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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:34:26 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires d'un cambrioleur retiré des affaires + +Author: Arnould Galopin + +Release Date: November 16, 2008 [EBook #27283] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'UN CAMBRIOLEUR *** + + + + +Produced by Claudine Corbasson, Laurent Vogel and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + ARNOULD GALOPIN + ______ + + Mémoires + d'un Cambrioleur + retiré des affaires + ______ + + ALBIN MICHEL, EDITEUR + PARIS, 22, RUE HUYGHENS, 22, PARIS + + + + + Il a été tiré de cet ouvrage + + 12 exemplaires sur PAPIER DU JAPON + + numérotés à la presse + + de 1 à 12 + + 30 exemplaires sur papier vergé pur fil + + des PAPETERIES LAFUMA + + numérotés à la presse + + de 1 à 30 + + + _Droits de traduction et reproduction réservés pour tous pays_ + + _Copyright 1922 by Albin Michel_ + + + + +OUVRAGES DU MÊME AUTEUR + + + Sur la Ligne de Feu (Carnet de campagne d'un correspondant de guerre). + Sur le Front de Mer (_Prix de l'Académie Française_). + Les Poilus de la 9e. + Les Gars de la Flotte. + Le Requin d'Acier. + La Mascotte des Poilus. + Le Navire Invisible. + La Sandale Rouge. + La Ténébreuse Affaire de Green Park. + L'Homme au Complet Gris. + La Petite Loute. + La Carmencita. + L'Espionne du Cardinal. + Le Docteur Oméga. + La Reine de la Jungle. + La Dame de la Lande. + L'Homme à la Figure Bleue. + Le Mystère de Grosvenor House. + L'Etrange Aventure de Mr Gordon Reid. + Le Roi qui n'a jamais régné. + L'Auberge de Broadway. + Le Horzain. + Les Pêcheurs de Ceylan. + La Chanson de Kenavo. + Devant la Mer. + Nos Frères de la Côte. + Les Terres-Neuvas. + Les Forçats de la Mer. + + + + +PREMIÈRE PARTIE + + + + +I + +OU LE LECTEUR PEUT ÊTRE ASSURÉ QUE CE QU'IL VA LIRE N'A PAS ÉTÉ +IMAGINÉ A PLAISIR + + +Croyez-vous au Merveilleux? + +On a déjà tant dit, écrit, argumenté sur la question qu'il semble que +le sujet soit épuisé. + +Et pourtant, non!... Epuiser un sujet c'est le connaître à fond, et +qui peut se flatter d'avoir approfondi l'Inconnu? + +Pour moi, je crois au Merveilleux. Qu'on l'appelle comme on voudra, il +n'y a point d'effet sans cause... Or, j'ai vu l'effet, qu'importe si +la cause doit être provisoirement classée sous ce vocable imprécis. + +Je demande donc à ceux qui sont de mon avis de me suivre, non pas dans +le dédale obscur de raisonnements abstraits, mais tout simplement dans +les galeries du musée du Louvre. + +D'ailleurs, je n'y force personne. + + * * * * * + +Donc, nous voici dans la longue enfilade des salles. Je tiens à vous +prévenir qu'il y fait aussi noir que dans la cervelle du plus fumeux +des philosophes. + +Jusque-là, rien d'étrange. C'est la nuit, voilà tout. Les échos +soulevés par les pas sur le parquet se prolongent à l'infini. + +Pour m'en tenir à ma comparaison avec ce qui touche au domaine de la +pensée, je dirai que ces échos ressemblent au «martèlement» d'une idée +obsédante, comme on en a dans les états de demi-rêve. + +Les hautes fenêtres reçoivent, de l'extérieur, la lumière blafarde et +fausse des candélabres électriques. + +Çà et là, percent des lueurs... Ce sont, aperçues dans un rayon +oblique, les dorures du lambris. + +Le jour, c'est à peine si on les remarque--tant est grande leur +profusion--mais la nuit, ces rares éclats incertains ont quelque chose +d'inquiétant, comme des yeux qui veillent dans l'ombre. + +Ailleurs, c'est le mystère, le silence, rien! + +La nuit où je notai ces impressions était celle de Noël. + +Les cloches de Saint-Germain-l'Auxerrois annonçaient la messe de +minuit et leur son pénétrait, assourdi, dans les galeries sombres, +aussi atone que la clarté lointaine des réverbères. + + * * * * * + +Deux gardiens poursuivant leur ronde nocturne venaient de s'engager +dans la salle des Antiquités Egyptiennes. L'un portait une lanterne +sourde. Précisons! Il importe de ne rien laisser dans le vague, que ce +qui demeure inexplicable. + +Le premier s'appelait Bartissol et était du Midi... Il seyait au +second, qui était Bas-Breton, de se nommer Logarec. + +--Entends, dit Bartissol! Voilà la messe qui sonne... Y en a qui vont +réveillonner et bambocher toute la nuit... Qu'est-ce que ça te dit à +toi, vieux? + +--A moi?... rien, fit Logarec rêveur. + +--Eh bien, à moi, ça me dit qu'on n'est pas de ceux-là, de ceux qui +font la fête!... + +--Ah bien sûr! + +--Tiens! voilà notre réveillon à nous. + +Et le Méridional, d'un geste rageur, déposa lourdement sa lanterne sur +le sarcophage de la reine Tia. + +Ils s'arrêtèrent et s'adossèrent à la clôture placée devant les +collections. + +Le Breton renversa son bicorne sur sa nuque, croisa les bras et se mit +à suivre, en face de lui, les jeux de la lumière bleuâtre sur les +glaces de la fenêtre. + +Là-bas, loin, sur la place, à l'origine de cette lumière, il suffit du +passage d'une phalène, d'un insecte gros comme un rien, pour qu'ici, +sur les vitres, ce soit une fantasmagorie énorme, aux larges ailes de +vampire. + +On supposera peut-être que je prépare mon atmosphère? Non pas!... Que +les sceptiques tentent l'expérience! Je crois plutôt, en certaines +circonstances, à la collaboration secrète de phénomènes bizarres mus +par un agent insaisissable, et provoquant l'événement qu'aucune des +lois établies ne saurait expliquer. + +C'est précisément en cela que consiste le Merveilleux. + +Je ne dis rien d'autre que ce qui fut: un gardien du Louvre, qui se +trouvait être Breton, regardait se jouer la lumière électrique sur les +glaces d'une fenêtre de la salle des sarcophages. + +Et ce gardien disait: + +--Sais-tu, Bartissol, à quoi je songe?... aux nuits de Noël de chez +nous. Elles étaient bleues comme celle-ci, à cause du clair de lune +sur la neige, mais il y avait plus de neige dans ce temps-là +qu'aujourd'hui... ou bien c'est le pays qui n'est pas le même... On +allait en bande à la messe de minuit, et puis on revenait gelé, transi +et bien content de trouver une bonne bûche qui pétillait dans l'âtre. +Alors... on réveillonnait avec des crêpes, du boudin, et les anciens +racontaient des histoires. + +--Ah oui! fit Bartissol, les vieux en ont toujours de bonnes. + +--La plupart du temps, reprit le Breton, c'étaient des contes qui font +peur... Nous... les gosses, on dormait à moitié, mais on se réveillait +toujours dès qu'on parlait du Korrigan. + +--Hé! railla Bartissol, qu'est-ce que c'est que ça, le Korrigan? + +--C'est comme qui dirait une sorte de loup-garou... + +--En as-tu vu? + +--Moi... non, mais il y a des gens qui en ont vu. + +--Et à quoi cela ressemble-t-il?... à une bête? + +--Non... Ce serait plutôt un homme... certains croient que c'est un +damné... un mort qui revient, comprends-tu? + +--Eh bien! vous êtes gais là-bas, en Bretagne... Chez nous, à Pézenas, +on réveillonne aussi, mais on chante et on boit, Bou Diou! et les +garçons dansent avec les filles... ça, c'est s'amuser, quoi!... Enfin, +bref, quelle figure a-t-il, ton Korrigan? + +--Cela dépend... Quelquefois, on ne voit que deux yeux... + +--Hein?... deux yeux, sans corps? + +--Il paraît... Deux yeux qui brillent dans la nuit et qui se mettent à +vous poursuivre... D'autres fois, cela vous saisit brusquement par +derrière... vous renverse, et il y a des malheureux que l'on a trouvés +morts, la figure déchirée... le ventre ouvert... + +--Brrr!... + +L'homme du Midi tortilla sa longue moustache d'un geste vainqueur +d'ancien dragon et se mit à rire doucement. Il n'était pas de ceux qui +croient aux Korrigans ni aux contes de bonne femme. + +Le petit Logarec, ancien quartier-maître de la flotte, se réservait et +n'en pensait pas moins. + +Cependant, les deux gardiens tombèrent d'accord sur ce point qu'il +était abusif, à l'heure où tous les vivants s'amusent, de condamner +deux fonctionnaires à garder trois ou quatre personnages, défunts +depuis des siècles. + +--Que l'on veille sur les diamants, dit Bartissol, je comprends; sur +les tableaux, passe encore, mais supposer que quelqu'un aura jamais +l'idée d'enlever une vieille dame comme cette reine-là... + +--Des fois..., répliqua Logarec. + +--Et que veux-tu qu'on en fasse? + +--Toi ou moi, rien, pardi! mais un savant, un collectionneur! ces +gens-là n'ont pas des idées comme tout le monde... Avoue que c'est +drôle tout de même, ces antiquités... Je trouve que ça vous a quelque +chose d'impressionnant... + +Et, tout en parlant, Logarec, rêveur, contemplait la glace qui +recouvrait le sarcophage dans lequel était enfermée la pauvre reine +Tia. + +La tête et le haut du buste de la momie étaient dégagés des +bandelettes, ainsi que ses mains, ramenées sous le menton. Ce masque +de mort sévère, de couleur sombre, aux traits profondément accentués, +paraissait de bronze. On l'eût pu prendre pour une figure sculptée en +haut-relief, n'eût été une sorte d'humidité persistante entre les deux +bords des paupières. + +Le gros oeil de cyclope de la lanterne sourde posée sur la glace +éclairait le visage en dessous et rebroussait de bas en haut toutes +les ombres. + +Attiré, malgré lui, Bartissol regardait aussi. + +--Non, vois-tu, fit Logarec, tu diras ce que tu voudras, mais ces +morts-là ne sont pas comme les autres... Te figures-tu bien ce que +nous serons, toi et moi, cinq ans seulement après qu'on nous aura +enterrés?... + +--En voilà des idées... non, mais t'es pas un peu «marteau», mon +pauvre Logarec? + +Bartissol avait la voix puissante et, dans le grand vide des hautes +salles, les échos de cette voix répercutée par les caissons +résonnaient étrangement. + +Il s'en aperçut, sans doute, car il continua, baissant le ton: + +--Satané «nigousse»! va! Il finirait par vous donner la tremblote. + +Puis haussant les épaules: + +--Ces Bretons! tous superstitieux comme des vieilles femmes. + +Et, pour se donner une contenance, le Méridional, plus impressionné +qu'il ne voulait le paraître, repoussa de dépit la lanterne qui glissa +sur la glace du sarcophage. + +Les ombres se déplacèrent violemment, bouleversant les traits de la +momie et, subitement, le visage de la reine Tia changea d'expression. + +Bartissol tourna le dos. + +Quant à Logarec, il coulait un regard furtif vers ce masque mystérieux +qui l'attirait étrangement. + +Tout à coup, il tressaillit. + +--Qu'as-tu donc? demanda Bartissol en faisant lui-même un mouvement +involontaire. + +--Moi... rien... répondit Logarec. + +Le Méridional fit claquer ses doigts. + +--C'est toutes tes histoires aussi... Secouons-nous. Bon Dieu... Tiens, +entends-tu comme on chante dans la rue... A Pézenas, on est gai comme +cela... pas de fête sans chansons. Crier à pleine gorge, voilà qui +vous chasse les idées noires... mais on n'en a pas chez nous. Aussi, +on chante toujours... Je me rappelle, l'année où j'ai tiré au sort... + +Brusquement, Bartissol se sentit saisir par le bras. + +Logarec fixait sur lui deux yeux agrandis par la peur. + +--Tu as entendu?... souffla-t-il. + +--Quoi?... les «réveillonneurs» qui chantent? + +--Non... là... je ne sais pas... Quelque chose a craqué!... + +--Bah!... c'est une lame de parquet... + +--Je ne crois pas... c'était comme qui dirait dans l'air... + +--Tu ne vas pas croire que c'est le Korrigan... je suppose... + +--Ne ris pas, Bartissol, je te dis que quelque chose a craqué... + +--Eh oui... c'est le parquet... parbleu! + +--Non... Cela sonnait le creux... + +--Le creux!... le creux!... tu ferais devenir les gens fous, ma +parole... Tu sais pourtant bien que le parquet est mauvais, qu'il y a +un tas de lames qui fléchissent... même qu'on a déjà fait trente-six +enquêtes pour le réparer... mais avec l'administration!... + +--Tu crois? interrogea Logarec anxieux... + +--Quand je te le dis... tiens, prends la lanterne, tu vas voir... je +vais te montrer l'endroit où... + +Bartissol n'acheva pas... + +Un craquement bien distinct cette fois, sonore, indéniable, venait de +se faire entendre et, comme l'avait dit le Breton, il paraissait +s'être produit en l'air, à hauteur d'homme. + +--Hein? balbutia Logarec, tu vois bien que ce n'est pas le parquet?... + +--Ça vient des portes, alors, jeta Bartissol en se hâtant vers la +sortie. + +Logarec, tenant en main la lanterne sourde, rejoignit son compagnon. + +Ils examinèrent successivement les deux portes de dégagement, placées +vis-à-vis l'une de l'autre. + +Elles étaient d'ailleurs fermées. + +--Ça a pu craquer tout de même, hasarda Bartissol. + +--Ici, peut-être... + +Et Logarec désignait la grande vitrine qui fait face aux fenêtres. + +Ils s'approchèrent. + +Le rayon projeté par la lanterne sourde fit scintiller les dorures +d'un autre sarcophage vide, celui-là, et placé debout à gauche de la +baie. + +A l'instant même où la projection mettait en lumière l'effigie du +personnage égyptien qui avait été enseveli dans cette haute boîte, un +nouveau craquement retentit... Et celui-là sonnait le creux... il +provenait sûrement du sarcophage!... + +Les deux gardiens s'arrêtèrent et, d'un même mouvement, se montrèrent +le couvercle sommé d'une face grimaçante et surchargé de lamelles d'or. + +Le sourire figé du Pharaon semblait rivé sur eux! + +Puis, ce sourire s'effaça... les yeux d'émail brillèrent et parurent +glisser comme des yeux vivants qui suivent la fuite d'une image... + +C'était maintenant un grincement continu... la figure virait à gauche +d'une seule pièce... + +Et les gardiens n'avaient conscience que d'une chose... c'est que le +sarcophage allait s'ouvrir!... + +De son mouvement lent et régulier, le couvercle continuait de tourner. + +Cela ne dut pas en réalité durer plus de quelques secondes, mais, dans +l'état de surexcitation où se trouvaient les deux témoins de cet +effarant spectacle, ces secondes-là valaient une éternité. + +J'ai déjà expliqué que le sarcophage était placé debout sur le côté +gauche de la porte vitrée qui fait communiquer les deux salles... + +D'ailleurs tous les visiteurs du Louvre qui ont traversé ces galeries +avant leur réinstallation, se rappellent certainement cette gaine +oblongue, habillée de haut en bas de signes polychromes et terminée +par une effigie de roi mort qui vous regarde de façon inquiétante. +Pour peu qu'ils veuillent prendre, à cette heure nocturne, la place de +mes deux gardiens, ils conviendront sans peine du tragique de la +situation. + +Logarec n'avait pas lâché la lanterne, et le tremblement qui agitait +son bras faisait courir sur le mur, au-dessus du sarcophage, à sa +droite, à sa gauche, des ombres fantastiques... + +Un heurt sourd!... + +Le couvercle venait de se rabattre sur le chambranle de la porte +vitrée... + +Les deux gardiens comprirent, plutôt qu'ils ne le virent, que la +cavité de la bière béait devant eux. + +La lumière, dans les mains de Logarec, dansait de façon désordonnée et +à cette lueur incertaine et mouvante, ils distinguaient dans la boîte +funèbre une vague forme humaine, toute droite, et qui bougeait. + +Un bras noir se dressa soudain et, aussitôt, une silhouette démesurée +se profila sur la muraille. + +Alors, ils n'y tinrent plus... Le Breton laissa choir sa lanterne et +tous deux prirent la fuite avec le sentiment très net que le Ramsès au +grand bras tendu les poursuivait. + +Dans sa chute, la lumière s'était éteinte... En revanche, la clarté de +la lune entrait maintenant à flots par les fenêtres et étendait, de +distance en distance, de grands rectangles blancs régulièrement coupés +de croisillons noirs. + +Et tandis que se multipliaient, se heurtaient, au profond des ténèbres, +les échos soulevés par les pas précipités des fugitifs, dans le pâle +rayon lunaire, un homme avançait sans bruit... + + + + +II + +L'ALERTE + + +Logarec et Bartissol traversèrent en courant la salle où grimacent +dans les vitrines les innombrables divinités égyptiennes, la salle des +Colonnes, la salle des Bijoux Anciens... Ils franchirent la Rotonde +d'Apollon et se jetèrent comme des fous dans l'escalier que domine la +_Victoire de Samothrace_. + +Là, Logarec osa se retourner. + +Rien!... + +Rien que les immenses ailes éployées de la colossale déesse décapitée. + +Bartissol se devait de paraître audacieux jusqu'au bout. + +--Il faut prévenir le chef, dit-il résolument. + +--Vas-y... toi... fit Logarec... + +--Non... suis-moi... il nous croira mieux si nous sommes deux. + +Logarec se rendit d'autant plus volontiers à cette excellente raison +que ce vaste escalier sonore et vide le glaçait d'épouvante. + +Ils montèrent. + + * * * * * + +Quelques minutes après, trois hommes arrivaient devant la _Victoire de +Samothrace_, puis grimpaient les marches qui précèdent la Rotonde +d'Apollon. + +--C'est là, chef, indiqua Logarec en tendant une main qui tremblait +dans la direction des salles obscures. + +Ils allaient poser le pied sur le seuil de la première galerie, +lorsqu'un autre veilleur, affolé, fit soudain irruption en bousculant +le gardien-chef qui fut projeté contre le mur. + +--Quoi?... qu'est-ce qu'il y a encore? s'écria une grosse voix enrouée. + +Logarec et Bartissol se tenaient prudemment l'un derrière l'autre. + +L'homme, bouche bée, regardait son chef sans parvenir à articuler un +mot. + +--Expliquez-vous à la fin, ordonna le supérieur... Vous avez vu +quelqu'un?... + +--Eux... chef, bredouilla le veilleur... en désignant Logarec et +Bartissol... Je les ai aperçus... ils couraient... et puis, derrière +eux, un moment après... quelque chose est apparu... on aurait dit un +homme, mais je ne suis pas bien sûr... cela ne faisait pas de bruit... +on aurait juré... + +--Où étiez-vous? + +--Là, dans la salle des Bijoux Anciens... + +--Et ce... que vous avez vu, venait d'où? + +--De là-bas, répondit le veilleur, en montrant l'enfilade des salles... + +--Mais, il fallait appeler, couper la retraite à cet homme, si homme +il y a... où est-il allé? + +Le fonctionnaire eut un geste vague... + +--Je crois qu'il est descendu, dit-il. + +--Alors, les veilleurs d'en bas l'auront vu sortir..., qu'on aille les +chercher... ou plutôt non... je vais les faire monter. + +Et il appela: + +--Heurtebize!... Papillon!... + +Deux gardiens somnolents montèrent pesamment l'escalier. Ils n'avaient +rien vu et considéraient, ahuris, un peu narquois, ce groupe de quatre +hommes dont trois étaient livides. + +--Alors, par ici, s'écria le chef en se frappant le front... + +Il fit quelques pas et, s'arrêtant devant la porte d'Apollon, il dit à +Bartissol: + +--Allez me chercher Caraton. + +Celui-ci arriva bientôt. C'était le préposé à la garde des Diamants de +la Couronne. + +--Vous savez bien quelque chose? lui demanda le chef. + +--Je sais qu'il y a alerte, mais j'ignore de quoi il s'agit. + +--Alors vous n'avez rien vu? + +--Rien, chef. + +--Mais enfin, s'écria le gradé, cet homme n'a pourtant pas pu +s'envoler?... + +--C'est que ce n'était pas un homme, murmura Logarec... du moins, un +homme vivant... + +--Qu'est-ce que vous me chantez là? espèce de serin. + +--Demandez à Bartissol, chef. + +--C'est sorti d'un sarcophage, affirma le Méridional. + +--Ah! pour le coup, c'est trop fort... + +--Oui... le sarcophage s'est ouvert, ça... je l'ai vu... je ne rêvais +pas... + +Le chef haussa les épaules, puis il dit brusquement: + +--C'est bien... allons voir... suivez-moi tous et attention, hein? que +l'on referme les portes, après que nous serons passés. + +Logarec, Bartissol, leur camarade de la salle des Bijoux Anciens, les +deux gardiens du grand escalier et celui de la galerie d'Apollon, +emboîtèrent le pas à leur supérieur. + +On arriva dans la salle où avait eu lieu la scène fantastique, cause +de tout ce branle-bas. + +Les deux gardiens, témoins de l'étrange aventure, poussèrent une +exclamation en désignant le sarcophage placé à gauche de la porte +vitrée... Le couvercle s'était refermé et la figure noire du Ramsès +fixait sur la petite troupe son immuable sourire énigmatique. + +--Il était ouvert, pourtant, haleta Logarec... + +--Quoi? fit le chef?... ce sarcophage? + +--Oui, chef, il s'est ouvert devant nous. + +Le supérieur incrédule fit pivoter le couvercle... + +--Vous voyez, il n'y a rien, dit-il. + +--C'est que la momie s'en est allée, alors. + +--La momie?... quelle momie? vous savez bien que ce sarcophage-là est +toujours vide... + +--Pourtant... la forme que nous avons vue... + +--Moi aussi, j'ai vu quelque chose, intervint le gardien de la salle +des Bijoux Anciens. + +--Eh! parbleu oui, fit le chef, vous avez vu passer ces deux +poltrons-là... + +--Oui, mais derrière eux... + +--Derrière eux?... vous avez aperçu leur ombre au clair de lune... +C'est stupide... toute cette histoire ne tient pas debout... que +chacun retourne à son poste et que cela soit fini. + +Les gardiens se dispersèrent; on rouvrit les portes et les veilleurs +allèrent reprendre leur faction. + + * * * * * + +Le gardien-chef venait de s'engager dans l'escalier qui conduit à son +logement, situé sous les combles, lorsqu'un cri le cloua au sol. + +Au même instant, il vit une masse débouler à ses pieds, trébucher et +se retenir au mur. Un bicorne roula sur les marches de l'escalier. + +Le chef reconnut le gardien des Diamants de la Couronne. + +--Parlez, qu'y a-t-il, mais parlez donc, animal! + +Le pauvre garçon ne parvenait qu'à proférer un son rauque qui sortait +de sa gorge, continûment: + +--O... ô... ô... oh! + +Et son doigt tendu montrait la galerie d'Apollon... + +Interloqué, le gardien-chef vint à ce malheureux qui tremblait et le +secoua rudement par les épaules. + +--Mais parlez donc, s'écria-t-il, qu'est-ce qu'il y a?... qu'avez-vous +vu? + +L'autre regardait le supérieur de ses grands yeux hagards..., ses +lèvres remuaient, mais il n'en sortait que des sons inintelligibles!... + +A la fin, cependant, des mots se précisèrent: + +--Il y a... il y a... balbutia-t-il. + +--Quoi donc?... bon Dieu! + +--Il y a... chef... qu'on a volé... + +--On a volé!... Qu'est-ce qu'on a volé? + +--Le... le... «Régent», chef..., oui... le... Régent!... + +Et le gardien s'effondra sous le poids de cet aveu. + +La face déjà congestionnée du chef devint pourpre..., la surprise, +l'émotion, la colère le suffoquaient. + +Il se mit à crier à tue-tête: + +--Vous êtes fou!... volé!... volé!... le Régent!... vous êtes fou!... +fou, vous dis-je. + +Mais tout en se rassurant de la sorte, il n'en prenait pas moins le +subalterne par le bras, le poussait devant lui, et, son falot dans la +main droite, se ruait vers la galerie d'Apollon. + +Alors, le malheureux gardien montra la vitrine où sont exposés les +Diamants de la Couronne: + +--Là!... là!..., fit-il. + +Il n'en dit pas davantage, mais le spectacle qui se présentait en ce +moment aux yeux du supérieur en disait plus long que tous les +commentaires. + +Il rugit, serra les poings: + +--Ah! vingt Dieux de vingt Dieux!... les misérables!... + +Un rectangle, juste assez grand pour livrer passage à une main, était +nettement découpé dans la glace de la vitrine. Le morceau enlevé était +posé tout à côté; un petit amas de mastic où se voyaient encore des +empreintes de doigts, occupait le milieu de ce carré de verre. Et, à +la hauteur de l'ouverture béante, le fin support d'argent sur lequel +le célèbre joyau se présentait naguère, libre de tout contact, en +pleine lumière, ce support se courbait à sa place habituelle comme un +point d'interrogation, tendant ironiquement sa griffe vide! + +C'était fou, en effet, invraisemblable, inadmissible!... + +Et pourtant, le fait était là... + +On avait volé le Régent, en plein musée du Louvre, à la barbe de son +gardien! + + + + +III + +QUELQUES TRAITS DE LUMIÈRE SUR LE MYSTÈRE + + +Oui, on avait volé le Régent! + +Et j'en puis ici fournir la certitude avec quelques preuves à l'appui, +puisque le voleur... c'était Moi! + +Bien qu'assez réservé de ma nature, j'estime que le moment est +peut-être venu de me présenter. + +Je me nomme George-Edgar Pipe, sujet anglais, cambrioleur +professionnel, et jouissant, en la matière, de quelque autorité. +Certes, mon nom n'a point d'éclat; il n'a figuré sur aucune manchette +de journal, bien que mes «exploits» aient, durant cinq années, défrayé +les chroniques des Deux-Mondes. + +La raison de cette obscurité?... elle est bien simple; jamais je ne me +suis laissé prendre. + +Le cas me paraît assez exceptionnel pour que j'en fasse ici mention; +il explique, au surplus, comment, si mes actions sont devenues +célèbres, mon nom est demeuré parfaitement ignoré. + +Je ne taxerai pas à ce propos le Destin d'injustice, à l'exemple de +certains auteurs de mémoires. Cette obscurité me plaît... Je suis +modeste. + +Toutefois, l'heure est venue de sortir de ma tour d'ivoire, d'abord +parce que, retiré des affaires, j'ai désormais quelques loisirs et, +ensuite, parce que la prescription m'est acquise et que ma liberté +n'aura pas à souffrir des aveux que je pourrai faire. + +Donc, on s'est beaucoup occupé de moi sans me nommer jamais. Néanmoins, +mes «exploits» offrent tous un trait caractéristique auquel il est +aise de les reconnaître. + +Ce trait est justement leur anonymat. + +Tous les grands vols, cambriolages et autres coups d'audace dont +l'auteur est demeuré inconnu, tous ceux-là sont de moi. + +Je peux bien le dire aujourd'hui, puisque la justice ne me fera plus +l'honneur de s'occuper de mon humble personne. + +Je me ferai cependant un devoir d'exposer par le détail mes façons de +procéder. + +Cette relation sera, je l'espère, de grand enseignement, car ne +s'improvise pas cambrioleur qui en a fantaisie. + +C'est mieux qu'un métier, c'est un sacerdoce. Ses fidèles sont de +grands méconnus. Le cambrioleur n'est-il point, comme l'a si bien dit +Stevenson, le seul aventurier qui nous reste ici-bas?... Songez donc à +la lutte incessante qu'il livre, un contre tous, seul contre la +société civilisée tout entière. Et le courage donc? Avouez qu'il en +faut une jolie dose pour s'introduire la nuit dans une maison, +crocheter une serrure, forcer une porte sans savoir ce que l'on +trouvera derrière... Ah! on paye souvent bien cher, vous pouvez me +croire, les quelques bénéfices que l'on retire de telles expéditions. + +La suite de ce récit me donnera raison ou tort, mais j'ai conscience +d'accomplir une oeuvre de justice en réhabilitant un art que trop de +maladroits ont compromis et que l'aveuglement des masses a taxé +stupidement d'infamie. + +Mais, m'objectera-t-on, pourquoi vous, un sujet anglais, êtes-vous +venu vous faire la main en France? + +L'explication est des plus simples. + +J'avais, depuis longtemps, formé le projet d'enlever, non point de ces +objets de pacotille que tous les bourgeois ont chez eux, mais une +pièce rare, unique, qui eût un nom, une histoire et représentât une +fortune. Les pierreries célèbres, celles qu'ont portées les rois, me +semblaient répondre à mon dessein. + +Pour quelle raison, alors, suis-je venu en France? + +Sans doute, nous avons des diamants, de célèbres diamants comme ceux +de la couronne d'Angleterre, par exemple; mais, je le déclarerai tout +net: ils sont mieux gardés que chez vous. La France apparaît aux +étrangers comme un vrai pays de cocagne, et cela est particulièrement +vrai pour les gentlemen qui s'adonnent au cambriolage. + +Ici, point de ces promiscuités fâcheuses avec des surveillants +d'éducation précaire... on n'est jamais obligé de se colleter avec des +malappris... Tout vous est largement ouvert... On est chez soi... Il +n'y a qu'à se baisser pour prendre, si le coeur vous en dit. + +La France est, avant tout, le pays du savoir-vivre. + +Autre motif: si l'on est pris--car il faut tout prévoir--si l'on est +pris, cela devient sérieux en Angleterre et désobligeant au possible: +dix ans de _hard labour_ pour la moindre des peccadilles, autant dire +la mort civile et naturelle par surcroît. + +Inversement, que risque-t-on chez vous? Cinq ans, dix ans de +villégiature qu'on n'aurait jamais songé à s'offrir; un voyage au long +cours dans des régions clémentes, au climat sain et tempéré, sous des +cieux toujours bleus, au milieu de décors féeriques. + +On s'évade facilement de ces régions-là... et l'on peut, au retour, se +refaire une situation. On a acquis de l'expérience et la considération +qui entoure généralement les voyageurs. + +Voilà pourquoi j'ai choisi la France... Résolu à commettre un vol qui +en valût la peine, je décidai de m'emparer du Régent. + +Pour mener mon projet à bien, je choisis le jour de Noël, qui est +d'heureux augure en Angleterre et, dans l'après-midi du 24 décembre, +je me mêlai aux nombreux curieux qui s'écrasaient dans les galeries du +Louvre. + +Après un examen attentif des locaux, mon plan fut vite arrêté; je +devais attendre la nuit, sans trahir ma présence, dans les salles du +musée même. + +Cela m'évitait d'avoir recours au procédé de l'escalade et s'accordait +mieux avec mon caractère qui ne désire qu'une chose: passer inaperçu. + +Après avoir inspecté les diverses salles du Louvre, j'optai pour celle +des Antiquités égyptiennes, où sont exposées les momies, salle assez +peu fréquentée du public et, profitant d'un moment où il n'y avait +personne, je me glissai rapidement dans une haute boîte, sorte de +gaine oblongue qui--je m'en étais assuré quelques minutes +auparavant--était vide et pouvait contenir un locataire de ma modeste +corpulence. + +Je ne sais s'il vous est arrivé d'habiter quelque temps dans +l'intérieur d'un sarcophage... Ceux qui l'auront tenté me +comprendront. A vrai dire, on y est très mal; on y respire à +grand'peine, et cela sent affreusement le moisi. + +Mais la situation s'aggrave lorsqu'on y doit rester des heures comme +c'était mon cas. + +La nuit vint; j'entendis fermer les portes... Les minutes s'écoulaient, +lentes, lentes! et j'avais l'impression, à la longue, de revivre les +millénaires qui nous séparent de la première dynastie. + +J'étais fort indécis en somme... Comment sortirais-je de là? Je +n'avais encore rien trouvé lorsque, vers minuit, j'entendis les +gardiens pénétrer dans la salle. Ils s'arrêtèrent, se mirent à causer +et, n'ayant rien de mieux à faire, j'écoutai. + +On sait quels étaient leurs propos. La contemplation prolongée de la +reine Tia, les considérations funèbres qui s'ensuivirent, la nuit, la +solitude et le naturel superstitieux de l'un d'eux les mettaient dans +un état d'infériorité certaine. + +Ce me fut une inspiration. Plutôt que de compter sur le hasard qui +pourrait bien ne point se manifester, je résolus de mettre à profit +l'énervement de mes deux gêneurs et de frapper un grand coup. + +C'est alors que je commençai à remuer doucement dans mon sarcophage. + +L'effet fut prompt et rassurant... Les gardiens avaient peur... Ils +n'étaient plus à craindre. Je graduai mes effets de terreur en +souriant de leur épouvante... Alors, bien sûr de moi, je poussai +l'audace jusqu'à m'évader de mon coffre, je ne dirai pas à leur nez, +car ils fuyaient déjà à toutes jambes. J'étais libre de mes mouvements +et seul dans cette salle tout à l'heure trop bien surveillée. + +N'avais-je pas raison de proclamer plus haut ma foi dans l'influence +que peut avoir le Merveilleux? + +Cependant je n'étais pas au bout de mes peines. Il me fallait gagner +la galerie d'Apollon, où je savais qu'était exposé le Régent, mais que +je savais aussi spécialement gardée par un veilleur de nuit. + +Je me lançai provisoirement sur les traces de mes deux nigauds, de ce +pas subreptice et silencieux qui convient au fantôme d'un Pharaon. + +Je vis bien, en traversant une salle, que mon apparition faisait +quelque impression sur un gardien probablement dérangé dans son +sommeil... L'alarme allait être donnée; je ne pouvais songer +d'ailleurs à me risquer à l'aveuglette dans la galerie d'Apollon, et +comme je venais d'arriver en haut de l'escalier de la Victoire, je +m'aperçus que l'on avait là, fort à propos, reconstitué certain +portique orné de deux cariatides provenant, je crois, des ruines de +Delphes. + +Ce détail a peu d'importance; ce qui en avait plus pour moi, c'est +qu'on avait, au fond de ce portique, tendu un rideau à la grecque dans +le dos des deux cariatides. + +Je me cachai derrière ce rideau et attendis. + +J'assistai dans cet incognito qui me sied au conciliabule d'un homme à +grosse voix et de mes deux gardiens de la salle des Antiquités +Egyptiennes, puis je compris que le veilleur des diamants était appelé +et convié à se joindre à la ronde. + +Alors je sortis doucement de ma cachette et revins à pas de loup vers +la Rotonde. + +Tout le monde était occupé à discuter dans la salle des momies. + +Moi, le plus doucement possible, je gagnai la galerie d'Apollon... +Elle était vide, comme je m'en doutais. + +Vite, ma petite lampe de poche, mon diamant de vitrier! Les feux du +Régent guident ma main à travers la vitrine... Zzz!... Zzz!... Zzz!... +Zzz!... quatre coups de diamant en rectangle... Je colle un paquet de +mastic sur la partie délimitée... Je tire à moi, la vitrine est +ouverte!... Je recueille le Régent, le mets dans mon gousset, puis +j'ouvre sans bruit une fenêtre à laquelle j'attache la cordelette de +soie qui ne me quitte jamais, et je me lance dans le vide. + +Il était temps; des pas se rapprochaient. + +Que l'on se figure, si l'on peut, la joie d'un heureux cambrioleur +arrivant sans accroc, au pied du mur du Louvre, avec le Régent dans sa +poche!... + + + + +IV + +OU IL EST PROUVÉ UNE FOIS DE PLUS QUE L'HOMME N'EST QU'UN JOUET ENTRE +LES MAINS DU DESTIN + + +Je vois d'ici le lecteur sourire et je devine la pensée qui lui est +venue à l'esprit. + +Il se dit évidemment: «Quel être naïf que ce cambrioleur qui se figure +pouvoir convertir en espèces un diamant connu de tous... Mais le +premier marchand auquel il l'offrira le fera tout de suite arrêter, +c'est certain.» + +Non, ce n'est pas si certain que cela. Voyons, vous supposez bien +qu'un homme de mon acabit, un professionnel du cambriolage ne se +serait pas risqué à tenter un coup comme celui-là, s'il n'avait su +d'avance où placer le «produit de son travail». Je ne suis plus un +novice et la discrétion que j'observe en toutes choses m'a valu la +confiance, je dirai plus, l'amitié de certain négociant d'Amsterdam +qui s'entend, comme pas un, à tailler le diamant. + +C'est à lui que je m'adresserai. Il partagera le Régent en plusieurs +morceaux et le vendra ainsi au détail, en prélevant, comme il est +juste, pour sa part, une sérieuse commission. Tout compte fait, il me +reviendra de cette vente quelques petits millions que je saurai +employer, je vous prie de le croire. + +Edith, d'ailleurs, m'aidera de son mieux, car pour gaspiller l'argent, +elle n'a pas sa pareille. + +Puisque je viens de prononcer le nom d'Edith, je crois que je ne dois +plus tarder à vous la présenter. Edith est ma maîtresse, une maîtresse +ravissante, exquise, jolie, comme le sont les Anglaises quand elles se +mettent à être jolies. Je l'ai connue à Ramsgate où j'étais allé me +reposer un peu des fatigues du métier, il y a de cela un an, et +j'avoue que, depuis notre première rencontre, elle a toujours fait +preuve d'une fidélité vraiment exemplaire. De plus, et cela est aussi +très appréciable, aucun nuage n'est venu ternir notre lune de miel. + +Bien entendu, je n'ai jamais révélé ma profession à Edith, car les +femmes, si parfaites qu'elles soient, ont toujours une tendance à trop +bavarder et, bien que je m'honore de pratiquer le cambriolage, j'ai +craint qu'elle n'éprouvât quelque répugnance pour cette sorte d'art +que réprouve une morale trop étroite. Elle me croit, sinon riche, du +moins fort à l'aise et ignore, la pauvre chatte, que les deux billets +de mille francs qui se trouvent dans mon secrétaire constituent pour +l'instant toute ma fortune. + +C'est, vous le devinez, à Edith que je songeais en regagnant +pédestrement mon domicile, là-haut, sur la butte Montmartre. + +La période de morte-saison que je venais de traverser ne m'avait pas +permis de m'installer, comme je le souhaitais, dans un quartier +aristocratique, mais bientôt ce désir se trouverait exaucé, grâce au +Régent, et George-Edgar Pipe, au lieu d'habiter un petit logement +meublé de deux cents francs par mois, aurait son hôtel à lui, ses +domestiques, son auto. + +Alors, les gens qui aujourd'hui le regardaient avec mépris, +ambitionneraient l'honneur de lui être présentés, car à Paris, comme à +Londres, cela est un fait constant, on ne s'inquiète guère de savoir +comment les gens se sont enrichis. Les moyens employés pour parvenir +importent peu, c'est le résultat qui est tout. + +Or, le «résultat», je l'avais là, dans la poche de mon gilet, sous la +forme d'un petit polyèdre que je palpais amoureusement, de temps à +autre, entre le pouce et l'index. + +Au moment où j'arrivais devant ma porte, une crainte me saisit. Depuis +que je vivais avec Edith, c'était la première fois que je découchais... + +Comment allait-elle prendre la chose? + +Bah! me dis-je, je trouverai bien un prétexte pour m'excuser... Et +tout en montant l'escalier, je préparais ma défense, mais, chose +curieuse, moi qui d'ordinaire ne manque pas d'imagination, j'avais +beau me torturer la cervelle, je ne trouvais rien... mais là, +absolument rien. + +En désespoir de cause, je me résolus à invoquer l'excuse de l'attaque +nocturne... Cela réussit toujours et a l'avantage d'exciter +terriblement les nerfs des femmes... C'est cela... Je dirais que l'on +m'avait attaqué, que fort heureusement des agents étaient accourus à +mon appel, que l'on avait arrêté mes agresseurs, et que j'avais dû +aller au poste pour y décliner mes nom et qualité, subir la +confrontation de rigueur et signer une plainte en bonne et due forme... + +Edith, à n'en pas douter, se laisserait facilement convaincre... +Peut-être ferait-elle un peu la moue, mais j'ai un moyen infaillible +pour dérider mon adorable maîtresse et la rendre plus aimante que +jamais. + +J'introduisis doucement ma clef dans la serrure, ouvris la porte et la +refermai sans bruit, puis, après m'être débarrassé dans le vestibule +de mon chapeau et de mon pardessus, je me dirigeai vers la chambre +d'Edith--la nôtre par conséquent, car vous supposez bien que nous ne +faisions pas lit à part. D'ordinaire, une petite lampe d'albâtre +brûlait, toute la nuit, sur la cheminée, aussi fus-je assez surpris de +trouver la pièce obscure... J'avançai de quelques pas, cherchai en +tâtonnant le commutateur. Une clarté brusque jaillit et je constatai, +avec une émotion que l'on s'imagine sans peine, que le lit était vide. + +Edith, elle aussi, avait découché! + +Je ne pus croire, tout d'abord, à une telle audace de sa part. Edith +était plutôt d'une nature timide et il me semblait impossible qu'elle +eût pris, en ne me voyant pas rentrer, une si brutale décision. Sans +doute était-elle allée à ma rencontre... et je la verrais bientôt +reparaître... Peut-être aussi, comme elle était très peureuse, +s'était-elle réfugiée chez une voisine qui habitait sur le même palier +et nous rendait, de temps à autre, quelques menus services. + +J'errais dans la chambre, comme une âme en peine, inquiet et furieux +tout à la fois, quand un billet placé sur la table de nuit frappa mes +regards. Je m'approchai vivement, m'emparai de ce papier et ne pus +retenir un cri de rage. + +Edith était partie... elle avait, c'est le cas de le dire, filé à +l'anglaise! + + «Mon cher Edgar, m'expliquait-elle, l'air de Paris ne me vaut rien et + je sens bien que je ne m'habituerai jamais à la vie française... + Excusez-moi de vous quitter si brusquement, mais je ne pouvais plus y + tenir... J'ai ce que nous appelons là-bas le _homesickness_[1] et j'ai + besoin de me retremper un peu dans l'atmosphère du Strand et de + Piccadilly. J'ose espérer que vous vous consolerez vite, et que vous + m'excuserez aussi de vous avoir «emprunté» quelque argent pour couvrir + mes frais de voyage et me permettre de vivre tranquille, en attendant + que je trouve une situation. J'ai pris les deux mille francs qui + étaient dans le secrétaire et je vous les renverrai peut-être un jour. + Dans le cas où vous déménageriez, prévenez-moi poste restante, bureau + de Charing Cross. Je ne vous dis pas adieu, Edgar, car j'espère bien + vous revoir. Je vous aime encore, croyez-le, mais décidément, je + m'ennuyais trop à Paris...» + + [1] Mal du pays. + +Bien que je sois, depuis longtemps, cuirassé contre les coups du sort, +j'avoue que celui-là me sembla plutôt dur et que, dans ma rage, je +prodiguai à Edith tous les noms que le _slang_ de Whitechapel réserve +d'ordinaire aux affreuses créatures d'Aldgate ou de Drury-Lane... Il y +avait sur la cheminée un portrait de ma maîtresse, je le jetai sur le +parquet, le piétinai avec frénésie et lacérai furieusement le kimono +de soie bleue qu'elle avait oublié sur un fauteuil. + +Ainsi, elle avait fui, la petite hypocrite, fui en emportant toutes +mes économies: ces deux mille francs sur lesquels je comptais pour +passer en Hollande!... Elle avait, au moyen d'une pince, forcé la +serrure de mon secrétaire... + +Moi, Edgar Pipe, le «roi des cambrioleurs», j'avais été refait par une +femme! et cela, au moment où je venais d'accomplir une expédition qui +m'assurait la fortune. + +J'explorai quand même les tiroirs de mon secrétaire, espérant qu'Edith, +prise de remords au moment de partir, m'aurait au moins laissé un ou +deux billets... Mais non... elle avait tout pris, la misérable, et je +me trouvais maintenant avec quarante francs en poche!! + +Je me jetai tout habillé sur mon lit et ne tardai pas à m'endormir +profondément, car les émotions, chose bizarre, exercent sur moi une +singulière influence. Au lieu de m'énerver et de m'horripiler jusqu'à +l'exaspération, elles finissent par m'anéantir et je goûte alors un +sommeil de brute. + +Plus je suis ennuyé, plus je dors et je dois à cette heureuse +disposition physique de supporter sans trop de tourments les épreuves +de la vie. En général, l'homme est mal armé contre l'adversité; dès +qu'un événement fâcheux vient déranger ses projets ou détruire ses +espérances, il se laisse aller au désespoir, crie, se lamente et +souhaite même la mort. Moi, j'éprouve d'abord une secousse des plus +violentes, mes nerfs se tendent à se briser, mais cet état de +surexcitation n'est que passager et ne tarde pas à faire place à un +profond abattement... Une sorte de torpeur s'empare de moi, paralyse +mes membres, jetant sur ma douleur comme un baume bienfaisant, et +pendant douze heures, et même davantage, je jouis d'un sommeil de +plomb que ne hante aucun rêve, que ne trouble aucun cauchemar. Quand +je me réveille, je suis calme, reposé, lucide et, de nouveau, prêt à +la lutte. La catastrophe qui s'est, la veille, abattue sur moi me +semble lointaine... lointaine, et je me demande même comment elle a pu +un instant troubler mon esprit. + +Le lendemain du jour où j'avais appris en même temps, et la brusque +disparition d'Edith, et celle de mes deux mille francs, j'étais plus +calme que jamais. + +Je m'habillai avec soin, me fis du thé, puis je m'assis dans un +fauteuil, ma Bible entre les mains. + +Cela vous étonne peut-être qu'un cambrioleur lise la Bible? + +Et pourquoi ne la lirait-il pas? Est-il défendu à un homme, à quelque +catégorie qu'il appartienne, de chercher des conseils dans les livres +saints? + +J'en connais qui font de la Bible leur livre de chevet et ne valent +pas mieux que moi, bien qu'ils jouissent dans notre trompeuse société +d'une réputation inattaquable... + +En somme, tout n'est-il pas convention en ce monde? + +L'homme de loi qui passe sa vie à spolier des héritiers, le financier +qui ruine des centaines de petits rentiers, le marchand qui vend ses +denrées le triple de ce qu'il les a payées et trompe encore sur le +poids, l'individu taré qui épouse une femme pour sa fortune, le député +qui trafique de son mandat pour patronner de louches entreprises et +toucher des pots-de-vin en secret, ces gens-là sont-ils moins +méprisables que le cambrioleur qui dérobe au Louvre un des Diamants de +la Couronne? + +Puisque l'argent est le but de la vie et que l'on n'est pas encore +arrivé à le supprimer, ne faut-il pas que l'on s'en procure? Et tenez, +puisque je vous parlais de la Bible... écoutez le conseil sur lequel +je viens justement de tomber: + + «La fortune est pour le riche une ville forte; la ruine des misérables, + c'est leur pauvreté[2].» + + [2] _Proverbes_, X, 15. + +Est-il rien de plus juste? + +Grâce au Régent que j'ai là, dans ma poche, je pourrai bientôt me +réfugier dans cette «ville forte» dont parle l'Ecriture et devenir +l'égal des individus peu recommandables auxquels je faisais allusion +plus haut. Quel sera mon crime? Je n'aurai fait, en somme, que priver +le public parisien de la vue d'un diamant précieux, mais je suis sûr +que l'administration prévoyante ne manquera pas de remplacer la pierre +absente par une autre en toc qui fera absolument le même effet. + +Il paraît d'ailleurs que, dans les musées, lorsqu'un vol se produit, +c'est toujours ainsi que l'on procède. + +Qui pourra se plaindre? A qui aurai-je porté préjudice? à l'Etat... +Bah!... il est assez riche pour supporter cela. + +Le Régent avait changé de main et il allait enfin être utile à +quelqu'un... Je m'étais laissé dire que ce diamant pesait 136 +carats--environ vingt-huit grammes--et qu'il était estimé de douze à +quinze millions. Il faudrait vraiment que la fatalité s'en mêlât pour +que je n'en retirasse pas au moins deux millions... Je ne suis pas +ambitieux... deux modestes millions me suffiraient... + +Quelle petite dinde que cette Edith! et comme elle regretterait son +coup de tête, quand elle apprendrait que je mène à Londres un train de +vie sinon fastueux, du moins assez enviable... + +Elle chercherait sûrement à se rapprocher de moi et (je me connais) +elle aurait peu de chose à faire pour obtenir son pardon. Un homme +comme moi excuse facilement les fautes d'autrui et le petit +cambriolage auquel s'était livré Edith n'était, à mes yeux, qu'une +peccadille. L'acte en lui-même ne m'indignait nullement... ce que je +reprochais à la petite sotte, c'était de l'avoir accompli à l'heure où +j'avais besoin de toutes mes disponibilités pour établir +définitivement ma fortune. + +J'allais être obligé, moi qui avais des millions en poche, de me +livrer, pour me procurer quelque argent, à un de ces menus +cambriolages qui sont parfois plus dangereux que les grands. + +Je risquais non seulement de me faire arrêter, mais encore de perdre à +jamais le diamant que j'avais eu tant de peine à acquérir. + +Tout en roulant dans mon esprit ces peu rassurantes pensées, je +consultais un petit carnet sur lequel j'avais noté, depuis mon arrivée +à Paris, les différents «coups» qui pouvaient être tentés, soit chez +des industriels, soit chez des rentiers, et offraient à l'«opérateur» +le moins de risques possible. + +Nous autres, cambrioleurs, nous sommes généralement mieux renseignés +qu'on ne le croit. Un bavardage, une note parue dans les journaux, un +petit entrefilet de rien du tout, nous sont parfois de précieuses +indications. Un exemple entre cent. J'avais lu, quelques jours +auparavant, dans un grand journal du matin, qu'un sieur Bénoni, +rentier, demeurant 210, boulevard de Courcelles, avait oublié dans un +taxi une sacoche contenant soixante-douze mille francs en billets de +banque et que le chauffeur, un honnête Auvergnat, était venu lui +rapporter cette sacoche. + +Ce simple fait divers avait retenu mon attention. Je l'avais découpé +et collé dans mon «diary». Je ne pensais pas, à cette minute, utiliser +le renseignement, car j'avais un autre projet en tête et ne +m'embarrassais point de semblables vétilles, mais aujourd'hui que la +petite canaillerie d'Edith me forçait à «remettre la main à la pâte» +et à travailler de nouveau dans le «demi-gros», je me mis à étudier +l'affaire Bénoni. + +Il me parut que ce rentier qui se promenait avec une sacoche contenant +soixante-douze mille francs devait être pour un cambrioleur un +excellent gibier, et en procédant par déduction, j'en arrivai à +établir assez exactement--du moins à mon avis--le cas psychologique du +sieur Bénoni. C'était à coup sûr un homme qui brassait de grosses +affaires, achetait comptant et vendait de même, puisqu'il avait sur +lui de l'argent liquide. Il devait faire le commerce des objets d'art; +c'était un amateur ou un marchand, mais je le supposais plutôt amateur, +car un marchand est en général un homme prudent et méfiant, qui +n'oublierait pas dans un taxi un sac bourré de billets de banque. Il +n'y a qu'un amateur qui puisse avoir de ces distractions. + + + + +V + +UNE SURPRISE A LAQUELLE JE NE M'ATTENDAIS PAS + + +Il était urgent que je me livrasse à une petite enquête sur ce Bénoni +qui me paraissait «bon à faire», comme nous disons en argot de métier. + +Je me rendis donc boulevard de Courcelles, interrogeai habilement la +concierge, et ne tardai pas à acquérir la conviction que mes +prévisions étaient à peu près exactes. Le père Bénoni était un +antiquaire. On le disait fort riche, mais un peu «piqué» et ses +distractions étaient légendaires. C'est ainsi qu'il lui arrivait +souvent de sortir sans chapeau, d'oublier son pardessus, ou de laisser +un chauffeur de taxi se morfondre des heures devant une porte. Un +homme aussi étourdi était certainement peu ordonné; chez lui, tout +devait être en vrac, comme chez les brocanteurs. Le père Bénoni vivait +seul avec un vieux domestique, un ivrogne fieffé qui faisait, durant +l'absence de son maître, de fréquentes visites à un marchand de vins +établi au coin du boulevard et de la rue Desrenaudes. + +Je ne tardai pas à lier connaissance avec ce domestique, qui se +nommait Alcide, et, au bout de vingt-quatre heures, nous étions les +meilleurs amis du monde. J'offris force tournées, il bavarda et je fus +bientôt aussi renseigné que lui sur les habitudes et les manies du +père Bénoni. + +--Le vieux, me dit Alcide, est la crème des patrons... jamais un +reproche... et le ménage n'est pas dur à faire... un coup de balai de +temps en temps, quelques coups de plumeau par-ci par-là et c'est +tout... Avec ça de la liberté, autant qu'on en veut, car Monsieur sort +souvent... surtout le soir... Figurez-vous que, malgré ses +soixante-sept ans, il court encore le guilledou... Si c'est pas +honteux... un homme de son âge!... Mais je ne m'en plains pas, car +j'en profite pour aller au cinéma... J'adore ça le cinéma, et vous? + +Alcide venait, sans qu'il s'en doutât, de me livrer l'appartement de +son patron. C'était d'ailleurs une bonne bête que cet Alcide, et pour +peu qu'on le flattât et surtout qu'on lui «rafraîchît la +dalle»--suivant sa propre expression--on en tirait tout ce qu'on +voulait. Je lui donnai rendez-vous pour le soir même au cinéma des +Ternes où il arriva, légèrement éméché. + +En attendant que le spectacle commençât, nous causâmes, et mon nouvel +ami me documenta non seulement sur son patron, mais encore sur le +local où je m'apprêtais à pénétrer. La disposition des lieux m'était +maintenant familière, et j'étais sûr de ne pas faire un pas de clerc. +Tout en conversant avec le brave Alcide, j'explorais doucement ses +poches, car une idée m'était venue. J'espérais qu'il avait sur lui les +clefs de l'appartement, mais j'eus beau le fouiller avec ma dextérité +habituelle, je ne trouvai rien qu'une pipe, une blague à tabac et un +briquet. + +Tout à coup, j'eus une inspiration... Je me tâtai, me tournai et me +retournai sur mon fauteuil, puis dis à mon compagnon d'un air contrit: + +--Ah!... il m'en arrive une bonne... Figurez-vous que j'ai perdu mes +clefs... + +--Alors, vous ne pourrez pas rentrer chez vous? + +--C'est à craindre... bah! tant pis, je prendrai une chambre à +l'hôtel... satanées clefs, va!... Je les aurai perdues dans le métro... + +--Moi, dit Alcide, j'étais comme vous autrefois, je perdais toujours +mes clefs... même que mon patron a failli me renvoyer pour cela, mais +maintenant, cela ne m'arrivera plus, car lorsque je m'absente, je les +laisse toujours chez le concierge. + +J'étais fixé... l'effraction que je croyais pouvoir éviter devenait +nécessaire. Heureusement que j'avais sur moi un attirail complet de +cambrioleur. + +Le spectacle commença. Alcide applaudit en voyant sur l'écran +l'annonce d'un film sensationnel intitulé _La Sandale Rouge_. + +--Ah! me dit-il, ça, c'est un truc épatant... Je l'ai déjà vu trois +fois, et je ne m'en lasse jamais... Il y a là-dedans, un sacré type de +détective qui est joliment malin et un chien qui joue absolument comme +un homme. + +Les scènes se succédaient avec une rapidité folle, car le film était +très long, paraît-il, et il fallait l'expédier en un nombre déterminé +de minutes, afin que le programme pût être épuisé à onze heures juste. + +Par une ironie assez étrange, cela débutait par un cambriolage +accompli dans des conditions particulièrement difficiles, mais comme +on voyait bien que ce n'étaient pas des «professionnels» qui jouaient +dans cette pièce! Le cambrioleur était d'une maladresse insigne et +opérait avec une naïveté ridicule. Il forçait un coffre-fort comme il +eût ouvert un placard, et ne prenait même pas la peine de masquer avec +le pan de sa jaquette la petite lampe électrique suspendue à la +ceinture de son pantalon. + +Quant au détective, c'était bien le plus grand benêt qui se pût voir, +et il serait à souhaiter que nous n'eussions jamais devant nous des +gaillards plus dégourdis. + +Non, vraiment, ceux qui se figurent que des films semblables peuvent +inspirer les jeunes gens qui se destinent au cambriolage, ceux-là se +trompent étrangement. De pareils spectacles ne servent qu'à fausser +l'esprit des débutants, et à faire d'eux ce que nous appelons des +«mazettes». Ils veulent, dans la vie, opérer comme au cinéma et se +font cueillir à la douzaine. + +Si un jour, je me décide à paraître sur l'écran--la chose n'est pas +impossible, après tout--alors, le public comprendra la différence +qu'il y a entre un vulgaire escarpe et un artiste de la cambriole. + +Profitant d'un moment où Alcide était absolument empaumé par une scène +tragique, je me levai doucement, longeai dans l'obscurité l'étroit +couloir ménagé entre les fauteuils et, deux minutes après, j'étais +dans la rue. + +Du cinéma des Ternes au 210 du boulevard de Courcelles, il n'y a que +deux pas, et pendant qu'Alcide suivait attentivement les phases +palpitantes de la _Sandale Rouge_, un autre cambrioleur, qu'il ne +soupçonnait pas, montait tranquillement l'escalier qui conduit à +l'appartement de M. Bénoni. Le vieil antiquaire habitait au troisième +et j'étais sûr, ce soir-là, de ne pas le rencontrer chez lui, car, +ainsi que me l'avait appris ce bon Alcide, il passait sa soirée chez +une petite poule des Batignolles. + +Au premier étage, je rencontrai une dame et m'effaçai poliment. Elle +me décocha un petit coup d'oeil en coulisse et je crus remarquer que +je ne lui étais pas indifférent. Je continuai à monter lentement, et +arrivé au troisième, je me penchai sur la rampe de l'escalier... +Personne!... J'écoutai quelques instants et, n'entendant aucun bruit, +je m'approchai de la porte de l'antiquaire. + +Tirant alors de ma poche mon trousseau de cambrioleur, je me mis à +caresser doucement la serrure qui s'ouvrit du premier coup, car cet +étourdi d'Alcide n'avait même pas pris la précaution de donner un tour +de clef. + +Je refermai la porte sans bruit et fis jouer le déclic de ma petite +lampe de poche. J'étais dans une antichambre tendue d'andrinople; un +tapis moelleux recouvrait le parquet; des meubles qui n'avaient rien +d'ancien étaient placés le long de la muraille et je m'étonnai de ne +pas trouver là quelqu'un de ces bahuts, de ces coffres à ferrures, de +ces cassettes moyenageuses qui ornent habituellement l'intérieur d'un +collectionneur. Ce qui me frappa aussi, ce fut l'extrême propreté de +cet appartement où je m'attendais à voir tout pêle-mêle. Une grande +porte en laqué blanc et à bouton de cuivre ouvragé s'offrait en face +de moi. D'après le plan que m'avait involontairement fourni Alcide, +c'était là que devait se trouver le cabinet de M. Bénoni. Il +s'agissait de faire vite, car j'ignorais à quelle heure devait rentrer +le bonhomme. + +Je tournai résolument le bouton, la porte s'ouvrit, mais ô surprise! +un flot de clarté m'aveugla dès l'entrée, en même temps qu'une voix +dure, prononçait, avec un accent bizarre: «Un pas de plus et vous êtes +mort!...» + +C'est seulement à cette minute que j'aperçus celui qui me menaçait. Il +se tenait debout, derrière un bureau et braquait sur moi le canon d'un +revolver. C'était un homme d'une quarantaine d'années, solidement bâti, +très brun, et dont les yeux brillaient comme des ampoules électriques. + +J'avais eu un mouvement de recul, mais la voix reprit, plus sèche, +plus impérieuse: + +--Si vous tentez de fuir, je tire! + +Et ce disant, l'inconnu s'avança vers moi. + +Nous sommes, dans notre métier, préparés à toutes les surprises, mais +avouez que celle-là était plutôt roide. + +Je me ressaisis cependant et cherchai une excuse: + +--Pardon... Monsieur... balbutiai-je. Je croyais trouver ici M. Bénoni +à qui j'ai une affaire à proposer et... + +L'homme brun éclata de rire, eut un haussement d'épaules, puis +m'ordonna de lever les mains, ce que je fis sans murmurer, car je +voyais toujours le petit canon du revolver braqué entre mes deux +yeux... + +--Je vous assure... repris-je... c'est à M. Bénoni que je désirais +parler... il était d'ailleurs prévenu de ma visite... + +--Ah! répliqua mon interlocuteur d'un ton narquois... ah! il était +prévenu de votre visite... Est-ce lui aussi qui vous avait prié de +crocheter sa serrure?... + +--Je... + +--Taisez-vous, gredin... vous êtes un cambrioleur... un maladroit +cambrioleur, voilà tout... + +C'était la première fois que l'on m'appelait maladroit et c'était la +première fois aussi que je me trouvais face à face avec un de mes +«fournisseurs» habituels. + +On a beau avoir du sang-froid, ces coups imprévus vous coupent bras et +jambes. + +--Oui, un maladroit... reprit l'homme brun avec un haussement +d'épaules... on prend ses informations, que diable! et l'on ne vient +pas stupidement se jeter dans la gueule du loup... + +Ne sachant que répondre, je répétais machinalement le nom de M. +Bénoni... + +--Qu'est-ce que vous me chantez avec votre Bénoni?... est-ce que je le +connais, moi, votre Bénoni?... vous cherchez une défaite, mais ça ne +prend pas... vous savez... Vous êtes ici chez le comte Melchior de +Manzana, attaché d'ambassade... + +--Cependant... fis-je avec un peu plus d'assurance, c'est bien ici le +troisième étage? + +--Mais non... idiot... c'est le deuxième... vous n'avez donc pas +remarqué qu'il y a un entresol... Faut-il que vous soyez bouché, tout +de même... Et vous vous livrez au cambriolage!... c'est probablement +la première fois que vous opérez?... + +--Oui... c'est la première fois, avouai-je humblement, dans l'espoir +d'attendrir l'homme au revolver... + +--Vous n'aurez pas de sitôt l'envie de recommencer, prononça-t-il +sèchement, car je vais incontinent vous remettre entre les mains des +sergents de ville... + +--Oh! je vous en supplie... ne faites pas cela... ayez pitié de moi... +je ne vous ai, en somme, causé aucun préjudice... et puis, j'ai une +circonstance atténuante... ce n'est pas chez vous que je venais... il +y a erreur. + +--Vous êtes bon, vous, avec vos erreurs... Ah! vous prenez gaîment les +choses! Vous vous introduisez chez les gens dans l'intention de mettre +à sac leur appartement et quand vous tombez sur quelqu'un qui ne veut +pas se laisser faire vous vous excusez, en disant: «Pardon... il y a +erreur...» C'est commode cela... oui, très commode en vérité, mais je +ne saurais admettre une telle excuse... mon devoir est de vous faire +arrêter, car si je vous laissais partir, demain vous recommenceriez +votre joli métier et feriez peut-être des victimes... + +--Oh! non, je vous le jure, répondis-je d'un ton larmoyant... + +--Ta, ta, ta!... tout ça, c'est de la blague... vous cherchez à +m'apitoyer, mais vous n'y réussirez pas... D'ailleurs, vous ne dites +pas un mot de vrai... vous prétendez vous être trompé d'étage, cela +n'est pas exact... + +--Je vous jure que j'allais chez M. Bénoni... + +--Oui... dites que vous y êtes allé, et que, n'ayant rien trouvé chez +lui, vous avez pensé vous rattraper ici... Ça ne prend pas... allez +raconter cela à d'autres, mais pas à moi... + +Je crus devoir jouer le grand jeu. + +--Monsieur, écoutez-moi, répliquai-je... je sais qu'il sera bien +difficile de vous convaincre... cependant... si vous voulez m'accorder +quelques minutes d'attention... + +--Vous n'allez pas me faire une conférence, je suppose... Ah! non, en +voilà assez!... Allons, ouste! descendez avec moi chez le concierge... + +--Une seconde, je vous en prie... + +--Descendez, vous dis-je... + +--Vous ne voulez pas m'écouter, vous avez tort!... Tenez, je +m'explique... Je ne sais quelle est votre situation de fortune, mais +si vous consentez à me laisser libre, je vous donne cinq cent mille +francs... + +--Vous êtes fou... + +--Non... c'est sérieux... tout ce qu'il y a de plus sérieux... Vous +m'avez pris pour un cambrioleur... eh bien! vous vous êtes trompé... +je suis riche... riche à millions, entendez-vous. + +Mon interlocuteur me regarda d'un air inquiet... + +Comme je m'étais rapproché, il crut sans doute que j'allais me jeter +sur lui, car il leva de nouveau son revolver, mais sans me laisser +intimider par ce geste, je repris avec plus de force: + +--Oui... riche à millions et si vous voulez me promettre de ne rien +tenter contre moi, je vais vous le prouver à l'instant. Il ne faut pas +se fier aux apparences... Je sais que tout m'accuse, mais quand vous +saurez pourquoi je tenais tant à m'introduire chez M. Bénoni, vous +comprendrez tout... Il y a dans la vie... + +--Au but... et vivement... + +--J'y arrive, mais d'abord acceptez-vous mes conditions? + +--Cela dépend... + +--Il faut que je sois fixé... car si vous refusez, je n'ai aucune +raison de vous révéler mon secret... + +--Cinq cent mille francs, avez-vous dit? + +--Oui, cinq cent mille francs... + +--Comptant?... + +--Presque... + +--Oui, je vois, vous cherchez à me monter le coup... + +--Je vous jure que je dis la vérité. + +L'homme brun me regardait fixement et je voyais bien que l'affaire +l'intéressait. + +--Ecoutez, lui dis-je... vous êtes un gentleman... moi aussi, quoique +toutes les apparences soient contre moi. + +--En effet... un gentleman qui a sur lui un trousseau de fausses clefs +et qui crochette les serrures... + +--Ce n'était pas la vôtre que je voulais crocheter... bref... puisque +le hasard m'a jeté entre vos mains, je suis prêt à vous acheter ma +liberté... Cinq cent mille francs... acceptez-vous? + +--Oui, si vous payez immédiatement. + +--Bien, alors nous allons nous entendre... + + + + +VI + +LE TOUT EST DE S'ENTENDRE + + +La partie était engagée... On conviendra qu'elle était délicate. Mon +interlocuteur avait un revolver... J'étais donc à sa merci. Comment +allais-je me tirer de là? Je ne pouvais compter que sur mon seul +talent de persuasion... Arriverais-je à convaincre l'homme que j'avais +en face de moi et surtout à lui faire accepter la combinaison que +j'allais lui proposer? Je serais obligé de lui montrer mon diamant, et +comme il était le plus fort, il pouvait chercher à me l'enlever, mais +j'étais résolu à tout... même à me faire tuer pour défendre mon bien. + +--Voulez-vous, dis-je, allumer la lampe qui se trouve sur votre bureau? + +Mon adversaire tourna le commutateur et une éblouissante clarté se +répandit sur la table. + +M'approchant alors, je tirai de la poche de mon gilet le petit sac en +peau dans lequel était enfermé mon trésor. + +--Voici, dis-je, une fortune de plusieurs millions. + +Et je fis scintiller le diamant sous la lampe. + +L'homme brun ouvrait des yeux larges comme des soucoupes; il devait se +connaître en pierres précieuses, je vis cela tout de suite, car il eut +une exclamation de surprise, puis, se tournant vers moi: + +--Où avez-vous eu cela? demanda-t-il. + +--Peu importe, répondis-je... Ce diamant est-il vrai ou faux? + +--Parbleu!... il est vrai, je le vois bien, il est même... + +Et en disant ces mots, il avança la main, mais je retirai vivement la +mienne. + +--Jamais, prononça-t-il, vous ne vous débarrasserez de cet objet-là... + +--Vous croyez? + +--J'en suis à peu près sûr. + +--Ne vous inquiétez pas de cela... je sais où le _placer_. + +Nous nous regardâmes un instant. Mon interlocuteur semblait s'être +radouci et il avait laissé retomber son bras droit... Je crus qu'il +allait poser son revolver sur la table, mais il le gardait toujours à +la main... + +--Vous voyez, dis-je, que je ne vous avais pas trompé... allons, +acceptez-vous ma proposition? + +L'homme brun parut réfléchir, puis au bout d'un instant: + +--Eh bien oui... j'accepte, mais à une condition. + +--Laquelle? + +--C'est que vous allez immédiatement déposer ce diamant dans mon +coffre-fort... + +--Ah!... fis-je, légèrement ému... et après? + +--Après... nous causerons... + +--Ne pouvons-nous causer maintenant? Que pouvez-vous craindre?... vous +avez un revolver, moi, je n'en ai pas... Je suis à votre discrétion. + +--C'est vrai... eh bien, asseyez-vous sur ce divan, là, en face de moi. + +Je pris place sur le divan; mon interlocuteur s'assit dans un fauteuil, +derrière son bureau et plaça son browning à côté de lui. Il avait +tourné la lampe électrique dans ma direction, de sorte que je me +trouvais en pleine lumière, tandis que lui m'apparaissait vaguement +dans l'ombre... Ses yeux, qui brillaient comme deux escarboucles, +étaient continuellement fixés sur les miens, et j'éprouvais une +certaine gêne, sous l'influence de ce regard magnétique, inquiétant et +narquois. + +--Puisque nous devenons associés, prononça-t-il enfin, il est assez +juste que nous nous présentions l'un à l'autre... Mon nom, je crois +déjà vous l'avoir dit, est Melchior de Manzana... et le vôtre? + +--Edgar Pipe. + +--Vous êtes sujet anglais? + +--Oui... + +--Je m'en étais aperçu à votre accent... Moi, je suis Colombien... + +Il y eut un silence, puis il reprit: + +--Maintenant que les présentations sont faites, revenons à notre +affaire... Je ne vous demanderai pas comment le superbe diamant que +vous venez de me montrer est tombé entre vos mains... Vous ne l'avez +pas, je suppose, trouvé dans la rue... Vous l'avez, c'est le principal, +mais je doute que nous nous en débarrassions facilement. + +--Si... très facilement... + +--Vous croyez? + +--J'en suis sûr... + +--Auriez-vous déjà acquéreur? + +--Oui... et non... + +Melchior de Manzana eut un mouvement d'impatience aussitôt réprimé, +puis après avoir un instant tapoté du bout des doigts la plaque de +verre qui recouvrait son bureau, il laissa tomber ces mots: + +--Cela n'est pas une réponse... expliquez-vous plus clairement, je +vous prie... dites-moi ce que vous avez l'intention de faire de ce +diamant... voilà certes un objet assez difficile à caser dans le +commerce... aucun marchand ne vous le prendra. + +--Je le sais, aussi mon intention n'est-elle pas de l'offrir à un +marchand. + +--Alors?... + +--J'ai un ami qui est lapidaire et... + +--Oui, je comprends... il fractionnera le diamant... c'est dans les +choses possibles, mais cela diminuera considérablement sa valeur. + +--On en retirera toujours trois millions, au minimum. + +--Ah! tant que cela, vous croyez?... Moi, j'estime qu'une fois morcelé, +il vaudra tout au plus deux millions... + +--Ce sera encore une bonne affaire... + +--Certes... mais dites-moi donc, je ne vois pas pourquoi nous ne +partagerions pas... + +--Il me semble que vous aviez accepté cinq cent mille francs... + +--Oui... c'est vrai, mais j'ai réfléchi... J'estime maintenant que +nous devons partager... + +J'étais pris... Que pouvais-je refuser à cet individu qui me tenait +sous la menace de son revolver. Je souscrivis donc à toutes ses +conditions, bien décidé à discuter plus tard, avec lui, quand je +pourrais enfin exprimer librement ma pensée. Pour l'instant, j'étais +dans la situation d'un homme qui se noie et qui cherche à se rattraper +à la moindre branche, à la plus précaire des épaves. + +--Soit, dis-je, j'accepte... nous ferons deux parts égales, de la +somme que nous retirerons du diamant. + +Et j'ajoutai hypocritement: + +--D'ailleurs, je serai très heureux de vous obliger, car j'avoue que +vous m'êtes très sympathique. + +Melchior de Manzana me regarda avec méfiance. + +--N'exagérez pas, dit-il. + +--Je vous assure... + +--C'est bien, trancha-t-il... puisque nous sommes d'accord, +remettez-moi l'objet, je vais le serrer dans mon coffre-fort. + +--Ah! pardon, fis-je... cela n'était pas dans nos conventions. + +--Possible... mais vous admettrez bien que je m'entoure de quelques +garanties... Vous ne supposez pas que je vais vous laisser filer avec +votre diamant... + +--Certes non, mais qui me dit qu'une fois que vous l'aurez enfermé +dans votre coffre-fort, vous ne me flanquerez pas à la porte purement +et simplement. + +Mon interlocuteur eut un petit haussement d'épaules. + +--Mon cher Pipe, répondit-il (il m'appelait son cher Pipe), +permettez-moi de vous dire que vous manquez un peu de perspicacité... +Voyons, il suffit de raisonner, que diable! Vous vous présentez chez +moi en crochetant ma serrure, je vous reçois, le revolver à la main, +nous discutons et finalement je consens à traiter avec vous... Au lieu +de vous livrer à la police, comme c'était mon droit--je dirai plus, +mon devoir--je fais taire tous mes scrupules d'honnête homme et je +deviens... votre associé... Triste association, à la vérité, car le +capital que vous m'apportez étant de source suspecte, je risque, par +la suite, de devenir complice d'un vol... Je joue gros jeu, moi aussi, +vous en conviendrez... + +--Evidemment... évidemment, mais vous vous compromettez davantage +encore en conservant le diamant chez vous, dans votre propre +secrétaire... Avez-vous donc l'intention de le vendre vous-même? + +--Non, mon cher Pipe, cela vous regarde... Quand nous aurons trouvé un +acquéreur, je vous rendrai votre pierre précieuse et nous irons tous +deux chez cet acquéreur. En un mot, nous ne nous quitterons plus un +seul instant... A partir de cette minute, vous devenez mon hôte, mon +commensal... vous vous installez ici... Je vous fais dresser un lit +dans cette pièce, à côté du coffre-fort et vous pouvez ainsi +surveiller votre «gage». Que vous faut-il de plus? + +Ce raisonnement était loin de me convaincre, mais dans la situation où +je me trouvais, je devais tout accepter. Le revolver, un petit +browning bronzé, était toujours sur la table et Manzana le caressait +de temps à autre d'un geste nonchalant. + +La grande force, dans la vie, c'est de gagner du temps, car avec le +temps les affaires les plus compliquées finissent souvent par +s'arranger d'elles-mêmes... Je cédai donc et remis le diamant à +Manzana. Il le regarda de nouveau, s'extasia sur son poids et sa +limpidité, puis, ouvrant son coffre-fort, le plaça soigneusement sur +la tablette du haut, dans une petite caisse à monnaie. Cela fait, il +referma la porte de fer, mit la clef dans la poche de son gilet, puis, +familièrement, vint s'asseoir sur le divan, à côté de moi. + +Il avait laissé son revolver sur la table et j'aurais pu, à ce moment, +me jeter sur lui, l'étourdir d'un coup de poing et reprendre mon bien, +mais je n'osai point... Manzana était un individu taillé en force, un +gaillard au cou de taureau, aux mains énormes et il n'eût fait de moi +qu'une bouchée... Je songeai aussi à me précipiter vers le bureau, à y +prendre la petite arme sournoise qui s'y trouvait, mais je compris que +cela serait impossible... Manzana était assis à ma droite et il lui +suffisait d'étendre la main pour s'emparer du browning. Il valait +mieux user de ruse, attendre une occasion plus favorable... En tout +cas, j'étais bien résolu à ne plus lâcher mon homme d'une semelle. + +--Mon cher Pipe, me dit brusquement Manzana, vous êtes ma providence. + +Et comme je le regardais, ahuri... + +--Oui... ma providence!... Voyez comme la vie est drôle... j'étais +perdu, ruiné, prêt à m'enfuir je ne sais où, quand vous avez eu la +bonne idée de crocheter ma porte... Cela vous étonne, hein? A voir cet +intérieur plutôt luxueux, on dirait que je roule sur l'or... Hélas! +mon cher Pipe, je suis pauvre comme Job... Rien de ce qui est ici ne +m'appartient... j'ai loué cet appartement tout meublé à une vieille +rentière en ce moment à Nice et qui ne se doute certainement pas +qu'elle ne verra plus la couleur de mon argent... Voyons, causons +sérieusement... vous m'avez dit tout à l'heure que vous saviez où +placer notre diamant... expliquez-vous... Est-ce que vous ne vous +illusionnez pas un peu?... Votre ami, le lapidaire, est-il un homme +sûr? Avez-vous déjà traité quelque affaire avec lui? Ne craignez-vous +point qu'il vous dénonce lorsqu'il aura «l'objet» entre les mains? + +--Non... mon lapidaire est un honnête homme... + +--Ah!... et où demeure-t-il? + +--A Amsterdam... + +Manzana bondit sur le divan comme s'il eût touché une pile +électrique... + +--A Amsterdam!... à Amsterdam!... et vous croyez que nous allons aller +à Amsterdam? + +--Il le faudra bien... à moins que vous ne connaissiez ici quelqu'un +qui consente à nous acheter le diamant... + +--Au fait, vous avez raison... j'étais stupide... eh bien, nous irons +à Amsterdam, voilà tout... mais, en ce cas, il faudrait partir le plus +tôt possible. + +--Je suis à vos ordres... Demain, si vous voulez?... + +--Demain, soit... D'ailleurs, cela tombe à merveille, car j'ai +quelques raisons pour ne pas m'éterniser à Paris... ainsi, c'est +entendu, nous allons à Amsterdam. Là, votre ami le lapidaire +fractionne le diamant, en opère la vente, nous remet l'argent, nous +partageons et tirons chacun de notre côté... Combien croyez-vous que +tout cela demande de temps? + +--Un mois au minimum... + +--Oui, c'est ce que je pensais... Et vous avez, bien entendu, de quoi +payer notre voyage? + +Je regardai Manzana d'un air effaré... + +--Comment? fit-il, vous hésitez à me faire cette légère avance... mais +je vous la rembourserai, mon cher, soyez tranquille. + +--Alors, vous n'avez pas d'argent? + +--Mais puisque je vous ai dit tout à l'heure que j'étais à la côte... + +--Eh bien! nous voilà propres!... + +--Vous n'avez pas d'argent non plus? + +--Rien ou presque rien!... + +--Le diable vous emporte! Ainsi, c'était pour vous en procurer que +vous veniez cambrioler mon appartement? + +--Pardon! Je ne venais pas précisément chez vous... je croyais +m'introduire chez M. Bénoni, le locataire du dessus... + +--Oui... c'est juste... mais alors, il faut y aller, chez ce M. Bénoni, +et sans tarder encore... + +--Trop tard! + +--Trop tard!... et pourquoi cela? + +--M. Bénoni doit être rentré maintenant. + +--Qu'en savez-vous? + +--J'en suis à peu près sûr... Vous pensez bien qu'avant de «partir en +expédition», je m'étais renseigné... + +--Et qui donc vous avait renseigné? + +--Le domestique... + +--Il faudra vous aboucher avec lui, et cela dès demain... Peut-être +que demain soir vous pourriez «tenter le coup» de nouveau. + +Manzana baissait de plus en plus dans mon estime. Cet homme, qui avait +paru s'indigner que je crochetasse sa serrure, me pressait maintenant +d'aller cambrioler ses voisins. C'était décidément un bien triste +individu. Et dire que les circonstances m'avaient associé à une +pareille fripouille! + +Comme je ne répondais pas, il s'emporta: + +--Eh bien... quand vous me regarderez avec un air hébété... Voyez-vous +une autre solution? + +--Pour le moment... non. + +--Peut-être bien que demain vous aurez une inspiration... la nuit +porte conseil... Allons, il est tard... c'est le moment de se mettre +au lit... Je vous céderais bien ma chambre, mais méfiant comme vous +l'êtes, vous verriez encore là quelque piège... Il est plus simple que +nous couchions ici tous deux... près du coffre-fort... Venez avec moi, +nous allons chercher un matelas et des couvertures. + +Manzana ouvrit une porte et me poussa devant lui. Nous traversâmes un +salon confortablement meublé, une salle à manger gothique, puis nous +arrivâmes dans la chambre, où régnait un affreux désordre... Le lit +était défait; des habits, du linge, des chaussures traînaient çà et là, +pêle-mêle. + +--Prenez le matelas, me dit-il, moi je me charge des couvertures. + +Quelques instants après, mon associé et moi étions installés dans le +bureau, lui sur le divan, moi sur le matelas. Nous avions laissé +l'électricité allumée et, de temps à autre, nos regards se +rencontraient. Manzana finit par s'endormir. Je me soulevai doucement +et le regardai. Il était couché sur le dos, la tête légèrement +renversée... Son bras droit pendait le long du divan et sa main qui +rasait presque le parquet tenait toujours le maudit browning! + +J'eus un moment l'idée de me précipiter sur cette main, de m'emparer +du revolver. Au premier mouvement que je fis, Manzana se réveilla. +Comme tous les gens qui n'ont pas la conscience tranquille, il ne +dormait que d'un oeil. Décidément, il n'y avait rien à tenter. J'étais +le prisonnier de cet homme! + +Avais-je été assez stupide aussi! J'aurais dû remarquer qu'il y avait +un entresol dans la maison... Si j'avais été moins étourdi, j'aurais, +à cette heure, reposé tranquillement chez moi, la sacoche bien garnie, +grâce au père Bénoni, et prêt, dès le lendemain, à m'embarquer pour la +Hollande. + +Au lieu de cela, j'étais maintenant l'associé d'un affreux rasta, +capable de tout, et Dieu seul savait ce que me réservait l'avenir! +Manzana pouvait me «jouer le tour», c'est-à-dire s'enfuir avec mon +diamant; il était bien capable aussi de me supprimer pour demeurer +seul propriétaire du Régent... + +Ainsi, j'avais risqué le plus audacieux des cambriolages pour enrichir +un individu cynique et malappris qui, malgré la particule accolée à +son nom, n'avait rien d'un gentleman! + +Ah! Edith! Edith! dans quelle situation m'aviez-vous mis, ingrate et +stupide créature! + + + + +VII + +OU J'APPRENDS A MIEUX CONNAITRE MON ASSOCIÉ + + +Le lecteur s'imaginera sans peine ce que fut la nuit que je passai, +boulevard de Courcelles, en compagnie de Melchior de Manzana. Je ne +fermai pas l'oeil une minute et je crois que mon associé dormit très +mal, lui aussi. + +Quand le jour parut, je m'assis sur mon matelas et regardai mon +compagnon. Il était éveillé. + +--Eh bien, mon cher Pipe, me dit-il, avez-vous réfléchi? + +--A quoi? demandai-je. + +--Mais à notre affaire, parbleu! + +--Notre affaire!... elle n'est guère plus avancée qu'hier. + +--Certes, mais aujourd'hui, demain au plus tard, j'espère que nous +serons tirés d'embarras. Nous allons sortir... vous tâcherez de vous +aboucher de nouveau avec le domestique de M. Bénoni, de le faire +parler et de savoir si son patron s'absente ce soir... + +--Je vous avouerai que je ne me sens plus aucun goût pour le +cambriolage... La petite aventure de cette nuit m'a tout à fait +refroidi... + +--Bah! il ne faut plus songer à cela... du nerf, que diable!... + +--Vous en parlez à votre aise... Et si je me fais pincer?... vous vous +en moquez, n'est-ce pas? vous aurez toujours le diamant, tandis que +moi... + +--Mais non... mais non... vous ne vous ferez pas pincer... Le tout est +de bien prendre vos informations avant de risquer le coup... + +Il y eut un silence. Manzana s'était levé, moi aussi, et nous +demeurions face à face, indécis et maussades. + +--Ecoutez, dis-je enfin, nous sommes associés, n'est-ce pas? + +--Mais certainement. + +--Or, deux associés, dans quelque affaire que ce soit, doivent courir +les mêmes risques... Il ne serait pas juste que l'un assumât toutes +les responsabilités, tandis que l'autre se contenterait tout bonnement +de recueillir les bénéfices... + +--Je suis de cet avis, mon cher Pipe... + +--J'en étais persuadé, mon cher Manzana. Donc, puisque nous sommes +bien d'accord, réglons un peu notre petite expédition de ce soir... + +--La vôtre, voulez-vous dire. + +--Pardon, mon cher ami, la nôtre... + +--Alors, vous croyez que je vais vous accompagner chez M. Bénoni? + +--Et pourquoi pas? + +--Cela n'a pas été convenu... + +--Voilà que vous me lâchez déjà... + +--Non, mais... + +--Mais quoi? + +--Je ne suis pas un cambrioleur, moi. + +--Cependant, vous n'hésitez pas à partager le produit d'un vol... vous +êtes, par conséquent, mon complice et si, par malheur, je suis pris, +tant pis pour vous... On vous arrête, on saisit le diamant et nous +allons tous deux moisir en prison... + +Manzana était troublé. Il avança la main vers le revolver qu'il avait, +l'instant d'avant, replacé sur son bureau, mais il la retira vivement, +un peu honteux de ce geste qui prouvait trop la faiblesse de son +argumentation. + +--Vous serez bien avancé, lui dis-je, quand vous m'aurez tué... Un +coup de feu, cela fait du bruit... on viendra... vous serez pris et +vous savez... ces petites plaisanteries-là coûtent cher... les travaux +forcés à perpétuité... pour le moins... + +Mon interlocuteur me regarda fixement... Il eut sans doute conscience +de l'infamie de sa conduite, car il me tendit la main, en disant: + +--Soit, je vous accompagnerai, mais à une condition... + +--Laquelle? + +--C'est que vous passerez le premier... + +--Si vous voulez... mais, vous savez, dans ce genre d'expédition, le +premier n'est guère moins exposé que le second... Enfin, puisque vous +y tenez... mais il est vraiment fâcheux que nous soyons obligés d'en +arriver là... Voyons, vous n'avez pas dans vos relations un ami qui +pourrait vous prêter deux mille francs?... + +Manzana eut un petit rire strident. + +--Si j'avais eu, répondit-il, un ami qui pût me prêter deux mille +francs, je ne serais pas ici en ce moment... j'aurais depuis longtemps +regagné la Colombie, où j'ai des intérêts... Cela m'eût, il est vrai, +privé du plaisir de faire votre connaissance... + +Je ne relevai pas cette dernière phrase, que je trouvai du plus +mauvais goût... Ce Manzana était un rustre, j'avais vu cela du premier +coup, et j'éprouvais un vif dépit, à la pensée que j'allais être +obligé de vivre avec lui, plusieurs semaines peut-être... Il est vrai +que je comptais un peu sur le hasard pour me débarrasser de cet +associé gênant... mais le hasard m'était si contraire, depuis quelques +jours! + +Lorsque nous eûmes, tant bien que mal, réparé le désordre de notre +toilette, que nous nous fûmes débarbouillés, peignés et brossés, +Manzana me dit, en me posant familièrement sa grosse main sur l'épaule: + +--Mon cher Pipe, nous allons descendre... Vous avez bien quelque +argent sur vous?... + +Je sortis mon porte-monnaie. + +--Voici, dis-je, toute ma fortune... + +Et j'étalai sur la table ce qui me restait... + +D'un rapide coup d'oeil, mon compagnon évalua la somme: + +--Trente-deux francs cinquante, dit-il... c'est maigre... Enfin, avec +cela, nous irons toujours jusqu'à demain... + +Il prit son revolver, le glissa dans la poche de son pardessus, +s'assura que le coffre-fort était bien fermé, puis me poussa vers la +porte en disant: + +--Allons manger un morceau, je meurs de faim... + +Comme nous descendions, un homme montait les marches quatre à quatre, +avec une petite bouteille dans chaque main. + +C'était cet idiot d'Alcide. + +En m'apercevant, il demeura bouche bée. + +--Comment! c'est vous, bégaya-t-il. + +--Vous voyez... + +--Vous m'avez salement lâché, hier soir... + +--Excusez-moi, mon bon Alcide, mais je me suis senti subitement +indisposé... + +--La grippe, sans doute?... Tout le monde a la grippe. Figurez-vous +que le patron est rentré cette nuit avec une fièvre de cheval... Le +médecin dit que c'est grave... et si le vieux s'en tire, il sera sans +doute obligé de garder le lit pendant un bon mois... Mais, à propos, +c'est moi que vous alliez voir? + +--Non... j'étais venu rendre visite à un ami qui habite cette maison... + +Et de la main je désignai Manzana qui se tenait adossé à la rampe. + +--Ah! très bien... je croyais... Je vous quitte, car je suis pressé... +le vieux attend après ses médicaments... Fichues, les séances de +cinéma!... + +Quand Alcide eut disparu, je me rapprochai de mon compagnon et nous +continuâmes de descendre. + +Une fois dans la rue, il demanda: + +--Quel est ce grand escogriffe?... le domestique de M. Bénoni, sans +doute? + +--Oui... et vous avez entendu ce qu'il a dit? Son patron est couché... +Donc, rien à faire... notre expédition est manquée? + +Manzana hocha lentement la tête. + +--Il faudra trouver autre chose, dit-il au bout d'un instant. + +Nous étions arrivés devant un café blanc qui fait l'angle de la place +des Ternes et du faubourg Saint-Honoré... + +--Entrons ici, dis-je. + +Je commandai deux mokas avec des petits pains. Manzana, qui me parut +affamé, mangeait et buvait en silence. Un pli barrait son front jaune +et il avait, par instants, de petits mouvements d'impatience. On +voyait qu'il réfléchissait... + +Tout à coup, il se frappa le front. + +--J'ai trouvé, dit-il. + +Et se penchant vers moi, il m'exposa le projet qui venait de germer +dans sa cervelle de bandit. + +--Mon cher Pipe, me confia-t-il, je crois que nous sommes sauvés... + +--Ah! + +--Oui, mais l'affaire est assez délicate. + +--Un cambriolage? + +--Non... + +--Au fond, j'aime mieux ça. + +--Et moi aussi... mais voilà... nous allons nous heurter à bien des +difficultés. + +--Expliquez-vous toujours. + +--Eh bien, je songe à vendre les meubles de mon appartement... + +--Mais ces meubles ne vous appartiennent pas? + +--Cela n'a aucune importance... le principal, c'est que je trouve un +acquéreur... + +--Bah! des acquéreurs, vous en trouverez tant que vous voudrez, mais +vous oubliez qu'il y a un concierge dans la maison. + +--Nous éloignerons le concierge sous un prétexte quelconque. + +--Mais avant de vous régler le montant de la vente que vous lui aurez +consentie, l'acheteur prendra des renseignements... il voudra savoir +si les meubles vous appartiennent réellement... Non... croyez-moi, si +c'est tout ce que vous avez trouvé... + +--Voyez-vous une autre combinaison? + +--Pour le moment, non... mais peut-être qu'en réfléchissant... + +--Ne pourrait-on faire scier le diamant par un ouvrier lapidaire à qui +on promettrait une forte récompense? Est-il nécessaire d'aller en +Hollande? + +--Oui... car en Hollande, je vous l'ai déjà dit, j'ai un _ami_ sur +lequel je puis compter... Il ne me dénoncera pas, celui-là. + +--Oui, je vois... vous vous entendrez avec lui... et je serai roulé. + +--Alors, rendez-moi mon diamant. + +--Quant à ça, non, par exemple... je l'ai, je le garde... + +--Pas pour vous seul, je suppose? + +--Bien sûr... bien sûr... Ah! tenez, mon cher Pipe, excusez-moi, je +perds la tête. Voyons... raisonnons... vous êtes sûr que nous ne +pouvons pas nous débarrasser de notre pierre, en la vendant, même au +rabais, à quelque courtier marron? + +--Impossible. + +--Cependant, il y a des gens qui se prêtent à ce genre d'affaires? + +--Oui, mais un courtier marron, comme vous dites, ne dispose pas de +deux ou trois millions... + +--Par son intermédiaire, il serait peut-être possible de trouver un +ouvrier qui consentirait à fractionner notre diamant. + +--Non... car cet ouvrier nous dénoncerait aussitôt. Il y a des pierres +précieuses qui sont connues, cataloguées, étiquetées, et la nôtre est +de celles-là. + +--Elle appartenait à une collection? + +--Oui... + +--Au baron de Rothschild, peut-être? + +--Non... au musée du Louvre... + +--Ah! diable! mais alors, c'est un Diamant de la Couronne... le Régent, +peut-être? + +--Vous l'avez dit. + +--Oui... oui... je comprends... fallait-il que je fusse bête!... +j'aurais dû me douter que c'était le Régent... Je l'ai vu plus de dix +fois, là-bas, dans sa vitrine et en le contemplant, je me suis dit +souvent: «Si j'avais ce diamant-là dans ma poche!» + +--Eh bien, vous l'avez aujourd'hui, non pas dans votre poche, mais +dans votre coffre-fort et vous n'êtes pas plus riche pour cela... + +--C'est vrai... je n'aurais jamais supposé qu'avec une fortune +pareille dans son gousset, on pût mourir de faim. + +--Nous ne mourrons pas de faim, je l'espère, mais nous ne tenons pas +encore nos millions... Je vous l'ai dit et je vous le répète, ce n'est +qu'à Amsterdam que nous pourrons écouler ce «bibelot» gênant... +Faites-moi confiance, c'est tout ce que je vous demande... Si vous +voulez agir à votre guise, mener vous-même cette affaire, vous ferez +tout manquer. Que demandez-vous? de l'argent... vous en aurez, +soyez-en sûr, mais suivez mes conseils. Qu'avez-vous à craindre? que +je vous dénonce? Le puis-je sans me dénoncer moi-même? + +Ce raisonnement parut convaincre Manzana. Il me tendit une main molle +que je serrai sans effusion, et nous sortîmes du café. + +Dans la rue, il me prit le bras et nous nous acheminâmes vers l'Etoile. + +Tout en marchant, nous continuions, bien entendu, à échafauder +combinaisons sur combinaisons, sans parvenir à en trouver une qui +valût la peine d'être retenue. Nous venions de nous engager dans +l'avenue des Champs-Elysées, quand une femme coiffée d'un chapeau +tapageur et vêtue d'un long manteau de loutre, s'arrêta brusquement +devant nous, dévisagea un instant mon compagnon et s'écria, furieuse: + +--Ah! voleur! ah! bandit!... je vous retrouve enfin!... + +Et, des yeux, elle cherchait un agent. + +Manzana, en proie à une terreur folle, demeura un instant cloué sur +place, incapable de faire un mouvement, mais il se ressaisit vite et, +m'empoignant par la manche de mon pardessus, m'entraîna dans une +course folle, pendant que la femme hurlait comme une possédée: + +--Arrêtez-le... arrêtez-le!... c'est oune voleur!... oune assassin!... + +Par bonheur, l'endroit où s'était déroulée cette courte scène était à +peu près désert, et il ne se trouva point, parmi les rares promeneurs +qui montaient ou descendaient l'avenue, un courageux citoyen pour se +lancer à notre poursuite... Seul, un petit télégraphiste nous donna un +instant la chasse, mais comme nous traversions au galop l'avenue +Friedland, un tramway qui s'était arrêté brusquement lui barra le +chemin... Il nous perdit un instant de vue et, quand il eut contourné +l'obstacle, nous nous étions déjà engagés dans la rue Balzac. + +Manzana tremblait comme une feuille; de grosses gouttes de sueur +roulaient sur sa face brune. Dès qu'il se vit hors de danger, il +souffla bruyamment, passa son mouchoir sur son front et me dit d'une +voix sèche: + +--Mon cher Pipe, nous ne pouvons demeurer un jour de plus à Paris... +La femme que vous venez de voir va me dénoncer à la police... et... + +Il n'acheva pas... Les mots s'étranglaient dans sa gorge. + +--Ne vous alarmez pas ainsi, répondis-je... Paris est vaste... avant +que l'on vous retrouve. + +--Oh!... cette maudite femme est très puissante... elle a de hautes +relations... dans une heure, peut-être avant, j'aurai les agents de la +Sûreté à mes trousses... Je me doutais qu'elle était à Paris... Il +faut fuir... fuir le plus vite possible!... Allons n'importe où... +gagnons l'Angleterre; de là, nous verrons à passer en Hollande... mais +ne perdons pas une minute... rentrons chez moi, nous allons prendre +une décision. + +Cette petite aventure m'avait certainement moins ému que Manzana. Je +dirai même qu'elle n'était point pour me déplaire, car elle rabattait +singulièrement le caquet de mon compagnon et mettait sur sa vie une +ombre plutôt fâcheuse. + +Je m'étais bien douté, dès le premier instant, qu'il devait avoir un +passé des plus louches... mais je ne supposais pas qu'il pût être un +assassin. Décidément, il devenait par trop compromettant et il était +temps de le «semer», comme on dit vulgairement. A Paris, cela m'était +difficile, mais là-bas, à Londres, je pensais y arriver assez vite. + +Il importait, pour le moment, de ne pas éveiller ses soupçons, d'avoir +l'air d'accepter, comme une chose toute naturelle, une situation que +le hasard semblait avoir compliquée à dessein. Ah! si j'avais eu mon +diamant en poche, comme j'eusse laissé arrêter avec plaisir ce +compagnon antipathique, car, je dois le dire, Manzana était +terriblement antipathique. Il avait un masque ingrat, des allures de +portefaix, une vilaine voix cuivrée qui vous écorchait les oreilles et +une certaine façon de rouler les _r_ qui m'horripilait. + +Pour moi, qui ai l'usage du monde et qu'une certaine délicatesse +native pousse à rechercher les gens bien élevés, la compagnie de +Manzana était un véritable supplice. + +Il y a des canailles qui ont un certain vernis et avec lesquelles un +gentleman peut parfois, sinon s'entendre, du moins vivre en bonne +intelligence, mais il y en a d'autres (et mon compagnon était de +celles-là) qui n'inspirent que mépris et dégoût. + +Plaquer ce goujat, tel était mon dessein, mais pour cela, il fallait +que je rentrasse en possession de mon diamant et ce n'était pas chose +facile, car, je crois déjà l'avoir dit, mon horrible associé avait sur +moi l'avantage de la force. + +Je ne pouvais lui opposer que la ruse, et c'est à quoi je m'employai. + +Dès que nous fûmes rentrés boulevard de Courcelles, que nous nous +fûmes enfermés dans l'appartement que je partageais provisoirement +avec Manzana, ce dernier qui était encore tout bouleversé par la +petite scène de l'avenue des Champs-Elysées, m'exposa sa détresse, en +ayant soin, bien entendu, de se donner le beau rôle dans le drame +obscur que je croyais deviner. + +Il me confia que la femme que nous avions rencontrée et qui l'avait si +odieusement interpellé avait été sa maîtresse, qu'il l'avait quittée +brusquement et qu'aujourd'hui elle cherchait à se venger de lui, en +inventant, comme toutes les maîtresses trompées, un tas de calomnies +sur son compte. Il n'avait heureusement rien à craindre, affirmait-il, +car si on l'arrêtait, il n'aurait pas de peine à faire tomber une à +une les accusations que porterait contre lui son ennemie, mais il +préférait éviter une confrontation désagréable dont parleraient sans +doute les journaux et qui jetterait sur son nom un discrédit fâcheux, +là-bas, en Colombie où ses proches occupaient tous de hautes +situations. + +Je feignis de m'apitoyer sur son sort et de prendre pour argent +comptant toutes les stupidités qu'il me débitait, mais avec une +adresse machiavélique, je m'ingéniai à l'effrayer, distillant, goutte +à goutte mes petits effets de terreur, lui rappelant certaines +histoires d'innocents que l'on avait guillotinés, lui vantant +l'adresse et le flair des policiers français, exagérant à plaisir les +captures sensationnelles de malfaiteurs imaginaires. + +J'arrivai de la sorte à le déprimer, à l'abrutir, et cet homme, qui +était mon maître quelques heures auparavant, ne tarda pas à devenir +presque mon esclave. Profitant de l'ascendant que j'exerçais +maintenant sur lui, je réglai seul nos préparatifs de départ. J'avais +eu un moment l'idée de vendre les meubles qui garnissaient mon +logement de Montmartre, mais je réfléchis que cela me serait +impossible, car j'étais en meublé, moi aussi, et mon concierge, +cerbère impitoyable, surveillait la maison avec un zèle exagéré. En +toute autre circonstance, je n'aurais pas hésité à tenter quelque bon +petit cambriolage qui m'eût assuré la tranquillité pour un mois ou +deux, mais aujourd'hui, j'étais craintif. + +Oui, le croirait-on? Moi, Edgar Pipe, dont les exploits étaient +célèbres, quoique anonymes, je n'osais plus aujourd'hui tenter quoi +que ce fût, et cela, à cause de ce bandit de Manzana qui était, par la +force, devenu le dépositaire du Régent. + +Et pourtant, il fallait fuir, quitter Paris le plus vite possible, car +je prévoyais bien que mon associé allait se faire pincer... Si on +l'arrêtait, j'étais perdu. On perquisitionnerait chez lui, on +trouverait le diamant et je verrais pour toujours s'écrouler mes rêves +d'avenir. + +Manzana s'était étendu sur son divan. Il semblait réfléchir, mais en +réalité, il ne pensait à rien, car il était littéralement abruti. La +rencontre qu'il avait faite l'avait plongé dans une prostration +profonde... + +--Voyons, lui dis-je, il faudrait prendre une décision. + +--Evidemment, répondit-il... Je cherche... mais je ne trouve rien... + +--Ecoutez, je crois avoir résolu le problème... + +--Pas possible! + +--Oh! ce n'est pas fameux, je vous préviens, mais enfin, faute de +grives... + +--Oui... oui... exposez votre idée. + + + + +VIII + +OU JE REPRENDS ENFIN L'AVANTAGE + + +Je rapprochai du divan la chaise sur laquelle j'étais assis à +califourchon, et dis à Manzana qui s'était soulevé sur son coude et me +regardait anxieux: + +--Pour entreprendre le voyage en Hollande dont je vous ai parlé, il +nous fallait environ deux mille francs, mais puisque nous avons décidé +de passer en Angleterre, nous pouvons nous contenter d'une somme plus +modeste... Nous verrons là-bas, à nous arranger... J'ai d'ailleurs +quelques amis à Londres, et ils ne demanderont certes pas mieux que de +m'obliger... Pour le moment, il nous faudrait au minimum trois cents +francs... + +--Vous croyez? + +--Oui... + +--Mais au point où nous en sommes, mon cher Pipe, trois cents francs +sont aussi difficiles à trouver que deux mille... + +--Ce n'est pas mon avis... + +--Vous verriez donc une combinaison? + +--Oui... + +--Mon cher Pipe, vous êtes vraiment un homme de ressource... + +--Trêve de compliments, vous n'en pensez pas un mot... + +--Je vous assure... + +--Allons droit au but... Tout à l'heure, vous parliez de vendre les +meubles de cet appartement, mais je vous ai fait comprendre que cela +était impossible... Cependant, si vous ne pouvez faire argent des gros +meubles, vous pouvez assez facilement vendre cette pendule, ces +candélabres, cette statuette et les différents bibelots qui garnissent +le salon. Si l'on ne peut emporter une commode ou un buffet, il est +facile de sortir d'ici, en les dissimulant sous son pardessus, des +objets moins encombrants... Le concierge n'y verra que du bleu. + +--Oui... oui... en somme, vous en revenez à ma première idée. + +--Pas précisément, puisque la vôtre était impraticable... Allons, ne +perdons pas un instant, enveloppons tout de suite ce que nous voulons +vendre... + +--C'est cela... cependant, êtes-vous sûr de trouver un acquéreur? + +--Oui... + +--Mais il exigera peut-être des renseignements... il ne consentira à +payer qu'à domicile. + +--Ne vous inquiétez pas de cela... j'ai tout prévu... + +Manzana ne me demanda pas d'explications. + +Il était d'ailleurs dans un tel état d'avachissement que je faisais de +lui tout ce que je voulais. Il tressaillait au moindre bruit, allait à +chaque instant soulever le rideau de la fenêtre pour regarder dans la +rue et s'il apercevait quelqu'un immobile, sur le trottoir d'en face, +il s'imaginait aussitôt que la maison était surveillée, que des agents +de la Sûreté l'épiaient et qu'il allait être arrêté. + +Au lieu de le rassurer, je prenais un malin plaisir à tout exagérer, +tactique assez habile, qui mettait mon ennemi à mon entière discrétion. + +Je feignais d'être aussi inquiet que lui et lui rappelais +continuellement, par quelque allusion naïve, la dame au manteau de +loutre qui l'avait si vertement apostrophé en pleine rue. + +C'est dans les circonstances critiques que l'on peut vraiment juger un +homme. Manzana, que j'avais pris tout d'abord pour un fieffé coquin à +qui on n'en remontrait pas, n'était au fond qu'un être pusillanime, +manquant totalement de sang-froid, en présence du danger. C'était une +brute capable d'un crime, un impulsif, un de ces malfaiteurs vulgaires +qui crânent, le revolver à la main, mais qui sont incapables de réagir +lorsqu'il s'agit de dépister la justice. + +Je me promettais bien d'exploiter à mon profit le manque d'énergie de +mon associé, mais, pour le moment, il n'y avait qu'à attendre. + +Pendant que nous emballions dans de vieux journaux les objets que nous +avions résolu de vendre, un coup de sonnette retentit à la porte +d'entrée... + +--Ça y est!... murmura Manzana qui était devenu blême. + +Et il restait là, planté devant moi, incapable d'une résolution +quelconque. + +--Remettez-vous, lui dis-je, je vais ouvrir... Cachez-vous!... tenez, +dans ce placard... non... il est trop en vue!... Passez plutôt dans +votre chambre, et enfermez-vous à clef... Je vais parlementer avec le +visiteur... fiez-vous à moi, je ferai tout pour vous sauver... + +Il y eut un nouveau coup de sonnette plus violent que le premier... + +--Vite!... vite... dis-je à Manzana... disparaissez... + +Il s'enfuit dans le salon, atteignit la porte de la chambre et +s'enferma à double tour. + +Alors, très calme, j'allai ouvrir et me trouvai en présence d'un +facteur. + +--M. Manzana? + +--C'est moi. + +--Voici une lettre recommandée, monsieur... Voulez-vous signer? + +Je fis entrer le facteur et apposai sur le livre qu'il me tendait un +paraphe quelconque. + +Cela fait, je lui remis vingt sous de pourboire et l'homme sortit, se +confondant en remerciements. J'appelai Manzana, mais il ne répondit +point. J'allai à la porte de sa chambre et fus obligé de parlementer +avec lui pendant près de cinq minutes, avant qu'il se décidât à ouvrir. + +Enfin, il se laissa convaincre et sortit, pâle comme un linge. + +--Ce n'était que le facteur, lui dis-je. + +Mais comme il se méfiait encore, je lui tendis le pli que je tenais à +la main. + +Nous revînmes dans le bureau, il jeta un rapide coup d'oeil autour de +lui, puis enfin tranquillisé, se décida à ouvrir la lettre. + +--C'est la propriétaire qui m'écrit, dit-il... Elle m'annonce qu'elle +revient de Nice le 5 janvier, et me rappelle qu'à cette date j'aurai +mille francs à lui verser... + +--Cela ne nous intéresse pas... continuons notre travail... Voyons... +voici une statuette qui vaut environ cent francs!... cette coupe qui +est en argent en vaut bien autant... quant à ce vase bleu qui est là, +sous vitrine, et à ce drageoir émaillé, nous nous en déferons +facilement. + +Nous fîmes des paquets que nous plaçâmes sur la table du salon... + +Aux candélabres, nous ajoutâmes un sucrier en argent, une pendulette, +une cafetière en vermeil, deux ou trois bibelots qui me parurent avoir +quelque prix, puis nous nous concertâmes. + +--Je crois, dis-je à Manzana, qu'il est inutile d'attendre la nuit... +nous pouvons partir maintenant... + +--Oui... en effet... mais ne pourriez-vous pas vous charger seul de la +vente de ces objets? + +--Et vous? + +--Moi, je resterais ici. + +--Vous en avez de bonnes, vous... C'est cela, je vais vous laisser +seul et, quand je serai parti, vous filerez avec mon diamant... Non, +mon cher, je ne puis accepter cet arrangement-là... vous viendrez avec +moi ou il n'y a rien de fait. + +--Mais vous savez que l'on est à ma recherche... si on m'arrête, vous +reviendrez dans cet appartement, forcerez mon coffre-fort et +reprendrez le Régent. + +--Avec des suppositions pareilles, nous irions loin... Etes-vous, oui +ou non, disposé à passer en Angleterre? + +--Certes... + +--Eh bien, occupons-nous de trouver de l'argent... + +Manzana ne répliqua point. Il avait compris que le mieux était de bien +s'entendre avec moi. + +J'ai toujours été persuadé que cet homme avait eu à plusieurs reprises +l'idée de me tuer, mais qu'il avait manqué de «culot» au moment de +mettre son projet à exécution. + +Pour l'instant, je lui étais utile. Il se croyait à tort ou à raison +traqué par la police et il se raccrochait à moi, comme un noyé à une +branche, quitte à me jouer quelque vilain tour lorsqu'il n'aurait plus +rien à craindre. + +Dès que nous aurions gagné l'Angleterre, c'est moi qui aurais en main +«le beau jeu». + +Nous nous apprêtions à sortir, après avoir bourré nos poches des +bibelots sur lesquels nous avions fixé notre choix, lorsqu'une idée me +vint à l'esprit. + +--Nous allons, dis-je à Manzana, quitter cet appartement une partie de +la journée, car il ne faut pas se dissimuler que nous serons obligés +de faire plus d'une démarche avant de placer nos objets d'art... Si, +pendant notre absence, la police s'avisait d'opérer ici une descente, +et de perquisitionner... La chose ne se produira pas, je l'espère, +mais enfin, il faut tout prévoir... + +--Vous avez raison, grogna mon associé... il faut que je prenne le +diamant. + +--Ce sera plus prudent, je vous assure... Voyez un peu la tête que +nous ferions si, en rentrant, nous trouvions l'appartement bouleversé, +le coffre-fort ouvert et... + +--Inutile d'insister, trancha mon compagnon... avec un mauvais +sourire... + +Il tira de sa poche la clef du coffre-fort, mais avant d'ouvrir, il +hésita un instant. + +--Eh bien, qu'attendez-vous? + +Sans répondre, il prit son revolver et le posa sur une chaise, à côté +de lui. + +Tout en faisant jouer la combinaison, il m'observait du coin de l'oeil, +mais je ne bronchai pas. + +Il y eut un petit déclic bientôt suivi d'un autre, et la porte de fer +s'entre-bâilla. Alors, Manzana prenant le diamant, l'enfouit, après me +l'avoir montré, dans la poche de son gilet. + +--Voyez où je le mets, dit-il. + +--Votre poche n'est pas percée, au moins? + +--Non... ne craignez rien... j'ai un gilet neuf. + +Et ce disant, il glissa rapidement le revolver dans le gousset de +droite de son overcoat. + +Nous sortîmes. Une fois dans la rue, je passai mon bras sous celui de +mon associé. Il se laissa faire sans paraître s'étonner de cette +familiarité dont il devinait la raison. + +--On nous prendrait pour une paire d'amis, fit-il, avec un petit +ricanement... + +--Il ne tient qu'à vous que nous le devenions, répondis-je +hypocritement. + +Manzana eut un hochement de tête et se mit à siffloter entre ses dents. + +J'attendais, je l'avoue, une autre réponse que celle-là, aussi, je +n'insistai pas. + +J'avais cru que Manzana était devenu plus confiant, mais non, c'était +toujours la sombre brute que j'avais devinée, au début de nos +relations. + +Ah! comme j'aurais plaisir à duper un pareil malotru et comme j'allais +m'y employer avec ardeur! + +Il continuait de siffloter tout en marchant et comme cela +m'horripilait, je lui dis brusquement: + +--Avez-vous remarqué cet homme qui est derrière nous? Ne vous +retournez pas, nous allons nous arrêter à une boutique et le laisser +passer... Si c'est nous qu'il suit, nous verrons bien... + +Manzana était devenu verdâtre... + +--Vous croyez?... balbutia-t-il. + +Sans répondre, je l'entraînai vers un magasin de modes devant la glace +duquel nous demeurâmes immobiles, comme hypnotisés par les chapeaux +extravagants qui s'étalaient en montre. Les petites modistes amusées +par nos mines étranges nous faisaient des grimaces et riaient comme +des folles... + +--Est-il passé? demanda Manzana qui, à ce moment, se souciait fort peu +des gracieuses midinettes... + +--Oui, dis-je... Il s'en va là-bas... attendons encore... Ah! le voilà +qui tourne le coin d'une rue... on ne le voit plus... nous pouvons +nous remettre en route. + +Manzana n'était qu'à demi rassuré. Il ne voulut point continuer tout +droit et m'obligea à faire un tas de détours... + +--Vous savez, lui dis-je enfin, que vous m'entraînez vers les +fortifications, et ce n'est pas là que nous trouverons des marchands +d'objets d'art... + +--C'est vrai... mais il fallait me le dire plus tôt... Vous êtes là, +collé contre moi... c'est plutôt vous qui me dirigez. + +--Ah! elle est bonne, celle-là... vraiment, mon cher, vous devenez +insupportable... + +--C'est possible... mais je voudrais bien vous voir à ma place... + +--Je préfère en effet être à la mienne, répliquai-je avec aigreur. + +--Oh! votre situation et la mienne se valent. Vous allez peut-être me +dire que vous êtes un honnête homme? + +--Certes, je n'ai pas cette prétention... Je suis un voleur, un +vulgaire voleur, et vous le savez mieux que personne puisque vous avez +dans votre poche le «produit de mon travail»... Mais si, par hasard, +la police mettait la main sur moi, que pourrait-il m'arriver? Je +perdrais mon diamant... voilà tout... + +--Et vous attraperiez au moins dix ans de prison... + +--Non... vous exagérez... cinq, tout au plus... Encore faudrait-il +prouver que c'est moi qui ai volé le diamant... Comme on le trouverait +sur vous et non sur moi, je vous laisserais, soyez-en sûr, toute la +responsabilité de cette affaire... Vous seriez donc accusé de vol... +et cela viendrait s'ajouter aux autres... peccadilles que l'on peut +avoir à vous reprocher. + +--Mon cher Pipe, grinça mon associé, vous êtes une petite canaille... + +--Ah! vous croyez? + +Manzana haussa les épaules et se contenta de murmurer: + +--Quand notre affaire sera terminée, je vous assure que je ne tarderai +pas à vous lâcher. + +--Et moi donc!... malheureusement, je crains que nous ne soyons encore +obligés de vivre assez longtemps ensemble... Mais trêve de sots +compliments, voici un marchand d'antiquités à qui nous pourrions, je +crois, offrir quelques-uns de nos objets... La boutique est +d'apparence modeste, l'homme que j'aperçois dans l'intérieur m'a l'air +d'un brave type... entrons... + +--Non... non... répondit Manzana... pas ici... + +--Et pourquoi? + +--Je vous le dirai plus tard... + +--Si nous continuons, nous allons nous promener toute la journée avec +nos paquets... Il est déjà midi et demi et je commence à avoir faim... + +--Nous ne tarderons pas à trouver un autre marchand. + +--Soit... vous ne direz pas que je ne suis point conciliant. + + * * * * * + +Vingt minutes plus tard, nous entrions dans une boutique de +bric-à-brac située en bordure d'un terrain vague. Le gros homme qui +nous reçut nous décocha, dès l'entrée, un petit coup d'oeil malicieux. + +--Ah! ah! dit-il, ces messieurs ont sans doute quelque chose de bien à +me proposer... mais ces messieurs tombent mal, car l'argent est rare +en ce moment... on ne vend rien, mais là, rien du tout... Après tout, +il est possible que je me trompe, ces messieurs veulent peut-être +m'acheter quelque meuble... j'ai justement un joli trumeau Louis XVI +que je leur céderai presque pour rien... + +--Non, trancha Manzana, nous venons vous offrir quelques objets de +prix... + +--Oh! alors, si ce sont des objets de prix... allez voir ailleurs, je +ne suis pas assez riche pour vous payer... Les affaires vont si +mal!... Tenez, vous me croirez si vous voulez, mais je n'ai pas fait +un sou, depuis deux jours... c'est à fermer sa porte... oui, là, +positivement... Cependant... montrez toujours... je pourrai sans doute, +à défaut d'argent, vous donner un petit conseil... + +Nous avions, mon compagnon et moi, déballé nos bibelots que le rusé +marchand examinait attentivement, au fur et à mesure que nous les lui +passions. + +--Messieurs, nous dit-il enfin, tout cela ne vaut pas grand'chose... à +part la statuette et la coupe... je ne vois pas ce que vous pourrez +tirer du reste... + +--Mais, insistai-je, ce sucrier et cette cafetière sont en argent. + +--Non... monsieur, non, détrompez-vous, ils sont en métal argenté... +ce qui n'est pas la même chose... + +--Cependant... ils sont contrôlés... + +--Oh!... cela ne prouve rien... on contrôle tout aujourd'hui... même +le melchior... cependant, oui, je crois que vous avez raison... c'est +de l'argent, en effet, mais de l'argent à bas titre... Hum!... hum!... +Et combien voulez-vous de tout cela?... Si vous me faites une offre +raisonnable, je consentirai peut-être à vous en débarrasser, mais +c'est bien pour vous obliger, je vous le jure, car voilà des objets +que je ne vendrai peut-être jamais... c'est démodé... cela ne se +demande plus... Enfin... parlez... + +--Cinq cents francs, dis-je sans sourciller... + +Le marchand eut un geste désespéré, suivi d'un petit rire qui +ressemblait à un gloussement de poule. + +--Cinq cents francs! Cinq cents francs!... Ah! vous ne doutez de +rien... Pourquoi pas mille francs, pendant que vous y êtes?... Allons, +messieurs, je vois que nous sommes loin de compte... reprenez vos +affaires et n'en parlons plus... + +Manzana, qui était d'une maladresse insigne, allait proposer un +chiffre inférieur, mais je lui lançai un coup d'oeil et il se tut... +Je suis, de par ma profession, rompu aux marchés de ce genre, et +m'entends mieux que quiconque à discuter avec les receleurs... pardon, +avec les commerçants... Je sais par expérience que, lorsqu'on a donné +un chiffre, il ne faut jamais le baisser immédiatement, sinon l'on +s'expose à recevoir une offre ridicule... Je fis donc mine de +remballer les objets. + +Le marchand me regardait en souriant... + +--Voyons, dit-il enfin, raisonnez un peu, messieurs... comment +voulez-vous que je paye cinq cents francs... + +--C'est bien!... c'est bien, répliquai-je d'un ton maussade, n'en +parlons plus... du moment que vous ne vouliez pas acheter, ce n'était +pas la peine de nous laisser déballer nos bibelots... et installer une +exposition dans votre boutique... + +Le gros homme demeura un instant silencieux, puis s'écria tout à +coup... + +--Vraiment, cela m'ennuie de ne pouvoir faire affaire avec vous... +vous êtes certainement de braves et dignes jeunes gens et je suis sûr +qu'une autre fois, vous m'apporterez quelque chose de plus +avantageux... Tenez... je vous aligne deux cent cinquante francs... +vous voyez que je suis arrangeant... C'est tout juste le prix auquel +je revendrai ces machines-là... si je les revends... + +J'allais opposer au marchand un refus catégorique, mais cet imbécile +de Manzana répondit aussitôt: + +--Soit, deux cent cinquante. + +Je n'avais plus rien à dire. + +--Maintenant, reprit le bonhomme, vous connaissez la loi, je dois vous +payer à domicile... cependant, comme m'avez l'air d'honnêtes garçons +et que je tiens à vous prouver ma confiance, je consentirai à vous +payer ici... à condition toutefois que vous me montriez vos papiers... +carte d'électeur, quittance de loyer ou... une pièce quelconque... + +--Voici, dit Manzana en exhibant froidement la lettre recommandée +qu'il avait reçue, le matin même, de sa propriétaire. + +Quant à moi, je tendis un vieux passeport, qui avait appartenu, je +crois, à un neveu de M. Lloyd George. + +Le marchand se contenta de ces pièces d'identité, et nous versa deux +cents cinquante francs en billets crasseux dont Manzana s'empara +aussitôt. + +Je trouvai le procédé assez indélicat, mais avec un rustre comme mon +«associé» il fallait s'attendre à tout. + +Lorsque nous fûmes seuls, je crus toutefois devoir lui faire remarquer +qu'il aurait pu, au moins, me laisser ramasser l'argent. Il se fâcha, +voulut le prendre de haut, la dispute s'envenima au point qu'il me +saisit au collet. + +Cet accès de colère lui coûta cher, car pendant qu'il me secouait en +menaçant de m'étrangler, adroitement, d'un geste rapide, je plongeai +ma main dans la poche de son overcoat et lui enlevai son browning. + +A la fin, honteux de sa brusquerie, il me fit des excuses que +j'acceptai d'autant plus volontiers qu'il était à présent à ma merci. + +Ah! nous allions bien rire, tout à l'heure, lorsqu'il voudrait +replacer le diamant dans le coffre-fort. + + + + +IX + +UNE EXPLICATION ORAGEUSE + + +J'ai toujours eu pour habitude de ne jamais désespérer de la Fortune, +même quand elle semble devoir m'abandonner tout à fait. Le lecteur a +déjà dû s'en apercevoir, et j'ose espérer qu'il n'a pas suivi, sans +éprouver à mon endroit quelque inquiétude, les diverses péripéties de +ce récit ou plutôt de cette confession. Il a dû remarquer aussi que, +jusqu'à présent, le personnage sympathique dans toute cette histoire, +c'est moi... moi, Edgar Pipe... un cambrioleur! + +Puissé-je jusqu'au bout mériter cette sympathie! + +Mon seul crime a été de vouloir m'enrichir aux dépens d'autrui et +j'attends que celui qui n'a pas eu cette intention, au moins une fois +dans sa vie, me jette la première pierre. Certes, je ne me fais pas +meilleur que je ne suis, mais quand je me compare à certaines gens, je +ne me trouve guère plus méprisable qu'eux. Seulement, voilà, il y a la +manière... Le vol a ses degrés... Celui qui prend carrément dans la +poche ou le domicile d'autrui, au risque de se faire tuer d'un coup de +revolver, celui-là est considéré comme un bandit. Par contre, l'homme +qui vole avec élégance, en y mettant des formes et, sans exposer sa +peau, se trouve, au bout d'un certain temps, absous par l'opinion. + +Drôle de société tout de même que celle où nous vivons! Enfin! + +Que l'on me pardonne cette digression... mais j'estime que, lorsqu'on +écrit ses mémoires, il ne faut rien celer de ses sentiments... On doit +livrer au public toute sa vie, quitte à froisser certains puritains +qui prêchent très haut la morale et sont pourtant, dans le privé, de +bien tristes personnages. + +J'ai dit qu'après l'acte de violence auquel il s'était livré sur moi, +Manzana s'était radouci. Il me remit même les deux cent cinquante +francs que nous devions à la complaisance du marchand. + +--Vous êtes, dès maintenant, me dit-il, le caissier de notre +association. + +--Et vous le principal actionnaire, n'est-ce pas? + +Un vilain sourire plissa sa face jaune et il me frappa sur l'épaule en +s'extasiant sur mon esprit de repartie. + +Peut-être espérait-il par la flatterie se concilier mes bonnes grâces, +mais la façon plutôt rude dont avaient commencé nos relations +m'interdisait toute familiarité avec ce rasta colombien. + +Comme nous passions au coin de la rue d'Orchampt et de la rue Lepic, +je lui dis à brûle-pourpoint: + +--Accompagnez-moi donc chez moi où j'ai besoin de prendre quelques +papiers... + +--Vous habitez par ici? fit-il interloqué. + +--Oui, à deux pas... au 37 de la rue d'Orchampt. + +--Soit, allons-y, dit-il... il n'y a personne chez vous? + +--Pas que je sache, à moins qu'un cambrioleur n'ait eu l'idée de venir +explorer mon appartement. + +Le concierge était sur le pas de la porte. + +--Tiens! monsieur Pipe! s'écria-t-il... alors, vous êtes revenu de +voyage? + +--Oui, vous le voyez... mais je vais repartir pour quelques jours. +S'il vient des lettres pour moi, vous les garderez... + +Nous montâmes. J'avais voulu faire passer Manzana devant, mais il s'y +refusa obstinément. + +Une fois chez moi, je mis dans ma valise un complet, des bottines et +quelques chemises, puis après avoir jeté un coup d'oeil sur ce home +assez misérable où j'avais cependant vécu avec ma maîtresse des heures +délicieuses, j'entraînai Manzana. + +--Vous êtes un malin, vous, me dit-il. Vous me faites vendre les +objets qui garnissaient mon appartement, mais vous conservez +précieusement les vôtres. + +--Mon cher, répliquai-je assez sèchement, si vous aviez un peu de +flair, vous auriez deviné tout de suite que je suis comme vous, en +meublé!... Vous supposez bien que si je m'étais arrangé un intérieur, +je l'eusse fait avec un peu plus de goût... + +--En effet, accorda-t-il... ce n'est guère luxueux... + +Et il ajouta, narquois: + +--Vous viviez ici avec une petite femme, hein?... J'ai vu sur le lit +un gracieux kimono... Alors, vous la plaquez comme cela, sans +remords... Pourquoi ne l'emmenez-vous pas?... Une femme, c'est souvent +utile... dans votre profession... Elle peut servir de rabatteuse et... +dans les moments difficiles. + +Je lui décochai un tel regard qu'il n'osa pas achever. + +Décidément, ce gaillard-là était encore plus méprisable que je ne le +supposais. + +--Voyons, lui dis-je... où allez-vous? rentrons-nous boulevard de +Courcelles ou filons-nous directement à la gare. + +--J'ai besoin, répondit-il, de rentrer chez moi... mais ne croyez-vous +pas que nous pourrions déjeuner?... + +--C'est une idée... + +Nous entrâmes dans un restaurant de la place Clichy et choisîmes une +petite table placée tout au fond de la salle. Avant d'accrocher mon +pardessus, je glissai sournoisement le revolver qui s'y trouvait dans +la poche de derrière de ma jaquette. Manzana voulut évidemment faire +comme moi, mais soudain je le vis pâlir et rouler des yeux en boules +de loto... + +--Vous avez perdu quelque chose? demandai-je vivement. + +--Oui... répondit-il d'un ton bourru. + +--Serait-ce le diamant, grands dieux? + +Cette question éveillant en lui un nouveau soupçon, il porta aussitôt +la main à son gilet. + +--Non, grogna-t-il... j'ai toujours l'objet... + +--Ah! tant mieux!... vous m'avez fait une de ces peurs... + +Durant tout le repas, Manzana ne dit pas un mot. Il était furieux, +cela se voyait à sa figure, mais il était aussi fort inquiet. Il n'osa +point me parler du revolver, bien qu'il fût à peu près sûr que c'était +moi qui l'avais pris. + +Quand nous en fûmes au café, il alluma une cigarette et me dit d'un +ton mi-plaisant, mi-sérieux: + +--Croyez-vous, Pipe, qu'il soit bien utile de retourner boulevard de +Courcelles? + +--Ma foi, ce sera comme vous voudrez... Ne m'avez-vous pas dit tout à +l'heure que vous aviez besoin de passer chez vous? + +--Oui, mais j'ai réfléchi... Il est préférable que nous ne remettions +pas les pieds dans cet appartement... + +--Cependant, vous avez besoin de votre valise... Vous ne pouvez pas +vous embarquer sans linge de rechange. + +--J'achèterai en route ce qui me sera nécessaire. + +--Acheter... acheter!... et avec quoi?... Vous semblez oublier que +lorsque nous aurons payé notre déjeuner, il nous restera environ deux +cent trente francs sur lesquels il faudra prélever nos frais de +voyage. A notre arrivée à Londres, nous aurons à peine une vingtaine +de francs... avec cela, nous n'irons pas loin. + +--Ne m'avez-vous pas dit que vous aviez des amis là-bas? + +--Oui, mais je ne puis aller comme cela, tout de go, leur emprunter de +l'argent, le revolver sur la gorge. + +A ce mot de revolver, Manzana pâlit et une lueur mauvaise passa dans +ses yeux. + +--Je croyais... balbutia-t-il. + +--Avouez, lui dis-je en riant, que dans notre association, je joue un +rôle plutôt ridicule... Je vous «procure» un diamant qui doit vous +assurer la fortune et je suis encore obligé de subvenir à tous les +frais. Vous ne trouverez pas souvent, cher ami, un garçon aussi +complaisant que moi... + +--N'était-ce pas convenu ainsi? + +--Oui, je ne dis pas, mais permettez-moi de m'étonner que vous ayez +encore la prétention de renouveler votre garde-robe avec l'argent de +notre voyage... Pourquoi ne voulez-vous pas rentrer chez vous pour y +prendre ce qui vous est nécessaire?... + +--Je ne veux pas rentrer chez moi parce que je crains de me faire +arrêter... + +--Mauvaise excuse, mon cher Manzana, mauvaise excuse!... Si l'on doit +vous arrêter, vous le serez plutôt à la gare que boulevard de +Courcelles. + +--C'est possible... mais je vous le répète, je ne retournerai pas à +mon appartement. + +--Libre à vous, mais, en ce cas, ne comptez point sur moi pour vous +acheter même une chemise... + +--Tant pis! je m'arrangerai comme je pourrai. + +Je vis bien qu'il était inutile d'insister. Manzana refusait de +remettre les pieds boulevard de Courcelles, parce qu'il voulait éviter +un petit drame dans lequel, cette fois, il n'aurait pas le premier +rôle. Il se doutait bien que c'était moi qui avais pris son browning +et il craignait que je ne me fisse rendre le diamant, en usant de +l'argument péremptoire qu'il avait employé avec moi. + +Je réglai la note qui se montait à dix-neuf francs cinquante et +demandai au garçon l'indicateur des chemins de fer. + +A ce moment, Manzana voulut s'absenter. + +--Un instant, dit-il, et je reviens... + +--Pas du tout, lui dis-je... je vous accompagne... + +--Mais, puisque je laisse ici mon chapeau et mon pardessus... + +--Ils ne valent pas le Régent, mon cher... je serais refait... + +Il n'insista pas, mais je vis bien qu'il était de plus en plus furieux. + +Avait-il réellement l'intention de «filer à l'anglaise» comme Edith? +Je ne le crois point, mais je n'étais pas fâché de lui donner une +petite leçon. + +Pour l'instant, je le tenais... c'était moi qui avais l'avantage, mais +il fallait que je le conservasse, et jusqu'au bout. + + * * * * * + +Il était environ trois heures quand nous quittâmes le restaurant. + +Que faire jusqu'au départ du train de Londres? + +Manzana qui ne tenait guère, et pour cause, à se promener dans la rue, +parlait déjà de se réfugier dans une brasserie... J'eus toutes les +peines du monde à l'entraîner sur les boulevards extérieurs... sous +prétexte de lui faire prendre l'air. + +Tout en cheminant, nous causions, ou plutôt non, c'est moi qui causais, +car Manzana n'était guère loquace. + +Il était devenu morose et mâchonnait un cigare éteint. Il songeait +évidemment à son revolver, à ce bon petit browning avec lequel il +espérait me diriger à sa guise. + +--Tiens, lui dis-je tout à coup, nous sommes à deux pas de votre +domicile... Pourquoi n'attendrions-nous pas dans votre appartement +l'heure du dîner... Il fait un froid de canard dans la rue et cette +valise que je porte me coupe le bras. + +--Je vous ai déjà dit, répliqua-t-il sèchement, que j'avais des +raisons sérieuses pour ne pas retourner chez moi... + +--Oui... vous avez peur... + +--C'est possible... + +--Auriez-vous peur de moi, par hasard? + +Cette question lancée à brûle-pourpoint--un peu imprudemment, je +l'avoue--amena sur le visage de Manzana un petit tressaillement. + +Il me regarda fixement, les dents serrées, l'oeil luisant et d'une +voix grinçante, laissa tomber ces mots: + +--Vous ne réussirez pas, mon cher, à m'attirer dans un guet-apens. + +--Est-ce que vous devenez fou? + +--Oui... oui... je sais ce que je dis. + +--Je ne vous comprends pas... + +--Moi... je me comprends, cela suffit... + +Il jeta son cigare, bredouilla quelques mots que je n'entendis point, +puis fit brusquement demi-tour. + +--Ah! bien, dis-je, la vie va être gaie avec vous, si vous continuez +ainsi à faire la tête... Vous n'avez pourtant aucune raison d'être +mécontent. Il y a deux jours, vous étiez dans une purée noire et +songiez peut-être au suicide, quand je suis apparu... pour vous offrir +un diamant... + +--Un diamant que nous ne placerons peut-être jamais! + +--Certes, s'il n'y avait que vous pour le placer, nous aurions le +temps de crever de misère. Heureusement que je suis là. + +Mon associé eut un geste vague. + +--Alors, dis-je, vous croyez que vous allez vous promener +éternellement avec le Régent dans votre poche? + +--J'en ai peur. + +--Manzana, vous n'êtes pas raisonnable... car dans toute cette affaire, +si quelqu'un a le droit de se plaindre, c'est moi. Comment, je vous +apporte la fortune, je consens à partager avec vous le produit de mon +travail et, au lieu de me remercier, de sauter dans mes bras, vous +avez l'air de me traiter en ennemi. Ah! on a bien raison de dire que +cette maudite question d'argent amène toujours la brouille entre les +meilleurs camarades. + +--Ne faites donc pas le bon apôtre... Est-ce que vous croyez que je +n'ai pas deviné le fond de votre pensée?... Voyons... me prenez-vous +pour un idiot? + +--Mon cher, vous me prêtez là des sentiments qui me froissent, je vous +l'assure... J'ai fait un pacte avec vous et je suis toujours prêt à +tenir mes engagements... + +--Oui, grogna Manzana... le revolver à la main... + +--Que voulez-vous dire? + +--Vous le savez aussi bien que moi. + +--Mon cher, vous divaguez... + +--Vraiment... + +La conversation en resta là. + +Nous étions arrivés en haut de la rue d'Amsterdam. La nuit tombait; un +petit vent du nord soufflait sans interruption. Nous pressâmes le pas. +Comme les passants étaient fort nombreux, à cette heure, et que nous +risquions de nous trouver séparés, je repris le bras de Manzana. + +--Ah! encore, fit-il d'un ton brutal... Vous avez donc peur que je +m'envole? + +--On ne peut pas savoir, mon cher... + +--Alors, prenez-moi le bras gauche... pas le droit... + +--Ah!... + +--Oui, j'ai mes raisons pour cela. + +--Comme vous voudrez, cher ami... un bras ou l'autre, cela n'a pas +d'importance... + +Manzana haussa les épaules et je remarquai, qu'à partir de ce moment, +il tint obstinément sa main droite collée contre sa poitrine. + +Il craignait évidemment que je ne cherchasse à lui subtiliser _notre_ +diamant. J'y avais déjà songé, mais je n'avais pas tardé à reconnaître +que cette tentative serait impossible. + +Ceux qui nous voyaient passer bras dessus, bras dessous, ne se +doutaient certes pas que ces deux hommes, qui avaient l'air si +fraternellement unis, n'attendaient qu'une occasion pour se jeter l'un +sur l'autre. + +Je jouissais intérieurement de la colère de Manzana et j'envisageais +déjà l'avenir avec moins d'inquiétude. Manzana était maintenant mon +prisonnier et c'est ce qui le mettait en rage. + +Avouez que cet homme était réellement trop exigeant. + +Heureusement que le hasard se charge toujours d'arranger les choses. + +Comme nous longions la rue de Londres, Manzana me dit tout à coup: + +--Au fait, pourquoi me conduisez-vous à la gare Saint-Lazare... c'est +généralement par la gare du Nord que l'on se rend en Angleterre... Par +Calais, le voyage est bien plus court... + +--Evidemment, mais il est aussi moins sûr... Tous les malfaiteurs qui +s'enfuient en Angleterre passent généralement par Calais, aussi cette +ligne est-elle étroitement surveillée... Si j'étais seul, comme je +n'ai rien à redouter, je partirais par le Nord, mais avec vous... + +--Oui... vous êtes un petit Saint Jean et moi une affreuse canaille... + +--Je ne vous l'aurais pas dit... + +--Mais vous le pensez... c'est tout comme... + +--Franchement, mon cher, que voulez-vous que je pense de vous après la +petite scène des Champs-Elysées?... Et puis, ne m'avez-vous pas dit +que vous vous attendiez à être arrêté?... Si vous croyez que cela +m'amuse de voyager en compagnie d'un individu aussi compromettant que +vous... + +Manzana ne releva pas cette dernière phrase. Il se contenta de +marmonner quelques injures. Je compris cependant que j'avais été un +peu loin, aussi cherchai-je immédiatement à atténuer le mauvais effet +produit par mes blessantes allusions: + +--C'est votre faute, mon cher, si nous arrivons à nous dire des choses +désagréables. Vous êtes, depuis quelques heures, d'une humeur de +dogue... + +--Ah! vous trouvez? + +--Certes... et j'avoue que je ne m'explique pas ce brusque revirement +de votre part. Je ne vous ai rien fait, en somme. Hier, vous disiez +que j'étais votre Providence, et maintenant vous me traitez en +ennemi... + +Manzana fixa dans les miens ses yeux luisants: + +--Je vous traite en ennemi, prononça-t-il lentement... parce que vous +en êtes un et que vous cherchez à vous débarrasser de moi. + +--Oh! quelle idée!... + +--Je sais ce que je dis... mais, prenez garde... tâchez de ne pas me +manquer, car moi, je vous préviens, je ne vous raterai pas... Vous +m'avez chipé mon revolver, mais j'ai fort heureusement pour moi deux +poings... et deux poings solides, je vous assure. + +--Il ne tient qu'à vous de ne pas en venir à cette pénible +extrémité... Oui, je vous ai pris votre revolver, je le confesse, mais +si vous voulez raisonner un peu, mon cher, vous serez obligé de +reconnaître qu'il n'était pas juste que l'un eût à lui seul tous les +atouts dans son jeu. Vous aviez le diamant... Vous aviez aussi le +revolver, c'était vraiment trop, vous en conviendrez. J'ai voulu tout +simplement égaliser les chances. Tant que vous respecterez vos +engagements, vous n'aurez rien à craindre, mais si, par malheur, vous +tentiez de vous enfuir, ma foi, tant pis pour vous!... je vous +brûlerais la cervelle sans hésiter. + +--Et qui me prouve que vous n'avez pas l'intention de le faire, même +si je respecte mes engagements? + +--Oh! mon cher, je crois que vous me prêtez là vos propres +sentiments... Vous ne me supposez tout de même pas assez bête pour +risquer un coup pareil sans y être forcé. Le malheur a voulu que je +tombe entre vos mains, mais je ne songe même plus à cela. Mon but est +de me débarrasser du diamant le plus vite possible et de vous tirer ma +révérence. Je ne suis pas gourmand, un petit million me suffira, et ne +supposez pas que je convoite votre part... Vous, au contraire, et j'ai +tout lieu de le croire, vous voudriez vous attribuer la totalité de la +vente, mais cela ne sera pas... Je m'y opposerai par tous les moyens, +même quand je devrais sacrifier ma liberté. + +Manzana parut troublé par ce raisonnement et m'affirma la pureté de +ses intentions, mais avec un gredin pareil, il fallait s'attendre à +tout. + +C'était maintenant la paix... la paix armée, à vrai dire, et j'avais +lieu d'espérer que cette trêve se prolongerait assez longtemps pour me +permettre de mener à bien--c'est-à-dire au mieux de mes +intérêts--cette triste aventure. + +Nous allâmes retenir deux places de coin pour le train du Havre qui +partait à cinq heures; il était quatre heures un quart, nous avions +donc quarante-cinq minutes devant nous. Nous en profitâmes pour aller +manger un morceau sur le pouce, aux environs de la gare Saint-Lazare, +car nous n'étions pas assez riches pour nous payer le luxe du +wagon-restaurant. + + + + +X + +LA JEUNE DAME EN DEUIL ET LES DEUX VIEUX MESSIEURS + + +Vingt minutes avant le départ du train, nous étions confortablement +installés, l'un en face de l'autre, dans un wagon de première classe. + +Le compartiment dans lequel nous nous trouvions était occupé par trois +voyageurs seulement: deux vieux messieurs décorés et une jeune femme +en deuil. + +Ces trois personnes, je l'appris en cours de route, étaient ensemble +et devaient descendre à Rouen. + +Un peu après Mantes, à propos de je ne sais plus quoi, l'un des vieux +messieurs adressa la parole à Manzana. Celui-ci répondit d'abord, par +monosyllabes, et finit par donner libre cours à son habituelle faconde. + +Il se présenta comme attaché d'ambassade, puis se mit à parler de la +Colombie, du Venezuela, de l'Uruguay. A l'entendre, il avait là-bas +d'immenses propriétés, employait plus de mille travailleurs et se +proposait d'acheter prochainement plusieurs centaines d'hectares à la +Guyane. + +Les voyageurs l'écoutaient avec intérêt et l'un des vieux messieurs, +qui était un peu sourd, s'était même rapproché pour mieux l'entendre. + +Mis en verve par les exclamations admiratives de ses voisins, Manzana +pérorait, pérorait, lançait de grandes phrases ronflantes et semblait +prendre plaisir à s'écouter parler. Dans le but d'émerveiller ses +auditeurs et surtout la jeune dame qui buvait ses paroles, il tira de +sa poche plusieurs parchemins portant les en-têtes de diverses +ambassades et exhiba des photos de personnages officiels +sud-américains. + +--Tiens, s'écria tout à coup l'un des vieux messieurs, voici un +gentleman que je crois bien reconnaître... + +--C'est un de mes meilleurs amis, le senor José de Ravendoz, président +de la République de San-Benito... répondit Manzana, tout heureux +d'étaler ses relations... Nous avons été élevés ensemble au collège de +Ricuerdo... + +Le vieux monsieur prétendit connaître très bien ce Ravendoz et ce fut +pendant près de vingt minutes, entre Manzana et lui, un étourdissant +dialogue auquel finirent par se mêler la jeune dame et l'autre +voyageur. + +Je ne sais si vous êtes comme moi, mais lorsque je suis préoccupé, je +ne puis entendre les gens bavarder autour de moi... + +Bien que sollicité à plusieurs reprises, j'avais répondu évasivement à +mes compagnons de voyage et, comme ils insistaient pour avoir mon avis +tantôt sur une question, tantôt sur une autre, je pris le parti de me +renfoncer dans mon coin et de faire semblant de dormir. + +Manzana continuait de discourir, entassant mensonges sur mensonges, +heureux de se voir admiré par des gens de distinction. + +Il s'était accoudé sur la banquette, dans une pose nonchalante, et ne +se souciait pas plus de moi que d'une datte. Il apparaissait bien là +sous son vrai jour et je pouvais l'étudier à loisir. + +C'était un être vide, prétentieux, adorant la flatterie, mais d'un +esprit très borné et d'une éducation douteuse. + +Quel triste compagnon j'avais là, et comme il me tardait d'en être +débarrassé! + +A Rouen, nos compagnons de voyage prirent congé de nous. + +Ce fut entre eux et Manzana un échange de politesses outrées. Mon +associé, qui tenait décidément à passer pour un hidalgo, baisa +galamment la main de la jeune femme et remit sa carte aux deux +messieurs, en leur donnant rendez-vous à Monte-Carlo pour le mois +suivant. + +--Quel bavard vous faites, lui dis-je, lorsque les gêneurs eurent +disparu... + +--Mon cher, répondit Manzana, un homme du monde comme moi éprouve +toujours un véritable plaisir à se retrouver avec des gens de sa +condition. + +--Merci du compliment, mais permettez-moi de vous dire que ces gens m'ont +tout l'air d'affreux rastas... Les deux vieux messieurs, malgré leurs +grands airs et leurs gestes arrondis, n'ont rien d'aristocratique... +Il suffit de regarder leurs mains et leurs pieds... Quant à la femme, +c'est tout simplement une petite grue... + +Manzana devint pourpre: + +--Une grue! s'écria-t-il... une grue la senora Mariquita de +Rosario!... Vous êtes fou, mon cher... On voit bien que vous n'avez +pas souvent fréquenté des femmes du monde... + +--Possible; mais je suis assez physionomiste pour voir tout de suite à +qui j'ai affaire... vous vous êtes tout simplement laissé empaumer par +des aigrefins... et... + +Je n'achevai pas. Une idée m'était soudain venue à l'esprit. + +--Et le diamant? m'écriai-je... vous l'avez toujours, le diamant? + +Manzana eut un sourire méprisant, mais porta malgré tout la main à la +poche de son gilet. + +--Oh... oooh! s'écria-t-il... c'est trop fort!... Ils... + +Je m'étais précipité sur lui et le secouais par les épaules en hurlant: + +--Ils vous l'ont pris, n'est-ce pas?... Nous sommes refaits!... vous +vous êtes peut-être entendu avec eux, misérable!... Vite! vite! +lançons-nous à la poursuite de ces bandits et je vous promets bien que +si nous ne les retrouvons pas vous aurez affaire à moi... triple +idiot! crétin! rastaquouère! + +Le train qui s'était arrêté pendant cinq minutes se remettait en +marche. Nous bondîmes dans le couloir, bousculant les voyageurs, nous +frayant un chemin à coups de coude. + +J'avais poussé Manzana devant moi et m'en servais comme d'un bélier +pour dégager le passage. + +Enfin, au risque de nous rompre le cou, nous sautâmes sur le quai, au +grand effroi des employés. + +Comme nous étions descendus presque à l'entrée du tunnel qui se trouve +au bout du débarcadère, nous fûmes obligés de revenir sur nos pas pour +gagner la sortie. + +Là, je questionnai à la hâte un employé qui me regarda d'un air niais. + +--Voyons! criai-je exaspéré... deux vieux messieurs... et une jeune +femme... ils sont bien descendus ici... vous avez dû les voir?... + +--Sais pas!... répondit l'homme avec un accent traînant... +adressez-vous au bureau de renseignements, moi j'suis là pour recevoir +les billets... m'occupe pas d'la tête des gens!... + +Comprenant que je ne tirerais rien de ce butor, j'entraînai Manzana. +Il avait maintenant perdu de sa belle assurance et se laissait +conduire comme un enfant... + +Devant la gare, il y a une petite place qui va en montant vers la +ville. + +Des fiacres archaïques avec des cochers rubiconds et malpropres +stationnaient là dans l'attente des voyageurs. Quelques taxis qui +avaient déjà été retenus disparaissaient les uns après les autres, +mettant sur le sol des étincellements rapides. + +--Parbleu! pensai-je, nos gredins ont pris un taxi... mais nous les +retrouverons... dussions-nous bouleverser toute la ville... + +Cependant, je restais là, planté devant la station de voitures, +incapable d'une décision quelconque. + +Pour une fois, Manzana eut une bonne idée. + +--Nous n'avons qu'une chose à faire, dit-il, c'est de prendre une +voiture et de nous faire conduire dans les principaux hôtels de +Rouen... nous finirons bien par savoir où nos gens sont descendus... + +La colère m'étouffait! Je n'étais plus maître de moi et j'avais envie +d'étrangler mon compagnon. + +Ah! si jamais je le retrouvais, le diamant, je me promettais bien de +le garder pour moi seul et de faire ainsi payer à ce stupide Manzana +les tortures que j'endurais à cause de lui... + +Je le poussai dans un fiacre, après avoir jeté ces mots au cocher: + +--Nous cherchons quelqu'un, menez-nous dans les grands hôtels de la +ville. + +--Bien, monsieur, répondit l'homme..., mais c'est qu'il y a beaucoup +d'hôtels ici... + +--Commencez par ceux de premier ordre... + +--Compris. + +Le fiacre partit à petite allure. Il était tiré par un pauvre cheval +boiteux qui buttait à chaque pas et s'arrêtait, par instants, pour +souffler. Dans la descente de la rue Jeanne-d'Arc, il accéléra un peu +son train, mais nous n'allions guère plus vite que si nous avions +suivi un convoi funèbre. + +A toute minute, je passais la tête par la portière et stimulais le +zèle du cocher par la promesse d'un bon pourboire. Il avait beau +cingler sa rosse, nous n'avancions pas. + +Et, dans mon exaspération, je déchargeais ma bile sur Manzana qui, +blotti dans un coin de la voiture, me regardait d'un air ahuri... + +Je lui prodiguais toutes les injures que je savais et parfois, pris +d'une rage subite, je lui empoignais les bras et lui enfonçais mes +doigts dans la chair. + +Il ne disait rien... ce n'était plus un homme, c'était une vraie +loque. J'allai même jusqu'à l'accuser d'être de complicité avec les +rastas du wagon, mais je compris bientôt que cette accusation était +ridicule. Il avait trop de raisons de tenir, lui aussi, au diamant, et +il n'eût pas été assez naïf pour le partager avec trois personnes. + +Il s'était laissé rouler, voilà tout! + +Le fiacre s'arrêta enfin devant un hôtel situé au fond d'un jardin +minuscule. Je me précipitai au bureau et interrogeai rapidement la +caissière. + +Les renseignements qu'elle me fournit furent des plus vagues. Elle +avait vu beaucoup de monde dans la soirée, des jeunes gens, des +vieillards, quelques femmes, mais aucun de ces voyageurs ne répondait +au signalement que j'en donnais. + +Nous visitâmes encore cinq hôtels. Partout ce furent les mêmes +réponses ambiguës, jetées d'un ton sec, désagréable, et quand +sonnèrent deux heures du matin, nous n'étions pas plus avancés qu'à +notre sortie de la gare. + +Comme nous ne pouvions garder le cocher toute la nuit, je le fis +stopper sur la place de la Cathédrale et demandai ce que je lui devais. + +--C'est dix-huit francs, répondit-il... et le pourboire en plus. + +Je me fouillai, mais au moment où j'introduisais la main dans la poche +de côté de ma jaquette, un petit frisson me courut le long des +reins... Mon portefeuille avait disparu! + +Ceux qui avaient dérobé le diamant à Manzana avaient aussi pris mon +portefeuille! + +J'eus la présence d'esprit de ne rien laisser paraître de mon trouble +en présence du cocher. Tirant de ma poche un papier quelconque, je dis +avec aplomb: + +--Avez-vous la monnaie de cinq cents francs? + +Le bonhomme roula des yeux effarés. + +--Non?... fit-il... Vous croyez comme cela que l'on se promène avec la +monnaie de cinq cents francs. + +--Où pourrait-on en faire? + +--Nulle part... tout est fermé maintenant... + +Et, comme je demeurais indécis: + +--Votre ami a peut-être de la monnaie, lui?... + +--Non... répondit Manzana, je n'en ai pas... + +Le cocher s'impatientait: + +--Oh! vous savez, cria-t-il, faut pas m'la faire, j'connais l'coup. +Vous m'devez dix-huit francs, plus le pourboire... payez-moi... ou +venez avec moi au poste de police... + +--C'est cela, dis-je... allons au poste... est-ce loin d'ici? + +--Non, là, à deux pas... place de l'Hôtel-de-Ville. Nous remontâmes +en voiture, Manzana et moi. Le cocher fouetta son cheval. + +--Vraiment, questionna mon associé en se penchant à mon oreille, vous +avez un billet de cinq cents francs? + +--Vous ne voyez donc pas que c'est de la frime?... Mon billet de cinq +cents francs est une simple feuille de papier... Je suis sans un +sou... vos amis m'ont dévalisé. + +--Comment! vous aussi!... Mais alors, qu'allons-nous dire en arrivant +au poste? + +--Vous pensez bien que nous n'allons pas être assez stupides pour y +aller... Ouvrez doucement la portière de votre côté, moi je vais faire +de même... La voiture va assez lentement pour que nous puissions +sauter à terre sans danger... Attention!... y êtes-vous? + +Nous arrivions, à ce moment, au coin d'une rue obscure. Nous quittâmes +le fiacre si prestement et avec une telle légèreté que le pauvre +cocher ne s'aperçut point de notre disparition. Quand le brimbalement +des portières que nous avions laissées ouvertes l'avertit enfin de +notre fuite, il poussa un juron formidable, mais nous étions déjà loin. + +Après avoir couru pendant environ un quart d'heure, en faisant le plus +de détours possible, nous nous trouvâmes sur les quais. Il tombait une +pluie glaciale et le vent qui soufflait par bourrasques faisait +clignoter la flamme des réverbères. + +Nous nous mîmes à l'abri derrière un hangar et bientôt un douanier, +qui nous prit sans doute pour des chapardeurs, nous chassa en nous +accablant d'injures. Nous tentâmes de nous réfugier sous la porte d'un +dock qui était demeurée entr'ouverte, mais un veilleur de nuit nous +reçut comme des chiens errants. + +Enfin, grâce à la complaisance d'un employé de chemin de fer, nous +trouvâmes un refuge dans un wagon réformé que l'on avait commencé à +démolir. Une partie de la toiture en avait été enlevée et il faisait +dans cette roulotte un froid sibérien. Manzana et moi nous blottîmes +dans la paille et attendîmes ainsi le jour... + +Je ne sais à quoi songeait mon compagnon, mais moi, je sais que je fis, +cette nuit-là, de bien tristes réflexions. + +Lorsque l'on est malheureux, comme je l'étais, le moindre souvenir +vous attriste et l'on a envie de pleurer en se rappelant les heures +heureuses que l'on a vécues autrefois. Je me revoyais à Ramsgate, +tranquille, la poche bien garnie, à la suite d'une opération +fructueuse, flirtant avec Edith que j'avais rencontrée au «Royal Oak». +Puis nous partions pour Paris. C'était alors la lune de miel, de +longues soirées d'amour devant un bon feu de bois, la vie joyeuse, les +rêves sans fin que forment les amoureux... Je me souvenais aussi, avec +une émotion délicieuse, de la nuit où je m'étais emparé du Régent et, +je me mis à pleurer à chaudes larmes en songeant à ces deux disparus: +Edith et le diamant... + +Manzana essaya de me consoler, mais je le rembarrai si brutalement +qu'il ne dit plus un mot. + +Parfois, je l'injuriais sans mesure, puis, le voyant aussi malheureux +que moi, je finissais par m'apitoyer sur son compte. + +C'était là, je le reconnais, de la pitié bien mal placée, mais on a pu +remarquer, au cours de ce récit, que je suis, à certaines heures, +d'une sensibilité exagérée. + +Quand parut le jour, un jour terne, maussade, mon compagnon et moi +nous nous concertâmes. Nous allions rôder aux abords des hôtels; +peut-être aurions-nous la chance d'y rencontrer un de nos voleurs. +Nous irions aussi dans les gares, à l'heure du départ des trains, mais +nous nous écarterions avec prudence de tout véhicule conduit par un +cocher rubicond et traîné par une rosse clopinante. + +De dix heures du matin à midi, nous errâmes par les rues, l'estomac +vide, les jambes molles, et je songeais déjà à vendre le revolver de +Manzana, quand mon attention fut attirée soudain par un individu qui +marchait devant nous... Il me semblait avoir déjà vu cette +«charpente»-là quelque part... + +J'allais devancer l'homme afin d'apercevoir son visage quand une +occasion s'offrit qui me permit de l'examiner à loisir. Il entra chez +un bijoutier et, dès qu'il se présenta de profil, je le reconnus. + +C'était l'un des vieux messieurs de la veille. + +Ah! décidément, cette fois encore, le hasard faisait bien les choses! + +Le drôle était probablement venu dans cette boutique pour s'assurer, +auprès du marchand, que le diamant n'était pas en toc. + +--Vite! dis-je à Manzana... faites comme moi, baissez votre chapeau +sur vos yeux... s'il nous reconnaît tout est perdu. + +Postés tous deux au coin de la devanture, nous ne perdions pas un des +gestes de notre voleur. Nous le vîmes tirer quelque chose de sa poche, +le développer et le présenter au bijoutier qui eut une exclamation de +surprise. Parbleu! il n'avait pas souvent vu des diamants comme le +Régent. Il le regarda à la loupe, puis le posa sur une petite balance +de cuivre, hocha longuement la tête et finalement le rendit au vieux +monsieur. + +Celui-ci replaça le Régent dans le petit sac que l'on connaît, puis +s'entretint un moment avec le bijoutier. Il cherchait évidemment à +expliquer comment il se trouvait en possession d'une telle pierre +précieuse... + +J'eus à ce moment l'idée de faire irruption dans la boutique, en +compagnie de Manzana, de me donner comme inspecteur de la Sûreté, +d'arrêter l'homme et de saisir le diamant, mais je compris tout de +suite que cette façon de procéder n'amènerait pas le résultat que j'en +attendais. Le marchand nous accompagnerait pour servir de témoin et, +au commissariat, on confisquerait l'objet. Nous ne serions pas plus +avancés que devant. + +--Attention! dis-je à Manzana... ouvrez l'oeil... nous allons filer +cet individu-là quand il va sortir, mais n'oubliez pas que si nous le +laissons échapper, si nous perdons sa piste, nous perdons aussi notre +diamant. + +--Soyez tranquille... il ne nous échappera pas... + +Et mon compagnon traversa rapidement la rue. + +L'homme était maintenant sur le pas de la porte. Il causait avec le +bijoutier, et je remarquai que celui-ci semblait chercher quelqu'un, +un agent probablement, afin de lui signaler le particulier, mais en +province, comme à Paris, quand on a besoin d'eux, les agents ne sont +jamais là. + +Je m'étais tourné à demi pour que le vieux monsieur ne pût me +reconnaître. Quand enfin il quitta le bijoutier, je fis à Manzana un +signe d'intelligence et me lançai sur les traces de notre voleur. + +Le filou marchait d'un bon pas et il me parut que, pour un vieillard, +il avait le jarret joliment élastique. Il descendit la rue Grand-Pont, +tourna à droite, s'arrêta un instant pour acheter des journaux, puis +s'installa sur le quai de la Bourse, à la terrasse d'un café. + +Manzana et moi, nous nous dissimulâmes derrière un kiosque. + +--Je crois que nous le tenons, dis-je. + +--Oui, répondit mon associé, mais nous ne pouvons nous jeter sur lui, +en plein jour. Si encore nous savions à quel hôtel il est descendu. + +--Nous le saurons bientôt, soyez tranquille. + +Un quart d'heure s'écoula. Notre gredin lisait toujours son journal, +mais il devait certainement attendre quelqu'un, car, de temps à autre, +il jetait un rapide coup d'oeil dans la direction de la Bourse. + +Déjà, cela était visible, il commençait à s'impatienter, quand une +femme s'approcha vivement de lui. + +--Voici votre senora, dis-je à Manzana. + +--Oui... oui, je l'ai bien reconnue... la garce!... + +Dès que la jeune femme se fut assise, notre individu se mit à lui +expliquer quelque chose, en lui parlant à l'oreille. Il lui racontait +évidemment la visite qu'il venait de faire au bijoutier et ce que +celui-ci lui avait dit. + +Je m'étonnai cependant de ne pas voir arriver l'autre vieux monsieur, +celui qui, la veille, avait entamé la conversation avec Manzana. Sans +doute était-il parti en expédition, car ces gens que je considérais +maintenant comme des bandits étaient des confrères... des cambrioleurs +comme moi. + +Je devais même reconnaître qu'ils étaient très habiles et, en toute +autre circonstance, j'aurais eu pour eux de l'admiration. Leur façon +de travailler, quoique différant sensiblement de la mienne, n'en était +pas moins très ingénieuse. Ils exerçaient probablement depuis +longtemps, bien qu'ils ne fussent pas aussi vieux qu'ils s'efforçaient +de le paraître. Ils avaient dû, pour inspirer plus de confiance, se +coller une perruque et une barbe blanches, car rien n'impose le +respect comme un vieillard à la chevelure de neige, décoré de la +Légion d'honneur, même lorsqu'il s'est, de son propre chef, décerné +cette haute distinction. + +La foule est gobeuse, elle aime ce qui est vénérable et ne se méfie +presque jamais d'un vieux monsieur décoré. + +Quant à moi, ma façon de travailler est tout autre, je crois l'avoir +déjà dit. Au lieu d'arborer des complets extravagants et des cravates +multicolores, je préfère une mise simple et modeste qui permet de +passer partout sans être remarqué. + +Ne pas être remarqué, c'est aussi une force, et je crois l'avoir +suffisamment prouvé. + +Tout en me livrant à ces réflexions cambriolo-philosophiques, je ne +quittais pas de l'oeil mon voleur et la jeune femme qui était assise à +côté de lui. Cet homme portait ma fortune sur lui et j'étais prêt à +tout tenter pour la lui reprendre... à tout, même au crime... Il est +vrai que je pourrais, pour ce qui était de cette dernière solution, +avoir recours à Manzana qui ne devait pas être un novice en la matière, +si je m'en référais à l'opinion de la dame au manteau de loutre, +entrevue aux Champs-Elysées. + + + + +XI + +OU JE ME DÉCIDE A BRUSQUER LES CHOSES + + +Lorsque le vieux monsieur et la jeune dame se levèrent, je fis un +signe à Manzana et nous leur emboitâmes le pas. + +Ils n'allèrent pas loin. A cinquante mètres du café se trouve l'hôtel +d'Albion. Ils y entrèrent. + +La «filature» devenait difficile, car nous ne pouvions, Manzana et moi, +sales comme nous l'étions, pénétrer dans le hall où l'on apercevait +un domestique en culotte courte, raide et grave comme un bonhomme en +cire. + +J'eus par bonheur une inspiration. Roulant à la hâte mon mouchoir dans +un journal, je confectionnai un petit paquet que je tins +ostensiblement à la main, et me précipitai vers le bureau de l'hôtel, +en disant: + +--C'est bien le locataire du 21 qui vient de rentrer avec une jeune +femme, n'est-ce pas?... J'ai là quelque chose pour lui... + +--Non, répondit d'un ton maussade une vieille caissière aux cheveux +acajou, ce n'est pas le nº 21 qui vient de rentrer... C'est le 34... +vous faites erreur... En tout cas, si vous avez un paquet à remettre +au 21, laissez-le à la caisse. + +--Merci, dis-je, en esquissant un gracieux sourire, je reviendrai. + +Manzana m'attendait devant la porte. + +--Eh bien? demanda-t-il. + +--Eh bien... j'ai déjà une indication... Je sais quel est le numéro de +la chambre de notre voleur... c'est le 34... + +--Et son nom?... + +--Je l'ignore... mais qu'importe? Du moment que je sais où trouver +l'homme... + +--Vous avez l'intention de vous introduire chez lui? + +--Mais... oui... et avec vous, je suppose. + +--C'est grave cela... + +--Et la perte de notre diamant, croyez-vous que ce ne soit pas plus +grave? + +--Certes... mais le coup est dangereux à tenter... encore plus +dangereux à réussir. + +--Nous tâcherons de ne pas le manquer... Voyez-vous une autre solution? + +--Pour le moment, non... + +--Il n'y en a pas d'autre, allez... + +--Et nous essayerions cela en plein jour? + +--Oui, ce serait préférable... + +--Et si nous sommes pris? + +--On ne nous prendra pas... + +--J'admire votre confiance... mais si cependant cela arrivait? + +--Nous perdrions notre diamant, mais nous ne serions pas inquiétés... +Au contraire, on nous adresserait des félicitations. + +Manzana ouvrait des yeux larges comme des hublots. + +--Je ne vous comprends plus. + +Je fouillai dans ma poche et en tirai un carré de carton que je tendis +à mon associé. + +--Une carte d'agent de la Sûreté, fit Manzana stupéfait... Ce n'est +pas à vous, je suppose?... + +--Bien sûr... je l'ai prise à un grand dadais de policier qui habitait, +à Paris, la même maison que moi... + +--Ah! très bien... et vous allez vous servir de cette carte pour +pénétrer chez notre voleur? + +--Peut-être. + +--Mais moi?... + +--Vous?... vous êtes mon collègue... Du moment que je montre ma carte, +cela vous dispense d'exhiber la vôtre... + +--Parfait... et ensuite? + +--Ensuite... ensuite!... je ne sais pas moi... tout dépendra des +circonstances... il est bien difficile, dans ces sortes d'affaires, de +prévoir comment cela tournera... Je n'ai qu'une crainte. + +--Laquelle? + +--C'est que le patron de l'hôtel ne nous fasse accompagner à la +chambre 34. + +--Vous devez vous y attendre... + +--Cela gâterait tout... + +--Et si nous arrêtions l'homme quand il sortira? + +--Non, c'est stupide ce que vous proposez là... La foule s'amasserait, +nous serions obligés d'aller au poste... là, on fouillerait notre +voleur et le diamant serait confisqué. + +--Alors, si nous abordions carrément le type dans la rue en le +menaçant, s'il ne nous rend pas le diamant, de le conduire au +commissariat. + +--Toujours la même chose, mon cher... Au bruit de la discussion des +gens nous entoureraient et l'affaire serait manquée... + +--Il faudrait pincer ce vilain individu, le soir, dans une rue déserte. + +--Oui, mais nous n'aurons pas cette chance, croyez-le. + +Tout en parlant, nous faisions les cent pas devant l'hôtel. + +--Ma foi, dis-je... risquons le coup maintenant; nous allons bien +voir... vous êtes prêt à me seconder? + +--Il le faut bien, puisque nous sommes associés. + +--Oh! ne me le faites pas à l'association, n'est-ce pas? Vous voulez +votre diamant... moi aussi, et si nous le retrouvons, j'espère que, +cette fois, vous ne chercherez plus à me l'enlever. + +--Mon cher Pipe, je vous le jure... + +--Et vous me le laisserez? C'est moi qui en aurai la garde. + +--Voilà déjà que vous voulez tirer toute la couverture à vous... + +--J'ai bien le droit de me méfier après ce qui est arrivé... Si +j'avais eu le diamant dans ma poche, nous n'en serions point où nous +sommes... + +--C'est peut-être vrai... mais avouez que le diamant et le revolver, +c'était vraiment trop pour vous et pas assez pour moi... Tenez, je +vais vous proposer une combinaison... Si nous avons la chance de +rentrer en possession de notre Régent, nous le porterons sur nous, à +tour de rôle, une semaine chacun, mais celui qui en aura la garde +cédera le revolver à l'autre, est-ce entendu? + +--Moi, je vais vous proposer autre chose. Dès que nous aurons trouvé +quelque argent, et nous y arriverons sûrement là-bas, en Angleterre, +nous louerons un coffre-fort dans une banque et y déposerons notre +diamant, dans une boîte cachetée; mais il sera bien convenu avec le +directeur de la banque, que nous ne pourrons retirer notre dépôt que +tous les deux ensemble et en présence d'un employé... Comme cela, nous +vivrons au moins tranquilles et ne serons pas continuellement à nous +épier comme deux Peaux-Rouges sur le sentier de la guerre. + +--Ma foi, répondit Manzana, si vous voulez mon avis, je préfère encore +la première solution. + +--Soit, accordai-je. C'est convenu... + +--Vous voyez qu'entre gens raisonnables, on finit toujours par +s'entendre. + +--Mais oui... mais oui, j'en étais persuadé. + +J'ignorais quelles étaient réellement les intentions de Manzana, mais +je savais bien que, moi, j'étais fermement décidé à lui enlever de +force ce que je considérais comme mon bien. Lui, de son côté, devait +avoir la même idée. + +En somme, nous avions discuté en pure perte; nous avions cherché à +bluffer l'un et l'autre, mais nous restions sur nos positions. + +J'ajouterai qu'à la minute où avaient lieu ces pourparlers, j'étais +prêt à céder sur tous les points, car pour le coup de force que nous +allions tenter, j'avais absolument besoin de Manzana. + +Nous nous serrâmes la main. + +--Allons, dis-je, de l'audace! + +--Comptez sur moi, répondit mon associé. + +--Si personne ne nous accompagne à la chambre 34, nous entrons, je +menace le voleur avec mon revolver, pendant que vous vous jetez sur la +femme et la bâillonnez... Ensuite vous faites subir la même opération +à l'homme, nous le ligotons et le fouillons aussitôt. + +--Je vous ferai remarquer que dans cette entreprise, c'est moi qui +aurai la partie la plus difficile. + +--Si j'avais votre musculature, mon cher, j'assumerais volontiers +cette tâche. Maintenant, réfléchissez bien... Si vous avez peur, +dites-le... + +--Peur?... moi... allons donc... Une fois que j'y serai, vous +verrez... le tout est de se mettre en train, mais attention, pas de +blagues, hein? Si vous voyez, du premier coup, que l'affaire ne colle +pas, ne commettez point d'imprudence. + +--Soyez tranquille, je n'opérerai qu'à bon escient. + +--Oui, je vois que vous avez bien tout combiné, tout prévu. Cependant +permettez-moi de vous faire observer que vous avez oublié une chose. + +--Ah! et laquelle? + +--Vous avez supposé que l'on vous ouvrirait, dès que vous auriez +frappé... et si notre homme, qui doit être un malin, se méfiait de +quelque chose et refusait d'ouvrir, que feriez-vous? + +--Alors, nous trouverions une autre combinaison... nous attendrions +qu'il sorte et, dès qu'il paraîtrait, nous le repousserions aussitôt +dans la chambre en lui mettant le revolver sous le nez. + +--Et s'il a aussi un revolver? + +--On n'a pas pour habitude de sortir d'un appartement avec une arme à +la main... Croyez-m'en, mon cher Manzana, ne nous livrons pas d'avance +à des suppositions qui finiraient par émousser notre courage... +Allons-y carrément, comme si nous étions de vrais agents de la +Sûreté... La chose la plus fâcheuse qui puisse nous arriver, je vous +l'ai déjà dit, c'est que nous soyons obligés d'aller au poste et de +voir notre diamant passer de la poche de notre voleur dans celle du +commissaire... et encore, peut-être bien que je trouverais un truc +pour le ravir au commissaire. + +--Vous avez réponse à tout... eh bien essayons... Je suis votre homme. + +Nous pénétrâmes dans le hall de l'hôtel et, à notre grande surprise, +personne ne s'avança à notre rencontre pour nous demander ce que nous +désirions. + +Froidement, je traversai le vestibule et m'engageai dans l'escalier en +compagnie de Manzana. + +Au premier étage, je consultai la liste des numéros. Le 34 se trouvait +justement sur le palier où nous étions. + +--Cela va trop bien, pensai-je. + +Et je me sentis envahi par une indéfinissable inquiétude. J'écoutai, +pendant quelques instants. Un homme toussa dans la chambre où je +m'apprêtais à pénétrer. Je tirai mon revolver, fis un signe à Manzana +et frappai légèrement à la porte. + +--Entrez, dit une voix enrouée. + +J'entrai en coup de vent, le revolver à la main. Mais, à ma grande +surprise, au lieu de me trouver en présence du vieux monsieur que je +croyais bien rencontrer, j'étais en face d'un homme de quarante ans +environ, très blond et le visage entièrement rasé. + +J'allais me retirer, en m'excusant comme je pourrais, quand Manzana +s'écria tout à coup: + +--Allez-y!... allez-y!... c'est lui, je le reconnais! + +En effet, moi aussi, je venais de reconnaître mon voleur... Au lieu +d'avoir les cheveux blancs, il était blond et la barbe vénérable qu'il +arborait la veille avait disparu, mais ce qu'il n'avait pu changer, +c'étaient ses yeux, deux yeux noirs étranges et brillants dont l'un +était un peu plus petit que l'autre. + +D'ailleurs, si j'avais pu conserver encore quelques doutes, la jeune +femme de la veille se fût chargée de les dissiper, car elle venait +soudain de sortir du cabinet de toilette attenant à la chambre. + +J'avais refermé la porte et je tenais mon arme braquée sur notre +voleur. Je remarquai aussitôt que cet individu ne brillait point par +le courage. Il me regardait avec un effarement ridicule et tremblait +comme un chien mouillé. + +Déjà mon associé s'était jeté sur la femme, l'avait bâillonnée avec +une serviette et roulée dans une couverture dont il avait solidement +noué les deux extrémités. + +--A celui-là, maintenant! commandai-je. + +Manzana, avec une habileté qui dénotait une longue pratique, bâillonna +également l'homme et lui attacha bras et jambes avec les embrasses des +rideaux. + +Nous étions maîtres de la situation. Notre premier soin fut de +fouiller le drôle, mais nous eûmes beau explorer ses poches, nous ne +trouvâmes sur lui qu'un portefeuille dont je m'emparai, un +porte-cigares en acier bruni et un trousseau de clefs. + +Parbleu! le gredin avait dû cacher le diamant dans sa valise. Nous +ouvrîmes celle-ci, mais nous eûmes beau tourner et retourner tout ce +qui s'y trouvait, nous ne découvrîmes absolument rien. + +Et pourtant, j'étais bien sûr que le misérable, lorsqu'il était rentré +à l'hôtel, avait le diamant dans sa poche. + +Où l'avait-il caché? + +Je le fouillai de nouveau, regardai même dans ses bottines, le palpai +en tous sens, mais rien! + +Manzana, qui suivait cette opération avec un intérêt que l'on devine, +me souffla tout à coup: + +--Il l'a sans doute «refilé» à la femme. + +Nous démaillotâmes cette dernière, mais au moment où je commençais à +explorer les poches de sa jupe, quelqu'un frappa à la porte trois +petits coups rapides. + +Nous demeurâmes immobiles, retenant notre respiration. On frappa +encore une fois, et une grosse voix demanda: «Ludovic... êtes-vous là?» + +Quelques secondes s'écoulèrent, puis le visiteur n'obtenant pas de +réponse--et pour cause--se décida à s'en aller. + +Nous l'entendîmes descendre l'escalier, et quand le bruit de ses pas +se fut éteint tout à fait, je continuai ma «fouille». + +Peut-être n'y mis-je point toute la réserve qu'un gentleman doit +observer à l'égard d'une femme, mais bien m'en prit, car je découvris +enfin, cousu à la jarretelle de la dame le petit sac en peau de daim +qui contenait le diamant. + +Après m'être assuré que c'était bien mon Régent qui était enfermé dans +ce sac, je glissai celui-ci dans la poche de mon gilet, aidai Manzana +à reficeler la «senora», et nous nous dirigeâmes vers la porte. + +Je reconnais qu'à ce moment mon coeur battait une furieuse chamade et +j'aurais bien donné dix ans de ma vie pour être dehors. + +Nous écoutâmes. Un petit craquement nous fit tressaillir et nous +crûmes un moment que quelqu'un se tenait en arrêt, derrière la porte. +Ce fut ensuite le martèlement rapide et léger d'une bottine de femme +sur le tapis du couloir, puis le pas lourd d'un homme qui descendait +l'escalier. + +En bas, on entendait un tintement de verres et d'assiettes et parfois +la sonnerie tremblotante du téléphone qui couvrait tous les bruits. + +Je jetai un coup d'oeil sur nos deux «victimes»: elles n'avaient pas +bougé de place et je me demandai si leurs bâillons ne les avaient pas +étouffées. + +Pris d'un remords, je m'approchai doucement de l'homme. Il respirait à +peu près normalement. Quant à la femme, son souffle était +imperceptible et je constatai qu'elle était évanouie. Je desserrai un +peu la serviette qui lui comprimait le visage, puis revins près de la +porte devant laquelle Manzana se tenait accroupi. Je lui touchai +l'épaule, il se retourna et nous nous consultâmes du regard. Il eut un +petit signe de tête affirmatif et tourna doucement la clef. + +Deux secondes après, nous étions dans le couloir. Il était absolument +désert. Sans nous presser, de l'air de deux paisibles voyageurs à la +conscience tranquille, nous nous engageâmes dans l'escalier. + +Au moment où nous atteignions les dernières marches, un vieux monsieur +que nous reconnûmes parfaitement, arrivait, accompagné d'un garçon +d'hôtel, et nous l'entendîmes qui disait: «Ce n'est pas naturel... Je +vous dis qu'ils sont dans leur chambre, je les ai entendus remuer.» + +J'avais, rapidement, en apercevant le vieux monsieur, tourné la tête +du côté de la muraille et Manzana avait porté la main à son visage. + +Cette précaution était, je crois, bien inutile, car le voyageur n'eut +même pas l'air de nous remarquer. + +Nous traversâmes à pas comptés le vestibule encombré de bagages et de +porteurs, mais une fois dehors, nous nous mîmes à courir comme des +fous, dans la direction d'un pont, et cinq minutes après, nous étions +de l'autre côté de la Seine. + +Alors, seulement, nous respirâmes et, ce fut plus fort que nous, nous +nous mîmes à rire aux éclats. Une grosse dame qui passait se figura +sans doute que nous nous moquions d'elle et nous traita d'insolents en +nous décochant un regard indigné, mais nous ne crûmes pas nécessaire +de nous excuser. Nous engageant rapidement dans une rue bordée de +docks et de magasins, nous pûmes enfin échanger nos impressions. + +--Hein? me dit Manzana, je crois que cela a été bien joué. + +--Supérieurement, mon cher... et je tiens à vous adresser tous mes +compliments pour la façon merveilleuse dont vous avez bâillonné et +ficelé nos voleurs... Sans vous, je le reconnais, je n'aurais pu mener +à bien cette petite expédition. + +--Bah! J'ai fait ce que j'ai pu... Il ne s'agissait pas de lambiner... +nous jouions notre liberté. + +--Et notre fortune... + +--Oui... et notre fortune... mais je crois qu'il serait bon de nous +tenir sur nos gardes, car la police va s'occuper de cette affaire et +commencer une enquête... + +--Evidemment... A Paris ce petit drame passerait presque inaperçu, +mais ici, il va prendre des proportions colossales. La ville va être +sens dessus dessous... + +--Que comptez-vous faire? + +--Mais partir et le plus vite possible encore... + +--Et de l'argent? + +--Attendez... nous en avons peut-être... + +Et, tirant de ma poche le portefeuille que j'avais dérobé à ma +«victime», je me mis à l'explorer rapidement. + +Hélas!... il ne contenait en tout et pour tout qu'un billet de +cinquante francs! + +--C'est maigre! fit Manzana... Quels purotins que ces gens-là... Et +pourtant, ça en faisait des manières! on aurait dit qu'ils étaient les +fils d'un nabab! après tout, c'était sans doute l'autre qui avait la +galette, vous savez, celui qui est venu frapper à la porte... + +--Peut-être... En ce cas, il est fâcheux que nous ne soyons pas tombés +aussi sur lui... Mais dites donc, mon cher, je ne sais si vous êtes +comme moi, j'ai l'estomac dans les talons... Allons déjeuner... nous +verrons ensuite à quitter la ville. + +Un caboulot portant comme enseigne «Aux Débardeurs» étalait devant +nous sa façade malpropre, aux glaces étoilées. Nous y entrâmes et nous +fîmes servir à une petite table, mais à peine fûmes-nous assis que je +regrettai d'avoir choisi ce restaurant de cinquième ordre. Les gens +qui étaient là nous regardaient avec étonnement. + +Nous mangeâmes, néanmoins, sans nous presser, un brouet infect que +nous arrosâmes d'un cidre sur, puis nous nous levâmes. La salle était +à ce moment presque vide. Seuls, quatre ou cinq pochards attablés +devant une bouteille d'eau-de-vie jouaient aux cartes en s'injuriant +comme des portefaix qu'ils étaient. + +Je me présentai au comptoir où trônait une grosse commère au visage +couperosé et lui demandai combien je lui devais. Elle jeta un coup +d'oeil sur la table que nous venions de quitter, fit un rapide calcul +et répondit: + +--C'est six francs huit sous. + +Je lui tendis le billet de cinquante francs. Elle le prit, le retourna +un moment entre ses doigts, l'examina devant la fenêtre, puis s'écria +soudain en me foudroyant du regard: + +--Il est faux, votre billet! + +Il ne nous manquait plus que cela. Que pouvions-nous faire? discuter? +cela n'eût avancé à rien. + +Je compris que le plus sage était de battre en retraite. Manzana était +déjà dehors, moi, tout près de la porte. Avec la rapidité d'un zèbre +poursuivi par un chasseur, je m'élançai dans la rue et pris ma course +vers les quais, suivi de mon associé. + +Avant que la grosse débitante fût revenue de sa surprise et eût pu +lancer quelqu'un à notre poursuite, nous avions disparu parmi +l'encombrement des barriques et des balles de coton arrimées sur le +port. Néanmoins, comme nous ne nous sentions pas en sûreté au milieu +des débardeurs et des calfats qui allaient et venaient, nous enfilâmes +une rue, puis une autre, marchâmes pendant près d'une heure, et nous +arrêtâmes enfin devant un jardin public. + +--Entrons là, dis-je à Manzana. + + + + +XII + +LA FACHEUSE NUIT + + +Une large allée sablée, bordée de plantes exotiques, s'ouvrait devant +nous et aboutissait à un grand bâtiment blanc flanqué à droite et à +gauche d'énormes caisses peintes en vert où s'obstinaient à pousser +des arbustes rachitiques. Un parc avec des parterres de fleurs d'hiver +s'étendait à perte de vue, bordé dans le fond par une ligne d'arbres +géants. Un bassin parsemé de nénuphars miroitait au soleil; des +enfants accompagnés de leurs nounous jouaient sur le sable devant une +rotonde garnie de bancs et de chaises. + +Un grand écriteau placé au coin d'une allée nous apprit que nous +étions au Jardin des Plantes de Rouen. + +--Je crois, murmura mon compagnon, que l'on ne viendra pas nous +chercher ici... + +--Je ne le pense pas... Asseyons-nous donc un peu au soleil pour nous +reposer. + +Un banc était libre: nous y prîmes place et, tout en laissant errer +notre regard sur les pelouses et les massifs de fusains, nous +envisageâmes froidement la situation. + +--Nous ne pouvons retourner en ville, dis-je à Manzana. + +--Bah! et pourquoi? Rouen est vaste et c'est encore là que nous serons +le plus en sûreté. Que voulez-vous que nous fassions par ici? Nous +sommes en pleine campagne et nous ne tarderons pas à être remarqués. +D'ailleurs, vous avez assez d'expérience pour savoir que c'est dans +les villes que les gens comme nous arrivent le mieux à se +débrouiller... + +--Vous oubliez que nous avons plusieurs ennemis à nos trousses; +d'abord le cocher que nous avons si brusquement lâché, ensuite la +débitante qui doit promener partout le faux billet de cinquante francs +et enfin «nos victimes» de l'hôtel d'Albion... Vous supposez bien que +cette dernière affaire a dû s'ébruiter... + +--C'est vrai, mais personne ne nous a vus. Qui donc nous accusera? Nos +voleurs?... Ils ne peuvent donner de nous qu'un vague signalement... +Nous n'avons à craindre que le cocher et la marchande de vins, mais il +y a quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent pour que nous ne les +rencontrions pas... + +--La marchande de vins, possible, mais le cocher? Vous pensez bien +qu'il doit traîner par toute la ville avec son affreuse guimbarde. + +--Il est assez facile de l'éviter... D'ailleurs, s'il nous apercevait, +nous aurions le temps de nous enfuir avant qu'il nous ait désignés à +un agent... + +--Vous devenez tout à fait optimiste, mon cher. + +--Ma foi, cela ne vaut-il pas mieux que de voir tout en noir? + +--Certes, répliquai-je, et il est probable que je serais dans le même +état d'esprit que vous, si j'avais seulement deux petits billets de +cent francs en poche, mais ce qui m'inquiète, ce qui me désespère, +c'est cette maudite question d'argent!... + +--Il est vrai que c'est assez inquiétant... mais pour résoudre cette +question-là, vous êtes sans contredit bien plus habile que moi... + +Je ne relevai pas l'allusion. + +Il y eut un assez long silence entre nous. Ce fut Manzana qui le +rompit. + +--Tout cela, dit-il, ne doit pas nous faire oublier nos conventions. + +--Quelles conventions? + +--Comment!... vous ne vous en souvenez déjà plus? + +--Expliquez-vous. + +--Eh bien, n'avait-il pas été entendu que si nous retrouvions le +diamant nous en aurions la garde à tour de rôle... or, c'est vous qui +l'avez en ce moment... Vous le garderez donc une semaine, mais moi, je +dois avoir le revolver... + +--Ah! c'est vrai, je n'y pensais plus... Oui, vous avez raison, mon +cher, ce qui est convenu est convenu... je ne me dédis jamais... +Voyons, nous sommes aujourd'hui jeudi... je garderai donc le diamant +jusqu'à jeudi prochain... + +Et tout en parlant, je manipulais doucement le revolver qui était dans +la poche de mon pardessus. + +--Oui... oui, mon cher associé, vous avez parfaitement raison... il ne +doit plus y avoir aucune contestation entre nous... vous avez droit au +revolver... le voici! + +Manzana prit l'arme que je lui passai d'un geste discret et l'enfouit +précipitamment dans la poche gauche de sa jaquette. + +Juste à ce moment, un vieux monsieur vint s'asseoir à ma droite sur le +banc. Il était vêtu d'une longue redingote noire montante que +recouvrait un ample pardessus et coiffé d'un chapeau de feutre aux +bords rigides. + +Je vis tout de suite que c'était un pasteur anglais et, sous un +prétexte quelconque, j'engageai la conversation avec lui dans ma +langue natale. + +Comme tous les clergymen, il était très bavard et ne tarda pas à se +lancer dans de longues dissertations sur la corruption des moeurs et +la navrante mentalité de la jeunesse d'aujourd'hui. + +Je l'écoutais d'un air recueilli et approuvais de la tête chaque fois +qu'il s'interrompait pour me donner le temps de savourer toute la +justesse de ses paroles. + +Je lui servis d'auditeur pendant environ trois quarts d'heure, mais +comme il devenait passablement rasoir, et que le froid commençait à +pincer dur, depuis que le soleil avait disparu, je pris congé du brave +Révérend avec une onctueuse politesse et entraînai Manzana vers la +sortie du jardin. + +--Qu'est-ce qu'il vous racontait donc, cet espèce d'English? demanda +mon associé en riant. + +--Des choses très intéressantes, mon cher... Ah! c'est un excellent +coeur, je vous assure, et il serait à souhaiter que nous rencontrions +tous les jours de braves gens comme lui... Tenez, il m'a donné sa +carte... Il s'appelle le Révérend Patterson... Retenez bien ce nom, +Manzana, car c'est celui d'un excellent et digne homme... Mais hâtons +le pas, si vous le voulez bien... car j'ai de sérieuses raisons pour +ne plus me rencontrer avec lui. + +Nous étions sur une large avenue. Un tramway jaune arrêté à une +station, devant nous, allait partir pour Rouen. + +--Montez, dis-je à Manzana en le poussant sur la plate-forme du +véhicule. + +--Mais... fit-il en me regardant d'un air inquiet... avez-vous?... + +--Ne vous inquiétez pas de cela, montez vite. + +Le tramway partit. Lorsque le receveur vint demander le prix des +places, je tirai de ma poche un gros porte-monnaie en cuir noir, +l'ouvris d'un geste solennel et en tirai une pièce blanche. + +--Voyez, dis-je tout bas à Manzana, il est bien garni. Il y a de l'or +et des billets... nous ferons le compte tout à l'heure. N'avais-je pas +raison de vous dire que ce Révérend était un brave et digne homme? + +--Vous êtes un type épatant, murmura mon associé en me donnant une +petite tape dans les côtes. + +Brave pasteur Patterson!... Si ces lignes vous tombent par hasard sous +les yeux, veuillez, je vous prie, vous rappeler ces belles paroles de +l'Ecriture: «Ce qu'on vous ravit, ne le réclamez point» et pardonnez à +celui qui vous a, dans un moment de gêne, emprunté votre bourse. Elle +me fut bien utile, je vous l'assure, et j'ai plus d'une fois remercié +le ciel de vous avoir placé sur ma route. + +Lorsque le tramway arriva à Rouen, il faisait déjà nuit. Les flammes +des becs de gaz miroitaient dans le brouillard, comme des petites +étoiles dans de l'eau trouble. + +A l'endroit où nous descendîmes l'agitation était intense. C'est +vraiment une ville très animée que la ville de Rouen... C'est aussi +une bien belle ville et je regrette que le temps m'ait manqué pour en +visiter les monuments, qui sont célèbres, paraît-il, dans le monde +entier. + +Nous nous mîmes en quête d'un hôtel et finîmes par en découvrir un qui, +pour n'être point très luxueux, était du moins des plus pittoresques. + +Il se trouvait dans un quartier assez misérable et une rivière aux +eaux noires en léchait les fondations. Pour y parvenir il fallait, +comme à Venise, traverser un petit pont en dos d'âne et l'on pénétrait +alors sous une voûte étroite, décorée de sculptures anciennes et de +peintures à demi rongées se craquelant par places et formant en plein +cintre de petites stalactites que les courants d'air balançaient +mollement. + +Cet hôtel s'appelait--si j'ai bonne mémoire--l'hôtel de l'Eau-de-Robec. + +La chambre qu'on nous donna était vaste et aérée--un peu trop aérée +même--car, bien que la porte et les fenêtres fussent fermées, les +rideaux, jadis blancs, mais à présent couleur isabelle, se gonflaient +de temps à autre comme les voiles d'un navire. Quant à l'ameublement, +il était d'une sobriété monastique et la table, de style Louis XIV, +boiteuse comme Mlle de La Vallière. + +Le lit, dissimulé au fond d'une alcôve, nous parut assez confortable, +bien qu'environné de toiles d'araignée qui ressemblaient à des nids de +salanganes. + +Une odeur de cuisine mal tenue flottait dans la pièce. + +--Pas très chic, notre logement, dit Manzana, lorsque le domestique, +un gnome hydrocéphale qui nous avait accompagnés, eut pris congé de +nous. + +--Bah! fis-je... le principal est que nous y soyons tranquilles et je +ne pense pas que le Révérend Patterson vienne nous chercher ici... +Mais, voyons, faisons un peu l'inventaire de la bourse que le plus +heureux des hasards a fait tomber entre nos mains. + +Je la vidai sur la table et constatai qu'elle contenait exactement six +cent huit francs... une fortune! + +Grâce à cet argent, nous allions pouvoir enfin gagner l'Angleterre, et +peut-être la Hollande. + +Décidément, la Providence veillait sur nous. + +Après avoir absorbé, non sans répugnance, un horrible repas que nous +fîmes monter dans notre chambre, nous nous disposâmes à nous mettre au +lit. + +A ce moment, mes inquiétudes me reprirent. + +Devais-je partager le lit avec Manzana? + +J'hésitai longtemps, puis finalement, je trouvai une solution. Il y +avait deux matelas, j'en mis un par terre, pris une couverture et +m'installai le plus loin possible de la porte, sous laquelle passait +un vent glacial. + +Je m'étais couché tout habillé, Manzana aussi d'ailleurs, et nous +avions laissé la lampe allumée. + +Malgré les serments que nous avions échangés, nous continuions à nous +regarder en ennemis. + +J'avais le diamant, Manzana le revolver, mais j'avais eu soin, lorsque +je lui avais rendu cette arme, de _la rendre inoffensive_. + +--Dites donc, Pipe, me cria soudain mon associé, est-ce que vous avez +chaud, vous? + +--Ma foi, non, pas précisément. + +--Si nous faisions allumer du feu... nous allons attraper la crève +ici... + +--Du feu... du feu!... c'est facile à dire, mais n'avez-vous pas +remarqué que la cheminée est condamnée... + +--Quelle turne de malheur, bon Dieu!... pourquoi aussi sommes-nous +venus ici... Il ne manque pas d'hôtels où nous aurions été mieux et +tout aussi tranquilles... + +--Bah! une nuit est vite passée! + +A une église voisine dix coups s'égrenèrent lentement. + +--Dix heures! dix heures seulement, grogna Manzana... + +Il se tut cependant et je crus qu'il s'était endormi, mais m'étant +soulevé sur ma couche, je vis ses deux yeux qui brillaient dans +l'alcôve. + +--Ah! ah! s'écria-t-il, vous regardiez si je dormais... Je parie que +vous voulez encore me chiper le revolver. + +--Vous êtes malade, mon ami... + +--Alors, pourquoi me regardiez-vous? + +--Et vous?... Je pourrais vous retourner la question... est-ce que +vous ne chercheriez point, par hasard, à me reprendre le diamant? + +--Ah!... Dieu de Dieu! cela devient énervant à la fin... Si nous +continuons à nous méfier ainsi l'un de l'autre, nous finirons par +devenir fous tous deux... + +--Cette situation est ridicule, j'en conviens, aussi la combinaison +que je vous proposais, hier, serait-elle de beaucoup préférable... + +--Oui, le dépôt dans une banque... Ça, jamais! + +--Vous serez cependant obligé d'en venir là, je vous assure. + +--Non... je ne crois pas... D'ailleurs, j'espère que nous n'allons pas +moisir en Angleterre. C'est un pays qui ne me dit rien... mais rien du +tout. + +--Vous y avez séjourné longtemps? + +--Oh! une quinzaine, tout au plus. + +--Alors, vous n'avez pas pu apprécier le charme de la vie anglaise... +Là-bas, ce n'est point comme ici la vie bruyante, extérieure... c'est +la bonne petite vie de famille dans un cottage bien clos, devant un +feu de houille et une bouteille de whisky. + +--Alors, quand nous... aurons réalisé notre fortune, c'est en +Angleterre que vous vous retirerez? + +--Oui, si vous ne me tuez pas avant... + +Manzana se dressa sur son lit: + +--Non... mais à la fin, pour qui me prenez-vous? Je commence à en +avoir assez de ces plaisanteries-là... + +--Calmez-vous... calmez-vous, ce n'était qu'une plaisanterie, comme +vous dites; je n'en pense pas un mot. + +--A la bonne heure... car vous savez, moi, j'ai la tête près du bonnet. + +--Allons, dormons, cela vaudra mieux... + +--Dormir... dormir! est-ce que c'est possible avec vous... Ah! tenez, +j'aimerais mieux perdre cinq cent mille francs sur notre affaire et +avoir la paix tout de suite... Depuis que je vous connais, je n'ai pas +fermé l'oeil une minute... + +--Je suis absolument dans le même cas... + +--Si cela continue, nous tomberons malades... + +--Mais non, mon cher, mais non!... Quand nous nous connaîtrons mieux, +nous n'aurons plus de ces soupçons ridicules... il faut bien que nous +nous habituions l'un à l'autre... + +--Je crois que nous y mettrons le temps... + +--Que voulez-vous, nos relations ont commencé de façon si... imprévue! +Avouez tout de même que vous avez eu une sacrée veine... car, somme +toute, vous bénéficiez simplement d'une erreur... Si au lieu de me +tromper d'étage comme je l'ai fait, j'étais allé chez M. Bénoni, +aujourd'hui je serais probablement en Hollande et vous... + +--Moi... mais je me serais débrouillé... j'ai des relations... + +--En ce cas, vous auriez bien dû vous en servir au lieu de vendre les +bibelots de votre propriétaire... Mais à propos, c'est demain qu'elle +revient... Elle va en faire une tête quand elle va voir son +appartement dévalisé... + +--Ah! en voilà assez, à la fin... Savez-vous que vous commencez à +m'échauffer les oreilles... Depuis une heure, vous semblez prendre un +malin plaisir à me tarabuster... + +--Mais non... vous voyez bien que c'est pour rire... il faut bien +s'amuser un peu, que diable! Allons, bonne nuit, mon cher associé, je +vous promets que je vais essayer de dormir... c'est là une preuve que +j'ai confiance en vous. + +--A la bonne heure! j'aime mieux cela... eh bien, dormons! mais c'est +cette sacrée lumière aussi qui m'empêche de fermer l'oeil... + +--S'il ne faut que cela pour vous faire plaisir... + +Et j'éteignis la lampe. + +Avant de m'endormir, comme j'en avais réellement l'intention, je pris +le diamant et le plaçai sur ma poitrine, dans la petite poche de ma +chemise de flanelle... + +J'étais à peu près rassuré sur le compte de Manzana, mais je jugeai +que cette précaution n'était peut-être pas inutile. Si pendant mon +sommeil, il s'avisait de vouloir fouiller dans mes poches, il en +serait pour ses frais. Je ne supposais pas qu'il voulût me tuer--cela +l'eût entraîné trop loin--mais il était bien capable de me voler et je +devais me tenir sur mes gardes. + +Déjà je commençais à sommeiller, quand un épouvantable vacarme se fit +entendre dans l'hôtel. On ouvrait des portes, les marches craquaient +sous des pas pesants et il y avait, par instants, comme un cliquetis +de sabres. + +--Que se passe-t-il donc? demanda mon associé... est-ce que le feu +serait à la maison, par hasard? Il ne nous manquerait plus que ça. + +Je n'eus pas le temps de répondre. + +Un coup violent appliqué contre le panneau de la porte retentit +soudain, en même temps qu'une voix dure, impérieuse, lançait ces mots +effarants: + +--Au nom de la loi, ouvrez! + +Nous nous étions levés et, dans l'obscurité, nous nous interrogions, à +voix basse. + +A l'heure du danger, nous nous retrouvions unis. Fraternellement, nos +deux mains s'étaient rencontrées. + +--C'est pour l'affaire de l'hôtel d'Albion, me souffla mon associé... +Nous sommes fichus!... Avalez le diamant! + +Il en avait de bonnes, lui! Est-ce qu'on avale comme un noyau de +cerise un diamant de cent trente-six carats! + +--Au nom de la loi, ouvrez! + +Il fallait se décider. + +--Nous aggravons notre cas, dis-je à Manzana. Ouvrons. + +Mais déjà la porte, cédant sous une violente poussée, s'abattait avec +fracas et quatre hommes, dont l'un tenait une lampe à la main, +faisaient irruption dans notre chambre. Derrière eux, des sergents de +ville aux mines sévères formaient un barrage sombre. + +Un petit monsieur ceint d'une écharpe tricolore s'avança vers nous, +menaçant: + +--Ah! ah!... dit-il, voici deux gaillards qui ne tenaient guère à +faire notre connaissance. Je crois que nous avons eu la main +heureuse... Eclairez-moi, Brindavoine, que je voie un peu leurs +papiers!... + +Comprenant que, cette fois, je jouais mon dernier atout, j'avais +repris mon aplomb. + +--Dieu! messieurs, que vous êtes pressés! m'écriai-je... Vous ne +donnez même pas aux gens le temps de s'habiller... Alors, ce sont nos +papiers que vous voulez... parfaitement! nous allons vous les +montrer... + +Et, tirant de ma poche la carte d'agent de la Sûreté que l'on connaît, +je la tendis froidement au commissaire, qui lut à haute voix: + + _Préfecture de Police... Casimir Bonneuil, inspecteur._ + +L'effet fut exactement celui que j'attendais. + +Le commissaire partit d'un bruyant éclat de rire et, me frappant +familièrement sur l'épaule: + +--Monsieur Casimir Bonneuil, fit-il, vous êtes un joyeux vivant, je +vois ça!... mais permettez-moi de vous dire que vous poussez tout de +même la plaisanterie un peu loin... Etait-il bien nécessaire de nous +laisser enfoncer la porte? + +--Je vous assure, répondis-je, que nous n'avions pas entendu la +première sommation... nous étions éreintés et nous dormions comme des +loirs. + +--Vous êtes probablement d'origine anglaise, monsieur Bonneuil... Je +vois ça à votre accent... + +--Moi?... pas du tout... Je suis Français... ce qu'il y a de plus +Français... mais j'ai vécu longtemps en Angleterre et, vous savez, +l'accent anglais, ça se prend vite... C'est comme l'accent du Midi. + +--En effet... Et vous êtes ici pour une affaire sérieuse? + +--Très sérieuse... un vol de plusieurs millions. + +--Le vol de la Banque des Cotonniers Havrais, sans doute? + +--Non, mieux que cela... + +--Seriez-vous sur une piste? + +--Oui... depuis hier... et, je crois bien que, demain, je tiendrai mes +«types». + +--Ah! ah!... et dans quel quartier pensez-vous les pincer? + +--Dans celui-ci, probablement... + +--Cela tombe à merveille... c'est donc à mon bureau que vous amènerez +vos gens. Je vais prévenir les journalistes... Ils se plaignent +justement qu'il n'y ait jamais «d'affaires» chez moi... Je compte sur +vous, hein? Vous pourriez même me requérir, au besoin... Un coup de +téléphone et j'accours... Mon commissariat est tout près d'ici, place +Saint-Hilaire. + +--Je vous le promets... quel est votre numéro de téléphone? + +--5e canton, 123... Cela vous est bien égal, n'est-ce pas, que je vous +aide dans cette opération?... C'est vous, bien entendu, qui en aurez +tout l'honneur, mais il en rejaillira quand même quelque chose sur moi +et le _Fanal de Rouen_ qui, depuis quelques mois, mène contre moi une +odieuse campagne sous prétexte que je n'opère jamais d'arrestations, +sera bien obligé de reconnaître que, le cas échéant, je n'hésite pas à +payer de ma personne et à empoigner les malfaiteurs au collet. + +Le commissaire avait prononcé ces derniers mots d'un ton confidentiel, +et il y avait dans son regard une sorte de supplication. + +Pour ce brave fonctionnaire en butte aux mesquines tracasseries de +province, j'étais le _Deus ex machina_, celui sur qui il comptait pour +relever son prestige aux yeux de ses chefs. + +Avouez qu'il y a tout de même de curieuses coïncidences! + +Il me remit sa carte, puis, après m'avoir serré la main: + +--A bientôt, me dit-il... il faut que je continue ma petite visite +domiciliaire... Je ne sais pourquoi, j'ai reçu brusquement l'ordre +d'opérer une descente dans tous les hôtels borgnes de mon district et +il paraît que mes collègues accomplissent, en ce moment, la même +mission... Je crois savoir que l'on tient à pincer des escarpes +dangereux qui ont fait, hier, un mauvais coup dans la ville... +Voyez-vous que l'on aille justement arrêter vos «gredins» et vous +couper l'herbe sous le pied... ça serait une sale blague, hein? + +--Non... il n'y a pas de danger, mes gredins ne logent pas dans un +hôtel borgne. + +--C'est juste... Des gens qui ont des millions en poche!... Allons, au +revoir, mon cher monsieur Bonneuil!... N'oubliez pas la promesse que +vous m'avez faite et... excusez-moi d'avoir si brusquement interrompu +votre sommeil... + +--Oh!... dans notre métier, ne sommes-nous pas habitués à ces petites +surprises! + +Le commissaire s'en alla, accompagné de son secrétaire Brindavoine. + +Les agents le suivirent, indolents et maussades. Cependant, l'un de +ces derniers qui était, à ce qu'il nous dit, menuisier de son état, +revint quelques instants après, rafistoler notre porte. Il replaça le +panneau qui était tombé et revissa tant bien que mal la gâche de la +serrure. + +Manzana avait rallumé la lampe. + +Lorsque nous fûmes seuls, il me donna une petite tape sur le ventre et, +pouffant de rire: + +--Hein? elle est bonne, celle-là! fit-il. C'est égal, vous lui avez +monté un joli bateau à ce gobeur de commissaire! Bien joué, monsieur +Bonneuil! Bien joué!... Toutes mes félicitations! vous êtes vraiment +un type merveilleux... + +J'acceptai avec modestie le compliment que voulait bien m'adresser +Manzana... + + + + +XIII + +OU MANZANA DEVIENT INQUIET + + +Quelques instants après, nous nous recouchions et, pour la première +fois depuis notre rencontre, nous dormîmes comme deux braves bourgeois +qui n'ont rien à se reprocher. + +Lorsque nous nous éveillâmes, il faisait grand jour. Après m'être tâté +pour m'assurer que le diamant était toujours dans le gousset de ma +chemise de flanelle, je commandai deux cafés au lait avec des petits +pains. Dès que le gnome hydrocéphale qui remplissait à l'hôtel +l'office de valet de chambre eut installé devant nous deux tasses +ébréchées, nous nous assîmes et, tout en croquant des rôties de pain +beurré, nous élaborâmes un plan de campagne. + +Je dois dire toutefois que ce plan, ce fut moi qui le dressai, car +Manzana qui semblait avoir maintenant pour moi une admiration sans +bornes, approuvait tout ce que je proposais. Il comprenait qu'à +présent j'étais l'âme de cette association qui avait si mal débuté, et +menaçait peut-être de finir plus mal encore. + +--Mon cher ami, dis-je enfin, si vous le voulez bien, nous allons +quitter le plus vite possible cette bonne et hospitalière ville de +Rouen, mais vous devez supposer que nous n'allons pas être assez naïfs +pour prendre le train du Havre qui passe ici, matin et soir... Ce +serait le plus sûr moyen de se faire pincer, car la police, à la suite +du drame de l'hôtel d'Albion, a dû établir une surveillance dans les +gares. Nous allons tout simplement, gagner une petite station que nous +n'aurons pas de peine à trouver sur l'indicateur et là, nous nous +embarquerons dans un modeste train omnibus. + +--Vous pensez à tout, mon cher Pipe! s'exclama mon associé... mais, +dites donc, avez-vous songé à notre arrivée au Havre? Il y aura de la +police, là-bas, et pour peu que nous ayons été signalés... + +--J'ai prévu cela, mon cher, aussi descendrons-nous à la première gare +avant Le Havre... D'ailleurs, je réfléchis, il est possible que nous +ne prenions pas le train... + +--Ah!... vous songeriez à louer une auto? + +--Non... Je vous dirai cela tout à l'heure... j'ai besoin de me +renseigner... + +--Faites-le vite, alors, car je ne me sens pas en sûreté. + +--Et moi donc? J'ai hâte de filer, croyez-le... nous commençons à +connaître trop de monde ici: le cocher, la débitante, le pasteur, le +commissaire de police... + +Nous nous apprêtions à sortir, quand je fis remarquer à Manzana qu'il +serait peut-être prudent de lire un peu les journaux. + +Il approuva cette idée et nous envoyâmes chercher, par le groom à +grosse tête, le _Fanal de Rouen_. J'étais curieux de savoir si cette +feuille parlait de notre petite expédition de la veille. Je ne tardai +pas à être fixé, mais ce que je lus me plongea dans un abîme +d'étonnement. + +--Ecoutez, dis-je à Manzana. + +Sous le titre: «Le Mystère de l'hôtel d'Albion», on racontait ce qui +suit: + + «Hier, dans notre ville d'ordinaire si paisible, depuis que les + nombreux indésirables qui l'habitaient se sont réfugiés au Havre, un + drame mystérieux s'est déroulé à l'Hôtel d'Albion, où l'on a découvert, + dans la chambre nº 34, un homme et une femme bâillonnés et ligotés, à + n'en pas douter, par des mains expertes...» + +Je regardai Manzana: + +--Voilà, dis-je, un compliment à votre adresse... + +--Oui... oui... continuez, fit mon associé d'un ton bourru. + + «... par des mains expertes. Délivrés immédiatement et soignés par un + médecin que l'on avait fait appeler, ils ont déclaré avoir été + attaqués par deux individus dont ils ont donné un signalement détaillé + et sur la piste desquels notre intelligent chef de la Sûreté s'est + lancé aussitôt. Grâce aux renseignements précis qu'il n'a pas tardé à + recueillir, nous avons tout lieu d'espérer que les deux bandits seront + arrêtés aujourd'hui.» + +Cet article inséré en première page, était suivi d'une petite note en +italiques: _Dernière heure_. + +Et voici ce que disait cette note: «L'affaire de l'hôtel d'Albion se +complique étrangement. Les deux personnes qui avaient été victimes de +l'agression dont nous parlons plus haut et que M. Feuardent, juge +d'instruction, avait convoquées à son cabinet, ont disparu subitement +et, malgré les recherches opérées par le service de la Sûreté, il a +été jusqu'alors impossible de retrouver leur trace.» + +--Parbleu...! m'écriai-je, ces gens-là ne tenaient pas plus que nous à +dialoguer avec un juge d'instruction. Ils doivent avoir, eux aussi, la +conscience terriblement chargée... Allons, tout cela est très bon pour +nous... + +--Ah! vous croyez? fit Manzana. + +--Mais certainement, pendant que l'on recherchera les locataires de +l'hôtel d'Albion, nous aurons le temps de filer... Cette affaire est +trop compliquée pour des policiers de province... vous verrez qu'ils +embrouilleront tout et n'aboutiront à rien... Profitons de leur +affolement pour leur tirer notre révérence. + +--Vous avez toujours l'intention de gagner Le Havre? + +--Bien sûr... n'a-t-il pas été décidé que nous passerions en +Angleterre...? + +--Nous n'y sommes pas encore. + +--Mais nous y serons bientôt... + +--Je le souhaite, mais je suis loin d'être aussi optimiste que vous... +Les gares doivent être surveillées... + +--Mais puisque je vous ai déjà dit que nous ne prendrions pas le +train... Combien faut-il vous le répéter de fois?... + +Manzana ne répliqua point, craignant sans doute de s'attirer +quelqu'une de ces algarades que je ne lui ménageais guère depuis la +veille. + +Il hocha lentement la tête, d'un air résigné, puis répondit simplement: + +--Je remets mon sort entre vos mains. + +Un autre se fût peut-être laissé prendre aux airs doucereux de Manzana, +mais moi qui connaissais le drôle, je ne croyais plus un mot de ce +qu'il disait. La soumission qu'il montrait n'était point sincère et je +le sentais toujours aussi hostile. Je lisais au fond de sa pensée +comme dans un livre et il devait bien s'en apercevoir, car chaque fois +que je le regardais fixement, il paraissait gêné. Son plan, je ne le +devinais que trop!... Il espérait me supprimer purement et simplement +et rester seul propriétaire du diamant, mais il avait affaire à forte +partie et, d'ailleurs, j'étais bien décidé à ne plus lui confier le +Régent. + +Jusqu'alors j'avais échafaudé une foule de projets, tous plus insensés +les uns que les autres, et, comme cela arrive généralement, au moment +où je désespérais de tout, une inspiration m'était venue: J'avais +trouvé le moyen de quitter Rouen, sans bourse délier... bien plus +j'espérais, en cours de route, gagner quelque argent. + +L'idée n'avait rien de génial, mais elle ne fût certainement pas venue +à l'esprit de Manzana. + +Après avoir réglé la note d'hôtel, je sortis avec mon associé. Il +faisait un temps épouvantable. La pluie tombait à flots et il n'y +avait pas un chat dans les rues. + +Nous nous mîmes un instant à l'abri sous un porche, mais comme +l'averse continuait, nous relevâmes le col de notre pardessus et nous +nous remîmes en route, courbés en deux, ruisselants d'eau, à demi +aveuglés. + +Nous atteignîmes enfin les quais et là, nous pûmes nous mettre à +l'abri dans une baraque en planches qui servait de bureau à une +compagnie de navigation. + +Manzana ignorait toujours ce que j'avais l'intention de faire, mais il +n'osait m'interroger, de peur de se faire encore rembarrer. + +De temps à autre, il me jetait un regard à la dérobée, mais je +demeurais impassible, jugeant inutile de le mettre au courant de mes +projets. + +Enfin, comme la pluie avait cessé, je lui touchai légèrement le bras: + +--Venez, lui dis-je. + +--Où cela? + +--A deux pas d'ici. + +Quelques minutes après, je m'arrêtais devant un grand cargo amarré à +quai et dans lequel des hommes étaient en train d'empiler à fond de +cale des balles de coton. + +Ce cargo était anglais; il s'appelait le _Good Star_, ce qui signifie +_Bonne Etoile_. + +Ce nom me plaisait car, on a pu le voir, je suis assez superstitieux +et m'imagine à tort ou à raison que certains noms doivent avoir sur +notre destinée une réelle influence. + +M'approchant d'un gros homme à casquette galonnée, qui surveillait +l'embarquement des marchandises, je lui dis en anglais: + +--Pardon, capitaine, n'auriez-vous point besoin, par hasard, de deux +hommes de peine?... + +Le capitaine me toisa pendant quelques secondes, puis après avoir tiré +deux ou trois bouffées de sa courte pipe en merisier, répondit d'un +ton brusque: + +--Qu'est-ce que vous savez faire? + +--Oh! beaucoup de choses, captain... + +--Savez-vous arrimer une cargaison? + +--Oui, captain... + +--Pouvez-vous aussi tenir convenablement la barre? + +--Je le crois. + +--Savez-vous lover chaînes et filins? + +--Parfaitement, captain... + +--Vous pourriez, je le suppose, faire aussi un peu de cuisine? + +--Certes... captain. + +--Bien... quelles sont vos prétentions? + +--Ma foi... j'estime que trois livres par semaine... + +--Je vous en offre deux, pas un shilling de plus... c'est à prendre ou +à laisser... Maintenant, je dois vous prévenir que je vous engage pour +un voyage seulement... Une fois que nous serons arrivés à destination +et que l'on aura procédé au déchargement, je n'aurai plus besoin de +vos services... Acceptez-vous? + +--J'accepte, captain... mais à une condition. + +--Laquelle? + +--C'est que vous preniez aussi mon camarade... + +Et ce disant, je désignais Manzana qui se tenait près de nous... + +Le capitaine dévisagea mon associé, puis fronçant le sourcil: + +--Il a une sale tête, votre camarade... ce n'est sûrement pas un +Anglais, cet oiseau-là... + +--Non, captain... + +--Il a l'air solide... on pourrait tout de même l'employer à vider les +escarbilles et à charger les foyers... C'est entendu, je le prends... +mêmes conditions que pour vous, mais dites-lui que s'il ne fait pas +mon affaire, je le débarque au Havre... je n'aime pas les flémards, +moi... + +Je transmis ces paroles à Manzana qui demeura tout interloqué. + +--Eh quoi, dit-il, vous m'avez engagé à bord de ce bateau sans me +consulter? + +--Mon cher, répondis-je, il n'y avait pas à hésiter... d'ailleurs, je +vous eusse consulté que cela n'eût avancé à rien. Il y a des +situations que l'on doit accepter coûte que coûte... Nous sommes +menacés, traqués comme de mauvaises bêtes, il faut absolument quitter +cette ville. Or, pouvions-nous trouver une meilleure solution que +celle-là? + +Mon associé ne répondit point. L'argument était, en effet, sans +réplique, mais Manzana, paresseux comme une couleuvre, se lamentait +déjà à la pensée qu'il allait être obligé de travailler, chose qui ne +lui était peut-être jamais arrivée, car cet être au passé nébuleux +avait dû exercer tous les métiers, excepté ceux qui exigent un effort +physique trop violent. + +Je n'étais pas fâché de voir un peu la tête qu'il ferait quand le +capitaine lui commanderait de porter des sacs de charbon ou de laver +le pont à grande eau. L'épreuve serait dure, mais elle aurait sur mon +triste compagnon un effet salutaire. + +J'ignorais où allait le _Good Star_. Je savais seulement qu'il ferait +escale au Havre pour, de là, se diriger vers quelque port d'Angleterre. + +Il devait quitter Rouen à la marée descendante, c'est-à-dire à deux +heures de l'après-midi, mais il n'était encore que dix heures du matin +et qui sait si, avant le départ, quelque stupide policier ne viendrait +pas nous rendre visite. Le _Good Star_, en sa qualité de navire +marchand, était dispensé des formalités de police auxquelles sont +soumis les vapeurs transportant des passagers, mais après la petite +histoire de l'hôtel d'Albion, il était possible que le chef de la +Sûreté de Rouen s'avisât de perquisitionner à bord des bateaux en +partance. + +J'insistai auprès du capitaine pour prendre immédiatement mon service. +Il y consentit. + +--Venez, dit-il. + +Et il nous présenta immédiatement au maître d'équipage, un gros homme +aussi large que haut qui répondait au nom de Cowardly. + +On nous assigna immédiatement nos postes. + +--_Here_, me dit Cowardly, en me désignant le pont du bateau... + +Et prenant Manzana par le bras, il le poussa vers une écoutille où se +trouvait un petit escalier de bois conduisant à l'entrepont. + +Comme mon associé demeurait immobile, ne sachant ce qu'il devait faire, +Cowardly lui dit d'un ton brusque: + +--_Downstairs!