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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de la vie et de l'administration
+de Colbert, by Jean-Pierre Clément
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire de la vie et de l'administration de Colbert
+
+Author: Jean-Pierre Clément
+
+Release Date: November 9, 2008 [EBook #27215]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE COLBERT ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net);
+produced from images of the Bibliothèque nationale de
+France (BNF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DE LA VIE ET DE L'ADMINISTRATION
+
+DE COLBERT
+
+CONTRÔLEUR GÉNÉRAL DES FINANCES,
+
+MINISTRE SECRÉTAIRE D'ÉTAT DE LA MARINE, DES MANUFACTURES ET DE
+COMMERCE,
+
+SURINTENDANT DES BÂTIMENTS;
+
+PRÉCÉDÉE D'UNE ÉTUDE HISTORIQUE
+
+SUR NICOLAS FOUQUET,
+
+Surintendant des Finances;
+
+SUIVIE DE PIÈCES JUSTIFICATIVES, LETTRES ET DOCUMENTS INÉDITS;
+
+PAR
+
+PIERRE CLÉMENT.
+
+PARIS,
+
+GUILLAUMIN, LIBRAIRE,
+
+Éditeur du Journal des Économistes, de la Collection des principaux
+Économistes, du Dictionnaire du commerce et des marchandises, etc.
+
+RUE RICHELIEU, 14.
+
+1846
+
+Corbeil, Impr. de CRÉTÉ.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT.
+
+
+J'avais entrepris une série d'études historiques sur l'administration
+des surintendants, contrôleurs généraux et ministres des finances
+célèbres. Arrivé à l'administration de Colbert, je me suis aperçu que ce
+sujet, infiniment plus vaste que je n'avais cru à un premier examen,
+m'entraînerait bien au delà des limites que je m'étais d'abord imposées,
+et, au lieu de quelques articles, j'ai fait un livre. C'est celui que
+j'offre au public[1].
+
+Il existe de nombreux et excellents travaux sur Colbert. Forbonnais, de
+Montyon, Lemontey, et plus récemment, MM. Villenave, Bailly, Blanqui, de
+Villeneuve-Bargemont, d'Audiffret, de Serviez, semblaient avoir épuisé
+ce sujet[2]. Cependant, en remontant aux documents originaux et
+contemporains, soit manuscrits, soit imprimés, j'ai reconnu qu'il y
+avait là une mine des plus riches à peine entamée, et j'ai essayé, grâce
+à eux, de sortir du vague et des généralités à l'égard d'un certain
+nombre de questions importantes que la connaissance de ces documents
+pouvait seule permettre d'approfondir.
+
+Aucun ministre n'a laissé plus de matériaux à l'histoire que Colbert.
+Non-seulement il enrichit la Bibliothèque royale des magnifiques
+collections manuscrites de _Béthune_, de _Brienne_, de _Gaston duc
+d'Orléans_, de _Mazarin_, mais il fit copier dans toute la France, sous
+la direction des hommes les plus érudits, les titres et autres monuments
+historiques conservés dans les archives des provinces. En même temps,
+son bibliothécaire, Étienne Baluze, dont les bibliophiles ne prononcent
+le nom qu'avec respect, recueillait par ses ordres une quantité
+prodigieuse de documents politiques concernant tous les points de
+l'administration. «Marine, commerce, bâtiments, finances, police,
+affaires étrangères, correspondances diplomatiques, en un mot, dit M.
+Paulin Paris dans son _Catalogue raisonné des manuscrits français de la
+Bibliothèque du Roi_, tous les rouages du gouvernement françois sous le
+règne de Louis XIV semblent réunis dans cette collection de plus de six
+cents volumes presque tous in-folio.» Après avoir appartenu d'abord à la
+famille de Colbert, cette riche collection fut, en 1732, proposée à
+Louis XV qui en dota la France, moyennant cent mille écus[3].
+
+Dans le nombre des manuscrits originaux de Colbert que possède la
+Bibliothèque royale, il en est quelques-uns qui ont surtout une grande
+valeur.
+
+Je citerai d'abord un volume de lettres de Colbert à Mazarin avec les
+réponses de ce dernier en marge[4]. Ces lettres sont inédites et j'y ai
+fait de nombreux emprunts.
+
+Une autre collection de _pièces originales_ désignée sous ce titre:
+_Colbert et Seignelay_, renferme les documents historiques les plus
+précieux[5]. Ces pièces au nombre de 403 sont presque toutes émanées de
+Colbert même; aussi ce n'est pas une médiocre difficulté d'en pénétrer
+le sens, car le grand ministre avait l'écriture la plus difficile à lire
+qui se puisse voir. La collection dont il s'agit, spéciale à la marine,
+paraît avoir été détachée de la grande collection de Colbert, en 1732,
+époque où celle-ci fut cédée au roi, et elle n'a été acquise par la
+Bibliothèque royale que depuis sept à huit ans. Restée en cartons et par
+pièces détachées jusqu'à ces derniers temps, elle a été récemment
+disposée en volumes avec tout le soin qu'elle réclamait, et ce n'est que
+depuis peu de mois qu'il a été possible de la consulter dans son
+ensemble. Cette collection est précédée d'un catalogue où l'on trouve
+l'analyse sommaire de chaque pièce, travail important, ingrat, en raison
+de la difficulté dont je parlais tout à l'heure, et qui a été exécuté
+avec beaucoup de discernement.
+
+Enfin, la Bibliothèque royale possède les originaux d'un nombre
+considérable de lettres adressées à Colbert pendant toute la durée de
+son administration, depuis 1660, _moins les six dernières années_ (de
+1678 à 1683) _qui manquent_. On ne saurait se figurer, à moins de
+l'avoir parcourue, l'importance de cette collection qui renferme près de
+vingt mille lettres écrites par les personnages les plus considérables
+de l'époque, princes, amiraux, archevêques, gouverneurs, intendants,
+etc., etc., et qui remplit de deux à quatre volumes par année. La
+collection de ces lettres où j'ai puisé un grand nombre de matériaux
+inédits, est désignée habituellement sous le titre de _Collection
+verte_, à cause de sa reliure en parchemin vert. Ces lettres sont celles
+que Baluze fut chargé de recueillir et de classer. Seulement, il paraît
+constant qu'en faisant ce travail, Baluze mettait à part les lettres
+traitant les affaires secrètes, réservées, et celles-là n'ont pas été
+retrouvées. Il en est de même de la correspondance adressée à Colbert
+pendant les six dernières années qui précédèrent sa mort, correspondance
+dont la perte fait dans cette précieuse collection un vide
+très-regrettable et très-fâcheux.
+
+Je ne parle pas d'un grand nombre d'autres manuscrits _originaux_ que M.
+Champollion-Figeac, conservateur du département des Manuscrits à la
+Bibliothèque royale, a bien voulu me désigner et mettre à ma disposition
+avec une bienveillance dont je suis heureux de lui exprimer ici ma vive
+gratitude. On les trouvera mentionnés, soit dans les divers chapitres de
+ce livre, soit à la fin même du volume où j'ai indiqué, dans une sorte
+d'appendice bibliographique, tous les manuscrits et ouvrages imprimés
+que j'ai consultés tant pour l'histoire de Colbert que pour l'étude sur
+Fouquet[6].
+
+On me permettra de mentionner encore le riche dépôt national des
+_Archives du royaume_ où j'ai trouvé, dans les sections de Législation
+et d'Histoire, de précieux documents sur l'administration de Colbert,
+notamment sur quelques-unes de ses réformes financières et sur une
+réduction des rentes qui eut lieu en 1661.
+
+Il est encore d'autres documents manuscrits qui m'ont été d'un grand
+secours, et au sujet desquels il est nécessaire de donner quelques
+explications: ce sont les _Registres des despesches concernant le
+commerce_ pendant plusieurs années du ministère de Colbert, registres
+que l'on verra cités très-souvent, et qui jettent beaucoup de jour sur
+cette partie si importante de son administration. Ces registres qui ne
+sont autre chose que la copie des lettres de Colbert sur le commerce
+remplissent huit volumes in-folio, et la collection, on va le voir, est
+bien loin d'être complète.
+
+Le premier volume, comprenant l'année 1669, appartient à la Bibliothèque
+royale et porte le nº 204 du fonds d'environ six cents volumes dit
+_Petit fonds Colbert_. Il est relié en maroquin rouge, marqué aux armes
+de Colbert, et a pour titre: _Registre des despesches concernant le
+commerce tant dedans que dehors le royaume; année_ 1669.
+
+Les sept autres volumes appartiennent aux Archives de la marine dont il
+m'a été permis de consulter les trésors, grâce aux bienveillantes
+dispositions de M. le baron de Mackau, ministre de la marine, et à
+l'extrême obligeance de M. d'Avezac, à qui la garde de ces riches
+Archives est confiée. Les premier et deuxième volumes de la collection
+de la marine sont intitulés: _Expéditions concernant le commerce de_
+1669 _à_ 1683. Ces deux volumes ne sont ni de la même copie, ni de la
+même reliure, ni marqués aux mêmes armes que le volume de la
+Bibliothèque royale. Tout porte à croire qu'ils sont postérieurs à
+Colbert et qu'ils ont été copiés d'après les ordres d'un de ses
+successeurs, pour remplir quelques lacunes. Le premier de ces volumes
+renferme, entre autres documents, un certain nombre de pièces envoyées à
+Colbert par le savant Godefroy, archiviste de la Chambre des comptes de
+Lille, sur le commerce de cette ville et des possessions espagnoles qui
+venaient d'être incorporées à la France.
+
+Les cinq autres volumes de la collection de la marine ressemblent
+exactement pour la copie, la reliure, les armes, à celui de la
+Bibliothèque royale dont ils sont évidemment la continuation, et comme
+lui, portent pour titre: _Registre des despesches concernant le
+commerce, année_...
+
+Deux de ces volumes renferment la correspondance de 1670, les deux
+suivants, celle de 1671, le cinquième celle de 1672.
+
+La collection des registres spéciaux concernant le commerce s'arrête là.
+
+Il manque donc, pour apprécier dans son ensemble l'administration de
+Colbert, en ce qui regarde la direction des affaires commerciales, les
+volumes renfermant sa correspondance sur ces affaires, de 1661 à 1669,
+et de 1675 à 1683.
+
+Son administration comprend vingt-deux années, et l'on ne possède en
+entier sa propre correspondance touchant les affaires du commerce que
+pendant quatre années seulement.
+
+Cependant, pour ceux qui connaissent le soin excessif avec lequel
+Colbert conservait les documents relatifs à son administration et
+l'attention qu'il avait de viser lui-même en marge la copie de toutes
+ses lettres, il est évident que les registres qui manquent ont existé.
+Mais toutes mes recherches pour les retrouver ont été infructueuses, et
+j'ai dû me borner à faire des voeux pour que cette lacune si regrettable
+soit comblée un jour par de plus heureux que moi[7].
+
+En attendant, la collection des lettres originales adressées à Colbert,
+de 1660 à 1677, que possède la Bibliothèque royale (_Collection verte_),
+m'a servi, à défaut des lettres mêmes de Colbert, à éclaircir bien des
+points importants. Enfin, j'ai encore trouvé, aux Archives de la Marine,
+plusieurs lettres relatives au commerce, dans un volume manuscrit grand
+in-folio de 700 pages, ayant pour titre: _Extraits des despesches et
+ordres du Roy, concernant la marine sous le ministère de M. Colbert,
+depuis l'année 1667, jusques et y compris l'année 1683_.
+
+Qu'il me soit permis d'ajouter que l'auteur des _Recherches et
+considérations sur les finances_, Forbonnais, à qui l'on doit l'étude la
+plus complète qui ait été faite jusqu'à présent, sur l'admiinistration
+de Colbert, n'a connu que le _Registre des despesches de 1669_. Quant
+aux écrivains qui ont traité le même sujet après lui, je crois pouvoir
+dire ici, dans le seul but de constater l'exactitude de mes recherches,
+qu'ils n'ont remonté ni aux sept volumes des Archives de la marine, ni à
+la collection des 403 pièces relatives à la marine, désignée sous le
+titre de _Colbert et Seignelay_, ni enfin aux volumineux documents de la
+_Collection verte_[8].
+
+Je pourrais faire la même observation au sujet de l'étude sur Fouquet,
+qui renferme, entre autres pièces inédites: 1º des lettres de ce
+ministre sur les dépenses qu'il faisait à Vaux et dont il cherchait à
+dissimuler l'importance à Louis XIV, à Mazarin, à Colbert; 2º la copie
+textuelle d'un projet de révolte écrit de sa main, dans le cas, qu'il
+avait prévu, où l'on voudrait lui faire son procès; projet qui devint le
+chef principal de l'accusation; 3º la traduction d'un psaume de David,
+écrite aussi en entier par lui pendant sa captivité, avec des réflexions
+sur sa position, des notes marginales, et le texte latin en regard[9].
+
+Il me reste à ajouter quelques mots pour aller au-devant d'un reproche
+qu'on fera peut-être à cette histoire, malgré le soin extrême que j'ai
+mis à ne pas le mériter. Partisan de la liberté commerciale, persuadé
+qu'un des premiers devoirs des gouvernements est de ménager leur entier
+développement aux aptitudes naturelles dont la Providence semble avoir
+doué chaque pays, dans des vues de confraternité et de bien-être,
+malheureusement trop méconnues jusqu'à ce jour, je me suis attaché,
+néanmoins, dans l'appréciation des actes de Colbert qui se rapportent à
+ces graves questions, à me tenir en garde contre tout ce qui aurait pu
+ressembler à un esprit de système, à un parti pris. En un mot, j'ai
+recherché les faits avec une entière bonne foi, je n'en ai omis aucun de
+quelque importance, je les ai exposés avec une impartialité rigoureuse;
+puis, toutes les fois que cette impartialité, mon unique engagement, m'a
+imposé l'obligation de signaler ce qui me paraissait faire tache dans la
+brillante et laborieuse carrière de l'illustre ministre dont j'écrivais
+l'histoire, j'ai voulu que le blâme découlât, non pas seulement des
+assertions souvent erronées ou passionnées des contemporains, mais
+encore des faits et des pièces les plus authentiques. Le système
+industriel de Colbert, désigné plus tard sous le nom de _Colbertisme_,
+de _système mercantile_ ou _protecteur_, a puissamment contribué sans
+doute à mettre la France au premier rang des nations manufacturières du
+globe. Quant à l'influence qu'il exerça sur la classe agricole et sur le
+développement de la richesse nationale, l'examen attentif et approfondi
+des faits démontrera, je crois, qu'elle fut loin d'être aussi heureuse
+que Colbert l'avait espéré et qu'on le pense encore communément.
+
+La France entrera bientôt, je l'espère, avec mesure, mais aussi avec
+fermeté, dans la période décroissante du système protecteur. Un des
+hommes qui ont été chargés, au commencement de ce siècle, de lui
+communiquer une nouvelle impulsion, et qui, plus tard, s'est rendu
+compte de ses effets avec la double autorité que donnent l'intelligence
+et la pratique des affaires, M. le comte Chaptal, ancien ministre de
+l'intérieur sous l'Empire, a fait, à ce sujet, en 1819, quelques
+observations très-judicieuses qu'il ne sera pas inutile de rappeler ici.
+
+«Si cette lutte entre les nations était trop prolongée, a dit l'ancien
+ministre de Napoléon, si cette tendance à se replier, à se concentrer, à
+s'isoler, pouvait se maintenir, les relations commerciales, qui ne
+consistent que dans l'échange des produits respectifs, cesseraient, le
+commerce ne serait plus qu'un déplacement de marchandises sur la portion
+de territoire qu'occupe une nation, et l'industrie aurait pour bornes
+les seuls besoins de la consommation locale.
+
+«Ce système d'isolement, qui menace d'envahir toute l'Europe, est
+également contraire au progrès des arts et à la marche de la
+civilisation; il rompt tous les liens qui, unissant les nations entre
+elles, en faisaient une grande famille dont chaque membre concourait au
+bien général....[10]»
+
+Tout en faisant ressortir les fâcheux effets du système prohibitif, dès
+son origine même, je n'ai eu garde, on en trouvera la preuve à chaque
+page de ce livre, de méconnaître les immenses services rendus à la
+France par Colbert, et je crois avoir toujours montré, au contraire,
+pour cette grande figure historique, tout le respect qu'elle commande à
+tant de titres. Colbert a été, d'ailleurs, un ministre presque
+universel, et s'il a commis quelques erreurs graves, erreurs qui furent
+en partie le fruit des préventions et de l'inexpérience du temps où il a
+vécu, l'époque qu'il a remplie de son influence n'en sera pas moins,
+dans la durée des siècles, une des plus brillantes de nos annales. En
+effet, de 1661 à 1683, la France présente un admirable spectacle. Aux
+tiraillements et aux désordres nés de cette singulière révolte,
+démocratique par la base, féodale au sommet, qu'on nomme la Fronde,
+succède tout à coup l'autorité la mieux assise, la plus respectée.
+L'unité du pouvoir, demeurée jusqu'alors, on peut le dire, à l'état
+d'abstraction, passe dans les faits; la centralisation s'organise. Les
+finances, cette difficulté incessante de l'ancienne monarchie, sont
+administrées avec une probité et une intelligence inconnues depuis
+Sully; les lois civiles, criminelles, commerciales, sont refondues et
+mises en harmonie avec l'esprit du temps. Comme une autre Minerve, la
+marine sort tout armée, en quelque sorte, du cerveau de Colbert, et
+c'est là, sans contredit, le plus beau titre de ce ministre à la
+reconnaissance nationale. En même temps, Molière et La Fontaine,
+Bossuet et Racine, Claude Perrault, Mansard, Lebrun, rivalisent de
+chefs-d'oeuvre; les merveilles improvisées de Versailles étonnent
+l'Europe, et le canal de Languedoc, entreprise alors gigantesque, dont
+l'ancienne Rome elle-même eût été fière, unit la Méditerranée à l'Océan.
+Comment le siècle qui peut s'enorgueillir d'avoir produit de tels hommes
+et qui a vu s'accomplir ces grandes choses, ne serait-il pas toujours un
+grand siècle? Et pourtant, celui qui secondant avec le plus
+d'intelligence l'esprit d'autorité et les vues de Louis XIV, marcha à la
+tête de ce mouvement, excita, encouragea ces hommes, et coopéra le plus
+puissamment à l'oeuvre commune; celui-là a été poursuivi jusque dans la
+tombe par la haine du peuple qu'il aimait, qu'il fut impuissant à
+protéger contre les terribles suites de la guerre, et qui troubla ses
+funérailles. Car, il faut bien le dire, puisque c'est la vérité, peu de
+ministres ont été aussi impopulaires que Colbert, et cette impopularité
+fut telle, qu'un de ses successeurs, M. de Maurepas, a dit de loi, «que
+_le peuple de Paris l'aurait déchiré en pièces, si l'on n'eût eu la
+précaution d'assembler tous les archers de la ville pour garder son
+corps_.» Triste et à jamais déplorable témoignage des égarements de la
+multitude et de l'injustice des contemporains!
+
+
+
+
+NICOLAS FOUQUET,
+
+SURINTENDANT DES FINANCES.
+
+NICOLAS FOUQUET,
+
+SURINTENDANT DES FINANCES[11].
+
+
+Le 17 août 1661, des milliers de carrosses armoiriés encombraient la
+route de Paris à Vaux-le-Vicomte, situé à quelques lieues de Melun.
+Vaux-le-Vicomte appartenait, depuis quelques années au surintendant des
+finances, qui, ce jour-là, y donnait au roi Louis XIV une fête à
+laquelle la reine mère, Madame et Monsieur assistaient aussi. Six mille
+invitations avaient été distribuées, non-seulement dans la France
+entière, mais dans l'Europe, et l'on s'y était rendu avec un
+empressement qu'expliquaient et justifiaient de reste la magnificence
+bien connue de Fouquet, les merveilles de Vaux et le bruit partout
+répandu que le roi avait promis d'assister à cette fête, honneur insigne
+où tout le monde voyait en quelque sorte le gage de la nomination
+prochaine du surintendant au grade de premier ministre. A aucune époque,
+en France, la passion pour les constructions monumentales n'a été
+poussée aussi loin qu'au XVIIe siècle, et cette passion, dont Louis
+XIV hérita de Fouquet, celui-ci la possédait à un degré qui, chez un
+particulier, touchait à la folie. Trois villages démolis et rasés pour
+arrondir le domaine de Vaux et le rendre digne des bâtiments de Le Vau,
+des jardins de Lenôtre, des peintures de Lebrun, disent assez quelle
+devait être son importance. Il est vrai que 9 millions de livres,
+monnaie du temps, avaient à peine suffi à cette oeuvre vraiment royale;
+mais au moins le but avait été atteint, et ni le Palais-Royal, ni le
+Luxembourg, ni les châteaux de Saint-Cloud et de Fontainebleau ne
+pouvaient, pour la grandeur des bâtiments, le nombre et la décoration
+des appartements, être comparés à Vaux. Mademoiselle de Scudéry raconte
+qu'on découvrait du perron «tant de fontaines jaillissantes et tant de
+beaux objets se confondant par leur éloignement, que l'oeil était ébloui.
+Devant soi c'étaient de grands parterres avec des fontaines et un rond
+d'eau au milieu; puis, à droite et à gauche, dans les carrés les plus
+rapprochés, d'autres fontaines qui, par des artifices d'eau,
+divertissaient agréablement les yeux.» Mademoiselle de Scudéry ajoute
+que «les innombrables figures des bassins jetaient de l'eau de toutes
+parts et faisaient un très-bel objet, sans compter que toute cette
+immense étendue d'eau était couverte de petites barques peintes et
+dorées par où l'on entrait dans le grand canal.» Terminons cette
+description d'un narrateur quelque peu enthousiaste; et sur lequel les
+largesses du surintendant exerçaient sans doute leur magique influence,
+par un renseignement plus significatif. Cent ans après la fête donnée
+par Fouquet, le duc de Villars, alors propriétaire du château de Vaux,
+songea à tirer parti des tuyaux de plomb, enfouis sous terre, qui
+distribuaient l'eau aux différentes pièces depuis longtemps dégradées et
+hors de service. Combien pense-t-on qu'il les vendit? 490,000 livres;
+environ 1 million d'aujourd'hui.
+
+Cependant le roi était-arrivé. Sur sa prière, Fouquet lui fit d'abord
+visiter les parties principales du château. A chaque pas, Louis XIV
+voyait sur les panneaux, aux plafonds, un écusson au milieu duquel
+étaient dessinées les armes de Fouquet, représentant un écureuil à la
+poursuite d'une couleuvre, avec cette orgueilleuse devise qui lui fut
+depuis si funeste: _Quò non ascendet?_ En même temps, les courtisans
+répétaient entre eux, à voix basse, que la couleuvre était là pour
+Colbert, dans les armes duquel elle figurait en effet. A mesure que le
+luxe de ces somptueux appartements se déroulait devant lui, le roi
+sentait naître en son coeur le désir de faire arrêter le surintendant au
+milieu même de ces merveilles de l'architecture et des arts, preuves
+parlantes de ses folles dépenses. Ce n'est pas tout: au milieu d'une
+allégorie peinte par Lebrun, le roi vit, dit-on, le portrait de
+mademoiselle de La Vallière, à laquelle on prétend que Fouquet avait eu
+l'audace de faire faire d'insolentes propositions par une madame
+Duplessis-Bellière, sa confidente. Louis XIV avait alors vingt-trois ans
+et il aimait passionnément mademoiselle de La Vallière. Sans
+l'intervention d'Anne d'Autriche, il aurait immédiatement donné cours à
+son ressentiment. Quelques sages raisons de la reine mère calmèrent cet
+orage, et la fête n'en fut pas visiblement troublée. Depuis quelque
+temps, les italiens avaient importé en France la mode des loteries. Les
+objets que Fouquet offrit de la sorte à ses invités avaient tous une
+grande valeur; c'étaient des bijoux, des costumes et des armes de prix;
+il y avait jusqu'à des chevaux. Dans l'après-midi, à un signal donné par
+le roi, les eaux jouèrent, les bassins se remplirent, des milliers de
+gerbes liquides s'épanouirent dans l'air aux feux du soleil, qui en
+faisait autant d'arcs-en-ciel, et ce fut une admiration générale,
+sincère. Cette multitude d'acteurs de bronze fut applaudie comme
+auraient pu l'être des acteurs vivants. Vint ensuite le dîner, dont la
+dépense fut plus tard évaluée à 120,000 livres, dîner fastueux, vraiment
+royal, qui n'a peut-être jamais eu son pareil; car, je l'ai déjà dit,
+six mille personnes y assistèrent, et il avait été dirigé par Vatel.
+C'est de ce splendide dîner que le scrupuleux et impassible marquis de
+Dangeau a dit dans son journal: «Au dîner du sieur Fouquet, le 17 août
+1661, il y avait une superbe montagne de confiture.» Le dîner fini, la
+comédie eut son tour. On avait dressé au bas de l'allée des Sapins un
+théâtre sur lequel on joua pour la première fois _les Fâcheux_, de
+Molière. Pélisson, le secrétaire particulier, l'homme de confiance,
+l'ami intime de Fouquet, qui, de simple poëte et homme de lettres, en
+avait fait en peu de temps un conseiller à la cour des aides, Pélisson
+avait composé un prologue pour la circonstance. Écoutons La Fontaine:
+«Au milieu de vingt jets d'eau naturels s'ouvrit cette coquille que tout
+le monde a vue. L'agréable naïade (_c'était la Béjart_) qui parut dedans
+s'avança au bord du théâtre, et, d'un air héroïque, prononça les vers
+que Pélisson avait faits.»
+
+ Pour voir en ces beaux lieux le plus grand roi du monde,
+ Mortels, je viens à vous de ma grotte profonde....
+ Jeune, victorieux, sage, vaillant, auguste,
+ Aussi doux que sévère, aussi puissant que juste....
+ Vous le verrez demain, d'une force nouvelle,
+ Sous le fardeau pénible où votre voix l'appelle,
+ Faire obéir les lois....
+
+Tels étaient les éloges que le poëte de Fouquet prodiguait à Louis XIV,
+au roi _juste, mais sévère_; et le roi de sourire, et toute la cour
+d'applaudir. Où était en ce moment la comédie la plus piquante, la plus
+curieuse? Cependant Fouquet avait été prévenu par madame
+Duplessis-Bellière du projet que le roi avait eu un moment de le faire
+arrêter au milieu même de la fête. Mais comment croire à un pareil
+dessein? Le roi ne lui avait-il pas répété peu de temps auparavant,
+qu'il lui pardonnait toutes les irrégularités que la difficulté des
+temps l'avait pu obliger de commettre. A quoi bon s'effrayer?
+Évidemment, tous ces bruits étaient semés par des envieux, ses ennemis,
+les créatures de Le Tellier et de Colbert. Fouquet s'endormit dans ces
+illusions.
+
+Nicolas Fouquet était né à Paris en 1615. Son père, François Fouquet,
+négociant renommé, riche armateur de la Bretagne, avait fait longtemps
+le commerce avec les colonies. Ses connaissances spéciales le mirent en
+relation avec le cardinal de Richelieu, qui le fit entrer dans le
+conseil de marine et du commerce. Il fut le seul juge du maréchal de
+Marillac qui n'opina point à la mort, et, contre toute attente, le
+cardinal de Richelieu lui sut gré, dit-on, de sa probité et de son
+courage[12]. Quand Fouquet eut vingt ans, son père lui acheta une charge
+de maître des requêtes au Parlement. Puis, quinze ans après, celle de
+procureur général étant devenue vacante, l'abbé Fouquet, fort avant dans
+les bonnes grâces du cardinal Mazarin, obtint de lui que son frère en
+fût investi. Dans le Parlement, Fouquet rendit de bons services au
+cardinal. On raconte, en outre, qu'il était fort exact à poursuivre tous
+ceux qui écrivaient contre ce ministre, et qu'il fut chargé, pendant
+quelques années, de la police de Paris. Au mois de février 1653, le duc
+de la Vieuville, surintendant des finances, étant mort, sa charge fut
+partagée entre Fouquet et Servien. Ce dernier mourut au mois de février
+1659. Le préambule de l'ordonnance du roi, en date du 21 février 1659,
+qui conféra à Fouquet la pleine et entière possession de la
+surintendance, mérite d'être reproduit:
+
+ «La confiance que nous avons en votre personne, éprouvée pendant
+ six années en fonction, la prudence et le zèle que vous avez fait
+ connaître, l'assiduité et la vigilance que vous avez apportées en
+ votre place, l'expérience que vous y avez acquise, et l'épreuve que
+ nous avons faite de votre conduite en cet emploi et en plusieurs
+ autres occasions pour notre service nous donnent toutes les
+ assurances que non-seulement il n'est pas nécessaire de partager
+ les soins de cette charge et de vous en soulager par la jonction
+ d'un collègue, mais aussi qu'il importe au bien de notre État et de
+ notre service, pour la facilité des affaires et la promptitude des
+ expéditions, que l'administration de nos finances ne soit pas
+ divisée, et que, vous étant entièrement commise et à vous seul,
+ Nous en serions mieux servis et le public avec Nous[13].»
+
+Il n'était pas possible, on le voit, de recevoir des lettres
+d'investiture plus flatteuses et plus brillantes. Au surplus, bien avant
+la mort de son collègue, Fouquet était déjà chargé des fonctions les
+plus importantes de la surintendance, c'est-à-dire du recouvrement des
+fonds. Servien n'avait dans ses attributions que la dépense. Or, le
+recouvrement des fonds présentait souvent, à cette époque, des
+difficultés inouïes; car, les revenus de l'État étant d'ordinaire
+dépensés deux ou trois ans à l'avance, il s'agissait de décider les
+financiers, traitants et partisans, à prêter des sommes considérables
+sans garantie bien certaine et sous la menace incessante d'une
+banqueroute. Il y en avait eu une très-fâcheuse en 1648, le cardinal
+Mazarin ayant fait donner aux créanciers de l'État des billets payables
+sur des fonds depuis longtemps épuisés, ce qui était une véritable
+dérision et le plus sûr moyen de rendre les financiers encore plus
+exigeants, lorsqu'on aurait de nouveau besoin d'eux. Par malheur, grâce
+aux dépenses de la guerre, à l'insatiable avidité de Mazarin, à
+l'impéritie et à la cupidité des surintendants ou de leurs commis, enfin
+à la disproportion constante entre les recettes et les dépenses, les
+financiers, auxquels de temps en temps on faisait rendre gorge, que l'on
+emprisonnait, que l'on pendait parfois, étaient les hommes les plus
+nécessaires, les plus recherchés du pays. Ils avaient en quelque sorte
+entre leurs mains les résultats de la guerre, le triomphe ou la défaite;
+ils le savaient, en abusaient, et, on ne saurait trop le redire, les
+abus engendrant les abus, tous ceux qui avaient affaire aux financiers,
+s'inspirant le mieux possible de leurs exemples, dilapidaient,
+gaspillaient, s'enrichissaient comme eux, à qui mieux mieux.
+
+En 1653, époque à laquelle Fouquet fut appelé à la surintendance des
+finances conjointement avec Servien, sa fortune personnelle s'élevait,
+d'après sa propre estimation, à 1,600,000 livres, y compris la valeur
+de sa charge de procureur général, sur laquelle il devait encore plus de
+400,000 liv. De 1653 à 1661, son emploi de surintendant lui rapporta,
+d'après son aveu, 3,150,003 liv., à peu près 400,000 liv. par an. En
+outre, il fut reconnu, au moment de sa disgrâce, qu'il avait emprunté
+environ 12 millions, et il disait lui-même à ce sujet: «Que mes ennemis
+se chargent de tous mes biens, à condition de payer mes dettes; je leur
+laisse le reste.» D'un autre côté, il résulta du dépouillement de ses
+comptes que Vaux seulement lui avait coûté plus de 9 millions en achats
+de terrain, constructions, meubles et embellissements. Il avait aussi
+fait des dépenses considérables à sa maison de plaisance de Saint-Mandé,
+à sa maison de ville, située à l'extrémité de la rue des Petits-Champs,
+et aux fortifications de Belle-Isle-sur-Mer, dont il avait acheté le
+gouvernement de la duchesse de Retz; de plus, il possédait un grand
+nombre de terres d'une moindre valeur. Les dépenses de sa maison,
+exagérées sans aucun doute, étaient estimées à 4 millions par an. Enfin,
+ses ennemis allaient partout répétant qu'il avait des émissaires, des
+ambassadeurs particuliers dans les principales villes de l'Europe, et
+qu'il payait de sa propre cassette plusieurs millions de pension à ses
+amis de la cour et des provinces, et aux personnages les plus puissants
+du royaume, pour s'en faire des créatures dévouées dans l'occasion. Que
+ces accusations fussent envenimées, grossies par la malveillance et la
+calomnie, on n'en saurait douter. Mais, même à voir les choses sans
+passion, il était évident que Fouquet dépensait des sommes exorbitantes,
+sans proportion avec la fortune d'un particulier, et que, ni le revenu
+de ses charges, ni son bien, ni celui de sa femme, n'y pouvaient
+suffire. D'où venaient-elles donc?
+
+C'est ici le lieu d'expliquer le curieux mécanisme des opérations
+financières de cette époque, mécanisme plein de complications, machine
+confuse, surchargée de rouages, mais dont la description est
+indispensable pour l'intelligence du procès de Fouquet, et sur lesquels
+on possède, du reste, les renseignements les plus détaillés[14].
+
+Les surintendants des finances n'étaient pas, comme on pourrait le
+croire, des fonctionnaires comptables recevant et dépensant les deniers
+de l'État; ils étaient seulement des agents ordonnateurs. Quant à la
+recette et à la dépense, elles se faisaient chez les trésoriers de
+l'épargne, seuls agents comptables, seuls justiciables de la Cour des
+comptes. Le surintendant n'était justiciable que du roi. C'est ce que
+Fouquet rappelle souvent dans sa défense, et il cite à ce sujet ses
+lettres de nomination, où il est dit «_qu'il ne sera tenu de rendre
+raison en la Chambre des comptes, ni ailleurs qu'à la personne du roi,
+dont celui-ci l'a, de sa grâce spéciale, pleine puissance et autorité
+royale, relevé et dispensé_.»
+
+Il ne faudrait pas conclure de là que l'administration des finances du
+royaume et la gestion du surintendant fussent pour cela exemptes de tout
+contrôle. Les comptes des trésoriers de l'épargne et le registre des
+fonds dépensés permettaient de suivre l'ensemble et le détail des
+opérations. D'abord, l'un des trois trésoriers de l'épargne gérait, à
+tour de rôle, pendant un an, et rendait les comptes séparément, par
+exercice. Aucune somme ne pouvait être reçue ou payée pour l'État sans
+qu'elle fût ordonnancée par le surintendant et portée sur les registres
+de l'épargne, lesquels ne mentionnaient, il est vrai, que la date des
+ordonnances et les fonds sur lesquels elles étaient assignées. Mais, en
+même temps et près du trésorier en exercice, on tenait un autre registre
+appelé _registre des fonds_, sur lequel étaient inscrites jour par jour
+toutes les sommes versées à l'épargne ou payées par elle, avec l'origine
+et les motifs de la recette ou de la dépense, et les noms des parties.
+Le registre des fonds n'était pas produit à la Cour des comptes; il
+demeurait secret entre le roi et le surintendant. Les trésoriers de
+l'épargne se bornaient à fournir les ordonnances de celui-ci à l'appui
+de leurs comptes. Quant au registre des fonds, il servait en même temps
+à contrôler leur gestion et celle du surintendant. En outre, l'agent
+chargé de ce registre et les trésoriers de l'épargne, étant nommés par
+le roi, se trouvaient complètement indépendants du surintendant.
+
+Voilà quels étaient les principes et les règles. Il semble, au premier
+abord, qu'ils devaient prévenir toute malversation, tant de la part du
+surintendant que des trésoriers et des financiers. On va voir combien
+cet ordre si bien entendu, si rigoureux en apparence, pouvait comporter
+d'abus.
+
+Pour qu'une ordonnance fût payable à l'épargne, il ne suffisait pas
+quelle fût signée par le surintendant; il fallait encore, au bas de
+l'ordonnance, un ordre particulier émané de lui, indiquant le fonds
+spécial sur lequel elle devait être payée. Le trésorier de l'épargne ne
+pouvait et ne devait payer qu'autant qu'il avait des valeurs appartenant
+au fonds sur lequel l'ordonnance était assignée; mais, comme il n'en
+avait presque jamais, attendu que les revenus étaient, à cette époque,
+toujours dépensés deux ou trois ans à l'avance, il donnait, en échange
+de l'ordonnance, un billet de l'épargne, soit un mandat sur le fermier
+de l'impôt sur lequel elle était assignée. Ajoutons que, pour la
+facilité des affaires et des paiements, on subdivisait souvent le
+montant d'une même ordonnance en plusieurs billets de l'épargne. Il y
+avait en outre des fonds intacts ou dont les rentrées étaient assurées
+et prochaines au moment de l'émission des billets qui les concernaient,
+tandis que les rentrées d'autres fonds étaient éloignées ou même
+très-hypothétiques. De là résultaient souvent des différences
+considérables dans la valeur des billets de l'épargne. Les uns étaient
+au pair, d'autres, plus ou moins au-dessous du pair; d'autres,
+absolument sans valeur. Cependant, ils émanaient tous de la même source
+et portaient tous les mêmes signatures. Mais ce qui paraîtra surtout
+extraordinaire, incroyable, c'est que souvent des billets, complètement
+dépréciés tant qu'ils étaient entre les mains de quelque pauvre diable,
+acquéraient leur plus haute valeur en passant dans le portefeuille d'un
+fermier ou d'un courtisan en faveur, et c'est ici que se faisait le plus
+odieux, le plus abominable trafic.
+
+En effet, Fouquet et Pélisson conviennent qu'on délivrait souvent, par
+erreur ou sciemment, des ordonnances trois ou quatre fois supérieures au
+fonds qui devait les acquitter. On faisait alors ce qui s'appelait une
+réassignation, c'est-à-dire un nouvel ordre de paiement sur un autre
+fonds, et quelquefois sur un autre exercice. La même opération se
+pratiquait pour tous les billets d'une date déjà un peu ancienne qui
+n'avaient pu être payés sur les fonds primitivement désignés; car plus
+un billet était vieux, plus il était difficile d'en obtenir le paiement,
+et il y en avait qui étaient ainsi réassignés cinq ou six fois, toujours
+sur de mauvais fonds. Mais, je l'ai déjà dit, cela n'arrivait qu'aux
+gens de rien, aux simples rentiers, aux modestes fournisseurs. Les
+autres, les traitants, les partisans, les fermiers, ceux qui étaient en
+état de faire de grandes avances, stipulaient que leurs anciens billets
+seraient réassignés sur de bons fonds, et l'on acceptait même au pair
+dans leurs versements de grandes quantités de ces billets qu'ils
+s'étaient procurés à vil prix.
+
+Mais voici un bien autre abus; les lois du royaume ne permettant pas
+d'emprunter au-dessus du denier 18, c'est-à-dire à 5 5/9 pour 100, la
+Cour des comptes ne pouvait admettre ostensiblement un intérêt plus
+élevé. Cependant, le malheur des temps, la guerre, mais surtout le
+défaut d'ordre et de probité chez les administrateurs des finances
+publiques, faisaient qu'on ne pouvait emprunter les moindres sommes à
+moins de 15 à 18 pour 100, très-souvent davantage. Il fallait donc, pour
+légaliser l'opération, augmenter artificiellement le titre du prêteur
+dans la proportion de l'intérêt légal à l'intérêt réel, et établir
+l'équilibre sur les registres de l'épargne, en délivrant sous des noms
+en blanc, des ordonnances de paiement _qui ne devaient pas être payées_.
+Ces ordonnances étaient nécessaires en outre pour mettre plus tard les
+traitants à l'abri des recherches qu'on ne leur épargnait pas, sous
+prétexte d'usure. Quoique fictives, elles étaient néanmoins, comme les
+autres, scindées et converties en billets de l'épargne pour la commodité
+du service et la régularisation des écritures. Or, quelquefois, le
+traité qui avait donné lieu à une ordonnance de ce genre était révoqué,
+et c'est ce qui arriva, sous l'administration de Servien et Fouquet,
+pour un emprunt de 6 millions. En pareil cas, les billets de l'épargne
+faits et signés en vertu de cette ordonnance devaient être rapportés et
+biffés. Cette fois, bien que l'emprunt n'eût pas eu lieu, on négligea de
+les biffer et de les annuler. Qu'arriva-t-il? Comme ces billets
+pouvaient être séparés des ordonnances qui les avaient autorisés, on
+parvint, au moyen d'assignations et réassignations sur de bons fonds, à
+déguiser leur origine et à convertir en valeurs réelles des valeurs
+essentiellement fictives. En un mot, grâce à ce brigandage qui fut
+avéré, mais dont tout le monde déclina la responsabilité, l'État se
+trouva finalement obligé de payer un emprunt qui n'avait pas même été
+effectué. C'est ce même grief qui devint plus tard, sous le nom de
+l'affaire des 6 millions, un des principaux chefs de l'accusation de
+péculat dirigée contre Fouquet.
+
+Telle était donc, sans compter les pots-de-vin, qui jouaient, on le
+verra plus loin, un très-grand rôle dans toutes les transactions du
+temps, la nature des principaux abus pratiqués plus ou moins ouvertement
+dans l'administration des finances, lorsque ce surintendant fut appelé à
+la diriger. Soyons juste à son égard: à l'époque où il parvint aux
+affaires, la situation était peu rassurante, et de moins habiles, de
+moins hardis que lui n'eussent pas triomphé à coup sûr des difficultés
+qu'il rencontra tout d'abord. Non-seulement il n'y avait rien à
+l'épargne, on y était habitué depuis le ministère du cardinal de
+Mazarin, mais les revenus de deux années étaient à peu près dévorés, et,
+malgré ses plus captieuses promesses, le premier ministre n'inspirait
+plus aucune confiance aux traitants. La banqueroute de 1648 pesait
+toujours sur le gouvernement, effrayant les esprits et les capitaux.
+Grâce à l'importance que lui donnait sa charge de procureur général,
+grâce à sa fortune, à sa réputation d'habileté et à la délicatesse avec
+laquelle il remplit ses premiers engagements, Fouquet parvint bientôt à
+procurer à Mazarin tout l'argent que celui-ci lui demandait, et certes
+il lui en demandait beaucoup. Je n'ai point à m'occuper ici de la
+politique du cardinal Mazarin, politique patiente, rusée, mais pleine de
+ressources, petite et mesquine dans les moyens, mais grande par ses
+résultats, et couronnée enfin par deux succès qui ont fait époque dans
+l'histoire de nos relations internationales: le traité de Munster et le
+mariage du roi avec Marie-Thérèse. Mais il faut bien qu'il soit permis
+de blâmer, comme elle le mérite, l'avidité de ce ministre, de cet
+étranger, qui, au milieu de la détresse de la France, trouva le moyen de
+thésauriser, d'entasser sans cesse, prenant de toutes mains, du roi, des
+traitants, des fermiers, se faisant lui-même l'entrepreneur des
+fournitures de la guerre, et laissant, en fin de compte, une fortune de
+50 millions à ses héritiers. Voilà l'homme que Fouquet contracta
+l'obligation de satisfaire en arrivant aux finances, et il faut lui
+rendre cette justice de dire que jamais ni les intérêts de la guerre, ni
+le soin des négociations diplomatiques ne périclitèrent un instant faute
+d'argent. Un trait particulier de l'histoire du temps, c'est que les
+financiers voulaient bien avancer des sommes considérables à Fouquet,
+mais non à Mazarin, au gouvernement. L'homme privé inspirait plus de
+confiance que le premier ministre, que l'État. Que faisait alors le
+surintendant? Il prêtait à l'État des sommes empruntées par lui aux
+particuliers, et on l'accusa plus tard d'avoir retiré de ces prêts,
+qu'il avouait, dont il se glorifiait même, des intérêts usuraires. Il se
+délivrait ensuite des ordonnances de remboursement qui étaient payées au
+moyen de billets de l'épargne, au fur et à mesure de la rentrée des
+impôts. Il avait même imaginé, pour simplifier ses opérations et éviter
+les retards, de faire verser le produit des impôts dans sa caisse, de
+sorte que l'_Épargne se faisait chez lui_, comme on disait alors. Ainsi,
+les deniers de l'État étaient confondus avec ses propres deniers, et il
+était tout à la fois ordonnateur, receveur et payeur.
+
+Si l'on pouvait avoir le moindre doute sur les résultats d'un pareil
+désordre, il suffirait, pour le dissiper, de lire les mémoires d'un
+financier du temps, de Gourville, mémoires curieux par leur franchise et
+par l'espèce de naïveté impudente avec laquelle l'auteur avoue la part
+qu'il a prise à tous les trafics que Fouquet tolérait, encourageait. Ce
+Gourville, qui avait d'abord appartenu à M. de La Rochefoucauld, s'était
+mêlé d'une manière très-active aux intrigues de la Fronde et était
+arrivé à la cour par l'intermédiaire de la maison de Condé, à laquelle
+il avait rendu quelques services. Actif, plein de résolution, spirituel,
+adroit à prendre le vent, il parvint à s'insinuer auprès de Fouquet, et
+le premier conseil qu'il lui donna fut d'amortir l'opposition du
+Parlement au moyen de quelques gratifications de 500 écus habilement
+distribués aux meneurs. Le conseil fut trouvé excellent, et Gourville se
+chargea des négociations qui réussirent à merveille. Bientôt son crédit
+fit du bruit parmi les gens d'affaires, qui s'adressèrent à lui toutes
+les fois qu'ils avaient quelque chose à proposer au surintendant. «M.
+Fouquet, dit-il lui-même, trouva que je m'étais fort stylé; il était
+aussi bien aise que je lui fisse venir de l'argent.» Quant aux billets
+de 1648 dont il a été question plus haut, voici comment Gourville en
+parle. Ce passage de ses mémoires est on ne peut plus significatif:
+
+ «Le désordre était grand dans les finances. La banqueroute
+ générale, qui se fit lorsque M. le maréchal de La Meilleraye fut
+ surintendant des finances, remplit tout Paris de billets de
+ l'épargne, que chacun avait pour l'argent qui lui était dû. En
+ faisant des affaires avec le roi on mettait dans les conventions
+ que M. Fouquet renouvellerait de ces billets pour une certaine
+ somme. On les achetait communément au denier 10 (10 pour 100); mais
+ après que M. le surintendant les avait assignés sur d'autres fonds,
+ ils étaient bons pour la somme entière. MM. les trésoriers de
+ l'épargne s'avisèrent entre eus d'en faire passer d'une épargne à
+ l'autre pour en faire leurs profits. Ce qui en ôtait la
+ connaissance, c'est que M. Fouquet en rétablissait beaucoup, et ces
+ messieurs s'accommodaient avec ceux qui avaient les fonds entre les
+ mains. _Cela fit beaucoup de personnes extrêmement riches_.
+ Cependant, parmi ce grand nombre, le roi ne manquait point
+ d'argent, et ayant tous ces exemples devant moi, _je profitai
+ beaucoup_[15].»
+
+Ainsi, le surintendant, ses commis et ses amis, les trésoriers de
+l'épargne et les financiers battaient monnaie avec des billets achetés à
+10 pour 100 de leur valeur primitive; et tout le monde ayant intérêt à
+la fraude, il ne se trouvait personne pour la démasquer. Cependant,
+comme il arrive souvent, l'excès même du désordre en amena la fin. Il y
+avait alors à la cour, près du cardinal Mazarin, un homme qui observait
+avec une indignation souvent mal contenue à quel gaspillage
+l'administration des finances publiques était livrée, attendant le
+moment favorable pour réformer les abus dont il gémissait. Cet homme,
+autrefois attaché au ministre Le Tellier, qui l'avait plus tard donné au
+cardinal Mazarin, dont il était devenu l'homme de confiance,
+l'intendant, c'était Colbert. La surveillance de Colbert était-elle
+désintéressée? N'avait-il pas déjà lui-même, à cette époque, l'espoir de
+remplacer un jour le surintendant? Cela paraît hors de doute; mais ce
+n'est pas ce qu'il s'agit d'examiner ici. Bien que le cardinal Mazarin
+n'eût qu'à se louer habituellement de l'exactitude avec laquelle Fouquet
+fournissait à toutes ses dépenses, il ne laissait pas que de prêter
+volontiers l'oreille aux mauvais rapports qu'on lui faisait sur le
+compte du surintendant. Or, celui-ci le savait; et, toujours inquiet,
+troublé, se croyant chaque jour à la veille d'un caprice du premier
+ministre, d'une disgrâce, il cherchait à s'attacher, en redoublant de
+largesses, les personnages les plus considérables de la cour, pour se
+faire un parti en cas de besoin. Après Colbert, un des ennemis les plus
+dangereux du surintendant, c'était un de ses frères, l'abbé Fouquet, qui
+l'avait autrefois mis en relation avec Mazarin, mais avec qui il s'était
+brouillé depuis, et qui le desservait avec une vivacité dont le cardinal
+paraissait s'amuser beaucoup[16]. Au mois de mars 1659, Mazarin partit
+pour Saint-Jean-de-Luz, où le traité des Pyrénées devait être signé.
+Colbert resta à Paris. Peu de temps après, le surintendant se dirigea
+vers Toulouse, où il devait trouver le cardinal de retour. Le financier
+Gourville était avec lui. On a prétendu que Fouquet entretenait des
+ambassadeurs particuliers dans les principales cours. Il avait mis aussi
+dans ses intérêts le surintendant des postes du royaume, M. de Nouveau,
+un de ses pensionnaires, et celui-ci avait ordre, apparemment, de lui
+adresser directement la correspondance de Colbert pour le cardinal de
+Mazarin. Arrivé à Bordeaux, Fouquet reçut et communiqua à Gourville un
+projet de restauration des finances que Colbert soumettait au cardinal.
+D'après ce projet, on aurait établi une chambre de justice composée d'un
+certain nombre de membres de tous les parlements du royaume, avec M.
+Talon pour procureur général. C'était la perte de Fouquet, dont M. Talon
+était l'ennemi déclaré, Gourville dit qu'après avoir lu ce projet, dont
+la lecture avait fort abattu Fouquet, ils se mirent à le copier tous les
+deux très à la hâte, afin de le rendre sans retard à l'émissaire qui
+l'avait apporté.
+
+La circonstance était critique. Le financier vint en aide au
+surintendant, et le tira de ce danger avec une habileté consommée. Il
+alla trouver le cardinal et lui dit qu'il courait à Paris des bruits sur
+une cabale organisée contre Fouquet, cabale très-fâcheuse, en ce qu'il
+ne serait plus possible à celui-ci, son crédit étant ruiné par tous ces
+méchants propos, de trouver l'argent dont le roi avait besoin. Gourville
+ajouta qu'au surplus il n'était pas étonnant de voir la calomnie
+s'acharner contre le surintendant, bien des gens se croyant aptes à
+gérer sa charge, et ne négligeant rien pour réussir à s'en emparer[17].
+Ces raisons, adroitement développées par un homme qui était censé
+n'avoir aucune connaissance du projet de Colbert, frappèrent le
+cardinal, qui pour rien au monde n'aurait voulu s'exposer à trouver les
+coffres de l'épargne vides au moment où il était sur le point
+d'atteindre le but de ses efforts diplomatiques, et non-seulement
+Fouquet ne fut pas disgracié, mais Colbert reçut du cardinal l'ordre de
+continuer à le voir.
+
+Les extraits suivants de la lettre de Mazarin montrent bien, au surplus,
+l'effet qu'avait produit sur son esprit la lecture du projet de
+Colbert.
+
+ «J'ay reçeu le mémoire et achevé de le lire un moment auparavant
+ que M. le surintendant feust arrivé. J'ay esté bien ayse des
+ lumières que j'en ay tiré, et j'en proffitteray autant que la
+ constitution des affaires présentes le peut permettre.
+
+ «Je vous diray seulement que M. le surintendant me faisoit des
+ plaintes des discours que Hervart tenoit à son préjudice, disant à
+ ses plus grands confidents que luy surintendant sortiroit bientôt
+ des finances, que c'estoit une chose résolue, qu'il agissoit en
+ cela de concert avec vous[18].
+
+ «Il m'a adjouté que vous ayant pratiqué longtemps, il avait eu le
+ moyen de vous connoistre un peu, et que il ne doutoit pas que vous
+ n'aviez pas pour luy la même affection que par le passé, s'estant
+ apperçeu que depuis quelque temps vous luy parliez frédement, quoy
+ qu'il ne vous eust pas donné sujet à cela, ayant pour vous la
+ dernière estime, et ayant toujours souhété avec la dernière passion
+ d'avoir vostre amitié, sachant d'ailleurs l'affection et la
+ confiance que j'avais en vous. Sur quoy s'est fort estendu, ne luy
+ estant pas échappé une parole qui ne feust à votre advantage, et se
+ plaignant seulement de la liaison dans laquelle vous estiez entré
+ avec Hervart et l'avocat-général Tallon, à son préjudice, et
+ d'autant plus que vous ne pouviez pas douter que sous tous ses
+ préparatifs je n'avois que à dire un mot pour le retirer, et me
+ remettre non pas seulement la surintendance, mais la charge de
+ procureur général.
+
+ «Je me suis desmêlé ensuite de tout cela que le surintendant est
+ demeuré persuadé que vous ne m'aviez rien mandé à son préjudice,
+ mais non pas que ce qui s'est passé à Paris n'est autrement de ce
+ qu'il m'a dit. Tout ce que je vous puis dire, c'est que je mettray
+ touttes piéses en oeuvre pour renvoyer le surintendant persuadé que
+ vous ne m'avez rien mandé, et vous pouvez parler et vous éclaircir
+ avec luy en cette conformité, car je reconnois qu'il souhéte
+ furieusement de bien vivre avec vous et proffitter de vos conseils,
+ m'ayant dit que d'autres fois vous les lui donniez avec liberté, ce
+ que vous ne faites pas depuis quelque temps.
+
+ «Hervart n'a jamais esté secret, et par le motif d'une certaine
+ vanité qui n'est bonne à rien, dit à plusieurs personnes tout ce
+ qu'il sçait, et ainsy je ne doute pas que ces discours n'aient
+ donné lieu au surintendant de pénétrer les choses qu'il m'a
+ dit[19].»
+
+Colbert reçut cette dépêche à Nevers, le 27 octobre 1659. Le lendemain
+il répondit au cardinal une longue lettre qu'il importe de reproduire en
+entier, parce qu'elle contient de curieux détails sur ses relations avec
+Fouquet et Mazarin. On est heureux, quand il s'agit de personnages
+historiques si considérables, de pouvoir s'appuyer sur des documents
+authentiques qui fixent aussi nettement les positions.
+
+ A Nevers, ce 28 octobre 1659.
+
+ «Je receus hier, à Desize, les dépesches de Vostre Eminence, du 20
+ de ce mois, aus quelles je feray double réponse. Celle-cy servira,
+ s'il luy plaîst, pour ce qui concerne le discours fait par M. le
+ procureur général et le mémoire que j'ay envoyé à Vostre Eminence.
+ Il est vray, Monseigneur, que j'ay entretenu une amitié assez
+ étroite avec lui, depuis les voyages que je fis en 1650 avec Vostre
+ Eminence, et que je l'ay continué depuis, ayant toujours eu
+ beaucoup d'estime pour luy, et l'ayant trouvé un des hommes du
+ monde le plus capable de bien servir Vostre Eminence et de la
+ soulager dans les grandes affaires dont elle est surchargée. Cette
+ amitié a continué pendant tout le temps que M. de Servien eut la
+ principale autorité dans les finances, et souvent j'ay expliqué à
+ Vostre Eminence même la différence que je faisois de l'un à
+ l'autre. Mais dés lors que, par le partage que Vostre Eminence fist
+ en 1655, toute l'autorité des finances fust tombée entre les mains
+ du dit sieur procureur général, et que par succession du temps je
+ vins à connoistre que sa principalle maxime n'estoit pas de fournir
+ par économie et par mesnage beaucoup de moyens à Vostre Eminence
+ pour estendre la gloire de l'État, et qu'au contraire il
+ n'employoit les moyens que cette grande charge lui donnoit qu'à
+ acquérir des amis de toute sorte et à amasser pour ainsi dire des
+ matières pour faire réussir, à ce qu'il prétendoit, tout ce qu'il
+ auroit voulu entreprendre, et mesme, pour se rendre nécessaire, et
+ en un mot qu'il a administré les finances avec une profusion qui
+ n'a point d'exemple, à mesure que je me suis apperceu de cette
+ conduitte, à mesure nostre amitié à diminué, mais il a eu raison de
+ dire à Vostre Eminence que je me suis souvent ouvert à luy et que
+ je luy ay mesme donné quelques conseils, parce que pendant tout ce
+ temps-là je n'ay laissé passer aucune occasion de lui faire
+ connoistre autant que cette matière le pouvoit permettre, combien
+ la conduitte qu'il tenoit étoit éloignée de ses propres advantages,
+ qu'en administrant les finances avec profusion, il pouvoit
+ peut-estre amasser des amis et de l'argent, mais que cela ne se
+ pouvoit faire qu'en diminuant notablement l'estime et l'amitié que
+ Vostre Eminence avoit pour luy, au lieu qu'en suivant ses ordres,
+ agisant avec mesnage et économie, lui rendant compte exactement, il
+ pouvoit multiplier a l'infini l'amitié, l'estime et la confiance
+ qu'elle avoit en luy, et que sur ce fondement, il n'y avoit rien de
+ grand dans l'État et pour luy et pour ses amis à quoi il ne pust
+ parvenir. Quoique j'eusse travaillé inutilement jusqu'en 1657,
+ lorsqu'il chassa Delorme, je crus que c'estoit une occasion
+ très-favorable pour le faire changer de conduitte; aussi
+ redoublay-je de diligence et de persuations, luy faisant connoistre
+ qu'il pouvoit rejeter toutes les profusions passées sur le dit
+ Delorme, pourvu qu'il changeast de conduitte, luy exagérant
+ fortement tous les advantages qu'il pourroit tirer de cette
+ favorable conjoncture. Je ne me contentay pas de faire toutes ces
+ diligences, je sollicitay encore M. Chanut pour lequel je sçay
+ qu'il a estime et respect, de se joindre à moy, l'ayant trouvé dans
+ les mesmes sentiments. Je fus persuadé quelque temps qu'il suivoit
+ mon avis, et pendant tout ce temps nostre amitié fust fort
+ réchauffée, mais depuis l'ayant vu retomber plus fortement que
+ jamais dans les mesmes désordres, insensiblement je me suis retiré,
+ et il est vray qu'il y a quelque temps que je ne luy parle plus que
+ des affaires de Vostre Eminence, parce que je suis persuadé qu'il
+ n'y a rien qui le puisse faire changer. Mais il est vray qu'il n'y
+ a rien que j'aye tant souhaité et que je souhaite tant que le dit
+ sieur procureur général pust quitter ses deux mauvaises qualités,
+ l'une de l'intrigue et l'autre de l'horrible corruption dans
+ laquelle il s'est plongé, parce que si ses grands talents étaient
+ séparés de ces grands défauts, j'estime qu'il seroit très-capable
+ de bien servir Vostre Eminence.
+
+ «Quant à ma liaison avec M. Hervart et M. Talon, dont il a parlé à
+ Vostre Eminence; je ne saurais lui désirer un plus grand avantage
+ que d'estre éloigné de toutes liaisons _des deux parts_ autant que
+ je le sais, estant fortement persuadé et par inclination naturelle
+ et par toute sorte de raisonnement que la seule liaison que l'on
+ puisse et que l'on doibve avoir ne consiste qu'à bien servir son
+ maistre et que toutes les autres ne font qu'embarrasser. Mais quand
+ je serois d'esprit à chercher ces liaisons, la dernière personne
+ avec qui j'en voudrais faire, ce serait avec M. Hervart, pour
+ lequel je n'ay conservé aucune estime. Pour M. Talon, il est vraj
+ que j'ay beaucoup d'estime pour lui et que je l'ay vu trois fois
+ cet esté à Vincennes, chez luy et en mon logis. Mais aussi il est
+ vray que j'ay creu qu'il estoit peut-être bon pour le service du
+ Roy et pour la satisfaction de Vostre Eminence de garder avec luy
+ quelque mesures pour le faire souvenir, dans les occasions qui se
+ peuvent présenter, des protestations qu'il m'a souvent faites de
+ bien servir le Roy et Vostre Eminence, pourveu qu'on lui fasse
+ sçavoir dans les oscasions ce que l'on désire de luy, avouant
+ luy-mesme qu'il peut quelquefois se tromper.
+
+ «Pour ce qui est de la connoissance que le dit sieur procureur
+ général a tesmoigné avoir du mémoire que j'ay envoyé à Vostre
+ Eminence, je puis bien dire avec assurance que s'il le sçait il a
+ été bien servy par les officiers de la poste, avec les quels je
+ scay qu'il a de particulières habitudes, n'y ayant que Vostre
+ Eminence, celuy qui l'a transcrit et moi qui en ayent eu
+ connaissance et ne pouvant doubler du tout de celui qui l'a
+ transcrit, y ayant 16 ans qu'il me sert avec fidélité en une
+ infinité de rencontres plus importantes que celle-ci.
+
+ «Ce mémoire n'a esté fait sur aucun qui m'aye esté donné par le
+ sieur Hervart, duquel je n'en ay jamais voulu recevoir, ne
+ l'estimant pas assez habile homme pour bien pénétrer une affaire et
+ pour dire la vérité. Ce que Vostre Eminence trouvera de bon dans
+ cette affaire vient d'elle mesme, n'ayant fait autre chose que de
+ rédiger par escrit une petite parties des belles choses que je luy
+ ay entendu dire sur le sujet de l'esconomie des finances. Pour ce
+ qui est rapporté du fait de la conduitte du surintendant, Vostre
+ Eminence scait tout ce que j'en ai pu dire, et je suis bien assuré
+ qu'il n'y a personne en France qui souhaite plus que moy que sa
+ conduite soit réglée en sorte qu'elle plaise à Vostre Eminence et
+ qu'elle puisse se servir de luy. Quant à tous ces discours que le
+ sieur Hervart a fait et que le sieur procureur général m'attribue
+ en commun et qu'il dit scavoir de la source, je crois bien qu'il le
+ sçait du dit sieur Hervart, parce qu'il a des espions chez lui,
+ mais je ne suis pas garant de l'imprudence de cet homme là avec
+ lequel j'ay toujours agi avec beaucoup de retenue, m'estant
+ apperceu en une infinité de rencontres qu'il se laisse souvent
+ emporter à dire mesme tout ce qu'il avoit appris de Vostre
+ Eminence.
+
+ «Sy, dans ce discours et dans le mémoire que j'ay envoyé à Vostre
+ Eminence, la vérité n'y paroist sans aucun fard, déguisement, envie
+ de nuire, ni autre fin indirecte de quelque nature que ce soit, je
+ ne demande pas que Vostre Eminence aye jamais aucune créance en
+ moy, et il est mesme impossible qu'elle la puisse avoir, parceque
+ je suis asseuré que je ne puis jamais lui exposer toute la vérité
+ plus à découvert et plus dégagée de toutes passions. Et outre que
+ Vostre Eminence le découvre assez par le discours mesme, sy elle
+ considère que je ne souhaitte la place de personne, que je n'ay
+ jamais temoigné d'impatience de monter plus haut que mon employ,
+ lequel j'ay toujours estimé et estime infiniment plus que tout
+ autre, puisqu'il me donne plus d'occasions de servir
+ personnellement Vostre Eminence et que d'ailleurs sy j'avois
+ dessein de tirer des advantages d'un surintendant je ne pourrois en
+ trouver un plus commode que celui-là, ce qui paroist assez
+ clairement à Vostre Eminence par l'envie qu'il luy a fait paroistre
+ de vouloir bien vivre avec moy: Vostre Eminence jugera, dis-je,
+ assez facilement qu'il n'y a aucun motif que la vérité et ses
+ ordres qui m'ont obligé de dire ce qui est porté par ledit mémoire,
+ et que les discours du sieur Hervart n'ont aucun rapport avec ce
+ qui me regarde en cela.
+
+ «Quant à l'envie qu'il a fait paroistre à Vostre Eminence mesme de
+ vouloir bien vivre avec moy, il n'y aura pas grand peine, parce que
+ ou il changera de conduitte ou Vostre Eminence agréera celle qu'il
+ tient, ou Vostre Eminence l'excusera par la raison de la
+ disposition présente des affaires, et trouvera peut-estre que ses
+ bonnes qualités doivent balancer, et mesme emporter ses mauvaises;
+ en quelque cas que ce soit, je n'auray pas de peine à me renfermer
+ entièrement à ce que je reconnoistray estre des intentions de
+ Vostre Eminence, luy pouvant protester devant Dieu qu'elles ont
+ toujours esté et seront toujours les règles des mouvements de mon
+ esprit.»
+
+ COLBERT.
+
+Certes, il était difficile de distiller la flatterie avec plus
+d'adresse, et, en même temps, de perdre plus sûrement Fouquet dans
+l'esprit du cardinal que ne le fit Colbert dans cette circonstance. Ses
+insinuations et ses louanges devaient produire inévitablement l'effet
+qu'il en espérait, et dès ce jour sans doute, la disgrâce de Fouquet fut
+arrêtée. Ce n'était plus qu'une question de temps. Il est même probable
+que sans l'hésitation et la timidité naturelles de Mazarin, elle n'eût
+pas été aussi longtemps différée, à moins que celui-ci, riche à 50
+millions ramassés de toutes mains et par tous les moyens, n'eût éprouvé
+quelque embarras à faire poursuivre le surintendant pour crime de
+péculat[20].
+
+Toutefois, docile aux recommandations du cardinal, Colbert alla voir le
+surintendant dès que celui-ci fut de retour à Paris, et il y eut entre
+eux une apparence de réconciliation; mais les intérêts étaient
+dorénavant trop distincts pour que cette paix fût sérieuse. Colbert ne
+modifia pas ses sentiments sur les opérations de Fouquet. Quant à ce
+dernier, il garda toutes ses craintes, toutes ses inquiétudes sur les
+dispositions du cardinal, et ses soupçons lui firent sans doute
+conserver, quoi qu'il ait pu dire, un projet de révolte qu'il avait
+ébauché en 1657, et dont le manuscrit, des plus compromettants, fut
+trouvé plus tard dans ses papiers.
+
+Telle était donc la position du surintendant vers la fin de 1639. Deux
+ans après, au mois de mars 1661, le cardinal Mazarin mourut. On sait
+comment il recommanda Colbert au roi. «Sire, je vous dois tout, dit-il à
+Louis XIV, mais je crois m'acquitter en quslque sorte avec Votre Majesté
+en lui donnant Colbert.» Le cardinal ne pouvait rendre à la France un
+plus grand service, ni porter à Fouquet un coup plus terrible.
+Cependant, le poste de premier ministre était vacant, et la vanité, la
+présomption du surintendant n'ayant point de bornes, il ne crut pas que
+le roi pût jeter les yeux sur un autre que lui. Jusqu'au jour même de la
+mort du cardinal, et par déférence pour les services qu'il en avait
+reçus, Louis XIV lui avait laissé tout le soin du gouvernement.
+L'étonnement fut général lorsque, au premier conseil qui suivit la mori
+de Mazarin, il prévint ses ministres qu'à l'avenir ils eussent à lui
+parler directement de toutes les affaires, ses intentions étant qu'il ne
+fut donné aucune signature, aucun ordre, aucun passe-port, sans son
+commandement. On espérait, il est vrai, que ce beau zèle ne durerait
+pas, et que le roi retournerait bientôt aux chasses, aux ballets, aux
+plaisirs. C'était surtout l'opinion et le désir de Fouquet. Depuis la
+mort du cardinal, Fouquet se croyait plus en faveur que jamais.
+
+Vainement ses amis l'engageaient à se défier des apparences, et surtout
+à ne rien déguiser au roi de la véritable situation des finances. Il
+avait cru se mettre en règle en priant un jour le roi de lui pardonner
+ce qui avait pu se faire d'irrégulier dans le passé à cause de la
+difficulté des temps, et le roi lui avait en effet répondu qu'il lui
+pardonnait. C'était pour Fouquet une occasion admirable de se conformer
+dorénavant aux règles de comptabilité qui ont été expliquées plus haut,
+et qu'on avait impunément violées depuis longtemps; mais il lui eût
+fallu pour cela modérer sa dépense, et supprimer les pensions qu'il
+faisait à tous les courtisans de sa prospérité. Fouquet n'en eut sans
+doute pas la force. Sans tenir aucun compte des avis que Pélisson,
+Gourville et d'autres amis lui donnaient sur les menées de Colbert et de
+madame de Chevreuse, qui avait détaché la reine mère de son parti, il
+persista à fournir des états dont Colbert, nommé intendant des finances
+depuis la mort de Mazarin, démontrait chaque jour la fausseté au
+roi[21]. En même temps, Louis XIV désirant pousser jusqu'à ses plus
+extrêmes limites l'expérience qu'il avait commencée, le recevait toutes
+les fois qu'il le désirait, et lui témoignait une bienveillance marquée.
+Ainsi, pendant que quelques-uns, les mieux avisés, mais le plus petit
+nombre, ne doutaient pas de l'imminence de sa chute, d'autres le
+croyaient destiné à hériter de la faveur et de la toute-puissance du
+cardinal. Naturellement, Fouquet ajoutait foi aux pronostics de ces
+derniers, et déjà ses collègues remarquaient un changement insupportable
+dans son humeur. D'un autre côté, tout le monde se plaignait des airs de
+plus en plus altiers et hautains, des manières orgueilleuses de sa
+femme. Sa mère seule avait la réputation d'une bonne et sainte femme, et
+l'on racontait qu'elle gémissait de ses dissipations au point de
+souhaiter un terme à la faveur dont il jouissait. On a vu plus haut que
+Fouquet était en même temps surintendant des finances et procureur
+général du parlement de Paris. Cette dernière charge, la plus
+considérable du royaume après celles de chancelier et de premier
+président, lui donnait une consistance immense auprès de sa compagnie,
+de tout temps fort jalouse, comme on sait, des privilèges dont
+jouissaient ses membres, et, en cas de procès, le rendait justiciable
+d'elle seule, ce qui présageait un acquittement certain. Comment éviter
+un pareil résultat? On a prétendu que, dans cette occasion, Colbert
+prêta les mains à une intrigue où l'on regretterait beaucoup, pour
+l'honneur de son caractère, qu'il se fût véritablement trouvé mêlé. Le
+roi avait déclaré qu'il ne nommerait jamais chevalier de ses ordres un
+homme, quelque notable qu'il fût, s'il était _de robe_ ou _de plume_,
+c'est-à-dire magistrat ou financier. Colbert persuada, dit-on, à Fouquet
+que l'intention du roi était de le nommer chevalier de ses ordres, mais
+que la charge de procureur général dont il était investi mettait un
+obstacle invincible à ce dessein. Entraîné, comme toujours, par sa
+vanité, Fouquet vendit sa charge 1,400,000 livres à M. de Harlay, et,
+sur une nouvelle insinuation de Colbert, offrit généreusement de faire
+déposer dans la citadelle de Vincennes, à la disposition du roi, qui
+avait paru le désirer, 1 million que M. de Harlay lui donnait comptant.
+Telle est, du moins, la version de l'abbé de Choisy, que tous les
+biographes de Fouquet et de Colbert ont adoptée. Or, voici ce que
+Fouquet lui-même écrivit à ce sujet, pendant le cours de son procès:
+
+ «Le Roy me témoigna qu'il voudroit avoir un million d'argent
+ comptant, sans faire tort à ses autres affaires, pour mettre en
+ réserve à Vincennes; je luy dis que si je voulois vendre ma charge
+ j'en tirerois un million, outre ce que j'estois obligé de donner à
+ mon fils pour sa survivance; et que s'il luy plaisoit de
+ l'accepter, je le lui donnois en pur don de bon coeur, en
+ reconnoissance de la bonté que Sa Majesté me témoignoit, et des
+ biens qui me venoient d'elle. Le roy l'accepta, me remercia, fit
+ porter le million secrètement à Vincennes, où je le mis, et où il
+ est peut-estre encore aussi bien que moy.»[22]
+
+Quoi qu'il en soit, une fois ces précautions prises, le roi, fatigué de
+la comédie que Fouquet le forçait de jouer depuis quatre mois, eut hâte
+d'en finir, et sans la reine mère, il l'eût fait arrêter à Vaux même.
+Heureusement, l'avis de celle-ci prévalut, et Louis XIV n'eut pas plus
+tard à se reprocher cette déloyauté. D'ailleurs, il fut décidé, au
+retour de Vaux, qu'on retarderait l'affaire le moins possible. Le roi
+organisa donc pour les premiers jours du mois suivant, à l'occasion de
+la tenue des États de Bretagne, un voyage à Nantes, et le surintendant
+fut désigné pour l'y accompagner. Toutes les dispositions nécessaires
+furent combinées longtemps d'avance avec un soin minutieux, et l'on prit
+patience jusqu'au moment tout à la fois tant désiré et tant redouté.
+
+En effet, la cour n'était pas sans inquiétude sur les résultats que
+pouvait entraîner l'arrestation de Fouquet. On savait que, grâce aux
+pensions qu'il répandait de tous côtés, il avait de nombreuses créatures
+qu'on supposait dévouées à sa fortune. En outre, les troubles de la
+Fronde n'étaient pas déjà si anciens qu'on ne pût craindre d'en voir
+tenter un nouvel essai par un homme puissant, ayant à sa disposition, au
+moyen de sa famille, plusieurs places de guerre fort importantes, et
+possédant en propre un point très-fortifié, Belle-Isle-sur-Mer, où l'on
+croyait qu'il avait fait cacher des trésors considérables, à l'aide
+desquels, favorisé par sa proximité de deux provinces très-surchargées
+d'impôts et mécontentes, la Normandie et la Bretagne, il lui serait
+facile de fomenter une guerre civile.
+
+Enfin, le nouveau gouvernement n'ayant encore donné aucune preuve de sa
+force, de sa puissance, doutait en quelque sorte de lui-même et
+s'exagérait les difficultés. On comprend donc ses craintes, ses
+hésitations, ses précautions. Louis XIV a dit, dans ses _Instructions au
+Dauphin_, que, «de toutes les affaires qu'il avait eues à traiter,
+l'arrestation et le procès du surintendant était celle qui lui avait
+fait le plus de peine et causé le plus d'embarras[23].» Le voyage à
+Nantes avait un double avantage: il isolait Fouquet de ses amis, et
+permettait de s'emparer presque en même temps de sa personne et de
+Belle-Isle avant qu'il lui eût été possible de mettre cette place en
+état de défense, et d'en faire enlever les trésors qu'on y supposait en
+dépôt.
+
+La cour partit pour Nantes vers les derniers jours du mois d'août.
+Cependant, le secret de ses projets n'avait pas été si bien gardé qu'il
+n'en eût rien transpiré au dehors. Au contraire, tout le monde
+paraissait s'attendre à ce que le voyage de Nantes serait marqué par
+quelque grand événement; seulement, on croyait qu'il s'agissait d'une
+simple lutte d'influence entre Fouquet et Colbert, dont l'inimitié
+était devenue alors manifeste, et quelques personnes supposaient que ce
+dernier allait être définitivement éclipsé par l'étoile de jour en jour
+plus resplendissante du surintendant. Malgré le danger qu'il avait couru
+à Vaux, malgré les avis qui lui venaient de tous côtés, Fouquet lui-même
+partagea ces illusions jusqu'au dernier instant. Cela paraît incroyable,
+mais tous les mémoires du temps sont unanimes à ce sujet, et un tel
+excès d'imprévoyance ne fait que mieux éclater son inconcevable
+légèreté. Pourtant, dans une conversation avec Loménie de Brienne, la
+veille de son départ de Paris, il dit à celui-ci, d'un air triste et
+abattu, que plusieurs personnes l'informaient d'un méchant projet qui se
+tramait contre lui, que la reine mère elle-même l'en avait fait avertir,
+que sa fortune était fort compromise à cause des grandes dettes qu'il
+avait contractées pour le service de l'État; mais qu'il était résigné à
+tout, ne croyant pas cependant que le roi voulût le perdre. Puis il
+ajouta: «Pourquoi le roi va-t-il en Bretagne, et précisément à Nantes?
+Ne serait-ce point pour s'assurer de Belle-Isle?--A votre place,
+répondit de Brienne, j'aurais cette crainte, et je la croirais
+fondée.--Nantes! Belle-Isle! Nantes! Belle-Isle! répéta Fouquet à
+plusieurs reprises. M'enfuirai-je? Mais où me donnerait-on protection,
+si ce n'est à Venise?--Je l'embrassai les larmes aux yeux, dit de
+Brienne, et je ne pus m'empêcher de pleurer; il me faisait compassion et
+il en était digne[24].»
+
+Mais ce n'était là qu'un éclair de prudence, et, bien que malade,
+Fouquet se décida à partir. Il arriva à Nantes avec la fièvre tierce.
+Trois ou quatre fois dans la journée le roi envoyait savoir de ses
+nouvelles. Le 4 septembre, de Brienne alla deux fois chez lui pour
+s'informer si le roi pourrait le voir le lendemain de bonne heure, ayant
+le projet de partir pour la chasse dans la matinée. Il le trouva dans sa
+robe de chambre, couché sur son lit, le dos appuyé contre une pile de
+carreaux. De Brienne lui dit qu'il venait de la part du roi savoir
+comment il se portait. «Fort bien, à ma fièvre près, qui ne sera rien.
+J'ai l'esprit en repos, et je serai demain hors de mes inquiétudes. Que
+dit-on au château et à la cour?--Que vous allez être arrêté.--Puyguilhem
+vous l'a-t-il dit? En tout cas, il est mal informé et vous aussi; c'est
+Colbert qui sera arrêté, et non moi.--En êtes-vous bien assuré? lui dit
+de Brienne.--On ne peut l'être mieux. J'ai moi-même donné les ordres
+pour le faire conduire au château d'Angers, et c'est Pélisson qui a payé
+les ouvriers qui ont mis la prison hors d'état d'être insultée.--Je le
+souhaite, répondit de Brienne; mais on vous trompe; vos amis craignent
+fort pour vous. Toutes les manigances qui se font au château ne me
+plaisent guère, et les précautions qu'on a prises de condamner les
+portes de la salle, la table du roi couverte de papiers et de lettres de
+cachet qu'on apporte par douzaines de chez M. Le Tellier, Saint-Aignan
+et Rose toujours en sentinelle dans le petit corridor, tout cela ne vous
+présage rien de bon.--C'est moi, dit Fouquet d'un air fort gai, qui ai
+donné au roi tous ces avis, afin de mieux couvrir notre jeu.--Dieu le
+veuille, mais je n'en crois rien. Que dirai-je au roi de votre
+part?--Que j'entrais dans mon accès quand vous êtes arrivé; mais qu'il
+ne sera pas long, je pense, et que cela n'empêchera pas que je ne sois
+demain d'assez bonne heure à son lever[25].»
+
+Or, voici ce qui se passa le lendemain. Mais, auparavant, il importe de
+constater, d'après une narration émanée de Louis XIV même, les motifs
+qui déterminèrent ce prince à faire arrêter le surintendant. Le document
+qu'on va lire est extrait de ses _Instructions au Dauphin_.
+
+ «Ce fut alors que je crus devoir mettre sérieusement la main au
+ rétablissement des finances, et la première chose que je jugeai
+ nécessaire, fut de déposer de leurs emplois les principaux
+ officiers par qui le désordre avait été introduit; car depuis le
+ temps que je prends soin de mes affaires, j'avois de jour en jour
+ découvert de nouvelles marques de leurs dissipations, et
+ principalement du surintendant.
+
+ «La vue des vastes établissemens que cet homme avoit projetés, et
+ les insolentes acquisitions qu'il avoit faites, ne pouvoient
+ qu'elles ne convainquissent mon esprit du dérèglement de son
+ ambition; et la calamité générale de mes peuples sollicitoit sans
+ cesse contre lui. Mais ce qui le rendoit plus coupable envers moi,
+ étoit que bien loin de profiter de la bonté que je lui avois
+ témoignée, en le retenant dans mes conseils, il en avoit pris une
+ nouvelle espérance de me tromper, et bien loin d'en devenir plus
+ sage, tâchoit seulement d'être plus adroit.
+
+ «Mais quelque artifice qu'il pût pratiquer, je ne fus pas longtemps
+ sans reconntoître sa mauvaise foi. Car il ne pouvoit s'empêcher de
+ continuer ses dépenses excessives, de fortifier des places, d'orner
+ des palais, de former des cabales, et de mettre sous le nom de ses
+ amis des charges importantes qu'il leur achetait à mes dépens, dans
+ l'espoir de se rendre bientôt l'arbitre souverain de l'État.
+
+ «Quoique ce procédé fût assurément fort criminel, je ne m'étois
+ d'abord proposé que de l'éloigner des affaires; mais ayant depuis
+ considéré que de l'humeur inquiète dont il étoit, il ne
+ supporteroit point ce changement de fortune sans tenter quelque
+ chose de nouveau, je pensai qu'il étoit plus sur de l'arrêter.
+
+ «Je différai néanmoins l'exécution de ce projet, et ce dessein me
+ donna une peine incroyable; car, non seulement je voyois que
+ pendant ce temps là il pratiquoit de nouvelles subtilités pour me
+ voler, mais ce qui m'incommodoit davantage, étoit que pour
+ augmenter la réputation de son crédit, il affectoit de me demander
+ des audiences particulières; et que pour ne lui pas donner de
+ défiance, j'étois contraint de les lui accorder, et de souffrir
+ qu'il m'entretînt de discours inutiles, pendant que je connoissois
+ à fond toute son infidélité....
+
+ «Toute la France, persuadée aussi bien que moi de la mauvaise
+ conduite du surintendant, applaudit à son arrestation, et loua
+ particulièrement le secret dans lequel j'avois tenu, durant trois
+ ou quatre mois, une résolution de cette nature, principalement
+ auprès d'un homme qui avoit des entrées si particulières auprès de
+ moi, qui entretenoit commerce avec tous ceux qui m'approchoient,
+ qui recevoit des avis du dedans et du dehors de l'État, et qui de
+ soi-même devoit tout appréhender par le seul témoignage de sa
+ conscience[26].»
+
+Enfin, la lettre suivante, que Louis XIV écrivit à sa mère, après
+l'arrestation de Fouquet, donne sur cet événement les détails les plus
+authentiques. C'est une des pièces les plus curieuses de cette curieuse
+affaire, et il importe de la reproduire en entier.
+
+ «Nantes, 5 septembre 1661.
+
+ «Madame ma mère, je vous ai déjà écrit ce matin l'exécution des
+ ordres que j'avais donnés pour arrêter le surintendant; mais je
+ suis bien aise de vous mander le détail de cette affaire. Vous
+ savez qu'il y a longtemps que je l'avais sur le coeur, mais il m'a
+ été impossible de le faire plus tôt, parce que je voulais qu'il fît
+ payer auparavant 30,000 écus pour la marine, et que d'ailleurs il
+ fallait ajuster diverses choses qui ne se pouvaient faire en un
+ jour, et vous ne sauriez imaginer la peine que j'ai eue seulement à
+ trouver le moyen de parler en particulier à d'Artagnan; car je suis
+ accablé tous les jours par une infinité de gens fort alertes, et
+ qui, à la moindre apparence, auraient pu pénétrer bien avant.
+ Néanmoins, il y avait deux jours que je lui avais recommandé de se
+ tenir prêt... J'avais la plus grande impatience que cela fût
+ achevé. Enfin, ce matin, le surintendant étant venu travailler avec
+ moi à l'accoutumée, je l'ai entretenu tantôt d'une manière, tantôt
+ d'une autre, et fait semblant de chercher des papiers jusqu'à ce
+ que j'aie aperçu, par la fenêtre de mon cabinet, Artagnan dans la
+ cour du château, et alors j'ai laissé aller le surintendant, qui,
+ après avoir causé un peu au bas de l'escalier avec la Feuillade, a
+ disparu dans le temps qu'il saluait la sieur Letellier; de sorte
+ que le pauvre Artagnan croyait l'avoir manqué, et m'a envoyé dire
+ par Maupertuis qu'il soupçonnait que quelqu'un lui avait dit de se
+ sauver; mais il le rattrapa dans la place de la Grande-Église, et
+ l'a arrêté de ma part environ sur le midi. Il lui a demandé les
+ papiers qu'il avait sur lui, dans lesquels on m'a dit que je
+ trouverais l'état au vrai de Belle-Isle; mais j'ai tant d'autres
+ affaires que je n'ai pu les voir encore. Cependant, j'ai commandé
+ au sieur Boucherat d'aller sceller chez le surintendant, et au
+ sieur Allot, chez Pélisson, que j'ai fait arrêter aussi... J'ai
+ discouru ensuite sur cet accident avec des messieurs qui sont ici
+ avec moi; je leur ai dit qu'il y avait quatre mois que j'avais
+ formé mon projet, qu'il n'y avait que vous seule qui en aviez
+ connaissance, et que je ne l'avais communiqué au sieur Letellier
+ que depuis deux jours pour faire expédier les ordres; je leur ai
+ déclaré aussi que je ne voulais plus de surintendant, mais
+ travailler moi-même aux finances avec des personnes fidèles qui
+ n'agiront pas sans moi, connaissant que c'est le vrai moyen de me
+ mettre dans l'abondance et soulager mon peuple. Vous n'aurez pas de
+ peine à croire qu'il y en a eu de bien penauts; mais je suis bien
+ aise qu'ils voient que je ne suis pas si dupe qu'ils se l'étaient
+ imaginé, et que le meilleur parti est de s'attacher à moi.
+ J'oubliais de vous dire que j'ai dépêché de nos mousquetaires
+ partout sur les grands chemins et même jusqu'à Saumur, afin
+ d'arrêter tous les courriers qu'ils rencontreront allant à Paris,
+ et d'empêcher qu'il n'y en arrive aucun devant celui que je vous ai
+ envoyé[27]»
+
+On se figure sans peine la stupeur qu'un événement aussi extraordinaire
+dut causer à la cour. On ne tombe pas de si haut sans un grand éclat. De
+Brienne raconte qu'étant allé chez Fouquet dans la matinée de
+l'arrestation, il trouva sa demeure gardée par des mousquetaires pendant
+qu'on mettait les scellés sur ses papiers. En retournant au château où
+résidait le roi, il rencontra une voiture dont la portière était fermée
+par un grillage en fer, et il put voir, dans l'intérieur, le
+surintendant que d'Artagnan conduisait au château d'Angers. On sut plus
+tard que sur la route, partout où le bruit de l'arrestation de Fouquet
+avait transpiré, la foule s'était ameutée autour de sa voiture en
+poussant des imprécations. A Angers, l'exaspération contre le prisonnier
+fut surtout très-vive, et d'Artagnan craignit de ne pouvoir le sauver,
+malgré l'appui de ses cent mousquetaires. Pendant toute cette journée
+du 5 septembre, une espèce de terreur régna à la cour, et de là se
+répandit à Paris et dans les provinces. De Lionne, l'ami intime de
+Fouquet, était devenu pâle et interdit en apprenant son arrestation;
+mais Louis XIV le rassura en lui disant que les fautes étaient
+personnelles. Le capitaine des gardes de service, de Gesvres, était
+aussi une des créatures du surintendant. Comme on s'était défié de lui,
+il se plaignait très-haut, de manière à être entendu du roi, et allait
+répétant partout qu'il aurait arrêté non-seulement son meilleur ami,
+mais son père, si le roi le lui eût commandé. C'est ainsi que Fouquet
+était récompensé des pensions secrètes qu'il faisait aux courtisans dans
+le but de se les attacher. En même temps on apprenait que Pélisson
+venait d'être arrêté, et que madame Fouquet avait reçu l'ordre de partir
+immédiatement pour Limoges. Comment faire? Dans cette maison où, hier
+encore, il se dépensait des millions, on n'avait plus le moyen
+d'entreprendre un voyage d'une centaine de lieues. Ami dévoué, Gourville
+fit demander la permission, qu'on lui accorda, de prêter 2,000 louis à
+la femme du surintendant, qui put alors partir pour Limoges, tandis que
+tous les autres membres de sa famille recevaient différentes
+destinations[28].
+
+Cependant, outre le courrier que Louis XIV avait adressé a la reine mère
+pour l'informer de l'arrestation de Fouquet, il avait expédié également
+un de ses gentilshommes ordinaires, de Vouldi, pour faire mettre les
+scellés dans les maisons du surintendant, à Paris, à Saint-Mandé et à
+Vaux. Un des chroniqueurs contemporains, qui a fourni le plus de
+particularités sur l'affaire de Fouquet, l'abbé de Choisy, raconte dans
+ses Mémoires que de Vouldi arriva à Paris seulement douze heures après
+un valet de chambre du surintendant. Voici, d'après lui, comment le fait
+se serait passé: toutes les fois que Fouquet voyageait avec la cour, il
+établissait des relais de sept en sept lieues, à droite ou à gauche de
+la grande route; par ce moyen, dit l'abbé de Choisy, il avait toujours
+les nouvelles avant le roi et le cardinal. Aussitôt après l'arrestation
+de son maître, ce valet de chambre quitta Nantes sans rien dire à
+personne, rejoignit à pied le premier relais, creva les chevaux et porta
+le premier la fatale nouvelle à madame Duplessis-Bellière. Celle-ci
+envoya chercher immédiatement l'abbé Fouquet, qui depuis quelque temps
+vivait en bonne intelligence avec son frère, et un des commis du
+surintendant, qui avait le secret de toutes ses affaires, Bruant des
+Carrières. On tint conseil. L'abbé Fouquet ne proposa rien moins que de
+mettre le feu à la maison de Saint-Mandé, afin de détruire tous les
+papiers qui pouvaient compromettre son frère. Madame Duplessis-Bellière
+trouva, dit-on, ce parti trop dangereux, et fit observer que c'était
+perdre le surintendant, qu'on ne le condamnerait pas sans l'entendre,
+qu'on n'avait rien à lui reprocher depuis que le roi gouvernait par
+lui-même, et que, pour les temps antérieurs, il n'avait rien fait que
+par ordre du cardinal. On se sépara sans rien décider. Bruant des
+Carrières courut chez lui pour mettre ordre à ses papiers, ramasser
+quelque argent, et il se hâta de passer à l'étranger, où Fouquet, le
+sachant en sûreté, ne se fit pas faute, plus tard, de le charger, afin
+de dégager sa propre responsabilité. Il n'est pas jusqu'à Vatel, son
+intendant, qui, craignant d'être aussi inquiété, quitta furtivement
+Paris et passa en Angleterre, où il demeura quelques années avant de
+devenir le maître-d'hôtel du roi. Enfin, Gourville lui-même, qui, de son
+côté, avait pris depuis quelque temps toutes les précautions
+nécessaires, en faisant une exacte revue de ses papiers, se trouva
+compromis par ceux qu'on trouva chez le surintendant, et fut obligé de
+s'exiler. Quelques années après le procès de Fouquet, et grâce à des
+services diplomatiques qu'il avait pu rendre au roi, des amis puissants
+obtinrent pour lui la permission de rentrer en France, après avoir
+toutefois restitué à l'épargne une somme de 500,000 livres, à laquelle
+il avait été taxé par Colbert, qui, malgré les sollicitations les plus
+pressantes, ne voulut jamais consentir à l'en décharger.
+
+On mit donc simultanément les scellés sur tous les papiers du
+surintendant et l'on en fit l'inventaire. Les commissaires ne trouvèrent
+rien à Vaux, sinon une immense quantité de vaisselle, de beaux tableaux,
+de magnifiques tapisseries, des meubles du plus grand prix. La maison de
+Paris ne contenait rien d'important, ni en meubles ni en papiers. C'est
+à Fontainebleau, dans l'appartement qu'il occupait au château, mais
+principalement à Saint-Mandé, qu'on fit les plus fâcheuses, les plus
+étranges découvertes. L'histoire de la mystérieuse cassette de
+Saint-Mandé eut alors le plus grand retentissement. Cette cassette, dans
+laquelle Fouquet renfermait ses papiers les plus secrets, fut portée au
+roi, et il en résulta, dit-on, la justification complète de ce vers,
+tant de fois cité, dans lequel La Fontaine avait dit que _jamais
+surintendant ne trouva de cruelles_. Les noms les plus illustres, les
+plus respectés jusqu'alors, furent compromis. Il n'est pas jusqu'à
+madame de Sévigné elle-même dont on ne trouva des lettres dans la
+terrible cassette, mais cette correspondance avait pour unique objet un
+de ses parents pour qui elle sollicitait quelque grâce. Ce qu'elle a
+écrit à ce sujet à M. de Pomponne et a Ménage, mais surtout la vivacité
+des démarches qu'elle fit plus tard, authentiquement et hautement, en
+faveur du surintendant, suffirait au besoin pour la justifier. Une
+demoiselle d'honneur de la reine figurait dans les papiers de la
+cassette pour une promesse à elle faite d'un cadeau de 50,000 écus.
+C'était le chiffre auquel les ennemis de Fouquet l'accusaient d'avoir
+taxé les résistances les plus rebelles. Plusieurs autres dames le
+remerciaient, celle-ci d'une maison qu'elle venait d'acquérir avec ses
+bienfaits, celle-là d'un don de 30,000 livres, ajoutant toutefois
+qu'elle n'avait pas de perles et qu'il mettrait le comble à ses bontés
+en lui en envoyant. En même temps, la cassette donnait la note des
+présents immenses faits par Fouquet aux personnages les plus puissants
+de la cour. C'étaient 600,000 livres au duc de Brancas, 200,000 au duc
+de Richelieu, 100,000 au marquis de Créquy. La première femme de chambre
+de la reine mère, la Beauvais, y figurait pour 100,000 livres, et la
+poète Scarron pour 12,000 livres de gages. Malgré le secret que le roi
+recommanda sur le contenu de la fatale cassette, des noms et des
+chiffres transpirèrent. Le scandale fut immense. Toute la cour était
+dans des transes terribles, les uns parce qu'ils se trouvaient
+réellement compromis, les autres dans la crainte qu'on ne les soupçonnât
+de l'être. Ajoutez à cela que les libellistes et les pamphlétaires du
+temps se mirent à fabriquer et à faire imprimer en cachette une
+multitude de prétendues lettres trouvées dans la cassette de
+Saint-Mandé. Recherchées avec une avidité extrême, ces lettres coururent
+tout Paris, la France, l'étranger, au grand désespoir des familles qui y
+étaient nommées et de Fouquet, qui protesta plusieurs fois à ce sujet
+pendant le procès contre ce qu'il appelait la déloyauté de ses ennemis.
+
+Les procès-verbaux des commissaires chargés de l'inventaire fournissent
+de curieux détails sur cette habitation que le surintendant avait a
+Saint-Mandé[29]. On n'y trouva ni or, ni argent, ni pierreries, que
+très-peu de vaisselle, «le surplus ayant été porté à Vaux, lors du grand
+festin;» mais il y avait une serre contenant plus de deux cents
+orangers, «plus force plantes inconnues et barbares.» Les commissaires
+remarquèrent aussi que le jardinier en chef, celui qu'on appelait le
+fleuriste, et dont Fouquet faisait le plus grand cas, était allemand et
+luthérien, qu'il avait appelé de son pays trois ou quatre autres
+luthériens et perverti un catholique qui travaillait sous ses ordres,
+«sans compter, ajoute le procès-verbal, que le sieur Pélisson, principal
+commis du sieur Fouquet pour les affaires d'importance, est calviniste.»
+Quant à la bibliothèque de Saint-Mandé, elle était sans contredit une
+des plus riches et des plus curieuses qu'il y eût alors en France. Deux
+cordeliers d'Espagne, admis par faveur à la visiter avec les
+commissaires, s'arrêtèrent principalement dans une pièce où étaient les
+Alcorans, les Talmuds, les Bibles, et remarquèrent un livre précieux
+d'un auteur espagnol, dont le roi d'Espagne lui-même n'avait pas le
+pareil. On peut voir à la Bibliothèque royale le catalogue des livres du
+surintendant et le procès-verbal de la vente qui en fut faite au mois de
+septembre 1665 par les soins de trois libraires de Paris[30]. Cette
+bibliothèque contenait environ six mille volumes. Il y avait plus de
+cinquante Bibles, tous les Pères, tous les historiens de l'Église,
+toutes les vies des saints, beaucoup d'ouvrages de géographie et sur les
+antiquités, tous les historiens grecs, latins et contemporains, plus de
+deux cents ouvrages de médecine, d'autres, et en grand nombre, sur les
+mathématiques, l'histoire naturelle, le droit civil, le droit canon,
+etc., enfin plus de trois cents manuscrits. Je ne parle pas de certain
+livre obscène que les commissaires eurent le bon esprit de brûler, «le
+trouvant si impudique et si infâme, dit la relation, qu'il ne pouvait
+servir de rien qu'à corrompre l'esprit de ceux ou de celles entre les
+mains de qui il serait tombé[31].» A côté de la bibliothèque, il y avait
+le cabinet des antiques, tout rempli de statues, d'amulettes, de tables
+de marbre et de bronze, et où l'on remarquait principalement deux momies
+égyptiennes parfaitement conservées, ce qui fit dire aux commissaires
+que «le maître de la maison était _omnium curiositatum explorator_.»
+L'inventaire constate enfin que l'on trouva dans un cabinet trois grands
+barils pleins de grenades de fer et de fonte, environ cinquante pots de
+grès pleins de poudre, plus six mousquets et deux pistolets si bien
+travaillés que les amateurs de curiosités ne pouvaient se lasser de les
+admirer.
+
+Mais ce qui dut surtout nuire à Fouquet dans l'esprit de Louis XIV, ce
+fut la découverte que l'on fit à Vaux d'un grand nombre de lettres où le
+nom de ce prince se trouvait très-maladroitement mêlé. Le contenu de la
+plupart de ces lettres a été conservé dans un procès-verbal dont
+l'original est heureusement venu jusqu'à nous. La lecture de celles qui
+suivent suffira pour prouver toute l'importance de ce document que la
+Bibliothèque royale possède depuis très-peu de temps, et dont, jusqu'à
+ce jour, aucune des biographies de Fouquet n'avait fait mention[32].
+
+Du 16 mai, sans indication de l'année, sans signature ni adresse, mais
+de la main de Fouquet:
+
+ «Je suis bien ayse que vos affaires soient en estat d'advancer;
+ faites toutes les diligences que vous pourrez avant la Pentecoste
+ pour oster ce qui paroist trop, pour ce qu'après les festes le Roy
+ doit aller en ces quartiers-là, et peut-estre iroit-il bien voir
+ Vaux.»
+
+Du 8 février 1657, lettre de Fouquet à Courtois, un de ses hommes de
+confiance:
+
+ «Un gentilhomme du voisinage qui s'appelle Villevessin a dit à la
+ Reyne qu'il a esté ces jours-cy à Vaux et qu'il a compté à
+ l'attellier neuf cens hommes. Il faudroit pour empescher cela
+ autant qu'il se pourra exécuter le dessein qu'on avoit fait de
+ mettre des portiers et tenir les portes fermées. Je serois bien
+ ayse que vous advanciez tous les ouvrages le plus que vous pourrez
+ avant la saison que tout le monde va à la campagne et qu'il y ayt
+ en veue le moins de gens qu'il se pourra ensemble.»
+
+Du 27 octobre 1657, de la main de Fouquet, mais sans signature ni
+adresse:
+
+ «Je souhaiterois encor que la grosse terrasse fut faite dans tout
+ le mois de novembre. Ne laissez point aller Talot s'il ne peut
+ sans cela, parcequ'on rempliroit tout de terre, et il n'y
+ paroistroit plus quand le roy repassera auparavant le mois de may,
+ autrement il paroistra encore un grand cahos. Je vous répète encore
+ de ne rien espargner pour aller viste et prendre tout le monde qui
+ se pourra. Je donneray ordre pour l'argent.»
+
+Du 21 novembre 1660, de la main de Fouquet, sans signature ni adresse:
+
+ «J'ay appris que le Roy doit aller et toute la cour à Fontainebleau
+ dès le printemps, et que dans ce temps-là le grand nombre
+ d'ouvriers et les gros ouvrages du transport des terres ne peuvent
+ pas paroistre sans me faire bien de la peine, et que je veux
+ maintenant les finir, je vous prie en cette saison que peu de gens
+ vont à Vaux de doubler le nombre de vos ouvriers. Je vous envoyoray
+ autant d'argent qu'il vous en faudra.»
+
+Du 30 mai, sans indication de l'année, lettre signée Watel, adressée à
+Courtois:
+
+ «J'oubliois à vous mander que Monseigneur a tesmoigné qu'il seroit
+ bien ayse de sçavoir quand M. Colbert a esté à Vaux qui fut un jour
+ ou deux après qu'il en fut party, en quels endroits il a esté et
+ qui l'a accompagné et entretenu pendant sa promenade, et mesme ce
+ qu'il a dit; ce qu'il faut tascher de sçavoir sans affectation et
+ mesme les personnes à qui il a parlé.»
+
+Du 22 juin 1658, lettre de Watel à Courtois:
+
+ «J'ay fait charger aussy dans le charriot vingt-quatre fuzils,
+ douze mousquetons et des moulles à faire du plomb. J'ay donné
+ charge audit Robert de prendre à Saint-Mandé quarante ou cinquante
+ grenades de fer au cas qu'il les puisse trouver où je les ay
+ mises.»
+
+Du 13 juin 1659, à Courtois, sans signature, mais de la main de Fouquet:
+
+ «Après le pont de la Rendue achevé, comme ce sera un des lieux où
+ l'on ira le plus souvent, il ne faut pas que cette monstrueuse
+ hauteur de murs et d'arebontans qui fait cognoistre ce que l'on a
+ dessein de faire demeure toujours en cet estat.»
+
+Du 8 juin 1659, sans adresse ni signature, mais de la main de Fouquet:
+
+ «Le Roy doit aller dans peu de temps à Fontainebleau à environ le
+ dix huict ou vingt; j'auray grande compagnie à Vaux, mais il n'en
+ fault point parler, et desbarrasser pendant ce temps toutes choses,
+ pour qu'il y paroisse moins qu'il se pourra d'ouvrages à faire.»
+
+A Courtois, de la main de Fouquet, sans date ni signature:
+
+ «Le Roy va dans huict ou dix jours à Fontainebleau pour y faire
+ quelque séjour. Je vous prie entre icy et ce temps là sans en
+ parler à personne qu'à M. Roussel d'apporter tous vos soins pour
+ advancer les grands ouvrages qui sont imparfaits comme est la
+ terrasse, affin qu'estant remplis il n'y paroisse plus rien... Si
+ quelqu'un va à Vaux, faites en sorte de les accompagner et leur
+ montrer peu de chose, ne les pas mesner du côté du nouveau canal,
+ ny aux lieux où il paroist beaucoup d'ouvrages; si l'on pouvoit se
+ clore en sorte que l'on n'entrast pas partout, cela seroit bon;
+ mandez moy vostre advis.»
+
+Sans date, signature ni adresse, de la main de Fouquet:
+
+ «Son Éminence ira mercredi coucher à Vaux; faudra congédier les
+ journaliers et massons du grand Canal, en sorte qu'il y en ayt peu;
+ faut les employer pendant ce temps là dans les Frumes et à Maincy.»
+
+Ainsi, Fouquet cherchait à cacher non-seulement au roi, mais encore à
+Mazarin et à Colbert, les énormes dépenses qu'il faisait à Vaux. On se
+figure aisément la colère de Louis XIV quand il sut que sa personne
+avait été l'objet de pareilles précautions, en voyant son nom compromis
+de la sorte auprès des agents subalternes du surintendant. Cependant,
+afin de ne pas commettre le nom du roi dans le procès, ces lettres
+demeurèrent secrètes, et les réquisitoires n'en firent pas mention;
+mais, tout en admettant la gravité des autres griefs, il est permis de
+croire qu'elles exercèrent une influence considérable sur la destinée de
+Fouquet.
+
+On se souvient qu'immédiatement après son arrestation, il avait été
+dirigé sur le château d'Angers, sous l'escorte de cent mousquetaires
+commandés par d'Artagnan. Dès ce moment, l'animosité de ses accusateurs
+se trahit maladroitement par une série non interrompue de fausses
+mesures et de fautes qui éternisèrent le procès et aboutirent à un
+résultat tout différent de celui qu'ils avaient espéré. Les inventaires
+furent faits de la manière la plus irrégulière par les créatures de
+Colbert, qui, c'était le bruit public, travaillaient depuis longtemps à
+renvoyer le surintendant, et lui avait porté dans l'ombre les plus
+terribles coups. Lui-même s'arrangea de manière à assister, bien qu'il
+n'en eût pas le droit et que les convenances le lui interdissent, au
+dépouillement des papiers de Saint-Mandé; et ce fut plus tard une
+opinion généralement accréditée qu'il avait soustrait ou fait soustraire
+des lettres qui auraient gravement compromis le cardinal, tout en
+atténuant les torts de Fouquet. Conformément à l'ancien projet de
+Colbert, on avait organisé une Chambre de justice composée de vingt-sept
+membres et instituée spécialement pour la recherche des malversations
+imputées aux financiers. C'est devant elle que Fouquet eut à répondre,
+malgré ses énergiques protestations, fondées sur les termes mêmes de sa
+commission, d'après lesquels il n'était justiciable que du roi, et tout
+au moins sur sa qualité de _vétéran_ qui, d'après les anciens usages et
+les précédents, lui conférait le droit de ne pouvoir être jugé que par
+le parlement de Paris. Au lieu de cela, on lui donna un tribunal
+spécial, exceptionnel. Assimilé à un simple financier, doublement déchu,
+il aurait à répondre devant une Chambre de justice dont les membres
+avaient été choisis après coup parmi tous les Parlements du royaume.
+Enfin, le chancelier Séguier, président de la Chambre de justice, le
+procureur général Talon, le conseiller Pussort, et Foucault, greffier,
+maître, en cette qualité, de toutes les pièces du procès, étaient
+formellement récusés par Fouquet; messieurs Séguier et Talon comme ses
+ennemis personnels, le conseiller Pussort, comme oncle même de Colbert,
+_sa partie_, et Foucault, comme un des serviteurs les plus dévoués. On
+savait de plus que, derrière le président, le procureur général et le
+greffier, il y avait un autre agent de Colbert, nommé Berryer, qui
+dirigeait le procès avec une passion extraordinaire et tellement
+manifeste qu'il en résulta bientôt une réaction marquée en faveur de
+Fouquet, non-seulement dans le public, mais dans la Chambre de justice
+elle-même.
+
+C'est une observation déjà ancienne que la plupart des hommes savent
+mieux supporter les coups du sort, quelque terribles et inattendus
+qu'ils soient, que les faveurs les plus éclatantes de la fortune. Voyez
+ce qui arrive à Fouquet. Cet homme, qui, hier encore, marchait après le
+roi et dont le roi lui-même redoutait la puissance; qui dépensait 9
+millions pour se bâtir un palais digne de sa grandeur; qui avait à son
+service les talents des premiers poëtes et des premiers peintres de la
+France, La Fontaine et Molière, Corneille et Lebrun; cet ambitieux,
+plein à la fois de vanité et d'orgueil; ce joueur qui mettait 10,000
+pistoles sur une carte; ce débauché qui ne craignait pas de gaspiller
+50,000 écus; 50,000 écus arrachés, volés au peuple! pour la satisfaction
+d'un caprice, le voilà tout à coup précipité du faîte de sa fortune et
+de ses emplois. Un mousquetaire lui a demandé son épée de la part du
+roi, et en un instant sa toute-puissance s'est évanouie comme une ombre;
+le vide s'est fait autour de lui. Tout à l'heure il se disait: «Où ne
+monterai-je point?» _Quò non ascendam_? Il est tombé au fond d'un
+cachot, et non-seulement lui, mais ses amis et tous ceux qui sont
+soupçonnés de l'être. Quelques-uns ont échappé aux lettres de cachet: ce
+sont ceux qui, prévenus à temps, ont pu passer en Belgique et en
+Angleterre. Quant à sa famille, on la dissémine dans les provinces; on
+l'exile de la cour, afin qu'elle ne puisse pas même solliciter en sa
+faveur. Eh bien! à peine arrêté, l'ambitieux, le joueur, le débauché
+redevient homme. Il semble qu'un bandeau soit soudainement tombé de ses
+yeux. Il reconnaît que le présent n'est pas toute la vie, qu'au delà de
+l'homme il y a Dieu, et il pense à sa mère que ses scandales ont tant
+affligée. Cependant, à Angers, il tomba malade, et son état sembla de
+nature à inspirer quelque inquiétude; alors il demande un prêtre et un
+médecin. On lui accorde le médecin; on lui refuse le prêtre. Il insiste,
+mais d'Artagnan est inflexible; ses ordres portent qu'il ne doit lui
+donner un prêtre qu'à la dernière extrémité, et c'est à grand'peine
+qu'il peut lui fournir un lit[33]. Bientôt pourtant sa santé se
+rétablit, et on le conduisit d'Angers à Amboise, d'où on le fit partir
+pour Vincennes le jour même de Noël, malgré sa prière de remettre au
+lendemain. On se souvient que, sur toute la route, il avait été escorté
+par les injures du peuple. Voici comment Fouquet explique ces
+manifestations. «Un homme qui a été surintendant pendant neuf ans, dans
+un temps de misères, après des banqueroutes, après des guerres civiles,
+après le crédit du roi entièrement perdu, après M. le cardinal enrichi
+de 50 millions partagés entre lui et les siens, sans omettre le sieur
+Colbert qui ne s'est pas oublié, l'administration d'un tel temps, dit
+Fouquet, fait d'ordinaire assez d'ennemis et donne assez d'aversion.»
+Sans doute; mais cela excuse-t-il les folles dépenses, les prodigalités
+inouïes, les largesses scandaleuses, le jeu effréné, les projets de
+révolte? Trois mois après, le 4 mars 1662, deux des conseillers faisant
+partie de la Chambre de justice allèrent l'interroger à Vincennes, où il
+était toujours enfermé. D'abord, Fouquet déclina la compétence de ses
+juges; on passa outre. Plus tard, il voulut exercer des récusations;
+elles furent rejetées par un arrêt. Ensuite, comme il refusait de
+répondre, on lui signifia, ce sont les propres termes d'un réquisitoire
+de M. Talon, qu'on lui ferait son procès _comme à un muet_. Désespéré de
+ce qui lui paraissait une horrible injustice, mais puisant chaque jour
+dans les enseignements de la religion et dans la lecture des livres
+sacrés une force nouvelle, il se soumit, tout en faisant cependant ses
+réserves, et l'instruction du procès put enfin commencer.
+
+Je n'ai pas besoin de dire l'émotion, l'anxiété de ses amis à chacune
+des phases que ce procès célèbre eut à traverser, ni la curiosité avec
+laquelle tout le monde recherchait et accueillait les moindres nouvelles
+qui s'y rattachaient. Jamais, en France, aucune affaire criminelle ne
+préoccupa à ce point les esprits. Il suffit, pour s'en convaincre, de
+relire les lettres que madame de Sévigné écrivit à ce sujet à M. de
+Pomponne. Peu à peu, je l'ai déjà dit, l'opinion publique, d'abord
+très-hostile à Fouquet, s'était retournée contre ses accusateurs, à qui
+l'on reprochait, avec raison, la violation de toutes les formes usitées,
+et dont quelques-uns faisaient preuve d'une passion au moins maladroite.
+A l'époque de son arrestation, on croyait n'avoir à poursuivre le
+surintendant que pour crime de péculat. Or, le bruit s'était bientôt
+répandu qu'on avait trouvé, dans ses papiers de Saint-Mandé, un projet
+de rébellion écrit, corrigé par lui à plusieurs reprises, et dans lequel
+il donnait à ses amis les plus grands détails sur la marche qu'ils
+auraient à suivre dans le cas, disait-il, _où l'on aurait voulu
+l'opprimer_. Ce papier, véritable plan de guerre civile, compromettait,
+assurait-on, les personnes les plus considérables du royaume, et l'on
+avait trouvé, comme pièces accessoires du projet de révolte, deux
+engagements signés, l'un par un président au Parlement, le sieur
+Maridor, l'autre par le sieur Deslandes, commandant la citadelle de
+Concarneau au nom de Fouquet, à qui elle appartenait, engagements conçus
+tous les deux en termes au moins singuliers, et qui ajoutaient encore à
+la gravité du plan de guerre civile écrit de sa main.
+
+L'acte d'accusation parut enfin. Il se réduisait à deux chefs
+principaux: crime d'État et malversations dans l'administration des
+finances. Au premier chef, Fouquet était accusé:
+
+1º D'avoir écrit un projet de ce qui serait à faire par ses parents et
+amis, dans le cas où on l'aurait arrêté;
+
+2º D'avoir fortifié Belle-Isle et d'y avoir mis du canon dedans;
+
+3º D'avoir eu le gouvernement de Concarneau;
+
+4º D'avoir pris des écrits de diverses personnes portant engagement de
+se dévouer d'une manière absolue à ses intérêts.
+
+Les griefs relatifs aux malversations dans les finances étaient beaucoup
+plus nombreux. On accusait Fouquet:
+
+1º D'avoir fait faire des prêts supposés et sans nécessité, afin de se
+créer un titre pour prendre des intérêts;
+
+2º D'avoir fait des avances au roi de ses deniers, ce qui était contre
+les règles, étant lui-même ordonnateur;
+
+3º D'avoir confondu les deniers du roi avec les siens propres et de les
+avoir employés à ses affaires domestiques;
+
+4º De s'être intéressé dans les fermes et traités, sous des noms
+supposés, et d'avoir acquis à vil prix des droits et biens du roi;
+
+5º D'avoir pris des pensions et gratifications des fermiers et
+traitants, pour leur faire avoir leurs fermes et traités à meilleur
+marché;
+
+6º D'avoir fait revivre de vieux billets surannés, achetés au dernier
+30, et de les avoir, pour cet effet, employés dans des ordonnances de
+comptant, pour en tirer profit[34];
+
+8º Enfin, on alléguait contre lui que son administration avait été
+ruineuse, qu'il avait fait des traités désavantageux au roi et qu'il en
+avait consommé les fonds sans profit pour l'État.
+
+Maintenant, si l'on veut descendre aux détails, on trouve l'affaire des
+6 millions dont j'ai déjà parlé, celle dite du marc d'or, «où la chambre
+verra, assurait M. Talon dans un réquisitoire, que, moyennant 5,625
+livres, le sieur Fouquet s'est approprié 90,000 livres de rente;» celles
+des sucres et cires de Rouen, où il avait eu aussi une rente de 75,000
+livres. Enfin, on l'accusait subsidiairement de s'être fait donner des
+pensions sur toutes les fermes, savoir:
+
+ 120,000 livres sur les gabelles;
+ 140,000 livres sur les aides;
+ 25,000 livres sur le sel de Charente;
+ 7,000 livres sur le Pied-Fourché[35];
+ 20,000 livres sur les gabelles du Lyonnais;
+ 40,000 livres sur le convoi de Bordeaux[36];
+ 10,000 livres sur les gabelles du Dauphiné[37].
+
+Il serait au moins téméraire d'entrer aujourd'hui dans la discussion de
+cette partie du procès. Le surintendant d'Effiat comparait, avec raison,
+les financiers, trésoriers et receveurs généraux de son temps à la
+seiche, «qui a cette industrie, disait-il, de troubler l'eau pour
+tromper les yeux du pêcheur qui l'épie.» Plus que personne, Fouquet a
+complètement justifié cette bizarre comparaison d'un de ses
+prédécesseurs. Il faut que, même à l'époque de son procès, et pour ceux
+qui étaient obligés de le soutenir, la matière fût singulièrement
+embrouillée, pour que M. Talon ait parlé de tous les griefs relatifs aux
+finances sans porter aucune clarté dans les esprits. On croit voir, en
+le lisant, qu'il les a étudiés et se les est fait expliquer; mais, à
+coup sûr, il ne les discute pas de manière à les faire comprendre et à
+convaincre. Cela est si vrai que, dans ses défenses, Fouquet, discutant
+lui-même l'acte d'accusation, paragraphe par paragraphe, oppose à chaque
+grief les dénégations les plus positives, les plus formelles,
+accompagnées d'interminables raisonnements. Une chose est faite du reste
+pour confondre quand on a lu les quinze volumes qui contiennent ses
+défenses: c'est qu'il ne passe condamnation sur aucun fait. A
+l'entendre, et il prouve ceci de la manière la plus péremptoire,
+quelquefois même avec un accent d'indignation qui va jusqu'à
+l'éloquence, le cardinal a volé le royaume de 50 millions; Colbert,
+«_son domestique, qui avait sa bourse et son coeur_,» Berryer et
+Foucault, agents de Colbert, _ne se sont pas oubliés_ et possèdent tous
+de grands biens. Lui seul n'a jamais abusé de sa charge, ni pour son
+propre compte, ni pour le compte de ses amis, pas même pour Gourville.
