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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:34:22 -0700
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+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1" />
+ <title>The Project Gutenberg ebook of Margot la ravaudeuse, by Fougeret de Montbron.</title>
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Margot la Ravaudeuse, by
+Louis-Charles Fougeret de Monbron
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Margot la Ravaudeuse
+
+Author: Louis-Charles Fougeret de Monbron
+
+Release Date: November 15, 2008 [EBook #27269]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARGOT LA RAVAUDEUSE ***
+
+
+
+
+Produced by René Galluvot (This file was produced from
+images generously provided by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<div class="break c"><img src="images/a.png" alt="" /></div>
+<h1><span class="large">MARGOT</span><br />
+<span class="small">LA</span><br />
+RAVAUDEUSE,</h1>
+
+<p class="c"><span class="sc">Par Mr. de M**.</span></p>
+
+<div class="c"><img src="images/b.png" alt="" /></div>
+<p class="c">A HAMBOURG.</p>
+
+<p class="c">M. D. C. C. C.</p>
+
+<div class="c"><img src="images/a.png" alt="" /></div>
+
+
+<div class="break"></div>
+
+<div class="c"><img src="images/illu.jpg" alt="" /></div>
+
+
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="narrow large">Voici enfin cette
+<i>Margot la Ravaudeuse</i>,
+dont le Général
+de la Pousse,<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> sollicité
+par le Corps des Catins
+&amp; de leurs infames Supôts,
+voulut faire un
+crime d'Etat à son Auteur.
+Comme on ne
+l'accusoit pas moins que
+d'avoir attaqué dans cet
+Ouvrage, la Religion,
+le Gouvernement &amp; le
+Souverain, il s'est déterminé
+à le mettre au
+jour, craignant que son
+silence ne déposât contre
+lui, &amp; qu'on ne le
+crût réellement coupable.
+Le Public jugera
+qui a tort ou raison.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_1"></a>
+<a href="#FNanchor_1">
+<span class="label">[1]</span></a> Le Lieutenant de Police.</p>
+</div>
+
+
+
+
+<h2><span class="large">MARGOT</span><br />
+LA<br />
+RAVAUDEUSE.</h2>
+
+
+<p>Ce n'est point par vanité, encore
+moins par modestie, que j'expose
+au grand jour les rôles
+divers que j'ai joués pendant ma jeunesse.
+Mon principal but est de mortifier,
+s'il se peut, l'amour-propre de
+celles qui ont fait leur petite fortune
+par des voies semblables aux miennes,
+&amp; de donner au Public un témoignage
+éclatant de ma reconnoissance,
+en avouant que je tiens tout ce que je
+posséde de ses bienfaits &amp; de sa générosité.</p>
+
+<p>Je suis née dans la rue saint Paul, &amp;
+c'est à l'union clandestine d'un honnête
+Soldat aux Gardes &amp; d'une Ravaudeuse
+que je suis redevable de mon existence.
+Ma mere, naturellement fainéante,
+m'instruisit de bonne heure dans l'art de ressertir &amp; rapetasser proprement des chausses, afin de se débarrasser le plutôt
+qu'il lui seroit possible du soin de la profession
+sur moi. J'avois atteint ma treiziéme
+année, lorsqu'elle crut pouvoir
+me céder son tonneau<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> &amp; ses pratiques,
+aux conditions pourtant de lui rendre
+chaque jour un compte exact de mon
+gain. Je répondis si parfaitement à ses espérances, qu'en moins de rien je devins
+la perle des
+ravaudeuses du quartier.
+Je ne bornois pas mes talens à la
+seule chaussure, je savois aussi très-bien
+raccommoder les vieilles culottes &amp; y remettre des fonds; mais ce qui ajoutoit
+à mon habileté, &amp; me rendoit le
+plus recommandable, c'étoit une phisionomie
+charmante dont la nature m'avoit
+gratifiée. Il n'y avoit personne des
+environs qui ne voulût être ravaudé de
+ma façon. Mon tonneau étoit le rendez-vous
+de tous les laquais de la rue St.
+Antoine. Ce fut en si bonne compagnie
+que je pris les premiéres teintures de
+la belle éducation &amp; du savoir vivre,
+que j'ai beaucoup perfectionnés depuis,
+dans les différens états où je me suis trouvée. Ma Parentéle m'avoit transmis
+par le sang &amp; par ses bons exemples
+un si grand panchant pour les plaisirs
+libidineux, que je mourois d'envie de
+marcher sur ses traces, &amp; d'expérimenter
+les douceurs de la copulation. Mr. Tranche-montagne (c'étoit mon pere),
+ma mere &amp; moi nous occupions au
+quatriéme étage, une seule chambre
+meublée de deux chaises de paille, de quelques plats de terre à moitié rompus, d'une vieille armoire, &amp; d'un
+grand vilain grabat sans rideaux &amp; sans
+impérial, où nous reposions tous trois.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_2"></a>
+<a href="#FNanchor_2">
+<span class="label">[2]</span></a> La plupart des raccommodeuses de bas à Paris,
+sont dans des tonneaux.</p>
+</div>
+
+<p>A mesure que je grandissois, je dormois
+d'un sommeil plus interrompu,
+&amp; devenois plus attentive aux actions
+de mes compagnons de couche. Quelquefois
+ils se trémoussoient d'une maniére
+si vigoureuse, que l'élasticité du
+chalit me forçoit à suivre tous leurs
+mouvemens. Alors ils poussoient de
+gros soupirs en articulant à voix basse
+les mots les plus tendres que la passion leur suggérât. Cela me mettoit dans
+une agitation insupportable. Un feu
+dévorant me consumoit: j'étouffois;
+j'étois hors de moi-même. J'aurois volontiers battu ma mere, tant je lui enviois les délices qu'elle goutoit. Que pouvois-je faire en pareille conjoncture, sinon de recourir à la récréation
+des solitaires? Heureuse encore dans
+un besoin aussi pressant de n'avoir pas
+la crampe au bout des doigts. Mais,
+helas! en comparaison du réel &amp; du
+solide, la pauvre ressource! &amp; qu'on
+peut bien l'appeller un jeu d'enfant! Je m'épuisois, je m'énervois en vain; je
+n'en étois que plus ardente, plus furieuse.
+Je pâmois de rage, d'amour &amp;
+de désirs: j'avois, en un mot, tous les
+Dieux de Lampsaque dans le corps.
+Le joli tempérament pour une fille de quatorze ans! mais, comme l'on dit,
+les bons chiens chassent de race.</p>
+
+<p>Il est aisé de juger qu'impatiente &amp; tourmentée de l'aiguillon de la chair,
+ainsi que je l'étois, je songeai sérieusement
+à faire choix de quelque bon
+ami, qui pût éteindre, ou du moins
+apaiser la soif insupportable qui me desséchoit.</p>
+
+<p>Parmi la nombreuse valetaille dont
+je recevois incessanment les hommages,
+un Palefrenier jeune, robuste &amp;
+bien découplé, me parut être digne de
+mes attentions. Il me troussa un compliment à la Palefreniére, &amp; me jura
+qu'il n'étrilloit jamais ses chevaux sans songer à moi. A quoi je répondis que
+je ne rapetassois jamais une culotte,
+que l'image de Mr. Pierrot (c'étoit son
+nom) ne me trotât dans la cervelle.
+Nous nous dimes très-sérieusement
+une infinité d'autres gentillesses de ce genre, dont je ne me rappelle pas assez
+l'élégante tournure pour les répéter
+au Lecteur. Il suffit qu'il sache que
+Pierrot &amp; moi nous fumes bientôt
+d'accord, &amp; que peu de jours après
+nous scellames notre liaison du grand
+sceau de Cythére, dans un petit cabaret
+borgne vers la Rapée. Le lieu du
+sacrifice étoit garni d'une table étayée
+de deux trétaux pourris, &amp; d'une demi
+douzaine de chaises disloquées. Les
+murs étoient remplis de quantité de ces
+hiéroglifes licencieux, que d'aimables débauchés en belle humeur crayonnent
+ordinairement avec du charbon. Notre
+festin répondoit au mieux à la simplicité
+du sanctuaire. Une pinte de vin à
+huit sols, pour deux de fromage, &amp; autant
+de pain; le tout bien calculé, montoit
+à la somme de douze. Nous officiames
+néanmoins d'aussi grand c&oelig;ur,
+que si nous eussions été à un louis par
+tête chez Duparc.<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> On ne doit pas en
+être surpris. Les mêts les plus grossiers,
+assaisonnés par l'amour, sont
+toujours délicieux.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_3"></a>
+<a href="#FNanchor_3">
+<span class="label">[3]</span></a> Traiteur de l'Hôtel de Ville.</p>
+</div>
+
+<p>Enfin, nous en vinmes à la conclusion. L'embarras fut d'abord de nous
+arranger; car il n'étoit pas prudent de
+se fier ni à la table, ni aux chaises.
+Nous primes donc le parti de rester
+debout. Pierrot me colla contre le mur.
+Ah! puissant Dieu des jardins! je fus
+effrayée à l'aspect de ce qu'il me montra.
+Quelles secousses! quels assauts!
+la paroi ébranlée gémissoit sous ses
+prodigieux efforts. Je souffrois mort
+&amp; passion. Cependant de mon côté
+je m'évertuois de toutes mes forces,
+ne voulant pas avoir à me reprocher
+que le pauvre garçon eût supporté seul
+la fatigue d'un travail si pénible. Quoi
+qu'il en soit, malgré notre patience &amp;
+notre courage mutuels, nous n'avions
+fait encore que de bien médiocres progrès,
+&amp; je commençois à désespérer
+que nous pussions couronner l'&oelig;uvre, lorsque Pierrot s'avisa de mouiller de
+sa salive la foudroyante machine. O
+nature! nature, que tes secrets sont admirables!
+Le reduit des voluptés s'entrouvrit;
+il y pénétra: que dirai-je de
+plus? Je fus bien &amp; dûment déflorée.
+Depuis ce tems-là je dormis beaucoup
+mieux. Mille songes flatteurs présidoient
+à mon repos. Monsieur &amp; Madame
+Tranche-montagne avoient beau
+faire craquer le lit dans leurs joyeux
+ébats, je ne les entendois plus. Notre
+innocent commerce dura environ un
+an. J'adorois Pierrot, Pierrot m'adoroit.
+C'étoit un garçon parfait, auquel
+on ne pouvoit reprocher aucun vice,
+sinon, qu'il étoit gueux, joueur &amp; ivrogne.
+Or, comme entr'amis tous biens
+doivent être communs, &amp; que le riche
+doit assister le pauvre, j'étois le plus
+souvent obligée de fournir à ses dépenses.
+On dit proverbialement, qu'un Palefrenier
+mangeroit son étrille, quand
+même il auroit affaire à la Reine. Celui-ci,
+tout au contraire, pour ménager
+la sienne, me mangea mon fonds de
+boutique &amp; mon tonneau. Il y avoit déjà
+long-tems que ma mere s'appercevoit
+du dépérissement de mes affaires, &amp;
+qu'elle m'en faisoit d'austéres réprimandes.
+La renommée lui apprit bientôt
+que j'avois mis le comble à mon dérangement.
+La bonne maman dissimula;
+mais un beau matin que je dormois
+d'un sommeil létargique, elle s'arma
+de l'ame d'un balai neuf; &amp; m'ayant
+traitreusement passé la chemise par-dessus
+la tête, elle me mit les fesses
+tout en sang avant que je pusse me débarrasser.
+Quelle humiliation pour une
+grande fille comme moi, de se voir
+ainsi flageller! J'en étois si outrée, que
+je résolus sur le champ de m'émanciper,
+&amp; d'aller tenter fortune où je
+pourrois. L'esprit plein de mon projet,
+je profitai de l'instant que ma mere
+étoit dehors: je me vêtis à la hâte de
+mes atours des Dimanches, &amp; dis un
+éternel adieu au domicile de Madame
+Tranche-montagne. J'enfilai au hazard
+le chemin de la Grêve, &amp; cotoyant
+la riviére jusqu'au Pont-Royal,
+j'entrai dans les Thuileries. Je fis d'abord
+presque le tour du Jardin sans
+songer à ce que je faisois. Enfin, un
+peu revenue de mes premiers transports,
+je m'assis sur la terrasse des Capucins.
+Il y avoit un demi quart d'heure
+que j'y rêvois au parti que je prendrois,
+lorsqu'une petite Dame, vêtue
+assez proprement, &amp; d'un maintien décent,
+vint se mettre à côté de moi. Nous
+nous saluames réciproquement, &amp; liames
+conversation par les lieux communs
+ordinaires de gens qui ont envie
+de jaser, quoiqu'ils n'aient rien à se dire.
+Ah! mon Dieu, Mademoiselle, ne
+sentez-vous pas qu'il fait bien chaud?
+Excessivement chaud, Madame. Heureusement
+il fait un peu d'air. Oui, Madame,
+il en fait un peu. Oh! Mademoiselle,
+que de monde il y aura demain
+à Saint-Cloud si ce tems-ci continue!
+Assurément, Madame, il y aura
+beaucoup de monde. Mais, Mademoiselle,
+plus je vous considére, &amp; plus
+je crois vous connoître. N'ai-je point
+eu le plaisir de vous voir en Bretagne?
+Non, Madame, je ne suis jamais
+sortie de Paris. En vérité, Mademoiselle,
+vous ressemblez si parfaitement
+à une jeune personne que j'ai
+connue à Nantes que l'on vous prendroit
+l'une pour l'autre. Au reste, la
+ressemblance ne vous fait aucun tort:
+c'est une des plus aimables filles qu'on
+puisse voir. Vous êtes bien obligeante,
+Madame, je sais que je ne suis point
+aimable; &amp; c'est un effet de votre bonté.
+Après tout, que me serviroit-il de
+l'être? En prononçant ces derniers
+mots, il m'échappa un soupir, &amp; je
+ne pus m'empêcher de laisser tomber
+quelques larmes. Eh! quoi, ma chere
+Enfant, me dit-elle d'un ton affectueux,
+en me pressant la main, vous
+pleurez? qu'avez-vous donc qui vous
+chagrine? vous est-il arrivé quelque
+disgrace? Parlez, ma petite Poule; ne
+craignez pas de m'ouvrir votre c&oelig;ur:
+comptez entiérement sur la tendresse
+du mien, &amp; soyez sûre que je suis prête
+à vous servir en tout ce qui dépendra
+de moi. Allons, mon Ange, allons au bout
+de la terrasse, nous déjeûnerons
+chez Madame La Croix<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. Là, vous
+me ferez part du sujet de votre affliction:
+peut-être vous serai-je plus utile
+que vous ne pensez. Je me fis d'autant
+moins prier, que j'étois encore à jeun;
+&amp; je la suivis, ne doutant pas que le
+Ciel ne l'eut envoyée pour m'aider de
+ses sages conseils, &amp; m'arracher au danger
+de rester sur le pavé. Après m'être
+muni l'estomac de deux tasses de
+café au lait &amp; d'un couple de petits
+pains, je lui avouai ingénûment mon
+origine &amp; ma profession; mais pour
+le reste, je ne fus pas si sincére. Je crus
+qu'il étoit plus prudent de mettre le
+tort du côté de ma mere que du mien.
+Je la peignis le plus à son desavantage
+qu'il me fut possible, afin de justifier
+la résolution que j'avois prise de la quitter.
+Vierge Marie! s'écria cette charitable
+Inconnue, quel meurtre c'eût été
+qu'une aussi charmante Enfant que vous
+fût demeurée dans une condition si basse,
+exposée toute l'année à l'air, souffrant
+le chaud, le froid, accroupie dans
+un demi-tonneau, &amp; condamnée à
+raccommoder les chausses de toute
+sorte de peuple! Non, ma petite Reine,
+vous n'étiez pas faite pour un semblable
+métier: car il est inutile de vous le cacher;
+quand on est belle, comme vous
+l'êtes, il n'est rien à quoi l'on ne puisse
+aspirer: &amp; je répondrois bien qu'avant
+peu, si vous étiez fille à vous laisser diriger&hellip;
+Ah! ma bonne Dame, m'écriai-je,
+parlez, que faut-il que je fasse?
+aidez-moi de vos avis: je me jette entre
+vos bras. Eh bien, reprit-elle, nous
+vivrons ensemble. J'ai quatre Pensionnaires,
+vous serez la cinquiéme. Quoi!
+Madame, répondis-je précipitanment,
+avez-vous déjà oublié que, dans la misére
+où je suis, il me seroit impossible
+de vous payer le premier sou de ma
+pension? Que cela ne vous inquiéte
+point, repliqua-t'elle; tout ce que je
+vous demande à présent, c'est de la docilité,
+&amp; de vous laisser conduire: du
+reste, je vous associerai à un petit négoce
+que nous faisons, &amp; je me flatte,
+s'il plait à Dieu, qu'avant la fin du mois,
+vous serez non-seulement en état de
+me satisfaire, mais encore de fournir
+amplement à votre entretien. Peu s'en
+fallut que dans les transports de ma
+reconnoissance, je ne me jettasse à ses
+pieds pour les arroser de mes larmes.
+Il me tardoit d'être agrégée à cette
+bienheureuse société. Grace à ma bonne
+étoile, mon impatience ne dura guères.
+Midi sonna, &amp; nous sortimes par
+la porte des Feuillants. Un vénérable
+fiacre qui se trouva là, nous reçut dans
+sa noble voiture; &amp; ayant gagné les
+boulevards au grand petit trot de ses
+modestes bêtes, nous conduisit à une
+maison isolée vis-à-vis la rue Montmartre.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_4"></a>
+<a href="#FNanchor_4">
+<span class="label">[4]</span></a> Elle tenoit le Café des Tuileries.</p>
+</div>
+
+<p>Cela faisoit une espéce d'hermitage
+entre cour &amp; jardin, dont le coup d'&oelig;il
+agréable me prévint si favorablement
+pour les personnes qui l'habitoient,
+que je bénis <i>in petto</i> la maniére scandaleuse
+dont j'avois été éveillée le matin,
+puisqu'elle étoit l'occasion de ma bonne
+rencontre. Je fus introduite dans une
+salle basse, assez proprement meublée.
+Mes compagnes s'y rendirent bientôt.
+Leur ajustement coquet &amp; galant,
+quoique négligé, leur air délibéré, l'assurance
+de leur maintien, m'interdit
+d'abord au point que je n'osois lever
+les yeux, &amp; ne faisois que bégayer en
+voulant répondre à leurs civilités. Ma
+bienfaitrice soupçonnant que la simplicité
+de mes habits pouvoit être la
+cause de mon embarras, me promit
+qu'elle me feroit incessanment changer
+de décoration, &amp; que je ne serois pas
+moins parée que ces Demoiselles. Je
+m'étois trouvée, en effet, fort humiliée
+de me voir couverte d'un petit
+chifon de grisette parmi des personnes
+qui faisoient leur deshabillé des plus
+belles étoffes des Indes &amp; de France.
+Mais une chose qui piquoit ma curiosité
+&amp; ne m'inquiétoit pas peu, c'étoit
+de savoir la nature du négoce auquel
+j'allois être associée. Le luxe de mes
+compagnes m'étonnoit. Je ne concevois
+pas comment elles pouvoient
+soutenir de semblables dépenses. J'étois
+si bouchée, ou plutôt si neuve encore,
+qu'il ne me vint jamais en pensée
+de deviner ce qui tomboit de soi-même
+sous les sens. Cependant, tandis
+que je me creusois l'imagination à développer
+cette prétendue énigme, on
+servit le potage, &amp; nous nous mimes
+à table. Quoique la chére ne fût pas
+mauvaise, l'appétit &amp; la bonne humeur
+des convives y servit d'épices &amp;
+en rehaussa les apprêts. Nous officiames
+toutes de maniére à faire perdre
+aux subalternes l'espérance de notre
+desserte. Aussi, de peur d'étouffer, nous
+avions de tems en tems la précaution
+de détremper les vivres. Tout alloit
+au mieux jusques-là. Mais deux de nos
+Demoiselles ayant outrepassé les bornes
+de la tempérance, &amp; les fumées
+bachiques leur ayant tout-à-coup offusqué
+le chef, l'une assena sur le mufle
+de la seconde un coup de poing,
+auquel celle-ci riposta d'un coup d'assiéte.
+Dans l'instant la table, les plats,
+les ragouts &amp; les sausses furent éparpillées
+par terre. Voilà la guerre déclarée.
+Mes deux Héroïnes s'élancent
+l'une sur l'autre avec une fureur égale.
+Mouchoirs de cou, escoffions, manchettes,
+tout en une minute, est en
+lambeaux. Alors la maîtresse s'étant
+avancée pour interposer son autorité,
+on lui colle par mégarde une apostrophe
+sur l'&oelig;il. Comme elle ne s'attendoit
+pas à être caressée de la sorte, &amp;
+que d'ailleurs ce n'étoit pas son défaut
+d'être endurante, il ne fut plus question
+de paix. Elle donna sur le champ des
+preuves de son savoir suprême dans
+l'art héroïque du Pugilat. Cependant
+les deux autres qui avoient gardé la
+neutralité jusqu'à ce moment, crurent
+ne devoir pas demeurer oisives plus
+long-tems; de façon que l'affaire s'engagea
+de plus belle &amp; devint générale.
+Dès le commencement je m'étois retranchée
+toute tremblante dans un coin
+de la salle, d'où je ne branlai pas tant
+que dura le chamaillis. C'étoit un spectacle
+effrayant, &amp; burlesque tout à la
+fois, de voir ces cinq créatures échevelées
+culbutant &amp; roulant les unes sur
+les autres, se mordant, s'égratignant,
+jouant des pieds &amp; des poings, vomissant
+toutes les horreurs imaginables, &amp; montrant
+scandaleusement leur grosse
+&amp; menue marchandise. La bataille n'avoit
+pas l'air de finir sitôt, si un Grison
+qui avoit vieilli sous le harnois, ne se
+fût avisé d'annoncer un Baron Allemand.
+On sait en quelle considération
+ces Messieurs-là, &amp; sur-tout les Milords,
+sont auprès des filles du monde. Au
+seul mot de Baron, tout acte d'hostilité
+cesse. Les combattantes se séparent.
+Chacune raccommode à la hâte
+les débris de son ajustement. On s'essuie,
+on se frotte; &amp; ces phisionomies
+auparavant méconnoissables &amp; hideuses
+à voir, reprennent à l'instant même
+leur douceur &amp; leur sérénité naturelle.
+La maîtresse sort précipitanment
+pour amuser Mr le Baron, &amp; les Demoiselles
+volent à leur chambre, afin
+de se mettre en état de le recevoir
+d'une façon décente.</p>
+
+<p>Le Lecteur plus éclairé que moi, a
+deviné il y a long-tems que je n'étois
+pas dans une maison des mieux réglées
+de Paris. Ainsi, sans le lui répéter, il
+saura seulement que notre hôtesse étoit
+une des plus achalandées du métier &amp; s'appelloit
+Madame Florence. Quand
+elle eût appris que Monsieur le Baron n'avoit
+été annoncé que pour faire cesser
+les voies de fait, elle revint me trouver
+d'un air content &amp; satisfait: ça,
+Mignonne, me dit-elle en me donnant
+un baiser sur le front, n'allez pas mal
+penser de nous au sujet du petit démêlé
+dont vous venez d'être témoin. Ce
+sont de petites vivacités qu'un rien
+occasionne &amp; que la moindre chose
+apaise. On n'est pas toujours maître
+des premiers mouvemens. Et puis
+chacun est plus ou moins sensible; cela
+est naturel. Marchez sur un ver, il se
+remuera. Au reste, si vous connoissiez
+ces Demoiselles, vous seriez charmée
+de la douceur de leur caractére: ce sont
+les meilleurs c&oelig;urs du monde. Leur
+colére est un feu de paille aussi-tôt éteint
+qu'allumé. Tout est oublié dans la minute.