_ + +Je m'approchai: + +--Mon camarade, expliquai-je au maître d'équipage, ne comprend pas +l'anglais. + +Et je traduisis à Manzana l'ordre que l'on venait de lui donner: + +--On vous dit de descendre. + +--Où cela? + +--Mais dans la cale, parbleu! + +--Et vous? + +--Moi, jusqu'à nouvel ordre, je reste ici, sur le pont... + +--Ah! non, par exemple. Je n'accepte pas cela... Le truc est bien +combiné, mais ça ne prend pas avec moi... pendant que je serai à fond +de cale, vous filerez avec le diamant... Vraiment, mon cher, vous me +prenez pour un imbécile... + +Le capitaine était derrière nous. Il ne comprenait rien à ce que nous +disions, mais au ton de Manzana, il n'eut pas de peine à deviner que +celui-ci faisait des difficultés pour descendre dans l'intérieur du +navire. D'une violente poussée, il l'envoya rouler en bas de +l'escalier et d'un coup de pied referma le panneau de l'écoutille... + +--Retenez bien, me dit-il, que vous n'êtes pas ici pour tenir des +conversations... Au travail, et vivement!... Tenez, joignez-vous à cet +homme et aidez-le à rouler cette balle de coton... + +J'obéis, sans murmurer, et cette docilité me valut tout de suite la +confiance du capitaine. Il faut savoir se plier aux exigences de la +vie et accepter toutes les situations, quelles qu'elles soient, du +moment que l'on travaille à son salut. + +Quelle brute que ce Manzana! Pourvu qu'il n'aille point, par quelque +extravagance, attirer sur nous l'attention de la police! + + + + +XIV + +LA PREMIÈRE RENCONTRE QUE JE FIS SUR LE SOL ANGLAIS + + +Le _Good Star_ devait, je l'ai dit, partir à deux heures de +l'après-midi. En causant avec quelques matelots, anglais comme moi, +j'appris qu'il se rendait directement à Londres, après escale au Havre. + +Décidément, j'étais servi à souhait. + +J'attendais cependant avec une inquiétude que l'on devine le moment où +on larguerait les amarres et, tout en m'employant à bord le plus +activement possible, je jetais de temps à autre un regard vers le quai. + +C'était là que pouvait surgir l'ennemi, sous forme d'un détective ou +d'un agent de la police officielle. + +Par bonheur, la pluie s'était remise à tomber et les quais étaient +absolument déserts. + +Un peu avant midi, j'eus une vive émotion. Deux hommes d'apparence +assez louche s'étaient présentés à bord et avaient demandé le +capitaine. Enfin, ils quittèrent le bateau, et ce furent les deux +seuls visiteurs que nous eûmes sur le _Good Star_. + +Manzana, comme bien on pense, n'était pas tranquille à fond de cale et +il éprouva le besoin de passer la tête par une écoutille, afin de +s'assurer que j'étais toujours sur le pont. + +Le capitaine l'aperçut. + +Il eut un geste de colère, puis appelant le maître d'équipage, lui +donna rapidement quelques ordres. Bientôt, Manzana reparaissait en +compagnie du second qui, sans un mot, le conduisait à la passerelle et +l'invitait à quitter le bord. + +Mon associé qui ne tenait pas à partir sans moi protestait avec la +dernière énergie et m'appelait d'une voix désespérée, mais je me +gardai bien de me montrer. Il fut enfin expulsé un peu brutalement par +le maître d'équipage qui n'était rien moins que patient et, dès qu'il +fut sur le quai, deux marins, sur un ordre, retirèrent la passerelle. + +Caché derrière une des cheminées du bateau, je voyais Manzana s'agiter +comme un fou. De temps à autre, il mettait ses deux mains en +porte-voix devant sa bouche et hurlait à tue-tête: + +--Pipe!... Edgar Pipe!... Vous savez bien que nous ne pouvons pas nous +quitter ainsi... Rappelez-vous nos conventions... C'est mal ce que +vous faites là!... Prenez garde!... + +Déjà le _Good Star_ se mettait en marche et le bruit de ses hélices +frappant l'eau à coups saccadés couvrait les appels de mon associé... +Je l'apercevais toujours gesticulant sous la pluie, mais peu à peu, il +diminua, et ne fut bientôt plus qu'une petite silhouette noire +trépignante et grotesque. + +Le hasard, on le voit, me servait à souhait une fois encore. + +Depuis près de cinq jours, je cherchais le moyen de me débarrasser +d'un affreux rasta sans usages qui était de plus fort compromettant et +voici que le capitaine du _Good Star_ dénouait, d'un simple geste, une +situation qui menaçait de tourner au tragique. + +Ah! on a bien raison de dire que la vie n'est qu'une boîte à surprises. + +Tout ce que l'homme prépare, élabore avec soin en vue de cette chose +insaisissable qu'on appelle le bonheur, tout cela s'écroule en un clin +d'oeil, au moindre souffle, et c'est presque toujours ce que l'on n'a +pas prévu qui finit par s'imposer à nous en bouleversant tous nos +projets. + +Parfois, ce changement subit nous est funeste... Souvent aussi il nous +est favorable, comme c'était le cas ici. + +Un étranger s'était fait mon auxiliaire. Ah! comme je le bénissais, ce +brave capitaine du _Good Star_!... + +Cependant, je finis, à la réflexion, par m'apercevoir que, pour s'être +modifiée de façon assez satisfaisante, ma situation n'en restait pas +moins dangereuse. + +En effet, Manzana, qui sans être un aigle n'était pas tout à fait un +imbécile, ne me lâcherait pas comme cela... et il y avait des chances +pour qu'il me retrouvât, soit au Havre, notre première escale, soit en +Angleterre, au moment de l'accostage du _Good Star_... S'il me +manquait à cette dernière relâche, j'avais tout lieu de supposer qu'il +ne me rejoindrait jamais. + +D'ailleurs, où trouverait-il de l'argent pour payer son voyage? + +Le _Good Star_ marchait bon train... C'était un superbe cargo, dernier +modèle, qui pouvait, en pleine mer, filer ses quinze noeuds, mais en +ce moment, il modérait son allure, afin de ne point soulever derrière +lui trop de remous. Lorsque nous atteignîmes Villequier, un pilote +monta à bord, et nous guida à travers les bancs de sable qui +s'égrènent çà et là, sur la Seine, jusqu'à son embouchure. + +Après avoir aidé à arrimer la cargaison dans la cale, je m'occupai de +la cuisine de l'équipage. Je devais, aux termes de nos conventions +avec le capitaine, remplacer momentanément le maître-coq. C'était la +première fois de ma vie que je remplissais les délicates fonctions de +cuisinier, et je dois dire que je ne m'en tirai pas trop mal. Au lieu +de confectionner de ces plats classiques que les connaisseurs +apprécient trop facilement, j'improvisai des ragoûts étranges qui +échappaient à la critique, et les matelots, à quelques exceptions près, +se déclarèrent satisfaits de mes salmigondis. Le maître d'équipage +Cowardly daigna même me complimenter sur certaine blanquette sauce +poivrade, que je croyais bien avoir affreusement ratée et qui mit le +feu au gosier de tous les marins. + +Ce que l'on but ce jour-là à bord du _Good Star_, on ne peut s'en +faire une idée. + +La manoeuvre s'exécuta néanmoins sans trop d'à-coups. Les hommes +furent plus gais que de coutume, voilà tout. + +Quand nous atteignîmes la mer, nous commençâmes à danser fortement et +je ne tardai pas, hélas! à éprouver ce que mes compatriotes appellent +le _sea-sickness_. Je fus horriblement malade et ne me rappelle rien +de ma traversée... Je crois toutefois pouvoir affirmer que le +capitaine et le maître d'équipage, furieux d'être privés de cuisinier, +m'accablèrent d'injures et s'oublièrent même jusqu'à me frapper. +Cependant, si abattu, si prostré que je fusse, je trouvais encore la +force de palper de temps à autre la pochette qui contenait mon +diamant... + +Lorsque nous entrâmes enfin dans la Tamise, je retrouvai tous mes +moyens, et crus devoir m'excuser auprès du capitaine, mais le charme +était rompu; je n'étais plus à ses yeux qu'un être ridicule, une sorte +de fantoche encombrant, aussi m'annonça-t-il d'un ton bourru qu'il me +retranchait une livre sur ma solde. J'eus l'air navré de cette +diminution de salaire, mais au fond, je m'en moquais comme d'une +guigne, puisque j'avais toujours en poche la bonne et solide bourse en +cuir noir du Révérend Patterson. + +Certes, je me retirais bien de l'association que j'avais été obligé +d'accepter, le revolver sous la gorge, et j'estimais comme le nommé +Pangloss que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes. + +Ah! il devait en faire une tête, en ce moment, le Senor Manzana! + +Je me le représentais courant à travers les rues de Rouen, comme un +chien perdu, dans la boue, et ma foi, j'avoue qu'il ne m'inspirait +nulle compassion. + +Bien que je m'efforçasse de me rassurer complètement, une crainte +finit cependant par me hanter et par s'incruster dans ma cervelle avec +l'obstination d'une idée fixe. + +Si Manzana s'était fait prendre!... + +Qui sait si un agent de police ne l'avait point arrêté! Si cela +s'était produit, j'étais sûr de mon affaire. Le gredin me dénoncerait +et peut-être serais-je «cueilli» en débarquant sur le sol anglais. + +J'avais remarqué que le _Good Star_ avait un poste de T. S. F., et que +l'on avait reçu plusieurs radios depuis notre départ. Je ne serais +vraiment tranquille que lorsque j'aurais franchi la passerelle du +cargo et j'aspirais à cet heureux moment, avec une émotion que l'on +comprendra. + +Il arriva enfin! + +Le _Good Star_ s'amarra à quai, dans le bassin Sainte-Catherine, en +amont de Tower-Bridge, et l'on procéda immédiatement au débarquement +des marchandises. + +Nul agent ne m'attendait au ponton d'accostage... Manzana, en +admettant qu'il eût prévenu la police, s'y était pris trop tard... +J'étais maintenant dans mon pays, libre de mes mouvements, libre de +mes actes et avec de l'argent en poche... Rien ne m'empêchait plus de +passer en Hollande pour y vendre mon diamant. + +L'incident Manzana ne m'avait, en somme, retardé que de quelques jours. + +Ah! quelle riche idée j'avais eue de conserver le Régent sur moi après +la petite expédition de l'hôtel d'Albion! + +Je procédai au déchargement du _Good Star_ avec un courage et un +entrain extraordinaires... Jamais je n'avais eu tant de coeur au +travail. Il me semblait qu'une vie nouvelle s'ouvrait devant moi. Tout +en «coltinant» les caisses et les balles qu'un treuil à vapeur +extrayait des flancs du cargo, je chantais éperdument et Cowardly dut, +à deux reprises, me prier de mettre une sourdine à mon «gueuloir» pour +employer sa propre expression. + +Le débarquement terminé, je touchai ce qui me revenait, puis je pris +congé du capitaine et du maître d'équipage. + +Je cessais d'être marin pour redevenir gentleman, mais quelques +instants plus tard, en passant devant la glace d'une boutique, je +m'aperçus que je ressemblais plutôt à un «beggar» qu'à un gentleman. + +Mon linge n'était plus douteux, il était franchement sale. Quant à mes +habits, ils auraient eu besoin d'un sérieux coup de fer. + +Je ne pouvais songer, vêtu comme je l'étais, à me risquer dans un +quartier trop fréquenté où j'eusse immédiatement attiré l'attention +des promeneurs et peut-être aussi celle des gens de police. A Londres, +je n'avais rien à craindre, n'ayant aucun méfait connu sur la +conscience, mais il arrive fréquemment que les individus suspects sont +«raflés», conduits au poste, interrogés, fouillés, puis remis ensuite +en liberté, avec des excuses. + +Ces sortes d'arrestations qui ne sont jamais maintenues, en Angleterre, +sont, par un joyeux euphémisme, appelées «présentations». Elles ne +tirent pas à conséquence et constituent ce que l'on pourrait appeler +une «mesure préventive», mais j'avais de sérieuses raisons pour ne +point me laisser englober dans une de ces rafles dont l'issue eût été +désastreuse pour moi. Un gentleman, de si bonne famille soit-il, n'a +point pour habitude de se promener avec un diamant de cent trente-six +carats dans sa poche... + +Réfrénant, pour l'instant, les idées de luxe et de confort qui ont +toujours exercé sur moi une irrésistible attraction, je choisis, dans +un quartier de troisième ordre, un hôtel assez misérable qui portait +pour enseigne: «Au Poisson Bleu». Il était situé dans Caledonian Road +et fréquenté (je le constatai bientôt) par des gens assez louches aux +professions multiples et à la mine plutôt inquiétante. Je ne fis, bien +entendu, que poser le pied dans cet hôtel: juste le temps de passer +une chemise neuve achetée dans un magasin des environs, de me donner +un coup de brosse et de me faire cirer. Je me rendis ensuite chez le +coiffeur, puis chez le chapelier et enfin chez un vieux tailleur juif +qui consentit à donner sur l'heure un coup de fer à mes vêtements. +Après ces diverses opérations, dont, le lecteur appréciera la +nécessité, je me risquai gaillardement dans le centre de Londres. + +Quelques instants après, j'étais confortablement installé dans un +restaurant de Leicester Square, et pour la première fois depuis la +nuit de Noël, je pouvais enfin dîner tranquille. + +Mon repas terminé, j'allumai un superbe «cubanola», sirotai quelques +liqueurs, puis sortis après avoir réglé ma note qui se montait à deux +livres six shillings. Je me traitais bien, comme on voit, mais j'avais +droit, ce me semble, à ce petit «dédommagement» après les heures +sinistres que j'avais passées en compagnie de Manzana. + +Dehors, sur la place, des rampes électriques fulguraient dans la nuit, +au-dessus des larges baies d'un music-hall... + +--Tiens, me dis-je, pourquoi pas? + +Et le cigare à la bouche, le chapeau en arrière, la figure aussi rouge +que la tunique d'un horse-guard, j'entrai à l'Alhambra. + +La musique jouait, à ce moment, une scie en vogue que le public +reprenait en choeur au refrain, et dont les paroles étaient celles-ci, +à une légère variante près: + + _Tout va bien, tout est bien, + Nous avons, Symphorien, + Une veine... une veine, + Une veine de chien!_ + +Cet air et ce couplet étaient pour moi de bon augure et, en +m'acheminant vers le promenoir, je fredonnais tout guilleret: «Une +veine... une veine... une veine de chien», quand, brusquement, je +demeurai cloué sur place, bouche bée, bras ballants. + +Une femme en toilette tapageuse était là, devant moi, me regardant +avec effarement, et cette femme, c'était Edith... cette petite dinde +d'Edith, cause de tous les tourments que j'avais endurés depuis ma +visite nocturne au musée du Louvre. + +Elle s'attendait sans doute à un éclat de ma part, mais quand elle vit +qu'au lieu de prendre une mine courroucée, j'avais le sourire aux +lèvres, elle se jeta dans mes bras, en murmurant: + +--Oh! Edgar! Edgar! pardonnez-moi!... + +Le public amusé par cette petite scène qui, en tout autre endroit eût +paru scandaleuse, battait des mains, trépignait de joie et hurlait en +me désignant: + + _Tout va bien, tout est bien, + Il a une veine de chien..._ + +J'entraînai Edith au vestiaire, l'aidai à mettre son manteau et nous +sortîmes. + + + + +XV + +OU LE HASARD SE MET ENCORE UNE FOIS DE LA PARTIE + + +Vous n'attendez point, n'est-ce pas, que je vous décrive par le menu +les diverses phases de cette nouvelle lune de miel... + +Elle fut ce qu'elle est ordinairement dans ces rabibochages amoureux: +ardente, enivrante, affolante... + +Edith repentante sut racheter ses torts et se les faire pardonner... +Elle arriva même, pendant quelques jours, à me faire oublier le Régent. + +Hélas!... il fallut vite déchanter! + +Un beau matin, en fouillant dans mon portefeuille, je m'aperçus qu'il +n'y restait plus qu'une pauvre petite bank-note de cinq livres... + +Nous avions vécu, ma maîtresse et moi, sur ce qu'elle avait conservé +de mes deux mille francs et aussi sur la bourse du Révérend Patterson. +Il fallait absolument que je trouvasse de l'argent. Un cambriolage +seul pouvait me tirer d'affaire, mais je dois dire que le souvenir de +ma dernière expédition me rendait très circonspect. + +Je n'osais pas avouer ma gêne à Edith, car les femmes, si aimantes +soient-elles, acceptent assez mal ces confidences. + +Je résolus, encore une fois, de m'en remettre au hasard. J'annonçai à +ma maîtresse que je serais absent toute la journée... + +Edith me regarda d'un air tout étonné: + +--Eh quoi, dit-elle, voilà que vous m'abandonnez déjà? + +--Pour jusqu'à ce soir seulement, chérie... il faut absolument que +j'aille chez un de mes oncles qui habite Richmond... + +--Et cela vous a pris tout d'un coup... vous ne pouvez pas remettre +cette visite? + +--Non, Edith... c'est très sérieux... il s'agit d'une question +d'argent... + +--Oh! alors, allez... Il ne faut jamais, Edgar, remettre ces +visites-là... Mais, au fait, j'y songe, je pourrais bien vous +accompagner?... il y a longtemps que j'ai envie d'aller à la +campagne... Pendant que vous vous rendriez chez votre oncle je vous +attendrais quelque part. + +--Non, Edith... cela est impossible... mon oncle est très +formaliste... S'il apprenait que l'on m'a vu à Richmond, en compagnie +d'une femme, il ne me recevrait plus. + +--C'est donc un clergyman, votre oncle?... + +--Non... c'est un magistrat... un coroner. + +Edith n'insista plus. + +Je l'embrassai et partis. + +Où allais-je? Je n'en savais rien. + +Je venais d'atteindre Fleet Street, rue très fréquentée, comme on sait, +et je m'étais engagé sur la chaussée pour changer de trottoir, quand +une grosse dame, qui marchait devant moi, glissa soudain sur +l'asphalte humide et, avec un bruit mat, s'étala sur le sol. + +Galamment, je l'aidai à se relever, mais elle avait dû se blesser en +tombant, car elle était incapable de mettre un pied devant l'autre. + +Aidé de deux aimables citoyens, je la transportai chez un pharmacien +et disparus prestement. J'étais, en effet, très pressé de voir ce que +contenait le petit sac à main que j'avais, sans qu'elle s'en aperçût, +subtilisé à la dame, et enfoui dans la poche de côté de mon pardessus. + +Ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure, dans l'allée déserte d'un +square, que je pus enfin satisfaire ma curiosité. + +Pour une fois, j'avais eu la main heureuse. Le sac contenait +exactement quatre billets de cinquante livres et deux de dix... au +total deux cent vingt livres... La grosse dame était une propriétaire +du nom de Dorothy Coxcomb. Une petite note épinglée à l'un des billets +indiquait l'usage qu'elle voulait faire de son argent... et je dois +reconnaître que ce placement était absolument ridicule, car les +valeurs qu'elle se proposait d'acheter sombrèrent deux mois après, +lors du fameux krach de la Banque Tymson and Co. De toute façon, la +grosse dame eût été refaite et il valait encore mieux que ce fût Edgar +Pipe qui profitât de son argent, plutôt que des banquiers sans +scrupules qui sont la honte du Royaume-Uni et dont les victimes se +comptent par milliers. + +Je jetai le sac dans un massif et plaçai soigneusement les bank-notes +dans mon portefeuille qui n'était plus habitué à recevoir pareils +locataires. + +Ce que c'est que l'argent, tout de même, et quelle heureuse influence +il exerce sur notre esprit! Il n'y a qu'un instant, tout me paraissait +gris et triste, maintenant, je voyais tout en rose et j'avais une +envie folle de sauter, de gambader, de me jeter au cou des gens dans +la rue. + +Bien entendu, au lieu de continuer à marcher à l'aventure, je rentrai +chez moi--ou plutôt chez Edith. + +Elle s'apprêtait à sortir. + +--Comment? dit-elle, vous voilà déjà? + +--Vous voyez... j'ai eu la chance de rencontrer mon oncle dans Fleet +Street et cela m'a épargné la peine d'aller à Richmond. + +--Vous paraissez tout joyeux... + +--Le plaisir de vous revoir, Edith... + +--Vraiment? + +--Pouvez-vous en douter? + +Je ne sais si Edith crut à la sincérité de mes sentiments; en tout cas, +si elle pouvait avoir des doutes à ce sujet, elle n'en laissa rien +paraître. + +Je l'emmenai à Regent's Park, puis de là chez Monico, dans Piccadilly. + +Nous allions mener la grande vie pendant quelques jours, puis, je +partirais pour la Hollande. + +Je m'étais bien gardé de dire à Edith que j'avais sur moi un diamant +de plusieurs millions; cependant, un jour ou plutôt une nuit, elle +avait failli le découvrir. J'avais placé le Régent dans la petite +poche de côté de ma chemise de flanelle et ma maîtresse l'avait, par +hasard, senti sous sa main. + +--Tiens! demanda-t-elle, qu'est-ce que vous avez là, Edgar? + +--Oh! rien... répondis-je... + +--On dirait une petite pierre. + +--C'en est une, en effet... + +--Un souvenir? + +--Non... un fétiche... + +Edith éclata de rire. + +--Eh quoi? dit-elle, vous êtes comme les nègres... vous avez sur vous +un gris-gris. + +--Vous le voyez. + +--C'est curieux... Je ne vous aurais pas cru si superstitieux. + +--Que voulez-vous, Edith, on ne se refait pas. + +--Et sérieusement... vous croyez au pouvoir de cette amulette?... Vous +a-t-elle déjà porté bonheur, au moins? + +--Mais oui, Edith, puisque après vous avoir perdue, j'ai eu la joie de +vous retrouver. + +--Grâce à votre gris-gris? + +--Grâce à mon gris-gris. + +--Et comment est-ce fait, cet objet-là? + +--Je vous l'ai déjà dit, c'est une simple pierre, mais une pierre qui +ne vient pas des régions terrestres... + +--Je crois, Edgar, que vous vous moquez de moi, fit Edith en me +donnant une petite tape sur la joue. + +--Mais non... je vous assure... Vous avez bien entendu parler des +aérolithes?... + +--Non... qu'est-ce que c'est que ça? + +--Ce sont des pierres... des pierres qui tombent du ciel... + +Edith n'était pas très convaincue. Elle me regardait avec méfiance, +mais n'osait mettre en doute ma parole... + +--En effet, conclut-elle. Si ces pierres tombent du ciel, comme vous +dites, elles doivent évidemment porter bonheur... Montrez-moi donc un +peu comment c'est fait ces pierres-là? + +--Une autre fois, Edith... Mon gris-gris est cousu dans une double +enveloppe très dure... c'est toute une affaire que de le développer... +Je vous promets de vous le montrer demain... + +--Vous m'en donnerez bien un petit morceau? + +--Si vous y tenez... + +--Bien sûr que j'y tiens... une pierre qui vient du ciel! + + * * * * * + +Edith était tenace et je savais bien qu'elle ne me laisserait point de +répit que je ne lui eusse donné un morceau de mon amulette. + +Je me procurai donc un caillou quelconque que je lui présentai le +lendemain. + +--Oh! ce n'est que cela, s'écria-t-elle. Ce n'est pas bien beau... +Enfin, puisque ça porte chance. + +Je cassai le caillou au moyen d'un marteau et j'obtins ainsi deux +éclats. J'en donnai un à ma maîtresse et serrai l'autre précieusement +dans le petit sachet d'où j'avais préalablement enlevé le diamant. + +J'avais mis le Régent dans mon porte-monnaie, mais il était +indispensable que je trouvasse une cachette plus sûre, car Edith, +curieuse comme toutes les femmes, ne manquerait certainement pas de le +découvrir... + +Où le mettre, grand Dieu! + +J'eus l'idée de le coudre dans la doublure de mon gilet ou dans la +ceinture de mon pantalon, mais j'y renonçai... la doublure pouvait se +déchirer, s'user au frottement, et je risquais de perdre mon trésor. + +Je songeai aussi à le dissimuler, dans notre chambre, sous une lame de +parquet, à l'introduire entre deux briques de la cheminée ou à le +loger tout en haut de l'armoire à glace, mais je reconnus que ces +cachettes n'offraient aucune sécurité. Une bonne de l'hôtel pouvait le +découvrir, et il était à présumer qu'elle ne m'aviserait point de sa +trouvaille. + +Et pourtant, il fallait le dissimuler, coûte que coûte. + +Le lecteur s'étonnera sans doute de ce surcroît de précautions et se +demandera probablement pourquoi je n'avais point jugé à propos de tout +révéler à Edith. + +Hélas! l'expérience m'a appris que les femmes sont incapables de +garder un secret. De plus, je ne pouvais avouer à ma maîtresse, qui me +croyait un gentleman, que je n'étais qu'un vulgaire cambrioleur. + +Edith avait des principes. Elle se disait la nièce d'un pasteur, et +bien qu'elle eût suivi une voie que la morale réprouve, elle n'en +demeurait pas moins très «honnête»--au sens large du mot. Elle +n'admettait point que l'homme qui doit, en toute chose, donner +l'exemple à la femme, pût se laisser aller à commettre une mauvaise +action, même pour conquérir la fortune. + +Je suis certain que si à cette époque Edith avait su quel genre +d'individu j'étais, elle m'eût immédiatement dénoncé à la police. + +Plus tard, elle en arriva heureusement à changer d'avis, mais +n'anticipons pas!... Il y avait là, n'est-il pas vrai? un curieux cas +psychologique, une mauvaise interprétation des conventions sociales, +mais le rigorisme ridicule de cette petite perruche est commun à +nombre d'Anglaises. + +En France, j'en ai fait la remarque, les femmes sont beaucoup plus +indulgentes, et aussi plus justes. Si elles aiment un cambrioleur, +elles arrivent assez facilement à se laisser endoctriner par leur +amant et se gardent bien de le dénoncer, surtout s'il leur procure, +grâce à sa petite industrie, une vie facile, exempte de soucis, des +toilettes et des bijoux. + +La générosité, d'où qu'elle vienne est toujours une qualité très +appréciée des femmes et elles pardonnent tout à celui qui donne +beaucoup. + +Il n'y a pas de sots métiers, il n'y a que de sottes gens, dit un +proverbe français, et rien n'est plus vrai. + +Certes, si tout le monde était honnête sur terre, il serait criminel +de raisonner ainsi, mais quand on voit, chaque jour, des aigrefins +ruiner des milliers de gogos, il n'est pas téméraire d'admettre que le +cambrioleur est bien moins méprisable que ces gens-là. + +Je ne reviendrai plus sur ce sujet, que j'ai déjà sommairement traité, +mais que l'on me permette une dernière réflexion que je crois +nécessaire. Il y a deux catégories de cambrioleurs: ceux qui opèrent +en petit et ceux qui opèrent en grand. + +Les premiers, qui dévalisent ordinairement des chambres de bonnes et +de modestes logements de travailleurs, n'ont droit à aucune indulgence, +et si j'étais juge, je les «salerais» sans pitié. + +Les seconds, ceux qui ne s'en prennent qu'aux riches (et je m'honore +d'appartenir à cette catégorie), ne causent en somme qu'un préjudice +insignifiant à leurs victimes. C'est, en réalité, une sorte d'impôt +sur le revenu qu'ils prélèvent, indûment, j'en conviens, mais qui +m'objectera que les taxes votées par les Chambres soient toutes +équitables? + +Ceci dit, je reviens à mes moutons qui s'étaient, je crois, un peu +égarés. + +Ma seule préoccupation pour l'instant était de dérober mon diamant aux +yeux d'Edith tout en le conservant sur moi. + +Le problème était délicat, et m'occupa l'esprit pendant de longues +heures. + +J'imaginai les moyens les plus stupides, les plus extravagants... +J'envisageai même comme dernière ressource l'ingestion quotidienne du +Régent!!! + +Furieux de ne trouver aucune solution, je donnai soudain un grand coup +de talon sur le parquet... Aïe!... un clou qui se trouvait dans ma +bottine m'entra dans les chairs et me causa une douleur atroce... +J'ôtai aussitôt ma chaussure, et me mis, avec le pied d'une chaise, à +aplatir ce clou malencontreux. + +Pendant que je me livrais à cette opération, une idée que je +qualifierai de lumineuse m'était venue tout à coup à l'esprit. + + + + +XVI + +OU APPARAIT UN ONCLE QUI ME PORTE UN VIF INTÉRÊT + + +Les idées sont ou géniales ou lumineuses: elles sont géniales quand +elles sortent du cerveau, après de longues et laborieuses méditations, +mais quand elles vous sont suggérées par un incident imprévu, elles +sont simplement lumineuses. + +Celle que je venais d'avoir pouvait être rangée dans cette dernière +catégorie... La chute d'une pomme orientait l'esprit de Newton vers +les lois de la pesanteur... la simple vue d'un talon de bottine me fit +pousser en anglais le mot qu'Archimède prononça en grec... + +Oui... j'avais trouvé!... + +La solution que je cherchais et qui me fuyait avec obstination se +présentait à moi dans toute sa simplicité... et je me mis à rire comme +un fou, tout en continuant d'aplatir mon clou avec le pied de la +chaise. + +Edith qui se trouvait dans le cabinet de toilette accourut, étonnée: + +--Eh bien! demanda-t-elle, qu'y a-t-il donc, Edgar, est-ce que vous +avez perdu la raison? + +Et tout en parlant, elle regardait d'un air inquiet, la bouteille de +whisky posée devant moi sur la table... + +Quand elle eut constaté que le liquide était toujours au même niveau, +elle parut plus inquiète encore, ne pouvant plus mettre sur le compte +de l'ivresse l'étrangeté de ma conduite... + +--Ah! my darling, lui dis-je... Excusez-moi, mais je songe à une chose +si drôle... Figurez-vous qu'hier... au moment où je traversais Fleet +Street, une grosse dame a glissé sur la chaussée et est tombée d'une +façon si comique que tout le monde s'est mis à rire... oui, tout le +monde, même un austère Révérend qui était arrêté devant la station +d'omnibus... + +--Vraiment, Edgar, vous n'êtes guère généreux... ainsi, voilà ce qui +vous fait rire... une femme qui tombe! + +--Oh! rassurez-vous... j'ai été le premier à la relever... et à la +conduire chez un pharmacien, car elle s'était légèrement blessée en +prenant un peu trop brutalement contact avec le sol... + +--Vous êtes comme les paysans du Pays de Galles, mon cher, vous riez +huit jours après d'un événement qui n'est pas bien comique, en somme. + +Je me gardai de protester contre cette appréciation qui n'était rien +moins que flatteuse... J'aimais mieux passer pour un lourdaud du Pays +de Galles, que de livrer mon secret. + +Le soir, quand Edith me proposa de sortir pour respirer un peu, je +prétextai une terrible migraine. Elle sortit seule, ce qui lui +arrivait quelquefois, et je profitai de son absence pour me livrer à +un petit travail qui n'était pas des plus faciles. Je pris une de mes +bottines--la droite, je m'en souviens--et commençai à enlever, avec la +grosse lame de mon couteau, les plaques de cuir superposées qui +formaient le talon. Je creusai ensuite dans la partie demeurée intacte +une sorte de petite niche rectangulaire dans laquelle je logeai mon +diamant, puis je replaçai par-dessus les lamelles de cuir que j'avais +détachées, l'instant d'avant, et les assujettis solidement, au moyen +de vis de cuivre et de petits clous à tête plate. + +Maintenant, le Régent ne me quitterait plus... et personne n'aurait +l'idée de venir le chercher dans mon talon. + +Je recouvrais donc un peu de tranquillité... c'était tout ce que je +désirais pour l'instant. + +Je me laissai donc vivre, pendant une huitaine, puis je songeai +sérieusement à mon voyage en Hollande. J'avais d'abord eu l'intention +d'emmener Edith avec moi, mais je jugeai que cela serait non seulement +maladroit, mais encore très imprudent. Il valait mieux que je partisse +seul, mais quel prétexte invoquer pour prendre congé de ma maîtresse, +sans la froisser, et aussi sans rompre définitivement avec elle? Je +tenais encore à Edith, malgré le petit tour qu'elle m'avait joué à +Paris et qu'elle s'était d'ailleurs ingéniée à se faire pardonner... +Certes, ce n'était plus de ma part un amour fou, mais enfin elle était +bien la femme qu'il me fallait. J'avais déjà eu pas mal de maîtresses +et, quand je comparais à Edith tous ces anciens «collages», je +trouvais que, décidément, elle était bien supérieure, comme talents et +comme esprit, à toutes les pécores qui avaient, pendant de longs jours +et de plus longues nuits encore, empoisonné ma vie. Je tenais donc à +conserver Edith... et j'étais prêt (ce qui est une preuve +d'attachement) à lui passer bien des caprices et à excuser bien des +fautes. + +Je crois qu'elle m'aimait aussi, mais son amour était malheureusement +subordonné à l'état de mes finances... Je ne me faisais aucune +illusion sur ce chapitre et j'étais persuadé que, le jour où je ne +pourrais plus l'entretenir convenablement, elle chercherait aussitôt +un autre protecteur. + +Les femmes ne sont des héroïnes que dans les romans, et il ne faut pas +les soumettre à trop rude épreuve. L'amour dans un grenier, c'était +bon en 1830. Aujourd'hui, la moindre maîtresse veut un petit salon, +avec un piano et le rêve qu'elle poursuit, avec l'espoir de le +réaliser un jour, c'est de trouver un bon gros capitaliste qui la +couvre de bijoux et lui paye une auto. En général (et il y a +heureusement des exceptions) la fidélité des femmes est en raison +directe du bien-être qu'on leur procure et ceux qui s'imaginent être +aimés pour eux-mêmes sont souvent des niais ou des outrecuidants. + +L'homme qui n'apporte que sa personne dans une association amoureuse +risque fort de se voir adjoindre à bref délai des collaborateurs plus +«sérieux». + +Or, comme je ne puis souffrir la collaboration en amour, je +m'efforçais de trouver une raison pour conserver Edith à moi seul et +la persuader que, bientôt, j'allais rouler sur l'or. Je lui confiai +notamment que j'avais, à Amsterdam, un vieil oncle, riche à millions, +qui m'aimait comme si j'eusse été son fils et qui me laisserait en +mourant son énorme fortune. + +Ces discours avaient le don d'intéresser prodigieusement Edith et je +suis convaincu qu'elle souhaitait _in petto_ la mort rapide de l'oncle +de Hollande. Je m'aperçus aussi que je grandissais dans son estime et +qu'elle paraissait, chaque jour, m'aimer davantage. + +Quand je l'eus bien préparée, je m'arrangeai pour que l'oncle +imaginaire me donnât de ses nouvelles. + +Rien n'était plus facile. Il existe, à Londres, dans Augustin's street, +une agence qui s'intitule «Tsit» et qui se charge, moyennant quelques +shillings, de vous expédier, à volonté, une lettre timbrée de New-York, +de Singapour ou de Nouka-Hiva. + +Un mari veut-il filer tranquillement le parfait amour avec une petite +poule, il s'adresse à l'agence «Tsit». + +Trois semaines après, l'épouse délaissée reçoit de son volage époux +une lettre des plus tendres dans laquelle il lui dit qu'il vient +d'arriver en Amérique où les affaires s'annoncent bien. + +Un caissier qui a dévalisé son patron veut-il dépister la police, il +envoie des îles Hawaï une longue lettre dans laquelle il fait son _mea +culpa_ et où il annonce qu'il se fera un devoir de rembourser un jour +la somme qu'il a été obligé de prélever dans la caisse confiée à sa +garde, afin de se livrer en grand à l'élevage des moutons mérinos. + +Je connaissais depuis longtemps le directeur de l'agence «Tsit»; je +puis même dire qu'il était mon ami. Je lui remis donc une lettre qu'il +se chargea de me faire parvenir, timbrée et datée d'Amsterdam. + +Le soir même, en tête à tête avec ma maîtresse, je préparai mes +batteries. Je parlai beaucoup de l'oncle Chaff (c'était le nom que +j'avais donné à ce parent de fantaisie). + +Il sait votre adresse, au moins? demanda Edith. + +--Oui... je lui ai écrit, il y a quelques jours... + +--Vous avez bien fait... Voyez-vous qu'il meure et que personne ne +vous avertisse? + +--Oh! de toute façon, je serais prévenu! + +Jusqu'alors Edith ne m'avait jamais interrogé sur ma famille, mais ce +soir-là, elle me posa une foule de questions auxquelles je répondis de +la meilleure grâce du monde. Je me confectionnai même une généalogie +des plus huppées et m'apparentai sans vergogne aux plus grandes +familles d'Angleterre. + +Edith était éblouie. + +--Je me suis bien doutée, dit-elle, la première fois que je vous ai vu, +que vous deviez appartenir à la haute société... d'ailleurs, quand +quelqu'un a de la race, cela se voit tout de suite... et vous, vous +avez de la race... + +Ce compliment ne me parut pas exagéré... J'ai de la race, en effet, et +bien des gens se sont laissé prendre à mon grand air de distinction. + +Cela prouve que bien que l'on soit issu du peuple, on peut néanmoins +avoir de l'allure... Cela donne aussi un sérieux démenti aux +affirmations de certains savants qui prétendent que l'aristocratie a +sa marque spéciale et qu'un roturier ne peut point prétendre à cette +élégance de manières, à cette distinction naturelle que possèdent +seuls les gens bien nés. + +Quelle erreur! + +Mon père était valet de chambre et ma mère fille de taverne en Irlande. + +Il est vrai que je suis un enfant de l'amour et l'on sait que ces +enfants-là sont toujours bien faits de leur personne. + +Bref, Edith était subjuguée... c'était tout ce que je désirais. +J'étais sûr qu'elle ne se lancerait point, durant mon absence, dans +quelque aventure galante... ou que, tout au moins, si elle le faisait, +ce serait avec discrétion. + +A quelques jours de là, je recevais d'Amsterdam la lettre suivante: + + «Mon cher monsieur Edgar, + + «Votre oncle est en ce moment dangereusement malade et les médecins qui + le soignent se montrent fort inquiets... Il parle souvent de vous et + je crois qu'il désirerait vous embrasser. Vous savez comme il vous + aime, le cher homme, et combien il souffre de ne plus vous voir. Je + n'ose affirmer que votre présence le guérira, mais elle adoucira au + moins ses derniers moments, car il se pourrait qu'il n'en eût plus + pour bien longtemps, si j'en crois ce que dit le docteur Oldenschnock, + qui ne quitte pas son chevet. J'espère, mon cher monsieur Edgar, qu'au + reçu de cette lettre, vous vous mettrez immédiatement en route, et que + nous aurons le plaisir de vous voir cette semaine. + + «Croyez à mon respectueux dévouement. + + «Cornélie Fassmosch.» + +En lisant cette lettre, je feignis une émotion qui n'échappa point à +Edith. + +Elle demanda d'un air apitoyé: + +--Mauvaises nouvelles de votre oncle? + +--Hélas! oui... et je crains bien... + +--Ne vous désolez pas d'avance... Quel âge a-t-il? + +--Soixante-treize ans... + +--Ce n'est pas un âge exagéré! + +Rien n'était plus comique que cet apitoiement qui n'était pas plus +sincère de la part d'Edith que de la mienne, au sujet d'un bonhomme +qui n'existait pas. + +J'avais une envie folle de rire, mais comme ma maîtresse m'observait +toujours, je fis le geste d'écraser une larme au coin de ma paupière. + +Il fut convenu que je m'embarquerais le lendemain soir dans le train +qui part de Charing-Cross pour Douvres, à 9 h. 55. De Douvres, je +gagnerais Ostende, et de là Amsterdam. + +Edith semblait navrée à l'idée de ce départ précipité, mais, pour la +consoler, je lui promis que si la maladie de mon oncle se prolongeait, +je la ferais venir en Hollande et la perspective de ce voyage lui +rendit toute sa gaieté. + + + + +XVII + +UNE OMBRE SUR LE PAYSAGE + + +Ce soir-là, nous fîmes ce que les Français appellent la «bombe», mot +qui vient de bombance, très probablement. J'emmenai Edith dîner à +l'«Alexandra», Saint-George's Place, et là, je lui payai un souper +qu'un lord ne lui eût certainement pas offert: oysters, anchory, +salmon, trout, filled steak, minced lamb, vegetables marrow, water +cress, apple turnover, vanilla ice, le tout arrosé de Champagne, de +claret et de porto... La note se montait à cinq livres six pence +exactement. Edith et moi nous étions très gais et nous décidâmes +d'aller finir notre soirée à l'Olympia. + +Je sifflai un taxi qui vint immédiatement se ranger le long du +trottoir. Un mendiant dont la figure était aussi noire que celle d'un +nègre se précipita pour ouvrir la portière. J'aidai galamment Edith à +monter dans le cab et j'allais prendre place à côté d'elle, quand +soudain, mes yeux rencontrèrent ceux du mendiant qui se tenait +toujours là, semblant attendre un pourboire... + +Le drôle me regardait avec un mauvais sourire. + +Au moment où j'allais mettre le pied dans la voiture, il m'empoigna +par le bras, me fit brusquement décrire un demi-tour et me dit, en +approchant sa figure sale de la mienne: + +--Non, monsieur Pipe..., non, vous ne m'échapperez pas... une fois +passe, mais deux, jamais! + +Manzana!... c'était Manzana!... + +Je ne l'avais pas reconnu tout d'abord, sous la couche de crasse qui +recouvrait son visage, mais je le reconnaissais maintenant à sa +vilaine voix métallique. + +J'essayai de payer d'audace: + +--Monsieur, répondis-je, en prenant un accent étranger, vous vous +trompez certainement... Veuillez me lâcher... ou j'appelle un +policeman... + +--Eh bien, appelez, dit mon terrible associé, je ne demande pas +mieux... nous irons au poste et, là, je dirai qui vous êtes... + +Dans l'intérieur du taxi, Edith s'affolait: + +--Oh! Edgar! Edgar!... criait-elle appelez un agent... qu'on nous +débarrasse de ce vilain homme! + +--Rassurez-vous, ma chère, dis-je en m'efforçant de paraître calme... +ce monsieur fait certainement erreur... je vais m'expliquer avec +lui... rentrez à la maison, je vous rejoins dans un instant... + +Et, à voix basse, je glissai notre adresse au chauffeur qui partit +sur-le-champ. + +Quand il eut disparu, je donnai à Manzana une petite tape sur l'épaule +et lui dis d'un ton conciliant: + +--Voyons, mon ami, à quoi bon faire du scandale... et affoler une +femme... Je vous croyais plus galant, ma parole... + +--Il s'agit bien de galanterie... je voudrais vous voir à ma place... +Ah! c'est ainsi que vous m'avez plaqué! + +--Pardon, mon cher, s'il y en a un des deux qui a plaqué l'autre, +c'est vous ce me semble... + +--Oh! n'essayez pas de jouer sur les mots... je ne suis pas un +imbécile... Vous croyez donc que je n'ai pas deviné votre manège?... +Vous vous êtes tout simplement entendu avec cette canaille de +capitaine pour me faire expulser du bateau... + +--Vous dites des bêtises, Manzana... la fureur vous égare... Vous vous +êtes conduit comme un niais. + +--Soyez poli, n'est-ce pas? Je ne suis point d'humeur à me laisser +insulter par un gredin de votre espèce... + +--Calmez-vous, je vous prie, et raisonnez un peu... Grâce à moi, vous +étiez embarqué sur un bateau qui nous emmenait en Angleterre... or, +vous vous rappelez à quelles conditions on nous avait acceptés, vous +et moi. Nous n'étions pas des passagers, mais de simples matelots... +bien moins, des manoeuvres, des domestiques... Vous, vous étiez +affecté au service de la cale, moi, à celui du pont. + +--Oui, bien entendu, vous m'aviez fait reléguer à fond de cale, afin +de pouvoir vous enfuir plus facilement, au premier arrêt... + +--Vous dites des stupidités, Manzana... Si j'avais eu vraiment +l'intention de fuir, je me serais esquivé après notre séparation... au +lieu de cela, je me suis aussitôt mis au travail... Il fallait faire +comme moi, mais non, méfiant comme vous êtes, vous n'avez pas pu +demeurer au poste qui vous avait été assigné, il a fallu que vous +remontiez pour voir un peu ce qui se passait sur le pont... le +capitaine vous a aperçu et vous a immédiatement signifié votre +congé... que pouvez-vous me reprocher? + +--En quittant le bateau, je vous ai appelé, vous ne m'avez pas répondu. + +--Je n'ai rien entendu, je vous l'assure, sans quoi je me fusse fait +un devoir de partir avec vous... Nous étions associés, vous aviez ma +parole et vous avez pu constater que, jusqu'alors, j'avais respecté +mes engagements. + +--Mots que tout cela!... Je sais que vous n'êtes jamais embarrassé +pour trouver de bonnes raisons... Bientôt, c'est moi qui vais avoir +tous les torts... + +--Mais voyons, sérieusement, que me reprochez-vous?... Est-ce moi qui +vous ai lâché, oui ou non? + +--Vous étiez quand même bien content d'être séparé de moi? + +--Qu'en savez-vous? + +--Vous vous disiez: cet idiot de Manzana ne me retrouvera jamais... + +--J'étais, au contraire, certain de vous revoir... Vous saviez que le +_Good Star_ allait à Londres... si j'avais voulu vous plaquer, comme +vous dites, je ne serais pas venu en Angleterre... + +Manzana ne trouva rien à répondre à ce dernier argument. Je voyais +qu'il était furieux. + +Tout à coup il éclata: + +--Oui... oui... hurla-t-il, tout cela c'est très joli... c'est moi qui +ai tort, c'est entendu... En attendant, vous vous payez des dîners de +plusieurs livres dans les plus grands hôtels, vous avez des maîtresses, +vous ne vous déplacez plus qu'en taxi... Et moi... moi, votre associé, +j'en suis réduit à ouvrir les portières pour gagner quelques pence... +Tel que vous me voyez, voilà, deux jours que je me nourris de croûtes +de pain... + +--Si une livre peut vous obliger... + +--Je ne demande pas l'aumône, répliqua Manzana d'un air digne... +J'entends que vous respectiez nos conventions... Jusqu'à ce que nous +ayons pu vendre _notre diamant_ (et le drôle appuya sur ce mot) nous +devons faire bourse commune... Tout ce qui est à vous m'appartient... + +--Même ma maîtresse? + +--Pourquoi pas? + +--Vraiment, mon cher, vous allez un peu fort... D'ailleurs, je vais +vous apprendre une chose qui va singulièrement vous refroidir... Je +n'ai plus le diamant... + +--Quoi?... qu'est-ce que vous dites?... Vous n'avez plus le +diamant?... Vous... n'avez plus le diamant. Alors vous l'avez vendu, +vendu à vil prix! Eh! parbleu, ça n'est pas étonnant... J'aurais dû +m'en douter du premier coup... vous êtes un gredin... un ignoble +individu... un... + +Manzana n'acheva pas. + +Un policeman s'était approché, attiré par le bruit de la dispute. + +Comme nous passions à ce moment sous un bec de gaz, il nous dévisagea +tous deux et parut fort étonné de voir un gentleman comme moi en +compagnie d'un individu d'aspect aussi minable que Manzana... + +--Voyez, dis-je, quand l'agent se fut éloigné, un peu plus, vous vous +faisiez arrêter... + +--Possible... Je m'en moque, mais j'espère bien que l'on vous eût +arrêté avec moi... et alors... + +--Alors?... + +--J'aurais dit... + +--Vous n'auriez rien dit du tout, car si vous croyez me tenir, je vous +tiens aussi... Je ne suis pas un assassin, moi. + +--Un assassin!... un assassin!... il faudrait le prouver... + +--Ce sera très facile. + +--Ah! vraiment? fit Manzana, d'une voix sourde. + +--Oui... très facile... vous savez la dame de l'avenue des +Champs-Elysées... eh bien, elle est ici... je l'ai rencontrée hier... + +--Vous cherchez à m'intimider, mais ça ne prend pas, mon cher. + +--Voulez-vous que je vous conduise chez elle? + +Manzana me regarda fixement. Nous étions arrivés à Regent's Street. +Les candélabres électriques placés au milieu de la chaussée nous +inondaient de leur clarté bleue. + +--Eh bien, oui, articula mon associé d'un ton sec... oui... +j'accepte... conduisez-moi chez elle... + +--Vous le voulez? + +--Je l'exige... même. + +--C'est bien, suivez-moi... quoiqu'il soit déjà tard, je suis sûr que +son secrétaire ne demandera pas mieux que de vous recevoir... + +--Son... secrétaire? + +--Oui... + +Manzana semblait avoir perdu de son assurance. + +Il faut croire que, tout en bluffant, j'avais touché juste. + +Il reprit cependant un peu d'aplomb et s'efforça de railler: + +--Je suis dans une tenue bien négligée, dit-il, pour me présenter +devant cette dame... Nous irons la voir demain, si cela ne vous fait +rien... En attendant, entrez donc avec moi dans ce grill-room... Je +suis mort de faim. + +J'acquiesçai à son désir. + +Le drôle, évidemment, n'était pas rassuré; j'avais donc été bien +inspiré en évoquant à brûle-pourpoint le souvenir de la dame des +Champs-Elysées. + +Cependant, l'apparition de Manzana dans le grill-room avait soulevé un +tollé général. + +Deux gentlemen s'écrièrent, en s'adressant au gérant: + +--Vous n'allez pas, je suppose, recevoir cet affreux «beggar»... + +--Nous ne sommes pas à Whitechapel ici! + +Le gérant s'approcha de mon triste compagnon: + +--Sortez!... Sortez! lui dit-il. + +Manzana voulut protester, mais deux garçons l'empoignèrent et le +jetèrent hors de l'établissement. + +J'aurais pu profiter de cet incident pour m'esquiver, mais je reconnus +que cela eût été maladroit. Il valait mieux en finir une fois pour +toutes avec ce gredin. + +Je l'entraînai dans un bouge des environs de Soho Square. + +L'établissement dans lequel nous nous trouvions était rempli de +vagabonds et de miséreux, de sorte que, maintenant, c'était moi qui me +trouvais déplacé dans ce milieu. On me regardait avec méfiance et un +farceur qui s'était approché me dit d'une affreuse voix canaille: + +--Vous savez... si vous cherchez quelqu'un pour faire un coup, je suis +à votre disposition... avec moi, jamais d'ennuis... J'opère en douceur +et à des prix modérés... Quand vous aurez besoin de mes services, vous +n'aurez qu'à demander Bill Sharper... tout le monde me connaît ici... + +Lorsque je fus parvenu à me débarrasser de ce gêneur, je m'assis à +côté de Manzana à qui je fis servir une ample portion de «minced lamb» +et une pinte de stout. + +Tout en mangeant, il parlait et ne cessait de m'accabler de +reproches... Il en revenait toujours à son expulsion du _Good Star_ et +cherchait à rejeter sur moi toutes les responsabilités. + +--Comme je ne parle pas anglais, dit-il, vous en avez profité pour +raconter sur mon compte quelque vilaine histoire au capitaine et c'est +pour cela qu'il m'a débarqué. Enfin, n'en parlons plus. Je vous ai +retrouvé, c'est le principal... causons un peu de choses sérieuses... +Et notre diamant? + +--Je vous ai déjà dit que je ne l'avais plus. + +Les yeux de Manzana eurent un éclat sinistre. + +--Vous mentez, dit-il. + +--Je vous jure que je dis la vérité. + +--Racontez ça à d'autres, mais pas à moi... + +--Je ne l'ai plus, répétai-je avec force. + +--Alors, vous l'avez vendu? + +--Non... on me l'a pris... + +--On vous l'a pris... on vous l'a pris... et qui donc? + +J'eus un geste vague. + +--Et vous croyez, fit Manzana d'une voix grinçante, que vous allez +vous en tirer comme ça?... Vous croyez qu'il suffit de dire «on me l'a +pris» pour que tout soit fini entre nous... Ah! vous ne me connaissez +pas, Edgar Pipe... Si demain, vous ne me montrez pas le diamant, je +vais à l'ambassade de France et je dis que c'est vous qui avez volé le +Régent. + +--Et moi, répondis-je d'un ton calme, je vais à Scotland Yard avec la +dame que vous connaissez... + +Manzana s'efforça de rire, mais je vis bien qu'il était quand même +troublé... + +Il avala une large lampée de stout et dit, après s'être essuyé les +lèvres avec sa manche: + +--Vous ferez ce que vous voudrez, mais croyez bien que moi aussi je +saurai agir... Tant pis pour vous!... Je vous avais prévenu. Dans +toute cette affaire, j'ai été un imbécile... je n'aurais pas dû vous +laisser le diamant... Vous êtes une affreuse petite canaille et je +suis sûr maintenant que si vous aviez pu me supprimer, vous n'auriez +pas hésité un instant. + +--Vous me prêtez là vos propres intentions... + +--Oui... oui, c'est bon, je suis fixé... Je me suis laissé rouler, +mais ne supposez pas que vous aurez le dernier mot... + +--Bah! fis-je d'un air indifférent, dénoncez-moi, je m'en moque... +J'attraperai cinq ans, voilà tout... mais vous... + +Manzana avait pâli. + +Le drôle avait peur, je le voyais bien... Il s'agissait de le +dominer... de le tenir sous la menace d'une dénonciation... + +Il reprit, au bout d'un instant: + +--Allons, parlez-moi nettement... Vous prétendez que l'on vous a pris +le diamant... Qui vous l'a pris? + +--Je l'ignore. + +--Ainsi, on est venu comme cela vous le chiper pendant que vous +dormiez?... + +--Pendant que j'étais évanoui... + +--Ah! vraiment!... Vous ne m'aviez jamais dit que vous étiez sujet aux +évanouissements... + +--J'aurais voulu vous voir à ma place. + +--Expliquez-vous, si vous le pouvez... + +--A quoi bon? Vous ne me croirez pas. + +--Dites toujours... Nous allons voir. + +--Eh bien! voici... A bord du _Good Star_, j'étais chargé du +nettoyage... Je devais laver le pont, les bancs, les panneaux et je +vous prie de croire que j'avais de l'ouvrage... Quand nous fûmes en +mer, le capitaine voulut absolument me faire nettoyer l'extérieur de +la lisse. Pour effectuer ce travail, j'étais obligé de me cramponner à +tout ce que je trouvais sous ma main. Tout à coup, j'ai perdu +l'équilibre et suis tombé à la mer... Je me suis débattu un instant, +puis j'ai perdu connaissance... Quand je suis revenu à moi, j'étais à +Gravesend, dans un hôpital... Je demandai aussitôt où se trouvaient +mes effets, et l'on me répondit qu'on me les rendrait à ma sortie... + +--Et on vous les a rendus? + +--Oui, mais le diamant que je croyais retrouver dans la petite poche +de mon gilet... le diamant avait disparu! + +Manzana me regarda fixement: + +--Comme roman, dit-il, c'est assez bien imaginé, mais ça ne prend pas +avec moi... D'ailleurs, le diamant n'était pas du tout, comme vous le +prétendez, dans la poche de votre gilet... il était dans le gousset de +votre chemise de flanelle... Je ne crois pas un mot de ce que vous +venez de me raconter... pas un traître mot... Vous avez tout +simplement vendu notre diamant à quelque marchand sans scrupules... +Vous l'avez vendu au rabais, bien entendu, mais vous pouviez consentir +à ce sacrifice, puisque vous n'aviez plus à partager avec moi... +Allons, Edgar Pipe, parlez franchement: «Combien l'avez-vous vendu?...» + + + + +XVIII + +OU LE NOMMÉ BILL SHARPER COMMENCE A DEVENIR GÊNANT + + +Pendant près d'un quart d'heure, Manzana s'efforça de me faire avouer, +mais avec une ténacité qui le mit, à certains moments, hors de lui, je +maintins la version que j'avais adoptée et qui allait devenir mon +suprême argument. + +--C'est bien, dit-il à la fin, nous verrons demain... Pour l'instant, +je tombe de fatigue... emmenez-moi coucher chez vous... + +--Impossible, je n'ai qu'une pièce et qu'un lit... + +--Vous mettrez un matelas par terre... + +--N'y comptez pas... + +--Et pourquoi cela? + +--Parce que je ne suis pas seul. + +--Ah!... c'est vrai... vous n'êtes pas seul... à présent que vous êtes +en fonds, vous vous payez des femmes... Monsieur mène la grande vie, +il dîne dans les grands restaurants... Vous ne me ferez tout de même +pas accroire que c'est avec les six cents francs du pasteur que vous +pouvez mener ce train-là. Vous allez peut-être me dire que vous avez +fait un bon petit cambriolage qui vous a remis à flot... Racontez cela +à d'autres!... Vous vivez sur l'argent du diamant, voilà tout!... + +--Je vous jure... + +--Jurez tant que vous voudrez, je maintiens ce que j'ai dit... Vous +êtes une canaille. + +--Ah! en voilà assez, n'est-ce pas? + +--Quoi? + +Nous nous regardions tous deux. Mon associé allait bondir sur moi, +quand plusieurs consommateurs s'interposèrent... En leur qualité +d'Anglais, ils étaient prêts à me défendre contre Manzana. + +Je profitai très habilement de ce courant de sympathie et, m'adressant +à eux: + +--Délivrez-moi de cet ivrogne, m'écriai-je. + +L'homme qui, l'instant d'avant, s'était présenté à moi sous le nom de +Bill Sharper, me glissa à l'oreille: + +--Une demi-livre et je vous débarrasse de cet oiseau-là... + +--Entendu. + +--Payez d'avance. + +Je laissai négligemment tomber une petite pièce d'or de dix shillings. + +Manzana qui ne comprenait pas un mot d'anglais, continuait de +gesticuler. A un moment, au comble de la fureur, il bondit sur moi, +mais le nommé Bill Sharper qui était un hercule, l'empoigna par le col +de son pardessus, le fit pivoter comme un toton et le colla sur une +table où il le maintint, en lui appliquant délicatement un genou sur +la poitrine. + +Je profitai de ce que mon ennemi était immobilisé pour m'esquiver en +douce. + +Une fois dans la rue, je hélai un taxi et me fis conduire chez Edith. + +Ouf!... J'étais donc enfin débarrassé de ce bandit de Manzana, et je +me promettais bien de ne plus retomber entre ses mains. D'ailleurs, +j'étais résolu à tout... + +Je n'hésiterais pas, au besoin, à faire supprimer Manzana par ce Bill +Sharper, qui me faisait l'effet d'un garçon très expéditif en affaires. + +Je trouvai Edith encore toute bouleversée par la scène à laquelle elle +avait assisté. + +--Ah! vous voilà, s'écria-t-elle, en se jetant dans mes bras. Alors, +vous êtes parvenu à faire entendre raison à ce vilain homme... + +--Oui... je l'ai fait arrêter et son compte est bon... + +--Il vous connaissait donc? + +--C'est un individu qui a été autrefois domestique chez mon père... un +individu de sac et de corde que nous avions été obligés de livrer à la +justice... Le hasard a voulu qu'il me retrouvât et il a essayé de +m'intimider pour obtenir quelque argent. Je l'ai remis entre les mains +d'un policeman et l'ai accompagné au poste... Il était justement +recherché pour une affaire de vol avec effraction... + +--Quelle affreuse figure il avait... il m'a fait une peur!... + +--Tranquillisez-vous, ma chère, vous ne le reverrez pas de sitôt... + +--Vous croyez? + +--J'en suis sûr. + +--Ah! tant mieux. + +La conversation en resta là. Je ne sais si Edith ajouta foi à ce que +je lui racontai. Elle parut, en tout cas, absolument rassurée. + +Quant à moi, je l'étais moins, car je craignais de retomber encore sur +ce brigand de Manzana. Il ignorait mon adresse, mais si vaste que soit +la ville de Londres, on arrive toujours à s'y rencontrer. D'ailleurs, +il était certain que mon ennemi ferait tout pour me retrouver. Il n'y +avait qu'un moyen de lui échapper: c'était de passer vivement en +Hollande et d'emmener Edith avec moi. + +Le lendemain matin, je me levai de bonne heure avec l'intention de me +rendre à la gare pour y prendre mes billets. + +Au moment où je mettais le pied sur le trottoir, un homme, qui se +tenait dissimulé derrière un kiosque à journaux, se dressa soudain +devant moi. + +C'était Bill Sharper! + +--Pardon, m'sieu Pipe, me dit-il en portant la main à son chapeau +graisseux, est-ce que je ne pourrais pas causer avec vous un +instant?... + +--Mais comment donc, mon cher, répondis-je avec un sourire que je +m'efforçai de rendre le plus aimable possible... Parlez... Qu'y a-t-il +pour votre service? + +Et, tout en disant cela, je continuais mon chemin. + +Bill Sharper m'emboîta le pas. + +Lorsque nous fûmes arrivés au coin de Coventry et de Leicester Square, +il se rapprocha et me dit: + +--Ici, m'sieu Pipe, nous serons tranquilles pour causer... Nous +pourrions bien entrer dans ce bar, mais je crois qu'il est préférable +que nous restions dehors... les bars, c'est toujours plein de gens qui +écoutent les conversations et en font souvent leur profit... + +--Parlez, mon ami, fis-je en dissimulant à grand'peine l'inquiétude +qui m'agitait. + +--Eh bien, voici, m'sieu Pipe... Un service en vaut un autre, n'est-ce +pas? Or, je vous ai débarrassé hier d'un individu gênant... + +--Et je vous en remercie infiniment... + +--Je suis très sensible à vos remerciements, m'sieu Pipe, mais vous +savez, les affaires sont les affaires et, moi, je suis un +_business-man_... Hier soir, j'avais jugé que dix shillings étaient +suffisants pour le service que je voulais bien vous rendre, mais +depuis... j'ai réfléchi... je trouve que c'est un peu maigre... + +--En effet, répondis-je, cela valait au moins une livre... + +Bill Sharper me regarda en souriant, puis reprit d'une voix éraillée, +après avoir balancé la tête de droite et de gauche: + +--Vous êtes bien aimable, mais une livre c'est encore trop peu... Vous +seriez un «purotin»... je ne dis pas... mais un homme qui est riche à +millions... + +--Vous plaisantez... + +--Non... non... Je sais ce que je dis... Je suis renseigné... + +--Celui qui vous a renseigné a menti... + +--Nous verrons ça... En attendant, m'sieu Pipe, comme j'ai, ce matin, +un effet de dix livres à payer, je vous serais obligé de vouloir bien +m'ouvrir un crédit de pareille somme... + +--Dix livres, m'écriai-je... dix livres! mais je ne les ai pas sur +moi... + +--En ce cas, m'sieu Pipe, remontez chez vous les chercher, je vous +attendrai devant la porte... + +Il n'y avait pas à discuter, je le comprenais bien. Manzana avait +parlé... il s'entendait peut-être avec ce Bill Sharper... On voulait +me faire chanter. + +Un honnête homme, lorsqu'il tombe entre les mains de pareils aigrefins, +n'a qu'à demander à la police aide et protection, mais moi, pour les +raisons que le lecteur connaît, je ne pouvais user de ce moyen. Je +devais donc «chanter», sans me faire prier, et c'est ce que je fis. + +Je remontai mon escalier, mais comme il était inutile que je misse +Edith au courant de cette nouvelle aventure, je m'arrêtai au deuxième +étage, tirai mon portefeuille de ma poche, y pris deux bank-notes de +cinq livres et redescendis lentement trouver Bill Sharper. + +--Voici, dis-je, en lui glissant les billets dans la main... + +Le drôle se confondit en remerciements. + +--Merci, m'sieu Pipe!... M'sieu est bien bon... on voit qu'il comprend +les affaires... Je suis tout à sa disposition, car moi, je sers +fidèlement ceux qui me payent... Je déteste les gens qui lésinent et +se font tirer l'oreille pour sortir leur argent... Si monsieur a +encore besoin de moi, qu'il n'oublie pas que je suis à son entière +disposition... + +J'aurais pu congédier sur-le-champ ce répugnant personnage, mais je +jugeai qu'il était plus habile de le ménager et de le mettre dans mon +jeu, du moins pour quelque temps. + +--Ecoutez, dis-je, en lui posant familièrement la main sur l'épaule. +Vous êtes un garçon intelligent... Je crois que nous pourrons nous +entendre... La façon dont vous avez trouvé mon adresse prouve que vous +ne manquez pas de «prévoyance»... Voyons, maintenant que nous sommes +des amis, vous pouvez bien me dire ce qui s'est passé hier soir, dans +le bar du Soho, après mon départ... + +--Volontiers, m'sieu Pipe... du moment qu'vous payez vous avez bien le +droit d'savoir, s'pas? Donc, hier soir, votre associé... + +--Mon associé? + +--Oui... celui dont je vous ai débarrassé... Il se prétend votre +associé... Il affirme que vous êtes très riche... et que, lui, est +ruiné par votre faute... Moi, vous comprenez, j'ai rien à voir +là-dedans... S'il a été assez poire pour se laisser rouler, ça le +regarde... + +--Cet homme ment, affirmai-je avec une indignation qui devait paraître +sincère... il ment effrontément... C'est lui qui m'a ruiné, au +contraire, et aujourd'hui, il essaie de se raccrocher à moi pour se +faire entretenir. + +--Moi, vous savez, repartit Bill Sharper, je n'ai pas à entrer dans +toutes ces histoires-là... ce que je cherche, c'est à gagner +honnêtement ma vie, en rendant service à l'un et à l'autre... Votre +associé n'a pas le sou, par conséquent, il ne m'intéresse pas... + +--Méfiez-vous de cet homme... il est de la police... + +--Vous croyez? + +--J'en suis sûr... + +--Alors, on l'aura à l'oeil, mais comme il ne comprend pas un mot +d'anglais, il n'est pas bien dangereux... On peut sans crainte parler +devant lui. + +--Ne vous y fiez pas... + +Nous étions arrivés devant Trafalgar Square. + +--Excusez-moi, me dit Bill Sharper, mais je suis obligé de vous +quitter... Si par hasard, j'apprenais du nouveau, je vous préviendrais +immédiatement... + +--Oui... c'est vrai... vous connaissez mon adresse... Mais, dites-moi, +comment l'avez-vous découverte? + +--En vous faisant suivre, parbleu... + +--Vous êtes très habile, monsieur Sharper... + +--Non... Je connais mon métier, voilà tout... + +--Vous auriez fait un excellent détective... + +--On me l'a souvent dit. + +--Vous m'avez l'air aussi d'un garçon décidé... + +--Ça dépend comme vous l'entendez. + +--Je veux dire que vous savez, quand il le faut, prendre une +résolution énergique. + +--Pour ça... oui! + +--Voulez-vous gagner cent livres?... + +--Qui ne voudrait pas gagner cent livres? + +--Oh! minute!... il faut d'abord savoir si vous acceptez ce que je +vais vous proposer... + +--Proposez toujours... allez! Il y a de fortes chances pour que +j'accepte... De quoi s'agit-il? + +J'eus l'air de réfléchir, puis je laissai, d'un ton grave, tomber ces +mots: + +--Je ne puis rien vous dire pour le moment... Voulez-vous que nous +nous retrouvions demain matin? + +--Si vous voulez... Où cela? + +--Chez moi. + +--Arundell street? + +--Oui. + +--A quelle heure? + +--Vers onze heures du matin... + +--Entendu... J'y serai. + +Nous nous serrâmes la main et nous nous quittâmes devant le Guild Hall. + +Lorsque Bill Sharper eut disparu au coin de King street, je me +dirigeai rapidement vers la gare de Charing Cross. + +Une fois là, au lieu de prendre un seul billet pour Douvres, j'en pris +deux... puis je regagnai mon domicile--ou plutôt celui d'Edith. + +Ma maîtresse n'était pas encore levée. + +--Eh! quoi, dit-elle en m'apercevant, vous voilà déjà? + +--Est-ce un reproche? + +--Non... mon cher, mais je ne vous attendais pas avant midi... + +--J'ai terminé mes courses plus tôt que je ne pensais... + +--Alors, nous déjeunons en ville? + +--Oui, Edith, si vous voulez... quoique j'eusse préféré que notre +logeuse nous servît à déjeuner dans notre chambre... Vous allez avoir +beaucoup d'ouvrage aujourd'hui, et peut-être ferions-nous bien de ne +pas perdre de temps. + +Edith s'était dressée sur sa couche et, la tête entre les mains, me +regardait d'un air étonné. + +--Beaucoup d'ouvrage... dites-vous?... + +--Oui... nos malles... + +--La vôtre... + +--Et la vôtre aussi, Edith, car je vous emmène... + +--Vrai? + +--Ai-je l'air de quelqu'un qui plaisante?... + +Ma maîtresse se leva d'un bond et me jetant ses bras autour du cou, me +couvrit de baisers, en sautant de joie, comme une petite fille à qui +on promet une poupée... + +--Oh! Edgar!... ça, c'est bien! vous êtes gentil comme tout... Alors, +nous allons en Hollande! Quel bonheur! On dit que c'est si joli, la +Hollande... J'ai reçu dernièrement une carte postale d'une de mes +amies qui est à Rotterdam... une jolie carte postale où l'on voit des +petits moulins et des boys avec des casquettes de fourrure, des +culottes rouges et des sabots de bois... Oh! vrai! Je suis contente, +Edgar, mon petit Edgar chéri! oui, bien contente! Pour une surprise, +en voilà une!... et une belle!... Oui, oui, il faut déjeuner ici... Je +vais sonner miss Mellis pour qu'elle nous prépare des côtelettes +pendant que je vais m'habiller... C'est le moment d'étrenner ma robe +beige et mon manteau de «cross-crew»... + +Et elle disparut, riant aux éclats, dans le cabinet de toilette. + + + + +XIX + +VISITEURS IMPRÉVUS + + +Peut-être le lecteur s'étonnera-t-il que j'aie pris brusquement la +résolution d'emmener Edith en Hollande. Quelques mots d'explication me +semblent nécessaires. + +L'ignoble individu qui s'appelait Bill Sharper connaissait mon +adresse... Si je laissais Edith à Londres, le bandit, furieux d'avoir +été joué, trouverait certainement le moyen de s'introduire auprès de +ma maîtresse. + +De complicité avec Manzana, il la terroriserait, la menacerait et +finirait par lui faire avouer que j'étais parti pour la Hollande, Bill +Sharper ne comprendrait pas grand'chose à cette disparition, mais +Manzana comprendrait, lui. + +Il songerait immédiatement au lapidaire d'Amsterdam dont je lui avais +souvent parlé et il s'arrangerait pour venir me retrouver... Dans le +cas où il lui serait impossible d'entreprendre ce voyage, il me +dénoncerait à la police et je serais «cueilli» avant d'avoir pu vendre +mon diamant... ce précieux diamant que je tenais toujours caché dans +le talon droit de ma bottine... + +En m'enfuyant avec Edith, j'enlevais à mes ennemis le seul témoin qui +pût les renseigner. Le lendemain, quand Bill Sharper viendrait au +rendez-vous que je lui avais assigné, il trouverait visage de bois. + +Pendant qu'il me chercherait dans Londres, en compagnie de Manzana, je +voguerais tranquillement vers la Hollande. Bien entendu, je ne +reviendrais pas de sitôt en Angleterre. Lorsque j'aurais touché mes +millions, je m'embarquerais pour l'Amérique et m'arrangerais là-bas, +avec Edith, une jolie petite existence... + +Pour l'instant, Londres était dangereux, il fallait fuir au plus vite. + +Nous déjeunâmes tranquillement, Edith et moi, puis nous fîmes nos +malles, ce qui ne nous prit pas beaucoup de temps car nous avions très +peu de choses à mettre dedans. + +Ma garde-robe, comme celle d'Edith, avait besoin d'être +considérablement augmentée et je me promettais bien de le faire, dès +que j'aurais enfin converti en bank-notes ce maudit diamant qui +commençait à devenir terriblement embarrassant. + +Pendant que nous procédions à nos préparatifs, Edith, aussi joyeuse +qu'une petite pensionnaire qui part en vacances, me posait une foule +de questions auxquelles je répondais parfois par quelque plaisanterie, +car j'étais très gai, ce jour-là, et j'avoue que j'étais aussi +impatient que ma maîtresse de quitter l'Angleterre. + +Je dois dire aussi que la perspective de ne pas être séparé d'Edith +m'était fort agréable... Je déteste la solitude. Quand je suis seul, +j'ai souvent des idées noires; avec une petite folle comme Edith, je +n'aurais pas le temps de m'ennuyer. + +J'avais d'abord décidé de l'emmener à Amsterdam, mais je me ravisai. +Il était préférable de la laisser soit à La Haye, soit à Haarlem, car +les femmes sont curieuses et je ne tenais pas à ce qu'elle me suivît +et arrivât à découvrir l'adresse de mon lapidaire. J'avais inventé +l'histoire de l'oncle Chaff, il fallait que, jusqu'au bout, Edith fût +persuadée que c'était lui mon bailleur de fonds. Je pouvais donc jouer +de l'oncle Chaff tant qu'il me plairait et le faire mourir au moment +opportun. + +Ah! misérable Manzana, comme vous alliez être roulé! + +Peut-être que si vous vous étiez mieux comporté envers moi, j'aurais +fait votre fortune, mais maintenant, j'eusse mieux aimé jeter cent +mille livres dans la Tamise que de vous donner un shilling. Edith +aurait votre part, et il était plus naturel qu'il en fût ainsi. + +Vers trois heures de l'après-midi, je réglai la note d'hôtel et priai +notre logeuse d'envoyer chercher un taxi. + +Quelques instants après, une maid vint nous avertir que le taxi était +en bas, mais que le chauffeur refusait de monter pour prendre les +bagages. Ils n'étaient pas bien lourds, à la vérité, mais j'hésitais à +les charger sur mon dos; on a beau ne pas être fier, il y a des cas où +l'on tient à conserver sa réputation de gentleman, surtout devant une +maîtresse qui vous croit fils de millionnaires. + +--Trouvez-moi quelqu'un pour enlever cela, dis-je d'un ton bref... il +ne manque pas de gens dans la rue qui ne demandent qu'à gagner une +couronne... + +La maid descendit immédiatement et, quelques instants après, elle +remontait en disant: + +--J'ai trouvé quelqu'un, sir. + +Un pas lourd résonna dans l'escalier, puis une silhouette énorme +s'encadra dans le chambranle de la porte. + +--On a demandé un porteur, fit une affreuse voix grasseyante, me voilà! + +Et l'homme qui venait de prononcer ces mots me regardait d'un oeil +narquois. + +C'était Bill Sharper! + +Il salua avec affectation, eut un petit rire qui ressemblait au bruit +que fait une poulie mal graissée, puis s'avançant au milieu de la +pièce, s'écria, au grand effarement d'Edith: + +--Ah! ah! les amoureux, vous vous apprêtiez à nous quitter, à ce que +je vois... Et les rendez-vous... les affaires importantes?... + +Voulant à tout prix éviter un scandale, je m'approchai de Bill Sharper +et lui glissai à l'oreille: + +--Pas un mot de plus... il y a cent livres pour vous... + +--Cent livres. C'est bon à prendre, répondit la brute à haute voix, +mais j'marche pas... + +--Cependant... + +--Oh!... y a pas de cependant... quand Bill Sharper dit qu'il ne +marche pas... y a rien à faire... Faudrait tout d'même pas m'prendre +pour un «cockney», monsieur Edgar Pipe!... + +--Voyons, mon ami! + +--Y a pas d'ami qui tienne... moi, j'aime pas qu'on s'paye ma tête... +Ce matin, vous me donnez rendez-vous pour le lendemain, sous prétexte +que vous avez une affaire à me proposer et pssst!... Monsieur +s'apprêtait à me glisser entre les doigts... Voyons, monsieur Edgar +Pipe, c'est-y des procédés honnêtes, ça?... Moi, j'suis c'que j'suis, +mais quand j'donne ma parole, ça vaut un écrit... + +--Mais, insinuai-je... vous vous trompez... je ne quitte pas +Londres... c'est madame qui s'en va et je l'accompagnais à la gare... + +--Non... voyez-vous, on ne me fait pas prendre un bec de gaz pour la +lune... Monsieur Pipe, cette malle est bien la vôtre, n'est-ce pas? Et, +d'ailleurs, la meilleure preuve que vous étiez près de filer, c'est +que vous aviez pris deux billets à Charing Cross. Avouez que ma police +est bien faite... + +Je vis tout de suite que j'étais perdu... J'avais échappé à Manzana +pour tomber sur une bande de maîtres chanteurs qui ne me lâcheraient +pas facilement. + +Edith qui ne comprenait rien à cet imbroglio, commençait à se fâcher: + +--C'est ridicule tout cela, s'écria-t-elle... attendez, je vais +appeler un policeman. + +--Allons, ma belle, dit Sharper, tâchez de vous tenir tranquille, ou +sans cela... + +Et il la repoussa au fond de la pièce. + +--Edgar! Edgar! suppliait ma maîtresse, vous n'allez pas me laisser +brutaliser par ce rustre... Il est ivre, vous le voyez bien... + +Bill Sharper éclata de rire... + +Les choses allaient se gâter, il fallait absolument que je sortisse de +là, mais comment? + +M'attaquer à Bill Sharper, il n'y fallait pas songer. Cet homme était +un hercule et il n'eût fait de moi qu'une bouchée. + +Il ne me restait qu'une solution: parlementer, mais cela était bien +délicat, surtout devant Edith. + +Je m'approchai du drôle et lui glissai rapidement ces mots: + +--Descendons... nous nous expliquerons en bas. + +--Mais pas du tout, répliqua-t-il... Nous sommes très bien ici pour +causer... Ah! oui, je comprends, vous ne voulez pas mettre madame au +courant de vos petites histoires, mais bah! elle les apprendra tôt ou +tard. Elle doit bien se douter d'ailleurs que vous n'êtes pas le +prince de Galles... + +Edith, toute troublée, me regardait d'un air effaré. + +Evidemment... tout cela devait lui sembler étrange. Ma rencontre avec +Manzana pouvait, à la rigueur, s'expliquer mais comment lui faire +admettre que Bill Sharper ne m'avait jamais vu? D'ailleurs, le gredin +avait plusieurs fois prononcé mon nom et maintenant, il devenait plus +précis: + +--Voyons, Edgar Pipe, disait-il (il ne m'appelait déjà plus monsieur), +il s'agit de s'entendre. Votre ami Manzana prétend que vous l'avez +volé et que vous détenez indûment un gage qui est sa propriété autant +que la vôtre... + +--C'est un affreux mensonge, m'écriai-je, Manzana veut me faire +chanter... + +Edith crut devoir prendre ma défense. + +--Oui... oui... s'écria-t-elle, il y a là-dessous une vilaine affaire +de chantage... M. Edgar Pipe, mon ami, est un honnête homme, incapable +de conserver par devers lui ce qui ne lui appartient pas... Si ce M. +Manzana a quelque chose à réclamer, pourquoi ne vient-il pas lui-même? + +Pauvre petite Edith! si elle avait pu se douter!... + +Bill Sharper, sans paraître entendre ce qu'elle disait continuait de +discourir... + +--M. Manzana, dit-il, n'a aucune raison pour me tromper. Je le crois +sincère... En tout cas, il a remis sa cause entre mes mains et je dois +me renseigner... D'abord Edgard Pipe, puisque vous prétendez n'avoir +rien à vous reprocher, pourquoi vous apprêtiez-vous à quitter +Londres?... Le temps n'est guère propice aux villégiatures... Vous ne +pouvez donc pas invoquer l'excuse d'un petit voyage d'agrément... + +--M. Pipe, répondit vivement Edith, a un oncle qui est très malade, et +il allait lui rendre visite... Voyons, Edgar, montrez donc à monsieur +la lettre que vous avez reçue de Hollande... + +--Mauvaise excuse, ricana Sharper... Puisque M. Pipe savait qu'il +allait s'absenter, pourquoi m'a-t-il donné rendez-vous pour demain? + +J'expliquai à Sharper qu'au moment où je lui fixais ce rendez-vous, je +n'avais pas encore reçu la lettre en question. + +--Il fallait me faire prévenir, murmura-t-il. + +--Et où cela? fis-je en haussant les épaules... j'ignore votre adresse. + +--Vous n'aviez qu'à déposer un mot à mon nom au bar du Soho où nous +avons fait connaissance... + +--C'est vrai, je n'y ai pas songé... + +--Allons! trêve de discours... nous perdons notre temps en ce moment... + +--Certainement... et je dois vous prévenir, mon cher Sharper, que vous +vous occupez là d'une affaire qui ne vous rapportera absolument rien... + +--Vous croyez?... Moi, je ne suis pas de cet avis... + +--Vous verrez... et si j'ai un conseil à vous donner, vous feriez +mieux d'accepter les cent livres que je vous ai offertes tout à +l'heure... + +--Non... je préfère attendre... Je suis sûr que ces cent livres-là +feront des petits. + +--Vous vous illusionnez. + +--C'est possible... nous verrons... En attendant, il serait peut-être +bon que nous consultions M. Manzana... Il est justement en bas... Je +vais le prier de monter... + +Edith en entendant ces mots se mit à pousser des cris terribles: + +--Non! non!... hurlait-elle, je ne veux pas voir cet homme, il me fait +peur!... Je ne veux pas qu'il monte... Je suis ici chez moi!... Miss +Mellis!... Miss Mellis! allez chercher la police!... + +--Vous... si vous appelez... dit Bill Sharper... + +Et il fit avec ses énormes mains le geste d'étrangler quelqu'un. + +Edith, plus morte que vive, s'était blottie contre moi. + +--Rassurez-vous, lui dis-je, pendant que Bill Sharper descendait +l'escalier... il ne vous arrivera rien... Je suis victime d'une bande +de gredins qui, me sachant riche, ont inventé une affreuse histoire +pour me perdre... Ne vous étonnez de rien... avant peu tous ces +gens-là seront arrêtés et nous en apprendrons de belles sur leur +compte... Faites-moi confiance, Edith... vous savez que je vous aime +et que mon seul désir est de vous rendre heureuse. + +Ma maîtresse me serra la main avec force et cette étreinte me redonna +du courage. + +Déjà Bill Sharper revenait, accompagné de Manzana et d'un autre +individu à figure patibulaire, qu'il me présenta comme un interprète. + +--Ah! traître! ah! bandit! s'écria Manzana dès qu'il m'aperçut... vous +menez vie joyeuse... vous vous payez des femmes... + +D'un geste, Bill Sharper l'invita à se taire, mais comme Manzana qui +était fou de rage continuait de m'insulter, il lui imposa silence en +lui envoyant un coup de coude dans les côtes. + +Mon associé se calma. + +--Messieurs, dit Bill Sharper, après avoir refermé la porte à double +tour, il ne s'agit pas en ce moment de se disputer comme des +portefaix... M. Manzana, ici présent, a porté contre M. Edgar Pipe une +accusation grave... il faut que nous sachions si M. Manzana a +raison... oui ou non. Interprète, traduisez mes paroles au plaignant. + +Lorsque cet ordre eut été exécuté, Manzana commença de parler et, au +fur et à mesure que les mots sortaient de ses lèvres, l'homme à figure +patibulaire traduisait d'une voix enrouée. + +Manzana prétendit que nous étions associés pour la vente d'un diamant, +que ce diamant lui appartenait comme à moi, mais que je m'étais enfui +subitement afin de garder pour moi seul l'objet qui était notre +«commune propriété». + +J'arguai, pour ma défense, que l'on m'avait dérobé le diamant. Manzana +soutint ou que je l'avais vendu à vil prix ou que je l'avais encore +sur moi. + +--Je vois, dit Bill Sharper, que ces messieurs ne pourront jamais +s'entendre... Ce qu'il y a de certain (d'ailleurs personne ne le +conteste) c'est qu'il y avait un diamant... Il semble peu probable que +M. Edgar Pipe se le soit laissé prendre... Quand on porte sur soi un +diamant de plusieurs millions on le cache soigneusement... Pour ma +part, je ne crois pas un traître mot de ce que M. Pipe nous a +raconté... De deux choses l'une: ou il a bazardé l'objet, ou il l'a +encore sur lui... S'il l'a bazardé, il doit nous montrer l'argent... +s'il l'a conservé, il doit nous présenter le gage. + +Manzana s'écria: + +--Il portait toujours le diamant dans la poche de côté de sa +chemise... fouillez-le. + +--C'est une excellente idée, en effet, approuva Bill Sharper. + + + + +XX + +LES AMIS DE MANZANA + + +Ce fut Bill Sharper lui-même qui se chargea de me fouiller et je dois +reconnaître qu'il le fit avec une habileté qui dénotait une longue +pratique. Il s'appropria, sans même s'excuser, mon portefeuille, mon +canif et mes clefs... puis, après avoir exploré une à une toutes mes +poches, avoir soigneusement tâté la doublure de mon veston et celle de +mon gilet, il promena ses énormes mains sur ma poitrine... + +--Oh! oh! s'écria-t-il... je sens quelque chose là... + +--C'est le diamant! s'écria Manzana... Je vous disais bien qu'il +l'avait encore sur lui... + +Bill Sharper souleva délicatement la petite patte de ma chemise de +flanelle et s'empara du sachet qui avait autrefois contenu le Régent, +mais qui ne renfermait plus maintenant que la pierre de lune-fétiche +dont j'avais donné un morceau à Edith. + +Bill Sharper, d'une main fiévreuse, ouvrit immédiatement le petit sac, +en tira la pierre et la présentant à Manzana: + +--Est-ce là votre diamant? demanda-t-il avec une affreuse grimace. + +--Non!... Non!... répondit Manzana qui avait pâli subitement... Non... +vous voyez bien que c'est un caillou. + +--Alors? + +Il y eut un silence. + +Mes deux ennemis--Manzana surtout--ne comprenaient rien à cette +substitution... + +Ils me regardaient fixement, attendant sans doute que je leur donnasse +l'explication du mystère. + +Ce fut Bill Sharper qui rompit le silence. + +--Monsieur Edgar Pipe, dit-il, veuillez nous expliquer comment une +pierre précieuse a pu dans votre poche, se changer en caillou. + +--C'est bien simple, répondis-je; ceux qui m'ont dérobé le diamant ont +mis cette pierre à la place... + +--En manière de plaisanterie? + +--Probablement... + +--Et vous conserviez cela? + +--Je n'avais pas songé à m'en défaire... + +Bill Sharper demanda à Manzana, par l'intermédiaire de l'interprète: + +--Quel est votre avis? + +--Parbleu, le gredin se moque de nous. Edgar Pipe, vous êtes un rusé +compère, mais il faudra bien, coûte que coûte, que vous me disiez où +vous avez caché le Régent. + +--Je vous répète qu'on me l'a volé. + +--Ah! et d'où vient l'argent que vous avez en portefeuille?... + +--Cet argent n'est pas à moi... il est à madame... + +--Oui... affirma Edith en saisissant la balle au bond... cet argent +m'appartient et vous allez me le rendre, je suppose... + +--Certainement, répondit Bill Sharper, mais à une condition... c'est +que vous nous en indiquiez la source... + +--Insolent! + +--Ah! vous voyez... vous ne pouvez répondre... Cet argent est bien à +Edgar Pipe... cela ne fait aucun doute... + +Se tournant alors vers moi, Bill Sharper me dit d'une voix grave: + +--Monsieur Edgar Pipe, puisque vous ne voulez pas vous expliquer de +bonne grâce, nous allons être obligés de vous emmener avec nous... + +--M'emmener, m'écriai-je, et où cela? + +--Vous le verrez... + +--Mais à quel titre vous substituez-vous à Manzana? Si quelqu'un a des +comptes à me demander, c'est lui... lui seul, entendez-vous! + +Bill Sharper laissa d'un ton gouailleur tomber ces mots: + +--M. Manzana est aujourd'hui mon client!... n'est-il pas naturel que +je prenne ses intérêts? Je m'y entends assez en affaires +litigieuses... j'ai été autrefois clerc chez un solicitor. + +Je vis bien en quelles mains j'étais tombé. Ces gens ne me lâcheraient +point que je n'eusse avoué où se trouvait le diamant, mais j'étais +bien résolu à ne leur céder jamais. D'ailleurs, si étroitement +surveillé que je fusse par ces bandits, il arriverait bien un moment +où je leur glisserais entre les mains. + +Ma situation était cependant des plus graves, et je devais m'attendre +à toutes les surprises. + +Bill Sharper et l'ignoble individu qui lui servait d'interprète se +livrèrent dans notre domicile à une perquisition en règle, pendant que +Manzana, appuyé contre la porte, me défiait du regard. Lorsqu'ils +eurent tout bouleversé, puis ouvert nos malles, sans rien découvrir +d'ailleurs, ils se consultèrent un instant et Bill Sharper, +s'approchant d'Edith, lui dit d'une voix qu'il s'efforçait d'adoucir: + +--Madame, il faut vous prêter à une petite formalité que nous jugeons +nécessaire. + +Et, comme Edith le regardait d'un air effaré, ne comprenant pas où il +voulait en venir: + +--Oui, une formalité... une toute petite formalité, expliqua le +bandit... Je dois m'assurer que vous ne cachez pas sur vous le diamant, +et si vous le permettez, je vais vous fouiller. + +--Me fouiller!... me fouiller! s'écria Edith avec indignation... mais +je ne veux pas! Je refuse... vous n'avez pas le droit de me toucher... +Je vous préviens que si vous approchez, j'appelle... + +Bill Sharper fit un signe à l'interprète et celui-ci, passant vivement +derrière Edith, lui comprima la bouche au moyen d'un foulard sale. + +La pauvrette eut beau se débattre, elle dut subir les odieux +attouchements de Bill Sharper qui la dépouilla sans pudeur de tous ses +vêtements. + +Bien entendu, il ne trouva rien qu'un petit sachet de soie dans lequel +Edith avait cousu le morceau de pierre de lune que je lui avais donné +et qu'elle conservait comme fétiche. + +Pendant que les trois misérables examinaient avec attention ce caillou +qui les intriguait, d'un bond, Edith se précipita vers la fenêtre, +l'ouvrit et, se penchant dans le vide, appela désespérément, d'une +voix glapissante: + +--A moi! à moi!... à l'assassin! + +En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, Manzana et ses deux +complices avaient disparu. + +J'en étais débarrassé, mais je n'étais cependant pas au bout de mes +peines, car maintenant, j'allais avoir affaire à la police, ce qui, +pour moi, n'était pas sans danger. + +Déjà, on entendait, en bas, un bruit de voix dans le vestibule. + +--A moi! à moi!... ne cessait de crier Edith tout en se rhabillant. + +Guidé par ses cris, un énorme policeman accompagné d'un chauffeur de +taxi, monta jusqu'à notre palier. + +--Eh bien... qu'y a-t-il? s'écria l'agent en se précipitant sur moi... +vous voulez faire violence à madame?... + +J'eus toutes les peines du monde à lui faire entendre qu'il faisait +erreur. Il fallut qu'Edith s'en mêlât, mais alors le policeman qui +n'avait pas l'esprit très ouvert ne comprit plus rien du tout... Quand +il commença à saisir quelque chose de cette histoire, le chauffeur +embrouilla tout... + +--Venez avec moi au poste, dit l'agent... nous allons voir à tirer +cette affaire-là au clair. + +J'essayai de persuader à ma maîtresse que ma présence était inutile et +compliquerait tout, mais elle insista pour que je vinsse déposer avec +elle. + +Le poste se trouvait tout près de là, dans Wardour Street. Un +constable grincheux reçut la déposition d'Edith, puis la mienne, et il +avoua ne rien comprendre à cette affaire... Il finit par en déduire +que je vivais en concubinage avec Edith et que le mari de cette +dernière, me croyant riche, avait, en compagnie de deux malandrins, +essayé de me faire chanter. + +Pendant qu'il inscrivait mes réponses sur un registre placé devant lui, +un gentleman des plus corrects, au visage rasé, aux habits d'une +coupe impeccable, était entré dans la pièce et s'était assis sur une +chaise, tout près de la porte. Il avait déplié un numéro du _Times_ et +demeurait immobile, la moitié du corps cachée par le journal. Il faut +croire cependant que notre affaire le captivait plus que la lecture du +_Times_, car lorsque nous nous apprêtâmes à sortir, Edith et moi, il +se leva brusquement et, après nous avoir salués avec la plus exquise +politesse, me dit en souriant: + +--C'est très curieux cette aventure... oui, très curieux... elle +m'intéresse énormément et je vais m'en occuper... Vous avez affaire, +monsieur Pipe, à de rusés gredins dont le signalement correspond +exactement à celui de deux malfaiteurs de ma connaissance... Quant au +troisième, il me semble jouer, dans tout cela, un rôle assez +singulier... Rentrez chez vous... Je vais vous suivre et si, comme je +le crois, vos ennemis rôdent toujours autour de votre maison, je +saurai bien les reconnaître. En tout cas, continuez à vaquer à vos +affaires comme si de rien n'était... je veille sur vous. + +Et l'inconnu, après avoir prononcé ces mots, s'inclina galamment +devant ma maîtresse, me serra la main et sortit du poste. + +--Vous connaissez ce gentleman? demanda Edith, une fois que nous fûmes +dans la rue. + +--Non... pas le moins du monde, c'est la première fois que je le vois. + +--Il est très bien, n'est-ce pas? + +--Oui, en effet. + +--Et vous croyez qu'il va réellement s'occuper de nous?... + +--Je ne sais. + +--Oh! Edgar, quelle épouvantable scène! Si elle devait se renouveler, +je crois que j'en mourrais... + +--Tranquillisez-vous... nous ne reverrons pas ces gens-là... Ils n'ont +plus rien à faire chez nous. + +--Avouez quand même que cette affaire est bien étrange. + +--Je vous l'expliquerai en détail, Edith, et vous verrez qu'elle est +des plus simples, au contraire. + +Nous étions arrivés devant notre maison. Je m'effaçai pour laisser +Edith pénétrer dans le vestibule. Elle était toute tremblante. + +--Si nous allions, dit-elle, trouver encore dans notre chambre un de +ces vilains hommes? + +--Ne craignez rien, répondis-je... d'ailleurs, je passe devant vous. + +Au premier étage, une femme courroucée sortit d'un petit salon. +C'était miss Mellis, notre logeuse. + +--Vous comprenez, me dit-elle, c'est la première fois qu'un tel +scandale se produit dans la maison... et comme je ne veux point qu'il +se renouvelle, je vous serai obligée de partir le plus vite possible... + +--C'est ce que nous allions faire, ce n'est pas notre faute s'il est +venu ici des cambrioleurs... vous devriez vous estimer heureuse qu'ils +aient choisi notre logement plutôt que le vôtre... Si votre maison +était mieux gardée, pareille chose ne se serait pas produite... + +La logeuse, sans répondre, rentra dans la pièce qui lui servait à la +fois de salon et de bureau. + +Dès que nous fûmes rentrés dans notre chambre, Edith, en voyant le +désordre qui y régnait, se mit à pleurer à chaudes larmes et j'eus +toutes les peines du monde à la consoler. + +--Bah! lui dis-je, en l'aidant à replacer dans l'armoire le linge que +Bill Sharper et son acolyte avaient éparpillé sur le parquet... +bah!... le mal n'est pas bien grand!... vos chemises et vos jupons +sont un peu chiffonnés, mais avec un coup de fer, il n'y paraîtra +plus... Le plus à plaindre dans toute cette affaire, c'est moi... + +--Vraiment? + +--Mais oui... N'avez-vous pas remarqué que ces misérables m'ont pris +mon portefeuille? + +--Et vous n'avez plus d'argent? + +--Plus un penny. + +--Vous en serez quitte pour retourner chez votre oncle de Richmond. + +--Cette fois, il ne voudra rien entendre. + +--Vous lui direz que vous avez absolument besoin d'argent pour aller +en Hollande. + +--Oh! si j'avais le malheur de prononcer devant lui le nom de mon +oncle Chaff, il me mettrait immédiatement à la porte... + +--Alors? + +--Alors, je vais voir... il vous reste bien quelques livres, Edith? + +--Oh! une... tout juste... + +--Ce sera suffisant pour aller jusqu'à demain soir... d'ici là, +j'aviserai. + +--Vous ont-ils pris aussi vos billets de chemin de fer? + +--Evidemment, puisqu'ils ont emporté mon portefeuille et que les +tickets étaient dedans... + +Edith s'était assise et demeurait songeuse, pendant que je replaçais +soigneusement dans ma malle divers objets épars sur le tapis... + +--Edgar, dit-elle au bout d'un instant, plus je réfléchis à cette +aventure, plus je la trouve étrange... Comment se fait-il que ces +vilains hommes vous connaissent?... Quelles relations de tels bandits +peuvent-ils avoir avec un gentleman comme vous? + +--C'est pourtant bien simple, Edith... oui, c'est tout ce qu'il y a de +plus simple... Le nommé Manzana a été, comme je vous l'ai déjà dit, +domestique chez mes parents et comme il avait dérobé dans la chambre +de ma mère un superbe diamant, nous l'avons fait arrêter... Or, +savez-vous ce que le drôle a dit devant le juge d'instruction?... Il a +prétendu que c'était moi qui étais le voleur... Faute de preuves, on +l'a relâché, mais le misérable a juré de me faire chanter et, chaque +fois qu'il me retrouve, il me réclame le diamant afin de le rendre à +mon père, prétend-il... Vous saisissez la petite combinaison, n'est-ce +pas? + +--Pas très bien... car Manzana sait parfaitement que l'on ne trouvera +pas ce diamant sur vous... + +--Bien sûr... mais il espère ainsi m'intimider et me tirer de +l'argent... et vous voyez, son truc réussit, puisqu'il est parvenu +aujourd'hui à me chiper mon portefeuille... Il joue du diamant comme +d'un appât... c'est un prétexte, voilà tout... c'est de cette façon +qu'il amorce la convoitise de ses complices. Chaque fois qu'il me +retrouve dans une ville, il recrute quelques malfaiteurs et leur dit: +«Je connais un homme qui a sur lui un diamant évalué à plusieurs +millions... voulez-vous m'aider à le lui prendre?» Bien entendu, il +trouve toujours des amateurs et, à défaut de diamant, il me soulage +des bank-notes que j'ai sur moi. + +--Mais ce misérable peut vous poursuivre toute votre vie... Pourquoi +n'avez-vous pas raconté cela au constable? + +--Parce qu'on eût commencé une enquête et que ces formalités +judiciaires eussent retardé, sinon compromis, mon voyage en Hollande... + +--Cependant, l'enquête se fera quand même? + +--Oui, mais elle ne nécessitera pas ma présence continuelle à +Londres... On classera l'affaire dans la catégorie des cambriolages +ordinaires... tandis que si je me prétendais victime d'une bande de +maîtres chanteurs, les interrogatoires n'en finiraient plus. + +--Cependant, le constable qui a reçu notre déposition a bien écrit sur +son registre «Tentative de chantage»... + +--Vous en êtes sûre?... + +--Oh! oui... pendant qu'il écrivait, je lisais par-dessus son épaule... + +--Bah! nous verrons... le principal c'est que je puisse passer en +Hollande le plus tôt possible... + +Avais-je convaincu Edith? Cela était douteux, car je crois qu'en lui +fournissant toutes ces explications, j'avais bafouillé quelque peu. +J'étais, en ce moment, dans la situation d'un homme que se noie et se +débat furieusement. + +On reconnaîtra qu'il me fallait une jolie présence d'esprit, pour ne +pas perdre la tête, au milieu de toutes ces tribulations... Jamais, +peut-être, je n'avais été si menacé... Toutes les complications +fondaient sur moi, dru comme grêle... J'étais pris dans un filet qui +se resserrait peu à peu... D'un bond je pouvais encore me dégager, +peut-être, mais qui sait si ce bond n'aurait pas pour résultat de me +faire trébucher et tomber dans un nouveau piège ouvert sous mes pas! + + + + +XXI + +UNE EXPÉDITION ASSEZ AUDACIEUSE + + +Le plus cuisant de mes soucis, celui qui me hantait à présent, c'était +la question d'argent... J'avais eu la chance, quelques jours +auparavant, de dévaliser une bonne dame victime d'un accident, mais il +ne fallait plus compter sur semblable aubaine. + +D'ailleurs, j'étais surveillé... Outre Manzana et ses deux acolytes, +je serais certainement filé par l'élégant gentleman qui avait bien +voulu si spontanément s'intéresser à moi. + +Celui-là était sans doute un détective. + +Si d'un côté, il me protégeait contre mes ennemis, de l'autre, il +m'enlevait tous moyens d'existence, puisqu'il m'empêchait d'exercer le +petit métier auquel je devais le plus clair de mes ressources. + +Et pourtant, il me fallait de l'argent si je voulais passer en +Hollande. + +Edith qui me supposait pourvu d'oncles généreux ne se montrait pas +trop inquiète, mais moi, au fur et à mesure que les heures filaient, +je sentais grandir mon angoisse. + +Je ne sais si quelqu'un de mes lecteurs s'est jamais trouvé dans une +situation analogue à la mienne (ce que je ne crois pas), mais s'il en +existe un, celui-là pourra comprendre ma détresse. + +Il y a vraiment des heures dans la vie où l'on souhaiterait que la +foudre vous tombât sur la tête et vous pulvérisât, mais ces +accidents-là n'arrivent généralement qu'à ceux qui ne les souhaitent +pas. + +Edith ayant manifesté le désir d'aller dîner au restaurant, je lui fis +comprendre que cela serait imprudent. + +--Mes ennemis me guettent peut-être en bas, lui dis-je... A quoi bon +nous exposer à une nouvelle aventure? + +--Alors, demanda-t-elle, nous ne pourrons plus nous risquer dehors? + +--Je n'ai pas dit cela... Je tiens simplement à vous mettre en garde +contre ce qui pourrait nous arriver aujourd'hui... Demain, il y aura +du nouveau... + +--Et du bon? + +--Je l'espère... + +J'avais dit cela machinalement, pour dire quelque chose, car, à ce +moment, ma pensée était ailleurs... Oui, je venais d'avoir une idée, +mais une idée qui n'avait rien à voir avec les préoccupations +d'Edith... et je me demandais comment je pourrais bien la mettre à +exécution. C'était tellement fou, tellement audacieux que je la +repoussai tout d'abord, mais peu à peu, je finis par la trouver plus +réalisable... + +Je me gardai bien de faire part à Edith du projet que je roulais dans +ma tête, car ma maîtresse n'était point une confidente. J'étais obligé +de lui cacher tout de ma vie et de mentir continuellement avec elle. +Peut-être est-ce à ce manque de sincérité que je devais le vif amour +qu'elle avait pour moi--car Edith m'aimait, j'en étais sûr... Dire que +cet amour serait allé jusqu'à un sublime dévouement, cela paraîtrait +sans doute exagéré, mais enfin ma maîtresse avait pour moi une réelle +affection, surtout depuis qu'elle connaissait l'existence de l'oncle +Chaff, ce brave homme qui voulait, avant de mourir, remettre toute son +immense fortune entre mes mains. Des oncles comme ceux-là ne se +douteront jamais combien ils sont chéris non seulement de leurs neveux +mais encore des maîtresses de ces derniers. + + * * * * * + +La nuit était maintenant complète. Je tournai le commutateur et une +éblouissante clarté emplit notre chambre. + +--Je crois, dis-je à Edith, qu'il serait temps de dîner... + +--C'est aussi mon avis, Edgar, mais je n'oserai jamais, après ce qui +s'est passé, descendre commander notre repas à miss Mellis. + +--Et pourquoi cela?... Ne l'avons-nous pas payée ce matin? Attendez, +je vais aller la trouver, moi, et vous allez voir qu'elle fera +absolument ce que nous voudrons. Nous ne lui devons rien, en somme; je +ne vois pas pourquoi nous hésiterions à lui demander quelque chose. + +Edith ne paraissait pas convaincue. + +Quant à moi, je n'étais rien moins que rassuré, car je m'étais déjà +aperçu que miss Mellis, notre logeuse, était plutôt froide avec moi. +Je serais obligé de déployer tous mes talents de séduction pour +l'amadouer. + +Réussirais-je? + +Je trouvai miss Mellis dans son petit salon. Elle était assise devant +un bureau d'acajou et serrait dans un petit sac de toile des pièces et +des bank-notes. + +En m'apercevant, elle glissa vivement le sac dans un tiroir et me +regarda par-dessus ses lunettes. + +Miss Mellis était une petite femme au teint fade, aux cheveux très +blonds bien qu'elle approchât de la soixantaine. Son unique oeil +bleu--elle était borgne--avait la fixité inquiétante d'un oeil de +serpent. + +--Que désirez-vous? demanda-t-elle d'un ton sec. + +--Madame, fis-je en m'inclinant de quarante-cinq degrés, je tenais à +vous présenter mes excuses, bien que je ne sois pour rien dans le +pénible incident que vous savez... Il a pu m'échapper, tantôt, +quelques mots un peu vifs, et croyez que je le regrette sincèrement. +Néanmoins, comme cela était décidé, nous quitterons demain notre +logement. + +--J'y compte bien, répondit la désagréable petite femme... si c'est +tout ce que vous aviez à me dire... + +--Je voulais vous dire aussi que nous avons l'intention de dîner dans +notre chambre. + +--C'est bien, quand Mary sera rentrée, je vous ferai monter à dîner... +Il y a ce soir du fillet-steak et des cauliflowers... + +Miss Mellis, qui ne tenait point sans doute à prolonger la +conversation, remit ses lunettes qu'elle avait posées à côté d'elle +sur un tabouret et se plongea dans la lecture d'un livre de religion. + +--Et alors? fit Edith lorsque je reparus... + +--Tout s'est bien passé, répondis-je... nous aurons notre dîner... + +Et je me laissai tomber dans un fauteuil, pendant qu'Edith attachait +avec des faveurs les pièces de lingerie que les grosses mains de Bill +Sharper avaient quelque peu froissées. + +Nous demeurâmes longtemps silencieux; ma maîtresse eût bien voulu +causer, mais moi j'avais besoin de me recueillir un peu. + +L'idée dont j'ai parlé plus haut m'obsédait de plus en plus. + +La bonne apporta le dîner. Je remarquai que miss Mellis nous avait +réduits à la portion congrue. Décidément, il était temps que nous +quittions sa pension. + +Pendant tout le repas, Edith ne me parla que du diamant. A présent +qu'elle était plus calme, elle commençait à raisonner et ses questions +ne laissaient pas que de m'embarrasser un peu. Quand les femmes se +mettent à vous interroger, elles deviennent insupportables. Je +répondis comme je pus, mais je vis bien qu'un doute subsistait dans +l'esprit de ma maîtresse. + +A la fin, elle laissa tomber ces mots: + +--Vous êtes, mon cher, un être bien énigmatique... + +--Ah! fis-je en m'efforçant de rire, vous vous en apercevez +aujourd'hui... + +--Oui, aujourd'hui seulement. + +--Cela prouve alors que vous êtes peu perspicace... + +La discussion s'envenima. Edith me décocha une épithète qui me déplut; +je ripostai par une autre. Alors, elle se monta: + +--C'est bien, dit-elle, je vous connais maintenant... Vous cachiez +votre jeu, mais votre mauvais naturel a quand même repris le dessus... +Je sais ce qui me reste à faire. + +Elle prit son chapeau, l'épingla dans sa chevelure d'une main nerveuse, +jeta son manteau sur ses épaules et me dit en me regardant fixement: + +--Inutile de m'attendre, vous savez! + +--Voyons, Edith, insistai-je, cherchant à la retenir... Si je vous ai +dit quelque chose de blessant, je le regrette sincèrement et je vous +fais toutes mes excuses... + +--Non!... non! laissez-moi! + +--Allons! soyez raisonnable... Vous avez dit tout à l'heure que +j'étais un être énigmatique... c'est possible, mais vous voudrez bien +reconnaître cependant que je ne suis pas un mauvais diable... et si +l'un de nous deux a des raisons pour se plaindre de l'autre, il me +semble que c'est moi... + +--Que voulez-vous dire? + +--Voyons... vous le savez bien... + +--Non... je ne saisis pas... + +--Vous oubliez vite... + +Edith avait certainement compris à quoi je faisais allusion, car elle +devint toute rouge et ne répondit pas. + +--Allons, fis-je en l'embrassant, soyez raisonnable... j'ai tout +oublié... + +Elle résistait encore, mais mollement et je me montrai si tendre, si +câlin, si caressant qu'elle finit par jeter son manteau sur une chaise +et par ôter son chapeau. + +La paix était faite et nous la scellâmes d'un long baiser... + +Je n'étais plus maintenant un être énigmatique mais un amour +d'homme... un petit Edgar chéri... le plus parfait des amants. + +La soirée s'acheva en délicieuses causeries, en projets, en espoirs. +Je promis à Edith de l'emmener le lendemain à Douvres, puis de là en +Hollande et je lui jurai que sur le premier argent provenant de +l'héritage de l'oncle Chaff, je lui paierais un joli collier de perles +et une superbe aigrette en diamants... Bref, je l'éblouis, et la +pauvre petite, fascinée par l'éclat des cadeaux que je faisais +miroiter, je ne dirai pas à ses yeux, mais à son esprit, tomba dans +mes bras en murmurant: + +--Oh! Edgar! Edgar! que vous êtes gentil et comme je vous aime!... + +J'étais à peu près sûr de mon effet, car je sais par expérience que +les femmes ne résistent jamais à l'appât d'un bijou... Edith était +vaincue... du moins je l'avais reconquise... C'est tout ce que je +désirais. Il n'eût plus manqué qu'elle devînt une ennemie, elle aussi! + +Manzana, Bill Sharper et Edith, c'eût été trop vraiment et j'eusse +fatalement succombé sous le poids de tant d'inimitiés. + +Je la déshabillai et la mis au lit comme un petit enfant. Elle ne +tarda pas à s'assoupir et à rêver sans doute de colliers de perles et +d'aigrettes de diamants... + +Quand j'eus acquis la certitude qu'elle était bien endormie, je pris +mon canif et, tout doucement, fis une profonde entaille dans le +fauteuil d'où je retirai une grosse poignée de crin noir. Passant +ensuite dans le cabinet de toilette, je procédai, sans bruit, à un +camouflage des plus habiles. + +Au moyen des diverses pâtes dont Edith se servait pour sa toilette, je +me teignis la peau en rouge, dessinai un cercle noir autour de mes +yeux, puis éparpillant le crin sur ma tête, je me fis une perruque +frisée (une vraie perruque de Papou). Je me confectionnai ensuite une +barbe et une moustache que je collai sur mon visage avec un peu de +seccotine. + +Afin que ma tignasse de crin ne pût tomber, je coiffai une casquette +de voyage, puis, après avoir retourné mon veston qui était doublé +d'une étoffe à carreaux verts et rouges, et l'avoir endossé à l'envers, +je relevai mon pantalon jusqu'aux genoux, ôtai mes bottines et mis +des pantoufles de feutre. + +Ainsi camouflé, j'étais horrible, tellement horrible qu'en me +regardant dans la glace je me fis peur... oui, là, sérieusement. + +Le lecteur se demandera sans doute ce que signifiait cette mascarade... + +On va voir qu'elle avait un but... un but utile. + +Edith dormait toujours; j'entendais à travers le rideau du cabinet de +toilette sa respiration régulière et douce. + +J'éteignis alors l'électricité, revins dans la chambre, gagnai la +porte à pas de loup, et m'engageai dans l'escalier, mon étui de pipe à +la main. + +Arrivé sur le palier où se trouvait le salon de miss Mellis, je +m'arrêtai. Par la baie vitrée, j'aperçus la logeuse. Elle était assise +devant son bureau et je crus tout d'abord qu'elle lisait, mais l'ayant +observée plus attentivement, je remarquai que, de temps à autre, sa +tête s'inclinait brusquement, puis se relevait de même comme si elle +saluait quelqu'un. + +Miss Mellis dormait. + +J'ouvris la porte du salon et m'avançai vers la logeuse, le bras tendu, +comme prêt à faire feu sur elle... avec mon étui de pipe. + +Elle se réveilla en sursaut, m'aperçut, voulut crier, mais les mots +s'étranglèrent dans sa gorge; elle se dressa, battit l'air de ses +mains et tomba évanouie. + +Sans perdre une seconde, j'ouvris le tiroir de son bureau, y pris le +sac de toile dans lequel je l'avais vue serrer son argent, quelques +heures auparavant, puis d'un pas léger, je regagnai ma chambre. + +Edith ne s'était pas réveillée. + +Passant dans le cabinet de toilette, j'ouvris la fenêtre, lançai dans +le vide ma perruque et ma barbe de crin, me débarbouillai à grande eau, +puis quand j'eus fait disparaître les dernières traces de mon +horrible maquillage et remis un peu d'ordre dans ma tenue, j'ouvris +doucement le sac de miss Mellis et fis l'inventaire de ce qui s'y +trouvait... + +Il contenait quatre-vingts livres en bank-notes, dix couronnes et +vingt-cinq shillings... + +On voit que ma petite expédition n'avait pas été inutile. + +J'eus un moment l'idée de jeter par la fenêtre le sac de toile, mais +je jugeai plus prudent de le brûler dans la cheminée où flambait un +bon feu de houille. + +--Que faites-vous donc, Edgar, bredouilla Edith qui s'était à demi +réveillée, vous ne vous couchez donc pas? + +Elle n'entendit probablement point la réponse que je lui fis, car elle +se rendormit presque aussitôt. + +Je venais de passer mon pyjama et je m'apprêtais à boire un peu de +whisky, quand des cris affreux retentirent dans l'escalier... + +Cette fois, Edith se dressa d'un bond sur son lit. + +--Mon Dieu!... s'écria-t-elle... qu'y a-t-il donc?... Le feu est-il à +la maison? + +Courageusement, je m'étais précipité vers la porte. + +--Oh! Edgar! Edgar! où allez-vous? + +--Mais porter secours à la personne qui appelle... il me semble +reconnaître la voix de miss Mellis... Si elle est menacée, puis-je la +laisser assassiner? + +Et malgré les supplications de ma maîtresse, je me lançai dans +l'escalier. + +Je trouvai miss Mellis sur le palier du premier étage. Sa bonne Mary +se tenait à côté d'elle. Toutes deux tremblaient affreusement et +poussaient des cris perçants. + +Dès qu'elles m'aperçurent, elles se précipitèrent dans mes bras. + +Pour elles, j'étais le sauveur, et il fallait voir comme elles me +serraient. + +Ce fut miss Mellis qui recouvra la première l'usage de la parole: + +--Oh! monsieur! s'écria-t-elle... oh! monsieur! si vous saviez! c'est +affreux... je... je... + +Elle s'arrêta, suffoquant, puis reprit, en proie à une terreur folle: + +--Je suis sûre qu'il est encore ici... oui... j'en suis sûre... j'ai +entendu marcher dans la cuisine... + +Pour la rassurer, j'allai explorer l'office, la cuisine et une petite +lingerie qui donnait sur le palier, mais comme on doit s'y attendre, +je ne découvris point le malfaiteur... + +--Il faudrait prévenir la police, bégaya la maid... allez-y vous... +Monsieur. + +Une voix venant du rez-de-chaussée prononça ces mots: + +--La police est prévenue, rassurez-vous. + +Et un homme qui montait lentement l'escalier s'arrêta bientôt devant +nous. + + + + +XXII + +OU JE PRENDS UNE RAPIDE DÉCISION + + +C'était un gentleman de taille moyenne, solidement charpenté, vêtu +avec élégance. Son regard était si aigu que quelque chose persistait +encore de cette acuité, quand il ne vous regardait plus. Ses joues +glabres, très fermes, semblaient usées par le rasoir. Les maxillaires +en saillaient, plus robustes, agités vers les apophyses d'un petit tic +rapide et régulier. + +Je le reconnus immédiatement, car il avait une de ces figures que l'on +n'oublie jamais lorsqu'on les a vues une fois. J'avais fait sa +rencontre, le jour même, au poste de police et c'était lui qui avait +paru s'intéresser si vivement à moi. + +Il se présenta: + +--Allan Dickson, détective. + +A ce nom, je sentis mes jambes fléchir sous moi... et un petit frisson +me courut le long des reins... + +Ainsi, c'était donc lui, lui dont le nom était dans tous les +journaux... cet homme terrible à qui on devait la capture de tant de +malfaiteurs. Jamais, fort heureusement, nous ne nous étions trouvés +face à face... Jamais, malgré toute son habileté, il n'avait eu +l'honneur de m'appréhender. S'il avait pu se douter qu'il avait devant +lui le «cambrioleur masqué d'Euston Road», le «voyageur invisible de +Gravesend», le «faux clergyman de Winchester», le «vagabond de +Ramsgate», et aussi le «possesseur du Régent»! Dans un ordre différent, +mes titres valaient certes les siens; nous étions deux adversaires +dignes l'un de l'autre... + +Il s'agissait de jouer serré, car la moindre imprudence de ma part +pouvait me livrer à Allan Dickson. + +Miss Mellis un peu revenue de son émotion avait fait entrer le +détective dans le salon et commençait à lui expliquer ce qui s'était +passé. + +Comme, par discrétion, j'avais voulu me retirer, Allan Dickson me +retint: + +--Non... non, restez, dit-il... vous habitez la maison... vous pourrez +peut-être me donner quelques précieuses indications. + +Le ton avec lequel il avait prononcé ces mots me troubla légèrement... +Se douterait-il? Mais non, cela était impossible... mon coup avait été +trop bien combiné! + +Une chose me tracassait toutefois. J'avais laissé les bank-notes de +miss Mellis dans ma chambre, mais les livres et les shillings se +trouvaient dans les deux poches de mon gilet et cliquetaient doucement +dès que je faisais le moindre geste. + +Je pris le parti de faire le moins de mouvements possible. + +--Voyons, articula Allan Dickson, vous dormiez, dites-vous, quand cet +homme est entré dans la pièce où nous sommes en ce moment? + +--Oui, monsieur, répondit miss Mellis... je dormais en effet... ici +les journées sont très dures et quand arrive le soir... + +--Vous avez cependant pu l'apercevoir? + +--Oh! oui, monsieur... Comme je vous vois en ce moment... et... +tenez... rien que d'y penser, je suis près de m'évanouir... + +--Rassurez-vous, voyons... vous savez bien que vous n'avez plus rien à +craindre maintenant... + +--Je le sais, monsieur... mais c'est, plus fort que moi... tant que je +vivrai, j'aurai toujours présente à l'esprit la figure de cet affreux +individu... + +--Voyons, donnez-moi un signalement... + +--Oh!... quelque chose d'horrible, de fantastique, de diabolique... Si +j'étais superstitieuse, je croirais que c'est Satan en personne qui +s'est introduit chez moi ce soir... + +--Ce n'est pas un signalement que vous me donnez là... précisez, je +vous prie. + +--Je précise... Il avait une affreuse figure rouge... et ses yeux +formaient comme deux trous noirs au milieu de son visage... Quant à +ses cheveux et à sa barbe, ils étaient noirs et frisés, mais +bizarres... on aurait dit des cheveux de nègre... + +--Et son costume? + +--Etrange aussi... un veston à carreaux... quelque chose comme un +habit d'arlequin... + +--Cet homme vous a-t-il parlé? + +--Non, monsieur... il m'a seulement regardée avec des yeux terribles +qui brillaient comme ceux d'un chat enragé. + +--Y a-t-il une double issue dans cette maison? + +--Non, monsieur... il n'y en a qu'une... + +--Alors, le malfaiteur est ici... car je suis en faction depuis huit +heures, dans la rue, et n'ai vu sortir personne... + +--Cependant, fit miss Mellis, cet homme a bien dû entrer par la porte? + +--Avant huit heures, alors... Et encore, non, car l'agent que j'avais +posté devant votre maison n'a vu qu'une vieille dame et une bonne +pénétrer ici. + +--La vieille dame est ma locataire du second... quant à la bonne, +c'est la mienne... la voici. + +--Donc, pas d'homme... Votre agresseur se trouvait par conséquent dans +la maison depuis longtemps... + +J'admirais, malgré moi, l'imperturbable logique du détective et je +commençais à être sérieusement inquiet... + +Parfois il me regardait, comme pour me demander mon avis et je hochais +affirmativement la tête, d'un petit air entendu. + +--Où se trouvait le sac que l'on vous a dérobé? continua Dickson. + +--Ici, répondit Miss Mellis en désignant l'un des tiroirs de son petit +bureau d'acajou. + +--Quelqu'un savait-il que vous le placiez là d'ordinaire? + +--Mes locataires pouvaient le savoir... + +Allan Dickson se tourna vers moi, mais je ne bronchai pas. + +J'étais décidément mal à l'aise... + +Il demanda tout à coup: + +--Combien avez-vous de locataires? + +--Cinq, monsieur... la vieille dame que vous avez aperçue, un officier +qui est en ce moment aux environs de Londres, un rentier paralysé qui +ne sort jamais de chez lui... puis monsieur Pipe ici présent et... sa +femme... miss Edith... + +Allan Dickson demeura un instant pensif, puis braquant sur moi ses +yeux gris qui avaient l'éclat de l'acier: + +--Que pensez-vous de cela, monsieur Pipe? + +--Puisque vous voulez bien me demander mon avis, répondis-je, je crois, +comme vous, que le malfaiteur devait être caché dans la maison... Il +m'a d'ailleurs semblé, pendant que je dînais dans ma chambre, entendre +quelqu'un descendre l'escalier... + +--Ah! voyez-vous... fit le détective... En tout cas, l'homme est +encore ici... + +--Si c'était... le rentier paralysé? dis-je à l'oreille d'Allan +Dickson... On a souvent vu des gens qui simulent des infirmités, afin +de mieux dérouter la police... + +--Peut-être, mais... pour l'instant, je ne vois rien à tenter... +demain, au jour, j'aviserai et je crois, monsieur Pipe que vous +pourrez m'être très utile... En attendant, voulez-vous m'accorder +quelques minutes d'entretien... en particulier? + +--Avec plaisir... où cela? + +--Chez vous, si vous n'y voyez pas d'inconvénient. + +--Mais comment donc! Permettez cependant que je monte prévenir ma +femme... elle est couchée... je crois, et vous comprenez... + +--Oui... oui, c'est tout naturel. + +Je montai quatre à quatre les escaliers, en proie à une agitation que +le lecteur devinera sans peine. Je me voyais perdu... + +Les réticences de Dickson, ses sous-entendus et aussi cette entrevue +qu'il voulait absolument avoir avec moi, tout cela n'était pas +naturel. Le drôle me soupçonnait et il espérait, en venant chez moi, +trouver la preuve ou tout au moins l'indice qu'il cherchait. A cette +minute, j'étais décidé à tout, même à sauter du troisième étage dans +la rue. + +--Qu'avez-vous donc, Edgar? demanda Edith en me voyant si troublé. + +--Rien... rien... ah! j'ai eu bien tort de courir au secours de cette +vieille folle de miss Mellis... un détective l'a interrogée--vous +savez ce gentleman que nous avons rencontré au poste--et il va monter +ici pour causer un peu avec moi... Tirez les rideaux du lit, Edith... +il ne serait pas convenable que cet homme vous vît au lit. + +Et tout en parlant, j'enfilais à la hâte mes bottines, ces précieuses +bottines dont l'un des talons contenait une fortune. J'étais, on le +sait, en pyjama mais j'avais conservé en dessous ma chemise de jour et +mon gilet dans les poches duquel j'entendais sonner les pièces d'or de +miss Mellis. Quant au portefeuille contenant les bank-notes, j'avais +eu soin, avant de descendre, de le glisser sous le lit. Je le ramassai +vivement sans attirer l'attention d'Edith et l'introduisis entre mon +gilet de flanelle et ma peau. J'étais prêt aussi à endosser mon +pardessus, quand Allan Dickson entra sans frapper, et cette +incorrection me prouva qu'il ne me considérait déjà plus comme un +simple témoin, mais comme un inculpé envers qui toute politesse est +superflue. + +--Monsieur Pipe, dit-il en entrant, nous avons à causer sérieusement. + +Et aussitôt, il s'assit dans l'unique fauteuil qui garnissait notre +chambre. + +--Oui, reprit-il, il faut que nous tirions au clair cette +affaire-là... et vous allez m'y aider, j'en suis sûr. Voyons... vous +avez une autre pièce que celle-ci?... + +--Oh! un simple cabinet de toilette. + +--Il donne sur la rue? + +--Oui... sur la rue... + +--Bien... Vous habitez ici avec Mme Pipe? + +--Oui... + +--Personne n'est venu vous rendre visite ce soir? + +--Personne... + +--Ah!... Voilà qui est curieux... Figurez-vous, monsieur Pipe, que +j'ai, de la rue, aperçu à l'une de vos fenêtres, un homme qui allait +et venait... + +--C'était moi, assurément... + +--Alors, c'est vous qui avez ouvert tout à coup la fenêtre et lancé +ceci dans la rue? + +Et Allan Dickson, tirant de sa poche la poignée de crin qui avait +servi à mon camouflage, me la présenta en disant: + +--Quelle idée vous avez eue, cher monsieur, d'arracher le crin de ce +fauteuil... Tenez, on voit très bien, ici, l'ouverture que vous avez +pratiquée dans l'étoffe... + +J'étais perdu, je le sentais bien, mais j'essayais quand même de +conserver mon calme. + +Allan Dickson fixait sur moi son oeil d'acier, cet oeil terrible, aigu +et térébrant comme une mèche de scalpel, cet oeil qui avait déjà percé +tant de consciences et extirpé des aveux à tant de malfaiteurs... + +--Vous avez eu tort, ajouta-t-il en riant, d'abîmer ainsi ce +fauteuil... votre logeuse vous fera certainement payer cette +dégradation... + +Je ne trouvais rien à répondre et Allan Dickson jouissait de ma +confusion... Il me tenait et jouait avec moi comme un chat avec une +souris. + +Je crus devoir payer d'audace: + +--Pardon, monsieur, fis-je d'un ton sec, est-ce un interrogatoire que +vous avez l'intention de me faire subir? + +--Peut-être, répondit le détective... Mon devoir est de me +renseigner... et vous seul pouvez me donner les éclaircissements dont +j'ai besoin. Vous êtes un habile homme, monsieur Pipe, malheureusement +pour vous, les imprudences auxquelles vous vous êtes livré pourraient +très bien vous attirer des ennuis... et, croyez-le, c'est dans votre +intérêt que je vous pose toutes ces questions afin que vous soyez +préparé à vous défendre dans le cas où la justice vous demanderait des +comptes... + +--Et pourquoi me demanderait-elle des comptes?... N'a-t-on pas le +droit d'arracher, si cela vous plaît, une poignée de crin à un +fauteuil? + +--Evidemment, mais on a aussi le droit de vous demander quel usage +vous vouliez faire de ce crin? Etait-ce pour vous fabriquer une +perruque ou une fausse barbe? + +Un rire nerveux s'empara de moi et je balbutiai, en regardant fixement +le détective: + +--Ah! ah! ah!... une perruque!... une fausse barbe!... et pourquoi?... +oui, pourquoi, je vous le demande? + +Allan Dickson avait maintenant une mine sévère: + +--Allons, dit-il, n'essayez pas de plaisanter, monsieur Pipe... +Défendez-vous, au contraire, cela vaudra mieux... ou sinon... + +--Sinon? + +--Je me verrai obligé de vous arrêter. + +--M'arrêter... moi! vous voulez rire, monsieur... on n'arrête que les +malfaiteurs... M'arrêter, parce que j'ai arraché une poignée de crin à +un fauteuil... ah! ah! ah!... je crois que vous cherchez à m'intimider. + +--Ecoutez, reprit le détective... + +--Je vous écoute. + +--Avez-vous quelquefois, de la rue, observé la maison où nous sommes, +en ce moment? + +--Ma foi, j'avoue que... + +--Eh bien, si, un soir, vous vous étiez posté sur le trottoir d'en +face, vous auriez pu vous convaincre que, malgré les rideaux qui +garnissent vos fenêtres, on voit tout ce qui se passe ici... Votre +cabinet de toilette, surtout, est très lumineux... + +Je compris qu'Allan Dickson m'avait aperçu au moment où je procédais à +la petite opération que l'on sait..., je compris qu'il me tenait... +que le fil conducteur qu'il avait dans la main allait bientôt se +changer en lasso et que je serais bel et bien à la merci de cet homme. + +--Défendez-vous, mais défendez-vous donc, me cria Edith, à travers les +rideaux du lit, vous ne voyez donc pas que l'on cherche à vous +compromettre... + +Je ne le voyais que trop, mais tout ce dont j'aurais pu arguer pour ma +défense n'eût servi absolument à rien. + +En ce moment, je songeais à autre chose... + +Allan Dickson qui lisait sans doute dans ma pensée, s'était levé +brusquement. Je le vis mettre la main à sa poche, pour y prendre sans +doute son revolver, mais avant qu'il eût achevé ce geste, je m'étais +précipité vers la porte dont la clef était demeurée à l'extérieur, et +l'avais vivement refermée à double tour. + +Avant que le détective eût pu faire sauter la serrure, j'étais déjà +dans la rue. + +Soudain, une silhouette se dressa devant moi, puis une autre, un +policeman émergea de l'ombre... une affreuse voix hurla à deux ou +trois reprises: «Arrêtez-le!... arrêtez-le!» Une balle siffla à mon +oreille, mais j'échappai aux mains tendues qui essayaient de me saisir, +je glissai entre les gens qui s'efforçaient de me barrer le chemin, +et bientôt je m'enfonçais dans une rue obscure, puis dans une autre et +réussissais à faire perdre ma trace à ceux qui me poursuivaient. + +Je suis sûr qu'il ne s'était pas écoulé deux minutes entre le moment +où j'avais si brusquement lâché Allan Dickson et celui où je me +retrouvai, seul, essoufflé, flageolant sur mes jambes devant un grand +bâtiment au fronton duquel je pouvais lire, à la lueur d'un réverbère +clignotant dans la nuit: + + _Robinson brothers and Co_ + +Je n'étais pas encore sauvé. Mes ennemis étaient sans doute parvenus à +retrouver ma piste, car j'entendis bientôt, au bout de la rue, un +bruit de pas précipités. J'étais à ce moment en pleine lumière et si +je me mettais à fuir, on m'apercevrait certainement. + +Ma décision fut vite prise. Je longeai le mur du bâtiment contre +lequel je m'adossais et apercevant une petite porte couronnée d'une +imposte que l'on avait laissée ouverte, je me hissai jusqu'à cette +baie, à la force du poignet, et me glissai dans l'intérieur de la +maison. + + + + +XXIII + +LA MAISON DU BON DIEU + + +J'étais maintenant dans un couloir encombré à droite et à gauche, de +caisses et de ballots symétriquement rangés et sur lesquels on avait +étalé une grande bâche de toile cirée. + +Je demeurai un instant immobile, craignant que mes bottines en +touchant un peu trop brutalement le sol n'eussent éveillé dans ce +couloir des échos inquiétants, mais rien ne bougea autour de moi. + +Ceux qui me cherchaient ne tardèrent pas à passer devant la maison, et +j'entendis ces mots prononcés par une grosse voix enrouée: «Il a dû +filer par Wardour Street». + +A n'en pas douter, c'était la voix de Bill Sharper... Ainsi, je +n'avais pas seulement à mes trousses le détective Allan Dickson... +J'étais aussi poursuivi par les acolytes de Manzana. Si je parvenais à +échapper à tant d'ennemis, j'aurais vraiment de la veine! + +Pendant près d'un quart d'heure, je demeurai blotti contre les +marchandises qui s'entassaient dans le couloir, puis, certain que l'on +avait perdu ma trace, je commençai à envisager avec plus de calme la +situation. + +Deux solutions s'offraient à moi: ou repasser par l'imposte et revenir +dans la rue, ou demeurer jusqu'au jour dans le magasin qui me servait +momentanément de refuge. Je le connaissais bien ce magasin, pour y +être venu souvent, lorsque j'avais besoin de quelque objet de +toilette. Je savais où étaient situés tous les rayons auxquels je +m'étais, maintes fois, approvisionné, sans bourse délier, bien entendu. + +Après m'être orienté un instant, je finis par m'y reconnaître... +J'étais dans la partie affectée à la quincaillerie. En montant un +étage, j'arriverais à l'ameublement et au deuxième, je trouverais le +rayon de confections pour hommes. Je venais de m'apercevoir que +j'étais en pyjama et que je ne pourrais m'exhiber en cette tenue dans +les rues de Londres... Mon signalement avait dû déjà être donné à tous +les postes de police et il convenait que je fisse choix d'un complet +plus décent. + +Tout en gravissant à pas de loup un large escalier recouvert d'un +tapis rouge, je me félicitais d'être justement tombé dans une maison +où je pourrais réparer, à peu de frais, le désordre de ma toilette. Il +y a vraiment des hasards providentiels et j'étais encore une fois +servi par la chance. J'étais déjà arrivé au premier étage, quand +j'entendis soudain un bruit de voix. Je me jetai à plat ventre le long +d'un meuble et demeurai immobile. Deux veilleurs de nuit passèrent +près de moi. Ils tenaient chacun une petite lampe électrique qui +mettait sur le parquet un long cône lumineux. Quand ils eurent disparu, +je continuai mon ascension et arrivai enfin au rayon de confections +pour hommes... Là, s'ouvraient, à droite et à gauche, de petits +couloirs où j'apercevais à la lueur d'une ampoule électrique en verre +dépoli des rangées d'habits suspendus à une longue tringle. Çà et là, +un mannequin sinistre dans son immobilité se dressait à l'extrémité +d'une travée, pareil à un malfaiteur méditant un mauvais coup. Je +faillis en renverser un qui gémit lamentablement sur son socle. En le +remettant d'aplomb, je constatai qu'il avait absolument la même taille +et la même carrure que moi. Je le pris à bras-le-corps, l'étendis +doucement sur le parquet et commençai de le déshabiller, mais chaque +fois que je le remuais un peu fort, il faisait entendre un petit +grincement qui ressemblait à une plainte... Je lui enlevai sans +difficulté sa jaquette et son gilet, mais je mis au moins un quart +d'heure à lui retirer son pantalon. + +Par bonheur, le rayon était très mal gardé ce soir-là, de sorte que je +ne fus point dérangé pendant cette opération. Lorsque j'eus +complètement déshabillé le mannequin, je le repoussai sans bruit sous +un comptoir et revêtis les habits que je lui avais volés. Ils +m'allaient dans la perfection. Je glissai dans une des poches de ma +jaquette le portefeuille qui contenait les bank-notes de miss Mellis +et que j'avais eu, comme on sait, la précaution de dissimuler entre ma +chemise et ma peau, fis passer de mon ancien gilet dans le neuf les +livres et les shillings que j'avais répartis dans les deux goussets de +côté, puis je me mis en quête d'un pardessus. + +Ici, je me le rappelle, se place un incident qui faillit m'être fatal. +Un gardien que je n'avais pas entendu venir, se montra tout à coup. Il +arrivait droit vers moi et il m'était impossible de l'éviter. Fort +heureusement, je ne perdis pas mon sang-froid. Je demeurai immobile, +les bras raides, les deux talons réunis, la tête légèrement inclinée à +droite et le veilleur me prenant pour un mannequin, passa près de moi +sans s'arrêter. L'alerte avait été vive et j'eus quelques secondes de +terrible émotion. Je redoublai de prudence et atteignis enfin le rayon +des pardessus. J'en avais déjà essayé plusieurs, quand je tombai sur +une magnifique pelisse qui m'allait comme un gant. Je pensai qu'une +fourrure me serait plus utile qu'un overcoat de drap, aussi gardai-je +la pelisse sans hésiter. Autant que j'en pouvais juger, elle devait +être doublée de loutre et l'étoffe qui la recouvrait était soyeuse et +douce au toucher. Il ne me manquait plus qu'un chapeau, mais je mis +bien une demi-heure à trouver le rayon de chapellerie. Je le découvris +enfin et arrêtai mon choix sur un chapeau mou. J'étais maintenant +équipé de pied en cap, il ne me restait plus qu'à attendre l'ouverture +du magasin pour me glisser dehors. J'ignorais quelle heure il était, +car j'avais laissé ma montre chez moi... Cet oubli était heureusement +réparable. Au rayon de la bijouterie, je choisis un superbe +chronomètre en or avec une chaîne de même métal et passai à mes doigts +quatre ou cinq bagues qui me parurent d'un bon poids. Pendant que j'y +étais, je fis aussi ample provision de bijoux de femme... Je ne savais +pas, à ce moment, si je reverrais jamais Edith, mais si ce bonheur +m'était refusé, je ferais facilement accepter à une remplaçante cette +orfèvrerie de luxe. + +Mes «emplettes» terminées, je me blottis sous un comptoir et attendis +le jour. + +Quelques veilleurs de nuit se montrèrent bientôt et je les entendis, +pendant près de vingt minutes, ouvrir et refermer les «boîtes de +ronde». + +Dix minutes plus tôt, je me serais sans doute fait prendre, mais +j'avais eu la chance de pénétrer dans le magasin au moment où les +hommes de garde venaient justement de finir leur tournée. + +Je n'avais plus qu'une inquiétude. Parviendrais-je sans être remarqué +à sortir de la maison Robinson and Co? + +A l'heure de l'ouverture des magasins, les employés se précipiteraient +en foule dans les différents rayons... Comment les éviter? + +Je songeai à descendre dans les sous-sols, mais à la réflexion, je +compris que cela ne m'avancerait à rien. On me découvrirait aussi bien +en bas qu'en haut. Le plus simple était de me dissimuler sous un +comptoir, le plus près possible de la porte, et c'est ce que je fis. + +Dieu que cette nuit me parut longue! + +Enfin le jour parut, un jour terne et triste d'hiver. Le magasin fut +éclairé d'une lueur grise et froide qui filtrait à travers les stores, +puis, dans la rue, les voitures des laitiers commencèrent à rouler... + +Bientôt, des garçons se mirent en devoir d'enlever les housses qui +recouvraient les vitrines et les comptoirs, pendant que d'autres +roulaient de petits chariots qui faisaient un vacarme de tous les +diables... Là-bas, dans la lumière plus vive d'un hall vitré, je +distinguais un homme galonné qui donnait des ordres d'une voix +tonitruante. + +Soudain, j'entendis remuer à quelques pas de moi et j'aperçus un jeune +homme qui me regardait avec de gros yeux ronds. Il était accroupi sous +le même comptoir que moi et je ne l'avais pas remarqué tout d'abord +car le coin où il se trouvait était très sombre... + +Il parut d'abord effrayé, puis voyant que j'étais aussi étonné que lui, +il se rapprocha doucement et me dit à voix basse: + +--Vous attendez l'ouverture? + +--Oui. + +--Encore dix minutes... C'est la première fois que vous venez +«travailler» ici? + +--Oui... + +--Alors, je vais vous donner un conseil... Ne vous pressez pas de +sortir... Ici, nous sommes en sûreté... nous sommes sous le comptoir +des emballages et il est bien rare que l'on commence les paquets avant +neuf heures... Quand vous entendrez sonner la cloche, vous n'aurez +qu'à me suivre, mais par exemple, il faudra enlever votre chapeau et +le tenir à la main. + +--Et pourquoi cela? demandai-je, un peu méfiant. + +--Parce que, de la sorte, on vous prendra pour un employé... +D'ailleurs, fiez-vous à moi, voilà quinze jours que je viens ici... +j'ai l'habitude de la maison... + +J'admirai le sang-froid de ce jeune homme. + +Je l'avais d'abord pris pour un détective, mais son superbe complet, +ses bottines neuves, son chapeau neuf et le joli pardessus qu'il +tenait roulé sous son bras prouvaient suffisamment qu'il venait comme +moi, de se vêtir, sans bourse délier, aux rayons si bien assortis de +la maison Robinson and Co. Il avait, ma foi, une figure des plus +sympathiques. + +--Vous comprenez, me dit-il sur un ton de confidence, ils gagnent +assez d'argent dans cette boîte-là, ils peuvent bien, de temps en +temps, nous offrir quelques vêtements... + +Ce débutant avait, comme on le voit, de bons principes. J'en eusse +certainement fait un habile «opérateur» si j'avais pu m'occuper de lui, +mais d'autres préoccupations m'assiégeaient... j'avais trop +d'affaires sur les bras. Tout ce que je souhaitais pour l'instant, +c'était de sortir du magasin et de m'éloigner de Londres le plus vite +possible. Je n'avais pas encore de plan bien arrêté, mais je mettrais +tout en oeuvre pour échapper à Allan Dickson. + +Celui-là seul était à craindre, car avec lui, il était impossible de +ruser, tandis qu'avec Manzana et Bill Sharper, je pouvais encore m'en +tirer. + +--Attention! me dit soudain mon «confrère»... on ouvre les portes. + +Il y eut un roulement prolongé, puis un bruit de pas rapides, qui +s'accentua, devint formidable. + +Une cloche se mit à tinter. + +Et, peu à peu, le silence se fit, troublé seulement de temps à autre +par un ordre lancé à haute voix, un chiffre annoncé à la caisse. + +--C'est le moment, me dit le jeune homme... ôtez donc votre chapeau. + +Nous sortîmes tous deux de dessous notre comptoir. + +--Tiens, s'écria un employé qui nous avait aperçus, d'où viennent-ils +ceux-là... Vite! Vite! Mac Ferson, appelez un policeman! + +Mais, avant que le nommé Mac Ferson, un gros lourdaud d'inspecteur qui +était en train de rajuster sa cravate blanche devant une glace, eût eu +le temps de se retourner, mon compagnon et moi étions déjà sur le +trottoir. + +Un taxi passait, je le hélai et laissant là le jeune homme qui +semblait fort désireux de faire plus ample connaissance avec moi, je +disparus en moins de dix secondes, roulant à toute allure vers un +quartier plus sûr. + +J'avais jeté une adresse quelconque au chauffeur, mais quand nous +eûmes atteint Trafalgar Square, je lui dis: + +--East Finchley, faites vite... bon pourboire! + +East Finchley se trouve dans la banlieue de Londres, au-dessus de +Middlesex, c'est-à-dire fort loin de l'hôtel de miss Mellis et des +magasins Robinson. + +Je voulais, comme on dit, me donner de l'air, et j'en avais besoin, +après les terribles émotions que je venais d'avoir. + +Maintenant, j'étais libre... il s'agissait de ne plus retomber sous la +coupe d'Allan Dickson. + +J'avais de l'argent en poche, j'étais vêtu de neuf, je pouvais donc +envisager l'avenir avec quelque confiance... A moins de jouer tout à +fait de malheur, je devais réussir à quitter l'Angleterre qui, +décidément, devenait trop dangereuse. J'étais forcé de renoncer à +Edith, mais pouvais-je faire passer l'amour avant ma sécurité +personnelle? + + + + +XXIV + +UN MAUVAIS RÊVE + + +Le taxi venait de quitter Marylebone Road et s'engageait dans Albany +street, quand je crus remarquer qu'une auto rouge nous suivait. +C'était peut-être une idée, mais, pour en avoir le coeur net, je +commandai à mon chauffeur de tourner brusquement à droite, ce qu'il +fit à la première rue qui se présenta. + +L'auto rouge tourna également et je ne tardai pas à la revoir, à cent +mètres environ derrière moi. + +--Activez... activez!... dis-je au chauffeur... il y a deux livres +pour vous si vous semez la voiture qui nous suit. + +L'homme mit toute l'avance à l'allumage, mais je voyais bien que +l'auto rouge gagnait sur nous. + +Il y avait dans mon taxi, dissimulées dans un petit coffre, trois +bouteilles que le cabman avait mises en réserve. Je les pris les unes +après les autres et les lançai par la portière de façon qu'elles +tombassent presque au milieu de la rue. Elles se brisèrent avec fracas, +semant sur le sol de gros éclats de verre... + +L'un d'eux fut fatal à l'auto rouge. + +Bientôt, je la vis qui ralentissait, puis s'arrêtait. + +--Ça y est! s'écria mon chauffeur... ça y est!... Ils ont crevé! + +--Marchez... marchez toujours! + +J'avais décidément plaqué ceux qui me suivaient, car, le doute n'était +pas possible, on s'était mis à ma poursuite. + +Probablement qu'un détective m'avait pris en filature à la sortie des +magasins Robinson, et cela, sur les indications de l'inspecteur à +cravate blanche qui avait tenu à faire montre de zèle. En tout cas, le +détective en était pour ses frais. Ce gentleman ne ferait jamais ma +connaissance. + +Arrivé à East Finchley, je réglai mon chauffeur et lui donnai un royal +pourboire. Quand il eut disparu, je me dirigeai rapidement vers la +gare du métro, pris le train pour une destination quelconque, roulai +pendant trois quarts d'heure, changeai de ligne deux ou trois fois, +puis, finalement, m'arrêtai à Kensington. + +Là, j'entrai dans un grill-room, ingurgitai un beefsteak arrosé d'une +pinte d'ale, puis je me mis en quête d'un hôtel. + +Elégant comme je l'étais, depuis ma visite aux magasins Robinson, je +ne pouvais loger dans un bouge, aussi fus-je obligé de prendre une +chambre au Victoria Palace. + +Allan Dickson et Bill Sharper n'auraient certes pas l'idée de venir me +chercher là! + +Je n'y séjournerais pas longtemps d'ailleurs, car mon intention était +de quitter Londres le plus tôt possible. + +J'avais pensé tout d'abord à me rendre en Hollande, mais pouvais-je +risquer ce voyage, maintenant que Manzana, Bill Sharper, Allan Dickson +et Edith allaient être ligués contre moi. Ma maîtresse, en apprenant +quel genre d'individu j'étais, n'hésiterait point, pour s'innocenter +et prouver qu'elle ignorait mes louches trafics, à raconter l'histoire +de l'oncle Chaff. Manzana, de son côté, parlerait du lapidaire +d'Amsterdam, et Allan Dickson, qui n'était pas un imbécile, +comprendrait sans peine pourquoi je tenais tant à passer en Hollande. + +Ah! je n'étais pas encore près de le vendre, mon diamant! + +Ereinté, fourbu, n'en pouvant plus, je me couchai, après avoir vérifié +la petite cachette où reposait le Régent. Comme une vis du talon de ma +bottine s'était un peu desserrée, je la fixai avec la pointe de mon +canif. + +Un quart d'heure après, je dormais comme un bienheureux. + +Quand je me réveillai, il faisait grand jour. Un rayon de soleil, +semblable à une longue flèche d'or, se jouait sur mon lit... et ce +rayon de soleil si rare à Londres, surtout en hiver, me parut +d'heureux augure. Il symbolisait pour moi l'espérance et la réussite, +il semblait me dire: «Ta vie jusqu'alors si triste va enfin s'éclairer +pour toujours». + +Je me levai, procédai avec soin à ma toilette, puis sonnai pour me +faire monter à déjeuner. + +Le garçon qui répondit à mon appel avait l'air tout drôle... Il me +regardait comme si j'eusse été une bête curieuse. + +--Eh bien, lui dis-je... avez-vous entendu? + +Il ne répondit pas. + +Quelques instants après, il revenait avec un plateau sur lequel il y +avait deux tasses et des toasts. + +Cette fois encore il me regarda de façon bizarre. + +--Vous croyez me reconnaître, sans doute? lui dis-je d'un ton sec. + +Il s'inclina et sortit. + +«C'est un fou», pensai-je... Et, sans plus me soucier de lui, je +m'attablai et me versai du thé. + +Tout en croquant mes rôties, je regardais ma jaquette et ma pelisse +que j'avais étalées sur le dossier d'un fauteuil. J'avais eu +décidément la main heureuse en choisissant ces habits. Le complet +était d'une couleur discrète, agréable à l'oeil. Quant à la pelisse, +c'était une vraie pelisse de millionnaire. Au lieu d'être doublée en +loutre d'Hudson (c'est-à-dire en rat d'Amérique), elle l'était en +vraie loutre et devait valoir au moins dans les cinq à six mille +francs. Il ne me manquait plus qu'un peu de linge, et j'eus un moment +l'idée d'aller visiter, durant la nuit, quelques-uns des rayons de la +maison Robinson, mais je renonçai à ce projet. Puisque j'avais de +l'argent en poche, à quoi bon risquer une expédition semblable qui +pouvait très mal finir? Maintenant que j'étais délivré de mes ennemis, +il s'agissait de manoeuvrer avec prudence jusqu'à ce que j'eusse mis +entre eux et moi plusieurs centaines de kilomètres. + +J'en étais là de mes réflexions, quand il me sembla entendre dans la +chambre voisine de la mienne un bruit étouffé. Je prêtai l'oreille et +perçus une sorte de bredouillement confus; par instants, une porte +s'ouvrait sur le palier; des gens allaient et venaient dans le couloir, +d'un pas rapide et feutré. Je pensai tout d'abord qu'il y avait un +malade dans l'hôtel, mais bientôt des rires étouffés se firent +entendre. + +Une porte condamnée se trouvait à gauche de la table devant laquelle +j'étais assis, et je crus remarquer que, de temps à autre, une ombre +venait intercepter le petit filet de lumière qui passait par la +serrure. + +J'étais très inquiet. Quand on a, comme moi, la conscience un peu +chargée, on se tient continuellement sur ses gardes. + +J'allais sonner pour demander ma note, quand on frappa à la porte. + +C'était le garçon. + +--Monsieur, me dit-il avec une politesse que l'on sentait de commande, +il y a quelqu'un qui voudrait vous parler. + +--A moi? + +--Oui, monsieur. + +--Je n'attends personne... il y a certainement une erreur... que +celui qui veut me voir fasse passer sa carte. + +--La voici, monsieur, le visiteur m'a justement prié de vous la +remettre. + +Et en disant ces mots, il me tendait un petit carré de bristol que je +pris d'un geste brusque et sur lequel je lus avec effarement: _Allan +Dickson, détective_. + +Ce fut, on peut le dire, un terrible coup de foudre que je supportai +assez vaillamment. + +Je passai ma jaquette, rectifiai le noeud de ma cravate, puis dis au +garçon qui attendait toujours, balançant son plateau, d'un air stupide: + +--Faites entrer ce gentleman! + +Allan Dickson parut. Il était d'une élégance impeccable et j'admirai +la belle assurance avec laquelle il pénétrait dans ma chambre. Au lieu +de se jeter sur moi, et de me passer les «handcuffs» il s'assit +tranquillement dans l'unique fauteuil qui garnissait la pièce, croisa +sans façon ses jambes, et me dit, en enroulant autour de son index, +d'un petit tournoiement rapide, le cordon de son monocle: + +--Monsieur Edgar Pipe, vous êtes un habile homme... tous mes +compliments!... C'est la première fois, je l'avoue, qu'un «client» me +brûle ainsi la politesse... + +Ce détective était vraiment un homme bien élevé... D'autres eussent +dit «malfaiteur», mais lui, par un euphémisme charmant dont je lui sus +gré, me qualifiait indulgemment de «client»... + +J'eus une légère inclination de tête et répondis, d'un ton dégagé: + +--Je crois, mon cher maître, qu'il y a entre nous un petit +malentendu... et si vous le permettez... je vais, en deux mots... + +--Inutile... cher monsieur... ce serait du temps perdu... Vous vous +expliquerez devant le constable..., lui seul a qualité pour vous +entendre... moi, je dois simplement me borner à vous conduire à Bow +Street. + +Il n'y avait qu'à se soumettre et c'est ce que je fis... J'eus bien, +un moment, l'idée de sauter dans la rue par la fenêtre qui était +grande ouverte, mais ma chambre se trouvait au quatrième étage et je +n'eus pas le courage de tenter un pareil saut. + +Je pris donc mon chapeau et ma pelisse et m'avançai vers la porte... + +Allan Dickson s'était levé d'un bond et m'avait empoigné par la manche. + +--Oh! ne craignez rien, dis-je en souriant, je n'ai nullement +l'intention de vous fausser compagnie... Mon unique désir est de +comparaître le plus tôt possible devant la justice, afin de me laver +de l'accusation qui pèse sur moi... Vous voyez que je suis un «client» +raisonnable... Cependant, en raison de la docilité même dont je fais +preuve, j'ose espérer que vous aurez pour moi quelque indulgence et ne +refuserez pas de répondre à une question qui me brûle les lèvres... +Comment avez-vous pu me découvrir ici?... + +--Oh!... c'est bien simple, Monsieur Pipe, répondit Allan Dickson... +J'avais, je l'avoue, tout à fait perdu votre piste et je n'espérais +même plus vous retrouver, quand j'ai reçu, à mon bureau, un coup de +téléphone... C'est vous-même qui me demandiez, paraît-il... alors, je +suis venu. + +--Vous voulez rire, je suppose? + +--Non... pas du tout... c'est l'exacte vérité... vous m'avez appelé, +sans vous en douter, peut-être. Alors, une personne obligeante qui +vous a entendu a bien voulu me prévenir... Ah! monsieur Pipe, il est +parfois dangereux de rêver et surtout de parler en rêvant... On laisse +ainsi échapper certaines confidences qui vous trahissent, car il y a +toujours, derrière les murs, des oreilles indiscrètes... surtout dans +les hôtels... Vous comprenez, maintenant? + +Hélas! oui... Je ne comprenais que trop! Je m'étais dénoncé moi-même... + +Décidément, la fatalité me poursuivait. + +J'avais cru, un instant, pouvoir remonter le courant; mais tous mes +efforts avaient été vains et j'étais, à l'heure présente, entraîné +vers l'abîme!!... + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +I + +OU JE QUITTE LE MONDE POUR ME RETIRER A READING + + +Je juge inutile de rappeler ici les diverses péripéties de mon procès. +Il a fait d'ailleurs assez de bruit. + +Je fus condamné pour cambriolage à main armée, bien que le solicitor +désigné d'office pour me défendre eût essayé de prouver que l'arme +dont je m'étais servi n'était qu'un vulgaire étui de pipe, mais la +déposition de miss Mellis fut accablante. Cette respectable personne +soutint, avec un acharnement féroce, qu'elle avait parfaitement vu le +canon d'un revolver de gros calibre braqué sur elle, et le tribunal la +crut. Malgré l'éloquence un peu théâtrale de mon solicitor je me vis +donc octroyer cinq ans de «hard labour»! Par bonheur pour moi, il +n'avait pas été question de l'affaire Robinson... + +A la fin de l'audience, on me conduisit au «Justice box» et, le +lendemain, après une foule de formalités odieuses et ridicules, +j'étais transféré à la geôle de Reading. + +Nombre de touristes français connaissent Reading, cette charmante +localité des environs de Londres, située entre Maidenhead et +Basingstoke, dans un site agréable, presque au bord de la Tamise. + +C'est là que l'été, les «clerks» et les «shopkeepers» de Londres vont +se remettre des fatigues de la semaine, avec leurs petites amies ou +leurs épouses. Au temps de ma prime jeunesse, j'étais souvent venu à +Reading avec mes parents, mais, à cette époque, le paysage n'était pas +encore gâté par la silhouette imposante et hostile d'un pénitencier. +La campagne s'étendait verdoyante, coupée, çà et là, de larges allées +de sable, que bordaient de riants cottages. Il paraît que c'est lord +Strange, un philanthrope de la nouvelle école, qui a eu l'idée de +faire édifier une prison à Reading, parce que l'air y est très pur, et +que l'on doit prendre soin de la santé des criminels. Cette fausse +humanité n'est-elle pas révoltante? Quelle influence peut avoir sur la +santé des détenus un air salubre qu'ils ne respirent jamais, +puisqu'ils sont continuellement confinés dans une cellule où le jour +ne pénètre que par un étroit vasistas ouvrant la plupart du temps sur +les cuisines, la buanderie ou l'usine servant à produire la lumière +électrique? + +Toutefois, il est juste de reconnaître que les cellules de ce «home +forcé» sont des mieux aménagées. + +Outre l'éclairage électrique, elles comportent une table, une chaise +en bambou et une crédence où voisinent, avec des commentaires de la +Bible, quelques livres de voyage et d'histoire. + +Le lit très simple, monté sur un sommier métallique, a cet aspect +d'élégance sobre que donnent l'extrême propreté et le luisant du +cuivre soigneusement entretenu. + +C'est, en réalité, un asile confortable et je comprends très bien +maintenant que de pauvres diables préfèrent cette hospitalité à l'abri +précaire des garnis borgnes ou des logis de rencontre. Cependant, ce +luxe «pénitentiaire» a quelque chose d'ironique. Il semble dire aux +malheureux qui viennent échouer dans la geôle de Reading: «Voyez comme +on est bien ici...» Mais une trappe aux ferrures énormes, qui se +dessine sur le parquet, ne tarde pas à refroidir l'enthousiasme des +détenus et à leur rappeler les anciens supplices imaginés par les +bourreaux de la Tour de Londres... + +Cette trappe, par les rainures de laquelle monte une affreuse odeur de +catacombes, c'est la trappe du «Tread Mill», et l'on verra bientôt ce +que signifient ces deux mots, qui évoquent à l'esprit du profane la +reposante vision d'un spectacle champêtre!... + + * * * * * + +Dès que j'arrivai à Reading, un gardien galonné, qui semblait +m'attendre, me conduisit au «Record Office» où je trouvai un gentleman +imposant, lequel consigna sur un grand registre à coins de cuivre mes +nom, prénoms et qualité. Il écrivait lentement, les lèvres et l'oeil +gauche plissés avec effort, comme s'il eût été pris soudain d'une +violente colique. + +--Pipe! Edgar Pipe!... répéta-t-il plusieurs fois... + +Le gardien galonné lui remit alors l'argent que l'on avait trouvé sur +moi et que la loi anglaise voulait bien considérer comme «ma +propriété». J'en allais payer les intérêts à un taux assez élevé, et +il me semblait juste qu'on le portât à mon actif. + +--On vous rendra cette somme à votre sortie, me dit le comptable... +mais le règlement vous autorise à prélever sur ce dépôt deux shillings +par semaine... sur lesquels on vous retiendra six pence pour +l'entretien de la chapelle... + +Mon geôlier m'emmena ensuite dans un petit vestibule aux murs blanchis +à la chaux, et là, me pria poliment de lui remettre mes bottines et +mes bretelles... Je lui tendis mes bretelles, sans hésiter, mais quand +il s'agit de lui donner mes bottines, j'eus un petit tremblement dont +on devine la cause... + +Je m'exécutai cependant: + +--Voici, fis-je, d'une voix émue, en lui présentant mes chaussures... +ces chaussures précieuses dont l'une contenait des millions... Et, à +cette minute, je sentis mes yeux se mouiller... + +Ainsi, c'était fait de mon avenir... le beau rêve que j'avais caressé +s'envolait pour toujours!... + +Le gardien prit les bottines et avec de la craie inscrivit à la hâte +sur les deux semelles le chiffre 33. C'était mon matricule!... +Maintenant Edgar Pipe n'existait plus... il serait, pendant cinq ans, +rayé du nombre des humains... Il n'était plus qu'un numéro! + +--On vous les rendra, quand vous sortirez... + +--Vraiment? fis-je incrédule. + +--Mais bien sûr... les effets des détenus demeurent leur propriété... +Bien plus... comme ces bottines sont usées, on vous les ressemelera +dans les ateliers... à vos frais, bien entendu... + +Je ressentis un choc au coeur... et l'espoir que j'avais eu, un moment, +fit place à un accablement profond... + +J'essayai, néanmoins, de soutenir que mes bottines étaient encore en +très bon état et qu'il était inutile de les réparer. + +L'homme les examina, puis répondit, avec un hochement de tête: + +--L'administration jugera... moi, ça ne me regarde pas... + +Et jetant les chaussures dans un coin, il ouvrit une petite porte et +me poussa devant lui. Nous suivîmes un long couloir, montâmes un petit +escalier en colimaçon et arrivâmes devant une grille à travers les +barreaux de laquelle on apercevait un petit homme chauve qui empilait +sur un large comptoir des paquets numérotés... + +--Eh! père Bowspritt, cria mon geôlier, un complet pour ce gentleman, +s'il vous plaît! + +Le petit homme chauve leva la tête, me toisa un instant, puis articula +d'une voix aigre: + +--Taille numéro 2, carrure moyenne... J'ai justement là quelque chose +qui fera l'affaire... + +Et il ajouta, en riant: + +--C'est presque neuf... car celui qui l'a porté ne l'a pas gardé +longtemps... Certes, il eût sans doute préféré l'user, mais M. John en +a jugé autrement... Voici le complet... je n'ai plus qu'à coudre le +matricule. Si je ne me trompe, c'est le numéro 33... + +--C'est bien cela, dit le gardien. + +Le petit homme, sans se presser, enfila une aiguille, chercha pendant +un instant dans un tiroir, puis fixa au vêtement qui allait devenir le +mien une étiquette de toile. Cela fait, il prit dans une armoire une +calotte de drap qui ressemblait au polo des Horse guards et passa le +paquet à travers la grille. + +--Déshabillez-vous, me dit le gardien. + +J'obéis, et troquai l'élégant costume que je devais à la générosité de +MM. Robinson and Co contre l'affreuse houppelande des détenus, une +sorte de «combinaison» de toile grise parsemée d'as de trèfle[3]. + + [3] C'est l'uniforme des prisonniers anglais. + +J'étais maintenant métamorphosé en clown, et je suis sûr que j'eusse +obtenu un joli succès en figurant, sous cet accoutrement, dans une +pantomime de l'Olympia. + +Je fus ensuite conduit chez le «hair dresser» qui me rasa le visage et +la tête à la tondeuse, puis, après avoir assisté à un office que +marmotta exprès pour moi l'aumônier de la prison (coût: un shilling +six pence), je fus «incarcerated» dans la cellule 33 qui devait, +pendant cinq années, abriter feu Edgar Pipe! + +Seul... j'étais seul!... + +A partir du moment où j'avais franchi le seuil de ma geôle, je +demeurerais séparé du monde... Le seul être que j'apercevrais--et +encore à travers un judas--serait un gardien indifférent et maussade. +Je devrais souffrir en silence, ronger mon frein dans l'isolement le +plus complet, oublier jusqu'à la voix humaine... Les printemps +succéderaient aux hivers, les automnes aux étés, et je serais toujours +là, entre ces quatre murs, pendant qu'au dehors, sur les jolies +pelouses de Reading, les bourgeois de Londres, ivres de soleil et le +coeur en fête, célébreraient joyeusement les jours de repos avec leurs +familles ou leurs maîtresses... + +Je me jetai sur mon lit et pleurai comme un enfant... + +En adoptant la dangereuse profession de cambrioleur, je savais certes +à quoi je m'exposais... Je n'ignorais pas qu'un jour ou l'autre la +société me contraindrait à une villégiature forcée dans quelque geôle +du Royaume-Uni, mais je ne m'étais jamais imaginé que la claustration +fût une chose aussi pénible. + +D'abord, je fus en proie à une sorte d'anéantissement, de stupeur, +puis une rage folle s'empara de moi et je me demandai un moment si je +n'allais pas me briser la tête contre la muraille. + +A la nuit tombante, je retrouvai cependant un peu de calme et fis +honneur au maigre repas qu'on me passa par un guichet. + +Je me déshabillai dès que retentit la cloche du coucher et me glissai +sous ma couverture, mais il me fut impossible de fermer l'oeil. + +Quand neuf heures sonnèrent à l'horloge de Reading Gaol qui possède, +par parenthèse, un carillon des plus sonores, je me levai, en proie à +une impatience fébrile et me mis à arpenter, pieds nus, ma cellule. Je +montai ensuite sur une chaise et cherchai à jeter un coup d'oeil par +la fenêtre. Au prix de difficultés inouïes, je parvins à me hisser +jusqu'à l'entablement et y demeurai suspendu. + +Des ombres passaient et repassaient dans une grande cour à demi +obscure; c'étaient probablement des gardiens qui allaient prendre leur +service de nuit. + +De temps à autre j'entendais de longs appels, un grand bruit de +verrous et, par-dessus tout cela, le ronflement sourd et régulier de +la machine à vapeur qui distribue l'électricité dans la prison. + +Enfin, vers dix heures, les couloirs et les fenêtres des cellules +furent moins lumineux et un silence relatif remplaça le vacarme de +tout à l'heure. + +Je me recouchai. Mille idées plus confuses les unes que les autres se +heurtaient dans mon cerveau, et parmi elles, il en était une qui +m'obsédait, me revenait continuellement à l'esprit: «Si je m'évadais?» + +La chose ne me semblait pas impossible, en somme. Ma cellule était au +rez-de-chaussée, et j'avais remarqué que les barreaux de la fenêtre +étaient très espacés... l'un d'eux n'avait même pas l'air bien +solide... + +Pendant quelques instants, j'élaborai tout un programme d'évasion, que +le raisonnement me fit bientôt repousser. + +M'enfuir? Est-ce que je le pouvais? + +Et mon diamant?... + +Bien que je ne fusse pas certain de le retrouver à l'expiration de ma +peine, rien ne m'autorisait non plus à supposer qu'on le +découvrirait... Mes bottines n'avaient nullement besoin d'être +ressemelées et il se pouvait très bien qu'on les laissât telles +qu'elles étaient. De plus, si les semelles étaient un peu usées, les +talons n'étaient même pas tournés... Il faudrait vraiment que les +cordonniers de la prison manquassent de travail pour entreprendre une +réparation qui n'avait rien d'urgent... J'avais peut-être tort de +m'alarmer ainsi... et puis... et puis... + +Le sommeil finit par me terrasser, mais il fut hanté d'affreux +cauchemars... Je voyais Edith, au bras d'Allan Dickson... Tous deux me +regardaient en riant et me prodiguaient les plus basses injures; +ensuite, c'était l'horrible visage de Manzana qui m'apparaissait... Le +gredin avait en main une de mes bottines et je le voyais qui, avec un +tournevis, s'apprêtait à enlever la petite rondelle de cuir qui +cachait le diamant. Il clignait de l'oeil d'un air narquois et +chantonnait une romance ridicule que j'avais entendue autrefois, à +Londres, dans un music-hall... Puis, Edith revenait, appuyée cette +fois sur l'épaule de Manzana. Elle avait mis le diamant dans ses +cheveux et j'étais ébloui par les feux qu'il jetait... La figure de ma +maîtresse était rayonnante et, parfois, après un bruyant éclat de rire, +elle attirait vers elle l'ignoble Manzana, et le baisait sur les +lèvres. + +Je dus, à cette minute, me lever d'un bond et pousser des cris +épouvantables, car le guichet de ma geôle s'ouvrit avec un bruit sec, +et je vis l'oeil sévère d'un gardien qui me regardait fixement... + +Je me laissai retomber sur mon lit et m'assoupis de nouveau, mais pour +être aussitôt repris par une affreuse vision... Mr John Ellis, le +bourreau de Londres, tressait délicatement une énorme corde de chanvre +et me la montrait de temps à autre, en faisant le geste de se la +passer autour du cou... + +Le lendemain, quand sonna la cloche du réveil, j'étais brisé, moulu, +anéanti. Je me levai cependant, et endossai mon horrible livrée. Comme +je l'avais mise à l'envers, je la retirai pour la retourner, et une +petite étiquette que je n'avait pas remarquée la veille frappa mes +regards. Sur cette étiquette, je lus un nom qui me fit frissonner: +«Calcraft!...» + +Le précédent propriétaire de ma houppelande avait lui-même écrit son +nom sur l'étroite bande de toile, et ce nom était celui d'un dangereux +malfaiteur pendu récemment à Reading. + +Les journaux avaient longuement parlé de cette exécution qui avait été +très mouvementée, car Calcraft, qui tenait à la vie, s'était débattu +avec fureur entre les mains du bourreau... + +Je comprenais maintenant pourquoi le petit homme chauve avait tenu à +faire remarquer que ce vêtement avait été «très peu porté», et je me +souvenais de la plaisanterie macabre qu'il avait lancée en faisant +allusion à M. John... + +Ainsi, je portais la défroque d'un condamné à mort! + +On avouera que c'était jouer de malheur... et que je ne pouvais +vraiment pas conserver cette «tunique de Nessus» qui me brûlait le +corps. On a beau ne pas être superstitieux, il y a quand même des +coïncidences fâcheuses bien faites pour jeter le trouble dans le +cerveau le mieux équilibré. + +Je me mis à cogner à la porte de ma cellule, fis un vacarme de tous +les diables et exigeai que l'on me donnât un autre vêtement... On +finit par y consentir, mais cela prit plus de deux heures. Il fallut +qu'on en référât au gardien-chef, que celui-ci allât trouver le +surveillant général, lequel exposa l'affaire au directeur, et enfin, +après une longue suite de pourparlers, on m'apporta un «complet neuf». + +Le scandale que j'avais provoqué dans la prison me fit considérer +comme un détenu «rebellious» et je fus, à partir de ce moment, regardé +d'un mauvais oeil par mes gardiens... + +Hélas! tout cela était de peu d'importance, en comparaison de ce qui +allait m'arriver... + +Pendant huit jours, je mangeai, comme on dit, mon pain blanc... + +L'heure du supplice allait bientôt sonner! + + + + +II + +LE SUPPLICE DE LA ROUE + + +J'ai parlé plus haut de cette trappe mystérieuse qui s'ouvre dans les +cellules des prisons anglaises. Les planches dont elle est formée sont +au nombre de quatre, solides, rugueuses, et offrent un contraste +frappant avec les lamelles de parquet qui l'entourent. + +Ceux qui la voient pour la première fois la regardent avec effroi, +même s'ils ignorent à quoi elle sert... Quand on l'a vue s'ouvrir, +hélas! on y songe toute la vie!... + +Cette trappe est celle du «Tread-Mill», cet instrument de torture +digne du moyen âge et que la barbarie des lois anglaises a conservé +dans son arsenal judiciaire. + +J'avais souvent entendu parler du Tread-Mill, mais, ne faisant pas ma +société habituelle des malfaiteurs, je n'avais pu recueillir aucun +renseignement sur cette terrible punition. Je m'imaginais qu'elle +devait manquer d'agrément, mais j'étais loin de supposer qu'elle pût +être aussi cruelle. + +J'allais bientôt, moi, Edgar Pipe, le gentleman élégant, à qui tout +travail manuel répugnait, faire connaissance avec le fameux «moulin de +discipline»... J'allais savoir ce que c'est que la torture physique, +après avoir enduré, sans faiblir, toutes les tortures morales. + +S'il est vrai que l'on doive tout pardonner à ceux qui ont beaucoup +souffert, je pense que le lecteur, dès qu'il aura lu le récit de mon +douloureux séjour à Reading, aura pour moi quelque pitié. Jusqu'alors, +il n'a connu qu'un Edgar Pipe assez insouciant, parfois même un peu +cynique, se riant de tout et plein d'une folle confiance en soi... +Bientôt, il verra un Edgar Pipe déprimé, affaibli, désespéré, +terrassé... un Edgar Pipe qui ne sera plus que l'ombre de lui-même, +une sorte de brute aux yeux caves, aux gestes endoloris, un spectre +ambulant insensible à tout, un déchet d'humanité... une épave!... + +Et je suis sûr que les gens de coeur seront, malgré eux, amenés à se +dire: «Un simple cambrioleur méritait-il pareil châtiment?» + +C'est généralement à l'heure où l'homme qui a souffert recommence à +espérer que la lourde main de la destinée s'abat de nouveau sur lui. + +Depuis huit jours que j'étais à Reading, je commençais à prendre mon +mal en patience et à m'accoutumer au régime cellulaire si dur pour +ceux qui, comme moi, aiment la société bruyante, quand un matin, à +huit heures vingt exactement, la cloche de la prison résonna comme un +glas. + +A ce tintement lugubre, j'avais tressailli malgré moi, comme à +l'approche d'un malheur. + +Bientôt, des pas lourds retentirent dans les couloirs, une sonnette +s'agita, et une affreuse voix enrouée que j'entends encore se mit à +répéter sur un ton monotone: + +--_Tread-Mill... Tread-Mill... Look out there_[4]. + + [4] Moulin à pédales... Moulin à pédales... Gare là! + +Aussitôt, la porte de ma cellule s'ouvrit avec fracas, je fus poussé +vers la trappe par des mains brutales, et je me trouvai assis sur une +sellette de fer pendant que mes pieds reposaient sur une large lame de +bois à demi inclinée. Instinctivement je jetai un coup d'oeil dans le +trou noir qui béait au-dessous de moi, et je distinguai une énorme +solive munie de palettes, qui ressemblait absolument à la roue d'un +moulin à eau. + +--Gare à vous, me dit un gardien. C'est la première fois que vous +faites du Tread-Mill... pédalez, pédalez ferme! Surtout, ne manquez +par les aubes!... Si vous vous arrêtez une seconde, vous vous faites +accrocher les jambes... + +--_Take care_! hurla quelqu'un... _forwards_[5]. + + [5] Attention!... En avant!... + +La roue commença à tourner doucement. Elle était dure à mettre en +marche et, bien que des centaines de pieds appuyassent à la fois sur +les palettes fixées dans l'arbre de couche, le démarrage ne se faisait +que difficilement. + +Peu à peu, le mouvement s'accentua, devint plus rapide, et l'on +entendit un ronflement sonore pareil à celui d'un volant de machine. + +Je sentais sous mes pieds tourner les aubes et, dès que l'une avait +passé, je rattrapais vivement l'autre, tremblant à chaque seconde de +la manquer et de me faire broyer les jambes. + +Je ne sais si je me fais bien comprendre, car en écrivant ces lignes +je suis encore si troublé que ma plume tremble dans ma main et que ma +tête s'égare. + +Ceux qui n'ont pas vu fonctionner un Tread-Mill ne peuvent se rendre +compte du danger qu'à chaque seconde court le malheureux détenu +astreint à ce travail d'écureuil. + +Je suais sang et eau et je m'attendais toujours à manquer pied, mais, +à la longue, j'acquis plus d'habileté. J'avais à peu près «attrapé» ce +que les prisonniers appellent la «cadence»... et je menais +régulièrement le «train». + +J'étais cependant à la merci d'une défaillance... + +Qu'un malaise me prît, qu'une faiblesse ou une crampe immobilisât mes +muscles et c'était la catastrophe... + +Mes oreilles tintaient, j'entendais un grand bruit de cloches et des +papillons de feu dansaient devant mes yeux... Les veines de mon cou +étaient gonflées à éclater et il me semblait que je ne pourrais plus +tenir longtemps. Néanmoins, je pédalais toujours, machinalement pour +ainsi dire, et je me demandais avec angoisse quand ce supplice allait +prendre fin. + +Pour qu'il cessât immédiatement, j'eusse donné mon diamant... que +dis-je... vingt ans de ma vie. + +Soudain, dans une des cellules retentit un cri sinistre, un de ces +cris qui glacent d'effroi ceux qui les entendent... puis ce fut le +silence... + +Le Tread-Mill s'arrêta, il y eut, un instant, un bruit de pas +précipités, de sourds gémissements, puis le calme se rétablit et le +surveillant-chef lança de nouveau son lugubre avertissement: + +--_Take care!... Forwards!..._ + +Et la roue se remit à tourner. + + * * * * * + +J'apprenais, quelques instants après, par une conversation entre +gardiens, qu'un vieux détenu, un vétéran de la geôle, s'était fait +couper les jambes par le Tread-Mill... + +Le lendemain, on l'enterrait quelque part et tout était dit. + +Est-ce qu'on a le temps à Reading de s'apitoyer sur ceux qui s'évadent +par la mort de la prison modèle de lord Strange? + +Chaque jour, nous devions «tourner la roue» pendant vingt minutes, le +matin, et une demi-heure, l'après-midi. + +Le lecteur a pu se rendre compte par la courte description que j'ai +faite du «moulin de discipline» de l'effet que ce supplice quotidien +doit avoir sur l'organisme déjà affaibli des détenus. Les solides, les +robustes résistent; les faibles succombent. + +Un de moins! dit la justice... + +Une victime de plus, répond l'humanité! + +La justice anglaise est certes une belle institution... Je dirai même +que notre code, qui n'est point tout à fait _up to date_, protège assez +le criminel, et s'efforce d'éviter les condamnations injustes... On +peut aussi affirmer qu'en Angleterre, lorsqu'un homme est condamné, il +l'est presque toujours _justement_. + +Ce qu'il y a d'horrible, dans nos institutions, c'est la répression. + +Les juges condamnent un homme au «hard labour» pour vol et à la +pendaison pour crime. Or, cette dernière peine est la plupart du temps +moins cruelle que la première... et il vaut souvent mieux être pendu +que de tourner la roue pendant cinq ans... + +A l'heure où j'écris ces lignes, dans ma villa d'été de Ramsgate, face +à la mer, devant un joli bureau d'acajou, je me demande si c'est bien +moi, Edgar Pipe, qui suis encore là, et si je ne suis pas la +réincarnation du malheureux détenu qui «pédalait» à Reading, matin et +soir, en compagnie de deux cents autres camarades, sous l'oeil placide +du surveillant Ruggle... + +Oh! ce Ruggle!... je le revois encore et je ne puis songer à lui sans +un mouvement de colère. C'était un être impitoyable qui n'avait jamais +dû s'émouvoir de sa vie. + +Il me rappelle ces froids inquisiteurs qui regardaient torturer les +gens avec une impassibilité de statue. + +Nous l'avions surnommé «Jack Ketch» et nous le haïssions tous, de ce +qui nous restait de coeur et d'âme. + +J'avais eu, un jour, affaire à lui. Je me sentais malade et craignais +de m'évanouir en tournant la roue. Eh bien, le misérable me força à me +lever et, comme je lui faisais remarquer que je n'aurais certainement +pas la force de faire marcher mes jambes, il répondit, avec un affreux +ricanement: + +--Tant pis, alors, vous serez broyé... des individus de votre espèce, +il y en a trop ici. + +Je ne sais à quelle espèce appartenaient mes codétenus, mais je ne +crois pas me vanter en soutenant que je valais mieux que la plupart +d'entre eux, qui étaient tous des chevaux de retour, et appartenaient +à cette basse pègre que les Londoniens désignent avec mépris sous la +nom de «Black Rascals». + +Ce jour-là, je faillis bien me faire broyer les tibias, mais la +Providence veillait sans doute sur moi, car j'eus la force d'accomplir +jusqu'au bout ma pénible tâche. + +Je ne cherche pas à me faire plaindre, loin de là, et que le lecteur +ne s'imagine point que je dose à dessein mes effets, dans le but de +l'émouvoir sur ma triste personne, mais puisque j'écris mes mémoires, +j'estime que je dois tout dire. + +Avouez qu'il ne serait pas juste tout de même que je me donnasse +continuellement le vilain rôle... Il faut bien que, de temps à autre, +je parle de mes souffrances... c'est même nécessaire, je dirai plus, +très moral, car, en me lisant, les jeunes gens qui auraient +l'intention de mal faire seront certainement retenus sur la pente +fatale, par la crainte de terribles répressions. + +Au bout d'un an de Tread-Mill, je n'étais plus que l'ombre de +moi-même. J'étais devenu un véritable squelette, et le médecin de la +prison jugea prudent de m'envoyer à l'infirmerie... + +Quelle ne fut pas ma surprise en retrouvant là le jeune homme au +complet neuf et aux bottines vernies dont j'avais fait, une nuit, la +connaissance, sous un des comptoirs de la maison Robinson and Co. + +--Eh! quoi, lui dis-je, vous êtes ici? + +--Vous le voyez... + +--Pour longtemps? + +--Deux ans. + +--Seulement? + +--Vous trouvez que ce n'est pas suffisant?... Deux ans de «hard +labour» pour une paire de boucles d'oreilles, je trouve au contraire +que c'est bien payé. + +Et le jeune homme, profitant de ce que le gardien qui nous surveillait +s'était approché de la fenêtre, me confia brièvement son aventure... + +--Certes, dit-il à voix basse, depuis que je «travaille», j'ai bien +mérité vingt ans de Tread-Mill, mais on ne m'a jamais inquiété pour +les autres «affaires»... Il a fallu que je me fasse prendre bêtement +chez un bijoutier de Russel street, un vieux juif rusé comme un +renard... Je dois vous dire que j'ai une petite amie, une ravissante +«girl» qui a nom Maisie... Je l'aime à la folie, ce qui est assez +naturel, et lui fais de temps à autre quelques petits cadeaux, sans +bourse délier, bien entendu. Mais vous, qui êtes de la partie, vous +savez comme moi que ces cadeaux-là coûtent souvent fort cher... et la +preuve, c'est que je suis ici pour deux ans!... Bref, j'étais entré +chez ce juif qui s'appelle Manassé, dans l'intention de choisir un +cadeau pour Maisie, dont c'était la fête, le lendemain. Après m'être +fait montrer des bracelets, des bagues et des pendentifs, j'arrêtai +mon choix sur une superbe paire de boucles d'oreilles et, profitant +d'un moment où le marchand avait le dos tourné, je la mis vivement +dans ma poche. Par malheur, le vieux grigou avait aperçu mon geste +dans une glace. Il ne dit rien, mais m'enferma dans sa boutique et +alla chercher un policeman. + +--Vous n'avez pas eu l'idée de vous débarrasser des boucles d'oreilles? + +--Non... car cela a été si vite fait que je n'y ai vu que du «bleu». +D'ailleurs, je croyais toujours le père Manassé derrière moi, dans une +petite pièce attenant à la boutique... J'ai donc été pris, en flagrant +délit... jugé, condamné... et voilà... + +--Le châtiment est dur, en vérité!... + +--Oui, mais jusqu'à présent je suis parvenu à couper au Tread-Mill. + +--Ah! et comment cela? + +--En entretenant une plaie que j'ai à la jambe... + +--Et vous restez couché toute la journée? + +--Non... Dans l'après-midi, on m'emploie à la cordonnerie... + +--Ah!... et vous ressemelez les chaussures? + +--Non... je mets des pièces invisibles... c'est ma spécialité... Je +travaille même pour les surveillants... + +--De sorte que vous tirerez vos deux années de «hard labour» sans +avoir tâté du moulin? + +--Je l'espère... mais, je crains bien qu'on ne me fasse redoubler... + +--Ah! + +--Oui... il en est déjà question... + +Il y eut un long silence... Le gardien s'était rapproché. Nous prîmes +tous deux des poses alanguies et quand il se fut éloigné de nouveau, +je dis à mon «camarade»: + +--Il est presque certain que l'on vous fera faire ce qu'ils appellent +du «rabiot»... le mieux, voyez-vous, serait de vous évader. + +--Vous en parlez à votre aise, vous!... Si vous croyez que c'est +facile... + +--Et si je vous en donnais les moyens? + +--Vous? + +--Oui, moi... + +--Je vous bénirais jusqu'à la fin de mes jours... mais c'est sérieux, +ce que vous dites? + +--Tout ce qu'il y a de plus sérieux. + +--Oh!... expliquez-moi cela! + +--Plus tard... Pour le moment, il faut que vous me rendiez un +service... + +--Si je le puis, je ne demande pas mieux... De quoi s'agit-il? + +J'hésitai un instant, puis me rapprochant du lit de mon compagnon: + +--Allez-vous tous les jours à la cordonnerie? + +--Oui, dans l'après-midi... + +--Bien... écoutez attentivement ce que je vais vous dire... + +--J'écoute... + +--Pourriez-vous retrouver une paire de bottines qui portent sous +chaque semelle le numéro 33 et me les apporter ici? + +--Oh! oh!... ce que vous me demandez là est bien difficile... enfin, +j'essaierai... Vous tenez beaucoup à rentrer en possession de ces +chaussures? + +--Oui... car c'est grâce à elles que nous pourrons nous évader... + +--Pas possible? + +--Je vous l'affirme. + +--Je vous promets d'essayer... mais deux bottines, c'est difficile à +dissimuler... Peut-être pourrai-je en apporter une d'abord... + +--Dans ce cas, apportez le pied droit... + +--Entendu... + + + + +III + +HORRIBLE VISION + + +Je regrettai, quelques instants après, ce que je venais de dire, mais, +tant pis! le sort en était jeté... + +D'ailleurs, qu'avais-je à craindre?... De deux choses l'une: ou mon +codétenu parviendrait à s'emparer de mes bottines, ou cela lui serait +impossible... Il n'aurait certainement pas l'idée de regarder dans le +«talon droit»... Il n'y avait qu'une chose à craindre: c'était qu'il +ne se fît pincer, mais il saurait probablement déjouer la surveillance +des gardiens. Une fois en possession de ma précieuse chaussure, je +retirerais du talon le diamant qui s'y trouvait caché et le +dissimulerais habilement dans quelque coin de ma cellule... + +Quant au projet d'évasion, j'y songerais ensuite, mais rien n'était +moins sûr que sa réussite. + +Ma foi, tant pis!... le principal était, pour l'instant, de rentrer en +possession de mon diamant! + +Ah! avec quelle joie je le palperais de nouveau!... Avec quel bonheur +je le regarderais, la nuit, dans ma cellule, à la lueur de la petite +ampoule placée près de mon lit!... Cette fois, j'en étais sûr, +personne ne viendrait me le prendre, car je lui trouverais une petite +cachette bien close, une petite niche invisible... + +Il me semblait que je supporterais tout sans me plaindre, que je +«pédalerais» même avec une joie féroce, si je pouvais retrouver mon +Régent... + +Ce serait certes la première fois que l'on verrait un «détenu +millionnaire» faire tourner la roue de Reading... + +Oui, mais voilà!... si toute évasion était impossible, aurais-je la +force de supporter quatre ans encore les tortures du «hard labour»? + +Chaque jour, j'encourageais mon codétenu, qui s'appelait Crafty, en +faisant allusion à notre fuite prochaine... Je lui tenais, comme on +dit, la dragée devant les lèvres et il était prêt à tout tenter pour +s'emparer de mes chaussures. Malheureusement, le temps passait, je +voyais arriver le moment où on me renverrait en cellule et les +recherches de Crafty n'avaient encore donné aucun résultat. + +Enfin, l'avant-veille du jour où l'infirmier-chef allait signer mon +exeat, Crafty me dit, le soir, à son retour des ateliers: + +--Je sais enfin où sont vos bottines, mais il m'est impossible de m'en +emparer... car on les a enfermées à clef dans un casier à +claire-voie... + +--Forcez la serrure... + +--Vous n'y pensez pas... D'ailleurs, c'est une serrure énorme... il +faudrait un merlin pour en venir à bout... + +--Alors, fis-je d'un air désappointé, vous êtes encore ici pour deux +ans et moi pour quatre... Vous ne tenez donc pas à revoir votre Maisie? + +--Si j'y tiens!... pouvez-vous me demander cela... mais j'en meurs +d'envie, j'en deviens fou... + +--Alors, de l'audace... et de la ruse... Ah! si je pouvais +m'introduire dans les ateliers, je vous assure que j'arriverais bien à +forcer cette maudite serrure... + +--Non... vous n'y arriveriez pas, je vous l'affirme. + +--Alors... j'essaierais d'un autre moyen. + +--Je voudrais bien vous y voir... + +--Où se trouvent les ateliers de cordonnerie? + +--Comment? vous ne savez pas? Ils sont juste au-dessous de nous... + +La conversation en resta là. + +Deux jours après, j'étais de nouveau en cellule et j'avais une fois +encore perdu confiance. + +Crafty, malgré toute l'audace qu'il avait pu déployer, n'avait abouti +à rien... + +Avant que nous nous quittions, il m'avait serré la main d'un air +désolé, puis m'avait dit: + +--J'ai fait tout ce que j'ai pu... j'essayerai encore... mais si je +m'emparais des bottines, que devrais-je en faire? + +Je n'avais pas eu le temps de répondre à cette question, car déjà un +gardien m'entraînait. + +Rentré dans mon box, je fis plutôt de tristes réflexions. + +Quelle imprudence j'avais commise en chargeant Crafty d'une mission +qu'il ne pouvait véritablement point mener à bien. Maintenant, il +était capable de commettre quelque «gaffe», de vouloir quand même +s'emparer des bottines, dans l'espoir d'y trouver quelqu'un de ces +menus outils qui servent aux détenus à scier les barreaux de leur +cellule... + +Et puis, je ne le connaissais pas plus que cela, ce Crafty... +N'était-ce pas un de ces individus que les gardiens placent auprès des +autres détenus, dans le but de provoquer leurs confidences? S'il +allait parler? + +Cette histoire de bottines paraîtrait assez bizarre... On +rechercherait les chaussures numéro 33, et on en examinerait semelles +et talons, afin de s'assurer qu'elles ne recélaient rien de suspect... +Cette minutieuse inspection amènerait certainement les gardiens à +découvrir le diamant et non seulement je me trouverais privé d'une +fortune sur laquelle je comptais pour «m'établir honnête homme», mais +je serais sous le coup de nouvelles poursuites... et il était possible +que cette autre affaire me valût encore quelques années de prison... + +Il est vrai que ces années-là seraient plus douces, puisque je les +passerais en France où les prisons, au dire des criminalistes anglais, +sont plutôt des «sanatoria» que des geôles de punition... + +Ces réflexions que je ressassais chaque jour eurent pour résultat de +me décourager tout à fait... Je tombai dans le marasme, et il +m'arrivait souvent de ne plus pouvoir marcher... J'avais les jambes +comme paralysées et elles ne retrouvaient leur vigueur que lorsque +j'étais obligé de les appuyer sur les «aubes» du Tread-Mill. Bientôt, +je n'eus même plus la force de penser. Je devenais stupide et +demeurais plusieurs heures à la même place, sans faire un mouvement, +les yeux fixés sur une fissure du plafond ou une lame du parquet. Je +m'étais amusé, au début de mon incarcération, à marquer sur la +muraille, avec la pointe d'une épingle, les jours que j'aurais à +passer dans la geôle de Reading... Cela faisait 1.825 jours... mais +j'avais fini par m'embrouiller au milieu de cette multitude de signes +gravés sur la pierre et avais abandonné le petit travail qui +consistait, chaque soir, à biffer un chiffre. + +C'était maintenant l'indifférence la plus complète de ma part... Je +vivais comme un animal... comme une brute. Je n'avais même plus la +notion du temps... Les heures sonnaient, mais je ne les entendais pas. + +Je me demandais parfois, quand une lueur de lucidité traversait ma +pauvre cervelle, si je vivais encore, si tout ce que je voyais autour +de moi était bien réel, et si, parti pour un autre monde, je ne +poursuivais pas un mauvais rêve commencé sur la terre. + +Cet état d'hébétude, cette «asthénie» persistante avaient cependant +une heureuse influence sur mon état général, car elles me maintenaient +dans une sorte de somnolence qui apaisait mes nerfs... J'ai reconnu +d'ailleurs que, si j'étais resté à Reading l'homme que j'étais lorsque +j'y entrai, je n'aurais pu supporter plus de deux mois la vie terrible +qui m'était faite. + +L'individu s'habitue à tout. + +Prenez un élégant de Londres, emmenez-le dans le bouge le plus sordide +et dites-lui: «Tu vivras ici, pendant deux ans». Il vous répondra +immédiatement: «Vivre ici deux ans?... Jamais... j'aimerais mieux me +tuer!» Supposez qu'on le laisse croupir dans ce bouge, il ne se tuera +pas et s'accoutumera même peu à peu à cette ambiance de pourriture et +de misère. + +S'il en était autrement, les hôtes de la geôle de Reading +pourraient-ils résister cinq ans... et même dix ans, à leur terrible +claustration? + +Je recevais parfois, comme les autres détenus, la visite de l'aumônier, +le révérend Mac Laughan, mais tout ce qu'il me disait, au lieu de me +réconforter, me plongeait dans une tristesse profonde. Sa voix +monotone, ses gestes pleins d'onction, ses révérences, sa façon même +de lever l'index vers le plafond, en prononçant le nom du Très Haut, +finissaient par m'horripiler, et j'attendais avec impatience le moment +où il regagnerait la porte. + +On voit à quel point d'affaiblissement j'étais arrivé... J'eusse +préféré quelques ronds de saucisson et un verre de stout à tous les +conseils spirituels du brave homme. + +Il remarqua sans doute le peu d'attention que je prêtais à ses +discours, car il ne revint plus et je m'aperçus qu'à partir du jour où +il cessa ses visites, les gardiens se montrèrent immédiatement plus +sévères et plus injustes. Sans doute leur avait-il confié que j'étais +un individu de la plus basse espèce, un de ces criminels endurcis que +la religion elle-même est impuissante à relever. + +Je fus dès lors classé dans la catégorie des «sauvages» et traité +comme un vulgaire Botocudo. + +Un jour, je m'en souviens, le directeur de la prison vint me voir dans +ma cellule. + +C'était un gentleman en jaquette noire et gilet blanc, très haut sur +jambes et affligé d'un tic ridicule de la face. + +--Numéro 33, me dit-il, en clignant de l'oeil et en ramenant sa bouche +vers son oreille... vous êtes, paraît-il, un incorrigible... + +Son oeil reprit sa place normale, mais sa bouche fut agitée d'un petit +mouvement de gauche à droite qui me fit pouffer de rire. + +Il me regarda sévèrement, cligna de l'oeil encore une fois et s'en +alla furieux, en disant: + +--Numéro 33..., vous êtes un cynique personnage et... vous finirez +mal... je vous le prédis... + +--_Good bye_! lui criai-je, en continuant de rire aux éclats... + +Je ne devais certainement pas jouir de toute ma raison, car autrement, +j'eusse reçu avec plus de courtoisie ce pauvre homme qui remplissait, +somme toute, une pénible mission... + +Le soir, je me vis réduit au quart de portion, et cette privation de +nourriture dura huit jours. + +Le directeur s'était vengé. + +N'eût-il pas été plus sage de me faire examiner par un médecin? + + * * * * * + +Je devenais sale et n'avais même plus le courage de me débarbouiller, +ce qui est un signe certain de déchéance physique... J'encourus deux +ou trois punitions pour ma mauvaise tenue et un jour--c'était en +hiver--deux gardiens m'entraînèrent dans la cour, à demi nu, et me +frictionnèrent pendant un quart d'heure avec une brosse de chiendent, +ce qui amusa beaucoup les autres geôliers qui formaient le cercle +autour de moi... + +Je contractai une fluxion de poitrine et fus, pendant plusieurs jours, +entre la vie et la mort. J'aurais pu essayer de faire punir les deux +brutes, mais j'étais si heureux d'être exempt de Tread-Mill, que je ne +dis rien... D'ailleurs, à quoi cela eût-il servi de porter plainte? A +Reading, les détenus ont toujours tort! Est-ce que les procédés dont +on use envers les condamnés dans cette prison modèle ne sont pas tous +empreints de la plus grande bienveillance et de la plus large humanité? + +Ceux qui en douteraient n'auraient, pour s'en convaincre, qu'à +consulter la grande affiche apposée dans le couloir du lavabo et qui +est signée et approuvée par trois des plus grands philanthropes +d'Angleterre. + +Je ne connais pas ces trois gentlemen, mais je ne serais pas étonné +qu'ils eussent fait installer chez eux un Tread-Mill à côté d'une +pelouse de tennis, pour développer leurs muscles, ainsi que ceux de +leurs enfants et de leurs épouses. + +Et même, je ne désespère pas de voir un jour ces grands philanthropes +préconiser, par raison d'hygiène, le Tread-Mill à domicile. + +Ma fluxion de poitrine me fut très «salutaire», car elle me permit de +me reposer un bon mois dans un lit beaucoup plus moelleux que celui de +ma cellule. Je lus beaucoup, pendant ce mois-là, et mon cerveau qui +était presque vide recommença à se meubler un peu. L'aumônier qui +s'était décidé à revenir me voir me trouva dans de meilleures +dispositions d'esprit, et attribua ce brusque changement à la lecture +des livres saints. + +A dater de ce jour, il multiplia ses visites et fut tellement touché +de mon attitude pieuse et recueillie qu'il me prit sous sa protection +et promit de faire abréger ma peine. + +--Combien avez-vous encore de temps à faire? me demanda-t-il un jour. + +--Je l'ignore, répondis-je. + +--Est-ce possible? + +--Hélas! c'est la vérité... + +Cette étonnante amnésie parut le troubler. + +--C'est bien, dit-il, je m'informerai. + +Le lendemain, il m'apprenait que j'avais déjà tiré quatre cents jours +et qu'il m'en restait encore quatorze cent vingt-cinq à faire... + +Et il ajouta: + +--L'année prochaine, à l'occasion des fêtes du «New-Year's Day», Sa +Majesté le Roi graciera quelques condamnés... je tâcherai d'attirer +sur vous sa Très Haute bienveillance... + +Je remerciai comme il convenait le digne révérend, bien que je n'eusse +qu'une médiocre confiance en sa promesse. La guigne me poursuivait et +je ne supposais pas qu'elle dût m'abandonner, tant que je serais à +Reading. + +Je crois à l'influence des milieux, et suis persuadé qu'ils exercent +sur notre individu une sorte «d'envoûtement» que peuvent seuls +combattre les voyages et l'éloignement, car plus on reste dans un +endroit où l'on n'a eu que du malheur, plus on attire autour de soi ce +que j'appellerai les mauvais «fluides». + +Je sortis de l'infirmerie un lundi matin, et, quand je traversai +l'étroite cour pavée qui conduisait au bâtiment où se trouvait ma +cellule, je fus singulièrement impressionné par un spectacle auquel +j'étais loin de m'attendre. Un détenu, encadré de deux hommes en noir, +s'avançait d'un pas chancelant. Derrière lui venaient le pasteur, le +directeur en redingote sombre, deux surveillants et un individu à mine +sinistre qui tenait à la main une petite valise verte. + +En m'apercevant, le détenu me fit un signe de tête et s'écria d'une +voix vibrante: + +--Adieu! camarade!... adieu! Priez pour moi! Je sentis un frisson +m'envahir. + +--Où donc conduit-on cet homme? demandai-je au gardien qui +m'accompagnait. + +--A la chambre de justice, dit-il en se découvrant. Je me découvris +aussi et demeurai cloué sur place, mon bonnet à la main. + +Au fond de la cour, une petite porte s'ouvrit en grinçant et une +cloche se mit à tinter. + +M. John Ellis, le bourreau de Londres, venait de prendre livraison du +condamné... + + + + +IV + +OU JE LE REVOIS ENFIN! + + +Rentré dans ma cellule, je songeai longtemps au pauvre garçon que je +n'avais fait qu'entrevoir et je dis même pour lui une courte prière. + +J'aurais bien voulu savoir quel était cet homme, et pourquoi on +l'avait condamné à mort, mais le gardien que j'interrogeai me répondit +d'un ton brutal: + +--Cela ne vous regarde pas... C'était un numéro dans votre genre, et +vous pourriez bien, un jour, suivre le même chemin que lui... + +Je n'insistai pas. + +Pendant plusieurs jours, je demeurai très troublé. + +L'adieu que m'avait lancé cet inconnu, au seuil de la mort, m'avait +profondément remué et je regrettai de ne pas lui avoir adressé les +paroles de paix que l'on dit au chevet des agonisants. + +Cet homme, était mon frère, après tout, un frère malheureux, que la +fatalité avait sans doute poursuivi dès sa naissance! + +Je revois toujours son visage pâle et ses grands yeux qui +ressemblaient à deux trous noirs. J'ai su plus tard, en consultant les +journaux de l'époque, qu'il s'appelait Gulf, un nom prédestiné! + +Avec un nom pareil pouvait-il aller autre part qu'à l'abîme... + + * * * * * + +Mal remis de ma fluxion de poitrine, anémié par la manque de +nourriture, épuisé par le travail meurtrier du Tread-Mill, je n'avais +plus figure humaine. En dehors des heures de travail, j'étais toujours +étendu sur mon lit... + +A force de vivre dans l'isolement et d'arrêter mon attention sur les +moindres bruits, mon oreille était devenue d'une finesse +extraordinaire, et cela au point que je ne pouvais presque plus dormir, +car le plus léger frôlement me réveillait. + +Un soir, après une journée terriblement fatigante, je commençais à +fermer les yeux, quand un petit coup sec, suivi immédiatement de trois +autres, puis de trois autres encore, attira mon attention. Cela était +assez rapide, mais toujours très régulier, rythmé selon une certaine +cadence. + +--Toc... toc, toc, toc!... + +Celui qui frappait devait se servir de ses doigts et le bruit était +tout proche, il semblait venir de la cellule qui se trouvait à ma +droite... + +J'avais souvent entendu dire que, parfois, les détenus, dans les +maisons centrales, s'entretiennent entre eux au moyen d'un «abécé» +appelé _Correspondance Knock_. + +A tout hasard, je me mis à compter les coups en les faisant +correspondre dans mon esprit aux lettres de l'alphabet. Tout d'abord, +je n'obtins que des phrases confuses qui n'avaient aucun sens, mais +comme les frappements continuaient, je parvins à en assembler +quelques-unes parmi lesquelles je distinguai très nettement les mots +suivants: «Ami... ami... écoutez... vous aussi... répondez». + +Je me levai, m'approchai de la muraille, et, avec mon index replié, +tapai plusieurs coups qui voulaient dire: «Qui êtes-vous?» + +On répondit aussitôt, et je déchiffrai un nom: «Crafty?»