+Son unique souci a toujours été de procurer au cardinal les 24 ou 25
+millions que celui-ci lui demandait tous les ans et dépensait sans
+contrôle. Sans aucun doute, il a quelquefois négligé les formalités,
+mais fallait-il compromettre le succès de la guerre, laisser prendre
+Lens et Arras? Ainsi, pendant que les fortunes les plus insolentes
+s'étaient élevées à ses côtés, grâce aux trafics les plus scandaleux,
+seul parmi tous, il était resté pur de tout trafic, malgré les facilités
+que lui donnait sa charge. Vainement M. Talon lui objectait ses folies
+de Vaux, sa dépense annuelle, ses royales largesses, constatées par les
+comptes de ses commis[38]. A cela Fouquet répondait que les
+appointements de sa charge, le bien de sa femme, ses dettes présentes,
+expliquaient les dépenses exorbitantes qu'il avait pu faire, dépenses
+exagérées du reste par ses accusateurs, mais pour lesquelles on ne
+pouvait, au surplus, le mettre en cause. Or, le revenu de sa charge, du
+bien de sa femme, les gratifications du roi, pouvaient être estimés à
+600,000 livres, et il dépensait plusieurs millions! Quant aux dettes,
+elles s'expliquaient par l'achat de Belle-Isle et d'autres propriétés
+considérables non encore payées. Comment croire ensuite que Fouquet
+aurait, après la mort de Mazarin, demandé pardon au roi pour ce qui
+avait pu se passer d'irrégulier antérieurement, s'il n'avait eu à se
+reprocher que de simples omissions de formalités? Évidemment, sa cause
+était mauvaise, insoutenable; et, sans entrer dans le détail des faits,
+on peut assurer hardiment qu'il y avait eu de sa part gaspillage, abus,
+malversations. Maintenant, pourquoi le cardinal, beaucoup plus coupable
+sous ce rapport, après être mort entouré de gloire et d'honneurs,
+laissant à d'ineptes héritiers la plus grande fortune qu'un particulier
+eût jamais possédée, recevait-il les éloges les plus pompeux dans les
+réquisitoires de M. Talon, tandis que Fouquet, ruiné, en prison, était
+sous le poids d'une accusation où il y allait de sa vie? voilà ce que ce
+dernier ne pouvait comprendre, ce qui lui paraissait une épouvantable
+injustice, et ce qui en eût été une bien grande en effet, s'il n'y avait
+eu contre lui un autre grief que celui du péculat; je veux parler du
+crime d'État, sur lequel on ne comptait d'abord que vaguement, et qui
+devint plus tard, grâce aux découvertes faites à Saint-Mandé, la
+ressource principale de l'accusation.
+
+Jusqu'à présent, on a généralement regardé Fouquet comme la victime
+d'une intrigue de cour, et l'on répète même encore de très-bonne foi que
+Louis XIV ne fut animé dans sa conduite, durant toute cette affaire, que
+par un lâche ressentiment personnel; enfin, on veut toujours voir
+l'amant derrière le roi. Cette opinion, on a déjà pu s'en convaincre,
+n'est pas entièrement d'accord avec les faits. La lecture de la pièce
+qui motiva la condamnation de Fouquet achèvera de le démontrer. Cette
+pièce n'a encore été reproduite textuellement par aucun biographe, et
+cependant elle forme un curieux appendice à l'histoire des premières
+années du règne de Louis XIV. L'écrit original, tracé en entier de la
+main du surintendant, fut découvert à Saint-Mandé, derrière une glace.
+On trouva également parmi les papiers du surintendant deux engagements
+conçus dans une forme des plus étranges et tous les deux fort suspects,
+l'un du capitaine Deslandes, l'autre du président Maridor. Il n'est pas
+sans intérêt de les transcrire ici, bien que leur importance s'efface
+devant celle du projet de révolte. Ils donneront au moins une idée de la
+légèreté de l'homme qui les acceptait et qui les oubliait dans ses
+papiers, après tous les propos que ses amis lui avaient rapportés depuis
+la fête de Vaux. Voici d'abord l'engagement du capitaine Deslandes:
+
+ «Je promets et donne ma foi à monseigneur le procureur général
+ surintendant des finances et ministre d'État de n'estre jamais à
+ autre personne qu'à lui, auquel je me donne et m'attache du dernier
+ attachement que je puis avoir, et je lui promets de le servir
+ généralement contre toute personne sans exception, et de n'obéir à
+ personne qu'à lui, ni mesme d'avoir aucun commerce avec ceux qu'il
+ me défendra, et de lui remettre la place de Concarneau qu'il m'a
+ confiée toutes les fois qu'il l'ordonnera; je lui promets de
+ sacrifier ma vie contre tous ceux qu'il lui plaira, de quelque
+ qualité et condition qu'ils puissent estre, sans en excepter dans
+ le monde un seul, et pour assurance de quoi je donne le présent
+ billet escrit et signé de ma main, de ma propre volonté, sans qu'il
+ l'ait mesme désiré, ayant la bonté de se fier à ma parole qui lui
+ est assurée, comme le doit un bon serviteur à son maistre. Fait à
+ Paris, le 2 juin 1658.
+
+ _Signé_ DESLANDES.»
+
+L'engagement du président Maridor était conçu dans les termes suivants:
+
+ «Je promets à monseigneur le procureur général, quoiqu'il puisse
+ arriver, de demeurer en tout temps parfaitement attaché à ses
+ intérests, et sans aucune réserve ny distinction de personnes et de
+ quelque qualité et condition qu'elles puissent estre, estant dans
+ la résolution d'exécuter aveuglément ses ordres dans toutes les
+ affaires qui se présenteront et le concerneront personnellement,
+ Faict ce vingtiesme octobre 1658[39]. _Signé_ MARIDOR.»
+
+De bonne foi, que pouvaient signifier de pareils écrits? Comprend-on
+qu'un homme occupant une position aussi élevée que Fouquet, qui aurait
+dû savoir au juste le prix de la fidélité, comment on l'acquiert et
+comment on la conserve, ait pu garder un seul instant des pièces
+semblables, bonnes uniquement à le perdre? Car, supposez que le
+capitaine Deslandes et le président Maridor se fussent tournés contre
+lui, quel usage aurait-il pu faire de leurs billets? Devant quel
+tribunal aurait-il attaqué leur manquement? Aurait-il seulement osé en
+parler? Une pareille imprévoyance est sans exemple. A ce sujet, Fouquet
+prétendit que le capitaine Deslandes lui avait été donné par son frère
+l'abbé pour commander à Concarneau; que, depuis, s'étant brouillé avec
+son frère, Deslandes avait craint de ne lui plus inspirer assez de
+confiance, et lui avait, de son propre chef, comme il le dit lui-même,
+envoyé l'engagement dont il s'agit; mais que, malgré cela, ayant eu à
+s'en plaindre, il l'avait renvoyé depuis trois ans sans gratification,
+ce qui prouve qu'il n'en avait jamais rien attendu de blâmable. Il en
+était de même pour l'engagement du président de Maridor, avec lequel il
+n'avait jamais eu de relations, et qui, dans tous les cas, ne pouvait
+lui rendre aucun service. Une note sans signature, intercalée dans les
+lettres de Colbert, explique en outre de la manière suivante l'origine
+de cet engagement[40]. M. de Maridor venait d'acheter sa charge. Lorsque
+les lettres de nomination furent présentées au roi pour être scellées,
+l'affaire éprouva quelques retards. Cependant, le roi allait partir pour
+un voyage assez long. On dit alors à M. de Maridor que, s'il voulait que
+ses lettres fussent scellées pendant le voyage, il fallait qu'il donnât
+au surintendant, comme il avait fait au cardinal Mazarin, un engagement
+de lui être dévoué en toute occasion. C'est ce qui provoqua l'engagement
+incriminé. Les lettres furent expédiées de Lyon; et la suite, ajoute la
+note remise à Colbert, a justifié les intentions de M. de Maridor, qui
+ne s'est jamais écarté de la fidélité qu'il doit au roi. Quoi qu'il en
+soit, M. Talon reprochait à Fouquet d'avoir soigneusement conservé ces
+deux engagements dans une cassette où se trouvaient ses papiers les plus
+précieux, et, pour preuve de l'importance qu'il y attachait, de les
+avoir fait figurer sur un inventaire écrit de sa main.
+
+Mais cela n'était rien encore comparé à la pièce principale, au projet
+de révolte. Ce projet se composait de vingt-six pages d'écriture, de la
+main même de Fouquet, et surchargées par lui à diverses reprises. Ecrit
+en 1657, il avait été modifié sensiblement en 1658, après l'acquisition
+de Belle-Isle et aussi par suite de la mésintelligence qui, à cette
+époque, régnait entre lui et son frère l'abbé. On n'a connu jusqu'à
+présent ce projet que par l'analyse qu'en a faite M. Talon dans son
+réquisitoire; mais cette analyse laisse dans l'ombre beaucoup de
+particularités curieuses et ne donne le nom d'aucune des personnes sur
+lesquelles Fouquet comptait pour faire réussir son plan. J'ai vu la
+représentation exacte du manuscrit original, avec toutes ses ratures et
+surcharges; c'est une copie unique peut-être aujourd'hui, car il n'en
+fut gravé que quatorze exemplaires pour le procès, et je l'ai moi-même
+copiée très-exactement[41]. Je la reproduis ici. Les procédés
+typographiques ne permettant pas de figurer les mots interlignés ni les
+ratures, je me bornerai à indiquer en note les différences les plus
+considérables existant entre la première et la dernière rédaction de
+Fouquet.
+
+ «L'esprit de Son Éminence, susceptible naturellement de toute
+ mauvaise impression contre qui que ce soit[42], et particulièrement
+ contre ceux qui sont en un poste considérable et en quelque estime
+ dans le monde; son naturel deffiant et jaloux, les dissensions et
+ inimitiés qu'il a semées avec un soin et un artifice incroïable
+ dans l'esprit de tous ceux qui ont quelque part dans les affaires
+ de l'Estat, et le peu de reconnaissance qu'il a des services receus
+ quand il ne croit plus avoir besoin de ceux qui les lui ont rendus,
+ donnant lieu à chacun de l'appréhender, à quoi ont donné plus de
+ lieu en mon particulier le plaisir qu'il tesmoigne trop souvent et
+ trop ouvertement prendre à escouter ceux qui lui ont parlé contre
+ moi, auxquels il donne tout accès et toute créance, sans considérer
+ la qualité des gens, l'intérest qui les pousse et le tort qu'il se
+ fait à lui-mesme de décréditer un surintendant qui a toujours une
+ infinité d'ennemis[43], que lui attire inévitablement un employ qui
+ ne consiste qu'à prendre le bien des particuliers pour le service
+ du Roi, outre la haine et l'envie qui suivent ordinairement les
+ finances; d'ailleurs, les commissions qu'il a données à mon frère
+ l'abbé, qui s'est engagé trop légèrement, puisqu'il n'a pas de
+ titre pour cela, contre M. le Prince et les siens, à l'exécution de
+ tous ses ordres, contre ceux qu'il a voulu persécuter, ne pouvant
+ qu'il ne nous ait attiré un nombre d'ennemis considérables qui
+ confondent toute la famille, attendent l'occasion de nous perdre,
+ et travaillent sans discontinuer près de Son Éminence mesme,
+ connoissant son foible, à luy mettre dans l'esprit des deffiances
+ et des soubçons mal fondez; ces choses, dis-je, et les
+ connoissances particulières qu'il a données à un grand nombre de
+ personnes de sa mauvaise volonté, m'en faisant craindre avec raison
+ les effets, puisque le pouvoir absolu qu'il a sur l'esprit du Roy
+ et de la Reyne lui rendent facile tout ce qu'il veut entreprendre,
+ et considérant que la timidité naturelle qui prédomine en luy ne
+ lui permettra jamais d'entreprendre de m'esloigner seulement, ce
+ qu'il auroit exécuté déjà, s'il n'avoit pas été retenu par
+ l'appréhension de quelque vigueur qu'il a reconnu en mes frères et
+ en moi, un bon nombre d'amis que l'on a servis en toutes occasions,
+ quelque intelligence que l'expérience m'a donnée dans les affaires,
+ une charge considérable dans le Parlement, des places fortes
+ occupées par nous ou nos amis, et des alliances assez avantageuses,
+ outre la dignité de mes deux frères dans l'Église; ces
+ considérations, qui paraissent fortes d'un costé à me retenir dans
+ le poste où je suis, d'un autre ne peuvent permettre que j'en sorte
+ sans que l'on tente tout d'un coup de nous accabler et de nous
+ perdre, parce que, par la connoissance que j'ay de ses pensées, et
+ dont je l'ay oüy parler en d'autres occasions, il ne se résoudra
+ jamais de nous pousser, s'il peut croire que nous en reviendrions,
+ et qu'il pourrait estre exposé au ressentiment de gens qu'il estime
+ hardis et courageux.
+
+ «Il faut donc craindre tout et le prévoir; afin que, si je me
+ trouvois hors de la liberté de m'en pouvoir expliquer, lors on eust
+ recours à ce papier pour m'y chercher les remèdes qu'on ne pourroit
+ trouver ailleurs, et que ceux de mes amis qui auront été advertis
+ d'y avoir recours sachent qui sont ceux auxquels ils peuvent
+ prendre confiance.
+
+ «Premièrement, si j'estois mis en prison et que mon frère l'abbé,
+ qui s'est divisé dans les derniers temps d'avec moi mal-a-propos,
+ n'y fust pas et qu'on le laissast en liberté, il faudroit doubler
+ qu'il eust été gagné contre moi, et il seroit plus à craindre en
+ cela qu'aucun autre[44]. C'est pourquoi le premier ordre seroit
+ d'en avertir un chacun estre sur ses gardes à observer sa conduite.
+ Si j'estois donc prisonnier et que l'on eust la liberté de me
+ parler, je donnerois les ordres de là tels qu'il faudrait les
+ suivre, et ainsi cette instruction demeureroit inutile et ne peut
+ servir qu'en cas que je fusse resserré et ne peusse avoir commerce
+ libre avec mes véritables amis.
+
+ «La première chose donc qu'il faudrait tenter seroit que ma mère,
+ ma femme, ceux de mes frères qui seroient en liberté, le marquis de
+ Charrost et mes autres parents proches, fissent, par prières et
+ sollicitations, tout ce qu'ils poudroient, premièrement pour me
+ faire avoir un valet avec moi, et ce valet, s'ils en avoient le
+ choix, seroit Vatel; si on ne pouvoit l'obtenir, on tenteroit pour
+ Long-Champs, sinon pour Courtois ou Lavallée.
+
+ «Quelques jours après l'avoir obtenu on feroit instance pour mon
+ cuisinier, et on laisserait entendre que je ne mange pas, que l'on
+ ne doit pas refuser cette satisfaction à moins d'avoir quelque
+ mauvais dessein.»
+
+Fouquet recommande ensuite qu'on tâche de lui envoyer aussi Bruant, son
+commis, et Pecquet, son médecin.
+
+ «On feroit tous les efforts d'avoir commerce par le moyen d'autres
+ prisonniers, s'il y en avoit au mesme lieu, ou en gagnant les
+ gardes, ce qui se fait toujours avec un peu de temps, d'argent et
+ d'application....
+
+ «Cependant, il faudrait sous main voir tous ceux que l'alliance,
+ l'amitié et la reconnoissance obligent d'estre dans nos intérests,
+ pour s'en assurer, et les engager de plus en plus à sçavoir d'eux
+ jusques où ils voudroient aller.
+
+ «Madame du Plessis-Bellière, à qui je me fie de tout et pour qui je
+ n'ai jamais eu aucun secret ni aucune réserve, seroit celle qu'il
+ faudrait consulter sur toutes choses, et suivre ses ordres, si elle
+ estoit en liberté, mesme la prier de se mettre en lieu seur.
+
+ «Elle connoît mes véritables amis, et peut-estre qu'il y en a qui
+ auroient honte ce manquer aux choses qui seraient proposées pour
+ moy de sa part.
+
+ «Quand on auroit bien pris ses mesures, qu'il se fust passé environ
+ ce temps de trois mois à obtenir de petits soulagements dans ma
+ prison, le premier pas seroit de faire que M. le comte de Charrost
+ allast à Calais, qu'il mist sa garnison en bon estat, qu'il fist
+ réparer sa place et s'y tinst sans en partir pour quoy que ce fust.
+ Si le marquis de Charrost n'estoit point en quartier de sa charge
+ de capitaine des gardes, il se retireroit aussi à Calais avec M.
+ son père, et y mèneroit ma fille, laquelle il faudroit que madame
+ du Plessis-Bellière fist souvenir en cette occasion de toutes les
+ obligations qu'elle m'a, de l'honneur qu'elle peut acquérir en
+ tenant par ses caresses, par ses prières et par sa conduite, M. son
+ beau-père et son mari dans mes intérests, sans qu'il entrast en
+ aucun tempéramment là-dessus.
+
+ «Si M. de Bar, qui est homme de grand mérite, qui a beaucoup
+ d'honneur et de fidélité, qui a eu autrefois la même protection que
+ nous, et qui m'a donné des parolles formelles de son amitié,
+ vouloit aussi se tenir dans la citadelle d'Amiens, et y mettre un
+ peu de monde extraordinaire et de munitions, sans rien faire
+ néantmoins que de confirmer M. le comte de Charrost de s'asseurer
+ encore de ses amis et du crédit qu'il[45] a au Havre, et sur M. de
+ Montdejeu, gouverneur d'Arras.
+
+ «Je ne doute point que madame du Plessis-Bellière n'obtînt de M. de
+ Bar tout ce que dessus, au moins pour l'extérieur, et à plus forte
+ raison de M. le marquis de Créqui, que je souhaiterois de faire le
+ mesme personnage et se tenir dans sa place. Je suis assuré que M.
+ de Feuquières feroit de mesme au moindre mot qu'on lui en diroit.
+
+ «M. le marquis de Créqui pourroit faire souvenir M. Fabert des
+ parolles formelles qu'il m'a données et à luy par escrit[46]
+ d'estre dans mes intérests, et la marque qu'il faudroit lui en
+ demander, s'il persistoit en cette volonté, seroit que luy et M. de
+ Fabert escrivissent à Son Éminence en ma faveur fort pressamment,
+ pour obtenir ma liberté, qu'il promist d'estre ma caution de rien
+ entreprendre, et, s'il ne pouvoit rien obtenir, qu'il insinuast que
+ tous les gouverneurs cy-dessus nommez donneroient aussi leur
+ parolle pour moi; et en cas que M. Fabert ne voulust pas pousser
+ l'affaire et s'engager si avant, M. le marquis de Créqui pourroit
+ agir et faire des efforts en son nom, et de tous lesdits
+ gouverneurs, par lettres et se tenans dans leurs places.
+
+ «Peut-estre M. d'Estrades ne refuseroit pas aussi une première
+ tentative.
+
+ «Je n'ay point dit cy-dessus la première chose de toutes par où il
+ faudroit commencer, mais fort secrettement, qui seroit d'envoyer,
+ au moment de nostre détention, les gentilshommes de nos amis, et
+ qui sont asseurez, dans Belle-Isle; M. de Brancas, auquel je me
+ confie entièrement, auroit la conduite de tout avec madame du
+ Plessis.
+
+ M. le chevalier Meaupoue pourroit donner des sergents asseurez et y
+ faire filer quelques soldats[47].
+
+ «Et, comme il y a grande apparence que le premier effort seroit
+ contre Belle-Isle et Concarnau, que l'on tascheroit de surprendre,
+ et que M. le maréchal de La Meilleraye, quoy qu'il m'ait donné
+ parolle d'estre dans mes intérests envers et contre tous, en
+ présence de M. de Brancas et de madame du Plessis, n'en useroit
+ peut-estre pas trop bien, il faudroit avertir Deslandes de prendre
+ des hommes le plus qu'il pourroit, sans faire néanmoins rien de mal
+ à propos.
+
+ «Que Devaux y mist des cavaliers; en un mot, que la place fust
+ munie de tout.
+
+ «Il faudroit, pour cet effet, envoyer un homme en diligence à
+ Concarnau trouver Deslandes, dont je connois le coeur, l'expérience
+ et la fidélité, pour lui donner advis de mon emprisonnement, et
+ ordre de ne rien faire d'esclat en sa province, ne point parler et
+ se tenir en repos, crainte que d'en user autrement ne donnast
+ occasion de nous pousser; mais il pourroit, sans dire mot,
+ fortifier sa place d'hommes, de munitions de toutes sortes, retirer
+ les vaisseaux qu'il auroit à la mer, et tenir toutes les affaires
+ en bon estat, achepter des chevaux et autres choses pour s'en
+ servir quand il en seroit temps.
+
+ «Il faudroit aussi dépescher un courrier à madame la marquise
+ d'Asserac et la prier de donner les ordres à l'Isle-Dieu qu'elle
+ jugeroit à propos, pour exécuter ce qu'elle manderoit de Paris, où
+ elle viendront conférer avec madame du Plessis.
+
+ «Ce qu'elle pourroit faire seroit de faire venir quelques vaisseaux
+ à l'Isle-Dieu pour porter des hommes et des munitions où il seroit
+ besoin, faire accommoder Saint-Michel-Tombelaine, et faire les
+ choses qui lui seroient dites et qu'elle pourroit mieux exécuter
+ que d'autres, parce qu'elle a du coeur, de l'affection, du pouvoir,
+ et que l'on doit entièrement s'y fier. Il faudroit qu'elle
+ observast une grande modération dans ses parolles.
+
+ «Il seroit important que celui qui commande dans
+ Saint-Michel-Tombelaine soit adverty de s'y tenir, y mettre le
+ nombre d'hommes d'armes, de munitions et vivres nécessaires, ledit
+ lieu de Tombelaine pouvant estre de grande utilité, comme il sera
+ dit cy-après.
+
+ «Si madame du Plessis se trouvoit obligée de sortir de Paris, il
+ faudroit qu'elle allast s'enfermer quelque temps dans la citadelle
+ d'Amiens ou de Verdun, pour y conférer et donner les ordres aux
+ gens dont on se voudroit servir.
+
+ «Prendre garde surtout à ne point escrire aucune chose importante
+ par la poste, mais envoyer partout des hommes exprès, soit
+ cavaliers, ou gens de pied, ou religieux.
+
+ «M. de Brancas, MM. de Langlade et de Gourville m'ont beaucoup
+ d'obligation, et, leur ayant confié le secret de toutes mes
+ affaires, sont plus capables d'agir que d'autres hommes et de
+ s'asseurer des amis qu'ils connoissent obligez à ne me pas
+ abandonner.
+
+Ici quatre paragraphes consacres à MM. de La Rochefoucault, de Marsillac
+et de Bournonville. Suivent trois paragraphes indiquant les démarches
+que MM. de Harlay, Meaupeou, Miron, Chanut et Jannart devraient faire
+près du Parlement.
+
+ «Une chose est d'advertir mes amis, qui commandent à Belle-Isle,
+ Concarnau et Tombelaine, que les ordres de madame du Plessis
+ doivent estre exécutés comme les miens.
+
+ «M. Chanut me feroit un singulier plaisir de venir prendre une
+ chambre au logis où sera ma femme, pour lui donner conseil en toute
+ sa conduite, et qu'elle y prenne créance entière et ne fasse rien
+ sans son advis.
+
+ «Une des choses les plus nécessaires à observer est[48] que M. de
+ Langlade, M. de Gourville sortent de Paris, se mettent en seureté,
+ fassent savoir de leurs nouvelles à madame du Plessis, au marquis
+ de Créqui, à M. de Brancas et aux autres, et qu'ils laissent à
+ Paris quelque homme de connoissance capable d'exécuter une
+ entreprise considérable, s'il étoit besoin.
+
+ «Il est bon que mes amis soient advertis que M. le commandant de
+ Neuf-Chaise me doibt le rétablissement de sa fortune; que sa charge
+ de vice-admiral a esté payée des deniers que je lui ai donnés par
+ la main de madame du Plessis, et que jamais un homme n'a donné des
+ parolles plus formelles que lui d'estre dans mes intérests en tout
+ temps, sans distinction et sans réserve, envers et contre tous.
+
+ «Qu'il est important que quelqu'un d'entr'eux lui parle et voye la
+ situation de son esprit, non pas qu'il fust à propos qu'il se
+ déclarast pour moy; car, de ce moment, il seroit tout à fait
+ incapable de me servir; mais, comme les principaux establissements
+ sur lesquels je me fonde sont maritimes, comme Belle-Isle,
+ Concarnau, Le Havre et Calais, il est bien asseuré que, le
+ commandement des vaisseaux tombant en ses mains, il pourroit nous
+ servir bien utilement en ne faisant rien, et lorsqu'il seroit en
+ mer trouvant des difficultés qui ne manquent jamais quand on veut.
+
+ «Il faudroit que M. de Guinaut, lequel[49] a beaucoup de
+ connoissance de la mer et auquel je me fie, contribuast à munir
+ toutes nos places de choses nécessaires, et d'hommes qui seroient
+ levez par les ordres de Gourville, ou des gens cy-dessus nommez;
+ c'est pourquoi il seroit important qu'il fust adverti en diligence
+ de se mettre en bon estat et de se rendre à Belle-Isle[50].
+
+ «Comme l'argent seroit nécessaire pour toutes ces dépenses, je
+ laisseray ordre au commandant de Belle-Isle d'en donner autant
+ qu'il en aura, sur les ordres de madame du Plessis, de M. de
+ Brancas, de M. d'Agde ou de M. du Gourville; mais il faut mesnager,
+ et que mes amis en empruntent partout pour n'en pas manquer....
+
+ «M. d'Agde, par sous-main, conduira de grandes négociations dans le
+ parlement sur d'autres sujets que le mien, et mesme par mes amis
+ asseurez dans les autres parlements, où il ne manque jamais de
+ matière, à l'occasion des levées, de donner des arrests et troubler
+ les receptes, ce qui fait qu'on n'est pas si hardy dans ces
+ temps-là à pousser une violence, et on ne veut pas avoir tant
+ d'affaires à la fois[51].
+
+ «Le clergé peut encore, par son moyen et M. de Narbonne, fournir
+ des occasions d'affaires en si grand nombre que l'on voudra, en
+ demandant des estats généraux avec la noblesse, ou des conciles
+ nationaux qu'ils pourroient convoquer d'eux-mêmes en lieux éloignez
+ des troupes, et y proposer mille matières délicates.
+
+ «M. de La Salle, qui doibt avoir cognoissance de tous les secours
+ qu'on peut tirer par nos correspondances des autres royaumes et
+ Estats, y peut aussi estre employé et donner des assistances à nos
+ places. Voilà l'estat où il faut mettre les choses sans faire
+ d'autres pas, si on se contentoit de me tenir prisonnier; mais si
+ on passoit outre et que l'on voulust faire mon procez, il faudroit
+ faire d'autres pas; et, après que tous les gouverneurs auroient
+ écrit à Son Éminence pour demander ma liberté avec termes pressant
+ comme mes amis, s'ils n'obtenoient promptement l'effet de leur
+ demande et que l'on continuast à faire la moindre procédure, il
+ faudroit en ce cas montrer leur bonne volonté et commencer tout
+ d'un coup, sous divers prétextes de ce qui leur est deub, par
+ arrester tous les deniers des recettes, non-seulement de leurs
+ places, mais des lieux où leurs garnisons pourroient courre; faire
+ faire de nouveau serment à tous leurs officiers et soldats, mettre
+ dehors tous les habitants et soldats suspects, peu à peu, et
+ publier un manifeste contre l'oppression du gouvernement.
+
+ «C'est en cas où Guynaut pourroit, avec quelques vaisseaux de
+ guerre, s'asseurant en diligence du plus grand nombre d'hommes
+ qu'il pourroit, matelots et soldats, principalement étrangers,
+ prendre tous les vaisseaux qu'il rencontreroit dans la rivière du
+ Havre à Rouen, et par toute la coste, et mettre les uns pour
+ brûlots, et des autres en faire des vaisseaux de guerre; en sorte
+ qu'il auroit une petite armée assez considérable, retraite en de
+ bons ports, et y meneroit toutes les marchandises dont on pourroit
+ faire argent....
+
+ «Il est impossible, ces choses estant bien conduites, se joignant à
+ tous les mal-contants par d'autres intérests, que l'on ne fist une
+ affaire assez forte pour tenir les choses longtemps en balance, et
+ en venir à une bonne composition, d'autant plus que l'on ne
+ demanderoit que la liberté d'un homme, qui donneroit des cautions
+ de ne faire aucun mal.
+
+ «Je ne dis point qu'il faudroit oster tous mes papiers, mon argent,
+ ma vaisselle et mes meubles les plus considérables de mes maisons
+ de Paris, de Saint-Mandé, de chez M. Bruant, et les mettre dès le
+ premier jour à couvert dans une ou plusieurs maisons religieuses et
+ chez M. Bournonville, et s'asseurer d'un procureur au parlement,
+ fidèle et zélé, qui pourroit estre donné par M. de Meaupeou, le
+ président de la première....
+
+ «Une chose qu'il ne faudroit pas manquer de tenter seroit d'enlever
+ des plus considérables hommes du conseil, au mesme moment de la
+ rupture, comme M. Le Tellier, et quelques autres de nos ennemis
+ les plus considérables, et bien faire sa partie pour la retraite,
+ ce qui n'est pas impossible.
+
+ «Si on avoit des gens dans Paris assez hardis pour un coup
+ considérable, et quelqu'un de teste à les conduire, si les choses
+ venoient a cette extrémité et que le procez fust bien advancé, ce
+ seroit un coup embarrassant de prendre de force le rapporteur et
+ les papiers, ce que M. Jannart ou autre de cette qualité pourroit
+ bien indiquer par le moyen de petits greffiers que l'on peut
+ gaigner, et c'est une chose qui a peu estre pratiquée au procez de
+ M. de Chenaille, le plus aisément du monde, où, si les minutes
+ avoient été prises, il n'y avoit plus de preuve de rien.
+
+ «M. Pellisson est un homme d'esprit et de fidélité connue, auquel
+ on pourroit prendre créance, et qui pourroit servir utilement à
+ composer les manifestes et autres ouvrages dont on auroit besoin,
+ et porter des parolles secrettes des uns aux autres.
+
+ «Il faudroit, sous mille noms différenz et divers intéressez,
+ recommencer à faire des imprimez de toutes sortes dans les grandes
+ villes du royaume, d'en envoyer par les postes et semer par les
+ maisons.
+
+ «Pour cet effet encore, mettre les imprimeries en lieu seur; il y
+ en a une à Belle-Isle.
+
+ «M. le premier président La Moignon, qui m'a l'obligation toute
+ entière du poste qu'il occupe, auquel il ne seroit jamais parvenu,
+ quelque mérite, qu'il ait, si je ne lui en avois donné le dessein,
+ si je ne l'avois cultivé et pris la conduite de tout avec des soins
+ et des applications incroïables, m'a donné tant de parolles de
+ reconnoissance et d'amitié que je ne puis douter qu'il ne fist les
+ derniers efforts pour moi, ce qu'il peut faire en plusieurs façons,
+ en demandant luy-mesme personnellement ma liberté, en se rendant
+ caution et en faisant cognoistre qu'il ne cessera point d'en parler
+ tous les jours qu'il ne l'aye obtenue; que c'est son affaire; qu'il
+ quitteroit plustost sa charge que se départir de cette
+ sollicitation, et faisant avec amitié et avec courage tout ce qu'il
+ faut....»
+
+Suivent neuf autres paragraphes renfermant des recommandations à
+plusieurs autres personnes moins connues, à M. Amproux, conseiller au
+Parlement; à une soeur de madame du Plessis-Bellière; à M. Cargret,
+maître des requêtes, et à M. Fouquet, conseiller en Bretagne, parent du
+surintendant.
+
+Tel était ce projet que, les uns après les autres, les historiens
+d'abord, le public ensuite, sur la foi des historiens, ont cru vague et
+inoffensif, faute de le connaître. En le lisant, les réflexions viennent
+en foule, et l'on ne sait ce qui doit le plus étonner ou de la légèreté
+excessive de celui qui l'a écrit et de la naïveté avec laquelle il
+comptait sur le dévouement des hommes qu'il avait gorgés d'argent
+pendant sa prospérité, ou des folles idées qu'il se faisait sur son
+importance politique dans l'État. C'était, en effet, une étrange
+illusion de Fouquet de croire qu'il pourrait engager, soutenir une lutte
+avec le cardinal de Mazarin, et de ne pas s'apercevoir, au contraire,
+qu'il ne s'était avancé, ne se maintenait que par lui; car, de son aveu
+même, au moment où la faveur du cardinal semblait l'abandonner, le
+terrain manquait aussitôt sous ses pieds. Son influence reposant
+uniquement sur ses largesses, tout son crédit ne devait-il pas tomber
+dès qu'on lui retirerait le moyen de les continuer? Quant aux promesses
+formelles qu'on lui avait données, de vive voix ou par écrit, de lui
+être dévoué envers et contre tous, elles n'auraient eu, pour un esprit
+sérieux, aucune signification. Mazarin, au contraire, disposait du
+pouvoir en maître absolu, car le roi et la reine mère n'avaient d'autre
+volonté que la sienne. Vers la fin de sa carrière surtout, son ascendant
+moral était immense, et aussi solidement établi qu'il avait été précaire
+dans les commencements. Les esprits les plus hardis, les plus résolus
+avaient fini par plier devant sa timidité apparente, et tous les princes
+du sang, les uns après les autres, s'étaient soumis à ses conditions.
+Voilà les deux hommes qui se seraient trouvés en présence, si Mazarin
+eût donné suite au projet que Fouquet lui supposa à plusieurs reprises
+de se défaire de lui. Renversé, emprisonné, en face de Mazarin
+tout-puissant et singulièrement grandi depuis quelque temps par ses
+succès diplomatiques et par le résultat des négociations avec l'Espagne,
+quelle figure Fouquet eût-il faite? Combien de dévouements eussent-ils
+éclaté en sa faveur? Combien de gouverneurs eussent-ils compromis leur
+position et leur tête? Tout le monde peut résoudre ces questions. Mais,
+pour paraître incroyable, le projet qu'on vient de lire n'en était pas
+moins très-réel. Il semble aujourd'hui que cette pièce seule eût dû
+suffire pour justifier un procès dont l'issue ne pouvait être douteuse.
+En effet, malversations, abus des deniers publics pour s'attacher des
+créatures au préjudice de l'État, plan de guerre civile, ces trois
+griefs y sont écrits à chaque ligne. Au lieu de s'en tenir au dernier,
+on insista outre mesure sur les faits particuliers de péculat, dans le
+détail desquels personne, en définitive, ne voyait clair. Au point de
+vue de l'accusation, ce fut une faute immense, et le ministre Le Tellier
+avait raison de dire, en parlant du procès de Fouquet, que, _pour avoir
+voulu faire la corde trop grosse, on ne pourrait plus la serrer assez
+pour l'étrangler_. Le mot était cruel; heureusement pour Fouquet il fut
+vrai. Dans tous les procès politiques, le point essentiel c'est de
+gagner du temps, et, sous ce rapport, Fouquet n'avait pas lieu de se
+plaindre. Le réquisitoire du procureur général, véritable amplification
+de rhétorique, parsemée à chaque page de grands mouvements passablement
+déclamatoires, lui avait été signifié seulement dix-huit mois après son
+arrestation. Sa captivité datait du 5 septembre 1661 et son procès ne
+fut jugé qu'en décembre 1664. Pendant cet intervalle, les éloquents
+plaidoyers de Pélisson, les touchantes élégies de La Fontaine, les
+doléances de Ménage, de Scarron, de mademoiselle de Scudéry, les fureurs
+de Hénault, et les voeux de tous les artistes de l'époque, encouragés et
+pensionnés par Fouquet, avaient peu à peu ramené l'opinion[52]. Ajoutez
+à cela, les sollicitations de quelques amis puissants et dévoués, au
+nombre desquels le dévouement de madame de Sévigné se fait surtout
+remarquer, les nombreuses irrégularités du procès, les soustractions,
+les falsifications de pièces, l'animosité évidente des accusateurs. Il
+n'est pas jusqu'à l'administration rigide et sans pitié de Colbert, dont
+les réductions sur les rentes faisaient alors crier tout Paris, qui ne
+gagnât des partisans à l'accusé. Enfin, le gouvernement tenait
+essentiellement, on le comprend de reste, après la publicité qu'il avait
+donnée au projet de guerre civile, à obtenir la condamnation la plus
+rigoureuse, et la situation des esprits était telle que, malgré les
+précautions prises lors de la formation de la Chambre de justice, malgré
+la ressource des promesses et de l'intimidation, il en était réduit au
+point de craindre le scandale d'un acquittement.
+
+Outre le procès-verbal officiel des opérations de la Chambre de justice
+pendant le procès de Fouquet[53], on possède encore une relation intime
+et très-circonstanciée sur la marche de cette affaire; c'est le journal
+de M. d'Ormesson[54], un des deux conseillers du parlement de Paris que
+le roi avait nommés rapporteurs du procès. A l'époque où cette
+nomination eut lieu, la famille de Fouquet, croyant que M. d'Ormesson
+lui serait hostile, avait eu le projet de le récuser; ce fut lui, au
+contraire, qui sauva Fouquet de la mort. Issu d'une ancienne famille de
+robe, très-attaché aux prérogatives de la compagnie, esclave de la règle
+et des formes, M. d'Ormesson n'avait pu se plier à cette violation des
+prérogatives, à cet oubli de toutes les formes accoutumées dont se
+plaignait l'accusé; sa conscience de magistrat s'en était révoltée, et,
+longtemps avant la fin du procès, il avait passé du côté de la clémence.
+Son journal, qu'aucun des biographes de Fouquet n'avait encore consulté,
+renferme les particularités les plus curieuses. C'est la relation
+secrète, intime, et jour par jour, des diverses phases du procès.
+Seulement, il est bon de ne pas oublier en la lisant, et son auteur le
+rappelle assez lui-même, qu'il est tout à fait contraire au parti du
+gouvernement, c'est-à-dire en hostilité avec Colbert, avec le chancelier
+Séguier, avec Pussort, oncle de Colbert, Foucault et Berryer, ses
+créatures. A propos de ce dernier, à qui Colbert venait, pour prix de
+ses services, de faire accorder une charge de conseiller d'État
+ordinaire et une abbaye de 6,000 livres, M. d'Ormesson fait observer
+qu'on avait commis une grande faute, en lui confiant toute la conduite
+secrète, mais réelle, du procès; car, pour se rendre nécessaire et
+indispensable plus longtemps, il avait traîné les choses en longueur, en
+ayant soin toutefois de rejeter les retards, tantôt sur les rapporteurs,
+tantôt sur M. Talon, qu'il avait fini par faire renvoyer et remplacer
+par M. de Chamillart. M. d'Ormesson ajoute que ce Berryer était l'homme
+le plus décrié de tout Paris, ayant fait en dix-huit mois seulement pour
+1,800,000 livres d'acquisition. En un mot, dit-il, «c'était un frippon
+hardi et capable de toutes choses.» Vers la fin du procès, Berryer eut
+des accès de folie. Se voyant renié, abandonné par tous, sa tête s'était
+troublée, affaiblie. Un jour, il était à l'église des Petits-Pères; tout
+à coup on fit un grand bruit dans la rue; il crut qu'on venait
+l'arrêter, et sa frayeur fut telle qu'il fallut le saigner deux fois aux
+pieds pour le faire revenir. Écoutons le plus spirituel chroniqueur de
+l'époque. «Berryer est devenu fou, mais au pied de la lettre;
+c'est-à-dire qu'après avoir été saigné excessivement, il ne laisse pas
+d'être en fureur; il parle de potences, de roues; il choisit des arbres
+exprès; il dit qu'on le veut pendre, et fait un bruit si épouvantable
+qu'il le faut tenir et lier. Voilà une punition de Dieu assez visible et
+assez à point nommé.» A ces coups de pinceau on a reconnu madame de
+Sévigné[55]. Tel était aussi l'avis de M. d'Ormesson, qui, du reste, il
+faut bien le dire, se préoccupe dans son journal, un peu plus qu'il ne
+conviendrait à un homme grave, des constellations, des comètes et des
+remèdes de bonne femme envoyés à la reine par la mère de Fouquet[56].
+
+Tout cela faisait qu'on s'intéressait à l'accusé. Cependant, les
+sollicitations étaient pressantes du côté de la cour. Deux mois après
+l'arrestation du surintendant, en novembre 1661, M. de Lamoignon était
+allé à Fontainebleau pour complimenter Louis XIV sur la naissance du
+Dauphin. Le roi lui parla de Fouquet. «Il se vouloit faire duc de
+Bretagne et roi des îles adjacentes, dit Louis XIV; il gagnoit tout le
+monde par ses profusions; je n'avois plus personne en qui je pusse
+prendre confiance.» M. de Lamoignon fait observer que le roi étoit si
+plein de ce sujet que, «pendant plus d'une heure d'entretien, il y
+revenoit toujours[57].»
+
+Malheureusement, les preuves de l'influence que Louis XIV et Colbert
+exercèrent dans cette affaire abondent. Au mois d'août 1663, un
+conseiller du Parlement, Lecamus, écrivait à Colbert:
+
+ «On a su dans la compagnie que j'avois eu l'honneur de voir le Roy.
+ Je n'ay pas pu m'empescher de dire à quelques-uns de Messieurs la
+ manière dont le Roy m'avoit parlé et le mécontentement qu'il
+ m'avoit témoigné de la conduite de la compagnie, que je l'avois
+ justifiée autant qu'il m'avoit été possible, mais qu'il estoit
+ important d'oster au Roy les mauvaises impressions dont je l'avois
+ trouvé prévenu. Cela a touché, et j'espère que Sa Majesté, dans la
+ suite, n'aura pas sujet de se plaindre[58].»
+
+Aussitôt que le rapporteur d'Ormesson eut manifesté son opinion sur le
+procès, Colbert lui retira une charge qu'il avait à Soissons. En outre,
+le roi continuait à stimuler personnellement le zèle des membres de la
+Chambre de justice. Un jour, entre autres, à Fontainebleau, où la
+Chambre avait dû se transporter, MM. d'Ormesson et de Sainte-Hélène,
+les deux rapporteurs, furent mandés au château. Ils trouvèrent le roi
+dans son cabinet avec Colbert et de Lionne. Le roi leur dit alors qu'il
+fallait que le procès eût une fin; qu'il y allait de sa réputation,
+surtout dans les pays étrangers, où l'on ne voudrait pas croire à sa
+puissance, s'il ne pouvait venir à bout de ce qu'il considérait comme
+une affaire de rien «_contre un misérable_.» Pourtant, il ne demandait
+que la justice, ne voulant pas, disait-il, comme il s'agissait de la vie
+d'un homme, prononcer une parole de trop, et souhaitant avant tout de
+voir la fin de l'affaire, de quelque manière que ce fût[59]. Voilà
+comment le roi recommandait l'impartialité aux juges. Une autre fois, il
+leur disait qu'il était au courant de tout ce qui se passait dans la
+Chambre, ce dont personne ne doutait. Enfin, Colbert lui-même se rendit
+un jour chez le père de M. d'Ormesson, pour se plaindre à son tour et au
+nom du roi de la longueur du procès. M. d'Ormesson demanda pourquoi on
+l'avait allongé par trente ou quarante chefs d'accusation sans
+importance, au lieu de s'en tenir à deux ou trois; il ajouta qu'au
+surplus son fils ne se plaignait pas qu'on lui eût ôté l'intendance de
+Soissons, et qu'il n'en rendrait pas moins bonne justice[60].
+
+En même temps qu'elle s'occupait du procès de Fouquet, la Chambre de
+justice jugeait aussi d'autres affaires, et se montrait parfois d'une
+sévérité peu rassurante pour la famille de l'accusé. Déjà deux sergents
+des tailles d'Orléans avaient été condamnés à être pendus, et exécutés;
+d'autres avaient été envoyés aux galères. Gourville, l'ami intime, le
+confident et le faiseur de Fouquet, avait été condamné à mort «pour
+crime d'abus, malversations et vols par lui commis ès-finances du roi,
+sans compter les violentes présomptions de crime de lèse-majesté pour sa
+participation à cet écrit fameux qui contient un projet de moyens pour
+rallumer la sédition dans le royaume.» Tels sont les termes de l'arrêt.
+Mais Gourville était déjà à l'étranger. Un financier de moindre
+importance, nommé Dumont, ne fut pas aussi heureux. Condamné à mort pour
+crime de péculat par douze voix contre huit, il fut pendu, le 15 juin
+1664, devant la porte même de la Bastille, où Fouquet était alors
+renfermé[61].
+
+On a vu que la Chambre de justice avait siégé à Fontainebleau pendant
+le séjour qu'y fit la cour. La comparution de Fouquet pouvant être
+nécessaire d'un moment à l'autre, il avait été, avec une foule d'autres
+prisonniers, pour fait de concussion, transféré à Moret, à la suite de
+la Chambre. Ainsi, celui qui avait disposé pendant neuf ans en maître
+absolu des finances du royaume suivait maintenant ses juges de cachot en
+cachot! D'après le _Journal d'Ormesson_, le retour du surintendant à la
+Bastille fut marqué par une scène des plus attendrissantes. La femme et
+les enfants de Fouquet attendaient la voiture sur le pont de Charenton
+où elle devait passer. Arrivé sur le pont, d'Artagnan, qui fut toujours
+plein d'humanité pour son prisonnier, malgré la rigueur des précautions
+qu'il lui était commandé de prendre, permit à la voiture de marcher au
+pas, et Fouquet put embrasser sa femme et ses enfants qu'il n'avait pas
+vus depuis trois ans. Entrevue cruelle et déchirante, malgré ses
+douceurs; car, peu de temps auparavant, le roi avait vu, sans s'arrêter,
+la femme et la fille de Fouquet agenouillées sur son passage, et les
+récents arrêts de la Chambre de justice n'étaient que trop faits pour
+jeter l'épouvante dans tous les coeurs!
+
+Enfin, M. de Chamillart fit connaître ses conclusions, par lesquelles il
+requérait que Fouquet, _atteint et convaincu du crime de péculat et
+autres cas mentionnés au procez, fust condamné à estre pendu, et
+estranglé, tant que mort s'en suive_[62].
+
+Trente-huit mois s'étaient alors écoulés depuis l'arrestation de
+Fouquet. Le 14 novembre 1664, il parut devant la Chambre de justice.
+Avant de le laisser entrer, le chancelier crut de son devoir de faire
+connaître les justes plaintes de l'accusé au sujet de quelques lettres
+scandaleuses qu'on lui avait attribuées. Le chancelier ajouta qu'aucune
+des lettres trouvées dans ses papiers n'avait été publiée, _le roi
+n'ayant pas voulu commettre la réputation de quelques dames de
+qualité_[63]. Après ce préambule, on fit entrer Fouquet. Il était vêtu,
+dit M. d'Ormesson, d'un habit court de drap tout uni, avec un petit
+collet uni et un manteau. Il salua la compagnie, sans que personne lui
+rendît le salut. Le chancelier lui ayant dit de s'asseoir, il se mit sur
+la sellette sans faire aucune observation; mais, invité à lever la main
+pour prêter serment, il pria qu'on ne trouvât point mauvais s'il s'y
+refusait, ne voulant pas déroger à son privilège. En même temps, il
+renouvela ses protestations et fit des excuses sur ce qu'il s'était
+présenté en habit court, mais depuis plus d'un an il avait demandé une
+soutane et une robe qu'on n'avait pas voulu lui donner; au surplus, il
+ne croyait pas que son privilège dépendît de son habit. Après en avoir
+délibéré, la Chambre décida, ainsi que cela avait déjà eu lieu lors des
+interrogatoires, que, s'il ne voulait pas prêter serment, on le jugerait
+comme s'il était muet, sauf à faire mention de ses protestations au
+procès-verbal. Là-dessus, Fouquet se soumit et répondit à toutes les
+questions qu'on lui posa. Cependant, il n'en protesta pas moins contre
+la violation de ses privilèges toutes les fois qu'il comparut devant la
+Chambre de justice, et réclama jusqu'à la fin ses _juges naturels_.
+
+Les premiers interrogatoires portèrent sur les faits relatifs au
+péculat, tels que le marc d'or, les sucres et les cires de Rouen, les 6
+millions de billets réassignés, les octrois, les dépenses personnelles.
+Suivant madame de Sévigné, le _cher et malheureux ami_ parlait
+d'ordinaire si habilement, que plusieurs de _Messieurs_ ne pouvaient
+s'empêcher de l'admirer. Elle cite, entre autres, M. Renard, un des
+vingt-deux juges, qui avait dit: «Il faut avouer que cet homme est
+incomparable; il n'a jamais si bien parlé dans le Parlement; il se
+possède mieux qu'il n'avait jamais fait.» Deux ou trois fois cependant
+la patience avait échappé à l'accusé, et il s'était défendu avec une
+chaleur qui lui était nuisible. Vint enfin la lecture du projet de
+rébellion. Pendant tout le temps qu'elle dura, Fouquet eut les yeux
+attachés sur un crucifix qui était dans la chambre. Invité à s'expliquer
+à ce sujet, il répondit que c'était là _une pièce extravagante, un
+effet de vapeurs fantastiques et chimériques_, et que si le but de ses
+ennemis avait été de le couvrir de confusion en le forçant d'en ouïr la
+lecture, ils y avaient pleinement réussi. «Comment, lui dit alors le
+chancelier, accordez-vous le zèle et l'affection pour l'État, dont vous
+avez parlé si souvent, avec le dessein que vous aviez projeté de le
+troubler et bouleverser de fond en comble, pour l'unique but de
+conserver votre charge? Vous ne pouvez pas dire que ce ne soit là un
+crime d'Etat?--Non, répondit Fouquet; on ne saurait être accusé d'un
+crime d'État pour avoir eu une folle pensée qui n'est pas sortie du
+cabinet, qui n'a reçu aucun commencement d'exécution, qu'on a si bien
+oubliée depuis plus de deux ans que l'on en croyait toute trace
+disparue. Un crime d'État, poursuivit-il, c'est quand on est dans une
+charge principale, qu'on a le secret du prince et que tout d'un coup on
+se met du côté de ses ennemis, qu'on fait ouvrir les portes d'une ville
+dont on est le gouverneur à l'armée des ennemis, et qu'on les ferme à
+son véritable maître, qu'on porte dans le parti tous les secrets de
+l'État[64].» Le chancelier, que tout le monde reconnut à ce portrait,
+garda prudemment le silence; et madame de Sévigné de s'écrier avec son
+air le plus triomphant: «Voilà au vrai comme la chose se passa. Vous
+m'avouerez qu'il n'y a rien de plus spirituel, de plus délicat, et même
+de plus plaisant.» Ensuite, Fouquet continua sa défense et rappela les
+services qu'il avait rendus au cardinal, les remerciements qu'il en
+avait reçus et dont les preuves se seraient trouvées dans ses papiers,
+si on ne les eût soustraites; puis enfin, la noire ingratitude qu'il en
+avait recueillie. Mais de ce que la conduite du chancelier n'avait pas
+été exempte de reproches dans les troubles de la Fronde, de ce que le
+cardinal Mazarin n'avait pas eu pour Fouquet toute la reconnaissance à
+laquelle celui-ci s'attendait, s'ensuivait-il que l'accusation n'eût
+aucun fondement? L'amitié la plus vive pouvait seule se faire illusion à
+ce point; et, loin que les troubles encore récents de la Fronde dussent
+servir d'excuse à Fouquet, la raison d'État voulait, au contraire, qu'il
+fût puni d'autant plus sévèrement qu'on était plus rapproché des temps
+où l'exécution d'un pareil projet aurait pu être tentée avec quelque
+chance de succès.
+
+D'après le témoignage même de ses amis, Fouquet était vulnérable sur la
+plupart des griefs concernant le péculat. Madame de Sévigné reconnaît
+elle-même, et sans doute c'était l'opinion de sa société, que dans bien
+des endroits on aurait pu l'_embarrasser et le pousser_[65]. On vient de
+voir ce qu'il répondait relativement au projet de révolte. Quant à
+l'achat et aux fortifications de Belle-Isle, Fouquet objectait qu'il
+avait acheté cette terre sur l'invitation du cardinal Mazarin, bien aise
+de la voir sortir des maisons de Retz et de Brissac à qui elle
+appartenait, et qui lui étaient suspectes; que le cardinal devait s'en
+charger plus tard, ou, à défaut, de celle de Vaux; mais que, dans la
+suite, pressé de remplir cette promesse, il avait répondu, au bout de
+six à sept mois, «car il ne prenait pas ses résolutions sans y avoir
+pensé bien longtemps» qu'il ne pouvait s'accommoder ni de Vaux ni de
+Belle-Isle, ayant fait de grandes acquisitions du côté de Nevers.
+Fouquet ajoutait «que se trouvant possesseur de Belle-Isle, il avait dû
+naturellement mettre en bon état les fortifications et le port, espérant
+ainsi quadrupler le revenu ordinaire;» que, d'ailleurs, le cardinal lui
+ayant commandé de donner tous ses soins au commerce maritime, il avait
+acheté des vaisseaux marchands et les avait envoyés à Terre-Neuve, aux
+Indes-Orientales, en Amérique, à la pêche de la baleine, tâchant de
+s'instruire en toutes choses; «en sorte qu'il pouvait dire, sans vanité,
+qu'aucun autre n'était plus en état de servir, et qu'il avait des
+lumières pour procurer au roi des revenus immenses au soulagement de ses
+peuples[66].» Suivant Fouquet, les arrêts qu'il avait fait rendre, les
+lettres circulaires qu'il avait adressées aux intendants de justice et
+aux principaux marchands du royaume pour les consulter, étaient des
+preuves évidentes qu'il était chargé de tout ce qui concernait le
+commerce et les affaires de mer, et la propriété de Belle-Isle lui
+fournissait le moyen de faire quelques spéculations commerciales, utiles
+tout à la fois aux intérêts du roi et aux siens propres. «Pourquoi,
+ajoutait-il, le cardinal m'a-t-il engagé à toutes ces choses, s'il
+vouloit laisser des mémoires pour y trouver à redire? Étoit-ce un piège
+à cause de ma facilité et de ma déférence que j'avois à tout ce qu'il
+proposoit? ou le sieur Colbert a-t-il fait depuis, à la fin de ses
+jours, du poison de tout ce qui estoit simple et innocent?
+Henry-le-Grand a-t-il trouvé quelque chose à dire que M. de Sully eust
+fait bâtir non-seulement un superbe château, mais une ville entière?
+qu'il eust des biens si considérables, dont jouit encore sa maison?
+Qu'auroient-ils dit, mes ennemis, si dans le coeur du royaume j'avois
+établi une souveraineté et fait battre monnoie, comme a fait le sieur de
+Sully? C'étoit Henry-le-Grand néanmoins qui l'a veu et l'a souffert.»
+Revenant au projet de révolte, Fouquet ajoutait: Ou il estoit vray qu'on
+vouloit m'opprimer injustement, comme on fait, ou non. Si on le vouloit,
+n'est-il pas excusable d'avoir seulement pensé aux moyens de faire peur
+à celuy qui avoit le dessein de me perdre, et faire diversion dans son
+esprit pour l'en détourner? Si on ne le vouloit pas, ma pensée, qui
+n'estoit que pour ce seul cas, estoit une chimère.» Certes, voilà des
+moyens de défense auxquels il y avait beaucoup à répondre. «Mais,
+poursuivait Fouquet, on vouloit me perdre; on vouloit ma place. Si
+j'eusse laissé périr des armées faute d'argent, et que le Roy et tout le
+royaume eussent sceu qu'il ne tenoit qu'à moy d'empescher le mal, que
+n'eust-on point dit de moy? Que n'en diroit-on point encore? Ou m'eûst
+crû, on me voudroit croire aujourd'huy d'intelligence avec les ennemis,
+ou du moins mal affectionné à l'Estat, et partant criminel.... Mais
+qu'ils fassent ce qu'il leur plaira, puisqu'ils le peuvent, ils ne
+serviront jamais l'Estat aussi utilement que j'ay fait. On peut se
+flatter aisément soy-même d'une vaine opinion d'habileté, quand les
+choses rient, et que le vent souffle à pleines voiles; mais quand je
+considère qu'ils creusent des précipices autour d'un poste qu'ils
+occupent, qu'ils me persécutent, moy sans biens, pendant qu'ils en
+possèdent d'immenses de toutes sorte; qu'ils sont obligez, dans ma
+disgrâce, de corrompre des témoins et supposer des dénonciateurs, qui ne
+se nomment point, pendant qu'il s'en présente contre eux, malgré leur
+faveur, qui se nomment, qui sont connus et intelligents, à qui la seule
+autorité souveraine ferme la bouche; que cependant ils ne laissent pas
+de me pousser jusqu'aux dernières bornes de l'inhumanité, sans
+considérer ni Dieu, ni les hommes, ni le présent, ni l'avenir; je doute
+souvent s'ils sont aussi habiles qu'ils se sont imaginez[67].»
+
+C'est ainsi que Fouquet se justifiait, et ses défenses, je l'ai déjà
+dit, remplissent quinze volumes. On ne saurait se figurer la variété de
+tons qui y règne et l'intérêt qu'il eut le talent d'y répandre.
+Vainement, c'est le prisonnier lui-même qui nous l'apprend, _la lecture
+de l'Évangile était sa principale lecture et sa sa seule consolation_;
+par intervalles, des accents pleins d'amertume, de véhémence,
+d'indignation, éclatent malgré lui. Imprimées clandestinement dans un
+très-petit format, ses défenses étaient avidement recherchées et
+servaient d'arme à l'opposition du temps contre l'administration
+réparatrice, mais inexorable, de Colbert. En examinant avec impartialité
+ces plaidoyers, une réflexion se présente souvent à l'esprit.
+Inattaquable toutes les fois qu'il met en lumière les dilapidations de
+Mazarin et les immenses services qu'il a rendus à ce ministre en lui
+procurant de l'argent dans un temps où l'État n'avait ni ressources ni
+crédit, Fouquet se laisse aller aux plus étranges illusions en ce qui
+concerne ses dilapidations personnelles et le projet de révolte dont on
+lui faisait si justement un crime. Il est vrai que, pressé de plus près,
+il répliquait par un argument qui lui paraissait irréfutable. Suivant
+lui, quelques mois avant son arrestation, il avait dit au roi qu'il
+s'était passé, du vivant du cardinal, plusieurs choses contraires aux
+règles, et qu'il le suppliait, pour rassurer sa conscience et ôter tout
+prétexte à ses ennemis, de lui pardonner tout ce qu'il pouvait avoir
+fait de mal jusqu'alors, et de lui donner tout ce qu'il avait reçu et
+distribué, sans avoir des ordres en forme; à quoi le roi aurait répondu:
+«_Ouy, je vous pardonne tout le passé, et vous donne ce que vous
+demandez_[68].»
+
+Spirituelles, hardies, pleines de fiel et d'ironie, éloquentes parfois,
+les justifications de Fouquet, on a pu le voir, ne brillaient ni par
+leur modération, ni par leur prudence. Sous ce rapport, les deux
+discours que Pélisson adressa au roi en faveur du surintendant auraient
+bien mieux servi l'accusé, si sa perte n'eût été arrêtée depuis
+longtemps. Ces discours que Voltaire compare aux belles harangues de
+Cicéron; et dont La Harpe a fait le plus magnifique et le plus juste
+éloge, furent aussi écrits sous les verroux[69]. Le premier discours
+surtout est ordonné avec un art extrême, qui n'exclut ni la vigueur, ni
+la logique, ni l'éloquence. Style, idées, enchaînement des preuves, tout
+concourt à l'effet qui est vraiment irrésistible pour quiconque n'a pas
+étudié l'affaire à fond. Le but principal de Pélisson était de réclamer
+pour Fouquet ses juges naturels, c'est-à-dire le parlement de Paris, et
+l'on comprend que, ce point gagné, l'accusé était sauvé. Pélisson
+soutient cette thèse avec une abondance de raisons et une chaleur qui
+durent ébranler bien des convictions; il fait un admirable portrait de
+Henri IV, qui avait, dit-il, le _coeur d'un lion avec la bonté d'un
+ange_, a grand soin d'exalter Mazarin, au lieu de le déprécier, comme
+Fouquet y était peut-être obligé; puis, s'adressant à Louis XIV, il
+termine ainsi:
+
+ «Votre Majesté voit combien il est digne de sa bonté et de sa
+ grandeur de ne point faire juger M. Fouquet par une chambre de
+ justice, dont même plusieurs membres sont remplacés; qu'on ne
+ saurait prouver les malversations dont on l'accuse, ni par son bien
+ (car il n'en a point), ni par ses dépenses non plus, car il y a
+ fourni par ses dettes et par plusieurs avantages légitimes; qu'un
+ compte du détail des finances ne se demande jamais à un
+ surintendant; qu'il n'a point failli depuis que Votre Majesté lui a
+ donné ses ordres elle-même; que la mort de S. E. dont il les
+ recevait auparavant, peut-être même que la soustraction de ses
+ lettres lui ôte tout moyen de se justifier; qu'en plusieurs choses,
+ comme on ne peut le nier, son administration a été grande, noble,
+ glorieuse, utile à l'État et à Votre Majesté; que son ambition,
+ quand elle passera pour excessive, a mille sortes d'excuses, et ne
+ doit être suspecte d'aucun mauvais dessein; que ses services, ou du
+ moins son zèle en mille rencontres, surtout dans les temps fâcheux
+ et au milieu de l'orage, méritent quelque considération.... C'en
+ est assez, Sire, pour espérer toutes choses de Votre Majesté.
+ Qu'elle n'écoute plus rien qu'elle-même et les mouvements généreux
+ de son coeur, et que l'histoire marque un jour dans ses monuments
+ éternels: Louis XIV, véritablement donné de Dieu pour la
+ restauration de la France, fut grand en la guerre, grand en la
+ paix. Il effaça par son application et par sa conduite la gloire de
+ tous ses prédécesseurs. Il n'aima à répandre que le sang de ses
+ ennemis, et épargna celui de ses sujets. Il sut connaître les
+ fautes de ses ministres, les corriger et les pardonner. Il eut
+ autant de bonté et de douceur que de fermeté et de courage, et ne
+ crut pas bien représenter en terre le pouvoir de Dieu, s'il
+ n'imitait aussi sa clémence[70].»
+
+Cependant, les interrogatoires de Fouquet avaient été terminés le 4
+décembre, et les rapporteurs résumèrent l'affaire. M. D'Ormesson parla
+le premier. On a déjà vu de quel côté il était. «M. D'Ormesson m'a priée
+de ne plus le voir que l'affaire ne soit jugée, dit madame de Sévigné;
+il est dans le conclave et ne veut plus avoir de commerce avec le monde.
+Il affecte une grande réserve; il ne parle point, mais il écoute; et
+j'ai eu le plaisir, en lui disant adieu, de lui dire tout ce que je
+pense[71].» Son résumé dura sept jours. Il eut à examiner
+quatre-vingt-seize chefs d'accusation. Il reconnut vrais la plupart des
+griefs concernant le péculat, «trouvant inconcevable, dit-il, que le
+surintendant ait pu voler en quatre mois plus de 4 millions. A l'égard
+des dépenses faites par l'accusé, elles étaient au delà de toute raison.
+Il est vrai qu'on l'avait vu garder assez de mesure dans l'adversité,
+mais il n'en avait gardé aucune dans sa prospérité; l'on voulait
+prétendre que la dissipation n'était pas un crime, mais, quant à lui, il
+n'était pas de cet avis, les fortunes subites lui paraissant suspectes.
+Pour ce qui était du crime d'État, le projet en était fort méchant,
+absolument inexcusable, et on ne saurait trouver une bonne raison pour
+le défendre; ce projet était l'effet d'une ambition déréglée, d'un
+esprit blessé de la maladie du temps de se rendre considérable; c'était
+l'oeuvre d'un homme enivré de sa fortune, dont les pensées étaient vagues
+et se portaient partout; pour en finir, c'était une méchante pensée,
+indigne d'un homme d'honneur[72]?»
+
+Voici quelles furent les conclusions de M. d'Ormesson:
+
+ «Par toutes ces considérations, il y a lieu de déclarer l'accusé
+ duement atteint et, convaincu d'abus et malversations par lui
+ commises au faict des finances; pour réparation de quoy, ensemble
+ pour les autres cas résultant du procès, d'ordonner qu'il sera
+ banny à perpétuité hors du royaume, enjoint à lui de garder son ban
+ à peine de la vie, ses biens confisqués.»
+
+Veut-on savoir maintenant les motifs réels qui déterminèrent M.
+d'Ormesson et l'effet que ses conclusions produisirent dans Paris? Son
+journal nous l'apprend.
+
+ «Il me semble que l'on fut satisfait de moi et j'en remercie Dieu.
+ Jamais il ne s'est fait tant de prières que pour cette affaire. _La
+ conjoncture des rentes_ et autres affaires publiques, où tout le
+ monde s'est trouvé blessé, fait qu'il n'y a personne qui ne
+ souhaite le salut de M. Fouquet, autant par haine pour ses ennemis
+ que par amitié pour lui.»
+
+Et un peu plus loin:
+
+ «Je ne puis omettre que l'approbation de mon opinion est si
+ publique, si grande et si générale, qu'il n'y a personne qui ne
+ m'en fasse compliment, et que j'en reçois de toute part des lettres
+ de conjouissance. Dieu en soit loué[73]!»
+
+Les amis de Fouquet trouvèrent les conclusions de M. d'Ormesson _un peu
+sévères_; néanmoins ils firent des voeux pour qu'elles fussent adoptées
+par la majorité des juges, et l'on savait, au surplus, que les
+espérances de la famille n'allaient pas au delà. Après M. d'Ormesson,
+c'était à M. de Sainte-Hélène, son _camarade très-indigne_, à reprendre
+l'affaire. On devine de quelle plume lui vient cette qualification, et
+il est inutile d'ajouter que, d'après la même autorité, il le fit
+_pauvrement, misérablement_, sans s'appuyer sur rien. M. de
+Sainte-Hélène conclut à ce que l'accusé eût la tête tranchée. Pussort,
+l'oncle de Colbert, le trouva digne de la corde et du gibet; mais, eu
+égard aux charges que Fouquet avait exercées, il se rangea à l'avis de
+M. de Sainte-Hélène. Et madame de Sévigné de s'écrier, non sans raison:
+«Que dites-vous de cette modération? C'est à cause qu'il est oncle de M.
+Colbert et qu'il a été récusé qu'il a voulu en user si honnêtement. Pour
+moi, je saute aux nues quand je pense à cette infamie[74].» Cependant,
+le jour du jugement approchait, et de part et d'autre, l'intrigue
+redoublait d'efforts. D'un côté, on répétait que le roi avait dit, en
+parlant de Fouquet: C'est un homme dangereux. «Quant à Colbert, il est
+tellement enragé, écrivait encore madame de Sévigné, qu'on attend
+quelque chose d'atroce et d'injuste qui nous remettra au désespoir.» En
+même temps, on offrait aux juges de leur rembourser ce qu'ils perdraient
+à la suppression des rentes et on leur donnait quittance de ce qu'ils
+auraient eu à payer pour le droit annuel de leurs charges[75]. Mais si
+le roi avait des cordes puissantes à sa disposition, les amis et la
+famille de Fouquet ne négligeaient rien pour mettre les chances de leur
+côté. Le bruit courait qu'on avait fait gagner M. de Roxante, un des
+juges, par une dame à qui l'on avait donné de l'argent. Selon M.
+d'Ormesson, le fils de M. Pontchartrain avait dit à son père, en se
+jetant à ses genoux: «Ne nous déshonorez pas en votant la mort, sinon je
+quitte la robe.» Qui n'a lu en outre dans madame de Sévigné ce
+dévouement héroïque d'un autre juge, de M. de Mazenau? Malade à mourir,
+souffrant des douleurs horribles, il se faisait porter à l'audience pour
+ne pas perdre son droit de voter, et il y rendit un jour deux pierres
+d'une grosseur considérable. M. le prince de Condé, Turenne
+sollicitaient aussi, et l'on cite un mot de ce dernier qui peint bien
+l'état des esprits. Quelqu'un blâmait devant lui l'emportement de
+Colbert et louait la modération de Le Tellier; «Oui, dit Turenne, je
+crois que M. Colbert a plus d'envie qu'il soit pendu, et que M. Le
+Tellier a plus de peur qu'il ne le soit pas.» Enfin, faut-il le dire?
+vers le 13 décembre, on annonça qu'une comète d'une grandeur
+considérable, dont la queue se dirigeait du côté de la Bastille, avait
+paru à l'horizon. D'abord, on n'y avait pas cru: on s'en était moqué.
+Mais bientôt, il n'en fallut plus douter. N'était-ce pas d'un heureux
+présage en faveur de l'accusé? «La comète me fait beaucoup d'honneur,»
+aurait dit Fouquet à ce sujet. Mais enfin, le jour fatal arriva, «Depuis
+quelque temps (je demande pardon de faire des emprunts si fréquents à
+des lettres que tout le monde sait par coeur), depuis quelque temps, dit
+madame de Sévigné, on ne parle d'autre chose; on raisonne, on tire des
+conséquences, on compte sur ses doigts, on s'attendrit, on craint, on
+souhaite, on hait, on admire, on est triste, on est accablé.» Cet
+accablement, du reste, n'était que trop naturel. Chacun des juges
+opinait ouvertement en faisant connaître ses motifs, et déjà, si l'on en
+excepte M. d'Ormesson, les six premiers avaient voté pour la mort. On se
+figure les angoisses de la famille et des amis de Fouquet. Heureusement,
+dans la journée du 19 décembre, les chances tournèrent; et les avis
+favorables se succédèrent les uns aux autres. Le lendemain, le sort de
+l'accuse était fixé: à la majorité de _treize_ voix contre _neuf_, la
+Chambre de justice avait rendu l'arrêt suivant:
+
+ «La chambre a déclaré et déclare ledit sieur Fouquet duement
+ atteint et convaincu d'abus et malversations par lui commises au
+ faict des finances; pour réparation de quoy, ensemble pour les
+ autres cas résultant du procès, l'a banny et bannit à perpétuité
+ hors du royaume, enjoint à lui de garder son ban sous peine de la
+ vie, a déclaré tous ses biens confisquez au Roy, sur iceux
+ préalablement pris la somme de 100,000 livres applicables moitié au
+ Boy et l'autre moitié en oeuvres pies.»
+
+On a conservé les noms des juges qui siégèrent dans le procès de
+Fouquet. MM. D'Ormesson, le Feron, Moussy, Brillac, Renard, Bernard,
+Roxante, la Toison, la Baume, Verdier, Mazenau, Catinat, Pontchartrain,
+votèrent pour le bannissement; MM. Sainte-Hélène, Pussort, Gisancourt,
+Fériol, Noguès, Héraut, Poncet, le chancelier Séguier, pour la mort. Ce
+dernier opina pour la mort, bien que, lorsque son tour vint, la majorité
+en faveur du bannissement fût déjà acquise à l'accusé. Quelle que fût la
+conséquence de son vote, il ne pouvait, dit-il, aller contre sa
+conscience. Un des juges, au contraire, tellement la passion était
+grande contre Colbert! n'avait voté qu'à cinq ans de prison et à
+l'amende[76].
+
+On sait comment le roi modifia l'arrêt. Par une rigueur sans exemple et
+qui n'a pas eu d'imitateurs, il aggrava la peine, et le bannissement fut
+converti en une détention perpétuelle. Au point de vue de la morale, une
+pareille décision est inexcusable; c'est le comble de l'arbitraire, de
+l'injustice, et jamais on ne vit, dans un gouvernement civilisé, un abus
+de pouvoir plus audacieux. Pour tout dire en un mot, cette décision,
+inspirée par la politique, par la raison d'État, fut un véritable coup
+d'État. Pour quiconque aura lu avec quelque attention le projet de
+Fouquet, il est évident que ce projet constituait le crime d'État le
+plus caractérisé. On objectait vainement qu'il n'avait pas reçu un
+commencement d'exécution. Il y avait d'abord les séductions à prix
+d'argent; ensuite, cette exécution n'avait pas eu lieu par des motifs
+indépendants de Fouquet, et par cela seul que le cardinal n'effectua
+jamais les projets qu'il lui supposait. Dieu nous garde de vouloir
+porter atteinte au respect que méritent les formes judiciaires! Il faut
+plutôt se féliciter, quel que soit le résultat de la leçon, lorsque des
+tribunaux rappellent à la stricte observation des formes les
+gouvernements qui s'en sont écartés. Mais cela dit, on ne saurait
+disconvenir que la Chambre de justice n'ait vu que le petit côté de
+l'affaire de Fouquet, et qu'en inclinant à l'indulgence elle ne
+préparât, si le gouvernement l'avait suivie dans cette voie, le retour
+des troubles dont on était à peine sorti et de ces prétentions
+qu'avaient certains hommes, suivant l'expression de M. d'Ormesson, à se
+rendre _considérables_ dans l'État. La politique que le roi adopta dans
+cette mémorable circonstance se rattachait à la politique violente,
+révolutionnaire en quelque sorte, mais ferme et prévoyante, du cardinal
+de Richelieu. Supposez que Fouquet fût passé à l'étranger et qu'il s'y
+fût mêlé à quelques intrigues, comme son caractère léger devait le faire
+craindre naturellement; quel échec moral, quelle déconsidération pour le
+gouvernement! Non-seulement, la détention perpétuelle prévenait de
+telles conséquences, mais elle inspirait une frayeur salutaire aux
+ambitieux aux brouillons, quel que fut leur rang; elle donnait du
+gouvernement, aux autres puissances, une opinion que l'on avait le plus
+grand intérêt à accréditer, à savoir qu'il n'était plus dominé par les
+partis, qu'il était maître de ses mouvements, libre dans ses desseins.
+Il ne faut pas oublier enfin, en appréciant le parti adopté par Louis
+XIV, que Fouquet fut surtout un prétexte pour l'opposition du temps, et
+que la haine pour les manières austères de Colbert, le mécontentement
+causé par ses mesures financières, l'animosité de ses créatures, mais
+principalement l'oubli des formes, déterminèrent les juges dont le vote
+sauva la vie à l'accusé.
+
+L'arrêt fut signifié à Fouquet le 22 décembre 1664, mais déjà il l'avait
+appris par des signaux. Lorsque Foucault, le greffier de la Chambre de
+justice, vint à la Bastille pour lui en faire la lecture, suivant
+l'usage, il lui demanda son nom. «Ne savez-vous pas qui je suis? dit
+Fouquet. Quant à mon nom, je ne le dirai pas plus ici que je ne l'ai
+fait à la Chambre.» Et il renouvela une dernière fois sa protestation
+touchant l'incompétence de ses juges. Quelques moments après, on le
+sépara de Pecquet, son médecin, de Lavallée, son domestique, qui
+pleuraient tous deux, et il partit en carrosse pour Pignerol, accompagné
+de d'Artagnan, sous l'escorte de cent mousquetaires. Il paraissait
+heureux et gai, dit le journal de M. d'Ormesson. Partout, sur son
+passage, il recevait les bénédictions de la foule. Trois ans auparavant,
+elle lui prodiguait mille injures dans le trajet de Nantes à Paris. En
+même temps, toute sa famille fut de nouveau exilée, ceux-ci en Bretagne,
+ceux-là en Auvergne, d'autres en Champagne. Cependant, les frayeurs
+étaient vives à Paris au sujet du _cher et malheureux ami_. On apprit
+qu'il était tombé malade en route, et, comme des bruits d'empoisonnement
+avaient circulé, madame de Sévigné de s'écrier: «Quoi! déjà?...» Inutile
+de dire que ces craintes ne se réalisèrent pas[77].
+
+Arrivé à Pignerol, d'Artagnan remit la garde de son prisonnier au
+capitaine Saint-Mars. Les ordres donnés à celui-ci étaient des plus
+sévères. D'abord, Fouquet ne devait avoir de communication avec
+personne, sous quelque prétexte que ce pût être, ni de vive voix, ni par
+écrit. Il n'était permis de lui fournir ni encre, ni papier. On pouvait
+lui donner un confesseur, en observant néanmoins la précaution d'en
+changer de temps en temps, et de ne prévenir ce confesseur qu'au moment
+même où il serait appelé. Enfin, un chapelain devait lui dire la messe
+tous les jours, et il était alloué pour son entretien une somme de 1,000
+livres par an, plus 500 louis une fois donnés pour achat d'ornements et
+de divers autres objets. En résumé, une somme annuelle de 9 à 10,000
+livres fut affectée aux dépenses qui concernaient personnellement le
+prisonnier[78].
+
+Il était impossible qu'un homme doué d'une activité d'esprit aussi
+prodigieuse que Fouquet, qui, depuis l'âge de vingt ans, avait eu la
+conduite de tant d'affaires considérables, et dont l'aptitude pour le
+travail était telle que, pendant la durée de son procès, il écrivit
+quinze volumes de justifications, acceptât sans arrière-pensée cet
+avenir de réclusion perpétuelle que la volonté du roi lui avait fait.
+Comme il arrive à tous les prisonniers, sa première idée, en entrant
+dans la citadelle de Pignerol, fut d'aviser aux moyens d'en sortir. La
+correspondance du capitaine Saint-Mars avec Louvois fournit à ce sujet
+des détails pleins d'intérêt et fixe toutes les incertitudes qui
+pouvaient exister encore, il y a quelques années, sur l'époque et le
+lieu de la mort de Fouquet[79]. D'abord, Fouquet essaya d'intéresser à
+son sort le confesseur qu'on lui donnait, et l'on crut devoir limiter à
+cinq par an, à moins de maladie, le nombre de fois qu'il lui serait
+permis de se confesser[80]. Au mois de juin 1665, la foudre tomba sur la
+citadelle de Pignerol. Plusieurs personnes périrent; Saint-Mars crut
+même un instant que Fouquet avait été écrasé sous les décombres de son
+appartement avec le domestique qui le servait: heureusement, ils avaient
+pu se sauver tous les deux dans une corniche. Malgré la surveillance
+dont il était l'objet, Fouquet avait trouvé le moyen de tracer quelques
+lignes sur un mouchoir, sur des rubans de couleur; il se servait pour
+plume d'_os de chapon_, et faisait de l'encre _avec du vin et de la
+suie_. Il avait composé en outre une encre sympathique, et l'on voit
+Louvois se préoccuper beaucoup dans sa correspondance de la découverte
+d'un pareil procédé. Il est plus probable que Fouquet le connaissait
+déjà depuis longtemps, et s'en était servi étant au pouvoir. Mais si
+l'imagination du prisonnier était féconde en expédients, Saint-Mars
+faisait bonne garde et le surveillait de près. Pendant quelques années,
+on ne lui donna que des rubans noirs, on compta exactement son linge
+avec lequel il était parvenu à faire du papier; enfin on le fouilla
+plusieurs fois par jour, et des grilles furent placées aux fenêtres de
+son appartement, de manière qu'il ne voyait plus que le ciel. Que faire
+dans la solitude de ces journées sans fin? Il avait demandé des livres.
+Le Tellier répondit à Saint-Mars: «Vous pouvez lui faire achepter les
+_OEuvres de Clavius_ et de _saint Bonnaventure_ et le _Dictionnaire
+nouveau des Rimes françoises_, mais non pas les _OEuvres de saint
+Hiérosme_ et de _saint Augustin_[81].» Comprend-on les motifs d'une
+pareille exclusion? Cependant, un projet d'évasion avait été comploté,
+mais il fut découvert, et un soldat de la citadelle, qui avait reçu 6
+pistoles pour y prendre part, fut jugé militairement et exécuté. S'il
+faut en croire Guy-Patin, vers la même époque, Fouquet avait encore des
+amis particuliers qui auraient bien voulu le servir. En attendant, ils
+travaillaient à faire un recueil de diverses pièces pour sa
+justification en 4 volumes in-fº, pièces dans lesquelles, ajoute le
+spirituel docteur, _le cardinal Mazarin ne trouverait pas sans doute de
+quoi être canonisé_[82]. Quelques années s'écoulèrent ainsi. Au mois de
+novembre 1671, le roi donna pour compagnon à Fouquet ce même Puyguilhem,
+duc de Lauzun, avec qui il avait eu un entretien à Nantes, la veille de
+son arrestation. Les deux prisonniers occupaient un appartement voisin,
+et parvinrent, au bout de quelque temps, à établir une communication
+secrète d'un appartement à l'autre. Toutefois, la rigueur du roi avait
+fini par s'apaiser. On permit d'abord a Fouquet et à Puyguilhem de se
+promener ensemble dans la citadelle, de dîner avec le capitaine
+Saint-Mars, et l'on autorisa celui-ci à inviter quelquefois à sa table
+les personnes de Pignerol dont il pouvait répondre. Enfin, au mois de
+mai 1679, le roi accorda à madame Fouquet et à ses enfants
+l'autorisation d'aller à Pignerol et de demeurer dans la citadelle. Il y
+avait alors dix-neuf ans qu'ils étaient séparés. Sans doute, cette
+faveur en présageait une plus grande: malheureusement, la santé de
+Fouquet était depuis longtemps altérée, et il mourut, vers la fin du
+mois de mars 1680, à l'âge de soixante-cinq ans.
+
+Quelques jours après, le 3 avril 1680, l'amie fidèle et dévouée qui
+avait sollicité si vivement auprès de M. d'Ormesson, et à qui l'on doit
+de si curieux détails sur le procès du surintendant, madame de Sévigné,
+écrivait à sa fille:
+
+ «Ma chère enfant, le pauvre M. Fouquet est mort, j'en suis touchée.
+ Je n'ai jamais vu perdre tant d'amis; cela donne de la tristesse de
+ voir tant de morts autour de soi..... Mademoiselle de Scudéry est
+ très-affligée; enfin, voilà cette vie qui a donné tant de peine à
+ conserver. Il y aurait beaucoup à dire là-dessus; sa maladie a été
+ des convulsions et des maux de coeur sans pouvoir vomir.»
+
+Puis, deux jours plus tard, le 5 avril, madame de Sévigné trouvait au
+fond de son coeur cette mélancolique pensée;
+
+ «Si j'étais du conseil de famille de M. Fouquet, je me garderais
+ bien de faire voyager son pauvre corps, comme on dit qu'ils vont
+ faire. Je le ferais enterrer là; il serait à Pignerol, et après
+ dix-neuf ans, ce ne serait pas de cette sorte que je voudrais le
+ faire sortir de prison.»
+
+La correspondance de Louvois avec le capitaine Saint-Mars constate qu'un
+fils de Fouquet, le vicomte de Vaux, emporta tous les papiers qui
+avaient appartenu à son père. Louvois trouva qu'ils auraient dû être
+envoyés au roi, et réprimanda sévèrement le commandant de Pignerol[83].
+Il y avait parmi ces papiers, quelques poésies[84]. Il s'y trouvait
+peut-être aussi un livre qui fut publié en 1682 sous le titre de
+_Conseils de la sagesse_, et qu'on a attribué à Fouquet. M. d'Ormesson
+dit également que Fouquet avait écrit et fait imprimer, pendant
+l'instruction de son procès, un livre de piété ayant pour titre: _Heures
+de la Conception de Notre-Dame_. On cherche inutilement ces deux
+ouvrages dans les bibliothèques.
+
+Telle fut cette vie avec sa magnificence et ses revers. Il est fâcheux
+pour Fouquet que sa célébrité et l'intérêt qui s'attache à son nom, lui
+soient venus, non pas des actes de son administration, mais de la
+grandeur, du retentissement de sa chute. On peut dire de tous les
+ministres, même les plus mauvais, qu'ils ont fait un peu de bien et
+rendu quelques services que l'on oublie trop. C'est ce qui arriva à
+Fouquet. Au mérite d'avoir, grâce à ses ressources personnelles, fourni
+au cardinal Mazarin toutes les sommes qui lui étaient nécessaires pour
+ses projets, a l'époque où Mazarin et l'État n'avaient plus aucun
+crédit, Fouquet joignit celui d'encourager le grand commerce extérieur
+et la navigation, qu'il essaya de relever en établissant un droit de
+cinquante sous par tonneau sur les navires étrangers, résolution
+importante, expédient indispensable pour que la France put un jour
+posséder une marine, et qui donna lieu, de la part de la Hollande, à des
+réclamations énergiques dont le résultat sera exposé avec quelque détail
+dans l'histoire de l'administration de Colbert, sous lequel ces
+réclamations se prolongèrent longtemps encore. Parmi les édits et
+règlements concernant le commerce et l'administration, qui ont paru sous
+le ministère de Fouquet, ceux dont les titres suivent sont les seuls qui
+méritent d'être rappelés:
+
+Janvier 1655. _Édit portant établissement d'une marque sur le papier et
+parchemin pour valider tous les actes qui s'expédient dans le royaume_
+(papier timbré).
+
+Janvier 1656. _Édit portant règlement pour l'établissement des
+manufactures de bas de soie_.
+
+Mars 1656. _Établissement de la halle aux vins_.
+
+22 avril 1656. _Déclaration portant que les compagnons qui épouseront
+des orphelines de la Miséricorde seront reçus maîtres de leurs métiers à
+Paris_.
+
+Mai 1656 et avril 1657. _Lettres patentes portant établissement d'une
+colonie dans l'Amérique méridionale_.
+
+Juillet 1656. _Déclaration pour le dessèchement des marais_[85].
+
+Voilà quels furent les principaux actes administratifs de Fouquet.
+
+Et maintenant, qu'on se figure les angoisses de dix-neuf ans passés dans
+la plus dure prison, pour celui qui, au temps de sa prospérité,
+domptait, amollissait toutes les volontés et tous les coeurs, qui avait
+une cour de grands seigneurs et de grandes dames, de poëtes et
+d'artistes, dont un désir enfantait des chefs-d'oeuvre, et qui, à Vaux, à
+Saint-Mandé, élevait des montagnes, creusait des vallées. Quelle
+expiation! Enfin, par une réaction des plus heureuses, les prodigalités
+et le désordre de l'administration de Fouquet valurent à la France la
+sévère économie, l'ordre, la probité que Colbert chercha toujours à
+faire régner dans les immenses affaires dont il fut chargé. J'ai essayé
+de faire voir le rôle que ce dernier avait joué dans l'affaire de
+Fouquet. Cette époque de sa vie dut être pour Colbert très-difficile et
+très-critique. Laisser aller les choses, n'opposer aucun effort aux
+efforts des amis de l'accusé, rester calme et sans passion autour de
+mille passions, cela eût été beau, sans doute, mais c'était s'exposer à
+voir absoudre les faits les plus graves, les malversations les plus
+criantes. Quoi qu'il en soit, si le but que Colbert voulait atteindre
+était louable, on n'en peut dire autant des moyens qu'il se crut obligé
+d'employer. Plus adroit, plus insinuant, plus maître de lui, d'un côté,
+il aurait retardé ses mesures sur les rentes; de l'autre, en
+circonscrivant l'accusation sur quelques chefs principaux, il aurait
+évité les lenteurs et les défauts de forme qui faillirent tout perdre.
+Telle n'était pas sa nature. Indigné des dilapidations qu'il avait vues;
+s'inquiétant peu de l'accusation, assez vraie au fond, qui lui était
+faite de se montrer inexorable envers celui dont il avait pris la place;
+d'humeur austère, inflexible, Colbert le poussa sans pitié jusqu'à ce
+qu'il fût tombé. Encore une fois, on peut ne pas approuver l'homme, mais
+à coup sûr le ministre méritait des éloges. Les malversations de Fouquet
+étant avérées, le crime d'État manifeste, patent, constaté de sa main,
+un exemple était nécessaire. Supposez que le gouvernement eût reculé, et
+que Colbert, doublement compromis dans cette affaire, et par la position
+qu'il avait prise, et par les accusations que lui renvoyait l'accusé,
+eût été dans la nécessité de se retirer, qui donc eût été capable de
+rétablir l'ordre dans les finances? Quelle confiance eût inspirée une
+nouvelle administration inaugurée sous de pareils auspices? Quel bien
+eût-elle pu opérer? Qu'on examine, au contraire, ce qui fut fait. Mais
+ici je m'arrête. L'administration de Colbert demande à être étudiée
+attentivement dans son ensemble et dans ses détails, et il est
+indispensable de lui consacrer un cadre beaucoup plus étendu.
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DE LA VIE ET DE L'ADMINISTRATION
+
+DE COLBERT.
+
+HISTOIRE DE COLBERT.
+
+DE LA VIE ET DE L'ADMINISTRATION DE COLBERT
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+ Causes de l'élévation de Colbert et de l'influence qu'il a exercée
+ pendant son ministère.--Origine plébéienne de ce ministre
+ (1619).--Il est employé successivement dans une maison de commerce
+ de Lyon, chez un trésorier des parties casuelles à Paris, et chez
+ le ministre Le Tellier d'où il entre chez Mazarin (1648).--Sa
+ correspondance avec ce ministre.--Lettre de remercîments qu'il lui
+ adresse et qu'il fait imprimer (1655).--Il est envoyé en mission en
+ Italie (1659).--Conseil qu'il donne à Mazarin au sujet de sa
+ fortune.--Résolution de Louis XIV de gouverner par lui-même.
+
+
+Lorsqu'on examine attentivement l'ensemble de notre histoire, on demeure
+convaincu que jamais ministre n'a exercé une plus grande autorité dans
+des circonstances aussi propices pour la réforme des abus que Colbert
+pendant les dix ou douze premières années de son administration. Grâce à
+une adresse infinie, persévérante, le ministre entre les mains duquel le
+pouvoir a été le plus insulté, avili, le cardinal Mazarin, avait laissé
+en mourant le gouvernement plus fort que jamais. Cependant, bien que
+formé à son école, Colbert eut toujours une prédilection marquée pour
+les formes sévères, absolues de Richelieu, et il se gouvernait
+volontiers d'après ses maximes, tant l'empreinte du caractère est
+puissante chez les hommes. Souvent, quand une affaire importante devait
+être traitée dans le conseil, Louis XIV disait d'un ton railleur: Voilà
+Colbert qui va nous répéter: _Sire, ce grand cardinal de Richelieu,
+etc., etc.,_[86]. Pendant la première moitié de son ministère, tout
+seconda l'ardeur infatigable, l'honnêteté de Colbert, et sembla
+concourir pour assurer les résultats dont le règne de Louis XIV a tiré
+son plus grand éclat. C'était d'abord un roi de vingt-deux ans, voulant
+sincèrement l'ordre et la justice, systématiquement éloigné jusqu'alors
+des affaires par Mazarin, et très-facile à diriger, à cause de cela
+même, par un homme tout à la fois très habile et connaissant à fond le
+détail des finances; c'étaient ensuite des Parlements découragés par le
+mauvais succès de leurs dernières tentatives et résignés désormais à
+tout subir; un peuple désabusé en même temps de la tutelle des princes
+et des Parlements; mais, par-dessus tout cela, un désordre si grand, un
+gaspillage si effronté dans l'administration des finances, que, de tous
+côtés, on demandait un homme probe, doué d'assez d'énergie pour y mettre
+un terme. Telle était la situation, en 1661, lorsque Fouquet fut
+renversé. Il est facile de se figurer l'irritation que dut éprouver
+Louis XIV à l'idée d'avoir été la dupe de son surintendant. Habilement
+exploité par Colbert, ennemi personnel, remplaçant de Fouquet, ce
+sentiment donna immédiatement au nouveau ministre une influence immense.
+Ses intérêts se trouvèrent en quelque sorte liés à ceux du roi lui-même,
+et il arriva que l'un et l'autre désirèrent presque aussi vivement,
+quoique pour des motifs divers, de perdre le surintendant sans retour.
+On a vu à quels moyens ils furent obligés d'avoir recours. Ce n'est pas
+que, même à la mort de Mazarin, Colbert n'eût déjà une grande importance
+personnelle. A cette occasion, des personnages très-éminents lui avaient
+écrit pour lui exprimer leurs regrets et l'assurer de leur
+dévouement[87]. Peu de temps après, le 16 mars 1661, le roi l'avait
+nommé intendant des finances[88]. Mais c'est surtout la direction du
+procès de Fouquet qui valut tout d'abord à Colbert la confiance entière
+de Louis XIV. En peu de temps, sa faveur fut toute-puissante et il
+devint véritablement le ministre dirigeant. Seulement, il eut grand
+soin, et Louvois en fit autant après lui, de laisser au roi l'apparence
+et les honneurs de l'initiative. Une autre règle de conduite de Colbert
+fut de dissimuler toujours son influence, même aux yeux des siens, au
+lieu d'en faire parade. «Surtout, écrivait-il à son frère, ambassadeur
+en Angleterre, ne croyez pas que je peux tout.» Une autre fois, le 7
+août 1671, il lui mandait: «Le roy a donné l'évesché d'Auxerre à M. de
+Luçon (c'était leur frère), et j'ay eu assez de peine à luy faire
+accepter cette grâce[89].» Était-ce modestie ou désir de tempérer
+l'ardeur des demandes? Pourtant, de 1661 à 1672, on peut dire que la
+puissance et le crédit de Colbert furent sans bornes. Codes, règlements,
+ordonnances, tout porte son empreinte et dérive de lui. Gouvernements,
+ambassades, présidences, évêchés, intendances, les plus hautes positions
+enfin ne sont données qu'à sa recommandation ou avec son agrément. Après
+l'élévation de Richelieu et de Mazarin, qui, eux aussi, avaient dû leur
+fortune à eux-mêmes, à leur propre mérite, la haute faveur à laquelle
+parvint Colbert a sans doute moins droit d'étonner. C'était un des plus
+sûrs instincts du pouvoir royal, dans sa lutte avec la féodalité, de
+s'appuyer sur des hommes intelligents, mais nouveaux, et par cela même
+tout à fait dévoués et désintéressés dans le débat. Sous l'influence des
+souvenirs de son orageuse minorité, Louis XIV devait, plus que tout
+autre, rester fidèle à ce système, et l'un des premiers éléments de la
+fortune de Colbert fut peut-être d'avoir été l'homme d'affaires, le
+_domestique_ de Mazarin, comme disait insolemment Fouquet. Avant
+d'entrer dans l'examen détaillé des principaux actes qui ont signalé
+l'administration de Colbert, il ne sera donc pas sans intérêt de le
+suivre, autant que l'incertitude et la rareté des indications
+biographiques pourront le permettre, dans les commencements assez
+obscurs et peu connus de sa carrière. A défaut d'autres preuves, la
+supériorité de certains hommes pourrait se mesurer au besoin par
+l'espace qu'ils ont dû parcourir pour arriver au poste où ils sont
+devenus célèbres. Sous ce rapport encore, il convient de marquer avec
+plus de précision qu'on ne l'a fait jusqu'à présent le point de départ
+de Colbert et les circonstances de son entrée dans cette cour qu'il
+devait remplir de son nom, à l'époque même où Louis XIV, à l'apogée de
+sa grandeur, semblait justifier en quelque sorte l'orgueil de ses
+devises et les louanges de ses adulateurs.
+
+Jean-Baptiste Colbert est né à Reims, le 29 août 1619, de Nicolas
+Colbert et de Marie Pussort. Le _Dictionnaire de la Noblesse_ qualifie
+le père de Colbert du titre de seigneur de Vandières; d'un autre côté,
+les descendants de Colbert assurent qu'il n'y a rien dans son acte de
+naissance, qui est à leur disposition, d'où l'on puisse inférer «que le
+père du grand Colbert, ni aucune des personnes nommées dans cet acte,
+fussent des marchands[90].» Quoi qu'il en soit, non-seulement les
+contemporains de Colbert, mais Colbert lui-même, on va le voir bientôt,
+ne croyaient pas à la noblesse de sa famille. L'un de ses contemporains,
+l'abbé de Choisy, fournit même sur ce sujet de curieux détails.
+
+ «Colbert, dit-il, se piquoit d'une grande naissance et avoit
+ là-dessus un furieux foible... Il fit enlever la nuit, dans
+ l'église des Cordeliers de Reims, une tombe de pierre où était
+ l'épitaphe de son grand-père, marchand de laine, demeurant à
+ l'enseigne du Long-Vêtu, et en fit mettre une autre d'une vieille
+ pierre où l'on avoit gravé en vieux langage les hauts faits du
+ preux chevalier Kolbert, originaire d'Ecosse.»
+
+Un peu plus loin, l'abbé de Choisy ajoute:
+
+ «Un ministre m'a pourtant rapporté que M. Colbert, en frappant son
+ fils aîné avec les pincettes de son feu (ce qui lui étoit arrivé
+ plus d'une fois), lui disoit en colère: «_Coquin, tu n'es qu'un
+ petit bourgeois, et si nous trompons le public, je veux du moins
+ que tu saches qui tu es_[91].»
+
+On croira peut-être cette scène inventée à plaisir par la malignité
+envieuse des contemporains, et, si l'on veut même, d'un des collègues de
+Colbert; mais la phrase suivante, extraite d'une instruction de ce
+ministre au marquis de Seignelay son fils, et écrite en entier de sa
+main, montre sans réplique l'opinion qu'il avait lui-même de ses titres
+de noblesse[92]. Après avoir tracé au jeune marquis de Seignelay la
+ligne de conduite qu'il doit suivre, Colbert ajoute: «_Pour cet effet,
+mon fils doibt bien penser et faire souvent réflection sur ce que sa
+naissance l'auroit fait estre sy Dieu n'avoit pas bény mon travail, et
+sy ce travail n'avait pas esté extrême_.» Un autre indice semble
+confirmer la scène racontée par l'abbé de Choisy. La Bibliothèque du Roi
+possède quelques manuscrits du marquis de Seignelay. Dans le nombre se
+trouve la copie de l'instruction que son père avait faite pour lui. Or,
+dans cette copie, entièrement de l'écriture du fils de Colbert, la
+phrase même qu'on vient de lire a été biffée après coup, et c'est la
+seule. N'est-on pas en droit d'en conclure que Colbert ne se faisait pas
+illusion sur l'ancienneté de sa famille, et que le marquis de Seignelay
+rougissait du souvenir que lui avait rappelé son père? On objectera, il
+est vrai, les preuves de noblesse faites en 1646 et en 1667. Mais
+l'instruction de Colbert à son fils est postérieure de quatre ans à la
+dernière de ces pièces, et il est évident qu'il n'eut pas dit à
+celui-ci, en 1671, d'examiner _ce que sa naissance l'auroit fait estre_,
+si déjà en 1667, sa famille avait pu prouver trois quartiers de
+noblesse. Le malin abbé de Choisy fait à ce sujet l'observation
+suivante:
+
+ «M. Colbert dit à MM. de Malthe qu'il les prioit d'examiner les
+ preuves de son fils le chevalier avec la dernière rigueur. Ils le
+ firent aussi et trouvèrent les parchemins de trois cents ans _plus
+ moisis_ qu'il ne falloit.»
+
+La complaisance proverbiale des généalogistes n'y était-elle pour rien?
+Voilà ce qu'il est permis de se demander. Quant aux autres témoignages
+contemporains, ils s'accordent tous pour assigner à la famille de
+Colbert l'origine qui faisait le désespoir du marquis de Seignelay, et
+il est évident qu'on n'eût pas accusé Colbert d'être le fils _d'un
+courtaut de boutique_[93] si son père n'eût été commerçant. Un de ses
+plus anciens biographes[94] a dit aussi que celui-ci avait été marchand
+de vin comme son aïeul, puis marchand de draps, et ensuite de soie.»
+Enfin, un historien tout à fait désintéressé a eu en sa possession, vers
+la fin du siècle dernier, des lettres nombreuses écrites de 1590 à 1635,
+à un négociant de Troyes, nommé Odart Colbert, frère des Colbert de
+Reims[95]. Toutes ces lettres concernaient le commerce de la draperie,
+des étamines, des toiles, des vins, des blés, en France, en Flandre et
+en Italie, où Odart Colbert avait des associés. Ceux de Lyon et de Paris
+s'appelaient _Paolo Mascranni e Gio-Andrea Lumagna_. Les lettres de
+Lumagna constataient qu'il était banquier de la cour. A l'époque du
+meurtre du maréchal d'Ancre, qu'on soupçonnait d'avoir, par son
+intermédiaire, fait passer des fonds considérables en Italie, il vit sa
+caisse scellée et ses livres enlevés. Plus tard, Lumagna devint le
+banquier du cardinal Mazarin, et plusieurs historiens pensent que ce fut
+lui qui donna Jean-Baptiste Colbert au cardinal. Parmi les lettres dont
+il s'agit, il s'en trouvait un grand nombre de Marie Bachelier, veuve de
+Jean Colbert, frère d'Odart, et marraine de Jean-Baptiste Colbert. Marie
+Bachelier faisait à Reims, pour le compte d'Odart, des achats
+considérables d'étamines. Quant à ce dernier, son commerce ayant
+prospéré, il acheta plusieurs terres, et traita vers 1612 d'une charge
+de secrétaire du roi. Il mourut eu 1640, et cette inscription fut gravée
+sur sa tombe: _Cy gist Odart Colbert, seigneur de Villacerf,
+Saint-Pouange et Turgis, conseiller-secrétaire du Roy_, etc., etc. Le
+marchand, on le voit, avait déjà tout à fait disparu. Grâce aux bons
+offices du banquier Lumagna, dont le crédit était considérable à Paris,
+un de ses fils épousa une soeur de Michel Le Tellier, alors conseiller au
+Parlement et depuis chancelier de France. Il y avait en outre les
+Colbert de Troyes et ceux de Paris. Un de ces derniers, Girard Colbert,
+était établi à Paris, rue des Arcis, _à la Clef d'argent_, et c'est chez
+lui que descendaient, dans leurs voyages à Paris, les Colbert de Troyes
+et ceux de Reims[96].
+
+Certes, Colbert ne perd aucun de ses titres à la reconnaissance de la
+France pour être issu d'un père commerçant. Il est même probable que les
+souvenirs de famille exercèrent une très-heureuse influence sur la
+direction de ses idées. Au lieu de compléter son éducation et de lui
+apprendre le latin, ce qu'il n'eût sûrement pas manqué de faire dans une
+position différente, son père l'avait envoyé fort jeune encore, à Paris
+d'abord, et de Paris à Lyon, «pour y apprendre la marchandise,» dit son
+premier historien[97]. Mais Colbert ne resta pas longtemps dans cette
+dernière ville. Il se brouilla, dit-on, avec son maître, revint à Paris,
+où il entra chez un notaire, puis chez un procureur au Châtelet, du nom
+de Biterne, qu'il quitta bientôt pour passer, en qualité de commis, au
+service d'un trésorier des parties casuelles nommé Sabatier[98]. C'est à
+cette époque qu'il aurait été présenté à Colbert de Saint-Pouange,
+intendant de Lorraine et beau-frère du ministre Le Tellier, qui
+possédait alors toute la confiance du cardinal Mazarin. «D'abord commis
+de Le Tellier, dit une autre publication contemporaine, pendant l'exil
+du cardinal, il fut chargé de remettre toute sa correspondance. A son
+retour, le cardinal le demanda à M. Le Tellier et le fit intendant de sa
+maison[99].»
+
+Mais cette version est inexacte, Colbert, on en aura bientôt la preuve,
+ayant fait partie de la maison du cardinal dès 1649. Il avait alors
+trente ans. «M. le cardinal, dit Gourville, s'en trouva bien, car il
+était né pour le travail au-dessus tout ce qu'on peut imaginer.» De son
+côté, Colbert s'attacha fortement, exclusivement, aux intérêts de
+Mazarin. Suivant l'auteur de sa vie, il seconda à merveille les
+penchants du cardinal en retranchant toutes les dépenses inutiles, et
+celui-ci «se servit de lui pour trafiquer les bénéfices et les
+gouvernements, dont il retirait de grandes sommes.» Un expédient que
+Colbert suggéra au cardinal fut aussi très-goûté par lui: il consista à
+forcer les gouverneurs des places frontières d'entretenir leurs
+garnisons avec le produit des contributions qu'on les chargea de
+percevoir, le gouvernement n'ayant plus l'autorité nécessaire pour cela.
+Une lettre du cardinal Mazarin lui-même, adressée le 3 octobre 1651 à la
+princesse Palatine, marque d'une manière certaine la confiance dont
+Colbert jouissait déjà à cette époque. C'est la première pièce
+authentique où le nom du futur contrôleur général soit prononcé[100].
+
+ «Si j'étois capable, écrivait Mazarin, après le coup mortel que
+ j'ai reçu, de ressentir les autres effets de ma mauvaise fortune,
+ je vous avoue qu'il m'eût été impossible de voir que la bonne
+ volonté de XIV (le marquis de La Vieuville, surintendant des
+ finances en 1651) pour XLIV (Mazarin) rencontrât d'abord des
+ difficultés pour lui en donner des marques; car comment est-ce que
+ XLIV (Mazarin) les pouvoit espérer sans entendre celui qui sait
+ toutes choses et les expédients pour les mettre en bon état.
+ Colbert, qui n'est pas une grue[101] et ne sait pas comprendre tous
+ les mystères qu'on lui a faits, croit que la Mer (Mazariu) se méfie
+ de lui et la conjure de se servir d'un autre, ne voulant pas
+ préjudicier à ses intérêts, lesquels, je vous assure, seraient
+ perdus sans ressource s'ils sortoient de ses mains, en ayant une
+ connoissance parfaite, étant très-capable et homme d'honneur, et de
+ plus fort contraire à tous les Postillons (le président de
+ Maisons). Ce que je sais de certaine science, m'en ayant écrit
+ diverses fois en termes qui le faisoient assez connoître, et en
+ même temps grande estime et opinion pour l'Abondance (le marquis de
+ La Vieuville).»
+
+Tel était le crédit de Colbert en 1651. Une fois, au surplus, Colbert
+avait failli payer cher son dévouement au cardinal. Malgré un
+sauf-conduit du Parlement, la garde des barrières avait voulu l'arrêter
+aux cris de: «_Mort aux Mazarins_!» Heureusement, la garde bourgeoise
+arriva fort à propos pour le sauver. C'était dans les troubles qui
+remplirent l'année 1651[102]. Cependant, tout en participant aux
+libéralités du cardinal, Colbert les trouvait, à ce qu'il paraît,
+insuffisantes, et il n'oubliait pas ses intérêts. En 1654, pendant que
+la cour était à Stenay, il adressa à Mazarin plusieurs lettres où l'on
+trouve à ce sujet de précieuses indications. Le 19 juin 1654, il écrivit
+au cardinal:
+
+ «Il a couru ici un bruit de la mort de M. l'évêque de Nantes, qui a
+ deux petites abbayes, dont l'une dépend de Cluny, qui vaut 4,000
+ livres de rentes. Je supplie très-humblement Vostre Éminence, si ce
+ bruit se trouvoit vray, ou en pareil cas, de me gratifier de
+ quelque bénéfice à peu près de cette valeur[103].»
+
+Dans les lettres suivantes, Colbert revient à plusieurs reprises sur le
+même sujet, mais le cardinal reste muet. Quelques passages de cette
+correspondance de Colbert initient à ses pensées intimes et le montrent
+déjà tel qu'il doit être un jour lorsqu'il exercera le pouvoir. Le
+1er juillet 1654, il écrit que «_les compagnies souveraines agissent
+d'une manière insupportable_.» On voit poindre dans ces mots le
+caractère du ministre qui, servant en cela l'orgueil et les rancunes de
+Louis XIV, fit essuyer le plus d'humiliations aux Parlements[104]. Et
+Mazarin répond en marge: _Il n'y a pas moyen de souffrir les procédés de
+ces gens-là_.» Au mois d'août 1654, après la prise de Stenay, Colbert
+écrit au cardinal les lignes suivantes, dans lesquelles son caractère et
+celui de Mazarin se dessinent également:
+
+ «Les grandes actions, comme celle que l'armée du Roy vient
+ d'exécuter par les soins et vigilance de Vostre Éminence, donnent
+ des sentiments de joie incomparables aux véritables serviteurs du
+ Roy et de Vostre Éminence, reschauffent les tièdes et estonnent
+ extraordinairement les méchants; mais le principe du mal demeure
+ toujours en leur esprit: il n'y a que l'occasion qui leur manque,
+ laquelle Vostre Éminence voit bien par expérience qu'ils ne
+ laisseront jamais s'eschapper. Au nom de Dieu, qu'elle demeure
+ ferme dans la résolution qu'elle a prise de chastier, et qu'elle ne
+ se laisse pas aller aux sentiments de beaucoup de personnes qui ne
+ voudroient pas que l'autorité du roy demeurast libre et sans estre
+ contre-balancée par des autorités illégitimes, comme celle du
+ Parlement et autres. Je supplie Vostre Éminence de pardonner ce
+ petit discours à mon zèle[105].»
+
+Évidemment, Colbert trouvait le cardinal débonnaire à l'excès, manquant
+de fermeté, et surtout trop éloigné des grands moyens, des coups d'État.
+«_Je suis très-aise_, répondit Mazarin en marge, _des bons sentimens que
+vous avez_.» Voilà tout. Quant à ses projets et à la vigueur qu'on lui
+recommande, pas un mot. A quoi bon, en effet? N'était-il pas déjà venu à
+bout de difficultés bien autrement grandes avec de la ruse, de la
+patience, et sans verser une seule goutte de sang?
+
+Ce n'étaient pas là les idées et la politique de Colbert. Dans une
+longue lettre du 23 novembre 1655, par laquelle il proposait à Mazarin,
+qui approuva son projet, d'établir un comité de surveillance pour
+procéder à la réformation de l'ordre de Cluny, dont l'ancienne
+réputation était depuis quelque temps compromise par l'inconduite de
+_quinze cents moines déréglés_, Colbert parle avec une sorte de respect
+de la main puissante du cardinal de Richelieu. On a vu déjà comment il
+s'exprimait toujours sur son compte. En même temps, l'intendant de
+Mazarin portait très-loin le soin des détails. Souvent, après avoir
+parlé des plus graves affaires, il entretient le cardinal d'objets de la
+plus minime importance, et lui annonce des envois de vins, de melons,
+etc.
+
+ «On économiserait au moins 40 écus, écrivoit-il le 17 juillet 1655,
+ à vous envoyer les dindonneaux, faisandeaux, gros poulets, si
+ Vostre Éminence les faisoit prendre par une charrette, ne sachant
+ d'ici où il faudroit les adresser[106].»
+
+Dans une autre lettre, en date du 20 août 1656, la sollicitude de
+Colbert pour les intérêts du commerce se manifeste déjà clairement, et
+il se plaint que «Messieurs des finances travaillent à établir de
+nouveaux droits à La Rochelle, ce qui ruinerait entièrement son
+commerce, à quoi il est nécessaire que le cardinal interpose son
+autorité.» Enfin, dans plusieurs lettres, on le voit chargé en quelque
+sorte de la police, faire épier les personnes dont les démarches étaient
+suspectes à Mazarin, travailler avec l'abbé Fouquet à découvrir ceux qui
+apposaient des placards séditieux sur les murs de Paris, ou qui en
+jetaient sous les portes, jusque dans les maisons, et en même temps
+investi des pleins pouvoirs du cardinal, dirigeant et faisant prospérer
+son immense fortune, le conseillant souvent avec succès, ayant, par
+suite de cette position beaucoup de crédit, et, de plus, toute
+l'affection de Mazarin, qui écrit en marge d'une très-longue lettre de
+Colbert, relative à un démêlé que celui-ci avait eu avec M. de Lionne:
+«_Je prends part à tout ce qui vous regarde comme si c'estoit mon propre
+intérest_.»
+
+C'est à peu près à cette époque de sa vie que se rapporte une démarche
+très-singulière de Colbert. Sa position était devenue dès lors assez
+brillante et attirait sur lui l'attention. Déjà, en 1649, il avait été
+nommé conseiller d'État. Vers 1650, il avait épousé Marie Charon, fille
+de Jacques Charon, sieur de Menars, qui, «de tonnelier et courtier de
+vin, était devenu trésorier de l'extraordinaire des guerres[107].»
+Jacques Charon, estimant que sa fille était un des plus riches partis de
+la capitale, à cause des grosses successions qu'elle attendait, aurait
+eu, dit-on, des vues plus élevées; mais, menacé d'une taxe considérable
+dont Colbert le fit exempter, il consentit à ce mariage, qui, à tout
+événement, assurait à son gendre une position indépendante[108]. Enfin,
+les témoignages des bontés du cardinal ne s'étaient pas bornés à
+Colbert, et déjà, en 1655, grâce à l'influence de celui-ci, toute sa
+famille se trouvait établie dans des postes très-avantageux. C'est dans
+ces circonstances que Colbert écrivit, fit imprimer et rendit publique
+la curieuse lettre qu'on va lire. Si la reconnaissance seule le fit
+parler ainsi, rien n'était plus louable sans doute, bien qu'un peu moins
+d'éclat dans l'expression de ce sentiment eût été plus convenable. On
+jugera d'ailleurs, à la lecture de cette lettre, si une manifestation
+aussi inusitée n'entrait pas pour quelque chose dans la politique de
+Mazarin, si elle n'avait pas été concertée entre lui et Colbert, et si
+enfin, elle n'était pas pour ce ministre un moyen indirect de répondre
+par des faits au reproche d'ingratitude que ses ennemis affectaient de
+lui adresser.
+
+ «_Lettre du sieur Colbert, intendant de la maison de Monseigneur le
+ cardinal, à son Éminence_[109].
+
+ «MONSEIGNEUR,
+
+ «Bien que j'aie reconnu en mille occasions, par l'honneur que j'ai
+ d'approcher à toute heure de Votre Éminence, qu'elle ne cherche
+ point d'autre récompense de ses vertueuses actions que ses actions
+ vertueuses mêmes, et que sa magnanimité oublie aussi facilement ses
+ bienfaits qu'elle a de dispositions à pardonner les injures, je la
+ supplie de trouver bon que je ne paroisse pas insensible à tant de
+ faveurs qu'elle a répandues sur moi et sur ma famille, et qu'au
+ moins en les publiant je leur donne la seule sorte de paiement que
+ je suis capable de leur donner. Si elle a de la peine à souffrir
+ que je la fasse souvenir, des obligations infinies que je lui ai,
+ qu'elle ne m'envie pas la joie de les apprendre à tout le monde, et
+ qu'elle me permette de lui enquérir pour serviteurs tous ceux qui
+ sont touchés de la beauté de la vertu, en leur faisant voir de
+ quelle manière elle traite les siens, et quel avantage il y a de
+ lui être fidèle.
+
+ «Je ne veux pas, Monseigneur, entrer dans le vaste champ de tous
+ les bienfaits et de toutes les grâces qui sont sortis des mains de
+ Votre Eminence; je me renfermerai dans les choses qui me regardent,
+ et ne lasserai ni sa modestie ni sa patience, n'employant que peu
+ de paroles pour ce grand nombre de bienfaits dont il lui a plu de
+ me combler. Quelles paroles aussi bien pourraient exprimer ses
+ libéralités, puisque l'étendue de ma gratitude même ne sauroit les
+ égaler?
+
+ «Je dirai seulement qu'après quelques épreuves de mon zèle, dans la
+ campagne de 1649 et 1650, où Votre Éminence me commanda de la
+ suivre en Normandie, en Bourgogne, en Picardie, en Guyenne et en
+ Champagne, m'ayant dès lors confié le soin de toutes les dépenses
+ qu'elle faisoit faire dans ce voyage pour le service du roi, après
+ avoir donné des marques publiques d'en être satisfaite, par une
+ chanoinie de Saint-Quentin qu'elle fit obtunir à mon frère,
+ nonobstant les instances que quelques personnes considérables en
+ avoient faites. Dans ce grand orage qui s'éleva en 1651, et qui
+ obligea Votre Éminence à céder pour un temps à sa furie, elle ne
+ fut pas hors du royaume qu'elle jette les yeux sur moi pour me
+ commettre la direction de toutes ses affaires, et j'avoue qu'encore
+ que je mette à un très-haut prix toutes les bontés qu'elle m'a
+ témoignées, il n'y en a pourtant aucune que je fasse entrer en
+ comparaison avec celle-là; soit que je la considère du côté du
+ jugement avantageux qu'elle faisoit de moi, soit que je la
+ considère de l'exemple qui est en soi très-honorable, et que
+ l'exemple de feu M. le cardinal de Richelieu[110] fait voir digne
+ de l'ambition des personnes de la condition la plus haute dans
+ l'Église, dans l'épée ou dans la robe, lesquelles ne l'eussent pas
+ moins recherchée pour voir Votre Éminence éloignée, sachant qu'elle
+ ne l'étoit pas du coeur de Leurs Majestés, et qu'en s'attachant à
+ ses intérêts leurs services n'en auroient pas été moins reconnus;
+ soit, enfin que je la considère du côté de l'utile, puisqu'elle me
+ servoit comme d'assurance de tous les biens auxquels je pouvois
+ prétendre en bien servant, et que j'ai reçus depuis au-delà de mes
+ prétentions et de mes espérances. Votre Éminence voulut encore
+ ajouter à la grâce d'un si grand bienfait celle de donner des
+ marques d'une confiance tout entière et même d'une très-grande
+ fermeté à maintenir le choix qu'elle avoit fait, lorsque ceux qui
+ s'étoient élevés, à sa recommandation, aux premières charges de
+ l'État, ayant déclaré par diverses pratiques ne vouloir aucune
+ sorte de confiance avec moi, dans la vue de se rendre maîtres de
+ ses affaires, elle leur écrivit dans des termes si pressants et si
+ positifs qu'ils furent contraints d'en perdre la pensée et de
+ s'accommoder à ses intentions[111]. Ces termes mêmes étoient
+ accompagnés de tant de marques de bonté pour moi qu'une princesse,
+ qui avoit eu part à ce démêlé, ne fit pas difficulté de me dire
+ qu'elle se tiendroit pour bien récompensée si, après avoir servi
+ Votre Éminence pendant dix ans le plus utilement, elle recevoit
+ quatre lignes de sa main, de la manière dont Votre Éminence avoit
+ écrit quatre pages sur mon sujet. Une faveur en toutes façons si
+ importante fut suivie de plusieurs autres presque en même temps.
+ Votre Éminence me donna un bénéfice de 10,000 livres de rente pour
+ ce même frère à qui elle avoit procuré une chanoinie de
+ Saint-Quentin, et à un autre qui venoit d'être blessé sur la brèche
+ de Chastel en Lorraine, elle fit accorder une lieutenance au
+ régiment de Navarre, et pour un troisième elle obtint de la reine
+ la direction des droits de tiers des prises faites par les
+ vaisseaux du roi sur les ennemis de cette couronne. Mais, comme si
+ Votre Éminence eût résolu de ne point laisser passer d'année sans
+ la signaler par de nouveaux bienfaits, la suivante ne fut pas
+ commencée que je me vis honorer de la charge d'intendant de la
+ maison de Monseigneur le duc d'Anjou, et que je vis ce même frère
+ gratifié d'un autre bénéfice de 800 livres de rente. Votre Éminence
+ couronna tant de bienfaits par un dernier prix inestimable, je veux
+ dire par les témoignages avantageux qu'elle voulut bien rendre en
+ diverses rencontres au roi et à la reine, comme si elle eût voulu
+ justifier ses grâces par mon mérite, quoiqu'elles n'eussent autre
+ principe ni autre fondement que sa bonté et sa munificence. Votre
+ Éminence me les continua encore, en 1653, par la permission que
+ j'eus de tirer 40,000 livres de récompenses de la charge
+ d'intendant de Monseigneur le duc d'Anjou, et par le dessein
+ qu'elle forma de me faire avoir celle de secrétaire des
+ commandements de la reine à venir. Dans le cours de la même année,
+ elle fit donner une compagnie, au régiment de Navarre, à celui de
+ mes frères[112] à qui elle avoit fait donner une lieutenance; elle
+ fit agréer mon autre frère[113] pour la direction des préparatifs
+ et pour l'intendance de l'armée de terre destinée à l'entreprise de
+ Naples, et nomma un de mes cousins germains[114] à l'intendance de
+ l'armée de Catalogne, qui depuis fut convertie en celle de toutes
+ les affaires de ses gouvernements de La Rochelle et de Brouage.
