p>Je l'aperçus enfin, ce Bobby. C'était un gros perroquet
+gris qui circulait librement dans une pièce du premier
+étage, semant sans pudeur sur le grand tapis rouge
+des ordures larges comme des shillings.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous qu'il est joli, s'extasia Mme Cora.
+Un connaisseur me disait dernièrement qu'il n'en avait
+jamais vu de pareil... et je le crois sans peine... Bobby
+vaut au moins cent livres... oui, monsieur... mais pour
+mille, je ne le céderais pas... Et si vous saviez comme il
+est intelligent... il comprend tout... je n'ai qu'à lui donner
+un ordre pour qu'il m'obéisse aussitôt...</p>
+
+<p>Je pensai, à part moi, que Mme Cora aurait bien dû<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[274]</a></span>
+donner à son perroquet l'ordre de respecter un peu plus
+le tapis rouge.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes à la chambre. Elle était, je dois le
+dire, presque confortable, quoique d'une propreté douteuse.</p>
+
+<p>La grosse dame fit glisser sur leur tringle les doubles
+rideaux afin que sans doute je pusse mieux voir la poussière
+qui garnissait les meubles et les taches répandues
+sur le fauteuil et le couvre-lit, puis elle me demanda si
+«je me décidais».</p>
+
+<p>Je répondis affirmativement, car je ne me sentais plus
+le courage de chercher un autre logement.</p>
+
+<p>Alors, elle devint aimable, presque provocante...</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez très bien ici, dit-elle... et si vous vous
+ennuyez, je pourrai de temps en temps vous tenir compagnie...
+Chez moi, vous savez, c'est la vie de famille
+et tous mes locataires sont un peu mes enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez d'autres locataires?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, quatre, mais des garçons très sérieux qui
+partent le matin et ne rentrent que le soir. Deux sont
+employés aux Docks.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... et les deux autres?</p>
+
+<p>&mdash;L'un est commis voyageur, et l'autre coiffeur pour
+dames... Vous les verrez, d'ailleurs, car le samedi soir,
+nous avons l'habitude de nous réunir pour jouer au poker...
+Ce sont des locataires tout ce qu'il y a de plus comme
+il faut... le commis voyageur surtout...</p>
+
+<p>Et, tout en me donnant ces explications, la grosse
+dame me frôlait légèrement en me faisant les yeux doux,
+mais voyant que je ne répondais pas à ses avances, elle
+me dit brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes d'accord, n'est-ce pas? La chambre
+vous plaît... eh bien, c'est une affaire entendue... quinze
+shillings par semaine et payables d'avance...</p>
+
+<p>Je lui tendis une livre, et comme elle n'avait pas de
+monnaie sur elle, je lui dis de remettre les cinq shillings<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[275]</a></span>
+à la bonne...</p>
+
+<p>J'avais absolument besoin de repos et désirais me débarrasser
+au plus vite de cette logeuse un peu trop familière.</p>
+
+<p>Elle me laissa enfin.</p>
+
+<p>Dès qu'elle fut partie, je donnai un tour de clef et
+m'assis dans l'unique fauteuil qui, avec deux chaises de
+velours grenat, garnissait la pièce.</p>
+
+<p>Mon séjour prolongé à la geôle de Reading m'avait
+fait perdre l'habitude de la marche et j'étais tellement
+éreinté, tellement fourbu que je m'endormis presque aussitôt.</p>
+
+<p>Quand je me réveillai, il faisait nuit. La lueur d'un
+réverbère placé en face, dans la rue, éclairait ma chambre.
+Une faim atroce me tenaillait l'estomac. Je me levai, assujettis
+ma perruque qui s'était un peu dérangée pendant
+mon sommeil, m'assurai que mon diamant était toujours
+dans la pochette de ma chemise de dessous, puis, je mis
+mon chapeau, ouvris la porte et m'engageai à tâtons dans
+un escalier obscur. En m'entendant descendre, le maudit
+perroquet se mit à pousser des exclamations auxquelles
+se mêlaient quelques mots de «slang»...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voulez probablement dîner, me dit
+Mme Cora, en s'avançant sur le palier... Vous savez, je
+donne également à manger... c'est deux shillings six par
+repas.</p>
+
+<p>J'acceptai l'offre de la grosse dame et, quelques instants
+après, j'étais installé entre elle et Bobby devant
+une petite table recouverte d'une nappe à carreaux jaunes
+et rouges.
+
+<p>Mme Cora faisait elle-même le service et s'efforçait à
+des gestes gracieux qui la rendaient parfaitement ridicule.</p>
+
+<p>Qu'était-ce au juste que cette logeuse? Malgré ses
+petits airs de franchise et d'abandon, elle ne m'inspirait
+qu'une médiocre confiance. J'étais, à n'en pas douter,
+tombé dans une de ces maisons louches comme il y en<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[276]</a></span>
+a tant à Whitechapel, et si j'étais relativement tranquille
+au sujet de ma personne, je l'étais beaucoup moins pour
+ma bourse.</p>
+
+<p>Tout en mangeant, avec des minauderies de petite maîtresse,
+Mme Cora me posait une foule de questions qui
+ne laissaient pas que de m'embarrasser un peu. Quand
+serré de trop près, je ne savais que répondre, je passais
+mon doigt sur la tête de Bobby, lequel s'était pris pour
+moi d'une subite affection. Il me regardait continuellement
+de son gros &oelig;il rond, en se tortillant maladroitement
+sur son perchoir et se rapprochait de plus en plus.
+Au dessert, il grimpa sur mon épaule et se mit à tirer les
+cheveux de ma perruque, tout en laissant tomber sur ma
+jaquette les shillings qu'il posait d'ordinaire sur le tapis.
+
+<p>La grosse dame était dans le ravissement.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous qu'il est mignon, disait-elle... Regardez
+donc comme il est drôle... il veut jouer avec vous...
+c'est la première fois que je le vois si familier avec un
+étranger... Sans doute que vous lui plaisez... les bêtes ont
+parfois un flair étonnant... Bobby a compris que vous
+étiez un brave homme, et il est tout de suite devenu votre
+ami. Ah! ce n'est pas à M. Bill Sharper qu'il ferait une
+fête pareille! Je ne sais pourquoi, il ne peut pas le souffrir...
+et pourtant, ce n'est pas un mauvais garçon!...
+
+<p>Bill Sharper!</p>
+
+<p>Ce nom me fit courir par tout le corps un long frisson,
+et Mme Cora dut s'apercevoir de mon trouble, car elle
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes indisposé?</p>
+
+<p>&mdash;Non... non... répondis-je vivement, c'est Bobby
+qui vient de me tirer les cheveux...</p>
+
+<p>La grosse dame partit d'un bruyant éclat de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le gredin!... fit-elle en pouffant... ah! le
+petit espiègle... Il veut sans doute s'assurer que vos cheveux
+tiennent bien... Alors, c'est vrai?... il vous a fait
+mal?... Ah! ça, c'est curieux, par exemple!... c'est même<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[277]</a></span>
+extraordinaire!...</p>
+
+<p>Et Mme Cora se trémoussait sur sa chaise comme une
+petite folle.</p>
+
+<p>Evidemment, elle s'était aperçue que j'avais une perruque...</p>
+
+<p>Je ne savais plus quelle contenance prendre... je me
+sentais profondément grotesque et ne trouvais rien à répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Bah!... dit la logeuse, il est bien permis à un
+homme de porter de faux cheveux... les femmes en portent
+bien... En tout cas, permettez-moi de vous dire que cela
+vous va très bien. Vous ressemblez à Rico, un tzigane
+que j'ai beaucoup connu et avec lequel...</p>
+
+<p>Elle s'arrêta subitement, craignant sans doute de se
+laisser glisser sur la pente des confidences...</p>
+
+<p>Mme Cora ne parut pas s'étonner outre mesure que je
+portasse une perruque; d'ailleurs, elle ne s'étonnait de
+rien... C'était une personne très avertie dont les clients
+s'étaient employés sans doute à parfaire l'éducation. Peut-être
+même avait-elle déjà deviné d'où je sortais, mais elle
+était trop bien élevée pour faire allusion à un petit «accident»
+qui devait être assez commun dans le monde
+qu'elle fréquentait.</p>
+
+<p>Elle me comblait d'amabilités&mdash;peut-être en souvenir
+de Rico&mdash;et Bobby qui avait décidément renoncé à me
+tirer les cheveux s'acharnait après le bout de mon oreille...</p>
+
+<p>Très habilement, je ramenai la conversation sur un
+sujet qui m'intéressait plus que tout autre.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dis-je, Bobby n'aime pas M. Bill Sharper...</p>
+
+<p>&mdash;Oh, pas du tout, et cela est même assez singulier,
+car M. Bill Sharper ne sait quelles gentillesses lui faire...
+il lui donne souvent des friandises et je gage qu'à son
+retour de voyage, il va encore lui apporter quelque chose...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! M. Bill Sharper est en voyage?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... jusqu'à la fin de la semaine... il se déplace
+beaucoup en ce moment... c'est d'ailleurs son métier qui<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[278]</a></span>
+veut cela... C'est vraiment dommage que Bobby ne l'aime
+pas, car c'est un bon garçon, et si drôle, si amusant!...
+D'ailleurs, vous le verrez et je suis sûre qu'il vous plaira
+tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en doute pas. Il revient, avez-vous dit à la
+fin de la semaine?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il sera ici samedi... ou dimanche, au plus
+tard...</p>
+
+<p>&mdash;Je serai fort heureux de faire sa connaissance...</p>
+
+<p>Le repas s'achevait. Bobby, que la chaleur avait fini
+par engourdir, dormait, la tête sous son aile.</p>
+
+<p>La bonne, que nous n'avions pas vue de la soirée,
+ouvrit tout à coup la porte de la pièce et fit un signe à sa
+maîtresse.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon, dit Mme Cora, mais on
+a besoin de moi... Je reviens dans un instant.</p>
+
+<p>A travers la baie vitrée, j'avais aperçu la longue
+silhouette d'un horse-guard qui titubait légèrement et, à
+côté de lui, l'ombre menue d'une femme coiffée d'un
+grand chapeau à plumes.</p>
+
+<p>Il y eut dans l'escalier un bruit de pas, un murmure
+confus parvint jusqu'à moi, puis le silence se rétablit.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, Mme Cora, encore tout essoufflée,
+avait repris sa place en face de moi.</p>
+
+<p>Elle m'offrit un verre de whisky que j'acceptai, mais
+cette liqueur exquise dont j'avais perdu le goût à Reading,
+ne tarda pas à me tourner la tête et, bien que la
+conversation de la logeuse, qui avait rapproché sa chaise
+de la mienne, commençât à devenir intéressante, je me
+vis obligé de prendre congé, en prétextant&mdash;ce qui était
+vrai d'ailleurs&mdash;un léger étourdissement.</p>
+
+<p>Cette brusque retraite parut contrarier vivement
+Mme Cora qui aurait voulu causer plus longuement sans
+doute, mais j'étais vraiment trop malade pour accéder à
+son désir.</p>
+
+<p>Une fois dans ma chambre, je me passai immédiatement
+un peu d'eau sur le visage, me déshabillai, après<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[279]</a></span>
+avoir fermé ma porte à double tour et jeté un coup d'&oelig;il
+sous le lit et derrière les doubles rideaux, puis j'essayai
+de dormir, mais le horse-guard et sa compagne faisaient
+un tel vacarme dans la chambre voisine qu'il me fut à
+peu près impossible de fermer l'&oelig;il de la nuit. Je croyais,
+à chaque instant que le bruit avait cessé, mais bientôt il
+reprenait de plus belle!</p>
+
+<p>Un peu avant le jour, je m'assoupis cependant, puis ne
+tardai pas à m'endormir profondément.</p>
+
+<p>Quand je me réveillai, les douze coups de midi sonnaient
+à une église voisine. Je me levai et, tout en procédant
+à ma toilette, je réfléchis sur ma situation présente.
+L'asile que j'avais momentanément choisi n'était décidément
+pas sûr; il me fallait en trouver un autre. Pour ma
+première démarche, je n'avais vraiment pas de chance,
+car avouez que c'était jouer de malheur que d'avoir
+arrêté mon choix sur une maison meublée qu'habitait justement
+Bill Sharper!</p>
+
+<p>La logeuse ne m'avait nommé que celui-là, mais qui
+sait si je n'allais pas apprendre que Manzana logeait
+aussi dans cet hôtel borgne. Il fallait que je déguerpisse
+au plus vite, car j'étais exposé, à chaque minute, à faire
+chez Mme Cora de mauvaises rencontres.</p>
+
+<p>D'ailleurs, de toute façon, je ne serais pas resté dans ce
+boarding-house. La propriétaire était trop aimable, et cette
+amabilité, que j'attribuais à ma ressemblance avec le
+regretté Rico, m'eût obligé à des sacrifices vraiment trop
+héroïques.</p>
+
+<p>J'annonçai donc à Mme Cora que je ne rentrerais probablement
+pas dîner, et je partis après avoir amicalement
+serré la patte à Bobby.</p>
+
+<p>J'allai déjeuner dans un restaurant italien tenu, comme
+toujours, par un Allemand, puis je me mis à la recherche
+d'un nouveau logement.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch32" id="ch32"></a>VIII</h2><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[280]</a></span>
+
+<h5>CELLE QUE JE N'ATTENDAIS PAS</h5>
+
+
+<p>Une heure après, je m'arrêtais devant un énorme bâtiment
+sur la façade duquel courait une longue bande de
+calicot avec ces mots: «Caledonian Hotel».</p>
+
+<p>C'était une sorte de caravansérail fréquenté par le
+peuple des docks, les mariniers de la Tamise et les matelots
+en congé... On entrait là-dedans et on en sortait sans
+que personne vous remarquât. L'hôtel avait deux cents
+chambres, ainsi que l'attestait la petite notice collée sur
+la vitre du bureau et il était, on en conviendra, bien difficile
+au logeur de surveiller tant de locataires.</p>
+
+<p>Je résolus donc de m'établir au Caledonian Hotel,
+mais avant d'y pénétrer, je me rendis chez un fripier de
+Shadwell et troquai contre une vareuse, un caban, un
+béret et un pantalon de matelot, les effets trop élégants
+que je portais et qui compromettaient ma sécurité. J'abandonnai
+aussi ma perruque au marchand, qui me la paya
+deux shillings.</p>
+
+<p>Quand je sortis de chez lui, personne n'eût pu reconnaître
+sous son costume de marin le gentleman ridicule
+qui, la veille, dînait en tête à tête avec la logeuse de
+Limehouse.</p>
+
+<p>J'avais enfin trouvé le seul déguisement qui me convînt,
+celui qui me permettrait de passer partout sans me
+faire remarquer.</p>
+
+<p>Je ne pouvais plus rester à Londres, où j'étais exposé
+à rencontrer Bill Sharper et peut-être Manzana. Mon
+seul désir était de m'embarquer, de gagner les régions<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[281]</a></span>
+lointaines, de vendre mon diamant et de redevenir un
+honnête homme.</p>
+
+<p>Je m'engagerais à bord d'un bateau quelconque comme
+soutier, comme aide-chauffeur, ou comme graisseur, mais
+ce que je souhaitais, c'était quitter au plus vite le sol de
+l'Angleterre.</p>
+
+<p>Je me présentai donc au Caledonian Hôtel, m'inscrivis
+sur le livre de police sous le nom de Jim Perkins, et
+obtins, sans autres formalités, une chambre au quatrième
+étage. Pour la première fois depuis ma sortie de Reading,
+je me sentis enfin tranquille et pus dormir tout à mon
+aise. Je prenais mes repas dans la salle commune de
+l'hôtel, en compagnie de matelots et de mariniers et ne
+tardai pas à me lier avec quelques braves garçons qui
+promirent de me trouver un engagement. En attendant,
+j'errais sur les quais, causant avec les dockmen, m'intéressant
+à l'arrivée et au départ des navires, m'offrant
+même parfois pour un coup de main, lorsque j'en trouvais
+l'occasion.</p>
+
+<p>Un soir, un de mes nouveaux camarades m'annonça
+que le capitaine du <i>Humbug</i>, un voilier de trois cent cinquante
+tonneaux, en partance pour l'Amérique du Sud,
+cherchait à compléter son équipage. Je me présentai à ce
+capitaine qui s'appelait Wright et j'eus la chance d'être
+accepté.</p>
+
+<p>&mdash;Jeudi le départ, me dit le capitaine Wright... A
+la tombée de la nuit, il faudra rallier le bord.</p>
+
+<p>Je promis d'être exact au rendez-vous et retournai au
+Caledonian Hotel.</p>
+
+<p>J'avais encore une journée à passer à Londres, et je
+résolus de me payer un peu de bon temps. En compagnie
+de deux nouveaux amis nommés Dick et Funny,
+j'allai dîner à la «Tortue Volante», un restaurant de
+matelots réputé pour ses «sheep's trotters», et ensuite,
+nous résolûmes de finir notre soirée au concert.</p>
+
+<p>Il y a dans Pennington street un music-hall très mal
+famé où les marins en bordée vont faire un peu de boucan<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[282]</a></span>
+avant de se rembarquer. C'est une étroite construction
+précédée d'un long couloir dans lequel on rencontre
+les demi-mondaines du Wapping. La salle, garnie de
+bancs à dossier solidement scellés au parquet, est flanquée
+d'une galerie, sorte de promenoir demi-circulaire où l'on
+peut consommer pour six pence des boissons frelatées.</p>
+
+<p>Ce soir-là, c'était «great event»... On annonçait les
+débuts d'une chanteuse qui avait modestement pris le nom
+de «miss Nightingale», c'est-à-dire «Mlle Rossignol».</p>
+
+<p>Des affiches la représentaient avec un corps d'oiseau
+et les boniments les plus outranciers la désignaient à la
+curiosité des spectateurs, comme «une des étoiles les plus
+brillantes du firmament artistique».</p>
+
+<p>En compagnie de Dick et de Funny, je pris place aux
+premiers rangs et, comme le spectacle ne commençait pas
+assez vite, nous donnâmes le signal du «branle-bas».</p>
+
+<p>Immédiatement, des centaines de pieds chaussés de
+gros souliers à clous se mirent à frapper en cadence les
+planches du parquet, d'où monta bientôt une poussière
+jaune, aussi opaque, aussi épaisse qu'un brouillard londonien.</p>
+
+<p>L'orchestre préluda enfin par la «Marche des Joyeux
+Garçons de Southwark», et toute la salle reprit en
+ch&oelig;ur le refrain:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0"><i>With his nancy on his knee,</i></span><br>
+ <span class="i0"><i>And his arm around her waist...</i></span><br>
+ <br>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Une gaieté folle s'était emparée de la salle entière,
+et les spectateurs hurlaient avec une telle force que l'on
+n'entendait plus la musique dans laquelle cependant dominaient
+les instruments de cuivre.</p>
+
+<p>Enfin, la partie de concert commença. Le public
+emballé par le nom de «Miss Nightingale» la réclamait
+à grands cris et les modestes chanteuses qui précédaient
+la grande étoile ne parvenaient pas à se faire entendre.</p>
+
+<p>Soudain je tressaillis. Je venais d'apercevoir dans une<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[283]</a></span>
+travée voisine de la mienne une femme à la toilette minable,
+une de ces pauvres roulures comme on en rencontre
+dans les rues de Whitechapel, et cette femme, je ne me
+trompais point... c'était Edith!</p>
+
+<p>Quel contraste offrait aujourd'hui la malheureuse fille
+avec la belle, l'éblouissante, la brillante Edith que j'avais,
+trois années auparavant, retrouvée dans un des plus grands
+concerts de Londres...</p>
+
+<p>Que lui était-il donc arrivé?... Quel terrible événement
+avait ainsi précipité sa chute?</p>
+
+<p>Le sentiment qui s'empara de moi, à cet instant, fut
+celui de la pitié...</p>
+
+<p>Sans plus me soucier de mes camarades que s'ils n'existaient
+pas, je me levai et allai m'asseoir à côté de mon
+ancienne maîtresse.</p>
+
+<p>Tout d'abord, elle ne me reconnut pas et comme je
+m'étais approché d'elle, mon épaule contre la sienne, elle
+me repoussa d'un geste rageur en m'appelant «ivrogne».</p>
+
+<p>Alors, je la regardai bien en face et d'une voix dans
+laquelle je m'efforçai de mettre toute la douceur possible,
+je l'appelai par son nom:</p>
+
+<p>&mdash;Edith!</p>
+
+<p>Elle eut un petit soubresaut, suivi d'un mouvement de
+recul, puis, me reconnaissant enfin, murmura tristement:</p>
+
+<p>&mdash;Edgar!...</p>
+
+<p>Et je vis qu'elle pleurait.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, lui dis-je...</p>
+
+<p>Elle obéit et nous allâmes nous asseoir dans le pourtour
+à un endroit qui était à peu près désert...</p>
+
+<p>Dans la salle, le boucan était à son comble et le
+régisseur avait dû paraître sur la scène, pour annoncer
+que si le bruit continuait on allait suspendre la représentation...</p>
+
+<p>&mdash;Edith!... fis-je, en prenant les mains de la jeune
+femme... vous ne m'en voulez pas?</p>
+
+<p>Elle leva vers moi ses grands yeux bleus embués de<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[284]</a></span>
+larmes:</p>
+
+<p>&mdash;Vous en vouloir, Edgar... et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais... à cause de... l'affaire...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non... je ne vous en veux pas... vous avez
+pu avoir des torts... mais vous avez toujours été bon pour
+moi... tandis que...</p>
+
+<p>Elle n'acheva pas.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?... voyons... parlez...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, Edgar, que je n'en ai pas la
+force...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes malade?...</p>
+
+<p>&mdash;Non... j'ai faim...</p>
+
+<p>Cela avait été dit d'une voix si basse que c'est à peine
+si je pus entendre ce navrant aveu...</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous, Edith... que dites-vous?... Vous
+avez faim?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>Et elle ajouta, honteuse, en détournant la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà deux jours que je n'ai pas mangé...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, vous êtes venue au concert... vous avez
+dû payer votre place?</p>
+
+<p>&mdash;Ici... les femmes comme moi... ne payent pas.</p>
+
+<p>J'étais ému plus que je ne saurais le dire et je sentais
+mes yeux se mouiller.</p>
+
+<p>Je pris Edith par le bras et l'entraînai hors de la salle,
+au moment même où miss Nightingale commençait ses
+roulades.</p>
+
+<p>Il y avait, en face du music-hall, un petit restaurant
+brillamment éclairé.</p>
+
+<p>Je voulus y faire entrer Edith, mais elle me saisit
+vivement le bras, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh non... non! pas ici!</p>
+
+<p>Et elle me guida vers une rue sombre, m'entraîna dans
+une autre et enfin, s'arrêtant devant une petite boutique
+peinte en rouge:</p>
+
+<p>&mdash;Là! si vous voulez, dit-elle.</p>
+
+<p>Nous entrâmes. La salle était presque vide. Nous nous<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[285]</a></span>
+assîmes, dans le fond et je commandai à dîner... Edith
+ne mangeait pas, elle dévorait.</p>
+
+<p>Ainsi, c'était donc vrai, la malheureuse mourait de
+faim!</p>
+
+<p>J'aurais voulu connaître immédiatement son histoire,
+apprendre comment elle avait pu tomber dans une telle
+misère, mais je n'osais l'interroger.</p>
+
+<p>Quand elle eut terminé son repas, elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Où allez-vous maintenant? Edgar.</p>
+
+<p>&mdash;Mais chez vous, si vous voulez...</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi! fit-elle tristement... chez moi!... mon
+domicile maintenant, c'est la rue!...</p>
+
+<p>Je n'en pouvais croire mes oreilles... Etait-il possible
+que mon Edith en fût arrivée là?</p>
+
+<p>&mdash;Venez à mon hôtel.</p>
+
+<p>Et je l'emmenai au Caledonian.</p>
+
+<p>Lorsque nous fûmes seuls, je la fis asseoir et lui prenant
+les mains:</p>
+
+<p>&mdash;Edith!... Edith!... je vous en prie... dites-moi
+tout, confiez-vous à moi... Vous savez que je suis votre
+ami, moi... que je vous ai bien aimée... que je vous
+aime toujours.</p>
+
+<p>Elle éclata en sanglots.</p>
+
+<p>J'attendis que la crise fut calmée, puis la suppliai de
+parler.</p>
+
+<p>Elle y consentit enfin, d'une voix hésitante:</p>
+
+<p>&mdash;Aussitôt après votre malheur, dit-elle, j'ai été
+obligée de quitter le petit appartement que nous occupions
+chez miss Mellis... et de me réfugier dans le Strand.
+J'étais encore toute bouleversée par cette «histoire»...
+Et d'abord, je vous ai maudit, Edgar... mais depuis...
+depuis que j'ai appris à mieux connaître la vie, je vous
+ai excusé...</p>
+
+<p>Elle s'arrêta un instant, comme si elle cherchait à
+rassembler ses idées, et poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui... je vous ai excusé... car, en somme, si à
+Paris, je n'avais pas pris les deux mille francs qui se<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[286]</a></span>
+trouvaient dans votre secrétaire... peut-être bien que...</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons plus de cela, Edith, je vous en prie...
+Ne vous ai-je point pardonné depuis longtemps?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais... mais j'ai honte de cette vilaine
+action... j'étais heureuse, à ce moment, vous ne me
+refusiez rien...</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisque c'est oublié, vous dis-je... Continuez
+votre récit...</p>
+
+<p>&mdash;Mon... récit!... ah oui!... Où en étais-je donc?...</p>
+
+<p>&mdash;Au moment où vous avez quitté le logement de
+miss Mellis...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui... c'est vrai... J'étais donc allée m'installer
+dans un boarding-house du Strand... quand, un
+jour, en descendant de chez moi, je me suis trouvée nez
+à nez dans la rue avec cet horrible individu qui nous a
+fait une telle peur, vous savez... ce Bill Sharper...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... je me souviens de ce bandit.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... un bandit, vous pouvez le dire, mais en
+comparaison de l'autre... c'est encore un gentleman...</p>
+
+<p>&mdash;L'autre?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous savez bien, Manzana...</p>
+
+<p>&mdash;Le gredin! en voilà un qui a fait mon malheur!</p>
+
+<p>&mdash;Et le mien aussi, Edgar...</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, vous allez tout savoir et si vous avez
+souffert, vous verrez que, moi aussi, j'ai été bien malheureuse...
+Donc, Bill Sharper a commencé par m'intimider.
+«Ah! vous voilà, vous, m'a-t-il dit... vous ferez
+bien de vous cacher, car la police vous recherche... vous
+allez probablement être arrêtée... Votre amant a parlé... Il
+paraît que vous étiez sa complice et que c'est à votre
+instigation qu'il a commis le vol que vous savez...»</p>
+
+<p>Je me récriai, naturellement, mais il insista et me terrorisa
+à tel point que je m'enfuis de mon logement pour
+me réfugier dans celui qu'il m'avait offert...</p>
+
+<p>&mdash;Comment? vous êtes allée chez Bill Sharper?</p>
+
+<p>&mdash;J'étais folle... je ne savais plus ce que je faisais,<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[287]</a></span>
+et la crainte d'être arrêtée m'eût fait commettre les pires
+folies... Chez lui, je trouvai l'autre... Manzana, celui
+qui prétend que vous l'avez volé... Ils me parlaient toujours
+de mon arrestation prochaine et semblaient s'efforcer
+de me soustraire à la justice... Bref, je suis devenue
+leur chose... ils ont fait de moi ce qu'ils ont voulu...
+Après m'avoir terrorisée, ils m'ont compromise en m'emmenant
+avec eux dans leurs expéditions et, finalement, je
+suis restée seule avec Manzana. Vous dire ce que ce
+misérable m'a persécutée, non, c'est à n'y pas croire...
+Il me battait, oui. Edgar, ce misérable a osé me battre...
+Il me faisait horreur... mais je n'osais le quitter, car il
+m'avait menacée de me tuer si je tentais de fuir... Il me
+surveillait continuellement et... même quand je descendais
+dans la rue pour exercer l'infâme métier auquel il m'avait
+contrainte, je le voyais toujours derrière moi, avec ses
+yeux brillants qui me donnaient le frisson...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, malheureuse, depuis le jour où j'ai été
+arrêté...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Edgar! Edgar! je vous en supplie, pardonnez-moi...
+je vous l'ai dit, j'étais folle. Cet homme
+m'avait terrorisée, compromise, et une fois dans l'engrenage...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous êtes toujours avec lui?</p>
+
+<p>&mdash;Non... Edgar... non, j'ai enfin eu le courage de
+le quitter... J'étais malade, ceci se passait avant-hier...
+il m'a quand même obligée à me lever pour aller
+faire dans le Strand ma triste promenade quotidienne...
+Alors, profitant d'un moment où il était entré dans un
+débit de tabac... je me suis enfuie... Je me suis mise à
+courir droit devant moi. Arrivée sur les quais, j'ai eu
+un moment l'idée de me jeter dans la Tamise et si je
+ne l'ai pas fait, c'est parce qu'un policeman qui m'avait
+aperçue m'a forcée à m'en aller... Depuis, j'ai erré comme
+une âme en peine, m'écartant le plus possible du quartier
+où se trouve Manzana... Voilà deux nuits que je
+passe dehors... et, quand vous m'avez rencontrée, j'étais<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[288]</a></span>
+entrée au music-hall pour me reposer un peu, car je ne
+tenais plus sur mes jambes... Je savais que là on ne
+me chasserait pas, puisque les rôdeuses des quais sont
+admises gratuitement dans ces affreux endroits, pour servir
+d'amusement aux matelots... Vous le voyez, Edgar,
+j'ai bien souffert... Condamnez-moi si vous voulez, mais
+c'est la fatalité qui m'a conduite là!...</p>
+
+<p>Pour toute réponse, j'attirai Edith contre moi et déposai
+sur son front pâle un baiser de pardon...</p>
+
+<p>C'était moi, en réalité, qui avais fait le malheur de
+cette femme... c'était moi qui l'avais poussée au bord de
+l'abîme... Manzana avait fait le reste!</p>
+
+<p>Il y eut entre Edith et moi un long silence; elle avait
+appuyé sa tête sur mon épaule et sanglotait doucement.</p>
+
+<p>J'évitais de prononcer un mot, craignant de raviver
+sa douleur. Enfin, quand elle parut plus calme, je lui
+dis:</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, Edith, qu'allez-vous faire?</p>
+
+<p>Elle me regarda avec étonnement, puis comme je
+demeurais silencieux, elle se remit à pleurer...</p>
+
+<p>J'avais lu dans ses yeux la question qu'elle n'osait
+me poser, et je souffrais autant qu'elle...</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous ai-je pas dit, fis-je doucement, que je
+quittais l'Angleterre... Je m'embarque demain pour
+l'Amérique du Sud.</p>
+
+<p>La secousse avait été trop violente, je le vis bien au
+geste de désespoir d'Edith, et je repris aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, soyez tranquille... je ne vous abandonnerai
+pas. Ecoutez moi, je vous en prie, et vous allez voir
+que je ne veux que votre bien... Je suis, pour des motifs
+que vous comprendrez plus tard, forcé de m'expatrier...
+Vous, de votre côté, vous ne pouvez demeurer à Londres...
+Il n'y a qu'un endroit où vous puissiez être en
+sûreté... et cet endroit, c'est Paris, car Manzana a de
+sérieuses raisons pour ne pas retourner dans cette ville...
+Or, vous allez, dès demain, partir pour la France... et
+vous prendrez une chambre dans notre ancien quartier...<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[289]</a></span>
+Dans un mois, ou plutôt non, un mois et demi, vous
+irez tous les jours à la poste restante de la place des
+Abbesses... vous y trouverez bientôt une lettre à votre
+adresse... Je vous apprendrai où je suis, vous me répondrez,
+et quand je le pourrai, ou je vous dirai de venir
+me rejoindre, ou c'est moi qui viendrai... De temps à
+autre, je vous enverrai quelque argent... Je compte
+cependant que vous redeviendrez une honnête femme...
+comme moi je tâcherai de redevenir un honnête homme...
+Il y a entre nous un fossé de boue... il faut laisser au
+soleil le temps de le dessécher peu à peu... Lorsque nous
+nous retrouverons, le passé sera oublié, et nous vivrons
+heureux... Peut-être reviendrons-nous en Angleterre, car
+c'est notre pays à tous deux et si misérable, si criminel
+qu'on ait été, on n'oublie jamais son pays...
+
+<p>Edith leva vers moi ses grands yeux que l'espoir rendait
+plus brillants et balbutia ce simple mot:</p>
+
+<p>&mdash;Merci!</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch33" id="ch33"></a>IX</h2><span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[290]</a></span>
+
+<h5>CE QUI DEVAIT ARRIVER</h5>
+
+
+<p>Le lendemain, je conduisis Edith à la station de Waterloo,
+pris son billet, lui remis cinquante livres et ne
+quittai la gare que lorsque j'eus vu le train disparaître.
+Nos adieux furent touchants et je puis dire que de part
+et d'autre les paroles que nous échangeâmes étaient sincères.</p>
+
+<p>Il ne me restait plus qu'à regagner le <i>Humbug</i>. Le
+capitaine ne m'attendait qu'à la fin de l'après-midi, mais
+je jugeai plus prudent de monter à bord avant l'heure
+fixée, car une fois sur le bâtiment, je n'aurais plus à
+redouter les mauvaises rencontres.</p>
+
+<p>C'est souvent&mdash;j'en ai fait la constatation&mdash;à
+l'heure où l'on se croit à l'abri de tout danger qu'une
+tuile vous tombe sur la tête et j'en avais reçu trop, depuis
+quelque temps, pour ne pas chercher à protéger ma triste
+personne.</p>
+
+<p>Le capitaine Wright me reçut avec cordialité...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voilà, fit-il;... à la bonne heure... Au
+moins, vous, vous n'êtes pas en retard. Vous allez voir
+que les autres ne seront pas si pressés... mais, à propos...
+puisque vous êtes là, je vais vous charger d'une commission...
+Vous connaissez Pensylvania road?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... très bien...</p>
+
+<p>&mdash;Il y a là un hôtel... au numéro 16 ou 18... le
+«Swan Hôtel»... pas moyen de se tromper... Vous
+entrerez et direz au patron: «Je viens de la part du<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[291]</a></span>
+capitaine Wright... est-ce que les cailles sont arrivées?»
+Il saura ce que cela veut dire et vous répondra oui ou
+non... S'il vous dit non, vous lui demanderez quand
+elles arriveront et s'il faut que je retarde mon départ...
+Vous avez bien compris?... J'allais envoyer un commissionnaire,
+mais puisque vous êtes là, il est inutile que je
+dépense trois shillings.</p>
+
+<p>Je partis immédiatement, mais comme depuis ma «villégiature»
+à Reading, j'étais devenu très mauvais marcheur,
+je hélai un taxi, à une centaine de mètres des
+quais, et jetai au chauffeur l'adresse que m'avait donnée
+le capitaine Wright.</p>
+
+<p>J'avais pris une voiture fermée, jugeant que cela était
+plus sûr. J'allais être obligé de passer dans le quartier
+qu'habitait Manzana, et je ne tenais pas à rencontrer
+mon ancien associé. J'étais, il est vrai, très documenté
+sur son compte et pouvais le faire arrêter; mais lui, de
+son côté, avait une arme contre moi, et bien qu'elle fût
+un peu émoussée, elle ne laissait pas d'être encore dangereuse.</p>
+
+<p>J'eus la chance d'arriver sans incident au «Swan
+Hôtel».</p>
+
+<p>J'entrai au 16 de Pensylvania road. Il y avait là un
+débit borgne, à la devanture duquel un cygne aux ailes
+éployées s'ébattait dans un lac bleu.</p>
+
+<p>Avisant un gros homme qui se tenait derrière un comptoir,
+je lui demandai poliment «si les cailles étaient
+arrivées».</p>
+
+<p>Il eut un mouvement de surprise, puis répondit, après
+m'avoir toisé:</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous envoie?</p>
+
+<p>&mdash;Le capitaine Wright.</p>
+
+<p>Sa figure s'éclaira:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! très bien, fit-il... vous comprenez, on tient
+à savoir à qui on a affaire... Non... les cailles ne sont
+pas encore arrivées... mais Bill Sharper, qui est allé les
+chercher, sera sans doute ici dans un instant... Voulez-vous<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[292]</a></span>
+l'attendre?</p>
+
+<p>&mdash;Merci... il faut que je regagne le <i>Humbug</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est fâcheux... oui... bien fâcheux... vous
+devriez attendre une demi-heure... comme cela, nous
+serions fixés... Supposez qu'il y ait un retard... que la
+cargaison n'arrive que demain...</p>
+
+<p>&mdash;Je repasserai, si vous le voulez bien...</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, revenez dans une demi-heure, nous
+serons certainement fixés.</p>
+
+<p>J'allais sortir, quand une auto s'arrêta devant la porte.
+Un homme vêtu d'un complet gris clair sortit de la voiture
+et pénétra dans le café.</p>
+
+<p>C'était Bill Sharper...</p>
+
+<p>&mdash;Ça y est, dit-il... les voilà!... Manzana me suit,
+il les amène!...</p>
+
+<p>Je flageolais sur mes jambes... une sueur froide coulait
+le long de mes tempes... Bill Sharper me dévisageait,
+mais je voyais bien qu'il ne me reconnaissait pas...</p>
+
+<p>Il lança un coup d'&oelig;il au patron qui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un matelot du <i>Humbug</i>... Il venait voir si
+les cailles étaient arrivées...</p>
+
+<p>Bill Sharper me regardait toujours.</p>
+
+<p>&mdash;C'est curieux, dit-il enfin, il me semble que je vous
+ai vu quelque part.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, répondis-je en prenant l'accent gallois...
+mais moi, je ne me rappelle pas votre physionomie...</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc ma «gueule», allez! A quoi bon
+faire des façons entre nous... Allons, patron, deux verres
+de gin... et du bon!</p>
+
+<p>Afin de dérouter Bill Sharper qui s'obstinait à me
+dévisager, je tenais l'&oelig;il droit à moitié fermé et m'efforçais
+de prendre un air ahuri.</p>
+
+<p>Nous trinquâmes, Bill Sharper avala sa consommation
+d'un trait et je crus devoir, par politesse, offrir une
+autre tournée...</p>
+
+<p>Une voiture, suivie presque immédiatement d'une<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[293]</a></span>
+autre, venait de stopper le long du trottoir.</p>
+
+<p>Cette fois, j'étais perdu, car j'allais me trouver en
+présence de Manzana et le drôle me reconnaîtrait bien,
+lui...</p>
+
+<p>Il ouvrit la porte du bar et je l'entendis qui disait,
+de son affreuse voix cuivrée:</p>
+
+<p>&mdash;Mesdames, donnez-vous la peine d'entrer... Je vous
+offre une collation avant de vous conduire à bord...</p>
+
+<p>Cinq malheureuses femmes en toilettes fripées firent
+leur apparition... et je compris tout. C'étaient là les
+«cailles» dont parlait le capitaine Wright. Bill Sharper
+était allé les chercher à Paris et Manzana en avait pris
+livraison à la gare.</p>
+
+<p>Ces pauvres filles, alléchées par la promesse d'une
+situation lucrative à l'étranger, et poussées par l'amour
+des voyages qui sommeille au c&oelig;ur de toute femme,
+avaient répondu à l'annonce lancée par les «trafiquants»
+et allaient dans quelques heures s'embarquer pour des
+régions inconnues, où les attendaient sans doute les pires
+surprises.</p>
+
+<p>On voit à quel degré d'avilissement en était arrivé
+Manzana pour oser faire un commerce semblable.</p>
+
+<p>Mais que penser aussi de ce capitaine Wright qui
+devait sans doute, lui aussi, toucher une jolie commission
+sur les «cailles»...</p>
+
+<p>Décidément, quoique je ne fusse pas ce que l'on
+appelle un parangon de vertu, je m'estimais cependant
+bien au-dessus de tous ces misérables... Ce qui prouve
+que l'on peut être un cambrioleur sans avoir pour cela
+cessé d'être, au fond, un brave homme.</p>
+
+<p>Après avoir fait asseoir ses cinq cailles devant une
+petite table de marbre, Manzana leur servit des sandwiches,
+des pickles et de la bière, puis il s'approcha de
+Bill Sharper toujours debout, avec moi, devant le comptoir...</p>
+
+<p>&mdash;Et la traversée?... elle a été bonne, demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'en parle pas... répondit le cornac de ces<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[294]</a></span>
+dames... une mer épouvantable!... Mes cailles débecquetaient
+à plein gosier et demandaient qu'on les débarque...