... + +Eh quoi! c'était mon compagnon d'infirmerie qui voulait causer avec +moi!... Qu'avait-il à me dire? + +Au moment où il allait frapper de nouveau, un gardien qui faisait sa +ronde passa dans le couloir... Peut-être avait-il entendu quelque +chose, car il demeura assez longtemps immobile, devant ma cellule. + +Il s'éloigna enfin et, quand la lueur jaune de son falot eut cessé +d'éclairer la petite ouverture circulaire placée au-dessus de ma porte, +je repris avec mon voisin la conversation interrompue. + +J'eus, pendant un certain temps, beaucoup de peine à saisir ce que +Crafty voulait me dire, mais j'y arrivai enfin, grâce à cette curieuse +faculté d'intuition que les prisonniers arrivent à acquérir. + +Et voici ce que m'apprit mon camarade: + +Il était parvenu à s'emparer de mes bottines et les avait rapportées +de l'atelier. Pour les cacher, il avait soulevé la trappe qui faisait +communiquer sa cellule avec le Tread-Mill... Il était sûr que l'on ne +pouvait les découvrir, car elles étaient placées dans une +anfractuosité de la muraille, au niveau de l'arbre de couche du moulin. + +Il me donna ces indications, moitié en frappant, moitié en collant sa +bouche à la muraille et en parlant très bas. + +Ainsi, mon diamant était là, à deux mètres de moi à peine... une +planche seule m'en séparait!... mais était-il sûr que j'allais le +retrouver?... N'avait-il pas disparu du talon qui le contenait?... +Pourvu, au moins, que les cordonniers de la prison n'aient pas eu +l'idée de ressemeler mes chaussures! + +On devine l'angoisse qui s'était emparée de moi... + +Je demandai à Crafty comment il s'y était pris pour ouvrir la trappe, +et il me donna aussitôt le moyen de soulever la mienne, mais soit que +le système de fermeture ne fût pas le même dans les deux cellules, +soit que je ne susse point m'y prendre, je n'arrivai pas à faire jouer +la ferrure qui supportait l'énorme bloc de chêne... + +Je passai une nuit épouvantable et je me relevai même plusieurs fois +pour me livrer à de nouveaux essais qui ne donnèrent aucun résultat. + +Pour la première fois, depuis que j'étais à Reading, j'attendis avec +une impatience folle le coup de cloche qui annonçait le Tread-Mill. + +Enfin, il retentit et nos boxes s'ouvrirent. + +Au lieu de m'installer sur la sellette de fer, comme je le faisais +chaque jour, je me glissai entre la muraille et la roue et parvins, en +m'aplatissant, comme un chat qui passe sous une porte, à atteindre +l'endroit où Crafty avait caché mes bottines. Je les saisis d'une main +prompte, et les glissai entre ma chemise et ma peau, puis je +m'apprêtai à regagner ma place, mais à ce moment, le surveillant +lançait son terrible: _Take care, forwards_! + +La roue allait se mettre en mouvement! + +J'eus l'idée de crier, d'appeler à l'aide, mais je compris que tout +était inutile. Déjà l'énorme treuil démarrait en grinçant, actionné +par les pieds des détenus. + +Aujourd'hui encore, quand je songe à cette minute terrible, affolante, +je me demande comment j'arrivai, sans me faire broyer, à atteindre +l'extrémité inférieure de ma sellette, à m'y hisser et à reprendre +avec les autres condamnés «la cadence du Moulin». Cela est pour moi +une énigme. Tout ce que je me rappelle, c'est que, quand le supplice +eut pris fin, j'avais les mains et les genoux en sang. + +Mais, à ce moment, j'étais insensible à tout... j'eusse été écorché +vif que je ne m'en serais même pas aperçu... Je n'avais qu'un désir: +retrouver mon diamant, le prendre dans ma main, le contempler +longuement à la lumière diffuse qui passait par mon vasistas. + +Cette minute arriva enfin et j'oubliai toutes mes souffrances, toutes +mes angoisses... + +Les ouvriers de la cordonnerie n'avaient pas touché à mes +chaussures... elles étaient intactes et je retrouvai la petite +rondelle de cuir vissée sous le talon droit telle que je l'avais +laissée... Cependant, elle tenait bien, et, pour l'arracher, il m'eût +fallu un outil. + +Je la rongeai avec mes dents et parvins à extraire le diamant de sa +gangue... + +Dieu! qu'il me parut beau!... Comme il brillait!... quels feux il +jetait. On eût dit un soleil! Je le baisai à plusieurs reprises dans +une sorte de joie fébrile, et telle était mon exaltation que je +n'entendais plus rien de ce qui se passait autour de moi... Je +n'entendais même point ce pauvre Crafty qui frappait au mur comme un +sourd, pour me demander si j'avais retrouvé mes bottines. + +Quand je fus enfin revenu à la raison, je lui répondis, mais comme il +avait l'air de vouloir prolonger la conversation, je prétextai un +malaise subit, pour qu'il me laissât en paix. + +Cependant, la première effervescence calmée, je me sentis de nouveau +en proie à une mortelle inquiétude... + +Où cacher mon diamant? + +L'administration de la geôle de Reading n'a pas jugé à propos de +mettre des poches à nos vêtements et les sandales qu'elle nous alloue +n'ont même pas de talon. Je ne pouvais donc replacer le Régent dans sa +«niche», car, pour cela, j'eusse été obligé de conserver mes bottines, +et il n'y fallait pas songer. + +Toute la nuit, je réfléchis, tenant mon diamant dans ma main. + +Enfin, au jour, je trouvai une cachette provisoire. + +Je le glissai dans mon traversin et logeai mes bottines dans ma +paillasse. + +Au coup de cloche annonçant le Tread-Mill, j'étais le premier installé +sur ma sellette et... je pédalai ce jour-là avec une ardeur +juvénile... J'aurais, je crois, pédalé toute la journée sans éprouver +la moindre fatigue. + +Tant il est vrai que le moral commande en maître au physique, et que +les défaillances du corps proviennent presque toujours d'une mauvaise +disposition d'esprit. + +Une subite transformation s'était opérée en moi: j'avais rajeuni de +dix ans! + +Il faut croire que la joie que j'avais au coeur se reflétait sur mon +visage, car le gardien Jimb qui m'apportait, chaque jour, ma cruche +d'eau, s'écria dès qu'il ouvrit la porte: + +--Peste! trente-trois, vous avez l'air joliment heureux aujourd'hui, +est-ce que votre libération serait proche? + +--Hélas! non, répondis-je... j'ai encore, je crois, plus d'un millier +de jours à tirer... mais j'ai reconnu qu'il était stupide de se faire +du mauvais sang... + +--Bien sûr... bien sûr... murmura le gardien, en jetant autour de lui +un coup d'oeil méfiant... Il y a des détenus ici qui se minent et ils +ont bien tort... aussi, ils tombent malades et finissent par se +laisser «glisser»... Encore deux, ce matin, qui sont allés dormir sous +la pelouse de Green-Park... C'est effrayant ce que ça se dégarnit +ici... Bientôt, il n'y aura plus assez de monde pour faire marcher le +Tread-Mill. + +Et le gardien sortit en chantonnant. + +C'était la première fois que cet homme m'adressait la parole, et j'en +conclus que s'il ne me parlait jamais, c'était à cause de mon air +maussade et triste. + +On n'aime guère les «faces ténébreuses», et souvent, au lieu d'attirer +la pitié, elles n'inspirent à certaines gens que du dédain et parfois +de la haine. + +Depuis que j'étais en possession de mon diamant, je vivais une vie +nouvelle faite de résignation et d'espoir... d'espoir surtout! + +Les beaux projets que j'avais naguère abandonnés, je les reprenais +l'un après l'autre et je me remettais à penser à Edith... Oui, à +mesure que mon sang recommençait à bouillonner, je songeais à l'amour +que je croyais avoir enterré définitivement, le jour où j'avais +franchi le seuil de la geôle de Reading. + +Edith, à présent, occupait avec le diamant toutes mes pensées, et je +ne désespérais pas de la reconquérir. + +Maintenant, je pourrais tout lui dire, lui révéler mes fautes passées. + +D'abord, elle me repousserait, cela était à peu près certain; +cependant, quand je ferais miroiter à ses yeux (non pas mon diamant, +car les femmes sont trop bavardes), mais la radieuse existence que je +pouvais lui offrir, elle serait sans doute désarmée. + +Son rigorisme ne tiendrait point devant des millions. + +Ce qui d'ailleurs m'incitait à supposer que je ne lui faisais pas tout +à fait horreur c'est que, lors de mon procès, où elle avait été, bien +entendu, citée comme témoin, elle ne m'avait point chargé... Je me +rappelle même qu'à une question d'un des juges qui lui demandait ce +qu'elle pensait de moi, elle avait répondu: «M. Edgar Pipe est +peut-être un malhonnête homme, mais je suis obligée de reconnaître +qu'il a un coeur d'or.» + +Or, une femme qui trouve que l'on a un coeur d'or, ne peut vous tenir +rigueur de quelques peccadilles. + +Cependant, le temps avait marché depuis que j'avais quitté Edith... +Elle avait certainement rencontré un nouveau protecteur, car elle +détestait la solitude, et elle devait avoir oublié déjà le malheureux +Edgar Pipe. + +Je me trouverais donc en face d'un rival qu'il serait pourtant, je +crois, assez facile de supplanter, à moins qu'il ne fût un nabab, ce +qui me paraissait peu probable. Enfin, nous verrions... Il était +possible aussi que je rencontrasse une autre Edith, qui me ferait vite +oublier la première. + +J'avais d'ailleurs l'intention de quitter l'Angleterre et d'aller +faire un séjour aux Indes, où j'espérais vendre mon diamant à quelque +maharadjah «multimillionnaire». + +Une ombre, cependant, obscurcissait ces jolis projets d'avenir: +Manzana!! + +Le drôle pouvait me guetter à ma sortie de prison, s'attacher à mes +pas et empoisonner de nouveau mon existence. Comme il n'avait pas été +question du diamant au procès et que, depuis, aucun journal n'avait +annoncé qu'on l'eût découvert sur le condamné de Reading, il +demeurerait persuadé que je l'avais vendu, que j'avais caché l'argent +quelque part et, de complicité avec cet affreux Bill Sharper, il +essayerait encore de me faire chanter. + +Qui sait même, si, en désespoir de cause, il ne me dénoncerait pas à +la police française... La prescription ne m'était pas encore acquise +et l'on m'arrêterait sûrement. + +Il est vrai qu'il faudrait prouver que c'était moi le voleur du +Régent... Or, qui m'accuserait? Manzana?... _Testis unus, testis +nullus_... + +Toutes ces noires réflexions finirent par influer sur mon moral et me +rendirent de nouveau taciturne et maussade. Je ne retrouvais un peu de +tranquillité que lorsque je songeais à cette fameuse fête du New +Year's Day, dont m'avait parlé le pasteur. + +Si, à cette occasion, j'avais la chance de bénéficier d'une réduction +de peine, j'étais sauvé, car Manzana, qui me croyait condamné pour +cinq ans, me «manquerait» à la sortie. + +Au moment où j'aurais eu besoin de toute ma tranquillité d'esprit, +voilà que justement j'étais tracassé, tourmenté par mon ami Crafty, +qui me demandait à chaque instant, à travers la muraille: + +--A quand notre évasion?... Vous en occupez-vous?... Je ne puis plus +résister au Tread-Mill... Si nous ne quittons pas cette maudite prison +je serai mort avant un mois. + +J'essayai de le rassurer, et j'y réussis, pendant quelques jours, mais +le pauvre garçon devenait de plus en plus pressant. + +--Hâtez-vous, disait-il... Je suis décidé à tout... + +Certes, moi aussi, j'étais décidé à tout... mais pas pour l'instant. +Le pasteur, dont je recevais la visite trois fois par semaine, +s'occupait toujours de moi et se faisait fort d'obtenir ma grâce, en +raison de ma bonne conduite et de mon sincère repentir. + +Devais-je, par une tentative d'évasion qui avorterait sans doute, +compromettre une affaire qui s'annonçait si bien? Devais-je, pour +tenir parole à Crafty, m'exposer à voir ma peine doublée, et laisser +mes os à Reading? + +Cependant, le pauvre Crafty s'impatientait. + +--Voyons... pour quand? demandait-il... Je vous assure que je n'en +puis plus... Mes forces sont à bout! + +Pendant plusieurs jours, il frappa furieusement au mur, exigeant une +réponse que je donnais immédiatement et qui tenait toujours dans ces +quatre mots: «Patience!... l'heure est proche!»... puis les coups +cessèrent, la cellule devint silencieuse... + +J'appris que Crafty avait été transporté à l'infirmerie... + +--Bah! me dis-je, il se reposera pendant quelques semaines. + +Au fond, je n'étais point fâché de ne plus être obligé de lui +répondre... J'avais cru m'apercevoir qu'un gardien que nous avions +surnommé «Oeil de crabe» s'arrêtait souvent dans le couloir entre la +cellule de Crafty et la mienne, sans doute pour nous épier. + +Un jour où l'autre, il nous aurait surpris, et mes notes de conduite +eussent été diminuées de plusieurs points, ce qui était la façon de +punir les condamnés qui attendaient leur «conditionnelle». + +La fête du New Year's Day approchait et ce n'était pas le moment de se +faire signaler au surveillant général. + + + + +V + +PAUVRE CRAFTY! + + +Ma seule préoccupation, pour l'instant, était de me débarrasser de mes +bottines; nous aurions sûrement, avant peu, une visite de literie, et +il était temps que je les fisse disparaître. + +Je les déchirai donc à coups de dents, roulai les semelles, les +aplatis en pesant dessus de tout mon poids, et en fis une sorte de +boule que je lançai, à l'heure du travail, dans le trou du Tread-Mill. + +Si l'on retrouvait quelque jour ce paquet informe, on supposerait +qu'il avait été déchiqueté par les rats, très nombreux à Reading, à +cause du voisinage de la Tamise. + +Restait mon diamant. + +Je le roulai dans le pan de devant de ma chemise, et l'attachai +solidement au moyen de deux ou trois lisières arrachées à mes +sandales. Bien malin serait celui qui viendrait le chercher là!... + +D'ailleurs, ce n'était qu'une cachette provisoire, car j'avais +l'intention de soulever une lame de parquet et de l'introduire dessous, +mais cela demanderait de longues heures de travail. + +J'étais à peu près tranquille pour le moment, cependant la fatigue ne +tarda pas à me reprendre et j'eus de fréquents étourdissements. Une +fois même, je dus m'évanouir, car je me retrouvai couché sur le +plancher de ma cellule, la tête près de la porte. Par bonheur, aucun +gardien ne m'avait aperçu. + +Si «Oeil-de-Crabe» avait eu la malencontreuse idée de regarder par le +guichet de mon box, il aurait aussitôt appelé, croyant que j'avais +voulu me donner la mort, et on m'eût incontinent transporté à +l'infirmerie. Là, on m'aurait aussitôt déshabillé pour me mettre au +lit et mon diamant eût certainement été découvert. + +Je devais, sans tarder, le mettre en lieu sûr, et c'est ce que je fis, +mais comme je n'arrivais pas à soulever la lamelle du parquet, je le +calai solidement dans la partie inférieure de la planche inclinée qui +garnissait la fenêtre de ma cellule. + +Maintenant, je pouvais m'évanouir tout à mon aise, le diamant était en +sûreté. Je n'avais plus qu'une crainte--je devenais méfiant en +diable--c'était qu'on ne me transportât à l'infirmerie, que je n'y +demeurasse plusieurs semaines et qu'une fois que je serais rétabli on +ne me changeât de cellule, mais cette éventualité ne se produirait +certainement point. + +Je dépérissais de jour en jour, et les troubles que j'ai signalés +devenaient plus fréquents. Il m'arrivait parfois de tomber brusquement +comme si j'avais reçu un coup de massue, et je perdais connaissance +pendant quelques minutes. Quand je revenais à moi, j'y voyais à peine +et mes oreilles bourdonnaient avec une telle force que je n'entendais +plus rien... J'étais en outre agité d'un tremblement convulsif des +jambes et me trémoussais de façon désordonnée. + +--Quand vous aurez fini de danser, me dit un jour «Oeil-de-Crabe» qui +m'observait par le guichet. + +Lorsqu'il vit que, malgré son avertissement, je n'en continuais pas +moins à gigoter, il appela le surveillant-chef. + +--Vous ne voyez donc pas, dit le gradé, que cet homme est atteint de +«quaker's dance»... allez vite chercher le docteur Murderer. + +J'appris bientôt par ce digne praticien, un petit vieillard paternel +et doux, que le «quaker's dance», qui a beaucoup d'analogie avec le +_delirium tremens_ des alcooliques, est une maladie très commune à +Reading. Elle est, paraît-il, provoquée par l'anémie des prisons, et +le tremblement qui l'accompagne est dû au travail épuisant du +Tread-Mill. Lorsque l'on a «tourné le moulin» on conserve, toute sa +vie, dans les jambes, un petit sautillement auquel les gens de police +ne se trompent jamais. + +Pour ma part, j'ai eu la chance d'échapper à cette dégradante +infirmité, parce que j'étais jeune et vigoureux, mais combien de +pauvres détenus en sont restés affligés! + +--Mon ami, me dit le bon docteur Murderer, tous les médicaments que je +pourrais vous donner ne vous procureraient aucun soulagement... il n'y +a qu'un remède... la liberté... Néanmoins, comme le règlement +m'autorise à vous exempter de Tread-Mill, un jour sur deux, je vais +donner des ordres en conséquence... + +Et il me quitta en hochant tristement la tête. + +La liberté!... oui, je le savais aussi bien que lui! Il n'y avait +qu'elle qui pût me guérir, mais arriverait-elle assez vite? + +Le lendemain, je n'allai pas au «moulin» et je profitai de ce jour de +repos pour demeurer étendu sur mon lit. J'aurais bien voulu dormir, +mais depuis longtemps, le sommeil me fuyait. + +Je m'assoupissais pendant quelques minutes, puis me réveillais en +sursaut, trempé de sueur, en proie à une soif ardente que je ne +parvenais pas à apaiser, bien que je vidasse régulièrement ma cruche, +chaque jour. Ce qui m'était surtout désagréable, c'était d'entendre le +maudit carillon de Reading, qui, toutes les heures, répétait les +premières mesures d'un hymne intitulé _Nearer to Thee, my God_[6] et +qui me rappelait ce que l'homme cherche toujours à oublier, +c'est-à-dire «le grand saut dans l'éternité». + + [6] Plus près de toi, mon Dieu! + +Je trouve vraiment que les philanthropes qui ont présidé à +l'installation de la geôle modèle de Reading auraient pu se dispenser +d'ajouter cette note lugubre à tout leur arsenal de torture. + +Pour le prisonnier, l'heure qui sonne est une distraction... elle +apporte aussi avec elle un espoir... Une de moins!... songe le +malheureux détenu! Et cette fuite du temps, trop lente à son gré, lui +semble malgré tout bien douce, puisqu'elle le rapproche insensiblement +du jour où il quittera sa défroque de clown pour retourner parmi les +vivants. + +Pourquoi faut-il qu'un horrible carillon vienne, toutes les soixante +minutes, égrener ses tintements sinistres comme pour dire au +prisonnier avec une cruelle ironie: «Tu peux compter les heures, va, +mais il en est une que, bientôt, tu entendras pour la dernière fois.» + +La loi anglaise est bien dure pour ceux qu'elle frappe, et il ne +serait pas trop tôt qu'elle s'humanisât un peu et marchât avec le +progrès... Je crois que cela arrivera lorsque les juges renonceront +enfin à siéger en perruque poudrée et remiseront parmi les curiosités +des siècles défunts leurs oripeaux ridicules. + +Y renonceront-ils jamais? + +Le code britannique aurait certes besoin d'être remanié, car il +retarde vraiment trop. Au moment où, dans le monde entier, tout est en +marche vers un système social plus en rapport avec les moeurs +actuelles, où chez tous les peuples les lois ont été «retouchées», +pourquoi l'Angleterre continue-t-elle à marquer le pas avec tant +d'indolence?... + + * * * * * + +Le nouveau régime auquel j'avais été soumis, grâce au docteur Murderer, +apaisa un peu mes nerfs; les tremblements qui m'agitaient devinrent +moins violents, mais les étourdissements persistèrent, et c'étaient +eux qui m'inquiétaient le plus, car je craignais qu'ils ne me prissent +au moment où je serais en train de tourner le «moulin». De plus, je +faisais de la neurasthénie, ce qui n'a rien d'étonnant avec un régime +pareil, et la confiance que j'avais eue en l'avenir m'abandonnait peu +à peu... + +Ce qu'il m'eût fallu, c'était une cure d'air mais peut-être +deviendrait-elle inutile si mon incarcération se prolongeait. + +Un matin que j'étais exempt de Tread-Mill, la cloche de notre chapelle +se mit à sonner tristement, à petits coups étouffés, comme honteuse +d'avoir encore à annoncer la mort d'un détenu... + +C'est effrayant ce qu'il mourait de monde à Reading, depuis quelques +semaines! + +En entendant ce glas, je me mis à pleurer. + +Pourquoi? Je n'aurais pu le dire. Ce n'était pas la première fois que +j'entendais tinter la «gloomy» (c'est ainsi que l'on appelait la +cloche du temple) et jamais je ne m'étais senti ému comme ce jour-là. + +Etait-ce pressentiment, crainte ou pitié? Je n'aurais pu le dire. Ce +qu'il y a de certain, c'est que j'étais troublé au delà de toute +expression et que je souffrais le martyre. + +Quand le geôlier vint m'apporter ma pitance, je ne pus résister au +désir de l'interroger. C'était un brave garçon qui ne dédaignait pas, +à certains moments, de tailler une bavette avec moi. Il avait fait la +guerre en Afghanistan et aimait à raconter ses exploits, comme la +plupart des militaires qui ont vu le feu de près ou même de loin. + +--Savez-vous qui est mort ce matin, lui demandai-je. + +--Oui, dit-il à voix basse (car Oeil-de-Crabe rôdait dans les environs), +c'est le numéro 34... + +--Le 34?... + +--Oui, celui qui était votre voisin de cellule, il y a quelques jours +encore... Il paraît qu'il a eu une mort affreuse... Il était devenu +comme fou et on a été obligé de lui mettre la camisole de force... Ah! +certes, le pauvre diable est plus heureux «comme ça»... Au moins, il +ne souffre plus... + +Et le geôlier qui avait encore conservé la faculté de s'émouvoir, +sortit en disant: + +--Il avait pourtant l'air d'un bon garçon!... c'était doux comme une +petite fille... et si poli!... Sûr qu'on lui pardonnera là-haut! + +Je me jetai sur mon lit et me mis à sangloter... + +Pauvre Crafty!... Pauvre Crafty!... + +Ainsi, c'était lui!... Ah! je m'expliquais maintenant pourquoi cette +maudite cloche m'avait tant troublé!... Il y avait entre Crafty et moi +un lien que la mort elle-même n'était point parvenue à rompre, et, par +une sorte de télépathie indéniable, nos deux âmes communiaient +étroitement dans la religion du souvenir... Sa pensée était venue à +moi, à travers les murs de la prison, et la mienne maintenant allait à +lui!... + +Pauvre Crafty!... Il ne me trompait pas quand il disait qu'il n'en +avait plus pour longtemps... et me suppliait de «hâter notre évasion». +Il sentait déjà venir la mort et croyait l'éviter en fuyant, comme si +l'on échappait jamais à la «Rôdeuse» de Reading, lorsqu'elle vous a +une fois marqué de son doigt fatal! + +Ainsi, mon camarade était mort, mort sans que je pusse rien faire pour +lui, moi qui aurais tant désiré lui être utile! Et c'était à ce +malheureux que je devais ma fortune. C'était grâce à lui que j'avais +retrouvé mon diamant!... + +A quelques jours de là, le directeur, suivi du surveillant général et +d'un gardien, entra dans ma cellule. + +Ces trois visiteurs avaient la mine sévère et je vis tout de suite +qu'il allait se passer quelque chose... + +--Fouillez partout, commanda le directeur. + +Immédiatement, le surveillant et le gardien se mirent à bouleverser +mon lit, à palper ma paillasse et mon traversin, puis, ils examinèrent +le parquet, introduisant la lame de leur couteau entre chaque rainure. +Ensuite, ils cherchèrent derrière la planche qui garnissait la fenêtre +et je tremblais qu'ils ne découvrissent mon diamant, mais il était +tellement bien dissimulé qu'il échappa à leurs regards. + +Le directeur vint alors se planter devant moi et demanda d'un ton dur: + +--Où sont vos bottines? + +Je feignis le plus profond ahurissement, puis, ôtant une de mes +pantoufles, je la lui montrai, en disant: + +--Voilà, monsieur le Directeur... + +Il eut un haussement d'épaules: + +--Ce ne sont pas vos sandales que je veux voir, ce sont vos bottines... + +Je pris un air complètement idiot et répondis en roulant des yeux +stupides: + +--Je n'ai pas de bottines, monsieur le Directeur... j'en ai eu, +autrefois, mais on me les a enlevées quand je suis entré ici... + +--Oui... c'est de celles-là que je veux parler... elles ont disparu... +un complice les a volées dans le magasin et vous les a remises... + +--Comment, fis-je, aurait-il pu me les remettre sans qu'on +l'aperçût... et puis, qu'en aurais-je fait? + +--Elles contenaient sans doute quelque objet que vous teniez à ravoir? + +--Monsieur le Directeur, je ne comprends rien à tout cela. + +--Cependant, vos bottines ont disparu. + +--Alors, je ne sais pas plus que vous ce qu'elles sont devenues... + +Le directeur qui ne m'avait jamais pardonné de lui avoir ri au nez, +lors de notre première entrevue, me regarda en clignant de l'oeil et +en faisant aller sa bouche d'une oreille à l'autre (tic qui lui était +familier et que la colère semblait exagérer encore) puis, il me menaça +gravement de son index en bégayant: + +--Prenez garde!... sacripant!... prenez garde!... + +Je courbai la tête sans répondre. + +Il sortit, suivi de ses deux subordonnés, et je l'entendis qui disait, +dans le couloir: + +--Ce n'est pas fini, cette affaire-là... non, ce n'est pas fini... Il +faudra bien que je la tire au clair... + +Je devinai sans peine ce qui s'était passé. Le pauvre Crafty, dans son +délire, avait dû parler, un gardien avait surpris ses paroles et «en +avait référé» au directeur, qui avait immédiatement ordonné une +enquête. Elle avait abouti à la constatation que l'on sait et, +maintenant, tout le personnel de Reading cherchait mes bottines... + +Cet incident n'était pas fait, on le suppose, pour hausser la moyenne +de mes notes et me valoir la «cote d'amour» sur laquelle comptait le +pasteur. Je m'aperçus que l'on redoublait de surveillance et qu'un +oeil était continuellement fixé sur moi, un oeil vert, sans éclat, +mauvais et sinistre, qui me donnait le frisson. + +--Cela va mal pour vous, mon fils, me dit le pasteur à quelque temps +de là... Je viens de consulter votre dossier et je me suis aperçu +qu'on y avait ajouté quelques lignes vraiment regrettables... Je doute +que, maintenant, nous puissions obtenir facilement votre libération +conditionnelle... C'est dommage!... Oui, c'est vraiment dommage, car +l'affaire était en bonne voie, et vous arriviez presque en tête de +liste... Ah! quel malheur, mon Dieu, quel malheur!... vous n'aviez +plus que quelques mois à attendre!... + +Le plus navré, c'était certainement moi, et je tombai, à partir de ce +jour, dans un douloureux abattement... + +Ainsi, je sombrais au moment d'atteindre le port!... J'étais, +brusquement, replongé dans l'abîme. + +Si cuirassé que je fusse contre l'adversité, je supportai +difficilement ce coup-là! + +Mon diamant ne suffisait même plus à me consoler et il y avait des +moments où je le chargeais de toutes les malédictions! + +Je n'avais eu que du malheur, depuis que je m'en étais emparé. Tout +s'était effondré autour de moi et je finissais par croire qu'il était +ensorcelé... Ah!... j'étais bien puni de mon ambition!... J'avais +voulu conquérir la fortune, mener une vie calme, paisible, redevenir +un honnête homme et j'avais chaque jour roulé, d'échelon en échelon, +jusqu'au fond du gouffre où s'éteignent tous les espoirs. + +Moi, qui avais réussi les plus dangereux cambriolages, moi qui avais +toujours glissé avec une adresse merveilleuse entre les mains de la +police, j'étais arrivé à me faire prendre, comme le dernier des +débutants, à l'heure même où j'avais si vaillamment gagné ma retraite! + +Je finissais par croire qu'il y a, sur terre, une somme de bonheur +dont on peut disposer, à un certain moment de la vie, mais que l'on ne +retrouve jamais, une fois qu'on l'a épuisée. J'avais, comme on dit, +mangé mon pain blanc en premier... Maintenant, je goûtais au pain amer +de l'adversité. Ma vie d'aventures avait pris fin, et au lieu des +espaces ensoleillés prometteurs de délices infinies, dont je rêvais +encore, quelques semaines auparavant, je voyais se dresser devant moi +un grand mur sombre, infranchissable, dont la crête se perdait dans le +ciel gris. + +Ma pensée se reportait sans cesse au cimetière de Reading où dormait +mon pauvre Crafty et il me semblait entrevoir, au milieu des herbes +folles, une petite croix de bois noir avec cette courte inscription en +lettres blanches: + + _Here lies Edgar Pipe_[7] + + [7] Ci-gît Edgar Pipe. + +Je me faisais l'effet d'un vieillard accablé d'infirmités, qui +souhaite la mort afin de ne plus souffrir... + +Quand on en est arrivé à ce fâcheux état d'esprit, rien ne saurait +plus vous émouvoir. + +Il y eut encore une exécution à Reading, celle d'un nommé «148», qui +avait, dans un accès de rage, étranglé un geôlier. Eh bien! le +croirait-on? j'enviai le sort de ce condamné. + +Le pasteur m'avait pris en pitié. Il venait, chaque jour, me lire la +Bible, mais cette lecture, au lieu de me consoler, me rendait fou +furieux... On voit à quel degré de mécréance j'étais descendu. + +--Mon fils, me dit un soir le ministre, je considère que mes visites +sont inutiles... + +Et il s'en alla navré, après un grand geste de suprême miséricorde... + +Le lendemain, je le faisais appeler... C'était le seul être humain +avec qui je pusse causer et si sa présence et ses lectures m'étaient +pénibles, son absence l'était davantage encore... + +Il me fallait quelqu'un à qui me raccrocher, car je sentais bien que +si je ne voyais plus personne, j'allais finir par me tuer... + + + + +VI + +LE «SINISTRE» PROVIDENTIEL + + +Le printemps était revenu, et le soleil qui visitait de temps à autre +ma cellule (oh bien peu!... quelques minutes seulement) ne fit +qu'aggraver ma peine... Sa lumière, au lieu de me réchauffer le coeur, +me rendait plus triste que jamais, car elle me rappelait la vie... la +vie que je cherchais à oublier! + +Je me cachais la figure dans mes draps pour ne point le voir, mais je +crois que jamais il ne brilla plus que ce printemps-là... L'Angleterre +elle-même semblait s'être débarrassée de ses éternels brouillards... + +Je me sentais «descendre» de jour en jour, et j'avais conscience +d'être devenu complètement une brute, quand il se produisit, à Reading, +un événement que les journaux enregistrèrent sous le mot de +«sinistre» et qui eut sur ma destinée le plus heureux effet. + +Une nuit, le feu prit à la prison. Il débuta par les magasins et les +ateliers et, malgré les efforts des «fire-men» accourus de Londres et +des environs, se propagea jusqu'aux bâtiments cellulaires. + +On ouvrit aussitôt les portes de nos boxes, et le directeur donna +l'ordre de nous conduire dans la cour. Je pris mon diamant, le fixai à +la hâte, au moyen d'un noeud, dans le pan de devant de ma chemise et +suivis mes compagnons. + +Une fois que nous fûmes dans le grand «yard» pavé qui s'étend devant +la chapelle, on s'aperçut tout à coup que l'on avait oublié d'évacuer +les prisonniers qui se trouvaient à l'infirmerie. Il y eut alors une +minute d'affolement parmi le personnel. + +En présence du danger qui menaçait les pauvres malades, j'avais +retrouvé toute mon énergie et j'étais redevenu, par un phénomène que +j'attribue à une subite excitation nerveuse, l'Edgar Pipe des anciens +jours. + +Sans que personne me l'eût commandé, je m'élançai avec les «fire-men» +dans la fournaise, gravis en courant un escalier que les flammes +commençaient à lécher, empoignai dans mes bras un malheureux +immobilisé dans son lit, le descendis rapidement dans la cour et +retournai ensuite, au risque de me faire griller, en chercher un +autre. A la fin, comme personne n'osait plus s'aventurer dans +l'escalier en feu, je me dévouai, aux applaudissements de tous et fus +assez heureux pour ramener le dernier malade, un vieillard paralysé +que la terreur rendait fou et qui poussait des cris déchirants. + +Je n'étais que légèrement brûlé aux mains et aux bras, car pour +pénétrer dans le brasier, j'avais eu soin de m'envelopper d'une +couverture mouillée. Je fus le seul, avec deux autres détenus, à +coopérer au sauvetage et chacun s'accorda à reconnaître que j'avais +été le plus audacieux... + +De l'avis même des «fire-men» j'étais un héros... et mon +numéro--j'allais dire mon nom--circula bientôt dans tous les groupes. + +A cinq heures du matin, on était enfin parvenu à noyer l'incendie. Les +magasins et les ateliers avaient été en partie détruits. Quant à la +maison de détention proprement dite, ainsi que le pavillon où logeait +le directeur, ils étaient intacts. Par contre, le hangar qui abritait +la machinerie du Tread-Mill et celui où se trouvait la fameuse +«chambre» de justice, avaient flambé comme un feu de paille et je +soupçonne fort les détenus, qui faisaient la chaîne et se passaient +les seaux d'eau, de n'avoir pas montré beaucoup d'empressement à +protéger ces deux affreuses bicoques. + +J'avais eu la chance, en opérant mes sauvetages, de ne pas perdre mon +diamant... Je le sentais toujours sur mon abdomen... je le sentais +d'autant plus qu'il s'était, sous l'effort que j'avais déployé, +profondément enfoncé dans ma chair où il avait même, par endroits, +produit de légères érosions. + +Je m'apprêtais à prendre la file, à la suite de mes compagnons que +l'on allait reconduire dans leurs cellules quand le directeur me fit +appeler, ainsi que les deux autres détenus qui s'étaient en même temps +que moi distingués par leur courage. + +Il nous félicita et eut même quelques paroles émues assez «réussies», +mais ce fut moi qui recueillis la plus grande part de cette gerbe +d'éloges: + +--Numéro trente-trois, me dit-il, vous venez, en quelques minutes, de +racheter un passé regrettable et je ne veux plus voir en vous qu'un +héroïque et brave garçon... Dès aujourd'hui, je vais rendre compte de +votre belle conduite au lord Chief of Justice et je ne doute pas qu'il +ne vous accorde à bref délai une sérieuse réduction de peine... et +peut-être votre grâce... Allez!... Ayez confiance! Pour vous l'heure +de la libération est proche. + +Et, chose stupéfiante, inouïe, inimaginable, le directeur de la prison +de Reading serra la main au numéro trente-trois... + +C'était la première fois qu'on voyait chose pareille, et les gardiens, +quand je passai devant eux, me saluèrent militairement. + +Au déjeuner, j'eus double ration avec une pinte de pale-ale et une +tasse de thé; au dîner, on me servit une excellente oxtail soup, du +roast-beef avec des pickles, un pudding et du stout... et je +recommençai à trouver la vie agréable. + +De Tread-Mill, il n'en fut plus question, d'abord parce que le moulin +ne fonctionnait plus, ensuite parce que j'étais en instance de +libération et que, comme tel, je devais être dispensé de tout travail. + +Quinze jours après, le 17 avril (j'ai retenu la date), le directeur me +faisait appeler et me lisait un long factum duquel il ressortait que +M. «Trente-Trois», condamné à cinq ans de Hard Labour pour cambriolage +à main armée, bénéficiait d'une mesure de clémence et obtenait sa +grâce immédiate «eu égard au grand courage et à la parfaite abnégation +de soi-même qu'il avait montrés en sauvant lors de l'incendie de la +prison de Reading, et ce dans des circonstances particulièrement +périlleuses, les numéros 29, 56 et 127, tous trois en danger de mort.» + +L'Association d'Assistance aux Condamnés Repentants que dirigeait le +pasteur de la maison pénitentiaire m'allouait, en outre, afin de me +permettre de reprendre ma place dans la société, une somme de +cinquante livres, payable à la caisse de l'économat, le jour de ma +sortie... De plus,--oh! ce n'est pas fini--la Fondation Evangélique de +Londres me faisait don de vingt autres livres et l'Armée du Salut de +cinq, total soixante-quinze livres qui, ajoutées à ma masse, laquelle +se montait à seize livres et aux quatre-vingts livres de miss Mellis +dont je gardais la propriété, portaient mon avoir à cent soixante et +onze livres!... + +Je trouvai que ce petit dédommagement était assez juste et que, somme +toute, il y avait encore de braves gens en Angleterre. + +La santé m'était revenue tout d'un coup et j'attendais avec une +impatience que comprendront tous ceux qui ont, comme moi, tâté de la +prison, l'heure de ma levée d'écrou. + +Elle arriva enfin!... + +On me rendit les effets que j'avais, on s'en souvient, achetés à si +bon compte aux magasins Robinson and Co, mais comme je n'avais plus de +bottines, le pasteur voulut bien me faire cadeau d'une paire qu'il ne +mettait plus et je me trouvai de nouveau habillé en «gentleman». + +Je devais, à la vérité, avoir plutôt triste mine avec ma tête rasée, +mon chapeau défoncé, mes habits chiffonnés et mes larges chaussures à +bouts carrés, mais quand on a porté, pendant près de trois ans, la +combinaison ornée de fleurs de trèfle qui est l'uniforme des prisons +anglaises, on n'a pas le droit de se montrer difficile. D'ailleurs on +arrive, après un long séjour en cellule, à ne plus avoir, faute de +glace, la notion de l'élégance. + +Lorsque je franchis le seuil trop hospitalier de la prison de Reading +et que je me trouvai dans la rue, que je vis autour de moi des hommes, +des femmes, des enfants, des chiens, des chevaux, des autos, je +demeurai un instant ébloui, comme un hibou surpris par l'aurore, mais +presque aussitôt, je me ressaisis et jetai un rapide coup d'oeil +autour de moi. + +Bientôt, j'eus un soupir de satisfaction... car je venais d'acquérir +la certitude que Manzana n'était point parmi les passants qui +m'environnaient... Cela m'encouragea à me rendre à Londres. C'était +encore là, ma foi, que je serais le plus en sûreté. + +--Pardon!... la gare?... demandai-je avec une extrême politesse à un +gros policeman qui trônait au milieu d'un refuge, comme un Bouddha sur +un piédestal. + +L'homme eut un regard ironique et répondit en me toisant des pieds à +la tête: + +--Ah! ah!... on sort du bocal, hein?... Riche idée... voici la belle +saison!... Et alors, comme cela, on retourne à Londres voir ses +amis!... et on va s'en donner tant que ça pourra jusqu'à ce qu'on +revienne ici. + +--Pardon, sir, répondis-je très digne, je vous ai demandé le chemin de +la gare... + +Le policeman s'inclina cérémonieusement: + +--Gentleman... excusez-moi... vous êtes sans doute le prince de +Galles... pardon!... je m'étais mépris... tout le monde n'est pas +physionomiste... La gare?... elle est là, devant vous, mais je dois +prévenir Votre Excellence que le train de Londres vient de partir... +et que le prochain est à cinq heures cinquante-quatre... + +«Imbécile!» pensai-je en tournant les talons... + +Ainsi, à peine rendu à la liberté, j'étais déjà la risée des gens de +police!... + +Ce premier contact avec le monde «civilisé» m'avait désagréablement +impressionné, mais je n'étais pas au bout de mes surprises. + +Un peu plus loin, un bon bourgeois tenant par la main un petit garçon +me désigna au gamin qui fixa sur moi des yeux effarés. Sur le pas des +portes, les boutiquiers me regardaient avec mépris, et j'entendis l'un +d'eux dire à son voisin: + +--On les relâche donc tous à la prison de Reading... cela promet... +la rubrique des faits divers ne chômera pas... + +--Je trouve, répondit un autre, que l'on est trop indulgent pour ces +oiseaux-là... Si j'étais quelque chose dans le gouvernement, je +proposerais une bonne loi qui nous débarrasserait pour longtemps de +canailles pareilles... + +La voilà bien la charité sociale! Un homme sort de prison, il ne +trouvera personne pour lui tendre la main... personne ne l'aidera à se +relever. Il expiera sa réhabilitation plus durement que son crime. Et +l'on s'étonne après cela qu'il y ait tant de récidivistes!... + +J'étais, je l'avoue, quelque peu refroidi, et moi qui avais quitté +Reading avec de bonnes pensées plein la tête, je commençais à sentir +la haine s'amasser dans mon coeur. + +En passant devant la glace d'une devanture, je me regardai à la +dérobée et j'eus peine à me reconnaître. + +Comment! c'était moi, cet individu grotesque et repoussant... C'était +moi cet affreux chemineau, à la peau couleur safran, aux yeux caves et +farouches, à l'allure minable et inquiétante... Ah! je comprenais +maintenant pourquoi tout le monde me regardait... Je mettais une tache +sombre sur la gaieté de la ville... Pour ces gens paisibles, j'étais +le vagabond dont il faut se méfier, le spectre du Mal, l'homme prêt à +tout, le fauve redoutable sorti de la Ménagerie de Reading!... + +A la gare, dès que j'eus pris mon billet, un employé m'invita poliment +à ne pas stationner dans la salle d'attente, et comme je m'étais +réfugié sur le trottoir, un policeman m'ordonna de descendre sur la +chaussée. + +Un autre détenu qui avait été libéré en même temps que moi arpentait +librement, la pipe à la bouche, la cour de la gare, et personne ne +faisait attention à lui. Cela m'étonna tout d'abord, mais je finis par +comprendre... + +Cet homme portait un costume d'ouvrier, et il y en avait vingt comme +lui qui attendaient le train... Rien ne le différenciait de ceux qui +l'entouraient et il avait l'air d'être de leur compagnie, tandis que +moi, avec ma pelisse sous le bras, ma jaquette chiffonnée, mon chapeau +déformé, ma chemise fripée qui, faute de doubles boutons, bâillait sur +la poitrine, j'attirais immédiatement l'attention des passants. + +Des centaines d'yeux étaient braqués sur moi et je sentais le rouge de +la honte me monter à la face. + +Si jamais j'ai désiré voir la nuit arriver, ce fut bien ce jour-là!... + +Ce jour-là aussi je pus mesurer la profondeur de la muflerie humaine!... + + + + +VII + +OU JE DEVIENS L'AMI DE Mme CORA ET DE M. BOBBY + + +Quand j'arrivai à Londres, mon premier soin fut de courir chez un +chemisier et chez un bottier, puis j'allai ensuite chez un petit +tailleur de Commercial Road qui consentit, moyennant deux shillings, à +donner un coup de fer à mes habits. + +Cet homme aussi vit bien que je sortais de prison, mais il se garda de +me questionner... + +Il y avait chez lui une glace dans laquelle je pus me regarder à +loisir et je remarquai que ce qui me rendait surtout affreux c'était +ma tête rasée, sur laquelle oscillait un chapeau trop grand. J'eus +l'idée d'acheter une perruque que je porterais jusqu'à ce que mes +cheveux eussent repoussé. Je fus longtemps à la découvrir, cette +perruque, mais enfin j'y parvins et celui qui me la vendit, un vieux +receleur de Johnson Street, me la fit payer très cher, car il me prit +sans doute pour quelque malfaiteur qui voulait échapper à la police. +Je coiffai aussitôt ce «postiche» d'occasion qui s'adaptait assez +exactement à ma tête et pris congé du «broker» qui crut devoir me +serrer la main et me décocher un petit coup d'oeil malicieux. + +Je me mis ensuite à la recherche d'un logement et cela me prit deux +bonnes heures. Je ne pouvais, on le comprend, m'installer dans un +bouge, et ma mauvaise mine m'empêchait d'arrêter mon choix sur un +hôtel de second et même de troisième ordre. Fort heureusement, le +hasard vint à mon secours, une fois encore. + +Dans une petite rue de Limehouse, un des bas quartiers de Londres, un +écriteau attira mes regards: + + _Bedroom to let._ + +J'hésitai un instant, puis me décidai à entrer. La maison avait plutôt +mauvaise apparence. + +C'était une affreuse bâtisse aux murs fendillés sur la façade de +laquelle on avait récemment passé une couche de badigeon rouge qui +s'effritait déjà par endroits. + +Je suivis un étroit couloir et arrivai dans une petite cour vitrée où +j'aperçus une servante qui lavait du linge. + +--C'est ici, demandai-je, qu'il y a une chambre à louer? + +La maid me regarda un instant avec de gros yeux ronds, essuya ses +mains à son tablier et répondit, avec un affreux accent gallois: + +--Attendez, j'vas chercher Mme Cora. + +J'attendis près du baquet de la laveuse, les pieds dans l'eau. + +Soudain, un joyeux éclat de rire retentit près de moi. Je me retournai +vivement mais je n'aperçus personne... Presque aussitôt une horrible +voix canaille qui rappelait celle des beggars de Whitechapel entonna +une chanson de matelots ordurière et stupide. + +J'allais fuir, quand une grosse dame parut. + +C'était Mme Cora. Elle avait une perruque rousse; sa bouche était d'un +rouge exagéré et ses yeux que surmontaient des sourcils d'un noir de +jais décrivaient deux courbes tellement régulières qu'on les devinait +tracées avec un pinceau. Quant à son teint, il avait cet incarnat +factice que donne à la peau le «crayon Primrose» et son visage luisait +comme un phare. Elle était vêtue d'un peignoir de soie bleue sous +lequel ballottait une poitrine molle, maintenue par un large ruban de +faille. + +En m'apercevant, elle inclina légèrement la tête, esquissa un sourire +et demanda, d'une petite voix d'enfant: + +--Monsieur désire? + +--J'ai vu que vous aviez une chambre à louer, madame, et je désirerais +en connaître le prix. + +--C'est quinze shillings par semaine... ameublement confortable, vue +sur la rue... + +A ce moment, les éclats de rire se firent entendre de nouveau. + +--Ne faites pas attention, me dit Mme Cora, c'est Bobby qui s'amuse... +Nous disions donc: vue sur la rue... tranquillité parfaite... On peut +sortir et rentrer à volonté... mais vous savez, je ne veux pas de +chiens ici... je les ai en horreur car ils font peur à Bobby... Il est +si impressionnable, ce pauvre Bobby... Figurez-vous que l'autre jour, +il a été pris d'une crise terrible et j'ai bien cru que j'allais le +perdre... Un maudit bull s'était introduit dans cette cour et aboyait +avec fureur... il a même eu l'audace de monter au premier, dans la +chambre où se trouve Bobby... Mais je suis là qui vous parle de mon +coco adoré, et j'oublie de vous montrer la chambre... Voulez-vous +prendre la peine de me suivre, monsieur? + +Et Mme Cora s'engagea dans l'escalier. Elle avait pour gravir plus +facilement les marches, retroussé son peignoir bleu et me montrait des +mollets énormes emprisonnés dans des bas transparents, de couleur +claire. + +--Oh! oh!... faisait Bobby de sa vilaine voix nasillarde... + +Je l'aperçus enfin, ce Bobby. C'était un gros perroquet gris qui +circulait librement dans une pièce du premier étage, semant sans +pudeur sur le grand tapis rouge des ordures larges comme des shillings. + +--Croyez-vous qu'il est joli, s'extasia Mme Cora. Un connaisseur me +disait dernièrement qu'il n'en avait jamais vu de pareil... et je le +crois sans peine... Bobby vaut au moins cent livres... oui, +monsieur... mais pour mille, je ne le céderais pas... Et si vous +saviez comme il est intelligent... il comprend tout... je n'ai qu'à +lui donner un ordre pour qu'il m'obéisse aussitôt... + +Je pensai, à part moi, que Mme Cora aurait bien dû donner à son +perroquet l'ordre de respecter un peu plus le tapis rouge. + +Nous arrivâmes à la chambre. Elle était, je dois le dire, presque +confortable, quoique d'une propreté douteuse. + +La grosse dame fit glisser sur leur tringle les doubles rideaux afin +que sans doute je pusse mieux voir la poussière qui garnissait les +meubles et les taches répandues sur le fauteuil et le couvre-lit, puis +elle me demanda si «je me décidais». + +Je répondis affirmativement, car je ne me sentais plus le courage de +chercher un autre logement. + +Alors, elle devint aimable, presque provocante... + +--Vous serez très bien ici, dit-elle... et si vous vous ennuyez, je +pourrai de temps en temps vous tenir compagnie... Chez moi, vous savez, +c'est la vie de famille et tous mes locataires sont un peu mes +enfants. + +--Vous avez d'autres locataires? + +--Oui, quatre, mais des garçons très sérieux qui partent le matin et +ne rentrent que le soir. Deux sont employés aux Docks. + +--Ah!... et les deux autres? + +--L'un est commis voyageur, et l'autre coiffeur pour dames... Vous les +verrez, d'ailleurs, car le samedi soir, nous avons l'habitude de nous +réunir pour jouer au poker... Ce sont des locataires tout ce qu'il y a +de plus comme il faut... le commis voyageur surtout... + +Et, tout en me donnant ces explications, la grosse dame me frôlait +légèrement en me faisant les yeux doux, mais voyant que je ne +répondais pas à ses avances, elle me dit brusquement: + +--Nous sommes d'accord, n'est-ce pas? La chambre vous plaît... eh bien, +c'est une affaire entendue... quinze shillings par semaine et payables +d'avance... + +Je lui tendis une livre, et comme elle n'avait pas de monnaie sur elle, +je lui dis de remettre les cinq shillings à la bonne... + +J'avais absolument besoin de repos et désirais me débarrasser au plus +vite de cette logeuse un peu trop familière. + +Elle me laissa enfin. + +Dès qu'elle fut partie, je donnai un tour de clef et m'assis dans +l'unique fauteuil qui, avec deux chaises de velours grenat, garnissait +la pièce. + +Mon séjour prolongé à la geôle de Reading m'avait fait perdre +l'habitude de la marche et j'étais tellement éreinté, tellement fourbu +que je m'endormis presque aussitôt. + +Quand je me réveillai, il faisait nuit. La lueur d'un réverbère placé +en face, dans la rue, éclairait ma chambre. Une faim atroce me +tenaillait l'estomac. Je me levai, assujettis ma perruque qui s'était +un peu dérangée pendant mon sommeil, m'assurai que mon diamant était +toujours dans la pochette de ma chemise de dessous, puis, je mis mon +chapeau, ouvris la porte et m'engageai à tâtons dans un escalier +obscur. En m'entendant descendre, le maudit perroquet se mit à pousser +des exclamations auxquelles se mêlaient quelques mots de «slang»... + +--Ah! vous voulez probablement dîner, me dit Mme Cora, en s'avançant +sur le palier... Vous savez, je donne également à manger... c'est deux +shillings six par repas. + +J'acceptai l'offre de la grosse dame et, quelques instants après, +j'étais installé entre elle et Bobby devant une petite table +recouverte d'une nappe à carreaux jaunes et rouges. + +Mme Cora faisait elle-même le service et s'efforçait à des gestes +gracieux qui la rendaient parfaitement ridicule. + +Qu'était-ce au juste que cette logeuse? Malgré ses petits airs de +franchise et d'abandon, elle ne m'inspirait qu'une médiocre confiance. +J'étais, à n'en pas douter, tombé dans une de ces maisons louches +comme il y en a tant à Whitechapel, et si j'étais relativement +tranquille au sujet de ma personne, je l'étais beaucoup moins pour ma +bourse. + +Tout en mangeant, avec des minauderies de petite maîtresse, Mme Cora +me posait une foule de questions qui ne laissaient pas que de +m'embarrasser un peu. Quand serré de trop près, je ne savais que +répondre, je passais mon doigt sur la tête de Bobby, lequel s'était +pris pour moi d'une subite affection. Il me regardait continuellement +de son gros oeil rond, en se tortillant maladroitement sur son +perchoir et se rapprochait de plus en plus. Au dessert, il grimpa sur +mon épaule et se mit à tirer les cheveux de ma perruque, tout en +laissant tomber sur ma jaquette les shillings qu'il posait d'ordinaire +sur le tapis. + +La grosse dame était dans le ravissement. + +--Croyez-vous qu'il est mignon, disait-elle... Regardez donc comme il +est drôle... il veut jouer avec vous... c'est la première fois que je +le vois si familier avec un étranger... Sans doute que vous lui +plaisez... les bêtes ont parfois un flair étonnant... Bobby a compris +que vous étiez un brave homme, et il est tout de suite devenu votre +ami. Ah! ce n'est pas à M. Bill Sharper qu'il ferait une fête +pareille! Je ne sais pourquoi, il ne peut pas le souffrir... et +pourtant, ce n'est pas un mauvais garçon!... + +Bill Sharper! + +Ce nom me fit courir par tout le corps un long frisson, et Mme Cora +dut s'apercevoir de mon trouble, car elle demanda: + +--Vous êtes indisposé? + +--Non... non... répondis-je vivement, c'est Bobby qui vient de me +tirer les cheveux... + +La grosse dame partit d'un bruyant éclat de rire. + +--Ah! le gredin!... fit-elle en pouffant... ah! le petit espiègle... +Il veut sans doute s'assurer que vos cheveux tiennent bien... Alors, +c'est vrai?... il vous a fait mal?... Ah! ça, c'est curieux, par +exemple!... c'est même extraordinaire!... + +Et Mme Cora se trémoussait sur sa chaise comme une petite folle. + +Evidemment, elle s'était aperçue que j'avais une perruque... + +Je ne savais plus quelle contenance prendre... je me sentais +profondément grotesque et ne trouvais rien à répondre. + +--Bah!... dit la logeuse, il est bien permis à un homme de porter de +faux cheveux... les femmes en portent bien... En tout cas, +permettez-moi de vous dire que cela vous va très bien. Vous ressemblez +à Rico, un tzigane que j'ai beaucoup connu et avec lequel... + +Elle s'arrêta subitement, craignant sans doute de se laisser glisser +sur la pente des confidences... + +Mme Cora ne parut pas s'étonner outre mesure que je portasse une +perruque; d'ailleurs, elle ne s'étonnait de rien... C'était une +personne très avertie dont les clients s'étaient employés sans doute à +parfaire l'éducation. Peut-être même avait-elle déjà deviné d'où je +sortais, mais elle était trop bien élevée pour faire allusion à un +petit «accident» qui devait être assez commun dans le monde qu'elle +fréquentait. + +Elle me comblait d'amabilités--peut-être en souvenir de Rico--et Bobby +qui avait décidément renoncé à me tirer les cheveux s'acharnait après +le bout de mon oreille... + +Très habilement, je ramenai la conversation sur un sujet qui +m'intéressait plus que tout autre. + +--Alors, dis-je, Bobby n'aime pas M. Bill Sharper... + +--Oh, pas du tout, et cela est même assez singulier, car M. Bill +Sharper ne sait quelles gentillesses lui faire... il lui donne souvent +des friandises et je gage qu'à son retour de voyage, il va encore lui +apporter quelque chose... + +--Ah! M. Bill Sharper est en voyage? + +--Oui... jusqu'à la fin de la semaine... il se déplace beaucoup en ce +moment... c'est d'ailleurs son métier qui veut cela... C'est vraiment +dommage que Bobby ne l'aime pas, car c'est un bon garçon, et si drôle, +si amusant!... D'ailleurs, vous le verrez et je suis sûre qu'il vous +plaira tout de suite. + +--Je n'en doute pas. Il revient, avez-vous dit à la fin de la semaine? + +--Oui, il sera ici samedi... ou dimanche, au plus tard... + +--Je serai fort heureux de faire sa connaissance... + +Le repas s'achevait. Bobby, que la chaleur avait fini par engourdir, +dormait, la tête sous son aile. + +La bonne, que nous n'avions pas vue de la soirée, ouvrit tout à coup +la porte de la pièce et fit un signe à sa maîtresse. + +--Je vous demande pardon, dit Mme Cora, mais on a besoin de moi... Je +reviens dans un instant. + +A travers la baie vitrée, j'avais aperçu la longue silhouette d'un +horse-guard qui titubait légèrement et, à côté de lui, l'ombre menue +d'une femme coiffée d'un grand chapeau à plumes. + +Il y eut dans l'escalier un bruit de pas, un murmure confus parvint +jusqu'à moi, puis le silence se rétablit. + +Cinq minutes après, Mme Cora, encore tout essoufflée, avait repris sa +place en face de moi. + +Elle m'offrit un verre de whisky que j'acceptai, mais cette liqueur +exquise dont j'avais perdu le goût à Reading, ne tarda pas à me +tourner la tête et, bien que la conversation de la logeuse, qui avait +rapproché sa chaise de la mienne, commençât à devenir intéressante, je +me vis obligé de prendre congé, en prétextant--ce qui était vrai +d'ailleurs--un léger étourdissement. + +Cette brusque retraite parut contrarier vivement Mme Cora qui aurait +voulu causer plus longuement sans doute, mais j'étais vraiment trop +malade pour accéder à son désir. + +Une fois dans ma chambre, je me passai immédiatement un peu d'eau sur +le visage, me déshabillai, après avoir fermé ma porte à double tour et +jeté un coup d'oeil sous le lit et derrière les doubles rideaux, puis +j'essayai de dormir, mais le horse-guard et sa compagne faisaient un +tel vacarme dans la chambre voisine qu'il me fut à peu près impossible +de fermer l'oeil de la nuit. Je croyais, à chaque instant que le bruit +avait cessé, mais bientôt il reprenait de plus belle! + +Un peu avant le jour, je m'assoupis cependant, puis ne tardai pas à +m'endormir profondément. + +Quand je me réveillai, les douze coups de midi sonnaient à une église +voisine. Je me levai et, tout en procédant à ma toilette, je réfléchis +sur ma situation présente. L'asile que j'avais momentanément choisi +n'était décidément pas sûr; il me fallait en trouver un autre. Pour ma +première démarche, je n'avais vraiment pas de chance, car avouez que +c'était jouer de malheur que d'avoir arrêté mon choix sur une maison +meublée qu'habitait justement Bill Sharper! + +La logeuse ne m'avait nommé que celui-là, mais qui sait si je n'allais +pas apprendre que Manzana logeait aussi dans cet hôtel borgne. Il +fallait que je déguerpisse au plus vite, car j'étais exposé, à chaque +minute, à faire chez Mme Cora de mauvaises rencontres. + +D'ailleurs, de toute façon, je ne serais pas resté dans ce +boarding-house. La propriétaire était trop aimable, et cette amabilité, +que j'attribuais à ma ressemblance avec le regretté Rico, m'eût +obligé à des sacrifices vraiment trop héroïques. + +J'annonçai donc à Mme Cora que je ne rentrerais probablement pas dîner, +et je partis après avoir amicalement serré la patte à Bobby. + +J'allai déjeuner dans un restaurant italien tenu, comme toujours, par +un Allemand, puis je me mis à la recherche d'un nouveau logement. + + + + +VIII + +CELLE QUE JE N'ATTENDAIS PAS + + +Une heure après, je m'arrêtais devant un énorme bâtiment sur la façade +duquel courait une longue bande de calicot avec ces mots: «Caledonian +Hotel». + +C'était une sorte de caravansérail fréquenté par le peuple des docks, +les mariniers de la Tamise et les matelots en congé... On entrait +là-dedans et on en sortait sans que personne vous remarquât. L'hôtel +avait deux cents chambres, ainsi que l'attestait la petite notice +collée sur la vitre du bureau et il était, on en conviendra, bien +difficile au logeur de surveiller tant de locataires. + +Je résolus donc de m'établir au Caledonian Hotel, mais avant d'y +pénétrer, je me rendis chez un fripier de Shadwell et troquai contre +une vareuse, un caban, un béret et un pantalon de matelot, les effets +trop élégants que je portais et qui compromettaient ma sécurité. +J'abandonnai aussi ma perruque au marchand, qui me la paya deux +shillings. + +Quand je sortis de chez lui, personne n'eût pu reconnaître sous son +costume de marin le gentleman ridicule qui, la veille, dînait en tête +à tête avec la logeuse de Limehouse. + +J'avais enfin trouvé le seul déguisement qui me convînt, celui qui me +permettrait de passer partout sans me faire remarquer. + +Je ne pouvais plus rester à Londres, où j'étais exposé à rencontrer +Bill Sharper et peut-être Manzana. Mon seul désir était de m'embarquer, +de gagner les régions lointaines, de vendre mon diamant et de +redevenir un honnête homme. + +Je m'engagerais à bord d'un bateau quelconque comme soutier, comme +aide-chauffeur, ou comme graisseur, mais ce que je souhaitais, c'était +quitter au plus vite le sol de l'Angleterre. + +Je me présentai donc au Caledonian Hôtel, m'inscrivis sur le livre de +police sous le nom de Jim Perkins, et obtins, sans autres formalités, +une chambre au quatrième étage. Pour la première fois depuis ma sortie +de Reading, je me sentis enfin tranquille et pus dormir tout à mon +aise. Je prenais mes repas dans la salle commune de l'hôtel, en +compagnie de matelots et de mariniers et ne tardai pas à me lier avec +quelques braves garçons qui promirent de me trouver un engagement. En +attendant, j'errais sur les quais, causant avec les dockmen, +m'intéressant à l'arrivée et au départ des navires, m'offrant même +parfois pour un coup de main, lorsque j'en trouvais l'occasion. + +Un soir, un de mes nouveaux camarades m'annonça que le capitaine du +_Humbug_, un voilier de trois cent cinquante tonneaux, en partance +pour l'Amérique du Sud, cherchait à compléter son équipage. Je me +présentai à ce capitaine qui s'appelait Wright et j'eus la chance +d'être accepté. + +--Jeudi le départ, me dit le capitaine Wright... A la tombée de la +nuit, il faudra rallier le bord. + +Je promis d'être exact au rendez-vous et retournai au Caledonian Hotel. + +J'avais encore une journée à passer à Londres, et je résolus de me +payer un peu de bon temps. En compagnie de deux nouveaux amis nommés +Dick et Funny, j'allai dîner à la «Tortue Volante», un restaurant de +matelots réputé pour ses «sheep's trotters», et ensuite, nous +résolûmes de finir notre soirée au concert. + +Il y a dans Pennington street un music-hall très mal famé où les +marins en bordée vont faire un peu de boucan avant de se rembarquer. +C'est une étroite construction précédée d'un long couloir dans lequel +on rencontre les demi-mondaines du Wapping. La salle, garnie de bancs +à dossier solidement scellés au parquet, est flanquée d'une galerie, +sorte de promenoir demi-circulaire où l'on peut consommer pour six +pence des boissons frelatées. + +Ce soir-là, c'était «great event»... On annonçait les débuts d'une +chanteuse qui avait modestement pris le nom de «miss Nightingale», +c'est-à-dire «Mlle Rossignol». + +Des affiches la représentaient avec un corps d'oiseau et les boniments +les plus outranciers la désignaient à la curiosité des spectateurs, +comme «une des étoiles les plus brillantes du firmament artistique». + +En compagnie de Dick et de Funny, je pris place aux premiers rangs et, +comme le spectacle ne commençait pas assez vite, nous donnâmes le +signal du «branle-bas». + +Immédiatement, des centaines de pieds chaussés de gros souliers à +clous se mirent à frapper en cadence les planches du parquet, d'où +monta bientôt une poussière jaune, aussi opaque, aussi épaisse qu'un +brouillard londonien. + +L'orchestre préluda enfin par la «Marche des Joyeux Garçons de +Southwark», et toute la salle reprit en choeur le refrain: + + _With his nancy on his knee, + And his arm around her waist..._ + +Une gaieté folle s'était emparée de la salle entière, et les +spectateurs hurlaient avec une telle force que l'on n'entendait plus +la musique dans laquelle cependant dominaient les instruments de +cuivre. + +Enfin, la partie de concert commença. Le public emballé par le nom de +«Miss Nightingale» la réclamait à grands cris et les modestes +chanteuses qui précédaient la grande étoile ne parvenaient pas à se +faire entendre. + +Soudain je tressaillis. Je venais d'apercevoir dans une travée voisine +de la mienne une femme à la toilette minable, une de ces pauvres +roulures comme on en rencontre dans les rues de Whitechapel, et cette +femme, je ne me trompais point... c'était Edith! + +Quel contraste offrait aujourd'hui la malheureuse fille avec la belle, +l'éblouissante, la brillante Edith que j'avais, trois années +auparavant, retrouvée dans un des plus grands concerts de Londres... + +Que lui était-il donc arrivé?... Quel terrible événement avait ainsi +précipité sa chute? + +Le sentiment qui s'empara de moi, à cet instant, fut celui de la +pitié... + +Sans plus me soucier de mes camarades que s'ils n'existaient pas, je +me levai et allai m'asseoir à côté de mon ancienne maîtresse. + +Tout d'abord, elle ne me reconnut pas et comme je m'étais approché +d'elle, mon épaule contre la sienne, elle me repoussa d'un geste +rageur en m'appelant «ivrogne». + +Alors, je la regardai bien en face et d'une voix dans laquelle je +m'efforçai de mettre toute la douceur possible, je l'appelai par son +nom: + +--Edith! + +Elle eut un petit soubresaut, suivi d'un mouvement de recul, puis, me +reconnaissant enfin, murmura tristement: + +--Edgar!... + +Et je vis qu'elle pleurait. + +--Venez, lui dis-je... + +Elle obéit et nous allâmes nous asseoir dans le pourtour à un endroit +qui était à peu près désert... + +Dans la salle, le boucan était à son comble et le régisseur avait dû +paraître sur la scène, pour annoncer que si le bruit continuait on +allait suspendre la représentation... + +--Edith!... fis-je, en prenant les mains de la jeune femme... vous ne +m'en voulez pas? + +Elle leva vers moi ses grands yeux bleus embués de larmes: + +--Vous en vouloir, Edgar... et pourquoi? + +--Mais... à cause de... l'affaire... + +--Oh! non... je ne vous en veux pas... vous avez pu avoir des torts... +mais vous avez toujours été bon pour moi... tandis que... + +Elle n'acheva pas. + +--Que voulez-vous dire?... voyons... parlez... + +--Je vous assure, Edgar, que je n'en ai pas la force... + +--Vous êtes malade?... + +--Non... j'ai faim... + +Cela avait été dit d'une voix si basse que c'est à peine si je pus +entendre ce navrant aveu... + +--Que dites-vous, Edith... que dites-vous?... Vous avez faim?... + +--Oui... + +Et elle ajouta, honteuse, en détournant la tête: + +--Voilà deux jours que je n'ai pas mangé... + +--Cependant, vous êtes venue au concert... vous avez dû payer votre +place? + +--Ici... les femmes comme moi... ne payent pas. + +J'étais ému plus que je ne saurais le dire et je sentais mes yeux se +mouiller. + +Je pris Edith par le bras et l'entraînai hors de la salle, au moment +même où miss Nightingale commençait ses roulades. + +Il y avait, en face du music-hall, un petit restaurant brillamment +éclairé. + +Je voulus y faire entrer Edith, mais elle me saisit vivement le bras, +en disant: + +--Oh non... non! pas ici! + +Et elle me guida vers une rue sombre, m'entraîna dans une autre et +enfin, s'arrêtant devant une petite boutique peinte en rouge: + +--Là! si vous voulez, dit-elle. + +Nous entrâmes. La salle était presque vide. Nous nous assîmes, dans le +fond et je commandai à dîner... Edith ne mangeait pas, elle dévorait. + +Ainsi, c'était donc vrai, la malheureuse mourait de faim! + +J'aurais voulu connaître immédiatement son histoire, apprendre comment +elle avait pu tomber dans une telle misère, mais je n'osais +l'interroger. + +Quand elle eut terminé son repas, elle demanda: + +--Où allez-vous maintenant? Edgar. + +--Mais chez vous, si vous voulez... + +--Chez moi! fit-elle tristement... chez moi!... mon domicile +maintenant, c'est la rue!... + +Je n'en pouvais croire mes oreilles... Etait-il possible que mon Edith +en fût arrivée là? + +--Venez à mon hôtel. + +Et je l'emmenai au Caledonian. + +Lorsque nous fûmes seuls, je la fis asseoir et lui prenant les mains: + +--Edith!... Edith!... je vous en prie... dites-moi tout, confiez-vous +à moi... Vous savez que je suis votre ami, moi... que je vous ai bien +aimée... que je vous aime toujours. + +Elle éclata en sanglots. + +J'attendis que la crise fut calmée, puis la suppliai de parler. + +Elle y consentit enfin, d'une voix hésitante: + +--Aussitôt après votre malheur, dit-elle, j'ai été obligée de quitter +le petit appartement que nous occupions chez miss Mellis... et de me +réfugier dans le Strand. J'étais encore toute bouleversée par cette +«histoire»... Et d'abord, je vous ai maudit, Edgar... mais depuis... +depuis que j'ai appris à mieux connaître la vie, je vous ai excusé... + +Elle s'arrêta un instant, comme si elle cherchait à rassembler ses +idées, et poursuivit: + +--Oui... je vous ai excusé... car, en somme, si à Paris, je n'avais +pas pris les deux mille francs qui se trouvaient dans votre +secrétaire... peut-être bien que... + +--Ne parlons plus de cela, Edith, je vous en prie... Ne vous ai-je +point pardonné depuis longtemps?... + +--Oui, je sais... mais j'ai honte de cette vilaine action... j'étais +heureuse, à ce moment, vous ne me refusiez rien... + +--Mais puisque c'est oublié, vous dis-je... Continuez votre récit... + +--Mon... récit!... ah oui!... Où en étais-je donc?... + +--Au moment où vous avez quitté le logement de miss Mellis... + +--Ah! oui... c'est vrai... J'étais donc allée m'installer dans un +boarding-house du Strand... quand, un jour, en descendant de chez moi, +je me suis trouvée nez à nez dans la rue avec cet horrible individu +qui nous a fait une telle peur, vous savez... ce Bill Sharper... + +--Oui... oui... je me souviens de ce bandit. + +--Oh!... un bandit, vous pouvez le dire, mais en comparaison de +l'autre... c'est encore un gentleman... + +--L'autre?... + +--Oui, vous savez bien, Manzana... + +--Le gredin! en voilà un qui a fait mon malheur! + +--Et le mien aussi, Edgar... + +--Comment cela? + +--Attendez, vous allez tout savoir et si vous avez souffert, vous +verrez que, moi aussi, j'ai été bien malheureuse... Donc, Bill Sharper +a commencé par m'intimider. «Ah! vous voilà, vous, m'a-t-il dit... +vous ferez bien de vous cacher, car la police vous recherche... vous +allez probablement être arrêtée... Votre amant a parlé... Il paraît +que vous étiez sa complice et que c'est à votre instigation qu'il a +commis le vol que vous savez...» + +Je me récriai, naturellement, mais il insista et me terrorisa à tel +point que je m'enfuis de mon logement pour me réfugier dans celui +qu'il m'avait offert... + +--Comment? vous êtes allée chez Bill Sharper? + +--J'étais folle... je ne savais plus ce que je faisais, et la crainte +d'être arrêtée m'eût fait commettre les pires folies... Chez lui, je +trouvai l'autre... Manzana, celui qui prétend que vous l'avez volé... +Ils me parlaient toujours de mon arrestation prochaine et semblaient +s'efforcer de me soustraire à la justice... Bref, je suis devenue leur +chose... ils ont fait de moi ce qu'ils ont voulu... Après m'avoir +terrorisée, ils m'ont compromise en m'emmenant avec eux dans leurs +expéditions et, finalement, je suis restée seule avec Manzana. Vous +dire ce que ce misérable m'a persécutée, non, c'est à n'y pas +croire... Il me battait, oui. Edgar, ce misérable a osé me battre... +Il me faisait horreur... mais je n'osais le quitter, car il m'avait +menacée de me tuer si je tentais de fuir... Il me surveillait +continuellement et... même quand je descendais dans la rue pour +exercer l'infâme métier auquel il m'avait contrainte, je le voyais +toujours derrière moi, avec ses yeux brillants qui me donnaient le +frisson... + +--Ainsi, malheureuse, depuis le jour où j'ai été arrêté... + +--Oh! Edgar! Edgar! je vous en supplie, pardonnez-moi... je vous l'ai +dit, j'étais folle. Cet homme m'avait terrorisée, compromise, et une +fois dans l'engrenage... + +--Et vous êtes toujours avec lui? + +--Non... Edgar... non, j'ai enfin eu le courage de le quitter... +J'étais malade, ceci se passait avant-hier... il m'a quand même +obligée à me lever pour aller faire dans le Strand ma triste promenade +quotidienne... Alors, profitant d'un moment où il était entré dans un +débit de tabac... je me suis enfuie... Je me suis mise à courir droit +devant moi. Arrivée sur les quais, j'ai eu un moment l'idée de me +jeter dans la Tamise et si je ne l'ai pas fait, c'est parce qu'un +policeman qui m'avait aperçue m'a forcée à m'en aller... Depuis, j'ai +erré comme une âme en peine, m'écartant le plus possible du quartier +où se trouve Manzana... Voilà deux nuits que je passe dehors... et, +quand vous m'avez rencontrée, j'étais entrée au music-hall pour me +reposer un peu, car je ne tenais plus sur mes jambes... Je savais que +là on ne me chasserait pas, puisque les rôdeuses des quais sont +admises gratuitement dans ces affreux endroits, pour servir +d'amusement aux matelots... Vous le voyez, Edgar, j'ai bien +souffert... Condamnez-moi si vous voulez, mais c'est la fatalité qui +m'a conduite là!... + +Pour toute réponse, j'attirai Edith contre moi et déposai sur son +front pâle un baiser de pardon... + +C'était moi, en réalité, qui avais fait le malheur de cette femme... +c'était moi qui l'avais poussée au bord de l'abîme... Manzana avait +fait le reste! + +Il y eut entre Edith et moi un long silence; elle avait appuyé sa tête +sur mon épaule et sanglotait doucement. + +J'évitais de prononcer un mot, craignant de raviver sa douleur. Enfin, +quand elle parut plus calme, je lui dis: + +--Et maintenant, Edith, qu'allez-vous faire? + +Elle me regarda avec étonnement, puis comme je demeurais silencieux, +elle se remit à pleurer... + +J'avais lu dans ses yeux la question qu'elle n'osait me poser, et je +souffrais autant qu'elle... + +--Ne vous ai-je pas dit, fis-je doucement, que je quittais +l'Angleterre... Je m'embarque demain pour l'Amérique du Sud. + +La secousse avait été trop violente, je le vis bien au geste de +désespoir d'Edith, et je repris aussitôt: + +--Mais, soyez tranquille... je ne vous abandonnerai pas. Ecoutez moi, +je vous en prie, et vous allez voir que je ne veux que votre bien... +Je suis, pour des motifs que vous comprendrez plus tard, forcé de +m'expatrier... Vous, de votre côté, vous ne pouvez demeurer à +Londres... Il n'y a qu'un endroit où vous puissiez être en sûreté... +et cet endroit, c'est Paris, car Manzana a de sérieuses raisons pour +ne pas retourner dans cette ville... Or, vous allez, dès demain, +partir pour la France... et vous prendrez une chambre dans notre +ancien quartier... Dans un mois, ou plutôt non, un mois et demi, vous +irez tous les jours à la poste restante de la place des Abbesses... +vous y trouverez bientôt une lettre à votre adresse... Je vous +apprendrai où je suis, vous me répondrez, et quand je le pourrai, ou +je vous dirai de venir me rejoindre, ou c'est moi qui viendrai... De +temps à autre, je vous enverrai quelque argent... Je compte cependant +que vous redeviendrez une honnête femme... comme moi je tâcherai de +redevenir un honnête homme... Il y a entre nous un fossé de boue... il +faut laisser au soleil le temps de le dessécher peu à peu... Lorsque +nous nous retrouverons, le passé sera oublié, et nous vivrons +heureux... Peut-être reviendrons-nous en Angleterre, car c'est notre +pays à tous deux et si misérable, si criminel qu'on ait été, on +n'oublie jamais son pays... + +Edith leva vers moi ses grands yeux que l'espoir rendait plus +brillants et balbutia ce simple mot: + +--Merci! + + + + +IX + +CE QUI DEVAIT ARRIVER + + +Le lendemain, je conduisis Edith à la station de Waterloo, pris son +billet, lui remis cinquante livres et ne quittai la gare que lorsque +j'eus vu le train disparaître. Nos adieux furent touchants et je puis +dire que de part et d'autre les paroles que nous échangeâmes étaient +sincères. + +Il ne me restait plus qu'à regagner le _Humbug_. Le capitaine ne +m'attendait qu'à la fin de l'après-midi, mais je jugeai plus prudent +de monter à bord avant l'heure fixée, car une fois sur le bâtiment, je +n'aurais plus à redouter les mauvaises rencontres. + +C'est souvent--j'en ai fait la constatation--à l'heure où l'on se +croit à l'abri de tout danger qu'une tuile vous tombe sur la tête et +j'en avais reçu trop, depuis quelque temps, pour ne pas chercher à +protéger ma triste personne. + +Le capitaine Wright me reçut avec cordialité... + +--Ah! vous voilà, fit-il;... à la bonne heure... Au moins, vous, vous +n'êtes pas en retard. Vous allez voir que les autres ne seront pas si +pressés... mais, à propos... puisque vous êtes là, je vais vous +charger d'une commission... Vous connaissez Pensylvania road?... + +--Oui... très bien... + +--Il y a là un hôtel... au numéro 16 ou 18... le «Swan Hôtel»... pas +moyen de se tromper... Vous entrerez et direz au patron: «Je viens de +la part du capitaine Wright... est-ce que les cailles sont arrivées?» +Il saura ce que cela veut dire et vous répondra oui ou non... S'il +vous dit non, vous lui demanderez quand elles arriveront et s'il faut +que je retarde mon départ... Vous avez bien compris?... J'allais +envoyer un commissionnaire, mais puisque vous êtes là, il est inutile +que je dépense trois shillings. + +Je partis immédiatement, mais comme depuis ma «villégiature» à Reading, +j'étais devenu très mauvais marcheur, je hélai un taxi, à une +centaine de mètres des quais, et jetai au chauffeur l'adresse que +m'avait donnée le capitaine Wright. + +J'avais pris une voiture fermée, jugeant que cela était plus sûr. +J'allais être obligé de passer dans le quartier qu'habitait Manzana, +et je ne tenais pas à rencontrer mon ancien associé. J'étais, il est +vrai, très documenté sur son compte et pouvais le faire arrêter; mais +lui, de son côté, avait une arme contre moi, et bien qu'elle fût un +peu émoussée, elle ne laissait pas d'être encore dangereuse. + +J'eus la chance d'arriver sans incident au «Swan Hôtel». + +J'entrai au 16 de Pensylvania road. Il y avait là un débit borgne, à +la devanture duquel un cygne aux ailes éployées s'ébattait dans un lac +bleu. + +Avisant un gros homme qui se tenait derrière un comptoir, je lui +demandai poliment «si les cailles étaient arrivées». + +Il eut un mouvement de surprise, puis répondit, après m'avoir toisé: + +--Qui vous envoie? + +--Le capitaine Wright. + +Sa figure s'éclaira: + +--Ah! très bien, fit-il... vous comprenez, on tient à savoir à qui on +a affaire... Non... les cailles ne sont pas encore arrivées... mais +Bill Sharper, qui est allé les chercher, sera sans doute ici dans un +instant... Voulez-vous l'attendre? + +--Merci... il faut que je regagne le _Humbug_... + +--Ah! c'est fâcheux... oui... bien fâcheux... vous devriez attendre +une demi-heure... comme cela, nous serions fixés... Supposez qu'il y +ait un retard... que la cargaison n'arrive que demain... + +--Je repasserai, si vous le voulez bien... + +--C'est cela, revenez dans une demi-heure, nous serons certainement +fixés. + +J'allais sortir, quand une auto s'arrêta devant la porte. Un homme +vêtu d'un complet gris clair sortit de la voiture et pénétra dans le +café. + +C'était Bill Sharper... + +--Ça y est, dit-il... les voilà!... Manzana me suit, il les amène!... + +Je flageolais sur mes jambes... une sueur froide coulait le long de +mes tempes... Bill Sharper me dévisageait, mais je voyais bien qu'il +ne me reconnaissait pas... + +Il lança un coup d'oeil au patron qui répondit: + +--C'est un matelot du _Humbug_... Il venait voir si les cailles +étaient arrivées... + +Bill Sharper me regardait toujours. + +--C'est curieux, dit-il enfin, il me semble que je vous ai vu quelque +part. + +--C'est possible, répondis-je en prenant l'accent gallois... mais moi, +je ne me rappelle pas votre physionomie... + +--Dites donc ma «gueule», allez! A quoi bon faire des façons entre +nous... Allons, patron, deux verres de gin... et du bon! + +Afin de dérouter Bill Sharper qui s'obstinait à me dévisager, je +tenais l'oeil droit à moitié fermé et m'efforçais de prendre un air +ahuri. + +Nous trinquâmes, Bill Sharper avala sa consommation d'un trait et je +crus devoir, par politesse, offrir une autre tournée... + +Une voiture, suivie presque immédiatement d'une autre, venait de +stopper le long du trottoir. + +Cette fois, j'étais perdu, car j'allais me trouver en présence de +Manzana et le drôle me reconnaîtrait bien, lui... + +Il ouvrit la porte du bar et je l'entendis qui disait, de son affreuse +voix cuivrée: + +--Mesdames, donnez-vous la peine d'entrer... Je vous offre une +collation avant de vous conduire à bord... + +Cinq malheureuses femmes en toilettes fripées firent leur +apparition... et je compris tout. C'étaient là les «cailles» dont +parlait le capitaine Wright. Bill Sharper était allé les chercher à +Paris et Manzana en avait pris livraison à la gare. + +Ces pauvres filles, alléchées par la promesse d'une situation +lucrative à l'étranger, et poussées par l'amour des voyages qui +sommeille au coeur de toute femme, avaient répondu à l'annonce lancée +par les «trafiquants» et allaient dans quelques heures s'embarquer +pour des régions inconnues, où les attendaient sans doute les pires +surprises. + +On voit à quel degré d'avilissement en était arrivé Manzana pour oser +faire un commerce semblable. + +Mais que penser aussi de ce capitaine Wright qui devait sans doute, +lui aussi, toucher une jolie commission sur les «cailles»... + +Décidément, quoique je ne fusse pas ce que l'on appelle un parangon de +vertu, je m'estimais cependant bien au-dessus de tous ces +misérables... Ce qui prouve que l'on peut être un cambrioleur sans +avoir pour cela cessé d'être, au fond, un brave homme. + +Après avoir fait asseoir ses cinq cailles devant une petite table de +marbre, Manzana leur servit des sandwiches, des pickles et de la bière, +puis il s'approcha de Bill Sharper toujours debout, avec moi, devant +le comptoir... + +--Et la traversée?... elle a été bonne, demanda-t-il. + +--Ne m'en parle pas... répondit le cornac de ces dames... une mer +épouvantable!... Mes cailles débecquetaient à plein gosier et +demandaient qu'on les débarque... A présent, les voilà un peu calmées, +mais j'crois qu'elles commencent déjà à se méfier des voyages... + +Manzana me regardait d'un air soupçonneux. + +J'avais toujours mon béret à la main et je continuais à cligner de +l'oeil. Il faut croire que j'étais méconnaissable avec ma tête rasée, +mon teint plombé, mon visage émacié, car mon ex-associé ne parut plus +s'occuper de moi. + +Je cherchais un prétexte pour brusquer compagnie à ces tristes +personnages, mais n'en trouvant point, je me contentai de saluer et de +me diriger vers la porte. + +--Eh! matelot! s'écria Bill Sharper... c'est comme ça qu'on largue les +amis... Encore un verre, que diable!... + +Je fus obligé de revenir devant le comptoir et d'accepter une nouvelle +consommation... + +J'étais horriblement inquiet car je venais de remarquer que Bill +Sharper et Manzana avaient échangé un coup d'oeil... + +--Tu ne trouves pas, dit soudain Sharper, que ce matelot-là ressemble +comme deux gouttes d'eau à quelqu'un que nous avons bien connu? + +--J'avais déjà fait cette remarque, répondit Manzana en souriant... +oui, la ressemblance est frappante, en effet... c'est peut-être son +frère... + +Et Manzana vint se planter devant moi pour m'examiner encore. + +Soudain, je le vis sourire; son affreuse figure eut une expression de +joie indicible. + +Je me sentis perdu et m'élançai vers la porte. + +--Arrête-le!... arrête-le!... hurlait Manzana en s'adressant à Bill +Sharper... arrête-le!... Je suis sûr maintenant que c'est lui! + +J'étais déjà dans la rue. + +Oubliant complètement que mon taxi m'attendait toujours, je me ruai au +milieu de la foule, assez dense dans Pensylvania à cette heure du jour. + +J'avoue que, cette fois, je perdis la tête. + +Au lieu de me jeter dans une rue, puis dans une autre, afin de +dépister mes deux ennemis, je filai tout droit comme un imbécile, +poursuivi par Bill Sharper et cet horrible Manzana. + +Les drôles n'osaient point crier: «Au voleur!... au voleur!...» car +ils avaient de sérieuses raisons pour ne pas appeler la police à leur +aide. + +Les pas se rapprochaient derrière moi; un rapide claquement de +semelles m'avertissait que j'étais serré de près. + +Bientôt, j'arrivais devant la grille d'un square. J'étais essouflé, je +ne tenais plus sur mes jambes et je fus obligé de m'arrêter. Le séjour +prolongé que j'avais fait à Reading m'avait considérablement affaibli +et je n'étais décidément plus qu'une loque humaine. Je trouvai encore +la force d'entrer dans le square, de m'enfoncer dans une allée, mais +déjà Manzana arrivait. + +Alors, je pris une résolution héroïque... Tirant mon diamant de ma +poche, je le portai à ma bouche et l'avalai! + +Avaler un diamant de cent trente-six carats, cela n'est point aussi +facile qu'on pourrait le supposer... Je dus m'y reprendre à trois fois +avant d'engloutir le Régent dans les profondeurs de mon oesophage. J'y +parvins cependant, mais au prix de quels efforts! + +Manzana était devant moi. + +--Ah! canaille! s'écria-t-il, enfin, je te tiens! + +--Oui... et on le tient bien, grinça Bill Sharper, en me posant son +énorme patte sur l'épaule... + + + + +X + +UN MAUVAIS ARRANGEMENT VAUT MIEUX QU'UN BON PROCÈS + + +Je regardai fixement mes ennemis. + +--Que me voulez-vous? demandai-je. + +Bill Sharper et Manzana se mirent à rire aux éclats... + +--Ah! ah! ah!... elle est bien bonne, s'écria mon ex-associé, il +demande ce que nous lui voulons... On va te le dire, fripouille... +Allons, suis-nous... + +--Vous suivre?... et pourquoi? + +--On te le dira. + +--Non... je ne vous suivrai pas... + +Bill Sharper me mit son poing devant la figure... + +--Si tu veux faire de la rouspétance, grogna-t-il... je t'assomme... + +--Et après? fis-je d'un ton calme... + +Sharper parut surpris de mon sang-froid, mais Manzana lui dit aussitôt: + +--Tiens-le bien, je vais le fouiller. + +--Si vous faites cela, j'appelle, dis-je avec force... Je n'ai rien à +craindre, moi... j'ai payé ma dette, tandis que vous autres vous avez +plus d'un compte à régler avec la justice... + +--Possible, répliqua Manzana, mais toi aussi tu as des comptes à +rendre... + +Je haussai dédaigneusement les épaules. + +Mes deux ennemis s'impatientaient. + +--Allons!... finissons-en, dit Bill Sharper, nous n'allons pas rester +ici jusqu'à ce soir... + +Et brusquement, il me saisit les poignets. Je tentai de me dégager, +mais ce fut en vain, j'étais pris comme dans un étau. Déjà, Manzana +explorait mes poches... Tant pis, pensai-je, advienne que pourra. + +Et par trois fois, je criai: + +--A moi!... A moi!... Au secours! + +Le gardien du square accourut, suivi de deux courageux citoyens. + +--Canaille! va, rugit Bill Sharper, en desserrant son étreinte, tu +nous le paieras! + +Et il s'enfuit avec Manzana, poursuivi par une bande de gens qui +hurlaient à leurs trousses: + +--Arrêtez-les!... Arrêtez-les!... + +Ils n'allèrent pas bien loin, car deux policemen et trois soldats se +jetèrent sur eux près de la grille du square. + +Comme Sharper qui, on le sait, était d'une force herculéenne, +résistait avec fureur, l'un des agents de police lui appliqua sur le +bras droit un coup sec, avec son bâton d'ébène[8] et le bandit fut +ainsi réduit à l'impuissance. + + [8] En Angleterre les policemen usent toujours de ce moyen pour + dompter les malfaiteurs récalcitrants. + +Quelques minutes après, nous étions tous réunis dans un bureau de police +où un constable procédait immédiatement à notre interrogatoire... + +--Où est le plaignant? demanda-t-il. + +Je m'avançai, un peu troublé: + +--C'est moi... + +--Bien, fit le constable... parlez sans acrimonie, dites la vérité, +rien que la vérité... levez la main droite et jurez... + +Je jurai en répétant les mots conventionnels que me soufflait un vieux +scribe à tête de vautour, assis devant une table de bois noir. + +Le constable dit alors d'un ton bref: + +--Cuckold, recevez la plainte de ce marin... + +Comme j'hésitais, le constable, très obligeamment, me tendit la perche: + +--Voyons, mon ami, ne vous troublez pas... vous êtes ici devant des +hommes qui ne demandent qu'à vous soutenir, si vous êtes réellement +dans votre droit... Les agents affirment que vous avez été attaqué... +S'agit-il d'une vengeance ou d'une tentative de vol? Connaissez-vous +vos agresseurs? + +--Non, monsieur. + +--Alors, il s'agit d'une tentative de vol... écrivez, Cuckold... +tentative de vol dans un lieu public sur la personne de... votre nom, +plaignant? + +--Jim Perkins, répondis-je avec aplomb. + +--Bien... sur quel bâtiment êtes-vous embarqué? + +--Sur le _Humbug_, captain Wright... + +Manzana, qui maintenant comprenait l'anglais et le parlait assez +couramment, s'avança vers le constable: + +--Cet homme ment, dit-il... Il ne s'appelle pas Perkins, mais Edgar +Pipe... Il sort de la prison de Reading... c'est un escroc, un +cambrioleur... Si vous voulez avoir des renseignements sur lui, vous +n'avez qu'à vous adresser au bureau de police de Coventry... + +--Parfaitement, appuya Bill Sharper d'une voix dolente, en soutenant +avec sa main gauche son bras tuméfié. + +Le constable me regarda fixement et demanda: + +--Qu'avez-vous à répondre? + +--Ces gens mentent effrontément, dis-je avec aplomb... Ce sont +d'affreux drôles qui se livrent à un commerce infâme... Si vous en +doutez, vous n'avez qu'à envoyer un agent au Swan Hotel, dans +Paddington, et vous ne tarderez pas à être fixé... + +--Cela ne m'explique pas pourquoi ils vous ont attaqué... + +--Pour me voler, monsieur... + +Le constable, qui ne comprenait absolument rien à toute cette histoire, +roulait des yeux effarés et répétait, en frappant du pied: + +--Tout cela est louche... vous m'avez tous l'air de fieffés gredins... +d'affreux voleurs et... + +--S'il y a un voleur ici, s'exclama Bill Sharper, il est dans la peau +de M. Edgar Pipe, le plaignant... Demandez-lui donc pourquoi il a été +enfermé à la prison de Reading... Demandez-lui aussi ce qu'il a fait +du diamant... + +--Cet homme est fou, répliquai-je en haussant les épaules... Il me +prend pour un autre... Moi, je ne puis dire qu'une chose, c'est que je +m'appelle Jim Perkins, matelot à bord du _Humbug_, captain Wright... +J'ajoute que ces gredins ont essayé de me dévaliser et je porte +plainte contre eux... Je les accuse, en outre, de se livrer à un +commerce que la loi poursuit avec rigueur... + +--Le diamant!... Dites-nous ce que vous avez fait du diamant! hurlait +Manzana en me montrant le poing... + +Le constable était littéralement ahuri... Il consulta un agent, puis +le scribe à tête de vautour, et conclut: + +--Cette affaire n'est pas de mon ressort, elle est trop embrouillée... +Je crois d'ailleurs qu'il y a lieu de se livrer à une enquête pour +établir l'identité du plaignant et celle des accusés... Signez-moi +trois bulletins, d'incarcération, Cuckold... et que l'on conduise ces +gaillards-là au poste central de la Cité. + +Je crus devoir protester. + +--Pardon, fis-je, mon identité est facile à établir... Il n'y a qu'à +envoyer un agent à bord du _Humbug_... + +--Taisez-vous, rugit le constable... Je n'ai pas de leçons à recevoir +de vous... Allons, que l'on me débarrasse au plus vite de toute cette +racaille... + +Il n'y avait rien à dire. Il fallait se soumettre. + +Pendant que je montais, en compagnie de Bill Sharper et de Manzana, +dans l'omnibus de police où quatre agents avaient déjà pris place, je +roulais dans ma tête les projets les plus extravagants. + +A force d'envisager sous toutes ses faces ma triste situation, je +finis par me convaincre que la fuite seule pouvait me sauver, car les +dépositions de Bill Sharper et de Manzana allaient faire revenir sur +l'eau l'affaire du diamant. Bien qu'ils ne pussent rien prouver, on +n'en ouvrirait pas moins une enquête, et, finalement, je serais remis +entre les mains de magistrats curieux qui s'aboucheraient avec la +police française. Je nierais, bien entendu, mais le «corps du +délit»--le diamant--que je portais sur moi (ou plutôt en moi) finirait +bien par me trahir. + +Ah! ils étaient loin de se réaliser, les beaux rêves que j'avais +formés! L'horizon, au lieu de s'élargir, se resserrait de plus en plus +autour de moi, et la prison m'attendait, au bout de l'impasse où +m'avait acculé la fatalité! + +Tout le long du trajet, Sharper et Manzana me décochèrent d'affreux +regards chargés de haine et, de temps à autre, mon ancien associé qui +était mon plus redoutable ennemi laissait échapper des paroles de +menace. La lutte, cela était certain, s'engagerait surtout entre lui +et moi... Mes moyens de défense seraient bien précaires et je finirais +par succomber. + +Nous arrivâmes au poste central. + +Là, on nous enferma dans un cabanon obscur, en attendant que le +chief-inspector voulût bien nous interroger... Or, il se trouva que, +par hasard, le chief-inspector était absent. Il avait été appelé dans +la banlieue de Londres et ne devait rentrer que le lendemain matin. + +J'étais donc condamné à subir pendant près de douze heures l'odieuse +compagnie de Bill Sharper et de Manzana qui ne cessaient de +m'injurier. Bill Sharper, que son bras faisait horriblement souffrir, +se montrait le plus acharné contre moi... + +--Chien de malheur, grogna-t-il, tu me le paieras, va!... Je veux te +faire pendre ou perdre mon nom... Si la justice ne s'en charge pas, +c'est à moi que tu auras affaire!... + +--Cela ne vous avancera guère, répliquai-je à cette brute... Si vous +pouvez me perdre, n'oubliez pas que, moi aussi, j'ai en main de quoi +vous envoyer au Tread-Mill... + +Et je lui énumérai, avec force détails, les différents méfaits qu'il +avait commis, durant mon incarcération, de complicité avec Manzana. + +Il parut étonné que je fusse si bien documenté, mais il ne tenta pas +de nier... comprenant sans doute que je tenais ces renseignements de +source sûre... + +Il se contenta de murmurer: + +--C'est bon!... c'est bon!... il faudra prouver... + +--J'ai un témoin, répondis-je, un témoin qui n'hésitera pas, je vous +en réponds, à déposer, sous la foi du serment, et à vous confondre +tous les deux... Ah!... vous ne vous attendiez pas à cela, hein? Vous +voyez que, moi aussi, j'ai ma police. + +--On la connaît «votre police», glapit Manzana... oui, on la connaît, +elle s'appelle Edith... mais elle aura son compte, elle aussi. + +--J'en doute... + +--Ah! vraiment? + +--Oui... car vous en aurez tous deux pour dix ans au moins... et vous +savez, dix ans de hard-labour... cela équivaut à la pendaison... Si +l'on peut supporter cinq ans de Tread-Mill, c'est tout... Je puis vous +en parler savamment, moi qui viens d'en tâter... + +Il y eut un silence. + +Bill Sharper et Manzana étaient désagréablement impressionnés. + +Profitant astucieusement de leur trouble, je repris: + +--Ah! c'est qu'ils sont impitoyables, les geôliers de Reading... J'ai +vu un prisonnier qui n'était plus qu'un squelette ambulant qui n'avait +plus que le souffle; eh bien! ils l'ont forcé à tourner la roue +jusqu'au bout... c'est-à-dire jusqu'à ce que le moulin lui broie les +jambes... Ainsi, vous voyez à quoi vous aurez abouti... Pour vous +venger de moi, vous aurez tout simplement signé votre arrêt de mort... + +Manzana eut un cri de rage: + +--Nous ne sommes pas encore condamnés, misérable! + +--Non, répondis-je avec calme, mais vous le serez sûrement. + +--Alors, rugit Bill Sharper, c'est bien vrai, vous parlerez... + +--Oui... et non seulement je parlerai, mais je fournirai des preuves... + +--Nous nierons... + +--La «personne» qui vous a accompagnés dans vos expéditions viendra +témoigner... + +--Elle n'osera pas... + +--Ah! vous croyez?... Eh bien! détrompez-vous, elle viendra... je +n'aurai qu'un mot à dire et elle m'obéira... Vous voyez, votre cas est +plus grave que le mien... L'affaire du diamant n'est qu'une bagatelle +à côté du cambriolage d'Euston Road, de celui de Haymarket, du vol +avec effraction de Portland Place, de la tentative de meurtre de +London-Bridge et des affaires louches du Swan Hôtel... + +Bill Sharper et Manzana, en m'entendant énumérer, par ordre +chronologique, leurs différents méfaits, demeurèrent atterrés. + +--Je vois, dit Bill Sharper, au bout d'un instant, que l'on vous a +fait des confidences, mais celle qui vous a renseigné a exagéré... Si +elle était, en ce moment, en face de nous, vous verriez qu'elle serait +moins affirmative. + +--Devant vous, peut-être, car elle vous sait capables de tout, mais +quand vous serez tous deux devant les juges et qu'elle n'aura rien à +redouter, je vous garantis bien qu'elle ne craindra pas de parler... +Qu'a-t-elle à risquer? + +--Pardi! la prison, comme nous... + +--Elle n'a pas été votre complice... Vous l'avez forcée à vous +accompagner, mais elle prouvera que vous l'aviez terrorisée... +D'ailleurs, quand la justice saura à quel affreux métier vous l'avez +contrainte, quand elle aura fait citer les locataires de la maison que +vous habitiez, les juges auront pitié d'elle et s'ils la condamnent, +la peine sera légère... En tout cas, elle est prête à tout risquer... +par vengeance... et vous savez comment les femmes se vengent lorsqu'on +les a poussées à bout... + +Manzana et Bill Sharper réfléchissaient. Ils comprenaient à présent la +«gaffe» qu'ils avaient commise et ils regrettaient sans doute la +petite scène du square... + +J'appuyai mon argumentation d'un aveu qui les déconcerta tout à fait: + +--Quels gens stupides vous êtes, messieurs... Ainsi, vous vous figurez +que j'ai encore le diamant!... Eh bien, détrompez-vous... on me l'a +pris dès que j'ai été arrêté. Il y a eu une enquête... j'ai affirmé +qu'on me l'avait donné pour le vendre... Il y a eu échange de +télégrammes entre Paris et Londres... des agents de la Sûreté +française sont venus m'interroger... Bref, on a jugé prudent +d'étouffer l'affaire... Du moment que le gouvernement français +rentrait en possession du Régent, il n'y avait pas lieu de soulever un +scandale... + +--Alors, fit Manzana d'un air incrédule, le diamant est aujourd'hui en +France? + +--Oui, et si vous voulez vous payer le voyage de Paris, vous pourrez +le voir au Louvre, sur son écrin, dans la vitrine où sont exposés les +bijoux de la Couronne. + +A ce moment, comme pour protester contre ce mensonge, le Régent me +tenaillait sournoisement l'estomac. + +--Je ne crois pas un mot de toute cette histoire, dit Manzana. Vous +êtes un roublard, et vous avez dû mettre le diamant en lieu sûr, avant +d'être arrêté... + +Bill Sharper intervint: + +--Voyons... c'est pas tout ça, dit-il, le diamant... on s'en moque. Il +y a une chose plus sérieuse... + +Je le voyais venir, mais je feignais de ne pas comprendre. + +--Oui, reprit-il... il y a une chose plus sérieuse... et si vous +voulez m'écouter... + +--Parlez, lui dis-je. + +--Eh bien, voici: nous nous sommes tous les trois engagés dans une +vilaine passe d'où nous sortirons sans doute, mais en y laissant des +plumes... Voulez-vous que je vous donne mon avis, mais là, +franchement... + +Il s'arrêta, un peu gêné, puis laissa, d'un ton grave, tomber ces mots: + +--Il ne tient qu'à nous d'arranger cette affaire-là... Si Pipe a eu +des torts, nous en avons eu aussi... Quand cette maudite question +d'argent est en jeu, cela fait toujours du vilain... Donc, écoutez +bien ce que je vais vous dire... vous verrez que je parle en homme +raisonnable... Si je ne sais pas très bien m'exprimer, je sais voir +juste... et de loin... Or, en continuant à nous jeter à la tête des +paquets d'ordures, nous agissons tout simplement comme des serins... +Nous faisons le jeu de la police, voilà tout... Ne croyez-vous pas +qu'il serait préférable de s'entendre? + +Il se tut pour nous permettre sans doute de donner notre avis, mais +comme nous demeurions silencieux, il reprit, d'un ton conciliant: + +--Moi, vous savez, c'est mon avis que je vous donne... et si je le +donne, c'est parce que je le crois bon... Suivez-moi bien... Si vous +ne m'approuvez pas, vous me le direz. Il ne tient qu'à nous de sortir +d'ici, mais pour cela, il s'agit de s'entendre... Ne croyez pas que +j'aie peur... non, pas du tout, car les accusations qu'Edgar Pipe veut +lancer contre nous ne reposent sur rien de sérieux... Ce sont des +inventions de femme hystérique et rien de plus... Néanmoins, aux yeux +des magistrats qui voient partout des coupables, les choses peuvent +traîner en longueur et, jusqu'à ce que notre innocence soit démontrée, +on nous gardera en prison... Ne vaudrait-il pas mieux faire la paix? +Nous renoncerions, Manzana et moi, à accuser Edgar Pipe, et lui, de +son côté, ne tenterait rien contre nous. Nous dirions que nous +l'avions attaqué parce que nous croyions le reconnaître, mais que nous +avons été trompés par une ressemblance... Ce sont des choses qui +arrivent tous les jours, cela... Pipe, et c'est son intérêt, dira +qu'il ne nous reconnaît pas, et l'affaire sera terminée... Voyez, je +suis bon garçon... je ne demande qu'à arranger les choses... + + + + +XI + +COMMENT ON SÈME LES GÊNEURS + + +Je n'étais pas dupe du «bon garçonnisme» de Bill Sharper et je savais +très bien que le drôle ne pensait pas un mot de ce qu'il disait, mais +comme ce qu'il nous proposait servait mes intérêts aussi bien que les +siens, je déclarai me rallier à sa proposition. Quant à Manzana, +fourbe comme toujours, il se fit tirer l'oreille, prétendit qu'il +n'avait pas très bien compris, mais finit par accepter. Alors, nous +dressâmes nos batteries et préparâmes les réponses que nous ferions au +chief-inspector. + +Les choses se passèrent comme nous l'espérions. Manzana et Bill +Sharper avouèrent s'être trompés et m'avoir attaqué à tort, et moi, de +mon côté, je retirai ma plainte. Le chief-inspector, après nous avoir +adressé un petit speech aigre-doux, nous fit remettre en liberté. + +Dès que nous nous retrouvâmes tous trois dans la rue, Bill Sharper et +Manzana, au lieu de me quitter, m'emboîtèrent le pas avec insistance, +sous prétexte que de bons camarades comme nous ne devaient plus se +séparer. + +Je devinai immédiatement quel était leur but. Les misérables voulaient +m'entraîner dans quelque bouge et là renouveler sur moi la tentative +qui avait échoué la veille. + +L'expérience m'avait rendu prudent et je me tenais sur mes gardes. + +--Voyez-vous, me dit Bill Sharper, le tout est de s'entendre, +camarade. Maintenant que la paix est faite, nous allons dîner ensemble. + +--Avec plaisir, répondis-je, mais il faut auparavant que j'aille +retrouver le capitaine Wright qui doit certainement se demander ce que +je suis devenu... + +--Le capitaine Wright! s'écria Bill Sharper, je le connais, c'est un +de mes meilleurs amis... J'irais bien le voir avec vous, mais je suis +obligé de retourner à Pensylvania Road. Vous me retrouverez au Swan +Hôtel, où je vous attendrai avec Manzana. + +--C'est cela, dis-je... dans une heure, je serai au Swan... + +Nous nous serrâmes la main et nous nous séparâmes. + +J'avais à peine fait une centaine de mètres que je m'arrêtai soudain: +je venais de remarquer que j'étais suivi. Je m'en doutais, d'ailleurs, +car j'avais, l'instant d'avant, remarqué que Manzana avait fait un +petit signe à deux affreux mendiants. + +Il y a entre les malfaiteurs de Londres une sorte de franc-maçonnerie; +ils se soutiennent et se reconnaissent à certains gestes, ou même à un +simple coup d'oeil. + +Mes ennemis me faisaient «filer». + +M'approchant brusquement des ignobles individus qui m'emboîtaient le +pas, je leur dis en les menaçant du doigt: + +--Vous autres, si vous continuez à me suivre, je vous signale à un +policeman... + +Les deux drôles jouèrent l'étonnement et jurèrent leurs grands dieux +qu'ils ne me suivaient pas... + +Pendant qu'ils se répandaient en protestations, je hélai un taxi, +jetai une adresse quelconque au cabman et les laissai, tout interdits, +au milieu de la rue. + +Lorsque j'eus roulé pendant une demi-heure, je descendis, réglai le +chauffeur et m'enfonçai dans la première rue qui se trouva devant moi. + +Mon intention n'était pas, comme on le suppose, de retourner à bord du +_Humbug_... Je ne savais pas encore ce que j'allais faire, mais +j'étais résolu à quitter Londres coûte que coûte... Par bonheur, Bill +Sharper et Manzana n'étaient point parvenus à me «subtiliser» mon +portefeuille. Je pouvais donc monter dans un train quelconque et +mettre plusieurs dizaines de kilomètres entre mes ennemis et moi. + +Comme je me trouvais dans les environs de Waterloo-Station, je résolus +de prendre un billet pour Southampton. Une fois dans ce port, je +tâcherais de me faire embarquer sur quelque bâtiment en partance pour +l'étranger. + +Après avoir jeté un rapide coup d'oeil derrière moi, je m'apprêtais à +entrer dans la gare, quand un gentleman vêtu à la dernière mode me +posa familièrement la main sur l'épaule, en disant: + +--Tiens! M. Edgar Pipe!... + +C'était Allan Dickson, le roi des détectives, celui qui, on se le +rappelle, m'avait arrêté quelques années auparavant, dans cet hôtel de +Kensington où je me croyais si bien caché. + +Je saluai le gentleman et allais continuer mon chemin, quand il me +retint: + +--Eh quoi! monsieur Pipe, dit-il, vous ne semblez pas satisfait de me +revoir... Est-ce que vous me garderiez rancune au sujet du petit +incident du Victoria Palace? Si cela était, vous auriez tort, car si +je vous ai arrêté, avouez que c'était un peu votre faute... Vous +m'avez demandé, alors, je suis venu... + +--C'est vrai, dis-je en souriant, excusez-moi... mais vous comprenez... + +--Oui... oui... je comprends... on n'aime guère revoir les gens qui... +enfin... vous n'avez plus rien à craindre, maintenant, puisque vous +avez payé votre dette... J'avoue que le tribunal vous a un peu «salé», +mais vous êtes malheureusement tombé sur des juges très sévères... Une +semaine plus tard, vous auriez eu la chance de vous en tirer avec deux +ans, car c'était M. Serey, le bon Juge, comme nous l'appelons, qui +présidait les audiences... Que voulez-vous?... on ne peut pas toujours +avoir de la chance... Mais à propos, il paraît que vous êtes un héros? + +--Moi? + +--Oui, vous... + +Et, comme j'avais l'air étonné: + +--Quel homme modeste vous faites, monsieur Pipe, et moi qui vous +croyais vaniteux en diable... Voyez comme on se trompe parfois... +Ainsi, vous ne vous souvenez même plus de l'acte de courage qui vous a +valu récemment une réduction de peine... + +--Ah! oui, l'incendie de Reading... + +--Il paraît que vous avez été merveilleux... + +--J'ai fait mon devoir, voilà tout. + +--Vous avez fait plus que votre devoir, mon ami, car rien ne vous +forçait à vous jeter au milieu des flammes pour sauver vos +camarades... Je suis au courant, le directeur m'a tout raconté et je +vous avoue que j'ai été émerveillé de votre audace... oui, là, +sérieusement... et, tenez, je vais vous faire un aveu: maintenant que +je vous connais mieux, je serais désolé d'avoir à vous arrêter de +nouveau. + +--Je pense que vous n'aurez pas cette peine, car je suis décidé à +redevenir un honnête homme. + +Allan Dickson me regarda en souriant, et me frappant sur l'épaule: + +--C'est très bien cela, dit-il... et je suis heureux de vous voir +adopter cette belle résolution... Que faites-vous, à présent?... vous +êtes marin, ce me semble?... Très bien, cela... Rien de tel que les +voyages pour vous changer les idées... Et vous partez bientôt? + +--Je devais partir, mais le bateau à bord duquel j'étais engagé a eu +une avarie... + +--De sorte que vous êtes encore à Londres pour quelque temps? + +--A moins que je ne trouve un autre bâtiment prêt à appareiller... + +Pendant que je parlais, Allan Dickson regardait de temps à autre +autour de lui, d'un air méfiant... + +--Est-ce que ce n'est pas un de vos amis qui vous attend là-bas?... +demanda-t-il, en me désignant d'un coup d'oeil un individu de mauvaise +mine qui se tenait près du guichet des billets... + +--Non... répondis-je, personne ne m'attend... et, d'ailleurs, je n'ai +plus d'amis... + +--Cependant, cet homme semble singulièrement s'intéresser à vous... + +--Possible!... mais je ne le connais pas... à moins... mais, oui, j'y +songe... + +--A moins? fit Allan Dickson en me regardant fixement... + +--Ecoutez, lui dis-je, vous pouvez me rendre un grand service et, du +même coup, débarrasser Londres de deux gredins dangereux. + +--Je suis tout oreilles... De quoi s'agit-il? + +--Voici: Je vous ai dit, tout à l'heure, que je m'efforçais de +redevenir un honnête homme... + +--Et je vous félicite de cette résolution... + +--Oui... mais c'est plus difficile que je ne croyais... + +--Et pourquoi? + +--Parce que, lorsqu'on a vécu, comme moi, au milieu de gens sans aveu, +on retrouve toujours sur sa route des misérables prêts à vous faire +chanter... On est rempli de bonnes intentions, on s'efforce de +reprendre sa place dans la société, de vivre honnêtement de son +travail, mais on a compté sans les gredins qui vous ont connu +autrefois et qui se dressent toujours devant vous, au moment où l'on +voudrait les savoir à dix pieds sous terre... Depuis que je suis sorti +de prison, je n'ai pas eu, je vous l'assure, une minute de +tranquillité... + +--Mais, objecta Allan Dickson, qu'avez-vous à craindre des gens dont +vous parlez?... Vous avez payé votre dette, la justice n'a rien à vous +reprocher... + +--C'est vrai, mais supposez que demain, je trouve une situation +honorable, ces misérables ne manqueront pas de faire savoir à celui +qui aura consenti à m'employer que je suis un ancien pensionnaire de +Reading... + +--Vous n'ignorez pas que la loi punit les calomniateurs... + +--Oh... si peu!... et puis ceux qui emploient de pareils moyens +demeurent, la plupart du temps, introuvables... n'empêche que leur +coup a porté... Un beau matin, on est congédié, sans motif, et on doit +se mettre à la recherche d'un nouvel emploi... Pendant ce temps, on +tombe souvent dans la misère et on en arrive à perdre tout courage... + +--Mon cher Pipe, me dit Allan Dickson, vous m'avez l'air, en ce moment, +de voir tout en noir... Il faut vous remonter, _by God_! + +--Hélas! je le voudrais, mais la fatalité me poursuit... + +--N'employez donc pas de ces grands mots-là... Est-ce que ça existe, +la fatalité?... Allons, au revoir... tâchez de persévérer dans vos +bonnes intentions et si quelqu'un cherche à vous nuire, venez me +trouver... j'aurai vite fait de vous débarrasser de ce gêneur... + +--Merci... il se pourrait que j'eusse besoin de vous avant peu... + +--Tout à votre disposition, mon cher Pipe, vous savez où je +demeure?... Non?... tenez, voici ma carte... Je suis toujours chez moi +le matin, de dix heures à midi... Allons, _good bye_!... et bon +courage! + +Et le détective, tournant les talons, disparut dans une des salles +d'attente de la gare. + +Resté seul, je réfléchis un instant et j'étais, je l'avoue, assez +perplexe. + +Devais-je quitter Londres avant d'avoir dénoncé à Allan Dickson Bill +Sharper et Manzana? J'avais eu un moment l'idée de raconter au +détective les petites expéditions de ces deux bandits, mais l'affaire +du diamant m'avait retenu. + +Je me dirigeai donc vers le ticket-office et pris modestement un +billet de troisième. Un train partait pour Southampton à six heures +trente... Il était six heures, j'avais par conséquent une demi-heure +devant moi. J'entrai dans un petit restaurant situé en face de la gare +et me fis servir un «ox-tail soup», une tranche de roast-beef et une +bouteille de bière. J'avais à peine absorbé mon «ox-tail» que la porte +du restaurant s'ouvrait tout à coup, livrant passage à deux hommes: +Bill Sharper et Manzana! + +Etait-ce le hasard qui les avait conduits dans l'établissement où je +me trouvais? M'avaient-ils fait suivre? Cette dernière hypothèse était +la plus admissible. + +Ils s'avancèrent vers moi, d'un air grave, comme des gens qui ont une +importante mission à remplir, et, arrivés devant ma table, +s'arrêtèrent brusquement, en me regardant de façon inquiétante. Ils +étaient tous deux très pâles et je remarquai que les mains de Manzana +étaient agitées d'un tremblement convulsif. + +--Tiens! vous voilà, dis-je, sans paraître remarquer le trouble de mes +ennemis... mais asseyez-vous donc, je vous en prie... Voulez-vous +accepter quelque chose? + +--Il ne s'agit pas de cela, répondit Bill Sharper... nous avons une +explication à vous demander... + +--Une explication?... parlez... je vous écoute. + +--Non... pas ici... sortons. + +--Comme vous voudrez... mais laissez-moi au moins achever cette +tranche de roast-beef... + +--Non... sortons immédiatement. + +J'affectais toujours le plus grand calme, mais je sentais mon coeur +battre à coups précipités dans ma poitrine. + +--Très bien, dis-je, je suis à vous. + +Et, après avoir réglé ma note, je me levai et suivis Bill Sharper et +Manzana. + +Ils m'entraînèrent dans la gare de Waterloo et là, en un coin désert, +ils s'expliquèrent enfin. Ce fut Manzana qui prit la parole. Sa voix +tremblait et il avalait la moitié de ses mots: + +--Monsieur Pipe, me dit-il, d'un ton qu'il s'efforçait de rendre +solennel, vous êtes un traître. + +--Un traître? + +--Oui, ne faites pas l'étonné, vous savez parfaitement ce que je veux +dire. + +--Je vous assure... + +--N'assurez rien... je vous répète que vous êtes un traître... et je +le prouve... + +--Oui, parfaitement... nous pouvons le prouver, appuya Bill Sharper de +sa grosse voix de basse... + +--Je le prouve, reprit Manzana, qui devenait de plus en plus +nerveux... Vous vous êtes sans doute imaginé que nous sommes des +imbéciles auxquels on peut monter le coup comme à des conscrits... +mais nous sommes plus malins que vous, monsieur Pipe... oui, dix fois +plus malins que vous... Nous avons aussi plus d'honnêteté, car lorsque +nous donnons notre parole, nous avons l'habitude de la tenir... + +--Parfaitement, grogna Sharper... + +--Mais vous, monsieur Pipe, poursuivit Manzana, vous ignorez ce que +c'est qu'une parole d'honneur... + +Ces circonlocutions ridicules commençaient à m'agacer... + +--Au fait, dis-je... où voulez-vous en venir? + +--Ne faites pas votre petit saint Jean, railla mon ex-associé... vous +savez très bien ce que je veux dire... + +--Pas le moins du monde... expliquez-vous... je commence à perdre +patience... + +--C'est dommage... oui, c'est vraiment dommage!... Ah! monsieur Edgar +Pipe perd patience... Monsieur Edgar Pipe est devenu bien irritable. + +Et, tout en parlant, Manzana se rapprochait de moi, menaçant, +agressif... Bill Sharper ricanait en balançant son énorme tête... + +--Vous voulez des explications, dit Manzana... eh bien! nous allons +vous en donner, canaille... traître! mouchard!... Oui, nous sommes +fixés sur votre compte... vous êtes un «indicateur»... vous renseignez +les détectives... on vous a vu faire vos confidences à Mr Allan +Dickson... mais je vous préviens que vous êtes «filé»... que vous +aurez continuellement quelqu'un à vos trousses et--retenez bien +ceci--si vous avez le malheur de revoir Allan Dickson... eh bien... +nous vous saignerons comme un poulet... vous entendez... comme un +poulet... + +--Parfaitement, grinça Bill Sharper en tirant à demi de sa poche un +énorme couteau à cran d'arrêt... + +Je consultai l'horloge de la gare... Il était exactement six heures +vingt-neuf, le train de Southampton partait dans une minute et +quelques retardataires piquaient, dans la direction du quai +d'embarquement un pas de gymnastique effréné. + +--Au revoir, messieurs, m'écriai-je subitement. + +Et plantant là mes deux ennemis, je pris ma course vers le train... +Manzana et Sharper se lancèrent à ma poursuite, mais quand ils +arrivèrent à l'entrée du quai, la grille se referma brusquement. +Pendant qu'ils couraient à la porte de la salle des bagages, le train +se mit en marche et j'aperçus de loin Manzana qui me montrait le poing. + + + + +XII + +«LE SEA-GULL» + + +J'avais «semé» mes ennemis, mais je n'étais pas encore sauvé. Les +drôles étaient bien capables de me signaler à la police et de me faire +arrêter, au débarcadère de Southampton. Il leur suffisait d'aller +trouver le chef de gare, de lui raconter une histoire quelconque et la +farce était jouée. On me ramènerait à Londres et c'était tout ce que +désiraient les affreux chenapans qui avaient juré d'avoir ma peau. + +Je résolus donc de descendre en cours de route. + +A Byfleet, la première station à laquelle s'arrêtait le train, +j'ouvris la portière et sautai sur le quai. Ce n'est que le +surlendemain seulement que je me risquai à gagner Southampton. + +Maintenant, il s'agissait de quitter l'Angleterre le plus vite +possible et je m'abouchai immédiatement avec quelques matelots qui +m'indiquèrent les bâtiments en partance. + +Je m'étais imaginé que j'arriverais facilement à m'embarquer, mais je +m'aperçus bientôt que tous les capitaines n'étaient pas aussi +«coulants» que le capitaine Wright. Tous me demandèrent des papiers, +exigèrent des références et je me vis blackboulé partout où je me +présentai. + +Je commençais à perdre courage, quand un matelot qui fumait sa pipe, +assis sur une borne, me donna un renseignement utile: + +--Ecoutez, camarade, me dit-il, si vous tenez absolument à trouver un +engagement, je connais un bateau sur lequel on vous prendra sans doute, +mais vous savez, c'est un bateau bizarre... + +--Qu'importe... comment s'appelle-t-il? + +--Le _Sea-Gull_... Tenez, c'est ce voilier blanc qui est amarré à quai, +entre le paquebot de France et la malle de Jersey. + +--Vous pourriez me recommander? + +--Oh! pour ça, non!... Je ne connais personne à bord... Présentez-vous +vous-même, vous verrez bien ce qu'on vous dira... Le patron de ce +_Sea-Gull_ recrute en ce moment son équipage... Il y a quatre garçons +qui ont déjà été engagés. Essayez toujours, vous verrez. + +--Merci, dis-je, je vais suivre votre conseil. + +Et je me dirigeai vers le _Sea-Gull_. + +C'était un grand yacht blanc gréé en brick-goélette; le mât de misaine +était à phares carrés; le grand mât avait une voile à corne et un +«flèche». A l'arrière, on voyait un capot vitré sur les côtés duquel +étaient accrochées deux bouées. + +Aucune passerelle ne reliait le yacht au quai. + +--Pourrais-je parler au patron? demandai-je à un matelot qui était en +train de briquer avec ardeur le tillac du bateau... + +L'homme me regarda d'un air ahuri... puis mit son index à son oreille +et secoua négativement la tête, pour me faire comprendre qu'il était +sourd. + +Je m'adressai à un autre marin, un grand diable, maigre comme une +flamme de sémaphore, et jaune comme un citron. + +Il fit un geste auquel je ne compris rien et disparut par une +écoutille. + +Ils sont bizarres, en effet, pensai-je, les gens du _Sea-Gull_... + +Après avoir interpellé encore deux autres matelots, sans obtenir de +réponse, j'allais battre en retraite, quand un gros homme vêtu d'un +complet de molleton bleu et coiffé d'une casquette galonnée, apparut +sur le pont. + +--Pardon, monsieur, lui criai-je... je désirerais parler au patron du +_Sea-Gull_. + +--Le patron du _Sea-Gull_, c'est moi... Que me voulez-vous? + +--J'ai entendu dire que vous cherchiez des hommes d'équipage... et... +je viens me proposer. + +--J'ai en effet besoin de matelots... mais ce qu'il me faut surtout, +ce sont de bons gabiers... êtes-vous gabier? + +--Oui, patron... + +--Il y a longtemps que vous servez? + +--Oh! dix ans au moins. + +--C'est bien, embarquez... + +Je crus que l'on allait m'envoyer la passerelle, mais personne ne +bougea à bord du yacht... + +--Eh bien? avez-vous entendu? + +--Oui, patron... mais... + +--Mais quoi? + +--La passerelle?... + +--La passerelle... est-ce que vous supposez qu'on va la placer exprès +pour vous?... Sautez dans les haubans... + +Au risque de me rompre le cou, je pris mon élan, fis un bond de deux +mètres, parvins à saisir un des haubans de bâbord et me laissai +glisser sur le pont du bateau. Je m'étais affreusement écorché les +mains, mais il faut croire que la petite gymnastique à laquelle je +venais de me livrer avait émerveillé le gros homme, car il dit en +hochant la tête: + +--Parfait!... vous jouez la difficulté, à ce que je vois... vous avez +voulu m'épater... approchez un peu... + +Je m'avançai, joignis les talons et demeurai immobile... + +Le patron m'examina pendant quelques instants, envoya par-dessus bord +un jet de salive noire et me dit: + +--Vous avez toujours servi sur les bâtiments de commerce? + +--Oui, patron... + +--Appelez-moi capitaine... + +--Oui, capitaine. + +--Etes-vous déjà allé aux Indes? + +--Oui, capitaine. + +--Par le canal ou par le Cap? + +--Plaît-il? + +--Je vous demande si c'est par Suez ou par le Cap? + +--Par Suez... + +--Bien entendu!... par Suez!... Ils sont tous les mêmes... Ça ne pense +qu'à se faire remorquer ces cocos-là... Eh bien, moi, tel que vous me +voyez... j'ai trente ans de navigation... vous entendez... trente +ans... et je ne l'ai seulement jamais vu votre sale canal... Moi, ma +route, c'est le Cap... oui, mon ami... Southampton, Lisbonne, Madère, +Bonne-Espérance, Zanzibar, les Maldives et Ceylan... Voilà la vraie +route des Indes et celui qui me dirait le contraire, je lui enverrais +immédiatement ma botte dans le bas des reins... Il n'y a que les +marins d'occasion qui passent par le canal... + +Le capitaine cracha de nouveau et reprit d'un ton méprisant: + +--Oui, les marins d'occasion... ceux qui apprennent la navigation dans +les écoles... mais les vieux routiers comme moi doublent toujours le +Cap... + +--Le fait est, approuvai-je, que par le Cap... + +--C'est bon... montrez-moi un peu vos papiers... + +--Mes papiers?... Je vais vous dire... hier soir, je les avais encore, +mais ce matin, en me réveillant... + +--Oui, je vois... vous vous êtes saoulé hier comme un Ecossais et vous +vous êtes fait dévaliser... Ah! bougre d'ivrogne, vous vous en êtes +envoyé des verres de gin et de whisky, hein? Combien? + +--Je ne sais... une vingtaine, peut-être. + +--Une vingtaine!... seulement... et c'est ça qui vous a tourné la +tête... Ah! ah! ah! les voilà bien les marins d'aujourd'hui, ça se +saoule avec vingt petits verres!... De mon temps, mon garçon, il +fallait deux pintes de schnick pour nous coucher par terre... oui, +deux pintes et il y en avait même qui allaient jusqu'à trois... +Décidément, il n'y a plus d'hommes aujourd'hui... Enfin, ça n'est pas +tout ça... vous n'avez pas de papiers... pas même un simple +certificat... Sur un navire de commerce, on vous ferait arrêter, mais +moi, je m'en moque... Ce ne sont pas les papiers qui font les bons +marins. Si je vous ai demandé les vôtres, c'était pour la forme... Ici, +à mon bord, personne n'a de papiers... Je ne sais même pas le nom de +mes hommes... Ils se présentent, je les accepte, et les baptise +aussitôt... Passons aux conditions. Nous allons aux Indes... c'est +vingt-cinq livres pour la traversée... autant pour le retour... ça +vous va? + +--Oui, capitaine. + +--Bon... maintenant, on ne descend pas à terre aux escales... + +--Cela m'est égal. + +--La discipline ici est très sévère... Comme je suis le maître, le +_seul_ maître, entendez-vous, à bord du _Sea-Gull_, j'ai tenu à y +maintenir les anciennes traditions de la marine à voiles... Je vous +donnerai d'ailleurs une copie du règlement. Donc, nous sommes d'accord, +n'est-ce pas? + +--Oui, capitaine. + +--Eh bien, vous êtes des nôtres... à partir d'aujourd'hui, vous vous +appelez «Colombo»... chaque marin du _Sea-Gull_ porte le nom d'une +ville maritime... Venez, je vais vous présenter à Cardiff, le maître +d'équipage. + +Le capitaine s'engagea dans une écoutille et je descendis derrière +lui. Nous suivîmes la coursive d'entrepont et arrivâmes dans une +petite pièce carrée qui prenait jour par un hublot. + +Un homme gigantesque, assis sur une caisse, se dressa à demi, dès que +nous pénétrâmes dans la chambre. C'était Cardiff. Jamais de ma vie je +n'ai vu pareil colosse. Je ne puis mieux comparer Cardiff qu'à un +gorille du Gabon. Sa tête énorme, au front bas, ses yeux gris mobiles +et perçants, enfouis sous des sourcils broussailleux, sa poitrine +vaste et velue, ses bras démesurément longs, ses jambes torses +reposant sur deux gros pieds plats, tout en lui rappelait le singe +anthropoïde de l'Afrique Equatoriale. + +--Cardiff, dit le capitaine, voici un nouveau gabier... Il ne nous +manque plus que trois hommes... Dès que je les aurai trouvés, nous +appareillerons... + +--Hon!... fit l'homme-gorille. + +--Pour l'instant, gardez-le près de vous et faites-lui lire le +règlement du bord. + +--Hon!... + +--Ensuite, vous lui ferez préparer les feux. + +--Hon!... + +--Vous pourrez aussi lui faire faire quelques épissures... + +--Hon!... + +Lorsque le capitaine eut disparu, Cardiff s'assit sur son coffre, +alluma une petite pipe en terre, en tira quelques bouffées et prit +dans sa poche un carnet tout crasseux qu'il me tendit en disant: + +--Règlement... + +Il était plutôt dur, le règlement... mais bah!... j'étais prêt à tout +accepter pour échapper à Bill Sharper et à Manzana. Tant que nous +n'aurions pas quitté Southampton, je ne serais pas tranquille. Mes +ennemis pouvaient encore me découvrir. Il leur suffisait pour cela de +questionner quelques marins du port... + +Bien que Manzana et Bill Sharper ne fussent point très perspicaces, +ils ne manqueraient pas quand même, en apprenant qu'il y avait à quai +un navire suspect, de venir s'informer si je ne faisais point partie +de l'équipage. Dans quel navire, en effet, pouvais-je me réfugier, si +ce n'était dans un navire suspect? + +Je tremblais, à chaque instant, de voir apparaître mes deux gredins. + +Quand j'eus parcouru le fameux règlement que Cardiff m'avait présenté, +je demandai au colosse s'il désirait que je lui rendisse quelque +service. + +Il secoua négativement la tête. + +Pendant près d'une heure, nous demeurâmes en face l'un de l'autre, +sans parler. Cardiff, toujours assis sur sa caisse, moi, debout devant +lui. De temps à autre il me décochait un regard en dessous, puis +retombait dans son assoupissement de brute. + +Quel singulier type que ce maître d'équipage sous les ordres duquel +j'allais me trouver désormais! Tout d'abord, je l'avais pris pour un +Gallois, mais à quelques mots qu'il prononça enfin je reconnus qu'il +était Ecossais. + +Lorsqu'il eut fumé deux pipes, il se leva, mais il était tellement +grand qu'il était obligé de marcher en baissant la tête, car l'endroit +où nous nous trouvions n'avait pas plus d'un mètre soixante-quinze de +hauteur et Cardiff, je l'ai dit, était un géant. Après avoir tourné +dans la chambre, il sortit d'un équipet une grosse bouteille verte, la +déboucha lentement, puis en porta le goulot à ses lèvres. Quand il +remit le bouchon, une forte odeur de gin se répandit dans la pièce. +Cardiff me regarda; ses yeux gris luisaient comme des projecteurs et +son affreux visage avait maintenant une expression étrange. + +Il ralluma sa pipe et reprit son impassibilité de Bouddha. + +Je commençais à trouver le temps long en compagnie de ce marin +silencieux, lorsqu'un coup de sifflet retentit soudain sur le pont du +navire. + +Cardiff eut un grognement, s'étira en faisant craquer ses énormes +membres, puis se dressa, comme à regret, en disant: + +--_Come, mate!_[9] + + [9] Viens, camarade. + +Et il me poussa doucement devant lui. + +Ce qui me surprit, ce fut que Cardiff m'appelât _mate_. Ce mot, en +argot maritime, signifie camarade, et n'est guère employé qu'entre +matelots de même grade ou de même spécialité. Il est très rare qu'un +maître d'équipage appelle ainsi un subordonné. + +J'en conclus que Cardiff, malgré son apparence bestiale, n'était pas +au fond un méchant homme... c'était un ours, un ours mal léché sans +doute, mais avec lequel il serait peut-être possible de s'entendre. + +Sur le pont du _Sea-Gull_, nous trouvâmes tout l'équipage réuni... et +quel équipage, grand Dieu! Il y avait là des nègres, des Malais, des +Hindous, des Chinois et des hommes de race indécise. + +L'Europe était représentée par le capitaine, Cardiff, trois matelots +et moi. + +Tous ces marins semblaient très dociles, et rompus à la plus sévère +discipline. L'appareillage se fit avec un ensemble parfait; les ordres +étaient exécutés avec une merveilleuse précision et dans le plus +profond silence. + +On eût cru assister à une de ces scènes de féerie magistralement +réglées comme on en voit quelquefois à l'Olympia de Londres. + +J'aidai mes nouveaux camarades à étarquer la grand'voile, pendant que +d'autres hissaient le foc et le grand foc. + +Le capitaine, sûr de sa manoeuvre, avait refusé l'aide d'un remorqueur. + +Sur les quais, une foule de curieux assistaient à l'appareillage, se +demandant sans doute comment le _Sea-Gull_ arriverait à se déhaler, au +milieu de tous les bateaux qui encombraient le port. + +Les amarres furent larguées et le navire, plein vent arrière, glissa +doucement sur le Southampton Water. Le capitaine se tenait à la barre, +attentif, le sourcil froncé, modifiant insensiblement, pour éviter un +empannage, la direction de son bâtiment. Lorsque nous atteignîmes la +pointe de Calshot, comme nous avions maintenant de l'espace devant +nous, il lança un coup de sifflet. Tous les hommes de l'équipage se +rangèrent au pied des haubans de bâbord et de tribord attendant les +ordres. + +Je m'étais joint à eux, mais j'avoue qu'à ce moment mon coeur battait +plus vite que l'habitude... Je comprenais que nous allions monter dans +la mâture et je me sentais plutôt mal à l'aise, car c'était la +première fois que je remplissais les délicates et périlleuses +fonctions de gabier. + +J'aurais préféré faire partie de l'équipe du grand mât qui, elle, +n'était astreinte à aucune gymnastique et n'avait qu'à peser sur les +drisses de grand'voile et de flèche, mais j'étais désigné pour la +misaine où il y avait cinq vergues à guinder: le cacatois, le +perroquet, le volant, le fixe et la vergue basse. Il faudrait +assujettir les voiles d'étai et, pour cela, demeurer en équilibre sur +les barres, au risque de piquer une tête dans le vide. + +Le capitaine, qui tenait le gouvernail d'une main et son sifflet de +l'autre, lança un nouveau commandement et les matelots s'accrochant +aux échelles de haubans montèrent dans la mâture. J'eus la chance +d'être désigné pour la vergue basse et me tirai assez bien de l'effort +que l'on exigeait de moi. S'il m'eût fallu grimper jusqu'au cacatois, +je crois bien que je n'aurais pas tardé à décrire dans l'espace une +fâcheuse trajectoire. + +Lorsque les vergues furent brassées, un coup de sifflet nous rappela +tous sur le pont et je commençai à respirer plus librement. + +Maintenant, Cardiff avait remplacé le capitaine à la barre. Nous +étions dans le Solent et le navire filait grand largue avec un petit +clapotement qui devenait de plus en plus bruyant à mesure que la +vitesse augmentait. + +A présent, j'étais libre: bientôt plusieurs milles me sépareraient de +la Grande-Bretagne et comme nous n'avions pas la T. S. F. à bord, nous +allions nous trouver pour longtemps sans communication aucune avec la +terre. Manzana et Bill Sharper n'étaient décidément plus à craindre. + +Edgar Pipe et son diamant fuyaient vers les régions lointaines!... + + + + +XIII + +PASSAGERS MYSTÉRIEUX + + +J'avais entendu dire que nous allions aux Indes, mais je n'en étais +pas sûr. Je cherchai à me renseigner auprès des trois matelots +européens qui étaient à bord. L'un d'eux, un Français, affirma que +nous allions tout simplement en Espagne; l'autre, un Anglais, soutint +que nous ne dépasserions point le Cap de Bonne-Espérance; quant au +troisième, un Irlandais, il avoua qu'il ne savait rien. + +La curiosité qui me poussait à m'informer de notre itinéraire était +assez ridicule, en somme, car le but du voyage serait toujours le même +pour moi. Que nous allions aux Indes ou en Chine, cela importait peu. +Le principal était que je m'éloignasse le plus possible de +l'Angleterre et le _Sea-Gull_ semblait aussi pressé que moi de fuir la +côte. + +Dès que nous eûmes dépassé les «Needles», récifs dangereux qui se +trouvent, comme on sait, à la pointe extrême de l'île de Wight, nous +mîmes le cap au sud-quart-sud-ouest. + +Malheureusement, le vent qui jusqu'alors avait été favorable, changea +brusquement, et nous fûmes obligés de louvoyer, ce qui retarda +beaucoup notre marche. + +Néanmoins, le _Sea-Gull_ tenait merveilleusement le «près» et faisait, +avec le vent, un angle de quatre quarts, soit quarante-cinq degrés. Il +avait cependant un défaut, il gîtait beaucoup et, à certains moments, +le pont offrait une déclivité telle que nous devions nous cramponner à +la lisse et aux superstructures pour ne pas être envoyés par-dessus +bord. Ce brick-goélette, comme tous les bateaux de plaisance, était +très fin de formes, et il y avait lieu de s'étonner que le capitaine +eût choisi un tel bâtiment pour faire de longs voyages. D'ailleurs, +tout était mystère sur le _Sea-Gull_. J'avais cru jusqu'alors que +celui qui le commandait en était le propriétaire, mais j'appris +bientôt par le matelot irlandais que nous avions deux passagers à +bord: un homme et une femme. + +Il me semblait en effet étonnant que le capitaine voyageât pour son +seul plaisir. + + * * * * * + +La première journée que je passai sur le _Sea-Gull_ fut des plus +calmes. On ne m'employa qu'à des manoeuvres insignifiantes et j'eus la +chance, lorsque la brise fraîchit et qu'il fallut carguer perroquet et +cacatois, de ne pas faire partie de la bordée de service. + +A la nuit, le capitaine--je ne sais si j'ai dit qu'il s'appelait +Ross--fit, selon la vieille coutume maritime, à laquelle certains +navigateurs sont restés fidèles, prendre un ris dans la voilure et il +ne resta plus sur le pont que le marin de quart, la bordée de tribord +et l'homme de barre. + +Mes camarades et moi, après avoir pris notre repas, nous nous +réfugiâmes dans le gaillard d'avant et installâmes nos hamacs. + +Cardiff, son éternelle pipe aux dents, assista à notre coucher, puis, +quand il vit que tout était en ordre, il se retira dans sa chambre. + +Dès qu'il eut disparu, quelqu'un ralluma la camoufle, la voila +prudemment avec l'étamine bleue d'un pavillon et une partie de +l'équipage se mit à jouer aux cartes. Je remarquai que les plus +acharnés parmi les joueurs étaient les nègres et les Chinois. Ces gens +ne se comprenaient pas entre eux, mais ils suppléaient aux paroles par +une mimique étrange, coupée de temps à autre, d'interjections rauques +et traînantes. Je fus assez étonné de ne pas voir circuler d'argent, +mais l'Irlandais, qui était mon voisin de hamac, m'apprit qu'ils +jouaient sur parole et qu'ils régleraient leurs comptes à la fin de la +traversée, lorsqu'ils auraient touché leur solde. + +Il y eut, à un certain moment, une vive discussion qui se termina par +un assaut de boxe entre un nègre et un Chinois. Le nègre mit son +adversaire knock out et la partie recommença, pendant que deux +matelots relevaient le Chinois, qui était quelque peu meurtri et le +couchaient dans son hamac. + +Mon voisin de lit, l'Irlandais (je me rappelle qu'il s'appelait Solway), +bavard comme tous ses compatriotes, avait fait glisser sur leur +tringle les garcettes de son hamac et s'était rapproché de moi. + +--Sur quel bateau étiez-vous avant de venir ici? demanda-t-il. + +--Sur le _Black-Star_, répondis-je... + +--Un long courrier? + +--Oui... + +--Moi, j'étais sur le _Newcastle_, un vieux bâtiment plein de rats qui +repose maintenant par le fond, dans le canal de Saint-Georges. + +--C'est la première traversée que vous faites sur le _Sea-Gull_? + +--Oui... d'ailleurs tout l'équipage est dans mon cas... nous sommes +tous nouveaux à bord... + +--Pas possible? + +--Quoi?... vous ne le saviez pas? + +--Non, je vous assure... mais à qui appartient le bateau sur lequel +nous sommes? + +--A personne... ou du moins si, il appartient à un armateur anglais +qui l'a loué aux deux passagers qui sont à bord... Ce sont eux qui ont +engagé le capitaine Ross et l'ont chargé de recruter l'équipage. + +--Ah!... et sait-on quels sont ces gens? + +--On dit--mais je ne pourrais rien affirmer--que c'est un lord qui +voyage avec sa maîtresse... Je l'ai aperçu avant-hier, quand il a +embarqué... Il a une drôle de tête... + +--Et la femme? + +--Elle était tellement emmitouflée qu'on ne lui voyait que les yeux et +le bout du nez... + +--Ils ont des domestiques avec eux? + +--Non... + +--Comment... pas même un groom? + +--Je ne crois pas... + +--Et depuis leur embarquement, ils n'ont point paru sur le pont? + +--Non... ils ne bougent pas de leur appartement... il n'y a que le +capitaine et le steward qui les approchent... + +--Bizarre!... + +--Oui... bizarre, comme vous dites... moi, j'ai dans l'idée que ces +particuliers-là ont fait quelque sale coup et qu'ils ont frété le +_Sea-Gull_ pour échapper à la police... + +--Mais avant le départ, il y a eu une visite à bord? + +--Oui... j'y ai même assisté, mais le capitaine avait eu soin de +cacher les deux passagers dans la cale avec tous leurs bagages... + +--Alors, le capitaine est de mèche avec eux? + +--Probable! + +Cette conversation fut interrompue par l'arrivée brusque de Cardiff. +En apercevant le falot qui était toujours allumé, il poussa un +hurlement de fauve, se précipita sur les joueurs, leur administra une +volée de coups de poings, déchira les cartes, puis éteignit la lumière +et disparut. Cardiff, on le voit, s'y entendait à maintenir l'ordre à +bord. Quand il eut refermé la porte, les nègres et les Chinois +regagnèrent à tâtons leurs hamacs et jusqu'à la relève de minuit le +silence le plus complet régna dans la chambrée. + +Au matin, quand je parus sur le pont, le capitaine Ross m'appela: + +--Venez dans ma cabine, j'ai à vous parler... + +Je le suivis en tremblant. + +Quelle nouvelle tuile, pensai-je, vais-je encore recevoir sur la +tête?... + +Dès que nous fûmes seuls, le capitaine me dit: + +--Je vous ai observé hier pendant toute la journée et j'ai pu me +convaincre que vous êtes marin, comme moi je suis évêque... vous vous +tenez sur les barres comme un dromadaire sur une balançoire et vous ne +savez même pas déborder la vergue de la hune et frapper les palans sur +les galhaubans... Je pensais que vous pourriez faire un gabier +supplémentaire de basse-voile, mais vous ne seriez même pas capable de +larguer le dormant de l'écoute... et d'amarrer le conducteur sur les +cosses d'empointure lorsqu'elles sont larguées... + +Tout ce que me disait le capitaine était pour moi de l'hébreu, mais +comme j'avais l'air de protester, il s'écria: + +--Un gabier, vous?... Jamais de la vie!... + +--Cependant, je vous assure qu'à bord du _Black-Star_... + +--Quoi?... que faisiez-vous à bord du _Black-Star_?... vous briquiez +la poulaine, hein?... c'est tout ce que vous pouvez faire... Tenez, je +vais vous prouver que vous êtes nul en navigation... que vous n'avez +jamais mis les pieds sur un navire à voiles... Je suppose que le +hale-bas du foc soit cassé... par quoi le remplacez-vous?... Ha! vous +restez là comme un cachalot qui a avalé une gaffe... vous ne savez +pas!... Et quand un hunier se déchire, comment vous y prenez-vous pour +le réparer sans le carguer?... Vous voyez, vous demeurez bouche bée... +Vous êtes gabier comme la tige de mes bottes et vous m'avez monté le +coup, quand vous vous êtes présenté!... Je ne sais ce qui me retient +de vous débarquer séance tenante... + +Le capitaine Ross, d'un tour de langue changea sa chique de côté, puis +après avoir juré tout ce qu'il savait, et m'avoir prodigué un tas de +noms qu'un horse-guard n'eût pas entendus sans rougir, il parut se +calmer un peu... + +--C'est bien, dit-il... cela m'apprendra à engager un matelot sans lui +faire faire un petit voyage dans les vergues... Je vous avais promis +vingt-cinq livres pour la traversée... je vous diminue de moitié... et +dorénavant, au lieu de grimper dans la mâture, vous resterez à la +cuisine, avec le maître-cook... Vous savez éplucher les oignons et les +pommes de terre, je suppose?... Allez, rompez, et que je ne vous voie +plus... descendez trouver Zanzibar et dites-lui de ma part que, comme +vous étiez trop bête pour faire un gabier, je vous ai nommé laveur de +vaisselle... + +Je saluai et sortis, affectant d'être navré de ma disgrâce, mais très +heureux, au fond, de ce changement de situation... J'étais maintenant +certain de ne pas me rompre le cou en tombant des hunes. + +Je m'engageai dans le petit escalier à pente roide qui conduisait à la +cuisine et, cinq minutes après, je me présentais à M. Zanzibar, un +nègre du plus beau noir dont la peau humide luisait comme celle d'un +phoque sortant de l'onde. + +Lorsque j'entrai, Zanzibar était en train de moduler sur un énorme +ocarina de métal blanc une mélodie tropicale. Tout en jouant, il +remuait la tête, roulait de gros yeux blancs et, de ses pieds nus, +frappait le sol en cadence. Dès qu'il me vit, il ôta l'ocarina de ses +lèvres et demanda: + +--Qui tu veux-ti, missié? + +A défaut de lettre d'introduction, je lui exposai de vive voix le but +de ma visite. + +Il m'écouta en souriant, puis, quand j'eus terminé: + +--Mi, bi content, dit-il... Oui bi content d'avoir camarade... Triste +ici!... Tous deux nous rigoli, nous joui ocarina, pi dansi... Comment +ti t'appelles? + +--Colombo, répondis-je (on se rappelle que c'était le nom que m'avait +donné le capitaine). + +--Mi, Zanzibar... mais pas vrai... mi pas Zanzibar... Mi Batouala. + +Nous nous serrâmes la main et Zanzibar, pour fêter ma bienvenue, +déboucha une fiole de rhum. + +Au bout de quelques jours nous étions les meilleurs amis du monde et +nous passions notre temps à nous raconter des histoires et à jouer de +l'ocarina. J'avais autrefois pratiqué cet instrument stupide et j'en +jouais assez bien, mais pour Zanzibar j'étais un artiste. + +Quand je voulais le charmer, je lui disais de chanter sa mélodie et je +l'accompagnais à la tierce. + +Alors, il ne se tenait plus de joie et nous recommencions vingt fois +de suite le même air. Cependant, ce concert déplut aux passagers +mystérieux dont l'appartement se trouvait situé au bout de la coursive +d'entrepont. Ils se plaignirent au capitaine et celui-ci, non content +de confisquer l'ocarina, fit donner vingt-cinq coups de corde à +Zanzibar. + +Je revois encore le malheureux garçon quand il revint à sa cuisine +après avoir subi ce châtiment barbare. Il avait les épaules et le dos +zébrés de grandes raies bleuâtres et souffrait atrocement. Je le +pansai du mieux que je pus et m'efforçai de le consoler. + +Pauvre Zanzibar! + +Ce qui l'affectait surtout, c'était d'être privé de son ocarina. + +Je promis de lui confectionner un instrument plus harmonieux, et il +fallut qu'immédiatement je me misse au travail. + +Avec une boîte à cigares, sur laquelle je tendis des fils de fer de +diverses grosseurs, je fabriquai une sorte de cithare d'une sonorité +parfaite. J'en fis aussi une pour moi et nous reprîmes enfin nos duos +que personne, cette fois, ne vint interrompre, car le bruit ne +parvenait point jusqu'aux oreilles des passagers. + +A quelques jours de là le matelot qui remplissait les fonctions de +steward s'étant cassé le bras en tombant dans la cale, c'est moi qui +fus désigné par le capitaine pour le remplacer. Mon service consista +donc à servir à table les deux mystérieux personnages qui étaient, on +le sait, les vrais maîtres du navire. + +La première fois que je parus devant eux, mes plats à la main, ils me +regardèrent avec méfiance. A la longue, ils s'habituèrent à moi et +devinrent même très familiers, ce qui dénotait chez eux un manque +complet d'éducation. Sûrement, ce gentleman n'était pas un lord, comme +le prétendait l'Irlandais. C'était un individu quelconque, aux gestes +gauches, à la physionomie commune et totalement dépourvu d'élégance +bien qu'il soignât beaucoup sa personne et se parfumât à outrance. On +voyait du premier coup d'oeil que cet homme-là n'avait pas toujours eu +de la fortune. Il avait dû s'enrichir tout d'un coup, soit par quelque +spéculation heureuse, soit par quelque entreprise louche... ou +peut-être par une colossale escroquerie. + +Quant à la femme qui était assez jolie, mais maquillée comme une fille, +elle était digne de son seigneur et maître. Elle fumait les coudes +sur la table et bavardait à tort et à travers, avec une voix cassée de +noceuse. + +Ils m'appelèrent d'abord M. Colombo, puis Colombo tout court, et enfin +«mon petit Colombo». + +Ils devinrent même avec moi d'une telle liberté que je fus, une fois +ou deux, obligé de leur faire respectueusement observer qu'ils +allaient un peu loin. Ils n'en continuèrent pas moins à plaisanter +avec moi de façon stupide. Ils me posaient une foule de questions +indiscrètes, me forçaient à boire avec eux et bientôt, après leur +dîner, ils me retinrent à jouer aux cartes. Dès lors ce furent +d'interminables parties et je devins le commensal de ces gens louches. + +J'avais d'abord résisté à leurs sollicitations, par crainte du +capitaine, mais quand je m'aperçus que ce dernier me traitait avec +plus d'égards, depuis que j'étais l'ami de ses passagers, je profitai +largement de leur hospitalité et ne vécus que très peu à la cuisine, +au grand désespoir de Zanzibar qui en était réduit à jouer seul de la +cithare... + +Nous étions maintenant en vue des côtes de Portugal, mais +contrairement à ce que je croyais, le _Sea-Gull_ ne s'arrêterait pas à +Lisbonne. Ainsi en avaient décidé M. et Mme Pickmann--c'était le nom +que se donnaient les deux étranges passagers dont j'étais devenu le +familier. Ils ne semblaient pas tenir à descendre à terre, du moins +pour le moment. + + + + +XIV + +OU JE MANOEUVRE AVEC ASSEZ D'HABILETÉ + + +Un jour, M. Pickmann, qui maintenant me consultait sur tout, me posa +quelques questions qui me parurent bizarres. Il me demanda entre +autres quelles étaient les formalités de débarquement dans les ports +et, quand je lui eus dit que tout navire était soumis à la visite, il +parut singulièrement troublé... et regarda sa femme d'un air inquiet. + +Je ne tardai pas à acquérir la preuve que mes deux «amis» n'avaient +pas la conscience bien nette et je me mis à les surveiller de près. +L'homme, depuis quelque temps, était plus réservé, mais la femme, très +loquace, surtout après les repas, laissait parfois échapper des +paroles imprudentes. + +C'est ainsi qu'un soir, tandis que nous émettions quelques idées sur +la vie et ses surprises, elle murmura tristement: + +--Ah!... mon petit Colombo, la fortune ne fait pas le bonheur, +allez... et une bonne petite existence bien tranquille, exempte de +soucis, est cent fois préférable à une existence de luxe et de +plaisirs comme celle que nous pouvons mener maintenant, M. Pickmann et +moi. + +--Certes, répondis-je... vous avez bien raison... Ce que nous devons +rechercher avant tout, c'est la tranquillité d'esprit. + +M. Pickmann lança à sa femme un regard furieux, mais il était trop +tard, le coup était porté... Je commençais à comprendre pourquoi, à +certains moments, les deux passagers du _Sea-Gull_ étaient si tristes +et si préoccupés. Evidemment, le remords ou plutôt la crainte de +l'avenir commençait à les torturer. Je résolus d'user de diplomatie et +de provoquer des confidences. + +Pendant quelques jours, M. et Mme Pickmann se tinrent sur leurs gardes, +et affectèrent une réserve qui ne pouvait durer. Ces gens étaient +trop exubérants, trop bavards pour cesser brusquement de raconter des +histoires. Peu à peu, ils redevinrent aussi loquaces, la femme surtout, +et nous reprîmes, en jouant aux cartes, nos petites conversations. + +Mme Pickmann adorait le poker et tous les soirs, après dîner, me +provoquait à ce jeu, au grand mécontentement de son mari qui aurait +préféré faire une partie d'échecs... + +Tout en taquinant les cartes, nous buvions, bien entendu et vers +minuit, Mme Pickmann--ma petite Dolly, comme l'appelait son +époux--était généralement grise. Alors, elle bavardait comme une pie +borgne et me documentait peu à peu sur son existence passée... +J'appris ainsi que son mari (ou du moins l'homme à qui elle donnait ce +nom) avait occupé une situation dans une grande banque de Londres. A +cette époque, le couple ne devait pas rouler sur l'or, puisqu'il +habitait dans les environs de Soho Square, quartier qui n'a rien +d'aristocratique. Ils n'avaient même pas de bonne et c'était Dolly qui +faisait la cuisine et lavait la vaisselle... + +Cette dernière confidence, qui était au moins imprudente, valut à Mme +Pickmann, de la part de son mari, un coup d'oeil irrité, mais la +bavarde, très allumée par le whisky, n'en continua pas moins à étaler +devant moi les petites misères de sa vie d'antan. + +--A quoi bon se gêner devant Colombo, dit-elle, n'est-il pas notre +ami? D'ailleurs nous n'avons pas à nous en cacher, nous n'avons pas +toujours été riches... Avant de devenir millionnaires, nous avons +joliment tiré le diable par la queue... + +--Vous avez probablement fait un héritage? interrogeai-je, tout en +battant les cartes... + +--Oui... répondit M. Pickmann... oui, nous avons eu la chance de faire +un héritage... Une vieille tante que nous voyions rarement nous a +laissé sa fortune... + +--Et une jolie fortune, allez, s'écria Mme Pickmann... c'est à n'y pas +croire... + +--Tous mes compliments, dis-je... Il y a bien des gens qui voudraient +être à votre place... mais comment se fait-il qu'au lieu de manger +cette belle fortune à Londres, vous alliez vous fixer à l'étranger?... + +Cette question parut embarrasser beaucoup Mme Pickmann, aussi +laissa-t-elle son mari répondre. + +--Vous comprenez, dit Pickmann qui ne manquait pas d'esprit d'à-propos, +à Londres, beaucoup de gens nous ont connus pauvres... Il nous serait +bien difficile, du jour au lendemain, de faire figure dans la haute +société... tandis qu'à l'étranger... + +--Oui... vous avez raison... mais cela ne vous ennuie pas un peu de +quitter l'Angleterre? + +--Certes. Mais nous y reviendrons dans quelques années... + +--Pour l'instant, vous allez aux Indes? + +--Non, à Madagascar... + +--Tiens, quelle idée! + +--Ah! tu vois, dit Mme Pickmann en regardant son mari, Colombo est de +mon avis... Il trouve étonnant que nous allions à Madagascar, dans un +pays de sauvages... + +--J'ai mes raisons pour aller à Madagascar... répliqua sèchement +Pickmann... c'est une île ravissante, le climat y est très sain... + +--Hum!... fis-je. + +--Vous connaissez Madagascar? + +--Oh! très bien, mentis-je avec aplomb. + +--Ah! vraiment! s'écria Mme Pickmann vivement intéressée... +donnez-nous donc quelques détails, alors?... mon petit Colombo... + +--Volontiers... mais je crains de vous désillusionner un peu... + +--Ça ne fait rien... dites toujours. + +--Eh bien, Madagascar n'est point, à mon avis, le pays rêvé pour des +gens riches comme vous et qui désirent profiter de la vie... Le climat +y est très rude, c'est plein de moustiques dont la piqûre donne des +fièvres et les habitants sont loin d'être hospitaliers. Ils sont +méfiants, détestent l'étranger et ne savent quelles vexations lui +faire subir... Tenez, un exemple... Il y a cinq ans, j'étais à +Majunga... + +--Tiens! glapit Mme Pickmann, c'est justement à Majunga que nous +allons... + +Je secouai tristement la tête et continuai: + +--Oui... j'étais à Majunga. Le bateau sur lequel je me trouvais avait +fait escale dans ce port à la suite d'une avarie de machine, et comme +la réparation devait prendre au moins quinze jours, j'avais obtenu, +ainsi qu'une partie de l'équipage, l'autorisation de descendre à terre +et de vivre à l'hôtel... Ah! les hôtels de Majunga!... Mais cela n'est +rien encore... Figurez-vous qu'à peine débarqué, je me vois suivi par +deux grands escogriffes qui, finalement, m'arrêtent et me demandent +mes papiers... Je les leur montre et je croyais en avoir fini avec les +formalités... ah bien oui!... ça ne faisait que commencer... On +m'emmène au bureau de police et l'on me fouille... J'avais beau +protester, affirmer que je faisais partie de l'équipage du _Quickly_, +les policiers ne voulaient rien entendre... Ils prétendaient que +j'étais un individu de sac et de corde, venu à Majunga pour échapper à +la justice de mon pays... Bref, mon incarcération dura deux jours et, +sans l'intervention du Consul britannique, je crois que je moisirais +encore dans les prisons de Madagascar... Je ne suis pas le seul, +d'ailleurs, à qui pareille mésaventure soit arrivée... le second de +notre bâtiment, un Anglais comme moi, fut aussi arrêté et maintenu au +secret, pendant huit jours... Ah! ne me parlez pas de Madagascar, mes +amis, c'est le pays de la méfiance et du soupçon... Il suffit qu'on +soit Anglais pour qu'immédiatement on devienne suspect... Cela tient à +ce que l'île est en butte aux querelles religieuses... Les catholiques +et les protestants, qui sont à couteaux tirés, ne savent quelles +niches se faire... Si l'on est sujet du Royaume-Uni, immédiatement on +a contre soi tous les prêtres de l'île qui sont heureux d'embêter les +pasteurs... + +Pendant que je débitais cette histoire imaginée de toutes pièces, +j'observais attentivement M. et Mme Pickmann et je voyais leurs +figures changer à vue d'oeil... J'avais touché juste... mes deux +nouveaux riches ne tenaient pas à faire connaissance avec la +justice... C'étaient deux escrocs, deux voleurs plutôt et ils étaient +loin de se douter que leur ami Colombo, qui les renseignait si +complaisamment sur Madagascar où il n'avait jamais mis les pieds, +était un confrère... + +--Alors, demanda Pickmann, quelle région me conseilleriez-vous? + +--Ma foi, je ne sais, répondis-je... Cela dépend de vous... Puisque +vous avez loué un yacht, c'est que vous désirez voyager, voir du +pays... + +--Ah! oui, dit Mme Pickmann d'un ton grincheux, parlons-en du yacht! +Ce qu'on s'y ennuie, grand Dieu! + +--Pourquoi avoir loué ce bateau, où vous êtes plutôt à l'étroit, au +lieu de prendre quelque bon paquebot sur lequel vous auriez eu de +belles cabines et une nourriture de choix?... + +Cette question parut gêner M. et Mme Pickmann... + +--Nous voulions être seuls, déclara enfin le mari... Nous désirions +aussi éviter un tas de formalités... + +--En ce cas, vous avez fait un mauvais calcul, car un yacht est soumis +à plus de formalités qu'un paquebot... Vous allez voir ça quand vous +débarquerez... + +Pour le coup, Pickmann se troubla et je vis sa femme pâlir... Mes +soupçons se précisaient de plus en plus... J'avais bien affaire à deux +filous cherchant--assez maladroitement d'ailleurs--à dépister la +police. + +--Vraiment! s'écria Mme Pickmann, qui ne pouvait tenir sa langue, ce +n'était pas la peine de payer si cher la location de ce maudit yacht... + +--Serait-il indiscret, dis-je, de vous demander combien vous avez loué +ce bateau? + +--Un prix fou, monsieur... un prix fou... tenez, vous ne devineriez +jamais... + +--Cinq mille livres? + +--Ah! vous n'y êtes pas... Quinze mille, monsieur... oui, quinze +mille... pour deux mois... + +--C'est un peu cher, en effet... + +--Parbleu, mon mari s'est fait rouler... Si encore pour ce prix, nous +étions dispensés de toutes les formalités de douane et de police. + +--N'y comptez pas... + +--Cependant, si nous nous faisions débarquer dans quelque petit +port?... + +--Vous auriez encore plus d'ennuis... + +Il y eut un silence. + +Ce fut M. Pickmann qui reprit: + +--Ecoutez, Colombo, vous m'avez l'air d'un brave garçon... vous avez +pu constater que nous sommes pour vous des amis... que nous vous +traitons en camarade... + +--Et je vous en sais gré, répondis-je... + +--Eh bien! donnez-nous un conseil... Vous êtes très au courant, en +votre qualité de marin, des différents usages de la navigation... +Comment pourrions-nous débarquer sans être importunés par les +douaniers, les officiers de port et les inspecteurs de police?... Cela +va vous paraître bizarre, mais je suis d'une nervosité telle que je ne +puis me soumettre, sans devenir fou furieux, à toutes les chinoiseries +administratives auxquelles sont astreints les voyageurs ordinaires... +C'est stupide, direz-vous, mais on ne se refait pas... + +Je pris un air grave et parus réfléchir longuement... + +M. et Mme Pickmann ne me quittaient pas des yeux, attendant avec une +visible inquiétude les paroles que j'allais prononcer. + +--Ma foi, dis-je enfin, la question est très embarrassante, et +j'avoue... + +--Voyons, voyons! cherchez bien, supplia Mme Pickmann, vous êtes un +homme de ressource et je suis sûre que vous allez trouver quelque +chose... + +Je demeurai silencieux pendant quelques secondes, puis laissai tomber +ces mots: + +--Il y aurait peut-être un moyen de tout arranger, mais il faut que je +m'informe... Patientez un jour ou deux... surtout ne consultez pas le +capitaine. + +--Nous ne lui dirons rien, répondit Mme Pickmann, d'ailleurs, il me +déplaît souverainement ce bonhomme-là... + +--Bien... fiez-vous à moi... + +Pickmann me prit les mains et me dit d'une voix qui tremblait un peu: + +--Ecoutez, Colombo..., il y a mille livres pour vous, si vous arrivez +à nous éviter les formalités du débarquement... + +Je pris un air indigné: + +--Je ne fais jamais payer mes services, quand il s'agit d'obliger des +amis... Vous êtes de braves gens, vous avez eu pour moi trop de bontés +pour que j'accepte quoi que ce soit... Je ne suis qu'un simple marin, +mais j'ai du coeur... et quand je me dévoue, c'est sans +arrière-pensée... + +M. et Mme Pickmann étaient ébahis. Jamais ils ne se seraient attendus, +c'est certain, à rencontrer tant de désintéressement chez un vulgaire +matelot... + +Ils me serrèrent les mains avec effusion, les larmes aux yeux, en me +comblant de bénédictions. + +Les deux nigauds étaient pris au piège et j'étais, maintenant, le +maître de la situation. + +A quelques jours de là, au moment où nous approchions des Canaries, je +simulai tout à coup une vive inquiétude, et Mme Pickmann, remarquant +mon air soucieux, me demanda avec intérêt: + +--Qu'avez-vous donc, mon bon Colombo, vous serait-il arrivé quelque +chose? + +--Non... répondis-je... non... rien du tout... + +--Mais vous paraissez préoccupé? + +--En effet... il y a en ce moment de vilains nuages à l'horizon. + +--Grand Dieu!... allons-nous avoir une tempête? + +--Non... il ne s'agit pas de cela. Demeurez dans votre cabine... N'en +bougez pas surtout avant que je revienne... + +Et je sortis, laissant mes deux oiseaux dans les transes. + +Suivant ma tactique habituelle, je graduais savamment mes effets, +sachant par expérience que c'est le meilleur moyen d'affoler ceux que +l'on veut perdre. + +Au bout d'une heure, je reparus, complètement rasséréné. + +--Tout va bien, maintenant, dis-je d'un ton joyeux... + +--Que s'est-il donc passé, mon bon Colombo? demanda Mme Pickmann... + +--Oh! rien, répondis-je, mais j'ai craint un moment que nous n'ayons +une visite... Une chaloupe à vapeur venait droit sur nous... Il paraît +que ceux qui la montaient se sont contentés des signaux que leur a +faits le capitaine car ils ont immédiatement viré de bord... +Puissions-nous être aussi heureux une autre fois... + +M. et Mme Pickmann étaient maintenant tranquillisés... Ils se mirent à +table et firent honneur au repas que je leur servis. + +Certes, ces repas étaient loin d'être succulents!... Ils étaient, +comme on sait, préparés par Zanzibar, et le brave nègre nous +confectionnait des plats qui eussent sans doute flatté le palais des +Canaques mais qui n'avaient rien pour flatter celui des Européens... +C'étaient toujours des salmis épicés, pimentés, où dominait un affreux +goût de cannelle et de clou de girofle... + +Heureusement M. et Mme Pickmann, comme tous les gens habitués aux +tristes nourritures de Soho Square, n'étaient pas difficiles. Ils +mangeaient comme quatre, buvaient comme six et se déclaraient +satisfaits du régime du bord. Moi qui étais plus délicat, je préparais +mes plats moi-même, au grand désespoir de ce pauvre Zanzibar qui +multipliait ses mélanges, persuadé qu'un jour ou l'autre, je finirais +bien par le féliciter sur sa cuisine. + +Brave Zanzibar! c'était un bon celui-là et il s'était sincèrement +attaché à moi. Il n'y a que dans ces coeurs simples que l'on trouve +une réelle affection. Il était aux petits soins pour moi et +s'ingéniait à m'être agréable. + +C'était le seul être que je fréquentasse à bord--hormis M. et Mme +Pickmann, bien entendu. + +D'ailleurs, je ne me trouvais point en contact avec les hommes de +l'équipage, car je ne couchais même plus dans mon hamac. J'occupais +avec Zanzibar une cabine d'entrepont où il y avait deux lits--deux +cadres plutôt. Le capitaine avait bien fait quelques difficultés avant +de m'autoriser à prendre un de ces lits qui était celui du steward, +mais enfin, il y avait consenti en maugréant. Master Ross n'ignorait +point que j'étais au mieux avec ses deux passagers et, bien que cela +lui déplût souverainement, il avait assez d'esprit pour ne rien +laisser paraître de sa mauvaise humeur. + +Un jour, cependant, il me fit appeler et me dit: + +--J'ai remarqué que M. et Mme Pickmann vous traitent, non pas en +domestique, mais en ami. Vous êtes un roublard, vous avez su les +empaumer... Moi, je m'en fiche... du moment qu'ils sont satisfaits de +vous, je n'ai rien à dire... Cependant, puisqu'ils vous ont pris tout +à fait à leur service, il est assez naturel qu'ils vous paient... +Arrangez-vous avec eux comme vous l'entendrez, mais moi, je vous +supprime votre solde. + +--C'est bien, dis-je, je m'entendrai avec eux... + +Je me gardai, bien entendu, de rapporter cette conversation à mes +amis... D'ailleurs, je m'en moquais de ma solde... N'était-ce pas moi +le plus riche du bateau? Il est vrai que ma fortune reposait +uniquement sur un diamant dont je ne pouvais me débarrasser, mais +j'espérais bien qu'avant peu ma situation se modifierait sérieusement +et que je jouirais enfin d'une tranquillité bien gagnée. + +Oh! ce diamant! Quelles tortures il m'avait fait endurer! Ce n'est +qu'à force d'émétique que j'étais parvenu à le «désingurgiter», mais +il avait dû sérieusement me détériorer l'estomac, car j'étais parfois +pris d'atroces douleurs, qui me faisaient pousser des hurlements. + + + + +XV + +LA MALLETTE EN PEAU DE PORC + + +Le _Sea-Gull_ filait toujours et se comportait à la lame de façon +merveilleuse. Il est juste de dire aussi qu'il était supérieurement +gouverné, car le capitaine Ross était un maître ès-navigation. Quant à +Cardiff, malgré son apparence de brute, il possédait aussi de réelles +qualités de marin. Certes, tous deux ne valaient pas cher et je les +soupçonnais d'avoir quelques «pavés» sur la conscience, mais qui n'en +a pas?... L'équipage, lui, était un ramassis de vagabonds, de coureurs +de quais, de forbans et je crois bien que le seul honnête homme du +bord, c'était Zanzibar. + +Oui... parmi tous ces blancs, ces jaunes et ces «peaux cuivrées», +c'était sûrement mon ami Zanzibar qui détenait le record de +l'honnêteté. Il m'avait, un jour, raconté sa vie, une vie simple, +exempte de complications, une vraie vie d'enfant, et j'avais été ému +jusqu'aux larmes de la candeur et de l'innocence de ce colosse de six +pieds... + +Il était originaire du Congo et n'avait qu'une ambition: amasser +quelques milliers de francs et retourner en Afrique auprès de sa +vieille mère Maouda dont il me parlait sans cesse. + +J'avais décidé M. et Mme Pickmann à monter, de temps à autre, sur le +pont quand la mer était belle et le vent presque nul. Je ne les +accompagnais point, car on eût pu s'étonner de l'intimité qui existait +entre deux richards et un simple matelot... Bientôt, ils prirent goût +à ces cures d'air et il arrivait souvent qu'ils demeurassent sur le +pont du _Sea-Gull_ des journées entières enfouis dans leurs +rocking-chairs. + +Nous ne nous retrouvions que le soir, et c'étaient alors +d'interminables parties de poker, coupées de confidences et +d'interrogations. Jusqu'alors, ils ne m'avaient dit de leur vie que ce +qu'ils en pouvaient livrer sans se compromettre, et c'était vraiment +trop peu pour moi qui suis curieux de nature et avais, en outre, de +sérieuses raisons pour me documenter complètement sur ces deux +mystérieux personnages. + +Un jour, profitant de ce qu'ils étaient mollement étendus dans leurs +confortables fauteuils, le long du rouf arrière, je résolus d'opérer +dans leur appartement une petite perquisition. J'aime à savoir à qui +j'ai affaire, à être «renseigné» sur ceux que je fréquente. + +Je pénétrai donc chez eux, après avoir eu soin de semer des coquilles +de noix dans la coursive de l'escalier d'entrepont de façon à être +prévenu de leur arrivée, dans le cas où ils abrégeraient leur sieste +en plein air. + +L'appartement qu'ils occupaient, à bord du _Sea-Gull_, se composait de +quatre pièces: salle à manger, drawing-room, chambre à deux lits et +cabinet de toilette. La porte de la salle à manger était grande +ouverte, celle du drawing-room aussi, mais la chambre (je m'en doutais +un peu) était fermée à clef. Je me glissai alors jusqu'à la +lampisterie où j'avais remarqué, au cours d'une brève visite, des +trousseaux de clefs accrochés à la cloison. Je fis mon choix parmi ces +trousseaux et revins à l'appartement de mes amis, en ayant bien soin +de ne pas écraser les coquilles de noix de la coursive. + +A bord des yachts, les clefs ouvrent généralement toutes les +portes--j'ai souvent fait cette remarque--et cela tient à ce que les +propriétaires n'emportant jamais en croisière d'objets de valeur n'ont +point besoin de fermer leur «rooms», si ce n'est pendant la nuit, et +encore se servent-ils plutôt de verrous intérieurs appelés +«safety-locks». + +Après deux ou trois essais infructueux, j'ouvris enfin la porte de la +chambre. Celle-ci ne contenait, en fait de bagages, qu'une valise bon +marché, une serviette de maroquin munie d'une serrure et une petite +mallette rigide en peau de porc. + +Seules, la serviette et la mallette m'intéressaient, mais il eût été +de la dernière imprudence de les forcer. Je les secouai et constatai +qu'elles contenaient des papiers. Je songeai bien, un moment, à +dévisser les serrures, mais je reconnus que cela était impossible. +Alors, l'idée me vint de fouiller dans le tiroir d'une table fixée à +la cloison et je fus bien inspiré, car, sous un amas de chiffons, je +sentis deux petites clefs réunies entre elles par un anneau brisé. +C'étaient les clefs de la serviette et de la mallette. J'ouvris +d'abord la serviette. Elle contenait divers papiers et des coupures de +journaux. Je pris au hasard deux ou trois de ces coupures et les mis +dans ma poche. Cela fait, j'ouvris la mallette. + +O stupéfaction! + +Elle était remplie de bank-notes!... J'en fis à la hâte le +dénombrement et en comptai dix liasses de chacune vingt mille +livres!... soit environ deux cent mille livres! une fortune... une +fortune colossale!... de quoi mener jusqu'à la fin de ses jours une +existence de nabab! + +Je fus sur le point d'enfouir ces billets dans ma poche, mais je me +ravisai. Agir de la sorte eût été stupide... il y avait mieux à faire. +Je refermai serviette et mallette, remis les clefs où je les avais +prises et sortis de la chambre après avoir donné un tour de clef. + +J'avoue que j'étais un peu troublé... la vue de ces bank-notes m'avait +ébloui et mille pensées confuses se heurtaient dans mon esprit. + +Comme mon diamant que je sentais là, dans la pochette de ma chemise, +me semblait maintenant misérable et mesquin à côté de ces jolis +billets que je venais de voir et dont je croyais encore sentir sous +mes doigts le papier doux et satiné... + +Je me ressaisis enfin et, m'approchant d'un hublot, me mis à lire les +coupures de journaux que j'avais dérobées. + +La première contenait ces quelques lignes: + + _«Le vol de la Banque d'Angleterre._ + + «Un vol considérable a été commis samedi dernier au préjudice de la + Banque d'Angleterre. Une liasse de billets représentant environ deux + cent mille livres a disparu du coffre où l'avait serrée le caissier + principal. A la dernière heure, on affirme que l'auteur de ce vol + serait un nommé Richard Stone, sous-caissier adjoint, jusqu'alors très + bien noté par ses chefs.» + +L'autre coupure annonçait que les soupçons qui pesaient sur Richard +Stone venaient de se préciser et que la police était sur les traces du +voleur qui, en compagnie de sa maîtresse, avait précipitamment quitté +son domicile de Russel Street. + +J'étais maintenant fixé sur l'identité du ménage Pickmann. + +Ainsi, comme je m'en étais douté du premier coup, Pickmann était un +voleur, mais j'avoue que depuis que j'avais vu la mallette aux +bank-notes, j'éprouvais pour lui une réelle admiration... Deux cent +mille livres! En voilà un, ma foi, qui n'y allait pas avec le dos de +la cuiller. Quand il s'y mettait, c'était sérieux... Pour son coup +d'essai, il avait eu la main heureuse. Au moins, lui, avait eu +l'esprit de faire main basse sur des valeurs solides, facilement +négociables et cela lui avait coûté moins de peine que de subtiliser +un diamant au Musée du Louvre. Il n'avait eu qu'à allonger le bras, +enfouir les liasses dans ses poches, prendre son chapeau et quitter la +banque. Maintenant, fier comme un lord, il voguait sur mer, dans un +yacht frété pour la circonstance, vers des régions lointaines et s'il +n'avait pas eu le malheur de rencontrer Edgar Pipe sur sa route, son +bonheur était assuré. + +Malheureusement, il avait rencontré Edgar Pipe, comme Edgar Pipe +lui-même avait rencontré Manzana! Ce qui prouve que l'on n'est jamais +complètement heureux et qu'il faut toujours que, dans la vie, on +trouve un caillou sur son chemin. + +Je me sentais tout joyeux et je me mis à chanter. + +Zanzibar qui m'entendit sortit aussitôt de sa cuisine et me dit avec +un large sourire qui découvrait ses dents blanches: + +--Ti, content, Missié Colombo... ti chanti, je crois... Veux-tu faire +misique?... + +--Si je le veux, mais certainement, mon bon Zanzibar... Tu es un ami, +toi... je ne puis rien te refuser... + +--Oh! ti bi gentil, Colombo... ti bi bon pour pauvre nègre... + +--Et je serai meilleur encore, mon ami, sois-en persuadé... + +--Oh! s'écria le noir enthousiasmé, ti pas un homme, Colombo... ti le +bon Dieu, pour sûr!... + +Zanzibar prit sur une étagère les deux boîtes à cigares, me tendit la +mienne et nous commençâmes à jouer sur ces cithares improvisées qui +rendaient un petit son aigre d'épinette. + +Nous jouâmes une heure, nous jouâmes deux heures et je crois bien que +nous ne nous serions pas arrêtés, si je ne m'étais aperçu que c'était +l'heure du dîner et que M. et Mme Pickmann devaient attendre leur +repas. + +Zanzibar remisa, bien à regret, les deux boîtes à cigares et s'occupa +de sa cuisine. Ce jour-là, les plats que je servis à mes «amis» +étaient plutôt étranges, mais le grand air leur avait donné de +l'appétit et ils ingurgitèrent sans broncher les ragoûts innommables +de Zanzibar. + +Après le dîner, ils me retinrent, comme d'habitude, pour faire la +partie, et nous parlâmes surtout des ports où les fameuses formalités +de débarquement seraient le moins compliquées. + +--Je crois, leur dis-je, que le Congo français serait assez sûr... + +--Oh! déclara Pickmann, pour rien au monde, je ne débarquerai au +Congo... Je veux un pays civilisé où il y ait des distractions... Vous +comprenez que si je me paye un voyage, ce n'est pas pour aller +m'enterrer dans une région peuplée de nègres... + +--Et le Cap... que diriez-vous du Cap? + +--Le Cap est une ville anglaise... et vous savez comme les Anglais +sont formalistes. + +--Alors le Japon? + +--Oh! non... pas le Japon, s'écria Mme Pickmann... + +--Ma foi, fis-je... je ne vois pas... alors... Où sommes-nous, +maintenant? + +--Le capitaine disait tantôt que nous étions à proximité du golfe des +Canaries. + +--Eh bien... il n'y a qu'à dire au capitaine que vous avez changé +d'avis et, qu'au lieu d'aller à Madagascar, vous préférez vous diriger +sur le Brésil... Cela simplifiera même votre voyage. + +--Oui, en effet, vous avez raison... c'est curieux que je n'aie pas +songé plus tôt au Brésil... Hein? qu'en dis-tu, Dolly? + +Mme Pickmann approuva mon idée. + +--D'autant plus, reprit Pickmann, que du Brésil on peut se rendre +facilement dans la République Argentine... Il faudrait tout de suite +prévenir le capitaine... + +--Si vous voulez, proposai-je, je vais aller le chercher? + +--Oui, c'est cela, Colombo, allez le chercher. + +Quelques minutes après, j'étais devant Master Ross: + +--Eh bien, qu'y a-t-il? + +--Capitaine, les passagers veulent vous parler. + +La figure du gros homme se rembrunit... + +--Me parler? fit-il, et pourquoi? Ils ont à se plaindre de quelque +chose à bord? + +--Non, capitaine, je ne crois pas... + +--Alors? + +--Je crois qu'ils veulent vous demander un conseil. + +--Bien..., dites-leur que je descends... + +J'allai retrouver M. et Mme Pickmann... + +--Le capitaine vient tout de suite, leur dis-je... je vous laisse... + +--Et pourquoi cela? protesta Pickmann... mais non, pas du tout, vous +allez rester... Est-ce que nous ne sommes pas libres d'avoir qui nous +voulons avec nous?... Il ne manquerait plus que le capitaine nous +adressât une observation à ce sujet... Nous payons assez cher pour +avoir le droit de faire ce qu'il nous plaît... Restez, Colombo..., +restez... + +Il y eut bientôt à la porte un petit coup discret: + +--Entrez! dit Pickmann d'un ton bref. + +Master Ross entra. + +Pour se présenter devant ses passagers, il avait revêtu sa tenue +numéro un. + +Il se balançait gauchement, roulant sa casquette entre ses gros doigts +noueux, déformés par les rhumatismes. + +M. et Mme Pickmann avaient pris un air digne... Ces parvenus +apparaissaient maintenant dans toute leur goujaterie et tenaient à +faire sentir à cet homme qu'il était à leurs ordres. + +Habitué, depuis son enfance, à respecter ceux qui payent, Master Ross +conservait la position militaire. + +--Capitaine, dit enfin Pickmann, après avoir allumé un cigare... je +vous ai fait demander pour vous ordonner de modifier notre +itinéraire... + +--A votre gré, monsieur, répondit le capitaine avec une légère +inclination de tête. + +--Oui, décidément, Madagascar est trop loin... et puis, c'est un pays +malsain... Maintenant, nous allons au Brésil. + +--A votre gré, monsieur... + +--Et nous voulons y arriver vite, vous entendez... + +--Cela dépendra du vent, monsieur... c'est lui notre maître... + +--Oui... oui, je sais, mais en admettant qu'il nous soit favorable, +combien mettrons-nous de temps pour atteindre Rio-de-Janeiro? + +--Environ vingt jours... peut-être moins, peut-être plus... mais si +nous avons le vent contre nous, nous mettrons trente jours au moins... + +--C'est une vraie maringote votre bateau. + +--Il est bon marcheur, monsieur, mais comme tous les navires à voiles, +il est soumis aux caprices du vent... + +--Enfin! il faut en prendre son parti... eh bien, changez votre route +dès maintenant. + +--Cela ne m'est pas possible, monsieur. + +--Pas possible! et pourquoi cela? + +--Parce que je n'ai plus d'eau douce à bord et que je dois aussi me +réapprovisionner... + +--Et où comptez-vous donc vous réapprovisionner? + +--A Santa-Cruz... c'est le point le plus proche... + +--Et vous pensez y arriver quand? + +--Demain soir, si le vent le permet... + +--Le diable soit du vent... Ah! on ne m'y reprendra plus, je vous +assure, à prendre passage sur des navires à voiles... + +--En ce cas, répondit humblement Master Ross... je n'aurai plus +l'honneur de vous transporter... et je le regrette... + +--Bah!... avec l'argent que je vous ai donné, vous aurez presque de +quoi vivre de vos rentes... + +--Monsieur oublie sans doute que mon équipage ne travaille pas pour +rien. + +J'aurais pu donner un cinglant démenti au capitaine Ross, mais, je me +gardai bien de le faire... Lui, de son côté, craignait sans doute que +je ne protestasse, car pour m'amadouer, il daigna sourire... + +--C'est bien, trancha Pickmann... faites pour le mieux... + +--Monsieur peut compter sur moi... c'est moi-même qui tiendrai la +barre, afin de tracer la route au plus juste... C'est tout ce que +monsieur avait à me dire? + +--Oui... + +Le capitaine Ross salua et il allait se retirer quand Pickmann le +retint. + +--Ah! à propos, dit-il... vous savez, je n'aime pas à être dérangé... +j'espère qu'à notre arrivée à Santa-Cruz vous m'éviterez les +désagréments d'une visite à bord... + +--Je ne puis vous le promettre, monsieur... Tout dépendra des +autorités maritimes... Si elles jugent à propos de venir à bord, je ne +pourrai pas les en empêcher... + +--Mais je suis chez moi ici... Personne n'a le droit de venir voir ce +qui se passe sur mon bateau... + +--Les autorités maritimes ont toujours le droit de visiter un navire... + +--Même un yacht? + +--Oui, monsieur... + +--Et si vous refusiez? + +--On nous enverrait d'abord un coup de canon à blanc, puis, si nous +n'obtempérions pas aux ordres de ces messieurs, on nous canonnerait +pour de bon et on nous coulerait. + +--Mais ce sont là des moeurs de sauvages? + +--Ce sont les lois en usage sur mer... + +--Et quelle est donc la brute qui les a faites, ces lois? + +--Je l'ignore, monsieur. + +--C'est bien... allez!... Cent livres pour vous si vous, parvenez à +évincer les gêneurs... + +--J'essaierai, monsieur. + +Quand le capitaine fut sorti, Pickmann me regarda en souriant: + +--Hein? dit-il, vous avez vu comme je lui ai parlé, à votre capitaine? + +--Oui, vous l'avez un peu secoué... + +--Il faut les mener comme ça, ces gaillards-là... sans quoi, ils +n'auraient aucun respect pour vous... + +Pickmann et sa femme, j'en avais la certitude, étaient des malappris. + +Vraiment de telles gens ne sont pas dignes d'êtres riches... + + + + +XVI + +UNE VOIX DANS LA NUIT + + +Le lendemain soir, comme l'avait annoncé le capitaine Ross, le +_Sea-Gull_ mouillait à un mille de Santa-Cruz. Le canot était armé +aussitôt et se dirigeait vers la côte. Il fit quatre voyages, puis +quand le réapprovisionnement eut été effectué, on leva l'ancre et l'on +se remit en route. + +Pickmann était rayonnant. + +--Vous voyez, me dit-il, personne n'est venu nous déranger... Je crois, +mon cher Colombo, que vous exagériez un peu... Les autorités +maritimes n'en finiraient pas, si elles devaient visiter tous les +navires qui s'arrêtent dans les ports. + +--Il n'en sera pas de même à Rio-de-Janeiro, je vous l'assure... + +--Vous croyez? + +--Je puis vous l'affirmer. + +--Ah!... + +Pickmann devint songeur. Il se ressaisit cependant et proposa un poker, +mais au bout d'une demi-heure, il posa les cartes et se remit à +bavarder. Il fallait à tout prix que cet homme parlât... Il avait +besoin de s'étourdir pour chasser les noires pensées qui +l'assaillaient sans trêve. Il parla à tort et à travers, raconta des +histoires stupides qui faisaient rire Mme Pickmann aux éclats, lança +des plaisanteries de table d'hôte, puis éprouva le besoin de s'occuper +un peu de l'avenir. + +--Une fois à Rio-de-Janeiro, dit-il, je louerai une villa, quelque +chose de grand, de luxueux et je donnerai des soirées... J'aurai une +auto, des chevaux et de nombreux domestiques... Je ne sais pourquoi, +mais il me semble que je me plairai au Brésil... J'ai entendu dire que +Rio était une ville très agréable et que l'on y menait la grande +vie... Vous resterez avec nous, Colombo... vous serez notre intendant +et je vous payerai grassement... + +--Je vous remercie, répondis-je... mais je ne puis accepter votre +offre... + +--Et pourquoi cela? + +--Parce que j'ai en Angleterre une femme et quatre enfants... + +--Une femme, passe encore, mais quatre enfants... je vous plains!... +Enfin, on peut arranger cela... Vous ferez venir votre femme... elle +sait coudre, au moins? + +--Oui. + +--Eh bien, nous lui confierons la direction de la lingerie... quant à +vos enfants, je trouverai bien le moyen de les employer. + +--Nous verrons, dis-je... je réfléchirai. + +--C'est cela, Colombo, réfléchissez... rien ne presse. Nous avons +encore vingt jours devant nous... un mois peut-être... Allons, je +crois qu'il est temps de se mettre au lit... Bonsoir! + +En rentrant dans ma chambre, je trouvai Zanzibar tout en larmes. + +--Qu'as-tu donc? demandai-je... + +Le pauvre nègre ne parvenait pas à articuler une parole. Enfin, il +finit par me faire comprendre que, pendant mon absence, Cardiff était +venu, l'avait surpris en train de jouer de la «misique» et avait brisé +nos deux boîtes à cigares... La perte de ces instruments mettait le +désespoir dans l'âme de l'infortuné Zanzibar. J'arrivai cependant à le +consoler en lui promettant de lui confectionner un banjo. + +--Oh! soupira-t-il... un banjo! + +Et il sauta de son lit pour venir m'embrasser les mains. Il fallut que +je lui expliquasse comment je le fabriquerais ce banjo, avec quoi, et +c'est seulement quand j'eus satisfait sa curiosité qu'il consentit à +se recoucher. + +Pauvre garçon! Sa vie n'était pas compliquée à celui-là... Pourvu +qu'il eût une «misique» et qu'on ne lui donnât pas de coups de corde, +il était heureux comme un roi. + +Pendant qu'il reposait en rêvant sans doute de banjo, moi dont la tête +était bourrée de projets, j'étais plongé dans de ténébreuses +méditations. + +Soudain, une idée me vint à l'esprit et je résolus immédiatement de la +mettre à exécution. + +Je me levai, ouvris sans bruit la porte de la chambre et, pieds nus, +me glissai dans la coursive. Arrivé devant la cloison de pitchpin +derrière laquelle je savais que se trouvait le lit de Pickmann, je +donnai deux grands coups de poing dans le panneau... + +--Qu'y a-t-il?... qu'y a-t-il? demanda Pickmann réveillé en sursaut. + +Alors, collant ma bouche contre le bois, je prononçai d'une voix +nasillarde: + +--Richard Stone!... + +--Qui m'appelle? bégaya Pickmann encore à moitié endormi. + +--Richard Stone! répétai-je en haussant le ton... m'entendez-vous? + +Cette fois, Pickmann ne répondit pas. + +Le coup était porté. Je regagnai ma chambre à pas de loup et me remis +au lit. + +J'étais sûr maintenant que Richard Stone, le voleur de la Banque +d'Angleterre, habitait bien dans la peau de Pickmann. En répondant +«qui m'appelle?» le misérable s'était trahi. Il s'était ensuite +ressaisi, mais trop tard. Je m'étais donc assuré de la véritable +identité du personnage. A présent, je le tenais. Avant huit jours, il +serait à ma merci. + +Le lendemain, quand je servis le déjeuner de mes deux «amis», je +remarquai qu'ils étaient très pâles. C'est à peine s'ils touchèrent +aux plats que je leur présentai... Eux qui d'ordinaire étaient si +loquaces demeurèrent muets pendant tout le repas. + +--Que vous est-il donc arrivé? demandai-je, vous êtes tout drôles +aujourd'hui?... + +Pickmann jeta un coup d'oeil à sa femme, puis répondit, en s'efforçant +de sourire: + +--Nous avons mal reposé, cette nuit! la mer était un peu dure et nous +avons encore le coeur tout barbouillé! + +--Ce ne sera rien, dis-je en regardant fixement Pickmann... Allez vous +étendre au grand air, là-haut, sur le pont, et vous verrez que, dans +une heure, vous ne ressentirez plus rien... Voulez-vous que j'aille +vous préparer vos rockings-chairs? + +--Non, c'est inutile, je vous remercie. + +--Vous avez tort... l'air vous ferait du bien... + +Pickmann ne voulut rien entendre... Il était bien décidé à rester dans +sa cabine. + +--Ce sera comme vous voudrez, lui dis-je... en tout cas, si vous avez +besoin de quelque chose, je suis à votre disposition... vous n'aurez +qu'à me sonner... + +Et je fis un pas vers la porte. + +--Non... ne vous en allez pas, Colombo, s'écria Pickmann... restez... + +Mme Pickmann avait regagné sa chambre. + +Son mari s'était étendu sur le sopha du salon et s'efforçait de fumer +un cigare qu'il rallumait à chaque instant. Pour m'occuper, je +frottais avec un chiffon de laine les meubles en acajou qui +garnissaient la pièce. + +Tout à coup, Pickmann se leva, fit quelques pas de long en large, puis +vint se planter devant moi. Il voulait me demander quelque chose, cela +était visible; pourtant, il hésitait. + +--Mon cher Colombo, dit-il enfin... vous devez être au courant de tout +ce qui se passe sur ce navire? + +--Ma foi... pas plus que ça, car je vis presque continuellement dans +l'entrepont. + +--Oui... je sais... mais avant d'être à mon service, vous faisiez +partie de l'équipage... vous circuliez partout... + +--A peu près. + +--Par conséquent, vous avez dû voir l'_autre_ passager. + +--L'autre passager? + +--Oui, il paraît qu'il y a à bord un gentleman qui ne bouge pas de sa +cabine... + +--Qui vous a dit cela? + +--Quelqu'un qui est bien renseigné. + +--Le capitaine? + +--Non... + +Je voyais bien que Pickmann était gêné. Il plaidait le faux pour +savoir le vrai, mais il s'y prenait d'une façon stupide. + +Il reprit, d'un petit air entendu: + +--Hein? Colombo, vous ignoriez que nous eussions un étranger à bord... +Je ne sais quel est cet individu, ni pourquoi il se cache avec tant de +soin... Ce doit être quelque original... à moins que ce ne soit un +malfaiteur... Informez-vous donc... tâchez de savoir quelque chose... +Il serait vraiment scandaleux que le capitaine eût embarqué un homme +sans me prévenir!... J'entends être seul à bord de ce bateau... seul, +entendez-vous... J'ai payé assez cher pour avoir le droit d'être le +maître ici... + +--Evidemment, approuvai-je... + +--Ne perdez pas un instant, Colombo, faites une enquête... au besoin, +donnez quelque argent aux matelots pour provoquer leurs confidences... +Tenez... + +Et Pickmann me glissa dans la main une poignée de livres. + +--Non... non! m'écriai-je, gardez cela... je les ferai bien parler... +soyez-en sûr... + +Et je rendis à Pickmann les pièces d'or qu'il m'avait données. + +Bien entendu, je ne fis aucune enquête, et pour cause. Après avoir +quitté mon «voleur», j'allai retrouver Zanzibar et me mis à +confectionner le banjo que je lui avais promis. Cela me prit près de +quatre heures, mais je fis un instrument très présentable qui avait, +de plus, une sonorité merveilleuse. + +Le nègre ne se tenait plus de joie... Il s'empara du banjo et se mit à +en jouer avec amour... + +J'avais fait un heureux! + + * * * * * + +Quand je revis Pickmann, je le trouvai un peu plus calme. + +--Et alors? demanda-t-il en me frappant sur l'épaule. + +--Rien! + +--Le passager? + +--Il n'y a pas de passager. + +--Cependant... je vous affirme... + +--J'ai visité le bateau de fond en comble... du pont à la cale, et je +puis vous assurer que Mme Pickmann et vous êtes les seuls maîtres à +bord... + +Pickmann me regardait avec deux yeux inquiets... Supposait-il que je +ne lui disais pas la vérité?... Se méfiait-il de moi? + +Il crut devoir, pour se concilier mes bonnes grâces, jouer une petite +scène d'attendrissement qui était assez nature. + +--Mon bon Colombo, dit-il, vous savez l'amitié que Mme Pickmann et moi +avons pour vous... nous sommes prêts à tous les sacrifices pour +assurer votre avenir et celui de votre famille... Voyons, parlez-moi +franchement, comme à un ami... Ne craignez pas de vous confier à +moi... Je sais que Master Ross est votre chef et que vous lui devez +obéissance, mais cet homme ne fera jamais pour vous ce que je suis +disposé à faire... Il vous donne des gages ridicules, il abuse de +vous... + +Ici, Pickmann s'interrompit, cherchant ses mots, puis, il reprit: + +--Entre le capitaine et moi, vous ne devez pas hésiter... Il est votre +maître, mais moi, je suis votre ami... Dites-moi la vérité, toute la +vérité, et je vous jure que ce que vous me confierez ne sera point +répété... Master Ross vous a défendu de parler, n'est-ce pas?... + +--Je vous assure... + +--Si... si, il vous a défendu de parler, il vous a intimidé, menacé, +mais vous n'avez rien à craindre... vous pouvez tout me dire... Qu'il +y ait un passager à bord, cela m'est égal, mais je veux le connaître... + +--Je vous donne ma parole que personne ne se cache sur ce navire... on +vous a mal renseigné... ou plutôt on a cherché, dans un but que je ne +puis comprendre, à jeter le trouble dans votre esprit... + +Pickmann parut très embarrassé. + +--C'est bien, dit-il... mais, vous savez, vous ne m'avez pas +convaincu... + +--Je le regrette. + +--Malgré tout, vous êtes encore mon ami, n'est-ce pas? + +--Pouvez-vous en douter? + +--Et... si, par hasard, vous appreniez qu'il se trame quelque chose +contre moi, vous m'avertiriez, je suppose? + +--Je vous le promets. + +--Bien, Colombo, merci!... Je vois que vous êtes un brave garçon et +que je puis compter sur vous... Ouvrez l'oeil, écoutez ce qui se +dit... répétez-moi tout... un mot qui pour vous n'aurait aucune +importance peut être pour moi une indication précieuse... Plus tard, +vous comprendrez... Je ne vous en dis pas plus pour l'instant... + +Pickmann, en parlant, avait les larmes aux yeux et j'avoue qu'il me +fit pitié, mais je ne pouvais plus revenir sur la décision que j'avais +prise. + +La partie était engagée, j'avais de sérieux atouts dans mon jeu, il +s'agissait de ne pas perdre la tête... + +Avant huit jours, je serais le maître de la situation... + + + + +XVII + +UN COUP DE TRAFALGAR + + +Je ne sais à combien de milles nous étions des Canaries, quand un +matin, nous commençâmes à danser de façon inquiétante. J'ouvris le +hublot de ma chambre et observai la mer. La brise s'était levée. Le +ciel, qui s'assombrissait de plus en plus à l'horizon, passait +rapidement du gris plombé à la nuance terne de l'étain. + +Par instants, de petites langues de feu couraient entre les nuages; +des vagues marbrées d'écume blanche se poursuivaient sans relâche et +l'eau prenait une teinte sinistre. + +C'était le gros temps qui s'annonçait. + +Bientôt, le vent se mit à chanter, puis à ronfler comme un orgue géant, +chassant devant lui des fumées d'embruns. Les lames s'élevaient de +plus en plus, et venaient s'abattre en claquant contre la coque du +_Sea-Gull_. + +Je refermai le hublot par lequel venait de pénétrer un paquet de mer. + +--Ça beaucoup mauvais, missié Colombo, me dit Zanzibar, qui se tenait +derrière moi... ti vas voir tout à l'heure. + +Sur le pont, on entendait des pas précipités et la voix du capitaine +Ross qui hurlait comme un fou: + +--_Up stairs, topmen! haul down topsails... lash up! Make haste!