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+The Project Gutenberg EBook of L'illustre corsaire, by Jean Mairet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'illustre corsaire
+
+Author: Jean Mairet
+
+Release Date: November 16, 2008 [EBook #27282]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRE CORSAIRE ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+L'ILLUSTRE CORSAIRE, TRAGICOMEDIE DE MAIRET.
+
+
+A PARIS,
+
+Chez AUGUSTIN COURBÉ, Imprimeur & Libraire de Monseigneur Frere du Roy,
+dans la petite Salle du Palais, à la Palme.
+
+M. DC. XXXX.
+
+_Avec Privilege de sa Majesté._
+
+
+
+
+A MADAME, MADAME LA DUCHESSE D'ESGUILLON.
+
+
+MADAME,
+
+Il est constant que je vous ay des obligations infinies, & constant
+aussi que vostre Merite est infiniment au dessus de tous les Eloges que
+luy pourroit donner une plume comme la mienne; l'une & l'autre de ces
+veritez connuës, vous doit faire croire aisément, que dans la liberté
+que je prends de vous adresser cette Epistre, je recherche bien moins la
+gloire de vous loüer, que je n'évite la honte d'estre blasmé
+d'ingratitude; quoy qu'à dire vray, si j'en avois à recevoir le
+reproche, je l'attendrois plustost de la bouche de mes ennemis, que de
+celle de vostre Grandeur, tant pource que sa Vertu ne fut jamais
+solicitée par ces lasches motifs d'interest, ou de vanité, qui font agir
+la plus-part de ceux qui sont en puissance d'obliger, que pource qu'il
+luy souvient rarement des graces qu'elle a conferées, soit que la
+quantité ne luy permette pas d'en tenir compte, ou soit par un talent de
+memoire tout particulier, laquelle ne luy manque jamais aux moindres
+occasions de faire du bien, & qui semble s'évanouïr immediatement apres
+le bienfait. Pleust à Dieu, MADAME, que les puissances de mon esprit
+fussent d'aussi grande estenduë que celles de ma volonté; il y a
+long-temps que des preuves extraordinaires de tous les deux ensemble,
+vous auroient pour le moins asseurée que de toutes les qualitez qui
+regardent les bonnes moeurs, je n'en ay point de plus entiere, ny qui
+revienne davantage à la naturelle disposition de mon ame, que celle de
+la Reconnoissance. Mais il est vray que malgré les continuelles
+solicitations de mon Zele & de mon devoir, j'ay tousjours esté retenu
+par la crainte de vous les tesmoigner de mauvaise grace; estimant qu'en
+matiere de remercimens & de loüanges, un silence respectueux sied
+beaucoup mieux, qu'un Panegyrique imparfait, & qu'une action de graces
+qui n'est pas bien proportionnée à la grandeur de son sujet. J'ay conceu
+neantmoins, & disposé le dessein d'une occupation d'esprit, aussi
+considerable pour la noblesse de sa matiere, que pour la longueur de son
+travail; C'est là que ma Muse s'efforcera de tout son pouvoir de
+reconnoistre comme elle doit, la generosité de ceux qui l'ont obligée, &
+que par une raisonnable difference des Bien-faicteurs & des Bien-faits,
+elle aura soin de relever avec ordre & mesure, le merite des uns & des
+autres: Jugez, MADAME, si le rang que vous tenez en son estime, ne luy
+doit pas estre une regle, comme à vous une asseurance, de celuy qu'elle
+vous donnera dans son Ouvrage; En attendant treuvez bon, s'il vous
+plaist, qu'elle vous presente cettui-cy, qui fut assez heureux pour
+paroistre à Ruel avec une particuliere approbation de son Eminence; Je
+mets plustost cette circonstance pour luy donner quelque recommandation
+aupres de vostre Esprit, que pour satisfaire à la vanité du mien: Il est
+vray que si quelque chose me pouvoit rendre vain jusques à l'excez, ce
+seroit infailliblement l'estime d'un si grand Homme, qui m'en peut
+honnorer quelque jour en consequence de la vostre; mais c'est un bien où
+je n'oserois jamais pretendre, puis qu'il faudroit necessairement le
+meriter, il me suffira donc de ceux que l'on peut acquerir à force de
+les souhaiter & de les demander ardamment; C'est en ce rang que je mets
+l'honneur de vostre bien-veillance, & la permission de me dire avec
+respect,
+
+MADAME,
+
+De vostre Grandeur,
+
+Le tres-humble, tres-obeïssant & tres-obligé serviteur,
+
+MAIRET.
+
+
+
+
+ADVERTISSEMENT.
+
+
+_Comme ç'a tousjours esté mon opinion en suite de celle du Philosophe,
+que l'Invention est la plus noble & la plus excellente qualité du vray
+Poëte, je me suis pour le moins efforcé de m'en servir utilement en
+toutes les Pieces que j'ay données au Theatre; de là vient que je ne
+feray jamais difficulté de changer ny de multiplier les plus notables
+Incidents d'un Sujet connu, pourveu que cette ingenieuse liberté ne
+serve pas seulement beaucoup à l'Embellissement ou à la Merveille, mais
+encore à la Vray-semblance du Poëme, à laquelle je fay profession de
+m'attacher sur toutes choses, & plustost mesme qu'à la Verité; estimant
+apres le premier Maistre de l'Art, que le vray-semblable appartient
+proprement au Poëte, & le veritable à l'Historien. C'est ainsi qu'avec
+une hardiesse qui passe au delà de l'Histoire, j'introduis Octavie dans
+la Tragedie de Marc Antoine, & que par une autre qui va mesme contre
+l'Histoire, je fais mourir Massinisse sur le corps de Sophonisbe, ayant
+voulu redresser & embellir le naturel de ce Heros par une action qu'il
+ne fit pas à la verité, mais qu'il devroit avoir faite. En un mot, cette
+premiere partie du bon Poëte m'est tellement recommandable, que je n'ay
+jamais traité de Sujet si riche & si remply de luy-mesme, où ma Muse
+n'ayt adjousté, bien ou mal, beaucoup du sien. Je me suis mesme tant
+hazardé, que d'en produire quelques-uns qui sont purement du travail de
+mon Imagination; & si l'on prend la peine de bien considerer ce dernier,
+on trouvera je m'asseure que l'Invention en est tout à fait
+extraordinaire, & qu'à force d'Art & de soin je n'ay pas trop mal appuyé
+jusques aux moindres Incidents, qui font le Vray-semblable & le
+Merveilleux de cét Ouvrage. Au reste je ne doute point que les
+extravagances de Tenare, & les choses que les autres disent à cause de
+luy, ne desplaisent d'abord à ceux qui ne distinguent point la naïfveté
+d'avec la bassesse; mais ils considereront, s'il leur plaist, que c'est
+un Personnage qui contrefait le ridicule, & dont la grace consiste
+plustost en celle de l'habillement & de l'action, qu'en la beauté des
+Vers ny des Sentimens. Enfin c'est un Sujet grave & serieux, dont je me
+suis proposé de conduire les Advantures à leur fin, par des moyens
+Comiques & plaisans, sans m'esloigner jamais des regles de la Fable ny
+de la Scene, ou du Theatre & du Roman, pour m'accommoder aux termes & à
+l'intelligence du Peuple nostre bon Amy._
+
+
+
+
+A MADAME LA DUCHESSE D'ESGUILLON
+
+
+Sonnet.
+
+ Vous qui par les attraits d'une extréme beauté
+ Rangez les plus grands Coeurs à vostre obeïssance,
+ Et qui par les effets d'une extréme bonté
+ Forcez les plus ingrats à la reconnoissance.
+
+ Miracle de Vertu, d'Honneur, de Pieté,
+ Qui joignez le Merite à l'heur de la Naissance,
+ La Moderation à la Prosperité,
+ Et par les seuls Bien-faits monstrez vostre Puissance,
+
+ C'est par vostre Faveur que l'Invincible ARMAND,
+ D'un regard tout ensemble, & propice, & charmant,
+ A relevé l'Espoir de ma bonne Fortune.
+
+ Ainsi quelque tempeste où la jette le Sort,
+ Son Illustre PILOTE est si cher à NEPTUNE,
+ Que luy-mesme aura soin de la conduire au Port.
+
+MAIRET.
+
+
+
+
+Privilege du Roy.
+
+Louis par la grace de Dieu Roy de France & de Navarre, A nos amez &
+feaux Conseillers les Gens tenans nos Cours de Parlement, Maistres des
+Requestes ordinaires de nostre Hostel, Baillifs, Seneschaux, Prevosts,
+leurs Lieutenans, & tous autres de nos Justiciers & Officiers qu'il
+appartiendra, Salut. Nostre bien amé Augustin Courbé, Libraire à Paris,
+nous a fait remonstrer qu'il desireroit imprimer, _Une Tragicomedie
+intitulée, L'Illustre Corsaire, composée par le Sieur de Mairet_, s'il
+avoit sur ce nos Lettres necessaires, lesquelles il nous a
+tres-humblement supplié de luy accorder: A CES CAUSES, nous avons permis
+& permettons à l'exposant d'imprimer, vendre & debiter en tous lieux de
+nostre obeïssance la Tragicomedie, en telles marges, en tels caracteres,
+& autant de fois qu'il voudra, durant l'espace de sept ans entiers &
+accomplis, à compter du jour qu'elle sera achevée d'imprimer pour la
+premiere fois; & faisons tres-expresses defenses à toutes personnes de
+quelque qualité & condition qu'elles soient, de l'imprimer, faire
+imprimer, vendre ny distribuer en aucun endroit de ce Royaume, durant
+ledit temps, sous pretexte d'augmentation, correction, changement de
+tiltre, ou autrement, en quelque sorte & maniere que ce soit, à peine de
+quinze cens livres d'amende, payables sans deport par chacun des
+contrevenans, & applicables un tiers à nous, un tiers à l'Hostel-Dieu de
+Paris, & l'autre tiers à l'exposant, de confiscation des exemplaires
+contrefaits, & de tous despens, dommages & interests; à condition qu'il
+en sera mis deux exemplaires en nostre Bibliotheque publique, & une en
+celle de nostre tres-cher & feal le Sieur Seguier, Chancelier de France,
+avant que l'exposer en vente, à peine de nullité des presentes: du
+contenu desquelles nous vous mandons que vous fassiez jouïr plainement &
+paisiblement l'exposant, & ceux qui auront droict d'iceluy, sans qu'il
+leur soit fait aucun trouble ny empeschement. Voulons aussi qu'en
+mettant au commencement ou à la fin du livre un bref extraict des
+presentes, elles soient tenuës pour deüement signifiées, & que foy y
+soit adjoustée, & aux copies d'icelles collationnées par l'un de nos
+amez & feaux Conseillers & Secretaires, comme à l'original. Mandons
+aussi au premier nostre Huissier ou Sergent sur ce requis, de faire pour
+l'execution des présentes tous exploits necessaires, sans demander autre
+permission: Car tel est nostre plaisir, nonobstant opposions ou
+appellations quelconques, & sans prejudice d'icelles, clameur de Haro,
+chartre Normande, & autres Lettres à ce contraires. Donné à Paris le
+vingt-troisiesme de Febvrier, l'an de grace mil six cens trente-neuf, &
+de notre regne le vingt-neufiesme. Signé, Par le Roy en son Conseil,
+CONRART.
+
+Les exemplaires ont esté fournis, ainsi qu'il est porté par le
+Privilege.
+
+_Achevé d'imprimer le 10. jour de Febvrier 1640._
+
+
+
+
+LES ACTEURS.
+
+ LEPANTE, Prince de Sicile, & Amant d'Ismenie.
+ EVANDRE, Medecin.
+ DORANTE, Prince de Provence, & frere d'Ismenie.
+ LYPAS, Roy de Ligurie.
+ ARGANT, } Corsaires.
+ TENARE, }
+ ERPHORE, Confident de Lypas.
+ ISMENIE.
+ ARMILLE, Dame d'honneur d'Ismenie.
+ FELICE, } Filles d'honneur d'Ismenie.
+ CELIE, }
+
+La Scene est à Marseille.
+
+
+
+
+L'ILLUSTRE CORSAIRE, TRAGICOMEDIE
+
+
+ACTE I
+
+
+SCENE PREMIERE.
+
+LEPANTE, EVANDRE.
+
+EVANDRE.
+
+ O! merveille incroyable, ô! bien inesperé,
+ Quoy c'est vous que tant d'yeux ont si long-temps pleuré?
+ Vous mon Roy dont l'absence, ou la mort pretenduë
+ A de vostre maison l'esperance perduë,
+ Et de qui le retour va purger nos païs
+ Des monstres estrangers qui les ont envahis:
+ O! Ciel que ta sagesse en miracles feconde
+ Conduit heureusement les fortunes du monde!
+
+LEPANTE.
+
+ Evandre, mettez fin à vostre estonnement,
+ Et me dites pourquoi, depuis quand, & comment
+ On a creu si long-temps qu'Ismenie estoit morte?
+
+EVANDRE.
+
+ Sire, cette advanture arriva de la sorte:
+ Mais quelque authorité que vous ayez sur moy,
+ Comme mon bien-faicteur, mon Seigneur & mon Roy,
+ Vous ne sçauriez jamais cet estrange mystere
+ N'estoit que vostre honneur vous oblige a le taire:
+
+ Je ne vous diray point le trouble qui suivit
+ La nuict pleine d'horreur que le sort vous ravit,
+ Ny le dueil de la Cour, ny celuy de la ville
+ Apres qu'à vous treuver tout soin fut inutile,
+ Certes quand la Provence eust ses Princes perdus,
+ On n'eust pas plus de cris dans Marseille entendus,
+ Les plaintes de vos gens, & de vos domestiques
+ Ne se distinguoient pas d'avecques les publiques,
+ Tout chacun affligé d'une extreme douleur
+ Plaignoit également cet extreme malheur:
+ Mais pour comble d'ennuis cette jeune Princesse
+ Receut vostre disgrace avec tant de tristesse,
+ Qu'à la fin son esprit si grand & si bien fait,
+ Apres s'estre égaré, se perdit tout à fait,
+ Jamais dans ces transports n'ayant dit autre chose
+ Sinon, Lepante est mort, & nous en sommes cause.
+ Le feu Prince Iolas à qui m'avoit donné
+ Vostre pere & mon Roy le vaillant Prytané,
+ A travers la noirceur de sa melancolie
+ Descouvre le premier sa naissante folie,
+ S'advise incontinent de m'envoyer querir
+ Pour voir si par mon art je la pourrois guerir:
+ Mais ayant peu d'espoir du salut de sa fille,
+ Pour couvrir en tout cas l'honneur de sa famille,
+ Il fait courre le bruit qu'elle est au monument,
+ Ce que l'on croit par tout d'autant plus aysement
+ Que pour faciliter cette fourbe funeste
+ J'asseure en Medecin qu'elle est morte de peste:
+ Car comme chacun sçait, c'est un mal que souvent
+ Apporte dans nos ports le traficq du Levant,
+ Et dont cette Cité populeuse & marchande
+ Reçoit quasi tousjours une perte assez grande;
+ Que le Prince à dessein avoit choisi la nuit
+ Pour la faire inhumer & sans pompe & sans bruit.
+
+LEPANTE.
+
+ Donc personne que vous ne sçavoit l'artifice?
+
+EVANDRE.
+
+ Non, Seigneur, hors Zerbin, ma femme, & la nourrice,
+ L'entreprise entre nous se mesnagea si bien
+ Que tous ses autres gens n'en découvrirent rien;
+ J'avois dans la Provence une terre assez belle,
+ J'abandonne la Cour, je fais maison nouvelle,
+ Et par l'ordre du Pere y meine avecque moy
+ Sa fille, la nourrice, & son homme de foy:
+ Là pour sa guerison mes soins continuerent
+ Tant qu'au bout de deux ans ses maux diminuerent,
+ J'en advertis le Prince, il accourt promptement,
+ Et remarquant en elle un peu d'amendement
+ Vint plus souvent depuis dans nostre solitude
+ Sans suitte, & sous couleur d'y vacquer à l'estude;
+ Car d'un soin curieux les Astres observant,
+ On sçait assez par tout qu'il y fut tres-sçavant,
+ Enfin, apres neuf ans, cette fille cherie
+ Retourne avec son pere absolument guerie,
+ Et r'entre dans Marseille avec un appareil,
+ Comme en resjoüissance, en beauté nompareil;
+ Mais le pauvre Seigneur d'une fin naturelle
+ Quitta bien-tost apres sa dépoüille mortelle;
+ Ma femme, la Nourrice, & Zerbin en six mois,
+ Pour me laisser tout seul, le suivirent tous trois.
+
+LEPANTE.
+
+ Et le peuple indiscret sçait-il cette advanture?
+ Ou s'il croit que les morts quittent la sepulture?
+
+EVANDRE.
+
+ Nullement.
+
+LEPANTE.
+
+ Que fit donc ce Prince ingenieux?
+
+EVANDRE.
+
+ Par un nouveau mensonge il excuse le vieux,
+ Dit qu'il avoit connu, par le moyen des Astres,
+ Qu'elle estoit reservée à d'estranges desastres,
+ Si durant tout le temps qu'il jugeoit malheureux
+ Par les mauvais aspects d'un Astre dangereux
+ Cette jeune beauté n'évitoit sa disgrace
+ Dans l'estat inconnu d'une fortune basse,
+ Mesme quand Ismenie eut ses premiers beaux jours;
+ (Car ses debilitez n'ont pas duré tousjours.)