+
+ «Enfin, au commencement de l'année 1654, elle exécuta le dessein
+ qu'elle avait conçu pour la charge de secrétaire des commandements
+ de la reine à venir, de laquelle elle me fit revêtir, refusant ses
+ offices pour la même charge à une personne à qui, sans cette
+ excessive bonté qu'elle a pour moi, une infinité de raisons les
+ dévoient faire accorder[115]. Dans la même année elle mit le
+ comble à ses faveurs par une abbaye de 6,000 livres de rente
+ qu'elle impétra de Sa Majesté pour mon frère. Je dois encore à
+ l'efficacité de ses bons témoignages la bonté que la reine a eue
+ d'acheter pour moi une charge considérable de la maison du roi,
+ avec ces paroles si avantageuses _qu'elle ne l'achèteroit pas pour
+ me faire plaisir, mais pour le service du roi son fils_; et je ne
+ puis taire que Votre Eminence, avec quelque résistance de ma part
+ au torrent de ses libéralités[116], a pensé cette année encore à
+ les accroître par un bénéfice de 8,000 livres de rente.
+
+ «Voilà, Monseigneur, en abrégé, ce qui se peut exprimer et
+ connoistre des bienfaits dont je suis comblé par la bonté immense
+ de Votre Éminence: étant infiniment au-dessus de mes forces
+ d'exprimer la manière avec laquelle vous en avez su rehausser la
+ valeur; car comme il n'y a que Votre Éminence qui puisse concevoir
+ et produire toutes ces grâces dont vous les accompagnez, qui
+ surpassent infiniment les bienfaits mêmes, et que vous imprimez si
+ puissamment dans les coeurs, il n'y a qu'elle seule qui les puisse
+ dignement apprécier. Je ne lui en dis autre chose, sinon qu'elle
+ surpasse autant mon mérite que mes souhaits; que leur grandeur et
+ leur nombre m'ôtent le moyen et le loisir de les goûter comme il
+ faudrait, et que plus sa bonté veut même relever le peu que je
+ vaux, pour leur donner quelque apparence de justice, et plus j'en
+ rapporte les motifs à cette bonté, sans que je prétende jamais en
+ demeurer quitte envers elle, quelques services que je lui puisse
+ rendre, quand je lui en rendrois des siècles entiers.
+
+ «Toutes ces grâces, Monseigneur, et une infinité d'autres que Votre
+ Éminence a répandues sur toutes sortes de sujets, à proportion de
+ leur mérite et même beaucoup au delà, devroient étouffer la malice
+ de ceux qui ont osé publier que les grâces et les bienfaits ne
+ sortoient qu'avec peine de vos mains, et quelques-uns de ceux qui
+ en ont été comblés ont été de ce nombre, comme si, dans le même
+ temps qu'ils recevoient des bienfaits, ils cherchoient des couleurs
+ pour les diminuer, afin de se décharger du blâme de l'ingratitude
+ qu'ils méditaient. C'est une matière dont personne ne peut guère
+ mieux parler que moi; la meilleure partie de ces grâces a passé
+ devant mes yeux, et je n'en ai vu aucune, pour peu de mérite qu'ait
+ eu la personne qui les a reçues, qui n'ait été redoublée par la
+ manière obligeante de la faire. Il est vrai que souvent ces grâces
+ ont été fort ménagées, parce qu'elles étoient faites pour de très
+ puissantes considérations d'État, et non pour celles des personnes
+ qui les recevoient, qui souvent en étoient très-indignes. Je dois
+ ce témoignage à la vérité, et c'est pour cela que je supplie Votre
+ Éminence de souffrir que je fasse connoître à chacun ce que j'en ai
+ éprouvé moi-même, afin que si quelques particuliers lui dérobent la
+ gloire des bonnes actions qui lui ont été profitables, le public
+ lui rende justice et ne dénie pas à ses actions la louange qui leur
+ est due.
+
+ «J'avoue, Monseigneur, que Votre Éminence trouveroit facilement une
+ infinité de sujets plus dignes que moi de sa munificence, et
+ toutefois si un coeur, bien persuadé de ses obligations, et brûlant
+ du désir d'y bien répondre, pouvoit tenir lieu de mérite, je
+ croirois que le mien a toute la disposition dont il est capable, et
+ que Votre Eminence peut justement désirer pour les grandes choses
+ qu'elle a faites pour moi. Et du moins je ne lui laisserai pas le
+ déplaisir de les avoir semées en une terre ingrate.
+
+ «Ce n'est pas, Monseigneur, que, pour m'être entièrement dévoué au
+ service de Votre Éminence et de sa maison, et en avoir montré
+ l'exemple à mes frères et à mes proches, et pour élever mes enfants
+ dans la religion où Dieu les a fait naître, avec le même zèle et la
+ même constance que moi; ce n'est pas que je prétende satisfaire à
+ ce que je dois à ses bontés; mes soins et mes travaux quelque
+ grands et quelque utiles qu'ils puissent être, demeureront toujours
+ au-dessous de ce qu'elle a droit d'attendre de moi en toute
+ l'étendue de ses intérêts et de ses commandements. Mes paroles
+ mêmes, quelque puissantes qu'elles fussent, ne lui sauraient faire
+ connoître qu'imparfaitement ma gratitude en voulant lui en exprimer
+ la grandeur. Je me trouve réduit à me servir de termes trop foibles
+ et trop ordinaires d'une protestation très-véritable d'être
+ éternellement, avec toute sorte de respect et de dévotion.
+
+ «MONSEIGNEUR,
+
+ «DE VOTRE ÉMINENCE,
+
+ «Le très-humble, très-obéissant et très-fidèle serviteur,
+
+ Paris, le 9 avril 1655. «COLBERT.»
+
+Une telle manifestation est au moins étrange, et il n'est guère possible
+de supposer qu'elle ait été spontanée. Ce fut là comme un manifeste de
+Mazarin dont le but principal était de prouver l'avantage qu'il y avait
+à s'attacher fortement à lui. Telle dut être au fond sa tactique, et
+elle lui réussit à merveille. En effet, à partir de cette époque, toute
+velléité de résistance disparut, et l'on peut dire que l'exercice du
+pouvoir royal ne rencontra plus dès-lors d'opposition sérieuse, même
+dans les Parlements.
+
+On a déjà vu, par les récriminations de Fouquet, que Mazarin, au mépris
+de toutes les règles administratives et de toutes les convenances, se
+chargeait de la fourniture des vivres de l'armée. Une lettre de Colbert,
+du 8 juin 1657, constate ce fait d'une manière péremptoire. Colbert
+n'ose pas dire au cardinal que ces opérations sont déloyales, mais il
+insiste fortement pour lui faire comprendre jusqu'à quel point elles le
+compromettent.
+
+ «Le surintendant, écrit-il, ne pouvant rembourser Vostre Éminence
+ que par des assignations sur divers, il s'ensuivra que ceux-ci
+ auront connoissance de ces fournitures, ou bien il faudra prendre
+ toute sorte de faussetés pour les leur cacher[117].»
+
+Quatre ans plus tard cependant, à l'époque du procès de Fouquet, il
+fallut que Colbert et tous ceux qui avaient épousé sa cause défendissent
+la probité du cardinal obstinément attaquée par le surintendant, qui
+prétendait se justifier surtout par cette raison que le premier ministre
+avait amassé illégalement vingt fois plus de bien que lui.
+
+J'ai essayé précédemment de caractériser les rapports qui avaient existé
+entre Colbert et Fouquet avant l'arrestation de ce dernier, et
+l'influence que Colbert exerça sur la destinée du surintendant. Qu'on me
+permette de revenir un instant sur cette partie de leur biographie
+commune. La lettre suivante, du 16 juin 1657, ne justifie pas
+complètement Colbert, il est vrai, du reproche qui lui a été fait
+d'avoir fortement travaillé à renverser Fouquet pour le supplanter;
+cependant, elle est favorable au surintendant, pour lequel il paraît
+évident qu'à cette époque Mazarin éprouvait déjà de l'éloignement.
+
+ «Le sieur procureur général, écrit Colbert, ayant toujours bien,
+ servi Vostre Éminence en toute occasion, mérite assurément de
+ recevoir quelque grâce particulière, et si Vostre Éminence est
+ résolue de luy accorder ce qu'il demande, je suis obligé de luy
+ dire qu'ayant tous les jours besoin dudit sieur procureur général
+ pour ses affaires, il seroit assez nécessaire que je luy en
+ portasse la nouvelle, et mesme que Vostre Éminence fist connoistre
+ à tous ceux qui lui en parleront pour luy que je luy ai rendu
+ témoignage en toute occasion du zèle qu'il fait paroistre pour le
+ service de Vostre Éminence[118].»
+
+Ainsi, au mois de juin 1657, Colbert recommandait en quelque sorte
+Fouquet au cardinal et ne songeait pas évidemment à le remplacer.
+L'année suivante, Fouquet écrivit son fameux projet qu'il modifia
+ensuite à deux reprises, principalement après s'être brouillé avec son
+frère l'abbé. Ce ne fut que deux ans après, le 1er octobre 1659,
+pendant le voyage du cardinal aux Pyrénées, que Colbert lui adressa, sur
+le désordre des finances, ce mémoire dont Gourville et Fouquet prirent
+copie, grâce à l'infidélité du surintendant des postes, de Nouveau,
+inscrit comme tant d'autres sur la liste des pensionnaires de Fouquet.
+
+Vers le même temps, Colbert reçut une nouvelle marque de la faveur de
+Mazarin, qui le chargea d'une mission difficile auprès du pape Alexandre
+VII. Il s'agissait de décider le pape à restituer au duc de Parme le
+duché de Castro dont il l'avait dépouillé, et, en second lieu, de le
+déterminer à porter du secours aux Vénitiens, afin de les aider à
+repousser de Candie les Turcs qui l'assiégeaient. Cette mission ne
+réussit pas. D'abord, Alexandre VII était animé de dispositions très-peu
+bienveillantes à l'égard du cardinal Mazarin; et, quant au duché de
+Castro, une invitation diplomatique pure et simple était peu propre à
+décider le pape à le remettre entre les mains du duc de Parme. Après
+quatre mois d'un inutile séjour à Rome, Colbert se rendit à Florence, à
+Gênes, à Turin pour solliciter des secours en faveur des Vénitiens, mais
+toujours sans succès. Le duc de Savoie seul promit de joindre mille
+fantassins aux troupes de l'expédition que la France projetait
+alors[119].
+
+Mais la place de Colbert n'était pas dans les cours étrangères, et ce
+n'est point par la diplomatie, il est permis de le croire, qu'il se
+serait frayé un chemin au premier rang. Il revint donc à Paris et y
+trouva le cardinal Mazarin souffrant déjà de la maladie dont il mourut
+un an après[120]. Pour calmer ses tardifs scrupules, Colbert lui
+conseilla de faire une donation de tous ses biens au roi, lui
+garantissant d'avance, pour le rassurer, que Louis XIV ne les
+accepterait pas. C'est alors que le cardinal fit ce fameux testament par
+lequel il léguait au roi, et, en cas de non-acceptation de sa part, à
+diverses personnes, notamment au duc de La Meilleraie, mari de sa nièce
+Hortense, à condition qu'il prendrait le titre de duc de Mazarin, plus
+de 50 millions du temps. «_Ah! ma famille, ma pauvre famille!_ s'écriait
+le cardinal en attendant la réponse du roi, _elle n'aura pas de pain_.»
+Enfin, Louis XIV le tira d'inquiétude en lui permettant de disposer de
+tous ses biens. Peu de jours après, le cardinal mourut. L'abbé de Choisy
+raconte qu'aussitôt Colbert alla trouver le roi et lui dit que le
+cardinal avait en divers endroits près de 15 millions d'argent comptant;
+qu'apparemment son intention n'était pas de les laisser au duc de
+Mazarin, bien qu'il l'eût déclaré son légataire universel; qu'il y
+aurait à prendre sur cet argent 400,000 écus qu'il donnait à chacune de
+ses nièces, mais que le surplus servirait à remplir les coffres de
+l'épargne entièrement vides, ce qui fut fait[121].
+
+Tel fut, suivant l'abbé de Choisy, le commencement de la fortune de
+Colbert, mais cette faveur eut évidemment une autre cause. On a vu
+quelles étaient les dispositions du cardinal à l'égard du surintendant
+en 1659, et il est facile de deviner que, tout en faisant au roi le plus
+grand éloge de la probité, de l'exactitude, de la vigilance de Colbert,
+il blâma chez Fouquet tous les défauts opposés. Quand Mazarin mourut,
+laissant la France en paix au dehors, délivrée de l'esprit de faction au
+dedans, mais épuisée, sans ressources, et scandaleusement exploitée par
+tout homme qui avait une centaine de mille écus à prêter au trésor à 50
+pour 100 d'intérêt; Colbert qui, depuis longtemps, suivait avec soin les
+progrès de la corruption, qui en savait toutes les ruses et toutes les
+faiblesses, et qui les dévoilait à Louis XIV; Colbert que le roi
+consultait d'abord en secret, tant était grand le besoin qu'il avait de
+lui, devait nécessairement, et au bout de peu de temps, obtenir ses
+entrées publiques au Conseil et y occuper la première place. Ses travaux
+spéciaux, ses antécédents, son caractère, son ardeur pour le travail,
+cette colossale fortune de Mazarin si habilement administrée pendant
+près de quinze ans, mais surtout la modestie des fonctions qu'il avait
+remplies auprès du cardinal, tout le désignait à Louis XIV, qui, sans
+doute, crut prendre en lui non un ministre, mais un premier commis.
+Fatigué d'obéir au cardinal Mazarin, qu'il ménageait tout en désirant se
+soustraire à son joug, Louis XIV éprouvait alors une extrême impatience
+d'exercer personnellement toutes les prérogatives de la royauté. «Sire,
+lui avait dit l'archevêque de Rouen, le lendemain de la mort du
+cardinal, j'ai l'honneur de présider l'assemblée du clergé de votre
+royaume. Votre Majesté m'avait ordonné de m'adresser à M. le cardinal
+pour toutes les affaires; le voilà mort à qui le roi veut-il que je
+m'adresse à l'avenir?--_A moi, Monsieur l'archevêque_,» répondit Louis
+XIV[122]. En même temps, il dit au chancelier Séguier et aux secrétaires
+d'État qu'_il avait résolu d'être son premier ministre_. Quant à
+Colbert, un des hommes qui avaient pris le plus de part aux
+dilapidations du surintendant, le financier Gourville a dit: «J'ai
+toujours pensé qu'il n'y avait que lui au monde qui eût pu mettre un si
+grand ordre dans le gouvernement des finances en si peu de temps[123].»
+Après la mort de Mazarin, Colbert fut donc nommé successivement
+intendant des finances, surintendant des bâtiments, contrôleur général,
+secrétaire d'État ayant dans son département la marine, le commerce et
+les manufactures. Malheureusement, dans la conduite des affaires
+générales d'un grand pays, les bonnes intentions ne suffisent pas
+toujours; et, si cela est encore vrai de nos jours, quelles ne devaient
+pas être les difficultés il y a environ deux siècles. L'examen
+approfondi de l'administration de Colbert fera voir jusqu'à quel point
+ce ministre a partagé certaines erreurs de ses contemporains,
+l'influence qu'il a exercée sur le développement de la richesse et de la
+puissance du royaume, enfin s'il a été aussi utile qu'il eut toujours le
+vif désir de l'être à la classe la plus nombreuse et la plus
+intéressante de la nation. Cette administration touche à bien des points
+divers et importants: finances, commerce, manufactures, agriculture,
+marine, législation, négociations diplomatiques, police,
+approvisionnements, beaux-arts, constructions, elle embrasse tout. Je
+n'ai pas la prétention de la juger sous chacun de ces rapports. Je me
+contenterai, le plus souvent, d'exposer les faits avec une rigoureuse
+impartialité, en les éclairant au moyen des documents nouveaux que j'ai
+recueillis sur un très-grand nombre d'entre eux incomplètement connus
+jusqu'à ce jour.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+ Premières réformes de Colbert.--Diminution des tailles
+ (1661).--Création et composition d'une Chambre de justice.--Des
+ invitations de dénoncer les concussionnaires sont lues dans toutes
+ les églises du royaume.--Amendes prononcées par la Chambre de
+ justice.--Réduction des rentes.--Fermentation que cette mesure
+ cause dans Paris.--Remontrances faites au roi par le conseil de
+ l'Hôtel de Ville (1662).--Comment elles furent
+ accueillies.--Résultats financiers des opérations de la Chambre de
+ justice.
+
+
+La première pensée de Colbert fut pour le peuple; sa première réforme
+porta sur l'impôt le plus onéreux au peuple parce qu'il le payait seul
+alors, sur les tailles.
+
+Dans l'année même qui précéda sa disgrâce, Fouquet avait fait l'abandon
+de 20 millions restant dus sur celles de 1647 à 1656, et, par
+conséquent, irrécouvrables[124]. Il se proposait même de diminuer
+successivement cet impôt, principalement odieux aux habitants des
+campagnes, qu'il enchaînait, en outre, à leur bourgade, par des
+dispositions d'une inconcevable rigueur[125]. En même temps, Fouquet
+avait supprimé des péages nombreux établis sur la Seine et les rivières
+affluentes, péages particulièrement nuisibles au commerce et dont les
+propriétaires furent remboursés au prix de leurs acquisitions. Enfin,
+deux ordres du Conseil, en date du mois d'avril 1661, prouvent que
+Fouquet avait le projet, ainsi qu'il l'a dit plus tard pour sa
+justification, de réduire les dépenses abusives, telles que l'étaient un
+grand nombre de rentes émises dans les moments de détresse. Ces mesures
+étaient trop conformes aux idées de Colbert pour qu'il ne s'empressât
+pas d'y donner suite. En 1661, la France payait environ 90 millions
+d'impôts, sur lesquels il en restait près de 35 à l'État, prélèvement
+fait des frais de perception et des rentes à servir. En outre, deux
+années du revenu étaient toujours consommées d'avance. Dès son entrée au
+Conseil et pendant toute la durée de son administration, Colbert
+s'attacha à diminuer l'impôt de la taille, qu'il trouva à 53 millions et
+laissa à 32 millions de livres. Ne pouvant y soumettre tous ceux qui
+possédaient, il voulut au moins le rendre aussi léger que possible, et
+préféra toujours demander aux impôts de consommation, qui pèsent sur
+tous, bien que dans des proportions inégales, les sommes nécessaires à
+l'entretien de l'État.
+
+Mais, si le premier projet de la réduction des rentes date de
+l'administration de Fouquet, Colbert, qui l'avait peut-être inspiré,
+conduisit cette opération avec une vigueur dont son prédécesseur,
+compromis comme il l'était, n'eût certes pas été capable. Soixante ans
+auparavant, Sully ayant voulu réduire les rentes sur l'Hôtel de ville,
+les bourgeois de Paris, François Miron à leur tête, menacèrent de se
+révolter, et Henri IV jugea convenable de donner satisfaction à ces
+vieux ligueurs, déjà prêts à s'armer pour défendre leur magistrat et
+leurs rentes. En 1648, le cardinal Mazarin, à bout de ressources, avait
+fait une véritable banqueroute, et cette faute, un des nombreux
+prétextes de la Fronde, rendit plus tard les transactions des
+surintendants avec les financiers plus difficiles et surtout plus
+onéreuses que jamais. Ces précédents n'arrêtèrent pas Colbert. Imbu des
+principes du cardinal de Richelieu, porté par goût vers les mesures
+extrêmes, il reprit ce projet d'établir une Chambre de justice, dont il
+avait parlé au cardinal Mazarin dans le mémoire que Fouquet surprit en
+1659, et n'eut pas de peine à le faire adopter par le roi. Il courait à
+cette'époque parmi le peuple un proverbe très-expressif: _L'argent du
+prince est sujet à la pince_[126]. Colbert n'était pas homme à se
+mettre en quête des applaudissements populaires, mais fallait-il les
+fuir, si une occasion se présentait d'effrayer les concussionnaires par
+un rigoureux exemple, de réduire les rentes à un chiffre en rapport avec
+leur valeur réelle, de dégager le Trésor, et cela tout en satisfaisant
+les rancunes du peuple, toujours mal disposé, non sans motifs, contre
+les financiers, traitants et partisans[127]? Un édit du mois de novembre
+1661 institua donc une Chambre de justice. Les considérants de cet édit
+sont des plus instructifs, et quelques-uns méritent d'être cités.
+
+ «Un petit nombre de personnes, y est-il dit au nom du roi,
+ profitant de la mauvaise administration de nos finances, ont, par
+ des voyes illégitimes, élevé des fortunes subites et prodigieuses,
+ fait des acquisitions immenses, et donné dans le public un exemple
+ scandaleux par leur faste et leur opulence, et par un luxe capable
+ de corrompre les moeurs et toutes les maximes de l'honnesteté
+ publique. La nécessité du temps et la durée de la guerre nous
+ avoient empeschés d'apporter les remèdes à un mal si dangereux:
+ mais à présent que nos soins ne sont point divertis comme ils
+ l'estoient durant la guerre, pressez par la connoissance
+ particulière que nous avons prise des grands dommages que ces
+ désordres ont apportez à notre Estat et à nos subjets, et excitez
+ d'une juste indignation contre ceux qui les ont causez, nous avons
+ résolu, tant pour satisfaire à la justice, et pour marquer à nos
+ peuples combien nous avons en horreur ceux qui ont exercé sur eux
+ tant d'injustice et de violence, que pour en empescher à l'avenir
+ la continuation de faire punir exemplairement et avec sévérité tous
+ ceux qui se trouveront prévenus d'avoir malversé dans nos finances
+ et délinqué à l'occasion d'icelles, ou d'avoir esté les auteurs ou
+ complices de la déprédation qui s'y est commise depuis plusieurs
+ années, et des crimes énormes de péculat qui ont épuise nos
+ finances et appauvry nos provinces[128].»
+
+L'édit stipule ensuite des encouragements aux dénonciateurs et
+délateurs, à qui le roi promet au moins le sixième des amendes
+prononcées contre les personnes qu'ils auront signalées au procureur
+général de la Chambre de justice[129].
+
+Il n'était pas possible, ou le voit, d'engager la guerre d'une manière
+plus vigoureuse, et l'on reconnaît le style de Colbert dans ces
+expressions véhémentes, dans ces accusations empreintes d'une légitime
+colère. Quelques jours après, le 2 décembre 1661, un arrêt régla la
+procédure et les attributions de la Chambre de justice. Une disposition
+de cet arrêt est surtout étrange et donne une singulière idée des moeurs
+du temps: elle ordonnait à tous les officiers comptables ayant exercé
+depuis 1635, soit en leur nom, soit sous le nom de leurs commis, ainsi
+qu'à tous les fermiers du roi, leurs cautions, associés ou intéressés,
+de fournir un état justifié des biens dont ils avaient hérité, des
+acquisitions faites par eux ou sous des noms supposés, des sommes
+données à leurs enfants, soit par mariage, soit par acquisition de
+charges.
+
+ «Et faute de ce faire, disait l'arrêt, le délay de huit jours
+ passé, seront tous leurs biens saisis, et commis à l'exercice de
+ leurs charges, et procédé extraordinairement contre eux comme
+ coupables de péculat. Et en cas qu'après ladite saisie ils ne
+ satisfassent pas dans un second délay d'un mois, tous les biens par
+ eux acquis depuis qu'ils sont officiers comptables, et qu'ils ont
+ traité avec nous, nous demeureront incommutablement acquis et
+ confisquez, sans espérance de restitution[130].»
+
+Et les moyens de coercition ne s'arrêtèrent pas là. Les influences
+matérielles n'étant pas estimées suffisantes, on jugea à propos de faire
+servir la religion même à l'intimidation des consciences. Le 11 décembre
+1661, un dimanche, on lut dans toutes les églises de Paris un premier
+_monitoire_, approuvé et collationné par le greffier de la Chambre de
+justice. Ce monitoire, curieux monument des moeurs et des passions de
+l'époque, enjoignait à tous les curés et vicaires d'inviter
+formellement, pendant trois dimanches consécutifs, leurs paroissiens et
+fidèles ayant connaissance de délits commis depuis 1635 sur le fait des
+finances, de gratifications, pensions ou pots-de-vin, de sommes
+surimposées ou levées au nom du roi, de vexations exercées par les
+receveurs des tailles, d'abus dans le commerce des billets de l'épargne
+et dans les ordonnances de comptant, etc., etc., d'en donner
+immédiatement avis à M. le procureur général Talon, sous peine
+d'excommunication, en ayant soin de lui faire connaître la retraite de
+ceux qui avaient disparu et dans quels lieux d'autres avaient caché
+leurs effets les plus précieux. Puis, comme si ce n'était pas assez
+d'avoir compromis la religion une fois dans des affaires où l'on n'eût
+jamais dû la faire intervenir, deux ans après, le 2 octobre 1663, un
+nouveau monitoire beaucoup plus détaillé fut lu, «_à la requête de M. le
+procureur général_,» dans les églises de Paris. Comme le premier, il
+portait obligation de dénoncer tous les _quidans_ qui avaient et
+retenaient des sommes appartenant au roi, «qui s'étaient fait donner des
+charretées de paille, foin et avoine, tant de gibier et de poisson que,
+leurs maisons fournies, ils en faisaient revendre pour beaucoup
+d'argent, le tout par les contribuables, pour en estre taxez
+favorablement et soulagez; avaient fait usage de fausses balances pour
+peser les escus d'or, dressé de faux procès-verbaux, etc.» Enfin, le
+monitoire du 2 octobre 1663 passait en revue tous les cas, et ils
+étaient nombreux, pour lesquels les financiers, fermiers, receveurs des
+tailles, collecteurs, huissiers, sergents, leurs parents et adhérents,
+étaient justiciables du nouveau tribunal. Dans la passion qui les
+animait, les meneurs de la Chambre de justice ne dispensaient personne,
+de quelque qualité ou condition que l'on pût être, «mesmes religieux ou
+religieuses,» des dénonciations commandées par le monitoire, et
+faisaient, prononcer les peines de conscience les plus sévères contre
+ceux qui auraient hésité à remplir ce rôle de délateur[131].
+
+Cependant, les premières opérations de la Chambre de justice avaient
+répandu la terreur dans une foule de familles, et de tous côtés on
+prenait des précautions pour échapper à l'orage. Parmi les plus
+compromis, les uns s'étaient cachés; d'autres avaient soustrait aux
+recherches leurs bijoux, leur vaisselle plate; ceux-là avaient fait des
+substitutions de biens; les plus effrayés, parmi lesquels il faut citer,
+dans le seul entourage de Fouquet, Vatel, Bruant, Gourville, s'étaient
+empressés de passer à l'étranger. Quant aux substitutions, la Chambre de
+justice y mit bon ordre, en annulant toutes les transactions faites par
+des personnes qui, depuis 1635, avaient pris part, directement ou
+indirectement, à la gestion des finances du roi. Bientôt,
+l'incarcération de quelques financiers notables acheva de faire
+comprendre que le gouvernement, contrairement à ce qui s'était toujours
+pratiqué en pareille occasion, maintiendrait la mesure qu'il avait
+prise, et qu'il était bien décidé à en tirer tout le parti possible.
+Parmi les financiers enfermés à la Bastille, on citait, entre autres,
+MM. Duplessis-Guénégaud et de La Bazinière, tous les deux trésoriers de
+l'épargne et ayant dans Paris de grandes relations[132]. Un intendant
+des finances nommé Boylesve était parvenu à se cacher; on saisit
+provisoirement, sur dénonciation, un magnifique service en vermeil qu'il
+avait confié à la garde d'un ami[133]. Mais, parmi les traitants dont on
+avait à coeur d'obtenir la condamnation, il n'y en avait pas de plus
+riches que les nommés Hamel et Datin, fermiers des gabelles. Aussi
+l'accusation leur consacra un factum spécial de soixante-seize
+pages[134]. Suivant le procureur général, parmi tous ceux qui avaient
+pris un intérêt dans les fermes de l'État, personne n'avait fait une
+fortune plus étonnante et plus rapide. On lit à ce sujet dans le
+préambule de son réquisitoire:
+
+ «Cette grande et fière compagnie, avoit éblouy tout le monde par
+ l'abondance et par l'éclat de ses richesses. Les particuliers qui
+ la composoient avoient surpassé en magnificence les plus grands de
+ l'Estat. Le mesme luxe paroissoit encore dans les maisons de ceux
+ de ce puissant corps qui resloient vivants; et les autres, après
+ des profusions immenses, avoient laissé des successions plus
+ opulentes que celles de plusieurs souverains. On voyoit bien que
+ ces prodigieuses eslévations n'estoient pas innocentes, et que tant
+ de millions ne pouvoient estre légitimement acquis; mais peu de
+ gens estoient capables de comprendre les moyens particuliers et
+ mystérieux qu'ils avoient employez pour y parvenir. Ceux qui en
+ avoient quelque connoissance, ou estoient leurs complices, ou
+ craignoient leur pouvoir. Et si quelques-uns ont eu assez de coeur
+ et de lumières pour en porter les plaintes au conseil, et pour
+ offrir de les justifier, ils avoient esté aussitôt accablés par le
+ crédit des intéressez, puissants par leurs alliances et par leurs
+ liaisons de parenté avec les premières familles de la robe, et si
+ redoutables qu'ils dictoient eux-mesmes les arrêts de leurs
+ décharges.... Cependant, ces grands trésors qu'ils ont amassez, les
+ superbes palais qu'ils ont élevés à la vue de toute la France, la
+ somptuosité de leurs trains et de leurs meubles, la délicatesse et
+ la superfluité de leurs tables, tous les autres monuments de leur
+ orgueil, et le pompeux appareil de leurs délices, sont des témoins
+ plus que suffisants pour les convaincre de malversations, _et
+ surgant in judicio cum generatione istâ, et condemnent cam_, comme
+ parle l'Escriture.»
+
+Le procureur général développait ensuite seize griefs principaux sur
+lesquels était fondée la demande en restitution, basée principalement
+sur les 40 millions de fortune dont les membres vivants de la compagnie
+jouissaient encore, malgré leurs prodigieuses dépenses.
+
+ «Il y a certaines véritez, disait le procureur général en
+ terminant, qui n'ont besoin d'autre preuve que de leur propre
+ évidence. Qui voudra sçavoir quelle a esté la conduite des
+ intéressez aux gabelles de France, dans l'administration de leurs
+ fermes, qu'il jette les yeux sur leurs établissemens dans le monde.
+ On ne parvient point par des voies innocentes à cette opulence qui
+ paroist en leurs maisons, et qui est trop esclatante pour sortir
+ d'ailleurs que des trésors d'un grand roy.»
+
+Tels étaient donc les hommes auxquels la Chambre de justice avait pour
+mission de faire rendre gorge, suivant une expression populaire de tous
+les temps, qu'elle traquait de mille manières, leur interdisant tout
+déplacement de leurs papiers, de leurs meubles, toute vente ou
+substitution, lançant des décrets de prise de corps contre les plus
+riches ou les plus compromis, tels que Polisson, Gourville, Bruant,
+Boylesve, et «faisant deffenses aux gouverneurs des places frontières,
+et capitaines de navires et vaisseaux, de les laisser sortir hors du
+royaume, à peine d'en respondre en leurs propres et privez noms[135].»
+Il y en avait un dans le nombre qui s'était particulièrement désigné
+lui-même aux recherches de la Chambre de justice et qui ne pouvait en
+être oublié: c'était M. de Nouveau, ce surintendant des postes,
+autrefois créature dévouée à Fouquet, et qui lui avait communiqué le
+fameux mémoire par lequel Colbert dévoilait au cardinal Mazarin, dans le
+voyage que celui-ci fit en 1659 à Saint-Jean-de-Luz, les malversations
+du surintendant. La Chambre de justice n'eut garde, comme on pense bien,
+de négliger une proie si agréable aux puissants du jour, et, par un
+arrêt du 22 décembre 1662, elle ordonna qu'il serait informé sur les
+exactions commises par le sieur de Nouveau.
+
+On a déjà vu avec quelle sévérité la Chambre sévissait contre les
+personnes. Gourville et Bruant avaient été condamnés à mort; il est vrai
+qu'ils s'étaient prudemment retirés hors du royaume avec un grand nombre
+d'autres. Peu de temps avant la condamnation de Fouquet, un financier,
+nommé Dumon, fut pendu devant la Bastille. Des sergents et receveurs des
+tailles eurent le même sort à Orléans[136]; car, la Chambre de justice
+n'exerçait pas seulement à Paris. Elle s'était adjoint des subdélégués
+dans les provinces et leur avait donné des instructions
+très-rigoureuses, leur recommandant sur toutes choses de rassurer les
+révélateurs contre les rancunes des traitants, receveurs, huissiers,
+sergents des tailles, et de leur promettre en outre une diminution sur
+les tailles au moins égale au total des sommes que les poursuites
+commencées feraient rentrer dans les coffres du roi. On peut se faire
+une idée, l'intérêt général étant ainsi mis en jeu, du nombre des
+dénonciations et de l'importance des restitutions qui en furent la
+conséquence. J'ai sous les yeux deux listes manuscrites des _taxes des
+gens d'affaires vivants, ou de la succession des morts, faites par Sa
+Majesté dans la Chambre de justiceés-années_ 1662 _et_ 1663[137]. Ces
+listes contiennent près de cinq cents noms, et il en est dans le nombre
+qui y figurent pour des sommes très-considérables. J'en citerai
+seulement quelques-uns:
+
+ Boylesve 1,473,000 liv.
+ Biton 554,218
+ Bruant 135,305
+ De La Bazinière 962,198
+ Béchameil 1,127,158
+ Bossuet 969,644
+ Bourdeaun 569,672
+ Bonneau 2,212,032
+ Belant 556,844
+ Catelan 1,501,155
+ Coquille 2,054,776
+ Chastelain 1,069,151
+ De Chalus 1,458,605
+ Daganry 1,380,643
+ De Mons 1,098,455
+ De Guénégaud 573,450
+
+
+ Gruin 2,547,748
+ Gourville[138] 399,746
+ Jacquin 3,747,313
+ Janin de Castille 894,224
+ Languet 657,565
+ Lafond 804,242
+ Lacroix de Paris 391,744
+ Lacroix de Moulins 124,290
+ Monnerot (L) 5,803,606
+ Monnerot (L.-G.) 5,053,000
+ Moreton 878,382
+ Messat 835,674
+ De Nouveau 13,666
+ Pélisson 21,652
+ Richebourg 837,504
+ Tabouret 1,202,132
+
+Ces deux listes seules s'élèvent à plus de 70 millions, et elles ne se
+rapportent qu'aux deux années 1662 et 1663. Or, la Chambre continua de
+siéger jusqu'en 1665, et ne fut dissoute officiellement qu'en 1669[139].
+
+Mais ce n'était rien d'avoir repris aux financiers une partie de ce
+qu'ils avaient extorqué au trésor, grâce aux embarras inouïs où il
+s'était trouvé depuis une vingtaine d'années et à la coupable connivence
+des surintendants. Dans cette opération, quel que fût le nombre des
+parties intéressées et froissées, Colbert avait eu pour lui et derrière
+lui la classe moyenne et surtout le peuple, de tout temps porté, avec
+raison, à suspecter l'honnêteté des grandes fortunes trop rapidement
+acquises. L'opération de la réduction des rentes devait rencontrer bien
+d'autres obstacles, car les rentes, à Paris surtout, et notamment celles
+sur l'Hôtel de ville, se trouvaient, comme au temps de Sully, entre les
+mains de la classe moyenne, et il était aisé de prévoir qu'on n'y
+toucherait pas sans causer immédiatement une émotion extraordinaire
+parmi les bourgeois. Ce qui était arrivé à toutes les époques à
+l'occasion de tentatives semblables arriva encore une fois. Dans sa
+satire troisième, publiée en 1665, Boileau a constaté l'effet des
+mesures prises par Colbert à l'égard des rentes sur l'Hôtel de ville:
+
+ «Quel sujet inconnu vous trouble et vous altère?
+ D'où vous vient aujourd'hui cet air sombre et sévère,
+ Et ce visage enfin plus pâle qu'un rentier,
+ A l'aspect d'un arrêt qui retranche un quartier[140].»
+
+Il faut renoncer à peindre la confusion dans laquelle Colbert trouva les
+rentes sur l'État. Il est difficile aujourd'hui de se faire une juste
+idée d'un semblable chaos. Autant il existait de natures de recettes,
+autant de variétés de rentes. Les unes étaient constituées sur les
+tailles, d'autres sur les gabelles, celles-ci sur les fermes, celles-là
+sur l'Hôtel de ville, dont les revenus patrimoniaux en répondaient, ce
+qui leur donnait plus de solidité, plus de valeur qu'aux autres, et les
+faisait particulièrement rechercher de la classe bourgeoise de Paris et
+des familles de robe. Si les fonds sur lesquels on avait constitué ces
+rentes n'eussent pas été détournés de leur destination, cette diversité
+de titres n'aurait pas eu sans doute en réalité de fâcheux résultats;
+mais le contraire avait lieu tous les ans, et, par suite, le désordre
+allait chaque année en augmentant. Ainsi, un arrêt du conseil, du 4
+décembre 1658, fit les fonds nécessaires pour achever de payer aux
+rentiers leurs quartiers de janvier 1641 et 1643[141]. Souvent, on le
+croira sans peine, ces rentes éprouvaient des dépressions considérables;
+puis, au moindre signe d'abondance, on les remboursait, et ceux qui les
+avaient achetées à vil prix décuplaient leur argent. Une des opérations
+de la Chambre de justice qui fit le plus crier fut celle qui, revenant
+sur ces anciens remboursements, obligea toutes les personnes en ayant
+profité, soit directement, soit par leurs domestiques, à restituer
+l'excédant qu'elles avaient touché, augmenté des intérêts de la somme
+perçue en trop; et quelques-uns de ces remboursements remontaient à
+l'année 1630[142]. En même temps, le gouvernement faisait soutenir les
+thèses les plus étranges et, en réalité, les plus funestes à son crédit.
+«Il est nécessaire, disait-il, de détruire une erreur très-grossière qui
+s'est aisément emparée de l'esprit des rentiers, parce qu'on croit
+volontiers ce qu'on désire, savoir que le roi doive payer les quatre
+quartiers des rentes constituées sur l'Hôtel de ville de Paris, et
+notamment sur les 8 millions de tailles, vu qu'il n'en a presque jamais
+reçu le montant effectif[143].» Une économie de 8 millions sur les
+rentes fut le résultat de ces diverses mesures. Cependant, une grande
+agitation régnait dans Paris. Le 10 juin 1662, elle gagna le conseil de
+l'Hôtel de ville, et il fut convenu que le prévôt des marchands et les
+conseillers iraient dans un bref délai «supplier très-humblement Sa
+Majesté de faire justice aux rentiers.» On renvoya la démarche à trois
+jours de là. Puis, le 13 juin 1662, le prévôt et ses conseillers se
+rendirent à la cour pour présenter leurs observations au roi. Après un
+discours du prévôt, «très-fort et très-éloquent,» le roi, avant de
+répondre, passa dans une autre pièce où il fut suivi par le chancelier
+Séguier. Mais laissons parler les registres mêmes de l'Hôtel de ville:
+
+ «Quelque temps après, le Roy rentra, assisté de mondit sieur
+ chancelier, qui dit que Sa Majesté ne trouvait pas à propos
+ l'arrest dudit jour 13 juin, de se pourvoir aux cours au subjet
+ dudit arrest de la Chambre de justice, concernant lesdites
+ nouvelles rentes, qu'il deffendait à la ville de suivre ladite
+ délibération; lesquels motifs furent une seconde fois répétés par
+ M. le chancelier, qui y augmenta les deux mots suivants de _peyne
+ et d'indignation_[144].»
+
+Les premières tentatives essayées en faveur des rentiers de Paris par
+les magistrats de la cité échouèrent donc complètement. Sans doute, dans
+l'intervalle du jour où cette manifestation avait été arrêtée à celui où
+les conseillers de l'Hôtel de ville furent reçus par le roi, Colbert,
+plus puissant alors qu'il ne le fut jamais, avait parlé à Louis XIV de
+manière à ne laisser aucune chance de réussite à ceux qui osaient
+traverser ses plans. Pourtant, les intéressés ne se tinrent pas pour
+battus. L'année suivante, à propos de nouveaux édits de remboursement,
+de nouvelles sollicitations très-pressantes furent faites par le prévôt
+des marchands, qui obtint à la vérité, pour toute faveur, qu'une partie
+des rentes serait réduite des deux tiers seulement et assignée sur les
+fermes[145]. C'est tout ce que les plus puissantes considérations purent
+faire à une époque pourtant où les interminables longueurs du procès de
+Fouquet, et l'intérêt qui se manifestait pour lui de toutes parts,
+préoccupaient singulièrement le gouvernement. Malgré ces entraves
+inattendues, l'opération concernant la réduction des rentes dépassa les
+espérances de Colbert. D'un autre côté, la Chambre de justice fit
+rentrer au trésor plus de 110 millions[146]. En même temps, elle remit
+l'État en possession d'une multitude de droits et de riches domaines qui
+avaient été aliénés à vil prix, d'îles, d'îlots, d'atterrissements, de
+péages que des particuliers avaient usurpés au milieu du trouble des
+vingt dernières années[147a]. En 1657, Fouquet avait aliéné à plusieurs
+compagnies l'exploitation de l'octroi dans un grand nombre de villes
+importantes, parmi lesquelles se trouvaient La Rochelle, Moulins,
+Troyes, Langres, Angers, Saumur, Limoges, Vitry-le-Français, etc., etc.
+Un arrêt du 6 juin 1662 cassa ces traités[147b]. Était-ce de la justice?
+Qu'on eût sévèrement puni les comptables qui avaient commis des
+exactions et surchargé le peuple de leur propre autorité; qu'on eût
+obligé à restitution les fermiers qui avaient payé l'État avec des
+billets dépréciés, rien de mieux; mais réduire à rien des rentes
+acquises peut-être de bonne foi par des particuliers, annuler des
+marchés, reprendre un bénéfice, exagéré sans doute, à ceux que l'on
+avait implorés aux jours de crise, cela était, il faut bien en convenir,
+passablement arbitraire et draconien. Cependant, jamais tribunal
+exceptionnel ne fut établi dans des intentions plus honnêtes et plus
+droites que la Chambre de justice de 1661. Gardons-nous, d'ailleurs, de
+juger avec nos idées une époque dont deux siècles déjà nous séparent.
+Les Chambres de justice étaient une institution révolutionnaire,
+contraire à toute idée de justice, funeste à l'État et au peuple même, à
+qui l'on se proposait de donner satisfaction; mais elles étaient dans
+les moeurs du temps. En 1661, grâce à la fermeté et à l'intégrité de
+Colbert, contrairement à ce qui s'était toujours vu jusqu'alors, les
+plus haut placés et les plus riches furent les plus taxés. Si le
+scandale avait été immense, la punition fut exemplaire et produisit les
+plus heureux effets, moins encore par les 110 millions qu'elle fit
+rentrer à l'État, par la réduction de ses charges, par les droits et les
+domaines qu'elle lui rendit, que par l'effet moral qui en résulta.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+ Disette de 1662.--Fausses mesures contre les marchands de grains
+ prises par Fouquet et approuvées par Colbert.--Détails sur la
+ création de l'Hôpital général de Paris (1656).--Difficultés que
+ rencontra l'exécution des dispositions relatives à la
+ mendicité.--Création d'un _Bureau des pauvres_ ou maison de travail
+ à Beauvais (1652).--Misère des campagnes constatée par les
+ documents contemporains (1662).--Colbert fait venir des blés à
+ Paris malgré l'opposition des provinces.--Réformes financières de
+ ce ministre (1662).--_Ordonnances de comptant._--Pots de vin, reçus
+ et distribués par Louis XIV.--Gratifications données à Vauban,
+ Pélisson, Despréaux, Racine, madame de Montespan, etc.--Traitement
+ et gratifications de Colbert.
+
+
+Pendant que Colbert dirigeait, avec la passion qu'il portait en toutes
+choses, les opérations fort compliquées et très-diverses de la Chambre
+de justice, d'autres soucis le préoccupaient gravement, et des embarras
+d'une nature fâcheuse compromettaient la popularité de la nouvelle
+administration, principalement dans les campagnes en proie à une famine
+si horrible qu'il lui était de toute impossibilité de la soulager. Déjà,
+vers la fin de l'année 1661, la disette avait été grande dans les
+provinces. Une mauvaise récolte, de fausses mesures concernant le
+commerce des grains portèrent le mal à son comble. Au nombre de ces
+dernières, il faut signaler un arrêt du Parlement, du 19 août 1661, par
+lequel il était _défendu aux marchands de contracter aucune société pour
+le commerce du blé et de faire aucun amas de grains_, comme si le
+meilleur moyen de remédier à la disette n'eût pas été, au contraire,
+d'encourager, par tous les moyens possibles, le commerce des grains. Cet
+arrêt est antérieur, il est vrai, de quinze jours à l'avènement de
+Colbert au pouvoir; mais par malheur celui-ci épousa, en les exagérant,
+les préjugés de son prédécesseur, qui étaient aussi ceux de ses
+contemporains, et la plus cruelle famine fut la conséquence de ces
+erreurs. Comme toujours, grâce aux sacrifices faits par la cité, ses
+effets furent moindres à Paris qu'ailleurs. Au mois de mai 1661, le
+prévôt des marchands avait pris un arrêté pour empêcher que les grains
+ne sortissent de Paris[148]. Au mois de juillet suivant, la Ville obtint
+un arrêt contre le lieutenant du roi de Vitry-le-Français, qui défendait
+d'en enlever les grains[149]. A partir de cette époque, les arrêtés pour
+faire acheter les grains se succèdent. Le 15 février 1662, une
+déclaration du roi «permet à toutes les personnes de faire venir des
+bleds en France, avec descharge, pour les bleds seulement, du droit de
+50 sous par tonneau payé par les navires estrangers.» Mais il était trop
+tard, et cette mesure ne ramena pas l'abondance dans le royaume. Au mois
+de mai, les magistrats de Paris durent recourir à des distributions
+publiques où le peuple ne portait pas, à ce qu'il paraît, toute la
+reconnaissance désirable, car un arrêté fut pris pour punir tous ceux
+qui _proféreraient des injures contre les personnes chargées de la
+distribution gratuite du pain_[150]. Cependant, à Paris, la création
+récente de l'Hôpital général, auquel le roi avait concédé des avantages
+considérables, permettait de remédier plus facilement aux funestes
+effets de la disette. En outre, le cardinal et le duc de Mazarin avaient
+donné à l'Hôpital général, pour l'agrandissement des bâtiments, 260,000
+livres, qui furent employées en achats de blés. Ce bel établissement,
+dont la ville de Lyon avait depuis longtemps fourni le modèle, datait du
+mois d'avril 1656[151]. Le préambule de l'édit rendu à ce sujet porte
+que le roi agissait, «dans la conduite d'un si grand oeuvre, non par
+ordre de police, mais par le seul motif de charité.» Dans l'intention
+des fondateurs, l'Hôpital général devait être aussi une maison de
+travail, car l'article 1er portait que «les pauvres mendiants et
+invalides des deux sexes y seraient enfermés pour estre employez aux
+manufactures et aultres travaux selon leur pouvoir.» A cet effet, les
+diverses corporations eurent à fournir des ouvriers pour y enseigner
+leur état. De plus, les notaires qui recevaient des testaments étaient
+tenus d'avertir les testateurs de faire un legs à l'Hôpital général, et
+il leur fut enjoint de mentionner cet avertissement dans l'acte, sous
+peine de 4 livres parisis d'amende.
+
+ «L'article 9 de l'édit faisoit très-expresses inhibitions et
+ défenses à toutes personnes de tout sexe, lieux et âge, de quelque
+ qualité et naissance, et en quelque estat qu'ils pussent estre,
+ valides ou invalides, malades ou convalescents, curables ou
+ incurables, de mendier dans la ville et faux-bourgs de Paris, ni
+ dans les églises, ni aux portes d'icelles, aux portes des maisons,
+ ni dans les rues, ni ailleurs, publiquement, ni en secret, de jour
+ ou de nuit, sans aucune exception des festes solennelles, pardons
+ ou jubilez, ni d'assemblées, foires ou marchez, ni pour quelque
+ autre cause ou prétexte que ce fût.»
+
+Puis, comme il faut que l'esprit d'une époque se retrouve partout,
+l'édit punissait les hommes et garçons qui y contreviendraient, du fouet
+d'abord, et des galères en cas de récidive. Quant aux femmes et aux
+filles, un nouvel édit rendu au mois d'août 1669, les condamna également
+au fouet et à être bannies pour dix ans de la prévôté de Paris, le tout
+sans aucune forme de procès[152].
+
+Ou ne saurait se faire une idée des résistances que rencontra
+l'exécution d'un édit tout à la fois si charitable et si dur. Troublés
+dans leurs habitudes de vagabondage et de paresse, tous les Bohémiens de
+Paris se révoltèrent, et il fallut employer la force pour les obliger
+d'entrer à l'hôpital[153]. La police ordinaire n'y suffisant pas, on
+créa une milice spéciale, qui prit le nom d'Archers de l'Hôpital. Malgré
+ce renfort, le corps des mendiants persista dans son opposition à l'édit
+qui lui ôtait sa liberté, son industrie, et de nombreuses rixes eurent
+lieu. Voici un arrêt du 20 août 1659 qui en fait foi.
+
+ «Le Parlement condamne Michel Truffault, soldat estropié, à estre
+ battu et fustigé nud de verges, tant au devant de la Conciergerie,
+ sur le pont Saint-Michel, place Maubert, qu'autres carrefours du
+ bailliage de la Barre-du-Chapitre, à son de tambour, et à l'un
+ d'iceux marqué d'une fleur de lys de fer chaud sur l'épaule dextre,
+ ayant deux escriteaux pendants au col, devant et derrière,
+ contenant ces mots: _Séditieux coustumier contre les archers de
+ l'Hospital général_. Ce fait, l'a banny et bannit pour neuf ans de
+ la ville, prévosté et vicomté de Paris, luy enjoint garder son ban,
+ luy fait deffense de récidiver à peine de la hart[154].»
+
+A la vérité, les Parisiens eux-mêmes secondaient les vagabonds et
+mendiants dans leur résistance aux archers de l'Hôpital général. En
+effet, un arrêt du Parlement, du 26 novembre 1659, renouvelle
+très-expressément la défense de leur donner l'aumône, et se plaint «de
+ce que les archers préposés pour la capture des pauvres qui mendient,
+non-seulement ne sont point secourus et protégés dans leurs fonctions,
+mais même y sont troublés par les fréquentes rébellions qui leur sont
+faites par des personnes de toutes qualités.» Quoi qu'il en soit,
+l'Hôpital général de Paris rendit en 1662 d'immenses services et
+soulagea bien des misères. Les chiffres suivants donneront une idée de
+ses ressources, bien restreintes encore à cette époque, et du bien qu'il
+lui fut possible de faire au milieu de la détresse générale.
+
+ Année. Recette. Dépense.
+
+ 1657 589,536 liv. 586,966 liv.
+ 1660 722,917 765,083
+ 1662 766,869 895,922
+
+ A la même époque, les dépenses pour les gages des employés
+ s'élevaient à 40,000
+ pour le blé[155] 350,300
+ pour la viande 83,658
+ pour le bois, vin, charbon, paille 68,344
+ pour habits, étoffes, ustensiles 60,383
+
+C'est avec ces modiques sommes qu'il fallait fournir aux besoins de six
+mille deux cent soixante-deux pauvres, et, bien qu'on en fit coucher
+trois et souvent quatre dans le même lit, les recettes étaient forcément
+dépassées. Aussi, ceux qui avaient accepté la direction de cet
+établissement, constataient avec amertume, au commencement de 1663, que
+le produit des quêtes, troncs et autres charités, ayant diminué d'un
+tiers au moment où le nombre des malheureux allait sans cesse en
+augmentant, il était devenu impossible de recevoir tous ceux qui se
+présentaient pour y être admis[156].
+
+Tandis que cela se passait à Paris, où la bienfaisance particulière et
+la prévoyance du pouvoir central se combinant avec les précautions
+prises par les magistrats de la cité, assuraient au moins du pain aux
+plus nécessiteux, une misère affreuse, inouïe, désolait les provinces.
+Il faut en lire les témoignages dans quelques publications
+contemporaines aujourd'hui perdues dans les combles des grandes
+bibliothèques, et négligées à tort par les historiens, trop
+exclusivement préoccupés jusqu'ici des actions des princes, des
+batailles fameuses et des événements à grand fracas. Les pauvres des
+communes et des provinces les plus voisines de la capitale n'avaient pas
+manqué, dès le commencement de la famine, de se porter en foule à Paris,
+dans l'espoir d'y trouver plus facilement de quoi vivre, soit en
+mendiant, soit en se présentant, pour dernière ressource, à l'Hôpital
+général, qui fut bientôt forcé de les refuser; mais à quelque distance
+de Paris et dans tout le royaume, principalement dans les campagnes, la
+misère était arrivée à un tel point qu'il faudra, pour y croire,
+entendre ceux-là mêmes qui en ont été les témoins. Ce n'est pas que,
+antérieurement à la famine de 1662, la position des classes pauvres
+n'eût déjà bien des fois inspiré une profonde pitié. Il importe
+d'établir ce fait, afin de tranquilliser les esprits portés à voir sous
+des couleurs trop sombres les événements contemporains, et persuadés,
+bien à tort, que la condition de certains ouvriers de nos grandes villes
+n'a jamais eu d'équivalent dans les siècles précédents. Cette condition
+est parfois bien assez triste; n'accréditons pas l'idée qu'elle est
+toute nouvelle; croyons plutôt au progrès dans la bien. C'est à ce
+titre, et non pour le vain plaisir d'étaler les plaies de l'ancien état
+social, qu'on me permettra de faire connaître, d'après des témoignages
+irrécusables, la situation de la classe ouvrière de Beauvais en
+1652[157].
+
+A l'époque dont il s'agit, quelques personnes considérables de Beauvais
+songèrent à mettre un terme aux importunités et aux scandales de toute
+sorte causés par le nombre excessif des mendiants et gens sans ouvrage.
+Voici, d'après le récit de l'une d'elles, ce qui motiva leur résolution:
+
+ «Cette ville, qui est une des plus chrestiennes et des plus
+ anciennes du royaume, ne subsistant que par le commerce et le
+ lanifice, s'est toujours trouvée accablée d'un plus grand nombre de
+ mendiants qu'aucune autre de son étendue; car, comme la manufacture
+ des draps et serges demande un très-grand nombre d'artisans qui ne
+ gaignent pas beaucoup et pour l'ordinaire ne sont pas fort assidus
+ au travail, la fertilité des bonnes années n'a presque jamais
+ diminué la multitude des pauvres, puisqu'il est souvent arrivé, ou
+ que l'abondance des bleds n'a pas esté suivie de l'heureux succès
+ du commerce, ou que les chefs de ces petites familles, qui n'ont
+ presque rien de commun avec la prévoyance de la fourmy, sont tombez
+ ordinairement d'un excez de confiance dans un excez d'oysiveté, ou
+ dans la desbauche qui en est la suite ordinaire.
+
+ «Et parce qu'après cette mauvaise conduite, la nécessité extrême à
+ laquelle ils se sont réduits par leur faute leur est devenue un
+ fardeau insupportable, le désespoir les a souvent portés à se
+ séparer de leurs femmes par une fuite précipitée et abandonner
+ leurs enfants... Et comme un désordre en attire plusieurs autres,
+ ces enfants se trouvant tout à la fois privez de pain, et demeurant
+ sans éducation et sans employ, ont choisi la mendicité comme
+ l'unique métier de ceux qui n'en savent point d'autre...
+
+ «Et certainement le nombre s'en estoit accru d'une manière si
+ prodigieuse qu'il remplissoit tout de confusion et de tumulte, et
+ l'importunitée des pauvres ne troubloit pas seulement le repos des
+ riches, mais aussi ils interrompoieut les plus saints mystères avec
+ beaucoup d'irrévérence. Le bruit confus qu'ils faisoient dans les
+ églises pendant le service divin causoit de l'inquiétude et
+ apportoit de la distraction aux prestres... Ainsi, la maison de
+ Dieu estoit moins une maison de paix, d'oraison et de silence,
+ qu'un lieu plein de bruit, de querelles et de désordre[158].»
+
+C'est dans ces circonstances que fut établi le _Bureau des pauvres de
+Beauvais_. Supprimer la mendicité était déjà une grande entreprise; c'en
+était une bien plus difficile encore de faire travailler des pauvres
+depuis longtemps habitués à l'oisiveté. Aussi, ce ne fut pas sans
+beaucoup de vigilance et de peine qu'on en vint à bout. Les femmes, les
+filles et les petits garçons filèrent de la laine. Les garçons les plus
+âgés apprirent à faire des serges sous les yeux d'un maître. Une partie
+des serges servait à vêtir les personnes de la maison; le reste se
+vendait assez bien. On donnait aux travailleurs un tiers de leur gain,
+avec faculté d'en disposer comme ils voudraient. Il ne paraît pas,
+d'ailleurs, que les fabricants de la localité eussent élevé des plaintes
+touchant la concurrence que leur faisait la maison de travail; car le
+bureau des pauvres de Beauvais n'était pas autre chose, et l'époque
+actuelle, en créant des établissements de ce genre, aujourd'hui
+discrédités par l'expérience, n'a fait qu'imiter ce qui se pratiquait il
+y a bientôt deux cents ans.
+
+Dans une ville où la charité privée avait pris de telles précautions, on
+conçoit que la famine de 1662 ne dut pas faire des ravages bien
+considérables. Mais, je le répète, les bureaux des pauvres étaient une
+institution toute nouvelle alors, et dans presque toutes les autres
+villes du royaume, particulièrement parmi les habitants des communes
+rurales ou des campagnes, la misère dépassa tout ce que l'on pourrait
+imaginer. Ici encore, il faut laisser parler dans leur naïve éloquence
+les documents contemporains; y toucher serait s'exposer à être taxé
+d'exagération. Qui voudrait croire en effet aux misères dont on va voir
+le tableau, si elles n'étaient attestées par des témoins oculaires et
+garanties par les noms les plus dignes de foi?
+
+
+ ADVIS IMPORTANT[159].
+
+ «La supérieure des Carmélites de Blois écrit à une dame de Paris:
+
+ «Nous sçavons certainement que la misère présente fait un si grand
+ nombre de pauvres que l'on en compte trois mille dans la ville et
+ dans les faux-bourgs. Toutes les rues résonnent de leurs cris
+ lamentables; leurs lamentations pénètrent nos murailles, et leurs
+ souffrances nos âmes de pitié.
+
+ «Le bled, mesure de Paris, a esté vendu ici 200 escus le muid, et
+ tous les jours il renchérit[160].
+
+ «Les pauvres des champs semblent des carcasses déterrées; la
+ pasture des loups est aujourd'huy la nourriture des chrestiens;
+ car, quand ils tiennent des chevaux, des asnes et d'autres bestes
+ mortes et estouffées ils se repaissent de cette chair corrompue qui
+ les fait plustost mourir que vivre.
+
+ «Les pauvres de la ville mangent comme des pourceaux un peu de son
+ destrempé dans de l'eau pure, et s'estimeroient heureux d'en avoir
+ leur saoul. Ils ramassent dans les ruisseaux et dans la boue des
+ tronçons de choux à demy pourris, et, pour les faire cuire avec du
+ son, ils demandent avec instance l'eau de morrue sallée qu'on
+ respand; mais elle leur est refusée.
+
+ «Quantité d'honnestes familles souffrent la faim et ont honte de le
+ dire. Deux damoiselles de qui la nécessité n'estoit point connue
+ ont esté trouvées mangeant du son destrempé dans du laict; la
+ personne qui les surprit en fut si touchée qu'elle se mit à pleurer
+ avec elles.
+
+ «Considérez, je vous prie, quelques tristes effets de cette
+ pauvreté qui se peut dire générale. Un homme, après avoir esté
+ plusieurs jours sans manger, a trouvé un charitable laboureur qui
+ l'a fait disner; mais, comme il avoit l'estomac trop foible et les
+ entrailles retrécies, il en mourut subitement.
+
+ «Un autre homme se donna hier un coup de cousteau, par désespoir de
+ ce qu'il mouroit de faim.
+
+ «Un autre a esté rencontré sur le pavé, agonisant de faim, et, luy
+ ayant porté le Saint-Sacrement de l'autel au mesme endroit, le
+ prestre a esté contraint de le reposer sur une pierre pendant qu'il
+ parloit au malade, et, l'ayant fait transporter sous un hautvent à
+ couvert de la pluie, il luy donna le viatique, et le pauvre expira
+ quelque temps après, n'ayant sur soy que des habits pourris.
+
+ «L'on a trouvé une femme morte de faim ayant son enfant à la
+ mamelle, qui la tettoit encore après sa mort, et qui mourut aussi
+ trois heures après.
+
+ «Un misérable homme, à qui trois de ses enfants demandoient du pain
+ les larmes aux yeux, les tua tous trois, et ensuite se tua
+ luy-mesme. Il a esté jugé et traisné sur la claye.
+
+ «Un autre, à qui sa femme avoit pris un peu de pain qu'il se
+ réservoit, il luy donna six coups de hache, et la tua à ses pieds,
+ et s'enfuit.
+
+ «Bref, il n'y a point de jour où l'on ne trouve des pauvres morts
+ de faim dans les maisons, dans les rues et dans les champs; nostre
+ meusnier vient d'en rencontrer un qu'on enterroit dans le chemin.
+
+ «Enfin, la misère et la disette se rendent si universelles, qu'on
+ asseure que dans les lieux circonvoisins, la moitié des paysans est
+ réduite à paistre l'herbe, et qu'il y a peu de chemins qui ne
+ soient bordés de corps morts.
+
+ «Le missionnaire qui, depuis dix ans, assiste continuellement les
+ pauvres des frontières ruinées, en allant à Sedan a passé a
+ Donchery, Mézières, Charleville, Rocroy et Maubert, d'où il escrit
+ qu'il n'a jamais veu une telle pauvreté que celle de ces lieux-là
+ et des villages des environs. Voici ce qu'il mande;
+
+ «J'ai trouvé partout un 'grand nombre' de pauvres mesnages qui
+ meurent de faim. Si quelques-uns mangent une fois le jour un peu de
+ pain de son, d'autres sont deux et trois jours sans en manger un
+ seul morceau. Ils ont vendu jusqu'à leurs habits et sont couchés
+ sur un peu de paille sans couverture: ce sont les meilleurs gens du
+ monde, et si honteux de leur estat pitoyable qu'ils se couvrent le
+ visage quand on va les voir.
+
+ «J'ai trouvé une famille à Charleville composée de huit personnes,
+ qui a passé quatre jours sans manger. La pauvre femme a voulu
+ vendre la dernière chemise de son mary, et n'a jamais pu trouver 5
+ sols dessus, toute la ville le sait. Mon Dieu! quelle angoisse!
+
+ «J'ai rencontré d'autres mesnages de six personnes qui ne mangent
+ de pain que pour un sol marqué. Jugez ce que c'est qu'un petit pain
+ partagé en six parts, et s'il ne faut pas que ces gens-là meurent.
+
+ «La plupart sont malades, secs et abattus de famine et
+ d'affliction; ceux qui sont moins résignés à Dieu ont l'esprit à
+ moitié perdu et presque au désespoir. S'ils sortent pour aller
+ mendier, ils trouvent les autres villages aussi pauvres qu'eux. Les
+ laboureurs n'ont pas seulement de l'avoine pour se nourrir ni
+ d'autre grain pour semer, et, de quelque costé que les uns et les
+ autres se tournent, ils ne voient que langueur et que mort...
+
+ «Riches! courage, voici une belle occasion pour vous ouvrir le
+ ciel!.... Dieu donne suffisamment les biens pour tous les hommes,
+ si les uns en manquent, c'est que les autres en ont trop, et ce
+ trop appartient aux pauvres dans leur extrême nécessité. Et ne
+ doutez pas, Messieurs et Mesdames, que, si vous les abandonnez,
+ Dieu ne vous chastie comme des larrons et des meurtriers qui ont
+ desrobé la subsistance de tant de pauvres, et qui les ont fait
+ cruellement mourir.
+
+ «_Ceux qui tout de bon se voudront garantir de ce malheur sont
+ priez d'escouter Dieu, et de mettre entre les mains de MM. leurs
+ curez ce qu'il leur inspirera de donner, ou de l'envoyer à Mesdames
+ les présidentes Fouquet, rue de Richelieu; de Herse, rue Pavée ou
+ Traverse-Saint-Martin, ou bien à Mesdemoiselles de Lamoignon, en la
+ cour du palais, ou Viole, en la rue de La Harpe_.»
+
+Mais la famine continuant à sévir, il fallut faire un nouvel appel à la
+charité publique. L'avis suivant, qui fut publié quelque temps après,
+renferme sur la détresse des campagnes de nouveaux détails dont la
+lecture seule soulève et fait saigner le coeur.
+
+
+ «SUITE DE L'ADVIS IMPORTANT DE L'ÉTAT DÉPLORABLE DES PAUVRES DU
+ BLAISOIS ET DE QUELQUES AUTRES PROVINCES.
+
+ «....Si vous estiez réduits à la faim extrême pendant que d'autres
+ personnes mangent à souhait, vous diriez avec justice qu'ils sont
+ impitoyables de vous laisser cruellement mourir, pouvant vous
+ soulager.
+
+ «Pardonnez à plus de trente mille pauvres, qui, mourant de
+ nécessité, vous font le même reproche avec justice.
+
+ «Car il n'y a rien de plus véritable que, dans le Blaisois, la
+ Sologne, le Vendomois, le Perche, le Chartrain, le Maine, la
+ Touraine, le Berry, partie de la Champagne et autres lieux où le
+ bled et l'argent manquent, il y a plus de trente mille pauvres
+ dans la dernière extrémité, et dont la plus grande part meurent de
+ faim.
+
+ «Hastez-vous donc, s'il vous plaist, de les secourir, car il en
+ meurt tous les jours un grand nombre; vous avez pu voir, par la
+ dernière relation, la rage, le désespoir, la mortalité et les
+ autres accidents sinistres arrivés du costé de Blois.
+
+ «L'on escrit encore de ce lieu-là, et on le prouve par lettres et
+ bonnes attestations de MM. les curez et d'autres personnes dignes
+ de foy, et dont nous avons les originaux, que seulement dans cinq
+ ou six paroisses il est mort deux cent soixante-sept personnes de
+ faim, qu'il y en meurt encore tous les jours et que cela est de
+ mesme aux autres lieux du Blaisois.
+
+ «On certifie qu'à Uzain il y avoit vingt personnes prestes à rendre
+ l'âme, ne pouvant ni marcher ni quasi plus parler;
+
+ «Que, de neuf personnes mortes de faim à Coulanges, un pauvre homme
+ fut trouvé dans les champs, qui, portant une partie d'un asne à
+ moitié pourry pour s'en repaistre, tomba sous la charge de
+ foiblesse et y rendit l'esprit;
+
+ «Qu'en soixante-trois familles de la paroisse de Chambon on n'a pas
+ trouvé un morceau de pain; il y avoit seulement dans une un peu de
+ paste de son que l'on mit cuire sous la cendre; et, dans une autre,
+ des morceaux de chair d'un cheval mort depuis trois semaines, dont
+ la senteur estoit espouvantable.
+
+ «Un homme est mort dans la cour du chasteau de Blois, tout
+ ensanglanté pour s'estre débattu pendant la nuict par une faim
+ enragée.
+
+ «Les pauvres sont sans licts, sans habits, sans linges, sans
+ meubles, enfin dénués de tout; ils sont noirs comme des Mores, la
+ plupart tous défigurés comme des squelettes, et les enfants sont
+ enflés.
+
+ «Plusieurs femmes et enfants ont esté trouvés morts sur les chemins
+ et dans les bleds, la bouche pleine d'herbes.
+
+ «M. de Saint-Denis, qui est seigneur d'une des grandes paroisses du
+ Blaisois, asseure que plus de huict-vingts de sa paroisse sont
+ morts manque de nourriture, et qu'il en reste cinq à six cents dans
+ le mesme danger. Ils sont, dit-il, réduits à pasturer l'herbe et
+ les racines de nos prés, tout ainsi que les bestes; ils dévorent
+ les charognes, et, si Dieu n'a pitié d'eux ils se mangeront
+ bientost les uns les autres. Depuis cinq cents ans il ne s'est pas
+ vu une pareille misère à celle de ce pays. Il reste encore quatre
+ mois à souffrir pour ces pauvres gens.
+
+ «M. le prieur, curé de Saint-Soleine de Blois, qui travaille avec
+ grande charité à l'assistance de ces pauvres, escrit que l'on a
+ trouvé à Chiverny, dans un lit, le mary, la femme et quelques
+ enfants morts de faim, la pluspart de ces pauvres gens n'ayant pas
+ la force de se lever, ne se nourrissant plus que d'orties bouillies
+ dans de l'eau, puisqu'ils ont mangé toutes les racines et qu'il
+ n'en reste plus de mangeables.
+
+ «MM. les curez de Villebaron, de Chailly et de Marolles attestent
+ qu'ils ont deux ou trois cents familles qui non-seulement sont
+ contraintes à manger de l'herbe, mais d'autres choses qui font
+ horreur.
+
+ «M. Rouillon, vicaire à Saint-Sauveur de Blois, atteste qu'il a veu
+ des enfants manger des ordures; mais, ce qui est plus estrange,
+ qu'il en a veu deux dans le cimetière succer les os des trespassez,
+ comme on les tirait d'une fosse pour y enterrer un corps. M. le
+ curé escrit aussi qu'il a oüy dire la mesme chose à plusieurs de
+ ses chapelains, tesmoins de ce spectacle inoüy.
+
+ «M. Blanchet, sieur de Bonneval, prévost de la maréchaussée de
+ Blois et de Vendosme, atteste que les chemins ne sont plus libres
+ en ces quartiers-là; qu'il s'y fait quantité de vols de nuit et de
+ jour, non par des vagabonds, mais par quelques habitants des
+ paroisses, qui avouent hautement leurs larcins et disent qu'ils
+ aiment mieux mourir à la potence que de faim en leurs maisons.
+
+ «Il atteste de plus avoir trouvé devant l'église de Chiverny un
+ jeune garçon transi de froid, ayant sa main gauche dans la bouche,
+ qui mangeait ses doigts desjà ensanglantez, et l'ayant fait porter
+ dans une maison, et luy ayant donné du vin, du bouillon et d'autre
+ nourriture, il ne la put avaler et mourut dès le soir.
+
+ «Une dame revenant de Bretagne par le Perche et le Maine, a passé
+ par deux villes qu'on n'ose nommer par respect aux seigneurs, où
+ les habitants sont dans une prodigieuse nécessité; ils tombent
+ morts de faim par les rues: on en trouve le matin jusques à trois
+ ou quatre morts dans leurs chambres, et de pauvres petits
+ innocents, poussez par la faim, qui meurent dans les champs où ils
+ vont paistre l'herbe comme les bestes.
+
+ «Un curé du diocèse de Bourges escrit qu'en allant porter le saint
+ Viatique à un malade il a trouvé cinq corps morts sur le chemin, et
+ qu'on a trouvé dans le mesme canton une femme morte de faim, et son
+ enfant âgé de sept ans auprès d'elle qui luy avoit mangé une partie
+ du bras.
+
+ «On escrit du Mans que, se faisant une aumosne publique de quatre
+ deniers à chaque pauvre pour le décedz de feu M. le lieutenant
+ général, il s'y trouva une si grande affluence de pauvres que
+ dix-sept furent estouffez dans la presse, et portez dans un chariot
+ au cimetière, et qu'aux distributions faites par les abbayes de
+ Saint-Vincent et de la Cousture on a compté pour l'ordinaire douze
+ mille pauvres, dont la pluspart mourront, s'ils ne sont assistez
+ promptement.
+
+ «On a trouvé dans les roches qui sont proches de Tours grand nombre
+ de personnes mortes de faim et desjà mangées des vers. Dans la
+ ville, les pauvres courent les rues la nuit comme des loups
+ affamez. Dans le reste de la Touraine, les misères sont
+ inconcevables; les paysans n'y mangent plus de pain, mais des
+ racines.
+
+ «Enfin, Messieurs, enfin, Mesdames, la désolation incomparable des
+ villes et des villages dont nous venons de parler suffira pour vous
+ persuader le pressant besoin des autres lieux de ces provinces,
+ dont nous ne pouvons pas vous raconter par le menu les extrêmes
+ misères dans si peu d'espace.
+
+ «Un très-digne curé de Blois, nommé M. Guilly, après une longue
+ narration des souffrances publiques, des personnes mortes de
+ nécessité, dit qu'il y a des femmes qui portent des jupons de
+ taffetas qui passent des journées entières sans manger de pain, et
+ que les chrestiens mangent des charognes corrompues, et conclud par
+ ces paroles: Il est impossible que la plus grande part des
+ villageois ne meurent de faim, il faut que les terres demeurent
+ sans semer, si le bourgeois ne conduit lui-mesme sa charruë. Je
+ pardonne à ceux qui ne croient pas nos misères, parce que nos maux
+ sont au-dessus de toutes les pensées....
+
+ «_Ceux qui voudront estre des besnits de Dieu envoyeront leurs
+ aumosnes à MM. les curez ou à Mesdames_... (Suivent les noms des
+ dames désignées à la fin du premier avis[161].)
+
+On se figure maintenant quelle dut être la détresse des provinces dans
+l'année qui suivit l'avènement de Colbert au pouvoir. Les deux pièces
+qui précèdent, bien que non datées, se rapportent positivement à cette
+époque. Un troisième avis, du 8 mai 1664, ajoute encore quelques détails
+à ce qu'on vient de lire, et fait connaître que, dans la Beauce, dans le
+Poitou, la misère n'était pas moins grande. Comment le gouvernement y
+eût-il remédié? Dans l'état de pénurie où se trouvait l'épargne, une
+intervention efficace de la royauté en faveur des campagnes était
+impossible: on ne donne pas du pain à toute une nation. La seule chose
+que Colbert put faire, ce fut d'attirer des blés à grands frais dans la
+capitale. Par ce moyen, il maintint les prix à 346 livres le muid au
+lieu de 650 livres qu'on le payait dans les provinces. C'est ainsi qu'il
+fournit à l'Hôtel de ville la possibilité de faire des distributions
+gratuites, et à l'Hôpital général celle de nourrir les six à sept mille
+pauvres qu'en pouvait y loger. En même temps, il fit rendre un édit
+portant qu'il serait établi dans chaque ville et bourg du royaume un
+hôpital pour les pauvres malades, mendiants et orphelins[162]. En effet,
+le soulagement des provinces ne pouvait être que le fait de la charité
+locale; mais comme celle-ci était insuffisante, probablement faute de
+ressources, elle fut obligée de recourir aux personnes riches et
+généreuses de Paris. On vient de voir par quels accents touchants, par
+quelles pressantes exhortations ceux à qui elle s'adressa lui servirent
+d'interprètes. A ce cri parti du coeur: _Riches, courage!_ sans doute
+d'abondantes aumônes répondirent. Là où le gouvernement était
+impuissant, la charité chrétienne intervint, et, si elle ne soulagea pas
+toutes les misères, elle en diminua du moins sur bien des points la
+durée et l'intensité.
+
+Ce qui avait fait surtout la fortune de Colbert, c'étaient ses
+connaissances spéciales en matière de finances. Colbert ne l'avait pas
+oublié, et, à peine investi de l'autorité, il prit une série de mesures
+propres à ramener l'ordre et la probité dans cette partie si importante
+de l'administration, où, depuis Sully, on ne vivait au contraire que de
+désordre et d'expédients. Déjà, au mois de septembre 1661, peu de jours
+après la chute de Fouquet, on avait créé un Conseil royal des finances
+dont Colbert fit partie. Les décisions de ce Conseil, rédigées en forme
+d'ordonnance, devaient être signées par le roi, qui le présidait
+lui-même toutes les semaines[163]. Ce fut pour les financiers et les
+comptables le signal et le point de départ d'un nouvel ordre de choses.
+Les manoeuvres des financiers ont déjà été suffisamment indiquées. Celles
+des nombreux comptables qui prenaient part au maniement des finances
+publiques n'étaient pas moins contraires à l'intérêt général. Sully
+avait exigé qu'ils fissent connaître régulièrement le résultat de leurs
+opérations au moyen d'un état qu'il avait dressé pour cet objet. Mais,
+après lui, ils trouvèrent bientôt le moyen de s'en dispenser, gardèrent
+les fonds en leur pouvoir le plus longtemps possible, afin de les
+utiliser, et poussèrent la rapacité jusqu'à ne payer les dépenses
+publiques que moyennant un escompte. Ce dut être une vive satisfaction
+pour Colbert de faire cesser d'aussi criants abus. Impatient de mettre
+un frein à l'insatiable avidité des comptables, il s'empressa de
+révoquer l'hérédité et la survivance de tous les offices de finances,
+afin de pouvoir supprimer ceux qui lui paraîtraient inutiles, exigea un
+cautionnement des titulaires et les força de tenir un journal détaillé
+de leurs opérations, les obligea à la résidence, sous peine de
+destitution, sauf le cas d'une autorisation expresse du Conseil, assura
+à l'État, d'après une ancienne loi qu'il remit en vigueur, la première
+hypothèque sur les biens meubles et immeubles des comptables, et fixa à
+9 deniers seulement, au lieu de 5 sous pour livre, leurs frais de
+recouvrement. En même temps, Colbert imagina de se procurer d'avance le
+montant des tailles en faisant souscrire aux receveurs généraux des
+obligations à quinze mois qui se négocièrent à un taux modéré, expédient
+très-naturel, très-licite, abandonné plus tard, mais auquel le premier
+Consul s'empressa de revenir en 1801, avec sa sagacité accoutumée, à la
+suite d'une crise financière plus terrible que celle dont Colbert avait
+à réparer les désastres, et que le gouvernement emploie encore
+aujourd'hui[164]. Enfin, les gabelles, les octrois et les autres droits
+récemment rachetés furent affermés aux enchères publiques, après trois
+publications, précaution indispensable pour empêcher les ignobles
+trafics et les pots-de-vin, dans un temps surtout où ces sortes de
+compositions, ruineuses pour le peuple, étaient pour ainsi dire passées
+dans les moeurs[165].
+
+Tout en travaillant à régler la quotité des revenus, Colbert s'occupait
+donc du soin d'en assurer exactement la rentrée au Trésor, et d'en
+surveiller la dépense. A cet effet, on tint d'abord trois registres. Sur
+l'un, intitulé _Journal_, on portait toutes les ordonnances de dépense à
+mesure qu'elles étaient signées au Conseil, ainsi que la recette
+effectuée mois par mois au trésor royal; le second était appelé
+_Registre des fonds_, et devait toujours indiquer les fonds disponibles
+sur chaque nature de recettes; le troisième était le _Registre des
+dépenses_, et mentionnait toutes les ordonnances de paiement délivrées
+par le Conseil, suivant la nature de la dépense.
+
+En 1667, on ne tint plus que deux registres.
+
+Les ordonnances de dépense étaient d'abord signées par le secrétaire
+d'État dans le département duquel la dépense était faite; celui-ci les
+remettait à la partie prenante, qui les rendait au contrôleur général.
+Ce dernier les signait après avoir indiqué sur quels fonds elles
+seraient payées, et les donnait à signer au roi. Quand la somme
+dépassait 300 livres, le roi mettait le mot _bon_, au-dessus de sa
+signature. Enfin, lorsqu'une ordonnance était payable au porteur pour
+affaires secrètes, le roi ajoutait de sa main en marge: _Je sçai
+l'emploi de cette somme;_ c'est ce qu'on appelait _ordonnance de
+comptant_. A la fin de chaque mois, Colbert présentait le
+registre-journal au roi, qui arrêtait lui-même le montant de la
+dépense[166].
+
+Il a déjà été plus d'une fois question des ordonnances de comptant;
+c'est un sujet qui comporte quelques détails, et sur lequel on vient de
+voir que l'attention de Colbert s'était portée tout d'abord. Si la crise
+financière de 1789 n'avait pas été le prétexte plutôt que la cause de la
+révolution française; si cette révolution n'était pas sortie en quelque
+sorte des entrailles mêmes de l'ancienne organisation sociale, on
+pourrait dire que les ordonnances de comptant y ont puissamment
+contribué en agrandissant sans cesse le déficit, grâce à la facilité
+qu'elles donnaient au pouvoir de dérober à tout contrôle, tantôt les
+plus ruineuses opérations, tantôt les plus folles dépenses. On lit dans
+un édit de 1669: «Ces ordonnances, établies pour les dépenses secrètes
+de l'État, les prests et affaires extraordinaires tolérez, et pour
+suppléer dans les besoins pressants aux revenus ordinaires, ont donné
+lieu à une infinité de pièces fausses et simulées, et il en a été
+délivré, de 1655 à 1660, pour 385 millions, qui ont servi à consommer
+criminellement tous les revenus[167].» Cent vingt ans plus tard, en
+1779, Necker trouva le budget chargé pour 116 millions d'ordonnances de
+comptant, et les réduisit d'une année à l'autre 12 millions[168]. On se
+figure les abus que devait engendrer cette faculté laissée à un pouvoir
+absolu de cacher à tous les yeux les motifs de dépenses aussi
+considérables. Colbert fit bien adopter à ce sujet certaines
+précautions; mais il ne détruisit pas le mal, parce que le mal était
+inhérent à la forme même du gouvernement. En effet comment obtenir de
+Louis XIV, qu'il soumît à la vérification de la Chambre des comptes les
+états constatant toutes ses dépenses personnelles, ou les sommes énormes
+annuellement employées pendant un certain temps à soudoyer le roi
+d'Angleterre et les princes allemands? Colbert fit sans doute tout ce
+qui était possible en obtenant que les ordonnances de comptant fussent
+signées par le roi, après examen des motifs réels de la dépense. Une
+fois acquittées, ces ordonnances devaient être brûlées tous les ans en
+présence du roi lui-même, et remplacées par un _état de certification
+collectif_, que la Chambre des comptes était autorisée à recevoir, comme
+pièce de dépense, du garde du trésor royal. Tel est le mécanisme qui fut
+adopté. Il ne sera pas sans intérêt maintenant de faire passer sous les
+yeux du lecteur les pièces justificatives de cette curieuse
+organisation financière. Les archives du royaume possèdent à ce sujet
+des documents encore inédits auxquels, outre leur importance historique,
+le nom même des personnages qui y figurent donne un nouveau prix.
+
+L'état général des ordonnances de comptant pour l'année 1676 fut arrêté
+par le roi à la somme de 2,232,200 livres, à Saint-Germain en Laye, le
+20 décembre 1678.
+
+D'après cet état, les appointements de Colbert s'élevaient à 55,500
+livres, dont voici le détail[169].
+
+ Pour ses appointements comme membre du Conseil royal. 4,000 liv.
+ -- comme intendant du trésor royal. 10,000
+ -- comme contrôleur général. 14,000
+ -- comme secrétaire d'Estat et des
+ commandements de Sa Majesté. 7,000
+ -- pour gratification extraordinaire a
+ raison de ses services. 20,000
+ _______
+ TOTAL. 55,500
+
+ Au premier commis du sieur Colbert pour son cahier
+ de frais à cause dudit trésor royal. 6,000
+ Au sieur Berrier, secrétaire du Conseil et des finances. 20,000
+ Au sieur Desmarets, pour gratification[170]. 10,000
+ Au comte de Saint-Aignan, pour gratification
+ en considération de ses services. 36,000
+
+On ne s'explique pas pourquoi les appointements des membres du conseil,
+des divers ministres, des présidents du Parlement et autres grands
+fonctionnaires étaient portés sur les états du comptant. Au contraire,
+les gratifications suivantes réclamaient impérieusement ce mode de
+paiement. On les trouve inscrites, à divers chapitres, dans l'état du
+comptant de 1677[171]:
+
+ «Au sieur _de Vauban_, maréchal de camp aux armées du Roy, en
+ considération de ses services et pour luy donner
+ moïen de les continuer. 75,000 liv.
+
+ «Au sieur _Berrier_, en considération de ses services, etc. 30,000
+
+ «Au sieur _Lebrun_, premier peintre de Sa Majesté. 22,000
+
+ «Aux sieurs _Despréaux_ et _Racine_, en considération
+ de divers ouvrages auxquels ils travaillent, par ordre de Sa
+ Majesté, à raison de 6,000 livres chacun[172]. 12,000
+
+ «A Mlle la marquise _de Montespan_, pour l'entretenement
+ et nourriture des ducs de Mayenne et comte de Vexin,
+ et des demoiselles de Nantes et de Tours, ensemble de
+ leurs domestiques, train, suite, équipages, et ce pendant
+ les six premiers mois de 1677. 75,000
+
+ «A _la même_, pendant les six derniers mois. 75,000
+
+ «Au sieur _Pélisson_, maistre des requestes, en considération
+ de ses services. 75,000
+
+ «Au sieur COLBERT, pour gratification, en considération
+ de ses services et pour luy donner moïen de me les
+ continuer[173]. 400,000
+
+Voici maintenant la forme dans laquelle les ordonnances de comptant
+parvenaient généralement au garde du trésor royal.
+
+Quelquefois, l'ordonnance mentionnait le nom de la partie prenante et le
+motif de la dette[174]; mais c'était l'exception. D'ordinaire, ni le nom
+ni le motif n'y figuraient.
+
+ «Garde de mon trésor royal, M. Gédéon du Metz, payez comptant au
+ porteur de la présente, pour affaires secrètes concernant mon
+ service, dont je ne veux ici estre fait mention, la somme de... qui
+ sera employée au premier acquit de comptant qui s'expédiera par
+ certification à votre desharge.
+
+ «Fait à ----, le
+ «Sur la recepte générale des finances (_De la main du roi_), BON.
+ De Tours. Paiement des six ---- LOUIS.
+ premiers mois. _Au bas de la page:_ COLBERT.»
+
+
+
+D'autres fois enfin, mais très-rarement, l'ordonnance de comptant était
+accompagnée de pièces justificatives. En voici une de ce genre
+fidèlement copiée sur l'original[175]:
+
+ «Duveau, vous me ferez plaisir de donner à celuy qui vous randra ce
+ billet deux cent louis d'or d'une debte que j'ay promis de payer,
+ dans le commencement de ce mois y si ce quatriesme novembre
+ 1681[176].
+
+
+ Signé: MARIE TERESE.
+
+«_Et, au-dessous, de la main de la reine_:
+
+«FAITES CELLA TOUTE A L'HEURE.»
+
+
+
+Voilà quelle fut, depuis l'administration de Colbert jusqu'en 1789,
+l'organisation de la comptabilité relative aux ordonnances de comptant.
+On se figure les étranges abus que ces ordonnances devaient couvrir
+avant lui, puisque l'ordre qu'il y introduisit n'était encore que du
+désordre. Mais comment en eût-il été autrement? Les favoris, les
+maîtresses du roi, et Colbert lui-même, trouvaient leur compte à ce que
+le voile jeté sur une foule de dépenses ne pût être soulevé. Qu'on
+ajoute à cela le besoin de cacher à tous les yeux où passaient les
+sommes énormes affectées à l'achat des consciences. Or, dans le nombre
+des ordonnances de comptant conservées aux archives du royaume, il en
+est beaucoup qui ont eu évidemment cette destination, principalement à
+l'étranger, en Angleterre, en Allemagne, dans les États de Hollande.
+Tout en faisant la part des exigences de la politique, on est forcé de
+convenir que les formes de comptabilité de l'ancien gouvernement
+encourageaient et provoquaient de pareils abus. Le développement
+immodéré que prirent les ordonnances de comptant aux deux époques que
+j'ai citées en est une preuve. Mais il est des réformes qu'il n'est pas
+donné à un seul homme d'accomplir, cet homme fût-il doué d'un
+désintéressement inaccessible à toutes les influences de la famille, et
+armé d'un pouvoir sans bornes. Chaque forme de gouvernement a,
+d'ailleurs, des vices qui lui sont inhérents. Les ordonnances de
+comptant, corollaire fatal, mais obligé, d'une monarchie absolue, ne
+pouvaient disparaître qu'avec elle, et ce ne fut pas trop d'une nation
+entière de réformateurs pour prévenir le retour des gaspillages auxquels
+un des ministres les plus intègres de cette monarchie avait essayé de
+porter remède dans la mesure et avec les tempéraments qu'on vient de
+voir.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+ Négociations avec la Hollande, au sujet du droit de 50 sous par
+ tonneau, établi en France sur les navires étrangers.--Causes de la
+ prospérité commerciale de la Hollande vers le milieu du XVIIe
+ siècle.--Bénéfices de la compagnie des Indes-Orientales de ce
+ pays.--Motifs qu'avait eus Fouquet en rétablissant le droit de
+ tonnage.--L'ambassadeur Van Beuningen vient à Paris pour diriger
+ les négociations.--Ses prétentions sont combattues par Colbert.--Il
+ obtient des concessions importantes.--Une compagnie du Nord, formée
+ par Fouquet et soutenue par Colbert, est obligée de liquider.--Le
+ droit de tonnage et l'_acte de navigation_.--Opinions d'Adam Smith
+ et de Buchanan sur les mesures de ce genre.--Sans le droit de
+ tonnage, la création d'une marine en France eût été
+ impossible.--Premiers efforts de Colbert à ce sujet.--Il travaille
+ seize heures par jour pendant toute la durée de son administration.
+
+
+Cependant, la réforme des abus dont il vient d'être question n'empêchait
+pas Colbert de suivre une négociation très-importante avec l'ambassadeur
+extraordinaire des États de Hollande, Van Beuningen, diplomate
+très-distingué, très-habile, dont le nom acquit plus tard une grande
+célébrité. Il s'agissait pour les États de conclure un traité d'alliance
+offensive et défensive avec la France, en prévision des éventualités de
+leurs démêlés avec l'Angleterre; mais, en même temps, les Hollandais
+demandaient expressément que la France rapportât cet édit de 1659, par
+lequel il était interdit aux navires étrangers de faire le commerce
+international et de cabotage dans ses ports, à moins de payer un droit
+de 50 sous par tonneau, dont les nationaux étaient exempts, et la France
+n'était nullement disposée à faire une pareille concession. Cette
+négociation dura quatre ans, et l'on ne saurait se figurer la rare
+patience et l'obstination imperturbable des ambassadeurs hollandais Van
+Beuningen et Boreel, qui furent tour à tour chargés de la diriger.
+L'histoire de leurs efforts, consignée en entier dans la correspondance
+qu'ils entretinrent à ce sujet avec le grand-pensionnaire Jean de Witt,
+est très-curieuse à étudier, et renferme d'excellentes leçons, même pour
+les négociateurs de notre temps[177]. Avant d'en signaler les phases
+principales, examinons rapidement quelle était alors la situation
+commerciale de la Hollande. Cet aperçu aura, au surplus, son
+opportunité, car l'établissement en France d'un droit de 50 sous par
+tonneau sur les navires étrangers eut principalement pour cause
+l'excessive prospérité à laquelle la Hollande était parvenue à cette
+époque, et sa tendance à absorber le commerce de l'Europe, dont elle fit
+seule, pendant longtemps tous les approvisionnements.
+
+La situation des Provinces-Unies était en effet des plus brillantes vers
+le milieu du dix-septième siècle; mais il ne faudrait pas croire, ainsi
+qu'on l'a dit souvent, que leur prospérité ait commencé seulement en
+1579, époque où elles secouèrent le joug de l'Espagne. En 1477, Philippe
+de Bourgogne écrivait au Pape «que la Hollande et la Zélande étaient des
+îles riches, habitées de peuples braves et guerriers, qui n'avaient
+jamais pu être vaincus par leurs voisins et faisaient actuellement le
+commerce sur toutes les mers[178].» Il y avait antérieurement, à Leyde,
+à Amsterdam, des manufactures de laine renommées, et l'on voit, par un
+édit de 1464, que le roi d'Angleterre, Édouard IV, interdit l'entrée de
+ses États à toutes les productions, étoffes et manufactures de la
+Hollande, de la Zélande et de la Frise[179]. La pêche du hareng et de la
+morue, dont elle eut longtemps le monopole, procura à la Hollande des
+gains immenses et donna à sa marine un essor prodigieux. Nés en quelque
+sorte au milieu des mers, habitués dès l'enfance à toutes ses fatigues,
+y vivant à moins de frais que les matelots des autres nations, les
+Hollandais purent fixer leur fret à des conditions plus avantageuses, et
+accaparèrent peu à peu tout le commerce de transport. Une lettre de
+Colbert lui-même fournit, au sujet de l'importance de la marine
+marchande hollandaise, à cette époque, un renseignement concluant. Le 21
+mars 1669, ce ministre écrivit à M. de Pomponne, ambassadeur en
+Hollande, que le commerce par mer se faisait en Europe avec vingt-cinq
+mille vaisseaux environ; que, dans l'ordre naturel, chaque nation
+devrait en posséder sa part suivant sa puissance, sa population et
+l'étendue de ses côtes; mais que les Hollandais en ayant quinze à seize
+mille, et les Français cinq ou six cents au plus, le roi employait
+toutes sortes de moyens pour s'approcher un peu plus du nombre de
+vaisseaux que ses sujets devraient avoir[180]. Quant aux bénéfices que
+faisaient les Compagnies hollandaises dans leur commerce des Indes, ils
+étaient considérables, et, suivant l'habitude, les étrangers les
+grossissaient en raison du désir qu'ils avaient d'y participer. Le
+commerce des Indes avait d'abord appartenu aux Portugais. A la fin du
+XVIe siècle, les Hollandais et les Zélandais, qui jusqu'alors
+s'étaient bornés à acheter de seconde main aux Portugais les
+marchandises des Indes, résolurent d'aller les y chercher eux-mêmes. Les
+fils d'un brasseur organisèrent cette expédition. En 1602, après
+quelques mauvaises chances courageusement supportées, la Compagnie des
+Indes-Orientales s'organisa au capital de 6,600,000 florins[181]. Vingt
+ans après, en 1622, la Compagnie des Indes-Occidentales se forma au
+capital de 7 millions de florins, divisé en actions de 6,000 florins.
+Entre autres priviléges, les États de Hollande lui accordèrent un droit
+de commerce exclusif sur la côte d'Afrique, dans toutes les îles situées
+entre la mer du Nord et la mer du Sud, ainsi que dans les
+Terres-Australes. La Compagnie avait en outre, comme celle des
+Indes-Orientales, le droit de construire des forts, de faire des
+alliances et d'établir des colonies. Environ quarante ans plus tard, les
+Hollandais étaient les maîtres exclusifs du commerce des épiceries, ils
+avaient de nombreux comptoirs dans les Indes, possédaient Java, les
+Moluques, et le traité de Munster leur garantit la propriété de ces
+avantages au préjudice des Espagnols et des Portugais, qui en avaient
+joui avant eux[182]. Cependant, la fortune financière des deux
+Compagnies, éprouva des destins bien différents. La dernière créée,
+celle des Indes-Occidentales, ne s'était soutenue pendant quelque temps
+que grâce aux ressources qu'elle tirait du Brésil. Dépossédée de cette
+contrée, ses affaires déclinèrent, et elle se trouva obligée, en 1665,
+de liquider à des conditions désastreuses pour ses actionnaires et ses
+créanciers. Mais il n'en fut pas de même de la Compagnie des
+Indes-Orientales. De 1605 à 1648, son dividende annuel s'éleva une fois
+à 62 1/2 pour 100, et fut en moyenne de 22 pour 100. Dans la période de
+1649 à 1684, qui comprend l'administration de Colbert, la moyenne
+descendit, à cause de la guerre, à 17 1/2 pour 100[183]. Quoi qu'il en
+soit, c'était là un magnifique résultat, qui procurait ensuite des
+profits considérables à la Hollande entière par l'exportation qu'elle
+faisait des produits des Indes. Il était donc très-naturel que la
+France, avec l'immense développement de ses côtes maritimes, avec sa
+population dix fois plus forte, se trouvant d'ailleurs dans des
+conditions de climat plus heureuses et dans une position plus centrale
+que la Hollande, lui enviât sa prospérité, ses riches Compagnies, ses
+possessions lointaines, mais surtout sa marine, à laquelle la Hollande
+devait tout cela[184].
+
+L'établissement du droit de 50 sous par tonneau n'eut pas d'autre cause,
+mais elle suffisait pour que la France, une fois entrée dans cette voie,
+y persévérât résolument. Ce droit, on l'a déjà vu, avait été établi par
+Fouquet, qui s'était borné, du reste, à remettre en vigueur d'anciens
+règlements publiés par Henri IV et tombés depuis en désuétude[185].
+C'était en 1659. Frappé de plus en plus des envahissements de la marine
+hollandaise, le gouvernement français rendit, à la date du 15 mars, un
+arrêt par lequel il était défendu d'importer les marchandises sur des
+navires étrangers, sauf des permissions provisoires qui seraient
+retirées dès que les nationaux posséderaient un nombre de navires
+suffisant pour les besoins du commerce extérieur et du cabotage. Un
+arrêt du 31 mars fixa le prix de ces permissions à 50 sous par tonneau.
+Enfin, un nouvel arrêt, daté du 20 juin, compléta les précédents, en
+supprimant la formalité des permissions et en assujettissant au droit de
+50 sous tous les navires étrangers qui aborderaient dans les ports de
+France pour y faire le commerce d'importation, d'exportation ou de
+cabotage[186].
+
+A ce coup qui l'atteignait dans ses intérêts les plus chers, la Hollande
+s'alarma, et résolut d'envoyer son diplomate le plus habile, Conrard Van
+Beuningen, à la cour de France en qualité de ministre extraordinaire,
+pour y négocier le traité d'alliance offensive et défensive, avec ordre
+de ne rien négliger dans le but de faire révoquer l'édit relatif au
+nouveau droit. Cet ambassadeur arriva à Paris au mois de novembre 1660.
+La situation dans laquelle il allait se trouver était des plus
+délicates. Depuis 1648, époque du traité de Munster, une grande froideur
+régnait entre les deux cours. Le gouvernement français surtout n'avait
+pas oublié les obstacles qu'avaient apportés à la conclusion de ce
+traité les États de Hollande, jaloux, non sans motifs, de son
+agrandissement, craignant toujours de voir la France s'établir à leurs
+portes, et il en avait gardé une rancune qu'on ne se donnait pas même la
+peine de déguiser. D'un autre côté, l'ambassadeur de Hollande venait
+avec le plus vif désir de faire annuler une mesure très-populaire à la
+cour, où l'on était tellement honteux de la faiblesse de notre marine,
+comparativement à celles de la Hollande et de l'Angleterre, qu'on
+songeait dès lors à la relever par tous les moyens. Cependant, il y
+avait de part et d'autre des motifs puissants pour s'entendre. A cette
+époque, et dans la situation politique des deux pays, un traité
+d'alliance offensive et défensive leur était également avantageux, mais
+il l'était principalement pour la Hollande, dont le grand-pensionnaire,
+Jean de Witt, avait d'autant plus à redouter l'animosité de l'Angleterre
+qu'il existait déjà, au sein même des États, un parti puissant prêt à
+profiter de ses moindres embarras pour le compromettre et le renverser
+du pouvoir.
+
+Les négociations s'ouvrirent sur ces dispositions réciproques. Dès le
+début de la correspondance à laquelle elles donnèrent lieu entre Jean de
+Witt et Van Beuningen, celui-ci constate les retards qu'éprouvait sa
+présentation au cardinal Mazarin, encore vivant à cette époque, et les
+mauvais souvenirs laissés à la cour de France par la conduite de la
+Hollande au congrès de Munster. Malgré les réclamations des provinces de
+Guyenne et de Bretagne, dont le droit de 50 sous diminuait sensiblement
+les bénéfices en éloignant les Hollandais de leurs ports, Van Beuningen
+mandait que l'édit s'exécutait partout, et que le surintendant lui avait
+paru très-décidé à le maintenir[187]. Il faisait connaître en même temps
+qu'à Dieppe, à la suite d'une émotion populaire, on avait pillé la
+maison d'un receveur du droit de tonneau. Le soulèvement était arrivé à
+l'occasion de deux bâtiments hollandais chargés de grains qui, après
+avoir essayé de décharger sans payer le droit, avaient passé outre dès
+qu'on le leur eut refusé; mais le roi avait donné ordre d'instruire
+contre les coupables, et quelques-uns avaient été punis de mort[188].
+Les États de Hollande s'étaient d'abord flattés d'obtenir l'abolition
+entière du droit; mais, quand leur ambassadeur connut mieux les
+dispositions de la cour de France, quand il vit ce qui s'était passé à
+Dieppe, et que les sollicitations des députés de la Bretagne et de la
+Guyenne n'avaient pu obtenir même une simple diminution, il comprit
+toutes les difficultés de sa mission, et informa son gouvernement que
+les obstacles et les retards qu'éprouverait la conclusion du traité
+viendraient principalement des prétentions relatives au droit de 50 sous
+par tonneau. Quoi qu'il en soit, il ne laissa pas de faire valoir avec
+force et à diverses reprises les motifs par lesquels il prétendait
+justifier les réclamations des États. Ces motifs étaient de plusieurs
+natures. Le ministre plénipotentiaire de Hollande faisait d'abord
+observer que l'édit sur les droits de navigation constituait une
+innovation tellement ruineuse pour les habitants des Provinces-Unies
+que, si l'on y persévérait, son gouvernement ne pourrait s'empêcher
+d'adopter des mesures rétorsionnelles au préjudice des Français; que
+déjà l'Angleterre avait pris ce parti[189], et que certainement les
+États de Hollande ne manqueraient pas de la suivre dans cette voie, si
+toutefois ils ne jugeaient pas plus à propos d'augmenter
+considérablement les droits sur les vins, les fruits, le sel, et
+généralement sur tous les objets importés de France; qu'au surplus
+l'impôt de 50 sous par tonneau allait directement contre le but qu'on
+s'était proposé, puisqu'il avait donné lieu aux remontrances de toutes
+les villes de France, qui se plaignaient évidemment dans leur propre
+intérêt et non pour être agréables à la Hollande; et enfin, qu'à
+supposer qu'il en résultât quelque avantage pour la France, le mauvais
+effet qu'il produisait dans les esprits des deux peuples devait être
+pris en sérieuse considération au moment où il était question de signer
+un nouveau traité d'étroite alliance. Van-Beuningen ajoutait que la
+France avait grand tort d'envier aux sujets des Provinces-Unies le
+commerce de transport dont ils étaient en possession; qu'à la vérité ce
+commerce était considérable, mais que les bénéfices n'en pouvaient être
+comparés à ceux que les Français faisaient sur leurs fruits et leurs
+denrées, le fret étant descendu à si bas prix que les armateurs ne
+tiraient pas de leurs navires l'intérêt de l'argent qu'ils y avaient
+dépensé. Mais un point sur lequel il insistait principalement, c'était
+la menace de représailles, et il allait jusqu'à dire en finissant que
+les États, dans le légitime désir qu'ils avaient de voir les relations
+commerciales des deux peuples rétablies sur leurs anciennes bases, ne se
+contenteraient pas de prohiber les manufactures et les fruits de France,
+mais qu'ils engageraient les princes allemands à leur expédier des vins
+du Rhin qu'on pourrait avoir, en diminuant quelque peu les droits
+d'entrée, au même prix que ceux de France, ce qui ferait pour notre
+nation une perte réelle de 8 millions tous les ans[190].
+
+Telles étaient les raisons que les États de Hollande faisaient valoir
+avec instance, par l'intermédiaire de leur représentant, pour obtenir la
+suppression du droit de 50 sous par tonneau, sans que ni les conférences
+que celui-ci avait avec les commissaires du gouvernement français, ni
+les notes et les mémoires qu'il leur fournissait, lui eussent donné le
+moindre espoir de réussir, lorsque la disgrâce du surintendant éclata.
+Peu de jours après, Van Beuningen écrivait que «cette disgrâce lui
+donnait quelque espoir par rapport au droit de tonneau[191].» Mais son
+illusion ne fut pas de longue durée. A quelque temps de là, il vit bien,
+au contraire, que les chances étaient devenues moins favorables que
+jamais. Colbert avait succédé à Fouquet dans la direction des
+négociations, et, parmi les moyens qui lui semblèrent le plus propres à
+donner à la France une marine proportionnée à son importance
+territoriale et politique, l'impôt de 50 sous par tonneau sur tous les
+navires étrangers qui fréquenteraient nos ports lui parut un des plus
+efficaces. On vient de voir les arguments un peu spécieux de la
+Hollande. A cela, Colbert objectait, avec beaucoup de sens, qu'il ne
+fallait pas faire trop d'attention à tous ces beaux raisonnements, par
+le motif que l'intention du roi étant d'engager ses sujets à se livrer à
+la navigation, l'impôt établi sur les bâtiments étrangers y
+contribuerait fortement; que déjà plusieurs bâtiments français avaient
+été construits; qu'au surplus, il convenait au moins d'attendre quelque
+temps pour savoir si le droit de tonneau causerait au commerce et à la
+navigation des Hollandais tout le préjudice dont se plaignaient d'avance
+les commissaires des États; que, dans tout état de cause, on devait
+laisser au roi la facilité de faire l'essai d'un projet ne tendant à
+rien moins qu'à rétablir la navigation ruinée de son royaume; et
+qu'enfin, comme dans les règlements concernant le commerce des États,
+LL. HH. PP.[192] ne consultaient que l'intérêt de leurs peuples, sans se
+soucier de celui des autres, il était naturel que le roi de France eût
+une égale liberté[193]. Il semble, d'après cette réponse de Colbert, que
+les prétentions des commissaires hollandais auraient dû être
+complétement repoussées. Mais il n'en fut pas tout à fait ainsi. Comme
+il arrive souvent dans les négociations de ce genre, l'intérêt politique
+du moment l'emporta. Dans le _Traité d'amitié, de confédération, de
+commerce et de navigation_, qui fut signé le 27 avril 1662, à Paris,
+entre la France et les Provinces-Unies des Pays-Bas, celles-ci furent
+autorisées, par article séparé, à ne payer le droit de 50 sous qu'une
+fois par chaque voyage, en sortant des ports du royaume, et non en y
+entrant. En outre, le droit fut réduit de moitié pour les navires qui
+sortiraient chargés de sel; et il fut convenu que, si les États
+trouvaient à propos de mettre une semblable imposition sur les navires
+étrangers, elle ne pourrait excéder, à l'égard des Français, celle que
+les sujets de la Hollande paieraient dans nos ports[194].
+
+En réalité, le traité de 1662 consacrait, pour les Hollandais, une
+réduction de moitié dans tous les cas, parce qu'ils ne voyageaient
+jamais sur l'est, et des trois quarts du droit pour les navires qui
+chargeraient du sel français, beaucoup plus estimé que celui de
+Portugal, le seul pays qui en fournît alors des quantités un peu
+considérables. Cependant, tout en s'applaudissant du traité, les
+Hollandais n'étaient qu'à moitié satisfaits, et ce qu'il laissait
+subsister du droit de tonnage leur était un grand sujet de déplaisir.
+L'article séparé portait, il est vrai, qu'un jour peut-être le roi
+pourrait, sur les remontrances des États, abolir entièrement le droit.
+Mais c'était là un engagement sans importance, admis dans l'article par
+la France uniquement pour sauver l'amour-propre du ministre
+plénipotentiaire de la Hollande. Doué comme il l'était d'une
+clairvoyance et d'une expérience consommées, celui-ci ne le prit que
+pour ce qu'il valait. On peut s'en convaincre par ce passage de la
+lettre qu'il écrivit au grand-pensionnaire, le jour même de la signature
+du traité.
+
+ «Il faudra bien du temps et bien de la prudence pour désabuser et
+ convaincre M. Colbert, qui est un vrai financier, et tout rempli du
+ projet d'accroître la navigation des sujets de ce royaume, s'il est
+ possible, outre qu'il est le seul à qui on s'en rapporte sur cet
+ article[195].»
+
+Une fois le traité signé, Van Beuningen retourna en Hollande, laissant à
+Paris l'ambassadeur Borcel. Celui-ci avait alors pour mission expresse
+de hâter le plus possible l'échange des ratifications du nouveau traité,
+et de poursuivre l'abolition intégrale du droit sur les navires
+étrangers. En même temps, il devait mettre tout en oeuvre pour faire
+lever l'interdiction qui fermait, depuis quelques années, la France aux
+huiles de baleine étrangères, par suite du privilège exclusif concédé à
+une Compagnie du Nord, oeuvre de Fouquet, la seule qui lui eût survécu
+avec le droit de 50 sous par tonneau. L'ambassadeur Borcel n'épargna ni
+soins ni démarches pour atteindre ce triple but; mais, à peine le traité
+signé, les dispositions du gouvernement français vis-à-vis de
+l'Angleterre parurent changer, et dix-huit mois se passèrent sans que la
+Hollande pût obtenir l'échange des ratifications. Quant au droit de 50
+sous par tonneau, Colbert resta inébranlable. Bien plus, au lieu de
+revenir sur ce qui était, il songeait de plus en plus à en tirer parti,
+dans l'intérêt du commerce, et l'ambassadeur de Hollande se plaignait
+amèrement de ce que les sujets des États étaient par tout exposés à
+toute sorte de difficultés et de vexations, dans la vue de les rebuter
+et de les obliger ainsi, indirectement, à ne plus fréquenter les ports
+de France[196]. Une autre fois, il écrivait:
+
+ «On remue ciel et terre ici pour ôter aux étrangers la navigation
+ et le commerce, et faire passer l'une et l'autre aux sujets du roi.
+ Ainsi chacun doit veiller à ses propres intérêts. Il n'y a pas de
+ sujet de chagrin et de peine qu'on ne fasse aux sujets de LL. HH.
+ PP. sous prétexte de ce droit de tonneau; cependant, tant que le
+ traité ne sera pas ratifié, toutes mes plaintes seront
+ inutiles[197].
+
+Une de ces difficultés provenait du jaugeage des navires. Souvent, des
+contestations avaient lieu à ce sujet, et les Hollandais se plaignaient
+avec raison d'être obligés d'aller plaider à cinquante ou soixante
+lieues de leur navire. De là des observations sans cesse renaissantes de
+la part de l'ambassadeur; mais, ajoute-t-il, «pour toute conclusion, on
+me renvoye toujours auprès de M. Colbert, auprès duquel il est assez
+difficile de réussir dans toutes les affaires qui intéressent les
+finances[198].» Pourtant, la France n'était pas guidée dans cette
+affaire par un intérêt fiscal, car le droit de 50 sous ne rapportait
+guère que 600,000 livres; mais, suivant l'ambassadeur, il avait porté un
+coup mortel au commerce et à la navigation de la Hollande[199].
+
+ «Ce malheureux droit de tonneau, écrit-il encore le 18 mai 1663,
+ est de l'invention d'un homme dont on condamne presque toutes les
+ actions; mais il paraît que celle-ci est profitable: c'est pourquoi
+ on la maintient.»
+
+Quant à la Compagnie du Nord, l'ambassadeur de Hollande eut la
+satisfaction de la voir se dissoudre d'elle-même et tout naturellement.
+«Elle va _à reculons_,» dit-il avec un plaisir visible dans une de ses
+lettres. Il est vrai que la Compagnie faisait tout ce qu'il fallait pour
+cela, car, malgré le privilége dont elle jouissait, ou plutôt à cause de
+ce privilége même, l'huile et les fanons de baleine se vendaient
+beaucoup plus cher en France qu'avant sa création. Bientôt, la moitié de
+son capital fut englouti, et elle sollicita pour toute faveur de
+renoncer au privilége qu'on lui avait concédé, à condition qu'on
+mettrait une imposition à son profit sur les huiles et fanons de baleine
+jusqu'à l'entier recouvrement des pertes qu'elle avait faites. C'était
+un exemple frappant et curieux à étudier des abus que traînent presque
+toujours à leur suite les priviléges et les protections.
+Malheureusement, il passa inaperçu, et la même faute amena bien souvent
+encore, sous l'administration de Colbert, d'aussi fâcheux résultats.
+
+Telle fut la première négociation importante à laquelle Colbert eut à
+prendre part. Un acte qui a une grande analogie avec l'édit de Fouquet
+concernant les navires étrangers, le fameux _Acte de Navigation_ du
+Long-Parlement, a été diversement apprécié par deux hommes fort
+compétents, et professant tous deux les principes économiques les plus
+libéraux, Adam Smith et Buchanan. Adam Smith a dit à ce sujet que, les
+moyens de défense de la Grande-Bretagne dépendant surtout du nombre de
+ses vaisseaux et de ses matelots, c'est avec raison que l'Acte de
+Navigation avait cherché à donner aux vaisseaux et aux matelots anglais
+le monopole de la navigation de leur pays par des prohibitions absolues
+en certains cas, et par de fortes charges dans d'autres, sur la
+navigation étrangère. Il est vrai, dit-il, qu'en diminuant le nombre des
+vendeurs, auxquels il fermait expressément tous les ports de la
+Grande-Bretagne, l'Acte de Navigation diminuait nécessairement celui des
+acheteurs, ce qui exposait les Anglais, non-seulement à acheter plus
+cher les marchandises étrangères, mais encore à vendre celles du pays
+meilleur marché que s'il y avait une parfaite liberté de commerce.
+Néanmoins, la sûreté de l'État étant d'une plus grande importance que sa
+richesse, l'Acte de Navigation paraît au célèbre économiste, le plus
+sage peut-être de tous les règlements de commerce de l'Angleterre[200].
+D'un autre côté, un des plus célèbres commentateurs de Smith, Buchanan,
+a fait observer à ce sujet, qu'il y avait de grands motifs de mettre en
+doute la sagesse d'une mesure qui portait une aussi grave atteinte à la
+liberté naturelle du commerce; que d'autres États pourraient avoir
+recours aux mêmes moyens, et, se trouvant exclus de la navigation de la
+Grande-Bretagne, l'exclure à leur tour de leur navigation; qu'avec un
+système de liberté universelle, toutes les nations prendraient part à la
+navigation de la Grande-Bretagne, qui participerait à son tour à la
+navigation générale du monde. Il y avait donc lieu de se demander si les
+chances d'acquérir une grande puissance navale ne seraient pas aussi
+favorables avec le principe de la liberté de la navigation qu'avec un
+système de restriction[201].
+
+Tout en admettant avec Buchanan que l'Acte de Navigation portait en
+effet atteinte à la liberté naturelle du commerce, il est permis
+d'examiner si l'économiste écossais n'a pas jugé cette question plus
+nettement et d'un point de vue plus pratique que son commentateur. Ce
+qui est certain, c'est qu'à l'époque où l'Acte de Navigation fut adopté
+par le Long-Parlement, la Hollande faisait presque tout le commerce de
+l'Angleterre, et que, par le fait seul de la publication de l'Acte, ce
+commerce passa forcément aux mains des Anglais. On objecte que toutes
+les nations pourraient prendre de pareilles mesures; mais la preuve que
+cela ne se peut pas, c'est que cela n'a pas été fait. Il y avait là
+d'ailleurs une raison dominante: c'est que ni l'Angleterre, ni la France
+ne pouvaient consentir à rester sans marine à côté de la Hollande qui
+comptait alors près de vingt mille navires. Les raisons alléguées par
+Adam Smith en faveur de l'Acte de Navigation s'appliquent donc aussi à
+l'édit dont Colbert combattit la révocation, et s'y appliquent avec
+d'autant plus de force que la marine française était alors,
+comparativement à celle de l'Angleterre, dans le plus triste état[202].
+Au surplus, l'édit concernant les navires étrangers était loin de
+procéder d'une manière aussi exclusive que l'Acte de Navigation.
+Celui-ci défendait à tous les bâtiments dont les propriétaires et les
+trois quarts de l'équipage ne seraient pas sujets de la Grande-Bretagne,
+de commercer dans les établissements et colonies de cette nation, ou de
+faire le cabotage sur ses côtes, sous peine de confiscation du bâtiment
+et de la cargaison. D'autres articles défendaient l'importation d'un
+très-grand nombre de marchandises encombrantes autrement que par des
+navires appartenant à des sujets de la Grande-Bretagne, et l'un de ces
+articles spécialement dirigé contre la Hollande, qui était alors
+l'entrepôt général de l'Europe, portait qu'un certain nombre d'objets
+encombrants ne pourraient être importés, même par les bâtiments de la
+Grande-Bretagne, de tout autre pays que de celui qui les produisait, et
+cela sous peine de confiscation. Enfin, le poisson salé de toute espèce,
+les fanons, l'huile et la graisse de baleine, quand la pêche et la
+préparation n'en avaient pas été faites à bord des bâtiments de la
+Grande-Bretagne, ne pouvaient être importés sans payer un double droit
+de douane. En France, au contraire, rien d'aussi absolu, d'aussi
+exclusif: notre marine était dans l'enfance, nos ports n'étaient fermés
+à personne, et les Hollandais, après les diminutions de tarif que la
+France leur avait accordées par le traité du 27 avril 1662, pouvaient
+fort bien, grâce à l'économie de leur navigation, continuer à fréquenter
+nos ports. Mais on ne se résigne pas à partager ce que l'on a possédé
+exclusivement pendant longtemps. Faute de comprendre les justes
+exigences du gouvernement français et les nécessités de sa position, les
+Hollandais traversèrent ses projets de tout leur pouvoir. De là, aigreur
+dans les relations diplomatiques, représailles de tarif, guerres
+fatales pour la France et la Hollande, qu'elles finirent par épuiser.