_ + +La goélette courait au plus près en faisant des sauts de carpe, et, +trop chargée de toile dans les hauts, gîtait sur bâbord, avec une +bande terrible. + +Zanzibar et moi étions obligés, pour conserver notre équilibre, de +nous cramponner à l'épontille de notre cabine. + +Le bon nègre, qui naviguait depuis longtemps, et avait déjà essuyé pas +mal de coups de Trafalgar, riait comme un enfant, et ne cessait de +répéter: + +--Ti vas voir, missié Colombo... ça joli fox-trott tout à l'heure... + +J'étais loin de partager la confiance du brave garçon, car je me +demandais avec angoisse si le _Sea-Gull_ résisterait à la tempête... +C'était, en somme, un bateau de plaisance, et bien qu'il parût robuste, +il était à craindre que la bourrasque ne l'endommageât sérieusement... +Il ne me manquerait plus que ça: faire naufrage en plein Atlantique, +et couler par le fond avec mon Régent. + +Et la prophétie d'une vieille tireuse de cartes de Russel Street que +j'avais consultée quelques années auparavant me revenait à l'esprit. +Cette bonne femme, qui s'appelait miss Mowlouse, m'avait en effet +prédit que j'étais menacé de périr par immersion et que, par +conséquent, je devais redouter les «voyages sur l'eau». + +Si tout de même elle avait dit vrai?... + +Cependant, une chose me rassurait: ne m'avait-elle pas dit aussi que +je finirais mes jours dans l'opulence... Laquelle de ces deux +prédictions était la vraie? Je ne crois guère aux prophéties des +tireuses de cartes, mais le vieux fonds de superstition qui sommeille +au coeur de tout homme se réveillait en moi au moment du danger. On a +beau jouer à l'esprit fort, il y a des moments dans la vie où l'on est, +malgré soi, hanté par ces influences singulières que M. Lloyd George, +lecteur passionné du grand Will, et mystique comme tous les Gallois, +désigne dans ses mémoires (encore un qui écrit ses mémoires!) sous le +vocable assez abscons d'«advertisement». + +Zanzibar, lui, qui n'était pas du pays de Galles, et n'avait jamais lu +Shakespeare, ne s'embarrassait pas de semblables futilités. + +Il riait, imitait le bruit du vent, celui des vagues heurtant la coque +du _Sea-Gull_, et se livrait à des contorsions grotesques chaque fois +qu'une secousse menaçait de lui faire perdre l'équilibre. + +Il y eut soudain une violente rafale suivie bientôt d'un claquement +sinistre. Le vent, comme je l'appris, quelques instants plus tard, +venait de déchirer un hunier que l'on n'avait pas eu le temps de +carguer, et la voile en lambeaux battait maintenant dans l'espace, +comme un énorme pavillon «fouettant» au bout de sa drisse. Je ne sais +rien de plus impressionnant que le crépitement d'une voile humide qui, +n'étant plus retenue par ses écoutes, se tourmente en tous sens pour +se débarrasser de sa vergue. + +--Du monde au cargue-point des basses voiles! commandait le capitaine +Ross d'une voix aiguë, qui se confondait parfois avec le sifflement +des cordages. + +Le _Sea-Gull_ gémissait dans toute son armature, et la voile déchirée +continuait de battre avec un bruit d'ailes formidable. Ce qui devait +arriver, arriva. Le mât, sous la pression de la toile, se rompit et +tomba sur bâbord avec un fracas terrifiant. + +--Oh! ça mauvais! cria Zanzibar qui ne riait plus. + +Le _Sea-Gull_ s'était incliné de telle façon que sa lisse effleurait +l'eau. Il demeura dans cette position critique l'espace de trente +secondes environ, puis se redressa sous un coup de barre et, lentement, +vira de bord. + +Maître Ross mettait le yacht debout au vent, afin de pouvoir prendre +des ris dans la voilure, manoeuvre qui s'exécuta rapidement, mais la +brise fraîchissait de plus en plus, et on fut bientôt forcé de +«capeyer». + +Les matelots qui, je dois le reconnaître, avaient fait preuve d'une +habileté merveilleuse, pendant tout le temps que dura cette manoeuvre, +essayèrent ensuite de ramener sur le pont le mât qui pendait, retenu +par ses haubans, en dehors du _Sea-Gull_ et dont la partie supérieure, +toujours garnie de ses vergues, faisait fortement gîter le bateau. Le +capitaine Ross fit couper les haubans et les étais, et l'on parvint, +aux prix de difficultés inouïes, à ramener le maudit mât sur le pont. + +Poussé par la curiosité, je m'étais hissé jusqu'au panneau avant. Une +vive agitation régnait parmi les matelots, qui après avoir tenté une +réparation de fortune, finirent par y renoncer. Sur un petit bateau, +on peut à la rigueur remplacer un mât par un espars, mais sur un +bâtiment d'un tonnage un peu élevé, cela est impossible. + +Tout ce que l'on pouvait faire, c'était de résister à la bourrasque, +«d'étaler le coup», comme on dit, mais ensuite, il serait impossible +de continuer le voyage. Il faudrait rallier quelque port, afin de se +procurer un nouveau mât, ce qui demanderait au moins une huitaine, et +peut-être davantage. + +Maître Ross était furieux, il s'en prenait à tous les hommes de +l'équipage, comme s'ils eussent été solidairement responsables de +l'accident, mais j'entendis son second qui disait, d'un ton maussade: +«On a cargué trop tard». + +La vérité, c'est que ce jour-là maître Ross, qui était légèrement pris +de boisson (cela lui arrivait cinq jours sur sept), avait totalement +manqué de présence d'esprit, et soit que sa vue fût troublée, soit +qu'il pensât à autre chose, n'avait pas vu venir le grain... Quand il +avait commandé «d'arriser», il n'était plus temps. + +Heureusement qu'il avait eu la précaution de faire, quelques heures +auparavant, rouler les hautes voiles, car sans cela nous n'aurions pas +pu éviter la catastrophe. + +Pour le moment, nous fuyions vent arrière, et refaisions, par +conséquent, la route que nous avions déjà parcourue après avoir quitté +les Canaries. Quand la tempête se fut calmée, j'allai rejoindre M. et +Mme Pickmann, qui devaient être dans les transes. Je les trouvai, en +effet, très émus, et aussi très malades. Ils étaient étendus sur le +tapis de leur salle à manger, en proie à de terribles nausées. Tous +deux étaient encore en costume de nuit: le mari en pyjama, la femme en +chemise, et c'est à peine s'ils relevèrent la tête, lorsque j'entrai. + +--Ah! c'est vous, mon bon Colombo, bégaya Mme Pickmann... Que s'est-il +passé? grand Dieu!... + +--Nous avons eu une avarie, répondis-je... + +--Grave? demanda Pickmann. + +--Oui... notre mât de misaine s'est rompu. + +--Alors? + +--Alors!! Je ne sais ce que va faire le capitaine. + +--Ah! soupira la femme, il n'y a qu'à nous que ces choses-là +arrivent... Tout avait si bien marché jusqu'ici... + +--Espérons, dis-je, que ça s'arrangera... + +Mme Pickmann, qui semblait moins malade que son mari, était parvenue à +se mettre debout. Elle était dans un état pitoyable. Ses faux cheveux +avaient glissé sur son oreille gauche, et sa chemise, déjà très +échancrée, avait glissé de ses épaules, découvrant une opulente +poitrine que j'aurais crue moins ferme... + +--Voyons, mon petit Colombo, me dit-elle, parlez-nous franchement... +que va-t-il arriver? Nous ne sommes pas en danger, au moins? Vous avez +l'air inquiet, je suis sûre que vous ne dites pas tout ce que vous +savez... + +Elle redressa ses faux cheveux, remonta vivement sa chemise, et reprit: + +--Ne nous cachez rien... M. Pickmann et moi nous voulons tout savoir. + +--Aucun danger ne vous menace, répondis-je. + +--Bien sûr? + +--Je vous l'affirme. + +Pickmann s'était assis sur le divan et se tenait la tête à deux +mains... Il souffrait, cela était visible, et n'avait même pas la +force de m'interroger... Il me rappelait ce personnage d'opérette qui, +terrassé par le mal de mer, répond à un chef de pirates: «Pendez-moi, +mais ne me remuez pas.» + +La femme, plus énergique, s'inquiétait de la situation. Elle me posait, +d'une voix entrecoupée de hoquets, des questions rapides dans +lesquelles cette même phrase revenait sans cesse: + +--Si nous sommes en danger, dites-le... + +Je la rassurai du mieux que je pus, et j'allais me retirer, quand on +frappa à la porte. + +--Entrez, dit Mme Pickmann sans même prendre la peine de jeter un +manteau sur ses épaules. + +La porte s'ouvrit doucement et la grosse figure rougeaude du capitaine +Ross apparut dans l'entre-bâillement. + +--Pardon, dit-il, un peu confus... Je croyais... + +Et il allait battre en retraite, quand Mme Pickmann le rappela: + +--Voyons, capitaine... parlez... Qu'y a-t-il? + +Le vieux loup de mer, sa casquette galonnée à la main, salua +gauchement: + +--Je voulais dire à M. Pickmann, fit-il, que notre mât de misaine +s'est rompu, et que nous ne pouvons continuer notre route... + +--Et alors?... et alors?... s'écria Pickmann, qui avait subitement +retrouvé son énergie. + +--Alors, monsieur, nous allons être obligés de regagner les +Canaries... et de nous réfugier dans le port de Santa-Cruz afin de +réparer l'avarie... Cela demandera une huitaine de jours environ... + +--Huit jours! murmura Pickmann... + +--Oui, au moins... à condition, toutefois, que nous puissions trouver +des charpentiers qui exécutent immédiatement le travail... + +--Et si nous n'en trouvons pas?... + +--Oh! ce ne sont pas les charpentiers qui manquent à Santa-Cruz... +mais ce port est très fréquenté!... Peut-être y a-t-il dans les cales +d'autres bateaux que la tempête a endommagés... Dans ce cas, nous +serions obligés d'attendre notre tour... + +--C'est bien, dit sèchement Pickmann, en se reprenant la tête entre +les mains. + +L'effort qu'il venait de faire l'avait anéanti, et il se laissa +retomber sur son divan, où il demeura inerte. + +Comme personne ne lui adressait plus la parole, le capitaine se retira. + +--Tout cela ne vous semble pas louche? me demanda Mme Pickmann. + +--Ma foi non, répondis-je... Maître Ross est bien obligé de relâcher +dans un port... Comme Santa-Cruz est le port le plus rapproché, c'est +celui-là qu'il a choisi... Ne vous tourmentez pas... Reposez-vous, je +reviendrai vous voir avant le déjeuner. + +J'avais déjà la main sur le bouton de la porte, quand Pickmann lança +d'une voix pâteuse: + +--Rien... à part ça, Colombo? + +--Non... rien... + +--Vous n'avez toujours pas vu _l'autre_ passager? + +--Vous y tenez, décidément... + +--Cherchez bien... car je suis sûr... + +Une violente nausée l'empêcha de continuer. + +--Ce pauvre homme, dit Mme Pickmann, voyez comme il est malade... Vous +ne connaissez pas un remède contre le mal de mer, mon bon Colombo... +Je souffre horriblement, moi aussi... c'est affreux... Ce mauvais +temps ne va donc pas cesser! + +--Couchez-vous, dis-je... dans une heure je vous apporterai du thé... +D'ailleurs, nous serons bientôt en eau calme... + +--Vous croyez? + +--Oui... lorsque nous aurons atteint le port de Santa-Cruz... + +--Ah! + +Mme Pickmann ne paraissait pas convaincue... Elle eût voulu sans doute +m'interroger encore, mais les forces lui manquèrent, et elle se laissa +tomber sur le divan, à côté de son mari... + + + + +XVIII + +OU JE MURIS MON PLAN + + +J'allai retrouver Zanzibar qui préparait en chantant une horrible +mixture destinée à l'équipage. + +--Ti sais pas, dit-il... Bateau retourni Canaries... Ça bon, +Canaries... plein de bananes... moi m'en coller plein le fisil... +Là-bas, chez nous, bananes plus jolies encore, ti verras ça si ti +viens avec moi... et pis beaucoup de dattes aussi... et noix de +coco... tout plein... tout plein... Ti verras, Colombo, ti verras... + +Je n'écoutais point... Trop de pensées, pour l'instant, se heurtaient +dans ma tête... Ce qui m'inquiétait surtout, c'était cette escale que +nous allions être obligés de faire à Santa-Cruz... Toutes mes +combinaisons, tous mes projets s'effondraient soudain... ou étaient +pour le moins retardés... + +Quelles nouvelles complications allaient surgir encore? + +Ah! décidément, je n'étais pas au bout de mes peines... + +Jamais je n'ai tant réfléchi que pendant les six heures que le +_Sea-Gull_ mit à atteindre Santa-Cruz. Et ces réflexions, comme on le +verra bientôt, ne furent pas inutiles. Mon imagination un peu endormie +depuis quelque temps s'était brusquement réveillée et avait échafaudé +tout un scénario qui eût certainement émerveillé Allan Dickson. Cet +homme qui m'avait tant fait souffrir, puisque c'était à cause de lui +que j'avais tâté du «Tread Mill», allait sans doute devenir ma +Providence... + +Mais n'anticipons pas... J'estime que lorsque l'on écrit ses mémoires, +on doit classer par ordre tous les événements qu'on y relate, et +donner à chacun l'importance et la place qu'il convient. J'ai lu +beaucoup de mémoires, dans ma vie: les Confessions du grand +Jean-Jacques, les Mémoires du Chevalier de Grammont, ceux de +Chateaubriand et de l'inimitable Berlioz, mais tout en admirant ces +chefs-d'oeuvre, je trouve que leurs auteurs, et M. de Chateaubriand +surtout, ont trop insisté sur certains détails, qui eussent +certainement gagné à être un peu écourtés... Je ne doute pas que cette +appréciation d'un cambrioleur ne fasse sourire certains critiques, +mais chacun juge à sa façon... avec son bon sens. Ce que j'apprécie +surtout dans les mémoires, c'est la franchise. Or, à part Rousseau qui +a tout avoué (même les choses les plus _schocking_) je suis obligé de +reconnaître que les autres mémorialistes se sont un peu trop flattés, +et n'ont pas hésité à allonger leur récit, pour nous faire mieux +savourer les beautés de leur éloquence, et les brillantes qualités +dont les avait doués la nature. + +Je n'ai point l'outrecuidance de me comparer à ces maîtres, mais j'ai +le mérite de ne rien céler de mes défauts et de ne point me regarder +dans un miroir avec trop de complaisance. Je dis ce qui est, un peu +brutalement parfois, et ne me fais jamais meilleur que je ne suis; +j'ai le malheur d'être un triste individu et j'ai le courage de +l'avouer. + +Combien consentiraient à en faire autant?... Qu'on me pardonne encore +cette petite digression, mais elle était, je crois, nécessaire, ne +serait-ce que pour rappeler à mes lecteurs qu'Edgar Pipe leur livre sa +vie tout entière, comme à des juges impartiaux. Puisse l'aveu que je +fais de mes fautes me valoir quelque pitié de la part de ceux qui +n'ont jamais cessé de suivre la belle ligne droite de l'honnêteté, et +que l'amour du travail a préservés des «écarts» dont je me repens +aujourd'hui... + +Le _Sea-Gull_, sous son grand foc et sa voile d'artimon, filait en +tanguant vers les Canaries. Il avait marché plus vite que nous ne nous +y attendions, car avant la nuit il mouillait en rade de Santa-Cruz, en +face de Ténériffe. + +L'île de Ténériffe réunit, grâce à ses vallées, à son plateau et à ses +côtes, tous les genres de température, excepté celle de l'hiver. +Beaucoup d'Anglais préfèrent même le séjour de Ténériffe à celui de +l'Italie, aussi Santa-Cruz est-elle très fréquentée. J'eus l'occasion +de le constater, car le capitaine Ross, dès que nous fûmes stabilisés +sur nos ancres, fit armer le canot et m'envoya à terre avec quelques +matelots pour chercher des provisions. + +La ville me parut agréable. + +Ses rues droites, larges, aérées, ont des trottoirs pavés de pierres +rondes et inégales que bordent des dalles de lave. On rencontre là +nombre d'étrangers: des négociants des différentes parties du monde +que distingue leur costume national. + +Après avoir fait nos achats, nous nous offrîmes quelques «chiroutes» +et plusieurs verres de vin de Madère, puis nous regagnâmes le bord. + +Cette petite promenade n'avait pas été inutile. Elle m'avait permis de +jeter un coup d'oeil sur le port où de nombreux bâtiments, les uns +chargés de bananes, les autres de tonneaux de vin, s'apprêtaient à +prendre le large. Je vis aussi deux ou trois vapeurs dont l'un, qui +portait le pavillon espagnol, allait se mettre en route pour Cadix, +ainsi que me l'apprit un marin anglais qui fumait sa pipe à l'ombre +d'une véranda, devant un flacon de whisky. + +Dès que j'eus rallié le _Sea-Gull_, et rendu compte de ma mission à +Maître Ross, j'allai porter à M. et Mme Pickmann le repas qu'avait +préparé Zanzibar. Je les trouvai complètement remis de leur malaise. +Ils avaient fait toilette, et semblaient m'attendre avec impatience. + +--Ah! mon bon Colombo, s'écria Mme Pickmann dès que j'entrai dans la +salle à manger, quelle aventure! Jamais je n'aurais cru que le mal de +mer pût rendre si malade... Si cela devait recommencer, j'aimerais +mieux débarquer tout de suite. + +--Libre à vous, répondis-je... la ville est curieuse à visiter... et +si vous voulez, après déjeuner, aller vous dégourdir un peu les +jambes... + +--Non... répondit sèchement Pickmann... D'ailleurs, je ne me sens pas +bien... + +Il s'assit avec sa femme devant la table où je venais de déposer un +plat de poisson, et demanda soudain: + +--Est-ce anglais, Santa-Cruz? + +J'eus peine à réprimer un sourire devant tant d'ignorance. + +--Non... répondis-je... c'est une possession espagnole... + +--Ah! oui... c'est vrai... je ne sais où j'avais la tête... J'espère +qu'on ne va pas venir à bord opérer une visite, au moins? + +--Ma foi, je n'en sais rien... mais il est plus que probable que, +lorsque nous serons amarrés à quai, la douane fera son apparition. + +--Quoi! nous n'allons pas demeurer en rade? + +--Non... dans quelques heures, nous allons gagner le port... c'est +nécessaire... on ne peut pas «réparer» en pleine mer... + +--Vous êtes sûr de ce que vous dites, Colombo? + +--Oui... + +Pickmann lança un coup d'oeil à sa femme qui ne broncha pas. + +Il y eut un silence, puis il reprit: + +--Bah! la douane se contentera d'examiner les bagages... les grosses +malles, les caisses. Je ne pense pas qu'elle ouvre les valises et les +sacs à main... + +--Qui sait? Les douaniers prennent parfois plaisir à ennuyer le +monde... Ce sont des êtres maussades qui, furieux de voir les gens +voyager et se payer des distractions, quand eux demeurent rivés à leur +poste, se vengent en soumettant le touriste à une foule de formalités +qu'ils compliquent à plaisir. J'ai connu un douanier anglais, du nom +de Nasty, qui n'était jamais si heureux que lorsqu'il avait obligé une +dame à déballer toutes ses toilettes, et jusqu'à son linge le plus +intime. + +--Cependant, nous ne faisons pas de contrebande... Si on nous a +laissés partir d'Angleterre, c'est que nous étions en règle avec la +douane... + +--Avec la douane anglaise, oui... mais ici, n'oubliez pas que nous +sommes en Espagne. + +--Eh bien, dit Mme Pickmann, pour que ces messieurs du Custom-House +n'aient pas le plaisir de chiffonner mes toilettes, je vais les étaler +dans cette pièce. + +Mme Pickmann exagérait évidemment quand elle parlait de ses toilettes, +car sa garde-robe, comme la mienne, n'était pas des mieux «fournies». + +Elle possédait en tout et pour tout une cape de drap noir, ornée +d'arabesques grenat, un costume tailleur, une jupe foncée et quelques +corsages aux tons criards. Quant à son mari, il n'avait que deux +pauvres complets, celui qu'il portait tous les jours et un autre de +teinte verdâtre, accroché dans une armoire. Et quels complets! grand +Dieu!... Ils eussent tout au plus convenu à Bill Sharper ou à Manzana. + +Comme on voyait bien que ces gens-là étaient dans une purée noire +avant le coup qui devait les enrichir!... Tout ce qu'ils possédaient +était neuf: malles, habits, linge, bottines... Ils s'étaient renippés +vivement, au décrochez-moi ça, pressés qu'ils étaient de quitter +Londres. + +Il était même assez extraordinaire qu'ils fussent parvenus à fuir, +puisque, avant leur embarquement, les journaux avaient déjà parlé +d'eux... L'affaire avait fait beaucoup de bruit, beaucoup plus de +bruit que celle du Régent, car les journaux français (que j'avais lus +avec la plus grande attention) n'avaient pas soufflé mot de la +disparition de _mon_ diamant. + +A quoi devais-je attribuer ce silence? Etait-ce un piège? Espérait-on +ainsi donner confiance au voleur et le pincer plus facilement? Je +crois plutôt que l'administration du musée du Louvre, après avoir +prévenu la police, avait jugé inutile d'ébruiter un vol qui devait la +«gêner» un peu, et qu'en attendant l'arrestation du coupable elle +avait remplacé le Régent par un bouchon de carafe quelconque. + +Tout en mangeant, Pickmann et sa femme continuaient de bavarder, mais +on les sentait inquiets. Je m'efforçai d'ailleurs d'augmenter cette +inquiétude. Cela faisait partie du plan que j'avais élaboré... Je +dosais mes effets, avec l'habileté d'un Allan Dickson qui s'apprête à +confondre un malfaiteur. + +--Bah! qu'avez-vous à craindre, fis-je d'un petit air sournois, vos +papiers sont en règle, n'est-ce pas? + +--Oh!... certes... très en règle, bégaya M. Pickmann en devenant rouge +comme un piment. + +--Alors... tout est pour le mieux... + +--D'ailleurs, les douaniers ne nous demanderont pas nos papiers... + +--Les douaniers... non, mais les gens de police. + +--Les gens de police! Ont-ils le droit de pénétrer ici? + +--Pourquoi pas? + +Pickmann sursauta: + +--Mais je ne suis pas un malfaiteur! s'écria-t-il... je... + +--Voyons, calmez-vous... y a-t-il là de quoi se monter?... Vous êtes +un honnête homme, vous avez des papiers... Que pouvez-vous craindre? + +--Rien... rien, assurément... Mais je me rappelle maintenant que je +n'ai pas fait viser nos passeports... + +--On ne les examinera pas à la loupe. Il suffira de les présenter, et +si on s'apercevait, par hasard, qu'ils n'ont pas été timbrés au départ, +vous diriez qu'en Angleterre certains personnages connus sont +dispensés de cette formalité... Est-ce que vous croyez que M. Lloyd +George lorsqu'il va de Londres à Cannes ou à Paris fait chaque fois +viser ses passeports?... + +--Je ne suis pas M. Lloyd George. + +--Vous pouvez être un homme de qualité quand même... Il y a à Londres +beaucoup de Pickmann... Il en existe même un qui, si je ne me trompe, +est allié à la famille de Connaught... Ne seriez-vous pas celui-là? + +--Non... + +Mme Pickmann qui, jusque-là, était demeurée silencieuse, ce qui me +surprenait fort, crut devoir ajouter: + +--Nous sommes des gens de modeste condition... + +Je le voyais bien, parbleu! elle n'avait pas besoin de le dire. + +Décidément, ils étaient plus stupides encore que je ne le supposais, +et j'avais la partie belle avec eux. + +Comme ils s'étaient un peu rassurés, je crus devoir, avant de les +quitter, leur donner un premier «coup d'assommoir». + +--Ah! à propos, fis-je d'un air distrait, vous me souteniez l'autre +jour qu'il y avait à bord de ce bateau un personnage mystérieux... Eh +bien! c'est vous qui aviez raison... + +--Vous l'avez vu? demanda Pickmann, d'une voix tremblante. + +--Oui... Il y a une heure à peine. + +--Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit plus tôt? + +--Je n'y ai pas songé... + +--Comment est-il? + +--Grand... entièrement rasé... assez élégant, ma foi... Il me semble +avoir déjà vu cette tête-là quelque part... à Londres, probablement... + +--C'est lui! lança imprudemment Mme Pickmann. + +Je la regardai. + +Pour expliquer le trouble qui l'agitait, elle ajouta en me prenant le +bras: + +--Ecoutez, mon bon Colombo... Puisque vous êtes un ami, nous pouvons +tout vous dire... Eh bien!... cet homme est un de nos parents... + +--Ah! + +--Oui... un affreux gredin qui nous a joué des tours pendables, et qui +veut aujourd'hui s'emparer de notre fortune... Il est capable de tout, +même de nous assassiner... + +--Ne craignez rien... Je suis là. + +--Ne pourriez-vous, demanda Pickmann, le faire expulser du bateau par +le capitaine?... Si Maître Ross arrive à nous en débarrasser, d'une +façon ou d'une autre, il y a mille livres pour lui. + +--Non... c'est moi qui vous en débarrasserai... + +--Oh! mon cher Colombo... que vous êtes gentil!... Alors, les mille +livres seront pour vous... Je vous le promets... Voulez-vous un +acompte? + +--Non... j'ai confiance en vous. + +--Et comment nous en débarrasserez-vous? + +--Mais d'une façon bien simple... En lui faisant piquer une tête +par-dessus bord. + +Mme Pickmann se jeta dans mes bras, et me serrant à m'étouffer: + +--A la bonne heure! s'écria-t-elle... au moins vous, vous êtes un +homme! + +--Oui, approuva Pickmann... et un homme de décision... mais prenez +garde... le gaillard est habile... Et que dira le capitaine quand il +s'apercevra de la disparition de ce passager? + +--Soyez tranquille, je saurai m'y prendre... On croira à un +accident... Il paraît que cet homme, qui reste tout le jour enfermé +dans sa cabine, se promène, la nuit, sur le pont. Je me dissimulerai +derrière le rouf et, au moment où il ne s'y attendra pas, je me +précipiterai sur lui, et l'enverrai par-dessus le bastingage. + +--C'est cela! c'est cela! fit Pickmann en battant des mains... +par-dessus le bastingage... Ah! décidément, Colombo, vous êtes notre +providence!... Et, tenez... ce n'est pas mille livres que je vous +donnerai... mais deux mille... oui, deux mille, ma parole d'honneur. + +Je pris congé des Pickmann, écoeuré. Décidément, ces gens-là étaient +d'affreuses canailles, et je n'avais plus à les ménager. + + + + +XIX + +«ALEA JACTA EST» + + +Le soir même, le _Sea-Gull_ entrait dans le port de Santa-Cruz, et +s'amarrait à quai, en face d'un dock. Après l'allumage des feux de +position, Maître Ross nous réunit tous et nous adressa le petit speech +suivant: + +--Vous savez, sans doute, que nous allons demeurer ici une huitaine... +peut-être plus... Nous allons donc profiter de cette relâche pour +briquer le pont, et faire les cuivres. Il faudra aussi laver les +voiles et, quand la toilette de l'extérieur sera faite, nous nous +occuperons de l'entrepont et de la cale. Je ne veux point cependant +vous traiter en esclaves. Je suis un brave homme, moi, et tous mes +matelots sont mes enfants... Je vais établir un roulement... Un jour, +ce sera la bordée de tribord qui sera libre, un autre jour, celle de +bâbord... Seulement, je vous préviens, celui qui rentrera en état +d'ivresse sera bouclé jusqu'à l'appareillage... Quant aux cuisiniers +(et il désigna Zanzibar et moi), ils seront exempts de service un jour +sur deux, à tour de rôle... Ceux qui voudront toucher une avance sur +leur décompte n'auront qu'à venir me trouver... Je sais ce que c'est +que s'amuser, j'ai été jeune, moi aussi... Rompez, mes enfants. + +Je n'avais jamais vu le capitaine Ross si aimable... Je crois qu'il +avait peur que quelques-uns de ses marins ne le quittassent pour +s'engager sur un «bananier». Les engagements contractés à bord du +_Sea-Gull_ n'avaient pas été visés par l'Inscription maritime, et il +n'avait, par conséquent, aucun moyen de retenir ses hommes. + +Je trouvai Zanzibar désolé. Il se faisait une fête, le pauvre nègre, +de descendre à terre avec moi pour «rigoli un pitit peu», et voilà que +le capitaine nous consignait l'un après l'autre à la cuisine. Cette +décision n'était pas pour me déplaire, car j'avais besoin d'être seul, +aussi bien à bord qu'à terre. Le grand coup que je méditais devait +être préparé en secret. Zanzibar ne m'eût pas trahi, cela était +certain, mais il m'eût gêné, et j'étais heureux de me sentir libre. + +Il était facile maintenant d'aller à terre... Il suffisait pour cela +de franchir la passerelle qui reliait le navire au quai. Je n'abusais +cependant point des «sorties», car je craignais que, pendant mon +absence, mes deux Pickmann ne commissent quelque imprudence. + +Chaque fois que je les voyais, ils me demandaient si j'avais aperçu le +passager qu'ils désignaient maintenant sous le nom de Dickie, et sur +lequel ils me fournirent un tas de renseignements stupides. Ne +fallait-il point qu'ils parussent documentés sur ce parent scélérat +qui convoitait leur fortune? + +Et les niais se figurant que je «donnais dans le panneau», comme on +dit vulgairement, me bourraient le crâne avec ardeur. Ils allaient +même un peu fort, surtout Mme Pickmann, qui s'était prise pour moi +d'une chaude... trop chaude amitié et m'embrassait avec une passion +vraie ou simulée dès que je me trouvais seul avec elle. + +Allait-elle me proposer aussi d'assassiner son mari? Ma foi, je +commençais à le croire. + +Mme Pickmann était certes une assez jolie brune, bien qu'elle fût déjà +un peu marquée, mais elle ne «m'inspirait» guère car j'aime les femmes +avec lesquelles on peut encore causer, quand on a fini de rire, et la +conversation de cette opulente lady était d'une banalité désespérante. +Son mari lui était certainement supérieur, quoiqu'il n'eût rien d'un +intellectuel. C'était un gros roublard, capable de rouler certaines +gens, mais absolument sans défense lorsqu'il se trouvait en face de +quelqu'un qui le dominait. Il était, de plus, dépourvu de sens moral, +on en a eu la preuve. Trop lâche pour se débarrasser d'un ennemi, il +n'hésitait pas à payer pour le faire supprimer. J'avais éprouvé, je +l'avoue, quelque pitié pour lui, en le voyant effaré, larmoyant, tassé +dans son fauteuil comme un impotent, mais à présent, il me dégoûtait, +et sa vue même m'était odieuse. + +Heureusement que j'allais bientôt lui tirer ma révérence. + +En attendant que tous mes «préparatifs» fussent terminés, je +continuais de le terroriser en lui parlant du passager imaginaire, ce +Dickie qui faisait, paraît-il, le déshonneur de la famille Pickmann. + +Chaque matin, je lui rendais compte des faits et gestes de Dickie... +Tantôt, je l'avais aperçu en ville, tantôt je l'avais surpris rôdant +dans la coursive d'entrepont. + +--Ce misérable, me dit un soir Pickmann, a dû s'entendre avec le +capitaine, et lui promettre une forte prime... + +--C'est possible, répondis-je... + +--Alors, ce Ross serait un affreux gredin... J'ai bien envie de le +faire appeler et de lui demander de quel droit il a accepté un +étranger sur un bateau qui m'appartient pour deux mois encore... + +--Gardez-vous en bien... Si vous voulez tout compromettre, vous n'avez +que ça à faire... Au lieu d'avoir un ennemi, vous en aurez deux à bord, +et, ma foi, je ne réponds plus de rien... + +--Oui, Colombo a raison, intervint Mme Pickmann, ce serait la dernière +des gaffes... Laisse donc agir Colombo... C'est un homme intelligent, +lui, et qui a de la décision. + +Certes, j'avais de la décision, elle allait bientôt s'en apercevoir! +Cependant, il fallait se hâter. Le capitaine Ross avait eu la chance +de trouver un mât de goélette qui, une fois raboté à sa base, +s'adapterait parfaitement dans l'emplanture de l'ancien, et sous deux +jours au plus tard, le _Sea-Gull_ serait en état de reprendre la mer. + +Le lendemain (c'était mon tour de sortie), je fis dans une boutique de +Santa-Cruz achat d'un revolver d'occasion, puis me rendis sur le quai, +à un endroit où l'on procédait au chargement des bananes. Il y avait +là deux vapeurs espagnols: la _Dona-Isabelle_ et le _Pescador_... +J'appris par un homme d'équipage, un Anglais comme moi, que ces deux +bateaux se rendaient à Cadix, et que l'équipage de l'un, le _Pescador_, +n'était pas au complet. Je me fis présenter au capitaine, un gros +homme à la figure couturée de cicatrices, et qui baragouinait un peu +d'anglais. + +--Il me faut un soutier, un graisseur et un aide-chauffeur, me dit-il. + +--Je puis, répondis-je, remplir l'office de soutier... + +--Je le pense bien, dit-il en riant... ce n'est pas un métier qui +exige un long apprentissage... Nous partons vendredi, c'est-à-dire +dans trois jours... Apportez-moi vos papiers au moment de +l'appareillage... Soixante-quinze pesetas par semaine... Ça vous va? + +--Oui, capitaine. + +--Bien... entendu... Au revoir!... + +J'étais «embarqué». Il ne me restait plus qu'à trouver des papiers, +mais j'espérais bien m'en procurer à bord du _Sea-Gull_. Il me +suffirait pour cela d'aller faire une petite «perquisition» dans le +gaillard d'avant. + +Cette nuit-là, je dormis mal. Le plan que j'allais mettre à exécution +était des plus audacieux, et aussi des plus délicats. Il s'agissait de +ne rien laisser au hasard. Je répétai mentalement plus de dix fois la +scène que j'allais jouer dans quelques heures, car j'avais appris en +revenant à bord que le _Sea-Gull_, complètement réparé, se remettrait +en route le lendemain dans l'après-midi. A côté de moi, Zanzibar +ronflait comme un orgue, et j'enviai la sérénité de ce bon nègre. Moi, +j'allais me relancer dans l'aventure, et Dieu seul savait comment tout +cela finirait. + +Vers le matin, je m'assoupis, et dormis une heure environ, mais quand +je m'éveillai (j'ai toujours eu le réveil triste), je vis tout en +noir... Je n'avais plus aucune confiance en moi, et une crainte que le +raisonnement n'arrivait pas à vaincre me revenait continuellement à +l'esprit. + +Je me levai, et après avoir bu un thé fortement additionné d'alcool, +je retrouvai un peu d'énergie. + +--Ti pas bien gai ci matin, me dit le brave Zanzibar... Ti pas content +quitti Santa-Cruz... Ti malade, peut-être? + +--Non... mais j'ai mal dormi. + +--Mi trop ronfli, s'pas? Ti fallait siffli, si ronflais trop fort... + +Le bon Zanzibar avait une mine piteuse, mais sa gaîté naturelle reprit +bien vite le dessus, et il s'efforça, par mille contorsions grotesques, +de me dérider un peu. + +Je m'étais attaché à ce brave garçon, et cela me faisait de la peine +de l'abandonner. J'eus un moment l'idée de l'emmener avec moi, mais +j'y renonçai... Seul, j'aurais sans doute bien du mal à me tirer +d'affaire, mais avec un nègre pour compagnon, je risquais de +compromettre ma manière qui est, on le sait, de «passer inaperçu». + +Pendant deux heures, j'errai comme une âme en peine dans la coursive +d'entrepont, puis, profitant d'un moment où les hommes étaient réunis +en haut pour l'appareillage, je me glissai dans le gaillard d'avant. +Il y avait là une dizaine de hamacs roulés sur leurs garcettes, et, en +face de ces hamacs, le long de la cloison, des boîtes de bois noir +portant toutes une étiquette, et dans lesquelles les matelots +serraient leurs effets de petit équipement et leurs papiers. + +Sur l'une de ces étiquettes, je lus un nom: Jim Corbett. J'ouvris la +boîte qui était simplement fermée au moyen d'une petite lanière de +cuir passée dans deux pitons, m'emparai des papiers de Corbett, que je +mis vivement dans la poche de ma vareuse, et regagnai aussitôt la +coursive. Il était temps. Déjà l'escalier du panneau avant craquait +sous l'énorme poids de Cardiff. + +J'allai retrouver Zanzibar, qui était en train de préparer le déjeuner +de l'équipage... et celui de M. et Mme Pickmann. + +--Ah! ti voilà, s'écria le nègre, ti sais, nous partir midi... + +--Comment cela? m'écriai-je... De qui tiens-tu ce renseignement? + +--De missié Cardiff... Li a dit faire déjeuner pour dix heures et +demie... + +Je regardai l'heure au coucou de notre cabine. Il était neuf heures +vingt. Je m'habillai à la hâte, car j'étais encore en tenue de corvée, +puis, quand je fus prêt, je pris un flacon de rhum, remplis deux +petits gobelets d'étain que je pris sur une étagère, et dis à Zanzibar: + +--A ta santé! mon vieux... + +--A la tienne! missié Colombo, répondit le brave nègre en me regardant +avec étonnement... Ti bois beaucoup de rhum aujourd'hui! + +--Oui, Zanzibar... car je me sens un peu malade, et j'ai besoin de me +redonner du cran... beaucoup de cran... + +Nous trinquâmes. Zanzibar vida son gobelet d'un trait, le reposa sur +la planchette placée à côté du fourneau, et me regarda longuement. On +eût dit que le pauvre garçon devinait que j'allais le quitter... + +--Ti tout drôle, missié Colombo, me dit-il... ti devrais ti couchi un +peu... + +Il était maintenant neuf heures et demie. Je m'assurai que mon +revolver était toujours dans ma poche, tirai de mon carnet une carte +que j'avais précieusement conservée, sans me douter qu'un jour elle me +serait _si utile_, et je m'engageai dans le couloir cloisonné +conduisant au logement de M. et Mme Pickmann. + +Devant la porte, je me recueillis un instant, puis je frappai. + +Ce fut Pickmann qui vint m'ouvrir. + +--Ah! Colombo... mon cher Colombo, s'écria-t-il, quoi de neuf, ce +matin? + +Sans répondre, je fermai la porte au verrou, puis tendant à Pickmann +la carte d'Allan Dickson, cette carte que le grand détective m'avait +remise naguère à la station de Waterloo, je prononçai, d'un ton +solennel: + +--Richard Stone... au nom du Roi, je vous arrête! + + + + +XX + +UNE SCÈNE NAVRANTE + + +Pickmann se retint à un meuble pour ne pas tomber... Il voulut parler, +mais les mots s'étranglèrent dans sa gorge... + +Ce fut sa femme qui, la première, parvint à articuler quelques paroles: + +--Colombo... mon petit Colombo... Voyons... vous voulez plaisanter... +vous savez bien que nous sommes d'honnêtes gens. + +--Richard Stone, répétai-je... au nom du Roi, je vous arrête... + +Pickmann se ressaisit: + +--D'abord, pourquoi m'appelez-vous Richard Stone?... mon nom est +Pickmann... + +--Richard Stone, répliquai-je (et j'appuyai sur les syllabes), inutile +de nier... je sais tout... C'est vous le voleur de la Banque +d'Angleterre... Je vous ai reconnu, quand vous vous êtes embarqué à +Southampton... J'avais en poche votre signalement ainsi que celui de +votre maîtresse... + +--Pardon, se récria la femme, je suis l'épouse légitime de M. Pickmann. + +Je crus inutile de répondre... Posant ma main gauche sur l'épaule de +Richard Stone, je repris, en enflant la voix: + +--Préparez-vous à me suivre... Mais auparavant, veuillez me remettre +les clefs de vos malles... + +--Voici, fit Stone d'une voix blanche, en me tendant un trousseau de +clefs. + +--C'est bien... passez devant moi... et vous aussi, madame... + +--Oh! mon petit Colombo, gémit la triste compagne du voleur. + +--Il n'y a plus de Colombo, répondis-je sèchement... vous avez devant +vous M. Allan Dickson, détective... Allons, hâtons-nous... + +--C'est dégoûtant d'agir ainsi, murmura Mme Pickmann. + +--Il est encore plus dégoûtant, répliquai-je, en la regardant +sévèrement, de s'approprier le bien d'autrui. + +Pickmann ne disait rien. Tout à coup, il fit un signe à sa femme, mais +j'avais deviné leurs intentions: ils voulaient se jeter sur moi. + +Braquant sur l'homme le canon de mon revolver, je dis d'un ton sec: + +--A la moindre velléité de résistance, je vous tue sans pitié... c'est +mon droit. + +Les Pickmann étaient atterrés. + +--Allons... ouvrez-moi vos malles! + +Nous étions maintenant dans la chambre à coucher. + +Il y avait là une armoire en pitchpin encastrée dans la cloison et +formant placard. + +Mes anciens «amis» avaient maintenant une mine si bouleversée que, +vraiment, ils me faisaient de la peine, mais ce n'était pas le moment +de se laisser apitoyer... Il fallait mener cette affaire vite... et +bien. + +Docilement, avec des gestes maladroits, l'homme sortait d'une malle de +pauvres nippes toutes fripées, du linge commun, sans marque, et qui +avait encore la raideur du neuf. La femme s'était jetée dans un +fauteuil, et sanglotait, la tête entre les mains. + +J'étais de plus en plus ému devant cette détresse, et dus me faire +violence pour continuer à jouer mon rôle... Ces gens, après tout, +avaient été bons pour moi, ils me considéraient comme leur ami, et je +les avais trahis. + +Oh! argent! maudit argent! quelles vilenies tu nous fais parfois +commettre! + +Les malles étaient vides... Pickmann--ou du moins Richard +Stone--tourna vers moi une pauvre figure décomposée: + +--Voyez... il n'y a rien, dit-il. + +--Bon... les valises, maintenant... + +Les sanglots de la femme redoublèrent. Richard Stone, toujours à +genoux sur le parquet, demeurait immobile. + +--Eh bien!... avez-vous entendu... répétai-je, vos valises! + +--Je n'en ai qu'une... elle contient seulement des papiers sans +importance. + +--Ouvrez-la. + +Le malheureux se mit debout. En chancelant, il se dirigea vers un coin +de la pièce, et faisant glisser un rideau sur sa tringle, découvrit un +petit réduit qui servait de cabinet de débarras. Il y avait là une +valise toute neuve, une de ces valises en pégamoïd comme en ont les +gens modestes qui vont en villégiature dans les «petits trous pas +chers». + +Cependant Richard Stone ne parvenait pas à l'ouvrir. Je lui donnai un +coup de main et arrivai assez facilement à faire jouer la serrure +récalcitrante--l'habitude!... + +--Je vous l'avais bien dit, murmura le malheureux Stone... elle ne +contient que des papiers... et des faux-cols sales. + +--C'est bien... à l'autre... + +--Quelle autre? + +--Mais votre mallette en peau de porc. + +Stone devint blême... sa bouche s'agita comme s'il mâchait du +caoutchouc... Quant à sa femme, elle se laissa glisser de son fauteuil, +et s'agenouilla en bégayant: + +--Oh! Colombo!... pardon... monsieur Allan Dickson, ayez pitié de +nous... Vous savez bien que nous ne sommes pas de méchantes gens... +Nous vous l'avons prouvé... Nous avions pour vous beaucoup d'amitié... +nous... + +--La mallette! fis-je d'un ton impératif... Si vous ne voulez pas me +la remettre, je vais la prendre moi-même. + +Stone comprit que tout était perdu. Il s'exécuta. + +--Oh! oh! fis-je, après avoir ouvert la mallette coffre-fort, voilà +des papiers qui ressemblent joliment à des bank-notes... Mais vous en +avez une vraie collection... _By God_, quand vous vous y mettez, +Richard Stone... c'est pour de bon... Combien cela représente-t-il de +livres? + +--Je ne sais... balbutia le malheureux. + +--Ah! vous ne savez pas?... Eh bien! nous allons compter un peu... Si +j'en crois les journaux, il doit y avoir là deux cent mille livres... +Voyons... Vous avez eu soin de faire des liasses... c'est une bonne +précaution... Richard Stone. On voit que vous avez l'habitude de +manier des fonds... Si je ne me trompe, vous étiez sous-caissier +adjoint à la Banque d'Angleterre... Ah! il est fort heureux que la +banque n'ait pas plusieurs employés comme vous... car elle serait vite +à sec... Permettez-moi de vous dire cependant que vous avez eu la main +un peu lourde... Ne pouviez-vous vous contenter d'une vingtaine de +mille livres?... Vous vous êtes dit sans doute que lorsque l'on prend +on ne saurait trop prendre... mais vous avez fait un faux calcul... Le +«trou» était vraiment trop considérable, aussi s'en est-on aperçu tout +de suite... Il est vrai que vous eussiez «payé» autant pour vingt +mille livres que pour deux cent mille... Cinq ans de «hard labour» +pour le moins... plus peut-être, car on vous refusera certainement le +bénéfice des circonstances atténuantes... Ah!... la cellule, le moulin +de discipline!... le mal de mer n'est rien à côté de cela... Vous +résisterez peut-être à la terrible vie de Reading... mais votre +complice... quel sort sera le sien!... pauvre femme! + +Et, en disant ces derniers mots, je regardais d'un air attendri Mme +Richard Stone, qui, debout, au milieu de la pièce, semblait ne plus +avoir conscience de ce qui se passait. + +Pourtant, elle entendit ce que je venais de dire, un long frisson +l'agita, elle poussa un cri rauque, et vint de nouveau se jeter à mes +pieds, en bégayant: + +--Oh! pitié!... monsieur... pitié!... Si vous nous arrêtez... c'est la +mort pour mon mari et pour moi... + +Stone, ahuri, ne disait rien. Son regard était celui d'un fou. + +--Pitié! continuait la femme en m'embrassant les genoux... Nous sommes +des misérables... et je me repens de ce que nous avons fait... Vous +êtes, je le sais, obligé d'accomplir votre devoir, car vous êtes un +honnête homme, vous, mais je vous en supplie... laissez-vous +attendrir... Vous avez du coeur, n'est-ce pas?... Vous ne voudriez pas +envoyer à la mort deux pauvres êtres qui ont cédé à un moment de +folie... Nous étions si malheureux, mon mari et moi!... Il se tuait à +travailler pour arriver à peine à gagner de quoi nous faire vivre... +J'avais beau faire mon ménage moi-même, dépenser le moins possible, il +nous était impossible de joindre les deux bouts... On est si peu payé +à la Banque d'Angleterre... Si les grands chefs s'allouent des +traitements scandaleux, les pauvres petits employés comme mon mari ont +des appointements dérisoires... Tenez, monsieur, vous ne le croiriez +pas. Il y a quelques mois, j'ai été malade, eh bien! nous n'avons pas +pu acheter des médicaments... c'est la vérité, je vous le jure... +Richard souffrait, car c'est un brave homme que Richard... Un jour, il +a perdu la tête... Alors... alors! Oh! c'est affreux!... Je vous en +supplie, monsieur Dickson, au nom de l'amitié que nous avions pour +vous quand nous vous considérions comme un simple matelot... +épargnez-nous. Prenez-le, ce maudit argent... rendez-le à la Banque +d'Angleterre, mais ne nous arrêtez pas... J'en mourrais... et Richard +aussi... + +J'étais ému... je sentais mes yeux se mouiller... Quel homme ne se fût +pas apitoyé devant une telle détresse?... J'avais honte de ma conduite +à l'égard de ces malheureux que j'avais indignement trompés... C'était +lâche ce que j'avais fait... c'était ignoble... Pour un peu, j'eusse +tout avoué à ces pauvres gens, mais le sens pratique qui ne +m'abandonne jamais, même dans les circonstances les plus graves, +refréna le mouvement de générosité auquel j'étais près d'obéir... Moi +aussi j'avais souffert... et j'allais souffrir encore si je ne +profitais pas de l'occasion qui m'était offerte de m'enrichir enfin... + +Je relevai la femme, toujours prostrée à mes pieds, la regardai +longuement, et laissai tomber ces mots: + +--Croyez, madame, que je souffre autant que vous... Jamais, depuis que +j'exerce le métier de détective, je n'ai été si troublé que je le suis +en ce moment... Moi aussi, je m'étais attaché à vous, et j'ai hésité +longtemps avant de me décider à accomplir ce que je considère comme +mon devoir... Je vous plains, oui, je vous plains de tout mon coeur... +et, tenez, dussé-je un jour payer cher ce geste d'humanité, je +consens... + +Richard Stone s'était approché. Sa femme m'embrassait les mains en +bégayant: + +--Oh! je savais bien que vous étiez bon... je savais bien que vous +aviez du coeur... monsieur Dickson... + +--Je consens, repris-je, presque à voix basse, en courbant la tête +comme un homme écrasé par l'aveu qu'il va faire... je consens à vous +sauver... + +--Oh! merci!... merci!... s'écria Stone. Je vous dois plus que la +vie... et tenez... cet argent... eh bien! je vous en donne la +moitié... oui, la moitié... ce n'est pas trop, pour récompenser un tel +service. + +Je pris un air offensé: + +--Vous ne m'avez pas compris... et la proposition que vous me faites +me blesse profondément... Je croyais que vous m'aviez mieux jugé... + +--Pardon... fit Mme Stone... mon mari supposait... + +--Que j'étais un de ces individus que l'on peut acheter... il s'est +grossièrement trompé... Si je cède en ce moment à la pitié, je ne +saurais le faire au détriment de ma dignité... et ternir, par un acte +indélicat, toute une vie d'honneur et de droiture. Les fonctions que +j'exerce me mettent parfois dans des situations bien pénibles, et il +me faut souvent une réelle volonté pour les remplir. Cependant, si je +suis impitoyable quand je me trouve en présence de bandits +professionnels, je sais aussi faire preuve d'indulgence à l'égard des +malheureux qui, dans une heure d'égarement, ont commis une lourde +faute... + +M. et Mme Stone me regardaient, anxieux. + +--Je vous remercie avec reconnaissance, dit Stone, en s'inclinant. + +Il ignorait où je voulais en venir, mais il avait quand même repris +confiance. + +--Oui, monsieur Dickson... nous vous remercions du fond du coeur, +ajouta la femme d'une voix sanglotante. + +Je conservais toujours un air grave, l'air qui sied à l'homme de +police obligé d'accomplir une pénible mission. + +--Je dois, repris-je, après avoir réfléchi un instant, prendre avant +tout les intérêts de ceux dont je suis le représentant... Or, ici, je +représente la Banque d'Angleterre... Elle a été lésée... Deux cent +mille livres manquent dans ses caisses... Vous me direz qu'elle est +assez riche pour supporter une pareille perte, mais si l'on raisonnait +ainsi, où irions-nous? grand Dieu!... Du moment que la Banque rentrera +dans son argent, elle devra s'estimer satisfaite, mais la sanction sur +laquelle elle compte pour inspirer à ceux qui seraient tentés de vous +imiter une crainte que j'appellerai salutaire... cette sanction lui +échappera. Il faut que vous disparaissiez à jamais... + +Stone roulait des yeux égarés. + +Je ménageais mes effets, comme l'avait fait avec moi Allan Dickson, et +je crois que si le grand détective avait pu me voir et m'entendre, il +n'eût rien trouvé à reprendre à ma façon de procéder. La leçon qu'il +m'avait donnée--et qui m'avait coûté si cher--n'avait pas été inutile. + +--Oui, Stone, repris-je... vous allez disparaître... Pour tout le +monde, mais surtout pour la Banque d'Angleterre, il faut que vous +soyez rayé du nombre des vivants... + +--Comment, monsieur Dickson! s'écria le pauvre Stone effaré... vous +voulez... + +--Laissez-moi donc achever, voyons... Oui, il faut que vous +disparaissiez... A partir de ce jour, vous n'existez plus... Je dirai +qu'au moment où je me suis présenté pour vous arrêter, vous vous êtes +donné la mort... et que votre femme affolée, s'est jetée à la mer... +et s'est noyée, bien entendu... Voilà donc une première question +réglée. Les voleurs ont, par le suicide, échappé à la Justice, mais +reste la question d'argent. Si je vous enlève la totalité de la somme +qui se trouve ici, il vous sera impossible de payer la location du +_Sea-Gull_, et le capitaine vous fera arrêter... La police officielle +s'emparera de l'affaire et le vol de la Banque reviendra sur l'eau... +Vous serez jugés, condamnés, et je ne pourrai point vous sauver, cette +fois... Donc, voici ce que j'ai décidé... Je rendrai à la Banque +d'Angleterre cent cinquante mille livres, et vous en laisserai +cinquante mille... Avec cela, vous pourrez vous tirer d'affaire, et +mener au Brésil ou ailleurs, sous le nom de Pickmann, une petite vie +tranquille... + +--Oh! merci! merci! monsieur Dickson, s'écria Mme Stone en couvrant +mes mains de baisers... Vous êtes un brave coeur... Oui, cinquante +mille livres nous suffiront... Nous avons des goûts modestes... vous +le savez bien. + +Richard Stone me remerciait, lui aussi, et appelait sur ma tête toutes +les bénédictions du ciel... Il alla prendre dans la mallette en peau +de porc les cent cinquante mille livres que je devais rendre à la +Banque d'Angleterre, et me les remit, en disant: + +--Voici, monsieur Dickson... Veuillez vérifier. + +--Inutile, j'ai confiance en vous... Au moment où je vous sauve la vie, +vous ne voudriez pas me tromper, je suppose. + +Et j'enfouis les liasses dans les poches de ma vareuse, dans celles de +mon pantalon, puis entre ma chemise et ma peau. + +Cela fait, je dis à mes deux voleurs: + +--Maintenant, vous allez continuer à faire route pour le Brésil, à +bord de ce bâtiment... + +--Et le capitaine... fit Stone... que dira-t-il?... Il sait que... + +--Le capitaine ne sait rien... Vous pensez bien que je n'ai pas été +assez sot, quand je me suis présenté à lui, pour lui révéler le but +exact de ma mission... J'avais en main un ordre du lord chief of +Justice et de l'inspecteur principal de Scotland Yard... Cet ordre +porte simplement ces mots: «Allan Dickson, détective accrédité auprès +des autorités judiciaires du Royaume-Uni, est à la recherche d'un +malfaiteur... Tous ceux à qui il montrera la présente sont invités à +le seconder et au besoin à lui prêter main-forte»... Le capitaine a +bien cherché à savoir quel était l'homme que je soupçonnais. Je me +suis retranché derrière le secret professionnel. + +--Mais, demanda Stone... que lui direz-vous en quittant ce bateau? + +--Je lui dirai que je croyais avoir découvert parmi les hommes de son +équipage un récidiviste dangereux, mais que j'avais été trompé par une +vague ressemblance... + +--Et vous allez partir? + +--Oui... aujourd'hui même... et si là-bas, vous lisez les journaux, +vous apprendrez un jour que la Banque d'Angleterre est rentrée en +possession de cent cinquante mille livres... + +--Et comment expliquerez-vous la disparition des cinquante autres... +celles que vous avez la générosité de me laisser? + +--Je dirai qu'au moment où vous vous êtes donné la mort, vous aviez +déjà dépensé cet argent... que vous l'aviez perdu au jeu dans un +casino quelconque... cela se voit journellement... + +--Oh! monsieur Dickson... quelle reconnaissance nous vous devons, ma +femme et moi... et si, un jour, vous venez au Brésil... + +--Il est possible que j'aille un jour vous rendre visite, car j'ai +pour vous une réelle sympathie--je viens de vous le prouver +d'ailleurs.--Puisse cette sympathie ne pas m'être funeste... Enfin!... +La Banque recouvrera une partie des fonds volés... ce sera déjà +quelque chose... Comme elle avait promis une prime de dix mille livres +à celui qui retrouverait le voleur... ou l'argent, je toucherai cette +prime... Ce sera ma commission dans cette affaire... et la Banque ne +perdra donc que soixante mille livres au lieu de deux cent mille... +Mais, attention! n'allez pas vous faire prendre... Voyez-vous que +là-bas, en Angleterre, on ait les numéros des bank-notes volées... + +--Rien à craindre, répondit Stone... c'est moi qui, à la Banque, +comptais les liasses, et les serrais ensuite dans les coffres... Je +suis sûr qu'on ne possède pas les numéros des bank-notes... + +--Vous en êtes absolument sûr? + +--Oui... vous pouvez me croire. + +Cette réponse que j'avais provoquée à dessein me rassurait +complètement. + +On entendait dans le navire des pas précipités, des coups de sifflet, +des appels et un long grincement de poulies. Le _Sea-Gull_ +appareillait. Il était temps que je file. + +--Adieu, dis-je aux époux Stone... suivez bien exactement mes +recommandations. N'oubliez pas que le moindre mot, la plus légère +imprudence peuvent vous perdre. Si vous faisiez prendre, je ne +pourrais plus rien pour vous. + +--Vous retournez en Angleterre? demanda Stone. + +--Oui, et le plus vite possible. + +--Vous êtes bien heureux... Nous autres, nous voguons vers l'exil et +nous ne reverrons jamais notre pays... c'est dur, croyez-le... + +--Le «hard labour» est encore plus dur... Allons, séparons-nous... + +Stone me serra la main et sa femme m'embrassa avec effusion. + +Je brusquai la séparation, en disant: + +--De la prudence, continuez à vivre sur ce bateau comme vous l'avez +fait jusqu'alors et... méfiez-vous du capitaine... + +J'allais sortir quand Stone me retint: + +--Et l'autre? demanda-t-il. + +--Quel autre? + +--L'individu qui ne sort jamais de sa cabine et se promène la nuit sur +le pont. + +--Ne vous en inquiétez pas, je l'emmène avec moi. Adieu! + + + + +XXI + +NOUVELLES INQUIÉTUDES + + +Au lieu de me diriger vers la cuisine où m'attendait ce pauvre +Zanzibar, je montai sur le pont par l'escalier du panneau arrière, +m'engageai sur la passerelle, et quittai pour toujours le _Sea-Gull_. + +Libre! j'étais libre!... Libre avec cent cinquante mille livres en +poche... et un diamant qui en valait bien autant... J'étais +certainement, à l'heure actuelle, l'homme le plus riche de Santa-Cruz. + +A peine sorti du _Sea-Gull_, j'allai m'installer sur un petit +promontoire situé à gauche du port. + +De cet endroit, j'apercevais très distinctement le bassin où était +encore amarré le bâtiment du capitaine Ross. Je voyais les hommes +courir sur le pont et procéder à l'appareillage. Le _Sea-Gull_ allait +sortir sans se faire remorquer. On avait déjà hissé les focs et la +voile d'artimon. + +Une demi-heure s'écoula, puis une heure... + +La goélette était toujours à quai, et la passerelle n'avait pas encore +été enlevée. + +Que se passait-il donc? + +Les Stone auraient-ils parlé? Non. Cela était impossible... Ils +avaient tout intérêt à se taire... Alors?... Peut-être s'était-on +aperçu de mon absence et le capitaine me faisait-il rechercher? Je ne +vivais plus... + +Enfin, les ailes blanches du _Sea-Gull_ battirent au vent, et il +glissa lentement le long du quai... Il allait prendre le large... +Pourvu qu'il continuât sa route et ne s'arrêtât point en rade. + +Je le suivais d'un oeil inquiet. + +Bientôt, il quitta le chenal et s'engagea en haute mer. + +A cette minute, je me sentis rassuré. On hissait les huniers et le +«flèche» arrière... La brise était faible et le capitaine Ross étalait +toute sa toile... + +Peu à peu, le _Sea-Gull_ diminua, parut s'enfoncer dans la mer, et +quand je n'aperçus plus à l'horizon que ses hautes voiles, je me mis à +fredonner gaiement le _Britannia, Britannia rules the waves_, qui est, +comme on sait, l'hymne de la marine anglaise. Maintenant, la goélette +semblait s'être engloutie dans les flots... Richard Stone et sa femme, +délestés de cent cinquante mille livres, voguaient vers le Brésil, +terre hospitalière s'il en fût et l'une des plus belles contrées du +monde. + +De quoi pouvaient-ils se plaindre?... Ils avaient de l'argent, et +pourraient là-bas, filer une bonne petite existence, à l'ombre des +palmiers, des bambous et des cacaoyers... Ils n'avaient qu'une chose à +redouter: c'était que la police avisée par T. S. F. ne les arrêtât au +débarcadère de Rio... Mais cela était peu probable... En tout cas, si +on les arrêtait, qu'avais-je à craindre?... Rien... absolument rien... +Qui donc les croirait quand ils affirmeraient qu'un détective leur +avait «soulevé» cent cinquante mille livres? + +J'étais donc tranquille de ce côté... de l'autre, c'est-à-dire en ce +qui concernait ma propre sécurité, je l'étais moins... J'allais de +nouveau voyager, retourner en Europe, et Dieu seul savait quelles +nouvelles surprises me réservait l'avenir... Il était à peu près +certain que je ne rencontrerais plus Bill Sharper, ni Manzana... mais +le hasard est si capricieux... + +Enfin, je verrais bien... Ma situation s'était, en tout cas, +sérieusement améliorée, puisque j'étais maintenant en possession de +cent cinquante mille livres... Mon diamant me devenait inutile... +qu'en ferais-je à présent? Cependant, une nouvelle inquiétude ne tarda +pas à m'envahir. + +S'il était facile de dissimuler le Régent, il était beaucoup moins +facile de dissimuler les liasses de bank-notes dont mes poches étaient +remplies. J'étais littéralement bourré de billets. J'en avais partout, +dans ma vareuse, dans mon pantalon, sur ma poitrine. Comment +pourrais-je, avec un pareil chargement, remplir mes fonctions de +soutier à bord du vapeur espagnol qui devait m'emmener à Cadix? + +Avant de descendre en ville, je m'efforçai de mieux «arrimer» sur mon +individu le précieux «chargement» qui devait assurer mon existence +future... Je glissai toutes mes bank-notes entre ma chemise de +flanelle et ma peau, mais cela me donnait un tel embonpoint que je me +vis de nouveau obligé de répartir ces jolis papiers dans mes poches. + +Décidément, il m'était impossible de m'embarquer avec ce matelas de +bank-notes... Que faire? + +Jusqu'à la nuit, je demeurai sur le promontoire où je m'étais installé +pour surveiller le départ du _Sea-Gull_. Quand l'obscurité se fit, +assez brusquement, comme dans toutes les régions voisines des +tropiques, je rentrai en ville. + +Je venais de changer complètement mes batteries... Au lieu de me +diriger vers le port où m'attendait le vapeur espagnol, je m'acheminai +vers un quartier où l'on voyait de nombreuses boutiques. Des gens +vêtus de costumes bizarres circulaient dans les rues: il y avait là +des Arabes, des nègres, des Chinois... et des Anglais, bien entendu, +car il n'est pas un endroit du monde où l'on ne rencontre un fils de +la fière Albion avec son Baedeker à la main. + +L'Anglais est un grand voyageur. Il est partout, excepté en +Angleterre. Les Français, qui sont narquois, prétendent que nous +voyageons beaucoup parce que notre pays manque de gaieté... et que +nous allons chercher chez les autres ce que nous ne trouvons pas chez +nous. C'est possible. + +J'ai dit plus haut que j'avais renoncé à m'embarquer comme soutier... +J'avais une idée (on a pu remarquer que j'ai quelquefois des idées, et +je crois que j'aurais pu faire un romancier). Or, cette idée, qui +n'avait rien de génial, devait, si elle réussissait, me conduire enfin +au port où je ferais ma dernière escale. + +Après avoir arrêté une chambre dans un hôtel espagnol tenu par un +Bavarois, je fis emplette d'une belle valise en cuir, munie de solides +serrures. Je rentrai à l'hôtel, mis mes bank-notes dans la valise, +gardai celle-ci à la main, bien entendu, et me rendis dans divers +magasins. J'achetai un veston gris à martingale avec plis dans le dos, +une culotte bouffante, des bas de laine écossais, des souliers jaunes +à larges semelles, une casquette de drap, un gilet en poil de chameau, +des chemises de flanelle, et un manteau imperméable. + +Mes emplettes terminées, je réintégrai ma «cuarto», me débarbouillai, +et revêtis mon complet de touriste. + +Au restaurant où j'allai ensuite (toujours avec ma valise), je fis la +connaissance d'un pasteur anglais, qui était venu aux Canaries rendre +visite à un de ses parents. + +Ce révérend, qui était fort bavard, devint bientôt mon ami. Il +m'apprit qu'il partait le lendemain pour Cadix. De là, il se rendrait +à Madrid, pour assister à une course de taureaux; ensuite, il +regagnerait l'Angleterre en traversant la France qu'il ne connaissait +pas, et dont les nombreuses attractions excitaient sa curiosité. + +La compagnie de ce pasteur m'était précieuse. Il ne me manquait plus +que des papiers, car je ne pouvais songer à utiliser ceux que j'avais +dérobés à Jim Corbett... + +Je me les procurai assez facilement. + +Il y avait à côté de nous, à table, un gros Anglais qui buvait portos +sur portos et qui ne tarda pas à être complètement ivre. Le pasteur et +moi le reconduisîmes à son hôtel, et je ne manquai pas, durant le +trajet, d'explorer les poches de ce brave compatriote. J'étais +maintenant «nanti» et je pouvais présenter aux agents de police et aux +employés du bateau «les papiers du colonel George Flick, né à +Birmingham, le 16 octobre 1880, titulaire de l'ordre de la Couronne +des Indes et de la Military Cross». + +La seule chose que j'eusse à craindre maintenant, c'était que cet +intempérant colonel ne s'embarquât sur le même vapeur que moi, mais je +me tiendrais sur mes gardes. + +Par bonheur, le pasteur et moi le retrouvâmes le lendemain au même +restaurant, et il nous raconta sa mésaventure. J'appris aussi qu'il +resterait encore à Santa-Cruz une quinzaine de jours... Je ne risquais +donc pas de le rencontrer sur le bateau. + +Tout s'arrangeait au gré de mes désirs et je me sentais plus +tranquille. + +J'employai la journée qui me restait à parcourir la ville, toujours en +compagnie du révérend, qui devenait passablement rasoir. + +L'heure du départ arriva enfin. Je pris mes billets ainsi que ceux du +pasteur (générosité qui me valut la bénédiction du brave homme) et +n'eus à décliner ni mon nom ni celui de mon compagnon. + +A Santa-Cruz, on est moins formaliste qu'en Angleterre. Du moment que +l'on paie, on ne vous demande pas qui vous êtes, ni d'où vous venez... + +Le paquebot sur lequel nous nous embarquâmes, s'appelait le +_Velasquez_. Il était peint en bleu, un bleu cru, criard et commun qui +eût fait hurler sans nul doute l'illustre parrain dont il avait pris +le nom. Ses cabines étaient loin d'être confortables, mais quand on a, +comme moi, habité des taudis infects, on ne se montre guère difficile. + +Cependant, à peine à bord, je compris qu'il me serait impossible de me +promener continuellement avec ma valise à la main. Je ne pouvais +pourtant pas la laisser dans ma cabine. Je pris dont le parti de +simuler un malaise, et pendant les trois jours que dura la traversée, +je demeurai couché. Le pasteur venait me voir, et le steward +m'apportait mes repas. + +Nous atteignîmes enfin Cadix. Là, le révérend et moi nous nous +séparâmes, et je pris aussitôt le train pour Algésiras. Je m'étais +renseigné. Mon but était de gagner Gibraltar, et de prendre là le +P. E. A. N. O., c'est-à-dire le _Péninsulaire Oriental_ qui devait, en +quarante-huit heures, me déposer à Marseille. + +Il y a, à Cadix, un petit chemin de fer que l'on appelle la «Tortuga» +et qui vous conduit quelquefois à Algésiras... Je dis quelquefois, car +il arrive que le train s'arrête en route. Sa machine est très vieille +et s'essouffle facilement. Elle a besoin de continuelles réparations, +que l'on exécute souvent durant le trajet. Les voyageurs sont alors +obligés de descendre, et de camper dans la plaine, en attendant que la +«Tortuga» puisse repartir. J'eus la chance de ne pas m'arrêter en +route et j'arrivai assez rapidement à Algésiras, ville de douze mille +habitants, devant laquelle, en 1801, l'amiral Linois vainquit la +flotte anglaise. Une baie sépare Algésiras de Gibraltar, et on la +traverse en une demi-heure environ, à bord d'une vedette. + +A Gibraltar, je me retrouvais chez moi, c'est-à-dire en Angleterre, et +mon orgueil national qui venait d'être un peu humilié à Algésiras +s'enflamma de nouveau devant le colossal rocher que nous avons +transformé en forteresse, et qui commande l'entrée de la mer +méditerranéenne. + +Pourquoi faut-il, hélas! que lorsque je me retrouve en territoire +anglais, il m'arrive toujours quelque mésaventure? + +A Gibraltar, les difficultés commencèrent. + +D'abord, on nous demanda nos papiers, puis les douaniers visitèrent +nos valises. J'eus beau affirmer que la mienne ne contenait rien qui +fût _liable to duty_, on me força à l'ouvrir, et l'on s'imagine sans +peine la stupéfaction du douanier quand il vit mon matelas de +bank-notes. Il appela son chef qui ne fut pas moins étonné que lui, +puis me posa quelques questions auxquelles je répondis avec mon aplomb +habituel: + +--Cet argent est destiné au gouvernement anglais... Je suis le colonel +George Flick, attaché d'ambassade... + +Les douaniers s'inclinèrent et me firent même des excuses, mais ce +petit incident m'avait mis, comme on dit, la puce à l'oreille. + +Si je m'embarquais à bord du _Péninsulaire Oriental_, on me forcerait +sans doute à ouvrir encore ma valise... + +J'avoue que je me trouvais bien embarrassé. Comme le _Péninsulaire_ ne +passait que le lendemain à quatre heures de l'après-midi, j'avais tout +le temps de réfléchir. Je songeai à déposer une partie de ma fortune +dans une banque de Gibraltar, et à conserver sur moi l'autre moitié, +mais cette solution ne me satisfaisait point. + +Après m'être longtemps torturé l'esprit, je résolus de retourner à +Cadix, et de prendre le train pour Madrid. + +Là, je m'embarquerais dans le Sud-Express et filerais sur +Saint-Sébastien... Après... dame!... après, je verrais... + + + + +XXII + +OU TOUT COMMENCE A S'ARRANGER + + +Cependant, mon arrivée à Gibraltar avait déjà été signalée. Les +douaniers avaient jasé, et le chef de police me faisait surveiller. + +Partout où j'allais, ma valise à la main, je voyais, derrière moi, un +grand escogriffe, chaussé de sandales à semelles de paille. Je résolus +de le semer, et y parvins assez facilement, puis je me réfugiai dans +un café où se trouvaient réunis une dizaine de soldats anglais. J'y +demeurai jusqu'à la nuit tombante, et réussis à m'embarquer dans la +dernière vedette qui fait le service entre Gibraltar et Algésiras. + +A onze heures du soir, j'étais de nouveau à Cadix... Je pris une +chambre dans un quartier populeux et, le lendemain, dès le lever du +soleil, je sortais, ma valise à la main. + +Cadix est, ma foi, une fort jolie ville. Ses maisons badigeonnées de +nuances claires sont plaisantes à voir, et je me suis laissé dire que +ses habitants sont réputés pour leur amour du plaisir, leur vivacité, +leur talent de repartie et aussi leur élégance... Le port est en +relations d'affaires avec le monde entier et expédie surtout en +Angleterre de nombreux minerais. + +Cette ville m'a beaucoup plu, et il est possible que j'y revienne un +jour, avec Edith... + +Pauvre Edith! qu'était-elle devenue? + +Les quelques livres que je lui avais données lors de son départ +devaient tirer à leur fin!... + +Brusquement, de sombres pensées m'envahirent... Le passé d'Edith +défila devant mes yeux. Je la revis rôdant dans le Strand, surveillée +par Manzana... arpentant le trottoir comme ces «street-walkers» qui +m'ont toujours fait horreur... et je me demandai si vraiment je devais +aller la retrouver à Paris... Mais, bientôt, j'étais pris de pitié +pour elle, au souvenir de ses malheurs et je la plaignais. + +N'était-ce pas moi qui l'avais précipitée dans l'abîme?... + +Nous étions deux malheureux que la fatalité avait poursuivis... Si +Edith avait de lourdes fautes sur la conscience, avais-je le droit, +moi, le numéro trente-trois de Reading Gaol, de lui adresser des +reproches? Elle avait souffert, moi aussi... Le mieux était de tout +oublier, car un homme comme moi doit être indulgent envers les +autres... Quand on s'appelle Edgar Pipe, on ne peut guère s'instituer +redresseur de torts. + +Il est vrai que dans la vie ce sont généralement les gens les plus +tarés qui posent à la vertu, mais moi, je déteste les faux +bonshommes... Ne serait-ce pas ignoble de repousser aujourd'hui, parce +que je suis riche, une pauvre fille qui a eu pour moi de l'amour, et +qui en a encore--plus qu'avant peut-être, car elle a pu apprécier mon +coeur. + +D'ailleurs, je lui avais promis de ne pas l'abandonner, et je n'ai +qu'une parole... + +Tout en roulant ces bonnes pensées dans ma tête, j'étais arrivé à la +gare. Je voulus m'informer de l'heure des trains, mais ne sachant pas +un mot d'espagnol, je dus recourir à un interprète, un Allemand, qui +prononçait l'anglais comme un juif de Russel street. + +Il m'apprit qu'il y avait un train pour Madrid à huit heures quinze du +soir... mais que l'on n'y acceptait que des voyageurs de première +classe. + +J'aimais mieux cela, au moins je pourrais me reposer dans un wagon +bien capitonné... Je devenais difficile depuis que j'avais de la +fortune... Ce luxe que j'avais toujours envié, j'allais donc enfin +pouvoir me le payer!... + +Ah! brave Richard Stone, quelle reconnaissance je vous devais, et +comme je regrettais de vous avoir si odieusement trompé! + +C'est vraiment une chose dégoûtante que ce que nous appelons en +Angleterre le _struggle for life_. Comme cette maudite question +d'argent rend parfois les hommes cruels et féroces... pas tous, +cependant, car j'étais bien sûr que le pauvre Zanzibar, qui n'était +qu'un nègre, eût été incapable d'une lâcheté. + +Je pourrais vous raconter comment j'allai de Cadix à Madrid et de +Madrid à Saint-Sébastien, mais j'écris des mémoires et non un roman de +voyages. + +Mon récit ne reprend d'ailleurs quelque intérêt qu'à Saint-Sébastien. +J'étais là, tout près de la France, il ne s'agissait plus que de +passer la frontière sans attirer l'attention des douaniers. Je résolus +de me reposer quelques jours, avant de me remettre en route. J'avais +besoin de réfléchir longuement, car j'arrivais à ma dernière escale, +et il eût été stupide de tout compromettre par une imprudence au +moment de toucher au port. + +J'avais décidé, je crois l'avoir dit, de me fixer momentanément à +Paris. + +A Paris! quelle audace! diront certains lecteurs... Non, je savais ce +que je faisais, on le verra plus loin... Avec moi, on va toujours de +surprises en surprises. + +Une fois à Paris, je déposerais petit à petit ma fortune dans +plusieurs banques, mais il me fallait pour cela me procurer un état +civil. Les papiers du colonel Flick ne pouvaient me servir, d'abord +parce que le colonel pouvait un jour apprendre que j'usurpais son nom, +ensuite, parce que ce nom qui est très bien porté en Angleterre, sonne +très mal en France... J'arriverais bien, avec de l'argent (que +n'a-t-on pas quand on y met le prix?) à faire établir toutes les +pièces d'identité qui m'étaient nécessaires. Je sais que l'on peut +très bien vivre dans une ville sans avoir à produire à chaque instant +son acte de naissance ou son casier judiciaire, mais il faut toujours +être muni de papiers... D'ailleurs, pour effectuer mes dépôts en +banque, des pièces d'identité me seraient nécessaires. + +J'avais pris une chambre sur la Concha, dans un splendide hôtel dont +les fenêtres donnaient sur la mer. C'était la saison à Saint-Sébastien. +Le roi et la reine venaient d'arriver, et toute l'aristocratie +espagnole les avait suivis... Je profitai de mon séjour dans cette +ville pour monter ma garde-robe. Je me fis faire plusieurs complets, +un smoking, des chaussures, et redevins tout à fait un gentleman. +Cependant, avec ma valise en cuir jaune que je traînais toujours avec +moi, je finissais par me faire remarquer. On me prenait pour un +marchand de diamants, et un jour, un client de l'hôtel me demanda si +je n'avais pas quelques perles à vendre... Une autre fois, une vieille +dame offrit de me céder des rubis, et un garçon d'hôtel me pria de lui +expertiser une bague ornée de pierres fines qu'un voyageur lui avait +laissée en gage. C'était à devenir fou. + +Ce qui m'ennuyait aussi, c'était de voir les autres s'amuser et de ne +pouvoir les imiter. Avec cette valise que je n'osais pas abandonner +cinq minutes, je ne pouvais aller ni au casino, ni au théâtre, ni au +dancing. Je trouvai, cependant, le moyen de m'en débarrasser, et voici +comment... J'achetai deux grosses serviettes de maroquin, dans +lesquelles je serrai mes précieuses bank-notes, et me rendis à la +Banco de España. Là, je louai un coffre dont on me donna le clef, et +je pus, dès lors, jouir un peu de la vie. + +Je me fis inscrire au casino, taillai un petit bac, et gagnai +cinquante mille pesetas. Le lendemain j'en gagnai soixante mille, et +le surlendemain quatre-vingt mille... Cette veine insolente me rendit +un moment suspect, et les inspecteurs ne me quittèrent plus des +yeux... Je finis par perdre fort heureusement, et, dès lors, les +joueurs me rendirent leur estime... Je perdis même assez gros, mais je +sus m'arrêter à temps. + +Tous les jours, j'allais à la banque, ouvrais mon coffre, m'y +enfouissais à demi, et comptais mes bank-notes. + +J'avais fait la connaissance au cercle d'un jeune Américain, nommé +James Bruce, qui jouait un jeu d'enfer. J'avais beau lui conseiller de +se modérer, il ne m'écoutait pas, et comme la guigne le poursuivait, +il finit par se ruiner. Ce qui devait arriver arriva... Un soir qu'il +avait joué sur parole, il perdit cent mille pesetas. + +--C'est la fin, me dit-il. + +--Comment cela? demandai-je. + +--Oui, je suis arrivé au bout de mon rouleau... J'ai tenu un coup sur +parole... Je n'ai plus qu'à me brûler la cervelle. + +--Vous êtes fou, lui dis-je... Est-ce qu'on se brûle la cervelle pour +cent mille pesetas... Venez me voir demain à mon hôtel, je vous +prêterai cette somme. + +--Merci, me dit-il... + +Nous nous quittâmes. + +Le lendemain, à mon réveil, le valet de chambre m'apportait une +lettre. Je déchirai l'enveloppe et lus: + + «Mon cher monsieur Flick, + + «Hier soir vous avez bien voulu m'offrir cent mille pesetas. J'avais + accepté, mais depuis, j'ai réfléchi... Ces cent mille pesetas, je les + perdrai sûrement, car la déveine me poursuit. Je suis ruiné, et ne me + relèverai jamais... Il ne me reste qu'à me brûler la cervelle, et + c'est ce que je vais faire... Adieu!... + + «Votre reconnaissant quand même, + + «James BRUCE.» + +Je me levai, m'habillai à la hâte, et courus Calle del Retiro où +habitait le malheureux. Je trouvai son domestique éploré, Bruce +s'était tué. Pauvre garçon! Comme j'avais été son dernier ami, je +m'occupai de le faire enterrer et payai tous les frais. Nous fûmes +trois à suivre le convoi: son valet de chambre, sa logeuse et moi, car +l'enterrement avait lieu à neuf heures du matin, et les joueurs, en +général, se lèvent fort tard. Pendant qu'un corbillard traîné par deux +chevaux maigres le transportait à sa dernière demeure, sous une pluie +battante, ceux qu'il avait enrichis (car Bruce avait laissé plus de +quatre millions de pesetas sur le tapis) dormaient tranquillement dans +une chambre bien chaude. + +Sur les instances de la logeuse, une brave femme que ce suicide avait +affolée, je consentis à examiner les papiers laissés par Bruce. Il +n'avait pour toute famille qu'un vieil oncle éloigné qui habitait +Baltimore, et avec lequel, d'après ce qu'il m'avait confié, il +n'entretenait plus de relations. Je jugeai inutile de prévenir le +vieux Yankee... + +Bruce n'avait pas d'héritiers. Il était donc assez naturel que je +gardasse tout ce qu'il possédait: une montre marquée à ses initiales, +deux bagues et divers papiers d'identité. + +Je réglai la logeuse, ainsi que le valet de chambre, et regagnai mon +hôtel. Si j'ai été guéri de la passion du jeu, c'est à ce pauvre ami +que je le dois... Depuis cet affreux drame, je n'ai jamais touché une +carte. + +Après avoir longtemps réfléchi, je finis, non sans répugnance, par +prendre une résolution qui s'imposait: me substituer au disparu... Une +fois que je serais à Paris, je me ferais appeler James Bruce... Le +signalement de ce joueur malheureux correspondait assez exactement au +mien: même figure rasée, même taille, même corpulence, même couleur +d'yeux et de cheveux... Si l'on me demandait des papiers lorsque +j'effectuerais mon dépôt en banque, je pourrais au moins en fournir. +J'eusse préféré user d'un autre moyen, mais en attendant que je +changeasse encore «d'identité», j'adopterais le nom de Bruce. + +Cette importante question réglée, il me fallait gagner la France. +J'avais pour cela deux raisons que l'on connaîtra bientôt. + +Depuis que je pouvais montrer des papiers, j'avais repris confiance, +mais ce que je pouvais montrer plus difficilement, c'étaient mes +bank-notes. + +Les déposer dans une banque espagnole, il n'y fallait pas songer. +D'autre part, les emporter dans ma valise, c'était bien compromettant. +Il est vrai que j'étais maintenant sujet américain, et que les +Américains passent à tort ou à raison pour des originaux, mais +vraiment, c'était pousser l'originalité un peu loin que de voyager +avec cent cinquante mille livres dans une valise! + +A Hendaye, on visite les bagages, et les douaniers qui ouvriraient ma +valise ne manqueraient pas de prévenir le commissaire spécial de +service à la gare. Ces douaniers ont beau voir beaucoup de choses, +dont ils ne s'étonnent pas, ils éprouveraient certainement quelque +surprise en découvrant mon trésor... Un homme qui voyage sans le sou +est toujours suspect, mais celui qui a trop d'argent sur lui ne l'est +pas moins. + +Je pris le parti de bourrer mes poches de bank-notes et d'en loger la +plus grande partie dans la doublure de mon pardessus. J'allai donc +chercher mes serviettes à la Banco de España, et de retour à l'hôtel, +après avoir eu soin de boucher avec une cigarette le trou de la +serrure, je procédai à mon «matelassage». Ce travail accompli, je me +regardai dans l'armoire à glace, en tenant mon pardessus sous le bras, +et certain que je pouvais circuler dans les rues sans me faire +remarquer, je réglai ma note d'hôtel, hélai un cocher, et me fis +conduire à la gare... Ce jour-là, c'était course de taureaux à +Saint-Sébastien, et ma voiture se fraya difficilement un chemin à +travers la foule qui se dirigeait vers la plazza. Enfin, j'arrivai à +la station de chemin de fer... Un quart d'heure après, j'étais +confortablement installé dans un wagon de première, et bientôt, je +filais vers la France. + +Il y avait dans mon compartiment deux messieurs qui m'avaient l'air +d'affreux rastas et une dame très maquillée. Me rappelant la petite +aventure qui m'était arrivée avec Manzana dans le train du Havre, je +me gardai bien d'engager la conversation avec ces voyageurs. Dès que +nous eûmes dépassé la frontière, les deux messieurs s'endormirent, et +la dame se mit à lire un roman français... A Bayonne, ils descendirent, +et je demeurai seul jusqu'à Bordeaux. Là montèrent trois gentlemen, +qui, durant tout le trajet, ne parlèrent que des Balkans et de la +question d'Orient. L'un d'eux, ainsi que je l'appris en écoutant leur +conversation, était un ministre français, un petit barbu à binocle, +dont j'ai oublié le nom. Les deux autres devaient être des députés. +Avec de tels compagnons, je me sentais en sûreté. Je ne dormis point +cependant, et quand on annonça le premier service du restaurant, je +demeurai dans mon wagon. + +Dieu! que le voyage me parut long. Il me semblait que jamais je +n'atteindrais Paris... Enfin, le train s'arrêta. Nous étions à la gare +d'Orsay. + +J'arrêtai une chambre au Terminus et me fis servir à dîner, après +avoir remis dans mes deux serviettes de maroquin mes précieuses +bank-notes. + +Paris comptait un millionnaire de plus! + + * * * * * + +Le lendemain, je pris un taxi, me fis conduire dans quatre banques, où +j'effectuai le dépôt de ma fortune, et à midi j'étais enfin +tranquille. J'avais gardé sur moi une centaine de livres. + +Pour la première fois, depuis longtemps, je commençai à respirer. Je +fis une promenade à pied, aux Champs-Elysées, déjeunai dans un grand +restaurant, et me dirigeai ensuite vers Montmartre. + +On se rappelle que j'avais recommandé à Edith de s'installer dans +notre ancien quartier. J'espérais que peut-être le hasard me la ferait +rencontrer, mais j'eus beau parcourir toutes les rues de la Butte, je +ne l'aperçus point... Etait-elle à Paris?... Bien qu'elle m'eût promis +de s'y rendre, ne s'était-elle pas ravisée à Southampton, au moment de +s'embarquer? + +Mais non, cela était impossible. + +Il y avait trop de sincérité, trop d'amour dans son regard, lorsque +nous nous étions séparés. D'ailleurs, ne désirait-elle pas échapper à +ce Bill Sharper et à cet horrible Manzana qui la terrorisaient? + +Je résolus donc de m'établir momentanément à Montmartre. C'est un +quartier que j'ai toujours aimé. On y rencontre des artistes, des +littérateurs et de jolies femmes... et l'on n'y voit point de ces +bourgeois stupides qui s'offusquent de tout et se calfeutrent dans +leurs appartements à partir de neuf heures du soir. Montmartre est le +quartier de la joie, de l'esprit... et on y travaille aussi, quoi +qu'en disent certains grincheux qui ont peiné toute leur vie pour +n'arriver à rien. + + + + +XXIII + +LA PETITE OUVRIÈRE QUI TROTTE SOUS LA PLUIE + + +Je m'installai rue de Maistre, dans une chambre meublée des plus +modestes. De ma fenêtre, j'apercevais le cimetière Montmartre qui est, +sans contredit, l'un des plus gais de Paris, avec ses arbres où +chantent des milliers d'oiseaux, et ses jolies allées bordées de +géraniums et de fusains... C'est aussi un cimetière «artistique» (si +je puis m'exprimer ainsi). Là dorment J.-J. Henner, Paul Delaroche, +Horace Vernet, A. de Neuville, Ary Scheffer, Berlioz, Henri Heine, +Stendhal, Alfred de Vigny, les frères Goncourt et Emile Zola. Ces +illustres défunts n'y sont pas enfermés entre deux murailles grises +comme à Westminster... Ils ont au-dessus d'eux le grand ciel bleu, +l'immensité. + +Ceux qui trouvent que la vue d'un cimetière a quelque chose de triste +sont, à mon avis, des gens primitifs qui ne comprennent rien, dont +l'esprit obtus est incapable de penser... et de se souvenir. + +Chaque jour, je faisais une longue promenade dans les rues qui montent +vers le Sacré-Coeur, espérant enfin rencontrer Edith... Mais les jours +succédaient aux jours, et je commençais à croire que, décidément, ma +maîtresse n'avait pu se résoudre à quitter l'Angleterre. Ainsi, elle +m'avait trompé, l'astucieuse créature! Ses pleurs, ses serments, tout +cela c'était du «chiqué», comme on dit en France, et je rageais +d'avoir, dans toute cette affaire, joué le rôle de M. Jobard. + +Je finis cependant par me rassurer un peu. J'avais promis à ma +maîtresse de lui écrire poste restante, mais la date que je lui avais +fixée était bien vague... et bien lointaine encore... Tant que les +délais ne seraient pas expirés, je n'avais pas le droit de maudire +Edith... + +Je lisais beaucoup les journaux anglais, non point pour y savourer +l'éloquence mielleuse de M. Lloyd George, mais pour me tenir au +courant des petits drames que nous appelons chez nous _Diary misdeeds_. + +Or, un matin, en ouvrant la _Morning Post_, un titre en caractères +gras attira soudain mon attention: + + _THE WHITE-TRACT_ + +Et je lus: + + «Notre grand détective Allan Dickson, qui, depuis quelques années, a + remplacé le pauvre Herlokolms actuellement interné à Bedlam, vient de + mettre la main sur deux ignobles trafiquants nommés Bill Sharper et + Manzana. Cernés dans un bar de Pennsylvania, ces bandits ont opposé + une résistance désespérée. Conduits au poste de police et interrogés + par le Chief-Inspector, ils ont fini par entrer dans la voie des aveux + et par reconnaître que, depuis plusieurs mois, ils se livraient à la + «traite des blanches». Ce ne serait point, paraît-il, le seul méfait + qu'on aurait à leur reprocher, car Allan Dickson a relevé contre eux + des charges accablantes: attaques nocturnes, vol avec effraction, + tentative d'assassinat... Il est probable qu'avant peu ces dangereux + malfaiteurs seront pour longtemps logés à Reading. Allan Dickson, que + nous avons vu ce matin, est persuadé que l'instruction de cette + affaire durera plusieurs semaines, et qu'elle amènera la découverte + d'un grand nombre de méfaits dont les auteurs avaient jusqu'à présent + échappé à la justice.» + +Tout s'arrangeait au gré de mes désirs. Je n'avais plus à craindre ni +Bill Sharper, ni Manzana... Il est vrai que ce dernier n'était pas +bien dangereux, puisque je ne risquais point--et pour cause--de le +rencontrer à Paris, mais Bill Sharper, qui venait souvent en France +pour y chercher des «cailles», aurait pu, un jour ou l'autre, se +trouver en face de moi, et j'avais de sérieuses raisons pour +l'éviter... du moins pour le moment. + +De ces deux ennemis, celui que je haïssais le plus, c'était +certainement Manzana, car cet homme m'avait trop fait souffrir. Sa +vilaine figure jaune, ses yeux fourbes, son affreuse voix cuivrée, et +jusqu'à sa façon de prononcer monsieur Pipe (au lieu de Païpe), tout +en lui m'était odieux... Et puis... et puis... il y avait une chose +qui me le rendait plus odieux encore: la façon dont il avait abusé +d'Edith... + +Ah! décidément, Allan Dickson venait de me rendre encore un fier +service... Je dis _encore_, car si aujourd'hui j'étais riche, c'était +grâce à lui... La carte qu'il m'avait remise à la gare de Waterloo +avait été le talisman qui avait opéré sur le pauvre Richard Stone un +si merveilleux effet... Si je devais à Allan Dickson trois ans de +«hard labour», je lui devais aussi une fortune de cent cinquante mille +livres... et j'estimais que la compensation était largement +suffisante... «On n'a rien sans peine», dit un proverbe français dont +j'ai pu, mieux que tout autre, vérifier la justesse. + +Les jours passaient et je n'avais guère, jusqu'à présent, joui de mon +énorme fortune. Je vivais modestement dans ma chambre de la rue de +Maistre... Sur mon palier habitait un peintre du nom de Gerbier, un +grand garçon sympathique et doux, que je voyais assez souvent, et que +j'aidais parfois de ma bourse, car, comme tous les artistes qui se +consacrent uniquement à l'Art, il était très pauvre. Plutôt que de +faire du commerce et de vendre à l'Amérique des faux Corot et des faux +Carrière, il préférait manger du pain sec et boire de l'eau. Il n'y a +qu'en France que l'on voit de ces héroïsmes!... Gerbier n'était pas +seulement un peintre de talent, c'était aussi un remarquable +violoniste, et il ne refusait point, quand je l'en priais, de me jouer +les sonates de Bach, les danses de Brahms ou les concertos de +Wieniawski. Comme il se plaignait toujours d'avoir un mauvais violon, +un jour, pour lui faire une surprise, je lui payai un Bergonzi qu'un +luthier de la rue de Rome avait garanti excellent... Il l'était, en +effet--trop peut-être--car à partir du jour où il eut cet instrument +entre les mains, Gerbier laissa ses couleurs sécher sur sa palette... +Je fus obligé, pour qu'il se remît au travail, de «confisquer» le +violon. Je ne lui permettais plus de jouer qu'une heure le matin et +deux heures le soir. + +Jusqu'à présent, cet artiste était mon seul ami. Je lui dois beaucoup, +car il m'a appris à aimer et aussi à apprécier des artistes tels que +Cézanne, Renoir, Degas, Toulouse-Lautrec et Matisse... + +Gerbier, je dois le reconnaître, n'abusa point de ma générosité. +D'autres à sa place se fussent cramponnés à moi et m'eussent saigné à +blanc, mais lui se montra très digne, et j'eus toujours beaucoup de +peine à lui faire accepter quelque argent. Si ces lignes lui tombent +sous les yeux, il ne sera peut-être pas très flatté d'avoir eu pour +ami un cambrioleur, mais Gerbier a l'esprit large, et il... +comprendra. L'homme n'est rien, c'est le geste qui est tout. + +D'ailleurs, le cambrioleur qui oblige ses semblables est, à mon avis, +plus estimable que le riche qui ne dénoue jamais les cordons de sa +bourse... + +Mon existence à Montmartre était celle d'un petit rentier, et les gens +qui me voyaient passer ne se doutaient certes point que j'étais un +millionnaire. Il est vrai que rien ne distingue le millionnaire des +autres hommes. + +Un jour que dans la rue Tholozé j'avais été surpris par la pluie, et +me hâtais vers un café tout proche, j'aperçus devant moi une femme +simplement mise, mais joliment bien tournée, ma foi. Elle portait une +de ces enveloppes en serge noire que les Parisiennes appellent «une +toilette»--je n'ai jamais pu savoir pourquoi--et cette toilette qui +devait être pleine d'étoffes ou de lingerie paraissait fort lourde, +car à chaque instant la femme la faisait passer d'un bras à l'autre. +L'eau ruisselait sur la pauvre petite robe de l'ouvrière et dégouttait +de son modeste chapeau dont les bords s'étaient à demi rabattus. +Galamment, je m'avançai, avec mon parapluie (un bon Anglais, quand le +temps n'est pas sûr, a toujours la précaution de prendre son parapluie +et de relever le bas de son pantalon). + +--Mademoiselle, dis-je d'une petite voix flûtée, voulez-vous me +permettre de vous abriter? + +--Vous êtes bien aimable, monsieur... je vous remercie beaucoup... + +Et, en disant ces mots, la femme tournait vers moi son visage rose. + +--Edith!... ma chère Edith! + +--Edgar!... quoi... c'est vous!... Ah! quelle surprise! + +--Ma petite Edith!... + +Et, prenant sa «toilette», je la passai à mon bras... + +La pluie redoublait, une pluie droite, maussade, qui claquait sur le +pavé. On se serait cru à Londres. + +--Entrons ici, dis-je en désignant un petit café de la rue des +Abbesses où j'allais quelquefois prendre mon apéritif. + +Quand nous pénétrâmes dans cet établissement, j'entendis le garçon qui +disait à un consommateur: «Tiens, v'là l'Anglais de la rue de Maistre +qui a fait un «levage»... pas mal, la petite poule!» + +Nous nous assîmes, et je commandai deux grogs. + +Edith et moi, nous étions si émus que nous ne trouvions rien à nous +dire. Nous avions l'air aussi bête que deux jeunes amoureux à leur +premier rendez-vous... Edith me regardait, j'avais pris sa petite main +dans les miennes et la caressais doucement... + +--Vous voyez, dis-je enfin... je suis venu... + +--Je le savais bien, Edgar, que vous viendriez... Vous n'êtes pas allé +en Amérique? + +--Non... + +--Et vous avez bien fait... Vous êtes tranquille, maintenant? + +--Tranquille? + +--Oui... vous... ne craignez plus... + +--Je ne crains plus rien, Edith... + +--Quel bonheur!... Alors, nous allons pouvoir vivre heureux... En +attendant que vous trouviez un emploi, je travaillerai... nous ne +manquerons de rien... + +Je serrai plus fort la petite main... Bonne et chère Edith! Elle +offrait de travailler... pour me nourrir... Quel dévouement! C'est à +ces choses-là que l'on juge vraiment les femmes... + +J'aurais pu la rassurer, lui avouer tout de suite que «j'avais fait +fortune», mais je préférais la laisser causer. Il m'était agréable de +l'étudier un peu. La femme que je retrouvais était si différente de +l'autre, de celle qui était partie un jour en emportant mes deux mille +francs, que je ne la reconnaissais plus. Autrefois, Edith ne rêvait +que luxe et toilettes, c'était une gentille maîtresse, très aimante à +certains moments, mais avant tout préoccupée de son teint, de ses +ongles et de ses cheveux... L'Edith de Londres était une poupée de +luxe, celle que je retrouvais était vraiment une femme, et une femme +admirable, embellie, purifiée grâce aux leçons de cette déesse si +cruelle que l'on nomme l'Adversité... Au lieu de faire commerce de son +corps, comme tant d'autres malheureuses, elle s'était mise à +travailler... Ses jolis petits doigts étaient noirs de piqûres +d'aiguilles, et sa pâleur, ses yeux rougis par les veilles, disaient +le dur labeur auquel elle s'était astreinte... + +Pauvre Edith!... + +--Alors, lui dis-je, vous rentrez chez vous? + +--Non, répondit-elle... quand vous m'avez rencontrée j'allais reporter +mon ouvrage... + +--Vous avez dû bien souffrir depuis que nous ne nous sommes vus... + +--Oui... Edgar... les premiers temps ont été durs... et je vous avoue +que j'ai été bien près de céder au découragement, mais Dieu m'a +protégée... J'ai eu la chance de rencontrer une brave dame, qui m'a +recommandée à un entrepreneur de confections, et on m'a donné tout de +suite de l'ouvrage... Oh! cela n'a pas marché tout seul, les premiers +jours... J'avais perdu l'habitude de coudre... Songez donc que je +n'avais pas touché une aiguille depuis ma sortie de pension!... Je +n'allais pas vite au début, mais maintenant je suis devenue assez +habile... et gagne bien ma vie... + +--Ah!... et qu'est-ce que cela vous rapporte, la couture? + +--Cela dépend... il y a des travaux qui sont assez ingrats, mais +d'autres qui sont meilleurs... Quand j'ai des blouses à faire, par +exemple, comme celles que je reporte aujourd'hui, je puis me faire +soixante francs par semaine... + +Soixante francs par semaine et elle trouvait, la malheureuse, qu'elle +gagnait bien sa vie! + +--J'espère, reprit-elle, que l'on va avant peu me donner un travail +plus soigné, alors, cela ira mieux encore... Mais je suis là qui parle +de moi, et j'oublie de vous demander ce que vous avez fait depuis +notre séparation... Et votre diamant? + +--N'en parlons pas, Edith, il m'a causé trop d'ennuis... + +--Alors, c'était sérieux... vous aviez un diamant? un vrai?... + +--Oui... un vrai... Pour le moment, sachez, my darling, que je suis +riche... riche à millions... + +Edith me regardait, un peu inquiète, se demandant si le malheur ne +m'avait pas troublé la raison... + +--Oui... riche à millions, repris-je, et l'ouvrage que vous reportez +maintenant à votre confectionneur sera le dernier... Bientôt, nous +reprendrons la grande vie... Au lieu de végéter dans une chambre +garnie, nous aurons notre hôtel, à nous, des domestiques, une auto... +Vous serez une lady, Edith, car avant peu, vous deviendrez ma femme... +Vous voulez bien, n'est-ce pas? + +--Oh! Edgar... pouvez-vous le demander?... Mais tout cela est trop +beau, et j'ai peur... + +--Peur de quoi, Edith? + +--Je ne sais... c'est ridicule ce que je dis là, mais... + +--Rassurez-vous, Edith... Allons, venez... Nous allons prendre un +taxi... Il faut que vous reportiez votre ouvrage... Plus tard, je vous +expliquerai tout... + + + + +XXIV + +RÉDEMPTION + + +La pluie avait cessé. Un joli soleil de printemps dorait la façade des +maisons. L'air était doux, une brise molle courait par les rues. Je +hélai un taxi, et après y avoir fait monter Edith, jetai au chauffeur +l'adresse qu'elle m'avait donnée... + +--Mais vous êtes toute trempée, remarquai-je... Vous allez prendre +froid... Il faut rentrer chez vous pour vous changer. + +Edith sourit tristement. + +--Ce serait difficile, dit-elle... car je n'ai qu'une robe... celle +que j'ai sur le dos... Mais ne craignez rien, je suis habituée à la +pluie... Ce n'est pas la première fois que je reçois une averse... Je +crois que décidément il pleut autant à Paris qu'à Londres... seulement +(je ne sais si c'est une idée) la pluie de Paris me semble plus gaie +que celle de Londres. + +Nous arrivions au bas de la rue Notre-Dame-de-Lorette, et le taxi +allait s'engager dans le faubourg Montmartre, quand Edith me saisit +vivement le bras, en disant: + +--Oh! non... non... ne passons pas par là... + +--Et pourquoi? + +--Je vous le dirai tout à l'heure. + +Je donnai l'ordre au chauffeur de prendre la rue Bourdaloue et la rue +Laffitte... + +--Figurez-vous, me dit Edith, au bout d'un instant, que l'autre +jour... dans le faubourg Montmartre, devant un petit bar... j'ai +aperçu Bill Sharper... Oui, Edgar... je l'ai vu comme je vous vois... +et l'ai bien reconnu... Lui aussi m'a reconnue, car il m'a suivie +aussitôt, mais je m'étais approchée d'un agent, et il n'a pas osé +m'aborder... Il demeurait planté au bord du trottoir et attendait le +moment où je me remettrais en route... J'ai profité d'un encombrement +pour m'esquiver et me suis mise à courir comme une folle... Oh! cet +homme!... si j'allais le rencontrer encore! + +--Tranquillisez-vous, ma petite Edith, vous ne le reverrez plus... + +--Est-ce possible? + +--Puisque je vous le dis... Bill Sharper est en ce moment entre les +mains de la justice... + +--Oh! si vous pouviez dire vrai! + +--C'est certain... Manzana aussi a été arrêté... + +--Comment, ils étaient donc tous les deux à Paris? + +--Non... on les a arrêtés à Londres... dans un établissement de +Pennsylvania Street... C'est Allan Dickson qui les a capturés. + +--Allan Dickson!... ce maudit détective qui avait l'air de tant +s'intéresser à nous et qui, cependant, est cause de tous nos +malheurs... Oh! ne me parlez jamais de cet individu-là, Edgar... + +--Allan Dickson a fait son devoir, Edith. + +Il y eut un silence. + +Ma maîtresse me regarda un instant, puis, me pressant tendrement la +main. + +--Ne pensons plus à cela, dit-elle... Ne sommes-nous pas heureux, +maintenant? + +--Oui, Edith, nous sommes heureux... et vous avez raison, il faut +oublier le passé... Figurons-nous que nous avons fait un mauvais rêve. + +Nous étions devant la maison où ma maîtresse allait reporter ses +blouses. + +--Renvoyez votre taxi, dit-elle, car je vais peut-être en avoir pour +un certain temps... Il m'arrive quelquefois de poser une heure avant +de pouvoir remettre mon ouvrage... ensuite, il faut que je fasse +établir mon bon pour passer à la caisse, et ces messieurs ne sont +jamais pressés. + +--Inutile de passer à la caisse, Edith... Laissez-leur les quelques +francs que vous devez toucher... Nous n'avons plus besoin de cela +maintenant. + +--Non, Edgar... j'ai travaillé, j'entends être payée. Pourquoi laisser +mon argent à ces gens-là?... Et puis, j'y tiens à cet argent... c'est +le dernier que j'aurai gagné de mes mains, je veux le conserver... +J'ai idée qu'il me portera bonheur... + +--C'est bien... je vous attends. + +--Renvoyez votre taxi. + +Je me contentai de sourire... Est-ce qu'un millionnaire regarde à +quelques misérables francs? + +Edith pénétra dans la maison, s'engagea dans un long couloir... et je +suivis un instant sa gracieuse silhouette... Quand je l'eus perdue de +vue, je me calai dans la voiture, les pieds sur le strapontin, allumai +un cigare et me pris à réfléchir. + +Tout jusqu'à présent semblait me favoriser... J'étais riche, j'avais +retrouvé ma maîtresse... que pouvais-je désirer de plus? Mais une +ombre passa subitement sur mon bonheur... Je venais de sentir sous ma +main le diamant maudit qui avait bouleversé ma vie... + +Trois ans et demi s'étaient écoulés depuis la nuit où je l'avais +enlevé de sa vitrine... Trois ans et demi!... Aucun journal n'avait, +comme je l'ai dit, parlé de ce vol qui était pourtant d'importance... +L'administration du musée du Louvre avait dû, cependant, avertir la +police... des agents s'étaient évidemment livrés à une enquête qui +n'avait pas abouti et l'affaire devait être aujourd'hui classée. + +Néanmoins, on pouvait la rouvrir, cette enquête, d'un moment à l'autre, +et cela pendant six ans et demi encore... puisqu'en France les vols +de ce genre (vols avec effraction) se prescrivent par dix ans. Si +Manzana, au cours de l'interrogatoire qu'on lui ferait subir allait +parler de cette affaire? Bah! que dirait-il? Qu'un nommé Edgar Pipe +avait dérobé le Régent... Mais où trouver Edgar Pipe? Il n'existait +plus... + +Tout cela ne laissait pas de m'inquiéter, bien que je m'efforçasse de +trouver des raisons propres à me rassurer. Soudain, une idée me vint à +l'esprit... une idée que j'avais eue déjà, mais que j'avais tout +d'abord repoussée. Aujourd'hui, elle me paraissait moins saugrenue, et +je m'y arrêtai avec complaisance, la triturai, la retournai, la mis au +point, en un mot, et quand je l'eus bien envisagée sous toutes ses +faces, je partis d'un bruyant éclat de rire... + +J'avais trouvé... + +Oui... j'avais trouvé le moyen de me débarrasser de mon diamant d'une +façon assez originale, et l'on verra plus loin que le moyen était +simple... très simple, même, et devait réussir... à la condition +toutefois que je n'attendisse point trop longtemps... + +Restait une autre question qui me semblait assez compliquée... +Devais-je avouer à Edith l'origine de ma fortune? Ma maîtresse était, +depuis quelque temps, devenue si honnête qu'elle pouvait prendre très +mal cette révélation... Il valait mieux ne pas la mettre au courant du +petit drame du _Sea-Gull_, drame dans lequel j'avais, somme toute, +joué un rôle odieux... Et puis, en avouant, je donnais à Edith une +arme contre moi. Une brouille pouvait, un jour ou l'autre, survenir +entre nous, à la suite d'une de ces scènes si fréquentes dans les +ménages irréguliers... et même dans les autres... Ma maîtresse, cédant +à un coup de tête, pouvait me dénoncer... + +Elle le regretterait ensuite, cela était certain, mais le coup serait +porté... Il ne faut jamais être trop confiant avec les femmes qui sont +des petits êtres charmants, mais impulsifs et auxquels la jalousie +fait parfois commettre les pires sottises. Edith, il est vrai, +connaissait maintenant la vie, et était renseignée sur mon passé, mais +il me semblait inutile de lui apprendre cette nouvelle canaillerie... +J'en avais déjà bien assez sur la conscience!... Réflexion faite, il +n'y avait qu'un homme qui pût me tirer de là, c'était ce bon oncle +Chaff, ce septuagénaire affectueux, sur le sort duquel Edith s'était +si gentiment apitoyée, au moment où je devais partir pour la +Hollande... Je dirais donc à ma maîtresse qu'après l'avoir quittée à +Waterloo Station, je m'étais rendu en Hollande... Le reste était +facile à imaginer--ce n'est pas l'imagination qui me manque, +heureusement--et le petit roman que j'échafauderais dissiperait tous +les doutes qui pourraient subsister dans l'esprit d'Edith. On peut +être un cambrioleur et hériter d'un oncle généreux... S'il n'y avait +que les honnêtes gens qui pussent hériter, on verrait certainement +moins de millionnaires. + +Ma conscience était maintenant en repos. Quand j'aurais mis à +exécution le projet dont j'ai parlé tout à l'heure et qui devait me +débarrasser du Régent, je serais à l'abri de tout danger. + +Je consultai ma montre... Il y avait trois quarts d'heure qu'Edith +m'avait quitté... Je descendis de taxi et me mis à arpenter +nerveusement le trottoir... On la faisait poser, mais elle s'en +doutait, la malheureuse... Enfin, elle reparut... Elle était toute +rouge, et semblait très excitée... + +--Qu'avez-vous donc? demandai-je... + +--Oh! ne m'en parlez pas, Edgar... Ces gens-là ne sont pas seulement +des malappris... ce sont... + +Elle n'acheva pas. + +--Voyons, expliquez-vous... qu'est-il arrivé? + +--Rien, fort heureusement, mais c'est écoeurant de voir des choses +semblables... Non seulement M. Armand nous chicane sur l'ouvrage, et +nous oblige à refaire sur place certains plis qu'il trouve mal faits, +mais encore, il prend avec les ouvrières des privautés vraiment +trop... comment dirai-je... je ne trouve pas le mot, Edgar... mais +vous me comprenez... + +--Est-ce qu'il aurait essayé?... + +--Oui... mais je l'ai remis à sa place... et comme il insistait, je +l'ai giflé... + +--Ah! vous avez bien fait, par exemple!... Ce M. Armand n'a que ce +qu'il mérite... + +--Heureusement que je ne me retrouverai plus en face de lui... Je +voyais bien que, depuis quelque temps, il tournait autour de moi, mais +je n'avais pas l'air de m'en apercevoir... Enfin, aujourd'hui, il +s'est enhardi... nous étions seuls, dans son bureau... Ah! Edgar, que +les hommes sont dégoûtants! + +--Pas tous, Edith... + +--Non..., non, Edgar, fit Edith en souriant, pas tous... Comment +voulez-vous qu'une femme seule et qui a besoin de travailler, ne +succombe pas un jour ou l'autre... Tenez, justement, le voici ce +goujat... + +M. Armand sortait, en effet, de son magasin. C'était un petit homme +obèse, au dos rond, au nez en forme de banane et à la figure +eczémateuse. En nous apercevant, il hâta le pas, serrant les jambes, +comme s'il s'attendait à recevoir un coup de pied quelque part. Je lui +décochai deux ou trois épithètes plutôt malsonnantes, qu'il encaissa +sans sourciller, puis, me tournant vers Edith: + +--Nous retournons à Montmartre, n'est-ce pas? + +--Oui... si vous voulez... + +Nous remontâmes en taxi... Vingt minutes après, j'étais chez ma +maîtresse... Elle habitait rue Girardon, une petite chambre... bien +pauvrement meublée, mais d'une propreté merveilleuse... Sur la +cheminée, entre deux vases bon marché, s'étalait ma photographie... +une pauvre photo toute craquelée qui avait dû voyager beaucoup, elle +aussi, et avoir pas mal d'aventures. + +--Vous voyez, fit Edith, ce n'est pas très luxueux ici... mais j'aime +cette petite chambre... J'y ai souvent pensé à vous, Edgar, et votre +portrait m'a plus d'une fois redonné du courage... car c'est surtout +depuis que je suis malheureuse que j'ai appris à vous aimer... + +Un long baiser scella cet aveu qui... cette fois, partait du coeur. + + + + +XXV + +OU J'ÉPROUVE UNE DERNIÈRE SURPRISE + + +Edith et moi nous habitâmes une huitaine la petite mansarde de la rue +Girardon... C'était charmant... Edith était gaie comme un oiseau, et +moi, je me sentais revivre. Quelquefois, quand venait la nuit, nous +nous accoudions sur l'appui de la fenêtre, et regardions Paris qui, +dans la brume, avec ses lumières, ressemblait à un lac immense dans +lequel se refléteraient les étoiles. Autrefois, il nous avait fait +horreur, ce grand et beau Paris, mais à présent, nous l'aimions, car +c'était là qu'avait enfin commencé notre bonheur... + +Un soir que nous venions d'ébaucher des projets d'avenir, comme Edith +s'étonnait que je fusse devenu riche tout d'un coup, je lui dis, en +lui prenant les mains: + +--La malchance finit toujours par abandonner sa proie, Edith, et +l'homme qui a beaucoup souffert trouve ici-bas sa récompense... Je ne +sais si, dans l'autre monde, on nous demandera compte de nos actes, +mais ce qu'il y a de certain, c'est que, sur cette terre, il y a déjà +une justice... + +--Edgar, me dit ma maîtresse, vous vous exprimez en ce moment comme un +pasteur... et j'aime à vous entendre parler ainsi. + +--Plût au ciel que j'eusse été un pasteur... au lieu d'être ce que +j'ai été... un cambrioleur! + +--Mais, en ce cas, Edgar, vous ne m'auriez pas connue... + +--Qui sait?... Il y a des êtres qui sont nés pour se rencontrer... Je +vous disais donc qu'il arrive toujours un moment où nos maux doivent +prendre fin... et ce moment est arrivé... après l'affreux malheur qui +m'a frappé si cruellement et m'a, pendant de longs mois, retranché du +nombre des vivants... Quand je vous ai retrouvée à Londres, dans ce +music-hall de Pennington, j'avais décidé de m'embarquer pour +l'Amérique du Sud... Mais le hasard qui est notre grand +maître--appelons-le la Providence, si vous préférez,--n'a point permis +que je quittasse l'Europe... Le bateau qui devait m'emmener en +Amérique, a eu subitement une avarie, et, comme je voulais fuir +Londres le plus vite possible, je me suis fait engager sur le premier +bâtiment venu... et savez-vous où il allait ce bâtiment?... Vous ne +devineriez jamais, Edith... Il allait en Hollande... Peut-être +comprenez-vous déjà... + +--Oui... oui, s'écria ma maîtresse... je comprends... en Hollande, +vous avez retrouvé votre oncle... et... + +--Non, je ne l'ai pas retrouvé... Le pauvre homme était mort quand je +suis arrivé, mais il avait laissé un testament en bonne et due forme... + +--Et vous avez hérité? + +--De toute sa fortune... oui, Edith. + +--Alors, vous avez pu prouver que vous étiez réellement Edgar Pipe... + +--Oui... j'ai pu le prouver... La vieille gouvernante de mon cher +oncle, que j'ai d'ailleurs récompensée largement, a témoigné en ma +faveur devant les officiers ministériels et les banquiers chez +lesquels la fortune du _de cujus_ était déposée... + +--Du _de cujus_, dites-vous, je croyais que votre oncle s'appelait +Chaff? + +--Oui... Edith, il s'appelait Chaff... _de cujus_ est un terme de +droit qui sert à désigner le défunt dont on hérite... Bref, j'ai +hérité... J'ai aujourd'hui une fortune qui nous permettra de mener la +grande vie... + +--C'est bien vrai, tout ce que vous me racontez là?... Vous pouvez +tout m'avouer, Edgar, vous savez bien que je ne vous trahirai pas... +Vous avez vendu votre diamant, n'est-ce pas? + +Pour toute réponse, je tirai le Régent de ma poche et le montrai à ma +maîtresse, en disant: + +--Vous faut-il une preuve? + +Edith, toute confuse, se jeta dans mes bras: + +--Oh! pardonnez-moi, Edgar... Je n'aurais pas dû vous parler ainsi... +Je suis folle... Mais voulez-vous me permettre de vous poser encore +une question?... + +--Parlez... + +--Ce diamant?... Comment est-il tombé entre vos mains?... + +--Je l'ai volé, Edith. + +--Oh!... et vous êtes sûr qu'il est vrai? + +--Regardez-le, plutôt. + +Et, m'approchant de la petite lampe qui brûlait au fond de la pièce, +je fis miroiter le Régent aux yeux de ma maîtresse... La pauvre +alouette était éblouie, fascinée... + +--Qu'il est joli! s'écria-t-elle, en se rapprochant doucement de moi. + +--Je vous crois, Edith... Ce diamant est unique au monde... Songez +donc, il a appartenu à la Couronne de France... Avec le Ko-I-Noor que +les Anglais ont trouvé jadis, en pillant les trésors des Rajahs de +Lahore, c'est un des plus beaux que l'on connaisse. + +--Et vous allez le vendre? + +--Y songez-vous, Edith?... Vous oubliez que je suis maintenant un +honnête homme... + +--C'est vrai... Alors, vous allez le rendre. + +--Oui... + +--C'est dommage!... Vous pourriez le faire scier... c'est facile, je +crois... et vous obtiendriez ainsi quatre ou cinq éclats que l'on +pourrait monter en boucles d'oreilles, en bagues et en pendentifs. + +--Et qui porterait ces boucles d'oreilles, ces bagues et ces +pendentifs? + +--Mais... moi, Edgar... Vous savez bien que j'ai toujours aimé les +diamants. + +Je regardai ma maîtresse avec sévérité, puis, laissai d'un ton grave +tomber ces mots: + +--C'est vous, Edith, qui osez dire une chose pareille?... + +Il y eut un silence... Je jouais merveilleusement mon rôle d'honnête +homme outragé... Edith baissait la tête, et je voyais sa poitrine se +soulever, à petits coups saccadés. Elle pleurait. + +--Allons! lui dis-je en l'embrassant, oublions tout cela... Vous en +aurez des bijoux... mais je ne les aurai pas volés... Il y a des +diamants qui portent malheur, et le Régent est de ceux-là... Je ne +serai vraiment tranquille que lorsque je l'aurai reporté au Louvre... + +--Et si l'on vous arrêtait, fit Edith, en me regardant de ses grands +yeux humides? + +--Non... je n'ai rien à craindre... j'ai tout prévu. + +J'avais tout prévu, en effet, mais l'objection d'Edith venait +cependant de me troubler... Toute la nuit, je réfléchis, et pesai, +comme on dit, «le pour et le contre»... + +M'arrêter? le pouvait-on? + +Je ne serais pas assez stupide pour avouer que j'étais le voleur du +Régent, et que n'ayant pu le vendre, je venais le restituer à son +propriétaire, c'est-à-dire à l'Etat... J'inventerais une histoire +quelconque--je ne suis jamais en peine pour inventer--et ma démarche +me vaudrait certainement les félicitations de l'administration du +Musée... Qui sait même si l'on ne m'offrirait pas une récompense... +que je refuserais, bien entendu, car lorsque l'on se met à devenir +honnête, il faut le demeurer jusqu'au bout... + +Le matin, quand je me levai, j'avais préparé le petit discours que je +tiendrais au haut fonctionnaire qui voudrait bien me recevoir... +J'avais prévu toutes les questions que l'on pourrait me poser et +j'étais sûr d'y répondre sans embarras. + +J'embrassai tendrement Edith, en lui donnant rendez-vous pour midi et +demi à la station des omnibus du Pont des Saints-Pères, et j'allai +chez moi faire toilette. Je revêtis mon plus beau complet, me +pomponnai, me bichonnai, puis, après m'être longuement regardé dans la +glace je pris mon chapeau et mes gants et descendis. + +Une fois dans la rue, je hélai un taxi: + +--Au musée du Louvre! dis-je au chauffeur. + +--D'quel côté? demanda l'homme. + +--Côté du quai... + +--Bon... + +Durant tout le trajet, je repassai dans ma tête le petit speech que +j'allais débiter, mais au fur et à mesure que j'approchais du but, je +me sentais de plus en plus inquiet... + +Si tout de même?... + +Mais non, je me forgeais des idées stupides... Depuis quand +arrête-t-on un homme qui vient restituer un objet volé?... Et puis... +et puis!... Ah! décidément, je devenais bien timoré depuis que j'étais +entré dans, la peau d'un honnête homme... Je perdais tous mes +moyens... je ne me reconnaissais plus... + +Quand je descendis de taxi devant le Louvre, j'avais retrouvé tout mon +aplomb. Je réglai le chauffeur et m'engageai dans la cour du +Carrousel... L'idée m'était venue tout d'abord, de me rendre +directement au cabinet du Conservateur, mais il n'était que dix heures +et demie, et je savais qu'à Paris, comme à Londres, les fonctionnaires +de l'Etat viennent très tard à leur bureau... quand ils y viennent. + +Je résolus donc d'entrer au musée, en attendant onze heures... et +j'éprouvai, je l'avoue, une petite émotion en pénétrant dans ces +salles que j'avais parcourues trois ans et demi auparavant, la veille +de Noël, avec, dans ma poche, un diamant qui ne ressemblait en rien à +celui dont j'allais m'emparer... + +Je montai au premier étage, longeai la galerie française du XVIIIe +siècle, la salle des Primitifs, et arrivai au Salon Carré... Mon émoi +grandissait. Je m'arrêtai un instant devant le _Repas chez Simon le +Pharisien_, par Paul Véronèse, puis allai me planter devant la _Mona +Lisa_, de Léonard de Vinci... Les visiteurs étaient assez rares, car +depuis qu'il faut payer pour entrer dans les musées, nombre de gens +s'abstiennent d'y venir... Il y avait là quelques Anglais, en complets +gris ou beiges, et une dizaines d'Anglaises avec des chapeaux +ridicules. + +De temps à autre, on voyait des hommes, jeunes pour la plupart, +coiffés de grands feutres mous, qui traversaient la salle, en habitués +de la maison, et se répandaient dans la grande galerie des écoles +étrangères... Des femmes d'âge mûr, le nez chevauché de lunettes, +arrivèrent bientôt, munies, comme les hommes, de boîtes de couleurs. +Tous ces gens s'installaient le long de la grande galerie et +dressaient leurs chevalets. Les gardiens, empressés, sortaient des +placards ménagés dans les plinthes des toiles où s'étalaient des +ébauches plus ou moins avancées, les unes fort réussies, les autres +hideuses ou ridicules. + +Soudain, une bande d'étrangers, conduits par un interprète d'agence, +fit irruption dans le Salon Carré. Les tableaux ne semblaient guère +les intéresser, sauf les «_Noces de Cana_» qui, par leur dimension, +étonnent toujours les profanes (songez donc, une toile de 6 m. 66 de +haut sur 9 m. 90 de large). Je me mêlai aux groupes, qui bientôt +arrivaient dans la salle où sont exposés les diamants de la Couronne. + +Au centre de la galerie, la vitrine que je connaissais bien, hélas! ne +manqua pas d'attirer leur attention. Mes touristes s'arrêtaient devant +ces merveilles et les contemplaient avec des yeux de convoitise... Les +femmes surtout étaient éblouies... Et les cris d'admiration se +croisaient à la vue des solitaires reposant sur leurs écrins de +peluche blanche, tandis que l'interprète psalmodiait, d'une voix de +pasteur: + +--Voici les diamants de la Couronne... Le _Régent_, le plus beau +diamant connu... il pèse cent trente-six carats, c'est-à-dire environ +vingt-huit grammes, et est estimé de douze à quinze millions... + +Je ne pus m'empêcher de sourire, en voyant tous ces badauds s'extasier +devant une pierre fausse, car l'administration du Louvre avait, comme +je m'en doutais, remplacé par un fac-similé le diamant que j'avais +dans ma poche. Je dus reconnaître cependant que l'imitation était +parfaite, et faisait le plus grand honneur au talent de l'artiste qui +avait taillé ce «strass». + +--Cette épée est celle de Charles X, continuait l'interprète, la garde +et la poignée sont en or ciselé. Remarquez, messieurs et dames, que +tous les dessins que vous voyez sur la garde et la coquille sont faits +de pierres enchâssées... + +Des murmures approbateurs soulignaient la diction du guide, et +couvraient par instants sa voix. + +J'éprouvais une joie secrète à suivre cette foule de curieux qui +bayaient d'admiration en contemplant un diamant faux... Mais il n'y +avait donc pas un connaisseur parmi tous ces gens-là!... + +Onze heures sonnèrent à l'église Saint-Germain-l'Auxerrois et le +timbre vibrant de cette cloche, qui me rappelait ma triste nuit de +Noël, me rappela aussi que j'avais une démarche, à accomplir... + +Je m'approchai d'un gardien et lui demandai où se trouvait le cabinet +du directeur. + +--Oh! monsieur, répondit l'homme, le Directeur vient bien rarement, +mais si vous voulez voir le Conservateur de service... il est +peut-être là... Est-ce pour une affaire personnelle? + +--Oui... + +--Veuillez me suivre, je vais vous conduire. + +Tout en emboîtant le pas au gardien, je pensais à part moi: «C'était +peut-être celui-là qui était de garde dans la salle des Antiquités +Egyptiennes, la nuit où j'ai volé le Régent...» + +Nous suivîmes une galerie, puis une autre, et arrivâmes enfin dans un +couloir où s'ouvraient plusieurs portes capitonnées. Un gardien en +manches de chemise était en train de brosser sa redingote devant une +fenêtre. + +--Heurtebize, dit mon guide, voici un monsieur qui voudrait parler au +Conservateur pour une affaire personnelle. + +Le nommé Heurtebize endossa vivement sa redingote, et s'avançant vers +moi: + +--Si monsieur veut bien me donner sa carte... + +Je fouillai dans mon portefeuille, mais je n'y trouvai point de carte, +bien entendu, car j'avais oublié--on ne pense pas à tout--de faire +graver une centaine de bristols au nom de James Bruce... + +Le brave fonctionnaire voyant mon embarras me conduisit vers une +petite table sur laquelle je trouvai des formules imprimées... +J'inscrivis mon nom sur une de ces feuilles... + +--Veuillez attendre, monsieur, dit le gardien. + +Dix minutes après, j'étais devant M. le Conservateur, un petit +vieillard très affable, qui était assis devant un grand bureau de +chêne encombré de revues et de journaux. Il se souleva à demi sur son +fauteuil et m'invita à m'asseoir. + +--Monsieur, lui dis-je, je viens ici accomplir un devoir... + +Il me regarda d'un air étonné. + +--Oui... repris-je... un devoir... Il y a trois ans et demi, un +misérable s'est rendu coupable d'un vol... A son lit de mort, il a +tout avoué... et m'a prié de rapporter au Musée du Louvre l'objet +qu'il avait dérobé... + +--Et quel est cet objet? demanda le Conservateur dont les yeux +s'étaient allumés. + +--Voici, dis-je, en présentant le Régent à mon interlocuteur. + +Celui-ci le prit, le posa sur sa table sans même l'examiner, puis me +dit en souriant: + +--Je vous remercie, monsieur... La démarche que vous venez de faire +auprès de moi vous honore... mais permettez-moi de vous dire que ce +diamant n'est pas le Régent... + +--Pourtant! Monsieur... + +--Non... ce n'est pas le Régent... Le Régent n'est jamais sorti du +Louvre... + +--Cependant... ce diamant? + +--Est faux, monsieur... c'est un vulgaire strass, merveilleusement +travaillé, il faut le reconnaître, mais qui ne vaut pas plus de cinq à +six cents francs... Je le connais bien, car c'est moi-même qui l'ai +commandé à un tailleur de pierres fines de Paris... Il y a trois +ans... ou plutôt non, trois ans et demi, la châsse dans laquelle sont +enfermés les diamants de la Couronne, et qui, comme vous le savez +peut-être, descend chaque soir dans les sous-sols, cette châsse ne +fonctionnait plus... Comme la réparation pouvait durer plusieurs +semaines, l'administration du Louvre, par prudence, a cru devoir, en +secret, remplacer le Régent par un diamant faux... et elle a sagement +agi, vous en conviendrez, puisque, sans cette précaution, le Régent +eût disparu... Je ne vous en remercie pas moins, monsieur, votre +démarche est celle d'un galant homme. + +Je ne trouvais rien à dire tant j'étais stupéfait... Pour une surprise, +c'en était une, et une belle!... + +Le Conservateur continuait: + +--Le voleur, qui, à son lit de mort, vous a confié ce faux diamant, +avait sans doute essayé de le vendre?... + +--Peut-être... mais il n'en a pas soufflé mot. Il m'a dit simplement +qu'il voulait, avant de mourir, libérer sa conscience... + +--Voilà un vol audacieux qui n'aura guère rapporté à son auteur... +Quel était cet homme? + +--Un Anglais, du nom de Spring, qui était détenu à la prison de +Pentonville... Il faut vous dire, monsieur, que je suis inspecteur des +prisons, et que, comme tel, je puis m'entretenir avec les détenus... +Maintenant, ce Spring a sans doute été arrêté, avant d'avoir pu +proposer le diamant à quelque lapidaire... S'il avait su qu'il était +faux, il me l'eût certainement avoué... Je ne suppose pas qu'un homme +près de quitter la vie s'amuse à jouer les Mark Twain... + +--Je ne le suppose pas non plus... + +Il y eut un silence. + +Le Conservateur reprit: + +--Maintenant, nous avons deux faux Régent, car j'en avais fait tailler +un autre... toujours par précaution... S'il vous était agréable, +monsieur, de conserver celui que vous venez de me rapporter, je me +ferais un plaisir de vous l'offrir. + +--Merci... Qu'en ferais-je?... + +--Je n'insiste pas... + +L'entrevue prit fin sur ces mots. Je sortis complètement ahuri... + +Ainsi, ce diamant qui avait, c'est le cas de le dire, empoisonné ma +vie... ce diamant était faux!!! Si je n'avais pas eu la chance de +rencontrer Richard Stone, je serais aujourd'hui plus misérable que +devant! + +Avouez tout de même que l'administration du Louvre est vraiment par +trop facétieuse. Elle expose des richesses aux yeux des badauds... +excite les convoitises, et qu'offre-t-elle aux audacieux qui risquent +le plus hardi des cambriolages: un diamant faux!... + +Mes compatriotes ont la réputation d'être des humoristes, mais je +crois que les Français ne le sont pas moins... Je me suis aperçu aussi +qu'ils n'étaient pas très connaisseurs, puisque le bijoutier de Rouen +à qui s'était adressé le vieil escroc rencontré dans le train, avait +paru s'extasier sur la beauté d'une pierre fausse. Manzana, lui aussi, +s'y était laissé prendre... + +Cette aventure m'a complètement désillusionné... et j'en suis arrivé à +croire que les diamants en toc font autant d'effet que les vrais. + +A quoi bon tenir tant à ces maudits cailloux qui font commettre les +pires folies!... + +Tout dans la vie n'est qu'illusion, hors l'amour... et les +bank-notes... et encore, l'amour!... Je tiens les bank-notes... et je +les tiens bien... Quant à l'amour, nous verrons... S'il me trahissait +un jour, j'aurais encore pour me consoler de jolis petits papiers +soyeux, aussi doux à caresser qu'une chevelure de femme... + +Je sais que certains vont se gausser de moi, mais je ne m'en formalise +pas, puisque je suis le premier à rire aujourd'hui de ma déconvenue. + +Bien que les mémoires, si l'on s'en tient à la formule classique, ne +comportent point d'épilogue, je crois cependant devoir ajouter +quelques lignes à ce long récit de ma vie... + +Edgar Pipe n'existe plus... James Bruce non plus... J'ai foi, comme le +grand Balzac, en l'influence heureuse ou néfaste de certains noms... +J'ai donc pris un pseudonyme... un pseudonyme ronflant, car le +millionnaire qui se respecte ne peut afficher un nom vulgaire. Ce nom, +vous le connaissez tous, et le voyez souvent dans les chroniques +mondaines des journaux, mais je me garderai bien de le dévoiler ici... +on comprendra pourquoi. + + _Mon âme a son secret, ma vie a son mystère..._ + +Qu'il suffise de savoir que je cherche à racheter par une existence +exemplaire les fautes de jadis... Je suis devenu ce que l'on peut +vraiment appeler un gentleman, et ma chère Edith est la plus fidèle et +la plus adorable des épouses--car nous sommes mariés maintenant. + +Je vis au milieu du luxe, mais comme je me rappelle mes tristes débuts, +je sais être charitable au besoin. + +Ah! C'est tout de même bon d'être un honnête homme! Il est vrai que +c'est si facile d'être honnête quand on est riche!... + + +FIN + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +PREMIÈRE PARTIE + + I. OU LE LECTEUR PEUT ÊTRE ASSURÉ QUE CE QU'IL + VA LIRE N'A PAS ÉTÉ IMAGINÉ A PLAISIR 5 + + II. L'ALERTE 14 + + III. QUELQUES TRAITS DE LUMIÈRE SUR LE MYSTÈRE 20 + + IV. OU IL EST PROUVÉ UNE FOIS DE PLUS QUE L'HOMME + N'EST QU'UN JOUET ENTRE LES MAINS DU DESTIN 26 + + V. UNE SURPRISE A LAQUELLE JE NE M'ATTENDAIS PAS. 35 + + VI. LE TOUT EST DE S'ENTENDRE 43 + + VII. OU J'APPRENDS A MIEUX CONNAITRE MON ASSOCIÉ 53 + + VIII. OU JE REPRENDS ENFIN L'AVANTAGE 64 + + IX. UNE EXPLICATION ORAGEUSE 75 + + X. LA JEUNE DAME EN DEUIL ET LES DEUX VIEUX + MESSIEURS 86 + + XI. OU JE ME DÉCIDE A BRUSQUER LES CHOSES 98 + + XII. LA FACHEUSE NUIT 109 + + XIII. OU MANZANA DEVIENT INQUIET 122 + + XIV. LA PREMIÈRE RENCONTRE QUE JE FIS SUR LE SOL + ANGLAIS 130 + + XV. OU LE HASARD SE MET ENCORE UNE FOIS DE LA + PARTIE 138 + + XVI. OU APPARAIT UN ONCLE QUI ME PORTE UN VIF + INTÉRÊT 146 + + XVII. UNE OMBRE SUR LE PAYSAGE 153 + + XVIII. OU LE NOMMÉ BILL SHARPER COMMENCE A DEVENIR + GÊNANT 162 + + XIX. VISITEURS IMPRÉVUS 170 + + XX. LES AMIS DE MANZANA 178 + + XXI. UNE EXPÉDITION ASSEZ AUDACIEUSE 187 + + XXII. OU JE PRENDS UNE RAPIDE DÉCISION 196 + + XXIII. LA MAISON DU BON DIEU 205 + + XXIV. UN MAUVAIS RÊVE 212 + +DEUXIÈME PARTIE + + I. OU JE QUITTE LE MONDE POUR ME RETIRER A READING 219 + + II. LE SUPPLICE DE LA ROUE 228 + + III. HORRIBLE VISION 237 + + IV. OU JE LE REVOIS ENFIN! 245 + + V. PAUVRE CRAFTY! 254 + + VI. LE «SINISTRE» PROVIDENTIEL 264 + + VII. OU JE DEVIENS L'AMI DE Mme CORA ET DE M. BOBBY 271 + + VIII. CELLE QUE JE N'ATTENDAIS PAS 280 + + IX. CE QUI DEVAIT ARRIVER 290 + + X. UN MAUVAIS ARRANGEMENT VAUT MIEUX QU'UN BON + PROCÈS 296 + + XI. COMMENT ON SÈME LES GÊNEURS 306 + + XII. «LE SEA-GULL» 315 + + XIII. PASSAGERS MYSTÉRIEUX 324 + + XIV. OU JE MANOEUVRE AVEC ASSEZ D'HABILETÉ 333 + + XV. LA MALLETTE EN PEAU DE PORC 343 + + XVI. UNE VOIX DANS LA NUIT 353 + + XVII. UN COUP DE TRAFALGAR 361 + + XVIII. OU JE MURIS MON PLAN 368 + + XIX. «ALEA JACTA EST» 377 + + XX. UNE SCÈNE NAVRANTE 384 + + XXI. NOUVELLES INQUIÉTUDES 395 + + XXII. OU TOUT COMMENCE A S'ARRANGER 402 + + XXIII. LA PETITE OUVRIÈRE QUI TROTTE SOUS LA PLUIE 411 + + XXIV. RÉDEMPTION 419 + + XXV. OU J'ÉPROUVE UNE DERNIÈRE SURPRISE 425 + + + + +ASSOCIATION LINOTYPISTE + +23, rue Turgot.--Tél.: Trudaine 61.79 + + + + +[Notes sur la version électronique: + +L'orthographe et la typographie sont conformes à l'édition papier. +Seules les erreurs manifestes d'imprimerie ont été corrigées. La table +des matières a été rajoutée.] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires d'un cambrioleur retiré des +affaires, by Arnould Galopin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'UN CAMBRIOLEUR *** + +***** This file should be named 27283-8.txt or 27283-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/7/2/8/27283/ + +Produced by Claudine Corbasson, Laurent Vogel and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires d'un cambrioleur retiré des affaires + +Author: Arnould Galopin + +Release Date: November 16, 2008 [EBook #27283] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'UN CAMBRIOLEUR *** + + + + +Produced by Claudine Corbasson, Laurent Vogel and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + + + +<p class="center"><big class="title">ARNOULD GALOPIN</big></p> + +<h1><big>Mémoires</big><br> +d'un Cambrioleur<br> +<small class="title">retiré des affaires</small></h1> + +<div class="center" style="margin-top: 4em;"><img src="images/amichel.png" alt="[A. M.]"></div> + +<br> +<p class="center"><span style="letter-spacing: .2em">ALBIN MICHEL, EDITEUR</span><br> +<small>PARIS, 22, RUE HUYGHENS, 22, PARIS</small></p> +<br> +<br> +<p class="center">Il a été tiré de cet ouvrage<br> + +<b>12</b> exemplaires sur <span class="sc">Papier du Japon</span> +<br> +numérotés à la presse +<br> +de <b>1</b> à <b>12</b> +<br> +<b>30</b> exemplaires sur papier vergé pur fil +<br> +des <span class="sc">Papeteries Lafuma</span> +<br> +numérotés à la presse +<br> +de <b>1</b> à <b>30</b><br></p> +<br> +<br> +<p class="center"><i>Droits de traduction et reproduction réservés pour tous pays</i> +<br> +<i>Copyright 1922 by Albin Michel</i></p> + + +<h2>OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</h2> +<ul> +<li>Sur la Ligne de Feu (Carnet de campagne d'un correspondant de guerre).</li> +<li>Sur le Front de Mer (<i>Prix de l'Académie Française</i>).</li> +<li>Les Poilus de la 9<sup>e</sup>.</li> +<li>Les Gars de la Flotte.</li> +<li>Le Requin d'Acier.</li> +<li>La Mascotte des Poilus.</li> +<li>Le Navire Invisible.</li> +<li>La Sandale Rouge.</li> +<li>La Ténébreuse Affaire de Green Park.</li> +<li>L'Homme au Complet Gris.</li> +<li>La Petite Loute.</li> +<li>La Carmencita.</li> +<li>L'Espionne du Cardinal.</li> +<li>Le Docteur Oméga.</li> +<li>La Reine de la Jungle.</li> +<li>La Dame de la Lande.</li> +<li>L'Homme à la Figure Bleue.</li> +<li>Le Mystère de Grosvenor House.</li> +<li>L'Etrange Aventure de M<sup>r</sup> Gordon Reid.</li> +<li>Le Roi qui n'a jamais régné.</li> +<li>L'Auberge de Broadway.</li> +<li>Le Horzain.</li> +<li>Les Pêcheurs de Ceylan.</li> +<li>La Chanson de Kenavo.</li> +<li>Devant la Mer.</li> +<li>Nos Frères de la Côte.</li> +<li>Les Terres-Neuvas.</li> +<li>Les Forçats de la Mer.</li> +</ul> + + + +<h2><a name="part.1" id="part.1"></a>PREMIÈRE PARTIE</h2> + + + + +<h2><a name="ch1" id="ch1"></a>I</h2><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[5]</a></span> + +<h5>OU LE LECTEUR PEUT ÊTRE ASSURÉ QUE CE QU'IL +VA LIRE N'A PAS ÉTÉ IMAGINÉ A PLAISIR</h5> + + +<p>Croyez-vous au Merveilleux?</p> + +<p>On a déjà tant dit, écrit, argumenté sur la question +qu'il semble que le sujet soit épuisé.</p> + +<p>Et pourtant, non!... Epuiser un sujet c'est le connaître +à fond, et qui peut se flatter d'avoir approfondi +l'Inconnu?</p> + +<p>Pour moi, je crois au Merveilleux. Qu'on l'appelle +comme on voudra, il n'y a point d'effet sans cause... +Or, j'ai vu l'effet, qu'importe si la cause doit être provisoirement +classée sous ce vocable imprécis.</p> + +<p>Je demande donc à ceux qui sont de mon avis de +me suivre, non pas dans le dédale obscur de raisonnements +abstraits, mais tout simplement dans les galeries du musée +du Louvre.</p> + +<p>D'ailleurs, je n'y force personne.</p> + +<hr> + +<p>Donc, nous voici dans la longue enfilade des salles. +Je tiens à vous prévenir qu'il y fait aussi noir que dans +la cervelle du plus fumeux des philosophes.</p> + +<p>Jusque-là, rien d'étrange. C'est la nuit, voilà tout. Les<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[6]</a></span> +échos soulevés par les pas sur le parquet se prolongent à +l'infini.</p> + +<p>Pour m'en tenir à ma comparaison avec ce qui touche +au domaine de la pensée, je dirai que ces échos ressemblent +au «martèlement» d'une idée obsédante, comme +on en a dans les états de demi-rêve.</p> + +<p>Les hautes fenêtres reçoivent, de l'extérieur, la lumière +blafarde et fausse des candélabres électriques.</p> + +<p>Çà et là, percent des lueurs... Ce sont, aperçues dans +un rayon oblique, les dorures du lambris.</p> + +<p>Le jour, c'est à peine si on les remarque—tant est +grande leur profusion—mais la nuit, ces rares éclats +incertains ont quelque chose d'inquiétant, comme des yeux +qui veillent dans l'ombre.</p> + +<p>Ailleurs, c'est le mystère, le silence, rien!</p> + +<p>La nuit où je notai ces impressions était celle de Noël.</p> + +<p>Les cloches de Saint-Germain-l'Auxerrois annonçaient +la messe de minuit et leur son pénétrait, assourdi, dans les +galeries sombres, aussi atone que la clarté lointaine des +réverbères.</p> + +<hr> + +<p>Deux gardiens poursuivant leur ronde nocturne venaient +de s'engager dans la salle des Antiquités Egyptiennes. +L'un portait une lanterne sourde. Précisons! Il importe +de ne rien laisser dans le vague, que ce qui demeure +inexplicable.</p> + +<p>Le premier s'appelait Bartissol et était du Midi... Il +seyait au second, qui était Bas-Breton, de se nommer +Logarec.</p> + +<p>—Entends, dit Bartissol! Voilà la messe qui sonne... +Y en a qui vont réveillonner et bambocher toute la nuit... +Qu'est-ce que ça te dit à toi, vieux?</p> + +<p>—A moi?... rien, fit Logarec rêveur.</p> + +<p>—Eh bien, à moi, ça me dit qu'on n'est pas de +ceux-là, de ceux qui font la fête!...</p> + +<p>—Ah bien sûr!</p> + +<p>—Tiens! voilà notre réveillon à nous.</p><span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[7]</a></span> + +<p>Et le Méridional, d'un geste rageur, déposa lourdement +sa lanterne sur le sarcophage de la reine Tia.</p> + +<p>Ils s'arrêtèrent et s'adossèrent à la clôture placée devant +les collections.</p> + +<p>Le Breton renversa son bicorne sur sa nuque, croisa +les bras et se mit à suivre, en face de lui, les jeux de la +lumière bleuâtre sur les glaces de la fenêtre.</p> + +<p>Là-bas, loin, sur la place, à l'origine de cette lumière, +il suffit du passage d'une phalène, d'un insecte gros +comme un rien, pour qu'ici, sur les vitres, ce soit une +fantasmagorie énorme, aux larges ailes de vampire.</p> + +<p>On supposera peut-être que je prépare mon atmosphère? +Non pas!... Que les sceptiques tentent l'expérience! +Je crois plutôt, en certaines circonstances, à la +collaboration secrète de phénomènes bizarres mus par un +agent insaisissable, et provoquant l'événement qu'aucune +des lois établies ne saurait expliquer.</p> + +<p>C'est précisément en cela que consiste le Merveilleux.</p> + +<p>Je ne dis rien d'autre que ce qui fut: un gardien du +Louvre, qui se trouvait être Breton, regardait se jouer +la lumière électrique sur les glaces d'une fenêtre de la +salle des sarcophages.</p> + +<p>Et ce gardien disait:</p> + +<p>—Sais-tu, Bartissol, à quoi je songe?... aux nuits de +Noël de chez nous. Elles étaient bleues comme celle-ci, +à cause du clair de lune sur la neige, mais il y avait plus +de neige dans ce temps-là qu'aujourd'hui... ou bien c'est le +pays qui n'est pas le même... On allait en bande à la +messe de minuit, et puis on revenait gelé, transi et bien +content de trouver une bonne bûche qui pétillait dans +l'âtre. Alors... on réveillonnait avec des crêpes, du boudin, +et les anciens racontaient des histoires.</p> + +<p>—Ah oui! fit Bartissol, les vieux en ont toujours de +bonnes.</p> + +<p>—La plupart du temps, reprit le Breton, c'étaient +des contes qui font peur... Nous... les gosses, on dormait +à moitié, mais on se réveillait toujours dès qu'on parlait<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[8]</a></span> +du Korrigan.</p> + +<p>—Hé! railla Bartissol, qu'est-ce que c'est que ça, le +Korrigan?</p> + +<p>—C'est comme qui dirait une sorte de loup-garou...</p> + +<p>—En as-tu vu?</p> + +<p>—Moi... non, mais il y a des gens qui en ont vu.</p> + +<p>—Et à quoi cela ressemble-t-il?... à une bête?</p> + +<p>—Non... Ce serait plutôt un homme... certains croient +que c'est un damné... un mort qui revient, comprends-tu?</p> + +<p>—Eh bien! vous êtes gais là-bas, en Bretagne... +Chez nous, à Pézenas, on réveillonne aussi, mais on +chante et on boit, Bou Diou! et les garçons dansent avec +les filles... ça, c'est s'amuser, quoi!... Enfin, bref, quelle +figure a-t-il, ton Korrigan?</p> + +<p>—Cela dépend... Quelquefois, on ne voit que deux +yeux...</p> + +<p>—Hein?... deux yeux, sans corps?</p> + +<p>—Il paraît... Deux yeux qui brillent dans la nuit +et qui se mettent à vous poursuivre... D'autres fois, cela +vous saisit brusquement par derrière... vous renverse, et il +y a des malheureux que l'on a trouvés morts, la figure +déchirée... le ventre ouvert...</p> + +<p>—Brrr!...</p> + +<p>L'homme du Midi tortilla sa longue moustache d'un +geste vainqueur d'ancien dragon et se mit à rire doucement. +Il n'était pas de ceux qui croient aux Korrigans ni +aux contes de bonne femme.</p> + +<p>Le petit Logarec, ancien quartier-maître de la flotte, +se réservait et n'en pensait pas moins.</p> + +<p>Cependant, les deux gardiens tombèrent d'accord sur +ce point qu'il était abusif, à l'heure où tous les vivants +s'amusent, de condamner deux fonctionnaires à garder +trois ou quatre personnages, défunts depuis des siècles.</p> + +<p>—Que l'on veille sur les diamants, dit Bartissol, je +comprends; sur les tableaux, passe encore, mais supposer +que quelqu'un aura jamais l'idée d'enlever une vieille<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[9]</a></span> +dame comme cette reine-là...</p> + +<p>—Des fois..., répliqua Logarec.</p> + +<p>—Et que veux-tu qu'on en fasse?</p> + +<p>—Toi ou moi, rien, pardi! mais un savant, un collectionneur! +ces gens-là n'ont pas des idées comme tout +le monde... Avoue que c'est drôle tout de même, ces antiquités... +Je trouve que ça vous a quelque chose d'impressionnant...</p> + +<p>Et, tout en parlant, Logarec, rêveur, contemplait la +glace qui recouvrait le sarcophage dans lequel était +enfermée la pauvre reine Tia.</p> + +<p>La tête et le haut du buste de la momie étaient dégagés +des bandelettes, ainsi que ses mains, ramenées sous le +menton. Ce masque de mort sévère, de couleur sombre, +aux traits profondément accentués, paraissait de bronze. +On l'eût pu prendre pour une figure sculptée en haut-relief, +n'eût été une sorte d'humidité persistante entre les +deux bords des paupières.</p> + +<p>Le gros œil de cyclope de la lanterne sourde posée +sur la glace éclairait le visage en dessous et rebroussait +de bas en haut toutes les ombres.</p> + +<p>Attiré, malgré lui, Bartissol regardait aussi.</p> + +<p>—Non, vois-tu, fit Logarec, tu diras ce que tu voudras, +mais ces morts-là ne sont pas comme les autres... +Te figures-tu bien ce que nous serons, toi et moi, cinq +ans seulement après qu'on nous aura enterrés?...</p> + +<p>—En voilà des idées... non, mais t'es pas un peu +«marteau», mon pauvre Logarec?</p> + +<p>Bartissol avait la voix puissante et, dans le grand vide +des hautes salles, les échos de cette voix répercutée par +les caissons résonnaient étrangement.</p> + +<p>Il s'en aperçut, sans doute, car il continua, baissant +le ton:</p> + +<p>—Satané «nigousse»! va! Il finirait par vous +donner la tremblote.</p> + +<p>Puis haussant les épaules:</p> + +<p>—Ces Bretons! tous superstitieux comme des vieilles<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[10]</a></span> +femmes.</p> + +<p>Et, pour se donner une contenance, le Méridional, plus +impressionné qu'il ne voulait le paraître, repoussa de +dépit la lanterne qui glissa sur la glace du sarcophage.</p> + +<p>Les ombres se déplacèrent violemment, bouleversant +les traits de la momie et, subitement, le visage de la reine +Tia changea d'expression.</p> + +<p>Bartissol tourna le dos.</p> + +<p>Quant à Logarec, il coulait un regard furtif vers ce +masque mystérieux qui l'attirait étrangement.</p> + +<p>Tout à coup, il tressaillit.</p> + +<p>—Qu'as-tu donc? demanda Bartissol en faisant lui-même +un mouvement involontaire.</p> + +<p>—Moi... rien... répondit Logarec.</p> + +<p>Le Méridional fit claquer ses doigts.</p> + +<p>—C'est toutes tes histoires aussi... Secouons-nous. +Bon Dieu... Tiens, entends-tu comme on chante dans la +rue... A Pézenas, on est gai comme cela... pas de fête +sans chansons. Crier à pleine gorge, voilà qui vous +chasse les idées noires... mais on n'en a pas chez nous. +Aussi, on chante toujours... Je me rappelle, l'année où +j'ai tiré au sort...</p> + +<p>Brusquement, Bartissol se sentit saisir par le bras.</p> + +<p>Logarec fixait sur lui deux yeux agrandis par la peur.</p> + +<p>—Tu as entendu?... souffla-t-il.</p> + +<p>—Quoi?... les «réveillonneurs» qui chantent?</p> + +<p>—Non... là... je ne sais pas... Quelque chose a craqué!...</p> + +<p>—Bah!... c'est une lame de parquet...</p> + +<p>—Je ne crois pas... c'était comme qui dirait dans +l'air...</p> + +<p>—Tu ne vas pas croire que c'est le Korrigan... je +suppose...</p> + +<p>—Ne ris pas, Bartissol, je te dis que quelque chose +a craqué...</p> + +<p>—Eh oui... c'est le parquet... parbleu!</p> + +<p>—Non... Cela sonnait le creux...</p><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[11]</a></span> + +<p>—Le creux!... le creux!... tu ferais devenir les gens +fous, ma parole... Tu sais pourtant bien que le parquet +est mauvais, qu'il y a un tas de lames qui fléchissent... +même qu'on a déjà fait trente-six enquêtes pour le réparer... +mais avec l'administration!...</p> + +<p>—Tu crois? interrogea Logarec anxieux...</p> + +<p>—Quand je te le dis... tiens, prends la lanterne, tu +vas voir... je vais te montrer l'endroit où...</p> + +<p>Bartissol n'acheva pas...</p> + +<p>Un craquement bien distinct cette fois, sonore, indéniable, +venait de se faire entendre et, comme l'avait dit +le Breton, il paraissait s'être produit en l'air, à hauteur +d'homme.</p> + +<p>—Hein? balbutia Logarec, tu vois bien que ce n'est +pas le parquet?...</p> + +<p>—Ça vient des portes, alors, jeta Bartissol en se +hâtant vers la sortie.</p> + +<p>Logarec, tenant en main la lanterne sourde, rejoignit +son compagnon.</p> + +<p>Ils examinèrent successivement les deux portes de dégagement, +placées vis-à-vis l'une de l'autre.</p> + +<p>Elles étaient d'ailleurs fermées.</p> + +<p>—Ça a pu craquer tout de même, hasarda Bartissol.</p> + +<p>—Ici, peut-être...</p> + +<p>Et Logarec désignait la grande vitrine qui fait face +aux fenêtres.</p> + +<p>Ils s'approchèrent.</p> + +<p>Le rayon projeté par la lanterne sourde fit scintiller +les dorures d'un autre sarcophage vide, celui-là, et placé +debout à gauche de la baie.</p> + +<p>A l'instant même où la projection mettait en lumière +l'effigie du personnage égyptien qui avait été enseveli +dans cette haute boîte, un nouveau craquement retentit... +Et celui-là sonnait le creux... il provenait sûrement du +sarcophage!...</p> + +<p>Les deux gardiens s'arrêtèrent et, d'un même mouvement, +se montrèrent le couvercle sommé d'une face grimaçante<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[12]</a></span> +et surchargé de lamelles d'or.</p> + +<p>Le sourire figé du Pharaon semblait rivé sur eux!</p> + +<p>Puis, ce sourire s'effaça... les yeux d'émail brillèrent +et parurent glisser comme des yeux vivants qui suivent +la fuite d'une image...</p> + +<p>C'était maintenant un grincement continu... la figure +virait à gauche d'une seule pièce...</p> + +<p>Et les gardiens n'avaient conscience que d'une chose... +c'est que le sarcophage allait s'ouvrir!...</p> + +<p>De son mouvement lent et régulier, le couvercle continuait +de tourner.</p> + +<p>Cela ne dut pas en réalité durer plus de quelques +secondes, mais, dans l'état de surexcitation où se trouvaient +les deux témoins de cet effarant spectacle, ces +secondes-là valaient une éternité.</p> + +<p>J'ai déjà expliqué que le sarcophage était placé debout +sur le côté gauche de la porte vitrée qui fait communiquer +les deux salles...</p> + +<p>D'ailleurs tous les visiteurs du Louvre qui ont traversé +ces galeries avant leur réinstallation, se rappellent certainement +cette gaine oblongue, habillée de haut en bas de +signes polychromes et terminée par une effigie de roi mort +qui vous regarde de façon inquiétante. Pour peu qu'ils +veuillent prendre, à cette heure nocturne, la place de mes +deux gardiens, ils conviendront sans peine du tragique de +la situation.</p> + +<p>Logarec n'avait pas lâché la lanterne, et le tremblement +qui agitait son bras faisait courir sur le mur, au-dessus +du sarcophage, à sa droite, à sa gauche, des ombres +fantastiques...</p> + +<p>Un heurt sourd!...</p> + +<p>Le couvercle venait de se rabattre sur le chambranle +de la porte vitrée...</p> + +<p>Les deux gardiens comprirent, plutôt qu'ils ne le virent, +que la cavité de la bière béait devant eux.</p> + +<p>La lumière, dans les mains de Logarec, dansait de<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[13]</a></span> +façon désordonnée et à cette lueur incertaine et mouvante, +ils distinguaient dans la boîte funèbre une vague forme +humaine, toute droite, et qui bougeait.</p> + +<p>Un bras noir se dressa soudain et, aussitôt, une +silhouette démesurée se profila sur la muraille.</p> + +<p>Alors, ils n'y tinrent plus... Le Breton laissa choir +sa lanterne et tous deux prirent la fuite avec le sentiment +très net que le Ramsès au grand bras tendu les +poursuivait.</p> + +<p>Dans sa chute, la lumière s'était éteinte... En revanche, +la clarté de la lune entrait maintenant à flots par les +fenêtres et étendait, de distance en distance, de grands +rectangles blancs régulièrement coupés de croisillons noirs.</p> + +<p>Et tandis que se multipliaient, se heurtaient, au profond +des ténèbres, les échos soulevés par les pas précipités +des fugitifs, dans le pâle rayon lunaire, un homme avançait +sans bruit... + + + + +<h2><a name="ch2" id="ch2"></a>II</h2><span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[14]</a></span> + +<h5>L'ALERTE</h5> + + +<p>Logarec et Bartissol traversèrent en courant la salle +où grimacent dans les vitrines les innombrables divinités +égyptiennes, la salle des Colonnes, la salle des Bijoux +Anciens... Ils franchirent la Rotonde d'Apollon et se +jetèrent comme des fous dans l'escalier que domine la +<i>Victoire de Samothrace</i>.</p> + +<p>Là, Logarec osa se retourner.</p> + +<p>Rien!...</p> + +<p>Rien que les immenses ailes éployées de la colossale +déesse décapitée.</p> + +<p>Bartissol se devait de paraître audacieux jusqu'au +bout.</p> + +<p>—Il faut prévenir le chef, dit-il résolument.</p> + +<p>—Vas-y... toi... fit Logarec...</p> + +<p>—Non... suis-moi... il nous croira mieux si nous +sommes deux.</p> + +<p>Logarec se rendit d'autant plus volontiers à cette +excellente raison que ce vaste escalier sonore et vide le +glaçait d'épouvante.</p> + +<p>Ils montèrent.</p> + +<hr> + +<p>Quelques minutes après, trois hommes arrivaient devant +la <i>Victoire de Samothrace</i>, puis grimpaient les marches +qui précèdent la Rotonde d'Apollon.</p> + +<p>—C'est là, chef, indiqua Logarec en tendant une +main qui tremblait dans la direction des salles obscures.</p> + +<p>Ils allaient poser le pied sur le seuil de la première<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[15]</a></span> +galerie, lorsqu'un autre veilleur, affolé, fit soudain irruption +en bousculant le gardien-chef qui fut projeté contre +le mur.</p> + +<p>—Quoi?... qu'est-ce qu'il y a encore? s'écria une +grosse voix enrouée.</p> + +<p>Logarec et Bartissol se tenaient prudemment l'un derrière +l'autre.</p> + +<p>L'homme, bouche bée, regardait son chef sans parvenir +à articuler un mot.</p> + +<p>—Expliquez-vous à la fin, ordonna le supérieur... +Vous avez vu quelqu'un?...</p> + +<p>—Eux... chef, bredouilla le veilleur... en désignant +Logarec et Bartissol... Je les ai aperçus... ils couraient... +et puis, derrière eux, un moment après... quelque chose +est apparu... on aurait dit un homme, mais je ne suis pas +bien sûr... cela ne faisait pas de bruit... on aurait juré...</p> + +<p>—Où étiez-vous?</p> + +<p>—Là, dans la salle des Bijoux Anciens...</p> + +<p>—Et ce... que vous avez vu, venait d'où?</p> + +<p>—De là-bas, répondit le veilleur, en montrant l'enfilade +des salles...</p> + +<p>—Mais, il fallait appeler, couper la retraite à cet +homme, si homme il y a... où est-il allé?</p> + +<p>Le fonctionnaire eut un geste vague...</p> + +<p>—Je crois qu'il est descendu, dit-il.</p> + +<p>—Alors, les veilleurs d'en bas l'auront vu sortir..., +qu'on aille les chercher... ou plutôt non... je vais les faire +monter.</p> + +<p>Et il appela:</p> + +<p>—Heurtebize!... Papillon!...</p> + +<p>Deux gardiens somnolents montèrent pesamment l'escalier. +Ils n'avaient rien vu et considéraient, ahuris, un peu +narquois, ce groupe de quatre hommes dont trois étaient +livides.</p> + +<p>—Alors, par ici, s'écria le chef en se frappant le +front...</p> + +<p>Il fit quelques pas et, s'arrêtant devant la porte d'Apollon,<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[16]</a></span> +il dit à Bartissol:</p> + +<p>—Allez me chercher Caraton.</p> + +<p>Celui-ci arriva bientôt. C'était le préposé à la garde +des Diamants de la Couronne.</p> + +<p>—Vous savez bien quelque chose? lui demanda le +chef.</p> + +<p>—Je sais qu'il y a alerte, mais j'ignore de quoi il +s'agit.</p> + +<p>—Alors vous n'avez rien vu?</p> + +<p>—Rien, chef.</p> + +<p>—Mais enfin, s'écria le gradé, cet homme n'a pourtant +pas pu s'envoler?...</p> + +<p>—C'est que ce n'était pas un homme, murmura +Logarec... du moins, un homme vivant...</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous me chantez là? espèce de +serin.</p> + +<p>—Demandez à Bartissol, chef.</p> + +<p>—C'est sorti d'un sarcophage, affirma le Méridional.</p> + +<p>—Ah! pour le coup, c'est trop fort...</p> + +<p>—Oui... le sarcophage s'est ouvert, ça... je l'ai vu... +je ne rêvais pas...</p> + +<p>Le chef haussa les épaules, puis il dit brusquement:</p> + +<p>—C'est bien... allons voir... suivez-moi tous et attention, +hein? que l'on referme les portes, après que nous +serons passés.</p> + +<p>Logarec, Bartissol, leur camarade de la salle des +Bijoux Anciens, les deux gardiens du grand escalier et +celui de la galerie d'Apollon, emboîtèrent le pas à leur +supérieur.</p> + +<p>On arriva dans la salle où avait eu lieu la scène fantastique, +cause de tout ce branle-bas.</p> + +<p>Les deux gardiens, témoins de l'étrange aventure, poussèrent +une exclamation en désignant le sarcophage placé +à gauche de la porte vitrée... Le couvercle s'était refermé +et la figure noire du Ramsès fixait sur la petite troupe son +immuable sourire énigmatique.</p> + +<p>—Il était ouvert, pourtant, haleta Logarec...</p><span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[17]</a></span> + +<p>—Quoi? fit le chef?... ce sarcophage?</p> + +<p>—Oui, chef, il s'est ouvert devant nous.</p> + +<p>Le supérieur incrédule fit pivoter le couvercle...</p> + +<p>—Vous voyez, il n'y a rien, dit-il.</p> + +<p>—C'est que la momie s'en est allée, alors.</p> + +<p>—La momie?... quelle momie? vous savez bien que +ce sarcophage-là est toujours vide...</p> + +<p>—Pourtant... la forme que nous avons vue...</p> + +<p>—Moi aussi, j'ai vu quelque chose, intervint le gardien +de la salle des Bijoux Anciens.</p> + +<p>—Eh! parbleu oui, fit le chef, vous avez vu passer +ces deux poltrons-là...</p> + +<p>—Oui, mais derrière eux...</p> + +<p>—Derrière eux?... vous avez aperçu leur ombre au +clair de lune... C'est stupide... toute cette histoire ne +tient pas debout... que chacun retourne à son poste et que +cela soit fini.</p> + +<p>Les gardiens se dispersèrent; on rouvrit les portes et +les veilleurs allèrent reprendre leur faction.</p> + +<hr> + +<p>Le gardien-chef venait de s'engager dans l'escalier qui +conduit à son logement, situé sous les combles, lorsqu'un +cri le cloua au sol.</p> + +<p>Au même instant, il vit une masse débouler à ses pieds, +trébucher et se retenir au mur. Un bicorne roula sur les +marches de l'escalier.</p> + +<p>Le chef reconnut le gardien des Diamants de la Couronne.</p> + +<p>—Parlez, qu'y a-t-il, mais parlez donc, animal!</p> + +<p>Le pauvre garçon ne parvenait qu'à proférer un son +rauque qui sortait de sa gorge, continûment:</p> + +<p>—O... ô... ô... oh!</p> + +<p>Et son doigt tendu montrait la galerie d'Apollon...</p> + +<p>Interloqué, le gardien-chef vint à ce malheureux qui +tremblait et le secoua rudement par les épaules.</p> + +<p>—Mais parlez donc, s'écria-t-il, qu'est-ce qu'il y<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[18]</a></span> +a?... qu'avez-vous vu?</p> + +<p>L'autre regardait le supérieur de ses grands yeux +hagards..., ses lèvres remuaient, mais il n'en sortait que +des sons inintelligibles!...</p> + +<p>A la fin, cependant, des mots se précisèrent:</p> + +<p>—Il y a... il y a... balbutia-t-il.</p> + +<p>—Quoi donc?... bon Dieu!</p> + +<p>—Il y a... chef... qu'on a volé...</p> + +<p>—On a volé!... Qu'est-ce qu'on a volé?</p> + +<p>—Le... le... «Régent», chef..., oui... le... +Régent!...</p> + +<p>Et le gardien s'effondra sous le poids de cet aveu.</p> + +<p>La face déjà congestionnée du chef devint pourpre..., +la surprise, l'émotion, la colère le suffoquaient.</p> + +<p>Il se mit à crier à tue-tête:</p> + +<p>—Vous êtes fou!... volé!... volé!... le Régent!... +vous êtes fou!... fou, vous dis-je.</p> + +<p>Mais tout en se rassurant de la sorte, il n'en prenait +pas moins le subalterne par le bras, le poussait devant lui, +et, son falot dans la main droite, se ruait vers la galerie +d'Apollon.</p> + +<p>Alors, le malheureux gardien montra la vitrine où sont +exposés les Diamants de la Couronne:</p> + +<p>—Là!... là!..., fit-il.</p> + +<p>Il n'en dit pas davantage, mais le spectacle qui se +présentait en ce moment aux yeux du supérieur en disait +plus long que tous les commentaires.</p> + +<p>Il rugit, serra les poings:</p> + +<p>—Ah! vingt Dieux de vingt Dieux!... les misérables!...</p> + +<p>Un rectangle, juste assez grand pour livrer passage à +une main, était nettement découpé dans la glace de la +vitrine. Le morceau enlevé était posé tout à côté; un petit +amas de mastic où se voyaient encore des empreintes de +doigts, occupait le milieu de ce carré de verre. Et, à la +hauteur de l'ouverture béante, le fin support d'argent sur +lequel le célèbre joyau se présentait naguère, libre de<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[19]</a></span> +tout contact, en pleine lumière, ce support se courbait à +sa place habituelle comme un point d'interrogation, tendant +ironiquement sa griffe vide!</p> + +<p>C'était fou, en effet, invraisemblable, inadmissible!...</p> + +<p>Et pourtant, le fait était là...</p> + +<p>On avait volé le Régent, en plein musée du Louvre, +à la barbe de son gardien!</p> + + + + +<h2><a name="ch3" id="ch3"></a>III</h2><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[20]</a></span> + +<h5>QUELQUES TRAITS DE LUMIÈRE SUR LE MYSTÈRE</h5> + + +<p>Oui, on avait volé le Régent!</p> + +<p>Et j'en puis ici fournir la certitude avec quelques +preuves à l'appui, puisque le voleur... c'était Moi!</p> + +<p>Bien qu'assez réservé de ma nature, j'estime que le +moment est peut-être venu de me présenter.</p> + +<p>Je me nomme George-Edgar Pipe, sujet anglais, cambrioleur +professionnel, et jouissant, en la matière, de +quelque autorité. Certes, mon nom n'a point d'éclat; il +n'a figuré sur aucune manchette de journal, bien que +mes «exploits» aient, durant cinq années, défrayé les +chroniques des Deux-Mondes.</p> + +<p>La raison de cette obscurité?... elle est bien simple; +jamais je ne me suis laissé prendre.</p> + +<p>Le cas me paraît assez exceptionnel pour que j'en fasse +ici mention; il explique, au surplus, comment, si mes +actions sont devenues célèbres, mon nom est demeuré +parfaitement ignoré.</p> + +<p>Je ne taxerai pas à ce propos le Destin d'injustice, à +l'exemple de certains auteurs de mémoires. Cette obscurité +me plaît... Je suis modeste.</p> + +<p>Toutefois, l'heure est venue de sortir de ma tour +d'ivoire, d'abord parce que, retiré des affaires, j'ai désormais +quelques loisirs et, ensuite, parce que la prescription +m'est acquise et que ma liberté n'aura pas à souffrir des +aveux que je pourrai faire.</p> + +<p>Donc, on s'est beaucoup occupé de moi sans me nommer +jamais. Néanmoins, mes «exploits» offrent tous un<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[21]</a></span> +trait caractéristique auquel il est aise de les reconnaître.</p> + +<p>Ce trait est justement leur anonymat.</p> + +<p>Tous les grands vols, cambriolages et autres coups +d'audace dont l'auteur est demeuré inconnu, tous ceux-là +sont de moi.</p> + +<p>Je peux bien le dire aujourd'hui, puisque la justice ne +me fera plus l'honneur de s'occuper de mon humble personne.</p> + +<p>Je me ferai cependant un devoir d'exposer par le détail +mes façons de procéder.</p> + +<p>Cette relation sera, je l'espère, de grand enseignement, +car ne s'improvise pas cambrioleur qui en a fantaisie.</p> + +<p>C'est mieux qu'un métier, c'est un sacerdoce. Ses fidèles +sont de grands méconnus. Le cambrioleur n'est-il point, +comme l'a si bien dit Stevenson, le seul aventurier qui +nous reste ici-bas?... Songez donc à la lutte incessante +qu'il livre, un contre tous, seul contre la société civilisée +tout entière. Et le courage donc? Avouez qu'il en faut +une jolie dose pour s'introduire la nuit dans une maison, +crocheter une serrure, forcer une porte sans savoir ce que +l'on trouvera derrière... Ah! on paye souvent bien cher, +vous pouvez me croire, les quelques bénéfices que l'on +retire de telles expéditions.</p> + +<p>La suite de ce récit me donnera raison ou tort, mais +j'ai conscience d'accomplir une œuvre de justice en réhabilitant +un art que trop de maladroits ont compromis et +que l'aveuglement des masses a taxé stupidement d'infamie.</p> + +<p>Mais, m'objectera-t-on, pourquoi vous, un sujet anglais, +êtes-vous venu vous faire la main en France?</p> + +<p>L'explication est des plus simples.</p> + +<p>J'avais, depuis longtemps, formé le projet d'enlever, +non point de ces objets de pacotille que tous les bourgeois +ont chez eux, mais une pièce rare, unique, qui eût un +nom, une histoire et représentât une fortune. Les pierreries +célèbres, celles qu'ont portées les rois, me semblaient<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[22]</a></span> +répondre à mon dessein.</p> + +<p>Pour quelle raison, alors, suis-je venu en France?</p> + +<p>Sans doute, nous avons des diamants, de célèbres diamants +comme ceux de la couronne d'Angleterre, par +exemple; mais, je le déclarerai tout net: ils sont mieux +gardés que chez vous. La France apparaît aux étrangers +comme un vrai pays de cocagne, et cela est particulièrement +vrai pour les gentlemen qui s'adonnent au cambriolage.</p> + +<p>Ici, point de ces promiscuités fâcheuses avec des surveillants +d'éducation précaire... on n'est jamais obligé de +se colleter avec des malappris... Tout vous est largement +ouvert... On est chez soi... Il n'y a qu'à se baisser pour +prendre, si le cœur vous en dit.</p> + +<p>La France est, avant tout, le pays du savoir-vivre.</p> + +<p>Autre motif: si l'on est pris—car il faut tout prévoir—si +l'on est pris, cela devient sérieux en Angleterre +et désobligeant au possible: dix ans de <i>hard labour</i> pour +la moindre des peccadilles, autant dire la mort civile et +naturelle par surcroît.</p> + +<p>Inversement, que risque-t-on chez vous? Cinq ans, dix +ans de villégiature qu'on n'aurait jamais songé à s'offrir; +un voyage au long cours dans des régions clémentes, au +climat sain et tempéré, sous des cieux toujours bleus, au +milieu de décors féeriques.</p> + +<p>On s'évade facilement de ces régions-là... et l'on peut, +au retour, se refaire une situation. On a acquis de l'expérience +et la considération qui entoure généralement les +voyageurs.</p> + +<p>Voilà pourquoi j'ai choisi la France... Résolu à commettre +un vol qui en valût la peine, je décidai de m'emparer +du Régent.</p> + +<p>Pour mener mon projet à bien, je choisis le jour de +Noël, qui est d'heureux augure en Angleterre et, dans +l'après-midi du 24 décembre, je me mêlai aux nombreux +curieux qui s'écrasaient dans les galeries du Louvre.</p> + +<p>Après un examen attentif des locaux, mon plan fut<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[23]</a></span> +vite arrêté; je devais attendre la nuit, sans trahir ma présence, +dans les salles du musée même.</p> + +<p>Cela m'évitait d'avoir recours au procédé de l'escalade +et s'accordait mieux avec mon caractère qui ne +désire qu'une chose: passer inaperçu.</p> + +<p>Après avoir inspecté les diverses salles du Louvre, +j'optai pour celle des Antiquités égyptiennes, où sont +exposées les momies, salle assez peu fréquentée du public +et, profitant d'un moment où il n'y avait personne, je me +glissai rapidement dans une haute boîte, sorte de gaine +oblongue qui—je m'en étais assuré quelques minutes +auparavant—était vide et pouvait contenir un locataire +de ma modeste corpulence.</p> + +<p>Je ne sais s'il vous est arrivé d'habiter quelque temps +dans l'intérieur d'un sarcophage... Ceux qui l'auront tenté +me comprendront. A vrai dire, on y est très mal; on y +respire à grand'peine, et cela sent affreusement le moisi.</p> + +<p>Mais la situation s'aggrave lorsqu'on y doit rester des +heures comme c'était mon cas.</p> + +<p>La nuit vint; j'entendis fermer les portes... Les minutes +s'écoulaient, lentes, lentes! et j'avais l'impression, à la +longue, de revivre les millénaires qui nous séparent de la +première dynastie.</p> + +<p>J'étais fort indécis en somme... Comment sortirais-je +de là? Je n'avais encore rien trouvé lorsque, vers minuit, +j'entendis les gardiens pénétrer dans la salle. Ils s'arrêtèrent, +se mirent à causer et, n'ayant rien de mieux à faire, +j'écoutai.</p> + +<p>On sait quels étaient leurs propos. La contemplation +prolongée de la reine Tia, les considérations funèbres qui +s'ensuivirent, la nuit, la solitude et le naturel superstitieux +de l'un d'eux les mettaient dans un état d'infériorité +certaine.</p> + +<p>Ce me fut une inspiration. Plutôt que de compter sur +le hasard qui pourrait bien ne point se manifester, je +résolus de mettre à profit l'énervement de mes deux<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[24]</a></span> +gêneurs et de frapper un grand coup.</p> + +<p>C'est alors que je commençai à remuer doucement dans +mon sarcophage.</p> + +<p>L'effet fut prompt et rassurant... Les gardiens avaient +peur... Ils n'étaient plus à craindre. Je graduai mes effets +de terreur en souriant de leur épouvante... Alors, bien +sûr de moi, je poussai l'audace jusqu'à m'évader de mon +coffre, je ne dirai pas à leur nez, car ils fuyaient déjà à +toutes jambes. J'étais libre de mes mouvements et seul +dans cette salle tout à l'heure trop bien surveillée.</p> + +<p>N'avais-je pas raison de proclamer plus haut ma foi +dans l'influence que peut avoir le Merveilleux?</p> + +<p>Cependant je n'étais pas au bout de mes peines. Il me +fallait gagner la galerie d'Apollon, où je savais qu'était +exposé le Régent, mais que je savais aussi spécialement +gardée par un veilleur de nuit.</p> + +<p>Je me lançai provisoirement sur les traces de mes deux +nigauds, de ce pas subreptice et silencieux qui convient +au fantôme d'un Pharaon.</p> + +<p>Je vis bien, en traversant une salle, que mon apparition +faisait quelque impression sur un gardien probablement +dérangé dans son sommeil... L'alarme allait être donnée; +je ne pouvais songer d'ailleurs à me risquer à l'aveuglette +dans la galerie d'Apollon, et comme je venais d'arriver +en haut de l'escalier de la Victoire, je m'aperçus que +l'on avait là, fort à propos, reconstitué certain portique +orné de deux cariatides provenant, je crois, des ruines +de Delphes.</p> + +<p>Ce détail a peu d'importance; ce qui en avait plus pour +moi, c'est qu'on avait, au fond de ce portique, tendu +un rideau à la grecque dans le dos des deux cariatides.</p> + +<p>Je me cachai derrière ce rideau et attendis.</p> + +<p>J'assistai dans cet incognito qui me sied au conciliabule +d'un homme à grosse voix et de mes deux gardiens +de la salle des Antiquités Egyptiennes, puis je compris que +le veilleur des diamants était appelé et convié à se joindre<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[25]</a></span> +à la ronde.</p> + +<p>Alors je sortis doucement de ma cachette et revins à +pas de loup vers la Rotonde.</p> + +<p>Tout le monde était occupé à discuter dans la salle +des momies.</p> + +<p>Moi, le plus doucement possible, je gagnai la galerie +d'Apollon... Elle était vide, comme je m'en doutais.</p> + +<p>Vite, ma petite lampe de poche, mon diamant de +vitrier! Les feux du Régent guident ma main à travers +la vitrine... Zzz!... Zzz!... Zzz!... Zzz!... quatre coups +de diamant en rectangle... Je colle un paquet de mastic +sur la partie délimitée... Je tire à moi, la vitrine est +ouverte!... Je recueille le Régent, le mets dans mon gousset, +puis j'ouvre sans bruit une fenêtre à laquelle j'attache +la cordelette de soie qui ne me quitte jamais, et je me +lance dans le vide.