+A présent, les voilà un peu calmées, mais
+j'crois qu'elles commencent déjà à se méfier des voyages...</p>
+
+<p>Manzana me regardait d'un air soupçonneux.</p>
+
+<p>J'avais toujours mon béret à la main et je continuais
+à cligner de l'&oelig;il. Il faut croire que j'étais méconnaissable
+avec ma tête rasée, mon teint plombé, mon visage
+émacié, car mon ex-associé ne parut plus s'occuper de
+moi.</p>
+
+<p>Je cherchais un prétexte pour brusquer compagnie à
+ces tristes personnages, mais n'en trouvant point, je me
+contentai de saluer et de me diriger vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! matelot! s'écria Bill Sharper... c'est comme
+ça qu'on largue les amis... Encore un verre, que diable!...</p>
+
+<p>Je fus obligé de revenir devant le comptoir et d'accepter
+une nouvelle consommation...</p>
+
+<p>J'étais horriblement inquiet car je venais de remarquer
+que Bill Sharper et Manzana avaient échangé un coup
+d'&oelig;il...</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne trouves pas, dit soudain Sharper, que ce
+matelot-là ressemble comme deux gouttes d'eau à quelqu'un
+que nous avons bien connu?</p>
+
+<p>&mdash;J'avais déjà fait cette remarque, répondit Manzana
+en souriant... oui, la ressemblance est frappante, en
+effet... c'est peut-être son frère...</p>
+
+<p>Et Manzana vint se planter devant moi pour m'examiner
+encore.</p>
+
+<p>Soudain, je le vis sourire; son affreuse figure eut une
+expression de joie indicible.</p>
+
+<p>Je me sentis perdu et m'élançai vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Arrête-le!... arrête-le!... hurlait Manzana en
+s'adressant à Bill Sharper... arrête-le!... Je suis sûr maintenant
+que c'est lui!</p>
+
+<p>J'étais déjà dans la rue.</p>
+
+<p>Oubliant complètement que mon taxi m'attendait toujours,
+je me ruai au milieu de la foule, assez dense dans<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[295]</a></span>
+Pensylvania à cette heure du jour.</p>
+
+<p>J'avoue que, cette fois, je perdis la tête.</p>
+
+<p>Au lieu de me jeter dans une rue, puis dans une
+autre, afin de dépister mes deux ennemis, je filai tout
+droit comme un imbécile, poursuivi par Bill Sharper et
+cet horrible Manzana.</p>
+
+<p>Les drôles n'osaient point crier: «Au voleur!... au
+voleur!...» car ils avaient de sérieuses raisons pour ne
+pas appeler la police à leur aide.</p>
+
+<p>Les pas se rapprochaient derrière moi; un rapide claquement
+de semelles m'avertissait que j'étais serré de
+près.</p>
+
+<p>Bientôt, j'arrivais devant la grille d'un square. J'étais
+essouflé, je ne tenais plus sur mes jambes et je fus obligé
+de m'arrêter. Le séjour prolongé que j'avais fait à Reading
+m'avait considérablement affaibli et je n'étais décidément
+plus qu'une loque humaine. Je trouvai encore la
+force d'entrer dans le square, de m'enfoncer dans une
+allée, mais déjà Manzana arrivait.</p>
+
+<p>Alors, je pris une résolution héroïque... Tirant mon
+diamant de ma poche, je le portai à ma bouche et l'avalai!</p>
+
+<p>Avaler un diamant de cent trente-six carats, cela
+n'est point aussi facile qu'on pourrait le supposer... Je
+dus m'y reprendre à trois fois avant d'engloutir le Régent
+dans les profondeurs de mon &oelig;sophage. J'y parvins
+cependant, mais au prix de quels efforts!</p>
+
+<p>Manzana était devant moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! canaille! s'écria-t-il, enfin, je te tiens!</p>
+
+<p>&mdash;Oui... et on le tient bien, grinça Bill Sharper,
+en me posant son énorme patte sur l'épaule...</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch34" id="ch34"></a>X</h2><span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[296]</a></span>
+
+<h5>UN MAUVAIS ARRANGEMENT VAUT MIEUX QU'UN BON PROCÈS</h5>
+
+
+<p>Je regardai fixement mes ennemis.</p>
+
+<p>&mdash;Que me voulez-vous? demandai-je.</p>
+
+<p>Bill Sharper et Manzana se mirent à rire aux éclats...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ah!... elle est bien bonne, s'écria mon
+ex-associé, il demande ce que nous lui voulons... On va
+te le dire, fripouille... Allons, suis-nous...</p>
+
+<p>&mdash;Vous suivre?... et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;On te le dira.</p>
+
+<p>&mdash;Non... je ne vous suivrai pas...</p>
+
+<p>Bill Sharper me mit son poing devant la figure...</p>
+
+<p>&mdash;Si tu veux faire de la rouspétance, grogna-t-il...
+je t'assomme...</p>
+
+<p>&mdash;Et après? fis-je d'un ton calme...</p>
+
+<p>Sharper parut surpris de mon sang-froid, mais Manzana
+lui dit aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens-le bien, je vais le fouiller.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous faites cela, j'appelle, dis-je avec force...
+Je n'ai rien à craindre, moi... j'ai payé ma dette, tandis
+que vous autres vous avez plus d'un compte à régler avec
+la justice...</p>
+
+<p>&mdash;Possible, répliqua Manzana, mais toi aussi tu as
+des comptes à rendre...</p>
+
+<p>Je haussai dédaigneusement les épaules.</p>
+
+<p>Mes deux ennemis s'impatientaient.</p>
+
+<p>&mdash;Allons!... finissons-en, dit Bill Sharper, nous n'allons<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[297]</a></span>
+pas rester ici jusqu'à ce soir...</p>
+
+<p>Et brusquement, il me saisit les poignets. Je tentai de
+me dégager, mais ce fut en vain, j'étais pris comme dans
+un étau. Déjà, Manzana explorait mes poches... Tant
+pis, pensai-je, advienne que pourra.</p>
+
+<p>Et par trois fois, je criai:</p>
+
+<p>&mdash;A moi!... A moi!... Au secours!</p>
+
+<p>Le gardien du square accourut, suivi de deux courageux
+citoyens.</p>
+
+<p>&mdash;Canaille! va, rugit Bill Sharper, en desserrant
+son étreinte, tu nous le paieras!</p>
+
+<p>Et il s'enfuit avec Manzana, poursuivi par une bande
+de gens qui hurlaient à leurs trousses:</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez-les!... Arrêtez-les!...</p>
+
+<p>Ils n'allèrent pas bien loin, car deux policemen et
+trois soldats se jetèrent sur eux près de la grille du square.</p>
+
+<p>Comme Sharper qui, on le sait, était d'une force herculéenne,
+résistait avec fureur, l'un des agents de police
+lui appliqua sur le bras droit un coup sec, avec son
+bâton d'ébène<a id="FNanchor_8" name="FNanchor_8"></a><a href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> et le bandit fut ainsi réduit à l'impuissance.</p>
+
+<p>Quelques minutes après, nous étions tous réunis dans
+un bureau de police où un constable procédait immédiatement
+à notre interrogatoire...</p>
+
+<p>&mdash;Où est le plaignant? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Je m'avançai, un peu troublé:</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi...</p>
+
+<p>&mdash;Bien, fit le constable... parlez sans acrimonie, dites
+la vérité, rien que la vérité... levez la main droite et
+jurez...</p>
+
+<p>Je jurai en répétant les mots conventionnels que me
+soufflait un vieux scribe à tête de vautour, assis devant
+une table de bois noir.</p>
+
+<p>Le constable dit alors d'un ton bref:</p><span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[298]</a></span>
+
+<p>&mdash;Cuckold, recevez la plainte de ce marin...</p>
+
+<p>Comme j'hésitais, le constable, très obligeamment, me
+tendit la perche:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon ami, ne vous troublez pas... vous
+êtes ici devant des hommes qui ne demandent qu'à vous
+soutenir, si vous êtes réellement dans votre droit... Les
+agents affirment que vous avez été attaqué... S'agit-il
+d'une vengeance ou d'une tentative de vol? Connaissez-vous
+vos agresseurs?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il s'agit d'une tentative de vol... écrivez,
+Cuckold... tentative de vol dans un lieu public sur la
+personne de... votre nom, plaignant?</p>
+
+<p>&mdash;Jim Perkins, répondis-je avec aplomb.</p>
+
+<p>&mdash;Bien... sur quel bâtiment êtes-vous embarqué?</p>
+
+<p>&mdash;Sur le <i>Humbug</i>, captain Wright...</p>
+
+<p>Manzana, qui maintenant comprenait l'anglais et le
+parlait assez couramment, s'avança vers le constable:</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme ment, dit-il... Il ne s'appelle pas Perkins,
+mais Edgar Pipe... Il sort de la prison de Reading...
+c'est un escroc, un cambrioleur... Si vous voulez avoir
+des renseignements sur lui, vous n'avez qu'à vous adresser
+au bureau de police de Coventry...</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, appuya Bill Sharper d'une voix
+dolente, en soutenant avec sa main gauche son bras
+tuméfié.</p>
+
+<p>Le constable me regarda fixement et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous à répondre?</p>
+
+<p>&mdash;Ces gens mentent effrontément, dis-je avec
+aplomb... Ce sont d'affreux drôles qui se livrent à un
+commerce infâme... Si vous en doutez, vous n'avez qu'à
+envoyer un agent au Swan Hotel, dans Paddington, et
+vous ne tarderez pas à être fixé...</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne m'explique pas pourquoi ils vous ont
+attaqué...</p>
+
+<p>&mdash;Pour me voler, monsieur...</p>
+
+<p>Le constable, qui ne comprenait absolument rien à<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[299]</a></span>
+toute cette histoire, roulait des yeux effarés et répétait,
+en frappant du pied:</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est louche... vous m'avez tous l'air de
+fieffés gredins... d'affreux voleurs et...</p>
+
+<p>&mdash;S'il y a un voleur ici, s'exclama Bill Sharper, il
+est dans la peau de M. Edgar Pipe, le plaignant...
+Demandez-lui donc pourquoi il a été enfermé à la prison
+de Reading... Demandez-lui aussi ce qu'il a fait du
+diamant...</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme est fou, répliquai-je en haussant les
+épaules... Il me prend pour un autre... Moi, je ne puis
+dire qu'une chose, c'est que je m'appelle Jim Perkins,
+matelot à bord du <i>Humbug</i>, captain Wright... J'ajoute
+que ces gredins ont essayé de me dévaliser et je porte
+plainte contre eux... Je les accuse, en outre, de se livrer
+à un commerce que la loi poursuit avec rigueur...</p>
+
+<p>&mdash;Le diamant!... Dites-nous ce que vous avez fait
+du diamant! hurlait Manzana en me montrant le poing...</p>
+
+<p>Le constable était littéralement ahuri... Il consulta un
+agent, puis le scribe à tête de vautour, et conclut:</p>
+
+<p>&mdash;Cette affaire n'est pas de mon ressort, elle est trop
+embrouillée... Je crois d'ailleurs qu'il y a lieu de se livrer
+à une enquête pour établir l'identité du plaignant et celle
+des accusés... Signez-moi trois bulletins, d'incarcération,
+Cuckold... et que l'on conduise ces gaillards-là au poste
+central de la Cité.</p>
+
+<p>Je crus devoir protester.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, fis-je, mon identité est facile à établir...
+Il n'y a qu'à envoyer un agent à bord du <i>Humbug</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, rugit le constable... Je n'ai pas de
+leçons à recevoir de vous... Allons, que l'on me débarrasse
+au plus vite de toute cette racaille...</p>
+
+<p>Il n'y avait rien à dire. Il fallait se soumettre.</p>
+
+<p>Pendant que je montais, en compagnie de Bill Sharper
+et de Manzana, dans l'omnibus de police où quatre agents
+avaient déjà pris place, je roulais dans ma tête les projets<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[300]</a></span>
+les plus extravagants.</p>
+
+<p>A force d'envisager sous toutes ses faces ma triste
+situation, je finis par me convaincre que la fuite seule
+pouvait me sauver, car les dépositions de Bill Sharper
+et de Manzana allaient faire revenir sur l'eau l'affaire
+du diamant. Bien qu'ils ne pussent rien prouver, on n'en
+ouvrirait pas moins une enquête, et, finalement, je serais
+remis entre les mains de magistrats curieux qui s'aboucheraient
+avec la police française. Je nierais, bien entendu,
+mais le «corps du délit»&mdash;le diamant&mdash;que je
+portais sur moi (ou plutôt en moi) finirait bien par me
+trahir.</p>
+
+<p>Ah! ils étaient loin de se réaliser, les beaux rêves
+que j'avais formés! L'horizon, au lieu de s'élargir, se
+resserrait de plus en plus autour de moi, et la prison m'attendait,
+au bout de l'impasse où m'avait acculé la fatalité!</p>
+
+<p>Tout le long du trajet, Sharper et Manzana me décochèrent
+d'affreux regards chargés de haine et, de temps
+à autre, mon ancien associé qui était mon plus redoutable
+ennemi laissait échapper des paroles de menace.
+La lutte, cela était certain, s'engagerait surtout entre lui
+et moi... Mes moyens de défense seraient bien précaires
+et je finirais par succomber.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes au poste central.</p>
+
+<p>Là, on nous enferma dans un cabanon obscur, en
+attendant que le chief-inspector voulût bien nous interroger...
+Or, il se trouva que, par hasard, le chief-inspector
+était absent. Il avait été appelé dans la banlieue de
+Londres et ne devait rentrer que le lendemain matin.</p>
+
+<p>J'étais donc condamné à subir pendant près de douze
+heures l'odieuse compagnie de Bill Sharper et de Manzana
+qui ne cessaient de m'injurier. Bill Sharper, que son
+bras faisait horriblement souffrir, se montrait le plus
+acharné contre moi...</p>
+
+<p>&mdash;Chien de malheur, grogna-t-il, tu me le paieras,
+va!... Je veux te faire pendre ou perdre mon nom...<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[301]</a></span>
+Si la justice ne s'en charge pas, c'est à moi que tu
+auras affaire!...</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne vous avancera guère, répliquai-je à cette
+brute... Si vous pouvez me perdre, n'oubliez pas que,
+moi aussi, j'ai en main de quoi vous envoyer au Tread-Mill...</p>
+
+<p>Et je lui énumérai, avec force détails, les différents
+méfaits qu'il avait commis, durant mon incarcération, de
+complicité avec Manzana.</p>
+
+<p>Il parut étonné que je fusse si bien documenté, mais
+il ne tenta pas de nier... comprenant sans doute que je
+tenais ces renseignements de source sûre...</p>
+
+<p>Il se contenta de murmurer:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon!... c'est bon!... il faudra prouver...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai un témoin, répondis-je, un témoin qui n'hésitera
+pas, je vous en réponds, à déposer, sous la foi
+du serment, et à vous confondre tous les deux... Ah!...
+vous ne vous attendiez pas à cela, hein? Vous voyez
+que, moi aussi, j'ai ma police.</p>
+
+<p>&mdash;On la connaît «votre police», glapit Manzana...
+oui, on la connaît, elle s'appelle Edith... mais elle aura
+son compte, elle aussi.</p>
+
+<p>&mdash;J'en doute...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... car vous en aurez tous deux pour dix ans
+au moins... et vous savez, dix ans de hard-labour... cela
+équivaut à la pendaison... Si l'on peut supporter cinq
+ans de Tread-Mill, c'est tout... Je puis vous en parler
+savamment, moi qui viens d'en tâter...</p>
+
+<p>Il y eut un silence.</p>
+
+<p>Bill Sharper et Manzana étaient désagréablement impressionnés.</p>
+
+<p>Profitant astucieusement de leur trouble, je repris:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est qu'ils sont impitoyables, les geôliers de
+Reading... J'ai vu un prisonnier qui n'était plus qu'un
+squelette ambulant qui n'avait plus que le souffle; eh
+bien! ils l'ont forcé à tourner la roue jusqu'au bout...<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[302]</a></span>
+c'est-à-dire jusqu'à ce que le moulin lui broie les jambes...
+Ainsi, vous voyez à quoi vous aurez abouti... Pour vous
+venger de moi, vous aurez tout simplement signé votre
+arrêt de mort...</p>
+
+<p>Manzana eut un cri de rage:</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne sommes pas encore condamnés, misérable!</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondis-je avec calme, mais vous le serez
+sûrement.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, rugit Bill Sharper, c'est bien vrai, vous
+parlerez...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... et non seulement je parlerai, mais je fournirai
+des preuves...</p>
+
+<p>&mdash;Nous nierons...</p>
+
+<p>&mdash;La «personne» qui vous a accompagnés dans
+vos expéditions viendra témoigner...</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'osera pas...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous croyez?... Eh bien! détrompez-vous, elle
+viendra... je n'aurai qu'un mot à dire et elle m'obéira...
+Vous voyez, votre cas est plus grave que le mien...
+L'affaire du diamant n'est qu'une bagatelle à côté du
+cambriolage d'Euston Road, de celui de Haymarket, du
+vol avec effraction de Portland Place, de la tentative de
+meurtre de London-Bridge et des affaires louches du Swan
+Hôtel...</p>
+
+<p>Bill Sharper et Manzana, en m'entendant énumérer, par
+ordre chronologique, leurs différents méfaits, demeurèrent
+atterrés.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois, dit Bill Sharper, au bout d'un instant, que
+l'on vous a fait des confidences, mais celle qui vous a
+renseigné a exagéré... Si elle était, en ce moment, en face
+de nous, vous verriez qu'elle serait moins affirmative.</p>
+
+<p>&mdash;Devant vous, peut-être, car elle vous sait capables
+de tout, mais quand vous serez tous deux devant les
+juges et qu'elle n'aura rien à redouter, je vous garantis
+bien qu'elle ne craindra pas de parler... Qu'a-t-elle à risquer?</p>
+
+<p>&mdash;Pardi! la prison, comme nous...</p><span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[303]</a></span>
+
+<p>&mdash;Elle n'a pas été votre complice... Vous l'avez
+forcée à vous accompagner, mais elle prouvera que vous
+l'aviez terrorisée... D'ailleurs, quand la justice saura à quel
+affreux métier vous l'avez contrainte, quand elle aura fait
+citer les locataires de la maison que vous habitiez, les
+juges auront pitié d'elle et s'ils la condamnent, la peine
+sera légère... En tout cas, elle est prête à tout risquer...
+par vengeance... et vous savez comment les femmes se
+vengent lorsqu'on les a poussées à bout...</p>
+
+<p>Manzana et Bill Sharper réfléchissaient. Ils comprenaient
+à présent la «gaffe» qu'ils avaient commise et
+ils regrettaient sans doute la petite scène du square...</p>
+
+<p>J'appuyai mon argumentation d'un aveu qui les déconcerta
+tout à fait:</p>
+
+<p>&mdash;Quels gens stupides vous êtes, messieurs... Ainsi,
+vous vous figurez que j'ai encore le diamant!... Eh bien,
+détrompez-vous... on me l'a pris dès que j'ai été arrêté.
+Il y a eu une enquête... j'ai affirmé qu'on me l'avait donné
+pour le vendre... Il y a eu échange de télégrammes entre
+Paris et Londres... des agents de la Sûreté française sont
+venus m'interroger... Bref, on a jugé prudent d'étouffer
+l'affaire... Du moment que le gouvernement français rentrait
+en possession du Régent, il n'y avait pas lieu de
+soulever un scandale...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, fit Manzana d'un air incrédule, le diamant
+est aujourd'hui en France?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et si vous voulez vous payer le voyage de
+Paris, vous pourrez le voir au Louvre, sur son écrin, dans
+la vitrine où sont exposés les bijoux de la Couronne.</p>
+
+<p>A ce moment, comme pour protester contre ce mensonge,
+le Régent me tenaillait sournoisement l'estomac.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas un mot de toute cette histoire, dit
+Manzana. Vous êtes un roublard, et vous avez dû mettre
+le diamant en lieu sûr, avant d'être arrêté...</p>
+
+<p>Bill Sharper intervint:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons... c'est pas tout ça, dit-il, le diamant...<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[304]</a></span>
+on s'en moque. Il y a une chose plus sérieuse...</p>
+
+<p>Je le voyais venir, mais je feignais de ne pas comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit-il... il y a une chose plus sérieuse... et
+si vous voulez m'écouter...</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voici: nous nous sommes tous les trois
+engagés dans une vilaine passe d'où nous sortirons sans
+doute, mais en y laissant des plumes... Voulez-vous que
+je vous donne mon avis, mais là, franchement...</p>
+
+<p>Il s'arrêta, un peu gêné, puis laissa, d'un ton grave,
+tomber ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne tient qu'à nous d'arranger cette affaire-là...
+Si Pipe a eu des torts, nous en avons eu aussi... Quand
+cette maudite question d'argent est en jeu, cela fait toujours
+du vilain... Donc, écoutez bien ce que je vais
+vous dire... vous verrez que je parle en homme raisonnable...
+Si je ne sais pas très bien m'exprimer, je sais voir
+juste... et de loin... Or, en continuant à nous jeter à la
+tête des paquets d'ordures, nous agissons tout simplement
+comme des serins... Nous faisons le jeu de la police,
+voilà tout... Ne croyez-vous pas qu'il serait préférable
+de s'entendre?</p>
+
+<p>Il se tut pour nous permettre sans doute de donner
+notre avis, mais comme nous demeurions silencieux, il
+reprit, d'un ton conciliant:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, vous savez, c'est mon avis que je vous
+donne... et si je le donne, c'est parce que je le crois
+bon... Suivez-moi bien... Si vous ne m'approuvez pas,
+vous me le direz. Il ne tient qu'à nous de sortir d'ici,
+mais pour cela, il s'agit de s'entendre... Ne croyez pas
+que j'aie peur... non, pas du tout, car les accusations
+qu'Edgar Pipe veut lancer contre nous ne reposent sur
+rien de sérieux... Ce sont des inventions de femme hystérique
+et rien de plus... Néanmoins, aux yeux des magistrats
+qui voient partout des coupables, les choses peuvent
+traîner en longueur et, jusqu'à ce que notre innocence<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[305]</a></span>
+soit démontrée, on nous gardera en prison... Ne vaudrait-il
+pas mieux faire la paix? Nous renoncerions,
+Manzana et moi, à accuser Edgar Pipe, et lui, de son
+côté, ne tenterait rien contre nous. Nous dirions que
+nous l'avions attaqué parce que nous croyions le reconnaître,
+mais que nous avons été trompés par une ressemblance...
+Ce sont des choses qui arrivent tous les jours,
+cela... Pipe, et c'est son intérêt, dira qu'il ne nous
+reconnaît pas, et l'affaire sera terminée... Voyez, je
+suis bon garçon... je ne demande qu'à arranger les
+choses...</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch35" id="ch35"></a>XI</h2><span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[306]</a></span>
+
+<h5>COMMENT ON SÈME LES GÊNEURS</h5>
+
+
+<p>Je n'étais pas dupe du «bon garçonnisme» de Bill
+Sharper et je savais très bien que le drôle ne pensait
+pas un mot de ce qu'il disait, mais comme ce qu'il nous
+proposait servait mes intérêts aussi bien que les siens, je
+déclarai me rallier à sa proposition. Quant à Manzana,
+fourbe comme toujours, il se fit tirer l'oreille, prétendit
+qu'il n'avait pas très bien compris, mais finit par accepter.
+Alors, nous dressâmes nos batteries et préparâmes les
+réponses que nous ferions au chief-inspector.</p>
+
+<p>Les choses se passèrent comme nous l'espérions. Manzana
+et Bill Sharper avouèrent s'être trompés et m'avoir
+attaqué à tort, et moi, de mon côté, je retirai ma plainte.
+Le chief-inspector, après nous avoir adressé un petit
+speech aigre-doux, nous fit remettre en liberté.</p>
+
+<p>Dès que nous nous retrouvâmes tous trois dans la rue,
+Bill Sharper et Manzana, au lieu de me quitter, m'emboîtèrent
+le pas avec insistance, sous prétexte que de bons
+camarades comme nous ne devaient plus se séparer.</p>
+
+<p>Je devinai immédiatement quel était leur but. Les
+misérables voulaient m'entraîner dans quelque bouge et
+là renouveler sur moi la tentative qui avait échoué la
+veille.</p>
+
+<p>L'expérience m'avait rendu prudent et je me tenais
+sur mes gardes.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, me dit Bill Sharper, le tout est de
+s'entendre, camarade. Maintenant que la paix est faite,<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[307]</a></span>
+nous allons dîner ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Avec plaisir, répondis-je, mais il faut auparavant
+que j'aille retrouver le capitaine Wright qui doit certainement
+se demander ce que je suis devenu...</p>
+
+<p>&mdash;Le capitaine Wright! s'écria Bill Sharper, je le
+connais, c'est un de mes meilleurs amis... J'irais bien
+le voir avec vous, mais je suis obligé de retourner à Pensylvania
+Road. Vous me retrouverez au Swan Hôtel,
+où je vous attendrai avec Manzana.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, dis-je... dans une heure, je serai au
+Swan...</p>
+
+<p>Nous nous serrâmes la main et nous nous séparâmes.</p>
+
+<p>J'avais à peine fait une centaine de mètres que je
+m'arrêtai soudain: je venais de remarquer que j'étais
+suivi. Je m'en doutais, d'ailleurs, car j'avais, l'instant
+d'avant, remarqué que Manzana avait fait un petit signe
+à deux affreux mendiants.</p>
+
+<p>Il y a entre les malfaiteurs de Londres une sorte de
+franc-maçonnerie; ils se soutiennent et se reconnaissent
+à certains gestes, ou même à un simple coup d'&oelig;il.</p>
+
+<p>Mes ennemis me faisaient «filer».</p>
+
+<p>M'approchant brusquement des ignobles individus qui
+m'emboîtaient le pas, je leur dis en les menaçant du
+doigt:</p>
+
+<p>&mdash;Vous autres, si vous continuez à me suivre, je
+vous signale à un policeman...</p>
+
+<p>Les deux drôles jouèrent l'étonnement et jurèrent leurs
+grands dieux qu'ils ne me suivaient pas...</p>
+
+<p>Pendant qu'ils se répandaient en protestations, je
+hélai un taxi, jetai une adresse quelconque au cabman
+et les laissai, tout interdits, au milieu de la rue.</p>
+
+<p>Lorsque j'eus roulé pendant une demi-heure, je
+descendis, réglai le chauffeur et m'enfonçai dans la première
+rue qui se trouva devant moi.</p>
+
+<p>Mon intention n'était pas, comme on le suppose, de
+retourner à bord du <i>Humbug</i>... Je ne savais pas encore
+ce que j'allais faire, mais j'étais résolu à quitter Londres<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[308]</a></span>
+coûte que coûte... Par bonheur, Bill Sharper et Manzana
+n'étaient point parvenus à me «subtiliser» mon portefeuille.
+Je pouvais donc monter dans un train quelconque
+et mettre plusieurs dizaines de kilomètres entre mes ennemis
+et moi.</p>
+
+<p>Comme je me trouvais dans les environs de Waterloo-Station,
+je résolus de prendre un billet pour Southampton.
+Une fois dans ce port, je tâcherais de me faire embarquer
+sur quelque bâtiment en partance pour l'étranger.</p>
+
+<p>Après avoir jeté un rapide coup d'&oelig;il derrière moi, je
+m'apprêtais à entrer dans la gare, quand un gentleman
+vêtu à la dernière mode me posa familièrement la main
+sur l'épaule, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! M. Edgar Pipe!...</p>
+
+<p>C'était Allan Dickson, le roi des détectives, celui
+qui, on se le rappelle, m'avait arrêté quelques années
+auparavant, dans cet hôtel de Kensington où je me croyais
+si bien caché.</p>
+
+<p>Je saluai le gentleman et allais continuer mon chemin,
+quand il me retint:</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! monsieur Pipe, dit-il, vous ne semblez
+pas satisfait de me revoir... Est-ce que vous me garderiez
+rancune au sujet du petit incident du Victoria Palace?
+Si cela était, vous auriez tort, car si je vous ai arrêté,
+avouez que c'était un peu votre faute... Vous m'avez
+demandé, alors, je suis venu...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dis-je en souriant, excusez-moi... mais
+vous comprenez...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... je comprends... on n'aime guère
+revoir les gens qui... enfin... vous n'avez plus rien à
+craindre, maintenant, puisque vous avez payé votre dette...
+J'avoue que le tribunal vous a un peu «salé», mais
+vous êtes malheureusement tombé sur des juges très
+sévères... Une semaine plus tard, vous auriez eu la chance
+de vous en tirer avec deux ans, car c'était M. Serey, le
+bon Juge, comme nous l'appelons, qui présidait les
+audiences... Que voulez-vous?... on ne peut pas toujours<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[309]</a></span>
+avoir de la chance... Mais à propos, il paraît que vous
+êtes un héros?</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous...</p>
+
+<p>Et, comme j'avais l'air étonné:</p>
+
+<p>&mdash;Quel homme modeste vous faites, monsieur Pipe,
+et moi qui vous croyais vaniteux en diable... Voyez
+comme on se trompe parfois... Ainsi, vous ne vous souvenez
+même plus de l'acte de courage qui vous a valu
+récemment une réduction de peine...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, l'incendie de Reading...</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît que vous avez été merveilleux...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait mon devoir, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez fait plus que votre devoir, mon ami,
+car rien ne vous forçait à vous jeter au milieu des
+flammes pour sauver vos camarades... Je suis au courant,
+le directeur m'a tout raconté et je vous avoue que j'ai
+été émerveillé de votre audace... oui, là, sérieusement...
+et, tenez, je vais vous faire un aveu: maintenant que je
+vous connais mieux, je serais désolé d'avoir à vous arrêter
+de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que vous n'aurez pas cette peine, car je
+suis décidé à redevenir un honnête homme.</p>
+
+<p>Allan Dickson me regarda en souriant, et me frappant
+sur l'épaule:</p>
+
+<p>&mdash;C'est très bien cela, dit-il... et je suis heureux de
+vous voir adopter cette belle résolution... Que faites-vous,
+à présent?... vous êtes marin, ce me semble?... Très bien,
+cela... Rien de tel que les voyages pour vous changer les
+idées... Et vous partez bientôt?</p>
+
+<p>&mdash;Je devais partir, mais le bateau à bord duquel
+j'étais engagé a eu une avarie...</p>
+
+<p>&mdash;De sorte que vous êtes encore à Londres pour
+quelque temps?</p>
+
+<p>&mdash;A moins que je ne trouve un autre bâtiment prêt
+à appareiller...</p>
+
+<p>Pendant que je parlais, Allan Dickson regardait de<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[310]</a></span>
+temps à autre autour de lui, d'un air méfiant...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que ce n'est pas un de vos amis qui vous
+attend là-bas?... demanda-t-il, en me désignant d'un coup
+d'&oelig;il un individu de mauvaise mine qui se tenait près
+du guichet des billets...</p>
+
+<p>&mdash;Non... répondis-je, personne ne m'attend... et,
+d'ailleurs, je n'ai plus d'amis...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, cet homme semble singulièrement s'intéresser
+à vous...</p>
+
+<p>&mdash;Possible!... mais je ne le connais pas... à moins...
+mais, oui, j'y songe...</p>
+
+<p>&mdash;A moins? fit Allan Dickson en me regardant
+fixement...</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, lui dis-je, vous pouvez me rendre un
+grand service et, du même coup, débarrasser Londres de
+deux gredins dangereux.
+
+<p>&mdash;Je suis tout oreilles... De quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>&mdash;Voici: Je vous ai dit, tout à l'heure, que je
+m'efforçais de redevenir un honnête homme...</p>
+
+<p>&mdash;Et je vous félicite de cette résolution...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... mais c'est plus difficile que je ne croyais...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, lorsqu'on a vécu, comme moi, au
+milieu de gens sans aveu, on retrouve toujours sur sa
+route des misérables prêts à vous faire chanter... On est
+rempli de bonnes intentions, on s'efforce de reprendre
+sa place dans la société, de vivre honnêtement de son
+travail, mais on a compté sans les gredins qui vous ont
+connu autrefois et qui se dressent toujours devant vous, au
+moment où l'on voudrait les savoir à dix pieds sous terre...
+Depuis que je suis sorti de prison, je n'ai pas eu, je vous
+l'assure, une minute de tranquillité...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, objecta Allan Dickson, qu'avez-vous à
+craindre des gens dont vous parlez?... Vous avez payé
+votre dette, la justice n'a rien à vous reprocher...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, mais supposez que demain, je trouve
+une situation honorable, ces misérables ne manqueront<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[311]</a></span>
+pas de faire savoir à celui qui aura consenti à m'employer
+que je suis un ancien pensionnaire de Reading...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'ignorez pas que la loi punit les calomniateurs...</p>
+
+<p>&mdash;Oh... si peu!... et puis ceux qui emploient de
+pareils moyens demeurent, la plupart du temps, introuvables...
+n'empêche que leur coup a porté... Un beau
+matin, on est congédié, sans motif, et on doit se mettre
+à la recherche d'un nouvel emploi... Pendant ce temps,
+on tombe souvent dans la misère et on en arrive à perdre
+tout courage...</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Pipe, me dit Allan Dickson, vous m'avez l'air,
+en ce moment, de voir tout en noir... Il faut vous
+remonter, <i>by God</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! je le voudrais, mais la fatalité me poursuit...</p>
+
+<p>&mdash;N'employez donc pas de ces grands mots-là...
+Est-ce que ça existe, la fatalité?... Allons, au revoir...
+tâchez de persévérer dans vos bonnes intentions et si
+quelqu'un cherche à vous nuire, venez me trouver... j'aurai
+vite fait de vous débarrasser de ce gêneur...</p>
+
+<p>&mdash;Merci... il se pourrait que j'eusse besoin de vous
+avant peu...</p>
+
+<p>&mdash;Tout à votre disposition, mon cher Pipe, vous
+savez où je demeure?... Non?... tenez, voici ma carte...
+Je suis toujours chez moi le matin, de dix heures à
+midi... Allons, <i>good bye</i>!... et bon courage!</p>
+
+<p>Et le détective, tournant les talons, disparut dans
+une des salles d'attente de la gare.</p>
+
+<p>Resté seul, je réfléchis un instant et j'étais, je l'avoue,
+assez perplexe.</p>
+
+<p>Devais-je quitter Londres avant d'avoir dénoncé à
+Allan Dickson Bill Sharper et Manzana? J'avais eu un
+moment l'idée de raconter au détective les petites expéditions
+de ces deux bandits, mais l'affaire du diamant
+m'avait retenu.</p>
+
+<p>Je me dirigeai donc vers le ticket-office et pris modestement<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[312]</a></span>
+un billet de troisième. Un train partait pour
+Southampton à six heures trente... Il était six heures,
+j'avais par conséquent une demi-heure devant moi. J'entrai
+dans un petit restaurant situé en face de la gare et me
+fis servir un «ox-tail soup», une tranche de roast-beef
+et une bouteille de bière. J'avais à peine absorbé mon
+«ox-tail» que la porte du restaurant s'ouvrait tout à
+coup, livrant passage à deux hommes: Bill Sharper et
+Manzana!</p>
+
+<p>Etait-ce le hasard qui les avait conduits dans l'établissement
+où je me trouvais? M'avaient-ils fait suivre? Cette
+dernière hypothèse était la plus admissible.</p>
+
+<p>Ils s'avancèrent vers moi, d'un air grave, comme des
+gens qui ont une importante mission à remplir, et, arrivés
+devant ma table, s'arrêtèrent brusquement, en me regardant
+de façon inquiétante. Ils étaient tous deux très
+pâles et je remarquai que les mains de Manzana étaient
+agitées d'un tremblement convulsif.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! vous voilà, dis-je, sans paraître remarquer
+le trouble de mes ennemis... mais asseyez-vous donc, je
+vous en prie... Voulez-vous accepter quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de cela, répondit Bill Sharper...
+nous avons une explication à vous demander...</p>
+
+<p>&mdash;Une explication?... parlez... je vous écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Non... pas ici... sortons.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez... mais laissez-moi au moins
+achever cette tranche de roast-beef...</p>
+
+<p>&mdash;Non... sortons immédiatement.</p>
+
+<p>J'affectais toujours le plus grand calme, mais je sentais
+mon c&oelig;ur battre à coups précipités dans ma poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, dis-je, je suis à vous.</p>
+
+<p>Et, après avoir réglé ma note, je me levai et suivis
+Bill Sharper et Manzana.</p>
+
+<p>Ils m'entraînèrent dans la gare de Waterloo et là,
+en un coin désert, ils s'expliquèrent enfin. Ce fut Manzana
+qui prit la parole. Sa voix tremblait et il avalait la moitié<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[313]</a></span>
+de ses mots:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Pipe, me dit-il, d'un ton qu'il s'efforçait
+de rendre solennel, vous êtes un traître.</p>
+
+<p>&mdash;Un traître?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ne faites pas l'étonné, vous savez parfaitement
+ce que je veux dire.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure...</p>
+
+<p>&mdash;N'assurez rien... je vous répète que vous êtes un
+traître... et je le prouve...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, parfaitement... nous pouvons le prouver,
+appuya Bill Sharper de sa grosse voix de basse...</p>
+
+<p>&mdash;Je le prouve, reprit Manzana, qui devenait de plus
+en plus nerveux... Vous vous êtes sans doute imaginé
+que nous sommes des imbéciles auxquels on peut monter
+le coup comme à des conscrits... mais nous sommes plus
+malins que vous, monsieur Pipe... oui, dix fois plus
+malins que vous... Nous avons aussi plus d'honnêteté,
+car lorsque nous donnons notre parole, nous avons l'habitude
+de la tenir...</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, grogna Sharper...</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous, monsieur Pipe, poursuivit Manzana,
+vous ignorez ce que c'est qu'une parole d'honneur...</p>
+
+<p>Ces circonlocutions ridicules commençaient à m'agacer...</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, dis-je... où voulez-vous en venir?</p>
+
+<p>&mdash;Ne faites pas votre petit saint Jean, railla mon
+ex-associé... vous savez très bien ce que je veux dire...</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde... expliquez-vous... je
+commence à perdre patience...</p>
+
+<p>&mdash;C'est dommage... oui, c'est vraiment dommage!...
+Ah! monsieur Edgar Pipe perd patience... Monsieur
+Edgar Pipe est devenu bien irritable.</p>
+
+<p>Et, tout en parlant, Manzana se rapprochait de moi,
+menaçant, agressif... Bill Sharper ricanait en balançant
+son énorme tête...</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez des explications, dit Manzana... eh
+bien! nous allons vous en donner, canaille... traître!<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[314]</a></span>
+mouchard!... Oui, nous sommes fixés sur votre compte...
+vous êtes un «indicateur»... vous renseignez les détectives...
+on vous a vu faire vos confidences à Mr Allan
+Dickson... mais je vous préviens que vous êtes «filé»...
+que vous aurez continuellement quelqu'un à vos trousses
+et&mdash;retenez bien ceci&mdash;si vous avez le malheur de
+revoir Allan Dickson... eh bien... nous vous saignerons
+comme un poulet... vous entendez... comme un poulet...</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, grinça Bill Sharper en tirant à demi
+de sa poche un énorme couteau à cran d'arrêt...</p>
+
+<p>Je consultai l'horloge de la gare... Il était exactement
+six heures vingt-neuf, le train de Southampton partait
+dans une minute et quelques retardataires piquaient, dans
+la direction du quai d'embarquement un pas de gymnastique
+effréné.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, messieurs, m'écriai-je subitement.</p>
+
+<p>Et plantant là mes deux ennemis, je pris ma course
+vers le train... Manzana et Sharper se lancèrent à ma
+poursuite, mais quand ils arrivèrent à l'entrée du quai, la
+grille se referma brusquement. Pendant qu'ils couraient à
+la porte de la salle des bagages, le train se mit en
+marche et j'aperçus de loin Manzana qui me montrait le
+poing.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch36" id="ch36"></a>XII</h2><span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[315]</a></span>
+
+<h5>«LE SEA-GULL»</h5>
+
+
+<p>J'avais «semé» mes ennemis, mais je n'étais pas
+encore sauvé. Les drôles étaient bien capables de me
+signaler à la police et de me faire arrêter, au débarcadère
+de Southampton. Il leur suffisait d'aller trouver le chef
+de gare, de lui raconter une histoire quelconque et la farce
+était jouée. On me ramènerait à Londres et c'était tout
+ce que désiraient les affreux chenapans qui avaient juré
+d'avoir ma peau.</p>
+
+<p>Je résolus donc de descendre en cours de route.</p>
+
+<p>A Byfleet, la première station à laquelle s'arrêtait le
+train, j'ouvris la portière et sautai sur le quai. Ce n'est
+que le surlendemain seulement que je me risquai à gagner
+Southampton.</p>
+
+<p>Maintenant, il s'agissait de quitter l'Angleterre le
+plus vite possible et je m'abouchai immédiatement avec
+quelques matelots qui m'indiquèrent les bâtiments en partance.</p>
+
+<p>Je m'étais imaginé que j'arriverais facilement à m'embarquer,
+mais je m'aperçus bientôt que tous les capitaines
+n'étaient pas aussi «coulants» que le capitaine Wright.