+Après avoir vécu dans une paix parfaite avec la Hollande depuis 1579
+jusqu'à 1659, époque de l'établissement du droit de 50 sous par tonneau,
+la France, dit-on, a été ensuite en guerre avec elle pendant cinquante
+ans[203]. La guerre de 1672, je le prouverai plus loin par des textes
+officiels, eut une cause plus immédiate; mais, le droit de tonnage y
+eût-il aussi contribué, la France pouvait-elle rester toujours
+stationnaire et sans marine, entourée, comme elle l'était, de voisins
+dont la marine tendait à devenir plus puissante d'année en année? Dans
+la position géographique qu'elle occupe, sous le charme des idées de
+conquête et d'agrandissement qui fermentaient alors dans toutes les
+têtes, commandée par un roi jeûne, ambitieux de renommée, et entouré de
+ministres qui ne cherchaient que des occasions d'acquérir de la gloire à
+lui fournir, enfin, avec ce mirage continuel des colonies, où d'immenses
+richesses semblaient alors réservées à quiconque voulait seulement aller
+les prendre, une pareille infériorité était intolérable pour la France,
+et l'on conçoit fort bien que Colbert _remuât ciel et terre_ pour en
+sortir au plus tôt et à tout prix. Ce fut le malheur de Jean de Witt et
+de la Hollande de n'avoir pas fait la part de cet entraînement et de ces
+besoins. Erreur funeste qui fit répandre bien du sang et des larmes!
+Mais alors, à l'issue des négociations du traité de 1662, où plutôt à
+l'échange des ratifications de ce traité, vers la fin de l'année 1663,
+on était loin de prévoir tant de désastres. De plus en plus indisposés
+contre l'Angleterre, dont l'Acte de navigation avait porté un coup fatal
+à leur commerce, les Hollandais entrevoyaient bien dans un avenir peu
+éloigné la possibilité d'une guerre avec cette puissance; toutefois, ils
+l'attendaient sans crainte, comptant sincèrement sur le concours de la
+France. Quant à Louis XIV, après avoir signé le traité d'alliance
+offensive et défensive avec la Hollande, il se retournait secrètement
+vers l'Angleterre, et le but principal de sa politique semble avoir été,
+dans cette période de son règne, de mettre les marines des deux nations
+aux prises; et de les faire battre l'une par l'autre au profit de la
+marine française, au rétablissement de laquelle il apportait déjà tous
+ses soins[204].
+
+En attendant, Colbert travaillait, avec cette ardeur infatigable qui a
+été l'un des traits les plus distinctifs de son caractère, à réformer
+toutes les parties vicieuses de l'administration. _Labor improbus omnia
+vincit_, a dit le poëte; cela a surtout été vrai pour ce ministre. En
+effet, une volonté ferme, énergique, de faire le bien, une tendance
+très-prononcée vers l'unité et l'égalité, autant que l'unité et
+l'égalité étaient possibles au dix-septième siècle, une exactitude
+irréprochable dans ses engagements, enfin seize heures par jour d'un
+travail assidu pendant tout le temps qu'il a été ministre, voilà
+peut-être ses principaux titres aux honneurs et au pouvoir pendant sa
+vie, à la gloire qui entoure son nom depuis qu'il est mort. Sévère comme
+il l'était pour lui-même, on conçoit qu'il fût exigeant envers ses
+commis. Été et hiver, son neveu Desmarets travaillait avec lui dès sept
+heures du matin. Un jour, il n'arriva qu'à sept heures un quart, et
+Colbert, sans lui parler, le mena vers la pendule. «Mon oncle, lui dit
+Desmarets, il y a eu hier au château un bal qui a duré fort tard, et les
+Suisses m'ont fait attendre un quart d'heure.--Il fallait vous présenter
+un quart d'heure plus tôt,» répondit Colbert, et tout fut dit; mais il
+est probable que la leçon ne fut pas perdue[205]. On vient de voir les
+mesures qu'il adopta pour la restauration des finances et pour doter la
+France d'une marine en rapport avec son rang et sa population. Mais,
+avec lui, chaque journée apportait sa tâche, et nous allons assister à
+d'autres réformes tout aussi importantes, parmi lesquelles figureront en
+première ligne, celles du tarif des douanes, tant intérieures
+qu'extérieures, des codes, des règlements sur les eaux et forêts. En
+même temps, l'ouverture du canal de Languedoc, la création des
+Compagnies des Indes orientales et occidentales, d'une nouvelle
+Compagnie du Nord, la réorganisation des consulats, les encouragements
+donnés aux manufactures, au commerce, à la marine, aux lettres, aux
+beaux-arts, les constructions de Versailles, réclameront ses soins; et
+si des objections peuvent être faites au système qu'il crut devoir
+adopter relativement aux compagnies privilégiées, à l'amélioration des
+manufactures et au commerce des grains, jamais, depuis cette époque, il
+est permis de le dire, ni la marine, ni les lettres, ni les beaux-arts
+n'ont brillé en France d'un plus vif éclat.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+ Portrait et caractère de Colbert d'après Guy-Patin, Mme de
+ Sévigné, M. de Lamoignon, etc., etc.--Il devient le confident
+ intime de Louis XIV (1663).--Lettre de ce roi à Colbert au sujet de
+ M. de Montespan.--Colbert poursuit ses réformes.--Réduction des
+ dettes communales.--Abus commis par les maires et
+ échevins.--Troubles en Bourgogne au sujet de la réduction des
+ dettes (1664).--Usurpation et vente des titres de
+ noblesse.--Mesures prises par Colbert pour réprimer ces
+ abus.--Modification du tarif des douanes (1664).--Colbert aurait
+ voulu soumettre la France entière à un tarif uniforme.--Résistances
+ qu'il éprouve.--La _douane de Valence_.--Promulgation du tarif de
+ 1664.--Organisation douanière du royaume par suite de l'adoption de
+ ce tarif.
+
+
+Tous les portraits de Colbert le représentent avec des sourcils épais,
+un regard austère, des plis de front redoutables. Son accueil froid et
+silencieux était l'effroi des solliciteurs les plus intrépides[206].
+C'était un homme de marbre, _vir marmoreus_, selon Guy-Patin. Un autre
+contemporain a dit de lui: «Il est homme sans _fastidie_, sans luxe,
+d'une médiocre dépense, qui sacrifie volontiers tous ses plaisirs et
+divertissements aux intérests de l'Estat et aux soins des affaires. Il
+est actif, vigilant, ferme et inviolable du côté de son devoir, qui
+témoigne n'avoir pas grande avidité pour les richesses, mais une forte
+passion d'amasser et de conserver les biens du roi[207].» Un jour, cette
+Mme Cornuel, qui s'était fait une réputation par son esprit au milieu
+de la société la plus spirituelle, entretenait Colbert de ses affaires
+sans pouvoir obtenir une réponse. «_Monseigneur_, s'écria-t-elle enfin,
+piquée au vif de ce silence, _faites-moi au moins signe que vous
+m'entendez_[208]. Mme de Sévigné appelait Colbert le _Nord_, et
+tremblait à la seule idée de lui demander une audience[209]. Pourtant,
+elle s'y résignait quelquefois, et un jour que, bravant son abord
+glacial, elle vint lui recommander son fils avec cette chaleur un peu
+verbeuse sans doute qu'elle apportait dans ses affections de famille,
+elle sortit à moitié satisfaite de n'avoir obtenu de lui que ces mots:
+_Madame, j'en aurai soin_[210]. Une autre fois, Mme de Sévigné
+invitait spirituellement Mme de Coulange, qui sollicitait une
+intendance pour son mari, à prier le roi, si elle voulait réussir, _de
+la faire parler à M. Colbert_. Dans l'appréciation qu'il a laissée du
+caractère de ce ministre, un de ses plus illustres contemporains, le
+premier président de Lamoignon, a dit que c'était un des esprits du
+monde les plus difficiles pour ceux qui n'étaient ni d'humeur ni d'état
+à lui être entièrement soumis.
+
+ «Cela vient, dit M. de Lamoignon, plutôt de son humeur que d'aucune
+ mauvaise volonté; mais cette humeur est capable de produire de bien
+ mauvais effets; car il la suit entièrement et il se fortifie dans
+ ses défauts par ses bonnes qualités, et, comme il est plein de la
+ connoissance des services qu'il rend, lesquels sont en effet
+ très-grands, et tels que je crois qu'il n'y a personne qui pût
+ travailler avec plus d'application, avec plus de fidélité et de
+ capacité, et même avec plus de succès, pour dégager les finances du
+ roi, pour en ôter les abus et y établir un ordre excellent, cette
+ connoissance lui fait croire que tout ce qui ne suit pas ses
+ sentiments est mauvais, qu'on ne peut le contredire sans ignorance
+ ou sans malignité, et il est si persuadé que toute la bonne
+ intention est chez lui qu'il ne peut pas croire qu'il s'en puisse
+ trouver chez les autres, à moins qu'ils ne se rangent entièrement
+ de son avis. C'est ce qui le porte à vouloir trop fortement ce
+ qu'il veut, et à employer toute sorte de moyens pour parvenir à la
+ fin qu'il s'est proposée, sans considérer que bien souvent les
+ moyens sont tels qu'ils peuvent rendre mauvaise la meilleure fin du
+ monde. Son humeur et son habileté le portent aussi à conduire
+ toutes choses despotiquement, et, comme il n'a pas été dans les
+ compagnies réglées, où on apprend à déférer aux sentiments des
+ autres et à régler sa conduite et son propre jugement sur le
+ secours de ceux avec lesquels on travaille, il veut tout décider et
+ tout emporter par sa seule autorité, sans se concerter avec ceux
+ qui ont titre et caractère pour juger des objets dont il s'agit; au
+ contraire, ce sont ceux-là dont il est le plus éloigné de prendre
+ conseil, parce que ce seroit comme un partage d'autorité qu'il ne
+ peut souffrir; et cette même disposition le jette dans une autre
+ extrémité qui paroît d'abord bien opposée, mais qui procède du même
+ principe et que j'ai retrouvée dans plusieurs personnes du morne
+ caractère: c'est d'être très-susceptible des différentes
+ impressions que ses valets et ceux qui sont entièrement soumis à
+ ses ordres lui veulent donner. La défiance et les soupçons suivent
+ presque toujours ces dispositions-là; aussi, je n'ai vu personne
+ qui en soit plus susceptible[211].»
+
+Cependant, cet homme si difficile et si rude, à l'abord glacial, aux
+manières austères et dures, avait été obligé, pour se raffermir au
+pouvoir, où il s'étonnait sans doute encore lui-même d'être arrivé, de
+se prêter aux plus intimes confidences du roi, de servir, de favoriser
+ses amours. Au mois d'août 1663, Louis XIV était l'amant heureux, mais
+discret, de Mlle de La Vallière. Dans un voyage qu'il fit alors en
+Lorraine, il écrivit à Colbert le billet suivant:
+
+ «...Rendés les lettres que je vous envoie et particulièrement celle
+ où il n'i a rien dessus, qui s'adresse à la personne que je vous ai
+ recommandée en partant; vous m'entendes bien[212].»
+
+Plus tard, chaque fois que Mlle de La Vallière voulait cacher les
+résultats de cette faiblesse qui faisait tout à la fois son bonheur et
+sa honte, il fallait que le ministre de Louis XIV intervînt. Puis, quand
+les jours du remords et du désespoir arrivèrent, et que, désolée,
+inconsolable de la faveur chaque jour plus évidente de sa rivale,
+Mlle de La Vallière se retira pour la première fois dans un couvent
+de Chaillot, ce fut Colbert, Mme de Sévigné nous l'apprend, que le
+roi chargea de la ramener à Versailles[213]. Enfin, voici une autre
+lettre de Louis XIV à Colbert, qui fait voir quel rôle indigne d'eux les
+mauvaises passions du roi imposaient parfois à ses ministres.
+
+ «Saint-Germain-en-Laye, le 15 juin 1678.
+
+ «Monsieur Colbert, il me revient que Montespan se permet des propos
+ indiscrets. C'est un fou que vous me ferez le plaisir de suivre de
+ près, et, pour qu'il n'ait plus de prétexte de rester à Paris,
+ voyez Novion, afin qu'il se hâte au Parlement.
+
+ «Je sais que Montespan a menacé de voir sa femme, et, comme il en
+ est capable et que les suites seroient à craindre, je me repose
+ encore sur vous pour qu'il ne parle pas. N'oubliez pas les détails
+ de cette affaire, et surtout qu'il sorte de Paris au plus tôt.
+
+ «Louis[214].»
+
+Et Colbert fit sans doute ce que Louis XIV demandait. Ne blâmons pas
+trop néanmoins cette condescendance d'un des ministres les plus austères
+qui aient occupé le pouvoir, pour les faiblesses du roi; ne la jugeons
+pas surtout avec les idées du XIXe siècle. Pour que Louis XIV se soit
+montré dans un carrosse où se trouvaient avec lui Marie-Thérèse,
+Mlle de La Vallière et Mme de Montespan, pendant que le peuple
+disait tout bas en les voyant passer; _Voilà les trois reines_[215];
+pour qu'il ait fait légitimer tous ses enfants naturels par le
+Parlement, il faut qu'il ait eu, jusqu'à un certain point pour complices
+les idées et les moeurs de son temps. On ne passe pas, d'ailleurs, sans
+périls d'une situation précaire, comme l'avait été celle de la royauté
+sous la Fronde, à une souveraineté sans limite et sans contrôle. Qu'on
+se rappelle en outre que Henri IV avait légitimé treize de ses bâtards;
+qu'on songe enfin à l'espèce de culte que les personnages les plus
+considérables, non-seulement de la France, mais de l'Europe, par leur
+position et par leur intelligence, professèrent pour Louis XIV pendant
+les trente premières années de son règne, à l'ivresse de Mme de
+Sévigné lorsqu'elle en avait obtenu un compliment, au malheur de Racine
+pour lui avoir déplu, et l'on sera sans doute indulgent pour celui qui,
+vivant dans sa sphère et sous son influence immédiate, a servi dans
+quelques circonstances, il est vrai fâcheuses, d'instrument docile à ses
+caprices et à ses passions.
+
+Mais ces services d'intérieur occupaient heureusement fort peu de place
+dans la vie de Colbert, et jamais peut-être ministre n'a été moins
+absorbé que lui par les petites intrigues, par le soin de faire sa cour
+et de déjouer les influences rivales. On a vu la série de mesures
+réparatrices qu'il avait fait adopter dans les trois premières années de
+son administration. Sûr de l'appui du roi, Colbert poursuivait le cours
+de ses réformes avec une ardeur que le succès ne faisait qu'augmenter.
+Déjà les tailles avaient été réduites de 50 à 36 millions. Concédées en
+adjudication publique, les fermes rapportaient moitié plus; la révision
+des rentes avait procuré une économie de 8 millions; enfin, l'ordre
+introduit depuis peu dans les comptes des receveurs commençait à porter
+ses fruits. Mais ce n'était pas tout, et si d'excellents résultats
+avaient été obtenus, il restait beaucoup à faire encore, principalement
+dans les provinces, où, par suite des dettes énormes qu'avaient
+contractées les communes et des exemptions à la taille usurpées sous
+prétexte de noblesse, le menu peuple des villes et des campagnes se
+trouvait écrasé d'impôts. Ces deux objets attirèrent l'attention de
+Colbert dès 1663, et il résolut d'y porter remède immédiatement.
+
+En ce qui concernait les dettes des communes et l'intervention du
+pouvoir royal dans la gestion des finances municipales, la chose n'était
+rien moins que facile et demandait en même temps beaucoup de vigueur et
+d'adresse. Ces dettes, on en aura la preuve tout à l'heure, s'élevaient
+à des chiffres vraiment excessifs, sans rapport avec l'importance des
+villes. Cependant, la plupart des emprunts ne remontaient qu'à l'année
+1647. A cette époque, le cardinal Mazarin, toujours aux expédients,
+avait fait rendre un édit portant que tous les droits d'_octroi_ et
+autres, qui se levaient au profit des villes et communautés, seraient
+portés à l'épargne, et autorisant les maires et échevins à lever, par
+doublement, les mêmes droits et octrois[216]. Au lieu de doubler
+l'octroi, les communes préférèrent emprunter, espérant sans doute que
+l'édit serait bientôt rapporté, et, comme rien n'est plus glissant que
+la voie des emprunts, quinze ans après, le mal était tellement
+considérable que des moyens énergiques pouvaient seuls y mettre ordre.
+Ainsi, dans la province de Bourgogne, la ville de Beaune, dont les
+revenus patrimoniaux et les octrois n'atteignaient pas 17,000 livres,
+devait 560,000 livres; dans la même province, Arnay-le-Duc, petite ville
+de quelques mille âmes, ne devait pas moins de 317,000 livres[217]. Le
+mal eût été moindre encore si ces sommes eussent été employées en
+dépenses utiles, mais il s'en fallait de beaucoup, et les comptes
+annuels d'Arnay-le-Duc établissaient, par exemple, qu'à cette époque la
+meilleure partie des deniers de la ville s'employait en frais de voyage
+alloués aux magistrats qui se rendaient à Dijon sous prétexte de
+réclamer des exemptions de logements militaires, ou pour suivre des
+procès qu'ils traînaient exprès en longueur. Et ce n'était pas là un
+abus local, car, quelques années après, Louis XIV rendit, pour le
+réformer, un édit très-significatif qui mérite d'être rapporté.
+
+ «Le roy ayant esté informé que les dettes des villes et communautés
+ procèdent en partie des frais de voyage et desputation des maires,
+ eschevins, consuls et autres qui ont l'administration des affaires
+ publiques, lesquels ayant des procès en leurs mains ou autres
+ affaires particulières en la ville de Paris, ou à la suitte de la
+ cour ou ailleurs, font naistre ou supposent des affaires auxdites
+ villes et communautés, et soubs ce prétexte, se font nommer députez
+ pour les solliciter et poursuivre, et ensuite payer des frais de
+ leurs voyages et des longs séjours qu'ils font pour leurs propres
+ affaires; à quoy estant nécessaire de pourvoir, Sa Majesté, en son
+ conseil, a ordonné et ordonne qu'il ne sera faict à l'advenir
+ aucune députation par les villes et les communautés que
+ préalablement les maires, eschevins ou consuls, n'en aient faict
+ connoistre les raisons et le besoin aux commissaires despartis par
+ Sa Majesté dans les provinces, et pris sur ce leur advis; et, en
+ cas qu'ils estiment lesdites despulations nécessaires, lesdites
+ villes et communautés pourrons desputer ceux qu'elles jugeront
+ propres à cet effet, _autres, toutefois, que les maires, eschevins
+ ou consuls en charge, auxquels Sa Majesté deffend très-expressément
+ d'accepter lesdites députations, si ce n'est en déclarant sur le
+ registre du greffe qu'ils ne prétendent aucune chose pour leur
+ voyage et séjour; sinon seront condamnés à restituer le
+ quadruple_[218].»
+
+On peut voir par là quelle espèce de garantie trouvaient les communes
+dans leurs anciennes franchises municipales. Il fallait que les
+gaspillages eussent été bien fréquents, bien avérés, pour que la
+couronne mît ainsi en suspicion tout un ordre de magistrats. Mais les
+dettes n'en existaient pas moins, et pour les villes comme pour l'État,
+dans l'impossibilité de les payer sans embarrasser l'avenir pour
+longtemps, il fallait les liquider et les réduire. Colbert fit d'abord
+annuler par la Chambre de justice les baux par lesquels les octrois des
+villes avaient été affermés à vil prix sous l'administration précédente.
+Ensuite il fit rendre un édit qui accordait au roi la moitié seulement
+du revenu des villes, sans y comprendre leurs deniers patrimoniaux, au
+lieu du revenu total que lui attribuait la déclaration de 1647[219].
+Intéressées de nouveau à la perception de leurs revenus, les villes y
+apportèrent la plus grande surveillance, et, en peu d'années, la part
+seule du roi s'éleva au même chiffre qu'avant l'édit qui semblait devoir
+la diminuer de moitié. Comme toute réforme, cette mesure, on le pense
+bien, souleva de vives réclamations.
+
+ «Ceux dont elle arrêtait les pillages, a dit Forbonnais, ne
+ manquèrent pas d'accuser le ministre d'enfreindre les priviléges
+ des villes, toujours respectables, sans doute, lorsqu'ils sont
+ utiles au peuple, mais dont le prince, qui est le père du peuple,
+ ne doit jamais souffrir que les intérêts particuliers puissent se
+ prévaloir.[220]»
+
+Quant à la vérification des dettes, on voit, par ce qui se passa en
+Bourgogne, qu'elle dut présenter dans les provinces d'extrêmes
+difficultés. Si l'on s'en était rapporté au Parlement, cette
+vérification n'eût pas rencontré de graves obstacles; mais les
+Parlements n'étaient pas en faveur, et Colbert voulait, au contraire,
+qu'elle fût faite par l'intendant de la province. Le Parlement de
+Bourgogne se fâcha et prépara des remontrances. Nicolas Brûlart, fils et
+petit-fils de premier président, était alors à sa tête. Il y avait,
+disait-on, dans cette famille, des écritoires _d'où il sortait des
+boulets_. A peine entré en fonctions, Nicolas Brûlart osa résister au
+cardinal Mazarin, qui l'exila à Perpignan. C'était jouer de malheur.
+Rentré en grâce, il reconnut, dans un discours d'ouverture de 1661, que
+le seul maître de la chose publique était le roi, et que celui-ci
+_n'avait point de supérieur en terre_. Pourtant, à plusieurs reprises,
+Nicolas Brûlart avait déjà tenu tête aux ministres, et, lorsque la
+question des rentes se présenta, le levain de l'esprit de corps et de
+l'esprit de famille reprit un instant le dessus. Préparé à cette lutte
+par celle qu'il soutenait victorieusement avec le Parlement de Paris,
+Colbert réprima vigoureusement les velléités d'indépendance des
+parlementaires de Dijon. D'ailleurs, il travaillait pour le peuple, et,
+contre son habitude, le peuple semblait le comprendre. A Beaune, en
+1664, la ville fut troublée par deux partis considérables, causés, dit
+Nicolas Brûlart, par la vérification des dettes que «la populace
+regardait comme un grand bien et soulagement, mais avec tant de licence
+et d'emportement qu'elle insultait aux magistrats et aux principaux
+bourgeois, et qu'il se voyait clairement que le dessein des factions
+était d'opprimer les plus puissants.» On juge par là que ces derniers,
+possesseurs des rentes qu'il s'agissait de réduire, s'opposaient à la
+vérification. L'année suivante, au mois de janvier 1665, les mêmes
+causes amenèrent les mêmes désordres. Écoutons encore le premier
+président.
+
+ «Partout la canaille est fort animée contre les meilleurs et
+ principaux habitants; ce mal, qui s'augmente tous les jours, est
+ une suite de la vériffication des debtes; il va maintenant jusqu'à
+ la sédition, jusqu'aux attroupements et aux pillages publics des
+ maisons[221].»
+
+La province de Dijon avait alors pour gouverneur le grand Condé, dont le
+soin principal paraissait être, en expiation du bruit qu'il avait fait
+lui-même, d'empêcher que le moindre retentissement de ces dissensions
+n'arrivât jusqu'aux oreilles du roi. Il écrivit à Nicolas Brûlart «que
+Messieurs de Bourgogne commençaient fort à se remuer, à faire parler
+d'eux, et que, pour lui, il trouvait depuis quelque temps leurs esprits
+fort portés à la sédition, ce qui ne pouvait produire que de méchants
+effets.» Mais Colbert fit distraire les auteurs des troubles de la
+justice du Parlement, et les envoya pour la forme devant l'intendant.
+Enfin, un édit du mois de mars 1665 régla que les dettes des villes
+seraient vérifiées et liquidées par la Chambre des Comptes de Dijon,
+d'après le travail des commissaires. Plus tard, en 1671, on invita les
+États à éteindre les dettes des communautés villageoises, s'élevant à
+près de 3 millions. Pour des gens qui avaient eu tant de mal à se prêter
+à la liquidation de leurs propres dettes, la proposition de payer de
+leurs deniers celles des villages était cruelle et mal sonnante. Il
+fallut pourtant s'y conformer. Dès ce jour, l'opération de la
+liquidation des dettes fut terminée en Bourgogne, et cette province put
+satisfaire plus aisément aux demandes d'argent toujours croissantes que
+les nécessités de la guerre obligeaient le roi de lui adresser.
+
+Les recherches concernant l'usurpation des titres de noblesse pour
+s'exempter de la taille, n'éprouvèrent pas, il est vrai, les mêmes
+obstacles que la vérification des dettes, mais elles n'en causèrent pas
+moins, parmi ceux qu'elles atteignirent, la plus vive agitation. Il est
+inutile d'insister sur la nature des conséquences qui résultaient de ces
+usurpations souvent réprimées et toujours renaissantes, grâce au trafic
+honteux que les rois faisaient des titres de noblesse, dans leurs
+fréquents besoins d'argent. Et comme si, dans ce trafic, tout devait
+être matière à scandale, on vit souvent des princes, même les plus
+populaires, éteindre, pour les faire revivre ensuite en exigeant une
+nouvelle taxe, les titres de noblesse qu'ils avaient vendus. Ainsi,
+Henri IV lui-même, après avoir, par édit du mois de mai 1593, anobli
+plusieurs personnes, moyennant finance, annula, au mois de janvier 1598,
+tous les titres de noblesse accordés ou vendus depuis vingt ans. On lit
+ce qui suit dans ce dernier édit:
+
+ «D'autant plus les charges et impositions ont été augmentées,
+ d'autant plus les riches et personnes aisées contribuables à nos
+ tailles se sont efforcés de s'en exempter; les uns, moyennant
+ quelque légère somme de deniers, ont acheté le privilège de
+ noblesse; autres, pour avoir porté l'épée durant les troubles,
+ l'ont indument usurpé et s'y conservent par force et violence. De
+ là, foulle, oppression et totale ruine des sujets qui payoient la
+ taille.»
+
+Et pourtant, en 1606, Henri IV vendit de nouvelles lettres de noblesse.
+Trente-deux ans après, pour signaler la naissance de son premier fils,
+Louis XIII accorda la noblesse à un certain nombre de personnes dans
+chaque généralité, moyennant finance, pour elles et leur postérité, tant
+mâles que femelles, nées et à naître; puis, en 1640, un édit du mois de
+novembre révoqua tous les anoblissements accordés depuis trente ans. A
+l'avènement de Louis XIV, deux personnes de chaque généralité purent
+acheter la noblesse pour 4,000 livres. Deux ans après, on créa cinquante
+nobles à prix d'argent, dans les villes franches de Normandie. Enfin,
+par déclaration du 8 février 1661, les titres de noblesse, obtenus en
+1606, révoqués en 1640, furent de nouveau confirmés, au prix de 1500
+livres. Le même édit stipulait, il est vrai, que, vu l'oppression des
+sujets taillables, conséquence des exemptions dont jouissaient les
+usurpateurs de noblesse, qui, n'étant point gentilshommes, prenaient
+néanmoins les qualités de chevalier et d'écuyer, portaient armes
+timbrées, et se dispensaient ainsi du paiement des tailles et des autres
+charges auxquelles les roturiers étaient sujets, _lesdits usurpateurs
+seraient condamnés à payer 2,000 livres, outre l'arriéré de leur
+contribution_[222]. Mais il paraît évident que l'édit de 1661 avait
+principalement pour but, en effrayant les usurpateurs des titres de
+noblesse, de forcer ceux dont les titres avaient été révoqués
+antérieurement à les acheter une seconde ou troisième fois.
+
+Colbert trouva les choses en cet état, et, comme on était en train de
+tout vérifier, de tout refaire, au mois de septembre 1664, une nouvelle
+révocation des lettres de noblesse fut ajoutée par lui à celles qui
+avaient précédé. Il eût mieux valu, sans doute, répudier entièrement le
+déplorable système des révocations, véritable banqueroute périodique,
+doublement dégradante pour le pouvoir, déclarer qu'il ne serait plus
+vendu de titres de noblesse, et chercher un moyen pour empêcher ce
+trafic; mais cela n'eût paré qu'aux désordres de l'avenir, et l'on était
+impatient d'améliorer le présent. A ce point de vue, l'édit que fit
+rendre Colbert dut produire d'excellents résultats, surtout dans les
+campagnes. Il se fondait sur ce que, «pendant les guerres et troubles de
+sa minorité, le roi avait été obligé, pour certaines considérations,
+d'accorder un grand nombre de lettres de noblesse et d'en tirer quelque
+légère finance, au grand préjudice de plusieurs paroisses incapables
+depuis lors de payer leur taille, à cause du grand nombre d'exempts qui
+recueillaient les principaux fruits de la terre sans contribuer aux
+impositions dont ils devraient porter la meilleure partie au soulagement
+des pauvres.» L'édit révoquait donc toutes les lettres ou confirmations
+de noblesse accordées depuis 1634, et, pour toute faveur, accordait aux
+nobles dépossédés l'exemption des tailles pendant l'année 1665[223]. En
+même temps les États recevaient l'ordre de seconder la recherche des
+usurpateurs de noblesse, et ils s'associaient franchement à Colbert pour
+la répression d'un autre abus bien plus grave encore que celui dont il
+vient d'être fait mention. En effet, outre ceux qui avaient acheté leurs
+titres, inattaquables en droit, il y avait, principalement dans les
+provinces, un très-grand nombre de faux nobles qui s'étaient attribué
+cette qualité, sous prétexte d'avoir exercé la moindre charge; par
+exemple, d'avoir été employés dans les fermes ou dans les gabelles du
+roi. En 1665, les États de Bourgogne délibérèrent que les règlements
+faits pour la recherche des privilèges seraient exécutés, attendu, porte
+le décret, «que plusieurs gens riches et aysés, se prestendant
+commensaux de la maison royalle et des princes du sang, sur des
+certificats mandiés et sans rendre aucuns services, s'exemptent du
+payement des tailles et autres charges publiques, à la foulle et
+oppression des pauvres et misérables[224].» Les recherches pour
+usurpation des titres de noblesse se poursuivirent sévèrement pendant
+plusieurs années. On voit, dans une lettre écrite le 13 novembre 1670
+par Colbert à l'intendant de Bretagne, que, dans cette province, les
+amendes encourues par les usurpateurs de noblesse s'étaient élevées à
+8,000 écus. Cependant, Colbert recommande à l'intendant d'activer ses
+recherches, afin de pouvoir vivre bientôt des revenus ordinaires[225].
+Dans d'autres provinces, le montant des amendes fut bien plus
+considérable. En Provence seulement, douze cent cinquante-sept
+usurpations furent signalées, et produisirent, à 50 livres par famille,
+près de 63,000 livres[226]. Le total des amendes pour tout le royaume,
+atteignit le chiffre de 2 millions. C'était peu sans doute pour le
+bruit qu'avaient fait ces recherches, pour les clameurs qu'elles avaient
+soulevées; mais, si l'on songe que tous les usurpateurs de noblesse
+contribuèrent par suite au paiement de la taille, et que la taille
+elle-même se trouva réduite de près de 20 millions, on comprendra la
+portée de la mesure ordonnée par Colbert et le soulagement que le peuple
+des campagnes dut en éprouver[227].
+
+Jusqu'à cette époque, on l'aura remarqué sans doute, l'action de Colbert
+avait été presque uniquement répressive. En effet, si l'on en excepte la
+négociation avec la Hollande, relative au droit de 50 sous par tonneau,
+il n'avait eu jusqu'alors que des infractions aux règlements à constater
+et à punir. Il lui avait fallu d'abord réprimer les abus des trésoriers
+et receveurs en matière de comptabilité, les exactions des huissiers et
+sergents des tailles, les concussions des financiers, et, en dernier
+lieu, les usurpations de noblesse. Rien n'était d'ailleurs plus logique.
+Avant d'organiser et de construire, il était nécessaire de régler avec
+le passé et de déblayer le terrain. Cela fait, et Colbert n'avait pu
+atteindre ce but qu'après trois ans d'efforts, le moment était enfin
+venu pour lui de mettre à exécution quelques-uns des projets qu'il
+méditait depuis longtemps. Le premier, et sans contredit le plus
+important et le plus urgent de tous, eut pour objet la révision du tarif
+des douanes intérieures et extérieures. Pour bien faire comprendre la
+nécessité et les difficultés d'un pareil travail, il faudrait pouvoir
+donner une juste idée de la complication de ce tarif, fatiganté
+nomenclature de mille droits bizarres et barbares. Comme les fermiers
+qui exploitaient ces droits profitaient de l'ignorance générale pour
+augmenter les tarifs à volonté, sûrs, en cas de contestation, de gagner
+leur cause devant des juges qui leur étaient vendus, toutes les fois
+qu'il avait été question de mettre un peu d'ordre dans ce chaos, d'un
+côté les fermiers et ceux qu'ils soudoyaient à la cour, de l'autre les
+provinces les mieux traitées qui craignaient de perdre quelque avantage
+à l'adoption d'un nouveau tarif, ne négligeaient rien pour y mettre
+obstacle. Cependant, jamais réforme plus indispensable. Non-seulement
+les productions naturelles et manufacturières du royaume étaient
+frappées à leur sortie de droits considérables et sans fixité, mais
+chaque province avait ses douanes, ses barrières, ses employés. En 1614,
+les députés aux États généraux avaient formulé à ce sujet des voeux
+pleins de logique et de bon sens. Les députés disaient là-dessus au roi
+que, bien que les droits de douane ou _traiste foraine_ dussent être
+levés, comme leur titre même l'indiquait, sur les seules marchandises
+transportées hors du royaume, néanmoins ces droits étaient perçus de
+province à province, comme si les marchandises passaient en pays
+étranger, _au grand préjudice de ses sujets, entre lesquels cela
+conservait des marques de division qu'il estoit nécessaire d'oster,
+puisque toutes les provinces de son royaume estoient conjointement et
+inséparablement unies à la couronne pour ne faire qu'un mesme corps sous
+la domination d'un mesme roy_[228]. Mais qui ne sait la difficulté de
+déraciner un abus; surtout quand il est profitable à des particuliers
+riches et puissants? Qu'on ajoute à cela toutes les fausses mesures
+prises de temps immémorial par le gouvernement, presque toujours dans un
+but fiscal, souvent aussi avec bonne foi. Sans remonter plus haut que
+Philippe-le-Bel, les ouvriers en laine du royaume s'étant plaints en
+1304 que la faculté de transporter au dehors les laines et les autres
+matières propres à l'apprêt et à la teinture était préjudiciable au
+progrès des manufactures, ce prince profita de l'occasion qui lui était
+offerte pour prohiber expressément, _sauf les permissions qu'il jugerait
+à propos d'accorder_, l'exportation de l'argent, du blé, des bestiaux,
+du vin, de l'huile, du miel, de l'acier, des cuirs, de la soie, de la
+laine, du lin, des toiles, etc., etc. Depuis cette époque jusqu'en 1664,
+les défenses, les permissions, les modifications de tarifs se succèdent
+de règne en règne, d'année en année. En 1621, Louis XIII créa de
+nouveaux bureaux de douanes dans quelques provinces frontières qui en
+avaient été exemptes jusque-là, et il laissa ces provinces libres de les
+établir à leur choix, ou du côté des frontières, ou du côté de
+l'intérieur. La Bourgogne ayant préféré son commerce avec l'intérieur,
+les bureaux y furent placés du côté de la Franche-Comté, qui appartenait
+alors à l'Espagne. Au contraire, le Dauphiné, la Saintonge, le pays
+d'Aunis, la Guyenne, la Bretagne et le Maine laissèrent établir leurs
+bureaux du coté du Poitou et de la Normandie, afin de conserver la
+liberté du commerce avec l'étranger. La Provence trouvant qu'elle aurait
+avantage à ne commercer librement ni avec l'intérieur du royaume ni avec
+l'étranger, demanda à s'entourer d'une enceinte continue de bureaux, et
+elle obtint aisément pleine satisfaction.
+
+Les principaux droits établis sur les marchandises à la sortie
+s'appelaient droits de _haut-passage_, _de rêve_ ou recette, _imposition
+foraine_, _domaine forain_, _traite domaniale_. Quant aux droits de
+douane intérieure, on les comptait par centaines: c'étaient _la traite
+foraine et la nouvelle imposition d'Anjou_, _le trépas de Loire_, _la
+patente de Languedoc_, _la traite d'Arsac_, _les deux pour cent d'Arles
+et le liard du baron_, _le denier Saint-André_, _la table de mer_, _le
+droit de Massicault_, _le convoi et la comptablie de Bordeaux_, _la
+traite de Charente_, _la branche de cyprès, le droit du coutume_, etc.,
+etc., etc. Je ne parle pas des célèbres douanes de Lyon et de Valence,
+véritables coupe-gorges commerciaux, la dernière surtout, établie en
+1621, en remplacement de la douane de Vienne, par le maréchal de
+Lesdiguières, pour quelques années seulement, comme toujours en pareil
+cas, et soigneusement maintenue jusqu'en 1790. Cette douane, dont la
+ferme n'excédait pas 400,000 livres en 1626, faisait perdre tous les ans
+des millions au commerce, qui étourdissait la cour de ses doléances sans
+en obtenir le moindre soulagement. «Les marchands se plaignent toujours,
+disaient les douaniers à ce sujet; il ne faut pas écouter ces gens-là.
+Peut-on croire que le commerce tombe quand on voit des marchands
+riches?» Et la cour n'eut garde en effet d'écouter les marchands. La
+douane de Valence prélevait un droit de 3 à 5 pour 100 sur toutes les
+marchandises du Levant, d'Espagne, de Provence et de Languedoc,
+transportées à Lyon par terre ou par eau, ainsi que sur toutes les
+denrées du Dauphiné, Lyonnais, Beaujolais, de la Bresse, de la Bourgogne
+et autres provinces, transportées en Languedoc, en Provence, en Piémont,
+par terre ou par eau, avec obligation de passer _là et non ailleurs_
+pour y acquitter le droit. En 1640, le commerce, rebuté par toutes ces
+entraves, ayant changé de cours, les fermiers demandèrent un
+dégrèvement. Qu'arriva-t-il? on tripla une partie des droits. En même
+temps, pour empêcher les marchandises de leur échapper, les fermiers
+établirent un vaste réseau de bureaux qui couvrit onze provinces.
+Cependant, les produits continuaient à diminuer. D'un autre côté, les
+réclamations devenaient plus vives. La ville de Lyon surtout adressait
+requêtes sur requêtes et se plaignait amèrement des rigueurs de la
+douane de Valence, qui ruinaient son commerce[229]. Plaintes inutiles!
+Celle-ci résista à toutes ces attaques. Non-seulement elle ne fut pas
+supprimée, mais son tarif fut augmenté à plusieurs reprises. Colbert
+lui-même n'osa pas toucher à cette invention fatale d'un homme de guerre
+aux abois, et la douane de Valence, plusieurs fois amendée et améliorée,
+il est vrai, dans le cours du XVIIIe siècle, subsistait encore
+lorsque la Révolution éclata[230].
+
+Telle était, autant qu'il est possible d'en donner une idée par un
+rapide aperçu, l'organisation douanière de la France au moment où
+Colbert s'occupa de la révision des tarifs. Le plan conçu par ce
+ministre était admirable, en égard aux idées de son époque, et digne des
+plus grands éloges. Frappé du tort immense que la multitude et la
+diversité des droits de douanes portaient au commerce, il aurait voulu
+abattre toutes les barrières qui séparaient, isolaient les provinces, et
+les rendaient plus étrangères les unes aux autres que ne l'étaient
+quelques-unes d'entre elles pour les pays limitrophes. Malheureusement,
+un pareil système ne pouvait être inauguré sans troubler bien des
+habitudes et froisser de nombreux intérêts. On craignit une opposition
+compacte, redoutable. Parmi les pays d'États surtout, un grand nombre se
+montraient systématiquement hostiles à toute réforme qui les eût
+assimilés aux autres provinces. Incorporés à la monarchie sous la
+condition de certains privilèges dont celles-ci ne jouissaient pas, ils
+attachaient une extrême importance à conserver intacte leur
+individualité, et tenaient, les uns par un intérêt réel, les autres
+aveuglément et sans motifs, à leurs barrières et à leurs tarifs
+particuliers. Vaincre par la persuasion et par la fermeté ces
+résistances déplacées ou irréfléchies était une oeuvre digne de Colbert,
+et il semble véritablement que le gouvernement de Louis XIV avait alors
+toute la force, tout le prestige nécessaires pour l'entreprendre.
+Colbert ne l'osa pas. Après avoir fait preuve de tant d'énergie dans sa
+lutte avec les financiers concussionnaires, avec les Parlements qui les
+soutenaient, avec les faux nobles et les Communes, il craignit sans
+doute d'aller plus loin et de mécontenter les États généraux. Ce fut un
+grand malheur. Une fois résigné à sacrifier une partie du but qu'il
+avait d'abord espéré atteindre, Colbert proposa aux différentes
+provinces du royaume l'adoption d'un tarif uniforme. Un certain nombre y
+souscrivirent: ce sont celles qui furent désignées sous le nom de
+_provinces des cinq grosses fermes_[231]. C'était peu sans doute,
+comparativement à ce qu'il eût été possible d'obtenir; mais, dès
+l'instant où, renonçant au plus important de ses droits, le gouvernement
+subordonnait sa décision au caprice des intérêts particuliers, ce
+résultat devenait inévitable. Quoi qu'il en soit, douze grandes
+provinces profitèrent des bonnes dispositions de Colbert, et le tarif de
+1664 fut publié[232].
+
+Ce tarif n'en était pas moins, au surplus, une oeuvre considérable, et le
+préambule qui le précède constate de la manière la plus formelle les
+préoccupations de Colbert en faveur du commerce. Rien n'est plus
+instructif, en général, que ces exposés des motifs des anciens édits, et
+l'on y trouve d'ordinaire, sur la situation du pays, sur les causes et
+les effets des grands événements publics, les plus curieux
+renseignements. Celui-ci, faisait d'abord connaître les diminutions
+opérées sur les impôts depuis 1661 et les soins pris pour le
+rétablissement des ponts et des routes «dont le mauvais état empêchait
+notablement le transport des marchandises.» L'édit constatait en outre
+que beaucoup de péages onéreux avaient été supprimés et les grands
+chemins débarrassés des voleurs qui les infestaient. Arrivant aux
+conséquences particulières résultant du grand nombre et de la diversité
+des droits de douanes, il reconnaissait que le roi avait été «aisément
+persuadé de la justice des plaintes de ses sujets et des étrangers à cet
+égard, vu qu'il était presque impossible qu'un si grand nombre
+d'impositions ne causât beaucoup de désordres et que les marchands
+pussent en avoir assez de connaissance pour en démêler la confusion, et
+beaucoup moins leurs facteurs, correspondants et voituriers, toujours
+obligés de s'en remettre à _la bonne foi des commis des fermiers, qui
+étaient fort suspects_[233].» Quant à l'ordonnance, elle se composait de
+quatorze titres qui réglaient, entre autres objets, les droits d'entrée
+et de sortie, les lieux affectés à l'entrée de diverses marchandises, la
+forme des acquits-à-caution, la juridiction et la police générale de la
+nouvelle ferme. Enfin, à l'ordonnance était annexé le tarif des droits
+d'entrée et de sortie.
+
+Tel était l'_édit du mois de septembre 1664, portant réduction et
+diminution des droits des sorties et des entrées, avec la suppression de
+plusieurs droits_.
+
+Cet édit, dont les dispositions principales sont restées longtemps en
+vigueur, sauf les modifications que Colbert lui-même y apporta en 1667,
+et sur lesquelles il fut obligé de revenir, en 1678, à la paix de
+Nimègue, constitua, quant à l'organisation des douanes intérieures dans
+le royaume, une situation singulière dont il est essentiel de dire
+quelques mots, ne fût-ce que pour donner l'explication de certaines
+expressions qui reviennent souvent dans l'histoire financière de
+l'ancienne monarchie.
+
+On vient de voir que les provinces qui avaient accepté le tarif de 1664
+furent appelées _provinces des cinq grosses fermes_: c'étaient la
+Normandie, la Picardie, la Champagne, la Bourgogne, la Bresse, le Bugey,
+le Bourbonnais, le Poitou, le pays d'Aunis, l'Anjou et le Maine, sans
+compter les provinces qui y étaient renfermées, comme le Soissonnais,
+l'Ile-de-France, la Beauce, la Touraine, le Perche, etc. Deux lignes de
+bureaux placés, les uns sur les frontières de ces provinces, les autres
+à quelque distance dans l'intérieur, suffisaient à la surveillance et
+formaient, pour ainsi dire, deux chaînes concentriques non interrompues.
+
+Parmi les provinces qui préférèrent conserver leurs anciens tarifs, il
+s'établit deux divisions.
+
+Les unes prirent le nom de _provinces étrangères_, relativement au tarif
+de 1664 dont elles n'avaient pas voulu: c'étaient la Bretagne,
+l'Angoumois, la Marche, le Périgord, l'Auvergne, la Guyenne, le
+Languedoc, la Provence, le Dauphiné, la Flandre, l'Artois, le Hainaut et
+la Franche-Comté.
+
+Les autres, telles que l'Alsace, la Lorraine, les Trois-Evêchés (Metz,
+Toul et Verdun), le pays de Gex, les villes de Marseille, Dunkerque,
+Bayonne et Lorient, en raison de la franchise de leur port, reçurent la
+qualification de _provinces traitées comme pays étrangers_. Ces
+provinces et ces villes étaient, en effet, complètement assimilées aux
+pays étrangers, avec lesquels elles commerçaient avec une liberté
+entière. Par la même raison, les marchandises qu'elles exportaient dans
+les autres provinces étaient considérées comme venant de l'étranger, et
+celles qu'elles y achetaient acquittaient, en entrant sur leur
+territoire, le même droit qu'eussent payé, par exemple, les Espagnols ou
+les Hollandais[234].
+
+C'est ainsi qu'en reculant devant l'application du principe d'unité dont
+son esprit avait pénétré toute la justesse, Colbert en sacrifia les plus
+beaux résultats. Cependant, il faut le reconnaître, bien que quelques
+articles précédemment exempts de droits y fussent compris et que
+plusieurs autres eussent été augmentés, le tarif de septembre 1664
+était un progrès. D'abord, la moitié de la France environ fut soumise au
+même tarif et débarrassée des anciennes entraves. En second lieu, le
+nouveau tarif était, sous bien des rapports, beaucoup plus libéral que
+l'ancien, notamment pour l'exportation des vins et eaux-de-vie, bien
+qu'on eût fait la faute, c'est Forbonnais qui l'a remarqué, de ne pas
+proportionner les droits à la qualité des produits; anomalie bien
+ancienne, on le voit, et à laquelle il semble que l'on n'ait pas encore
+cherché sérieusement un remède. Un autre bienfait de l'édit de 1664 fut
+de régulariser l'emploi des acquits-à-caution, expédient depuis
+longtemps connu, mais mal défini et sujet jusqu'alors à beaucoup
+d'entraves. Dans l'ancienne organisation des douanes, en effet, même
+après l'adoption du tarif de 1664, les acquits-à-caution étaient pour le
+commerce un besoin de tous les instants. On sait quelle nature de
+facilités celui-ci y trouve. L'exemption de payer des droits à la
+rigueur exigibles, en s'obligeant, moyennant caution, à fournir la
+preuve, dans un délai donné, que telle marchandise a reçu une
+destination finale qui la dispensait de tout droit; une telle exemption
+était surtout précieuse à une époque où mille barrières artificielles
+élevées par le triste génie du fisc couvraient le royaume, et ce n'est
+pas un des moindres mérites de Colbert d'avoir simplifié, comme il fit,
+dans le règlement annexé l'édit de 1664, les formalités qui rendaient
+l'emploi des acquits-à-caution si incommode et si compliqué avant lui.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+ Colbert organise les Compagnies des Indes occidentales et
+ orientales (1664).--Soins qu'il apporte à leur formation.--Appel au
+ public rédigé par un académicien.--Les Parlements et les Villes
+ sont invités à souscrire.--Devise de la Compagnie.--Sacrifices
+ faits en sa faveur par le gouvernement.--Causes du peu de succès
+ qu'elle obtient.--Curieux mémoire de Colbert concernant la
+ Compagnie des Indes occidentales.--Huit ans après sa formation,
+ cette Compagnie est forcée de liquider.--Les Compagnies du Sénégal,
+ du Levant, des Pyrénées et une nouvelle Compagnie du Nord ne
+ réussissent pas davantage.--La Compagnie des Indes orientales est
+ obligée de demander que les particuliers puissent faire le commerce
+ dans tous les pays de sa concession.
+
+
+Quatre années s'étaient à peine écoulées depuis le jour où Colbert
+occupait le pouvoir, et déjà l'ensemble de son système commençait à se
+dessiner. Ces grands encouragements au commerce et aux manufactures, qui
+ont fait de son nom un drapeau autour duquel deux écoles célèbres ont
+engagé des discussions dont la seconde moitié du XVIIIe siècle a
+retenti, datent de l'année 1664. Le tarif des douanes était établi, il
+est vrai, sur des bases libérales qui n'excluaient pas la concurrence
+étrangère; mais quelques articles jusqu'alors exempts de droits,
+notamment le drap, y avaient été compris. Toutefois, rien n'y faisait
+prévoir encore l'exagération des moyens auxquels Colbert devait plus
+tard se laisser entraîner. Ce ministre avait même paru adopter d'abord,
+relativement aux effets du luxe, les principes de ses prédécesseurs, et,
+le 18 juin 1663, le roi avait rendu une ordonnance faisant de nouveau
+défense de porter des passements d'or et d'argent, vrais ou faux[235].
+Cependant, quelques mois avant l'époque où parut le tarif de 1664, les
+Compagnies des Indes orientales et occidentales avaient été réorganisées
+sur des bases nouvelles, où le privilège occupait une trop grande place
+pour qu'il fût possible de supposer que cette tendance ne dût pas se
+manifester énergiquement sur d'autres points. Les vicissitudes des
+Compagnies des Indes orientales et occidentales ont vivement préoccupé
+Colbert pendant toute la durée de son administration. On se souvient des
+magnifiques dividendes que la Compagnie des Indes orientales de Hollande
+donnait à ses actionnaires. Stimulé par ces résultats, jaloux des
+bénéfices de la Hollande, Colbert, dans tous les actes de son ministère
+qui se rattachent au commerce ou à la marine, se proposa toujours pour
+but de mettre la France en position d'y participer; mais ses efforts
+furent surtout extrêmes en ce qui concernait le commerce des Indes,
+auquel il prodigua toutes les faveurs du privilège et de la protection.
+
+L'entreprise tentée par Colbert était chanceuse, et les Hollandais,
+parfaitement tranquilles de ce côté, regardaient avec indifférence le
+mouvement qu'il se donnait pour arriver à ses fins[236]. Déjà plusieurs
+fois, en effet, la France avait accordé des privilèges et des
+encouragements considérables à des Compagnies qui n'avaient pas réussi,
+tandis que les Espagnols, les Portugais, les Anglais, mais
+principalement les Hollandais, retiraient sous ses yeux, de leurs
+colonies, d'immenses avantages.
+
+Dans un édit du 28 mai 1664, Colbert s'occupa d'abord de constituer une
+nouvelle Compagnie pour l'exploitation du commerce dans les Indes
+occidentales. Cet édit rappelle les erreurs commises par les Compagnies
+établies en 1628 et en 1642, qui avaient succombé faute de fonds, et
+pour avoir voulu vendre en détail à des particuliers les terrains de
+leurs concessions, au lieu de s'y établir solidement en vue de l'avenir.
+Dans le but de former un établissement puissant et fécond, Colbert
+racheta toutes les terres ainsi cédées, et accorda à une Compagnie, qui
+existait déjà sous le titre de _Compagnie de la terre ferme de
+l'Amérique_ la faculté exclusive de faire le commerce dans toutes les
+Indes occidentales, à Cayenne et sur toute la terre ferme de l'Amérique,
+depuis la rivière des Amazones jusqu'à l'Orénoque, au Canada, dans
+l'Acadie, aux îles de Terre-Neuve et autres îles et terres fermes,
+depuis le nord du Canada jusqu'à la Virginie et la Floride, en y
+comprenant toute la côte d'Afrique, du cap Vert au cap de
+Bonne-Espérance. Comme la nouvelle Compagnie des Indes occidentales
+était la continuation d'une société déjà constituée, qui comptait de
+nombreux intéressés et possédait un certain nombre de navires, on
+espérait, grâce à l'étendue de son privilège, que sa prospérité ne
+serait pas douteuse, et l'on s'attendait à la voir bientôt en mesure de
+faire une concurrence heureuse aux établissements voisins[237].
+
+Restait à organiser une Compagnie des Indes orientales; mais ici rien
+n'existait, trois Compagnies s'étant déjà complètement ruinées. Tous les
+efforts du gouvernement se tournèrent donc de ce côté.
+
+Quoi qu'en puissent dire les documents officiels, ces échecs successifs
+avaient singulièrement refroidi les esprits, et ce qui le prouve, c'est
+que Colbert crut devoir charger un académicien de l'époque, M.
+Charpentier, d'expliquer au public, dans une brochure, la cause des
+mécomptes précédents. M. Charpentier soutint cette thèse avec beaucoup
+d'habileté et de succès. Répondant d'abord à cette question: Pourquoi
+trois Compagnies ont-elles déjà échoué? il attribua ce résultat aux
+fausses mesures prises par leurs directeurs, mais surtout au manque de
+fonds, inconvénient grave, disait-il, qui ne pouvait plus se présenter,
+puisque, le roi s'intéressant dans la nouvelle Compagnie avec la moitié
+du royaume, elle aurait plus de fonds à sa disposition que n'en avait eu
+à ses débuts la Compagnie des Indes orientales de Hollande. Ce n'était
+pas la première fois, au surplus, ajoutait la brochure, qu'une
+entreprise de ce genre ne réussissait pas à son premier essai. Les
+Espagnols et les Anglais en avaient fait l'expérience. Les Hollandais
+eux-mêmes n'avaient réussi qu'à une quatrième tentative. D'ailleurs, le
+succès était désormais d'autant plus certain que l'île de Madagascar, où
+la flotte se proposait d'aborder pour y établir le centre des opérations
+de la nouvelle Compagnie, présentait bien plus de ressources que la
+résidence de Batavia, soit pour la facilité du trafic, soit pour
+l'agrément du climat, soit pour la sûreté des colons; car les habitants
+de Madagascar étaient _fort bonaces_, et faisaient paraître beaucoup de
+dispositions à recevoir l'Évangile, tandis que l'île de Java était
+remplie de nations vaillantes, aguerries, très-attachées au mahométisme
+et pleines de mépris pour les chrétiens, sans compter que les Hollandais
+confinaient d'un côté avec le roi de Mataran qui était déjà venu les
+assiéger plus d'une fois à la tête de cent mille hommes. Quant aux
+avantages géographiques de Madagascar, ils étaient, poursuivait-on, de
+la dernière évidence. En effet, la position très-avancée de Batavia dans
+les Indes obligeait les Hollandais à faire beaucoup de chemin
+inutilement. Une fois arrivés dans leur entrepôt, ils devaient revenir
+sur leurs pas, avec les mêmes vents qui les ramenaient en Europe, afin
+d'aller trafiquer dans le golfe du Bengale, sur les côtes de Coromandel
+et de Malabar, à Ceylan, à Surate, dans le golfe Persique et sur les
+côtes d'Ethiopie; puis, il leur fallait retourner à Batavia pour y
+assortir leur cargaison. De là, obligation pour eux de faire deux ou
+trois fois le même chemin. En établissant son principal magasin à
+Madagascar, la Compagnie française évitait cet inconvénient, puisque,
+quelque part qu'elle voulût aller, vers la mer Rouge, dans le golfe de
+Bengale, à la Chine, au Japon ou aux îles les plus reculées de la mer
+des Indes, ses navires ne feraient jamais du chemin mal à propos, et
+qu'en rapportant leurs marchandises à Madagascar ils se rapprocheraient
+en même temps de la France. Enfin, la Compagnie française aurait encore
+un avantage considérable sur celle de Hollande, attendu que, par suite
+de leurs démêlés avec l'Angleterre, précisément pour les possessions de
+l'Inde, les Hollandais étaient obligés de faire route vers le nord en
+doublant l'Irlande et l'Ecosse, ce qui augmentait leur navigation de
+quatre ou cinq cents lieues, la rendait en outre beaucoup plus
+périlleuse, et les entraînait dans des dépenses auxquelles la Compagnie
+française ne serait pas assujettie, dépenses considérables qui
+s'accroissaient d'une gratification de trois mois de solde aux matelots
+en raison même des difficultés de la navigation, et dont le prix de
+leurs marchandises devait nécessairement se ressentir[238].
+
+C'est ainsi que Colbert essayait d'agir sur l'opinion publique et de lui
+faire partager ses espérances. A la suite de ce plaidoyer, l'académicien
+Charpentier abordait la question d'exécution. Il prétendait qu'un fonds
+de 6 millions serait suffisant pour construire et équiper quatorze
+navires de huit cents à quatorze cents tonneaux, destinés à transporter
+un grand nombre de personnes à Madagascar pour en prendre possession _de
+la bonne sorte_; que le roi pourrait être supplié d'y contribuer pour un
+dixième et qu'on ne doutait point qu'il ne le fît volontiers, mais qu'au
+surplus plusieurs grands seigneurs étaient disposés à y participer pour
+plus de 3 millions, si cela était nécessaire.
+
+Cet appel au public fut accompagné de lettres du roi aux syndics, maires
+et échevins des grandes villes, et de recommandations pressantes aux
+grands fonctionnaires de Paris et des provinces. Il n'y eut pas
+obligation formelle de demander des actions dans la nouvelle Compagnie
+des Indes, mais on sut bientôt que c'était le meilleur moyen de faire sa
+cour. Parmi les financiers soumis à la taxe par la Chambre de justice,
+quelques-uns furent autorisés, par faveur spéciale, à convertir en
+actions le montant de leur amende. On vient de voir que 6 millions
+avaient d'abord paru suffisants à Colbert; mais neuf des principaux
+négociants et manufacturiers du royaume, consultés par lui à ce sujet,
+furent d'avis qu'il ne faudrait pas moins de 15 millions pour organiser
+la Compagnie sur une base durable. Alors les recommandations et les
+instances redoublèrent. Un jour, le chancelier Séguier invita, d'après
+les ordres du roi, toute la Chambre de justice à prendre des actions
+dans la Compagnie des Indes orientales; et comme quelques membres de la
+Chambre y étaient peu disposés ou faisaient des observations, il les
+_regarda de travers_, dit le malin rapporteur du procès de Fouquet. Bien
+plus, un conseiller ayant signé pour 1000 livres seulement, «Colbert
+s'en moqua, et dit que cela ne se faisait pas pour la considération de
+l'argent; de sorte qu'il mit 3000 livres, mais avec peine[239].»
+
+Grâce à de pareils moyens d'influence, la nouvelle Compagnie des Indes
+orientales devait être et fut bientôt en état de se constituer. L'édit
+qui l'organisa date du mois d'août 1664. En voici les dispositions
+principales. Le fonds social était de 15 millions, divisé en actions de
+1000 livres payables par tiers. Le roi souscrivit pour 3 millions qui ne
+devaient pas porter intérêt, et sur lesquels, s'il y avait lieu, les
+pertes essuyées pendant les dix premières années par la Compagnie
+seraient d'abord imputées. La Compagnie était autorisée à naviguer et
+négocier seule, à l'exclusion de tous autres, depuis le cap de
+Bonne-Espérance jusque dans toutes les Indes et mers orientales, et dans
+toutes les mers du Sud, pendant cinquante années. L'édit lui donnait _à
+perpétuité, en toute propriété, justice et seigneurie_, toutes les
+terres, places et îles qu'elle pourrait conquérir sur les ennemis ou sur
+les indigènes avec tous droits de seigneurie sur les mines d'or et
+d'argent, cuivre et plomb, droit d'esclavage et autres impliquant la
+souveraineté. En outre, l'État s'engageait à lui fournir, à prix de
+marchand, tout le sel dont elle aurait besoin, et à lui payer 50 livres
+par tonneau pour toutes les marchandises expédiées de France et la
+moitié pour celles en retour. Pour toutes charges, la Compagnie devait
+établir des églises à Madagascar et dans tous les lieux soumis à sa
+domination, y attacher un nombre suffisant d'ecclésiastiques payés par
+elle, et instituer des tribunaux où la justice serait rendue
+gratuitement au nom du roi, en se conformant aux lois du royaume et à la
+_Coutume de Paris_. Enfin, après avoir déterminé la manière de procéder
+à la nomination des divers agents de la Compagnie, et l'intérêt
+pécuniaire que chacun d'eux devait y avoir, plein d'une sollicitude en
+quelque sorte puérile et qui démontre bien le goût de l'époque pour les
+devises, inscriptions et médailles, l'édit autorise la Compagnie à
+prendre un écusson de forme ronde, au fond d'azur, chargé d'une fleur de
+lis d'or, enfermé de deux branches, l'une de palme et l'autre d'olivier,
+ayant pour support les figures de la Paix et de l'Abondance; le tout
+complété par cette devise passablement présomptueuse qui fut si mal
+justifiée par les événements: _Florebo quocumque ferar_[240].
+
+Telle fut l'organisation de cette célèbre Compagnie. Par malheur, elle
+avait affaire à des rivaux habiles, persévérants, économes, et auxquels
+une excellente position, prise depuis longtemps, donnait de très-grands
+avantages; d'un autre côté, pour une société nouvelle forcément composée
+d'éléments très-difficiles à discipliner, le joug de la _Coutume de
+Paris_, à trois ou quatre mille lieues de Paris, devait être
+intolérable. Y importer la religion, les lois, les moeurs de la métropole
+eût été chose très-désirable et très-morale sans doute; mais était-elle
+possible[241]? Les règlements particuliers adoptés par les directeurs de
+la Compagnie pour assurer l'exécution de l'édit constitutif de
+Madagascar ne firent qu'ajouter à ces difficultés. Un de ces règlements
+portait que le fait d'avoir blasphémé serait puni, en récidive, de six
+heures de carcan; que nul Français ne pourrait se marier à une femme
+originaire de l'île, si elle n'était instruite en la religion
+chrétienne, catholique, apostolique et romaine; que le duel serait puni
+de mort sans espérance de rémission, le cadavre du mort mis au gibet
+pour servir d'exemple, les biens de l'un et de l'autre confisqués au
+profit de la Compagnie. Enfin, ce règlement statuait que toutes les
+ordonnances de France seraient ponctuellement observées dans l'île de
+Madagascar et autres lieux par tous les habitants, chacun selon sa
+condition, sous les peines y portées[242]. En même temps, il est vrai,
+la Compagnie faisait couvrir les murs de Paris et des autres grandes
+villes du royaume d'affiches où l'on promettait aux colons autant de
+terres qu'ils en pourraient labourer avec leur famille et leurs
+serviteurs. Ces affiches faisaient le plus riant tableau de l'avenir qui
+leur était réservé à Madagascar. On y lisait, ce qui était vrai au
+surplus, que le climat de cette île était fort tempéré, les deux tiers
+de l'année étant semblables à notre printemps, l'autre tiers moins chaud
+que l'été en France, et qu'on y vivait jusqu'à cent et cent vingt ans;
+que les fruits y étaient très-bons et abondants; que la vigne y étant
+cultivée produirait de fort bon vin; qu'il y avait grande quantité de
+boeufs, vaches, moutons, chèvres, cochons et autre bétail, de la volaille
+privée pareille à la nôtre, beaucoup de venaison et gibier de toutes
+sortes, et de très-bon poisson, tant de mer que d'eau douce; que les
+vers à soie y étaient communs sur les arbres et produisaient de la soie
+fine et facile à filer; qu'il y avait des mines d'or, de fer et de
+plomb; du coton, de la cire, du sucre, du poivre blanc et noir, du
+tabac, de l'indigo, de l'ébène et toutes sortes de teintures et de
+bonnes marchandises; qu'il n'y manquait enfin que des hommes assez
+adroits pour faire travailler les indigènes qui étaient dociles,
+obéissants et soumis. Entre autres facilités, la Compagnie faisait
+l'avance des frais de passage, de la nourriture des colons, des
+marchandises, outils et habits qui leur seraient nécessaires à leur
+arrivée dans l'île, et elle ne demandait à être remboursée qu'un an
+après, en trois termes, du produit des marchandises par eux récoltées
+sur les terres dont il leur aurait été fait concession, moyennant une
+redevance annuelle de 9 sous par arpent. Dans quelques cas, et en faveur
+de ceux qui se chargeraient d'emmener avec eux un certain nombre de
+colons, la Compagnie avançait 30 livres par personne. Enfin, les
+affiches de la Compagnie ne manquaient pas de rappeler, comme un
+stimulant sur lequel elle comptait beaucoup, que tous les Français qui
+seraient allés aux Indes et y auraient demeuré huit ans seraient reçus
+maîtres de leurs arts et métiers dans toutes les villes du royaume,
+sans faire aucun chef-d'oeuvre, conformément à l'article 38 de la
+déclaration du roi du mois d'août 1664[243].
+
+Toutefois, ces encouragements ne produisirent pas l'effet qu'on en
+espérait, et le nombre des colons fut toujours insuffisant. Qu'on ajoute
+à ce motif et à ceux que j'ai indiqués plus haut l'inexpérience et la
+division des chefs envoyés dans les Indes, et l'on aura l'explication du
+peu de succès de la Compagnie.
+
+ «Les infortunes de la Compagnie, a dit Raynal, commencèrent à
+ Madagascar même. Ceux qui y conduisaient ses affaires manquèrent
+ généralement d'application, d'intelligence et de probité. Le
+ libertinage, l'oisiveté et l'insolance des premiers colons ne lui
+ causèrent guère moins de dommage que la mauvaise conduite de ses
+ agents....[244]»
+
+Le roi avait d'abord avancé 2 millions; allant plus loin que ses
+engagements, peu d'années après il en donna deux autres. Mais, loin de
+suivre cet exemple, les particuliers hésitaient à compléter les sommes
+pour lesquelles ils s'étaient engagés, et il fallut que l'influence du
+gouvernement y décidât ceux qui dépendaient de lui à quelque degré.
+Cependant, Colbert faisait des efforts désespérés pour soutenir son
+oeuvre. Les registres de sa correspondance en fournissent la preuve à
+chaque page. Le 26 décembre 1670, il écrit à l'intendant de Bretagne
+qu'il a été bien aise d'apprendre que le Parlement se soit décidé à
+payer les 10,000 écus restant pour le dernier tiers de son engagement
+dans le commerce des Indes orientales, et il ajoute que cette Compagnie
+ayant donné son consentement avec répugnance, si ce paiement lui était
+trop à charge et _qu'elle aimât mieux renoncer aux deux premiers que de
+faire le troisième, il y avoit des gens à Paris qui traitoient tous les
+jours à cette condition_. Tantôt, écrivant à l'archevêque de Lyon pour
+lui témoigner sa surprise de ce que cette ville devait encore 80,000
+livres sur le deuxième tiers de l'engagement qu'elle avait pris dans la
+Compagnie des Indes orientales, il l'invitait à presser ce paiement et
+à faire en sorte que le troisième tiers n'éprouvât pas le même
+retard[245]. Au mois d'août 1670, M. de Pomponne, ambassadeur en
+Hollande, l'avait informé que la Compagnie des Indes orientales de
+Hollande donnerait cette année-là 40 pour 100 d'intérêt à ses
+actionnaires. Au milieu des embarras que lui occasionnait la Compagnie
+française, c'était là pour Colbert un cruel crève-coeur. Aussi répond-il
+à M. de Pomponne «que la prodigieuse abondance de marchandises que les
+Hollandais ont reçue des Indes serait plus difficile à débiter qu'ils ne
+croyaient, et qu'ils ne seraient peut-être pas en état de faire une
+aussi grande distribution[246].» Dans la même année, le roi avait envoyé
+aux Indes un commissaire extraordinaire chargé de rétablir l'harmonie
+entre les directeurs. Le 27 décembre il écrivit à ce commissaire une
+lettre contre-signée par Colbert, dans laquelle on lit ce qui suit:
+
+ «J'apprends que ceux de Perse qui sont établis à Surate et
+ particulièrement le supérieur des Capucins a fort appuyé les
+ Français qui se sont portez contre le sieur Caron, en quoi sa
+ religion les a pu porter; je désire que vous leur fassiez connoître
+ que je leur saurai beaucoup de gré s'ils peuvent le convertir, mais
+ que je veux que, sans considérer sa mauvaise religion, ils suivent
+ entièrement ses sentiments sur les matières du commerce, et lui
+ donnent toutes les assistances qui pourront dépendre d'eux, et
+ qu'il leur demandera[247].»
+
+Dans une autre circonstance, le 23 mai 1671, le roi écrivait au
+directeur de la Compagnie à la Martinique que les Juifs qui s'y étaient
+établis ayant fait des dépenses considérables pour la culture des
+terres, il lui ordonnait de tenir la main à ce qu'ils jouissent des
+mêmes priviléges que les autres habitants, et qu'on leur laissât une
+entière liberté de conscience, en prenant néanmoins les précautions
+nécessaires pour empêcher que l'exercice de leur religion ne causât du
+scandale aux catholiques[248]. Puis, aucun détail ne lui paraissant
+indigne de ses soins, au mois de mai 1671, Colbert écrit aux directeurs
+de la Martinique pour les informer qu'une dame de La Charuelle venant de
+s'embarquer sans avoir appris la mort de son mari, «il est bon qu'ils
+fassent non-seulement tout ce qui dépendra d'eux pour la consoler, mais
+aussi pour l'engager à continuer sa résidence aux isles; et comme elle a
+en ce pays des habitations et qu'elle est encore jeune, il est
+nécessaire qu'ils pratiquent adroitement les moyens de la porter à se
+remarier, estant important d'affermir par ce lien les colonies
+françaises dans les isles[249].» Le 13 mars 1671, Colbert presse le
+directeur de la Compagnie à La Rochelle de faire tout ce qu'il pourra
+pour fortifier le commerce des Indes, «n'y ayant rien de raisonnable
+qu'il ne veuille mettre en usage pour exciter tous les marchands du
+royaume à s'y appliquer et pour empescher qu'aucun estranger n'aborde
+aux isles[250].» Pourtant, malgré tant de sacrifices et tant d'efforts,
+la Compagnie est loin de prospérer. Alors Colbert lui-même semble se
+laisser gagner par le découragement général, et en répondant, le 23
+octobre 1671, au plus intelligent, au plus dévoué de ses agents, au
+conseiller Berryer, l'un des douze directeurs généraux de la Compagnie,
+qu'il avait envoyé au Havre pour diriger la vente d'un chargement, il
+lui fait connaître «qu'il est très-fâché d'apprendre que la vente des
+marchandises de la Compagnie des Indes orientales ne se fasse pas bien;
+qu'il faut avoir beaucoup de force pour résister au malheur de cette
+Compagnie; mais qu'on doit néanmoins s'armer de fermeté et de constance
+pour la soutenir, jusqu'à ce que son commerce devienne plus
+avantageux[251].»
+
+Or, ce commerce ne fut avantageux un instant qu'environ un siècle après,
+et la Compagnie du Sénégal, que Colbert fonda en 1673 en lui accordant
+la faculté exclusive du commerce des nègres sur la côte du Sénégal, au
+cap Vert et dans la rivière de Gambie, avec une gratification de 13
+livres par tête de nègre, cette Compagnie fut alors d'un médiocre
+secours à celle des Indes orientales, et n'eut elle-même que vingt ans
+d'existence, malgré le triste et cruel privilége que Colbert avait cru
+devoir lui donner[252].
+
+Quant à la Compagnie des Indes occidentales, il sut bientôt à quoi s'en
+tenir au sujet des espérances qu'on avait fondées sur elle. Le 5 avril
+1668, comme les premiers résultats laissaient déjà beaucoup à désirer,
+il examina lui-même dans un mémoire, dont l'original a été conservé,
+_les principaux points auxquels l'intendant du roy au Canada devait
+s'appliquer_[253]. Dans ce mémoire, Colbert recommandait d'abord à
+l'intendant d'apporter tous ses soins à ce qui concernait _la
+conservation et multiplication des habitants, la culture des terres, le
+commerce, les manufactures, les bois de construction pour la marine,
+etc._ L'infatigable ministre exposait ensuite ses idées sur la direction
+des affaires spirituelles de la colonie. On lira avec intérêt l'extrait
+suivant de son mémoire:
+
+ POUR LE SPIRITUEL.
+
+ «Les jésuites y établissent trop fortement leur autorité par la
+ crainte des excommunications.
+
+ «Faire en sorte qu'ils adoucissent un peu leur sévérité. Les
+ considérer comme gens d'une piété exemplaire et que jamais ils ne
+ s'aperçoivent qu'on blâme leur conduite, car l'intendant
+ deviendrait dans ce cas presque inutile au service du roy.
+
+ «Les jésuites préfèrent tenir les sauvages éloignés des Français et
+ ne point donner d'éducation à leurs enfants sous prétexte de
+ maintenir plus purement parmi eux la religion.
+
+ «C'est une maxime fausse et qu'il faut s'attacher à combattre en
+ attirant les sauvages par commerce, mariages et éducation de leurs
+ enfants.
+
+ «Les jésuites prétendent que les boissons vendues aux sauvages les
+ rendent paresseux à la chasse en les enivrant.
+
+ «Les commerçants disent qu'au contraire le désir d'en avoir les
+ rend plus vigilants à se procurer par la chasse les moyens d'en
+ acheter.
+
+ «Examiner avec attention ce point.
+
+ «Ne pas trop multiplier les prestres, les religieux et les
+ religieuses.
+
+ «Favoriser les mariages.
+
+ «Le séminaire de Saint-Sulpice ayant une habitation au Canada, il
+ faut prendre garde que la bonne intelligence se maintienne entre
+ l'évesque, les jésuites et eux.»
+
+Mais tous les efforts de Colbert en faveur de la Compagnie des Indes
+occidentales échouèrent. En 1671, il prit des mesures pour faire payer
+un intérêt de 5 pour 100 aux actionnaires, à l'exception de ceux dont
+les fonds provenaient des taxes de la Chambre de justice; mais bientôt
+il fut constant que la Compagnie ne pouvait pas se soutenir, et il
+fallut liquider. Déjà, en 1670, il avait été question de procéder à
+cette opération au moyen de 2 millions de livres de sucre qu'elle avait
+en magasin et qu'il s'agissait de partager entre les actionnaires à
+raison de 30 livres pour 100, ce qui portait le sucre à 3 livres 6 sous
+la livre, avec promesse d'une gratification pour ceux qui
+l'exporteraient à l'étranger. On revint un peu plus tard à cette idée,
+et l'on voit par une lettre de Colbert, du 29 septembre 1672, aux
+directeurs de la Compagnie d'Occident, que les marchandises n'ayant pas
+suffi pour le remboursement de ce qu'on appelait les actions
+volontaires, en opposition à celles provenant des amendes de la Chambre
+de justice, le roi autorisait la Compagnie à percevoir, au profit des
+intéressés, le droit de 50 sous qui se levait à Rouen sur les sucres et
+les cires. En résumé, la Compagnie avait perdu en dix ans 3,523,000
+livres. Au moment de sa liquidation, le roi lui donna près de 1,300,000
+livres, et devint propriétaire de tous les établissements qu'elle avait
+fondés[254].
+
+Ainsi, aucune des nombreuses compagnies fondées par Colbert ne
+prospéra. Tous les grands établissements qu'il créa, a dit Forbonnais,
+disparurent après lui. On vient de voir ce que devinrent les compagnies
+des Indes orientales, des Indes occidentales et du Sénégal. Les
+Compagnies du Nord, du Levant et des Pyrénées n'eurent pas un meilleur
+sort. La première, qui avait succédé à celle du même nom établie par
+Fouquet, était particulièrement dirigée contre les Hollandais, qui s'en
+émurent et firent des observations sur ce qu'elle jouissait de
+privilèges contraires aux traités. Colbert répondit à ce sujet à M. de
+Pomponne, que le roi donnait, il est vrai, à la Compagnie du Nord des
+sommes assez considérables, mais qu'il pouvait le faire sans contrevenir
+aux traités; qu'au surplus c'était un objet dont il fallait parler le
+moins possible; que la peine causée aux États par ces nouveaux
+établissements les préoccupait bien pendant quelque temps, mais que
+bientôt ce bruit s'amortissait et qu'en attendant on avançait
+toujours[255]. Quant aux faveurs concédées à la Compagnie du Nord, elles
+étaient du même genre que celles dont jouissait la Compagnie des Indes
+orientales. Le roi y contribuait pour le tiers des fonds, sur lesquels
+les pertes éprouvées pendant les dix premières années seraient
+imputables; il lui accordait une prime de 3 livres par chaque barrique
+d'eau-de-vie transportée hors du royaume, et de 4 livres par tonneau
+pour les autres marchandises également transportées hors de France ou
+comprises dans les retours. Enfin _le roi s'engageait_, disait l'édit,
+_afin d'éviter que la Compagnie se trouvât surchargée faute du prompt
+débit des marchandises, de faire prendre et recevoir dans les magasins
+de la marine toutes les marchandises propres à la construction, radoub,
+armement et équipement des vaisseaux, fournitures et provisions des
+armées navales, par les intendants et commissaires généraux, qui en
+feraient les marchés avec un profit raisonnable dont il serait convenu
+entre lesdits intendants et directeurs de la Compagnie_. Ne nous
+arrêtons pas aux innombrables inconvénients d'une telle clause. Il
+semble qu'une Compagnie ainsi favorisée eût dû réaliser sur-le-champ
+d'immenses bénéfices. Cependant, deux ans après son organisation, elle
+harcelait Colbert de ses demandes d'argent, et celui-ci était obligé
+d'écrire aux directeurs, le 27 mars 1671, qu'il leur était dû seulement,
+d'après leur propre compte, 549,088 livres, qu'il leur en a fait payer
+686,000, et que, par conséquent, le roi était en avance de 140,000
+livres[256]. La Compagnie des Pyrénées jeta encore moins d'éclat et eut
+moins de succès que celle du Nord. Dans une lettre du 30 septembre 1672,
+au premier président du Parlement de Toulouse, Colbert dit que cette
+Compagnie, dont le roi attendait beaucoup de secours pour sa marine,
+languissait faute d'une protection suffisante et par suite des procès
+qu'on lui suscitait de tous côtés, procès qui traînaient en longueurs
+affectées à cause d'un _trop grand attachement aux formes du palais_.
+Ainsi, les protections représentées par des primes et des souscriptions
+ne suffisaient plus; il fallait encore protéger les compagnies contre la
+justice. Quant à la Compagnie du Levant, elle ne fit pas plus de bruit
+que celle des Pyrénées, et l'on saurait à peine si elle a existé sans
+une lettre de Colbert, du 9 décembre 1672, par laquelle il manifeste au
+directeur la surprise qu'il a éprouvée en apprenant que la Compagnie
+avait transporté en Portugal des brocards d'or et d'argent faux. «Si la
+Compagnie, ajoutait Colbert, joue de pareils tours aux Turcs, elle court
+risque de souffrir les plus cruelles avanies qu'ils fassent supporter
+aux chrétiens[257].»
+
+C'étaient là autant d'exemples des fâcheuses conséquences du privilège
+et du monopole. Mais, comme l'a dit Forbonnais, à cette époque, l'amour
+de l'_exclusif_ dominait toutes les têtes, même les plus saines, et les
+plus éclatantes expériences ne servaient de rien. Au lieu de s'en tenir
+au système des primes, nécessaire peut-être alors dans un petit nombre
+de cas, vu l'imperfection de notre marine, Colbert poussa à l'extrême
+les idées de son siècle. Toutes les fois qu'une compagnie liquidait,
+c'était à qui inventerait un nouveau mode, une nouvelle forme de
+protection pour celle qui lui succéderait. On a vu les conséquences de
+ce système. Non-seulement on organisait des compagnies sans solidité,
+égoïstes, ne songeant qu'à s'enrichir en peu de temps et manquant le but
+faute de vouloir trop tôt l'atteindre; mais ces compagnies elles-mêmes
+faisaient la contrebande et transportaient des marchandises en matières
+de rebut, au mépris des plus sévères règlements. Triste résultat de la
+tendance qu'avait alors le gouvernement à tout régler, à tout diriger!
+On étouffait l'activité particulière, on tuait la concurrence dont le
+peuple aurait certainement tiré plus d'avantage que du monopole, et
+c'était, en définitive, le peuple qui payait les expériences qu'on
+faisait à ses dépens. Ne peut-on, sans injustice, reconnaître que
+Colbert aurait rendu un grand service à la France en adoptant un système
+tout différent? Il semble même que la puissance des faits, vers la fin
+de sa carrière, lui ait démontré cette vérité; car, le 6 janvier 1682,
+un arrêt du conseil autorisa le libre commerce aux Indes orientales, à
+condition que les particuliers se serviraient, pour leur passage et pour
+le transport de leurs marchandises, des navires de la Compagnie, et que
+les marchandises rapportées par eux seraient débarquées et vendues à
+l'encan dans les magasins lui appartenant[258]. Cette faculté,
+très-utile quoique un peu tardive, fut sollicitée par plusieurs
+particuliers et par la Compagnie elle-même. Ainsi, la vérité se faisait
+jour peu à peu, et l'expérience venait en aide à la raison.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+ Pensions accordées aux gens de lettres français et étrangers
+ (1663).--Lettre de Colbert à un savant étranger.--But politique de
+ ces pensions.--La Fontaine ne reçut jamais aucune faveur de
+ Colbert.--Création des Académies des Inscriptions et
+ Belles-Lettres, des Sciences, de Sculpture et de Peinture (1663,
+ 1665, 1666).--Colbert est reçu membre de l'Académie Française et
+ prononce un discours de réception (1667).--Il institue les jetons
+ de présence.--Dépenses de Louis XIV en bâtiments.--Colonnade du
+ Louvre.--Le Bernin à Paris (1665).--Observations de Colbert à Louis
+ XIV au sujet des dépenses faites à Versailles.--Total des dépenses
+ pour constructions sous le règne de Louis XIV.
+
+
+Il est nécessaire, avant d'aller plus loin, de revenir un instant sur
+nos pas, et de jeter un coup d'oeil sur l'une des parties de
+l'administration de Colbert dont les résultats ont jeté le plus de
+lustre sur le règne de Louis XIV; il s'agit des pensions accordées aux
+hommes de lettres français et étrangers, de la création des académies et
+de la surintendance des bâtiments royaux. Déjà sous le cardinal Mazarin,
+il existait une liste de pensions faites par l'État aux hommes de
+lettres, et l'historien Mézerai figurait sur cette liste pour 4,000
+livres, qui lui furent conservées jusqu'en 1672[259]. Plus généreux en
+apparence, Fouquet ouvrit aux littérateurs et aux savants de son temps
+sa cassette particulière, et parmi ses pensionnaires, on remarque
+Corneille, La Fontaine, Mlle Scudéry. Était-ce de sa part
+ostentation, générosité naturelle, moyen de s'attacher des créatures?
+Peut-être tout cela à la fois. Colbert était trop habile à flatter les
+goûts du roi, il avait trop bien deviné que ses penchants l'entraînaient
+vers tout ce qui avait des airs de grandeur et de magnificence, pour ne
+pas suivre un exemple qui s'accordait d'ailleurs avec ses inclinations
+personnelles. A peine arrivé au pouvoir, il s'occupa donc de la position
+des littérateurs, et il demanda à deux d'entre eux, Chapelain et Costar,
+une liste des gens de lettres auxquels le roi pourrait accorder des
+pensions, avec l'indication sommaire de leurs titres à cette faveur. Les
+deux listes furent remises à Colbert, et c'est sur ce double travail que
+l'état des pensions de 1663 fut arrêté[260]. En voici la copie:
+
+ «Au sieur La Chambre, médecin ordinaire du roi, excellent homme
+ pour la physique et la connoissance des passions et des sens, dont il a
+ fait divers ouvrages fort estimés 2,000 liv.
+
+ «Au sieur Conrard, lequel, sans connoissance d'aucune
+ autre langue que sa maternelle, est admirable pour juger
+ toutes les productions de l'esprit 1,500
+
+ «Au sieur Leclerc, excellent poëte françois 600
+
+ «Au sieur Pierre Corneille, premier poète dramatique
+ du monde (_expression de Costar_) 2,000
+
+ «Au sieur Desmaretz, le plus fertile auteur et doué de la
+ plus belle imagination qui ait jamais été[261] 1,200
+
+ «Au sieur Ménage, excellent pour la critique des pièces 2,000
+
+ «Au sieur abbé de Pure, qui écrit l'histoire en latin pur
+ et élégant[262] 1,000
+
+ «Au sieur Boyer, excellent poëte françois 800
+
+ «Au sieur Corneille le jeune, bon poëte françois et
+ dramatique 1,000
+
+ «Au sieur Molière, excellent poëte comique 1,000
+
+ «Au sieur Benserade, poëte françois fort agréable 1,500
+
+ «Au P. Le Cointe, de l'Oratoire, habile pour l'histoire 1,500
+
+ «Au sieur Godefroi, historiographe du roi 3,600
+
+ «Au sieur Huet de Caen, grand personnage qui a traduit
+ Origène 1,500
+
+ «Au sieur Charpentier, poëte et orateur françois 1,200
+
+ «Au sieur abbé Cottin, poëte et orateur françois[263] 1,200
+
+ «Au sieur Sorbière, savant es lettres humaines 1,000
+
+ «Au sieur Dauvrier, id. 3,000
+
+ «Au sieur Ogier, consommé dans la théologie et les
+ belles-lettres 1,500
+
+ «Au sieur Vallier, professant parfaitement la langue
+ arabe 600
+
+ «Au sieur Le Vayer, savant es belles-lettres 1,000
+
+ «Au sieur Le Laboureur, habile pour l'histoire[264] 1,200
+
+ «Au sieur de Sainte-Marthe, habile pour l'histoire 1,200
+
+ «Au sieur Du Perrier, poëte latin 800
+
+ «Au sieur Fléchier, poëte françois et latin 800
+
+ «Aux sieurs de Vallois, frères qui écrivent l'histoire en
+ latin 2,400
+
+ «Au sieur Maury, poëte latin 600
+
+ «Au sieur Racine, poëte françois[265] 600
+
+ «Au sieur abbé de Bourzeis, consommé dans la théologie
+ positive, dans l'histoire, les lettres humaines et les langues
+ orientales 3,000
+
+ «Au sieur Chapelain, le plus grand poëte françois qui
+ ait jamais été et du plus solide jugement 3,000
+
+ «Au sieur abbé Cassaigne, poëte, orateur et savant en
+ théologie 1,500
+
+ «Au sieur Perrault, habile en poésie et belles-lettres 1,500
+
+ «Au sieur Mézerai, historiographe 4,000
+
+Quelques étrangers, auxquels il était accordé des pensions de 1,200 à
+1,500 livres, complétaient cette première liste. C'étaient Huyghens,
+Heinsius, Boeklerus, Wasengeil, Isaac Vossius et quelques autres. Vossius
+était un célèbre géographe hollandais. La lettre suivante, que Colbert
+lui écrivit pour le prévenir de la faveur dont il était l'objet, laisse
+percer suffisamment le motif secret et réel que l'on avait en donnant de
+pareilles pensions à des étrangers.
+
+ «Quoique le roi ne soit pas votre souverain, il veut néanmoins être
+ votre bienfaiteur, et m'a commandé de vous envoyer la lettre de
+ change ci-jointe, comme une marque de son estime et un gage de sa
+ protection: chacun sait que vous suivez dignement l'exemple du
+ fameux Vossius, votre père, et qu'ayant reçu de lui un nom qu'il a
+ rendu illustre par ses écrits, vous en conserverez la gloire par
+ les vôtres. Ces choses étant connues de Sa Majesté, elle se porte
+ avec plaisir à gratifier votre mérite, et j'ai d'autant plus de
+ joie qu'elle m'ait donné ordre de vous le faire savoir que je puis
+ me servir de cette occasion pour vous assurer, que je suis,
+ Monsieur, votre très-humble et très-affectionné serviteur.
+
+ «COLBERT.
+
+ «A Paris ce 21 juin 1663[266].»
+
+Évidemment, l'amour des sciences et des lettres fut un motif secondaire
+dans cette détermination de Colbert, qui voulait, avant tout, produire
+de l'effet à l'étranger. Une lettre que Chapelain lui écrivit le 17 mai
+1663 ne laisse, à ce sujet, aucun doute. En lui transmettant la
+correspondance d'un gentilhomme allemand, Wasengeil, qui figurait sur la
+liste des pensions, et que Colbert avait envoyé en Espagne pour observer
+l'état du pays, Chapelain lui faisait connaître que ce Wasengeil ne se
+lassait pas de publier en tous lieux, surtout en Espagne, la libéralité
+du roi envers les gens de lettres, sans distinction de nationalité, et
+que les Espagnols avaient peine à y ajouter foi, tant cela leur semblait
+au-dessus de ce qui s'était jamais fait.
+
+ «J'ai considéré, Monsieur, disait Chapelain en terminant, comme un
+ bonheur d'avoir rencontré un sçavant homme désintéressé et non
+ suspect de partialité, qui d'office voulut estre, en des pays où
+ nous ne sommes pas aimés, la trompette et la gloire de Sa Majesté
+ et de vos si justes louanges. Il parcourra toute l'Espagne et les y
+ répandra avec courage et fidélité, et au moins à son retour, nous
+ rendra conte (_sic_) du succès qu'elles y auront eu[267].»
+
+Enfin, l'on a trouvé récemment, dans les papiers d'Hermann Conring,
+homme d'État et écrivain allemand célèbre au XVIIe siècle, une lettre
+originale de Colbert du 27 août 1665, qui annonçait l'envoi d'une lettre
+de change de 1,700 livres. Il y avait aussi, dans les mêmes papiers, le
+brouillon d'une lettre d'Hermann Conring à Colbert. Or, il résulte de
+cette lettre, datée du 2 mai 1672, que Conring était chargé par la cour
+de France de gagner des voix à Louis XIV, qui songeait alors à se faire
+nommer empereur d'Allemagne[268].
+
+Les pensions accordées aux littérateurs et savants étrangers par Colbert
+avaient donc un double but politique qu'on ne saurait dissimuler; car en
+même temps qu'elles agissaient sur l'opinion et donnaient au dehors une
+haute idée de la grandeur et de la générosité de la France, elles
+disposaient ceux qui en étaient l'objet à rendre, dans certains cas, au
+gouvernement des services particuliers, peu compatibles sans doute avec
+la dignité des lettres, mais d'autant mieux recompensés.
+
+Au surplus, ces services coûtaient peu à l'État, et l'effet produit
+n'était nullement en rapport avec la somme affectée aux gratifications.
+Le chiffre des pensions aux gens de lettres français et étrangers ne
+dépassa jamais 100,000 livres, et descendit, en moyenne, à 75,000
+livres, à partir de 1672, époque à laquelle les pensions aux étrangers
+paraissent avoir été supprimées. On a remarqué que, tant que Colbert
+vécut, La Fontaine ne fut pas porté sur la liste des pensions[269].
+Était-ce rancune pour la fidélité éclatante que l'immortel fabuliste
+avait vouée à Fouquet, ou bien le poëte n'avait-il voulu faire aucune
+démarche auprès du ministre ou de Chapelain pour obtenir la faveur que
+l'on accordait au sieur Leclerc et au sieur Boyer? Si le fait est bien
+exact, et tout porte à le croire, il y a une charmante épigramme au fond
+de l'éloge suivant, qu'on lit dans un poëme de La Fontaine sur le
+quinquina.
+
+ «Et toi que le quina guérit si promptement,
+ Colbert, je ne dois point te taire...
+ D'autres que moi diront ton zèle et la conduite,
+ Monument éternel aux ministres suivants:
+ Ce sujet est trop vaste et la muse est réduite
+ _A dire les faveurs que tu fais aux savants_.»
+
+Mais en même temps qu'il encourageait les savants par des pensions,
+Colbert proposait un plus noble but à leur ambition en créant plusieurs
+académies. La France lui doit l'Académie des Inscriptions et
+Belles-Lettres, celle des Sciences, celles de Peinture et de Sculpture.
+C'est ainsi qu'il imitait encore le cardinal de Richelieu, son modèle de
+prédilection. L'établissement de l'Académie des Inscriptions et
+Belles-Lettres date du mois de décembre 1663[270]. Formée d'abord d'un
+petit nombre de membres de l'Académie Française, elle s'assemblait dans
+la bibliothèque de Colbert, afin d'y travailler aux inscriptions et
+devises dont on faisait déjà un fréquent usage pour les médailles, les
+écussons; et c'est de là que sortit, sans doute, l'orgueilleuse devise
+de la Compagnie des Indes orientales: _Florebo quocumque ferar_. A cette
+époque, l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres n'était encore que
+la _petite académie_, car elle ne se composait que de quatre membres;
+Chapelain, Charpentier, et les abbés Cassagne et Bourzeis. Mais peu à
+peu le nombre des académiciens qui prirent part à ses travaux augmenta.
+En leur qualité d'historiographes, Racine et Boileau y concoururent.
+D'ailleurs, le goût pour les médailles, qui allait toujours croissant,
+lui donnait chaque jour plus d'importance, et les événements
+fournissaient à ses membres de nombreuses occasions de faire graver sur
+le bronze ou sur le marbre les louanges du roi dans ce style parfois un
+peu trop hyperbolique, dont la célèbre devise: _Nec pluribus impar_, est
+la plus haute expression[271]. L'Académie des Sciences fut fondée en
+1666 pour perfectionner la géométrie, l'astronomie, la physique, la
+mécanique, l'anatomie et la chimie. On frappa à ce sujet une médaille
+représentant d'un côté le portrait du roi, et de l'autre Minerve ayant
+autour d'elle une sphère, un squelette, un alambic. Les mots de la
+légende étaient: _Naturæ investigandæ et perficiendis artibus_, et ceux
+de l'exergue: _Regia scientiarum academia instituta M. DC. LXV_[272].
+Reconnaissante de la protection qu'il accordait aux lettres, l'Académie
+Française reçut Colbert parmi ses membres, en 1667. On a souvent répété,
+sur la foi d'un historien de l'Académie, l'abbé d'Olivet, qu'en nommant
+Colbert, celle-ci l'avait dispensé du discours de réception obligé, et
+que cette faveur n'avait été accordée qu'à lui seul. D'abord, il est à
+croire que Colbert eût été peu flatté d'un semblable privilège. Mais un
+passage de la _Gazette de France_ détruit formellement l'assertion de
+l'abbé d'Olivet, et lève tous les doutes à ce sujet. Le passage est
+curieux.
+
+ «De Paris, le 30 avril 1667.--Le 21 du courant, le duc de
+ Saint-Aignan, ayant été prendre le sieur Colbert en son logis, le
+ conduisit en l'Académie Françoise, établie chez le chancelier de
+ France, laquelle l'avoit depuis longtemps invité à lui faire
+ l'honneur d'être un de ses membres; et après y avoir été reçu avec
+ les cérémonies ordinaires, il fit un discours à la louange du roi
+ avec tant de grâce et de succès qu'il en fut admiré de toute cette
+ savante compagnie[273].»
+
+On le voit donc, Colbert subit la loi commune, et paya son tribut au
+discours de réception. Quelque temps après, frappé de la lenteur avec
+laquelle l'Académie travaillait au dictionnaire de la langue dont elle
+s'occupait alors depuis plus de quarante ans, il régla les heures de ses
+séances et lui fit donner, ajoute-t-on, une pendule, «avec ordre au
+sieur Thuret, horloger, de la conduire et de l'entretenir.» En même
+temps, pour hâter la publication du dictionnaire et stimuler le zèle des
+académiciens, Colbert leur accorda des jetons de présence, et, depuis
+cette époque, a dit un académicien, «on travailla mieux et dix fois plus
+qu'on n'avait fait jusqu'alors[274].»
+
+Cependant, les pensions aux gens de lettres et la création des académies
+ne formaient que la moindre partie des encouragements que ce ministre
+accordait aux beaux-arts. Le 2 janvier 1664, Louis XIV lui avait donné
+la charge de surintendant des bâtiments en remplacement d'un sieur
+Ratabon[275]. Tant qu'elle avait été occupée par ce dernier, la charge
+de surintendant des bâtiments n'avait eu, faute d'argent sans doute,
+aucune importance; mais dès que l'ordre fut rétabli dans les finances,
+et que Colbert eut les bâtiments dans ses attributions, les choses
+changèrent de face. Les dépenses de Louis XIV en bâtiments, ont été
+énormes. On ne couvre pas impunément le sol de palais, de statues,
+d'arcs de triomphe, de monuments de toute sorte; mais la passion et
+l'esprit de parti ont quelquefois grossi ces dépenses dans des
+proportions fabuleuses. Après Voltaire, qui les évalua à 500 millions,
+Mirabeau avait dit qu'elles atteignirent le chiffre de 1,200
+millions[276]. Volney alla beaucoup plus loin, et il les porta à
+4,600,000,000[277]. En même temps, on ajoutait que, pour anéantir la
+preuve de ces profusions, Louis XIV avait brûlé tous les registres où
+elles étaient constatées. Or, ces registres ont été retrouvés; ils
+existent en plusieurs copies, appartenant les unes à la Bibliothèque
+royale, d'autres à des particuliers. De savants et zélés bibliophiles,
+véritables pionniers de l'histoire, les ont compulsés avec soin, ont
+constaté leur authenticité, les ont contrôlés les uns par les autres, et
+il en résulte que toutes les dépenses de Louis XIV, en bâtiments, ne se
+sont élevées qu'à CENT SOIXANTE-CINQ MILLIONS, monnaie de son
+temps[278].
+
+Toutefois, il ne faut pas se le dissimuler, cette somme de 165 millions
+représentait alors une valeur énorme. A l'époque où la plupart des
+travaux auxquels elle fut affectée s'exécutèrent, le chiffre moyen du
+budget était de 90 millions, et il s'en fallait de beaucoup que la
+France le payât aussi aisément qu'elle paye actuellement un budget de
+1400 millions. Si l'on a égard au chiffre de la population, qui
+n'excédait guère alors 20 millions d'habitants, au grand nombre de
+privilégiés que leur naissance ou leurs fonctions exemptaient de
+l'impôt, on demeurera convaincu que cette somme de 165 millions dut
+être, comparativement, très-onéreuse aux populations. C'était donc là
+une magnifique dotation. Pendant vingt ans, Colbert fut le dispensateur
+tout-puissant de ce budget dépensé presque en entier sous son
+administration. Il avait pour les beaux-arts un goût naturel que son
+voyage en Italie n'avait fait qu'accroître; il savait en outre qu'un des
+plus sûrs moyens de plaire au roi, de l'occuper agréablement, était de
+l'entourer des merveilles de l'architecture, de la peinture et de la
+sculpture. Il appela donc à lui tous les artistes de talent, leur
+communiqua un peu de son activité, examina, discuta leurs plans, les
+soumit à l'épreuve du concours public, et bientôt se produisit cette
+série de chefs-d'oeuvre en tous genres, dont, avec raison, la France est
+aujourd'hui si fière, et auxquels, de toutes les parties du monde, les
+étrangers viennent incessamment payer le tribut de leur admiration.
+
+Un des premiers projets dont Colbert eut à s'occuper fut la construction
+de la principale façade du Louvre. Ce fut là une affaire, et même une
+grande affaire qui comporte quelques détails. On avait commencé cette
+façade sur les dessins de Le Vau, premier architecte du roi, lorsque
+Colbert suspendit les travaux et demanda un nouveau plan aux architectes
+de Paris. Parmi ceux-ci, un d'entre eux exposa, sans se nommer, un plan
+admirable: c'était Claude Perrault qui était en même temps médecin du
+roi. Pourtant, Colbert hésitait encore. Il y avait alors à Rome un
+artiste célèbre, tout à la fois peintre, sculpteur, architecte, comme
+avait été Michel-Ange; il s'appelait _Bernini_. Colbert voulut d'abord
+avoir son avis, son plan; puis, il résolut de le faire venir à Paris.
+Voici la lettre que Louis XIV lui écrivit, pour l'y appeler:
+
+ Seigneur cavalier Bernin, je fais une estime si particulière de
+ votre mérite que j'ai un grand désir de voir et de connaître une
+ personne aussi illustre, pourvu que ce que je souhaite se puisse
+ accorder avec le service que vous devez à notre Saint-Père le Pape
+ et avec votre commodité particulière. Je vous envoie en conséquence
+ un courrier exprès, par lequel je vous prie de me donner cette
+ satisfaction, et de vouloir entreprendre le voyage de France,
+ prenant l'occasion favorable qui se présente du retour de mon
+ cousin le duc de Créqui, ambassadeur extraordinaire, qui vous fera
+ savoir plus particulièrement le sujet qui me fait désirer de vous
+ voir et de vous entretenir des beaux dessins que vous m'avez
+ envoyés pour le bâtiment du Louvre; et du reste me rapportant à ce
+ que mondit cousin vous fera entendre de mes bonnes intentions, je
+ prie Dieu qu'il vous tienne en sa sainte garde, seigneur cavalier
+ Bernin.
+
+ «Louis.
+
+ «_Contre-signé_: DE LIONNE[279].
+
+ «A Paris, ce 11 avril 1665.»
+
+Quel artiste ne se fût empressé de répondre à une aussi flatteuse
+invitation, accompagnée, pour prévoir et lever tous les obstacles, d'un
+premier présent de 30,000 livres? Le Bernin partit donc, emmenant avec
+lui un de ses fils, deux de ses élèves, une nombreuse suite, et il reçut
+pendant tout son voyage des honneurs inusités. D'après les ordres du
+roi, les magistrats de toutes les villes qu'il traversa le
+complimentèrent et lui offrirent les vins d'honneur, hommage réservé aux
+seuls princes du sang. Sur sa route, des officiers de la cour lui
+apprêtaient à manger, et, quand il approcha de Paris, un maître d'hôtel
+du roi vint à sa rencontre pour le recevoir et l'accompagner partout. A
+peine fut-il arrivé, que Colbert lui rendit visite de la part du roi,
+qui, à son tour, lui fit l'accueil le plus distingué. Le Bernin n'était
+pas seulement un artiste de mérite, c'était aussi un habile courtisan.
+Dans sa première entrevue avec Louis XIV, il lui proposa de faire son
+buste. Quelque temps après, comme le roi posait devant lui, ayant écarté
+une boucle de cheveux qui recouvrait le front de son modèle: «_Votre
+Majesté_, lui dit-il, _peut montrer son front à toute la terre_.» Le mot
+fit fortune, et bientôt tous les courtisans adoptèrent la coiffure à la
+Bernin. Quant au plan du Louvre, il réussit moins bien. Ce plan avait
+d'abord été adopté, et les fondations en furent posées avec éclat le 17
+octobre 1665; mais, comme il exigeait que tous les anciens bâtiments
+fussent détruits, contrairement aux vues du roi et de Colbert, on y
+renonça après le départ du Bernin, et l'on revint à celui de Claude
+Perrault. Louis XIV aurait voulu retenir Le Bernin à Paris, et il lui
+promettait 3,000 louis d'or par an. Le Bernin, dont la vanité excessive
+s'était encore accrue par suite des honneurs exagérés qu'on lui avait
+rendus, persista à quitter la France, sous prétexte que l'hiver y était
+trop rigoureux pour sa santé, mais plutôt dit-on, parce qu'il supposait
+Lebrun, Perrault et d'autres artistes jaloux de son talent. Magnifique à
+l'excès jusqu'au bout, Louis XIV lui fit remettre, la veille de son
+départ, 3,000 louis d'or (33,000 livres) en trois sacs avec un brevet de
+6,000 livres de pension annuelle et un de 1,200 livres pour son fils. En
+même temps, l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres fut invitée à
+faire la devise d'une médaille destinée à immortaliser ce voyage sans
+résultat. Cette médaille fut en effet frappée. Elle représente d'un côté
+le portrait du Bernin, et, au revers, les muses de l'art, avec cet
+exergue: _Singularis in singulis, in omnibus unicus_. Le voyage seul du
+Bernin, sans compter la pension de 6,000 livres qu'il toucha jusqu'en
+1680, coûta 103,000 livres[280]. On a vu ce qu'il produisit: un buste du
+roi. Plus tard, il est vrai, le Bernin envoya de Rome une statue
+équestre de Louis XIV; mais la tête en fut trouvée tellement
+disgracieuse qu'il fallut la remplacer par une tête copiée sur l'antique
+par Girardon. C'est la statue que l'on voit encore à Versailles, au bout
+de la pièce des Suisses. Heureusement, son plan du Louvre avait été
+rejeté, grâce à Colbert, auprès duquel ni le plan ni son auteur n'eurent
+le don de réussir, et la colonnade du Louvre fut exécutée, d'après le
+plan de Claude Perrault.
+
+Cependant, Colbert s'aperçut bien tôt qu'il avait flatté dans Louis XIV
+une passion terrible, insatiable, et que les dépenses, chaque jour
+croissantes, affectées aux bâtiments, tendaient sans cesse à détruire
+l'équilibre qu'il avait eu tant de peine à rétablir dans les finances.
+Dès 1667, ses craintes devinrent très-vives, et il les exprima à Louis
+XIV dans un mémoire[281]. Ce mémoire porte en substance que, si le roi
+veut bien chercher dans Versailles où sont plus de 1,500,000 écus qui y
+ont été dépensés depuis deux ans, il aura bien de la peine à les
+trouver; que ses divertissements sont tellement mêlés avec la guerre de
+terre qu'il est bien difficile de les diviser; que, s'il examine combien
+de dépenses inutiles il a faites, il verra que, si elles étaient toutes
+retranchées, il ne serait pas réduit à la nécessité où il est.
+
+ «En mon particulier, ajoute Colbert saisi d'un noble patriotisme,
+ je déclare à Votre Majesté qu'un repas inutile de 1,000 écus me
+ fait une peine incroyable, et lorsqu'il est question de millions
+ d'or pour la Pologne, je vendrais tout mon bien, j'engagerais ma
+ femme et mes enfants, et j'irais à pied toute ma vie pour y
+ fournir, si c'était nécessaire. Votre Majesté excusera, s'il lui
+ plaît, ce petit transport... Votre Majesté doit considérer qu'elle
+ a triplé les dépenses de ses écuries... Si Votre Majesté examine
+ bien, elle trouvera que cette augmentation en livrées, en
+ nourritures d'hommes et de chevaux, en achats, en gages, va à plus
+ de 200,000 livres tous les ans... Si Votre Majesté considère son
+ jeu, celui de la reine, toutes les fêtes, repas, festins
+ extraordinaires, elle trouvera que cet article monte environ à plus
+ de 500,000 livres, et que les rois, ses prédécesseurs, n'ont jamais
+ fait cette dépense, et qu'elle n'est pas du tout nécessaire.»
+
+Colbert s'excuse ensuite d'avoir tant tardé de présenter ces
+observations au roi:
+
+ «La première raison, dit-il, c'est que j'avais à contredire ce que
+ Votre Majesté aime le plus fortement; la seconde, que, encore que
+ Votre Majesté agréât tout ce que je lui dis touchant les exils,
+ les rappels et les emprisonnements de ses sujets, je ne vois pas
+ que Votre Majesté y ait fait aucune réflexion, et j'ai commencé de
+ douter si la liberté que j'avais prise était agréable à Votre
+ Majesté; la troisième, qu'il m'a semblé que Votre Majesté
+ commençait de préférer ses plaisirs, ses divertissements à toute
+ chose, et cela, fondé sur deux rencontres considérables: la
+ première, ayant fait voir à Saint-Germain que Votre Majesté devait
+ fortifier son armée navale dans le même temps que Votre Majesté
+ disait qu'il fallait se tirer le morceau de la bouche pour y
+ fournir, dans ce moment-là, Votre Majesté dépense 200,000 livres
+ comptant pour un voyage de Versailles, savoir, 13,000 pistoles pour
+ son jeu et celui de la reine et 50,000 livres en repas
+ extraordinaires: la seconde que, encore que Votre Majesté voie dans
+ ce moment-ci l'état de ses affaires prêtes à tomber, _par l'excès
+ de toutes sortes de dépenses_, dans un abyme de nécessités qui
+ produit toute sorte de désordres, Votre Majesté, dis-je, fait faire
+ une dépense de 100,000 livres à chacune de ses compagnies de
+ mousquetaires. Quand un mousquetaire à la basse paie aura consommé
+ la solde de 360 livres en ornements inutiles, de quoi veut-on qu'il
+ vive pendant cette année? Il faut que, par douceur ou par force, il
+ vive aux dépens de son hôte; les lieux où il demeure ne paient plus
+ la taille, et tout tombe dans la confusion. Ah! plût à Dieu que
+ Votre Majesté eût une fois bien examiné cette matière! Elle
+ trouverait que sa gloire souffre de ces fanfares, de ces ornements
+ inutiles, dont la dépense, outre cela, ruine et les officiers et
+ les cavaliers.»
+
+En terminant, Colbert blâme sévèrement les mouvements de troupes, «_à
+qui on fait jouer la navette par des marches perpétuelles, ruineuses_,»
+et dit en parlant des revues qu'il n'avait jamais compris qu'elles
+dussent _venir chercher le roi, ni que la marche et l'assemblée des
+armées au dedans du royaume, qui en attire la ruine, pût devenir un
+amusement de dames_[282].
+
+ «J'avais vu auparavant, dit-il enfin, le secrétaire d'État de la
+ guerre, avec celui qui avait le soin des finances, chercher
+ ensemble de n'être point à charge aux peuples; on écoutait les
+ habitants des villes quand ils venaient se plaindre; on leur
+ rendait justice sévère sur les officiers et les troupes; à présent,
+ aucun n'ose se plaindre, car tous ceux qui sont venus ont été
+ traités de _coquins_, de _séditieux_, et les peuples ont appris ces
+ mauvais traitements, qui ont été prononcés par celui qui parle au
+ nom de Votre Majesté[283].»
+
+Remontrances sévères, mais justes et courageuses. Malheureusement, elles
+demeurèrent sans effet. On a vu plus haut que les sommes employées par
+Louis XIV en bâtiments et encouragements aux beaux-arts et manufactures,
+s'élevèrent de 1661 à 1710, à 165 millions. Il ne sera pas sans intérêt
+de faire connaître quelle somme fut affectée à chaque objet en
+particulier[284].
+
+ Dépense totale de Versailles, églises, Trianon, Clagny, Saint-Cyr, la
+ machine de Marly, la rivière d'Eure, Noisy et les Moulineaux 81,151,414 liv.
+ Tableaux, étoffes, argenterie, antiques 6,386,774
+ Meubles et autres dépenses 13,000,000
+ Chapelle (_construite de_ 1699 à 1710) 3,260,241
+ Autres dépenses de tout genre 13,000,000
+ __________
+ Total pour Versailles et dépendances 116,798,229
+ Saint-Germain 6,455,561
+ Marly (_non compris la machine qui figure à l'article
+ Versailles_[285]) 4,501,279
+ Fontainebleau 2,773,746
+ Chambord 1,225,701
+ Louvre et Tuileries 10,608,969
+ Arc de triomphe de Saint-Antoine[286] 513,755
+ Observatoire de Paris (_construit de 1667 à 1672_). 725,174
+ Hôtel royal et église des Invalides[287] 1,710,332
+ Place royale de l'hôtel Vendosme 2,062,699
+ Le Val-de-Grâce[288] 3,000,000
+ Annonciades de Meulan 88,412
+ Canal des deux mers (_non compris ce qui a été fourni par
+ les États du Languedoc_) 7,736,555
+ Manufactures des Gobelins et de la Savonnerie 3,645,945
+ Manufactures établies en plusieurs villes 1,707,990
+ Pensions et gratifications aux gens de lettres 1,979,970
+ _________
+ Total général des dépenses 165,534,315 liv.
+
+Si l'on cherche à se rendre compte approximativement de la valeur
+actuelle de cette somme, et qu'on se contente de prendre pour base la
+moyenne du prix du marc d'argent sous Louis XIV et en 1846, on trouve
+que les dépenses de ce roi, en bâtiments, encouragements et
+gratifications, représenteraient, de nos jours, 350 millions environ.
+Mais que l'on évoque un instant devant son imagination les seules
+merveilles de Versailles, et que l'on se demande ensuite si, exécutées
+de notre temps, toutes les constructions de Louis XIV ne coûteraient pas
+près d'un milliard[289].
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+ Canal de Languedoc.--Motifs qui en faisaient solliciter
+ l'ouverture.--Proposition faite à Colbert par Riquet
+ (1663).--Difficultés à surmonter.--Le gouvernement discute la
+ question de savoir si le canal doit être fait par l'État ou par un
+ particulier.--Raisons qui font adopter ce dernier parti.--Riquet
+ est en butte à l'envie et au dénigrement de ses
+ concitoyens.--Colbert lui témoigne une véritable amitié.--Dépense
+ totale du canal.--Vers de Corneille à ce sujet.--Canal d'Orléans.
+
+
+Parmi les travaux dont les _Comptes des bastiments du roy_ font
+connaître la dépense, il en est un que Colbert prit sous sa protection
+spéciale et auquel il tint à honneur d'associer son nom; c'est le canal
+de Languedoc, travail gigantesque dont Charlemagne lui-même semble avoir
+entrevu les admirables résultats, et qui avait déjà donné lieu, sous
+François Ier, Charles IX, Henri IV et Louis XIII, à des projets
+discutés en Conseil. Plusieurs motifs d'une grande importance étaient
+cause que l'on souhaitait vivement l'exécution de ce canal. Tous ceux
+qui en avaient étudié le projet faisaient observer avec raison que, par
+ce moyen, les marchandises de l'Océan et de la Méditerranée pourraient
+être transportées de l'une à l'autre mer en évitant de passer par le
+détroit de Gibraltar, où les navires couraient beaucoup de danger; qu'en
+cas de disette en Languedoc ou dans la Guyenne, il serait très-aisé de
+faire arriver les grains dans celle de ces contrées qui en manquerait;
+que le Haut-Languedoc où les blés abondaient en verserait presque sans
+frais dans le Bas-Languedoc, beaucoup moins favorisé, sous ce rapport,
+et que celui-ci enverrait en échange, par la même voie, ses vins et tout
+ce qu'il tirait de son commerce avec la province de Lyon. On ajoutait
+encore, et c'était une raison déterminante dans les idées du temps, que
+les étrangers qui feraient le commerce de transport de l'une à l'autre
+mer laisseraient des sommes considérables à la province. Enfin, à toutes
+ces considérations où les intérêts matériels étaient seuls en jeu, s'en
+joignait une dernière d'une autre nature, mais qui n'exerçait pas une
+moindre influence sur les esprits. On disait que les Romains eux-mêmes,
+si vantés pour leurs travaux, n'avaient rien fait de comparable au canal
+qu'il s'agissait d'exécuter, et qu'il en reviendrait non-seulement
+beaucoup de profit, mais aussi beaucoup d'honneur à la nation qui les
+aurait surpassés près des lieux mêmes où ils avaient laissé la plus
+forte empreinte de leur passage et de leur grandeur[290].
+
+Jamais, en effet, entreprise plus magnifique et plus séduisante n'avait
+été proposée à un ministre ami des grandes choses. Quatorze lieues
+seulement séparent l'Aude et la Garonne, dont l'une se jette, comme on
+sait, dans la Méditerranée, l'autre dans l'Océan, et il semblait au
+premier abord que la jonction de ces rivières au moyen d'un canal ne
+présentait pas des obstacles insurmontables. Bien plus, toutes les fois
+que le projet avait été étudié, soit par les États, soit à la requête du
+gouverneur, on l'avait déclaré exécutable; mais cette possibilité de le
+mener à bonne fin laissait probablement beaucoup de doute dans les
+esprits; car, malgré les avantages qu'on espérait en retirer, le canal
+de Languedoc était encore à l'état de projet au commencement de l'année
+1662.
+
+Il y avait alors dans les gabelles de cette province un homme que la
+nature avait fait un grand géomètre. Possesseur de quelques terres au
+pied d'une montagne, principal empêchement à l'ouverture du canal de
+jonction des deux mers, il cherchait depuis plusieurs années le moyen de
+surmonter cet obstacle. Après plusieurs essais faits en petit dans sa
+propriété, essais dont les traces ont été religieusement conservées par
+ses descendants, Pierre-Paul de Riquet, seigneur de Bonrepos, d'une
+famille noble originaire de Provence, crut enfin avoir trouvé ce moyen,
+et fit part de son projet à Colbert dans une lettre où respire une
+bonhomie charmante:
+
+ «Vous vous étonnerez, dit-il, que j'entreprenne de parler d'une
+ chose qu'apparemment je ne connois pas, et qu'un homme de gabelle
+ se mêle de nivelage. Mais vous excuserez mon entreprise lorsque
+ vous saurez que c'est de l'ordre de Monseigneur l'archevêque de
+ Toulouse que je vous écris[291].»
+
+Riquet raconte ensuite à Colbert que l'archevêque de Toulouse, l'évêque
+de Saint-Papoul et plusieurs autres personnes de condition sont allées
+sur les lieux avec lui; qu'ils en sont revenus persuadés de la vérité de
+ce qu'il leur avait dit sur la possibilité de faire le canal, et l'ont
+engagé à lui soumettre la relation qu'il envoie, «mais en assez mauvais
+ordre; car n'entendant ni grec ni latin, et sachant à peine parler
+français, il ne peut pas s'expliquer sans bégayer.»