+
+LEPANTE.
+
+ Non.
+
+EVANDRE.
+
+ Non, deux ans ou plus elles furent égales;
+ Mais depuis son esprit eut de bons intervales,
+ Quand, dis-je elle voulut qu'on luy rendist raison
+ D'une si solitaire & longue prison,
+ Chacun separément luy dit la mesme chose,
+ Et par cette responce elle eut la bouche close;
+ Puis d'un ressouvenir qui la fit souspirer:
+ C'est trop tard, ce dit-elle, & se prit à pleurer;
+ Mais à ce que je voy vous en faites de mesme.
+
+LEPANTE.
+
+ Ah! divine Beauté, que mon audace extreme
+ Nous a portez tous deux à d'extrémes malheurs,
+ Et que tu dois haïr la cause de tes pleurs.
+
+EVANDRE.
+
+ Sire, laissant à part ce secret que j'ignore,
+ Tout mort que l'on vous croit, elle vous ayme encore.
+
+LEPANTE.
+
+ Helas! fidelle Evandre, il est bien mal-aysé
+ Que son juste courroux soit si-tost apaisé,
+ C'est trop peu de dix ans à remettre une offence
+ Qui veut un siecle entier d'austere penitence.
+
+EVANDRE.
+
+ Croyez qu'elle vous garde un reste d'amitié.
+
+LEPANTE.
+
+ Dites que mon destin excite sa pitié;
+ N'importe, à tout hasard, il faut que je la voye;
+ Mais j'attens de vous seul cette derniere joye.
+
+EVANDRE.
+
+ Et bien allons au Temple, elle y pourra venir.
+
+LEPANTE.
+
+ Non, ce n'est pas assez, je veux l'entretenir.
+
+EVANDRE.
+
+ Escrivez-luy plustost, & j'ose vous promettre
+ Que de ma propre main elle aura vostre lettre.
+
+LEPANTE.
+
+ Quand je luy serois cher (ce que je ne croy pas)
+ Sans doute estant promise au puissant Roy Lypas,
+ Pour derniere faveur elle me feroit dire
+ Qu'elle plaint mon destin, mais que je me retire;
+ Ou si de luy parler j'ay l'adresse & le temps,
+ Je puis venir à bout de ce que je pretens,
+ A quoy la vive voix agira d'autre sorte
+ Que le simple entretien d'une escriture morte,
+ Trouvez donc les moyens de me la faire voir.
+
+EVANDRE.
+
+ Sire, je le feray si j'en ay le pouvoir;
+ Car, comme vous sçavez, la chose est difficile,
+ Et l'on vit en Provence autrement qu'en Sicile.
+
+
+SCENE II.
+
+ARGANT, TENARE, cherchans Lepante.
+
+TENARE.
+
+ C'est luy-mesme advançons.
+
+EVANDRE.
+
+ Mais voicy deux Marchands
+ Qui viennent droit à nous à grands pas aprochants.
+
+LEPANTE.
+
+ Ce sont deux de mes Chefs, d'entre tous nos Corsaires
+ Les plus honnestes gens, & les plus necessaires,
+ Tous deux mes vrays amis, & qui nés mes subjets
+ Sçavent seuls ma fortune, & mes hardis projets.
+ Et bien Argant?
+
+ARGANT.
+
+ J'ay fait les choses ordonnées,
+ Et les commissions que vos m'aviez données.
+
+LEPANTE
+
+ A t'on pris le signal qui vous doit advertir,
+ Et la lettre?
+
+ARGANT.
+
+ Oüy, Seigneur, je n'ay plus qu'à partir.
+
+LEPANTE.
+
+ Partez donc, employez les rames & les voiles;
+ Et dés que le Soleil fera place aux Estoiles
+ Faites venir la flotte, & si j'en ay besoin
+ Nos feux vous l'apprendront, ou vous serez bien loin.
+
+EVANDRE.
+
+ Eh! Dieux, voulez-vous donc mettre la ville en cendre?
+
+LEPANTE.
+
+ Non, non, ne craignez rien, cher & fidelle Evandre,
+ C'est un signal donné pour me mettre en estat
+ D'empescher au besoin un injuste attentat,
+ C'est un frain que j'apporte à la supercherie
+ Dont me pourroit user le Roy de Ligurie.
+
+EVANDRE.
+
+ De faict craignant pour vous cet indigne rival,
+ J'ay creu que vous servir estoit vous faire mal,
+ Et difficilement pourriez-vous m'y contraindre,
+ Si vos precautions ne m'empeschoient de craindre;
+ Je ne voy qu'un mestier, encor bas & honteux
+ Qui nous puisse estre propre à contenter vos voeux.
+
+LEPANTE.
+
+ Quoy, servir, mendier, se trainer dans la fange,
+ Dites, je suis à tout.
+
+TENARE.
+
+ Que l'Amour est estrange,
+
+EVANDRE.
+
+ Il faut faire le fou.
+
+LEPANTE.
+
+ Ce mestier ne vaut rien.
+
+TENARE.
+
+ Non, trop de gens le sont, & trop peu le font bien.
+
+EVANDRE.
+
+ Connoissant vostre coeur, je n'ay point fait de doute
+ Qu'il ne vous dégoustast.
+
+LEPANTE.
+
+ La suitte m'en dégouste
+ Tenare esloignez-vous: Cette indiscretion
+ Luy seroit un tableau de son affliction,
+ Et luy representer sa foiblesse passée,
+ N'est-ce pas à ses yeux la traiter d'insensée?
+
+EVANDRE.
+
+ Dieux! elle ne croit pas l'avoir jamais esté,
+ Son frere seulement ne s'en est point douté;
+ Et si je n'avois sceu que la chose vous touche,
+ Elle seroit encore à sortir de ma bouche:
+ Non, non, à cela prés faites ce que j'ay dit,
+ Par cette invention, mon art & mon credit
+ Vous feront seurement aprocher Ismenie.
+
+LEPANTE.
+
+ Et si quelqu'un des miens me tenoit compagnie?
+
+EVANDRE.
+
+ Tout comme il vous plaira, soyez un ou deux fous,
+ Je vous introduiray.
+
+LEPANTE.
+
+ Tenare aprochez-vous.
+
+TENARE.
+
+ Seigneur que vous plaist-il?
+
+LEPANTE.
+
+ Il faut, mon cher Tenare,
+ Que vostre belle humeur aujourd'huy se declare.
+
+TENARE.
+
+ Sire, c'est trop d'honneur & de gloire pour moy
+ D'adjuster mon humeur à celle de mon Roy.
+
+LEPANTE.
+
+ A ce geste niais, ce ris & ce visage,
+ Jugez s'il sçaura faire un second personnage?
+
+EVANDRE.
+
+ Je croy que ce mestier luy sera fort aisé;
+ Car naturellement je l'y voy disposé.
+
+TENARE.
+
+(Evandre est Medecin.)
+
+ Avec les qualitez que le vostre demande
+ La disposition y seroit bien plus grande.
+
+EVANDRE.
+
+ Grand mercy: cet esprit qui n'est pas des plus sots,
+
+TENARE.
+
+ Fort bien.
+
+EVANDRE.
+
+ A mon advis dira quelques bon mots:
+ Mais raillerie à part, il est bon, ce me semble
+ De concerter icy nostre jeu tous ensemble.
+
+TENARE.
+
+ Quoy n'est-on pas d'accord que nous ferons les fous?
+
+EVANDRE.
+
+ Oüy, mais il faut sçavoir le naturel de tous.
+
+LEPANTE.
+
+ Le mien est serieux, triste, & melancolique.
+
+EVANDRE.
+
+ Et le sien?
+
+LEPANTE.
+
+ Il est propre à quoy que l'on l'aplique
+
+TENARE.
+
+ Oüy, je suis propre à tout, c'est un bon-heur que j'ay.
+
+EVANDRE.
+
+ Vous ferez donc le triste, & luy fera le gay.
+
+LEPANTE.
+
+ Sur tout que nostre jeu, si la chose est possible,
+ Soit en particulier, la presse m'est nuisible.
+
+EVANDRE.
+
+ Si Madame n'est seule, asseurez-vous au moins
+ Que vostre Comedie aura peu de tesmoins;
+ Osté le Roy Lypas, qui rarement la quite,
+ La Cour est dans sa chambre extremement petite.
+
+LEPANTE.
+
+ Et Dorante?
+
+EVANDRE.
+
+ Il chassoit, on l'attend aujourd'huy.
+
+LEPANTE.
+
+ L'intelligence est grande entre Lypas & lui?
+
+EVANDRE.
+
+ Vrayment je ne croy pas, il montre bon visage;
+ Mais il fait à regret ce triste mariage.
+
+LEPANTE.
+
+ Pourquoy le fait-il donc?
+
+EVANDRE.
+
+ Il est vray qu'aysément
+ Il pouvoit l'empescher en son commencement;
+ Mais la chose depuis, par son peu de conduite,
+ A pris un cours trop long, & de trop grande suite:
+ Car sans difficulté c'est un Prince loyal,
+ Un naturel sans fard, un courage Royal,
+ Bon, juste, liberal, en un mot heroïque;
+ Mais qui ne passe point pour un grand Politique;
+ Ce n'est pas un esprit extremement adroit,
+ Prevoyant, entendu, ny tel qu'il le faudroit
+ Pour se débarrasser d'une semblable affaire.
+
+LEPANTE.
+
+ Je dirois nettement que je n'en veux rien faire.
+
+EVANDRE.
+
+ Il le diroit en vain, puisque la loy du sort
+ Abandonne le foible à la mercy du fort;
+ Il craint que ce Tyran, injuste sur tous autres,
+ N'usurpe ses Estats, comme il a fait les vostres.
+
+LEPANTE.
+
+ Bien, bien, il les rendra, le temps en est venu:
+ Mais ne pensez-vous pas que je sois reconnu,
+ Evandre?
+
+EVANDRE.
+
+ Non, Seigneur, vous ne le sçauriez estre,
+ Puis qu'Evandre lui-mesme a pû vous méconnestre;
+ Quand vous fustes perdu vous n'aviez que vingt ans,
+ Et le changement d'air, la fatigue & le temps
+ Vous ont changé depuis avec tout l'advantage
+ Qui peut faire admirer un Heros de vostre âge:
+ Vous-vous verrez tantost dans mon Estude peint
+ En ce premier éclat de jeunesse & de teint:
+ Mais que vous avez bien une façon plus mâle,
+ Et qui sent beaucoup mieux sa personne Royale.
+
+TENARE.
+
+ Il est vray que dix ans font un grand changement.
+
+LEPANTE.
+
+ Et puis l'opinion y fait estrangement,
+ On me croit mort par tout, & sur cette creance
+ Je puis voir Ismenie avec toute assurance,
+ A qui je veux pourtant, si tantost je le puis,
+ Donner juste sujet d'apprendre qui je suis.
+
+EVANDRE.
+
+ Venez donc dans ma chambre afin de vous instruire,
+ En attendant de moy le temps de vous produire.
+
+LEPANTE.
+
+ Et comment ferez-vous?
+
+EVANDRE.
+
+ Laissez-m'en le soucy,
+ Une Dame d'honneur que nous avons icy,
+ A qui le Roy Lypas donne & promet sans cesse,
+ Luy rendra cet office auprés de la Princesse,
+ Je veux qu'elle vous serve en cette occasion,
+ Et qu'elle contribuë à sa confusion.
+
+
+SCENE III.
+
+ISMENIE, CELIE.
+
+ISMENIE.
+
+ Page, dites au Roy qu'il m'excuse de grace,
+ Que tantost, s'il luy plaist, au retour de la chasse,
+ Il ne tiendra qu'à luy de m'en venir parler;
+ Mais qu'à mon grand regret je n'y sçaurois aller.
+ Au moins pour tout le jour me voila déchargée
+ Du pesant entretien dont il m'eust affligée.
+
+CELIE.
+
+ Oüy, mais le conviant de venir à ce soir,
+ C'est jusques à minuit qu'il nous le faudra voir.
+
+ISMENIE.
+
+ Il sera bien grossier s'il ne prend ma responce
+ Plustost pour un refus que pour une semonce.
+
+CELIE.
+
+ Il sera ce qu'il est jusques au dernier point,
+ Mesme le coeur me dit qu'il ne chassera point,
+ Je croy que vostre Altesse est trop infortunée
+ Pour avoir en sa vie une bonne journée.
+
+ISMENIE.
+
+ Qu'il est bien vray, Celie, & que depuis dix ans
+ J'ay donné peu de treve à mes regrets cuisans;
+ Que j'ay souffert de maux, & que l'on m'en prepare
+ En me sacrifiant à ce Prince barbare,
+ Insuportable en tout, comme en tout imparfait,
+ Et pour qui le bon sens n'a jamais esté fait:
+ A quoy de mes malheurs l'aveugle connoissance
+ Que vous donna vostre art au poinct de ma naissance,
+ Sçavant Prince Yolas? à quoy tant de soucy,
+ Si vos precautions ont si mal reussy?
+ Pour destourner de moy ces fieres destinées
+ On devoit arrester le cours de mes années,
+ Et confirmant le bruit que l'on en fit courir
+ Dés mon troisiesme lustre il me falloit mourir,
+ Mon terme eut esté court, mais pour le moins ma vie
+ Eust ignoré les maux dont elle est poursuivie
+ Ma mort eust prevenu ce que tousjours depuis
+ J'ay souffert de remors, de craintes & d'ennuis,
+ Et l'on verroit encor plein d'honneur & de gloire
+ Ce Phoenix des Amans, si cher à ma memoire,
+ Au moins n'eut-il pas eu cette funeste amour
+ Qui me priva de joye en le privant du jour:
+ Dieux! au respect du bien que ce malheur nous oste
+ La satisfaction fut pire que la faute;
+ Vous fustes, cher Lepante, ô cruel souvenir!
+ Trop prompt à m'offencer, & trop à vous punir,
+ Vostre indiscretion en toute chose égale
+ Me fut en tous les deux également fatale:
+ Pourquoy m'offenciez-vous? ou pourquoy l'ayant fait
+ Punissiez-vous sur moy vostre propre forfait?
+ Il valoit mieux laisser vostre audace impunie
+ Que d'en punir Lepante aux despens d'Ismenie,
+ Ce que la passion, indiscrette de soy,
+ Vous fit mal à propos entreprendre sur moy;
+ Ce baiser malheureux pris contre ma defence,
+ A toute extremité n'estoit pas une offence,
+ Qu'un long bannissement ou des yeux ou du coeur
+ N'eut encore punie avec trop de rigueur:
+ Helas! mon indulgence en fut cause en partie,
+ Mille fois, mais trop tard, je m'en suis repentie,
+ Mon indiscretion vous fit estre indiscret,
+ Et j'en devrois mourir de honte & de regret;
+ Ma faute est à la vostre à peu prés comparable,
+ Mais la mort a rendu la vostre irreparable,
+ Mon dueil inconsolable, & mes justes remors
+ Ne vous osteront pas du triste rang des morts.
+
+CELIE.
+
+ Madame, à faire ainsi, vostre melancolie
+ N'aura jamais de fin.
+
+ISMENIE.
+
+ Non, discrette Celie,
+ Non certes, que la mort ne nous ait reünis.
+
+CELIE.
+
+ Bien donc, que vos regrets ne soient jamais finis,
+ Plustost que par la mort le destin les finisse:
+ Mais voicy ma Compagne.
+
+ISMENIE à Felice.
+
+ Et bien, chere Felice,
+ Partira-t'il bien tost?
+
+FELICE.
+
+ Madame le voicy,
+ Il marche sur mes pas.
+
+ISMENIE.
+
+ Que vient-il faire icy?
+
+FELICE.
+
+ Vous fascher.
+
+CELIE.
+
+ Justement.
+
+ISMENIE.
+
+ Mais encor je vous prie.
+
+FELICE.
+
+ Parlons bas, le voicy.
+
+ISMENIE.
+
+ Fust-il en Ligurie.
+
+
+SCENE IV.
+
+LE ROY LYPAS, ISMENIE, FELICE, CELIE.
+
+LYPAS.
+
+ Madame, j'estois prest à monter à cheval
+ Quand un penser douteux que vous-vous treuviez mal,
+ M'a fait venir tout seul en diligence extréme
+ Pour en estre asseuré de vostre bouche mesme.
+
+ISMENIE.
+
+ Vray'ment je doy beaucoup à vos soins obligeans,
+ Il est vray que tantost j'avois dit à mes gens
+ Qu'on ne me verroit point avec mon mal de teste;
+ Mais, Sire, il ne faut pas que cela vous arreste,
+ Allez vous divertir.
+
+LYPAS.
+
+ L'Amant est bien brutal
+ Qui peut se recréer quand son Amante est mal.
+
+FELICE.
+
+ O! la belle sentence.
+
+CELIE.
+
+ Et bien dite.
+
+LYPAS.
+
+ Oüy, Madame,
+ Le corps prend trop de part aux souffrances de l'ame,
+ Tant que vous serez mal, je fay serment aux Dieux
+ De ne vous quitter point.
+
+ISMENIE.
+
+ Je me sens desja mieux,
+ Et vostre Majesté se donnant moins de peine,
+ J'auray bien-tost perdu ce reste de migraine.
+
+LYPAS.
+
+ Venez donc à la chasse, ou je n'en croiray rien.
+
+ISMENIE.