+Tous me demandèrent des papiers, exigèrent des références
+et je me vis blackboulé partout où je me présentai.</p>
+
+<p>Je commençais à perdre courage, quand un matelot
+qui fumait sa pipe, assis sur une borne, me donna un
+renseignement utile:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, camarade, me dit-il, si vous tenez absolument
+à trouver un engagement, je connais un bateau
+sur lequel on vous prendra sans doute, mais vous savez,<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[316]</a></span>
+c'est un bateau bizarre...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe... comment s'appelle-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Le <i>Sea-Gull</i>... Tenez, c'est ce voilier blanc qui
+est amarré à quai, entre le paquebot de France et la
+malle de Jersey.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pourriez me recommander?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour ça, non!... Je ne connais personne à
+bord... Présentez-vous vous-même, vous verrez bien ce
+qu'on vous dira... Le patron de ce <i>Sea-Gull</i> recrute en ce
+moment son équipage... Il y a quatre garçons qui ont
+déjà été engagés. Essayez toujours, vous verrez.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, dis-je, je vais suivre votre conseil.</p>
+
+<p>Et je me dirigeai vers le <i>Sea-Gull</i>.</p>
+
+<p>C'était un grand yacht blanc gréé en brick-goélette;
+le mât de misaine était à phares carrés; le grand mât
+avait une voile à corne et un «flèche». A l'arrière, on
+voyait un capot vitré sur les côtés duquel étaient accrochées
+deux bouées.</p>
+
+<p>Aucune passerelle ne reliait le yacht au quai.</p>
+
+<p>&mdash;Pourrais-je parler au patron? demandai-je à un
+matelot qui était en train de briquer avec ardeur le tillac
+du bateau...</p>
+
+<p>L'homme me regarda d'un air ahuri... puis mit son
+index à son oreille et secoua négativement la tête, pour
+me faire comprendre qu'il était sourd.</p>
+
+<p>Je m'adressai à un autre marin, un grand diable,
+maigre comme une flamme de sémaphore, et jaune comme
+un citron.</p>
+
+<p>Il fit un geste auquel je ne compris rien et disparut
+par une écoutille.</p>
+
+<p>Ils sont bizarres, en effet, pensai-je, les gens du <i>Sea-Gull</i>...</p>
+
+<p>Après avoir interpellé encore deux autres matelots,
+sans obtenir de réponse, j'allais battre en retraite, quand
+un gros homme vêtu d'un complet de molleton bleu et
+coiffé d'une casquette galonnée, apparut sur le pont.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur, lui criai-je... je désirerais parler<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[317]</a></span>
+au patron du <i>Sea-Gull</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Le patron du <i>Sea-Gull</i>, c'est moi... Que me voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu dire que vous cherchiez des hommes
+d'équipage... et... je viens me proposer.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai en effet besoin de matelots... mais ce qu'il
+me faut surtout, ce sont de bons gabiers... êtes-vous
+gabier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, patron...</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps que vous servez?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dix ans au moins.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, embarquez...</p>
+
+<p>Je crus que l'on allait m'envoyer la passerelle, mais
+personne ne bougea à bord du yacht...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? avez-vous entendu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, patron... mais...
+
+<p>&mdash;Mais quoi?</p>
+
+<p>&mdash;La passerelle?...</p>
+
+<p>&mdash;La passerelle... est-ce que vous supposez qu'on
+va la placer exprès pour vous?... Sautez dans les haubans...</p>
+
+<p>Au risque de me rompre le cou, je pris mon élan,
+fis un bond de deux mètres, parvins à saisir un des
+haubans de bâbord et me laissai glisser sur le pont du
+bateau. Je m'étais affreusement écorché les mains, mais
+il faut croire que la petite gymnastique à laquelle je
+venais de me livrer avait émerveillé le gros homme, car
+il dit en hochant la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Parfait!... vous jouez la difficulté, à ce que je
+vois... vous avez voulu m'épater... approchez un peu...</p>
+
+<p>Je m'avançai, joignis les talons et demeurai immobile...</p>
+
+<p>Le patron m'examina pendant quelques instants, envoya
+par-dessus bord un jet de salive noire et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez toujours servi sur les bâtiments de commerce?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, patron...</p>
+
+<p>&mdash;Appelez-moi capitaine...</p><span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[318]</a></span>
+
+<p>&mdash;Oui, capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Etes-vous déjà allé aux Indes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Par le canal ou par le Cap?</p>
+
+<p>&mdash;Plaît-il?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande si c'est par Suez ou par le Cap?</p>
+
+<p>&mdash;Par Suez...</p>
+
+<p>&mdash;Bien entendu!... par Suez!... Ils sont tous les
+mêmes... Ça ne pense qu'à se faire remorquer ces
+cocos-là... Eh bien, moi, tel que vous me voyez... j'ai
+trente ans de navigation... vous entendez... trente ans...
+et je ne l'ai seulement jamais vu votre sale canal... Moi,
+ma route, c'est le Cap... oui, mon ami... Southampton,
+Lisbonne, Madère, Bonne-Espérance, Zanzibar, les Maldives
+et Ceylan... Voilà la vraie route des Indes et celui
+qui me dirait le contraire, je lui enverrais immédiatement
+ma botte dans le bas des reins... Il n'y a que les marins
+d'occasion qui passent par le canal...</p>
+
+<p>Le capitaine cracha de nouveau et reprit d'un ton
+méprisant:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, les marins d'occasion... ceux qui apprennent
+la navigation dans les écoles... mais les vieux routiers
+comme moi doublent toujours le Cap...</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, approuvai-je, que par le Cap...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon... montrez-moi un peu vos papiers...</p>
+
+<p>&mdash;Mes papiers?... Je vais vous dire... hier soir, je les
+avais encore, mais ce matin, en me réveillant...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vois... vous vous êtes saoulé hier comme
+un Ecossais et vous vous êtes fait dévaliser... Ah! bougre
+d'ivrogne, vous vous en êtes envoyé des verres de gin et de
+whisky, hein? Combien?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais... une vingtaine, peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;Une vingtaine!... seulement... et c'est ça qui vous
+a tourné la tête... Ah! ah! ah! les voilà bien les marins
+d'aujourd'hui, ça se saoule avec vingt petits verres!...
+De mon temps, mon garçon, il fallait deux pintes de
+schnick pour nous coucher par terre... oui, deux pintes et<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[319]</a></span>
+il y en avait même qui allaient jusqu'à trois... Décidément,
+il n'y a plus d'hommes aujourd'hui... Enfin, ça n'est pas
+tout ça... vous n'avez pas de papiers... pas même un
+simple certificat... Sur un navire de commerce, on vous
+ferait arrêter, mais moi, je m'en moque... Ce ne sont pas
+les papiers qui font les bons marins. Si je vous ai demandé
+les vôtres, c'était pour la forme... Ici, à mon bord, personne
+n'a de papiers... Je ne sais même pas le nom de
+mes hommes... Ils se présentent, je les accepte, et les
+baptise aussitôt... Passons aux conditions. Nous allons
+aux Indes... c'est vingt-cinq livres pour la traversée...
+autant pour le retour... ça vous va?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Bon... maintenant, on ne descend pas à terre aux
+escales...</p>
+
+<p>&mdash;Cela m'est égal.</p>
+
+<p>&mdash;La discipline ici est très sévère... Comme je suis
+le maître, le <i>seul</i> maître, entendez-vous, à bord du <i>Sea-Gull</i>,
+j'ai tenu à y maintenir les anciennes traditions de
+la marine à voiles... Je vous donnerai d'ailleurs une
+copie du règlement. Donc, nous sommes d'accord, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous êtes des nôtres... à partir d'aujourd'hui,
+vous vous appelez «Colombo»... chaque marin
+du <i>Sea-Gull</i> porte le nom d'une ville maritime... Venez,
+je vais vous présenter à Cardiff, le maître d'équipage.</p>
+
+<p>Le capitaine s'engagea dans une écoutille et je descendis
+derrière lui. Nous suivîmes la coursive d'entrepont et arrivâmes
+dans une petite pièce carrée qui prenait jour par
+un hublot.</p>
+
+<p>Un homme gigantesque, assis sur une caisse, se dressa à
+demi, dès que nous pénétrâmes dans la chambre. C'était
+Cardiff. Jamais de ma vie je n'ai vu pareil colosse. Je
+ne puis mieux comparer Cardiff qu'à un gorille du Gabon.
+Sa tête énorme, au front bas, ses yeux gris mobiles et
+perçants, enfouis sous des sourcils broussailleux, sa poitrine<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[320]</a></span>
+vaste et velue, ses bras démesurément longs, ses
+jambes torses reposant sur deux gros pieds plats, tout en
+lui rappelait le singe anthropoïde de l'Afrique Equatoriale.</p>
+
+<p>&mdash;Cardiff, dit le capitaine, voici un nouveau gabier...
+Il ne nous manque plus que trois hommes... Dès que je
+les aurai trouvés, nous appareillerons...</p>
+
+<p>&mdash;Hon!... fit l'homme-gorille.</p>
+
+<p>&mdash;Pour l'instant, gardez-le près de vous et faites-lui
+lire le règlement du bord.</p>
+
+<p>&mdash;Hon!...</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite, vous lui ferez préparer les feux.</p>
+
+<p>&mdash;Hon!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous pourrez aussi lui faire faire quelques épissures...</p>
+
+<p>&mdash;Hon!...</p>
+
+<p>Lorsque le capitaine eut disparu, Cardiff s'assit sur son
+coffre, alluma une petite pipe en terre, en tira quelques
+bouffées et prit dans sa poche un carnet tout crasseux
+qu'il me tendit en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Règlement...</p>
+
+<p>Il était plutôt dur, le règlement... mais bah!... j'étais
+prêt à tout accepter pour échapper à Bill Sharper et à
+Manzana. Tant que nous n'aurions pas quitté Southampton,
+je ne serais pas tranquille. Mes ennemis pouvaient
+encore me découvrir. Il leur suffisait pour cela de
+questionner quelques marins du port...</p>
+
+<p>Bien que Manzana et Bill Sharper ne fussent point
+très perspicaces, ils ne manqueraient pas quand même,
+en apprenant qu'il y avait à quai un navire suspect, de
+venir s'informer si je ne faisais point partie de l'équipage.
+Dans quel navire, en effet, pouvais-je me réfugier, si ce
+n'était dans un navire suspect?</p>
+
+<p>Je tremblais, à chaque instant, de voir apparaître mes
+deux gredins.</p>
+
+<p>Quand j'eus parcouru le fameux règlement que Cardiff
+m'avait présenté, je demandai au colosse s'il désirait<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[321]</a></span>
+que je lui rendisse quelque service.</p>
+
+<p>Il secoua négativement la tête.</p>
+
+<p>Pendant près d'une heure, nous demeurâmes en face
+l'un de l'autre, sans parler. Cardiff, toujours assis sur sa
+caisse, moi, debout devant lui. De temps à autre il me
+décochait un regard en dessous, puis retombait dans son
+assoupissement de brute.</p>
+
+<p>Quel singulier type que ce maître d'équipage sous les
+ordres duquel j'allais me trouver désormais! Tout
+d'abord, je l'avais pris pour un Gallois, mais à quelques
+mots qu'il prononça enfin je reconnus qu'il était Ecossais.</p>
+
+<p>Lorsqu'il eut fumé deux pipes, il se leva, mais il était
+tellement grand qu'il était obligé de marcher en baissant
+la tête, car l'endroit où nous nous trouvions n'avait pas
+plus d'un mètre soixante-quinze de hauteur et Cardiff, je
+l'ai dit, était un géant. Après avoir tourné dans la chambre,
+il sortit d'un équipet une grosse bouteille verte, la
+déboucha lentement, puis en porta le goulot à ses lèvres.
+Quand il remit le bouchon, une forte odeur de gin se
+répandit dans la pièce. Cardiff me regarda; ses yeux gris
+luisaient comme des projecteurs et son affreux visage
+avait maintenant une expression étrange.</p>
+
+<p>Il ralluma sa pipe et reprit son impassibilité de
+Bouddha.</p>
+
+<p>Je commençais à trouver le temps long en compagnie
+de ce marin silencieux, lorsqu'un coup de sifflet retentit
+soudain sur le pont du navire.</p>
+
+<p>Cardiff eut un grognement, s'étira en faisant craquer
+ses énormes membres, puis se dressa, comme à regret, en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Come, mate!</i><a id="FNanchor_9" name="FNanchor_9"></a><a href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a></p>
+
+<p>Et il me poussa doucement devant lui.</p>
+
+<p>Ce qui me surprit, ce fut que Cardiff m'appelât <i>mate</i>.
+Ce mot, en argot maritime, signifie camarade, et n'est guère
+employé qu'entre matelots de même grade ou de même<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[322]</a></span>
+spécialité. Il est très rare qu'un maître d'équipage appelle
+ainsi un subordonné.</p>
+
+<p>J'en conclus que Cardiff, malgré son apparence bestiale,
+n'était pas au fond un méchant homme... c'était un ours,
+un ours mal léché sans doute, mais avec lequel il serait
+peut-être possible de s'entendre.</p>
+
+<p>Sur le pont du <i>Sea-Gull</i>, nous trouvâmes tout l'équipage
+réuni... et quel équipage, grand Dieu! Il y avait là des
+nègres, des Malais, des Hindous, des Chinois et des
+hommes de race indécise.</p>
+
+<p>L'Europe était représentée par le capitaine, Cardiff,
+trois matelots et moi.</p>
+
+<p>Tous ces marins semblaient très dociles, et rompus
+à la plus sévère discipline. L'appareillage se fit avec un
+ensemble parfait; les ordres étaient exécutés avec une merveilleuse
+précision et dans le plus profond silence.</p>
+
+<p>On eût cru assister à une de ces scènes de féerie magistralement
+réglées comme on en voit quelquefois à l'Olympia
+de Londres.</p>
+
+<p>J'aidai mes nouveaux camarades à étarquer la grand'voile,
+pendant que d'autres hissaient le foc et le grand foc.</p>
+
+<p>Le capitaine, sûr de sa man&oelig;uvre, avait refusé l'aide
+d'un remorqueur.</p>
+
+<p>Sur les quais, une foule de curieux assistaient à l'appareillage,
+se demandant sans doute comment le <i>Sea-Gull</i>
+arriverait à se déhaler, au milieu de tous les bateaux qui
+encombraient le port.</p>
+
+<p>Les amarres furent larguées et le navire, plein vent
+arrière, glissa doucement sur le Southampton Water. Le
+capitaine se tenait à la barre, attentif, le sourcil froncé,
+modifiant insensiblement, pour éviter un empannage, la
+direction de son bâtiment. Lorsque nous atteignîmes la
+pointe de Calshot, comme nous avions maintenant de
+l'espace devant nous, il lança un coup de sifflet. Tous les
+hommes de l'équipage se rangèrent au pied des haubans
+de bâbord et de tribord attendant les ordres.</p>
+
+<p>Je m'étais joint à eux, mais j'avoue qu'à ce moment mon<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[323]</a></span>
+c&oelig;ur battait plus vite que l'habitude... Je comprenais que
+nous allions monter dans la mâture et je me sentais plutôt
+mal à l'aise, car c'était la première fois que je remplissais
+les délicates et périlleuses fonctions de gabier.</p>
+
+<p>J'aurais préféré faire partie de l'équipe du grand mât
+qui, elle, n'était astreinte à aucune gymnastique et n'avait
+qu'à peser sur les drisses de grand'voile et de flèche, mais
+j'étais désigné pour la misaine où il y avait cinq vergues
+à guinder: le cacatois, le perroquet, le volant, le fixe et
+la vergue basse. Il faudrait assujettir les voiles d'étai et,
+pour cela, demeurer en équilibre sur les barres, au risque
+de piquer une tête dans le vide.</p>
+
+<p>Le capitaine, qui tenait le gouvernail d'une main et son
+sifflet de l'autre, lança un nouveau commandement et les
+matelots s'accrochant aux échelles de haubans montèrent
+dans la mâture. J'eus la chance d'être désigné pour la
+vergue basse et me tirai assez bien de l'effort que l'on
+exigeait de moi. S'il m'eût fallu grimper jusqu'au cacatois,
+je crois bien que je n'aurais pas tardé à décrire dans l'espace
+une fâcheuse trajectoire.</p>
+
+<p>Lorsque les vergues furent brassées, un coup de sifflet
+nous rappela tous sur le pont et je commençai à respirer
+plus librement.</p>
+
+<p>Maintenant, Cardiff avait remplacé le capitaine à la
+barre. Nous étions dans le Solent et le navire filait grand
+largue avec un petit clapotement qui devenait de plus en
+plus bruyant à mesure que la vitesse augmentait.</p>
+
+<p>A présent, j'étais libre: bientôt plusieurs milles me
+sépareraient de la Grande-Bretagne et comme nous
+n'avions pas la T.&nbsp;S.&nbsp;F. à bord, nous allions nous trouver
+pour longtemps sans communication aucune avec la
+terre. Manzana et Bill Sharper n'étaient décidément plus
+à craindre.</p>
+
+<p>Edgar Pipe et son diamant fuyaient vers les régions
+lointaines!...</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch37" id="ch37"></a>XIII</h2><span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[324]</a></span>
+
+<h5>PASSAGERS MYSTÉRIEUX</h5>
+
+
+<p>J'avais entendu dire que nous allions aux Indes, mais
+je n'en étais pas sûr. Je cherchai à me renseigner auprès
+des trois matelots européens qui étaient à bord. L'un d'eux,
+un Français, affirma que nous allions tout simplement en
+Espagne; l'autre, un Anglais, soutint que nous ne dépasserions
+point le Cap de Bonne-Espérance; quant au troisième,
+un Irlandais, il avoua qu'il ne savait rien.
+
+<p>La curiosité qui me poussait à m'informer de notre itinéraire
+était assez ridicule, en somme, car le but du voyage
+serait toujours le même pour moi. Que nous allions aux
+Indes ou en Chine, cela importait peu. Le principal était
+que je m'éloignasse le plus possible de l'Angleterre et le
+<i>Sea-Gull</i> semblait aussi pressé que moi de fuir la côte.</p>
+
+<p>Dès que nous eûmes dépassé les «Needles», récifs
+dangereux qui se trouvent, comme on sait, à la pointe
+extrême de l'île de Wight, nous mîmes le cap au sud-quart-sud-ouest.</p>
+
+<p>Malheureusement, le vent qui jusqu'alors avait été favorable,
+changea brusquement, et nous fûmes obligés de
+louvoyer, ce qui retarda beaucoup notre marche.</p>
+
+<p>Néanmoins, le <i>Sea-Gull</i> tenait merveilleusement le
+«près» et faisait, avec le vent, un angle de quatre
+quarts, soit quarante-cinq degrés. Il avait cependant un
+défaut, il gîtait beaucoup et, à certains moments, le pont
+offrait une déclivité telle que nous devions nous cramponner
+à la lisse et aux superstructures pour ne pas être
+envoyés par-dessus bord. Ce brick-goélette, comme tous<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[325]</a></span>
+les bateaux de plaisance, était très fin de formes, et il y
+avait lieu de s'étonner que le capitaine eût choisi un tel
+bâtiment pour faire de longs voyages. D'ailleurs, tout était
+mystère sur le <i>Sea-Gull</i>. J'avais cru jusqu'alors que celui
+qui le commandait en était le propriétaire, mais j'appris
+bientôt par le matelot irlandais que nous avions deux passagers
+à bord: un homme et une femme.</p>
+
+<p>Il me semblait en effet étonnant que le capitaine
+voyageât pour son seul plaisir.</p>
+
+<hr>
+
+<p>La première journée que je passai sur le <i>Sea-Gull</i> fut
+des plus calmes. On ne m'employa qu'à des man&oelig;uvres
+insignifiantes et j'eus la chance, lorsque la brise fraîchit
+et qu'il fallut carguer perroquet et cacatois, de ne pas
+faire partie de la bordée de service.</p>
+
+<p>A la nuit, le capitaine&mdash;je ne sais si j'ai dit qu'il
+s'appelait Ross&mdash;fit, selon la vieille coutume maritime,
+à laquelle certains navigateurs sont restés fidèles, prendre
+un ris dans la voilure et il ne resta plus sur le pont que
+le marin de quart, la bordée de tribord et l'homme de
+barre.</p>
+
+<p>Mes camarades et moi, après avoir pris notre repas,
+nous nous réfugiâmes dans le gaillard d'avant et installâmes
+nos hamacs.</p>
+
+<p>Cardiff, son éternelle pipe aux dents, assista à notre
+coucher, puis, quand il vit que tout était en ordre, il se
+retira dans sa chambre.</p>
+
+<p>Dès qu'il eut disparu, quelqu'un ralluma la camoufle,
+la voila prudemment avec l'étamine bleue d'un pavillon
+et une partie de l'équipage se mit à jouer aux cartes. Je
+remarquai que les plus acharnés parmi les joueurs étaient
+les nègres et les Chinois. Ces gens ne se comprenaient pas
+entre eux, mais ils suppléaient aux paroles par une mimique
+étrange, coupée de temps à autre, d'interjections rauques
+et traînantes. Je fus assez étonné de ne pas voir circuler
+d'argent, mais l'Irlandais, qui était mon voisin de hamac,
+m'apprit qu'ils jouaient sur parole et qu'ils régleraient<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[326]</a></span>
+leurs comptes à la fin de la traversée, lorsqu'ils auraient
+touché leur solde.</p>
+
+<p>Il y eut, à un certain moment, une vive discussion qui
+se termina par un assaut de boxe entre un nègre et un
+Chinois. Le nègre mit son adversaire knock out et la partie
+recommença, pendant que deux matelots relevaient le Chinois,
+qui était quelque peu meurtri et le couchaient dans
+son hamac.</p>
+
+<p>Mon voisin de lit, l'Irlandais (je me rappelle qu'il
+s'appelait Solway), bavard comme tous ses compatriotes,
+avait fait glisser sur leur tringle les garcettes de son
+hamac et s'était rapproché de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Sur quel bateau étiez-vous avant de venir ici?
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Sur le <i>Black-Star</i>, répondis-je...</p>
+
+<p>&mdash;Un long courrier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'étais sur le <i>Newcastle</i>, un vieux bâtiment
+plein de rats qui repose maintenant par le fond,
+dans le canal de Saint-Georges.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la première traversée que vous faites sur le
+<i>Sea-Gull</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... d'ailleurs tout l'équipage est dans mon cas...
+nous sommes tous nouveaux à bord...</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?... vous ne le saviez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vous assure... mais à qui appartient le
+bateau sur lequel nous sommes?</p>
+
+<p>&mdash;A personne... ou du moins si, il appartient à un
+armateur anglais qui l'a loué aux deux passagers qui sont
+à bord... Ce sont eux qui ont engagé le capitaine Ross
+et l'ont chargé de recruter l'équipage.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... et sait-on quels sont ces gens?</p>
+
+<p>&mdash;On dit&mdash;mais je ne pourrais rien affirmer&mdash;que
+c'est un lord qui voyage avec sa maîtresse... Je l'ai
+aperçu avant-hier, quand il a embarqué... Il a une drôle<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[327]</a></span>
+de tête...
+
+<p>&mdash;Et la femme?</p>
+
+<p>&mdash;Elle était tellement emmitouflée qu'on ne lui voyait
+que les yeux et le bout du nez...</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont des domestiques avec eux?</p>
+
+<p>&mdash;Non...</p>
+
+<p>&mdash;Comment... pas même un groom?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas...</p>
+
+<p>&mdash;Et depuis leur embarquement, ils n'ont point paru
+sur le pont?</p>
+
+<p>&mdash;Non... ils ne bougent pas de leur appartement...
+il n'y a que le capitaine et le steward qui les approchent...</p>
+
+<p>&mdash;Bizarre!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... bizarre, comme vous dites... moi, j'ai dans
+l'idée que ces particuliers-là ont fait quelque sale coup
+et qu'ils ont frété le <i>Sea-Gull</i> pour échapper à la police...</p>
+
+<p>&mdash;Mais avant le départ, il y a eu une visite à bord?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... j'y ai même assisté, mais le capitaine avait
+eu soin de cacher les deux passagers dans la cale avec
+tous leurs bagages...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, le capitaine est de mèche avec eux?</p>
+
+<p>&mdash;Probable!</p>
+
+<p>Cette conversation fut interrompue par l'arrivée brusque
+de Cardiff. En apercevant le falot qui était toujours
+allumé, il poussa un hurlement de fauve, se précipita
+sur les joueurs, leur administra une volée de coups de
+poings, déchira les cartes, puis éteignit la lumière et disparut.
+Cardiff, on le voit, s'y entendait à maintenir l'ordre
+à bord. Quand il eut refermé la porte, les nègres et les
+Chinois regagnèrent à tâtons leurs hamacs et jusqu'à
+la relève de minuit le silence le plus complet régna dans
+la chambrée.</p>
+
+<p>Au matin, quand je parus sur le pont, le capitaine
+Ross m'appela:</p>
+
+<p>&mdash;Venez dans ma cabine, j'ai à vous parler...</p><span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[328]</a></span>
+
+<p>Je le suivis en tremblant.</p>
+
+<p>Quelle nouvelle tuile, pensai-je, vais-je encore recevoir
+sur la tête?...</p>
+
+<p>Dès que nous fûmes seuls, le capitaine me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai observé hier pendant toute la journée
+et j'ai pu me convaincre que vous êtes marin, comme moi
+je suis évêque... vous vous tenez sur les barres comme
+un dromadaire sur une balançoire et vous ne savez même
+pas déborder la vergue de la hune et frapper les palans
+sur les galhaubans... Je pensais que vous pourriez faire
+un gabier supplémentaire de basse-voile, mais vous ne
+seriez même pas capable de larguer le dormant de
+l'écoute... et d'amarrer le conducteur sur les cosses d'empointure
+lorsqu'elles sont larguées...</p>
+
+<p>Tout ce que me disait le capitaine était pour moi de
+l'hébreu, mais comme j'avais l'air de protester, il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Un gabier, vous?... Jamais de la vie!...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, je vous assure qu'à bord du <i>Black-Star</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?... que faisiez-vous à bord du <i>Black-Star</i>?...
+vous briquiez la poulaine, hein?... c'est tout ce que vous
+pouvez faire... Tenez, je vais vous prouver que vous
+êtes nul en navigation... que vous n'avez jamais mis les
+pieds sur un navire à voiles... Je suppose que le hale-bas
+du foc soit cassé... par quoi le remplacez-vous?... Ha!
+vous restez là comme un cachalot qui a avalé une gaffe...
+vous ne savez pas!... Et quand un hunier se déchire,
+comment vous y prenez-vous pour le réparer sans le carguer?...
+Vous voyez, vous demeurez bouche bée... Vous
+êtes gabier comme la tige de mes bottes et vous m'avez
+monté le coup, quand vous vous êtes présenté!... Je ne
+sais ce qui me retient de vous débarquer séance tenante...</p>
+
+<p>Le capitaine Ross, d'un tour de langue changea sa
+chique de côté, puis après avoir juré tout ce qu'il savait,
+et m'avoir prodigué un tas de noms qu'un horse-guard
+n'eût pas entendus sans rougir, il parut se calmer un<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[329]</a></span>
+peu...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit-il... cela m'apprendra à engager
+un matelot sans lui faire faire un petit voyage dans les
+vergues... Je vous avais promis vingt-cinq livres pour la
+traversée... je vous diminue de moitié... et dorénavant, au
+lieu de grimper dans la mâture, vous resterez à la cuisine,
+avec le maître-cook... Vous savez éplucher les
+oignons et les pommes de terre, je suppose?... Allez,
+rompez, et que je ne vous voie plus... descendez trouver
+Zanzibar et dites-lui de ma part que, comme vous étiez
+trop bête pour faire un gabier, je vous ai nommé laveur
+de vaisselle...</p>
+
+<p>Je saluai et sortis, affectant d'être navré de ma disgrâce,
+mais très heureux, au fond, de ce changement de
+situation... J'étais maintenant certain de ne pas me rompre
+le cou en tombant des hunes.
+
+<p>Je m'engageai dans le petit escalier à pente roide qui
+conduisait à la cuisine et, cinq minutes après, je me présentais
+à M. Zanzibar, un nègre du plus beau noir dont
+la peau humide luisait comme celle d'un phoque sortant
+de l'onde.</p>
+
+<p>Lorsque j'entrai, Zanzibar était en train de moduler
+sur un énorme ocarina de métal blanc une mélodie tropicale.
+Tout en jouant, il remuait la tête, roulait de gros
+yeux blancs et, de ses pieds nus, frappait le sol en
+cadence. Dès qu'il me vit, il ôta l'ocarina de ses lèvres et
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qui tu veux-ti, missié?</p>
+
+<p>A défaut de lettre d'introduction, je lui exposai de
+vive voix le but de ma visite.</p>
+
+<p>Il m'écouta en souriant, puis, quand j'eus terminé:</p>
+
+<p>&mdash;Mi, bi content, dit-il... Oui bi content d'avoir
+camarade... Triste ici!... Tous deux nous rigoli, nous
+joui ocarina, pi dansi... Comment ti t'appelles?</p>
+
+<p>&mdash;Colombo, répondis-je (on se rappelle que c'était
+le nom que m'avait donné le capitaine).</p>
+
+<p>&mdash;Mi, Zanzibar... mais pas vrai... mi pas Zanzibar...<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[330]</a></span>
+Mi Batouala.</p>
+
+<p>Nous nous serrâmes la main et Zanzibar, pour fêter
+ma bienvenue, déboucha une fiole de rhum.</p>
+
+<p>Au bout de quelques jours nous étions les meilleurs
+amis du monde et nous passions notre temps à nous raconter
+des histoires et à jouer de l'ocarina. J'avais autrefois
+pratiqué cet instrument stupide et j'en jouais assez bien,
+mais pour Zanzibar j'étais un artiste.</p>
+
+<p>Quand je voulais le charmer, je lui disais de chanter
+sa mélodie et je l'accompagnais à la tierce.</p>
+
+<p>Alors, il ne se tenait plus de joie et nous recommencions
+vingt fois de suite le même air. Cependant, ce concert
+déplut aux passagers mystérieux dont l'appartement
+se trouvait situé au bout de la coursive d'entrepont. Ils
+se plaignirent au capitaine et celui-ci, non content de confisquer
+l'ocarina, fit donner vingt-cinq coups de corde à
+Zanzibar.</p>
+
+<p>Je revois encore le malheureux garçon quand il revint
+à sa cuisine après avoir subi ce châtiment barbare. Il
+avait les épaules et le dos zébrés de grandes raies bleuâtres
+et souffrait atrocement. Je le pansai du mieux que je
+pus et m'efforçai de le consoler.</p>
+
+<p>Pauvre Zanzibar!</p>
+
+<p>Ce qui l'affectait surtout, c'était d'être privé de son
+ocarina.</p>
+
+<p>Je promis de lui confectionner un instrument plus
+harmonieux, et il fallut qu'immédiatement je me misse
+au travail.</p>
+
+<p>Avec une boîte à cigares, sur laquelle je tendis des
+fils de fer de diverses grosseurs, je fabriquai une sorte
+de cithare d'une sonorité parfaite. J'en fis aussi une pour
+moi et nous reprîmes enfin nos duos que personne, cette
+fois, ne vint interrompre, car le bruit ne parvenait point
+jusqu'aux oreilles des passagers.</p>
+
+<p>A quelques jours de là le matelot qui remplissait les
+fonctions de steward s'étant cassé le bras en tombant dans
+la cale, c'est moi qui fus désigné par le capitaine pour<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[331]</a></span>
+le remplacer. Mon service consista donc à servir à
+table les deux mystérieux personnages qui étaient, on le
+sait, les vrais maîtres du navire.</p>
+
+<p>La première fois que je parus devant eux, mes plats
+à la main, ils me regardèrent avec méfiance. A la longue,
+ils s'habituèrent à moi et devinrent même très familiers,
+ce qui dénotait chez eux un manque complet d'éducation.
+Sûrement, ce gentleman n'était pas un lord, comme
+le prétendait l'Irlandais. C'était un individu quelconque,
+aux gestes gauches, à la physionomie commune et totalement
+dépourvu d'élégance bien qu'il soignât beaucoup sa
+personne et se parfumât à outrance. On voyait du premier
+coup d'&oelig;il que cet homme-là n'avait pas toujours eu de
+la fortune. Il avait dû s'enrichir tout d'un coup, soit par
+quelque spéculation heureuse, soit par quelque entreprise
+louche... ou peut-être par une colossale escroquerie.</p>
+
+<p>Quant à la femme qui était assez jolie, mais maquillée
+comme une fille, elle était digne de son seigneur et maître.
+Elle fumait les coudes sur la table et bavardait à tort et
+à travers, avec une voix cassée de noceuse.</p>
+
+<p>Ils m'appelèrent d'abord M. Colombo, puis Colombo
+tout court, et enfin «mon petit Colombo».</p>
+
+<p>Ils devinrent même avec moi d'une telle liberté que je
+fus, une fois ou deux, obligé de leur faire respectueusement
+observer qu'ils allaient un peu loin. Ils n'en continuèrent
+pas moins à plaisanter avec moi de façon stupide.
+Ils me posaient une foule de questions indiscrètes,
+me forçaient à boire avec eux et bientôt, après leur dîner,
+ils me retinrent à jouer aux cartes. Dès lors ce furent
+d'interminables parties et je devins le commensal de ces
+gens louches.</p>
+
+<p>J'avais d'abord résisté à leurs sollicitations, par crainte
+du capitaine, mais quand je m'aperçus que ce dernier
+me traitait avec plus d'égards, depuis que j'étais l'ami
+de ses passagers, je profitai largement de leur hospitalité
+et ne vécus que très peu à la cuisine, au grand désespoir<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[332]</a></span>
+de Zanzibar qui en était réduit à jouer seul de la cithare...</p>
+
+<p>Nous étions maintenant en vue des côtes de Portugal,
+mais contrairement à ce que je croyais, le <i>Sea-Gull</i> ne
+s'arrêterait pas à Lisbonne. Ainsi en avaient décidé M.
+et Mme Pickmann&mdash;c'était le nom que se donnaient les
+deux étranges passagers dont j'étais devenu le familier.
+Ils ne semblaient pas tenir à descendre à terre, du moins
+pour le moment.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch38" id="ch38"></a>XIV</h2><span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[333]</a></span>
+
+<h5>OU JE MAN&OElig;UVRE AVEC ASSEZ D'HABILETÉ</h5>
+
+
+<p>Un jour, M. Pickmann, qui maintenant me consultait
+sur tout, me posa quelques questions qui me parurent
+bizarres. Il me demanda entre autres quelles étaient les
+formalités de débarquement dans les ports et, quand je lui
+eus dit que tout navire était soumis à la visite, il parut
+singulièrement troublé... et regarda sa femme d'un air
+inquiet.</p>
+
+<p>Je ne tardai pas à acquérir la preuve que mes deux
+«amis» n'avaient pas la conscience bien nette et je me
+mis à les surveiller de près. L'homme, depuis quelque
+temps, était plus réservé, mais la femme, très loquace,
+surtout après les repas, laissait parfois échapper des
+paroles imprudentes.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'un soir, tandis que nous émettions quelques
+idées sur la vie et ses surprises, elle murmura tristement:</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... mon petit Colombo, la fortune ne fait pas
+le bonheur, allez... et une bonne petite existence bien
+tranquille, exempte de soucis, est cent fois préférable à
+une existence de luxe et de plaisirs comme celle que nous
+pouvons mener maintenant, M. Pickmann et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, répondis-je... vous avez bien raison... Ce
+que nous devons rechercher avant tout, c'est la tranquillité
+d'esprit.</p>
+
+<p>M. Pickmann lança à sa femme un regard furieux,
+mais il était trop tard, le coup était porté... Je commençais
+à comprendre pourquoi, à certains moments, les
+deux passagers du <i>Sea-Gull</i> étaient si tristes et si préoccupés.<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[334]</a></span>
+Evidemment, le remords ou plutôt la crainte de
+l'avenir commençait à les torturer. Je résolus d'user de
+diplomatie et de provoquer des confidences.</p>
+
+<p>Pendant quelques jours, M. et Mme Pickmann se
+tinrent sur leurs gardes, et affectèrent une réserve qui ne
+pouvait durer. Ces gens étaient trop exubérants, trop
+bavards pour cesser brusquement de raconter des histoires.
+Peu à peu, ils redevinrent aussi loquaces, la femme surtout,
+et nous reprîmes, en jouant aux cartes, nos petites
+conversations.</p>
+
+<p>Mme Pickmann adorait le poker et tous les soirs,
+après dîner, me provoquait à ce jeu, au grand mécontentement
+de son mari qui aurait préféré faire une partie
+d'échecs...</p>
+
+<p>Tout en taquinant les cartes, nous buvions, bien entendu
+et vers minuit, Mme Pickmann&mdash;ma petite Dolly,
+comme l'appelait son époux&mdash;était généralement grise.
+Alors, elle bavardait comme une pie borgne et me documentait
+peu à peu sur son existence passée... J'appris
+ainsi que son mari (ou du moins l'homme à qui elle donnait
+ce nom) avait occupé une situation dans une grande
+banque de Londres. A cette époque, le couple ne devait
+pas rouler sur l'or, puisqu'il habitait dans les environs
+de Soho Square, quartier qui n'a rien d'aristocratique.
+Ils n'avaient même pas de bonne et c'était Dolly qui faisait
+la cuisine et lavait la vaisselle...</p>
+
+<p>Cette dernière confidence, qui était au moins imprudente,
+valut à Mme Pickmann, de la part de son mari,
+un coup d'&oelig;il irrité, mais la bavarde, très allumée par le
+whisky, n'en continua pas moins à étaler devant moi les
+petites misères de sa vie d'antan.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon se gêner devant Colombo, dit-elle,
+n'est-il pas notre ami? D'ailleurs nous n'avons pas à nous
+en cacher, nous n'avons pas toujours été riches... Avant
+de devenir millionnaires, nous avons joliment tiré le diable
+par la queue...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez probablement fait un héritage? interrogeai-je,<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[335]</a></span>
+tout en battant les cartes...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... répondit M. Pickmann... oui, nous avons
+eu la chance de faire un héritage... Une vieille tante que
+nous voyions rarement nous a laissé sa fortune...</p>
+
+<p>&mdash;Et une jolie fortune, allez, s'écria Mme Pickmann...
+c'est à n'y pas croire...</p>
+
+<p>&mdash;Tous mes compliments, dis-je... Il y a bien des
+gens qui voudraient être à votre place... mais comment
+se fait-il qu'au lieu de manger cette belle fortune à Londres,
+vous alliez vous fixer à l'étranger?...</p>
+
+<p>Cette question parut embarrasser beaucoup Mme Pickmann,
+aussi laissa-t-elle son mari répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez, dit Pickmann qui ne manquait
+pas d'esprit d'à-propos, à Londres, beaucoup de gens
+nous ont connus pauvres... Il nous serait bien difficile,
+du jour au lendemain, de faire figure dans la haute
+société... tandis qu'à l'étranger...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... vous avez raison... mais cela ne vous ennuie
+pas un peu de quitter l'Angleterre?
+
+<p>&mdash;Certes. Mais nous y reviendrons dans quelques
+années...</p>
+
+<p>&mdash;Pour l'instant, vous allez aux Indes?</p>
+
+<p>&mdash;Non, à Madagascar...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, quelle idée!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu vois, dit Mme Pickmann en regardant son
+mari, Colombo est de mon avis... Il trouve étonnant que
+nous allions à Madagascar, dans un pays de sauvages...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mes raisons pour aller à Madagascar... répliqua
+sèchement Pickmann... c'est une île ravissante, le
+climat y est très sain...</p>
+
+<p>&mdash;Hum!... fis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez Madagascar?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! très bien, mentis-je avec aplomb.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment! s'écria Mme Pickmann vivement
+intéressée... donnez-nous donc quelques détails, alors?...
+mon petit Colombo...</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers... mais je crains de vous désillusionner<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[336]</a></span>
+un peu...</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne fait rien... dites toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Madagascar n'est point, à mon avis, le
+pays rêvé pour des gens riches comme vous et qui désirent
+profiter de la vie... Le climat y est très rude, c'est plein
+de moustiques dont la piqûre donne des fièvres et les
+habitants sont loin d'être hospitaliers. Ils sont méfiants,
+détestent l'étranger et ne savent quelles vexations lui
+faire subir... Tenez, un exemple... Il y a cinq ans, j'étais
+à Majunga...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! glapit Mme Pickmann, c'est justement à
+Majunga que nous allons...</p>
+
+<p>Je secouai tristement la tête et continuai:</p>
+
+<p>&mdash;Oui... j'étais à Majunga. Le bateau sur lequel
+je me trouvais avait fait escale dans ce port à la suite
+d'une avarie de machine, et comme la réparation devait
+prendre au moins quinze jours, j'avais obtenu, ainsi qu'une
+partie de l'équipage, l'autorisation de descendre à terre
+et de vivre à l'hôtel... Ah! les hôtels de Majunga!...
+Mais cela n'est rien encore... Figurez-vous qu'à peine
+débarqué, je me vois suivi par deux grands escogriffes
+qui, finalement, m'arrêtent et me demandent mes papiers...