+Pour moi, Dieu merci, je ne sais
+ce que c'est que rancune, &amp; je n'ai
+pas plus de fiel qu'une colombe. Malheur
+à qui me veut du mal; car je n'en
+veux à personne. Mais laissons ce propos,
+&amp; parlons de vous.</p>
+
+<p>Il n'y a qui que ce soit, ma chere fille,
+qui ne convienne qu'on fait une fort
+triste figure en ce monde lorsqu'on n'est
+pas riche. Point d'argent, dit le Proverbe,
+point de Suisse. On peut bien
+dire aussi, point d'argent, point de plaisir,
+point d'agrément dans la vie. Or,
+comme il est tout simple d'aimer ses
+aises &amp; le bien-être, ce qu'on ne sauroit
+se procurer sans argent, vous conviendrez,
+je crois, que l'on est bien
+dupe de refuser d'en gagner quand on
+est à même de le faire: sur-tout si les
+moyens que l'on emploie pour cela ne
+nuisent pas à la société; car alors ce seroit
+un mal; &amp; Dieu nous en garde:
+oui, certes, mon enfant, Dieu nous en
+garde. Mais j'ai la conscience nette à
+cet égard, &amp; je défie qu'on me reproche
+jamais d'avoir fait tort à autrui
+d'une obole. <i>Item</i>; on n'est pas ici parmi
+des Arabes: on a une ame à sauver.
+Le principal est d'aller droit: du reste,
+il n'est pas défendu de gagner sa vie de
+façon ou d'autre: le métier n'y fait rien;
+l'essentiel est qu'il soit bon. Je vous disois
+donc que l'on est bien dupe de négliger
+de se tirer du pair quand on le
+peut. Eh! qui peut mieux s'en tirer que
+vous avec les ressources que la Nature
+vous a données? Vous a-t'elle fait belle
+pour l'être en pure perte? Que de Demoiselles
+du monde<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> je connois, qui,
+douées de bien moins d'appas que
+vous, ont trouvé le secret de se faire
+de bonnes rentes! Il est vrai, sans vanité,
+que je n'ai pas nui à leur fortune,
+quoiqu'elles ne m'en aient pas plus d'obligation:
+mais, Dieu convertisse les
+ingrats. Il ne faut pas que cela nous
+dégoute de faire plaisir. Ah! ma bonne
+Dame, lui dis-je avec précipitation,
+j'espére que vous ne vous plaindrez
+jamais de mon ingratitude. Ne répondons
+de rien, repliqua-t'elle; toutes
+m'ont tenu le même langage, &amp; toutes
+l'ont oublié. Les honneurs changent
+les m&oelig;urs. Si vous saviez combien
+il y a de Demoiselles à l'Opera
+dont j'ai ébauché l'éducation, &amp; qui ne
+font pas semblant de me connoître aujourd'hui,
+vous seriez forcée d'avouer
+que la reconnoissance est une vertu que
+l'on ne pratique guères dans le siécle
+où nous sommes. Quoiqu'il en soit, il
+est toujours beau d'obliger. A propos,
+petit Chat<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, jolie comme vous êtes,
+n'avez-vous jamais obligé personne?
+Qui, moi, Madame, lui répondis-je
+d'un ton hipocrite? &amp; qui aurois-je pu
+obliger dans la triste condition où j'ai
+été jusqu'à présent? Vous ne m'entendez
+pas, reprit-elle: il faut vous parler
+plus intelligiblement. Avez-vous encore
+votre pucelage? A cette question
+inattendue, le rouge me monta au visage,
+&amp; je fus un peu décontenancée. Je
+vois bien, dit-elle, que vous ne l'avez
+plus. N'importe, nous avons des pommades
+miraculeuses; nous vous en referons
+un tout neuf. Il est pourtant
+bon que je sache par moi-même l'état
+des choses: c'est une cérémonie qui
+ne doit pas vous faire de peine. Toutes
+les Demoiselles qui se destinent au
+monde, subissent indispensablement un
+semblable examen. Vous sentez bien
+que le Marchand est obligé de connoître
+sa marchandise. En me prêchant
+ainsi, Madame Florence m'avoit déja
+troussée au-dessus des hanches. Je fus
+virée &amp; revirée de tout sens: rien n'échappa
+à ses regards experts. Bon, dit-elle,
+je suis contente. Le dommage que
+l'on a fait ici n'est pas si grand qu'il
+ne soit facile à réparer. Vous avez,
+grace à Dieu, un des beaux corps que
+l'on puisse voir, &amp; dont vous pourrez
+tirer de gros avantages un jour à venir.
+Cependant il ne suffit pas d'être belle;
+on doit être encore attentive sur soi:
+un des devoirs indispensables de notre
+profession, c'est de ne point épargner
+l'éponge. Il y a apparence que
+vous n'en connoissez pas trop l'usage:
+venez, que je vous le montre, tandis
+que nous en avons le tems. Aussi-tôt
+elle m'introduisit dans une petite garde-robe;
+&amp; m'ayant fait mettre à califourchon
+sur un bidet, elle m'y donna la
+premiére leçon de propreté. Nous employames
+le reste de la journée en une
+infinité d'autres minucies peu essentielles
+à narrer. Le lendemain, on me métamorphosa
+de la tête aux pieds, selon
+la promesse qui m'en avoit été faite.
+J'avois une robe d'un tafetas couleur
+de rose, ornée de falbalas, avec un jupon
+de mousseline, &amp; une montre de
+pinchbeck à la ceinture. Je me trouvois
+d'un éclat ravissant en ce nouvel
+accoutrement, &amp; sensible pour la premiére
+fois aux aiguillons flatteurs de la
+vanité, je me regardois avec une sorte
+de complaisance, de respect &amp; d'admiration.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_5"></a>
+<a href="#FNanchor_5">
+<span class="label">[5]</span></a> C'est le terme lénitif pour signifier Catin.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_6"></a>
+<a href="#FNanchor_6">
+<span class="label">[6]</span></a> Mot de douceur consacré parmi le petit monde.</p>
+</div>
+
+<p>Il faut rendre justice à Madame Florence:
+c'étoit un des plus grands génies
+d'ordre &amp; de détail qu'il y eût alors
+parmi les Abbesses de Cythère. Elle
+pourvoyoit à tout. Outre les Pensionnaires
+qu'elle entretenoit toujours à la
+maison, afin de n'être point prise au
+dépourvu, quand on vouloit être servi
+promptement, elle avoit aussi des corps
+de réserve en ville pour les cas extraordinaires
+&amp; les parties de conséquence.
+Ce n'est pas tout: on trouvoit
+encore chez elle un magazin de robes
+de toutes sortes de couleurs &amp; de tailles,
+qu'elle louoit aux nouvelles &amp; pauvres
+Prosélites telles que moi; ce qui
+ajoutoit considérablement à ses honoraires.</p>
+
+<p>Madame Florence, de crainte que
+je ne perdisse mon étalage, avoit fait
+avertir dès la veille quelques-uns de
+ses meilleurs chalands, de la bonne
+trouvaille qu'elle avoit faite. Au moyen
+d'une si sage précaution, nous ne languimes
+pas dans l'expectative. Monsieur
+le Président de &hellip; plus ponctuel
+à se trouver à de pareilles assignations
+qu'aux audiences de sept heures, arriva
+justement comme je venois de
+finir ma toilette. Je vis une maniére
+d'homme de stature médiocre, vêtu de
+noir, étayé sur deux jambes gréles,
+droit, roide &amp; engoncé, ayant sur la
+tête, qui ne tournoit qu'avec le corps,
+une perruque artistement maronnée,
+surchargée de poudre à la maréchale,
+dont l'abondante superfluité enfarinoit
+les trois quarts de son habit; ajoutez
+à cela qu'il exhaloit une odeur d'ambre
+&amp; de musc à faire évanouir les
+gens les plus aguéris aux parfums.</p>
+
+<p>«Ah! pour le coup, Florence, s'écria-t'il
+en jettant les yeux sur moi,
+voilà ce qui s'appelle du beau, du
+délicieux, du divin. Franchement,
+tu t'es surpassée aujourd'hui. Je te
+le dis au sérieux, Mademoiselle est
+adorable: oui, cent piques au-dessus
+du portrait que tu m'en as fait. Sur
+mon honneur, c'est un Ange. Je te
+parle vrai: foi de Magistrat, j'en suis
+émerveillé. Mais, vois donc le bel
+&oelig;il; il faut que je le baise: je n'y saurois
+tenir.»</p>
+
+<p>Madame Florence, jugeant au train
+que prenoient les choses, que la présence
+d'un tiers devenoit inutile, se retira
+secrétement &amp; nous laissa seuls.
+Aussi-tôt Mr. le Président, sans déroger
+à la majesté de son état, m'étendit
+sur le canapé, &amp; s'étant récréé quelques
+momens à considérer &amp; palper
+mes appas les plus secrets, il me mit
+dans une attitude toute opposée à celle
+que j'étois habituée de tenir avec Pierrot.
+On m'avoit recommandé d'être
+complaisante: je ne le fus que trop.
+Le traître me fit ce que les libertins se
+font entre eux. Je perdis mon autre
+pucelage. Les contorsions que j'avois
+faites dans cette anti-naturelle opération,
+jointes à quelques cris qui m'étoient
+échappés malgré moi, firent
+comprendre à Mr. le Président que je
+n'avois nullement partagé ses plaisirs.
+Aussi, pour me récompenser &amp; me
+faire oublier mes souffrances, il me
+glissa deux louis dans la main. «Ceci,
+dit-il, est de surérogation; n'en parlez
+point à la Florence; je lui payerai
+en outre ses épices &amp; les vôtres.
+Adieu, petite Reine, que je baise
+auparavant cette charmante fossette:
+ça, j'espére que nous nous reverrons
+l'un de ces jours. Oui, nous
+nous reverrons; je suis trop content
+de vous &amp; de vos bonnes maniéres.»</p>
+
+<p>En même-tems il sortit à petits pas
+précipités, faisant siffler le plancher de
+la pointe de l'escarpin sans plier le genou.
+Ce qui venoit de m'arriver,
+m'étonnoit au point que je ne savois
+que penser. Je crus, ou que Mr. le
+Président s'étoit mépris, ou que c'étoit
+l'usage chez les gens d'un certain ordre
+de s'y prendre de cette façon. Si c'est
+la mode, me disois-je à moi-même, il
+faudra bien tâcher de m'y conformer.
+Je ne suis pas plus délicate qu'une autre.
+Les premiers essais en tout genre,
+sont un peu rudes; mais il n'est rien à
+quoi l'on ne puisse s'habituer à la longue.
+Je me suis bien habituée au tracas
+de Pierrot: &amp; cependant ce n'a pas
+été sans peine dans les commencemens.
+J'étois occupée à ce soliloque intéressant,
+lorsque la Florence rentra. «Eh
+bien! petite mere, me dit-elle en se
+frottant les mains, n'est-il pas vrai
+que Mr. le Président est un aimable
+homme? Vous a-t'il donné quelque
+chose?» Non, madame, répondis-je.
+«Tenez, reprit-elle, voilà un louis
+d'or qu'il m'a chargé de vous remettre.
+J'espére que ce ne sera pas la
+seule marque que vous éprouverez
+de sa générosité; car il m'a paru extrêmement
+satisfait de vous. Au reste,
+ma chere Enfant, il ne faut pas
+croire que toutes nos pratiques
+soient aussi bonnes, &amp; paient si grassement.
+Dans toute sorte de négoce
+il y a gain &amp; perte: le bon recompense
+le mauvais: n'est pas marchand
+qui toujours gagne. On doit
+prendre les bénéfices avec les charges.
+Vraiment notre métier seroit
+un Pérou sans les fausses passades.
+Mais, patience; les assemblées du
+Clergé commenceront bientôt; je
+me flatte que vous verrez rouler
+l'argent ici. Vanité à part, ma maison
+n'est pas mal famée. Si j'avois
+autant de mille livres de rente que
+j'ai reçu chez moi de Prélats &amp; d'Abbés
+de conséquence, je serois en état
+de faire la figure d'une Reine. Après
+tout, j'aurois tort de me plaindre.
+J'ai, Dieu merci, de quoi vivre, &amp;
+je pourrois me passer de travailler;
+mais qui n'est bon que pour soi,
+n'est bon à rien. D'ailleurs, il faut
+une occupation dans la vie. L'oisiveté,
+dit-on, est mere de tous vices.
+Si chacun étoit occupé, personne
+ne songeroit à mal faire.»</p>
+
+<p>Tandis que Madame Florence étoit
+en train de me débiter ces sentencieux &amp;
+ennuyeux propos, je ne cessois de
+bâiller. Elle s'en apperçut enfin, &amp;
+m'envoya à ma chambre, me recommandant,
+sur toute chose, la cérémonie
+du bidet. Je ne puis m'empêcher
+de dire ici, par maniére d'apostille, que
+les honnêtes femmes nous ont bien de
+l'obligation. Non-seulement elles nous
+sont redevables d'un meuble si utile &amp;
+si nécessaire, mais encore d'un nombre
+prodigieux d'autres découvertes charmantes
+pour les commodités de la vie,
+&amp; d'un gout exquis dans l'art de rehausser
+les charmes de la Nature,
+&amp; d'en réparer ou dérober aux yeux
+les imperfections. C'est nous qui leur
+avons appris le secret de multiplier les
+graces, de les combiner à l'infini par
+les différentes façons de nous parer;
+&amp; sur-tout par l'air aisé de nos démarches,
+de notre port, de notre maintien.
+Nous sommes en tout les objets
+de leur attention &amp; de leur étude. C'est
+de nous qu'elles reçoivent les modes
+&amp; tous ces petits riens charlatans, dont
+on est enchanté &amp; qu'on ne sauroit définir.
+En un mot, on a beau nous décrier:
+les femmes de bien ne sont aimables
+qu'autant qu'elles savent nous
+copier, que leur vertu prend l'odeur
+du péché, &amp; qu'elles ont le jeu &amp; les
+maniéres un peu catins. Puisse cette
+digression tourner à la gloire de notre
+Corps, &amp; forcer l'envieuse prétention
+à nous rendre la justice que nous méritons
+&amp; à nous faire réparation d'honneur!
+Je reprends mon histoire.</p>
+
+<p>Madame Florence, qui venoit de se
+déclarer si éloquenment contre l'oisiveté,
+ne me laissa pas le tems d'entretenir
+de mauvaises pensées. Elle reparut
+tout-à-coup. «Petit c&oelig;ur, me dit-elle,
+d'un ton affectueux, ce n'étoit
+pas mon dessein de vous importuner
+sitôt: mais vos compagnes sont
+toutes occupées avec une bande de
+plumets étourdis que je me serois
+fait conscience de vous faire connoître,
+d'autant plus que ce sont de mauvaises
+paies, &amp; que mon intention
+n'est pas de vous employer gratuitement.
+Il y a là-bas un Soufermier
+de mes amis. C'est une vieille pratique
+qui m'apporte exactement ses
+deux louis par semaine. Je voudrois
+bien ne le pas desobliger. Qu'en pensez-vous,
+Maman? deux louis ne
+sont point à mépriser, sur-tout quand
+ils coûtent si peu à gagner.» Pas si
+peu que vous croyez, Madame, lui répondis-je;
+si vous aviez éprouvé ce que
+j'ai souffert &amp; ce que je souffre encore.
+(car je me sentois toute excoriée)
+«Oh! interrompit-elle, tout le
+monde n'est pas aussi redoutable que
+Mr. le Président. Celui que je vous
+propose s'en tient au simple badinage
+&amp; rien de plus. Je vous garantis
+que ses caresses ne sont ni longues
+ni fatigantes: d'ici là son affaire est
+faite.»</p>
+
+<p>Madame Florence, enfin ayant obtenu
+mon consentement, me présenta
+la plus assommante figure de maltôtier
+qu'il soit possible de voir. Qu'on se
+peigne une tête quarrée adhérente à
+des épaules de porte-faix, des yeux
+hagards &amp; féroces ombragés d'un sourcil
+fauve, un petit front silloné, un
+large &amp; triple menton, un ventre en
+poire, soutenu sur deux grosses jambes
+arquées, terminées par deux pieds
+plats en forme de patte d'oie. Toutes
+ces parties réunies ensemble, &amp; chacune
+exactement en sa place, composoient
+ce mignon de finance. J'avois été
+si surprise à l'aspect d'un semblable automate,
+que je ne m'étois point apperçue
+de la disparition de notre mere
+Prieure. «Eh bien! me dit le Soufermier
+d'un ton brutal, sommes-nous
+ici pour demeurer les bras croisés?
+Vous voilà plantée comme un échalas.
+Allons, allons, morbleu, approchez:
+je n'ai pas le loisir de rester en
+contemplation. On m'attend à notre
+assemblée. Expédions. Où sont
+vos mains? Prenez ceci. Que vous
+êtes gauche! Serrez les doigts. Remuez
+le poignet. Comme cela. Un
+peu plus fort. Arrêtez. Plus vîte.
+Dou-ce-ment. Voilà qui est bien.»
+Cet agréable exercice étant achevé, il
+me jette un couple de louis &amp; se sauve
+de la même ardeur que quelqu'un qui
+fuit ses créanciers.</p>
+
+<p>Quand je fais réflexion aux épreuves
+cruelles &amp; bizarres où se trouve
+reduite une fille du monde, je ne saurois
+m'imaginer qu'il y ait de condition
+plus rebutante &amp; plus misérable. Je
+n'en excepte point celle de Forçat ni de
+Courtisan. En effet, qu'y a-t'il de plus
+insupportable que d'être obligée d'essuyer
+les caprices du premier venu;
+que de sourire à un faquin que nous
+méprisons dans l'ame; de caresser l'objet
+de l'aversion universelle; de nous
+prêter incessanment à des gouts aussi
+singuliers que monstrueux; en un mot,
+d'être éternellement couvertes du masque
+de l'artifice &amp; de la dissimulation,
+de rire, de chanter, de boire, de nous
+livrer à toute sorte d'excès &amp; de débauche,
+le plus souvent à contre-c&oelig;ur
+&amp; avec une répugnance extrême? Que
+ceux qui se figurent notre vie, un tissu
+de plaisirs &amp; d'agrémens, nous connoissent
+mal! Ces Esclaves rampans &amp;
+méprisables qui vivent à la Cour des
+Grands, qui ne s'y maintiennent que
+par mille bassesses honteuses, par les
+plus lâches complaisances &amp; un déguisement
+éternel, ne souffrent pas la moitié
+des amertumes &amp; des mortifications
+inséparables de notre état. Je ne
+fais pas difficulté de dire que si nos peines
+pouvoient nous être méritoires &amp;
+nous tenir lieu de pénitence en ce monde,
+il n'y en a guères de nous qui ne
+fût digne d'occuper une place dans le
+Martirologe, &amp; ne pût être canonisée.
+Comme un vil interêt est le mobile &amp;
+la fin de notre prostitution, aussi les
+mépris les plus accablans, les avanies,
+les outrages en sont presque toujours
+le juste salaire. Il faut avoir été Catin
+pour concevoir toutes les horreurs du
+métier. Je ne saurois, sans frémir, me
+rappeller la dureté du noviciat que j'ai
+fait: &amp; cependant combien en est-il qui
+ont plus pâti que moi! telle que l'on
+voit aujourd'hui triomphante dans un
+équipage doré, orné des plus charmantes
+peintures &amp; verni par Martin; telle,
+dis-je, qui, traînant par-tout avec
+elle un luxe révoltant, affiche insolenment
+le gout pervers &amp; crapuleux de
+son bienfaiteur. Qui croiroit qu'elle
+fut autrefois le rebut des laquais? que
+cette même personne fut le triste objet
+des incartades &amp; de la brutalité de la
+plus vile canaille; en un mot, qu'elle
+porte peut-être encore les marques des
+coups qu'elle en a reçus? Je le repéte,
+tout agréable, tout attrayant que paroisse
+notre état, il n'en est ni de plus
+humiliant, ni de plus cruel.</p>
+
+<p>On ne sauroit s'imaginer, sans l'avoir
+expérimenté, à quel excès les hommes
+portent la débauche dans le délire
+de leurs passions. J'en ai connu nombre
+qui mettoient toute leur volupté à
+battre ou être battus, de façon qu'après
+que j'avois souffleté, rossé, étrillé,
+j'étois souvent obligée de subir la même
+peine à mon tour. Il doit paroître,
+sans doute, bien étonnant qu'il se
+trouve des filles assez patientes pour
+soutenir un pareil genre de vie; mais
+que ne font point faire le gout du libertinage,
+l'avarice, la paresse &amp; l'espoir
+d'un avenir heureux!</p>
+
+<p>Pendant environ quatre mois que
+je demeurai chez Madame Florence,
+je puis me vanter d'avoir fait un
+cours complet dans la profession de
+fille du monde, &amp; que lorsque je sortis
+de cette excellente école, j'avois assez
+d'aquis pour le disputer à tous les
+luxurieux anciens &amp; modernes, dans
+l'art profond de varier les plaisirs,
+&amp; dans la pratique de toutes les possibilités
+phisiques en matiére de paillardise.</p>
+
+<p>Une petite avanture qui mit ma patience
+à bout, me fit prendre la résolution
+de travailler pour mon compte,
+&amp; de vivre en mon particulier. Voici
+ce que c'est. Nous eumes un jour la visite
+d'une escouade de Mousquetaires,
+aussi pétulans que peu pécunieux. Las
+de sacrifier au nourrisson de Siléne, il
+leur avoit pris fantaisie de rendre leurs
+hommages à Vénus. Malheureusement,
+nous n'étions alors que deux à la
+maison; &amp; pour surcroit de disgrace,
+ma compagne prenoit depuis quelque
+tems une tisane réfrigérative, qui
+la mettoit hors d'état d'être d'aucune
+utilité à ces Messieurs. De façon que
+je me trouvai seule contre tous. Je leur
+fis vainement mes respectueuses représentations
+sur l'impossibilité de fournir
+aux besoins de tant de monde: il
+fallut, bon gré, malgré, me prêter à
+ce qu'ils voulurent. Enfin, je souffris
+trente assauts dans l'espace de deux heures.