+
+ Vrayment je ne sçaurois.
+
+LYPAS.
+
+ Mes oyseaux volent bien,
+ Mes Chiens chassent des mieux.
+
+ISMENIE.
+
+ Cette chasse est commune,
+
+LYPAS.
+
+ N'importe elle est plaisante.
+
+CELIE.
+
+ O! Dieux qu'il importune.
+
+ISMENIE.
+
+ En fin plaisante ou non, vous m'en dispenserez,
+ J'iray quelqu'autre jour que vous rechasserez.
+
+LYPAS.
+
+ Pour le moins, du balcon de vostre galerie,
+ Voyez passer ma meute & ma fauconnerie.
+
+ISMENIE.
+
+ Et bien je le feray pour vous rendre content.
+
+FELICE.
+
+ Ma soeur qu'il est fascheux, qu'il est persecutant.
+
+CELIE.
+
+ Il l'est bien tellement, qu'en l'humeur où nous sommes,
+ Il nous feroit haïr tout le reste des hommes.
+
+
+SCENE V
+
+EVANDRE, ARMILLE.
+
+ARMILLE.
+
+ En effect, il est vray que vous avez raison,
+ Et que de sa gayeté dépend sa guerison,
+ Tant qu'elle sera triste, elle sera mal saine;
+ Et ce sang eschauffé qui cause sa migraine
+ Luy fait mal recevoir les caresses du Roy:
+ Car n'estoit ce chagrin, je ne sçay pas pourquoy
+ Elle auroit à degoust l'hymen & la personne
+ Qui luy met sur la teste une double Couronne,
+ Si bien que par raison d'Estat & de santé
+ Il faut rendre la joye à son coeur attristé;
+ Je vay donc de ce pas luy faire prendre envie
+ De voir ceux que j'ay veus, & dont je suis ravie;
+ Car enfin je les treuve extremement plaisans,
+ Pourveu qu'ils ne soient pas de ces fols mal-faisans,
+ De qui l'extravagance est par fois dangereuse.
+
+EVANDRE.
+
+ La leur estant vrayment de nature amoureuse,
+ Il est à presumer qu'il n'ont rien de meschant,
+ Outre que je le croy sur la foy du Marchand,
+ Homme de probité, de moyens & d'estime,
+ Depuis trente ans, ou plus, mon hoste & mon intime.
+
+ARMILLE.
+
+ Et le prix, à propos, vous l'a-t'il fait sçavoir?
+
+EVANDRE.
+
+ Travaillez seulement à les luy faire voir,
+ S'ils plaisent, le marché sera facile à faire.
+
+ARMILLE.
+
+ J'y vay donc aporter tout le soin necessaire:
+ Mais venez-y vous-mesme afin de nous ayder
+ Dans le commun dessein de la persuader.
+
+EVANDRE.
+
+ Allons, je le veux bien. La dupe est embarquée
+ Pour montrer son credit, par où je l'ay piquée,
+ Elle s'en va produire un rival trop expert
+ Pour le contentement de celuy qu'elle sert.
+
+
+Fin du premier Acte.
+
+
+
+
+ACTE II.
+
+
+SCENE PREMIERE.
+
+ISMENIE, EVANDRE, ARMILLE.
+
+ARMILLE.
+
+ Voila le personnage, & bien que vous en semble?
+
+ISMENIE.
+
+ Je le treuve naïf, & plaisant tout ensemble,
+ Puis qu'il m'a fait passer un quart d'heure d'ennuy,
+ Que si l'autre en son genre est aussi bon que luy,
+ C'est un couple d'Esprits de diverse nature
+ Qui font de leur folie une belle peinture;
+ Car l'autre, dites-vous, estant plus serieux
+ Ce meslange d'humeurs doit estre gracieux.
+
+EVANDRE.
+
+ Je croy que le dernier vous plaira davantage;
+ Car dés qu'il se verra dans ce bel equipage
+ Il ne tranchera plus que de principauté.
+
+ARMILLE.
+
+ Comment, quel equipage, où l'a-t'il emprunté?
+
+ISMENIE.
+
+ Quoy, vous oubliez donc que par vostre priere
+ Je luy viens d'envoyer un habit de mon frere,
+ Et qu'il n'a point voulu parestre devant moy
+ A moins d'estre couvert & receu comme un Roy?
+
+ARMILLE.
+
+ Madame, excusez-moy, la chose est si plaisante
+ Que j'en auray long-temps la memoire presente;
+ Mais j'ay creu par ces mots, d'Equipage & de Beau,
+ Qu'on luy dressoit encor quelque appareil nouveau.
+
+ISMENIE.
+
+ Non, il n'a qu'un habit, & son suivant un autre,
+ Pour leur contentement autant que pour le vostre.
+
+ARMILLE.
+
+ Croyez que vostre Altesse en aura du plaisir,
+ Pourveu qu'elle le traite au gré de son desir;
+ Car comme il se croit Prince, il faut qu'elle luy rende,
+ Et reçoive de luy les honneurs qu'il demande,
+ Et l'engage sur tout, apres quelques discours
+ A luy faire un narré de ses belles amours.
+
+EVANDRE.
+
+ Oüy, c'est d'où sa folie a pris son origine,
+ Son Maistre m'en asseure, & je me l'imagine.
+
+ISMENIE.
+
+ Bien, il sera traité de toutes les façons,
+ Et suivant son humeur, & suivant vos leçons.
+
+EVANDRE.
+
+ Ainsi vous en aurez un passe-temps extréme.
+
+ISMENIE.
+
+ Allez donc le haster, & l'amenez vous-mesme.
+
+EVANDRE.
+
+ Ouy, Madame, j'y cours. Tout va bien jusqu'icy.
+
+ISMENIE.
+
+ Mais, Armille, vostre homme a si bien reüssy
+ Que nos filles enfin, qui se donnent carriere,
+ Pour mieux le gouverner ont demeuré derriere.
+
+ARMILLE.
+
+ Et luy-mesme se plaist à les entretenir:
+ Les voicy toutesfois, je les entends venir.
+
+
+SCENE II.
+
+ISMENIE, ARMILLE, FELICE.
+
+ISMENIE à Felice.
+
+ Nous verrons à la fin que Felice & Celie
+ Prendront avec Tenare un grain de sa folie.
+
+FELICE.
+
+ Si par trop de plaisir on prend le mal des fous,
+ Vostre Altesse a raison d'aprehender pour nous,
+ Qui fort bien à mon gré nous sommes diverties,
+ Tant de ses questions, & de ses reparties,
+ Comme de ses recits pleins de naïfveté,
+ D'amours & de combats qui n'ont jamais esté;
+ Au reste il a treuvé ma Compagne si belle
+ Que je croy tout de bon qu'il est amoureux d'elle;
+ Elle qui d'autre part y treuve son plaisir
+ Picque tant qu'elle peut son folastre desir,
+ Par tant de complaisance, & tant d'affeterie,
+ Qu'à moins d'estre hypocondre, il faut que l'on en rie;
+ Vous allez voir entrer cet Amoureux badin
+ Avec tous les soucis & les choux du jardin,
+ Qu'en forme d'une aigrette elle a mis sur sa tocque.
+
+ISMENIE.
+
+ Elle l'ayme donc bien?
+
+FELICE.
+
+ Vostre Altesse se mocque:
+ Mais je croy, sur ma foy, qu'elle l'ayme en effait
+ Plus que le Courtisan des vostres le mieux fait:
+ Les voicy, je vous prie observons leur entrée.
+
+
+SCENE III.
+
+CELIE, TENARE bouffonnement vestu.
+
+ISMENIE.
+
+ Ah! Dieux, les beaux soucis.
+
+TENARE.
+
+ C'est une main sacrée,
+ Une divine main plus blanche que le lis
+ Qui me les a donnez, attachez & cueillis.
+
+ISMENIE.
+
+ Ce sont donc des faveurs?
+
+TENARE.
+
+ Cela pourroit bien estre.
+
+ISMENIE.
+
+ De grace dites-nous, ou nous faites connestre
+ Le bien-heureux objet dont les charmans appas,
+ Vous ont pû rendre sien?
+
+TENARE.
+
+ Cela ne se dit pas.
+
+ISMENIE.
+
+ Du moins promettez-moy que si je vous la nomme
+ Vous l'advoürez par signe;
+
+TENARE.
+
+ Oüy, foy de Gentil-homme.
+
+ISMENIE.
+
+ Allons donc au conseil, mais nous trois seulement;
+ Celie, entretenez vostre nouvel Amant.
+
+TENARE.
+
+ Je n'ay pas entrepris un mauvais personnage.
+ Ma Reyne, je voy bien que la Princesse enrage
+ De voir que je vous ayme, & suis aymé de vous.
+
+CELIE, en se mocquant.
+
+ Je le croy, mon Amant; c'est un Esprit jaloux
+ Qui ne sçauroit souffrir qu'on regarde personne,
+ Si ce n'est elle-mesme.
+
+TENARE.
+
+ Il est vray, ma Mignonne:
+ Mais si tu m'aymes bien, ne doute point aussi
+ Que jusqu'au monument tu ne sois mon soucy,
+ Ou plustost mon Jasmin, ma Rose, & ma Pensée.
+
+CELIE.
+
+ O! l'adorable pointe, & qu'elle est bien placée;
+ Mon Prince, où prenez-vous ces beaux mots, ces douceurs?
+
+TENARE.
+
+ Amour me les suggere, & les neuf doctes Soeurs,
+ Qui laissent rarement une bouche muette.
+
+CELIE.
+
+ Je croy qu'en son bon sens il fut mauvais Poëte.
+
+
+SCENE IV.
+
+ISMENIE, FELICE, ARMILLE, revenant à TENARE.
+
+ISMENIE.
+
+ Enfin, discret Amant, nous l'avons deviné,
+ Celie est ce Soleil, cet objet fortuné,
+ Cette chere Maistresse, & si digne d'envie,
+ Qui dispose du sort d'une si belle vie,
+ Et dont la gentillesse & les regards charmans
+ Luy font gaigner en vous le Phoenix des Amans.
+
+CELIE.
+
+ C'est en vostre faveur, mon Coeur, que l'on me loue.
+
+TENARE.
+
+ Il est vray.
+
+ISMENIE.
+
+ Dites donc?
+
+ARMILLE.
+
+ Son silence l'advoüe;
+ Mais le Seigneur Tenare est adroit en un point,
+ Que pour nous mettre en peine, il ne le dira point.
+
+TENARE.
+
+ Non, chacun en croira ce qu'il en voudra croire.
+
+CELIE.
+
+ Et moy je le veux dire, il y va de ma gloire;
+ Oüy, Madame, il est vray, ma grace, ou mon bonheur,
+ Ou plustost tous les deux, m'ont acquis cet honneur;
+ Nos deux coeurs sont bruslez d'une ardeur mutuelle,
+ Qui du moins dans le mien sera perpetuelle.
+
+TENARE.
+
+ Et dans le mien aussi, n'en doutez nullement.
+
+FELICE.
+
+ Je m'estouffe de rire.
+
+ARMILLE.
+
+ Et moy pareillement.
+
+ISMENIE.
+
+ Mais vostre amour, Celie, est estrangement forte,
+ Puis qu'elle vous oblige à parler de la sorte;
+ Car encor faudroit-il moderer vostre feu
+ Ou du moins par pudeur le couvrir tant soit peu,
+
+CELIE.
+
+ Cet adorable objet de ma premiere flâme
+ En excuse la force, & m'exempte de blâme,
+ C'est pour quelque vulgaire & basse affection
+ Qu'il me faudroit avoir cette discretion:
+ Mais quant à ce Heros, vostre Altesse elle-mesme
+ En estant bien aymée, avoüroit qu'elle l'ayme:
+ On diroit que Nature a fait tous ses efforts
+ A luy former l'esprit aussi beau que le corps;
+ Voyez.
+
+FELICE.
+
+ Il s'adoucit, & luy jette une oeillade.
+
+ARMILLE.
+
+ Il faut, ou que je rie, ou que je sois malade.
+
+CELIE.
+
+ Pour moy je n'en puis plus.
+
+ISMENIE.
+
+ Et bien je vous permets,
+ Et vous commande aussi de l'aymer desormais,
+ Sans que jamais nul autre au change vous invite.
+
+TENARE.
+
+ Ah, ah, ah, me changer, vrayment je l'en dépite;
+ Aussi-tost qu'une Dame a gousté mes appas,
+ L'amour qu'elle a pour moy surmonte le trépas,
+ Il faut que des Enfers sa pauvre ombre revienne
+ Afin d'avoir encor l'entretien de la mienne,
+ Ne pouvant plus jouïr de celuy de mon corps
+ Du moment que le sien est au nombre des morts,
+ D'où vient qu'une ombre ou deux se meslant à la nostre,
+ Nous l'avons plus épaisse & plus noire qu'une autre,
+ Ce qui se voit assez quand je suis au Soleil,
+ Me changer.
+
+ISMENIE.
+
+ En effet vous estes sans pareil;
+ Mais elle doit trembler d'une crainte eternelle
+ Que vous ne la quitiez.
+
+TENARE.
+
+ Jamais, elle est trop belle.
+
+FELICE.
+
+ J'en voudrois donc avoir de plus rares faveurs
+ Que des fueilles de choux, & de vilaines fleurs,
+ Autrement.
+
+CELIE.
+
+ Voy ma soeur, que vous estes plaisante.
+
+TENARE.
+
+ Non, ne vous troublez pas, suffit, je m'en contente.
+
+ARMILLE.
+
+ Qu'elle vous donne un noeud.
+
+TENARE.
+
+ Pourquoy, que sçavez-vous
+ Si j'ayme mieux un noeud qu'une fueille de choux?
+
+ARMILLE.
+
+ Ah certes je le quitte.
+
+TENARE.
+
+ En dépit de l'envie
+ Je garderay ceux-cy tout le temps de ma vie.
+
+ISMENIE.
+
+ Et comment ferez-vous, car c'est une faveur
+ Qui n'aura dans deux jours ny beauté ny saveur?
+
+TENARE.
+
+ C'est par où je pretends les garder davantage,
+ Si tost qu'ils secheront j'en compose un potage,
+ Ou plustost, pour mieux dire, un charmant consommé,
+ Qui dans mon estomach proprement enfermé
+ Se convertit apres en ma propre substance.
+
+CELIE.
+
+ O miracle d'esprit, d'amour & de constance!
+
+FELICE.
+
+ Mais de pure folie.
+
+ISMENIE.
+
+ Escoutons, j'oy du bruit
+ C'est l'autre, accompagné, d'Evandre qui le suit,
+ Je vay le recevoir avec ceremonie.
+
+
+SCENE V.
+
+LEPANTE, sous le nom de Roy Nicas, EVANDRE.
+
+EVANDRE.
+
+ Grand Roy, voyez venir la Princesse Ismenie.
+
+NICAS.
+
+ Il n'est pas mal aysé de s'en appercevoir,
+ Sa grace & sa beauté me le font assez voir.
+
+FELICE.
+
+ Ma Soeur, sans moquerie, il a fort bonne mine.
+
+NICAS.
+
+ Le desir d'adorer vostre beauté divine
+ M'a fait quiter la Mer & ma flotante Cour,
+ Afin d'estre en la vostre un Esclave d'Amour.
+
+CELIE.
+
+ Il est plus serieux, mais plus fol que Tenare.
+
+ISMENIE.
+
+ Sire, j'estimerois ma beauté bien plus rare,
+ Et l'aymerois bien plus que je n'ay jamais fait
+ Si vostre servitude en estoit un effait:
+ Mais au moins jusqu'icy si vous m'avez aymée,
+ C'est sur la foy d'un tiers, & de la Renommée.
+
+NICAS.
+
+ C'est plustost sur la foy du Ministre des Dieux,
+ Qui cent fois en dormant m'a montré vos beaux yeux,
+ Et m'a dit; Roy Nicas, monte sur mes espaules,
+ Je te veux transporter à la coste des Gaules,
+ Et là te faire voir dans un trône éclatant
+ Celle que mon pinceau te va representant,
+ C'est d'elle que dépend ton repos & ta gloire,
+ Elle te peut oster l'importune memoire
+ Des rudesses d'Iphis, qui te croit au tombeau,
+ Et dont, comme tu vois, elle est le vray tableau.
+
+ARMILLE.
+
+ Ah! quelles visions.
+
+ISMENIE.
+
+ Pour me treuver semblable
+ A quelque autre beauté qui vous fut agreable,
+ Je vous plais par copie?
+
+NICAS.
+
+ Oüy, rien que ce rapport
+ N'entretient mon amour.
+
+ISMENIE.
+
+ Vous m'obligez bien fort,
+ Et moy dés maintenant je vous ayme au contraire
+ Comme un original qu'on ne peut contrefaire.
+
+NICAS.
+
+ Vous m'obligez aussi.
+
+CELIE.
+
+ Ma Soeur, jusqu'à present
+ Je ne le treuve pas extrémement plaisant.
+
+FELICE.
+
+ Ny moy; mais écoutons.
+
+EVANDRE.
+
+ Souvenez-vous, Madame,
+ De luy faire parler de sa premiere flâme;
+ Car c'est sur ce sujet que le fol reüssit.
+
+ISMENIE.
+
+ Sire, voudriez-vous bien nous faire le recit
+ De vos belles amours avec cette Maistresse
+ De qui je vous doy faire oublier la rudesse,
+ Cette adorable Iphis qui vous croit au tombeau,
+ Et dont je suis enfin le bien-heureux tableau?