+Je les leur montre et je croyais en avoir fini avec les
+formalités... ah bien oui!... ça ne faisait que commencer...
+On m'emmène au bureau de police et l'on me fouille...
+J'avais beau protester, affirmer que je faisais partie de
+l'équipage du <i>Quickly</i>, les policiers ne voulaient rien
+entendre... Ils prétendaient que j'étais un individu de sac
+et de corde, venu à Majunga pour échapper à la justice
+de mon pays... Bref, mon incarcération dura deux jours
+et, sans l'intervention du Consul britannique, je crois que
+je moisirais encore dans les prisons de Madagascar... Je
+ne suis pas le seul, d'ailleurs, à qui pareille mésaventure
+soit arrivée... le second de notre bâtiment, un Anglais
+comme moi, fut aussi arrêté et maintenu au secret, pendant
+huit jours... Ah! ne me parlez pas de Madagascar,
+mes amis, c'est le pays de la méfiance et du soupçon...<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[337]</a></span>
+Il suffit qu'on soit Anglais pour qu'immédiatement on
+devienne suspect... Cela tient à ce que l'île est en butte
+aux querelles religieuses... Les catholiques et les protestants,
+qui sont à couteaux tirés, ne savent quelles niches
+se faire... Si l'on est sujet du Royaume-Uni, immédiatement
+on a contre soi tous les prêtres de l'île qui sont heureux
+d'embêter les pasteurs...</p>
+
+<p>Pendant que je débitais cette histoire imaginée de
+toutes pièces, j'observais attentivement M. et Mme Pickmann
+et je voyais leurs figures changer à vue d'&oelig;il...
+J'avais touché juste... mes deux nouveaux riches ne
+tenaient pas à faire connaissance avec la justice... C'étaient
+deux escrocs, deux voleurs plutôt et ils étaient loin de
+se douter que leur ami Colombo, qui les renseignait si
+complaisamment sur Madagascar où il n'avait jamais mis
+les pieds, était un confrère...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, demanda Pickmann, quelle région me conseilleriez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je ne sais, répondis-je... Cela dépend de
+vous... Puisque vous avez loué un yacht, c'est que vous
+désirez voyager, voir du pays...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, dit Mme Pickmann d'un ton grincheux,
+parlons-en du yacht! Ce qu'on s'y ennuie, grand Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi avoir loué ce bateau, où vous êtes plutôt
+à l'étroit, au lieu de prendre quelque bon paquebot sur
+lequel vous auriez eu de belles cabines et une nourriture
+de choix?...</p>
+
+<p>Cette question parut gêner M. et Mme Pickmann...</p>
+
+<p>&mdash;Nous voulions être seuls, déclara enfin le mari...
+Nous désirions aussi éviter un tas de formalités...</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, vous avez fait un mauvais calcul, car
+un yacht est soumis à plus de formalités qu'un paquebot...
+Vous allez voir ça quand vous débarquerez...</p>
+
+<p>Pour le coup, Pickmann se troubla et je vis sa femme
+pâlir... Mes soupçons se précisaient de plus en plus...
+J'avais bien affaire à deux filous cherchant&mdash;assez<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[338]</a></span>
+maladroitement d'ailleurs&mdash;à dépister la police.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! s'écria Mme Pickmann, qui ne pouvait
+tenir sa langue, ce n'était pas la peine de payer si cher
+la location de ce maudit yacht...</p>
+
+<p>&mdash;Serait-il indiscret, dis-je, de vous demander combien
+vous avez loué ce bateau?</p>
+
+<p>&mdash;Un prix fou, monsieur... un prix fou... tenez, vous
+ne devineriez jamais...</p>
+
+<p>&mdash;Cinq mille livres?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous n'y êtes pas... Quinze mille, monsieur...
+oui, quinze mille... pour deux mois...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un peu cher, en effet...</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu, mon mari s'est fait rouler... Si encore
+pour ce prix, nous étions dispensés de toutes les formalités
+de douane et de police.</p>
+
+<p>&mdash;N'y comptez pas...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, si nous nous faisions débarquer dans
+quelque petit port?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous auriez encore plus d'ennuis...</p>
+
+<p>Il y eut un silence.</p>
+
+<p>Ce fut M. Pickmann qui reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, Colombo, vous m'avez l'air d'un brave
+garçon... vous avez pu constater que nous sommes pour
+vous des amis... que nous vous traitons en camarade...</p>
+
+<p>&mdash;Et je vous en sais gré, répondis-je...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! donnez-nous un conseil... Vous êtes très
+au courant, en votre qualité de marin, des différents usages
+de la navigation... Comment pourrions-nous débarquer
+sans être importunés par les douaniers, les officiers de port
+et les inspecteurs de police?... Cela va vous paraître
+bizarre, mais je suis d'une nervosité telle que je ne puis
+me soumettre, sans devenir fou furieux, à toutes les chinoiseries
+administratives auxquelles sont astreints les voyageurs
+ordinaires... C'est stupide, direz-vous, mais on ne
+se refait pas...</p>
+
+<p>Je pris un air grave et parus réfléchir longuement...</p>
+
+<p>M. et Mme Pickmann ne me quittaient pas des yeux,<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[339]</a></span>
+attendant avec une visible inquiétude les paroles que
+j'allais prononcer.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dis-je enfin, la question est très embarrassante,
+et j'avoue...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons! cherchez bien, supplia Mme Pickmann,
+vous êtes un homme de ressource et je suis sûre
+que vous allez trouver quelque chose...</p>
+
+<p>Je demeurai silencieux pendant quelques secondes, puis
+laissai tomber ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Il y aurait peut-être un moyen de tout arranger,
+mais il faut que je m'informe... Patientez un jour ou
+deux... surtout ne consultez pas le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne lui dirons rien, répondit Mme Pickmann,
+d'ailleurs, il me déplaît souverainement ce bonhomme-là...</p>
+
+<p>&mdash;Bien... fiez-vous à moi...</p>
+
+<p>Pickmann me prit les mains et me dit d'une voix qui
+tremblait un peu:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, Colombo..., il y a mille livres pour vous,
+si vous arrivez à nous éviter les formalités du débarquement...</p>
+
+<p>Je pris un air indigné:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne fais jamais payer mes services, quand il
+s'agit d'obliger des amis... Vous êtes de braves gens, vous
+avez eu pour moi trop de bontés pour que j'accepte quoi
+que ce soit... Je ne suis qu'un simple marin, mais j'ai du
+c&oelig;ur... et quand je me dévoue, c'est sans arrière-pensée...</p>
+
+<p>M. et Mme Pickmann étaient ébahis. Jamais ils ne se
+seraient attendus, c'est certain, à rencontrer tant de désintéressement
+chez un vulgaire matelot...</p>
+
+<p>Ils me serrèrent les mains avec effusion, les larmes aux
+yeux, en me comblant de bénédictions.</p>
+
+<p>Les deux nigauds étaient pris au piège et j'étais, maintenant,
+le maître de la situation.</p>
+
+<p>A quelques jours de là, au moment où nous approchions
+des Canaries, je simulai tout à coup une vive inquiétude,
+et Mme Pickmann, remarquant mon air soucieux,<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[340]</a></span>
+me demanda avec intérêt:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc, mon bon Colombo, vous
+serait-il arrivé quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Non... répondis-je... non... rien du tout...</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous paraissez préoccupé?</p>
+
+<p>&mdash;En effet... il y a en ce moment de vilains nuages
+à l'horizon.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu!... allons-nous avoir une tempête?</p>
+
+<p>&mdash;Non... il ne s'agit pas de cela. Demeurez dans
+votre cabine... N'en bougez pas surtout avant que je
+revienne...</p>
+
+<p>Et je sortis, laissant mes deux oiseaux dans les transes.</p>
+
+<p>Suivant ma tactique habituelle, je graduais savamment
+mes effets, sachant par expérience que c'est le meilleur
+moyen d'affoler ceux que l'on veut perdre.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure, je reparus, complètement rasséréné.</p>
+
+<p>&mdash;Tout va bien, maintenant, dis-je d'un ton joyeux...</p>
+
+<p>&mdash;Que s'est-il donc passé, mon bon Colombo? demanda
+Mme Pickmann...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rien, répondis-je, mais j'ai craint un moment
+que nous n'ayons une visite... Une chaloupe à vapeur
+venait droit sur nous... Il paraît que ceux qui la montaient
+se sont contentés des signaux que leur a faits le capitaine
+car ils ont immédiatement viré de bord... Puissions-nous
+être aussi heureux une autre fois...</p>
+
+<p>M. et Mme Pickmann étaient maintenant tranquillisés...
+Ils se mirent à table et firent honneur au repas que
+je leur servis.</p>
+
+<p>Certes, ces repas étaient loin d'être succulents!... Ils
+étaient, comme on sait, préparés par Zanzibar, et le brave
+nègre nous confectionnait des plats qui eussent sans doute
+flatté le palais des Canaques mais qui n'avaient rien pour
+flatter celui des Européens... C'étaient toujours des salmis
+épicés, pimentés, où dominait un affreux goût de cannelle
+et de clou de girofle...</p>
+
+<p>Heureusement M. et Mme Pickmann, comme tous les<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[341]</a></span>
+gens habitués aux tristes nourritures de Soho Square,
+n'étaient pas difficiles. Ils mangeaient comme quatre,
+buvaient comme six et se déclaraient satisfaits du régime
+du bord. Moi qui étais plus délicat, je préparais mes plats
+moi-même, au grand désespoir de ce pauvre Zanzibar
+qui multipliait ses mélanges, persuadé qu'un jour ou
+l'autre, je finirais bien par le féliciter sur sa cuisine.</p>
+
+<p>Brave Zanzibar! c'était un bon celui-là et il s'était
+sincèrement attaché à moi. Il n'y a que dans ces c&oelig;urs
+simples que l'on trouve une réelle affection. Il était aux
+petits soins pour moi et s'ingéniait à m'être agréable.</p>
+
+<p>C'était le seul être que je fréquentasse à bord&mdash;hormis
+M. et Mme Pickmann, bien entendu.</p>
+
+<p>D'ailleurs, je ne me trouvais point en contact avec les
+hommes de l'équipage, car je ne couchais même plus dans
+mon hamac. J'occupais avec Zanzibar une cabine d'entrepont
+où il y avait deux lits&mdash;deux cadres plutôt. Le
+capitaine avait bien fait quelques difficultés avant de
+m'autoriser à prendre un de ces lits qui était celui du
+steward, mais enfin, il y avait consenti en maugréant.
+Master Ross n'ignorait point que j'étais au mieux avec
+ses deux passagers et, bien que cela lui déplût souverainement,
+il avait assez d'esprit pour ne rien laisser paraître
+de sa mauvaise humeur.</p>
+
+<p>Un jour, cependant, il me fit appeler et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai remarqué que M. et Mme Pickmann vous
+traitent, non pas en domestique, mais en ami. Vous êtes
+un roublard, vous avez su les empaumer... Moi, je m'en
+fiche... du moment qu'ils sont satisfaits de vous, je n'ai
+rien à dire... Cependant, puisqu'ils vous ont pris tout à
+fait à leur service, il est assez naturel qu'ils vous paient...
+Arrangez-vous avec eux comme vous l'entendrez, mais
+moi, je vous supprime votre solde.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dis-je, je m'entendrai avec eux...</p>
+
+<p>Je me gardai, bien entendu, de rapporter cette conversation
+à mes amis... D'ailleurs, je m'en moquais de
+ma solde... N'était-ce pas moi le plus riche du bateau?<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[342]</a></span>
+Il est vrai que ma fortune reposait uniquement sur un
+diamant dont je ne pouvais me débarrasser, mais j'espérais
+bien qu'avant peu ma situation se modifierait sérieusement
+et que je jouirais enfin d'une tranquillité bien
+gagnée.</p>
+
+<p>Oh! ce diamant! Quelles tortures il m'avait fait endurer!
+Ce n'est qu'à force d'émétique que j'étais parvenu
+à le «désingurgiter», mais il avait dû sérieusement me
+détériorer l'estomac, car j'étais parfois pris d'atroces douleurs,
+qui me faisaient pousser des hurlements.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch39" id="ch39"></a>XV</h2><span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[343]</a></span>
+
+<h5>LA MALLETTE EN PEAU DE PORC</h5>
+
+
+<p>Le <i>Sea-Gull</i> filait toujours et se comportait à la lame
+de façon merveilleuse. Il est juste de dire aussi qu'il était
+supérieurement gouverné, car le capitaine Ross était un
+maître ès-navigation. Quant à Cardiff, malgré son apparence
+de brute, il possédait aussi de réelles qualités de
+marin. Certes, tous deux ne valaient pas cher et je les
+soupçonnais d'avoir quelques «pavés» sur la conscience,
+mais qui n'en a pas?... L'équipage, lui, était un ramassis
+de vagabonds, de coureurs de quais, de forbans et je
+crois bien que le seul honnête homme du bord, c'était
+Zanzibar.</p>
+
+<p>Oui... parmi tous ces blancs, ces jaunes et ces «peaux
+cuivrées», c'était sûrement mon ami Zanzibar qui détenait
+le record de l'honnêteté. Il m'avait, un jour, raconté
+sa vie, une vie simple, exempte de complications, une
+vraie vie d'enfant, et j'avais été ému jusqu'aux larmes
+de la candeur et de l'innocence de ce colosse de six pieds...</p>
+
+<p>Il était originaire du Congo et n'avait qu'une ambition:
+amasser quelques milliers de francs et retourner en
+Afrique auprès de sa vieille mère Maouda dont il me
+parlait sans cesse.</p>
+
+<p>J'avais décidé M. et Mme Pickmann à monter, de
+temps à autre, sur le pont quand la mer était belle et le
+vent presque nul. Je ne les accompagnais point, car on
+eût pu s'étonner de l'intimité qui existait entre deux
+richards et un simple matelot... Bientôt, ils prirent goût à<span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[344]</a></span>
+ces cures d'air et il arrivait souvent qu'ils demeurassent
+sur le pont du <i>Sea-Gull</i> des journées entières enfouis dans
+leurs rocking-chairs.</p>
+
+<p>Nous ne nous retrouvions que le soir, et c'étaient alors
+d'interminables parties de poker, coupées de confidences
+et d'interrogations. Jusqu'alors, ils ne m'avaient dit de
+leur vie que ce qu'ils en pouvaient livrer sans se compromettre,
+et c'était vraiment trop peu pour moi qui suis
+curieux de nature et avais, en outre, de sérieuses raisons
+pour me documenter complètement sur ces deux mystérieux
+personnages.</p>
+
+<p>Un jour, profitant de ce qu'ils étaient mollement étendus
+dans leurs confortables fauteuils, le long du rouf
+arrière, je résolus d'opérer dans leur appartement une
+petite perquisition. J'aime à savoir à qui j'ai affaire, à
+être «renseigné» sur ceux que je fréquente.</p>
+
+<p>Je pénétrai donc chez eux, après avoir eu soin de semer
+des coquilles de noix dans la coursive de l'escalier d'entrepont
+de façon à être prévenu de leur arrivée, dans le
+cas où ils abrégeraient leur sieste en plein air.</p>
+
+<p>L'appartement qu'ils occupaient, à bord du <i>Sea-Gull</i>,
+se composait de quatre pièces: salle à manger, drawing-room,
+chambre à deux lits et cabinet de toilette. La porte
+de la salle à manger était grande ouverte, celle du
+drawing-room aussi, mais la chambre (je m'en doutais un
+peu) était fermée à clef. Je me glissai alors jusqu'à la
+lampisterie où j'avais remarqué, au cours d'une brève
+visite, des trousseaux de clefs accrochés à la cloison. Je
+fis mon choix parmi ces trousseaux et revins à l'appartement
+de mes amis, en ayant bien soin de ne pas écraser
+les coquilles de noix de la coursive.</p>
+
+<p>A bord des yachts, les clefs ouvrent généralement toutes
+les portes&mdash;j'ai souvent fait cette remarque&mdash;et cela
+tient à ce que les propriétaires n'emportant jamais en
+croisière d'objets de valeur n'ont point besoin de fermer
+leur «rooms», si ce n'est pendant la nuit, et encore se
+servent-ils plutôt de verrous intérieurs appelés «safety-locks».</p><span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[345]</a></span>
+
+<p>Après deux ou trois essais infructueux, j'ouvris enfin
+la porte de la chambre. Celle-ci ne contenait, en fait de
+bagages, qu'une valise bon marché, une serviette de maroquin
+munie d'une serrure et une petite mallette rigide en
+peau de porc.</p>
+
+<p>Seules, la serviette et la mallette m'intéressaient, mais
+il eût été de la dernière imprudence de les forcer. Je les
+secouai et constatai qu'elles contenaient des papiers. Je
+songeai bien, un moment, à dévisser les serrures, mais je
+reconnus que cela était impossible. Alors, l'idée me vint
+de fouiller dans le tiroir d'une table fixée à la cloison et
+je fus bien inspiré, car, sous un amas de chiffons, je
+sentis deux petites clefs réunies entre elles par un anneau
+brisé. C'étaient les clefs de la serviette et de la mallette.
+J'ouvris d'abord la serviette. Elle contenait divers papiers
+et des coupures de journaux. Je pris au hasard deux ou
+trois de ces coupures et les mis dans ma poche. Cela fait,
+j'ouvris la mallette.</p>
+
+<p>O stupéfaction!</p>
+
+<p>Elle était remplie de bank-notes!... J'en fis à la hâte
+le dénombrement et en comptai dix liasses de chacune
+vingt mille livres!... soit environ deux cent mille livres!
+une fortune... une fortune colossale!... de quoi mener
+jusqu'à la fin de ses jours une existence de nabab!</p>
+
+<p>Je fus sur le point d'enfouir ces billets dans ma poche,
+mais je me ravisai. Agir de la sorte eût été stupide... il y
+avait mieux à faire. Je refermai serviette et mallette, remis
+les clefs où je les avais prises et sortis de la chambre après
+avoir donné un tour de clef.</p>
+
+<p>J'avoue que j'étais un peu troublé... la vue de ces
+bank-notes m'avait ébloui et mille pensées confuses se
+heurtaient dans mon esprit.</p>
+
+<p>Comme mon diamant que je sentais là, dans la pochette
+de ma chemise, me semblait maintenant misérable
+et mesquin à côté de ces jolis billets que je venais de voir
+et dont je croyais encore sentir sous mes doigts le papier<span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[346]</a></span>
+doux et satiné...</p>
+
+<p>Je me ressaisis enfin et, m'approchant d'un hublot, me
+mis à lire les coupures de journaux que j'avais dérobées.</p>
+
+<p>La première contenait ces quelques lignes:</p>
+
+<Blockquote>
+<p><i>«Le vol de la Banque d'Angleterre.</i></p>
+
+<p>«Un vol considérable a été commis samedi dernier
+au préjudice de la Banque d'Angleterre. Une liasse de
+billets représentant environ deux cent mille livres
+a disparu du coffre où l'avait serrée le caissier principal.
+A la dernière heure, on affirme que l'auteur de ce vol
+serait un nommé Richard Stone, sous-caissier adjoint,
+jusqu'alors très bien noté par ses chefs.»</p>
+</Blockquote>
+
+<p>L'autre coupure annonçait que les soupçons qui pesaient
+sur Richard Stone venaient de se préciser et que la
+police était sur les traces du voleur qui, en compagnie de
+sa maîtresse, avait précipitamment quitté son domicile de
+Russel Street.</p>
+
+<p>J'étais maintenant fixé sur l'identité du ménage Pickmann.</p>
+
+<p>Ainsi, comme je m'en étais douté du premier coup,
+Pickmann était un voleur, mais j'avoue que depuis que
+j'avais vu la mallette aux bank-notes, j'éprouvais pour
+lui une réelle admiration... Deux cent mille livres! En
+voilà un, ma foi, qui n'y allait pas avec le dos de la
+cuiller. Quand il s'y mettait, c'était sérieux... Pour son
+coup d'essai, il avait eu la main heureuse. Au moins,
+lui, avait eu l'esprit de faire main basse sur des valeurs
+solides, facilement négociables et cela lui avait coûté
+moins de peine que de subtiliser un diamant au Musée du
+Louvre. Il n'avait eu qu'à allonger le bras, enfouir les
+liasses dans ses poches, prendre son chapeau et quitter la
+banque. Maintenant, fier comme un lord, il voguait sur
+mer, dans un yacht frété pour la circonstance, vers des
+régions lointaines et s'il n'avait pas eu le malheur de rencontrer<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[347]</a></span>
+Edgar Pipe sur sa route, son bonheur était assuré.</p>
+
+<p>Malheureusement, il avait rencontré Edgar Pipe,
+comme Edgar Pipe lui-même avait rencontré Manzana!
+Ce qui prouve que l'on n'est jamais complètement heureux
+et qu'il faut toujours que, dans la vie, on trouve un
+caillou sur son chemin.</p>
+
+<p>Je me sentais tout joyeux et je me mis à chanter.</p>
+
+<p>Zanzibar qui m'entendit sortit aussitôt de sa cuisine
+et me dit avec un large sourire qui découvrait ses dents
+blanches:</p>
+
+<p>&mdash;Ti, content, Missié Colombo... ti chanti, je crois...
+Veux-tu faire misique?...</p>
+
+<p>&mdash;Si je le veux, mais certainement, mon bon Zanzibar...
+Tu es un ami, toi... je ne puis rien te refuser...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ti bi gentil, Colombo... ti bi bon pour pauvre
+nègre...</p>
+
+<p>&mdash;Et je serai meilleur encore, mon ami, sois-en persuadé...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'écria le noir enthousiasmé, ti pas un homme,
+Colombo... ti le bon Dieu, pour sûr!...</p>
+
+<p>Zanzibar prit sur une étagère les deux boîtes à cigares,
+me tendit la mienne et nous commençâmes à jouer sur
+ces cithares improvisées qui rendaient un petit son aigre
+d'épinette.</p>
+
+<p>Nous jouâmes une heure, nous jouâmes deux heures
+et je crois bien que nous ne nous serions pas arrêtés, si
+je ne m'étais aperçu que c'était l'heure du dîner et que
+M. et Mme Pickmann devaient attendre leur repas.</p>
+
+<p>Zanzibar remisa, bien à regret, les deux boîtes à
+cigares et s'occupa de sa cuisine. Ce jour-là, les plats
+que je servis à mes «amis» étaient plutôt étranges, mais
+le grand air leur avait donné de l'appétit et ils ingurgitèrent
+sans broncher les ragoûts innommables de Zanzibar.</p>
+
+<p>Après le dîner, ils me retinrent, comme d'habitude,
+pour faire la partie, et nous parlâmes surtout des ports
+où les fameuses formalités de débarquement seraient le<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[348]</a></span>
+moins compliquées.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, leur dis-je, que le Congo français serait
+assez sûr...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! déclara Pickmann, pour rien au monde, je
+ne débarquerai au Congo... Je veux un pays civilisé où
+il y ait des distractions... Vous comprenez que si je me
+paye un voyage, ce n'est pas pour aller m'enterrer dans
+une région peuplée de nègres...</p>
+
+<p>&mdash;Et le Cap... que diriez-vous du Cap?</p>
+
+<p>&mdash;Le Cap est une ville anglaise... et vous savez
+comme les Anglais sont formalistes.</p>
+
+<p>&mdash;Alors le Japon?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non... pas le Japon, s'écria Mme Pickmann...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, fis-je... je ne vois pas... alors... Où sommes-nous,
+maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Le capitaine disait tantôt que nous étions à proximité
+du golfe des Canaries.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien... il n'y a qu'à dire au capitaine que vous
+avez changé d'avis et, qu'au lieu d'aller à Madagascar,
+vous préférez vous diriger sur le Brésil... Cela simplifiera
+même votre voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, en effet, vous avez raison... c'est curieux que
+je n'aie pas songé plus tôt au Brésil... Hein? qu'en dis-tu,
+Dolly?</p>
+
+<p>Mme Pickmann approuva mon idée.</p>
+
+<p>&mdash;D'autant plus, reprit Pickmann, que du Brésil on
+peut se rendre facilement dans la République Argentine...
+Il faudrait tout de suite prévenir le capitaine...</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez, proposai-je, je vais aller le chercher?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est cela, Colombo, allez le chercher.</p>
+
+<p>Quelques minutes après, j'étais devant Master Ross:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, les passagers veulent vous parler.</p>
+
+<p>La figure du gros homme se rembrunit...</p>
+
+<p>&mdash;Me parler? fit-il, et pourquoi? Ils ont à se plaindre<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[349]</a></span>
+de quelque chose à bord?</p>
+
+<p>&mdash;Non, capitaine, je ne crois pas...</p>
+
+<p>&mdash;Alors?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'ils veulent vous demander un conseil.</p>
+
+<p>&mdash;Bien..., dites-leur que je descends...</p>
+
+<p>J'allai retrouver M. et Mme Pickmann...</p>
+
+<p>&mdash;Le capitaine vient tout de suite, leur dis-je... je
+vous laisse...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela? protesta Pickmann... mais non,
+pas du tout, vous allez rester... Est-ce que nous ne sommes
+pas libres d'avoir qui nous voulons avec nous?... Il
+ne manquerait plus que le capitaine nous adressât une
+observation à ce sujet... Nous payons assez cher pour
+avoir le droit de faire ce qu'il nous plaît... Restez,
+Colombo..., restez...</p>
+
+<p>Il y eut bientôt à la porte un petit coup discret:</p>
+
+<p>&mdash;Entrez! dit Pickmann d'un ton bref.</p>
+
+<p>Master Ross entra.</p>
+
+<p>Pour se présenter devant ses passagers, il avait revêtu
+sa tenue numéro un.</p>
+
+<p>Il se balançait gauchement, roulant sa casquette entre
+ses gros doigts noueux, déformés par les rhumatismes.</p>
+
+<p>M. et Mme Pickmann avaient pris un air digne... Ces
+parvenus apparaissaient maintenant dans toute leur goujaterie
+et tenaient à faire sentir à cet homme qu'il était
+à leurs ordres.</p>
+
+<p>Habitué, depuis son enfance, à respecter ceux qui
+payent, Master Ross conservait la position militaire.</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, dit enfin Pickmann, après avoir allumé
+un cigare... je vous ai fait demander pour vous ordonner
+de modifier notre itinéraire...</p>
+
+<p>&mdash;A votre gré, monsieur, répondit le capitaine avec
+une légère inclination de tête.
+
+<p>&mdash;Oui, décidément, Madagascar est trop loin... et
+puis, c'est un pays malsain... Maintenant, nous allons au
+Brésil.</p>
+
+<p>&mdash;A votre gré, monsieur...</p><span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[350]</a></span>
+
+<p>&mdash;Et nous voulons y arriver vite, vous entendez...</p>
+
+<p>&mdash;Cela dépendra du vent, monsieur... c'est lui notre
+maître...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui, je sais, mais en admettant qu'il nous
+soit favorable, combien mettrons-nous de temps pour
+atteindre Rio-de-Janeiro?</p>
+
+<p>&mdash;Environ vingt jours... peut-être moins, peut-être
+plus... mais si nous avons le vent contre nous, nous mettrons
+trente jours au moins...</p>
+
+<p>&mdash;C'est une vraie maringote votre bateau.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bon marcheur, monsieur, mais comme tous
+les navires à voiles, il est soumis aux caprices du vent...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! il faut en prendre son parti... eh bien, changez
+votre route dès maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne m'est pas possible, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible! et pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je n'ai plus d'eau douce à bord et que
+je dois aussi me réapprovisionner...</p>
+
+<p>&mdash;Et où comptez-vous donc vous réapprovisionner?</p>
+
+<p>&mdash;A Santa-Cruz... c'est le point le plus proche...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous pensez y arriver quand?</p>
+
+<p>&mdash;Demain soir, si le vent le permet...</p>
+
+<p>&mdash;Le diable soit du vent... Ah! on ne m'y reprendra
+plus, je vous assure, à prendre passage sur des navires
+à voiles...</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, répondit humblement Master Ross...
+je n'aurai plus l'honneur de vous transporter... et je le
+regrette...</p>
+
+<p>&mdash;Bah!... avec l'argent que je vous ai donné, vous
+aurez presque de quoi vivre de vos rentes...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur oublie sans doute que mon équipage ne
+travaille pas pour rien.</p>
+
+<p>J'aurais pu donner un cinglant démenti au capitaine
+Ross, mais, je me gardai bien de le faire... Lui, de son
+côté, craignait sans doute que je ne protestasse, car pour
+m'amadouer, il daigna sourire...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, trancha Pickmann... faites pour le<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[351]</a></span>
+mieux...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur peut compter sur moi... c'est moi-même
+qui tiendrai la barre, afin de tracer la route au plus juste...
+C'est tout ce que monsieur avait à me dire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>Le capitaine Ross salua et il allait se retirer quand
+Pickmann le retint.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! à propos, dit-il... vous savez, je n'aime pas
+à être dérangé... j'espère qu'à notre arrivée à Santa-Cruz
+vous m'éviterez les désagréments d'une visite à bord...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis vous le promettre, monsieur... Tout
+dépendra des autorités maritimes... Si elles jugent à propos
+de venir à bord, je ne pourrai pas les en empêcher...</p>
+
+<p>&mdash;Mais je suis chez moi ici... Personne n'a le droit
+de venir voir ce qui se passe sur mon bateau...</p>
+
+<p>&mdash;Les autorités maritimes ont toujours le droit de
+visiter un navire...</p>
+
+<p>&mdash;Même un yacht?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Et si vous refusiez?</p>
+
+<p>&mdash;On nous enverrait d'abord un coup de canon à
+blanc, puis, si nous n'obtempérions pas aux ordres de ces
+messieurs, on nous canonnerait pour de bon et on nous
+coulerait.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce sont là des m&oelig;urs de sauvages?
+
+<p>&mdash;Ce sont les lois en usage sur mer...</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle est donc la brute qui les a faites, ces
+lois?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien... allez!... Cent livres pour vous si vous,
+parvenez à évincer les gêneurs...</p>
+
+<p>&mdash;J'essaierai, monsieur.</p>
+
+<p>Quand le capitaine fut sorti, Pickmann me regarda
+en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Hein? dit-il, vous avez vu comme je lui ai parlé,
+à votre capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous l'avez un peu secoué...</p><span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[352]</a></span>
+
+<p>&mdash;Il faut les mener comme ça, ces gaillards-là... sans
+quoi, ils n'auraient aucun respect pour vous...</p>
+
+<p>Pickmann et sa femme, j'en avais la certitude, étaient
+des malappris.</p>
+
+<p>Vraiment de telles gens ne sont pas dignes d'êtres
+riches...</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch40" id="ch40"></a>XVI</h2><span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[353]</a></span>
+
+<h5>UNE VOIX DANS LA NUIT</h5>
+
+
+<p>Le lendemain soir, comme l'avait annoncé le capitaine
+Ross, le <i>Sea-Gull</i> mouillait à un mille de Santa-Cruz.
+Le canot était armé aussitôt et se dirigeait vers la
+côte. Il fit quatre voyages, puis quand le réapprovisionnement
+eut été effectué, on leva l'ancre et l'on se remit en
+route.</p>
+
+<p>Pickmann était rayonnant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, me dit-il, personne n'est venu nous
+déranger... Je crois, mon cher Colombo, que vous exagériez
+un peu... Les autorités maritimes n'en finiraient
+pas, si elles devaient visiter tous les navires qui s'arrêtent
+dans les ports.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en sera pas de même à Rio-de-Janeiro, je
+vous l'assure...</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez?</p>
+
+<p>&mdash;Je puis vous l'affirmer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!...</p>
+
+<p>Pickmann devint songeur. Il se ressaisit cependant et
+proposa un poker, mais au bout d'une demi-heure, il
+posa les cartes et se remit à bavarder. Il fallait à tout
+prix que cet homme parlât... Il avait besoin de s'étourdir
+pour chasser les noires pensées qui l'assaillaient sans
+trêve. Il parla à tort et à travers, raconta des histoires
+stupides qui faisaient rire Mme Pickmann aux éclats,
+lança des plaisanteries de table d'hôte, puis éprouva le
+besoin de s'occuper un peu de l'avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Une fois à Rio-de-Janeiro, dit-il, je louerai une<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[354]</a></span>
+villa, quelque chose de grand, de luxueux et je donnerai
+des soirées... J'aurai une auto, des chevaux et de
+nombreux domestiques... Je ne sais pourquoi, mais il
+me semble que je me plairai au Brésil... J'ai entendu
+dire que Rio était une ville très agréable et que l'on y
+menait la grande vie... Vous resterez avec nous, Colombo...
+vous serez notre intendant et je vous payerai
+grassement...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, répondis-je... mais je ne puis
+accepter votre offre...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'ai en Angleterre une femme et quatre
+enfants...</p>
+
+<p>&mdash;Une femme, passe encore, mais quatre enfants...
+je vous plains!... Enfin, on peut arranger cela... Vous
+ferez venir votre femme... elle sait coudre, au moins?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, nous lui confierons la direction de la
+lingerie... quant à vos enfants, je trouverai bien le moyen
+de les employer.</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons, dis-je... je réfléchirai.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, Colombo, réfléchissez... rien ne presse.
+Nous avons encore vingt jours devant nous... un mois
+peut-être... Allons, je crois qu'il est temps de se mettre
+au lit... Bonsoir!</p>
+
+<p>En rentrant dans ma chambre, je trouvai Zanzibar
+tout en larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu donc? demandai-je...</p>
+
+<p>Le pauvre nègre ne parvenait pas à articuler une
+parole. Enfin, il finit par me faire comprendre que, pendant
+mon absence, Cardiff était venu, l'avait surpris en
+train de jouer de la «misique» et avait brisé nos deux
+boîtes à cigares... La perte de ces instruments mettait
+le désespoir dans l'âme de l'infortuné Zanzibar. J'arrivai
+cependant à le consoler en lui promettant de lui confectionner
+un banjo.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! soupira-t-il... un banjo!</p><span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[355]</a></span>
+
+<p>Et il sauta de son lit pour venir m'embrasser les mains.
+Il fallut que je lui expliquasse comment je le fabriquerais
+ce banjo, avec quoi, et c'est seulement quand j'eus
+satisfait sa curiosité qu'il consentit à se recoucher.</p>
+
+<p>Pauvre garçon! Sa vie n'était pas compliquée à
+celui-là... Pourvu qu'il eût une «misique» et qu'on
+ne lui donnât pas de coups de corde, il était heureux
+comme un roi.</p>
+
+<p>Pendant qu'il reposait en rêvant sans doute de banjo,
+moi dont la tête était bourrée de projets, j'étais plongé
+dans de ténébreuses méditations.</p>
+
+<p>Soudain, une idée me vint à l'esprit et je résolus
+immédiatement de la mettre à exécution.</p>
+
+<p>Je me levai, ouvris sans bruit la porte de la chambre
+et, pieds nus, me glissai dans la coursive. Arrivé devant
+la cloison de pitchpin derrière laquelle je savais que se
+trouvait le lit de Pickmann, je donnai deux grands coups
+de poing dans le panneau...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il?... qu'y a-t-il? demanda Pickmann
+réveillé en sursaut.</p>
+
+<p>Alors, collant ma bouche contre le bois, je prononçai
+d'une voix nasillarde:
+
+<p>&mdash;Richard Stone!...</p>
+
+<p>&mdash;Qui m'appelle? bégaya Pickmann encore à moitié
+endormi.</p>
+
+<p>&mdash;Richard Stone! répétai-je en haussant le ton...
+m'entendez-vous?</p>
+
+<p>Cette fois, Pickmann ne répondit pas.</p>
+
+<p>Le coup était porté. Je regagnai ma chambre à pas de
+loup et me remis au lit.</p>
+
+<p>J'étais sûr maintenant que Richard Stone, le voleur
+de la Banque d'Angleterre, habitait bien dans la peau
+de Pickmann. En répondant «qui m'appelle?» le misérable
+s'était trahi. Il s'était ensuite ressaisi, mais trop tard.
+Je m'étais donc assuré de la véritable identité du personnage.
+A présent, je le tenais. Avant huit jours, il<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[356]</a></span>
+serait à ma merci.</p>
+
+<p>Le lendemain, quand je servis le déjeuner de mes
+deux «amis», je remarquai qu'ils étaient très pâles.
+C'est à peine s'ils touchèrent aux plats que je leur présentai...
+Eux qui d'ordinaire étaient si loquaces demeurèrent
+muets pendant tout le repas.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous est-il donc arrivé? demandai-je, vous
+êtes tout drôles aujourd'hui?...</p>
+
+<p>Pickmann jeta un coup d'&oelig;il à sa femme, puis répondit,
+en s'efforçant de sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons mal reposé, cette nuit! la mer était
+un peu dure et nous avons encore le c&oelig;ur tout barbouillé!</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sera rien, dis-je en regardant fixement Pickmann...
+Allez vous étendre au grand air, là-haut, sur
+le pont, et vous verrez que, dans une heure, vous ne ressentirez
+plus rien... Voulez-vous que j'aille vous préparer
+vos rockings-chairs?</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est inutile, je vous remercie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tort... l'air vous ferait du bien...</p>
+
+<p>Pickmann ne voulut rien entendre... Il était bien décidé
+à rester dans sa cabine.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera comme vous voudrez, lui dis-je... en tout
+cas, si vous avez besoin de quelque chose, je suis à
+votre disposition... vous n'aurez qu'à me sonner...</p>
+
+<p>Et je fis un pas vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Non... ne vous en allez pas, Colombo, s'écria
+Pickmann... restez...</p>
+
+<p>Mme Pickmann avait regagné sa chambre.</p>
+
+<p>Son mari s'était étendu sur le sopha du salon et s'efforçait
+de fumer un cigare qu'il rallumait à chaque instant.
+Pour m'occuper, je frottais avec un chiffon de laine
+les meubles en acajou qui garnissaient la pièce.</p>
+
+<p>Tout à coup, Pickmann se leva, fit quelques pas de
+long en large, puis vint se planter devant moi. Il voulait
+me demander quelque chose, cela était visible; pourtant,
+il hésitait.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Colombo, dit-il enfin... vous devez être<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[357]</a></span>
+au courant de tout ce qui se passe sur ce navire?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi... pas plus que ça, car je vis presque continuellement
+dans l'entrepont.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... je sais... mais avant d'être à mon service,
+vous faisiez partie de l'équipage... vous circuliez partout...</p>
+
+<p>&mdash;A peu près.</p>
+
+<p>&mdash;Par conséquent, vous avez dû voir l'<i>autre</i> passager.</p>
+
+<p>&mdash;L'autre passager?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il paraît qu'il y a à bord un gentleman qui
+ne bouge pas de sa cabine...</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous a dit cela?</p>
+
+<p>&mdash;Quelqu'un qui est bien renseigné.</p>
+
+<p>&mdash;Le capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Non...</p>
+
+<p>Je voyais bien que Pickmann était gêné. Il plaidait
+le faux pour savoir le vrai, mais il s'y prenait d'une
+façon stupide.</p>
+
+<p>Il reprit, d'un petit air entendu:</p>
+
+<p>&mdash;Hein? Colombo, vous ignoriez que nous eussions
+un étranger à bord... Je ne sais quel est cet individu,
+ni pourquoi il se cache avec tant de soin... Ce doit être
+quelque original... à moins que ce ne soit un malfaiteur...
+Informez-vous donc... tâchez de savoir quelque
+chose... Il serait vraiment scandaleux que le capitaine
+eût embarqué un homme sans me prévenir!... J'entends
+être seul à bord de ce bateau... seul, entendez-vous...
+J'ai payé assez cher pour avoir le droit d'être le maître
+ici...</p>
+
+<p>&mdash;Evidemment, approuvai-je...</p>
+
+<p>&mdash;Ne perdez pas un instant, Colombo, faites une
+enquête... au besoin, donnez quelque argent aux matelots
+pour provoquer leurs confidences... Tenez...</p>
+
+<p>Et Pickmann me glissa dans la main une poignée de
+livres.</p>
+
+<p>&mdash;Non... non! m'écriai-je, gardez cela... je les ferai<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[358]</a></span>
+bien parler... soyez-en sûr...</p>
+
+<p>Et je rendis à Pickmann les pièces d'or qu'il m'avait
+données.</p>
+
+<p>Bien entendu, je ne fis aucune enquête, et pour cause.