+
+Quant au projet, la difficulté principale avait toujours été d'amener
+assez d'eau à un point de partage appelé les _Pierres Naurouse_, élevé
+de plus de cent toises au-dessus du niveau des deux mers, et d'où l'eau
+pût être dirigée de l'un ou de l'autre côté du canal avec assez
+d'abondance pour l'alimenter. Riquet trouva le moyen de ramasser
+plusieurs ruisseaux considérables, auxquels on n'avait pas même songé
+avant lui, à cause de leur éloignement, et de les utiliser, malgré des
+obstacles matériels, en apparence insurmontables, que présentaient les
+escarpements de la _Montagne Noire_, aux pieds de laquelle les Pierres
+de Naurouse étaient situées. Dès lors le succès de l'entreprise fut
+assuré. Bientôt après, l'archevêque de Toulouse présenta Riquet à
+Colbert. Cependant, plusieurs années se passèrent avant qu'on se mît à
+l'oeuvre. Comme les États de Languedoc devaient contribuer à la dépense,
+ils nommèrent des commissaires pour vérifier le projet de Riquet, et il
+fut décidé que celui-ci ferait d'abord une rigole d'essai. Cet essai
+devait coûter 200,000 livres. Plein de confiance dans son plan, Riquet
+n'hésita pas à faire cette dépense.
+
+ «Mais en ce cas, Monseigneur, écrivait-il à Colbert le 27 novembre
+ 1664, mettant en risque mon bien et mon honneur, à défaut de
+ réussite, il me semble raisonnable, par contre-coup, que j'acquière
+ un peu de l'un et un peu de l'autre en cas que j'en sorte
+ heureusement. J'espère être à Paris dans le mois de janvier
+ prochain... Et ce sera alors, Monseigneur, que je me donnerai
+ l'honneur de vous dire mieux de bouche mes sentiments à ce sujet.
+ Vous les trouverez raisonnables, assurément; car j'affecterai de
+ vous porter des propositions de justice, et, par conséquent, de
+ votre goût; et en cela, je suivrai mon naturel franc et libre, et
+ point chicannier[292].»
+
+Riquet vint donc à Paris, et, le 25 mai 1665, il obtint par lettres
+patentes le droit de travailler _aux rigoles nécessaires pour faire
+l'essai de la pente et de la conduite des eaux_. Deux mois après, cet
+essai touchait à son terme, et l'infatigable ingénieur écrivait à
+Colbert que bien des gens seraient surpris du peu de temps qu'il y
+aurait employé et de la faible dépense qui en résulterait; qu'au surplus
+la réussite était infaillible, mais d'une manière toute nouvelle et à
+laquelle ni lui ni personne n'avait songé jusqu'alors; car le chemin où
+il passait maintenant lui était toujours demeuré inconnu, quelque soin
+qu'il eût mis à le découvrir; que la pensée lui en était venue à
+Saint-Germain, et que sa rêverie s'était trouvée juste, le niveau ayant
+confirmé ce que son imagination lui avait dit à deux cents lieues de là.
+Colbert répondit le 14 août suivant à cette lettre qu'il était très-aise
+de voir l'espérance où était Riquet concernant le _grand dessein de la
+jonction des deux mers_, qu'outre la gloire qui en reviendrait à son
+auteur le roi lui en saurait beaucoup de gré, son intention étant de
+faire exécuter le canal par ses soins de préférence à tous autres;
+qu'ainsi, une fois la rigole d'essai achevée, il pourrait se mettre en
+route pour Paris, en ayant soin toutefois de bien discuter les moyens,
+que l'on aurait en main pour faire trouver au roi les fonds nécessaires,
+afin que, ces moyens étant bien digérés, on pût les lui proposer sans
+retard[293].
+
+Tout semblait donc marcher au gré de Riquet, mais de nouvelles épreuves
+lui étaient encore réservées. La dépense du canal avait d'abord été
+évaluée à 6 millions environ, et ni le roi ni Colbert ne voulaient y
+affecter une pareille somme. Cependant, vers la même époque, le roi
+dépensait en bâtiments, dans une seule année, 6,242,828 livres[294]. Le
+prince de Conti, gouverneur du Languedoc, fit alors un appel aux États
+et les excita à s'associer à l'exécution du canal, leur promettant que,
+«de son côté, Louis XIV retrancherait des dépenses nécessaires ailleurs,
+pour y contribuer de l'argent de son trésor royal.» Rendus défiants par
+l'expérience, et craignant que les sommes qu'ils auraient votées ne
+fussent appliquées à d'autres objets, les États déclarèrent, le 26
+février 1666, qu'ils ne pouvaient, ni pour le présent ni pour l'avenir,
+participer à la dépense des ouvrages du canal. Heureusement, Riquet
+n'était pas à bout d'expédients. Il proposa de faire procéder à la
+construction du canal en donnant à l'entrepreneur la faculté de prendre
+toutes les terres nécessaires, lesquelles seraient payées par le roi,
+après estimation. Au moyen de ces acquisitions, on pourrait ériger un
+fief considérable, comprenant le canal, ses rigoles et chaussées, depuis
+la Garonne jusqu'à ses dégorgements dans la Méditerranée y compris le
+canal d'alimentation, depuis la Montagne Noire, où il prenait naissance,
+jusqu'aux Pierres de Naurouse. Les possesseurs de ce fief en jouiraient
+à perpétuité, et ils auraient, entre autres droits, le pouvoir exclusif
+de construire sur les bords du canal un château, des moulins, des
+magasins pour l'entrepôt des marchandises, etc., etc.
+
+Avant de statuer sur la proposition de Riquet, une question d'une
+extrême importance, et qui s'est souvent représentée depuis,
+principalement dans ces dernières années, fut agitée dans le Conseil.
+Convenait-il aux intérêts de l'État que le roi gardât la propriété du
+canal pour le faire exploiter, soit en régie, soit en ferme, ou bien,
+était-il préférable de l'abandonner à des particuliers? A la suite d'une
+longue délibération sur les détails de laquelle les archives du canal
+de Languedoc ont conservé de précieux renseignements, la question fut
+résolue dans le dernier sens. La majorité du Conseil fut d'avis qu'un
+ouvrage qui exigeait une attention continuelle et des dépenses
+journalières ne pouvait être confié sans inconvénient à une régie
+publique, qu'il était bien plus avantageux et plus sûr d'en laisser la
+conduite à un particulier, de l'intéresser fortement à la prospérité de
+l'entreprise en lui en donnant la propriété, et _de mettre ainsi
+l'intérêt public sous la sauvegarde de l'intérêt personnel_. De cette
+manière, ni un embarras momentané dans les finances, ni les malheurs de
+l'État, si les circonstances devenaient contraires, ne pouvaient faire
+craindre d'interruption dans les travaux, et l'on assurait en même temps
+la solidité, l'entretien et l'amélioration du canal. Décision pleine de
+raison, de sagesse, dont Colbert fut sans doute l'âme, et sans laquelle
+le canal de Languedoc, vingt fois abandonné, repris, interrompu, n'eût
+peut-être été achevé qu'un siècle plus tard!
+
+La proposition de Riquet fut donc acceptée et régularisée ensuite par un
+édit du mois d'octobre 1666. Riquet acheta le nouveau fief à condition
+qu'il n'en pourrait être dépossédé que moyennant remboursement de toutes
+les sommes dépensées par lui, et il s'engagea à employer le produit du
+fief à la construction du canal. En même temps, le roi fixa les droits
+qui seraient perçus pour le transport des marchandises sur le canal, et
+ordonna, pour subvenir aussi aux dépenses, la création d'un certain
+nombre d'offices de regrattiers et vendeurs de sel, ainsi que la vente
+de plusieurs autres petits droits. Les États seuls résistaient encore;
+ils ne votèrent des fonds que lorsqu'ils virent l'oeuvre en cours
+d'exécution, le succès assuré, et ces fonds furent principalement
+destinés à racheter les charges, très-onéreuses à la contrée, dont
+Colbert avait abandonné le produit à l'entrepreneur du canal.
+
+Le génie et la persévérance de Riquet avaient donc enfin gain de cause.
+Dans l'espace de six ans, toute la partie du canal située entre le point
+de partage des Pierres de Naurouse et la Garonne fut achevée. Le
+protecteur de Riquet, celui qui l'avait adressé et présenté à Colbert,
+l'archevêque de Toulouse, s'embarqua un des premiers à Naurouse pour se
+rendre dans sa métropole. Cette consécration du succès fut une réponse
+éclatante à la calomnie et à l'envie qui depuis longtemps s'acharnaient
+contre Riquet. En effet, comment eût-on pardonné à un homme du pays
+d'avoir entrepris une oeuvre semblable? Le vieux proverbe à l'adresse des
+localités haineuses et jalouses se vérifia donc encore une fois.
+
+ «Si vous voulez écouter les gens du pays, dit une relation
+ contemporaine, vous n'en trouverez presque point qui ne vous
+ soutiennent que l'entreprise du canal n'aura aucun succès. Car,
+ outre les préjugés de l'ignorance, plusieurs en parlent par
+ chagrin, peut-être parce que, pour faire le canal, on leur a pris
+ quelque morceau de terre dont ils n'ont pas été dédommagés au
+ double et au triple, selon qu'ils se l'étoient proposé. Il y a
+ d'ailleurs des esprits bourrus qui vous diront la même chose parce
+ qu'ils sont accoutumés à désapprouver tout ce qui s'entreprend
+ d'extraordinaire. Il s'en trouve même d'assez mal tournés pour en
+ parler mal, par l'envie et la jalousie qu'ils ont contre le mérite
+ et le bonheur du sieur Riquet; et enfin, comme il y a peu de
+ personnes dans cette province qui soient versées en ces sortes de
+ matières et qui aient l'intelligence de ces travaux, plusieurs n'en
+ parlent que comme ils en entendent parler aux autres, et, comme il
+ y a toujours des mécontents, ces ouvrages ne manquent pas de
+ contradicteurs. Après que l'on a vu que la rigole a porté les eaux
+ de la Montagne-Noire au bassin de Naurouse, personne n'a plus douté
+ de la possibilité de l'entreprise. Tout le venin s'est porté alors
+ du côté des travaux, et on les a décriés de telle sorte que c'est
+ merveille de trouver un homme qui ne soit pas prévenu de
+ l'impression que cette entreprise ne réussira jamais[295].»
+
+Heureusement, les clameurs de l'envie ne troublèrent pas Riquet.
+Toujours absorbé par les divers ouvrages du canal, il modifiait,
+améliorait son premier plan, voulait tout voir, être partout, et, dans
+sa sollicitude, ne se croyait pas suffisamment remplacé par douze
+inspecteurs généraux qui dirigeaient et surveillaient les travaux sous
+ses ordres. Souvent douze mille hommes y étaient employés à la fois.
+Ils étaient divisés en plusieurs ateliers. Chaque atelier avait un chef,
+sous lequel étaient cinq brigadiers, et chaque brigadier conduisait
+cinquante travailleurs. Riquet était aussi secondé par son fils aîné, à
+qui Colbert témoigna de l'amitié. En même temps, il s'était chargé de
+grands travaux que le roi avait résolu de faire exécuter au port de
+Cette, où, par suite d'une modification du premier projet, le canal
+devait aboutir. Cependant, les fonds qu'on lui avait promis se faisaient
+souvent attendre; alors, pour ne pas interrompre les travaux, Riquet
+avançait tout son bien et empruntait de tous côtés. Puis, il écrivait
+que l'intendant de la province l'estimait bien malheureux d'avoir trouvé
+l'art de détourner les rivières et de ne savoir pas arracher tout
+l'argent nécessaire pour ses grands et importants travaux; mais que son
+entreprise était le plus cher de ses enfants, qu'il y recherchait la
+gloire et non le profit, souhaitant avant tout de leur laisser, non de
+grands biens, mais de l'honneur. Une autre fois, Riquet exprimait la
+même pensée dans des termes qui le révèlent tout entier et le font
+aimer. «Je regarde, disait-il à Colbert, mon ouvrage comme le plus cher
+de mes enfants: _ce qui est si vrai qu'ayant deux filles à établir,
+j'aime mieux les garder encore chez moi quelque temps, et employer aux
+frais de mes travaux ce que je leur avais destiné pour dot_.» On voit
+avec plaisir Colbert apprécier ce noble caractère comme il méritait de
+l'être. En 1672, Riquet fut gravement malade. Le ministre lui écrivit la
+lettre, suivante empreinte d'une véritable affection pour l'illustre
+ingénieur.
+
+ «L'amitié que j'ai pour vous, les services que vous rendez au roi
+ et à l'État dans la plupart des soins que vous prenez, et
+ l'application tout entière que vous donnez au grand travail de la
+ communication des mers, m'avoient donné beaucoup de douleur du
+ mauvais état auquel votre maladie vous avoit réduit; mais j'en ai
+ été bien soulagé par les lettres que je viens de recevoir de votre
+ fils, du 23 de ce mois, qui m'apprennent que vous êtes entièrement
+ hors de péril, et qu'il n'est plus question que de vous rétablir et
+ de reprendre les forces qui vous sont nécessaires pour achever une
+ si grande entreprise que celle où votre zèle pour le service du roi
+ vous a fait engager; et, quoique cette nouvelle m'ait donné
+ beaucoup de joie, je ne laisserai pas d'être en inquiétude jusqu'à
+ ce que je reçoive de votre main des assurances de votre bonne
+ santé. Ne pensez qu'à la rétablir, et soyez bien persuadé de mon
+ amitié et de l'envie que j'ai de procurer à vous et à votre famille
+ des avantages proportionnés à la grandeur de votre entreprise. Je
+ suis tout à vous.
+
+ «COLBERT.»
+
+ «Paris, ce 30 novembre 1672[296].»
+
+Et, comme pour mieux marquer le vif intérêt qu'il portait à son père,
+Colbert écrivait à la même date au fils aîné de Riquet:
+
+ «J'ai reçu la lettre que vous m'avez escrit le 23 de ce mois, par
+ laquelle vous me donnez advis de ce qui se passe dans la maladie de
+ M. votre père. J'ay appris avec un plaisir extrême qu'il est hors
+ de danger, et que sa santé va tous les jours de mieux en mieux; il
+ est bien important qu'il pense uniquement à se restablir, et que
+ vous l'empeschiez de s'appliquer au travail jusqu'à ce qu'elle soit
+ parfaite. Cependant je seray bien aise d'apprendre par vous ce qui
+ se fera pour advancer les ouvrages du canal, et pour restablir le
+ désordre qui est arrivé à la grande jettée du cap de Cette; mais
+ surtout faites-moi sçavoir soigneusement, par tous les ordinaires
+ que vous aurez de m'escrire, l'estat de santé de M. votre
+ père[297].»
+
+Le canal du Languedoc fut entièrement achevé en 1681, six mois après la
+mort de Riquet, arrivée le 1er octobre 1680. Sa longueur totale, de
+Cette à la Garonne, était de cinquante-quatre lieues, et il n'avait pas
+fallu moins de soixante-quinze écluses pour remédier aux inégalités du
+terrain. Suivant les _Comptes des bastiments du roy_, Louis XIV aurait
+contribué à la dépense pour 7,736,555 livres. Les archives du canal
+établissent que cette somme n'aurait pas été versée en entier.
+
+Voici, d'après ces archives, la récapitulation de toutes les dépenses:
+
+ l. s. d.
+
+ Fourni par le roi 7,484,051 » » } l. s. d.
+ ----par les États du Languedoc 5,807,831 16 6 } 15,249,399 16 6
+ ----par Riquet 1,957,517 » » }
+
+ A déduire pour les ouvrages du port de Cette et du
+ canal de communication de l'étang de Thau à la mer,
+ ouvrages que le roi se charge de faire perfectionn 1,080,000 » »
+ ______________________
+ Dépense du canal suivant les arrêts de liquidation
+ de 1677 et de 1682 14,169,599 16 6
+
+Mais il faut ajouter à cette somme, outre 2,110,000 livres qui furent
+rejetées des travaux extraordinaires faits par Riquet, au delà de ses
+engagements, le prix de construction des magasins pour l'entrepôt des
+marchandises, celui des barques, hôtelleries et moulins, l'intérêt des
+sommes empruntées. Le prix total du canal de Languedoc s'est donc élevé
+à 17 millions environ.
+
+Parmi les nombreuses pièces de vers qui furent faites pour célébrer le
+canal des deux mers, la suivante, de Pierre Corneille, est surtout
+remarquable par la pompe de l'expression et l'harmonie du rhythme. Il
+est fâcheux que Corneille ait substitué le Tarn à l'Aude, et que ni le
+nom de Riquet ni celui de Colbert n'aient trouvé place dans ses vers.
+
+
+ SUR LA JONCTION DES DEUX MERS.
+
+ La Garonne et le Tarn en leurs grottes profondes
+ Soupiroient de tout temps pour marier leurs ondes,
+ Et faire ainsi couler, par un heureux penchant,
+ Les trésors de l'aurore aux rives du couchant;
+ Mais à des voeux si doux, à des flammes si belles,
+ La nature, attachée à des lois éternelles,
+ Pour invincible obstacle opposoit fièrement
+ Des monts et des rochers l'affreux enchaînement.
+ France, ton grand roi parle, et les rochers se fendent:
+ La terre ouvre son sein, les plus hauts monts descendent:
+ Tout cède, et l'eau qui suit les passages ouverts
+ Le fait voir tout-puissant sur la terre et les mers.
+
+En 1684, après la mort de Riquet et de Colbert, Louis XIV chargea
+Vauban de visiter le canal de Languedoc dans toute sa longueur, pour
+s'assurer s'il ne réclamait pas quelque amélioration. Arrivé à Naurouse,
+point de partage du canal, l'illustre ingénieur, qui avait fait prendre
+et construire tant de citadelles célèbres, examina dans le plus grand
+détail tous les travaux exécutés sur la Montagne Noire, et demeura
+surtout émerveillé à la vue de l'immense réservoir de Saint-Féréol, qui
+n'a pas moins de 7,200 pieds en longueur, 3,000 pieds en largeur et 120
+pieds en profondeur[298]. Mais les difficultés que Riquet avait dû
+surmonter pour pratiquer sur les flancs de la Montagne Noire, malgré
+leur _affreux enchaînement_, les diverses rigoles qui alimentent le
+réservoir de Saint-Féréol, excitèrent surtout son étonnement. Vauban
+admira longtemps ces magnifiques travaux; puis, s'adressant aux
+personnes qui l'accompagnaient: «Il manque pourtant quelque chose ici,
+leur dit-il: c'est la statue de Riquet[299].» Mais, à cette époque,
+l'auteur du canal de Languedoc n'était pas mort depuis assez longtemps
+pour avoir droit à une statue, et il fallait que la génération, qui
+avait douté de son génie, de sa persévérance et du succès de son oeuvre,
+jusqu'au moment où le succès devint un fait, eût entièrement disparu
+avant que l'on songeât à décerner à Riquet un honneur qu'il avait si
+bien mérité.
+
+Le canal d'Orléans, dont un édit du mois de mars 1679 confia l'exécution
+au frère du roi, moyennant la jouissance perpétuelle du droit de
+navigation, justice et seigneurie, était une oeuvre d'une bien moindre
+portée, mais dont l'expérience a démontré l'utilité. Déjà, en 1606,
+Sully avait rendu un immense service aux bassins de la Loire et de la
+Seine en les mettant en relation régulière par le canal de Briare, qui
+communique d'un côté avec la Loire, de l'autre avec la rivière de Loing,
+et par celle-ci avec Moret, petit port sur la Seine, à deux lieues de
+Fontainebleau. Le canal de Briare, qui ne comptait pas moins de quarante
+et une écluses sur une longueur de vingt lieues, et qui était le
+premier essai de ce genre fait en France, avait prouvé l'importance et
+la fécondité de ces sortes de travaux. Plusieurs provinces, et parmi
+elles les plus productives du royaume en matières encombrantes et de
+première nécessité, le fer et la houille, trouvaient dans la capitale,
+au moyen de cette nouvelle voie de communication, des débouchés
+avantageux et assurés. Malheureusement, l'irrégularité de la navigation
+entre Orléans et Briare était extrême, et toute la Basse-Loire, dont les
+relations fluviales avec le bassin de la Seine étaient interrompues
+pendant plusieurs mois de l'année, se voyait obligée de recourir aux
+transports par terre, infiniment plus coûteux. Le canal d'Orléans eut
+pour objet de remédier à ce grave inconvénient. L'édit de concession
+portait que la navigation par la jonction des rivières ayant pour
+résultat de faire arriver facilement dans toutes les provinces ce que la
+nature a donné à chacune en particulier, le roi avait toujours approuvé
+ces sortes d'entreprises, principalement quand elles pouvaient accroître
+l'abondance en sa bonne ville de Paris, centre du commerce du
+royaume[300]. Le canal d'Orléans devait communiquer avec la Loire par le
+port Morand, à deux lieues au-dessus d'Orléans, traverser la forêt de ce
+nom et entrer dans le canal de Briare à Cepoy, près de Montargis. On
+estimait que les vins, eaux-de-vie et vinaigres d'Orléans, ainsi que les
+blés, les farines et les charbons de la Basse-Loire et d'autres
+marchandises venant de l'Océan pour le bassin de la Seine lui
+fourniraient des transports abondants, et cet espoir a été confirmé par
+les événements au delà de toutes les prévisions; mais il ne fut pas
+donné à Colbert de le voir se réaliser pendant son administration. Une
+compagnie à laquelle le duc d'Orléans avait cédé ses droits n'ayant pas,
+faute de fonds, rempli les conditions de son traité, il s'ensuivit une
+rétrocession, et, à cause du temps que ces difficultés firent perdre, le
+canal d'Orléans ne fut livré à la navigation que le 5 mars 1692, treize
+ans après l'édit de concession[301]. Grâce à l'énergie et aux ressources
+inépuisables de Riquet, la construction de réservoirs immenses, ces
+percements de montagnes, ces ouvrages d'art considérables, exécutés
+malgré des difficultés pécuniaires et des entraves de toutes sortes,
+cette multitude de ruisseaux ramassés de si loin et avec tant de peine,
+ce nombre prodigieux d'écluses, tant d'obstacles vaincus enfin, qui
+faisaient du canal de Languedoc une oeuvre également admirable par la
+hardiesse de l'oeuvre et la grandeur des résultats, tout cela avait été
+entrepris et achevé à peu près dans le même espace de temps qu'on en mit
+à creuser le canal d'Orléans.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+ Système industriel de Colbert.--Organisation des jurandes et
+ maîtrises avant son ministère.--Règlements sur les manufactures et
+ sur les corporations (1666).--État florissant de l'industrie en
+ France de 1480 à 1620.--Le système de Colbert jugé par ses
+ contemporains.--Aggravation du tarif de 1664.--Opposition des
+ manufacturiers aux règlements de Colbert.--Mesures répressives
+ adoptées contre les délinquants.
+
+
+La manufacture royale de tapisseries de Beauvais fut fondée par Colbert,
+en 1664; celle des Gobelins, en 1667[302]. Cependant, même à partir de
+cette première époque, on pouvait déjà voir le système industriel de
+Colbert se dessiner chaque jour plus nettement. Ce système célèbre peut
+se formuler en peu de mots. Dans les idées de Colbert, pour que
+l'industrie occupât en France un rang proportionné à la population et à
+l'importance du royaume, il fallait trois choses:
+
+1º Des corporations fortement organisées enveloppant dans leur réseau
+les travailleurs de tous les métiers;
+
+2º Des règlements obligeant tous les fabricants et manufacturiers à se
+conformer, en ce qui concernait les largeur, longueur, teinture et
+qualité des étoffes de toute sorte, aux prescriptions que les hommes
+spéciaux de chaque état auraient reconnues nécessaires.
+
+3º Un tarif de douanes qui repoussât du territoire tous les produits
+étrangers pouvant faire concurrence aux produits français[303].
+
+Tel était le système dont Colbert poursuivit le succès avec une énergie
+extrême, comblant d'encouragements et de privilèges de tout genre
+quiconque secondait ses vues, infligeant des peines excessives, inouïes,
+à ceux qui comprenaient leurs intérêts autrement que lui. C'est à ce
+système que les économistes italiens du XVIIIe siècle ont donné le
+nom de _Colbertisme_, et c'est derrière ce qui en est resté que se
+retranchent encore de nos jours, soit pour attaquer, soit pour se
+défendre, un grand nombre d'intérêts privés; car la Révolution elle-même
+ne l'a pas détrôné, et Napoléon, qui semble avoir pris à tâche de donner
+aux XIXe siècle le spectacle des grandeurs et des fautes du règne de
+Louis XIV, reprit en partie l'oeuvre de Colbert. Comme il s'agit ici
+d'une des parties les plus importantes, on peut même dire les plus
+populaires de son administration, il est indispensable d'entrer à ce
+sujet dans quelques détails.
+
+Examinons d'abord les conséquences du système que Colbert adopta en ce
+qui concerne les corporations et les règlements sur les manufactures.
+
+Un écrivain du siècle dernier, Forbonnais, a dit avec beaucoup de
+raison, en parlant de la France: «_Cette nation, taxée d'inconstance,
+est la plus opiniâtre à conserver les fausses mesures qu'elle a une fois
+embrassées._» L'histoire du régime des corporations industrielles
+fournirait au besoin une nouvelle preuve de cette vérité. Utiles à un
+moment donné, du Xe au XIIIe siècle, pour permettre aux
+travailleurs de s'organiser contre l'oppression féodale, elles devinrent
+bientôt elles-mêmes un instrument d'oppression insupportable pour les
+travailleurs pauvres, en même temps qu'elles furent très-onéreuses aux
+consommateurs. Déjà, au XIIIe siècle, les ordonnances du pouvoir
+royal constatent ce double résultat de l'influence des corporations. En
+1348, un édit avait permis à tous ceux _qui étaient habiles_ d'exercer
+leur art sans être reçus maîtres; en 1358, un édit de Charles V relatif
+aux tailleurs porte que les règles des corporations «_sont faites plus
+en faveur et proufit de chaque métier que pour le bien commun_[304].»
+Peu de temps après, les corporations ayant pris une part active dans la
+sédition des _Maillotins_, Charles VI annulle leurs privilèges, établit
+des visiteurs de métiers dépendant uniquement du prévôt de Paris, et
+interdit aux artisans de se réunir. Malheureusement, Louis XI eut
+besoin, dans sa lutte avec la féodalité, de s'appuyer sur les gens des
+métiers, et ils en profitèrent. Bientôt leurs exigences ne connurent
+plus de bornes. On imposa la condition des _chefs-d'oeuvre_, et les
+droits de réception au profit de la communauté furent aggravés. En même
+temps, les métiers se subdivisèrent à l'infini et eurent chacun leurs
+statuts. On vit surgir alors les procès les plus ridicules, les plus
+absurdes. C'étaient les jurés-fruitiers qui plaidaient avec les épiciers
+et les pâtissiers, les cabaretiers et taverniers avec les boulangers et
+les charcutiers, les cordonniers avec les savetiers, les tailleurs avec
+les fripiers. Ces derniers ont été en procès depuis 1530 jusqu'en
+1776[305]. Le procès entre les poulaillers et les rôtisseurs ne dura que
+cent vingt ans, mais il ne fut pas moins sérieux. Il s'agissait de
+savoir si les rôtisseurs avaient le droit de vendre de la volaille et du
+gibier cuits. En 1509, les poulaillers le leur disputèrent. On remonta
+aux statuts de 1298, et, de procès en procès, on arriva jusqu'en 1628,
+où un arrêt du 19 juillet défendit aux rôtisseurs de faire noces et
+festins, leur permettant seulement de vendre chez eux, et non ailleurs,
+trois plats de viande bouillie et trois de fricassée. «Cependant, dit
+gravement Delamarre dans son _Traité de la police_, cette
+mésintelligence causa beaucoup de trouble à l'ordre public: les
+volailles et le gibier s'en vendaient plus cher.»
+
+Tels étaient les plus clairs résultats du régime des corporations. A
+plusieurs reprises, les ordonnances d'Orléans, de Moulins, de Blois,
+essayèrent d'atténuer les abus qui en résultaient. Un édit rendu par
+Henri III, au mois de décembre 1581, édit mal connu jusqu'à ces derniers
+temps, résume tous les griefs adressés aux corporations. On a accusé
+Henri III d'avoir proclamé dans cet édit que le travail était un _droit
+domanial et royal_. Valait-il donc mieux laisser ce droit aux
+corporations, et, s'il est nécessaire que les travailleurs contribuent
+en cette qualité aux charges publiques, n'est-ce pas dans les coffres du
+roi ou de l'État que cette contribution doit entrer? Quant à la tyrannie
+des corps de métiers, l'extrait suivant du préambule de l'édit de 1581
+est on ne peut plus formel à ce sujet.
+
+ «....A quoi désirant pourvoir... et donner ordre aussi aux
+ _excessives dépenses que les pauvres artisans des villes-jurées_
+ sont contraints de faire ordinairement pour obtenir le degré de
+ maîtrise, _contre la teneur des anciennes ordonnances, étant
+ quelquefois un an et davantage à faire un chef-d'oeuvre tel qu'il
+ plaît aux jurés, lequel enfin est par eux trouvé mauvais et rompu,
+ s'il n'y est remédié par lesdits artisans, avec infinis présents et
+ banquets_, qui recule beaucoup d'eux de parvenir au degré, et les
+ contraint quitter les maîtres et besogner en chambres, èsquelles
+ étant trouvés et tourmentés par lesdits jurés, ils sont contraints
+ derechef besogner pour lesdits maîtres, _bien souvent moins
+ capables qu'eux_, n'étant par lesdits jurés, reçus auxdites
+ maîtrises, _que ceux qui ont plus d'argent et de moyens de faire
+ des dons, présents et dépenses_, encore qu'ils soient incapables au
+ regard de beaucoup d'autres qu'ils ne veulent recevoir, parce
+ qu'ils n'ont lesdits moyens»[306].
+
+Un semblable préambule aurait dû avoir pour conclusion la suppression
+des maîtrises, corporations et jurandes. Il n'en fut pas tout à fait
+ainsi. «Tout en reconnaissant, d'après les termes mêmes de l'édit, que
+l'abondance des artisans rendait la marchandise à beaucoup meilleur prix
+au profit du peuple,» Henri III se borna à créer un certain nombre de
+_maîtres_ en les dispensant du chef-d'oeuvre, moyennant finance. En même
+temps, il dispensa aussi du chef-d'oeuvre tous les artisans des villes où
+il n'y avait pas de jurande. Par le même édit, les maîtres des faubourgs
+furent autorisés à s'établir dans les villes; les ouvriers de Lyon
+purent faire leur apprentissage partout, dans le royaume ou au dehors,
+avec la faculté, une fois reçus maîtres à Lyon, de s'établir dans tout
+le ressort du Parlement de Paris, la capitale exceptée; les maîtres
+reçus à Paris furent libres d'exercer leur industrie dans tout
+l'intérieur du royaume, et cette dernière clause de l'édit fut cause que
+le Parlement de Rouen ne consentit à l'enregistrer qu'à la condition que
+les maîtres de Paris seraient exclus de son ressort.
+
+Enfin, les frais de réception, qui s'élevaient précédemment, à Paris,
+suivant l'importance des métiers, depuis 60 jusqu'à 200 écus, somme
+énorme pour le temps, n'excédèrent, dans aucun cas, 30 écus, et
+descendirent dans les petites bourgades jusqu'à 1 écu.
+
+L'édit de décembre 1581 constituait donc une amélioration immense au
+profit de la masse des travailleurs et des consommateurs, et nul doute
+que le régime des corporations n'en eût reçu une forte atteinte, si les
+intérêts particuliers ne s'étaient jetés à la traverse; mais, par
+malheur, cela ne tarda pas à arriver. A la sollicitation de _l'assemblée
+des notables_, tenue à Rouen en 1597, et composée, sans doute, en
+partie, des plus riches fabricants et manufacturiers du royaume, Henri
+IV rétablit les règlements sur les maîtrises, règlements dont les
+dernières guerres avaient partout compromis l'exécution. Toutefois,
+l'édit de 1597 reconnaît lui-même que, «beaucoup de compagnons, bons et
+excellents ouvriers, à défaut d'avoir fait leur apprentissage aux villes
+où ils sont demeurants, ne peuvent être reçus maîtres, _chose grandement
+considérable, vu que tant plus qu'il y aurait d'artisans et ouvriers
+maîtres, tant plus on auroit bon marché et meilleures conditions de
+leurs denrées, peines et vacations_.» Il y avait alors, à Paris,
+plusieurs lieux privilégiés où les artisans pouvaient s'établir sans
+avoir fait le chef-d'oeuvre ni reçu le brevet de maîtrise: c'étaient
+l'enclos du Temple, le faubourg Saint-Antoine, le faubourg Saint-Marcel;
+l'édit de 1597 y ajouta les galeries du Louvre. Quelques années plus
+tard, en 1604, un édit relatif à l'établissement de la manufacture des
+habits de drap d'or et de soie accorda le droit de lever boutique, sans
+l'obligation du chef-d'oeuvre et des lettres de maîtrise, aux ouvriers
+qui auraient travaillé pendant trois ou six années dans cette
+manufacture. D'autres exceptions du même genre furent accordées par des
+édits postérieurs, et l'on remarque entre autres ceux de 1625, de 1628
+et de 1644, par lesquels le droit de maîtrise est accordé gratuitement
+et sans condition de chef-d'oeuvre aux Français qui auraient exercé leur
+industrie pendant six ans au moins dans les colonies. Tristes
+conséquences des lois humaines quand l'intérêt privé parvient à y
+prendre le masque de l'intérêt général! C'était dans le Nouveau-Monde,
+on l'a fait observer avec raison, que les Français, trop pauvres pour se
+racheter de l'esclavage où les tenait la féodalité industrielle, étaient
+obligés d'aller conquérir le droit de travailler librement auprès de
+leur famille et de leurs concitoyens[307].
+
+Cependant, une énergique protestation contre le régime des corporations
+et maîtrises était partie, dès 1614, du sein même des États généraux.
+Les États demandèrent formellement, à ce sujet, que toutes les maîtrises
+créées depuis 1576, époque de la réunion des États de Blois, fussent
+éteintes, qu'il n'en pût être rétabli d'autres, et que l'exercice des
+métiers fût _laissé libre à tous pauvres sujets du roi, sous visite de
+leurs ouvrages par experts et prud'hommes à ce commis par les juges de
+la police_; que tous les édits concernant les arts et métiers fussent
+révoqués, sans qu'à l'avenir il pût être octroyé aucunes lettres de
+maîtrise _ni fait aucun édit pour lever deniers à raison des arts et
+métiers_; que les marchands et artisans n'eussent rien à payer ni pour
+leur réception, ni pour _lèvement_ de boutique, soit aux officiers de
+justice, soit aux maîtres-jurés et visiteurs de marchandises; enfin, les
+États demandèrent que les marchands et artisans ne fussent astreints à
+aucune dépense pour banquets ou tous autres objets, sous peine de
+concussion de la part des officiers de justice et maîtres-jurés.
+
+Mais les voeux si nettement formulés et si raisonnables des États de 1614
+furent malheureusement laissés dans l'oubli, comme tant d'autres.
+Toutefois, à cette époque même, grâce à la tolérance du pouvoir et sans
+doute aussi aux bienveillantes dispositions de l'opinion, les règlements
+sur les maîtrises se trouvaient éludés sur beaucoup de points, ce qui
+n'empêchait pas, nous aurons occasion de le constater tout à l'heure,
+d'après un document authentique, que l'industrie française n'eût atteint
+dans le même temps un très-haut degré de prospérité.
+
+Telles étaient donc les principales vicissitudes qu'avait éprouvées la
+législation sur les corporations avant Colbert. De la part de celles-ci,
+c'était un âpre et insatiable besoin de privilèges. La féodalité
+nobiliaire n'était nuisible ni au clergé ni aux habitants des villes,
+commerçants ou bourgeois, et sa lutte avec la royauté finit avec la
+Fronde; la féodalité industrielle, au contraire, pesait sur tout le
+royaume, depuis le roi jusqu'au plus pauvre serf de la plus humble
+bourgade: sur les uns par le prix des marchandises qu'elle fixait à son
+gré; sur les autres, tout à la fois par les prix et par le monopole dont
+elle était armée. On a vu comment, au moyen du chef-d'oeuvre, du prix
+fixé pour la réception, et des banquets ruineux qui en étaient la suite,
+les corporations repoussaient de leur sein l'ouvrier prolétaire. Nul
+doute que les États généraux de 1614 n'aient été les interprètes de
+l'opinion du temps en frappant ce régime de réprobation. Enfin, la
+tendance du pouvoir royal à combattre ce privilège, à l'amoindrir, à
+préparer sa chute, résulte clairement de tous les édits qui ont été
+cités et de la tolérance dont le gouvernement lui-même usa envers les
+ouvriers, dans l'application des lois sur les corporations, pendant
+toute la première moitié du XVIIe siècle.
+
+Voici maintenant ce que fit Colbert.
+
+Il est évident que ce relâchement dans l'exécution des règlements
+devait, entre autres résultats, amener sur les marchés quelques
+marchandises d'une qualité médiocre. Était-ce un bien grand mal? Il est
+permis d'en douter. D'ailleurs, l'expérience en aurait certainement
+corrigé la portée; mais c'était un fait, et c'est sur ce fait que
+Colbert s'appuya pour revenir à l'ancienne législation des maîtrises en
+y ajoutant une série de dispositions qui en aggravèrent singulièrement
+la rigueur.
+
+Le premier règlement de Colbert concernant les _manufactures et
+fabriques du royaume_ date du 8 avril 1666. Depuis cette époque jusqu'en
+1683, on ne compte pas moins de quarante-quatre règlements et
+instructions de ce ministre sur le même sujet[308]. Grâce au zèle des
+inspecteurs et commis des manufactures que Colbert avait créés, et qui
+voulurent prouver leur utilité, deux cent trente édits, arrêts et
+règlements furent rendus de 1683 à 1739, et cette manie de règlementer,
+de tourmenter l'industrie, sous prétexte de la diriger, ne cessa, malgré
+les efforts de Turgot, qu'à la Révolution.
+
+L'erreur dans laquelle tomba Colbert provient d'une cause très-honorable
+sans doute et qui mérite d'autant plus d'être signalée. Ce ministre crut
+que, pour donner un nouvel essor à l'industrie française, pour parvenir
+à se passer des draps de l'Angleterre et de la Hollande, des tapisseries
+de la Flandre, des glaces et des soieries de l'Italie, il fallait
+s'entourer des plus habiles manufacturiers du royaume, écouter, suivre
+leurs conseils. Il arriva alors ce qui arrivera toutes les fois qu'un
+intérêt privé aura une voix prépondérante dans des délibérations où il
+est juge et partie: l'intérêt général lui fut sacrifié[309].
+
+On sait quel prétexte fut invoqué. Un édit du 23 août 1666 ne laisse à
+ce sujet aucun doute. Le préambule porte que les manufactures des serges
+d'Aumale se sont tellement relâchées depuis quelques années, _les
+ouvriers ayant eu une entière liberté de faire leurs étoffes de
+plusieurs grandeurs et largeurs, selon leur caprice, que le débit en a
+notablement diminué, à cause de leur défectuosité, au grand préjudice du
+général et particulier_. «Et attendu, dit l'article 1er, qu'il n'y a
+aucune maîtrise, ce qui a causé la confusion et désordre, il en sera
+establi une pour former un corps de mestiers, sous le bon plaisir de Sa
+Majesté[310].» Un autre édit du mois d'août 1669 généralise le reproche
+et porte que «les ouvriers des manufactures d'or, d'argent, soye, laine,
+fil, et des teintures et blanchissages, s'estant beaucoup relâchés, et
+leurs ouvrages ne se trouvant plus de la _qualité requise_, des statuts
+et règlements ont été dressés pour les restablir dans leur plus grande
+perfection[311].» On le voit donc: établir des maîtrises là où il n'en
+existait pas, donner à tous les corps de métiers des statuts, afin
+d'obtenir par ce moyen des qualités supérieures, des teintures solides,
+des longueurs et largeurs uniformes; tel fut le système de Colbert. Par
+malheur, une fois le but fixé, tout parut permis pour y atteindre. Les
+privilégiés étaient en faveur et ils en profitèrent pour introduire dans
+les règlements qu'ils rédigeaient eux-mêmes les dispositions les plus
+hostiles à la liberté du travail. L'édit de Henri III, de 1581,
+autorisait les maîtres à former autant d'apprentis qu'ils voudraient.
+Les nouveaux édits n'accordèrent à chaque maître qu'un seul apprenti à
+la fois. Pour un bonnetier, et dans beaucoup d'états, la durée de
+l'apprentissage fut de cinq ans. L'apprentissage terminé, commençait le
+compagnonnage, pour lequel on payait d'abord un droit de 30 livres, et
+qui ne durait aussi pas moins de cinq ans. Passé ce temps, on était
+admis à faire le chef-d'oeuvre. Il avait donc fallu dix ans pour être en
+droit de vendre un bonnet! Le moindre inconvénient de semblables
+prescriptions était d'immobiliser l'industrie dans les mêmes familles
+et de restreindre le nombre des concurrents. C'est ce que voulaient les
+privilégiés. Les règlements faisaient bien, il est vrai, quelques
+exceptions; mais c'était en faveur des fils et filles de maîtres. Dans
+la draperie, les fils de maîtres pouvaient devenir maîtres à seize ans,
+après deux ans d'apprentissage. Dans quelques états, ils n'étaient
+assujettis ni à l'apprentissage ni au chef-d'oeuvre; et, par la suite,
+cette dispense devint presque générale. Quant aux filles de maîtres,
+celles qui épousaient un compagnon, l'affranchissaient du temps qu'il
+eût encore été obligé de servir. Les filles de maîtres bonnetiers
+affranchissaient, en outre, leur mari de la moitié des droits de
+réception, etc., etc.[312].
+
+Avec un pareil système, on le comprend sans peine, les amendes et les
+confiscations se multiplièrent à l'infini. On les partagea comme il
+suit: le roi en eut la moitié, les maîtres-jurés un quart, les pauvres
+l'autre quart. Les fabricants de Carcassonne auraient voulu que, si
+«aucun manufacturier ou autre abusait de la marque d'une autre ville ou
+faisait appliquer la sienne à un drap étranger, il fût mis au CARCAN
+PENDANT SIX HEURES _au milieu de la place publique, avec un écriteau
+portant la fausseté par luy commise_.» C'était en 1666, au commencement
+de l'application du système sur les manufactures; Colbert eut le bon
+esprit de substituer une amende de 100 livres à cette pénalité un peu
+sauvage; quatre ans plus tard, elle lui parut très-naturelle[313]. En
+1669, les maires et échevins furent exclusivement chargés de juger les
+procès et différends concernant les manufactures. C'était une mesure
+excellente en ce sens qu'elle abrégeait beaucoup la durée et les frais
+de ces procès, dont le nombre augmentait avec celui des corps de
+métiers. A la même époque, parut l'ordonnance qui réglait les longueur,
+largeur et qualité des draps, serges et autres étoffes de laine et de
+fil. Cette ordonnance, devenue célèbre, protégeait, emmaillottait si
+bien l'industrie française, que celle-ci eut besoin de toute sa vitalité
+pour ne pas étouffer. Elle assujettissait rigoureusement, sous peine
+d'amende ou de confiscation, toutes les étoffes quelconques, draps,
+serges, camelots, droguets, futaines, étamines, etc., à des largeurs,
+longueurs et qualités déterminées. L'article 32 accordait quatre mois
+aux manufacturiers pour s'y conformer. Passé ce temps, les anciens
+métiers devaient être _rompus_, et leurs propriétaires condamnés à 3
+livres d'amende par métier[314]. D'autres ordonnances de même nature
+réglèrent la fabrication des draps de soie, des tapisseries, etc. Enfin,
+des instructions en trois cent dix-sept articles furent données aux
+teinturiers, qui formèrent deux corps de métiers, les uns _de grand et
+bon feint_, les autres _de petit teint_; toutes précautions
+très-louables et très-sages sans doute, si des menaces d'amendé et de
+confiscation n'en avaient gâté les heureux effets, et s'il eût été
+loisible à tous d'y avoir égard ou de n'en tenir aucun compte, sous leur
+propre responsabilité! Je ne parle pas d'une multitude d'autres arrêts
+de ce genre concernant toute sorte d'états, et j'ose à peine citer ici
+un édit relatif à la corporation des
+barbiers-perruquiers-baigneurs-étuvistes. Le quatrième article de cet
+édit portait que les bassins pendant à leurs boutiques pour enseignes
+seraient blancs, pour les distinguer des chirurgiens, qui n'en mettaient
+que de jaunes. Le vingt-neuvième article autorisait lesdits
+barbiers-perruquiers à vendre des cheveux, et défendait à tous autres
+d'en faire le commerce, sinon en apportant _leurs propres cheveux au
+bureau des perruquiers_. Et de pareilles puérilités étaient discutées en
+Conseil le 14 mars 1674, et enregistrées au Parlement le 17 août
+suivant[315]!
+
+Quand la plupart et les plus importants de ces règlements eurent paru,
+Colbert créa des agents pour en surveiller l'exécution, et rédigea pour
+eux une instruction ou sa pensée et son style se révèlent à chaque
+ligne. Il leur recommanda surtout d'empêcher que ceux qui n'étaient pas
+inscrits sur les registres des communautés et corps de métiers
+travaillassent comme maîtres, _afin de fermer par ce moyen la porte aux
+ignorants_; de faire assembler les maîtres là où il n'y aurait point de
+maîtrise constituée et de les obliger à choisir parmi eux des gardes ou
+maîtres-jurés, sous peine de 30 livres d'amende, à quoi il faudrait les
+contraindre promptement, _parce que les exemples de désobéissance sont
+de conséquence_; d'établir dans tous les Hôtels-de-Ville une _Chambre de
+communauté_ qui devrait régler sur-le-champ les différends occasionnés
+par _les défectuosités des manufactures, tenir les jurés dans leur
+devoir et imprimer la crainte dans l'esprit des ouvriers et façonniers,
+dont la seule ressource était de bien travailler_; ce que faisant, leurs
+marchandises seraient plus dans le commerce que par le passé, _d'autant
+qu'il en viendrait moins des pays étrangers_. Enfin, les commis des
+manufactures avaient mission d'inviter les ouvriers à ne pas quitter
+entièrement la fabrique des draps, dont ils perdraient l'habitude, pour
+se livrer à celle des droguets, qui passeraient bientôt de mode. Au
+nombre des recommandations de Colbert à ses agents, se trouvait celle de
+bien prendre garde de troubler le commerce des foires _que peu de chose
+était capable d'interrompre, une prudence, une adresse et une vigilance
+excessives étant nécessaires pour ne pas en éloigner les vendeurs et
+acheteurs_. Puis, quelques lignes plus bas, Colbert chargeait ses agents
+d'insinuer aux marchands de ne plus acheter de marchandises étroites,
+attendu qu'elles leur seraient confisquées, et que, supposé qu'on leur
+donnât recours contre l'ouvrier, ils seraient toujours passibles d'une
+amende pour ne s'être pas conformés aux règlements[316].
+
+Ainsi, la plus vive sollicitude aboutissait à la tyrannie, et, tout en
+reconnaissant que _peu de chose était capable d'interrompre le
+commerce_, Colbert se laissait entraîner aux mesures les plus
+susceptibles d'en arrêter le cours. D'excellents esprits ont pensé que
+d'intelligentes largesses avaient corrigé les rigueurs de sa
+législation[317]. Grâce à elles, il est vrai, quelques-unes des
+manufactures qu'il a fondées ont jeté depuis sur son administration un
+vif éclat; mais l'on a déjà pu voir à quel prix[318]. D'ailleurs, ces
+largesses étaient principalement destinées à des manufactures qu'il
+s'agissait d'importer en France. Telles étaient celles de glaces, de bas
+de soie, de verres et cristaux, de tapisseries, de points de Venise et
+autres objets, pour l'achat desquels on estimait qu'il sortait tous les
+ans 12 millions du royaume[319]. Mais était-il donc impossible
+d'encourager les manufactures nouvelles tout en laissant aux anciennes,
+à celles qui existaient et prospéraient depuis longtemps, l'espèce de
+liberté dont elles avaient joui jusqu'alors?
+
+Il ne faudrait pas croire, en effet, que l'industrie française date de
+Colbert, ni qu'elle fût entièrement ruinée à l'époque où ce ministre
+prit le pouvoir[320]. Vers le milieu du XVIIIe siècle, un des plus
+sincères et des plus éclairés admirateurs de son administration,
+l'auteur des _Recherches et considérations sur les finances_,
+reconnaissait que cette industrie n'avait jamais été aussi brillante en
+France que de 1480 à 1620. Plus tard, au mois de janvier 1654, une
+déclaration du roi frappa les marchandises étrangères importées en
+France d'une augmentation de 2 sous par livre. A cette occasion, les six
+corps des marchands de la ville de Paris adressèrent à Louis XIV des
+remontrances où on lit que les étrangers, pouvant se passer de nos blés,
+et nos vins étant prohibés en Angleterre, la France n'avait, à dire
+vrai, que son commerce et ses manufactures pour attirer l'or et l'argent
+qui faisaient subsister les armées; qu'elle envoyait aux étrangers les
+toiles; les serges et étamines de Rheims et de Châlons, les futaines de
+Troyes et de Lyon, les bas de soie et de laine, d'estame[321], de fil,
+de coton et poil de chèvre qui se fabriquaient dans la Beauce, en
+Picardie, à Paris, Dourdan et Beauvais; toutes sortes de marchandises de
+bonneterie qui se débitaient en Espagne, en Italie, et jusqu'aux Indes;
+toutes sortes de pelleteries, de quincailleries, de couteaux et ciseaux;
+toutes sortes de merceries, comme rubans et dentelles de soie, or et
+argent, tant fin que faux, épingles, aiguilles, gants, et une infinité
+d'autres; les draps de soie, d'or et d'argent de Lyon et de Tours, les
+chapeaux de Paris et de Rouen, dont presque tous les peuples de
+l'Europe, même des Indes occidentales se servaient[322], etc., etc.
+
+D'un autre côté, antérieurement à 1667, époque où eut lieu la révision
+du tarif de 1664, la France recevait, il est vrai, pour 8 _millions_ de
+draps fins d'Angleterre; mais, après en avoir fait des assortiments avec
+les draps demi-fins et les draps grossiers de ses manufactures, elle en
+expédiait pour 30 _millions_ en Turquie, en Espagne, en Portugal, en
+Italie, aux îles et échelles du Levant; ce qui portait le montant de son
+exportation, sur cet article seulement, à 22 _millions_[323]. De plus,
+un document contemporain constate qu'en 1658 les objets de fabrique
+française exportés pour l'Angleterre et la Hollande seulement
+s'élevaient à 80 millions de livres[324].
+
+Enfin, Colbert avait fait graver ces mots sur une médaille destinée à
+servir de marque aux marchandises d'une qualité supérieure: _Louis XIV,
+restaurateur des arts et du commerce_. On reconnaissait donc alors que
+les manufactures françaises avaient autrefois prospéré: et même, il est
+permis de dire qu'elles n'étaient pas tombées si bas qu'on pourrait le
+croire en voyant la multitude de règlements qui furent faits pour les
+relever, ou plutôt pour ruiner, s'il était possible, celles des nations
+voisines, et tout au moins s'en passer.
+
+Telle fut, en effet, l'idée fixe, dominante, de Colbert.
+
+ «IL CRUT, a dit l'abbé de Choisy avec un sens profond, il y a plus
+ de cent trente ans, QUE LE ROYAUME DE FRANCE SE POURROIT SUFFIRE A
+ LUI-MÊME; OUBLIANT SANS DOUTE QUE LE CRÉATEUR DE TOUTES CHOSES N'A
+ PLACÉ LES DIFFÉRENTS BIENS DANS LES DIFFÉRENTES PARTIES DE
+ L'UNIVERS QU'AFIN DE LIER UNE SOCIÉTÉ COMMUNE, ET D'OBLIGER LES
+ HOMMES PAR LEURS INTÉRÊTS A SE COMMUNIQUER RÉCIPROQUEMENT LES
+ TRÉSORS QUI SE TROUVEROIENT DANS CHAQUE PAYS. Il parla à des
+ marchands, et leur demanda en ministre les secrets de leurs métiers
+ qu'ils lui dissimulèrent en vieux négociants. Toujours magnifique
+ en idées et presque toujours malheureux dans l'exécution, il
+ croyoit pouvoir se passer des soies du Levant, des laines
+ d'Espagne, des draps de Hollande, des tapisseries de Flandre, des
+ chevaux d'Angleterre et de Barbarie. _Il établit toutes sortes de
+ manufactures qui coûtoient plus qu'elles ne valaient_; il fit une
+ Compagnie des Indes orientales sans avoir les fonds nécessaires,
+ et, _ne sachant pas que les François, impatients de leur naturel_,
+ et en cela bien différents des Hollandois, _ne pouvoient jamais
+ avoir la constance de mettre de l'argent trente ans durant dans une
+ affaire, sans en retirer aucun profit et sans se rebuter_....[325]»
+
+Une anecdote significative trouve ici sa place.
+
+Colbert avait convoqué, on ne dit pas à quelle époque, les principaux
+marchands de Paris pour conférer avec eux sur le commerce. Comme aucun
+d'eux n'osait parler: «Messieurs, dit le ministre, êtes-vous
+muets?--Non, Monseigneur, répondit un Orléanais nommé Hazon, mais nous
+craignons tous également d'offenser Votre Grandeur s'il nous échappe
+quelque parole qui lui déplaise.--Parlez librement, répliqua le
+ministre; celui qui le fera avec le plus de franchise sera le meilleur
+serviteur du roi et mon meilleur ami.» Là-dessus Hazon prit la parole et
+dit: «Monseigneur, puisque vous nous le commandez et que vous nous
+promettez de trouver bon ce que nous aurons l'honneur de vous
+représenter, je vous dirai franchement que, lorsque vous êtes venu au
+ministère, vous avez trouvé le chariot renversé d'un côté, et que,
+depuis que vous y êtes, vous ne l'avez relevé que pour le renverser de
+l'autre.» A ce trait, Colbert prit feu et commanda aux autres de parler;
+mais pas un ne voulut ouvrir la bouche, et la conférence finit[326].
+
+Ainsi, ceux-là mêmes dont Colbert avait d'abord pris les avis, suivi les
+conseils, trouvèrent plus tard que le but avait été dépassé.
+
+Quant aux modifications que le tarif de 1664 avait subies, peu de mots
+suffiront, quant à présent, pour en donner une idée. On se souvient que
+ce tarif avait été établi sur des bases modérées et suffisamment
+protectrices. Telle était du moins l'opinion de Colbert en 1664. Trois
+ans après, il n'en était plus de même, et le tarif fut à peu près
+doublé. Cette aggravation se fonda sur ce qu'on avait reconnu, depuis le
+tarif de 1664, que les droits qu'il imposait à l'entrée sur les
+marchandises principales de fabrique étrangère, et à la sortie sur
+quelques matières premières, étaient trop faibles. Dans le but de fermer
+l'entrée du royaume à ces produits des manufactures étrangères et d'y
+conserver les matières premières, une déclaration du 18 avril 1667
+imposa des droits considérables sur un grand nombre de marchandises.
+
+Ces marchandises étaient, à l'entrée: la draperie, la bonneterie, les
+tapisseries, les cuirs fabriqués, les toiles, les sucres, les huiles de
+poisson et de baleine, les dentelles, les glaces et le fer-blanc;
+
+A la sortie: les cuirs et peaux en poil, et le poil de chèvre[327].
+
+Voici, quant aux droits d'entrée, pour quelques-unes des marchandises
+surchargées, la différence entre les deux tarifs[328].
+
+ 1664. 1667.
+ Draps de Hollande et d'Angleterre,
+ par pièce de 25 aunes 40 liv. 80 liv.
+ Bonnets de laine, le cent pesant 8 20
+ Tapisseries d'Oudenarde, le cent pesant 60 100
+ ----d'Anvers et de Bruxelles, le cent pesant 120 200
+ Toiles de Hollande, batiste, Cambrai, etc.;
+ la pièce de 15 aunes 2 4
+ Sucre raffiné, en pain ou en poudre, le cent pesant 15 22 10 s.
+ Dentelles de fil, points coupés, passement de Flandre,
+ d'Angleterre et autres lieux, la livre pesant 25 60
+
+Quoi qu'il en soit, le système de Colbert était désormais complet, et on
+allait le voir à l'oeuvre. Les premières difficultés qu'il rencontra
+eurent pour cause la rigidité des règlements relatifs aux qualité,
+largeur et longueur des étoffes. Les registres de correspondance des
+années 1669, 1670, 1671 et 1672 renferment à ce sujet les documents les
+plus positifs. De toutes parts ce furent des plaintes et des
+réclamations très-vives. Troublés dans leurs habitudes, les fabricants
+et les ouvriers refusaient de se soumettre à ces malencontreux
+règlements, tandis que, de leur côté, les maires et échevins ne
+pouvaient se décider à les appliquer. A Aumale, à Amiens, à Beauvais, à
+Lyon et à Tours, dans le Languedoc, de toutes parts enfin on en
+demandait la réforme. A cela Colbert répondait «que l'uniformité des
+longueurs et largeurs de toutes les manufactures causait un très-grand
+bien dans le royaume, et qu'il fallait que tous les statuts et
+règlements fussent ponctuellement exécutés[329].» Souvent, le même
+courrier portait la même assurance à tous ceux qui se plaignaient, afin
+de leur faire croire que leur ville ou leur province était la seule qui
+n'appréciât pas les avantages de l'uniformité des étoffes. Cependant,
+les ouvriers et marchands ne se rendaient pas à ces raisons, et Colbert
+était obligé de recommander la sévérité aux commis des manufactures, aux
+échevins, maires et intendants. Une de ses lettres, adressée à M.
+Barillon, intendant de Picardie, porte que «_partout_, avec un peu de
+soin et d'application, on a réduit les marchands et ouvriers à
+l'exécution des règlements sur les manufactures; qu'à Amiens, au
+contraire, loin de tenir la main à l'exécution de ces règlements, les
+eschevins n'ont pas encore condamné un seul de ceux qui fabriquent des
+étoffes défectueuses; mais que, si cela continue, il donnera ordre de
+confisquer dans tout le royaume les marchandises d'Amiens, et ainsy les
+ouvriers de cette ville recevront la punition de leur mauvaise
+foy[330].» Enfin, Colbert avait établi une manufacture de points de
+France à Auxerre, et il mettait un intérêt particulier à la faire
+réussir, à cause d'une terre considérable qu'il possédait près de cette
+ville, où l'un de ses frères était archevêque. Mais, loin de prospérer,
+cette manufacture allait en s'affaiblissant. Alors, Colbert de
+gourmander sévèrement les échevins, et de leur écrire que, _s'ils
+n'avoient pas tant d'égards pour leurs concitoyens; si, au contraire,
+ils les punissoient sévèrement en obligeant les filles à se rendre à la
+manufacture_ et récompensant celles qui feroient bien leur devoir, ils
+verroient périr une industrie dont plusieurs autres villes du royaume
+tiroient beaucoup de soulagement[331].
+
+Malgré ces menaces et ces exhortations, vers la fin de l'année 1670, la
+plupart des fabricants persistaient encore dans leur opposition aux
+règlements. C'est alors que l'intendant de Tours, M. Voisin de La
+Noiraye, eut l'ingénieuse idée, pour faire sa cour au ministre, de
+prendre un arrêté portant qu'à l'avenir toutes les pièces d'étoffes
+défectueuses seraient attachées à un poteau avec le nom des délinquants.
+Quelques jours après, Colbert félicitait l'intendant de Tours de
+l'expédient qu'il avait imaginé, «ne doutant pas, dit-il, que la honte
+ne contribuât beaucoup à faire observer les règlements, et l'engageant à
+tenir soigneusement la main à ce que les juges fissent exécuter cette
+peine pour toutes les contraventions qu'ils trouveraient[332].» Puis,
+comme si ce n'était pas assez de mettre au poteau les pièces
+défectueuses, il se souvint de la pénalité autrefois réclamée par les
+manufacturiers de Carcassonne contre ceux qui se serviraient d'une
+fausse marque, circonstance bien autrement grave, et il résolut de faire
+attacher à ce poteau les fabricants qui ne voudraient pas se plier à ses
+règlements. L'arrêt suivant, rendu le 24 décembre 1670, quarante jours
+après la lettre de félicitation à M. Voisin de La Noiraye, est
+contre-signé par Colbert:
+
+ «Ouy le rapport du sieur Colbert, conseiller ordinaire au Conseil
+ royal, contrôleur général des finances, Sa Majesté, estant en son
+ Conseil loyal de commerce, a ordonné et ordonne que _les étoffes
+ manufacturées en France, qui seront défectueuses et non conformes
+ aux règlements, seront exposées sur un poteau de la hauteur de
+ neuf pieds, avec un écriteau contenant le nom et surnom du marchand
+ ou de l'ouvrier trouvé en faute;_ lequel poteau, avec un carcan,
+ sera pour cet effet incessamment posé, à la diligence des
+ procureurs ou syndics des hôtels-de-ville, et autres juridictions
+ sur le fait des manufactures, et aux frais des gardes et jurez des
+ communautés des marchands et ouvriers, devant la principale porte
+ où les manufactures doivent estre visitées et marquées, pour y
+ demeurer, les marchandises jugées défectueuses, pendant deux fois
+ vingt-quatre heures; lesquelles passées, elles seront ostées par
+ celuy qui les y aura mises, _pour estre ensuite coupées, déchirées,
+ bruslées ou confisquées_, suivant qu'il aura esté ordonné. En cas
+ de récidive, le marchand ou l'ouvrier qui seront tombez pour la
+ seconde fois en faute sujette à confiscation seront blasmez par les
+ maistres et gardes ou jurez de la profession, en pleine assemblée
+ du corps, outre l'exposition de leurs marchandises sur le poteau en
+ la manière cy-dessus ordonnée: ET, POUR LA TROISIÈME FOIS, MIS ET
+ ATTACHEZ AUDIT CARCAN, AVEC DES ÉCHANTILLONS DES MARCHANDISES SUR
+ EUX CONFISQUÉES, PENDANT DEUX HEURES... Et sera ledit arrest lu, et
+ affiché partout où il appartiendra, etc.[333].»
+
+Un tel arrêt, triste témoignage de l'entraînement des systèmes, devrait
+être toujours présent aux hommes investis d'une grande autorité pour les
+tenir en garde contre les excès où la passion même du bien peut jeter
+les ministres les plus honnêtes et les plus intelligents. Forbonnais a
+dit, au sujet de cet arrêt, qu'on le croirait traduit du
+_japonais_[334]. Reste à savoir si le Japon ne réclamerait pas contre ce
+jugement. L'arrêt dont il s'agit fut-il jamais exécuté en entier en ce
+qui regarde les personnes? Les marchands et ouvriers délinquants
+furent-ils mis _au carcan pendant deux heures_? C'est ce dont je n'ai
+trouvé de trace nulle part, et il est possible que la rigueur même de
+cette disposition ait soulevé contre elle les maires, échevins et juges
+chargés de l'appliquer. Quoi qu'il en soit, l'opposition aux règlements
+continua. Le 5 mai 1675, Colbert écrivait aux intendants des provinces
+que, quelques marchands et _autres mal-intentionnez_ ayant publié qu'on
+avait révoqué les commis chargés de faire exécuter les règlements sur
+les manufactures, il importait de détruire un tel bruit et de veiller
+plus que jamais à l'exécution de ces règlements[335]. En même temps, il
+n'épargnait rien pour fortifier les nouveaux établissements; chaque
+teinturerie recevait 1,200 livres d'encouragement; les ouvriers qui
+épousaient des filles de l'endroit où ils travaillaient touchaient 6
+pistoles en se mariant et 2 pistoles à la naissance de leur premier
+enfant; on donnait aux apprentis, à la fin de leur apprentissage, 30
+livres et des outils; enfin, les collecteurs avaient ordre de diminuer
+de 5 livres les tailles de ceux qui étaient employés à certaines
+manufactures plus particulièrement privilégiées[336]. Malheureusement,
+la législation draconienne de Colbert sur les qualité, teinture, largeur
+et longueur des étoffes neutralisait en partie l'effet de ces
+munificences coûteuses et un grand nombre de manufactures, établies
+artificiellement par lui sur toute la surface du territoire, ne lui
+survécurent pas[337]. Cette législation, en effet, ne frappait pas
+seulement une fraude à laquelle, du reste, les ouvriers étaient conviés
+par le public, qui aimait mieux avoir certaines marchandises un peu
+moins bonnes que d'être obligé de s'en passer; elle frappait aussi
+l'inexpérience, l'erreur involontaire. «Celui qui se défie de sa main et
+de son adresse, a dit Forbonnais à ce sujet, _ne peut lire un règlement
+de cette espèce sans frémir; sa première pensée est qu'on est plus
+heureux en ne travaillant pas qu'en travaillant_[338].» Qu'on ajoute,
+aux mille entraves de ces règlements, la durée de l'apprentissage et du
+compagnonnage, les frais de réception, la rigueur intéressée des maîtres
+chargés de l'examen du chef-d'oeuvre, les privilèges des fils de maîtres,
+et l'on aura une idée du singulier régime que l'administration de
+Colbert fit à l'industrie française, régime que ses successeurs
+aggravèrent encore, la multitude de leurs règlements en fait foi, et
+qui, en outre, appauvrissait la nation de tous les procès, de toute la
+perte de temps, de tous les découragements dont il était cause. Puis
+enfin, car tout n'était pas là, il y avait les amendes, les
+confiscations, les bris de métiers, les destructions de marchandises
+reconnues _non conformes aux règlements_. Un seul exemple fera connaître
+suffisamment les vices du système de punitions qui avait été adopté. Les
+statuts et règlements de la manufacture d'Amiens, approuvés en Conseil,
+le 23 août 1666, portaient que, _si aucun fil estoit trouvé frais et
+moite pour frauder le poids, il seroit bruslé en plein marché suivant la
+coutume_[339]. Comme s'il n'y avait pas de moyen plus raisonnable de
+sécher le fil que de le brûler!
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+ Population de la France au dix-septième siècle.--Mesures prises par
+ Colbert pour la développer (1666 et 1667).--Obligation imposée aux
+ congrégations religieuses de solliciter, avant de s'établir,
+ l'autorisation du gouvernement (1666).--Suppression de dix-sept
+ fêtes (1666).--Ordonnance pour la réformation de la justice civile
+ (1667).--Règlement général pour les eaux et forêts
+ (1669).--Ordonnance criminelle (1670).--Ordonnance du commerce
+ (1673).--Création d'un lieutenant de police à Paris
+ (1667).--Ordonnances diverses concernant _les abus qui se
+ commettaient dans les pélerinages, les Bohémiens ou Égyptiens, les
+ empoisonneurs, devins et autres_ (1671 et 1682).--Colbert est
+ chargé officiellement de l'administration de la marine
+ (1669).--Consulats et commerce de la France dans le Levant.--Causes
+ de la décadence de ce commerce.--Circulaire de Colbert aux
+ consuls.--Produits de divers consulats vers 1666.--Diminution des
+ droits perçus par les consuls.--Instructions données par Colbert à
+ l'ambassadeur français à Constantinople pour relever le commerce du
+ Levant.--Le port de Marseille est déclaré _port franc_ par un édit
+ de 1669.--Cet édit rencontre à Marseille une vive opposition.--Un
+ nouveau traité avantageux pour la France est signé avec la Porte,
+ en 1673.
+
+
+Au nombre des questions qui ont le plus préoccupé les gouvernements
+européens, depuis la seconde moitié de dix-septième siècle, figure en
+première ligne celle qui se rattache au problème de la population.
+Longtemps la nature de ces préoccupations a été directement contraire à
+ce qu'elle est de nos jours. On croyait que la misère et les famines
+n'avaient d'autre cause que l'insuffisance de la population, et l'on
+agissait en conséquence. Colbert partagea avec son siècle ces généreuses
+illusions. A l'époque de son administration, on ignorait encore, même
+approximativement, le chiffre des habitants du royaume et sa contenance.
+Aucun cadastre, aucun recensement général n'avaient été faits, et les
+évaluations les plus contradictoires trouvaient des partisans. Les uns,
+d'après un passage des _commentaires_ de César, qui portait la
+population des Gaules à trente-deux millions, l'estimaient à
+trente-sept et même à quarante-huit millions. Selon Puffendorf, sous
+Charles IX, la France comptait vingt millions d'habitants. En 1685, un
+des savants autrefois pensionnés par Colbert, le hollandais Isaac
+Vossius, évaluait cette population à cinq millions, ce qui prouve, à
+défaut d'autre mérite, que les faveurs de Louis XIV n'en avaient pas du
+moins fait un flatteur[340]. Enfin, en 1698, un dénombrement fut demandé
+aux intendants des provinces, et donna pour résultat une population de
+vingt millions d'habitants[341]. Des guerres presque continuelles ayant
+désolé le royaume depuis 1672, il est probable que la population du
+royaume s'élevait, vers 1660, à vingt-deux millions d'habitants. On a
+déjà vu que Colbert avait accordé quelques gratifications et des
+exemptions de tailles aux ouvriers qui se mariaient. Un édit du mois de
+novembre 1666 exempta pendant cinq ans de la contribution aux tailles
+et aux autres charges publiques, tous ceux qui se seraient mariés avant
+leur vingtième année, et pendant quatre ans ceux qui se seraient mariés
+à vingt et un ans. La même exemption était accordée à ceux qui auraient
+dix enfants, «nés en loyal mariage, non prêtres, religieux ni
+religieuses,» en comptant dans le nombre les enfants morts sous les
+drapeaux. Enfin, ceux qui n'étaient pas mariés à vingt et un ans
+devaient être soumis à toutes les impositions publiques. Quant aux
+nobles, ceux d'entre eux qui auraient dix enfants, dans les conditions
+déterminées, recevraient une pension de 1,000 livres, et cette pension
+serait portée à 2,000 livres pour douze enfants[342]. Au mois de juillet
+1667, la même faveur fut étendue à quiconque aurait dix ou douze
+enfants. Cependant, ces mesures donnèrent lieu dans l'application à
+quelques restrictions et à beaucoup d'abus. On voit dans une lettre de
+Colbert à un intendant «qu'à l'esgard des gentilshommes qui ont le
+nombre d'enfants porté par la déclaration du roy, il faut faire savoir
+ceux qui sont de la religion prétendue réformée, comme aussy ceux qui ne
+mettent pas leurs enfants dans le service quand ils sont en âge[343].»
+D'un autre côté, beaucoup de nobles et de roturiers se faisaient
+comprendre abusivement dans la catégorie de ceux qui devaient être
+portés sur la liste des pensions ou exempts des tailles. Ce nouvel essai
+d'encouragements pécuniaires ne fut donc pas heureux, et en 1683, après
+une expérience de seize années, les deux édits en faveur des mariages
+furent révoqués.
+
+Quelques écrivains ont attribué au même motif qui les avait dictés un
+édit du mois de décembre 1666, portant obligation, pour toutes les
+communautés religieuses qui voudraient s'établir d'en solliciter
+préalablement l'autorisation, et soumettant par effet rétroactif, à
+cette formalité, toutes celles qui ne dataient pas de plus de trente
+ans[344]. Rien, ni dans le préambule ni dans le corps de l'édit, ne
+justifie cette assertion; mais on y lit que, «depuis les dernières
+guerres, le nombre des communautés religieuses s'était tellement accru
+qu'en beaucoup de lieux elles possédaient la meilleure partie des
+terres tandis que, dans d'autres, elles subsistaient avec peine, n'ayant
+été suffisamment dotées, ce qui les forçait de poursuivre leurs
+créanciers, au grand scandale de l'Église et au préjudice des personnes
+qui, après y être entrées, retombaient ensuite à la charge de leurs
+familles.» L'édit de décembre 1666 avait donc tout à la fois un but
+fiscal en cherchant à maintenir sous le régime des tailles les terres
+que l'érection des nouvelles communautés en exemptait, et un but moral
+en empêchant celles qui n'étaient pas en mesure de se constituer sur des
+bases durables d'entraîner les familles dans des sacrifices sans
+résultat. Quant à la population, si Colbert s'en préoccupa à ce sujet,
+rien ne donne lieu de le soupçonner. Enfin, le même édit laissait aux
+archevêques et aux évêques la faculté d'établir dans leurs diocèses
+autant de séminaires qu'ils le trouveraient à propos[345].
+
+Vers la même époque, Colbert fit supprimer en une seule fois dix-sept
+fêtes. C'était une mesure très-utile et très-morale en même temps.
+L'extrait suivant des _Instructions de Louis XIV au Dauphin_ fait
+connaître les motifs qui déterminèrent le gouvernement à l'adopter.
+
+ «Le grand nombre des fêtes qui s'étoient, de temps en temps,
+ augmentées dans l'Église, faisoit un préjudice considérable aux
+ ouvriers, non-seulement en ce qu'ils ne gagnoient rien ces
+ jours-là, mais en ce qu'ils dépensoient souvent plus qu'ils ne
+ pouvoient gagner dans les autres; car enfin, c'étoit une chose
+ manifeste, que ces jours, qui, suivant l'intention de ceux qui les
+ avoient établis, auroient dû être employés en prières et en actions
+ pieuses, ne servoient plus aux gens de cette qualité, que d'une
+ occasion de débauche, dans laquelle ils consommoient incessamment
+ tout le fruit de leur travail. C'est pourquoi je crus qu'il étoit
+ tout ensemble, et du bien des particuliers, et de l'avantage du
+ public, et du service de Dieu même, d'en diminuer le nombre autant
+ qu'il se pourrait; et faisant entendre ma pensée à l'archévêque de
+ Paris, je l'excitai comme pasteur de la capitale de mon royaume, à
+ donner en cela l'exemple à ses confrères, de ce qu'il croiroit
+ pouvoir être fait; ce qui fut par lui, bientôt après, exécuté de la
+ manière que je l'avois jugé raisonnable[346].»
+
+L'ordonnance pour la réformation de la justice civile parut peu de temps
+après. Cette ordonnance, qui a été le Code civil de la France pendant
+plus de cent trente ans, est un des plus beaux titres de gloire de
+Colbert; car c'est lui qui entreprit de substituer une loi générale,
+uniforme, à la bigarrure des coutumes locales; c'est lui qui fit nommer
+les conseillers d'État et les maîtres des requêtes chargés d'en jeter
+les fondements; et, quand ce travail fut achevé, il prit une part active
+aux conférences qui en précédèrent la promulgation. L'incohérence de la
+législation du royaume était en effet extrême à cette époque; aussi
+l'idée de mettre un peu d'ordre dans ce chaos n'était pas nouvelle; mais
+on avait toujours reculé jusqu'alors devant l'opposition de la routine
+et des préjugés locaux. Dans le nombre des provinces qui composaient le
+royaume, les unes étaient régies par des coutumes longtemps conservées
+traditionnellement, les autres par le droit romain, qu'on appelait le
+droit écrit. En Auvergne, la coutume et le droit romain se partageaient
+la province. Dans beaucoup de cas, la coutume générale de la province se
+modifiait par les usages locaux, et souvent, pour trancher la question,
+il fallait recourir, soit au droit romain, soit aux coutumes du pays
+voisin. Enfin, le désordre était tel que la jurisprudence, sur des
+questions très-importantes, changeait incessamment, et l'on voyait
+souvent la même question jugée d'une manière différente par les diverses
+chambres d'un même Parlement[347].
+
+Suivant l'auteur de la _Vie de Lamoignon_, Colbert avait chargé le
+conseiller d'État Pussort de préparer un travail pour la réformation de
+la justice. Le projet de Colbert était, dit-il, de ne communiquer
+l'ordonnance à personne et de la publier comme émanant de la seule
+autorité du roi, après un enregistrement en lit de justice. Averti de ce
+dessein, M. de Lamoignon alla trouver Louis XIV, et lui proposa, pour
+illustrer son règne, de réformer la justice comme il avait réformé les
+finances. «_Colbert emploie actuellement M. Pussort à ce travail_,
+répondit le roi; _concertez-vous ensemble_.» Cet incident renversa les
+projets de Colbert. Alors, dit le biographe de M. de Lamoignon,
+commencèrent les conférences dont le procès-verbal imprimé a bien
+démontré la nécessité, car un grand nombre d'articles y furent modifiés.
+
+Cependant, il se trouva dans le Parlement des voix qui s'élevèrent
+contre la réformation projetée. Déjà même, la cour s'en réjouissait, car
+elle avait toujours présents à l'esprit les empiétements de ce corps au
+temps de la Fronde, et elle désirait faire sur lui un coup d'autorité.
+Prévoyant ce projet, M. de Lamoignon usa de toute son influence pour
+calmer la chaleur d'une cinquième chambre des enquêtes qui se
+distinguait surtout par son opposition, et qu'on parlait de supprimer.
+Il paraît même qu'un émissaire de Colbert aurait offert 200,000 livres
+au premier président, à la seule condition qu'il laisserait aller les
+choses. Mais cette tentative fut inutile, et celui-ci, en faisant
+échouer les projets d'opposition qui s'étaient manifestés dans le
+Parlement, ôta à la cour le prétexte qu'elle attendait[348]. C'est un
+fait étrange que, près d'un siècle et demi plus tard, le même travail de
+codification, entrepris par Napoléon, ait rencontré les mêmes obstacles.
+Dans cette circonstance, Cambacérès essaya de rendre au Corps-Législatif
+et au Conseil des Cinq-Cents le service que M. de Lamoignon avait rendu
+au Parlement; mais ses efforts échouèrent contre les passions des uns et
+des autres, et les instruments d'opposition qui se formaient furent,
+sinon détruits, du moins singulièrement altérés par le nouveau pouvoir
+non moins absolu et beaucoup plus fort que celui qu'on venait à peine de
+briser.
+
+La publication de l'ordonnance pour la réformation de la justice civile
+fut consacrée par une médaille. Elle représentait le roi tenant des
+balances en présence de la Justice, et portait cette inscription:
+JUSTITIAS JUDICANTI, _au juge des juges_[349].
+
+Deux ans plus tard, au mois d'août 1669, une nouvelle ordonnance
+compléta celle de 1667. A la même époque, parut le célèbre _Édit portant
+règlement général pour les eaux et forêts_. Puis, au mois d'août 1670
+et au mois de mars 1673, furent publiées l'_Ordonnance criminelle_ et
+l'_Ordonnance du commerce_, nouveaux et irrécusables témoignages de la
+passion pour le bien dont Colbert était animé, et de l'intelligence des
+hommes à qui fut confiée la rédaction de ces codes qui ont gouverné la
+France jusqu'au commencement de ce siècle[350]. On a reproché à
+l'Ordonnance criminelle un système de pénalité excessif; mais cette
+sévérité était conforme aux moeurs, aux idées du temps, et peut-être y
+eût-il eu danger pour la société à faire autrement. Au nombre des vastes
+travaux de cette époque, le règlement sur les eaux et forêts est encore
+apprécié aujourd'hui pour la sagesse de ses vues, et les modifications
+qui y ont été faites en 1827, du moins en ce qui concerne
+l'approvisionnement des bois pour la marine, trouvent de sévères
+censeurs. Médité et préparé pendant huit années par Colbert et par vingt
+et un commissaires choisis parmi les hommes spéciaux les plus habiles
+qu'il put réunir de tous les points du royaume, ce règlement seul eût
+illustré un ministre. Depuis Charlemagne, qui avait aussi organisé le
+service si important des eaux et forêts, une multitude de lois confuses,
+contradictoires, étant survenues, les préposés, sans direction et sans
+responsabilité, permettaient à la cupidité particulière les
+envahissements les plus préjudiciables au bien public. Le nouveau
+règlement réduisit le personnel surabondant des anciens fonctionnaires,
+fixa des attributions précises aux officiers maintenus, fonda l'unité du
+système dans toutes les provinces et l'uniformité de jurisprudence pour
+tous les délits; il fit constater avec exactitude la contenance et
+l'étendue des bois, détermina leur mode de conservation et
+d'aménagement, les précautions et les formalités relatives aux coupes et
+à la vente de leurs produits. C'est ainsi que Colbert arrêta le
+dépérissement des forêts et assura à la marine royale le choix dans
+toutes les propriétés, moyennant paiement, des arbres propres à la
+mâture et à la construction[351].
+
+La création d'un lieutenant de police à Paris eut lieu au mois de mars
+1667, en même temps que parut la première ordonnance pour la réformation
+de la justice. Déjà, au mois d'avril 1666, Colbert avait ordonné qu'il
+serait établi des lanternes dans Paris[352]. Au mois de décembre de la
+même année, il avait aussi rendu un édit concernant le nettoiement et la
+sûreté de Paris et autres villes du royaume. Avant la création du
+lieutenant de police, l'administration de la capitale appartenait de
+fait à un lieutenant civil du prévôt de Paris, qui avait en même temps
+des attributions de justice assez étendues. Ce lieutenant civil étant
+mort, Colbert pensa que _le soin d'assurer dans Paris le repos du public
+et des particuliers, de purger la ville de ce qui pouvait y causer des
+désordres, d'y procurer l'abondance, et faire vivre chacun selon sa
+condition et son devoir_, demandait un magistrat spécial, et il créa
+l'emploi de lieutenant de police. D'après l'édit de création, le nouveau
+magistrat devait connaître de tout ce qui regardait la sûreté de la
+ville, prévôté et vicomté de Paris, du port des armes prohibées, du
+nettoiement des rues, donner les ordres nécessaires en cas d'incendie ou
+d'inondation, veiller aux subsistances, régler les étaux des boucheries,
+visiter les halles, foires ou marchés, hôtelleries, auberges, maisons
+garnies, brelans, tabacs et lieux mal famés, avoir l'oeil sur les
+assemblées illicites, tumultes, séditions et désordres, étalonner les
+poids et balances, faire exécuter les règlements sur les manufactures,
+punir les contraventions commises pour fait d'impression et vente de
+livres et libelles défendus. En même temps, le lieutenant de police
+était investi du droit de juger seul et sommairement tous les
+délinquants trouvés en flagrant délit pour fait de police, à moins qu'il
+n'y eût lieu d'appliquer des peines afflictives, auquel cas il devait
+faire son rapport au présidial. Enfin, un dernier article l'autorisait à
+exiger des _chirurgiens_ qu'ils lui déclarassent le nom et la qualité
+des blessés qui auraient réclamé leurs soins[353].
+
+Le premier lieutenant de police de Paris fut M. de La Reynie. De
+nombreuses lettres de lui existent dans la collection des
+correspondances manuscrites adressées à Colbert[354]. Ces lettres sont
+relatives à des publications de libelles, à des délits, arrestations ou
+meurtres qui se commettaient dans l'étendue de son ressort, mais
+principalement à l'approvisionnement de la capitale. Une de ces lettres
+informait Colbert que la plupart des filous, voleurs et mauvais
+garnements qui commettaient quelque délit, se retiraient dans l'enceinte
+du palais du Luxembourg, considéré alors comme lieu d'asile. Peu de
+temps après, le 8 juin 1671, Colbert écrivit au prévôt des marchands
+pour l'inviter à voir, de la part même du roi, Madame, à qui le
+Luxembourg appartenait, afin de lui faire connaître, «dans les termes
+les plus honnestes qu'il se pourroit, que Sa Majesté désiroit qu'elle
+donnast les moyens de faire arrester ces filous, afin d'empescher un si
+grand désordre[355].» Vers la même époque, on publia, pour la répression
+des abus qui se commettaient dans les pèlerinages, un édit de police qui
+intéressait tout le royaume. Le préambule de cet édit constatait les
+faits les plus fâcheux. C'étaient de soi-disant pèlerins qui
+abandonnaient leurs familles, leurs femmes, leurs enfants, pour aller
+vivre dans le libertinage ou en mendiant, et dont quelques-uns se
+mariaient en pays étranger, au mépris des liens qu'ils avaient formés en
+France. Dans l'intérêt et pour l'honneur même de la religion, l'édit du
+mois d'août 1671 assujettit tous les pèlerins à une double autorisation
+de déplacement, l'une de leur évêque, l'autre du lieutenant général de
+la province. En même temps, les peines du carcan, du fouet et des
+galères furent portées contre les délinquants[356].
+
+Toutefois, la ville de Paris manquait encore d'un corps d'ordonnances
+qui fixât d'une manière positive les attributions de ses divers
+magistrats, et qui réglât les points de police, si importants et si
+nombreux, qui se rattachent à l'administration d'une grande cité. Cette
+ordonnance fut promulguée au mois de décembre 1672. Elle concernait
+surtout l'approvisionnement de Paris, et ses principales dispositions
+sont encore en vigueur[357].
+
+Enfin, deux édits de police générale furent encore rendus pendant le
+ministère de Colbert. C'était au mois de juillet 1682. L'un fut dirigé
+contre les Bohémiens ou Égyptiens, qui reçurent de nouveau l'ordre de
+sortir immédiatement du royaume sous peine des galères. D'après l'édit,
+«ces _Bohèmes_ avaient de tout temps trouvé et trouvaient encore
+protection auprès des gentilshommes et seigneurs justiciers qui leur
+donnaient retraite dans leurs châteaux et maisons, ce qui avait toujours
+rendu leur expulsion difficile, au grand dommage des particuliers.» Le
+second édit de police publié en 1682 regardait _les empoisonneurs,
+devins et autres_. On sait le scandale que causèrent à cette époque
+plusieurs procès pour fait d'empoisonnement. Le maréchal de Luxembourg,
+la duchesse de Bouillon et la comtesse de Soissons, toutes deux nièces
+du cardinal Mazarin, y figuraient comme accusés. L'un des présidents de
+la Chambre ardente, instituée spécialement pour juger ces affaires,
+était le lieutenant de police de Paris, M. de La Reynie. Un jour, il fut
+assez imprudent pour demander à la duchesse de Bouillon si elle avait vu
+le diable. «_Je le vois en ce moment_, répondit la spirituelle duchesse;
+_il est fort laid, fort vilain, et déguisé en conseiller d'État_.»
+L'interrogatoire ne fut pas poussé plus loin, ajoute Voltaire, qui
+raconte le fait[358]. L'édit de 1682 chassait du royaume _toutes les
+personnes se mêlant de deviner_, et punissait de mort non-seulement
+quiconque aurait fait usage de _vénéfices et de poisons_, mais encore
+tous ceux qui auraient joint l'impiété et le sacrilège à la
+superstition[359].
+
+Cependant, quelque assidus qu'ils dussent être, les soins que Colbert
+donnait aux diverses parties de l'administration du royaume, ainsi
+qu'aux embellissements de Paris et de Versailles, n'absorbaient pas
+encore tous ses instants. L'année 1669, cette année particulièrement
+féconde et bien remplie parmi toutes celles qu'il passa au pouvoir, fut
+marquée par une série de mesures ayant surtout pour but de relever le
+commerce du Levant et de Marseille, commerce autrefois
+très-considérable, mais singulièrement déchu depuis quelques années. Ce
+redoublement de ferveur pour la marine et le commerce s'explique.
+Jusqu'à cette époque, Colbert n'en avait pas eu la direction officielle.
+En 1667, il avait même représenté au roi que la charge de contrôleur
+général pouvant devenir plus difficile et requérir une plus grande
+application, il le suppliait de vouloir bien lui retirer la marine et le
+commerce, qui relevaient de M. de Lionne, secrétaire d'État ayant dans
+son département les affaires étrangères. Louis XIV n'avait eu garde de
+déférer à ce voeu; seulement, il avait été décidé, pour régulariser ce
+changement d'attributions que «le sieur Colbert ferait les mémoires des
+ordres à expédier concernant le commerce tant de terre que de mer,
+colonies et compagnies, qu'il lirait ces mémoires à Sa Majesté, et après
+les avoir lus, les remettrait au sieur de Lionne pour en dresser les
+expéditions[360].» Ce bizarre arrangement dura deux ans. Au mois de mars
+1669, un nouveau règlement d'attributions eut lieu. Colbert fut nommé
+secrétaire d'État, et chargé officiellement de la marine et du commerce.
+On donna à M. de Lionne, en compensation, la Navarre, le Béarn, le
+Bigorre et le Berry, qui faisaient précédemment partie du département de
+Colbert; plus une augmentation d'appointements de 4,000 livres, et une
+somme de 100,000 livres, une fois payée, que le garde du Trésor royal
+eut ordre de lui compter.
+
+La nouvelle commission de Colbert portait «qu'il aurait dans son
+département la marine en toutes les provinces du royaume, sans
+exception, même dans la Bretagne, comme aussi les galères, les
+Compagnies des Indes orientales et occidentales et les pays de leurs
+concessions: le commerce, tant dedans que dehors le royaume, et tout ce
+qui en dépend; les consulats de la nation française dans les pays
+étrangers; les manufactures et les haras, en quelque province qu'ils
+fussent établis[361].
+
+A peine installé, le nouveau secrétaire d'État écrivit aux maires,
+prévôts des marchands, échevins, jurats, capitouls et consuls, des
+principales villes du royaume, pour les prévenir que, le roi lui ayant
+ordonné de faire sa principale application du commerce, ils eussent à
+lui donner particulièrement avis de tous les moyens qu'ils croiraient
+propres à pouvoir le conserver et l'augmenter[362]. Les mesures
+relatives aux consulats et au commerce du Levant suivirent
+immédiatement.
+
+L'établissement des consuls français à l'étranger, et principalement
+dans le Levant, remonte à une époque très-ancienne, et pourtant,
+antérieurement à l'ordonnance de 1681 sur la marine, la condition de ces
+agents ne se trouvait déterminée dans aucun document officiel. Choisis
+pendant longtemps par les magistrats ou par les commerçants des villes
+où ils résidaient, ce n'est qu'en 1604 qu'une capitulation avec la Porte
+constate qu'ils étaient à la nomination royale. Quant à leurs
+attributions, un voyageur du XIVe siècle raconte que le consul de
+France à Alexandrie avait mission de protéger, non-seulement les
+Français, mais encore tous les étrangers dont la nation n'entretenait
+pas de consul. Enfin, un traité conclu avec la Porte ottomane, sous
+François Ier, porte que nos consuls étaient chargés de la protection
+du culte catholique dans le Levant[363].
+
+Ainsi, la France avait eu, pendant un certain nombre d'années, le
+monopole exclusif du commerce du Levant, et en avait retiré des
+avantages considérables. Ce monopole constituait la clause la plus
+importante du traité conclu entre le sultan Soliman et François Ier,
+en 1535. Sous le bénéfice de ce traité, elle achetait les marchandises
+du Levant, y transportait celles de l'Europe, et elle attirait même, à
+travers les États du Grand-Seigneur, une partie des produits de la Perse
+et des Indes. Il est vrai que cet état de choses ne dura pas longtemps.
+D'abord, les autres nations chrétiennes firent le commerce du Levant
+sous son pavillon et reconnurent la juridiction de ses consuls. Mais
+bientôt les troubles intérieurs qui désolaient la France inspirèrent aux
+étrangers d'autres prétentions, et non-seulement les Vénitiens, les
+Anglais, les Hollandais firent avec la Porte des traités qui leur
+permirent d'y avoir des ambassadeurs, mais ils obtinrent, sur les droits
+de douanes, une diminution de 2 pour 100 qui nous fut refusée. En même
+temps, toutes les garanties qui avaient été accordées aux Français par
+les anciens traités furent ouvertement et impunément violées par les
+moindres employés du sultan[364].
+
+Il n'en fallait pas davantage pour ruiner le commerce français dans le
+Levant, et, par malheur, ces causes de décadence n'étaient pas les
+seules. Une des plus pernicieuses avait sa source dans le mauvais choix
+et la cupidité des consuls. Un arrêt du 12 décembre 1664 fournit à cet
+égard les renseignements les plus concluants. Le préambule de l'arrêt
+porte que la ruine du commerce du Levant, qui était autrefois «le plus
+grand et le plus considérable du monde, et attirait au dedans du royaume
+l'abondance et la richesse,» devait être attribuée à cinq causes
+principales:
+
+1º Les consuls nommés par le roi n'avaient pas rempli leurs charges en
+personne;
+
+2º Ces charges avaient été affermées par eux aux plus offrants, sans
+s'informer si ceux-ci étaient en état de les remplir;
+
+3º La plupart des fermiers n'ayant pas fourni de caution, il n'est pas
+d'exactions que l'avarice et le désir de s'enrichir ne leur eussent
+inspirées;
+
+4º Contrairement aux ordonnances et règlements, ils avaient fait le
+commerce pour leur compte, abusant de l'autorité dont ils étaient
+investis pour ruiner celui des autres;
+
+5º Enfin, sous prétexte de payer les amendes auxquelles les autorités
+turques soumettaient les Français, les consuls, dans des réunions
+composées de quelques marchands qui fréquentaient les échelles, avaient
+décrété des droits de 2 à 3000 piastres sur chaque navire.
+
+La conclusion de cet arrêt fut que tous les consuls des échelles du
+Levant devraient renvoyer leurs titres à Colbert avant six mois, se
+rendre incessamment à leur poste à moins d'une autorisation spéciale,
+renoncer à faire le commerce, et ne lever aucun droit qui n'eût été
+réglé. Un an plus tard, Colbert révoqua d'une manière absolue et sans
+exception la faculté de faire exercer les charges de consuls par des
+commis. Puis, au mois de mars 1669, peu de jours après avoir été
+officiellement chargé de la marine et du commerce, il adressa à tous les
+consuls une circulaire dans laquelle il leur faisait connaître les
+services que le gouvernement attendait d'eux et sur quoi devaient porter
+principalement les renseignements qu'ils avaient mission de fournir.
+Cette circulaire abonde en vues utiles qui en rendront la lecture
+profitable et opportune de tout temps aux agents consulaires et aux
+ministres dont ils relèvent. Colbert y donnait ordre aux consuls
+d'observer soigneusement la forme du gouvernement des villes où ils
+faisaient leur résidence et des pays voisins, de s'enquérir des denrées
+qu'on y récoltait, des manufactures qui y étaient établies, des
+marchandises qu'on y apportait, soit par terre, soit par mer, de leur
+qualité, du nombre des navires employés à ce transport, et des bénéfices
+qu'on en tirait. Naturellement, les consuls devaient aussi faire
+connaître au gouvernement tout ce qui pouvait avoir quelque influence
+sur la paix ou la guerre. Enfin, une recommandation spéciale était faite
+aux consuls des échelles du Levant au sujet d'une exportation
+considérable de pièces de 5 sous qui passaient de France et d'Italie
+dans les États du Grand-Seigneur. Les pièces de 5 sous françaises ayant
+paru très-belles aux Turcs, ceux-ci en avaient donné jusqu'à 5 et 6 pour
+cent au-dessus de leur valeur. C'était une occasion tentante pour les
+faux monnayeurs. Ils ne la laissèrent pas échapper, et altérèrent le
+titre de ces pièces au point que la plupart de celles qu'on portait en
+Turquie perdaient un cinquième. On juge si cette fraude était de nature
+à rétablir le commerce du Levant. Colbert recommandait donc
+très-instamment aux consuls d'examiner avec grand soin cette matière et
+de l'informer des expédients qu'on pourrait prendre pour empêcher la
+continuation d'un désordre qui tirait tous les ans des sommes
+très-considérables du royaume et ruinait entièrement nos manufactures au
+profit de celles de la Hollande et de l'Angleterre[365].
+
+Mais de quelque sagesse qu'elles fussent empreintes, les diverses
+mesures adoptées par Colbert depuis 1664 n'étaient pas suffisantes pour
+réparer le mal. Il paraît, d'ailleurs, que l'ambassadeur français à
+Constantinople s'était assez mal pénétré des instructions qui lui
+avaient été données, car les plaintes arrivaient contre lui de toutes
+parts, et on l'accusait même d'avoir fait le commerce pour son
+compte[366]. En 1670, cet ambassadeur fut rappelé et remplacé par M. de
+Nointel. Les instructions que Colbert lui donna sont exactement
+semblables à celles qu'avait reçues son prédécesseur. Seulement, ce
+ministre insista particulièrement sur le préjudice que portait à la
+France «la mauvaise foy des Marseillois, qui altéroient toujours de plus
+en plus le titre des pièces de cinq sols, poussant cette altération
+jusques à cinquante ou soixante pour cent de proffit, quoique estant
+bien asseurez que la marque de France en feroit rejetter sur les
+François tout le mécontentement des officiers du Grand-Seigneur et
+toutes les avanies qui en pourroient arriver.» L'instruction donnée à M.
+de Nointel rappelait en outre, dans un tableau synoptique, les
+différentes causes auxquelles Colbert attribuait la diminution du
+commerce français et l'augmentation du commerce étranger dans le Levant.
+Voici ce tableau[367].
+
+ A L'ESGARD DES FRANÇOIS. A L'ESGARD DES ANGLOIS, HOLLANDOIS
+ ET AUTRES ESTRANGERS.
+
+ Les Turcs ont admis les autres Ils ont esté admis à ce commerce
+ nations au préjudice des premières par les Turcs et ont fait
+ capitulations. des capitulations advantageuses.
+
+ Le royaume a esté longtemps Ils ont esté presque toujours en
+ agité de guerres civiles. paix au dedans de leurs Estats.
+
+ Les roys, prédécesseurs de Sa Ils ont eu une très-grande application
+ Majesté, n'ont eu aucune application au commerce.
+ au commerce.
+
+ Les forces maritimes ont esté Les forces maritimes ont esté
+ anéanties. puissantes.
+
+ L'anéantissement des manufactures. L'augmentation des leurs en
+ bonté.
+
+ Ont esté longtemps sans ambassadeurs Ont eu toujours des ambassadeurs
+ à la Porte. résidents à la Porte.
+
+ Ont payé 5 pour 100 de douane N'ont payé que 3 pour 100.
+ au Grand-Seigneur.
+
+ La mauvaise conduite des consuls La bonne conduite des consuls.
+ a causé diverses avanies auxquelles
+ ils sont mesmes accusez d'avoir participé.
+
+ La mauvaise foy des Marseillois. La bonne foy de leurs négociants.
+
+ Ont payé un droit de cottimo }
+ dans les eschelles, ou de 2 ou 3 }
+ pour 100. } N'ont rien payé.
+ }
+ Un droit de cottimo fort grand }
+ à Marseille[368]. }
+
+ Ont esté contraints de faire leur Ont fait leur commerce en eschange
+ commerce en argent. de marchandises et de manufactures.
+
+Telles furent les instructions données à M. de Nointel. En même temps,
+Colbert prit une autre détermination des plus importantes. Le port de
+Marseille avait été autrefois déclaré port franc; mais, par la suite, de
+nouveaux droits d'entrée et de sortie ayant été établis, le commerce du
+royaume en avait éprouvé le plus grand préjudice. Un édit du mois de
+mars 1669 rétablit entièrement la franchise de ce port. On voit par cet
+édit qu'il se levait alors à Marseille un droit de 1/2 pour 100 _pour la
+pension de l'ambassadeur à Constantinople_. Ce droit fut supprimé, ainsi
+que beaucoup d'autres, y compris celui de 50 sous par tonneau. Il en fut
+de même du droit d'aubaine, en vertu duquel le souverain recueillait la
+succession des étrangers non naturalisés. Un seul droit de 20 pour 100
+fut maintenu sur les marchandises du Levant qui, bien qu'appartenant à
+des Français, seraient apportées par des navires étrangers[369].
+Toutefois, il fallait continuer de payer le traitement de l'ambassadeur
+de Constantinople, fixé à 16,000 livres, rembourser les dettes
+contractées par les consuls français des échelles du Levant, dettes qui
+s'élevaient à plus de 500,000 livres pour Alexandrie et Alep seulement;
+il fallait en outre aviser à quelques dépenses locales, notamment au
+curage du port de Marseille. Un nouvel édit du mois de mars 1669 y
+pourvut en transférant à Arles et à Toulon les bureaux d'entrée des
+aluns, et en doublant un droit de pesage établi sur les marchandises
+grossières. On croira peut-être que ces diverses mesures furent
+accueillies avec reconnaissance par les Marseillais. Il en fut tout
+autrement. Le 30 mai 1669, Colbert écrivit à M. d'Oppède, premier
+président du Parlement de Provence, pour le féliciter d'avoir fait
+publier à Marseille l'édit sur l'affranchissement du port, malgré toutes
+les difficultés qu'il avait rencontrées. Colbert espérait que les
+Marseillais reconnaîtraient bientôt tous les avantages qui devaient leur
+en revenir. En attendant, il fallait donner à cet édit toute la
+publicité possible. Enfin, Colbert louait aussi beaucoup M. d'Oppède
+d'avoir décidé les échevins de Marseille à prendre sur le droit de
+cottimo, de préférence à tout autre, la somme de 25,000 livres
+indispensable pour le curage du port, et d'avoir obtenu que l'intendant
+des galères fut chargé de l'emploi de ces fonds.
+
+ «Il sera nécessaire, ajoutait Colbert, que l'intendant commence à
+ faire travailler tout de bon les pontons destinés à ce curage, rien
+ n'estant plus important, dans le dessein que le roi a de restablir
+ le commerce du Levant, que de rendre le port capable de recevoir et
+ contenir toute sorte de vaisseaux. Quant au droit de cottimo, il
+ faudra, sur toutes choses, s'appliquer à mettre la ville de
+ Marseille en état de le supprimer dans quelques années, afin que la
+ franchise de tous droits y appelle les estrangers, et rende ce port
+ _le plus fameux de toute la Méditerrannée_[370].»
+
+Cependant, après avoir sur l'invitation de Colbert, consulté les
+commerçants de Paris, de Lyon, de Marseille, M. de Nointel s'était rendu
+à Constantinople; mais ses démarches n'eurent pas le résultat dont on
+s'était flatté. Non-seulement il n'obtint pas l'égalité de traitement
+avec les autres nations, mais, malgré sa présence, les Français
+continuèrent à souffrir, écrivait-il, «les mêmes avanies et vexations de
+la part des officiers du sultan.» Un peu plus tard, toutes ses
+réclamations étant restées inutiles, il informa le roi qu'il croyait
+nécessaire qu'on envoyât quelques vaisseaux pour le chercher, ajoutant
+qu'une démonstration de guerre pourrait seule inspirer d'autres
+sentiments au grand-visir, qui s'était refusé jusqu'alors à rien changer
+aux conditions en vigueur. Avant de rien décider, Louis XIV fit écrire
+par Colbert à M. d'Oppède de se rendre sans retard à Marseille,
+d'assembler les députés du commerce et les marchands les plus capables
+de la ville, de les consulter, et de lui faire connaître le résultat de
+leurs délibérations, en y ajoutant son avis particulier, «afin, disait
+Colbert, que le roy puisse prendre une résolution sur une matière aussi
+importante en parfaite connoissance de cause[371].»
+
+Peu de temps après, M. d'Oppède répondit que son avis, celui de
+l'intendant des galères et celui de la Compagnie du Levant étaient
+conformes au voeu de l'ambassadeur. Quant aux négociants de Marseille,
+ils avaient d'abord adopté le même sentiment; mais ensuite ils s'étaient
+divisés et n'avaient pas voulu signer leurs délibérations. Les uns
+prétendaient que la fermeté obligerait les Turcs à mieux traiter les
+Français et à renouveler les capitulations sur un meilleur pied; que,
+renouvelées de cette manière et par la menace de la guerre, elles
+seraient bien mieux exécutées qu'auparavant, et que, d'ailleurs, les
+mauvais traitements dont le commerce et l'ambassadeur avaient à se
+plaindre ne permettaient plus de délibérer. Le parti contraire objectait
+à cela que le commerce le plus considérable qui se fit en France étant
+celui du Levant, et ce commerce se trouvant, pour ainsi dire, le seul de
+Marseille et de la Méditerranée, il y avait lieu de craindre, si la
+guerre éclatait et si les Français établis dans le Levant étaient
+obligés de s'éloigner, que les Anglais et les Hollandais ne missent tout
+en oeuvre pour les empêcher d'y revenir, en sorte que les Français se
+seraient privés eux-mêmes, au bénéfice des étrangers, de leur commerce
+le plus avantageux. Enfin, les partisans de la paix ajoutaient qu'une
+fois l'ambassadeur français rappelé, la fierté des Turcs ne leur
+permettrait pas de renouer les négociations, et que le commerce avec le
+Levant serait ruiné sans retour.
+
+On était alors en 1671, et l'on prévoyait bien à la cour de France
+qu'une guerre avec la Hollande ne tarderait pas à éclater. Cette
+éventualité dut donc exercer une grande influence sur la décision de
+Louis XIV. Entre les deux partis qu'on lui conseillait, il prit un moyen
+terme, et se contenta de rappeler M. de Nointel[372]. Mais cette
+manifestation suffit pour effrayer le Divan. Sur cette seule menace,
+l'ambassadeur fut invité à rester, avec promesse de recevoir bientôt
+toute satisfaction. En effet, des négociations furent entamées, et, le 5
+juin 1673, de nouvelles capitulations signées à Andrinople confirmèrent
+toutes les prétentions de Colbert. Ces capitulations autorisaient les
+Français à exporter du Levant toutes sortes de marchandises, même celles
+dites prohibées, à naviguer sur des navires appartenant à des nations
+ennemies de la Porte, sans pouvoir, en cas de saisie, être faits
+esclaves, à n'être justiciables que de leurs ambassadeurs ou consuls, à
+jouir des mêmes immunités que les Vénitiens, qui étaient alors la nation
+la plus favorisée, à ne participer en rien aux impôts du pays, et à
+faire profiter du bénéfice de leur pavillon toutes les nations qui
+n'avaient pas de traité avec le divan. L'article 19 des capitulations
+consacrait la préséance de l'ambassadeur français à la Porte dans les
+termes les plus formels et les plus honorables pour notre diplomatie.
+Cet article était ainsi conçu:
+
+ «Et parce que ledit empereur de France est entre tous les rois et
+ les princes chrétiens le plus noble de la Haute-Famille, et le plus
+ parfait ami que nos aïeux aient acquis entre lesdits rois et
+ princes de la croyance de Jésus, comme il a été dit ci-dessus et
+ comme témoignent les effets de sa sincère amitié; en cette
+ considération, nous voulons et commandons que son ambassadeur, qui
+ réside à notre heureuse Porte, ait la préséance sur tous les
+ ambassadeurs des autres rois et princes, soit à notre divan public,
+ ou autres lieux où ils se pourront trouver.»
+
+Enfin, plusieurs dispositions particulièrement relatives au commerce
+complétèrent, sous le titre d'_Articles nouveaux_, les capitulations
+principales, et le troisième de ces articles fixa à 3, au lieu de 5 p.
+100, les droits que les Français auraient à payer dorénavant sur toutes
+les marchandises, importées ou exportées par eux. C'était, on l'a vu
+plus haut, le point que Colbert avait le plus à coeur[373].
+
+Bientôt, grâce aux avantages garantis par le traité de 1673, les
+relations commerciales de la France avec le Levant reprirent une partie
+de leur ancienne importance. Vers la fin du XVIIe siècle, le
+Languedoc seul y expédiait trente-deux mille pièces de drap, qui, à 30
+livres la pièce, valaient 960,000 livres, et il en tirait quarante mille
+quintaux de laine évalués 400,000 livres[374]. Sans doute, aussi, toutes
+les autres provinces manufacturières du royaume s'associèrent à cet
+heureux mouvement, fruit des efforts et de l'activité de Colbert[375].
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+ De la vénalité des offices.--Elle est approuvée par Montesquieu et
+ par Forbonnais.--Colbert supprime un grand nombre d'offices
+ inutiles.--Nombre, valeur et produit des offices pendant son
+ administration.--Ce qu'il fit en faveur de l'agriculture.--Il
+ diminue le taux légal de l'intérêt.--Fait travailler au cadastre et
+ modifie l'assiette de l'impôt.--Édits qui défendent de saisir les
+ bestiaux pour le paiement des tailles.--Rétablissement des
+ haras.--Colbert reconnaît que les peuples n'avaient jamais été
+ aussi chargés auparavant.
+
+
+Au nombre des abus dont Colbert se préoccupa, il faut compter parmi les
+plus funestes la vénalité des offices. Cet abus, profondément entré dans
+les moeurs de l'ancienne société, et à la conservation duquel le sort
+d'un grand nombre de familles était lié, Colbert ne songea pas sans
+doute à le détruire tout entier; mais il eut au moins la gloire d'en
+atténuer considérablement les conséquences en réduisant autant qu'il lui
+fut possible, sauf pendant les crises financières de la guerre, le
+nombre des officiers publics.
+
+La vénalité des offices remontait aux premiers siècles de notre
+histoire. Déjà, sous saint Louis, une ordonnance défendit de vendre les
+offices de _judicature_, ce qui n'empêcha pas Louis-le-Hutin et
+Philippe-le-Long, ses successeurs, de les mettre en ferme. Au contraire,
+Charles V, Charles VII, Louis XI et Charles VIII ordonnèrent qu'au
+moment de la vacation de quelque office de judicature les autres
+officiers du même tribunal désigneraient deux ou trois sujets des plus
+capables parmi lesquels le roi choisirait le plus digne, «voulant,
+disaient les édits, que ces offices fussent conférés gratuitement, afin
+que la justice fût administrée de même.» Louis XII se vit dans la
+nécessité de les vendre pour payer les dettes contractées par son
+prédécesseur dans les guerres d'Italie; mais son projet était d'en
+rembourser le montant dès que l'état des finances le lui permettrait. Au
+lieu d'obéir à ce voeu, François Ier trafiqua de tous les emplois
+indistinctement. Sous les règnes suivants, les abus ne firent
+qu'augmenter. Bientôt un seul titulaire ne suffit plus pour la même
+charge, et presque tous les emplois de finances furent confiés à deux et
+quelquefois même à quatre agents, que l'on désignait comme il suit:
+_l'ordinaire, l'alternatif, le triennal et le quatriennal_. Une
+ordonnance de Henri II affecta 20,000 livres par an au trésorier de
+l'épargne qui serait en charge, et 10,000 livres à l'alternatif. La même
+ordonnance enjoignit de dresser le rôle de tous les emplois publics et
+de les mettre aux enchères, à l'exception de ceux qui ne rapportaient
+pas plus de 60 écus. Sur les observations de l'assemblée des notables,
+Henri IV avait d'abord décrété l'abolition de la vénalité au moyen d'une
+augmentation de traitement fixée à 10 pour 100 de la _finance payée_,
+augmentation qui cesserait au moment de la mort du titulaire. Par
+malheur, Henri IV ne persista pas dans ce système, et, en 1604, il
+rendit un édit portant qu'on pourrait conserver dans les familles la
+propriété de toute espèce d'offices en payant tous les ans aux _parties
+casuelles_ le soixantième de ce qu'ils auraient coûté. Ce nouveau droit
+fut appelé _droit annuel_, mais principalement _la paulette_, du nom du
+traitant Paulet, qui en devint le fermier, moyennant 2,263,000 livres
+par an, avec un bail de 9 ans, toujours renouvelé depuis cette époque,
+malgré la promesse qu'Henri IV avait faite en l'établissant[376].
+
+Deux hommes dont le nom a une grande autorité, bien qu'à des titres
+divers, Montesquieu et Forbonnais, ont approuvé la vénalité des offices.
+Suivant Montesquieu, «la vénalité est bonne dans les États monarchiques,
+parce qu'elle fait faire comme un métier de famille ce qu'on ne voudrait
+pas entreprendre pour la vertu; qu'elle destine chacun à son devoir et
+rend les ordres de l'État plus permanents.» Montesquieu ajoute que, si
+les charges ne se vendaient pas par un règlement public, l'indigence et
+l'avidité des courtisans les vendraient tout de même; que le hasard
+donne de meilleurs choix que le choix du prince, et que la manière de
+s'avancer par les richesses inspire et entretient l'industrie, chose
+dont le gouvernement monarchique a grand besoin. Enfin, comme preuve à
+l'appui de son assertion, Montesquieu a fait remarquer l'extrême paresse
+de l'Espagne où l'État donnait tous les emplois[377].
+
+Quant à Forbonnais, il alléguait que le haut prix des charges était,
+entre les mains du prince, un gage de la fidélité des titulaires: qu'en
+général les riches recevaient une meilleure éducation; qu'ils avaient
+plus de dignité et de désintéressement, et que, d'ailleurs, la vénalité
+des charges était la source d'un impôt utile à l'État sans être onéreux
+au peuple. Enfin, Forbonnais pensait comme Montesquieu que, si les
+charges n'étaient pas vendues ostensiblement au profit de l'État, elles
+le seraient secrètement au profit des courtisans, et il paraît même que
+ce dernier motif détermina Sully à proposer l'édit de 1604, qui rétablit
+la vénalité des offices moyennant le payement du droit annuel[378]..
+
+On a pu voir la faiblesse des arguments de Montesquieu en faveur de la
+vénalité des offices. Ici, comme dans beaucoup de passages de son
+ouvrage, Montesquieu s'est trompé pour avoir voulu assigner des mobiles
+divers aux actions des hommes, suivant qu'ils font partie d'un État
+monarchique ou républicain. Le coeur de l'homme est le même partout, et
+partout on a toujours estimé à honneur de remplir les principales
+charges d'un État. Jamais, au contraire, et nulle part, on n'a cru
+s'abaisser en acceptant des emplois publics[379].
+
+ «Quoi! dit Voltaire en commentant ce passage de l'_Esprit des
+ Lois_, on ne trouverait point de conseillers pour juger dans les
+ Parlements de France, si on leur donnait les charges gratuitement!
+ La fonction divine de rendre justice, de disposer de la fortune et
+ de la vie des hommes, un métier de famille! Plaignons Montesquieu
+ d'avoir déshonoré son ouvrage par de tels paradoxes; mais
+ pardonnons-lui. Son oncle avait acheté une charge de président en
+ province, et il la lui laissa. On retrouve l'homme partout. Nul de
+ nous n'est sans faiblesse.»
+
+La paresse reprochée aux Espagnols par Montesquieu n'avait pas davantage
+la cause qu'il lui attribua, car elle provenait évidemment de la masse
+de numéraire qui leur arrivait des Indes. En Angleterre, en Hollande, la
+plupart des charges n'étaient pas vénales; elles s'y donnaient
+gratuitement comme en Espagne; pourtant, les populations n'y étaient pas
+inactives, et leur industrie faisait, au contraire, le désespoir de
+Colbert. Les motifs allégués par Forbonnais n'ont pas plus de fondement.
+Sous le système de la vénalité des charges, ce qui importait le plus à
+l'État, c'était, au moment de leur création, d'en toucher le prix; quant
+à la manière dont elles étaient ensuite remplies, dont la justice était
+rendue, le pays administré, il s'en préoccupait secondairement. On
+comprend que certains emplois doivent être confiés à des hommes riches;
+mais qui eût empêché de choisir de préférence les titulaires dans cette
+classe, ainsi que cela se pratique généralement aujourd'hui pour les
+fonctions judiciaires? Le prétexte d'un impôt utile sans être onéreux ne
+résiste pas davantage au raisonnement, car il eût fallu pour cela que
+l'acquéreur d'une charge consentît à n'en retirer que l'intérêt, ce qui
+n'avait pas lieu, de sorte que le peuple finissait toujours par payer,
+sous forme de gages, d'épices ou par tout autre expédient moins honnête,
+l'impôt dont on avait prétendu l'exonérer. Enfin, de ce que quelques
+courtisans besogneux auraient abusé de leur position pour rançonner les
+solliciteurs, ce n'était pas un motif suffisant pour que l'État renonçât
+à une de ses plus belles prérogatives. Il y avait en effet dans cette
+renonciation une atteinte profonde à la morale, à la raison, à un
+principe, et c'était vraiment aller trop loin de dire, comme
+Montesquieu, que le hasard donnait de meilleurs choix que le choix du
+prince. Le seul inconvénient que pût avoir l'abolition de la vénalité
+des offices, c'était de multiplier outre mesure le nombre des aspirants
+aux fonctions publiques; mais cet inconvénient, il y avait un moyen d'en
+diminuer considérablement la gravité en établissant, pour condition
+d'admission aux emplois, des règles sévères, des examens, des entraves
+enfin, dont la rigueur aurait pu s'accroître en proportion du nombre des
+candidats, et qui, en définitive, eussent encore tourné au profit du
+bien général.
+
+Quoi qu'il en soit des raisons par lesquelles la vénalité des offices
+pouvait être attaquée ou défendue, à l'époque où Colbert arriva au
+ministère, la seule chose possible, tant, je le répète, la société était
+profondément engagée dans cette voie, c'était de diminuer le nombre
+vraiment prodigieux des emplois inutiles que les embarras des années
+précédentes avaient fait créer. Un des successeurs de Colbert disait
+agréablement à Louis XIV: _Toutes les fois que Votre Majesté crée une
+charge, Dieu crée un sot pour l'acheter_. Quelle que fût cette charge,
+l'acheteur n'était pas un sot s'il en retirait de bons revenus; aussi en
+trouvait-on pour les plus ridicules et les plus absurdes. En 1664,
+Colbert remboursa les titulaires d'un grand nombre d'offices superflus,
+entre autres tous les triennaux et quatriennaux. Il supprima aussi deux
+cent quinze charges de secrétaires de roi. En même temps, il fit faire
+un relevé de tous les offices de justice et de finance qui existaient
+alors dans le royaume. Ce relevé présente les résultats suivants.
+
+La France se divisait alors en vingt-cinq grandes provinces ou
+_généralités_, et sa population était, comme on l'a vu, d'environ vingt
+à vingt-deux millions d'habitants.
+
+Les recherches ordonnées par Colbert constatèrent que le nombre des
+officiers de justice et de finance s'élevait à 45,780.
+
+Le prix courant de toutes ces charges réunies était de 459,630,842
+livres; cependant le gouvernement ne les avait vendues que 187,276,978
+livres, et les titulaires n'étaient censés toucher que 8,546,847 livres
+pour leurs gages. Or, on laisse à deviner s'ils étaient hommes à ne pas
+même retirer l'intérêt de l'argent qu'ils avaient déboursé. Enfin, le
+droit annuel aurait dû rapporter 2,002,447 livres; mais tous ceux qui
+avaient quelque protection se dispensaient de le payer, et ils n'en
+obtenaient pas moins, grâce à l'intervention des courtisans, la faculté
+de disposer de leurs charges comme ils l'entendaient[380].