+Que de Dévotes auroient voulu
+être en ma place, &amp; se voir forcées
+d'essuyer des maniéres si brutales pour
+le salut de leur ame! Quant à moi, chétive
+pécheresse, j'avoue que loin d'avoir
+pris la chose en patience, &amp; d'avoir
+chrétiennement béni mes assaillans,
+je ne cessai de vomir contr'eux
+toutes les imprécations imaginables
+tant que la scéne dura. Au fond, trop
+est trop. Je fus, pour ainsi dire, si gorgée
+de plaisirs que j'en eus une espéce
+d'indigestion.</p>
+
+<p>Après cette rude épreuve, Madame
+Florence vit bien qu'elle tâcheroit en
+vain de me retenir. Elle consentit donc
+à notre séparation, aux conditions
+néanmoins de me représenter à son
+domicile toutefois &amp; quand le bien du
+service l'exigeroit. Nous nous quittames
+pénétrées d'estime &amp; d'affection
+l'une pour l'autre. J'achetai quelques
+chiffons de meubles, dont je garnis un
+petit appartement, rue d'Argenteuil,
+croyant par-là me soustraire à la jurisdiction
+des Commissaires. Mais que
+sert la prudence humaine quand le sort
+se déclare contre nous! L'envieuse calomnie
+vint ruiner la paix de ma solitude,
+&amp; renverser mes projets au moment
+que je m'y attendois le moins.</p>
+
+<p>Parmi les débauchés honteux que je
+recevois discrétement chez moi, il s'en
+trouva un qui dans sa mauvaise humeur,
+voulut me rendre responsable
+de certaine indisposition critique qui
+lui étoit survenue tout-à-coup. Je reçus
+ses reproches avec hauteur. Il le
+prit d'un ton plus haut, &amp; me traita
+d'une façon si scandaleuse, que deux
+ou trois vieilles Catins du voisinage,
+jalouses de mes petits succès, furent
+flétrir ma réputation à la Police, &amp;
+firent si bien, qu'une belle soirée je fus
+enlevée &amp; conduite à Bicêtre. La premiére
+cérémonie qu'il m'y fallut essuyer,
+fut d'être examinée &amp; patinée
+par quatre ou cinq Carabins de Saint-Côme,
+lesquels concluant, d'une voix
+unanime, que j'avois le sang vicié, me
+condamnerent, sans appel, à faire quarantaine
+<i>hic &amp; nunc</i>. Après avoir été dûment
+préparée, c'est-à-dire, saignée,
+purgée &amp; baignée, je fus ointe de cette
+graisse efficace où sont enveloppés
+mille petits corps globuleux, qui par
+leur action &amp; leur pesanteur, divisent
+&amp; raréfient la limphe, &amp; lui rendent
+sa fluidité naturelle.</p>
+
+<p>On ne doit pas être surpris que les
+termes de l'Art me soient si familiers.
+Je n'ai eu que trop le tems de les apprendre
+pendant plus d'un mois que
+j'ai été entre les mains des dégraisseurs.
+Au reste, nous autres filles du monde,
+de quoi ne sommes-nous pas capables
+de parler tenant notre éducation du
+Public? Est-il quelque profession,
+quelque métier dans la vie dont nous
+n'ayons incessanment occasion d'entendre
+discourir? Le Guerrier, le Robin,
+le Financier, le Philosophe, l'Homme
+d'Eglise, tous ces Etres divers recherchent
+également notre commerce.
+Chacun d'eux nous parle le jargon
+de son état. Comment, avec tant de
+moyens de devenir savantes, seroit-il
+possible que nous ne le devinssions pas?</p>
+
+<p>Pendant mon séjour à Bicêtre, j'ai
+eu l'honneur de faire connoissance avec
+plusieurs Demoiselles que je ne nommerai
+point, de peur de déplaire aux
+premiers du Royaume, dont elles sont
+devenues les Idoles. Il est des personnes
+qu'on doit respecter, même jusque
+dans la dépravation de leurs gouts.
+Ce n'est point à nous qu'il appartient
+de contrôler la conduite des Grands.
+S'ils préférent de méprisables &amp; infames
+créatures à ce qui mériteroit les
+adorations de quiconque a le sentiment
+délicat, c'est leur affaire.</p>
+
+<p>Quand je me vis hors de la Piscine
+de Mr. saint Côme, l'impatience me
+prit de sortir de captivité. J'écrivis à
+tous mes prétendus amis dans les termes
+les plus pressans, pour les engager
+à solliciter mon élargissement. Mes
+lettres ne parvinrent pas jusqu'à eux,
+ou plutôt ils ne firent pas semblant de
+les avoir reçues. J'étois désespérée de
+l'abandon où chacun me laissoit, lorsque
+je me ressouvins du Président qui
+m'avoit dépucellée par la voie prohibée.
+J'implorai son assistance: ce ne fut
+pas en vain. Quatre jours après que
+je lui eus fait tenir ma requête, on
+m'annonça que j'étois libre. Je me sentis
+tellement pénétrée de joie &amp; de reconnoissance
+pour le service que me
+rendoit ce généreux Magistrat, que je
+lui aurois sacrifié encore vingt autres
+pucellages plus bizarres, s'il les eut
+exigés.</p>
+
+<p>J'avois plus lieu que jamais, en rentrant
+dans le monde, de présumer de
+mes appas. Il sembloit que le minéral
+qui m'avoit roulé dans les veines,
+m'eut donné un nouvel être. J'étois
+devenue belle à ravir. Cependant le
+principal me manquoit; je veux dire,
+l'entregent &amp; les maniéres, le secret
+ineffable de faire valoir les agrémens
+de la nature par le secours de l'Art. Je
+croyois sottement qu'il suffisoit d'avoir
+du teint, des traits, de la figure pour
+plaire. Ignorante encore, &amp; sans nulle
+expérience du manége, du charlatanisme
+des femmes du bel air, je me reposois
+sur mon joli minois, du soin de
+me faire rechercher, &amp; d'avoir des
+adorateurs: mais, loin d'attirer les
+moindres regards vers moi, j'avois la
+mortification de me voir effacer par
+des visages usés de débauches &amp; tout
+couverts de blanc de ceruse &amp; de rouge.
+Enfin, ne voulant pas courir le
+risque de retomber dans le triste état
+d'où je venois de sortir, je fus contrainte
+pour subsister, de servir de modéle
+aux Peintres.</p>
+
+<p>Pendant à peu près six mois que
+j'exerçai cette belle profession, j'eus
+l'honneur d'être l'objet des études &amp;
+des récréations de tous les Appelles &amp;
+Barbouilleurs de Paris. Il n'est guères
+de sujets profanes &amp; sacrés qu'ils n'aient
+épuisés sur moi. Tantôt je représentois
+une Madelaine pénitente, tantôt
+une Pasiphaé. Aujourd'hui j'étois sainte,
+demain catin, selon le caprice de ces
+Messieurs, ou l'exigence des cas. Quoique
+j'eusse un des plus beaux corps &amp;
+des mieux articulés qu'il fut possible de
+voir, une jeune Lavandiére, connue
+alors sous le nom de Marguerite, maintenant
+sous celui de Mademoiselle Joly,
+m'éclipsa tout-à-coup, &amp; m'enleva
+mes chalands. La raison de cela, c'est
+qu'on me savoit par c&oelig;ur, &amp; que Marguerite,
+ne me cédant rien du côté des
+perfections corporelles, avoit sur moi
+le mérite de la nouveauté. Néanmoins
+on ne tira pas de ses charmes tout le
+parti qu'on avoit lieu d'en espérer. Elle
+étoit d'une si grande vivacité, qu'il n'étoit
+presque pas possible de lui faire
+garder une attitude. Il falloit, pour
+ainsi parler, la saisir au vol. Voici un
+de ses traits d'étourderie qui la caractérise
+parfaitement. Mr. T&hellip; la peignoit
+un jour en chaste Susanne, c'est-à-dire,
+en état de pure nature. Il fut
+obligé de la quitter un instant. Sur ces
+entrefaites une procession des Carmes
+Billetes vint à passer. Cette folle oubliant
+son personnage actuel, courut
+étaler au balcon ses appas obscénes. La
+populace, plus scandalisée que les Révérends,
+de l'indécence d'un semblable
+procédé, la salua d'une grêle de pierres.
+Cette avanture pensa attirer de
+fâcheuses affaires à Mr. T&hellip; On vouloit
+le prendre à parti. Heureusement
+il en fut quitte pour l'excommunication.</p>
+
+<p>Cependant, le crédit que Marguerite
+aqueroit journellement dans notre
+métier commun, me fit prêter l'oreille
+aux propositions d'un Mousquetaire
+gris, dont je devins la Pensionnaire, à
+raison de cent francs par mois. Nous
+établimes nos foyers dans la rue du
+Chantre. Mr. de Mez&hellip; (c'étoit mon
+bienfaiteur) m'aimoit à l'adoration: je
+l'aimois de même; ce que l'on doit regarder
+comme un phénoméne chez
+une fille entretenue, d'autant que l'aversion
+la plus insurmontable est
+la recompense ordinaire des Entreteneurs.
+Quoiqu'il en soit, je ne lui avois pas
+voué une fidélité si scrupuleuse, que je
+ne m'en tinsse qu'à lui seul. Un jeune
+garçon Perruquier, &amp; un Mitron à
+larges épaules étoient alternativement
+ses substituts. Le premier, sous prétexte
+de me friser, avoit le privilége
+d'entrer familiérement dans ma chambre
+quand il vouloit. Le second, à titre
+de mon Pourvoyeur de pain, s'étoit
+aquis le même droit, sans que Mr.
+de Mez&hellip; en conçut le moindre ombrage.
+Tout jusques-là sembloit concourir
+à ma félicité. Si la fortune ne me
+fournissoit qu'un honnête nécessaire,
+l'amour me donnoit au-delà de mes besoins
+libidineux. J'avois lieu d'être contente
+de ma condition; je l'étois en effet,
+lorsqu'un maudit <i>Qui pro quo</i> bouleversa
+notre petit ménage. La Cour
+étant allée à Fontaine-bleau, Mr. de
+Mez&hellip; avoit été du détachement, &amp;
+devoit rester à son quartier tout le tems
+du voyage. Mon Hôtesse, se fiant sur
+son absence, me pria de lui prêter ma
+chambre pour un particulier &amp; sa femme,
+qui ne comptoient s'arrêter que
+deux ou trois jours à Paris. Je ne fis
+nulle difficulté de lui accorder ce qu'elle
+souhaitoit, &amp; nous convinmes de coucher
+ensemble, pendant que ces Etrangers
+occuperoient mon lit. Les bonnes
+gens vinrent en prendre possession
+le même soir, espérant s'y dédommager
+des mauvaises nuits qu'ils avoient
+essuyées dans la route.</p>
+
+<p>Mr. de Mez&hellip; pressé, selon les apparences,
+du désir de copulation, arriva
+justement à l'heure que tout le
+monde dormoit. Il avoit un passe-partout
+de la maison &amp; une clef de ma
+chambre. Il entre à petit bruit: mais
+de quel étonnement son ame ne fut-elle
+pas saisie, quand un ronflement en basse-contre,
+vint frapper son oreille! Cependant
+il approche de mon lit, frissonnant
+de crainte &amp; de rage: il tâtonne
+&amp; sent deux têtes sous sa main.
+Alors le démon de jalousie, l'esprit de
+vengeance s'emparant de ses sens, il
+tombe à grands coups de canne sur le
+couple endormi, &amp; casse un bras au
+pauvre diable d'époux, qui tâchoit de
+garantir sa moitié d'un traitement si
+brutal. Il est aisé de penser qu'une semblable
+scéne ne se passa point dans le
+silence. Bientôt toute la maison &amp; le
+voisinage furent éveillés aux hurlemens
+de ces infortunés conjoints. On crie
+de toute part au meurtre, à l'assassin.
+Le Guet arrive, &amp; Mr. de Mez&hellip; reconnoissant
+trop tard sa méprise, est
+arrêté &amp; conduit à l'Hôtel. Comme
+c'étoit à mon occasion qu'on avoit fait
+ce beau vacarme, je ne crus pas qu'il
+fût prudent d'attendre quelle en seroit
+l'issue. Je mis à la hâte un petit jupon
+avec un pet-en-l'air, &amp; à la faveur du
+charivari, je me réfugiai furtivement
+chez un Chanoine de saint Nicolas,
+domicilié sous le même toit.</p>
+
+<p>Il y avoit long-tems que le saint
+homme me convoitoit. Dieu sait s'il
+fut fâché de trouver une si belle occasion
+de satisfaire le lubrique appétit qui
+le dévoroit. Il me reçut d'une façon
+toute chrétienne; &amp; après m'avoir fait
+avaler un verre de ratafiat confortatif,
+dont il eut aussi la sage précaution de
+se mettre un coup sur la conscience,
+le maître paillard m'introduisit charitablement
+dans sa couche canoniale.
+Certes, ce n'est pas sans raison que l'on
+exalte les talens de ces mangeurs de potage
+à l'eau bénite. Les gens du monde
+ne sont que des mirmidons auprès
+d'eux. Le bon Prêtre fit pendant toute
+la nuit &amp; fort avant dans la journée
+des miracles de nature. Lorsqu'énervé,
+outré de fatigue, il sembloit prêt
+à succomber sous le plaisir, aussi-tôt
+son imagination luxurieuse, inépuisable
+en ressources, lui prêtoit de nouvelles
+forces. Chaque partie de mon
+corps étoit pour lui un objet d'adoration,
+de culte &amp; de sacrifice. Jamais
+Arétin ni Clinchtel<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> avec tout leur savoir
+ne furent capables d'inventer la
+moitié des attitudes &amp; des postures
+qu'il me fit tenir; &amp; jamais les mistéres
+de l'Amour ne furent célébrés de meilleure
+grace, ni de tant de maniéres différentes.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_7"></a>
+<a href="#FNanchor_7">
+<span class="label">[7]</span></a> Peintre fort célébre autrefois à Paris pour
+les obscénités.</p>
+</div>
+
+<p>Je gagnai si bien l'intimité de Mr. le
+Chanoine dans cette occasion, qu'il
+m'offrit de manger avec moi les deniers
+de la Prébende, qui, à la vérité, n'étoit
+pas grand'chose; mais les circonstances
+embarrassantes où je me trouvois
+alors, ne me permettant pas de
+faire la rencherie, j'acceptai son offre
+de très-grand c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Le soir même, entre chien &amp; loup,
+il me prêta une vieille culotte, où
+avoient reposé dix ans ses deux respectables
+témoins; &amp; m'ayant enharnachée
+d'une crasseuse soutanelle d'aussi
+ancienne date, d'un petit manteau de
+voile en filigrane, &amp; d'un paroli<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> au
+menton, nous sortimes paisiblement,
+sans que personne nous dit mot. Le
+diable, en effet, ne m'auroit pas reconnue
+sous ce travestissement burlesque.
+J'étois si défigurée, que je ressemblois
+moins à une fille qu'à un de ces
+pauvres Ibernois grêlés, qui tirent leur
+subsistance quotidienne de leurs messes.
+On ne devineroit pas où mon nouveau
+maître me conduisit. Dans la rue
+Champ-fleuri, au cinquiéme étage,
+chez une nommée Madame Thomas,
+crieuse de vieux chapeaux. Cette honnête
+personne avoit été quelques années
+auparavant gouvernante du Chanoine.
+Elle s'en étoit séparée pour
+épouser un porteur d'eau du quartier;
+lequel avoit passé de cette vie à l'autre
+peu de tems après les épousailles: &amp;
+comme il n'avoit assigné de préciput à
+la susdite Madame Thomas, que sur
+les brouillards de la riviére, son unique
+domaine, elle s'étoit enrôlée par
+besoin dans le Corps des Revendeuses
+de vieilles nippes. Enfin, ce fut à la
+garde de cette vénérable Bourgeoise
+que mon Prêtre me confia, en attendant
+qu'il m'eût trouvé un logement
+convenable.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_8"></a>
+<a href="#FNanchor_8">
+<span class="label">[8]</span></a> Rabat.</p>
+</div>
+
+<p>Madame Thomas étoit une grosse
+camuson, chargée de viande. Néanmoins,
+à travers son excessif embonpoint,
+on découvroit des traits qui faisoient
+soupçonner qu'elle n'avoit pas
+été, en son tems, d'une figure indifférente.
+Aussi la bonne Maman entretenoit-elle
+encore un commerce clandestin
+avec un Frere Quêteur de l'Ordre
+Séraphique de saint François, qui venoit
+sacrifier à ses gros appas, lorsque
+l'aiguillon de la chair le tourmentoit.</p>
+
+<p>C'est une chose inconcevable que les
+moyens bizarres dont la fortune se
+sert pour opérer ses miracles, &amp; conduire
+les mortels où il lui plait. S'imagineroit-on
+jamais que ce seroit chez
+une crieuse de vieux chapeaux que
+cette Divinité fantasque dût me tendre
+une main bienfaisante? Rien n'est pourtant
+plus vrai. La protection du Frere
+Alexis m'a tirée de la poussiére, &amp; a
+été la premiére source de l'état d'opulence
+dont je jouis aujourd'hui. Mais
+ce qu'il y a de plus étonnant dans les
+combinaisons du sort, &amp; ce qui confond
+l'entendement humain, c'est que
+souvent les voies du bonheur ne nous
+sont ouvertes que par les plus fatals
+événemens. On roue de coups de bâton
+un pauvre étranger, qui se croit en
+sûreté dans ma chambre: on lui casse
+un bras. De crainte qu'on ne me veuille
+rendre responsable de cette tragique
+avanture, je me sauve chez mon voisin
+le Chanoine, qui me méne en secret
+chez Madame Thomas: ce n'est
+pas tout; pour comble de disgraces,
+j'apprends le lendemain que le Prébendier
+lui-même avoit été écrasé &amp; enseveli
+sous les ruines de son Eglise;<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>
+&amp; par cette mort imprévue me voilà
+reduite, sans aucune apparence de ressource,
+à la merci de ma nouvelle Hôtesse.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_9"></a>
+<a href="#FNanchor_9">
+<span class="label">[9]</span></a> Il y a quinze ou seize ans que ce malheur
+est arrivé. Plusieurs Chanoines eurent le même
+sort.</p>
+</div>
+
+<p>Le sentiment effrayant de ma situation
+présente m'arracha des larmes,
+que Madame Thomas crut que je donnois
+au défunt. Nous pleurames toutes
+deux de compagnie quelques minutes:
+après quoi, la bonne femme,
+naturellement ennemie des longues afflictions,
+essaya de me consoler, &amp; y
+réussit mieux par ses propos burlesques,
+que n'auroit fait un Docteur avec
+tout le pathétique de sa morale chrétienne.
+«Allons, Mademoiselle, me
+disoit-elle, il faut se faire une raison:
+quand nous pleurerons jusqu'au jugement,
+il n'en sera ni plus ni moins.
+La volonté de Dieu soit faite. Au
+bout du compte, ce n'est pas nous qui
+l'avons tué. C'est bien sa faute s'il
+est mort: &amp; oui, vraiment. Que
+diable avoit-il besoin aujourd'hui
+d'aller à Matines, lui qui dans le
+courant de l'année n'y alloit pas quatre
+fois? A-t'on jamais plus mal pris
+son tems pour être dévot? Demandez-moi
+si l'on n'auroit pas bien
+chanté les Matines sans lui. Les Chantres
+ne sont-ils pas payés pour cela?
+Ah! comme dit ma commere Michaut,
+la mort est bien traîtresse!
+c'est justement lorsque nous y pensons
+le moins qu'elle nous accroche.
+Qui auroit dit hier au pauvre défunt:
+Monsieur le Chanoine, nous
+avons une bonne oie pour demain,
+mais on vous en ratisse; vous n'en
+tâterez point. Il lui auroit donné le
+démenti, &amp; auroit juré sa foi qu'il
+en mangeroit sa part. Voilà pourtant
+comme on se trompe tous les
+jours. C'est, en vérité, grand dommage;
+car c'est une oie à servir à la
+table de la Reine: ça, ça tenons-nous
+le c&oelig;ur gai, aussi-bien tout le chagrin
+du monde ne payeroit pas un
+sou de dettes. Entre nous soit dit,
+vous ne perdez pas grand'chose.
+C'étoit un Engeoleur de filles qui
+leur promettoit plus de beurre que
+de pain; &amp; puis le Drôle ne se faisoit
+pas conscience de les planter là pour
+reverdir quand il en étoit regoulé.
+Il avoit aussi le défaut d'être un peu
+sujet à son ventre: il s'enivroit fréquenment,
+&amp; devoit à tout son voisinage.
+Tenez, que serviroit-il de
+vous cacher la vérité maintenant
+qu'il n'est plus? ma foi, il ne valoit
+pas les quatre fers d'un chien.»</p>
+
+<p>Madame Thomas me convainquit
+par cette oraison funébre de son ancien
+Maître, que nos domestiques sont
+des espions &amp; des censeurs de notre
+conduite, d'autant plus dangereux,
+qu'ils n'ont pas d'ordinaire assez de discernement
+pour appercevoir nos bonnes
+qualités, &amp; qu'ils ont toujours trop
+de malice pour ne pas découvrir nos
+foiblesses &amp; nos imperfections. Elle
+me tint un langage bien différent au
+sujet du Frere Alexis. Il est vrai qu'il
+étoit d'une tournure à mériter les éloges
+de toute connoisseuse. Je dis ceci
+en passant, parce que j'eus la fantaisie
+d'expérimenter son savoir-faire, &amp; que
+j'ai souvent regretté que tant de mérite
+fût en quelque façon anéanti sous
+l'humble haillon d'un pauvre Récolet.</p>
+
+<p>J'aurois dû, afin d'éviter le reproche
+que l'on pourroit me faire, d'écrire
+sans ordre &amp; de déplacer les choses,
+laisser arriver le Frapart chez Madame
+Thomas, avant de m'étendre sur son
+chapitre. Mais le mal n'est pas si grand;
+faisons-le entrer, tandis que la bonne
+Femme est occupée à trousser l'oie dont
+elle veut le régaler. On saura donc que
+je vis un grand coquin des mieux découplés,
+nerveux, membru, barbu,
+ayant le teint frais &amp; vermeil, des yeux
+vifs &amp; perçans, pleins d'un feu, dont
+les étincelles simpatiques faisoient sentir
+plus bas que le c&oelig;ur, des démangeaisons
+qu'on ne soulage pas avec les
+ongles.</p>
+
+<p>Madame Thomas le mit d'abord au
+fait de mon histoire. Il avoit appris,
+chemin faisant, la triste avanture du
+Chanoine, &amp; s'en étoit consolé ainsi
+que nous, comme font les gens raisonnables,
+d'un malheur auquel il n'y
+a point de reméde. Le Drôle ne bornoit
+pas ses talens au seul métier de
+Quêteur. Il avoit trouvé le secret d'être
+utile à la société, &amp; encore plus à
+son Couvent, par les services qu'il rendoit
+à l'un &amp; l'autre sexe. Personne ne
+savoit mieux que lui, ménager de douces
+entrevues, rompre des obstacles,
+éluder la vigilance des Argus, tromper
+des maris jaloux, émanciper de
+jeunes pupilles, &amp; affranchir de timides
+tourterelles de l'empire tirannique
+des pere &amp; mere. En un mot, le Frere
+Alexis étoit le Roi des Proxénetes, &amp;
+conséquenment fort accrédité parmi
+le monde galant.</p>
+
+<p>Après les premiéres courtoisies de
+part &amp; d'autre, Madame Thomas nous
+laissa ensemble pour aller faire cuire au
+four la principale piéce de notre festin.