+Après avoir quitté mon «voleur», j'allai retrouver Zanzibar
+et me mis à confectionner le banjo que je lui avais
+promis. Cela me prit près de quatre heures, mais je fis
+un instrument très présentable qui avait, de plus, une
+sonorité merveilleuse.</p>
+
+<p>Le nègre ne se tenait plus de joie... Il s'empara du
+banjo et se mit à en jouer avec amour...</p>
+
+<p>J'avais fait un heureux!</p>
+
+<hr>
+
+<p>Quand je revis Pickmann, je le trouvai un peu plus
+calme.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors? demanda-t-il en me frappant sur
+l'épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Rien!</p>
+
+<p>&mdash;Le passager?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de passager.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant... je vous affirme...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai visité le bateau de fond en comble... du pont
+à la cale, et je puis vous assurer que Mme Pickmann et
+vous êtes les seuls maîtres à bord...</p>
+
+<p>Pickmann me regardait avec deux yeux inquiets... Supposait-il
+que je ne lui disais pas la vérité?... Se méfiait-il
+de moi?</p>
+
+<p>Il crut devoir, pour se concilier mes bonnes grâces,
+jouer une petite scène d'attendrissement qui était assez
+nature.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon Colombo, dit-il, vous savez l'amitié que
+Mme Pickmann et moi avons pour vous... nous sommes
+prêts à tous les sacrifices pour assurer votre avenir et
+celui de votre famille... Voyons, parlez-moi franchement,
+comme à un ami... Ne craignez pas de vous confier à
+moi... Je sais que Master Ross est votre chef et que vous<span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[359]</a></span>
+lui devez obéissance, mais cet homme ne fera jamais pour
+vous ce que je suis disposé à faire... Il vous donne des
+gages ridicules, il abuse de vous...</p>
+
+<p>Ici, Pickmann s'interrompit, cherchant ses mots, puis,
+il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Entre le capitaine et moi, vous ne devez pas
+hésiter... Il est votre maître, mais moi, je suis votre ami...
+Dites-moi la vérité, toute la vérité, et je vous jure que
+ce que vous me confierez ne sera point répété... Master
+Ross vous a défendu de parler, n'est-ce pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure...</p>
+
+<p>&mdash;Si... si, il vous a défendu de parler, il vous a
+intimidé, menacé, mais vous n'avez rien à craindre...
+vous pouvez tout me dire... Qu'il y ait un passager à
+bord, cela m'est égal, mais je veux le connaître...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous donne ma parole que personne ne se cache
+sur ce navire... on vous a mal renseigné... ou plutôt on
+a cherché, dans un but que je ne puis comprendre, à
+jeter le trouble dans votre esprit...</p>
+
+<p>Pickmann parut très embarrassé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit-il... mais, vous savez, vous ne
+m'avez pas convaincu...</p>
+
+<p>&mdash;Je le regrette.</p>
+
+<p>&mdash;Malgré tout, vous êtes encore mon ami, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous en douter?</p>
+
+<p>&mdash;Et... si, par hasard, vous appreniez qu'il se trame
+quelque chose contre moi, vous m'avertiriez, je suppose?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le promets.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, Colombo, merci!... Je vois que vous êtes
+un brave garçon et que je puis compter sur vous... Ouvrez
+l'&oelig;il, écoutez ce qui se dit... répétez-moi tout... un mot
+qui pour vous n'aurait aucune importance peut être pour
+moi une indication précieuse... Plus tard, vous comprendrez...
+Je ne vous en dis pas plus pour l'instant...</p>
+
+<p>Pickmann, en parlant, avait les larmes aux yeux et<span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[360]</a></span>
+j'avoue qu'il me fit pitié, mais je ne pouvais plus revenir
+sur la décision que j'avais prise.</p>
+
+<p>La partie était engagée, j'avais de sérieux atouts dans
+mon jeu, il s'agissait de ne pas perdre la tête...</p>
+
+<p>Avant huit jours, je serais le maître de la situation...</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch41" id="ch41"></a>XVII</h2><span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[361]</a></span>
+
+<h5>UN COUP DE TRAFALGAR</h5>
+
+
+<p>Je ne sais à combien de milles nous étions des Canaries,
+quand un matin, nous commençâmes à danser de
+façon inquiétante. J'ouvris le hublot de ma chambre et
+observai la mer. La brise s'était levée. Le ciel, qui s'assombrissait
+de plus en plus à l'horizon, passait rapidement
+du gris plombé à la nuance terne de l'étain.</p>
+
+<p>Par instants, de petites langues de feu couraient entre
+les nuages; des vagues marbrées d'écume blanche se poursuivaient
+sans relâche et l'eau prenait une teinte sinistre.</p>
+
+<p>C'était le gros temps qui s'annonçait.</p>
+
+<p>Bientôt, le vent se mit à chanter, puis à ronfler comme
+un orgue géant, chassant devant lui des fumées d'embruns.
+Les lames s'élevaient de plus en plus, et venaient
+s'abattre en claquant contre la coque du <i>Sea-Gull</i>.</p>
+
+<p>Je refermai le hublot par lequel venait de pénétrer un
+paquet de mer.</p>
+
+<p>&mdash;Ça beaucoup mauvais, missié Colombo, me dit
+Zanzibar, qui se tenait derrière moi... ti vas voir tout à
+l'heure.</p>
+
+<p>Sur le pont, on entendait des pas précipités et la voix
+du capitaine Ross qui hurlait comme un fou:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Up stairs, topmen! haul down topsails... lash up!
+Make haste!</i></p>
+
+<p>La goélette courait au plus près en faisant des sauts
+de carpe, et, trop chargée de toile dans les hauts, gîtait
+sur bâbord, avec une bande terrible.</p>
+
+<p>Zanzibar et moi étions obligés, pour conserver notre<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[362]</a></span>
+équilibre, de nous cramponner à l'épontille de notre
+cabine.</p>
+
+<p>Le bon nègre, qui naviguait depuis longtemps, et avait
+déjà essuyé pas mal de coups de Trafalgar, riait comme
+un enfant, et ne cessait de répéter:</p>
+
+<p>&mdash;Ti vas voir, missié Colombo... ça joli fox-trott tout
+à l'heure...</p>
+
+<p>J'étais loin de partager la confiance du brave garçon,
+car je me demandais avec angoisse si le <i>Sea-Gull</i> résisterait
+à la tempête... C'était, en somme, un bateau de
+plaisance, et bien qu'il parût robuste, il était à craindre
+que la bourrasque ne l'endommageât sérieusement... Il
+ne me manquerait plus que ça: faire naufrage en plein
+Atlantique, et couler par le fond avec mon Régent.</p>
+
+<p>Et la prophétie d'une vieille tireuse de cartes de Russel
+Street que j'avais consultée quelques années auparavant
+me revenait à l'esprit. Cette bonne femme, qui s'appelait
+miss Mowlouse, m'avait en effet prédit que j'étais menacé
+de périr par immersion et que, par conséquent, je devais
+redouter les «voyages sur l'eau».</p>
+
+<p>Si tout de même elle avait dit vrai?...</p>
+
+<p>Cependant, une chose me rassurait: ne m'avait-elle
+pas dit aussi que je finirais mes jours dans l'opulence...
+Laquelle de ces deux prédictions était la vraie? Je
+ne crois guère aux prophéties des tireuses de cartes, mais
+le vieux fonds de superstition qui sommeille au c&oelig;ur de
+tout homme se réveillait en moi au moment du danger.
+On a beau jouer à l'esprit fort, il y a des moments dans
+la vie où l'on est, malgré soi, hanté par ces influences
+singulières que M. Lloyd George, lecteur passionné du
+grand Will, et mystique comme tous les Gallois, désigne
+dans ses mémoires (encore un qui écrit ses mémoires!)
+sous le vocable assez abscons d'«advertisement».</p>
+
+<p>Zanzibar, lui, qui n'était pas du pays de Galles, et
+n'avait jamais lu Shakespeare, ne s'embarrassait pas de
+semblables futilités.</p>
+
+<p>Il riait, imitait le bruit du vent, celui des vagues heurtant<span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[363]</a></span>
+la coque du <i>Sea-Gull</i>, et se livrait à des contorsions
+grotesques chaque fois qu'une secousse menaçait de
+lui faire perdre l'équilibre.</p>
+
+<p>Il y eut soudain une violente rafale suivie bientôt d'un
+claquement sinistre. Le vent, comme je l'appris, quelques
+instants plus tard, venait de déchirer un hunier que l'on
+n'avait pas eu le temps de carguer, et la voile en lambeaux
+battait maintenant dans l'espace, comme un énorme
+pavillon «fouettant» au bout de sa drisse. Je ne sais
+rien de plus impressionnant que le crépitement d'une
+voile humide qui, n'étant plus retenue par ses écoutes,
+se tourmente en tous sens pour se débarrasser de sa
+vergue.</p>
+
+<p>&mdash;Du monde au cargue-point des basses voiles! commandait
+le capitaine Ross d'une voix aiguë, qui se confondait
+parfois avec le sifflement des cordages.</p>
+
+<p>Le <i>Sea-Gull</i> gémissait dans toute son armature, et la
+voile déchirée continuait de battre avec un bruit d'ailes
+formidable. Ce qui devait arriver, arriva. Le mât, sous
+la pression de la toile, se rompit et tomba sur bâbord
+avec un fracas terrifiant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ça mauvais! cria Zanzibar qui ne riait plus.</p>
+
+<p>Le <i>Sea-Gull</i> s'était incliné de telle façon que sa lisse
+effleurait l'eau. Il demeura dans cette position critique
+l'espace de trente secondes environ, puis se redressa sous
+un coup de barre et, lentement, vira de bord.</p>
+
+<p>Maître Ross mettait le yacht debout au vent, afin de
+pouvoir prendre des ris dans la voilure, man&oelig;uvre qui
+s'exécuta rapidement, mais la brise fraîchissait de plus
+en plus, et on fut bientôt forcé de «capeyer».</p>
+
+<p>Les matelots qui, je dois le reconnaître, avaient fait
+preuve d'une habileté merveilleuse, pendant tout le temps
+que dura cette man&oelig;uvre, essayèrent ensuite de ramener
+sur le pont le mât qui pendait, retenu par ses haubans,
+en dehors du <i>Sea-Gull</i> et dont la partie supérieure, toujours
+garnie de ses vergues, faisait fortement gîter le
+bateau. Le capitaine Ross fit couper les haubans et les<span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[364]</a></span>
+étais, et l'on parvint, aux prix de difficultés inouïes, à
+ramener le maudit mât sur le pont.</p>
+
+<p>Poussé par la curiosité, je m'étais hissé jusqu'au panneau
+avant. Une vive agitation régnait parmi les matelots,
+qui après avoir tenté une réparation de fortune,
+finirent par y renoncer. Sur un petit bateau, on peut à
+la rigueur remplacer un mât par un espars, mais sur
+un bâtiment d'un tonnage un peu élevé, cela est impossible.</p>
+
+<p>Tout ce que l'on pouvait faire, c'était de résister à
+la bourrasque, «d'étaler le coup», comme on dit, mais
+ensuite, il serait impossible de continuer le voyage. Il
+faudrait rallier quelque port, afin de se procurer un nouveau
+mât, ce qui demanderait au moins une huitaine, et
+peut-être davantage.</p>
+
+<p>Maître Ross était furieux, il s'en prenait à tous les
+hommes de l'équipage, comme s'ils eussent été solidairement
+responsables de l'accident, mais j'entendis son
+second qui disait, d'un ton maussade: «On a cargué
+trop tard».</p>
+
+<p>La vérité, c'est que ce jour-là maître Ross, qui était
+légèrement pris de boisson (cela lui arrivait cinq jours
+sur sept), avait totalement manqué de présence d'esprit,
+et soit que sa vue fût troublée, soit qu'il pensât à autre
+chose, n'avait pas vu venir le grain... Quand il avait
+commandé «d'arriser», il n'était plus temps.</p>
+
+<p>Heureusement qu'il avait eu la précaution de faire,
+quelques heures auparavant, rouler les hautes voiles, car
+sans cela nous n'aurions pas pu éviter la catastrophe.</p>
+
+<p>Pour le moment, nous fuyions vent arrière, et refaisions,
+par conséquent, la route que nous avions déjà parcourue
+après avoir quitté les Canaries. Quand la tempête
+se fut calmée, j'allai rejoindre M. et Mme Pickmann,
+qui devaient être dans les transes. Je les trouvai, en effet,
+très émus, et aussi très malades. Ils étaient étendus sur
+le tapis de leur salle à manger, en proie à de terribles
+nausées. Tous deux étaient encore en costume de nuit:<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">[365]</a></span>
+le mari en pyjama, la femme en chemise, et c'est à peine
+s'ils relevèrent la tête, lorsque j'entrai.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, mon bon Colombo, bégaya
+Mme Pickmann... Que s'est-il passé? grand Dieu!...</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons eu une avarie, répondis-je...</p>
+
+<p>&mdash;Grave? demanda Pickmann.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... notre mât de misaine s'est rompu.</p>
+
+<p>&mdash;Alors?</p>
+
+<p>&mdash;Alors!! Je ne sais ce que va faire le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! soupira la femme, il n'y a qu'à nous que ces
+choses-là arrivent... Tout avait si bien marché jusqu'ici...</p>
+
+<p>&mdash;Espérons, dis-je, que ça s'arrangera...</p>
+
+<p>Mme Pickmann, qui semblait moins malade que son
+mari, était parvenue à se mettre debout. Elle était dans
+un état pitoyable. Ses faux cheveux avaient glissé sur
+son oreille gauche, et sa chemise, déjà très échancrée,
+avait glissé de ses épaules, découvrant une opulente poitrine
+que j'aurais crue moins ferme...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon petit Colombo, me dit-elle, parlez-nous
+franchement... que va-t-il arriver? Nous ne sommes
+pas en danger, au moins? Vous avez l'air inquiet, je suis
+sûre que vous ne dites pas tout ce que vous savez...</p>
+
+<p>Elle redressa ses faux cheveux, remonta vivement sa
+chemise, et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ne nous cachez rien... M. Pickmann et moi nous
+voulons tout savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Aucun danger ne vous menace, répondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'affirme.</p>
+
+<p>Pickmann s'était assis sur le divan et se tenait la tête
+à deux mains... Il souffrait, cela était visible, et n'avait
+même pas la force de m'interroger... Il me rappelait ce
+personnage d'opérette qui, terrassé par le mal de mer,
+répond à un chef de pirates: «Pendez-moi, mais ne
+me remuez pas.»</p>
+
+<p>La femme, plus énergique, s'inquiétait de la situation.
+Elle me posait, d'une voix entrecoupée de hoquets,<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">[366]</a></span>
+des questions rapides dans lesquelles cette même phrase
+revenait sans cesse:</p>
+
+<p>&mdash;Si nous sommes en danger, dites-le...</p>
+
+<p>Je la rassurai du mieux que je pus, et j'allais me
+retirer, quand on frappa à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, dit Mme Pickmann sans même prendre
+la peine de jeter un manteau sur ses épaules.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit doucement et la grosse figure rougeaude
+du capitaine Ross apparut dans l'entre-bâillement.
+
+<p>&mdash;Pardon, dit-il, un peu confus... Je croyais...</p>
+
+<p>Et il allait battre en retraite, quand Mme Pickmann
+le rappela:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, capitaine... parlez... Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>Le vieux loup de mer, sa casquette galonnée à la main,
+salua gauchement:</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais dire à M. Pickmann, fit-il, que notre
+mât de misaine s'est rompu, et que nous ne pouvons continuer
+notre route...</p>
+
+<p>&mdash;Et alors?... et alors?... s'écria Pickmann, qui
+avait subitement retrouvé son énergie.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, monsieur, nous allons être obligés de regagner
+les Canaries... et de nous réfugier dans le port de
+Santa-Cruz afin de réparer l'avarie... Cela demandera
+une huitaine de jours environ...</p>
+
+<p>&mdash;Huit jours! murmura Pickmann...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, au moins... à condition, toutefois, que nous
+puissions trouver des charpentiers qui exécutent immédiatement
+le travail...</p>
+
+<p>&mdash;Et si nous n'en trouvons pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce ne sont pas les charpentiers qui manquent
+à Santa-Cruz... mais ce port est très fréquenté!... Peut-être
+y a-t-il dans les cales d'autres bateaux que la tempête
+a endommagés... Dans ce cas, nous serions obligés
+d'attendre notre tour...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit sèchement Pickmann, en se reprenant
+la tête entre les mains.</p>
+
+<p>L'effort qu'il venait de faire l'avait anéanti, et il se<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">[367]</a></span>
+laissa retomber sur son divan, où il demeura inerte.
+
+<p>Comme personne ne lui adressait plus la parole, le
+capitaine se retira.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela ne vous semble pas louche? me
+demanda Mme Pickmann.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi non, répondis-je... Maître Ross est bien
+obligé de relâcher dans un port... Comme Santa-Cruz
+est le port le plus rapproché, c'est celui-là qu'il a choisi...
+Ne vous tourmentez pas... Reposez-vous, je reviendrai
+vous voir avant le déjeuner.</p>
+
+<p>J'avais déjà la main sur le bouton de la porte, quand
+Pickmann lança d'une voix pâteuse:</p>
+
+<p>&mdash;Rien... à part ça, Colombo?</p>
+
+<p>&mdash;Non... rien...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez toujours pas vu <i>l'autre</i> passager?</p>
+
+<p>&mdash;Vous y tenez, décidément...</p>
+
+<p>&mdash;Cherchez bien... car je suis sûr...</p>
+
+<p>Une violente nausée l'empêcha de continuer.</p>
+
+<p>&mdash;Ce pauvre homme, dit Mme Pickmann, voyez
+comme il est malade... Vous ne connaissez pas un remède
+contre le mal de mer, mon bon Colombo... Je souffre
+horriblement, moi aussi... c'est affreux... Ce mauvais
+temps ne va donc pas cesser!</p>
+
+<p>&mdash;Couchez-vous, dis-je... dans une heure je vous
+apporterai du thé... D'ailleurs, nous serons bientôt en
+eau calme...</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... lorsque nous aurons atteint le port de
+Santa-Cruz...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>Mme Pickmann ne paraissait pas convaincue... Elle
+eût voulu sans doute m'interroger encore, mais les forces
+lui manquèrent, et elle se laissa tomber sur le divan, à
+côté de son mari...</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch42" id="ch42"></a>XVIII</h2><span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">[368]</a></span>
+
+<h5>OU JE MURIS MON PLAN</h5>
+
+
+<p>J'allai retrouver Zanzibar qui préparait en chantant
+une horrible mixture destinée à l'équipage.</p>
+
+<p>&mdash;Ti sais pas, dit-il... Bateau retourni Canaries...
+Ça bon, Canaries... plein de bananes... moi m'en coller
+plein le fisil... Là-bas, chez nous, bananes plus jolies
+encore, ti verras ça si ti viens avec moi... et pis beaucoup
+de dattes aussi... et noix de coco... tout plein... tout
+plein... Ti verras, Colombo, ti verras...</p>
+
+<p>Je n'écoutais point... Trop de pensées, pour l'instant,
+se heurtaient dans ma tête... Ce qui m'inquiétait surtout,
+c'était cette escale que nous allions être obligés de faire
+à Santa-Cruz... Toutes mes combinaisons, tous mes projets
+s'effondraient soudain... ou étaient pour le moins
+retardés...</p>
+
+<p>Quelles nouvelles complications allaient surgir encore?</p>
+
+<p>Ah! décidément, je n'étais pas au bout de mes peines...</p>
+
+<p>Jamais je n'ai tant réfléchi que pendant les six heures
+que le <i>Sea-Gull</i> mit à atteindre Santa-Cruz. Et ces
+réflexions, comme on le verra bientôt, ne furent pas inutiles.
+Mon imagination un peu endormie depuis quelque
+temps s'était brusquement réveillée et avait échafaudé
+tout un scénario qui eût certainement émerveillé
+Allan Dickson. Cet homme qui m'avait tant fait souffrir,
+puisque c'était à cause de lui que j'avais tâté du «Tread
+Mill», allait sans doute devenir ma Providence...</p>
+
+<p>Mais n'anticipons pas... J'estime que lorsque l'on écrit<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">[369]</a></span>
+ses mémoires, on doit classer par ordre tous les événements
+qu'on y relate, et donner à chacun l'importance
+et la place qu'il convient. J'ai lu beaucoup de mémoires,
+dans ma vie: les Confessions du grand Jean-Jacques,
+les Mémoires du Chevalier de Grammont, ceux de Chateaubriand
+et de l'inimitable Berlioz, mais tout en admirant
+ces chefs-d'&oelig;uvre, je trouve que leurs auteurs, et
+M. de Chateaubriand surtout, ont trop insisté sur certains
+détails, qui eussent certainement gagné à être un
+peu écourtés... Je ne doute pas que cette appréciation
+d'un cambrioleur ne fasse sourire certains critiques, mais
+chacun juge à sa façon... avec son bon sens. Ce que
+j'apprécie surtout dans les mémoires, c'est la franchise.
+Or, à part Rousseau qui a tout avoué (même les choses
+les plus <i>schocking</i>) je suis obligé de reconnaître que les
+autres mémorialistes se sont un peu trop flattés, et n'ont
+pas hésité à allonger leur récit, pour nous faire
+mieux savourer les beautés de leur éloquence, et les brillantes
+qualités dont les avait doués la nature.</p>
+
+<p>Je n'ai point l'outrecuidance de me comparer à ces
+maîtres, mais j'ai le mérite de ne rien céler de mes
+défauts et de ne point me regarder dans un miroir avec
+trop de complaisance. Je dis ce qui est, un peu brutalement
+parfois, et ne me fais jamais meilleur que je ne
+suis; j'ai le malheur d'être un triste individu et j'ai le
+courage de l'avouer.</p>
+
+<p>Combien consentiraient à en faire autant?... Qu'on me
+pardonne encore cette petite digression, mais elle était,
+je crois, nécessaire, ne serait-ce que pour rappeler à mes
+lecteurs qu'Edgar Pipe leur livre sa vie tout entière,
+comme à des juges impartiaux. Puisse l'aveu que je fais
+de mes fautes me valoir quelque pitié de la part de ceux
+qui n'ont jamais cessé de suivre la belle ligne droite de
+l'honnêteté, et que l'amour du travail a préservés des
+«écarts» dont je me repens aujourd'hui...</p>
+
+<p>Le <i>Sea-Gull</i>, sous son grand foc et sa voile d'artimon,
+filait en tanguant vers les Canaries. Il avait marché plus<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">[370]</a></span>
+vite que nous ne nous y attendions, car avant la nuit il
+mouillait en rade de Santa-Cruz, en face de Ténériffe.</p>
+
+<p>L'île de Ténériffe réunit, grâce à ses vallées, à son
+plateau et à ses côtes, tous les genres de température,
+excepté celle de l'hiver. Beaucoup d'Anglais préfèrent
+même le séjour de Ténériffe à celui de l'Italie, aussi
+Santa-Cruz est-elle très fréquentée. J'eus l'occasion de le
+constater, car le capitaine Ross, dès que nous fûmes
+stabilisés sur nos ancres, fit armer le canot et m'envoya
+à terre avec quelques matelots pour chercher des provisions.</p>
+
+<p>La ville me parut agréable.</p>
+
+<p>Ses rues droites, larges, aérées, ont des trottoirs pavés
+de pierres rondes et inégales que bordent des dalles de
+lave. On rencontre là nombre d'étrangers: des négociants
+des différentes parties du monde que distingue leur
+costume national.</p>
+
+<p>Après avoir fait nos achats, nous nous offrîmes quelques
+«chiroutes» et plusieurs verres de vin de Madère,
+puis nous regagnâmes le bord.</p>
+
+<p>Cette petite promenade n'avait pas été inutile. Elle
+m'avait permis de jeter un coup d'&oelig;il sur le port où
+de nombreux bâtiments, les uns chargés de bananes, les
+autres de tonneaux de vin, s'apprêtaient à prendre le
+large. Je vis aussi deux ou trois vapeurs dont l'un, qui
+portait le pavillon espagnol, allait se mettre en route pour
+Cadix, ainsi que me l'apprit un marin anglais qui fumait
+sa pipe à l'ombre d'une véranda, devant un flacon de
+whisky.</p>
+
+<p>Dès que j'eus rallié le <i>Sea-Gull</i>, et rendu compte de
+ma mission à Maître Ross, j'allai porter à M. et
+Mme Pickmann le repas qu'avait préparé Zanzibar.
+Je les trouvai complètement remis de leur malaise. Ils
+avaient fait toilette, et semblaient m'attendre avec impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon bon Colombo, s'écria Mme Pickmann
+dès que j'entrai dans la salle à manger, quelle aventure!<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">[371]</a></span>
+Jamais je n'aurais cru que le mal de mer pût rendre si
+malade... Si cela devait recommencer, j'aimerais mieux
+débarquer tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Libre à vous, répondis-je... la ville est curieuse à
+visiter... et si vous voulez, après déjeuner, aller vous
+dégourdir un peu les jambes...</p>
+
+<p>&mdash;Non... répondit sèchement Pickmann... D'ailleurs,
+je ne me sens pas bien...</p>
+
+<p>Il s'assit avec sa femme devant la table où je venais
+de déposer un plat de poisson, et demanda soudain:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce anglais, Santa-Cruz?</p>
+
+<p>J'eus peine à réprimer un sourire devant tant d'ignorance.</p>
+
+<p>&mdash;Non... répondis-je... c'est une possession espagnole...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui... c'est vrai... je ne sais où j'avais la
+tête... J'espère qu'on ne va pas venir à bord opérer une
+visite, au moins?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je n'en sais rien... mais il est plus que
+probable que, lorsque nous serons amarrés à quai, la
+douane fera son apparition.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! nous n'allons pas demeurer en rade?</p>
+
+<p>&mdash;Non... dans quelques heures, nous allons gagner
+le port... c'est nécessaire... on ne peut pas «réparer»
+en pleine mer...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sûr de ce que vous dites, Colombo?</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>Pickmann lança un coup d'&oelig;il à sa femme qui ne
+broncha pas.</p>
+
+<p>Il y eut un silence, puis il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Bah! la douane se contentera d'examiner les
+bagages... les grosses malles, les caisses. Je ne pense pas
+qu'elle ouvre les valises et les sacs à main...
+
+<p>&mdash;Qui sait? Les douaniers prennent parfois plaisir
+à ennuyer le monde... Ce sont des êtres maussades qui,
+furieux de voir les gens voyager et se payer des distractions,
+quand eux demeurent rivés à leur poste, se vengent<span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">[372]</a></span>
+en soumettant le touriste à une foule de formalités qu'ils
+compliquent à plaisir. J'ai connu un douanier anglais, du
+nom de Nasty, qui n'était jamais si heureux que lorsqu'il
+avait obligé une dame à déballer toutes ses toilettes, et
+jusqu'à son linge le plus intime.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, nous ne faisons pas de contrebande...
+Si on nous a laissés partir d'Angleterre, c'est que nous
+étions en règle avec la douane...</p>
+
+<p>&mdash;Avec la douane anglaise, oui... mais ici, n'oubliez
+pas que nous sommes en Espagne.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Mme Pickmann, pour que ces messieurs
+du Custom-House n'aient pas le plaisir de chiffonner
+mes toilettes, je vais les étaler dans cette pièce.</p>
+
+<p>Mme Pickmann exagérait évidemment quand elle parlait
+de ses toilettes, car sa garde-robe, comme la mienne,
+n'était pas des mieux «fournies».</p>
+
+<p>Elle possédait en tout et pour tout une cape de drap
+noir, ornée d'arabesques grenat, un costume tailleur, une
+jupe foncée et quelques corsages aux tons criards. Quant
+à son mari, il n'avait que deux pauvres complets, celui
+qu'il portait tous les jours et un autre de teinte verdâtre,
+accroché dans une armoire. Et quels complets! grand
+Dieu!... Ils eussent tout au plus convenu à Bill Sharper
+ou à Manzana.</p>
+
+<p>Comme on voyait bien que ces gens-là étaient dans
+une purée noire avant le coup qui devait les enrichir!...
+Tout ce qu'ils possédaient était neuf: malles, habits,
+linge, bottines... Ils s'étaient renippés vivement, au décrochez-moi
+ça, pressés qu'ils étaient de quitter Londres.</p>
+
+<p>Il était même assez extraordinaire qu'ils fussent parvenus
+à fuir, puisque, avant leur embarquement, les journaux
+avaient déjà parlé d'eux... L'affaire avait fait beaucoup
+de bruit, beaucoup plus de bruit que celle du
+Régent, car les journaux français (que j'avais lus avec
+la plus grande attention) n'avaient pas soufflé mot de
+la disparition de <i>mon</i> diamant.</p>
+
+<p>A quoi devais-je attribuer ce silence? Etait-ce un<span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">[373]</a></span>
+piège? Espérait-on ainsi donner confiance au voleur et
+le pincer plus facilement? Je crois plutôt que l'administration
+du musée du Louvre, après avoir prévenu la
+police, avait jugé inutile d'ébruiter un vol qui devait la
+«gêner» un peu, et qu'en attendant l'arrestation du
+coupable elle avait remplacé le Régent par un bouchon
+de carafe quelconque.</p>
+
+<p>Tout en mangeant, Pickmann et sa femme continuaient
+de bavarder, mais on les sentait inquiets. Je m'efforçai
+d'ailleurs d'augmenter cette inquiétude. Cela faisait partie
+du plan que j'avais élaboré... Je dosais mes effets,
+avec l'habileté d'un Allan Dickson qui s'apprête à confondre
+un malfaiteur.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! qu'avez-vous à craindre, fis-je d'un petit
+air sournois, vos papiers sont en règle, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... certes... très en règle, bégaya M. Pickmann
+en devenant rouge comme un piment.</p>
+
+<p>&mdash;Alors... tout est pour le mieux...</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, les douaniers ne nous demanderont pas
+nos papiers...</p>
+
+<p>&mdash;Les douaniers... non, mais les gens de police.</p>
+
+<p>&mdash;Les gens de police! Ont-ils le droit de pénétrer ici?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas?</p>
+
+<p>Pickmann sursauta:</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne suis pas un malfaiteur! s'écria-t-il...
+je...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, calmez-vous... y a-t-il là de quoi se
+monter?... Vous êtes un honnête homme, vous avez des
+papiers... Que pouvez-vous craindre?</p>
+
+<p>&mdash;Rien... rien, assurément... Mais je me rappelle
+maintenant que je n'ai pas fait viser nos passeports...</p>
+
+<p>&mdash;On ne les examinera pas à la loupe. Il suffira
+de les présenter, et si on s'apercevait, par hasard, qu'ils
+n'ont pas été timbrés au départ, vous diriez qu'en Angleterre
+certains personnages connus sont dispensés de cette
+formalité... Est-ce que vous croyez que M. Lloyd George
+lorsqu'il va de Londres à Cannes ou à Paris fait chaque<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">[374]</a></span>
+fois viser ses passeports?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas M. Lloyd George.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez être un homme de qualité quand
+même... Il y a à Londres beaucoup de Pickmann... Il
+en existe même un qui, si je ne me trompe, est allié à
+la famille de Connaught... Ne seriez-vous pas celui-là?</p>
+
+<p>&mdash;Non...</p>
+
+<p>Mme Pickmann qui, jusque-là, était demeurée silencieuse,
+ce qui me surprenait fort, crut devoir ajouter:</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes des gens de modeste condition...
+
+<p>Je le voyais bien, parbleu! elle n'avait pas besoin de
+le dire.</p>
+
+<p>Décidément, ils étaient plus stupides encore que je
+ne le supposais, et j'avais la partie belle avec eux.</p>
+
+<p>Comme ils s'étaient un peu rassurés, je crus devoir,
+avant de les quitter, leur donner un premier «coup d'assommoir».</p>
+
+<p>&mdash;Ah! à propos, fis-je d'un air distrait, vous me
+souteniez l'autre jour qu'il y avait à bord de ce bateau
+un personnage mystérieux... Eh bien! c'est vous qui aviez
+raison...</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez vu? demanda Pickmann, d'une voix
+tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Il y a une heure à peine.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit plus tôt?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y ai pas songé...</p>
+
+<p>&mdash;Comment est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Grand... entièrement rasé... assez élégant, ma
+foi... Il me semble avoir déjà vu cette tête-là quelque
+part... à Londres, probablement...</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui! lança imprudemment Mme Pickmann.</p>
+
+<p>Je la regardai.</p>
+
+<p>Pour expliquer le trouble qui l'agitait, elle ajouta en
+me prenant le bras:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, mon bon Colombo... Puisque vous êtes
+un ami, nous pouvons tout vous dire... Eh bien!... cet<span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">[375]</a></span>
+homme est un de nos parents...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Oui... un affreux gredin qui nous a joué des tours
+pendables, et qui veut aujourd'hui s'emparer de notre
+fortune... Il est capable de tout, même de nous assassiner...</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien... Je suis là.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pourriez-vous, demanda Pickmann, le faire
+expulser du bateau par le capitaine?... Si Maître Ross
+arrive à nous en débarrasser, d'une façon ou d'une autre,
+il y a mille livres pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Non... c'est moi qui vous en débarrasserai...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon cher Colombo... que vous êtes gentil!...
+Alors, les mille livres seront pour vous... Je vous le promets...
+Voulez-vous un acompte?</p>
+
+<p>&mdash;Non... j'ai confiance en vous.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment nous en débarrasserez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Mais d'une façon bien simple... En lui faisant
+piquer une tête par-dessus bord.</p>
+
+<p>Mme Pickmann se jeta dans mes bras, et me serrant
+à m'étouffer:</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! s'écria-t-elle... au moins vous,
+vous êtes un homme!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, approuva Pickmann... et un homme de décision...
+mais prenez garde... le gaillard est habile... Et
+que dira le capitaine quand il s'apercevra de la disparition
+de ce passager?</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, je saurai m'y prendre... On
+croira à un accident... Il paraît que cet homme, qui reste
+tout le jour enfermé dans sa cabine, se promène, la nuit,
+sur le pont. Je me dissimulerai derrière le rouf et, au
+moment où il ne s'y attendra pas, je me précipiterai sur lui,
+et l'enverrai par-dessus le bastingage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela! c'est cela! fit Pickmann en battant
+des mains... par-dessus le bastingage... Ah! décidément,
+Colombo, vous êtes notre providence!... Et, tenez... ce<span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">[376]</a></span>
+n'est pas mille livres que je vous donnerai... mais deux
+mille... oui, deux mille, ma parole d'honneur.</p>
+
+<p>Je pris congé des Pickmann, éc&oelig;uré. Décidément, ces
+gens-là étaient d'affreuses canailles, et je n'avais plus à
+les ménager.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch43" id="ch43"></a>XIX</h2><span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">[377]</a></span>
+
+<h5>«ALEA JACTA EST»</h5>
+
+
+<p>Le soir même, le <i>Sea-Gull</i> entrait dans le port de
+Santa-Cruz, et s'amarrait à quai, en face d'un dock.
+Après l'allumage des feux de position, Maître Ross nous
+réunit tous et nous adressa le petit speech suivant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, sans doute, que nous allons demeurer
+ici une huitaine... peut-être plus... Nous allons donc profiter
+de cette relâche pour briquer le pont, et faire les
+cuivres. Il faudra aussi laver les voiles et, quand la toilette
+de l'extérieur sera faite, nous nous occuperons de
+l'entrepont et de la cale. Je ne veux point cependant
+vous traiter en esclaves. Je suis un brave homme, moi,
+et tous mes matelots sont mes enfants... Je vais établir
+un roulement... Un jour, ce sera la bordée de tribord
+qui sera libre, un autre jour, celle de bâbord... Seulement,
+je vous préviens, celui qui rentrera en état d'ivresse
+sera bouclé jusqu'à l'appareillage... Quant aux cuisiniers
+(et il désigna Zanzibar et moi), ils seront exempts de service
+un jour sur deux, à tour de rôle... Ceux qui voudront
+toucher une avance sur leur décompte n'auront
+qu'à venir me trouver... Je sais ce que c'est que s'amuser,
+j'ai été jeune, moi aussi... Rompez, mes enfants.</p>
+
+<p>Je n'avais jamais vu le capitaine Ross si aimable...
+Je crois qu'il avait peur que quelques-uns de ses marins
+ne le quittassent pour s'engager sur un «bananier». Les
+engagements contractés à bord du <i>Sea-Gull</i> n'avaient
+pas été visés par l'Inscription maritime, et il n'avait,<span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">[378]</a></span>
+par conséquent, aucun moyen de retenir ses hommes.</p>
+
+<p>Je trouvai Zanzibar désolé. Il se faisait une fête, le
+pauvre nègre, de descendre à terre avec moi pour «rigoli
+un pitit peu», et voilà que le capitaine nous consignait
+l'un après l'autre à la cuisine. Cette décision n'était pas
+pour me déplaire, car j'avais besoin d'être seul, aussi
+bien à bord qu'à terre. Le grand coup que je méditais
+devait être préparé en secret. Zanzibar ne m'eût pas trahi,
+cela était certain, mais il m'eût gêné, et j'étais heureux
+de me sentir libre.</p>
+
+<p>Il était facile maintenant d'aller à terre... Il suffisait
+pour cela de franchir la passerelle qui reliait le navire
+au quai. Je n'abusais cependant point des «sorties»,
+car je craignais que, pendant mon absence, mes deux
+Pickmann ne commissent quelque imprudence.</p>
+
+<p>Chaque fois que je les voyais, ils me demandaient si
+j'avais aperçu le passager qu'ils désignaient maintenant
+sous le nom de Dickie, et sur lequel ils me fournirent un
+tas de renseignements stupides. Ne fallait-il point qu'ils
+parussent documentés sur ce parent scélérat qui convoitait
+leur fortune?</p>
+
+<p>Et les niais se figurant que je «donnais dans le panneau»,
+comme on dit vulgairement, me bourraient le
+crâne avec ardeur. Ils allaient même un peu fort, surtout
+Mme Pickmann, qui s'était prise pour moi d'une chaude...
+trop chaude amitié et m'embrassait avec une passion vraie
+ou simulée dès que je me trouvais seul avec elle.</p>
+
+<p>Allait-elle me proposer aussi d'assassiner son mari?
+Ma foi, je commençais à le croire.</p>
+
+<p>Mme Pickmann était certes une assez jolie brune, bien
+qu'elle fût déjà un peu marquée, mais elle ne «m'inspirait»
+guère car j'aime les femmes avec lesquelles on
+peut encore causer, quand on a fini de rire, et la conversation
+de cette opulente lady était d'une banalité désespérante.
+Son mari lui était certainement supérieur, quoiqu'il
+n'eût rien d'un intellectuel. C'était un gros roublard,
+capable de rouler certaines gens, mais absolument sans<span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">[379]</a></span>
+défense lorsqu'il se trouvait en face de quelqu'un qui le
+dominait. Il était, de plus, dépourvu de sens moral, on
+en a eu la preuve. Trop lâche pour se débarrasser d'un
+ennemi, il n'hésitait pas à payer pour le faire supprimer.
+J'avais éprouvé, je l'avoue, quelque pitié pour lui, en le
+voyant effaré, larmoyant, tassé dans son fauteuil comme
+un impotent, mais à présent, il me dégoûtait, et sa vue
+même m'était odieuse.</p>
+
+<p>Heureusement que j'allais bientôt lui tirer ma révérence.</p>
+
+<p>En attendant que tous mes «préparatifs» fussent
+terminés, je continuais de le terroriser en lui parlant du
+passager imaginaire, ce Dickie qui faisait, paraît-il, le
+déshonneur de la famille Pickmann.</p>
+
+<p>Chaque matin, je lui rendais compte des faits et gestes
+de Dickie... Tantôt, je l'avais aperçu en ville, tantôt je
+l'avais surpris rôdant dans la coursive d'entrepont.</p>
+
+<p>&mdash;Ce misérable, me dit un soir Pickmann, a dû
+s'entendre avec le capitaine, et lui promettre une forte
+prime...</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, répondis-je...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, ce Ross serait un affreux gredin... J'ai
+bien envie de le faire appeler et de lui demander de quel
+droit il a accepté un étranger sur un bateau qui m'appartient
+pour deux mois encore...</p>
+
+<p>&mdash;Gardez-vous en bien... Si vous voulez tout compromettre,
+vous n'avez que ça à faire... Au lieu d'avoir un
+ennemi, vous en aurez deux à bord, et, ma foi, je ne
+réponds plus de rien...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Colombo a raison, intervint Mme Pickmann,
+ce serait la dernière des gaffes... Laisse donc agir
+Colombo... C'est un homme intelligent, lui, et qui a
+de la décision.</p>
+
+<p>Certes, j'avais de la décision, elle allait bientôt s'en
+apercevoir! Cependant, il fallait se hâter. Le capitaine
+Ross avait eu la chance de trouver un mât de goélette qui,
+une fois raboté à sa base, s'adapterait parfaitement dans<span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">[380]</a></span>
+l'emplanture de l'ancien, et sous deux jours au plus tard,
+le <i>Sea-Gull</i> serait en état de reprendre la mer.</p>
+
+<p>Le lendemain (c'était mon tour de sortie), je fis dans
+une boutique de Santa-Cruz achat d'un revolver d'occasion,
+puis me rendis sur le quai, à un endroit où l'on
+procédait au chargement des bananes. Il y avait là deux
+vapeurs espagnols: la <i>Dona-Isabelle</i> et le <i>Pescador</i>...
+J'appris par un homme d'équipage, un Anglais comme
+moi, que ces deux bateaux se rendaient à Cadix, et que
+l'équipage de l'un, le <i>Pescador</i>, n'était pas au complet.