+
+Ainsi, une somme de 419 millions était soustraite au commerce et à
+l'agriculture, auxquels elle eût rendu de si grands services, et
+immobilisée entre les mains d'environ quarante-six mille familles,
+mortes par suite à toute activité, à toute ambition utile, et ne
+songeant qu'à exploiter leurs charges le plus fructueusement possible,
+en vue de leur intérêt, directement contraire à l'intérêt général. Ces
+fâcheuses conséquences du grand nombre et du prix excessif des charges
+publiques ne pouvaient échapper à Colbert. Une déclaration du 30 mai
+1664 porte que, «parmi les abus et les désordres qui s'étaient glissés
+pendant les guerres et les troubles, l'augmentation des officiers
+inutiles et _supernuméraires_ n'avait pas été le moindre[381].» En 1665
+et en 1669 il fit rendre un édit pour fixer le prix des offices de
+justice, l'âge et la capacité des juges. Enfin, d'autres édits furent
+aussi rendus plus tard dans le même but, et pendant toute la durée de
+son administration, il ne négligea aucune occasion de rembourser les
+titulaires des offices dont l'inutilité constatée causait à l'État,
+abstraction faite du point de vue moral de la question, le double
+dommage que j'ai essayé d'expliquer.
+
+On a souvent répété, d'après quelques biographes du XVIIIe siècle,
+que Colbert, exclusivement préoccupé de l'accroissement de l'industrie
+manufacturière, avait été indifférent aux intérêts de l'agriculture.
+L'examen impartial et complet de tous les actes de son administration
+prouve que cette accusation n'est pas fondée. Ce qui est vrai, et l'on
+en trouvera la preuve plus loin, c'est que l'exclusion, par le moyen du
+doublement du tarif qui eut lieu en 1667, de tous les objets
+manufacturés fournis antérieurement à la France par les étrangers, en
+échange de ses denrées, et les entraves apportées par ce ministre à
+l'exportation des grains, mais principalement la mobilité de la
+législation qu'il adopta à cet égard, firent un mal immense à
+l'agriculture. Cette mobilité fut une faute énorme, la plus grande,
+peut-être, que l'on puisse reprocher à l'administration de Colbert;
+mais, quelque grave qu'elle soit, ce n'est qu'une faute où il eut pour
+complices les préjugés de son temps, tandis que l'indifférence dont on a
+voulu lui faire un crime, à l'égard du plus précieux et du plus
+respectable des intérêts, surtout en France, mériterait un nom plus
+sévère, La diminution du nombre des offices devait, on vient de le voir,
+exercer, bien que dans des proportions restreintes, une influence
+favorable à l'agriculture. Plusieurs édits relatifs au taux de l'intérêt
+eurent, en partie, le même but. Cette question de l'intérêt de l'argent
+est des plus délicates. Des hommes éminents et très-justement célèbres,
+des penseurs profonds qui ont consacré une vie noblement désintéressée à
+l'étude des plus grands problèmes sociaux, considérant, avec raison,
+l'or et l'argent comme une marchandise, voudraient qu'elle pût être
+vendue ou prêtée avec la liberté qui préside à toutes les autres
+transactions commerciales. Toutefois, il est permis de se demander si le
+_prêt_ ne constitue pas une variété de transaction comportant d'autres
+lois que la vente ordinaire, et si pour empêcher que les hommes forcés
+d'emprunter ne soient impitoyablement rançonnés, la justice publique ne
+doit pas, d'accord avec la loi religieuse, établir certaines limites que
+les hommes cupides et sans entrailles ne puissent dépasser. Ne
+devrait-on pas, dans tous les cas, commencer par abolir la contrainte
+par corps, malheureux vestige de cette horrible loi romaine qui donnait
+droit au créancier de prendre un morceau de la chair du débiteur
+impuissant à se libérer? En effet, sans la contrainte par corps, juste
+épouvantail des familles, la race des usuriers se montrerait bien plus
+circonspecte, et une foule de jeunes gens ne seraient pas entraînés par
+elle dans le guêpier des emprunts. Enfin, cette loi fatale achève
+d'obérer la plupart des petits marchands qui n'ont pas réussi et les met
+dans l'impossibilité de travailler à se relever, en les condamnant à une
+inaction forcée pendant que, d'un autre côté, leurs affaires, qu'ils ne
+peuvent pas surveiller, périclitent de plus en plus.
+
+Au surplus, à l'époque où Colbert fit publier ses édits relatifs au taux
+de l'intérêt, le droit que s'arrogeait le gouvernement d'intervenir sur
+cette question n'avait pas même encore été mis en doute. Déjà, plusieurs
+dispositions avaient été prises à ce sujet, notamment en 1601, où le
+maximum de l'intérêt fut fixé par Sully au denier 16 (6 et un quart pour
+100), au lieu de 10 pour 100. Sully motiva cet arrêt sur des
+considérations puissantes. En premier lieu, par suite de l'élévation de
+l'intérêt, ni les nobles ni les propriétaires ne pouvaient plus trouver
+d'argent, soit pour racheter, soit pour exploiter leurs terres. Ensuite,
+portait l'édit, cet intérêt «_empêchait le trafic et commerce auparavant
+plus en vogue en France qu'en aucun autre État de l'Europe, et faisait
+négliger l'agriculture et manufacture, aimant mieux plusieurs sujets du
+roi, sous la facilité d'un gain à la fin trompeur, vivre de leur rente
+en oisiveté parmi les villes, qu'employer leur industrie avec quelque
+peine aux arts libéraux, ou à cultiver leurs héritages_[382].» En 1634,
+le cardinal de Richelieu se fonda sur des motifs exactement semblables
+pour réduire l'intérêt au denier 18 (5 5/9 pour 100). Le Parlement
+refusa d'abord d'enregistrer cet édit, sans doute, a dit Forbonnais,
+«pour favoriser la paresse ou la vanité d'un petit nombre de rentiers,
+dont les trois quarts avaient oublié que si leurs pères n'eussent
+travaillé, ils n'auraient pas une famille honnête à citer.» Mais une
+lettre de jussion fit justice de ces prétentions[383]. Le premier édit
+que fit rendre Colbert sur le taux de l'intérêt date du mois de décembre
+1665[384] Cet édit porte, en substance que le commerce, les manufactures
+et l'agriculture sont les moyens les plus prompts, les plus sûrs et les
+plus légitimes pour mettre l'abondance dans le royaume, mais qu'un grand
+nombre de sujets ont cessé de s'y adonner précisément à cause des gros
+intérêts que _le change et rechange de l'argent produit et des produits
+excessifs qu'apportent les constitutions de rentes_; d'un autre côté, la
+valeur de l'argent avait beaucoup diminué par suite de la quantité qui
+en était venue des Indes. En conséquence, l'intérêt de l'argent fut
+fixé au denier 20 (5 pour 100). Plus tard, il est vrai, au moment où
+s'ouvrit la campagne de 1672, et quand le besoin des emprunts commença à
+se faire sentir, une ordonnance du mois de février fixa au denier 18 les
+intérêts des sommes prêtées au roi. Enfin, au mois de septembre 1679, un
+nouvel édit fixa au même taux l'intérêt de l'argent dans toute la
+France, _même pour change et rechange, si ce n'est à l'égard des
+marchands fréquentant la foire de Lyon_[385].
+
+Mais la sollicitude de Colbert en faveur de l'agriculture ne s'arrêta
+pas là. On sait les abus auxquels donnait lieu à cette époque la
+répartition des tailles. Dans le plus grand nombre des provinces, la
+taille était _personnelle_, c'est-à-dire que la qualité, la fortune et
+l'état apparent des personnes y servaient seuls de base aux
+répartitions: dans d'autres, notamment dans les _pays d'États_, elle
+était établie approximativement d'après l'étendue et le revenu présumé
+des terres; elle s'appelait alors _taille réelle_, et c'était la moins
+arbitraire. Colbert forma le projet de faire cadastrer tout le royaume.
+Antérieurement, cette opération avait été tentée à diverses reprises sur
+plusieurs points du territoire. Grégoire de Tours parle d'un cadastre
+qui y aurait été fait à la fin du VIe siècle par les ordres de
+Childebert. A une époque beaucoup plus rapprochée, en 1471, l'inégalité
+des impositions était devenue telle en Provence qu'un cadastre fut jugé
+inévitable. On vit alors que la moitié des habitants était parvenue à
+s'exempter de l'impôt au détriment de l'autre moitié. Mais toutes ces
+tentatives n'eurent jamais de résultats durables ni généraux. Colbert
+fit commencer par la généralité de Montauban l'opération du cadastre, et
+en moins de trois ans, de 1666 à 1669, elle fut terminée. Par ses
+ordres, toutes les précautions avaient été prises pour empêcher les
+usurpateurs de noblesse et les personnes puissantes de se soustraire aux
+effets de cette grande mesure[386]. Mais, le croirait-on? cette
+nouvelle forme de répartition souleva des réclamations assez vives dans
+le pays même qui devait en profiter. On se plaignit que les simples
+journaliers, c'est-à-dire ceux qui ne possédaient rien, fussent exempts
+de l'impôt[387]. Soit que cette opposition ait découragé Colbert, soit
+que d'autres soins l'aient préoccupé vers cette époque, la généralité de
+Montauban fut seule cadastrée, et l'opération en resta là sous son
+ministère[388]. Après lui, plusieurs pays d'États firent cadastrer, aux
+frais de la province, l'étendue de leur territoire, et, au moment de la
+Révolution, le bienfait de cette mesure était acquis au Languedoc, à la
+Provence, au Dauphiné, à la Guyenne, à la Bourgogne, à l'Alsace, à la
+Flandre, au Quercy et à l'Artois[389].
+
+En même temps, Colbert remettait en vigueur les sages ordonnances de
+Sully, qui défendaient de saisir les bestiaux pour le paiement des
+tailles. Son édit date du mois d'avril 1667, et les effets en furent
+presque instantanés. En 1669, son frère, ambassadeur en Angleterre, lui
+ayant donné connaissance d'une proposition de quelques marchands anglais
+d'envoyer des salaisons d'Irlande dans nos colonies, Colbert lui
+répondit, à la date du 10 juin, que l'état du royaume et les diligences
+faites de toutes parts pour augmenter le nombre des bestiaux ne
+permettaient pas d'écouter ces propositions, et qu'on pourrait même
+vendre des salaisons aux Anglais, s'ils le souhaitaient[390]. L'année
+suivante, au mois de septembre, Colbert recommandait aux intendants
+d'examiner si le nombre des bestiaux augmentait et si les receveurs des
+tailles n'en faisaient point desaisie, contrairement aux intentions du
+roi. «_Cependant, ajoutait-il, il faut en exécuter quelquefois, mais à
+la dernière extrémité, et pour effrayer_.» Il leur disait, en outre, de
+se défier des avis qu'on leur fournirait sur l'augmentation des
+bestiaux, _les donneurs d'avis étant persuadés de faire plaisir par des
+nouvelles d'augmentation_. Toutefois, les campagnes ne retiraient pas, à
+ce qu'il paraît, grand profit de ces augmentations, car elles se
+plaignaient de ne pas vendre leurs bestiaux. L'intendant de Tours
+transmit ces plaintes à Colbert, qui lui répondit, le 28 novembre 1670,
+que le peu de débit des bestiaux provenait assurément d'autre chose que
+de l'entrée de ceux d'Allemagne et de Flandres, _vu que, depuis
+l'augmentation des droits, il n'en venait presque plus dans le
+royaume_[391]. L'édit de 1667, qui affranchissait les bestiaux de la
+saisie, limitait cette faveur à quatre années. En 1671, Colbert le
+renouvela, «n'y ayant rien, porte le préambule du nouvel édit, qui
+contribue davantage à la fécondité de la terre que les bestiaux, et
+pareille grâce ayant produit le plus grand fruit dans le public[392].»
+Dans le courant de la même année, on voit Colbert se préoccuper du soin
+de faire venir en France des béliers de Ségovie, «malgré la défense
+qu'il y a en Espagne d'en laisser sortir,» et des béliers d'Angleterre,
+«qui produisent les plus fines laines[393].» Enfin, le 6 novembre 1683,
+un mois après la mort de Colbert, il parut une nouvelle déclaration
+portant défense de saisir les bestiaux, et nul doute qu'elle n'eût été
+préparée par ses soins[394].
+
+La même remarque peut être faite pour un arrêt du Conseil concernant le
+_rétablissement des haras du royaume_, qui fut publié le 28 octobre
+1683. Le 17 octobre 1665, un arrêt avait été rendu à ce sujet, et il
+portait que le roi voulait prendre dorénavant un soin particulier de
+rétablir les haras ruinés par les guerres et désordres passés, «même les
+augmenter de telle sorte que ses sujets ne fussent plus obligés de
+porter leurs deniers dans les pays étrangers pour achats de chevaux.»
+Par suite de cet arrêt, des étalons furent achetés en Frise, en
+Hollande, en Danemark, en Barbarie, et répartis en une vingtaine de
+haras. L'arrêt du 28 octobre 1683 eut donc pour objet de donner une
+nouvelle vigueur à celui qui avait paru en 1665, pendant
+l'administration de Colbert[395].
+
+Voilà quels furent en quelque sorte les adieux à l'agriculture de ce
+ministre qu'on a souvent représenté comme indifférent au sort de la
+population qui vit dans les campagnes, et qu'on a accusé de n'avoir rien
+fait pour elle. Son attention extrême et constante à réduire l'impôt des
+tailles que cette population acquittait en grande partie; la réduction
+du nombre des offices et du taux de l'intérêt; la défense de saisir les
+bestiaux pour le paiement des charges publiques; les soins donnés à
+l'accroissement, à l'amélioration du bétail, la diminution du prix du
+sel, le rétablissement des haras, tous ces faits prouvent, au contraire,
+que Colbert n'eut jamais la pensée de sacrifier l'agriculture à
+l'industrie, le travail de la terre à celui des manufactures[396]. Je
+l'ai déjà dit, Colbert aimait véritablement, sincèrement le peuple, et
+il fit au privilège, cette ruine du peuple, toute l'opposition que
+comportaient la forme du gouvernement et le caractère du roi. Comment
+donc eût-il été indifférent au sort de ces cultivateurs, source première
+de toute richesse, et dont la condition a d'autant plus de droits à
+l'intérêt du gouvernement que leurs travaux sont plus rudes, leurs
+privations plus grandes? On raconte qu'un jour, au milieu des champs, un
+de ses amis le surprit les larmes aux yeux, et l'entendit s'écrier: «Je
+voudrais pouvoir rendre ce pays heureux, et que, éloigné de la cour,
+sans appui, sans crédit, l'herbe crût jusque dans mes cours[397]!» Un
+mémoire qu'il remit au roi vers 1680, _pour lui rendre compte de l'état
+de ses finances_, contient les paroles suivantes: «Nonobstant tout ce
+qui a été fait, il faut toujours avouer que les peuples sont fort
+chargés, et que, depuis le commencement de la monarchie, ils n'ont
+jamais porté la moitié des impositions qu'ils portent; c'est-à-dire que
+les revenus de l'État n'ont jamais été à 40 millions, et qu'ils montent
+à présent à 80 et plus[398].» Certes, il est impossible que le ministre
+qui a tracé ces lignes et dit ces vérités à Louis XIV ne se soit pas
+préoccupé du sort des campagnes. Au surplus, les faits justifient
+suffisamment ses intentions[399]. Par malheur, tant de soins et de
+sollicitude furent neutralisés par une sollicitude d'un autre genre, par
+un excès de précautions en ce qui touchait l'approvisionnement des
+grains nécessaires à la subsistance du royaume. Cette fatale question
+des grains, qui revient de temps en temps effrayer les populations et
+leur causer de vives paniques, au moment même où les préjugés qui l'ont
+si longtemps obscurcie paraissaient complètement détruits, fut l'écueil
+principal de Colbert. Il me tarde d'avoir examiné cette partie
+très-fâcheuse et très-ingrate de son administration. Heureusement, après
+cela, il n'y aura guère plus qu'à louer.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+ Nouveaux détails sur la disette de 1662.--Mesures adoptées par le
+ gouvernement.--Législation sur le commerce des grains avant
+ Colbert.--Exposition de son système.--Comment il a été défendu et
+ attaqué.--Prix moyen du blé pendant le XVIIe siècle.--Lettres de
+ Colbert relatives au commerce du blé.--Résultats de son
+ système.--Extrême détresse des provinces.--Curieuse lettre du duc
+ de Lesdiguières.--Causes de l'erreur de Colbert touchant le
+ commerce des grains.--Nécessité de combattre par l'enseignement les
+ préjugés qui existent encore à ce sujet.
+
+
+On se souvient que la première année du ministère de Colbert avait été
+marquée par une disette terrible, celle de 1662. Louis XIV raconte comme
+il suit, dans ses _Instructions au Dauphin_, les mesures qui furent
+adoptées pour en adoucir la rigueur:
+
+ «J'obligeai les provinces les plus abondantes à secourir les
+ autres, les particuliers à ouvrir leurs magasins et _à exposer
+ leurs denrées à un prix équitable_. J'envoyai en diligence des
+ ordres de tous côtés pour faire venir par mer, de Dantzick et
+ autres pays étrangers, le plus de blés qu'il me fut possible; je
+ les fis acheter de mon épargne; j'en distribuai gratuitement la
+ plus grande partie au petit peuple des meilleures villes, comme
+ Paris, Rouen, Tours et autres. Je fis vendre le reste à ceux qui en
+ pouvoient acheter, mais j'y mis un prix très modique, et dont le
+ profit, s'il y en avoit, étoit employé au soulagement des pauvres,
+ qui tiroient des plus riches, par ce moyen, un secours volontaire,
+ naturel et insensible. A la campagne, où les distributions de blé
+ n'auroient pu se faire si promptement, je les fis en argent, dont
+ chacun tâchoit ensuite de soulager sa nécessité[400].»
+
+Telles furent les mesures inspirées par Colbert. On a déjà vu que ces
+précautions et ces aumônes ne remédièrent qu'à une très-faible partie du
+mal. Le souvenir de la disette de 1662 demeura gravé dans l'esprit de
+Colbert; et cette préoccupation, toute louable qu'elle fût dans son
+principe, devint la source d'une erreur qui exerça sur la condition
+économique du royaume les plus funestes conséquences[401].
+
+Le 19 août 1661, le Parlement de Paris avait défendu aux marchands, _de
+contracter aucune société pour le commerce des grains et d'en faire
+aucun amas_. Trois semaines après, Colbert arrivait au pouvoir, et
+non-seulement l'arrêt du 19 août, cause principale de la disette de
+1662, ne fut pas cassé, mais, tout en reconnaissant les avantages des
+exportations, ce ministre adopta un système qui, par sa mobilité,
+diminua leur importance d'année en année et aboutit à des disettes
+périodiques.
+
+La législation sur le commerce des grains avait subi, en France,
+antérieurement à Colbert, des variations nombreuses. Là encore, c'est la
+liberté qui était ancienne; la prohibition, qui n'est qu'une forme du
+despotisme, était venue bien longtemps après. Depuis Charlemagne jusqu'à
+la fin du règne de Charles V, c'est-à-dire pendant près de cinq cents
+ans, l'exportation avait été de droit commun. Dans un édit
+très-détaillé, en date du 20 juin 1537, François Ier rétablit la
+liberté du commerce des grains que quelques-uns de ses prédécesseurs
+avaient parfois suspendue. Quant à l'administration de Sully, elle fut
+surtout célèbre par la protection que ce sage ministre accorda à
+l'agriculture, et par la liberté d'exporter les blés qui en était la
+conséquence. On sait ce qu'il écrivit à Henri IV au sujet d'un arrêt
+rendu par les magistrats de Saumur contre la sortie des blés: _Si chaque
+juge du royaume en fait autant, bientôt vos sujets seront sans argent,
+et, par conséquent, Votre Majesté_. En 1631, il est vrai, un édit de
+Louis XIII défendit l'exportation _sous peine de punition corporelle_;
+mais sous Louis XIV même, pendant l'administration de Fouquet, un arrêt
+du conseil, du 24 janvier 1657, accorda la permission d'exporter les
+blés hors du royaume, sur ce motif digne d'attention que _les habitants
+des provinces, étant contraints de vendre le blé à vil prix, n'avaient
+pas de quoi payer leurs tailles et autres impositions_[402].
+
+Le système de Colbert sur le commerce des grains a été, on le sait,
+l'objet des plus vives attaques de la part des économistes du XVIIIe
+siècle. Malheureusement, ces attaques n'étaient que trop fondées. On ne
+possède aucun des arrêts qui ont dû être publiés sur ce commerce, de
+1661 à 1669; mais vingt-neuf arrêts, rendus depuis cette dernière époque
+jusqu'à la mort de Colbert, ont été recueillis et permettent
+d'apprécier, en toute connaissance de cause, cette partie si importante
+de son administration.
+
+Dans cette période de quatorze ans, l'exportation a été prohibée pendant
+_cinquante-six mois_.
+
+Huit arrêts l'ont autorisée en payant les 22 livres par muid fixées par
+le tarif de 1664[403]; cinq en payant la moitié ou le quart de ces
+droits, et huit avec exemption de tous droits.
+
+Huit autres arrêts sont prohibitifs.
+
+Enfin, il est à remarquer que les autorisations d'exporter ne sont
+jamais accordées que pour trois ou six mois, et très-rarement pour un
+an.
+
+Les défenseurs de Colbert ont fait observer, en s'appuyant sur ces
+arrêts mêmes, qu'un système moins variable eût sans doute produit de
+meilleurs résultats; mais qu'après tout, ce ministre ne fut pas, comme
+on l'en avait accusé, systématiquement hostile à l'exportation des
+grains, puisque, sur quatorze années, elle avait été permise pendant
+neuf ans; qu'il était d'ailleurs bien obligé d'attendre l'apparence des
+récoltes pour prendre une détermination; et qu'enfin il avait un
+puissant motif de ne pas autoriser trop facilement les exportations:
+c'était le grand nombre d'hommes que Louis XIV eut presque toujours sous
+les armes, et l'avantage que le gouvernement trouvait à les faire
+subsister à bon marché. En effet, presque tous les édits de prohibition
+sont motivés sur la nécessité «de maintenir l'abondance dans le royaume
+et _faire subsister avec plus de facilité les troupes pendant le
+quartier d'hiver_[404].»
+
+A cela, Boisguillebert, Forbonnais et, après eux, les économistes ont
+répondu victorieusement qu'en n'accordant des autorisations
+d'exportation que pour trois ou six mois, et en laissant sans cesse les
+propriétaires sous la menace d'une prohibition, basée tantôt sur les
+apparences de la récolte, tantôt sur la subsistance des troupes, tantôt
+enfin sur la nécessité d'empêcher que les ennemis ne vinssent chercher
+en France les blés qui leur étaient nécessaires, Colbert avait découragé
+les cultivateurs et rendu le commerce des grains presque nul; que, par
+suite, toutes les terres médiocres avaient été abandonnées, et qu'on
+n'avait plus exploité que celles de première qualité; que la diminution
+effectuée sur les tailles était un soulagement illusoire, si, tandis que
+les impôts de consommation avaient décuplé depuis 1661, le prix des
+produits de la terre, source génératrice de toute richesse, restait
+invariablement le même; qu'un système d'où il résultait que la France,
+avec sa population de vingt à vingt-deux millions d'habitants à nourrir,
+avait à craindre une disette tous les trois ans, était radicalement
+vicieux; et qu'enfin la preuve évidente que le sort des campagnes était
+plus misérable que jamais, c'est que le prix de la plupart des objets
+nécessaires à la vie avait triplé depuis 1600, tandis que le blé se
+vendait toujours au même prix. A ce sujet, Boisguillebert prouvait
+qu'une paire de souliers, qu'on pouvait se procurer pour 15 sous, au
+commencement du XVIIe siècle, valait cinq fois plus cent ans après.
+De son côté, Forbonnais démontrait les fâcheux effets du système de
+Colbert par la comparaison du prix des blés pendant un siècle. Voici les
+chiffres qu'il produisit à cette occasion:
+
+ PRIX MOYEN DU SETIER DE BLÉ. (1 hect. 56 cent.)
+
+ De 1596 à 1605 10 liv.
+ De 1606 a 1615 8
+ De 1616 à 1625 9
+ De 1626 à 1635 12
+ De 1636 à 1645 12
+ De 1646 à 1655 17
+ De 1636 à 1665 (_à cause de la disette de 1662_) 18
+ De 1666 à 1675 10
+ De 1676 à 1686 10
+
+Dans cette dernière période, observe Forbonnais, il y eut, à la vérité,
+des années de disette où le prix du blé s'éleva à plus de 13 livres;
+mais la moyenne du prix, pendant dix ans, n'en fut pas moins d'environ
+10 livres le setier, c'est-à-dire 7 livres de moins que de 1626 à 1655.
+
+Les arguments qui précèdent reposent sur des faits malheureusement
+incontestables et n'ont jamais été réfutés[405]. On peut ajouter que,
+relativement aux manufactures en vue desquelles, dit-on, Colbert fit
+tous ces efforts pour maintenir les grains au plus bas prix possible,
+son système eut des résultats également fâcheux; car les productions de
+la terre n'allant plus à l'étranger et se vendant très-mal à
+l'intérieur, la consommation diminua en même temps que la culture; et
+une grande partie des manufactures grossières, celles dont le débit
+importait le plus, tombèrent, faute de débouchés, lorsqu'on cessa de les
+soutenir par des encouragements.
+
+La volumineuse correspondance de Colbert fournit peu de détails
+concernant les opérations sur les grains; seulement, il est assez
+curieux que le petit nombre de lettres qui s'y rapportent soient la
+condamnation même de son système. Le 13 septembre 1669, ce ministre
+écrivit à M. de Pomponne, ambassadeur en Hollande, que, les blés n'ayant
+aucun débit, les propriétaires ne tiraient point de revenus de leurs
+biens, «_ce qui, par un enchaînement certain, empeschoit la consommation
+et diminuoit sensiblement le commerce_.» Quelques mois après, le 20
+décembre 1669, il adressa la lettre suivante à l'intendant de Dijon.
+
+ «Ayant appris qu'il y a cette année une grande abondance de bleds
+ en Bourgogne, et que la disette que les provinces de Languedoc,
+ Provence et mesme d'Italie, en ont, les obligera de s'en pourvoir
+ d'une quantité considérable en ladite province de Bourgogne, je
+ vous prie de me faire scavoir si l'on commence à en tirer et s'il
+ n'y a aucun empeschement dans la voicture, soit à Lyon ou ailleurs,
+ _et comme cela est fort important et que ce débit pourra apporter
+ beaucoup d'argent,_ vous me ferez plaisir de vous informer de tout
+ ce qui ce passera sur cette traicte des bleds et de me faire part
+ de tout ce que vous en apprendrez[406].»
+
+Une circulaire aux intendants, du mois d'août 1670, porte que le roi
+ayant autorisé le transport des blés hors du royaume, sans droits, du 18
+mars au 1er septembre, et ce terme approchant, il importe de
+connaître si la récolte a été abondante, «afin que Sa Majesté puisse
+prendre la résolution qu'elle estimera la plus avantageuse à son service
+et au commerce de ses sujets[407].» Enfin, le 6 juillet 1675, un arrêt
+du conseil ayant défendu la sortie des blés, Colbert écrivit quelques
+jours après à l'intendant de Bordeaux pour lui dire d'en suspendre la
+publication. Celui-ci lui répondit, le 25 juillet 1675, qu'il avait pris
+sur lui de prévenir ses ordres, et que le beau temps qui continuait
+serait sans doute une nouvelle obligation pour le roi de laisser _à ces
+deux provinces la liberté de chercher de l'argent dans les pays
+étrangers par la vente des grains qu'elles avaient de trop_. L'intendant
+ajoutait «que ce secours devenait d'autant plus nécessaire que la
+campagne était entièrement épuisée d'argent, et que, nonobstant les
+contraintes exercées par les receveurs des tailles, la difficulté des
+recouvrements augmentait tous les jours par l'impuissance des
+redevables[408].»
+
+Je ne parle pas d'un grand nombre de lettres écrites, en 1677, à Colbert
+par le lieutenant de police La Reynie pour le tenir exactement au
+courant du prix des grains, lettres desquelles il résulte qu'on craignit
+encore une disette cette année, où l'exportation fut d'ailleurs
+défendue.
+
+On vient de voir quel fut le système de Colbert relativement au commerce
+des grains. Cette erreur d'un ministre si remarquable sous tant d'autres
+rapports peut être considérée comme une calamité publique et les
+conséquences en furent désastreuses. Jamais, il est triste de le dire,
+la condition des habitants des campagnes n'a été aussi misérable que
+sous le règne de Louis XIV, même pendant l'administration de Colbert,
+c'est-à-dire dans la plus belle période de ce règne et au commencement
+de ces grandes et fatales guerres qui en assombrirent la majeure partie.
+Les lettres adressées à Colbert contiennent à ce sujet les révélations
+les plus désolantes. Le 29 mai 1673, le gouverneur du Poitou lui
+écrivait «qu'il avait trouvé les esprits du menu peuple pleins de
+chaleur et une très-grande pauvreté dans le pays.» A la même date, le
+duc de Lesdiguières, gouverneur du Dauphiné, donnait à Colbert les
+détails les plus affligeants sur l'état de cette province. Il faut
+reproduire en entier sa lettre, qui répand un jour curieux sur cette
+époque, si brillante à la surface, mais où le peuple eut tant à souffrir
+de la guerre et des fausses mesures de l'administration.
+
+ «Monsieur, je ne puis plus différer de vous faire sçavoir la misère
+ où je vois réduite cette province, le commerce y cesse absolument,
+ et de toutes parts on me vient supplier de faire connoistre au roy
+ l'impossibilité où l'on est de payer les charges. _Il est asseuré,
+ Monsieur, et je vous parle pour en estre bien informé, que la plus
+ grande partie des habitants de ladite province n'ont vescu pendant
+ l'hyver que de pain de glands et de racines, et que présentement on
+ les void manger l'herbe des prez et l'escorce des arbres._ Je me
+ sens obligé de vous dire les choses comme elles sont pour y donner
+ après cela l'ordre qu'il plaira à Sa Majesté, et je profitte de
+ cette occasion pour vous asseurer de nouveau que personne au monde
+ n'est plus véritablement que moy, Monsieur,
+
+
+ «Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
+
+ «Le duc de LESDIGUIÈRES.
+
+ Grenoble, ce 29 may 1675[409].»
+
+Voici, d'ailleurs, ce qu'on lit dans un mémoire remis par Colbert
+lui-même à Louis XIV, en 1681:
+
+ «Ce qu'il y a de plus important, et sur quoi il y a plus de
+ réflexion à faire, c'est _la misère très-grande des peuples_.
+ Toutes les lettres qui viennent des provinces en parlent, soit des
+ intendants, soit des receveurs généraux ou autres personnes, mesme
+ des évêques[410].»
+
+Telle était donc, à cette époque du règne de Louis XIV, la situation de
+la Gascogne, du Poitou, du Dauphiné, et probablement de beaucoup
+d'autres provinces. En 1687, quand Colbert fut mort, la misère
+augmentant sans cesse, ses successeurs crurent y remédier en défendant
+d'une manière absolue, sous peine de confiscation et de 500 livres
+d'amende, l'exportation des grains et légumes de toutes sortes, des
+laines, chanvres et lins du crû; puis, en 1699, le commerce des grains
+de province à province, ce commerce que Colbert lui-même avait toujours
+respecté, fut prohibé[411]. Les courageux écrits et la disgrâce de
+Vauban et de Boisguillebert, celle de Racine, les remontrances de
+Fénelon et de Catinat font assez voir quel fut le résultat de ces
+diverses mesures, et à quel excès de détresse les neuf dixièmes du
+royaume furent alors réduits.
+
+On sait enfin que, dans une appréciation devenue célèbre, Vauban
+estimait, en 1698, que près du dixième de la population était réduit à
+la mendicité; que des neuf autres parties cinq n'étaient pas en état de
+lui faire l'aumône; que trois autres étaient fort gênées, embarrassées
+de dettes et de procès; que dans la dernière, où figuraient les gens
+d'épée et de robe, le clergé, la noblesse, les gens en charge, les
+_bons_ marchands et les rentiers, on ne pouvait pas compter cent mille
+familles; et qu'au total il n'y en avait pas dix mille qu'on pût dire
+fort à leur aise[412].....
+
+Quant à Colbert, les préjugés de son temps en matière de subsistances,
+l'ignorance inévitable des principes, puisque les maîtres de la science
+ne les avaient pas encore fixés, le fantôme des accaparements, dont la
+concurrence aurait fait si bon marché, ce désir de tout diriger, de tout
+régler et d'intervenir partout, qui fut le défaut capital de son
+administration, le jetèrent dans les embarras qu'on vient de voir. En
+laissant, pour ainsi dire, aller les choses, Sully avait entretenu le
+royaume dans l'abondance; Colbert, en multipliant les arrêts relatifs au
+commerce des grains, en autorisant ou proscrivant ce commerce tous les
+trois mois, le ruina complètement, et entraîna dans cette ruine les
+propriétaires et les cultivateurs, c'est-à-dire tout le royaume, à
+l'exception de ceux qui occupaient des charges lucratives, et d'un
+certain nombre de manufacturiers ou de fabricants privilégiés. Encore
+ceux-ci, à privilège égal, auraient eu tout à gagner à un système
+différent. Une sollicitude excessive, exagérée, avait dicté à Colbert
+ses règlements sur les corporations, sur les longueur, largeur et
+qualités des étoffes, règlements qui eurent de si fâcheuses
+conséquences. Ici encore, le même excès le fit dévier du but où il
+voulait atteindre. A force de se préoccuper de la famine, il amena les
+choses à ce point que, dans un pays qui peut nourrir près de quarante
+millions d'habitants, une partie des vingt à vingt-deux millions
+d'hommes qui le peuplaient alors était exposée, une année sur trois, à
+vivre d'herbes, de racines et d'écorce d'arbres, ou à mourir de faim.
+Sans doute, en agissant ainsi, Colbert ne fit que payer son tribut aux
+préjugés de l'époque. Et ces préjugés, il eut lui-même occasion de les
+combattre dans plus d'une circonstance. Une fois, entre autres, le
+Parlement de Provence ayant voulu s'opposer à l'exécution d'un édit du
+31 décembre 1671, qui autorisait la sortie des grains pendant un an,
+Colbert fit ce qu'avait fait Sully en pareille occurrence; le 10 mai
+suivant, il cassa l'arrêt du Parlement de Provence et maintint ses
+premiers ordres[413]. Mais l'ensemble de son système fut véritablement
+désastreux. N'oublions pas, toutefois, que, cent ans après Colbert, un
+ministre non moins intègre, non moins ami du peuple, et beaucoup plus
+éclairé, fut renversé du pouvoir précisément pour avoir voulu faire
+respecter la liberté du commerce des grains. A la vérité, vivant à une
+époque où l'autorité était forte et respectée, Colbert n'aurait pas
+rencontré les mêmes obstacles que Turgot, si les conséquences de cette
+liberté se fussent clairement dessinées à son esprit, et s'il eût
+autorisé plus régulièrement l'exportation des grains; malheureusement,
+il n'en fut point ainsi, et, faute des lumières nécessaires, on peut le
+dire, son administration a donné le triste et singulier spectacle d'un
+ministre qui, malgré sa préoccupation constante pour les intérêts du
+peuple et le plus ardent désir d'améliorer sa condition, lui a fait
+peut-être le plus de mal. Grande leçon pour ceux qui croiraient que les
+bonnes intentions suffisent aux administrateurs, et que le gouvernement
+des intérêts matériels d'une nation ne constitue pas une science! Cette
+science, il est vrai, n'est pas moins nécessaire aux peuples qu'aux
+ministres. Le résultat de l'expérience tentée par Turgot est là pour le
+prouver.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+ Sur l'organisation du Conseil de commerce.--Création d'entrepôts de
+ commerce.--Colbert fait de grands efforts pour que le transit des
+ transports entre la Flandre et l'Espagne ait lieu par la
+ France.--Édit portant que la noblesse peut faire le commerce de mer
+ sans déroger (1669).--Établissement d'une _Chambre des assurances_
+ à Marseille (1670.)--Ordonnance pour l'uniformité des poids et
+ mesures dans les ports et arsenaux (1671).--Opérations sur les
+ monnaies avant Colbert.--Réformes importantes qu'il introduisit
+ dans cette administration.--Colbert défend l'exportation des métaux
+ précieux.--Commerce de la France avec l'Espagne.--Évaluation du
+ numéraire existant en France à diverses époques.
+
+
+On a souvent fait honneur à Colbert de la création du Conseil de
+commerce; mais déjà une assemblée de ce genre avait été réunie par Henri
+IV en 1604, et, entre autres voeux, elle avait recommandé que le roi
+favorisât particulièrement la plantation des mûriers. On sait avec
+quelle faveur Henri IV accueillit ce voeu[414]. En 1626, le cardinal de
+Richelieu établit un Conseil de commerce permanent et en prit la
+direction. Quatre conseillers d'État et trois maîtres des requêtes en
+firent partie avec lui. Forbonnais observe que la qualité des personnes
+ne pouvant suppléer à l'expérience ni aux principes, cette nouvelle
+tentative n'eut pas plus de succès que la première. Plus tard,
+cependant, des hommes pratiques furent introduits dans ce Conseil; car
+le père de Fouquet, autrefois armateur et qui avait gagné une grande
+fortune dans le commerce des colonies, fut désigné pour y siéger.
+Colbert ne fit donc que se servir d'une institution déjà ancienne, qu'il
+perfectionna sans doute, et à laquelle un édit de 1700, rendu sous le
+ministère de M. de Chamillart, donna une nouvelle organisation en y
+appelant, outre six membres nommés par le roi, douze marchands
+négociants, désignés _librement et sans brigue_ par le corps de ville et
+par les marchands négociants de Paris, Rouen, Bordeaux, Lyon, Marseille,
+La Rochelle, Nantes, Saint-Malo, Lille, Bayonne et Dunkerque[415].
+L'institution actuelle des trois Conseils du commerce, des manufactures
+et de l'agriculture, date de là.
+
+La création d'entrepôts de commerce, les mesures prises pour encourager
+le transit des marchandises étrangères sur le territoire français,
+l'édit qui _déclare le commerce de mer ne point déroger à la noblesse_,
+la création d'une _Chambre des assurances_ à Marseille, remontent encore
+à cette année 1669, la plus féconde en ordonnances, édits et règlements
+sur toute sorte de matières pendant l'administration de Colbert, et au
+commencement de l'année suivante. On se souvient que le tarif de 1664
+avait isolé les provinces qui s'y étaient soumises au moyen d'une double
+chaîne de douanes qui les rendait complètement étrangères à celles qui
+ne l'avaient pas adopté. Cet état de choses, qui eût empêché tout
+commerce, avait été heureusement modifié en 1664 même par la création de
+onze entrepôts, situés circulairement dans l'étendue des cinq grosses
+fermes, et au moyen desquels les négociants qui réexportaient des
+marchandises provenant des provinces appelées étrangères rentraient dans
+l'intégralité des droits acquittés. Au mois de février 1670, le bienfait
+des entrepôts fut étendu à toutes les villes maritimes, dans le but,
+disait l'édit, «d'augmenter encore la commodité des négociants de
+quelque pays qu'ils fussent, en leur donnant la facilité de se servir
+des ports du royaume comme d'un entrepôt général, pour y tenir toute
+sorte de marchandises, soit pour les vendre en France, soit pour les
+transporter hors du royaume, moyennant la restitution des droits
+d'entrée qu'ils auraient payés.» Seulement, la restitution des droits
+d'entrée n'était pas possible d'un bail à l'autre, ce qui était un
+sujet d'embarras très-grand pour les négociants, et il peut paraître
+surprenant que Colbert n'ait pas cru devoir obvier à un aussi grave
+inconvénient en ne soumettant les marchandises à l'acquittement des
+droits qu'au moment de leur mise en consommation, quand il y avait
+lieu[416].
+
+On sait que la France attache, aujourd'hui encore, une extrême
+importance à ce que les divers États auxquels elle confine empruntent
+son territoire pour le transport des marchandises qu'ils s'expédient, et
+sa position géographique autorise bien d'ailleurs les prétentions
+qu'elle a toujours eues de faire le commerce de transit d'une grande
+partie de l'Europe. Cette préoccupation fut peut-être plus vive que
+jamais en 1669, et l'on ne saurait croire combien de lettres écrivit
+Colbert pour engager les négociants de Lille et des autres villes
+récemment incorporées à la France à expédier par terre jusqu'au Havre
+les marchandises qu'ils envoyaient en Espagne, où ils entretenaient
+alors beaucoup de relations, soit parce que l'Espagne était leur
+ancienne métropole, soit plutôt à cause de son commerce des Indes. Il y
+avait, au surplus, dans ces démarches de Colbert, outre le but
+commercial et ostensible, un but politique très-sensé; car, en
+multipliant les intérêts des villes conquises avec la France, on
+espérait les habituer plus promptement et plus sûrement à sa domination.
+Colbert supprima d'abord tout droit de transit entre la Flandre et
+l'Espagne, et il paya un entrepreneur pour se charger du transport des
+marchandises de Lille au Havre à meilleur marché que ne le faisaient des
+Allemands, qui en avaient été chargés jusqu'alors. En même temps, il mit
+quelques bâtiments de l'État à la disposition des négociants, sans
+compter les escortes qu'il proposait de fournir à tous leurs convois,
+quel qu'en fût le nombre. Puis, poussant la sollicitude à l'extrême, il
+écrivait à l'intendant de la Flandre de bien faire valoir tous ces soins
+aux nouveaux sujets de Sa Majesté, en leur disant qu'elle les conviait à
+en profiter pour leur avantage, sans les y forcer. Une autre fois,
+toujours à l'occasion du transit, il se plaignait que les marchands de
+Lille et des villes conquises n'envoyassent pas assez de ballots par la
+voie des provinces françaises, et il recommandait à l'intendant de ne
+jamais rien décider à ce sujet sans avoir entendu les marchands et les
+fermiers, afin de maintenir la balance égale entre eux; _d'être plutôt
+un peu dupe des marchands que de gêner le commerce, parce que ce serait
+anéantir les produits_; enfin, d'objecter toujours la rigueur des
+ordonnances, pour que les peuples, sachant que la grâce leur venait du
+roi, fussent portés à lui en avoir toute la reconnaissance.
+Recommandations profondes, et qui dénotaient chez Colbert, non-seulement
+une grande habileté, mais aussi un véritable attachement pour les
+intérêts dont la direction était confiée à ses soins[417]!
+
+L'édit qui permettait à la noblesse de se livrer au _commerce de mer_
+sans déroger date de la même époque. Montesquieu a dit: «Il est _contre
+l'esprit du commerce_ que la noblesse le fasse dans une monarchie[418].»
+C'est une erreur de plus à ajouter aux erreurs du célèbre publiciste.
+Déjà, en 1664, lors de la création des Compagnies des Indes orientales
+et occidentales, on avait permis à la noblesse de s'y associer sans
+perdre ses privilèges. L'édit du mois d'août 1669 généralisa ce droit.
+Le préambule portait que le commerce, particulièrement le commerce
+maritime, était la source féconde qui répandait l'abondance dans les
+États; qu'il n'existait pas de moyen plus légitime d'acquérir du bien;
+que celui-là avait été en grande considération parmi les nations les
+plus policées; que les lois et ordonnances n'avaient véritablement
+défendu aux gentilshommes que le trafic en détail, l'exercice des arts
+mécaniques et l'exploitation des fermes d'autrui, mais que, pourtant,
+c'était une opinion généralement accréditée que le commerce maritime
+était incompatible avec la noblesse. Tels sont les motifs sur lesquels
+se fonda Colbert. Si ses vues eussent été comprises, si une faible
+partie des capitaux que possédait la noblesse eût été affectée au
+commerce, non-seulement la richesse, mais la puissance du royaume s'en
+fussent accrues, et, on peut le dire, les nobles qui se seraient livrés
+au commerce auraient servi leur pays, moins glorieusement sans doute,
+mais aussi utilement que d'autres pouvaient le faire sur les champs de
+bataille. Par malheur, d'un côté les préjugés de classe, de l'autre, la
+série de guerres où la France entra peu de temps après, ne permirent pas
+à l'édit de 1669 de porter les fruits que Colbert en avait espérés. Sous
+le même règne, en 1701, un nouvel édit permit aux nobles, la
+magistrature exceptée, de se livrer au commerce en gros[419]. Mais cette
+faculté ne fut pas plus recherchée que la première fois, et tandis qu'en
+Angleterre le grand commerce enrichissait le pays et doublait
+l'importance de ses ressources; en France, l'absence des capitaux et de
+tout esprit d'association ne permettait d'entreprendre aucune de ces
+grandes opérations qui faisaient la fortune de nos rivaux et les
+rendaient peu à peu maîtres de tous les marchés.
+
+L'institution d'une _Chambre des assurances_, ce puissant levier
+commercial, eut lieu vers le même temps à Marseille, grâce aux soins de
+Colbert. Le 30 juin 1670, ce ministre écrivit à M. d'Oppède, premier
+président du Parlement de Provence, pour lui donner l'ordre de faire
+établir cette Chambre sur le modèle de celle qui existait à Paris,
+«afin, dit-il, de contribuer à rétablir dans Marseille le commerce qui
+s'y faisait autrefois[420].»
+
+Enfin, une mesure de détail qui a néanmoins son importance, se rattache
+à cette époque de la vie de Colbert. Le 21 août 1671, il fut publié une
+ordonnance _pour rendre uniformes les poids et mesures dans tous les
+ports et arsenaux de France[421]_. On ne saurait douter, d'après cela,
+que l'universel et infatigable ministre n'ait été frappé des
+inconvénients de toute sorte occasionnés par la diversité infinie des
+poids et mesures, et qu'il n'eût désiré établir un système uniforme dans
+toute la France. Mais les difficultés que cette amélioration a
+rencontrées de nos jours même font voir ce qu'elles eussent été il y a
+cent soixante ans, et tout porte à croire que la plupart des provinces,
+notamment les pays d'États, auraient cru leurs libertés et leurs
+privilèges à jamais compromis, si le gouvernement leur eût demandé, dans
+l'intérêt du commerce, le sacrifice des poids et mesures qu'ils avaient
+reçus de leurs aïeux.
+
+C'est ici le lieu de signaler une très-habile opération de Colbert sur
+les monnaies, et les changements qu'il introduisit dans cette branche de
+l'administration, à laquelle, depuis son ministère, il n'a été apporté
+que des modifications de détail. La fabrication des monnaies avait donné
+lieu, antérieurement à Sully, aux plus inconcevables fraudes. Des rois
+de France, Philippe-le-Bel entre autres, avaient perfidement affaibli le
+poids des espèces, comme auraient pu le faire de faux-monnayeurs
+passibles du gibet. Il est vrai que c'était pour la raison d'État.
+L'administration de Sully lui-même donna lieu, sous ce rapport, à des
+plaintes unanimes très-fondées, et l'on reproche particulièrement à ce
+ministre un édit de 1609 qui non-seulement dépréciait les monnaies
+étrangères, en prohibait la circulation, mais encore défendait, sous
+peine de confiscation, d'amende et de prison, de transporter hors du
+royaume l'argent monnayé ou non monnayé. Heureusement, la Cour des
+monnaies, le Parlement, le peuple et le commerce firent une telle
+opposition à cet édit qu'il ne fut pas exécuté, du moins en ce qui
+concernait les monnaies étrangères, dont le commerce savait bien, au
+surplus, déterminer la véritable valeur.
+
+Voici quelles étaient les règles adoptées pour la fabrication des
+monnaies avant 1666. Des orfèvres, des banquiers ou d'autres
+entrepreneurs la prenaient à bail, comme une ferme, moyennant un
+bénéfice proportionné au nombre de marcs qui devait être frappé, ou pour
+une somme fixe indépendante de la quantité de marcs fabriqués. La Cour
+des monnaies surveillait si le titre et le poids étaient bien conformes
+au traité. En 1662, le bail comprenait la fabrication dans toute la
+France. Les principales clauses de ce bail donneront une juste idée des
+principes de l'époque sur ces matières. Le roi s'était engagé envers les
+fermiers à ne laisser sortir du royaume aucun ouvrage d'or ou d'argent,
+à interdire absolument le cours des monnaies étrangères, et même à
+défendre aux affineurs de fondre ces monnaies sans la permission du
+fermier. En outre, celui-ci avait le droit d'acheter, de préférence à
+tous autres, au prix du tarif, toutes les matières dont il aurait
+besoin.
+
+Colbert, par malheur, approuvait bien une partie de ces entraves, mais
+il y en avait quelques-unes, particulièrement celles qui s'opposaient à
+l'exportation de l'orfèvrerie française, dont il comprit tout
+l'inconvénient. Cependant, les règles en vigueur étaient si anciennes,
+le préjugé général les croyait tellement indispensables, que lorsqu'il
+s'agit, en 1666, de renouveler le bail des monnaies, Colbert ne trouva
+pas de fermier qui voulût s'en charger à d'autres conditions. Habile à
+profiter de l'occasion qui s'offrait à lui, il s'empressa d'adopter,
+pour la fabrication des espèces, une forme d'administration qui tenait
+tout à la fois de la régie et de l'entreprise. A partir de cette époque,
+les directeurs des divers hôtels des monnaies achetèrent, fabriquèrent,
+vendirent, avec les fonds et pour le compte de l'État, moyennant un prix
+fixe par marc, et sous la surveillance d'un directeur général des
+monnaies chargé de rendre compte au Conseil de la fabrication et des
+frais[422].
+
+On sait quel prix les gouvernements ont attaché de tout temps à
+augmenter la masse du numéraire en circulation. L'opération principale
+de Colbert sur les monnaies témoigne de cette préoccupation. Il y avait
+alors en France une grande quantité de pistoles d'Espagne et d'écus d'or
+qui n'étaient pas de poids. On les décria; mais, en même temps, on
+invita les particuliers à les porter aux hôtels des monnaies, où ils
+reçurent un poids équivalent en monnaies françaises, sans déduction des
+droits dits de _seigneuriage_ et de fabrication; expédient très-habile
+assurément, et qui, tout en attirant dans le royaume une grande quantité
+d'or et d'argent d'Espagne, eut sans doute aussi pour résultat
+d'accroître proportionnellement la masse des denrées ou des objets
+fabriqués que la France vendait à ce pays[423].
+
+Quant au commerce de l'or et de l'argent, il ne paraît pas que Colbert
+se soit dégagé, à cet égard, des préjugés contemporains. Un écrivain des
+plus compétents, l'auteur de l'_Histoire financière de la France_, a dit
+que ce minisire «accorda aux négociants et banquiers la liberté de
+trafiquer des matières d'or et d'argent en barres, lingots ou monnaies
+étrangères, et de les transporter dans _toutes les parties du royaume_,
+ce qui jusqu'alors avait été interdit par les ordonnances[424].» Quant à
+ce qui concerne l'exportation au dehors du royaume, deux lettres de
+Colbert lui-même établissent qu'elle fut au moins sujette à des
+restrictions. Dans la première, du 31 octobre 1670, ce ministre
+recommande à un sieur Derieu, à Lille, de ne pas laisser sortir d'argent
+des pays conquis sans un passeport. La deuxième, du 6 novembre suivant,
+est adressée à M. de Souzy, intendant à Lille, auquel Colbert envoie un
+arrêt _contre la sortie de l'argent en barres et en réaux_[425]. Enfin,
+deux autres lettres de la même année, relatives à l'importation des
+métaux précieux, constateraient de nouveau, s'il en était encore besoin,
+l'extrême sollicitude de Colbert pour le commerce.
+
+ «L'on m'a donné advis, écrivait-il à un de ses agents à Rouen, le 4
+ avril 1670, qu'il est arrivé au Hâvre de Grâce deux vaisseaux de
+ Cadis qui ont apporté un million d'or et d'argent; j'ai esté un peu
+ estonné de n'avoir pas reçeu cet advis par vous, veu que vous
+ sçavez qu'il n'y a rien qui puisse estre plus agréable au roy que
+ de semblables nouvelles. N'y manquez donc pas à l'advenir, et
+ surtout de me mander le nombre et la quantité des marchandises qui
+ auront esté chargées sur ces vaisseaux[426].»
+
+L'autre lettre, datée du 15 août, est adressée à l'intendant de
+Bretagne. Celui-ci lui avait transmis une plainte des négociants de
+Saint-Malo, qui assuraient qu'il viendrait une plus grande quantité
+d'argent dans le royaume s'il valait autant que dans les pays étrangers.
+A cela Colbert répondit qu'il «avouait n'avoir pu jusqu'à présent
+comprendre cette réclamation; que, si les négociants de Saint-Malo
+voulaient lui en faire la démonstration, peut-être y trouverait-il
+quelque expédient; mais qu'à dire vrai il croyait qu'ils auraient
+beaucoup de peine à lui persuader que les espèces valaient moins en
+France qu'en Angleterre et en Hollande[427].»
+
+On a pu voir en quelque sorte, à travers le temps, la joie que dut
+éprouver Colbert en apprenant l'arrivée de ces deux navires qui
+portaient 1 million au Havre. _Un million d'or et d'argent!_ Dans leur
+concision énergique, ces mots résument toutes les illusions de l'époque
+relativement au rôle commercial des métaux précieux. Pour Colbert, en
+effet, c'était une satisfaction bien autrement vive de voir arriver ces
+navires avec une cargaison d'un million en espèces qu'en marchandises.
+Et pourtant, les marchandises sont aussi de l'argent, et, avant d'avoir
+atteint leur forme dernière, elles auront employé des milliers de bras,
+doublé, triplé de valeur. Mais c'était la grande erreur de l'époque.
+Toutes les nations voulaient faire leurs retours en numéraire,
+c'est-à-dire vendre sans acheter. C'est ce qui fut cause que le commerce
+avec l'Espagne fut alors si recherché; c'est ce qui fit encore que ce
+malheureux pays, appauvri par l'émigration de tous les hommes d'énergie
+qui allaient chercher fortune en Amérique; entouré, sollicité de tous
+côtés par la multitude des vendeurs, succomba bientôt sous sa richesse
+et par sa richesse même. Sans doute l'échange de nos denrées ou de nos
+marchandises contre de l'or était avantageux au royaume; mais cet
+avantage eût été double si la France eût reçu, en retour, une valeur
+susceptible d'un nouveau travail, ou qui lui eût épargné un travail
+onéreux. Puis, une fois l'Espagne ruinée, épuisée, que devinrent nos
+bénéfices et ceux de tous les peuples qui commerçaient avec elle? Ils se
+réduisirent à rien. Voilà ce que l'on avait gagné en poursuivant la
+folle idée de vendre sans acheter, ou de vendre beaucoup et d'acheter
+peu[428]!
+
+On a évalué comme il suit la quantité du numéraire existant en France à
+diverses époques:
+
+ En 1683 500,000,000 liv.
+ En 1708 800,000,000
+ En 1754 1,600,000,000
+ En 1780 2,000,000,000
+ En 1797 2,200,000,000
+ Sous l'Empire 2,300,000,000
+ En 1828 2,713,000,000
+ En 1832 3,583,000,000
+ En 1841 4,000,000,000
+
+Si ces évaluations étaient justes, le _budget central_, qui s'élevait à
+114 millions en 1683, aurait absorbé un peu moins du cinquième du
+numéraire[429]. Aujourd'hui cette proportion serait beaucoup plus
+élevée, et le chiffre du budget formerait environ le tiers du capital
+circulant. Mais ces données sont-elles exactes? Cela est au moins
+douteux. En effet, l'administration de la monnaie n'a conservé pendant
+fort longtemps aucunes données officielles à ce sujet. Il importe donc
+de ne pas demander aux documents qui précèdent, ce qu'ils ne peuvent
+fournir, c'est-à-dire une conclusion.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+ Détails sur la famille de Colbert.--Dot qu'il donna à ses
+ filles.--Ses vues sur le marquis de Seignelay, son fils
+ aîné.--Mémoires que Colbert écrivit pour lui.--Mémoires pour le
+ voyage de Rochefort et pour le voyage d'Italie.--Instruction de
+ Colbert à son fils pour l'initier aux devoirs de sa charge.--Rôle
+ politique de Paris au XVIIe siècle.--Mémoire du marquis de
+ Seignelay annoté par Colbert.--Le marquis de Seignelay obtient la
+ survivance de la charge de son père et la signature, à l'âge de
+ vingt-un ans.--Lettre de reproche que lui adresse Colbert.
+
+
+Si jamais ministre eut quelque droit à faire participer les siens aux
+avantages de sa position, à les associer à sa fortune, ce fut Colbert.
+On a vu par sa lettre à Mazarin ce qu'il avait fait pour ses frères du
+vivant même du cardinal. L'un d'eux, Nicolas Colbert, fut nommé évêque
+de Luçon en 1661, puis d'Auxerre, où il mourut en 1676. Le marquis de
+Croissy, ambassadeur en Angleterre pendant plusieurs années, devint plus
+tard ministre des affaires étrangères. Son troisième frère, François
+Colbert, comte de Mauleuvrier, fut chargé d'un commandement important
+dans l'expédition de Candie. Je ne parle pas de son cousin Colbert du
+Terron, intendant de marine à Rochefort, et de plusieurs autres membres
+de sa famille auxquels il confia de hauts emplois. Quant à ses trois
+soeurs, l'une d'elles, Marie Colbert, mariée à Jean Desmarets, intendant
+de justice à Soissons, fut la mère de Nicolas Desmarets, dont il a déjà
+été question, et qui remplit la charge de contrôleur général des
+finances de 1708 à 1715. Les deux autres, Antoinette et Claire-Civile
+Colbert, embrassèrent la vie religieuse, et l'on trouve dans la
+collection des dépêches adressées à Colbert un grand nombre de leurs
+lettres qui témoignent en même temps de l'affection et de la déférence
+qu'elles avaient pour lui[430].
+
+Vers 1650, à l'époque où le cardinal de Mazarin lui donnait les premiers
+témoignages de sa faveur, Colbert, conseiller d'État à vingt-neuf ans,
+avait épousé Marie Charon, fille du seigneur de Menars. Il eut de ce
+mariage neuf enfants, qui, par son crédit et par leurs alliances,
+parvinrent aux plus éminentes positions de l'administration, du clergé
+ou de l'armée. Quand il s'agit de perdre Fouquet, Colbert avait fait un
+grief au surintendant de s'être donné une importance extraordinaire,
+exorbitante, en mariant ses filles aux familles les plus puissantes et
+les plus titrées du royaume. Dix ans s'étaient à peine écoulés que ce
+ministre, au comble de la faveur, ne trouvait plus de parti trop élevé
+pour ses enfants. L'indication sommaire de leurs grades et de leurs
+alliances, vers 1680, donnera une juste idée de la puissance et du
+crédit de cette famille, inconnue en France trente ans auparavant.
+
+Jean-Baptiste Colbert, marquis de Seignelay, né en 1651, nommé ministre
+secrétaire d'État de la marine en survivance, en 1671, mort en 1690;
+
+Jacques-Nicolas Colbert, archevêque de Rouen, de l'Académie Française,
+mort en 1707;
+
+Antoine-Martin Colbert, colonel du régiment de Champagne, blessé à
+Valcourt le 16 août 1689, mort de ses blessures le 2 septembre
+suivant[431];
+
+Armand Colbert, tué à Hochstedt le 13 août 1704;
+
+Louis Colbert, comte de Linières: d'abord abbé de Bonport et prieur de
+Nogent-le-Rotrou, il prit l'épée à la mort de son frère, Antoine-Martin
+Colbert, et lui succéda dans la charge de colonel du régiment de
+Champagne;
+
+Charles Colbert, comte de Sceaux, blessé à Fleurus en 1690, mort de ses
+blessures;
+
+Joséphine-Marie-Thérèse, mariée au duc de Chevreuse le 2 février 1667;
+
+Henriette-Louise, mariée à Paul de Beauvilliers, duc de Saint-Aignan, le
+21 janvier 1671;
+
+Marie-Anne, mariée à Louis de Rochechouart, duc de Mortemart, le 12
+février 1679[432].
+
+Ainsi, pour être de nouvelle noblesse, la famille de Colbert n'en payait
+pas moins glorieusement sa dette à la patrie. Trois fils morts sur le
+champ de bataille attestent que le sang de l'ancien marchand de Reims
+n'était pas à coup sûr moins généreux que celui des plus anciennes
+familles du royaume dans lesquelles les trois filles de Colbert
+entrèrent par leur mariage. La dot donnée à chacune d'elles fut de
+400,000 livres, ce qui, vu le nombre de ses enfants et l'époque du
+premier mariage, porte sa fortune à 10 millions environ, somme à
+laquelle Colbert lui-même l'estima plus tard[433].
+
+Cependant, il ne suffisait pas d'avoir acquis une grande considération
+personnelle et des biens immenses. Colbert avait pu observer que
+l'anéantissement des familles les plus brillantes et des plus colossales
+fortunes suit de près leur éclat, si rien n'en soutient la splendeur et
+n'en alimente la source. Il avait même sous ses yeux un exemple des plus
+déplorables en ce genre, dans une famille aux affaires de laquelle il
+avait consacré, par reconnaissance, des soins nombreux, infinis, sans
+aboutir à rien, celle de Mazarin, où tout le monde semblait frappé de
+folie, et qui, faute du plus simple bon sens, était en train de dissiper
+une fortune de plus de 50 millions, fruit maudit en quelque sorte des
+rapines du cardinal. Il fallait donc, à l'imitation de ses collègues de
+Lionne et Le Tellier, se préparer un successeur parmi les siens, le
+faire élever en conséquence, obtenir du roi pour lui la survivance de
+ses charges, tout au moins de la plus importante, et viser ainsi à
+soutenir, sinon à augmenter encore dans l'avenir le crédit et la
+position qu'il aurait laissés à ses autres enfants. Naturellement, ses
+vues se portèrent sur son fils aîné. On a déjà vu que cette éducation
+lui causa bien des chagrins, et que, désespérant d'en venir à bout par
+la douceur, il aurait, s'il faut en croire l'abbé de Choisy, administré
+plus d'une fois des corrections passablement violentes au jeune marquis
+de Seignelay, coupable de ne pas se prêter assez docilement et assez
+vite aux grands projets qu'on avait sur lui. Doué d'un tempérament
+impétueux, ardent, dont il fut la victime, à peine âgé de trente-neuf
+ans, celui-ci avait peine en effet à se plonger dans l'étude de toutes
+sortes de traités sur la législation, l'administration, la théologie,
+que son père faisait faire exprès pour lui par les hommes les plus
+remarquables du temps. Néanmoins, à mesure que les années arrivaient,
+cette riante perspective d'être secrétaire d'État de la marine à vingt
+ans produisit sur lui son effet inévitable, et, lorsqu'il eut atteint sa
+dix-huitième année, son éducation théorique étant à peu près terminée,
+Colbert résolut de la compléter par quelques voyages à Rochefort, en
+Angleterre, en Hollande et en Italie.
+
+A cet effet, toutes les fois que le marquis de Seignelay était sur le
+point d'entreprendre un de ces voyages, Colbert, s'arrachant pour
+quelques heures au grand courant des affaires, écrivait pour lui une
+instruction détaillée, minutieuse, pour lui servir de guide,
+l'accompagner de loin en quelque sorte, et lui faire connaître les
+points à examiner plus particulièrement. Ces instructions, où la
+prévoyance de l'homme d'État se mêle à la sollicitude paternelle la plus
+ingénieuse et la plus vigilante, sont, avec le _Mémoire sur les finances
+pour servir à l'histoire_, les pièces les plus importantes qui nous
+soient restées de Colbert. On trouvera les plus essentielles reproduites
+en entier à la fin de ce volume[434]. Il est cependant indispensable
+d'en donner ici quelques extraits.
+
+ MÉMOIRE POUR MON FILS SUR CE QU'IL DOIBT OBSERVER PENDANT LE
+ VOYAGE QU'IL VA FAIRE A ROCHEFORT.
+
+ «Estant persuadé comme je le suis qu'il a pris une bonne et ferme
+ résolution de se rendre autant honneste homme qu'il a besoin de
+ l'estre, pour soutenir dignement, avec estime et réputation, mes
+ emplois, il est surtout nécessaire qu'il fasse toujours réflection
+ et s'applique avec soin au règlement de ses moeurs, et surtout qu'il
+ considère que la principale et seule partie d'un honneste homme est
+ de faire toujours bien son debvoir à l'égard de Dieu, d'autant que
+ ce premier devoir tire nécessairement tous les autres après soi, et
+ qu'il est impossible qu'il s'acquitte de tous les autres s'il
+ manque à ce premier. Je crois lui avoir assez parlé à ce sujet en
+ diverses occasions pour croire qu'il n'est pas nécessaire que je
+ m'y estende davantage; il doibt seulement bien faire réflection que
+ je lui ay cy-devant bien fait connoistre que ce premier debvoir
+ envers Dieu se pouvoit accommoder fort bien avec les plaisirs et
+ les divertissements d'un honneste homme en sa jeunesse.
+
+ «Après ce premier debvoir je désire qu'il fasse réflection à ses
+ obligations envers moi, non-seulement pour sa naissance, qui m'est
+ commune avec tous les pères, et qui est le plus sensible lien de la
+ société humaine, mais mesme pour l'élévation dans laquelle je l'ai
+ mis, et par la peine et le travail que j'ai pris et que je prends
+ tous les jours pour son éducation, et qu'il pense que le seul moyen
+ de s'acquitter de ce qu'il me doibt est de m'aider à parvenir à la
+ fin que je souhaite, c'est-à-dire qu'il devienne autant et plus
+ honneste homme que moi s'il est possible, et qu'en y travaillant
+ comme je le souhaite il satisfasse en même temps à tous les
+ debvoirs envers Dieu, envers moi et envers tout le monde, et se
+ donne bien en même temps les moyens sûrs et infaillibles de passer
+ une vie douce et commode, ce qui ne se peut jamais qu'avec estime,
+ réputation et règlement de moeurs.»
+
+Colbert insistait ensuite pour que son fils commençât la lecture de
+toutes les ordonnances sur la marine, visitât l'arsenal et tous les
+bâtiments dans le plus grand détail, se fît expliquer les fonctions de
+tous les officiers, s'assurât si l'on tenait un livre pour l'entrée et
+la sortie des matières, _chose indispensable pour le bon ordre_, etc.,
+etc. Le mémoire se termine comme il suit:
+
+ «Après avoir dit tout ce que je crois nécessaire qu'il fasse pour
+ son instruction, je finirai par deux points. Le premier est que
+ toutes les peines que je me donne sont inutiles, si la volonté de
+ mon fils n'est échauffée et qu'elle ne se porte d'elle-même à
+ prendre plaisir à faire son debvoir; c'est ce qui le rendra
+ lui-même capable de faire ses instructions, parce que c'est la
+ volonté qui donne le plaisir à tout ce que l'on doibt faire et
+ c'est le plaisir qui donne l'application. Il sait que c'est ce que
+ je cherche depuis si lontemps. J'espère qu'à la fin je le trouveray
+ et qu'il me le donnera, ou, pour mieux dire, qu'il se le donnera à
+ lui-même, pour se donner du plaisir et de la satisfaction toute sa
+ vie, et me payer avec usure de toute l'amitié que j'ai pour lui et
+ dont je lui donne tant de marques.
+
+ «L'autre point est qu'il s'applique sur toutes choses à se faire
+ aimer dans tous les lieux où il se trouvera et par toutes les
+ personnes avec lesquelles il agira, soit supérieures, égales ou
+ inférieures; qu'il agisse avec beaucoup de civilité et de douceur
+ avec tout le monde, et qu'il fasse en sorte que ce voyage lui
+ concilie l'estime et l'amitié de tout ce qu'il y a de gens de mer;
+ en sorte que pendant toute sa vie ils se souviennent avec plaisir
+ du voyage qu'il aura fait et exécutent avec amour et respect les
+ ordres qu'il leur donnera dans toutes les fonctions de sa charge.
+
+ «Je désire que toutes les semaines il m'envoie, écrit de sa main,
+ le mémoire de toutes les connoissances qu'il aura prises sur chacun
+ des points contenus en cette instruction.»
+
+Quelque temps après, le marquis de Seignelay fit un voyage en Angleterre
+et en Hollande, et rédigea pour lui-même, suivant le désir manifesté par
+Colbert, une instruction très-détaillée, concernant les points
+principaux sur lesquels ses observations devraient porter dans ces deux
+pays si intéressants à étudier pour lui, en raison des fonctions
+auxquelles on le destinait[435]. L'année suivante, en 1671, il visita
+l'Italie, et Colbert lui donna encore une instruction dans laquelle il
+l'invitait surtout à se mettre au courant de la forme des divers
+gouvernements de cette contrée, et des sujets de contestations qui
+pourraient exister entre eux[436].
+
+ «Dans tout ce voyage, ajoutait l'instruction, il observera surtout
+ de se rendre civil, honneste et courtois à l'esgard de tout le
+ monde, en faisant toutefois distinction des personnes; surtout il
+ ne se mettra aucune prétention de traitement dans l'esprit et se
+ défendra toujours d'en recevoir, et qu'il sçache certainement dans
+ toute sa vie que tant plus il en refusera, tant plus on luy en
+ voudra rendre. Il faut aussy qu'il prenne garde que sa conduite
+ soit sage et modérée, n'y ayant rien qui puisse luy concilier tant
+ l'estime de tous les Italiens que ce point, qui doibt estre le
+ principal soin qu'il doibt prendre.
+
+ «Et, à l'esgard des ministres du roy, il faut bien qu'il prenne
+ garde de ne point prendre la main chez les ambassadeurs,
+ c'est-à-dire qu'il faut donner toujours la droite aux ambassadeurs
+ chez eux, quelques instances pressantes qu'ils luy fassent du
+ contraire, d'autant que le roy leur a deffendu de donner la droite
+ à aucun de ses subjets, et qu'ainsy ce seroit offenser le roy, s'il
+ en usoit autrement...
+
+ «S'il veut s'appliquer à former son goust sur l'architecture, la
+ sculpture et la peinture, il faut qu'il observe d'en faire
+ discourir devant luy, interroge souvent, se fasse expliquer les
+ raisons pour lesquelles ce qui est beau et excellent est trouvé et
+ estimé tel; qu'il parle peu et fasse beaucoup parler.
+
+ «C'est tout ce que je crois nécessaire de luy dire pour ce voyage.
+ Je finirai priant Dieu qu'il l'assiste de ses saintes gardes et
+ bénédictions, et qu'il retourne en aussy bonne santé et aussy
+ honneste homme que je le souhaite.»
+
+Lorsque le marquis de Seignelay fut de retour, Colbert jugea à propos de
+l'initier à la connaissance des affaires, et il en demanda
+l'autorisation au roi, qui la lui accorda. C'est alors que le grand
+ministre rédigea pour son fils une nouvelle instruction, pièce
+essentielle, par laquelle seulement on apprend à le bien connaître, et
+dont il importe de donner des extraits un peu plus étendus.
+
+
+ INSTRUCTION POUR MON FILS POUR BIEN FAIRE LA 1re COMMISSION DE MA
+ CHARGE[437].
+
+ «Comme il n'y a que le plaisir que les hommes prennent à ce qu'ils
+ font ou à ce qu'ils doibvent faire qui leur donne de l'application,
+ et qu'il n'y a que l'application qui fasse acquérir du mérite,
+ d'où vient l'estime et la réputation qui est la seule chose
+ nécessaire à un homme qui a de l'honneur, il est nécessaire que mon
+ fils cherche en luy-mesme et au dehors tout ce qui peut luy donner
+ du plaisir dans les fonctions de ma charge.
+
+ «Pour cet effect, il doibt bien penser et faire souvent réflection
+ sur ce que sa naissance l'auroit fait estre sy Dieu n'avoit pas
+ bény mon travail et sy ce travail n'avoit pas esté extrême. Il est
+ donc nécessaire, pour se préparer une vie pleine de satisfaction,
+ qu'il ayt toujours dans l'esprit et devant les yeux ces deux
+ obligations sy essentielles et sy considérables, l'une envers Dieu
+ et l'autre envers moy, affin qu'y satisfaisant par les marques
+ d'une véritable reconnoissance, il puisse se préparer une
+ satisfaction solide et essentielle pour toute sa vie, et ces deux
+ debvoirs peuvent servir de fondement et de base de tout le plaisir
+ qu'il se peut donner par son travail et par son application.
+
+ «Pour augmenter encore ce mesme plaisir, il doibt bien considérer
+ qu'il sert le plus grand roy du monde et qu'il est destiné à le
+ servir dans une charge la plus belle de toutes celles qu'un homme
+ de ma condition puisse avoir et qui l'approche le plus près de sa
+ personne; et ainsy il est certain que, s'il a du mérite et de
+ l'application, il peut avoir le plus bel establissement qu'il
+ puisse désirer, et, par conséquent, je l'ay mis en estat de n'avoir
+ plus rien à souhaiter pendant toute sa vie.
+
+ «Mais encore que je sois persuadé qu'il ne soit pas nécessaire
+ d'autre raison pour le porter à bien faire, il est pourtant bon
+ qu'il considère bien particulièrement cette prodigieuse application
+ que le roy donne à ses affaires, n'y ayant point de jour qu'il ne
+ soit enfermé cinq à six heures pour y travailler; qu'il considère
+ bien la prodigieuse prospérité que ce travail luy attire, la
+ vénération et le respect que tous les estrangers ont pour luy, et
+ qu'il connoisse par comparaison que, s'il veut se donner de
+ l'estime et de la réputation dans sa condition, il faut qu'il imite
+ et suive ce grand exemple qu'il a toujours devant luy.
+
+ «Il peut et doibt encore tirer une conséquence bien certaine, qui
+ est qu'il est impossible de s'advancer dans les bonnes grâces d'un
+ prince laborieux et appliqué, sy l'on n'est soy-mesme et laborieux
+ et appliqué, et que comme le but et la fin qu'il doibt se proposer
+ et poursuivre est de se mettre en estat d'obtenir de la bonté du
+ roy de tenir ma charge, il est impossible qu'il puisse y parvenir
+ qu'en faisant connoistre à Sa Majesté qu'il est capable de la
+ faire, par son application et par son assiduité, qui seront les
+ seules mesures ou du retardement ou de la proximité de cette grâce.
+
+ «Sur toutes ces raisons je ne sçaurois presque doubter qu'il ne
+ prenne une bonne et forte résolution de s'appliquer tout de bon et
+ faire connoistre par ce moyen au roy qu'il sera bientost capable de
+ le bien servir.
+
+ «Pour luy bien faire connoistre ce qu'il doibt faire pour cela, il
+ doibt sçavoir par coeur en quoy consiste le département de ma
+ charge,
+
+ «Sçavoir:
+
+ «La maison du roy et tout ce qui en dépend;
+
+ «Paris, l'Isle de France et tout le gouvernement d'Orléans;
+
+ «Les affaires générales du clergé;
+
+ «La marine, partout où elle s'estend;
+
+ «Les galères;
+
+ «Le commerce, tant au dedans qu'au dehors du royaume;
+
+ «Les consulats;
+
+ «Les Compagnies des Indes orientales et occidentales, et les pays
+ de leurs concessions;
+
+ «Le restablissement des haras dans tout le royaume.
+
+ «Pour bien s'acquitter de toutes ces fonctions, il faut s'appliquer
+ à des choses générales et particulières....
+
+ «.... Après avoir parlé de tout ce qui concerne la maison du roy,
+ il faut voir ce qui est à faire dans ma charge pour la ville de
+ Paris.
+
+ «Paris estant la capitale du royaume et le séjour des roy, il est
+ certain qu'elle donne le mouvement à tout le reste du royaume; que
+ toutes les affaires du dedans commencent par elle, c'est-à-dire que
+ tous les édits, déclarations et autres grandes affaires commencent
+ toujours par les Compagnies de Paris et sont ensuite envoyées dans
+ toutes les autres du royaume, et que les mesmes grandes affaires
+ finissent aussy par la mesme ville, d'autant que, dès lors que les
+ volontés du roy y sont exécutées, il est certain qu'elles le sont
+ partout, et que toutes les difficultés qui naissent dans leur
+ exécution naissent toujours dans les Compagnies de Paris; c'est ce
+ qui doibt obliger mon fils à bien sçavoir l'ordre général de cette
+ grande ville, n'y ayant presque aucun jour de Conseil où il ne soit
+ nécessaire d'en parler et de faire paroistre si l'on sçait quelque
+ chose ou non.»
+
+Cette appréciation du rôle politique de Paris, vers la fin du XVIIe
+siècle, par un homme aussi bien initié que Colbert à toutes les
+difficultés du gouvernement, et si bien placé pour en démêler les
+causes, mérite d'être remarquée. Ainsi il y a bientôt deux cents ans,
+_dès lors que les volontés du roy étaient exécutées à Paris, elles
+l'étaient partout!_ La toute-puissance, l'omnipotence actuelle de Paris
+ne sont donc, comme on affecte de le dire, ni un fait nouveau, ni, par
+conséquent, le résultat de la centralisation. Autrefois, comme
+aujourd'hui, toutes les difficultés sérieuses que rencontrait le
+gouvernement dans les moments de crise avaient aussi leur source à
+Paris. Seulement, au lieu de lui être suscitées par les Chambres ou par
+le peuple, elles venaient des _Compagnies_, c'est-à-dire du Parlement.
+Ce passage de l'instruction de Colbert prouve donc suffisamment que
+l'influence politique de Paris était déjà, de son temps, à peu près la
+même que de nos jours.
+
+
+ _A l'esgard des affaires du clergé._
+
+ «Il est nécessaire d'estre fort instruit de ces grandes questions
+ généralles qui arrivent si souvent dans le cours de la vie, de la
+ différence des jurisdictions laïque et ecclésiastique; qu'il lise
+ avec soin les traités qui en ont été faits pour luy, et mesme il
+ seroit bien nécessaire qu'il lust dans la suite des temps, et le
+ plus tost qu'il seroit possible, les traités de feu M. de
+ Marca[438], et des autres qui ont traité de ces matières, et même
+ qu'il lust quelquefois quelques livres de l'histoire
+ ecclésiastique, d'autant que de toutes ces sources il puisera une
+ infinité de belles connoissances qui le feront paroistre habile en
+ toutes occasions....
+
+ _Pour la marine._
+
+ «Cette matière estant d'une très-vaste et très-grande estendue et
+ nouvellement attachée à mon département, et qui donne plus de
+ rapport au roy qu'aucun autre, il faut aussi plus d'application et
+ de connoissance pour s'en bien acquitter; et commencer, comme dans
+ les autres matières, par les choses généralles avant que de
+ descendre aux particulières.
+
+ «Si j'ay parlé de la lecture des ordonnances dans les autres
+ matières, il n'y en a point où il soit sy nécessaire de les lire
+ soigneusement que dans celle-cy....
+
+ «Il doibt sçavoir les noms des 120 vaisseaux de guerre que le roy
+ veut avoir toujours dans sa marine, avec 30 frégates, 20 bruslots
+ et 20 bastiments de charge;
+
+ «Sçavoir exactement, et toujours par coeur, les lieux et arsenaux où
+ ils sont distribués;
+
+ «Lorsqu'ils seront en mer, avoir toujours dans sa pochette le
+ nombre des escadres, les lieux où elles sont et les officiers qui
+ les commandent;
+
+ «Connoistre les officiers de marine, tant des arsenaux que de
+ guerre, et examiner continuellement leur mérite et les actions
+ qu'ils sont capables d'exécuter....
+
+ «Examiner avec soin et application particulière toutes les
+ consommations, et faire en sorte de bien connoistre tous les abus
+ qui s'y peuvent commettre, pour trouver et mettre en pratique les
+ moyens de les retrancher;
+
+ «Observer qu'il y ait toujours une quantité de bois suffisante
+ dans chacun des arsenaux, non-seulement pour les radoubs de tous
+ les vaisseaux, mais mesme pour en construire toujours huit ou
+ dix-neufs, pour s'en pouvoir servir selon les occasions;
+
+ «Observer surtout, et tenir maxime de laquelle on ne se desparte
+ jamais, de prendre dans le royaume toutes les marchandises
+ nécessaires pour la marine, cultiver avec soin les establissements
+ des manufactures qui en ont été faites, et s'appliquer à les
+ perfectionner, en sorte qu'elles deviennent meilleures que dans les
+ pays estrangers;
+
+ «Acheter tous les chanvres dans le royaume, au lieu qu'on les
+ faisoit venir ci-devant de Riga, et prendre soin qu'il en soit semé
+ dans tout le royaume, ce qui arrivera infailliblement, si l'on
+ continue à n'en point acheter des estrangers;
+
+ «Cultiver avec soin la Compagnie des Pyrénées, et la mettre en
+ estat, s'il est possible, de fournir tout ce à quoy elle s'est
+ obligée, ce qui sera d'un grand avantage pour le royaume, vu que
+ l'argent pour cette nature de marchandise ne se reportera point
+ dans les pays estrangers;
+
+ «Cultiver avec le mesme soin la recherche des masts dans le
+ royaume, estant important de se passer pour cela des pays
+ estrangers. Pour cet effet, il faut en faire toujours chercher, et
+ prendre soin que ceux qui en cherchent en Auvergne, Dauphiné,
+ Provence et les Pyrénées, soient protégés, et qu'ils reçoivent
+ toutes les assistances qui leur sont nécessaires pour l'exécution
+ de leurs marchés;
+
+ «Examiner avec le mesme soin et application toutes les autres
+ marchandises et manufactures qui ne sont point encore establies
+ dans le royaume, en cas qu'il y en ait, et chercher tous les moyens
+ possibles pour les y establir....[439]
+
+ «Entre tous les moyens que son application et ses fréquents
+ voyages, pourront luy suggérer, celuy de faire faire le marché de
+ toutes les marchandises publiquement et en trois remises
+ consécutives, la première au bout de huit jours, et les autres de
+ quatre en quatre jours, en présence de tous les officiers, et après
+ avoir mis deux ou trois mois auparavant des affiches publiques
+ dans toutes les villes de commerce pour inviter les marchands à s'y
+ trouver.
+
+ «Il y auroit un autre moyen a pratiquer pour faire fournir toutes
+ les marchandises de marine, comme chanvre, gouldron, fer de toutes
+ sortes, toiles à voiles, bois, masts, etc., etc.; ce seroit, tous
+ les ans, après avoir examiné la juste valeur de toutes les
+ marchandises, de fixer un prix de chacune, en sorte que les
+ marchands y trouvassent quelque bénéfice, et faire sçavoir en
+ suitte, par des affiches publiques dans toutes les villes du
+ royaume, que ces marchandises seroient payées au prix fixé, en les
+ fournissant de bonne qualité, dans les arsenaux.
+
+ «Il est de plus nécessaire de sçavoir toutes les fonctions des
+ officiers qui seront dans les ports et arsenaux, leur faire des
+ instructions bien claires sur tout ce qu'ils ont à faire, les
+ redresser toutes les fois qu'ils manquent, faire des règlements sur
+ tout ce qui se doibt faire dans lesdits arsenaux, et travailler
+ incessamment à les bien policer.
+
+ «A l'esgard de la guerre de mer, encore que ce soit plustost le
+ fait des vice-amiraux et autres officiers qui commandent les
+ vaisseaux du roy, il est toutes fois bien nécessaire que le
+ secrétaire d'Estat en soit bien informé, pour se rendre capable de
+ faire tous les règlements et ordonnances nécessaires pour le bien
+ du service du roy, et pour éviter tous les inconvénients qui
+ peuvent arriver.
+
+ «Pour cet effet, il faut qu'il sçache bien toutes les manoeuvres des
+ vaisseaux lorsqu'ils sont en mer, les fonctions de tous les
+ officiers qui sont préposez pour les commander, tous les ordres qui
+ sont donnez par les officiers généraux et par les officiers
+ particuliers de chaque vaisseau, ce qui s'observe pour la garde
+ d'un vaisseau, et généralement toutes les fonctions de tous les
+ officiers, matelots et soldats qui sont sur un vaisseau, dans les
+ rades, en pleine mer, entrant dans une rivière ou dans un port, en
+ paix, en guerre, et en tous lieux et occasions où un vaisseau peut
+ se rencontrer.
+
+ «Sur toutes ces choses il faut faire toute sorte de diligences pour
+ estre informé de ce qui se pratique par les officiers généraux et
+ particuliers de marine, en Hollande et en Angleterre, et conférer
+ continuellement avec nos meilleurs officiers de marine pour
+ s'instruire toujours de plus en plus.
+
+ «Toutes les fois qu'il conviendra changer les commissaires de
+ marine qui servent dans les ports, il faudra observer d'y mettre
+ des gens fidèles et asseurés, d'autant que le secrétaire d'Estat
+ doibt voir par leurs yeux tout ce qui se passe dans les ports,
+ outre le rapport continuel qu'il doibt avoir avec les
+ intendants....
+
+ «Tenir soigneusement et seurement la main à ce que les édits
+ concernant les duels soient exécutés dans toutes les dépendances de
+ la marine, n'y ayant rien en quoy l'on puisse rien faire qui soit
+ plus agréable au roy....
+
+ Pour ce qui regarde sa conduite journalière.
+
+ «Il est nécessaire qu'il fasse estat de tenir le cabinet, soit le
+ matin, soit le soir, cinq à six heures par jour, et, outre cela,
+ donner un jour entier par semaine à expédier toutes les lettres et
+ donner tous les ordres.
+
+ «Pour tout ce qui concerne ma charge, il faut premièrement qu'il
+ pense à bien régler sa conduite particulière.
+
+ «Qu'il tienne pour maxime certaine et indubitable, et qui ne doibt
+ jamais recevoir ni atteinte ni changement, pour quelque cause et
+ soubz quelque prétexte que ce soit ou puisse estre, de ne jamais
+ rien expédier qui n'ayt esté ordonné par le roy; c'est-à-dire qu'il
+ faut faire des mémoires de tout ce qui sera demandé, les mettre sur
+ ma table et attendre que j'aye pris les ordres de Sa Majesté, et
+ que j'en aye donné la résolution par escrit; et lorsque, par son
+ assiduité et par son travail, il pourra luy-mesme prendre les
+ ordres du roy, il doibt observer religieusement pendant toute sa
+ vie de ne jamais rien expédier qu'il n'en ayt pris l'ordre de Sa
+ Majesté.
+
+ «Comme le souverain but qu'il doibt avoir est de se rendre agréable
+ au roy, il doibt travailler avec grande application pendant toute
+ sa vie à bien connoistre ce qui peut estre agréable à Sa Majesté,
+ s'en faire une étude particulière, et, comme l'assiduité auprès de
+ sa personne peut assurément beaucoup contribuer à ce dessein, il
+ faut se captiver et faire en sorte de ne le jamais quitter, s'il
+ est possible.
+
+ «Pour tout le reste de la cour, il faut estre toujours civil,
+ honneste, et se rendre agréable à tout le monde, autant qu'il sera
+ possible; mais il faut en mesme temps se tenir toujours extrêmement
+ sur ses gardes pour ne point tomber dans aucun des inconvénients de
+ jeu extraordinaire, d'amourettes et d'autres fautes qui flétrissent
+ un homme pour toute sa vie.
+
+ «Il faut aymer surtout à faire plaisir quand l'occasion se trouve,
+ sans préjudicier au service que l'on doibt au roy et à l'exécution
+ de ses ordres, et le principal de ce point consiste à faire
+ agréablement et promptement tout ce que le roy ordonne pour les
+ particuliers. Pour cet effect, il faut se faire à soy-mesme une loy
+ inviolable de travailler tous les soirs à expédier tous les ordres
+ qui auront esté donnés pendant le jour, et à faire un extrait de
+ tous les mémoires qui auront esté donnés, et le lendemain
+ m'apporter de bonne heure, toutes les expéditions résolues, et les
+ mémoires de ce qui est à résoudre, pour en parler au roy et ensuite
+ expédier....
+
+ «Le roy m'ayant donné tous les vendredis après le midi pour luy
+ rendre compte des affaires de la marine, et Sa Majesté ayant déjà
+ eu la bonté d'agréer que mon fils y fust présent, il faut observer
+ avec soin cet ordre.
+
+ «Aussitost que j'auray vu toutes les despesches à mesure qu'elles
+ arriveront, je les enverray à mon fils pour les voir, en faire
+ promptement et exactement l'extrait, lequel sera mis de sa main
+ sur le dos de la lettre et remis en mesme temps sur ma table; je
+ mettray un mot de ma main sur chaque article de l'extrait,
+ contenant la réponse qu'il faudra faire; aussitost il faudra que
+ mon fils fasse les responses de sa main, que je les voye ensuite et
+ les corrige, et quand le tout sera disposé, le vendredi, nous
+ porterons au roy toutes ces lettres; nous luy en lirons les
+ extraits et en mesme temps les responses; si Sa Majesté y ordonne
+ quelque changement, il sera fait; sinon, les responses seront mises
+ au net, signées et envoyées, et ainsy, en observant cet ordre
+ régulier avec exactitude, sans s'en despartir jamais, il est
+ certain que mon fils se mettra en estat d'acquérir de l'estime dans
+ l'esprit du roy....
+
+ «Pour finir, il faut que mon fils se mette fortement dans l'esprit
+ qu'il doibt faire en sorte que le roy retire des avantages
+ proportionnez à la dépense qu'il fait pour la marine. Pour cela, il
+ faut avoir toute l'application nécessaire pour faire sortir toutes
+ les escadres des ports au jour précis que Sa Majesté aura donné;
+ que les escadres demeurent en mer jusqu'au dernier jour de leurs
+ vivres ou le plus près qu'il se pourra; donner par toutes sortes de
+ moyens de l'émulation aux officiers pour faire quelque chose
+ d'extraordinaire, les exciter par l'exemple des Anglois et des
+ Hollandois, et généralement mettre en pratique tous les moyens
+ imaginables pour donner de la réputation aux armes maritimes du roy
+ et de la satisfaction à Sa Majesté.
+
+ «Je demande sur toutes choses à mon fils qu'il prenne plaisir et se
+ donne de l'application, qu'il ayt de l'exactitude et de la
+ ponctualité dans tout ce qu'il voudra et aura résolu de faire, et,
+ comme il se peut faire que la longueur de ce mémoire l'estonnera,
+ je ne prétends pas le contraindre ni le genner en aucune façon;
+ qu'il voye dans tout ce mémoire ce qu'il croira et voudra faire.
+ Comme il se peut facilement diviser en autant de parcelles qu'il
+ voudra, il peut examiner et choisir; par exemple, dans toute la
+ marine, il peut choisir un port ou un arsenal, comme Toulon et
+ Rochefort, et ainsi du reste; pourvu qu'il soit exact et ponctuel
+ sur ce qu'il aura résolu de faire, il suffit, et je me chargeray
+ facilement du surplus.»
+
+Telle est cette instruction dont je n'ai reproduit toutefois ici que les
+parties principales. C'est un des manuscrits les plus considérables que
+l'on ait de Colbert. En le lisant, en étudiant le sens de ces lignes si
+fines, si difficiles à déchiffrer, et qui renferment les conseils en
+même temps les plus paternels et les plus patriotiques, on éprouve une
+émotion involontaire. Le lecteur aura fait, à l'occasion de plusieurs
+passages de cet écrit, les réflexions qu'ils comportent, et il ne se
+sera nullement étonné, par exemple, que Colbert invitât son fils à
+rapporter toutes ses actions au roi, à ne rien faire qu'en vue d'être
+agréable au roi. A cette époque, on le sait de reste, le roi, c'était la
+personnification de la France, et il y aurait rigueur aujourd'hui à
+blâmer un de ses ministres d'avoir subi l'influence commune. Bien que
+l'instruction dont il s'agit ne soit pas datée, il est certain qu'elle
+est de 1671. Le marquis de Seignelay avait alors vingt ans. Il est
+curieux de connaître comment ce jeune homme, que la fortune prenait
+ainsi par la main, répondit aux desseins de son père. Le mémoire suivant
+jette sur ce point une vive lumière et prouve l'influence des grands
+exemples, lorsque cette influence est aidée toutefois par une éducation
+intelligente et par une heureuse nature. Ce mémoire fut écrit en entier
+par le marquis de Seignelay; les observations en marge sont de la main
+de Colbert. C'est une pièce des plus intéressantes, très-peu connue
+encore, et qui ne saurait être omise dans la biographie de ce ministre.
+On me saura gré de la reproduire ici textuellement.
+
+ MÉMOIRE DE CE QUE JE ME PROPOSE DE FAIRE TOUTES LES SEMAINES POUR
+ EXÉCUTER LES ORDRES DE MON PÈRE ET ME RENDRE CAPABLE DE LE
+ SOULAGER[440].
+
+_Premièrement_.
+
+[Bon.]
+
+Le lundi sera employé Aux reponces à faire à M. de Terron et aux lettres
+de l'ordinaire de La Rochelle et de Bordeaux[441];
+
+[Mais il ne faut rien oublier, et surtout qu je le voie bien pour
+redresser ce qui ne sera pas bien fait, et prendre garde que rien ne
+s'oublie.]
+
+A se préparer pour le Conseil du soir et examiner ce qui sera à faire
+pour le bien remplir[442].
+
+[Bon. Il faut lire, et ne jamais sortir ce jour-là.]
+
+Je m'appliqueray principalement à bien digérer les choses dont j'auray à
+parler au roy, à les bien relire, en rendre compte à mon père lorsqu'il
+aura le temps, et j'employray l'après-disner à bien lire et examiner la
+liasse du Conseil.
+
+[C'est là le principe de toute chose, et jamais ma charge ne se peut
+bien tenir sans cela.
+
+Il fallait cet article le premier.]
+
+Je me feray une loy indispensable ce jour-là, aussy bien que tous les
+autres de la semaine, excepté le vendredy, de recevoir tout le monde
+depuis onze heures du matin jusques à la messe du roy.
+
+[Bon.]
+
+J'envoiray voir dans la salle de mon père ceux qui pourroient avoir à
+lui parler touchant les affaires de la charge, et je tascheray de les
+attirer à moy par une prompte expédition.
+
+[Cela est très-bon, pourvu que cela s'exécute.]
+
+Pour cet effect, j'escriray les demandes de tous ceux qui me parleront,
+et j'en rendray compte à mon père dans la journée, ou je luy mettray un
+mémoire sur sa table affin qu'il mette ses ordres a costé.
+
+[Bon.]
+
+J'auray un commis qui tiendra, pendant que je donneray audience, les
+ordonnances et autres expéditions, et qui les délivrera à mesure
+qu'elles seront demandées.
+
+[Bon.]
+
+Le lundy, au retour du Conseil, je feray un mémoire de ce qui aura esté
+ordonné par le roy, et commencerai dès le soir mesme à expédier ce qui
+demandera de la diligence.
+
+[Bon.]
+
+Le mardy matin je me leveray à mon heure ordinaire; j'achèveray ce qui
+aura esté ordonné au Conseil.
+
+[Bon.]
+
+Je travailleray aux affaires courantes, et tascheray surtout de faire en
+sorte que toutes les affaires qui peuvent estre expédiées sur-le-champ
+ne soient pas différées au lendemain, et travailleray à mettre les
+affaires de discussion en estat d'en rendre bon compte à mon père et de
+recevoir ses ordres.
+
+[Bon.
+
+Il n'y a rien de mieux, mais il faut exécuter.]
+
+Je me feray représenter les enregistrements le mardy après le disner; je
+les coteray après les avoir leus, et marqueray à costé les minuttes de
+la main de mon père.[443]
+
+[Bon.]
+
+Surtout je ne manqueray pas, lorsque j'auray quelque expédition à faire,
+de quelque nature qu'elle soit, de chercher dans les registres ce qui
+aura esté fait en pareille occasion, et je me donneray le temps de lire
+et examiner lesdits registres, affin de former mon stile sur celuy de
+mon père.
+
+[Très-bon.]
+
+Je visiteray tous les soirs ma table et mes papiers, et j'expédieray,
+avant de me coucher, ce qui pourra l'estre, ou je mettray à part et
+envoiray à mes commis les affaires dont ils debvront me rendre compte,
+et j'observeray de marquer sur l'agenda, que je tiendray exactement sur
+ma table, les affaires que je leur auray renvoyées, affin de leur en
+demander compte en cas qu'il les différassent trop longtemps.
+
+[Bon.]
+
+Je mettray sur ledit agenda toutes les affaires courantes, et je les
+rayerai à mesure que leur expédition sera achevée.
+
+[Bon.]
+
+J'emploiray le mercredy à travailler aux affaires que je n'auray pu
+achever le mardy, et, en cas qu'il y eust quelques affaires pressées
+dont il fallust donner part dans les ports de Brest et de Rochefort,
+j'escriray par l'ordinaire qui part ce jour-là.
+
+[Il faut lire et faire l'extrait des principales lettres, et, à l'esgard
+des autres, l'extrait des principaux points.]
+
+Je liray toutes les lettres à mesure qu'elles viendront, feray moi-mesme
+l'extrait des principales et envoiray les autres au commis qui a le soin
+des despesches.
+
+[Bon.
+
+Il faut remettre ce travail au samedy. Dans le mercredy et le jeudy, on
+peut prendre les après-disners, et quelquefois les journées entières et
+le dimanche, et ainsy il ne faut point attacher a ces jours-là un
+travail nécessaire.]
+
+Je prendray le mercredy après le disner pour examiner les portefeuilles,
+ranger les papiers suivant l'ordre mis à costé par mon père, y mettre
+les nouvelles expéditions qui auront esté faites et les maintenir
+toujours dans l'ordre prescrit par mon père.
+
+[Bon.]
+
+Je feray le jeudy matin un mémoire des ordres à demander à mon père sur
+les despesches affin de commencer ensuite à travailler.
+
+[Bon.]
+
+Je travailleray le soir au Conseil, feray les extraits des affaires
+auxquelles il y aura quelques difficultés, affin d'estre en estat d'en
+rendre compte le lendemain matin à mon père.
+
+[Bon.]
+
+Je feray en sorte d'achever dans le vendredy toutes les affaires de
+l'ordinaire, en faisant les principales que je feray toutes de ma main;
+je mettray à costé les points desquels je dois parler dans le corps de
+la lettre, et tascheray de suivre le stile de mon père, affin de lui
+oster, s'il est possible, la peine de les corriger ou de les refaire
+mesme tout entières, ainsy qu'il arrive souvent.
+
+[Bon.]
+
+Le samedy matin sera employé à examiner et signer les lettres de
+l'ordinaire, à expédier le Conseil du vendredy et travailler aux
+affaires courantes.
+
+[Bon.]
+
+Le samedy après disner je travailleray sans faute à examiner l'agenda, à
+voir sur le registre des finances s'il n'y a point de nouveau fonds qui
+ayt esté omis sur le registre des ordres donnés au trésorier, si je n'ay
+point omis pendant la semaine à enregistrer ceux qui ont esté donnés, et
+je m'appliqueray à estre si exact dans la tenue dudit agenda que je
+n'aye pas besoin d'avoir recours au trésorier pour sçavoir les fonds
+qu'il a entre les mains.
+
+[Il faut faire ces enregistrements à mesure que les ordonnances
+s'expédient sans jamais les remettre[444].]
+
+J'enregistreray le samedy toutes les ordonnances sur le registre tenu
+par le sieur de Breteuil.
+
+[Bon.]
+
+Le dimanche matin sera employé à vérifier la feuille des lieux où sont
+les vaisseaux, et à travailler aux affaires qui seront à expédier.
+
+[Bon.]
+
+J'aurai toujours l'agenda des vaisseaux, des escadres et des officiers,
+dans ma poche.
+
+[La loy indispensable et la plus nécessaire est d'estre réglé dans ses
+moeurs et dans sa vie.]
+
+Je feray surtout en sorte d'exécuter ponctuellement tout ce qui est
+contenu dans le mémoire cy-dessus, en cas qu'il soit approuvé, par mon
+père, et de faire mesme plus sur cela que je ne lui promets.
+
+[Manger à ma table très-souvent, sans trop s'y assujettir.
+
+Voir le roy tous les jours, ou à son lever, ou à sa messe.
+
+Travailler tous les soirs, et ne pas prendre pour une règle certaine de
+sortir tous les soirs sans y manquer[445].
+
+L'on peut pourtant, une ou deux fois par semaine, aller faire sa cour
+chez la reine et ailleurs.
+
+Il n'y a que le travail du soir et du matin qui puisse advancer les
+affaires.]
+
+Les dispositions si précoces et si remarquables du marquis
+de Seignelay, fécondées par l'émulation que Colbert avait habilement
+éveillée en son âme, ne tardèrent pas à obtenir la
+récompense que celui-ci ambitionnait par-dessus toutes choses.
+Le 23 mars 1672, il écrivit à son frère, ambassadeur en Angleterre:
+«Le roi m'a fait la grâce d'admettre mon fils à la
+signature et aux autres fonctions de ma charge[446].» Le brevet
+de survivance était la conséquence de cette faveur. Cependant,
+il paraît que le jeune marquis de Seignelay ne tint pas
+exactement toutes ses promesses, et que l'âge et le sang reprirent
+souvent leurs droits. En effet, même à partir de cette
+époque, son père lui écrivit bien des fois encore pour lui rappeler,
+dans les termes les plus pressants, avec les plus fortes
+instances, la nécessité d'être plus appliqué et plus assidu aux
+affaires, s'il ne voulait pas se ruiner entièrement dans l'esprit
+du roi. L'extrait suivant d'une de ces lettres, datée de Saint-Germain,
+le 17 avril 1672, renferme à ce sujet de curieux
+détails[447].
+
+ «Vos mémoires sont confus et les matières sont meslées l'une avec
+ l'autre, et il y a mesme des fautes dans la diction... L'on void de
+ plus aussi clairement, que vous ne faites point de minuttes de vos
+ despesches ce qui entre nous est une chose honteuse et qui dénote
+ une négligence et un déffaut d'application qui ne se peut excuser
+ ny exprimer vu qu'il n'y a aucun de tous ceux qui servent le roy,
+ en quelque fonction que ce soit qui ayant à escrire à Sa Majesté,
+ ne fasse une minute de sa lettre, ne la relise, ne la corrige, ne
+ la change quelquefois d'un bout à l'autre. Et cependant, vous qui
+ n'avez que vingt ans faites des lettres au roy sans minuttes; il
+ n'y a rien qui marque tant de négligence et si peu d'envie
+ d'acquérir de l'estime dans l'esprit de son maistre; cela fait que
+ sans aucune réflexion vous mettez toutes les matières suivant
+ qu'elles vous viennent dans l'esprit, et outre la précipitation qui
+ y paroist toujours en grand lustre; vostre paresse est telle
+ qu'encore que vous reconnaissiez des fautes dans la construction,
+ vous ne pouvez vous résoudre de les corriger crainte de brouiller
+ vostre lettre et d'estre obligé de la refaire, et tout cela vient
+ par le deffaut d'application, et pour ne point faire ce que je vous
+ ay dit, redit et répété tant de fois.»
+
+Colbert ajoutait que, sans cette précaution de faire des minutes,
+de bien diviser les matières, de prendre garde à la diction,
+à la construction, il était absolument impossible de
+réussir à remplir sa charge, et que, loin d'augmenter en estime
+dans l'esprit du roi, il fallait s'attendre à diminuer tous les
+jours et à se perdre infailliblement.
+
+Quoi qu'il en soit, depuis cette époque, le marquis de Seignelay
+participa au travail de la marine, sous la direction et la
+surveillance de Colbert. Puis, onze ans après, quand celui-ci
+mourut, il lui succéda dans cette partie de ses fonctions, où il
+déploya, fidèle aux traditions paternelles, la plus remarquable
+activité.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+Négociations commerciales avec l'Angleterre en 1655.--Réclamations de cette
+puissance au sujet de l'augmentation du tarif français en 1667.--En quoi
+consistait cette augmentation.--Prétentions de l'Angleterre concernant
+l'_empire des mers_.--Remarquable lettre écrite à ce sujet par Colbert à son
+frère, ambassadeur de France à Londres.--Singulières représailles exercées
+par les Anglais contre les marchands de vins et eaux-de-vie de
+France.--Reprise des négociations commerciales (1671).--Appréciation,
+d'après un mémoire manuscrit de 1710, de l'influence exercée par le système
+protecteur de Colbert.--Contradictions de Colbert sur les conséquences
+de ce système.--Un écrivain français propose, en 1623, d'établir
+_la liberté du commerce par tout le monde_.--Traité d'alliance et de commerce
+conclu entre la France et l'Angleterre, en 1677.
+
+
+On a déjà vu avec quelle fermeté et avec quelle intelligence
+des intérêts nationaux Colbert avait résisté, en 1663, aux prétentions
+des Hollandais dans les négociations auxquelles donna
+lieu le droit de 50 sous par tonneau établi sur les navires étrangers
+qui fréquentaient nos ports. Postérieurement, d'autres
+négociations, pour le moins aussi importantes et beaucoup
+plus épineuses, notamment avec l'Angleterre, lui fournirent
+l'occasion de déployer la même sollicitude pour le
+développement de la marine et du commerce. Les négociations
+avec cette puissance, très-difficiles et très-délicates
+en tout temps, le furent plus que jamais, peut-être,
+pendant la première moitié du règne de Louis XIV. En 1650,
+à peine admis en quelque sorte dans l'intimité de Mazarin,
+Colbert, frappé du tort que causait à la France l'interruption
+de ses relations avec ce pays, avait fait pour le cardinal ministre
+un _Mémoire touchant le commerce avec l'Angleterre_[448].
+
+L'extrait suivant de ce mémoire fera connaître quelles
+étaient alors ses idées sur la liberté des échanges:
+
+«Bien que l'abondance, dont il a plu à Dieu de donner la plupart des
+provinces de ce royaume, semble le pouvoir mettre en état de se pouvoir
+suffire à lui-même, néanmoins la Providence a posé la France en telle
+situation que sa propre fertilité lui serait inutile et souvent à charge
+et incommode sans le bénéfice du commerce qui porte d'une province
+à l'autre et chez les étrangers ce dont les uns et les autres peuvent
+avoir besoin pour en attirer à soi toute l'utilité.
+
+...«Pour la liberté du commerce, il y a deux choses à désirer:
+l'une, la décharge des impositions et de celles que les Anglais lèvent
+sur les marchands français, et où les Espagnols même ne sont sujets en
+vertu de leurs traités. Nous avons raison de demander pour le moins
+des conditions égales; le commerce de la France ayant toujours été
+plus utile à l'Angleterre, et l'entrée de ceux de notre nation n'y étant
+point si dangereuse que celle de ce peuple méridional, avare et ambitieux.
+L'autre, qui, regarde particulièrement la province de Guyenne,
+La Rochelle et Nantes, est qu'ils laissent entrer les vins de France en
+Angleterre, en leur permettant l'entrée de leurs draps directement,
+suivant les traités faits avec leurs rois pour le commerce, au lieu que
+nous recevons tous les jours leurs draps par les Hollandais, qui leur
+portent aussi nos vins transvasés dans d'autres futailles. L'intérêt des
+fermes du roi est visible en cette permission réciproque; les douanes
+ne pouvant subsister si toutes les marchandises n'y sont reçues indifféremment
+avec liberté et n'en sortent de même...»
+
+Au mois de novembre 1655, malgré la profonde et très-naturelle
+aversion d'Anne d'Autriche pour le protecteur, un
+traité d'alliance et de commerce fut conclu avec l'Angleterre à
+la sollicitation de Mazarin. Relativement au commerce, ce
+traité stipulait la liberté entière des relations entre les deux
+pays, la réciprocité complète sur tous les points, et la seule
+restriction qu'il contînt concernait les draperies anglaises,
+soumises, à l'entrée, aux vérifications ordinaires, en ce qui
+regardait leur bonté. Conformément aux clauses d'un traité
+de 1606 entre Henri IV et Jacques Ier, ces draperies devaient
+être reportées en Angleterre lorsqu'elles seraient reconnues
+_vicieuses et mal façonnées_, au lieu que les draps français
+déclarés tels étaient sujets à confiscation[449]. Mais cet état de choses
+ne dura pas longtemps. Il fallait une marine à la France,
+et le droit de 50 sous par tonneau sur les navires étrangers,
+établi par elle dans ce but, fut suivi, un an après, de l'Acte de
+navigation, auquel il servit aussi de prétexte. L'Angleterre,
+en effet, nourrissait déjà cette idée, que sa prospérité et son
+salut, peut-être, étaient attachés à la prééminence de sa marine
+sur celle de tous les autres États. Ces deux édits modifièrent
+sensiblement les relations commerciales des deux pays.
+Un peu plus tard, en 1664, la France augmenta son tarif sur
+plusieurs articles, et, trois ans après, une nouvelle augmentation
+donna lieu, de la part des Anglais comme des Hollandais,
+à des plaintes très-vives, suivies bientôt de représailles dont
+les provinces méridionales éprouvèrent le contre-coup. A l'appui
+de leurs réclamations, les fabricants anglais faisaient valoir
+que, depuis un petit nombre d'années, les droits de la
+plupart des marchandises qu'ils portaient à la France en
+échange de ses vins et eaux-de-vie avaient été triplés, et
+ils s'appuyaient à ce sujet sur cet extrait comparé de nos
+tarifs[450].
+
+ Droits Tarif Tarif
+ d'entrée avant 1664. de 1664. de 1667.
+ Bas de soye. 2 l. 7 s. 5 d. » l. 15 s. 2 l.
+ Bas d'estame, la douzaine. 2 10 6 3 10 8
+ Draps demy d'Angleterre. 3 8 6 4 10 10
+ Draps d'Angleterre. 36 17 4 40 » 80
+ Bayette d'Angleterre. 4 14 » 5 » 10
+ Bayette double. 9 9 4 15 » 30
+ Molleton d'Angleterre. 4 15 » 6 » 12
+ Serge d'Écosse. 1 19 4 2 » 4
+
+On comprend donc que les négociations relatives aux intérêts commerciaux
+des deux peuples dussent présenter de graves difficultés; mais celles-là
+n'étaient ni les seules ni les plus grandes, et il y avait aussi à
+régler une question d'amour-propre ou de vanité en apparence, question
+cependant très-positive au fond, quoique très-variable dans la forme, et
+qui, à ce moment, servait d'expression à la rivalité éternelle des deux
+nations.
+
+Il s'agissait de déterminer quelle était celle des deux qui devrait la
+première saluer l'autre lorsque leurs navires se rencontreraient en mer,
+et c'est ce qu'on appelait le _droit de pavillon_. L'Angleterre
+demandait à être saluée la première, non-seulement dans l'Océan, mais
+encore dans la Méditerranée, et l'on se figure si la cour de France
+était disposée à admettre ces étranges prétentions. L'ambassadeur de
+France en Angleterre était alors Colbert de Croissy, frère du contrôleur
+général. La correspondance du ministre et de l'ambassadeur, en 1669,
+révèle parfaitement les dispositions des deux cours, et contient à cet
+égard les plus curieux renseignements.
+
+On se souvient que la France était liée à cette époque avec la Hollande
+par un traité d'alliance offensive et défensive, traité qu'elle se
+souciait fort peu d'exécuter, et qu'elle n'exécuta pas quand le moment
+fut venu, laissant, sous divers prétextes plus ou moins bien colorés,
+les flottes anglaise et hollandaise s'entre-détruire seules, à son
+profit. L'Angleterre avait donc alors un intérêt réel à ménager la
+France. Malgré cela, elle se montrait d'une susceptibilité extrême, soit
+sur le droit de pavillon, soit sur le développement de la marine
+française; enfin elle ne reculait devant aucun moyen pour percer le
+secret de nos projets, comme le prouve une lettre que Colbert écrivit le
+5 avril 1669 à l'ambassadeur à Londres, pour lui dire qu'on était
+persuadé à Paris que toutes leurs dépêches étaient ouvertes en
+Angleterre, où l'on connaissait aussi leur chiffre, et pour l'engager à
+expédier les dépêches secrètes _par voie de marchand_. Dans une autre
+lettre du 27 avril, Colbert recommandait à son frère de faire en sorte
+que la méfiance naturelle des Anglais, en ce qui touchait
+l'accroissement de notre marine, n'augmentât pas. D'après cette lettre,
+toutes les fois qu'on parlerait des forces maritimes du roi, il faudrait
+les diminuer et bien faire connaître qu'il était impossible d'approcher
+de celles de l'Angleterre, la France n'ayant presque pas de vaisseaux
+marchands, «chose indispensable pour en pouvoir tirer les gens
+nécessaires aux armements des vaisseaux de guerre.»
+
+Enfin, quatre ans auparavant, le 13 février 1666, l'ambassadeur
+hollandais, Van Beuningen, écrivait de Paris à Jean de Witt: «Je ne
+manque point de faire usage de ce qu'a dit M. Downingh (ambassadeur de
+Londres à La Haye), _que les maximes de l'Angleterre ne voulaient pas
+que l'on souffrist que la France se rende puissante par mer_[451].»
+
+A l'égard des pavillons, la France proposait un moyen bien simple et qui
+devait couper court à toute difficulté: c'était de convenir que chaque
+gouvernement donnerait ordre à ses vaisseaux de guerre de n'exiger aucun
+salut, en cas de rencontre, de quelque rang et en quelque nombre qu'ils
+fussent. La lettre de Colbert qui proposait cet expédient est du 3
+juillet 1669. Treize jours après, il écrivit à l'ambassadeur pour le
+féliciter de l'avoir fait approuver et pour l'inviter à se hâter de
+faire expédier les ordres en conséquence par le roi et le duc d'York,
+grand-maître de la marine. Cependant, il y avait eu malentendu, et
+l'Angleterre ne s'était pas engagée autant que l'avait d'abord pensé
+l'ambassadeur français. La lettre suivante renferme sur cette affaire
+des détails du plus grand intérêt. Le désappointement de Colbert, les
+reproches qu'il fait à son frère de s'être _laissé prendre un peu pour
+dupe_, les opinions qu'il exprime sur certaines prétentions de
+l'Angleterre, donnent à cette lettre une véritable importance, et la
+classent parmi les pièces diplomatiques dignes d'être recueillies par
+l'histoire. Ces mots écrits en marge du registre d'où elle est tirée:
+_De la main de Monseigneur_, constateraient au besoin, si la gravité du
+sujet ne l'indiquait de reste, qu'elle est bien l'expression de sa
+pensée. Enfin, on a vu que toutes les réponses concernant les affaires
+de la marine étaient lues au Conseil en présence du roi. Cette lettre
+peut donc être considérée comme la manifestation intime des opinions de
+Louis XIV et de Colbert relativement à la prépondérance maritime que
+l'Angleterre prétendait s'arroger alors.
+
+ «Paris, 21 juillet 1669.
+
+ «Je vous avoue que j'ay esté surpris de voir, par vostre lettre du
+ 15 de ce mois, que vostre négociation auprès du roy d'Angleterre et
+ de M. le duc d'Yorck, sur le sujet des saluts, n'ayt abouti qu'à
+ donner les ordres à tous les vaisseaux anglois de ne point
+ demander de salut et de n'en point rendre dans la mer Méditerranée
+ seulement, se réservant toujours leur chimérique prétention dans
+ l'Océan. La grande facilité que vous y avez trouvée vient
+ qu'assurément ils croyaient qu'il leur estoit assez advanyageux de
+ saluer dans la Méditerranée pourvu qu'ils exigeassent le mesme
+ salut dans l'Océan; ey comme vous leur avez demandé moins, ils vous
+ l'ont accordé avec grande facilité; et je ne puis pas m'empescher
+ de vous dire que vous vous estes un peu laissé prendre pour dupe en
+ cette occasion, veu qu'il valloit beaucoup mieux demeurer en
+ l'estat où nous estions que de nous contenter de cet ordre,
+ d'autant que les Anglois ne peuvent jamais nous contester la mer
+ Méditerranée; et à l'esgard de l'Océan, quoi qu'il soit les plus
+ puissants, nous n'avons pas vu jusqu'à présent que leur
+ souveraineté prétendue ayt esté reconnue; ainsi il auroit esté du
+ bien commun des deux nations et de l'intérest des roys d'establir
+ cette parité dans toutes les deux mers. Je vous doibs dire de plus
+ que les ordres donnés en 1662 lorsque M. le duc de Beaufort mist en
+ mer l'armée de Sa Majesté, et qu'il passa en Levant, par les deux
+ roys, portoient d'éviter la rencontre, et, en cas qu'il ne se pust,
+ de ne demander aucun salut de part ny d'austre. Je fais chercher
+ les lettres de ce temps-là pour vous en envoyer des extraits;
+ cependant vous ne debvez point tesmoigner d'empressement de faire
+ envoyer l'ordre qui vous a esté offert, et vous debvez faire
+ connoistre audit roi et au duc d'Yorck les grands inconvénients que
+ l'exécution peut tirer après soy, dès lors que la mesme chose ne
+ sera point également establie dans les deux mers, et employer toute
+ votre industrie pour obtenir cette égalité partout, s'il est
+ possible.
+
+ A l'esgard du traicté de commerce, les pensées de milord Arlington
+ sont très-raisonnables, puisqu'elles tendent à établir un
+ traitement réciproque entre les deux royaumes; c'est à vous à bien
+ examiner toutes les différences de traictement qui se font, afin
+ que vous en soyez bien instruict lorsque vous travaillerez à
+ l'examen du projet qui vous sera dellivré.
+
+ «Je vous envoye une relation de ce qui s'est passé sur le vaisseau
+ du capitaine Languillier, faite par son frère qui est à présent au
+ Havre, et qui l'a accompagné jusqu'à Cadis; vous verrez qu'elle est
+ bien différente de ce qui a esté dit en Angleterre. Vous pourrez
+ vous en servir auprès du roy pour luy faire connoistre le caractère
+ des esprits qui publient ces sortes de nouvelles[452].
+
+ COLBERT.»