+
+NICAS.
+
+ Madame, volontiers: qu'on m'apporte une chaise.
+
+ISMENIE.
+
+ Il est vray que les Roys doivent estre à leur aise.
+
+TENARE.
+
+ Et leur Princes aussi.
+
+ARMILLE.
+
+ Tost des sieges par tout.
+
+ISMENIE.
+
+ Le reste, s'il luy plaist, demeurera debout.
+
+TENARE.
+
+ Exceptez-en ma Reyne, il faut qu'elle s'assie,
+ Mets-toy sur mes genoux.
+
+CELIE.
+
+ Je vous en remercie,
+ Si le Roy nous permet de nous asseoir tout bas,
+ Son Altesse y consent.
+
+ISMENIE.
+
+ Je n'y contredis pas.
+
+NICAS.
+
+ Moy je vous le permets, jettez-vous sur l'Estrade.
+
+EVANDRE.
+
+ Il entend sa Marotte.
+
+ARMILLE.
+
+ O! Dieux, qu'il est malade.
+
+FELICE.
+
+ C'est dommage.
+
+NICAS.
+
+ Escoutez un discours merveilleux,
+ Que la pluspart de vous tiendra pour fabuleux;
+ Mais je verray ma peine en plaisir convertie
+ Pourveu que son Altesse en croye une partie,
+ Et que par quelque signe, ou veritable, ou feint,
+ Elle me flatte au moins de l'espoir d'estre plaint.
+
+ISMENIE.
+
+ Commencez seulement avec cette asseurance
+ Que je vous plains desja.
+
+NICAS.
+
+ J'ay donc bonne esperance.
+
+ISMENIE.
+
+ En effect, je le plains, & voudrois pour beaucoup
+ Qu'Evandre le guerist.
+
+ARMILLE.
+
+ Il feroit un beau coup.
+
+NICAS.
+
+ Chacun sçait, ou sçaura; que je suis Roy d'une Isle
+ Qui ne vaut guere moins que toute la Sicile,
+ Tenare le sçait bien.
+
+TENARE.
+
+ Il est vray qu'il est Roy;
+ Mais tel que ses subjets sont presque tous en moy.
+
+NICAS.
+
+ Non loin de mon Royaume un viel & sage Prince
+ Gouvernoit en repos une grande Province,
+ Et sa magnificence y tenoit une Cour
+ Qui la rendoit aymable aux Princes d'alentour,
+ J'y vins, & n'y vis point de si rare merveille
+ Que l'Infante sa fille en beauté nompareille,
+ Dont le regard modeste, amoureux & vainqueur,
+ Qui sembloit me sommer de luy rendre mon coeur,
+ M'osta d'abord l'envie & le temps de combatre;
+ Elle pouvoit compter trois lustres, & moy quatre;
+ Bref mon bon-heur fut tel que mon feu l'enflama,
+ A force de l'aymer je croy qu'elle m'ayma.
+
+ISMENIE.
+
+ Et quels signes d'amour vous donna cette belle?
+
+NICAS.
+
+ C'est qu'estant sur le point de me separer d'elle,
+ (Helas! voicy le bien d'où mon mal est venu)
+ Cet Esprit jusqu'alors tousjours si retenu,
+ Oubliant la froideur qu'il nous avoit montrée
+ Nous permit dans sa chambre une secrette entrée,
+ Où seul sur le minuit je fus luy dire adieu
+ Malgré tous les soupçons, & de l'heure, & du lieu;
+ C'est là que toute chose augmentant mon audace
+ En cherchant un baiser, je treuve ma disgrace,
+ Ses yeux auparavant si calmes & si clairs
+ Me lancent des regards qui semblent des éclairs,
+ Et sa bouche offencée aux injures ouverte,
+ Me foudroye en ce mots, qui causerent ma perte:
+ Indiscret, me dit-elle, apres cet accident
+ Ne me montre jamais ton visage impudent,
+ Meurs, & soüille la Mer de tes flames impures.
+
+ISMENIE.
+
+ O! Ciel, que de rapport avec mes adventures.
+
+NICAS.
+
+ Je pense l'apaiser, je me jette à genoux,
+ Mais en vain, ma presence augmente son courroux,
+ Elle m'ordonne encor le trépas pour suplice,
+ Pleure, souspire, plaint, appelle sa Nourrice,
+ Et luy commande enfin de me mettre dehors:
+ Là pressé de douleur, de honte & de remors,
+ Je gagne une fenestre effroyablement haute,
+ De qui le pied respond dans la mer où je saute,
+ Qui depuis ce temps là m'a tousjours retenu
+ Jusques à maintenant que j'en suis revenu,
+ Pour vous rendre, Madame, un eternel hommage.
+
+EVANDRE.
+
+ Tout va bien, la Princesse a changé de visage.
+
+ISMENIE.
+
+ Seigneur, quelque discours qui me puisse affermir,
+ Vostre effroyable saut me fait encor fremir,
+ Et vous fistes tous deux une imprudence extresme,
+ L'un commanda trop tost, l'autre obeit de mesme.
+
+ARMILLE.
+
+ Il croit ce qu'il a dit.
+
+TENARE.
+
+ Il le peut croire aussi.
+ Car je suis asseuré que la chose est ainsi.
+
+ISMENIE.
+
+ Mais je m'estonne fort que vous ne vous perdistes,
+ Que fit-on pour vostre aide, ou qu'est-ce que vous fistes?
+
+NICAS.
+
+ En habit de Marchand Neptune m'aparut,
+ Qui me mit dans son Char, & qui me secourut.
+
+ISMENIE.
+
+ Et que fit-il de vous?
+
+CELIE.
+
+ Un fou qui nous fait rire.
+
+NICAS.
+
+ Il me retint tousjours sur son humide Empire,
+ Sur vingt mille Tritons m'establit Admiral,
+ Et de tous leurs Palais, Intendant General;
+ Que je vous viens offrir, belle & grande Princesse,
+ Pour vous y retirer au cas qu'on vous oppresse.
+
+ISMENIE.
+
+ J'en rends tres-humble grace à vostre Majesté.
+
+TENARE.
+
+ Il parle de sa flotte, & dit la verité.
+
+ISMENIE.
+
+ Mais, Sire, il en faut pas qu'une indiscrette envie
+ D'oüir tout le discours d'une si belle vie
+ Me fasse preferer le bien que j'en attens
+ Au mal que vous auriez de parler plus long-temps.
+
+NICAS.
+
+(Il dit ces deux vers tout bas.)
+
+ Il ne tiendra qu'à vous d'en aprendre le reste,
+ Et de le rendre encore ou plus ou moins funeste.
+
+ISMENIE.
+
+ Je vous entens, tantost nous en sçaurons la fin.
+
+EVANDRE.
+
+ L'affaire, ce me semble est en fort bon chemin.
+
+TENARE, aux filles.
+
+ Mon Maistre est un peu fou, mais il est sans malice,
+ C'est pourquoy je le souffre.
+
+ISMENIE.
+
+ Armille, & vous Felice,
+ Faites voir ma voliere & mes jardins au Roy,
+ Evandre, cependant demeurez avec moy.
+
+TENARE à CELIE.
+
+ Adieu donc doux Nectar de mon ame alterée.
+
+CELIE.
+
+ Adieu, mon Adonis.
+
+TENARE.
+
+ Adieu ma Cytherée:
+ Adieu belle Princesse.
+
+ISMENIE.
+
+ Adieu beau Cavalier;
+ Allez l'accompagner jusqu'au grand escallier.
+
+
+SCENE VI.
+
+ISMENIE, EVANDRE.
+
+ISMENIE.
+
+ Ayez soin de ces gens, cher & fidelle Evandre,
+ Et sçachez du Marchand combien il les veut vendre,
+ Sur tout pour contenter mon desir curieux,
+ R'amenez-moy tantost nostre Amant serieux:
+ Mais prenez vostre temps en l'absence d'Armille,
+ Qui sortira bien tost pour s'en aller en ville.
+
+EVANDRE.
+
+ Madame, asseurez-vous que cela sera fait.
+
+ISMENIE.
+
+ Allez donc.
+
+EVANDRE.
+
+ Jusqu'icy tout succede à souhait.
+
+ISMENIE, seule.
+
+ O! grands Dieux qu'est-cecy, parmy tant de merveilles
+ Doy-je point soupçonner mes yeux & mes oreilles?
+ Qu'ay-je oüy? qu'ay-je veu? mes sens émerveillez,
+ Pouvez-vous m'asseurer d'estre bien éveillez?
+ Non, non, j'ay fait un songe, ou je suis enchantée.
+
+CELIE revenuë.
+
+ Quoy, Madame, ce fou vous a-t'il attristée?
+
+ISMENIE.
+
+ Non pas tant que surprise.
+
+CELIE.
+
+ Eh bons Dieux! & comment?
+
+ISMENIE.
+
+ Ou j'ay sujet de l'estre, ou par enchantement
+ Ce qui c'est dit & veu, n'est qu'ombre & que mensonge,
+ Ou tous les assistans n'ont fait qu'un mesme songe.
+
+CELIE.
+
+ Je sçay trop que pour moy je n'ay point sommeillé,
+ Et qu'encore à present j'ay l'oeil bien éveillé:
+ Mais que vous a-t'il dit qui vous ait pu surprendre?
+
+ISMENIE.
+
+ Ce que rien de mortel ne luy pouvoit apprendre;
+ Si bien qu'absolument je conclus tout de bon,
+ Ou que c'est mon Lepante, ou que c'est un Demon.
+
+CELIE.
+
+ Puisque vous en parlez avec tant d'assurance,
+ Le premier, ce me semble, a bien plus d'apparence.
+
+ISMENIE.
+
+ Le retour des Enfers est aux morts defendu.
+
+CELIE.
+
+ Et pourquoy voulez-vous qu'il y soit descendu?
+
+ISMENIE.
+
+ Helas! sans le vouloir, ma colere, ou sa rage,
+ L'y fit precipiter au plus beau de son âge:
+ Si je vous avois dit quel fut son triste sort
+ Vous n'auriez pas raison de douter de sa mort:
+ Mais, horsmis ma Nourrice au monument enclose,
+ Aucun n'en sceut jamais le genre ny la cause.
+
+CELIE.
+
+ Et vous l'avez veu mort?
+
+ISMENIE.
+
+ Non, mais je l'ay veu choir
+ D'un lieu qui fait mourir seulement à le voir:
+ Car pour vous reveler sa derniere adventure,
+ Dans l'horreur d'une nuit des nuits la plus obscure,
+ Je l'ay veu (mais ô Dieux! vous n'en parlerez pas)
+ Se jetter dans la Mer de ma fenestre en bas;
+ Et le cours du Soleil a fait un second lustre
+ Depuis que mon amour fit cette perte illustre.
+
+CELIE.
+
+ Seroit-il le premier qu'en pareil accident
+ Les Dieux ont retiré d'un trépas évident?
+ Les livres sont tous pleins de semblables exemples
+ Dont nous voyons encor les tableaux dans nos Temples.
+
+ISMENIE.
+
+ Mais où depuis dix ans se seroit-il tenu?
+
+CELIE.
+
+ C'est un secret du sort qui nous est inconnu;
+ Mais qui n'empesche pas que ce ne soit Lepante.
+
+ISMENIE.
+
+ Ah! Dieux, si c'estoit luy, que je mourrois contente.
+
+CELIE.
+
+ Si personne en sçait rien il faut que ce soit vous.
+ En a-t'il quelque signe?
+
+ISMENIE.
+
+ Il les a presque tous,
+ Sa bouche, son regard, sa parole, son geste,
+ Et bref, horsmis son teint, il en a tout le reste;
+ Car lors qu'il se perdit il avoit la façon
+ D'une jeune beauté sous l'habit d'un garçon.
+
+CELIE.
+
+ Madame, c'est lui-mesme, & toute sa folie
+ N'est qu'un sage artifice.
+
+ISMENIE.
+
+ Ah! que je crains, Celie,
+ Que l'Amour, une fievre, une longue prison,
+ Ou quelque autre accident n'ait troublé sa raison.
+
+CELIE.
+
+ Bien loin d'avoir pour luy cette obligeante crainte,
+ Croyez que sa folie est une accorte feinte,
+ Par où, l'adroit qu'il est, a voulu rechercher
+ Les moyens de vous voir, & de vous aprocher;
+ Mesme je croy qu'Evandre, ou je suis bien trompée,
+ Est de l'intelligence, & qu'Armille est dupée,
+ L'industrieux vieillard, qui sans doute le sert,
+ L'employe à le produire, & se met à couvert.
+
+ISMENIE.
+
+ A ce conte, Celie, elle n'est pas trop fine;
+
+CELIE.
+
+ Non, mesme il a tant fait que pour la bonne mine
+ Du plus interessé de nos deux Amoureux,
+ Elle a tiré de vous deux beaux habits pour eux.
+
+ISMENIE.
+
+ En effect il est vray que plus je vous écoute,
+ Moins sur cette matiere il me reste de doute:
+ Mais allons aux jardins nous en entretenir,
+ Attendant le vieillard qui l'y fera venir,
+ Afin que mes soupçons changez en certitude
+ Mon esprit desormais n'ait plus d'inquietude.
+
+
+Fin du second Acte.
+
+
+
+
+ACTE III.
+
+
+SCENE PREMIERE.
+
+ISMENIE, seule apres la reconnoissance de Lepante.
+
+STANCES.
+
+ Apres dix ans de mort Lepante voit le jour!
+ Apres dix ans d'ennuy ma joye est revenuë;
+ O! surprise agreable, ô! fortuné retour,
+ O! merveille du Ciel à la terre inconnuë,
+ Effaits prodigieux de Fortune & d'Amour,
+ Aveugles Deitez que je vous suis tenuë,
+ Et que j'esprouve bien qu'un bien fait est plus grand
+ Alors qu'il nous surprend.
+
+ C'est à toy proprement que ce miracle est deu
+ Fortune, dont la main en merveilles feconde,
+ Me redonne un tresor que j'estimois perdu:
+ Mais, ô puissant Demon, si craint par tout le monde,
+ Je te doy beaucoup moins pour me l'avoir rendu,
+ Que pour l'avoir sauvé des abismes de l'onde,
+ Quand mon juste courroux trop prompt à s'irriter
+ L'y fit precipiter.
+
+ Cruel ressouvenir du succez mal-heureux
+ Qui suivit cette nuit si tragique & si noire
+ Par l'expiation de son crime amoureux;
+ Effroyables objets sortez de ma memoire,
+ Afin qu'apres dix ans de pensers douleureux
+ Je compte un seul instant d'esperance & de gloire,
+ Où je puisse gouster aussi purs qu'innocens
+ Les transports que je sens.
+
+ Mais helas! cet instant, s'il m'estoit accordé,
+ Seroit un bien pour moy de trop longue durée,
+ Non, non, c'est desja trop de l'avoir demandé,
+ A des peines sans fin je me sens preparée,
+ Et par l'ordre du Ciel qui doit estre gardé,
+ La Fortune & l'Amour ont ma perte jurée
+ Puisque je n'en reçoy cet aymable tresor
+ Que pour le perdre encor.
+
+ Cet infame Tyran riche du bien d'autruy,
+ Esgallement hay des peuples qu'il opprime,
+ Et de ceux dont par force il veut estre l'appuy,
+ Ce monstre à qui l'hymen doit m'offrir en victime,
+ Me conduit à la mort, que je crains moins que luy.
+ Par les degrez d'un trône estably par le crime;
+ Si Lepante au besoin ne donne un prompt effait
+ Au dessein que j'ay fait.
+
+
+SCENE II.
+
+ISMENIE, LEPANTE, EVANDRE.
+
+ISMENIE.
+
+ Mais le voicy qui vient, ô Prince déplorable!
+ Que ma faute & la vostre ont rendu miserable,
+ Trop prompt à m'offencer & trop à m'obeir,
+ Qu'avec juste raison vous me devez haïr.
+
+LEPANTE.
+
+ Ny mes Estats perdus, ny depuis dix années
+ Ma fortune, & ma vie à tout abandonnées,
+ Ne m'ont rien fait souffrir que n'ait trop merité
+ Mon indiscrette audace envers vostre beauté,
+ Et je prendrois à gré ma fortune presente
+ Pourveu que mon retour vous pleust.
+
+ISMENIE.
+
+ Oüy, cher Lepante,
+ Je vous le dis encore, le bien de vous revoir
+ Est un des plus parfaits que je pouvois avoir,
+ Quelque severe loy que la pudeur m'impose,
+ Je veux montrer ma joye à celuy qui la cause,
+ Apres tant de travaux, de constance & de soins,
+ Le coeur le plus ingrat ne pourroit faire moins.
+
+LEPANTE.
+
+ Vous loüez ma constance, & moy tout au contraire,
+ J'ay sur cette matiere un reproche à vous faire,
+ Puis qu'apres le discours que je vous ay tenu
+ Encor ne sçay-je pas si vous m'eussiez connu,
+ Si l'homme que voila ne vous eust point aydée
+ A retracer de moy quelque confuse idée.
+
+EVANDRE.
+
+ Je ne l'ay secouruë en aucune façon.
+
+ISMENIE.