+Je me fis présenter au capitaine, un gros homme à la
+figure couturée de cicatrices, et qui baragouinait un peu
+d'anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Il me faut un soutier, un graisseur et un aide-chauffeur,
+me dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je puis, répondis-je, remplir l'office de soutier...</p>
+
+<p>&mdash;Je le pense bien, dit-il en riant... ce n'est pas un
+métier qui exige un long apprentissage... Nous partons
+vendredi, c'est-à-dire dans trois jours... Apportez-moi vos
+papiers au moment de l'appareillage... Soixante-quinze
+pesetas par semaine... Ça vous va?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Bien... entendu... Au revoir!...
+
+<p>J'étais «embarqué». Il ne me restait plus qu'à trouver
+des papiers, mais j'espérais bien m'en procurer à bord
+du <i>Sea-Gull</i>. Il me suffirait pour cela d'aller faire une
+petite «perquisition» dans le gaillard d'avant.</p>
+
+<p>Cette nuit-là, je dormis mal. Le plan que j'allais mettre
+à exécution était des plus audacieux, et aussi des plus délicats.
+Il s'agissait de ne rien laisser au hasard. Je répétai
+mentalement plus de dix fois la scène que j'allais
+jouer dans quelques heures, car j'avais appris en
+revenant à bord que le <i>Sea-Gull</i>, complètement réparé,
+se remettrait en route le lendemain dans l'après-midi.
+A côté de moi, Zanzibar ronflait comme un orgue, et
+j'enviai la sérénité de ce bon nègre. Moi, j'allais me
+relancer dans l'aventure, et Dieu seul savait comment<span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">[381]</a></span>
+tout cela finirait.</p>
+
+<p>Vers le matin, je m'assoupis, et dormis une heure environ,
+mais quand je m'éveillai (j'ai toujours eu le réveil
+triste), je vis tout en noir... Je n'avais plus aucune confiance
+en moi, et une crainte que le raisonnement n'arrivait pas
+à vaincre me revenait continuellement à l'esprit.</p>
+
+<p>Je me levai, et après avoir bu un thé fortement additionné
+d'alcool, je retrouvai un peu d'énergie.</p>
+
+<p>&mdash;Ti pas bien gai ci matin, me dit le brave Zanzibar...
+Ti pas content quitti Santa-Cruz... Ti malade, peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Non... mais j'ai mal dormi.</p>
+
+<p>&mdash;Mi trop ronfli, s'pas? Ti fallait siffli, si ronflais
+trop fort...</p>
+
+<p>Le bon Zanzibar avait une mine piteuse, mais sa gaîté
+naturelle reprit bien vite le dessus, et il s'efforça, par
+mille contorsions grotesques, de me dérider un peu.</p>
+
+<p>Je m'étais attaché à ce brave garçon, et cela me faisait
+de la peine de l'abandonner. J'eus un moment l'idée de
+l'emmener avec moi, mais j'y renonçai... Seul, j'aurais
+sans doute bien du mal à me tirer d'affaire, mais avec
+un nègre pour compagnon, je risquais de compromettre ma
+manière qui est, on le sait, de «passer inaperçu».</p>
+
+<p>Pendant deux heures, j'errai comme une âme en peine
+dans la coursive d'entrepont, puis, profitant d'un moment
+où les hommes étaient réunis en haut pour l'appareillage,
+je me glissai dans le gaillard d'avant. Il y avait là une
+dizaine de hamacs roulés sur leurs garcettes, et, en face
+de ces hamacs, le long de la cloison, des boîtes de bois
+noir portant toutes une étiquette, et dans lesquelles les
+matelots serraient leurs effets de petit équipement et leurs
+papiers.</p>
+
+<p>Sur l'une de ces étiquettes, je lus un nom: Jim Corbett.
+J'ouvris la boîte qui était simplement fermée au moyen
+d'une petite lanière de cuir passée dans deux pitons, m'emparai
+des papiers de Corbett, que je mis vivement dans
+la poche de ma vareuse, et regagnai aussitôt la coursive.<span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">[382]</a></span>
+Il était temps. Déjà l'escalier du panneau avant craquait
+sous l'énorme poids de Cardiff.</p>
+
+<p>J'allai retrouver Zanzibar, qui était en train de préparer
+le déjeuner de l'équipage... et celui de M. et
+Mme Pickmann.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ti voilà, s'écria le nègre, ti sais, nous partir
+midi...</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? m'écriai-je... De qui tiens-tu ce
+renseignement?</p>
+
+<p>&mdash;De missié Cardiff... Li a dit faire déjeuner pour
+dix heures et demie...</p>
+
+<p>Je regardai l'heure au coucou de notre cabine. Il était
+neuf heures vingt. Je m'habillai à la hâte, car j'étais
+encore en tenue de corvée, puis, quand je fus prêt, je
+pris un flacon de rhum, remplis deux petits gobelets d'étain
+que je pris sur une étagère, et dis à Zanzibar:</p>
+
+<p>&mdash;A ta santé! mon vieux...</p>
+
+<p>&mdash;A la tienne! missié Colombo, répondit le brave
+nègre en me regardant avec étonnement... Ti bois beaucoup
+de rhum aujourd'hui!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Zanzibar... car je me sens un peu malade,
+et j'ai besoin de me redonner du cran... beaucoup de
+cran...</p>
+
+<p>Nous trinquâmes. Zanzibar vida son gobelet d'un
+trait, le reposa sur la planchette placée à côté du fourneau,
+et me regarda longuement. On eût dit que le pauvre
+garçon devinait que j'allais le quitter...</p>
+
+<p>&mdash;Ti tout drôle, missié Colombo, me dit-il... ti
+devrais ti couchi un peu...</p>
+
+<p>Il était maintenant neuf heures et demie. Je m'assurai
+que mon revolver était toujours dans ma poche, tirai de
+mon carnet une carte que j'avais précieusement conservée,
+sans me douter qu'un jour elle me serait <i>si utile</i>, et je
+m'engageai dans le couloir cloisonné conduisant au logement
+de M. et Mme Pickmann.</p>
+
+<p>Devant la porte, je me recueillis un instant, puis je<span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">[383]</a></span>
+frappai.</p>
+
+<p>Ce fut Pickmann qui vint m'ouvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Colombo... mon cher Colombo, s'écria-t-il,
+quoi de neuf, ce matin?</p>
+
+<p>Sans répondre, je fermai la porte au verrou, puis tendant
+à Pickmann la carte d'Allan Dickson, cette carte
+que le grand détective m'avait remise naguère à la station
+de Waterloo, je prononçai, d'un ton solennel:</p>
+
+<p>&mdash;Richard Stone... au nom du Roi, je vous arrête!</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch44" id="ch44"></a>XX</h2><span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">[384]</a></span>
+
+<h5>UNE SCÈNE NAVRANTE</h5>
+
+
+<p>Pickmann se retint à un meuble pour ne pas tomber...
+Il voulut parler, mais les mots s'étranglèrent dans sa
+gorge...</p>
+
+<p>Ce fut sa femme qui, la première, parvint à articuler
+quelques paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Colombo... mon petit Colombo... Voyons... vous
+voulez plaisanter... vous savez bien que nous sommes
+d'honnêtes gens.</p>
+
+<p>&mdash;Richard Stone, répétai-je... au nom du Roi, je
+vous arrête...</p>
+
+<p>Pickmann se ressaisit:</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, pourquoi m'appelez-vous Richard
+Stone?... mon nom est Pickmann...</p>
+
+<p>&mdash;Richard Stone, répliquai-je (et j'appuyai sur les
+syllabes), inutile de nier... je sais tout... C'est vous le
+voleur de la Banque d'Angleterre... Je vous ai reconnu,
+quand vous vous êtes embarqué à Southampton... J'avais
+en poche votre signalement ainsi que celui de votre maîtresse...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, se récria la femme, je suis l'épouse légitime
+de M. Pickmann.</p>
+
+<p>Je crus inutile de répondre... Posant ma main gauche
+sur l'épaule de Richard Stone, je repris, en enflant la
+voix:</p>
+
+<p>&mdash;Préparez-vous à me suivre... Mais auparavant,
+veuillez me remettre les clefs de vos malles...</p>
+
+<p>&mdash;Voici, fit Stone d'une voix blanche, en me tendant<span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[385]</a></span>
+un trousseau de clefs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien... passez devant moi... et vous aussi,
+madame...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon petit Colombo, gémit la triste compagne
+du voleur.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a plus de Colombo, répondis-je sèchement...
+vous avez devant vous M. Allan Dickson, détective...
+Allons, hâtons-nous...</p>
+
+<p>&mdash;C'est dégoûtant d'agir ainsi, murmura Mme Pickmann.</p>
+
+<p>&mdash;Il est encore plus dégoûtant, répliquai-je, en la
+regardant sévèrement, de s'approprier le bien d'autrui.</p>
+
+<p>Pickmann ne disait rien. Tout à coup, il fit un signe
+à sa femme, mais j'avais deviné leurs intentions: ils
+voulaient se jeter sur moi.</p>
+
+<p>Braquant sur l'homme le canon de mon revolver, je
+dis d'un ton sec:</p>
+
+<p>&mdash;A la moindre velléité de résistance, je vous tue sans
+pitié... c'est mon droit.</p>
+
+<p>Les Pickmann étaient atterrés.</p>
+
+<p>&mdash;Allons... ouvrez-moi vos malles!</p>
+
+<p>Nous étions maintenant dans la chambre à coucher.</p>
+
+<p>Il y avait là une armoire en pitchpin encastrée dans
+la cloison et formant placard.</p>
+
+<p>Mes anciens «amis» avaient maintenant une mine
+si bouleversée que, vraiment, ils me faisaient de la peine,
+mais ce n'était pas le moment de se laisser apitoyer... Il
+fallait mener cette affaire vite... et bien.</p>
+
+<p>Docilement, avec des gestes maladroits, l'homme sortait
+d'une malle de pauvres nippes toutes fripées, du linge
+commun, sans marque, et qui avait encore la raideur du
+neuf. La femme s'était jetée dans un fauteuil, et sanglotait,
+la tête entre les mains.</p>
+
+<p>J'étais de plus en plus ému devant cette détresse, et
+dus me faire violence pour continuer à jouer mon rôle...
+Ces gens, après tout, avaient été bons pour moi, ils me<span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[386]</a></span>
+considéraient comme leur ami, et je les avais trahis.</p>
+
+<p>Oh! argent! maudit argent! quelles vilenies tu nous
+fais parfois commettre!</p>
+
+<p>Les malles étaient vides... Pickmann&mdash;ou du moins
+Richard Stone&mdash;tourna vers moi une pauvre figure
+décomposée:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez... il n'y a rien, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Bon... les valises, maintenant...</p>
+
+<p>Les sanglots de la femme redoublèrent. Richard Stone,
+toujours à genoux sur le parquet, demeurait immobile.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... avez-vous entendu... répétai-je, vos
+valises!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai qu'une... elle contient seulement des
+papiers sans importance.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez-la.</p>
+
+<p>Le malheureux se mit debout. En chancelant, il se
+dirigea vers un coin de la pièce, et faisant glisser un
+rideau sur sa tringle, découvrit un petit réduit qui servait
+de cabinet de débarras. Il y avait là une valise toute
+neuve, une de ces valises en pégamoïd comme en ont
+les gens modestes qui vont en villégiature dans les «petits
+trous pas chers».</p>
+
+<p>Cependant Richard Stone ne parvenait pas à l'ouvrir.
+Je lui donnai un coup de main et arrivai assez facilement
+à faire jouer la serrure récalcitrante&mdash;l'habitude!...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'avais bien dit, murmura le malheureux
+Stone... elle ne contient que des papiers... et des faux-cols
+sales.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien... à l'autre...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle autre?</p>
+
+<p>&mdash;Mais votre mallette en peau de porc.</p>
+
+<p>Stone devint blême... sa bouche s'agita comme s'il
+mâchait du caoutchouc... Quant à sa femme, elle se
+laissa glisser de son fauteuil, et s'agenouilla en bégayant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Colombo!... pardon... monsieur Allan Dickson,
+ayez pitié de nous... Vous savez bien que nous ne sommes<span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">[387]</a></span>
+pas de méchantes gens... Nous vous l'avons prouvé...
+Nous avions pour vous beaucoup d'amitié... nous...</p>
+
+<p>&mdash;La mallette! fis-je d'un ton impératif... Si vous
+ne voulez pas me la remettre, je vais la prendre moi-même.</p>
+
+<p>Stone comprit que tout était perdu. Il s'exécuta.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fis-je, après avoir ouvert la mallette coffre-fort,
+voilà des papiers qui ressemblent joliment à des
+bank-notes... Mais vous en avez une vraie collection...
+<i>By God</i>, quand vous vous y mettez, Richard Stone...
+c'est pour de bon... Combien cela représente-t-il de livres?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais... balbutia le malheureux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous ne savez pas?... Eh bien! nous allons
+compter un peu... Si j'en crois les journaux, il doit y avoir
+là deux cent mille livres... Voyons... Vous avez eu soin
+de faire des liasses... c'est une bonne précaution... Richard
+Stone. On voit que vous avez l'habitude de manier des
+fonds... Si je ne me trompe, vous étiez sous-caissier adjoint
+à la Banque d'Angleterre... Ah! il est fort heureux que la
+banque n'ait pas plusieurs employés comme vous... car
+elle serait vite à sec... Permettez-moi de vous dire cependant
+que vous avez eu la main un peu lourde... Ne
+pouviez-vous vous contenter d'une vingtaine de mille
+livres?... Vous vous êtes dit sans doute que lorsque l'on
+prend on ne saurait trop prendre... mais vous avez fait
+un faux calcul... Le «trou» était vraiment trop considérable,
+aussi s'en est-on aperçu tout de suite... Il est vrai
+que vous eussiez «payé» autant pour vingt mille livres
+que pour deux cent mille... Cinq ans de «hard labour»
+pour le moins... plus peut-être, car on vous refusera certainement
+le bénéfice des circonstances atténuantes... Ah!...
+la cellule, le moulin de discipline!... le mal de mer n'est
+rien à côté de cela... Vous résisterez peut-être à la terrible
+vie de Reading... mais votre complice... quel sort
+sera le sien!... pauvre femme!</p>
+
+<p>Et, en disant ces derniers mots, je regardais d'un air
+attendri Mme Richard Stone, qui, debout, au milieu de
+la pièce, semblait ne plus avoir conscience de ce qui se<span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">[388]</a></span>
+passait.</p>
+
+<p>Pourtant, elle entendit ce que je venais de dire, un long
+frisson l'agita, elle poussa un cri rauque, et vint de
+nouveau se jeter à mes pieds, en bégayant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pitié!... monsieur... pitié!... Si vous nous
+arrêtez... c'est la mort pour mon mari et pour moi...</p>
+
+<p>Stone, ahuri, ne disait rien. Son regard était celui
+d'un fou.</p>
+
+<p>&mdash;Pitié! continuait la femme en m'embrassant les
+genoux... Nous sommes des misérables... et je me repens
+de ce que nous avons fait... Vous êtes, je le sais, obligé
+d'accomplir votre devoir, car vous êtes un honnête homme,
+vous, mais je vous en supplie... laissez-vous attendrir...
+Vous avez du c&oelig;ur, n'est-ce pas?... Vous ne voudriez
+pas envoyer à la mort deux pauvres êtres qui ont cédé
+à un moment de folie... Nous étions si malheureux, mon
+mari et moi!... Il se tuait à travailler pour arriver à peine
+à gagner de quoi nous faire vivre... J'avais beau faire
+mon ménage moi-même, dépenser le moins possible, il
+nous était impossible de joindre les deux bouts... On
+est si peu payé à la Banque d'Angleterre... Si les grands
+chefs s'allouent des traitements scandaleux, les pauvres
+petits employés comme mon mari ont des appointements
+dérisoires... Tenez, monsieur, vous ne le croiriez pas. Il
+y a quelques mois, j'ai été malade, eh bien! nous n'avons
+pas pu acheter des médicaments... c'est la vérité, je vous
+le jure... Richard souffrait, car c'est un brave homme que
+Richard... Un jour, il a perdu la tête... Alors... alors!
+Oh! c'est affreux!... Je vous en supplie, monsieur
+Dickson, au nom de l'amitié que nous avions pour vous
+quand nous vous considérions comme un simple matelot...
+épargnez-nous. Prenez-le, ce maudit argent... rendez-le à
+la Banque d'Angleterre, mais ne nous arrêtez pas... J'en
+mourrais... et Richard aussi...</p>
+
+<p>J'étais ému... je sentais mes yeux se mouiller... Quel
+homme ne se fût pas apitoyé devant une telle détresse?...
+J'avais honte de ma conduite à l'égard de ces malheureux<span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">[389]</a></span>
+que j'avais indignement trompés... C'était lâche ce que
+j'avais fait... c'était ignoble... Pour un peu, j'eusse tout
+avoué à ces pauvres gens, mais le sens pratique qui ne
+m'abandonne jamais, même dans les circonstances les
+plus graves, refréna le mouvement de générosité auquel
+j'étais près d'obéir... Moi aussi j'avais souffert... et j'allais
+souffrir encore si je ne profitais pas de l'occasion qui
+m'était offerte de m'enrichir enfin...</p>
+
+<p>Je relevai la femme, toujours prostrée à mes pieds,
+la regardai longuement, et laissai tomber ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez, madame, que je souffre autant que vous...
+Jamais, depuis que j'exerce le métier de détective, je
+n'ai été si troublé que je le suis en ce moment... Moi
+aussi, je m'étais attaché à vous, et j'ai hésité longtemps
+avant de me décider à accomplir ce que je considère
+comme mon devoir... Je vous plains, oui, je vous plains
+de tout mon c&oelig;ur... et, tenez, dussé-je un jour payer
+cher ce geste d'humanité, je consens...</p>
+
+<p>Richard Stone s'était approché. Sa femme m'embrassait
+les mains en bégayant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je savais bien que vous étiez bon... je savais
+bien que vous aviez du c&oelig;ur... monsieur Dickson...</p>
+
+<p>&mdash;Je consens, repris-je, presque à voix basse, en
+courbant la tête comme un homme écrasé par l'aveu qu'il
+va faire... je consens à vous sauver...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci!... merci!... s'écria Stone. Je vous
+dois plus que la vie... et tenez... cet argent... eh bien!
+je vous en donne la moitié... oui, la moitié... ce n'est pas
+trop, pour récompenser un tel service.
+
+<p>Je pris un air offensé:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'avez pas compris... et la proposition
+que vous me faites me blesse profondément... Je croyais
+que vous m'aviez mieux jugé...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon... fit Mme Stone... mon mari supposait...</p>
+
+<p>&mdash;Que j'étais un de ces individus que l'on peut
+acheter... il s'est grossièrement trompé... Si je cède en ce
+moment à la pitié, je ne saurais le faire au détriment<span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">[390]</a></span>
+de ma dignité... et ternir, par un acte indélicat, toute
+une vie d'honneur et de droiture. Les fonctions que
+j'exerce me mettent parfois dans des situations bien
+pénibles, et il me faut souvent une réelle volonté pour les
+remplir. Cependant, si je suis impitoyable quand je me
+trouve en présence de bandits professionnels, je sais aussi
+faire preuve d'indulgence à l'égard des malheureux qui,
+dans une heure d'égarement, ont commis une lourde
+faute...</p>
+
+<p>M. et Mme Stone me regardaient, anxieux.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie avec reconnaissance, dit Stone,
+en s'inclinant.</p>
+
+<p>Il ignorait où je voulais en venir, mais il avait quand
+même repris confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Dickson... nous vous remercions
+du fond du c&oelig;ur, ajouta la femme d'une voix sanglotante.</p>
+
+<p>Je conservais toujours un air grave, l'air qui sied à
+l'homme de police obligé d'accomplir une pénible mission.</p>
+
+<p>&mdash;Je dois, repris-je, après avoir réfléchi un instant,
+prendre avant tout les intérêts de ceux dont je suis le
+représentant... Or, ici, je représente la Banque d'Angleterre...
+Elle a été lésée... Deux cent mille livres manquent
+dans ses caisses... Vous me direz qu'elle est assez
+riche pour supporter une pareille perte, mais si l'on raisonnait
+ainsi, où irions-nous? grand Dieu!... Du moment
+que la Banque rentrera dans son argent, elle devra s'estimer
+satisfaite, mais la sanction sur laquelle elle compte
+pour inspirer à ceux qui seraient tentés de vous imiter
+une crainte que j'appellerai salutaire... cette sanction lui
+échappera. Il faut que vous disparaissiez à jamais...</p>
+
+<p>Stone roulait des yeux égarés.</p>
+
+<p>Je ménageais mes effets, comme l'avait fait avec moi
+Allan Dickson, et je crois que si le grand détective avait
+pu me voir et m'entendre, il n'eût rien trouvé à reprendre
+à ma façon de procéder. La leçon qu'il m'avait donnée&mdash;et
+qui m'avait coûté si cher&mdash;n'avait pas été inutile.</p><span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">[391]</a></span>
+
+<p>&mdash;Oui, Stone, repris-je... vous allez disparaître...
+Pour tout le monde, mais surtout pour la Banque d'Angleterre,
+il faut que vous soyez rayé du nombre des
+vivants...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, monsieur Dickson! s'écria le pauvre
+Stone effaré... vous voulez...</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi donc achever, voyons... Oui, il faut
+que vous disparaissiez... A partir de ce jour, vous n'existez
+plus... Je dirai qu'au moment où je me suis présenté pour
+vous arrêter, vous vous êtes donné la mort... et que votre
+femme affolée, s'est jetée à la mer... et s'est noyée, bien
+entendu... Voilà donc une première question réglée. Les
+voleurs ont, par le suicide, échappé à la Justice, mais reste
+la question d'argent. Si je vous enlève la totalité de la
+somme qui se trouve ici, il vous sera impossible de payer
+la location du <i>Sea-Gull</i>, et le capitaine vous fera arrêter...
+La police officielle s'emparera de l'affaire et le vol de la
+Banque reviendra sur l'eau... Vous serez jugés, condamnés,
+et je ne pourrai point vous sauver, cette fois... Donc,
+voici ce que j'ai décidé... Je rendrai à la Banque d'Angleterre
+cent cinquante mille livres, et vous en laisserai
+cinquante mille... Avec cela, vous pourrez vous tirer
+d'affaire, et mener au Brésil ou ailleurs, sous le nom de
+Pickmann, une petite vie tranquille...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci! merci! monsieur Dickson, s'écria
+Mme Stone en couvrant mes mains de baisers... Vous
+êtes un brave c&oelig;ur... Oui, cinquante mille livres nous suffiront...
+Nous avons des goûts modestes... vous le savez
+bien.</p>
+
+<p>Richard Stone me remerciait, lui aussi, et appelait sur
+ma tête toutes les bénédictions du ciel... Il alla prendre
+dans la mallette en peau de porc les cent cinquante
+mille livres que je devais rendre à la Banque d'Angleterre,
+et me les remit, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Voici, monsieur Dickson... Veuillez vérifier.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, j'ai confiance en vous... Au moment où
+je vous sauve la vie, vous ne voudriez pas me tromper, je<span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">[392]</a></span>
+suppose.</p>
+
+<p>Et j'enfouis les liasses dans les poches de ma vareuse,
+dans celles de mon pantalon, puis entre ma chemise et
+ma peau.</p>
+
+<p>Cela fait, je dis à mes deux voleurs:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, vous allez continuer à faire route pour
+le Brésil, à bord de ce bâtiment...</p>
+
+<p>&mdash;Et le capitaine... fit Stone... que dira-t-il?... Il sait
+que...</p>
+
+<p>&mdash;Le capitaine ne sait rien... Vous pensez bien que
+je n'ai pas été assez sot, quand je me suis présenté à lui,
+pour lui révéler le but exact de ma mission... J'avais en
+main un ordre du lord chief of Justice et de l'inspecteur
+principal de Scotland Yard... Cet ordre porte simplement
+ces mots: «Allan Dickson, détective accrédité auprès
+des autorités judiciaires du Royaume-Uni, est à la
+recherche d'un malfaiteur... Tous ceux à qui il montrera
+la présente sont invités à le seconder et au besoin à lui
+prêter main-forte»... Le capitaine a bien cherché à
+savoir quel était l'homme que je soupçonnais. Je me
+suis retranché derrière le secret professionnel.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, demanda Stone... que lui direz-vous en
+quittant ce bateau?</p>
+
+<p>&mdash;Je lui dirai que je croyais avoir découvert parmi
+les hommes de son équipage un récidiviste dangereux,
+mais que j'avais été trompé par une vague ressemblance...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous allez partir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... aujourd'hui même... et si là-bas, vous lisez
+les journaux, vous apprendrez un jour que la Banque
+d'Angleterre est rentrée en possession de cent cinquante
+mille livres...</p>
+
+<p>&mdash;Et comment expliquerez-vous la disparition des
+cinquante autres... celles que vous avez la générosité de
+me laisser?</p>
+
+<p>&mdash;Je dirai qu'au moment où vous vous êtes donné la
+mort, vous aviez déjà dépensé cet argent... que vous l'aviez
+perdu au jeu dans un casino quelconque... cela se voit<span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">[393]</a></span>
+journellement...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur Dickson... quelle reconnaissance nous
+vous devons, ma femme et moi... et si, un jour, vous venez
+au Brésil...</p>
+
+<p>&mdash;Il est possible que j'aille un jour vous rendre visite,
+car j'ai pour vous une réelle sympathie&mdash;je viens de
+vous le prouver d'ailleurs.&mdash;Puisse cette sympathie ne
+pas m'être funeste... Enfin!... La Banque recouvrera une
+partie des fonds volés... ce sera déjà quelque chose...
+Comme elle avait promis une prime de dix mille livres à
+celui qui retrouverait le voleur... ou l'argent, je toucherai
+cette prime... Ce sera ma commission dans cette affaire...
+et la Banque ne perdra donc que soixante mille livres au
+lieu de deux cent mille... Mais, attention! n'allez pas vous
+faire prendre... Voyez-vous que là-bas, en Angleterre, on
+ait les numéros des bank-notes volées...</p>
+
+<p>&mdash;Rien à craindre, répondit Stone... c'est moi qui,
+à la Banque, comptais les liasses, et les serrais ensuite
+dans les coffres... Je suis sûr qu'on ne possède pas les
+numéros des bank-notes...</p>
+
+<p>&mdash;Vous en êtes absolument sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... vous pouvez me croire.</p>
+
+<p>Cette réponse que j'avais provoquée à dessein me rassurait
+complètement.</p>
+
+<p>On entendait dans le navire des pas précipités, des
+coups de sifflet, des appels et un long grincement de
+poulies. Le <i>Sea-Gull</i> appareillait. Il était temps que je file.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, dis-je aux époux Stone... suivez bien exactement
+mes recommandations. N'oubliez pas que le moindre
+mot, la plus légère imprudence peuvent vous perdre. Si
+vous faisiez prendre, je ne pourrais plus rien pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous retournez en Angleterre? demanda Stone.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et le plus vite possible.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien heureux... Nous autres, nous voguons
+vers l'exil et nous ne reverrons jamais notre pays... c'est
+dur, croyez-le...</p>
+
+<p>&mdash;Le «hard labour» est encore plus dur... Allons,<span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">[394]</a></span>
+séparons-nous...</p>
+
+<p>Stone me serra la main et sa femme m'embrassa avec
+effusion.</p>
+
+<p>Je brusquai la séparation, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;De la prudence, continuez à vivre sur ce bateau
+comme vous l'avez fait jusqu'alors et... méfiez-vous du
+capitaine...</p>
+
+<p>J'allais sortir quand Stone me retint:</p>
+
+<p>&mdash;Et l'autre? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quel autre?</p>
+
+<p>&mdash;L'individu qui ne sort jamais de sa cabine et se
+promène la nuit sur le pont.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous en inquiétez pas, je l'emmène avec moi.
+Adieu!</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch45" id="ch45"></a>XXI</h2><span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">[395]</a></span>
+
+<h5>NOUVELLES INQUIÉTUDES</h5>
+
+
+<p>Au lieu de me diriger vers la cuisine où m'attendait ce
+pauvre Zanzibar, je montai sur le pont par l'escalier du
+panneau arrière, m'engageai sur la passerelle, et quittai
+pour toujours le <i>Sea-Gull</i>.</p>
+
+<p>Libre! j'étais libre!... Libre avec cent cinquante mille
+livres en poche... et un diamant qui en valait bien autant...
+J'étais certainement, à l'heure actuelle, l'homme le plus
+riche de Santa-Cruz.</p>
+
+<p>A peine sorti du <i>Sea-Gull</i>, j'allai m'installer sur un
+petit promontoire situé à gauche du port.</p>
+
+<p>De cet endroit, j'apercevais très distinctement le bassin
+où était encore amarré le bâtiment du capitaine Ross. Je
+voyais les hommes courir sur le pont et procéder à l'appareillage.
+Le <i>Sea-Gull</i> allait sortir sans se faire remorquer.
+On avait déjà hissé les focs et la voile d'artimon.</p>
+
+<p>Une demi-heure s'écoula, puis une heure...</p>
+
+<p>La goélette était toujours à quai, et la passerelle n'avait
+pas encore été enlevée.</p>
+
+<p>Que se passait-il donc?</p>
+
+<p>Les Stone auraient-ils parlé? Non. Cela était impossible...
+Ils avaient tout intérêt à se taire... Alors?...
+Peut-être s'était-on aperçu de mon absence et le capitaine
+me faisait-il rechercher? Je ne vivais plus...</p>
+
+<p>Enfin, les ailes blanches du <i>Sea-Gull</i> battirent au vent,
+et il glissa lentement le long du quai... Il allait prendre
+le large... Pourvu qu'il continuât sa route et ne s'arrêtât<span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">[396]</a></span>
+point en rade.</p>
+
+<p>Je le suivais d'un &oelig;il inquiet.</p>
+
+<p>Bientôt, il quitta le chenal et s'engagea en haute mer.</p>
+
+<p>A cette minute, je me sentis rassuré. On hissait les
+huniers et le «flèche» arrière... La brise était faible et
+le capitaine Ross étalait toute sa toile...</p>
+
+<p>Peu à peu, le <i>Sea-Gull</i> diminua, parut s'enfoncer dans
+la mer, et quand je n'aperçus plus à l'horizon que ses
+hautes voiles, je me mis à fredonner gaiement le <i>Britannia,
+Britannia rules the waves</i>, qui est, comme on sait, l'hymne
+de la marine anglaise. Maintenant, la goélette semblait
+s'être engloutie dans les flots... Richard Stone et sa femme,
+délestés de cent cinquante mille livres, voguaient vers
+le Brésil, terre hospitalière s'il en fût et l'une des plus
+belles contrées du monde.</p>
+
+<p>De quoi pouvaient-ils se plaindre?... Ils avaient de
+l'argent, et pourraient là-bas, filer une bonne petite existence,
+à l'ombre des palmiers, des bambous et des
+cacaoyers... Ils n'avaient qu'une chose à redouter: c'était
+que la police avisée par T.&nbsp;S.&nbsp;F. ne les arrêtât au débarcadère
+de Rio... Mais cela était peu probable... En tout
+cas, si on les arrêtait, qu'avais-je à craindre?... Rien...
+absolument rien... Qui donc les croirait quand ils affirmeraient
+qu'un détective leur avait «soulevé» cent cinquante
+mille livres?</p>
+
+<p>J'étais donc tranquille de ce côté... de l'autre, c'est-à-dire
+en ce qui concernait ma propre sécurité, je l'étais
+moins... J'allais de nouveau voyager, retourner en Europe,
+et Dieu seul savait quelles nouvelles surprises me réservait
+l'avenir... Il était à peu près certain que je ne rencontrerais
+plus Bill Sharper, ni Manzana... mais le hasard est si
+capricieux...</p>
+
+<p>Enfin, je verrais bien... Ma situation s'était, en tout
+cas, sérieusement améliorée, puisque j'étais maintenant
+en possession de cent cinquante mille livres... Mon diamant
+me devenait inutile... qu'en ferais-je à présent?
+Cependant, une nouvelle inquiétude ne tarda pas à m'envahir.</p><span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">[397]</a></span>
+
+<p>S'il était facile de dissimuler le Régent, il était beaucoup
+moins facile de dissimuler les liasses de bank-notes
+dont mes poches étaient remplies. J'étais littéralement
+bourré de billets. J'en avais partout, dans ma vareuse,
+dans mon pantalon, sur ma poitrine. Comment pourrais-je,
+avec un pareil chargement, remplir mes fonctions de soutier
+à bord du vapeur espagnol qui devait m'emmener à
+Cadix?</p>
+
+<p>Avant de descendre en ville, je m'efforçai de mieux
+«arrimer» sur mon individu le précieux «chargement»
+qui devait assurer mon existence future... Je glissai toutes
+mes bank-notes entre ma chemise de flanelle et ma peau,
+mais cela me donnait un tel embonpoint que je me vis
+de nouveau obligé de répartir ces jolis papiers dans mes
+poches.</p>
+
+<p>Décidément, il m'était impossible de m'embarquer avec
+ce matelas de bank-notes... Que faire?</p>
+
+<p>Jusqu'à la nuit, je demeurai sur le promontoire où je
+m'étais installé pour surveiller le départ du <i>Sea-Gull</i>.
+Quand l'obscurité se fit, assez brusquement, comme dans
+toutes les régions voisines des tropiques, je rentrai en ville.</p>
+
+<p>Je venais de changer complètement mes batteries... Au
+lieu de me diriger vers le port où m'attendait le vapeur
+espagnol, je m'acheminai vers un quartier où l'on voyait
+de nombreuses boutiques. Des gens vêtus de costumes
+bizarres circulaient dans les rues: il y avait là des Arabes,
+des nègres, des Chinois... et des Anglais, bien entendu,
+car il n'est pas un endroit du monde où l'on ne rencontre
+un fils de la fière Albion avec son Baedeker à la main.</p>
+
+<p>L'Anglais est un grand voyageur. Il est partout, excepté
+en Angleterre. Les Français, qui sont narquois, prétendent
+que nous voyageons beaucoup parce que notre pays manque
+de gaieté... et que nous allons chercher chez les autres
+ce que nous ne trouvons pas chez nous. C'est possible.</p>
+
+<p>J'ai dit plus haut que j'avais renoncé à m'embarquer
+comme soutier... J'avais une idée (on a pu remarquer que<span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">[398]</a></span>
+j'ai quelquefois des idées, et je crois que j'aurais pu faire
+un romancier). Or, cette idée, qui n'avait rien de génial,
+devait, si elle réussissait, me conduire enfin au port où je
+ferais ma dernière escale.</p>
+
+<p>Après avoir arrêté une chambre dans un hôtel espagnol
+tenu par un Bavarois, je fis emplette d'une belle valise
+en cuir, munie de solides serrures. Je rentrai à l'hôtel, mis
+mes bank-notes dans la valise, gardai celle-ci à la main,
+bien entendu, et me rendis dans divers magasins. J'achetai
+un veston gris à martingale avec plis dans le dos, une
+culotte bouffante, des bas de laine écossais, des souliers
+jaunes à larges semelles, une casquette de drap, un gilet
+en poil de chameau, des chemises de flanelle, et un
+manteau imperméable.</p>
+
+<p>Mes emplettes terminées, je réintégrai ma «cuarto»,
+me débarbouillai, et revêtis mon complet de touriste.</p>
+
+<p>Au restaurant où j'allai ensuite (toujours avec ma
+valise), je fis la connaissance d'un pasteur anglais, qui
+était venu aux Canaries rendre visite à un de ses parents.</p>
+
+<p>Ce révérend, qui était fort bavard, devint bientôt mon
+ami. Il m'apprit qu'il partait le lendemain pour Cadix.
+De là, il se rendrait à Madrid, pour assister à une course
+de taureaux; ensuite, il regagnerait l'Angleterre en traversant
+la France qu'il ne connaissait pas, et dont les nombreuses
+attractions excitaient sa curiosité.</p>
+
+<p>La compagnie de ce pasteur m'était précieuse. Il ne me
+manquait plus que des papiers, car je ne pouvais songer
+à utiliser ceux que j'avais dérobés à Jim Corbett...</p>
+
+<p>Je me les procurai assez facilement.</p>
+
+<p>Il y avait à côté de nous, à table, un gros Anglais qui
+buvait portos sur portos et qui ne tarda pas à être complètement
+ivre. Le pasteur et moi le reconduisîmes à son hôtel,
+et je ne manquai pas, durant le trajet, d'explorer les
+poches de ce brave compatriote. J'étais maintenant
+«nanti» et je pouvais présenter aux agents de police et
+aux employés du bateau «les papiers du colonel George<span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">[399]</a></span>
+Flick, né à Birmingham, le 16 octobre 1880, titulaire
+de l'ordre de la Couronne des Indes et de la Military
+Cross».</p>
+
+<p>La seule chose que j'eusse à craindre maintenant, c'était
+que cet intempérant colonel ne s'embarquât sur le même
+vapeur que moi, mais je me tiendrais sur mes gardes.</p>
+
+<p>Par bonheur, le pasteur et moi le retrouvâmes le lendemain
+au même restaurant, et il nous raconta sa mésaventure.
+J'appris aussi qu'il resterait encore à Santa-Cruz
+une quinzaine de jours... Je ne risquais donc pas de le
+rencontrer sur le bateau.</p>
+
+<p>Tout s'arrangeait au gré de mes désirs et je me sentais
+plus tranquille.</p>
+
+<p>J'employai la journée qui me restait à parcourir la ville,
+toujours en compagnie du révérend, qui devenait passablement
+rasoir.</p>
+
+<p>L'heure du départ arriva enfin. Je pris mes billets ainsi
+que ceux du pasteur (générosité qui me valut la bénédiction
+du brave homme) et n'eus à décliner ni mon nom ni celui
+de mon compagnon.</p>
+
+<p>A Santa-Cruz, on est moins formaliste qu'en Angleterre.
+Du moment que l'on paie, on ne vous demande pas qui
+vous êtes, ni d'où vous venez...</p>
+
+<p>Le paquebot sur lequel nous nous embarquâmes, s'appelait
+le <i>Velasquez</i>. Il était peint en bleu, un bleu cru, criard
+et commun qui eût fait hurler sans nul doute l'illustre
+parrain dont il avait pris le nom. Ses cabines étaient loin
+d'être confortables, mais quand on a, comme moi, habité
+des taudis infects, on ne se montre guère difficile.</p>
+
+<p>Cependant, à peine à bord, je compris qu'il me serait
+impossible de me promener continuellement avec ma
+valise à la main. Je ne pouvais pourtant pas la laisser
+dans ma cabine. Je pris dont le parti de simuler un
+malaise, et pendant les trois jours que dura la traversée,
+je demeurai couché. Le pasteur venait me voir, et le
+steward m'apportait mes repas.</p>
+
+<p>Nous atteignîmes enfin Cadix. Là, le révérend et moi<span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">[400]</a></span>
+nous nous séparâmes, et je pris aussitôt le train pour Algésiras.
+Je m'étais renseigné. Mon but était de gagner Gibraltar,
+et de prendre là le P.&nbsp;E.&nbsp;A.&nbsp;N.&nbsp;O., c'est-à-dire le
+<i>Péninsulaire Oriental</i> qui devait, en quarante-huit heures,
+me déposer à Marseille.</p>
+
+<p>Il y a, à Cadix, un petit chemin de fer que l'on appelle
+la «Tortuga» et qui vous conduit quelquefois à Algésiras...
+Je dis quelquefois, car il arrive que le train s'arrête
+en route. Sa machine est très vieille et s'essouffle facilement.