+
+Telles étaient les difficultés des négociations dirigées de Paris par
+Colbert sur la question des saluts. Celles relatives à l'augmentation
+des tarifs ne rencontraient pas moins d'obstacles, et, comme il arrive
+souvent, elles se prolongèrent longtemps sans aboutir à rien. On a vu
+quelle avait été cette augmentation, et que des menaces de représailles
+ne s'étaient pas fait attendre. Elles étaient, il faut bien le dire,
+très-naturelles, très-logiques, et la plus ordinaire prudence commandait
+de les prévoir. Mais ce qu'il eût été impossible de supposer, ce qu'on a
+peine à croire aujourd'hui, c'est que l'Angleterre, tant son irritation
+contre le nouveau tarif était grande, imagina de donner à ses
+représailles un effet rétroactif. Une lettre de Colbert du 23 mai 1670
+ne permet à ce sujet aucun doute. Cette lettre, adressée à
+l'ambassadeur, portait, en substance, qu'il était injuste de faire payer
+de nouveaux droits aux marchands français pour des eaux-de-vie envoyées
+en Angleterre et vendues depuis plusieurs années sur la valeur des
+droits alors existants.
+
+ «Je suis persuadé, ajoutait Colbert, qu'en faisant connoistre au
+ roy d'Angleterre combien cette prétention est peu fondée sur la
+ justice, peut-estre vous parviendrez à faire descharger les
+ marchands françois qui ont envoyé leurs eaux-de-vie à leurs
+ correspondants sur l'assurance de l'imposition qui existoit alors,
+ et dans laquelle la foy du roy d'Angleterre estoit engagée[453].»
+
+Quoi qu'il en soit, les négociations relatives à un nouveau traité de
+commerce n'étaient pas abandonnées, et, en ce qui touchait les intérêts
+de l'agriculture française, de pareilles avanies en démontraient
+surabondamment l'urgence. Cependant, la question faisait peu de progrès.
+En 1671, notre ambassadeur à Londres soumit à Colbert un mémoire où il
+discutait quatre bases différentes, sur lesquelles le traité avec
+l'Angleterre pourrait être établi, au choix des parties contractantes.
+Ces bases étaient celles-ci:
+
+1º Égalité complète de traitement;
+
+2º Traitement des Anglais en France de la même manière que les Français
+seraient traités en Angleterre;
+
+3º Maintien du _statu quo_ en renouvelant les anciens traités;
+
+4º Rétablissement des tarifs tels qu'ils étaient en 1661, et
+suppression du droit de 50 sous par tonneau, tout en conservant, pour
+tout le reste, le traitement en vigueur.
+
+Colbert répondit à ce mémoire que la dernière base était inadmissible,
+le roi ne voulant, en aucune manière, renoncer à la liberté d'imposer,
+dans son royaume, tels droits qu'il lui conviendrait. Pour la troisième,
+on pourrait peut-être la discuter, mais alors seulement qu'il aurait été
+reconnu impossible de s'entendre sur les deux premières. Un de ses
+arguments était que l'avantage des deux peuples ne consistait pas à
+profiter l'un sur l'autre, à se disputer le peu de commerce qu'ils
+faisaient, mais à l'augmenter considérablement, en le retirant petit à
+petit des mains des Hollandais, qui l'avaient usurpé. Quant à la
+vérification des marchandises prétendues vicieuses, au sujet desquelles
+les Anglais revenaient toujours à la charge, Colbert se montrait
+inexorable. Il en était de même du droit de 50 sous par tonneau, et il
+faisait observer, avec beaucoup de raison, sur ce dernier article, que,
+l'impôt correspondant étant de 3 livres 10 sous en Angleterre, il y
+avait lieu de s'étonner qu'on demandât la suppression du droit perçu en
+France, suppression qu'il faudrait d'ailleurs accorder en même temps aux
+Flamands, aux Espagnols, aux Suédois, aux villes anséatiques, ce qui
+reviendrait à une abolition entière, et que, tout ce que l'on pouvait
+faire, c'était de stipuler l'exemption réciproque pour un nombre égal de
+navires des deux pays.
+
+Enfin, un an plus tard, au moment où la France allait entreprendre sa
+campagne contre la Hollande et où il lui convenait de s'unir le plus
+étroitement possible avec l'Angleterre, Colbert jugea convenable de
+faire un dernier sacrifice. Répondant alors à une note relative au
+traité de commerce, note remise par les commissaires anglais à
+l'ambassadeur français, il autorisa ce dernier à concéder, s'il le
+fallait, le tarif tel qu'il existait avant 1664, c'est-à-dire une
+réduction des deux tiers environ sur celui de 1667, en recommandant
+néanmoins à l'ambassadeur «d'employer toute son industrie pour ne pas
+épuiser son pouvoir sur cet article-là[454].»
+
+Voilà donc quelles furent, abstraction faite de cette dernière et
+très-importante concession motivée par les circonstances, les règles
+adoptées par Colbert en ce qui concernait les relations commerciales de
+la France avec l'Angleterre. Ce système, il est facile d'en juger par ce
+qui précède, n'aboutissait à rien moins qu'à sacrifier les produits de
+nos manufactures naturelles, dont il semble que la Providence ait voulu
+rendre une partie de l'Europe tributaire, à ceux de certaines
+manufactures encouragées et privilégiées, qui, outre le tort immense
+qu'elles causaient à l'agriculture et par conséquent à tout le royaume,
+élevaient arbitrairement le prix d'un grand nombre d'objets de
+consommation. Il y a déjà longtemps, vers 1710, la question de savoir si
+ce système a été utile ou nuisible à la France a été agitée dans les
+régions mêmes du gouvernement. Un mémoire manuscrit dont j'ai déjà
+parlé, discute en détail cette question, et renferme sur les
+commencements du commerce de l'Angleterre de curieux documents[455]. La
+fabrication des draps ne s'introduisit dans ce royaume qu'en 1485, et
+fit surtout de rapides progrès pendant le règne de la reine Elisabeth,
+qui profita habilement des troubles survenus dans les Pays-Bas pour
+attirer dans ses États un grand nombre d'ouvriers flamands. La
+découverte de la Floride par Sébastien Cabot, en 1496, celle de la
+Virginie un siècle plus tard, par Walter Raleigh, l'occupation des
+Bermudes en 1612, celle de la Jamaïque, d'Antigoa, des Barbades, d'une
+partie des îles Saint-Christophe et de la Guadeloupe, de la Caroline, de
+Maryland, etc., vers le milieu du même siècle, donnèrent à sa marine une
+importance considérable, qui lui permit de lutter avec celle des
+Hollandais, d'éclipser toutes les autres, et d'offrir avantageusement
+sur tous les marchés, notamment en France, les produits des fabriques
+anglaises. L'établissement du droit de 50 sous par tonneau porta un
+coup sensible à cette prospérité, «Cette nouveauté, dit le mémoire
+manuscrit de 1710, fut regardée en Angleterre comme le signal d'une
+interruption manifeste au cours ordinaire du commerce et une infraction
+aux traités conclus avec la France depuis plus de deux siècles, et
+servit de fondement au fameux Acte de navigation.» On a pourtant vu que
+la mesure dont il s'agit était impérieusement commandée à la France,
+sous peine de n'avoir jamais à opposer que quelques barques aux flottes
+chaque jour plus puissantes de l'Angleterre et de la Hollande. Les
+tarifs de 1664 et de 1667, mais principalement ce dernier, durent être
+beaucoup plus funestes à l'Angleterre. En effet, ce sont ces tarifs qui
+amenèrent les singulières représailles rétroactives dont il est question
+dans la correspondance de Colbert.
+
+Quant aux conséquences du système de ce ministre à l'égard des
+manufactures, il est curieux, même aujourd'hui, de voir avec quelle
+hardiesse et quelle sûreté de vues elles furent appréciées, trente ans
+après sa mort, et du vivant même de Louis XIV, par un homme qui
+occupait, on n'en saurait douter d'après son langage et en pesant les
+renseignements qu'il a eus en sa possession, de hautes fonctions dans le
+gouvernement.
+
+La question la plus importante débattue dans le mémoire sur le commerce
+avec l'Angleterre était celle-ci: _Le temps où les Anglais enlevaient
+nos denrées en échange de leurs draps était-il plus ou moins avantageux
+pour la France, que celui où, grâce au produit des manufactures
+nationales, elle n'achetait pas de draps aux étrangers, mais où elle
+avait cessé de leur vendre les produits de son sol?_
+
+Cette question, disait en commençant l'auteur du mémoire, paraissait
+encore indécise. En effet, d'un côté, beaucoup de fabriques s'étaient
+formées à Sedan, Carcassonne, Abbeville, Amiens, Lille, Elbeuf. Ces
+fabriques enrichissaient les villes où on les avait établies et
+occupaient beaucoup de monde. En outre, la prudence ne voulait-elle pas
+que l'on se dispensât de tirer de l'étranger tout ce que l'on pouvait
+fabriquer chez soi? On ajoutait qu'à l'époque de la plus grande
+prospérité de notre commerce avec l'Angleterre, les Anglais étaient
+tous les ans nos débiteurs de 10 millions de livres, et qu'en raison du
+besoin extrême qu'ils avaient de nos toiles, de nos vins, de nos
+eaux-de-vie, de nos sels et de nos chapeaux, non-seulement il n'était
+pas à craindre que la surtaxe dont leurs draps avaient été frappés les
+empêchât de venir prendre ces divers objets chez nous, mais que, selon
+toutes les apparences, ils devraient laisser en France encore plus de
+numéraire qu'auparavant.
+
+On ne saurait douter que ces raisons n'aient exercé une grande influence
+sur les décisions de Colbert, et il faut bien convenir qu'aujourd'hui
+encore les premières d'entre elles ont, dans les questions analogues, de
+nombreux et zélés partisans. Cependant, les objections que l'on y
+faisait dès 1710, avaient aussi une véritable importance, et comme la
+question est, pour ainsi dire, encore pendante, on me permettra de les
+exposer ici succinctement.
+
+Parmi ces objections, les plus graves étaient au nombre de sept:
+
+1º Il se fabriquait avant le tarif de 1667 trois sortes de draps: les
+fins, les médiocres, les grossiers. La France faisait une partie des
+médiocres et tous les grossiers; en somme, elle exportait pour 30
+millions de draps sur lesquels, on l'a déjà vu, ceux d'Angleterre ne
+figuraient que pour 8 millions, et permettaient de faire des
+assortiments recherchés par les marchands étrangers.
+
+2º Les obstacles apportés à l'entrée des draps d'Angleterre avaient été
+cause que les négociants de ce pays s'étaient mis à fabriquer les draps
+médiocres et grossiers, avaient expédié directement aux étrangers les
+assortiments que nous étions en possession de leur fournir, et avaient
+ainsi fait baisser le débit de nos draps à l'étranger.
+
+3º L'augmentation de nos tarifs avait porté le gouvernement anglais à
+élever le prix de nos vins, eaux-de-vie, vinaigres; mais en même temps
+il avait laissé subsister les anciens droits sur les vins de Portugal,
+des bords du Rhin, des Canaries, et diminué considérablement, par ces
+représailles, le débit qui se faisait des vins français.
+
+4º Les avantages procurés aux ouvriers des manufactures n'étaient pas
+comparables au tort fait à l'État en forçant les Anglais d'aller prendre
+chez les autres nations les eaux-de-vie qu'ils tiraient des provinces
+dont elles faisaient toute la richesse. Telles étaient la Champagne, la
+Bourgogne, la Provence, la Biscaye, la Guyenne, la Saintonge, le
+Languedoc, le Roussillon, la Haute-Bretagne, l'Anjou, la Lorraine, le
+Blaisois et l'Orléanais. Depuis que les vins et eaux-de-vie de ces
+provinces ne se vendaient plus, un malheureux vigneron qui possédait
+pour 800 livres de vins ne pouvait, faute de débouchés, payer une taille
+de 30 livres, ou bien, s'il vendait son vin, c'était à vil prix, les
+Anglais et les Hollandais n'étant plus là pour donner aux produits de
+ses terres, par la concurrence qu'ils se faisaient outre eux, leur
+ancienne et véritable valeur[456].
+
+5º Il avait fallu tirer d'Espagne tous les ans pour 10 millions de
+laine: aussi l'aune de drap fabriqué en France valait 16 livres,
+c'est-à-dire 2 livres de plus qu'on ne vendait auparavant les draps
+d'Angleterre.
+
+6º La diminution du commerce avait causé une grande diminution dans le
+revenu des fermes publiques;
+
+7º Enfin, malgré tous les encouragements qu'on leur avait accordés, les
+manufactures ne s'étaient pas multipliées; il ne s'y était point formé
+de grandes maisons ni de fortunes considérables, et ceux qui avaient eu
+l'entreprise de l'habillement des troupes s'étaient seuls enrichis.
+
+En résumé, d'après le mémoire, le droit de 50 sous par tonneau devait
+être considéré comme la première source du mal; mais l'augmentation du
+droit sur les draperies étrangères, augmentation dont les fâcheuses
+conséquences étaient inévitables et pouvaient être prévues, l'avait
+considérablement aggravé.
+
+La conclusion était qu'il fallait profiter de l'ouverture des
+négociations pour rétablir la liberté que les Anglais avaient eue
+autrefois de vendre leurs draperies en France, porter notre attention
+sur les laines que le royaume pouvait produire, en tirer d'Espagne le
+moins possible, et favoriser la contrebande qui se pratiquait entre
+Calais et l'Angleterre pour l'introduction des laines de ce pays qui
+nous étaient utiles. On ne pouvait se flatter, il est vrai, moyennant
+ces changements, de ramener le commerce français au point où il était en
+1659, parce que le cours en avait été dérangé. A cette époque, en effet,
+l'Angleterre tirait tous ses chapeaux de Caudebec, et Lyon lui
+fournissait toutes ses étoffes de soie; elle avait depuis établi des
+manufactures de ces objets, sans compter celles des draps grossiers que
+nous faisions seuls auparavant. D'un autre côté, les Hollandais avaient
+débauché des ouvriers de nos papeteries; ils avaient appris à faire des
+toiles à voiles, et ils en approvisionnaient l'Angleterre. Mais on
+aurait au moins la perspective d'augmenter le débit de nos vins et
+eaux-de-vie, de nos toiles à voiles, meilleures que celles de la
+Hollande, et de nos sels, plus estimés que ceux du Portugal[457].
+
+Telles étaient les idées que des esprits éclairés avaient déjà sur la
+liberté du commerce, il y a plus de cent trente ans[458]. On a vu plus
+haut par quels motifs ces propositions pouvaient être combattues avec
+succès en ce qui concernait l'établissement du droit de tonnage, mesure
+indispensable et sans laquelle, vu les ressources des marines
+hollandaise et anglaise, la France eût été éternellement condamnée, sous
+ce rapport, à une humiliante et dangereuse infériorité. Mais, ces
+réserves faites, il faut convenir que les résultats attribués à
+l'augmentation excessive des tarifs en 1667 n'étaient malheureusement
+que trop réels, et il est trop vrai encore qu'en se combinant avec la
+législation sur les grains, cette aggravation produisit dans les
+provinces, mais principalement dans les campagnes, l'horrible détresse
+dont les intendants, les évêques et les gouverneurs crurent devoir
+informer Colbert. Puis enfin, à la mort de ce ministre, l'exagération de
+son système sur le commerce des grains et sur les manufactures,
+compliquée, il est vrai, des conséquences d'une guerre désastreuse,
+réduisit le royaume à cet état dont Vauban a tracé le déplorable
+tableau. Quoi qu'il en soit, les négociations entamées entre la France
+et l'Angleterre, en 1669, pour la conclusion d'un traité de commerce,
+ces négociations où Colbert, dominé par l'intérêt politique de la
+situation, abandonnait, non-seulement le tarif de 1667, mais celui de
+1664, demeurèrent sans résultat. Les événements marchèrent plus vite
+qu'elles. En 1672, au commencement de la campagne de Hollande, les deux
+nations étaient unies, contrairement à l'intérêt évident de l'Angleterre
+et grâce aux séductions de toute sorte exercées sur Charles II à
+l'instigation de Louis XIV, habile à exploiter au profil de sa politique
+les passions de ce prince[459]. Peu de temps après, l'Angleterre força
+la main à son roi, et celui-ci dut faire cause commune avec la Hollande.
+Enfin, quelques années plus tard, le 24 février 1677, un traité de
+commerce fut signé à Saint-Germain entre la France et l'Angleterre; mais
+ce traité semble avoir eu simplement pour objet de rétablir entre les
+deux pays les relations qui avaient été interrompues par la guerre, et
+il ne stipulait rien en ce qui concernait leurs tarifs réciproques[460].
+Or, c'était le fond de la question, et, comme il arrive dans la plupart
+des conventions diplomatiques, crainte de ne pouvoir s'entendre de
+longtemps, on n'y toucha pas. D'un autre côté, il est certain, et le
+fait est constaté par un mémoire manuscrit de Colbert, qu'à la paix de
+Nimègue la France renonça, non sans un vif déplaisir, à son tarif de
+1667, et l'on a toujours dit que ce fut en faveur de la Hollande[461].
+Pourtant, il n'est fait aucune mention d'une résolution aussi importante
+dans le traité de commerce et de navigation qu'elle signa avec cette
+puissance en 1678[462]. La même faveur fut-elle accordée à l'Angleterre?
+Cette supposition n'a rien d'invraisemblable. Mais, ni les documents
+officiels, ni les travaux imprimés ou manuscrits sur le commerce de la
+France avec cette nation ne fournissent aucune indication à ce sujet.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+ Effets produits en Hollande par l'augmentation du tarif français en
+ 1667.--La vérité sur les médailles frappées dans ce pays.--Causes
+ réelles de l'invasion de la Hollande en 1672.--Correspondance de
+ Van Beuningen relativement à l'élévation des droits d'entrée mis en
+ France sur les marchandises étrangères.--La Hollande use de
+ représailles.--Lettres de Colbert sur ce sujet.--Invasion de la
+ Hollande et ses suites.--Clauses principales des traités d'alliance
+ et de commerce conclus entre la France et la Hollande, en 1678,
+ 1697 et 1713.
+
+
+Cependant, en ce qui touchait la Hollande, l'augmentation du tarif
+français en 1667 avait dû produire dans ce pays une irritation extrême,
+s'il faut en juger par l'amertume de ses récriminations et par la
+vigueur des représailles où sa rancune l'entraîna. Cette puissance se
+trouvait alors dans une position très-critique et dont il importe de se
+rendre compte pour apprécier les graves événements qui suivirent. «Il
+est singulier et digne de remarque, a dit Voltaire au sujet de
+l'invasion de la Hollande en 1672, que, de tous les ennemis qui allaient
+fondre sur ce petit État, il n'y en eût pas un qui pût alléguer un
+prétexte de guerre[463].» En effet, si les motifs ne manquaient pas, ni
+la France ni l'Angleterre, n'avaient, il faut l'avouer, aucun grief
+sérieux à lui reprocher, et cette absence de raisons à alléguer fut
+telle, qu'au moment où les préparatifs de Louis XIV se trouvèrent
+achevés, prise à l'improviste, attérée, la Hollande lui fit demander si
+c'était bien contre elle qu'ils étaient dirigés.
+
+On a souvent répété depuis bientôt deux siècles, que la Hollande s'était
+attiré la colère de Louis XIV par l'orgueil et la vanité de ses
+médailles. Cette explication, si elle était vraie, serait peu honorable
+pour la France, et témoignerait de la plus déplorable légèreté de la
+part du roi et de ses minisires. Mais les faits la contredisent
+complètement. A la vérité, les Hollandais avaient fait graver une
+médaille ainsi conçue: «_Assertis legibus; emendatis sacris; adjutis,
+defensis, conciliatis regibus; vindicata marium libertate; stabilita
+orbis Europæ quiete_;--_Les lois affermies; la religion épurée; les rois
+secourus, défendus et réunis; la liberté des mers vengée; l'Europe
+pacifiée_.» Mais cette médaille ayant éveillé la susceptibilité de Louis
+XIV, ils en firent briser le coin[464]. Il est vrai encore qu'on
+reprocha à l'ambassadeur Van Beuningen d'en avoir fait graver une dans
+laquelle, nouveau Josué, il commandait au soleil de s'arrêter: _Sta,
+sol_, ce qui eût été en même temps une allusion à la fameuse devise _Nec
+pluribus impar_ et aux conquêtes du roi, suspendues en 1667 par le
+traité d'Aix-la-Chapelle, où Van Beuningen, négociateur principal de ce
+traité, n'avait pu obtenir toutefois qu'on donnât à la France la
+Franche-Comté au lieu de la Flandre espagnole. Mais cette accusation
+était une véritable calomnie, et, dès qu'il en fut informé, Van
+Beuningen écrivit à M. de Lionne pour démentir le bruit qu'on avait
+répandu, à quoi M. de Lionne répondit «qu'on était persuadé à la cour de
+la vérité de ce qu'il disait.» Il résulte même, d'une lettre de Van
+Beuningen, que la médaille dont il s'agit n'avait existé que dans
+l'imagination de ses ennemis[465].
+
+L'invasion de la Hollande eut donc des causes plus sérieuses que
+celle-là. Une d'elles, on l'a déjà vu par l'extrait du traité secret
+entre Louis XIV et Charles II, fut l'audace de ces républicains, de _se
+vouloir ériger en souverains arbitres et juges de tous les autres
+protentats_, témoin le rôle qu'ils avaient joué lors du traité
+d'Aix-la-Chapelle; l'autre, et elle ne fut pas moins déterminante que la
+première, fut l'augmentation de droits dont les États généraux
+frappèrent les vins et eaux-de-vie de France, en représailles des droits
+énormes mis sur leurs draperies en 1667. Ainsi, ce que l'on croit avoir
+été principalement une guerre de médailles fut en grande partie une
+guerre de tarifs.
+
+ «Le germe de la guerre de 1672, dit a ce sujet l'_Encyclopédie_,
+ fut dans le tarif de 1667. Sans ce tarif, qui aigrit les esprits et
+ les porta à toute sorte de mauvais traitements contre la France,
+ quel intérêt les Hollandais pouvaient-ils avoir à indisposer un roi
+ tel que Louis XIV?... Mais le nouveau tarif attaquait
+ essentiellement leur commerce. C'était les blesser dans la partie
+ la plus sensible de leur existence; dès lors, ils crurent ne devoir
+ plus rien ménager[466].»
+
+On n'a pas oublié l'émotion que produisit en Hollande l'établissement du
+droit de 50 sous par tonneau sur tous les navires étrangers qui
+fréquenteraient nos ports. Un an après, l'Acte de navigation porta à la
+marine hollandaise un coup plus funeste encore. Puis, vint
+l'augmentation de notre tarif, suivie presque aussitôt d'une autre
+augmentation tellement forte qu'elle équivalait à une véritable
+prohibition. Et tout cela frappait la Hollande au moment même où elle
+venait d'atteindre au plus haut point de sa splendeur, coup sur coup,
+sans qu'elle eût en quelque sorte le temps d'aviser, de chercher
+d'autres débouchés ou de modifier sa fabrication. Certes, c'était là une
+situation funeste, qui a, de nos jours, par intervalles, des équivalents
+chez les nations, chez les villes exclusivement manufacturières, parce
+que le propre de l'industrie est de se développer dans des proportions
+pour ainsi dire géométriques, sans rapport certain avec les besoins, ou
+du moins avec la possibilité de les satisfaire, ce qui est cause qu'elle
+n'est jamais si près d'une crise qu'au moment où elle occupe le plus de
+bras. On conçoit donc que cet état de choses ait arraché un long cri
+d'alarme à la Hollande, qu'elle se soit fortement débattue, malgré les
+intérêts politiques qui la poussaient vers la France, pour échapper aux
+liens dont celle-ci voulait l'enchaîner, et il est bien évident que, si
+Colbert avait pu ruiner ses manufactures sans déterminer un contre-coup
+fatal à l'agriculture française, son plan eût été inattaquable. Mais un
+pareil résultat était tout simplement impossible, et, par malheur, à
+défaut des enseignements de la science encore à naître, Colbert, homme
+de détails et d'action, n'avait ni le coup d'oeil assez élevé, ni le
+génie nécessaire pour découvrir les vices du système où il s'était si
+résolument engagé.
+
+Déjà, vers le commencement de 1667, on pouvait voir se former à
+l'horizon l'orage qui éclata cinq ans après. Le négociateur de
+l'alliance offensive et défensive de 1662, l'adversaire aussi habile
+qu'obstiné du droit de tonnage, Van Beuningen était de nouveau à Paris
+en qualité de ministre extraordinaire. «Ce Van Beuning, dit Voltaire,
+était un échevin d'Amsterdam qui avait la vivacité d'un Français et la
+fierté d'un Espagnol. Il se plaisait à choquer, dans toutes les
+occasions, la hauteur impérieuse du roi, et opposait une inflexibilité
+républicaine au ton de supériorité que les ministres de France
+commençaient à prendre.» On lui attribuait même, à ce sujet, quelques
+paroles assurément très-contestables. «_Ne vous fiez-vous pas à la
+parole du roi?_ lui demandait un jour M. de Lionne dans une
+conférence.--_J'ignore ce que veut le roi_, aurait répondu Van
+Beuningen, _je considère ce qu'il peut_[467].» Il faut ajouter, à son
+honneur, qu'au témoignage de M. d'Estrades, ambassadeur de France en
+Hollande, les deux frères de Witt, Van Beuningen et Beverning, étaient
+alors les seuls membres des États généraux incapables de se laisser
+gagner[468].
+
+Le 14 janvier 1667, Van Beuningen écrivit à La Haye qu'il ne s'occupait
+d'aucune affaire avec tant de zèle et d'application que des
+manufactures, attendu qu'il en connaissait toute l'importance. Plusieurs
+seigneurs de la cour goûtaient, disait-il, les raisons dont il se
+servait pour leur persuader qu'il n'était pas dans l'intérêt du royaume
+de _bander si fort cette corde_, et Colbert lui-même paraissait en
+sentir la force, mais pas assez pour l'engager à renoncer à son dessein
+d'établir des manufactures de draps, dont le succès lui semblait
+incertain tant que le commerce des draps de la Hollande serait libre. Il
+est à craindre, ajoutait Van Beuningen, que nous ne soyons obligés
+d'avoir recours aux voies de _rétorsion_; néanmoins, je crois que ce ne
+doit point être avant la paix[469].
+
+Quelques jours après, le 20 janvier, Jean de Witt lui répondit de La
+Haye qu'on y était dans la même inquiétude, par rapport aux
+manufactures, mais que les moyens de rétorsion seraient impraticables, à
+cause de la diversité de conduite des Amirautés, dont l'une ne
+manquerait pas de relâcher plus que l'autre pour attirer le débit de son
+côté, comme cela se pratiquait tous les jours à l'égard des manufactures
+d'Angleterre qui étaient si expressément défendues. Cependant, Colbert
+poursuivait obstinément ses projets, et au mois d'août 1667 il modifia
+une partie du tarif. Alors, Van Beuningen écrivit qu'on s'était bien
+hâté dans la conjoncture présente, et avant la conclusion de la paix, de
+défendre les draps et plusieurs autres _manufactures_ de la Hollande,
+que celui par les mains de qui ces choses se faisaient _agissait avec
+plus de fermeté que de circonspection_, mais que, puisque les Français
+repoussaient toutes les manufactures de la Hollande, il faudrait bien
+trouver un moyen, les plaintes étant inutiles, de les empêcher de
+_remplir ce pays des fleurs, et de lui tirer par là le plus clair de
+son argent comptant_. A quoi Jean de Witt répondait, le 5 mai, par le
+retour du courrier: «Il ne reste plus que la voie de rétorsion à opposer
+aux nouveaux droits mis sur nos manufactures, ou plutôt à la défense
+indirecte qu'on en a faite.»
+
+Mais ce n'étaient là que les préliminaires de la guerre de représailles
+dont on se menaçait, du reste, de part et d'autre. En 1668, Van
+Beuningen quitta Paris, où sa position était devenue très-difficile,
+soit à cause de son opposition au système dominant, soit encore pour la
+roideur et l'inflexibilité de ses formes. La correspondance de Colbert
+de l'année 1669 et des années suivantes fait voir quels souvenirs il y
+avait laissés, et témoigne d'une antipathie personnelle très-prononcée.
+«Malgré l'opiniastreté et la trop grande présomption du sieur Van
+Beuningue, écrivait Colbert le 29 mars 1669 à M. de Pomponne, au sujet
+de la prise d'un navire français par les Hollandais, il faut toujours
+faire les instances dans les formes prescrites, afin que nous puissions
+avoir de bonnes raisons quand le roi accordera des lettres de
+représailles[470].»
+
+Dans d'autres lettres des 31 mai, 21 juin et 25 novembre 1669, Colbert
+parle _de la chaleur, de l'emportement des imaginations du sieur Van
+Beuningue, qui causeront à son pays les plus grands préjudices qu'il ait
+reçus_. Puis, vers la même époque (2 août 1669), «il prie M. de Pomponne
+d'avoir l'oeil sur la modération du péage des vins du Rhin, dont Van
+Beuningue les menace depuis si longtemps, et sur les moyens que celui-ci
+entend pratiquer pour empêcher l'enlèvement de nos vins et de nos autres
+denrées et marchandises.» A ce sujet, d'ailleurs, Colbert ne pensait pas
+que cette menace, à l'aide de laquelle les États généraux espéraient
+l'effrayer, dût causer un grand préjudice à la France, et voici sur quoi
+il se fondait. Suivant lui, trois ou quatre mille navires hollandais
+venaient tous les ans enlever nos vins dans la Garonne et la Charente;
+ils les portaient dans leurs pays, où ces vins payaient des droits
+d'entrée, et la consommation locale en absorbait le tiers. Quant au
+reste, vers le mois de mars ou d'avril, lorsque la mer devenait libre,
+ils l'exportaient, soit en Allemagne, soit dans la Baltique, d'où ils
+revenaient chargés de bois, chanvre, fer, etc. Si donc les Hollandais
+augmentaient l'impôt sur nos vins, sans diminution pour ce qui devait
+être réexporté, ils s'exposaient à ce que les Anglais et les Français
+leur enlevassent ce commerce de transport, qui était toute leur
+puissance. Si, au contraire, ils ne surimposaient que les vins consommés
+en Hollande, ils ne pouvaient retrancher cent cinquante ou deux cents
+barriques de leur consommation sans retrancher en même temps la
+subsistance à vingt matelots[471]. Aussi Colbert disait-il qu'ils «ne
+pouvaient nous faire un petit mal sans qu'ils s'en fissent un grand,» et
+qu'ils avaient agi «comme celui qui joue avec 100,000 écus de fonds
+contre un autre qui n'a rien du tout, c'est-à-dire qu'ils n'avaient rien
+à gagner et que nous pouvions gagner beaucoup[472].» Peut-être la
+comparaison n'était-elle pas fort juste. On comprend très-bien, en
+effet, que les trois ou quatre mille navires hollandais qui chargeaient
+précédemment nos vins dans la Garonne ou dans la Charente, venant à
+cesser, pour un motif quelconque, de fréquenter nos ports, la France
+devait en éprouver un dommage considérable. Mais il paraît que la
+chaleur, l'emportement et les imaginations imputés à Van Beuningen
+étaient communicatifs; car de nombreux passages de la correspondance de
+Colbert prouvent que, dans cette question, lui-même s'était mal préservé
+des défauts qu'il reprochait à l'ancien ambassadeur hollandais.
+
+Voici maintenant les pièces qui constatent la part que prit Colbert à la
+déclaration de guerre de 1672. Les extraits suivants de sa
+correspondance paraîtront sans doute assez concluants.
+
+ «_5 avril 1669, à M, de Pomponne_.--Je trouve la conduite de
+ Messieurs les Estats tirannique sur tout ce qui concerne le
+ commerce, mais je doute fort que Sa Majesté soit résolue de la
+ souffrir.»
+
+Les représailles de la Hollande se firent attendre pendant quatre ans.
+Puis, au mois de novembre 1670, après avoir longtemps hésité et menacé
+sans rien obtenir, les Hollandais augmentèrent les droits d'entrée sur
+les vins et eaux-de-vie de France et sur d'autres articles de nos
+manufactures[473]. Aussitôt M. de Pomponne en informa Colbert qui lui
+répondit:
+
+ «21 _novembre_ 1670.--Si cet avis est véritable, il y aura lieu
+ d'examiner les moyens de leur rendre la pareille, à quoy nous
+ n'aurons pas beaucoup de difficulté, d'autant qu'ils contreviennent
+ directement au traité en donnant l'exclusion à nos eaux-de-vie;
+ mais ils ont accoustumé en d'autres occasions, mesmes plus
+ importantes, de ne pas faire grand cas des traités; le mal est pour
+ eux que je ne vois pas le roy en résolution de le souffrir, comme
+ par le passé, et j'espère que vous verrez dans peu qu'ils auront
+ tout lieu de se repentir d'avoir commencé cette escarmouche.»
+
+Quelque temps après, M. de Pomponne ayant confirmé la nouvelle relative
+à cette augmentation de droits, Colbert lui écrivit ce qui suit:
+
+ «2 _janvier_ 1671.--Je puis vous assurer que c'est un pas bien
+ hardi pour les Estats. Nous verrons par la suite du temps qui aura
+ eu raison sur ce sujet, ou ceux qui ont prétendu donner de la
+ crainte et faire du mal au royaume par ces moyens, ou ceux qui
+ n'ont pas voulu prendre cette crainte ni appréhender ce mal.»
+
+On comprend, à la lecture de ces lettres, qu'à l'époque où elles furent
+écrites l'invasion de la Hollande était déjà projetée, et que, loin de
+s'opposer à ce dessein, qui était le rêve de toute la cour, mais dans
+des vues diverses, Colbert dut le seconder de toute son influence.
+Enfin, à tous les motifs que l'on vient d'exposer, il est permis d'en
+ajouter un autre qui n'agissait pas moins fortement sur son esprit:
+c'était la prospérité toujours croissante de la Compagnie des Indes
+orientales de Hollande, comparée aux mécomptes de la Compagnie
+française, dont la situation, malgré des sacrifices et des soins
+incessants, empirait tous les jours.
+
+On sait ce qui arriva. Au mois de mai 1672, Louis XIV entra en campagne
+à la tête d'une armée de cent trente mille hommes, la plus brillante que
+la France ait jamais vue sous les drapeaux, car toute la noblesse du
+royaume s'était disputé l'honneur d'en faire partie, et l'or et l'argent
+resplendissaient sur tous les uniformes. A la tête de cette armée, il y
+avait Condé, Turnne, Luxembourg, Vauban. Malheureusement Louvois y était
+aussi, Louvois administrateur sévère, actif, vigilant, mais bassement
+jaloux de Condé, de Turenne, et qui fit manquer plusieurs fois le but
+principal de la campagne en excitant Louis XIV, dont il dominait
+l'esprit, à repousser leurs plans. Jamais, d'ailleurs, plus faciles
+triomphes que ceux dont le commencement de cette campagne fut marqué. La
+plupart des villes se rendirent sans attendre qu'on en fit le siége, et
+celles qui auraient pu le mieux résister furent vendues pour quelque
+argent par les officiers chargés de les défendre. On connaît aujourd'hui
+la vérité sur ce fameux passage du Rhin, disputé seulement pour la forme
+par quatre à cinq cents cavaliers et deux régiments d'infanterie sans
+canon, tant la panique était grande et l'ennemi mal dirigé, à dessein,
+dit-on, par le prince d'Orange. Abandonné, trahi de tous côtés, Jean de
+Witt fit implorer la paix par quatre députés, et c'est alors que la
+malfaisante influence de Louvois fut surtout fatale à la France. Louvois
+fit revenir ces députés plusieurs fois avant de vouloir les écouter, il
+les reçut ensuite avec une insupportable fierté, mêla la raillerie à
+l'insulte, et, malgré les sages avis de M. de Pomponne, alors ministre
+des affaires étrangères, dont, à son instigation, les conseils furent
+écartés comme l'avaient été ceux de Turenne et de Condé, le roi repoussa
+durement les propositions des députés. Entre autres conditions
+dégradantes, Louvois voulait que la Hollande envoyât tous les ans à
+Louis XIV une médaille d'or portant qu'elle tenait sa liberté de ce
+prince. Ce fut le signal d'une révolution. Les chefs de ce qu'on
+appelait le parti de la paix, le parti français, Jean et Corneille de
+Witt, furent massacrés, le prince d'Orange, maître enfin, régla,
+exploita l'effervescence populaire, et un an après, il ne restait à la
+France, de sa conquête, que des médailles, un arc de triomphe et les
+germes d'une guerre qui dura quarante ans[474]. Puis, à la paix de
+Nimègue, elle fut obligée d'abandonner le tarif de 1667, principale
+cause de la guerre. Bien plus, l'article 7 du traité signé à Nimègue
+entre la France et les Provinces-Unies stipula qu'à l'avenir «_la
+liberté réciproque du commerce dans les deux pays ne pourrait être
+défendue, limitée ou restreinte par aucun privilège, octroi, ou aucune
+concession particulière, et sans qu'il fût permis à l'un ou à l'autre de
+concéder ou de faire à leurs sujets des immunités, bénéfices, dons
+gratuits ou autres avantages_[475].» Ainsi, par cet article, le
+gouvernement français se voyait dépossédé du droit d'établir des
+Compagnies privilégiées, d'accorder des encouragements efficaces à
+certaines manufactures; et ces conditions durent paraître singulièrement
+humiliantes à Colbert. Heureusement, on ne le força pas à consentir à
+l'abolition du droit de 50 sous par tonneau en faveur des navires
+hollandais. Mais cette nouvelle concession, coup funeste porté à son
+système pour l'augmentation de nos forces maritimes, fut exigée de la
+France en 1697, à la paix de Ryswyck; et plus tard, en 1713, la Hollande
+en obtint le renouvellement à Utrecht, par article séparé[476].
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+ Budget des dépenses de l'année 1672.--Mesures financières et
+ affaires extraordinaires nécessitées par la guerre.--Énormes
+ bénéfices des traitants dans ces sortes d'affaires.--Création de
+ nouveaux offices nuisibles à l'agriculture et à
+ l'industrie.--Colbert force tous les corps d'états à s'organiser en
+ communautés, moyennant une taxe.--Il met pour la première fois les
+ postes en ferme et fait adopter un nouveau tarif.--L'État s'empare
+ du monopole du tabac.--Émission de nouvelles rentes.--Opinion de
+ Colbert, de Louvois et de M. de Lamoignon sur les
+ emprunts.--Création de la caisse dite _Caisse d'emprunt_.--Au
+ retour de la paix, Colbert s'empresse de rembourser les rentes
+ émises à un taux onéreux.--Résumé des opérations financières de son
+ administration.--Projet qu'il avait de régler toujours les dépenses
+ sur les recettes.
+
+
+Le budget des dépenses ordinaires de 1672 avait été réglé à 71,329,020
+livres. Huit mois auparavant le roi lui-même en avait arrêté le détail
+comme il suit:
+
+ PROJET DES DÉPENSES DE L'ÉTAT POUR L'ANNÉE 1672[477].
+
+ Maisons royales 8,500,000 liv.
+ Extraordinaire à cause de l'équipage d'armée 300,000
+ Étapes 2,000,000
+ Traités en Allemagne 2,468,000[478]
+ Angleterre 3,000,000
+ Suède 1,200,000
+ Ambassades 400,000
+ Comptant ès mains du roy 800,000[479]
+ Bâtiments 2,200,000
+ Menus dons et voyages 500,000
+ Dépenses extraordinaires 2,000,000
+ La Bastille 100,000
+ Marine 7,000,000
+ Galères 1,500,000
+ Fortifications du dedans du royaume 800,000
+ Ligues suisses 200,000
+ Commerce et manufactures 150,000
+ Canal de jonction des deux mers 300,000
+ Ouvrages publics 100,000
+ Pavé de Paris 100,000
+ Remboursements 200,000
+ Extraordinaire des guerres, artillerie et fortifications 33,321,020
+ Gratifications aux officiers d'armée 200,000
+ Pain de munition 4,000,000
+ ___________
+ TOTAL[480] 71,339,020
+
+Ainsi, la liste civile du roi s'élevait alors, en y comprenant
+l'allocation pour les maisons royales, le _comptant_, les menus dons et
+voyages, les dépenses extraordinaires, les bâtiments et les
+gratifications aux officiers, à 14,200,000 liv., c'est-à-dire au
+cinquième du budget de l'État. Mais il ne faut pas oublier, je le
+répète, que ni les frais d'administration des provinces, ni les frais de
+perception de l'impôt, ni les gages des officiers publics ne figuraient
+à cette époque dans le budget.
+
+Telle fut la dépense projetée pour 1672. La dépense effective fut de
+87,928,561 livres[481]. En 1670, pendant la paix, la dépense projetée
+avait été d'environ 70 millions, et la dépense effective de 77 millions.
+Les crédits supplémentaires datent, on le voit, d'aussi loin que les
+budgets. Pendant les années suivantes, la continuation de la guerre
+enfla de plus en plus le chiffre des dépenses, qui furent liquidées à
+131 millions pour 1679. Enfin, la nécessité de solder les dépenses
+arriérées porta ce chiffre à 141 millions en 1681, et à 200 millions en
+1682. Il fut réglé à 115 millions en 1683, année où mourut Colbert[482].
+
+Pour faire face à cet accroissement de charges, Colbert fut obligé
+d'avoir recours à ce qu'on appelait alors les _affaires
+extraordinaires_. Dans le nombre de ces affaires, la création d'offices
+jouait d'ordinaire un grand rôle, et, comme rien n'était plus facile,
+c'est par là que l'on commençait toujours. C'était pourtant un expédient
+détestable qui aggravait un mal déjà grand; mais, cette fois encore, il
+fallut le subir. Colbert augmenta d'abord le prix des charges de
+secrétaires du roi, trésoriers de France, notaires, procureurs; et
+ceux-ci durent verser au Trésor, moyennant une élévation de gages
+correspondante, le montant de l'augmentation à laquelle ils avaient été
+taxés.
+
+En même temps, on créa pour 900,000 livres de rente, on établit des
+taxes sur les maisons bâties à Paris en dehors des limites tracées en
+1638, on vendit les matériaux de la halle aux draps et aux toiles, et de
+toutes les échoppes appartenant au roi dans la nouvelle enceinte de la
+capitale, expédient nécessairement impopulaire, qui suscita contre
+Colbert une irritation extrême. Ces diverses affaires et quelques autres
+devaient rapporter 14,320,000 livres; mais l'habitude de tout mettre en
+ferme, et sans doute aussi l'urgence des besoins, furent cause qu'on
+s'adressa à ces _traitants_ si durement rançonnés, il y avait à peine
+dix ans, par la Chambre de justice. Se souvenant du passé et pleins de
+précautions pour l'avenir, ceux-ci exigèrent une remise d'un sixième,
+pour laquelle on leur délivra une ordonnance de comptant de 2,333,333
+livres, qui les mettait à l'abri de toute poursuite ultérieure. Quant
+aux autres bénéfices attachés à l'affaire, ils furent évalués par
+Colbert lui-même à 1,320,000 livres. Sur un impôt de 14,320,000 livres
+l'État toucha donc 11,666,667 livres. Il est vrai que les traitants
+consentirent à lui donner 3 millions comptant, et le surplus en dix
+paiements échelonnés de trois en trois mois, à dater de l'enregistrement
+de l'édit[483].
+
+Ainsi, le gouvernement était entraîné de nouveau dans ces _affaires
+extraordinaires_, épouvantail des populations pendant tant d'années, et
+qui leur rendaient les noms des traitants et de leurs commis si
+justement odieux. Malheureusement, tout ne se borna pas là, et les
+suites de cette fatale campagne de 1672 provoquèrent un grand nombre
+d'autres affaires de ce genre. Parmi les offices créés à cette époque,
+il faut citer, comme autant d'entraves apportées au développement de
+l'agriculture et de l'industrie, les vendeurs de veaux, cochons de lait
+et volailles, cuirs et marées, les jaugeurs et courtiers de toute sorte
+de liqueurs, les mesureurs de grains, mouleurs de bois, courtiers de
+foin, etc., etc. Les exemptions de tailles accordées à divers officiers,
+moyennant finance, rapportèrent 3 millions; les taxes sur les étrangers
+naturalisés, 500,000 livres. Enfin, le montant des affaires
+extraordinaires pendant cette période du règne de Louis XIV s'éleva à
+150 millions, sur lesquels les traitants prélevèrent un sixième pour
+leur remise, sans compter leurs autres profits. Il n'est pas jusqu'à
+l'industrie qui n'eût à souffrir dans son organisation même de cette
+gêne du Trésor; car cet édit, dont il a déjà été question, portant que
+_ceux qui font profession de commerce, denrées ou arts, qui ne sont
+d'aucune communauté, seront établis en corps, communautés et jurandes,
+et qu'il leur sera accordé des statuts_, date du mois de mars 1673.
+Cette affaire, dit Forbonnais, produisit 300,000 livres, et il ajoute
+avec raison: «Cela valait-il la peine de mettre des hommes si utiles à
+la merci des traitants, et de donner un exemple qui devint si pernicieux
+sous le ministère suivant[484]?»
+
+Une mesure véritablement utile, et qui n'eut aucun de ces inconvénients,
+fut la création d'une ferme spéciale pour les postes comprises
+jusqu'alors dans le bail des aides pour une somme insignifiante.
+Instituées par Louis XI, en 1464, dans un but purement politique,
+«_estant moult nécessaire et important à ses affaires et son Estat_,
+porte l'ordonnance, _de sçavoir diligemment nouvelles de tous costés, et
+y faire, quand bon luy semblera, sçavoir des siennes_,» les postes
+n'avaient pas tardé, par la force des choses, à devenir un établissement
+d'une utilité générale; mais, mal surveillées pendant longtemps, livrées
+en quelque sorte, en ce qui concernait la fixation des taxes, au bon
+plaisir de ceux qui s'en appliquaient le produit, elles ne rapportaient,
+même pendant la première moitié de l'administration de Colbert, que
+100,000 livres à l'État, et les commis seuls y faisaient fortune. On
+trouve dans les _Très-Humbles Remontrances_ adressées au roi, en 1654,
+par les Six corps des marchands de Paris, que des exactions intolérables
+avaient lieu, contrairement aux règlements sur le port dû pour les
+lettres, «exactions dont il ne fallait point d'autres preuves, disaient
+les marchands, que le prompt enrichissement de ceux qui s'en mêlaient,
+lesquels, de petits commis et distributeurs de lettres, se trouvaient
+dans peu de temps, en état de devenir maîtres et d'acheter des charges
+considérables.» Colbert sépara les postes du bail des aides, et adopta
+un nouveau tarif très-libéral dont on s'est bien, écarté depuis. D'après
+ce tarif, qui ne comptait que quatre taxes (de 2 à 5 sous), les lettres,
+pour des distances de vingt-cinq lieues, ne payèrent que 2 sous, et
+celles pour les plus grandes distances 5 sous, qui s'augmentaient de 1
+sou seulement, pour chaque zone, quand la lettre était double. Colbert
+mit donc le produit des postes en ferme, et l'État retira 1,200,000
+livres du premier bail[485]. En même temps, il obtint environ 500,000
+livres de la ferme du tabac, dont la culture, libre jusqu'alors, fut
+restreinte à quelques localités. Au retour de la paix, Colbert aurait
+bien voulu revenir au régime de la liberté. On lit à ce sujet, dans un
+de ses mémoires sur les finances: «Il faut abolir la ferme du tabac et
+celle du papier timbré, qui sont préjudiciables au commerce du royaume.»
+Mais il n'était plus temps; car, de 500,000 livres la ferme du tabac
+s'était bientôt élevée à 1,600,000 livres, et non-seulement ses
+successeurs se gardèrent bien de donner suite à ses vues, mais, pour
+réprimer la contrebande si aisée à faire, si séduisante, à cause des
+facilités que présentait la culture de cette plante à laquelle le climat
+de la France convenait si bien, ils imitèrent la rigueur qu'il avait
+portée dans ses règlements sur les manufactures, et prononcèrent la
+peine du carcan contre tous ceux qui auraient cultivé le tabac sans
+autorisation[486].
+
+Enfin, un grand nombre de petites propriétés dépendant du domaine furent
+aliénées, et des droits qui causèrent une émotion extraordinaire dans
+tout le royaume, principalement dans les provinces de Bretagne et de
+Guyenne, furent établis, en 1674, sur la vaisselle d'étain et le papier
+timbré. On trouvera dans le chapitre suivant des détails relatifs aux
+troubles graves qui éclatèrent à cette occasion.
+
+Cependant, toutes ces ressources étant insuffisantes pour subvenir aux
+besoins de la guerre, force fut de recourir aux emprunts et de créer des
+rentes. Colbert ne s'y décida et ne s'y laissa contraindre en quelque
+sorte qu'à la dernière extrémité. Il avait pour cet expédient financier,
+le plus simple et le plus facilement praticable, mais par cela même le
+plus dangereux, une répugnance instinctive des plus énergiques, et ce
+qui se passa après sa mort a prouvé combien ses craintes étaient
+fondées. Suivant lui, ce qu'il y avait de plus ruineux pour un État,
+c'était le crédit ou l'abus du crédit, si voisins l'un de l'autre, et
+plutôt que d'y avoir recours il eût préféré des affaires extraordinaires
+plus impopulaires encore que le bail des échoppes et les droits établis
+sur la vaisselle d'étain ou sur le papier timbré. Un de ses
+contemporains a dit, et l'on a répété après lui, qu'à l'époque où la
+Chambre de justice sévissait contre les financiers, révolté, indigné des
+gaspillages qui s'étaient commis, Colbert avait fait rendre un édit
+portant peine de mort contre quiconque prêterait de l'argent au
+roi[487]. Mais aucun recueil ne fait mention d'un pareil édit. Quoi
+qu'il en soit, la répulsion de Colbert pour les emprunts est constante,
+et il n'est pas moins certain qu'il dut emprunter à des conditions
+exorbitantes, malgré la sage précaution qu'il avait prise, en 1673,
+d'admettre les étrangers à acquérir des rentes sur l'Hôtel-de-Ville,
+avec la faculté d'en disposer comme les Français[488]. Cette seule
+mesure prouverait au besoin que Colbert comprenait fort bien l'emploi,
+la puissance du crédit, et c'est même parce qu'il trouvait cette arme
+trop puissante qu'il craignait d'y accoutumer un roi dont il savait les
+dispositions à en abuser. M. de Lamoignon raconte que Louvois redoutait
+les impôts parce qu'ils auraient fait décrier la guerre, et qu'il
+préférait les emprunts. Par le même motif, Colbert préférait l'impôt à
+l'emprunt. Mais le crédit de Louvois était alors tout-puissant, et le
+vent soufflait à la guerre. Il fallut donc prendre un parti. Avant de se
+déterminer entre une augmentation d'impôts ou un emprunt, Louis XIV
+consulta M. de Lamoignon, qui ne fut pas de l'avis de Colbert. On se
+souvient du portrait que le premier président a fait de ce ministre et
+des motifs d'antipathie qui existaient entre eux. A l'issue de cette
+conférence Colbert dit à M. de Lamoignon: «Vous triomphez, vous pensez
+avoir fait l'action d'un homme de bien; eh! ne savais-je pas comme vous
+que le roi trouverait de l'argent à emprunter? Mais je me gardais avec
+soin de le dire. Voilà donc la voie des emprunts ouverte! Quel moyen
+restera-t-il désormais d'arrêter le roi dans ses dépenses? Après les
+emprunts il faudra les impôts pour les payer, et si les emprunts n'ont
+point de bornes, les impôts n'en auront pas davantage[489].»
+
+On emprunta donc, mais je le répète, à des conditions très-onéreuses,
+malgré l'appel fait aux étrangers. En 1665, Colbert avait réduit
+l'intérêt au denier 20; au mois de février 1672 l'intérêt des sommes
+prêtées au roi fut élevé exceptionnellement au denier 18; mais ce taux
+fut de beaucoup dépassé, et l'intérêt commun des emprunts fut au denier
+16 et 14, de 7 à 7 1/2 pour 100 et souvent davantage. En un mot, dit
+Forbonnais, dans la plupart des emprunts faits de 1672 à 1679, l'État
+toucha 75 et 70 pour 100. En même temps, Colbert établit ce qu'on appela
+alors la _caisse d'emprunt_. Cette caisse, qui rendit de grands services
+pendant la guerre, recevait en dépôt les sommes que le public y portait,
+et qu'elle remboursait à bureau ouvert avec un intérêt de 5 pour 100,
+genre d'opération que la Banque de France fait aujourd'hui à raison de 2
+pour 100 d'intérêt.
+
+Aussitôt que la paix fut signée, le premier soin de Colbert fut de
+rétablir l'équilibre dans ce budget où il avait eu jadis tant de peine à
+mettre un peu d'ordre. Pour cela, il fit un premier remboursement de
+rentes au moyen d'un emprunt que le retour de la paix avait permis
+d'opérer au denier 20. Les circonstances de ce remboursement méritent
+d'être signalées. Quand Colbert vit que le nouvel emprunt réussissait,
+il annonça que le Trésor rembourserait les anciennes rentes à bureau
+ouvert, en échange des titres, sur le taux de la création des emprunts
+faits pendant la guerre, et au denier 15 pour les emprunts d'une époque
+antérieure. Naturellement, les rentiers se firent prier. Alors Colbert
+ordonna que le remboursement se ferait chaque année en commençant par
+les constitutions les plus anciennes, et il déclara irrévocablement
+déchus de tous droits les rentiers qui n'auraient pas produit leurs
+titres au 31 décembre 1683. C'est ainsi que plusieurs emprunts de 1
+million de rentes chacun au denier 20, lui permirent d'éteindre les
+engagements consentis à un taux plus onéreux. On vit alors encore une
+fois, sous l'administration de Colbert, ce que peuvent l'amour de
+l'ordre, la fermeté, la prévoyance pour les intérêts sacrés de l'avenir,
+au milieu des situations en apparence les plus désespérées. Cinq ans
+après la paix de Nimègue, la plupart des aliénations étaient dégagées et
+les offices inutiles, créés pendant la guerre, remboursés; les
+anticipations n'étaient plus que de 7 millions; la caisse des emprunts
+ne devait que 27 millions; enfin, la dette publique constituée était
+réduite à 8 millions de rentes, chiffre auquel Colbert l'avait ramenée
+une première fois avant la guerre, et qu'il avait la prétention de ne
+vouloir jamais dépasser en temps de paix[490].
+
+Résumons ici les conséquences financières de l'administration de
+Colbert.
+
+En 1661, ce ministre trouva les impôts à 84 millions, desquels il
+fallait déduire, pour le service des rentes et des gages ou traitements,
+un peu plus de 52 millions. Il restait donc au Trésor un revenu net de
+près de 32 millions, et ses dépenses ordinaires étaient de 60 millions.
+Déficit annuel, 28 millions.
+
+En 1683, époque où mourut Colbert, le produit des impôts était de 112
+millions, sur lesquels il y avait à déduire, pour rentes et gages, 23
+millions. Le revenu du Trésor étant de 89 millions et ses dépenses
+ordinaires de 96 millions, il y avait donc 7 millions seulement
+d'anticipations, et l'on peut se figurer quelle eût été la situation des
+finances à cette époque sans la guerre, désastreuse pour elles, que l'on
+venait de traverser.
+
+Ainsi, Colbert, malgré une réduction de 22 millions sur les tailles,
+avait augmenté le produit général des impositions de 28 millions, et
+diminué les rentes et gages de 29 millions, ce qui représentait en
+réalité pour l'État un bénéfice net de 57 millions[491].
+
+Il n'y a rien à ajouter à de tels chiffres. Certes, la plupart des
+_affaires extraordinaires_ auxquelles consentit ce ministre, notamment
+l'obligation pour les métiers libres de se constituer en communautés, et
+la création d'une multitude d'offices onéreux à l'agriculture, étaient
+de fâcheux expédients, et il eût beaucoup mieux valu, pour n'en pas
+venir là, émettre 2 ou 3 millions de nouvelles rentes. Sans doute
+encore, il eût été bien préférable, au lieu d'affermer à des traitants
+les douanes, les postes, la vente du tabac, du papier timbré, etc., de
+confier l'exploitation de ces produits à autant de régies; ce qui aurait
+eu le double avantage de délivrer les contribuables des vexations des
+traitants et de faire rentrer au Trésor les énormes bénéfices que
+ceux-ci réalisaient[492]. Mais cette part faite aux vices de son système
+et aux habitudes de son temps, on ne saurait assez louer la double
+préoccupation que Colbert eut toujours et qui perce dans tous ses actes:
+1º d'égaliser autant que possible le fardeau des charges publiques, au
+moyen de l'impôt sur les consommations, puisque celui sur la taille ne
+comportait pas alors cette égalisation; 2º de régler les dépenses sur
+les recettes.
+
+Heureuse la France si, dans les crises qu'elle traversa depuis, la
+Providence lui eût envoyé des ministres qui eussent apporté dans
+l'administration des finances publiques la même sévérité, la même
+économie, les mêmes principes! Au contraire, à la mort de Colbert, le
+parti de la guerre se lança, libre de tout frein, dans la voie si
+périlleuse des emprunts; et trente-deux ans après, en 1715, la dette
+publique était montée d'environ 160 millions à 2 milliards[493].
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+ Des Parlements et des États généraux des provinces pendant
+ l'administration de Colbert.--Opposition du Parlement et des États
+ de Bourgogne.--Détails sur les _dons gratuits_.--Dix membres des
+ États de Provence sont exilés en Normandie et en Bretagne.--Le
+ Parlement de Paris.--Colbert propose au roi de donner des
+ gratifications à ceux de la Compagnie qui ont bien servi.--Réponse
+ de Louis XIV à ce sujet.--Un président de Chambre du Parlement de
+ Toulouse est exilé.--Lettre de Louis XIV relative à l'impôt sur le
+ papier timbré rétabli depuis la guerre.--Révolte de Bordeaux en
+ 1548.--Nouvelle révolte au sujet d'une marque établie sur la
+ vaisselle d'étain.--Curieux détails fournis par un commis du
+ receveur général de Bordeaux.--Lettre de l'intendant de Guyenne à
+ Colbert.--L'agitation gagne les provinces limitrophes.--Une
+ nouvelle tentative d'insurrection est sévèrement réprimée à
+ Bordeaux.--Troubles en Bretagne.--Lettres de M. de Chaulnes,
+ gouverneur de la province, de M. de Lavardin, lieutenant général,
+ de Mme de Sévigné.--Opposition et exil du Parlement.--Punition
+ et _penderie_ des révoltés.
+
+
+On se figure sans peine que l'établissement de cette multitude de
+droits, dont il a été parlé, n'eut pas lieu sans une vive opposition.
+Cette opposition, je l'ai déjà dit, fut surtout des plus violentes en
+Guyenne et en Bretagne, où les révoltés prirent les armes et tinrent
+pendant quelque temps le gouvernement en échec. Il est nécessaire, pour
+donner une idée de l'état des esprits et de l'attitude du pouvoir dans
+ces circonstances, d'entrer à ce sujet dans quelques détails.
+
+Mais auparavant il convient d'exposer succinctement quelle fut, pendant
+l'administration de Colbert, la nature des relations du pouvoir central
+avec les Parlements et les États généraux des provinces; car, dans plus
+d'une occasion, et notamment en Bretagne, ce fut l'hostilité sourde de
+ces assemblées qui servit de point d'appui aux révoltes dont l'autorité
+royale eut à poursuivre la répression.
+
+On connaît les excès de pouvoir des Parlements sous la minorité de Louis
+XIV et la réaction qui en fut la suite, réaction moins fatale encore à
+ces Compagnies qu'à Louis XIV lui-même, dont tous les malheurs eurent
+précisément pour cause le développement excessif et sans contre-poids de
+son autorité. Cependant, cet abaissement des Parlements ne fut pas tel
+que, par intervalles, il ne se manifestât dans leurs rangs quelques
+essais de résistance, principalement lorsqu'il s'agissait de questions
+où leurs intérêts pouvaient être compromis. On a déjà vu l'opposition
+que celui de Bourgogne avait faite aux mesures concernant les dettes des
+communes et les usurpations de noblesse. En 1663, le roi ayant décidé
+qu'à l'avenir les procureurs seraient à sa nomination et non à celle des
+Parlements, ce qui avait eu lieu jusqu'alors, les procureurs de celui de
+Bourgogne cessèrent d'exercer, abandonnèrent les audiences, et
+retirèrent leurs sacs des mains des avocats, qui suivirent eux-mêmes
+leur exemple, de sorte que le palais se trouva désert. Doublement
+irrité, soit de la portée de cet arrêt qui lui enlevait un vieux droit,
+soit de la manière inusités dont il lui avait été signifié, le Parlement
+appuya hautement les procureurs, refusa d'interdire les assemblées, et
+le premier président écrivit à Colbert «qu'il y avait en tout cela du
+feu, de la chaleur, mais qu'assurément elle venait de plus loin.»
+Colbert répondit à cette lettre:
+
+ «Je dois vous dire avec vérité que la conduite de vostre Compagnie,
+ au sujet des procureurs, a esté extrêmement désagréable au Roy, et,
+ entre vous et moy, je ne feindray pas de vous faire sçavoir qu'il
+ s'est expliqué, que, Dieu mercy, la constitution présente de ses
+ affaires et l'établissement de son autorité sont dans un estat
+ différent de celuy où ils se trouvoient dans le temps de la
+ minorité et des mouvements de 49, 50 et 51. Je vois Sa Majesté dans
+ la résolution de ne pas souffrir l'interruption de la justice par
+ la cabale des procureurs et d'y mettre elle-mesme la main, si
+ d'ailleurs on ne remédie pas promptement à ce désordre.»
+
+Malgré cela, le Parlement persista dans son opposition; mais une lettre
+de jussion le réduisit au silence, et l'arrêt relatif aux procureurs eut
+son cours[494].
+
+De leur côté, les États généraux des provinces fomentaient incessamment
+des germes de résistance en discutant avec une extrême parcimonie le
+chiffre du _don gratuit_ qu'ils étaient obligés d'offrir au roi pour
+subvenir aux dépenses générales du royaume. Sous l'ancienne monarchie,
+cette fiction des dons gratuits présentait, dans toutes les provinces et
+à chaque réunion des États, des particularités très-piquantes, en raison
+de leur périodicité. En effet, chaque fois, le roi demandait un don
+gratuit très-élevé pour en avoir environ les deux tiers, et toujours les
+États offraient environ moitié. L'extrait suivant d'une lettre écrite le
+13 mai 1671, au marquis Phelipeaux de Châteauneuf, secrétaire d'État,
+par le premier président Brulart, donne sur cette singulière manoeuvre de
+curieux renseignements.
+
+ «Nos Estats commencèrent à délibérer sur l'affaire du Roy dès le
+ lundi 11, et envoyèrent offrir dès le matin du même jour 700,000
+ livres pour le don gratuit extraordinaire contre leur coutume de ne
+ présenter d'abord qu'une somme de 3 ou 400,000 livres au plus.....
+ Cette somme n'ayant pas esté reçue par M. le duc, ils
+ l'augmentèrent l'après-disnée. Mais leur ayant fait entendre
+ qu'elle n'approchoit pas encore de ce qui estoit porté par
+ l'instruction du Roy, ils offrirent mercredy 900,000 livres. Alors
+ M. le duc leur respondit qu'ils avoient encore quelques pas à faire
+ avant que de pouvoir leur dire la somme dont Sa Majesté pourroit
+ estre satisfaite[495].»
+
+Quelquefois pourtant certaines provinces étaient moins faciles à se
+plier aux exigences du roi. C'est ce qui eut lieu aux États de Provence
+de 1671. Le roi avait décidé que le don gratuit de la Provence pour 1672
+serait de 500,000 livres, mais rien de moins. Cette somme ayant paru
+exorbitante, vu la détresse du pays, les députés des États résistèrent
+aux prétentions de la cour, et l'assemblée traîna en longueur.
+Impatienté de ces retards, Colbert écrivit le 11 décembre à M. de
+Grignan, alors gouverneur de Provence, une lettre pleine de colère dans
+laquelle il lui annonça que le roi était très-courroucé contre
+l'_assemblée des députés_ à cause des retards qu'elle mettait à lui
+accorder les 500,000 livres de don gratuit; qu'il était décidé à ne rien
+rabattre de cette somme, vu les grandes dépenses de l'État et le montant
+des dons accordés depuis longtemps par les autres provinces; qu'il était
+las d'une aussi mauvaise conduite, et que, si les députés se montraient
+assez _malintentionnés_ pour persister dans leur opposition, il saurait
+bien prendre d'autres moyens pour tirer de la Provence une contribution
+raisonnable. Colbert ajoutait que, suivant la réponse à sa lettre, le
+roi donnerait des ordres pour licencier l'assemblée, et que de longtemps
+elle ne serait réunie; en attendant, il priait M. de Grignan de lui
+envoyer les noms de tous les députés qui la composaient. Mais ces
+menaces mêmes ne produisirent pas leur effet ordinaire, tant la misère
+de la Provence était grande! L'extrait suivant d'une lettre de M. de
+Grignan à Colbert donnera une idée de cette misère et des embarras du
+gouverneur[496].
+
+ «Lambesc, 22 décembre 1671.
+
+ «.....Je vous supplie, au cas que je découvre ceux qui soutiennent
+ par des intérêts particuliers la cabale des opiniastres, de me
+ donner l'authorité de les punir, car il y va de celle du Roy, et
+ les menaces que je suis obligé de faire ne suffisent pas pour les
+ ramener dans leur devoir sy elles ne sont suivies d'aucun effet. Je
+ suis encore obligé de vous dire, Monsieur, par l'engagement que
+ j'ay à ne vous rien déguiser, qu'il y a beaucoup de députés qui
+ n'ont résisté d'abord que dans la seule veuë des misères de cette
+ province; elles sont effectivement très-grandes, mais quand les
+ affaires du Roy ne permettent pas d'y avoir égard, il est juste que
+ Sa Majesté soit obéie....»
+
+Le 25 décembre, Colbert écrivit de nouveau à M. de Grignan que, le roi
+n'étant pas disposé à souffrir plus longtemps la mauvaise conduite de
+l'assemblée _des communautés_, il fallait la licencier. En même temps,
+le ministre expédia à M. de Grignan dix lettres de cachet, avec ordre de
+la part du roi, d'envoyer autant de députés, _des plus malintentionnés_,
+à Grandville, Cherbourg, Saint-Malo, Morlaix et Concarneau. Mais, dans
+l'intervalle, l'assemblée avait proposé 450,000 livres, et l'on voit,
+par une lettre de Colbert du 31 décembre, que le roi accepta cette
+offre, en persistant néanmoins dans l'ordre qu'il avait donné «d'envoyer
+en Normandie et en Bretagne les dix députés qui avaient témoigné le plus
+de mauvaise volonté pour le bien de son service... Quant à réunir encore
+cette assemblée, disait Colbert en terminant, il n'est pas probable que
+le roy s'y décide de longtemps[497].»
+
+Au surplus, de pareils tiraillements étaient inévitables, par suite de
+l'incertitude laissée, lors de l'annexion des pays d'États à la
+couronne, sur l'autorité réciproque des deux pouvoirs, et l'on
+s'explique fort bien que, se retranchant derrière leur constitution, ces
+pays eussent la prétention de discuter le chiffre du _don gratuit_
+qu'ils devaient donner. D'un autre côté, le roi, seul juge compétent des
+besoins généraux de l'État, pouvait-il laisser chaque province libre de
+fixer à son gré la somme de ses contributions, lui reconnaître en
+quelque sorte le droit d'empêcher une guerre nécessaire, de s'opposer à
+une agression injuste? On comprend donc mieux encore les exigences du
+pouvoir central; seulement, le gouvernement aurait dû se montrer moins
+despotique envers des hommes consciencieux, mus, dans leur opposition,
+par le spectacle de la profonde misère de leurs concitoyens, et qui
+n'avaient, en réalité, d'autre tort que d'user, ou, si l'on veut,
+d'abuser de leur droit.
+
+En ce qui concernait le Parlement de Paris, sans parler de la fameuse
+séance où Louis XIV était accouru de Vincennes, botté, éperonné, la
+cravache à la main, pour lui intimer l'ordre d'enregistrer quelques
+édits bursaux, les occasions n'avaient pas manqué de le rappeler à
+l'obéissance passive à laquelle on voulait le réduire. Au mois de
+février 1656, dit une correspondance contemporaine, le roi manda au
+Louvre le premier président ainsi que les autres présidents à mortier,
+et leur fit dire, en sa présence, qu'il n'entendait pas que les Chambres
+se réunissent dorénavant pour aucune affaire d'État, ni de finance, «et
+que, si elles le faisaient, il était résolu de leur marquer son
+ressentiment plus qu'il n'avait jamais fait, et d'une manière que la
+postérité aurait de la peine à le croire.» Puis, le roi lui-même ajouta:
+«_Messieurs, on vous l'a dit; faites-en votre profit_[498].» On a déjà
+vu comment s'y prit Fouquet, d'après le conseil du financier Gourville,
+pour amortir l'opposition du Parlement, et l'on sait quelle intimidation
+Louis XIV exerça sur la Chambre de justice dans le cours du procès fait
+au surintendant. Mais ce qui paraît étrange, c'est que Colbert lui-même
+jugea à propos de mettre en pratique le système de gratifications dont
+son prédécesseur avait reconnu les heureux effets. La lettre suivante,
+qu'il écrivit au roi le 5 mai 1672, est très-explicite à cet égard.
+
+ Paris, 5 mai 1672.
+
+ «Le Parlement registra vendredi les deux édits de l'aliénation des
+ domaines pour 400,000 livres de rentes. Cela s'est passé ainsi que
+ Votre Majesté pouvoit le désirer. Le procureur général a servi à
+ son ordinaire; le premier président et les autres présidents de
+ même... Je ne sais si Votre Majesté estimeroit du bien de son
+ service de donner quelques gratifications aux rapporteurs de ces
+ édits et à quelques-uns des plus anciens conseillers, et à ceux qui
+ ont le mieux servi. Peut-être 12 ou 15,000 livres distribuées ainsi
+ feroient un bon effet pour les autres affaires qui se pourront
+ faire à l'avenir.»
+
+La réponse de Louis XIV à la proposition de Colbert est surtout curieuse
+et mérite d'être rapportée.
+
+ «Je suis très-aise que les édits soient vérifiés et que chacun ait
+ fait son devoir. Vous en pouvez témoigner ma satisfaction à chacun
+ en particulier, quand l'occasion s'en présentera. Je vous permets
+ de faire ce que vous jugerez bon pour mon service, à l'égard des
+ gratifications; prenez garde seulement que cela ne tire à
+ conséquence pour les suites[499].»
+
+Déjà Louis XIV avait décidé qu'on substituerait à la qualification
+orgueilleuse de _Cours et Compagnies souveraines_ que prenaient les
+Parlements le titre plus modeste de _Compagnies supérieures_[500]. Le
+système des gratifications, auquel Colbert paraissait tout à fait
+converti, pouvant en effet _tirer à conséquence_, en même temps qu'il
+avait sans doute aux yeux du roi l'inconvénient très-grave de sembler
+mettre en question son autorité souveraine, au mois de février 1673, il
+fut ordonné aux Cours supérieures d'enregistrer les édits, déclarations
+et lettres patentes concernant les affaires publiques de justice et de
+finances, sauf à faire des remontrances, mais après avoir prouvé leur
+soumission par l'enregistrement préalable. A cette occasion, le
+Parlement de Paris essaya des remontrances qui furent regardées alors, a
+dit d'Aguesseau, _comme le dernier cri de la liberté mourante_[501]...
+Quels que fussent les torts des Parlements, leur étroit égoïsme et la
+vénalité constatée de la plupart de leurs membres, l'édit de 1673, qui
+les réduisait à n'être plus que des Cours de justice, fit un mal
+irréparable à Louis XIV lui-même, dont l'omnipotence ne connut plus dès
+lors ni bornes ni mesures, et qui, libre de toute entrave, s'engagea
+dans cette série de fautes à la fin desquelles le Parlement cassa ses
+dernières volontés et redevint en un jour plus influent, plus puissant
+que jamais. Je n'ai pas parlé d'un président de Chambre du Parlement de
+Toulouse qui fut exilé comme coupable d'avoir fait rendre un édit
+contraire à la perception d'un droit récemment établi sur le contrôle
+des exploits, tandis que le premier président de cette Cour reçut une
+pension de 2,000 livres pour avoir forcé en quelque sorte les Chambres
+assemblées à casser cet édit[502]. Enfin, quant à l'opposition du
+Parlement de Bretagne, on verra un peu plus loin ce qui l'avait surtout
+déterminée, et comment il en fut puni.
+
+Il n'est donc pas surprenant que, les dispositions équivoques des
+Parlements et des États généraux étant connues, des troubles graves
+aient éclaté sur plusieurs points du royaume au sujet de la multitude de
+ces malheureuses affaires extraordinaires auxquelles la guerre de 1672
+donna lieu.
+
+Les premiers eurent lieu à Bordeaux, au mois de mars 1675, à cause d'un
+impôt véritablement odieux qu'on avait eu le fâcheux esprit de mettre
+sur la vaisselle d'étain, c'est-à-dire sur la vaisselle du peuple, et
+ils se renouvelèrent quelques mois après au sujet du papier timbré. Ce
+dernier impôt n'était pas moins impopulaire; car l'obligation imposée
+aux procureurs de ne mettre dans chaque page de papier timbré qu'un
+nombre de lignes limité augmentait considérablement les frais de
+procédure que Colbert avait semblé jusqu'alors avoir à coeur de réduire
+le plus possible. Aussi les procureurs, qui éprouvaient le contre-coup
+de cette augmentation, ayant réclamé de tous côtés, le droit avait été
+porté sur la fabrication du papier et du parchemin timbré. «Mais, dit
+Forbonnais, le coup porté à cette industrie fut si rude qu'en 1674 il
+fallut modérer les droits et revenir au papier et au parchemin
+timbrés[503].» La lettre suivante de Louis XIV à Colbert fait connaître
+une partie des embarras que cette affaire suscita au gouvernement.
+
+ «Au camp de Besançon, le 18 mai 1674.
+
+ «J'ay lu avec application la lettre que vous m'avez escrite sur la
+ marque du papier et sur les formules. Je trouve des inconvénients à
+ quelque party qu'on puisse prendre; mais comme je me fie
+ entièrement à vous, et que vous connoissez mieux que personne ce
+ qui sera le plus à propos, je me remets à vous et je vous ordonne
+ de faire ce que vous croies qui sera le plus avantageux.
+
+ «Il me paroist qu'il est important de ne pas témoigner la moindre
+ foiblesse, et que les changements dans un temps comme celuy-cy sont
+ fascheux et qu'il faut prendre soing de les éviter. Si on pouvait
+ prendre quelque tempérament, c'est-à-dire diminuer les deux tiers
+ de l'imposition du papier, sous quelque prétexte qui seroit
+ naturel, et restablir les formules en mettant un prix moindre qu'il
+ n'a esté par le passé. Je vous dis ce que je pense et ce qui
+ paroistroit le meilleur; mais, après tout, je finis comme j'ai
+ commencé, en me remettant tout à fait à vous, estant asseuré que
+ vous ferez ce qui sera le plus avantageux pour mon service.... Il
+ ne me reste qu'à vous assurer que je suis très-satisfait de vous et
+ de la manière dont votre fils se conduit.
+
+ «LOUIS.
+
+ «A M. Colbert, saicrétaire d'Estat[504].»
+
+Quoi qu'il en soit, les droits sur le papier timbré furent rétablis; en
+même temps, on promulgua les édits portant création de plusieurs
+nouveaux droits, entre autres celui qui soumettait la vaisselle d'étain
+à un poinçonnage, comme cela se pratiquait pour les matières d'or et
+d'argent. Seulement, la mise à exécution de ce dernier édit semble avoir
+été retardée, au moins dans la province de Guyenne, jusqu'au mois de
+mars 1675. J'ai dit qu'il y avait causé des troubles considérables. La
+lettre suivante, écrite au receveur général de Bordeaux, qui était à
+Paris quand les désordres éclatèrent, par un de ses commis, sous
+l'impression même des événements qu'il raconte, en fait connaître toute
+la portée, et révèle en outre de curieux détails d'histoire locale. Il
+n'est pas jusqu'au ton qui y règne, et au singulier abus du mot
+_canaille_ appliqué aux rebelles de Bordeaux, qui ne soient aussi des
+révélations, car ils indiquent quels étaient les sentiments des
+financiers et receveurs du temps à l'égard du peuple. Déjà, en 1548,
+celui de Bordeaux s'était révolté au sujet d'une augmentation sur le
+sel, et après une victoire facile, souillée par quelques meurtres, il
+avait été réduit à la raison par le connétable de Montmorency, qui
+marcha sur la ville à la tête de dix mille hommes, y entra par une
+brèche faite à ses remparts, et fit exécuter plus de cent personnes, au
+nombre desquelles figuraient les principaux magistrats et bourgeois de
+la cité[505]. Ce souvenir n'arrêta pas les Bordelais. Le 28 mars 1675, à
+l'occasion de la marque de l'étain, ils se soulevèrent de nouveau,
+trouvèrent l'autorité désarmée, et pendant quelques mois firent la loi à
+Colbert. Mais laissons parler le commis du receveur général de Bordeaux.
+Quelle que soit l'étendue de sa lettre, on la lira, je crois, avec
+intérêt, non-seulement à cause des faits curieux qu'elle renferme, mais
+aussi pour la manière tout à la fois naturelle et dramatique dont ils y
+sont exposés[506].
+
+ «Bourdeaux, 30 mars 1675, au chasteau Trompette.
+
+ «Je vous escris celle-cy de ce lieu où j'ay esté obligé de me
+ reffugier avec ma femme, pour me sauver des menaces et de la furie
+ de la populace la plus enragée qu'il y eust jamais, dans la plus
+ grande sédition qui soit arrivée dans Bourdeaux depuis celle de M.
+ le connestable de Montmorency. Les avis en ont déjà esté donnés à
+ la cour par M. le mareschal qui a fait partir des
+ extraordinaires[507]. Mais il n'a pu donner avis que des
+ préliminaires de cette action, qui, dans son commencement, a esté
+ aussi furieuse que peu préveue, et dont les suites tragiques et
+ sanglantes font preuve de la plus grande insolence dont un peuple
+ soit capable; et quoy que cette action n'ayt pour personnages que
+ des gens de néant, des femmes et des enfants, leur conduite et
+ leurs discours fera juger à la cour si cette action peut venir
+ seulement de l'esprit d'une populace mutinée, sans le secours de
+ quelque conseil plus entendu.
+
+ «Pour entrer dans le récit fidèle de ce qui s'est passé, je vous
+ dois dire que Bourdeaux sembloit estre aussy calme qu'il ait jamais
+ esté jusques à mercredy dernier, 28e de ce mois, que le traitant
+ de la marque de l'estain et du tabac, s'estant mis en devoir de
+ voulloir faire marquer la vaisselle chez les potiers d'estain, ceux
+ qu'il avoit préposez pour faire cette marque, sur quelques petites
+ difficultez qu'ils avoient déja trouvées et qui néanmoins
+ paroissoient accomodées, demandèrent la présence d'un jurat et
+ l'escorte de quelques archers de ville pour exécuter leur
+ commission[508]. Ils avoient marqué dans la boutique d'un pintier
+ nommé Taudin, qui demeure dans la rue Neuve, qui souffrit la
+ marque.
+
+ De là ils furent dans une autre boutique qui est dans la rue du
+ Loup, où commença le bruit. Cette rue est, comme vous savez,
+ remplie d'artisans; les hommes qui virent entrer les marqueurs et
+ le jurat dans cette boutique, où l'on avoit déjà refusé la marque,
+ commencèrent à crier que c'estoit une gabelle, et tout d'un coup le
+ jurat et les marqueurs se virent environnez d'une infinité de
+ canailles qui accoururent au bruit, du marché assez voisin de cette
+ rue; le jurat et les marqueurs se virent chargez de coups de
+ pierre; le jurat fit ce qu'il put par discours et par exhortations,
+ quand il se vit attaqué de cette sorte, pour apaiser le désordre,
+ et empescha qu'on ne luy arrachast des mains les deux marqueurs que
+ le peuple vouloit assommer. Mais voyant qu'il n'en pouvoit venir à
+ bout, il fut contraint de changer de style et obligé de dire à ce
+ peuple qu'il alloit mettre les marqueurs dans la maison de ville;
+ et de fait, luy estant venu quelques archers de renfort avec le
+ capitaine Calle, le jurat se mit en chemin de l'Hostel-de-Ville.
+ Mais ce ne fut pas sans bien de la peine, et, dans cette action, le
+ capitaine Calle, qui soutenoit contre cette populace, fut obligé de
+ tuer un charpentier de barriques qui vouloit, à ce qu'il prétend,
+ le charger, et de faire tirer quelques coups qui donnèrent le temps
+ au jurat et aux marqueurs de gagner l'Hostel-de-Ville. Le
+ charpentier, blessé d'un coup d'espée au travers du corps, s'en fut
+ expirer dans la rue d'Arnaud-Miqueau. Cette mort et ces coups tirez
+ ne firent autre effet que d'aigrir davantage cette canaille, qui
+ commença à se deschaisner dans toutes les rues et à crier qu'il
+ falloit assommer les gabelleurs: _Vive le roy sans gabelle!_ Cela
+ arriva mercredy, sur les trois à quatre heures après midy. Dans un
+ moment le bruit de cette sédition fut porté au quartier
+ Saint-Michel, et d'abord l'on ferma les boutiques, et toute cette
+ canaille se mit en troupes armées de bastons, d'espées, de
+ cousteaux et de fusils, courant les rues; et estant près la porte
+ de Grave, ils rencontrèrent un pauvre malheureux bourgeois qu'ils
+ soubçonnèrent d'estre un gabelleur, et, sans autre enqueste, ils le
+ massacrèrent sur-le-champ, attachèrent son corps par les pieds et
+ le promenèrent tambour battant dans toute la ville[509]. De la
+ porte de la Grave ils enfilèrent la grande rue du Fossé des
+ Tanneurs, posèrent le cadavre devant la maison et sous les
+ fenestres de M. le premier président d'Aulède, vinrent repasser par
+ le Poisson-Salé et enfillèrent la rue Sainte-Catherine jusques à
+ Saint-Maixent, et de là ils enfillèrent la rue Margaux. Cela se fit
+ quasy en moins de rien; j'estois dans ma maison, où, tout ce que je
+ pus faire, ce fut, comme tous les autres du quartier, de fermer ma
+ porte. Je ne vous diray point qu'en passant cette canaille marqua
+ ma porte et y heurta; mais, grâces à Dieu, ils ne s'y arrestèrent
+ point et ils passèrent dans la rue Castillon; de là ils furent à
+ la place de Puy-Paulin, et, devant la porte de M. l'intendant, ils
+ donnèrent encore cent coups à ce pauvre cadavre. De la place
+ Puy-Paulin ils s'en furent droit à la maison de M. Viney, où là ils
+ l'attachèrent. Le pauvre M. Viney n'eut que le temps de se mettre
+ dans le carosse de M. le comte de Montaigu, qui passa heureusement
+ devant sa porte un moment devant que cette canaille y fust arrivée
+ et le mena au chasteau. Sa femme n'eut pas le temps de faire la
+ mesme chose, mais elle se sauva d'un autre costé. Pour moy je crus,
+ lorsque cette canaille eut une fois passé ma porte, que ce n'étoit
+ qu'un feu de paille. Cependant un moment après je fus averty qu'ils
+ pilloient la maison de M. Viney et celle du bureau du domaine qui
+ estoit vis-à-vis; et de fait ils ont non-seulement pillé et saccagé
+ tout ce qui estoit dans sa maison et celle du domaine, où logeoit
+ le secrétaire de M. l'intendant, ce qui fut fait en moins de deux
+ heures, avec des cris et des hurlements, et avec une rage qui ne se
+ peut exprimer. Dans le même temps la mesme canaille avoit détaché
+ une partie de sa troupe, qui fut dans la rue Neuve chez le nommé
+ Taudin, pintier, où l'on pilla toute sa vaisselle et généralement
+ tous ses meubles parce qu'il avoit souffert la marque[510]. Mais
+ ces pillages se sont faits d'une manière tout extraordinaire, car
+ le peuple l'a fait avec une telle rage qu'ils n'ont voulu proffiter
+ de rien. Deux magasins de vaisselle furent chargés en des charettes
+ par cette canaille et jetés dans la rivière sans vouloir en
+ proffiter, et chez M. Viney il se fit un grand feu dans la basse
+ cour, où toute la nuit cette canaille acharnée s'occupa à brusler
+ tout et à démolir la maison.
+
+ «M. le maréchal, qui estoit chez madame la première présidente
+ lorsque cette canaille y passa, et qui estoit malade, se retira
+ chez lui pour voir ce qu'il y auroit à faire; mais s'estant trouvé
+ fort incommodé et la nuit estant survenue, tous les officiers de la
+ ville bien embarrassez dans un si grand désordre, les bons
+ bourgeois tous estonnez, chacun se deffiant de son voisin, n'osant
+ parler, chacun se renfermoit chez soi et la canaille estoit en
+ liberté de piller et saccager tout, sans que personne se présentast
+ pour l'empescher de la part de la ville, ni qu'on fust en estat de
+ le faire.
+
+ «M. le comte de Montaigu qui avoit esté informé du désordre,
+ s'estant retiré dans le chasteau, fit mettre toute la garnison sous
+ les armes; mais, comme elle est extrêmement foible, il eut quelque
+ peine à en faire sortir un party pour tascher d'empescher ce
+ désordre. Néantmoins il en prit la résolution. Il commanda donc
+ deux compagnies qui sortirent sur les huit heures du soir et se
+ présentèrent en bataille tout le long de la rue du Chapeau-Rouge.
+ Cette canaille, qui estoit acharnée à ce pillage, les attendit
+ insolemment sans s'esmouvoir et tout de mesme que si ces deux
+ compagnies eussent marché à eux pour les soutenir. Et quoy qu'ils
+ fussent en confusion et sans ordre, mal armez, un d'entre eux eut
+ l'effronterie de tirer un coup de fusil ou de mousquet sur celuy
+ qui estoit à la teste de ces deux compagnies, dont il fut blessé de
+ deux balles au-dessous de son hausse-col et fort dangereusement.
+ Les deux compagnies s'approchèrent nonobstant jusqu'à la maison de
+ M. Viney et celle du domaine, firent leur décharge sur cette
+ canaille et furent à eux l'espée à la main. De cette descharge et
+ des coups d'espée et de hallebarde qui furent donnez dans ce choq
+ ou dans ces deux maisons, il fut tué sept à huit de ces coquins,
+ plusieurs blessés qui se mirent à fuir, et environ sept à huit qui
+ furent pris dans le pillage et menez prisonniers dans le chasteau.
+ Et pendant que tout cecy s'exécutoit il pleuvoit si fort que ces
+ deux compagnies, croyant avoir tout dissipé cette canaille, se
+ retirèrent dans le chasteau avec les prisonniers. Mais tout avoit
+ esté pillé et bruslé, ou il ne restoit que les quatre murailles
+ dans la maison dudit sieur Viney et celle du domaine. Je dois vous
+ dire en cet endroit que je dois premièrement au bon Dieu le salut
+ de ma personne, celuy de ma femme et de mes enfants, dans cette
+ occasion, car je suis certain que cette canaille n'estoit entrée
+ dans la rue Margaux que dans la pensée d'y piller mon bureau,
+ croyant y trouver de l'argent, et je ne sçais pas ce qu'ils
+ auroient fait de ma personne s'ils avoient pu m'attraper. Dieu
+ mercy, je suis hors de leurs mains; mais devant que pouvoir me
+ rendre en ce lieu de reffuge, j'ay bien passé de meschants quarts
+ d'heure. Toute la nuit du mercredy l'on n'entendoit autre chose par
+ les rues que les cris de cette canaille qui crioit incessamment:
+ _Vive le roy sans gabelle!_ et tous les petits enfants ne
+ chantoient autre chose; mais revenons à notre relation.
+
+ «Les compagnies rentrèrent dans le chasteau le mercredy au soir. Le
+ jeudy matin, M. le mareschal s'estant trouvé plus incommodé que le
+ jour précédent, il fut obligé de demeurer au lit; mais M. le comte
+ de Montaigu sortit et se rendit au palais, où le Parlement s'estoit
+ assemblé; il y fut conduit par la compagnie des gardes de M. le
+ maréchal, par ce qu'il y avoit de gentilhommes dans la ville et par
+ deux compagnies de la garnison. Mais vous allez apprendre une
+ insolence extrême. Comme il marchoit avec toute cette escorte, il
+ voulut passer devant la maison du sieur Viney, où cette canaille
+ estoit toujours attachée et sans s'émouvoir. Il vit que devant luy
+ et devant cette escorte cette canaille démolissoit cette maison. Il
+ y envoya des mousquetaires pour les chasser; quand ils sortoient
+ par une porte ils rentroient par l'autre. Enfin, Monsieur, il fut
+ contraint de les laisser faire et a continué son chemin au palais.
+ Il n'y fut pas rentré que le palais fut aussitost remply de cette
+ canaille criant: _Vive le roy sans gabelle!_ et demandant
+ insolemment leurs prisonniers, menaçant le Parlement que, s'il ne
+ les rendoit pas, et si l'on n'abolissoit pas la marque de l'estain,
+ le droit de tabac, les 5 sols par boisseau sur le bled, le
+ contrôle des exploits et le papier timbré, mesme les 5 sols sur
+ chaque agneau que l'on tue aux boucheries, qui sont des droits
+ establis depuis trois ou quatre ans pour le paiement des debtes de
+ la ville, ils alloient saccager tout, et qu'enfin ils vouloient
+ qu'on commençast par leur rendre leurs prisonniers. Le Parlement,
+ qui s'estoit assemblé pour faire quelque exemple sur cette canaille
+ emprisonnée, jugea, après avoir sérieusement réfléchi sur l'estat
+ de toutes choses et pris l'avis de M. le comte de Montaigu, qu'il
+ n'estoit pas à propos de rien entreprendre que cette canaille ne
+ fust entièrement désarmée, et l'on résolut seulement un arrest
+ portant deffense à toutes personnes de s'attrouper; que cependant
+ des commissaires du Parlement qui furent nommez se transporteroient
+ en tous les quartiers de la ville pour tascher de restablir la
+ tranquillité dans les esprits mutinez, et après cette résolution
+ prise, l'assemblée s'estant séparée, plusieurs de Messieurs du
+ Parlement furent conduits dans leurs maisons par cette canaille,
+ les menaçant que, si leurs prisonniers n'estoient rendus, ils
+ feroient main-basse sur tout le monde. L'après-disnée ils
+ rencontrèrent le pauvre M. Tarneau, conseiller au Parlement, dans
+ la rue, qui se retiroit chez luy, auquel ils demandèrent leurs
+ prisonniers, et sur ce qu'il ne leur répondit pas à leur fantaisie
+ et qu'il se mit en devoir d'entrer chez luy, estant proche de sa
+ maison, ils lui tirèrent un coup de fusil dont il tomba. Sa femme,
+ qui vit l'action, courut au devant de luy, et, comme elle le releva
+ de terre, ils le massacrèrent entre ses bras de plusieurs coups de
+ poignard et d'espée, et luy donnèrent mille coups après sa mort.
+ Cette pauvre femme reçut aussy divers coups, mais ils se
+ contentèrent de la frapper sans la tuer. De là ils prirent
+ prisonniers MM. le président de Lalanne, Marboutin et Dandrault,
+ conseillers au Parlement en ostage, et mandèrent fort bien à M. le
+ mareschal et à M. de Montaigu, par un jurat qu'ils prirent aussy et
+ qu'ils envoyèrent avec deux ou trois cents de ces mutinez, que si
+ on ne leur rendoit pas leurs prisonniers, la vie de ces messieurs
+ en répondrait et qu'ils ne donnoient de temps pour deslibérer à
+ cela que celuy du retour du jurat: de sorte qu'il fut jugé à propos
+ de rendre les prisonniers, ce qui fut exécuté sur-le-champ; mesme
+ ils demandoient qu'on leur deslivrast Calle, capitaine du guet, que
+ l'on dit avoir tué le charpentier, mais cet article leur fut dénié,
+ et néantmoins ils remirent ces messieurs en liberté. Voilà ce qui
+ se passa le jeudy.
+
+ «Le vendredy, M. le mareschal se trouva un peu mieux; il voulut
+ sortir et parler à cette canaille, et, comme il fut adverty d'une
+ grande consternation dans l'esprit de tous ceux que l'on peut
+ trouver estre bons bourgeois, sur l'avis qui luy fut donné que ces
+ mutins s'estoient armez et retranchez dans le quartier
+ Saint-Michel, il prit résolution d'y aller vendredy matin en
+ personne, assisté de toute la noblesse, qui est icy au nombre de
+ cent ou cent vingt personnes au plus, d'un détachement d'environ
+ cent hommes de cette garnison, pour parler à cette canaille et voir
+ ce qu'elle demandoit pour se désarmer; enfin, il fut en cet
+ équipage, et quand il y arriva, il les trouva en très-bon ordre en
+ bataille dans le cimetière de Sainte-Croix et sur le boulevard, au
+ nombre de plus de huit cents hommes. Comme il fut à vingt pas
+ d'eux, un _pelloustre_[511] d'entre eux tout vestu de guenilles,
+ qui estoit à leur teste, se détacha et s'en vint le sabre haut, à
+ trois pas de la teste du cheval de M. le mareschal, et là, M. le
+ mareschal, qui le vit venir, luy demanda: «Eh bien, mon ami, à qui
+ en veux-tu? As-tu dessein de me parler?» Ce misérable sans
+ s'estonner luy respondit: «Ouy, dit-il, je suis député des gens de
+ Saint-Miquau[512] pour bous dire qu'ils sont bons serbitours d'au
+ Rey, mais qu'ils ne bollent point de gabelles, ny de marque
+ d'estain, ny de tabac, ny de papier timbré, ni de controlle
+ d'exploits, ny de cinq sols sur boisseau de bled, ni de greffes
+ d'arbitrage.» A cela, M. le mareschal luy respondit fort doucement:
+ «Eh bien, mon amy, puisque tu m'assures que les gens de
+ Saint-Michel sont bons serviteurs du roy, je suis ici pour les
+ assurer que je les viens prendre sous ma protection, pourvu qu'ils
+ se désarment et qu'ils se remettent dans leur devoir, et leur
+ promets que je me rendray leur intercesseur auprès du roy.--Eh
+ bien, reprit le pelloustre, si cella est, donnez-nous un arrest du
+ Parlement pour cella, et nous seront contents; à la charge aussy
+ que vous nous obtiendrez une amnistie pour tout ce que nous venons
+ de faire; sans quoy nous vous déclarons que nous allons faire
+ main-basse sur tout et que nous sommes résolus de périr plustôt que
+ de souffrir davantage.» M. le mareschal leur respondit, ne voyant
+ pas pouvoir mieux faire, qu'il s'en alloit de ce pas au Parlement
+ pour leur faire donner la satisfaction qu'ils demandoient; et de
+ fait l'on fut au Parlement, où tout le peuple armé suivit, et là
+ l'on donna l'arrest dont vous trouverez copie cy-joint.
+
+ «Depuis cet arrest et en attendant l'amnistie que M. le mareschal
+ leur a promise, ils se sont séparez, mais il est très-seur que, si
+ le courrier qui l'est allé demander ne la rapporte pas, ils se
+ remettront sous les armes et feront pis que jamais. Voilà,
+ Monsieur, la vérité de tout ce qui s'est passé, suivant que je l'ai
+ pu recueillir jusqu'à ce jourd'huy, 30 mars, à trois heures après
+ midy.
+
+ «Je ne puis oublier de vous dire que j'ay une très-grande
+ obligation à M. le comte de Montaigu, qui m'a reçeu dans le
+ chasteau très-honnestement, et que vous luy en devez un
+ remerciment; et demandez pour moy et pour tous les vostres la
+ continuation de sa protection, car j'ay bien peur que cette
+ retraite nous soit nécessaire encore pour quelques jours, et que,
+ jusques à l'arrivée du courrier de M. le mareschal, party dès ce
+ matin, il n'y a aucune seureté dans Bourdeaux pour tous ceux qui
+ font les affaires du roy. Je n'ay ny vie ny biens que je ne
+ voulusse tres-volontiers sacrifier pour son service, mais je crois
+ que l'estat des choses vous fera approuver la précaution que j'ay
+ prise de me mettre en seureté, puisque personne ne croyoit y estre
+ dans Bourdeaux, et que Mme la mareschale et Mme l'intendante
+ ont creu n'en pouvoir trouver que dans ce lieu; or vous pouvez
+ croire qu'il y en avoit beaucoup moins pour moy que pour elles. Je
+ crois assurément qu'il est de polit que d'approuver ce qui a esté
+ fait, mais j'ay bien peur qu'à la cour on ne soit pas de ce
+ sentiment et que l'exemple de Bourdeaux attire après soy du
+ désordre dans tout le reste de la province.»
+
+Ce ne fut là, il est vrai, que le premier acte de cette émeute, une des
+plus fâcheuses pour le pouvoir central dont l'histoire ait conservé le
+souvenir. Malgré les craintes exprimées à la fin de sa lettre par le
+commis du receveur général, la cour accorda l'amnistie qui lui avait été
+demandée, et approuva également les exemptions d'impôts auxquelles le
+Parlement avait consenti. On peut se figurer combien cet acquiescement à
+des conditions imposées par la révolte, dut coûter à Louis XIV et à
+Colbert. Sans doute ils savaient bien tous les deux que cette faiblesse,
+commandée par les circonstances, serait essentiellement temporaire, et
+que l'occasion se présenterait bientôt de reprendre avec usure, à l'aide
+de la force et de l'autorité combinées, les droits que la force seule
+avait usurpés. Ils cédèrent donc, mais de mauvaise grâce et avec une
+apparence de contrainte assez marquée pour que les révoltés n'en
+augurassent rien de bon. C'est ce que la lettre suivante, adressée à
+Colbert par M. de Sève, intendant de Guyenne, le 24 avril 1675, fait
+comprendre à merveille. Cette lettre, de laquelle il résulte que les
+procureurs, les négociants, la classe moyenne, les étrangers et les
+religionnaires faisaient cause commune avec les artisans et le peuple de
+Bordeaux, prouve à quel point l'irritation avait été portée par les
+nouveaux édits, et les assertions qu'elle contient tirent surtout une
+grande autorité de la qualité même du fonctionnaire qui les a formulées.
+Il faut en effet que la position fût bien alarmante pour que l'intendant
+de Guyenne osât écrire à Colbert, auteur principal et ministre
+responsable des nouveaux édits, _que, si le roy d'Angleterre voulloit
+profiter des dispositions de la province, il donnerait dans la
+conjoncture beaucoup de peine_. Voici donc cette lettre
+très-caractéristique, et que je reproduis sans en supprimer un seul mot,
+quoi qu'il en puisse coûter à l'amour-propre national.
+
+ «Monsieur,
+
+ «Les esprits des artisans de Bordeaux paroissoient la semaine
+ passée dans un assez grand calme; j'y vois présentement, un peu
+ plus d'agitation; après en avoir cherché la cause avec soin et
+ entretenu en particulier quelques-uns des chefs de party je ne
+ doute plus que les procureurs, les huissiers et les notaires ne
+ travaillent tous les jours à entretenir le feu. Nous avions
+ doucement fait confirmer au peuple que, pour s'assurer l'exemption
+ des droits qui se levoient sur le bled, sur le lard et sur les
+ agneaux, et la suppression de ceux du tabac et de l'estain, il
+ devoit de luy-mesme demander le restablissement du papier timbré,
+ du controlle et des greffes des arbitrages, qui ne regardent en
+ aucune façon la populace; les bayles et sindics des mestiers, et
+ ceux des artisans qui avoient paru les plus échauffez dans les
+ derniers désordres, y estoient disposez, et presque tout le peuple
+ estoit dans les mesmes sentiments, c'eust esté un grand coup pour
+ empescher le reste de la province de demander la suppression des
+ mesmes édicts; mais en une nuit ces bonnes dispositions ont changé,
+ et les notaires, procureurs et huissiers ont tant fait par
+ l'intrigue de leurs émissaires et par eux-mesmes que la populace
+ est résolue à ne souffrir aucun changement à l'arrest que le
+ Parlement lui accorda pour appaiser la sédition. Ce que je trouve,
+ Monsieur, de plus fascheux est que la bourgeoisie n'est guère mieux
+ intentionnée que le peuple; les marchands qui trafiquent en tabac,
+ et qui en outre de la cessation de leur commerce se voyoient
+ chargés de beaucoup de marchandises de cette nature que les
+ fermiers refusoient d'achepter, et qu'il ne leur estoit pas permis
+ de vendre aux particuliers, sont bien aises que le bruit continue
+ pour continuer avec liberté le débit de leur tabac; les autres
+ négociants s'estoient laissé persuader ou du moins avoient feint de
+ l'estre que, du tabac, on vouloit passer aux autres marchandises;
+ les estrangers habitués icy fomentent de leur costé le désordre, et
+ je ne croy pas, Monsieur, vous devoir taire qu'il s'est tenu des
+ discours très-insolents sur l'ancienne domination des Anglois, et
+ si le roy d'Angleterre voulloit profiter de ces dispositions et
+ faire une descente en Guyenne, où le party des religionnaires est
+ très-fort, il donneroit dans la conjoncture présente beaucoup de
+ peine. Jusqu'icy, Monsieur, le Parlement de Bordeaux a fait en
+ corps, et chaque officier en particulier, tout ce qu'on pouvoit
+ souhaiter du zèle de cette Compagnie, mais vous cognoissez
+ l'inconstance des Bordelois, et d'ailleurs ils témoignent
+ publiquement la douleur qu'ils ont que le roy ne leur ayt pas
+ voulu marquer par une lettre la satisfaction que Sa Majesté a de
+ leur conduite.
+
+ «Après vous avoir rendu compte de l'estat de la ville de Bordeaux,
+ je suis obligé, Monsieur, de vous dire qu'à Périgueux le peuple
+ commence à menacer ceux qui sont employés aux affaires du roy, et
+ le commis à la recette des tailles n'est pas exempt de la peur. En
+ plusieurs lieux du Périgord ceux qui s'estoient chargés du
+ controlle des exploits ont renoncé à ces fonctions pour ne pas
+ s'exposer à la haine du peuple, et l'on aura peine à trouver des
+ gens qui veulent prendre leurs places. On me mande en mesme temps
+ de Bergerac que les habitants demandent hautement de jouir des
+ mesmes exemptions qu'on a accordées à ceux de Bordeaux après la
+ première sédition. Cependant, Monsieur, jusqu'icy il n'y a que du
+ mouvement, mais il peut arriver du désordre, et je crains que
+ l'exemple de Bordeaux ne soit suivi dans quelqu'une des villes de
+ la province.
+
+ «La nouvelle de celuy de Rennes, qui se respandit hier dans
+ Bordeaux, y fait un très-méchant effet. Je vous informeray
+ soigneusement de tout ce qui se passera et ne quitteray point cette
+ ville à moins que le service du roy ne m'oblige absolument d'aller
+ d'un autre costé.
+
+ «DE SÈVE[513].»
+
+Ainsi l'agitation gagnait chaque jour du terrain et se répandait de
+Bordeaux sur les différents points de la province, d'où elle passait, de
+proche en proche, aux provinces limitrophes. Le 27 avril, M. de Sève
+écrivait à Colbert: «A Pau, on tire des coups de fusil aux environs de
+la maison où le bureau de papier timbré est établi.» Quelque temps
+après, le 10 du mois de juin, le bureau du papier timbré de Monségur fut
+brûlé par le peuple, et une insurrection éclata pour le même sujet à La
+Réole. Mais déjà l'autorité, revenue de sa première frayeur, s'était en
+quelque sorte reconstituée, et les révoltés n'avaient plus le champ
+libre comme à Bordeaux, dans les trois dernières journées du mois de
+mars. A La Réole, on fit onze prisonniers, parmi lesquels se trouvaient
+quatre femmes, et cette fois on les garda. Le temps des représailles
+était venu. Un peu avant, on avait saisi dans les rues de Bordeaux un
+crocheteur et un porteur de chaises qui faisaient quelque bruit. On les
+jugea, et, au grand étonnement de la population, qui n'avait pas paru
+prendre cette affaire au sérieux, tant l'accusation était hasardée, ils
+furent condamnés aux galères comme séditieux. A ce sujet, le premier
+président du Parlement de Bordeaux, M. d'Aulède, écrivit à Colbert, le
+15 mai 1675, une étrange lettre où on lit ce qui suit: _Il y avoit bien
+de quoi faire moins, mais non de quoi faire plus... Je vous dis cecy,
+Monsieur, affin de vous faire, s'il vous plaist, connoistre que je n'y
+ai rien négligé_.» Pendant que le procès des onze prisonniers de La
+Réole s'instruisait, M. de Sève reçut une lettre anonyme assez curieuse
+dont il envoya une copie à Colbert. Dans cette lettre, le _quartier
+Saint-Michel_ lui donnait avis de ne point fâcher le pauvre peuple de La
+Réole, et de ne point faire comme aux misérables catholiques de
+Bergerac, «pour de l'argent et pour favoriser les huguenots.»
+
+ «Si en cecy vous donnez quelque chose à nostre désir, ajoutait le
+ quartier Saint-Michel, la reconnoissance vous en sera asseurée aux
+ applaudissements de nostre part, et si, au contraire, vous méprisez
+ nostre souhait, tenez-vous pour asseuré qu'il vous en sentira
+ malgré avant peu de temps.... Si vous estes sage, mesnagez bien les
+ intérêts du roy _par quelque autre voye plus honneste que celle des
+ partisans_; et pour l'amour de Dieu, de vous et de nous, vivons et
+ mourons en paix.
+
+ «_Sancte Michel, ora pro nobis_, ce 17 juin et le reste de nos
+ jours[514].»
+
+En adressant cette lettre à Colbert, M. de Sève lui manda que l'amitié
+de Messieurs de Saint-Michel ne le ferait pas manquer à son devoir, et
+que leurs menaces n'auraient pas plus de pouvoir sur son esprit. Peu de
+temps après, le peuple de Bordeaux sut à quoi s'en tenir sur les
+dispositions de cet intendant. Malgré le désir de repos que semblait
+indiquer la lettre anonyme du quartier Saint-Michel, le 17 août 1675, de
+nouveaux troubles y éclatèrent au sujet du papier timbré, dont on
+annonçait le rétablissement. Depuis les fâcheux désordres du mois de
+mars, la cour n'attendait qu'une occasion favorable pour prendre sa
+revanche. Cette fois, comme on le pense bien, le peuple eut le dessous;
+on tira sur lui, et quelques hommes furent tués. C'était désormais au
+quartier Saint-Michel à demander grâce, et c'est ce qu'il fit, le curé
+en tête. On répondit à cette démarche par une quarantaine
+d'arrestations. Quelques jours après, le 21 août, le maréchal d'Albret
+mandait à Colbert: «Hier on commença d'en pendre deux dans la place
+Saint-Michel, et aujourd'huy on continuera, ainsi que le reste de la
+semaine, de donner au public tous ces exemples de sévérité.» Et
+pourtant, le lendemain même, M. de Sève écrivait de son côté à Colbert:
+«Le peuple est ici dans une grande consternation, mais la crainte de la
+potence n'a pas déraciné de leur coeur l'esprit de révolte, et la plupart
+des bourgeois ne sont guère mieux disposés.» En effet, neuf jours plus
+tard, malgré tous ces exemples, un nouveau soulèvement éclatait à La
+Bastide, où l'un des principaux agents de la sédition fut fait
+prisonnier, condamné à être roué et exécuté. Cependant, malgré les
+appréhensions de l'intendant, l'esprit de révolte se calma peu à peu. A
+partir du mois de septembre 1675, la correspondance de Colbert ne fait
+plus mention d'aucune révolte en Guyenne. Sans doute tous les droits
+dont, au mois de mars précédent, le Parlement de Bordeaux avait accordé
+l'exemption à cette ville, sur la demande des plénipotentiaires du
+quartier Saint-Michel, ne tardèrent pas à être rétablis et furent dès
+lors perçus sans opposition.
+
+Pendant que cela se passait à Bordeaux et dans la province de Guyenne,
+la ville de Rennes et la Bretagne entière s'étaient soulevées contre les
+édits financiers dont la guerre avait fait une nécessité à Colbert,
+notamment contre ceux concernant le papier timbré et le tabac. On a vu,
+par la lettre de M. de Sève, le _méchant effet_ que la révolte de Rennes
+avait produit à Bordeaux; celle de la Guyenne réagit à son tour sur les
+populations de la Bretagne, et bientôt une grande partie de cette
+province fut sous les armes. C'est à Rennes même, le 18 avril 1675, que
+les désordres commencèrent par le pillage des bureaux où l'on vendait
+le papier timbré et le tabac. Il faut convenir, au surplus, que le
+mécontentement de la Bretagne était excusable. Au commencement de 1674,
+on avait révoqué tous les édits qui _étranglaient_ la province, suivant
+la piquante expression de Mme de Sévigné, et les États avaient dû
+prouver la reconnaissance que leur inspirait un pareil bienfait par une
+contribution volontaire de 2,600,000 livres, augmentée d'un _don
+gratuit_ d'égale somme; en tout 5,200,000 livres. Or, un an après, les
+mêmes édits furent rétablis. M. le duc de Chaulnes était alors
+gouverneur et M. de Lavardin lieutenant général en Bretagne. Le premier
+crut qu'il viendrait à bout de ce mouvement avec les forces dont il
+disposait habituellement; mais il n'en fut rien, et le peuple le
+repoussa chez lui à coups de pierres. Quelque temps après, «le 18
+juillet à midi, dit une relation contemporaine, certains particuliers
+inconnus entrèrent tumultuairement sous les voûtes du palais,
+enfoncèrent les portes des bureaux du papier timbré, emportèrent tout ce
+qu'il y avait de papiers, brisèrent les timbres. Les habitants ayant
+pris les armes, et s'étant promptement transportés sur la place du
+palais, firent une décharge sur les tumultueux, l'un desquels tomba sur
+la place[515].» On vit alors que les ressources ordinaires ne
+suffiraient pas, et on fit marcher cinq mille hommes sur la province.
+C'était depuis quelque temps l'avis de M. de Lavardin qui écrivait à
+Colbert dès le mois de juin, _sans autre date_:
+
+ «Les troupes seroient plus nécessaires dans la Basse-Bretaigne
+ qu'au Mans. C'est un pays rude et farouche qui produit des
+ habitants qui lui ressemblent. _Ils entendent médiocrement le
+ français et guère mieux la raison._ A l'esgard de ce pays-là, il
+ est à souhaitter que l'autorité y soit soutenue par des forces
+ convenables[516].»
+
+Une autre lettre de M. de Lavardin, du 29 juin, portait «qu'il y avait
+encore quelque tumulte dans la Basse-Bretagne, bien que les
+attroupements eussent cessé en partie; que c'était un pays farouche, dur
+et rude, où les rayons du soleil n'arrivaient que dans un grand
+éloignement, et que cette extrémité du monde et du royaume avait besoin
+de la _justice du prince_ si elle ne se rendait promptement digne de sa
+bonté.» M. de Lavardin ajoutait que trois choses lui semblaient devoir
+contribuer à l'affermissement de la tranquillité: le _changement du
+Parlement_, dont un nouveau semestre allait entrer en service;
+l'approche de la récolte des blés qui occuperait les paysans «en
+éloignant ces rustres des autres pensées où l'oisiveté et l'ivrognerie
+les jetoient;» enfin, la réunion des États, où l'on trouverait peut-être
+quelques remèdes aux maux de la province, _dont la misère étoit plus
+grande qu'on ne croyoit, le commerce n'allant point_.
+
+De son côté, le duc de Chaulnes mandait à Colbert, le 12 juin 1675, que
+le seul moyen de prévenir les soulèvements à Rennes était de ruiner
+entièrement les faubourgs. «Il est un peu violent, mais c'est l'unique,»
+disait le gouverneur. Dans la même lettre, il attribuait tout le mal aux
+mauvaises dispositions du Parlement et proposait de le transférer à
+Dinan. Trois jours après, en rendant compte à Colbert d'une nouvelle
+émeute qui venait d'avoir lieu à Rennes, le duc de Chaulnes ajoutait
+dans un post-scriptum en chiffres:
+
+ «Ce qui est très-vray est que le Parlement conduit toute cette
+ révolte; le calme est à l'extérieur estably, mais l'on conseille au
+ peuple de ne pas quitter les armes tout à fait, qu'il faut qu'il
+ vienne au Parlement pour demander la révocation des édits, et
+ particulièrement du papier timbré, et depuis les procureurs jusques
+ aux présidents à mortier, le plus grand nombre va à combattre
+ l'autorité du roy; c'est la pure vérité, et il ne faut pas estre
+ icy fort éclairé pour la connoistre[517].»
+
+C'étaient, on le voit, les mêmes motifs de résistance, les mêmes mobiles
+qu'à Bordeaux, avec cette différence qu'à Rennes le Parlement était
+accusé de prendre ouvertement le parti des procureurs dont l'impôt du
+papier timbré devait en effet amoindrir considérablement les bénéfices,
+par suite de l'augmentation des frais de procédure. Le 26 janvier 1675,
+M. de Chaulnes informa Colbert que l'agitation était grande dans
+l'évêché de Cornouailles, même contre les curés, que les paysans
+accusaient de trahison, et que, d'ailleurs, la misère était telle qu'on
+devait tout craindre de leur rage et de leur brutalité. Une lettre du 30
+juin portait que dans l'évêché de Quimper les paysans s'attroupaient
+tous les jours, et que leur rage s'était maintenant tournée contre les
+gentilshommes dont ils avaient reçu de mauvais traitements, «les ayant
+blessés, pillé leurs maisons et même brûlé quelques-unes.» Enfin, une
+lettre de M. de Chaulnes, du 13 juillet 1675, faisait connaître à
+Colbert qu'un Père Jésuite qu'il avait envoyé vers les paysans de
+l'évêché de Quimper venait de lui rapporter que de leur propre aveu,
+«beaucoup d'entre eux croyaient estre ensorcelés et transportés d'une
+fureur diabolique, qu'ils connaissaient bien leur faute, mais que la
+misère les avait provoqués à s'armer, et que les exactions et mauvais
+traitements de leurs seigneurs, qui les faisaient travailler
+continuellement à leurs terres, n'ayant pour eux non plus de
+considération que pour des chevaux, tout cela joint à l'establissement
+de la gabelle et à la publication de l'édit sur le tabac dont il leur
+était impossible de se passer, avait fait qu'ils n'avaient pu s'empêcher
+de secouer le joug.»
+
+Les dispositions de la province étaient, comme on voit, très-peu
+rassurantes. Depuis le commencement des troubles, le duc de Chaulnes
+demandait des renforts de troupe. L'émeute qui eut lieu à Rennes, le 18
+juillet, leva tous les obstacles, et il parut sans doute au gouvernement
+que le moment d'agir avec vigueur et sans miséricorde était arrivé, à
+moins de s'exposer, par suite de cette impunité, à voir l'agitation
+gagner tout le royaume. Ici les documents administratifs se taisent, et
+peut-être n'ont-ils pas été classés à dessein parmi les dépêches
+adressées à Colbert; mais les lettres de Mme de Sévigné contiennent
+de nombreux et tristes détails sur les suites de cette campagne de M. de
+Chaulnes contre «ces pauvres Bas-Bretons qui s'attroupaient quarante,
+cinquante par les champs, et dès qu'ils voyaient des soldats, se
+jetaient à genoux en disant _meaculpa_, le seul mot français qu'ils
+savaient[518].» Le 27 octobre suivant, Mme de Sévigné écrivait
+encore: «On a pris à l'aventure vingt-cinq ou trente bourgeois que l'on
+va pendre.» Enfin, sa lettre du 30 octobre 1675 résume énergiquement les
+scènes de désolation qui furent la terrible conséquence du pillage de
+quelques bureaux de papier timbré.
+
+ «Voulez-vous savoir des nouvelles de Rennes? Il y a présentement
+ cinq mille hommes, car il en est encore venu de Nantes. On a fait
+ une taxe de 100,000 écus sur les bourgeois, et, si on ne trouve pas
+ cette somme dans vingt-quatre heures, elle sera doublée et exigible
+ par les soldats. On a chassé et banni toute une grande rue et
+ défendu de les recueillir sous peine de la vie; de sorte qu'on
+ voyoit tous ces misérables, femmes accouchées, vieillards, enfants,
+ errer et pleurer au sortir de cette ville, sans savoir où aller,
+ sans avoir de nourriture ni de quoy se coucher. Avant hier on roua
+ un violon qui avait commencé la danse et la pillerie du papier
+ timbré; il a esté écartelé après sa mort et ses quartiers exposés
+ aux quatre coins de la ville. _Il dit, en mourant, que c'étoient
+ les fermiers du papier timbré qui luy avaient donné 25 écus pour
+ commencer la sédition, et jamais on n'a pu en tirer autre chose._
+ On a pris soixante bourgeois, on commence demain à pendre. Cette
+ province est un bel exemple pour les autres, et surtout de
+ respecter les gouverneurs et les gouvernantes, de ne point leur
+ dire d'injures et de ne point jeter de pierres dans leur
+ jardin[519].»
+
+Puis enfin, le 3 novembre, Mme de Sévigné écrit: «Les rigueurs
+s'adoucissent; _à force d'avoir pendu, on ne pendra plus_.»
+
+Quant au Parlement de Bretagne, il fut transféré à Vannes pendant
+quelque temps; double punition qui frappait à la fois les membres de
+cette Compagnie et la ville de Rennes, «car, disait encore Mme de
+Sévigné, Rennes sans Parlement ne vaut pas Vitré.»
+
+On aura remarqué que ce malheureux violon qui fut roué à Rennes avoua
+qu'il avait reçu 25 écus des fermiers du papier timbré pour _commencer
+la sédition_. Ces fermiers avaient-ils fait une affaire onéreuse, et
+désiraient-ils que leur bail fût résilié? Qui sait? Ce qui fut constaté,
+c'est que beaucoup de receveurs, s'attendant à être pillés, déclaraient
+des sommes plus fortes qu'ils n'avaient en réalité dans leurs caisses;
+ce qui est certain encore, c'est qu'un receveur de Nantes ayant accusé
+250,000 livres, et sa caisse ayant été mieux gardée qu'il ne l'espérait,
+on n'y trouva, vérification faite, que 64,000 livres. Il est fâcheux que
+M. de Lavardin, qui signala ce fait à Colbert dans sa lettre du _mois_
+de juin 1675, n'ait pas fait connaître en même temps si cet honnête
+receveur avait été roué ou pendu; et, en vérité, il faut convenir que
+celui-là le méritait bien.