+
+ Non, vostre seule histoire a causé mon soupçon;
+ Car pour vostre personne, encore que j'y treuvasse
+ Mesme bouche, mesme oeil, mesme air, & mesme grace,
+ Ce ne m'estoit pourtant qu'un indigne rapport
+ D'un Esclave vivant avec un Prince mort:
+ Mais de vostre trépas la triste renommée
+ Estant par tout receuë, & par tout confirmée,
+ Que pouvois-je penser, sinon que vous estiez
+ Ce mesme extravagant que vous representiez,
+ Et si naïfvement, que j'ay dit à Celie
+ Que je craignois pour vous quelque accez de folie.
+
+LEPANTE.
+
+ Vrayment mon personnage a fait un bel effait.
+
+ISMENIE.
+
+ Prenez vous en à vous qui l'avez si bien fait.
+
+EVANDRE.
+
+ Tout indigne qu'il est il faut bien qu'il l'exerce,
+ S'il veut continuer son amoureux commerce.
+
+ISMENIE.
+
+ Oüy, Lepante, il le faut, si vous me voulez voir,
+ Et nous vous ayderons de tout nostre pouvoir,
+ Evandre, moy, Celie, & peut estre Felice,
+ Couvrirons vostre jeu d'un commun artifice;
+ Ainsi quelque fascheux qui puisse survenir,
+ J'auray tousjours moyen de vous entretenir,
+ Et de gouster au moins cette innocente joye.
+
+LEPANTE.
+
+ Tous m'est doux, tout m'est beau pourveu que je vous voye;
+ Que je passe par tout pour un fol serieux,
+ Si j'ay vostre entretien je suis Roy glorieux,
+ Et tiens qu'à ce prix-là les plus sages de Grece
+ Voudroient à ma folie échanger leur sagesse.
+
+ISMENIE.
+
+ Au lieu de me tenir ces discours obligeans
+ Contez-moy sous quel Ciel, & parmy quelles gens
+ Les Dieux & la Fortune ont depuis dix années
+ Laissé couler sans bruit vos tristes destinées;
+ Sur tout apprenez-moy quel caprice du sort,
+ Contre toute apparence empescha vostre mort,
+ Car c'est, à dire vray, de toute la Nature
+ La plus prodigieuse & plus rare advanture.
+
+EVANDRE.
+
+ Je brusle de l'entendre.
+
+ISMENIE.
+
+ Et moy.
+
+LEPANTE.
+
+ Puis qu'il vous plaist,
+ Oyez en peu de mots la chose comme elle est.
+
+ J'avois par la douleur, & l'eau que j'avois beuë
+ Perdu le sentiment, la parole & la veuë,
+ Quand des coups & des cris accompagnez d'effroy
+ Me furent un sujet de revenir à moy,
+ Dans le coin d'un navire, & presque à fonds de cale,
+ Je me treuve estendu sur un lit dur & sale,
+ Du sang d'un homme mort tout fraischement soüillé,
+ Et de quantité d'eau dont je l'avois moüillé.
+
+ISMENIE.
+
+ Mon Pere je fremis.
+
+EVANDRE.
+
+ Et moy je vous proteste.
+
+LEPANTE.
+
+ Comme je contemplois ce spectacle funeste
+ Deux soldats, la lanterne & l'espée en avant,
+ Vinrent voir si quelqu'un estoit encor vivant,
+ Et treuvant un vieillard caché parmy des hardes
+ Luy passerent deux fois leurs glaive jusqu'aux gardes;
+ Apres venans à moy qui n'attendois pas mieux,
+ Je vis que le plus jeune arresta le plus vieux,
+ Observa mon habit, ma phisionomie,
+ Et luy montra du doigt l'eau que j'avois vomie,
+ Puis en mauvais Romain lui dit semblables mots:
+ Celuy-cy, que sans doute on a tiré des flots,
+ En l'estat qu'on le void, moüillé, pasle & malade,
+ N'a pas causé la mort du vaillant Encelade,
+ Il est pour un Marchand trop richement vestu,
+ Et ne doit point mourir s'il n'a point combatu:
+ Il en faut consulter le reste de la troupe
+ Dit l'autre, & le porter dans la chambre de poupe:
+ Cela dit, chacun d'eux me transporte à son rang
+ Sur un tillac couvert d'une mare de sang,
+ Et qui servoit encor de Scene & de Theatre
+ A la fureur de Mars qui s'y venoit d'ébatre;
+ Là par raison d'Estat, & par necessité
+ Je déguise mon nom, mon sort, ma qualité,
+ Et dis que pour m'oster à la fureur d'un maistre
+ J'avois sauté dans l'eau d'une haute fenestre,
+ De sorte qu'en l'estat où l'on m'avoit treuvé
+ Je ne pouvois sçavoir qui m'en avoit sauvé:
+ Lors des plus apparents un bon nombre s'assemble,
+ Qui long-temps & tous bas deliberent ensemble.
+
+ISMENIE.
+
+ Dieux que je crains pour vous.
+
+LEPANTE.
+
+ Ils furent plus courtois
+ Que dans mon desespoir je ne le souhaittois;
+ Ils me firent seicher, & par leur bonne chere
+ S'efforcerent en vain de charmer ma misere;
+ Car je gardois tousjours pour nourrir ma langueur
+ L'image de ma faute & de vostre rigueur.
+
+ISMENIE.
+
+ Mais que devintes-vous?
+
+LEPANTE.
+
+ Je m'en vay vous le dire.
+ Apres avoir destruit ce mal-heureux Navire
+ De qui je fus le seul & le dernier vivant,
+ Ils reprennent soudain la route du Levant,
+ Et je passe avec eux dans un vaisseau de guerre
+ Qui ne craignoit en tout que la flame & la terre;
+ Je fus leur prisonnier un mois & presque deux
+ En attendant le temps de me dérober d'eux,
+ Qui m'eussent fait payer une rançon immense
+ Si ma discretion n'eust caché ma naissance,
+ Quand le plus grand ennuy qui pouvoit me saisir,
+ Sur le poinct d'échaper m'en osta le desir;
+ J'apris auprés de Tyr le bruit faux & funeste
+ Que la belle Ismenie estoit morte de peste;
+ Et quelque temps apres je sceus la verité
+ Qu'un injuste voisin m'avoit desherité:
+ Car, comme vous sçavez, cette honte des Princes
+ Un mois apres ma perte entra dans mes Provinces,
+ Où mon frere Anaxandre, en defendant le sien,
+ Perdit à la bataille & la vie & le bien;
+ Ainsi donc n'ayant plus ny d'espoir ny d'envie,
+ Je mis à l'abandon ma fortune & ma vie,
+ Courus par desespoir tous les bords estrangers
+ Où l'on peut mieux treuver les extrémes dangers;
+ Et bref cherchay la mort sur la terre & sur l'onde
+ Tant que je ne creus pas que vous fussiez au monde.
+
+ISMENIE.
+
+ Au moins depuis six mois ayant sceu que j'y suis
+ Vostre coeur a fait trevve avec ses ennemis,
+ Où croyant jusqu'icy vostre perte assurée
+ J'ay bien souffert des maux de plus longue durée:
+ Mais quel sort tenebreux a caché vos beaux jours?
+
+LEPANTE.
+
+ C'est d'une estrange vie, un estrange discours,
+ A quoy le jour entier auroit peine à suffire.
+
+ISMENIE.
+
+ Bien donc, une autre fois vous pourrez nous le dire:
+ Mais éclaircissez-moy l'histoire du vaisseau
+ Dont le Ciel se servit à vous tirer de l'eau?
+
+LEPANTE.
+
+ Vous m'obligez, Madame, au recit d'une chose,
+ Que pour n'avoir point veuë il faut que je supose,
+ Et dont tous les témoins ont pery devant moy;
+ Mais tousjours, en tout cas voicy ce que j'en croy.
+ C'estoit un vaisseau Grec, qui sortoit de Marseille,
+ (Comme j'ay sceu depuis) riche & fort à merveille,
+ Il ne vit pas ma cheute à cause de la nuit,
+ Mais il ne laissa pas d'en entendre le bruit,
+ Il dépescha l'esquif, & remarqua la place
+ Avec tant d'heur pour nous, ou plustost de disgrace,
+ Qu'il est à presumer que revenant sur l'eau
+ Quelqu'un des Mariniers nous mit dans le bateau:
+ Mais soit que la pitié qu'ils m'avoient témoignée
+ Eut contre leur vertu la Fortune indignée,
+ Ou soit que ma disgrace eut attiré la leur
+ Par la contagion de mon propre malheur,
+ A ce premier éclat que le Soleil nous montre
+ Un Navire Africain leur vint à la rencontre,
+ A qui l'avare faim, & l'espoir du butin
+ Fait commencer la charge avec son Brigantin:
+ Nos Marchands, gens de coeur, songent à se defendre,
+ Resolus de perir plustost que de se rendre:
+ En ce premier combat, le Chef des assaillans
+ Est porté dans la Mer, & trois des plus vaillans,
+ Il y meurt; cependant le gros Navire aproche,
+ Qui donne l'escalade à l'autre qu'il acroche;
+ En fin, pour faire court, apres un long effort
+ Cet injuste agresseur demeure le plus fort;
+ Alors sur [le] vaincu le vainqueur fait main basse,
+ Et le pauvre Marchant ne treuve point de grace,
+ Tous sont sacrifiez par la flame & le fer
+ Aux manes d'Encelade estouffé dans la Mer.
+
+EVANDRE.
+
+ Et ces coeurs sans pitié, ces Conquerans avares,
+ Estoient assurément Pirates & Barbares?
+
+LEPANTE.
+
+ Oüy, des plus redoutez, & des plus belliqueux.
+
+ISMENIE.
+
+ Mais vous, combien de temps fustes-vous avec eux?
+
+LEPANTE.
+
+ Il luy faut desormais déguiser la matiere;
+ J'y passay d'un Soleil la course presque entiere;
+ Mais ayant en horreur leurs actes inhumains
+ Je fis tant qu'à la fin j'eschapay de leurs mains.
+
+EVANDRE.
+
+ Ah que vous fistes bien, ce sont ceux-là peut-estre,
+ Qui prirent nos vaisseaux, & le Prince mon Maistre.
+
+LEPANTE.
+
+ Comment, que dites-vous, l'ont ils fait prisonnier?
+
+ISMENIE.
+
+ Oüy, mon frere en fut pris cet Automne dernier:
+ Mais bien loin de s'en plaindre, il presche leurs loüanges
+ Obligé qu'il y fut par les faveurs estranges
+ Qu'il receut de leur Chef le fameux Axala,
+ Ou du moins de sa part, car luy n'estoit pas là:
+ Mais dés qu'il sceut la prise & le nom de mon frere,
+ Il dépescha vers luy sa premiere Galere,
+ Et nous le renvoya par ceux qui l'avoient pris,
+ Avec cent complimens, & vingt chevaux de prix.
+
+LEPANTE.
+
+ Je ne le connoy point, mais il est en estime
+ D'estre assez genereux, courtois & magnanime;
+ Je le blame pourtant d'exercer un mestier
+ Indigne d'un grand homme, & d'un courage altier.
+
+ISMENIE.
+
+ Possible jusqu'icy l'a-t'il fait par contrainte,
+ Et sa necessité merite d'estre plainte.
+
+LEPANTE.
+
+ Je l'advoüe, & moy-mesme ayant fait comme luy
+ Je devrois me servir de l'excuse d'autruy;
+ Que je vous sçay bon gré d'avoir de la tendresse
+ Pour les coeurs genereux que la Fortune oppresse,
+ C'est par là que j'espere, & par là, que je croy,
+ Que vous aurez encor quelques pensers pour moy.
+
+ISMENIE.
+
+ Je serois trop ingrate, inconstante & blamable,
+ Si pour estre moins grand vous m'estiez moins aymable,
+ Vostre sort au contraire accroist mon amitié
+ Par ces tendres pensers qu'inspire la pitié,
+ La perte d'un Estat que je causay moy-mesme,
+ Ne doit pas empescher qu'un bon coeur ne vous ayme;
+ C'est pourquoy (l'honneur sauf) esperez tout de nous,
+ Comme si la Sicile estoit encore à vous.
+
+LEPANTE.
+
+ Que j'espere, & Lypas, à qui l'on vous destine?
+
+ISMENIE.
+
+ Je luy feray si froide & si mauvaise mine,
+ Que s'il n'est insensible il esteindra son feu.
+
+LEPANTE.
+
+ Et s'il ne l'esteint pas?
+
+ISMENIE.
+
+ Je m'en souciray peu.
+
+LEPANTE.
+
+ Mais d'un frere engagé la puissance absoluë
+ Peut rendre en sa faveur vostre ame irresoluë.
+
+ISMENIE.
+
+ Bien, Lepante, en ce cas vous me la resoudrez,
+ Croyez qu'il n'en sera que ce que vous voudrez,
+ Et que sur cet hymen, non plus que sur tout autre,
+ Je ne suivray jamais de conseil que le vostre.
+ Je pense pour tous deux en avoir assez dit.
+
+LEPANTE.
+
+ Oüy, Madame.
+
+EVANDRE.
+
+ O! bons Dieux, que l'amour enhardit.
+
+LEPANTE.
+
+ Mais si l'on vous contraint, comme c'est l'apparence,
+ Que deviendra Lepante avec son esperance?
+
+ISMENIE.
+
+ Vous estes deffiant & pressant jusqu'au bout.
+
+LEPANTE.
+
+ Je le suis en effect, pource que je crains tout.
+
+ISMENIE.
+
+ Lepante encore un coup, je vous parle en ces termes;
+ Les Cieux ne tournent point sur des Poles plus fermes,
+ Qu'est le dessein que j'ay de ne manquer jamais
+ A ce que je vous dois, & que je vous promets:
+ Mais joüez vostre jeu, je voy venir Armille.
+
+LEPANTE.
+
+ Laissez-moy travailler: Ma personne en vaut mille,
+ Et quiconque osera pretendre à vostre amour,
+ Fust-il un autre Mars, il y perdra le jour;
+ Mais puisque vous souffrez qu'un autre vous caresse,
+ Adieu, je vay chercher ma premiere maistresse,
+
+ISMENIE.
+
+ Revenez, revenez.
+
+LEPANTE.
+
+ Non, je n'en feray rien.
+
+
+SCENE II.
+
+ARMILLE, qui a entendu ce qu'il a dit.
+
+ Sa colere l'emporte.
+
+EVANDRE.
+
+ Il l'entend assez bien.
+
+ISMENIE.
+
+ Vous nous trouvez brouillez.
+
+ARMILLE.
+
+ Madame, il me le semble,
+ Quand je vous ay quittez vous estiez mieux ensemble;
+ Et d'où vient, s'il vous plaist, que vous estes si mal?
+
+ISMENIE.
+
+ Il s'est imaginé qu'il avoit un rival,
+ Et depuis ce temps là je l'ay treuvé si rare
+ Qu'Evandre vous dira qu'il vaut mieux que Tenare,
+ Pour moy je l'ayme mieux.
+
+EVANDRE.
+
+ Il me plaist plus aussi.
+
+ARMILLE.
+
+ Si bien que l'un & l'autre ont fort bien reussi,
+ Vrayment j'en suis bien ayse estant cause en partie
+ Du plaisant entretien qui vous a divertie.
+
+ISMENIE.
+
+ Je le confesse, Armille, & je vous en sçay gré,
+ Vous ne pouviez me plaire en un plus haut degré:
+ Mais quitons ce discours, & me dites de grace
+ Si mon frere & le Roy sont venus de la chasse?
+
+ARMILLE.
+
+ Oüy, Madame, & de plus par moy fort bien instruits
+ De l'humeur des Messieurs que je vous ay produits.
+
+ISMENIE.
+
+ Où les avez vous veus?
+
+ARMILLE.
+
+ Dans la cour de l'Ovale;
+ Mais quand je suis venuë ils montoient à la salle.
+
+ISMENIE.
+
+ Allez les donc chercher vous qui les gouvernez.
+
+EVANDRE.
+
+ Qui, Madame?
+
+ISMENIE.
+
+ Vos fous, & nous les ramenez.
+
+EVANDRE.
+
+ Pour Tenare il accourt, si je puis le connestre,
+ C'est luy, reste à treuver son fantasque de maistre,
+ Qui ne manquera pas à se faire prier.
+
+
+SCENE IV.
+
+TENARE, accourant tout effrayé.
+
+ISMENIE.
+
+ Tenare, où courez-vous? qu'avez-vous à crier?
+
+TENARE.
+
+ Ce n'est rien.
+
+ISMENIE.
+
+ Pourquoy donc faites-vous ce vacarme?
+
+TENARE, se tournant du costé d'où il est venu.
+
+ Poltrons, m'assassiner & me prendre sans armes,
+ Vous estes des marauts.
+
+ARMILLE.
+
+ En effect ils ont tort.
+
+TENARE.
+
+ Vous sçavez que Celie & moy nous aymons fort.
+
+ISMENIE.
+
+ Tres-bien, & que Felice en est mesme jalouse.
+
+TENARE.
+
+ Justement, elle enrage, & veut que je l'espouse;
+ Mais me treuvant trop ferme en ma premiere amour,
+ Elle veut de dépit me faire un mauvais tour
+ Par ces deux assassins qui m'ont pris par derriere.
+
+ISMENIE.
+
+ C'est mon frere & le Roy qui se donnent carriere.
+
+ARMILLE.
+
+ Sans doute, & les voicy.
+
+
+SCENE V.
+
+DORANTE, LYPAS.
+
+LYPAS.
+
+ Nous le treuverrons bien.
+
+TENARE.