+Elle a besoin de continuelles réparations, que l'on
+exécute souvent durant le trajet. Les voyageurs sont alors
+obligés de descendre, et de camper dans la plaine, en attendant
+que la «Tortuga» puisse repartir. J'eus la chance
+de ne pas m'arrêter en route et j'arrivai assez rapidement
+à Algésiras, ville de douze mille habitants, devant laquelle,
+en 1801, l'amiral Linois vainquit la flotte anglaise. Une
+baie sépare Algésiras de Gibraltar, et on la traverse en
+une demi-heure environ, à bord d'une vedette.</p>
+
+<p>A Gibraltar, je me retrouvais chez moi, c'est-à-dire en
+Angleterre, et mon orgueil national qui venait d'être un
+peu humilié à Algésiras s'enflamma de nouveau devant
+le colossal rocher que nous avons transformé en forteresse,
+et qui commande l'entrée de la mer méditerranéenne.</p>
+
+<p>Pourquoi faut-il, hélas! que lorsque je me retrouve en
+territoire anglais, il m'arrive toujours quelque mésaventure?</p>
+
+<p>A Gibraltar, les difficultés commencèrent.</p>
+
+<p>D'abord, on nous demanda nos papiers, puis les douaniers
+visitèrent nos valises. J'eus beau affirmer que la
+mienne ne contenait rien qui fût <i>liable to duty</i>, on me
+força à l'ouvrir, et l'on s'imagine sans peine la stupéfaction
+du douanier quand il vit mon matelas de bank-notes. Il
+appela son chef qui ne fut pas moins étonné que lui, puis
+me posa quelques questions auxquelles je répondis avec
+mon aplomb habituel:</p>
+
+<p>&mdash;Cet argent est destiné au gouvernement anglais...<span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">[401]</a></span>
+Je suis le colonel George Flick, attaché d'ambassade...</p>
+
+<p>Les douaniers s'inclinèrent et me firent même des
+excuses, mais ce petit incident m'avait mis, comme on dit,
+la puce à l'oreille.</p>
+
+<p>Si je m'embarquais à bord du <i>Péninsulaire Oriental</i>, on
+me forcerait sans doute à ouvrir encore ma valise...</p>
+
+<p>J'avoue que je me trouvais bien embarrassé. Comme le
+<i>Péninsulaire</i> ne passait que le lendemain à quatre heures
+de l'après-midi, j'avais tout le temps de réfléchir. Je songeai
+à déposer une partie de ma fortune dans une banque
+de Gibraltar, et à conserver sur moi l'autre moitié, mais
+cette solution ne me satisfaisait point.</p>
+
+<p>Après m'être longtemps torturé l'esprit, je résolus de
+retourner à Cadix, et de prendre le train pour Madrid.</p>
+
+<p>Là, je m'embarquerais dans le Sud-Express et filerais
+sur Saint-Sébastien... Après... dame!... après, je verrais...</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch46" id="ch46"></a>XXII</h2><span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">[402]</a></span>
+
+<h5>OU TOUT COMMENCE A S'ARRANGER</h5>
+
+
+<p>Cependant, mon arrivée à Gibraltar avait déjà été
+signalée. Les douaniers avaient jasé, et le chef de police
+me faisait surveiller.</p>
+
+<p>Partout où j'allais, ma valise à la main, je voyais,
+derrière moi, un grand escogriffe, chaussé de sandales à
+semelles de paille. Je résolus de le semer, et y parvins
+assez facilement, puis je me réfugiai dans un café où se
+trouvaient réunis une dizaine de soldats anglais. J'y
+demeurai jusqu'à la nuit tombante, et réussis à m'embarquer
+dans la dernière vedette qui fait le service entre
+Gibraltar et Algésiras.</p>
+
+<p>A onze heures du soir, j'étais de nouveau à Cadix...
+Je pris une chambre dans un quartier populeux et, le lendemain,
+dès le lever du soleil, je sortais, ma valise à la
+main.</p>
+
+<p>Cadix est, ma foi, une fort jolie ville. Ses maisons
+badigeonnées de nuances claires sont plaisantes à voir, et
+je me suis laissé dire que ses habitants sont réputés pour
+leur amour du plaisir, leur vivacité, leur talent de repartie
+et aussi leur élégance... Le port est en relations d'affaires
+avec le monde entier et expédie surtout en Angleterre
+de nombreux minerais.</p>
+
+<p>Cette ville m'a beaucoup plu, et il est possible que
+j'y revienne un jour, avec Edith...</p>
+
+<p>Pauvre Edith! qu'était-elle devenue?</p>
+
+<p>Les quelques livres que je lui avais données lors de<span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">[403]</a></span>
+son départ devaient tirer à leur fin!...</p>
+
+<p>Brusquement, de sombres pensées m'envahirent... Le
+passé d'Edith défila devant mes yeux. Je la revis rôdant
+dans le Strand, surveillée par Manzana... arpentant le
+trottoir comme ces «street-walkers» qui m'ont toujours
+fait horreur... et je me demandai si vraiment je devais
+aller la retrouver à Paris... Mais, bientôt, j'étais pris de
+pitié pour elle, au souvenir de ses malheurs et je la
+plaignais.</p>
+
+<p>N'était-ce pas moi qui l'avais précipitée dans l'abîme?...</p>
+
+<p>Nous étions deux malheureux que la fatalité avait poursuivis...
+Si Edith avait de lourdes fautes sur la conscience,
+avais-je le droit, moi, le numéro trente-trois de Reading
+Gaol, de lui adresser des reproches? Elle avait souffert,
+moi aussi... Le mieux était de tout oublier, car un homme
+comme moi doit être indulgent envers les autres... Quand
+on s'appelle Edgar Pipe, on ne peut guère s'instituer
+redresseur de torts.</p>
+
+<p>Il est vrai que dans la vie ce sont généralement les
+gens les plus tarés qui posent à la vertu, mais moi, je
+déteste les faux bonshommes... Ne serait-ce pas ignoble
+de repousser aujourd'hui, parce que je suis riche, une
+pauvre fille qui a eu pour moi de l'amour, et qui en a
+encore&mdash;plus qu'avant peut-être, car elle a pu apprécier
+mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>D'ailleurs, je lui avais promis de ne pas l'abandonner,
+et je n'ai qu'une parole...</p>
+
+<p>Tout en roulant ces bonnes pensées dans ma tête,
+j'étais arrivé à la gare. Je voulus m'informer de l'heure
+des trains, mais ne sachant pas un mot d'espagnol, je dus
+recourir à un interprète, un Allemand, qui prononçait
+l'anglais comme un juif de Russel street.</p>
+
+<p>Il m'apprit qu'il y avait un train pour Madrid à huit
+heures quinze du soir... mais que l'on n'y acceptait que
+des voyageurs de première classe.</p>
+
+<p>J'aimais mieux cela, au moins je pourrais me reposer
+dans un wagon bien capitonné... Je devenais difficile<span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">[404]</a></span>
+depuis que j'avais de la fortune... Ce luxe que j'avais
+toujours envié, j'allais donc enfin pouvoir me le payer!...</p>
+
+<p>Ah! brave Richard Stone, quelle reconnaissance je
+vous devais, et comme je regrettais de vous avoir si
+odieusement trompé!</p>
+
+<p>C'est vraiment une chose dégoûtante que ce que nous
+appelons en Angleterre le <i>struggle for life</i>. Comme cette
+maudite question d'argent rend parfois les hommes cruels
+et féroces... pas tous, cependant, car j'étais bien sûr
+que le pauvre Zanzibar, qui n'était qu'un nègre, eût été
+incapable d'une lâcheté.</p>
+
+<p>Je pourrais vous raconter comment j'allai de Cadix à
+Madrid et de Madrid à Saint-Sébastien, mais j'écris des
+mémoires et non un roman de voyages.</p>
+
+<p>Mon récit ne reprend d'ailleurs quelque intérêt qu'à
+Saint-Sébastien. J'étais là, tout près de la France, il ne
+s'agissait plus que de passer la frontière sans attirer l'attention
+des douaniers. Je résolus de me reposer quelques
+jours, avant de me remettre en route. J'avais besoin de
+réfléchir longuement, car j'arrivais à ma dernière escale,
+et il eût été stupide de tout compromettre par une imprudence
+au moment de toucher au port.</p>
+
+<p>J'avais décidé, je crois l'avoir dit, de me fixer momentanément
+à Paris.</p>
+
+<p>A Paris! quelle audace! diront certains lecteurs... Non,
+je savais ce que je faisais, on le verra plus loin... Avec
+moi, on va toujours de surprises en surprises.</p>
+
+<p>Une fois à Paris, je déposerais petit à petit ma fortune
+dans plusieurs banques, mais il me fallait pour cela me
+procurer un état civil. Les papiers du colonel Flick ne
+pouvaient me servir, d'abord parce que le colonel pouvait
+un jour apprendre que j'usurpais son nom, ensuite, parce
+que ce nom qui est très bien porté en Angleterre, sonne
+très mal en France... J'arriverais bien, avec de l'argent
+(que n'a-t-on pas quand on y met le prix?) à faire établir
+toutes les pièces d'identité qui m'étaient nécessaires.<span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">[405]</a></span>
+Je sais que l'on peut très bien vivre dans une ville sans
+avoir à produire à chaque instant son acte de naissance
+ou son casier judiciaire, mais il faut toujours être muni de
+papiers... D'ailleurs, pour effectuer mes dépôts en banque,
+des pièces d'identité me seraient nécessaires.</p>
+
+<p>J'avais pris une chambre sur la Concha, dans un splendide
+hôtel dont les fenêtres donnaient sur la mer. C'était
+la saison à Saint-Sébastien. Le roi et la reine venaient
+d'arriver, et toute l'aristocratie espagnole les avait suivis...
+Je profitai de mon séjour dans cette ville pour monter ma
+garde-robe. Je me fis faire plusieurs complets, un smoking,
+des chaussures, et redevins tout à fait un gentleman. Cependant,
+avec ma valise en cuir jaune que je traînais toujours
+avec moi, je finissais par me faire remarquer. On me prenait
+pour un marchand de diamants, et un jour, un client
+de l'hôtel me demanda si je n'avais pas quelques perles
+à vendre... Une autre fois, une vieille dame offrit de me
+céder des rubis, et un garçon d'hôtel me pria de lui expertiser
+une bague ornée de pierres fines qu'un voyageur lui
+avait laissée en gage. C'était à devenir fou.</p>
+
+<p>Ce qui m'ennuyait aussi, c'était de voir les autres
+s'amuser et de ne pouvoir les imiter. Avec cette valise
+que je n'osais pas abandonner cinq minutes, je ne pouvais
+aller ni au casino, ni au théâtre, ni au dancing. Je
+trouvai, cependant, le moyen de m'en débarrasser, et voici
+comment... J'achetai deux grosses serviettes de maroquin,
+dans lesquelles je serrai mes précieuses bank-notes, et me
+rendis à la Banco de España. Là, je louai un coffre dont
+on me donna le clef, et je pus, dès lors, jouir un peu de
+la vie.</p>
+
+<p>Je me fis inscrire au casino, taillai un petit bac, et
+gagnai cinquante mille pesetas. Le lendemain j'en gagnai
+soixante mille, et le surlendemain quatre-vingt mille...
+Cette veine insolente me rendit un moment suspect, et les
+inspecteurs ne me quittèrent plus des yeux... Je finis par
+perdre fort heureusement, et, dès lors, les joueurs me rendirent
+leur estime... Je perdis même assez gros, mais je<span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">[406]</a></span>
+sus m'arrêter à temps.</p>
+
+<p>Tous les jours, j'allais à la banque, ouvrais mon coffre,
+m'y enfouissais à demi, et comptais mes bank-notes.</p>
+
+<p>J'avais fait la connaissance au cercle d'un jeune Américain,
+nommé James Bruce, qui jouait un jeu d'enfer.
+J'avais beau lui conseiller de se modérer, il ne m'écoutait
+pas, et comme la guigne le poursuivait, il finit par se
+ruiner. Ce qui devait arriver arriva... Un soir qu'il avait
+joué sur parole, il perdit cent mille pesetas.
+
+<p>&mdash;C'est la fin, me dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je suis arrivé au bout de mon rouleau... J'ai
+tenu un coup sur parole... Je n'ai plus qu'à me brûler la
+cervelle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes fou, lui dis-je... Est-ce qu'on se brûle
+la cervelle pour cent mille pesetas... Venez me voir
+demain à mon hôtel, je vous prêterai cette somme.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, me dit-il...</p>
+
+<p>Nous nous quittâmes.</p>
+
+<p>Le lendemain, à mon réveil, le valet de chambre
+m'apportait une lettre. Je déchirai l'enveloppe et lus:</p>
+
+<Blockquote>
+<p>«Mon cher monsieur Flick,</p>
+
+<p>«Hier soir vous avez bien voulu m'offrir cent mille
+pesetas. J'avais accepté, mais depuis, j'ai réfléchi... Ces
+cent mille pesetas, je les perdrai sûrement, car la déveine
+me poursuit. Je suis ruiné, et ne me relèverai jamais... Il
+ne me reste qu'à me brûler la cervelle, et c'est ce que je
+vais faire... Adieu!...</p>
+
+<p>«Votre reconnaissant quand même,</p>
+
+<p>«James <span class="sc">Bruce</span>.»</p>
+</Blockquote>
+
+<p>Je me levai, m'habillai à la hâte, et courus Calle del
+Retiro où habitait le malheureux. Je trouvai son domestique
+éploré, Bruce s'était tué. Pauvre garçon! Comme
+j'avais été son dernier ami, je m'occupai de le faire
+enterrer et payai tous les frais. Nous fûmes trois à suivre<span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">[407]</a></span>
+le convoi: son valet de chambre, sa logeuse et moi, car
+l'enterrement avait lieu à neuf heures du matin, et les
+joueurs, en général, se lèvent fort tard. Pendant qu'un
+corbillard traîné par deux chevaux maigres le transportait
+à sa dernière demeure, sous une pluie battante, ceux
+qu'il avait enrichis (car Bruce avait laissé plus de quatre
+millions de pesetas sur le tapis) dormaient tranquillement
+dans une chambre bien chaude.</p>
+
+<p>Sur les instances de la logeuse, une brave femme que
+ce suicide avait affolée, je consentis à examiner les papiers
+laissés par Bruce. Il n'avait pour toute famille qu'un
+vieil oncle éloigné qui habitait Baltimore, et avec lequel,
+d'après ce qu'il m'avait confié, il n'entretenait plus
+de relations. Je jugeai inutile de prévenir le vieux Yankee...</p>
+
+<p>Bruce n'avait pas d'héritiers. Il était donc assez naturel
+que je gardasse tout ce qu'il possédait: une montre
+marquée à ses initiales, deux bagues et divers papiers
+d'identité.</p>
+
+<p>Je réglai la logeuse, ainsi que le valet de chambre, et
+regagnai mon hôtel. Si j'ai été guéri de la passion du
+jeu, c'est à ce pauvre ami que je le dois... Depuis cet
+affreux drame, je n'ai jamais touché une carte.</p>
+
+<p>Après avoir longtemps réfléchi, je finis, non sans répugnance,
+par prendre une résolution qui s'imposait: me
+substituer au disparu... Une fois que je serais à Paris,
+je me ferais appeler James Bruce... Le signalement de ce
+joueur malheureux correspondait assez exactement au
+mien: même figure rasée, même taille, même corpulence,
+même couleur d'yeux et de cheveux... Si l'on me demandait
+des papiers lorsque j'effectuerais mon dépôt en banque,
+je pourrais au moins en fournir. J'eusse préféré user
+d'un autre moyen, mais en attendant que je changeasse
+encore «d'identité», j'adopterais le nom de Bruce.</p>
+
+<p>Cette importante question réglée, il me fallait gagner
+la France. J'avais pour cela deux raisons que l'on connaîtra<span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">[408]</a></span>
+bientôt.</p>
+
+<p>Depuis que je pouvais montrer des papiers, j'avais
+repris confiance, mais ce que je pouvais montrer plus
+difficilement, c'étaient mes bank-notes.</p>
+
+<p>Les déposer dans une banque espagnole, il n'y fallait
+pas songer. D'autre part, les emporter dans ma valise,
+c'était bien compromettant. Il est vrai que j'étais maintenant
+sujet américain, et que les Américains passent à
+tort ou à raison pour des originaux, mais vraiment, c'était
+pousser l'originalité un peu loin que de voyager avec cent
+cinquante mille livres dans une valise!</p>
+
+<p>A Hendaye, on visite les bagages, et les douaniers qui
+ouvriraient ma valise ne manqueraient pas de prévenir le
+commissaire spécial de service à la gare. Ces douaniers
+ont beau voir beaucoup de choses, dont ils ne s'étonnent
+pas, ils éprouveraient certainement quelque surprise en
+découvrant mon trésor... Un homme qui voyage sans le
+sou est toujours suspect, mais celui qui a trop d'argent sur
+lui ne l'est pas moins.</p>
+
+<p>Je pris le parti de bourrer mes poches de bank-notes
+et d'en loger la plus grande partie dans la doublure de
+mon pardessus. J'allai donc chercher mes serviettes à la
+Banco de España, et de retour à l'hôtel, après avoir eu
+soin de boucher avec une cigarette le trou de la serrure,
+je procédai à mon «matelassage». Ce travail accompli,
+je me regardai dans l'armoire à glace, en tenant mon
+pardessus sous le bras, et certain que je pouvais circuler
+dans les rues sans me faire remarquer, je réglai ma note
+d'hôtel, hélai un cocher, et me fis conduire à la gare...
+Ce jour-là, c'était course de taureaux à Saint-Sébastien, et
+ma voiture se fraya difficilement un chemin à travers la
+foule qui se dirigeait vers la plazza. Enfin, j'arrivai à la
+station de chemin de fer... Un quart d'heure après, j'étais
+confortablement installé dans un wagon de première, et
+bientôt, je filais vers la France.</p>
+
+<p>Il y avait dans mon compartiment deux messieurs qui
+m'avaient l'air d'affreux rastas et une dame très maquillée.<span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">[409]</a></span>
+Me rappelant la petite aventure qui m'était arrivée
+avec Manzana dans le train du Havre, je me gardai bien
+d'engager la conversation avec ces voyageurs. Dès que
+nous eûmes dépassé la frontière, les deux messieurs s'endormirent,
+et la dame se mit à lire un roman français...
+A Bayonne, ils descendirent, et je demeurai seul jusqu'à
+Bordeaux. Là montèrent trois gentlemen, qui, durant tout
+le trajet, ne parlèrent que des Balkans et de la question
+d'Orient. L'un d'eux, ainsi que je l'appris en écoutant
+leur conversation, était un ministre français, un petit barbu
+à binocle, dont j'ai oublié le nom. Les deux autres devaient
+être des députés. Avec de tels compagnons, je me
+sentais en sûreté. Je ne dormis point cependant, et quand
+on annonça le premier service du restaurant, je demeurai
+dans mon wagon.</p>
+
+<p>Dieu! que le voyage me parut long. Il me semblait
+que jamais je n'atteindrais Paris... Enfin, le train s'arrêta.
+Nous étions à la gare d'Orsay.</p>
+
+<p>J'arrêtai une chambre au Terminus et me fis servir à
+dîner, après avoir remis dans mes deux serviettes de maroquin
+mes précieuses bank-notes.</p>
+
+<p>Paris comptait un millionnaire de plus!</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le lendemain, je pris un taxi, me fis conduire dans
+quatre banques, où j'effectuai le dépôt de ma fortune, et
+à midi j'étais enfin tranquille. J'avais gardé sur moi une
+centaine de livres.</p>
+
+<p>Pour la première fois, depuis longtemps, je commençai
+à respirer. Je fis une promenade à pied, aux Champs-Elysées,
+déjeunai dans un grand restaurant, et me dirigeai
+ensuite vers Montmartre.</p>
+
+<p>On se rappelle que j'avais recommandé à Edith de
+s'installer dans notre ancien quartier. J'espérais que peut-être
+le hasard me la ferait rencontrer, mais j'eus beau
+parcourir toutes les rues de la Butte, je ne l'aperçus
+point... Etait-elle à Paris?... Bien qu'elle m'eût promis
+de s'y rendre, ne s'était-elle pas ravisée à Southampton,<span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">[410]</a></span>
+au moment de s'embarquer?</p>
+
+<p>Mais non, cela était impossible.</p>
+
+<p>Il y avait trop de sincérité, trop d'amour dans son
+regard, lorsque nous nous étions séparés. D'ailleurs, ne
+désirait-elle pas échapper à ce Bill Sharper et à cet horrible
+Manzana qui la terrorisaient?</p>
+
+<p>Je résolus donc de m'établir momentanément à Montmartre.
+C'est un quartier que j'ai toujours aimé. On y
+rencontre des artistes, des littérateurs et de jolies femmes...
+et l'on n'y voit point de ces bourgeois stupides qui s'offusquent
+de tout et se calfeutrent dans leurs appartements à
+partir de neuf heures du soir. Montmartre est le quartier
+de la joie, de l'esprit... et on y travaille aussi, quoi qu'en
+disent certains grincheux qui ont peiné toute leur vie pour
+n'arriver à rien.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch47" id="ch47"></a>XXIII</h2><span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">[411]</a></span>
+
+<h5>LA PETITE OUVRIÈRE QUI TROTTE SOUS LA PLUIE</h5>
+
+
+<p>Je m'installai rue de Maistre, dans une chambre meublée
+des plus modestes. De ma fenêtre, j'apercevais le
+cimetière Montmartre qui est, sans contredit, l'un des plus
+gais de Paris, avec ses arbres où chantent des milliers
+d'oiseaux, et ses jolies allées bordées de géraniums et de
+fusains... C'est aussi un cimetière «artistique» (si je puis
+m'exprimer ainsi). Là dorment J.-J. Henner, Paul Delaroche,
+Horace Vernet, A. de Neuville, Ary Scheffer,
+Berlioz, Henri Heine, Stendhal, Alfred de Vigny, les
+frères Goncourt et Emile Zola. Ces illustres défunts n'y
+sont pas enfermés entre deux murailles grises comme à
+Westminster... Ils ont au-dessus d'eux le grand ciel bleu,
+l'immensité.</p>
+
+<p>Ceux qui trouvent que la vue d'un cimetière a quelque
+chose de triste sont, à mon avis, des gens primitifs qui ne
+comprennent rien, dont l'esprit obtus est incapable de
+penser... et de se souvenir.</p>
+
+<p>Chaque jour, je faisais une longue promenade dans
+les rues qui montent vers le Sacré-C&oelig;ur, espérant enfin
+rencontrer Edith... Mais les jours succédaient aux jours,
+et je commençais à croire que, décidément, ma maîtresse
+n'avait pu se résoudre à quitter l'Angleterre. Ainsi, elle
+m'avait trompé, l'astucieuse créature! Ses pleurs, ses serments,
+tout cela c'était du «chiqué», comme on dit en
+France, et je rageais d'avoir, dans toute cette affaire,
+joué le rôle de M. Jobard.</p>
+
+<p>Je finis cependant par me rassurer un peu. J'avais promis<span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">[412]</a></span>
+à ma maîtresse de lui écrire poste restante, mais la
+date que je lui avais fixée était bien vague... et bien lointaine
+encore... Tant que les délais ne seraient pas expirés,
+je n'avais pas le droit de maudire Edith...</p>
+
+<p>Je lisais beaucoup les journaux anglais, non point pour
+y savourer l'éloquence mielleuse de M. Lloyd George,
+mais pour me tenir au courant des petits drames que nous
+appelons chez nous <i>Diary misdeeds</i>.</p>
+
+<p>Or, un matin, en ouvrant la <i>Morning Post</i>, un titre en
+caractères gras attira soudain mon attention:</p>
+
+<Blockquote>
+
+<p><i>THE WHITE-TRACT</i></p>
+
+<p>Et je lus:</p>
+
+<p>«Notre grand détective Allan Dickson, qui, depuis
+quelques années, a remplacé le pauvre Herlokolms actuellement
+interné à Bedlam, vient de mettre la main sur
+deux ignobles trafiquants nommés Bill Sharper et Manzana.
+Cernés dans un bar de Pennsylvania, ces bandits
+ont opposé une résistance désespérée. Conduits au poste
+de police et interrogés par le Chief-Inspector, ils ont fini
+par entrer dans la voie des aveux et par reconnaître que,
+depuis plusieurs mois, ils se livraient à la «traite des
+blanches». Ce ne serait point, paraît-il, le seul méfait
+qu'on aurait à leur reprocher, car Allan Dickson a relevé
+contre eux des charges accablantes: attaques nocturnes,
+vol avec effraction, tentative d'assassinat... Il est probable
+qu'avant peu ces dangereux malfaiteurs seront pour longtemps
+logés à Reading. Allan Dickson, que nous avons
+vu ce matin, est persuadé que l'instruction de cette affaire
+durera plusieurs semaines, et qu'elle amènera la découverte
+d'un grand nombre de méfaits dont les auteurs
+avaient jusqu'à présent échappé à la justice.»</p>
+</Blockquote>
+
+<p>Tout s'arrangeait au gré de mes désirs. Je n'avais
+plus à craindre ni Bill Sharper, ni Manzana... Il est vrai
+que ce dernier n'était pas bien dangereux, puisque je ne
+risquais point&mdash;et pour cause&mdash;de le rencontrer à
+Paris, mais Bill Sharper, qui venait souvent en France<span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">[413]</a></span>
+pour y chercher des «cailles», aurait pu, un jour ou
+l'autre, se trouver en face de moi, et j'avais de sérieuses
+raisons pour l'éviter... du moins pour le moment.</p>
+
+<p>De ces deux ennemis, celui que je haïssais le plus,
+c'était certainement Manzana, car cet homme m'avait
+trop fait souffrir. Sa vilaine figure jaune, ses yeux fourbes,
+son affreuse voix cuivrée, et jusqu'à sa façon de prononcer
+monsieur Pipe (au lieu de Païpe), tout en lui m'était
+odieux... Et puis... et puis... il y avait une chose qui me
+le rendait plus odieux encore: la façon dont il avait
+abusé d'Edith...</p>
+
+<p>Ah! décidément, Allan Dickson venait de me rendre
+encore un fier service... Je dis <i>encore</i>, car si aujourd'hui
+j'étais riche, c'était grâce à lui... La carte qu'il m'avait
+remise à la gare de Waterloo avait été le talisman qui
+avait opéré sur le pauvre Richard Stone un si merveilleux
+effet... Si je devais à Allan Dickson trois ans de
+«hard labour», je lui devais aussi une fortune de cent
+cinquante mille livres... et j'estimais que la compensation
+était largement suffisante... «On n'a rien sans peine»,
+dit un proverbe français dont j'ai pu, mieux que tout
+autre, vérifier la justesse.</p>
+
+<p>Les jours passaient et je n'avais guère, jusqu'à présent,
+joui de mon énorme fortune. Je vivais modestement
+dans ma chambre de la rue de Maistre... Sur mon palier
+habitait un peintre du nom de Gerbier, un grand garçon
+sympathique et doux, que je voyais assez souvent, et que
+j'aidais parfois de ma bourse, car, comme tous les artistes
+qui se consacrent uniquement à l'Art, il était très pauvre.
+Plutôt que de faire du commerce et de vendre à l'Amérique
+des faux Corot et des faux Carrière, il préférait
+manger du pain sec et boire de l'eau. Il n'y a qu'en
+France que l'on voit de ces héroïsmes!... Gerbier n'était
+pas seulement un peintre de talent, c'était aussi un remarquable
+violoniste, et il ne refusait point, quand je l'en
+priais, de me jouer les sonates de Bach, les danses de
+Brahms ou les concertos de Wieniawski. Comme il se<span class="pagenum"><a name="Page_414" id="Page_414">[414]</a></span>
+plaignait toujours d'avoir un mauvais violon, un jour,
+pour lui faire une surprise, je lui payai un Bergonzi qu'un
+luthier de la rue de Rome avait garanti excellent... Il
+l'était, en effet&mdash;trop peut-être&mdash;car à partir du jour
+où il eut cet instrument entre les mains, Gerbier laissa ses
+couleurs sécher sur sa palette... Je fus obligé, pour qu'il
+se remît au travail, de «confisquer» le violon. Je ne
+lui permettais plus de jouer qu'une heure le matin et deux
+heures le soir.</p>
+
+<p>Jusqu'à présent, cet artiste était mon seul ami. Je lui
+dois beaucoup, car il m'a appris à aimer et aussi à apprécier
+des artistes tels que Cézanne, Renoir, Degas, Toulouse-Lautrec
+et Matisse...</p>
+
+<p>Gerbier, je dois le reconnaître, n'abusa point de ma
+générosité. D'autres à sa place se fussent cramponnés à
+moi et m'eussent saigné à blanc, mais lui se montra très
+digne, et j'eus toujours beaucoup de peine à lui faire
+accepter quelque argent. Si ces lignes lui tombent sous
+les yeux, il ne sera peut-être pas très flatté d'avoir eu
+pour ami un cambrioleur, mais Gerbier a l'esprit large, et
+il... comprendra. L'homme n'est rien, c'est le geste qui
+est tout.</p>
+
+<p>D'ailleurs, le cambrioleur qui oblige ses semblables est,
+à mon avis, plus estimable que le riche qui ne dénoue
+jamais les cordons de sa bourse...</p>
+
+<p>Mon existence à Montmartre était celle d'un petit rentier,
+et les gens qui me voyaient passer ne se doutaient
+certes point que j'étais un millionnaire. Il est vrai que
+rien ne distingue le millionnaire des autres hommes.</p>
+
+<p>Un jour que dans la rue Tholozé j'avais été surpris
+par la pluie, et me hâtais vers un café tout proche, j'aperçus
+devant moi une femme simplement mise, mais joliment
+bien tournée, ma foi. Elle portait une de ces enveloppes
+en serge noire que les Parisiennes appellent «une
+toilette»&mdash;je n'ai jamais pu savoir pourquoi&mdash;et
+cette toilette qui devait être pleine d'étoffes ou de lingerie
+paraissait fort lourde, car à chaque instant la femme la<span class="pagenum"><a name="Page_415" id="Page_415">[415]</a></span>
+faisait passer d'un bras à l'autre. L'eau ruisselait sur la
+pauvre petite robe de l'ouvrière et dégouttait de son
+modeste chapeau dont les bords s'étaient à demi rabattus.
+Galamment, je m'avançai, avec mon parapluie (un bon
+Anglais, quand le temps n'est pas sûr, a toujours la précaution
+de prendre son parapluie et de relever le bas de
+son pantalon).</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, dis-je d'une petite voix flûtée, voulez-vous
+me permettre de vous abriter?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien aimable, monsieur... je vous remercie
+beaucoup...
+
+<p>Et, en disant ces mots, la femme tournait vers moi
+son visage rose.</p>
+
+<p>&mdash;Edith!... ma chère Edith!</p>
+
+<p>&mdash;Edgar!... quoi... c'est vous!... Ah! quelle surprise!</p>
+
+<p>&mdash;Ma petite Edith!...</p>
+
+<p>Et, prenant sa «toilette», je la passai à mon bras...</p>
+
+<p>La pluie redoublait, une pluie droite, maussade, qui
+claquait sur le pavé. On se serait cru à Londres.</p>
+
+<p>&mdash;Entrons ici, dis-je en désignant un petit café de la
+rue des Abbesses où j'allais quelquefois prendre mon apéritif.</p>
+
+<p>Quand nous pénétrâmes dans cet établissement, j'entendis
+le garçon qui disait à un consommateur: «Tiens,
+v'là l'Anglais de la rue de Maistre qui a fait un
+«levage»... pas mal, la petite poule!»</p>
+
+<p>Nous nous assîmes, et je commandai deux grogs.</p>
+
+<p>Edith et moi, nous étions si émus que nous ne trouvions
+rien à nous dire. Nous avions l'air aussi bête que
+deux jeunes amoureux à leur premier rendez-vous... Edith
+me regardait, j'avais pris sa petite main dans les miennes
+et la caressais doucement...</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, dis-je enfin... je suis venu...</p>
+
+<p>&mdash;Je le savais bien, Edgar, que vous viendriez...
+Vous n'êtes pas allé en Amérique?</p>
+
+<p>&mdash;Non...</p><span class="pagenum"><a name="Page_416" id="Page_416">[416]</a></span>
+
+<p>&mdash;Et vous avez bien fait... Vous êtes tranquille,</p>
+maintenant?
+
+<p>&mdash;Tranquille?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... vous... ne craignez plus...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crains plus rien, Edith...</p>
+
+<p>&mdash;Quel bonheur!... Alors, nous allons pouvoir vivre
+heureux... En attendant que vous trouviez un emploi, je
+travaillerai... nous ne manquerons de rien...</p>
+
+<p>Je serrai plus fort la petite main... Bonne et chère
+Edith! Elle offrait de travailler... pour me nourrir...
+Quel dévouement! C'est à ces choses-là que l'on juge
+vraiment les femmes...</p>
+
+<p>J'aurais pu la rassurer, lui avouer tout de suite que
+«j'avais fait fortune», mais je préférais la laisser causer.
+Il m'était agréable de l'étudier un peu. La femme que
+je retrouvais était si différente de l'autre, de celle qui était
+partie un jour en emportant mes deux mille francs, que
+je ne la reconnaissais plus. Autrefois, Edith ne rêvait que
+luxe et toilettes, c'était une gentille maîtresse, très aimante
+à certains moments, mais avant tout préoccupée de son
+teint, de ses ongles et de ses cheveux... L'Edith de Londres
+était une poupée de luxe, celle que je retrouvais était
+vraiment une femme, et une femme admirable, embellie,
+purifiée grâce aux leçons de cette déesse si cruelle que l'on
+nomme l'Adversité... Au lieu de faire commerce de son
+corps, comme tant d'autres malheureuses, elle s'était mise
+à travailler... Ses jolis petits doigts étaient noirs de piqûres
+d'aiguilles, et sa pâleur, ses yeux rougis par les veilles,
+disaient le dur labeur auquel elle s'était astreinte...</p>
+
+<p>Pauvre Edith!...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, lui dis-je, vous rentrez chez vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit-elle... quand vous m'avez rencontrée
+j'allais reporter mon ouvrage...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dû bien souffrir depuis que nous ne
+nous sommes vus...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Edgar... les premiers temps ont été durs...
+et je vous avoue que j'ai été bien près de céder au découragement,<span class="pagenum"><a name="Page_417" id="Page_417">[417]</a></span>
+mais Dieu m'a protégée... J'ai eu la chance de
+rencontrer une brave dame, qui m'a recommandée à un
+entrepreneur de confections, et on m'a donné tout de suite
+de l'ouvrage... Oh! cela n'a pas marché tout seul, les
+premiers jours... J'avais perdu l'habitude de coudre...
+Songez donc que je n'avais pas touché une aiguille depuis
+ma sortie de pension!... Je n'allais pas vite au début,
+mais maintenant je suis devenue assez habile... et gagne
+bien ma vie...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... et qu'est-ce que cela vous rapporte, la
+couture?</p>
+
+<p>&mdash;Cela dépend... il y a des travaux qui sont assez
+ingrats, mais d'autres qui sont meilleurs... Quand j'ai
+des blouses à faire, par exemple, comme celles que je
+reporte aujourd'hui, je puis me faire soixante francs par
+semaine...</p>
+
+<p>Soixante francs par semaine et elle trouvait, la malheureuse,
+qu'elle gagnait bien sa vie!</p>
+
+<p>&mdash;J'espère, reprit-elle, que l'on va avant peu me
+donner un travail plus soigné, alors, cela ira mieux
+encore... Mais je suis là qui parle de moi, et j'oublie de
+vous demander ce que vous avez fait depuis notre séparation...
+Et votre diamant?</p>
+
+<p>&mdash;N'en parlons pas, Edith, il m'a causé trop d'ennuis...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'était sérieux... vous aviez un diamant?
+un vrai?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... un vrai... Pour le moment, sachez, my darling,
+que je suis riche... riche à millions...</p>
+
+<p>Edith me regardait, un peu inquiète, se demandant si
+le malheur ne m'avait pas troublé la raison...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... riche à millions, repris-je, et l'ouvrage que
+vous reportez maintenant à votre confectionneur sera le
+dernier... Bientôt, nous reprendrons la grande vie... Au
+lieu de végéter dans une chambre garnie, nous aurons
+notre hôtel, à nous, des domestiques, une auto... Vous
+serez une lady, Edith, car avant peu, vous deviendrez<span class="pagenum"><a name="Page_418" id="Page_418">[418]</a></span>
+ma femme... Vous voulez bien, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Edgar... pouvez-vous le demander?... Mais
+tout cela est trop beau, et j'ai peur...</p>
+
+<p>&mdash;Peur de quoi, Edith?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais... c'est ridicule ce que je dis là, mais...</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, Edith... Allons, venez... Nous
+allons prendre un taxi... Il faut que vous reportiez votre
+ouvrage... Plus tard, je vous expliquerai tout...</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch48" id="ch48"></a>XXIV</h2><span class="pagenum"><a name="Page_419" id="Page_419">[419]</a></span>
+
+<h5>RÉDEMPTION</h5>
+
+
+<p>La pluie avait cessé. Un joli soleil de printemps dorait
+la façade des maisons. L'air était doux, une brise molle
+courait par les rues. Je hélai un taxi, et après y avoir
+fait monter Edith, jetai au chauffeur l'adresse qu'elle
+m'avait donnée...
+
+<p>&mdash;Mais vous êtes toute trempée, remarquai-je...
+Vous allez prendre froid... Il faut rentrer chez vous pour
+vous changer.</p>
+
+<p>Edith sourit tristement.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait difficile, dit-elle... car je n'ai qu'une
+robe... celle que j'ai sur le dos... Mais ne craignez rien,
+je suis habituée à la pluie... Ce n'est pas la première
+fois que je reçois une averse... Je crois que décidément
+il pleut autant à Paris qu'à Londres... seulement (je ne
+sais si c'est une idée) la pluie de Paris me semble plus
+gaie que celle de Londres.</p>
+
+<p>Nous arrivions au bas de la rue Notre-Dame-de-Lorette,
+et le taxi allait s'engager dans le faubourg Montmartre,
+quand Edith me saisit vivement le bras, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non... non... ne passons pas par là...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le dirai tout à l'heure.</p>
+
+<p>Je donnai l'ordre au chauffeur de prendre la rue Bourdaloue
+et la rue Laffitte...</p>
+
+<p>&mdash;Figurez-vous, me dit Edith, au bout d'un instant,
+que l'autre jour... dans le faubourg Montmartre, devant
+un petit bar... j'ai aperçu Bill Sharper... Oui, Edgar...
+je l'ai vu comme je vous vois... et l'ai bien reconnu... Lui
+aussi m'a reconnue, car il m'a suivie aussitôt, mais je<span class="pagenum"><a name="Page_420" id="Page_420">[420]</a></span>
+m'étais approchée d'un agent, et il n'a pas osé m'aborder...
+Il demeurait planté au bord du trottoir et attendait le
+moment où je me remettrais en route... J'ai profité d'un
+encombrement pour m'esquiver et me suis mise à courir
+comme une folle... Oh! cet homme!... si j'allais le rencontrer
+encore!</p>
+
+<p>&mdash;Tranquillisez-vous, ma petite Edith, vous ne le
+reverrez plus...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible?</p>
+
+<p>&mdash;Puisque je vous le dis... Bill Sharper est en ce
+moment entre les mains de la justice...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si vous pouviez dire vrai!</p>
+
+<p>&mdash;C'est certain... Manzana aussi a été arrêté...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ils étaient donc tous les deux à Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Non... on les a arrêtés à Londres... dans un établissement
+de Pennsylvania Street... C'est Allan Dickson
+qui les a capturés.</p>
+
+<p>&mdash;Allan Dickson!... ce maudit détective qui avait
+l'air de tant s'intéresser à nous et qui, cependant, est
+cause de tous nos malheurs... Oh! ne me parlez jamais
+de cet individu-là, Edgar...</p>
+
+<p>&mdash;Allan Dickson a fait son devoir, Edith.</p>
+
+<p>Il y eut un silence.</p>
+
+<p>Ma maîtresse me regarda un instant, puis, me pressant
+tendrement la main.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pensons plus à cela, dit-elle... Ne sommes-nous
+pas heureux, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Edith, nous sommes heureux... et vous avez
+raison, il faut oublier le passé... Figurons-nous que nous
+avons fait un mauvais rêve.</p>
+
+<p>Nous étions devant la maison où ma maîtresse allait
+reporter ses blouses.</p>
+
+<p>&mdash;Renvoyez votre taxi, dit-elle, car je vais peut-être
+en avoir pour un certain temps... Il m'arrive quelquefois
+de poser une heure avant de pouvoir remettre mon
+ouvrage... ensuite, il faut que je fasse établir mon bon
+pour passer à la caisse, et ces messieurs ne sont jamais<span class="pagenum"><a name="Page_421" id="Page_421">[421]</a></span>
+pressés.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile de passer à la caisse, Edith... Laissez-leur
+les quelques francs que vous devez toucher... Nous n'avons
+plus besoin de cela maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Edgar... j'ai travaillé, j'entends être payée.
+Pourquoi laisser mon argent à ces gens-là?... Et puis, j'y
+tiens à cet argent... c'est le dernier que j'aurai gagné de
+mes mains, je veux le conserver... J'ai idée qu'il me portera
+bonheur...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien... je vous attends.</p>
+
+<p>&mdash;Renvoyez votre taxi.</p>
+
+<p>Je me contentai de sourire... Est-ce qu'un millionnaire
+regarde à quelques misérables francs?</p>
+
+<p>Edith pénétra dans la maison, s'engagea dans un long
+couloir... et je suivis un instant sa gracieuse silhouette...
+Quand je l'eus perdue de vue, je me calai dans la voiture,
+les pieds sur le strapontin, allumai un cigare et me
+pris à réfléchir.</p>
+
+<p>Tout jusqu'à présent semblait me favoriser... J'étais
+riche, j'avais retrouvé ma maîtresse... que pouvais-je désirer
+de plus? Mais une ombre passa subitement sur mon
+bonheur... Je venais de sentir sous ma main le diamant
+maudit qui avait bouleversé ma vie...</p>
+
+<p>Trois ans et demi s'étaient écoulés depuis la nuit où
+je l'avais enlevé de sa vitrine... Trois ans et demi!...
+Aucun journal n'avait, comme je l'ai dit, parlé de ce vol
+qui était pourtant d'importance... L'administration du
+musée du Louvre avait dû, cependant, avertir la police...