+A peine étoit-elle descendue un
+étage, que le Moine, sans cérémonie,
+m'appuie un coup de bec sur la bouche,
+&amp; me renverse sur le lit.</p>
+
+<p>Quoique je trouvasse le procédé
+aussi brusque qu'étrange, le besoin que
+je prévoyois avoir de lui, &amp; la curiosité
+de voir ce qu'il cachoit sous sa robe,
+ne me fit faire de résistance que ce
+qu'il en fallait pour l'enflammer davantage,
+&amp; ne point passer dans son
+esprit pour une abandonnée des rues.
+Dès qu'il m'eut postée à sa guise, il releva
+sa jaquette au-dessus de ses hanches,
+&amp; tira d'un grand caleçon de cuir
+gras, le plus beau, le plus superbe morceau&hellip;
+enfin, une machine plutôt faite
+pour meubler une culotte royale, que
+la dégoutante &amp; crasseuse braguette
+d'un chétif fantassin de la milice de saint
+François. Ah! Madame Thomas, que
+de femmes auroient voulu être en votre
+place, &amp; crier de vieux chapeaux
+à pareil prix! La Reine des Amours
+elle-même, l'adorable Cythérée auroit
+sacrifié Mars &amp; Adonis pour avoir la
+jouissance d'un meuble si précieux. Je
+crus que Priape &amp; toutes ses dépendances
+m'entroient dans le corps. La
+douleur aiguë que l'intromission de ce
+monstre, à jamais vénérable, me causa,
+m'auroit arraché les hauts cris, si
+je n'avois appréhendé de donner l'alarme
+au voisinage. Néanmoins, le
+mal fut bientôt oublié par les délicieuses
+agonies où il me plongea. Que ne
+puis-je exprimer les ravissantes convulsions,
+les charmantes syncopes, les
+douces extases que j'ai éprouvées alors!
+Mais notre imagination est toujours
+trop foible pour peindre ce que nous
+sentons si fortement. Doit-on en être
+surpris, puisque l'ame, en ces délectables
+instans, est en quelque maniére
+anéantie, &amp; que nous n'existons plus
+que par les sens?</p>
+
+<p>J'aurois couru risque de suffoquer de
+plaisirs, si la grosse voix de Madame
+Thomas, conversant avec son chien
+sur l'escalier, ne nous eut fait quitter
+prise. Il ne lui aura pas été difficile, je
+crois, de déviner ce qui s'étoit passé:
+l'émotion où nous étions encore, &amp; le
+dérangement du lit, ne déposoit que
+trop contre nous. Quoiqu'il en soit,
+elle n'en fit rien paroître, &amp; quand l'oie
+fut arrivée, nous nous mimes à piler
+des dents chacun de notre mieux. Les
+libations ne furent pas épargnées. Entre
+la poire &amp; le fromage, le Frere
+Alexis tira de sa besace un saucisson de
+Boulogne &amp; un flacon de ratafiat, que
+des filles de bien qui avoient passé la
+nuit en débauche à Neuilly, lui avoient
+donné. Madame Thomas, trouvant
+cette liqueur de son gout, en avala
+plus des deux tiers à sa part: ce qui la
+mit de si bonne humeur, que les yeux
+lui rouloient dans la tête comme ceux
+d'une chatte en chaleur, qui appéte le
+matou. A la façon dont elle se trémoussoit
+sur sa chaise, on auroit juré
+qu'elle avoit une botte de chardons au
+derriére, tant les esprits du ratafiat fermentoient
+en cette partie-là. Il lui prenoit
+des saillies de tendresse &amp; de fureur
+tout à la fois. Elle embrassoit le
+moine, elle le pinçoit, le suçoit, le
+mordoit, le chatouilloit. La pauvre
+femme à la fin me fit pitié. Je me retirai
+dans un trou de cabinet fermé d'une
+simple cloison, dont les planches écartées
+d'un bon pouce les unes des autres,
+étoient calfeutrées avec des bandes
+de papier. Au moyen d'une petite
+ouverture que j'y pratiquai, il me fut
+aisé de les voir man&oelig;uvrer en plein.</p>
+
+<p>Si le Lecteur judicieux se souvient
+que j'ai peint Madame Thomas comme
+une grosse gaguie, surchargée de
+cuisine, il ne se scandalisera point de
+l'attitude que le Frere Alexis lui fit
+prendre. La bonne Dame avoit un si
+terrible ventre, qu'il n'étoit pas possible
+de l'attaquer de ce côté-là. Le curedent
+d'un étalon de Mirebalay<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> n'y
+auroit jamais atteint. Elle s'appuie
+donc des deux coudes sur le lit, le nez
+contre la couverture, &amp; présente son
+immense postérieur à la discrétion du
+Frere. Le paillard au même instant lui
+jetta jupe, jupon &amp; chemise par-dessus
+les épaules, &amp; découvrit un <i>duplicata</i>
+de fesses, qui, à leur prodigieux
+volume près, faisoient plaisir à voir
+par leur blancheur éblouissante. Alors
+ayant atteint de dessous sa grande mandille,
+à moitié retroussée, le Séraphique
+Goupillon, dont il m'avoit si bien
+aspergée, il s'élança avec une vigueur
+inexprimable à travers le taillis épais
+qui ombrageoit l'entre-deux du susdit
+fessier, &amp; se perdit dans les broussailles.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_10"></a>
+<a href="#FNanchor_10">
+<span class="label">[10]</span></a> Pays de la Bretagne, où les ânes sont reputés
+les meilleurs.</p>
+</div>
+
+<p>Au fort de l'opération, Madame
+Thomas heurloit &amp; renioit comme un
+damné. L'excès du plaisir la rendoit
+aussi furieuse qu'auroit pu faire la douleur
+la plus aiguë. Il lui arrivoit pourtant
+de se radoucir par intervalle. «Ah!
+mon gros boudin, s'écrioit-elle d'une
+voix entrecoupée de soupirs, arrête-toi,
+je me meurs! Mon Menon, que
+je t'aime! que tu fais bien cela! courage
+cher c&oelig;ur, bijou de mon ame!&hellip;
+Ah! double fils de Putain! Chien!
+Boug&hellip; tu me créves&hellip; Jeanf&hellip;
+finiras-tu? Pardon, mon doux ami,
+épargne-moi&hellip; je n'en puis plus.»
+J'avoue que je n'eus pas la force de voir
+de sang-froid une scéne si luxurieuse.
+Je voulois user de la mince ressource
+de mon Index pour me soulager, lorsque
+j'apperçus un bout de cierge sur
+une méchante tablette. Je l'empoignai
+avec rage, &amp; me l'introduisis le plus
+avant qu'il me fut possible, les yeux
+toujours fixés sur mes deux Acteurs.
+Si je n'éteignis pas le feu dont je me
+sentois dévorée, au moins le calmai-je
+en partie.</p>
+
+<p>On ne doit pas être surpris que Madame
+Thomas ait eu assez peu de vergogne
+pour commettre cet acte incongru,
+me sachant si près d'elle, &amp; pouvant
+bien soupçonner que je verrois
+la chose. Premiérement, elle n'étoit
+guères alors en état de réfléchir aux
+régles de la bienséance; &amp; d'ailleurs,
+quand elle l'auroit pu, rien ne l'obligeoit
+à se contraindre devant moi,
+étant suffisanment instruite de la profession
+que j'exerçois. Aussi, soit qu'elle
+voulût me donner une preuve de sa
+parfaite confiance &amp; de son amitié, ou
+qu'il lui prît envie de se récréer par le
+spectacle lubrique d'une scéne semblable
+à celle qu'elle venoit de jouer, elle
+retira du caleçon du Frere Alexis le
+monstre encore fumant de rage, &amp; me
+le mit en main. Quand j'aurois voulu
+faire la honteuse, je n'en aurois pas
+eu le tems. Le frapart me poussa sur
+le lit, &amp; me fit tout-à-coup un masque
+de ma chemise. Son redoutable brandon
+ayant porté à faux un peu au delà
+du but, me donna une si terrible bourrade
+au bas du ventre, que je crus qu'il
+m'alloit faire sortir les entrailles. La
+charitable Madame Thomas, touchée
+de la douleur que je souffrois, eut la
+complaisance de m'assister; &amp; tirant de
+toutes ses forces le rebelle instrument
+à elle, le fit heureusement tomber dans
+la mortèse. Comme il n'étoit guères
+possible alors que je lui témoignasse,
+de vive voix, ma reconnoissance pour
+le bon office qu'elle me rendoit, les
+coups de croupe précipités que je lâchai
+sans interruption, ne la laisserent
+pas douter que je ne fusse extrêmement
+satisfaite de son procédé.</p>
+
+<p>Le Frere inébranlable sur ses arçons,
+répondit à tous mes mouvemens par
+des secousses si vives, qu'en toute autre
+occasion, j'aurois tremblé que le
+plancher ne s'abîmât sous nous: mais
+le plaisir m'avoit rendue intrépide. Le
+feu eût été à la maison, que je ne m'en
+serois nullement inquiétée; tant il est
+vrai qu'il y a des instans où les femmes
+sont bien courageuses. Je ne me souviens
+pas d'avoir été de mes jours si
+mutine dans le déduit: &amp; il ne falloit
+pas moins qu'un champion tel que le
+Frere Alexis pour triompher de la fureur
+de mes transports. J'étois une
+vraie démoniaque. J'avois croisé mes
+jambes par-dessus ses jarrets, &amp; lui serrois
+si étroitement les reins de mes
+deux bras, qu'on m'auroit plutôt mise
+en piéces que de me faire quitter prise.
+La gloire de me vaincre n'étoit reservée
+qu'à lui. Ce qui doit paroître bien
+étonnant, &amp; presque incroyable, c'est
+que, sans reprendre haleine, il me fit
+gouter trois fois distinctement les joies
+du Paradis de Mahomet. Apprenez,
+orgueilleux Mondains, à vous humilier
+vis-à-vis de ces honnêtes gens de
+Dieu, &amp; reconnoissez après de tels efforts
+de virilité, votre insuffisance &amp;
+les vertus miraculeuses du Froc.</p>
+
+<p>Le Frere Alexis sur l'épreuve qu'il
+venoit de faire de mes talens, conçut
+de moi les plus hautes idées, &amp; m'assura,
+d'un ton prophétique, que je ferois
+fortune. «Je pourrois aisément,
+me dit-il, vous procurer un entreteneur,
+mais cela ne méne à rien de
+solide, ni de brillant. Vous êtes de
+figure &amp; de taille à ne point rester
+dans un état de médiocrité: tout
+bien considéré, l'Opera est votre
+vrai balot. Je me fais fort de vous
+y faire entrer. La question est de savoir
+si vous avez du gout pour le
+chant, ou des dispositions pour la
+danse.» Je crois, répondis-je, que
+je réussirois mieux dans la danse. «Je
+le crois aussi, reprit-il, en me découvrant
+la jambe au-dessus du genou,
+voilà un membre fait pour cet exercice,
+&amp; qui sur ma parole occupera
+bien des lorgnettes dans le parterre.»</p>
+
+<p>Le Frere Alexis ne s'en tint point à
+de vagues promesses. Il me donna au
+même instant une lettre de recommandation
+pour le Sieur Gr&hellip; M&hellip;
+qui tenoit alors en souferme les appas
+des filles du Théâtre lirique. Le lendemain,
+Madame Thomas m'ayant procuré
+des nippes d'emprunt, je m'ajustai
+de mon mieux, &amp; fus vers le midi porter
+mon épitre à son adresse.</p>
+
+<p>Je vis un grand homme sec de couleur
+tannée, flegmatique, &amp; d'un abord
+froid à morfondre les gens. Il étoit en
+robe de chambre volante &amp; sans culotte.
+Les zéphirs badinant avec sa
+chemise, découvroient par intervalles
+deux grandes cuisses livides &amp; racornies,
+au bas desquelles pendoient tristement
+les flasques débris de sa virilité.</p>
+
+<p>Je m'apperçus qu'en lisant la lettre,
+il jettoit attentivement les yeux sur
+moi, &amp; que son visage austére se déridoit
+par gradation. J'en tirai un augure
+favorable pour mes affaires, &amp;
+ne me trompai point. Monsieur de Gr&hellip;
+M&hellip; me fit asseoir à côté de lui, &amp;
+me dit que, jolie &amp; faite comme je
+l'étois, je n'avois besoin d'aucune recommandation;
+que néanmoins il embrassoit
+avec joie l'occasion de faire sa
+cour au Public, en présentant un Sujet
+tel que moi à l'Opera.</p>
+
+<p>Cependant, tandis qu'il me débitoit
+de si belles choses, il faisoit l'inventaire
+de mes appas les plus secrets; &amp; l'esprit
+de débauche réveillant petit à petit
+sa luxure, le Rufien me mit en main
+ses déplorables reliques. Ce fut alors
+que j'eus besoin de tout le savoir que
+j'avois puisé dans l'école de Madame
+Florence, pour ressusciter cette masse
+informe, &amp; la retirer de l'état d'anéantissement
+où elle étoit; insensible &amp; rebelle
+aux secousses que je lui donnois,
+&amp; au frottement de ses deux lâches témoins,
+que je pressois l'un contre l'autre;
+je commençois à désespérer du
+succès de mon travail, lorsque je m'avisai,
+pour derniére ressource, de lui
+chatouiller le perinée, &amp; de le socratiser
+du bout du doigt. L'expédient
+réussit à miracle. La machine assoupie
+sortant tout-à-coup de son repos létargique,
+se développa d'une façon si
+merveilleuse qu'il me parut qu'elle
+prenoit un nouvel être. Alors pour
+profiter de cet instant précieux, &amp; couronner
+mon chef-d'&oelig;uvre, je remuai
+le poignet avec tant de souplesse &amp; de
+rapidité, que le monstre vaincu par les
+plus délicieuses sensations, répandit un
+torrent de larmes dans l'excès de sa
+joie.</p>
+
+<p>Enfin, Mr. de Gr&hellip; M&hellip; charmé
+de mes bonnes maniéres, s'habilla
+à la hâte &amp; me mena sur le champ
+chez Mr. Thuret, en ce tems-là Directeur
+de l'Opera. Je fus assez heureuse,
+pour qu'il me trouvât aussi de
+son gout. Il m'agrégea sans hésiter au
+corps sémillant des Demoiselles de
+l'Academie Royale de Musique,<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> &amp;
+nous retint à dîner.</p>
+
+<p>Comme j'aime à varier mes descriptions
+&amp; mes tableaux, je ne dirai rien
+de ce qui se passa entre Mr. Thuret &amp;
+moi le même jour. Il suffit de savoir
+que le bon homme étoit aussi paillard
+que Mr. de Gr&hellip; M&hellip; &amp; n'étoit
+guères moins difficile à mettre en
+train. Je retournai coucher chez la
+bonne Madame Thomas, impatiente
+de lui faire part de l'effet qu'avoit
+produit la lettre du Frere Alexis; &amp; le
+lendemain je repris possession de mon
+domicile, n'ayant plus rien à redouter
+des gens de Police.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_11"></a>
+<a href="#FNanchor_11">
+<span class="label">[11]</span></a> L'Opera.</p>
+</div>
+
+<p>Outre les leçons du magazin<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> auxquelles
+je ne manquois jamais, Malterre
+le Diable m'en donnoit encore
+de particuliéres. Je fis de si rapides
+progrès, qu'en moins de trois mois je
+me trouvai en état de me tenir sur mes
+jambes d'une façon supportable dans
+le Balet.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_12"></a>
+<a href="#FNanchor_12">
+<span class="label">[12]</span></a> Maison où sont les machines &amp; décorations,
+&amp; où l'on instruit les surnuméraires.</p>
+</div>
+
+<p>Le jour de mon début fut marqué
+par une époque assez plaisante. On surprit
+sous le Théâtre une de nos Compagnes
+en péché mortel. Le Conclave
+féminin n'en eut pas plus tôt connoissance,
+qu'il exigea que punition exemplaire
+en fut faite à toute rigueur. La
+Délinquante parut au tribunal de Mr.
+Thuret pour y être jugée. Le Contrôleur
+la Chamarée auroit bien voulu
+l'excuser; mais la Présidente Cartou
+ayant pour assesseurs Fanchon Chopine,
+la Desaigles &amp; la mere Carville, dit
+qu'il étoit de la plus dangereuse conséquence
+de pardonner de semblables
+fautes; que les novices encouragées
+par l'impunité d'une débauche si crapuleuse,
+tomberoient bientôt dans les excès
+licentieux &amp; les débordemens des
+filles de l'Opera comique. Elle ajouta,
+qu'il seroit honteux &amp; infamant qu'on
+souffrît des prostitutions de cette nature
+sur un Théâtre, qui avoit toujours
+été, depuis son établissement, l'école de
+la galanterie la plus délicate &amp; la plus
+épurée: &amp; qu'enfin si l'on ne sévissoit
+contre la coupable, il n'y auroit pas
+désormais une honnête fille qui voulût
+entrer à l'Opera. Fanchon Chopine
+donna ses conclusions à ce qu'elle fut
+immédiatement rayée du tableau: les
+autres opinerent du bonnet; &amp; Mr.
+Thuret voyant que ses remontrances
+ne serviroient de rien avec de pareilles
+cervelles, la déclara déchue de tous
+ses honneurs &amp; prérogatives, &amp; privée
+sans appel du droit de promener
+doresnavant sa figure Chinoise sur les
+planches.</p>
+
+<p>Il y avoit environ quinze jours que
+je trainois la semelle parmi les Eléves
+de Terpsicore,<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a> lorsqu'un matin à mon
+lever je reçus un poulet, dont voici la
+substance:</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_13"></a>
+<a href="#FNanchor_13">
+<span class="label">[13]</span></a> Muse qui préside à la danse.</p>
+</div>
+
+<p>«Mademoiselle, je vous vis hier à
+l'Opera. Votre phisionomie me plut.
+Si vous vous sentez d'humeur à prendre
+des arrangemens avec un homme
+qui abhorre les difficultés en
+amour, &amp; ne soupire que l'argent à
+la main, ayez la bonté de me le mander
+promptement. Je suis, &amp;c.»</p>
+
+<p>Quoique je n'eusse pas encore un assez
+grand usage du monde pour connoître
+les gens à leur stile, je devinai,
+sans peine, par la tournure concise &amp;
+brusque de ce billet, que j'avois touché
+le c&oelig;ur d'un Financier. Des connoissances
+de cette espéce sont trop
+précieuses pour les rejetter lorsqu'elles
+se présentent: aussi ne fis-je point
+la sotte. Je lui répondis à l'instant
+que je ressentois vivement l'honneur qu'il
+me faisoit de me donner la préférence
+sur tant d'aimables personnes de l'Opera;
+que ce seroit mal répondre à ses
+bontés, &amp; m'en rendre indigne, que
+de ne point accepter ses offres; &amp; que
+s'il étoit impatient de me voir, je ne
+l'étois pas moins de l'assurer personnellement
+de mon profond respect.</p>
+
+<p>Une heure après ma réponse, il arriva
+dans un équipage des mieux étoffés,
+&amp; qui, sans être brillant, annonçoit
+l'opulence du maître. Je fus le recevoir
+en cérémonie sur le pailler. Pour
+faire son portrait en trois mots; c'étoit
+un petit homme trapu, effroyablement
+laid, &amp; d'environ soixante ans.
+Il me bredouilla en entrant cinq ou six
+phrases galantes, que je n'aurois pu
+comprendre sans un rouleau de cinquante
+louis qu'il me glissa discrétement
+dans la main. Il n'est pas de si
+maussades propos qu'on ne trouve admirables
+&amp; des plus sublimes, quand
+ils sont accompagnés de procédés aussi
+généreux. Non-seulement ce qu'il me
+dit me parut très-ingénieusement exprimé,
+mais même je crus découvrir
+dans ses traits un air de distinction &amp;
+de noblesse qui m'avoit échappé au
+premier coup d'&oelig;il. Voilà ce que produisent
+les belles maniéres: on est toujours
+sûr de plaire quand on débute
+ainsi.</p>
+
+<p>J'étois dans un deshabillé plus agaçant
+que coquet. L'art que j'y avois
+mis étoit si voisin de la nature, que
+mes charmes ne sembloient rien emprunter
+de mon ajustement. J'avois
+tout lieu de présumer de leur pouvoir.
+Mon Financier me trouvoit adorable.
+L'avidité de ses regards, l'impatience
+de ses mains ne me laissoient pas douter
+que je ne touchasse au dénoûment
+de la piéce. Cependant, qu'arriva-t'il?
+Après un badinage de trois quarts
+d'heure, je fus ratée comme une Reine.
+Cette humiliante avanture me mortifia
+d'autant plus que je l'éprouvois pour la
+premiére fois. Je tremblois qu'il n'eût
+découvert en moi quelque imperfection
+que j'avois ignorée jusqu'alors. Heureusement
+il me rassura, en m'avouant
+qu'il étoit sujet à de pareils accidens. En
+effet, le bon homme me disoit vrai;
+car pendant un an que je vêcus avec lui,
+il ne manqua pas de me rater réguliérement
+deux fois la semaine. Quoiqu'il
+en soit, bien des filles se seroient
+trouvées fort heureuses en ma place
+aux mêmes conditions. Il m'avoit meublé
+un appartement dans la rue sainte
+Anne: il défrayoit ma maison, &amp; me
+donnoit outre cela, cent pistoles par
+mois. J'étois en train de faire ma fortune
+avec lui, quand le dérangement
+imprévu de la sienne rompit mes mesures
+&amp; notre tendre commerce.</p>
+
+<p>Tout dépend à l'Opera de s'établir
+une certaine réputation. Rien ne fait
+tant honneur à une Actrice que d'occasionner
+quelques banqueroutes, &amp;
+d'envoyer ses adorateurs à l'Hôpital.
+La chute de mon Financier me mit dans
+un crédit étonnant. Une foule d'aspirans
+de tous états se présenterent. Néanmoins
+je ne voulus pas me décider sans
+consulter Mr. de Gr&hellip; M&hellip; &amp; le Frere
+Alexis, à qui j'avois des obligations si
+essentielles. J'insérerai ici, par maniére
+de parenthése, les salutaires conseils
+que j'en ai reçus, comme un monument
+de ma gratitude envers eux, &amp;
+comme le guide le plus sûr pour les
+filles qui veulent mettre à profit leurs
+appas.</p>
+
+
+<p class="gap large c">Avis à une Demoiselle du monde.</p>
+
+<p>Toute personne du sexe qui veut parvenir,
+doit, à l'imitation du marchand,
+n'avoir en vue que ses interêts &amp; le
+gain.</p>
+
+<p>Que son c&oelig;ur soit toujours inaccessible
+au véritable amour. Il suffit qu'elle
+fasse semblant d'en avoir, &amp; sache en
+inspirer aux autres.</p>
+
+<p>Que celui qui la paie le mieux, ait
+la préférence sur ses rivaux.</p>
+
+<p>Qu'elle transige le moins qu'elle
+pourra avec les gens de qualité: ils
+sont la plupart hautains &amp; escrocs. De
+gros Financiers renforcés, sont plus
+solides &amp; plus aisés à gouverner; il n'y
+a que maniére de les prendre.</p>
+
+<p>Si elle est sage, elle éconduira les
+Greluchons: outre que ce sont des animaux
+qui n'apportent aucun profit à
+la maison, ils en éloignent souvent ceux
+qui la soutiennent.</p>
+
+<p>Lorsqu'il se présentera pourtant quelque
+bonne passade, qu'elle ne se fasse
+pas scrupule d'une infidélité: c'est le casuel
+du métier.</p>
+
+<p>Qu'elle imite autant qu'il lui sera possible,
+la frugalité de Mademoiselle Durocher,<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>
+&amp; ne se permette les bons
+morceaux que quand ils ne lui couteront
+rien.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_14"></a>
+<a href="#FNanchor_14">
+<span class="label">[14]</span></a> Autrefois entretenue par Mylord Weymouth.</p>
+</div>
+
+<p>Qu'elle ait soin de placer son argent
+à mesure qu'il lui viendra, &amp; s'en fasse
+de bonnes rentes.</p>
+
+<p>Si un Etranger &amp; un François, également
+à leur aise, se trouvent en concurrence
+auprès d'elle, qu'elle n'hésite
+pas à se déclarer en faveur du premier.