+
+ A l'ayde, au meurtre.
+
+ISMENIE.
+
+ Ils ne vous feront rien,
+ Demeurez prés de moy: Seigneurs, je vous suplie,
+ Permettez avec moy qu'il espouse Celie.
+
+DORANTE.
+
+ Puisque c'est un hymen que vous avez permis,
+ Il est juste, & dés-là nous sommes ses amis.
+
+TENARE.
+
+ Je suis le vostre aussi; mais jamais de Felice.
+
+
+SCENE VI.
+
+FELICE, CELIE.
+
+ISMENIE.
+
+ Aprochez l'une & l'autre, on vous a fait justice,
+ Celie est à Tenare.
+
+CELIE.
+
+ O favorable arrest!
+
+ISMENIE.
+
+ Pour vous n'y songez plus.
+
+FELICE.
+
+ Jamais puis qu'il vous plaist;
+ Mais j'en mourray d'ennuy.
+
+TENARE.
+
+ Dy d'amour & de rage,
+ Jalouse.
+
+LYPAS.
+
+ Il est bien fou.
+
+ARMILLE.
+
+ L'autre l'est davantage;
+ Car outre qu'il s'estime aussi grand Roy que vous,
+ C'est qu'il traite Madame en Amoureux jaloux:
+ Le voicy, mais sans rire admirons son entrée.
+
+
+SCENE VII.
+
+LEPANTE, faisant le fasché & l'imperieux.
+
+ Quelle sorte de gens ay-je icy rencontrée,
+ Evandre?
+
+ISMENIE.
+
+ Aprochez, Sire, & ne vous faschez pas,
+ Le plus proche de vous est le grand Roy Lypas,
+ Et l'autre mon parent.
+
+LEPANTE.
+
+ Pour l'un je le respecte;
+ Mais j'ay de ce Lypas la presence suspecte;
+ J'ayme vostre parent, & suis son serviteur;
+ Pour l'autre je le hay comme un usurpateur,
+ Qui veut s'aproprier mon bien & ma Maistresse.
+
+LYPAS.
+
+ Et quel tiltre, & quel droit vous donne la Princesse?
+
+LEPANTE, parlant tousjours sous le nom du Roy Nicas.
+
+ Ma longue affection, mon immuable foy,
+ Elle enfin qui m'accepte, & qui se donne à moy.
+
+DORANTE.
+
+ Sire, essayez de grace à le mettre en colere.
+
+LYPAS.
+
+ Vous ne meritez pas un si digne salaire,
+ A moy seul apartient l'honneur de la servir,
+ Et c'est moy, Roytelet, qui vous la veux ravir.
+
+LEPANTE.
+
+ Avant que cela soit j'y perdray trente Princes;
+ Dont le moindre commande à trois grandes Provinces.
+
+TENARE.
+
+ Il parle de ses Chefs, & de nos grands vaisseaux.
+
+DORANTE.
+
+ Mais, Sire, où tenez-vous ces Princes vos vassaux?
+
+LEPANTE.
+
+ A deux doigts de la mort, chez Mars & La Fortune.
+
+LYPAS.
+
+ Je croy que vostre Empire est subjet à la Lune.
+
+LEPANTE.
+
+ Tu pourrois dire encor qu'il est sujet au vent,
+ Afin que ton mépris me picquast plus avant:
+ Mais sçache, Roy Lypas, que si j'entre en furie
+ Je te feray quiter la Mer de Ligurie,
+ Et que si desormais tu disputes mon bien
+ L'Empire que tu dis me donnera le tien.
+
+EVANDRE.
+
+ Ils ne l'entendent pas.
+
+TENARE.
+
+ Non je vous en asseure.
+
+LYPAS.
+
+ Vrayment il est bien fou.
+
+LEPANTE.
+
+ Je voy bien à cet' heure,
+ Chacun est partisan de sa prosperité;
+ Mais bien-tost les rieux seront de mon costé.
+
+DORANTE.
+
+ Sa colere est trop grande, il faut que je l'apaise:
+ Vous jetter dans la guerre, ah! Sire, aux Dieux ne plaise;
+ Deux grand Roys comme vous n'en viendroient pas aux mains
+ Sans troubler le repos du reste des humains;
+ Non, non, pour le salut & de l'un de l'autre,
+ Recevez ma parole, & me donnez la vostre,
+ Que celuy de vous deux que choisira ma soeur,
+ Sans dispute & sans trouble en sera possesseur,
+
+LYPAS.
+
+ Soit, j'y consens.
+
+LEPANTE.
+
+ Et moy.
+
+ISMENIE.
+
+ Puis que le faict m'importe,
+ Et que mon frere mesme à mon choix se rapporte,
+ Je ne rougiray point de dire devant tous,
+ Que c'est le Roy Nicas que je veux pour Espoux.
+
+LYPAS.
+
+ Puisque je l'ay promis, il faut que je le quitte;
+ Mais c'est à son bon-heur, plustost qu'à son merite,
+
+PAGE, à Dorante.
+
+ Seigneur, un Estranger là-dehors vous attend,
+ Pour vous donner, dit-il un pacquet important,
+ Au reste son habit, sa mine & sa presance,
+ Font croire que luy-mesme est homme d'importance.
+
+LYPAS.
+
+ C'est possible un Courier de vostre Majesté,
+ Roy Nicas.
+
+LEPANTE.
+
+ Il est vray, tu dis la verité,
+ Roy Lypas.
+
+ARMILLE.
+
+ Il le dit comme il se l'imagine.
+
+LYPAS.
+
+ Allons, nous verrons tous s'il a si bonne mine.
+
+
+
+
+ACTE IV.
+
+
+SCENE PREMIERE.
+
+DORANTE, ERPHORE.
+
+ERPHORE.
+
+ Seigneur, quelque soupçon qui me tombe en l'esprit,
+ Je veux croire pourtant qu'Axala vous escrit,
+ Et qu'en cette hymenée il a l'effronterie
+ De disputer la palme au Roy de Ligurie;
+ Mais vostre jugement n'a pas dequoy douter
+ Que le plus grand des deux ne la doive emporter,
+ Si bien que maintenant c'est à vous à connestre
+ Quel rang tient ce Pirate, au prix du Roy mon Maistre.
+
+DORANTE.
+
+ Je sçay quel est son rang, & quel celuy du Roy;
+ Mais je suis obligé de luy garder la foy.
+
+ERPHORE.
+
+ Mais la raison d'Estat vous deffend de le faire.
+
+DORANTE.
+
+ Mais celle de l'honneur m'ordonne le contraire,
+ Et d'autant que l'honneur m'est plus cher que le bien,
+ Je le suy sans reserve & sans crainte de rien.
+
+ERPHORE.
+
+ Vous estiez en prison alors que vous promistes,
+ Et vostre liberté deffait ce que vous fistes.
+
+DORANTE.
+
+ Je luy promis ma soeur dans ma captivité;
+ Mais rien ne m'y força que sa civilité,
+ Et croyant que possible il éprouvoit la mienne,
+ Je luy donnay la foy qu'il faut que je luy tienne:
+ Il est vray j'en fis trop, mais puisque je l'ay fait,
+ Telle qu'est ma promesse elle aura son effait.
+
+ERPHORE.
+
+ Pourquoy donc recevoir la parole d'un autre,
+ Puisque le grand Corsaire avoit desja la vostre?
+
+DORANTE.
+
+ Avant qu'à cette amour le Roy fut embarqué,
+ Il avoit sceu la chose & s'en estoit mocqué;
+ Dorante, me dit-il, cette galanterie
+ Ne doit pas arrester un Roy de Ligurie;
+ C'est un trait de Pirate aussi vain qu'indiscret,
+ Et, si vous m'en croyez vous le tiendrez secret:
+ Je le creus, & ma soeur ne vient que de l'apprendre
+ Par mon commandement, & la bouche d'Evandre.
+
+ERPHORE.
+
+ Ce pretexte de foy me semble un peu leger;
+ Car ou vous nous trompiez, ou sans ce messager
+ Nostre hymen dans huict jours estoit prest à ce faire.
+
+DORANTE.
+
+ Je l'advoüe.
+
+ERPHORE.
+
+ Ainsi vous trompiez le Corsaire.
+
+DORANTE.
+
+ Point, je pouvois le faire & sauver mon honneur.
+
+ERPHORE.
+
+ Comment?
+
+DORANTE.
+
+ J'ay son escrit, voyez-en la teneur.
+
+LETTRE D'AXALA A DORANTE.
+
+_Dorante, il y a quatre mois que vous promistes à mon Lieutenant
+Artaxes, que vous m'accorderiez pour femme vostre soeur unique la
+Princesse Ismenie, à la premiere semonce que vous en recevriez de ma
+part, & que vous jurastes entre ses mains par l'ame de vostre Pere, que
+vous me la donneriez si dans un mois apres je venois vous la demander en
+personne dans vostre ville de Marseille: Je vous asseure donc que vous
+m'y verrez au plustost, pour vous sommer moy-mesme de l'execution de
+vostre promesse. C'est la rançon que je vous demande, & vous ne pouvez
+me refuser sans offencer les Dieux, & perdre parmy les hommes la
+reputation où vous estes du plus loyal & du plus genereux Prince de la
+terre._
+
+AXALA.
+
+ A ces conditions, vous voyez bien Erphore,
+ Que tantost, l'honneur sauf, je le pouvois encore,
+ Et non plus maintenant qu'il l'a fait demander.
+
+ERPHORE.
+
+ Vostre Altesse, Seigneur, me doit donc accorder,
+ A voir comme Axala prit mal son asseurance,
+ Que si la chose est vraye elle a peu d'aparence;
+ Car pour ses seuretez il estoit à son choix
+ De vous prescrire encor de plus estroites loix,
+ Et vous obliger mesme à cette tyrannie
+ De luy mener chez luy vostre soeur Ismenie,
+ Et ne l'ayant pas fait.
+
+DORANTE.
+
+ Il fit plus sagement,
+ Sa moderation surprit mon jugement,
+ Je creus que ce galand & genereux Corsaire
+ Me menaçoit d'un coup qu'il ne voudroit pas faire,
+ Et que sa vanité (comme il peut advenir)
+ M'obligeoit à promettre, & non pas à tenir:
+ Cependant s'il le veut, il faut que je le fasse,
+ Et le grand Roy Lypas m'excusera de grace;
+ C'est pourquoy, sage Erphore, allez le disposer
+ A gouster la raison qui me doit excuser;
+ Dites luy que pour moy (comme il est veritable)
+ J'ay de son déplaisir un regret incroyable,
+ Qu'apres un accident si digne de pitié,
+ Je suis encor heureux d'avoir son amitié,
+ Et que je perds assez perdant son alliance,
+ Sans que mon mauvais sort m'oste sa bienveillance;
+ Enfin obligez-moy de luy representer
+ Le destin qui me force à la mécontenter,
+ Puisque telle est pour moy ma parole donnée
+ Touchant ce malheureux & funeste hymenée.
+
+ERPHORE.
+
+ Seigneur, à dire vray, je souhaiterois bien
+ Qu'un autre luy donnast ce fascheux entretien;
+ Car je ne doute point qu'il ne treuve bien dure,
+ Et la chose elle-mesme, & vostre procedure,
+ Il ayme la Princesse, & difficilement
+ La poura-t'il ceder à cette indigne Amant;
+ Je tascheray pourtant d'empescher sa furie,
+ Ou de la moderer.
+
+DORANTE.
+
+ Allez, je vous en prie,
+ Et faites que le tout se passe à la douceur,
+ O! Prince infortuné: Mais j'apperçoy ma soeur,
+ Il faut pour quelque temps éviter ses approches,
+ Ses plaintes, ses regrets, & ses justes reproches.
+
+
+SCENE II
+
+ISMENIE, EVANDRE, CELIE.
+
+ISMENIE.
+
+ Et pourquoy si long-temps m'a-t'il voulu cacher
+ Ce funeste secret?
+
+CELIE.
+
+ De peur de vous fascher.
+
+ISMENIE.
+
+ Et me fasche-t'il moins qu'il ne m'auroit faschée?
+
+CELIE.
+
+ Vous ayant jusqu'icy l'advanture cachée,
+ Vous ne souffrez au moins que depuis aujourd'huy.
+
+ISMENIE.
+
+ Mais il m'eust preparée à souffrir mon ennuy,
+ Au lieu qu'il me surprend, & qu'il fait que j'en meure.
+
+EVANDRE.
+
+ Mais le Prince luy-mesme a creu jusqu'à cette heure
+ Qu'il ne devoit jamais vous parler de cela,
+ Et que c'estoit un trait d'humeur d'Axala,
+ Par tout assez fameux pour la galanterie,
+ D'autant mieux qu'un Pirate à peine se marie,
+ Sur tout un General, dont la perfection
+ Est de ne rien aymer que sa profession,
+ Telle sorte de gens estimant qu'une fâme
+ Rend un Chef moins hardy pour le fer & la flâme:
+ Mais cetuy-cy, peut-estre, en est assez aymé,
+ Et pour se marier, & pour estre estimé.
+
+ISMENIE.
+
+ Ainsi donc mon destin qui tousjours devient pire,
+ De l'amour d'un grand Roy qui m'offroit un Empire,
+ Me jette à la mercy d'un Corsaire effronté:
+ O! Ciel qui n'as pour moy ny grace ny bonté,
+ Quand adresseras-tu ta derniere tempeste
+ Sur ceste detestée & miserable teste?
+
+EVANDRE.
+
+ Madame, bien souvent nous querellons les Cieux
+ Quand pour nostre salut ils travaillent le mieux.
+
+ISMENIE.
+
+ Helas! & que font-ils pour me rendre contente?
+
+EVANDRE.
+
+ Contre toute esperance, ils vous rendent Lepante,
+ Afin de vous servir de rempart asseuré
+ A soustenir l'assaut qui vous est preparé,
+ Il sçait vostre advanture, & c'est par son adresse
+ Que vous échaperez du danger qui vous presse:
+ Car, à ce que je voy, le Prince est resolu
+ D'user en vostre endroit d'un pouvoir absolu,
+ Si bien que vostre mieux, apres la patience,
+ C'est d'avoir en Lepante une entiere fiance:
+ Il entre, ce me semble, & Felice avec luy.
+ Monstrez-luy franchement vostre ame & vostre ennuy,
+ Auparavant qu'Armille, ou quelqu'autre survienne.
+
+
+SCENE III
+
+LEPANTE, FELICE.
+
+ISMENIE.
+
+ Si vostre affection est pareille à la mienne
+ Lepante; nous voicy les deux plus malheureux
+ Qui jamais ayent souffert sous l'Empire amoureux;
+ Le sort qui jusqu'icy pour nous faire la guerre
+ Sembloit se contenter des Tyrans de la terre,
+ Nous suscite aujourd'huy les Monstres de la Mer
+ Pour les joindre possible avec ceux de l'Enfer:
+ Ce n'est plus à Lypas que je suis destinée,
+ C'est au fier Axala que je seray donnée,
+ Si par vostre conseil, ou par vostre valeur,
+ Vous ne m'ostez bien-tost de ce pressant malheur,
+ Je l'appelle pressant, puisque demain, peut-estre,
+ Il viendra m'enlever des bords qui m'ont veu naistre,
+ Pour vivre, comme il fait, des miseres d'autruy,
+ A la mercy des flots, que je crains moins que luy,
+
+LEPANTE.
+
+ Mais si vous n'aviez pas le malheureux Lepante,
+ Comment soustiendriez-vous cette fiere tourmente?
+ Quel phare en cette nuict vous monstreroit le port?
+
+ISMENIE.
+
+ En cette extremité j'irois droit à la mort;
+ Depuis qu'on m'a parlé d'une flâme nouvelle,
+ Ma resolution a tousjours esté telle.
+
+LEPANTE.
+
+ Et maintenant encor, qu'avez-vous resolu?
+
+ISMENIE.
+
+ D'eslire le trépas que vous aviez esleu,
+ D'aller du mesme endroit, & sur vos mesmes traces,
+ Estouffer dans la Mer ma vie & mes disgraces.
+
+LEPANTE.
+
+ Ce n'est pas le chemin qu'il faut que vous suiviez,
+ Lepante en sçait un autre, & veut que vous viviez.
+
+ISMENIE.
+
+ Considerez-moy donc comme une autre Andromede,
+ Comme un autre Persée accourez à mon ayde,
+ Et pour vous, & pour moy, taschez de me sauver
+ De ce Monstre Marin qui me veut enlever:
+ Oüy, pour vous, & pour moy, remarquez mes paroles,
+ Qui ne vous donnent point d'esperances frivoles.
+
+CELIE.
+
+ Les mots sont obligeants.
+
+FELICE.
+
+ Et s'expliquent assez.
+
+LEPANTE.
+
+ Vous m'obligez autant que vous m'embarrassez,
+ Ayant bien de la peine à faire une responce
+ Digne de ma fortune, & de vostre semonce;
+ Vostre excessive amour se porte aveuglement
+ A me combler de gloire & de contentement,
+ Et l'excez de la mienne, à mon bon-heur contraire,
+ Resiste à la faveur que vous me voulez faire,
+ Sur le poinct de joüir d'un bien si desiré,
+ Ma propre passion me rend consideré;
+ Il est vray qu'au besoin il me seroit facile
+ De vous faire treuver un favorable azile,
+ Où vous n'auriez à craindre en aucune façon
+ Qu'un frere vous forçast à payer sa rançon;
+ Mais j'ay trop de courage, & vous m'estes trop chere
+ Pour vous enveloper dans ma propre misere:
+ Quoy ne sçavez-vous pas, miracle de beauté,
+ Que j'ay perdu ma gloire avec ma Royauté?