+des agents s'étaient évidemment livrés à une enquête qui
+n'avait pas abouti et l'affaire devait être aujourd'hui
+classée.</p>
+
+<p>Néanmoins, on pouvait la rouvrir, cette enquête, d'un
+moment à l'autre, et cela pendant six ans et demi encore...
+puisqu'en France les vols de ce genre (vols avec effraction)
+se prescrivent par dix ans. Si Manzana, au cours
+de l'interrogatoire qu'on lui ferait subir allait parler de
+cette affaire? Bah! que dirait-il? Qu'un nommé Edgar<span class="pagenum"><a name="Page_422" id="Page_422">[422]</a></span>
+Pipe avait dérobé le Régent... Mais où trouver Edgar
+Pipe? Il n'existait plus...</p>
+
+<p>Tout cela ne laissait pas de m'inquiéter, bien que je
+m'efforçasse de trouver des raisons propres à me rassurer.
+Soudain, une idée me vint à l'esprit... une idée que j'avais
+eue déjà, mais que j'avais tout d'abord repoussée. Aujourd'hui,
+elle me paraissait moins saugrenue, et je m'y arrêtai
+avec complaisance, la triturai, la retournai, la mis
+au point, en un mot, et quand je l'eus bien envisagée sous
+toutes ses faces, je partis d'un bruyant éclat de rire...</p>
+
+<p>J'avais trouvé...</p>
+
+<p>Oui... j'avais trouvé le moyen de me débarrasser de
+mon diamant d'une façon assez originale, et l'on verra
+plus loin que le moyen était simple... très simple, même,
+et devait réussir... à la condition toutefois que je n'attendisse
+point trop longtemps...</p>
+
+<p>Restait une autre question qui me semblait assez compliquée...
+Devais-je avouer à Edith l'origine de ma fortune?
+Ma maîtresse était, depuis quelque temps, devenue
+si honnête qu'elle pouvait prendre très mal cette révélation...
+Il valait mieux ne pas la mettre au courant du petit
+drame du <i>Sea-Gull</i>, drame dans lequel j'avais, somme
+toute, joué un rôle odieux... Et puis, en avouant, je donnais
+à Edith une arme contre moi. Une brouille pouvait,
+un jour ou l'autre, survenir entre nous, à la suite d'une de
+ces scènes si fréquentes dans les ménages irréguliers... et
+même dans les autres... Ma maîtresse, cédant à un coup
+de tête, pouvait me dénoncer...</p>
+
+<p>Elle le regretterait ensuite, cela était certain, mais le
+coup serait porté... Il ne faut jamais être trop confiant
+avec les femmes qui sont des petits êtres charmants, mais
+impulsifs et auxquels la jalousie fait parfois commettre les
+pires sottises. Edith, il est vrai, connaissait maintenant la
+vie, et était renseignée sur mon passé, mais il me semblait
+inutile de lui apprendre cette nouvelle canaillerie... J'en
+avais déjà bien assez sur la conscience!... Réflexion faite,
+il n'y avait qu'un homme qui pût me tirer de là, c'était<span class="pagenum"><a name="Page_423" id="Page_423">[423]</a></span>
+ce bon oncle Chaff, ce septuagénaire affectueux, sur le
+sort duquel Edith s'était si gentiment apitoyée, au moment
+où je devais partir pour la Hollande... Je dirais donc à
+ma maîtresse qu'après l'avoir quittée à Waterloo Station,
+je m'étais rendu en Hollande... Le reste était facile à
+imaginer&mdash;ce n'est pas l'imagination qui me manque,
+heureusement&mdash;et le petit roman que j'échafauderais
+dissiperait tous les doutes qui pourraient subsister dans
+l'esprit d'Edith. On peut être un cambrioleur et hériter
+d'un oncle généreux... S'il n'y avait que les honnêtes gens
+qui pussent hériter, on verrait certainement moins de millionnaires.</p>
+
+<p>Ma conscience était maintenant en repos. Quand j'aurais
+mis à exécution le projet dont j'ai parlé tout à l'heure
+et qui devait me débarrasser du Régent, je serais à l'abri
+de tout danger.</p>
+
+<p>Je consultai ma montre... Il y avait trois quarts d'heure
+qu'Edith m'avait quitté... Je descendis de taxi et me mis
+à arpenter nerveusement le trottoir... On la faisait poser,
+mais elle s'en doutait, la malheureuse... Enfin, elle reparut...
+Elle était toute rouge, et semblait très excitée...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc? demandai-je...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne m'en parlez pas, Edgar... Ces gens-là ne
+sont pas seulement des malappris... ce sont...</p>
+
+<p>Elle n'acheva pas.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, expliquez-vous... qu'est-il arrivé?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, fort heureusement, mais c'est éc&oelig;urant de
+voir des choses semblables... Non seulement M. Armand
+nous chicane sur l'ouvrage, et nous oblige à refaire sur
+place certains plis qu'il trouve mal faits, mais encore, il
+prend avec les ouvrières des privautés vraiment trop...
+comment dirai-je... je ne trouve pas le mot, Edgar... mais
+vous me comprenez...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il aurait essayé?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... mais je l'ai remis à sa place... et comme il
+insistait, je l'ai giflé...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez bien fait, par exemple!... Ce<span class="pagenum"><a name="Page_424" id="Page_424">[424]</a></span>
+M. Armand n'a que ce qu'il mérite...</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement que je ne me retrouverai plus en
+face de lui... Je voyais bien que, depuis quelque temps,
+il tournait autour de moi, mais je n'avais pas l'air de
+m'en apercevoir... Enfin, aujourd'hui, il s'est enhardi...
+nous étions seuls, dans son bureau... Ah! Edgar, que les
+hommes sont dégoûtants!
+
+<p>&mdash;Pas tous, Edith...</p>
+
+<p>&mdash;Non..., non, Edgar, fit Edith en souriant, pas
+tous... Comment voulez-vous qu'une femme seule et qui
+a besoin de travailler, ne succombe pas un jour ou l'autre...
+Tenez, justement, le voici ce goujat...</p>
+
+<p>M. Armand sortait, en effet, de son magasin. C'était
+un petit homme obèse, au dos rond, au nez en forme de
+banane et à la figure eczémateuse. En nous apercevant, il
+hâta le pas, serrant les jambes, comme s'il s'attendait à
+recevoir un coup de pied quelque part. Je lui décochai
+deux ou trois épithètes plutôt malsonnantes, qu'il encaissa
+sans sourciller, puis, me tournant vers Edith:</p>
+
+<p>&mdash;Nous retournons à Montmartre, n'est-ce pas?
+
+<p>&mdash;Oui... si vous voulez...</p>
+
+<p>Nous remontâmes en taxi... Vingt minutes après, j'étais
+chez ma maîtresse... Elle habitait rue Girardon, une petite
+chambre... bien pauvrement meublée, mais d'une propreté
+merveilleuse... Sur la cheminée, entre deux vases bon
+marché, s'étalait ma photographie... une pauvre photo
+toute craquelée qui avait dû voyager beaucoup, elle aussi,
+et avoir pas mal d'aventures.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, fit Edith, ce n'est pas très luxueux
+ici... mais j'aime cette petite chambre... J'y ai souvent
+pensé à vous, Edgar, et votre portrait m'a plus d'une fois
+redonné du courage... car c'est surtout depuis que je suis
+malheureuse que j'ai appris à vous aimer...</p>
+
+<p>Un long baiser scella cet aveu qui... cette fois, partait
+du c&oelig;ur.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="ch49" id="ch49"></a>XXV</h2><span class="pagenum"><a name="Page_425" id="Page_425">[425]</a></span>
+
+<h5>OU J'ÉPROUVE UNE DERNIÈRE SURPRISE</h5>
+
+
+<p>Edith et moi nous habitâmes une huitaine la petite
+mansarde de la rue Girardon... C'était charmant... Edith
+était gaie comme un oiseau, et moi, je me sentais revivre.
+Quelquefois, quand venait la nuit, nous nous accoudions
+sur l'appui de la fenêtre, et regardions Paris qui, dans la
+brume, avec ses lumières, ressemblait à un lac immense
+dans lequel se refléteraient les étoiles. Autrefois, il nous
+avait fait horreur, ce grand et beau Paris, mais à présent,
+nous l'aimions, car c'était là qu'avait enfin commencé
+notre bonheur...</p>
+
+<p>Un soir que nous venions d'ébaucher des projets d'avenir,
+comme Edith s'étonnait que je fusse devenu riche
+tout d'un coup, je lui dis, en lui prenant les mains:</p>
+
+<p>&mdash;La malchance finit toujours par abandonner sa
+proie, Edith, et l'homme qui a beaucoup souffert trouve
+ici-bas sa récompense... Je ne sais si, dans l'autre monde,
+on nous demandera compte de nos actes, mais ce qu'il y
+a de certain, c'est que, sur cette terre, il y a déjà une
+justice...</p>
+
+<p>&mdash;Edgar, me dit ma maîtresse, vous vous exprimez
+en ce moment comme un pasteur... et j'aime à vous entendre
+parler ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Plût au ciel que j'eusse été un pasteur... au lieu
+d'être ce que j'ai été... un cambrioleur!
+
+<p>&mdash;Mais, en ce cas, Edgar, vous ne m'auriez pas
+connue...</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait?... Il y a des êtres qui sont nés pour se<span class="pagenum"><a name="Page_426" id="Page_426">[426]</a></span>
+rencontrer... Je vous disais donc qu'il arrive toujours un
+moment où nos maux doivent prendre fin... et ce moment
+est arrivé... après l'affreux malheur qui m'a frappé si
+cruellement et m'a, pendant de longs mois, retranché du
+nombre des vivants... Quand je vous ai retrouvée à Londres,
+dans ce music-hall de Pennington, j'avais décidé de
+m'embarquer pour l'Amérique du Sud... Mais le hasard
+qui est notre grand maître&mdash;appelons-le la Providence,
+si vous préférez,&mdash;n'a point permis que je quittasse
+l'Europe... Le bateau qui devait m'emmener en
+Amérique, a eu subitement une avarie, et, comme je voulais
+fuir Londres le plus vite possible, je me suis fait
+engager sur le premier bâtiment venu... et savez-vous où
+il allait ce bâtiment?... Vous ne devineriez jamais,
+Edith... Il allait en Hollande... Peut-être comprenez-vous
+déjà...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui, s'écria ma maîtresse... je comprends...
+en Hollande, vous avez retrouvé votre oncle... et...</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne l'ai pas retrouvé... Le pauvre homme
+était mort quand je suis arrivé, mais il avait laissé un
+testament en bonne et due forme...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez hérité?</p>
+
+<p>&mdash;De toute sa fortune... oui, Edith.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous avez pu prouver que vous étiez réellement
+Edgar Pipe...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... j'ai pu le prouver... La vieille gouvernante
+de mon cher oncle, que j'ai d'ailleurs récompensée largement,
+a témoigné en ma faveur devant les officiers
+ministériels et les banquiers chez lesquels la fortune du
+<i>de cujus</i> était déposée...</p>
+
+<p>&mdash;Du <i>de cujus</i>, dites-vous, je croyais que votre oncle
+s'appelait Chaff?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Edith, il s'appelait Chaff... <i>de cujus</i> est
+un terme de droit qui sert à désigner le défunt dont on
+hérite... Bref, j'ai hérité... J'ai aujourd'hui une fortune
+qui nous permettra de mener la grande vie...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien vrai, tout ce que vous me racontez là?...<span class="pagenum"><a name="Page_427" id="Page_427">[427]</a></span>
+Vous pouvez tout m'avouer, Edgar, vous savez bien que
+je ne vous trahirai pas... Vous avez vendu votre diamant,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Pour toute réponse, je tirai le Régent de ma poche et
+le montrai à ma maîtresse, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous faut-il une preuve?</p>
+
+<p>Edith, toute confuse, se jeta dans mes bras:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pardonnez-moi, Edgar... Je n'aurais pas dû
+vous parler ainsi... Je suis folle... Mais voulez-vous me
+permettre de vous poser encore une question?...</p>
+
+<p>&mdash;Parlez...</p>
+
+<p>&mdash;Ce diamant?... Comment est-il tombé entre vos
+mains?...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai volé, Edith.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... et vous êtes sûr qu'il est vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Regardez-le, plutôt.</p>
+
+<p>Et, m'approchant de la petite lampe qui brûlait au
+fond de la pièce, je fis miroiter le Régent aux yeux de
+ma maîtresse... La pauvre alouette était éblouie, fascinée...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il est joli! s'écria-t-elle, en se rapprochant doucement
+de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois, Edith... Ce diamant est unique au
+monde... Songez donc, il a appartenu à la Couronne de
+France... Avec le Ko-I-Noor que les Anglais ont trouvé
+jadis, en pillant les trésors des Rajahs de Lahore, c'est
+un des plus beaux que l'on connaisse.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous allez le vendre?</p>
+
+<p>&mdash;Y songez-vous, Edith?... Vous oubliez que je suis
+maintenant un honnête homme...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai... Alors, vous allez le rendre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&mdash;C'est dommage!... Vous pourriez le faire scier...
+c'est facile, je crois... et vous obtiendriez ainsi quatre ou
+cinq éclats que l'on pourrait monter en boucles d'oreilles,
+en bagues et en pendentifs.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui porterait ces boucles d'oreilles, ces bagues<span class="pagenum"><a name="Page_428" id="Page_428">[428]</a></span>
+et ces pendentifs?</p>
+
+<p>&mdash;Mais... moi, Edgar... Vous savez bien que j'ai
+toujours aimé les diamants.</p>
+
+<p>Je regardai ma maîtresse avec sévérité, puis, laissai
+d'un ton grave tomber ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, Edith, qui osez dire une chose pareille?...</p>
+
+<p>Il y eut un silence... Je jouais merveilleusement mon
+rôle d'honnête homme outragé... Edith baissait la tête, et
+je voyais sa poitrine se soulever, à petits coups saccadés.
+Elle pleurait.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! lui dis-je en l'embrassant, oublions tout
+cela... Vous en aurez des bijoux... mais je ne les aurai
+pas volés... Il y a des diamants qui portent malheur, et le
+Régent est de ceux-là... Je ne serai vraiment tranquille
+que lorsque je l'aurai reporté au Louvre...</p>
+
+<p>&mdash;Et si l'on vous arrêtait, fit Edith, en me regardant
+de ses grands yeux humides?</p>
+
+<p>&mdash;Non... je n'ai rien à craindre... j'ai tout prévu.</p>
+
+<p>J'avais tout prévu, en effet, mais l'objection d'Edith
+venait cependant de me troubler... Toute la nuit, je réfléchis,
+et pesai, comme on dit, «le pour et le contre»...</p>
+
+<p>M'arrêter? le pouvait-on?</p>
+
+<p>Je ne serais pas assez stupide pour avouer que j'étais
+le voleur du Régent, et que n'ayant pu le vendre, je
+venais le restituer à son propriétaire, c'est-à-dire à l'Etat...
+J'inventerais une histoire quelconque&mdash;je ne suis jamais
+en peine pour inventer&mdash;et ma démarche me vaudrait
+certainement les félicitations de l'administration du Musée...
+Qui sait même si l'on ne m'offrirait pas une récompense...
+que je refuserais, bien entendu, car lorsque l'on
+se met à devenir honnête, il faut le demeurer jusqu'au
+bout...</p>
+
+<p>Le matin, quand je me levai, j'avais préparé le petit
+discours que je tiendrais au haut fonctionnaire qui voudrait
+bien me recevoir... J'avais prévu toutes les questions
+que l'on pourrait me poser et j'étais sûr d'y répondre sans<span class="pagenum"><a name="Page_429" id="Page_429">[429]</a></span>
+embarras.</p>
+
+<p>J'embrassai tendrement Edith, en lui donnant rendez-vous
+pour midi et demi à la station des omnibus du Pont
+des Saints-Pères, et j'allai chez moi faire toilette. Je
+revêtis mon plus beau complet, me pomponnai, me bichonnai,
+puis, après m'être longuement regardé dans la glace
+je pris mon chapeau et mes gants et descendis.</p>
+
+<p>Une fois dans la rue, je hélai un taxi:</p>
+
+<p>&mdash;Au musée du Louvre! dis-je au chauffeur.</p>
+
+<p>&mdash;D'quel côté? demanda l'homme.</p>
+
+<p>&mdash;Côté du quai...</p>
+
+<p>&mdash;Bon...</p>
+
+<p>Durant tout le trajet, je repassai dans ma tête le petit
+speech que j'allais débiter, mais au fur et à mesure que
+j'approchais du but, je me sentais de plus en plus inquiet...</p>
+
+<p>Si tout de même?...</p>
+
+<p>Mais non, je me forgeais des idées stupides... Depuis
+quand arrête-t-on un homme qui vient restituer un objet
+volé?... Et puis... et puis!... Ah! décidément, je devenais
+bien timoré depuis que j'étais entré dans, la peau
+d'un honnête homme... Je perdais tous mes moyens... je
+ne me reconnaissais plus...</p>
+
+<p>Quand je descendis de taxi devant le Louvre, j'avais
+retrouvé tout mon aplomb. Je réglai le chauffeur et m'engageai
+dans la cour du Carrousel... L'idée m'était venue
+tout d'abord, de me rendre directement au cabinet du
+Conservateur, mais il n'était que dix heures et demie, et
+je savais qu'à Paris, comme à Londres, les fonctionnaires
+de l'Etat viennent très tard à leur bureau... quand ils y
+viennent.</p>
+
+<p>Je résolus donc d'entrer au musée, en attendant onze
+heures... et j'éprouvai, je l'avoue, une petite émotion en
+pénétrant dans ces salles que j'avais parcourues trois ans
+et demi auparavant, la veille de Noël, avec, dans ma
+poche, un diamant qui ne ressemblait en rien à celui dont
+j'allais m'emparer...</p>
+
+<p>Je montai au premier étage, longeai la galerie française<span class="pagenum"><a name="Page_430" id="Page_430">[430]</a></span>
+du XVIII<sup>e</sup> siècle, la salle des Primitifs, et arrivai
+au Salon Carré... Mon émoi grandissait. Je m'arrêtai un
+instant devant le <i>Repas chez Simon le Pharisien</i>, par
+Paul Véronèse, puis allai me planter devant la <i>Mona
+Lisa</i>, de Léonard de Vinci... Les visiteurs étaient assez
+rares, car depuis qu'il faut payer pour entrer dans les
+musées, nombre de gens s'abstiennent d'y venir... Il y avait
+là quelques Anglais, en complets gris ou beiges, et une
+dizaines d'Anglaises avec des chapeaux ridicules.</p>
+
+<p>De temps à autre, on voyait des hommes, jeunes pour
+la plupart, coiffés de grands feutres mous, qui traversaient
+la salle, en habitués de la maison, et se répandaient
+dans la grande galerie des écoles étrangères... Des femmes
+d'âge mûr, le nez chevauché de lunettes, arrivèrent
+bientôt, munies, comme les hommes, de boîtes de couleurs.
+Tous ces gens s'installaient le long de la grande
+galerie et dressaient leurs chevalets. Les gardiens, empressés,
+sortaient des placards ménagés dans les plinthes des
+toiles où s'étalaient des ébauches plus ou moins avancées,
+les unes fort réussies, les autres hideuses ou ridicules.</p>
+
+<p>Soudain, une bande d'étrangers, conduits par un interprète
+d'agence, fit irruption dans le Salon Carré. Les
+tableaux ne semblaient guère les intéresser, sauf les
+«<i>Noces de Cana</i>» qui, par leur dimension, étonnent
+toujours les profanes (songez donc, une toile de 6 m. 66
+de haut sur 9 m. 90 de large). Je me mêlai aux groupes,
+qui bientôt arrivaient dans la salle où sont exposés les
+diamants de la Couronne.</p>
+
+<p>Au centre de la galerie, la vitrine que je connaissais
+bien, hélas! ne manqua pas d'attirer leur attention. Mes
+touristes s'arrêtaient devant ces merveilles et les contemplaient
+avec des yeux de convoitise... Les femmes surtout
+étaient éblouies... Et les cris d'admiration se
+croisaient à la vue des solitaires reposant sur leurs écrins
+de peluche blanche, tandis que l'interprète psalmodiait,
+d'une voix de pasteur:</p>
+
+<p>&mdash;Voici les diamants de la Couronne... Le <i>Régent</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_431" id="Page_431">[431]</a></span>
+le plus beau diamant connu... il pèse cent trente-six
+carats, c'est-à-dire environ vingt-huit grammes, et est
+estimé de douze à quinze millions...</p>
+
+<p>Je ne pus m'empêcher de sourire, en voyant tous ces
+badauds s'extasier devant une pierre fausse, car l'administration
+du Louvre avait, comme je m'en doutais, remplacé
+par un fac-similé le diamant que j'avais dans ma
+poche. Je dus reconnaître cependant que l'imitation était
+parfaite, et faisait le plus grand honneur au talent de
+l'artiste qui avait taillé ce «strass».</p>
+
+<p>&mdash;Cette épée est celle de Charles X, continuait l'interprète,
+la garde et la poignée sont en or ciselé. Remarquez,
+messieurs et dames, que tous les dessins que vous
+voyez sur la garde et la coquille sont faits de pierres
+enchâssées...</p>
+
+<p>Des murmures approbateurs soulignaient la diction du
+guide, et couvraient par instants sa voix.</p>
+
+<p>J'éprouvais une joie secrète à suivre cette foule de
+curieux qui bayaient d'admiration en contemplant un diamant
+faux... Mais il n'y avait donc pas un connaisseur
+parmi tous ces gens-là!...</p>
+
+<p>Onze heures sonnèrent à l'église Saint-Germain-l'Auxerrois
+et le timbre vibrant de cette cloche, qui me
+rappelait ma triste nuit de Noël, me rappela aussi que
+j'avais une démarche, à accomplir...</p>
+
+<p>Je m'approchai d'un gardien et lui demandai où se
+trouvait le cabinet du directeur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, répondit l'homme, le Directeur vient
+bien rarement, mais si vous voulez voir le Conservateur de
+service... il est peut-être là... Est-ce pour une affaire
+personnelle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez me suivre, je vais vous conduire.</p>
+
+<p>Tout en emboîtant le pas au gardien, je pensais à part
+moi: «C'était peut-être celui-là qui était de garde dans
+la salle des Antiquités Egyptiennes, la nuit où j'ai volé<span class="pagenum"><a name="Page_432" id="Page_432">[432]</a></span>
+le Régent...»</p>
+
+<p>Nous suivîmes une galerie, puis une autre, et arrivâmes
+enfin dans un couloir où s'ouvraient plusieurs portes capitonnées.
+Un gardien en manches de chemise était en
+train de brosser sa redingote devant une fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Heurtebize, dit mon guide, voici un monsieur qui
+voudrait parler au Conservateur pour une affaire personnelle.</p>
+
+<p>Le nommé Heurtebize endossa vivement sa redingote,
+et s'avançant vers moi:</p>
+
+<p>&mdash;Si monsieur veut bien me donner sa carte...</p>
+
+<p>Je fouillai dans mon portefeuille, mais je n'y trouvai
+point de carte, bien entendu, car j'avais oublié&mdash;on ne
+pense pas à tout&mdash;de faire graver une centaine de bristols
+au nom de James Bruce...</p>
+
+<p>Le brave fonctionnaire voyant mon embarras me conduisit
+vers une petite table sur laquelle je trouvai des formules
+imprimées... J'inscrivis mon nom sur une de ces
+feuilles...</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez attendre, monsieur, dit le gardien.</p>
+
+<p>Dix minutes après, j'étais devant M. le Conservateur,
+un petit vieillard très affable, qui était assis devant un
+grand bureau de chêne encombré de revues et de journaux.
+Il se souleva à demi sur son fauteuil et m'invita à
+m'asseoir.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dis-je, je viens ici accomplir un
+devoir...</p>
+
+<p>Il me regarda d'un air étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... repris-je... un devoir... Il y a trois ans et
+demi, un misérable s'est rendu coupable d'un vol... A son
+lit de mort, il a tout avoué... et m'a prié de rapporter
+au Musée du Louvre l'objet qu'il avait dérobé...</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est cet objet? demanda le Conservateur
+dont les yeux s'étaient allumés.</p>
+
+<p>&mdash;Voici, dis-je, en présentant le Régent à mon interlocuteur.</p>
+
+<p>Celui-ci le prit, le posa sur sa table sans même l'examiner,<span class="pagenum"><a name="Page_433" id="Page_433">[433]</a></span>
+puis me dit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, monsieur... La démarche que
+vous venez de faire auprès de moi vous honore... mais
+permettez-moi de vous dire que ce diamant n'est pas le
+Régent...</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant! Monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Non... ce n'est pas le Régent... Le Régent n'est
+jamais sorti du Louvre...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant... ce diamant?</p>
+
+<p>&mdash;Est faux, monsieur... c'est un vulgaire strass, merveilleusement
+travaillé, il faut le reconnaître, mais qui ne
+vaut pas plus de cinq à six cents francs... Je le connais
+bien, car c'est moi-même qui l'ai commandé à un tailleur
+de pierres fines de Paris... Il y a trois ans... ou plutôt
+non, trois ans et demi, la châsse dans laquelle sont enfermés
+les diamants de la Couronne, et qui, comme vous le
+savez peut-être, descend chaque soir dans les sous-sols,
+cette châsse ne fonctionnait plus... Comme la réparation
+pouvait durer plusieurs semaines, l'administration du Louvre,
+par prudence, a cru devoir, en secret, remplacer le
+Régent par un diamant faux... et elle a sagement agi,
+vous en conviendrez, puisque, sans cette précaution, le
+Régent eût disparu... Je ne vous en remercie pas moins,
+monsieur, votre démarche est celle d'un galant homme.</p>
+
+<p>Je ne trouvais rien à dire tant j'étais stupéfait... Pour
+une surprise, c'en était une, et une belle!...</p>
+
+<p>Le Conservateur continuait:</p>
+
+<p>&mdash;Le voleur, qui, à son lit de mort, vous a confié ce
+faux diamant, avait sans doute essayé de le vendre?...</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être... mais il n'en a pas soufflé mot. Il m'a
+dit simplement qu'il voulait, avant de mourir, libérer sa
+conscience...</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un vol audacieux qui n'aura guère rapporté
+à son auteur... Quel était cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Un Anglais, du nom de Spring, qui était détenu
+à la prison de Pentonville... Il faut vous dire, monsieur,
+que je suis inspecteur des prisons, et que, comme tel, je<span class="pagenum"><a name="Page_434" id="Page_434">[434]</a></span>
+puis m'entretenir avec les détenus... Maintenant, ce Spring
+a sans doute été arrêté, avant d'avoir pu proposer le diamant
+à quelque lapidaire... S'il avait su qu'il était faux,
+il me l'eût certainement avoué... Je ne suppose pas qu'un
+homme près de quitter la vie s'amuse à jouer les Mark
+Twain...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le suppose pas non plus...</p>
+
+<p>Il y eut un silence.</p>
+
+<p>Le Conservateur reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, nous avons deux faux Régent, car
+j'en avais fait tailler un autre... toujours par précaution...
+S'il vous était agréable, monsieur, de conserver celui que
+vous venez de me rapporter, je me ferais un plaisir de
+vous l'offrir.</p>
+
+<p>&mdash;Merci... Qu'en ferais-je?...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'insiste pas...
+
+<p>L'entrevue prit fin sur ces mots. Je sortis complètement
+ahuri...</p>
+
+<p>Ainsi, ce diamant qui avait, c'est le cas de le dire,
+empoisonné ma vie... ce diamant était faux!!! Si je
+n'avais pas eu la chance de rencontrer Richard Stone,
+je serais aujourd'hui plus misérable que devant!</p>
+
+<p>Avouez tout de même que l'administration du Louvre
+est vraiment par trop facétieuse. Elle expose des richesses
+aux yeux des badauds... excite les convoitises, et qu'offre-t-elle
+aux audacieux qui risquent le plus hardi des
+cambriolages: un diamant faux!...</p>
+
+<p>Mes compatriotes ont la réputation d'être des humoristes,
+mais je crois que les Français ne le sont pas moins...
+Je me suis aperçu aussi qu'ils n'étaient pas très connaisseurs,
+puisque le bijoutier de Rouen à qui s'était adressé
+le vieil escroc rencontré dans le train, avait paru s'extasier
+sur la beauté d'une pierre fausse. Manzana, lui aussi,
+s'y était laissé prendre...</p>
+
+<p>Cette aventure m'a complètement désillusionné... et j'en<span class="pagenum"><a name="Page_435" id="Page_435">[435]</a></span>
+suis arrivé à croire que les diamants en toc font autant
+d'effet que les vrais.</p>
+
+<p>A quoi bon tenir tant à ces maudits cailloux qui font
+commettre les pires folies!...</p>
+
+<p>Tout dans la vie n'est qu'illusion, hors l'amour... et
+les bank-notes... et encore, l'amour!... Je tiens les bank-notes...
+et je les tiens bien... Quant à l'amour, nous
+verrons... S'il me trahissait un jour, j'aurais encore pour
+me consoler de jolis petits papiers soyeux, aussi doux à
+caresser qu'une chevelure de femme...</p>
+
+<p>Je sais que certains vont se gausser de moi, mais je ne
+m'en formalise pas, puisque je suis le premier à rire aujourd'hui
+de ma déconvenue.</p>
+
+<p>Bien que les mémoires, si l'on s'en tient à la formule
+classique, ne comportent point d'épilogue, je crois cependant
+devoir ajouter quelques lignes à ce long récit de
+ma vie...</p>
+
+<p>Edgar Pipe n'existe plus... James Bruce non plus...
+J'ai foi, comme le grand Balzac, en l'influence heureuse
+ou néfaste de certains noms... J'ai donc pris un pseudonyme...
+un pseudonyme ronflant, car le millionnaire qui
+se respecte ne peut afficher un nom vulgaire. Ce nom,
+vous le connaissez tous, et le voyez souvent dans les
+chroniques mondaines des journaux, mais je me garderai
+bien de le dévoiler ici... on comprendra pourquoi.</p>
+
+<Blockquote>
+<i>Mon âme a son secret, ma vie a son mystère...</i>
+</Blockquote>
+
+<p>Qu'il suffise de savoir que je cherche à racheter par
+une existence exemplaire les fautes de jadis... Je suis
+devenu ce que l'on peut vraiment appeler un gentleman,
+et ma chère Edith est la plus fidèle et la plus adorable
+des épouses&mdash;car nous sommes mariés maintenant.</p>
+
+<p>Je vis au milieu du luxe, mais comme je me rappelle<span class="pagenum"><a name="Page_436" id="Page_436">[436]</a></span>
+mes tristes débuts, je sais être charitable au besoin.</p>
+
+<p>Ah! C'est tout de même bon d'être un honnête homme!
+Il est vrai que c'est si facile d'être honnête quand on
+est riche!...<br><br></p>
+
+
+<p class="center"><span class="sc">Fin</span></p>
+
+<h3>Notes</h3>
+
+<div class="footnote">
+ <p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a>
+ Mal du pays.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+ <p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2"></a><a href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a>
+ <i>Proverbes</i>, X, 15.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+ <p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3"></a><a href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a>
+ C'est l'uniforme des prisonniers anglais.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+ <p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4"></a><a href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a>
+ Moulin à pédales... Moulin à pédales... Gare là!</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+ <p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5"></a><a href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a>
+ Attention!... En avant!...</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+ <p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6"></a><a href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a>
+ Plus près de toi, mon Dieu!</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+ <p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7"></a><a href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a>
+ Ci-gît Edgar Pipe.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+ <p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8"></a><a href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a>
+ En Angleterre les policemen usent toujours de ce moyen pour
+ dompter les malfaiteurs récalcitrants.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+ <p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9"></a><a href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a>
+ Viens, camarade.</p>
+</div>
+
+<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+<div class="center">
+<table summary="table des matières" width="100%">
+<tr><td colspan="2"><a href="#part.1"><span class="sc">PREMIÈRE PARTIE</span></a></td><td style="text-align: right"></td></tr>
+<tr><td>I.</td><td><a href="#ch1">OU LE LECTEUR PEUT ÊTRE ASSURÉ QUE CE QU'IL VA LIRE N'A PAS ÉTÉ IMAGINÉ A PLAISIR</a></td><td style="text-align: right">5</td></tr>
+<tr><td>II.</td><td><a href="#ch2">L'ALERTE</a></td><td style="text-align: right">14</td></tr>
+<tr><td>III.</td><td><a href="#ch3">QUELQUES TRAITS DE LUMIÈRE SUR LE MYSTÈRE</a></td><td style="text-align: right">20</td></tr>
+<tr><td>IV.</td><td><a href="#ch4">OU IL EST PROUVÉ UNE FOIS DE PLUS QUE L'HOMME N'EST QU'UN JOUET ENTRE LES MAINS DU DESTIN</a></td><td style="text-align: right">26</td></tr>
+<tr><td>V.</td><td><a href="#ch5">UNE SURPRISE A LAQUELLE JE NE M'ATTENDAIS PAS</a></td><td style="text-align: right">35</td></tr>
+<tr><td>VI.</td><td><a href="#ch6">LE TOUT EST DE S'ENTENDRE</a></td><td style="text-align: right">43</td></tr>
+<tr><td>VII.</td><td><a href="#ch7">OU J'APPRENDS A MIEUX CONNAITRE MON ASSOCIÉ</a></td><td style="text-align: right">53</td></tr>
+<tr><td>VIII.</td><td><a href="#ch8">OU JE REPRENDS ENFIN L'AVANTAGE</a></td><td style="text-align: right">64</td></tr>
+<tr><td>IX.</td><td><a href="#ch9">UNE EXPLICATION ORAGEUSE</a></td><td style="text-align: right">75</td></tr>
+<tr><td>X.</td><td><a href="#ch10">LA JEUNE DAME EN DEUIL ET LES DEUX VIEUX MESSIEURS</a></td><td style="text-align: right">86</td></tr>
+<tr><td>XI.</td><td><a href="#ch11">OU JE ME DÉCIDE A BRUSQUER LES CHOSES</a></td><td style="text-align: right">98</td></tr>
+<tr><td>XII.</td><td><a href="#ch12">LA FACHEUSE NUIT</a></td><td style="text-align: right">109</td></tr>
+<tr><td>XIII.</td><td><a href="#ch13">OU MANZANA DEVIENT INQUIET</a></td><td style="text-align: right">122</td></tr>
+<tr><td>XIV.</td><td><a href="#ch14">LA PREMIÈRE RENCONTRE QUE JE FIS SUR LE SOL ANGLAIS</a></td><td style="text-align: right">130</td></tr>
+<tr><td>XV.</td><td><a href="#ch15">OU LE HASARD SE MET ENCORE UNE FOIS DE LA PARTIE</a></td><td style="text-align: right">138</td></tr>
+<tr><td>XVI.</td><td><a href="#ch16">OU APPARAIT UN ONCLE QUI ME PORTE UN VIF INTÉRÊT</a></td><td style="text-align: right">146</td></tr>
+<tr><td>XVII.</td><td><a href="#ch17">UNE OMBRE SUR LE PAYSAGE</a></td><td style="text-align: right">153</td></tr>
+<tr><td>XVIII.</td><td><a href="#ch18">OU LE NOMMÉ BILL SHARPER COMMENCE A DEVENIR GÊNANT</a></td><td style="text-align: right">162</td></tr>
+<tr><td>XIX.</td><td><a href="#ch19">VISITEURS IMPRÉVUS</a></td><td style="text-align: right">170</td></tr>
+<tr><td>XX.</td><td><a href="#ch20">LES AMIS DE MANZANA</a></td><td style="text-align: right">178</td></tr>
+<tr><td>XXI.</td><td><a href="#ch21">UNE EXPÉDITION ASSEZ AUDACIEUSE</a></td><td style="text-align: right">187</td></tr>
+<tr><td>XXII.</td><td><a href="#ch22">OU JE PRENDS UNE RAPIDE DÉCISION</a></td><td style="text-align: right">196</td></tr>
+<tr><td>XXIII.</td><td><a href="#ch23">LA MAISON DU BON DIEU</a></td><td style="text-align: right">205</td></tr>
+<tr><td>XXIV.</td><td><a href="#ch24">UN MAUVAIS RÊVE</a></td><td style="text-align: right">212</td></tr>
+<tr><td colspan="2"><a href="#part.2"><span class="sc">DEUXIÈME PARTIE</span></a></td><td style="text-align: right"></td></tr>
+<tr><td>I.</td><td><a href="#ch25">OU JE QUITTE LE MONDE POUR ME RETIRER A READING</a></td><td style="text-align: right">219</td></tr>
+<tr><td>II.</td><td><a href="#ch26">LE SUPPLICE DE LA ROUE</a></td><td style="text-align: right">228</td></tr>
+<tr><td>III.</td><td><a href="#ch27">HORRIBLE VISION</a></td><td style="text-align: right">237</td></tr>
+<tr><td>IV.</td><td><a href="#ch28">OU JE LE REVOIS ENFIN!</a></td><td style="text-align: right">245</td></tr>
+<tr><td>V.</td><td><a href="#ch29">PAUVRE CRAFTY!</a></td><td style="text-align: right">254</td></tr>
+<tr><td>VI.</td><td><a href="#ch30">LE «SINISTRE» PROVIDENTIEL</a></td><td style="text-align: right">264</td></tr>
+<tr><td>VII.</td><td><a href="#ch31">OU JE DEVIENS L'AMI DE M<sup>me</sup> CORA ET DE M. BOBBY</a></td><td style="text-align: right">271</td></tr>
+<tr><td>VIII.</td><td><a href="#ch32">CELLE QUE JE N'ATTENDAIS PAS</a></td><td style="text-align: right">280</td></tr>
+<tr><td>IX.</td><td><a href="#ch33">CE QUI DEVAIT ARRIVER</a></td><td style="text-align: right">290</td></tr>
+<tr><td>X.</td><td><a href="#ch34">UN MAUVAIS ARRANGEMENT VAUT MIEUX QU'UN BON PROCÈS</a></td><td style="text-align: right">296</td></tr>
+<tr><td>XI.</td><td><a href="#ch35">COMMENT ON SÈME LES GÊNEURS</a></td><td style="text-align: right">306</td></tr>
+<tr><td>XII.</td><td><a href="#ch36">«LE SEA-GULL»</a></td><td style="text-align: right">315</td></tr>
+<tr><td>XIII.</td><td><a href="#ch37">PASSAGERS MYSTÉRIEUX</a></td><td style="text-align: right">324</td></tr>
+<tr><td>XIV.</td><td><a href="#ch38">OU JE MAN&OElig;UVRE AVEC ASSEZ D'HABILETÉ</a></td><td style="text-align: right">333</td></tr>
+<tr><td>XV.</td><td><a href="#ch39">LA MALLETTE EN PEAU DE PORC</a></td><td style="text-align: right">343</td></tr>
+<tr><td>XVI.</td><td><a href="#ch40">UNE VOIX DANS LA NUIT</a></td><td style="text-align: right">353</td></tr>
+<tr><td>XVII.</td><td><a href="#ch41">UN COUP DE TRAFALGAR</a></td><td style="text-align: right">361</td></tr>
+<tr><td>XVIII.</td><td><a href="#ch42">OU JE MURIS MON PLAN</a></td><td style="text-align: right">368</td></tr>
+<tr><td>XIX.</td><td><a href="#ch43">«ALEA JACTA EST»</a></td><td style="text-align: right">377</td></tr>
+<tr><td>XX.</td><td><a href="#ch44">UNE SCÈNE NAVRANTE</a></td><td style="text-align: right">384</td></tr>
+<tr><td>XXI.</td><td><a href="#ch45">NOUVELLES INQUIÉTUDES</a></td><td style="text-align: right">395</td></tr>
+<tr><td>XXII.</td><td><a href="#ch46">OU TOUT COMMENCE A S'ARRANGER</a></td><td style="text-align: right">402</td></tr>
+<tr><td>XXIII.</td><td><a href="#ch47">LA PETITE OUVRIÈRE QUI TROTTE SOUS LA PLUIE</a></td><td style="text-align: right">411</td></tr>
+<tr><td>XXIV.</td><td><a href="#ch48">RÉDEMPTION</a></td><td style="text-align: right">419</td></tr>
+<tr><td>XXV.</td><td><a href="#ch49">OU J'ÉPROUVE UNE DERNIÈRE SURPRISE</a></td><td style="text-align: right">425</td></tr>
+</table>
+</div>
+<br>
+<br>
+<br>
+
+<p class="center">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="center"><span class="sc">Association Linotypiste</span><br>
+
+23, rue Turgot.&mdash;Tél.: Trudaine 61.79</p>
+
+<p class="center">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+
+
+<div class="trnote">
+
+<h3>Notes sur la version électronique</h3>
+
+<p class="noindent">L'orthographe et la typographie sont conformes à l'édition papier.
+Seules les erreurs manifestes d'imprimerie ont été corrigées. La table
+des matières a été rajoutée.</p>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires d'un cambrioleur retiré des
+affaires, by Arnould Galopin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'UN CAMBRIOLEUR ***
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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