+Indépendanment de ce que la politesse
+le requiert, elle y trouvera mieux son
+compte, sur-tout si elle a affaire à quelques
+Mylords de la Cité<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a> de Londres.
+Ce sont des gens qui, quoique des
+cancres au fond, sont capables de se
+ruiner par orgueil pour qu'on les croie
+plus riches que nous.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_15"></a>
+<a href="#FNanchor_15">
+<span class="label">[15]</span></a> Quartier des négocians.</p>
+</div>
+
+<p>Elle fera très-prudenment pour le
+bien de sa santé, d'éluder la connoissance
+des Américains, Espagnols &amp;
+Napolitains, eu égard à la maxime:
+<i>Timeo danaos &amp; dona ferentes.</i><a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_16"></a>
+<a href="#FNanchor_16">
+<span class="label">[16]</span></a> Qu'on se souvienne que Margot, comme
+éléve du public, doit savoir toutes sortes de
+Langues.</p>
+</div>
+
+<p>Enfin &amp; pour conclusion, qu'elle
+n'ait point de caractére à elle; mais
+qu'elle étudie avec soin celui de son
+Amant, &amp; sache s'en revêtir comme
+si c'étoit le sien propre. Signé Gr&hellip;
+M&hellip; &amp; le Frere Alexis.</p>
+
+<p>Puissent toutes les filles de la Profession
+se graver profondément dans
+la mémoire cette espéce de code, &amp;
+en faire un aussi bon usage que moi.</p>
+
+<p>La premiére dupe qui remplaça le
+Financier, fut un Baron, fils d'un gros
+marchand d'Hambourg. Je ne crois pas
+qu'il soit jamais sorti de la Germanie
+un plus sot &amp; plus desagréable animal.
+Il étoit haut d'une toise, cagneux &amp;
+roux, bête au dernier dégré, &amp; ivrogne
+à toute outrance. Ce Gentilhomme,
+l'espoir &amp; l'idole de sa famille,
+voyageoit pour joindre aux heureuses
+qualités dont la nature l'avoit comblé,
+celles que l'on aquiert en pratiquant le
+beau monde. La seule bonne maison
+qu'il connut dans Paris, étoit celle de
+son Banquier, qui avoit ordre de lui
+compter tout l'argent qu'il vouloit. Ses
+liaisons se bornoient à deux ou trois
+écornifleurs complaisans, &amp; quelques
+plastrons du Serrail de la Lacroix.<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a></p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_17"></a>
+<a href="#FNanchor_17">
+<span class="label">[17]</span></a> Appareilleuse aussi célébre que la Florence
+&amp; la Paris.</p>
+</div>
+
+<p>Mr. de Gr&hellip; M&hellip; toujours aussi
+zélé pour nos interêts que pour les
+siens, jugea que ce seroit dommage
+qu'un pareil pigeonneau échappât à
+notre colombier. Il lui fit comprendre
+qu'il étoit indécent qu'un Seigneur de
+sa sorte ne vêcût pas rélativement à sa
+haute naissance, &amp; à la figure qu'il étoit
+en état de faire; que rien ne mettoit
+plus à la mode un homme de distinction
+&amp; ne lui faisoit tant honneur, que
+d'avoir une Demoiselle de Théâtre sur
+son compte; qu'en un mot, c'étoit dans
+un semblable commerce que nos jeunes
+gens de qualité, &amp; nos Robins de
+la premiére classe, puisoient leurs jolies
+maniéres, &amp; prenoient le vrai ton
+de la bonne compagnie.</p>
+
+<p>Mr. le Baron goutant un avis si raisonnable,
+lui avoua qu'il y avoit long-tems
+qu'il désiroit avoir une intrigue à
+l'Opera, &amp; qu'il s'estimeroit bien heureux
+que ce pût être avec moi. «Peste,
+répondit Mr. de Gr&hellip; M&hellip;
+vous avez déjà autant de gout que
+s'il y avoit dix ans que vous fussiez
+ici. Savez-vous bien que de mémoire
+d'homme, il n'a point paru une plus
+charmante personne sur nos planches.
+Il n'y a pas un mois qu'elle
+est vacante, &amp; maintenant elle ne
+sait à qui répondre. On l'assiége de
+tous côtés. Mais, laissez-moi faire;
+je me charge de négocier la chose:
+le succès n'en sera peut-être pas impossible;
+ce qui me le fait espérer,
+c'est que, soit dit entre nous, elle a
+un foible de tous les diables pour
+les Etrangers. Il est bon que vous
+sachiez encore que l'interêt est ce qui
+la gouverne le moins; &amp; qu'elle seroit
+fille à aimer sérieusement quelqu'un
+qui auroit d'honnêtes procédés
+pour elle. Vous ne sauriez croire
+combien elle étoit attachée à son dernier
+Amant: il est vrai qu'il en étoit
+digne, &amp; que jamais on ne s'est comporté
+avec une Maîtresse d'une façon
+plus noble &amp; plus distinguée. Elle tâchoit
+en vain de lui dissimuler ses besoins
+(car vous sentez bien qu'une
+jolie personne en a toujours de maniére
+ou d'autre.) Il avoit une pénétration
+surprenante pour les découvrir;
+&amp; c'étoit alors entr'eux des combats
+de desinteressement &amp; de générosité
+les plus touchans du monde.»</p>
+
+<p>Le Baron émerveillé des éloges que
+Mr. de Gr&hellip; M&hellip; lui faisoit de moi,
+le pria avec instance d'employer tous
+ses soins pour conclurre cette affaire
+au plutôt, &amp; à quelque prix que ce fût.
+Je résolus, à dessein d'irriter ses désirs,
+de ne rien précipiter, &amp; de laisser passer
+quelques jours avant de lui faire
+une réponse positive. Enfin, notre
+premiére entrevue se fit à l'Opera dans
+une répétition de Jephté, où il eut le
+bonheur de me baiser respectueusement
+la main derriére les coulisses. Je
+n'étois point fâchée qu'il me vît à une répétition,
+parce que c'est ordinairement
+là que ces Demoiselles paroissent avec
+toute la pompe, toute la splendeur &amp;
+la dignité de leur état, &amp; qu'elles s'efforcent
+à l'envi les unes des autres,
+d'étaler la forte prodigalité &amp; les honteuses
+foiblesses de leurs imbéciles
+Amans.</p>
+
+<p>Quoique je n'eusse encore ruiné qu'un
+seul homme, j'avois déjà assez de bijoux
+&amp; de précieuses nipes pour pouvoir
+tenir mon rang parmi nos principales
+Sultanes, &amp; occuper comme
+elles une chaise<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> au bord de l'orquestre,
+la jambe nonchalanment croisée sur
+le genou. Il faisoit froid alors. Jamais
+on ne se montra dans un négligé plus
+fastueux &amp; plus imposant. Mollement
+enveloppée sous l'hermine &amp; la marte
+zibeline, j'avois les pieds dans une
+boîte couverte d'un velours cramoisi,
+doublée de peau d'Ours, dont une
+boule d'étain pleine d'eau bouillante,
+augmentoit la chaleur. Dans cet orgueilleux
+appareil, je faisois d'un air
+distrait des n&oelig;uds avec une navette
+d'or. Quelquefois je regardois à ma
+montre, &amp; la faisois sonner. J'ouvrois
+toutes mes tabatiéres l'une après l'autre,
+&amp; me portois de tems en tems au
+nez un superbe flacon de cristal de roche
+pour des vapeurs que je n'avois
+pas. Je me panchois pour dire des
+riens à mes compagnes, afin que les
+lorgneurs curieux pussent juger de la
+tournure élégante de mes membres.
+En un mot, je commis ce soir-là cent
+impertinences, dont les benets de spectateurs
+étoient enchantés. C'étoit à qui
+rencontreroit mes yeux pour me faire
+une profonde &amp; respectueuse révérence,
+à laquelle on se trouvoit bien honoré
+que je répondisse par un imperceptible
+petit coup de tête.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_18"></a>
+<a href="#FNanchor_18">
+<span class="label">[18]</span></a> C'est à cette distinction que l'on reconnoit
+celles qui sont entretenues.</p>
+</div>
+
+<p>Il n'étoit pas possible en ces momens
+de triomphe, que je me rappellasse le
+souvenir de ma premiére condition.
+Le luxe qui m'environnoit &amp; les bassesses
+de ceux qui me faisoient la cour,
+en avoient effacé de mon cerveau jusqu'aux
+moindres traces. Je me croyois
+une Divinité. Et comment ne l'aurois-je
+pas cru, quand je me voyois en quelque
+maniére, déïfiée par les adorations
+&amp; l'aveugle idolâtrie des personnes du
+plus haut rang? Franchement, c'est
+aux hommes &amp; non pas à nous, qu'il
+faut reprocher notre insolence &amp; nos
+grands airs: ce sont eux qui nous tournent
+la tête par leurs lâches soumissions,
+leurs flatteries &amp; leurs fadeurs.
+Pourquoi ne nous oublierions-nous
+pas, quand ils nous en donnent l'exemple
+&amp; sont les premiers à s'oublier eux-mêmes?
+Je ne puis m'empêcher de l'avouer
+à la honte des uns &amp; des autres,
+tout notre mérite ne consiste que dans
+l'imagination déréglée, &amp; la bizarrerie
+du gout de nos adorateurs. Pardonnez-moi,
+mes bonnes amies, la hardiesse
+que je prens de m'expliquer si
+nettement sur votre chapitre: ma franchise
+ne sauroit nuire à vos interêts; je
+le voudrois en vain: tant qu'il y aura
+des hommes au monde, vous ne manquerez
+jamais de dupes.</p>
+
+<p>Revenons à Mr. le Baron. Je m'apperçus
+avec plaisir que mes gentillesses
+l'avoient plongé dans une espéce de
+ravissement extatique, &amp; que c'en étoit
+fait de sa liberté. Depuis le commencement
+jusqu'à la fin de la répétition, il
+eut ses deux gros yeux fixés sur moi
+ainsi qu'un chien d'arrêt, &amp; sembloit
+jouir intérieurement de mes charmes
+à la maniére des bienheureux. Je lui fis
+la grace en sortant d'accepter une place
+dans son carrosse, &amp; de l'inviter à souper.
+Mr. de Gr&hellip; M&hellip; qui étoit demeuré
+derriére pour quelques affaires
+de la Communauté, vint nous rejoindre
+un quart d'heure après. Comme
+je ne voulois pas dementir les bonnes
+idées qu'il avoit données de moi au Baron,
+je me comportai ce soir-là avec
+beaucoup de retenue, &amp; jouai d'un air
+si naturel la fille à sentimens, que le
+pauvre idiot me crut sincérement capable
+de me prendre de belle passion.</p>
+
+<p>La nature compense presque toujours
+le tort qu'elle fait aux sots par
+une dose plus forte d'amour-propre:
+plus ils sont ridicules &amp; desagréables,
+plus ils se croient de mérite. Tel étoit
+le foible de mon Héros; il ne douta
+pas que je ne fusse aussi éprise de ses
+charmes qu'il l'étoit des miens. Je tâchai
+de l'entretenir dans cette flatteuse
+opinion par tous les petits soins &amp; les
+prévenances que je lui marquai pendant
+le souper: &amp; lorsqu'il se retira,
+je lui dis, en le regardant avec des yeux
+où l'on auroit juré qu'il y avoit de l'amour,
+que je l'attendois le lendemain
+entre dix &amp; onze pour prendre du
+chocolat avec moi. (C'étoit précisément
+le tems où je voulois faire le premier
+essai de sa générosité). Il fut si
+ponctuel que j'étois encore couchée
+quand on vint me l'annoncer. Je pris
+à la hâte une robe de chambre; &amp;
+n'ayant point à craindre, comme la
+plupart de nos Demoiselles, de me
+montrer sans avoir substitué l'art à la
+nature, &amp; m'être forgé des appas de
+toilette, je le reçus dans un négligé des
+plus simples: néanmoins avec toutes
+les grimaces &amp; les lieux communs d'usage
+en ces sortes d'occasions.</p>
+
+<p>«Cela est fort joli, Mr. le Baron, de
+surprendre ainsi les gens. Eh! mais,
+mon Dieu! quelle heure est-il donc?
+Sûrement votre montre avance: il
+ne sauroit être si tard. Miséricorde!
+comme je suis bâtie! je me fais peur
+à moi-même. Avouez que vous me
+trouvez affreuse, horrible. Je suis
+outrée que vous me surpreniez dans
+un pareil désordre. Savez-vous bien
+que je n'ai pas fermé l'&oelig;il de toute
+la nuit? Actuellement que je vous
+parle, j'ai une migraine qui me désespére.
+Quoiqu'il en soit, je me
+flatte que le plaisir de vous voir la
+dissipera. Allons, Lisette, dépêchons,
+qu'on fasse le chocolat: &amp;
+souvenez-vous sur-tout que je ne
+l'aime pas léger.»</p>
+
+<p>Mes ordres furent exécutés dans la
+minute. Tandis que nous régalions notre
+odorat &amp; notre palais du parfum
+agréable de ce liquide mousseux, on
+vint m'avertir que mon Jouaillier demandoit
+à me parler. «Quoi! toujours
+des importuns, m'écriai-je? Ne saviez-vous
+pas que je n'étois au logis
+pour personne? Les domestiques
+sont d'étranges gens. On a beau les
+prêcher, ils n'en font qu'à leur tête.
+Cela me met dans des coléres&hellip;
+Mais, avec la permission de Mr. le
+Baron, sachons ce qu'il me veut. Faites-le
+entrer&hellip; Eh! bonjour, mon
+cher Monsieur de la Frenaie; qui
+vous améne, je vous prie, si matin
+dans nos quartiers? Comment va le
+commerce? Je gage que vous avez
+quelque chose de nouveau à me montrer.»
+Madame,<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> répondit-il, c'est
+justement ce qui m'a fait prendre la liberté
+de vous interrompre: j'ai cru, me
+trouvant dans votre voisinage, que
+vous ne me sauriez pas mauvais gré de
+vous faire voir en passant, une croix à
+la dévote, qu'une Financiére de la Place
+Vendôme m'a commandée. Je puis dire,
+sans vanité, que depuis long-tems
+il ne s'est fait ici un plus joli ouvrage.
+«Vraiment, Monsieur de la Frenaie,
+vous êtes un galant homme, de ne
+point oublier vos amis: je suis fort
+reconnoissante de cette marque d'attention
+de votre part. Voyons donc,
+puisque vous avez tant de complaisance.
+Ah! Monsieur le Baron, que
+cela est beau! La monture en est charmante.
+En vérité, c'est un morceau
+d'un gout admirable. Les pierres en
+sont superbes, &amp; taillées au parfait.
+Ne trouvez-vous pas que cela jette
+un feu surprenant? Ces impertinentes
+Financiéres portent aujourd'hui
+ce qu'il y a de plus magnifique. Franchement,
+j'ai regret qu'une si belle
+piéce soit destinée à une femme de
+cette farine. Et de quel prix cela est-il,
+s'il vous plait?» Madame, repartit
+la Frenaie, de huit mille francs au
+dernier mot. «Si j'étois en argent, repris-je,
+je ne souffrirois pas que vous
+l'emportassiez.» Vous savez, Madame,
+que tout ce que j'ai est à votre service.
+Pour peu que vous en ayez fantaisie&hellip;
+«Oh! non, ce n'est point ma
+coutume de rien prendre à crédit.»</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_19"></a>
+<a href="#FNanchor_19">
+<span class="label">[19]</span></a> Les demoiselles de l'Opera se donnent entr'elles
+le titre de Madame pour éviter les équivoques.</p>
+</div>
+
+<p>Le Baron, comme je l'avois prévu,
+ravi de trouver une si belle occasion
+de me faire sa cour, se saisit de la croix,
+dont il donna immédiatement soixante
+louis comptans, avec son billet du reste
+payable le lendemain. Je fis d'abord
+toutes les simagrées d'une fille sérieusement
+fâchée, &amp; qui pense d'une façon
+noble &amp; desintéressée. «En bonne
+foi, Monsieur le Baron, vous n'êtes
+pas raisonnable: c'est passer les bornes
+de la générosité: je vous le dis
+au vrai, vous ne me faites point plaisir.
+Je conviens qu'il n'est pas défendu
+de recevoir des bagatelles
+d'une personne qu'on estime, &amp; pour
+laquelle on se sent du gout. Mais
+franchement, ceci est trop fort: je
+ne saurois me résoudre à l'accepter.»
+Tout en disant cela, mon benet me
+pendit la croix au cou. Alors j'entrai
+par distraction dans ma chambre; il
+m'y suivit, &amp; sans le faire languir davantage,
+je lui donnai sur le pied du
+lit une reconnoissance de ses huit mille
+francs; toutefois avec un dehors apparent
+de tendresse si naturel, que le nigaud
+crut moins devoir mes faveurs
+au présent qu'il me faisoit, qu'à ses bonnes
+qualités &amp; à mon panchant.</p>
+
+<p>Mr. de Gr&hellip; M&hellip; que j'avois averti
+la veille de la saignée que je voulois
+faire à la bourse de cet honnête Gentilhomme,
+vint nous trouver sur le midi,
+&amp; eut pour son droit de courtage,
+une boîte d'or à la Maubois. Comme
+il n'y avoit pas Opera ce jour-là, nous
+dînames ensemble; &amp; chacun de nous
+ayant lieu d'être content du marché
+qu'il avoit fait, la gayeté fut l'ame de
+notre festin. Mr. le Baron principalement
+se mit en si belle humeur, qu'à
+force de nous baragouiner de grosses
+plaisanteries germaniques, &amp; de s'humecter
+les amigdales, il perdit la petite
+quantité de bon sens dont il étoit pourvu.
+Tellement que nous le renvoyames
+ivre mort à l'Hôtel. Après cet essai
+de sa magnificence, je crus que j'en
+tirerois meilleur parti, en ne prenant
+aucun arrangement fixe avec lui, &amp;
+continuant à jouer la femme à belle
+passion. Cette conduite me réussit au
+delà de mes espérances. Le mois à peine
+expiré, j'en attrapai un service complet
+en vaisselle plate. Quoiqu'il soit
+constanment vrai que les bienfaits d'autrui
+nous inspirent plus d'indifférence
+que d'amour, peu s'en fallut qu'à force
+d'en faire les grimaces, je ne devinsse
+sérieusement amoureuse de Monsieur
+le Baron.</p>
+
+<p>L'habitude nous familiarise, nous
+naturalise même, si j'ose m'exprimer
+de la sorte, avec les défauts des gens
+que nous pratiquons. Tout maussade,
+tout sot qu'étoit mon Hambourgeois,
+je commençois à le trouver moins desagréable,
+lorsqu'une horrible incongruité
+de sa part, me donna une aversion
+insurmontable pour lui. Il avoit,
+ainsi que je l'ai dit ci-dessus, la louable
+coutume de s'enivrer; &amp; malheureusement
+il ne se sentoit jamais plus d'amour
+qu'en ces circonstances. Un soir
+après avoir passé toute la journée à table
+en assez mauvaise compagnie, il
+arriva comme j'allois me mettre au lit.
+Le glouton en entrant, heurta du pied
+contre le seuil de la porte, &amp; perdant
+l'équilibre, il tomba le nez sur le carreau.
+Sa chute ne pouvant être légére
+dans l'état où il étoit, on le releva presque
+sans mouvement, le visage tout
+ensanglanté. Si j'avois eu le tems de
+m'évanouir, je l'aurois fait infailliblement;
+mais le secours pressant, je volai
+à mon cabinet de toilette, &amp; revins
+munie de trois ou quatre flacons de
+différentes eaux. Comme je le crus plus
+dangereusement blessé qu'il n'étoit, je
+ne me contentai pas de lui laver &amp; bassiner
+le museau, je voulus aussi lui faire
+avaler une cuillerée d'eau d'arquebusade:
+mais à peine le salope en eut-il
+quelques gouttes sur les lévres, qu'il
+lui prit un hoquet effroyable, &amp; au même
+instant il me lança dans la bouche
+les trois quarts de son dîner. J'essayerois
+vainement d'esquisser la peinture
+de cette desagréable scéne; il suffit de
+savoir que je vomis presque jusqu'au
+sang, que je changeai de tout, &amp; dépensai
+la valeur de plus de quatre louis
+de quintessence à me parfumer &amp; me
+gargariser.</p>
+
+<p>Dans la colére où j'étois, je le fis jetter
+dehors, avec injonction à ses gens de
+lui dire de ne mettre jamais les pieds
+chez moi. Le lendemain à son réveil
+ayant appris toutes les circonstances de
+son avanture &amp; mes intentions, peu s'en
+fallut qu'il ne se désespérât. Il m'écrivit
+plusieurs lettres que je refusai de recevoir.
+Enfin, sa derniére ressource fut
+de recourir à Mr. de Gr&hellip; M&hellip; C'étoit
+justement se livrer à la griffe du renard.
+Le rusé Proxénete, loin d'essayer à calmer
+ses inquiétudes, lui exagéra sa faute,
+&amp; la jugea irrémissible. Le pauvre
+Baron, dans l'excès de son affliction,
+pleura, gémit, heurla &amp; commit tant
+d'extravagances que Gr&hellip; M&hellip; craignant
+à la fin qu'il ne fut homme à se
+pendre &amp; que nous n'en fussions les dupes,
+crut nécessaire de changer de ton.</p>
+
+<p>«Vous avez affaire, lui dit-il, au
+meilleur c&oelig;ur &amp; à la fille la plus généreuse
+du monde. C'est un grand
+avantage dans le cas où vous êtes.
+Toute horrible qu'est l'offense que
+vous lui avez faite, je ne désespére
+pas que vos regrets &amp; vos soumissions
+ne l'apaisent tôt ou tard. Je suis
+d'autant plus fondé à le croire, que
+je sais, à n'en point douter, qu'elle
+vous aime à la rage, &amp; que de quelque
+fierté qu'elle s'arme pour vous
+dissimuler ses vrais sentimens, le panchant
+perce toujours &amp; la trahit incessanment
+en votre faveur. Hier
+encore&hellip; mais, <i>motus</i>, n'allez pas me
+faire jaser; hier, dis-je, elle ne put
+s'empêcher de laisser couler des larmes
+lorsque je la mis sur votre chapitre.