+ Qu'en me precipitant, mon trône & ma fortune
+ Tomberent avec moy d'une cheute commune?
+ Que je n'ay plus de rang, ny plus de qualité,
+ Et que jusque à mon nom, le sort m'a tout osté?
+
+ISMENIE.
+
+ N'importe, il me suffit que vous estes né Prince,
+ Vostre moindre vertu vaut mieux qu'une Province,
+ Et sans gloire, & sans bien, l'amour que j'ay pour vous
+ Me rendra tout aysé vous ayant pour Espoux.
+
+CELIE à Felice.
+
+ Ah! ma soeur, son amour la rendra malheureuse.
+
+LEPANTE.
+
+ Je reçois à genoux cette offre genereuse;
+ Mais au moins pensez-y, je vous le dis encor,
+ L'espoir est mon dernier & mon plus grand tresor:
+ Je n'ay plus cet éclat, ces riches équipages,
+ Ce nombre d'Officiers, cette suitte de Pages,
+ Ny tous ces Courtisans que je soulois avoir
+ En l'estat florissant où vous m'avez pû voir.
+
+ISMENIE.
+
+ Tant mieux, les grands Estats ont des grandes disgraces,
+ Et la tranquilité suit les fortunes basses.
+
+LEPANTE.
+
+ Au reste ma retraite est au milieu des eaux,
+ Dans le fonds de l'Egypte, & parmy les roseaux.
+
+ISMENIE.
+
+ Encor mieux, nous l'aurons comme je la souhaite.
+
+LEPANTE.
+
+ O! Dieux, fut-il jamais une ame si parfaite.
+ Mais vos filles, Madame?
+
+ISMENIE.
+
+ Aurez-vous bien le coeur
+ De me suivre?
+
+FELICE.
+
+ Oüy, Madame.
+
+ISMENIE.
+
+ Et vous?
+
+CELIE.
+
+ Mieux que ma soeur.
+
+FELICE.
+
+ Mieux que moy, grand mercy de vostre courtaisie,
+ Pourquoy mieux, s'il vous plaist?
+
+ISMENIE.
+
+ Voyez leur jalousie.
+
+LEPANTE.
+
+ Et le fidelle Evandre, on ne le compte pas.
+
+EVANDRE.
+
+ Non, mais en quelques lieux que s'addressent vos pas,
+ C'est un poinct resolu qu'il sera de la suitte,
+ Ou qu'il empeschera vostre amoureuse fuitte.
+
+ISMENIE.
+
+ Lepante, vous voyez, c'est maintenant à vous
+ A treuver les moyens de nous enlever tous;
+ Au reste pour du bien n'en soyez pas en peine,
+ D'une seule ceinture, & d'une seule chaisne,
+ Qui sont presentement tout ce que j'ay valant,
+ Nous aurons six fois plus que ne vaut un talant.
+
+LEPANTE.
+
+ Avant que commencer cette haute entreprise,
+ Il faut, suivant la foy que vous m'avez promise,
+ Que vous juriez encor par la soeur du Soleil,
+ Que vous suivrez en tout mon ordre & mon conseil.
+
+ISMENIE.
+
+ Je le jure, & de plus, je t'exhorte, ô Diane,
+ A vuider ton carquois sur ma teste prophane
+ Si je manque à tenir le serment que j'ay fait.
+
+LEPANTE.
+
+ O Dieux!
+
+ISMENIE.
+
+ Et bien Lepante, estes-vous satisfait?
+
+LEPANTE.
+
+ Je le suis tout autant que j'ay sujet de l'estre;
+ Mais il me reste encor à vous faire connestre
+ Qu'à vouloir procurer ma gloire & mon bon-heur
+ Vous perdez vostre frere en perdant vostre honneur;
+ Si bien qu'à mon advis, vous ne sçauriez mieux faire
+ Que de mettre en effait ce conseil salutaire,
+ Espousez Axala.
+
+ISMENIE.
+
+ Dieux! bons Dieux, qu'ay-je oüy?
+
+CELIE.
+
+ O! ma soeur, est-il fou?
+
+FELICE.
+
+ Pour moy je croy qu'oüy.
+
+ISMENIE.
+
+ Axala, dites-vous? que j'espouse un Pirate,
+ Ame lasche, infidelle, & sur toutes ingrate,
+ Ah conseil odieux!
+
+LEPANTE.
+
+ Mais il est à propos
+ Pour le bien de Dorante, & pour vostre repos.
+
+ISMENIE.
+
+ Je ne suis point garant, ny n'entre en connoissance
+ D'une promesse injuste, & faite en mon absence,
+ Et pour ce faux honneur, qui n'est qu'un peu de bruit,
+ Si je le perds pour vous, vous en aurez le fruit;
+ Parlez donc tout de bon.
+
+LEPANTE.
+
+ Le Ciel me soit contraire
+ Si vous y conviant je ne pense bien faire,
+ Et si ma passion ne m'oblige à cela.
+
+ISMENIE.
+
+ Tu dis encor un coup que j'espouse Axala,
+ Meschant?
+
+EVANDRE.
+
+ Je n'entends point ce changement estrange.
+
+ISMENIE.
+
+ O Ciel! en quel estat la Fortune me range:
+ Mais ce n'est point le Ciel, ny la Fortune aussi,
+ C'est la desloyauté de l'ingrat que voicy,
+ Ou plustost ma bonté de qui je me doy plaindre,
+ Apres le plus grand coup qui me pouvoit atteindre;
+ En effait je m'accuse, & ne te blasme plus;
+ Toute Amante qui s'offre est digne de refus,
+ L'excez de mon amour trop prompte & trop brulante,
+ A fait mourir la tienne, ou l'a rendu plus lente,
+ Et le Ciel contre moy justement animé
+ Me veut punir par toy de t'avoir trop aymé:
+ Ce n'est pas toutesfois qu'une si belle faute
+ N'eust produit autre effect en une ame plus haute,
+ Et que l'extréme ardeur de mon zele amoureux
+ N'eust confirmé l'amour dans un coeur genereux:
+ Mais tu disois tantost devant la compagnie,
+ Parlant de la Fortune & de sa tyrannie,
+ Que jusques à ton nom elle t'a tout osté,
+ Adjoustes-y le coeur, l'honneur & la bonté;
+ L'un ou l'autre des trois t'eust defendu d'éclorre
+ Le coupable dessein qui fait que je t'abhorre,
+ Non pour m'avoir manqué de constance & de foy,
+ Puisque c'est un defaut assez commun de soy;
+ Et que peut-estre aussi ma beauté n'est pas telle
+ Qu'elle puisse arrester un esprit infidelle,
+ Mais pour l'indignité de ton lasche conseil,
+ En toute circonstance à nul autre pareil:
+ Indiscret, impudent, desobligeant, infame,
+ Et qui montre en un mot les vices de ton ame,
+ Ingrat qui ne veut point d'un present de valeur,
+ Afin d'en enrichir un illustre voleur;
+ Cruel qui refusant une Princesse offerte,
+ Veux encor par serment l'obliger à sa perte.
+
+CELIE.
+
+ Voyez, rien ne l'esmeut ce coeur dénaturé.
+
+ISMENIE.
+
+ Bien donc, puis qu'il te plaist, & que je l'ay juré,
+ Je subiray la loy que ta rigueur m'impose;
+ Mais un songe & cela sera la mesme chose,
+ Tant la mort à l'hymen sera jointe de prés,
+ Et le mirte amoureux au funeste cyprés:
+ Adieu, separons-nous.
+
+CELIE.
+
+ Ah l'ingrat
+
+ISMENIE.
+
+ Le barbare
+
+LEPANTE.
+
+ Madame, encore un mot, & puis je me separe.
+
+ISMENIE.
+
+ Point, point, je ne veux plus ny te voir, ny t'oüir.
+
+LEPANTE.
+
+ Mais c'est pour un sujet qui vous peut resjoüir:
+ La raison desormais, belle & grande Princesse,
+ Veut qu'avec vostre erreur vostre colere cesse,
+ Puisque le seul desir d'éprouver vostre amour
+ M'avoit solicité de vous faire ce tour.
+
+ISMENIE.
+
+ Lepante, aucunefois le plus sage s'oublie.
+
+LEPANTE.
+
+ Comment?
+
+ISMENIE.
+
+ Que deviendra le serment qui me lie?
+ Car enfin j'ay juré d'espouser Axala,
+ Et vous en faites jeu.
+
+LEPANTE.
+
+ Je ne dis pas cela:
+ Je vous exhorte encor, autant que je vous ayme,
+ D'espouser Axala, (c'est à dire moy-mesme)
+ Moy-mesme qui pour moy vous l'avois conseillé.
+
+ISMENIE.
+
+ Ne vous semble-t'il point que c'est assez raillé?
+
+LEPANTE.
+
+ Non, non, je ne feins plus, Axala c'est Lepante,
+ Je cache sous ce nom ma fortune presente;
+ Mais le Ciel destruira la trame que jourdis,
+ Ou je seray bien-tost ce que je fus jadis.
+
+ISMENIE.
+
+ O! grands Dieux quelle vie, & quelle destinée!
+
+FELICE.
+
+ O! ma soeur, qu'est-cecy?
+
+CELIE.
+
+ J'en suis toute estonnée.
+
+EVANDRE.
+
+ Pour moy je me doutois de cette verité.
+
+ISMENIE.
+
+ De grace ostez-nous donc de cette obscurité.
+
+LEPANTE.
+
+ Ce que je vous vay dire est le mesme mistere
+ Que tantost par dessin je vous ay voulu taire;
+ Je vous ay desja dit, & fait considerer,
+ Que j'eus deux grands sujets de me desesperer,
+ Et parmy quelles gens se conserva ma vie,
+ Or voicy le destin dont elle fut suivie.
+
+ Croyant avoir perdu mon Sceptre & mes amours,
+ Je voulus perdre aussi mes miserables jours,
+ Et dans ce desespoir fis des exploits estranges,
+ Qui trouvent parmy nous leur prix & leurs loüanges;
+ Enfin apres deux ans, ces hommes hazardeux
+ Me firent General de leurs vaisseaux & d'eux:
+ Depuis, nostre pouvoir sur la terre & sur l'onde
+ S'est rendu formidable aux plus grands Roys du monde,
+ Sous le nom d'Axala cachant tousjours le mien
+ J'ay gagné tant d'honneur, de credit & de bien,
+ Qu'avec six vingt vaisseaux et soixante galeres
+ J'espere de r'entrer au trône de mes Peres,
+ D'autant plus aysément que mes braves sujets
+ Ayderont aux succez de mes justes projets:
+ Demain avant le jour une puissante armée
+ Doit venir au signal d'une torche allumée,
+ Par deux Siciliens qui sont de mon party;
+ Et c'est pour leur parler que Tenare est sorty;
+ Ainsi la force en main, & la faisant parestre,
+ J'auray meilleure grace à me faire connestre.
+
+ISMENIE.
+
+ O Ciel! quels changements, & que nos advantures
+ Treuveront peu de foy chez les races futures.
+ Mais j'oy venir quelqu'un;
+
+CELIE.
+
+ Madame c'est Lypas.
+
+ISMENIE.
+
+ Dieux ostons-nous d'icy, qu'il ne m'y treuve pas.
+
+
+SCENE V.
+
+LYPAS, ERPHORE.
+
+ERPHORE.
+
+ Enfin il m'a prié que je vous asseurasse
+ Que le plus grand regret qu'il ait en sa disgrace,
+ C'est de mécontenter un grand Roy comme vous,
+ Qui rendroit son Estat considerable à tous:
+ Mais qu'il est obligé de tenir sa parole.
+
+LYPAS.
+
+ Qu'il ne m'allegue plus cette excuse frivole,
+ Il n'est pas hebeté ny foible jusqu'au point
+ De se picquer d'honneur pour ceux qui n'en ont point,
+ Sur tout en l'interest d'un Prince de ma sorte,
+ Où la raison d'Estat doit estre le plus forte.
+
+ERPHORE.
+
+ C'est comme une rançon, dont il veut s'aquiter.
+
+LYPAS.
+
+ N'a-t'il pas de l'argent dequoy se rachepter?
+ Et puis ne peut-il pas, s'il en avoit envie,
+ S'excuser sur sa soeur?
+
+ERPHORE.
+
+ Elle en seroit ravie;
+ Car tantost que d'Evandre elle a sceu son malheur,
+ Elle a pensé mourir de honte & de douleur,
+ Armille me l'a dit.
+
+LYPAS.
+
+ Je croy bien, la pauvrette
+ A regret de me perdre, & moy je la regrette
+ De treuver un Pirate à la place d'un Roy,
+ Outre qu'asseurément elle brusle pour moy.
+
+ERPHORE.
+
+ O Dieux! elle tient donc ses flames bien secretes.
+
+LYPAS.
+
+ Ne t'en estonne pas, c'est quelles sont discrettes.
+
+ERPHORE.
+
+(Sentiment caché.)
+
+ Je voudrois cependant pour mon dernier souhait,
+ Que Jupiter m'aymast autant qu'elle te hait.
+
+LYPAS.
+
+ Cette discretion causera sa ruine,
+ Je crains que par vertu, cette beauté divine
+ Ne resiste au secours que je luy puis donner,
+ Et comme un doux Aigneau se laisse emmener,
+ Pour servir de victime aussi-tost que de fâme
+ A la brutalité de ce Corsaire infame,
+ Puis qu'il peut la livrer, son desir assouvy;
+ Au moindre des brigands dont il sera suivy:
+ Mais ny du Ciel tonnant la face foudroyante,
+ Ny le terrible aspect de la Mer abboyante,
+ Ne m'empescheront pas par la peur du danger
+ D'abandonner ma vie afin de la vanger,
+ Et j'en commenceray la vangeance effroyable
+ Sur cet homme d'honneur, ce frere impitoyable,
+ Qui feignant de garder sa parole & sa foy,
+ Vend sa soeur au barbare, & se mocque de moy;
+ Je luy veux consumer par le feu de nos guerres
+ Ses hommes, ses tresors, ses places & ses terres,
+ Et le prenant en vie apres ces maux souffers,
+ Le faire encor languir & mourir dans les fers.
+
+ERPHORE.
+
+ Vous ferez, s'il vous plaist, les choses que vous dites,
+ Puisque vostre puissance est quasi sans limites:
+ Mais vostre Majesté doit cacher sagement
+ Son juste déplaisir & son resentiment,
+ Puisque Dorante feint, feingnez aussi de mesme,
+ Et si, comme je croy, la Princesse vous ayme,
+ Armille nous dira les moyens les plus cours
+ Pour changer son destin, ou luy donner secours.
+
+LYPAS.
+
+ C'est l'Oracle, en effait, qu'il faut que je consulte,
+ Et qui doit me resoudre au fort de ce tumulte,
+ Erphore, où penses-tu qu'elle soit maintenant?
+
+ERPHORE.
+
+ Chez soy.
+
+LYPAS.
+
+ Passons-y donc comme en nous promenant.
+
+Fin du quatriesme Acte.
+
+
+
+
+ACTE V.
+
+
+SCENE PREMIERE
+
+EVANDRE, FELICE, ARMILLE.
+
+EVANDRE.
+
+ Non, non, n'en doutez pas, c'est chose que j'ay veüe.
+
+FELICE.
+
+ O nouvelle agreable!
+
+ARMILLE.
+
+ O! discours qui me tuë.
+
+FELICE.
+
+ Et ma pauvre Compagne?
+
+EVANDRE.
+
+ Elle est sauvée aussi,
+ Enfin le ravisseur a tres-mal reussy,
+ Non pour l'enlevement qu'il a fait à merveille;
+ Mais pour l'évenement.
+
+ARMILLE.
+
+ De grace à la pareille,
+ Dites-moy par quel sort il a manqué son coup?
+
+EVANDRE.
+
+ Volontiers; ce discours ne te plaist pas beaucoup:
+ Vous sçavez que Celinte & la vieille Amerine
+ Ont entendu le rapt de leur chambre voisine,
+ Et qu'elles ont passé par nostre apartement,
+ Semant par tout le bruit de ce ravissement;
+ On s'éveille, on accourt, on voit la chambre vuide,
+ Lors chacun prend sa route où le hazard le guide,
+ L'un court par le Palais, l'autre entre, l'autre sort;
+ Mais Tenare & son Maistre ont volé droit au port,
+ Avec tant de bon-heur, de vaillance & d'adresse,
+ Qu'ils ont gardé Lypas d'embarquer la Princesse,
+ Et par cette action donné temps d'arriver
+ Au peuple, que leurs cris avoient fait souslever.
+
+ARMILLE.
+
+ Mais la chaisne du port, empeschoit sa sortie.
+
+EVANDRE.
+
+ Mais celuy qui la garde estoit de la partie,
+ Et nous en verrons bien quelques testes à bas,
+ Laissez faire: & des plus.
+
+ARMILLE.
+
+ Cecy ne me plaist pas:
+ Et comment ce meschant l'avoit-il enlevée?
+
+EVANDRE.
+
+ Ils viennent, attendez qu'elle soit arrivée,
+ Elle vous l'apprendra, si vous n'en sçavez rien:
+ Mais.
+
+ARMILLE.