</p> + +<p>Il était temps; des pas se rapprochaient.</p> + +<p>Que l'on se figure, si l'on peut, la joie d'un heureux +cambrioleur arrivant sans accroc, au pied du mur du +Louvre, avec le Régent dans sa poche!...</p> + + + + +<h2><a name="ch4" id="ch4"></a>IV</h2><span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[26]</a></span> + +<h5>OU IL EST PROUVÉ UNE FOIS DE PLUS QUE L'HOMME +N'EST QU'UN JOUET ENTRE LES MAINS DU DESTIN</h5> + + +<p>Je vois d'ici le lecteur sourire et je devine la pensée +qui lui est venue à l'esprit.</p> + +<p>Il se dit évidemment: «Quel être naïf que ce cambrioleur +qui se figure pouvoir convertir en espèces un diamant +connu de tous... Mais le premier marchand auquel +il l'offrira le fera tout de suite arrêter, c'est certain.»</p> + +<p>Non, ce n'est pas si certain que cela. Voyons, vous +supposez bien qu'un homme de mon acabit, un professionnel +du cambriolage ne se serait pas risqué à tenter +un coup comme celui-là, s'il n'avait su d'avance où placer +le «produit de son travail». Je ne suis plus un novice +et la discrétion que j'observe en toutes choses m'a valu +la confiance, je dirai plus, l'amitié de certain négociant +d'Amsterdam qui s'entend, comme pas un, à tailler le +diamant.</p> + +<p>C'est à lui que je m'adresserai. Il partagera le Régent +en plusieurs morceaux et le vendra ainsi au détail, en +prélevant, comme il est juste, pour sa part, une sérieuse +commission. Tout compte fait, il me reviendra de cette +vente quelques petits millions que je saurai employer, je +vous prie de le croire.</p> + +<p>Edith, d'ailleurs, m'aidera de son mieux, car pour +gaspiller l'argent, elle n'a pas sa pareille.</p> + +<p>Puisque je viens de prononcer le nom d'Edith, je +crois que je ne dois plus tarder à vous la présenter. Edith +est ma maîtresse, une maîtresse ravissante, exquise, jolie, +comme le sont les Anglaises quand elles se mettent à être<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[27]</a></span> +jolies. Je l'ai connue à Ramsgate où j'étais allé me reposer +un peu des fatigues du métier, il y a de cela un an, +et j'avoue que, depuis notre première rencontre, elle a +toujours fait preuve d'une fidélité vraiment exemplaire. +De plus, et cela est aussi très appréciable, aucun nuage +n'est venu ternir notre lune de miel.</p> + +<p>Bien entendu, je n'ai jamais révélé ma profession à +Edith, car les femmes, si parfaites qu'elles soient, ont +toujours une tendance à trop bavarder et, bien que je +m'honore de pratiquer le cambriolage, j'ai craint qu'elle +n'éprouvât quelque répugnance pour cette sorte d'art que +réprouve une morale trop étroite. Elle me croit, sinon +riche, du moins fort à l'aise et ignore, la pauvre chatte, +que les deux billets de mille francs qui se trouvent dans +mon secrétaire constituent pour l'instant toute ma fortune.</p> + +<p>C'est, vous le devinez, à Edith que je songeais en regagnant +pédestrement mon domicile, là-haut, sur la butte +Montmartre.</p> + +<p>La période de morte-saison que je venais de traverser +ne m'avait pas permis de m'installer, comme je le souhaitais, +dans un quartier aristocratique, mais bientôt ce désir +se trouverait exaucé, grâce au Régent, et George-Edgar +Pipe, au lieu d'habiter un petit logement meublé de deux +cents francs par mois, aurait son hôtel à lui, ses domestiques, +son auto.</p> + +<p>Alors, les gens qui aujourd'hui le regardaient avec +mépris, ambitionneraient l'honneur de lui être présentés, +car à Paris, comme à Londres, cela est un fait constant, +on ne s'inquiète guère de savoir comment les gens se sont +enrichis. Les moyens employés pour parvenir importent +peu, c'est le résultat qui est tout.</p> + +<p>Or, le «résultat», je l'avais là, dans la poche de +mon gilet, sous la forme d'un petit polyèdre que je palpais +amoureusement, de temps à autre, entre le pouce et +l'index.</p> + +<p>Au moment où j'arrivais devant ma porte, une crainte +me saisit. Depuis que je vivais avec Edith, c'était la première<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[28]</a></span> +fois que je découchais...</p> + +<p>Comment allait-elle prendre la chose?</p> + +<p>Bah! me dis-je, je trouverai bien un prétexte pour +m'excuser... Et tout en montant l'escalier, je préparais ma +défense, mais, chose curieuse, moi qui d'ordinaire ne +manque pas d'imagination, j'avais beau me torturer la +cervelle, je ne trouvais rien... mais là, absolument rien.</p> + +<p>En désespoir de cause, je me résolus à invoquer l'excuse +de l'attaque nocturne... Cela réussit toujours et +a l'avantage d'exciter terriblement les nerfs des femmes... +C'est cela... Je dirais que l'on m'avait attaqué, +que fort heureusement des agents étaient accourus à mon +appel, que l'on avait arrêté mes agresseurs, et que j'avais +dû aller au poste pour y décliner mes nom et qualité, +subir la confrontation de rigueur et signer une plainte en +bonne et due forme...</p> + +<p>Edith, à n'en pas douter, se laisserait facilement convaincre... +Peut-être ferait-elle un peu la moue, mais j'ai +un moyen infaillible pour dérider mon adorable maîtresse +et la rendre plus aimante que jamais.</p> + +<p>J'introduisis doucement ma clef dans la serrure, ouvris +la porte et la refermai sans bruit, puis, après m'être +débarrassé dans le vestibule de mon chapeau et de mon +pardessus, je me dirigeai vers la chambre d'Edith—la +nôtre par conséquent, car vous supposez bien que nous +ne faisions pas lit à part. D'ordinaire, une petite lampe +d'albâtre brûlait, toute la nuit, sur la cheminée, aussi +fus-je assez surpris de trouver la pièce obscure... J'avançai +de quelques pas, cherchai en tâtonnant le commutateur. +Une clarté brusque jaillit et je constatai, avec +une émotion que l'on s'imagine sans peine, que le lit +était vide.</p> + +<p>Edith, elle aussi, avait découché!</p> + +<p>Je ne pus croire, tout d'abord, à une telle audace de +sa part. Edith était plutôt d'une nature timide et il me +semblait impossible qu'elle eût pris, en ne me voyant pas +rentrer, une si brutale décision. Sans doute était-elle<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[29]</a></span> +allée à ma rencontre... et je la verrais bientôt reparaître... +Peut-être aussi, comme elle était très peureuse, s'était-elle +réfugiée chez une voisine qui habitait sur le même palier et +nous rendait, de temps à autre, quelques menus services.</p> + +<p>J'errais dans la chambre, comme une âme en peine, +inquiet et furieux tout à la fois, quand un billet placé +sur la table de nuit frappa mes regards. Je m'approchai +vivement, m'emparai de ce papier et ne pus retenir un cri +de rage.</p> + +<p>Edith était partie... elle avait, c'est le cas de le dire, +filé à l'anglaise!</p> + +<blockquote> +<p>«Mon cher Edgar, m'expliquait-elle, l'air de Paris +ne me vaut rien et je sens bien que je ne m'habituerai +jamais à la vie française... Excusez-moi de vous quitter +si brusquement, mais je ne pouvais plus y tenir... J'ai ce +que nous appelons là-bas le <i>homesickness</i><a id="FNanchor_1" name="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> et j'ai besoin +de me retremper un peu dans l'atmosphère du Strand et +de Piccadilly. J'ose espérer que vous vous consolerez +vite, et que vous m'excuserez aussi de vous avoir «emprunté» +quelque argent pour couvrir mes frais de voyage +et me permettre de vivre tranquille, en attendant que je +trouve une situation. J'ai pris les deux mille francs qui +étaient dans le secrétaire et je vous les renverrai peut-être +un jour. Dans le cas où vous déménageriez, prévenez-moi +poste restante, bureau de Charing Cross. Je ne vous dis +pas adieu, Edgar, car j'espère bien vous revoir. Je vous +aime encore, croyez-le, mais décidément, je m'ennuyais +trop à Paris...»</p> +</blockquote> + +<p>Bien que je sois, depuis longtemps, cuirassé contre les +coups du sort, j'avoue que celui-là me sembla plutôt dur +et que, dans ma rage, je prodiguai à Edith tous les noms +que le <i>slang</i> de Whitechapel réserve d'ordinaire aux +affreuses créatures d'Aldgate ou de Drury-Lane... Il y +avait sur la cheminée un portrait de ma maîtresse, je le +jetai sur le parquet, le piétinai avec frénésie et lacérai<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[30]</a></span> +furieusement le kimono de soie bleue qu'elle avait oublié +sur un fauteuil.</p> + +<p>Ainsi, elle avait fui, la petite hypocrite, fui en emportant +toutes mes économies: ces deux mille francs sur lesquels +je comptais pour passer en Hollande!... Elle avait, +au moyen d'une pince, forcé la serrure de mon secrétaire...</p> + +<p>Moi, Edgar Pipe, le «roi des cambrioleurs», j'avais +été refait par une femme! et cela, au moment où je venais +d'accomplir une expédition qui m'assurait la fortune.</p> + +<p>J'explorai quand même les tiroirs de mon secrétaire, +espérant qu'Edith, prise de remords au moment de partir, +m'aurait au moins laissé un ou deux billets... Mais non... +elle avait tout pris, la misérable, et je me trouvais maintenant +avec quarante francs en poche!!</p> + +<p>Je me jetai tout habillé sur mon lit et ne tardai pas à +m'endormir profondément, car les émotions, chose bizarre, +exercent sur moi une singulière influence. Au lieu de +m'énerver et de m'horripiler jusqu'à l'exaspération, elles +finissent par m'anéantir et je goûte alors un sommeil de +brute.</p> + +<p>Plus je suis ennuyé, plus je dors et je dois à cette heureuse +disposition physique de supporter sans trop de tourments +les épreuves de la vie. En général, l'homme est mal +armé contre l'adversité; dès qu'un événement fâcheux +vient déranger ses projets ou détruire ses espérances, il se +laisse aller au désespoir, crie, se lamente et souhaite même +la mort. Moi, j'éprouve d'abord une secousse des plus +violentes, mes nerfs se tendent à se briser, mais cet état +de surexcitation n'est que passager et ne tarde pas à faire +place à un profond abattement... Une sorte de torpeur +s'empare de moi, paralyse mes membres, jetant sur ma +douleur comme un baume bienfaisant, et pendant douze +heures, et même davantage, je jouis d'un sommeil de +plomb que ne hante aucun rêve, que ne trouble aucun +cauchemar. Quand je me réveille, je suis calme, reposé, +lucide et, de nouveau, prêt à la lutte. La catastrophe<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[31]</a></span> +qui s'est, la veille, abattue sur moi me semble lointaine... +lointaine, et je me demande même comment elle a pu un +instant troubler mon esprit.</p> + +<p>Le lendemain du jour où j'avais appris en même temps, +et la brusque disparition d'Edith, et celle de mes deux +mille francs, j'étais plus calme que jamais.</p> + +<p>Je m'habillai avec soin, me fis du thé, puis je m'assis +dans un fauteuil, ma Bible entre les mains.</p> + +<p>Cela vous étonne peut-être qu'un cambrioleur lise la +Bible?</p> + +<p>Et pourquoi ne la lirait-il pas? Est-il défendu à un +homme, à quelque catégorie qu'il appartienne, de chercher +des conseils dans les livres saints?</p> + +<p>J'en connais qui font de la Bible leur livre de chevet +et ne valent pas mieux que moi, bien qu'ils jouissent dans +notre trompeuse société d'une réputation inattaquable...</p> + +<p>En somme, tout n'est-il pas convention en ce monde?</p> + +<p>L'homme de loi qui passe sa vie à spolier des héritiers, +le financier qui ruine des centaines de petits rentiers, +le marchand qui vend ses denrées le triple de ce +qu'il les a payées et trompe encore sur le poids, l'individu +taré qui épouse une femme pour sa fortune, le député +qui trafique de son mandat pour patronner de louches +entreprises et toucher des pots-de-vin en secret, ces gens-là +sont-ils moins méprisables que le cambrioleur qui dérobe +au Louvre un des Diamants de la Couronne?</p> + +<p>Puisque l'argent est le but de la vie et que l'on n'est +pas encore arrivé à le supprimer, ne faut-il pas que l'on +s'en procure? Et tenez, puisque je vous parlais de la +Bible... écoutez le conseil sur lequel je viens justement +de tomber:</p> + +<Blockquote> +<p>«La fortune est pour le riche une ville forte; la ruine +des misérables, c'est leur pauvreté<a id="FNanchor_2" name="FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.»</p> +</Blockquote> + +<p>Est-il rien de plus juste?</p> + +<p>Grâce au Régent que j'ai là, dans ma poche, je pourrai<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[32]</a></span> +bientôt me réfugier dans cette «ville forte» dont +parle l'Ecriture et devenir l'égal des individus peu recommandables +auxquels je faisais allusion plus haut. Quel +sera mon crime? Je n'aurai fait, en somme, que priver +le public parisien de la vue d'un diamant précieux, mais +je suis sûr que l'administration prévoyante ne manquera +pas de remplacer la pierre absente par une autre en toc +qui fera absolument le même effet.</p> + +<p>Il paraît d'ailleurs que, dans les musées, lorsqu'un vol +se produit, c'est toujours ainsi que l'on procède.</p> + +<p>Qui pourra se plaindre? A qui aurai-je porté préjudice? +à l'Etat... Bah!... il est assez riche pour supporter +cela.</p> + +<p>Le Régent avait changé de main et il allait enfin être +utile à quelqu'un... Je m'étais laissé dire que ce diamant +pesait 136 carats—environ vingt-huit grammes—et +qu'il était estimé de douze à quinze millions. Il faudrait +vraiment que la fatalité s'en mêlât pour que je n'en retirasse +pas au moins deux millions... Je ne suis pas ambitieux... +deux modestes millions me suffiraient...</p> + +<p>Quelle petite dinde que cette Edith! et comme elle +regretterait son coup de tête, quand elle apprendrait que +je mène à Londres un train de vie sinon fastueux, du +moins assez enviable...</p> + +<p>Elle chercherait sûrement à se rapprocher de moi et +(je me connais) elle aurait peu de chose à faire pour +obtenir son pardon. Un homme comme moi excuse facilement +les fautes d'autrui et le petit cambriolage auquel +s'était livré Edith n'était, à mes yeux, qu'une peccadille. +L'acte en lui-même ne m'indignait nullement... ce que je +reprochais à la petite sotte, c'était de l'avoir accompli +à l'heure où j'avais besoin de toutes mes disponibilités +pour établir définitivement ma fortune.</p> + +<p>J'allais être obligé, moi qui avais des millions en +poche, de me livrer, pour me procurer quelque argent, à +un de ces menus cambriolages qui sont parfois plus dangereux<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[33]</a></span> +que les grands.</p> + +<p>Je risquais non seulement de me faire arrêter, mais +encore de perdre à jamais le diamant que j'avais eu tant +de peine à acquérir.</p> + +<p>Tout en roulant dans mon esprit ces peu rassurantes +pensées, je consultais un petit carnet sur lequel j'avais +noté, depuis mon arrivée à Paris, les différents «coups» +qui pouvaient être tentés, soit chez des industriels, soit +chez des rentiers, et offraient à l'«opérateur» le moins +de risques possible.</p> + +<p>Nous autres, cambrioleurs, nous sommes généralement +mieux renseignés qu'on ne le croit. Un bavardage, une +note parue dans les journaux, un petit entrefilet de rien +du tout, nous sont parfois de précieuses indications. Un +exemple entre cent. J'avais lu, quelques jours auparavant, +dans un grand journal du matin, qu'un sieur Bénoni, +rentier, demeurant 210, boulevard de Courcelles, avait +oublié dans un taxi une sacoche contenant soixante-douze +mille francs en billets de banque et que le chauffeur, un +honnête Auvergnat, était venu lui rapporter cette sacoche.</p> + +<p>Ce simple fait divers avait retenu mon attention. Je +l'avais découpé et collé dans mon «diary». Je ne pensais +pas, à cette minute, utiliser le renseignement, car +j'avais un autre projet en tête et ne m'embarrassais point +de semblables vétilles, mais aujourd'hui que la petite +canaillerie d'Edith me forçait à «remettre la main à la +pâte» et à travailler de nouveau dans le «demi-gros», +je me mis à étudier l'affaire Bénoni.</p> + +<p>Il me parut que ce rentier qui se promenait avec une +sacoche contenant soixante-douze mille francs devait être +pour un cambrioleur un excellent gibier, et en procédant +par déduction, j'en arrivai à établir assez exactement—du +moins à mon avis—le cas psychologique du sieur +Bénoni. C'était à coup sûr un homme qui brassait de +grosses affaires, achetait comptant et vendait de même, +puisqu'il avait sur lui de l'argent liquide. Il devait faire +le commerce des objets d'art; c'était un amateur ou un<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[34]</a></span> +marchand, mais je le supposais plutôt amateur, car un +marchand est en général un homme prudent et méfiant, +qui n'oublierait pas dans un taxi un sac bourré de billets +de banque. Il n'y a qu'un amateur qui puisse avoir de +ces distractions.</p> + + + + +<h2><a name="ch5" id="ch5"></a>V</h2><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[35]</a></span> + +<h5>UNE SURPRISE A LAQUELLE JE NE M'ATTENDAIS PAS</h5> + + +<p>Il était urgent que je me livrasse à une petite enquête +sur ce Bénoni qui me paraissait «bon à faire», comme +nous disons en argot de métier.</p> + +<p>Je me rendis donc boulevard de Courcelles, interrogeai +habilement la concierge, et ne tardai pas à acquérir la +conviction que mes prévisions étaient à peu près exactes. +Le père Bénoni était un antiquaire. On le disait fort riche, +mais un peu «piqué» et ses distractions étaient légendaires. +C'est ainsi qu'il lui arrivait souvent de sortir sans +chapeau, d'oublier son pardessus, ou de laisser un chauffeur +de taxi se morfondre des heures devant une porte. +Un homme aussi étourdi était certainement peu ordonné; +chez lui, tout devait être en vrac, comme chez les brocanteurs. +Le père Bénoni vivait seul avec un vieux domestique, +un ivrogne fieffé qui faisait, durant l'absence de +son maître, de fréquentes visites à un marchand de vins +établi au coin du boulevard et de la rue Desrenaudes.</p> + +<p>Je ne tardai pas à lier connaissance avec ce domestique, +qui se nommait Alcide, et, au bout de vingt-quatre +heures, nous étions les meilleurs amis du monde. J'offris +force tournées, il bavarda et je fus bientôt aussi renseigné +que lui sur les habitudes et les manies du père Bénoni.</p> + +<p>—Le vieux, me dit Alcide, est la crème des patrons... +jamais un reproche... et le ménage n'est pas dur à faire... +un coup de balai de temps en temps, quelques coups de +plumeau par-ci par-là et c'est tout... Avec ça de la liberté, +autant qu'on en veut, car Monsieur sort souvent... surtout +le soir... Figurez-vous que, malgré ses soixante-sept<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[36]</a></span> +ans, il court encore le guilledou... Si c'est pas honteux... +un homme de son âge!... Mais je ne m'en plains pas, car +j'en profite pour aller au cinéma... J'adore ça le cinéma, +et vous?</p> + +<p>Alcide venait, sans qu'il s'en doutât, de me livrer +l'appartement de son patron. C'était d'ailleurs une bonne +bête que cet Alcide, et pour peu qu'on le flattât et surtout +qu'on lui «rafraîchît la dalle»—suivant sa propre +expression—on en tirait tout ce qu'on voulait. Je lui +donnai rendez-vous pour le soir même au cinéma des +Ternes où il arriva, légèrement éméché.</p> + +<p>En attendant que le spectacle commençât, nous causâmes, +et mon nouvel ami me documenta non seulement +sur son patron, mais encore sur le local où je m'apprêtais +à pénétrer. La disposition des lieux m'était maintenant +familière, et j'étais sûr de ne pas faire un pas de clerc. +Tout en conversant avec le brave Alcide, j'explorais doucement +ses poches, car une idée m'était venue. J'espérais +qu'il avait sur lui les clefs de l'appartement, mais j'eus +beau le fouiller avec ma dextérité habituelle, je ne trouvai +rien qu'une pipe, une blague à tabac et un briquet.</p> + +<p>Tout à coup, j'eus une inspiration... Je me tâtai, me +tournai et me retournai sur mon fauteuil, puis dis à mon +compagnon d'un air contrit:</p> + +<p>—Ah!... il m'en arrive une bonne... Figurez-vous +que j'ai perdu mes clefs...</p> + +<p>—Alors, vous ne pourrez pas rentrer chez vous?</p> + +<p>—C'est à craindre... bah! tant pis, je prendrai une +chambre à l'hôtel... satanées clefs, va!... Je les aurai +perdues dans le métro...</p> + +<p>—Moi, dit Alcide, j'étais comme vous autrefois, je +perdais toujours mes clefs... même que mon patron a failli +me renvoyer pour cela, mais maintenant, cela ne m'arrivera +plus, car lorsque je m'absente, je les laisse toujours +chez le concierge.</p> + +<p>J'étais fixé... l'effraction que je croyais pouvoir éviter<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[37]</a></span> +devenait nécessaire. Heureusement que j'avais sur moi +un attirail complet de cambrioleur.</p> + +<p>Le spectacle commença. Alcide applaudit en voyant +sur l'écran l'annonce d'un film sensationnel intitulé <i>La +Sandale Rouge</i>.</p> + +<p>—Ah! me dit-il, ça, c'est un truc épatant... Je l'ai +déjà vu trois fois, et je ne m'en lasse jamais... Il y a +là-dedans, un sacré type de détective qui est joliment +malin et un chien qui joue absolument comme un homme.</p> + +<p>Les scènes se succédaient avec une rapidité folle, car +le film était très long, paraît-il, et il fallait l'expédier en +un nombre déterminé de minutes, afin que le programme +pût être épuisé à onze heures juste.</p> + +<p>Par une ironie assez étrange, cela débutait par un cambriolage +accompli dans des conditions particulièrement +difficiles, mais comme on voyait bien que ce n'étaient pas +des «professionnels» qui jouaient dans cette pièce! Le +cambrioleur était d'une maladresse insigne et opérait avec +une naïveté ridicule. Il forçait un coffre-fort comme il +eût ouvert un placard, et ne prenait même pas la peine +de masquer avec le pan de sa jaquette la petite lampe +électrique suspendue à la ceinture de son pantalon.</p> + +<p>Quant au détective, c'était bien le plus grand benêt +qui se pût voir, et il serait à souhaiter que nous n'eussions +jamais devant nous des gaillards plus dégourdis.</p> + +<p>Non, vraiment, ceux qui se figurent que des films semblables +peuvent inspirer les jeunes gens qui se destinent +au cambriolage, ceux-là se trompent étrangement. De +pareils spectacles ne servent qu'à fausser l'esprit des débutants, +et à faire d'eux ce que nous appelons des «mazettes». +Ils veulent, dans la vie, opérer comme au cinéma +et se font cueillir à la douzaine.</p> + +<p>Si un jour, je me décide à paraître sur l'écran—la +chose n'est pas impossible, après tout—alors, le public +comprendra la différence qu'il y a entre un vulgaire +escarpe et un artiste de la cambriole.</p> + +<p>Profitant d'un moment où Alcide était absolument<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[38]</a></span> +empaumé par une scène tragique, je me levai doucement, +longeai dans l'obscurité l'étroit couloir ménagé entre les +fauteuils et, deux minutes après, j'étais dans la rue.</p> + +<p>Du cinéma des Ternes au 210 du boulevard de Courcelles, +il n'y a que deux pas, et pendant qu'Alcide suivait +attentivement les phases palpitantes de la <i>Sandale Rouge</i>, +un autre cambrioleur, qu'il ne soupçonnait pas, montait +tranquillement l'escalier qui conduit à l'appartement de +M. Bénoni. Le vieil antiquaire habitait au troisième et +j'étais sûr, ce soir-là, de ne pas le rencontrer chez lui, car, +ainsi que me l'avait appris ce bon Alcide, il passait sa +soirée chez une petite poule des Batignolles.</p> + +<p>Au premier étage, je rencontrai une dame et m'effaçai +poliment. Elle me décocha un petit coup d'œil en coulisse +et je crus remarquer que je ne lui étais pas indifférent. +Je continuai à monter lentement, et arrivé au troisième, +je me penchai sur la rampe de l'escalier... +Personne!... J'écoutai quelques instants et, n'entendant +aucun bruit, je m'approchai de la porte de l'antiquaire.</p> + +<p>Tirant alors de ma poche mon trousseau de cambrioleur, +je me mis à caresser doucement la serrure qui s'ouvrit +du premier coup, car cet étourdi d'Alcide n'avait +même pas pris la précaution de donner un tour de clef.</p> + +<p>Je refermai la porte sans bruit et fis jouer le déclic de +ma petite lampe de poche. J'étais dans une antichambre +tendue d'andrinople; un tapis moelleux recouvrait le parquet; +des meubles qui n'avaient rien d'ancien étaient +placés le long de la muraille et je m'étonnai de ne pas +trouver là quelqu'un de ces bahuts, de ces coffres à ferrures, +de ces cassettes moyenageuses qui ornent habituellement +l'intérieur d'un collectionneur. Ce qui me frappa +aussi, ce fut l'extrême propreté de cet appartement où je +m'attendais à voir tout pêle-mêle. Une grande porte en +laqué blanc et à bouton de cuivre ouvragé s'offrait en +face de moi. D'après le plan que m'avait involontairement +fourni Alcide, c'était là que devait se trouver le +cabinet de M. Bénoni. Il s'agissait de faire vite, car<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[39]</a></span> +j'ignorais à quelle heure devait rentrer le bonhomme.</p> + +<p>Je tournai résolument le bouton, la porte s'ouvrit, mais +ô surprise! un flot de clarté m'aveugla dès l'entrée, en +même temps qu'une voix dure, prononçait, avec un accent +bizarre: «Un pas de plus et vous êtes mort!...»</p> + +<p>C'est seulement à cette minute que j'aperçus celui qui +me menaçait. Il se tenait debout, derrière un bureau et +braquait sur moi le canon d'un revolver. C'était un homme +d'une quarantaine d'années, solidement bâti, très brun, +et dont les yeux brillaient comme des ampoules électriques.</p> + +<p>J'avais eu un mouvement de recul, mais la voix reprit, +plus sèche, plus impérieuse:</p> + +<p>—Si vous tentez de fuir, je tire!</p> + +<p>Et ce disant, l'inconnu s'avança vers moi.</p> + +<p>Nous sommes, dans notre métier, préparés à toutes les +surprises, mais avouez que celle-là était plutôt roide.</p> + +<p>Je me ressaisis cependant et cherchai une excuse:</p> + +<p>—Pardon... Monsieur... balbutiai-je. Je croyais trouver +ici M. Bénoni à qui j'ai une affaire à proposer et...</p> + +<p>L'homme brun éclata de rire, eut un haussement +d'épaules, puis m'ordonna de lever les mains, ce que je +fis sans murmurer, car je voyais toujours le petit canon +du revolver braqué entre mes deux yeux...</p> + +<p>—Je vous assure... repris-je... c'est à M. Bénoni que +je désirais parler... il était d'ailleurs prévenu de ma +visite...</p> + +<p>—Ah! répliqua mon interlocuteur d'un ton narquois... +ah! il était prévenu de votre visite... Est-ce lui +aussi qui vous avait prié de crocheter sa serrure?...</p> + +<p>—Je...</p> + +<p>—Taisez-vous, gredin... vous êtes un cambrioleur... +un maladroit cambrioleur, voilà tout...</p> + +<p>C'était la première fois que l'on m'appelait maladroit +et c'était la première fois aussi que je me trouvais face à<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[40]</a></span> +face avec un de mes «fournisseurs» habituels.</p> + +<p>On a beau avoir du sang-froid, ces coups imprévus +vous coupent bras et jambes.</p> + +<p>—Oui, un maladroit... reprit l'homme brun avec un +haussement d'épaules... on prend ses informations, que +diable! et l'on ne vient pas stupidement se jeter dans la +gueule du loup...</p> + +<p>Ne sachant que répondre, je répétais machinalement +le nom de M. Bénoni...</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous me chantez avec votre Bénoni?... +est-ce que je le connais, moi, votre Bénoni?... +vous cherchez une défaite, mais ça ne prend pas... vous +savez... Vous êtes ici chez le comte Melchior de Manzana, +attaché d'ambassade...</p> + +<p>—Cependant... fis-je avec un peu plus d'assurance, +c'est bien ici le troisième étage?</p> + +<p>—Mais non... idiot... c'est le deuxième... vous n'avez +donc pas remarqué qu'il y a un entresol... Faut-il que +vous soyez bouché, tout de même... Et vous vous livrez +au cambriolage!... c'est probablement la première fois +que vous opérez?...</p> + +<p>—Oui... c'est la première fois, avouai-je humblement, +dans l'espoir d'attendrir l'homme au revolver...</p> + +<p>—Vous n'aurez pas de sitôt l'envie de recommencer, +prononça-t-il sèchement, car je vais incontinent vous +remettre entre les mains des sergents de ville...</p> + +<p>—Oh! je vous en supplie... ne faites pas cela... ayez +pitié de moi... je ne vous ai, en somme, causé aucun préjudice... +et puis, j'ai une circonstance atténuante... ce n'est +pas chez vous que je venais... il y a erreur.</p> + +<p>—Vous êtes bon, vous, avec vos erreurs... Ah! vous +prenez gaîment les choses! Vous vous introduisez chez +les gens dans l'intention de mettre à sac leur appartement +et quand vous tombez sur quelqu'un qui ne veut pas se +laisser faire vous vous excusez, en disant: «Pardon... +il y a erreur...» C'est commode cela... oui, très commode +en vérité, mais je ne saurais admettre une telle<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[41]</a></span> +excuse... mon devoir est de vous faire arrêter, car si +je vous laissais partir, demain vous recommenceriez votre +joli métier et feriez peut-être des victimes...</p> + +<p>—Oh! non, je vous le jure, répondis-je d'un ton +larmoyant...</p> + +<p>—Ta, ta, ta!... tout ça, c'est de la blague... vous +cherchez à m'apitoyer, mais vous n'y réussirez pas... +D'ailleurs, vous ne dites pas un mot de vrai... vous prétendez +vous être trompé d'étage, cela n'est pas exact...</p> + +<p>—Je vous jure que j'allais chez M. Bénoni...</p> + +<p>—Oui... dites que vous y êtes allé, et que, n'ayant +rien trouvé chez lui, vous avez pensé vous rattraper ici... +Ça ne prend pas... allez raconter cela à d'autres, mais +pas à moi...</p> + +<p>Je crus devoir jouer le grand jeu.</p> + +<p>—Monsieur, écoutez-moi, répliquai-je... je sais qu'il +sera bien difficile de vous convaincre... cependant... si +vous voulez m'accorder quelques minutes d'attention...</p> + +<p>—Vous n'allez pas me faire une conférence, je suppose... +Ah! non, en voilà assez!... Allons, ouste! descendez +avec moi chez le concierge...</p> + +<p>—Une seconde, je vous en prie...</p> + +<p>—Descendez, vous dis-je...</p> + +<p>—Vous ne voulez pas m'écouter, vous avez tort!... +Tenez, je m'explique... Je ne sais quelle est votre situation +de fortune, mais si vous consentez à me laisser libre, +je vous donne cinq cent mille francs...</p> + +<p>—Vous êtes fou...</p> + +<p>—Non... c'est sérieux... tout ce qu'il y a de plus +sérieux... Vous m'avez pris pour un cambrioleur... eh +bien! vous vous êtes trompé... je suis riche... riche à +millions, entendez-vous.</p> + +<p>Mon interlocuteur me regarda d'un air inquiet...</p> + +<p>Comme je m'étais rapproché, il crut sans doute que +j'allais me jeter sur lui, car il leva de nouveau son revolver, +mais sans me laisser intimider par ce geste, je repris<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[42]</a></span> +avec plus de force:</p> + +<p>—Oui... riche à millions et si vous voulez me promettre +de ne rien tenter contre moi, je vais vous le prouver +à l'instant. Il ne faut pas se fier aux apparences... Je +sais que tout m'accuse, mais quand vous saurez pourquoi +je tenais tant à m'introduire chez M. Bénoni, vous comprendrez +tout... Il y a dans la vie...</p> + +<p>—Au but... et vivement...</p> + +<p>—J'y arrive, mais d'abord acceptez-vous mes conditions?</p> + +<p>—Cela dépend...</p> + +<p>—Il faut que je sois fixé... car si vous refusez, je +n'ai aucune raison de vous révéler mon secret...</p> + +<p>—Cinq cent mille francs, avez-vous dit?</p> + +<p>—Oui, cinq cent mille francs...</p> + +<p>—Comptant?...</p> + +<p>—Presque...</p> + +<p>—Oui, je vois, vous cherchez à me monter le coup...</p> + +<p>—Je vous jure que je dis la vérité.</p> + +<p>L'homme brun me regardait fixement et je voyais bien +que l'affaire l'intéressait.</p> + +<p>—Ecoutez, lui dis-je... vous êtes un gentleman... moi +aussi, quoique toutes les apparences soient contre moi.</p> + +<p>—En effet... un gentleman qui a sur lui un trousseau +de fausses clefs et qui crochette les serrures...</p> + +<p>—Ce n'était pas la vôtre que je voulais crocheter... +bref... puisque le hasard m'a jeté entre vos mains, je suis +prêt à vous acheter ma liberté... Cinq cent mille francs... +acceptez-vous?</p> + +<p>—Oui, si vous payez immédiatement.</p> + +<p>—Bien, alors nous allons nous entendre...</p> + + + + +<h2><a name="ch6" id="ch6"></a>VI</h2><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[43]</a></span> + +<h5>LE TOUT EST DE S'ENTENDRE</h5> + + +<p>La partie était engagée... On conviendra qu'elle était +délicate. Mon interlocuteur avait un revolver... J'étais +donc à sa merci. Comment allais-je me tirer de là? Je ne +pouvais compter que sur mon seul talent de persuasion... +Arriverais-je à convaincre l'homme que j'avais en face +de moi et surtout à lui faire accepter la combinaison que +j'allais lui proposer? Je serais obligé de lui montrer mon +diamant, et comme il était le plus fort, il pouvait chercher +à me l'enlever, mais j'étais résolu à tout... même à +me faire tuer pour défendre mon bien.</p> + +<p>—Voulez-vous, dis-je, allumer la lampe qui se trouve +sur votre bureau?</p> + +<p>Mon adversaire tourna le commutateur et une éblouissante +clarté se répandit sur la table.</p> + +<p>M'approchant alors, je tirai de la poche de mon gilet +le petit sac en peau dans lequel était enfermé mon trésor.</p> + +<p>—Voici, dis-je, une fortune de plusieurs millions.</p> + +<p>Et je fis scintiller le diamant sous la lampe.</p> + +<p>L'homme brun ouvrait des yeux larges comme des +soucoupes; il devait se connaître en pierres précieuses, je +vis cela tout de suite, car il eut une exclamation de surprise, +puis, se tournant vers moi:</p> + +<p>—Où avez-vous eu cela? demanda-t-il.</p> + +<p>—Peu importe, répondis-je... Ce diamant est-il vrai +ou faux?</p> + +<p>—Parbleu!... il est vrai, je le vois bien, il est même...</p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[44]</a></span> + +<p>Et en disant ces mots, il avança la main, mais je retirai +vivement la mienne.</p> + +<p>—Jamais, prononça-t-il, vous ne vous débarrasserez +de cet objet-là...</p> + +<p>—Vous croyez?</p> + +<p>—J'en suis à peu près sûr.</p> + +<p>—Ne vous inquiétez pas de cela... je sais où le +<i>placer</i>.</p> + +<p>Nous nous regardâmes un instant. Mon interlocuteur +semblait s'être radouci et il avait laissé retomber son bras +droit... Je crus qu'il allait poser son revolver sur la table, +mais il le gardait toujours à la main...</p> + +<p>—Vous voyez, dis-je, que je ne vous avais pas +trompé... allons, acceptez-vous ma proposition?</p> + +<p>L'homme brun parut réfléchir, puis au bout d'un instant:</p> + +<p>—Eh bien oui... j'accepte, mais à une condition.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—C'est que vous allez immédiatement déposer ce +diamant dans mon coffre-fort...</p> + +<p>—Ah!... fis-je, légèrement ému... et après?</p> + +<p>—Après... nous causerons...</p> + +<p>—Ne pouvons-nous causer maintenant? Que pouvez-vous +craindre?... vous avez un revolver, moi, je n'en ai +pas... Je suis à votre discrétion.</p> + +<p>—C'est vrai... eh bien, asseyez-vous sur ce divan, +là, en face de moi.</p> + +<p>Je pris place sur le divan; mon interlocuteur s'assit +dans un fauteuil, derrière son bureau et plaça son +browning à côté de lui. Il avait tourné la lampe électrique +dans ma direction, de sorte que je me trouvais +en pleine lumière, tandis que lui m'apparaissait vaguement +dans l'ombre... Ses yeux, qui brillaient comme deux +escarboucles, étaient continuellement fixés sur les miens, +et j'éprouvais une certaine gêne, sous l'influence de ce +regard magnétique, inquiétant et narquois.</p> + +<p>—Puisque nous devenons associés, prononça-t-il<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[45]</a></span> +enfin, il est assez juste que nous nous présentions l'un à +l'autre... Mon nom, je crois déjà vous l'avoir dit, est +Melchior de Manzana... et le vôtre?</p> + +<p>—Edgar Pipe.</p> + +<p>—Vous êtes sujet anglais?</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>—Je m'en étais aperçu à votre accent... Moi, je +suis Colombien...</p> + +<p>Il y eut un silence, puis il reprit:</p> + +<p>—Maintenant que les présentations sont faites, revenons +à notre affaire... Je ne vous demanderai pas comment +le superbe diamant que vous venez de me montrer +est tombé entre vos mains... Vous ne l'avez pas, je suppose, +trouvé dans la rue... Vous l'avez, c'est le principal, +mais je doute que nous nous en débarrassions facilement.</p> + +<p>—Si... très facilement...</p> + +<p>—Vous croyez?</p> + +<p>—J'en suis sûr...</p> + +<p>—Auriez-vous déjà acquéreur?</p> + +<p>—Oui... et non...</p> + +<p>Melchior de Manzana eut un mouvement d'impatience +aussitôt réprimé, puis après avoir un instant tapoté du +bout des doigts la plaque de verre qui recouvrait son +bureau, il laissa tomber ces mots:</p> + +<p>—Cela n'est pas une réponse... expliquez-vous plus +clairement, je vous prie... dites-moi ce que vous avez +l'intention de faire de ce diamant... voilà certes un objet +assez difficile à caser dans le commerce... aucun marchand +ne vous le prendra.</p> + +<p>—Je le sais, aussi mon intention n'est-elle pas de +l'offrir à un marchand.</p> + +<p>—Alors?...</p> + +<p>—J'ai un ami qui est lapidaire et...</p> + +<p>—Oui, je comprends... il fractionnera le diamant... +c'est dans les choses possibles, mais cela diminuera considérablement<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[46]</a></span> +sa valeur.</p> + +<p>—On en retirera toujours trois millions, au minimum.</p> + +<p>—Ah! tant que cela, vous croyez?... Moi, j'estime +qu'une fois morcelé, il vaudra tout au plus deux millions...</p> + +<p>—Ce sera encore une bonne affaire...</p> + +<p>—Certes... mais dites-moi donc, je ne vois pas pourquoi +nous ne partagerions pas...</p> + +<p>—Il me semble que vous aviez accepté cinq cent mille +francs...</p> + +<p>—Oui... c'est vrai, mais j'ai réfléchi... J'estime +maintenant que nous devons partager...</p> + +<p>J'étais pris... Que pouvais-je refuser à cet individu +qui me tenait sous la menace de son revolver. Je souscrivis +donc à toutes ses conditions, bien décidé à discuter +plus tard, avec lui, quand je pourrais enfin exprimer librement +ma pensée. Pour l'instant, j'étais dans la situation +d'un homme qui se noie et qui cherche à se rattraper à +la moindre branche, à la plus précaire des épaves.</p> + +<p>—Soit, dis-je, j'accepte... nous ferons deux parts +égales, de la somme que nous retirerons du diamant.</p> + +<p>Et j'ajoutai hypocritement:</p> + +<p>—D'ailleurs, je serai très heureux de vous obliger, +car j'avoue que vous m'êtes très sympathique.</p> + +<p>Melchior de Manzana me regarda avec méfiance.</p> + +<p>—N'exagérez pas, dit-il.</p> + +<p>—Je vous assure...</p> + +<p>—C'est bien, trancha-t-il... puisque nous sommes +d'accord, remettez-moi l'objet, je vais le serrer dans mon +coffre-fort.</p> + +<p>—Ah! pardon, fis-je... cela n'était pas dans nos +conventions.</p> + +<p>—Possible... mais vous admettrez bien que je m'entoure +de quelques garanties... Vous ne supposez pas que +je vais vous laisser filer avec votre diamant...</p> + +<p>—Certes non, mais qui me dit qu'une fois que<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[47]</a></span> +vous l'aurez enfermé dans votre coffre-fort, vous ne me +flanquerez pas à la porte purement et simplement.</p> + +<p>Mon interlocuteur eut un petit haussement d'épaules.</p> + +<p>—Mon cher Pipe, répondit-il (il m'appelait son +cher Pipe), permettez-moi de vous dire que vous manquez +un peu de perspicacité... Voyons, il suffit de raisonner, +que diable! Vous vous présentez chez moi en +crochetant ma serrure, je vous reçois, le revolver à la +main, nous discutons et finalement je consens à traiter +avec vous... Au lieu de vous livrer à la police, comme +c'était mon droit—je dirai plus, mon devoir—je +fais taire tous mes scrupules d'honnête homme et je +deviens... votre associé... Triste association, à la vérité, +car le capital que vous m'apportez étant de source suspecte, +je risque, par la suite, de devenir complice d'un +vol... Je joue gros jeu, moi aussi, vous en conviendrez...</p> + +<p>—Evidemment... évidemment, mais vous vous compromettez +davantage encore en conservant le diamant +chez vous, dans votre propre secrétaire... Avez-vous donc +l'intention de le vendre vous-même?</p> + +<p>—Non, mon cher Pipe, cela vous regarde... Quand +nous aurons trouvé un acquéreur, je vous rendrai votre +pierre précieuse et nous irons tous deux chez cet acquéreur. +En un mot, nous ne nous quitterons plus un seul +instant... A partir de cette minute, vous devenez mon +hôte, mon commensal... vous vous installez ici... Je vous +fais dresser un lit dans cette pièce, à côté du coffre-fort +et vous pouvez ainsi surveiller votre «gage». Que +vous faut-il de plus?</p> + +<p>Ce raisonnement était loin de me convaincre, mais dans +la situation où je me trouvais, je devais tout accepter. +Le revolver, un petit browning bronzé, était toujours sur +la table et Manzana le caressait de temps à autre d'un +geste nonchalant.</p> + +<p>La grande force, dans la vie, c'est de gagner du +temps, car avec le temps les affaires les plus compliquées +finissent souvent par s'arranger d'elles-mêmes... Je cédai<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[48]</a></span> +donc et remis le diamant à Manzana. Il le regarda de +nouveau, s'extasia sur son poids et sa limpidité, puis, +ouvrant son coffre-fort, le plaça soigneusement sur la +tablette du haut, dans une petite caisse à monnaie. Cela +fait, il referma la porte de fer, mit la clef dans la +poche de son gilet, puis, familièrement, vint s'asseoir sur +le divan, à côté de moi.</p> + +<p>Il avait laissé son revolver sur la table et j'aurais +pu, à ce moment, me jeter sur lui, l'étourdir d'un coup +de poing et reprendre mon bien, mais je n'osai point... +Manzana était un individu taillé en force, un gaillard +au cou de taureau, aux mains énormes et il n'eût fait de +moi qu'une bouchée... Je songeai aussi à me précipiter +vers le bureau, à y prendre la petite arme sournoise qui +s'y trouvait, mais je compris que cela serait impossible... +Manzana était assis à ma droite et il lui suffisait d'étendre +la main pour s'emparer du browning. Il valait mieux +user de ruse, attendre une occasion plus favorable... +En tout cas, j'étais bien résolu à ne plus lâcher mon +homme d'une semelle.</p> + +<p>—Mon cher Pipe, me dit brusquement Manzana, +vous êtes ma providence.</p> + +<p>Et comme je le regardais, ahuri...</p> + +<p>—Oui... ma providence!... Voyez comme la vie est +drôle... j'étais perdu, ruiné, prêt à m'enfuir je ne sais +où, quand vous avez eu la bonne idée de crocheter ma +porte... Cela vous étonne, hein? A voir cet intérieur plutôt +luxueux, on dirait que je roule sur l'or... Hélas! mon +cher Pipe, je suis pauvre comme Job... Rien de ce qui +est ici ne m'appartient... j'ai loué cet appartement tout +meublé à une vieille rentière en ce moment à Nice et +qui ne se doute certainement pas qu'elle ne verra plus +la couleur de mon argent... Voyons, causons sérieusement... +vous m'avez dit tout à l'heure que vous saviez +où placer notre diamant... expliquez-vous... Est-ce que +vous ne vous illusionnez pas un peu?... Votre ami, le +lapidaire, est-il un homme sûr? Avez-vous déjà traité<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[49]</a></span> +quelque affaire avec lui? Ne craignez-vous point qu'il +vous dénonce lorsqu'il aura «l'objet» entre les mains?</p> + +<p>—Non... mon lapidaire est un honnête homme...</p> + +<p>—Ah!... et où demeure-t-il?</p> + +<p>—A Amsterdam...</p> + +<p>Manzana bondit sur le divan comme s'il eût touché +une pile électrique...</p> + +<p>—A Amsterdam!... à Amsterdam!... et vous croyez +que nous allons aller à Amsterdam?</p> + +<p>—Il le faudra bien... à moins que vous ne connaissiez +ici quelqu'un qui consente à nous acheter le +diamant...</p> + +<p>—Au fait, vous avez raison... j'étais stupide... eh +bien, nous irons à Amsterdam, voilà tout... mais, en ce +cas, il faudrait partir le plus tôt possible.</p> + +<p>—Je suis à vos ordres... Demain, si vous voulez?...</p> + +<p>—Demain, soit... D'ailleurs, cela tombe à merveille, +car j'ai quelques raisons pour ne pas m'éterniser à Paris... +ainsi, c'est entendu, nous allons à Amsterdam. Là, votre +ami le lapidaire fractionne le diamant, en opère la vente, +nous remet l'argent, nous partageons et tirons chacun de +notre côté... Combien croyez-vous que tout cela demande +de temps?</p> + +<p>—Un mois au minimum...</p> + +<p>—Oui, c'est ce que je pensais... Et vous avez, bien +entendu, de quoi payer notre voyage?</p> + +<p>Je regardai Manzana d'un air effaré...</p> + +<p>—Comment? fit-il, vous hésitez à me faire cette +légère avance... mais je vous la rembourserai, mon cher, +soyez tranquille.</p> + +<p>—Alors, vous n'avez pas d'argent?</p> + +<p>—Mais puisque je vous ai dit tout à l'heure que +j'étais à la côte...</p> + +<p>—Eh bien! nous voilà propres!...</p> + +<p>—Vous n'avez pas d'argent non plus?</p> + +<p>—Rien ou presque rien!...</p> + +<p>—Le diable vous emporte! Ainsi, c'était pour vous<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[50]</a></span> +en procurer que vous veniez cambrioler mon appartement?</p> + +<p>—Pardon! Je ne venais pas précisément chez vous... +je croyais m'introduire chez M. Bénoni, le locataire du +dessus...</p> + +<p>—Oui... c'est juste... mais alors, il faut y aller, chez +ce M. Bénoni, et sans tarder encore...</p> + +<p>—Trop tard!</p> + +<p>—Trop tard!... et pourquoi cela?</p> + +<p>—M. Bénoni doit être rentré maintenant.</p> + +<p>—Qu'en savez-vous?</p> + +<p>—J'en suis à peu près sûr... Vous pensez bien +qu'avant de «partir en expédition», je m'étais renseigné...</p> + +<p>—Et qui donc vous avait renseigné?</p> + +<p>—Le domestique...</p> + +<p>—Il faudra vous aboucher avec lui, et cela dès +demain... Peut-être que demain soir vous pourriez «tenter +le coup» de nouveau.</p> + +<p>Manzana baissait de plus en plus dans mon estime. +Cet homme, qui avait paru s'indigner que je crochetasse +sa serrure, me pressait maintenant d'aller cambrioler ses +voisins. C'était décidément un bien triste individu. Et +dire que les circonstances m'avaient associé à une pareille +fripouille!</p> + +<p>Comme je ne répondais pas, il s'emporta:</p> + +<p>—Eh bien... quand vous me regarderez avec un air +hébété... Voyez-vous une autre solution?</p> + +<p>—Pour le moment... non.</p> + +<p>—Peut-être bien que demain vous aurez une inspiration... +la nuit porte conseil... Allons, il est tard... +c'est le moment de se mettre au lit... Je vous céderais +bien ma chambre, mais méfiant comme vous l'êtes, vous +verriez encore là quelque piège... Il est plus simple que +nous couchions ici tous deux... près du coffre-fort... +Venez avec moi, nous allons chercher un matelas et des<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[51]</a></span> +couvertures.</p> + +<p>Manzana ouvrit une porte et me poussa devant lui. +Nous traversâmes un salon confortablement meublé, une +salle à manger gothique, puis nous arrivâmes dans la +chambre, où régnait un affreux désordre... Le lit était +défait; des habits, du linge, des chaussures traînaient +çà et là, pêle-mêle.</p> + +<p>—Prenez le matelas, me dit-il, moi je me charge +des couvertures.</p> + +<p>Quelques instants après, mon associé et moi étions +installés dans le bureau, lui sur le divan, moi sur le +matelas. Nous avions laissé l'électricité allumée et, de +temps à autre, nos regards se rencontraient. Manzana +finit par s'endormir. Je me soulevai doucement et le +regardai. Il était couché sur le dos, la tête légèrement +renversée... Son bras droit pendait le long du divan et +sa main qui rasait presque le parquet tenait toujours le +maudit browning!</p> + +<p>J'eus un moment l'idée de me précipiter sur cette +main, de m'emparer du revolver. Au premier mouvement +que je fis, Manzana se réveilla. Comme tous les gens +qui n'ont pas la conscience tranquille, il ne dormait que +d'un œil. Décidément, il n'y avait rien à tenter. J'étais +le prisonnier de cet homme!</p> + +<p>Avais-je été assez stupide aussi! J'aurais dû remarquer +qu'il y avait un entresol dans la maison... Si j'avais +été moins étourdi, j'aurais, à cette heure, reposé tranquillement +chez moi, la sacoche bien garnie, grâce au +père Bénoni, et prêt, dès le lendemain, à m'embarquer +pour la Hollande.</p> + +<p>Au lieu de cela, j'étais maintenant l'associé d'un +affreux rasta, capable de tout, et Dieu seul savait ce +que me réservait l'avenir! Manzana pouvait me «jouer +le tour», c'est-à-dire s'enfuir avec mon diamant; il +était bien capable aussi de me supprimer pour demeurer +seul propriétaire du Régent...</p> + +<p>Ainsi, j'avais risqué le plus audacieux des cambriolages<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[52]</a></span> +pour enrichir un individu cynique et malappris qui, +malgré la particule accolée à son nom, n'avait rien d'un +gentleman!</p> + +<p>Ah! Edith! Edith! dans quelle situation m'aviez-vous +mis, ingrate et stupide créature!</p> + + + + +<h2><a name="ch7" id="ch7"></a>VII</h2><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[53]</a></span> + +<h5>OU J'APPRENDS A MIEUX CONNAITRE MON ASSOCIÉ</h5> + + +<p>Le lecteur s'imaginera sans peine ce que fut la nuit +que je passai, boulevard de Courcelles, en compagnie +de Melchior de Manzana. Je ne fermai pas l'œil une +minute et je crois que mon associé dormit très mal, lui +aussi.</p> + +<p>Quand le jour parut, je m'assis sur mon matelas et +regardai mon compagnon. Il était éveillé.</p> + +<p>—Eh bien, mon cher Pipe, me dit-il, avez-vous +réfléchi?</p> + +<p>—A quoi? demandai-je.</p> + +<p>—Mais à notre affaire, parbleu!</p> + +<p>—Notre affaire!... elle n'est guère plus avancée +qu'hier.</p> + +<p>—Certes, mais aujourd'hui, demain au plus tard, +j'espère que nous serons tirés d'embarras. Nous allons +sortir... vous tâcherez de vous aboucher de nouveau avec +le domestique de M. Bénoni, de le faire parler et de +savoir si son patron s'absente ce soir...</p> + +<p>—Je vous avouerai que je ne me sens plus aucun +goût pour le cambriolage... La petite aventure de cette +nuit m'a tout à fait refroidi...</p> + +<p>—Bah! il ne faut plus songer à cela... du nerf, +que diable!...</p> + +<p>—Vous en parlez à votre aise... Et si je me fais +pincer?... vous vous en moquez, n'est-ce pas? vous aurez +toujours le diamant, tandis que moi...</p> + +<p>—Mais non... mais non... vous ne vous ferez pas<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[54]</a></span> +pincer... Le tout est de bien prendre vos informations +avant de risquer le coup...</p> + +<p>Il y eut un silence. Manzana s'était levé, moi aussi, +et nous demeurions face à face, indécis et maussades.</p> + +<p>—Ecoutez, dis-je enfin, nous sommes associés, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Mais certainement.</p> + +<p>—Or, deux associés, dans quelque affaire que ce +soit, doivent courir les mêmes risques... Il ne serait pas +juste que l'un assumât toutes les responsabilités, tandis +que l'autre se contenterait tout bonnement de recueillir +les bénéfices...</p> + +<p>—Je suis de cet avis, mon cher Pipe...</p> + +<p>—J'en étais persuadé, mon cher Manzana. Donc, +puisque nous sommes bien d'accord, réglons un peu notre +petite expédition de ce soir...</p> + +<p>—La vôtre, voulez-vous dire.</p> + +<p>—Pardon, mon cher ami, la nôtre...</p> + +<p>—Alors, vous croyez que je vais vous accompagner +chez M. Bénoni?</p> + +<p>—Et pourquoi pas?</p> + +<p>—Cela n'a pas été convenu...</p> + +<p>—Voilà que vous me lâchez déjà...</p> + +<p>—Non, mais...</p> + +<p>—Mais quoi?</p> + +<p>—Je ne suis pas un cambrioleur, moi.</p> + +<p>—Cependant, vous n'hésitez pas à partager le produit +d'un vol... vous êtes, par conséquent, mon complice +et si, par malheur, je suis pris, tant pis pour vous... +On vous arrête, on saisit le diamant et nous allons tous +deux moisir en prison...</p> + +<p>Manzana était troublé. Il avança la main vers le +revolver qu'il avait, l'instant d'avant, replacé sur son +bureau, mais il la retira vivement, un peu honteux de +ce geste qui prouvait trop la faiblesse de son argumentation.</p> + +<p>—Vous serez bien avancé, lui dis-je, quand vous<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[55]</a></span> +m'aurez tué... Un coup de feu, cela fait du bruit... on +viendra... vous serez pris et vous savez... ces petites +plaisanteries-là coûtent cher... les travaux forcés à perpétuité... +pour le moins...</p> + +<p>Mon interlocuteur me regarda fixement... Il eut sans +doute conscience de l'infamie de sa conduite, car il me +tendit la main, en disant:</p> + +<p>—Soit, je vous accompagnerai, mais à une condition...</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—C'est que vous passerez le premier...</p> + +<p>—Si vous voulez... mais, vous savez, dans ce genre +d'expédition, le premier n'est guère moins exposé que +le second... Enfin, puisque vous y tenez... mais il est vraiment +fâcheux que nous soyons obligés d'en arriver là... +Voyons, vous n'avez pas dans vos relations un ami qui +pourrait vous prêter deux mille francs?...</p> + +<p>Manzana eut un petit rire strident.</p> + +<p>—Si j'avais eu, répondit-il, un ami qui pût me prêter +deux mille francs, je ne serais pas ici en ce moment... +j'aurais depuis longtemps regagné la Colombie, où +j'ai des intérêts... Cela m'eût, il est vrai, privé du plaisir +de faire votre connaissance...</p> + +<p>Je ne relevai pas cette dernière phrase, que je trouvai +du plus mauvais goût... Ce Manzana était un rustre, +j'avais vu cela du premier coup, et j'éprouvais un vif +dépit, à la pensée que j'allais être obligé de vivre avec +lui, plusieurs semaines peut-être... Il est vrai que je +comptais un peu sur le hasard pour me débarrasser de +cet associé gênant... mais le hasard m'était si contraire, +depuis quelques jours!</p> + +<p>Lorsque nous eûmes, tant bien que mal, réparé le +désordre de notre toilette, que nous nous fûmes débarbouillés, +peignés et brossés, Manzana me dit, en me +posant familièrement sa grosse main sur l'épaule:</p> + +<p>—Mon cher Pipe, nous allons descendre... Vous<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[56]</a></span> +avez bien quelque argent sur vous?...</p> + +<p>Je sortis mon porte-monnaie.</p> + +<p>—Voici, dis-je, toute ma fortune...</p> + +<p>Et j'étalai sur la table ce qui me restait...</p> + +<p>D'un rapide coup d'œil, mon compagnon évalua la +somme:</p> + +<p>—Trente-deux francs cinquante, dit-il... c'est maigre... +Enfin, avec cela, nous irons toujours jusqu'à +demain...</p> + +<p>Il prit son revolver, le glissa dans la poche de son +pardessus, s'assura que le coffre-fort était bien fermé, puis +me poussa vers la porte en disant:</p> + +<p>—Allons manger un morceau, je meurs de faim...</p> + +<p>Comme nous descendions, un homme montait les +marches quatre à quatre, avec une petite bouteille dans +chaque main.</p> + +<p>C'était cet idiot d'Alcide.</p> + +<p>En m'apercevant, il demeura bouche bée.</p> + +<p>—Comment! c'est vous, bégaya-t-il.</p> + +<p>—Vous voyez...</p> + +<p>—Vous m'avez salement lâché, hier soir...</p> + +<p>—Excusez-moi, mon bon Alcide, mais je me suis +senti subitement indisposé...</p> + +<p>—La grippe, sans doute?... Tout le monde a la +grippe. Figurez-vous que le patron est rentré cette nuit +avec une fièvre de cheval... Le médecin dit que c'est +grave... et si le vieux s'en tire, il sera sans doute obligé +de garder le lit pendant un bon mois... Mais, à propos, +c'est moi que vous alliez voir?</p> + +<p>—Non... j'étais venu rendre visite à un ami qui +habite cette maison...</p> + +<p>Et de la main je désignai Manzana qui se tenait +adossé à la rampe.</p> + +<p>—Ah! très bien... je croyais... Je vous quitte, car +je suis pressé... le vieux attend après ses médicaments... +Fichues, les séances de cinéma!...</p> + +<p>Quand Alcide eut disparu, je me rapprochai de mon<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[57]</a></span> +compagnon et nous continuâmes de descendre.</p> + +<p>Une fois dans la rue, il demanda:</p> + +<p>—Quel est ce grand escogriffe?... le domestique +de M. Bénoni, sans doute?</p> + +<p>—Oui... et vous avez entendu ce qu'il a dit? Son +patron est couché... Donc, rien à faire... notre expédition +est manquée?</p> + +<p>Manzana hocha lentement la tête.</p> + +<p>—Il faudra trouver autre chose, dit-il au bout d'un +instant.</p> + +<p>Nous étions arrivés devant un café blanc qui fait +l'angle de la place des Ternes et du faubourg Saint-Honoré...</p> + +<p>—Entrons ici, dis-je.</p> + +<p>Je commandai deux mokas avec des petits pains. +Manzana, qui me parut affamé, mangeait et buvait en +silence. Un pli barrait son front jaune et il avait, par +instants, de petits mouvements d'impatience. On voyait +qu'il réfléchissait...</p> + +<p>Tout à coup, il se frappa le front.</p> + +<p>—J'ai trouvé, dit-il.</p> + +<p>Et se penchant vers moi, il m'exposa le projet qui +venait de germer dans sa cervelle de bandit.</p> + +<p>—Mon cher Pipe, me confia-t-il, je crois que nous +sommes sauvés...</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Oui, mais l'affaire est assez délicate.</p> + +<p>—Un cambriolage?</p> + +<p>—Non...</p> + +<p>—Au fond, j'aime mieux ça.</p> + +<p>—Et moi aussi... mais voilà... nous allons nous +heurter à bien des difficultés.</p> + +<p>—Expliquez-vous toujours.</p> + +<p>—Eh bien, je songe à vendre les meubles de mon +appartement...</p> + +<p>—Mais ces meubles ne vous appartiennent pas?</p> + +<p>—Cela n'a aucune importance... le principal, c'est<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[58]</a></span> +que je trouve un acquéreur...</p> + +<p>—Bah! des acquéreurs, vous en trouverez tant que +vous voudrez, mais vous oubliez qu'il y a un concierge +dans la maison.</p> + +<p>—Nous éloignerons le concierge sous un prétexte +quelconque.</p> + +<p>—Mais avant de vous régler le montant de la vente +que vous lui aurez consentie, l'acheteur prendra des +renseignements... il voudra savoir si les meubles vous +appartiennent réellement... Non... croyez-moi, si c'est +tout ce que vous avez trouvé...</p> + +<p>—Voyez-vous une autre combinaison?</p> + +<p>—Pour le moment, non... mais peut-être qu'en réfléchissant...</p> + +<p>—Ne pourrait-on faire scier le diamant par un ouvrier +lapidaire à qui on promettrait une forte récompense? Est-il +nécessaire d'aller en Hollande?</p> + +<p>—Oui... car en Hollande, je vous l'ai déjà dit, j'ai +un <i>ami</i> sur lequel je puis compter... Il ne me dénoncera +pas, celui-là.</p> + +<p>—Oui, je vois... vous vous entendrez avec lui... et je +serai roulé.</p> + +<p>—Alors, rendez-moi mon diamant.</p> + +<p>—Quant à ça, non, par exemple... je l'ai, je le +garde...</p> + +<p>—Pas pour vous seul, je suppose?</p> + +<p>—Bien sûr... bien sûr... Ah! tenez, mon cher Pipe, +excusez-moi, je perds la tête. Voyons... raisonnons... vous +êtes sûr que nous ne pouvons pas nous débarrasser de +notre pierre, en la vendant, même au rabais, à quelque +courtier marron?</p> + +<p>—Impossible.</p> + +<p>—Cependant, il y a des gens qui se prêtent à ce genre +d'affaires?</p> + +<p>—Oui, mais un courtier marron, comme vous dites, +ne dispose pas de deux ou trois millions...</p> + +<p>—Par son intermédiaire, il serait peut-être possible<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[59]</a></span> +de trouver un ouvrier qui consentirait à fractionner notre +diamant.</p> + +<p>—Non... car cet ouvrier nous dénoncerait aussitôt. +Il y a des pierres précieuses qui sont connues, cataloguées, +étiquetées, et la nôtre est de celles-là.</p> + +<p>—Elle appartenait à une collection?</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>—Au baron de Rothschild, peut-être?</p> + +<p>—Non... au musée du Louvre...</p> + +<p>—Ah! diable! mais alors, c'est un Diamant de la +Couronne... le Régent, peut-être?</p> + +<p>—Vous l'avez dit.</p> + +<p>—Oui... oui... je comprends... fallait-il que je fusse +bête!... j'aurais dû me douter que c'était le Régent... +Je l'ai vu plus de dix fois, là-bas, dans sa vitrine et en le +contemplant, je me suis dit souvent: «Si j'avais ce +diamant-là dans ma poche!»</p> + +<p>—Eh bien, vous l'avez aujourd'hui, non pas dans +votre poche, mais dans votre coffre-fort et vous n'êtes pas +plus riche pour cela...</p> + +<p>—C'est vrai... je n'aurais jamais supposé qu'avec +une fortune pareille dans son gousset, on pût mourir de +faim.</p> + +<p>—Nous ne mourrons pas de faim, je l'espère, mais +nous ne tenons pas encore nos millions... Je vous l'ai +dit et je vous le répète, ce n'est qu'à Amsterdam que +nous pourrons écouler ce «bibelot» gênant... Faites-moi +confiance, c'est tout ce que je vous demande... Si +vous voulez agir à votre guise, mener vous-même cette +affaire, vous ferez tout manquer. Que demandez-vous? +de l'argent... vous en aurez, soyez-en sûr, mais suivez +mes conseils. Qu'avez-vous à craindre? que je vous +dénonce? Le puis-je sans me dénoncer moi-même?</p> + +<p>Ce raisonnement parut convaincre Manzana. Il me +tendit une main molle que je serrai sans effusion, et +nous sortîmes du café.</p> + +<p>Dans la rue, il me prit le bras et nous nous acheminâmes<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[60]</a></span> +vers l'Etoile.</p> + +<p>Tout en marchant, nous continuions, bien entendu, à +échafauder combinaisons sur combinaisons, sans parvenir +à en trouver une qui valût la peine d'être retenue. Nous +venions de nous engager dans l'avenue des Champs-Elysées, +quand une femme coiffée d'un chapeau tapageur +et vêtue d'un long manteau de loutre, s'arrêta brusquement +devant nous, dévisagea un instant mon compagnon +et s'écria, furieuse:</p> + +<p>—Ah! voleur! ah! bandit!... je vous retrouve +enfin!...</p> + +<p>Et, des yeux, elle cherchait un agent.</p> + +<p>Manzana, en proie à une terreur folle, demeura un +instant cloué sur place, incapable de faire un mouvement, +mais il se ressaisit vite et, m'empoignant par la manche +de mon pardessus, m'entraîna dans une course folle, pendant +que la femme hurlait comme une possédée:</p> + +<p>—Arrêtez-le... arrêtez-le!... c'est oune voleur!... +oune assassin!...</p> + +<p>Par bonheur, l'endroit où s'était déroulée cette courte +scène était à peu près désert, et il ne se trouva point, +parmi les rares promeneurs qui montaient ou descendaient +l'avenue, un courageux citoyen pour se lancer à notre +poursuite... Seul, un petit télégraphiste nous donna un +instant la chasse, mais comme nous traversions au galop +l'avenue Friedland, un tramway qui s'était arrêté brusquement +lui barra le chemin... Il nous perdit un instant de +vue et, quand il eut contourné l'obstacle, nous nous +étions déjà engagés dans la rue Balzac.</p> + +<p>Manzana tremblait comme une feuille; de grosses +gouttes de sueur roulaient sur sa face brune. Dès qu'il se +vit hors de danger, il souffla bruyamment, passa son +mouchoir sur son front et me dit d'une voix sèche:</p> + +<p>—Mon cher Pipe, nous ne pouvons demeurer un jour +de plus à Paris... La femme que vous venez de voir va +me dénoncer à la police... et...</p> + +<p>Il n'acheva pas... Les mots s'étranglaient dans sa gorge.</p><span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[61]</a></span> + +<p>—Ne vous alarmez pas ainsi, répondis-je... Paris +est vaste... avant que l'on vous retrouve.</p> + +<p>—Oh!... cette maudite femme est très puissante... +elle a de hautes relations... dans une heure, peut-être +avant, j'aurai les agents de la Sûreté à mes trousses... +Je me doutais qu'elle était à Paris... Il faut fuir... +fuir le plus vite possible!... Allons n'importe où... +gagnons l'Angleterre; de là, nous verrons à passer en +Hollande... mais ne perdons pas une minute... rentrons +chez moi, nous allons prendre une décision.</p> + +<p>Cette petite aventure m'avait certainement moins ému +que Manzana. Je dirai même qu'elle n'était point pour +me déplaire, car elle rabattait singulièrement le caquet +de mon compagnon et mettait sur sa vie une ombre +plutôt fâcheuse.</p> + +<p>Je m'étais bien douté, dès le premier instant, qu'il +devait avoir un passé des plus louches... mais je ne +supposais pas qu'il pût être un assassin. Décidément, +il devenait par trop compromettant et il était temps +de le «semer», comme on dit vulgairement. A Paris, +cela m'était difficile, mais là-bas, à Londres, je pensais +y arriver assez vite.</p> + +<p>Il importait, pour le moment, de ne pas éveiller ses +soupçons, d'avoir l'air d'accepter, comme une chose toute +naturelle, une situation que le hasard semblait avoir compliquée +à dessein. Ah! si j'avais eu mon diamant en poche, +comme j'eusse laissé arrêter avec plaisir ce compagnon +antipathique, car, je dois le dire, Manzana était terriblement +antipathique. Il avait un masque ingrat, des allures +de portefaix, une vilaine voix cuivrée qui vous écorchait +les oreilles et une certaine façon de rouler les <i>r</i> qui +m'horripilait.</p> + +<p>Pour moi, qui ai l'usage du monde et qu'une certaine +délicatesse native pousse à rechercher les gens bien élevés, +la compagnie de Manzana était un véritable supplice.</p> + +<p>Il y a des canailles qui ont un certain vernis et avec +lesquelles un gentleman peut parfois, sinon s'entendre, du<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[62]</a></span> +moins vivre en bonne intelligence, mais il y en a d'autres +(et mon compagnon était de celles-là) qui n'inspirent que +mépris et dégoût.</p> + +<p>Plaquer ce goujat, tel était mon dessein, mais pour +cela, il fallait que je rentrasse en possession de mon diamant +et ce n'était pas chose facile, car, je crois déjà +l'avoir dit, mon horrible associé avait sur moi l'avantage +de la force.</p> + +<p>Je ne pouvais lui opposer que la ruse, et c'est à quoi +je m'employai.</p> + +<p>Dès que nous fûmes rentrés boulevard de Courcelles, +que nous nous fûmes enfermés dans l'appartement que je +partageais provisoirement avec Manzana, ce dernier qui +était encore tout bouleversé par la petite scène de l'avenue +des Champs-Elysées, m'exposa sa détresse, en ayant soin, +bien entendu, de se donner le beau rôle dans le drame +obscur que je croyais deviner.</p> + +<p>Il me confia que la femme que nous avions rencontrée +et qui l'avait si odieusement interpellé avait été sa maîtresse, +qu'il l'avait quittée brusquement et qu'aujourd'hui +elle cherchait à se venger de lui, en inventant, comme toutes +les maîtresses trompées, un tas de calomnies sur son +compte. Il n'avait heureusement rien à craindre, affirmait-il, +car si on l'arrêtait, il n'aurait pas de peine à faire tomber +une à une les accusations que porterait contre lui +son ennemie, mais il préférait éviter une confrontation +désagréable dont parleraient sans doute les journaux et qui +jetterait sur son nom un discrédit fâcheux, là-bas, en +Colombie où ses proches occupaient tous de hautes situations.</p> + +<p>Je feignis de m'apitoyer sur son sort et de prendre +pour argent comptant toutes les stupidités qu'il me débitait, +mais avec une adresse machiavélique, je m'ingéniai +à l'effrayer, distillant, goutte à goutte mes petits effets +de terreur, lui rappelant certaines histoires d'innocents +que l'on avait guillotinés, lui vantant l'adresse et le flair +des policiers français, exagérant à plaisir les captures sensationnelles<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[63]</a></span> +de malfaiteurs imaginaires.</p> + +<p>J'arrivai de la sorte à le déprimer, à l'abrutir, et cet +homme, qui était mon maître quelques heures auparavant, +ne tarda pas à devenir presque mon esclave. Profitant +de l'ascendant que j'exerçais maintenant sur lui, je réglai +seul nos préparatifs de départ. J'avais eu un moment l'idée +de vendre les meubles qui garnissaient mon logement de +Montmartre, mais je réfléchis que cela me serait impossible, +car j'étais en meublé, moi aussi, et mon concierge, +cerbère impitoyable, surveillait la maison avec un zèle +exagéré. En toute autre circonstance, je n'aurais pas hésité +à tenter quelque bon petit cambriolage qui m'eût assuré +la tranquillité pour un mois ou deux, mais aujourd'hui, +j'étais craintif.</p> + +<p>Oui, le croirait-on? Moi, Edgar Pipe, dont les exploits +étaient célèbres, quoique anonymes, je n'osais plus aujourd'hui +tenter quoi que ce fût, et cela, à cause de ce bandit +de Manzana qui était, par la force, devenu le dépositaire +du Régent.</p> + +<p>Et pourtant, il fallait fuir, quitter Paris le plus vite +possible, car je prévoyais bien que mon associé allait se +faire pincer... Si on l'arrêtait, j'étais perdu. On perquisitionnerait +chez lui, on trouverait le diamant et je verrais +pour toujours s'écrouler mes rêves d'avenir.</p> + +<p>Manzana s'était étendu sur son divan. Il semblait +réfléchir, mais en réalité, il ne pensait à rien, car il était +littéralement abruti. La rencontre qu'il avait faite l'avait +plongé dans une prostration profonde...</p> + +<p>—Voyons, lui dis-je, il faudrait prendre une décision.</p> + +<p>—Evidemment, répondit-il... Je cherche... mais je +ne trouve rien...</p> + +<p>—Ecoutez, je crois avoir résolu le problème...</p> + +<p>—Pas possible!</p> + +<p>—Oh! ce n'est pas fameux, je vous préviens, mais +enfin, faute de grives...</p> + +<p>—Oui... oui... exposez votre idée.</p> + + + + +<h2><a name="ch8" id="ch8"></a>VIII</h2><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[64]</a></span> + +<h5>OU JE REPRENDS ENFIN L'AVANTAGE</h5> + + +<p>Je rapprochai du divan la chaise sur laquelle j'étais +assis à califourchon, et dis à Manzana qui s'était soulevé +sur son coude et me regardait anxieux:</p> + +<p>—Pour entreprendre le voyage en Hollande dont +je vous ai parlé, il nous fallait environ deux mille +francs, mais puisque nous avons décidé de passer en +Angleterre, nous pouvons nous contenter d'une somme +plus modeste... Nous verrons là-bas, à nous arranger... +J'ai d'ailleurs quelques amis à Londres, et ils ne demanderont +certes pas mieux que de m'obliger... Pour le moment, +il nous faudrait au minimum trois cents francs...</p> + +<p>—Vous croyez?</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>—Mais au point où nous en sommes, mon cher +Pipe, trois cents francs sont aussi difficiles à trouver que +deux mille...</p> + +<p>—Ce n'est pas mon avis...</p> + +<p>—Vous verriez donc une combinaison?</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>—Mon cher Pipe, vous êtes vraiment un homme +de ressource...</p> + +<p>—Trêve de compliments, vous n'en pensez pas un +mot...</p> + +<p>—Je vous assure...</p> + +<p>—Allons droit au but... Tout à l'heure, vous parliez +de vendre les meubles de cet appartement, mais je vous +ai fait comprendre que cela était impossible... Cependant,<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[65]</a></span> +si vous ne pouvez faire argent des gros meubles, +vous pouvez assez facilement vendre cette pendule, ces +candélabres, cette statuette et les différents bibelots qui +garnissent le salon. Si l'on ne peut emporter une commode +ou un buffet, il est facile de sortir d'ici, en les dissimulant +sous son pardessus, des objets moins encombrants... Le +concierge n'y verra que du bleu.</p> + +<p>—Oui... oui... en somme, vous en revenez à ma +première idée.</p> + +<p>—Pas précisément, puisque la vôtre était impraticable... +Allons, ne perdons pas un instant, enveloppons +tout de suite ce que nous voulons vendre...</p> + +<p>—C'est cela... cependant, êtes-vous sûr de trouver +un acquéreur?</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>—Mais il exigera peut-être des renseignements... il +ne consentira à payer qu'à domicile.</p> + +<p>—Ne vous inquiétez pas de cela... j'ai tout prévu...</p> + +<p>Manzana ne me demanda pas d'explications.</p> + +<p>Il était d'ailleurs dans un tel état d'avachissement que +je faisais de lui tout ce que je voulais. Il tressaillait au +moindre bruit, allait à chaque instant soulever le rideau +de la fenêtre pour regarder dans la rue et s'il apercevait +quelqu'un immobile, sur le trottoir d'en face, il s'imaginait +aussitôt que la maison était surveillée, que des agents de +la Sûreté l'épiaient et qu'il allait être arrêté.</p> + +<p>Au lieu de le rassurer, je prenais un malin plaisir +à tout exagérer, tactique assez habile, qui mettait mon +ennemi à mon entière discrétion.</p> + +<p>Je feignais d'être aussi inquiet que lui et lui rappelais +continuellement, par quelque allusion naïve, la dame au +manteau de loutre qui l'avait si vertement apostrophé en +pleine rue.</p> + +<p>C'est dans les circonstances critiques que l'on peut +vraiment juger un homme. Manzana, que j'avais pris +tout d'abord pour un fieffé coquin à qui on n'en remontrait +pas, n'était au fond qu'un être pusillanime, manquant<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[66]</a></span> +totalement de sang-froid, en présence du danger. +C'était une brute capable d'un crime, un impulsif, un de +ces malfaiteurs vulgaires qui crânent, le revolver à la +main, mais qui sont incapables de réagir lorsqu'il s'agit de +dépister la justice.</p> + +<p>Je me promettais bien d'exploiter à mon profit le manque +d'énergie de mon associé, mais, pour le moment, il n'y +avait qu'à attendre.</p> + +<p>Pendant que nous emballions dans de vieux journaux +les objets que nous avions résolu de vendre, un coup de +sonnette retentit à la porte d'entrée...</p> + +<p>—Ça y est!... murmura Manzana qui était devenu +blême.</p> + +<p>Et il restait là, planté devant moi, incapable d'une +résolution quelconque.</p> + +<p>—Remettez-vous, lui dis-je, je vais ouvrir... Cachez-vous!... +tenez, dans ce placard... non... il est trop +en vue!... Passez plutôt dans votre chambre, et enfermez-vous +à clef... Je vais parlementer avec le visiteur... fiez-vous +à moi, je ferai tout pour vous sauver...</p> + +<p>Il y eut un nouveau coup de sonnette plus violent que +le premier...</p> + +<p>—Vite!... vite... dis-je à Manzana... disparaissez...</p> + +<p>Il s'enfuit dans le salon, atteignit la porte de la chambre +et s'enferma à double tour.</p> + +<p>Alors, très calme, j'allai ouvrir et me trouvai en +présence d'un facteur.</p> + +<p>—M. Manzana?</p> + +<p>—C'est moi.</p> + +<p>—Voici une lettre recommandée, monsieur... Voulez-vous +signer?</p> + +<p>Je fis entrer le facteur et apposai sur le livre qu'il +me tendait un paraphe quelconque.</p> + +<p>Cela fait, je lui remis vingt sous de pourboire et +l'homme sortit, se confondant en remerciements. J'appelai +Manzana, mais il ne répondit point. J'allai à la porte de sa +chambre et fus obligé de parlementer avec lui pendant<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[67]</a></span> +près de cinq minutes, avant qu'il se décidât à ouvrir.</p> + +<p>Enfin, il se laissa convaincre et sortit, pâle comme +un linge.</p> + +<p>—Ce n'était que le facteur, lui dis-je.</p> + +<p>Mais comme il se méfiait encore, je lui tendis le pli +que je tenais à la main.</p> + +<p>Nous revînmes dans le bureau, il jeta un rapide coup +d'œil autour de lui, puis enfin tranquillisé, se décida à +ouvrir la lettre.</p> + +<p>—C'est la propriétaire qui m'écrit, dit-il... Elle +m'annonce qu'elle revient de Nice le 5 janvier, et +me rappelle qu'à cette date j'aurai mille francs à lui +verser...</p> + +<p>—Cela ne nous intéresse pas... continuons notre travail... +Voyons... voici une statuette qui vaut environ +cent francs!... cette coupe qui est en argent en vaut bien +autant... quant à ce vase bleu qui est là, sous vitrine, +et à ce drageoir émaillé, nous nous en déferons facilement.</p> + +<p>Nous fîmes des paquets que nous plaçâmes sur la +table du salon...</p> + +<p>Aux candélabres, nous ajoutâmes un sucrier en argent, +une pendulette, une cafetière en vermeil, deux ou trois +bibelots qui me parurent avoir quelque prix, puis nous +nous concertâmes.</p> + +<p>—Je crois, dis-je à Manzana, qu'il est inutile d'attendre +la nuit... nous pouvons partir maintenant...</p> + +<p>—Oui... en effet... mais ne pourriez-vous pas vous +charger seul de la vente de ces objets?</p> + +<p>—Et vous?</p> + +<p>—Moi, je resterais ici.</p> + +<p>—Vous en avez de bonnes, vous... C'est cela, je +vais vous laisser seul et, quand je serai parti, vous filerez +avec mon diamant... Non, mon cher, je ne puis accepter +cet arrangement-là... vous viendrez avec moi ou il n'y a +rien de fait.</p> + +<p>—Mais vous savez que l'on est à ma recherche... +si on m'arrête, vous reviendrez dans cet appartement,<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[68]</a></span> +forcerez mon coffre-fort et reprendrez le Régent.</p> + +<p>—Avec des suppositions pareilles, nous irions loin... +Etes-vous, oui ou non, disposé à passer en Angleterre?</p> + +<p>—Certes...</p> + +<p>—Eh bien, occupons-nous de trouver de l'argent...</p> + +<p>Manzana ne répliqua point. Il avait compris que le +mieux était de bien s'entendre avec moi.</p> + +<p>J'ai toujours été persuadé que cet homme avait eu à +plusieurs reprises l'idée de me tuer, mais qu'il avait manqué +de «culot» au moment de mettre son projet à +exécution.</p> + +<p>Pour l'instant, je lui étais utile. Il se croyait à tort +ou à raison traqué par la police et il se raccrochait à +moi, comme un noyé à une branche, quitte à me jouer +quelque vilain tour lorsqu'il n'aurait plus rien à craindre.</p> + +<p>Dès que nous aurions gagné l'Angleterre, c'est moi +qui aurais en main «le beau jeu».</p> + +<p>Nous nous apprêtions à sortir, après avoir bourré +nos poches des bibelots sur lesquels nous avions fixé +notre choix, lorsqu'une idée me vint à l'esprit.</p> + +<p>—Nous allons, dis-je à Manzana, quitter cet appartement +une partie de la journée, car il ne faut pas se +dissimuler que nous serons obligés de faire plus d'une +démarche avant de placer nos objets d'art... Si, pendant +notre absence, la police s'avisait d'opérer ici une descente, +et de perquisitionner... La chose ne se produira pas, je +l'espère, mais enfin, il faut tout prévoir...</p> + +<p>—Vous avez raison, grogna mon associé... il faut +que je prenne le diamant.</p> + +<p>—Ce sera plus prudent, je vous assure... Voyez un +peu la tête que nous ferions si, en rentrant, nous trouvions +l'appartement bouleversé, le coffre-fort ouvert et...</p> + +<p>—Inutile d'insister, trancha mon compagnon... avec +un mauvais sourire...</p> + +<p>Il tira de sa poche la clef du coffre-fort, mais avant +d'ouvrir, il hésita un instant.</p> + +<p>—Eh bien, qu'attendez-vous?</p><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[69]</a></span> + +<p>Sans répondre, il prit son revolver et le posa sur une +chaise, à côté de lui.</p> + +<p>Tout en faisant jouer la combinaison, il m'observait +du coin de l'œil, mais je ne bronchai pas.</p> + +<p>Il y eut un petit déclic bientôt suivi d'un autre, et la +porte de fer s'entre-bâilla. Alors, Manzana prenant le +diamant, l'enfouit, après me l'avoir montré, dans la +poche de son gilet.</p> + +<p>—Voyez où je le mets, dit-il.</p> + +<p>—Votre poche n'est pas percée, au moins?</p> + +<p>—Non... ne craignez rien... j'ai un gilet neuf.</p> + +<p>Et ce disant, il glissa rapidement le revolver dans +le gousset de droite de son overcoat.</p> + +<p>Nous sortîmes. Une fois dans la rue, je passai mon +bras sous celui de mon associé. Il se laissa faire sans +paraître s'étonner de cette familiarité dont il devinait la +raison.</p> + +<p>—On nous prendrait pour une paire d'amis, fit-il, +avec un petit ricanement...</p> + +<p>—Il ne tient qu'à vous que nous le devenions, +répondis-je hypocritement.</p> + +<p>Manzana eut un hochement de tête et se mit à siffloter +entre ses dents.</p> + +<p>J'attendais, je l'avoue, une autre réponse que celle-là, +aussi, je n'insistai pas.</p> + +<p>J'avais cru que Manzana était devenu plus confiant, +mais non, c'était toujours la sombre brute que j'avais +devinée, au début de nos relations.</p> + +<p>Ah! comme j'aurais plaisir à duper un pareil malotru +et comme j'allais m'y employer avec ardeur!</p> + +<p>Il continuait de siffloter tout en marchant et comme +cela m'horripilait, je lui dis brusquement:</p> + +<p>—Avez-vous remarqué cet homme qui est derrière +nous? Ne vous retournez pas, nous allons nous arrêter +à une boutique et le laisser passer... Si c'est nous qu'il +suit, nous verrons bien...</p> + +<p>Manzana était devenu verdâtre...</p><span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[70]</a></span> + +<p>—Vous croyez?... balbutia-t-il.</p> + +<p>Sans répondre, je l'entraînai vers un magasin de modes +devant la glace duquel nous demeurâmes immobiles, +comme hypnotisés par les chapeaux extravagants qui +s'étalaient en montre. Les petites modistes amusées par nos +mines étranges nous faisaient des grimaces et riaient comme +des folles...</p> + +<p>—Est-il passé? demanda Manzana qui, à ce moment, +se souciait fort peu des gracieuses midinettes...</p> + +<p>—Oui, dis-je... Il s'en va là-bas... attendons encore... +Ah! le voilà qui tourne le coin d'une rue... on ne le +voit plus... nous pouvons nous remettre en route.</p> + +<p>Manzana n'était qu'à demi rassuré. Il ne voulut point +continuer tout droit et m'obligea à faire un tas de détours...</p> + +<p>—Vous savez, lui dis-je enfin, que vous m'entraînez +vers les fortifications, et ce n'est pas là que nous trouverons +des marchands d'objets d'art...</p> + +<p>—C'est vrai... mais il fallait me le dire plus tôt... +Vous êtes là, collé contre moi... c'est plutôt vous qui me +dirigez.</p> + +<p>—Ah! elle est bonne, celle-là... vraiment, mon +cher, vous devenez insupportable...</p> + +<p>—C'est possible... mais je voudrais bien vous voir +à ma place...</p> + +<p>—Je préfère en effet être à la mienne, répliquai-je +avec aigreur.</p> + +<p>—Oh! votre situation et la mienne se valent. Vous +allez peut-être me dire que vous êtes un honnête homme?</p> + +<p>—Certes, je n'ai pas cette prétention... Je suis un +voleur, un vulgaire voleur, et vous le savez mieux que +personne puisque vous avez dans votre poche le «produit +de mon travail»... Mais si, par hasard, la police mettait +la main sur moi, que pourrait-il m'arriver? Je perdrais +mon diamant... voilà tout...</p> + +<p>—Et vous attraperiez au moins dix ans de prison...</p> + +<p>—Non... vous exagérez... cinq, tout au plus...<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[71]</a></span> +Encore faudrait-il prouver que c'est moi qui ai volé le +diamant... Comme on le trouverait sur vous et non sur +moi, je vous laisserais, soyez-en sûr, toute la responsabilité +de cette affaire... Vous seriez donc accusé de vol... et cela +viendrait s'ajouter aux autres... peccadilles que l'on peut +avoir à vous reprocher.</p> + +<p>—Mon cher Pipe, grinça mon associé, vous êtes une +petite canaille...</p> + +<p>—Ah! vous croyez?</p> + +<p>Manzana haussa les épaules et se contenta de murmurer:</p> + +<p>—Quand notre affaire sera terminée, je vous assure +que je ne tarderai pas à vous lâcher.</p> + +<p>—Et moi donc!... malheureusement, je crains que +nous ne soyons encore obligés de vivre assez longtemps +ensemble... Mais trêve de sots compliments, voici un +marchand d'antiquités à qui nous pourrions, je crois, +offrir quelques-uns de nos objets... La boutique est d'apparence +modeste, l'homme que j'aperçois dans l'intérieur +m'a l'air d'un brave type... entrons...</p> + +<p>—Non... non... répondit Manzana... pas ici...</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Je vous le dirai plus tard...</p> + +<p>—Si nous continuons, nous allons nous promener +toute la journée avec nos paquets... Il est déjà midi et +demi et je commence à avoir faim...</p> + +<p>—Nous ne tarderons pas à trouver un autre marchand.</p> + +<p>—Soit... vous ne direz pas que je ne suis point +conciliant.</p> + +<hr> + +<p>Vingt minutes plus tard, nous entrions dans une boutique +de bric-à-brac située en bordure d'un terrain vague. +Le gros homme qui nous reçut nous décocha, dès l'entrée, +un petit coup d'œil malicieux.</p> + +<p>—Ah! ah! dit-il, ces messieurs ont sans doute quelque +chose de bien à me proposer... mais ces messieurs tombent<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[72]</a></span> +mal, car l'argent est rare en ce moment... on ne vend +rien, mais là, rien du tout... Après tout, il est possible +que je me trompe, ces messieurs veulent peut-être m'acheter +quelque meuble... j'ai justement un joli trumeau Louis XVI +que je leur céderai presque pour rien...</p> + +<p>—Non, trancha Manzana, nous venons vous offrir +quelques objets de prix...</p> + +<p>—Oh! alors, si ce sont des objets de prix... allez +voir ailleurs, je ne suis pas assez riche pour vous payer... +Les affaires vont si mal!... Tenez, vous me croirez si +vous voulez, mais je n'ai pas fait un sou, depuis deux +jours... c'est à fermer sa porte... oui, là, positivement... +Cependant... montrez toujours... je pourrai sans doute, à +défaut d'argent, vous donner un petit conseil...</p> + +<p>Nous avions, mon compagnon et moi, déballé nos bibelots +que le rusé marchand examinait attentivement, au fur +et à mesure que nous les lui passions.</p> + +<p>—Messieurs, nous dit-il enfin, tout cela ne vaut pas +grand'chose... à part la statuette et la coupe... je ne +vois pas ce que vous pourrez tirer du reste...</p> + +<p>—Mais, insistai-je, ce sucrier et cette cafetière sont +en argent.</p> + +<p>—Non... monsieur, non, détrompez-vous, ils sont en +métal argenté... ce qui n'est pas la même chose...</p> + +<p>—Cependant... ils sont contrôlés...</p> + +<p>—Oh!... cela ne prouve rien... on contrôle tout +aujourd'hui... même le melchior... cependant, oui, je +crois que vous avez raison... c'est de l'argent, en effet, +mais de l'argent à bas titre... Hum!... hum!... Et +combien voulez-vous de tout cela?... Si vous me faites +une offre raisonnable, je consentirai peut-être à vous en +débarrasser, mais c'est bien pour vous obliger, je vous +le jure, car voilà des objets que je ne vendrai peut-être +jamais... c'est démodé... cela ne se demande plus... +Enfin... parlez...</p> + +<p>—Cinq cents francs, dis-je sans sourciller...</p> + +<p>Le marchand eut un geste désespéré, suivi d'un petit<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[73]</a></span> +rire qui ressemblait à un gloussement de poule.</p> + +<p>—Cinq cents francs! Cinq cents francs!... Ah! vous +ne doutez de rien... Pourquoi pas mille francs, pendant +que vous y êtes?... Allons, messieurs, je vois que nous +sommes loin de compte... reprenez vos affaires et n'en +parlons plus...</p> + +<p>Manzana, qui était d'une maladresse insigne, allait +proposer un chiffre inférieur, mais je lui lançai un coup +d'œil et il se tut... Je suis, de par ma profession, rompu +aux marchés de ce genre, et m'entends mieux que quiconque +à discuter avec les receleurs... pardon, avec les +commerçants... Je sais par expérience que, lorsqu'on a +donné un chiffre, il ne faut jamais le baisser immédiatement, +sinon l'on s'expose à recevoir une offre ridicule... Je +fis donc mine de remballer les objets.</p> + +<p>Le marchand me regardait en souriant...</p> + +<p>—Voyons, dit-il enfin, raisonnez un peu, messieurs... +comment voulez-vous que je paye cinq cents francs...</p> + +<p>—C'est bien!... c'est bien, répliquai-je d'un ton +maussade, n'en parlons plus... du moment que vous +ne vouliez pas acheter, ce n'était pas la peine de nous +laisser déballer nos bibelots... et installer une exposition +dans votre boutique...</p> + +<p>Le gros homme demeura un instant silencieux, puis +s'écria tout à coup...</p> + +<p>—Vraiment, cela m'ennuie de ne pouvoir faire affaire +avec vous... vous êtes certainement de braves et dignes +jeunes gens et je suis sûr qu'une autre fois, vous m'apporterez +quelque chose de plus avantageux... Tenez... je +vous aligne deux cent cinquante francs... vous voyez que +je suis arrangeant... C'est tout juste le prix auquel je +revendrai ces machines-là... si je les revends...</p> + +<p>J'allais opposer au marchand un refus catégorique, +mais cet imbécile de Manzana répondit aussitôt:</p> + +<p>—Soit, deux cent cinquante.</p> + +<p>Je n'avais plus rien à dire.</p> + +<p>—Maintenant, reprit le bonhomme, vous connaissez<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[74]</a></span> +la loi, je dois vous payer à domicile... cependant, comme +m'avez l'air d'honnêtes garçons et que je tiens à vous +prouver ma confiance, je consentirai à vous payer ici... +à condition toutefois que vous me montriez vos papiers... +carte d'électeur, quittance de loyer ou... une pièce quelconque...</p> + +<p>—Voici, dit Manzana en exhibant froidement la +lettre recommandée qu'il avait reçue, le matin même, +de sa propriétaire.</p> + +<p>Quant à moi, je tendis un vieux passeport, qui avait +appartenu, je crois, à un neveu de M. Lloyd George.</p> + +<p>Le marchand se contenta de ces pièces d'identité, et +nous versa deux cents cinquante francs en billets crasseux +dont Manzana s'empara aussitôt.</p> + +<p>Je trouvai le procédé assez indélicat, mais avec un +rustre comme mon «associé» il fallait s'attendre à tout.</p> + +<p>Lorsque nous fûmes seuls, je crus toutefois devoir lui +faire remarquer qu'il aurait pu, au moins, me laisser +ramasser l'argent. Il se fâcha, voulut le prendre de +haut, la dispute s'envenima au point qu'il me saisit au +collet.</p> + +<p>Cet accès de colère lui coûta cher, car pendant qu'il +me secouait en menaçant de m'étrangler, adroitement, +d'un geste rapide, je plongeai ma main dans la poche +de son overcoat et lui enlevai son browning.</p> + +<p>A la fin, honteux de sa brusquerie, il me fit des excuses +que j'acceptai d'autant plus volontiers qu'il était à présent +à ma merci.</p> + +<p>Ah! nous allions bien rire, tout à l'heure, lorsqu'il +voudrait replacer le diamant dans le coffre-fort.</p> + + + + +<h2><a name="ch9" id="ch9"></a>IX</h2><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[75]</a></span> + +<h5>UNE EXPLICATION ORAGEUSE</h5> + + +<p>J'ai toujours eu pour habitude de ne jamais désespérer +de la Fortune, même quand elle semble devoir m'abandonner +tout à fait. Le lecteur a déjà dû s'en apercevoir, +et j'ose espérer qu'il n'a pas suivi, sans éprouver à mon +endroit quelque inquiétude, les diverses péripéties de ce +récit ou plutôt de cette confession. Il a dû remarquer +aussi que, jusqu'à présent, le personnage sympathique +dans toute cette histoire, c'est moi... moi, Edgar Pipe... +un cambrioleur!</p> + +<p>Puissé-je jusqu'au bout mériter cette sympathie!</p> + +<p>Mon seul crime a été de vouloir m'enrichir aux +dépens d'autrui et j'attends que celui qui n'a pas eu cette +intention, au moins une fois dans sa vie, me jette la +première pierre. Certes, je ne me fais pas meilleur que +je ne suis, mais quand je me compare à certaines gens, +je ne me trouve guère plus méprisable qu'eux. Seulement, +voilà, il y a la manière... Le vol a ses degrés... Celui qui +prend carrément dans la poche ou le domicile d'autrui, +au risque de se faire tuer d'un coup de revolver, celui-là +est considéré comme un bandit. Par contre, l'homme qui +vole avec élégance, en y mettant des formes et, sans +exposer sa peau, se trouve, au bout d'un certain temps, +absous par l'opinion.</p> + +<p>Drôle de société tout de même que celle où nous +vivons! Enfin!</p> + +<p>Que l'on me pardonne cette digression... mais j'estime +que, lorsqu'on écrit ses mémoires, il ne faut rien celer<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[76]</a></span> +de ses sentiments... On doit livrer au public toute sa +vie, quitte à froisser certains puritains qui prêchent très +haut la morale et sont pourtant, dans le privé, de bien +tristes personnages.</p> + +<p>J'ai dit qu'après l'acte de violence auquel il s'était livré +sur moi, Manzana s'était radouci. Il me remit même +les deux cent cinquante francs que nous devions à la +complaisance du marchand.</p> + +<p>—Vous êtes, dès maintenant, me dit-il, le caissier +de notre association.</p> + +<p>—Et vous le principal actionnaire, n'est-ce pas?</p> + +<p>Un vilain sourire plissa sa face jaune et il me frappa +sur l'épaule en s'extasiant sur mon esprit de repartie.</p> + +<p>Peut-être espérait-il par la flatterie se concilier mes +bonnes grâces, mais la façon plutôt rude dont avaient +commencé nos relations m'interdisait toute familiarité +avec ce rasta colombien.</p> + +<p>Comme nous passions au coin de la rue d'Orchampt +et de la rue Lepic, je lui dis à brûle-pourpoint:</p> + +<p>—Accompagnez-moi donc chez moi où j'ai besoin +de prendre quelques papiers...</p> + +<p>—Vous habitez par ici? fit-il interloqué.</p> + +<p>—Oui, à deux pas... au 37 de la rue d'Orchampt.</p> + +<p>—Soit, allons-y, dit-il... il n'y a personne chez vous?</p> + +<p>—Pas que je sache, à moins qu'un cambrioleur +n'ait eu l'idée de venir explorer mon appartement.</p> + +<p>Le concierge était sur le pas de la porte.</p> + +<p>—Tiens! monsieur Pipe! s'écria-t-il... alors, vous +êtes revenu de voyage?</p> + +<p>—Oui, vous le voyez... mais je vais repartir pour +quelques jours. S'il vient des lettres pour moi, vous les +garderez...</p> + +<p>Nous montâmes. J'avais voulu faire passer Manzana +devant, mais il s'y refusa obstinément.</p> + +<p>Une fois chez moi, je mis dans ma valise un complet, +des bottines et quelques chemises, puis après avoir jeté +un coup d'œil sur ce home assez misérable où j'avais<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[77]</a></span> +cependant vécu avec ma maîtresse des heures délicieuses, +j'entraînai Manzana.</p> + +<p>—Vous êtes un malin, vous, me dit-il. Vous me +faites vendre les objets qui garnissaient mon appartement, +mais vous conservez précieusement les vôtres.</p> + +<p>—Mon cher, répliquai-je assez sèchement, si vous +aviez un peu de flair, vous auriez deviné tout de suite que +je suis comme vous, en meublé!... Vous supposez bien que +si je m'étais arrangé un intérieur, je l'eusse fait avec un +peu plus de goût...</p> + +<p>—En effet, accorda-t-il... ce n'est guère luxueux...</p> + +<p>Et il ajouta, narquois:</p> + +<p>—Vous viviez ici avec une petite femme, hein?... +J'ai vu sur le lit un gracieux kimono... Alors, vous la plaquez +comme cela, sans remords... Pourquoi ne l'emmenez-vous +pas?... Une femme, c'est souvent utile... dans votre +profession... Elle peut servir de rabatteuse et... dans les +moments difficiles.</p> + +<p>Je lui décochai un tel regard qu'il n'osa pas achever.</p> + +<p>Décidément, ce gaillard-là était encore plus méprisable +que je ne le supposais.</p> + +<p>—Voyons, lui dis-je... où allez-vous? rentrons-nous +boulevard de Courcelles ou filons-nous directement à la +gare.</p> + +<p>—J'ai besoin, répondit-il, de rentrer chez moi... +mais ne croyez-vous pas que nous pourrions déjeuner?...</p> + +<p>—C'est une idée...</p> + +<p>Nous entrâmes dans un restaurant de la place Clichy +et choisîmes une petite table placée tout au fond de la +salle. Avant d'accrocher mon pardessus, je glissai sournoisement +le revolver qui s'y trouvait dans la poche de derrière +de ma jaquette. Manzana voulut évidemment faire +comme moi, mais soudain je le vis pâlir et rouler des yeux +en boules de loto...</p> + +<p>—Vous avez perdu quelque chose? demandai-je vivement.</p> + +<p>—Oui... répondit-il d'un ton bourru.</p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[78]</a></span> + +<p>—Serait-ce le diamant, grands dieux?</p> + +<p>Cette question éveillant en lui un nouveau soupçon, il porta +aussitôt la main à son gilet.</p> + +<p>—Non, grogna-t-il... j'ai toujours l'objet...</p> + +<p>—Ah! tant mieux!... vous m'avez fait une de ces +peurs...</p> + +<p>Durant tout le repas, Manzana ne dit pas un mot. Il +était furieux, cela se voyait à sa figure, mais il était +aussi fort inquiet. Il n'osa point me parler du revolver, +bien qu'il fût à peu près sûr que c'était moi qui l'avais +pris.</p> + +<p>Quand nous en fûmes au café, il alluma une cigarette +et me dit d'un ton mi-plaisant, mi-sérieux:</p> + +<p>—Croyez-vous, Pipe, qu'il soit bien utile de retourner +boulevard de Courcelles?</p> + +<p>—Ma foi, ce sera comme vous voudrez... Ne m'avez-vous +pas dit tout à l'heure que vous aviez besoin de +passer chez vous?</p> + +<p>—Oui, mais j'ai réfléchi... Il est préférable que nous +ne remettions pas les pieds dans cet appartement...</p> + +<p>—Cependant, vous avez besoin de votre valise... +Vous ne pouvez pas vous embarquer sans linge de +rechange.</p> + +<p>—J'achèterai en route ce qui me sera nécessaire.</p> + +<p>—Acheter... acheter!... et avec quoi?... Vous semblez +oublier que lorsque nous aurons payé notre déjeuner, +il nous restera environ deux cent trente francs sur lesquels +il faudra prélever nos frais de voyage. A notre arrivée +à Londres, nous aurons à peine une vingtaine de francs... +avec cela, nous n'irons pas loin.</p> + +<p>—Ne m'avez-vous pas dit que vous aviez des amis +là-bas?</p> + +<p>—Oui, mais je ne puis aller comme cela, tout de go, +leur emprunter de l'argent, le revolver sur la gorge.</p> + +<p>A ce mot de revolver, Manzana pâlit et une lueur mauvaise +passa dans ses yeux.</p> + +<p>—Je croyais... balbutia-t-il.</p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[79]</a></span> + +<p>—Avouez, lui dis-je en riant, que dans notre association, +je joue un rôle plutôt ridicule... Je vous «procure» +un diamant qui doit vous assurer la fortune et je +suis encore obligé de subvenir à tous les frais. Vous ne +trouverez pas souvent, cher ami, un garçon aussi complaisant +que moi...</p> + +<p>—N'était-ce pas convenu ainsi?</p> + +<p>—Oui, je ne dis pas, mais permettez-moi de m'étonner +que vous ayez encore la prétention de renouveler votre +garde-robe avec l'argent de notre voyage... Pourquoi ne +voulez-vous pas rentrer chez vous pour y prendre ce qui +vous est nécessaire?...</p> + +<p>—Je ne veux pas rentrer chez moi parce que je crains +de me faire arrêter...</p> + +<p>—Mauvaise excuse, mon cher Manzana, mauvaise +excuse!... Si l'on doit vous arrêter, vous le serez plutôt +à la gare que boulevard de Courcelles.</p> + +<p>—C'est possible... mais je vous le répète, je ne +retournerai pas à mon appartement.</p> + +<p>—Libre à vous, mais, en ce cas, ne comptez point sur +moi pour vous acheter même une chemise...</p> + +<p>—Tant pis! je m'arrangerai comme je pourrai.</p> + +<p>Je vis bien qu'il était inutile d'insister. Manzana refusait +de remettre les pieds boulevard de Courcelles, parce +qu'il voulait éviter un petit drame dans lequel, cette fois, +il n'aurait pas le premier rôle. Il se doutait bien que c'était +moi qui avais pris son browning et il craignait que je ne +me fisse rendre le diamant, en usant de l'argument péremptoire +qu'il avait employé avec moi.</p> + +<p>Je réglai la note qui se montait à dix-neuf francs cinquante +et demandai au garçon l'indicateur des chemins +de fer.</p> + +<p>A ce moment, Manzana voulut s'absenter.</p> + +<p>—Un instant, dit-il, et je reviens...</p> + +<p>—Pas du tout, lui dis-je... je vous accompagne...</p> + +<p>—Mais, puisque je laisse ici mon chapeau et mon<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[80]</a></span> +pardessus...</p> + +<p>—Ils ne valent pas le Régent, mon cher... je serais +refait...</p> + +<p>Il n'insista pas, mais je vis bien qu'il était de plus en +plus furieux.</p> + +<p>Avait-il réellement l'intention de «filer à l'anglaise» +comme Edith? Je ne le crois point, mais je n'étais pas +fâché de lui donner une petite leçon.</p> + +<p>Pour l'instant, je le tenais... c'était moi qui avais +l'avantage, mais il fallait que je le conservasse, et jusqu'au +bout.</p> + +<hr> + +<p>Il était environ trois heures quand nous quittâmes le +restaurant.</p> + +<p>Que faire jusqu'au départ du train de Londres?</p> + +<p>Manzana qui ne tenait guère, et pour cause, à se +promener dans la rue, parlait déjà de se réfugier dans une +brasserie... J'eus toutes les peines du monde à l'entraîner +sur les boulevards extérieurs... sous prétexte de lui faire +prendre l'air.</p> + +<p>Tout en cheminant, nous causions, ou plutôt non, c'est +moi qui causais, car Manzana n'était guère loquace.</p> + +<p>Il était devenu morose et mâchonnait un cigare éteint. +Il songeait évidemment à son revolver, à ce bon petit +browning avec lequel il espérait me diriger à sa guise.</p> + +<p>—Tiens, lui dis-je tout à coup, nous sommes à deux +pas de votre domicile... Pourquoi n'attendrions-nous pas +dans votre appartement l'heure du dîner... Il fait un froid +de canard dans la rue et cette valise que je porte me coupe +le bras.</p> + +<p>—Je vous ai déjà dit, répliqua-t-il sèchement, que +j'avais des raisons sérieuses pour ne pas retourner chez +moi...</p> + +<p>—Oui... vous avez peur...</p> + +<p>—C'est possible...</p> + +<p>—Auriez-vous peur de moi, par hasard?</p> + +<p>Cette question lancée à brûle-pourpoint—un peu<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[81]</a></span> +imprudemment, je l'avoue—amena sur le visage de +Manzana un petit tressaillement.</p> + +<p>Il me regarda fixement, les dents serrées, l'œil luisant +et d'une voix grinçante, laissa tomber ces mots:</p> + +<p>—Vous ne réussirez pas, mon cher, à m'attirer dans +un guet-apens.</p> + +<p>—Est-ce que vous devenez fou?</p> + +<p>—Oui... oui... je sais ce que je dis.</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas...</p> + +<p>—Moi... je me comprends, cela suffit...</p> + +<p>Il jeta son cigare, bredouilla quelques mots que je +n'entendis point, puis fit brusquement demi-tour.</p> + +<p>—Ah! bien, dis-je, la vie va être gaie avec vous, +si vous continuez ainsi à faire la tête... Vous n'avez +pourtant aucune raison d'être mécontent. Il y a deux +jours, vous étiez dans une purée noire et songiez peut-être +au suicide, quand je suis apparu... pour vous offrir un +diamant...</p> + +<p>—Un diamant que nous ne placerons peut-être +jamais!</p> + +<p>—Certes, s'il n'y avait que vous pour le placer, +nous aurions le temps de crever de misère. Heureusement +que je suis là.</p> + +<p>Mon associé eut un geste vague.</p> + +<p>—Alors, dis-je, vous croyez que vous allez vous +promener éternellement avec le Régent dans votre poche?</p> + +<p>—J'en ai peur.</p> + +<p>—Manzana, vous n'êtes pas raisonnable... car dans +toute cette affaire, si quelqu'un a le droit de se plaindre, +c'est moi. Comment, je vous apporte la fortune, je consens +à partager avec vous le produit de mon travail et, au lieu +de me remercier, de sauter dans mes bras, vous avez l'air +de me traiter en ennemi. Ah! on a bien raison de dire +que cette maudite question d'argent amène toujours la +brouille entre les meilleurs camarades.</p> + +<p>—Ne faites donc pas le bon apôtre... Est-ce que +vous croyez que je n'ai pas deviné le fond de votre pensée?...<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[82]</a></span> +Voyons... me prenez-vous pour un idiot?</p> + +<p>—Mon cher, vous me prêtez là des sentiments qui me +froissent, je vous l'assure... J'ai fait un pacte avec vous +et je suis toujours prêt à tenir mes engagements...</p> + +<p>—Oui, grogna Manzana... le revolver à la main...</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Vous le savez aussi bien que moi.</p> + +<p>—Mon cher, vous divaguez...</p> + +<p>—Vraiment...</p> + +<p>La conversation en resta là.</p> + +<p>Nous étions arrivés en haut de la rue d'Amsterdam. La +nuit tombait; un petit vent du nord soufflait sans interruption. +Nous pressâmes le pas. Comme les passants étaient +fort nombreux, à cette heure, et que nous risquions de nous +trouver séparés, je repris le bras de Manzana.</p> + +<p>—Ah! encore, fit-il d'un ton brutal... Vous avez donc +peur que je m'envole?</p> + +<p>—On ne peut pas savoir, mon cher...</p> + +<p>—Alors, prenez-moi le bras gauche... pas le droit...</p> + +<p>—Ah!...</p> + +<p>—Oui, j'ai mes raisons pour cela.</p> + +<p>—Comme vous voudrez, cher ami... un bras ou +l'autre, cela n'a pas d'importance...</p> + +<p>Manzana haussa les épaules et je remarquai, qu'à partir +de ce moment, il tint obstinément sa main droite collée +contre sa poitrine.</p> + +<p>Il craignait évidemment que je ne cherchasse à lui +subtiliser <i>notre</i> diamant. J'y avais déjà songé, mais je +n'avais pas tardé à reconnaître que cette tentative serait +impossible.</p> + +<p>Ceux qui nous voyaient passer bras dessus, bras dessous, +ne se doutaient certes pas que ces deux hommes, qui +avaient l'air si fraternellement unis, n'attendaient qu'une +occasion pour se jeter l'un sur l'autre.</p> + +<p>Je jouissais intérieurement de la colère de Manzana et +j'envisageais déjà l'avenir avec moins d'inquiétude. Manzana +était maintenant mon prisonnier et c'est ce qui le<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[83]</a></span> +mettait en rage.</p> + +<p>Avouez que cet homme était réellement trop exigeant.</p> + +<p>Heureusement que le hasard se charge toujours d'arranger +les choses.</p> + +<p>Comme nous longions la rue de Londres, Manzana me +dit tout à coup:</p> + +<p>—Au fait, pourquoi me conduisez-vous à la gare +Saint-Lazare... c'est généralement par la gare du Nord +que l'on se rend en Angleterre... Par Calais, le voyage +est bien plus court...</p> + +<p>—Evidemment, mais il est aussi moins sûr... Tous +les malfaiteurs qui s'enfuient en Angleterre passent généralement +par Calais, aussi cette ligne est-elle étroitement +surveillée... Si j'étais seul, comme je n'ai rien à redouter, +je partirais par le Nord, mais avec vous...</p> + +<p>—Oui... vous êtes un petit Saint Jean et moi une +affreuse canaille...</p> + +<p>—Je ne vous l'aurais pas dit...</p> + +<p>—Mais vous le pensez... c'est tout comme...</p> + +<p>—Franchement, mon cher, que voulez-vous que je +pense de vous après la petite scène des Champs-Elysées?... +Et puis, ne m'avez-vous pas dit que vous vous attendiez +à être arrêté?... Si vous croyez que cela m'amuse de +voyager en compagnie d'un individu aussi compromettant +que vous...</p> + +<p>Manzana ne releva pas cette dernière phrase. Il se +contenta de marmonner quelques injures. Je compris cependant +que j'avais été un peu loin, aussi cherchai-je immédiatement +à atténuer le mauvais effet produit par mes +blessantes allusions:</p> + +<p>—C'est votre faute, mon cher, si nous arrivons à nous +dire des choses désagréables. Vous êtes, depuis quelques +heures, d'une humeur de dogue...</p> + +<p>—Ah! vous trouvez?</p> + +<p>—Certes... et j'avoue que je ne m'explique pas ce +brusque revirement de votre part. Je ne vous ai rien fait, +en somme. Hier, vous disiez que j'étais votre Providence,<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[84]</a></span> +et maintenant vous me traitez en ennemi...</p> + +<p>Manzana fixa dans les miens ses yeux luisants:</p> + +<p>—Je vous traite en ennemi, prononça-t-il lentement... +parce que vous en êtes un et que vous cherchez à vous +débarrasser de moi.</p> + +<p>—Oh! quelle idée!...</p> + +<p>—Je sais ce que je dis... mais, prenez garde... tâchez +de ne pas me manquer, car moi, je vous préviens, je ne +vous raterai pas... Vous m'avez chipé mon revolver, mais +j'ai fort heureusement pour moi deux poings... et deux +poings solides, je vous assure.</p> + +<p>—Il ne tient qu'à vous de ne pas en venir à cette +pénible extrémité... Oui, je vous ai pris votre revolver, je +le confesse, mais si vous voulez raisonner un peu, mon +cher, vous serez obligé de reconnaître qu'il n'était pas +juste que l'un eût à lui seul tous les atouts dans son jeu. +Vous aviez le diamant... Vous aviez aussi le revolver, +c'était vraiment trop, vous en conviendrez. J'ai voulu tout +simplement égaliser les chances. Tant que vous respecterez +vos engagements, vous n'aurez rien à craindre, mais si, +par malheur, vous tentiez de vous enfuir, ma foi, tant +pis pour vous!... je vous brûlerais la cervelle sans hésiter.</p> + +<p>—Et qui me prouve que vous n'avez pas l'intention +de le faire, même si je respecte mes engagements?</p> + +<p>—Oh! mon cher, je crois que vous me prêtez là vos +propres sentiments... Vous ne me supposez tout de même +pas assez bête pour risquer un coup pareil sans y être +forcé. Le malheur a voulu que je tombe entre vos mains, +mais je ne songe même plus à cela. Mon but est de me +débarrasser du diamant le plus vite possible et de vous +tirer ma révérence. Je ne suis pas gourmand, un petit +million me suffira, et ne supposez pas que je convoite +votre part... Vous, au contraire, et j'ai tout lieu de le +croire, vous voudriez vous attribuer la totalité de la vente, +mais cela ne sera pas... Je m'y opposerai par tous les +moyens, même quand je devrais sacrifier ma liberté.</p> + +<p>Manzana parut troublé par ce raisonnement et m'affirma<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[85]</a></span> +la pureté de ses intentions, mais avec un gredin pareil, +il fallait s'attendre à tout.</p> + +<p>C'était maintenant la paix... la paix armée, à vrai +dire, et j'avais lieu d'espérer que cette trêve se prolongerait +assez longtemps pour me permettre de mener à bien—c'est-à-dire +au mieux de mes intérêts—cette triste aventure.</p> + +<p>Nous allâmes retenir deux places de coin pour le train +du Havre qui partait à cinq heures; il était quatre heures +un quart, nous avions donc quarante-cinq minutes devant +nous. Nous en profitâmes pour aller manger un morceau +sur le pouce, aux environs de la gare Saint-Lazare, car +nous n'étions pas assez riches pour nous payer le luxe +du wagon-restaurant.</p> + + + + +<h2><a name="ch10" id="ch10"></a>X</h2><span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[86]</a></span> + +<h5>LA JEUNE DAME EN DEUIL ET LES DEUX +VIEUX MESSIEURS</h5> + + +<p>Vingt minutes avant le départ du train, nous étions +confortablement installés, l'un en face de l'autre, dans +un wagon de première classe.</p> + +<p>Le compartiment dans lequel nous nous trouvions était +occupé par trois voyageurs seulement: deux vieux messieurs +décorés et une jeune femme en deuil.</p> + +<p>Ces trois personnes, je l'appris en cours de route, étaient +ensemble et devaient descendre à Rouen.</p> + +<p>Un peu après Mantes, à propos de je ne sais plus +quoi, l'un des vieux messieurs adressa la parole à Manzana. +Celui-ci répondit d'abord, par monosyllabes, et finit +par donner libre cours à son habituelle faconde.</p> + +<p>Il se présenta comme attaché d'ambassade, puis se mit +à parler de la Colombie, du Venezuela, de l'Uruguay. +A l'entendre, il avait là-bas d'immenses propriétés, employait +plus de mille travailleurs et se proposait d'acheter +prochainement plusieurs centaines d'hectares à la +Guyane.</p> + +<p>Les voyageurs l'écoutaient avec intérêt et l'un des vieux +messieurs, qui était un peu sourd, s'était même rapproché +pour mieux l'entendre.</p> + +<p>Mis en verve par les exclamations admiratives de ses +voisins, Manzana pérorait, pérorait, lançait de grandes +phrases ronflantes et semblait prendre plaisir à s'écouter +parler. Dans le but d'émerveiller ses auditeurs et surtout +la jeune dame qui buvait ses paroles, il tira de sa poche<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[87]</a></span> +plusieurs parchemins portant les en-têtes de diverses ambassades +et exhiba des photos de personnages officiels +sud-américains.</p> + +<p>—Tiens, s'écria tout à coup l'un des vieux messieurs, +voici un gentleman que je crois bien reconnaître...</p> + +<p>—C'est un de mes meilleurs amis, le senor José de +Ravendoz, président de la République de San-Benito... +répondit Manzana, tout heureux d'étaler ses relations... +Nous avons été élevés ensemble au collège de Ricuerdo...</p> + +<p>Le vieux monsieur prétendit connaître très bien ce Ravendoz +et ce fut pendant près de vingt minutes, entre Manzana +et lui, un étourdissant dialogue auquel finirent par +se mêler la jeune dame et l'autre voyageur.</p> + +<p>Je ne sais si vous êtes comme moi, mais lorsque je suis +préoccupé, je ne puis entendre les gens bavarder autour +de moi...</p> + +<p>Bien que sollicité à plusieurs reprises, j'avais répondu +évasivement à mes compagnons de voyage et, comme ils +insistaient pour avoir mon avis tantôt sur une question, +tantôt sur une autre, je pris le parti de me renfoncer dans +mon coin et de faire semblant de dormir.</p> + +<p>Manzana continuait de discourir, entassant mensonges +sur mensonges, heureux de se voir admiré par des gens +de distinction.</p> + +<p>Il s'était accoudé sur la banquette, dans une pose nonchalante, +et ne se souciait pas plus de moi que d'une datte. +Il apparaissait bien là sous son vrai jour et je pouvais +l'étudier à loisir.</p> + +<p>C'était un être vide, prétentieux, adorant la flatterie, +mais d'un esprit très borné et d'une éducation douteuse.</p> + +<p>Quel triste compagnon j'avais là, et comme il me tardait +d'en être débarrassé!</p> + +<p>A Rouen, nos compagnons de voyage prirent congé +de nous.</p> + +<p>Ce fut entre eux et Manzana un échange de politesses +outrées. Mon associé, qui tenait décidément à passer +pour un hidalgo, baisa galamment la main de la jeune<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[88]</a></span> +femme et remit sa carte aux deux messieurs, en leur donnant +rendez-vous à Monte-Carlo pour le mois suivant.</p> + +<p>—Quel bavard vous faites, lui dis-je, lorsque les +gêneurs eurent disparu... + +<p>—Mon cher, répondit Manzana, un homme du +monde comme moi éprouve toujours un véritable plaisir +à se retrouver avec des gens de sa condition. + +<p>—Merci du compliment, mais permettez-moi de vous +dire que ces gens m'ont tout l'air d'affreux rastas... Les +deux vieux messieurs, malgré leurs grands airs et leurs +gestes arrondis, n'ont rien d'aristocratique... Il suffit de +regarder leurs mains et leurs pieds... Quant à la femme, +c'est tout simplement une petite grue...</p> + +<p>Manzana devint pourpre:</p> + +<p>—Une grue! s'écria-t-il... une grue la senora Mariquita +de Rosario!... Vous êtes fou, mon cher... On voit +bien que vous n'avez pas souvent fréquenté des femmes +du monde...</p> + +<p>—Possible; mais je suis assez physionomiste pour +voir tout de suite à qui j'ai affaire... vous vous êtes tout +simplement laissé empaumer par des aigrefins... et...</p> + +<p>Je n'achevai pas. Une idée m'était soudain venue à +l'esprit.</p> + +<p>—Et le diamant? m'écriai-je... vous l'avez toujours, +le diamant?</p> + +<p>Manzana eut un sourire méprisant, mais porta malgré +tout la main à la poche de son gilet.</p> + +<p>—Oh... oooh! s'écria-t-il... c'est trop fort!... Ils...</p> + +<p>Je m'étais précipité sur lui et le secouais par les épaules +en hurlant:</p> + +<p>—Ils vous l'ont pris, n'est-ce pas?... Nous sommes +refaits!... vous vous êtes peut-être entendu avec eux, misérable!... +Vite! vite! lançons-nous à la poursuite de ces +bandits et je vous promets bien que si nous ne les retrouvons +pas vous aurez affaire à moi... triple idiot! crétin! +rastaquouère!</p> + +<p>Le train qui s'était arrêté pendant cinq minutes se<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[89]</a></span> +remettait en marche. Nous bondîmes dans le couloir, bousculant +les voyageurs, nous frayant un chemin à coups de +coude.</p> + +<p>J'avais poussé Manzana devant moi et m'en servais +comme d'un bélier pour dégager le passage.</p> + +<p>Enfin, au risque de nous rompre le cou, nous sautâmes +sur le quai, au grand effroi des employés.</p> + +<p>Comme nous étions descendus presque à l'entrée du +tunnel qui se trouve au bout du débarcadère, nous fûmes +obligés de revenir sur nos pas pour gagner la sortie.</p> + +<p>Là, je questionnai à la hâte un employé qui me regarda +d'un air niais.</p> + +<p>—Voyons! criai-je exaspéré... deux vieux messieurs... +et une jeune femme... ils sont bien descendus ici... vous +avez dû les voir?...</p> + +<p>—Sais pas!... répondit l'homme avec un accent traînant... +adressez-vous au bureau de renseignements, moi +j'suis là pour recevoir les billets... m'occupe pas d'la tête +des gens!...</p> + +<p>Comprenant que je ne tirerais rien de ce butor, j'entraînai +Manzana. Il avait maintenant perdu de sa belle +assurance et se laissait conduire comme un enfant...</p> + +<p>Devant la gare, il y a une petite place qui va en montant +vers la ville.</p> + +<p>Des fiacres archaïques avec des cochers rubiconds et +malpropres stationnaient là dans l'attente des voyageurs. +Quelques taxis qui avaient déjà été retenus disparaissaient +les uns après les autres, mettant sur le sol des étincellements +rapides.</p> + +<p>—Parbleu! pensai-je, nos gredins ont pris un taxi... +mais nous les retrouverons... dussions-nous bouleverser toute +la ville...</p> + +<p>Cependant, je restais là, planté devant la station de +voitures, incapable d'une décision quelconque.</p> + +<p>Pour une fois, Manzana eut une bonne idée.</p> + +<p>—Nous n'avons qu'une chose à faire, dit-il, c'est de +prendre une voiture et de nous faire conduire dans les<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[90]</a></span> +principaux hôtels de Rouen... nous finirons bien par savoir +où nos gens sont descendus...</p> + +<p>La colère m'étouffait! Je n'étais plus maître de moi +et j'avais envie d'étrangler mon compagnon.</p> + +<p>Ah! si jamais je le retrouvais, le diamant, je me promettais +bien de le garder pour moi seul et de faire ainsi +payer à ce stupide Manzana les tortures que j'endurais à +cause de lui...</p> + +<p>Je le poussai dans un fiacre, après avoir jeté ces mots +au cocher:</p> + +<p>—Nous cherchons quelqu'un, menez-nous dans les +grands hôtels de la ville.</p> + +<p>—Bien, monsieur, répondit l'homme..., mais c'est +qu'il y a beaucoup d'hôtels ici...</p> + +<p>—Commencez par ceux de premier ordre...</p> + +<p>—Compris.</p> + +<p>Le fiacre partit à petite allure. Il était tiré par un +pauvre cheval boiteux qui buttait à chaque pas et s'arrêtait, +par instants, pour souffler. Dans la descente de la +rue Jeanne-d'Arc, il accéléra un peu son train, mais nous +n'allions guère plus vite que si nous avions suivi un convoi +funèbre.</p> + +<p>A toute minute, je passais la tête par la portière et +stimulais le zèle du cocher par la promesse d'un bon +pourboire. Il avait beau cingler sa rosse, nous n'avancions +pas.</p> + +<p>Et, dans mon exaspération, je déchargeais ma bile sur +Manzana qui, blotti dans un coin de la voiture, me regardait +d'un air ahuri...</p> + +<p>Je lui prodiguais toutes les injures que je savais et parfois, +pris d'une rage subite, je lui empoignais les bras et +lui enfonçais mes doigts dans la chair.</p> + +<p>Il ne disait rien... ce n'était plus un homme, c'était une +vraie loque. J'allai même jusqu'à l'accuser d'être de complicité +avec les rastas du wagon, mais je compris bientôt +que cette accusation était ridicule. Il avait trop de raisons +de tenir, lui aussi, au diamant, et il n'eût pas été assez<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[91]</a></span> +naïf pour le partager avec trois personnes.</p> + +<p>Il s'était laissé rouler, voilà tout!</p> + +<p>Le fiacre s'arrêta enfin devant un hôtel situé au fond +d'un jardin minuscule. Je me précipitai au bureau et interrogeai +rapidement la caissière.</p> + +<p>Les renseignements qu'elle me fournit furent des plus +vagues. Elle avait vu beaucoup de monde dans la soirée, +des jeunes gens, des vieillards, quelques femmes, mais +aucun de ces voyageurs ne répondait au signalement que +j'en donnais.</p> + +<p>Nous visitâmes encore cinq hôtels. Partout ce furent +les mêmes réponses ambiguës, jetées d'un ton sec, désagréable, +et quand sonnèrent deux heures du matin, nous +n'étions pas plus avancés qu'à notre sortie de la gare.</p> + +<p>Comme nous ne pouvions garder le cocher toute la +nuit, je le fis stopper sur la place de la Cathédrale et +demandai ce que je lui devais.</p> + +<p>—C'est dix-huit francs, répondit-il... et le pourboire +en plus.</p> + +<p>Je me fouillai, mais au moment où j'introduisais la +main dans la poche de côté de ma jaquette, un petit frisson +me courut le long des reins... Mon portefeuille avait +disparu!</p> + +<p>Ceux qui avaient dérobé le diamant à Manzana avaient +aussi pris mon portefeuille!</p> + +<p>J'eus la présence d'esprit de ne rien laisser paraître +de mon trouble en présence du cocher. Tirant de ma +poche un papier quelconque, je dis avec aplomb:</p> + +<p>—Avez-vous la monnaie de cinq cents francs?</p> + +<p>Le bonhomme roula des yeux effarés.</p> + +<p>—Non?... fit-il... Vous croyez comme cela que l'on +se promène avec la monnaie de cinq cents francs.</p> + +<p>—Où pourrait-on en faire?</p> + +<p>—Nulle part... tout est fermé maintenant...</p> + +<p>Et, comme je demeurais indécis:</p> + +<p>—Votre ami a peut-être de la monnaie, lui?...</p> + +<p>—Non... répondit Manzana, je n'en ai pas...</p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[92]</a></span> + +<p>Le cocher s'impatientait:</p> + +<p>—Oh! vous savez, cria-t-il, faut pas m'la faire, +j'connais l'coup. Vous m'devez dix-huit francs, plus le +pourboire... payez-moi... ou venez avec moi au poste de +police...</p> + +<p>—C'est cela, dis-je... allons au poste... est-ce loin +d'ici?</p> + +<p>—Non, là, à deux pas... place de l'Hôtel-de-Ville. +Nous remontâmes en voiture, Manzana et moi. Le +cocher fouetta son cheval.</p> + +<p>—Vraiment, questionna mon associé en se penchant +à mon oreille, vous avez un billet de cinq cents francs?</p> + +<p>—Vous ne voyez donc pas que c'est de la frime?... +Mon billet de cinq cents francs est une simple feuille de +papier... Je suis sans un sou... vos amis m'ont dévalisé.</p> + +<p>—Comment! vous aussi!... Mais alors, qu'allons-nous +dire en arrivant au poste?</p> + +<p>—Vous pensez bien que nous n'allons pas être assez +stupides pour y aller... Ouvrez doucement la portière de +votre côté, moi je vais faire de même... La voiture va +assez lentement pour que nous puissions sauter à terre +sans danger... Attention!... y êtes-vous?</p> + +<p>Nous arrivions, à ce moment, au coin d'une rue +obscure. Nous quittâmes le fiacre si prestement et avec +une telle légèreté que le pauvre cocher ne s'aperçut point +de notre disparition. Quand le brimbalement des portières +que nous avions laissées ouvertes l'avertit enfin de notre +fuite, il poussa un juron formidable, mais nous étions +déjà loin.</p> + +<p>Après avoir couru pendant environ un quart d'heure, +en faisant le plus de détours possible, nous nous trouvâmes +sur les quais. Il tombait une pluie glaciale et le +vent qui soufflait par bourrasques faisait clignoter la +flamme des réverbères.</p> + +<p>Nous nous mîmes à l'abri derrière un hangar et bientôt +un douanier, qui nous prit sans doute pour des chapardeurs, +nous chassa en nous accablant d'injures. Nous<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[93]</a></span> +tentâmes de nous réfugier sous la porte d'un dock qui +était demeurée entr'ouverte, mais un veilleur de nuit nous +reçut comme des chiens errants.</p> + +<p>Enfin, grâce à la complaisance d'un employé de chemin +de fer, nous trouvâmes un refuge dans un wagon +réformé que l'on avait commencé à démolir. Une partie +de la toiture en avait été enlevée et il faisait dans cette +roulotte un froid sibérien. Manzana et moi nous blottîmes +dans la paille et attendîmes ainsi le jour...</p> + +<p>Je ne sais à quoi songeait mon compagnon, mais moi, +je sais que je fis, cette nuit-là, de bien tristes réflexions.</p> + +<p>Lorsque l'on est malheureux, comme je l'étais, le moindre +souvenir vous attriste et l'on a envie de pleurer en se +rappelant les heures heureuses que l'on a vécues autrefois. +Je me revoyais à Ramsgate, tranquille, la poche bien garnie, +à la suite d'une opération fructueuse, flirtant avec +Edith que j'avais rencontrée au «Royal Oak». Puis +nous partions pour Paris. C'était alors la lune de miel, de +longues soirées d'amour devant un bon feu de bois, la vie +joyeuse, les rêves sans fin que forment les amoureux... Je +me souvenais aussi, avec une émotion délicieuse, de la +nuit où je m'étais emparé du Régent et, je me mis à +pleurer à chaudes larmes en songeant à ces deux disparus: +Edith et le diamant...</p> + +<p>Manzana essaya de me consoler, mais je le rembarrai +si brutalement qu'il ne dit plus un mot.</p> + +<p>Parfois, je l'injuriais sans mesure, puis, le voyant aussi +malheureux que moi, je finissais par m'apitoyer sur son +compte.</p> + +<p>C'était là, je le reconnais, de la pitié bien mal placée, +mais on a pu remarquer, au cours de ce récit, que je suis, +à certaines heures, d'une sensibilité exagérée.</p> + +<p>Quand parut le jour, un jour terne, maussade, mon +compagnon et moi nous nous concertâmes. Nous allions +rôder aux abords des hôtels; peut-être aurions-nous la +chance d'y rencontrer un de nos voleurs. Nous irions +aussi dans les gares, à l'heure du départ des trains, mais<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[94]</a></span> +nous nous écarterions avec prudence de tout véhicule conduit +par un cocher rubicond et traîné par une rosse clopinante.</p> + +<p>De dix heures du matin à midi, nous errâmes par les +rues, l'estomac vide, les jambes molles, et je songeais +déjà à vendre le revolver de Manzana, quand mon attention +fut attirée soudain par un individu qui marchait +devant nous... Il me semblait avoir déjà vu cette «charpente»-là +quelque part...</p> + +<p>J'allais devancer l'homme afin d'apercevoir son visage +quand une occasion s'offrit qui me permit de l'examiner à +loisir. Il entra chez un bijoutier et, dès qu'il se présenta +de profil, je le reconnus.</p> + +<p>C'était l'un des vieux messieurs de la veille.</p> + +<p>Ah! décidément, cette fois encore, le hasard faisait +bien les choses!</p> + +<p>Le drôle était probablement venu dans cette boutique +pour s'assurer, auprès du marchand, que le diamant n'était +pas en toc.</p> + +<p>—Vite! dis-je à Manzana... faites comme moi, baissez +votre chapeau sur vos yeux... s'il nous reconnaît tout +est perdu.</p> + +<p>Postés tous deux au coin de la devanture, nous ne +perdions pas un des gestes de notre voleur. Nous le vîmes +tirer quelque chose de sa poche, le développer et le présenter +au bijoutier qui eut une exclamation de surprise. +Parbleu! il n'avait pas souvent vu des diamants comme +le Régent. Il le regarda à la loupe, puis le posa sur une +petite balance de cuivre, hocha longuement la tête et finalement +le rendit au vieux monsieur.</p> + +<p>Celui-ci replaça le Régent dans le petit sac que l'on +connaît, puis s'entretint un moment avec le bijoutier. Il +cherchait évidemment à expliquer comment il se trouvait +en possession d'une telle pierre précieuse...</p> + +<p>J'eus à ce moment l'idée de faire irruption dans la +boutique, en compagnie de Manzana, de me donner +comme inspecteur de la Sûreté, d'arrêter l'homme et de<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[95]</a></span> +saisir le diamant, mais je compris tout de suite que cette +façon de procéder n'amènerait pas le résultat que j'en +attendais. Le marchand nous accompagnerait pour servir +de témoin et, au commissariat, on confisquerait l'objet. +Nous ne serions pas plus avancés que devant.</p> + +<p>—Attention! dis-je à Manzana... ouvrez l'œil... nous +allons filer cet individu-là quand il va sortir, mais n'oubliez +pas que si nous le laissons échapper, si nous perdons +sa piste, nous perdons aussi notre diamant.</p> + +<p>—Soyez tranquille... il ne nous échappera pas...</p> + +<p>Et mon compagnon traversa rapidement la rue.</p> + +<p>L'homme était maintenant sur le pas de la porte. Il +causait avec le bijoutier, et je remarquai que celui-ci +semblait chercher quelqu'un, un agent probablement, afin +de lui signaler le particulier, mais en province, comme à +Paris, quand on a besoin d'eux, les agents ne sont +jamais là.</p> + +<p>Je m'étais tourné à demi pour que le vieux monsieur +ne pût me reconnaître. Quand enfin il quitta le bijoutier, +je fis à Manzana un signe d'intelligence et me lançai sur +les traces de notre voleur.</p> + +<p>Le filou marchait d'un bon pas et il me parut que, +pour un vieillard, il avait le jarret joliment élastique. Il +descendit la rue Grand-Pont, tourna à droite, s'arrêta un +instant pour acheter des journaux, puis s'installa sur le +quai de la Bourse, à la terrasse d'un café.</p> + +<p>Manzana et moi, nous nous dissimulâmes derrière un +kiosque.</p> + +<p>—Je crois que nous le tenons, dis-je.</p> + +<p>—Oui, répondit mon associé, mais nous ne pouvons +nous jeter sur lui, en plein jour. Si encore nous savions +à quel hôtel il est descendu.</p> + +<p>—Nous le saurons bientôt, soyez tranquille.</p> + +<p>Un quart d'heure s'écoula. Notre gredin lisait toujours +son journal, mais il devait certainement attendre +quelqu'un, car, de temps à autre, il jetait un rapide coup<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[96]</a></span> +d'œil dans la direction de la Bourse.</p> + +<p>Déjà, cela était visible, il commençait à s'impatienter, +quand une femme s'approcha vivement de lui.</p> + +<p>—Voici votre senora, dis-je à Manzana.</p> + +<p>—Oui... oui, je l'ai bien reconnue... la garce!...</p> + +<p>Dès que la jeune femme se fut assise, notre individu +se mit à lui expliquer quelque chose, en lui parlant à +l'oreille. Il lui racontait évidemment la visite qu'il venait +de faire au bijoutier et ce que celui-ci lui avait dit.</p> + +<p>Je m'étonnai cependant de ne pas voir arriver l'autre +vieux monsieur, celui qui, la veille, avait entamé la conversation +avec Manzana. Sans doute était-il parti en +expédition, car ces gens que je considérais maintenant +comme des bandits étaient des confrères... des cambrioleurs +comme moi.</p> + +<p>Je devais même reconnaître qu'ils étaient très habiles +et, en toute autre circonstance, j'aurais eu pour eux de +l'admiration. Leur façon de travailler, quoique différant +sensiblement de la mienne, n'en était pas moins très ingénieuse. +Ils exerçaient probablement depuis longtemps, +bien qu'ils ne fussent pas aussi vieux qu'ils s'efforçaient +de le paraître. Ils avaient dû, pour inspirer plus de confiance, +se coller une perruque et une barbe blanches, car +rien n'impose le respect comme un vieillard à la chevelure +de neige, décoré de la Légion d'honneur, même lorsqu'il +s'est, de son propre chef, décerné cette haute distinction.</p> + +<p>La foule est gobeuse, elle aime ce qui est vénérable +et ne se méfie presque jamais d'un vieux monsieur décoré.</p> + +<p>Quant à moi, ma façon de travailler est tout autre, +je crois l'avoir déjà dit. Au lieu d'arborer des complets +extravagants et des cravates multicolores, je préfère une +mise simple et modeste qui permet de passer partout sans +être remarqué.</p> + +<p>Ne pas être remarqué, c'est aussi une force, et je crois +l'avoir suffisamment prouvé.</p> + +<p>Tout en me livrant à ces réflexions cambriolo-philosophiques,<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[97]</a></span> +je ne quittais pas de l'œil mon voleur et la jeune +femme qui était assise à côté de lui. Cet homme portait +ma fortune sur lui et j'étais prêt à tout tenter pour la lui +reprendre... à tout, même au crime... Il est vrai que je +pourrais, pour ce qui était de cette dernière solution, avoir +recours à Manzana qui ne devait pas être un novice en la +matière, si je m'en référais à l'opinion de la dame au manteau +de loutre, entrevue aux Champs-Elysées.</p> + + + + +<h2><a name="ch11" id="ch11"></a>XI</h2><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[98]</a></span> + +<h5>OU JE ME DÉCIDE A BRUSQUER LES CHOSES</h5> + +<p>Lorsque le vieux monsieur et la jeune dame se levèrent, +je fis un signe à Manzana et nous leur emboitâmes +le pas.</p> + +<p>Ils n'allèrent pas loin. A cinquante mètres du café se +trouve l'hôtel d'Albion. Ils y entrèrent.</p> + +<p>La «filature» devenait difficile, car nous ne pouvions, +Manzana et moi, sales comme nous l'étions, pénétrer dans +le hall où l'on apercevait un domestique en culotte courte, +raide et grave comme un bonhomme en cire.</p> + +<p>J'eus par bonheur une inspiration. Roulant à la hâte +mon mouchoir dans un journal, je confectionnai un petit +paquet que je tins ostensiblement à la main, et me précipitai +vers le bureau de l'hôtel, en disant:</p> + +<p>—C'est bien le locataire du 21 qui vient de rentrer +avec une jeune femme, n'est-ce pas?... J'ai là quelque +chose pour lui...</p> + +<p>—Non, répondit d'un ton maussade une vieille caissière +aux cheveux acajou, ce n'est pas le n<sup>o</sup> 21 qui vient +de rentrer... C'est le 34... vous faites erreur... En tout cas, +si vous avez un paquet à remettre au 21, laissez-le à la +caisse.</p> + +<p>—Merci, dis-je, en esquissant un gracieux sourire, +je reviendrai.</p> + +<p>Manzana m'attendait devant la porte.</p> + +<p>—Eh bien? demanda-t-il.</p> + +<p>—Eh bien... j'ai déjà une indication... Je sais quel +est le numéro de la chambre de notre voleur... c'est le<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[99]</a></span> +34...</p> + +<p>—Et son nom?...</p> + +<p>—Je l'ignore... mais qu'importe? Du moment que je +sais où trouver l'homme...</p> + +<p>—Vous avez l'intention de vous introduire chez lui?</p> + +<p>—Mais... oui... et avec vous, je suppose.</p> + +<p>—C'est grave cela...</p> + +<p>—Et la perte de notre diamant, croyez-vous que ce +ne soit pas plus grave?</p> + +<p>—Certes... mais le coup est dangereux à tenter... +encore plus dangereux à réussir.</p> + +<p>—Nous tâcherons de ne pas le manquer... Voyez-vous +une autre solution?</p> + +<p>—Pour le moment, non...</p> + +<p>—Il n'y en a pas d'autre, allez...</p> + +<p>—Et nous essayerions cela en plein jour?</p> + +<p>—Oui, ce serait préférable...</p> + +<p>—Et si nous sommes pris?</p> + +<p>—On ne nous prendra pas...</p> + +<p>—J'admire votre confiance... mais si cependant cela +arrivait?</p> + +<p>—Nous perdrions notre diamant, mais nous ne serions +pas inquiétés... Au contraire, on nous adresserait des félicitations.</p> + +<p>Manzana ouvrait des yeux larges comme des hublots.</p> + +<p>—Je ne vous comprends plus.</p> + +<p>Je fouillai dans ma poche et en tirai un carré de carton +que je tendis à mon associé.</p> + +<p>—Une carte d'agent de la Sûreté, fit Manzana stupéfait... +Ce n'est pas à vous, je suppose?...</p> + +<p>—Bien sûr... je l'ai prise à un grand dadais de policier +qui habitait, à Paris, la même maison que moi...</p> + +<p>—Ah! très bien... et vous allez vous servir de cette +carte pour pénétrer chez notre voleur?</p> + +<p>—Peut-être.</p> + +<p>—Mais moi?...</p> + +<p>—Vous?... vous êtes mon collègue... Du moment<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[100]</a></span> +que je montre ma carte, cela vous dispense d'exhiber la +vôtre...</p> + +<p>—Parfait... et ensuite?</p> + +<p>—Ensuite... ensuite!... je ne sais pas moi... tout +dépendra des circonstances... il est bien difficile, dans ces +sortes d'affaires, de prévoir comment cela tournera... Je +n'ai qu'une crainte.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—C'est que le patron de l'hôtel ne nous fasse accompagner +à la chambre 34.</p> + +<p>—Vous devez vous y attendre...</p> + +<p>—Cela gâterait tout...</p> + +<p>—Et si nous arrêtions l'homme quand il sortira?</p> + +<p>—Non, c'est stupide ce que vous proposez là... La +foule s'amasserait, nous serions obligés d'aller au poste... +là, on fouillerait notre voleur et le diamant serait confisqué.</p> + +<p>—Alors, si nous abordions carrément le type dans +la rue en le menaçant, s'il ne nous rend pas le diamant, +de le conduire au commissariat.</p> + +<p>—Toujours la même chose, mon cher... Au bruit de +la discussion des gens nous entoureraient et l'affaire serait +manquée...</p> + +<p>—Il faudrait pincer ce vilain individu, le soir, dans +une rue déserte.</p> + +<p>—Oui, mais nous n'aurons pas cette chance, +croyez-le.</p> + +<p>Tout en parlant, nous faisions les cent pas devant +l'hôtel.</p> + +<p>—Ma foi, dis-je... risquons le coup maintenant; nous +allons bien voir... vous êtes prêt à me seconder?</p> + +<p>—Il le faut bien, puisque nous sommes associés.</p> + +<p>—Oh! ne me le faites pas à l'association, n'est-ce +pas? Vous voulez votre diamant... moi aussi, et si nous +le retrouvons, j'espère que, cette fois, vous ne chercherez +plus à me l'enlever.</p> + +<p>—Mon cher Pipe, je vous le jure...</p><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[101]</a></span> + +<p>—Et vous me le laisserez? C'est moi qui en aurai +la garde.</p> + +<p>—Voilà déjà que vous voulez tirer toute la couverture +à vous...</p> + +<p>—J'ai bien le droit de me méfier après ce qui est +arrivé... Si j'avais eu le diamant dans ma poche, nous +n'en serions point où nous sommes...</p> + +<p>—C'est peut-être vrai... mais avouez que le diamant +et le revolver, c'était vraiment trop pour vous et pas assez +pour moi... Tenez, je vais vous proposer une combinaison... +Si nous avons la chance de rentrer en possession de +notre Régent, nous le porterons sur nous, à tour de rôle, +une semaine chacun, mais celui qui en aura la garde +cédera le revolver à l'autre, est-ce entendu?</p> + +<p>—Moi, je vais vous proposer autre chose. Dès que +nous aurons trouvé quelque argent, et nous y arriverons +sûrement là-bas, en Angleterre, nous louerons un coffre-fort +dans une banque et y déposerons notre diamant, dans +une boîte cachetée; mais il sera bien convenu avec le +directeur de la banque, que nous ne pourrons retirer notre +dépôt que tous les deux ensemble et en présence d'un +employé... Comme cela, nous vivrons au moins tranquilles +et ne serons pas continuellement à nous épier comme deux +Peaux-Rouges sur le sentier de la guerre.</p> + +<p>—Ma foi, répondit Manzana, si vous voulez mon +avis, je préfère encore la première solution.</p> + +<p>—Soit, accordai-je. C'est convenu...</p> + +<p>—Vous voyez qu'entre gens raisonnables, on finit toujours +par s'entendre.</p> + +<p>—Mais oui... mais oui, j'en étais persuadé.</p> + +<p>J'ignorais quelles étaient réellement les intentions de +Manzana, mais je savais bien que, moi, j'étais fermement +décidé à lui enlever de force ce que je considérais comme +mon bien. Lui, de son côté, devait avoir la même idée.</p> + +<p>En somme, nous avions discuté en pure perte; nous +avions cherché à bluffer l'un et l'autre, mais nous restions<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[102]</a></span> +sur nos positions.</p> + +<p>J'ajouterai qu'à la minute où avaient lieu ces pourparlers, +j'étais prêt à céder sur tous les points, car pour +le coup de force que nous allions tenter, j'avais absolument +besoin de Manzana.</p> + +<p>Nous nous serrâmes la main.</p> + +<p>—Allons, dis-je, de l'audace!</p> + +<p>—Comptez sur moi, répondit mon associé.</p> + +<p>—Si personne ne nous accompagne à la chambre 34, +nous entrons, je menace le voleur avec mon revolver, pendant +que vous vous jetez sur la femme et la bâillonnez... +Ensuite vous faites subir la même opération à l'homme, +nous le ligotons et le fouillons aussitôt.</p> + +<p>—Je vous ferai remarquer que dans cette entreprise, +c'est moi qui aurai la partie la plus difficile.</p> + +<p>—Si j'avais votre musculature, mon cher, j'assumerais +volontiers cette tâche. Maintenant, réfléchissez bien... +Si vous avez peur, dites-le...</p> + +<p>—Peur?... moi... allons donc... Une fois que j'y +serai, vous verrez... le tout est de se mettre en train, mais +attention, pas de blagues, hein? Si vous voyez, du premier +coup, que l'affaire ne colle pas, ne commettez point +d'imprudence.</p> + +<p>—Soyez tranquille, je n'opérerai qu'à bon escient.</p> + +<p>—Oui, je vois que vous avez bien tout combiné, tout +prévu. Cependant permettez-moi de vous faire observer +que vous avez oublié une chose.</p> + +<p>—Ah! et laquelle?</p> + +<p>—Vous avez supposé que l'on vous ouvrirait, dès +que vous auriez frappé... et si notre homme, qui doit être +un malin, se méfiait de quelque chose et refusait d'ouvrir, +que feriez-vous?</p> + +<p>—Alors, nous trouverions une autre combinaison... +nous attendrions qu'il sorte et, dès qu'il paraîtrait, nous +le repousserions aussitôt dans la chambre en lui mettant +le revolver sous le nez.</p> + +<p>—Et s'il a aussi un revolver?</p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[103]</a></span> + +<p>—On n'a pas pour habitude de sortir d'un appartement +avec une arme à la main... Croyez-m'en, mon cher +Manzana, ne nous livrons pas d'avance à des suppositions +qui finiraient par émousser notre courage... Allons-y carrément, +comme si nous étions de vrais agents de la Sûreté... +La chose la plus fâcheuse qui puisse nous arriver, je vous +l'ai déjà dit, c'est que nous soyons obligés d'aller au +poste et de voir notre diamant passer de la poche de +notre voleur dans celle du commissaire... et encore, peut-être +bien que je trouverais un truc pour le ravir au commissaire.</p> + +<p>—Vous avez réponse à tout... eh bien essayons... Je +suis votre homme.</p> + +<p>Nous pénétrâmes dans le hall de l'hôtel et, à notre +grande surprise, personne ne s'avança à notre rencontre +pour nous demander ce que nous désirions.</p> + +<p>Froidement, je traversai le vestibule et m'engageai dans +l'escalier en compagnie de Manzana.</p> + +<p>Au premier étage, je consultai la liste des numéros. +Le 34 se trouvait justement sur le palier où nous étions.</p> + +<p>—Cela va trop bien, pensai-je.</p> + +<p>Et je me sentis envahi par une indéfinissable inquiétude. +J'écoutai, pendant quelques instants. Un homme +toussa dans la chambre où je m'apprêtais à pénétrer. Je +tirai mon revolver, fis un signe à Manzana et frappai +légèrement à la porte.</p> + +<p>—Entrez, dit une voix enrouée.</p> + +<p>J'entrai en coup de vent, le revolver à la main. Mais, +à ma grande surprise, au lieu de me trouver en présence +du vieux monsieur que je croyais bien rencontrer, j'étais +en face d'un homme de quarante ans environ, très blond +et le visage entièrement rasé.</p> + +<p>J'allais me retirer, en m'excusant comme je pourrais, +quand Manzana s'écria tout à coup:</p> + +<p>—Allez-y!... allez-y!... c'est lui, je le reconnais!</p> + +<p>En effet, moi aussi, je venais de reconnaître mon +voleur... Au lieu d'avoir les cheveux blancs, il était blond<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[104]</a></span> +et la barbe vénérable qu'il arborait la veille avait disparu, +mais ce qu'il n'avait pu changer, c'étaient ses yeux, +deux yeux noirs étranges et brillants dont l'un était un +peu plus petit que l'autre.</p> + +<p>D'ailleurs, si j'avais pu conserver encore quelques +doutes, la jeune femme de la veille se fût chargée de les +dissiper, car elle venait soudain de sortir du cabinet de +toilette attenant à la chambre.</p> + +<p>J'avais refermé la porte et je tenais mon arme braquée +sur notre voleur. Je remarquai aussitôt que cet individu +ne brillait point par le courage. Il me regardait avec un +effarement ridicule et tremblait comme un chien mouillé.</p> + +<p>Déjà mon associé s'était jeté sur la femme, l'avait +bâillonnée avec une serviette et roulée dans une couverture +dont il avait solidement noué les deux extrémités.</p> + +<p>—A celui-là, maintenant! commandai-je.</p> + +<p>Manzana, avec une habileté qui dénotait une longue +pratique, bâillonna également l'homme et lui attacha bras +et jambes avec les embrasses des rideaux.</p> + +<p>Nous étions maîtres de la situation. Notre premier soin +fut de fouiller le drôle, mais nous eûmes beau explorer +ses poches, nous ne trouvâmes sur lui qu'un portefeuille +dont je m'emparai, un porte-cigares en acier bruni et +un trousseau de clefs.</p> + +<p>Parbleu! le gredin avait dû cacher le diamant dans +sa valise. Nous ouvrîmes celle-ci, mais nous eûmes beau +tourner et retourner tout ce qui s'y trouvait, nous ne +découvrîmes absolument rien.</p> + +<p>Et pourtant, j'étais bien sûr que le misérable, lorsqu'il +était rentré à l'hôtel, avait le diamant dans sa poche.</p> + +<p>Où l'avait-il caché?</p> + +<p>Je le fouillai de nouveau, regardai même dans ses +bottines, le palpai en tous sens, mais rien!</p> + +<p>Manzana, qui suivait cette opération avec un intérêt +que l'on devine, me souffla tout à coup:</p> + +<p>—Il l'a sans doute «refilé» à la femme.</p> + +<p>Nous démaillotâmes cette dernière, mais au moment<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[105]</a></span> +où je commençais à explorer les poches de sa jupe, quelqu'un +frappa à la porte trois petits coups rapides.</p> + +<p>Nous demeurâmes immobiles, retenant notre respiration. +On frappa encore une fois, et une grosse voix +demanda: «Ludovic... êtes-vous là?»</p> + +<p>Quelques secondes s'écoulèrent, puis le visiteur n'obtenant +pas de réponse—et pour cause—se décida à +s'en aller.</p> + +<p>Nous l'entendîmes descendre l'escalier, et quand le +bruit de ses pas se fut éteint tout à fait, je continuai ma +«fouille».</p> + +<p>Peut-être n'y mis-je point toute la réserve qu'un gentleman +doit observer à l'égard d'une femme, mais bien +m'en prit, car je découvris enfin, cousu à la jarretelle de +la dame le petit sac en peau de daim qui contenait le +diamant.</p> + +<p>Après m'être assuré que c'était bien mon Régent qui +était enfermé dans ce sac, je glissai celui-ci dans la poche +de mon gilet, aidai Manzana à reficeler la «senora», et +nous nous dirigeâmes vers la porte.</p> + +<p>Je reconnais qu'à ce moment mon cœur battait une +furieuse chamade et j'aurais bien donné dix ans de ma +vie pour être dehors.</p> + +<p>Nous écoutâmes. Un petit craquement nous fit tressaillir +et nous crûmes un moment que quelqu'un se tenait en +arrêt, derrière la porte. Ce fut ensuite le martèlement +rapide et léger d'une bottine de femme sur le tapis du couloir, +puis le pas lourd d'un homme qui descendait l'escalier.</p> + +<p>En bas, on entendait un tintement de verres et d'assiettes +et parfois la sonnerie tremblotante du téléphone qui +couvrait tous les bruits.</p> + +<p>Je jetai un coup d'œil sur nos deux «victimes»: +elles n'avaient pas bougé de place et je me demandai si +leurs bâillons ne les avaient pas étouffées.</p> + +<p>Pris d'un remords, je m'approchai doucement de +l'homme. Il respirait à peu près normalement. Quant à la<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[106]</a></span> +femme, son souffle était imperceptible et je constatai +qu'elle était évanouie. Je desserrai un peu la serviette qui +lui comprimait le visage, puis revins près de la porte +devant laquelle Manzana se tenait accroupi. Je lui touchai +l'épaule, il se retourna et nous nous consultâmes du +regard. Il eut un petit signe de tête affirmatif et tourna +doucement la clef.</p> + +<p>Deux secondes après, nous étions dans le couloir. Il +était absolument désert. Sans nous presser, de l'air de +deux paisibles voyageurs à la conscience tranquille, nous +nous engageâmes dans l'escalier.</p> + +<p>Au moment où nous atteignions les dernières marches, +un vieux monsieur que nous reconnûmes parfaitement, +arrivait, accompagné d'un garçon d'hôtel, et nous l'entendîmes +qui disait: «Ce n'est pas naturel... Je vous dis +qu'ils sont dans leur chambre, je les ai entendus remuer.»</p> + +<p>J'avais, rapidement, en apercevant le vieux monsieur, +tourné la tête du côté de la muraille et Manzana avait +porté la main à son visage.</p> + +<p>Cette précaution était, je crois, bien inutile, car le +voyageur n'eut même pas l'air de nous remarquer.</p> + +<p>Nous traversâmes à pas comptés le vestibule encombré +de bagages et de porteurs, mais une fois dehors, nous +nous mîmes à courir comme des fous, dans la direction +d'un pont, et cinq minutes après, nous étions de l'autre +côté de la Seine.</p> + +<p>Alors, seulement, nous respirâmes et, ce fut plus fort +que nous, nous nous mîmes à rire aux éclats. Une grosse +dame qui passait se figura sans doute que nous nous moquions +d'elle et nous traita d'insolents en nous décochant +un regard indigné, mais nous ne crûmes pas nécessaire +de nous excuser. Nous engageant rapidement dans une rue +bordée de docks et de magasins, nous pûmes enfin échanger +nos impressions.</p> + +<p>—Hein? me dit Manzana, je crois que cela a été +bien joué.</p> + +<p>—Supérieurement, mon cher... et je tiens à vous<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[107]</a></span> +adresser tous mes compliments pour la façon merveilleuse +dont vous avez bâillonné et ficelé nos voleurs... Sans +vous, je le reconnais, je n'aurais pu mener à bien cette +petite expédition.</p> + +<p>—Bah! J'ai fait ce que j'ai pu... Il ne s'agissait pas +de lambiner... nous jouions notre liberté.</p> + +<p>—Et notre fortune...</p> + +<p>—Oui... et notre fortune... mais je crois qu'il serait +bon de nous tenir sur nos gardes, car la police va s'occuper +de cette affaire et commencer une enquête...</p> + +<p>—Evidemment... A Paris ce petit drame passerait +presque inaperçu, mais ici, il va prendre des proportions +colossales. La ville va être sens dessus dessous...</p> + +<p>—Que comptez-vous faire?</p> + +<p>—Mais partir et le plus vite possible encore...</p> + +<p>—Et de l'argent?</p> + +<p>—Attendez... nous en avons peut-être...</p> + +<p>Et, tirant de ma poche le portefeuille que j'avais +dérobé à ma «victime», je me mis à l'explorer rapidement.</p> + +<p>Hélas!... il ne contenait en tout et pour tout qu'un +billet de cinquante francs!</p> + +<p>—C'est maigre! fit Manzana... Quels purotins que +ces gens-là... Et pourtant, ça en faisait des manières! on +aurait dit qu'ils étaient les fils d'un nabab! après tout, +c'était sans doute l'autre qui avait la galette, vous savez, +celui qui est venu frapper à la porte...</p> + +<p>—Peut-être... En ce cas, il est fâcheux que nous ne +soyons pas tombés aussi sur lui... Mais dites donc, mon +cher, je ne sais si vous êtes comme moi, j'ai l'estomac +dans les talons... Allons déjeuner... nous verrons ensuite +à quitter la ville.</p> + +<p>Un caboulot portant comme enseigne «Aux Débardeurs» +étalait devant nous sa façade malpropre, aux +glaces étoilées. Nous y entrâmes et nous fîmes servir à une +petite table, mais à peine fûmes-nous assis que je regrettai +d'avoir choisi ce restaurant de cinquième ordre. Les gens<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[108]</a></span> +qui étaient là nous regardaient avec étonnement.</p> + +<p>Nous mangeâmes, néanmoins, sans nous presser, un +brouet infect que nous arrosâmes d'un cidre sur, puis nous +nous levâmes. La salle était à ce moment presque vide. +Seuls, quatre ou cinq pochards attablés devant une bouteille +d'eau-de-vie jouaient aux cartes en s'injuriant comme +des portefaix qu'ils étaient.</p> + +<p>Je me présentai au comptoir où trônait une grosse commère +au visage couperosé et lui demandai combien je lui +devais. Elle jeta un coup d'œil sur la table que nous +venions de quitter, fit un rapide calcul et répondit:</p> + +<p>—C'est six francs huit sous.</p> + +<p>Je lui tendis le billet de cinquante francs. Elle le +prit, le retourna un moment entre ses doigts, l'examina +devant la fenêtre, puis s'écria soudain en me foudroyant +du regard:</p> + +<p>—Il est faux, votre billet!</p> + +<p>Il ne nous manquait plus que cela. Que pouvions-nous +faire? discuter? cela n'eût avancé à rien.</p> + +<p>Je compris que le plus sage était de battre en retraite. +Manzana était déjà dehors, moi, tout près de la porte. +Avec la rapidité d'un zèbre poursuivi par un chasseur, je +m'élançai dans la rue et pris ma course vers les quais, +suivi de mon associé.</p> + +<p>Avant que la grosse débitante fût revenue de sa surprise +et eût pu lancer quelqu'un à notre poursuite, nous +avions disparu parmi l'encombrement des barriques et des +balles de coton arrimées sur le port. Néanmoins, comme +nous ne nous sentions pas en sûreté au milieu des débardeurs +et des calfats qui allaient et venaient, nous enfilâmes +une rue, puis une autre, marchâmes pendant près +d'une heure, et nous arrêtâmes enfin devant un jardin +public.</p> + +<p>—Entrons là, dis-je à Manzana.</p> + + + + +<h2><a name="ch12" id="ch12"></a>XII</h2><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[109]</a></span> + +<h5>LA FACHEUSE NUIT</h5> + + +<p>Une large allée sablée, bordée de plantes exotiques, +s'ouvrait devant nous et aboutissait à un grand bâtiment +blanc flanqué à droite et à gauche d'énormes caisses +peintes en vert où s'obstinaient à pousser des arbustes +rachitiques. Un parc avec des parterres de fleurs d'hiver +s'étendait à perte de vue, bordé dans le fond par une +ligne d'arbres géants. Un bassin parsemé de nénuphars +miroitait au soleil; des enfants accompagnés de leurs +nounous jouaient sur le sable devant une rotonde garnie +de bancs et de chaises.</p> + +<p>Un grand écriteau placé au coin d'une allée nous +apprit que nous étions au Jardin des Plantes de Rouen.</p> + +<p>—Je crois, murmura mon compagnon, que l'on ne +viendra pas nous chercher ici...</p> + +<p>—Je ne le pense pas... Asseyons-nous donc un peu +au soleil pour nous reposer.</p> + +<p>Un banc était libre: nous y prîmes place et, tout en +laissant errer notre regard sur les pelouses et les massifs +de fusains, nous envisageâmes froidement la situation.</p> + +<p>—Nous ne pouvons retourner en ville, dis-je à Manzana.</p> + +<p>—Bah! et pourquoi? Rouen est vaste et c'est encore +là que nous serons le plus en sûreté. Que voulez-vous +que nous fassions par ici? Nous sommes en pleine campagne +et nous ne tarderons pas à être remarqués. D'ailleurs, +vous avez assez d'expérience pour savoir que c'est +dans les villes que les gens comme nous arrivent le mieux<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[110]</a></span> +à se débrouiller...</p> + +<p>—Vous oubliez que nous avons plusieurs ennemis à +nos trousses; d'abord le cocher que nous avons si brusquement +lâché, ensuite la débitante qui doit promener +partout le faux billet de cinquante francs et enfin «nos +victimes» de l'hôtel d'Albion... Vous supposez bien +que cette dernière affaire a dû s'ébruiter...</p> + +<p>—C'est vrai, mais personne ne nous a vus. Qui donc +nous accusera? Nos voleurs?... Ils ne peuvent donner de +nous qu'un vague signalement... Nous n'avons à craindre +que le cocher et la marchande de vins, mais il y a quatre-vingt-dix-neuf +chances sur cent pour que nous ne les rencontrions +pas...</p> + +<p>—La marchande de vins, possible, mais le cocher? +Vous pensez bien qu'il doit traîner par toute la ville avec +son affreuse guimbarde.</p> + +<p>—Il est assez facile de l'éviter... D'ailleurs, s'il nous +apercevait, nous aurions le temps de nous enfuir avant +qu'il nous ait désignés à un agent...</p> + +<p>—Vous devenez tout à fait optimiste, mon cher.</p> + +<p>—Ma foi, cela ne vaut-il pas mieux que de voir +tout en noir?</p> + +<p>—Certes, répliquai-je, et il est probable que je serais +dans le même état d'esprit que vous, si j'avais seulement +deux petits billets de cent francs en poche, mais ce qui +m'inquiète, ce qui me désespère, c'est cette maudite question +d'argent!...</p> + +<p>—Il est vrai que c'est assez inquiétant... mais pour +résoudre cette question-là, vous êtes sans contredit bien +plus habile que moi...</p> + +<p>Je ne relevai pas l'allusion.</p> + +<p>Il y eut un assez long silence entre nous. Ce fut Manzana +qui le rompit.</p> + +<p>—Tout cela, dit-il, ne doit pas nous faire oublier nos +conventions.</p> + +<p>—Quelles conventions?</p> + +<p>—Comment!... vous ne vous en souvenez déjà plus?</p><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[111]</a></span> + +<p>—Expliquez-vous.</p> + +<p>—Eh bien, n'avait-il pas été entendu que si nous +retrouvions le diamant nous en aurions la garde à tour +de rôle... or, c'est vous qui l'avez en ce moment... Vous +le garderez donc une semaine, mais moi, je dois avoir le +revolver...</p> + +<p>—Ah! c'est vrai, je n'y pensais plus... Oui, vous +avez raison, mon cher, ce qui est convenu est convenu... +je ne me dédis jamais... Voyons, nous sommes aujourd'hui +jeudi... je garderai donc le diamant jusqu'à jeudi +prochain...</p> + +<p>Et tout en parlant, je manipulais doucement le revolver +qui était dans la poche de mon pardessus.</p> + +<p>—Oui... oui, mon cher associé, vous avez parfaitement +raison... il ne doit plus y avoir aucune contestation +entre nous... vous avez droit au revolver... le voici!</p> + +<p>Manzana prit l'arme que je lui passai d'un geste discret +et l'enfouit précipitamment dans la poche gauche de +sa jaquette.</p> + +<p>Juste à ce moment, un vieux monsieur vint s'asseoir à +ma droite sur le banc. Il était vêtu d'une longue redingote +noire montante que recouvrait un ample pardessus et +coiffé d'un chapeau de feutre aux bords rigides.</p> + +<p>Je vis tout de suite que c'était un pasteur anglais et, +sous un prétexte quelconque, j'engageai la conversation +avec lui dans ma langue natale.</p> + +<p>Comme tous les clergymen, il était très bavard et ne +tarda pas à se lancer dans de longues dissertations sur +la corruption des mœurs et la navrante mentalité de la +jeunesse d'aujourd'hui.</p> + +<p>Je l'écoutais d'un air recueilli et approuvais de la tête +chaque fois qu'il s'interrompait pour me donner le temps +de savourer toute la justesse de ses paroles.</p> + +<p>Je lui servis d'auditeur pendant environ trois quarts +d'heure, mais comme il devenait passablement rasoir, et +que le froid commençait à pincer dur, depuis que le +soleil avait disparu, je pris congé du brave Révérend avec<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[112]</a></span> +une onctueuse politesse et entraînai Manzana vers la sortie +du jardin.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il vous racontait donc, cet espèce +d'English? demanda mon associé en riant.</p> + +<p>—Des choses très intéressantes, mon cher... Ah! +c'est un excellent cœur, je vous assure, et il serait à souhaiter +que nous rencontrions tous les jours de braves gens +comme lui... Tenez, il m'a donné sa carte... Il s'appelle +le Révérend Patterson... Retenez bien ce nom, Manzana, +car c'est celui d'un excellent et digne homme... Mais +hâtons le pas, si vous le voulez bien... car j'ai de sérieuses +raisons pour ne plus me rencontrer avec lui.</p> + +<p>Nous étions sur une large avenue. Un tramway jaune +arrêté à une station, devant nous, allait partir pour +Rouen.</p> + +<p>—Montez, dis-je à Manzana en le poussant sur la +plate-forme du véhicule.</p> + +<p>—Mais... fit-il en me regardant d'un air inquiet... +avez-vous?...</p> + +<p>—Ne vous inquiétez pas de cela, montez vite.</p> + +<p>Le tramway partit. Lorsque le receveur vint demander +le prix des places, je tirai de ma poche un gros porte-monnaie +en cuir noir, l'ouvris d'un geste solennel et en +tirai une pièce blanche.</p> + +<p>—Voyez, dis-je tout bas à Manzana, il est bien +garni. Il y a de l'or et des billets... nous ferons le compte +tout à l'heure. N'avais-je pas raison de vous dire que ce +Révérend était un brave et digne homme?</p> + +<p>—Vous êtes un type épatant, murmura mon associé +en me donnant une petite tape dans les côtes.</p> + +<p>Brave pasteur Patterson!... Si ces lignes vous tombent +par hasard sous les yeux, veuillez, je vous prie, vous rappeler +ces belles paroles de l'Ecriture: «Ce qu'on vous +ravit, ne le réclamez point» et pardonnez à celui qui +vous a, dans un moment de gêne, emprunté votre bourse. +Elle me fut bien utile, je vous l'assure, et j'ai plus d'une<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[113]</a></span> +fois remercié le ciel de vous avoir placé sur ma route.</p> + +<p>Lorsque le tramway arriva à Rouen, il faisait déjà +nuit. Les flammes des becs de gaz miroitaient dans le +brouillard, comme des petites étoiles dans de l'eau trouble.</p> + +<p>A l'endroit où nous descendîmes l'agitation était +intense. C'est vraiment une ville très animée que la ville +de Rouen... C'est aussi une bien belle ville et je regrette +que le temps m'ait manqué pour en visiter les monuments, +qui sont célèbres, paraît-il, dans le monde entier.</p> + +<p>Nous nous mîmes en quête d'un hôtel et finîmes par en +découvrir un qui, pour n'être point très luxueux, était du +moins des plus pittoresques.</p> + +<p>Il se trouvait dans un quartier assez misérable et une +rivière aux eaux noires en léchait les fondations. Pour +y parvenir il fallait, comme à Venise, traverser un petit +pont en dos d'âne et l'on pénétrait alors sous une voûte +étroite, décorée de sculptures anciennes et de peintures +à demi rongées se craquelant par places et formant en +plein cintre de petites stalactites que les courants d'air +balançaient mollement.</p> + +<p>Cet hôtel s'appelait—si j'ai bonne mémoire—l'hôtel +de l'Eau-de-Robec.</p> + +<p>La chambre qu'on nous donna était vaste et aérée—un +peu trop aérée même—car, bien que la porte et +les fenêtres fussent fermées, les rideaux, jadis blancs, +mais à présent couleur isabelle, se gonflaient de temps à +autre comme les voiles d'un navire. Quant à l'ameublement, +il était d'une sobriété monastique et la table, de +style Louis XIV, boiteuse comme Mlle de La Vallière.</p> + +<p>Le lit, dissimulé au fond d'une alcôve, nous parut +assez confortable, bien qu'environné de toiles d'araignée +qui ressemblaient à des nids de salanganes.</p> + +<p>Une odeur de cuisine mal tenue flottait dans la pièce.</p> + +<p>—Pas très chic, notre logement, dit Manzana, +lorsque le domestique, un gnome hydrocéphale qui nous +avait accompagnés, eut pris congé de nous.</p> + +<p>—Bah! fis-je... le principal est que nous y soyons<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[114]</a></span> +tranquilles et je ne pense pas que le Révérend Patterson +vienne nous chercher ici... Mais, voyons, faisons un peu +l'inventaire de la bourse que le plus heureux des hasards +a fait tomber entre nos mains.</p> + +<p>Je la vidai sur la table et constatai qu'elle contenait +exactement six cent huit francs... une fortune!</p> + +<p>Grâce à cet argent, nous allions pouvoir enfin gagner +l'Angleterre, et peut-être la Hollande.</p> + +<p>Décidément, la Providence veillait sur nous.</p> + +<p>Après avoir absorbé, non sans répugnance, un horrible +repas que nous fîmes monter dans notre chambre, +nous nous disposâmes à nous mettre au lit.</p> + +<p>A ce moment, mes inquiétudes me reprirent.</p> + +<p>Devais-je partager le lit avec Manzana?</p> + +<p>J'hésitai longtemps, puis finalement, je trouvai une +solution. Il y avait deux matelas, j'en mis un par terre, +pris une couverture et m'installai le plus loin possible de +la porte, sous laquelle passait un vent glacial.</p> + +<p>Je m'étais couché tout habillé, Manzana aussi d'ailleurs, +et nous avions laissé la lampe allumée.</p> + +<p>Malgré les serments que nous avions échangés, nous +continuions à nous regarder en ennemis.</p> + +<p>J'avais le diamant, Manzana le revolver, mais j'avais +eu soin, lorsque je lui avais rendu cette arme, de <i>la +rendre inoffensive</i>.</p> + +<p>—Dites donc, Pipe, me cria soudain mon associé, +est-ce que vous avez chaud, vous?</p> + +<p>—Ma foi, non, pas précisément.</p> + +<p>—Si nous faisions allumer du feu... nous allons +attraper la crève ici...</p> + +<p>—Du feu... du feu!... c'est facile à dire, mais +n'avez-vous pas remarqué que la cheminée est condamnée...</p> + +<p>—Quelle turne de malheur, bon Dieu!... pourquoi +aussi sommes-nous venus ici... Il ne manque pas d'hôtels +où nous aurions été mieux et tout aussi tranquilles...</p> + +<p>—Bah! une nuit est vite passée!</p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[115]</a></span> + +<p>A une église voisine dix coups s'égrenèrent lentement.</p> + +<p>—Dix heures! dix heures seulement, grogna Manzana...</p> + +<p>Il se tut cependant et je crus qu'il s'était endormi, +mais m'étant soulevé sur ma couche, je vis ses deux +yeux qui brillaient dans l'alcôve.</p> + +<p>—Ah! ah! s'écria-t-il, vous regardiez si je dormais... +Je parie que vous voulez encore me chiper le revolver.</p> + +<p>—Vous êtes malade, mon ami...</p> + +<p>—Alors, pourquoi me regardiez-vous?</p> + +<p>—Et vous?... Je pourrais vous retourner la question... +est-ce que vous ne chercheriez point, par hasard, +à me reprendre le diamant?</p> + +<p>—Ah!... Dieu de Dieu! cela devient énervant à +la fin... Si nous continuons à nous méfier ainsi l'un de +l'autre, nous finirons par devenir fous tous deux...</p> + +<p>—Cette situation est ridicule, j'en conviens, aussi la +combinaison que je vous proposais, hier, serait-elle de +beaucoup préférable...</p> + +<p>—Oui, le dépôt dans une banque... Ça, jamais!</p> + +<p>—Vous serez cependant obligé d'en venir là, je vous +assure.</p> + +<p>—Non... je ne crois pas... D'ailleurs, j'espère que +nous n'allons pas moisir en Angleterre. C'est un pays +qui ne me dit rien... mais rien du tout.</p> + +<p>—Vous y avez séjourné longtemps?</p> + +<p>—Oh! une quinzaine, tout au plus.</p> + +<p>—Alors, vous n'avez pas pu apprécier le charme de +la vie anglaise... Là-bas, ce n'est point comme ici la +vie bruyante, extérieure... c'est la bonne petite vie de +famille dans un cottage bien clos, devant un feu de +houille et une bouteille de whisky.</p> + +<p>—Alors, quand nous... aurons réalisé notre fortune, +c'est en Angleterre que vous vous retirerez?</p> + +<p>—Oui, si vous ne me tuez pas avant...</p> + +<p>Manzana se dressa sur son lit:</p> + +<p>—Non... mais à la fin, pour qui me prenez-vous?<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[116]</a></span> +Je commence à en avoir assez de ces plaisanteries-là... + +<p>—Calmez-vous... calmez-vous, ce n'était qu'une +plaisanterie, comme vous dites; je n'en pense pas un +mot.</p> + +<p>—A la bonne heure... car vous savez, moi, j'ai la +tête près du bonnet.</p> + +<p>—Allons, dormons, cela vaudra mieux...</p> + +<p>—Dormir... dormir! est-ce que c'est possible avec +vous... Ah! tenez, j'aimerais mieux perdre cinq cent mille +francs sur notre affaire et avoir la paix tout de suite... +Depuis que je vous connais, je n'ai pas fermé l'œil une +minute...</p> + +<p>—Je suis absolument dans le même cas...</p> + +<p>—Si cela continue, nous tomberons malades...</p> + +<p>—Mais non, mon cher, mais non!... Quand nous +nous connaîtrons mieux, nous n'aurons plus de ces soupçons +ridicules... il faut bien que nous nous habituions +l'un à l'autre...</p> + +<p>—Je crois que nous y mettrons le temps...</p> + +<p>—Que voulez-vous, nos relations ont commencé de +façon si... imprévue! Avouez tout de même que vous +avez eu une sacrée veine... car, somme toute, vous bénéficiez +simplement d'une erreur... Si au lieu de me tromper +d'étage comme je l'ai fait, j'étais allé chez M. Bénoni, +aujourd'hui je serais probablement en Hollande +et vous...</p> + +<p>—Moi... mais je me serais débrouillé... j'ai des +relations...</p> + +<p>—En ce cas, vous auriez bien dû vous en servir +au lieu de vendre les bibelots de votre propriétaire... +Mais à propos, c'est demain qu'elle revient... Elle va +en faire une tête quand elle va voir son appartement +dévalisé...</p> + +<p>—Ah! en voilà assez, à la fin... Savez-vous que +vous commencez à m'échauffer les oreilles... Depuis une +heure, vous semblez prendre un malin plaisir à me tarabuster...</p><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[117]</a></span> + +<p>—Mais non... vous voyez bien que c'est pour rire... +il faut bien s'amuser un peu, que diable! Allons, bonne +nuit, mon cher associé, je vous promets que je vais +essayer de dormir... c'est là une preuve que j'ai confiance +en vous.</p> + +<p>—A la bonne heure! j'aime mieux cela... eh bien, +dormons! mais c'est cette sacrée lumière aussi qui m'empêche +de fermer l'œil...</p> + +<p>—S'il ne faut que cela pour vous faire plaisir...</p> + +<p>Et j'éteignis la lampe.</p> + +<p>Avant de m'endormir, comme j'en avais réellement +l'intention, je pris le diamant et le plaçai sur ma poitrine, +dans la petite poche de ma chemise de flanelle...</p> + +<p>J'étais à peu près rassuré sur le compte de Manzana, +mais je jugeai que cette précaution n'était peut-être pas +inutile. Si pendant mon sommeil, il s'avisait de vouloir +fouiller dans mes poches, il en serait pour ses frais. Je +ne supposais pas qu'il voulût me tuer—cela l'eût +entraîné trop loin—mais il était bien capable de me +voler et je devais me tenir sur mes gardes.</p> + +<p>Déjà je commençais à sommeiller, quand un épouvantable +vacarme se fit entendre dans l'hôtel. On ouvrait +des portes, les marches craquaient sous des pas pesants +et il y avait, par instants, comme un cliquetis de sabres.</p> + +<p>—Que se passe-t-il donc? demanda mon associé... +est-ce que le feu serait à la maison, par hasard? Il ne +nous manquerait plus que ça.</p> + +<p>Je n'eus pas le temps de répondre.</p> + +<p>Un coup violent appliqué contre le panneau de la +porte retentit soudain, en même temps qu'une voix dure, +impérieuse, lançait ces mots effarants:</p> + +<p>—Au nom de la loi, ouvrez!</p> + +<p>Nous nous étions levés et, dans l'obscurité, nous nous +interrogions, à voix basse.</p> + +<p>A l'heure du danger, nous nous retrouvions unis. Fraternellement,<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[118]</a></span> +nos deux mains s'étaient rencontrées.</p> + +<p>—C'est pour l'affaire de l'hôtel d'Albion, me souffla +mon associé... Nous sommes fichus!... Avalez le +diamant!</p> + +<p>Il en avait de bonnes, lui! Est-ce qu'on avale comme +un noyau de cerise un diamant de cent trente-six carats!</p> + +<p>—Au nom de la loi, ouvrez!</p> + +<p>Il fallait se décider.</p> + +<p>—Nous aggravons notre cas, dis-je à Manzana. +Ouvrons.</p> + +<p>Mais déjà la porte, cédant sous une violente poussée, +s'abattait avec fracas et quatre hommes, dont l'un tenait +une lampe à la main, faisaient irruption dans notre chambre. +Derrière eux, des sergents de ville aux mines sévères +formaient un barrage sombre.</p> + +<p>Un petit monsieur ceint d'une écharpe tricolore +s'avança vers nous, menaçant:</p> + +<p>—Ah! ah!... dit-il, voici deux gaillards qui ne +tenaient guère à faire notre connaissance. Je crois que +nous avons eu la main heureuse... Eclairez-moi, Brindavoine, +que je voie un peu leurs papiers!...</p> + +<p>Comprenant que, cette fois, je jouais mon dernier +atout, j'avais repris mon aplomb.</p> + +<p>—Dieu! messieurs, que vous êtes pressés! m'écriai-je... +Vous ne donnez même pas aux gens le temps de +s'habiller... Alors, ce sont nos papiers que vous voulez... +parfaitement! nous allons vous les montrer...</p> + +<p>Et, tirant de ma poche la carte d'agent de la Sûreté +que l'on connaît, je la tendis froidement au commissaire, +qui lut à haute voix:</p> + +<Blockquote> +<i>Préfecture de Police... Casimir Bonneuil, inspecteur.</i> +</Blockquote> + +<p>L'effet fut exactement celui que j'attendais.</p> + +<p>Le commissaire partit d'un bruyant éclat de rire et, +me frappant familièrement sur l'épaule:</p> + +<p>—Monsieur Casimir Bonneuil, fit-il, vous êtes un +joyeux vivant, je vois ça!... mais permettez-moi de vous<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[119]</a></span> +dire que vous poussez tout de même la plaisanterie un +peu loin... Etait-il bien nécessaire de nous laisser enfoncer +la porte?</p> + +<p>—Je vous assure, répondis-je, que nous n'avions pas +entendu la première sommation... nous étions éreintés et +nous dormions comme des loirs.</p> + +<p>—Vous êtes probablement d'origine anglaise, monsieur +Bonneuil... Je vois ça à votre accent...</p> + +<p>—Moi?... pas du tout... Je suis Français... ce qu'il +y a de plus Français... mais j'ai vécu longtemps en +Angleterre et, vous savez, l'accent anglais, ça se prend +vite... C'est comme l'accent du Midi.</p> + +<p>—En effet... Et vous êtes ici pour une affaire +sérieuse?</p> + +<p>—Très sérieuse... un vol de plusieurs millions. + +<p>—Le vol de la Banque des Cotonniers Havrais, +sans doute?</p> + +<p>—Non, mieux que cela...</p> + +<p>—Seriez-vous sur une piste?</p> + +<p>—Oui... depuis hier... et, je crois bien que, demain, +je tiendrai mes «types».</p> + +<p>—Ah! ah!... et dans quel quartier pensez-vous les +pincer?</p> + +<p>—Dans celui-ci, probablement...</p> + +<p>—Cela tombe à merveille... c'est donc à mon bureau +que vous amènerez vos gens. Je vais prévenir les journalistes... +Ils se plaignent justement qu'il n'y ait jamais +«d'affaires» chez moi... Je compte sur vous, hein? +Vous pourriez même me requérir, au besoin... Un coup +de téléphone et j'accours... Mon commissariat est tout +près d'ici, place Saint-Hilaire.</p> + +<p>—Je vous le promets... quel est votre numéro de +téléphone?</p> + +<p>—5<sup>e</sup> canton, 123... Cela vous est bien égal, n'est-ce +pas, que je vous aide dans cette opération?... C'est vous, +bien entendu, qui en aurez tout l'honneur, mais il en +rejaillira quand même quelque chose sur moi et le <i>Fanal<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[120]</a></span> +de Rouen</i> qui, depuis quelques mois, mène contre moi +une odieuse campagne sous prétexte que je n'opère jamais +d'arrestations, sera bien obligé de reconnaître que, le cas +échéant, je n'hésite pas à payer de ma personne et à +empoigner les malfaiteurs au collet.</p> + +<p>Le commissaire avait prononcé ces derniers mots d'un +ton confidentiel, et il y avait dans son regard une sorte +de supplication.</p> + +<p>Pour ce brave fonctionnaire en butte aux mesquines +tracasseries de province, j'étais le <i>Deus ex machina</i>, celui +sur qui il comptait pour relever son prestige aux yeux de +ses chefs.</p> + +<p>Avouez qu'il y a tout de même de curieuses coïncidences!</p> + +<p>Il me remit sa carte, puis, après m'avoir serré la +main:</p> + +<p>—A bientôt, me dit-il... il faut que je continue ma +petite visite domiciliaire... Je ne sais pourquoi, j'ai reçu +brusquement l'ordre d'opérer une descente dans tous les +hôtels borgnes de mon district et il paraît que mes collègues +accomplissent, en ce moment, la même mission... +Je crois savoir que l'on tient à pincer des escarpes dangereux +qui ont fait, hier, un mauvais coup dans la ville... +Voyez-vous que l'on aille justement arrêter vos «gredins» +et vous couper l'herbe sous le pied... ça serait +une sale blague, hein?</p> + +<p>—Non... il n'y a pas de danger, mes gredins ne +logent pas dans un hôtel borgne.</p> + +<p>—C'est juste... Des gens qui ont des millions en +poche!... Allons, au revoir, mon cher monsieur Bonneuil!... +N'oubliez pas la promesse que vous m'avez +faite et... excusez-moi d'avoir si brusquement interrompu +votre sommeil...</p> + +<p>—Oh!... dans notre métier, ne sommes-nous pas +habitués à ces petites surprises!</p> + +<p>Le commissaire s'en alla, accompagné de son secrétaire<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[121]</a></span> +Brindavoine.</p> + +<p>Les agents le suivirent, indolents et maussades. Cependant, +l'un de ces derniers qui était, à ce qu'il nous dit, +menuisier de son état, revint quelques instants après, +rafistoler notre porte. Il replaça le panneau qui était +tombé et revissa tant bien que mal la gâche de la serrure.</p> + +<p>Manzana avait rallumé la lampe.</p> + +<p>Lorsque nous fûmes seuls, il me donna une petite tape +sur le ventre et, pouffant de rire:</p> + +<p>—Hein? elle est bonne, celle-là! fit-il. C'est égal, +vous lui avez monté un joli bateau à ce gobeur de +commissaire! Bien joué, monsieur Bonneuil! Bien joué!... +Toutes mes félicitations! vous êtes vraiment un type merveilleux...</p> + +<p>J'acceptai avec modestie le compliment que voulait +bien m'adresser Manzana...</p> + + + + +<h2><a name="ch13" id="ch13"></a>XIII</h2><span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[122]</a></span> + +<h5>OU MANZANA DEVIENT INQUIET</h5> + + +<p>Quelques instants après, nous nous recouchions et, pour +la première fois depuis notre rencontre, nous dormîmes +comme deux braves bourgeois qui n'ont rien à se reprocher.</p> + +<p>Lorsque nous nous éveillâmes, il faisait grand jour. +Après m'être tâté pour m'assurer que le diamant était +toujours dans le gousset de ma chemise de flanelle, je +commandai deux cafés au lait avec des petits pains. +Dès que le gnome hydrocéphale qui remplissait à l'hôtel +l'office de valet de chambre eut installé devant nous deux +tasses ébréchées, nous nous assîmes et, tout en croquant +des rôties de pain beurré, nous élaborâmes un plan de +campagne.</p> + +<p>Je dois dire toutefois que ce plan, ce fut moi qui le +dressai, car Manzana qui semblait avoir maintenant pour +moi une admiration sans bornes, approuvait tout ce que +je proposais. Il comprenait qu'à présent j'étais l'âme de +cette association qui avait si mal débuté, et menaçait +peut-être de finir plus mal encore.</p> + +<p>—Mon cher ami, dis-je enfin, si vous le voulez bien, +nous allons quitter le plus vite possible cette bonne et +hospitalière ville de Rouen, mais vous devez supposer +que nous n'allons pas être assez naïfs pour prendre le +train du Havre qui passe ici, matin et soir... Ce serait +le plus sûr moyen de se faire pincer, car la police, +à la suite du drame de l'hôtel d'Albion, a dû +établir une surveillance dans les gares. Nous allons +tout simplement, gagner une petite station que nous n'aurons +pas de peine à trouver sur l'indicateur et là, nous +nous embarquerons dans un modeste train omnibus.</p> + +<p>—Vous pensez à tout, mon cher Pipe! s'exclama<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[123]</a></span> +mon associé... mais, dites donc, avez-vous songé à notre +arrivée au Havre? Il y aura de la police, là-bas, et pour +peu que nous ayons été signalés...</p> + +<p>—J'ai prévu cela, mon cher, aussi descendrons-nous +à la première gare avant Le Havre... D'ailleurs, je réfléchis, +il est possible que nous ne prenions pas le train...</p> + +<p>—Ah!... vous songeriez à louer une auto?</p> + +<p>—Non... Je vous dirai cela tout à l'heure... j'ai +besoin de me renseigner...</p> + +<p>—Faites-le vite, alors, car je ne me sens pas en +sûreté.</p> + +<p>—Et moi donc? J'ai hâte de filer, croyez-le... nous +commençons à connaître trop de monde ici: le cocher, +la débitante, le pasteur, le commissaire de police...</p> + +<p>Nous nous apprêtions à sortir, quand je fis remarquer +à Manzana qu'il serait peut-être prudent de lire un peu +les journaux.</p> + +<p>Il approuva cette idée et nous envoyâmes chercher, +par le groom à grosse tête, le <i>Fanal de Rouen</i>. J'étais +curieux de savoir si cette feuille parlait de notre petite +expédition de la veille. Je ne tardai pas à être fixé, mais +ce que je lus me plongea dans un abîme d'étonnement. + +<p>—Ecoutez, dis-je à Manzana.</p> + +<p>Sous le titre: «Le Mystère de l'hôtel d'Albion», +on racontait ce qui suit:</p> + +<Blockquote> +<p>«Hier, dans notre ville d'ordinaire si paisible, depuis +que les nombreux indésirables qui l'habitaient se sont +réfugiés au Havre, un drame mystérieux s'est déroulé à +l'Hôtel d'Albion, où l'on a découvert, dans la chambre +n<sup>o</sup> 34, un homme et une femme bâillonnés et ligotés, à +n'en pas douter, par des mains expertes...»</p> +</Blockquote> + +<p>Je regardai Manzana:</p> + +<p>—Voilà, dis-je, un compliment à votre adresse...</p> + +<p>—Oui... oui... continuez, fit mon associé d'un ton +bourru.</p> + +<Blockquote> +<p>«... par des mains expertes. Délivrés immédiatement<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[124]</a></span> +et soignés par un médecin que l'on avait fait appeler, +ils ont déclaré avoir été attaqués par deux individus dont +ils ont donné un signalement détaillé et sur la piste desquels +notre intelligent chef de la Sûreté s'est lancé aussitôt. +Grâce aux renseignements précis qu'il n'a pas tardé +à recueillir, nous avons tout lieu d'espérer que les deux +bandits seront arrêtés aujourd'hui.»</p> +</Blockquote> + +<p>Cet article inséré en première page, était suivi d'une +petite note en italiques: <i>Dernière heure</i>.</p> + +<p>Et voici ce que disait cette note: «L'affaire de +l'hôtel d'Albion se complique étrangement. Les deux personnes +qui avaient été victimes de l'agression dont nous +parlons plus haut et que M. Feuardent, juge d'instruction, +avait convoquées à son cabinet, ont disparu subitement +et, malgré les recherches opérées par le service de +la Sûreté, il a été jusqu'alors impossible de retrouver +leur trace.»</p> + +<p>—Parbleu...! m'écriai-je, ces gens-là ne tenaient pas +plus que nous à dialoguer avec un juge d'instruction. Ils +doivent avoir, eux aussi, la conscience terriblement chargée... +Allons, tout cela est très bon pour nous...</p> + +<p>—Ah! vous croyez? fit Manzana.</p> + +<p>—Mais certainement, pendant que l'on recherchera +les locataires de l'hôtel d'Albion, nous aurons le temps +de filer... Cette affaire est trop compliquée pour des policiers +de province... vous verrez qu'ils embrouilleront tout +et n'aboutiront à rien... Profitons de leur affolement pour +leur tirer notre révérence.</p> + +<p>—Vous avez toujours l'intention de gagner Le +Havre?</p> + +<p>—Bien sûr... n'a-t-il pas été décidé que nous passerions +en Angleterre...?</p> + +<p>—Nous n'y sommes pas encore.</p> + +<p>—Mais nous y serons bientôt...</p> + +<p>—Je le souhaite, mais je suis loin d'être aussi optimiste +que vous... Les gares doivent être surveillées...</p> + +<p>—Mais puisque je vous ai déjà dit que nous ne<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[125]</a></span> +prendrions pas le train... Combien faut-il vous le répéter +de fois?...</p> + +<p>Manzana ne répliqua point, craignant sans doute de +s'attirer quelqu'une de ces algarades que je ne lui ménageais +guère depuis la veille.</p> + +<p>Il hocha lentement la tête, d'un air résigné, puis +répondit simplement:</p> + +<p>—Je remets mon sort entre vos mains.</p> + +<p>Un autre se fût peut-être laissé prendre aux airs doucereux +de Manzana, mais moi qui connaissais le drôle, +je ne croyais plus un mot de ce qu'il disait. La soumission +qu'il montrait n'était point sincère et je le sentais +toujours aussi hostile. Je lisais au fond de sa pensée +comme dans un livre et il devait bien s'en apercevoir, +car chaque fois que je le regardais fixement, il paraissait +gêné. Son plan, je ne le devinais que trop!... Il +espérait me supprimer purement et simplement et rester +seul propriétaire du diamant, mais il avait affaire à forte +partie et, d'ailleurs, j'étais bien décidé à ne plus lui +confier le Régent.</p> + +<p>Jusqu'alors j'avais échafaudé une foule de projets, tous +plus insensés les uns que les autres, et, comme cela arrive +généralement, au moment où je désespérais de tout, une +inspiration m'était venue: J'avais trouvé le moyen de +quitter Rouen, sans bourse délier... bien plus j'espérais, +en cours de route, gagner quelque argent.</p> + +<p>L'idée n'avait rien de génial, mais elle ne fût certainement +pas venue à l'esprit de Manzana.</p> + +<p>Après avoir réglé la note d'hôtel, je sortis avec mon +associé. Il faisait un temps épouvantable. La pluie tombait +à flots et il n'y avait pas un chat dans les rues.</p> + +<p>Nous nous mîmes un instant à l'abri sous un porche, +mais comme l'averse continuait, nous relevâmes le col de +notre pardessus et nous nous remîmes en route, courbés +en deux, ruisselants d'eau, à demi aveuglés.</p> + +<p>Nous atteignîmes enfin les quais et là, nous pûmes +nous mettre à l'abri dans une baraque en planches qui<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[126]</a></span> +servait de bureau à une compagnie de navigation.</p> + +<p>Manzana ignorait toujours ce que j'avais l'intention +de faire, mais il n'osait m'interroger, de peur de se faire +encore rembarrer.</p> + +<p>De temps à autre, il me jetait un regard à la dérobée, +mais je demeurais impassible, jugeant inutile de le mettre +au courant de mes projets.</p> + +<p>Enfin, comme la pluie avait cessé, je lui touchai légèrement +le bras:</p> + +<p>—Venez, lui dis-je.</p> + +<p>—Où cela?</p> + +<p>—A deux pas d'ici.</p> + +<p>Quelques minutes après, je m'arrêtais devant un grand +cargo amarré à quai et dans lequel des hommes étaient +en train d'empiler à fond de cale des balles de coton.</p> + +<p>Ce cargo était anglais; il s'appelait le <i>Good Star</i>, ce +qui signifie <i>Bonne Etoile</i>.</p> + +<p>Ce nom me plaisait car, on a pu le voir, je suis assez +superstitieux et m'imagine à tort ou à raison que certains +noms doivent avoir sur notre destinée une réelle +influence.</p> + +<p>M'approchant d'un gros homme à casquette galonnée, +qui surveillait l'embarquement des marchandises, je lui +dis en anglais:</p> + +<p>—Pardon, capitaine, n'auriez-vous point besoin, par +hasard, de deux hommes de peine?...</p> + +<p>Le capitaine me toisa pendant quelques secondes, puis +après avoir tiré deux ou trois bouffées de sa courte pipe +en merisier, répondit d'un ton brusque:</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous savez faire?</p> + +<p>—Oh! beaucoup de choses, captain...</p> + +<p>—Savez-vous arrimer une cargaison?</p> + +<p>—Oui, captain...</p> + +<p>—Pouvez-vous aussi tenir convenablement la barre?</p> + +<p>—Je le crois.</p> + +<p>—Savez-vous lover chaînes et filins?</p> + +<p>—Parfaitement, captain...</p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[127]</a></span> + +<p>—Vous pourriez, je le suppose, faire aussi un peu +de cuisine?</p> + +<p>—Certes... captain.</p> + +<p>—Bien... quelles sont vos prétentions?</p> + +<p>—Ma foi... j'estime que trois livres par semaine...</p> + +<p>—Je vous en offre deux, pas un shilling de plus... +c'est à prendre ou à laisser... Maintenant, je dois vous +prévenir que je vous engage pour un voyage seulement... +Une fois que nous serons arrivés à destination et que l'on +aura procédé au déchargement, je n'aurai plus besoin de +vos services... Acceptez-vous?</p> + +<p>—J'accepte, captain... mais à une condition.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—C'est que vous preniez aussi mon camarade...</p> + +<p>Et ce disant, je désignais Manzana qui se tenait près +de nous...</p> + +<p>Le capitaine dévisagea mon associé, puis fronçant le +sourcil:</p> + +<p>—Il a une sale tête, votre camarade... ce n'est sûrement +pas un Anglais, cet oiseau-là...</p> + +<p>—Non, captain...</p> + +<p>—Il a l'air solide... on pourrait tout de même l'employer +à vider les escarbilles et à charger les foyers... +C'est entendu, je le prends... mêmes conditions que pour +vous, mais dites-lui que s'il ne fait pas mon affaire, je +le débarque au Havre... je n'aime pas les flémards, moi...</p> + +<p>Je transmis ces paroles à Manzana qui demeura tout +interloqué.</p> + +<p>—Eh quoi, dit-il, vous m'avez engagé à bord de ce +bateau sans me consulter?</p> + +<p>—Mon cher, répondis-je, il n'y avait pas à hésiter... +d'ailleurs, je vous eusse consulté que cela n'eût avancé +à rien. Il y a des situations que l'on doit accepter coûte +que coûte... Nous sommes menacés, traqués comme de +mauvaises bêtes, il faut absolument quitter cette ville. Or, +pouvions-nous trouver une meilleure solution que celle-là?</p> + +<p>Mon associé ne répondit point. L'argument était, en<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[128]</a></span> +effet, sans réplique, mais Manzana, paresseux comme une +couleuvre, se lamentait déjà à la pensée qu'il allait être +obligé de travailler, chose qui ne lui était peut-être +jamais arrivée, car cet être au passé nébuleux avait dû +exercer tous les métiers, excepté ceux qui exigent un effort +physique trop violent.</p> + +<p>Je n'étais pas fâché de voir un peu la tête qu'il ferait +quand le capitaine lui commanderait de porter des sacs +de charbon ou de laver le pont à grande eau. L'épreuve +serait dure, mais elle aurait sur mon triste compagnon +un effet salutaire.</p> + +<p>J'ignorais où allait le <i>Good Star</i>. Je savais seulement +qu'il ferait escale au Havre pour, de là, se diriger vers +quelque port d'Angleterre.