+Elle m'avoua même que jamais
+qui que ce soit ne lui avoit inspiré tant
+de tendresse que vous: ce qu'il y a de
+bien sûr, c'est que la pauvre enfant
+n'a pas dormi quatre heures depuis
+qu'elle vous boude; &amp; voyez jusqu'où
+va son guignon; tandis qu'elle
+succombe sous le poids des chagrins
+que vous lui causez, un pendard de
+tapissier veut lui faire vendre ses
+meubles pour une misérable somme
+de deux mille écus qu'elle lui doit.»</p>
+
+<p><i>Vivat</i>, s'écria le Baron en l'embrassant,
+vous me procurez, sans y penser,
+l'occasion la plus charmante de faire
+ma paix. Je me charge de la dette. Le
+faquin sera payé dès demain, ou il n'y
+aura pas un sou dans Paris. «Ma foi,
+répondit Gr&hellip; M&hellip;, voilà ce que c'est
+que d'avoir de l'esprit. Cette idée-là,
+quoique toute simple, ne me seroit
+pas venue en cent ans. Elle est
+assurément bien digne d'un Seigneur
+tel que vous, &amp; de l'aimable personne
+qui en est l'objet. Oui, je suis
+de votre avis: vous ne pouviez imaginer
+un moyen plus sûr de vaincre
+son ressentiment. Elle a le c&oelig;ur trop
+délicat pour n'être pas pénétrée jusqu'au
+fond de l'ame de la noblesse
+d'un semblable procédé. Dépêchez-vous
+seulement de faire la somme,
+&amp; venez me trouver: je vous répons
+du reste.» Enfin, l'innocent
+fit tant de diligence que les vingt quatre
+heures révolues, Gr&hellip; M&hellip; me
+l'amena, muni de deux cens cinquante
+beaux louis neufs. Au son mélodieux
+de ces espéces un torrent de pleurs
+coula immédiatement de mes yeux.
+Cette situation l'attendrit au point, qu'il
+se mit à beugler comme un veau, de
+maniére que notre réconciliation fut
+touchante à pâmer de rire.</p>
+
+<p>Il falloit être aussi flegmatique que
+l'étoit Gr&hellip; M&hellip; pour garder son sérieux
+à la vue d'un tableau si comique.
+Après ce beau rapatrîment, l'amour
+&amp; la générosité du Baron augmenterent
+de telle façon, que je l'aurois congédié
+sans chemise, si son bon homme
+de pere, instruit à tems de ses dépenses
+excessives, ne fût venu lui-même me
+l'arracher d'entre les bras. Ainsi finit
+mon histoire avec cet Adonis échappé
+du Holstein.</p>
+
+<p>Alléchée par les grandes contributions
+que je venois de lever sur le Pays
+ennemi, je résolus de me dévouer tout-à-fait
+aux affaires étrangéres, pour brusquer
+la fortune, n'étant pas d'humeur
+à vieillir dans le métier. Selon mon
+calcul, deux ou trois nigauds encore de
+l'espéce du dernier, me faisoient rouler
+carrosse le reste ma carriére. Mais de
+si bons hazards ne se trouvant pas toujours
+sous la main, je pris le parti, pour
+n'être pas oisive, de faire des excursions
+sur nos Compatriotes, en attendant
+l'opportunité de remplacer convenablement
+Mr. le Baron.</p>
+
+<p>C'est un usage établi parmi nos Sultanes,
+de se faire voir plus fréquenment
+en public, quand leurs entreteneurs
+les ont quittées, pour avertir les
+chalands que la place est vuide, &amp; qu'elles
+sont à louer. Suivant cette sage
+coutume, je me produisis dans les
+lieux les plus fréquentés, hormis aux
+Thuileries, où nous ne paroissons
+pas volontiers depuis la mortifiante
+avanture de Mademoiselle Durocher.<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a></p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_20"></a>
+<a href="#FNanchor_20">
+<span class="label">[20]</span></a> On voulut la jetter dans le bassin pour avoir
+eu l'effronterie de faire parade de son luxe vis-à-vis
+d'une Princesse du sang.</p>
+</div>
+
+<p>Le Palais-Royal étant un territoire
+dont la propriété semble nous être
+aquise par une prescription aussi ancienne
+que l'établissement de l'Opera;
+c'est dans cette espéce de Jardin de franchise
+que nous usons en toute liberté
+du droit de faire les femmes de conséquence,
+&amp; de braver impunément
+l'&oelig;il du spectateur par nos grands airs
+&amp; notre orgueilleux étalage. En vain
+certains censeurs caustiques osent dire,
+qu'on n'y voit généralement que
+des Usuriers, des Mercures &amp; des Catins:
+leurs jalouses &amp; noires insinuations
+n'empêchent pas la belle jeunesse
+des&oelig;uvrée de Paris, les gens à la mode,
+Plumets, Robins &amp; petits Colets
+de s'y rassembler chaque jour, sur-tout
+les soirs avant &amp; après l'Opera. Une
+multitude infinie de jolies femmes de
+toute espéce, en font un des principaux
+ornemens. Les espaliers qu'elles forment
+sur des siéges le long des arbres
+de la grande allée, offrent à l'&oelig;il émerveillé
+un spectacle aussi pompeux que
+riant &amp; récréatif, &amp; dont l'admirable
+variété est au-dessus de toute description.
+Mille petits amours, métamorphosés
+en moineaux, y font respirer
+un air de lascivité qu'on ne sent
+point ailleurs. Mais, qu'y a-t'il de surprenant
+en cela? S'il est vrai que nous
+soyons l'ame des plaisirs; s'il est vrai
+qu'ils nous suivent par-tout; les lieux
+où nous présidons, ne doivent-ils pas
+être les plus agréables du monde?</p>
+
+<p>En effet, le don miraculeux de charmer
+&amp; d'égayer tout ce qui nous environne,
+est tellement inséparable de
+nos personnes, que la volupté &amp; la galanterie
+nous accompagnent même jusque
+dans le Sanctuaire. Témoin l'Eglise
+des Quinze-vingts. Nous jouissons
+du privilége d'y commettre autant d'indécence
+qu'au Palais-Royal &amp; sur notre
+Théâtre. Aussi, Dieu sait la foule de
+Dévots qu'on y voit les Fêtes &amp; Dimanches.
+Nous y sommes assiégées de
+mines, de révérences, de coups de lorgnettes:
+on fait plus; on nous y fredonne
+à l'oreille des airs de ruelle.
+Nous répondons à tant de gentillesses
+par des propos folâtres &amp; badins, &amp;
+quelquefois par des éclats de rire que
+nous étouffons à moitié, en nous couvrant
+le visage de notre éventail. Cependant
+le Sacrifice s'achéve, sans nous
+être apperçues de la lenteur du Prêtre,
+souvent même sans avoir pris garde
+s'il étoit à l'Autel ou non: &amp; la fin de
+notre pieuse conduite, est d'arranger
+une partie de souper dans une petite
+maison, ou de conclurre un marché.</p>
+
+<p>Il m'arriva un jour d'y en conclurre
+un, dont je fus la dupe d'une façon
+bien mortifiante. Un de ces Chevaliers
+aimables, qui n'ont pour tout bien
+que leur industrie, &amp; qui par la négligence
+impardonnable du chef de la
+Pousse,<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> brillent &amp; font fracas dans
+Paris aux dépens des honnêtes gens
+qu'ils dépouillent; un de ces fripons-là,
+dis-je, dont les grands airs &amp; la dépense
+en imposoient à tout le monde,
+avoit trouvé le secret d'être de tous nos
+plaisirs. Etoit-il question d'une partie
+au bois de Boulogne, d'un souper à la
+Glaciére? on s'y seroit ennuyé à mourir
+si Mr. le Chevalier n'en eût point
+été.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_21"></a>
+<a href="#FNanchor_21">
+<span class="label">[21]</span></a> Le Lieutenant de Police.</p>
+</div>
+
+<p>J'observerai ici en passant, que le
+commerce de cette méprisable espéce
+est d'autant plus dangereux, qu'ils sont
+la plupart d'un caractére doux &amp; liant,
+qu'ils joignent à une humeur souple,
+les maniéres les plus polies &amp; les plus
+engageantes, &amp; qu'en un mot, ils possédent
+au suprême dégré ce que l'on
+appelle abusivement le ton de la bonne
+compagnie. J'ajouterai encore que l'expérience
+m'a appris qu'on ne sauroit
+être généralement trop en garde contre
+les personnages outrés en matiére
+de politesse: il est rare qu'ils soient honnêtes gens.</p>
+
+<p>Je reviens à mon Avanturier. Il y
+avoit déjà long-tems que je convoitois
+un superbe diamant qu'il portoit au
+doigt. Le fourbe m'avoit souvent répété
+qu'il croiroit me sacrifier bien peu
+de chose, si je voulois l'accepter au prix
+de mes plus légéres faveurs. Quoique
+je fisse semblant de ne point ajouter foi
+à ses paroles, néanmoins j'avois trop
+bonne opinion de ma figure pour croire
+qu'il plaisantât. De façon que je ne
+doutai point que la bague ne fût à moi
+tôt ou tard. Je n'attendois que l'occasion
+de la lui accrocher; je crus l'avoir
+trouvée un Dimanche étant à la
+Messe au Quinze-vingt. En effet,
+mon homme m'ayant abordée, &amp; déployant
+son éloquence à me conter des
+douceurs, je lui répondis, que j'aurois
+lieu d'être bien glorieuse des discours
+flatteurs qu'il me tenoit, si je pouvois
+me persuader que le c&oelig;ur les lui inspirât.
+«Ah! s'écria-t'il en lâchant un soupir
+que je crus sincére, tant il étoit
+bon Comédien, n'aurez-vous jamais
+des yeux &amp; du discernement que
+pour découvrir le mérite d'autrui,
+sans oser connoître le vôtre?» Mais,
+lui repartis-je, supposé que j'aie quelque mérite, &amp; que je ne l'ignore pas,
+en suis-je moins fondée à me défier des
+sermens des hommes? N'en trompent-ils
+pas tous les jours qui valent mieux
+que moi? Ah! Monsieur le Chevalier,
+si on exigeoit de vous des assurances
+de la sincérité de vos sentimens, vous seriez, peut-être, bien embarrassé.
+«Quoi, reprit-il, me croiriez-vous assez
+double?&hellip;» Je vous croirois,
+interrompis-je, comme les autres, qui
+disent les trois quarts du tems, ce qu'ils
+ne pensent pas, &amp; promettent souvent
+ce qu'ils n'ont nulle envie de tenir.
+Par exemple (au moins, ceci n'est que
+pour badiner) avouez que vous auriez
+été un peu déconcerté, si je vous avois
+pris au mot, quand vous m'offrites votre
+diamant. «Madame, repliqua-t'il
+d'un ton presque piqué, avant de
+former des jugemens au desavantage
+des gens, il me semble qu'on
+devroit les mettre à l'épreuve.» Que
+voulez-vous, lui dis-je en souriant? il
+faut que le bon pâtisse pour le mauvais.
+Les hommes en général, sont si faux,
+qu'on ne vous fait point une grande injustice
+de n'avoir pas meilleure opinion
+de vous que de vos semblables. Cependant,
+comme je n'ai pas de raison essentielle
+qui m'oblige à vous juger trop
+rigoureusement, je veux bien faire une
+exception en votre faveur, &amp; croire
+que vous n'avez rien de commun avec
+votre Sexe, que les qualités qui le rendent
+estimable. Mais il n'est pas décent
+de métaphisiquer ici sur pareille matiére:
+venez manger ma soupe, &amp;
+nous la discuterons à notre aise.</p>
+
+<p>C'étoit où m'attendoit le traitre. La
+premiére chose qu'il fit en entrant chez
+moi fut de me mettre la bague au
+doigt. Le ravissement où me jetta la
+possession d'un si précieux bijou, ne
+me permit pas de rien refuser à ses désirs.
+Je lui donnai avant &amp; après le dîner
+autant de marques de reconnoissance
+qu'il voulut. Enfin, que croiroit-on
+que j'ai gagné à ce beau marché? Le
+diamant étoit faux. Je me trouvai une
+boîte d'or de moins, que le filou m'escamota,
+&amp; je n'eus de profit réel qu'une
+de ces incommodités pour lesquelles
+Messieurs de Saint-Côme ordonnent
+communément une boisson composée
+d'ingrédiens rafraichissans &amp; diurétiques.</p>
+
+<p>Ce qu'il y eut de plus désolant dans
+cette avanture, c'est que loin d'oser me
+venger &amp; me plaindre du tour infame
+de cet escroc, je tremblois qu'il ne le
+divulguât; &amp; je crois que j'aurois été
+femme à le payer encore pour l'engager
+au secret. J'eus donc la prudence
+d'avaler doucement la pilule &amp; de me
+mettre à la petite diette sans souffler le
+mot; &amp; afin que la tisane opérât plus
+efficacement, je prétextai un mal de
+poitrine, au moyen de quoi Mr. Thuret
+me dispensa de danser. Je ne manquois
+pourtant pas un Opera; mais
+j'affectois d'y garder l'<i>incognito</i> au milieu
+de l'Amphithéâtre, toujours vêtue
+d'un air négligé &amp; coiffée en devant.</p>
+
+<p>Mon Dieu! le joli recueil de bêtises
+dont j'enrichirois le Public, si je lui faisois
+part des fades &amp; assommans propos
+qu'il me falloit essuyer à droite &amp; à
+gauche, d'un essain de bavards qui me
+bourdonnoient aux oreilles! Est-il possible
+que les hommes soient si frivoles,
+si minucieux? Est-il possible que nous
+soyons si avides des louanges plates
+&amp; de la basse adulation pour prendre
+plaisir à leur entendre débiter tant
+d'inepties?</p>
+
+<p>Entre un si grand nombre de sots
+personnages, certain Financier blafart,
+de stature colossale, me gracéoit
+avec une confiance inexprimable, les
+galanteries les plus absurdes qui puissent
+sortir de la bouche d'un imbécile.
+Un vieux Commandeur édenté, complimenteur
+jusqu'à faire évanouir les
+gens d'ennui, s'évertuoit de son côté à
+m'inspirer du gout pour ses jolis petits
+yeux ridés, par une multitude de phrases
+doucereuses, détachées du Roman
+d'Astrée. A quelque distance de ces
+Matadors, de jeunes fats me lançant
+discrétement des regards passionnés,
+se disoient les uns aux autres, d'un ton
+si bas qu'ils m'étourdissoient, que j'étois
+charmante, d'une beauté divine,
+au-dessus des Anges, plus brillante que
+les astres; &amp; si je jettois la vue sur eux,
+ils baissoient modestement les yeux,
+pour tâcher de me convaincre que la
+justice qu'ils rendoient à mes charmes,
+étoit d'autant moins suspecte de flatterie,
+qu'ils n'auroient pas voulu que je
+les entendisse.</p>
+
+<p>Quand je songe à tant d'impertinences,
+je suis tentée de croire que les créatures
+de notre sorte, ont des attraits
+bien puissans, ou que les hommes sont
+des animaux bien aveugles. Quoiqu'il
+en soit, la manie que l'on a en France
+pour nous autres, est si grande, qu'on
+est généralement plus flatté d'avoir affaire
+aux filles de Théâtre qu'aux femmes
+du Royaume les plus distinguées
+par leur mérite personnel &amp; par leur
+naissance. Ne pourroit-on pas imputer
+une pareille folie à la vanité, à un
+sot désir de faire parler de soi? En effet,
+il semble que nous donnions l'être
+à nos Amans. Tel qui auroit toujours
+été confondu &amp; comme anéanti dans la
+foule, dès qu'il est attaché à notre char,
+il n'est plus permis de l'ignorer: c'est
+un homme à la mode. Combien de méprisables Publicains qui n'auroient jamais
+été connus, s'ils ne nous avoient
+point fait part de leurs rapines &amp; de
+leurs concussions? C'est nous qui tirons
+ces gens-là de l'obscurité, &amp; consacrons
+leurs noms par les dépenses
+exorbitantes où nous les plongeons.
+N'est-ce pas à Mademoiselle Pélicier
+que l'Ulisse doit sa réputation? Car il
+est des réputations de tous genres.
+C'est, sans contredit, cette incomparable
+Siréne qui a enrichi nos fastes de
+l'histoire de ce célébre Israëlite. Grace
+au vol qu'elle lui a fait de ses diamans,
+&amp; aux avantures qui en ont été les suites,
+sa mémoire sera éternelle. On
+saura non-seulement qu'un tel homme
+a existé, qu'il fut puissanment riche;
+mais encore que le pauvre diable est
+mort, pour ainsi dire, sur la paille. Tel
+est le glorieux avantage que l'on obtient
+à se laisser prendre dans nos filets.
+Si l'on se deshonore, si l'on se ruine à
+nous fréquenter, au moins en est-on
+dédommagé par ce que la renommée
+en publie, &amp; par le plaisir de faire du
+bruit dans le monde.</p>
+
+<p>Revenons à ce qui me concerne. Il
+y avoit déjà trois semaines que je me
+rafraichissois le sang avec une infusion
+de racines de fraisier, de nénuphar &amp;
+de sel de nitre, lorsqu'une revendeuse
+à la toilette me proposa par <i>interim</i>,
+les services d'un Député du Clergé.
+Quoique je me portasse alors passablement
+bien, ma guérison étoit encore
+un peu équivoque; &amp; il n'étoit pas trop
+sûr de s'approcher de mon rosier sans
+courir risque de s'y piquer.</p>
+
+<p>S'il se fût agi de transiger avec un
+Laïque, je me serois fait un scrupule de
+l'exposer au hazard d'un repentir: mais
+considérant que j'avois affaire à un Prêtre,
+je ne songeai qu'à le plumer sans
+me mettre en peine des événemens.
+A corsaire, corsaire &amp; demi. Comme
+la profession de ces gens-là est d'en imposer
+en tout &amp; par-tout sous le voile
+hipocrite des vertus chrétiennes &amp; sociales;
+comme les Cagots nous prêchent
+souvent pour un écu ce qu'ils ne
+voudroient pas pratiquer pour cent
+mille; en un mot, comme les fourbes
+ne se proposent d'autre fin en ce monde
+que de s'engraisser inhumainement
+de notre propre substance &amp; de rire à
+nos dépens, je crus que je ferois un
+acte plus méritoire que répréhensible,
+si, par cas fortuit, je donnois à un tel
+homme sujet de se plaindre de moi.
+Ainsi tout mûrement pesé, je consentis
+à le recevoir, bien résolue de lui
+manger jusqu'à son dernier rabat le
+plutôt qu'il me seroit possible.</p>
+
+<p>Qu'on se figure une espéce de Satire
+aussi velu que Lycaon, dont le visage
+pâle &amp; maigre annonçoit un tempérament
+des plus lascifs. L'incontinence
+&amp; la lubricité perçoient à travers
+l'hipocrisie de ses regards&hellip; Mais
+n'achevons pas son portrait, de crainte
+que mes crayons n'occasionnent des
+applications injustes, &amp; que le Lecteur
+malin ne prenne Gautier pour Garguille.
+Je n'aurois jamais espéré d'un homme
+de sa robe une galanterie semblable
+à celle qu'il me fit la premiére fois
+que nous nous vimes. C'étoit une montre
+à répétition de Julien le Roi, guillochée
+d'un gout admirable &amp; toute
+enrichie de diamans. J'avoue à son honneur,
+que jamais Eglisier n'a mieux démenti
+le Proverbe qui dit cancre comme
+un Prêtre. Il étoit, au contraire, si
+sottement prodigue, qu'en moins de
+quinze jours je lui fis vendre un bénéfice
+de mille écus de rentes. Il auroit
+été homme à vendre tout le Clergé
+pour moi, si je ne lui avois communiqué
+mon indisposition. Dès qu'il s'en
+apperçut, son amour se convertit en
+rage, &amp; dans l'excès de sa colére peu
+s'en fallut qu'il n'en vînt aux voies de
+fait.</p>
+
+<p>Ce fut alors que j'eus recours à l'effronterie
+&amp; l'impudence dont les femmes
+de notre profession sont capables.
+Je lui dis d'un ton de fermeté qui l'ébranla,
+que je le trouvois bien hardi
+d'oser me faire un pareil outrage; qu'il
+mériteroit que je le fisse jetter par les fenêtres; que si j'avois quelque chose à me
+reprocher, c'étoit d'avoir eu de la foiblesse
+pour lui; que je voyois à merveille
+qu'on ne disoit que trop vrai,
+quand on taxoit les gens de son état
+d'être la plupart des libertins &amp; des débauchés;
+que, sans doute, il s'étoit accommodé
+de la sorte dans quelqu'infame
+maison. J'ajoutai, que si un reste
+de pitié ne me retenoit, je le citerois à
+l'Official, &amp; aurois assez de crédit pour
+le faire mettre en un lieu où le châtiment
+&amp; la pénitence seroient proportionnés
+à ses déportemens. Cette véhémente
+&amp; laconique vesperie eut tout
+l'effet que je pouvois en attendre. Le
+pauvre Apôtre fut si abasourdi, si humilié,
+qu'il décampa sans souffler le mot
+&amp; onc depuis je n'en ai eu de nouvelles.</p>
+
+<p>Que ceci serve de leçon aux Ecclésiastiques,
+&amp; leur apprenne que les disgraces,
+l'opprobre &amp; le mépris sont
+d'ordinaire la recompense de leur scandaleuse
+conduite. Qu'ils sachent se respecter
+eux-mêmes, s'ils veulent être
+respectés. On n'est que trop convaincu
+que la pureté des m&oelig;urs n'est point
+attachée à l'habit, &amp; que les passions
+ne sont pas moins vives sous la robe
+d'un Zénobite, que sous l'ajustement
+d'un Séculier: mais on passe à l'homme
+du siécle ce que l'on ne passe point à
+l'homme d'Eglise: celui-ci est assujetti à
+des bienséances dont l'autre est dispensé.
+Qu'un Prêtre s'applique à sauver
+les apparences; qu'il sache couvrir ses
+vices, ses appétits, sous un extérieur
+vertueux &amp; dévot; qu'il fasse sa principale
+étude de fasciner chrétiennement
+les yeux d'autrui; il a rempli ses devoirs:
+en exiger davantage, ce seroit
+demander l'impossible, &amp; contrecarrer
+les intentions de la nature: c'est à elle
+seule, &amp; non pas à son ouvrage qu'il
+appartient de faire des miracles. Que
+l'Eglisier donc évite de donner prise sur
+lui; que le vernis de la sagesse brille
+dans toutes ses actions extérieures;
+qu'il trompe, en un mot, le Prochain,
+puisqu'il est payé pour cela; du reste,
+laissons-le jouir en paix.</p>
+
+<p>Le <i>Memento</i> cuisant que j'avois laissé
+de mes faveurs à Mr. l'Abbé, me fit
+prendre plus de soin de ma santé que
+jamais. J'observois si scrupuleusement
+les ordonnances de mon chirurgien,
+que je fus bientôt en état de contracter
+un nouveau mariage. Je n'attendis
+pas long-tems.</p>
+
+<p>Un Mylord, ou plutôt un Mylourd,
+vint me présenter ses hommages Sterling
+&amp; ses vapeurs. C'étoit une sorte
+d'individu court &amp; ramassé, qui ressembloit
+parfaitement à un gros orteil, marchant
+comme un canard, &amp; traversé
+d'une épée à la Catalane, où pendoit un
+gros gland qui lui flottoit sur la cheville.