+
+ Quoy mais?
+
+EVANDRE.
+
+ Mais on dit que vous le sçavez bien.
+
+ARMILLE.
+
+ Moy, que je le sçay bien? ô l'imposture estrange!
+ Dieux à quel desespoir l'injustice me range,
+ Que ne suis-je au tombeau.
+
+EVANDRE.
+
+ Ce seroit ton plus court,
+
+(Sentiment caché.)
+
+ Meschante.
+
+FELICE.
+
+ Est-il bien vray?
+
+EVANDRE.
+
+ C'est le bruit de la Court.
+
+ARMILLE.
+
+ C'est le bruit de l'envie & de la médisance.
+
+EVANDRE.
+
+ Erphore toutesfois l'a dit en ma presence.
+
+ARMILLE.
+
+ Je le feray mentir ce lasche & faux témoin,
+ Avec l'ayde du Ciel.
+
+EVANDRE.
+
+ Vous en aurez besoin.
+
+ARMILLE.
+
+ Bien, bien, tout de ce pas je m'en vay luy respondre,
+ Et toy-mesme, impudent, avec luy te confondre.
+
+EVANDRE.
+
+ Tu songes, (mais en vain, car je vay t'épier)
+ Plustost à t'enfuir qu'à te justifier.
+
+
+SCENE II.
+
+FELICE, CELIE.
+
+FELICE.
+
+ AH! Dieux, voicy ma soeur; pauvre fille enlevée,
+ Tu sois la bien venuë, & la bien retreuvée,
+ Que je te baise encor, je ne m'en puis lasser,
+
+CELIE.
+
+ Ny moy qui viens exprés afin de t'embrasser,
+ Et de te raconter le traitement indigne
+ Que nous avons souffert de ce Tyran insigne,
+ Puisque Prince est un nom qu'on ne luy peut donner
+ Sans abuser du terme, ou sans le prophaner;
+ Et que tel qu'un voleur, sous pretexte qu'il ayme,
+ Il est venu de force, il est entré de mesme,
+ En nous treuvant au lict demy-mortes d'effroy,
+ N'a fait qu'un seul fardeau de Madame & de moy.
+
+FELICE.
+
+ Pourquoy ne crieiz-vous pour éveiller la Garde
+ Quand on vous emportoit?
+
+CELIE.
+
+ Vray'ment nous n'avions garde,
+ Leurs mains & leurs mouchoirs sur nos bouches pressez,
+ Sans la peur du peril, nous en gardoient assez;
+ Et puis sa compagnie eust esté la plus forte;
+ Cent hommes l'attendoient à la prochaine porte,
+ Que pour certain respect on ne garde jamais
+ Depuis que ce meschant loge dans le Palais:
+ Au reste il est constant qu'on nous avoit venduës,
+ Les clefs de nostre chambre ayant esté perduës
+ Une heure justement avant qu'on se couchast,
+ Quoy qu'Armille elle-mesme avec soin les cherchast:
+ Mais elle les cherchoit & les avoit baillées;
+ Car le bruit des voleurs nous ayant éveillées,
+ J'ay fort bien observé qu'apres deux ou trois coups
+ Quelqu'un a fait sauter les deux petits verroux,
+ De façon que sans peine ils ont fait ouverture,
+ Ce qu'ils n'eussent peu faire en forçant la serrure,
+ Dont les cloux sont si forts, & les ressorts si bons,
+ Qu'on romproit aussi-tost la muraille & les gonds:
+ Si bien, qu'à dire vray, toutes tant que nous sommes
+ Devons nostre Maistresse au secours de deux hommes.
+
+FELICE.
+
+ Comment?
+
+CELIE.
+
+ Nous n'estions plus à cent pas loin du port,
+ C'est à dire, pour nous à cent pas de la mort,
+ Quand au bout d'une ruë, extremement estraite
+ Par où les ravisseurs achevoient leur retraite,
+ Ces deux braves guerriers comme termes plantez
+ Leur ont fermé le pas, & les ont arrestez;
+ L'un l'espée à la main, l'autre armé d'une picque,
+ Et tous deux d'une force & d'un coeur heroique;
+ Là Lepante sur tout a si bien combatu,
+ Qu'ils n'ont pû sous le nombre accabler la vertu;
+ Joint que Dorante aussi qui les suivoit à veüe
+ A pris de son costé l'autre bout de la rüe,
+ Ainsi de toutes parts les passages fermez
+ Ils ont tendu les mains, & se sont desarmez.
+ Apres chez Palinice où l'on nous a jettées,
+ On nous a du Palais des robes apportées.
+
+FELICE.
+
+ Et vos liberateurs ont-ils esté blessez?
+
+CELIE.
+
+ Fort peu, si l'on en croit ceux qui les ont pensez.
+
+FELICE.
+
+ Et Lypas ne l'est point?
+
+CELIE.
+
+ S'il a quelques blessures
+ Ce sont des coups de dents & des égratignures,
+ Dont Madame a tasché de le defigurer;
+ Mais pour les coups d'espée il sçait bien s'en parer.
+ C'est luy qui le premier a jetté bas les armes,
+ Et demandé la vie avec d'indignes larmes.
+
+FELICE.
+
+ Le lasche, & que dit-il?
+
+CELIE.
+
+ Il ne dit pas un mot,
+ On ne l'a jamais veu si triste ny si sot;
+ Lors que je suis venuë on proposoit encore
+ De luy faire annoncer par la bouche d'Erphore,
+ Que le fol pretendu qui les a tous dupez,
+ Luy vient redemander ses Estats usurpez;
+ Car à ce jour naissant qui chasse les Estoilles
+ On voit desja blanchir si grand nombre de voilles,
+ Que dans l'ame du Prince ils mettoient la terreur,
+ Si Lepante à propos ne l'eust tiré d'erreur.
+
+FELICE.
+
+ Quoy la reconnoissance en a donc esté faite?
+
+CELIE.
+
+ Par tout ce qui peut rendre une amitié parfaite,
+ Par cent signes de joye & de ravissement,
+ Suivis d'un reciproque & long embrassement,
+ Enfin par l'union de coeurs & des personnes
+ Qui doit faire le noeud de celles des Couronnes.
+
+FELICE.
+
+ Si Lepante eut repris son sceptre avec son nom,
+ Que la Cour seroit belle, & qu'il y feroit bon,
+ Que d'habits brodez d'or, & que de pierreries,
+ Ha ma soeur que de bals, que de galenteries.
+
+CELIE.
+
+ On ne laissera pas d'en faire sans cela;
+ Car avec la justice & les forces qu'il a,
+ Selon toute aparence il luy sera facile
+ De reprendre en deux mois la Corse & la Sicile,
+ Et puis l'usurpateur est à nostre mercy:
+ Mais Dieux j'entends sa voix, le brutal vient icy,
+ Fuyons; j'avois laissé Madame chez Dorante,
+ Allons-y la treuver.
+
+FELICE.
+
+ Allons j'en suis contente.
+
+
+SCENE III.
+
+LYPAS, ERPHORE.
+
+LYPAS.
+
+ O Fatale Provence! ô desloyale Cour!
+ Où j'ay pour ennemis la Fortune & l'Amour,
+ Dont l'un m'oste une femme & l'autre une Couronne,
+ Ainsi de tous costez le malheur m'environne,
+ Ainsi de quelque part que j'observe mon sort,
+ Je ne voy que sujets de desirer la mort;
+ Battu, mocqué, trahy par un Prince infidelle
+ Qui choisit à sa soeur un party digne d'elle:
+ Lasche soeur qui prefere à l'amour d'un grand Roy,
+ L'indigne affection d'un Pirate sans foy:
+ Frere ingrat, au delà de toute ingratitude,
+ Qui pour tous mes bien-faits me met en servitude,
+ Qui pour mon alliance & mes tresors offers
+ Me retient mes vaisseaux, met les miens dans les fers,
+ M'oste mes Officiers, & permet qu'à ma veüe
+ Un Bourgeois insolent les mal-traite & les tue;
+ Enfin qui non content de m'avoir abusé,
+ M'ameine un faux Lepante, un Prince suposé,
+ Afin de partager la Sicile & la Corse
+ Avec cet heritier dont le droit est la force.
+
+ERPHORE.
+
+ Sire, quand un malheur ne se peut éviter,
+ Le souverain remede est de le suporter.
+
+LYPAS.
+
+ Quoy, l'ombre de Lepante aura donc un Royaume?
+
+ERPHORE.
+
+ Il ne faut plus parler d'ombre, ny de phantosme,
+ C'est Lepante luy-mesme, & vostre Majesté
+ Doit croire sur ma foy que c'est la verité;
+ Elle sçait qu'autrefois je fus en Syracuse
+ Luy faire de sa part quelque sorte d'excuse
+ Touchant ses dix vaisseaux de Cartage venus,
+ Qu'elle avoit dans ses ports si long-temps retenus.
+ Or il m'a rapporté les choses que nous fismes,
+ Et m'a fait souvenir de celles que nous dismes.
+
+LYPAS.
+
+ Si bien qu'à vous ouïr, Lepante n'est point mort:
+
+ERPHORE.
+
+ Non, Sire, & ses subjets qui l'aymerent si fort
+ Feront armes de tout tant sur mer que sur terre,
+ Et couperont la gorge à tout vos gens de guerre;
+ Ce qu'ils entreprendront d'autant plus aisément
+ Que desja vostre joug leur pese infiniment,
+ Et qu'ils auront appris la nouvelle oportune
+ Du bon-heur de leur Prince, & de vostre infortune;
+ La flote de Lepante à la rade paroist,
+ Croisssant à mesme temps que la lumiere croist,
+ De sorte qu'en l'estat qu'il est, & que vous estes,
+ Il peut jusques chez nous estendre ses conquestes,
+ C'est pourquoy de bonne heure en cette adversité
+ Faites une vertu d'une necessité,
+ Et par un politique & prudent artifice,
+ D'un acte de contrainte, un acte de justice;
+ Rendez de bonne grace, ou feignez de lascher
+ Un Sceptre qu'aussi bien on vous doit arracher;
+ En matiere d'estat la feinte est necessaire.
+
+LYPAS.
+
+ O conseil qui me tuë! ô fortune contraire!
+
+ERPHORE.
+
+ Seigneur, encore un coup, gardez de refuser
+ Les articles de paix qu'on vous doit proposer,
+ Dorante les apporte afin qu'il vous les montre,
+ Et nous pour l'obliger allons à sa rencontre;
+ Il faut ceder au temps, & luy rendre aujourd'huy
+ L'honneur qu'auparavant vous receviez de luy;
+ Possible rendrez-vous par cette procedure
+ Vostre condition moins honteuse & moins dure:
+ Hastons-nous, j'apperçoy la Princesse qui vient.
+
+LYPAS.
+
+ O dueil! ô desespeir! ô fureur qui me tient!
+
+
+SCENE IV.
+
+LEPANTE, ISMENIE, FELICE, CELIE.
+
+FELICE.
+
+ Et seuls ils ont pû faire une action si rare?
+
+ISMENIE.
+
+ Oüy, Felice, il est vray, sans Lepante & Tenare
+ Vous seriez sans Maistresse errante sur le port,
+ Ou peut-estre à cette heure on vous diroit ma mort.
+
+FELICE.
+
+ Vous me permettrez donc:
+
+LEPANTE.
+
+ Quoy, que voulez-vous faire?
+
+FELICE.
+
+ Je veux vous adorer comme un Dieu tutelaire,
+ Ou comme un sainct Genie à nostre ayde envoyé,
+ Digne instrument des Dieux qui vous ont employé.
+
+LEPANTE.
+
+ Vostre zele est trop grand, je vous en remercie,
+ Levez-vous;
+
+CELIE.
+
+ Vous voyez que l'on vous deïfie:
+ Et de fait, si les Dieux pouvoient estre mortels,
+ Mes compagnes & moy vous ferions des autels:
+
+ISMENIE.
+
+ Vous auriez dans Marseille un temple magnifique,
+
+LEPANTE.
+
+ Ou du moins une image à la place publique.
+
+ISMENIE.
+
+ Non, je ne raille point: car si la verité
+ Se peut dire sans crime, & sans impieté,
+ Alcide à qui vos faits auroient servy d'exemples,
+ Par de moindres vertus a merité des temples.
+
+LEPANTE.
+
+ Je ne veux pas icy d'un vol audacieux
+ M'eslever de la terre à la voûte des Cieux,
+ Ny faire de ma vie avec celle d'Hercule
+ Un rapport sacrilege autant que ridicule:
+ Mais aymant comme j'ayme en un si digne lieu,
+ Je brusle comme il fit d'un feu qui me fait Dieu,
+ Et si j'ay mon autel dans le coeur d'Ismenie,
+ Je brille comme luy d'une gloire infinie.
+
+ISMENIE.
+
+ Oüy, mon coeur est pour vous un autel animé,
+ Un temple, un sanctuaire à tout autre fermé,
+ Où la lampe d'Amour nuict & jour allumée
+ Brusle d'un feu si pur qu'il n'a point de fumée.
+
+
+SCENE V.
+
+LYPAS, ERPHORE, DORANTE.
+
+DORANTE.
+
+ Venez, je vous promets d'y travailler pour vous.
+
+LYPAS.
+
+ Je ne demande pas un traitement plus doux.
+
+DORANTE.
+
+(A Lepante.)
+
+ Mon frere, au differend qu'il faut que je compose,
+ Je voy le Roy Lypas si juste en toute chose,
+ Qu'il est aisé de joindre, & de se rendre amis:
+
+LEPANTE.
+
+ Soit comme il vous plaira, je vous ay tout remis.
+
+DORANTE.
+
+ Il sortira, dit-il, hors de vostre heritage,
+ Si tost que par un ample & constant tesmoignage
+ Il sçaura plainement que vous estes l'aisné
+ De la sage Ursinie & du grand Prytané,
+ Vous aurez cependant deux places en Sicile,
+ Et luy pour sa prison, mon Palais & ma Ville:
+ Mais touchant cette debte, il faudra s'il vous plaist
+ Prendre le principal, & donner l'interest:
+
+LEPANTE.
+
+ Je n'en demande plus, de bon coeur je le donne,
+
+LYPAS.
+
+ Et moy je le reçoy,
+
+CELIE.
+
+ Vrayment je m'en estonne,
+ Veu la grandeur de coeur dont le Ciel t'a doüé,
+
+DORANTE.
+
+ Il suffit que tous deux vous m'avez advoüé;
+ Or embrassez-vous donc, puisque rien ce me semble
+ Ne vous doit empescher de vivre bien ensemble.
+
+(Ils s'embrassent.)
+
+ERPHORE.
+
+ La vengeance pourtant en ira jusqu'au bout.
+
+
+SCENE VI.
+
+EVANDRE, ARMILLE.
+
+EVANDRE.
+
+ Tu n'eschaperas pas, je te suivray par tout.
+
+ISMENIE.
+
+ Ah Dieux! verray-je encor cette infidelle fame.
+
+ARMILLE.
+
+ Grand Prince, en mon mal-heur c'est vous que je reclame,
+ Et que la larme à l'oeil je viens importuner
+ D'obtenir mon pardon, & de me pardonner.
+
+LEPANTE.
+
+ De grace en sa faveur accordez ma requeste,
+ Pour le sacré respect d'une si belle feste.
+
+ISMENIE.
+
+ Il faut luy pardonner, & ne la voir jamais.
+
+DORANTE.
+
+ Allez, & loin de nous vivez mieux desormais.
+
+ARMILLE.
+
+ Ah! j'ay creu procurer le bien de son Altesse.
+
+EVANDRE.
+
+ Adieu femme sans foy, sauvez-vous de vistesse.
+
+
+SCENE DERNIERE.
+
+TENARE venant du Port.
+
+(Il parle au Prince Lepante.)
+
+ Seigneur, tous vos vaisseaux paroissent maintenant,
+ Je les ay veus du havre, où vostre Lieutenant,
+ Argant & Capanëe, avant que je m'en vinsse,
+ Attendoient pour entrer un passeport du Prince:
+
+DORANTE.
+
+ Ils l'auront de ma bouche, allons-y de ce pas,
+
+(En riant.)
+
+ Vous ma soeur, demeurez avec le Roy Lypas.
+
+ISMENIE.
+
+ Il me pardonnera si je suis curieuse
+ D'aller voir avec vous la flotte imperieuse
+ Qui rendra hautement le Sceptre à mon Espoux.
+
+LYPAS.
+
+ Je la veux voir aussi.
+
+ISMENIE.
+
+ Cela depend de vous.
+
+LYPAS.
+
+ Erphore, vous voyez si je me sçay contraindre.
+
+ERPHORE.
+
+ Sire, vous faites bien, nostre jeu c'est de feindre.
+
+EVANDRE seul.
+
+ O Dieux! qui ne void pas que vos puissantes mains
+ Font agir les ressorts de destin des humains?
+ Et que par des moyens difficiles à croire
+ Vous comblez ces Amans de plaisir & de gloire?
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+[Notes concernant la version électronique:
+
+On a différencié les u/v et i/j conformément à l'usage moderne, et
+résolu les abréviations conventionnelles (de type bõne > bonne).
+L'orthographe et la ponctuation sont conformes à l'original, les
+coquilles les plus manifestes ayant toutefois été corrigées.]
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'illustre corsaire, by Jean Mairet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRE CORSAIRE ***
+
+***** This file should be named 27282-8.txt or 27282-8.zip *****
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+
+Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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