</p> + +<p>Il devait quitter Rouen à la marée descendante, c'est-à-dire +à deux heures de l'après-midi, mais il n'était +encore que dix heures du matin et qui sait si, avant le +départ, quelque stupide policier ne viendrait pas nous +rendre visite. Le <i>Good Star</i>, en sa qualité de navire +marchand, était dispensé des formalités de police auxquelles +sont soumis les vapeurs transportant des passagers, +mais après la petite histoire de l'hôtel d'Albion, il était +possible que le chef de la Sûreté de Rouen s'avisât de +perquisitionner à bord des bateaux en partance.</p> + +<p>J'insistai auprès du capitaine pour prendre immédiatement +mon service. Il y consentit.</p> + +<p>—Venez, dit-il.</p> + +<p>Et il nous présenta immédiatement au maître d'équipage, +un gros homme aussi large que haut qui répondait +au nom de Cowardly.</p> + +<p>On nous assigna immédiatement nos postes.</p> + +<p>—<i>Here</i>, me dit Cowardly, en me désignant le pont +du bateau...</p> + +<p>Et prenant Manzana par le bras, il le poussa vers +une écoutille où se trouvait un petit escalier de bois conduisant +à l'entrepont.</p> + +<p>Comme mon associé demeurait immobile, ne sachant<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[129]</a></span> +ce qu'il devait faire, Cowardly lui dit d'un ton brusque:</p> + +<p>—<i>Downstairs!</i></p> + +<p>Je m'approchai:</p> + +<p>—Mon camarade, expliquai-je au maître d'équipage, +ne comprend pas l'anglais.</p> + +<p>Et je traduisis à Manzana l'ordre que l'on venait de +lui donner:</p> + +<p>—On vous dit de descendre.</p> + +<p>—Où cela?</p> + +<p>—Mais dans la cale, parbleu!</p> + +<p>—Et vous?</p> + +<p>—Moi, jusqu'à nouvel ordre, je reste ici, sur le +pont...</p> + +<p>—Ah! non, par exemple. Je n'accepte pas cela... +Le truc est bien combiné, mais ça ne prend pas avec +moi... pendant que je serai à fond de cale, vous filerez +avec le diamant... Vraiment, mon cher, vous me prenez +pour un imbécile...</p> + +<p>Le capitaine était derrière nous. Il ne comprenait rien +à ce que nous disions, mais au ton de Manzana, il n'eut +pas de peine à deviner que celui-ci faisait des difficultés +pour descendre dans l'intérieur du navire. D'une violente +poussée, il l'envoya rouler en bas de l'escalier et d'un +coup de pied referma le panneau de l'écoutille...</p> + +<p>—Retenez bien, me dit-il, que vous n'êtes pas ici +pour tenir des conversations... Au travail, et vivement!... +Tenez, joignez-vous à cet homme et aidez-le à rouler +cette balle de coton...</p> + +<p>J'obéis, sans murmurer, et cette docilité me valut tout +de suite la confiance du capitaine. Il faut savoir se plier +aux exigences de la vie et accepter toutes les situations, +quelles qu'elles soient, du moment que l'on travaille à +son salut.</p> + +<p>Quelle brute que ce Manzana! Pourvu qu'il n'aille +point, par quelque extravagance, attirer sur nous l'attention +de la police!</p> + + + + +<h2><a name="ch14" id="ch14"></a>XIV</h2><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[130]</a></span> + +<h5>LA PREMIÈRE RENCONTRE QUE JE FIS SUR LE SOL ANGLAIS</h5> + + +<p>Le <i>Good Star</i> devait, je l'ai dit, partir à deux heures +de l'après-midi. En causant avec quelques matelots, +anglais comme moi, j'appris qu'il se rendait directement +à Londres, après escale au Havre.</p> + +<p>Décidément, j'étais servi à souhait.</p> + +<p>J'attendais cependant avec une inquiétude que l'on +devine le moment où on larguerait les amarres et, tout +en m'employant à bord le plus activement possible, je +jetais de temps à autre un regard vers le quai.</p> + +<p>C'était là que pouvait surgir l'ennemi, sous forme +d'un détective ou d'un agent de la police officielle.</p> + +<p>Par bonheur, la pluie s'était remise à tomber et les +quais étaient absolument déserts.</p> + +<p>Un peu avant midi, j'eus une vive émotion. Deux hommes +d'apparence assez louche s'étaient présentés à bord +et avaient demandé le capitaine. Enfin, ils quittèrent le +bateau, et ce furent les deux seuls visiteurs que nous +eûmes sur le <i>Good Star</i>.</p> + +<p>Manzana, comme bien on pense, n'était pas tranquille +à fond de cale et il éprouva le besoin de passer la tête +par une écoutille, afin de s'assurer que j'étais toujours +sur le pont.</p> + +<p>Le capitaine l'aperçut.</p> + +<p>Il eut un geste de colère, puis appelant le maître +d'équipage, lui donna rapidement quelques ordres. Bientôt, +Manzana reparaissait en compagnie du second qui,<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[131]</a></span> +sans un mot, le conduisait à la passerelle et l'invitait à +quitter le bord.</p> + +<p>Mon associé qui ne tenait pas à partir sans moi protestait +avec la dernière énergie et m'appelait d'une voix +désespérée, mais je me gardai bien de me montrer. Il +fut enfin expulsé un peu brutalement par le maître d'équipage +qui n'était rien moins que patient et, dès qu'il fut +sur le quai, deux marins, sur un ordre, retirèrent la passerelle.</p> + +<p>Caché derrière une des cheminées du bateau, je voyais +Manzana s'agiter comme un fou. De temps à autre, il +mettait ses deux mains en porte-voix devant sa bouche +et hurlait à tue-tête:</p> + +<p>—Pipe!... Edgar Pipe!... Vous savez bien que nous +ne pouvons pas nous quitter ainsi... Rappelez-vous nos +conventions... C'est mal ce que vous faites là!... Prenez +garde!...</p> + +<p>Déjà le <i>Good Star</i> se mettait en marche et le bruit +de ses hélices frappant l'eau à coups saccadés couvrait +les appels de mon associé... Je l'apercevais toujours gesticulant +sous la pluie, mais peu à peu, il diminua, et +ne fut bientôt plus qu'une petite silhouette noire trépignante +et grotesque.</p> + +<p>Le hasard, on le voit, me servait à souhait une fois +encore.</p> + +<p>Depuis près de cinq jours, je cherchais le moyen de +me débarrasser d'un affreux rasta sans usages qui était de +plus fort compromettant et voici que le capitaine du +<i>Good Star</i> dénouait, d'un simple geste, une situation qui +menaçait de tourner au tragique.</p> + +<p>Ah! on a bien raison de dire que la vie n'est qu'une +boîte à surprises.</p> + +<p>Tout ce que l'homme prépare, élabore avec soin en +vue de cette chose insaisissable qu'on appelle le bonheur, +tout cela s'écroule en un clin d'œil, au moindre souffle, +et c'est presque toujours ce que l'on n'a pas prévu qui<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[132]</a></span> +finit par s'imposer à nous en bouleversant tous nos projets.</p> + +<p>Parfois, ce changement subit nous est funeste... Souvent +aussi il nous est favorable, comme c'était le cas ici.</p> + +<p>Un étranger s'était fait mon auxiliaire. Ah! comme +je le bénissais, ce brave capitaine du <i>Good Star</i>!...</p> + +<p>Cependant, je finis, à la réflexion, par m'apercevoir +que, pour s'être modifiée de façon assez satisfaisante, ma +situation n'en restait pas moins dangereuse.</p> + +<p>En effet, Manzana, qui sans être un aigle n'était pas +tout à fait un imbécile, ne me lâcherait pas comme cela... +et il y avait des chances pour qu'il me retrouvât, soit +au Havre, notre première escale, soit en Angleterre, au +moment de l'accostage du <i>Good Star</i>... S'il me manquait +à cette dernière relâche, j'avais tout lieu de supposer +qu'il ne me rejoindrait jamais.</p> + +<p>D'ailleurs, où trouverait-il de l'argent pour payer son +voyage?</p> + +<p>Le <i>Good Star</i> marchait bon train... C'était un superbe +cargo, dernier modèle, qui pouvait, en pleine mer, filer +ses quinze nœuds, mais en ce moment, il modérait son +allure, afin de ne point soulever derrière lui trop de +remous. Lorsque nous atteignîmes Villequier, un pilote +monta à bord, et nous guida à travers les bancs de sable +qui s'égrènent çà et là, sur la Seine, jusqu'à son embouchure.</p> + +<p>Après avoir aidé à arrimer la cargaison dans la cale, +je m'occupai de la cuisine de l'équipage. Je devais, aux +termes de nos conventions avec le capitaine, remplacer +momentanément le maître-coq. C'était la première fois de +ma vie que je remplissais les délicates fonctions de cuisinier, +et je dois dire que je ne m'en tirai pas trop mal. Au +lieu de confectionner de ces plats classiques que les connaisseurs +apprécient trop facilement, j'improvisai des +ragoûts étranges qui échappaient à la critique, et les matelots, +à quelques exceptions près, se déclarèrent satisfaits +de mes salmigondis. Le maître d'équipage Cowardly +daigna même me complimenter sur certaine blanquette<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[133]</a></span> +sauce poivrade, que je croyais bien avoir affreusement +ratée et qui mit le feu au gosier de tous les marins.</p> + +<p>Ce que l'on but ce jour-là à bord du <i>Good Star</i>, on +ne peut s'en faire une idée.</p> + +<p>La manœuvre s'exécuta néanmoins sans trop d'à-coups. +Les hommes furent plus gais que de coutume, voilà tout.</p> + +<p>Quand nous atteignîmes la mer, nous commençâmes +à danser fortement et je ne tardai pas, hélas! à éprouver +ce que mes compatriotes appellent le <i>sea-sickness</i>. Je fus +horriblement malade et ne me rappelle rien de ma traversée... +Je crois toutefois pouvoir affirmer que le capitaine +et le maître d'équipage, furieux d'être privés de +cuisinier, m'accablèrent d'injures et s'oublièrent même +jusqu'à me frapper. Cependant, si abattu, si prostré que +je fusse, je trouvais encore la force de palper de temps +à autre la pochette qui contenait mon diamant...</p> + +<p>Lorsque nous entrâmes enfin dans la Tamise, je +retrouvai tous mes moyens, et crus devoir m'excuser +auprès du capitaine, mais le charme était rompu; je +n'étais plus à ses yeux qu'un être ridicule, une sorte de +fantoche encombrant, aussi m'annonça-t-il d'un ton bourru +qu'il me retranchait une livre sur ma solde. J'eus l'air +navré de cette diminution de salaire, mais au fond, je +m'en moquais comme d'une guigne, puisque j'avais toujours +en poche la bonne et solide bourse en cuir noir du +Révérend Patterson.</p> + +<p>Certes, je me retirais bien de l'association que j'avais +été obligé d'accepter, le revolver sous la gorge, et j'estimais +comme le nommé Pangloss que tout était pour le +mieux dans le meilleur des mondes.</p> + +<p>Ah! il devait en faire une tête, en ce moment, le +Senor Manzana!</p> + +<p>Je me le représentais courant à travers les rues de +Rouen, comme un chien perdu, dans la boue, et ma foi, +j'avoue qu'il ne m'inspirait nulle compassion.</p> + +<p>Bien que je m'efforçasse de me rassurer complètement,<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[134]</a></span> +une crainte finit cependant par me hanter et par s'incruster +dans ma cervelle avec l'obstination d'une idée fixe.</p> + +<p>Si Manzana s'était fait prendre!...</p> + +<p>Qui sait si un agent de police ne l'avait point arrêté! +Si cela s'était produit, j'étais sûr de mon affaire. Le +gredin me dénoncerait et peut-être serais-je «cueilli» +en débarquant sur le sol anglais.</p> + +<p>J'avais remarqué que le <i>Good Star</i> avait un poste de +T. S. F., et que l'on avait reçu plusieurs radios depuis +notre départ. Je ne serais vraiment tranquille que lorsque +j'aurais franchi la passerelle du cargo et j'aspirais à cet +heureux moment, avec une émotion que l'on comprendra.</p> + +<p>Il arriva enfin!</p> + +<p>Le <i>Good Star</i> s'amarra à quai, dans le bassin Sainte-Catherine, +en amont de Tower-Bridge, et l'on procéda +immédiatement au débarquement des marchandises.</p> + +<p>Nul agent ne m'attendait au ponton d'accostage... Manzana, +en admettant qu'il eût prévenu la police, s'y était +pris trop tard... J'étais maintenant dans mon pays, libre +de mes mouvements, libre de mes actes et avec de l'argent +en poche... Rien ne m'empêchait plus de passer en +Hollande pour y vendre mon diamant.</p> + +<p>L'incident Manzana ne m'avait, en somme, retardé +que de quelques jours.</p> + +<p>Ah! quelle riche idée j'avais eue de conserver le +Régent sur moi après la petite expédition de l'hôtel +d'Albion!</p> + +<p>Je procédai au déchargement du <i>Good Star</i> avec un +courage et un entrain extraordinaires... Jamais je n'avais +eu tant de cœur au travail. Il me semblait qu'une vie +nouvelle s'ouvrait devant moi. Tout en «coltinant» les +caisses et les balles qu'un treuil à vapeur extrayait des +flancs du cargo, je chantais éperdument et Cowardly dut, +à deux reprises, me prier de mettre une sourdine à mon +«gueuloir» pour employer sa propre expression.</p> + +<p>Le débarquement terminé, je touchai ce qui me revenait, +puis je pris congé du capitaine et du maître d'équipage.</p><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[135]</a></span> + +<p>Je cessais d'être marin pour redevenir gentleman, mais +quelques instants plus tard, en passant devant la glace +d'une boutique, je m'aperçus que je ressemblais plutôt +à un «beggar» qu'à un gentleman.</p> + +<p>Mon linge n'était plus douteux, il était franchement +sale. Quant à mes habits, ils auraient eu besoin d'un +sérieux coup de fer.</p> + +<p>Je ne pouvais songer, vêtu comme je l'étais, à me +risquer dans un quartier trop fréquenté où j'eusse immédiatement +attiré l'attention des promeneurs et peut-être +aussi celle des gens de police. A Londres, je n'avais rien +à craindre, n'ayant aucun méfait connu sur la conscience, +mais il arrive fréquemment que les individus suspects sont +«raflés», conduits au poste, interrogés, fouillés, puis +remis ensuite en liberté, avec des excuses.</p> + +<p>Ces sortes d'arrestations qui ne sont jamais maintenues, +en Angleterre, sont, par un joyeux euphémisme, appelées +«présentations». Elles ne tirent pas à conséquence et +constituent ce que l'on pourrait appeler une «mesure +préventive», mais j'avais de sérieuses raisons pour ne +point me laisser englober dans une de ces rafles dont +l'issue eût été désastreuse pour moi. Un gentleman, de si +bonne famille soit-il, n'a point pour habitude de se promener +avec un diamant de cent trente-six carats dans sa +poche...</p> + +<p>Réfrénant, pour l'instant, les idées de luxe et de confort +qui ont toujours exercé sur moi une irrésistible attraction, +je choisis, dans un quartier de troisième ordre, un +hôtel assez misérable qui portait pour enseigne: «Au +Poisson Bleu». Il était situé dans Caledonian Road +et fréquenté (je le constatai bientôt) par des gens assez +louches aux professions multiples et à la mine plutôt +inquiétante. Je ne fis, bien entendu, que poser le pied +dans cet hôtel: juste le temps de passer une chemise neuve +achetée dans un magasin des environs, de me donner un +coup de brosse et de me faire cirer. Je me rendis ensuite<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[136]</a></span> +chez le coiffeur, puis chez le chapelier et enfin chez un +vieux tailleur juif qui consentit à donner sur l'heure un +coup de fer à mes vêtements. Après ces diverses opérations, +dont, le lecteur appréciera la nécessité, je me risquai +gaillardement dans le centre de Londres.</p> + +<p>Quelques instants après, j'étais confortablement installé +dans un restaurant de Leicester Square, et pour la première +fois depuis la nuit de Noël, je pouvais enfin dîner +tranquille.</p> + +<p>Mon repas terminé, j'allumai un superbe «cubanola», +sirotai quelques liqueurs, puis sortis après avoir réglé ma +note qui se montait à deux livres six shillings. Je me +traitais bien, comme on voit, mais j'avais droit, ce me +semble, à ce petit «dédommagement» après les heures +sinistres que j'avais passées en compagnie de Manzana.</p> + +<p>Dehors, sur la place, des rampes électriques fulguraient +dans la nuit, au-dessus des larges baies d'un music-hall...</p> + +<p>—Tiens, me dis-je, pourquoi pas?</p> + +<p>Et le cigare à la bouche, le chapeau en arrière, la +figure aussi rouge que la tunique d'un horse-guard, j'entrai +à l'Alhambra.</p> + +<p>La musique jouait, à ce moment, une scie en vogue +que le public reprenait en chœur au refrain, et dont les +paroles étaient celles-ci, à une légère variante près:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0"><i>Tout va bien, tout est bien,</i></span><br> + <span class="i0"><i>Nous avons, Symphorien,</i></span><br> + <span class="i0"><i>Une veine... une veine,</i></span><br> + <span class="i0"><i>Une veine de chien!</i></span><br> + <br> + </div> +</div> + +<p>Cet air et ce couplet étaient pour moi de bon augure +et, en m'acheminant vers le promenoir, je fredonnais tout +guilleret: «Une veine... une veine... une veine de chien», +quand, brusquement, je demeurai cloué sur place, bouche +bée, bras ballants.</p> + +<p>Une femme en toilette tapageuse était là, devant moi, +me regardant avec effarement, et cette femme, c'était +Edith... cette petite dinde d'Edith, cause de tous les +tourments que j'avais endurés depuis ma visite nocturne<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[137]</a></span> +au musée du Louvre.</p> + +<p>Elle s'attendait sans doute à un éclat de ma part, mais +quand elle vit qu'au lieu de prendre une mine courroucée, +j'avais le sourire aux lèvres, elle se jeta dans mes bras, +en murmurant:</p> + +<p>—Oh! Edgar! Edgar! pardonnez-moi!...</p> + +<p>Le public amusé par cette petite scène qui, en tout +autre endroit eût paru scandaleuse, battait des mains, +trépignait de joie et hurlait en me désignant:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0"><i>Tout va bien, tout est bien,</i></span><br> + <span class="i0"><i>Il a une veine de chien...</i></span><br> + <br> + </div> +</div> + +<p>J'entraînai Edith au vestiaire, l'aidai à mettre son +manteau et nous sortîmes.</p> + + + + +<h2><a name="ch15" id="ch15"></a>XV</h2><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[138]</a></span> + +<h5>OU LE HASARD SE MET ENCORE UNE FOIS DE LA PARTIE</h5> + + +<p>Vous n'attendez point, n'est-ce pas, que je vous décrive +par le menu les diverses phases de cette nouvelle +lune de miel...</p> + +<p>Elle fut ce qu'elle est ordinairement dans ces rabibochages +amoureux: ardente, enivrante, affolante...</p> + +<p>Edith repentante sut racheter ses torts et se les faire +pardonner... Elle arriva même, pendant quelques jours, à +me faire oublier le Régent.</p> + +<p>Hélas!... il fallut vite déchanter!</p> + +<p>Un beau matin, en fouillant dans mon portefeuille, je +m'aperçus qu'il n'y restait plus qu'une pauvre petite bank-note +de cinq livres...</p> + +<p>Nous avions vécu, ma maîtresse et moi, sur ce qu'elle +avait conservé de mes deux mille francs et aussi sur la +bourse du Révérend Patterson. Il fallait absolument que +je trouvasse de l'argent. Un cambriolage seul pouvait me +tirer d'affaire, mais je dois dire que le souvenir de ma +dernière expédition me rendait très circonspect.</p> + +<p>Je n'osais pas avouer ma gêne à Edith, car les femmes, +si aimantes soient-elles, acceptent assez mal ces +confidences.</p> + +<p>Je résolus, encore une fois, de m'en remettre au hasard. +J'annonçai à ma maîtresse que je serais absent toute la +journée...</p> + +<p>Edith me regarda d'un air tout étonné:</p> + +<p>—Eh quoi, dit-elle, voilà que vous m'abandonnez<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[139]</a></span> +déjà?</p> + +<p>—Pour jusqu'à ce soir seulement, chérie... il faut +absolument que j'aille chez un de mes oncles qui habite +Richmond...</p> + +<p>—Et cela vous a pris tout d'un coup... vous ne pouvez +pas remettre cette visite?</p> + +<p>—Non, Edith... c'est très sérieux... il s'agit d'une +question d'argent...</p> + +<p>—Oh! alors, allez... Il ne faut jamais, Edgar, remettre +ces visites-là... Mais, au fait, j'y songe, je pourrais +bien vous accompagner?... il y a longtemps que j'ai envie +d'aller à la campagne... Pendant que vous vous rendriez +chez votre oncle je vous attendrais quelque part.</p> + +<p>—Non, Edith... cela est impossible... mon oncle est +très formaliste... S'il apprenait que l'on m'a vu à Richmond, +en compagnie d'une femme, il ne me recevrait +plus.</p> + +<p>—C'est donc un clergyman, votre oncle?...</p> + +<p>—Non... c'est un magistrat... un coroner.</p> + +<p>Edith n'insista plus.</p> + +<p>Je l'embrassai et partis.</p> + +<p>Où allais-je? Je n'en savais rien.</p> + +<p>Je venais d'atteindre Fleet Street, rue très fréquentée, +comme on sait, et je m'étais engagé sur la chaussée pour +changer de trottoir, quand une grosse dame, qui marchait +devant moi, glissa soudain sur l'asphalte humide et, avec +un bruit mat, s'étala sur le sol.</p> + +<p>Galamment, je l'aidai à se relever, mais elle avait +dû se blesser en tombant, car elle était incapable de mettre +un pied devant l'autre.</p> + +<p>Aidé de deux aimables citoyens, je la transportai chez +un pharmacien et disparus prestement. J'étais, en effet, +très pressé de voir ce que contenait le petit sac à main +que j'avais, sans qu'elle s'en aperçût, subtilisé à la dame, +et enfoui dans la poche de côté de mon pardessus.</p> + +<p>Ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure, dans l'allée +déserte d'un square, que je pus enfin satisfaire ma curiosité.</p><span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[140]</a></span> + +<p>Pour une fois, j'avais eu la main heureuse. Le sac +contenait exactement quatre billets de cinquante livres et +deux de dix... au total deux cent vingt livres... La grosse +dame était une propriétaire du nom de Dorothy Coxcomb. +Une petite note épinglée à l'un des billets indiquait +l'usage qu'elle voulait faire de son argent... et je dois +reconnaître que ce placement était absolument ridicule, +car les valeurs qu'elle se proposait d'acheter sombrèrent +deux mois après, lors du fameux krach de la Banque +Tymson and C<sup>o</sup>. De toute façon, la grosse dame eût été +refaite et il valait encore mieux que ce fût Edgar Pipe +qui profitât de son argent, plutôt que des banquiers sans +scrupules qui sont la honte du Royaume-Uni et dont les +victimes se comptent par milliers.</p> + +<p>Je jetai le sac dans un massif et plaçai soigneusement +les bank-notes dans mon portefeuille qui n'était plus habitué +à recevoir pareils locataires.</p> + +<p>Ce que c'est que l'argent, tout de même, et quelle +heureuse influence il exerce sur notre esprit! Il n'y a +qu'un instant, tout me paraissait gris et triste, maintenant, +je voyais tout en rose et j'avais une envie folle de sauter, +de gambader, de me jeter au cou des gens dans la rue.</p> + +<p>Bien entendu, au lieu de continuer à marcher à l'aventure, +je rentrai chez moi—ou plutôt chez Edith.</p> + +<p>Elle s'apprêtait à sortir.</p> + +<p>—Comment? dit-elle, vous voilà déjà?</p> + +<p>—Vous voyez... j'ai eu la chance de rencontrer mon +oncle dans Fleet Street et cela m'a épargné la peine d'aller +à Richmond.</p> + +<p>—Vous paraissez tout joyeux...</p> + +<p>—Le plaisir de vous revoir, Edith...</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Pouvez-vous en douter?</p> + +<p>Je ne sais si Edith crut à la sincérité de mes sentiments; +en tout cas, si elle pouvait avoir des doutes à ce sujet,<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[141]</a></span> +elle n'en laissa rien paraître.</p> + +<p>Je l'emmenai à Regent's Park, puis de là chez Monico, +dans Piccadilly.</p> + +<p>Nous allions mener la grande vie pendant quelques +jours, puis, je partirais pour la Hollande.</p> + +<p>Je m'étais bien gardé de dire à Edith que j'avais sur +moi un diamant de plusieurs millions; cependant, un jour +ou plutôt une nuit, elle avait failli le découvrir. J'avais +placé le Régent dans la petite poche de côté de ma +chemise de flanelle et ma maîtresse l'avait, par hasard, +senti sous sa main.</p> + +<p>—Tiens! demanda-t-elle, qu'est-ce que vous avez là, +Edgar?</p> + +<p>—Oh! rien... répondis-je...</p> + +<p>—On dirait une petite pierre.</p> + +<p>—C'en est une, en effet...</p> + +<p>—Un souvenir?</p> + +<p>—Non... un fétiche...</p> + +<p>Edith éclata de rire.</p> + +<p>—Eh quoi? dit-elle, vous êtes comme les nègres... +vous avez sur vous un gris-gris.</p> + +<p>—Vous le voyez.</p> + +<p>—C'est curieux... Je ne vous aurais pas cru si superstitieux.</p> + +<p>—Que voulez-vous, Edith, on ne se refait pas.</p> + +<p>—Et sérieusement... vous croyez au pouvoir de cette +amulette?... Vous a-t-elle déjà porté bonheur, au moins?</p> + +<p>—Mais oui, Edith, puisque après vous avoir perdue, +j'ai eu la joie de vous retrouver.</p> + +<p>—Grâce à votre gris-gris?</p> + +<p>—Grâce à mon gris-gris.</p> + +<p>—Et comment est-ce fait, cet objet-là?</p> + +<p>—Je vous l'ai déjà dit, c'est une simple pierre, mais +une pierre qui ne vient pas des régions terrestres...</p> + +<p>—Je crois, Edgar, que vous vous moquez de moi, +fit Edith en me donnant une petite tape sur la joue.</p> + +<p>—Mais non... je vous assure... Vous avez bien entendu<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[142]</a></span> +parler des aérolithes?...</p> + +<p>—Non... qu'est-ce que c'est que ça?</p> + +<p>—Ce sont des pierres... des pierres qui tombent du +ciel...</p> + +<p>Edith n'était pas très convaincue. Elle me regardait +avec méfiance, mais n'osait mettre en doute ma parole...</p> + +<p>—En effet, conclut-elle. Si ces pierres tombent du +ciel, comme vous dites, elles doivent évidemment porter +bonheur... Montrez-moi donc un peu comment c'est fait +ces pierres-là?</p> + +<p>—Une autre fois, Edith... Mon gris-gris est cousu +dans une double enveloppe très dure... c'est toute une +affaire que de le développer... Je vous promets de vous +le montrer demain...</p> + +<p>—Vous m'en donnerez bien un petit morceau?</p> + +<p>—Si vous y tenez...</p> + +<p>—Bien sûr que j'y tiens... une pierre qui vient du +ciel!</p> + +<hr> + +<p>Edith était tenace et je savais bien qu'elle ne me +laisserait point de répit que je ne lui eusse donné un +morceau de mon amulette.</p> + +<p>Je me procurai donc un caillou quelconque que je lui +présentai le lendemain.</p> + +<p>—Oh! ce n'est que cela, s'écria-t-elle. Ce n'est pas +bien beau... Enfin, puisque ça porte chance.</p> + +<p>Je cassai le caillou au moyen d'un marteau et j'obtins +ainsi deux éclats. J'en donnai un à ma maîtresse et serrai +l'autre précieusement dans le petit sachet d'où j'avais +préalablement enlevé le diamant.</p> + +<p>J'avais mis le Régent dans mon porte-monnaie, mais il +était indispensable que je trouvasse une cachette plus +sûre, car Edith, curieuse comme toutes les femmes, ne +manquerait certainement pas de le découvrir...</p> + +<p>Où le mettre, grand Dieu!</p> + +<p>J'eus l'idée de le coudre dans la doublure de mon +gilet ou dans la ceinture de mon pantalon, mais j'y renonçai...<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[143]</a></span> +la doublure pouvait se déchirer, s'user au frottement, +et je risquais de perdre mon trésor.</p> + +<p>Je songeai aussi à le dissimuler, dans notre chambre, +sous une lame de parquet, à l'introduire entre deux briques +de la cheminée ou à le loger tout en haut de +l'armoire à glace, mais je reconnus que ces cachettes n'offraient +aucune sécurité. Une bonne de l'hôtel pouvait le +découvrir, et il était à présumer qu'elle ne m'aviserait +point de sa trouvaille.</p> + +<p>Et pourtant, il fallait le dissimuler, coûte que coûte.</p> + +<p>Le lecteur s'étonnera sans doute de ce surcroît de précautions +et se demandera probablement pourquoi je +n'avais point jugé à propos de tout révéler à Edith.</p> + +<p>Hélas! l'expérience m'a appris que les femmes sont +incapables de garder un secret. De plus, je ne pouvais +avouer à ma maîtresse, qui me croyait un gentleman, que +je n'étais qu'un vulgaire cambrioleur.</p> + +<p>Edith avait des principes. Elle se disait la nièce d'un +pasteur, et bien qu'elle eût suivi une voie que la morale +réprouve, elle n'en demeurait pas moins très «honnête»—au +sens large du mot. Elle n'admettait point que +l'homme qui doit, en toute chose, donner l'exemple à la +femme, pût se laisser aller à commettre une mauvaise +action, même pour conquérir la fortune.</p> + +<p>Je suis certain que si à cette époque Edith avait su +quel genre d'individu j'étais, elle m'eût immédiatement +dénoncé à la police.</p> + +<p>Plus tard, elle en arriva heureusement à changer +d'avis, mais n'anticipons pas!... Il y avait là, n'est-il pas +vrai? un curieux cas psychologique, une mauvaise interprétation +des conventions sociales, mais le rigorisme ridicule +de cette petite perruche est commun à nombre d'Anglaises.</p> + +<p>En France, j'en ai fait la remarque, les femmes sont +beaucoup plus indulgentes, et aussi plus justes. Si elles +aiment un cambrioleur, elles arrivent assez facilement à +se laisser endoctriner par leur amant et se gardent bien de<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[144]</a></span> +le dénoncer, surtout s'il leur procure, grâce à sa petite +industrie, une vie facile, exempte de soucis, des toilettes +et des bijoux.</p> + +<p>La générosité, d'où qu'elle vienne est toujours une +qualité très appréciée des femmes et elles pardonnent tout +à celui qui donne beaucoup.</p> + +<p>Il n'y a pas de sots métiers, il n'y a que de sottes gens, +dit un proverbe français, et rien n'est plus vrai.</p> + +<p>Certes, si tout le monde était honnête sur terre, il +serait criminel de raisonner ainsi, mais quand on voit, +chaque jour, des aigrefins ruiner des milliers de gogos, +il n'est pas téméraire d'admettre que le cambrioleur est +bien moins méprisable que ces gens-là.</p> + +<p>Je ne reviendrai plus sur ce sujet, que j'ai déjà sommairement +traité, mais que l'on me permette une dernière +réflexion que je crois nécessaire. Il y a deux catégories +de cambrioleurs: ceux qui opèrent en petit et ceux qui +opèrent en grand.</p> + +<p>Les premiers, qui dévalisent ordinairement des chambres +de bonnes et de modestes logements de travailleurs, +n'ont droit à aucune indulgence, et si j'étais juge, je les +«salerais» sans pitié.</p> + +<p>Les seconds, ceux qui ne s'en prennent qu'aux riches +(et je m'honore d'appartenir à cette catégorie), ne causent +en somme qu'un préjudice insignifiant à leurs victimes. +C'est, en réalité, une sorte d'impôt sur le revenu +qu'ils prélèvent, indûment, j'en conviens, mais qui m'objectera +que les taxes votées par les Chambres soient toutes +équitables?</p> + +<p>Ceci dit, je reviens à mes moutons qui s'étaient, je +crois, un peu égarés.</p> + +<p>Ma seule préoccupation pour l'instant était de dérober +mon diamant aux yeux d'Edith tout en le conservant sur +moi.</p> + +<p>Le problème était délicat, et m'occupa l'esprit pendant +de longues heures.</p> + +<p>J'imaginai les moyens les plus stupides, les plus extravagants...<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[145]</a></span> +J'envisageai même comme dernière ressource +l'ingestion quotidienne du Régent!!!</p> + +<p>Furieux de ne trouver aucune solution, je donnai +soudain un grand coup de talon sur le parquet... Aïe!... +un clou qui se trouvait dans ma bottine m'entra dans +les chairs et me causa une douleur atroce... J'ôtai aussitôt +ma chaussure, et me mis, avec le pied d'une chaise, à +aplatir ce clou malencontreux.</p> + +<p>Pendant que je me livrais à cette opération, une idée +que je qualifierai de lumineuse m'était venue tout à coup +à l'esprit.</p> + + + + +<h2><a name="ch16" id="ch16"></a>XVI</h2><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[146]</a></span> + +<h5>OU APPARAIT UN ONCLE QUI ME PORTE UN VIF INTÉRÊT</h5> + + +<p>Les idées sont ou géniales ou lumineuses: elles sont +géniales quand elles sortent du cerveau, après de longues +et laborieuses méditations, mais quand elles vous sont +suggérées par un incident imprévu, elles sont simplement +lumineuses.</p> + +<p>Celle que je venais d'avoir pouvait être rangée dans +cette dernière catégorie... La chute d'une pomme orientait +l'esprit de Newton vers les lois de la pesanteur... la +simple vue d'un talon de bottine me fit pousser en anglais +le mot qu'Archimède prononça en grec...</p> + +<p>Oui... j'avais trouvé!...</p> + +<p>La solution que je cherchais et qui me fuyait avec +obstination se présentait à moi dans toute sa simplicité... +et je me mis à rire comme un fou, tout en continuant +d'aplatir mon clou avec le pied de la chaise.</p> + +<p>Edith qui se trouvait dans le cabinet de toilette accourut, +étonnée:</p> + +<p>—Eh bien! demanda-t-elle, qu'y a-t-il donc, Edgar, +est-ce que vous avez perdu la raison?</p> + +<p>Et tout en parlant, elle regardait d'un air inquiet, la +bouteille de whisky posée devant moi sur la table...</p> + +<p>Quand elle eut constaté que le liquide était toujours +au même niveau, elle parut plus inquiète encore, ne pouvant +plus mettre sur le compte de l'ivresse l'étrangeté de +ma conduite...</p> + +<p>—Ah! my darling, lui dis-je... Excusez-moi, mais<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[147]</a></span> +je songe à une chose si drôle... Figurez-vous qu'hier... +au moment où je traversais Fleet Street, une grosse dame +a glissé sur la chaussée et est tombée d'une façon si +comique que tout le monde s'est mis à rire... oui, tout +le monde, même un austère Révérend qui était arrêté +devant la station d'omnibus...</p> + +<p>—Vraiment, Edgar, vous n'êtes guère généreux... ainsi, +voilà ce qui vous fait rire... une femme qui tombe!</p> + +<p>—Oh! rassurez-vous... j'ai été le premier à la relever... +et à la conduire chez un pharmacien, car elle s'était +légèrement blessée en prenant un peu trop brutalement +contact avec le sol...</p> + +<p>—Vous êtes comme les paysans du Pays de Galles, +mon cher, vous riez huit jours après d'un événement qui +n'est pas bien comique, en somme.</p> + +<p>Je me gardai de protester contre cette appréciation +qui n'était rien moins que flatteuse... J'aimais mieux passer +pour un lourdaud du Pays de Galles, que de livrer mon +secret.</p> + +<p>Le soir, quand Edith me proposa de sortir pour +respirer un peu, je prétextai une terrible migraine. Elle +sortit seule, ce qui lui arrivait quelquefois, et je profitai +de son absence pour me livrer à un petit travail qui n'était +pas des plus faciles. Je pris une de mes bottines—la +droite, je m'en souviens—et commençai à enlever, avec +la grosse lame de mon couteau, les plaques de cuir superposées +qui formaient le talon. Je creusai ensuite dans la +partie demeurée intacte une sorte de petite niche rectangulaire +dans laquelle je logeai mon diamant, puis je +replaçai par-dessus les lamelles de cuir que j'avais détachées, +l'instant d'avant, et les assujettis solidement, au +moyen de vis de cuivre et de petits clous à tête plate.</p> + +<p>Maintenant, le Régent ne me quitterait plus... et personne +n'aurait l'idée de venir le chercher dans mon talon.</p> + +<p>Je recouvrais donc un peu de tranquillité... c'était tout +ce que je désirais pour l'instant.</p> + +<p>Je me laissai donc vivre, pendant une huitaine, puis<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[148]</a></span> +je songeai sérieusement à mon voyage en Hollande. +J'avais d'abord eu l'intention d'emmener Edith avec moi, +mais je jugeai que cela serait non seulement maladroit, +mais encore très imprudent. Il valait mieux que je partisse +seul, mais quel prétexte invoquer pour prendre congé +de ma maîtresse, sans la froisser, et aussi sans rompre +définitivement avec elle? Je tenais encore à Edith, malgré +le petit tour qu'elle m'avait joué à Paris et qu'elle s'était +d'ailleurs ingéniée à se faire pardonner... Certes, ce n'était +plus de ma part un amour fou, mais enfin elle était bien +la femme qu'il me fallait. J'avais déjà eu pas mal de +maîtresses et, quand je comparais à Edith tous ces anciens +«collages», je trouvais que, décidément, elle était +bien supérieure, comme talents et comme esprit, à toutes +les pécores qui avaient, pendant de longs jours et de plus +longues nuits encore, empoisonné ma vie. Je tenais donc +à conserver Edith... et j'étais prêt (ce qui est une preuve +d'attachement) à lui passer bien des caprices et à excuser +bien des fautes.</p> + +<p>Je crois qu'elle m'aimait aussi, mais son amour était +malheureusement subordonné à l'état de mes finances... +Je ne me faisais aucune illusion sur ce chapitre et j'étais +persuadé que, le jour où je ne pourrais plus l'entretenir +convenablement, elle chercherait aussitôt un autre protecteur.</p> + +<p>Les femmes ne sont des héroïnes que dans les romans, +et il ne faut pas les soumettre à trop rude épreuve. +L'amour dans un grenier, c'était bon en 1830. Aujourd'hui, +la moindre maîtresse veut un petit salon, avec un +piano et le rêve qu'elle poursuit, avec l'espoir de le réaliser +un jour, c'est de trouver un bon gros capitaliste qui la +couvre de bijoux et lui paye une auto. En général (et il +y a heureusement des exceptions) la fidélité des femmes +est en raison directe du bien-être qu'on leur procure et +ceux qui s'imaginent être aimés pour eux-mêmes sont souvent +des niais ou des outrecuidants.</p> + +<p>L'homme qui n'apporte que sa personne dans une<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[149]</a></span> +association amoureuse risque fort de se voir adjoindre à +bref délai des collaborateurs plus «sérieux».</p> + +<p>Or, comme je ne puis souffrir la collaboration en +amour, je m'efforçais de trouver une raison pour conserver +Edith à moi seul et la persuader que, bientôt, j'allais +rouler sur l'or. Je lui confiai notamment que j'avais, à +Amsterdam, un vieil oncle, riche à millions, qui m'aimait +comme si j'eusse été son fils et qui me laisserait en +mourant son énorme fortune.</p> + +<p>Ces discours avaient le don d'intéresser prodigieusement +Edith et je suis convaincu qu'elle souhaitait <i>in petto</i> +la mort rapide de l'oncle de Hollande. Je m'aperçus +aussi que je grandissais dans son estime et qu'elle paraissait, +chaque jour, m'aimer davantage.</p> + +<p>Quand je l'eus bien préparée, je m'arrangeai pour que +l'oncle imaginaire me donnât de ses nouvelles.</p> + +<p>Rien n'était plus facile. Il existe, à Londres, dans +Augustin's street, une agence qui s'intitule «Tsit» et +qui se charge, moyennant quelques shillings, de vous +expédier, à volonté, une lettre timbrée de New-York, de +Singapour ou de Nouka-Hiva.</p> + +<p>Un mari veut-il filer tranquillement le parfait amour +avec une petite poule, il s'adresse à l'agence «Tsit».</p> + +<p>Trois semaines après, l'épouse délaissée reçoit de son +volage époux une lettre des plus tendres dans laquelle il +lui dit qu'il vient d'arriver en Amérique où les affaires +s'annoncent bien.</p> + +<p>Un caissier qui a dévalisé son patron veut-il dépister +la police, il envoie des îles Hawaï une longue lettre dans +laquelle il fait son <i>mea culpa</i> et où il annonce qu'il se +fera un devoir de rembourser un jour la somme qu'il a +été obligé de prélever dans la caisse confiée à sa garde, +afin de se livrer en grand à l'élevage des moutons mérinos.</p> + +<p>Je connaissais depuis longtemps le directeur de l'agence +«Tsit»; je puis même dire qu'il était mon ami. Je lui +remis donc une lettre qu'il se chargea de me faire parvenir,<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[150]</a></span> +timbrée et datée d'Amsterdam.</p> + +<p>Le soir même, en tête à tête avec ma maîtresse, je +préparai mes batteries. Je parlai beaucoup de l'oncle +Chaff (c'était le nom que j'avais donné à ce parent de +fantaisie).</p> + +<p>Il sait votre adresse, au moins? demanda Edith.</p> + +<p>—Oui... je lui ai écrit, il y a quelques jours...</p> + +<p>—Vous avez bien fait... Voyez-vous qu'il meure et +que personne ne vous avertisse?</p> + +<p>—Oh! de toute façon, je serais prévenu!</p> + +<p>Jusqu'alors Edith ne m'avait jamais interrogé sur ma +famille, mais ce soir-là, elle me posa une foule de questions +auxquelles je répondis de la meilleure grâce du +monde. Je me confectionnai même une généalogie des +plus huppées et m'apparentai sans vergogne aux plus +grandes familles d'Angleterre.</p> + +<p>Edith était éblouie.</p> + +<p>—Je me suis bien doutée, dit-elle, la première fois +que je vous ai vu, que vous deviez appartenir à la haute +société... d'ailleurs, quand quelqu'un a de la race, cela +se voit tout de suite... et vous, vous avez de la race...</p> + +<p>Ce compliment ne me parut pas exagéré... J'ai de la +race, en effet, et bien des gens se sont laissé prendre à +mon grand air de distinction.</p> + +<p>Cela prouve que bien que l'on soit issu du peuple, on +peut néanmoins avoir de l'allure... Cela donne aussi un +sérieux démenti aux affirmations de certains savants qui +prétendent que l'aristocratie a sa marque spéciale et qu'un +roturier ne peut point prétendre à cette élégance de manières, +à cette distinction naturelle que possèdent seuls +les gens bien nés.</p> + +<p>Quelle erreur!</p> + +<p>Mon père était valet de chambre et ma mère fille de +taverne en Irlande.</p> + +<p>Il est vrai que je suis un enfant de l'amour et l'on sait +que ces enfants-là sont toujours bien faits de leur personne.</p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[151]</a></span> + +<p>Bref, Edith était subjuguée... c'était tout ce que je +désirais. J'étais sûr qu'elle ne se lancerait point, durant +mon absence, dans quelque aventure galante... ou que, +tout au moins, si elle le faisait, ce serait avec discrétion.</p> + +<p>A quelques jours de là, je recevais d'Amsterdam la +lettre suivante:</p> + +<Blockquote> + +<p>«Mon cher monsieur Edgar,</p> + +<p>«Votre oncle est en ce moment dangereusement malade +et les médecins qui le soignent se montrent fort +inquiets... Il parle souvent de vous et je crois qu'il +désirerait vous embrasser. Vous savez comme il vous +aime, le cher homme, et combien il souffre de ne plus +vous voir. Je n'ose affirmer que votre présence le guérira, +mais elle adoucira au moins ses derniers moments, +car il se pourrait qu'il n'en eût plus pour bien longtemps, +si j'en crois ce que dit le docteur Oldenschnock, +qui ne quitte pas son chevet. J'espère, mon cher monsieur +Edgar, qu'au reçu de cette lettre, vous vous +mettrez immédiatement en route, et que nous aurons le +plaisir de vous voir cette semaine.</p> + +<p>«Croyez à mon respectueux dévouement.</p> + +<p class="right">«Cornélie Fassmosch.»</p> + +</Blockquote> + +<p>En lisant cette lettre, je feignis une émotion qui +n'échappa point à Edith.</p> + +<p>Elle demanda d'un air apitoyé:</p> + +<p>—Mauvaises nouvelles de votre oncle?</p> + +<p>—Hélas! oui... et je crains bien...</p> + +<p>—Ne vous désolez pas d'avance... Quel âge a-t-il?</p> + +<p>—Soixante-treize ans...</p> + +<p>—Ce n'est pas un âge exagéré!</p> + +<p>Rien n'était plus comique que cet apitoiement qui +n'était pas plus sincère de la part d'Edith que de la +mienne, au sujet d'un bonhomme qui n'existait pas.</p> + +<p>J'avais une envie folle de rire, mais comme ma maîtresse<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[152]</a></span> +m'observait toujours, je fis le geste d'écraser une +larme au coin de ma paupière.</p> + +<p>Il fut convenu que je m'embarquerais le lendemain +soir dans le train qui part de Charing-Cross pour Douvres, +à 9 h. 55. De Douvres, je gagnerais Ostende, et de +là Amsterdam.</p> + +<p>Edith semblait navrée à l'idée de ce départ précipité, +mais, pour la consoler, je lui promis que si la maladie de +mon oncle se prolongeait, je la ferais venir en Hollande +et la perspective de ce voyage lui rendit toute sa gaieté.</p> + + + + +<h2><a name="ch17" id="ch17"></a>XVII</h2><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[153]</a></span> + +<h5>UNE OMBRE SUR LE PAYSAGE</h5> + + +<p>Ce soir-là, nous fîmes ce que les Français appellent la +«bombe», mot qui vient de bombance, très probablement. +J'emmenai Edith dîner à l'«Alexandra», Saint-George's +Place, et là, je lui payai un souper qu'un lord +ne lui eût certainement pas offert: oysters, anchory, salmon, +trout, filled steak, minced lamb, vegetables marrow, +water cress, apple turnover, vanilla ice, le tout arrosé de +Champagne, de claret et de porto... La note se montait à +cinq livres six pence exactement. Edith et moi nous étions +très gais et nous décidâmes d'aller finir notre soirée à +l'Olympia.</p> + +<p>Je sifflai un taxi qui vint immédiatement se ranger le +long du trottoir. Un mendiant dont la figure était aussi +noire que celle d'un nègre se précipita pour ouvrir la +portière. J'aidai galamment Edith à monter dans le cab et +j'allais prendre place à côté d'elle, quand soudain, mes +yeux rencontrèrent ceux du mendiant qui se tenait toujours +là, semblant attendre un pourboire...</p> + +<p>Le drôle me regardait avec un mauvais sourire.</p> + +<p>Au moment où j'allais mettre le pied dans la voiture, +il m'empoigna par le bras, me fit brusquement décrire un +demi-tour et me dit, en approchant sa figure sale de la +mienne:</p> + +<p>—Non, monsieur Pipe..., non, vous ne m'échapperez +pas... une fois passe, mais deux, jamais!</p> + +<p>Manzana!... c'était Manzana!...</p> + +<p>Je ne l'avais pas reconnu tout d'abord, sous la couche<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[154]</a></span> +de crasse qui recouvrait son visage, mais je le reconnaissais +maintenant à sa vilaine voix métallique.</p> + +<p>J'essayai de payer d'audace:</p> + +<p>—Monsieur, répondis-je, en prenant un accent étranger, +vous vous trompez certainement... Veuillez me +lâcher... ou j'appelle un policeman...</p> + +<p>—Eh bien, appelez, dit mon terrible associé, je ne +demande pas mieux... nous irons au poste et, là, je dirai +qui vous êtes...</p> + +<p>Dans l'intérieur du taxi, Edith s'affolait:</p> + +<p>—Oh! Edgar! Edgar!... criait-elle appelez un +agent... qu'on nous débarrasse de ce vilain homme!</p> + +<p>—Rassurez-vous, ma chère, dis-je en m'efforçant de +paraître calme... ce monsieur fait certainement erreur... je +vais m'expliquer avec lui... rentrez à la maison, je vous +rejoins dans un instant...</p> + +<p>Et, à voix basse, je glissai notre adresse au chauffeur +qui partit sur-le-champ.</p> + +<p>Quand il eut disparu, je donnai à Manzana une petite +tape sur l'épaule et lui dis d'un ton conciliant:</p> + +<p>—Voyons, mon ami, à quoi bon faire du scandale... +et affoler une femme... Je vous croyais plus galant, ma +parole...</p> + +<p>—Il s'agit bien de galanterie... je voudrais vous voir +à ma place... Ah! c'est ainsi que vous m'avez plaqué!</p> + +<p>—Pardon, mon cher, s'il y en a un des deux qui a +plaqué l'autre, c'est vous ce me semble...</p> + +<p>—Oh! n'essayez pas de jouer sur les mots... je ne +suis pas un imbécile... Vous croyez donc que je n'ai pas +deviné votre manège?... Vous vous êtes tout simplement +entendu avec cette canaille de capitaine pour me faire +expulser du bateau...</p> + +<p>—Vous dites des bêtises, Manzana... la fureur vous +égare... Vous vous êtes conduit comme un niais.</p> + +<p>—Soyez poli, n'est-ce pas? Je ne suis point d'humeur +à me laisser insulter par un gredin de votre espèce...</p> + +<p>—Calmez-vous, je vous prie, et raisonnez un peu...<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[155]</a></span> +Grâce à moi, vous étiez embarqué sur un bateau qui nous +emmenait en Angleterre... or, vous vous rappelez à quelles +conditions on nous avait acceptés, vous et moi. Nous +n'étions pas des passagers, mais de simples matelots... +bien moins, des manœuvres, des domestiques... Vous, +vous étiez affecté au service de la cale, moi, à celui du +pont.</p> + +<p>—Oui, bien entendu, vous m'aviez fait reléguer à +fond de cale, afin de pouvoir vous enfuir plus facilement, +au premier arrêt...</p> + +<p>—Vous dites des stupidités, Manzana... Si j'avais eu +vraiment l'intention de fuir, je me serais esquivé après +notre séparation... au lieu de cela, je me suis aussitôt mis +au travail... Il fallait faire comme moi, mais non, méfiant +comme vous êtes, vous n'avez pas pu demeurer au poste +qui vous avait été assigné, il a fallu que vous remontiez +pour voir un peu ce qui se passait sur le pont... le capitaine +vous a aperçu et vous a immédiatement signifié votre +congé... que pouvez-vous me reprocher?</p> + +<p>—En quittant le bateau, je vous ai appelé, vous ne +m'avez pas répondu.</p> + +<p>—Je n'ai rien entendu, je vous l'assure, sans quoi +je me fusse fait un devoir de partir avec vous... Nous +étions associés, vous aviez ma parole et vous avez pu +constater que, jusqu'alors, j'avais respecté mes engagements.</p> + +<p>—Mots que tout cela!... Je sais que vous n'êtes +jamais embarrassé pour trouver de bonnes raisons... Bientôt, +c'est moi qui vais avoir tous les torts...</p> + +<p>—Mais voyons, sérieusement, que me reprochez-vous?... +Est-ce moi qui vous ai lâché, oui ou non?</p> + +<p>—Vous étiez quand même bien content d'être séparé +de moi?</p> + +<p>—Qu'en savez-vous?</p> + +<p>—Vous vous disiez: cet idiot de Manzana ne me +retrouvera jamais...</p> + +<p>—J'étais, au contraire, certain de vous revoir... Vous<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[156]</a></span> +saviez que le <i>Good Star</i> allait à Londres... si j'avais +voulu vous plaquer, comme vous dites, je ne serais pas +venu en Angleterre...</p> + +<p>Manzana ne trouva rien à répondre à ce dernier argument. +Je voyais qu'il était furieux.</p> + +<p>Tout à coup il éclata:</p> + +<p>—Oui... oui... hurla-t-il, tout cela c'est très joli... +c'est moi qui ai tort, c'est entendu... En attendant, vous +vous payez des dîners de plusieurs livres dans les plus +grands hôtels, vous avez des maîtresses, vous ne vous +déplacez plus qu'en taxi... Et moi... moi, votre associé, +j'en suis réduit à ouvrir les portières pour gagner quelques +pence... Tel que vous me voyez, voilà, deux jours que je +me nourris de croûtes de pain...</p> + +<p>—Si une livre peut vous obliger...</p> + +<p>—Je ne demande pas l'aumône, répliqua Manzana +d'un air digne... J'entends que vous respectiez nos conventions... +Jusqu'à ce que nous ayons pu vendre <i>notre +diamant</i> (et le drôle appuya sur ce mot) nous devons +faire bourse commune... Tout ce qui est à vous m'appartient...</p> + +<p>—Même ma maîtresse?</p> + +<p>—Pourquoi pas?</p> + +<p>—Vraiment, mon cher, vous allez un peu fort... +D'ailleurs, je vais vous apprendre une chose qui va singulièrement +vous refroidir... Je n'ai plus le diamant...</p> + +<p>—Quoi?... qu'est-ce que vous dites?... Vous n'avez +plus le diamant?... Vous... n'avez plus le diamant. Alors +vous l'avez vendu, vendu à vil prix! Eh! parbleu, ça +n'est pas étonnant... J'aurais dû m'en douter du premier +coup... vous êtes un gredin... un ignoble individu... un...</p> + +<p>Manzana n'acheva pas.</p> + +<p>Un policeman s'était approché, attiré par le bruit de +la dispute.</p> + +<p>Comme nous passions à ce moment sous un bec de +gaz, il nous dévisagea tous deux et parut fort étonné de +voir un gentleman comme moi en compagnie d'un individu<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[157]</a></span> +d'aspect aussi minable que Manzana...</p> + +<p>—Voyez, dis-je, quand l'agent se fut éloigné, un +peu plus, vous vous faisiez arrêter...</p> + +<p>—Possible... Je m'en moque, mais j'espère bien que +l'on vous eût arrêté avec moi... et alors...</p> + +<p>—Alors?...</p> + +<p>—J'aurais dit...</p> + +<p>—Vous n'auriez rien dit du tout, car si vous croyez +me tenir, je vous tiens aussi... Je ne suis pas un assassin, +moi.</p> + +<p>—Un assassin!... un assassin!... il faudrait le prouver...</p> + +<p>—Ce sera très facile.</p> + +<p>—Ah! vraiment? fit Manzana, d'une voix sourde.</p> + +<p>—Oui... très facile... vous savez la dame de l'avenue +des Champs-Elysées... eh bien, elle est ici... je l'ai +rencontrée hier...</p> + +<p>—Vous cherchez à m'intimider, mais ça ne prend +pas, mon cher.</p> + +<p>—Voulez-vous que je vous conduise chez elle?</p> + +<p>Manzana me regarda fixement. Nous étions arrivés à +Regent's Street. Les candélabres électriques placés au milieu +de la chaussée nous inondaient de leur clarté bleue.</p> + +<p>—Eh bien, oui, articula mon associé d'un ton sec... +oui... j'accepte... conduisez-moi chez elle...</p> + +<p>—Vous le voulez?</p> + +<p>—Je l'exige... même.</p> + +<p>—C'est bien, suivez-moi... quoiqu'il soit déjà tard, +je suis sûr que son secrétaire ne demandera pas mieux +que de vous recevoir...</p> + +<p>—Son... secrétaire?</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>Manzana semblait avoir perdu de son assurance.</p> + +<p>Il faut croire que, tout en bluffant, j'avais touché +juste.</p> + +<p>Il reprit cependant un peu d'aplomb et s'efforça de<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[158]</a></span> +railler:</p> + +<p>—Je suis dans une tenue bien négligée, dit-il, pour +me présenter devant cette dame... Nous irons la voir +demain, si cela ne vous fait rien... En attendant, entrez +donc avec moi dans ce grill-room... Je suis mort de faim.</p> + +<p>J'acquiesçai à son désir.</p> + +<p>Le drôle, évidemment, n'était pas rassuré; j'avais donc +été bien inspiré en évoquant à brûle-pourpoint le souvenir +de la dame des Champs-Elysées.</p> + +<p>Cependant, l'apparition de Manzana dans le grill-room +avait soulevé un tollé général.</p> + +<p>Deux gentlemen s'écrièrent, en s'adressant au gérant:</p> + +<p>—Vous n'allez pas, je suppose, recevoir cet affreux +«beggar»...</p> + +<p>—Nous ne sommes pas à Whitechapel ici!</p> + +<p>Le gérant s'approcha de mon triste compagnon:</p> + +<p>—Sortez!... Sortez! lui dit-il.</p> + +<p>Manzana voulut protester, mais deux garçons l'empoignèrent +et le jetèrent hors de l'établissement.</p> + +<p>J'aurais pu profiter de cet incident pour m'esquiver, +mais je reconnus que cela eût été maladroit. Il valait +mieux en finir une fois pour toutes avec ce gredin.</p> + +<p>Je l'entraînai dans un bouge des environs de Soho +Square.</p> + +<p>L'établissement dans lequel nous nous trouvions était +rempli de vagabonds et de miséreux, de sorte que, maintenant, +c'était moi qui me trouvais déplacé dans ce milieu. +On me regardait avec méfiance et un farceur qui s'était +approché me dit d'une affreuse voix canaille:</p> + +<p>—Vous savez... si vous cherchez quelqu'un pour +faire un coup, je suis à votre disposition... avec moi, +jamais d'ennuis... J'opère en douceur et à des prix modérés... +Quand vous aurez besoin de mes services, vous +n'aurez qu'à demander Bill Sharper... tout le monde me +connaît ici...</p> + +<p>Lorsque je fus parvenu à me débarrasser de ce gêneur, +je m'assis à côté de Manzana à qui je fis servir une ample<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[159]</a></span> +portion de «minced lamb» et une pinte de stout.</p> + +<p>Tout en mangeant, il parlait et ne cessait de m'accabler +de reproches... Il en revenait toujours à son expulsion +du <i>Good Star</i> et cherchait à rejeter sur moi toutes +les responsabilités.</p> + +<p>—Comme je ne parle pas anglais, dit-il, vous en +avez profité pour raconter sur mon compte quelque vilaine +histoire au capitaine et c'est pour cela qu'il m'a débarqué. +Enfin, n'en parlons plus. Je vous ai retrouvé, c'est le +principal... causons un peu de choses sérieuses... Et notre +diamant?</p> + +<p>—Je vous ai déjà dit que je ne l'avais plus.</p> + +<p>Les yeux de Manzana eurent un éclat sinistre.</p> + +<p>—Vous mentez, dit-il.</p> + +<p>—Je vous jure que je dis la vérité.</p> + +<p>—Racontez ça à d'autres, mais pas à moi...</p> + +<p>—Je ne l'ai plus, répétai-je avec force.</p> + +<p>—Alors, vous l'avez vendu?</p> + +<p>—Non... on me l'a pris...</p> + +<p>—On vous l'a pris... on vous l'a pris... et qui donc?</p> + +<p>J'eus un geste vague.</p> + +<p>—Et vous croyez, fit Manzana d'une voix grinçante, +que vous allez vous en tirer comme ça?... Vous +croyez qu'il suffit de dire «on me l'a pris» pour que +tout soit fini entre nous... Ah! vous ne me connaissez +pas, Edgar Pipe... Si demain, vous ne me montrez pas +le diamant, je vais à l'ambassade de France et je dis +que c'est vous qui avez volé le Régent.</p> + +<p>—Et moi, répondis-je d'un ton calme, je vais à +Scotland Yard avec la dame que vous connaissez...</p> + +<p>Manzana s'efforça de rire, mais je vis bien qu'il était +quand même troublé...</p> + +<p>Il avala une large lampée de stout et dit, après s'être +essuyé les lèvres avec sa manche:</p> + +<p>—Vous ferez ce que vous voudrez, mais croyez bien +que moi aussi je saurai agir... Tant pis pour vous!... Je +vous avais prévenu. Dans toute cette affaire, j'ai été un<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[160]</a></span> +imbécile... je n'aurais pas dû vous laisser le diamant... +Vous êtes une affreuse petite canaille et je suis sûr maintenant +que si vous aviez pu me supprimer, vous n'auriez +pas hésité un instant.</p> + +<p>—Vous me prêtez là vos propres intentions...</p> + +<p>—Oui... oui, c'est bon, je suis fixé... Je me suis laissé +rouler, mais ne supposez pas que vous aurez le dernier +mot...</p> + +<p>—Bah! fis-je d'un air indifférent, dénoncez-moi, je +m'en moque... J'attraperai cinq ans, voilà tout... mais +vous...</p> + +<p>Manzana avait pâli.</p> + +<p>Le drôle avait peur, je le voyais bien... Il s'agissait de +le dominer... de le tenir sous la menace d'une dénonciation...</p> + +<p>Il reprit, au bout d'un instant:</p> + +<p>—Allons, parlez-moi nettement... Vous prétendez que +l'on vous a pris le diamant... Qui vous l'a pris?</p> + +<p>—Je l'ignore.</p> + +<p>—Ainsi, on est venu comme cela vous le chiper +pendant que vous dormiez?...</p> + +<p>—Pendant que j'étais évanoui...</p> + +<p>—Ah! vraiment!... Vous ne m'aviez jamais dit que +vous étiez sujet aux évanouissements...</p> + +<p>—J'aurais voulu vous voir à ma place.</p> + +<p>—Expliquez-vous, si vous le pouvez...</p> + +<p>—A quoi bon? Vous ne me croirez pas.</p> + +<p>—Dites toujours... Nous allons voir.</p> + +<p>—Eh bien! voici... A bord du <i>Good Star</i>, j'étais +chargé du nettoyage... Je devais laver le pont, les bancs, +les panneaux et je vous prie de croire que j'avais de +l'ouvrage... Quand nous fûmes en mer, le capitaine voulut +absolument me faire nettoyer l'extérieur de la lisse. +Pour effectuer ce travail, j'étais obligé de me cramponner +à tout ce que je trouvais sous ma main. Tout +à coup, j'ai perdu l'équilibre et suis tombé à la mer... +Je me suis débattu un instant, puis j'ai perdu connaissance...<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[161]</a></span> +Quand je suis revenu à moi, j'étais à Gravesend, +dans un hôpital... Je demandai aussitôt où se trouvaient +mes effets, et l'on me répondit qu'on me les rendrait à +ma sortie...</p> + +<p>—Et on vous les a rendus?</p> + +<p>—Oui, mais le diamant que je croyais retrouver +dans la petite poche de mon gilet... le diamant avait +disparu!</p> + +<p>Manzana me regarda fixement:</p> + +<p>—Comme roman, dit-il, c'est assez bien imaginé, +mais ça ne prend pas avec moi... D'ailleurs, le diamant +n'était pas du tout, comme vous le prétendez, dans la +poche de votre gilet... il était dans le gousset de votre +chemise de flanelle... Je ne crois pas un mot de ce +que vous venez de me raconter... pas un traître mot... +Vous avez tout simplement vendu notre diamant à quelque +marchand sans scrupules... Vous l'avez vendu au rabais, +bien entendu, mais vous pouviez consentir à ce sacrifice, +puisque vous n'aviez plus à partager avec moi... Allons, +Edgar Pipe, parlez franchement: «Combien l'avez-vous +vendu?...»</p> + + + + +<h2><a name="ch18" id="ch18"></a>XVIII</h2><span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[162]</a></span> + +<h5>OU LE NOMMÉ BILL SHARPER COMMENCE A DEVENIR GÊNANT</h5> + + +<p>Pendant près d'un quart d'heure, Manzana s'efforça de +me faire avouer, mais avec une ténacité qui le mit, à certains +moments, hors de lui, je maintins la version que +j'avais adoptée et qui allait devenir mon suprême argument.</p> + +<p>—C'est bien, dit-il à la fin, nous verrons demain... +Pour l'instant, je tombe de fatigue... emmenez-moi coucher +chez vous...</p> + +<p>—Impossible, je n'ai qu'une pièce et qu'un lit...</p> + +<p>—Vous mettrez un matelas par terre...</p> + +<p>—N'y comptez pas...</p> + +<p>—Et pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce que je ne suis pas seul.</p> + +<p>—Ah!... c'est vrai... vous n'êtes pas seul... à présent +que vous êtes en fonds, vous vous payez des femmes... +Monsieur mène la grande vie, il dîne dans les grands +restaurants... Vous ne me ferez tout de même pas accroire +que c'est avec les six cents francs du pasteur que vous +pouvez mener ce train-là. Vous allez peut-être me dire +que vous avez fait un bon petit cambriolage qui vous a +remis à flot... Racontez cela à d'autres!... Vous vivez +sur l'argent du diamant, voilà tout!...</p> + +<p>—Je vous jure...</p> + +<p>—Jurez tant que vous voudrez, je maintiens ce que +j'ai dit... Vous êtes une canaille.</p> + +<p>—Ah! en voilà assez, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Quoi?</p><span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[163]</a></span> + +<p>Nous nous regardions tous deux. Mon associé allait +bondir sur moi, quand plusieurs consommateurs s'interposèrent... +En leur qualité d'Anglais, ils étaient prêts à me +défendre contre Manzana.</p> + +<p>Je profitai très habilement de ce courant de sympathie +et, m'adressant à eux:</p> + +<p>—Délivrez-moi de cet ivrogne, m'écriai-je.</p> + +<p>L'homme qui, l'instant d'avant, s'était présenté à moi +sous le nom de Bill Sharper, me glissa à l'oreille:</p> + +<p>—Une demi-livre et je vous débarrasse de cet +oiseau-là...</p> + +<p>—Entendu.</p> + +<p>—Payez d'avance.</p> + +<p>Je laissai négligemment tomber une petite pièce d'or de +dix shillings.</p> + +<p>Manzana qui ne comprenait pas un mot d'anglais, continuait +de gesticuler. A un moment, au comble de la fureur, +il bondit sur moi, mais le nommé Bill Sharper qui était un +hercule, l'empoigna par le col de son pardessus, le fit pivoter +comme un toton et le colla sur une table où il le maintint, +en lui appliquant délicatement un genou sur la poitrine.</p> + +<p>Je profitai de ce que mon ennemi était immobilisé pour +m'esquiver en douce.</p> + +<p>Une fois dans la rue, je hélai un taxi et me fis conduire +chez Edith.</p> + +<p>Ouf!... J'étais donc enfin débarrassé de ce bandit de +Manzana, et je me promettais bien de ne plus retomber +entre ses mains. D'ailleurs, j'étais résolu à tout...</p> + +<p>Je n'hésiterais pas, au besoin, à faire supprimer Manzana +par ce Bill Sharper, qui me faisait l'effet d'un garçon +très expéditif en affaires.</p> + +<p>Je trouvai Edith encore toute bouleversée par la scène +à laquelle elle avait assisté.</p> + +<p>—Ah! vous voilà, s'écria-t-elle, en se jetant dans mes +bras. Alors, vous êtes parvenu à faire entendre raison à +ce vilain homme...</p> + +<p>—Oui... je l'ai fait arrêter et son compte est bon...</p><span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[164]</a></span> + +<p>—Il vous connaissait donc?</p> + +<p>—C'est un individu qui a été autrefois domestique +chez mon père... un individu de sac et de corde que nous +avions été obligés de livrer à la justice... Le hasard a voulu +qu'il me retrouvât et il a essayé de m'intimider pour +obtenir quelque argent. Je l'ai remis entre les mains d'un +policeman et l'ai accompagné au poste... Il était justement +recherché pour une affaire de vol avec effraction...</p> + +<p>—Quelle affreuse figure il avait... il m'a fait une +peur!...</p> + +<p>—Tranquillisez-vous, ma chère, vous ne le reverrez +pas de sitôt...</p> + +<p>—Vous croyez?</p> + +<p>—J'en suis sûr.</p> + +<p>—Ah! tant mieux.</p> + +<p>La conversation en resta là. Je ne sais si Edith ajouta +foi à ce que je lui racontai. Elle parut, en tout cas, absolument +rassurée.</p> + +<p>Quant à moi, je l'étais moins, car je craignais de retomber +encore sur ce brigand de Manzana. Il ignorait mon +adresse, mais si vaste que soit la ville de Londres, on +arrive toujours à s'y rencontrer. D'ailleurs, il était certain +que mon ennemi ferait tout pour me retrouver. Il n'y avait +qu'un moyen de lui échapper: c'était de passer vivement +en Hollande et d'emmener Edith avec moi.</p> + +<p>Le lendemain matin, je me levai de bonne heure avec +l'intention de me rendre à la gare pour y prendre mes +billets.</p> + +<p>Au moment où je mettais le pied sur le trottoir, un +homme, qui se tenait dissimulé derrière un kiosque à journaux, +se dressa soudain devant moi.</p> + +<p>C'était Bill Sharper!</p> + +<p>—Pardon, m'sieu Pipe, me dit-il en portant la main +à son chapeau graisseux, est-ce que je ne pourrais pas +causer avec vous un instant?...</p> + +<p>—Mais comment donc, mon cher, répondis-je avec +un sourire que je m'efforçai de rendre le plus aimable<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[165]</a></span> +possible... Parlez... Qu'y a-t-il pour votre service?</p> + +<p>Et, tout en disant cela, je continuais mon chemin.</p> + +<p>Bill Sharper m'emboîta le pas.</p> + +<p>Lorsque nous fûmes arrivés au coin de Coventry et de +Leicester Square, il se rapprocha et me dit:</p> + +<p>—Ici, m'sieu Pipe, nous serons tranquilles pour causer... +Nous pourrions bien entrer dans ce bar, mais je +crois qu'il est préférable que nous restions dehors... les +bars, c'est toujours plein de gens qui écoutent les conversations +et en font souvent leur profit...</p> + +<p>—Parlez, mon ami, fis-je en dissimulant à grand'peine +l'inquiétude qui m'agitait.</p> + +<p>—Eh bien, voici, m'sieu Pipe... Un service en vaut +un autre, n'est-ce pas? Or, je vous ai débarrassé hier d'un +individu gênant...</p> + +<p>—Et je vous en remercie infiniment...</p> + +<p>—Je suis très sensible à vos remerciements, m'sieu +Pipe, mais vous savez, les affaires sont les affaires et, +moi, je suis un <i>business-man</i>... Hier soir, j'avais jugé que +dix shillings étaient suffisants pour le service que je voulais +bien vous rendre, mais depuis... j'ai réfléchi... je trouve +que c'est un peu maigre...</p> + +<p>—En effet, répondis-je, cela valait au moins une +livre...</p> + +<p>Bill Sharper me regarda en souriant, puis reprit d'une +voix éraillée, après avoir balancé la tête de droite et de +gauche:</p> + +<p>—Vous êtes bien aimable, mais une livre c'est encore +trop peu... Vous seriez un «purotin»... je ne dis pas... +mais un homme qui est riche à millions...</p> + +<p>—Vous plaisantez...</p> + +<p>—Non... non... Je sais ce que je dis... Je suis +renseigné...</p> + +<p>—Celui qui vous a renseigné a menti...</p> + +<p>—Nous verrons ça... En attendant, m'sieu Pipe, +comme j'ai, ce matin, un effet de dix livres à payer, je +vous serais obligé de vouloir bien m'ouvrir un crédit de<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[166]</a></span> +pareille somme...</p> + +<p>—Dix livres, m'écriai-je... dix livres! mais je ne les +ai pas sur moi...</p> + +<p>—En ce cas, m'sieu Pipe, remontez chez vous les +chercher, je vous attendrai devant la porte...</p> + +<p>Il n'y avait pas à discuter, je le comprenais bien. Manzana +avait parlé... il s'entendait peut-être avec ce Bill +Sharper... On voulait me faire chanter.</p> + +<p>Un honnête homme, lorsqu'il tombe entre les mains +de pareils aigrefins, n'a qu'à demander à la police aide +et protection, mais moi, pour les raisons que le lecteur connaît, +je ne pouvais user de ce moyen. Je devais donc +«chanter», sans me faire prier, et c'est ce que je fis.</p> + +<p>Je remontai mon escalier, mais comme il était inutile que +je misse Edith au courant de cette nouvelle aventure, je +m'arrêtai au deuxième étage, tirai mon portefeuille de ma +poche, y pris deux bank-notes de cinq livres et redescendis +lentement trouver Bill Sharper.</p> + +<p>—Voici, dis-je, en lui glissant les billets dans la +main...</p> + +<p>Le drôle se confondit en remerciements.</p> + +<p>—Merci, m'sieu Pipe!... M'sieu est bien bon... on +voit qu'il comprend les affaires... Je suis tout à sa disposition, +car moi, je sers fidèlement ceux qui me payent... Je +déteste les gens qui lésinent et se font tirer l'oreille pour +sortir leur argent... Si monsieur a encore besoin de moi, +qu'il n'oublie pas que je suis à son entière disposition...</p> + +<p>J'aurais pu congédier sur-le-champ ce répugnant personnage, +mais je jugeai qu'il était plus habile de le ménager +et de le mettre dans mon jeu, du moins pour quelque +temps.</p> + +<p>—Ecoutez, dis-je, en lui posant familièrement la main +sur l'épaule. Vous êtes un garçon intelligent... Je crois que +nous pourrons nous entendre... La façon dont vous avez +trouvé mon adresse prouve que vous ne manquez pas de +«prévoyance»... Voyons, maintenant que nous sommes +des amis, vous pouvez bien me dire ce qui s'est passé<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[167]</a></span> +hier soir, dans le bar du Soho, après mon départ...</p> + +<p>—Volontiers, m'sieu Pipe... du moment qu'vous +payez vous avez bien le droit d'savoir, s'pas? Donc, hier +soir, votre associé...</p> + +<p>—Mon associé?</p> + +<p>—Oui... celui dont je vous ai débarrassé... Il se +prétend votre associé... Il affirme que vous êtes très riche... +et que, lui, est ruiné par votre faute... Moi, vous comprenez, +j'ai rien à voir là-dedans... S'il a été assez poire +pour se laisser rouler, ça le regarde...</p> + +<p>—Cet homme ment, affirmai-je avec une indignation +qui devait paraître sincère... il ment effrontément... C'est +lui qui m'a ruiné, au contraire, et aujourd'hui, il essaie +de se raccrocher à moi pour se faire entretenir.</p> + +<p>—Moi, vous savez, repartit Bill Sharper, je n'ai +pas à entrer dans toutes ces histoires-là... ce que je cherche, +c'est à gagner honnêtement ma vie, en rendant service à +l'un et à l'autre... Votre associé n'a pas le sou, par conséquent, +il ne m'intéresse pas...</p> + +<p>—Méfiez-vous de cet homme... il est de la police...</p> + +<p>—Vous croyez?</p> + +<p>—J'en suis sûr...</p> + +<p>—Alors, on l'aura à l'œil, mais comme il ne comprend +pas un mot d'anglais, il n'est pas bien dangereux... +On peut sans crainte parler devant lui.</p> + +<p>—Ne vous y fiez pas...</p> + +<p>Nous étions arrivés devant Trafalgar Square.</p> + +<p>—Excusez-moi, me dit Bill Sharper, mais je suis +obligé de vous quitter... Si par hasard, j'apprenais du +nouveau, je vous préviendrais immédiatement...</p> + +<p>—Oui... c'est vrai... vous connaissez mon adresse... +Mais, dites-moi, comment l'avez-vous découverte?</p> + +<p>—En vous faisant suivre, parbleu...</p> + +<p>—Vous êtes très habile, monsieur Sharper...</p> + +<p>—Non... Je connais mon métier, voilà tout...</p> + +<p>—Vous auriez fait un excellent détective...</p> + +<p>—On me l'a souvent dit.</p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[168]</a></span> + +<p>—Vous m'avez l'air aussi d'un garçon décidé...</p> + +<p>—Ça dépend comme vous l'entendez.</p> + +<p>—Je veux dire que vous savez, quand il le faut, +prendre une résolution énergique.</p> + +<p>—Pour ça... oui!</p> + +<p>—Voulez-vous gagner cent livres?...</p> + +<p>—Qui ne voudrait pas gagner cent livres?</p> + +<p>—Oh! minute!... il faut d'abord savoir si vous +acceptez ce que je vais vous proposer...</p> + +<p>—Proposez toujours... allez! Il y a de fortes chances +pour que j'accepte... De quoi s'agit-il?</p> + +<p>J'eus l'air de réfléchir, puis je laissai, d'un ton grave, +tomber ces mots:</p> + +<p>—Je ne puis rien vous dire pour le moment... Voulez-vous +que nous nous retrouvions demain matin?</p> + +<p>—Si vous voulez... Où cela?</p> + +<p>—Chez moi.</p> + +<p>—Arundell street?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—A quelle heure?</p> + +<p>—Vers onze heures du matin...</p> + +<p>—Entendu... J'y serai.</p> + +<p>Nous nous serrâmes la main et nous nous quittâmes +devant le Guild Hall.</p> + +<p>Lorsque Bill Sharper eut disparu au coin de King +street, je me dirigeai rapidement vers la gare de Charing +Cross.</p> + +<p>Une fois là, au lieu de prendre un seul billet pour +Douvres, j'en pris deux... puis je regagnai mon domicile—ou +plutôt celui d'Edith.</p> + +<p>Ma maîtresse n'était pas encore levée.</p> + +<p>—Eh! quoi, dit-elle en m'apercevant, vous voilà +déjà?</p> + +<p>—Est-ce un reproche?</p> + +<p>—Non... mon cher, mais je ne vous attendais pas +avant midi...</p> + +<p>—J'ai terminé mes courses plus tôt que je ne pensais...</p><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[169]</a></span> + +<p>—Alors, nous déjeunons en ville?</p> + +<p>—Oui, Edith, si vous voulez... quoique j'eusse préféré +que notre logeuse nous servît à déjeuner dans notre +chambre... Vous allez avoir beaucoup d'ouvrage aujourd'hui, +et peut-être ferions-nous bien de ne pas perdre de +temps.</p> + +<p>Edith s'était dressée sur sa couche et, la tête entre les +mains, me regardait d'un air étonné.</p> + +<p>—Beaucoup d'ouvrage... dites-vous?...</p> + +<p>—Oui... nos malles...</p> + +<p>—La vôtre...</p> + +<p>—Et la vôtre aussi, Edith, car je vous emmène...</p> + +<p>—Vrai?</p> + +<p>—Ai-je l'air de quelqu'un qui plaisante?...</p> + +<p>Ma maîtresse se leva d'un bond et me jetant ses bras +autour du cou, me couvrit de baisers, en sautant de joie, +comme une petite fille à qui on promet une poupée...</p> + +<p>—Oh! Edgar!... ça, c'est bien! vous êtes gentil +comme tout... Alors, nous allons en Hollande! Quel +bonheur! On dit que c'est si joli, la Hollande... J'ai reçu +dernièrement une carte postale d'une de mes amies qui +est à Rotterdam... une jolie carte postale où l'on voit des +petits moulins et des boys avec des casquettes de fourrure, +des culottes rouges et des sabots de bois... Oh! +vrai! Je suis contente, Edgar, mon petit Edgar chéri! oui, +bien contente! Pour une surprise, en voilà une!... et une +belle!... Oui, oui, il faut déjeuner ici... Je vais sonner +miss Mellis pour qu'elle nous prépare des côtelettes pendant +que je vais m'habiller... C'est le moment d'étrenner +ma robe beige et mon manteau de «cross-crew»...</p> + +<p>Et elle disparut, riant aux éclats, dans le cabinet de +toilette.</p> + + + + +<h2><a name="ch19" id="ch19"></a>XIX</h2><span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[170]</a></span> + +<h5>VISITEURS IMPRÉVUS</h5> + + +<p>Peut-être le lecteur s'étonnera-t-il que j'aie pris brusquement +la résolution d'emmener Edith en Hollande. Quelques +mots d'explication me semblent nécessaires.</p> + +<p>L'ignoble individu qui s'appelait Bill Sharper connaissait +mon adresse... Si je laissais Edith à Londres, le bandit, +furieux d'avoir été joué, trouverait certainement le moyen +de s'introduire auprès de ma maîtresse.</p> + +<p>De complicité avec Manzana, il la terroriserait, la +menacerait et finirait par lui faire avouer que j'étais parti +pour la Hollande, Bill Sharper ne comprendrait pas +grand'chose à cette disparition, mais Manzana comprendrait, +lui.</p> + +<p>Il songerait immédiatement au lapidaire d'Amsterdam +dont je lui avais souvent parlé et il s'arrangerait pour venir +me retrouver... Dans le cas où il lui serait impossible +d'entreprendre ce voyage, il me dénoncerait à la police +et je serais «cueilli» avant d'avoir pu vendre mon diamant... +ce précieux diamant que je tenais toujours caché +dans le talon droit de ma bottine...</p> + +<p>En m'enfuyant avec Edith, j'enlevais à mes ennemis +le seul témoin qui pût les renseigner. Le lendemain, quand +Bill Sharper viendrait au rendez-vous que je lui avais +assigné, il trouverait visage de bois.</p> + +<p>Pendant qu'il me chercherait dans Londres, en compagnie +de Manzana, je voguerais tranquillement vers la +Hollande. Bien entendu, je ne reviendrais pas de sitôt en +Angleterre. Lorsque j'aurais touché mes millions, je m'embarquerais<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[171]</a></span> +pour l'Amérique et m'arrangerais là-bas, avec +Edith, une jolie petite existence...</p> + +<p>Pour l'instant, Londres était dangereux, il fallait fuir +au plus vite.</p> + +<p>Nous déjeunâmes tranquillement, Edith et moi, puis +nous fîmes nos malles, ce qui ne nous prit pas beaucoup +de temps car nous avions très peu de choses à mettre +dedans.</p> + +<p>Ma garde-robe, comme celle d'Edith, avait besoin +d'être considérablement augmentée et je me promettais +bien de le faire, dès que j'aurais enfin converti en bank-notes +ce maudit diamant qui commençait à devenir terriblement +embarrassant.</p> + +<p>Pendant que nous procédions à nos préparatifs, Edith, +aussi joyeuse qu'une petite pensionnaire qui part en +vacances, me posait une foule de questions auxquelles +je répondais parfois par quelque plaisanterie, car j'étais +très gai, ce jour-là, et j'avoue que j'étais aussi impatient +que ma maîtresse de quitter l'Angleterre.</p> + +<p>Je dois dire aussi que la perspective de ne pas être +séparé d'Edith m'était fort agréable... Je déteste la solitude. +Quand je suis seul, j'ai souvent des idées noires; +avec une petite folle comme Edith, je n'aurais pas le +temps de m'ennuyer.</p> + +<p>J'avais d'abord décidé de l'emmener à Amsterdam, +mais je me ravisai. Il était préférable de la laisser soit +à La Haye, soit à Haarlem, car les femmes sont curieuses +et je ne tenais pas à ce qu'elle me suivît et arrivât à +découvrir l'adresse de mon lapidaire. J'avais inventé l'histoire +de l'oncle Chaff, il fallait que, jusqu'au bout, Edith +fût persuadée que c'était lui mon bailleur de fonds. Je +pouvais donc jouer de l'oncle Chaff tant qu'il me plairait +et le faire mourir au moment opportun.</p> + +<p>Ah! misérable Manzana, comme vous alliez être roulé!</p> + +<p>Peut-être que si vous vous étiez mieux comporté envers +moi, j'aurais fait votre fortune, mais maintenant, j'eusse +mieux aimé jeter cent mille livres dans la Tamise que de<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[172]</a></span> +vous donner un shilling. Edith aurait votre part, et il +était plus naturel qu'il en fût ainsi.</p> + +<p>Vers trois heures de l'après-midi, je réglai la note +d'hôtel et priai notre logeuse d'envoyer chercher un taxi.</p> + +<p>Quelques instants après, une maid vint nous avertir +que le taxi était en bas, mais que le chauffeur refusait de +monter pour prendre les bagages. Ils n'étaient pas bien +lourds, à la vérité, mais j'hésitais à les charger sur mon +dos; on a beau ne pas être fier, il y a des cas où l'on +tient à conserver sa réputation de gentleman, surtout +devant une maîtresse qui vous croit fils de millionnaires.</p> + +<p>—Trouvez-moi quelqu'un pour enlever cela, dis-je +d'un ton bref... il ne manque pas de gens dans la rue +qui ne demandent qu'à gagner une couronne...</p> + +<p>La maid descendit immédiatement et, quelques instants +après, elle remontait en disant:</p> + +<p>—J'ai trouvé quelqu'un, sir.</p> + +<p>Un pas lourd résonna dans l'escalier, puis une silhouette +énorme s'encadra dans le chambranle de la porte.</p> + +<p>—On a demandé un porteur, fit une affreuse voix +grasseyante, me voilà!</p> + +<p>Et l'homme qui venait de prononcer ces mots me regardait +d'un œil narquois.</p> + +<p>C'était Bill Sharper!</p> + +<p>Il salua avec affectation, eut un petit rire qui ressemblait +au bruit que fait une poulie mal graissée, puis s'avançant +au milieu de la pièce, s'écria, au grand effarement +d'Edith:</p> + +<p>—Ah! ah! les amoureux, vous vous apprêtiez à nous +quitter, à ce que je vois... Et les rendez-vous... les affaires +importantes?...</p> + +<p>Voulant à tout prix éviter un scandale, je m'approchai +de Bill Sharper et lui glissai à l'oreille:</p> + +<p>—Pas un mot de plus... il y a cent livres pour vous...</p> + +<p>—Cent livres. C'est bon à prendre, répondit la brute +à haute voix, mais j'marche pas...</p> + +<p>—Cependant...</p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[173]</a></span> + +<p>—Oh!... y a pas de cependant... quand Bill Sharper +dit qu'il ne marche pas... y a rien à faire... Faudrait tout +d'même pas m'prendre pour un «cockney», monsieur +Edgar Pipe!...</p> + +<p>—Voyons, mon ami!</p> + +<p>—Y a pas d'ami qui tienne... moi, j'aime pas qu'on +s'paye ma tête... Ce matin, vous me donnez rendez-vous +pour le lendemain, sous prétexte que vous avez une affaire +à me proposer et pssst!... Monsieur s'apprêtait à me glisser +entre les doigts... Voyons, monsieur Edgar Pipe, c'est-y +des procédés honnêtes, ça?... Moi, j'suis c'que j'suis, +mais quand j'donne ma parole, ça vaut un écrit...</p> + +<p>—Mais, insinuai-je... vous vous trompez... je ne quitte +pas Londres... c'est madame qui s'en va et je l'accompagnais +à la gare...</p> + +<p>—Non... voyez-vous, on ne me fait pas prendre +un bec de gaz pour la lune... Monsieur Pipe, cette malle +est bien la vôtre, n'est-ce pas? Et, d'ailleurs, la meilleure +preuve que vous étiez près de filer, c'est que vous aviez +pris deux billets à Charing Cross. Avouez que ma police +est bien faite...</p> + +<p>Je vis tout de suite que j'étais perdu... J'avais échappé +à Manzana pour tomber sur une bande de maîtres chanteurs +qui ne me lâcheraient pas facilement.</p> + +<p>Edith qui ne comprenait rien à cet imbroglio, commençait +à se fâcher:</p> + +<p>—C'est ridicule tout cela, s'écria-t-elle... attendez, +je vais appeler un policeman.</p> + +<p>—Allons, ma belle, dit Sharper, tâchez de vous tenir +tranquille, ou sans cela...</p> + +<p>Et il la repoussa au fond de la pièce.</p> + +<p>—Edgar! Edgar! suppliait ma maîtresse, vous n'allez +pas me laisser brutaliser par ce rustre... Il est ivre, vous +le voyez bien...</p> + +<p>Bill Sharper éclata de rire...</p> + +<p>Les choses allaient se gâter, il fallait absolument que<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[174]</a></span> +je sortisse de là, mais comment?</p> + +<p>M'attaquer à Bill Sharper, il n'y fallait pas songer. +Cet homme était un hercule et il n'eût fait de moi qu'une +bouchée.</p> + +<p>Il ne me restait qu'une solution: parlementer, mais cela +était bien délicat, surtout devant Edith.</p> + +<p>Je m'approchai du drôle et lui glissai rapidement ces +mots:</p> + +<p>—Descendons... nous nous expliquerons en bas.</p> + +<p>—Mais pas du tout, répliqua-t-il... Nous sommes très +bien ici pour causer... Ah! oui, je comprends, vous ne +voulez pas mettre madame au courant de vos petites +histoires, mais bah! elle les apprendra tôt ou tard. Elle +doit bien se douter d'ailleurs que vous n'êtes pas le prince +de Galles...</p> + +<p>Edith, toute troublée, me regardait d'un air effaré.</p> + +<p>Evidemment... tout cela devait lui sembler étrange. Ma +rencontre avec Manzana pouvait, à la rigueur, s'expliquer +mais comment lui faire admettre que Bill Sharper ne +m'avait jamais vu? D'ailleurs, le gredin avait plusieurs +fois prononcé mon nom et maintenant, il devenait plus +précis:</p> + +<p>—Voyons, Edgar Pipe, disait-il (il ne m'appelait +déjà plus monsieur), il s'agit de s'entendre. Votre ami +Manzana prétend que vous l'avez volé et que vous détenez +indûment un gage qui est sa propriété autant que la vôtre...</p> + +<p>—C'est un affreux mensonge, m'écriai-je, Manzana +veut me faire chanter...</p> + +<p>Edith crut devoir prendre ma défense.</p> + +<p>—Oui... oui... s'écria-t-elle, il y a là-dessous une +vilaine affaire de chantage... M. Edgar Pipe, mon ami, +est un honnête homme, incapable de conserver par devers +lui ce qui ne lui appartient pas... Si ce M. Manzana a +quelque chose à réclamer, pourquoi ne vient-il pas lui-même?</p> + +<p>Pauvre petite Edith! si elle avait pu se douter!...</p> + +<p>Bill Sharper, sans paraître entendre ce qu'elle disait<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[175]</a></span> +continuait de discourir...</p> + +<p>—M. Manzana, dit-il, n'a aucune raison pour me +tromper. Je le crois sincère... En tout cas, il a remis sa +cause entre mes mains et je dois me renseigner... D'abord +Edgard Pipe, puisque vous prétendez n'avoir rien à vous +reprocher, pourquoi vous apprêtiez-vous à quitter Londres?... +Le temps n'est guère propice aux villégiatures... +Vous ne pouvez donc pas invoquer l'excuse d'un petit +voyage d'agrément...</p> + +<p>—M. Pipe, répondit vivement Edith, a un oncle qui +est très malade, et il allait lui rendre visite... Voyons, +Edgar, montrez donc à monsieur la lettre que vous avez +reçue de Hollande...</p> + +<p>—Mauvaise excuse, ricana Sharper... Puisque +M. Pipe savait qu'il allait s'absenter, pourquoi m'a-t-il +donné rendez-vous pour demain?</p> + +<p>J'expliquai à Sharper qu'au moment où je lui fixais +ce rendez-vous, je n'avais pas encore reçu la lettre en +question.</p> + +<p>—Il fallait me faire prévenir, murmura-t-il.</p> + +<p>—Et où cela? fis-je en haussant les épaules... j'ignore +votre adresse.</p> + +<p>—Vous n'aviez qu'à déposer un mot à mon nom au +bar du Soho où nous avons fait connaissance...</p> + +<p>—C'est vrai, je n'y ai pas songé...</p> + +<p>—Allons! trêve de discours... nous perdons notre +temps en ce moment...</p> + +<p>—Certainement... et je dois vous prévenir, mon cher +Sharper, que vous vous occupez là d'une affaire qui ne +vous rapportera absolument rien...</p> + +<p>—Vous croyez?... Moi, je ne suis pas de cet avis...</p> + +<p>—Vous verrez... et si j'ai un conseil à vous donner, +vous feriez mieux d'accepter les cent livres que je vous ai +offertes tout à l'heure...</p> + +<p>—Non... je préfère attendre... Je suis sûr que ces +cent livres-là feront des petits.</p> + +<p>—Vous vous illusionnez.</p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[176]</a></span> + +<p>—C'est possible... nous verrons... En attendant, il +serait peut-être bon que nous consultions M. Manzana... +Il est justement en bas... Je vais le prier de monter...</p> + +<p>Edith en entendant ces mots se mit à pousser des cris +terribles:</p> + +<p>—Non! non!... hurlait-elle, je ne veux pas voir cet +homme, il me fait peur!... Je ne veux pas qu'il monte... +Je suis ici chez moi!... Miss Mellis!... Miss Mellis! allez +chercher la police!...</p> + +<p>—Vous... si vous appelez... dit Bill Sharper...</p> + +<p>Et il fit avec ses énormes mains le geste d'étrangler +quelqu'un.</p> + +<p>Edith, plus morte que vive, s'était blottie contre moi.</p> + +<p>—Rassurez-vous, lui dis-je, pendant que Bill Sharper +descendait l'escalier... il ne vous arrivera rien... Je suis +victime d'une bande de gredins qui, me sachant riche, +ont inventé une affreuse histoire pour me perdre... Ne +vous étonnez de rien... avant peu tous ces gens-là seront +arrêtés et nous en apprendrons de belles sur leur compte... +Faites-moi confiance, Edith... vous savez que je vous +aime et que mon seul désir est de vous rendre heureuse.</p> + +<p>Ma maîtresse me serra la main avec force et cette +étreinte me redonna du courage.</p> + +<p>Déjà Bill Sharper revenait, accompagné de Manzana +et d'un autre individu à figure patibulaire, qu'il me présenta +comme un interprète.</p> + +<p>—Ah! traître! ah! bandit! s'écria Manzana dès qu'il +m'aperçut... vous menez vie joyeuse... vous vous payez +des femmes...</p> + +<p>D'un geste, Bill Sharper l'invita à se taire, mais comme +Manzana qui était fou de rage continuait de m'insulter, il +lui imposa silence en lui envoyant un coup de coude dans +les côtes.</p> + +<p>Mon associé se calma.</p> + +<p>—Messieurs, dit Bill Sharper, après avoir refermé la +porte à double tour, il ne s'agit pas en ce moment de +se disputer comme des portefaix... M. Manzana, ici présent,<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[177]</a></span> +a porté contre M. Edgar Pipe une accusation grave... +il faut que nous sachions si M. Manzana a raison... oui +ou non. Interprète, traduisez mes paroles au plaignant.</p> + +<p>Lorsque cet ordre eut été exécuté, Manzana commença +de parler et, au fur et à mesure que les mots sortaient +de ses lèvres, l'homme à figure patibulaire traduisait d'une +voix enrouée.</p> + +<p>Manzana prétendit que nous étions associés pour la +vente d'un diamant, que ce diamant lui appartenait comme +à moi, mais que je m'étais enfui subitement afin de garder +pour moi seul l'objet qui était notre «commune propriété».</p> + +<p>J'arguai, pour ma défense, que l'on m'avait dérobé le +diamant. Manzana soutint ou que je l'avais vendu à vil +prix ou que je l'avais encore sur moi.</p> + +<p>—Je vois, dit Bill Sharper, que ces messieurs ne pourront +jamais s'entendre... Ce qu'il y a de certain (d'ailleurs +personne ne le conteste) c'est qu'il y avait un diamant... +Il semble peu probable que M. Edgar Pipe se le soit +laissé prendre... Quand on porte sur soi un diamant de +plusieurs millions on le cache soigneusement... Pour ma +part, je ne crois pas un traître mot de ce que M. Pipe +nous a raconté... De deux choses l'une: ou il a bazardé +l'objet, ou il l'a encore sur lui... S'il l'a bazardé, il +doit nous montrer l'argent... s'il l'a conservé, il doit nous +présenter le gage.</p> + +<p>Manzana s'écria:</p> + +<p>—Il portait toujours le diamant dans la poche de côté +de sa chemise... fouillez-le.</p> + +<p>—C'est une excellente idée, en effet, approuva Bill +Sharper.</p> + + + + +<h2><a name="ch20" id="ch20"></a>XX</h2><span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[178]</a></span> + +<h5>LES AMIS DE MANZANA</h5> + + +<p>Ce fut Bill Sharper lui-même qui se chargea de me +fouiller et je dois reconnaître qu'il le fit avec une habileté +qui dénotait une longue pratique. Il s'appropria, sans même +s'excuser, mon portefeuille, mon canif et mes clefs... puis, +après avoir exploré une à une toutes mes poches, avoir +soigneusement tâté la doublure de mon veston et celle de +mon gilet, il promena ses énormes mains sur ma poitrine...</p> + +<p>—Oh! oh! s'écria-t-il... je sens quelque chose là...</p> + +<p>—C'est le diamant! s'écria Manzana... Je vous disais +bien qu'il l'avait encore sur lui...</p> + +<p>Bill Sharper souleva délicatement la petite patte de +ma chemise de flanelle et s'empara du sachet qui avait +autrefois contenu le Régent, mais qui ne renfermait plus +maintenant que la pierre de lune-fétiche dont j'avais donné +un morceau à Edith.</p> + +<p>Bill Sharper, d'une main fiévreuse, ouvrit immédiatement +le petit sac, en tira la pierre et la présentant à +Manzana:</p> + +<p>—Est-ce là votre diamant? demanda-t-il avec une +affreuse grimace.</p> + +<p>—Non!... Non!... répondit Manzana qui avait pâli +subitement... Non... vous voyez bien que c'est un caillou.</p> + +<p>—Alors?</p> + +<p>Il y eut un silence.</p> + +<p>Mes deux ennemis—Manzana surtout—ne comprenaient +rien à cette substitution...</p> + +<p>Ils me regardaient fixement, attendant sans doute que<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[179]</a></span> +je leur donnasse l'explication du mystère.</p> + +<p>Ce fut Bill Sharper qui rompit le silence.</p> + +<p>—Monsieur Edgar Pipe, dit-il, veuillez nous expliquer +comment une pierre précieuse a pu dans votre poche, +se changer en caillou.</p> + +<p>—C'est bien simple, répondis-je; ceux qui m'ont +dérobé le diamant ont mis cette pierre à la place...</p> + +<p>—En manière de plaisanterie?</p> + +<p>—Probablement...</p> + +<p>—Et vous conserviez cela?</p> + +<p>—Je n'avais pas songé à m'en défaire...</p> + +<p>Bill Sharper demanda à Manzana, par l'intermédiaire +de l'interprète:</p> + +<p>—Quel est votre avis?</p> + +<p>—Parbleu, le gredin se moque de nous. Edgar Pipe, +vous êtes un rusé compère, mais il faudra bien, coûte +que coûte, que vous me disiez où vous avez caché le +Régent.</p> + +<p>—Je vous répète qu'on me l'a volé.</p> + +<p>—Ah! et d'où vient l'argent que vous avez en portefeuille?...</p> + +<p>—Cet argent n'est pas à moi... il est à madame...</p> + +<p>—Oui... affirma Edith en saisissant la balle au bond... +cet argent m'appartient et vous allez me le rendre, je +suppose...</p> + +<p>—Certainement, répondit Bill Sharper, mais à une +condition... c'est que vous nous en indiquiez la source...</p> + +<p>—Insolent!</p> + +<p>—Ah! vous voyez... vous ne pouvez répondre... Cet +argent est bien à Edgar Pipe... cela ne fait aucun doute...</p> + +<p>Se tournant alors vers moi, Bill Sharper me dit d'une +voix grave:</p> + +<p>—Monsieur Edgar Pipe, puisque vous ne voulez pas +vous expliquer de bonne grâce, nous allons être obligés de +vous emmener avec nous...</p> + +<p>—M'emmener, m'écriai-je, et où cela?</p> + +<p>—Vous le verrez...</p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[180]</a></span> + +<p>—Mais à quel titre vous substituez-vous à Manzana? +Si quelqu'un a des comptes à me demander, c'est lui... +lui seul, entendez-vous!</p> + +<p>Bill Sharper laissa d'un ton gouailleur tomber ces +mots:</p> + +<p>—M. Manzana est aujourd'hui mon client!... n'est-il +pas naturel que je prenne ses intérêts? Je m'y entends +assez en affaires litigieuses... j'ai été autrefois clerc chez +un solicitor.</p> + +<p>Je vis bien en quelles mains j'étais tombé. Ces gens +ne me lâcheraient point que je n'eusse avoué où se trouvait +le diamant, mais j'étais bien résolu à ne leur céder +jamais. D'ailleurs, si étroitement surveillé que je fusse par +ces bandits, il arriverait bien un moment où je leur glisserais +entre les mains.</p> + +<p>Ma situation était cependant des plus graves, et je +devais m'attendre à toutes les surprises.</p> + +<p>Bill Sharper et l'ignoble individu qui lui servait d'interprète +se livrèrent dans notre domicile à une perquisition +en règle, pendant que Manzana, appuyé contre la porte, +me défiait du regard. Lorsqu'ils eurent tout bouleversé, +puis ouvert nos malles, sans rien découvrir d'ailleurs, ils +se consultèrent un instant et Bill Sharper, s'approchant +d'Edith, lui dit d'une voix qu'il s'efforçait d'adoucir:</p> + +<p>—Madame, il faut vous prêter à une petite formalité +que nous jugeons nécessaire.</p> + +<p>Et, comme Edith le regardait d'un air effaré, ne comprenant +pas où il voulait en venir:</p> + +<p>—Oui, une formalité... une toute petite formalité, +expliqua le bandit... Je dois m'assurer que vous ne cachez +pas sur vous le diamant, et si vous le permettez, je vais +vous fouiller.</p> + +<p>—Me fouiller!... me fouiller! s'écria Edith avec +indignation... mais je ne veux pas! Je refuse... vous n'avez +pas le droit de me toucher... Je vous préviens que si vous +approchez, j'appelle...</p> + +<p>Bill Sharper fit un signe à l'interprète et celui-ci, passant<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[181]</a></span> +vivement derrière Edith, lui comprima la bouche au +moyen d'un foulard sale.</p> + +<p>La pauvrette eut beau se débattre, elle dut subir les +odieux attouchements de Bill Sharper qui la dépouilla +sans pudeur de tous ses vêtements.</p> + +<p>Bien entendu, il ne trouva rien qu'un petit sachet de +soie dans lequel Edith avait cousu le morceau de pierre +de lune que je lui avais donné et qu'elle conservait comme +fétiche.</p> + +<p>Pendant que les trois misérables examinaient avec attention +ce caillou qui les intriguait, d'un bond, Edith se précipita +vers la fenêtre, l'ouvrit et, se penchant dans le +vide, appela désespérément, d'une voix glapissante:</p> + +<p>—A moi! à moi!... à l'assassin!</p> + +<p>En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, Manzana +et ses deux complices avaient disparu.</p> + +<p>J'en étais débarrassé, mais je n'étais cependant pas +au bout de mes peines, car maintenant, j'allais avoir +affaire à la police, ce qui, pour moi, n'était pas sans +danger.</p> + +<p>Déjà, on entendait, en bas, un bruit de voix dans le +vestibule.</p> + +<p>—A moi! à moi!... ne cessait de crier Edith tout en +se rhabillant.</p> + +<p>Guidé par ses cris, un énorme policeman accompagné +d'un chauffeur de taxi, monta jusqu'à notre palier.</p> + +<p>—Eh bien... qu'y a-t-il? s'écria l'agent en se précipitant +sur moi... vous voulez faire violence à madame?...</p> + +<p>J'eus toutes les peines du monde à lui faire entendre +qu'il faisait erreur. Il fallut qu'Edith s'en mêlât, mais +alors le policeman qui n'avait pas l'esprit très ouvert ne +comprit plus rien du tout... Quand il commença à saisir +quelque chose de cette histoire, le chauffeur embrouilla +tout...</p> + +<p>—Venez avec moi au poste, dit l'agent... nous allons +voir à tirer cette affaire-là au clair.</p> + +<p>J'essayai de persuader à ma maîtresse que ma présence<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[182]</a></span> +était inutile et compliquerait tout, mais elle insista pour +que je vinsse déposer avec elle.</p> + +<p>Le poste se trouvait tout près de là, dans Wardour +Street. Un constable grincheux reçut la déposition d'Edith, +puis la mienne, et il avoua ne rien comprendre à cette +affaire... Il finit par en déduire que je vivais en concubinage +avec Edith et que le mari de cette dernière, me +croyant riche, avait, en compagnie de deux malandrins, +essayé de me faire chanter.</p> + +<p>Pendant qu'il inscrivait mes réponses sur un registre +placé devant lui, un gentleman des plus corrects, au +visage rasé, aux habits d'une coupe impeccable, était +entré dans la pièce et s'était assis sur une chaise, tout près +de la porte. Il avait déplié un numéro du <i>Times</i> et demeurait +immobile, la moitié du corps cachée par le journal. +Il faut croire cependant que notre affaire le captivait plus +que la lecture du <i>Times</i>, car lorsque nous nous apprêtâmes +à sortir, Edith et moi, il se leva brusquement et, après +nous avoir salués avec la plus exquise politesse, me dit +en souriant:</p> + +<p>—C'est très curieux cette aventure... oui, très curieux... +elle m'intéresse énormément et je vais m'en occuper... Vous +avez affaire, monsieur Pipe, à de rusés gredins dont le +signalement correspond exactement à celui de deux malfaiteurs +de ma connaissance... Quant au troisième, il me +semble jouer, dans tout cela, un rôle assez singulier... Rentrez +chez vous... Je vais vous suivre et si, comme je le +crois, vos ennemis rôdent toujours autour de votre maison, +je saurai bien les reconnaître. En tout cas, continuez à +vaquer à vos affaires comme si de rien n'était... je veille +sur vous.</p> + +<p>Et l'inconnu, après avoir prononcé ces mots, s'inclina +galamment devant ma maîtresse, me serra la main et +sortit du poste.</p> + +<p>—Vous connaissez ce gentleman? demanda Edith, +une fois que nous fûmes dans la rue.</p> + +<p>—Non... pas le moins du monde, c'est la première<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[183]</a></span> +fois que je le vois.</p> + +<p>—Il est très bien, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, en effet.</p> + +<p>—Et vous croyez qu'il va réellement s'occuper de +nous?...</p> + +<p>—Je ne sais.</p> + +<p>—Oh! Edgar, quelle épouvantable scène! Si elle +devait se renouveler, je crois que j'en mourrais...</p> + +<p>—Tranquillisez-vous... nous ne reverrons pas ces +gens-là... Ils n'ont plus rien à faire chez nous.</p> + +<p>—Avouez quand même que cette affaire est bien +étrange.</p> + +<p>—Je vous l'expliquerai en détail, Edith, et vous verrez +qu'elle est des plus simples, au contraire.</p> + +<p>Nous étions arrivés devant notre maison. Je m'effaçai +pour laisser Edith pénétrer dans le vestibule. Elle était +toute tremblante.</p> + +<p>—Si nous allions, dit-elle, trouver encore dans notre +chambre un de ces vilains hommes?</p> + +<p>—Ne craignez rien, répondis-je... d'ailleurs, je passe +devant vous.</p> + +<p>Au premier étage, une femme courroucée sortit d'un +petit salon. C'était miss Mellis, notre logeuse.</p> + +<p>—Vous comprenez, me dit-elle, c'est la première +fois qu'un tel scandale se produit dans la maison... et +comme je ne veux point qu'il se renouvelle, je vous serai +obligée de partir le plus vite possible...</p> + +<p>—C'est ce que nous allions faire, ce n'est pas notre +faute s'il est venu ici des cambrioleurs... vous devriez +vous estimer heureuse qu'ils aient choisi notre logement +plutôt que le vôtre... Si votre maison était mieux gardée, +pareille chose ne se serait pas produite...</p> + +<p>La logeuse, sans répondre, rentra dans la pièce qui lui +servait à la fois de salon et de bureau.</p> + +<p>Dès que nous fûmes rentrés dans notre chambre, Edith, +en voyant le désordre qui y régnait, se mit à pleurer à +chaudes larmes et j'eus toutes les peines du monde à la<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[184]</a></span> +consoler.</p> + +<p>—Bah! lui dis-je, en l'aidant à replacer dans l'armoire +le linge que Bill Sharper et son acolyte avaient +éparpillé sur le parquet... bah!... le mal n'est pas bien +grand!... vos chemises et vos jupons sont un peu chiffonnés, +mais avec un coup de fer, il n'y paraîtra plus... +Le plus à plaindre dans toute cette affaire, c'est moi...</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Mais oui... N'avez-vous pas remarqué que ces misérables +m'ont pris mon portefeuille?</p> + +<p>—Et vous n'avez plus d'argent?</p> + +<p>—Plus un penny.</p> + +<p>—Vous en serez quitte pour retourner chez votre +oncle de Richmond.</p> + +<p>—Cette fois, il ne voudra rien entendre.</p> + +<p>—Vous lui direz que vous avez absolument besoin +d'argent pour aller en Hollande.</p> + +<p>—Oh! si j'avais le malheur de prononcer devant +lui le nom de mon oncle Chaff, il me mettrait immédiatement +à la porte...</p> + +<p>—Alors?</p> + +<p>—Alors, je vais voir... il vous reste bien quelques +livres, Edith?</p> + +<p>—Oh! une... tout juste...</p> + +<p>—Ce sera suffisant pour aller jusqu'à demain soir... +d'ici là, j'aviserai.</p> + +<p>—Vous ont-ils pris aussi vos billets de chemin de +fer?</p> + +<p>—Evidemment, puisqu'ils ont emporté mon portefeuille +et que les tickets étaient dedans...</p> + +<p>Edith s'était assise et demeurait songeuse, pendant que +je replaçais soigneusement dans ma malle divers objets +épars sur le tapis...</p> + +<p>—Edgar, dit-elle au bout d'un instant, plus je réfléchis +à cette aventure, plus je la trouve étrange... Comment se +fait-il que ces vilains hommes vous connaissent?... Quelles +relations de tels bandits peuvent-ils avoir avec un gentleman<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[185]</a></span> +comme vous?</p> + +<p>—C'est pourtant bien simple, Edith... oui, c'est +tout ce qu'il y a de plus simple... Le nommé Manzana a +été, comme je vous l'ai déjà dit, domestique chez mes +parents et comme il avait dérobé dans la chambre de +ma mère un superbe diamant, nous l'avons fait arrêter... +Or, savez-vous ce que le drôle a dit devant le juge d'instruction?... +Il a prétendu que c'était moi qui étais le +voleur... Faute de preuves, on l'a relâché, mais le misérable +a juré de me faire chanter et, chaque fois qu'il me +retrouve, il me réclame le diamant afin de le rendre à +mon père, prétend-il... Vous saisissez la petite combinaison, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Pas très bien... car Manzana sait parfaitement que +l'on ne trouvera pas ce diamant sur vous...</p> + +<p>—Bien sûr... mais il espère ainsi m'intimider et me +tirer de l'argent... et vous voyez, son truc réussit, puisqu'il +est parvenu aujourd'hui à me chiper mon portefeuille... +Il joue du diamant comme d'un appât... c'est +un prétexte, voilà tout... c'est de cette façon qu'il amorce +la convoitise de ses complices. Chaque fois qu'il me +retrouve dans une ville, il recrute quelques malfaiteurs +et leur dit: «Je connais un homme qui a sur lui un +diamant évalué à plusieurs millions... voulez-vous m'aider +à le lui prendre?» Bien entendu, il trouve toujours des +amateurs et, à défaut de diamant, il me soulage des bank-notes +que j'ai sur moi.</p> + +<p>—Mais ce misérable peut vous poursuivre toute votre +vie... Pourquoi n'avez-vous pas raconté cela au constable?</p> + +<p>—Parce qu'on eût commencé une enquête et que ces +formalités judiciaires eussent retardé, sinon compromis, +mon voyage en Hollande...</p> + +<p>—Cependant, l'enquête se fera quand même?</p> + +<p>—Oui, mais elle ne nécessitera pas ma présence continuelle +à Londres... On classera l'affaire dans la catégorie +des cambriolages ordinaires... tandis que si je me<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[186]</a></span> +prétendais victime d'une bande de maîtres chanteurs, les +interrogatoires n'en finiraient plus.</p> + +<p>—Cependant, le constable qui a reçu notre déposition +a bien écrit sur son registre «Tentative de chantage»...</p> + +<p>—Vous en êtes sûre?...</p> + +<p>—Oh! oui... pendant qu'il écrivait, je lisais par-dessus +son épaule...</p> + +<p>—Bah! nous verrons... le principal c'est que je puisse +passer en Hollande le plus tôt possible...</p> + +<p>Avais-je convaincu Edith? Cela était douteux, car je +crois qu'en lui fournissant toutes ces explications, j'avais +bafouillé quelque peu. J'étais, en ce moment, dans la +situation d'un homme que se noie et se débat furieusement.</p> + +<p>On reconnaîtra qu'il me fallait une jolie présence d'esprit, +pour ne pas perdre la tête, au milieu de toutes ces +tribulations... Jamais, peut-être, je n'avais été si menacé... +Toutes les complications fondaient sur moi, dru comme +grêle... J'étais pris dans un filet qui se resserrait peu à +peu... D'un bond je pouvais encore me dégager, peut-être, +mais qui sait si ce bond n'aurait pas pour résultat +de me faire trébucher et tomber dans un nouveau piège +ouvert sous mes pas!</p> + + + + +<h2><a name="ch21" id="ch21"></a>XXI</h2><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[187]</a></span> + +<h5>UNE EXPÉDITION ASSEZ AUDACIEUSE</h5> + + +<p>Le plus cuisant de mes soucis, celui qui me hantait +à présent, c'était la question d'argent... J'avais eu la +chance, quelques jours auparavant, de dévaliser une bonne +dame victime d'un accident, mais il ne fallait plus compter +sur semblable aubaine.</p> + +<p>D'ailleurs, j'étais surveillé... Outre Manzana et ses +deux acolytes, je serais certainement filé par l'élégant +gentleman qui avait bien voulu si spontanément s'intéresser +à moi.</p> + +<p>Celui-là était sans doute un détective.</p> + +<p>Si d'un côté, il me protégeait contre mes ennemis, de +l'autre, il m'enlevait tous moyens d'existence, puisqu'il +m'empêchait d'exercer le petit métier auquel je devais +le plus clair de mes ressources.</p> + +<p>Et pourtant, il me fallait de l'argent si je voulais passer +en Hollande.</p> + +<p>Edith qui me supposait pourvu d'oncles généreux ne +se montrait pas trop inquiète, mais moi, au fur et à mesure +que les heures filaient, je sentais grandir mon +angoisse.</p> + +<p>Je ne sais si quelqu'un de mes lecteurs s'est jamais +trouvé dans une situation analogue à la mienne (ce que +je ne crois pas), mais s'il en existe un, celui-là pourra +comprendre ma détresse.</p> + +<p>Il y a vraiment des heures dans la vie où l'on souhaiterait +que la foudre vous tombât sur la tête et vous pulvérisât, +mais ces accidents-là n'arrivent généralement qu'à<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[188]</a></span> +ceux qui ne les souhaitent pas.</p> + +<p>Edith ayant manifesté le désir d'aller dîner au restaurant, +je lui fis comprendre que cela serait imprudent.</p> + +<p>—Mes ennemis me guettent peut-être en bas, lui +dis-je... A quoi bon nous exposer à une nouvelle aventure?</p> + +<p>—Alors, demanda-t-elle, nous ne pourrons plus nous +risquer dehors?</p> + +<p>—Je n'ai pas dit cela... Je tiens simplement à vous +mettre en garde contre ce qui pourrait nous arriver aujourd'hui... +Demain, il y aura du nouveau...</p> + +<p>—Et du bon?</p> + +<p>—Je l'espère...</p> + +<p>J'avais dit cela machinalement, pour dire quelque +chose, car, à ce moment, ma pensée était ailleurs... Oui, +je venais d'avoir une idée, mais une idée qui n'avait rien +à voir avec les préoccupations d'Edith... et je me demandais +comment je pourrais bien la mettre à exécution. +C'était tellement fou, tellement audacieux que je la repoussai +tout d'abord, mais peu à peu, je finis par la trouver +plus réalisable...</p> + +<p>Je me gardai bien de faire part à Edith du projet que +je roulais dans ma tête, car ma maîtresse n'était point +une confidente. J'étais obligé de lui cacher tout de ma +vie et de mentir continuellement avec elle. Peut-être est-ce +à ce manque de sincérité que je devais le vif amour qu'elle +avait pour moi—car Edith m'aimait, j'en étais sûr... +Dire que cet amour serait allé jusqu'à un sublime +dévouement, cela paraîtrait sans doute exagéré, mais +enfin ma maîtresse avait pour moi une réelle affection, +surtout depuis qu'elle connaissait l'existence de l'oncle +Chaff, ce brave homme qui voulait, avant de mourir, +remettre toute son immense fortune entre mes mains. Des +oncles comme ceux-là ne se douteront jamais combien ils +sont chéris non seulement de leurs neveux mais encore +des maîtresses de ces derniers.</p> + +<hr><span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[189]</a></span> + +<p>La nuit était maintenant complète. Je tournai le commutateur +et une éblouissante clarté emplit notre chambre.</p> + +<p>—Je crois, dis-je à Edith, qu'il serait temps de +dîner...</p> + +<p>—C'est aussi mon avis, Edgar, mais je n'oserai +jamais, après ce qui s'est passé, descendre commander +notre repas à miss Mellis.</p> + +<p>—Et pourquoi cela?... Ne l'avons-nous pas payée +ce matin? Attendez, je vais aller la trouver, moi, et vous +allez voir qu'elle fera absolument ce que nous voudrons. +Nous ne lui devons rien, en somme; je ne vois pas pourquoi +nous hésiterions à lui demander quelque chose.</p> + +<p>Edith ne paraissait pas convaincue.</p> + +<p>Quant à moi, je n'étais rien moins que rassuré, car +je m'étais déjà aperçu que miss Mellis, notre logeuse, +était plutôt froide avec moi. Je serais obligé de déployer +tous mes talents de séduction pour l'amadouer.</p> + +<p>Réussirais-je?</p> + +<p>Je trouvai miss Mellis dans son petit salon. Elle était +assise devant un bureau d'acajou et serrait dans un petit +sac de toile des pièces et des bank-notes.</p> + +<p>En m'apercevant, elle glissa vivement le sac dans un +tiroir et me regarda par-dessus ses lunettes.</p> + +<p>Miss Mellis était une petite femme au teint fade, aux +cheveux très blonds bien qu'elle approchât de la soixantaine. +Son unique œil bleu—elle était borgne—avait +la fixité inquiétante d'un œil de serpent.</p> + +<p>—Que désirez-vous? demanda-t-elle d'un ton sec.</p> + +<p>—Madame, fis-je en m'inclinant de quarante-cinq +degrés, je tenais à vous présenter mes excuses, bien que +je ne sois pour rien dans le pénible incident que vous +savez... Il a pu m'échapper, tantôt, quelques mots un +peu vifs, et croyez que je le regrette sincèrement. Néanmoins, +comme cela était décidé, nous quitterons demain +notre logement.</p> + +<p>—J'y compte bien, répondit la désagréable petite<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[190]</a></span> +femme... si c'est tout ce que vous aviez à me dire...</p> + +<p>—Je voulais vous dire aussi que nous avons l'intention +de dîner dans notre chambre.</p> + +<p>—C'est bien, quand Mary sera rentrée, je vous ferai +monter à dîner... Il y a ce soir du fillet-steak et des cauliflowers...</p> + +<p>Miss Mellis, qui ne tenait point sans doute à prolonger +la conversation, remit ses lunettes qu'elle avait posées à +côté d'elle sur un tabouret et se plongea dans la lecture +d'un livre de religion.</p> + +<p>—Et alors? fit Edith lorsque je reparus...</p> + +<p>—Tout s'est bien passé, répondis-je... nous aurons +notre dîner...</p> + +<p>Et je me laissai tomber dans un fauteuil, pendant +qu'Edith attachait avec des faveurs les pièces de lingerie +que les grosses mains de Bill Sharper avaient quelque +peu froissées.</p> + +<p>Nous demeurâmes longtemps silencieux; ma maîtresse +eût bien voulu causer, mais moi j'avais besoin de me +recueillir un peu.</p> + +<p>L'idée dont j'ai parlé plus haut m'obsédait de plus en +plus. + +<p>La bonne apporta le dîner. Je remarquai que miss +Mellis nous avait réduits à la portion congrue. Décidément, +il était temps que nous quittions sa pension.</p> + +<p>Pendant tout le repas, Edith ne me parla que du diamant. +A présent qu'elle était plus calme, elle commençait +à raisonner et ses questions ne laissaient pas que de m'embarrasser +un peu. Quand les femmes se mettent à vous +interroger, elles deviennent insupportables. Je répondis +comme je pus, mais je vis bien qu'un doute subsistait dans +l'esprit de ma maîtresse.</p> + +<p>A la fin, elle laissa tomber ces mots:</p> + +<p>—Vous êtes, mon cher, un être bien énigmatique...</p> + +<p>—Ah! fis-je en m'efforçant de rire, vous vous en +apercevez aujourd'hui...</p> + +<p>—Oui, aujourd'hui seulement.</p><span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[191]</a></span> + +<p>—Cela prouve alors que vous êtes peu perspicace...</p> + +<p>La discussion s'envenima. Edith me décocha une épithète +qui me déplut; je ripostai par une autre. Alors, elle +se monta:</p> + +<p>—C'est bien, dit-elle, je vous connais maintenant... +Vous cachiez votre jeu, mais votre mauvais naturel a +quand même repris le dessus... Je sais ce qui me reste +à faire.</p> + +<p>Elle prit son chapeau, l'épingla dans sa chevelure +d'une main nerveuse, jeta son manteau sur ses épaules et +me dit en me regardant fixement:</p> + +<p>—Inutile de m'attendre, vous savez!</p> + +<p>—Voyons, Edith, insistai-je, cherchant à la retenir... +Si je vous ai dit quelque chose de blessant, je le regrette +sincèrement et je vous fais toutes mes excuses...</p> + +<p>—Non!... non! laissez-moi!</p> + +<p>—Allons! soyez raisonnable... Vous avez dit tout à +l'heure que j'étais un être énigmatique... c'est possible, +mais vous voudrez bien reconnaître cependant que je ne +suis pas un mauvais diable... et si l'un de nous deux a +des raisons pour se plaindre de l'autre, il me semble que +c'est moi...</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Voyons... vous le savez bien...</p> + +<p>—Non... je ne saisis pas...</p> + +<p>—Vous oubliez vite...</p> + +<p>Edith avait certainement compris à quoi je faisais allusion, +car elle devint toute rouge et ne répondit pas.</p> + +<p>—Allons, fis-je en l'embrassant, soyez raisonnable... +j'ai tout oublié...</p> + +<p>Elle résistait encore, mais mollement et je me montrai +si tendre, si câlin, si caressant qu'elle finit par jeter son +manteau sur une chaise et par ôter son chapeau.</p> + +<p>La paix était faite et nous la scellâmes d'un long +baiser...</p> + +<p>Je n'étais plus maintenant un être énigmatique mais +un amour d'homme... un petit Edgar chéri... le plus<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[192]</a></span> +parfait des amants.</p> + +<p>La soirée s'acheva en délicieuses causeries, en projets, +en espoirs. Je promis à Edith de l'emmener le lendemain +à Douvres, puis de là en Hollande et je lui jurai que sur +le premier argent provenant de l'héritage de l'oncle Chaff, +je lui paierais un joli collier de perles et une superbe +aigrette en diamants... Bref, je l'éblouis, et la pauvre +petite, fascinée par l'éclat des cadeaux que je faisais +miroiter, je ne dirai pas à ses yeux, mais à son esprit, +tomba dans mes bras en murmurant:</p> + +<p>—Oh! Edgar! Edgar! que vous êtes gentil et comme +je vous aime!...</p> + +<p>J'étais à peu près sûr de mon effet, car je sais par +expérience que les femmes ne résistent jamais à l'appât +d'un bijou... Edith était vaincue... du moins je l'avais +reconquise... C'est tout ce que je désirais. Il n'eût plus +manqué qu'elle devînt une ennemie, elle aussi!</p> + +<p>Manzana, Bill Sharper et Edith, c'eût été trop vraiment +et j'eusse fatalement succombé sous le poids de tant +d'inimitiés.</p> + +<p>Je la déshabillai et la mis au lit comme un petit +enfant. Elle ne tarda pas à s'assoupir et à rêver sans +doute de colliers de perles et d'aigrettes de diamants...</p> + +<p>Quand j'eus acquis la certitude qu'elle était bien endormie, +je pris mon canif et, tout doucement, fis une profonde +entaille dans le fauteuil d'où je retirai une grosse poignée +de crin noir. Passant ensuite dans le cabinet de toilette, +je procédai, sans bruit, à un camouflage des plus +habiles.</p> + +<p>Au moyen des diverses pâtes dont Edith se servait pour +sa toilette, je me teignis la peau en rouge, dessinai un +cercle noir autour de mes yeux, puis éparpillant le crin +sur ma tête, je me fis une perruque frisée (une vraie perruque +de Papou). Je me confectionnai ensuite une barbe +et une moustache que je collai sur mon visage avec un +peu de seccotine.</p> + +<p>Afin que ma tignasse de crin ne pût tomber, je coiffai<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[193]</a></span> +une casquette de voyage, puis, après avoir retourné +mon veston qui était doublé d'une étoffe à carreaux verts +et rouges, et l'avoir endossé à l'envers, je relevai mon +pantalon jusqu'aux genoux, ôtai mes bottines et mis des +pantoufles de feutre.</p> + +<p>Ainsi camouflé, j'étais horrible, tellement horrible qu'en +me regardant dans la glace je me fis peur... oui, là, +sérieusement.</p> + +<p>Le lecteur se demandera sans doute ce que signifiait +cette mascarade...</p> + +<p>On va voir qu'elle avait un but... un but utile.</p> + +<p>Edith dormait toujours; j'entendais à travers le rideau +du cabinet de toilette sa respiration régulière et douce.</p> + +<p>J'éteignis alors l'électricité, revins dans la chambre, +gagnai la porte à pas de loup, et m'engageai dans l'escalier, +mon étui de pipe à la main.</p> + +<p>Arrivé sur le palier où se trouvait le salon de miss +Mellis, je m'arrêtai. Par la baie vitrée, j'aperçus la +logeuse. Elle était assise devant son bureau et je crus +tout d'abord qu'elle lisait, mais l'ayant observée plus +attentivement, je remarquai que, de temps à autre, sa tête +s'inclinait brusquement, puis se relevait de même comme +si elle saluait quelqu'un.</p> + +<p>Miss Mellis dormait.</p> + +<p>J'ouvris la porte du salon et m'avançai vers la logeuse, +le bras tendu, comme prêt à faire feu sur elle... avec +mon étui de pipe.</p> + +<p>Elle se réveilla en sursaut, m'aperçut, voulut crier, +mais les mots s'étranglèrent dans sa gorge; elle se dressa, +battit l'air de ses mains et tomba évanouie.</p> + +<p>Sans perdre une seconde, j'ouvris le tiroir de son +bureau, y pris le sac de toile dans lequel je l'avais vue +serrer son argent, quelques heures auparavant, puis d'un +pas léger, je regagnai ma chambre.</p> + +<p>Edith ne s'était pas réveillée.</p> + +<p>Passant dans le cabinet de toilette, j'ouvris la fenêtre, +lançai dans le vide ma perruque et ma barbe de crin, me<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[194]</a></span> +débarbouillai à grande eau, puis quand j'eus fait disparaître +les dernières traces de mon horrible maquillage et +remis un peu d'ordre dans ma tenue, j'ouvris doucement +le sac de miss Mellis et fis l'inventaire de ce qui s'y +trouvait...</p> + +<p>Il contenait quatre-vingts livres en bank-notes, dix +couronnes et vingt-cinq shillings...</p> + +<p>On voit que ma petite expédition n'avait pas été inutile.</p> + +<p>J'eus un moment l'idée de jeter par la fenêtre le sac de +toile, mais je jugeai plus prudent de le brûler dans la +cheminée où flambait un bon feu de houille.</p> + +<p>—Que faites-vous donc, Edgar, bredouilla Edith qui +s'était à demi réveillée, vous ne vous couchez donc pas?</p> + +<p>Elle n'entendit probablement point la réponse que je +lui fis, car elle se rendormit presque aussitôt.</p> + +<p>Je venais de passer mon pyjama et je m'apprêtais à +boire un peu de whisky, quand des cris affreux retentirent +dans l'escalier...</p> + +<p>Cette fois, Edith se dressa d'un bond sur son lit.</p> + +<p>—Mon Dieu!... s'écria-t-elle... qu'y a-t-il donc?... +Le feu est-il à la maison?</p> + +<p>Courageusement, je m'étais précipité vers la porte.</p> + +<p>—Oh! Edgar! Edgar! où allez-vous?</p> + +<p>—Mais porter secours à la personne qui appelle... +il me semble reconnaître la voix de miss Mellis... Si elle +est menacée, puis-je la laisser assassiner?</p> + +<p>Et malgré les supplications de ma maîtresse, je me lançai +dans l'escalier.</p> + +<p>Je trouvai miss Mellis sur le palier du premier étage. +Sa bonne Mary se tenait à côté d'elle. Toutes deux tremblaient +affreusement et poussaient des cris perçants.</p> + +<p>Dès qu'elles m'aperçurent, elles se précipitèrent dans +mes bras.</p> + +<p>Pour elles, j'étais le sauveur, et il fallait voir comme +elles me serraient.</p> + +<p>Ce fut miss Mellis qui recouvra la première l'usage de<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[195]</a></span> +la parole:</p> + +<p>—Oh! monsieur! s'écria-t-elle... oh! monsieur! si +vous saviez! c'est affreux... je... je...</p> + +<p>Elle s'arrêta, suffoquant, puis reprit, en proie à une +terreur folle:</p> + +<p>—Je suis sûre qu'il est encore ici... oui... j'en suis +sûre... j'ai entendu marcher dans la cuisine...</p> + +<p>Pour la rassurer, j'allai explorer l'office, la cuisine et +une petite lingerie qui donnait sur le palier, mais comme +on doit s'y attendre, je ne découvris point le malfaiteur...</p> + +<p>—Il faudrait prévenir la police, bégaya la maid... +allez-y vous... Monsieur.</p> + +<p>Une voix venant du rez-de-chaussée prononça ces +mots:</p> + +<p>—La police est prévenue, rassurez-vous.</p> + +<p>Et un homme qui montait lentement l'escalier s'arrêta +bientôt devant nous.</p> + + + + +<h2><a name="ch22" id="ch22"></a>XXII</h2><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[196]</a></span> + +<h5>OU JE PRENDS UNE RAPIDE DÉCISION</h5> + + +<p>C'était un gentleman de taille moyenne, solidement +charpenté, vêtu avec élégance. Son regard était si aigu +que quelque chose persistait encore de cette acuité, quand +il ne vous regardait plus. Ses joues glabres, très fermes, +semblaient usées par le rasoir. Les maxillaires en saillaient, +plus robustes, agités vers les apophyses d'un petit +tic rapide et régulier.</p> + +<p>Je le reconnus immédiatement, car il avait une de ces +figures que l'on n'oublie jamais lorsqu'on les a vues une +fois. J'avais fait sa rencontre, le jour même, au poste de +police et c'était lui qui avait paru s'intéresser si vivement +à moi.</p> + +<p>Il se présenta:</p> + +<p>—Allan Dickson, détective.</p> + +<p>A ce nom, je sentis mes jambes fléchir sous moi... et +un petit frisson me courut le long des reins...</p> + +<p>Ainsi, c'était donc lui, lui dont le nom était dans tous +les journaux... cet homme terrible à qui on devait la capture +de tant de malfaiteurs. Jamais, fort heureusement, +nous ne nous étions trouvés face à face... Jamais, malgré +toute son habileté, il n'avait eu l'honneur de m'appréhender. +S'il avait pu se douter qu'il avait devant lui le +«cambrioleur masqué d'Euston Road», le «voyageur +invisible de Gravesend», le «faux clergyman de Winchester», +le «vagabond de Ramsgate», et aussi le +«possesseur du Régent»! Dans un ordre différent, mes +titres valaient certes les siens; nous étions deux adversaires<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[197]</a></span> +dignes l'un de l'autre...</p> + +<p>Il s'agissait de jouer serré, car la moindre imprudence +de ma part pouvait me livrer à Allan Dickson.</p> + +<p>Miss Mellis un peu revenue de son émotion avait fait +entrer le détective dans le salon et commençait à lui +expliquer ce qui s'était passé.</p> + +<p>Comme, par discrétion, j'avais voulu me retirer, Allan +Dickson me retint:</p> + +<p>—Non... non, restez, dit-il... vous habitez la maison... +vous pourrez peut-être me donner quelques précieuses +indications.</p> + +<p>Le ton avec lequel il avait prononcé ces mots me troubla +légèrement... Se douterait-il? Mais non, cela était +impossible... mon coup avait été trop bien combiné!</p> + +<p>Une chose me tracassait toutefois. J'avais laissé les +bank-notes de miss Mellis dans ma chambre, mais les +livres et les shillings se trouvaient dans les deux poches +de mon gilet et cliquetaient doucement dès que je faisais +le moindre geste.</p> + +<p>Je pris le parti de faire le moins de mouvements possible.</p> + +<p>—Voyons, articula Allan Dickson, vous dormiez, +dites-vous, quand cet homme est entré dans la pièce où +nous sommes en ce moment?</p> + +<p>—Oui, monsieur, répondit miss Mellis... je dormais +en effet... ici les journées sont très dures et quand arrive +le soir...</p> + +<p>—Vous avez cependant pu l'apercevoir?</p> + +<p>—Oh! oui, monsieur... Comme je vous vois en ce +moment... et... tenez... rien que d'y penser, je suis près +de m'évanouir...</p> + +<p>—Rassurez-vous, voyons... vous savez bien que vous +n'avez plus rien à craindre maintenant...</p> + +<p>—Je le sais, monsieur... mais c'est, plus fort que moi... +tant que je vivrai, j'aurai toujours présente à l'esprit la +figure de cet affreux individu...</p> + +<p>—Voyons, donnez-moi un signalement...</p><span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[198]</a></span> + +<p>—Oh!... quelque chose d'horrible, de fantastique, +de diabolique... Si j'étais superstitieuse, je croirais que +c'est Satan en personne qui s'est introduit chez moi ce +soir...</p> + +<p>—Ce n'est pas un signalement que vous me donnez +là... précisez, je vous prie.</p> + +<p>—Je précise... Il avait une affreuse figure rouge... +et ses yeux formaient comme deux trous noirs au milieu +de son visage... Quant à ses cheveux et à sa barbe, ils +étaient noirs et frisés, mais bizarres... on aurait dit des +cheveux de nègre...</p> + +<p>—Et son costume?</p> + +<p>—Etrange aussi... un veston à carreaux... quelque +chose comme un habit d'arlequin...</p> + +<p>—Cet homme vous a-t-il parlé?</p> + +<p>—Non, monsieur... il m'a seulement regardée avec +des yeux terribles qui brillaient comme ceux d'un chat +enragé.</p> + +<p>—Y a-t-il une double issue dans cette maison?</p> + +<p>—Non, monsieur... il n'y en a qu'une...</p> + +<p>—Alors, le malfaiteur est ici... car je suis en faction +depuis huit heures, dans la rue, et n'ai vu sortir personne...</p> + +<p>—Cependant, fit miss Mellis, cet homme a bien dû +entrer par la porte?</p> + +<p>—Avant huit heures, alors... Et encore, non, car +l'agent que j'avais posté devant votre maison n'a vu +qu'une vieille dame et une bonne pénétrer ici.</p> + +<p>—La vieille dame est ma locataire du second... quant +à la bonne, c'est la mienne... la voici.</p> + +<p>—Donc, pas d'homme... Votre agresseur se trouvait +par conséquent dans la maison depuis longtemps...</p> + +<p>J'admirais, malgré moi, l'imperturbable logique du +détective et je commençais à être sérieusement inquiet...</p> + +<p>Parfois il me regardait, comme pour me demander mon +avis et je hochais affirmativement la tête, d'un petit air<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[199]</a></span> +entendu.</p> + +<p>—Où se trouvait le sac que l'on vous a dérobé? continua +Dickson.</p> + +<p>—Ici, répondit Miss Mellis en désignant l'un des +tiroirs de son petit bureau d'acajou.</p> + +<p>—Quelqu'un savait-il que vous le placiez là d'ordinaire?</p> + +<p>—Mes locataires pouvaient le savoir...</p> + +<p>Allan Dickson se tourna vers moi, mais je ne bronchai +pas.</p> + +<p>J'étais décidément mal à l'aise...</p> + +<p>Il demanda tout à coup:</p> + +<p>—Combien avez-vous de locataires?</p> + +<p>—Cinq, monsieur... la vieille dame que vous avez +aperçue, un officier qui est en ce moment aux environs +de Londres, un rentier paralysé qui ne sort jamais de +chez lui... puis monsieur Pipe ici présent et... sa femme... +miss Edith...</p> + +<p>Allan Dickson demeura un instant pensif, puis braquant +sur moi ses yeux gris qui avaient l'éclat de l'acier:</p> + +<p>—Que pensez-vous de cela, monsieur Pipe?</p> + +<p>—Puisque vous voulez bien me demander mon avis, +répondis-je, je crois, comme vous, que le malfaiteur devait +être caché dans la maison... Il m'a d'ailleurs semblé, pendant +que je dînais dans ma chambre, entendre quelqu'un +descendre l'escalier...</p> + +<p>—Ah! voyez-vous... fit le détective... En tout cas, +l'homme est encore ici...</p> + +<p>—Si c'était... le rentier paralysé? dis-je à l'oreille +d'Allan Dickson... On a souvent vu des gens qui simulent +des infirmités, afin de mieux dérouter la police...</p> + +<p>—Peut-être, mais... pour l'instant, je ne vois rien à +tenter... demain, au jour, j'aviserai et je crois, monsieur +Pipe que vous pourrez m'être très utile... En attendant, +voulez-vous m'accorder quelques minutes d'entretien... en +particulier?</p> + +<p>—Avec plaisir... où cela?</p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[200]</a></span> + +<p>—Chez vous, si vous n'y voyez pas d'inconvénient.</p> + +<p>—Mais comment donc! Permettez cependant que je +monte prévenir ma femme... elle est couchée... je crois, +et vous comprenez...</p> + +<p>—Oui... oui, c'est tout naturel.</p> + +<p>Je montai quatre à quatre les escaliers, en proie à une +agitation que le lecteur devinera sans peine. Je me voyais +perdu...</p> + +<p>Les réticences de Dickson, ses sous-entendus et aussi +cette entrevue qu'il voulait absolument avoir avec moi, +tout cela n'était pas naturel. Le drôle me soupçonnait et +il espérait, en venant chez moi, trouver la preuve ou tout +au moins l'indice qu'il cherchait. A cette minute, j'étais +décidé à tout, même à sauter du troisième étage dans la +rue.</p> + +<p>—Qu'avez-vous donc, Edgar? demanda Edith en +me voyant si troublé.</p> + +<p>—Rien... rien... ah! j'ai eu bien tort de courir au +secours de cette vieille folle de miss Mellis... un détective +l'a interrogée—vous savez ce gentleman que nous +avons rencontré au poste—et il va monter ici pour causer +un peu avec moi... Tirez les rideaux du lit, Edith... il ne +serait pas convenable que cet homme vous vît au lit.</p> + +<p>Et tout en parlant, j'enfilais à la hâte mes bottines, ces +précieuses bottines dont l'un des talons contenait une fortune. +J'étais, on le sait, en pyjama mais j'avais conservé +en dessous ma chemise de jour et mon gilet dans les +poches duquel j'entendais sonner les pièces d'or de miss +Mellis. Quant au portefeuille contenant les bank-notes, +j'avais eu soin, avant de descendre, de le glisser sous le +lit. Je le ramassai vivement sans attirer l'attention d'Edith +et l'introduisis entre mon gilet de flanelle et ma peau. +J'étais prêt aussi à endosser mon pardessus, quand Allan +Dickson entra sans frapper, et cette incorrection me prouva +qu'il ne me considérait déjà plus comme un simple témoin, +mais comme un inculpé envers qui toute politesse est superflue.</p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[201]</a></span> + +<p>—Monsieur Pipe, dit-il en entrant, nous avons à +causer sérieusement.</p> + +<p>Et aussitôt, il s'assit dans l'unique fauteuil qui garnissait +notre chambre.</p> + +<p>—Oui, reprit-il, il faut que nous tirions au clair cette +affaire-là... et vous allez m'y aider, j'en suis sûr. Voyons... +vous avez une autre pièce que celle-ci?...</p> + +<p>—Oh! un simple cabinet de toilette.</p> + +<p>—Il donne sur la rue?</p> + +<p>—Oui... sur la rue...</p> + +<p>—Bien... Vous habitez ici avec Mme Pipe?</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>—Personne n'est venu vous rendre visite ce soir?</p> + +<p>—Personne...</p> + +<p>—Ah!... Voilà qui est curieux... Figurez-vous, monsieur +Pipe, que j'ai, de la rue, aperçu à l'une de vos +fenêtres, un homme qui allait et venait...</p> + +<p>—C'était moi, assurément...</p> + +<p>—Alors, c'est vous qui avez ouvert tout à coup la +fenêtre et lancé ceci dans la rue?</p> + +<p>Et Allan Dickson, tirant de sa poche la poignée de +crin qui avait servi à mon camouflage, me la présenta en +disant:</p> + +<p>—Quelle idée vous avez eue, cher monsieur, d'arracher +le crin de ce fauteuil... Tenez, on voit très bien, ici, +l'ouverture que vous avez pratiquée dans l'étoffe...</p> + +<p>J'étais perdu, je le sentais bien, mais j'essayais quand +même de conserver mon calme.</p> + +<p>Allan Dickson fixait sur moi son œil d'acier, cet œil +terrible, aigu et térébrant comme une mèche de scalpel, +cet œil qui avait déjà percé tant de consciences et extirpé +des aveux à tant de malfaiteurs...</p> + +<p>—Vous avez eu tort, ajouta-t-il en riant, d'abîmer +ainsi ce fauteuil... votre logeuse vous fera certainement +payer cette dégradation...</p> + +<p>Je ne trouvais rien à répondre et Allan Dickson jouissait<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[202]</a></span> +de ma confusion... Il me tenait et jouait avec moi +comme un chat avec une souris.</p> + +<p>Je crus devoir payer d'audace:</p> + +<p>—Pardon, monsieur, fis-je d'un ton sec, est-ce un +interrogatoire que vous avez l'intention de me faire subir?</p> + +<p>—Peut-être, répondit le détective... Mon devoir est +de me renseigner... et vous seul pouvez me donner les +éclaircissements dont j'ai besoin. Vous êtes un habile +homme, monsieur Pipe, malheureusement pour vous, les +imprudences auxquelles vous vous êtes livré pourraient +très bien vous attirer des ennuis... et, croyez-le, c'est dans +votre intérêt que je vous pose toutes ces questions afin que +vous soyez préparé à vous défendre dans le cas où la justice +vous demanderait des comptes...</p> + +<p>—Et pourquoi me demanderait-elle des comptes?... +N'a-t-on pas le droit d'arracher, si cela vous plaît, une +poignée de crin à un fauteuil?</p> + +<p>—Evidemment, mais on a aussi le droit de vous +demander quel usage vous vouliez faire de ce crin? +Etait-ce pour vous fabriquer une perruque ou une fausse +barbe?</p> + +<p>Un rire nerveux s'empara de moi et je balbutiai, en +regardant fixement le détective:</p> + +<p>—Ah! ah! ah!... une perruque!... une fausse +barbe!... et pourquoi?... oui, pourquoi, je vous le +demande?</p> + +<p>Allan Dickson avait maintenant une mine sévère:</p> + +<p>—Allons, dit-il, n'essayez pas de plaisanter, monsieur +Pipe... Défendez-vous, au contraire, cela vaudra +mieux... ou sinon...</p> + +<p>—Sinon?</p> + +<p>—Je me verrai obligé de vous arrêter.</p> + +<p>—M'arrêter... moi! vous voulez rire, monsieur... on +n'arrête que les malfaiteurs... M'arrêter, parce que j'ai +arraché une poignée de crin à un fauteuil... ah! ah! ah!... +je crois que vous cherchez à m'intimider.</p> + +<p>—Ecoutez, reprit le détective...</p><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[203]</a></span> + +<p>—Je vous écoute.</p> + +<p>—Avez-vous quelquefois, de la rue, observé la maison +où nous sommes, en ce moment?</p> + +<p>—Ma foi, j'avoue que...</p> + +<p>—Eh bien, si, un soir, vous vous étiez posté sur le +trottoir d'en face, vous auriez pu vous convaincre que, +malgré les rideaux qui garnissent vos fenêtres, on voit +tout ce qui se passe ici... Votre cabinet de toilette, surtout, +est très lumineux...</p> + +<p>Je compris qu'Allan Dickson m'avait aperçu au moment +où je procédais à la petite opération que l'on sait..., +je compris qu'il me tenait... que le fil conducteur qu'il +avait dans la main allait bientôt se changer en lasso et +que je serais bel et bien à la merci de cet homme.</p> + +<p>—Défendez-vous, mais défendez-vous donc, me cria +Edith, à travers les rideaux du lit, vous ne voyez donc +pas que l'on cherche à vous compromettre...</p> + +<p>Je ne le voyais que trop, mais tout ce dont j'aurais pu +arguer pour ma défense n'eût servi absolument à rien.</p> + +<p>En ce moment, je songeais à autre chose...</p> + +<p>Allan Dickson qui lisait sans doute dans ma pensée, +s'était levé brusquement. Je le vis mettre la main à sa +poche, pour y prendre sans doute son revolver, mais avant +qu'il eût achevé ce geste, je m'étais précipité vers la porte +dont la clef était demeurée à l'extérieur, et l'avais vivement +refermée à double tour.</p> + +<p>Avant que le détective eût pu faire sauter la serrure, +j'étais déjà dans la rue.</p> + +<p>Soudain, une silhouette se dressa devant moi, puis une +autre, un policeman émergea de l'ombre... une affreuse +voix hurla à deux ou trois reprises: «Arrêtez-le!... arrêtez-le!» +Une balle siffla à mon oreille, mais j'échappai +aux mains tendues qui essayaient de me saisir, je glissai +entre les gens qui s'efforçaient de me barrer le chemin, et +bientôt je m'enfonçais dans une rue obscure, puis dans +une autre et réussissais à faire perdre ma trace à ceux<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[204]</a></span> +qui me poursuivaient.</p> + +<p>Je suis sûr qu'il ne s'était pas écoulé deux minutes +entre le moment où j'avais si brusquement lâché Allan +Dickson et celui où je me retrouvai, seul, essoufflé, flageolant +sur mes jambes devant un grand bâtiment au +fronton duquel je pouvais lire, à la lueur d'un réverbère +clignotant dans la nuit:</p> + +<blockquote> +<i>Robinson brothers and C<sup>o</sup></i> +</blockquote> + +<p>Je n'étais pas encore sauvé. Mes ennemis étaient sans +doute parvenus à retrouver ma piste, car j'entendis bientôt, +au bout de la rue, un bruit de pas précipités. J'étais +à ce moment en pleine lumière et si je me mettais à fuir, +on m'apercevrait certainement.</p> + +<p>Ma décision fut vite prise. Je longeai le mur du bâtiment +contre lequel je m'adossais et apercevant une petite +porte couronnée d'une imposte que l'on avait laissée +ouverte, je me hissai jusqu'à cette baie, à la force du +poignet, et me glissai dans l'intérieur de la maison.</p> + + + + +<h2><a name="ch23" id="ch23"></a>XXIII</h2><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[205]</a></span> + +<h5>LA MAISON DU BON DIEU</h5> + + +<p>J'étais maintenant dans un couloir encombré à droite +et à gauche, de caisses et de ballots symétriquement rangés +et sur lesquels on avait étalé une grande bâche de +toile cirée.</p> + +<p>Je demeurai un instant immobile, craignant que mes +bottines en touchant un peu trop brutalement le sol n'eussent +éveillé dans ce couloir des échos inquiétants, mais +rien ne bougea autour de moi.</p> + +<p>Ceux qui me cherchaient ne tardèrent pas à passer +devant la maison, et j'entendis ces mots prononcés par une +grosse voix enrouée: «Il a dû filer par Wardour Street».</p> + +<p>A n'en pas douter, c'était la voix de Bill Sharper... +Ainsi, je n'avais pas seulement à mes trousses le détective +Allan Dickson... J'étais aussi poursuivi par les acolytes +de Manzana. Si je parvenais à échapper à tant d'ennemis, +j'aurais vraiment de la veine!</p> + +<p>Pendant près d'un quart d'heure, je demeurai blotti +contre les marchandises qui s'entassaient dans le couloir, +puis, certain que l'on avait perdu ma trace, je commençai +à envisager avec plus de calme la situation.</p> + +<p>Deux solutions s'offraient à moi: ou repasser par l'imposte +et revenir dans la rue, ou demeurer jusqu'au jour +dans le magasin qui me servait momentanément de refuge. +Je le connaissais bien ce magasin, pour y être venu souvent, +lorsque j'avais besoin de quelque objet de toilette. +Je savais où étaient situés tous les rayons auxquels je<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[206]</a></span> +m'étais, maintes fois, approvisionné, sans bourse délier, +bien entendu.</p> + +<p>Après m'être orienté un instant, je finis par m'y reconnaître... +J'étais dans la partie affectée à la quincaillerie. +En montant un étage, j'arriverais à l'ameublement et au +deuxième, je trouverais le rayon de confections pour hommes. +Je venais de m'apercevoir que j'étais en pyjama et +que je ne pourrais m'exhiber en cette tenue dans les rues +de Londres... Mon signalement avait dû déjà être donné +à tous les postes de police et il convenait que je fisse +choix d'un complet plus décent.</p> + +<p>Tout en gravissant à pas de loup un large escalier +recouvert d'un tapis rouge, je me félicitais d'être justement +tombé dans une maison où je pourrais réparer, à peu +de frais, le désordre de ma toilette. Il y a vraiment des +hasards providentiels et j'étais encore une fois servi par +la chance. J'étais déjà arrivé au premier étage, quand +j'entendis soudain un bruit de voix. Je me jetai à plat +ventre le long d'un meuble et demeurai immobile. Deux +veilleurs de nuit passèrent près de moi. Ils tenaient chacun +une petite lampe électrique qui mettait sur le parquet +un long cône lumineux. Quand ils eurent disparu, je continuai +mon ascension et arrivai enfin au rayon de confections +pour hommes... Là, s'ouvraient, à droite et à gauche, +de petits couloirs où j'apercevais à la lueur d'une +ampoule électrique en verre dépoli des rangées d'habits +suspendus à une longue tringle. Çà et là, un mannequin +sinistre dans son immobilité se dressait à l'extrémité d'une +travée, pareil à un malfaiteur méditant un mauvais coup. +Je faillis en renverser un qui gémit lamentablement sur +son socle. En le remettant d'aplomb, je constatai qu'il +avait absolument la même taille et la même carrure que +moi. Je le pris à bras-le-corps, l'étendis doucement sur le +parquet et commençai de le déshabiller, mais chaque fois +que je le remuais un peu fort, il faisait entendre un petit +grincement qui ressemblait à une plainte... Je lui enlevai +sans difficulté sa jaquette et son gilet, mais je mis au<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[207]</a></span> +moins un quart d'heure à lui retirer son pantalon.</p> + +<p>Par bonheur, le rayon était très mal gardé ce soir-là, +de sorte que je ne fus point dérangé pendant cette opération. +Lorsque j'eus complètement déshabillé le mannequin, +je le repoussai sans bruit sous un comptoir et revêtis +les habits que je lui avais volés. Ils m'allaient dans la +perfection. Je glissai dans une des poches de ma jaquette +le portefeuille qui contenait les bank-notes de miss Mellis +et que j'avais eu, comme on sait, la précaution de dissimuler +entre ma chemise et ma peau, fis passer de mon +ancien gilet dans le neuf les livres et les shillings que j'avais +répartis dans les deux goussets de côté, puis je me mis en +quête d'un pardessus.</p> + +<p>Ici, je me le rappelle, se place un incident qui faillit +m'être fatal. Un gardien que je n'avais pas entendu venir, +se montra tout à coup. Il arrivait droit vers moi et il m'était +impossible de l'éviter. Fort heureusement, je ne perdis pas +mon sang-froid. Je demeurai immobile, les bras raides, +les deux talons réunis, la tête légèrement inclinée à droite +et le veilleur me prenant pour un mannequin, passa près +de moi sans s'arrêter. L'alerte avait été vive et j'eus quelques +secondes de terrible émotion. Je redoublai de prudence +et atteignis enfin le rayon des pardessus. J'en avais +déjà essayé plusieurs, quand je tombai sur une magnifique +pelisse qui m'allait comme un gant. Je pensai qu'une fourrure +me serait plus utile qu'un overcoat de drap, aussi +gardai-je la pelisse sans hésiter. Autant que j'en pouvais +juger, elle devait être doublée de loutre et l'étoffe qui la +recouvrait était soyeuse et douce au toucher. Il ne me +manquait plus qu'un chapeau, mais je mis bien une demi-heure +à trouver le rayon de chapellerie. Je le découvris +enfin et arrêtai mon choix sur un chapeau mou. J'étais +maintenant équipé de pied en cap, il ne me restait plus +qu'à attendre l'ouverture du magasin pour me glisser +dehors. J'ignorais quelle heure il était, car j'avais laissé +ma montre chez moi... Cet oubli était heureusement réparable. +Au rayon de la bijouterie, je choisis un superbe<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[208]</a></span> +chronomètre en or avec une chaîne de même métal et passai +à mes doigts quatre ou cinq bagues qui me parurent +d'un bon poids. Pendant que j'y étais, je fis aussi ample +provision de bijoux de femme... Je ne savais pas, à ce +moment, si je reverrais jamais Edith, mais si ce bonheur +m'était refusé, je ferais facilement accepter à une remplaçante +cette orfèvrerie de luxe.</p> + +<p>Mes «emplettes» terminées, je me blottis sous un +comptoir et attendis le jour.</p> + +<p>Quelques veilleurs de nuit se montrèrent bientôt et je +les entendis, pendant près de vingt minutes, ouvrir et +refermer les «boîtes de ronde».</p> + +<p>Dix minutes plus tôt, je me serais sans doute fait prendre, +mais j'avais eu la chance de pénétrer dans le magasin +au moment où les hommes de garde venaient justement +de finir leur tournée.</p> + +<p>Je n'avais plus qu'une inquiétude. Parviendrais-je sans +être remarqué à sortir de la maison Robinson and C<sup>o</sup>?</p> + +<p>A l'heure de l'ouverture des magasins, les employés se +précipiteraient en foule dans les différents rayons... Comment +les éviter?</p> + +<p>Je songeai à descendre dans les sous-sols, mais à la +réflexion, je compris que cela ne m'avancerait à rien. On +me découvrirait aussi bien en bas qu'en haut. Le plus +simple était de me dissimuler sous un comptoir, le plus près +possible de la porte, et c'est ce que je fis.</p> + +<p>Dieu que cette nuit me parut longue!</p> + +<p>Enfin le jour parut, un jour terne et triste d'hiver. Le +magasin fut éclairé d'une lueur grise et froide qui filtrait +à travers les stores, puis, dans la rue, les voitures des laitiers +commencèrent à rouler...</p> + +<p>Bientôt, des garçons se mirent en devoir d'enlever +les housses qui recouvraient les vitrines et les comptoirs, +pendant que d'autres roulaient de petits chariots qui +faisaient un vacarme de tous les diables... Là-bas, +dans la lumière plus vive d'un hall vitré, je distinguais +un homme galonné qui donnait des ordres d'une voix tonitruante.</p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[209]</a></span> + +<p>Soudain, j'entendis remuer à quelques pas de moi et +j'aperçus un jeune homme qui me regardait avec de gros +yeux ronds. Il était accroupi sous le même comptoir que +moi et je ne l'avais pas remarqué tout d'abord car le +coin où il se trouvait était très sombre...</p> + +<p>Il parut d'abord effrayé, puis voyant que j'étais aussi +étonné que lui, il se rapprocha doucement et me dit à +voix basse:</p> + +<p>—Vous attendez l'ouverture?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Encore dix minutes... C'est la première fois que +vous venez «travailler» ici?</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>—Alors, je vais vous donner un conseil... Ne vous +pressez pas de sortir... Ici, nous sommes en sûreté... nous +sommes sous le comptoir des emballages et il est bien rare +que l'on commence les paquets avant neuf heures... Quand +vous entendrez sonner la cloche, vous n'aurez qu'à me +suivre, mais par exemple, il faudra enlever votre chapeau +et le tenir à la main.</p> + +<p>—Et pourquoi cela? demandai-je, un peu méfiant.</p> + +<p>—Parce que, de la sorte, on vous prendra pour un +employé... D'ailleurs, fiez-vous à moi, voilà quinze jours +que je viens ici... j'ai l'habitude de la maison...</p> + +<p>J'admirai le sang-froid de ce jeune homme.</p> + +<p>Je l'avais d'abord pris pour un détective, mais son +superbe complet, ses bottines neuves, son chapeau neuf +et le joli pardessus qu'il tenait roulé sous son bras prouvaient +suffisamment qu'il venait comme moi, de se vêtir, +sans bourse délier, aux rayons si bien assortis de la maison +Robinson and C<sup>o</sup>. Il avait, ma foi, une figure des +plus sympathiques.</p> + +<p>—Vous comprenez, me dit-il sur un ton de confidence, +ils gagnent assez d'argent dans cette boîte-là, ils +peuvent bien, de temps en temps, nous offrir quelques<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[210]</a></span> +vêtements...</p> + +<p>Ce débutant avait, comme on le voit, de bons principes. +J'en eusse certainement fait un habile «opérateur» +si j'avais pu m'occuper de lui, mais d'autres préoccupations +m'assiégeaient... j'avais trop d'affaires sur les bras. +Tout ce que je souhaitais pour l'instant, c'était de sortir +du magasin et de m'éloigner de Londres le plus vite possible. +Je n'avais pas encore de plan bien arrêté, mais je +mettrais tout en œuvre pour échapper à Allan Dickson.</p> + +<p>Celui-là seul était à craindre, car avec lui, il était +impossible de ruser, tandis qu'avec Manzana et Bill Sharper, +je pouvais encore m'en tirer.</p> + +<p>—Attention! me dit soudain mon «confrère»... on +ouvre les portes.</p> + +<p>Il y eut un roulement prolongé, puis un bruit de pas +rapides, qui s'accentua, devint formidable.</p> + +<p>Une cloche se mit à tinter.</p> + +<p>Et, peu à peu, le silence se fit, troublé seulement de +temps à autre par un ordre lancé à haute voix, un chiffre +annoncé à la caisse.</p> + +<p>—C'est le moment, me dit le jeune homme... ôtez +donc votre chapeau.</p> + +<p>Nous sortîmes tous deux de dessous notre comptoir.</p> + +<p>—Tiens, s'écria un employé qui nous avait aperçus, +d'où viennent-ils ceux-là... Vite! Vite! Mac Ferson, +appelez un policeman!</p> + +<p>Mais, avant que le nommé Mac Ferson, un gros lourdaud +d'inspecteur qui était en train de rajuster sa cravate +blanche devant une glace, eût eu le temps de se retourner, +mon compagnon et moi étions déjà sur le trottoir.</p> + +<p>Un taxi passait, je le hélai et laissant là le jeune +homme qui semblait fort désireux de faire plus ample +connaissance avec moi, je disparus en moins de dix +secondes, roulant à toute allure vers un quartier plus sûr.</p> + +<p>J'avais jeté une adresse quelconque au chauffeur, mais +quand nous eûmes atteint Trafalgar Square, je lui dis:</p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[211]</a></span> + +<p>—East Finchley, faites vite... bon pourboire!</p> + +<p>East Finchley se trouve dans la banlieue de Londres, +au-dessus de Middlesex, c'est-à-dire fort loin de l'hôtel +de miss Mellis et des magasins Robinson.</p> + +<p>Je voulais, comme on dit, me donner de l'air, et j'en +avais besoin, après les terribles émotions que je venais +d'avoir.</p> + +<p>Maintenant, j'étais libre... il s'agissait de ne plus retomber +sous la coupe d'Allan Dickson.</p> + +<p>J'avais de l'argent en poche, j'étais vêtu de neuf, je +pouvais donc envisager l'avenir avec quelque confiance... +A moins de jouer tout à fait de malheur, je devais réussir +à quitter l'Angleterre qui, décidément, devenait trop +dangereuse. J'étais forcé de renoncer à Edith, mais pouvais-je +faire passer l'amour avant ma sécurité personnelle?</p> + + + + +<h2><a name="ch24" id="ch24"></a>XXIV</h2><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[212]</a></span> + +<h5>UN MAUVAIS RÊVE</h5> + + +<p>Le taxi venait de quitter Marylebone Road et s'engageait +dans Albany street, quand je crus remarquer +qu'une auto rouge nous suivait. C'était peut-être une idée, +mais, pour en avoir le cœur net, je commandai à mon +chauffeur de tourner brusquement à droite, ce qu'il fit +à la première rue qui se présenta.</p> + +<p>L'auto rouge tourna également et je ne tardai pas à +la revoir, à cent mètres environ derrière moi.</p> + +<p>—Activez... activez!... dis-je au chauffeur... il y a +deux livres pour vous si vous semez la voiture qui nous +suit.</p> + +<p>L'homme mit toute l'avance à l'allumage, mais je +voyais bien que l'auto rouge gagnait sur nous.</p> + +<p>Il y avait dans mon taxi, dissimulées dans un petit +coffre, trois bouteilles que le cabman avait mises en +réserve. Je les pris les unes après les autres et les lançai +par la portière de façon qu'elles tombassent presque au +milieu de la rue. Elles se brisèrent avec fracas, semant +sur le sol de gros éclats de verre...</p> + +<p>L'un d'eux fut fatal à l'auto rouge.</p> + +<p>Bientôt, je la vis qui ralentissait, puis s'arrêtait.</p> + +<p>—Ça y est! s'écria mon chauffeur... ça y est!... Ils +ont crevé!</p> + +<p>—Marchez... marchez toujours!</p> + +<p>J'avais décidément plaqué ceux qui me suivaient, car, +le doute n'était pas possible, on s'était mis à ma poursuite.</p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[213]</a></span> + +<p>Probablement qu'un détective m'avait pris en filature +à la sortie des magasins Robinson, et cela, sur les indications +de l'inspecteur à cravate blanche qui avait tenu +à faire montre de zèle. En tout cas, le détective en était +pour ses frais. Ce gentleman ne ferait jamais ma connaissance.</p> + +<p>Arrivé à East Finchley, je réglai mon chauffeur et +lui donnai un royal pourboire. Quand il eut disparu, je +me dirigeai rapidement vers la gare du métro, pris le +train pour une destination quelconque, roulai pendant trois +quarts d'heure, changeai de ligne deux ou trois fois, +puis, finalement, m'arrêtai à Kensington.</p> + +<p>Là, j'entrai dans un grill-room, ingurgitai un beefsteak +arrosé d'une pinte d'ale, puis je me mis en quête d'un +hôtel.</p> + +<p>Elégant comme je l'étais, depuis ma visite aux magasins +Robinson, je ne pouvais loger dans un bouge, aussi +fus-je obligé de prendre une chambre au Victoria Palace.</p> + +<p>Allan Dickson et Bill Sharper n'auraient certes pas +l'idée de venir me chercher là!</p> + +<p>Je n'y séjournerais pas longtemps d'ailleurs, car mon +intention était de quitter Londres le plus tôt possible.</p> + +<p>J'avais pensé tout d'abord à me rendre en Hollande, +mais pouvais-je risquer ce voyage, maintenant que Manzana, +Bill Sharper, Allan Dickson et Edith allaient être +ligués contre moi. Ma maîtresse, en apprenant quel genre +d'individu j'étais, n'hésiterait point, pour s'innocenter et +prouver qu'elle ignorait mes louches trafics, à raconter +l'histoire de l'oncle Chaff. Manzana, de son côté, parlerait +du lapidaire d'Amsterdam, et Allan Dickson, qui +n'était pas un imbécile, comprendrait sans peine pourquoi +je tenais tant à passer en Hollande.</p> + +<p>Ah! je n'étais pas encore près de le vendre, mon diamant!</p> + +<p>Ereinté, fourbu, n'en pouvant plus, je me couchai, +après avoir vérifié la petite cachette où reposait le Régent.<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[214]</a></span> +Comme une vis du talon de ma bottine s'était un peu +desserrée, je la fixai avec la pointe de mon canif.</p> + +<p>Un quart d'heure après, je dormais comme un bienheureux.</p> + +<p>Quand je me réveillai, il faisait grand jour. Un +rayon de soleil, semblable à une longue flèche d'or, +se jouait sur mon lit... et ce rayon de soleil si rare à +Londres, surtout en hiver, me parut d'heureux augure. +Il symbolisait pour moi l'espérance et la réussite, il semblait +me dire: «Ta vie jusqu'alors si triste va enfin +s'éclairer pour toujours».</p> + +<p>Je me levai, procédai avec soin à ma toilette, puis +sonnai pour me faire monter à déjeuner.</p> + +<p>Le garçon qui répondit à mon appel avait l'air tout +drôle... Il me regardait comme si j'eusse été une bête +curieuse.</p> + +<p>—Eh bien, lui dis-je... avez-vous entendu?</p> + +<p>Il ne répondit pas.</p> + +<p>Quelques instants après, il revenait avec un plateau +sur lequel il y avait deux tasses et des toasts.</p> + +<p>Cette fois encore il me regarda de façon bizarre.</p> + +<p>—Vous croyez me reconnaître, sans doute? lui dis-je +d'un ton sec.</p> + +<p>Il s'inclina et sortit.</p> + +<p>«C'est un fou», pensai-je... Et, sans plus me soucier +de lui, je m'attablai et me versai du thé.</p> + +<p>Tout en croquant mes rôties, je regardais ma jaquette +et ma pelisse que j'avais étalées sur le dossier d'un fauteuil. +J'avais eu décidément la main heureuse en choisissant +ces habits. Le complet était d'une couleur discrète, +agréable à l'œil. Quant à la pelisse, c'était une vraie +pelisse de millionnaire. Au lieu d'être doublée en loutre +d'Hudson (c'est-à-dire en rat d'Amérique), elle l'était +en vraie loutre et devait valoir au moins dans les cinq +à six mille francs. Il ne me manquait plus qu'un peu +de linge, et j'eus un moment l'idée d'aller visiter, durant +la nuit, quelques-uns des rayons de la maison Robinson,<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[215]</a></span> +mais je renonçai à ce projet. Puisque j'avais de l'argent +en poche, à quoi bon risquer une expédition semblable +qui pouvait très mal finir? Maintenant que j'étais délivré +de mes ennemis, il s'agissait de manœuvrer avec prudence +jusqu'à ce que j'eusse mis entre eux et moi plusieurs +centaines de kilomètres.</p> + +<p>J'en étais là de mes réflexions, quand il me sembla +entendre dans la chambre voisine de la mienne un bruit +étouffé. Je prêtai l'oreille et perçus une sorte de bredouillement +confus; par instants, une porte s'ouvrait sur +le palier; des gens allaient et venaient dans le couloir, +d'un pas rapide et feutré. Je pensai tout d'abord qu'il +y avait un malade dans l'hôtel, mais bientôt des rires +étouffés se firent entendre.</p> + +<p>Une porte condamnée se trouvait à gauche de la table +devant laquelle j'étais assis, et je crus remarquer que, +de temps à autre, une ombre venait intercepter le petit +filet de lumière qui passait par la serrure.</p> + +<p>J'étais très inquiet. Quand on a, comme moi, la conscience +un peu chargée, on se tient continuellement sur ses +gardes.</p> + +<p>J'allais sonner pour demander ma note, quand on +frappa à la porte.</p> + +<p>C'était le garçon.</p> + +<p>—Monsieur, me dit-il avec une politesse que l'on +sentait de commande, il y a quelqu'un qui voudrait vous +parler.</p> + +<p>—A moi?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Je n'attends personne... il y a certainement une +erreur... que celui qui veut me voir fasse passer sa carte.</p> + +<p>—La voici, monsieur, le visiteur m'a justement prié +de vous la remettre.</p> + +<p>Et en disant ces mots, il me tendait un petit carré de +bristol que je pris d'un geste brusque et sur lequel je +lus avec effarement: <i>Allan Dickson, détective</i>.</p> + +<p>Ce fut, on peut le dire, un terrible coup de foudre<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[216]</a></span> +que je supportai assez vaillamment.</p> + +<p>Je passai ma jaquette, rectifiai le nœud de ma cravate, +puis dis au garçon qui attendait toujours, balançant son +plateau, d'un air stupide:</p> + +<p>—Faites entrer ce gentleman!</p> + +<p>Allan Dickson parut. Il était d'une élégance impeccable +et j'admirai la belle assurance avec laquelle il +pénétrait dans ma chambre. Au lieu de se jeter sur moi, +et de me passer les «handcuffs» il s'assit tranquillement +dans l'unique fauteuil qui garnissait la pièce, croisa sans +façon ses jambes, et me dit, en enroulant autour de son +index, d'un petit tournoiement rapide, le cordon de son +monocle:</p> + +<p>—Monsieur Edgar Pipe, vous êtes un habile +homme... tous mes compliments!... C'est la première fois, +je l'avoue, qu'un «client» me brûle ainsi la politesse...</p> + +<p>Ce détective était vraiment un homme bien élevé... +D'autres eussent dit «malfaiteur», mais lui, par un +euphémisme charmant dont je lui sus gré, me qualifiait +indulgemment de «client»...</p> + +<p>J'eus une légère inclination de tête et répondis, d'un +ton dégagé:</p> + +<p>—Je crois, mon cher maître, qu'il y a entre nous un +petit malentendu... et si vous le permettez... je vais, +en deux mots...</p> + +<p>—Inutile... cher monsieur... ce serait du temps +perdu... Vous vous expliquerez devant le constable..., lui +seul a qualité pour vous entendre... moi, je dois simplement +me borner à vous conduire à Bow Street.</p> + +<p>Il n'y avait qu'à se soumettre et c'est ce que je fis... +J'eus bien, un moment, l'idée de sauter dans la rue par +la fenêtre qui était grande ouverte, mais ma chambre se +trouvait au quatrième étage et je n'eus pas le courage +de tenter un pareil saut.</p> + +<p>Je pris donc mon chapeau et ma pelisse et m'avançai +vers la porte...</p> + +<p>Allan Dickson s'était levé d'un bond et m'avait empoigné<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[217]</a></span> +par la manche.</p> + +<p>—Oh! ne craignez rien, dis-je en souriant, je n'ai +nullement l'intention de vous fausser compagnie... Mon +unique désir est de comparaître le plus tôt possible devant +la justice, afin de me laver de l'accusation qui pèse sur +moi... Vous voyez que je suis un «client» raisonnable... +Cependant, en raison de la docilité même dont je fais +preuve, j'ose espérer que vous aurez pour moi quelque +indulgence et ne refuserez pas de répondre à une question +qui me brûle les lèvres... Comment avez-vous pu +me découvrir ici?...</p> + +<p>—Oh!... c'est bien simple, Monsieur Pipe, répondit +Allan Dickson... J'avais, je l'avoue, tout à fait perdu +votre piste et je n'espérais même plus vous retrouver, +quand j'ai reçu, à mon bureau, un coup de téléphone... +C'est vous-même qui me demandiez, paraît-il... alors, +je suis venu.</p> + +<p>—Vous voulez rire, je suppose?</p> + +<p>—Non... pas du tout... c'est l'exacte vérité... vous +m'avez appelé, sans vous en douter, peut-être. Alors, +une personne obligeante qui vous a entendu a bien voulu +me prévenir... Ah! monsieur Pipe, il est parfois dangereux +de rêver et surtout de parler en rêvant... On laisse +ainsi échapper certaines confidences qui vous trahissent, +car il y a toujours, derrière les murs, des oreilles indiscrètes... +surtout dans les hôtels... Vous comprenez, maintenant?</p> + +<p>Hélas! oui... Je ne comprenais que trop! Je m'étais +dénoncé moi-même...</p> + +<p>Décidément, la fatalité me poursuivait.</p> + +<p>J'avais cru, un instant, pouvoir remonter le courant; +mais tous mes efforts avaient été vains et j'étais, à l'heure +présente, entraîné vers l'abîme!!...</p> + + + + +<h2><a name="part.2" id="part.2"></a>DEUXIÈME PARTIE</h2> + + + + +<h2><a name="ch25" id="ch25"></a>I</h2><span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[219]</a></span> + +<h5>OU JE QUITTE LE MONDE POUR ME RETIRER A READING</h5> + + +<p>Je juge inutile de rappeler ici les diverses péripéties de +mon procès. Il a fait d'ailleurs assez de bruit.</p> + +<p>Je fus condamné pour cambriolage à main armée, bien +que le solicitor désigné d'office pour me défendre eût +essayé de prouver que l'arme dont je m'étais servi n'était +qu'un vulgaire étui de pipe, mais la déposition de miss +Mellis fut accablante. Cette respectable personne soutint, +avec un acharnement féroce, qu'elle avait parfaitement +vu le canon d'un revolver de gros calibre braqué sur elle, +et le tribunal la crut. Malgré l'éloquence un peu théâtrale +de mon solicitor je me vis donc octroyer cinq ans de +«hard labour»! Par bonheur pour moi, il n'avait pas +été question de l'affaire Robinson...</p> + +<p>A la fin de l'audience, on me conduisit au «Justice +box» et, le lendemain, après une foule de formalités +odieuses et ridicules, j'étais transféré à la geôle de Reading.</p> + +<p>Nombre de touristes français connaissent Reading, +cette charmante localité des environs de Londres, située +entre Maidenhead et Basingstoke, dans un site agréable, +presque au bord de la Tamise.</p> + +<p>C'est là que l'été, les «clerks» et les «shopkeepers»<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[220]</a></span> +de Londres vont se remettre des fatigues de la semaine, +avec leurs petites amies ou leurs épouses. Au temps de +ma prime jeunesse, j'étais souvent venu à Reading avec +mes parents, mais, à cette époque, le paysage n'était pas +encore gâté par la silhouette imposante et hostile d'un +pénitencier. La campagne s'étendait verdoyante, coupée, +çà et là, de larges allées de sable, que bordaient de riants +cottages. Il paraît que c'est lord Strange, un philanthrope +de la nouvelle école, qui a eu l'idée de faire édifier une +prison à Reading, parce que l'air y est très pur, et que +l'on doit prendre soin de la santé des criminels. Cette +fausse humanité n'est-elle pas révoltante? Quelle influence +peut avoir sur la santé des détenus un air salubre qu'ils +ne respirent jamais, puisqu'ils sont continuellement confinés +dans une cellule où le jour ne pénètre que par un +étroit vasistas ouvrant la plupart du temps sur les cuisines, +la buanderie ou l'usine servant à produire la +lumière électrique?</p> + +<p>Toutefois, il est juste de reconnaître que les cellules +de ce «home forcé» sont des mieux aménagées.</p> + +<p>Outre l'éclairage électrique, elles comportent une table, +une chaise en bambou et une crédence où voisinent, avec +des commentaires de la Bible, quelques livres de voyage +et d'histoire.</p> + +<p>Le lit très simple, monté sur un sommier métallique, +a cet aspect d'élégance sobre que donnent l'extrême propreté +et le luisant du cuivre soigneusement entretenu.</p> + +<p>C'est, en réalité, un asile confortable et je comprends +très bien maintenant que de pauvres diables préfèrent +cette hospitalité à l'abri précaire des garnis borgnes ou +des logis de rencontre. Cependant, ce luxe «pénitentiaire» +a quelque chose d'ironique. Il semble dire aux +malheureux qui viennent échouer dans la geôle de Reading: +«Voyez comme on est bien ici...» Mais une +trappe aux ferrures énormes, qui se dessine sur le parquet, +ne tarde pas à refroidir l'enthousiasme des détenus +et à leur rappeler les anciens supplices imaginés par les<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[221]</a></span> +bourreaux de la Tour de Londres...</p> + +<p>Cette trappe, par les rainures de laquelle monte une +affreuse odeur de catacombes, c'est la trappe du «Tread +Mill», et l'on verra bientôt ce que signifient ces deux +mots, qui évoquent à l'esprit du profane la reposante +vision d'un spectacle champêtre!...</p> + +<hr> + +<p>Dès que j'arrivai à Reading, un gardien galonné, qui +semblait m'attendre, me conduisit au «Record Office» +où je trouvai un gentleman imposant, lequel consigna sur +un grand registre à coins de cuivre mes nom, prénoms +et qualité. Il écrivait lentement, les lèvres et l'œil gauche +plissés avec effort, comme s'il eût été pris soudain d'une +violente colique.</p> + +<p>—Pipe! Edgar Pipe!... répéta-t-il plusieurs fois...</p> + +<p>Le gardien galonné lui remit alors l'argent que l'on +avait trouvé sur moi et que la loi anglaise voulait bien +considérer comme «ma propriété». J'en allais payer +les intérêts à un taux assez élevé, et il me semblait juste +qu'on le portât à mon actif.</p> + +<p>—On vous rendra cette somme à votre sortie, me +dit le comptable... mais le règlement vous autorise à prélever +sur ce dépôt deux shillings par semaine... sur lesquels +on vous retiendra six pence pour l'entretien de la +chapelle...</p> + +<p>Mon geôlier m'emmena ensuite dans un petit vestibule +aux murs blanchis à la chaux, et là, me pria poliment +de lui remettre mes bottines et mes bretelles... Je lui tendis +mes bretelles, sans hésiter, mais quand il s'agit de +lui donner mes bottines, j'eus un petit tremblement dont +on devine la cause...</p> + +<p>Je m'exécutai cependant:</p> + +<p>—Voici, fis-je, d'une voix émue, en lui présentant +mes chaussures... ces chaussures précieuses dont l'une contenait +des millions... Et, à cette minute, je sentis mes yeux +se mouiller...</p> + +<p>Ainsi, c'était fait de mon avenir... le beau rêve que<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[222]</a></span> +j'avais caressé s'envolait pour toujours!...</p> + +<p>Le gardien prit les bottines et avec de la craie inscrivit +à la hâte sur les deux semelles le chiffre 33. C'était +mon matricule!... Maintenant Edgar Pipe n'existait +plus... il serait, pendant cinq ans, rayé du nombre des +humains... Il n'était plus qu'un numéro!</p> + +<p>—On vous les rendra, quand vous sortirez...</p> + +<p>—Vraiment? fis-je incrédule.</p> + +<p>—Mais bien sûr... les effets des détenus demeurent +leur propriété... Bien plus... comme ces bottines sont +usées, on vous les ressemelera dans les ateliers... à vos +frais, bien entendu...</p> + +<p>Je ressentis un choc au cœur... et l'espoir que j'avais +eu, un moment, fit place à un accablement profond...</p> + +<p>J'essayai, néanmoins, de soutenir que mes bottines +étaient encore en très bon état et qu'il était inutile de les +réparer.</p> + +<p>L'homme les examina, puis répondit, avec un hochement +de tête:</p> + +<p>—L'administration jugera... moi, ça ne me regarde +pas...</p> + +<p>Et jetant les chaussures dans un coin, il ouvrit une +petite porte et me poussa devant lui. Nous suivîmes un +long couloir, montâmes un petit escalier en colimaçon et +arrivâmes devant une grille à travers les barreaux de +laquelle on apercevait un petit homme chauve qui empilait +sur un large comptoir des paquets numérotés...</p> + +<p>—Eh! père Bowspritt, cria mon geôlier, un complet +pour ce gentleman, s'il vous plaît!</p> + +<p>Le petit homme chauve leva la tête, me toisa un instant, +puis articula d'une voix aigre:</p> + +<p>—Taille numéro 2, carrure moyenne... J'ai justement +là quelque chose qui fera l'affaire...</p> + +<p>Et il ajouta, en riant:</p> + +<p>—C'est presque neuf... car celui qui l'a porté ne +l'a pas gardé longtemps... Certes, il eût sans doute préféré +l'user, mais M. John en a jugé autrement... Voici<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[223]</a></span> +le complet... je n'ai plus qu'à coudre le matricule. Si +je ne me trompe, c'est le numéro 33...</p> + +<p>—C'est bien cela, dit le gardien.</p> + +<p>Le petit homme, sans se presser, enfila une aiguille, +chercha pendant un instant dans un tiroir, puis fixa au +vêtement qui allait devenir le mien une étiquette de toile. +Cela fait, il prit dans une armoire une calotte de drap +qui ressemblait au polo des Horse guards et passa le +paquet à travers la grille.</p> + +<p>—Déshabillez-vous, me dit le gardien.</p> + +<p>J'obéis, et troquai l'élégant costume que je devais à +la générosité de MM. Robinson and C<sup>o</sup> contre l'affreuse +houppelande des détenus, une sorte de «combinaison» +de toile grise parsemée d'as de trèfle<a id="FNanchor_3" name="FNanchor_3"></a><a href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p> + +<p>J'étais maintenant métamorphosé en clown, et je suis +sûr que j'eusse obtenu un joli succès en figurant, sous +cet accoutrement, dans une pantomime de l'Olympia.</p> + +<p>Je fus ensuite conduit chez le «hair dresser» qui +me rasa le visage et la tête à la tondeuse, puis, après +avoir assisté à un office que marmotta exprès pour moi +l'aumônier de la prison (coût: un shilling six pence), je +fus «incarcerated» dans la cellule 33 qui devait, pendant +cinq années, abriter feu Edgar Pipe!</p> + +<p>Seul... j'étais seul!...</p> + +<p>A partir du moment où j'avais franchi le seuil de ma +geôle, je demeurerais séparé du monde... Le seul être +que j'apercevrais—et encore à travers un judas—serait +un gardien indifférent et maussade. Je devrais souffrir +en silence, ronger mon frein dans l'isolement le plus +complet, oublier jusqu'à la voix humaine... Les printemps +succéderaient aux hivers, les automnes aux étés, et je +serais toujours là, entre ces quatre murs, pendant qu'au +dehors, sur les jolies pelouses de Reading, les bourgeois +de Londres, ivres de soleil et le cœur en fête, célébreraient +joyeusement les jours de repos avec leurs familles<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[224]</a></span> +ou leurs maîtresses...</p> + +<p>Je me jetai sur mon lit et pleurai comme un enfant...</p> + +<p>En adoptant la dangereuse profession de cambrioleur, +je savais certes à quoi je m'exposais... Je n'ignorais pas +qu'un jour ou l'autre la société me contraindrait à une +villégiature forcée dans quelque geôle du Royaume-Uni, +mais je ne m'étais jamais imaginé que la claustration fût +une chose aussi pénible.</p> + +<p>D'abord, je fus en proie à une sorte d'anéantissement, +de stupeur, puis une rage folle s'empara de moi +et je me demandai un moment si je n'allais pas me +briser la tête contre la muraille.</p> + +<p>A la nuit tombante, je retrouvai cependant un peu de +calme et fis honneur au maigre repas qu'on me passa +par un guichet.</p> + +<p>Je me déshabillai dès que retentit la cloche du coucher +et me glissai sous ma couverture, mais il me fut +impossible de fermer l'œil.</p> + +<p>Quand neuf heures sonnèrent à l'horloge de Reading +Gaol qui possède, par parenthèse, un carillon des plus +sonores, je me levai, en proie à une impatience fébrile +et me mis à arpenter, pieds nus, ma cellule. Je montai +ensuite sur une chaise et cherchai à jeter un coup d'œil +par la fenêtre. Au prix de difficultés inouïes, je parvins +à me hisser jusqu'à l'entablement et y demeurai +suspendu.</p> + +<p>Des ombres passaient et repassaient dans une grande +cour à demi obscure; c'étaient probablement des gardiens +qui allaient prendre leur service de nuit.</p> + +<p>De temps à autre j'entendais de longs appels, un grand +bruit de verrous et, par-dessus tout cela, le ronflement +sourd et régulier de la machine à vapeur qui distribue +l'électricité dans la prison.</p> + +<p>Enfin, vers dix heures, les couloirs et les fenêtres des +cellules furent moins lumineux et un silence relatif remplaça +le vacarme de tout à l'heure.</p> + +<p>Je me recouchai. Mille idées plus confuses les unes<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[225]</a></span> +que les autres se heurtaient dans mon cerveau, et parmi +elles, il en était une qui m'obsédait, me revenait continuellement +à l'esprit: «Si je m'évadais?»</p> + +<p>La chose ne me semblait pas impossible, en somme. +Ma cellule était au rez-de-chaussée, et j'avais remarqué +que les barreaux de la fenêtre étaient très espacés... l'un +d'eux n'avait même pas l'air bien solide...</p> + +<p>Pendant quelques instants, j'élaborai tout un programme +d'évasion, que le raisonnement me fit bientôt +repousser.</p> + +<p>M'enfuir? Est-ce que je le pouvais?</p> + +<p>Et mon diamant?...</p> + +<p>Bien que je ne fusse pas certain de le retrouver à +l'expiration de ma peine, rien ne m'autorisait non plus +à supposer qu'on le découvrirait... Mes bottines n'avaient +nullement besoin d'être ressemelées et il se pouvait très +bien qu'on les laissât telles qu'elles étaient. De plus, si +les semelles étaient un peu usées, les talons n'étaient même +pas tournés... Il faudrait vraiment que les cordonniers de +la prison manquassent de travail pour entreprendre une +réparation qui n'avait rien d'urgent... J'avais peut-être +tort de m'alarmer ainsi... et puis... et puis...</p> + +<p>Le sommeil finit par me terrasser, mais il fut hanté +d'affreux cauchemars... Je voyais Edith, au bras d'Allan +Dickson... Tous deux me regardaient en riant et me prodiguaient +les plus basses injures; ensuite, c'était l'horrible +visage de Manzana qui m'apparaissait... Le gredin avait +en main une de mes bottines et je le voyais qui, avec un +tournevis, s'apprêtait à enlever la petite rondelle de cuir +qui cachait le diamant. Il clignait de l'œil d'un air narquois +et chantonnait une romance ridicule que j'avais +entendue autrefois, à Londres, dans un music-hall... Puis, +Edith revenait, appuyée cette fois sur l'épaule de +Manzana. Elle avait mis le diamant dans ses cheveux +et j'étais ébloui par les feux qu'il jetait... La figure de +ma maîtresse était rayonnante et, parfois, après un +bruyant éclat de rire, elle attirait vers elle l'ignoble Manzana,<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[226]</a></span> +et le baisait sur les lèvres.</p> + +<p>Je dus, à cette minute, me lever d'un bond et pousser +des cris épouvantables, car le guichet de ma geôle +s'ouvrit avec un bruit sec, et je vis l'œil sévère d'un gardien +qui me regardait fixement...</p> + +<p>Je me laissai retomber sur mon lit et m'assoupis de +nouveau, mais pour être aussitôt repris par une affreuse +vision... Mr John Ellis, le bourreau de Londres, tressait +délicatement une énorme corde de chanvre et me la montrait +de temps à autre, en faisant le geste de se la passer +autour du cou...</p> + +<p>Le lendemain, quand sonna la cloche du réveil, j'étais +brisé, moulu, anéanti. Je me levai cependant, et endossai +mon horrible livrée. Comme je l'avais mise à l'envers, +je la retirai pour la retourner, et une petite étiquette que +je n'avait pas remarquée la veille frappa mes regards. +Sur cette étiquette, je lus un nom qui me fit frissonner: +«Calcraft!...»</p> + +<p>Le précédent propriétaire de ma houppelande avait lui-même +écrit son nom sur l'étroite bande de toile, et ce +nom était celui d'un dangereux malfaiteur pendu récemment +à Reading.</p> + +<p>Les journaux avaient longuement parlé de cette exécution +qui avait été très mouvementée, car Calcraft, qui +tenait à la vie, s'était débattu avec fureur entre les mains +du bourreau...</p> + +<p>Je comprenais maintenant pourquoi le petit homme +chauve avait tenu à faire remarquer que ce vêtement avait +été «très peu porté», et je me souvenais de la plaisanterie +macabre qu'il avait lancée en faisant allusion à +M. John...</p> + +<p>Ainsi, je portais la défroque d'un condamné à mort!</p> + +<p>On avouera que c'était jouer de malheur... et que je +ne pouvais vraiment pas conserver cette «tunique de +Nessus» qui me brûlait le corps. On a beau ne pas +être superstitieux, il y a quand même des coïncidences +fâcheuses bien faites pour jeter le trouble dans le cerveau<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[227]</a></span> +le mieux équilibré.</p> + +<p>Je me mis à cogner à la porte de ma cellule, fis un +vacarme de tous les diables et exigeai que l'on me donnât +un autre vêtement... On finit par y consentir, mais +cela prit plus de deux heures. Il fallut qu'on en référât +au gardien-chef, que celui-ci allât trouver le surveillant +général, lequel exposa l'affaire au directeur, et enfin, +après une longue suite de pourparlers, on m'apporta un +«complet neuf».</p> + +<p>Le scandale que j'avais provoqué dans la prison me +fit considérer comme un détenu «rebellious» et je fus, +à partir de ce moment, regardé d'un mauvais œil par +mes gardiens...</p> + +<p>Hélas! tout cela était de peu d'importance, en comparaison +de ce qui allait m'arriver...</p> + +<p>Pendant huit jours, je mangeai, comme on dit, mon +pain blanc...</p> + +<p>L'heure du supplice allait bientôt sonner!</p> + + + + +<h2><a name="ch26" id="ch26"></a>II</h2><span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[228]</a></span> + +<h5>LE SUPPLICE DE LA ROUE</h5> + + +<p>J'ai parlé plus haut de cette trappe mystérieuse qui +s'ouvre dans les cellules des prisons anglaises. Les planches +dont elle est formée sont au nombre de quatre, +solides, rugueuses, et offrent un contraste frappant avec +les lamelles de parquet qui l'entourent.</p> + +<p>Ceux qui la voient pour la première fois la regardent +avec effroi, même s'ils ignorent à quoi elle sert... Quand +on l'a vue s'ouvrir, hélas! on y songe toute la vie!...</p> + +<p>Cette trappe est celle du «Tread-Mill», cet instrument +de torture digne du moyen âge et que la barbarie des +lois anglaises a conservé dans son arsenal judiciaire.</p> + +<p>J'avais souvent entendu parler du Tread-Mill, mais, +ne faisant pas ma société habituelle des malfaiteurs, je +n'avais pu recueillir aucun renseignement sur cette terrible +punition. Je m'imaginais qu'elle devait manquer d'agrément, +mais j'étais loin de supposer qu'elle pût être aussi +cruelle.</p> + +<p>J'allais bientôt, moi, Edgar Pipe, le gentleman élégant, +à qui tout travail manuel répugnait, faire connaissance +avec le fameux «moulin de discipline»... J'allais +savoir ce que c'est que la torture physique, après avoir +enduré, sans faiblir, toutes les tortures morales.</p> + +<p>S'il est vrai que l'on doive tout pardonner à ceux qui +ont beaucoup souffert, je pense que le lecteur, dès qu'il +aura lu le récit de mon douloureux séjour à Reading, +aura pour moi quelque pitié. Jusqu'alors, il n'a connu +qu'un Edgar Pipe assez insouciant, parfois même un peu<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[229]</a></span> +cynique, se riant de tout et plein d'une folle confiance +en soi... Bientôt, il verra un Edgar Pipe déprimé, affaibli, +désespéré, terrassé... un Edgar Pipe qui ne sera plus +que l'ombre de lui-même, une sorte de brute aux yeux +caves, aux gestes endoloris, un spectre ambulant insensible +à tout, un déchet d'humanité... une épave!...</p> + +<p>Et je suis sûr que les gens de cœur seront, malgré +eux, amenés à se dire: «Un simple cambrioleur méritait-il +pareil châtiment?»</p> + +<p>C'est généralement à l'heure où l'homme qui a souffert +recommence à espérer que la lourde main de la destinée +s'abat de nouveau sur lui.</p> + +<p>Depuis huit jours que j'étais à Reading, je commençais +à prendre mon mal en patience et à m'accoutumer +au régime cellulaire si dur pour ceux qui, comme moi, +aiment la société bruyante, quand un matin, à huit heures +vingt exactement, la cloche de la prison résonna comme +un glas.</p> + +<p>A ce tintement lugubre, j'avais tressailli malgré moi, +comme à l'approche d'un malheur.</p> + +<p>Bientôt, des pas lourds retentirent dans les couloirs, +une sonnette s'agita, et une affreuse voix enrouée que +j'entends encore se mit à répéter sur un ton monotone:</p> + +<p>—<i>Tread-Mill... Tread-Mill... Look out there</i><a id="FNanchor_4" name="FNanchor_4"></a><a href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> + +<p>Aussitôt, la porte de ma cellule s'ouvrit avec fracas, +je fus poussé vers la trappe par des mains brutales, et +je me trouvai assis sur une sellette de fer pendant que mes +pieds reposaient sur une large lame de bois à demi inclinée. +Instinctivement je jetai un coup d'œil dans le trou +noir qui béait au-dessous de moi, et je distinguai une +énorme solive munie de palettes, qui ressemblait absolument +à la roue d'un moulin à eau.</p> + +<p>—Gare à vous, me dit un gardien. C'est la première +fois que vous faites du Tread-Mill... pédalez, +pédalez ferme! Surtout, ne manquez par les aubes!...<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[230]</a></span> +Si vous vous arrêtez une seconde, vous vous faites accrocher +les jambes...</p> + +<p>—<i>Take care</i>! hurla quelqu'un... <i>forwards</i><a id="FNanchor_5" name="FNanchor_5"></a><a href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> + +<p>La roue commença à tourner doucement. Elle était +dure à mettre en marche et, bien que des centaines de +pieds appuyassent à la fois sur les palettes fixées dans +l'arbre de couche, le démarrage ne se faisait que difficilement.</p> + +<p>Peu à peu, le mouvement s'accentua, devint plus +rapide, et l'on entendit un ronflement sonore pareil à +celui d'un volant de machine.</p> + +<p>Je sentais sous mes pieds tourner les aubes et, dès que +l'une avait passé, je rattrapais vivement l'autre, tremblant +à chaque seconde de la manquer et de me faire broyer +les jambes.</p> + +<p>Je ne sais si je me fais bien comprendre, car en écrivant +ces lignes je suis encore si troublé que ma plume +tremble dans ma main et que ma tête s'égare.</p> + +<p>Ceux qui n'ont pas vu fonctionner un Tread-Mill ne +peuvent se rendre compte du danger qu'à chaque seconde +court le malheureux détenu astreint à ce travail d'écureuil.</p> + +<p>Je suais sang et eau et je m'attendais toujours à manquer +pied, mais, à la longue, j'acquis plus d'habileté. +J'avais à peu près «attrapé» ce que les prisonniers +appellent la «cadence»... et je menais régulièrement +le «train».</p> + +<p>J'étais cependant à la merci d'une défaillance...</p> + +<p>Qu'un malaise me prît, qu'une faiblesse ou une crampe +immobilisât mes muscles et c'était la catastrophe...</p> + +<p>Mes oreilles tintaient, j'entendais un grand bruit de +cloches et des papillons de feu dansaient devant mes +yeux... Les veines de mon cou étaient gonflées à éclater +et il me semblait que je ne pourrais plus tenir longtemps. +Néanmoins, je pédalais toujours, machinalement pour +ainsi dire, et je me demandais avec angoisse quand ce<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[231]</a></span> +supplice allait prendre fin.</p> + +<p>Pour qu'il cessât immédiatement, j'eusse donné mon +diamant... que dis-je... vingt ans de ma vie.</p> + +<p>Soudain, dans une des cellules retentit un cri sinistre, +un de ces cris qui glacent d'effroi ceux qui les entendent... +puis ce fut le silence...</p> + +<p>Le Tread-Mill s'arrêta, il y eut, un instant, un bruit +de pas précipités, de sourds gémissements, puis le calme +se rétablit et le surveillant-chef lança de nouveau son +lugubre avertissement:</p> + +<p>—<i>Take care!... Forwards!...</i></p> + +<p>Et la roue se remit à tourner.</p> + +<hr> + +<p>J'apprenais, quelques instants après, par une conversation +entre gardiens, qu'un vieux détenu, un vétéran de +la geôle, s'était fait couper les jambes par le Tread-Mill...</p> + +<p>Le lendemain, on l'enterrait quelque part et tout était +dit.</p> + +<p>Est-ce qu'on a le temps à Reading de s'apitoyer sur +ceux qui s'évadent par la mort de la prison modèle de +lord Strange?</p> + +<p>Chaque jour, nous devions «tourner la roue» pendant +vingt minutes, le matin, et une demi-heure, l'après-midi.</p> + +<p>Le lecteur a pu se rendre compte par la courte description +que j'ai faite du «moulin de discipline» de +l'effet que ce supplice quotidien doit avoir sur l'organisme +déjà affaibli des détenus. Les solides, les robustes +résistent; les faibles succombent.</p> + +<p>Un de moins! dit la justice...</p> + +<p>Une victime de plus, répond l'humanité!</p> + +<p>La justice anglaise est certes une belle institution... Je +dirai même que notre code, qui n'est point tout à fait +<i>up to date</i>, protège assez le criminel, et s'efforce d'éviter +les condamnations injustes... On peut aussi affirmer qu'en +Angleterre, lorsqu'un homme est condamné, il l'est presque<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[232]</a></span> +toujours <i>justement</i>.</p> + +<p>Ce qu'il y a d'horrible, dans nos institutions, c'est la +répression.</p> + +<p>Les juges condamnent un homme au «hard labour» +pour vol et à la pendaison pour crime. Or, cette dernière +peine est la plupart du temps moins cruelle que la +première... et il vaut souvent mieux être pendu que de +tourner la roue pendant cinq ans...</p> + +<p>A l'heure où j'écris ces lignes, dans ma villa d'été +de Ramsgate, face à la mer, devant un joli bureau d'acajou, +je me demande si c'est bien moi, Edgar Pipe, qui +suis encore là, et si je ne suis pas la réincarnation du malheureux +détenu qui «pédalait» à Reading, matin et +soir, en compagnie de deux cents autres camarades, sous +l'œil placide du surveillant Ruggle...</p> + +<p>Oh! ce Ruggle!... je le revois encore et je ne puis +songer à lui sans un mouvement de colère. C'était un être +impitoyable qui n'avait jamais dû s'émouvoir de sa vie.</p> + +<p>Il me rappelle ces froids inquisiteurs qui regardaient +torturer les gens avec une impassibilité de statue.</p> + +<p>Nous l'avions surnommé «Jack Ketch» et nous le +haïssions tous, de ce qui nous restait de cœur et d'âme.</p> + +<p>J'avais eu, un jour, affaire à lui. Je me sentais malade +et craignais de m'évanouir en tournant la roue. Eh +bien, le misérable me força à me lever et, comme je lui +faisais remarquer que je n'aurais certainement pas la force +de faire marcher mes jambes, il répondit, avec un affreux +ricanement:</p> + +<p>—Tant pis, alors, vous serez broyé... des individus +de votre espèce, il y en a trop ici.</p> + +<p>Je ne sais à quelle espèce appartenaient mes codétenus, +mais je ne crois pas me vanter en soutenant que je +valais mieux que la plupart d'entre eux, qui étaient tous +des chevaux de retour, et appartenaient à cette basse +pègre que les Londoniens désignent avec mépris sous la +nom de «Black Rascals».</p> + +<p>Ce jour-là, je faillis bien me faire broyer les tibias,<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[233]</a></span> +mais la Providence veillait sans doute sur moi, car j'eus +la force d'accomplir jusqu'au bout ma pénible tâche.</p> + +<p>Je ne cherche pas à me faire plaindre, loin de là, et +que le lecteur ne s'imagine point que je dose à dessein +mes effets, dans le but de l'émouvoir sur ma triste personne, +mais puisque j'écris mes mémoires, j'estime que +je dois tout dire.</p> + +<p>Avouez qu'il ne serait pas juste tout de même que je +me donnasse continuellement le vilain rôle... Il faut bien +que, de temps à autre, je parle de mes souffrances... c'est +même nécessaire, je dirai plus, très moral, car, en me +lisant, les jeunes gens qui auraient l'intention de mal faire +seront certainement retenus sur la pente fatale, par la +crainte de terribles répressions.</p> + +<p>Au bout d'un an de Tread-Mill, je n'étais plus que +l'ombre de moi-même. J'étais devenu un véritable squelette, +et le médecin de la prison jugea prudent de m'envoyer +à l'infirmerie...</p> + +<p>Quelle ne fut pas ma surprise en retrouvant là le +jeune homme au complet neuf et aux bottines vernies +dont j'avais fait, une nuit, la connaissance, sous un des +comptoirs de la maison Robinson and C<sup>o</sup>.