+Les qualités de son esprit répondoient si
+bien à celles du corps, que l'un sembloit
+fait pour l'autre, &amp; que l'on eût été
+fort embarrassé au quel donner la préférence.
+On sera, peut-être, surpris
+que je n'aie jamais eu sous mes loix que
+des animaux indécrottables; mais il faut
+observer que les gens de mérite ne sont
+pas toujours les plus opulens, ni ceux
+qui recherchent le plus notre commerce;
+&amp; qu'il n'y a guères que des sots
+&amp; de maussades figures embarrassés de
+leur argent, qui s'adressent à nous.
+D'ailleurs, on doit savoir que l'interêt
+seul nous gouvernant, un barbet, un
+singe qui viendroit nous trouver, muni
+d'une bonne bourse, seroit sûr d'être
+mieux accueilli que le plus aimable Cavalier
+du monde. Tel est le charme
+puissant de l'espéce qu'elle nous fait
+voir toujours à leur avantage, ceux
+qui en ont beaucoup. Les guinées de
+Mylord avoient métamorphosé sa personne:
+c'étoit un Céladon à mes yeux.
+Il me fit observer un genre de vie bien
+étrange pendant que j'eus l'honneur
+d'être à ses appointemens. Nous ne
+mangions les trois quarts du tems que
+des tranches de b&oelig;uf grillées, des cotelettes
+de mouton, du veau rôti nageant
+dans une sausse au beurre, avec des
+feuilles de choux vertes, telles qu'on les
+donne aux bêtes de basse-cour. Quelquefois
+(&amp; c'étoit son plat favori) une
+piéce de porc avec une marmelade de
+pommes. Il n'étoit pas d'un gout plus
+délicat pour sa boisson. Le Bourgogne
+&amp; les meilleurs vins de France
+lui faisoient mal au c&oelig;ur. Il lui falloit
+de cette ripopée qui pique &amp;
+gratte le gosier, dont les crocheteurs
+s'enivrent. On pense bien que le
+Punch<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a> ni les pipes n'étoient pas oubliées;
+car un véritable Anglois ne
+croiroit pas avoir dîné sans cela. Enfin,
+quand Mylord s'étoit gorgé de
+ce breuvage mixtionné; quand il avoit
+fumé tout son saoul, &amp; roté comme
+un pourceau, il s'endormoit les jambes
+sur la table.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_22"></a>
+<a href="#FNanchor_22">
+<span class="label">[22]</span></a> Sorte de Boisson composée de citron, d'eau-de-vie,
+de sucre &amp; d'eau.</p>
+</div>
+
+<p>Je ne me serois pas volontiers habituée
+à tant de crapule &amp; de saloperie,
+si je n'y avois pas trouvé un avantage
+considérable. Quoique Mylord ne fut
+rien moins que généreux, j'en tirois
+tout ce que je voulois. Il n'étoit question
+que de décrier mes Compatriotes,
+de boire au Roi George, &amp; de donner
+à tous les diables le Pape &amp; le Prétendant.
+Moyennant ce petit trait de complaisance,
+j'avois la liberté de lui vuider
+toutes ses poches. J'en attrapai un
+jour la valeur de plus de trois cens
+louis en marchandise, pour une couple
+de santés que je bus. Je lui dis que
+je voulois me faire faire une espéce de
+deshabillé de fantaisie, &amp; que comme
+je lui connoissois le gout excellent, je
+le priois de m'accompagner dans quelque
+boutique de la rue Saint-Honoré.
+«Oh! de tout mon c&oelig;ur, répondit
+Mylord. C'est très-bien pensé: <i>yes,
+yes, veri well</i>: votre idée est fort
+bonne; <i>extremely good</i>: mon avis
+ne vous sera pas inutile; <i>by God</i>, du
+premier coup d'&oelig;il je vous dirai ce
+qui vous convient.» On ne devineroit
+pas ce que j'eus la modestie de
+prendre? deux piéces d'étoffes de trente
+aunes chacune: la premiére en argent
+pour le pet-en-l'air, &amp; l'autre en or
+pour les paremens.</p>
+
+<p>Ceci n'est rien auprès des dépenses
+prodigieuses où je trouvois incessanment
+occasion de le plonger. Je n'avois
+qu'à lui citer quelques traits éclatans
+de la générosité de nos entreteneurs,
+aussi-tôt, par une jalouse émulation,
+il s'efforçoit à les surpasser, ne
+pouvant souffrir qu'il fût dit qu'aucun
+Mortel pût égaler en magnificence un
+Citoyen de la Grande-Bretagne. Son
+sot orgueil me valut, dans le courant
+de quatre mois, cinq mille livres sterling,
+tant en bijoux, qu'en bonnes espéces
+sonnantes.</p>
+
+<p>Est-il possible qu'il y ait des gens si
+bêtes, que de se disputer l'avantage de
+manger leur bien avec une Catin pour
+l'honneur de la Patrie? comme si la
+gloire d'un peuple étoit attachée aux
+extravagantes profusions de quelques-uns
+de ses membres. Mylord, quoique
+d'une tournure à ne pas trop prévenir
+les gens en sa faveur, ne laissoit
+pas d'avoir très-bonne opinion de son
+massif individu. Il prétendoit que personne
+en France ne faisoit ses exercices
+avec plus de grace, de force &amp; d'agilité
+que lui. Le saut, la lutte, les armes,
+la danse &amp; le cheval, tout étoit
+de sa compétance, &amp; il croyoit s'en
+aquitter également bien. Quoiqu'il en
+soit, le malheur vouloit toujours que
+l'exécution ne tournât pas à son avantage.
+Souvent il s'amusoit chez moi à
+faire assaut contre Mr. de Gr&hellip; M&hellip;
+qui lui détachoit, du plus grand sang
+froid du monde, des bottes à tuer un
+b&oelig;uf &amp; que Mylord soutenoit n'avoir
+pas reçues. Enfin, ils convinrent un
+jour, pour éviter d'inutiles contestations,
+de marquer le bout des fleurets.
+Cet accord passé, Mr. de Gr&hellip; M&hellip;
+délaya dans un petit vase du noir de
+cheminée avec de l'huile, &amp; en fit une
+espéce de pommade, dont chacun
+graissa le bouton de son arme. Immédiatement
+après, voilà mes gens qui
+s'allongent des bottes de longueur, &amp;
+Mylord en reçoit une justement au milieu
+de l'estomac. Il n'y avoit pas moyen
+de contester celle-ci. La marque bien
+empreinte sur son jabot, faisoit une
+conviction trop authentique, pour que
+la négative eût lieu. Il se contenta de
+dire qu'il n'avoit pas tenu la garde assez
+haute. Cependant outré jusqu'au fond
+de l'ame, d'avoir reçu un si terrible <i>mea
+culpa</i>, il se remit à férailler de plus belle
+la gueule béante: mais Mr. de Gr&hellip;
+M&hellip; lâchant un peu la mesure, le bras
+tendu, lui enfonça un pied de fleuret
+dans le gosier. Ce que cette avanture
+eut de plus desagréable pour Mylord,
+c'est qu'en crachant un sang aussi noir
+que celui de la Gorgone,<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a> il fit exputation
+de deux de ses meilleures dents.
+Néanmoins rien n'étant capable de le
+corriger, ni de réfréner son courage,
+quand il croyoit pouvoir se faire admirer,
+il nous donna bientôt après une
+autre scéne non moins risible &amp; burlesque.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_23"></a>
+<a href="#FNanchor_23">
+<span class="label">[23]</span></a> Meduse.</p>
+</div>
+
+<p>Nous avions fait une partie quarrée
+au bois de Boulogne, en caléche découverte.
+Mylord, plein de noble désir
+d'étaler son adresse à mener une voiture,
+fit mettre le cocher derriére, &amp;
+se plaça lestement sur le siége. Tant que
+le terrain fut large, sans orniére &amp; sans
+embarras, il alla tout au mieux: mais
+s'étant mal-à-propos engagé dans une
+route trop étroite, besoin lui fut de sa
+dextérité pour faire place à un carrosse
+qui venoit au grand trot vers nous. La
+promptitude que requeroit le cas pressant
+où il se trouvoit, lui fit oublier
+qu'il parloit anglais à ses chevaux. Par
+malheur c'étoient de bons Limousins,
+qui avoient peu pratiqué le monde, &amp;
+n'entendoient pas les Langues étrangéres.
+Ils firent tout le contraire de ce
+qu'il leur demandoit. Les sottes bêtes
+se jetterent brusquement sur l'équipage
+en question, &amp; s'accrocherent par les
+petites roues. L'autre cocher prenant
+Mylord à la mine, pour quelque chétif
+apprentif du métier, lui fit, sans cérémonie,
+une cravatte de son fouet, &amp;
+le jetta par terre. Notre Phaëton fort
+mécontent de sa chute, &amp; plus encore
+de la caresse qu'il venoit de recevoir,
+quitte promptement sa perruque &amp;
+son habit, &amp; fait un défi à ce brutal.
+Le Drôle, qui étoit fort &amp; nerveux,
+l'accepte de tout son c&oelig;ur. Cependant
+Mylord, plus intrépide que Mars, se
+met en garde un pied en arriére, &amp; les
+poings croisés en avant: l'autre, sans y
+entendre tant de finesse, veut l'apostropher
+d'une gourmade sur la hure: mais
+le coup est paré &amp; riposté d'une mornifle
+à travers le museau, puis d'une
+seconde &amp; d'une troisiéme du même
+poids. Ce genre d'escrime, auquel le
+François n'étoit pas stilé, lui ébranla si
+fort le chef, qu'il en perdit le point d'appui,
+&amp; chut à la renverse. Néanmoins
+après s'être pressé les cartilages du nez
+&amp; bien essuyé la moustache, il se releva
+pour prendre sa revenche. Le Héros
+Breton, aussi ferme qu'un roc, se préparoit
+à lui paîtrir de nouveau la ganache,
+&amp; lui pocher un &oelig;il ou deux,
+quand Mr. la Violette le gratifia, à l'improviste,
+d'un grand coup de talon au
+milieu du ventre, &amp; l'étendit comme
+une grenouille sur l'arêne. Mylord se
+relevant dans une colére affreuse, s'écria
+que le coup n'étoit pas bon, &amp;
+nous demanda son épée pour la passer
+à travers le corps du traître. Nous
+ne concevions pas l'équité de sa plainte,
+d'autant que le coup nous avoit paru
+aussi bon qu'un coup de pied puisse l'être.
+Enfin, sa premiére fougue passée,
+il nous apprit que les loix du noble
+Pugilat défendoient très-sévérement
+les coups de pied. On vint à bout de
+l'apaiser, en lui assurant qu'on avoit
+toujours ignoré ces loix en France, &amp;
+que l'on n'avoit jamais eu l'esprit de
+croire qu'il fût mal-honnête de faire
+usage de ses quatre membres dans de
+semblables cas. Satisfait de nos raisons,
+Mylord remonta gayement sur son siége,
+pouvant à peine contenir la joie
+qu'il ressentoit d'avoir remporté à nos
+yeux une victoire si brillante. Il est
+vrai qu'il remplit les spectateurs d'admiration;
+mais c'est un talent naturel
+aux Anglois; &amp; nous ne saurions, sans
+leur faire la plus criante des injustices,
+leur disputer l'honneur d'être les plus
+grands hommes du monde dans l'art
+distingué d'appuyer dextrement des
+coups de poing.</p>
+
+<p>Peu de tems après cette martiale
+avanture, des affaires domestiques rappellerent
+Mylord en Angleterre. Comme
+il ne doutoit pas que je ne fusse extrêmement
+affligée de le perdre, il me
+proposa, pour me consoler &amp; flatter
+mon amour-propre, qu'il ne regrettoit,
+en quittant Paris, que moi &amp; le combat
+du taureau.</p>
+
+<p>Je me voyois au départ de Mylord,
+un capital assez considérable, pour
+pouvoir tenir maison, &amp; filer délicieusement
+mes jours dans l'abondance &amp;
+le repos: mais j'ai expérimenté que la
+soif d'aquerir augmente à proportion
+de nos gains, &amp; que l'avarice &amp; l'épargne
+sont presque toujours compagnes
+des richesses. L'envie d'être plus
+à son aise; l'espoir de jouir plus parfaitement,
+reculent sans cesse le tems de la
+jouissance. Nos besoins se multiplient à
+mesure que notre fonds grossit; &amp; nous
+nous trouvons dans la disette au sein
+même de l'opulence. J'avois déjà douze
+mille livres de rente: je ne voulois pas
+songer à la retraite, que je n'en eusse
+vingt. Il est vrai que pour une fille aussi achalandée que moi, ce n'étoit pas fixer
+à la fortune un terme déraisonnable.
+Les nouvelles faveurs qu'elle me fit,
+prouvent bien que je pouvois ambitionner
+davantage. En effet, mon Anglais
+n'étoit pas encore à Douvres,
+qu'un Membre de l'Academie<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a> des quarante
+de l'Hôtel des Fermes, arriva
+pour le remplacer. Je le reçus avec les
+marques de respect &amp; de distinction
+dues à son coffre fort. Néanmoins, sans
+être éblouie de l'honneur qu'il me faisoit,
+je lui dis, que m'étant consacrée
+aux affaires étrangéres, je ne pouvois
+accepter ses offres, qu'à condition que,
+dès qu'un Etranger se présenteroit,
+notre bail seroit nul. Il y consentit &amp;
+l'accord fut signé.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_24"></a>
+<a href="#FNanchor_24">
+<span class="label">[24]</span></a> L'auteur emploie cette expression ironique,
+parce que les Fermiers généraux sont quarante
+comme les Academiciens François.</p>
+</div>
+
+<p>C'étoit un grand homme, passablement
+bien fait &amp; d'assez bonne mine;
+du reste, un animal insupportable,
+comme sont d'ordinaire les gens de
+cette profession. La terre ne sembloit
+pas digne de le porter. Il avoit un mépris
+souverain pour tout le monde, excepté
+pour lui-même. Il se croyoit un
+génie universel: il parloit de tout d'un
+ton absolu: il contredisoit éternellement,
+&amp; malheur à qui l'auroit contredit:
+il vouloit qu'on l'écoutât, sans vouloir
+écouter personne. En un mot, le
+bourreau mettoit le pied sur la gorge
+aux gens raisonnables, &amp; prétendoit
+être applaudi.</p>
+
+<p>Ce qu'il fit de mieux en entrant chez
+moi, ce fut de réformer le mauvais
+gout que Mylord avoit introduit dans
+ma cuisine, &amp; d'y substituer le luxe &amp;
+la délicatesse des repas financiers. J'avois
+soir &amp; matin une table de huit couverts,
+dont six étoient réguliérement
+occupés par des Poëtes, des Peintres
+&amp; des Musiciens, lesquels pour l'interêt
+de leur ventre, prodiguoient en esclaves
+leur encens mercenaire à mon
+Crésus. Ma maison étoit un tribunal,
+où l'on jugeoit aussi souverainement les
+talens &amp; les arts, que dans la gargote
+littéraire de Madame T&hellip; Tous les
+bons Auteurs y étoient mis en piéces
+&amp; déchirés à belles dents comme chez
+elle; on ne faisoit grace qu'aux mauvais:
+souvent même on les plaçoit au
+premier rang. J'ai vu cette vermine
+oser déprimer les lettres inimitables
+de l'Auteur du Temple de Gnide,<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a> &amp;
+pétarder le bon Abbé Pélegrin, pour
+avoir soutenu que les Lettres Juives
+n'étoient qu'un ramas monstrueux de
+pensées extraites de Bayle, de la
+Bibliothéque universelle de le Clerc, de L'Espion
+Turc, &amp;c. toutes pitoyablement
+défigurées, &amp; sentant le terroir Provençal
+à chaque ligne. Ce pauvre Prêtre
+qui n'avoit contre lui que beaucoup
+de misére &amp; de mal-propreté, qui logeoit
+une très-belle ame dans un corps
+très-salope; ce pauvre homme toute
+sa vie en butte aux injustes sarcasmes,
+avoit une judiciaire exquise; &amp; je dois
+dire à sa gloire, que si j'ai quelque gout
+pour les bonnes choses; que si je me
+suis garantie de la fiévre contagieuse
+du bel esprit, je n'en suis redevable
+qu'à ses conseils. C'est lui qui m'ayant
+ouvert les yeux sur le peu de valeur
+&amp; la petitesse de nos frêlons du Parnasse,
+m'a fait connoître que le véritable
+esprit étoit un feu pur &amp; divin; un
+don du Ciel qu'il n'étoit pas au pouvoir
+des hommes d'aquerir; qu'il falloit
+bien se garder de confondre les
+génies heureux doués de ce feu sacré,
+avec cette multitude méprisable de petits
+Ecrivains qualifiés du sobriquet de
+bel esprit; qu'un pareil titre étoit regardé
+chez les honnêtes gens, comme
+une espéce d'opprobre; &amp; que, quoique
+la profession des Lettres fut la plus
+noble de toutes, il étoit presque honteux
+de les cultiver aujourd'hui, à cause
+du mauvais renom que ces insectes leur
+avoient donné dans le monde. «Vous
+ne devineriez pas, me dit-il un jour,
+pourquoi Paris est infecté de cette
+maudite engeance. C'est que le métier
+n'exige ni esprit, ni talens. Pour
+vous en convaincre, faites apprendre
+une douzaine de mots du dictionnaire
+néologique à votre cocher,
+&amp; envoyez-le au caffé de Procope
+pendant un mois ou deux, je vous
+le garantis, à son retour, aussi bel
+esprit que les autres. Helas! ajouta-t'il
+en lâchant un profond soupir,
+c'est à la cruauté de mes parens que
+je dois toute la misére &amp; le ridicule
+dont je suis accablé depuis si long-tems.
+Les barbares dès ma tendre
+jeunesse, me firent entrer de force
+dans l'Ordre des Freres Servites.
+La répugnance que j'avois montrée
+pour l'état Monacal s'accrut avec l'âge:
+je gémis plusieurs années sous
+le Froc; j'y serois mort de désespoir,
+si je n'avois trouvé moyen de
+me faire séculariser. Mais, sans amis,
+sans argent, dénué de tout, la liberté
+me devint bientôt un fardeau:
+peu s'en fallut que je ne regrettasse
+les misérables liens dont j'avois été
+garroté jusqu'alors. Enfin, ne sachant
+quel parti prendre, mon irrésolution
+m'amena ici. J'ai subsisté
+dans les commencemens du produit
+de mes Messes &amp; de quelques Sermons
+composés en poste, que je
+vendois aux Ordres mendians. La
+nécessité &amp; le des&oelig;uvrement ne m'avoient
+pas permis d'être trop difficile
+sur le choix de mes connoissances.
+Je fréquentois une petite tabagie près
+de la Foire Saint-Germain, où se rassembloient
+des Danseurs de corde,
+des Joueurs de Marionettes, quelques
+Acteurs de l'Opera comique,
+&amp; entr'autres le Sieur Colin, célébre
+Moucheur de chandelles de la Comédie.
+Tous ces Messieurs, dont
+j'avois eu le bonheur de capter la
+bienveillance, me donnerent mes
+entrées à leurs Spectacles. Bientôt
+la démangeaison de barbouiller du
+papier me prit: je hazardai quelques
+mauvaises Scénes, qui me furent
+payées au-delà de leur valeur. J'aurois
+bien voulu pouvoir concilier
+l'Eglise &amp; le Théâtre, &amp; continuer
+à tirer mon tribut quotidien de l'Autel;
+mais Mr. l'archevêque jugea à
+propos de me priver de cette petite
+douceur, en m'interdisant les fonctions
+de Prêtre. Je perdis quinze
+sous par jour, que me valoit la Messe
+qui étoit mon plus clair revenu.
+Pour réparer cette perte, je levai
+boutique de Poëte, &amp; me mis à composer
+des Comédies, des Opera,
+des Tragédies, que je faisois jouer
+sous le nom de mon frere le Chevalier,
+ou que je vendois à quiconque
+avoit la manie d'être Auteur. Je faisois,
+outre cela, trafic en gros &amp; en
+détail de tout ce qui étoit du ressort
+de l'esprit. Vouloit-on des Bouquets,
+des Epithalames, des cantiques spirituels,
+des Sermons de Carême?
+on en trouvoit dans mon magazin
+de toutes les sortes &amp; à juste prix.
+Je vous avouerai même sous le secret,
+que maint illustre Membre de
+la Petaudiére du vieux Louvre<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a> n'a
+pas dédaigné de recourir à moi pour
+son Discours de réception. Qui ne
+croiroit pas qu'un commerce si considérable
+eût dû me faire rouler carrosse?
+Cependant jugez de l'avantage
+que j'en ai tiré par l'état où
+vous me voyez. Depuis plus de cinquante
+ans, j'ai composé des millions de
+Vers, &amp; je n'ai pas de culotte.»</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_25"></a>
+<a href="#FNanchor_25">
+<span class="label">[25]</span></a> Les Lettres Persanes, par Mr. de Montesquieu.</p>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_26"></a>
+<a href="#FNanchor_26">
+<span class="label">[26]</span></a> L'Academie Françoise.</p>
+</div>
+
+<p>Si l'air de candeur &amp; de naïveté avec
+lequel le bon homme Pélegrin s'expliqua,
+me convainquit que de tous les
+métiers le plus ingrat &amp; le plus frivole
+est celui de bel esprit, son mérite réel
+me convainquit aussi qu'il y a des heureux
+dans la profession des Lettres
+comme dans toutes les autres, &amp; qu'il
+est une infinité d'Ecrivains qui doivent
+plus leur réputation à leur étoile, qu'à
+leurs talens. Combien ai-je vu de faux
+célébres dans Paris, dont on n'auroit
+jamais parlé sans la protection de quelqu'important
+de Cour ou de quelque
+Catin en crédit? Combien en connois-je
+à qui l'autorité a déféré les premiéres
+places parmi les disciples d'Apollon,
+qui n'auroient pas été capables
+de tirer de leurs cerveaux stériles la
+centiéme partie des bonnes choses que
+l'Abbé Pélegrin a faites? Sauve toute
+comparaison odieuse, le pauvre diable
+ressembloit assez au Paillasse de la Foire,
+qui est la risée du Public &amp; le jouet
+éternel de ses Confreres, quoiqu'au
+fond il soit infiniment plus habile
+qu'eux. Concluons delà que le mérite
+est en pure perte, quand il n'est point
+étayé de la Fortune. C'est à elle seule
+qu'il appartient de faire les grands
+hommes; la Nature ne fait que les
+ébaucher.</p>
+
+<p>Je reviens à mon Cordon-bleu de
+Finance. Sa compagnie l'ayant élu pour
+aller en tournée, c'est-à-dire, pour voir
+si les Commis étoient exacts à opprimer
+&amp; piller le Peuple, &amp; si l'on ne
+pourroit pas inventer quelqu'honnête
+moyen de le fouler encore davantage,
+nous rompimes amicalement notre
+contract, &amp; je me retrouvai libre.</p>
+
+<p>Il y a long-tems que j'aurois dû répondre
+à une question que mes Lecteurs
+m'ont indubitablement faite plus
+d'une fois en eux-mêmes. Comment
+est-il possible que Margot, qui est née
+avec un tempérament de Messaline,
+ait pu se contenter de gens qu'elle ne
+voyoit que par interêt, &amp; qui la plupart
+n'étoient rien moins que des Hercules
+dans les travaux libidineux?</p>
+
+<p>Rien n'est mieux fondé que cette objection,
+&amp; il est juste d'y satisfaire. Sachez
+donc, Messieurs, qu'à l'exemple
+des Duchesses de la vieille Cour &amp; de
+plusieurs de mes Compagnes, j'ai toujours
+eu à mes gages&hellip; Mais que ceci,
+je vous prie, soit sous le secret. J'ai
+toujours eu un jeune &amp; vigoureux Laquais,
+&amp; je m'en suis si bien trouvée,
+que tant que l'ame me battra au
+corps, je ne changerai point de méthode.