</p> + +<p>—Eh! quoi, lui dis-je, vous êtes ici?</p> + +<p>—Vous le voyez...</p> + +<p>—Pour longtemps?</p> + +<p>—Deux ans.</p> + +<p>—Seulement?</p> + +<p>—Vous trouvez que ce n'est pas suffisant?... Deux +ans de «hard labour» pour une paire de boucles +d'oreilles, je trouve au contraire que c'est bien payé.</p> + +<p>Et le jeune homme, profitant de ce que le gardien qui +nous surveillait s'était approché de la fenêtre, me confia +brièvement son aventure...</p> + +<p>—Certes, dit-il à voix basse, depuis que je «travaille», +j'ai bien mérité vingt ans de Tread-Mill, mais +on ne m'a jamais inquiété pour les autres «affaires»... +Il a fallu que je me fasse prendre bêtement chez un<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[234]</a></span> +bijoutier de Russel street, un vieux juif rusé comme un +renard... Je dois vous dire que j'ai une petite amie, une +ravissante «girl» qui a nom Maisie... Je l'aime à la +folie, ce qui est assez naturel, et lui fais de temps à +autre quelques petits cadeaux, sans bourse délier, bien +entendu. Mais vous, qui êtes de la partie, vous savez +comme moi que ces cadeaux-là coûtent souvent fort cher... +et la preuve, c'est que je suis ici pour deux ans!... Bref, +j'étais entré chez ce juif qui s'appelle Manassé, dans +l'intention de choisir un cadeau pour Maisie, dont c'était +la fête, le lendemain. Après m'être fait montrer des bracelets, +des bagues et des pendentifs, j'arrêtai mon choix +sur une superbe paire de boucles d'oreilles et, profitant +d'un moment où le marchand avait le dos tourné, je la +mis vivement dans ma poche. Par malheur, le vieux grigou +avait aperçu mon geste dans une glace. Il ne dit rien, +mais m'enferma dans sa boutique et alla chercher un +policeman.</p> + +<p>—Vous n'avez pas eu l'idée de vous débarrasser +des boucles d'oreilles?</p> + +<p>—Non... car cela a été si vite fait que je n'y ai vu +que du «bleu». D'ailleurs, je croyais toujours le père +Manassé derrière moi, dans une petite pièce attenant à +la boutique... J'ai donc été pris, en flagrant délit... +jugé, condamné... et voilà...</p> + +<p>—Le châtiment est dur, en vérité!...</p> + +<p>—Oui, mais jusqu'à présent je suis parvenu à +couper au Tread-Mill.</p> + +<p>—Ah! et comment cela?</p> + +<p>—En entretenant une plaie que j'ai à la jambe...</p> + +<p>—Et vous restez couché toute la journée?</p> + +<p>—Non... Dans l'après-midi, on m'emploie à la +cordonnerie...</p> + +<p>—Ah!... et vous ressemelez les chaussures?</p> + +<p>—Non... je mets des pièces invisibles... c'est ma +spécialité... Je travaille même pour les surveillants...</p> + +<p>—De sorte que vous tirerez vos deux années de<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[235]</a></span> +«hard labour» sans avoir tâté du moulin?</p> + +<p>—Je l'espère... mais, je crains bien qu'on ne me +fasse redoubler...</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Oui... il en est déjà question...</p> + +<p>Il y eut un long silence... Le gardien s'était rapproché. +Nous prîmes tous deux des poses alanguies et quand +il se fut éloigné de nouveau, je dis à mon «camarade»:</p> + +<p>—Il est presque certain que l'on vous fera faire ce +qu'ils appellent du «rabiot»... le mieux, voyez-vous, +serait de vous évader.</p> + +<p>—Vous en parlez à votre aise, vous!... Si vous +croyez que c'est facile...</p> + +<p>—Et si je vous en donnais les moyens?</p> + +<p>—Vous?</p> + +<p>—Oui, moi...</p> + +<p>—Je vous bénirais jusqu'à la fin de mes jours... +mais c'est sérieux, ce que vous dites?</p> + +<p>—Tout ce qu'il y a de plus sérieux.</p> + +<p>—Oh!... expliquez-moi cela!</p> + +<p>—Plus tard... Pour le moment, il faut que vous me +rendiez un service...</p> + +<p>—Si je le puis, je ne demande pas mieux... De quoi +s'agit-il?</p> + +<p>J'hésitai un instant, puis me rapprochant du lit de +mon compagnon:</p> + +<p>—Allez-vous tous les jours à la cordonnerie?</p> + +<p>—Oui, dans l'après-midi...</p> + +<p>—Bien... écoutez attentivement ce que je vais vous +dire...</p> + +<p>—J'écoute...</p> + +<p>—Pourriez-vous retrouver une paire de bottines qui +portent sous chaque semelle le numéro 33 et me les +apporter ici?</p> + +<p>—Oh! oh!... ce que vous me demandez là est bien +difficile... enfin, j'essaierai... Vous tenez beaucoup à<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[236]</a></span> +rentrer en possession de ces chaussures?</p> + +<p>—Oui... car c'est grâce à elles que nous pourrons +nous évader...</p> + +<p>—Pas possible?</p> + +<p>—Je vous l'affirme.</p> + +<p>—Je vous promets d'essayer... mais deux bottines, +c'est difficile à dissimuler... Peut-être pourrai-je en +apporter une d'abord...</p> + +<p>—Dans ce cas, apportez le pied droit...</p> + +<p>—Entendu...</p> + + + + +<h2><a name="ch27" id="ch27"></a>III</h2><span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[237]</a></span> + +<h5>HORRIBLE VISION</h5> + + +<p>Je regrettai, quelques instants après, ce que je venais +de dire, mais, tant pis! le sort en était jeté...</p> + +<p>D'ailleurs, qu'avais-je à craindre?... De deux choses +l'une: ou mon codétenu parviendrait à s'emparer de +mes bottines, ou cela lui serait impossible... Il n'aurait +certainement pas l'idée de regarder dans le «talon +droit»... Il n'y avait qu'une chose à craindre: c'était +qu'il ne se fît pincer, mais il saurait probablement déjouer +la surveillance des gardiens. Une fois en possession de +ma précieuse chaussure, je retirerais du talon le diamant +qui s'y trouvait caché et le dissimulerais habilement dans +quelque coin de ma cellule...</p> + +<p>Quant au projet d'évasion, j'y songerais ensuite, mais +rien n'était moins sûr que sa réussite.</p> + +<p>Ma foi, tant pis!... le principal était, pour l'instant, +de rentrer en possession de mon diamant!</p> + +<p>Ah! avec quelle joie je le palperais de nouveau!... +Avec quel bonheur je le regarderais, la nuit, dans ma +cellule, à la lueur de la petite ampoule placée près de +mon lit!... Cette fois, j'en étais sûr, personne ne viendrait +me le prendre, car je lui trouverais une petite +cachette bien close, une petite niche invisible...</p> + +<p>Il me semblait que je supporterais tout sans me plaindre, +que je «pédalerais» même avec une joie féroce, si je +pouvais retrouver mon Régent...</p> + +<p>Ce serait certes la première fois que l'on verrait un<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[238]</a></span> +«détenu millionnaire» faire tourner la roue de Reading...</p> + +<p>Oui, mais voilà!... si toute évasion était impossible, +aurais-je la force de supporter quatre ans encore les +tortures du «hard labour»?</p> + +<p>Chaque jour, j'encourageais mon codétenu, qui s'appelait +Crafty, en faisant allusion à notre fuite prochaine... +Je lui tenais, comme on dit, la dragée devant les lèvres +et il était prêt à tout tenter pour s'emparer de mes chaussures. +Malheureusement, le temps passait, je voyais arriver +le moment où on me renverrait en cellule et les +recherches de Crafty n'avaient encore donné aucun résultat.</p> + +<p>Enfin, l'avant-veille du jour où l'infirmier-chef allait +signer mon exeat, Crafty me dit, le soir, à son retour des +ateliers:</p> + +<p>—Je sais enfin où sont vos bottines, mais il m'est +impossible de m'en emparer... car on les a enfermées à +clef dans un casier à claire-voie...</p> + +<p>—Forcez la serrure...</p> + +<p>—Vous n'y pensez pas... D'ailleurs, c'est une serrure +énorme... il faudrait un merlin pour en venir à bout...</p> + +<p>—Alors, fis-je d'un air désappointé, vous êtes encore +ici pour deux ans et moi pour quatre... Vous ne tenez +donc pas à revoir votre Maisie?</p> + +<p>—Si j'y tiens!... pouvez-vous me demander cela... +mais j'en meurs d'envie, j'en deviens fou...</p> + +<p>—Alors, de l'audace... et de la ruse... Ah! si je +pouvais m'introduire dans les ateliers, je vous assure que +j'arriverais bien à forcer cette maudite serrure...</p> + +<p>—Non... vous n'y arriveriez pas, je vous l'affirme.</p> + +<p>—Alors... j'essaierais d'un autre moyen.</p> + +<p>—Je voudrais bien vous y voir...</p> + +<p>—Où se trouvent les ateliers de cordonnerie?</p> + +<p>—Comment? vous ne savez pas? Ils sont juste au-dessous +de nous...</p> + +<p>La conversation en resta là.</p> + +<p>Deux jours après, j'étais de nouveau en cellule et<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[239]</a></span> +j'avais une fois encore perdu confiance.</p> + +<p>Crafty, malgré toute l'audace qu'il avait pu déployer, +n'avait abouti à rien...</p> + +<p>Avant que nous nous quittions, il m'avait serré la +main d'un air désolé, puis m'avait dit:</p> + +<p>—J'ai fait tout ce que j'ai pu... j'essayerai encore... +mais si je m'emparais des bottines, que devrais-je en faire?</p> + +<p>Je n'avais pas eu le temps de répondre à cette question, +car déjà un gardien m'entraînait.</p> + +<p>Rentré dans mon box, je fis plutôt de tristes réflexions.</p> + +<p>Quelle imprudence j'avais commise en chargeant Crafty +d'une mission qu'il ne pouvait véritablement point mener +à bien. Maintenant, il était capable de commettre quelque +«gaffe», de vouloir quand même s'emparer des bottines, +dans l'espoir d'y trouver quelqu'un de ces menus outils +qui servent aux détenus à scier les barreaux de leur +cellule...</p> + +<p>Et puis, je ne le connaissais pas plus que cela, ce +Crafty... N'était-ce pas un de ces individus que les +gardiens placent auprès des autres détenus, dans le but +de provoquer leurs confidences? S'il allait parler?</p> + +<p>Cette histoire de bottines paraîtrait assez bizarre... On +rechercherait les chaussures numéro 33, et on en examinerait +semelles et talons, afin de s'assurer qu'elles ne +recélaient rien de suspect... Cette minutieuse inspection +amènerait certainement les gardiens à découvrir le diamant +et non seulement je me trouverais privé d'une fortune +sur laquelle je comptais pour «m'établir honnête +homme», mais je serais sous le coup de nouvelles +poursuites... et il était possible que cette autre affaire +me valût encore quelques années de prison...</p> + +<p>Il est vrai que ces années-là seraient plus douces, puisque +je les passerais en France où les prisons, au dire des +criminalistes anglais, sont plutôt des «sanatoria» que des +geôles de punition...</p> + +<p>Ces réflexions que je ressassais chaque jour eurent +pour résultat de me décourager tout à fait... Je tombai<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[240]</a></span> +dans le marasme, et il m'arrivait souvent de ne plus pouvoir +marcher... J'avais les jambes comme paralysées et +elles ne retrouvaient leur vigueur que lorsque j'étais obligé +de les appuyer sur les «aubes» du Tread-Mill. Bientôt, +je n'eus même plus la force de penser. Je devenais stupide +et demeurais plusieurs heures à la même place, sans faire +un mouvement, les yeux fixés sur une fissure du plafond +ou une lame du parquet. Je m'étais amusé, au début de +mon incarcération, à marquer sur la muraille, avec la +pointe d'une épingle, les jours que j'aurais à passer dans +la geôle de Reading... Cela faisait 1.825 jours... mais +j'avais fini par m'embrouiller au milieu de cette multitude +de signes gravés sur la pierre et avais abandonné le +petit travail qui consistait, chaque soir, à biffer un +chiffre.</p> + +<p>C'était maintenant l'indifférence la plus complète de ma +part... Je vivais comme un animal... comme une brute. Je +n'avais même plus la notion du temps... Les heures sonnaient, +mais je ne les entendais pas.</p> + +<p>Je me demandais parfois, quand une lueur de lucidité +traversait ma pauvre cervelle, si je vivais encore, si tout +ce que je voyais autour de moi était bien réel, et si, +parti pour un autre monde, je ne poursuivais pas un mauvais +rêve commencé sur la terre.</p> + +<p>Cet état d'hébétude, cette «asthénie» persistante +avaient cependant une heureuse influence sur mon état +général, car elles me maintenaient dans une sorte de somnolence +qui apaisait mes nerfs... J'ai reconnu d'ailleurs +que, si j'étais resté à Reading l'homme que j'étais lorsque +j'y entrai, je n'aurais pu supporter plus de deux mois +la vie terrible qui m'était faite.</p> + +<p>L'individu s'habitue à tout.</p> + +<p>Prenez un élégant de Londres, emmenez-le dans le +bouge le plus sordide et dites-lui: «Tu vivras ici, pendant +deux ans». Il vous répondra immédiatement: +«Vivre ici deux ans?... Jamais... j'aimerais mieux me +tuer!» Supposez qu'on le laisse croupir dans ce bouge, il<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[241]</a></span> +ne se tuera pas et s'accoutumera même peu à peu à cette +ambiance de pourriture et de misère.</p> + +<p>S'il en était autrement, les hôtes de la geôle de Reading +pourraient-ils résister cinq ans... et même dix ans, à leur +terrible claustration?</p> + +<p>Je recevais parfois, comme les autres détenus, la visite +de l'aumônier, le révérend Mac Laughan, mais tout ce +qu'il me disait, au lieu de me réconforter, me plongeait +dans une tristesse profonde. Sa voix monotone, ses gestes +pleins d'onction, ses révérences, sa façon même de lever +l'index vers le plafond, en prononçant le nom du Très +Haut, finissaient par m'horripiler, et j'attendais avec impatience +le moment où il regagnerait la porte.</p> + +<p>On voit à quel point d'affaiblissement j'étais arrivé... +J'eusse préféré quelques ronds de saucisson et un verre +de stout à tous les conseils spirituels du brave homme.</p> + +<p>Il remarqua sans doute le peu d'attention que je prêtais +à ses discours, car il ne revint plus et je m'aperçus qu'à +partir du jour où il cessa ses visites, les gardiens se montrèrent +immédiatement plus sévères et plus injustes. Sans +doute leur avait-il confié que j'étais un individu de la plus +basse espèce, un de ces criminels endurcis que la religion +elle-même est impuissante à relever.</p> + +<p>Je fus dès lors classé dans la catégorie des «sauvages» +et traité comme un vulgaire Botocudo.</p> + +<p>Un jour, je m'en souviens, le directeur de la prison +vint me voir dans ma cellule.</p> + +<p>C'était un gentleman en jaquette noire et gilet blanc, +très haut sur jambes et affligé d'un tic ridicule de la face.</p> + +<p>—Numéro 33, me dit-il, en clignant de l'œil et en +ramenant sa bouche vers son oreille... vous êtes, paraît-il, +un incorrigible...</p> + +<p>Son œil reprit sa place normale, mais sa bouche fut +agitée d'un petit mouvement de gauche à droite qui me +fit pouffer de rire.</p> + +<p>Il me regarda sévèrement, cligna de l'œil encore une<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[242]</a></span> +fois et s'en alla furieux, en disant:</p> + +<p>—Numéro 33..., vous êtes un cynique personnage +et... vous finirez mal... je vous le prédis...</p> + +<p>—<i>Good bye</i>! lui criai-je, en continuant de rire aux +éclats...</p> + +<p>Je ne devais certainement pas jouir de toute ma +raison, car autrement, j'eusse reçu avec plus de courtoisie +ce pauvre homme qui remplissait, somme toute, une +pénible mission...</p> + +<p>Le soir, je me vis réduit au quart de portion, et cette +privation de nourriture dura huit jours.</p> + +<p>Le directeur s'était vengé.</p> + +<p>N'eût-il pas été plus sage de me faire examiner par un +médecin?</p> + +<hr> + +<p>Je devenais sale et n'avais même plus le courage de +me débarbouiller, ce qui est un signe certain de déchéance +physique... J'encourus deux ou trois punitions pour ma +mauvaise tenue et un jour—c'était en hiver—deux +gardiens m'entraînèrent dans la cour, à demi nu, et me +frictionnèrent pendant un quart d'heure avec une brosse +de chiendent, ce qui amusa beaucoup les autres geôliers +qui formaient le cercle autour de moi...</p> + +<p>Je contractai une fluxion de poitrine et fus, pendant plusieurs +jours, entre la vie et la mort. J'aurais pu essayer +de faire punir les deux brutes, mais j'étais si heureux +d'être exempt de Tread-Mill, que je ne dis rien... D'ailleurs, +à quoi cela eût-il servi de porter plainte? A Reading, +les détenus ont toujours tort! Est-ce que les procédés +dont on use envers les condamnés dans cette prison +modèle ne sont pas tous empreints de la plus grande bienveillance +et de la plus large humanité?</p> + +<p>Ceux qui en douteraient n'auraient, pour s'en convaincre, +qu'à consulter la grande affiche apposée dans le couloir +du lavabo et qui est signée et approuvée par trois des +plus grands philanthropes d'Angleterre.</p> + +<p>Je ne connais pas ces trois gentlemen, mais je ne serais<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[243]</a></span> +pas étonné qu'ils eussent fait installer chez eux un Tread-Mill +à côté d'une pelouse de tennis, pour développer leurs +muscles, ainsi que ceux de leurs enfants et de leurs +épouses.</p> + +<p>Et même, je ne désespère pas de voir un jour ces +grands philanthropes préconiser, par raison d'hygiène, le +Tread-Mill à domicile.</p> + +<p>Ma fluxion de poitrine me fut très «salutaire», car +elle me permit de me reposer un bon mois dans un lit +beaucoup plus moelleux que celui de ma cellule. Je lus +beaucoup, pendant ce mois-là, et mon cerveau qui était +presque vide recommença à se meubler un peu. L'aumônier +qui s'était décidé à revenir me voir me trouva +dans de meilleures dispositions d'esprit, et attribua ce +brusque changement à la lecture des livres saints.</p> + +<p>A dater de ce jour, il multiplia ses visites et fut tellement +touché de mon attitude pieuse et recueillie qu'il me +prit sous sa protection et promit de faire abréger ma +peine.</p> + +<p>—Combien avez-vous encore de temps à faire? me +demanda-t-il un jour.</p> + +<p>—Je l'ignore, répondis-je.</p> + +<p>—Est-ce possible?</p> + +<p>—Hélas! c'est la vérité...</p> + +<p>Cette étonnante amnésie parut le troubler.</p> + +<p>—C'est bien, dit-il, je m'informerai.</p> + +<p>Le lendemain, il m'apprenait que j'avais déjà tiré +quatre cents jours et qu'il m'en restait encore quatorze +cent vingt-cinq à faire...</p> + +<p>Et il ajouta:</p> + +<p>—L'année prochaine, à l'occasion des fêtes du «New-Year's +Day», Sa Majesté le Roi graciera quelques +condamnés... je tâcherai d'attirer sur vous sa Très Haute +bienveillance...</p> + +<p>Je remerciai comme il convenait le digne révérend, bien +que je n'eusse qu'une médiocre confiance en sa promesse. +La guigne me poursuivait et je ne supposais pas qu'elle<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[244]</a></span> +dût m'abandonner, tant que je serais à Reading.</p> + +<p>Je crois à l'influence des milieux, et suis persuadé +qu'ils exercent sur notre individu une sorte «d'envoûtement» +que peuvent seuls combattre les voyages et l'éloignement, +car plus on reste dans un endroit où l'on n'a +eu que du malheur, plus on attire autour de soi ce que +j'appellerai les mauvais «fluides».</p> + +<p>Je sortis de l'infirmerie un lundi matin, et, quand je +traversai l'étroite cour pavée qui conduisait au bâtiment +où se trouvait ma cellule, je fus singulièrement impressionné +par un spectacle auquel j'étais loin de m'attendre. Un +détenu, encadré de deux hommes en noir, s'avançait d'un +pas chancelant. Derrière lui venaient le pasteur, le directeur +en redingote sombre, deux surveillants et un individu +à mine sinistre qui tenait à la main une petite valise verte.</p> + +<p>En m'apercevant, le détenu me fit un signe de tête et +s'écria d'une voix vibrante:</p> + +<p>—Adieu! camarade!... adieu! Priez pour moi! +Je sentis un frisson m'envahir.</p> + +<p>—Où donc conduit-on cet homme? demandai-je au +gardien qui m'accompagnait.</p> + +<p>—A la chambre de justice, dit-il en se découvrant. +Je me découvris aussi et demeurai cloué sur place, mon +bonnet à la main.</p> + +<p>Au fond de la cour, une petite porte s'ouvrit en grinçant +et une cloche se mit à tinter.</p> + +<p>M. John Ellis, le bourreau de Londres, venait de +prendre livraison du condamné...</p> + + + + +<h2><a name="ch28" id="ch28"></a>IV</h2><span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[245]</a></span> + +<h5>OU JE LE REVOIS ENFIN!</h5> + + +<p>Rentré dans ma cellule, je songeai longtemps au +pauvre garçon que je n'avais fait qu'entrevoir et je dis +même pour lui une courte prière.</p> + +<p>J'aurais bien voulu savoir quel était cet homme, et pourquoi +on l'avait condamné à mort, mais le gardien que +j'interrogeai me répondit d'un ton brutal:</p> + +<p>—Cela ne vous regarde pas... C'était un numéro dans +votre genre, et vous pourriez bien, un jour, suivre le +même chemin que lui...</p> + +<p>Je n'insistai pas.</p> + +<p>Pendant plusieurs jours, je demeurai très troublé.</p> + +<p>L'adieu que m'avait lancé cet inconnu, au seuil de la +mort, m'avait profondément remué et je regrettai de ne +pas lui avoir adressé les paroles de paix que l'on dit au +chevet des agonisants.</p> + +<p>Cet homme, était mon frère, après tout, un frère +malheureux, que la fatalité avait sans doute poursuivi dès +sa naissance!</p> + +<p>Je revois toujours son visage pâle et ses grands yeux +qui ressemblaient à deux trous noirs. J'ai su plus tard, +en consultant les journaux de l'époque, qu'il s'appelait +Gulf, un nom prédestiné!</p> + +<p>Avec un nom pareil pouvait-il aller autre part qu'à +l'abîme...</p> + +<hr> + +<p>Mal remis de ma fluxion de poitrine, anémié par la +manque de nourriture, épuisé par le travail meurtrier du +Tread-Mill, je n'avais plus figure humaine. En dehors des<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[246]</a></span> +heures de travail, j'étais toujours étendu sur mon lit...</p> + +<p>A force de vivre dans l'isolement et d'arrêter mon attention +sur les moindres bruits, mon oreille était devenue d'une +finesse extraordinaire, et cela au point que je ne pouvais +presque plus dormir, car le plus léger frôlement me réveillait.</p> + +<p>Un soir, après une journée terriblement fatigante, je +commençais à fermer les yeux, quand un petit coup sec, +suivi immédiatement de trois autres, puis de trois autres +encore, attira mon attention. Cela était assez rapide, mais +toujours très régulier, rythmé selon une certaine cadence.</p> + +<p>—Toc... toc, toc, toc!...</p> + +<p>Celui qui frappait devait se servir de ses doigts et +le bruit était tout proche, il semblait venir de la cellule +qui se trouvait à ma droite...</p> + +<p>J'avais souvent entendu dire que, parfois, les détenus, +dans les maisons centrales, s'entretiennent entre eux au +moyen d'un «abécé» appelé <i>Correspondance Knock</i>.</p> + +<p>A tout hasard, je me mis à compter les coups en les +faisant correspondre dans mon esprit aux lettres de +l'alphabet. Tout d'abord, je n'obtins que des phrases +confuses qui n'avaient aucun sens, mais comme les frappements +continuaient, je parvins à en assembler quelques-unes +parmi lesquelles je distinguai très nettement les mots suivants: +«Ami... ami... écoutez... vous aussi... répondez».</p> + +<p>Je me levai, m'approchai de la muraille, et, avec +mon index replié, tapai plusieurs coups qui voulaient dire: +«Qui êtes-vous?»</p> + +<p>On répondit aussitôt, et je déchiffrai un nom: +«Crafty?»...</p> + +<p>Eh quoi! c'était mon compagnon d'infirmerie qui voulait +causer avec moi!... Qu'avait-il à me dire?</p> + +<p>Au moment où il allait frapper de nouveau, un gardien +qui faisait sa ronde passa dans le couloir... Peut-être +avait-il entendu quelque chose, car il demeura assez longtemps +immobile, devant ma cellule.</p> + +<p>Il s'éloigna enfin et, quand la lueur jaune de son<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[247]</a></span> +falot eut cessé d'éclairer la petite ouverture circulaire +placée au-dessus de ma porte, je repris avec mon voisin la +conversation interrompue.</p> + +<p>J'eus, pendant un certain temps, beaucoup de peine à +saisir ce que Crafty voulait me dire, mais j'y arrivai enfin, +grâce à cette curieuse faculté d'intuition que les prisonniers +arrivent à acquérir.</p> + +<p>Et voici ce que m'apprit mon camarade:</p> + +<p>Il était parvenu à s'emparer de mes bottines et les avait +rapportées de l'atelier. Pour les cacher, il avait soulevé +la trappe qui faisait communiquer sa cellule avec le +Tread-Mill... Il était sûr que l'on ne pouvait les découvrir, +car elles étaient placées dans une anfractuosité de la +muraille, au niveau de l'arbre de couche du moulin.</p> + +<p>Il me donna ces indications, moitié en frappant, moitié +en collant sa bouche à la muraille et en parlant très +bas.</p> + +<p>Ainsi, mon diamant était là, à deux mètres de moi à +peine... une planche seule m'en séparait!... mais était-il +sûr que j'allais le retrouver?... N'avait-il pas disparu du +talon qui le contenait?... Pourvu, au moins, que les cordonniers +de la prison n'aient pas eu l'idée de ressemeler +mes chaussures!</p> + +<p>On devine l'angoisse qui s'était emparée de moi...</p> + +<p>Je demandai à Crafty comment il s'y était pris pour +ouvrir la trappe, et il me donna aussitôt le moyen de +soulever la mienne, mais soit que le système de fermeture +ne fût pas le même dans les deux cellules, soit que je +ne susse point m'y prendre, je n'arrivai pas à faire +jouer la ferrure qui supportait l'énorme bloc de chêne...</p> + +<p>Je passai une nuit épouvantable et je me relevai même +plusieurs fois pour me livrer à de nouveaux essais qui +ne donnèrent aucun résultat.</p> + +<p>Pour la première fois, depuis que j'étais à Reading, +j'attendis avec une impatience folle le coup de cloche qui +annonçait le Tread-Mill.</p> + +<p>Enfin, il retentit et nos boxes s'ouvrirent.</p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[248]</a></span> + +<p>Au lieu de m'installer sur la sellette de fer, comme je +le faisais chaque jour, je me glissai entre la muraille et la +roue et parvins, en m'aplatissant, comme un chat qui +passe sous une porte, à atteindre l'endroit où Crafty avait +caché mes bottines. Je les saisis d'une main prompte, et les +glissai entre ma chemise et ma peau, puis je m'apprêtai +à regagner ma place, mais à ce moment, le surveillant +lançait son terrible: <i>Take care, forwards</i>!</p> + +<p>La roue allait se mettre en mouvement!</p> + +<p>J'eus l'idée de crier, d'appeler à l'aide, mais je compris +que tout était inutile. Déjà l'énorme treuil démarrait +en grinçant, actionné par les pieds des détenus.</p> + +<p>Aujourd'hui encore, quand je songe à cette minute +terrible, affolante, je me demande comment j'arrivai, sans +me faire broyer, à atteindre l'extrémité inférieure de ma +sellette, à m'y hisser et à reprendre avec les autres condamnés +«la cadence du Moulin». Cela est pour moi une +énigme. Tout ce que je me rappelle, c'est que, quand le +supplice eut pris fin, j'avais les mains et les genoux en +sang.</p> + +<p>Mais, à ce moment, j'étais insensible à tout... j'eusse +été écorché vif que je ne m'en serais même pas aperçu... +Je n'avais qu'un désir: retrouver mon diamant, le prendre +dans ma main, le contempler longuement à la lumière +diffuse qui passait par mon vasistas.</p> + +<p>Cette minute arriva enfin et j'oubliai toutes mes souffrances, +toutes mes angoisses...</p> + +<p>Les ouvriers de la cordonnerie n'avaient pas touché à +mes chaussures... elles étaient intactes et je retrouvai la +petite rondelle de cuir vissée sous le talon droit telle que +je l'avais laissée... Cependant, elle tenait bien, et, pour +l'arracher, il m'eût fallu un outil.</p> + +<p>Je la rongeai avec mes dents et parvins à extraire le +diamant de sa gangue...</p> + +<p>Dieu! qu'il me parut beau!... Comme il brillait!... +quels feux il jetait. On eût dit un soleil! Je le baisai +à plusieurs reprises dans une sorte de joie fébrile, et telle<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[249]</a></span> +était mon exaltation que je n'entendais plus rien de ce +qui se passait autour de moi... Je n'entendais même point +ce pauvre Crafty qui frappait au mur comme un sourd, +pour me demander si j'avais retrouvé mes bottines.</p> + +<p>Quand je fus enfin revenu à la raison, je lui répondis, +mais comme il avait l'air de vouloir prolonger la conversation, +je prétextai un malaise subit, pour qu'il me laissât +en paix.</p> + +<p>Cependant, la première effervescence calmée, je me +sentis de nouveau en proie à une mortelle inquiétude...</p> + +<p>Où cacher mon diamant?</p> + +<p>L'administration de la geôle de Reading n'a pas jugé +à propos de mettre des poches à nos vêtements et les +sandales qu'elle nous alloue n'ont même pas de talon. Je +ne pouvais donc replacer le Régent dans sa «niche», +car, pour cela, j'eusse été obligé de conserver mes bottines, +et il n'y fallait pas songer.</p> + +<p>Toute la nuit, je réfléchis, tenant mon diamant dans +ma main.</p> + +<p>Enfin, au jour, je trouvai une cachette provisoire. + +<p>Je le glissai dans mon traversin et logeai mes bottines +dans ma paillasse. + +<p>Au coup de cloche annonçant le Tread-Mill, j'étais +le premier installé sur ma sellette et... je pédalai ce +jour-là avec une ardeur juvénile... J'aurais, je crois, +pédalé toute la journée sans éprouver la moindre fatigue.</p> + +<p>Tant il est vrai que le moral commande en maître au +physique, et que les défaillances du corps proviennent +presque toujours d'une mauvaise disposition d'esprit.</p> + +<p>Une subite transformation s'était opérée en moi: j'avais +rajeuni de dix ans!</p> + +<p>Il faut croire que la joie que j'avais au cœur se reflétait +sur mon visage, car le gardien Jimb qui m'apportait, +chaque jour, ma cruche d'eau, s'écria dès qu'il ouvrit la +porte:</p> + +<p>—Peste! trente-trois, vous avez l'air joliment heureux<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[250]</a></span> +aujourd'hui, est-ce que votre libération serait proche?</p> + +<p>—Hélas! non, répondis-je... j'ai encore, je crois, plus +d'un millier de jours à tirer... mais j'ai reconnu qu'il était +stupide de se faire du mauvais sang...</p> + +<p>—Bien sûr... bien sûr... murmura le gardien, en jetant +autour de lui un coup d'œil méfiant... Il y a des détenus +ici qui se minent et ils ont bien tort... aussi, ils tombent +malades et finissent par se laisser «glisser»... Encore +deux, ce matin, qui sont allés dormir sous la pelouse +de Green-Park... C'est effrayant ce que ça se dégarnit +ici... Bientôt, il n'y aura plus assez de monde pour faire +marcher le Tread-Mill.</p> + +<p>Et le gardien sortit en chantonnant.</p> + +<p>C'était la première fois que cet homme m'adressait la +parole, et j'en conclus que s'il ne me parlait jamais, c'était +à cause de mon air maussade et triste.</p> + +<p>On n'aime guère les «faces ténébreuses», et souvent, +au lieu d'attirer la pitié, elles n'inspirent à certaines gens +que du dédain et parfois de la haine.</p> + +<p>Depuis que j'étais en possession de mon diamant, je +vivais une vie nouvelle faite de résignation et d'espoir... +d'espoir surtout!</p> + +<p>Les beaux projets que j'avais naguère abandonnés, je +les reprenais l'un après l'autre et je me remettais à penser +à Edith... Oui, à mesure que mon sang recommençait à +bouillonner, je songeais à l'amour que je croyais avoir +enterré définitivement, le jour où j'avais franchi le seuil +de la geôle de Reading.</p> + +<p>Edith, à présent, occupait avec le diamant toutes mes +pensées, et je ne désespérais pas de la reconquérir.</p> + +<p>Maintenant, je pourrais tout lui dire, lui révéler mes +fautes passées.</p> + +<p>D'abord, elle me repousserait, cela était à peu près +certain; cependant, quand je ferais miroiter à ses yeux +(non pas mon diamant, car les femmes sont trop bavardes), +mais la radieuse existence que je pouvais lui offrir, elle<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[251]</a></span> +serait sans doute désarmée.</p> + +<p>Son rigorisme ne tiendrait point devant des millions.</p> + +<p>Ce qui d'ailleurs m'incitait à supposer que je ne lui +faisais pas tout à fait horreur c'est que, lors de mon +procès, où elle avait été, bien entendu, citée comme +témoin, elle ne m'avait point chargé... Je me rappelle +même qu'à une question d'un des juges qui lui demandait +ce qu'elle pensait de moi, elle avait répondu: «M. Edgar +Pipe est peut-être un malhonnête homme, mais je suis +obligée de reconnaître qu'il a un cœur d'or.»</p> + +<p>Or, une femme qui trouve que l'on a un cœur d'or, +ne peut vous tenir rigueur de quelques peccadilles.</p> + +<p>Cependant, le temps avait marché depuis que j'avais +quitté Edith... Elle avait certainement rencontré un nouveau +protecteur, car elle détestait la solitude, et elle +devait avoir oublié déjà le malheureux Edgar Pipe.</p> + +<p>Je me trouverais donc en face d'un rival qu'il serait +pourtant, je crois, assez facile de supplanter, à moins qu'il +ne fût un nabab, ce qui me paraissait peu probable. Enfin, +nous verrions... Il était possible aussi que je rencontrasse +une autre Edith, qui me ferait vite oublier la première.</p> + +<p>J'avais d'ailleurs l'intention de quitter l'Angleterre et +d'aller faire un séjour aux Indes, où j'espérais vendre mon +diamant à quelque maharadjah «multimillionnaire».</p> + +<p>Une ombre, cependant, obscurcissait ces jolis projets +d'avenir: Manzana!!</p> + +<p>Le drôle pouvait me guetter à ma sortie de prison, +s'attacher à mes pas et empoisonner de nouveau mon +existence. Comme il n'avait pas été question du diamant +au procès et que, depuis, aucun journal n'avait annoncé +qu'on l'eût découvert sur le condamné de Reading, il +demeurerait persuadé que je l'avais vendu, que j'avais +caché l'argent quelque part et, de complicité avec cet +affreux Bill Sharper, il essayerait encore de me faire +chanter.</p> + +<p>Qui sait même, si, en désespoir de cause, il ne me +dénoncerait pas à la police française... La prescription<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[252]</a></span> +ne m'était pas encore acquise et l'on m'arrêterait sûrement.</p> + +<p>Il est vrai qu'il faudrait prouver que c'était moi le +voleur du Régent... Or, qui m'accuserait? Manzana?... +<i>Testis unus, testis nullus</i>...</p> + +<p>Toutes ces noires réflexions finirent par influer sur mon +moral et me rendirent de nouveau taciturne et maussade. +Je ne retrouvais un peu de tranquillité que lorsque je songeais +à cette fameuse fête du New Year's Day, dont +m'avait parlé le pasteur.</p> + +<p>Si, à cette occasion, j'avais la chance de bénéficier +d'une réduction de peine, j'étais sauvé, car Manzana, qui +me croyait condamné pour cinq ans, me «manquerait» +à la sortie.</p> + +<p>Au moment où j'aurais eu besoin de toute ma tranquillité +d'esprit, voilà que justement j'étais tracassé, tourmenté +par mon ami Crafty, qui me demandait à chaque +instant, à travers la muraille:</p> + +<p>—A quand notre évasion?... Vous en occupez-vous?... +Je ne puis plus résister au Tread-Mill... Si nous ne quittons +pas cette maudite prison je serai mort avant un mois.</p> + +<p>J'essayai de le rassurer, et j'y réussis, pendant quelques +jours, mais le pauvre garçon devenait de plus en plus +pressant.</p> + +<p>—Hâtez-vous, disait-il... Je suis décidé à tout...</p> + +<p>Certes, moi aussi, j'étais décidé à tout... mais pas pour +l'instant. Le pasteur, dont je recevais la visite trois fois +par semaine, s'occupait toujours de moi et se faisait fort +d'obtenir ma grâce, en raison de ma bonne conduite et de +mon sincère repentir.</p> + +<p>Devais-je, par une tentative d'évasion qui avorterait +sans doute, compromettre une affaire qui s'annonçait si +bien? Devais-je, pour tenir parole à Crafty, m'exposer à +voir ma peine doublée, et laisser mes os à Reading?</p> + +<p>Cependant, le pauvre Crafty s'impatientait.</p> + +<p>—Voyons... pour quand? demandait-il... Je vous +assure que je n'en puis plus... Mes forces sont à bout!</p> + +<p>Pendant plusieurs jours, il frappa furieusement au mur,<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[253]</a></span> +exigeant une réponse que je donnais immédiatement et qui +tenait toujours dans ces quatre mots: «Patience!... +l'heure est proche!»... puis les coups cessèrent, la cellule +devint silencieuse...</p> + +<p>J'appris que Crafty avait été transporté à l'infirmerie...</p> + +<p>—Bah! me dis-je, il se reposera pendant quelques +semaines.</p> + +<p>Au fond, je n'étais point fâché de ne plus être obligé +de lui répondre... J'avais cru m'apercevoir qu'un gardien +que nous avions surnommé «Œil de crabe» s'arrêtait +souvent dans le couloir entre la cellule de Crafty et la +mienne, sans doute pour nous épier.</p> + +<p>Un jour où l'autre, il nous aurait surpris, et mes notes +de conduite eussent été diminuées de plusieurs points, ce +qui était la façon de punir les condamnés qui attendaient +leur «conditionnelle».</p> + +<p>La fête du New Year's Day approchait et ce n'était +pas le moment de se faire signaler au surveillant général.</p> + + + + +<h2><a name="ch29" id="ch29"></a>V</h2><span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[254]</a></span> + +<h5>PAUVRE CRAFTY!</h5> + + +<p>Ma seule préoccupation, pour l'instant, était de me +débarrasser de mes bottines; nous aurions sûrement, avant +peu, une visite de literie, et il était temps que je les fisse +disparaître.</p> + +<p>Je les déchirai donc à coups de dents, roulai les semelles, +les aplatis en pesant dessus de tout mon poids, et en fis une +sorte de boule que je lançai, à l'heure du travail, dans le +trou du Tread-Mill.</p> + +<p>Si l'on retrouvait quelque jour ce paquet informe, on +supposerait qu'il avait été déchiqueté par les rats, très +nombreux à Reading, à cause du voisinage de la Tamise.</p> + +<p>Restait mon diamant.</p> + +<p>Je le roulai dans le pan de devant de ma chemise, et +l'attachai solidement au moyen de deux ou trois lisières +arrachées à mes sandales. Bien malin serait celui qui +viendrait le chercher là!...</p> + +<p>D'ailleurs, ce n'était qu'une cachette provisoire, car +j'avais l'intention de soulever une lame de parquet et de +l'introduire dessous, mais cela demanderait de longues +heures de travail.</p> + +<p>J'étais à peu près tranquille pour le moment, cependant +la fatigue ne tarda pas à me reprendre et j'eus de fréquents +étourdissements. Une fois même, je dus m'évanouir, +car je me retrouvai couché sur le plancher de ma cellule, +la tête près de la porte. Par bonheur, aucun gardien ne +m'avait aperçu.</p> + +<p>Si «Œil-de-Crabe» avait eu la malencontreuse idée<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[255]</a></span> +de regarder par le guichet de mon box, il aurait aussitôt +appelé, croyant que j'avais voulu me donner la mort, et +on m'eût incontinent transporté à l'infirmerie. Là, on +m'aurait aussitôt déshabillé pour me mettre au lit et mon +diamant eût certainement été découvert.</p> + +<p>Je devais, sans tarder, le mettre en lieu sûr, et c'est ce +que je fis, mais comme je n'arrivais pas à soulever la +lamelle du parquet, je le calai solidement dans la partie +inférieure de la planche inclinée qui garnissait la fenêtre de +ma cellule.</p> + +<p>Maintenant, je pouvais m'évanouir tout à mon aise, le +diamant était en sûreté. Je n'avais plus qu'une crainte—je +devenais méfiant en diable—c'était qu'on ne me +transportât à l'infirmerie, que je n'y demeurasse plusieurs +semaines et qu'une fois que je serais rétabli on ne me +changeât de cellule, mais cette éventualité ne se produirait +certainement point.</p> + +<p>Je dépérissais de jour en jour, et les troubles que j'ai +signalés devenaient plus fréquents. Il m'arrivait parfois +de tomber brusquement comme si j'avais reçu un coup de +massue, et je perdais connaissance pendant quelques +minutes. Quand je revenais à moi, j'y voyais à peine et +mes oreilles bourdonnaient avec une telle force que je n'entendais +plus rien... J'étais en outre agité d'un tremblement +convulsif des jambes et me trémoussais de façon désordonnée.</p> + +<p>—Quand vous aurez fini de danser, me dit un jour +«Œil-de-Crabe» qui m'observait par le guichet.</p> + +<p>Lorsqu'il vit que, malgré son avertissement, je n'en +continuais pas moins à gigoter, il appela le surveillant-chef.</p> + +<p>—Vous ne voyez donc pas, dit le gradé, que cet +homme est atteint de «quaker's dance»... allez vite +chercher le docteur Murderer.</p> + +<p>J'appris bientôt par ce digne praticien, un petit vieillard +paternel et doux, que le «quaker's dance», qui a beaucoup +d'analogie avec le <i>delirium tremens</i> des alcooliques, +est une maladie très commune à Reading. Elle est,<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[256]</a></span> +paraît-il, provoquée par l'anémie des prisons, et le tremblement +qui l'accompagne est dû au travail épuisant du +Tread-Mill. Lorsque l'on a «tourné le moulin» on conserve, +toute sa vie, dans les jambes, un petit sautillement +auquel les gens de police ne se trompent jamais.</p> + +<p>Pour ma part, j'ai eu la chance d'échapper à cette +dégradante infirmité, parce que j'étais jeune et vigoureux, +mais combien de pauvres détenus en sont restés affligés!</p> + +<p>—Mon ami, me dit le bon docteur Murderer, tous les +médicaments que je pourrais vous donner ne vous procureraient +aucun soulagement... il n'y a qu'un remède... la +liberté... Néanmoins, comme le règlement m'autorise à +vous exempter de Tread-Mill, un jour sur deux, je vais +donner des ordres en conséquence...</p> + +<p>Et il me quitta en hochant tristement la tête.</p> + +<p>La liberté!... oui, je le savais aussi bien que lui! Il n'y +avait qu'elle qui pût me guérir, mais arriverait-elle assez +vite?</p> + +<p>Le lendemain, je n'allai pas au «moulin» et je profitai +de ce jour de repos pour demeurer étendu sur mon lit. +J'aurais bien voulu dormir, mais depuis longtemps, le +sommeil me fuyait.</p> + +<p>Je m'assoupissais pendant quelques minutes, puis me +réveillais en sursaut, trempé de sueur, en proie à une soif +ardente que je ne parvenais pas à apaiser, bien que je +vidasse régulièrement ma cruche, chaque jour. Ce qui +m'était surtout désagréable, c'était d'entendre le maudit +carillon de Reading, qui, toutes les heures, répétait les +premières mesures d'un hymne intitulé <i>Nearer to Thee, my +God</i><a id="FNanchor_6" name="FNanchor_6"></a><a href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> et qui me rappelait ce que l'homme cherche +toujours à oublier, c'est-à-dire «le grand saut dans l'éternité».</p> + +<p>Je trouve vraiment que les philanthropes qui ont présidé +à l'installation de la geôle modèle de Reading auraient +pu se dispenser d'ajouter cette note lugubre à tout leur<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[257]</a></span> +arsenal de torture.</p> + +<p>Pour le prisonnier, l'heure qui sonne est une distraction... +elle apporte aussi avec elle un espoir... Une de moins!... +songe le malheureux détenu! Et cette fuite du temps, trop +lente à son gré, lui semble malgré tout bien douce, puisqu'elle +le rapproche insensiblement du jour où il quittera +sa défroque de clown pour retourner parmi les vivants.</p> + +<p>Pourquoi faut-il qu'un horrible carillon vienne, toutes +les soixante minutes, égrener ses tintements sinistres comme +pour dire au prisonnier avec une cruelle ironie: «Tu peux +compter les heures, va, mais il en est une que, bientôt, +tu entendras pour la dernière fois.»</p> + +<p>La loi anglaise est bien dure pour ceux qu'elle frappe, +et il ne serait pas trop tôt qu'elle s'humanisât un peu et +marchât avec le progrès... Je crois que cela arrivera +lorsque les juges renonceront enfin à siéger en perruque +poudrée et remiseront parmi les curiosités des siècles défunts +leurs oripeaux ridicules.</p> + +<p>Y renonceront-ils jamais?</p> + +<p>Le code britannique aurait certes besoin d'être remanié, +car il retarde vraiment trop. Au moment où, dans le +monde entier, tout est en marche vers un système social +plus en rapport avec les moeurs actuelles, où chez tous +les peuples les lois ont été «retouchées», pourquoi l'Angleterre +continue-t-elle à marquer le pas avec tant d'indolence?...</p> + +<hr> + +<p>Le nouveau régime auquel j'avais été soumis, grâce au +docteur Murderer, apaisa un peu mes nerfs; les tremblements +qui m'agitaient devinrent moins violents, mais les +étourdissements persistèrent, et c'étaient eux qui m'inquiétaient +le plus, car je craignais qu'ils ne me prissent au +moment où je serais en train de tourner le «moulin». De +plus, je faisais de la neurasthénie, ce qui n'a rien d'étonnant +avec un régime pareil, et la confiance que j'avais +eue en l'avenir m'abandonnait peu à peu...</p> + +<p>Ce qu'il m'eût fallu, c'était une cure d'air mais peut-être<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[258]</a></span> +deviendrait-elle inutile si mon incarcération se prolongeait.</p> + +<p>Un matin que j'étais exempt de Tread-Mill, la cloche +de notre chapelle se mit à sonner tristement, à petits +coups étouffés, comme honteuse d'avoir encore à annoncer +la mort d'un détenu...</p> + +<p>C'est effrayant ce qu'il mourait de monde à Reading, +depuis quelques semaines!</p> + +<p>En entendant ce glas, je me mis à pleurer.</p> + +<p>Pourquoi? Je n'aurais pu le dire. Ce n'était pas la +première fois que j'entendais tinter la «gloomy» (c'est +ainsi que l'on appelait la cloche du temple) et jamais +je ne m'étais senti ému comme ce jour-là.</p> + +<p>Etait-ce pressentiment, crainte ou pitié? Je n'aurais +pu le dire. Ce qu'il y a de certain, c'est que j'étais troublé +au delà de toute expression et que je souffrais le martyre.</p> + +<p>Quand le geôlier vint m'apporter ma pitance, je ne +pus résister au désir de l'interroger. C'était un brave +garçon qui ne dédaignait pas, à certains moments, de +tailler une bavette avec moi. Il avait fait la guerre +en Afghanistan et aimait à raconter ses exploits, comme +la plupart des militaires qui ont vu le feu de près ou +même de loin.</p> + +<p>—Savez-vous qui est mort ce matin, lui demandai-je. + +<p>—Oui, dit-il à voix basse (car Œil-de-Crabe rôdait +dans les environs), c'est le numéro 34...</p> + +<p>—Le 34?...</p> + +<p>—Oui, celui qui était votre voisin de cellule, il y a +quelques jours encore... Il paraît qu'il a eu une mort +affreuse... Il était devenu comme fou et on a été obligé +de lui mettre la camisole de force... Ah! certes, le pauvre +diable est plus heureux «comme ça»... Au moins, il ne +souffre plus...</p> + +<p>Et le geôlier qui avait encore conservé la faculté de +s'émouvoir, sortit en disant: + +<p>—Il avait pourtant l'air d'un bon garçon!... c'était +doux comme une petite fille... et si poli!... Sûr qu'on lui<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[259]</a></span> +pardonnera là-haut!</p> + +<p>Je me jetai sur mon lit et me mis à sangloter...</p> + +<p>Pauvre Crafty!... Pauvre Crafty!...</p> + +<p>Ainsi, c'était lui!... Ah! je m'expliquais maintenant +pourquoi cette maudite cloche m'avait tant troublé!... Il +y avait entre Crafty et moi un lien que la mort elle-même +n'était point parvenue à rompre, et, par une sorte +de télépathie indéniable, nos deux âmes communiaient +étroitement dans la religion du souvenir... Sa pensée était +venue à moi, à travers les murs de la prison, et la mienne +maintenant allait à lui!...</p> + +<p>Pauvre Crafty!... Il ne me trompait pas quand il disait +qu'il n'en avait plus pour longtemps... et me suppliait de +«hâter notre évasion». Il sentait déjà venir la mort +et croyait l'éviter en fuyant, comme si l'on échappait +jamais à la «Rôdeuse» de Reading, lorsqu'elle vous +a une fois marqué de son doigt fatal!</p> + +<p>Ainsi, mon camarade était mort, mort sans que je +pusse rien faire pour lui, moi qui aurais tant désiré lui +être utile! Et c'était à ce malheureux que je devais ma +fortune. C'était grâce à lui que j'avais retrouvé mon diamant!...</p> + +<p>A quelques jours de là, le directeur, suivi du surveillant +général et d'un gardien, entra dans ma cellule.</p> + +<p>Ces trois visiteurs avaient la mine sévère et je vis tout +de suite qu'il allait se passer quelque chose...</p> + +<p>—Fouillez partout, commanda le directeur.</p> + +<p>Immédiatement, le surveillant et le gardien se mirent +à bouleverser mon lit, à palper ma paillasse et mon traversin, +puis, ils examinèrent le parquet, introduisant la lame +de leur couteau entre chaque rainure. Ensuite, ils cherchèrent +derrière la planche qui garnissait la fenêtre et je +tremblais qu'ils ne découvrissent mon diamant, mais il +était tellement bien dissimulé qu'il échappa à leurs regards.</p> + +<p>Le directeur vint alors se planter devant moi et demanda +d'un ton dur:</p> + +<p>—Où sont vos bottines?</p><span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[260]</a></span> + +<p>Je feignis le plus profond ahurissement, puis, ôtant +une de mes pantoufles, je la lui montrai, en disant:</p> + +<p>—Voilà, monsieur le Directeur...</p> + +<p>Il eut un haussement d'épaules:</p> + +<p>—Ce ne sont pas vos sandales que je veux voir, +ce sont vos bottines...</p> + +<p>Je pris un air complètement idiot et répondis en roulant +des yeux stupides:</p> + +<p>—Je n'ai pas de bottines, monsieur le Directeur... +j'en ai eu, autrefois, mais on me les a enlevées quand +je suis entré ici...</p> + +<p>—Oui... c'est de celles-là que je veux parler... elles +ont disparu... un complice les a volées dans le magasin et +vous les a remises...</p> + +<p>—Comment, fis-je, aurait-il pu me les remettre sans +qu'on l'aperçût... et puis, qu'en aurais-je fait?</p> + +<p>—Elles contenaient sans doute quelque objet que +vous teniez à ravoir?</p> + +<p>—Monsieur le Directeur, je ne comprends rien à tout +cela.</p> + +<p>—Cependant, vos bottines ont disparu. + +<p>—Alors, je ne sais pas plus que vous ce qu'elles +sont devenues...</p> + +<p>Le directeur qui ne m'avait jamais pardonné de lui +avoir ri au nez, lors de notre première entrevue, me +regarda en clignant de l'œil et en faisant aller sa bouche +d'une oreille à l'autre (tic qui lui était familier et que la +colère semblait exagérer encore) puis, il me menaça gravement +de son index en bégayant:</p> + +<p>—Prenez garde!... sacripant!... prenez garde!... + +<p>Je courbai la tête sans répondre.</p> + +<p>Il sortit, suivi de ses deux subordonnés, et je l'entendis +qui disait, dans le couloir:</p> + +<p>—Ce n'est pas fini, cette affaire-là... non, ce n'est +pas fini... Il faudra bien que je la tire au clair...</p> + +<p>Je devinai sans peine ce qui s'était passé. Le pauvre +Crafty, dans son délire, avait dû parler, un gardien avait<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[261]</a></span> +surpris ses paroles et «en avait référé» au directeur, qui +avait immédiatement ordonné une enquête. Elle avait +abouti à la constatation que l'on sait et, maintenant, tout +le personnel de Reading cherchait mes bottines...</p> + +<p>Cet incident n'était pas fait, on le suppose, pour hausser +la moyenne de mes notes et me valoir la «cote d'amour» +sur laquelle comptait le pasteur. Je m'aperçus que l'on +redoublait de surveillance et qu'un œil était continuellement +fixé sur moi, un œil vert, sans éclat, mauvais et +sinistre, qui me donnait le frisson.</p> + +<p>—Cela va mal pour vous, mon fils, me dit le pasteur +à quelque temps de là... Je viens de consulter votre dossier +et je me suis aperçu qu'on y avait ajouté quelques lignes +vraiment regrettables... Je doute que, maintenant, nous +puissions obtenir facilement votre libération conditionnelle... +C'est dommage!... Oui, c'est vraiment dommage, car +l'affaire était en bonne voie, et vous arriviez presque en +tête de liste... Ah! quel malheur, mon Dieu, quel +malheur!... vous n'aviez plus que quelques mois à +attendre!...</p> + +<p>Le plus navré, c'était certainement moi, et je tombai, +à partir de ce jour, dans un douloureux abattement...</p> + +<p>Ainsi, je sombrais au moment d'atteindre le port!... +J'étais, brusquement, replongé dans l'abîme.</p> + +<p>Si cuirassé que je fusse contre l'adversité, je supportai +difficilement ce coup-là!</p> + +<p>Mon diamant ne suffisait même plus à me consoler et il +y avait des moments où je le chargeais de toutes les +malédictions!</p> + +<p>Je n'avais eu que du malheur, depuis que je m'en étais +emparé. Tout s'était effondré autour de moi et je finissais +par croire qu'il était ensorcelé... Ah!... j'étais bien puni +de mon ambition!... J'avais voulu conquérir la fortune, +mener une vie calme, paisible, redevenir un honnête homme +et j'avais chaque jour roulé, d'échelon en échelon, jusqu'au +fond du gouffre où s'éteignent tous les espoirs.</p> + +<p>Moi, qui avais réussi les plus dangereux cambriolages,<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[262]</a></span> +moi qui avais toujours glissé avec une adresse merveilleuse +entre les mains de la police, j'étais arrivé à me +faire prendre, comme le dernier des débutants, à l'heure +même où j'avais si vaillamment gagné ma retraite!</p> + +<p>Je finissais par croire qu'il y a, sur terre, une somme +de bonheur dont on peut disposer, à un certain moment +de la vie, mais que l'on ne retrouve jamais, une fois +qu'on l'a épuisée. J'avais, comme on dit, mangé mon pain +blanc en premier... Maintenant, je goûtais au pain amer +de l'adversité. Ma vie d'aventures avait pris fin, et au +lieu des espaces ensoleillés prometteurs de délices infinies, +dont je rêvais encore, quelques semaines auparavant, je +voyais se dresser devant moi un grand mur sombre, infranchissable, +dont la crête se perdait dans le ciel gris.</p> + +<p>Ma pensée se reportait sans cesse au cimetière de +Reading où dormait mon pauvre Crafty et il me semblait +entrevoir, au milieu des herbes folles, une petite croix +de bois noir avec cette courte inscription en lettres +blanches:</p> + +<Blockquote> +<i>Here lies Edgar Pipe</i><a id="FNanchor_7" name="FNanchor_7"></a><a href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> +</Blockquote> + +<p>Je me faisais l'effet d'un vieillard accablé d'infirmités, +qui souhaite la mort afin de ne plus souffrir...</p> + +<p>Quand on en est arrivé à ce fâcheux état d'esprit, +rien ne saurait plus vous émouvoir.</p> + +<p>Il y eut encore une exécution à Reading, celle d'un +nommé «148», qui avait, dans un accès de rage, étranglé +un geôlier. Eh bien! le croirait-on? j'enviai le sort +de ce condamné.</p> + +<p>Le pasteur m'avait pris en pitié. Il venait, chaque jour, +me lire la Bible, mais cette lecture, au lieu de me consoler, +me rendait fou furieux... On voit à quel degré +de mécréance j'étais descendu.</p> + +<p>—Mon fils, me dit un soir le ministre, je considère que mes +visites sont inutiles...</p> + +<p>Et il s'en alla navré, après un grand geste de<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[263]</a></span> +suprême miséricorde...</p> + +<p>Le lendemain, je le faisais appeler... C'était le seul +être humain avec qui je pusse causer et si sa présence et +ses lectures m'étaient pénibles, son absence l'était davantage +encore...</p> + +<p>Il me fallait quelqu'un à qui me raccrocher, car je +sentais bien que si je ne voyais plus personne, j'allais +finir par me tuer...</p> + + + + +<h2><a name="ch30" id="ch30"></a>VI</h2><span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[264]</a></span> + +<h5>LE «SINISTRE» PROVIDENTIEL</h5> + + +<p>Le printemps était revenu, et le soleil qui visitait de +temps à autre ma cellule (oh bien peu!... quelques minutes +seulement) ne fit qu'aggraver ma peine... Sa lumière, au +lieu de me réchauffer le cœur, me rendait plus triste que +jamais, car elle me rappelait la vie... la vie que je cherchais +à oublier!</p> + +<p>Je me cachais la figure dans mes draps pour ne point +le voir, mais je crois que jamais il ne brilla plus que ce +printemps-là... L'Angleterre elle-même semblait s'être +débarrassée de ses éternels brouillards...</p> + +<p>Je me sentais «descendre» de jour en jour, et j'avais +conscience d'être devenu complètement une brute, quand +il se produisit, à Reading, un événement que les journaux +enregistrèrent sous le mot de «sinistre» et qui eut sur +ma destinée le plus heureux effet.</p> + +<p>Une nuit, le feu prit à la prison. Il débuta par les +magasins et les ateliers et, malgré les efforts des «fire-men» +accourus de Londres et des environs, se propagea +jusqu'aux bâtiments cellulaires.</p> + +<p>On ouvrit aussitôt les portes de nos boxes, et le directeur +donna l'ordre de nous conduire dans la cour. Je +pris mon diamant, le fixai à la hâte, au moyen d'un +nœud, dans le pan de devant de ma chemise et suivis +mes compagnons.</p> + +<p>Une fois que nous fûmes dans le grand «yard» pavé +qui s'étend devant la chapelle, on s'aperçut tout à coup +que l'on avait oublié d'évacuer les prisonniers qui se<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[265]</a></span> +trouvaient à l'infirmerie. Il y eut alors une minute d'affolement +parmi le personnel.</p> + +<p>En présence du danger qui menaçait les pauvres malades, +j'avais retrouvé toute mon énergie et j'étais redevenu, +par un phénomène que j'attribue à une subite excitation +nerveuse, l'Edgar Pipe des anciens jours.</p> + +<p>Sans que personne me l'eût commandé, je m'élançai +avec les «fire-men» dans la fournaise, gravis en courant +un escalier que les flammes commençaient à lécher, +empoignai dans mes bras un malheureux immobilisé dans +son lit, le descendis rapidement dans la cour et retournai +ensuite, au risque de me faire griller, en chercher un autre. +A la fin, comme personne n'osait plus s'aventurer dans +l'escalier en feu, je me dévouai, aux applaudissements +de tous et fus assez heureux pour ramener le dernier +malade, un vieillard paralysé que la terreur rendait fou +et qui poussait des cris déchirants.</p> + +<p>Je n'étais que légèrement brûlé aux mains et aux bras, +car pour pénétrer dans le brasier, j'avais eu soin de m'envelopper +d'une couverture mouillée. Je fus le seul, avec +deux autres détenus, à coopérer au sauvetage et chacun +s'accorda à reconnaître que j'avais été le plus audacieux...</p> + +<p>De l'avis même des «fire-men» j'étais un héros... et +mon numéro—j'allais dire mon nom—circula bientôt +dans tous les groupes.</p> + +<p>A cinq heures du matin, on était enfin parvenu à noyer +l'incendie. Les magasins et les ateliers avaient été en +partie détruits. Quant à la maison de détention proprement +dite, ainsi que le pavillon où logeait le directeur, +ils étaient intacts. Par contre, le hangar qui abritait la +machinerie du Tread-Mill et celui où se trouvait la +fameuse «chambre» de justice, avaient flambé comme +un feu de paille et je soupçonne fort les détenus, qui faisaient +la chaîne et se passaient les seaux d'eau, de n'avoir +pas montré beaucoup d'empressement à protéger ces deux +affreuses bicoques.</p> + +<p>J'avais eu la chance, en opérant mes sauvetages, de ne<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[266]</a></span> +pas perdre mon diamant... Je le sentais toujours sur mon +abdomen... je le sentais d'autant plus qu'il s'était, sous +l'effort que j'avais déployé, profondément enfoncé dans +ma chair où il avait même, par endroits, produit de +légères érosions.</p> + +<p>Je m'apprêtais à prendre la file, à la suite de mes +compagnons que l'on allait reconduire dans leurs cellules +quand le directeur me fit appeler, ainsi que les deux autres +détenus qui s'étaient en même temps que moi distingués +par leur courage.</p> + +<p>Il nous félicita et eut même quelques paroles émues +assez «réussies», mais ce fut moi qui recueillis la plus +grande part de cette gerbe d'éloges:</p> + +<p>—Numéro trente-trois, me dit-il, vous venez, en quelques +minutes, de racheter un passé regrettable et je ne +veux plus voir en vous qu'un héroïque et brave garçon... +Dès aujourd'hui, je vais rendre compte de votre belle +conduite au lord Chief of Justice et je ne doute pas qu'il +ne vous accorde à bref délai une sérieuse réduction de +peine... et peut-être votre grâce... Allez!... Ayez confiance! +Pour vous l'heure de la libération est proche.</p> + +<p>Et, chose stupéfiante, inouïe, inimaginable, le directeur +de la prison de Reading serra la main au numéro +trente-trois...</p> + +<p>C'était la première fois qu'on voyait chose pareille, et +les gardiens, quand je passai devant eux, me saluèrent +militairement.</p> + +<p>Au déjeuner, j'eus double ration avec une pinte de +pale-ale et une tasse de thé; au dîner, on me servit une +excellente oxtail soup, du roast-beef avec des pickles, un +pudding et du stout... et je recommençai à trouver la vie +agréable.</p> + +<p>De Tread-Mill, il n'en fut plus question, d'abord +parce que le moulin ne fonctionnait plus, ensuite parce +que j'étais en instance de libération et que, comme tel, +je devais être dispensé de tout travail.</p> + +<p>Quinze jours après, le 17 avril (j'ai retenu la date), le<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[267]</a></span> +directeur me faisait appeler et me lisait un long factum +duquel il ressortait que M. «Trente-Trois», condamné +à cinq ans de Hard Labour pour cambriolage à main +armée, bénéficiait d'une mesure de clémence et obtenait +sa grâce immédiate «eu égard au grand courage et à la +parfaite abnégation de soi-même qu'il avait montrés en +sauvant lors de l'incendie de la prison de Reading, et ce +dans des circonstances particulièrement périlleuses, les +numéros 29, 56 et 127, tous trois en danger de mort.»</p> + +<p>L'Association d'Assistance aux Condamnés Repentants +que dirigeait le pasteur de la maison pénitentiaire m'allouait, +en outre, afin de me permettre de reprendre ma +place dans la société, une somme de cinquante livres, +payable à la caisse de l'économat, le jour de ma sortie... +De plus,—oh! ce n'est pas fini—la Fondation Evangélique +de Londres me faisait don de vingt autres livres +et l'Armée du Salut de cinq, total soixante-quinze livres +qui, ajoutées à ma masse, laquelle se montait à seize livres +et aux quatre-vingts livres de miss Mellis dont je gardais +la propriété, portaient mon avoir à cent soixante et onze +livres!...</p> + +<p>Je trouvai que ce petit dédommagement était assez +juste et que, somme toute, il y avait encore de braves +gens en Angleterre.</p> + +<p>La santé m'était revenue tout d'un coup et j'attendais +avec une impatience que comprendront tous ceux qui ont, +comme moi, tâté de la prison, l'heure de ma levée d'écrou.</p> + +<p>Elle arriva enfin!...</p> + +<p>On me rendit les effets que j'avais, on s'en souvient, +achetés à si bon compte aux magasins Robinson and C<sup>o</sup>, +mais comme je n'avais plus de bottines, le pasteur voulut +bien me faire cadeau d'une paire qu'il ne mettait plus et +je me trouvai de nouveau habillé en «gentleman».</p> + +<p>Je devais, à la vérité, avoir plutôt triste mine avec ma +tête rasée, mon chapeau défoncé, mes habits chiffonnés +et mes larges chaussures à bouts carrés, mais quand on +a porté, pendant près de trois ans, la combinaison ornée<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[268]</a></span> +de fleurs de trèfle qui est l'uniforme des prisons anglaises, +on n'a pas le droit de se montrer difficile. D'ailleurs on +arrive, après un long séjour en cellule, à ne plus avoir, +faute de glace, la notion de l'élégance.</p> + +<p>Lorsque je franchis le seuil trop hospitalier de la prison +de Reading et que je me trouvai dans la rue, que je +vis autour de moi des hommes, des femmes, des enfants, +des chiens, des chevaux, des autos, je demeurai un instant +ébloui, comme un hibou surpris par l'aurore, mais +presque aussitôt, je me ressaisis et jetai un rapide coup +d'œil autour de moi.</p> + +<p>Bientôt, j'eus un soupir de satisfaction... car je venais +d'acquérir la certitude que Manzana n'était point parmi +les passants qui m'environnaient... Cela m'encouragea à +me rendre à Londres. C'était encore là, ma foi, que je +serais le plus en sûreté.</p> + +<p>—Pardon!... la gare?... demandai-je avec une +extrême politesse à un gros policeman qui trônait au +milieu d'un refuge, comme un Bouddha sur un piédestal.</p> + +<p>L'homme eut un regard ironique et répondit en me +toisant des pieds à la tête:</p> + +<p>—Ah! ah!... on sort du bocal, hein?... Riche idée... +voici la belle saison!... Et alors, comme cela, on retourne +à Londres voir ses amis!... et on va s'en donner tant que +ça pourra jusqu'à ce qu'on revienne ici.</p> + +<p>—Pardon, sir, répondis-je très digne, je vous ai +demandé le chemin de la gare...</p> + +<p>Le policeman s'inclina cérémonieusement:</p> + +<p>—Gentleman... excusez-moi... vous êtes sans doute +le prince de Galles... pardon!... je m'étais mépris... tout +le monde n'est pas physionomiste... La gare?... elle est +là, devant vous, mais je dois prévenir Votre Excellence +que le train de Londres vient de partir... et que le prochain +est à cinq heures cinquante-quatre...</p> + +<p>«Imbécile!» pensai-je en tournant les talons...</p> + +<p>Ainsi, à peine rendu à la liberté, j'étais déjà la risée<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[269]</a></span> +des gens de police!...</p> + +<p>Ce premier contact avec le monde «civilisé» m'avait +désagréablement impressionné, mais je n'étais pas au bout +de mes surprises.</p> + +<p>Un peu plus loin, un bon bourgeois tenant par la main +un petit garçon me désigna au gamin qui fixa sur moi des +yeux effarés. Sur le pas des portes, les boutiquiers me +regardaient avec mépris, et j'entendis l'un d'eux dire à +son voisin:</p> + +<p>—On les relâche donc tous à la prison de Reading... +cela promet... la rubrique des faits divers ne chômera +pas...</p> + +<p>—Je trouve, répondit un autre, que l'on est trop +indulgent pour ces oiseaux-là... Si j'étais quelque chose +dans le gouvernement, je proposerais une bonne loi qui +nous débarrasserait pour longtemps de canailles pareilles...</p> + +<p>La voilà bien la charité sociale! Un homme sort de +prison, il ne trouvera personne pour lui tendre la main... +personne ne l'aidera à se relever. Il expiera sa réhabilitation +plus durement que son crime. Et l'on s'étonne après +cela qu'il y ait tant de récidivistes!...</p> + +<p>J'étais, je l'avoue, quelque peu refroidi, et moi qui +avais quitté Reading avec de bonnes pensées plein la +tête, je commençais à sentir la haine s'amasser dans mon +cœur.</p> + +<p>En passant devant la glace d'une devanture, je me +regardai à la dérobée et j'eus peine à me reconnaître.</p> + +<p>Comment! c'était moi, cet individu grotesque et repoussant... +C'était moi cet affreux chemineau, à la peau couleur +safran, aux yeux caves et farouches, à l'allure minable +et inquiétante... Ah! je comprenais maintenant pourquoi +tout le monde me regardait... Je mettais une tache +sombre sur la gaieté de la ville... Pour ces gens paisibles, +j'étais le vagabond dont il faut se méfier, le spectre du +Mal, l'homme prêt à tout, le fauve redoutable sorti de la +Ménagerie de Reading!...</p> + +<p>A la gare, dès que j'eus pris mon billet, un employé<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[270]</a></span> +m'invita poliment à ne pas stationner dans la salle d'attente, +et comme je m'étais réfugié sur le trottoir, un policeman +m'ordonna de descendre sur la chaussée.</p> + +<p>Un autre détenu qui avait été libéré en même temps +que moi arpentait librement, la pipe à la bouche, la cour +de la gare, et personne ne faisait attention à lui. Cela +m'étonna tout d'abord, mais je finis par comprendre...</p> + +<p>Cet homme portait un costume d'ouvrier, et il y en +avait vingt comme lui qui attendaient le train... Rien ne +le différenciait de ceux qui l'entouraient et il avait l'air +d'être de leur compagnie, tandis que moi, avec ma pelisse +sous le bras, ma jaquette chiffonnée, mon chapeau déformé, +ma chemise fripée qui, faute de doubles boutons, +bâillait sur la poitrine, j'attirais immédiatement l'attention +des passants.</p> + +<p>Des centaines d'yeux étaient braqués sur moi et je +sentais le rouge de la honte me monter à la face.</p> + +<p>Si jamais j'ai désiré voir la nuit arriver, ce fut bien +ce jour-là!...</p> + +<p>Ce jour-là aussi je pus mesurer la profondeur de la +muflerie humaine!...</p> + + + + +<h2><a name="ch31" id="ch31"></a>VII</h2><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[271]</a></span> + +<h5>OU JE DEVIENS L'AMI DE M<sup>me</sup> CORA ET DE M. BOBBY</h5> + + +<p>Quand j'arrivai à Londres, mon premier soin fut de +courir chez un chemisier et chez un bottier, puis j'allai +ensuite chez un petit tailleur de Commercial Road qui +consentit, moyennant deux shillings, à donner un coup +de fer à mes habits.</p> + +<p>Cet homme aussi vit bien que je sortais de prison, +mais il se garda de me questionner...</p> + +<p>Il y avait chez lui une glace dans laquelle je pus me +regarder à loisir et je remarquai que ce qui me rendait +surtout affreux c'était ma tête rasée, sur laquelle oscillait +un chapeau trop grand. J'eus l'idée d'acheter une perruque +que je porterais jusqu'à ce que mes cheveux eussent +repoussé. Je fus longtemps à la découvrir, cette perruque, +mais enfin j'y parvins et celui qui me la vendit, un vieux +receleur de Johnson Street, me la fit payer très cher, car +il me prit sans doute pour quelque malfaiteur qui voulait +échapper à la police. Je coiffai aussitôt ce «postiche» +d'occasion qui s'adaptait assez exactement à ma tête et +pris congé du «broker» qui crut devoir me serrer la +main et me décocher un petit coup d'œil malicieux.</p> + +<p>Je me mis ensuite à la recherche d'un logement et cela +me prit deux bonnes heures. Je ne pouvais, on le comprend, +m'installer dans un bouge, et ma mauvaise mine +m'empêchait d'arrêter mon choix sur un hôtel de second +et même de troisième ordre. Fort heureusement, le hasard +vint à mon secours, une fois encore.</p> + +<p>Dans une petite rue de Limehouse, un des bas quartiers<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[272]</a></span> +de Londres, un écriteau attira mes regards:</p> + +<Blockquote> +<i>Bedroom to let.</i> +</Blockquote> + +<p>J'hésitai un instant, puis me décidai à entrer. La maison +avait plutôt mauvaise apparence.</p> + +<p>C'était une affreuse bâtisse aux murs fendillés sur la +façade de laquelle on avait récemment passé une couche +de badigeon rouge qui s'effritait déjà par endroits.</p> + +<p>Je suivis un étroit couloir et arrivai dans une petite cour +vitrée où j'aperçus une servante qui lavait du linge.</p> + +<p>—C'est ici, demandai-je, qu'il y a une chambre à +louer?</p> + +<p>La maid me regarda un instant avec de gros yeux +ronds, essuya ses mains à son tablier et répondit, avec un +affreux accent gallois:</p> + +<p>—Attendez, j'vas chercher Mme Cora.</p> + +<p>J'attendis près du baquet de la laveuse, les pieds dans +l'eau.</p> + +<p>Soudain, un joyeux éclat de rire retentit près de moi. +Je me retournai vivement mais je n'aperçus personne... +Presque aussitôt une horrible voix canaille qui rappelait +celle des beggars de Whitechapel entonna une chanson de +matelots ordurière et stupide.</p> + +<p>J'allais fuir, quand une grosse dame parut.</p> + +<p>C'était Mme Cora. Elle avait une perruque rousse; sa +bouche était d'un rouge exagéré et ses yeux que surmontaient +des sourcils d'un noir de jais décrivaient deux +courbes tellement régulières qu'on les devinait tracées +avec un pinceau. Quant à son teint, il avait cet incarnat +factice que donne à la peau le «crayon Primrose» et +son visage luisait comme un phare. Elle était vêtue d'un +peignoir de soie bleue sous lequel ballottait une poitrine +molle, maintenue par un large ruban de faille.</p> + +<p>En m'apercevant, elle inclina légèrement la tête, +esquissa un sourire et demanda, d'une petite voix d'enfant:</p> + +<p>—Monsieur désire?</p><span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[273]</a></span> + +<p>—J'ai vu que vous aviez une chambre à louer, madame, +et je désirerais en connaître le prix.</p> + +<p>—C'est quinze shillings par semaine... ameublement +confortable, vue sur la rue...</p> + +<p>A ce moment, les éclats de rire se firent entendre de +nouveau.</p> + +<p>—Ne faites pas attention, me dit Mme Cora, c'est +Bobby qui s'amuse... Nous disions donc: vue sur la +rue... tranquillité parfaite... On peut sortir et rentrer à +volonté... mais vous savez, je ne veux pas de chiens ici... +je les ai en horreur car ils font peur à Bobby... Il est si +impressionnable, ce pauvre Bobby... Figurez-vous que +l'autre jour, il a été pris d'une crise terrible et j'ai bien +cru que j'allais le perdre... Un maudit bull s'était introduit +dans cette cour et aboyait avec fureur... il a même +eu l'audace de monter au premier, dans la chambre où +se trouve Bobby... Mais je suis là qui vous parle de mon +coco adoré, et j'oublie de vous montrer la chambre... +Voulez-vous prendre la peine de me suivre, monsieur?</p> + +<p>Et Mme Cora s'engagea dans l'escalier. Elle avait +pour gravir plus facilement les marches, retroussé son peignoir +bleu et me montrait des mollets énormes emprisonnés +dans des bas transparents, de couleur claire.</p> + +<p>—Oh! oh!... faisait Bobby de sa vilaine voix nasillarde...</p> + +<p>Je l'aperçus enfin, ce Bobby. C'était un gros perroquet +gris qui circulait librement dans une pièce du premier +étage, semant sans pudeur sur le grand tapis rouge +des ordures larges comme des shillings.</p> + +<p>—Croyez-vous qu'il est joli, s'extasia Mme Cora. +Un connaisseur me disait dernièrement qu'il n'en avait +jamais vu de pareil... et je le crois sans peine... Bobby +vaut au moins cent livres... oui, monsieur... mais pour +mille, je ne le céderais pas... Et si vous saviez comme il +est intelligent... il comprend tout... je n'ai qu'à lui donner +un ordre pour qu'il m'obéisse aussitôt...</p> + +<p>Je pensai, à part moi, que Mme Cora aurait bien dû<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[274]</a></span> +donner à son perroquet l'ordre de respecter un peu plus +le tapis rouge.</p> + +<p>Nous arrivâmes à la chambre. Elle était, je dois le +dire, presque confortable, quoique d'une propreté douteuse.</p> + +<p>La grosse dame fit glisser sur leur tringle les doubles +rideaux afin que sans doute je pusse mieux voir la poussière +qui garnissait les meubles et les taches répandues +sur le fauteuil et le couvre-lit, puis elle me demanda si +«je me décidais».</p> + +<p>Je répondis affirmativement, car je ne me sentais plus +le courage de chercher un autre logement.</p> + +<p>Alors, elle devint aimable, presque provocante...</p> + +<p>—Vous serez très bien ici, dit-elle... et si vous vous +ennuyez, je pourrai de temps en temps vous tenir compagnie... +Chez moi, vous savez, c'est la vie de famille +et tous mes locataires sont un peu mes enfants.</p> + +<p>—Vous avez d'autres locataires?</p> + +<p>—Oui, quatre, mais des garçons très sérieux qui +partent le matin et ne rentrent que le soir. Deux sont +employés aux Docks.</p> + +<p>—Ah!... et les deux autres?</p> + +<p>—L'un est commis voyageur, et l'autre coiffeur pour +dames... Vous les verrez, d'ailleurs, car le samedi soir, +nous avons l'habitude de nous réunir pour jouer au poker... +Ce sont des locataires tout ce qu'il y a de plus comme +il faut... le commis voyageur surtout...</p> + +<p>Et, tout en me donnant ces explications, la grosse +dame me frôlait légèrement en me faisant les yeux doux, +mais voyant que je ne répondais pas à ses avances, elle +me dit brusquement:</p> + +<p>—Nous sommes d'accord, n'est-ce pas? La chambre +vous plaît... eh bien, c'est une affaire entendue... quinze +shillings par semaine et payables d'avance...</p> + +<p>Je lui tendis une livre, et comme elle n'avait pas de +monnaie sur elle, je lui dis de remettre les cinq shillings<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[275]</a></span> +à la bonne...</p> + +<p>J'avais absolument besoin de repos et désirais me débarrasser +au plus vite de cette logeuse un peu trop familière.</p> + +<p>Elle me laissa enfin.</p> + +<p>Dès qu'elle fut partie, je donnai un tour de clef et +m'assis dans l'unique fauteuil qui, avec deux chaises de +velours grenat, garnissait la pièce.</p> + +<p>Mon séjour prolongé à la geôle de Reading m'avait +fait perdre l'habitude de la marche et j'étais tellement +éreinté, tellement fourbu que je m'endormis presque aussitôt.</p> + +<p>Quand je me réveillai, il faisait nuit. La lueur d'un +réverbère placé en face, dans la rue, éclairait ma chambre. +Une faim atroce me tenaillait l'estomac. Je me levai, assujettis +ma perruque qui s'était un peu dérangée pendant +mon sommeil, m'assurai que mon diamant était toujours +dans la pochette de ma chemise de dessous, puis, je mis +mon chapeau, ouvris la porte et m'engageai à tâtons dans +un escalier obscur. En m'entendant descendre, le maudit +perroquet se mit à pousser des exclamations auxquelles +se mêlaient quelques mots de «slang»...</p> + +<p>—Ah! vous voulez probablement dîner, me dit +Mme Cora, en s'avançant sur le palier... Vous savez, je +donne également à manger... c'est deux shillings six par +repas.</p> + +<p>J'acceptai l'offre de la grosse dame et, quelques instants +après, j'étais installé entre elle et Bobby devant +une petite table recouverte d'une nappe à carreaux jaunes +et rouges. + +<p>Mme Cora faisait elle-même le service et s'efforçait à +des gestes gracieux qui la rendaient parfaitement ridicule.</p> + +<p>Qu'était-ce au juste que cette logeuse? Malgré ses +petits airs de franchise et d'abandon, elle ne m'inspirait +qu'une médiocre confiance. J'étais, à n'en pas douter, +tombé dans une de ces maisons louches comme il y en<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[276]</a></span> +a tant à Whitechapel, et si j'étais relativement tranquille +au sujet de ma personne, je l'étais beaucoup moins pour +ma bourse.</p> + +<p>Tout en mangeant, avec des minauderies de petite maîtresse, +Mme Cora me posait une foule de questions qui +ne laissaient pas que de m'embarrasser un peu. Quand +serré de trop près, je ne savais que répondre, je passais +mon doigt sur la tête de Bobby, lequel s'était pris pour +moi d'une subite affection. Il me regardait continuellement +de son gros œil rond, en se tortillant maladroitement +sur son perchoir et se rapprochait de plus en plus. +Au dessert, il grimpa sur mon épaule et se mit à tirer les +cheveux de ma perruque, tout en laissant tomber sur ma +jaquette les shillings qu'il posait d'ordinaire sur le tapis. + +<p>La grosse dame était dans le ravissement.</p> + +<p>—Croyez-vous qu'il est mignon, disait-elle... Regardez +donc comme il est drôle... il veut jouer avec vous... +c'est la première fois que je le vois si familier avec un +étranger... Sans doute que vous lui plaisez... les bêtes ont +parfois un flair étonnant... Bobby a compris que vous +étiez un brave homme, et il est tout de suite devenu votre +ami. Ah! ce n'est pas à M. Bill Sharper qu'il ferait une +fête pareille! Je ne sais pourquoi, il ne peut pas le souffrir... +et pourtant, ce n'est pas un mauvais garçon!... + +<p>Bill Sharper!</p> + +<p>Ce nom me fit courir par tout le corps un long frisson, +et Mme Cora dut s'apercevoir de mon trouble, car elle +demanda:</p> + +<p>—Vous êtes indisposé?</p> + +<p>—Non... non... répondis-je vivement, c'est Bobby +qui vient de me tirer les cheveux...</p> + +<p>La grosse dame partit d'un bruyant éclat de rire.</p> + +<p>—Ah! le gredin!... fit-elle en pouffant... ah! le +petit espiègle... Il veut sans doute s'assurer que vos cheveux +tiennent bien... Alors, c'est vrai?... il vous a fait +mal?... Ah! ça, c'est curieux, par exemple!... c'est même<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[277]</a></span> +extraordinaire!...</p> + +<p>Et Mme Cora se trémoussait sur sa chaise comme une +petite folle.</p> + +<p>Evidemment, elle s'était aperçue que j'avais une perruque...</p> + +<p>Je ne savais plus quelle contenance prendre... je me +sentais profondément grotesque et ne trouvais rien à répondre.</p> + +<p>—Bah!... dit la logeuse, il est bien permis à un +homme de porter de faux cheveux... les femmes en portent +bien... En tout cas, permettez-moi de vous dire que cela +vous va très bien. Vous ressemblez à Rico, un tzigane +que j'ai beaucoup connu et avec lequel...</p> + +<p>Elle s'arrêta subitement, craignant sans doute de se +laisser glisser sur la pente des confidences...</p> + +<p>Mme Cora ne parut pas s'étonner outre mesure que je +portasse une perruque; d'ailleurs, elle ne s'étonnait de +rien... C'était une personne très avertie dont les clients +s'étaient employés sans doute à parfaire l'éducation. Peut-être +même avait-elle déjà deviné d'où je sortais, mais elle +était trop bien élevée pour faire allusion à un petit «accident» +qui devait être assez commun dans le monde +qu'elle fréquentait.</p> + +<p>Elle me comblait d'amabilités—peut-être en souvenir +de Rico—et Bobby qui avait décidément renoncé à me +tirer les cheveux s'acharnait après le bout de mon oreille...</p> + +<p>Très habilement, je ramenai la conversation sur un +sujet qui m'intéressait plus que tout autre.</p> + +<p>—Alors, dis-je, Bobby n'aime pas M. Bill Sharper...</p> + +<p>—Oh, pas du tout, et cela est même assez singulier, +car M. Bill Sharper ne sait quelles gentillesses lui faire... +il lui donne souvent des friandises et je gage qu'à son +retour de voyage, il va encore lui apporter quelque chose...</p> + +<p>—Ah! M. Bill Sharper est en voyage?</p> + +<p>—Oui... jusqu'à la fin de la semaine... il se déplace +beaucoup en ce moment... c'est d'ailleurs son métier qui<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[278]</a></span> +veut cela... C'est vraiment dommage que Bobby ne l'aime +pas, car c'est un bon garçon, et si drôle, si amusant!... +D'ailleurs, vous le verrez et je suis sûre qu'il vous plaira +tout de suite.</p> + +<p>—Je n'en doute pas. Il revient, avez-vous dit à la +fin de la semaine?</p> + +<p>—Oui, il sera ici samedi... ou dimanche, au plus +tard...</p> + +<p>—Je serai fort heureux de faire sa connaissance...</p> + +<p>Le repas s'achevait. Bobby, que la chaleur avait fini +par engourdir, dormait, la tête sous son aile.</p> + +<p>La bonne, que nous n'avions pas vue de la soirée, +ouvrit tout à coup la porte de la pièce et fit un signe à sa +maîtresse.</p> + +<p>—Je vous demande pardon, dit Mme Cora, mais on +a besoin de moi... Je reviens dans un instant.</p> + +<p>A travers la baie vitrée, j'avais aperçu la longue +silhouette d'un horse-guard qui titubait légèrement et, à +côté de lui, l'ombre menue d'une femme coiffée d'un +grand chapeau à plumes.</p> + +<p>Il y eut dans l'escalier un bruit de pas, un murmure +confus parvint jusqu'à moi, puis le silence se rétablit.</p> + +<p>Cinq minutes après, Mme Cora, encore tout essoufflée, +avait repris sa place en face de moi.</p> + +<p>Elle m'offrit un verre de whisky que j'acceptai, mais +cette liqueur exquise dont j'avais perdu le goût à Reading, +ne tarda pas à me tourner la tête et, bien que la +conversation de la logeuse, qui avait rapproché sa chaise +de la mienne, commençât à devenir intéressante, je me +vis obligé de prendre congé, en prétextant—ce qui était +vrai d'ailleurs—un léger étourdissement.</p> + +<p>Cette brusque retraite parut contrarier vivement +Mme Cora qui aurait voulu causer plus longuement sans +doute, mais j'étais vraiment trop malade pour accéder à +son désir.</p> + +<p>Une fois dans ma chambre, je me passai immédiatement +un peu d'eau sur le visage, me déshabillai, après<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[279]</a></span> +avoir fermé ma porte à double tour et jeté un coup d'œil +sous le lit et derrière les doubles rideaux, puis j'essayai +de dormir, mais le horse-guard et sa compagne faisaient +un tel vacarme dans la chambre voisine qu'il me fut à +peu près impossible de fermer l'œil de la nuit. Je croyais, +à chaque instant que le bruit avait cessé, mais bientôt il +reprenait de plus belle!</p> + +<p>Un peu avant le jour, je m'assoupis cependant, puis ne +tardai pas à m'endormir profondément.</p> + +<p>Quand je me réveillai, les douze coups de midi sonnaient +à une église voisine. Je me levai et, tout en procédant +à ma toilette, je réfléchis sur ma situation présente. +L'asile que j'avais momentanément choisi n'était décidément +pas sûr; il me fallait en trouver un autre. Pour ma +première démarche, je n'avais vraiment pas de chance, +car avouez que c'était jouer de malheur que d'avoir +arrêté mon choix sur une maison meublée qu'habitait justement +Bill Sharper!</p> + +<p>La logeuse ne m'avait nommé que celui-là, mais qui +sait si je n'allais pas apprendre que Manzana logeait +aussi dans cet hôtel borgne. Il fallait que je déguerpisse +au plus vite, car j'étais exposé, à chaque minute, à faire +chez Mme Cora de mauvaises rencontres.</p> + +<p>D'ailleurs, de toute façon, je ne serais pas resté dans ce +boarding-house. La propriétaire était trop aimable, et cette +amabilité, que j'attribuais à ma ressemblance avec le +regretté Rico, m'eût obligé à des sacrifices vraiment trop +héroïques.</p> + +<p>J'annonçai donc à Mme Cora que je ne rentrerais probablement +pas dîner, et je partis après avoir amicalement +serré la patte à Bobby.</p> + +<p>J'allai déjeuner dans un restaurant italien tenu, comme +toujours, par un Allemand, puis je me mis à la recherche +d'un nouveau logement.</p> + + + + +<h2><a name="ch32" id="ch32"></a>VIII</h2><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[280]</a></span> + +<h5>CELLE QUE JE N'ATTENDAIS PAS</h5> + + +<p>Une heure après, je m'arrêtais devant un énorme bâtiment +sur la façade duquel courait une longue bande de +calicot avec ces mots: «Caledonian Hotel».</p> + +<p>C'était une sorte de caravansérail fréquenté par le +peuple des docks, les mariniers de la Tamise et les matelots +en congé... On entrait là-dedans et on en sortait sans +que personne vous remarquât. L'hôtel avait deux cents +chambres, ainsi que l'attestait la petite notice collée sur +la vitre du bureau et il était, on en conviendra, bien difficile +au logeur de surveiller tant de locataires.</p> + +<p>Je résolus donc de m'établir au Caledonian Hotel, +mais avant d'y pénétrer, je me rendis chez un fripier de +Shadwell et troquai contre une vareuse, un caban, un +béret et un pantalon de matelot, les effets trop élégants +que je portais et qui compromettaient ma sécurité. J'abandonnai +aussi ma perruque au marchand, qui me la paya +deux shillings.</p> + +<p>Quand je sortis de chez lui, personne n'eût pu reconnaître +sous son costume de marin le gentleman ridicule +qui, la veille, dînait en tête à tête avec la logeuse de +Limehouse.</p> + +<p>J'avais enfin trouvé le seul déguisement qui me convînt, +celui qui me permettrait de passer partout sans me +faire remarquer.</p> + +<p>Je ne pouvais plus rester à Londres, où j'étais exposé +à rencontrer Bill Sharper et peut-être Manzana. Mon +seul désir était de m'embarquer, de gagner les régions<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[281]</a></span> +lointaines, de vendre mon diamant et de redevenir un +honnête homme.</p> + +<p>Je m'engagerais à bord d'un bateau quelconque comme +soutier, comme aide-chauffeur, ou comme graisseur, mais +ce que je souhaitais, c'était quitter au plus vite le sol de +l'Angleterre.</p> + +<p>Je me présentai donc au Caledonian Hôtel, m'inscrivis +sur le livre de police sous le nom de Jim Perkins, et +obtins, sans autres formalités, une chambre au quatrième +étage. Pour la première fois depuis ma sortie de Reading, +je me sentis enfin tranquille et pus dormir tout à mon +aise. Je prenais mes repas dans la salle commune de +l'hôtel, en compagnie de matelots et de mariniers et ne +tardai pas à me lier avec quelques braves garçons qui +promirent de me trouver un engagement. En attendant, +j'errais sur les quais, causant avec les dockmen, m'intéressant +à l'arrivée et au départ des navires, m'offrant +même parfois pour un coup de main, lorsque j'en trouvais +l'occasion.</p> + +<p>Un soir, un de mes nouveaux camarades m'annonça +que le capitaine du <i>Humbug</i>, un voilier de trois cent cinquante +tonneaux, en partance pour l'Amérique du Sud, +cherchait à compléter son équipage. Je me présentai à ce +capitaine qui s'appelait Wright et j'eus la chance d'être +accepté.</p> + +<p>—Jeudi le départ, me dit le capitaine Wright... A +la tombée de la nuit, il faudra rallier le bord.</p> + +<p>Je promis d'être exact au rendez-vous et retournai au +Caledonian Hotel.</p> + +<p>J'avais encore une journée à passer à Londres, et je +résolus de me payer un peu de bon temps. En compagnie +de deux nouveaux amis nommés Dick et Funny, +j'allai dîner à la «Tortue Volante», un restaurant de +matelots réputé pour ses «sheep's trotters», et ensuite, +nous résolûmes de finir notre soirée au concert.</p> + +<p>Il y a dans Pennington street un music-hall très mal +famé où les marins en bordée vont faire un peu de boucan<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[282]</a></span> +avant de se rembarquer. C'est une étroite construction +précédée d'un long couloir dans lequel on rencontre +les demi-mondaines du Wapping. La salle, garnie de +bancs à dossier solidement scellés au parquet, est flanquée +d'une galerie, sorte de promenoir demi-circulaire où l'on +peut consommer pour six pence des boissons frelatées.</p> + +<p>Ce soir-là, c'était «great event»... On annonçait les +débuts d'une chanteuse qui avait modestement pris le nom +de «miss Nightingale», c'est-à-dire «Mlle Rossignol».</p> + +<p>Des affiches la représentaient avec un corps d'oiseau +et les boniments les plus outranciers la désignaient à la +curiosité des spectateurs, comme «une des étoiles les plus +brillantes du firmament artistique».</p> + +<p>En compagnie de Dick et de Funny, je pris place aux +premiers rangs et, comme le spectacle ne commençait pas +assez vite, nous donnâmes le signal du «branle-bas».</p> + +<p>Immédiatement, des centaines de pieds chaussés de +gros souliers à clous se mirent à frapper en cadence les +planches du parquet, d'où monta bientôt une poussière +jaune, aussi opaque, aussi épaisse qu'un brouillard londonien.</p> + +<p>L'orchestre préluda enfin par la «Marche des Joyeux +Garçons de Southwark», et toute la salle reprit en +chœur le refrain:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0"><i>With his nancy on his knee,</i></span><br> + <span class="i0"><i>And his arm around her waist...</i></span><br> + <br> + </div> +</div> + +<p>Une gaieté folle s'était emparée de la salle entière, +et les spectateurs hurlaient avec une telle force que l'on +n'entendait plus la musique dans laquelle cependant dominaient +les instruments de cuivre.</p> + +<p>Enfin, la partie de concert commença. Le public +emballé par le nom de «Miss Nightingale» la réclamait +à grands cris et les modestes chanteuses qui précédaient +la grande étoile ne parvenaient pas à se faire entendre.</p> + +<p>Soudain je tressaillis. Je venais d'apercevoir dans une<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[283]</a></span> +travée voisine de la mienne une femme à la toilette minable, +une de ces pauvres roulures comme on en rencontre +dans les rues de Whitechapel, et cette femme, je ne me +trompais point... c'était Edith!</p> + +<p>Quel contraste offrait aujourd'hui la malheureuse fille +avec la belle, l'éblouissante, la brillante Edith que j'avais, +trois années auparavant, retrouvée dans un des plus grands +concerts de Londres...</p> + +<p>Que lui était-il donc arrivé?... Quel terrible événement +avait ainsi précipité sa chute?</p> + +<p>Le sentiment qui s'empara de moi, à cet instant, fut +celui de la pitié...</p> + +<p>Sans plus me soucier de mes camarades que s'ils n'existaient +pas, je me levai et allai m'asseoir à côté de mon +ancienne maîtresse.</p> + +<p>Tout d'abord, elle ne me reconnut pas et comme je +m'étais approché d'elle, mon épaule contre la sienne, elle +me repoussa d'un geste rageur en m'appelant «ivrogne».</p> + +<p>Alors, je la regardai bien en face et d'une voix dans +laquelle je m'efforçai de mettre toute la douceur possible, +je l'appelai par son nom:</p> + +<p>—Edith!</p> + +<p>Elle eut un petit soubresaut, suivi d'un mouvement de +recul, puis, me reconnaissant enfin, murmura tristement:</p> + +<p>—Edgar!...</p> + +<p>Et je vis qu'elle pleurait.</p> + +<p>—Venez, lui dis-je...</p> + +<p>Elle obéit et nous allâmes nous asseoir dans le pourtour +à un endroit qui était à peu près désert...</p> + +<p>Dans la salle, le boucan était à son comble et le +régisseur avait dû paraître sur la scène, pour annoncer +que si le bruit continuait on allait suspendre la représentation...</p> + +<p>—Edith!... fis-je, en prenant les mains de la jeune +femme... vous ne m'en voulez pas?</p> + +<p>Elle leva vers moi ses grands yeux bleus embués de<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[284]</a></span> +larmes:</p> + +<p>—Vous en vouloir, Edgar... et pourquoi?</p> + +<p>—Mais... à cause de... l'affaire...</p> + +<p>—Oh! non... je ne vous en veux pas... vous avez +pu avoir des torts... mais vous avez toujours été bon pour +moi... tandis que...</p> + +<p>Elle n'acheva pas.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?... voyons... parlez...</p> + +<p>—Je vous assure, Edgar, que je n'en ai pas la +force...</p> + +<p>—Vous êtes malade?...</p> + +<p>—Non... j'ai faim...</p> + +<p>Cela avait été dit d'une voix si basse que c'est à peine +si je pus entendre ce navrant aveu...</p> + +<p>—Que dites-vous, Edith... que dites-vous?... Vous +avez faim?...</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>Et elle ajouta, honteuse, en détournant la tête:</p> + +<p>—Voilà deux jours que je n'ai pas mangé...</p> + +<p>—Cependant, vous êtes venue au concert... vous avez +dû payer votre place?</p> + +<p>—Ici... les femmes comme moi... ne payent pas.</p> + +<p>J'étais ému plus que je ne saurais le dire et je sentais +mes yeux se mouiller.</p> + +<p>Je pris Edith par le bras et l'entraînai hors de la salle, +au moment même où miss Nightingale commençait ses +roulades.</p> + +<p>Il y avait, en face du music-hall, un petit restaurant +brillamment éclairé.</p> + +<p>Je voulus y faire entrer Edith, mais elle me saisit +vivement le bras, en disant:</p> + +<p>—Oh non... non! pas ici!</p> + +<p>Et elle me guida vers une rue sombre, m'entraîna dans +une autre et enfin, s'arrêtant devant une petite boutique +peinte en rouge:</p> + +<p>—Là! si vous voulez, dit-elle.</p> + +<p>Nous entrâmes. La salle était presque vide. Nous nous<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[285]</a></span> +assîmes, dans le fond et je commandai à dîner... Edith +ne mangeait pas, elle dévorait.</p> + +<p>Ainsi, c'était donc vrai, la malheureuse mourait de +faim!</p> + +<p>J'aurais voulu connaître immédiatement son histoire, +apprendre comment elle avait pu tomber dans une telle +misère, mais je n'osais l'interroger.</p> + +<p>Quand elle eut terminé son repas, elle demanda:</p> + +<p>—Où allez-vous maintenant? Edgar.</p> + +<p>—Mais chez vous, si vous voulez...</p> + +<p>—Chez moi! fit-elle tristement... chez moi!... mon +domicile maintenant, c'est la rue!...</p> + +<p>Je n'en pouvais croire mes oreilles... Etait-il possible +que mon Edith en fût arrivée là?</p> + +<p>—Venez à mon hôtel.</p> + +<p>Et je l'emmenai au Caledonian.</p> + +<p>Lorsque nous fûmes seuls, je la fis asseoir et lui prenant +les mains:</p> + +<p>—Edith!... Edith!... je vous en prie... dites-moi +tout, confiez-vous à moi... Vous savez que je suis votre +ami, moi... que je vous ai bien aimée... que je vous +aime toujours.</p> + +<p>Elle éclata en sanglots.</p> + +<p>J'attendis que la crise fut calmée, puis la suppliai de +parler.</p> + +<p>Elle y consentit enfin, d'une voix hésitante:</p> + +<p>—Aussitôt après votre malheur, dit-elle, j'ai été +obligée de quitter le petit appartement que nous occupions +chez miss Mellis... et de me réfugier dans le Strand. +J'étais encore toute bouleversée par cette «histoire»... +Et d'abord, je vous ai maudit, Edgar... mais depuis... +depuis que j'ai appris à mieux connaître la vie, je vous +ai excusé...</p> + +<p>Elle s'arrêta un instant, comme si elle cherchait à +rassembler ses idées, et poursuivit:</p> + +<p>—Oui... je vous ai excusé... car, en somme, si à +Paris, je n'avais pas pris les deux mille francs qui se<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[286]</a></span> +trouvaient dans votre secrétaire... peut-être bien que...</p> + +<p>—Ne parlons plus de cela, Edith, je vous en prie... +Ne vous ai-je point pardonné depuis longtemps?...</p> + +<p>—Oui, je sais... mais j'ai honte de cette vilaine +action... j'étais heureuse, à ce moment, vous ne me +refusiez rien...</p> + +<p>—Mais puisque c'est oublié, vous dis-je... Continuez +votre récit...</p> + +<p>—Mon... récit!... ah oui!... Où en étais-je donc?...</p> + +<p>—Au moment où vous avez quitté le logement de +miss Mellis...</p> + +<p>—Ah! oui... c'est vrai... J'étais donc allée m'installer +dans un boarding-house du Strand... quand, un +jour, en descendant de chez moi, je me suis trouvée nez +à nez dans la rue avec cet horrible individu qui nous a +fait une telle peur, vous savez... ce Bill Sharper...</p> + +<p>—Oui... oui... je me souviens de ce bandit.</p> + +<p>—Oh!... un bandit, vous pouvez le dire, mais en +comparaison de l'autre... c'est encore un gentleman...</p> + +<p>—L'autre?...</p> + +<p>—Oui, vous savez bien, Manzana...</p> + +<p>—Le gredin! en voilà un qui a fait mon malheur!</p> + +<p>—Et le mien aussi, Edgar...</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Attendez, vous allez tout savoir et si vous avez +souffert, vous verrez que, moi aussi, j'ai été bien malheureuse... +Donc, Bill Sharper a commencé par m'intimider. +«Ah! vous voilà, vous, m'a-t-il dit... vous ferez +bien de vous cacher, car la police vous recherche... vous +allez probablement être arrêtée... Votre amant a parlé... Il +paraît que vous étiez sa complice et que c'est à votre +instigation qu'il a commis le vol que vous savez...»</p> + +<p>Je me récriai, naturellement, mais il insista et me terrorisa +à tel point que je m'enfuis de mon logement pour +me réfugier dans celui qu'il m'avait offert...</p> + +<p>—Comment? vous êtes allée chez Bill Sharper?</p> + +<p>—J'étais folle... je ne savais plus ce que je faisais,<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[287]</a></span> +et la crainte d'être arrêtée m'eût fait commettre les pires +folies... Chez lui, je trouvai l'autre... Manzana, celui +qui prétend que vous l'avez volé... Ils me parlaient toujours +de mon arrestation prochaine et semblaient s'efforcer +de me soustraire à la justice... Bref, je suis devenue +leur chose... ils ont fait de moi ce qu'ils ont voulu... +Après m'avoir terrorisée, ils m'ont compromise en m'emmenant +avec eux dans leurs expéditions et, finalement, je +suis restée seule avec Manzana. Vous dire ce que ce +misérable m'a persécutée, non, c'est à n'y pas croire... +Il me battait, oui. Edgar, ce misérable a osé me battre... +Il me faisait horreur... mais je n'osais le quitter, car il +m'avait menacée de me tuer si je tentais de fuir... Il me +surveillait continuellement et... même quand je descendais +dans la rue pour exercer l'infâme métier auquel il m'avait +contrainte, je le voyais toujours derrière moi, avec ses +yeux brillants qui me donnaient le frisson...</p> + +<p>—Ainsi, malheureuse, depuis le jour où j'ai été +arrêté...</p> + +<p>—Oh! Edgar! Edgar! je vous en supplie, pardonnez-moi... +je vous l'ai dit, j'étais folle. Cet homme +m'avait terrorisée, compromise, et une fois dans l'engrenage...</p> + +<p>—Et vous êtes toujours avec lui?</p> + +<p>—Non... Edgar... non, j'ai enfin eu le courage de +le quitter... J'étais malade, ceci se passait avant-hier... +il m'a quand même obligée à me lever pour aller +faire dans le Strand ma triste promenade quotidienne... +Alors, profitant d'un moment où il était entré dans un +débit de tabac... je me suis enfuie... Je me suis mise à +courir droit devant moi. Arrivée sur les quais, j'ai eu +un moment l'idée de me jeter dans la Tamise et si je +ne l'ai pas fait, c'est parce qu'un policeman qui m'avait +aperçue m'a forcée à m'en aller... Depuis, j'ai erré comme +une âme en peine, m'écartant le plus possible du quartier +où se trouve Manzana... Voilà deux nuits que je +passe dehors... et, quand vous m'avez rencontrée, j'étais<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[288]</a></span> +entrée au music-hall pour me reposer un peu, car je ne +tenais plus sur mes jambes... Je savais que là on ne +me chasserait pas, puisque les rôdeuses des quais sont +admises gratuitement dans ces affreux endroits, pour servir +d'amusement aux matelots... Vous le voyez, Edgar, +j'ai bien souffert... Condamnez-moi si vous voulez, mais +c'est la fatalité qui m'a conduite là!...</p> + +<p>Pour toute réponse, j'attirai Edith contre moi et déposai +sur son front pâle un baiser de pardon...</p> + +<p>C'était moi, en réalité, qui avais fait le malheur de +cette femme... c'était moi qui l'avais poussée au bord de +l'abîme... Manzana avait fait le reste!</p> + +<p>Il y eut entre Edith et moi un long silence; elle avait +appuyé sa tête sur mon épaule et sanglotait doucement.</p> + +<p>J'évitais de prononcer un mot, craignant de raviver +sa douleur. Enfin, quand elle parut plus calme, je lui +dis:</p> + +<p>—Et maintenant, Edith, qu'allez-vous faire?</p> + +<p>Elle me regarda avec étonnement, puis comme je +demeurais silencieux, elle se remit à pleurer...</p> + +<p>J'avais lu dans ses yeux la question qu'elle n'osait +me poser, et je souffrais autant qu'elle...</p> + +<p>—Ne vous ai-je pas dit, fis-je doucement, que je +quittais l'Angleterre... Je m'embarque demain pour +l'Amérique du Sud.</p> + +<p>La secousse avait été trop violente, je le vis bien au +geste de désespoir d'Edith, et je repris aussitôt:</p> + +<p>—Mais, soyez tranquille... je ne vous abandonnerai +pas. Ecoutez moi, je vous en prie, et vous allez voir +que je ne veux que votre bien... Je suis, pour des motifs +que vous comprendrez plus tard, forcé de m'expatrier... +Vous, de votre côté, vous ne pouvez demeurer à Londres... +Il n'y a qu'un endroit où vous puissiez être en +sûreté... et cet endroit, c'est Paris, car Manzana a de +sérieuses raisons pour ne pas retourner dans cette ville... +Or, vous allez, dès demain, partir pour la France... et +vous prendrez une chambre dans notre ancien quartier...<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[289]</a></span> +Dans un mois, ou plutôt non, un mois et demi, vous +irez tous les jours à la poste restante de la place des +Abbesses... vous y trouverez bientôt une lettre à votre +adresse... Je vous apprendrai où je suis, vous me répondrez, +et quand je le pourrai, ou je vous dirai de venir +me rejoindre, ou c'est moi qui viendrai... De temps à +autre, je vous enverrai quelque argent... Je compte +cependant que vous redeviendrez une honnête femme... +comme moi je tâcherai de redevenir un honnête homme... +Il y a entre nous un fossé de boue... il faut laisser au +soleil le temps de le dessécher peu à peu... Lorsque nous +nous retrouverons, le passé sera oublié, et nous vivrons +heureux... Peut-être reviendrons-nous en Angleterre, car +c'est notre pays à tous deux et si misérable, si criminel +qu'on ait été, on n'oublie jamais son pays... + +<p>Edith leva vers moi ses grands yeux que l'espoir rendait +plus brillants et balbutia ce simple mot:</p> + +<p>—Merci!</p> + + + + +<h2><a name="ch33" id="ch33"></a>IX</h2><span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[290]</a></span> + +<h5>CE QUI DEVAIT ARRIVER</h5> + + +<p>Le lendemain, je conduisis Edith à la station de Waterloo, +pris son billet, lui remis cinquante livres et ne +quittai la gare que lorsque j'eus vu le train disparaître. +Nos adieux furent touchants et je puis dire que de part +et d'autre les paroles que nous échangeâmes étaient sincères.</p> + +<p>Il ne me restait plus qu'à regagner le <i>Humbug</i>. Le +capitaine ne m'attendait qu'à la fin de l'après-midi, mais +je jugeai plus prudent de monter à bord avant l'heure +fixée, car une fois sur le bâtiment, je n'aurais plus à +redouter les mauvaises rencontres.</p> + +<p>C'est souvent—j'en ai fait la constatation—à +l'heure où l'on se croit à l'abri de tout danger qu'une +tuile vous tombe sur la tête et j'en avais reçu trop, depuis +quelque temps, pour ne pas chercher à protéger ma triste +personne.</p> + +<p>Le capitaine Wright me reçut avec cordialité...</p> + +<p>—Ah! vous voilà, fit-il;... à la bonne heure... Au +moins, vous, vous n'êtes pas en retard. Vous allez voir +que les autres ne seront pas si pressés... mais, à propos... +puisque vous êtes là, je vais vous charger d'une commission... +Vous connaissez Pensylvania road?...</p> + +<p>—Oui... très bien...</p> + +<p>—Il y a là un hôtel... au numéro 16 ou 18... le +«Swan Hôtel»... pas moyen de se tromper... Vous +entrerez et direz au patron: «Je viens de la part du<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[291]</a></span> +capitaine Wright... est-ce que les cailles sont arrivées?» +Il saura ce que cela veut dire et vous répondra oui ou +non... S'il vous dit non, vous lui demanderez quand +elles arriveront et s'il faut que je retarde mon départ... +Vous avez bien compris?... J'allais envoyer un commissionnaire, +mais puisque vous êtes là, il est inutile que je +dépense trois shillings.</p> + +<p>Je partis immédiatement, mais comme depuis ma «villégiature» +à Reading, j'étais devenu très mauvais marcheur, +je hélai un taxi, à une centaine de mètres des +quais, et jetai au chauffeur l'adresse que m'avait donnée +le capitaine Wright.</p> + +<p>J'avais pris une voiture fermée, jugeant que cela était +plus sûr. J'allais être obligé de passer dans le quartier +qu'habitait Manzana, et je ne tenais pas à rencontrer +mon ancien associé. J'étais, il est vrai, très documenté +sur son compte et pouvais le faire arrêter; mais lui, de +son côté, avait une arme contre moi, et bien qu'elle fût +un peu émoussée, elle ne laissait pas d'être encore dangereuse.</p> + +<p>J'eus la chance d'arriver sans incident au «Swan +Hôtel».</p> + +<p>J'entrai au 16 de Pensylvania road. Il y avait là un +débit borgne, à la devanture duquel un cygne aux ailes +éployées s'ébattait dans un lac bleu.</p> + +<p>Avisant un gros homme qui se tenait derrière un comptoir, +je lui demandai poliment «si les cailles étaient +arrivées».</p> + +<p>Il eut un mouvement de surprise, puis répondit, après +m'avoir toisé:</p> + +<p>—Qui vous envoie?</p> + +<p>—Le capitaine Wright.</p> + +<p>Sa figure s'éclaira:</p> + +<p>—Ah! très bien, fit-il... vous comprenez, on tient +à savoir à qui on a affaire... Non... les cailles ne sont +pas encore arrivées... mais Bill Sharper, qui est allé les +chercher, sera sans doute ici dans un instant... Voulez-vous<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[292]</a></span> +l'attendre?</p> + +<p>—Merci... il faut que je regagne le <i>Humbug</i>...</p> + +<p>—Ah! c'est fâcheux... oui... bien fâcheux... vous +devriez attendre une demi-heure... comme cela, nous +serions fixés... Supposez qu'il y ait un retard... que la +cargaison n'arrive que demain...</p> + +<p>—Je repasserai, si vous le voulez bien...</p> + +<p>—C'est cela, revenez dans une demi-heure, nous +serons certainement fixés.</p> + +<p>J'allais sortir, quand une auto s'arrêta devant la porte. +Un homme vêtu d'un complet gris clair sortit de la voiture +et pénétra dans le café.</p> + +<p>C'était Bill Sharper...</p> + +<p>—Ça y est, dit-il... les voilà!... Manzana me suit, +il les amène!...</p> + +<p>Je flageolais sur mes jambes... une sueur froide coulait +le long de mes tempes... Bill Sharper me dévisageait, +mais je voyais bien qu'il ne me reconnaissait pas...</p> + +<p>Il lança un coup d'œil au patron qui répondit:</p> + +<p>—C'est un matelot du <i>Humbug</i>... Il venait voir si +les cailles étaient arrivées...</p> + +<p>Bill Sharper me regardait toujours.</p> + +<p>—C'est curieux, dit-il enfin, il me semble que je vous +ai vu quelque part.</p> + +<p>—C'est possible, répondis-je en prenant l'accent gallois... +mais moi, je ne me rappelle pas votre physionomie...</p> + +<p>—Dites donc ma «gueule», allez! A quoi bon +faire des façons entre nous... Allons, patron, deux verres +de gin... et du bon!</p> + +<p>Afin de dérouter Bill Sharper qui s'obstinait à me +dévisager, je tenais l'œil droit à moitié fermé et m'efforçais +de prendre un air ahuri.</p> + +<p>Nous trinquâmes, Bill Sharper avala sa consommation +d'un trait et je crus devoir, par politesse, offrir une +autre tournée...</p> + +<p>Une voiture, suivie presque immédiatement d'une<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[293]</a></span> +autre, venait de stopper le long du trottoir.</p> + +<p>Cette fois, j'étais perdu, car j'allais me trouver en +présence de Manzana et le drôle me reconnaîtrait bien, +lui...</p> + +<p>Il ouvrit la porte du bar et je l'entendis qui disait, +de son affreuse voix cuivrée:</p> + +<p>—Mesdames, donnez-vous la peine d'entrer... Je vous +offre une collation avant de vous conduire à bord...</p> + +<p>Cinq malheureuses femmes en toilettes fripées firent +leur apparition... et je compris tout. C'étaient là les +«cailles» dont parlait le capitaine Wright. Bill Sharper +était allé les chercher à Paris et Manzana en avait pris +livraison à la gare.</p> + +<p>Ces pauvres filles, alléchées par la promesse d'une +situation lucrative à l'étranger, et poussées par l'amour +des voyages qui sommeille au cœur de toute femme, +avaient répondu à l'annonce lancée par les «trafiquants» +et allaient dans quelques heures s'embarquer pour des +régions inconnues, où les attendaient sans doute les pires +surprises.</p> + +<p>On voit à quel degré d'avilissement en était arrivé +Manzana pour oser faire un commerce semblable.</p> + +<p>Mais que penser aussi de ce capitaine Wright qui +devait sans doute, lui aussi, toucher une jolie commission +sur les «cailles»...</p> + +<p>Décidément, quoique je ne fusse pas ce que l'on +appelle un parangon de vertu, je m'estimais cependant +bien au-dessus de tous ces misérables... Ce qui prouve +que l'on peut être un cambrioleur sans avoir pour cela +cessé d'être, au fond, un brave homme.</p> + +<p>Après avoir fait asseoir ses cinq cailles devant une +petite table de marbre, Manzana leur servit des sandwiches, +des pickles et de la bière, puis il s'approcha de +Bill Sharper toujours debout, avec moi, devant le comptoir...</p> + +<p>—Et la traversée?... elle a été bonne, demanda-t-il.</p> + +<p>—Ne m'en parle pas... répondit le cornac de ces<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[294]</a></span> +dames... une mer épouvantable!... Mes cailles débecquetaient +à plein gosier et demandaient qu'on les débarque... +A présent, les voilà un peu calmées, mais +j'crois qu'elles commencent déjà à se méfier des voyages...</p> + +<p>Manzana me regardait d'un air soupçonneux.</p> + +<p>J'avais toujours mon béret à la main et je continuais +à cligner de l'œil. Il faut croire que j'étais méconnaissable +avec ma tête rasée, mon teint plombé, mon visage +émacié, car mon ex-associé ne parut plus s'occuper de +moi.</p> + +<p>Je cherchais un prétexte pour brusquer compagnie à +ces tristes personnages, mais n'en trouvant point, je me +contentai de saluer et de me diriger vers la porte.</p> + +<p>—Eh! matelot! s'écria Bill Sharper... c'est comme +ça qu'on largue les amis... Encore un verre, que diable!...</p> + +<p>Je fus obligé de revenir devant le comptoir et d'accepter +une nouvelle consommation...</p> + +<p>J'étais horriblement inquiet car je venais de remarquer +que Bill Sharper et Manzana avaient échangé un coup +d'œil...</p> + +<p>—Tu ne trouves pas, dit soudain Sharper, que ce +matelot-là ressemble comme deux gouttes d'eau à quelqu'un +que nous avons bien connu?</p> + +<p>—J'avais déjà fait cette remarque, répondit Manzana +en souriant... oui, la ressemblance est frappante, en +effet... c'est peut-être son frère...</p> + +<p>Et Manzana vint se planter devant moi pour m'examiner +encore.</p> + +<p>Soudain, je le vis sourire; son affreuse figure eut une +expression de joie indicible.</p> + +<p>Je me sentis perdu et m'élançai vers la porte.</p> + +<p>—Arrête-le!... arrête-le!... hurlait Manzana en +s'adressant à Bill Sharper... arrête-le!... Je suis sûr maintenant +que c'est lui!</p> + +<p>J'étais déjà dans la rue.</p> + +<p>Oubliant complètement que mon taxi m'attendait toujours, +je me ruai au milieu de la foule, assez dense dans<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[295]</a></span> +Pensylvania à cette heure du jour.</p> + +<p>J'avoue que, cette fois, je perdis la tête.</p> + +<p>Au lieu de me jeter dans une rue, puis dans une +autre, afin de dépister mes deux ennemis, je filai tout +droit comme un imbécile, poursuivi par Bill Sharper et +cet horrible Manzana.</p> + +<p>Les drôles n'osaient point crier: «Au voleur!... au +voleur!...» car ils avaient de sérieuses raisons pour ne +pas appeler la police à leur aide.</p> + +<p>Les pas se rapprochaient derrière moi; un rapide claquement +de semelles m'avertissait que j'étais serré de +près.</p> + +<p>Bientôt, j'arrivais devant la grille d'un square. J'étais +essouflé, je ne tenais plus sur mes jambes et je fus obligé +de m'arrêter. Le séjour prolongé que j'avais fait à Reading +m'avait considérablement affaibli et je n'étais décidément +plus qu'une loque humaine. Je trouvai encore la +force d'entrer dans le square, de m'enfoncer dans une +allée, mais déjà Manzana arrivait.</p> + +<p>Alors, je pris une résolution héroïque... Tirant mon +diamant de ma poche, je le portai à ma bouche et l'avalai!</p> + +<p>Avaler un diamant de cent trente-six carats, cela +n'est point aussi facile qu'on pourrait le supposer... Je +dus m'y reprendre à trois fois avant d'engloutir le Régent +dans les profondeurs de mon œsophage. J'y parvins +cependant, mais au prix de quels efforts!</p> + +<p>Manzana était devant moi.</p> + +<p>—Ah! canaille! s'écria-t-il, enfin, je te tiens!</p> + +<p>—Oui... et on le tient bien, grinça Bill Sharper, +en me posant son énorme patte sur l'épaule...</p> + + + + +<h2><a name="ch34" id="ch34"></a>X</h2><span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[296]</a></span> + +<h5>UN MAUVAIS ARRANGEMENT VAUT MIEUX QU'UN BON PROCÈS</h5> + + +<p>Je regardai fixement mes ennemis.</p> + +<p>—Que me voulez-vous? demandai-je.</p> + +<p>Bill Sharper et Manzana se mirent à rire aux éclats...</p> + +<p>—Ah! ah! ah!... elle est bien bonne, s'écria mon +ex-associé, il demande ce que nous lui voulons... On va +te le dire, fripouille... Allons, suis-nous...</p> + +<p>—Vous suivre?... et pourquoi?</p> + +<p>—On te le dira.</p> + +<p>—Non... je ne vous suivrai pas...</p> + +<p>Bill Sharper me mit son poing devant la figure...</p> + +<p>—Si tu veux faire de la rouspétance, grogna-t-il... +je t'assomme...</p> + +<p>—Et après? fis-je d'un ton calme...</p> + +<p>Sharper parut surpris de mon sang-froid, mais Manzana +lui dit aussitôt:</p> + +<p>—Tiens-le bien, je vais le fouiller.</p> + +<p>—Si vous faites cela, j'appelle, dis-je avec force... +Je n'ai rien à craindre, moi... j'ai payé ma dette, tandis +que vous autres vous avez plus d'un compte à régler avec +la justice...</p> + +<p>—Possible, répliqua Manzana, mais toi aussi tu as +des comptes à rendre...</p> + +<p>Je haussai dédaigneusement les épaules.</p> + +<p>Mes deux ennemis s'impatientaient.</p> + +<p>—Allons!... finissons-en, dit Bill Sharper, nous n'allons<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[297]</a></span> +pas rester ici jusqu'à ce soir...</p> + +<p>Et brusquement, il me saisit les poignets. Je tentai de +me dégager, mais ce fut en vain, j'étais pris comme dans +un étau. Déjà, Manzana explorait mes poches... Tant +pis, pensai-je, advienne que pourra.</p> + +<p>Et par trois fois, je criai:</p> + +<p>—A moi!... A moi!... Au secours!</p> + +<p>Le gardien du square accourut, suivi de deux courageux +citoyens.</p> + +<p>—Canaille! va, rugit Bill Sharper, en desserrant +son étreinte, tu nous le paieras!</p> + +<p>Et il s'enfuit avec Manzana, poursuivi par une bande +de gens qui hurlaient à leurs trousses:</p> + +<p>—Arrêtez-les!... Arrêtez-les!...</p> + +<p>Ils n'allèrent pas bien loin, car deux policemen et +trois soldats se jetèrent sur eux près de la grille du square.</p> + +<p>Comme Sharper qui, on le sait, était d'une force herculéenne, +résistait avec fureur, l'un des agents de police +lui appliqua sur le bras droit un coup sec, avec son +bâton d'ébène<a id="FNanchor_8" name="FNanchor_8"></a><a href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> et le bandit fut ainsi réduit à l'impuissance.</p> + +<p>Quelques minutes après, nous étions tous réunis dans +un bureau de police où un constable procédait immédiatement +à notre interrogatoire...</p> + +<p>—Où est le plaignant? demanda-t-il.</p> + +<p>Je m'avançai, un peu troublé:</p> + +<p>—C'est moi...</p> + +<p>—Bien, fit le constable... parlez sans acrimonie, dites +la vérité, rien que la vérité... levez la main droite et +jurez...</p> + +<p>Je jurai en répétant les mots conventionnels que me +soufflait un vieux scribe à tête de vautour, assis devant +une table de bois noir.</p> + +<p>Le constable dit alors d'un ton bref:</p><span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[298]</a></span> + +<p>—Cuckold, recevez la plainte de ce marin...</p> + +<p>Comme j'hésitais, le constable, très obligeamment, me +tendit la perche:</p> + +<p>—Voyons, mon ami, ne vous troublez pas... vous +êtes ici devant des hommes qui ne demandent qu'à vous +soutenir, si vous êtes réellement dans votre droit... Les +agents affirment que vous avez été attaqué... S'agit-il +d'une vengeance ou d'une tentative de vol? Connaissez-vous +vos agresseurs?</p> + +<p>—Non, monsieur.</p> + +<p>—Alors, il s'agit d'une tentative de vol... écrivez, +Cuckold... tentative de vol dans un lieu public sur la +personne de... votre nom, plaignant?</p> + +<p>—Jim Perkins, répondis-je avec aplomb.</p> + +<p>—Bien... sur quel bâtiment êtes-vous embarqué?</p> + +<p>—Sur le <i>Humbug</i>, captain Wright...</p> + +<p>Manzana, qui maintenant comprenait l'anglais et le +parlait assez couramment, s'avança vers le constable:</p> + +<p>—Cet homme ment, dit-il... Il ne s'appelle pas Perkins, +mais Edgar Pipe... Il sort de la prison de Reading... +c'est un escroc, un cambrioleur... Si vous voulez avoir +des renseignements sur lui, vous n'avez qu'à vous adresser +au bureau de police de Coventry...</p> + +<p>—Parfaitement, appuya Bill Sharper d'une voix +dolente, en soutenant avec sa main gauche son bras +tuméfié.</p> + +<p>Le constable me regarda fixement et demanda:</p> + +<p>—Qu'avez-vous à répondre?</p> + +<p>—Ces gens mentent effrontément, dis-je avec +aplomb... Ce sont d'affreux drôles qui se livrent à un +commerce infâme... Si vous en doutez, vous n'avez qu'à +envoyer un agent au Swan Hotel, dans Paddington, et +vous ne tarderez pas à être fixé...</p> + +<p>—Cela ne m'explique pas pourquoi ils vous ont +attaqué...</p> + +<p>—Pour me voler, monsieur...</p> + +<p>Le constable, qui ne comprenait absolument rien à<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[299]</a></span> +toute cette histoire, roulait des yeux effarés et répétait, +en frappant du pied:</p> + +<p>—Tout cela est louche... vous m'avez tous l'air de +fieffés gredins... d'affreux voleurs et...</p> + +<p>—S'il y a un voleur ici, s'exclama Bill Sharper, il +est dans la peau de M. Edgar Pipe, le plaignant... +Demandez-lui donc pourquoi il a été enfermé à la prison +de Reading... Demandez-lui aussi ce qu'il a fait du +diamant...</p> + +<p>—Cet homme est fou, répliquai-je en haussant les +épaules... Il me prend pour un autre... Moi, je ne puis +dire qu'une chose, c'est que je m'appelle Jim Perkins, +matelot à bord du <i>Humbug</i>, captain Wright... J'ajoute +que ces gredins ont essayé de me dévaliser et je porte +plainte contre eux... Je les accuse, en outre, de se livrer +à un commerce que la loi poursuit avec rigueur...</p> + +<p>—Le diamant!... Dites-nous ce que vous avez fait +du diamant! hurlait Manzana en me montrant le poing...</p> + +<p>Le constable était littéralement ahuri... Il consulta un +agent, puis le scribe à tête de vautour, et conclut:</p> + +<p>—Cette affaire n'est pas de mon ressort, elle est trop +embrouillée... Je crois d'ailleurs qu'il y a lieu de se livrer +à une enquête pour établir l'identité du plaignant et celle +des accusés... Signez-moi trois bulletins, d'incarcération, +Cuckold... et que l'on conduise ces gaillards-là au poste +central de la Cité.</p> + +<p>Je crus devoir protester.</p> + +<p>—Pardon, fis-je, mon identité est facile à établir... +Il n'y a qu'à envoyer un agent à bord du <i>Humbug</i>...</p> + +<p>—Taisez-vous, rugit le constable... Je n'ai pas de +leçons à recevoir de vous... Allons, que l'on me débarrasse +au plus vite de toute cette racaille...</p> + +<p>Il n'y avait rien à dire. Il fallait se soumettre.</p> + +<p>Pendant que je montais, en compagnie de Bill Sharper +et de Manzana, dans l'omnibus de police où quatre agents +avaient déjà pris place, je roulais dans ma tête les projets<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[300]</a></span> +les plus extravagants.</p> + +<p>A force d'envisager sous toutes ses faces ma triste +situation, je finis par me convaincre que la fuite seule +pouvait me sauver, car les dépositions de Bill Sharper +et de Manzana allaient faire revenir sur l'eau l'affaire +du diamant. Bien qu'ils ne pussent rien prouver, on n'en +ouvrirait pas moins une enquête, et, finalement, je serais +remis entre les mains de magistrats curieux qui s'aboucheraient +avec la police française. Je nierais, bien entendu, +mais le «corps du délit»—le diamant—que je +portais sur moi (ou plutôt en moi) finirait bien par me +trahir.</p> + +<p>Ah! ils étaient loin de se réaliser, les beaux rêves +que j'avais formés! L'horizon, au lieu de s'élargir, se +resserrait de plus en plus autour de moi, et la prison m'attendait, +au bout de l'impasse où m'avait acculé la fatalité!</p> + +<p>Tout le long du trajet, Sharper et Manzana me décochèrent +d'affreux regards chargés de haine et, de temps +à autre, mon ancien associé qui était mon plus redoutable +ennemi laissait échapper des paroles de menace. +La lutte, cela était certain, s'engagerait surtout entre lui +et moi... Mes moyens de défense seraient bien précaires +et je finirais par succomber.</p> + +<p>Nous arrivâmes au poste central.</p> + +<p>Là, on nous enferma dans un cabanon obscur, en +attendant que le chief-inspector voulût bien nous interroger... +Or, il se trouva que, par hasard, le chief-inspector +était absent. Il avait été appelé dans la banlieue de +Londres et ne devait rentrer que le lendemain matin.</p> + +<p>J'étais donc condamné à subir pendant près de douze +heures l'odieuse compagnie de Bill Sharper et de Manzana +qui ne cessaient de m'injurier. Bill Sharper, que son +bras faisait horriblement souffrir, se montrait le plus +acharné contre moi...</p> + +<p>—Chien de malheur, grogna-t-il, tu me le paieras, +va!... Je veux te faire pendre ou perdre mon nom...<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[301]</a></span> +Si la justice ne s'en charge pas, c'est à moi que tu +auras affaire!...</p> + +<p>—Cela ne vous avancera guère, répliquai-je à cette +brute... Si vous pouvez me perdre, n'oubliez pas que, +moi aussi, j'ai en main de quoi vous envoyer au Tread-Mill...</p> + +<p>Et je lui énumérai, avec force détails, les différents +méfaits qu'il avait commis, durant mon incarcération, de +complicité avec Manzana.</p> + +<p>Il parut étonné que je fusse si bien documenté, mais +il ne tenta pas de nier... comprenant sans doute que je +tenais ces renseignements de source sûre...</p> + +<p>Il se contenta de murmurer:</p> + +<p>—C'est bon!... c'est bon!... il faudra prouver...</p> + +<p>—J'ai un témoin, répondis-je, un témoin qui n'hésitera +pas, je vous en réponds, à déposer, sous la foi +du serment, et à vous confondre tous les deux... Ah!... +vous ne vous attendiez pas à cela, hein? Vous voyez +que, moi aussi, j'ai ma police.</p> + +<p>—On la connaît «votre police», glapit Manzana... +oui, on la connaît, elle s'appelle Edith... mais elle aura +son compte, elle aussi.</p> + +<p>—J'en doute...</p> + +<p>—Ah! vraiment?</p> + +<p>—Oui... car vous en aurez tous deux pour dix ans +au moins... et vous savez, dix ans de hard-labour... cela +équivaut à la pendaison... Si l'on peut supporter cinq +ans de Tread-Mill, c'est tout... Je puis vous en parler +savamment, moi qui viens d'en tâter...</p> + +<p>Il y eut un silence.</p> + +<p>Bill Sharper et Manzana étaient désagréablement impressionnés.</p> + +<p>Profitant astucieusement de leur trouble, je repris:</p> + +<p>—Ah! c'est qu'ils sont impitoyables, les geôliers de +Reading... J'ai vu un prisonnier qui n'était plus qu'un +squelette ambulant qui n'avait plus que le souffle; eh +bien! ils l'ont forcé à tourner la roue jusqu'au bout...<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[302]</a></span> +c'est-à-dire jusqu'à ce que le moulin lui broie les jambes... +Ainsi, vous voyez à quoi vous aurez abouti... Pour vous +venger de moi, vous aurez tout simplement signé votre +arrêt de mort...</p> + +<p>Manzana eut un cri de rage:</p> + +<p>—Nous ne sommes pas encore condamnés, misérable!</p> + +<p>—Non, répondis-je avec calme, mais vous le serez +sûrement.</p> + +<p>—Alors, rugit Bill Sharper, c'est bien vrai, vous +parlerez...</p> + +<p>—Oui... et non seulement je parlerai, mais je fournirai +des preuves...</p> + +<p>—Nous nierons...</p> + +<p>—La «personne» qui vous a accompagnés dans +vos expéditions viendra témoigner...</p> + +<p>—Elle n'osera pas...</p> + +<p>—Ah! vous croyez?... Eh bien! détrompez-vous, elle +viendra... je n'aurai qu'un mot à dire et elle m'obéira... +Vous voyez, votre cas est plus grave que le mien... +L'affaire du diamant n'est qu'une bagatelle à côté du +cambriolage d'Euston Road, de celui de Haymarket, du +vol avec effraction de Portland Place, de la tentative de +meurtre de London-Bridge et des affaires louches du Swan +Hôtel...</p> + +<p>Bill Sharper et Manzana, en m'entendant énumérer, par +ordre chronologique, leurs différents méfaits, demeurèrent +atterrés.</p> + +<p>—Je vois, dit Bill Sharper, au bout d'un instant, que +l'on vous a fait des confidences, mais celle qui vous a +renseigné a exagéré... Si elle était, en ce moment, en face +de nous, vous verriez qu'elle serait moins affirmative.</p> + +<p>—Devant vous, peut-être, car elle vous sait capables +de tout, mais quand vous serez tous deux devant les +juges et qu'elle n'aura rien à redouter, je vous garantis +bien qu'elle ne craindra pas de parler... Qu'a-t-elle à risquer?</p> + +<p>—Pardi! la prison, comme nous...</p><span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[303]</a></span> + +<p>—Elle n'a pas été votre complice... Vous l'avez +forcée à vous accompagner, mais elle prouvera que vous +l'aviez terrorisée... D'ailleurs, quand la justice saura à quel +affreux métier vous l'avez contrainte, quand elle aura fait +citer les locataires de la maison que vous habitiez, les +juges auront pitié d'elle et s'ils la condamnent, la peine +sera légère... En tout cas, elle est prête à tout risquer... +par vengeance... et vous savez comment les femmes se +vengent lorsqu'on les a poussées à bout...</p> + +<p>Manzana et Bill Sharper réfléchissaient. Ils comprenaient +à présent la «gaffe» qu'ils avaient commise et +ils regrettaient sans doute la petite scène du square...</p> + +<p>J'appuyai mon argumentation d'un aveu qui les déconcerta +tout à fait:</p> + +<p>—Quels gens stupides vous êtes, messieurs... Ainsi, +vous vous figurez que j'ai encore le diamant!... Eh bien, +détrompez-vous... on me l'a pris dès que j'ai été arrêté. +Il y a eu une enquête... j'ai affirmé qu'on me l'avait donné +pour le vendre... Il y a eu échange de télégrammes entre +Paris et Londres... des agents de la Sûreté française sont +venus m'interroger... Bref, on a jugé prudent d'étouffer +l'affaire... Du moment que le gouvernement français rentrait +en possession du Régent, il n'y avait pas lieu de +soulever un scandale...</p> + +<p>—Alors, fit Manzana d'un air incrédule, le diamant +est aujourd'hui en France?</p> + +<p>—Oui, et si vous voulez vous payer le voyage de +Paris, vous pourrez le voir au Louvre, sur son écrin, dans +la vitrine où sont exposés les bijoux de la Couronne.</p> + +<p>A ce moment, comme pour protester contre ce mensonge, +le Régent me tenaillait sournoisement l'estomac.</p> + +<p>—Je ne crois pas un mot de toute cette histoire, dit +Manzana. Vous êtes un roublard, et vous avez dû mettre +le diamant en lieu sûr, avant d'être arrêté...</p> + +<p>Bill Sharper intervint:</p> + +<p>—Voyons... c'est pas tout ça, dit-il, le diamant...<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[304]</a></span> +on s'en moque. Il y a une chose plus sérieuse...</p> + +<p>Je le voyais venir, mais je feignais de ne pas comprendre.</p> + +<p>—Oui, reprit-il... il y a une chose plus sérieuse... et +si vous voulez m'écouter...</p> + +<p>—Parlez, lui dis-je.</p> + +<p>—Eh bien, voici: nous nous sommes tous les trois +engagés dans une vilaine passe d'où nous sortirons sans +doute, mais en y laissant des plumes... Voulez-vous que +je vous donne mon avis, mais là, franchement...</p> + +<p>Il s'arrêta, un peu gêné, puis laissa, d'un ton grave, +tomber ces mots:</p> + +<p>—Il ne tient qu'à nous d'arranger cette affaire-là... +Si Pipe a eu des torts, nous en avons eu aussi... Quand +cette maudite question d'argent est en jeu, cela fait toujours +du vilain... Donc, écoutez bien ce que je vais +vous dire... vous verrez que je parle en homme raisonnable... +Si je ne sais pas très bien m'exprimer, je sais voir +juste... et de loin... Or, en continuant à nous jeter à la +tête des paquets d'ordures, nous agissons tout simplement +comme des serins... Nous faisons le jeu de la police, +voilà tout... Ne croyez-vous pas qu'il serait préférable +de s'entendre?</p> + +<p>Il se tut pour nous permettre sans doute de donner +notre avis, mais comme nous demeurions silencieux, il +reprit, d'un ton conciliant:</p> + +<p>—Moi, vous savez, c'est mon avis que je vous +donne... et si je le donne, c'est parce que je le crois +bon... Suivez-moi bien... Si vous ne m'approuvez pas, +vous me le direz. Il ne tient qu'à nous de sortir d'ici, +mais pour cela, il s'agit de s'entendre... Ne croyez pas +que j'aie peur... non, pas du tout, car les accusations +qu'Edgar Pipe veut lancer contre nous ne reposent sur +rien de sérieux... Ce sont des inventions de femme hystérique +et rien de plus... Néanmoins, aux yeux des magistrats +qui voient partout des coupables, les choses peuvent +traîner en longueur et, jusqu'à ce que notre innocence<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[305]</a></span> +soit démontrée, on nous gardera en prison... Ne vaudrait-il +pas mieux faire la paix? Nous renoncerions, +Manzana et moi, à accuser Edgar Pipe, et lui, de son +côté, ne tenterait rien contre nous. Nous dirions que +nous l'avions attaqué parce que nous croyions le reconnaître, +mais que nous avons été trompés par une ressemblance... +Ce sont des choses qui arrivent tous les jours, +cela... Pipe, et c'est son intérêt, dira qu'il ne nous +reconnaît pas, et l'affaire sera terminée... Voyez, je +suis bon garçon... je ne demande qu'à arranger les +choses...</p> + + + + +<h2><a name="ch35" id="ch35"></a>XI</h2><span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[306]</a></span> + +<h5>COMMENT ON SÈME LES GÊNEURS</h5> + + +<p>Je n'étais pas dupe du «bon garçonnisme» de Bill +Sharper et je savais très bien que le drôle ne pensait +pas un mot de ce qu'il disait, mais comme ce qu'il nous +proposait servait mes intérêts aussi bien que les siens, je +déclarai me rallier à sa proposition. Quant à Manzana, +fourbe comme toujours, il se fit tirer l'oreille, prétendit +qu'il n'avait pas très bien compris, mais finit par accepter. +Alors, nous dressâmes nos batteries et préparâmes les +réponses que nous ferions au chief-inspector.</p> + +<p>Les choses se passèrent comme nous l'espérions. Manzana +et Bill Sharper avouèrent s'être trompés et m'avoir +attaqué à tort, et moi, de mon côté, je retirai ma plainte. +Le chief-inspector, après nous avoir adressé un petit +speech aigre-doux, nous fit remettre en liberté.</p> + +<p>Dès que nous nous retrouvâmes tous trois dans la rue, +Bill Sharper et Manzana, au lieu de me quitter, m'emboîtèrent +le pas avec insistance, sous prétexte que de bons +camarades comme nous ne devaient plus se séparer.</p> + +<p>Je devinai immédiatement quel était leur but. Les +misérables voulaient m'entraîner dans quelque bouge et +là renouveler sur moi la tentative qui avait échoué la +veille.</p> + +<p>L'expérience m'avait rendu prudent et je me tenais +sur mes gardes.</p> + +<p>—Voyez-vous, me dit Bill Sharper, le tout est de +s'entendre, camarade. Maintenant que la paix est faite,<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[307]</a></span> +nous allons dîner ensemble.</p> + +<p>—Avec plaisir, répondis-je, mais il faut auparavant +que j'aille retrouver le capitaine Wright qui doit certainement +se demander ce que je suis devenu...</p> + +<p>—Le capitaine Wright! s'écria Bill Sharper, je le +connais, c'est un de mes meilleurs amis... J'irais bien +le voir avec vous, mais je suis obligé de retourner à Pensylvania +Road. Vous me retrouverez au Swan Hôtel, +où je vous attendrai avec Manzana.</p> + +<p>—C'est cela, dis-je... dans une heure, je serai au +Swan...</p> + +<p>Nous nous serrâmes la main et nous nous séparâmes.</p> + +<p>J'avais à peine fait une centaine de mètres que je +m'arrêtai soudain: je venais de remarquer que j'étais +suivi. Je m'en doutais, d'ailleurs, car j'avais, l'instant +d'avant, remarqué que Manzana avait fait un petit signe +à deux affreux mendiants.</p> + +<p>Il y a entre les malfaiteurs de Londres une sorte de +franc-maçonnerie; ils se soutiennent et se reconnaissent +à certains gestes, ou même à un simple coup d'œil.</p> + +<p>Mes ennemis me faisaient «filer».</p> + +<p>M'approchant brusquement des ignobles individus qui +m'emboîtaient le pas, je leur dis en les menaçant du +doigt:</p> + +<p>—Vous autres, si vous continuez à me suivre, je +vous signale à un policeman...</p> + +<p>Les deux drôles jouèrent l'étonnement et jurèrent leurs +grands dieux qu'ils ne me suivaient pas...</p> + +<p>Pendant qu'ils se répandaient en protestations, je +hélai un taxi, jetai une adresse quelconque au cabman +et les laissai, tout interdits, au milieu de la rue.</p> + +<p>Lorsque j'eus roulé pendant une demi-heure, je +descendis, réglai le chauffeur et m'enfonçai dans la première +rue qui se trouva devant moi.</p> + +<p>Mon intention n'était pas, comme on le suppose, de +retourner à bord du <i>Humbug</i>... Je ne savais pas encore +ce que j'allais faire, mais j'étais résolu à quitter Londres<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[308]</a></span> +coûte que coûte... Par bonheur, Bill Sharper et Manzana +n'étaient point parvenus à me «subtiliser» mon portefeuille. +Je pouvais donc monter dans un train quelconque +et mettre plusieurs dizaines de kilomètres entre mes ennemis +et moi.</p> + +<p>Comme je me trouvais dans les environs de Waterloo-Station, +je résolus de prendre un billet pour Southampton. +Une fois dans ce port, je tâcherais de me faire embarquer +sur quelque bâtiment en partance pour l'étranger.</p> + +<p>Après avoir jeté un rapide coup d'œil derrière moi, je +m'apprêtais à entrer dans la gare, quand un gentleman +vêtu à la dernière mode me posa familièrement la main +sur l'épaule, en disant:</p> + +<p>—Tiens! M. Edgar Pipe!...</p> + +<p>C'était Allan Dickson, le roi des détectives, celui +qui, on se le rappelle, m'avait arrêté quelques années +auparavant, dans cet hôtel de Kensington où je me croyais +si bien caché.</p> + +<p>Je saluai le gentleman et allais continuer mon chemin, +quand il me retint:</p> + +<p>—Eh quoi! monsieur Pipe, dit-il, vous ne semblez +pas satisfait de me revoir... Est-ce que vous me garderiez +rancune au sujet du petit incident du Victoria Palace? +Si cela était, vous auriez tort, car si je vous ai arrêté, +avouez que c'était un peu votre faute... Vous m'avez +demandé, alors, je suis venu...</p> + +<p>—C'est vrai, dis-je en souriant, excusez-moi... mais +vous comprenez...</p> + +<p>—Oui... oui... je comprends... on n'aime guère +revoir les gens qui... enfin... vous n'avez plus rien à +craindre, maintenant, puisque vous avez payé votre dette... +J'avoue que le tribunal vous a un peu «salé», mais +vous êtes malheureusement tombé sur des juges très +sévères... Une semaine plus tard, vous auriez eu la chance +de vous en tirer avec deux ans, car c'était M. Serey, le +bon Juge, comme nous l'appelons, qui présidait les +audiences... Que voulez-vous?... on ne peut pas toujours<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[309]</a></span> +avoir de la chance... Mais à propos, il paraît que vous +êtes un héros?</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Oui, vous...</p> + +<p>Et, comme j'avais l'air étonné:</p> + +<p>—Quel homme modeste vous faites, monsieur Pipe, +et moi qui vous croyais vaniteux en diable... Voyez +comme on se trompe parfois... Ainsi, vous ne vous souvenez +même plus de l'acte de courage qui vous a valu +récemment une réduction de peine...</p> + +<p>—Ah! oui, l'incendie de Reading...</p> + +<p>—Il paraît que vous avez été merveilleux...</p> + +<p>—J'ai fait mon devoir, voilà tout.</p> + +<p>—Vous avez fait plus que votre devoir, mon ami, +car rien ne vous forçait à vous jeter au milieu des +flammes pour sauver vos camarades... Je suis au courant, +le directeur m'a tout raconté et je vous avoue que j'ai +été émerveillé de votre audace... oui, là, sérieusement... +et, tenez, je vais vous faire un aveu: maintenant que je +vous connais mieux, je serais désolé d'avoir à vous arrêter +de nouveau.</p> + +<p>—Je pense que vous n'aurez pas cette peine, car je +suis décidé à redevenir un honnête homme.</p> + +<p>Allan Dickson me regarda en souriant, et me frappant +sur l'épaule:</p> + +<p>—C'est très bien cela, dit-il... et je suis heureux de +vous voir adopter cette belle résolution... Que faites-vous, +à présent?... vous êtes marin, ce me semble?... Très bien, +cela... Rien de tel que les voyages pour vous changer les +idées... Et vous partez bientôt?</p> + +<p>—Je devais partir, mais le bateau à bord duquel +j'étais engagé a eu une avarie...</p> + +<p>—De sorte que vous êtes encore à Londres pour +quelque temps?</p> + +<p>—A moins que je ne trouve un autre bâtiment prêt +à appareiller...</p> + +<p>Pendant que je parlais, Allan Dickson regardait de<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[310]</a></span> +temps à autre autour de lui, d'un air méfiant...</p> + +<p>—Est-ce que ce n'est pas un de vos amis qui vous +attend là-bas?... demanda-t-il, en me désignant d'un coup +d'œil un individu de mauvaise mine qui se tenait près +du guichet des billets...</p> + +<p>—Non... répondis-je, personne ne m'attend... et, +d'ailleurs, je n'ai plus d'amis...</p> + +<p>—Cependant, cet homme semble singulièrement s'intéresser +à vous...</p> + +<p>—Possible!... mais je ne le connais pas... à moins... +mais, oui, j'y songe...</p> + +<p>—A moins? fit Allan Dickson en me regardant +fixement...</p> + +<p>—Ecoutez, lui dis-je, vous pouvez me rendre un +grand service et, du même coup, débarrasser Londres de +deux gredins dangereux. + +<p>—Je suis tout oreilles... De quoi s'agit-il?</p> + +<p>—Voici: Je vous ai dit, tout à l'heure, que je +m'efforçais de redevenir un honnête homme...</p> + +<p>—Et je vous félicite de cette résolution...</p> + +<p>—Oui... mais c'est plus difficile que je ne croyais...</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Parce que, lorsqu'on a vécu, comme moi, au +milieu de gens sans aveu, on retrouve toujours sur sa +route des misérables prêts à vous faire chanter... On est +rempli de bonnes intentions, on s'efforce de reprendre +sa place dans la société, de vivre honnêtement de son +travail, mais on a compté sans les gredins qui vous ont +connu autrefois et qui se dressent toujours devant vous, au +moment où l'on voudrait les savoir à dix pieds sous terre... +Depuis que je suis sorti de prison, je n'ai pas eu, je vous +l'assure, une minute de tranquillité...</p> + +<p>—Mais, objecta Allan Dickson, qu'avez-vous à +craindre des gens dont vous parlez?... Vous avez payé +votre dette, la justice n'a rien à vous reprocher...</p> + +<p>—C'est vrai, mais supposez que demain, je trouve +une situation honorable, ces misérables ne manqueront<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[311]</a></span> +pas de faire savoir à celui qui aura consenti à m'employer +que je suis un ancien pensionnaire de Reading...</p> + +<p>—Vous n'ignorez pas que la loi punit les calomniateurs...</p> + +<p>—Oh... si peu!... et puis ceux qui emploient de +pareils moyens demeurent, la plupart du temps, introuvables... +n'empêche que leur coup a porté... Un beau +matin, on est congédié, sans motif, et on doit se mettre +à la recherche d'un nouvel emploi... Pendant ce temps, +on tombe souvent dans la misère et on en arrive à perdre +tout courage...</p> + +<p>—Mon cher Pipe, me dit Allan Dickson, vous m'avez l'air, +en ce moment, de voir tout en noir... Il faut vous +remonter, <i>by God</i>!</p> + +<p>—Hélas! je le voudrais, mais la fatalité me poursuit...</p> + +<p>—N'employez donc pas de ces grands mots-là... +Est-ce que ça existe, la fatalité?... Allons, au revoir... +tâchez de persévérer dans vos bonnes intentions et si +quelqu'un cherche à vous nuire, venez me trouver... j'aurai +vite fait de vous débarrasser de ce gêneur...</p> + +<p>—Merci... il se pourrait que j'eusse besoin de vous +avant peu...</p> + +<p>—Tout à votre disposition, mon cher Pipe, vous +savez où je demeure?... Non?... tenez, voici ma carte... +Je suis toujours chez moi le matin, de dix heures à +midi... Allons, <i>good bye</i>!... et bon courage!</p> + +<p>Et le détective, tournant les talons, disparut dans +une des salles d'attente de la gare.</p> + +<p>Resté seul, je réfléchis un instant et j'étais, je l'avoue, +assez perplexe.</p> + +<p>Devais-je quitter Londres avant d'avoir dénoncé à +Allan Dickson Bill Sharper et Manzana? J'avais eu un +moment l'idée de raconter au détective les petites expéditions +de ces deux bandits, mais l'affaire du diamant +m'avait retenu.</p> + +<p>Je me dirigeai donc vers le ticket-office et pris modestement<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[312]</a></span> +un billet de troisième. Un train partait pour +Southampton à six heures trente... Il était six heures, +j'avais par conséquent une demi-heure devant moi. J'entrai +dans un petit restaurant situé en face de la gare et me +fis servir un «ox-tail soup», une tranche de roast-beef +et une bouteille de bière. J'avais à peine absorbé mon +«ox-tail» que la porte du restaurant s'ouvrait tout à +coup, livrant passage à deux hommes: Bill Sharper et +Manzana!</p> + +<p>Etait-ce le hasard qui les avait conduits dans l'établissement +où je me trouvais? M'avaient-ils fait suivre? Cette +dernière hypothèse était la plus admissible.</p> + +<p>Ils s'avancèrent vers moi, d'un air grave, comme des +gens qui ont une importante mission à remplir, et, arrivés +devant ma table, s'arrêtèrent brusquement, en me regardant +de façon inquiétante. Ils étaient tous deux très +pâles et je remarquai que les mains de Manzana étaient +agitées d'un tremblement convulsif.</p> + +<p>—Tiens! vous voilà, dis-je, sans paraître remarquer +le trouble de mes ennemis... mais asseyez-vous donc, je +vous en prie... Voulez-vous accepter quelque chose?</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de cela, répondit Bill Sharper... +nous avons une explication à vous demander...</p> + +<p>—Une explication?... parlez... je vous écoute.</p> + +<p>—Non... pas ici... sortons.</p> + +<p>—Comme vous voudrez... mais laissez-moi au moins +achever cette tranche de roast-beef...</p> + +<p>—Non... sortons immédiatement.</p> + +<p>J'affectais toujours le plus grand calme, mais je sentais +mon cœur battre à coups précipités dans ma poitrine.</p> + +<p>—Très bien, dis-je, je suis à vous.</p> + +<p>Et, après avoir réglé ma note, je me levai et suivis +Bill Sharper et Manzana.</p> + +<p>Ils m'entraînèrent dans la gare de Waterloo et là, +en un coin désert, ils s'expliquèrent enfin. Ce fut Manzana +qui prit la parole. Sa voix tremblait et il avalait la moitié<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[313]</a></span> +de ses mots:</p> + +<p>—Monsieur Pipe, me dit-il, d'un ton qu'il s'efforçait +de rendre solennel, vous êtes un traître.</p> + +<p>—Un traître?</p> + +<p>—Oui, ne faites pas l'étonné, vous savez parfaitement +ce que je veux dire.</p> + +<p>—Je vous assure...</p> + +<p>—N'assurez rien... je vous répète que vous êtes un +traître... et je le prouve...</p> + +<p>—Oui, parfaitement... nous pouvons le prouver, +appuya Bill Sharper de sa grosse voix de basse...</p> + +<p>—Je le prouve, reprit Manzana, qui devenait de plus +en plus nerveux... Vous vous êtes sans doute imaginé +que nous sommes des imbéciles auxquels on peut monter +le coup comme à des conscrits... mais nous sommes plus +malins que vous, monsieur Pipe... oui, dix fois plus +malins que vous... Nous avons aussi plus d'honnêteté, +car lorsque nous donnons notre parole, nous avons l'habitude +de la tenir...</p> + +<p>—Parfaitement, grogna Sharper...</p> + +<p>—Mais vous, monsieur Pipe, poursuivit Manzana, +vous ignorez ce que c'est qu'une parole d'honneur...</p> + +<p>Ces circonlocutions ridicules commençaient à m'agacer...</p> + +<p>—Au fait, dis-je... où voulez-vous en venir?</p> + +<p>—Ne faites pas votre petit saint Jean, railla mon +ex-associé... vous savez très bien ce que je veux dire...</p> + +<p>—Pas le moins du monde... expliquez-vous... je +commence à perdre patience...</p> + +<p>—C'est dommage... oui, c'est vraiment dommage!... +Ah! monsieur Edgar Pipe perd patience... Monsieur +Edgar Pipe est devenu bien irritable.</p> + +<p>Et, tout en parlant, Manzana se rapprochait de moi, +menaçant, agressif... Bill Sharper ricanait en balançant +son énorme tête...</p> + +<p>—Vous voulez des explications, dit Manzana... eh +bien! nous allons vous en donner, canaille... traître!<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[314]</a></span> +mouchard!... Oui, nous sommes fixés sur votre compte... +vous êtes un «indicateur»... vous renseignez les détectives... +on vous a vu faire vos confidences à Mr Allan +Dickson... mais je vous préviens que vous êtes «filé»... +que vous aurez continuellement quelqu'un à vos trousses +et—retenez bien ceci—si vous avez le malheur de +revoir Allan Dickson... eh bien... nous vous saignerons +comme un poulet... vous entendez... comme un poulet...</p> + +<p>—Parfaitement, grinça Bill Sharper en tirant à demi +de sa poche un énorme couteau à cran d'arrêt...</p> + +<p>Je consultai l'horloge de la gare... Il était exactement +six heures vingt-neuf, le train de Southampton partait +dans une minute et quelques retardataires piquaient, dans +la direction du quai d'embarquement un pas de gymnastique +effréné.</p> + +<p>—Au revoir, messieurs, m'écriai-je subitement.</p> + +<p>Et plantant là mes deux ennemis, je pris ma course +vers le train... Manzana et Sharper se lancèrent à ma +poursuite, mais quand ils arrivèrent à l'entrée du quai, la +grille se referma brusquement. Pendant qu'ils couraient à +la porte de la salle des bagages, le train se mit en +marche et j'aperçus de loin Manzana qui me montrait le +poing.</p> + + + + +<h2><a name="ch36" id="ch36"></a>XII</h2><span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[315]</a></span> + +<h5>«LE SEA-GULL»</h5> + + +<p>J'avais «semé» mes ennemis, mais je n'étais pas +encore sauvé. Les drôles étaient bien capables de me +signaler à la police et de me faire arrêter, au débarcadère +de Southampton. Il leur suffisait d'aller trouver le chef +de gare, de lui raconter une histoire quelconque et la farce +était jouée. On me ramènerait à Londres et c'était tout +ce que désiraient les affreux chenapans qui avaient juré +d'avoir ma peau.</p> + +<p>Je résolus donc de descendre en cours de route.</p> + +<p>A Byfleet, la première station à laquelle s'arrêtait le +train, j'ouvris la portière et sautai sur le quai. Ce n'est +que le surlendemain seulement que je me risquai à gagner +Southampton.</p> + +<p>Maintenant, il s'agissait de quitter l'Angleterre le +plus vite possible et je m'abouchai immédiatement avec +quelques matelots qui m'indiquèrent les bâtiments en partance.</p> + +<p>Je m'étais imaginé que j'arriverais facilement à m'embarquer, +mais je m'aperçus bientôt que tous les capitaines +n'étaient pas aussi «coulants» que le capitaine Wright. +Tous me demandèrent des papiers, exigèrent des références +et je me vis blackboulé partout où je me présentai.</p> + +<p>Je commençais à perdre courage, quand un matelot +qui fumait sa pipe, assis sur une borne, me donna un +renseignement utile:</p> + +<p>—Ecoutez, camarade, me dit-il, si vous tenez absolument +à trouver un engagement, je connais un bateau +sur lequel on vous prendra sans doute, mais vous savez,<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[316]</a></span> +c'est un bateau bizarre...</p> + +<p>—Qu'importe... comment s'appelle-t-il?</p> + +<p>—Le <i>Sea-Gull</i>... Tenez, c'est ce voilier blanc qui +est amarré à quai, entre le paquebot de France et la +malle de Jersey.</p> + +<p>—Vous pourriez me recommander?</p> + +<p>—Oh! pour ça, non!... Je ne connais personne à +bord... Présentez-vous vous-même, vous verrez bien ce +qu'on vous dira... Le patron de ce <i>Sea-Gull</i> recrute en ce +moment son équipage... Il y a quatre garçons qui ont +déjà été engagés. Essayez toujours, vous verrez.</p> + +<p>—Merci, dis-je, je vais suivre votre conseil.</p> + +<p>Et je me dirigeai vers le <i>Sea-Gull</i>.</p> + +<p>C'était un grand yacht blanc gréé en brick-goélette; +le mât de misaine était à phares carrés; le grand mât +avait une voile à corne et un «flèche». A l'arrière, on +voyait un capot vitré sur les côtés duquel étaient accrochées +deux bouées.</p> + +<p>Aucune passerelle ne reliait le yacht au quai.</p> + +<p>—Pourrais-je parler au patron? demandai-je à un +matelot qui était en train de briquer avec ardeur le tillac +du bateau...</p> + +<p>L'homme me regarda d'un air ahuri... puis mit son +index à son oreille et secoua négativement la tête, pour +me faire comprendre qu'il était sourd.</p> + +<p>Je m'adressai à un autre marin, un grand diable, +maigre comme une flamme de sémaphore, et jaune comme +un citron.</p> + +<p>Il fit un geste auquel je ne compris rien et disparut +par une écoutille.</p> + +<p>Ils sont bizarres, en effet, pensai-je, les gens du <i>Sea-Gull</i>...</p> + +<p>Après avoir interpellé encore deux autres matelots, +sans obtenir de réponse, j'allais battre en retraite, quand +un gros homme vêtu d'un complet de molleton bleu et +coiffé d'une casquette galonnée, apparut sur le pont.</p> + +<p>—Pardon, monsieur, lui criai-je... je désirerais parler<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[317]</a></span> +au patron du <i>Sea-Gull</i>.</p> + +<p>—Le patron du <i>Sea-Gull</i>, c'est moi... Que me voulez-vous?</p> + +<p>—J'ai entendu dire que vous cherchiez des hommes +d'équipage... et... je viens me proposer.</p> + +<p>—J'ai en effet besoin de matelots... mais ce qu'il +me faut surtout, ce sont de bons gabiers... êtes-vous +gabier?</p> + +<p>—Oui, patron...</p> + +<p>—Il y a longtemps que vous servez?</p> + +<p>—Oh! dix ans au moins.</p> + +<p>—C'est bien, embarquez...</p> + +<p>Je crus que l'on allait m'envoyer la passerelle, mais +personne ne bougea à bord du yacht...</p> + +<p>—Eh bien? avez-vous entendu?</p> + +<p>—Oui, patron... mais... + +<p>—Mais quoi?</p> + +<p>—La passerelle?...</p> + +<p>—La passerelle... est-ce que vous supposez qu'on +va la placer exprès pour vous?... Sautez dans les haubans...</p> + +<p>Au risque de me rompre le cou, je pris mon élan, +fis un bond de deux mètres, parvins à saisir un des +haubans de bâbord et me laissai glisser sur le pont du +bateau. Je m'étais affreusement écorché les mains, mais +il faut croire que la petite gymnastique à laquelle je +venais de me livrer avait émerveillé le gros homme, car +il dit en hochant la tête:</p> + +<p>—Parfait!... vous jouez la difficulté, à ce que je +vois... vous avez voulu m'épater... approchez un peu...</p> + +<p>Je m'avançai, joignis les talons et demeurai immobile...</p> + +<p>Le patron m'examina pendant quelques instants, envoya +par-dessus bord un jet de salive noire et me dit:</p> + +<p>—Vous avez toujours servi sur les bâtiments de commerce?</p> + +<p>—Oui, patron...</p> + +<p>—Appelez-moi capitaine...</p><span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[318]</a></span> + +<p>—Oui, capitaine.</p> + +<p>—Etes-vous déjà allé aux Indes?</p> + +<p>—Oui, capitaine.</p> + +<p>—Par le canal ou par le Cap?</p> + +<p>—Plaît-il?</p> + +<p>—Je vous demande si c'est par Suez ou par le Cap?</p> + +<p>—Par Suez...</p> + +<p>—Bien entendu!... par Suez!... Ils sont tous les +mêmes... Ça ne pense qu'à se faire remorquer ces +cocos-là... Eh bien, moi, tel que vous me voyez... j'ai +trente ans de navigation... vous entendez... trente ans... +et je ne l'ai seulement jamais vu votre sale canal... Moi, +ma route, c'est le Cap... oui, mon ami... Southampton, +Lisbonne, Madère, Bonne-Espérance, Zanzibar, les Maldives +et Ceylan... Voilà la vraie route des Indes et celui +qui me dirait le contraire, je lui enverrais immédiatement +ma botte dans le bas des reins... Il n'y a que les marins +d'occasion qui passent par le canal...</p> + +<p>Le capitaine cracha de nouveau et reprit d'un ton +méprisant:</p> + +<p>—Oui, les marins d'occasion... ceux qui apprennent +la navigation dans les écoles... mais les vieux routiers +comme moi doublent toujours le Cap...</p> + +<p>—Le fait est, approuvai-je, que par le Cap...</p> + +<p>—C'est bon... montrez-moi un peu vos papiers...</p> + +<p>—Mes papiers?... Je vais vous dire... hier soir, je les +avais encore, mais ce matin, en me réveillant...</p> + +<p>—Oui, je vois... vous vous êtes saoulé hier comme +un Ecossais et vous vous êtes fait dévaliser... Ah! bougre +d'ivrogne, vous vous en êtes envoyé des verres de gin et de +whisky, hein? Combien?</p> + +<p>—Je ne sais... une vingtaine, peut-être.</p> + +<p>—Une vingtaine!... seulement... et c'est ça qui vous +a tourné la tête... Ah! ah! ah! les voilà bien les marins +d'aujourd'hui, ça se saoule avec vingt petits verres!... +De mon temps, mon garçon, il fallait deux pintes de +schnick pour nous coucher par terre... oui, deux pintes et<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[319]</a></span> +il y en avait même qui allaient jusqu'à trois... Décidément, +il n'y a plus d'hommes aujourd'hui... Enfin, ça n'est pas +tout ça... vous n'avez pas de papiers... pas même un +simple certificat... Sur un navire de commerce, on vous +ferait arrêter, mais moi, je m'en moque... Ce ne sont pas +les papiers qui font les bons marins. Si je vous ai demandé +les vôtres, c'était pour la forme... Ici, à mon bord, personne +n'a de papiers... Je ne sais même pas le nom de +mes hommes... Ils se présentent, je les accepte, et les +baptise aussitôt... Passons aux conditions. Nous allons +aux Indes... c'est vingt-cinq livres pour la traversée... +autant pour le retour... ça vous va?</p> + +<p>—Oui, capitaine.</p> + +<p>—Bon... maintenant, on ne descend pas à terre aux +escales...</p> + +<p>—Cela m'est égal.</p> + +<p>—La discipline ici est très sévère... Comme je suis +le maître, le <i>seul</i> maître, entendez-vous, à bord du <i>Sea-Gull</i>, +j'ai tenu à y maintenir les anciennes traditions de +la marine à voiles... Je vous donnerai d'ailleurs une +copie du règlement. Donc, nous sommes d'accord, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Oui, capitaine.</p> + +<p>—Eh bien, vous êtes des nôtres... à partir d'aujourd'hui, +vous vous appelez «Colombo»... chaque marin +du <i>Sea-Gull</i> porte le nom d'une ville maritime... Venez, +je vais vous présenter à Cardiff, le maître d'équipage.</p> + +<p>Le capitaine s'engagea dans une écoutille et je descendis +derrière lui. Nous suivîmes la coursive d'entrepont et arrivâmes +dans une petite pièce carrée qui prenait jour par +un hublot.</p> + +<p>Un homme gigantesque, assis sur une caisse, se dressa à +demi, dès que nous pénétrâmes dans la chambre. C'était +Cardiff. Jamais de ma vie je n'ai vu pareil colosse. Je +ne puis mieux comparer Cardiff qu'à un gorille du Gabon. +Sa tête énorme, au front bas, ses yeux gris mobiles et +perçants, enfouis sous des sourcils broussailleux, sa poitrine<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[320]</a></span> +vaste et velue, ses bras démesurément longs, ses +jambes torses reposant sur deux gros pieds plats, tout en +lui rappelait le singe anthropoïde de l'Afrique Equatoriale.</p> + +<p>—Cardiff, dit le capitaine, voici un nouveau gabier... +Il ne nous manque plus que trois hommes... Dès que je +les aurai trouvés, nous appareillerons...</p> + +<p>—Hon!... fit l'homme-gorille.</p> + +<p>—Pour l'instant, gardez-le près de vous et faites-lui +lire le règlement du bord.</p> + +<p>—Hon!...</p> + +<p>—Ensuite, vous lui ferez préparer les feux.</p> + +<p>—Hon!...</p> + +<p>—Vous pourrez aussi lui faire faire quelques épissures...</p> + +<p>—Hon!...</p> + +<p>Lorsque le capitaine eut disparu, Cardiff s'assit sur son +coffre, alluma une petite pipe en terre, en tira quelques +bouffées et prit dans sa poche un carnet tout crasseux +qu'il me tendit en disant:</p> + +<p>—Règlement...</p> + +<p>Il était plutôt dur, le règlement... mais bah!... j'étais +prêt à tout accepter pour échapper à Bill Sharper et à +Manzana. Tant que nous n'aurions pas quitté Southampton, +je ne serais pas tranquille. Mes ennemis pouvaient +encore me découvrir. Il leur suffisait pour cela de +questionner quelques marins du port...</p> + +<p>Bien que Manzana et Bill Sharper ne fussent point +très perspicaces, ils ne manqueraient pas quand même, +en apprenant qu'il y avait à quai un navire suspect, de +venir s'informer si je ne faisais point partie de l'équipage. +Dans quel navire, en effet, pouvais-je me réfugier, si ce +n'était dans un navire suspect?</p> + +<p>Je tremblais, à chaque instant, de voir apparaître mes +deux gredins.</p> + +<p>Quand j'eus parcouru le fameux règlement que Cardiff +m'avait présenté, je demandai au colosse s'il désirait<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[321]</a></span> +que je lui rendisse quelque service.</p> + +<p>Il secoua négativement la tête.</p> + +<p>Pendant près d'une heure, nous demeurâmes en face +l'un de l'autre, sans parler. Cardiff, toujours assis sur sa +caisse, moi, debout devant lui. De temps à autre il me +décochait un regard en dessous, puis retombait dans son +assoupissement de brute.</p> + +<p>Quel singulier type que ce maître d'équipage sous les +ordres duquel j'allais me trouver désormais! Tout +d'abord, je l'avais pris pour un Gallois, mais à quelques +mots qu'il prononça enfin je reconnus qu'il était Ecossais.</p> + +<p>Lorsqu'il eut fumé deux pipes, il se leva, mais il était +tellement grand qu'il était obligé de marcher en baissant +la tête, car l'endroit où nous nous trouvions n'avait pas +plus d'un mètre soixante-quinze de hauteur et Cardiff, je +l'ai dit, était un géant. Après avoir tourné dans la chambre, +il sortit d'un équipet une grosse bouteille verte, la +déboucha lentement, puis en porta le goulot à ses lèvres. +Quand il remit le bouchon, une forte odeur de gin se +répandit dans la pièce. Cardiff me regarda; ses yeux gris +luisaient comme des projecteurs et son affreux visage +avait maintenant une expression étrange.</p> + +<p>Il ralluma sa pipe et reprit son impassibilité de +Bouddha.</p> + +<p>Je commençais à trouver le temps long en compagnie +de ce marin silencieux, lorsqu'un coup de sifflet retentit +soudain sur le pont du navire.</p> + +<p>Cardiff eut un grognement, s'étira en faisant craquer +ses énormes membres, puis se dressa, comme à regret, en +disant:</p> + +<p>—<i>Come, mate!</i><a id="FNanchor_9" name="FNanchor_9"></a><a href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a></p> + +<p>Et il me poussa doucement devant lui.</p> + +<p>Ce qui me surprit, ce fut que Cardiff m'appelât <i>mate</i>. +Ce mot, en argot maritime, signifie camarade, et n'est guère +employé qu'entre matelots de même grade ou de même<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[322]</a></span> +spécialité. Il est très rare qu'un maître d'équipage appelle +ainsi un subordonné.</p> + +<p>J'en conclus que Cardiff, malgré son apparence bestiale, +n'était pas au fond un méchant homme... c'était un ours, +un ours mal léché sans doute, mais avec lequel il serait +peut-être possible de s'entendre.</p> + +<p>Sur le pont du <i>Sea-Gull</i>, nous trouvâmes tout l'équipage +réuni... et quel équipage, grand Dieu! Il y avait là des +nègres, des Malais, des Hindous, des Chinois et des +hommes de race indécise.</p> + +<p>L'Europe était représentée par le capitaine, Cardiff, +trois matelots et moi.</p> + +<p>Tous ces marins semblaient très dociles, et rompus +à la plus sévère discipline. L'appareillage se fit avec un +ensemble parfait; les ordres étaient exécutés avec une merveilleuse +précision et dans le plus profond silence.</p> + +<p>On eût cru assister à une de ces scènes de féerie magistralement +réglées comme on en voit quelquefois à l'Olympia +de Londres.</p> + +<p>J'aidai mes nouveaux camarades à étarquer la grand'voile, +pendant que d'autres hissaient le foc et le grand foc.</p> + +<p>Le capitaine, sûr de sa manœuvre, avait refusé l'aide +d'un remorqueur.</p> + +<p>Sur les quais, une foule de curieux assistaient à l'appareillage, +se demandant sans doute comment le <i>Sea-Gull</i> +arriverait à se déhaler, au milieu de tous les bateaux qui +encombraient le port.</p> + +<p>Les amarres furent larguées et le navire, plein vent +arrière, glissa doucement sur le Southampton Water. Le +capitaine se tenait à la barre, attentif, le sourcil froncé, +modifiant insensiblement, pour éviter un empannage, la +direction de son bâtiment. Lorsque nous atteignîmes la +pointe de Calshot, comme nous avions maintenant de +l'espace devant nous, il lança un coup de sifflet. Tous les +hommes de l'équipage se rangèrent au pied des haubans +de bâbord et de tribord attendant les ordres.</p> + +<p>Je m'étais joint à eux, mais j'avoue qu'à ce moment mon<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[323]</a></span> +cœur battait plus vite que l'habitude... Je comprenais que +nous allions monter dans la mâture et je me sentais plutôt +mal à l'aise, car c'était la première fois que je remplissais +les délicates et périlleuses fonctions de gabier.</p> + +<p>J'aurais préféré faire partie de l'équipe du grand mât +qui, elle, n'était astreinte à aucune gymnastique et n'avait +qu'à peser sur les drisses de grand'voile et de flèche, mais +j'étais désigné pour la misaine où il y avait cinq vergues +à guinder: le cacatois, le perroquet, le volant, le fixe et +la vergue basse. Il faudrait assujettir les voiles d'étai et, +pour cela, demeurer en équilibre sur les barres, au risque +de piquer une tête dans le vide.</p> + +<p>Le capitaine, qui tenait le gouvernail d'une main et son +sifflet de l'autre, lança un nouveau commandement et les +matelots s'accrochant aux échelles de haubans montèrent +dans la mâture. J'eus la chance d'être désigné pour la +vergue basse et me tirai assez bien de l'effort que l'on +exigeait de moi. S'il m'eût fallu grimper jusqu'au cacatois, +je crois bien que je n'aurais pas tardé à décrire dans l'espace +une fâcheuse trajectoire.</p> + +<p>Lorsque les vergues furent brassées, un coup de sifflet +nous rappela tous sur le pont et je commençai à respirer +plus librement.</p> + +<p>Maintenant, Cardiff avait remplacé le capitaine à la +barre. Nous étions dans le Solent et le navire filait grand +largue avec un petit clapotement qui devenait de plus en +plus bruyant à mesure que la vitesse augmentait.</p> + +<p>A présent, j'étais libre: bientôt plusieurs milles me +sépareraient de la Grande-Bretagne et comme nous +n'avions pas la T. S. F. à bord, nous allions nous trouver +pour longtemps sans communication aucune avec la +terre. Manzana et Bill Sharper n'étaient décidément plus +à craindre.</p> + +<p>Edgar Pipe et son diamant fuyaient vers les régions +lointaines!...</p> + + + + +<h2><a name="ch37" id="ch37"></a>XIII</h2><span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[324]</a></span> + +<h5>PASSAGERS MYSTÉRIEUX</h5> + + +<p>J'avais entendu dire que nous allions aux Indes, mais +je n'en étais pas sûr. Je cherchai à me renseigner auprès +des trois matelots européens qui étaient à bord. L'un d'eux, +un Français, affirma que nous allions tout simplement en +Espagne; l'autre, un Anglais, soutint que nous ne dépasserions +point le Cap de Bonne-Espérance; quant au troisième, +un Irlandais, il avoua qu'il ne savait rien. + +<p>La curiosité qui me poussait à m'informer de notre itinéraire +était assez ridicule, en somme, car le but du voyage +serait toujours le même pour moi. Que nous allions aux +Indes ou en Chine, cela importait peu. Le principal était +que je m'éloignasse le plus possible de l'Angleterre et le +<i>Sea-Gull</i> semblait aussi pressé que moi de fuir la côte.</p> + +<p>Dès que nous eûmes dépassé les «Needles», récifs +dangereux qui se trouvent, comme on sait, à la pointe +extrême de l'île de Wight, nous mîmes le cap au sud-quart-sud-ouest.</p> + +<p>Malheureusement, le vent qui jusqu'alors avait été favorable, +changea brusquement, et nous fûmes obligés de +louvoyer, ce qui retarda beaucoup notre marche.</p> + +<p>Néanmoins, le <i>Sea-Gull</i> tenait merveilleusement le +«près» et faisait, avec le vent, un angle de quatre +quarts, soit quarante-cinq degrés. Il avait cependant un +défaut, il gîtait beaucoup et, à certains moments, le pont +offrait une déclivité telle que nous devions nous cramponner +à la lisse et aux superstructures pour ne pas être +envoyés par-dessus bord. Ce brick-goélette, comme tous<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[325]</a></span> +les bateaux de plaisance, était très fin de formes, et il y +avait lieu de s'étonner que le capitaine eût choisi un tel +bâtiment pour faire de longs voyages. D'ailleurs, tout était +mystère sur le <i>Sea-Gull</i>. J'avais cru jusqu'alors que celui +qui le commandait en était le propriétaire, mais j'appris +bientôt par le matelot irlandais que nous avions deux passagers +à bord: un homme et une femme.</p> + +<p>Il me semblait en effet étonnant que le capitaine +voyageât pour son seul plaisir.</p> + +<hr> + +<p>La première journée que je passai sur le <i>Sea-Gull</i> fut +des plus calmes. On ne m'employa qu'à des manœuvres +insignifiantes et j'eus la chance, lorsque la brise fraîchit +et qu'il fallut carguer perroquet et cacatois, de ne pas +faire partie de la bordée de service.</p> + +<p>A la nuit, le capitaine—je ne sais si j'ai dit qu'il +s'appelait Ross—fit, selon la vieille coutume maritime, +à laquelle certains navigateurs sont restés fidèles, prendre +un ris dans la voilure et il ne resta plus sur le pont que +le marin de quart, la bordée de tribord et l'homme de +barre.</p> + +<p>Mes camarades et moi, après avoir pris notre repas, +nous nous réfugiâmes dans le gaillard d'avant et installâmes +nos hamacs.</p> + +<p>Cardiff, son éternelle pipe aux dents, assista à notre +coucher, puis, quand il vit que tout était en ordre, il se +retira dans sa chambre.</p> + +<p>Dès qu'il eut disparu, quelqu'un ralluma la camoufle, +la voila prudemment avec l'étamine bleue d'un pavillon +et une partie de l'équipage se mit à jouer aux cartes. Je +remarquai que les plus acharnés parmi les joueurs étaient +les nègres et les Chinois. Ces gens ne se comprenaient pas +entre eux, mais ils suppléaient aux paroles par une mimique +étrange, coupée de temps à autre, d'interjections rauques +et traînantes. Je fus assez étonné de ne pas voir circuler +d'argent, mais l'Irlandais, qui était mon voisin de hamac, +m'apprit qu'ils jouaient sur parole et qu'ils régleraient<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[326]</a></span> +leurs comptes à la fin de la traversée, lorsqu'ils auraient +touché leur solde.</p> + +<p>Il y eut, à un certain moment, une vive discussion qui +se termina par un assaut de boxe entre un nègre et un +Chinois. Le nègre mit son adversaire knock out et la partie +recommença, pendant que deux matelots relevaient le Chinois, +qui était quelque peu meurtri et le couchaient dans +son hamac.</p> + +<p>Mon voisin de lit, l'Irlandais (je me rappelle qu'il +s'appelait Solway), bavard comme tous ses compatriotes, +avait fait glisser sur leur tringle les garcettes de son +hamac et s'était rapproché de moi.</p> + +<p>—Sur quel bateau étiez-vous avant de venir ici? +demanda-t-il.</p> + +<p>—Sur le <i>Black-Star</i>, répondis-je...</p> + +<p>—Un long courrier?</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>—Moi, j'étais sur le <i>Newcastle</i>, un vieux bâtiment +plein de rats qui repose maintenant par le fond, +dans le canal de Saint-Georges.</p> + +<p>—C'est la première traversée que vous faites sur le +<i>Sea-Gull</i>?</p> + +<p>—Oui... d'ailleurs tout l'équipage est dans mon cas... +nous sommes tous nouveaux à bord...</p> + +<p>—Pas possible?</p> + +<p>—Quoi?... vous ne le saviez pas?</p> + +<p>—Non, je vous assure... mais à qui appartient le +bateau sur lequel nous sommes?</p> + +<p>—A personne... ou du moins si, il appartient à un +armateur anglais qui l'a loué aux deux passagers qui sont +à bord... Ce sont eux qui ont engagé le capitaine Ross +et l'ont chargé de recruter l'équipage.</p> + +<p>—Ah!... et sait-on quels sont ces gens?</p> + +<p>—On dit—mais je ne pourrais rien affirmer—que +c'est un lord qui voyage avec sa maîtresse... Je l'ai +aperçu avant-hier, quand il a embarqué... Il a une drôle<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[327]</a></span> +de tête... + +<p>—Et la femme?</p> + +<p>—Elle était tellement emmitouflée qu'on ne lui voyait +que les yeux et le bout du nez...</p> + +<p>—Ils ont des domestiques avec eux?</p> + +<p>—Non...</p> + +<p>—Comment... pas même un groom?</p> + +<p>—Je ne crois pas...</p> + +<p>—Et depuis leur embarquement, ils n'ont point paru +sur le pont?</p> + +<p>—Non... ils ne bougent pas de leur appartement... +il n'y a que le capitaine et le steward qui les approchent...</p> + +<p>—Bizarre!...</p> + +<p>—Oui... bizarre, comme vous dites... moi, j'ai dans +l'idée que ces particuliers-là ont fait quelque sale coup +et qu'ils ont frété le <i>Sea-Gull</i> pour échapper à la police...</p> + +<p>—Mais avant le départ, il y a eu une visite à bord?</p> + +<p>—Oui... j'y ai même assisté, mais le capitaine avait +eu soin de cacher les deux passagers dans la cale avec +tous leurs bagages...</p> + +<p>—Alors, le capitaine est de mèche avec eux?</p> + +<p>—Probable!</p> + +<p>Cette conversation fut interrompue par l'arrivée brusque +de Cardiff. En apercevant le falot qui était toujours +allumé, il poussa un hurlement de fauve, se précipita +sur les joueurs, leur administra une volée de coups de +poings, déchira les cartes, puis éteignit la lumière et disparut. +Cardiff, on le voit, s'y entendait à maintenir l'ordre +à bord. Quand il eut refermé la porte, les nègres et les +Chinois regagnèrent à tâtons leurs hamacs et jusqu'à +la relève de minuit le silence le plus complet régna dans +la chambrée.</p> + +<p>Au matin, quand je parus sur le pont, le capitaine +Ross m'appela:</p> + +<p>—Venez dans ma cabine, j'ai à vous parler...</p><span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[328]</a></span> + +<p>Je le suivis en tremblant.</p> + +<p>Quelle nouvelle tuile, pensai-je, vais-je encore recevoir +sur la tête?...</p> + +<p>Dès que nous fûmes seuls, le capitaine me dit:</p> + +<p>—Je vous ai observé hier pendant toute la journée +et j'ai pu me convaincre que vous êtes marin, comme moi +je suis évêque... vous vous tenez sur les barres comme +un dromadaire sur une balançoire et vous ne savez même +pas déborder la vergue de la hune et frapper les palans +sur les galhaubans... Je pensais que vous pourriez faire +un gabier supplémentaire de basse-voile, mais vous ne +seriez même pas capable de larguer le dormant de +l'écoute... et d'amarrer le conducteur sur les cosses d'empointure +lorsqu'elles sont larguées...</p> + +<p>Tout ce que me disait le capitaine était pour moi de +l'hébreu, mais comme j'avais l'air de protester, il s'écria:</p> + +<p>—Un gabier, vous?... Jamais de la vie!...</p> + +<p>—Cependant, je vous assure qu'à bord du <i>Black-Star</i>...</p> + +<p>—Quoi?... que faisiez-vous à bord du <i>Black-Star</i>?... +vous briquiez la poulaine, hein?... c'est tout ce que vous +pouvez faire... Tenez, je vais vous prouver que vous +êtes nul en navigation... que vous n'avez jamais mis les +pieds sur un navire à voiles... Je suppose que le hale-bas +du foc soit cassé... par quoi le remplacez-vous?... Ha! +vous restez là comme un cachalot qui a avalé une gaffe... +vous ne savez pas!... Et quand un hunier se déchire, +comment vous y prenez-vous pour le réparer sans le carguer?... +Vous voyez, vous demeurez bouche bée... Vous +êtes gabier comme la tige de mes bottes et vous m'avez +monté le coup, quand vous vous êtes présenté!... Je ne +sais ce qui me retient de vous débarquer séance tenante...</p> + +<p>Le capitaine Ross, d'un tour de langue changea sa +chique de côté, puis après avoir juré tout ce qu'il savait, +et m'avoir prodigué un tas de noms qu'un horse-guard +n'eût pas entendus sans rougir, il parut se calmer un<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[329]</a></span> +peu...</p> + +<p>—C'est bien, dit-il... cela m'apprendra à engager +un matelot sans lui faire faire un petit voyage dans les +vergues... Je vous avais promis vingt-cinq livres pour la +traversée... je vous diminue de moitié... et dorénavant, au +lieu de grimper dans la mâture, vous resterez à la cuisine, +avec le maître-cook... Vous savez éplucher les +oignons et les pommes de terre, je suppose?... Allez, +rompez, et que je ne vous voie plus... descendez trouver +Zanzibar et dites-lui de ma part que, comme vous étiez +trop bête pour faire un gabier, je vous ai nommé laveur +de vaisselle...</p> + +<p>Je saluai et sortis, affectant d'être navré de ma disgrâce, +mais très heureux, au fond, de ce changement de +situation... J'étais maintenant certain de ne pas me rompre +le cou en tombant des hunes. + +<p>Je m'engageai dans le petit escalier à pente roide qui +conduisait à la cuisine et, cinq minutes après, je me présentais +à M. Zanzibar, un nègre du plus beau noir dont +la peau humide luisait comme celle d'un phoque sortant +de l'onde.</p> + +<p>Lorsque j'entrai, Zanzibar était en train de moduler +sur un énorme ocarina de métal blanc une mélodie tropicale. +Tout en jouant, il remuait la tête, roulait de gros +yeux blancs et, de ses pieds nus, frappait le sol en +cadence. Dès qu'il me vit, il ôta l'ocarina de ses lèvres et +demanda:</p> + +<p>—Qui tu veux-ti, missié?</p> + +<p>A défaut de lettre d'introduction, je lui exposai de +vive voix le but de ma visite.</p> + +<p>Il m'écouta en souriant, puis, quand j'eus terminé:</p> + +<p>—Mi, bi content, dit-il... Oui bi content d'avoir +camarade... Triste ici!... Tous deux nous rigoli, nous +joui ocarina, pi dansi... Comment ti t'appelles?</p> + +<p>—Colombo, répondis-je (on se rappelle que c'était +le nom que m'avait donné le capitaine).</p> + +<p>—Mi, Zanzibar... mais pas vrai... mi pas Zanzibar...<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[330]</a></span> +Mi Batouala.</p> + +<p>Nous nous serrâmes la main et Zanzibar, pour fêter +ma bienvenue, déboucha une fiole de rhum.</p> + +<p>Au bout de quelques jours nous étions les meilleurs +amis du monde et nous passions notre temps à nous raconter +des histoires et à jouer de l'ocarina. J'avais autrefois +pratiqué cet instrument stupide et j'en jouais assez bien, +mais pour Zanzibar j'étais un artiste.</p> + +<p>Quand je voulais le charmer, je lui disais de chanter +sa mélodie et je l'accompagnais à la tierce.</p> + +<p>Alors, il ne se tenait plus de joie et nous recommencions +vingt fois de suite le même air. Cependant, ce concert +déplut aux passagers mystérieux dont l'appartement +se trouvait situé au bout de la coursive d'entrepont. Ils +se plaignirent au capitaine et celui-ci, non content de confisquer +l'ocarina, fit donner vingt-cinq coups de corde à +Zanzibar.</p> + +<p>Je revois encore le malheureux garçon quand il revint +à sa cuisine après avoir subi ce châtiment barbare. Il +avait les épaules et le dos zébrés de grandes raies bleuâtres +et souffrait atrocement. Je le pansai du mieux que je +pus et m'efforçai de le consoler.</p> + +<p>Pauvre Zanzibar!</p> + +<p>Ce qui l'affectait surtout, c'était d'être privé de son +ocarina.</p> + +<p>Je promis de lui confectionner un instrument plus +harmonieux, et il fallut qu'immédiatement je me misse +au travail.</p> + +<p>Avec une boîte à cigares, sur laquelle je tendis des +fils de fer de diverses grosseurs, je fabriquai une sorte +de cithare d'une sonorité parfaite. J'en fis aussi une pour +moi et nous reprîmes enfin nos duos que personne, cette +fois, ne vint interrompre, car le bruit ne parvenait point +jusqu'aux oreilles des passagers.</p> + +<p>A quelques jours de là le matelot qui remplissait les +fonctions de steward s'étant cassé le bras en tombant dans +la cale, c'est moi qui fus désigné par le capitaine pour<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[331]</a></span> +le remplacer. Mon service consista donc à servir à +table les deux mystérieux personnages qui étaient, on le +sait, les vrais maîtres du navire.</p> + +<p>La première fois que je parus devant eux, mes plats +à la main, ils me regardèrent avec méfiance. A la longue, +ils s'habituèrent à moi et devinrent même très familiers, +ce qui dénotait chez eux un manque complet d'éducation. +Sûrement, ce gentleman n'était pas un lord, comme +le prétendait l'Irlandais. C'était un individu quelconque, +aux gestes gauches, à la physionomie commune et totalement +dépourvu d'élégance bien qu'il soignât beaucoup sa +personne et se parfumât à outrance. On voyait du premier +coup d'œil que cet homme-là n'avait pas toujours eu de +la fortune. Il avait dû s'enrichir tout d'un coup, soit par +quelque spéculation heureuse, soit par quelque entreprise +louche... ou peut-être par une colossale escroquerie.</p> + +<p>Quant à la femme qui était assez jolie, mais maquillée +comme une fille, elle était digne de son seigneur et maître. +Elle fumait les coudes sur la table et bavardait à tort et +à travers, avec une voix cassée de noceuse.</p> + +<p>Ils m'appelèrent d'abord M. Colombo, puis Colombo +tout court, et enfin «mon petit Colombo».</p> + +<p>Ils devinrent même avec moi d'une telle liberté que je +fus, une fois ou deux, obligé de leur faire respectueusement +observer qu'ils allaient un peu loin. Ils n'en continuèrent +pas moins à plaisanter avec moi de façon stupide. +Ils me posaient une foule de questions indiscrètes, +me forçaient à boire avec eux et bientôt, après leur dîner, +ils me retinrent à jouer aux cartes. Dès lors ce furent +d'interminables parties et je devins le commensal de ces +gens louches.</p> + +<p>J'avais d'abord résisté à leurs sollicitations, par crainte +du capitaine, mais quand je m'aperçus que ce dernier +me traitait avec plus d'égards, depuis que j'étais l'ami +de ses passagers, je profitai largement de leur hospitalité +et ne vécus que très peu à la cuisine, au grand désespoir<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[332]</a></span> +de Zanzibar qui en était réduit à jouer seul de la cithare...</p> + +<p>Nous étions maintenant en vue des côtes de Portugal, +mais contrairement à ce que je croyais, le <i>Sea-Gull</i> ne +s'arrêterait pas à Lisbonne. Ainsi en avaient décidé M. +et Mme Pickmann—c'était le nom que se donnaient les +deux étranges passagers dont j'étais devenu le familier. +Ils ne semblaient pas tenir à descendre à terre, du moins +pour le moment.</p> + + + + +<h2><a name="ch38" id="ch38"></a>XIV</h2><span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[333]</a></span> + +<h5>OU JE MANŒUVRE AVEC ASSEZ D'HABILETÉ</h5> + + +<p>Un jour, M. Pickmann, qui maintenant me consultait +sur tout, me posa quelques questions qui me parurent +bizarres. Il me demanda entre autres quelles étaient les +formalités de débarquement dans les ports et, quand je lui +eus dit que tout navire était soumis à la visite, il parut +singulièrement troublé... et regarda sa femme d'un air +inquiet.</p> + +<p>Je ne tardai pas à acquérir la preuve que mes deux +«amis» n'avaient pas la conscience bien nette et je me +mis à les surveiller de près. L'homme, depuis quelque +temps, était plus réservé, mais la femme, très loquace, +surtout après les repas, laissait parfois échapper des +paroles imprudentes.</p> + +<p>C'est ainsi qu'un soir, tandis que nous émettions quelques +idées sur la vie et ses surprises, elle murmura tristement:</p> + +<p>—Ah!... mon petit Colombo, la fortune ne fait pas +le bonheur, allez... et une bonne petite existence bien +tranquille, exempte de soucis, est cent fois préférable à +une existence de luxe et de plaisirs comme celle que nous +pouvons mener maintenant, M. Pickmann et moi.</p> + +<p>—Certes, répondis-je... vous avez bien raison... Ce +que nous devons rechercher avant tout, c'est la tranquillité +d'esprit.</p> + +<p>M. Pickmann lança à sa femme un regard furieux, +mais il était trop tard, le coup était porté... Je commençais +à comprendre pourquoi, à certains moments, les +deux passagers du <i>Sea-Gull</i> étaient si tristes et si préoccupés.<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[334]</a></span> +Evidemment, le remords ou plutôt la crainte de +l'avenir commençait à les torturer. Je résolus d'user de +diplomatie et de provoquer des confidences.</p> + +<p>Pendant quelques jours, M. et Mme Pickmann se +tinrent sur leurs gardes, et affectèrent une réserve qui ne +pouvait durer. Ces gens étaient trop exubérants, trop +bavards pour cesser brusquement de raconter des histoires. +Peu à peu, ils redevinrent aussi loquaces, la femme surtout, +et nous reprîmes, en jouant aux cartes, nos petites +conversations.</p> + +<p>Mme Pickmann adorait le poker et tous les soirs, +après dîner, me provoquait à ce jeu, au grand mécontentement +de son mari qui aurait préféré faire une partie +d'échecs...</p> + +<p>Tout en taquinant les cartes, nous buvions, bien entendu +et vers minuit, Mme Pickmann—ma petite Dolly, +comme l'appelait son époux—était généralement grise. +Alors, elle bavardait comme une pie borgne et me documentait +peu à peu sur son existence passée... J'appris +ainsi que son mari (ou du moins l'homme à qui elle donnait +ce nom) avait occupé une situation dans une grande +banque de Londres. A cette époque, le couple ne devait +pas rouler sur l'or, puisqu'il habitait dans les environs +de Soho Square, quartier qui n'a rien d'aristocratique. +Ils n'avaient même pas de bonne et c'était Dolly qui faisait +la cuisine et lavait la vaisselle...</p> + +<p>Cette dernière confidence, qui était au moins imprudente, +valut à Mme Pickmann, de la part de son mari, +un coup d'œil irrité, mais la bavarde, très allumée par le +whisky, n'en continua pas moins à étaler devant moi les +petites misères de sa vie d'antan.</p> + +<p>—A quoi bon se gêner devant Colombo, dit-elle, +n'est-il pas notre ami? D'ailleurs nous n'avons pas à nous +en cacher, nous n'avons pas toujours été riches... Avant +de devenir millionnaires, nous avons joliment tiré le diable +par la queue...</p> + +<p>—Vous avez probablement fait un héritage? interrogeai-je,<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[335]</a></span> +tout en battant les cartes...</p> + +<p>—Oui... répondit M. Pickmann... oui, nous avons +eu la chance de faire un héritage... Une vieille tante que +nous voyions rarement nous a laissé sa fortune...</p> + +<p>—Et une jolie fortune, allez, s'écria Mme Pickmann... +c'est à n'y pas croire...</p> + +<p>—Tous mes compliments, dis-je... Il y a bien des +gens qui voudraient être à votre place... mais comment +se fait-il qu'au lieu de manger cette belle fortune à Londres, +vous alliez vous fixer à l'étranger?...</p> + +<p>Cette question parut embarrasser beaucoup Mme Pickmann, +aussi laissa-t-elle son mari répondre.</p> + +<p>—Vous comprenez, dit Pickmann qui ne manquait +pas d'esprit d'à-propos, à Londres, beaucoup de gens +nous ont connus pauvres... Il nous serait bien difficile, +du jour au lendemain, de faire figure dans la haute +société... tandis qu'à l'étranger...</p> + +<p>—Oui... vous avez raison... mais cela ne vous ennuie +pas un peu de quitter l'Angleterre? + +<p>—Certes. Mais nous y reviendrons dans quelques +années...</p> + +<p>—Pour l'instant, vous allez aux Indes?</p> + +<p>—Non, à Madagascar...</p> + +<p>—Tiens, quelle idée!</p> + +<p>—Ah! tu vois, dit Mme Pickmann en regardant son +mari, Colombo est de mon avis... Il trouve étonnant que +nous allions à Madagascar, dans un pays de sauvages...</p> + +<p>—J'ai mes raisons pour aller à Madagascar... répliqua +sèchement Pickmann... c'est une île ravissante, le +climat y est très sain...</p> + +<p>—Hum!... fis-je.</p> + +<p>—Vous connaissez Madagascar?</p> + +<p>—Oh! très bien, mentis-je avec aplomb.</p> + +<p>—Ah! vraiment! s'écria Mme Pickmann vivement +intéressée... donnez-nous donc quelques détails, alors?... +mon petit Colombo...</p> + +<p>—Volontiers... mais je crains de vous désillusionner<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[336]</a></span> +un peu...</p> + +<p>—Ça ne fait rien... dites toujours.</p> + +<p>—Eh bien, Madagascar n'est point, à mon avis, le +pays rêvé pour des gens riches comme vous et qui désirent +profiter de la vie... Le climat y est très rude, c'est plein +de moustiques dont la piqûre donne des fièvres et les +habitants sont loin d'être hospitaliers. Ils sont méfiants, +détestent l'étranger et ne savent quelles vexations lui +faire subir... Tenez, un exemple... Il y a cinq ans, j'étais +à Majunga...</p> + +<p>—Tiens! glapit Mme Pickmann, c'est justement à +Majunga que nous allons...</p> + +<p>Je secouai tristement la tête et continuai:</p> + +<p>—Oui... j'étais à Majunga. Le bateau sur lequel +je me trouvais avait fait escale dans ce port à la suite +d'une avarie de machine, et comme la réparation devait +prendre au moins quinze jours, j'avais obtenu, ainsi qu'une +partie de l'équipage, l'autorisation de descendre à terre +et de vivre à l'hôtel... Ah! les hôtels de Majunga!... +Mais cela n'est rien encore... Figurez-vous qu'à peine +débarqué, je me vois suivi par deux grands escogriffes +qui, finalement, m'arrêtent et me demandent mes papiers... +Je les leur montre et je croyais en avoir fini avec les +formalités... ah bien oui!... ça ne faisait que commencer... +On m'emmène au bureau de police et l'on me fouille... +J'avais beau protester, affirmer que je faisais partie de +l'équipage du <i>Quickly</i>, les policiers ne voulaient rien +entendre... Ils prétendaient que j'étais un individu de sac +et de corde, venu à Majunga pour échapper à la justice +de mon pays... Bref, mon incarcération dura deux jours +et, sans l'intervention du Consul britannique, je crois que +je moisirais encore dans les prisons de Madagascar... Je +ne suis pas le seul, d'ailleurs, à qui pareille mésaventure +soit arrivée... le second de notre bâtiment, un Anglais +comme moi, fut aussi arrêté et maintenu au secret, pendant +huit jours... Ah! ne me parlez pas de Madagascar, +mes amis, c'est le pays de la méfiance et du soupçon...<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[337]</a></span> +Il suffit qu'on soit Anglais pour qu'immédiatement on +devienne suspect... Cela tient à ce que l'île est en butte +aux querelles religieuses... Les catholiques et les protestants, +qui sont à couteaux tirés, ne savent quelles niches +se faire... Si l'on est sujet du Royaume-Uni, immédiatement +on a contre soi tous les prêtres de l'île qui sont heureux +d'embêter les pasteurs...</p> + +<p>Pendant que je débitais cette histoire imaginée de +toutes pièces, j'observais attentivement M. et Mme Pickmann +et je voyais leurs figures changer à vue d'œil... +J'avais touché juste... mes deux nouveaux riches ne +tenaient pas à faire connaissance avec la justice... C'étaient +deux escrocs, deux voleurs plutôt et ils étaient loin de +se douter que leur ami Colombo, qui les renseignait si +complaisamment sur Madagascar où il n'avait jamais mis +les pieds, était un confrère...</p> + +<p>—Alors, demanda Pickmann, quelle région me conseilleriez-vous?</p> + +<p>—Ma foi, je ne sais, répondis-je... Cela dépend de +vous... Puisque vous avez loué un yacht, c'est que vous +désirez voyager, voir du pays...</p> + +<p>—Ah! oui, dit Mme Pickmann d'un ton grincheux, +parlons-en du yacht! Ce qu'on s'y ennuie, grand Dieu!</p> + +<p>—Pourquoi avoir loué ce bateau, où vous êtes plutôt +à l'étroit, au lieu de prendre quelque bon paquebot sur +lequel vous auriez eu de belles cabines et une nourriture +de choix?...</p> + +<p>Cette question parut gêner M. et Mme Pickmann...</p> + +<p>—Nous voulions être seuls, déclara enfin le mari... +Nous désirions aussi éviter un tas de formalités...</p> + +<p>—En ce cas, vous avez fait un mauvais calcul, car +un yacht est soumis à plus de formalités qu'un paquebot... +Vous allez voir ça quand vous débarquerez...</p> + +<p>Pour le coup, Pickmann se troubla et je vis sa femme +pâlir... Mes soupçons se précisaient de plus en plus... +J'avais bien affaire à deux filous cherchant—assez<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[338]</a></span> +maladroitement d'ailleurs—à dépister la police.</p> + +<p>—Vraiment! s'écria Mme Pickmann, qui ne pouvait +tenir sa langue, ce n'était pas la peine de payer si cher +la location de ce maudit yacht...</p> + +<p>—Serait-il indiscret, dis-je, de vous demander combien +vous avez loué ce bateau?</p> + +<p>—Un prix fou, monsieur... un prix fou... tenez, vous +ne devineriez jamais...</p> + +<p>—Cinq mille livres?</p> + +<p>—Ah! vous n'y êtes pas... Quinze mille, monsieur... +oui, quinze mille... pour deux mois...</p> + +<p>—C'est un peu cher, en effet...</p> + +<p>—Parbleu, mon mari s'est fait rouler... Si encore +pour ce prix, nous étions dispensés de toutes les formalités +de douane et de police.</p> + +<p>—N'y comptez pas...</p> + +<p>—Cependant, si nous nous faisions débarquer dans +quelque petit port?...</p> + +<p>—Vous auriez encore plus d'ennuis...</p> + +<p>Il y eut un silence.</p> + +<p>Ce fut M. Pickmann qui reprit:</p> + +<p>—Ecoutez, Colombo, vous m'avez l'air d'un brave +garçon... vous avez pu constater que nous sommes pour +vous des amis... que nous vous traitons en camarade...</p> + +<p>—Et je vous en sais gré, répondis-je...</p> + +<p>—Eh bien! donnez-nous un conseil... Vous êtes très +au courant, en votre qualité de marin, des différents usages +de la navigation... Comment pourrions-nous débarquer +sans être importunés par les douaniers, les officiers de port +et les inspecteurs de police?... Cela va vous paraître +bizarre, mais je suis d'une nervosité telle que je ne puis +me soumettre, sans devenir fou furieux, à toutes les chinoiseries +administratives auxquelles sont astreints les voyageurs +ordinaires... C'est stupide, direz-vous, mais on ne +se refait pas...</p> + +<p>Je pris un air grave et parus réfléchir longuement...</p> + +<p>M. et Mme Pickmann ne me quittaient pas des yeux,<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[339]</a></span> +attendant avec une visible inquiétude les paroles que +j'allais prononcer.</p> + +<p>—Ma foi, dis-je enfin, la question est très embarrassante, +et j'avoue...</p> + +<p>—Voyons, voyons! cherchez bien, supplia Mme Pickmann, +vous êtes un homme de ressource et je suis sûre +que vous allez trouver quelque chose...</p> + +<p>Je demeurai silencieux pendant quelques secondes, puis +laissai tomber ces mots:</p> + +<p>—Il y aurait peut-être un moyen de tout arranger, +mais il faut que je m'informe... Patientez un jour ou +deux... surtout ne consultez pas le capitaine.</p> + +<p>—Nous ne lui dirons rien, répondit Mme Pickmann, +d'ailleurs, il me déplaît souverainement ce bonhomme-là...</p> + +<p>—Bien... fiez-vous à moi...</p> + +<p>Pickmann me prit les mains et me dit d'une voix qui +tremblait un peu:</p> + +<p>—Ecoutez, Colombo..., il y a mille livres pour vous, +si vous arrivez à nous éviter les formalités du débarquement...</p> + +<p>Je pris un air indigné:</p> + +<p>—Je ne fais jamais payer mes services, quand il +s'agit d'obliger des amis... Vous êtes de braves gens, vous +avez eu pour moi trop de bontés pour que j'accepte quoi +que ce soit... Je ne suis qu'un simple marin, mais j'ai du +cœur... et quand je me dévoue, c'est sans arrière-pensée...</p> + +<p>M. et Mme Pickmann étaient ébahis. Jamais ils ne se +seraient attendus, c'est certain, à rencontrer tant de désintéressement +chez un vulgaire matelot...</p> + +<p>Ils me serrèrent les mains avec effusion, les larmes aux +yeux, en me comblant de bénédictions.</p> + +<p>Les deux nigauds étaient pris au piège et j'étais, maintenant, +le maître de la situation.</p> + +<p>A quelques jours de là, au moment où nous approchions +des Canaries, je simulai tout à coup une vive inquiétude, +et Mme Pickmann, remarquant mon air soucieux,<span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[340]</a></span> +me demanda avec intérêt:</p> + +<p>—Qu'avez-vous donc, mon bon Colombo, vous +serait-il arrivé quelque chose?</p> + +<p>—Non... répondis-je... non... rien du tout...</p> + +<p>—Mais vous paraissez préoccupé?</p> + +<p>—En effet... il y a en ce moment de vilains nuages +à l'horizon.</p> + +<p>—Grand Dieu!... allons-nous avoir une tempête?</p> + +<p>—Non... il ne s'agit pas de cela. Demeurez dans +votre cabine... N'en bougez pas surtout avant que je +revienne...</p> + +<p>Et je sortis, laissant mes deux oiseaux dans les transes.</p> + +<p>Suivant ma tactique habituelle, je graduais savamment +mes effets, sachant par expérience que c'est le meilleur +moyen d'affoler ceux que l'on veut perdre.</p> + +<p>Au bout d'une heure, je reparus, complètement rasséréné.</p> + +<p>—Tout va bien, maintenant, dis-je d'un ton joyeux...</p> + +<p>—Que s'est-il donc passé, mon bon Colombo? demanda +Mme Pickmann...</p> + +<p>—Oh! rien, répondis-je, mais j'ai craint un moment +que nous n'ayons une visite... Une chaloupe à vapeur +venait droit sur nous... Il paraît que ceux qui la montaient +se sont contentés des signaux que leur a faits le capitaine +car ils ont immédiatement viré de bord... Puissions-nous +être aussi heureux une autre fois...</p> + +<p>M. et Mme Pickmann étaient maintenant tranquillisés... +Ils se mirent à table et firent honneur au repas que +je leur servis.</p> + +<p>Certes, ces repas étaient loin d'être succulents!... Ils +étaient, comme on sait, préparés par Zanzibar, et le brave +nègre nous confectionnait des plats qui eussent sans doute +flatté le palais des Canaques mais qui n'avaient rien pour +flatter celui des Européens... C'étaient toujours des salmis +épicés, pimentés, où dominait un affreux goût de cannelle +et de clou de girofle...</p> + +<p>Heureusement M. et Mme Pickmann, comme tous les<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[341]</a></span> +gens habitués aux tristes nourritures de Soho Square, +n'étaient pas difficiles. Ils mangeaient comme quatre, +buvaient comme six et se déclaraient satisfaits du régime +du bord. Moi qui étais plus délicat, je préparais mes plats +moi-même, au grand désespoir de ce pauvre Zanzibar +qui multipliait ses mélanges, persuadé qu'un jour ou +l'autre, je finirais bien par le féliciter sur sa cuisine.</p> + +<p>Brave Zanzibar! c'était un bon celui-là et il s'était +sincèrement attaché à moi. Il n'y a que dans ces cœurs +simples que l'on trouve une réelle affection. Il était aux +petits soins pour moi et s'ingéniait à m'être agréable.</p> + +<p>C'était le seul être que je fréquentasse à bord—hormis +M. et Mme Pickmann, bien entendu.</p> + +<p>D'ailleurs, je ne me trouvais point en contact avec les +hommes de l'équipage, car je ne couchais même plus dans +mon hamac. J'occupais avec Zanzibar une cabine d'entrepont +où il y avait deux lits—deux cadres plutôt. Le +capitaine avait bien fait quelques difficultés avant de +m'autoriser à prendre un de ces lits qui était celui du +steward, mais enfin, il y avait consenti en maugréant. +Master Ross n'ignorait point que j'étais au mieux avec +ses deux passagers et, bien que cela lui déplût souverainement, +il avait assez d'esprit pour ne rien laisser paraître +de sa mauvaise humeur.</p> + +<p>Un jour, cependant, il me fit appeler et me dit:</p> + +<p>—J'ai remarqué que M. et Mme Pickmann vous +traitent, non pas en domestique, mais en ami. Vous êtes +un roublard, vous avez su les empaumer... Moi, je m'en +fiche... du moment qu'ils sont satisfaits de vous, je n'ai +rien à dire... Cependant, puisqu'ils vous ont pris tout à +fait à leur service, il est assez naturel qu'ils vous paient... +Arrangez-vous avec eux comme vous l'entendrez, mais +moi, je vous supprime votre solde.</p> + +<p>—C'est bien, dis-je, je m'entendrai avec eux...</p> + +<p>Je me gardai, bien entendu, de rapporter cette conversation +à mes amis... D'ailleurs, je m'en moquais de +ma solde... N'était-ce pas moi le plus riche du bateau?<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[342]</a></span> +Il est vrai que ma fortune reposait uniquement sur un +diamant dont je ne pouvais me débarrasser, mais j'espérais +bien qu'avant peu ma situation se modifierait sérieusement +et que je jouirais enfin d'une tranquillité bien +gagnée.</p> + +<p>Oh! ce diamant! Quelles tortures il m'avait fait endurer! +Ce n'est qu'à force d'émétique que j'étais parvenu +à le «désingurgiter», mais il avait dû sérieusement me +détériorer l'estomac, car j'étais parfois pris d'atroces douleurs, +qui me faisaient pousser des hurlements.</p> + + + + +<h2><a name="ch39" id="ch39"></a>XV</h2><span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[343]</a></span> + +<h5>LA MALLETTE EN PEAU DE PORC</h5> + + +<p>Le <i>Sea-Gull</i> filait toujours et se comportait à la lame +de façon merveilleuse. Il est juste de dire aussi qu'il était +supérieurement gouverné, car le capitaine Ross était un +maître ès-navigation. Quant à Cardiff, malgré son apparence +de brute, il possédait aussi de réelles qualités de +marin. Certes, tous deux ne valaient pas cher et je les +soupçonnais d'avoir quelques «pavés» sur la conscience, +mais qui n'en a pas?... L'équipage, lui, était un ramassis +de vagabonds, de coureurs de quais, de forbans et je +crois bien que le seul honnête homme du bord, c'était +Zanzibar.</p> + +<p>Oui... parmi tous ces blancs, ces jaunes et ces «peaux +cuivrées», c'était sûrement mon ami Zanzibar qui détenait +le record de l'honnêteté. Il m'avait, un jour, raconté +sa vie, une vie simple, exempte de complications, une +vraie vie d'enfant, et j'avais été ému jusqu'aux larmes +de la candeur et de l'innocence de ce colosse de six pieds...</p> + +<p>Il était originaire du Congo et n'avait qu'une ambition: +amasser quelques milliers de francs et retourner en +Afrique auprès de sa vieille mère Maouda dont il me +parlait sans cesse.</p> + +<p>J'avais décidé M. et Mme Pickmann à monter, de +temps à autre, sur le pont quand la mer était belle et le +vent presque nul. Je ne les accompagnais point, car on +eût pu s'étonner de l'intimité qui existait entre deux +richards et un simple matelot... Bientôt, ils prirent goût à<span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[344]</a></span> +ces cures d'air et il arrivait souvent qu'ils demeurassent +sur le pont du <i>Sea-Gull</i> des journées entières enfouis dans +leurs rocking-chairs.</p> + +<p>Nous ne nous retrouvions que le soir, et c'étaient alors +d'interminables parties de poker, coupées de confidences +et d'interrogations. Jusqu'alors, ils ne m'avaient dit de +leur vie que ce qu'ils en pouvaient livrer sans se compromettre, +et c'était vraiment trop peu pour moi qui suis +curieux de nature et avais, en outre, de sérieuses raisons +pour me documenter complètement sur ces deux mystérieux +personnages.</p> + +<p>Un jour, profitant de ce qu'ils étaient mollement étendus +dans leurs confortables fauteuils, le long du rouf +arrière, je résolus d'opérer dans leur appartement une +petite perquisition. J'aime à savoir à qui j'ai affaire, à +être «renseigné» sur ceux que je fréquente.</p> + +<p>Je pénétrai donc chez eux, après avoir eu soin de semer +des coquilles de noix dans la coursive de l'escalier d'entrepont +de façon à être prévenu de leur arrivée, dans le +cas où ils abrégeraient leur sieste en plein air.</p> + +<p>L'appartement qu'ils occupaient, à bord du <i>Sea-Gull</i>, +se composait de quatre pièces: salle à manger, drawing-room, +chambre à deux lits et cabinet de toilette. La porte +de la salle à manger était grande ouverte, celle du +drawing-room aussi, mais la chambre (je m'en doutais un +peu) était fermée à clef. Je me glissai alors jusqu'à la +lampisterie où j'avais remarqué, au cours d'une brève +visite, des trousseaux de clefs accrochés à la cloison. Je +fis mon choix parmi ces trousseaux et revins à l'appartement +de mes amis, en ayant bien soin de ne pas écraser +les coquilles de noix de la coursive.</p> + +<p>A bord des yachts, les clefs ouvrent généralement toutes +les portes—j'ai souvent fait cette remarque—et cela +tient à ce que les propriétaires n'emportant jamais en +croisière d'objets de valeur n'ont point besoin de fermer +leur «rooms», si ce n'est pendant la nuit, et encore se +servent-ils plutôt de verrous intérieurs appelés «safety-locks».</p><span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[345]</a></span> + +<p>Après deux ou trois essais infructueux, j'ouvris enfin +la porte de la chambre. Celle-ci ne contenait, en fait de +bagages, qu'une valise bon marché, une serviette de maroquin +munie d'une serrure et une petite mallette rigide en +peau de porc.</p> + +<p>Seules, la serviette et la mallette m'intéressaient, mais +il eût été de la dernière imprudence de les forcer. Je les +secouai et constatai qu'elles contenaient des papiers. Je +songeai bien, un moment, à dévisser les serrures, mais je +reconnus que cela était impossible. Alors, l'idée me vint +de fouiller dans le tiroir d'une table fixée à la cloison et +je fus bien inspiré, car, sous un amas de chiffons, je +sentis deux petites clefs réunies entre elles par un anneau +brisé. C'étaient les clefs de la serviette et de la mallette. +J'ouvris d'abord la serviette. Elle contenait divers papiers +et des coupures de journaux. Je pris au hasard deux ou +trois de ces coupures et les mis dans ma poche. Cela fait, +j'ouvris la mallette.</p> + +<p>O stupéfaction!</p> + +<p>Elle était remplie de bank-notes!... J'en fis à la hâte +le dénombrement et en comptai dix liasses de chacune +vingt mille livres!... soit environ deux cent mille livres! +une fortune... une fortune colossale!... de quoi mener +jusqu'à la fin de ses jours une existence de nabab!</p> + +<p>Je fus sur le point d'enfouir ces billets dans ma poche, +mais je me ravisai. Agir de la sorte eût été stupide... il y +avait mieux à faire. Je refermai serviette et mallette, remis +les clefs où je les avais prises et sortis de la chambre après +avoir donné un tour de clef.</p> + +<p>J'avoue que j'étais un peu troublé... la vue de ces +bank-notes m'avait ébloui et mille pensées confuses se +heurtaient dans mon esprit.</p> + +<p>Comme mon diamant que je sentais là, dans la pochette +de ma chemise, me semblait maintenant misérable +et mesquin à côté de ces jolis billets que je venais de voir +et dont je croyais encore sentir sous mes doigts le papier<span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[346]</a></span> +doux et satiné...</p> + +<p>Je me ressaisis enfin et, m'approchant d'un hublot, me +mis à lire les coupures de journaux que j'avais dérobées.</p> + +<p>La première contenait ces quelques lignes:</p> + +<Blockquote> +<p><i>«Le vol de la Banque d'Angleterre.</i></p> + +<p>«Un vol considérable a été commis samedi dernier +au préjudice de la Banque d'Angleterre. Une liasse de +billets représentant environ deux cent mille livres +a disparu du coffre où l'avait serrée le caissier principal. +A la dernière heure, on affirme que l'auteur de ce vol +serait un nommé Richard Stone, sous-caissier adjoint, +jusqu'alors très bien noté par ses chefs.»</p> +</Blockquote> + +<p>L'autre coupure annonçait que les soupçons qui pesaient +sur Richard Stone venaient de se préciser et que la +police était sur les traces du voleur qui, en compagnie de +sa maîtresse, avait précipitamment quitté son domicile de +Russel Street.</p> + +<p>J'étais maintenant fixé sur l'identité du ménage Pickmann.</p> + +<p>Ainsi, comme je m'en étais douté du premier coup, +Pickmann était un voleur, mais j'avoue que depuis que +j'avais vu la mallette aux bank-notes, j'éprouvais pour +lui une réelle admiration... Deux cent mille livres! En +voilà un, ma foi, qui n'y allait pas avec le dos de la +cuiller. Quand il s'y mettait, c'était sérieux... Pour son +coup d'essai, il avait eu la main heureuse. Au moins, +lui, avait eu l'esprit de faire main basse sur des valeurs +solides, facilement négociables et cela lui avait coûté +moins de peine que de subtiliser un diamant au Musée du +Louvre. Il n'avait eu qu'à allonger le bras, enfouir les +liasses dans ses poches, prendre son chapeau et quitter la +banque. Maintenant, fier comme un lord, il voguait sur +mer, dans un yacht frété pour la circonstance, vers des +régions lointaines et s'il n'avait pas eu le malheur de rencontrer<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[347]</a></span> +Edgar Pipe sur sa route, son bonheur était assuré.</p> + +<p>Malheureusement, il avait rencontré Edgar Pipe, +comme Edgar Pipe lui-même avait rencontré Manzana! +Ce qui prouve que l'on n'est jamais complètement heureux +et qu'il faut toujours que, dans la vie, on trouve un +caillou sur son chemin.</p> + +<p>Je me sentais tout joyeux et je me mis à chanter.</p> + +<p>Zanzibar qui m'entendit sortit aussitôt de sa cuisine +et me dit avec un large sourire qui découvrait ses dents +blanches:</p> + +<p>—Ti, content, Missié Colombo... ti chanti, je crois... +Veux-tu faire misique?...</p> + +<p>—Si je le veux, mais certainement, mon bon Zanzibar... +Tu es un ami, toi... je ne puis rien te refuser...</p> + +<p>—Oh! ti bi gentil, Colombo... ti bi bon pour pauvre +nègre...</p> + +<p>—Et je serai meilleur encore, mon ami, sois-en persuadé...</p> + +<p>—Oh! s'écria le noir enthousiasmé, ti pas un homme, +Colombo... ti le bon Dieu, pour sûr!...</p> + +<p>Zanzibar prit sur une étagère les deux boîtes à cigares, +me tendit la mienne et nous commençâmes à jouer sur +ces cithares improvisées qui rendaient un petit son aigre +d'épinette.</p> + +<p>Nous jouâmes une heure, nous jouâmes deux heures +et je crois bien que nous ne nous serions pas arrêtés, si +je ne m'étais aperçu que c'était l'heure du dîner et que +M. et Mme Pickmann devaient attendre leur repas.</p> + +<p>Zanzibar remisa, bien à regret, les deux boîtes à +cigares et s'occupa de sa cuisine. Ce jour-là, les plats +que je servis à mes «amis» étaient plutôt étranges, mais +le grand air leur avait donné de l'appétit et ils ingurgitèrent +sans broncher les ragoûts innommables de Zanzibar.</p> + +<p>Après le dîner, ils me retinrent, comme d'habitude, +pour faire la partie, et nous parlâmes surtout des ports +où les fameuses formalités de débarquement seraient le<span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[348]</a></span> +moins compliquées.</p> + +<p>—Je crois, leur dis-je, que le Congo français serait +assez sûr...</p> + +<p>—Oh! déclara Pickmann, pour rien au monde, je +ne débarquerai au Congo... Je veux un pays civilisé où +il y ait des distractions... Vous comprenez que si je me +paye un voyage, ce n'est pas pour aller m'enterrer dans +une région peuplée de nègres...</p> + +<p>—Et le Cap... que diriez-vous du Cap?</p> + +<p>—Le Cap est une ville anglaise... et vous savez +comme les Anglais sont formalistes.</p> + +<p>—Alors le Japon?</p> + +<p>—Oh! non... pas le Japon, s'écria Mme Pickmann...</p> + +<p>—Ma foi, fis-je... je ne vois pas... alors... Où sommes-nous, +maintenant?</p> + +<p>—Le capitaine disait tantôt que nous étions à proximité +du golfe des Canaries.</p> + +<p>—Eh bien... il n'y a qu'à dire au capitaine que vous +avez changé d'avis et, qu'au lieu d'aller à Madagascar, +vous préférez vous diriger sur le Brésil... Cela simplifiera +même votre voyage.</p> + +<p>—Oui, en effet, vous avez raison... c'est curieux que +je n'aie pas songé plus tôt au Brésil... Hein? qu'en dis-tu, +Dolly?</p> + +<p>Mme Pickmann approuva mon idée.</p> + +<p>—D'autant plus, reprit Pickmann, que du Brésil on +peut se rendre facilement dans la République Argentine... +Il faudrait tout de suite prévenir le capitaine...</p> + +<p>—Si vous voulez, proposai-je, je vais aller le chercher?</p> + +<p>—Oui, c'est cela, Colombo, allez le chercher.</p> + +<p>Quelques minutes après, j'étais devant Master Ross:</p> + +<p>—Eh bien, qu'y a-t-il?</p> + +<p>—Capitaine, les passagers veulent vous parler.</p> + +<p>La figure du gros homme se rembrunit...</p> + +<p>—Me parler? fit-il, et pourquoi? Ils ont à se plaindre<span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[349]</a></span> +de quelque chose à bord?</p> + +<p>—Non, capitaine, je ne crois pas...</p> + +<p>—Alors?</p> + +<p>—Je crois qu'ils veulent vous demander un conseil.</p> + +<p>—Bien..., dites-leur que je descends...</p> + +<p>J'allai retrouver M. et Mme Pickmann...</p> + +<p>—Le capitaine vient tout de suite, leur dis-je... je +vous laisse...</p> + +<p>—Et pourquoi cela? protesta Pickmann... mais non, +pas du tout, vous allez rester... Est-ce que nous ne sommes +pas libres d'avoir qui nous voulons avec nous?... Il +ne manquerait plus que le capitaine nous adressât une +observation à ce sujet... Nous payons assez cher pour +avoir le droit de faire ce qu'il nous plaît... Restez, +Colombo..., restez...</p> + +<p>Il y eut bientôt à la porte un petit coup discret:</p> + +<p>—Entrez! dit Pickmann d'un ton bref.</p> + +<p>Master Ross entra.</p> + +<p>Pour se présenter devant ses passagers, il avait revêtu +sa tenue numéro un.</p> + +<p>Il se balançait gauchement, roulant sa casquette entre +ses gros doigts noueux, déformés par les rhumatismes.</p> + +<p>M. et Mme Pickmann avaient pris un air digne... Ces +parvenus apparaissaient maintenant dans toute leur goujaterie +et tenaient à faire sentir à cet homme qu'il était +à leurs ordres.</p> + +<p>Habitué, depuis son enfance, à respecter ceux qui +payent, Master Ross conservait la position militaire.</p> + +<p>—Capitaine, dit enfin Pickmann, après avoir allumé +un cigare... je vous ai fait demander pour vous ordonner +de modifier notre itinéraire...</p> + +<p>—A votre gré, monsieur, répondit le capitaine avec +une légère inclination de tête. + +<p>—Oui, décidément, Madagascar est trop loin... et +puis, c'est un pays malsain... Maintenant, nous allons au +Brésil.</p> + +<p>—A votre gré, monsieur...</p><span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[350]</a></span> + +<p>—Et nous voulons y arriver vite, vous entendez...</p> + +<p>—Cela dépendra du vent, monsieur... c'est lui notre +maître...</p> + +<p>—Oui... oui, je sais, mais en admettant qu'il nous +soit favorable, combien mettrons-nous de temps pour +atteindre Rio-de-Janeiro?</p> + +<p>—Environ vingt jours... peut-être moins, peut-être +plus... mais si nous avons le vent contre nous, nous mettrons +trente jours au moins...</p> + +<p>—C'est une vraie maringote votre bateau.</p> + +<p>—Il est bon marcheur, monsieur, mais comme tous +les navires à voiles, il est soumis aux caprices du vent...</p> + +<p>—Enfin! il faut en prendre son parti... eh bien, changez +votre route dès maintenant.</p> + +<p>—Cela ne m'est pas possible, monsieur.</p> + +<p>—Pas possible! et pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce que je n'ai plus d'eau douce à bord et que +je dois aussi me réapprovisionner...</p> + +<p>—Et où comptez-vous donc vous réapprovisionner?</p> + +<p>—A Santa-Cruz... c'est le point le plus proche...</p> + +<p>—Et vous pensez y arriver quand?</p> + +<p>—Demain soir, si le vent le permet...</p> + +<p>—Le diable soit du vent... Ah! on ne m'y reprendra +plus, je vous assure, à prendre passage sur des navires +à voiles...</p> + +<p>—En ce cas, répondit humblement Master Ross... +je n'aurai plus l'honneur de vous transporter... et je le +regrette...</p> + +<p>—Bah!... avec l'argent que je vous ai donné, vous +aurez presque de quoi vivre de vos rentes...</p> + +<p>—Monsieur oublie sans doute que mon équipage ne +travaille pas pour rien.</p> + +<p>J'aurais pu donner un cinglant démenti au capitaine +Ross, mais, je me gardai bien de le faire... Lui, de son +côté, craignait sans doute que je ne protestasse, car pour +m'amadouer, il daigna sourire...</p> + +<p>—C'est bien, trancha Pickmann... faites pour le<span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[351]</a></span> +mieux...</p> + +<p>—Monsieur peut compter sur moi... c'est moi-même +qui tiendrai la barre, afin de tracer la route au plus juste... +C'est tout ce que monsieur avait à me dire?</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>Le capitaine Ross salua et il allait se retirer quand +Pickmann le retint.</p> + +<p>—Ah! à propos, dit-il... vous savez, je n'aime pas +à être dérangé... j'espère qu'à notre arrivée à Santa-Cruz +vous m'éviterez les désagréments d'une visite à bord...</p> + +<p>—Je ne puis vous le promettre, monsieur... Tout +dépendra des autorités maritimes... Si elles jugent à propos +de venir à bord, je ne pourrai pas les en empêcher...</p> + +<p>—Mais je suis chez moi ici... Personne n'a le droit +de venir voir ce qui se passe sur mon bateau...</p> + +<p>—Les autorités maritimes ont toujours le droit de +visiter un navire...</p> + +<p>—Même un yacht?</p> + +<p>—Oui, monsieur...</p> + +<p>—Et si vous refusiez?</p> + +<p>—On nous enverrait d'abord un coup de canon à +blanc, puis, si nous n'obtempérions pas aux ordres de ces +messieurs, on nous canonnerait pour de bon et on nous +coulerait.</p> + +<p>—Mais ce sont là des mœurs de sauvages? + +<p>—Ce sont les lois en usage sur mer...</p> + +<p>—Et quelle est donc la brute qui les a faites, ces +lois?</p> + +<p>—Je l'ignore, monsieur.</p> + +<p>—C'est bien... allez!... Cent livres pour vous si vous, +parvenez à évincer les gêneurs...</p> + +<p>—J'essaierai, monsieur.</p> + +<p>Quand le capitaine fut sorti, Pickmann me regarda +en souriant:</p> + +<p>—Hein? dit-il, vous avez vu comme je lui ai parlé, +à votre capitaine?</p> + +<p>—Oui, vous l'avez un peu secoué...</p><span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[352]</a></span> + +<p>—Il faut les mener comme ça, ces gaillards-là... sans +quoi, ils n'auraient aucun respect pour vous...</p> + +<p>Pickmann et sa femme, j'en avais la certitude, étaient +des malappris.</p> + +<p>Vraiment de telles gens ne sont pas dignes d'êtres +riches...</p> + + + + +<h2><a name="ch40" id="ch40"></a>XVI</h2><span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[353]</a></span> + +<h5>UNE VOIX DANS LA NUIT</h5> + + +<p>Le lendemain soir, comme l'avait annoncé le capitaine +Ross, le <i>Sea-Gull</i> mouillait à un mille de Santa-Cruz. +Le canot était armé aussitôt et se dirigeait vers la +côte. Il fit quatre voyages, puis quand le réapprovisionnement +eut été effectué, on leva l'ancre et l'on se remit en +route.</p> + +<p>Pickmann était rayonnant.</p> + +<p>—Vous voyez, me dit-il, personne n'est venu nous +déranger... Je crois, mon cher Colombo, que vous exagériez +un peu... Les autorités maritimes n'en finiraient +pas, si elles devaient visiter tous les navires qui s'arrêtent +dans les ports.</p> + +<p>—Il n'en sera pas de même à Rio-de-Janeiro, je +vous l'assure...</p> + +<p>—Vous croyez?</p> + +<p>—Je puis vous l'affirmer.</p> + +<p>—Ah!...</p> + +<p>Pickmann devint songeur. Il se ressaisit cependant et +proposa un poker, mais au bout d'une demi-heure, il +posa les cartes et se remit à bavarder. Il fallait à tout +prix que cet homme parlât... Il avait besoin de s'étourdir +pour chasser les noires pensées qui l'assaillaient sans +trêve. Il parla à tort et à travers, raconta des histoires +stupides qui faisaient rire Mme Pickmann aux éclats, +lança des plaisanteries de table d'hôte, puis éprouva le +besoin de s'occuper un peu de l'avenir.</p> + +<p>—Une fois à Rio-de-Janeiro, dit-il, je louerai une<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[354]</a></span> +villa, quelque chose de grand, de luxueux et je donnerai +des soirées... J'aurai une auto, des chevaux et de +nombreux domestiques... Je ne sais pourquoi, mais il +me semble que je me plairai au Brésil... J'ai entendu +dire que Rio était une ville très agréable et que l'on y +menait la grande vie... Vous resterez avec nous, Colombo... +vous serez notre intendant et je vous payerai +grassement...</p> + +<p>—Je vous remercie, répondis-je... mais je ne puis +accepter votre offre...</p> + +<p>—Et pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce que j'ai en Angleterre une femme et quatre +enfants...</p> + +<p>—Une femme, passe encore, mais quatre enfants... +je vous plains!... Enfin, on peut arranger cela... Vous +ferez venir votre femme... elle sait coudre, au moins?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien, nous lui confierons la direction de la +lingerie... quant à vos enfants, je trouverai bien le moyen +de les employer.</p> + +<p>—Nous verrons, dis-je... je réfléchirai.</p> + +<p>—C'est cela, Colombo, réfléchissez... rien ne presse. +Nous avons encore vingt jours devant nous... un mois +peut-être... Allons, je crois qu'il est temps de se mettre +au lit... Bonsoir!</p> + +<p>En rentrant dans ma chambre, je trouvai Zanzibar +tout en larmes.</p> + +<p>—Qu'as-tu donc? demandai-je...</p> + +<p>Le pauvre nègre ne parvenait pas à articuler une +parole. Enfin, il finit par me faire comprendre que, pendant +mon absence, Cardiff était venu, l'avait surpris en +train de jouer de la «misique» et avait brisé nos deux +boîtes à cigares... La perte de ces instruments mettait +le désespoir dans l'âme de l'infortuné Zanzibar. J'arrivai +cependant à le consoler en lui promettant de lui confectionner +un banjo.</p> + +<p>—Oh! soupira-t-il... un banjo!</p><span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[355]</a></span> + +<p>Et il sauta de son lit pour venir m'embrasser les mains. +Il fallut que je lui expliquasse comment je le fabriquerais +ce banjo, avec quoi, et c'est seulement quand j'eus +satisfait sa curiosité qu'il consentit à se recoucher.</p> + +<p>Pauvre garçon! Sa vie n'était pas compliquée à +celui-là... Pourvu qu'il eût une «misique» et qu'on +ne lui donnât pas de coups de corde, il était heureux +comme un roi.</p> + +<p>Pendant qu'il reposait en rêvant sans doute de banjo, +moi dont la tête était bourrée de projets, j'étais plongé +dans de ténébreuses méditations.</p> + +<p>Soudain, une idée me vint à l'esprit et je résolus +immédiatement de la mettre à exécution.</p> + +<p>Je me levai, ouvris sans bruit la porte de la chambre +et, pieds nus, me glissai dans la coursive. Arrivé devant +la cloison de pitchpin derrière laquelle je savais que se +trouvait le lit de Pickmann, je donnai deux grands coups +de poing dans le panneau...</p> + +<p>—Qu'y a-t-il?... qu'y a-t-il? demanda Pickmann +réveillé en sursaut.</p> + +<p>Alors, collant ma bouche contre le bois, je prononçai +d'une voix nasillarde: + +<p>—Richard Stone!...</p> + +<p>—Qui m'appelle? bégaya Pickmann encore à moitié +endormi.</p> + +<p>—Richard Stone! répétai-je en haussant le ton... +m'entendez-vous?</p> + +<p>Cette fois, Pickmann ne répondit pas.</p> + +<p>Le coup était porté. Je regagnai ma chambre à pas de +loup et me remis au lit.</p> + +<p>J'étais sûr maintenant que Richard Stone, le voleur +de la Banque d'Angleterre, habitait bien dans la peau +de Pickmann. En répondant «qui m'appelle?» le misérable +s'était trahi. Il s'était ensuite ressaisi, mais trop tard. +Je m'étais donc assuré de la véritable identité du personnage. +A présent, je le tenais. Avant huit jours, il<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[356]</a></span> +serait à ma merci.</p> + +<p>Le lendemain, quand je servis le déjeuner de mes +deux «amis», je remarquai qu'ils étaient très pâles. +C'est à peine s'ils touchèrent aux plats que je leur présentai... +Eux qui d'ordinaire étaient si loquaces demeurèrent +muets pendant tout le repas.</p> + +<p>—Que vous est-il donc arrivé? demandai-je, vous +êtes tout drôles aujourd'hui?...</p> + +<p>Pickmann jeta un coup d'œil à sa femme, puis répondit, +en s'efforçant de sourire:</p> + +<p>—Nous avons mal reposé, cette nuit! la mer était +un peu dure et nous avons encore le cœur tout barbouillé!</p> + +<p>—Ce ne sera rien, dis-je en regardant fixement Pickmann... +Allez vous étendre au grand air, là-haut, sur +le pont, et vous verrez que, dans une heure, vous ne ressentirez +plus rien... Voulez-vous que j'aille vous préparer +vos rockings-chairs?</p> + +<p>—Non, c'est inutile, je vous remercie.</p> + +<p>—Vous avez tort... l'air vous ferait du bien...</p> + +<p>Pickmann ne voulut rien entendre... Il était bien décidé +à rester dans sa cabine.</p> + +<p>—Ce sera comme vous voudrez, lui dis-je... en tout +cas, si vous avez besoin de quelque chose, je suis à +votre disposition... vous n'aurez qu'à me sonner...</p> + +<p>Et je fis un pas vers la porte.</p> + +<p>—Non... ne vous en allez pas, Colombo, s'écria +Pickmann... restez...</p> + +<p>Mme Pickmann avait regagné sa chambre.</p> + +<p>Son mari s'était étendu sur le sopha du salon et s'efforçait +de fumer un cigare qu'il rallumait à chaque instant. +Pour m'occuper, je frottais avec un chiffon de laine +les meubles en acajou qui garnissaient la pièce.</p> + +<p>Tout à coup, Pickmann se leva, fit quelques pas de +long en large, puis vint se planter devant moi. Il voulait +me demander quelque chose, cela était visible; pourtant, +il hésitait.</p> + +<p>—Mon cher Colombo, dit-il enfin... vous devez être<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[357]</a></span> +au courant de tout ce qui se passe sur ce navire?</p> + +<p>—Ma foi... pas plus que ça, car je vis presque continuellement +dans l'entrepont.</p> + +<p>—Oui... je sais... mais avant d'être à mon service, +vous faisiez partie de l'équipage... vous circuliez partout...</p> + +<p>—A peu près.</p> + +<p>—Par conséquent, vous avez dû voir l'<i>autre</i> passager.</p> + +<p>—L'autre passager?</p> + +<p>—Oui, il paraît qu'il y a à bord un gentleman qui +ne bouge pas de sa cabine...</p> + +<p>—Qui vous a dit cela?</p> + +<p>—Quelqu'un qui est bien renseigné.</p> + +<p>—Le capitaine?</p> + +<p>—Non...</p> + +<p>Je voyais bien que Pickmann était gêné. Il plaidait +le faux pour savoir le vrai, mais il s'y prenait d'une +façon stupide.</p> + +<p>Il reprit, d'un petit air entendu:</p> + +<p>—Hein? Colombo, vous ignoriez que nous eussions +un étranger à bord... Je ne sais quel est cet individu, +ni pourquoi il se cache avec tant de soin... Ce doit être +quelque original... à moins que ce ne soit un malfaiteur... +Informez-vous donc... tâchez de savoir quelque +chose... Il serait vraiment scandaleux que le capitaine +eût embarqué un homme sans me prévenir!... J'entends +être seul à bord de ce bateau... seul, entendez-vous... +J'ai payé assez cher pour avoir le droit d'être le maître +ici...</p> + +<p>—Evidemment, approuvai-je...</p> + +<p>—Ne perdez pas un instant, Colombo, faites une +enquête... au besoin, donnez quelque argent aux matelots +pour provoquer leurs confidences... Tenez...</p> + +<p>Et Pickmann me glissa dans la main une poignée de +livres.</p> + +<p>—Non... non! m'écriai-je, gardez cela... je les ferai<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[358]</a></span> +bien parler... soyez-en sûr...</p> + +<p>Et je rendis à Pickmann les pièces d'or qu'il m'avait +données.</p> + +<p>Bien entendu, je ne fis aucune enquête, et pour cause. +Après avoir quitté mon «voleur», j'allai retrouver Zanzibar +et me mis à confectionner le banjo que je lui avais +promis. Cela me prit près de quatre heures, mais je fis +un instrument très présentable qui avait, de plus, une +sonorité merveilleuse.</p> + +<p>Le nègre ne se tenait plus de joie... Il s'empara du +banjo et se mit à en jouer avec amour...</p> + +<p>J'avais fait un heureux!</p> + +<hr> + +<p>Quand je revis Pickmann, je le trouvai un peu plus +calme.</p> + +<p>—Et alors? demanda-t-il en me frappant sur +l'épaule.</p> + +<p>—Rien!</p> + +<p>—Le passager?</p> + +<p>—Il n'y a pas de passager.</p> + +<p>—Cependant... je vous affirme...</p> + +<p>—J'ai visité le bateau de fond en comble... du pont +à la cale, et je puis vous assurer que Mme Pickmann et +vous êtes les seuls maîtres à bord...</p> + +<p>Pickmann me regardait avec deux yeux inquiets... Supposait-il +que je ne lui disais pas la vérité?... Se méfiait-il +de moi?</p> + +<p>Il crut devoir, pour se concilier mes bonnes grâces, +jouer une petite scène d'attendrissement qui était assez +nature.</p> + +<p>—Mon bon Colombo, dit-il, vous savez l'amitié que +Mme Pickmann et moi avons pour vous... nous sommes +prêts à tous les sacrifices pour assurer votre avenir et +celui de votre famille... Voyons, parlez-moi franchement, +comme à un ami... Ne craignez pas de vous confier à +moi... Je sais que Master Ross est votre chef et que vous<span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[359]</a></span> +lui devez obéissance, mais cet homme ne fera jamais pour +vous ce que je suis disposé à faire... Il vous donne des +gages ridicules, il abuse de vous...</p> + +<p>Ici, Pickmann s'interrompit, cherchant ses mots, puis, +il reprit:</p> + +<p>—Entre le capitaine et moi, vous ne devez pas +hésiter... Il est votre maître, mais moi, je suis votre ami... +Dites-moi la vérité, toute la vérité, et je vous jure que +ce que vous me confierez ne sera point répété... Master +Ross vous a défendu de parler, n'est-ce pas?...</p> + +<p>—Je vous assure...</p> + +<p>—Si... si, il vous a défendu de parler, il vous a +intimidé, menacé, mais vous n'avez rien à craindre... +vous pouvez tout me dire... Qu'il y ait un passager à +bord, cela m'est égal, mais je veux le connaître...</p> + +<p>—Je vous donne ma parole que personne ne se cache +sur ce navire... on vous a mal renseigné... ou plutôt on +a cherché, dans un but que je ne puis comprendre, à +jeter le trouble dans votre esprit...</p> + +<p>Pickmann parut très embarrassé.</p> + +<p>—C'est bien, dit-il... mais, vous savez, vous ne +m'avez pas convaincu...</p> + +<p>—Je le regrette.</p> + +<p>—Malgré tout, vous êtes encore mon ami, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Pouvez-vous en douter?</p> + +<p>—Et... si, par hasard, vous appreniez qu'il se trame +quelque chose contre moi, vous m'avertiriez, je suppose?</p> + +<p>—Je vous le promets.</p> + +<p>—Bien, Colombo, merci!... Je vois que vous êtes +un brave garçon et que je puis compter sur vous... Ouvrez +l'œil, écoutez ce qui se dit... répétez-moi tout... un mot +qui pour vous n'aurait aucune importance peut être pour +moi une indication précieuse... Plus tard, vous comprendrez... +Je ne vous en dis pas plus pour l'instant...</p> + +<p>Pickmann, en parlant, avait les larmes aux yeux et<span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[360]</a></span> +j'avoue qu'il me fit pitié, mais je ne pouvais plus revenir +sur la décision que j'avais prise.</p> + +<p>La partie était engagée, j'avais de sérieux atouts dans +mon jeu, il s'agissait de ne pas perdre la tête...</p> + +<p>Avant huit jours, je serais le maître de la situation...</p> + + + + +<h2><a name="ch41" id="ch41"></a>XVII</h2><span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[361]</a></span> + +<h5>UN COUP DE TRAFALGAR</h5> + + +<p>Je ne sais à combien de milles nous étions des Canaries, +quand un matin, nous commençâmes à danser de +façon inquiétante. J'ouvris le hublot de ma chambre et +observai la mer. La brise s'était levée. Le ciel, qui s'assombrissait +de plus en plus à l'horizon, passait rapidement +du gris plombé à la nuance terne de l'étain.</p> + +<p>Par instants, de petites langues de feu couraient entre +les nuages; des vagues marbrées d'écume blanche se poursuivaient +sans relâche et l'eau prenait une teinte sinistre.</p> + +<p>C'était le gros temps qui s'annonçait.</p> + +<p>Bientôt, le vent se mit à chanter, puis à ronfler comme +un orgue géant, chassant devant lui des fumées d'embruns. +Les lames s'élevaient de plus en plus, et venaient +s'abattre en claquant contre la coque du <i>Sea-Gull</i>.</p> + +<p>Je refermai le hublot par lequel venait de pénétrer un +paquet de mer.</p> + +<p>—Ça beaucoup mauvais, missié Colombo, me dit +Zanzibar, qui se tenait derrière moi... ti vas voir tout à +l'heure.</p> + +<p>Sur le pont, on entendait des pas précipités et la voix +du capitaine Ross qui hurlait comme un fou:</p> + +<p>—<i>Up stairs, topmen! haul down topsails... lash up! +Make haste!</i></p> + +<p>La goélette courait au plus près en faisant des sauts +de carpe, et, trop chargée de toile dans les hauts, gîtait +sur bâbord, avec une bande terrible.</p> + +<p>Zanzibar et moi étions obligés, pour conserver notre<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[362]</a></span> +équilibre, de nous cramponner à l'épontille de notre +cabine.</p> + +<p>Le bon nègre, qui naviguait depuis longtemps, et avait +déjà essuyé pas mal de coups de Trafalgar, riait comme +un enfant, et ne cessait de répéter:</p> + +<p>—Ti vas voir, missié Colombo... ça joli fox-trott tout +à l'heure...</p> + +<p>J'étais loin de partager la confiance du brave garçon, +car je me demandais avec angoisse si le <i>Sea-Gull</i> résisterait +à la tempête... C'était, en somme, un bateau de +plaisance, et bien qu'il parût robuste, il était à craindre +que la bourrasque ne l'endommageât sérieusement... Il +ne me manquerait plus que ça: faire naufrage en plein +Atlantique, et couler par le fond avec mon Régent.</p> + +<p>Et la prophétie d'une vieille tireuse de cartes de Russel +Street que j'avais consultée quelques années auparavant +me revenait à l'esprit. Cette bonne femme, qui s'appelait +miss Mowlouse, m'avait en effet prédit que j'étais menacé +de périr par immersion et que, par conséquent, je devais +redouter les «voyages sur l'eau».</p> + +<p>Si tout de même elle avait dit vrai?...</p> + +<p>Cependant, une chose me rassurait: ne m'avait-elle +pas dit aussi que je finirais mes jours dans l'opulence... +Laquelle de ces deux prédictions était la vraie? Je +ne crois guère aux prophéties des tireuses de cartes, mais +le vieux fonds de superstition qui sommeille au cœur de +tout homme se réveillait en moi au moment du danger. +On a beau jouer à l'esprit fort, il y a des moments dans +la vie où l'on est, malgré soi, hanté par ces influences +singulières que M. Lloyd George, lecteur passionné du +grand Will, et mystique comme tous les Gallois, désigne +dans ses mémoires (encore un qui écrit ses mémoires!) +sous le vocable assez abscons d'«advertisement».</p> + +<p>Zanzibar, lui, qui n'était pas du pays de Galles, et +n'avait jamais lu Shakespeare, ne s'embarrassait pas de +semblables futilités.</p> + +<p>Il riait, imitait le bruit du vent, celui des vagues heurtant<span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[363]</a></span> +la coque du <i>Sea-Gull</i>, et se livrait à des contorsions +grotesques chaque fois qu'une secousse menaçait de +lui faire perdre l'équilibre.</p> + +<p>Il y eut soudain une violente rafale suivie bientôt d'un +claquement sinistre. Le vent, comme je l'appris, quelques +instants plus tard, venait de déchirer un hunier que l'on +n'avait pas eu le temps de carguer, et la voile en lambeaux +battait maintenant dans l'espace, comme un énorme +pavillon «fouettant» au bout de sa drisse. Je ne sais +rien de plus impressionnant que le crépitement d'une +voile humide qui, n'étant plus retenue par ses écoutes, +se tourmente en tous sens pour se débarrasser de sa +vergue.</p> + +<p>—Du monde au cargue-point des basses voiles! commandait +le capitaine Ross d'une voix aiguë, qui se confondait +parfois avec le sifflement des cordages.</p> + +<p>Le <i>Sea-Gull</i> gémissait dans toute son armature, et la +voile déchirée continuait de battre avec un bruit d'ailes +formidable. Ce qui devait arriver, arriva. Le mât, sous +la pression de la toile, se rompit et tomba sur bâbord +avec un fracas terrifiant.</p> + +<p>—Oh! ça mauvais! cria Zanzibar qui ne riait plus.</p> + +<p>Le <i>Sea-Gull</i> s'était incliné de telle façon que sa lisse +effleurait l'eau. Il demeura dans cette position critique +l'espace de trente secondes environ, puis se redressa sous +un coup de barre et, lentement, vira de bord.</p> + +<p>Maître Ross mettait le yacht debout au vent, afin de +pouvoir prendre des ris dans la voilure, manœuvre qui +s'exécuta rapidement, mais la brise fraîchissait de plus +en plus, et on fut bientôt forcé de «capeyer».</p> + +<p>Les matelots qui, je dois le reconnaître, avaient fait +preuve d'une habileté merveilleuse, pendant tout le temps +que dura cette manœuvre, essayèrent ensuite de ramener +sur le pont le mât qui pendait, retenu par ses haubans, +en dehors du <i>Sea-Gull</i> et dont la partie supérieure, toujours +garnie de ses vergues, faisait fortement gîter le +bateau. Le capitaine Ross fit couper les haubans et les<span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[364]</a></span> +étais, et l'on parvint, aux prix de difficultés inouïes, à +ramener le maudit mât sur le pont.</p> + +<p>Poussé par la curiosité, je m'étais hissé jusqu'au panneau +avant. Une vive agitation régnait parmi les matelots, +qui après avoir tenté une réparation de fortune, +finirent par y renoncer. Sur un petit bateau, on peut à +la rigueur remplacer un mât par un espars, mais sur +un bâtiment d'un tonnage un peu élevé, cela est impossible.</p> + +<p>Tout ce que l'on pouvait faire, c'était de résister à +la bourrasque, «d'étaler le coup», comme on dit, mais +ensuite, il serait impossible de continuer le voyage. Il +faudrait rallier quelque port, afin de se procurer un nouveau +mât, ce qui demanderait au moins une huitaine, et +peut-être davantage.</p> + +<p>Maître Ross était furieux, il s'en prenait à tous les +hommes de l'équipage, comme s'ils eussent été solidairement +responsables de l'accident, mais j'entendis son +second qui disait, d'un ton maussade: «On a cargué +trop tard».</p> + +<p>La vérité, c'est que ce jour-là maître Ross, qui était +légèrement pris de boisson (cela lui arrivait cinq jours +sur sept), avait totalement manqué de présence d'esprit, +et soit que sa vue fût troublée, soit qu'il pensât à autre +chose, n'avait pas vu venir le grain... Quand il avait +commandé «d'arriser», il n'était plus temps.</p> + +<p>Heureusement qu'il avait eu la précaution de faire, +quelques heures auparavant, rouler les hautes voiles, car +sans cela nous n'aurions pas pu éviter la catastrophe.</p> + +<p>Pour le moment, nous fuyions vent arrière, et refaisions, +par conséquent, la route que nous avions déjà parcourue +après avoir quitté les Canaries. Quand la tempête +se fut calmée, j'allai rejoindre M. et Mme Pickmann, +qui devaient être dans les transes. Je les trouvai, en effet, +très émus, et aussi très malades. Ils étaient étendus sur +le tapis de leur salle à manger, en proie à de terribles +nausées. Tous deux étaient encore en costume de nuit:<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">[365]</a></span> +le mari en pyjama, la femme en chemise, et c'est à peine +s'ils relevèrent la tête, lorsque j'entrai.</p> + +<p>—Ah! c'est vous, mon bon Colombo, bégaya +Mme Pickmann... Que s'est-il passé? grand Dieu!...</p> + +<p>—Nous avons eu une avarie, répondis-je...</p> + +<p>—Grave? demanda Pickmann.</p> + +<p>—Oui... notre mât de misaine s'est rompu.</p> + +<p>—Alors?</p> + +<p>—Alors!! Je ne sais ce que va faire le capitaine.</p> + +<p>—Ah! soupira la femme, il n'y a qu'à nous que ces +choses-là arrivent... Tout avait si bien marché jusqu'ici...</p> + +<p>—Espérons, dis-je, que ça s'arrangera...</p> + +<p>Mme Pickmann, qui semblait moins malade que son +mari, était parvenue à se mettre debout. Elle était dans +un état pitoyable. Ses faux cheveux avaient glissé sur +son oreille gauche, et sa chemise, déjà très échancrée, +avait glissé de ses épaules, découvrant une opulente poitrine +que j'aurais crue moins ferme...</p> + +<p>—Voyons, mon petit Colombo, me dit-elle, parlez-nous +franchement... que va-t-il arriver? Nous ne sommes +pas en danger, au moins? Vous avez l'air inquiet, je suis +sûre que vous ne dites pas tout ce que vous savez...</p> + +<p>Elle redressa ses faux cheveux, remonta vivement sa +chemise, et reprit:</p> + +<p>—Ne nous cachez rien... M. Pickmann et moi nous +voulons tout savoir.</p> + +<p>—Aucun danger ne vous menace, répondis-je.</p> + +<p>—Bien sûr?</p> + +<p>—Je vous l'affirme.</p> + +<p>Pickmann s'était assis sur le divan et se tenait la tête +à deux mains... Il souffrait, cela était visible, et n'avait +même pas la force de m'interroger... Il me rappelait ce +personnage d'opérette qui, terrassé par le mal de mer, +répond à un chef de pirates: «Pendez-moi, mais ne +me remuez pas.»</p> + +<p>La femme, plus énergique, s'inquiétait de la situation. +Elle me posait, d'une voix entrecoupée de hoquets,<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">[366]</a></span> +des questions rapides dans lesquelles cette même phrase +revenait sans cesse:</p> + +<p>—Si nous sommes en danger, dites-le...</p> + +<p>Je la rassurai du mieux que je pus, et j'allais me +retirer, quand on frappa à la porte.</p> + +<p>—Entrez, dit Mme Pickmann sans même prendre +la peine de jeter un manteau sur ses épaules.</p> + +<p>La porte s'ouvrit doucement et la grosse figure rougeaude +du capitaine Ross apparut dans l'entre-bâillement. + +<p>—Pardon, dit-il, un peu confus... Je croyais...</p> + +<p>Et il allait battre en retraite, quand Mme Pickmann +le rappela:</p> + +<p>—Voyons, capitaine... parlez... Qu'y a-t-il?</p> + +<p>Le vieux loup de mer, sa casquette galonnée à la main, +salua gauchement:</p> + +<p>—Je voulais dire à M. Pickmann, fit-il, que notre +mât de misaine s'est rompu, et que nous ne pouvons continuer +notre route...</p> + +<p>—Et alors?... et alors?... s'écria Pickmann, qui +avait subitement retrouvé son énergie.</p> + +<p>—Alors, monsieur, nous allons être obligés de regagner +les Canaries... et de nous réfugier dans le port de +Santa-Cruz afin de réparer l'avarie... Cela demandera +une huitaine de jours environ...</p> + +<p>—Huit jours! murmura Pickmann...</p> + +<p>—Oui, au moins... à condition, toutefois, que nous +puissions trouver des charpentiers qui exécutent immédiatement +le travail...</p> + +<p>—Et si nous n'en trouvons pas?...</p> + +<p>—Oh! ce ne sont pas les charpentiers qui manquent +à Santa-Cruz... mais ce port est très fréquenté!... Peut-être +y a-t-il dans les cales d'autres bateaux que la tempête +a endommagés... Dans ce cas, nous serions obligés +d'attendre notre tour...</p> + +<p>—C'est bien, dit sèchement Pickmann, en se reprenant +la tête entre les mains.</p> + +<p>L'effort qu'il venait de faire l'avait anéanti, et il se<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">[367]</a></span> +laissa retomber sur son divan, où il demeura inerte. + +<p>Comme personne ne lui adressait plus la parole, le +capitaine se retira.</p> + +<p>—Tout cela ne vous semble pas louche? me +demanda Mme Pickmann.</p> + +<p>—Ma foi non, répondis-je... Maître Ross est bien +obligé de relâcher dans un port... Comme Santa-Cruz +est le port le plus rapproché, c'est celui-là qu'il a choisi... +Ne vous tourmentez pas... Reposez-vous, je reviendrai +vous voir avant le déjeuner.</p> + +<p>J'avais déjà la main sur le bouton de la porte, quand +Pickmann lança d'une voix pâteuse:</p> + +<p>—Rien... à part ça, Colombo?</p> + +<p>—Non... rien...</p> + +<p>—Vous n'avez toujours pas vu <i>l'autre</i> passager?</p> + +<p>—Vous y tenez, décidément...</p> + +<p>—Cherchez bien... car je suis sûr...</p> + +<p>Une violente nausée l'empêcha de continuer.</p> + +<p>—Ce pauvre homme, dit Mme Pickmann, voyez +comme il est malade... Vous ne connaissez pas un remède +contre le mal de mer, mon bon Colombo... Je souffre +horriblement, moi aussi... c'est affreux... Ce mauvais +temps ne va donc pas cesser!</p> + +<p>—Couchez-vous, dis-je... dans une heure je vous +apporterai du thé... D'ailleurs, nous serons bientôt en +eau calme...</p> + +<p>—Vous croyez?</p> + +<p>—Oui... lorsque nous aurons atteint le port de +Santa-Cruz...</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>Mme Pickmann ne paraissait pas convaincue... Elle +eût voulu sans doute m'interroger encore, mais les forces +lui manquèrent, et elle se laissa tomber sur le divan, à +côté de son mari...</p> + + + + +<h2><a name="ch42" id="ch42"></a>XVIII</h2><span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">[368]</a></span> + +<h5>OU JE MURIS MON PLAN</h5> + + +<p>J'allai retrouver Zanzibar qui préparait en chantant +une horrible mixture destinée à l'équipage.</p> + +<p>—Ti sais pas, dit-il... Bateau retourni Canaries... +Ça bon, Canaries... plein de bananes... moi m'en coller +plein le fisil... Là-bas, chez nous, bananes plus jolies +encore, ti verras ça si ti viens avec moi... et pis beaucoup +de dattes aussi... et noix de coco... tout plein... tout +plein... Ti verras, Colombo, ti verras...</p> + +<p>Je n'écoutais point... Trop de pensées, pour l'instant, +se heurtaient dans ma tête... Ce qui m'inquiétait surtout, +c'était cette escale que nous allions être obligés de faire +à Santa-Cruz... Toutes mes combinaisons, tous mes projets +s'effondraient soudain... ou étaient pour le moins +retardés...</p> + +<p>Quelles nouvelles complications allaient surgir encore?</p> + +<p>Ah! décidément, je n'étais pas au bout de mes peines...</p> + +<p>Jamais je n'ai tant réfléchi que pendant les six heures +que le <i>Sea-Gull</i> mit à atteindre Santa-Cruz. Et ces +réflexions, comme on le verra bientôt, ne furent pas inutiles. +Mon imagination un peu endormie depuis quelque +temps s'était brusquement réveillée et avait échafaudé +tout un scénario qui eût certainement émerveillé +Allan Dickson. Cet homme qui m'avait tant fait souffrir, +puisque c'était à cause de lui que j'avais tâté du «Tread +Mill», allait sans doute devenir ma Providence...</p> + +<p>Mais n'anticipons pas... J'estime que lorsque l'on écrit<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">[369]</a></span> +ses mémoires, on doit classer par ordre tous les événements +qu'on y relate, et donner à chacun l'importance +et la place qu'il convient. J'ai lu beaucoup de mémoires, +dans ma vie: les Confessions du grand Jean-Jacques, +les Mémoires du Chevalier de Grammont, ceux de Chateaubriand +et de l'inimitable Berlioz, mais tout en admirant +ces chefs-d'œuvre, je trouve que leurs auteurs, et +M. de Chateaubriand surtout, ont trop insisté sur certains +détails, qui eussent certainement gagné à être un +peu écourtés... Je ne doute pas que cette appréciation +d'un cambrioleur ne fasse sourire certains critiques, mais +chacun juge à sa façon... avec son bon sens. Ce que +j'apprécie surtout dans les mémoires, c'est la franchise. +Or, à part Rousseau qui a tout avoué (même les choses +les plus <i>schocking</i>) je suis obligé de reconnaître que les +autres mémorialistes se sont un peu trop flattés, et n'ont +pas hésité à allonger leur récit, pour nous faire +mieux savourer les beautés de leur éloquence, et les brillantes +qualités dont les avait doués la nature.</p> + +<p>Je n'ai point l'outrecuidance de me comparer à ces +maîtres, mais j'ai le mérite de ne rien céler de mes +défauts et de ne point me regarder dans un miroir avec +trop de complaisance. Je dis ce qui est, un peu brutalement +parfois, et ne me fais jamais meilleur que je ne +suis; j'ai le malheur d'être un triste individu et j'ai le +courage de l'avouer.</p> + +<p>Combien consentiraient à en faire autant?... Qu'on me +pardonne encore cette petite digression, mais elle était, +je crois, nécessaire, ne serait-ce que pour rappeler à mes +lecteurs qu'Edgar Pipe leur livre sa vie tout entière, +comme à des juges impartiaux. Puisse l'aveu que je fais +de mes fautes me valoir quelque pitié de la part de ceux +qui n'ont jamais cessé de suivre la belle ligne droite de +l'honnêteté, et que l'amour du travail a préservés des +«écarts» dont je me repens aujourd'hui...</p> + +<p>Le <i>Sea-Gull</i>, sous son grand foc et sa voile d'artimon, +filait en tanguant vers les Canaries. Il avait marché plus<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">[370]</a></span> +vite que nous ne nous y attendions, car avant la nuit il +mouillait en rade de Santa-Cruz, en face de Ténériffe.</p> + +<p>L'île de Ténériffe réunit, grâce à ses vallées, à son +plateau et à ses côtes, tous les genres de température, +excepté celle de l'hiver. Beaucoup d'Anglais préfèrent +même le séjour de Ténériffe à celui de l'Italie, aussi +Santa-Cruz est-elle très fréquentée. J'eus l'occasion de le +constater, car le capitaine Ross, dès que nous fûmes +stabilisés sur nos ancres, fit armer le canot et m'envoya +à terre avec quelques matelots pour chercher des provisions.</p> + +<p>La ville me parut agréable.</p> + +<p>Ses rues droites, larges, aérées, ont des trottoirs pavés +de pierres rondes et inégales que bordent des dalles de +lave. On rencontre là nombre d'étrangers: des négociants +des différentes parties du monde que distingue leur +costume national.</p> + +<p>Après avoir fait nos achats, nous nous offrîmes quelques +«chiroutes» et plusieurs verres de vin de Madère, +puis nous regagnâmes le bord.</p> + +<p>Cette petite promenade n'avait pas été inutile. Elle +m'avait permis de jeter un coup d'œil sur le port où +de nombreux bâtiments, les uns chargés de bananes, les +autres de tonneaux de vin, s'apprêtaient à prendre le +large. Je vis aussi deux ou trois vapeurs dont l'un, qui +portait le pavillon espagnol, allait se mettre en route pour +Cadix, ainsi que me l'apprit un marin anglais qui fumait +sa pipe à l'ombre d'une véranda, devant un flacon de +whisky.</p> + +<p>Dès que j'eus rallié le <i>Sea-Gull</i>, et rendu compte de +ma mission à Maître Ross, j'allai porter à M. et +Mme Pickmann le repas qu'avait préparé Zanzibar. +Je les trouvai complètement remis de leur malaise. Ils +avaient fait toilette, et semblaient m'attendre avec impatience.</p> + +<p>—Ah! mon bon Colombo, s'écria Mme Pickmann +dès que j'entrai dans la salle à manger, quelle aventure!<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">[371]</a></span> +Jamais je n'aurais cru que le mal de mer pût rendre si +malade... Si cela devait recommencer, j'aimerais mieux +débarquer tout de suite.</p> + +<p>—Libre à vous, répondis-je... la ville est curieuse à +visiter... et si vous voulez, après déjeuner, aller vous +dégourdir un peu les jambes...</p> + +<p>—Non... répondit sèchement Pickmann... D'ailleurs, +je ne me sens pas bien...</p> + +<p>Il s'assit avec sa femme devant la table où je venais +de déposer un plat de poisson, et demanda soudain:</p> + +<p>—Est-ce anglais, Santa-Cruz?</p> + +<p>J'eus peine à réprimer un sourire devant tant d'ignorance.</p> + +<p>—Non... répondis-je... c'est une possession espagnole...</p> + +<p>—Ah! oui... c'est vrai... je ne sais où j'avais la +tête... J'espère qu'on ne va pas venir à bord opérer une +visite, au moins?</p> + +<p>—Ma foi, je n'en sais rien... mais il est plus que +probable que, lorsque nous serons amarrés à quai, la +douane fera son apparition.</p> + +<p>—Quoi! nous n'allons pas demeurer en rade?</p> + +<p>—Non... dans quelques heures, nous allons gagner +le port... c'est nécessaire... on ne peut pas «réparer» +en pleine mer...</p> + +<p>—Vous êtes sûr de ce que vous dites, Colombo?</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>Pickmann lança un coup d'œil à sa femme qui ne +broncha pas.</p> + +<p>Il y eut un silence, puis il reprit:</p> + +<p>—Bah! la douane se contentera d'examiner les +bagages... les grosses malles, les caisses. Je ne pense pas +qu'elle ouvre les valises et les sacs à main... + +<p>—Qui sait? Les douaniers prennent parfois plaisir +à ennuyer le monde... Ce sont des êtres maussades qui, +furieux de voir les gens voyager et se payer des distractions, +quand eux demeurent rivés à leur poste, se vengent<span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">[372]</a></span> +en soumettant le touriste à une foule de formalités qu'ils +compliquent à plaisir. J'ai connu un douanier anglais, du +nom de Nasty, qui n'était jamais si heureux que lorsqu'il +avait obligé une dame à déballer toutes ses toilettes, et +jusqu'à son linge le plus intime.</p> + +<p>—Cependant, nous ne faisons pas de contrebande... +Si on nous a laissés partir d'Angleterre, c'est que nous +étions en règle avec la douane...</p> + +<p>—Avec la douane anglaise, oui... mais ici, n'oubliez +pas que nous sommes en Espagne.</p> + +<p>—Eh bien, dit Mme Pickmann, pour que ces messieurs +du Custom-House n'aient pas le plaisir de chiffonner +mes toilettes, je vais les étaler dans cette pièce.</p> + +<p>Mme Pickmann exagérait évidemment quand elle parlait +de ses toilettes, car sa garde-robe, comme la mienne, +n'était pas des mieux «fournies».</p> + +<p>Elle possédait en tout et pour tout une cape de drap +noir, ornée d'arabesques grenat, un costume tailleur, une +jupe foncée et quelques corsages aux tons criards. Quant +à son mari, il n'avait que deux pauvres complets, celui +qu'il portait tous les jours et un autre de teinte verdâtre, +accroché dans une armoire. Et quels complets! grand +Dieu!... Ils eussent tout au plus convenu à Bill Sharper +ou à Manzana.</p> + +<p>Comme on voyait bien que ces gens-là étaient dans +une purée noire avant le coup qui devait les enrichir!... +Tout ce qu'ils possédaient était neuf: malles, habits, +linge, bottines... Ils s'étaient renippés vivement, au décrochez-moi +ça, pressés qu'ils étaient de quitter Londres.</p> + +<p>Il était même assez extraordinaire qu'ils fussent parvenus +à fuir, puisque, avant leur embarquement, les journaux +avaient déjà parlé d'eux... L'affaire avait fait beaucoup +de bruit, beaucoup plus de bruit que celle du +Régent, car les journaux français (que j'avais lus avec +la plus grande attention) n'avaient pas soufflé mot de +la disparition de <i>mon</i> diamant.</p> + +<p>A quoi devais-je attribuer ce silence? Etait-ce un<span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">[373]</a></span> +piège? Espérait-on ainsi donner confiance au voleur et +le pincer plus facilement? Je crois plutôt que l'administration +du musée du Louvre, après avoir prévenu la +police, avait jugé inutile d'ébruiter un vol qui devait la +«gêner» un peu, et qu'en attendant l'arrestation du +coupable elle avait remplacé le Régent par un bouchon +de carafe quelconque.</p> + +<p>Tout en mangeant, Pickmann et sa femme continuaient +de bavarder, mais on les sentait inquiets. Je m'efforçai +d'ailleurs d'augmenter cette inquiétude. Cela faisait partie +du plan que j'avais élaboré... Je dosais mes effets, +avec l'habileté d'un Allan Dickson qui s'apprête à confondre +un malfaiteur.</p> + +<p>—Bah! qu'avez-vous à craindre, fis-je d'un petit +air sournois, vos papiers sont en règle, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oh!... certes... très en règle, bégaya M. Pickmann +en devenant rouge comme un piment.</p> + +<p>—Alors... tout est pour le mieux...</p> + +<p>—D'ailleurs, les douaniers ne nous demanderont pas +nos papiers...</p> + +<p>—Les douaniers... non, mais les gens de police.</p> + +<p>—Les gens de police! Ont-ils le droit de pénétrer ici?</p> + +<p>—Pourquoi pas?</p> + +<p>Pickmann sursauta:</p> + +<p>—Mais je ne suis pas un malfaiteur! s'écria-t-il... +je...</p> + +<p>—Voyons, calmez-vous... y a-t-il là de quoi se +monter?... Vous êtes un honnête homme, vous avez des +papiers... Que pouvez-vous craindre?</p> + +<p>—Rien... rien, assurément... Mais je me rappelle +maintenant que je n'ai pas fait viser nos passeports...</p> + +<p>—On ne les examinera pas à la loupe. Il suffira +de les présenter, et si on s'apercevait, par hasard, qu'ils +n'ont pas été timbrés au départ, vous diriez qu'en Angleterre +certains personnages connus sont dispensés de cette +formalité... Est-ce que vous croyez que M. Lloyd George +lorsqu'il va de Londres à Cannes ou à Paris fait chaque<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">[374]</a></span> +fois viser ses passeports?...</p> + +<p>—Je ne suis pas M. Lloyd George.</p> + +<p>—Vous pouvez être un homme de qualité quand +même... Il y a à Londres beaucoup de Pickmann... Il +en existe même un qui, si je ne me trompe, est allié à +la famille de Connaught... Ne seriez-vous pas celui-là?</p> + +<p>—Non...</p> + +<p>Mme Pickmann qui, jusque-là, était demeurée silencieuse, +ce qui me surprenait fort, crut devoir ajouter:</p> + +<p>—Nous sommes des gens de modeste condition... + +<p>Je le voyais bien, parbleu! elle n'avait pas besoin de +le dire.</p> + +<p>Décidément, ils étaient plus stupides encore que je +ne le supposais, et j'avais la partie belle avec eux.</p> + +<p>Comme ils s'étaient un peu rassurés, je crus devoir, +avant de les quitter, leur donner un premier «coup d'assommoir».</p> + +<p>—Ah! à propos, fis-je d'un air distrait, vous me +souteniez l'autre jour qu'il y avait à bord de ce bateau +un personnage mystérieux... Eh bien! c'est vous qui aviez +raison...</p> + +<p>—Vous l'avez vu? demanda Pickmann, d'une voix +tremblante.</p> + +<p>—Oui... Il y a une heure à peine.</p> + +<p>—Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit plus tôt?</p> + +<p>—Je n'y ai pas songé...</p> + +<p>—Comment est-il?</p> + +<p>—Grand... entièrement rasé... assez élégant, ma +foi... Il me semble avoir déjà vu cette tête-là quelque +part... à Londres, probablement...</p> + +<p>—C'est lui! lança imprudemment Mme Pickmann.</p> + +<p>Je la regardai.</p> + +<p>Pour expliquer le trouble qui l'agitait, elle ajouta en +me prenant le bras:</p> + +<p>—Ecoutez, mon bon Colombo... Puisque vous êtes +un ami, nous pouvons tout vous dire... Eh bien!... cet<span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">[375]</a></span> +homme est un de nos parents...</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Oui... un affreux gredin qui nous a joué des tours +pendables, et qui veut aujourd'hui s'emparer de notre +fortune... Il est capable de tout, même de nous assassiner...</p> + +<p>—Ne craignez rien... Je suis là.</p> + +<p>—Ne pourriez-vous, demanda Pickmann, le faire +expulser du bateau par le capitaine?... Si Maître Ross +arrive à nous en débarrasser, d'une façon ou d'une autre, +il y a mille livres pour lui.</p> + +<p>—Non... c'est moi qui vous en débarrasserai...</p> + +<p>—Oh! mon cher Colombo... que vous êtes gentil!... +Alors, les mille livres seront pour vous... Je vous le promets... +Voulez-vous un acompte?</p> + +<p>—Non... j'ai confiance en vous.</p> + +<p>—Et comment nous en débarrasserez-vous?</p> + +<p>—Mais d'une façon bien simple... En lui faisant +piquer une tête par-dessus bord.</p> + +<p>Mme Pickmann se jeta dans mes bras, et me serrant +à m'étouffer:</p> + +<p>—A la bonne heure! s'écria-t-elle... au moins vous, +vous êtes un homme!</p> + +<p>—Oui, approuva Pickmann... et un homme de décision... +mais prenez garde... le gaillard est habile... Et +que dira le capitaine quand il s'apercevra de la disparition +de ce passager?</p> + +<p>—Soyez tranquille, je saurai m'y prendre... On +croira à un accident... Il paraît que cet homme, qui reste +tout le jour enfermé dans sa cabine, se promène, la nuit, +sur le pont. Je me dissimulerai derrière le rouf et, au +moment où il ne s'y attendra pas, je me précipiterai sur lui, +et l'enverrai par-dessus le bastingage.</p> + +<p>—C'est cela! c'est cela! fit Pickmann en battant +des mains... par-dessus le bastingage... Ah! décidément, +Colombo, vous êtes notre providence!... Et, tenez... ce<span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">[376]</a></span> +n'est pas mille livres que je vous donnerai... mais deux +mille... oui, deux mille, ma parole d'honneur.</p> + +<p>Je pris congé des Pickmann, écœuré. Décidément, ces +gens-là étaient d'affreuses canailles, et je n'avais plus à +les ménager.</p> + + + + +<h2><a name="ch43" id="ch43"></a>XIX</h2><span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">[377]</a></span> + +<h5>«ALEA JACTA EST»</h5> + + +<p>Le soir même, le <i>Sea-Gull</i> entrait dans le port de +Santa-Cruz, et s'amarrait à quai, en face d'un dock. +Après l'allumage des feux de position, Maître Ross nous +réunit tous et nous adressa le petit speech suivant:</p> + +<p>—Vous savez, sans doute, que nous allons demeurer +ici une huitaine... peut-être plus... Nous allons donc profiter +de cette relâche pour briquer le pont, et faire les +cuivres. Il faudra aussi laver les voiles et, quand la toilette +de l'extérieur sera faite, nous nous occuperons de +l'entrepont et de la cale. Je ne veux point cependant +vous traiter en esclaves. Je suis un brave homme, moi, +et tous mes matelots sont mes enfants... Je vais établir +un roulement... Un jour, ce sera la bordée de tribord +qui sera libre, un autre jour, celle de bâbord... Seulement, +je vous préviens, celui qui rentrera en état d'ivresse +sera bouclé jusqu'à l'appareillage... Quant aux cuisiniers +(et il désigna Zanzibar et moi), ils seront exempts de service +un jour sur deux, à tour de rôle... Ceux qui voudront +toucher une avance sur leur décompte n'auront +qu'à venir me trouver... Je sais ce que c'est que s'amuser, +j'ai été jeune, moi aussi... Rompez, mes enfants.</p> + +<p>Je n'avais jamais vu le capitaine Ross si aimable... +Je crois qu'il avait peur que quelques-uns de ses marins +ne le quittassent pour s'engager sur un «bananier». Les +engagements contractés à bord du <i>Sea-Gull</i> n'avaient +pas été visés par l'Inscription maritime, et il n'avait,<span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">[378]</a></span> +par conséquent, aucun moyen de retenir ses hommes.</p> + +<p>Je trouvai Zanzibar désolé. Il se faisait une fête, le +pauvre nègre, de descendre à terre avec moi pour «rigoli +un pitit peu», et voilà que le capitaine nous consignait +l'un après l'autre à la cuisine. Cette décision n'était pas +pour me déplaire, car j'avais besoin d'être seul, aussi +bien à bord qu'à terre. Le grand coup que je méditais +devait être préparé en secret. Zanzibar ne m'eût pas trahi, +cela était certain, mais il m'eût gêné, et j'étais heureux +de me sentir libre.</p> + +<p>Il était facile maintenant d'aller à terre... Il suffisait +pour cela de franchir la passerelle qui reliait le navire +au quai. Je n'abusais cependant point des «sorties», +car je craignais que, pendant mon absence, mes deux +Pickmann ne commissent quelque imprudence.</p> + +<p>Chaque fois que je les voyais, ils me demandaient si +j'avais aperçu le passager qu'ils désignaient maintenant +sous le nom de Dickie, et sur lequel ils me fournirent un +tas de renseignements stupides. Ne fallait-il point qu'ils +parussent documentés sur ce parent scélérat qui convoitait +leur fortune?</p> + +<p>Et les niais se figurant que je «donnais dans le panneau», +comme on dit vulgairement, me bourraient le +crâne avec ardeur. Ils allaient même un peu fort, surtout +Mme Pickmann, qui s'était prise pour moi d'une chaude... +trop chaude amitié et m'embrassait avec une passion vraie +ou simulée dès que je me trouvais seul avec elle.</p> + +<p>Allait-elle me proposer aussi d'assassiner son mari? +Ma foi, je commençais à le croire.</p> + +<p>Mme Pickmann était certes une assez jolie brune, bien +qu'elle fût déjà un peu marquée, mais elle ne «m'inspirait» +guère car j'aime les femmes avec lesquelles on +peut encore causer, quand on a fini de rire, et la conversation +de cette opulente lady était d'une banalité désespérante. +Son mari lui était certainement supérieur, quoiqu'il +n'eût rien d'un intellectuel. C'était un gros roublard, +capable de rouler certaines gens, mais absolument sans<span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">[379]</a></span> +défense lorsqu'il se trouvait en face de quelqu'un qui le +dominait. Il était, de plus, dépourvu de sens moral, on +en a eu la preuve. Trop lâche pour se débarrasser d'un +ennemi, il n'hésitait pas à payer pour le faire supprimer. +J'avais éprouvé, je l'avoue, quelque pitié pour lui, en le +voyant effaré, larmoyant, tassé dans son fauteuil comme +un impotent, mais à présent, il me dégoûtait, et sa vue +même m'était odieuse.</p> + +<p>Heureusement que j'allais bientôt lui tirer ma révérence.</p> + +<p>En attendant que tous mes «préparatifs» fussent +terminés, je continuais de le terroriser en lui parlant du +passager imaginaire, ce Dickie qui faisait, paraît-il, le +déshonneur de la famille Pickmann.</p> + +<p>Chaque matin, je lui rendais compte des faits et gestes +de Dickie... Tantôt, je l'avais aperçu en ville, tantôt je +l'avais surpris rôdant dans la coursive d'entrepont.</p> + +<p>—Ce misérable, me dit un soir Pickmann, a dû +s'entendre avec le capitaine, et lui promettre une forte +prime...</p> + +<p>—C'est possible, répondis-je...</p> + +<p>—Alors, ce Ross serait un affreux gredin... J'ai +bien envie de le faire appeler et de lui demander de quel +droit il a accepté un étranger sur un bateau qui m'appartient +pour deux mois encore...</p> + +<p>—Gardez-vous en bien... Si vous voulez tout compromettre, +vous n'avez que ça à faire... Au lieu d'avoir un +ennemi, vous en aurez deux à bord, et, ma foi, je ne +réponds plus de rien...</p> + +<p>—Oui, Colombo a raison, intervint Mme Pickmann, +ce serait la dernière des gaffes... Laisse donc agir +Colombo... C'est un homme intelligent, lui, et qui a +de la décision.</p> + +<p>Certes, j'avais de la décision, elle allait bientôt s'en +apercevoir! Cependant, il fallait se hâter. Le capitaine +Ross avait eu la chance de trouver un mât de goélette qui, +une fois raboté à sa base, s'adapterait parfaitement dans<span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">[380]</a></span> +l'emplanture de l'ancien, et sous deux jours au plus tard, +le <i>Sea-Gull</i> serait en état de reprendre la mer.</p> + +<p>Le lendemain (c'était mon tour de sortie), je fis dans +une boutique de Santa-Cruz achat d'un revolver d'occasion, +puis me rendis sur le quai, à un endroit où l'on +procédait au chargement des bananes. Il y avait là deux +vapeurs espagnols: la <i>Dona-Isabelle</i> et le <i>Pescador</i>... +J'appris par un homme d'équipage, un Anglais comme +moi, que ces deux bateaux se rendaient à Cadix, et que +l'équipage de l'un, le <i>Pescador</i>, n'était pas au complet. +Je me fis présenter au capitaine, un gros homme à la +figure couturée de cicatrices, et qui baragouinait un peu +d'anglais.</p> + +<p>—Il me faut un soutier, un graisseur et un aide-chauffeur, +me dit-il.</p> + +<p>—Je puis, répondis-je, remplir l'office de soutier...</p> + +<p>—Je le pense bien, dit-il en riant... ce n'est pas un +métier qui exige un long apprentissage... Nous partons +vendredi, c'est-à-dire dans trois jours... Apportez-moi vos +papiers au moment de l'appareillage... Soixante-quinze +pesetas par semaine... Ça vous va?</p> + +<p>—Oui, capitaine.</p> + +<p>—Bien... entendu... Au revoir!... + +<p>J'étais «embarqué». Il ne me restait plus qu'à trouver +des papiers, mais j'espérais bien m'en procurer à bord +du <i>Sea-Gull</i>. Il me suffirait pour cela d'aller faire une +petite «perquisition» dans le gaillard d'avant.</p> + +<p>Cette nuit-là, je dormis mal. Le plan que j'allais mettre +à exécution était des plus audacieux, et aussi des plus délicats. +Il s'agissait de ne rien laisser au hasard. Je répétai +mentalement plus de dix fois la scène que j'allais +jouer dans quelques heures, car j'avais appris en +revenant à bord que le <i>Sea-Gull</i>, complètement réparé, +se remettrait en route le lendemain dans l'après-midi. +A côté de moi, Zanzibar ronflait comme un orgue, et +j'enviai la sérénité de ce bon nègre. Moi, j'allais me +relancer dans l'aventure, et Dieu seul savait comment<span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">[381]</a></span> +tout cela finirait.</p> + +<p>Vers le matin, je m'assoupis, et dormis une heure environ, +mais quand je m'éveillai (j'ai toujours eu le réveil +triste), je vis tout en noir... Je n'avais plus aucune confiance +en moi, et une crainte que le raisonnement n'arrivait pas +à vaincre me revenait continuellement à l'esprit.</p> + +<p>Je me levai, et après avoir bu un thé fortement additionné +d'alcool, je retrouvai un peu d'énergie.</p> + +<p>—Ti pas bien gai ci matin, me dit le brave Zanzibar... +Ti pas content quitti Santa-Cruz... Ti malade, peut-être?</p> + +<p>—Non... mais j'ai mal dormi.</p> + +<p>—Mi trop ronfli, s'pas? Ti fallait siffli, si ronflais +trop fort...</p> + +<p>Le bon Zanzibar avait une mine piteuse, mais sa gaîté +naturelle reprit bien vite le dessus, et il s'efforça, par +mille contorsions grotesques, de me dérider un peu.</p> + +<p>Je m'étais attaché à ce brave garçon, et cela me faisait +de la peine de l'abandonner. J'eus un moment l'idée de +l'emmener avec moi, mais j'y renonçai... Seul, j'aurais +sans doute bien du mal à me tirer d'affaire, mais avec +un nègre pour compagnon, je risquais de compromettre ma +manière qui est, on le sait, de «passer inaperçu».</p> + +<p>Pendant deux heures, j'errai comme une âme en peine +dans la coursive d'entrepont, puis, profitant d'un moment +où les hommes étaient réunis en haut pour l'appareillage, +je me glissai dans le gaillard d'avant. Il y avait là une +dizaine de hamacs roulés sur leurs garcettes, et, en face +de ces hamacs, le long de la cloison, des boîtes de bois +noir portant toutes une étiquette, et dans lesquelles les +matelots serraient leurs effets de petit équipement et leurs +papiers.</p> + +<p>Sur l'une de ces étiquettes, je lus un nom: Jim Corbett. +J'ouvris la boîte qui était simplement fermée au moyen +d'une petite lanière de cuir passée dans deux pitons, m'emparai +des papiers de Corbett, que je mis vivement dans +la poche de ma vareuse, et regagnai aussitôt la coursive.<span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">[382]</a></span> +Il était temps. Déjà l'escalier du panneau avant craquait +sous l'énorme poids de Cardiff.</p> + +<p>J'allai retrouver Zanzibar, qui était en train de préparer +le déjeuner de l'équipage... et celui de M. et +Mme Pickmann.</p> + +<p>—Ah! ti voilà, s'écria le nègre, ti sais, nous partir +midi...</p> + +<p>—Comment cela? m'écriai-je... De qui tiens-tu ce +renseignement?</p> + +<p>—De missié Cardiff... Li a dit faire déjeuner pour +dix heures et demie...</p> + +<p>Je regardai l'heure au coucou de notre cabine. Il était +neuf heures vingt. Je m'habillai à la hâte, car j'étais +encore en tenue de corvée, puis, quand je fus prêt, je +pris un flacon de rhum, remplis deux petits gobelets d'étain +que je pris sur une étagère, et dis à Zanzibar:</p> + +<p>—A ta santé! mon vieux...</p> + +<p>—A la tienne! missié Colombo, répondit le brave +nègre en me regardant avec étonnement... Ti bois beaucoup +de rhum aujourd'hui!</p> + +<p>—Oui, Zanzibar... car je me sens un peu malade, +et j'ai besoin de me redonner du cran... beaucoup de +cran...</p> + +<p>Nous trinquâmes. Zanzibar vida son gobelet d'un +trait, le reposa sur la planchette placée à côté du fourneau, +et me regarda longuement. On eût dit que le pauvre +garçon devinait que j'allais le quitter...</p> + +<p>—Ti tout drôle, missié Colombo, me dit-il... ti +devrais ti couchi un peu...</p> + +<p>Il était maintenant neuf heures et demie. Je m'assurai +que mon revolver était toujours dans ma poche, tirai de +mon carnet une carte que j'avais précieusement conservée, +sans me douter qu'un jour elle me serait <i>si utile</i>, et je +m'engageai dans le couloir cloisonné conduisant au logement +de M. et Mme Pickmann.</p> + +<p>Devant la porte, je me recueillis un instant, puis je<span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">[383]</a></span> +frappai.</p> + +<p>Ce fut Pickmann qui vint m'ouvrir.</p> + +<p>—Ah! Colombo... mon cher Colombo, s'écria-t-il, +quoi de neuf, ce matin?</p> + +<p>Sans répondre, je fermai la porte au verrou, puis tendant +à Pickmann la carte d'Allan Dickson, cette carte +que le grand détective m'avait remise naguère à la station +de Waterloo, je prononçai, d'un ton solennel:</p> + +<p>—Richard Stone... au nom du Roi, je vous arrête!</p> + + + + +<h2><a name="ch44" id="ch44"></a>XX</h2><span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">[384]</a></span> + +<h5>UNE SCÈNE NAVRANTE</h5> + + +<p>Pickmann se retint à un meuble pour ne pas tomber... +Il voulut parler, mais les mots s'étranglèrent dans sa +gorge...</p> + +<p>Ce fut sa femme qui, la première, parvint à articuler +quelques paroles:</p> + +<p>—Colombo... mon petit Colombo... Voyons... vous +voulez plaisanter... vous savez bien que nous sommes +d'honnêtes gens.</p> + +<p>—Richard Stone, répétai-je... au nom du Roi, je +vous arrête...</p> + +<p>Pickmann se ressaisit:</p> + +<p>—D'abord, pourquoi m'appelez-vous Richard +Stone?... mon nom est Pickmann...</p> + +<p>—Richard Stone, répliquai-je (et j'appuyai sur les +syllabes), inutile de nier... je sais tout... C'est vous le +voleur de la Banque d'Angleterre... Je vous ai reconnu, +quand vous vous êtes embarqué à Southampton... J'avais +en poche votre signalement ainsi que celui de votre maîtresse...</p> + +<p>—Pardon, se récria la femme, je suis l'épouse légitime +de M. Pickmann.</p> + +<p>Je crus inutile de répondre... Posant ma main gauche +sur l'épaule de Richard Stone, je repris, en enflant la +voix:</p> + +<p>—Préparez-vous à me suivre... Mais auparavant, +veuillez me remettre les clefs de vos malles...</p> + +<p>—Voici, fit Stone d'une voix blanche, en me tendant<span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[385]</a></span> +un trousseau de clefs.</p> + +<p>—C'est bien... passez devant moi... et vous aussi, +madame...</p> + +<p>—Oh! mon petit Colombo, gémit la triste compagne +du voleur.</p> + +<p>—Il n'y a plus de Colombo, répondis-je sèchement... +vous avez devant vous M. Allan Dickson, détective... +Allons, hâtons-nous...</p> + +<p>—C'est dégoûtant d'agir ainsi, murmura Mme Pickmann.</p> + +<p>—Il est encore plus dégoûtant, répliquai-je, en la +regardant sévèrement, de s'approprier le bien d'autrui.</p> + +<p>Pickmann ne disait rien. Tout à coup, il fit un signe +à sa femme, mais j'avais deviné leurs intentions: ils +voulaient se jeter sur moi.</p> + +<p>Braquant sur l'homme le canon de mon revolver, je +dis d'un ton sec:</p> + +<p>—A la moindre velléité de résistance, je vous tue sans +pitié... c'est mon droit.</p> + +<p>Les Pickmann étaient atterrés.</p> + +<p>—Allons... ouvrez-moi vos malles!</p> + +<p>Nous étions maintenant dans la chambre à coucher.</p> + +<p>Il y avait là une armoire en pitchpin encastrée dans +la cloison et formant placard.</p> + +<p>Mes anciens «amis» avaient maintenant une mine +si bouleversée que, vraiment, ils me faisaient de la peine, +mais ce n'était pas le moment de se laisser apitoyer... Il +fallait mener cette affaire vite... et bien.</p> + +<p>Docilement, avec des gestes maladroits, l'homme sortait +d'une malle de pauvres nippes toutes fripées, du linge +commun, sans marque, et qui avait encore la raideur du +neuf. La femme s'était jetée dans un fauteuil, et sanglotait, +la tête entre les mains.</p> + +<p>J'étais de plus en plus ému devant cette détresse, et +dus me faire violence pour continuer à jouer mon rôle... +Ces gens, après tout, avaient été bons pour moi, ils me<span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[386]</a></span> +considéraient comme leur ami, et je les avais trahis.</p> + +<p>Oh! argent! maudit argent! quelles vilenies tu nous +fais parfois commettre!</p> + +<p>Les malles étaient vides... Pickmann—ou du moins +Richard Stone—tourna vers moi une pauvre figure +décomposée:</p> + +<p>—Voyez... il n'y a rien, dit-il.</p> + +<p>—Bon... les valises, maintenant...</p> + +<p>Les sanglots de la femme redoublèrent. Richard Stone, +toujours à genoux sur le parquet, demeurait immobile.</p> + +<p>—Eh bien!... avez-vous entendu... répétai-je, vos +valises!</p> + +<p>—Je n'en ai qu'une... elle contient seulement des +papiers sans importance.</p> + +<p>—Ouvrez-la.</p> + +<p>Le malheureux se mit debout. En chancelant, il se +dirigea vers un coin de la pièce, et faisant glisser un +rideau sur sa tringle, découvrit un petit réduit qui servait +de cabinet de débarras. Il y avait là une valise toute +neuve, une de ces valises en pégamoïd comme en ont +les gens modestes qui vont en villégiature dans les «petits +trous pas chers».</p> + +<p>Cependant Richard Stone ne parvenait pas à l'ouvrir. +Je lui donnai un coup de main et arrivai assez facilement +à faire jouer la serrure récalcitrante—l'habitude!...</p> + +<p>—Je vous l'avais bien dit, murmura le malheureux +Stone... elle ne contient que des papiers... et des faux-cols +sales.</p> + +<p>—C'est bien... à l'autre...</p> + +<p>—Quelle autre?</p> + +<p>—Mais votre mallette en peau de porc.</p> + +<p>Stone devint blême... sa bouche s'agita comme s'il +mâchait du caoutchouc... Quant à sa femme, elle se +laissa glisser de son fauteuil, et s'agenouilla en bégayant:</p> + +<p>—Oh! Colombo!... pardon... monsieur Allan Dickson, +ayez pitié de nous... Vous savez bien que nous ne sommes<span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">[387]</a></span> +pas de méchantes gens... Nous vous l'avons prouvé... +Nous avions pour vous beaucoup d'amitié... nous...</p> + +<p>—La mallette! fis-je d'un ton impératif... Si vous +ne voulez pas me la remettre, je vais la prendre moi-même.</p> + +<p>Stone comprit que tout était perdu. Il s'exécuta.</p> + +<p>—Oh! oh! fis-je, après avoir ouvert la mallette coffre-fort, +voilà des papiers qui ressemblent joliment à des +bank-notes... Mais vous en avez une vraie collection... +<i>By God</i>, quand vous vous y mettez, Richard Stone... +c'est pour de bon... Combien cela représente-t-il de livres?</p> + +<p>—Je ne sais... balbutia le malheureux.</p> + +<p>—Ah! vous ne savez pas?... Eh bien! nous allons +compter un peu... Si j'en crois les journaux, il doit y avoir +là deux cent mille livres... Voyons... Vous avez eu soin +de faire des liasses... c'est une bonne précaution... Richard +Stone. On voit que vous avez l'habitude de manier des +fonds... Si je ne me trompe, vous étiez sous-caissier adjoint +à la Banque d'Angleterre... Ah! il est fort heureux que la +banque n'ait pas plusieurs employés comme vous... car +elle serait vite à sec... Permettez-moi de vous dire cependant +que vous avez eu la main un peu lourde... Ne +pouviez-vous vous contenter d'une vingtaine de mille +livres?... Vous vous êtes dit sans doute que lorsque l'on +prend on ne saurait trop prendre... mais vous avez fait +un faux calcul... Le «trou» était vraiment trop considérable, +aussi s'en est-on aperçu tout de suite... Il est vrai +que vous eussiez «payé» autant pour vingt mille livres +que pour deux cent mille... Cinq ans de «hard labour» +pour le moins... plus peut-être, car on vous refusera certainement +le bénéfice des circonstances atténuantes... Ah!... +la cellule, le moulin de discipline!... le mal de mer n'est +rien à côté de cela... Vous résisterez peut-être à la terrible +vie de Reading... mais votre complice... quel sort +sera le sien!... pauvre femme!</p> + +<p>Et, en disant ces derniers mots, je regardais d'un air +attendri Mme Richard Stone, qui, debout, au milieu de +la pièce, semblait ne plus avoir conscience de ce qui se<span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">[388]</a></span> +passait.</p> + +<p>Pourtant, elle entendit ce que je venais de dire, un long +frisson l'agita, elle poussa un cri rauque, et vint de +nouveau se jeter à mes pieds, en bégayant:</p> + +<p>—Oh! pitié!... monsieur... pitié!... Si vous nous +arrêtez... c'est la mort pour mon mari et pour moi...</p> + +<p>Stone, ahuri, ne disait rien. Son regard était celui +d'un fou.</p> + +<p>—Pitié! continuait la femme en m'embrassant les +genoux... Nous sommes des misérables... et je me repens +de ce que nous avons fait... Vous êtes, je le sais, obligé +d'accomplir votre devoir, car vous êtes un honnête homme, +vous, mais je vous en supplie... laissez-vous attendrir... +Vous avez du cœur, n'est-ce pas?... Vous ne voudriez +pas envoyer à la mort deux pauvres êtres qui ont cédé +à un moment de folie... Nous étions si malheureux, mon +mari et moi!... Il se tuait à travailler pour arriver à peine +à gagner de quoi nous faire vivre... J'avais beau faire +mon ménage moi-même, dépenser le moins possible, il +nous était impossible de joindre les deux bouts... On +est si peu payé à la Banque d'Angleterre... Si les grands +chefs s'allouent des traitements scandaleux, les pauvres +petits employés comme mon mari ont des appointements +dérisoires... Tenez, monsieur, vous ne le croiriez pas. Il +y a quelques mois, j'ai été malade, eh bien! nous n'avons +pas pu acheter des médicaments... c'est la vérité, je vous +le jure... Richard souffrait, car c'est un brave homme que +Richard... Un jour, il a perdu la tête... Alors... alors! +Oh! c'est affreux!... Je vous en supplie, monsieur +Dickson, au nom de l'amitié que nous avions pour vous +quand nous vous considérions comme un simple matelot... +épargnez-nous. Prenez-le, ce maudit argent... rendez-le à +la Banque d'Angleterre, mais ne nous arrêtez pas... J'en +mourrais... et Richard aussi...</p> + +<p>J'étais ému... je sentais mes yeux se mouiller... Quel +homme ne se fût pas apitoyé devant une telle détresse?... +J'avais honte de ma conduite à l'égard de ces malheureux<span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">[389]</a></span> +que j'avais indignement trompés... C'était lâche ce que +j'avais fait... c'était ignoble... Pour un peu, j'eusse tout +avoué à ces pauvres gens, mais le sens pratique qui ne +m'abandonne jamais, même dans les circonstances les +plus graves, refréna le mouvement de générosité auquel +j'étais près d'obéir... Moi aussi j'avais souffert... et j'allais +souffrir encore si je ne profitais pas de l'occasion qui +m'était offerte de m'enrichir enfin...</p> + +<p>Je relevai la femme, toujours prostrée à mes pieds, +la regardai longuement, et laissai tomber ces mots:</p> + +<p>—Croyez, madame, que je souffre autant que vous... +Jamais, depuis que j'exerce le métier de détective, je +n'ai été si troublé que je le suis en ce moment... Moi +aussi, je m'étais attaché à vous, et j'ai hésité longtemps +avant de me décider à accomplir ce que je considère +comme mon devoir... Je vous plains, oui, je vous plains +de tout mon cœur... et, tenez, dussé-je un jour payer +cher ce geste d'humanité, je consens...</p> + +<p>Richard Stone s'était approché. Sa femme m'embrassait +les mains en bégayant:</p> + +<p>—Oh! je savais bien que vous étiez bon... je savais +bien que vous aviez du cœur... monsieur Dickson...</p> + +<p>—Je consens, repris-je, presque à voix basse, en +courbant la tête comme un homme écrasé par l'aveu qu'il +va faire... je consens à vous sauver...</p> + +<p>—Oh! merci!... merci!... s'écria Stone. Je vous +dois plus que la vie... et tenez... cet argent... eh bien! +je vous en donne la moitié... oui, la moitié... ce n'est pas +trop, pour récompenser un tel service. + +<p>Je pris un air offensé:</p> + +<p>—Vous ne m'avez pas compris... et la proposition +que vous me faites me blesse profondément... Je croyais +que vous m'aviez mieux jugé...</p> + +<p>—Pardon... fit Mme Stone... mon mari supposait...</p> + +<p>—Que j'étais un de ces individus que l'on peut +acheter... il s'est grossièrement trompé... Si je cède en ce +moment à la pitié, je ne saurais le faire au détriment<span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">[390]</a></span> +de ma dignité... et ternir, par un acte indélicat, toute +une vie d'honneur et de droiture. Les fonctions que +j'exerce me mettent parfois dans des situations bien +pénibles, et il me faut souvent une réelle volonté pour les +remplir. Cependant, si je suis impitoyable quand je me +trouve en présence de bandits professionnels, je sais aussi +faire preuve d'indulgence à l'égard des malheureux qui, +dans une heure d'égarement, ont commis une lourde +faute...</p> + +<p>M. et Mme Stone me regardaient, anxieux.</p> + +<p>—Je vous remercie avec reconnaissance, dit Stone, +en s'inclinant.</p> + +<p>Il ignorait où je voulais en venir, mais il avait quand +même repris confiance.</p> + +<p>—Oui, monsieur Dickson... nous vous remercions +du fond du cœur, ajouta la femme d'une voix sanglotante.</p> + +<p>Je conservais toujours un air grave, l'air qui sied à +l'homme de police obligé d'accomplir une pénible mission.</p> + +<p>—Je dois, repris-je, après avoir réfléchi un instant, +prendre avant tout les intérêts de ceux dont je suis le +représentant... Or, ici, je représente la Banque d'Angleterre... +Elle a été lésée... Deux cent mille livres manquent +dans ses caisses... Vous me direz qu'elle est assez +riche pour supporter une pareille perte, mais si l'on raisonnait +ainsi, où irions-nous? grand Dieu!... Du moment +que la Banque rentrera dans son argent, elle devra s'estimer +satisfaite, mais la sanction sur laquelle elle compte +pour inspirer à ceux qui seraient tentés de vous imiter +une crainte que j'appellerai salutaire... cette sanction lui +échappera. Il faut que vous disparaissiez à jamais...</p> + +<p>Stone roulait des yeux égarés.</p> + +<p>Je ménageais mes effets, comme l'avait fait avec moi +Allan Dickson, et je crois que si le grand détective avait +pu me voir et m'entendre, il n'eût rien trouvé à reprendre +à ma façon de procéder. La leçon qu'il m'avait donnée—et +qui m'avait coûté si cher—n'avait pas été inutile.</p><span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">[391]</a></span> + +<p>—Oui, Stone, repris-je... vous allez disparaître... +Pour tout le monde, mais surtout pour la Banque d'Angleterre, +il faut que vous soyez rayé du nombre des +vivants...</p> + +<p>—Comment, monsieur Dickson! s'écria le pauvre +Stone effaré... vous voulez...</p> + +<p>—Laissez-moi donc achever, voyons... Oui, il faut +que vous disparaissiez... A partir de ce jour, vous n'existez +plus... Je dirai qu'au moment où je me suis présenté pour +vous arrêter, vous vous êtes donné la mort... et que votre +femme affolée, s'est jetée à la mer... et s'est noyée, bien +entendu... Voilà donc une première question réglée. Les +voleurs ont, par le suicide, échappé à la Justice, mais reste +la question d'argent. Si je vous enlève la totalité de la +somme qui se trouve ici, il vous sera impossible de payer +la location du <i>Sea-Gull</i>, et le capitaine vous fera arrêter... +La police officielle s'emparera de l'affaire et le vol de la +Banque reviendra sur l'eau... Vous serez jugés, condamnés, +et je ne pourrai point vous sauver, cette fois... Donc, +voici ce que j'ai décidé... Je rendrai à la Banque d'Angleterre +cent cinquante mille livres, et vous en laisserai +cinquante mille... Avec cela, vous pourrez vous tirer +d'affaire, et mener au Brésil ou ailleurs, sous le nom de +Pickmann, une petite vie tranquille...</p> + +<p>—Oh! merci! merci! monsieur Dickson, s'écria +Mme Stone en couvrant mes mains de baisers... Vous +êtes un brave cœur... Oui, cinquante mille livres nous suffiront... +Nous avons des goûts modestes... vous le savez +bien.</p> + +<p>Richard Stone me remerciait, lui aussi, et appelait sur +ma tête toutes les bénédictions du ciel... Il alla prendre +dans la mallette en peau de porc les cent cinquante +mille livres que je devais rendre à la Banque d'Angleterre, +et me les remit, en disant:</p> + +<p>—Voici, monsieur Dickson... Veuillez vérifier.</p> + +<p>—Inutile, j'ai confiance en vous... Au moment où +je vous sauve la vie, vous ne voudriez pas me tromper, je<span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">[392]</a></span> +suppose.</p> + +<p>Et j'enfouis les liasses dans les poches de ma vareuse, +dans celles de mon pantalon, puis entre ma chemise et +ma peau.</p> + +<p>Cela fait, je dis à mes deux voleurs:</p> + +<p>—Maintenant, vous allez continuer à faire route pour +le Brésil, à bord de ce bâtiment...</p> + +<p>—Et le capitaine... fit Stone... que dira-t-il?... Il sait +que...</p> + +<p>—Le capitaine ne sait rien... Vous pensez bien que +je n'ai pas été assez sot, quand je me suis présenté à lui, +pour lui révéler le but exact de ma mission... J'avais en +main un ordre du lord chief of Justice et de l'inspecteur +principal de Scotland Yard... Cet ordre porte simplement +ces mots: «Allan Dickson, détective accrédité auprès +des autorités judiciaires du Royaume-Uni, est à la +recherche d'un malfaiteur... Tous ceux à qui il montrera +la présente sont invités à le seconder et au besoin à lui +prêter main-forte»... Le capitaine a bien cherché à +savoir quel était l'homme que je soupçonnais. Je me +suis retranché derrière le secret professionnel.</p> + +<p>—Mais, demanda Stone... que lui direz-vous en +quittant ce bateau?</p> + +<p>—Je lui dirai que je croyais avoir découvert parmi +les hommes de son équipage un récidiviste dangereux, +mais que j'avais été trompé par une vague ressemblance...</p> + +<p>—Et vous allez partir?</p> + +<p>—Oui... aujourd'hui même... et si là-bas, vous lisez +les journaux, vous apprendrez un jour que la Banque +d'Angleterre est rentrée en possession de cent cinquante +mille livres...</p> + +<p>—Et comment expliquerez-vous la disparition des +cinquante autres... celles que vous avez la générosité de +me laisser?</p> + +<p>—Je dirai qu'au moment où vous vous êtes donné la +mort, vous aviez déjà dépensé cet argent... que vous l'aviez +perdu au jeu dans un casino quelconque... cela se voit<span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">[393]</a></span> +journellement...</p> + +<p>—Oh! monsieur Dickson... quelle reconnaissance nous +vous devons, ma femme et moi... et si, un jour, vous venez +au Brésil...</p> + +<p>—Il est possible que j'aille un jour vous rendre visite, +car j'ai pour vous une réelle sympathie—je viens de +vous le prouver d'ailleurs.—Puisse cette sympathie ne +pas m'être funeste... Enfin!... La Banque recouvrera une +partie des fonds volés... ce sera déjà quelque chose... +Comme elle avait promis une prime de dix mille livres à +celui qui retrouverait le voleur... ou l'argent, je toucherai +cette prime... Ce sera ma commission dans cette affaire... +et la Banque ne perdra donc que soixante mille livres au +lieu de deux cent mille... Mais, attention! n'allez pas vous +faire prendre... Voyez-vous que là-bas, en Angleterre, on +ait les numéros des bank-notes volées...</p> + +<p>—Rien à craindre, répondit Stone... c'est moi qui, +à la Banque, comptais les liasses, et les serrais ensuite +dans les coffres... Je suis sûr qu'on ne possède pas les +numéros des bank-notes...</p> + +<p>—Vous en êtes absolument sûr?</p> + +<p>—Oui... vous pouvez me croire.</p> + +<p>Cette réponse que j'avais provoquée à dessein me rassurait +complètement.</p> + +<p>On entendait dans le navire des pas précipités, des +coups de sifflet, des appels et un long grincement de +poulies. Le <i>Sea-Gull</i> appareillait. Il était temps que je file.</p> + +<p>—Adieu, dis-je aux époux Stone... suivez bien exactement +mes recommandations. N'oubliez pas que le moindre +mot, la plus légère imprudence peuvent vous perdre. Si +vous faisiez prendre, je ne pourrais plus rien pour vous.</p> + +<p>—Vous retournez en Angleterre? demanda Stone.</p> + +<p>—Oui, et le plus vite possible.</p> + +<p>—Vous êtes bien heureux... Nous autres, nous voguons +vers l'exil et nous ne reverrons jamais notre pays... c'est +dur, croyez-le...</p> + +<p>—Le «hard labour» est encore plus dur... Allons,<span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">[394]</a></span> +séparons-nous...</p> + +<p>Stone me serra la main et sa femme m'embrassa avec +effusion.</p> + +<p>Je brusquai la séparation, en disant:</p> + +<p>—De la prudence, continuez à vivre sur ce bateau +comme vous l'avez fait jusqu'alors et... méfiez-vous du +capitaine...</p> + +<p>J'allais sortir quand Stone me retint:</p> + +<p>—Et l'autre? demanda-t-il.</p> + +<p>—Quel autre?</p> + +<p>—L'individu qui ne sort jamais de sa cabine et se +promène la nuit sur le pont.</p> + +<p>—Ne vous en inquiétez pas, je l'emmène avec moi. +Adieu!</p> + + + + +<h2><a name="ch45" id="ch45"></a>XXI</h2><span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">[395]</a></span> + +<h5>NOUVELLES INQUIÉTUDES</h5> + + +<p>Au lieu de me diriger vers la cuisine où m'attendait ce +pauvre Zanzibar, je montai sur le pont par l'escalier du +panneau arrière, m'engageai sur la passerelle, et quittai +pour toujours le <i>Sea-Gull</i>.</p> + +<p>Libre! j'étais libre!... Libre avec cent cinquante mille +livres en poche... et un diamant qui en valait bien autant... +J'étais certainement, à l'heure actuelle, l'homme le plus +riche de Santa-Cruz.</p> + +<p>A peine sorti du <i>Sea-Gull</i>, j'allai m'installer sur un +petit promontoire situé à gauche du port.</p> + +<p>De cet endroit, j'apercevais très distinctement le bassin +où était encore amarré le bâtiment du capitaine Ross. Je +voyais les hommes courir sur le pont et procéder à l'appareillage. +Le <i>Sea-Gull</i> allait sortir sans se faire remorquer. +On avait déjà hissé les focs et la voile d'artimon.</p> + +<p>Une demi-heure s'écoula, puis une heure...</p> + +<p>La goélette était toujours à quai, et la passerelle n'avait +pas encore été enlevée.</p> + +<p>Que se passait-il donc?</p> + +<p>Les Stone auraient-ils parlé? Non. Cela était impossible... +Ils avaient tout intérêt à se taire... Alors?... +Peut-être s'était-on aperçu de mon absence et le capitaine +me faisait-il rechercher? Je ne vivais plus...</p> + +<p>Enfin, les ailes blanches du <i>Sea-Gull</i> battirent au vent, +et il glissa lentement le long du quai... Il allait prendre +le large... Pourvu qu'il continuât sa route et ne s'arrêtât<span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">[396]</a></span> +point en rade.</p> + +<p>Je le suivais d'un œil inquiet.</p> + +<p>Bientôt, il quitta le chenal et s'engagea en haute mer.</p> + +<p>A cette minute, je me sentis rassuré. On hissait les +huniers et le «flèche» arrière... La brise était faible et +le capitaine Ross étalait toute sa toile...</p> + +<p>Peu à peu, le <i>Sea-Gull</i> diminua, parut s'enfoncer dans +la mer, et quand je n'aperçus plus à l'horizon que ses +hautes voiles, je me mis à fredonner gaiement le <i>Britannia, +Britannia rules the waves</i>, qui est, comme on sait, l'hymne +de la marine anglaise. Maintenant, la goélette semblait +s'être engloutie dans les flots... Richard Stone et sa femme, +délestés de cent cinquante mille livres, voguaient vers +le Brésil, terre hospitalière s'il en fût et l'une des plus +belles contrées du monde.</p> + +<p>De quoi pouvaient-ils se plaindre?... Ils avaient de +l'argent, et pourraient là-bas, filer une bonne petite existence, +à l'ombre des palmiers, des bambous et des +cacaoyers... Ils n'avaient qu'une chose à redouter: c'était +que la police avisée par T. S. F. ne les arrêtât au débarcadère +de Rio... Mais cela était peu probable... En tout +cas, si on les arrêtait, qu'avais-je à craindre?... Rien... +absolument rien... Qui donc les croirait quand ils affirmeraient +qu'un détective leur avait «soulevé» cent cinquante +mille livres?</p> + +<p>J'étais donc tranquille de ce côté... de l'autre, c'est-à-dire +en ce qui concernait ma propre sécurité, je l'étais +moins... J'allais de nouveau voyager, retourner en Europe, +et Dieu seul savait quelles nouvelles surprises me réservait +l'avenir... Il était à peu près certain que je ne rencontrerais +plus Bill Sharper, ni Manzana... mais le hasard est si +capricieux...</p> + +<p>Enfin, je verrais bien... Ma situation s'était, en tout +cas, sérieusement améliorée, puisque j'étais maintenant +en possession de cent cinquante mille livres... Mon diamant +me devenait inutile... qu'en ferais-je à présent? +Cependant, une nouvelle inquiétude ne tarda pas à m'envahir.</p><span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">[397]</a></span> + +<p>S'il était facile de dissimuler le Régent, il était beaucoup +moins facile de dissimuler les liasses de bank-notes +dont mes poches étaient remplies. J'étais littéralement +bourré de billets. J'en avais partout, dans ma vareuse, +dans mon pantalon, sur ma poitrine. Comment pourrais-je, +avec un pareil chargement, remplir mes fonctions de soutier +à bord du vapeur espagnol qui devait m'emmener à +Cadix?</p> + +<p>Avant de descendre en ville, je m'efforçai de mieux +«arrimer» sur mon individu le précieux «chargement» +qui devait assurer mon existence future... Je glissai toutes +mes bank-notes entre ma chemise de flanelle et ma peau, +mais cela me donnait un tel embonpoint que je me vis +de nouveau obligé de répartir ces jolis papiers dans mes +poches.</p> + +<p>Décidément, il m'était impossible de m'embarquer avec +ce matelas de bank-notes... Que faire?</p> + +<p>Jusqu'à la nuit, je demeurai sur le promontoire où je +m'étais installé pour surveiller le départ du <i>Sea-Gull</i>. +Quand l'obscurité se fit, assez brusquement, comme dans +toutes les régions voisines des tropiques, je rentrai en ville.</p> + +<p>Je venais de changer complètement mes batteries... Au +lieu de me diriger vers le port où m'attendait le vapeur +espagnol, je m'acheminai vers un quartier où l'on voyait +de nombreuses boutiques. Des gens vêtus de costumes +bizarres circulaient dans les rues: il y avait là des Arabes, +des nègres, des Chinois... et des Anglais, bien entendu, +car il n'est pas un endroit du monde où l'on ne rencontre +un fils de la fière Albion avec son Baedeker à la main.</p> + +<p>L'Anglais est un grand voyageur. Il est partout, excepté +en Angleterre. Les Français, qui sont narquois, prétendent +que nous voyageons beaucoup parce que notre pays manque +de gaieté... et que nous allons chercher chez les autres +ce que nous ne trouvons pas chez nous. C'est possible.</p> + +<p>J'ai dit plus haut que j'avais renoncé à m'embarquer +comme soutier... J'avais une idée (on a pu remarquer que<span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">[398]</a></span> +j'ai quelquefois des idées, et je crois que j'aurais pu faire +un romancier). Or, cette idée, qui n'avait rien de génial, +devait, si elle réussissait, me conduire enfin au port où je +ferais ma dernière escale.</p> + +<p>Après avoir arrêté une chambre dans un hôtel espagnol +tenu par un Bavarois, je fis emplette d'une belle valise +en cuir, munie de solides serrures. Je rentrai à l'hôtel, mis +mes bank-notes dans la valise, gardai celle-ci à la main, +bien entendu, et me rendis dans divers magasins. J'achetai +un veston gris à martingale avec plis dans le dos, une +culotte bouffante, des bas de laine écossais, des souliers +jaunes à larges semelles, une casquette de drap, un gilet +en poil de chameau, des chemises de flanelle, et un +manteau imperméable.</p> + +<p>Mes emplettes terminées, je réintégrai ma «cuarto», +me débarbouillai, et revêtis mon complet de touriste.</p> + +<p>Au restaurant où j'allai ensuite (toujours avec ma +valise), je fis la connaissance d'un pasteur anglais, qui +était venu aux Canaries rendre visite à un de ses parents.</p> + +<p>Ce révérend, qui était fort bavard, devint bientôt mon +ami. Il m'apprit qu'il partait le lendemain pour Cadix. +De là, il se rendrait à Madrid, pour assister à une course +de taureaux; ensuite, il regagnerait l'Angleterre en traversant +la France qu'il ne connaissait pas, et dont les nombreuses +attractions excitaient sa curiosité.</p> + +<p>La compagnie de ce pasteur m'était précieuse. Il ne me +manquait plus que des papiers, car je ne pouvais songer +à utiliser ceux que j'avais dérobés à Jim Corbett...</p> + +<p>Je me les procurai assez facilement.</p> + +<p>Il y avait à côté de nous, à table, un gros Anglais qui +buvait portos sur portos et qui ne tarda pas à être complètement +ivre. Le pasteur et moi le reconduisîmes à son hôtel, +et je ne manquai pas, durant le trajet, d'explorer les +poches de ce brave compatriote. J'étais maintenant +«nanti» et je pouvais présenter aux agents de police et +aux employés du bateau «les papiers du colonel George<span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">[399]</a></span> +Flick, né à Birmingham, le 16 octobre 1880, titulaire +de l'ordre de la Couronne des Indes et de la Military +Cross».</p> + +<p>La seule chose que j'eusse à craindre maintenant, c'était +que cet intempérant colonel ne s'embarquât sur le même +vapeur que moi, mais je me tiendrais sur mes gardes.</p> + +<p>Par bonheur, le pasteur et moi le retrouvâmes le lendemain +au même restaurant, et il nous raconta sa mésaventure. +J'appris aussi qu'il resterait encore à Santa-Cruz +une quinzaine de jours... Je ne risquais donc pas de le +rencontrer sur le bateau.</p> + +<p>Tout s'arrangeait au gré de mes désirs et je me sentais +plus tranquille.</p> + +<p>J'employai la journée qui me restait à parcourir la ville, +toujours en compagnie du révérend, qui devenait passablement +rasoir.</p> + +<p>L'heure du départ arriva enfin. Je pris mes billets ainsi +que ceux du pasteur (générosité qui me valut la bénédiction +du brave homme) et n'eus à décliner ni mon nom ni celui +de mon compagnon.</p> + +<p>A Santa-Cruz, on est moins formaliste qu'en Angleterre. +Du moment que l'on paie, on ne vous demande pas qui +vous êtes, ni d'où vous venez...</p> + +<p>Le paquebot sur lequel nous nous embarquâmes, s'appelait +le <i>Velasquez</i>. Il était peint en bleu, un bleu cru, criard +et commun qui eût fait hurler sans nul doute l'illustre +parrain dont il avait pris le nom. Ses cabines étaient loin +d'être confortables, mais quand on a, comme moi, habité +des taudis infects, on ne se montre guère difficile.</p> + +<p>Cependant, à peine à bord, je compris qu'il me serait +impossible de me promener continuellement avec ma +valise à la main. Je ne pouvais pourtant pas la laisser +dans ma cabine. Je pris dont le parti de simuler un +malaise, et pendant les trois jours que dura la traversée, +je demeurai couché. Le pasteur venait me voir, et le +steward m'apportait mes repas.</p> + +<p>Nous atteignîmes enfin Cadix. Là, le révérend et moi<span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">[400]</a></span> +nous nous séparâmes, et je pris aussitôt le train pour Algésiras. +Je m'étais renseigné. Mon but était de gagner Gibraltar, +et de prendre là le P. E. A. N. O., c'est-à-dire le +<i>Péninsulaire Oriental</i> qui devait, en quarante-huit heures, +me déposer à Marseille.</p> + +<p>Il y a, à Cadix, un petit chemin de fer que l'on appelle +la «Tortuga» et qui vous conduit quelquefois à Algésiras... +Je dis quelquefois, car il arrive que le train s'arrête +en route. Sa machine est très vieille et s'essouffle facilement. +Elle a besoin de continuelles réparations, que l'on +exécute souvent durant le trajet. Les voyageurs sont alors +obligés de descendre, et de camper dans la plaine, en attendant +que la «Tortuga» puisse repartir. J'eus la chance +de ne pas m'arrêter en route et j'arrivai assez rapidement +à Algésiras, ville de douze mille habitants, devant laquelle, +en 1801, l'amiral Linois vainquit la flotte anglaise. Une +baie sépare Algésiras de Gibraltar, et on la traverse en +une demi-heure environ, à bord d'une vedette.</p> + +<p>A Gibraltar, je me retrouvais chez moi, c'est-à-dire en +Angleterre, et mon orgueil national qui venait d'être un +peu humilié à Algésiras s'enflamma de nouveau devant +le colossal rocher que nous avons transformé en forteresse, +et qui commande l'entrée de la mer méditerranéenne.</p> + +<p>Pourquoi faut-il, hélas! que lorsque je me retrouve en +territoire anglais, il m'arrive toujours quelque mésaventure?</p> + +<p>A Gibraltar, les difficultés commencèrent.</p> + +<p>D'abord, on nous demanda nos papiers, puis les douaniers +visitèrent nos valises. J'eus beau affirmer que la +mienne ne contenait rien qui fût <i>liable to duty</i>, on me +força à l'ouvrir, et l'on s'imagine sans peine la stupéfaction +du douanier quand il vit mon matelas de bank-notes. Il +appela son chef qui ne fut pas moins étonné que lui, puis +me posa quelques questions auxquelles je répondis avec +mon aplomb habituel:</p> + +<p>—Cet argent est destiné au gouvernement anglais...<span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">[401]</a></span> +Je suis le colonel George Flick, attaché d'ambassade...</p> + +<p>Les douaniers s'inclinèrent et me firent même des +excuses, mais ce petit incident m'avait mis, comme on dit, +la puce à l'oreille.</p> + +<p>Si je m'embarquais à bord du <i>Péninsulaire Oriental</i>, on +me forcerait sans doute à ouvrir encore ma valise...</p> + +<p>J'avoue que je me trouvais bien embarrassé. Comme le +<i>Péninsulaire</i> ne passait que le lendemain à quatre heures +de l'après-midi, j'avais tout le temps de réfléchir. Je songeai +à déposer une partie de ma fortune dans une banque +de Gibraltar, et à conserver sur moi l'autre moitié, mais +cette solution ne me satisfaisait point.</p> + +<p>Après m'être longtemps torturé l'esprit, je résolus de +retourner à Cadix, et de prendre le train pour Madrid.</p> + +<p>Là, je m'embarquerais dans le Sud-Express et filerais +sur Saint-Sébastien... Après... dame!... après, je verrais...</p> + + + + +<h2><a name="ch46" id="ch46"></a>XXII</h2><span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">[402]</a></span> + +<h5>OU TOUT COMMENCE A S'ARRANGER</h5> + + +<p>Cependant, mon arrivée à Gibraltar avait déjà été +signalée. Les douaniers avaient jasé, et le chef de police +me faisait surveiller.</p> + +<p>Partout où j'allais, ma valise à la main, je voyais, +derrière moi, un grand escogriffe, chaussé de sandales à +semelles de paille. Je résolus de le semer, et y parvins +assez facilement, puis je me réfugiai dans un café où se +trouvaient réunis une dizaine de soldats anglais. J'y +demeurai jusqu'à la nuit tombante, et réussis à m'embarquer +dans la dernière vedette qui fait le service entre +Gibraltar et Algésiras.</p> + +<p>A onze heures du soir, j'étais de nouveau à Cadix... +Je pris une chambre dans un quartier populeux et, le lendemain, +dès le lever du soleil, je sortais, ma valise à la +main.</p> + +<p>Cadix est, ma foi, une fort jolie ville. Ses maisons +badigeonnées de nuances claires sont plaisantes à voir, et +je me suis laissé dire que ses habitants sont réputés pour +leur amour du plaisir, leur vivacité, leur talent de repartie +et aussi leur élégance... Le port est en relations d'affaires +avec le monde entier et expédie surtout en Angleterre +de nombreux minerais.</p> + +<p>Cette ville m'a beaucoup plu, et il est possible que +j'y revienne un jour, avec Edith...</p> + +<p>Pauvre Edith! qu'était-elle devenue?</p> + +<p>Les quelques livres que je lui avais données lors de<span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">[403]</a></span> +son départ devaient tirer à leur fin!...</p> + +<p>Brusquement, de sombres pensées m'envahirent... Le +passé d'Edith défila devant mes yeux. Je la revis rôdant +dans le Strand, surveillée par Manzana... arpentant le +trottoir comme ces «street-walkers» qui m'ont toujours +fait horreur... et je me demandai si vraiment je devais +aller la retrouver à Paris... Mais, bientôt, j'étais pris de +pitié pour elle, au souvenir de ses malheurs et je la +plaignais.</p> + +<p>N'était-ce pas moi qui l'avais précipitée dans l'abîme?...</p> + +<p>Nous étions deux malheureux que la fatalité avait poursuivis... +Si Edith avait de lourdes fautes sur la conscience, +avais-je le droit, moi, le numéro trente-trois de Reading +Gaol, de lui adresser des reproches? Elle avait souffert, +moi aussi... Le mieux était de tout oublier, car un homme +comme moi doit être indulgent envers les autres... Quand +on s'appelle Edgar Pipe, on ne peut guère s'instituer +redresseur de torts.</p> + +<p>Il est vrai que dans la vie ce sont généralement les +gens les plus tarés qui posent à la vertu, mais moi, je +déteste les faux bonshommes... Ne serait-ce pas ignoble +de repousser aujourd'hui, parce que je suis riche, une +pauvre fille qui a eu pour moi de l'amour, et qui en a +encore—plus qu'avant peut-être, car elle a pu apprécier +mon cœur.</p> + +<p>D'ailleurs, je lui avais promis de ne pas l'abandonner, +et je n'ai qu'une parole...</p> + +<p>Tout en roulant ces bonnes pensées dans ma tête, +j'étais arrivé à la gare. Je voulus m'informer de l'heure +des trains, mais ne sachant pas un mot d'espagnol, je dus +recourir à un interprète, un Allemand, qui prononçait +l'anglais comme un juif de Russel street.</p> + +<p>Il m'apprit qu'il y avait un train pour Madrid à huit +heures quinze du soir... mais que l'on n'y acceptait que +des voyageurs de première classe.</p> + +<p>J'aimais mieux cela, au moins je pourrais me reposer +dans un wagon bien capitonné... Je devenais difficile<span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">[404]</a></span> +depuis que j'avais de la fortune... Ce luxe que j'avais +toujours envié, j'allais donc enfin pouvoir me le payer!...</p> + +<p>Ah! brave Richard Stone, quelle reconnaissance je +vous devais, et comme je regrettais de vous avoir si +odieusement trompé!</p> + +<p>C'est vraiment une chose dégoûtante que ce que nous +appelons en Angleterre le <i>struggle for life</i>. Comme cette +maudite question d'argent rend parfois les hommes cruels +et féroces... pas tous, cependant, car j'étais bien sûr +que le pauvre Zanzibar, qui n'était qu'un nègre, eût été +incapable d'une lâcheté.</p> + +<p>Je pourrais vous raconter comment j'allai de Cadix à +Madrid et de Madrid à Saint-Sébastien, mais j'écris des +mémoires et non un roman de voyages.</p> + +<p>Mon récit ne reprend d'ailleurs quelque intérêt qu'à +Saint-Sébastien. J'étais là, tout près de la France, il ne +s'agissait plus que de passer la frontière sans attirer l'attention +des douaniers. Je résolus de me reposer quelques +jours, avant de me remettre en route. J'avais besoin de +réfléchir longuement, car j'arrivais à ma dernière escale, +et il eût été stupide de tout compromettre par une imprudence +au moment de toucher au port.</p> + +<p>J'avais décidé, je crois l'avoir dit, de me fixer momentanément +à Paris.</p> + +<p>A Paris! quelle audace! diront certains lecteurs... Non, +je savais ce que je faisais, on le verra plus loin... Avec +moi, on va toujours de surprises en surprises.</p> + +<p>Une fois à Paris, je déposerais petit à petit ma fortune +dans plusieurs banques, mais il me fallait pour cela me +procurer un état civil. Les papiers du colonel Flick ne +pouvaient me servir, d'abord parce que le colonel pouvait +un jour apprendre que j'usurpais son nom, ensuite, parce +que ce nom qui est très bien porté en Angleterre, sonne +très mal en France... J'arriverais bien, avec de l'argent +(que n'a-t-on pas quand on y met le prix?) à faire établir +toutes les pièces d'identité qui m'étaient nécessaires.<span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">[405]</a></span> +Je sais que l'on peut très bien vivre dans une ville sans +avoir à produire à chaque instant son acte de naissance +ou son casier judiciaire, mais il faut toujours être muni de +papiers... D'ailleurs, pour effectuer mes dépôts en banque, +des pièces d'identité me seraient nécessaires.</p> + +<p>J'avais pris une chambre sur la Concha, dans un splendide +hôtel dont les fenêtres donnaient sur la mer. C'était +la saison à Saint-Sébastien. Le roi et la reine venaient +d'arriver, et toute l'aristocratie espagnole les avait suivis... +Je profitai de mon séjour dans cette ville pour monter ma +garde-robe. Je me fis faire plusieurs complets, un smoking, +des chaussures, et redevins tout à fait un gentleman. Cependant, +avec ma valise en cuir jaune que je traînais toujours +avec moi, je finissais par me faire remarquer. On me prenait +pour un marchand de diamants, et un jour, un client +de l'hôtel me demanda si je n'avais pas quelques perles +à vendre... Une autre fois, une vieille dame offrit de me +céder des rubis, et un garçon d'hôtel me pria de lui expertiser +une bague ornée de pierres fines qu'un voyageur lui +avait laissée en gage. C'était à devenir fou.</p> + +<p>Ce qui m'ennuyait aussi, c'était de voir les autres +s'amuser et de ne pouvoir les imiter. Avec cette valise +que je n'osais pas abandonner cinq minutes, je ne pouvais +aller ni au casino, ni au théâtre, ni au dancing. Je +trouvai, cependant, le moyen de m'en débarrasser, et voici +comment... J'achetai deux grosses serviettes de maroquin, +dans lesquelles je serrai mes précieuses bank-notes, et me +rendis à la Banco de España. Là, je louai un coffre dont +on me donna le clef, et je pus, dès lors, jouir un peu de +la vie.</p> + +<p>Je me fis inscrire au casino, taillai un petit bac, et +gagnai cinquante mille pesetas. Le lendemain j'en gagnai +soixante mille, et le surlendemain quatre-vingt mille... +Cette veine insolente me rendit un moment suspect, et les +inspecteurs ne me quittèrent plus des yeux... Je finis par +perdre fort heureusement, et, dès lors, les joueurs me rendirent +leur estime... Je perdis même assez gros, mais je<span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">[406]</a></span> +sus m'arrêter à temps.</p> + +<p>Tous les jours, j'allais à la banque, ouvrais mon coffre, +m'y enfouissais à demi, et comptais mes bank-notes.</p> + +<p>J'avais fait la connaissance au cercle d'un jeune Américain, +nommé James Bruce, qui jouait un jeu d'enfer. +J'avais beau lui conseiller de se modérer, il ne m'écoutait +pas, et comme la guigne le poursuivait, il finit par se +ruiner. Ce qui devait arriver arriva... Un soir qu'il avait +joué sur parole, il perdit cent mille pesetas. + +<p>—C'est la fin, me dit-il.</p> + +<p>—Comment cela? demandai-je.</p> + +<p>—Oui, je suis arrivé au bout de mon rouleau... J'ai +tenu un coup sur parole... Je n'ai plus qu'à me brûler la +cervelle.</p> + +<p>—Vous êtes fou, lui dis-je... Est-ce qu'on se brûle +la cervelle pour cent mille pesetas... Venez me voir +demain à mon hôtel, je vous prêterai cette somme.</p> + +<p>—Merci, me dit-il...</p> + +<p>Nous nous quittâmes.</p> + +<p>Le lendemain, à mon réveil, le valet de chambre +m'apportait une lettre. Je déchirai l'enveloppe et lus:</p> + +<Blockquote> +<p>«Mon cher monsieur Flick,</p> + +<p>«Hier soir vous avez bien voulu m'offrir cent mille +pesetas. J'avais accepté, mais depuis, j'ai réfléchi... Ces +cent mille pesetas, je les perdrai sûrement, car la déveine +me poursuit. Je suis ruiné, et ne me relèverai jamais... Il +ne me reste qu'à me brûler la cervelle, et c'est ce que je +vais faire... Adieu!...</p> + +<p>«Votre reconnaissant quand même,</p> + +<p>«James <span class="sc">Bruce</span>.»</p> +</Blockquote> + +<p>Je me levai, m'habillai à la hâte, et courus Calle del +Retiro où habitait le malheureux. Je trouvai son domestique +éploré, Bruce s'était tué. Pauvre garçon! Comme +j'avais été son dernier ami, je m'occupai de le faire +enterrer et payai tous les frais. Nous fûmes trois à suivre<span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">[407]</a></span> +le convoi: son valet de chambre, sa logeuse et moi, car +l'enterrement avait lieu à neuf heures du matin, et les +joueurs, en général, se lèvent fort tard. Pendant qu'un +corbillard traîné par deux chevaux maigres le transportait +à sa dernière demeure, sous une pluie battante, ceux +qu'il avait enrichis (car Bruce avait laissé plus de quatre +millions de pesetas sur le tapis) dormaient tranquillement +dans une chambre bien chaude.</p> + +<p>Sur les instances de la logeuse, une brave femme que +ce suicide avait affolée, je consentis à examiner les papiers +laissés par Bruce. Il n'avait pour toute famille qu'un +vieil oncle éloigné qui habitait Baltimore, et avec lequel, +d'après ce qu'il m'avait confié, il n'entretenait plus +de relations. Je jugeai inutile de prévenir le vieux Yankee...</p> + +<p>Bruce n'avait pas d'héritiers. Il était donc assez naturel +que je gardasse tout ce qu'il possédait: une montre +marquée à ses initiales, deux bagues et divers papiers +d'identité.</p> + +<p>Je réglai la logeuse, ainsi que le valet de chambre, et +regagnai mon hôtel. Si j'ai été guéri de la passion du +jeu, c'est à ce pauvre ami que je le dois... Depuis cet +affreux drame, je n'ai jamais touché une carte.</p> + +<p>Après avoir longtemps réfléchi, je finis, non sans répugnance, +par prendre une résolution qui s'imposait: me +substituer au disparu... Une fois que je serais à Paris, +je me ferais appeler James Bruce... Le signalement de ce +joueur malheureux correspondait assez exactement au +mien: même figure rasée, même taille, même corpulence, +même couleur d'yeux et de cheveux... Si l'on me demandait +des papiers lorsque j'effectuerais mon dépôt en banque, +je pourrais au moins en fournir. J'eusse préféré user +d'un autre moyen, mais en attendant que je changeasse +encore «d'identité», j'adopterais le nom de Bruce.</p> + +<p>Cette importante question réglée, il me fallait gagner +la France. J'avais pour cela deux raisons que l'on connaîtra<span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">[408]</a></span> +bientôt.</p> + +<p>Depuis que je pouvais montrer des papiers, j'avais +repris confiance, mais ce que je pouvais montrer plus +difficilement, c'étaient mes bank-notes.</p> + +<p>Les déposer dans une banque espagnole, il n'y fallait +pas songer. D'autre part, les emporter dans ma valise, +c'était bien compromettant. Il est vrai que j'étais maintenant +sujet américain, et que les Américains passent à +tort ou à raison pour des originaux, mais vraiment, c'était +pousser l'originalité un peu loin que de voyager avec cent +cinquante mille livres dans une valise!</p> + +<p>A Hendaye, on visite les bagages, et les douaniers qui +ouvriraient ma valise ne manqueraient pas de prévenir le +commissaire spécial de service à la gare. Ces douaniers +ont beau voir beaucoup de choses, dont ils ne s'étonnent +pas, ils éprouveraient certainement quelque surprise en +découvrant mon trésor... Un homme qui voyage sans le +sou est toujours suspect, mais celui qui a trop d'argent sur +lui ne l'est pas moins.</p> + +<p>Je pris le parti de bourrer mes poches de bank-notes +et d'en loger la plus grande partie dans la doublure de +mon pardessus. J'allai donc chercher mes serviettes à la +Banco de España, et de retour à l'hôtel, après avoir eu +soin de boucher avec une cigarette le trou de la serrure, +je procédai à mon «matelassage». Ce travail accompli, +je me regardai dans l'armoire à glace, en tenant mon +pardessus sous le bras, et certain que je pouvais circuler +dans les rues sans me faire remarquer, je réglai ma note +d'hôtel, hélai un cocher, et me fis conduire à la gare... +Ce jour-là, c'était course de taureaux à Saint-Sébastien, et +ma voiture se fraya difficilement un chemin à travers la +foule qui se dirigeait vers la plazza. Enfin, j'arrivai à la +station de chemin de fer... Un quart d'heure après, j'étais +confortablement installé dans un wagon de première, et +bientôt, je filais vers la France.</p> + +<p>Il y avait dans mon compartiment deux messieurs qui +m'avaient l'air d'affreux rastas et une dame très maquillée.<span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">[409]</a></span> +Me rappelant la petite aventure qui m'était arrivée +avec Manzana dans le train du Havre, je me gardai bien +d'engager la conversation avec ces voyageurs. Dès que +nous eûmes dépassé la frontière, les deux messieurs s'endormirent, +et la dame se mit à lire un roman français... +A Bayonne, ils descendirent, et je demeurai seul jusqu'à +Bordeaux. Là montèrent trois gentlemen, qui, durant tout +le trajet, ne parlèrent que des Balkans et de la question +d'Orient. L'un d'eux, ainsi que je l'appris en écoutant +leur conversation, était un ministre français, un petit barbu +à binocle, dont j'ai oublié le nom. Les deux autres devaient +être des députés. Avec de tels compagnons, je me +sentais en sûreté. Je ne dormis point cependant, et quand +on annonça le premier service du restaurant, je demeurai +dans mon wagon.</p> + +<p>Dieu! que le voyage me parut long. Il me semblait +que jamais je n'atteindrais Paris... Enfin, le train s'arrêta. +Nous étions à la gare d'Orsay.</p> + +<p>J'arrêtai une chambre au Terminus et me fis servir à +dîner, après avoir remis dans mes deux serviettes de maroquin +mes précieuses bank-notes.</p> + +<p>Paris comptait un millionnaire de plus!</p> + +<hr> + +<p>Le lendemain, je pris un taxi, me fis conduire dans +quatre banques, où j'effectuai le dépôt de ma fortune, et +à midi j'étais enfin tranquille. J'avais gardé sur moi une +centaine de livres.</p> + +<p>Pour la première fois, depuis longtemps, je commençai +à respirer. Je fis une promenade à pied, aux Champs-Elysées, +déjeunai dans un grand restaurant, et me dirigeai +ensuite vers Montmartre.</p> + +<p>On se rappelle que j'avais recommandé à Edith de +s'installer dans notre ancien quartier. J'espérais que peut-être +le hasard me la ferait rencontrer, mais j'eus beau +parcourir toutes les rues de la Butte, je ne l'aperçus +point... Etait-elle à Paris?... Bien qu'elle m'eût promis +de s'y rendre, ne s'était-elle pas ravisée à Southampton,<span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">[410]</a></span> +au moment de s'embarquer?</p> + +<p>Mais non, cela était impossible.</p> + +<p>Il y avait trop de sincérité, trop d'amour dans son +regard, lorsque nous nous étions séparés. D'ailleurs, ne +désirait-elle pas échapper à ce Bill Sharper et à cet horrible +Manzana qui la terrorisaient?</p> + +<p>Je résolus donc de m'établir momentanément à Montmartre. +C'est un quartier que j'ai toujours aimé. On y +rencontre des artistes, des littérateurs et de jolies femmes... +et l'on n'y voit point de ces bourgeois stupides qui s'offusquent +de tout et se calfeutrent dans leurs appartements à +partir de neuf heures du soir. Montmartre est le quartier +de la joie, de l'esprit... et on y travaille aussi, quoi qu'en +disent certains grincheux qui ont peiné toute leur vie pour +n'arriver à rien.</p> + + + + +<h2><a name="ch47" id="ch47"></a>XXIII</h2><span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">[411]</a></span> + +<h5>LA PETITE OUVRIÈRE QUI TROTTE SOUS LA PLUIE</h5> + + +<p>Je m'installai rue de Maistre, dans une chambre meublée +des plus modestes. De ma fenêtre, j'apercevais le +cimetière Montmartre qui est, sans contredit, l'un des plus +gais de Paris, avec ses arbres où chantent des milliers +d'oiseaux, et ses jolies allées bordées de géraniums et de +fusains... C'est aussi un cimetière «artistique» (si je puis +m'exprimer ainsi). Là dorment J.-J. Henner, Paul Delaroche, +Horace Vernet, A. de Neuville, Ary Scheffer, +Berlioz, Henri Heine, Stendhal, Alfred de Vigny, les +frères Goncourt et Emile Zola. Ces illustres défunts n'y +sont pas enfermés entre deux murailles grises comme à +Westminster... Ils ont au-dessus d'eux le grand ciel bleu, +l'immensité.</p> + +<p>Ceux qui trouvent que la vue d'un cimetière a quelque +chose de triste sont, à mon avis, des gens primitifs qui ne +comprennent rien, dont l'esprit obtus est incapable de +penser... et de se souvenir.</p> + +<p>Chaque jour, je faisais une longue promenade dans +les rues qui montent vers le Sacré-Cœur, espérant enfin +rencontrer Edith... Mais les jours succédaient aux jours, +et je commençais à croire que, décidément, ma maîtresse +n'avait pu se résoudre à quitter l'Angleterre. Ainsi, elle +m'avait trompé, l'astucieuse créature! Ses pleurs, ses serments, +tout cela c'était du «chiqué», comme on dit en +France, et je rageais d'avoir, dans toute cette affaire, +joué le rôle de M. Jobard.</p> + +<p>Je finis cependant par me rassurer un peu. J'avais promis<span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">[412]</a></span> +à ma maîtresse de lui écrire poste restante, mais la +date que je lui avais fixée était bien vague... et bien lointaine +encore... Tant que les délais ne seraient pas expirés, +je n'avais pas le droit de maudire Edith...</p> + +<p>Je lisais beaucoup les journaux anglais, non point pour +y savourer l'éloquence mielleuse de M. Lloyd George, +mais pour me tenir au courant des petits drames que nous +appelons chez nous <i>Diary misdeeds</i>.</p> + +<p>Or, un matin, en ouvrant la <i>Morning Post</i>, un titre en +caractères gras attira soudain mon attention:</p> + +<Blockquote> + +<p><i>THE WHITE-TRACT</i></p> + +<p>Et je lus:</p> + +<p>«Notre grand détective Allan Dickson, qui, depuis +quelques années, a remplacé le pauvre Herlokolms actuellement +interné à Bedlam, vient de mettre la main sur +deux ignobles trafiquants nommés Bill Sharper et Manzana. +Cernés dans un bar de Pennsylvania, ces bandits +ont opposé une résistance désespérée. Conduits au poste +de police et interrogés par le Chief-Inspector, ils ont fini +par entrer dans la voie des aveux et par reconnaître que, +depuis plusieurs mois, ils se livraient à la «traite des +blanches». Ce ne serait point, paraît-il, le seul méfait +qu'on aurait à leur reprocher, car Allan Dickson a relevé +contre eux des charges accablantes: attaques nocturnes, +vol avec effraction, tentative d'assassinat... Il est probable +qu'avant peu ces dangereux malfaiteurs seront pour longtemps +logés à Reading. Allan Dickson, que nous avons +vu ce matin, est persuadé que l'instruction de cette affaire +durera plusieurs semaines, et qu'elle amènera la découverte +d'un grand nombre de méfaits dont les auteurs +avaient jusqu'à présent échappé à la justice.»</p> +</Blockquote> + +<p>Tout s'arrangeait au gré de mes désirs. Je n'avais +plus à craindre ni Bill Sharper, ni Manzana... Il est vrai +que ce dernier n'était pas bien dangereux, puisque je ne +risquais point—et pour cause—de le rencontrer à +Paris, mais Bill Sharper, qui venait souvent en France<span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">[413]</a></span> +pour y chercher des «cailles», aurait pu, un jour ou +l'autre, se trouver en face de moi, et j'avais de sérieuses +raisons pour l'éviter... du moins pour le moment.</p> + +<p>De ces deux ennemis, celui que je haïssais le plus, +c'était certainement Manzana, car cet homme m'avait +trop fait souffrir. Sa vilaine figure jaune, ses yeux fourbes, +son affreuse voix cuivrée, et jusqu'à sa façon de prononcer +monsieur Pipe (au lieu de Païpe), tout en lui m'était +odieux... Et puis... et puis... il y avait une chose qui me +le rendait plus odieux encore: la façon dont il avait +abusé d'Edith...</p> + +<p>Ah! décidément, Allan Dickson venait de me rendre +encore un fier service... Je dis <i>encore</i>, car si aujourd'hui +j'étais riche, c'était grâce à lui... La carte qu'il m'avait +remise à la gare de Waterloo avait été le talisman qui +avait opéré sur le pauvre Richard Stone un si merveilleux +effet... Si je devais à Allan Dickson trois ans de +«hard labour», je lui devais aussi une fortune de cent +cinquante mille livres... et j'estimais que la compensation +était largement suffisante... «On n'a rien sans peine», +dit un proverbe français dont j'ai pu, mieux que tout +autre, vérifier la justesse.</p> + +<p>Les jours passaient et je n'avais guère, jusqu'à présent, +joui de mon énorme fortune. Je vivais modestement +dans ma chambre de la rue de Maistre... Sur mon palier +habitait un peintre du nom de Gerbier, un grand garçon +sympathique et doux, que je voyais assez souvent, et que +j'aidais parfois de ma bourse, car, comme tous les artistes +qui se consacrent uniquement à l'Art, il était très pauvre. +Plutôt que de faire du commerce et de vendre à l'Amérique +des faux Corot et des faux Carrière, il préférait +manger du pain sec et boire de l'eau. Il n'y a qu'en +France que l'on voit de ces héroïsmes!... Gerbier n'était +pas seulement un peintre de talent, c'était aussi un remarquable +violoniste, et il ne refusait point, quand je l'en +priais, de me jouer les sonates de Bach, les danses de +Brahms ou les concertos de Wieniawski. Comme il se<span class="pagenum"><a name="Page_414" id="Page_414">[414]</a></span> +plaignait toujours d'avoir un mauvais violon, un jour, +pour lui faire une surprise, je lui payai un Bergonzi qu'un +luthier de la rue de Rome avait garanti excellent... Il +l'était, en effet—trop peut-être—car à partir du jour +où il eut cet instrument entre les mains, Gerbier laissa ses +couleurs sécher sur sa palette... Je fus obligé, pour qu'il +se remît au travail, de «confisquer» le violon. Je ne +lui permettais plus de jouer qu'une heure le matin et deux +heures le soir.</p> + +<p>Jusqu'à présent, cet artiste était mon seul ami. Je lui +dois beaucoup, car il m'a appris à aimer et aussi à apprécier +des artistes tels que Cézanne, Renoir, Degas, Toulouse-Lautrec +et Matisse...</p> + +<p>Gerbier, je dois le reconnaître, n'abusa point de ma +générosité. D'autres à sa place se fussent cramponnés à +moi et m'eussent saigné à blanc, mais lui se montra très +digne, et j'eus toujours beaucoup de peine à lui faire +accepter quelque argent. Si ces lignes lui tombent sous +les yeux, il ne sera peut-être pas très flatté d'avoir eu +pour ami un cambrioleur, mais Gerbier a l'esprit large, et +il... comprendra. L'homme n'est rien, c'est le geste qui +est tout.</p> + +<p>D'ailleurs, le cambrioleur qui oblige ses semblables est, +à mon avis, plus estimable que le riche qui ne dénoue +jamais les cordons de sa bourse...</p> + +<p>Mon existence à Montmartre était celle d'un petit rentier, +et les gens qui me voyaient passer ne se doutaient +certes point que j'étais un millionnaire. Il est vrai que +rien ne distingue le millionnaire des autres hommes.</p> + +<p>Un jour que dans la rue Tholozé j'avais été surpris +par la pluie, et me hâtais vers un café tout proche, j'aperçus +devant moi une femme simplement mise, mais joliment +bien tournée, ma foi. Elle portait une de ces enveloppes +en serge noire que les Parisiennes appellent «une +toilette»—je n'ai jamais pu savoir pourquoi—et +cette toilette qui devait être pleine d'étoffes ou de lingerie +paraissait fort lourde, car à chaque instant la femme la<span class="pagenum"><a name="Page_415" id="Page_415">[415]</a></span> +faisait passer d'un bras à l'autre. L'eau ruisselait sur la +pauvre petite robe de l'ouvrière et dégouttait de son +modeste chapeau dont les bords s'étaient à demi rabattus. +Galamment, je m'avançai, avec mon parapluie (un bon +Anglais, quand le temps n'est pas sûr, a toujours la précaution +de prendre son parapluie et de relever le bas de +son pantalon).</p> + +<p>—Mademoiselle, dis-je d'une petite voix flûtée, voulez-vous +me permettre de vous abriter?</p> + +<p>—Vous êtes bien aimable, monsieur... je vous remercie +beaucoup... + +<p>Et, en disant ces mots, la femme tournait vers moi +son visage rose.</p> + +<p>—Edith!... ma chère Edith!</p> + +<p>—Edgar!... quoi... c'est vous!... Ah! quelle surprise!</p> + +<p>—Ma petite Edith!...</p> + +<p>Et, prenant sa «toilette», je la passai à mon bras...</p> + +<p>La pluie redoublait, une pluie droite, maussade, qui +claquait sur le pavé. On se serait cru à Londres.</p> + +<p>—Entrons ici, dis-je en désignant un petit café de la +rue des Abbesses où j'allais quelquefois prendre mon apéritif.</p> + +<p>Quand nous pénétrâmes dans cet établissement, j'entendis +le garçon qui disait à un consommateur: «Tiens, +v'là l'Anglais de la rue de Maistre qui a fait un +«levage»... pas mal, la petite poule!»</p> + +<p>Nous nous assîmes, et je commandai deux grogs.</p> + +<p>Edith et moi, nous étions si émus que nous ne trouvions +rien à nous dire. Nous avions l'air aussi bête que +deux jeunes amoureux à leur premier rendez-vous... Edith +me regardait, j'avais pris sa petite main dans les miennes +et la caressais doucement...</p> + +<p>—Vous voyez, dis-je enfin... je suis venu...</p> + +<p>—Je le savais bien, Edgar, que vous viendriez... +Vous n'êtes pas allé en Amérique?</p> + +<p>—Non...</p><span class="pagenum"><a name="Page_416" id="Page_416">[416]</a></span> + +<p>—Et vous avez bien fait... Vous êtes tranquille,</p> +maintenant? + +<p>—Tranquille?</p> + +<p>—Oui... vous... ne craignez plus...</p> + +<p>—Je ne crains plus rien, Edith...</p> + +<p>—Quel bonheur!... Alors, nous allons pouvoir vivre +heureux... En attendant que vous trouviez un emploi, je +travaillerai... nous ne manquerons de rien...</p> + +<p>Je serrai plus fort la petite main... Bonne et chère +Edith! Elle offrait de travailler... pour me nourrir... +Quel dévouement! C'est à ces choses-là que l'on juge +vraiment les femmes...</p> + +<p>J'aurais pu la rassurer, lui avouer tout de suite que +«j'avais fait fortune», mais je préférais la laisser causer. +Il m'était agréable de l'étudier un peu. La femme que +je retrouvais était si différente de l'autre, de celle qui était +partie un jour en emportant mes deux mille francs, que +je ne la reconnaissais plus. Autrefois, Edith ne rêvait que +luxe et toilettes, c'était une gentille maîtresse, très aimante +à certains moments, mais avant tout préoccupée de son +teint, de ses ongles et de ses cheveux... L'Edith de Londres +était une poupée de luxe, celle que je retrouvais était +vraiment une femme, et une femme admirable, embellie, +purifiée grâce aux leçons de cette déesse si cruelle que l'on +nomme l'Adversité... Au lieu de faire commerce de son +corps, comme tant d'autres malheureuses, elle s'était mise +à travailler... Ses jolis petits doigts étaient noirs de piqûres +d'aiguilles, et sa pâleur, ses yeux rougis par les veilles, +disaient le dur labeur auquel elle s'était astreinte...</p> + +<p>Pauvre Edith!...</p> + +<p>—Alors, lui dis-je, vous rentrez chez vous?</p> + +<p>—Non, répondit-elle... quand vous m'avez rencontrée +j'allais reporter mon ouvrage...</p> + +<p>—Vous avez dû bien souffrir depuis que nous ne +nous sommes vus...</p> + +<p>—Oui... Edgar... les premiers temps ont été durs... +et je vous avoue que j'ai été bien près de céder au découragement,<span class="pagenum"><a name="Page_417" id="Page_417">[417]</a></span> +mais Dieu m'a protégée... J'ai eu la chance de +rencontrer une brave dame, qui m'a recommandée à un +entrepreneur de confections, et on m'a donné tout de suite +de l'ouvrage... Oh! cela n'a pas marché tout seul, les +premiers jours... J'avais perdu l'habitude de coudre... +Songez donc que je n'avais pas touché une aiguille depuis +ma sortie de pension!... Je n'allais pas vite au début, +mais maintenant je suis devenue assez habile... et gagne +bien ma vie...</p> + +<p>—Ah!... et qu'est-ce que cela vous rapporte, la +couture?</p> + +<p>—Cela dépend... il y a des travaux qui sont assez +ingrats, mais d'autres qui sont meilleurs... Quand j'ai +des blouses à faire, par exemple, comme celles que je +reporte aujourd'hui, je puis me faire soixante francs par +semaine...</p> + +<p>Soixante francs par semaine et elle trouvait, la malheureuse, +qu'elle gagnait bien sa vie!</p> + +<p>—J'espère, reprit-elle, que l'on va avant peu me +donner un travail plus soigné, alors, cela ira mieux +encore... Mais je suis là qui parle de moi, et j'oublie de +vous demander ce que vous avez fait depuis notre séparation... +Et votre diamant?</p> + +<p>—N'en parlons pas, Edith, il m'a causé trop d'ennuis...</p> + +<p>—Alors, c'était sérieux... vous aviez un diamant? +un vrai?...</p> + +<p>—Oui... un vrai... Pour le moment, sachez, my darling, +que je suis riche... riche à millions...</p> + +<p>Edith me regardait, un peu inquiète, se demandant si +le malheur ne m'avait pas troublé la raison...</p> + +<p>—Oui... riche à millions, repris-je, et l'ouvrage que +vous reportez maintenant à votre confectionneur sera le +dernier... Bientôt, nous reprendrons la grande vie... Au +lieu de végéter dans une chambre garnie, nous aurons +notre hôtel, à nous, des domestiques, une auto... Vous +serez une lady, Edith, car avant peu, vous deviendrez<span class="pagenum"><a name="Page_418" id="Page_418">[418]</a></span> +ma femme... Vous voulez bien, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oh! Edgar... pouvez-vous le demander?... Mais +tout cela est trop beau, et j'ai peur...</p> + +<p>—Peur de quoi, Edith?</p> + +<p>—Je ne sais... c'est ridicule ce que je dis là, mais...</p> + +<p>—Rassurez-vous, Edith... Allons, venez... Nous +allons prendre un taxi... Il faut que vous reportiez votre +ouvrage... Plus tard, je vous expliquerai tout...</p> + + + + +<h2><a name="ch48" id="ch48"></a>XXIV</h2><span class="pagenum"><a name="Page_419" id="Page_419">[419]</a></span> + +<h5>RÉDEMPTION</h5> + + +<p>La pluie avait cessé. Un joli soleil de printemps dorait +la façade des maisons. L'air était doux, une brise molle +courait par les rues. Je hélai un taxi, et après y avoir +fait monter Edith, jetai au chauffeur l'adresse qu'elle +m'avait donnée... + +<p>—Mais vous êtes toute trempée, remarquai-je... +Vous allez prendre froid... Il faut rentrer chez vous pour +vous changer.</p> + +<p>Edith sourit tristement.</p> + +<p>—Ce serait difficile, dit-elle... car je n'ai qu'une +robe... celle que j'ai sur le dos... Mais ne craignez rien, +je suis habituée à la pluie... Ce n'est pas la première +fois que je reçois une averse... Je crois que décidément +il pleut autant à Paris qu'à Londres... seulement (je ne +sais si c'est une idée) la pluie de Paris me semble plus +gaie que celle de Londres.</p> + +<p>Nous arrivions au bas de la rue Notre-Dame-de-Lorette, +et le taxi allait s'engager dans le faubourg Montmartre, +quand Edith me saisit vivement le bras, en disant:</p> + +<p>—Oh! non... non... ne passons pas par là...</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Je vous le dirai tout à l'heure.</p> + +<p>Je donnai l'ordre au chauffeur de prendre la rue Bourdaloue +et la rue Laffitte...</p> + +<p>—Figurez-vous, me dit Edith, au bout d'un instant, +que l'autre jour... dans le faubourg Montmartre, devant +un petit bar... j'ai aperçu Bill Sharper... Oui, Edgar... +je l'ai vu comme je vous vois... et l'ai bien reconnu... Lui +aussi m'a reconnue, car il m'a suivie aussitôt, mais je<span class="pagenum"><a name="Page_420" id="Page_420">[420]</a></span> +m'étais approchée d'un agent, et il n'a pas osé m'aborder... +Il demeurait planté au bord du trottoir et attendait le +moment où je me remettrais en route... J'ai profité d'un +encombrement pour m'esquiver et me suis mise à courir +comme une folle... Oh! cet homme!... si j'allais le rencontrer +encore!</p> + +<p>—Tranquillisez-vous, ma petite Edith, vous ne le +reverrez plus...</p> + +<p>—Est-ce possible?</p> + +<p>—Puisque je vous le dis... Bill Sharper est en ce +moment entre les mains de la justice...</p> + +<p>—Oh! si vous pouviez dire vrai!</p> + +<p>—C'est certain... Manzana aussi a été arrêté...</p> + +<p>—Comment, ils étaient donc tous les deux à Paris?</p> + +<p>—Non... on les a arrêtés à Londres... dans un établissement +de Pennsylvania Street... C'est Allan Dickson +qui les a capturés.</p> + +<p>—Allan Dickson!... ce maudit détective qui avait +l'air de tant s'intéresser à nous et qui, cependant, est +cause de tous nos malheurs... Oh! ne me parlez jamais +de cet individu-là, Edgar...</p> + +<p>—Allan Dickson a fait son devoir, Edith.</p> + +<p>Il y eut un silence.</p> + +<p>Ma maîtresse me regarda un instant, puis, me pressant +tendrement la main.</p> + +<p>—Ne pensons plus à cela, dit-elle... Ne sommes-nous +pas heureux, maintenant?</p> + +<p>—Oui, Edith, nous sommes heureux... et vous avez +raison, il faut oublier le passé... Figurons-nous que nous +avons fait un mauvais rêve.</p> + +<p>Nous étions devant la maison où ma maîtresse allait +reporter ses blouses.</p> + +<p>—Renvoyez votre taxi, dit-elle, car je vais peut-être +en avoir pour un certain temps... Il m'arrive quelquefois +de poser une heure avant de pouvoir remettre mon +ouvrage... ensuite, il faut que je fasse établir mon bon +pour passer à la caisse, et ces messieurs ne sont jamais<span class="pagenum"><a name="Page_421" id="Page_421">[421]</a></span> +pressés.</p> + +<p>—Inutile de passer à la caisse, Edith... Laissez-leur +les quelques francs que vous devez toucher... Nous n'avons +plus besoin de cela maintenant.</p> + +<p>—Non, Edgar... j'ai travaillé, j'entends être payée. +Pourquoi laisser mon argent à ces gens-là?... Et puis, j'y +tiens à cet argent... c'est le dernier que j'aurai gagné de +mes mains, je veux le conserver... J'ai idée qu'il me portera +bonheur...</p> + +<p>—C'est bien... je vous attends.</p> + +<p>—Renvoyez votre taxi.</p> + +<p>Je me contentai de sourire... Est-ce qu'un millionnaire +regarde à quelques misérables francs?</p> + +<p>Edith pénétra dans la maison, s'engagea dans un long +couloir... et je suivis un instant sa gracieuse silhouette... +Quand je l'eus perdue de vue, je me calai dans la voiture, +les pieds sur le strapontin, allumai un cigare et me +pris à réfléchir.</p> + +<p>Tout jusqu'à présent semblait me favoriser... J'étais +riche, j'avais retrouvé ma maîtresse... que pouvais-je désirer +de plus? Mais une ombre passa subitement sur mon +bonheur... Je venais de sentir sous ma main le diamant +maudit qui avait bouleversé ma vie...</p> + +<p>Trois ans et demi s'étaient écoulés depuis la nuit où +je l'avais enlevé de sa vitrine... Trois ans et demi!... +Aucun journal n'avait, comme je l'ai dit, parlé de ce vol +qui était pourtant d'importance... L'administration du +musée du Louvre avait dû, cependant, avertir la police... +des agents s'étaient évidemment livrés à une enquête qui +n'avait pas abouti et l'affaire devait être aujourd'hui +classée.</p> + +<p>Néanmoins, on pouvait la rouvrir, cette enquête, d'un +moment à l'autre, et cela pendant six ans et demi encore... +puisqu'en France les vols de ce genre (vols avec effraction) +se prescrivent par dix ans. Si Manzana, au cours +de l'interrogatoire qu'on lui ferait subir allait parler de +cette affaire? Bah! que dirait-il? Qu'un nommé Edgar<span class="pagenum"><a name="Page_422" id="Page_422">[422]</a></span> +Pipe avait dérobé le Régent... Mais où trouver Edgar +Pipe? Il n'existait plus...</p> + +<p>Tout cela ne laissait pas de m'inquiéter, bien que je +m'efforçasse de trouver des raisons propres à me rassurer. +Soudain, une idée me vint à l'esprit... une idée que j'avais +eue déjà, mais que j'avais tout d'abord repoussée. Aujourd'hui, +elle me paraissait moins saugrenue, et je m'y arrêtai +avec complaisance, la triturai, la retournai, la mis +au point, en un mot, et quand je l'eus bien envisagée sous +toutes ses faces, je partis d'un bruyant éclat de rire...</p> + +<p>J'avais trouvé...</p> + +<p>Oui... j'avais trouvé le moyen de me débarrasser de +mon diamant d'une façon assez originale, et l'on verra +plus loin que le moyen était simple... très simple, même, +et devait réussir... à la condition toutefois que je n'attendisse +point trop longtemps...</p> + +<p>Restait une autre question qui me semblait assez compliquée... +Devais-je avouer à Edith l'origine de ma fortune? +Ma maîtresse était, depuis quelque temps, devenue +si honnête qu'elle pouvait prendre très mal cette révélation... +Il valait mieux ne pas la mettre au courant du petit +drame du <i>Sea-Gull</i>, drame dans lequel j'avais, somme +toute, joué un rôle odieux... Et puis, en avouant, je donnais +à Edith une arme contre moi. Une brouille pouvait, +un jour ou l'autre, survenir entre nous, à la suite d'une de +ces scènes si fréquentes dans les ménages irréguliers... et +même dans les autres... Ma maîtresse, cédant à un coup +de tête, pouvait me dénoncer...</p> + +<p>Elle le regretterait ensuite, cela était certain, mais le +coup serait porté... Il ne faut jamais être trop confiant +avec les femmes qui sont des petits êtres charmants, mais +impulsifs et auxquels la jalousie fait parfois commettre les +pires sottises. Edith, il est vrai, connaissait maintenant la +vie, et était renseignée sur mon passé, mais il me semblait +inutile de lui apprendre cette nouvelle canaillerie... J'en +avais déjà bien assez sur la conscience!... Réflexion faite, +il n'y avait qu'un homme qui pût me tirer de là, c'était<span class="pagenum"><a name="Page_423" id="Page_423">[423]</a></span> +ce bon oncle Chaff, ce septuagénaire affectueux, sur le +sort duquel Edith s'était si gentiment apitoyée, au moment +où je devais partir pour la Hollande... Je dirais donc à +ma maîtresse qu'après l'avoir quittée à Waterloo Station, +je m'étais rendu en Hollande... Le reste était facile à +imaginer—ce n'est pas l'imagination qui me manque, +heureusement—et le petit roman que j'échafauderais +dissiperait tous les doutes qui pourraient subsister dans +l'esprit d'Edith. On peut être un cambrioleur et hériter +d'un oncle généreux... S'il n'y avait que les honnêtes gens +qui pussent hériter, on verrait certainement moins de millionnaires.</p> + +<p>Ma conscience était maintenant en repos. Quand j'aurais +mis à exécution le projet dont j'ai parlé tout à l'heure +et qui devait me débarrasser du Régent, je serais à l'abri +de tout danger.</p> + +<p>Je consultai ma montre... Il y avait trois quarts d'heure +qu'Edith m'avait quitté... Je descendis de taxi et me mis +à arpenter nerveusement le trottoir... On la faisait poser, +mais elle s'en doutait, la malheureuse... Enfin, elle reparut... +Elle était toute rouge, et semblait très excitée...</p> + +<p>—Qu'avez-vous donc? demandai-je...</p> + +<p>—Oh! ne m'en parlez pas, Edgar... Ces gens-là ne +sont pas seulement des malappris... ce sont...</p> + +<p>Elle n'acheva pas.</p> + +<p>—Voyons, expliquez-vous... qu'est-il arrivé?</p> + +<p>—Rien, fort heureusement, mais c'est écœurant de +voir des choses semblables... Non seulement M. Armand +nous chicane sur l'ouvrage, et nous oblige à refaire sur +place certains plis qu'il trouve mal faits, mais encore, il +prend avec les ouvrières des privautés vraiment trop... +comment dirai-je... je ne trouve pas le mot, Edgar... mais +vous me comprenez...</p> + +<p>—Est-ce qu'il aurait essayé?...</p> + +<p>—Oui... mais je l'ai remis à sa place... et comme il +insistait, je l'ai giflé...</p> + +<p>—Ah! vous avez bien fait, par exemple!... Ce<span class="pagenum"><a name="Page_424" id="Page_424">[424]</a></span> +M. Armand n'a que ce qu'il mérite...</p> + +<p>—Heureusement que je ne me retrouverai plus en +face de lui... Je voyais bien que, depuis quelque temps, +il tournait autour de moi, mais je n'avais pas l'air de +m'en apercevoir... Enfin, aujourd'hui, il s'est enhardi... +nous étions seuls, dans son bureau... Ah! Edgar, que les +hommes sont dégoûtants! + +<p>—Pas tous, Edith...</p> + +<p>—Non..., non, Edgar, fit Edith en souriant, pas +tous... Comment voulez-vous qu'une femme seule et qui +a besoin de travailler, ne succombe pas un jour ou l'autre... +Tenez, justement, le voici ce goujat...</p> + +<p>M. Armand sortait, en effet, de son magasin. C'était +un petit homme obèse, au dos rond, au nez en forme de +banane et à la figure eczémateuse. En nous apercevant, il +hâta le pas, serrant les jambes, comme s'il s'attendait à +recevoir un coup de pied quelque part. Je lui décochai +deux ou trois épithètes plutôt malsonnantes, qu'il encaissa +sans sourciller, puis, me tournant vers Edith:</p> + +<p>—Nous retournons à Montmartre, n'est-ce pas? + +<p>—Oui... si vous voulez...</p> + +<p>Nous remontâmes en taxi... Vingt minutes après, j'étais +chez ma maîtresse... Elle habitait rue Girardon, une petite +chambre... bien pauvrement meublée, mais d'une propreté +merveilleuse... Sur la cheminée, entre deux vases bon +marché, s'étalait ma photographie... une pauvre photo +toute craquelée qui avait dû voyager beaucoup, elle aussi, +et avoir pas mal d'aventures.</p> + +<p>—Vous voyez, fit Edith, ce n'est pas très luxueux +ici... mais j'aime cette petite chambre... J'y ai souvent +pensé à vous, Edgar, et votre portrait m'a plus d'une fois +redonné du courage... car c'est surtout depuis que je suis +malheureuse que j'ai appris à vous aimer...</p> + +<p>Un long baiser scella cet aveu qui... cette fois, partait +du cœur.</p> + + + + +<h2><a name="ch49" id="ch49"></a>XXV</h2><span class="pagenum"><a name="Page_425" id="Page_425">[425]</a></span> + +<h5>OU J'ÉPROUVE UNE DERNIÈRE SURPRISE</h5> + + +<p>Edith et moi nous habitâmes une huitaine la petite +mansarde de la rue Girardon... C'était charmant... Edith +était gaie comme un oiseau, et moi, je me sentais revivre. +Quelquefois, quand venait la nuit, nous nous accoudions +sur l'appui de la fenêtre, et regardions Paris qui, dans la +brume, avec ses lumières, ressemblait à un lac immense +dans lequel se refléteraient les étoiles. Autrefois, il nous +avait fait horreur, ce grand et beau Paris, mais à présent, +nous l'aimions, car c'était là qu'avait enfin commencé +notre bonheur...</p> + +<p>Un soir que nous venions d'ébaucher des projets d'avenir, +comme Edith s'étonnait que je fusse devenu riche +tout d'un coup, je lui dis, en lui prenant les mains:</p> + +<p>—La malchance finit toujours par abandonner sa +proie, Edith, et l'homme qui a beaucoup souffert trouve +ici-bas sa récompense... Je ne sais si, dans l'autre monde, +on nous demandera compte de nos actes, mais ce qu'il y +a de certain, c'est que, sur cette terre, il y a déjà une +justice...</p> + +<p>—Edgar, me dit ma maîtresse, vous vous exprimez +en ce moment comme un pasteur... et j'aime à vous entendre +parler ainsi.</p> + +<p>—Plût au ciel que j'eusse été un pasteur... au lieu +d'être ce que j'ai été... un cambrioleur! + +<p>—Mais, en ce cas, Edgar, vous ne m'auriez pas +connue...</p> + +<p>—Qui sait?... Il y a des êtres qui sont nés pour se<span class="pagenum"><a name="Page_426" id="Page_426">[426]</a></span> +rencontrer... Je vous disais donc qu'il arrive toujours un +moment où nos maux doivent prendre fin... et ce moment +est arrivé... après l'affreux malheur qui m'a frappé si +cruellement et m'a, pendant de longs mois, retranché du +nombre des vivants... Quand je vous ai retrouvée à Londres, +dans ce music-hall de Pennington, j'avais décidé de +m'embarquer pour l'Amérique du Sud... Mais le hasard +qui est notre grand maître—appelons-le la Providence, +si vous préférez,—n'a point permis que je quittasse +l'Europe... Le bateau qui devait m'emmener en +Amérique, a eu subitement une avarie, et, comme je voulais +fuir Londres le plus vite possible, je me suis fait +engager sur le premier bâtiment venu... et savez-vous où +il allait ce bâtiment?... Vous ne devineriez jamais, +Edith... Il allait en Hollande... Peut-être comprenez-vous +déjà...</p> + +<p>—Oui... oui, s'écria ma maîtresse... je comprends... +en Hollande, vous avez retrouvé votre oncle... et...</p> + +<p>—Non, je ne l'ai pas retrouvé... Le pauvre homme +était mort quand je suis arrivé, mais il avait laissé un +testament en bonne et due forme...</p> + +<p>—Et vous avez hérité?</p> + +<p>—De toute sa fortune... oui, Edith.</p> + +<p>—Alors, vous avez pu prouver que vous étiez réellement +Edgar Pipe...</p> + +<p>—Oui... j'ai pu le prouver... La vieille gouvernante +de mon cher oncle, que j'ai d'ailleurs récompensée largement, +a témoigné en ma faveur devant les officiers +ministériels et les banquiers chez lesquels la fortune du +<i>de cujus</i> était déposée...</p> + +<p>—Du <i>de cujus</i>, dites-vous, je croyais que votre oncle +s'appelait Chaff?</p> + +<p>—Oui... Edith, il s'appelait Chaff... <i>de cujus</i> est +un terme de droit qui sert à désigner le défunt dont on +hérite... Bref, j'ai hérité... J'ai aujourd'hui une fortune +qui nous permettra de mener la grande vie...</p> + +<p>—C'est bien vrai, tout ce que vous me racontez là?...<span class="pagenum"><a name="Page_427" id="Page_427">[427]</a></span> +Vous pouvez tout m'avouer, Edgar, vous savez bien que +je ne vous trahirai pas... Vous avez vendu votre diamant, +n'est-ce pas?</p> + +<p>Pour toute réponse, je tirai le Régent de ma poche et +le montrai à ma maîtresse, en disant:</p> + +<p>—Vous faut-il une preuve?</p> + +<p>Edith, toute confuse, se jeta dans mes bras:</p> + +<p>—Oh! pardonnez-moi, Edgar... Je n'aurais pas dû +vous parler ainsi... Je suis folle... Mais voulez-vous me +permettre de vous poser encore une question?...</p> + +<p>—Parlez...</p> + +<p>—Ce diamant?... Comment est-il tombé entre vos +mains?...</p> + +<p>—Je l'ai volé, Edith.</p> + +<p>—Oh!... et vous êtes sûr qu'il est vrai?</p> + +<p>—Regardez-le, plutôt.</p> + +<p>Et, m'approchant de la petite lampe qui brûlait au +fond de la pièce, je fis miroiter le Régent aux yeux de +ma maîtresse... La pauvre alouette était éblouie, fascinée...</p> + +<p>—Qu'il est joli! s'écria-t-elle, en se rapprochant doucement +de moi.</p> + +<p>—Je vous crois, Edith... Ce diamant est unique au +monde... Songez donc, il a appartenu à la Couronne de +France... Avec le Ko-I-Noor que les Anglais ont trouvé +jadis, en pillant les trésors des Rajahs de Lahore, c'est +un des plus beaux que l'on connaisse.</p> + +<p>—Et vous allez le vendre?</p> + +<p>—Y songez-vous, Edith?... Vous oubliez que je suis +maintenant un honnête homme...</p> + +<p>—C'est vrai... Alors, vous allez le rendre.</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>—C'est dommage!... Vous pourriez le faire scier... +c'est facile, je crois... et vous obtiendriez ainsi quatre ou +cinq éclats que l'on pourrait monter en boucles d'oreilles, +en bagues et en pendentifs.</p> + +<p>—Et qui porterait ces boucles d'oreilles, ces bagues<span class="pagenum"><a name="Page_428" id="Page_428">[428]</a></span> +et ces pendentifs?</p> + +<p>—Mais... moi, Edgar... Vous savez bien que j'ai +toujours aimé les diamants.</p> + +<p>Je regardai ma maîtresse avec sévérité, puis, laissai +d'un ton grave tomber ces mots:</p> + +<p>—C'est vous, Edith, qui osez dire une chose pareille?...</p> + +<p>Il y eut un silence... Je jouais merveilleusement mon +rôle d'honnête homme outragé... Edith baissait la tête, et +je voyais sa poitrine se soulever, à petits coups saccadés. +Elle pleurait.</p> + +<p>—Allons! lui dis-je en l'embrassant, oublions tout +cela... Vous en aurez des bijoux... mais je ne les aurai +pas volés... Il y a des diamants qui portent malheur, et le +Régent est de ceux-là... Je ne serai vraiment tranquille +que lorsque je l'aurai reporté au Louvre...</p> + +<p>—Et si l'on vous arrêtait, fit Edith, en me regardant +de ses grands yeux humides?</p> + +<p>—Non... je n'ai rien à craindre... j'ai tout prévu.</p> + +<p>J'avais tout prévu, en effet, mais l'objection d'Edith +venait cependant de me troubler... Toute la nuit, je réfléchis, +et pesai, comme on dit, «le pour et le contre»...</p> + +<p>M'arrêter? le pouvait-on?</p> + +<p>Je ne serais pas assez stupide pour avouer que j'étais +le voleur du Régent, et que n'ayant pu le vendre, je +venais le restituer à son propriétaire, c'est-à-dire à l'Etat... +J'inventerais une histoire quelconque—je ne suis jamais +en peine pour inventer—et ma démarche me vaudrait +certainement les félicitations de l'administration du Musée... +Qui sait même si l'on ne m'offrirait pas une récompense... +que je refuserais, bien entendu, car lorsque l'on +se met à devenir honnête, il faut le demeurer jusqu'au +bout...</p> + +<p>Le matin, quand je me levai, j'avais préparé le petit +discours que je tiendrais au haut fonctionnaire qui voudrait +bien me recevoir... J'avais prévu toutes les questions +que l'on pourrait me poser et j'étais sûr d'y répondre sans<span class="pagenum"><a name="Page_429" id="Page_429">[429]</a></span> +embarras.</p> + +<p>J'embrassai tendrement Edith, en lui donnant rendez-vous +pour midi et demi à la station des omnibus du Pont +des Saints-Pères, et j'allai chez moi faire toilette. Je +revêtis mon plus beau complet, me pomponnai, me bichonnai, +puis, après m'être longuement regardé dans la glace +je pris mon chapeau et mes gants et descendis.</p> + +<p>Une fois dans la rue, je hélai un taxi:</p> + +<p>—Au musée du Louvre! dis-je au chauffeur.</p> + +<p>—D'quel côté? demanda l'homme.</p> + +<p>—Côté du quai...</p> + +<p>—Bon...</p> + +<p>Durant tout le trajet, je repassai dans ma tête le petit +speech que j'allais débiter, mais au fur et à mesure que +j'approchais du but, je me sentais de plus en plus inquiet...</p> + +<p>Si tout de même?...</p> + +<p>Mais non, je me forgeais des idées stupides... Depuis +quand arrête-t-on un homme qui vient restituer un objet +volé?... Et puis... et puis!... Ah! décidément, je devenais +bien timoré depuis que j'étais entré dans, la peau +d'un honnête homme... Je perdais tous mes moyens... je +ne me reconnaissais plus...</p> + +<p>Quand je descendis de taxi devant le Louvre, j'avais +retrouvé tout mon aplomb. Je réglai le chauffeur et m'engageai +dans la cour du Carrousel... L'idée m'était venue +tout d'abord, de me rendre directement au cabinet du +Conservateur, mais il n'était que dix heures et demie, et +je savais qu'à Paris, comme à Londres, les fonctionnaires +de l'Etat viennent très tard à leur bureau... quand ils y +viennent.</p> + +<p>Je résolus donc d'entrer au musée, en attendant onze +heures... et j'éprouvai, je l'avoue, une petite émotion en +pénétrant dans ces salles que j'avais parcourues trois ans +et demi auparavant, la veille de Noël, avec, dans ma +poche, un diamant qui ne ressemblait en rien à celui dont +j'allais m'emparer...</p> + +<p>Je montai au premier étage, longeai la galerie française<span class="pagenum"><a name="Page_430" id="Page_430">[430]</a></span> +du XVIII<sup>e</sup> siècle, la salle des Primitifs, et arrivai +au Salon Carré... Mon émoi grandissait. Je m'arrêtai un +instant devant le <i>Repas chez Simon le Pharisien</i>, par +Paul Véronèse, puis allai me planter devant la <i>Mona +Lisa</i>, de Léonard de Vinci... Les visiteurs étaient assez +rares, car depuis qu'il faut payer pour entrer dans les +musées, nombre de gens s'abstiennent d'y venir... Il y avait +là quelques Anglais, en complets gris ou beiges, et une +dizaines d'Anglaises avec des chapeaux ridicules.</p> + +<p>De temps à autre, on voyait des hommes, jeunes pour +la plupart, coiffés de grands feutres mous, qui traversaient +la salle, en habitués de la maison, et se répandaient +dans la grande galerie des écoles étrangères... Des femmes +d'âge mûr, le nez chevauché de lunettes, arrivèrent +bientôt, munies, comme les hommes, de boîtes de couleurs. +Tous ces gens s'installaient le long de la grande +galerie et dressaient leurs chevalets. Les gardiens, empressés, +sortaient des placards ménagés dans les plinthes des +toiles où s'étalaient des ébauches plus ou moins avancées, +les unes fort réussies, les autres hideuses ou ridicules.</p> + +<p>Soudain, une bande d'étrangers, conduits par un interprète +d'agence, fit irruption dans le Salon Carré. Les +tableaux ne semblaient guère les intéresser, sauf les +«<i>Noces de Cana</i>» qui, par leur dimension, étonnent +toujours les profanes (songez donc, une toile de 6 m. 66 +de haut sur 9 m. 90 de large). Je me mêlai aux groupes, +qui bientôt arrivaient dans la salle où sont exposés les +diamants de la Couronne.</p> + +<p>Au centre de la galerie, la vitrine que je connaissais +bien, hélas! ne manqua pas d'attirer leur attention. Mes +touristes s'arrêtaient devant ces merveilles et les contemplaient +avec des yeux de convoitise... Les femmes surtout +étaient éblouies... Et les cris d'admiration se +croisaient à la vue des solitaires reposant sur leurs écrins +de peluche blanche, tandis que l'interprète psalmodiait, +d'une voix de pasteur:</p> + +<p>—Voici les diamants de la Couronne... Le <i>Régent</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_431" id="Page_431">[431]</a></span> +le plus beau diamant connu... il pèse cent trente-six +carats, c'est-à-dire environ vingt-huit grammes, et est +estimé de douze à quinze millions...</p> + +<p>Je ne pus m'empêcher de sourire, en voyant tous ces +badauds s'extasier devant une pierre fausse, car l'administration +du Louvre avait, comme je m'en doutais, remplacé +par un fac-similé le diamant que j'avais dans ma +poche. Je dus reconnaître cependant que l'imitation était +parfaite, et faisait le plus grand honneur au talent de +l'artiste qui avait taillé ce «strass».</p> + +<p>—Cette épée est celle de Charles X, continuait l'interprète, +la garde et la poignée sont en or ciselé. Remarquez, +messieurs et dames, que tous les dessins que vous +voyez sur la garde et la coquille sont faits de pierres +enchâssées...</p> + +<p>Des murmures approbateurs soulignaient la diction du +guide, et couvraient par instants sa voix.</p> + +<p>J'éprouvais une joie secrète à suivre cette foule de +curieux qui bayaient d'admiration en contemplant un diamant +faux... Mais il n'y avait donc pas un connaisseur +parmi tous ces gens-là!...</p> + +<p>Onze heures sonnèrent à l'église Saint-Germain-l'Auxerrois +et le timbre vibrant de cette cloche, qui me +rappelait ma triste nuit de Noël, me rappela aussi que +j'avais une démarche, à accomplir...</p> + +<p>Je m'approchai d'un gardien et lui demandai où se +trouvait le cabinet du directeur.</p> + +<p>—Oh! monsieur, répondit l'homme, le Directeur vient +bien rarement, mais si vous voulez voir le Conservateur de +service... il est peut-être là... Est-ce pour une affaire +personnelle?</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>—Veuillez me suivre, je vais vous conduire.</p> + +<p>Tout en emboîtant le pas au gardien, je pensais à part +moi: «C'était peut-être celui-là qui était de garde dans +la salle des Antiquités Egyptiennes, la nuit où j'ai volé<span class="pagenum"><a name="Page_432" id="Page_432">[432]</a></span> +le Régent...»</p> + +<p>Nous suivîmes une galerie, puis une autre, et arrivâmes +enfin dans un couloir où s'ouvraient plusieurs portes capitonnées. +Un gardien en manches de chemise était en +train de brosser sa redingote devant une fenêtre.</p> + +<p>—Heurtebize, dit mon guide, voici un monsieur qui +voudrait parler au Conservateur pour une affaire personnelle.</p> + +<p>Le nommé Heurtebize endossa vivement sa redingote, +et s'avançant vers moi:</p> + +<p>—Si monsieur veut bien me donner sa carte...</p> + +<p>Je fouillai dans mon portefeuille, mais je n'y trouvai +point de carte, bien entendu, car j'avais oublié—on ne +pense pas à tout—de faire graver une centaine de bristols +au nom de James Bruce...</p> + +<p>Le brave fonctionnaire voyant mon embarras me conduisit +vers une petite table sur laquelle je trouvai des formules +imprimées... J'inscrivis mon nom sur une de ces +feuilles...</p> + +<p>—Veuillez attendre, monsieur, dit le gardien.</p> + +<p>Dix minutes après, j'étais devant M. le Conservateur, +un petit vieillard très affable, qui était assis devant un +grand bureau de chêne encombré de revues et de journaux. +Il se souleva à demi sur son fauteuil et m'invita à +m'asseoir.</p> + +<p>—Monsieur, lui dis-je, je viens ici accomplir un +devoir...</p> + +<p>Il me regarda d'un air étonné.</p> + +<p>—Oui... repris-je... un devoir... Il y a trois ans et +demi, un misérable s'est rendu coupable d'un vol... A son +lit de mort, il a tout avoué... et m'a prié de rapporter +au Musée du Louvre l'objet qu'il avait dérobé...</p> + +<p>—Et quel est cet objet? demanda le Conservateur +dont les yeux s'étaient allumés.</p> + +<p>—Voici, dis-je, en présentant le Régent à mon interlocuteur.</p> + +<p>Celui-ci le prit, le posa sur sa table sans même l'examiner,<span class="pagenum"><a name="Page_433" id="Page_433">[433]</a></span> +puis me dit en souriant:</p> + +<p>—Je vous remercie, monsieur... La démarche que +vous venez de faire auprès de moi vous honore... mais +permettez-moi de vous dire que ce diamant n'est pas le +Régent...</p> + +<p>—Pourtant! Monsieur...</p> + +<p>—Non... ce n'est pas le Régent... Le Régent n'est +jamais sorti du Louvre...</p> + +<p>—Cependant... ce diamant?</p> + +<p>—Est faux, monsieur... c'est un vulgaire strass, merveilleusement +travaillé, il faut le reconnaître, mais qui ne +vaut pas plus de cinq à six cents francs... Je le connais +bien, car c'est moi-même qui l'ai commandé à un tailleur +de pierres fines de Paris... Il y a trois ans... ou plutôt +non, trois ans et demi, la châsse dans laquelle sont enfermés +les diamants de la Couronne, et qui, comme vous le +savez peut-être, descend chaque soir dans les sous-sols, +cette châsse ne fonctionnait plus... Comme la réparation +pouvait durer plusieurs semaines, l'administration du Louvre, +par prudence, a cru devoir, en secret, remplacer le +Régent par un diamant faux... et elle a sagement agi, +vous en conviendrez, puisque, sans cette précaution, le +Régent eût disparu... Je ne vous en remercie pas moins, +monsieur, votre démarche est celle d'un galant homme.</p> + +<p>Je ne trouvais rien à dire tant j'étais stupéfait... Pour +une surprise, c'en était une, et une belle!...</p> + +<p>Le Conservateur continuait:</p> + +<p>—Le voleur, qui, à son lit de mort, vous a confié ce +faux diamant, avait sans doute essayé de le vendre?...</p> + +<p>—Peut-être... mais il n'en a pas soufflé mot. Il m'a +dit simplement qu'il voulait, avant de mourir, libérer sa +conscience...</p> + +<p>—Voilà un vol audacieux qui n'aura guère rapporté +à son auteur... Quel était cet homme?</p> + +<p>—Un Anglais, du nom de Spring, qui était détenu +à la prison de Pentonville... Il faut vous dire, monsieur, +que je suis inspecteur des prisons, et que, comme tel, je<span class="pagenum"><a name="Page_434" id="Page_434">[434]</a></span> +puis m'entretenir avec les détenus... Maintenant, ce Spring +a sans doute été arrêté, avant d'avoir pu proposer le diamant +à quelque lapidaire... S'il avait su qu'il était faux, +il me l'eût certainement avoué... Je ne suppose pas qu'un +homme près de quitter la vie s'amuse à jouer les Mark +Twain...</p> + +<p>—Je ne le suppose pas non plus...</p> + +<p>Il y eut un silence.</p> + +<p>Le Conservateur reprit:</p> + +<p>—Maintenant, nous avons deux faux Régent, car +j'en avais fait tailler un autre... toujours par précaution... +S'il vous était agréable, monsieur, de conserver celui que +vous venez de me rapporter, je me ferais un plaisir de +vous l'offrir.</p> + +<p>—Merci... Qu'en ferais-je?...</p> + +<p>—Je n'insiste pas... + +<p>L'entrevue prit fin sur ces mots. Je sortis complètement +ahuri...</p> + +<p>Ainsi, ce diamant qui avait, c'est le cas de le dire, +empoisonné ma vie... ce diamant était faux!!! Si je +n'avais pas eu la chance de rencontrer Richard Stone, +je serais aujourd'hui plus misérable que devant!</p> + +<p>Avouez tout de même que l'administration du Louvre +est vraiment par trop facétieuse. Elle expose des richesses +aux yeux des badauds... excite les convoitises, et qu'offre-t-elle +aux audacieux qui risquent le plus hardi des +cambriolages: un diamant faux!...</p> + +<p>Mes compatriotes ont la réputation d'être des humoristes, +mais je crois que les Français ne le sont pas moins... +Je me suis aperçu aussi qu'ils n'étaient pas très connaisseurs, +puisque le bijoutier de Rouen à qui s'était adressé +le vieil escroc rencontré dans le train, avait paru s'extasier +sur la beauté d'une pierre fausse. Manzana, lui aussi, +s'y était laissé prendre...</p> + +<p>Cette aventure m'a complètement désillusionné... et j'en<span class="pagenum"><a name="Page_435" id="Page_435">[435]</a></span> +suis arrivé à croire que les diamants en toc font autant +d'effet que les vrais.</p> + +<p>A quoi bon tenir tant à ces maudits cailloux qui font +commettre les pires folies!...</p> + +<p>Tout dans la vie n'est qu'illusion, hors l'amour... et +les bank-notes... et encore, l'amour!... Je tiens les bank-notes... +et je les tiens bien... Quant à l'amour, nous +verrons... S'il me trahissait un jour, j'aurais encore pour +me consoler de jolis petits papiers soyeux, aussi doux à +caresser qu'une chevelure de femme...</p> + +<p>Je sais que certains vont se gausser de moi, mais je ne +m'en formalise pas, puisque je suis le premier à rire aujourd'hui +de ma déconvenue.</p> + +<p>Bien que les mémoires, si l'on s'en tient à la formule +classique, ne comportent point d'épilogue, je crois cependant +devoir ajouter quelques lignes à ce long récit de +ma vie...</p> + +<p>Edgar Pipe n'existe plus... James Bruce non plus... +J'ai foi, comme le grand Balzac, en l'influence heureuse +ou néfaste de certains noms... J'ai donc pris un pseudonyme... +un pseudonyme ronflant, car le millionnaire qui +se respecte ne peut afficher un nom vulgaire. Ce nom, +vous le connaissez tous, et le voyez souvent dans les +chroniques mondaines des journaux, mais je me garderai +bien de le dévoiler ici... on comprendra pourquoi.</p> + +<Blockquote> +<i>Mon âme a son secret, ma vie a son mystère...</i> +</Blockquote> + +<p>Qu'il suffise de savoir que je cherche à racheter par +une existence exemplaire les fautes de jadis... Je suis +devenu ce que l'on peut vraiment appeler un gentleman, +et ma chère Edith est la plus fidèle et la plus adorable +des épouses—car nous sommes mariés maintenant.</p> + +<p>Je vis au milieu du luxe, mais comme je me rappelle<span class="pagenum"><a name="Page_436" id="Page_436">[436]</a></span> +mes tristes débuts, je sais être charitable au besoin.</p> + +<p>Ah! C'est tout de même bon d'être un honnête homme! +Il est vrai que c'est si facile d'être honnête quand on +est riche!...<br><br></p> + + +<p class="center"><span class="sc">Fin</span></p> + +<h3>Notes</h3> + +<div class="footnote"> + <p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> + Mal du pays.</p> +</div> + +<div class="footnote"> + <p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2"></a><a href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> + <i>Proverbes</i>, X, 15.</p> +</div> + +<div class="footnote"> + <p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3"></a><a href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> + C'est l'uniforme des prisonniers anglais.</p> +</div> + +<div class="footnote"> + <p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4"></a><a href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> + Moulin à pédales... Moulin à pédales... Gare là!</p> +</div> + +<div class="footnote"> + <p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5"></a><a href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> + Attention!... En avant!...</p> +</div> + +<div class="footnote"> + <p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6"></a><a href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> + Plus près de toi, mon Dieu!</p> +</div> + +<div class="footnote"> + <p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7"></a><a href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> + Ci-gît Edgar Pipe.</p> +</div> + +<div class="footnote"> + <p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8"></a><a href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> + En Angleterre les policemen usent toujours de ce moyen pour + dompter les malfaiteurs récalcitrants.</p> +</div> + +<div class="footnote"> + <p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9"></a><a href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> + Viens, camarade.</p> +</div> + +<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> + +<div class="center"> +<table summary="table des matières" width="100%"> +<tr><td colspan="2"><a href="#part.1"><span class="sc">PREMIÈRE PARTIE</span></a></td><td style="text-align: right"></td></tr> +<tr><td>I.</td><td><a href="#ch1">OU LE LECTEUR PEUT ÊTRE ASSURÉ QUE CE QU'IL VA LIRE N'A PAS ÉTÉ IMAGINÉ A PLAISIR</a></td><td style="text-align: right">5</td></tr> +<tr><td>II.</td><td><a href="#ch2">L'ALERTE</a></td><td style="text-align: right">14</td></tr> +<tr><td>III.</td><td><a href="#ch3">QUELQUES TRAITS DE LUMIÈRE SUR LE MYSTÈRE</a></td><td style="text-align: right">20</td></tr> +<tr><td>IV.</td><td><a href="#ch4">OU IL EST PROUVÉ UNE FOIS DE PLUS QUE L'HOMME N'EST QU'UN JOUET ENTRE LES MAINS DU DESTIN</a></td><td style="text-align: right">26</td></tr> +<tr><td>V.</td><td><a href="#ch5">UNE SURPRISE A LAQUELLE JE NE M'ATTENDAIS PAS</a></td><td style="text-align: right">35</td></tr> +<tr><td>VI.</td><td><a href="#ch6">LE TOUT EST DE S'ENTENDRE</a></td><td style="text-align: right">43</td></tr> +<tr><td>VII.</td><td><a href="#ch7">OU J'APPRENDS A MIEUX CONNAITRE MON ASSOCIÉ</a></td><td style="text-align: right">53</td></tr> +<tr><td>VIII.</td><td><a href="#ch8">OU JE REPRENDS ENFIN L'AVANTAGE</a></td><td style="text-align: right">64</td></tr> +<tr><td>IX.</td><td><a href="#ch9">UNE EXPLICATION ORAGEUSE</a></td><td style="text-align: right">75</td></tr> +<tr><td>X.</td><td><a href="#ch10">LA JEUNE DAME EN DEUIL ET LES DEUX VIEUX MESSIEURS</a></td><td style="text-align: right">86</td></tr> +<tr><td>XI.</td><td><a href="#ch11">OU JE ME DÉCIDE A BRUSQUER LES CHOSES</a></td><td style="text-align: right">98</td></tr> +<tr><td>XII.</td><td><a href="#ch12">LA FACHEUSE NUIT</a></td><td style="text-align: right">109</td></tr> +<tr><td>XIII.</td><td><a href="#ch13">OU MANZANA DEVIENT INQUIET</a></td><td style="text-align: right">122</td></tr> +<tr><td>XIV.</td><td><a href="#ch14">LA PREMIÈRE RENCONTRE QUE JE FIS SUR LE SOL ANGLAIS</a></td><td style="text-align: right">130</td></tr> +<tr><td>XV.</td><td><a href="#ch15">OU LE HASARD SE MET ENCORE UNE FOIS DE LA PARTIE</a></td><td style="text-align: right">138</td></tr> +<tr><td>XVI.</td><td><a href="#ch16">OU APPARAIT UN ONCLE QUI ME PORTE UN VIF INTÉRÊT</a></td><td style="text-align: right">146</td></tr> +<tr><td>XVII.</td><td><a href="#ch17">UNE OMBRE SUR LE PAYSAGE</a></td><td style="text-align: right">153</td></tr> +<tr><td>XVIII.</td><td><a href="#ch18">OU LE NOMMÉ BILL SHARPER COMMENCE A DEVENIR GÊNANT</a></td><td style="text-align: right">162</td></tr> +<tr><td>XIX.</td><td><a href="#ch19">VISITEURS IMPRÉVUS</a></td><td style="text-align: right">170</td></tr> +<tr><td>XX.</td><td><a href="#ch20">LES AMIS DE MANZANA</a></td><td style="text-align: right">178</td></tr> +<tr><td>XXI.</td><td><a href="#ch21">UNE EXPÉDITION ASSEZ AUDACIEUSE</a></td><td style="text-align: right">187</td></tr> +<tr><td>XXII.</td><td><a href="#ch22">OU JE PRENDS UNE RAPIDE DÉCISION</a></td><td style="text-align: right">196</td></tr> +<tr><td>XXIII.</td><td><a href="#ch23">LA MAISON DU BON DIEU</a></td><td style="text-align: right">205</td></tr> +<tr><td>XXIV.</td><td><a href="#ch24">UN MAUVAIS RÊVE</a></td><td style="text-align: right">212</td></tr> +<tr><td colspan="2"><a href="#part.2"><span class="sc">DEUXIÈME PARTIE</span></a></td><td style="text-align: right"></td></tr> +<tr><td>I.</td><td><a href="#ch25">OU JE QUITTE LE MONDE POUR ME RETIRER A READING</a></td><td style="text-align: right">219</td></tr> +<tr><td>II.</td><td><a href="#ch26">LE SUPPLICE DE LA ROUE</a></td><td style="text-align: right">228</td></tr> +<tr><td>III.</td><td><a href="#ch27">HORRIBLE VISION</a></td><td style="text-align: right">237</td></tr> +<tr><td>IV.</td><td><a href="#ch28">OU JE LE REVOIS ENFIN!</a></td><td style="text-align: right">245</td></tr> +<tr><td>V.</td><td><a href="#ch29">PAUVRE CRAFTY!</a></td><td style="text-align: right">254</td></tr> +<tr><td>VI.</td><td><a href="#ch30">LE «SINISTRE» PROVIDENTIEL</a></td><td style="text-align: right">264</td></tr> +<tr><td>VII.</td><td><a href="#ch31">OU JE DEVIENS L'AMI DE M<sup>me</sup> CORA ET DE M. BOBBY</a></td><td style="text-align: right">271</td></tr> +<tr><td>VIII.</td><td><a href="#ch32">CELLE QUE JE N'ATTENDAIS PAS</a></td><td style="text-align: right">280</td></tr> +<tr><td>IX.</td><td><a href="#ch33">CE QUI DEVAIT ARRIVER</a></td><td style="text-align: right">290</td></tr> +<tr><td>X.</td><td><a href="#ch34">UN MAUVAIS ARRANGEMENT VAUT MIEUX QU'UN BON PROCÈS</a></td><td style="text-align: right">296</td></tr> +<tr><td>XI.</td><td><a href="#ch35">COMMENT ON SÈME LES GÊNEURS</a></td><td style="text-align: right">306</td></tr> +<tr><td>XII.</td><td><a href="#ch36">«LE SEA-GULL»</a></td><td style="text-align: right">315</td></tr> +<tr><td>XIII.</td><td><a href="#ch37">PASSAGERS MYSTÉRIEUX</a></td><td style="text-align: right">324</td></tr> +<tr><td>XIV.</td><td><a href="#ch38">OU JE MANŒUVRE AVEC ASSEZ D'HABILETÉ</a></td><td style="text-align: right">333</td></tr> +<tr><td>XV.</td><td><a href="#ch39">LA MALLETTE EN PEAU DE PORC</a></td><td style="text-align: right">343</td></tr> +<tr><td>XVI.</td><td><a href="#ch40">UNE VOIX DANS LA NUIT</a></td><td style="text-align: right">353</td></tr> +<tr><td>XVII.</td><td><a href="#ch41">UN COUP DE TRAFALGAR</a></td><td style="text-align: right">361</td></tr> +<tr><td>XVIII.</td><td><a href="#ch42">OU JE MURIS MON PLAN</a></td><td style="text-align: right">368</td></tr> +<tr><td>XIX.</td><td><a href="#ch43">«ALEA JACTA EST»</a></td><td style="text-align: right">377</td></tr> +<tr><td>XX.</td><td><a href="#ch44">UNE SCÈNE NAVRANTE</a></td><td style="text-align: right">384</td></tr> +<tr><td>XXI.</td><td><a href="#ch45">NOUVELLES INQUIÉTUDES</a></td><td style="text-align: right">395</td></tr> +<tr><td>XXII.</td><td><a href="#ch46">OU TOUT COMMENCE A S'ARRANGER</a></td><td style="text-align: right">402</td></tr> +<tr><td>XXIII.</td><td><a href="#ch47">LA PETITE OUVRIÈRE QUI TROTTE SOUS LA PLUIE</a></td><td style="text-align: right">411</td></tr> +<tr><td>XXIV.</td><td><a href="#ch48">RÉDEMPTION</a></td><td style="text-align: right">419</td></tr> +<tr><td>XXV.</td><td><a href="#ch49">OU J'ÉPROUVE UNE DERNIÈRE SURPRISE</a></td><td style="text-align: right">425</td></tr> +</table> +</div> +<br> +<br> +<br> + +<p class="center">—————</p> + +<p class="center"><span class="sc">Association Linotypiste</span><br> + +23, rue Turgot.—Tél.: Trudaine 61.79</p> + +<p class="center">—————</p> + + + +<div class="trnote"> + +<h3>Notes sur la version électronique</h3> + +<p class="noindent">L'orthographe et la typographie sont conformes à l'édition papier. +Seules les erreurs manifestes d'imprimerie ont été corrigées. La table +des matières a été rajoutée.</p> +</div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires d'un cambrioleur retiré des +affaires, by Arnould Galopin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES D'UN CAMBRIOLEUR *** + +***** This file should be named 27283-h.htm or 27283-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/7/2/8/27283/ + +Produced by Claudine Corbasson, Laurent Vogel and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/27283-h/images/amichel.png b/27283-h/images/amichel.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e8913f5 --- /dev/null +++ b/27283-h/images/amichel.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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