+Indépendanment de ce que les
+Drôles sont sans conséquence, ils vous
+servent dans la minute, &amp; ne vous ratent
+pas comme font les honnêtes gens;
+ou du moins, quand la chose arrive,
+c'est après de si fortes épreuves, qu'il
+y auroit de l'injustice &amp; de la cruauté à
+leur en faire un crime. Deviennent-ils
+insolens? il est aisé d'y remédier. On
+leur donne quelques coups de bâton;
+on les paie, &amp; on les renvoie: cela ne
+fait pas le moindre petit pli. Il est vrai
+que je n'en suis jamais venue à ces extrêmités,
+parce que j'ai toujours eu la
+précaution de les prendre tout neufs,
+exactement de la tournure d'esprit &amp;
+de corps du Paysan, que l'ingénieux
+&amp; élégant Mr. de Marivaux nous a
+peint d'un coloris si naïf &amp; si gai. Je
+me donne la satisfaction de les éduquer
+moi-même, &amp; de les plier à ma
+fantaisie. Sur-tout, je ne souffre pas
+qu'ils aient aucune liaison avec leurs
+semblables, de peur que les coquins ne
+corrompent leur innocence &amp; ne les
+débauchent. Je les tiens, pour ainsi dire,
+à la tâche: du reste, rien ne leur
+manque quant au <i>victum &amp; vestitum</i>. Ils
+sont proprement entretenus, &amp; nourris
+comme des poulets à l'épinette, ou,
+pour parler moins métaphoriquement,
+comme de bienheureux directeurs de
+Nones, lesquels n'ont d'autre soin en
+ce monde, que de faire dévotement de
+bon chile &amp; ce qui s'ensuit. Voilà,
+Messieurs, puisque vous étiez curieux
+de le savoir, la recepte dont je me sers journellement pour modérer les feux
+de l'incontinence. Au moyen d'un sistême
+si raisonnable, mes plaisirs ne
+sont point mêlés d'amertume. Je jouis
+en paix &amp; à petit bruit, sans redouter
+les caprices &amp; la mauvaise humeur d'un
+Amant impérieux qui me traiteroit en
+esclave, &amp; me faisant peut-être acheter
+ses caresses au prix de mes épargnes,
+me réduiroit un jour à la mendicité. Je
+ne suis pas de ces grues-là. S'entête qui
+voudra de belle passion &amp; de tendresse
+Platonique: je ne me repais point de
+vapeurs: les sentimens épurés &amp; alambiqués
+de l'amour sont des mêts qui ne
+conviennent pas à ma constitution; il
+me faut des nourritures plus fortes.
+Vraiment, Mr. Platon étoit un plaisant
+original avec sa façon d'aimer. Où en
+seroit aujourd'hui le genre humain, si
+l'on eut suivi les idées creuses de ce gâte-métier? Il y a grande apparence que
+la nature ne l'avoit pas mieux partagé
+qu'Origéne, ou qu'on lui avoit fait quelque
+soustraction à l'instar de celle que
+l'on fit au doucereux Amant d'Héloïse.
+Au moins, ce qu'il y a de bien sûr,
+c'est que son maître Socrate, qui avoit
+les piéces sans lesquelles on ne sauroit
+être Pape, ne lui a pas prêché cette métaphisique.
+Il a suivi tout uniment le
+grand chemin; &amp; s'il s'en est écarté, ç'a
+été de bien peu de chose. Reprenons
+notre histoire.</p>
+
+<p>A peine la renommée eut-elle publié
+dans Paris mon veuvage, que je
+me vis obsédée par une multitude de
+dupes de toute espéce &amp; de tous rangs.
+Un Ambassadeur extraordinaire me
+délivra fort à propos de leurs importunités.
+Je ne pus me dissimuler
+à moi-même la joie que je ressentis
+alors d'avoir fait une conquête de cette
+importance. Quel triomphe flatteur
+pour ma vanité! &amp; que je m'imaginois
+de satisfaction de voir à mes pieds une
+personne, qui, par son adresse à ménager
+les esprits, par la sagacité de ses
+lumiéres &amp; une parfaite connoissance
+des interêts divers des Souverains,
+peut de son cabinet changer tout le
+sistême des affaires de l'Europe, &amp;
+contribuer également au bien général
+&amp; à la gloire de sa Patrie! Tel étoit le
+tableau favorable que je me faisois de
+Mr. l'Ambassadeur avant de l'avoir vu.
+Je ne doutois pas qu'il ne joignît à ces
+rares &amp; sublimes talens, mille autres
+belles qualités, ne concevant pas que
+l'on pût jamais remplir des emplois de
+cette conséquence, sans être doué d'un
+génie supérieur. Ce qui me confirma
+sur-tout dans la haute idée que je m'en
+étois faite, ce fut la façon singuliére
+dont il s'y prit pour traiter avec moi.
+Notre accord se fit par voies de négociations.
+Des Agens secrets vinrent
+me trouver de sa part: je lui en députai
+de la mienne: ils s'aboucherent ensemble:
+les offres proposées furent
+écoutées, examinées, débattues. Chacun
+cherchant les avantages de son
+parti, multiplioit les difficultés: on
+rencontroit des inconvéniens par-tout;
+on en faisoit naître où il n'y en avoit
+pas. S'accordoit-on sur un point? on
+différoit sur l'autre. Cependant, après
+plusieurs conférences rompues &amp; renouées,
+nos Plénipotentiaires signerent
+heureusement les Articles, &amp; l'échange
+du double traité fut fait à notre
+contentement réciproque.</p>
+
+<p>Comme il y a tout lieu de croire
+que le Lecteur est impatient de connoître
+Son Excellence, je vais, sans le
+faire attendre plus long-tems, lui en
+crayonner le portrait.</p>
+
+<p>Mr. l'Ambassadeur avoit une de ces
+figures que l'on peut appeller insignifiante,
+&amp; par conséquent, assez difficile
+à définir. Il étoit d'une taille au-dessus
+de la médiocre, ni bien, ni mal
+fait: il avoit la jambe d'un homme de
+Qualité, c'est-à-dire, gréle &amp; décharnée.
+Il affectoit un air de noblesse,
+que son visage trivial démentoit. Il portoit
+la tête haute, en se gonflant les
+joues, &amp; jettoit sans cesse un &oelig;il de
+complaisance sur l'Ordre dont il étoit
+décoré. Du reste, à sa mine grave,
+silencieuse &amp; intérieure, on l'auroit cru
+absorbé dans de très-profondes méditations,
+&amp; minutant les plus vastes desseins.
+Il ne parloit presque pas, pour
+donner à entendre qu'il pensoit beaucoup,
+&amp; que son caractére lui prescrivoit
+d'être circonspect &amp; mesuré
+dans ses discours. Le questionnoit-on?
+il répondoit par quelque léger mouvement
+de tête, accompagné d'un coup
+d'&oelig;il mistérieux ou d'un imperceptible
+petit sourire. Qui croiroit que sur un
+extérieur si bizarre &amp; des apparences
+si équivoques, je fus près d'un mois la
+dupe de ma préoccupation pour Mr.
+l'Ambassadeur? Je ne me serois pas ôté
+de la cervelle qu'il ne fut le plus grand
+homme du monde, sans la peinture
+charitable que m'en fit son Secrétaire.
+J'ai déja observé ci-dessus que nous
+n'avons pas de plus rigoureux &amp; de
+plus redoutables censeurs que nos domestiques.
+Si, malgré leur ignorance,
+nos défauts ne leur échappent pas,
+comment pourrions-nous espérer d'échapper
+aux traits mordans de leur
+langue, quand ils ont de la pénétration?
+Celui-ci étoit trop éclairé
+pour se laisser éblouir par la morgue
+&amp; le sérieux étudié de son Maître.
+Quoiqu'il en soit, j'ai trouvé ses
+observations si judicieuses, que je
+crois faire ma cour au Lecteur de les
+lui communiquer. C'est le Secrétaire
+qui parle:</p>
+
+<p>«Souvenez-vous, me dit-il, pour
+ne vous y jamais tromper, que les
+Grands ne sont généralement grands
+que par notre petitesse; &amp; que c'est
+le respect aveugle &amp; pusillanime
+qu'un ridicule préjugé nous inspire
+pour eux, qui les éléve à nos yeux.
+Osez les envisager; osez faire abstraction
+du faux éclat dont ils sont
+environnés, le prestige s'évanouira.
+Vous connoîtrez immédiatement
+leur valeur intrinséque, &amp; verrez
+que ce que vous avez pris si souvent
+pour grandeur &amp; dignité, n'est autre
+chose, qu'orgueil &amp; bêtise. Une
+maxime sur-tout qu'il ne faut pas oublier,
+c'est que le mérite personnel
+n'est pas plus relatif à l'importance
+du Poste qu'on occupe, que la bonté
+d'un cheval à la richesse du harnois
+qui le couvre. Bridez une Rosse à
+son avantage, caparaçonnez-la,
+chargez-la du plus fastueux équipage,
+tous ces ornemens ne sauroient
+la métamorphoser: ce ne sera jamais
+qu'une Rosse. A l'application. Un génie
+étroit tel que Son Excellence,
+s'imagine qu'un air de discrétion, un
+dehors grave &amp; composé, une contenance
+impérieuse &amp; altiére, sont
+les seules qualités qui constituent &amp;
+caractérisent le Ministre. Je dis, moi,
+que cela ne caractérise qu'un fat. Il
+a beau se gourmer, se panader &amp; se
+rengorger sous le poids imposant
+de sa mission; l'on verra toujours à
+travers sa contrainte &amp; ses efforts,
+qu'il a les reins trop foibles pour un
+si pesant fardeau. Aussi ne manque-t'il
+pas de s'en débarrasser sur nous,
+dès qu'il peut se dérober à l'&oelig;il du
+public. Et alors que croyez-vous
+qu'il fasse, tandis que nous suons à
+déchiffrer les dépêches &amp; à y répondre?
+Il polissonne avec ses domestiques,
+son singe &amp; ses chiens; il fait
+des découpures, il fredonne; joue
+de la flûte, se jette dans un fauteuil,
+s'étend, bâille &amp; s'endort. N'allez
+pourtant pas vous figurer que tous
+les Ministres soient taillés sur un si
+pitoyable modéle. Il en est dont le
+mérite est infiniment supérieur aux
+éloges qu'on pourroit en faire. J'en
+connois plusieurs qui joignent aux
+talens qu'exige leur état, celui de se
+concilier l'affection &amp; l'estime générale,
+&amp; qui, bien différens de leurs
+postiches Confreres, savent être recueillis
+dans le cabinet, &amp; dissipés
+dans le monde, d'autant plus adroits
+politiques en cela, que l'air de confiance
+&amp; de franchise qu'ils témoignent
+à l'extérieur, fait qu'on ne s'en
+méfie pas, &amp; que personne ne songe
+à se boutonner devant eux.»</p>
+
+<p>Mr. le Sécrétaire me dit encore une
+infinité d'excellentes choses, que je
+pourrois insérer ici; mais comme il n'est
+rien qui n'ennuie à la longue, j'aime
+mieux laisser le Lecteur sur la bonne
+bouche.</p>
+
+<p>L'admiration &amp; le respect que j'avois
+eus jusqu'alors pour Son Excellence,
+dégénéra bientôt en mépris. Malgré sa
+magnificence &amp; ses largesses, j'aurois
+été capable de lui faire quelqu'incartade
+pour m'en délivrer, si le dérangement
+soudain de ma santé ne nous eut fourni
+un prétexte réciproque de rupture. Je
+tombai dans une langueur &amp; une mélancolie
+qui furent l'écueil du savoir des
+plus célébres disciples d'Esculape. Chacun
+d'eux également ignorant du mal
+réel dont j'étois attaquée, m'en prêtoit
+un de son imagination, &amp; me le prouvoit
+par des sillogismes si concluans,
+que me croyant tous les maux ensemble,
+je prenois des remédes de toute
+main, &amp; faisois de mon corps une boutique
+d'Apothicaire. Cependant, je diminuois
+à vue d'&oelig;il, &amp; n'étois plus
+qu'une triste image, qu'une ombre déplorable
+de ce que j'avois été. Je m'efforçois
+en vain de remplacer la fraicheur
+naturelle de mon teint, mes couleurs
+&amp; mon embonpoint, par les secrets
+illusoires de l'Art. Le vermillon,
+la pommade, le blanc &amp; les mouches
+n'étoient pas capables de retracer à
+mon miroir le joli minois de Margot.
+A peine retrouvois-je, dans la profonde
+méditation &amp; la pénible étude
+de deux heures de toilette, un seul petit
+trait qui me rappellât le souvenir de
+mon ancienne beauté. J'étois presque
+dans le cas d'une décoration de Théâtre,
+qui par la magie de la perspective,
+est admirable de loin, &amp; qu'on ne sauroit
+voir de près sans être révolté. Les
+couches diverses de fard dont je me
+surchargeois le visage me prêtoient un
+certain éclat à quelque distance, &amp; donnoient
+à mes yeux de la vivacité: mais
+m'approchoit-on? l'on ne voyoit plus
+qu'un amas confus &amp; bizarre de couleurs
+grossiéres, dont la rudesse offensoit
+la vue, &amp; sous lesquelles il n'étoit
+pas possible de démêler ma ressemblance.
+Helas! que de sujets d'affliction
+&amp; de désespoir quand je me rappellois
+le tems heureux où Margot, parfaitement
+ignorante des ruses &amp; du raffinement
+de la parure, étoit riche de son
+propre fonds, &amp; n'empruntoit ses charmes
+que d'elle-même! Enfin, pendant
+qu'immolée à mes ennuis &amp; aux ordonnances
+des Médecins, je traînois un
+reste de vie, j'entendis parler d'un Empirique, auquel on avoit donné le sobriquet
+de Vise-à-l'&oelig;il, parce qu'il prétendoit
+connoître la nature de tout mal
+dans les yeux. Quoique je n'eusse jamais
+eu grand'foi aux miracles des gens
+à secrets, la foiblesse où j'étois reduite
+m'avoit insensiblement disposé l'esprit
+à la crédulité. Et comme il n'y a rien
+qu'on se persuade plus aisément que ce
+que l'on souhaite avec plus d'ardeur, je
+fis prier Mr. Vise-à-l'&oelig;il de passer chez
+moi, ne doutant pas qu'il ne me rendît
+bientôt la santé. Au premier abord
+sa phisionomie me plut. Je lui trouvai
+un air ouvert &amp; gracieux, au lieu
+de ce caractére effrayant qui est empreint
+sur le front de la plupart des
+Médecins &amp; des Charlatans. Il commença
+par exiger de ma franchise une
+bréve confession de ma vie passée avant
+de tomber malade, &amp; du régime que
+l'on m'avoit fait observer depuis. Après
+quoi, m'ayant fixée attentivement l'espace
+de deux ou trois minutes, sans
+faire le moindre mouvement ni proférer
+un seul mot, il rompit le silence
+en ces termes: «Mademoiselle, vous
+êtes fort heureuse que les Médecins
+ne vous aient point tuée. Votre mal
+auquel ils n'ont rien connu, n'est
+point une affection du corps, mais
+un dégout de l'esprit, causé par l'abus
+d'une vie trop délicieuse. Les plaisirs
+sont à l'ame ce que la bonne
+chére est à l'estomac. Les mêts les plus
+exquis nous deviennent insipides par
+habitude: ils nous rebutent à la fin,
+&amp; nous ne les digérons plus. L'excès
+de la jouissance vous a, pour ainsi
+dire, blasé le c&oelig;ur &amp; engourdi le
+sentiment. Malgré les charmes de
+votre condition actuelle, tout vous
+est insupportable. Les soucis accablans
+vous suivent au milieu des fêtes,
+&amp; le plaisir même est un tourment
+pour vous. Voilà votre état.
+Si vous voulez suivre mon avis,
+fuyez le commerce bruyant du monde:
+ne faites usage que d'alimens salubres
+&amp; substantiels: couchez-vous
+de bonne heure, &amp; soyez matinale:
+prenez de l'exercice: ne fréquentez
+que des personne dont l'humeur
+cadre à la vôtre; ayez toujours
+quelqu'occupation pour remplir les
+vuides de la journée. Sur-tout ne
+faites aucun reméde, &amp; je vous garantis
+dans six semaines aussi belle
+&amp; aussi fraîche que vous l'ayez jamais
+été.»</p>
+
+<p>Le discours de Mr. Vise-à-l'&oelig;il fit sur
+mes sens un effet si merveilleux,
+que pour peu que j'eusse eu foi au Grimoire,
+je l'aurois soupçonné de m'avoir
+touchée d'une baguette magique. Il me
+sembloit que je sortisse d'un sommeil
+profond, pendant lequel j'avois rêvé
+d'être malade. Persuadée que Mr. Vise-à-l'&oelig;il m'arrachoit d'entre les bras de
+la mort, je lui sautai au cou par excès
+de reconnoissance, &amp; le congédiai avec
+un présent de douze louis.</p>
+
+<p>Dans la résolution d'observer à toute
+rigueur son ordonnance, mon premier
+soin fut de signifier ma sortie à
+l'Opera. Quoiqu'on soit obligé d'y servir
+six mois encore après cette formalité,
+Mr. Thuret voulut bien m'en
+exempter. Je ne me vis pas plutôt libre,
+qu'il me parut que je pensois pour
+la premiére fois. Depuis le jour que je
+m'étois éclipsée du domicile de mes
+parens, je n'avois pas plus songé à eux,
+que s'ils n'eussent jamais existé, &amp; que
+je fusse tombée des nues. Mon changement
+de situation les rappella dans
+ma mémoire. Je me reprochai mon
+ingratitude envers eux, &amp; songeai à la
+réparer au plutôt, supposé qu'ils vêcussent
+encore. Mes perquisitions furent
+assez long-tems infructueuses. Enfin,
+un vieux Marchand de tisanne m'apprit
+que Mr. Tranche-montagne avoit
+fini ses jours, commandant une rame
+sur les Galéres de Marseille, &amp; que
+ma mere se trouvoit actuellement resserrée
+à la Salpétriére, après avoir
+reçu au préalable une petite correction
+publique de la main de Monsieur
+de Paris.<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a></p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a id="Footnote_27"></a>
+<a href="#FNanchor_27">
+<span class="label">[27]</span></a> On nomme ainsi par dérision le Bourreau.</p>
+</div>
+
+<p>Je fus sensiblement touchée de leur
+sort; &amp; loin de blâmer la conduite qui
+les y avoit entrainés, je ne pus m'empêcher
+de les justifier en mon c&oelig;ur,
+me rappellant cette judicieuse réflexion
+de l'Avocat Patelin, qu'il est bien difficile
+d'être honnête homme quand on
+est gueux. En effet, que de gens qui
+passent pour la probité même, parce
+que rien ne leur manque, qui auroient
+fait pis s'ils s'étoient trouvés en pareille situation! Il n'y a rien en ce monde,
+comme l'on dit, qu'heur &amp; malheur.
+Ce sont les infortunés que l'on pend:
+&amp; sans doute, si tous ceux qui le méritent
+étoient punis de la hard, l'Univers
+seroit bientôt dépeuplé.</p>
+
+<p>Fondée sur cette opinion vraie ou
+fausse, je m'employai de tout mon
+crédit pour tirer ma mere de captivité,
+ne doutant pas que le changement
+de condition ne la rendît bientôt
+aussi honnête femme qu'une autre.
+Dieu merci! je ne m'abusai point. C'est
+aujourd'hui une des plus raisonnables
+personnes que l'on puisse voir. Elle a
+bien voulu se charger du soin de mes
+affaires domestiques; &amp; j'avoue, à sa
+louange, que ma maison n'a jamais été
+mieux réglée. En un mot, si j'ai contribué
+à son bonheur, je puis dire
+qu'elle n'a pas moins contribué au
+mien par la tendre affection qu'elle me
+porte, &amp; le zéle sincére avec lequel
+elle vole au-devant de tout ce qui peut
+flatter mes désirs.</p>
+
+<p>Nous partageons notre tems entre
+la Ville &amp; la Campagne, &amp; jouissons,
+parmi un petit nombre d'habitudes,
+(car les amis sont pure chimére) de ce
+que la vie a de plus délicieux dans tous
+les genres. Pour ce qui est de ma santé,
+elle est très-bonne maintenant, à
+une légére insomnie près. Mais, comme
+Mr. Vise-à-l'&oelig;il m'a expressément
+défendu les remédes, j'ai imaginé de
+lire tous les soirs quelques lambeaux
+des Oeuvres narcotiques du Marquis
+d'Argens, du Chevalier de Mouhy,
+&amp; de plusieurs excellens Ecrivains de
+cette Classe, moyennant quoi je dors
+comme une marmotte. J'exhorte ceux
+qui sont attaqués de semblable indisposition
+de se servir du même expédient:
+sur ma parole, ils s'en trouveront
+bien.</p>
+
+<p>Il me reste à répondre au reproche
+qu'on me fera peut-être, d'avoir été un
+peu trop libre dans mes tableaux. Voici
+ce qui m'y a engagé. J'ai cru que le
+moyen le plus sûr de décrier les filles
+publiques, étoit de les peindre avec les
+couleurs les plus odieuses, &amp; de les
+faire passer par les dégrés les plus infames
+du métier. Au reste, quel que
+soit là-dessus le sentiment du Lecteur,
+je me flatte que les traits obscénes de
+ces Mémoires seront rachetés par l'avantage
+que les jeunes gens qui entrent
+dans le monde, pourront tirer des réflexions
+que je fais sur le manége artificieux
+des Catins, &amp; le danger évident
+qu'il y a de les fréquenter. Si le
+succès répond à mes intentions; tant
+mieux. Sinon, je m'en lave les mains.</p>
+
+
+<p class="c">FIN.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Margot la Ravaudeuse, by
+Louis-Charles Fougeret de Monbron
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARGOT LA RAVAUDEUSE ***
+
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+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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