+
+Telles furent ces terribles _penderies_ de Guyenne et de Bretagne. Il
+est aisé de comprendre, d'après ce qui se passa dans ces deux provinces,
+que l'exécution des édits sur le papier timbré, sur la vente du tabac,
+sur la marque de l'étain, etc., dut rencontrer dans tout le royaume une
+opposition sourde, mal comprimée, et d'autant plus excusable que le
+défaut des débouchés des produits du sol, joint aux charges de la guerre
+et à l'anéantissement du commerce qui en résultait, rendaient les
+nouveaux impôts véritablement très-difficiles à acquitter.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+ État déplorable de la marine française à la fin du seizième
+ siècle--Elle est organisée par le cardinal de Richelieu.--Son
+ dépérissement pendant la minorité de Louis XIV.--Situation dans
+ laquelle la trouve Colbert.--Premier essai du régime des
+ classes.--Recensement de la population maritime du royaume à
+ diverses époques.--Matériel de la flotte en 1661, en 1678, en 1683,
+ etc.--Prétentions de la France à l'égard des puissances maritimes
+ d'un ordre inférieur.--Lettre de Colbert relative au caractère de
+ Duquesne.--_La vieille et la nouvelle marine._--Lettre de Colbert
+ sur un rapport de M. d'Estrades concernant la bataille navale de
+ Solsbay en 1672.--Colbert félicite Duquesne d'un avantage signalé
+ que celui-ci a remporté sur l'amiral hollandais Ruyter.--Ordonnance
+ de la marine de 1681.--Luttre de Colbert constatant la part qu'il
+ prit à cette ordonnance.--Principes de Colbert sur les principales
+ questions de l'administration maritime.
+
+
+Le premier essai d'organisation de la marine royale eut lieu, en France,
+sous le ministère du cardinal de Richelieu. Auparavant, la Hollande,
+l'Angleterre, l'Espagne, la Turquie, Gênes et Venise avaient une marine
+puissante; malgré son admirable position, «_flanquée de deux mers quasi
+tout de son long_,» écrivait en 1596 le cardinal d'Ossat au secrétaire
+d'État Villeroy, la France seule comptait à peine quelques vaisseaux mal
+équipés. Pourtant, à la même époque, d'après ce cardinal, les plus
+petits princes d'Italie, «encores que la pluspart d'eux n'eussent qu'un
+poulce de mer chacun, avaient néantmoins chacun des galères en son
+arsenal naval.» Quatre ans après, le cardinal d'Ossat écrivait au même
+ministre qu'il faudrait, «entre autres choses, soliciter et diligenter
+la construction des galères dont on avoit parlé et escrit tant de fois,
+lesquelles ne seroient jamais si tost faites comme la seureté,
+commodité, authorité et réputation de la France le requéroient, à
+fautes desquelles il en falloit mendier d'unes et d'autres, à l'occasion
+du passage de la royne.» Enfin, le cardinal insistait de nouveau, en
+1601, dans la prévision de la paix, sur la nécessité «d'employer à la
+confection d'un bon nombre de galères, à Marseille et à Toulon, la somme
+que le roy auroit dépendu en un, deux ou trois mois de guerre, ce qui
+seroit une chose de grande seureté, commodité, ornement et réputation à
+la couronne de France, _et mettrait fin à la honte que c'est un si grand
+royaume flanqué de deux mers de n'avoir de quoy se deffendre par mer
+contre les pirates et corsaires, tant s'en faut contre les
+princes_[520].»
+
+Voilà dans quel état de détresse se trouvait la marine française lorsque
+le cardinal de Richelieu revint pour la seconde fois au pouvoir. Tandis
+que la ville de La Rochelle, alors en pleine révolte, avait une flotte
+de soixante-dix voiles, Louis XIII se trouvait réduit à emprunter à
+l'Angleterre quelques bâtiments dont les équipages refusèrent de
+combattre leurs coreligionnaires. Mais cet état de choses ne dura pas
+longtemps, et bientôt après le roi comptait cinquante-six bâtiments en
+mer. Quoique privée de marine, la France avait alors plusieurs amiraux,
+investis chacun, d'une autorité très-étendue, source perpétuelle de
+conflits. Richelieu fit supprimer la charge d'amiral, et fut nommé
+grand-maître et surintendant général de la navigation et du commerce.
+Deux ans après, en 1628, le code _Michaud_, qui renfermait cent
+trente-deux articles relatifs à l'armée de terre, et trente et un à la
+marine, fut publié. En même temps, Richelieu faisait inspecter le
+littoral de l'Océan et de la Méditerranée, améliorait les anciens ports,
+en créait de nouveaux, établissait un Conseil du commerce, favorisait la
+navigation. Déjà, depuis longtemps, mieux éclairé sur le but de sa noble
+mission, le clergé tendait à s'y livrer exclusivement; la dernière phase
+de sa transformation s'accomplit vers le milieu du XVIIe siècle. Un
+archevêque de Bordeaux, doué tout à la fois d'une grande bravoure et
+d'une extrême modestie, Henri d'Escoubleau de Sourdis, fut cependant
+enlevé par le premier ministre à son diocèse, nommé lieutenant général
+de l'armée navale, et remporta sur les flottes de l'Espagne, toujours
+supérieures en nombre, des avantages signalés. En 1640, quelques
+démonstrations opportunes et des négociations habilement conduites par
+de Sourdis assurèrent la prépondérance maritime de la France dans la
+Méditerranée. Ainsi, grâce à la _main puissante_ de l'illustre ministre
+dont Colbert ne parlait qu'avec respect, dans l'espace de dix-huit
+années, le littoral du royaume s'était agrandi par l'incorporation du
+Roussillon, les premiers règlements sur la marine avaient été
+promulgués, les arsenaux approvisionnés, les colonies lointaines
+fondées; enfin, le pavillon français pouvait se montrer sur toutes les
+mers avec des forces suffisantes pour y être respecté[521].
+
+Par malheur, les troubles de la Fronde ne permirent pas de maintenir la
+marine sur le pied où le cardinal de Richelieu l'avait laissée. Fouquet
+aurait bien voulu, à la vérité, lui faire une part plus grande dans les
+dépenses de l'État; mais des intérêts plus urgents, plus immédiats,
+absorbaient Mazarin, et, quand Colbert arriva au ministère, la France
+était loin d'avoir en mer les cinquante-six bâtiments de guerre
+improvisés en quelque sorte par Richelieu, et avec lesquels il avait
+réduit La Rochelle et repoussé les Anglais.
+
+En 1643, à la suite de quelques avantages remportés sur la flotte
+d'Espagne par la flotte française, Mazarin avait fait frapper une
+médaille sur laquelle on grava ces mots: _Omen imperii maritimi-présage
+de l'empire des mers_. Ce qui fera à jamais la gloire de Louis XIV et de
+Colbert, ce qui fut de la part de tous deux un trait de génie, c'est
+d'avoir compris que la France devait, sous peine de déchoir et de
+compromettre jusqu'à son indépendance, devenir une puissance maritime du
+premier ordre, exercer sur les mers une influence morale et matérielle
+égale à celle de l'Angleterre et de la Hollande, et ne jamais
+reconnaître, ainsi que l'écrivait, en 1671, le ministre à l'ambassadeur
+de France à Londres, _la prétendue souveraineté des Anglais_,
+non-seulement dans la Méditerranée: mais encore dans l'Océan.
+
+Pour parvenir à ce but, il fallait avant tout encourager la marine
+marchande, afin de la mettre en mesure d'exister et de lutter avec celle
+des Hollandais. C'est pour cela que Colbert soutint avec tant d'énergie
+l'impôt de 50 sous par tonneau. En second lieu, il était nécessaire de
+s'assurer une réserve de marins expérimentés qui, sans rien coûter à
+l'État, fussent tenus de le servir à la première réquisition.
+Antérieurement à Colbert, on recrutait des marins pour les bâtiments du
+roi de la même manière qu'en Angleterre au moyen de _la presse_,
+c'est-à-dire en fermant tous les ports et en s'emparant du nombre de
+marins nécessaires pour les armements. Par une première ordonnance du 17
+septembre 1665, Colbert appliqua le régime des _classes_ dans les
+gouvernements de La Rochelle, de Brouage et de la Saintonge. Ce n'était
+alors qu'un essai dont la surveillance était particulièrement confiée à
+l'intendant de Rochefort, parent de Colbert, qui entretint avec lui une
+active correspondance à ce sujet. Une ordonnance du 22 septembre 1668
+étendit la mesure à tout le royaume: mais la Bretagne et la Province ne
+s'y soumirent pas sans peine. Une lettre de Colbert au duc de Guiche
+constate aussi que, dans la Navarre et le Béarn, l'enrôlement des
+matelots donna lieu à quelques troubles, d'ailleurs bientôt
+réprimés[522]. Cinq ans après, un nouvel édit régla d'une manière
+définitive _l'enrôlement des matelots dans toutes les provinces
+maritimes du royaume_. L'édit portait que les précédents essais ayant
+obtenu tout le succès que l'on pouvait espérer, l'enrôlement général des
+pilotes, maîtres et contre-maîtres, canonniers, charpentiers, calfats et
+antres officiers mariniers, matelots et gens de mer, serait fait
+dorénavant par des commissaires nommés à cet effet. Les rôles
+contiendraient les noms de tous ceux qui devaient y figurer, leur âge,
+leur taille, _poil et autres signes_, leur demeure et profession. Enfin,
+l'édit prononçait des peines très-sévères contre les capitaines de
+navire qui auraient engagé des marins sans l'autorisation du
+commissaire de l'enrôlement, ou qui auraient employé à leur bord ceux
+qui ne seraient pas munis de leur certificat d'inscription[523].
+
+Par suite de ces dispositions, le chiffre de la population maritime du
+royaume s'éleva bientôt dans des proportions considérables. Le premier
+recensement, qui date de 1670, et dans lequel les matelots seuls étaient
+compris, donna pour résultat 36,000 inscriptions.
+
+Au second recensement, fait en 1683, année où mourut Colbert, le chiffre
+des inscriptions s'éleva à 77,852. Il est vrai que les maîtres et
+patrons, les officiers mariniers et matelots, novices et mousses, y
+figuraient. Le recensement de 1690 ne donna que 53,441 inscriptions;
+mais, en 1704, il s'éleva à 79,535, pour retomber à 72,056 en 1710[524].
+
+On a vu que le cardinal de Richelieu avait mis en mer, dans l'espace de
+quelques années, cinquante-six bâtiments; mais, en 1661, lorsque Colbert
+fut nommé ministre, la flotte ne se composait que de trente bâtiments de
+guerre, parmi lesquels trois vaisseaux du premier rang, de 60 à 70
+canons, huit du deuxième rang, sept du troisième, quatre flûtes et huit
+brûlots[525].
+
+A la paix de Nimègue, en 1678, la France possédait déjà cent vingt
+bâtiments de guerre, dont douze du premier, vingt-six du deuxième, et
+quarante du troisième rang.
+
+Le tableau suivant de ses richesses navales, en 1683, suffirait au
+besoin pour donner une idée de la passion et du génie que déploya
+Colbert dans l'accomplissement de son oeuvre.
+
+ Vaisseaux du 1er rang de 76 à 120 canons. 12
+ du 2e -- de 64 à 74 20
+ du 3e -- de 50 à 60 29
+ du 4e -- de 40 à 50 25
+ du 5e -- de 24 à 30 21
+ du 6e -- de 6 à 24 25
+ Brûlots de 100 à 500 tonneaux 7
+ Flûtes et bâtiments de charge de 30 à 600 tonneaux 20
+ Barques longues 17
+ ___
+ Total des bâtiments à la mer 176
+
+Enfin, en comptant trente-deux galères et soixante-huit bâtiments de
+tout rang en construction, la France avait à cette époque deux cent
+soixante-seize bâtiments en mer ou sur les chantiers[526].
+
+En même temps, Colbert dirigeait, d'après les inspirations de Louis XIV,
+les nombreuses et importantes affaires qui se rattachaient à la marine:
+c'étaient les secours envoyés à Candie, les expéditions contre les États
+barbaresques, les guerres de 1672 à 1678, l'occupation de Messine si
+cruellement abandonnée plus tard à la vengeance de ses anciens maîtres
+dont on avait tout fait pour la détacher, les négociations relatives aux
+saluts des pavillons. On se souvient de la lettre de Colbert à son frère
+au sujet des prétentions des Anglais. Par une contradiction au moins
+étrange, la France qui refusait à bon droit de reconnaître la
+souveraineté de cette nation et de saluer la première son pavillon,
+voulut exiger cette déférence des Hollandais. Vainement ceux-ci
+objectaient-ils que, si les Français considéraient comme une bassesse de
+baisser leur pavillon devant celui d'une nation étrangère, ils ne
+devaient pas y contraindre la Hollande[527]. Louis XIV persista dans ses
+tyranniques exigences. En 1681, le duc de Mortemart rencontra devant
+Livourne un convoi de neuf navires hollandais, escortés par un
+contre-amiral. Comme celui-ci refusait de saluer sa frégate, le duc de
+Mortemart se mettait déjà en devoir de brûler le convoi, lorsque le
+capitaine du port de Livourne accourut dans une felouque pour l'informer
+que les Hollandais consentaient à le saluer de neuf coups de canon, à
+condition qu'on leur en rendrait deux[528]. Et la Hollande n'était pas
+la seule nation à laquelle on imposait cette humiliation, d'autant moins
+justifiable qu'on ne voulait point la subir. Déjà, en 1680, Louis XIV
+avait ordonné à ses amiraux d'exiger, en toute rencontre, que le
+pavillon espagnol s'abaissât devant le pavillon français[529]. Fatal
+orgueil qui attira bientôt à la France des ennemis irréconciliables, et
+qu'elle expia durement quand le jour des coalitions et des revers fut
+venu!
+
+Mais ce n'était pas tout d'approvisionner les arsenaux, de créer
+l'inscription maritime, d'improviser des flottes, il fallait encore
+gouverner les caractères, former des chefs habiles, calmer les jalousies
+si promptes à s'éveiller et toujours si funestes sous les drapeaux. Les
+lettres suivantes, extraites de la volumineuse correspondance de
+Colbert, mettront à jour quelques-unes des difficultés que ce ministre
+eut à surmonter pour que la marine française, née de la veille en
+quelque sorte, pût tenir son rang auprès des forces navales de la
+Hollande et de l'Angleterre, se mesurer avec elles, et obtenir, en
+plusieurs rencontres, des avantages signalés. Le nom de Duquesne est
+justement illustre; mais cet officier, d'un caractère entier, absolu,
+fut toujours très-difficile à utiliser. Ce fait est constaté vingt fois
+dans les lettres de Colbert. Le 25 octobre 1669, il écrivait à
+l'intendant de marine de Rochefort: «M. Duquesne a fait à son ordinaire;
+il ne faut pas attendre un grand service de cet homme[530].» Une lettre
+que Colbert adressa, le 18 janvier 1671, au vice-amiral d'Estrées,
+commandant la flotte française, est encore plus explicite:
+
+ «Je vois bien que vous n'avez pas sujet d'être satisfait des sieurs
+ Duquesne et Desardens, mais vous savez bien que ce sont les deux
+ plus anciens officiers de la marine que nous ayons, au moins pour
+ le premier, et mesme qu'il a toujours été reconnu pour un
+ très-habile navigateur et fort capable en tout ce qui regarde la
+ marine. Je conviens avec vous que son esprit est difficile et son
+ humeur incommode; mais, dans la disette que nous avons d'habiles
+ gens en cette science, qui a été si longtemps inconnue en France,
+ je crois qu'il est du service du roy et même de votre gloire
+ particulière que vous travailliez à surmonter la difficulté de cet
+ esprit et à le rendre sociable, pour en tirer toutes les
+ connoissances et avantages que vous pourrez, et j'estime qu'il est
+ impossible qu'avec votre adresse et votre douceur vous n'en tiriez
+ facilement en peu de temps tout ce qu'il pourra avoir de bon, et ce
+ qui vous pourra servir, et mesme qu'avec cette douceur vous ne
+ puissiez peut-être le réduire à servir à votre mode, c'est-à-dire
+ utilement pour le service du roy[531].»
+
+Le 4 mars suivant, au sujet de quelques exigences de ce qu'il appelait
+_la vieille marine_, l'illustre ministre écrivait à l'intendant de
+Rochefort qu'il ne fallait pas tenir moins ferme à l'égard _de la
+nouvelle_, et qu'à dire le vrai il trouvait extraordinaire que le
+chevalier de la Vrillière se fâchât de faire deux ou trois voyages de
+capitaine en second. Il en était de même de quelques autres, qui
+trouvaient mauvais de faire trois voyages en qualité d'enseignes. «_Si
+le roy_, ajoutait Colbert, _avoit égard à leur impatience, nous verrions
+bientôt des jeunes gens de vingt ans vouloir être capitaines, ce qui
+serait perdre entièrement notre marine_[532].»
+
+Trois mois après, le 7 juin 1672, Ruyter surprit à l'ancre, devant
+Solsbay, les flottes anglaise et française et leur livra bataille. Les
+pertes furent immenses, principalement du côté des Anglais et des
+Hollandais; mais Ruyter sauva sa patrie en prévenant un débarquement.
+Aussitôt, la dissension éclata dans la flotte française. En même temps,
+les Anglais lui reprochèrent de s'être tenue à l'écart pendant qu'ils
+soutenaient seuls le feu des Hollandais. La lettre qu'on va lire,
+écrite, le 29 juin 1672, par Colbert à son frère, ambassadeur à Londres,
+renferme, sur ces diverses récriminations, des documents historiques du
+plus haut intérêt[533].
+
+ «Je receus hier vostre lettre du 23 de ce mois, par laquelle
+ j'apprends la disposition que vous avez trouvé dans tous les
+ esprits de la flotte, la désunion de M. le vice-admiral avec le
+ sieur Duquesne et tout ce que vous avez fait pour oster cette
+ division et les réunir. Pour vous dire le vray, je trouve que les
+ François ont agi à leur ordinaire, c'est-à-dire que les passions
+ particulières de hayne ou d'autres mouvements ont empesché que l'on
+ ne relevast l'action qui s'est passée comme elle le devoit estre,
+ et, pour vous dire la vérité, je n'ay jamais vu une relation ni
+ plus sèche ni plus froide que celle de M. le vice-amiral; et
+ cependant il y avoit lieu de la relever beaucoup par une infinité
+ de circonstances. La modestie est bonne quand un particulier parle
+ de luy; mais, quand un général parle des armes du roy, cette vertu
+ devient un défaut très-blasmable; c'est en quoy M. le vice-admiral
+ a beaucoup manqué; il debvoit considérer que l'escadre de France a
+ eu l'advantage de descouvrir la première les ennemis, de s'estre
+ trouvée la première soubz voiles et débarrassée de ses ancres, et
+ qu'encore qu'elle fust entièrement soubz le vent des ennemis, sans
+ pouvoir leur gagner le vent, parce que les Anglois estoient sur la
+ ligne où elle pouvoit faire ses bordées, jamais les quarante-trois
+ vaisseaux zélandais n'ont osé l'enfoncer. M. le vice-admiral avec
+ quelques autres vaisseaux ont esté plus heureux que les autres de
+ s'estre trouvé à portée des ennemis, mais les autres n'ont pas
+ manqué de bonne volonté. C'est ainsy qu'il faut parler en toutes
+ occasions pareilles, sauf à dire au roy ce qui s'est passé de plus
+ particulier; mais, pour vous dire vray, je ne crois pas qu'en cette
+ occasion l'on puisse accuser les officiers des vaisseaux qui ne se
+ sont pas trouvés à portée des ennemis d'aucune mauvaise manoeuvre ni
+ de manque de coeur.»
+
+Cependant, Duquesne avait obtenu le commandement d'une escadre, et l'on
+espérait que, maître de tous ses mouvements, libre de ce frein de
+l'obéissance immédiate auquel son caractère n'avait jamais pu
+s'assujettir, il ne tarderait pas à illustrer la marine française par
+quelques affaires d'éclat. Cet heureux pressentiment de Colbert se
+réalisa bientôt. Le 8 janvier 1676, Duquesne rencontra, en vue de
+Messine, la flotte hollandaise, commandée par Ruyter. Cette flotte se
+composait de trente vaisseaux, dont douze du premier rang, douze de
+moyenne force, quatre brûlots, deux flûtes et neuf galères. La flotte
+française, au contraire, ne comptait que vingt vaisseaux et six brûlots.
+Malgré cette disproportion, malgré l'auréole qui entourait le nom de
+Ruyter, Duquesne livra bataille à cet amiral et remporta sur lui une
+victoire éclatante. On lira, j'en suis sûr, avec le plus vif intérêt, la
+lettre que Colbert lui écrivit le 25 février 1676, pour le
+féliciter[534].
+
+ «La lettre que le roy veut bien vous escrire de sa main vous fera
+ mieux connoistre que je ne le pourrois faire la satisfaction que Sa
+ Majesté a reçue de ce qui s'est passé dans la dernière bataille
+ que vous avez donnée contre les Hollandois; tout ce que vous avez
+ fait est si glorieux et vous avez donné des marques si avantageuses
+ de votre valeur, de votre capacité et de votre expérience consommée
+ dans le métier de la mer, qu'il ne se peut rien ajouter à la gloire
+ que vous avez acquise. Sa Majesté a enfin eu la satisfaction de
+ voir remporter une victoire contre les Hollandois, qui ont été
+ jusqu'à présent presque toujours supérieurs sur mer à ceux qu'ils
+ ont combattus, et elle a connu par tout ce que vous avez fait
+ qu'elle a en vous un capitaine à opposer à Ruyter pour le courage
+ et la capacité.
+
+ «Je vous avoue qu'il y a bien longtemps que je n'ai écrit de lettre
+ avec tant de plaisir que celle-cy, puisque c'est pour vous
+ féliciter du premier combat naval que les forces du roy ont donné
+ contre les Hollandois, et vous ne pouvez pas douter que le roy
+ n'ayt fort remarqué qu'ayant à faire au plus habile matelot, et
+ peut-estre au plus grand et au plus ferme capitaine de mer qu'il y
+ ayt au monde, vous n'avez pas laissé de prendre sur luy les
+ avantages de la manoeuvre de votre vaisseau, ayant regagné pendant
+ la nuit le vent qu'il avait sur vous le soir précédent, et celuy de
+ la fermeté l'ayant obligé de plier deux fois devant vous. Une si
+ belle action nous donne ici des assurances certaines de toutes
+ celles que vous ferez à l'avenir, lorsque les occasions s'en
+ présenteront, et vous devez estre asseuré de la part que j'y
+ prendrai toujours.»
+
+Comment ne pas aimer et admirer en même temps l'illustre ministre qui
+s'associait ainsi à la gloire de la France, et qui se réjouissait avec
+cette effusion des victoires que son intelligente et infatigable
+administration avait préparées? «_Il y a bien longtemps que je n'ai
+écrit de lettre avec tant de plaisir que celle-ci_,» disait Colbert à
+Duquesne. Ces seuls mots, s'adressant à un chef d'escadre victorieux,
+louent mieux le noble coeur qui les a dictés que ne pourraient le faire
+les éloges les plus éloquents.
+
+Quant aux préoccupations de Colbert sur l'administration de tout temps
+si importante et si difficile du matériel maritime, quelques courtes
+citations suffiront pour en donner une idée.
+
+ «Vous ne sauriez vous imaginer, écrivait ce ministre à l'intendant
+ de Rochefort, ce que j'apprends de villenies des capitaines de
+ l'armée de Candie.... Préparez-vous à montrer vos comptes et à
+ faire un inventaire général pour la fin de l'année...
+
+ «Il faut travailler à l'avenir à appeler des gens de qualité dans
+ la marine...
+
+ «Le principal point est d'établir dans la marine d'honnestes gens
+ et gens de bien; en chercher...[535]»
+
+En même temps, Colbert songeait à doter la marine des règlements et
+ordonnances qui lui manquaient, et que l'état de splendeur où il l'avait
+portée rendaient de jour en jour plus nécessaires. On trouve dans ses
+papiers un mémoire original _sur le règlement à faire pour la police
+générale des arsenaux de marine_, ainsi qu'un autre _Mémoire sur le
+règlement de police des ports et garde des arsenaux_[536]. Ce dernier
+est divisé en trois parties relatives à la garde des ports et arsenaux,
+à la construction des vaisseaux, aux peines. La lettre suivante que
+Colbert écrivit le 4 mars 1671 à l'intendant de Rochefort, son
+collaborateur dans ces sortes de travaux, montrera le soin extrême qu'il
+mettait à l'élaboration et à la rédaction de ses règlements[537a].
+
+ «J'ai lu et examiné autant que j'ai pu votre règlement de police de
+ marine, et comme c'est un travail d'une très-grande conséquence, je
+ crois que nous ne pouvons assez le retoucher pour le rendre aussi
+ parfait qu'il se pourra.
+
+ «Je vous envoye le premier cahier presque tout corrigé de ma main,
+ et j'ai observé de faire transcrire les corrections afin que vous
+ puissiez les lire avec facilité. Vous verrez que j'ay abrégé
+ beaucoup de termes, retranché presque partout les raisons que vous
+ donnez quelquefois de la disposition de chaque article, ôté partout
+ _en_, dont vous vous servez trop souvent, de même ces autres
+ termes: _s'il se peut, s'il est possible, autant qu'il le pourra_,
+ et autres de même nature, qui ne peuvent convenir aux règlements
+ que le roy fait, dans lesquels il doit parler absolument. Quoique
+ j'aye fait, je n'en suis pas encore satisfait et je vous l'envoye
+ pour le revoir encore et y retoucher. Surtout il faut que vous vous
+ appliquiez à la diction, à la rendre correcte, intelligible, pour
+ tous les termes; n'en point mettre d'inutiles, et retrancher les
+ superflus et toutes les répétitions.
+
+ «Il me semble que bien souvent vous entrez dans un certain détail
+ qui ne convient pas à la dignité du roy; c'est ce que vous devez
+ examiner. Comme j'ai beaucoup retranché, ne retranchez plus rien
+ d'essentiel sans m'en donner avis...
+
+ «Le terme _chose_, qui est souvent répété, doit être ôté partout.»
+
+Enfin, au mois d'août 1681, Colbert publia la célèbre ordonnance sur la
+marine, qui mit le comble à sa gloire, et à laquelle son administration
+doit surtout l'éclat dont elle brille encore aujourd'hui. Les
+commentateurs de cette ordonnance en ont attribué le principal mérite à
+une commission dont ils regrettaient que les membres n'eussent pas été
+signalés à la reconnaissance publique. Suivant eux, la rédaction de
+l'ordonnance sur la marine fut confiée à deux maîtres des requêtes, MM.
+Le Vayer de Boutigny et Lambert d'Herbigny[537b]. Le 1er janvier
+1671, ce dernier reçut en effet une mission pour les ports et havres du
+Ponant (de Dunkerque à La Rochelle), avec ordre de s'informer, entre
+autres objets, «de tout ce qui concernait la justice de l'amirauté, pour
+régler et en retrancher les abus, et composer ensuite un corps
+d'ordonnances pour en établir la jurisprudence, en sorte que les
+navigateurs et négociants sur mer pussent être assurés que la justice
+leur serait exactement rendue[538].» On lit à ce sujet dans
+l'instruction originale de Colbert à son fils, _pour bien faire la
+commission de sa charge_, instruction qui date de la même année que la
+mission donnée à M. d'Herbigny:
+
+ «Comme toutes ces pièces (les règlements et ordonnances sur la
+ marine) sont estrangères, le roy a résolu de faire un corps
+ d'ordonnances en son nom pour régler toute la jurisprudence de la
+ marine. Pour cet effect, il a envoyé dans tous les ports du royaume
+ M. d'Herbigny, maistre des requestes, pour examiner tout ce qui
+ concerne cette justice, la réformer, et composer ensuite sur toutes
+ les connoissances qu'il prendra un corps d'ordonnances; et, pour y
+ parvenir avec d'autant plus de précaution, Sa Majesté a establi
+ des commissaires à Paris, dont le chef est M. du Morangis, pour
+ recevoir et délibérer sur tous les mémoires qui seront envoyés par
+ ledit sieur d'Herbigny, et commencer à composer ledit corps
+ d'ordonnances. Il seroit nécessaire, pour bien faire les fonctions
+ de ma charge, de recevoir les lettres et mémoires du sieur
+ d'Herbigny, en faire les extraits et assister à toutes les
+ assemblées qui se tiendront chez M. de Morangis, et tenir la main à
+ ce que le corps d'ordonnances sur cette matière fust expédié le
+ plus promptement qu'il seroit possible[539].»
+
+On a vu comment Colbert avait remanié le règlement de marine de
+l'intendant de Rochefort. Sans doute, le travail de M. d'Herbigny et des
+commissaires chargés de discuter ses propositions, lui fut d'une grande
+utilité; mais, s'il faut en juger par les modifications qu'il avait
+apportées, dès 1671, au règlement de l'intendant de Rochefort, et par
+l'espace de dix années qui s'écoula entre la mission de M. d'Herbigny et
+la promulgation de la grande ordonnance sur la marine, il est permis de
+croire que cette ordonnance, fondue et refondue bien des fois, porta
+surtout l'empreinte de l'expérience personnelle du ministre, parvenue à
+cette époque, après vingt ans de la pratique la plus active, à son
+complet développement.
+
+Un des commentateurs les plus estimés de l'ordonnance de 1681 a dit que,
+par la beauté et la sagesse de sa distribution, par l'exactitude de ses
+décisions, ce corps de doctrines suivi, précis, lumineux, fit
+l'admiration universelle. Bientôt, en effet, la plupart des nations
+mêmes qui avaient le plus souffert de l'orgueil de Louis XIV rendirent à
+l'ordonnance de Colbert le plus significatif, le plus flatteur de tous
+les hommages, et l'adoptèrent à l'envi[540].
+
+L'instruction de Colbert au marquis de Seignelay pour l'initier aux
+devoirs de sa charge, a fait connaître les principes généraux qu'il
+portait dans l'administration de la marine. L'extrait de sa
+correspondance a aussi mis en saillie les règles principales qu'il avait
+adoptées et à l'aide desquelles il obtint en si peu de temps de si
+merveilleux résultats. J'ai indiqué ces règles et ces principes dans les
+lignes suivantes, analyse rapide d'un manuscrit de sept cents pages qui
+n'est lui-même qu'un résumé[541].
+
+«_Bâtiments et fortifications_.--Colbert fit construire une salle
+d'armes à Rochefort, un lazaret à Toulon; il projetait la construction
+d'un entrepôt pour la marine à Belle-Isle, et d'un port à Port-Vendres.
+
+«_Munitions et marchandises_.--Colbert voulait toujours en avoir dans
+les magasins pour trente à quarante vaisseaux au besoin.
+
+«_Bois_.--Colbert fit ordonner que tous ceux situés à deux lieues de la
+mer ou des rivières ne fussent point coupés sans la permission du roi.
+
+«_Constructions et radoubs_.--Il travailla à former des constructeurs en
+excitant l'émulation par des récompenses et en donnant des prix aux plus
+habiles.
+
+«_Machines_.--Il faisait volontiers l'épreuve de nouvelles machines et
+il se prêta à un grand nombre d'expériences pour vérifier la proposition
+qui lui fut renouvelée bien souvent de dessaler l'eau de la mer.
+
+«_Officiers_.--Colbert voulait nommer officiers de la marine royale des
+capitaines marchands habiles, afin de donner de l'émulation aux uns, et
+d'exciter les autres à s'instruire. Il ne faisait aucun cas de ceux qui
+n'avaient pas d'émulation. Il tenait essentiellement à la subordination
+et ne recevait pas les plaintes, même fondées, des inférieurs contre les
+supérieurs. Les grâces et les avancements étaient accordés par lui bien
+plus souvent aux actions qu'à l'ancienneté.
+
+«_Troupes_.--Colbert ne faisait aucun cas des troupes de terre pour
+servir à la mer.
+
+«_Classes_.--Comme contrôleur général des finances, il augmentait les
+tailles des paroisses qui ne se prêtaient pas à la levée des matelots et
+ne fournissaient pas leur contingent.
+
+«_Police et discipline_.--Colbert blâmait souvent les intendants de ne
+pas soutenir assez les _écrivains_ contre les capitaines, qui,
+disait-il, voudraient en faire leurs valets si l'on n'y tenait la main.
+Il ne faisait pas grâce aux officiers du premier grade et de la plus
+grande réputation qui voulaient se soustraire aux règles établies pour
+la discipline du service. Il défendait tout commerce aux îles de la part
+des capitaines, et il approuva l'intendant de Brest d'en avoir fait
+arrêter un qui avait rapporté deux cents barriques de sucre; il lui
+donna ordre de les confisquer, d'interdire le capitaine et de lui
+supprimer ses appointements. Il fit défendre à tous officiers, marins et
+matelots, d'aller servir hors du royaume sous peine des galères.
+
+«_Saluts, honneurs, rang et commandement_.--La question des saluts
+occasionna, comme on sait, de longues discussions et négociations
+pendant le règne de Louis XIV. Les Anglais étaient les seuls avec qui
+l'on fût convenu de ne se rien demander de part et d'autre. Ils
+prétendaient se faire saluer les premiers dans les mers qu'ils
+appelaient de leur domination, et qu'ils étendaient depuis le Nord
+jusqu'au cap Saint-Vincent; mais la France s'y refusa toujours, tout en
+donnant ordre aux capitaines d'éviter la rencontre des vaisseaux
+anglais. Quant aux groupes de marine, le roi avait décidé que,
+lorsqu'elles mettraient pied à terre, elles seraient commandées par les
+officiers de terre, et que celles de terre qui s'embarqueraient
+obéiraient à des officiers de marine.
+
+«_Artillerie_.--Colbert établit l'école des canonniers, le prix de la
+butte, et il écoutait toutes les propositions qui tendaient à
+perfectionner l'artillerie.
+
+«_Armements_.--Il attachait beaucoup d'importance, tant pour la gloire
+du roi que pour le bien du commerce, à ce qu'il parût des vaisseaux de
+guerre français dans toutes les mers, en temps de paix comme en temps de
+guerre. Il regardait la lenteur et l'incertitude comme le pire de tous
+les inconvénients, aimant mieux que l'on s'exposât à prendre un mauvais
+parti que de trop hésiter... Il fit combattre le scrupule qui existait
+encore de partir les vendredis... Il trouva que l'on donnait trop
+d'équipage aux vaisseaux français en temps de paix. Ennemi des
+superfluités à la mer, il pensait en outre, avec les Anglais et les
+Hollandais, que les capitaines devaient être traités comme les matelots.
+
+«_Cartes et plans_.--Colbert se proposait de faire lever secrètement les
+plans de tous les ports, côtes et rades, non-seulement du royaume, mais
+de tous les points où les escadres françaises abordaient, et de mettre
+pour cet effet un ingénieur habile sur chaque escadre.»
+
+Maintenant, si des principes l'on arrive aux résultats, on voit la
+marine marchande se développer tout à coup, grâce au double
+encouragement du droit de tonnage et des primes[542], le régime régulier
+des classes substitué aux violences de la presse, une caisse de secours
+fondée en faveur des gens de mer invalides, des écoles d'hydrographie et
+d'artillerie créées, les ports du Havre et de Dunkerque fortifiés; puis
+enfin, comme couronnement de cette oeuvre où l'activité et le soin des
+détails s'élevèrent jusqu'au génie, une ordonnance mémorable, la
+première de ce genre et le modèle de toutes celles qui l'ont suivie; une
+flotte de deux cent soixante-seize bâtiments dans un pays qui en
+comptait trente à peine vingt ans auparavant, et pour les commander le
+comte d'Estrées, Tourville, Duquesne, après lesquels on peut nommer
+encore le maréchal de Vivonne, brillant marin qui fit de Messine une
+nouvelle Capoue; le comte de Châteaurenault; le marquis de Martel,
+renommé par la hardiesse de ses coups de main; le chevalier de Valbelle
+enfin, un des plus intrépides lieutenants de Duquesne, dans cette
+bataille du 8 janvier 1676, où il défit Ruyter, et qui lui valut
+l'admirable lettre de Colbert que j'ai citée[543]. Voilà quels nobles
+exemples, quel patriotique héritage, ce ministre légua à son successeur,
+à son fils. Les destinées de la France eussent été trop belles si ceux
+qui la gouvernaient à cette époque n'avaient pas abusé d'une si grande
+puissance pour porter atteinte à l'indépendance des autres nations, et
+si, au lieu de se borner à faire respecter son droit sur toutes les mers
+par ce déploiement de forces imposantes, ils n'avaient pas, entre autres
+griefs, violenté l'Espagne et la Hollande au sujet de ces honneurs
+maritimes qu'ils trouvaient humiliant de rendre à l'Angleterre! Mais
+c'est, par malheur, le propre de la force d'incliner à la violence, et
+il semble qu'il soit plus difficile encore aux gouvernements qu'aux
+individus d'être à la fois puissants et modérés.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXe ET DERNIER.
+
+ Nouveaux détails sur le caractère de Colbert.--Sa tolérance à
+ l'égard des manufacturiers protestants.--Son despotisme dans le
+ Conseil.--Il fait arrêter et juger deux fabricants de Lyon qui
+ voulaient s'établir à Florence.--Lettre de Colbert relative aux
+ _Gazettes à la main_.--Il veut faire fermer le jardin des Tuileries
+ au public.--Il destitue un receveur général, son ancien
+ camarade.--Etrange lettre qu'il écrit au sujet d'un procès qu'un de
+ ses amis avait à Bordeaux.--Disgrâce de M. de Pomponne.--Il est
+ remplacé par Colbert de Croissy, frère du ministre.--Colbert au
+ Jardin des Plantes.--Le roi lui adresse une réprimande
+ sévère.--Louanges prodiguées à Louis XIV par ses ministres.--Lettre
+ de Colbert pour le féliciter de la prise de Maestricht.--Louis XIV
+ et l'État.--Colbert est menacé de disgrâce.--Louis XIV lui reproche
+ en termes fort durs le prix excessif de la grande grille de
+ Versailles.--Colbert tombe malade et meurt.--Lettre de madame de
+ Maintenon sur les circonstances de sa mort.--La haine que lui
+ portait le peuple de Paris était telle qu'on est obligé de
+ l'enterrer sans pompe et dans la nuit.--Vers que l'on fait contre
+ lui après sa mort.--Sully, Richelieu, Mazarin, Colbert et Turgot
+ ont été impopulaires.--Parallèle entre Sully et Colbert, par
+ Thomas.--Titres de Colbert à la reconnaissance publique.
+
+
+Le caractère de Colbert, on a pu en juger par le portrait qu'en a laissé
+le premier président de Lamoignon, était des plus absolus, et supportait
+difficilement toute contradiction. «Insensible à la satire, a dit
+Lemontey, sourd à la menace, incapable de peur et de pitié, cachant sous
+le flegme un naturel colère et impatient; si, avant de résoudre, il
+consultait avec soin et bonne foi, il exécutait ensuite despotiquement,
+et brisait les oppositions[544].» La seule question sur laquelle,
+résistant au flot de la cour, Colbert ait montré de la tolérance, fut la
+question religieuse. _M. Colbert ne pense qu'à ses finances et presque
+jamais à la religion_, écrivait à ce sujet Mme de Maintenon. On a vu
+pourtant, dans ses instructions au marquis de Seignelay, si Colbert
+pouvait être taxé d'indifférence en matière de foi; mais prévoyant les
+excès de la réaction qui fermentait autour de lui dans les esprits, et
+convaincu qu'elle serait funeste à l'industrie, au commerce, ses
+préoccupations dominantes, il devait, en effet, mal seconder
+l'impatience de quelques-uns de ses collègues, notamment de Le Tellier
+et de Louvois, son fils, tout dévoués à Mme de Maintenon. On se
+souvient qu'il avait écrit en faveur des juifs établis à la Martinique.
+Le manufacturier hollandais et protestant Van Robais, qu'il avait attiré
+à Abbeville, s'étant plaint à lui de quelques tracasseries qu'il
+éprouvait à cause de sa religion, le 16 octobre 1671 Colbert adressa la
+lettre suivante à l'évêque d'Amiens:
+
+ «J'apprends que les entrepreneurs de la manufacture d'Abeville ont
+ congédié leur ministre par déférence qu'ils ont eue à la
+ remontrance que je leur fis en ladite ville. Cependant ils se
+ plaignent fort que le Père Marcel, Capucin, continue à les presser
+ par trop. Je suis bien aise de vous en donner advis, affin qu'il
+ vous plaise de modérer le zèle de ce bon religieux, et qu'il se
+ contente d'agir à l'esgard de ces gens-là ainsi que tous les
+ religieux du royaume agissent à l'esgard des huguenots[545].»
+
+A peine entré dans le Conseil, Colbert avait voulu y être le maître. Un
+jour le roi y assistait, et le jeune Brienne rapportait une affaire
+concernant l'évêque de Genève qui réclamait des magistrats de cette
+ville une rente de 3 ou 4,000 livres, payée jusqu'alors à ses
+prédécesseurs. Tout à coup, Colbert l'interrompit en disant _avec
+chaleur et hauteur_ que le roi ne voulait point fâcher Messieurs de
+Genève, et qu'il aimait mieux donner une gratification à l'évêque.
+«_Vous voyez sur quel ton le prend le sieur Colbert_, dit à l'issue du
+conseil Le Tellier au _bonhomme Brienne_, présent à la séance et furieux
+de ce que son fils eût été ainsi interrompu devant le roi; _il faudra
+compter avec lui_[546].»
+
+On peut se figurer, d'après cela, quel devait être le despotisme
+administratif de Colbert lorsque l'application de son système
+rencontrait des entraves. Quelques-uns de ses actes en donneront encore
+mieux l'idée. Il y avait à Lyon, en 1670, deux fabricants de velours
+épinglé qui projetaient d'aller s'établir à Florence. Colbert en fut
+informé, et écrivit le 8 novembre 1670 à l'archevêque de Lyon de les
+faire arrêter. Un M. de Silvecane fut chargé de les juger. D'après quel
+pouvoir et à quel titre? C'est ce qu'il serait difficile de préciser. Ne
+sachant quelle peine leur appliquer, il exposa son embarras à Colbert;
+mais celui-ci n'était pas homme à se laisser arrêter pour si peu, et, le
+12 décembre, il lui répondit que, «n'y ayant rien dans les ordonnances
+sur un fait de cette qualité, cette peine devait être à l'arbitrage des
+juges; qu'en cas d'appel il aurait soin de faire confirmer le jugement à
+Paris, mais que, de toute manière, il fallait bien prendre garde que ces
+gens-là ne sortissent du royaume.» Puis, à un mois de là, le 9 janvier
+1671, Colbert félicite M. de Silvecane «sur le jugement qu'il a rendu
+dans l'affaire des deux particuliers qui voulaient transporter leurs
+manufactures à Florence[547].» Dans la même année, le 12 juin 1671, il
+écrivit à l'ambassadeur de France en Portugal pour l'inviter à faire
+dire à un Français, dont le projet était d'établir une manufacture de
+draps à Lisbonne, que cela ne serait pas agréable au roi et _pourrait
+nuire à sa famille_. «Peut-être, ajoutait Colbert, cela l'obligerait-il
+à rentrer en France.» On croira sans peine que, sous ce régime, et avec
+de pareils penchants pour l'arbitraire, les moindres écarts de la presse
+fussent rigoureusement châtiés. Du vivant du cardinal Mazarin, c'était
+l'abbé Fouquet, frère du surintendant, qui était particulièrement
+chargé de dépister les libellistes de Paris et de les envoyer à la
+Bastille. Colbert lui-même ne dédaigna pas ce soin, et, à la mort du
+premier ministre, il pria l'ambassadeur de Hollande à Paris d'insinuer
+aux États que le roi verrait avec plaisir qu'ils avisassent aux moyens
+d'empêcher la publication de libelles contre la mémoire du
+cardinal[548]. En 1667, la création du lieutenant de police débarrassa
+Colbert de cette surveillance. Cependant, ce magistrat lui rendait
+compte exactement de tous les délits, de toutes les arrestations, et des
+jugements qui en étaient la suite. La recommandation suivante lui fut
+adressée par Colbert le 25 avril 1670.
+
+ «J'ay rendu compte au roy de la lettre que vous m'avez écrite sur
+ le sujet des _Gazettes à la main_. Sa Majesté désire que vous
+ continuïez à faire une recherche exacte de ces sortes de gens et
+ que vous fassiez punir très-sévèrement ceux que vous avez fait
+ arrester, estant très-important pour le bien de l'État d'empescher
+ à l'avenir la continuation de pareils libelles[549].»
+
+Ici, sans doute, la sévérité avait son excuse; mais, à coup sûr, on n'en
+peut dire autant d'un édit du mois de juin 1670, qui «ordonnait aux
+carriers de Saint-Leu, Montmartre, etc., de travailler dans les
+carrières, et leur faisait défense d'aller aux foins, blés et vendanges,
+afin de ne pas retarder les bâtiments du roi, permettant seulement à
+ceux qui étaient propriétaires d'héritages d'aller recueillir leurs
+fruits, sans pouvoir emmener avec eux aucun desdits carriers, sous peine
+d'emprisonnement et de punition corporelle en cas de récidive[550].»
+
+Quelques anecdotes compléteront ce que j'ai déjà dit du caractère de
+Colbert. Avant lui, le jardin des Tuileries était séparé du palais par
+une rue. Il la fit disparaître. L'ancien jardin fut bouleversé, et, sur
+les dessins de Le Nôtre, on le disposa, à quelques modifications de
+détail près, comme il est encore aujourd'hui. Quand tous ces changements
+furent terminés, Colbert dit à Charles Perrault, son premier commis à la
+surintendance des bâtiments: «_Allons aux Tuileries en condamner les
+portes: il faut conserver ce jardin au roi, et ne pas le laisser ruiner
+par le peuple, qui, en moins de rien, l'aura gâté entièrement_.» C'eût
+été pour les Parisiens, habitués depuis longtemps à jouir de la
+promenade dans ce jardin, une privation des plus fâcheuses et qui aurait
+excité un mécontentement général. Charles Perrault le comprit, et,
+arrivé dans la grande allée, dit à Colbert qu'on ne saurait croire le
+respect que tout le monde, jusqu'aux plus petits bourgeois, avait pour
+ce jardin; que non-seulement les femmes et les petits enfants ne
+s'avisaient jamais d'y cueillir aucune fleur, mais même d'y toucher;
+qu'au surplus les jardiniers pouvaient lui en rendre compte, et que ce
+serait une affliction publique de ne pouvoir plus venir s'y promener.
+«_Il n'y a que des fainéants qui viennent ici_,» dit Colbert. Perrault
+lui répondit qu'il y venait encore des personnes qui relevaient de
+maladie; qu'on y parlait d'affaires, de mariages et de toutes choses qui
+se traitaient plus convenablement dans un jardin que dans une église, où
+il faudrait, à l'avenir, se donner rendez-vous. Enfin, il se hasarda à
+faire la remarque que les jardins des rois n'étaient sans doute si
+spacieux qu'afin que tous leurs enfants pussent s'y promener. A ce trait
+Colbert sourit, et les jardiniers lui ayant dit que le peuple n'y
+faisait en effet aucun dégât, se contentant de se promener et de
+regarder, il ne parla plus de fermer les Tuileries. On devine la
+satisfaction de l'excellent Perrault[551].
+
+Par malheur pour lui, les plaidoyers du charmant auteur des _Contes de
+fées_ ne furent pas toujours couronnés du même succès. Perrault avait un
+frère receveur général des finances à Paris, le même qui avait travaillé
+avec Colbert, alors son subalterne, chez un trésorier des Parties
+casuelles. De 1054 à 1664, époque où le frère de Perrault exerça cette
+charge, les recettes furent, comme on l'a vu, extrêmement difficiles, et
+le roi se trouva obligé de remettre au peuple tout ce qui restait dû sur
+les tailles de ces dix années, «libéralité admirable, dit Charles
+Perrault, si elle n'eût point été faite aux dépens des receveurs
+généraux qui avaient avancé ces fonds, et qui ont été presque tous
+ruinés, faute d'en avoir pu faire le recouvrement.» Son frère se trouva
+dans ce cas, et, en 1664, tourmenté, persécuté par ses créanciers, il
+crut pouvoir prendre quelques fonds sur la recette courante pour payer
+ses dettes les plus criardes. Colbert l'apprit et le fit appeler; mais,
+craignant les poursuites de quelques personnes qui parlaient déjà de le
+faire incarcérer, Perrault s'était caché. Que pouvait faire Colbert? Il
+donna ordre que sa charge fût vendue au profit du Trésor. Vainement,
+Charles Perrault intercéda souvent en sa faveur. Un jour Colbert lui
+dit: «_Votre frère s'est fié sur mon amitié, et il a cru qu'il pouvait
+impunément jouer le tour qu'il m'a fait_.» Là-dessus Perrault se récria,
+exposa de nouveau les causes premières de la gêne de son frère; quoi
+qu'il en soit, il dut se résigner ou se retirer. Suivant lui, la
+réputation que Colbert voulait se faire auprès du roi d'un homme
+parfaitement intègre l'aurait porté à traiter un ancien ami avec une
+dureté qu'il n'aurait pas témoignée pour tout autre. Mais ici le
+jugement de Perrault est suspect, et l'injustice de ce reproche paraît
+évidente, lorsqu'on se rappelle l'inflexible sévérité du ministre dans
+le cours des opérations de la Chambre de justice. Tout porte à croire,
+au contraire, que Colbert pensait réellement ce qu'il disait un jour à
+Charles Perrault, qui le sollicitait à ce sujet: «_Je voudrais qu'il
+m'en eût coûté 10,000 écus de mon argent, et que cela ne fût pas
+arrivé_[552].»
+
+L'intégrité ordinaire de Colbert lui fit pourtant défaut une fois dans
+une circonstance très-importante, où son intérêt personnel était
+fortement engagé. En 1671, le marquis de Seignelay avait vingt ans, et
+Colbert songeait à le marier à une riche héritière, la marquise
+d'Alègre, dont un des oncles, le marquis d'Urfé, avait un grand procès à
+Bordeaux contre le marquis de Mailly, son neveu, au sujet de la
+succession de la duchesse de Croüy[553]. A l'occasion de ce procès,
+Colbert écrivit, le 4 juillet 1671, l'étrange lettre qu'on va lire, au
+sieur Lombard, un de ses agents à Bordeaux.
+
+ «M. le marquis d'Urfé, qui est de mes amis particuliers, ayant un
+ procès sur le point d'estre jugé au Parlement de Bordeaux, ne
+ manquez pas de solliciter en mon nom tous les juges et de faire
+ toutes les diligences dont il aura besoin pour la décision heureuse
+ de cette affaire, estant bien aise de luy marquer en ce rencontre
+ et en tout autre l'intérest que je prends à tout ce qui le
+ regarde[554].»
+
+Le sieur Lombard s'acquitta sans doute exactement de sa commission; mais
+sa démarche ne réussit pas également auprès de tous les conseillers du
+Parlement de Bordeaux. Le marquis de Mailly avait parmi eux des amis;
+ils l'informèrent, de ce qui se passait, et il s'en plaignit lui-même
+très-vivement à Colbert[555].
+
+Enfin, on a reproché à ce ministre de n'avoir pas prévenu, comme il
+aurait pu le faire, la disgrâce de M. de Pomponne, ministre secrétaire
+d'État des affaires étrangères, qui garda pendant trois jours une lettre
+de l'ambassadeur de France à Munich, relative au mariage de la Dauphine.
+Cet ambassadeur était le marquis de Croissy, frère de Colbert. Quand il
+reçut sa lettre, M. de Pomponne, allait partir pour Livry, où des
+invités l'attendaient; il commit la faute, inexcusable sans doute, de
+sacrifier son devoir à ses plaisirs, et partit en recommandant au
+courrier de ne pas se montrer de quelques jours. Mais, en même temps que
+lui, Colbert avait reçu une lettre de son frère, et il en parla au roi,
+dont l'impatience fut bientôt portée au dernier pour. Cependant, M. de
+Pomponne ne paraissait pas. Il ne fallait que trois heures pour le
+prévenir de la peine où était le roi. Personne n'y songea. Quand il
+revint, il n'était plus ministre. Le frère de Colbert l'avait
+remplacé[556].
+
+On lira avec plus de plaisir l'anecdote suivante.
+
+Colbert avait fait apporter de grandes améliorations au Jardin du Roi.
+Un jour, en visitant ce jardin, il s'aperçut qu'une portion de terrain
+destinée aux cultures botaniques avait été plantée de vignes pour
+l'usage des administrateurs de l'établissement. A cette vue, sa colère
+éclate et il ordonne que la vigne soit arrachée à l'instant. En même
+temps, impatient de voir cesser un abus aussi scandaleux, il demande une
+pioche, et, transporté d'une patriotique indignation, il arrache
+lui-même la vigne, objet de son courroux[557].
+
+Le 23 janvier 1670, Colbert écrivit à un ingénieur qui travaillait au
+port de Dunkerque: «Il n'est pas question de savoir si vous estes
+courtisan ou flatteur, et il n'a jamais esté nécessaire d'avoir l'une ou
+l'autre de ces mauvaises qualitez près de moi.» Dans une autre
+circonstance, il ne craignit pas de faire entendre un langage sévère au
+duc de Mazarin, celui qui désirait avoir des procès sur tous les biens
+provenant de la succession du cardinal, et qui brisa lui-même à coups de
+marteau, sous prétexte de nudité, les plus belles statues de sa galerie.
+Le duc de Mazarin avait été nommé gouverneur d'Alsace; mais, au lieu de
+s'en tenir à ses attributions, il voulut empiéter sur celles de
+l'intendant, et se mêler aussi de la justice, de la police, des
+finances. Après une première lettre du 28 septembre 1672, qui ne le
+corrigea pas, Colbert, fatigué des embarras incessants que le duc de
+Mazarin causait à tout le monde, lui écrivit, le 11 novembre suivant,
+une lettre des plus énergiques, dont j'extrais ce qui suit:
+
+ «Vous ne devriez permettre que ces sortes de prétentions parussent
+ aux yeux de Sa Majesté... Au nom de Dieu, laissez faire aux autres
+ ce qu'ils doibvent faire, et faites bien ce que vous estes obligé
+ de faire pour le service du roy... Vous sçavez de quelle estendue
+ est le royaume, et vous sçavez que feu Monseigneur le cardinal, et
+ auparavant luy M. le conte d'Harcourt ont esté grands baillifs
+ comme vous; et jamais le roy n'a entendu parler d'aucune difficulté
+ sur ces matières, et il n'en est jamais arrivé aucune entre les
+ gouverneurs et les intendants dans tout le royaume. Je ne sçais par
+ quel malheur il faut que le roy voye incessamment des difficultés
+ que vous faites naistre où les autres n'en trouvent aucune[558].»
+
+On a déjà vu qu'à partir de 1670 l'influence de Colbert, bien que
+très-puissante encore, avait rencontré une influence rivale et souvent
+supérieure dans celle de Louvois. Pourtant, même à dater de cette
+époque, Louis XIV témoignait encore de l'amitié à Colbert et ne lui
+cachait pas le prix qu'il attachait à ses services. La lettre suivante,
+qu'il lui adressa de Versailles, le 23 avril 1671, porte un cachet de
+vérité précieux et fait connaître au juste la nature de l'ascendant que
+ce roi conservait sur ceux-là même de ses ministres dont, à son insu, il
+recevait l'impulsion.
+
+ «Mme Colbert m'a dit que vostre santé n'est pas très-bonne et
+ que la diligence avec laquelle vous prétendes revenir vous peut
+ estre préjudiciable. Je vous escris ce billet pour vous ordonner de
+ ne rien faire qui vous mette hors d'estat de me servir, en arrivant
+ à tous les emplois que je vous confie. Enfin, vostre santé m'est
+ nécessaire; je veux que vous la conserviez, et que vous croyiés que
+ c'est la confiance et l'amitié que j'ai en vous et pour vous qui me
+ font parler comme je fais[559].
+
+ «POUR COLBERT.»
+
+Mais Colbert, on va le voir, ne suivit pas le conseil véritablement
+affectueux que lui donnait le roi, et rejoignit la cour presque
+immédiatement. Neuf jours après la lettre qui précède, Louis XIV lui en
+écrivit une autre, mais cette fois sur un ton singulièrement différent.
+Que s'était-il passé dans l'intervalle? Sans doute quelque querelle
+d'attributions en plein Conseil, au sujet de cette prépondérance chaque
+jour croissante du jeune secrétaire d'État de la guerre. Qui sait?
+Trompé par les expressions si bienveillantes de la lettre qu'il venait
+de recevoir, Colbert prit peut-être, dans ses récriminations, un ton
+hautain, absolu, qui déplut surtout au roi. Sans soulever entièrement le
+voile qui couvre cette affaire, les lettres suivantes en disent assez
+pour fixer les situations, dessiner les caractères, et, sous ce double
+rapport, elles présentent un puissant intérêt.
+
+ «A Chantilly, ce 24 avril 1671.
+
+ «Je fus assez maistre de moy avant ier pour vous cacher la peine
+ que j'avois d'entendre un homme que j'ai comblé de bienfais comme
+ vous, me parler de la manière que vous faisiez. J'ai eu beaucoup
+ d'amitié pour vous, il y paroist par ce que j'ai fait; j'en ay
+ encore présentement, et je croys vous en donner une assez grande
+ marque en vous disant que je me suis contraint un seul moment pour
+ vous, et que je n'ay pas voulu vous dire moi-mesme ce que je vous
+ escris, pour ne pas vous comettre à me déplaire davantage. C'est la
+ mémoire des services que vous m'avez rendus et mon amitié qui me
+ donne ce sentiment; profités-en et n'asardés plus de me fascher
+ encore, car après que j'aurai entendu vos raisons, et celles de vos
+ confrères et que j'aurai prononcé sur touttes vos prétentions, je
+ ne veux plus jamais en entendre parler. Voiés si la marine ne vous
+ convient pas, si vous ne l'avez à vostre mode, si vous aimeriez
+ mieux autre chose; parlez librement; mais, après la décision que je
+ donnerai je ne veux pas une seule réplique. Je vous dis ce que je
+ pense pour que vous travaillés sur un fondement asseuré et pour que
+ vous ne preniés pas de fausses mesures[560].»
+
+ «A. COLBERT.»
+
+Le coup était rude, et ce qui en rendait surtout les suites redoutables,
+c'est qu'il avait été porté de sang-froid et après mûre réflexion. Quand
+Louis XIV prétend que la crainte de pousser Colbert à se commettre
+davantage l'a seule arrêté, il est permis d'hésiter à le croire. Il est
+plus probable que l'ancien ascendant de son ministre le retint, et que,
+tout en désirant fortement de modifier ses relations avec Colbert et de
+s'opposer à certaines licences, il n'en avait le courage que de loin.
+Quoi qu'il en soit, cette lettre remplissait le but qu'il voulait
+atteindre. Colbert essaya sans doute de se justifier, de pallier les
+torts qui lui étaient reprochés. On n'a pas sa réponse; mais celle que
+lui adressa le roi permet d'en déterminer le sens.
+
+ «A Liancourt, 26 avril 1671.
+
+ «Ne croiés pas que mon amitié diminue, vos services continuant,
+ cela ne se peut; mais il me les faut rendre comme je le désire, et
+ croire que je fais tout pour le mieux. La préférence que vous
+ craignés que je donne aux autres ne vous doit faire aucune peine.
+ Je veux seulement ne pas faire d'injustice et travailler au bien de
+ mon service. C'est ce que je ferai quand vous serés tous auprès de
+ moy. Croyés, en allendant, que je ne suis point changé pour vous,
+ et que je suis dans les sentiments que vous pouvés désirer[561].»
+
+On a souvent fait un crime aux hommes de lettres de la seconde moitié du
+XVIIe siècle, à Corneille, à Racine, à Boileau, à Molière, des
+louanges véritablement excessives qu'ils prodiguèrent à Louis XIV. Pour
+être juste, il faudrait reconnaître que, loin de communiquer, sur ce
+point, l'impulsion à leur époque, ils se bornèrent à suivre celle que
+leur donnait la cour. Qui ne connaît les excentricités en ce genre du
+duc de Lafeuillade, dont le projet avait été, c'est lui-même qui s'en
+vantait, d'acheter un caveau à l'église des Petits-Pères, d'y pratiquer
+un souterrain qui aurait abouti à la place des Victoires, sous la statue
+du roi qu'il y avait élevée à ses frais, et de se faire enterrer
+immédiatement au-dessous? Le duc de Saint-Simon a caractérisé cette
+fièvre d'adulation, que la vanité bien connue de Louis XIV rendait
+contagieuse, en disant, dans son langage hyperbolique, que si ce prince
+l'eût voulu, il se fût fait adorer[562]. Il est curieux de voir
+aujourd'hui comment les libellistes contemporains qualifiaient ce
+travers. «Le roi, disait l'un d'eux en 1689, a le plus grand
+amour-propre et le plus vaste orgueil qui fut jamais. Il s'est fait
+donner plus de faux encens que tous les demi-dieux des païens n'en ont
+eu de véritable. Jamais homme n'a aimé les louanges et la vaine gloire
+au point que ce prince l'a recherchée. Voilà à quoi se réduit la gloire
+de Louis XIV: _C'est un amour-propre d'une grandeur immense_[563].»
+Enfin, Colbert lui-même, le grave et austère Colbert dut payer son
+tribut à cette passion effrénée de louanges qu'il avait, comme tant
+d'autres, contribué à développer. Les historiens spéciaux ont réduit à
+leur valeur réelle les talents militaires, l'influence personnelle de
+Louis XIV dans les campagnes auxquelles ce prince assista[564]. La
+lettre suivante que Colbert lui écrivit, le 4 juillet 1673, après la
+prise de Maestricht, où ce prince se trouvait, donnera donc une idée du
+ton sur lequel les ministres du temps se croyaient sans doute obligés de
+louer le roi pour se maintenir dans ses bonnes grâces.
+
+ SIRE,
+
+ «Toutes les campagnes de Votre Majesté ont un caractère de surprise
+ et d'estonnement qui saisit les esprits et leur donne seulement la
+ liberté d'admirer, sans jouir du plaisir de pouvoir trouver quelque
+ exemple;
+
+ «La première, de 1667, douze ou quinze places fortes avec une bonne
+ partie de trois provinces;
+
+ «En douze jours de l'hiver de 1668, une province entière;
+
+ «En 1672, trois provinces et quarante-cinq places fortes.
+
+ «Mais, Sire, toutes ces grandes et extraordinaires actions cèdent à
+ ce que Votre Majesté vient de faire. Forcer six mille hommes dans
+ une des meilleures places de l'Europe, avec vingt mille hommes de
+ pied, les attaquer par un seul endroit, et ne pas employer toutes
+ ses forces pour donner plus de matière à la vertu de Votre Majesté;
+ il faut avouer qu'un moyen aussi extraordinaire d'acquérir de la
+ gloire, n'a jamais été pensé que par Votre Majesté. Nous n'avons
+ qu'à prier Dieu pour la conservation de Votre Majesté. Pour le
+ surplus, sa volonté sera la seule règle de son pouvoir.
+
+ «Jamais Paris n'a témoigné tant de joie. Dès dimanche au soir, les
+ bourgeois, de leur propre mouvement, sans ordre, ont fait partout
+ des feux de joie, qui seront recommencés ce soir après le _Te
+ Deum_[565].
+
+L'anecdote suivante donne à la lettre qu'on vient de lire une singulière
+signification, et montre quels durent être les écueils de la position de
+Colbert, à partir de 1672. La guerre traînant en longueur et exigeant
+sans cesse de nouveaux efforts, le roi avait dit un jour à ce ministre
+qu'il lui faudrait 60 millions de plus pour l'_extraordinaire des
+guerres_. Effrayé par ce chiffre, Colbert répondit tout d'abord qu'il ne
+croyait pas pouvoir fournir à cette dépense. «_Songez-y_, reprit Louis
+XIV, _il se présente quelqu'un qui entreprendrait d'y suffire, si vous
+ne voulez pas vous y engager_.» Colbert resta longtemps sans retourner
+chez le roi, et ses commis le virent occupé à remuer tous ses papiers,
+ignorant ce qu'il faisait, _encore moins ce qu'il pensait_. Enfin, le
+roi lui fit dire d'aller à Versailles. Il y alla, et les choses
+reprirent leur train ordinaire. On prétend, dit Charles Perrault après
+avoir raconté ce fait, que la difficulté de faire face à un pareil
+surcroît de dépenses l'avait engagé à se retirer; mais que sa famille
+lui persuada de ne point quitter la partie, _et que c'était un piège
+qu'on lui tendait pour le perdre en l'éloignant des affaires_. Colbert
+resta donc ministre; «mais, ajoute Perrault, tandis qu'auparavant on le
+voyait se mettre au travail en se frottant les mains de joie, depuis cet
+événement, il ne travailla plus qu'avec un air chagrin et même en
+soupirant. De facile et aisé qu'il était, il devint difficultueux, et
+l'on n'expédia plus, à beaucoup près, autant d'affaires que dans les
+premières années de son administration[566].
+
+Ainsi, par un singulier retour de fortune, l'accusateur, le remplaçant
+de Fouquet en était venu au point, vers la fin de sa vie, de craindre un
+piège dont les auteurs, s'ils eussent réussi, ne lui auraient pas
+seulement ôté le pouvoir. Aveuglé par ce vertige de la faveur auquel si
+peu d'hommes savent résister, comme Fouquet, à qui lui-même, vingt ans
+auparavant, reprochait l'orgueil de ses alliances, il avait, de la même
+manière, cherché des appuis dans les plus puissantes familles du
+royaume, et le même reproche venait l'atteindre. Ses ennemis craignaient
+ou feignaient de craindre son insatiable ambition et lui prêtaient de
+coupables projets[567]. Une lettre de Mme de Maintenon elle-même
+montrera, tout à l'heure, qu'ils l'accusaient de tramer _des desseins
+pernicieux_. Quels étaient ces desseins? Peut-être d'usurper le rôle du
+cardinal de Richelieu, de Mazarin, de devenir comme eux premier ministre
+et ministre dirigeant. Il est certain qu'avec un prince moins altier,
+moins absolu que Louis XIV, Colbert aurait atteint ce but: «Je crois, a
+dit Gourville, que son ambition était plus grande que le monde et
+lui-même n'en jugeaient; mais quand il a voulu faire quelques démarches
+pour excéder sa place, il a bientôt pu voir que le roi ne s'en
+accommoderait pas.» On comprend en effet que, jaloux comme il l'était du
+pouvoir, et surtout de l'apparence du pouvoir, Louis XIV n'eût jamais
+souffert une pareille usurpation, mais Colbert devait le savoir mieux
+que personne. Les bruits répandus contre lui, les desseins pernicieux
+qu'on lui attribuait, étaient donc, sans aucun doute, inventés et
+colportés par le _parti de la guerre_, pour le forcer à sortir du
+Conseil.
+
+La mort se chargea de ce soin, et, par malheur pour la France, au moment
+où ses services lui eussent été le plus nécessaires. On était en 1683. A
+cette époque, dit-on, Colbert, plus que jamais en butte à la
+malveillance de la faction Louvois, cherchait à captiver les faveurs
+incertaines de Louis XIV par un dernier effort plus digne d'un
+courtisan que d'un grand ministre. Il projetait de faire construire sur
+le terrain de l'hôtel de Soissons, où la Halle aux Blés a été bâtie
+depuis, un vaste bassin au milieu duquel se serait élevé un immense
+rocher portant à ses angles quatre statues colossales de fleuves, et
+dominé par Louis XIV terrassant la Discorde et l'Hérésie. Déjà, un
+artiste célèbre, le statuaire Girardon, avait fait le plan de cette
+montagne de marbre et de bronze; mais, à la mort du ministre qui en
+avait eu l'idée, ce projet fut abandonné, et son successeur eut le bon
+esprit d'épargner à la France les frais de cette nouvelle
+adulation[568].
+
+Colbert était alors âgé de soixante-quatre ans. Depuis plusieurs années,
+sa santé, altérée par un travail opiniâtre, lui commandait les plus
+grands ménagements. Le 19 novembre 1672, il écrivait à son frère,
+ambassadeur à Londres, qu'il avait l'estomac mauvais et qu'il suivait un
+régime fort réglé, mangeant en son particulier, à dîner, un seul poulet
+avec du potage, et, soir et matin, un morceau de pain avec un bouillon
+ou choses équivalentes. Du reste, Colbert ajoutait qu'il se trouvait
+très-bien de ce régime, qu'il commençait à reprendre sa santé et à
+dormir mieux qu'auparavant[569]. Vers 1680, ayant accompagné le roi dans
+un voyage aux Pays-Bas, il eut une fièvre maligne extrêmement violente,
+dont les accès étaient de quinze heures. Un médecin anglais l'en guérit
+avec du quinquina, ce qui mit ce remède à la mode[570]. Il y a donc lieu
+de croire que ce ministre, déjà fortement éprouvé par plusieurs maladies
+considérables, succomba à une nouvelle attaque, compliquée cette fois
+d'une pierre qui s'était formée dans les reins. Cependant, d'après
+quelques-uns de ses biographes, le chagrin que lui causa une injuste
+réprimande du roi aurait avancé sa mort. On raconte même à ce sujet les
+détails suivants.
+
+Louvois surveillait avec une attention extrême les dépenses même les
+plus minimes de son département[571]. Ayant cru découvrir qu'en sa
+qualité de surintendant des bâtiments, Colbert avait passé quelques
+marchés onéreux au Trésor, notamment pour la grille qui ferme la grande
+cour du château de Versailles, il en donna avis au roi. A quelque temps
+de là, Colbert rendit compte de cette dépense à Louis XIV qui reçut fort
+mal ses explications. Après plusieurs choses très-désagréables, le roi
+lui dit: «_Il y a là de la friponnerie_.--_Sire_, répondit Colbert, _je
+me flatte au moins que ce mot-là ne s'étend pas jusqu'à moi_,--_Non_,
+dit le roi, _mais il fallait y avoir plus d'attention_.» Et il ajouta:
+«_Si vous voulez savoir ce que c'est que l'économie, allez en Flandre;
+vous verrez combien les fortifications des places conquises ont peu
+coûté_[572].»
+
+Ce mot, cette comparaison, firent, dit-on, l'effet d'un coup de foudre.
+Colbert tomba malade de la maladie dont il mourut, et ses dernières
+paroles furent, en parlant du roi: «_Si j'avais fait pour Dieu ce que
+j'ai fait pour cet homme-là, je serais sauvé deux fois, et je ne sais ce
+que je vais devenir_.» En apprenant sa maladie, le roi lui envoya un
+gentilhomme et lui écrivit. Colbert reçut ce gentilhomme dans sa
+chambre, mais en feignant de dormir, afin d'être dispensé de lui parler.
+Quant à la lettre, il refusa de la lire en disant: «_Je ne veux plus
+entendre parler du roi; qu'au moins à présent il me laisse tranquille_.»
+Pour l'excuser de ce manque de respect, sa famille fut obligée de
+prétexter qu'il n'avait plus voulu penser qu'à son salut.
+
+Tous ces détails sont-ils bien exacts? Suivant son biographe
+contemporain, «la joie qu'éprouva Colbert des succès que Duquesne venait
+de remporter sur les Algériens, et la jalousie qu'il avait depuis
+longtemps contre Louvois lui firent faire de si grands efforts pour bien
+remplir les devoirs de toutes ses charges, que sa santé succomba enfin
+sous un travail si continuel.» Le même écrivain ajoute qu'il se _forma
+une pierre dans ses reins_, et qu'il mourut le 6 septembre 1683, après
+avoir reçu les secours spirituels d'un vicaire de Saint-Eustache et du
+père Bourdaloue[573]. Colbert avait fait son testament le 5
+septembre[574]. En l'absence de documents plus explicites, la lettre
+suivante, écrite le 10 septembre 1683 par Mme de Maintenon à Mme
+de Saint-Géran, constate plusieurs faits intéressants et semble
+confirmer, jusqu'à un certain point, l'ingratitude dont on prétend que
+Colbert accusa Louis XIV au moment de mourir.
+
+ «Le roi se porte bien et ne sent plus qu'une légère douleur. La
+ mort de M. Colbert l'a affligé, et bien des gens se sont réjouis de
+ cette affliction. C'est un sot discours que les desseins pernicieux
+ qu'il avait, et le roi lui a pardonné de très-bon coeur _d'avoir
+ voulu mourir sans lire sa lettre pour mieux penser à Dieu_... M. de
+ Seignelay a voulu envahir tous ses emplois et n'en a obtenu aucun;
+ il a de l'esprit, mais peu de conduite. Ses plaisirs passent
+ toujours devant ses devoirs. Il a si fort exagéré les qualités et
+ les services de son père qu'il a convaincu tout le monde qu'il
+ n'était ni digne ni capable de le remplacer[575].»
+
+Ainsi mourut, dans son hôtel de la rue Neuve-des-Petits-Champs, un des
+plus grands ministres qui aient honoré l'administration française. Il
+mourut, on le voit, haï de ses collègues, du roi peut-être, et à coup
+sûr du peuple, qui le regardait comme le promoteur d'une multitude
+d'odieux impôts établis depuis 1672, du peuple de Paris surtout qui ne
+pouvait lui pardonner d'avoir donné à bail les échoppes des halles, dont
+il avait joui gratuitement jusqu'alors[576]. La haine de ce peuple fut
+telle qu'on n'osa faire enterrer de jour le corps de celui qui en était
+l'objet. Son convoi n'eut lieu que la nuit; encore fallut-il, dans la
+crainte d'un plus grand scandale, le faire escorter par des archers du
+guet, de son hôtel à l'église Saint-Eustache, où sa famille lui fit
+construire ensuite un magnifique mausolée[577]. Puis, à peine la
+nouvelle de sa mort s'est-elle répandue, que déjà les couplets, les
+épigrammes, les satires, sur sa dureté et son avarice circulent de
+toutes parts. «Riche par les seuls bienfaits du roi, qu'il ne dissipait
+pas, a dit un de ses contemporains, prévoyant assez et le disant à ses
+amis particuliers, la prodigalité de son fils aîné, il envoya au roi,
+avant de mourir, le mémoire de son bien, qui montait à plus de 10
+millions, et fit voir clairement que les appointements de ses charges et
+les gratifications extraordinaires avaient pu, en vingt-deux ans,
+produire légitimement une somme aussi considérable que celle-là[578].»
+Mais le peuple, cela se conçoit, ne calculait pas ainsi. En comparant la
+misère générale, principalement dans les campagnes, à l'opulence de
+celui à qui, en raison de son titre et de son pouvoir, que l'on croyait
+sans bornes, il faisait remonter la responsabilité des édits financiers
+qui le ruinaient, l'idée qu'il avait perdu dans Colbert le défenseur le
+plus zélé, le plus dévoué, ne lui venait pas même à l'esprit. Au
+contraire, il donnait aveuglément carrière à sa rancune, à sa haine, à
+ses plus mauvais instincts. Comme toujours, il se trouva dans le nombre
+des mécontents, d'honnêtes rimeurs qui, renchérissant sur le tout, se
+chargèrent de buriner, dans un langage bien digne des sentiments qui les
+inspiraient, ces invectives de carrefours. Je me garderai bien d'en
+reproduire ici la dixième partie, mais il importe que l'on en connaisse
+quelques-unes. Il y a dans ces écarts de l'opinion populaire, à l'égard
+d'un ministre à jamais illustre et digne de l'être, non-seulement pour
+le bien qu'il avait rêvé, mais aussi pour tout ce qu'il a fait de grand
+et de beau, une utile et salutaire leçon pour tous les temps. Les
+quatrains qu'on va lire sont extraits d'un petit libelle ayant pour
+titre: _la Beste insatiable ou le Serpent crevé_. Cette bête ou ce
+serpent, c'est Colbert. Le titre promet. On va voir qu'il ne promet rien
+de trop[579].
+
+ «Lorsque je vois Colbert dans la bière estendu,
+ Et qu'on fait sur son corps des solennels services,
+ Tous ces honneurs sont mes supplices,
+ Car je le voudrois voir pendu.....»
+
+ «Ce grand Colbert est mort; pleurez gens de finance,
+ Pleurez gros partisans, pleurez donneurs d'avis;
+ Son sublime sçavoir, qui vous a tant servis,
+ Ne sauroit plus troubler le repos de la France....»
+
+ «Il aimoit tant l'escorcherie,
+ Pour avoir l'argent à monceau,
+ Qu'il fist de sa maison de Seau
+ La source de la boucherie[580].»
+
+ «Vous l'avez fait mourir, ignorants médecins,
+ Ce ministre fameux, cet homme d'importance;
+ Vous croyez qu'il avoit la pierre dans les reins:
+ Il l'avoit dans le coeur, au malheur de la France...»
+
+ «Enfin Colbert n'est plus, et c'est vous faire entendre
+ Que la France est réduite au plus bas de son sort,
+ Car s'il restoit encore quelque chose à lui prendre,
+ Le voleur ne seroit pas mort[581]...»
+
+En lisant ces grossières injures, une douloureuse réflexion se présente
+à l'esprit: au nombre des ministres français dont le nom jette le plus
+d'éclat dans nos annales, et qui, à des titres divers, sont aujourd'hui
+les plus populaires, il faut placer au premier rang Sully, Richelieu,
+Mazarin, Colbert et Turgot. Et pourtant, quel a été le jugement des
+contemporains sur chacun d'eux? En haine de Sully, le peuple arrache ou
+décapite les arbres que ce ministre avait fait planter sur les grands
+chemins[582]; Richelieu fut détesté du peuple lui-même, qu'il délivra du
+joug immédiat de ses mille maîtres pour ne lui en donner qu'un seul,
+moins exigeant et plus éloigné; Mazarin, grand et habile ministre,
+malgré sa rapacité, fit éclore une bibliothèque de libelles et fut exilé
+deux fois. On vient de voir comment le peuple jugea Colbert, et le
+respect qu'il eut pour ses dépouilles mortelles. Enfin, près d'un siècle
+plus tard, par une étrange et singulière anomalie, Turgot tomba aux
+applaudissements simultanés du peuple et de la cour. La justice
+serait-elle donc impossible aux contemporains, même des plus grands et
+des plus habiles, des plus dévoués et des plus intègres ministres? Cette
+erreur d'une époque entière au sujet des hommes investis du
+gouvernement, est en quelque sorte une calamité publique, car elle
+habitue tous les ministres, même les plus incapables et les plus
+mauvais, à croire, non sans motifs, il faut l'avouer, que leur influence
+ne pourra être sainement appréciée que par la génération qui les suivra.
+_Le peuple_, a dit un duc de Sforze de l'école de Machiavel, _ressemble
+aux enfants: il crie quand on le torche_. Triste maxime dont la vérité a
+déjà éclaté en France beaucoup trop souvent! Mais, soyons justes envers
+le peuple. Comme Sully lui-même, comme Mazarin, quoique à un bien
+moindre degré, Colbert manqua, par malheur, de désintéressement, vertu
+essentielle, surtout aux yeux de la multitude, plus apte à la comprendre
+que toutes les autres. L'immense fortune laissée par ce ministre et la
+détresse du royaume pendant la seconde moitié de son administration,
+mais surtout, la nature même des devoirs que lui imposaient ses
+fonctions de contrôleur général, expliquent donc, jusqu'à un certain
+point, sans la justifier toutefois, l'impopularité dont il fut l'objet.
+
+Un écrivain du XVIIIe siècle, trop exalté peut-être dans son temps,
+trop déprécié à coup sûr par le nôtre, Thomas, de l'Académie Française,
+a tracé un parallèle extrêmement remarquable à beaucoup d'égards, même
+au point de vue économique, de l'influence exercée par l'administration
+de Sully et de Colbert. On me saura gré d'en reproduire, avant de
+terminer, les traits principaux:
+
+ «Colbert et Sully, destinés tous deux à de grandes choses, furent
+ élevés au ministère à peu près dans les mêmes circonstances. Sully
+ parut après les horribles déprédations des favoris et les désordres
+ de la Ligue; Colbert eut à réparer les maux qu'avaient causés le
+ règne orageux et faible de Louis XIII, les opérations brillantes,
+ mais forcées, de Richelieu, les querelles de la Fronde, l'anarchie
+ des finances sous Mazarin. Tous deux trouvèrent le peuple accablé
+ d'impôts et le roi privé de la plus grande partie de ses revenus;
+ tous deux eurent le bonheur de rencontrer deux princes qui avaient
+ le génie du gouvernement, capables de vouloir le bien, assez
+ courageux pour l'entreprendre, assez fermes pour le soutenir,
+ désireux de faire de grandes choses, l'un pour la France, l'autre
+ pour lui-même; tous deux commencèrent par liquider les dettes de
+ l'État, et les mêmes besoins firent naître les mêmes opérations;
+ tous deux travaillèrent ensuite à accroître la fortune publique;
+ ils surent également combiner la nature des divers impôts; mais
+ Sully ne sut pas en tirer tout le parti possible; Colbert
+ perfectionna l'art d'établir entre eux de justes proportions; tous
+ deux diminuèrent les frais énormes de la perception, bannirent le
+ trafic honteux des emplois qui enrichissait et avilissait la cour,
+ ôtèrent aux courtisans tout intérêt dans les fermes; tous deux
+ firent cesser la confusion qui régnait dans les recettes et les
+ gains immenses que faisaient les receveurs; mais, dans toutes ces
+ parties, Colbert n'eut que la gloire d'imiter Sully, et de faire
+ revivre les anciennes ordonnances de ce grand homme. Le ministre de
+ Louis XIV, à l'exemple de celui de Henri IV, assura des fonds pour
+ chaque dépense; à son exemple, il réduisit l'intérêt de l'argent.
+ Tous deux travaillèrent à faciliter les communications; mais
+ Colbert fit exécuter le canal de Languedoc, dont Sully n'avait eu
+ que le projet. Ils connurent tous deux l'art de faire tomber sur
+ les riches et sur les habitants des villes les remises accordées
+ aux campagnes; mais on leur reproche à tous deux d'avoir gêné
+ l'industrie par des taxes. Le crédit, cette partie importante des
+ richesses publiques, qui fait circuler celles qu'on a, qui supplée
+ à celles qu'on n'a pas, paraît n'avoir pas été assez connu par
+ Sully, pas assez ménagé par Colbert[583]. Les monnaies attirèrent
+ leur attention; mais Sully n'aperçut pas les maux ou ne trouva que
+ des remèdes dangereux; Colbert porta dans cette partie une
+ supériorité de lumières qu'il dut à son siècle autant qu'à
+ lui-même. On leur doit à tous deux l'éloge d'avoir vu que la
+ réforme du barreau pouvait influer sur l'aisance nationale; mais
+ l'avantage des temps fit que Colbert exécuta ce que Sully ne put
+ que désirer: l'un, dans un temps d'orage et sous un roi soldat,
+ annonça seulement à une nation guerrière qu'elle devait estimer les
+ sciences; l'autre, ministre d'un roi qui portait la grandeur jusque
+ dans les plaisirs de l'esprit, donna au monde l'exemple, trop
+ oublié peut-être, d'honorer, d'enrichir et de développer tous les
+ talents. Sully entrevit le premier l'utilité d'une marine: c'était
+ beaucoup en sortant de la barbarie; nous nous souvenons que Colbert
+ eut la gloire d'en créer une. Le commerce fut protégé par les deux
+ ministres; mais l'un voulait le tirer presque entier des produits
+ des terres, l'autre des manufactures. Sully préférait, avec raison,
+ celui qui, étant attaché au sol, ne peut être ni partagé ni envahi,
+ et qui met les étrangers dans une dépendance nécessaire, Colbert ne
+ s'aperçut pas que l'autre n'est fondé que sur des besoins de
+ caprice ou de goût, et qu'il peut passer avec les artistes dans
+ tous les pays du monde. Sully fut donc supérieur à Colbert dans la
+ connaissance des véritables sources du commerce; mais Colbert
+ l'emporta sur lui du côté des soins, de l'activité et des calculs
+ politiques: dans cette partie, il l'emporta par son attention à
+ diminuer les droits intérieurs du royaume, que Sully augmenta
+ quelquefois, par son habileté à combiner les droits d'entrée et de
+ sortie, opération qui est peut-être un des plus savants ouvrages
+ d'un législateur[584]..... Sully, peut-être, saisit mieux la masse
+ entière du gouvernement; Colbert en développa mieux les détails:
+ l'un avait plus de cette politique qui calcule, l'autre de cette
+ politique des anciens législateurs qui voyaient tout dans un grand
+ principe. Le plan de Colbert était une machine vaste et compliquée,
+ où il fallait sans cesse remonter de nouvelles roues; le plan de
+ Sully était simple et uniforme comme la nature. Colbert attendait
+ plus des hommes, Sully attendait plus des choses: l'un créa des
+ ressources inconnues à la France, l'autre employa mieux les
+ ressources qu'elle avait. La réputation de Colbert dut avoir plus
+ d'éclat, et celle de Sully dut acquérir plus de solidité[585].»
+
+On a pu voir, en ce qui concerne Colbert, si cette appréciation des
+principes qu'il porta dans l'administration est fondée. Je crois que les
+faits l'ont démontré: une passion extrème pour le bien public et pour
+la gloire de la France, un ardent désir d'alléger et d'égaliser le
+fardeau des charges publiques, une probité sévère, irréprochable, la
+haine innée du désordre, un profond sentiment de l'autorité, enfin une
+activité prodigieuse, infatigable, tels furent les principaux mérites de
+ce ministre; voilà les ressorts énergiques qui le portèrent au pouvoir
+et qui lui valurent pendant longtemps une si grande, une si juste
+influence. «M. Colbert, a dit Charles Perrault, ne connaissait guère
+d'autre repos que celui qui consiste à changer de travail ou à passer
+d'un travail difficile à un autre qui l'est un peu moins.» L'abbé de
+Choisy a dit, de son côté, que c'était «un esprit solide, mais pesant,
+né principalement pour les calculs.[586]» Peut-être cette organisation
+explique-t-elle les grandes qualités et les erreurs de Colbert. On lui a
+reproché de n'avoir pas su prendre une grande résolution et sortir du
+Conseil quand il vit l'impossibilité de subvenir par les voies
+ordinaires aux frais d'une guerre dont il désapprouvait la
+continuation[587]. Effectuée dans des circonstances pareilles, sa
+retraite aurait sans doute exercé une utile influence, et tout porte à
+croire que les embarras de son successeur l'auraient bientôt fait
+rappeler. Malheureusement, on vivait alors dans un temps où les
+ministres ne quittaient le pouvoir que disgraciés, et Colbert était trop
+ambitieux, trop jaloux de ne pas laisser amoindrir la position de sa
+famille, pour faire un aussi grand sacrifice à ses convictions. Il resta
+donc, mais à quelles conditions? Plus on relit la lettre de Mme de
+Maintenon, plus on redoute qu'il n'ait en effet prononcé les paroles de
+désespoir qu'on lui attribue, et qu'il ne soit mort sous l'impression de
+quelque perfidie de ses ennemis. Ainsi finit donc, selon toutes les
+apparences, cette noble vie. Tant de glorieux travaux, tant de veilles,
+tant de rêves pour la prospérité de la France, méritaient-ils en même
+temps l'ingratitude du roi et les outrages du peuple? La postérité s'est
+chargée de répondre. J'ai essayé de faire connaître exactement les
+conséquences des erreurs de Colbert. Mais, de quelques résultats
+qu'elles aient été suivies, ces erreurs ne doivent pas faire oublier les
+éminentes qualités de l'illustre ministre et les immenses services qu'il
+a rendus à la France. Restaurateur des finances, réformateur de tous les
+codes, créateur de la marine française, protecteur des arts et des
+lettres, Colbert possède certes encore assez de titres au respect et à
+l'admiration de ses concitoyens.
+
+
+ FIN DE L'HISTOIRE DE COLBERT.
+
+
+
+
+PIÈCES JUSTIFICATIVES.
+
+MÉMOIRES, INSTRUCTIONS, LETTRES
+
+ET
+
+DOCUMENTS DIVERS.
+
+
+
+
+PIÈCE Nº I.
+
+ADMINISTRATION DE COLBERT.
+
+ÉDITS, ORDONNANCES, DÉCLARATIONS, ARRÊTS, LETTRES-PATENTES,
+
+CONCERNANT
+
+LES FINANCES, LE COMMERCE, LA MARINE, LA JUSTICE, ETC., ETC.,
+RENDUS DEPUIS 1660 JUSQU'EN 1683[588].
+
+
+27 NOVEMBRE 1660.--Déclaration contre le luxe des habits, carrosses et
+ornements.
+
+8 FÉVRIER 1661.--Déclaration pour la recherche et punition des
+usurpateurs de titres de noblesse.
+
+8 JUILLET 1661.--Arrêt du Conseil d'en haut faisant injonction aux
+Parlements, Grand-Conseil, Chambre des comptes, Cours des aides, et à
+toutes autres Compagnies souveraines de se soumettre aux arrêts du
+Conseil.
+
+JANVIER 1662.--Édit portant établissement de carrosses à Paris[589].
+
+JUIN 1662.--Édit portant qu'il sera établi un hôpital en chaque ville et
+bourg du royaume pour les pauvres malades, mendiants et orphelins.
+
+NOVEMBRE 1662.--Déclaration qui maintient la ville de Dunkerque dans ses
+libertés et franchises, en fait un port franc, et accorde le droit de
+neutralité, sans lettres ni finances, aux étrangers qui s'y
+habitueront[590].
+
+31 JANVIER 1663.--Règlement pour la levée des droits de péage par eau et
+par terre, et pour la répression des abus y relatifs.
+
+12 FÉVRIER 1663.--Règlement général pour le fait des tailles[591].
+
+16 MAI 1663.--Déclaration portant qu'il sera fait information de l'état
+des haras.
+
+18 JUIN 1663.--Ordonnances faisant de nouveau défense de porter des
+passements d'or et d'argent, vrais ou faux.
+
+6 JUILLET 1663.--Arrêt du Parlement, contenant règlement général sur les
+prisons, en 46 articles.
+
+DÉCEMBRE 1663.--Édit portant établissement de l'Académie des
+inscriptions et belles-lettres, et de celle de peinture et de sculpture,
+et statuts y annexés.
+
+9 JANVIER 1664.--Déclaration sur le fait et négoce des lettres de
+change.
+
+28 MAI 1664.--Édit portant établissement de la Compagnie des Indes
+occidentales.
+
+30 MAI 1664.--Déclaration portant réduction des officiers de la maison
+du roi.
+
+22 JUIN 1664.--Déclaration sur l'édit du 8 février 1661, contenant
+règlement contre les usurpateurs du titre de noblesse.
+
+AOÛT 1664.--Édit pour l'établissement de la Compagnie des Indes
+orientales.
+
+AOÛT 1664.--Édit pour l'établissement d'une manufacture de tapisseries à
+Beauvais.
+
+SEPTEMBRE 1664.--Édit portant révocation des lettres de noblesse
+accordées depuis 1634.
+
+SEPTEMBRE 1664.--Édit portant réduction et diminution des droits des
+sorties et des entrées, avec la suppression de plusieurs droits[592].
+
+17 OCTOBRE 1665.--Arrêt du Conseil portant rétablissement des haras dans
+le royaume.
+
+7 DÉCEMBRE 1665.--Arrêt du Conseil qui fixe le prix auquel les monnaies
+auront cours au 1er janvier 1666.
+
+DÉCEMBRE 1665.--Édit portant fixation du prix des offices des Cours
+supérieures.
+
+DÉCEMBRE 1665.--Édit portant réduction des constitutions de rentes du
+denier dix-huit au denier vingt.
+
+22 MARS 1666.--Arrêt du Conseil portant règlement général pour la
+recherche des usurpateurs des titres de noblesse et ordonnant (article
+17) qu'il sera fait un catalogue contenant les noms, surnoms, armes et
+demeures des véritables gentilshommes pour être registré en chaque
+bailliage.
+
+AVRIL 1666.--Édit sur l'établissement des lanternes à Paris.
+
+12 OCTOBRE 1666.--Déclaration portant défenses de vendre des points de
+fil étrangers.
+
+NOVEMBRE 1666.--Édit portant concession de privilèges et exemptions à
+ceux qui se marient avant ou pendant leur vingtième année jusqu'à 25
+ans, et aux pères de famille ayant dix à douze enfants[593].
+
+DÉCEMBRE 1666.--Édit qui confirme le règlement sur le nettoiement des
+boues, la sûreté de Paris et autres villes.
+
+DÉCEMBRE 1666.--Édit sur l'établissement des maisons religieuses et
+autres communautés.
+
+MARS 1667.--Édit portant création d'un lieutenant de police à Paris.
+
+AVRIL 1667.--Ordonnance civile touchant la réformation de la
+justice[594].
+
+AVRIL 1667.--Déclaration portant défense de saisir les bestiaux. (Voir
+une _déclaration_ du 25 janvier 1671 où il est fait mention de
+celle-ci.)
+
+NOVEMBRE 1667.--Édit pour l'établissement de la manufacture des
+Gobelins.
+
+21 NOVEMBRE 1667.--Déclaration qui défend de porter des étoffes et
+passements d'or et d'argent, et des dentelles de fil venant de
+l'étranger.
+
+30 JANVIER 1668.--Ordonnances portant défenses aux capitaines de quitter
+leurs vaisseaux, quand ils sont en rade, pour aller coucher à terre.
+
+22 SEPTEMBRE 1668.--Ordonnances pour l'enrôlement des matelots par
+classes.
+
+SEPTEMBRE 1668.--Déclaration portant règlement général des gabelles.
+
+29 MARS 1669.--Arrêt du Conseil de Commerce concernant les consuls
+français en pays étrangers.
+
+MARS 1669.--Édit sur la franchise du port de Marseille.
+
+JUIN 1669.--Édit pour l'établissement d'une Compagnie pour le commerce
+du Nord.
+
+AOÛT 1669.--Édit portant que les gentilshommes pourront faire le
+commerce sans déroger.
+
+AOÛT 1669.--Édit portant règlement général pour les eaux et forêts[595].
+
+AOÛT 1669.--Édit qui attribue aux maires et échevins des villes la
+connaissance des procès concernant les manufactures.
+
+AOÛT 1669.--Édit portant fixation du prix des offices de judicature,
+l'âge et la capacité des officiers.
+
+AOÛT 1669.--Édit portant règlement touchant l'hypothèque du roi sur les
+biens des officiers comptables, et la procédure à suivre dans les Cours
+des aides pour la vente et la distribution du prix des offices.
+
+AOÛT 1669.--Ordonnance pour la réformation de la justice, faisant la
+continuation de celle du mois d'avril 1667.
+
+AOÛT 1669.--Édit qui attribue aux maires et échevins la connaissance en
+première instance des procès entre les ouvriers des manufactures, ou
+entre les ouvriers et les marchands, à raison d'icelles.
+
+AOÛT 1669.--Édit portant défenses, sous peine de confiscation de corps
+et de biens, de prendre du service et de s'habituer à l'étranger.
+
+AOÛT 1669.--Lettres-patentes sur le règlement général des teintures des
+manufactures de laine et de fil, précédées desdits statuts et
+règlements.
+
+25 FÉVRIER 1670.--Déclaration du roi pour l'étape générale (entrepôt)
+dans les villes maritimes[596].
+
+JUIN 1670.--Édit pour l'établissement de l'hôpital des Enfants-Trouvés à
+Paris, et règlement y relatif.
+
+JUIN 1670.--Règlement portant défense aux bâtiments étrangers d'aborder
+dans les ports des colonies, et aux habitants desdites colonies de les
+recevoir à peine de confiscation.
+
+AOÛT 1670.--Ordonnance criminelle[597].
+
+25 JANVIER 1671.--Déclaration portant défense de saisir les bestiaux, si
+ce n'est pour fermages[598].
+
+21 AOUT 1671.--Ordonnance pour rendre uniformes les poids et mesures
+dans tous les ports et arsenaux de la marine.
+
+AOÛT 1671.--Édit pour la répression des abus qui se commettent dans les
+pèlerinages.
+
+4 NOVEMBRE 1671.--Ordonnance qui défend de transporter des boeufs, lards,
+toiles et autres marchandises étrangères des pays étrangers dans les
+îles.
+
+FÉVRIER 1672.--Ordonnance qui fixe au denier 18 les intérêts des sommes
+prêtées au roi.
+
+23 MARS 1672.--Édit portant que les offices de notaires, procureurs,
+huissiers, sergents et archers seront héréditaires.
+
+MARS 1672.--Édit pour l'établissement de l'Académie royale de musique de
+Paris.
+
+24 MARS 1672.--Ordonnance pour la modération des tables des officiers
+généraux et majors et autres servant dans les armées[599].
+
+DÉCEMBRE 1672.--Édit portant confirmation des priviléges, ordonnances et
+règlements sur la police de l'Hôtel-de-Ville de Paris, et règlement sur
+la juridiction des prévôts et échevins.
+
+24 FÉVRIER 1673.--Lettre patente portant règlement sur l'enregistrement
+dans les Cours supérieures des édits, déclarations et lettres patentes
+relatives aux affaires publiques de justice et de finances, émanées du
+propre mouvement du roi[600].
+
+MARS 1673.--Édit portant établissement de greffes pour l'enregistrement
+des oppositions des créanciers hypothécaires[601].
+
+MARS 1673.--Édit portant que ceux qui font profession de commerce,
+denrées ou arts qui ne sont d'aucune communauté, seront établis en
+corps, communautés et jurandes, et qu'il leur sera accordé des statuts.
+
+MARS 1673.--Ordonnance du commerce.
+
+28 AVRIL 1673.--Arrêt du Parlement portant défenses aux juges de rendre
+la justice, sous les porches des églises, dans les cimetières et dans
+les cabarets.
+
+AOÛT 1673.--Édit pour l'enrôlement des matelots dans toutes les
+provinces maritimes du royaume.
+
+DÉCEMBRE 1673.--Arrêt du Conseil qui permet aux étrangers d'acquérir des
+rentes sur l'Hôtel-de-Ville, et d'en disposer comme les Français.
+
+9 FÉVRIER 1674.--Déclaration pour la marque de la vaisselle d'étain.
+
+28 AVRIL 1674.--Arrêt du Conseil portant fixation des bornes pour la
+nouvelle enceinte de Paris, avec défenses de bâtir au delà, à peine de
+démolition et de fouet contre les entrepreneurs et ouvriers.
+
+AVRIL 1674.--Édit portant établissement de l'hôtel des Invalides.
+
+4 JUIN 1674.--Déclaration portant révocation des permissions générales
+d'imprimer.
+
+17 SEPTEMBRE 1674.--Déclaration pour la vente et distribution du tabac
+dans le royaume.
+
+DÉCEMBRE 1674.--Édit portant création d'un million de rentes et
+d'augmentation de gages.
+
+DÉCEMBRE 1674.--Édit portant suppression de la Compagnie des Indes
+occidentales, et confirmation du contrat relatif à la Compagnie du
+Sénégal.
+
+13 SEPTEMBRE 1675.--Règlement pour la Compagnie des Indes orientales.
+
+30 JUILLET 1677.--Règlement pour la recherche des mines d'or, d'argent
+et autres métaux dans l'Auvergne, le Bourbonnais, le Forez et le
+Vivarais.
+
+AOÛT 1678.--Traité de Nimègue conclu le 10 août, entre le roi et les
+États-Généraux des Provinces Unies, suivi du traité de commerce,
+navigation et marine.
+
+13 NOVEMBRE 1678.--Règlement sur les comptes des comptables en demeure,
+et la forme à suivre pour opérer la décharge en leur débit.
+
+MARS 1679.--Édit pour la construction du canal d'Orléans.
+
+28 MARS 1679.--Déclaration portant règlement général sur les monnaies.
+
+MAI 1679.--Édit pour la constitution d'un nouveau million de rentes.
+
+JUIN 1679.--Nouvel édit pour la constitution d'un million de rentes.
+
+JUIN 1679.--Lettres patentes portant confirmation de la Compagnie du
+Sénégal et de ses privilèges.
+
+SEPTEMBRE 1679.--Édit qui règle pour toute la France l'intérêt au denier
+18, déclare nulles les promesses portant un intérêt plus élevé, même
+celles de change et rechange, si ce n'est à l'égard des marchands
+fréquentant les foires de Lyon, pour cause de marchandises, sans fraude
+ni déguisement.
+
+23 MARS 1680.--Règlement général pour l'administration de l'hôpital
+général de Paris.
+
+JUIN 1680.--Ordonnance portant règlement général sur le fait des
+entrées, aides et autres droits pour le ressort de la cour de Paris,
+suivie d'un tarif des droits d'entrée à Paris pour les bois ouvrés fer,
+papier, etc., etc.
+
+JUIN 1680.--Ordonnances sur le fait des aides de Normandie.
+
+JUILLET 1681.--Ordonnance contenant règlement sur les droits des fermes
+sur le tabac, les droits de marque sur l'or et l'argent, sur les
+octrois, papier timbré, etc., etc.
+
+JUILLET 1681.--Lettres patentes portant confirmation de la nouvelle
+Compagnie du Sénégal et côtes d'Afrique, et de ses privilèges.
+
+AOÛT 1681.--Ordonnance de la marine.
+
+21 OCTOBRE 1681.--Lettres patentes qui permettent l'établissement d'une
+manufacture de draps, façon de Hollande et d'Angleterre, en la ville de
+Louviers.
+
+24 OCTOBRE 1681.--Règlement portant défenses aux sujets du roi de prêter
+leurs noms aux étrangers et d'acheter d'eux aucuns vaisseaux pour les
+faire naviguer sous pavillon français, à peine de confiscation, de 1000
+livres d'amende et de punition corporelle.
+
+6 JANVIER 1682.--Arrêt du Conseil qui permet à tous particuliers de
+faire le commerce aux Indes orientales, à condition qu'ils se serviront,
+pour leur passage et celui de leurs marchandises, des vaisseaux de la
+Compagnie des Indes orientales.
+
+11 JUILLET 1682.--Déclaration contre les Bohémiens ou Égyptiens.
+
+JUILLET 1682.--Édit pour la punition des empoisonneurs, devins et
+autres.
+
+AVRIL 1683.--Édit portant règlement pour les dettes des communautés.
+
+AVRIL 1685.--Édit concernant les droits de propriété sur les îles,
+atterrissements, passages, bacs, ponts, moulins et autres droits sur les
+rivières navigables.
+
+25 AOUT 1685.--Règlements sur les précautions à prendre pour empêcher
+l'introduction de la peste.
+
+28 OCTOBRE 1683.--Arrêt du Conseil pour le rétablissement des haras du
+royaume.
+
+6 NOVEMBRE 1683.--Déclaration portant défense de saisir les bestiaux.
+
+
+
+
+PIÈCE Nº II.--INÉDITE.
+
+MÉMOIRES
+
+SUR LES AFFAIRES DES FINANCES DE FRANCE POUR SERVIR A L'HISTOIRE[602].
+
+
+C'est une maxime constante et reconnue générallement dans tous les
+estats du monde que les finances en sont la plus importante et la plus
+essentielle partie; c'est une matière qui entre en toutes les affaires
+soit qu'elles regardent la subsistance de l'estat en son dedans, soit
+qu'elles regardent son accroissement et sa puissance au dehors, par les
+différents effets qu'elle produit dans les esprits des peuples pour le
+dedans et des princes et estats estrangers pour le dehors.
+
+Il est presque certain que chaque estat à proportion de sa grandeur et
+de son estendue est suffisamment pourvu de moyens pour subsister en son
+dedans pourveu que ces moyens soient bien et fidellement administrés,
+mais pour s'accroistre il n'y a que les deux couronnes de France et
+d'Espagne qui ayent paru jusqu'à présent dans l'Europe avoir assez de
+force et assez d'abondance dans les finances pour entreprendre des
+guerres et des conquestes au dehors.
+
+Il est vray que la Hollande par son industrie et par son application au
+commerce et la Suède par la _fertilité_ de son terroir, le courage et la
+bravoure de ses peuples, et la hardiesse de ses deux derniers roys, ont
+suppléé au défaut de bras et de finances, mais ce sont des exemples qui
+sont uniques et qui examinés en destail et pénétrés jusques dans le
+fond, se trouveroient fondés bien plus sur les assistances de la France
+et sur les guerres des deux premières couronnes de l'Europe que sur leur
+industrie ou sur aucune bonne qualité de leurs roys ou de leurs peuples.
+
+Il est donc question d'examiner quels effets produisent dans les estats
+ou la disette ou l'abondance dans les finances. Nous n'avons dans notre
+royaume qu'un seul exemple d'abondance qui eut lieu dans les dernières
+années du règne d'Henry IVe; mais nous en avons une infinité de
+disettes et de nécessités. Au contraire, dans celuy d'Espagne, nous
+voyons les règnes de Charles-Quint, Philippe second, troisième et mesme
+Philippe IVe dans une si prodigieuse abondance d'argent par la
+découverte des Indes que toute l'Europe a veu cette maison d'un simple
+archiduc d'Autriche sans aucune considération dans le monde monter dans
+l'espace de 60 ou 80 années à la souveraineté de tous les estats et
+maisons de Bourgogne, d'Arragon, Castille, Portugal, Naples, Milan,
+joindre à ce dernier estat la couronne d'Angleterre et d'Irlande par le
+mariage de Philippe second avec Marie, rendre l'empire presque
+héréditaire à ses princes, contester la prééminence à la couronne de nos
+roys, mettre par ses pratiques et par ses armes notre royaume en un
+péril imminent de passer en main étrangère, et enfin aspirer à l'empire
+de toute l'Europe, c'est-à-dire de tout le monde.
+
+Puisque depuis la mort d'Henry IVe, nous n'avons que des exemples de
+disette et de nécessité dans nos finances, il sera bon d'examiner d'où
+peut provenir que depuis un si long temps l'on a pu voir sinon
+l'abondance au moins quelque........ de quelque facilité! L'on ne peut
+attribuer ce désordre qu'à deux vices principaux: ou à l'establissement
+de l'autorité qui régit cette nature d'affaires, ou aux maximes qui
+servent à la conduite, lesquelles peuvent estre vitieuses en soy, et par
+conséquent estre le principe et la principalle cause de tout ce
+désordre.
+
+(_Ici Colbert fait l'historique détaillé de l'administration des
+finances depuis 1648. En 1633, le surintendant de La Vieuville mourut et
+le cardinal Mazarin proposa au roi de partager les soins de la
+surintendance entre MM. Servien et Fouquet. Après avoir fait connaître
+les titres de Servien, Colbert examine ceux de Fouquet._)
+
+.....Pour le second (Fouquet) les assistances que le dit sieur Cardinal
+avoit reçues du Sr abbé Foucquet pendant le temps de son éloignement
+de la cour fust la principalle raison de son choix; car quoiqu'il le
+connust pour homme d'esprit, qu'il l'eust mesme employé en qualité de
+maistre des requestes dans les armées et à la suitte du roy pendant les
+années 1649 et 1650, qu'il luy eust fait accorder la permission de
+traiter de la charge de procureur général au Parlement de Paris,
+néantmoins le connoissant homme à caballer et d'intrigue et dont les
+moeurs mesme n'estoient pas assez réglées pour une charge de ce poids,
+sans la première raison de la considération de son frère, il n'auroit
+pas jetté les yeux sur luy.
+
+S'estant desterminé le lendemain à son retour qui fut le 7 février 1653,
+le roy les nomma surintendants.
+
+Pendant les deux premières années quoyque diverses rencontres fissent
+assez remarquer l'humeur incompatible des deux surintendants, néantmoins
+l'abondance et la facilité des affaires firent que l'autorité demeura
+presque entière au Sr Servien; mais s'estant fait connoistre porté à
+refuser toutes choses justes ou injustes et par une résolution
+invincible presque en toutes affaires, ces deux mauvaises qualités luy
+attirèrent la hayne des courtisans et des gens d'affaires sur le crédit
+desquels toute la subsistance de l'estat estoit fondée, et comme le
+Sr Foucquet avoit toujours l'_oreille_ ouverte pour proffiter de tout
+ce qui pouvoit nuire au Sr Servien, il ne manqua pas de se servir des
+qualités contraires pour s'attirer l'amitié des courtisans et le crédit
+des gens d'affaires.....
+
+Par ce moyen s'estant rendu le maistre absolu des finances, il ne
+s'appliqua à autre chose qu'à en faire une entière dissipation pour
+satisfaire à toutes ses passions déréglées.
+
+Il laissa assouvir l'avidité de tous les partisans parce qu'il estoit
+leur complice en sorte qu'à la honte de toute la nation pendant le temps
+que les armées n'estoient pas payées, l'on a entendu publiquement un
+secrétaire du procureur général se vanter d'avoir..... 2, 3, 4 et 500
+mille livres en un exercice, un autre 10, 12 et 24 mille livres, et un
+trésorier de l'espargne de mesme se vanter d'avoir gagné 500 mille
+livres en une année d'exercice.
+
+On l'a veu jouer en une nuict 20 à 50 mille pistoles _sans parler_ des
+dépenses en bastimens, en eaux, en meubles, en femmes, des dépenses
+ordinaires de la maison, portant le luxe et le faste en un point que
+bien des gens de bien en concevoient de l'humeur.
+
+A cet esgard, on a veu sa dépense en bastimens par ses maisons de Vaux
+et de Saint-Mandé, mais ce qui est surprenant est que dès lors que sa
+maison de Vaux qui avoit cousté 18 _millions_, fust bastie[603]; il s'en
+dégousta et commença de faire bastir dans Saint-Mandé et dans
+Belle-Isle, en sorte que son insatiable avidité et son ambition déréglée
+luy donnant toujours des pensées..... luy faisoit mépriser ce qu'il
+avoit autrefois estimé. C'est ce dégoût..... qui luy fit offrir cette
+maison à M. le Cardinal lorsqu'il y coucha en 1659 en partant pour ses
+voyages avant la paix et ensuitte en 1661, comme il l'a voullu
+dire[604].
+
+Cette mesme dépense prodigieuse a paru en ses meubles, en ses
+acquisitions de toutes parts; en son jeu, en sa table et en toutes au
+autres _manies_ et publiques et secrètes, en sorte que l'on a veu par
+les registres de ses commis qui ont paru, des 20 et 30 millions de
+livres qui ont passé par leurs mains en peu d'années pour ses dépenses
+particulières. Mais s'il s'estoit contenté de tout ce qui le pouvoit
+concerner l'estat auroit-il pu souffrir cet..... Il a porté son avidité
+bien plus loin. Il a voulu remplir de biens immenses ses frères, ses
+parents, ses amis, ses commis. Il a voulu mettre ses créatures dans
+toutes les charges de la cour et de la robe, et pour cet effect il a
+donné une part du prix de toutes celles qui ont esté vendues et qui
+n'estoient pas remplies de gens à luy; il a voulu gagner toutes les
+personnes un peu considérables qui approchoient le Roy, les Reines et
+feu M. le Cardinal. Il a voulu estre adverti de tout, et pour cet effect
+avoir des espions, pouvoir acheter des personnes seures, et pour
+parvenir à tous ses desseins..... Il n'y a pas de profusion qu'il n'aye
+fait; et comme il falloit que les finances du Roy fournissent à tous ces
+désordres, il ne faut pas s'estonner si Sa Majesté les a trouvées en
+mauvais estat lorsquelle a voulu en prendre la connoissance; mais comme
+il est impossible de concevoir à quel point ce désordre estoit porté, il
+sera bon de représenter succinctement les dépenses par comptant qui pour
+des raisons diverses sont cachées aux officiers de la Chambre des
+Comptes, et passées dans ceux de l'espargne..... lesquelles en 1630
+montant ordinairement à 10 millions de livres ou environ se sont
+trouvées monter:
+
+ En 1656 à 51,196,698
+ En 1657 à 66,922,349
+ En 1658 à 105,527,613
+ En 1659 à 96,741,508
+ ____________
+ 320,388,168
+
+En sorte qu'en ces quatre années seulement il s'est trouvé IIIc
+XXions de livres consommés passés en comptants soubz le prétexte de
+soutenir toutes les affaires du Roy.
+
+.....Quoique cette prodigieuse dissipation ne fust pas si clairement
+connue, néantmoins la notoriété en estoit si publique, les désordres et
+les malversations si extrêmes qu'en une infinité de fois, M. le cardinal
+Mazarini y auroit apporté le seul remède qui lui restoit après avoir
+tenté inutilement ceux de la douceur, son esprit plein de bonté et
+d'humanité ne pouvant se résoudre à en venir au plus violent qu'à la
+dernière extrémité; aussy une infinité de fois lui avoit-il fait
+connoistre ses désordres et ses profusions, luy avoit-il fait connoistre
+clairement qu'il ne pouvoit soutenir une si mauvaise conduitte et
+l'auroit fortement excité à la changer. Souvent le dit Foucquet comme
+s'il vouloit proffitter de sa bonté naturelle, luy avoit avoué une
+partie de la vérité, luy avoit fait des protestations de changer
+entièrement de conduitte, en avoit mesme donné quelques marques
+extérieures, mais les sentimens au mal estant invincibles, ses
+recheutes estoient si promptes qu'elles faisoient connoistre qu'il
+n'avoit jamais eu intention de changer.
+
+La mort du Sr Servien estant survenue en 1659, feu M. le Cardinal
+examina longtemps quel remède il apporteroit aux finances, parce que
+l'inutilité du dit Sr Servien ayant fait passer toute l'autorité de
+cette fonction audit Foucquet, la mort du premier donnoit un prétexte
+spécieux pour mettre un autre surintendant, soit pour estre premier et
+au-dessus du sieur Foucquet, soit pour estre en second; ledit sieur
+Cardinal trouvant beaucoup de difficulté au choix qu'il devoit faire,
+prit la résolution de se réserver la signature pour tenir
+perpétuellement en bride et servir luy-mesme de controlle aux fonctions
+de la surintendance; après s'en estre déclaré avant que d'en venir à
+l'exécution, ayant fait diverses réflections qu'il ne pourrait jamais
+retenir l'horrible corruption du surintendant, que son esprit consommé
+et fertile en expédiens pour continuer sa mauvaise conduitte et sa
+dissipation auroit toujours abusé des nécessités de l'estat pour luy
+faire passer tout ce qu'il auroit résolu.
+
+Que sa signature autoriseroit les malversations présentes et mesme les
+passées.
+
+Et enfin la meilleure et la plus forte qui le fit déterminer à luy
+donner toute l'autorité en le laissant seul surintendant fust qu'ayant
+commencé les négociations de la paix de laquelle il avoit des espérances
+presque certaines, en donnant cette marque de confiance au surintendant
+après avoir inutilement tenté tous les autres espédients peut-estre
+celuy-ci pourroit-il réussir. En tout cas,.... il pourroit, aussitôt
+après la conclusion de la paix, donner une partie de son temps à la
+réformation de tous ces désordres[605].
+
+Après s'estre déclaré de cette résolution, il partit au mois de juin de
+la mesme année 1659 pour se rendre sur la frontière d'Espagne pour
+signer le traité de la paix et celuy du mariage du Roy avec Dom Louis de
+Haro, mais les diverses difficultés que les Espagnols firent naistre sur
+quelques points dont les deux ministres s'estoient réservé la décision
+ayant retardé cette signature beaucoup plus longtemps qu'il ne croyoit
+voyant que l'année 1660 alloit commencer et qu'elle seroit en mesme
+temps consommée sans avoir apporté aucun changement à l'administration
+des finances il se résolut de faire venir auprès de luy le dit sieur
+Foucquet où estant arrivé et l'y ayant tenu près de trois mois il luy
+descouvrit encore tout ce qu'il savoit de sa mauvaise conduitte, luy fit
+voir sa perte asseurée s'il ne la changeoit, et après une infinité de
+protestations et d'asseurances de changement, lui ayant expliqué ses
+instructions sur ce qui estoit à faire pour commencer la réformation
+qu'il s'estoit proposée, le mariage du roy ayant esté remis au printemps
+de l'année 1660 et l'obligeant de demeurer pendant l'hiver dans les
+provinces de Languedoc et Provence, il le congédia satisfait d'avoir
+fait cette dernière tentative, quoyque sans espérance d'en voir aucun
+effect[606].
+
+Aussitôt que ledit surintendant fust arrivé à Paris,..... et qu'il crust
+avoir bien persuadé ledit sieur Cardinal, il ne s'appliqua à autre chose
+qu'à luy donner de belles apparences en continuant les effects de sa
+mauvaise conduitte; pour cet effect, dans le renouvellement des fonds
+qu'il eust ordre de faire à cause de la paix il fit voir de grandes
+augmentations qui se trouvèrent presque toutes imaginées par la suitte,
+attendu que les grandes indemnités nouvelles qu'il donna _au fermier des
+aides couvrirent_ toutes ces prétendues augmentations. Après avoir donné
+cette apparence, persuadé qu'elle suffisoit et qu'il pouvoit, soubz
+cette couleur, continuer sa conduitte passée, non-seulement il la
+continua pour remises, pour intérests, et générallement pour toutes les
+mesures qu'il avoit pratiquées, mais ce qui surprit tout le monde ce fut
+qu'au lieu que pendant la paix l'on croyoit voir réduire insensiblement
+toutes les prodigieuses aliénations qui avoient été faites soubz
+prétexte des nécessités de la guerre, on vit au contraire diverses
+nouvelles alliénations des plus clairs revenus de l'estat, sçavoir 1200
+mille livres de rentes sur l'hostel de ville de Paris alliénées sur les
+tailles.
+
+ 1660.
+
+Ces aliénations nouvelles faites dans un temps de paix firent connoistre
+à toute la France que l'estat couroit grand risque de se perdre par les
+finances s'il n'y estoit promptement remédié, et M. le cardinal Mazarini
+qui le premier connoissoit cette nécessité, se résolut d'y apporter le
+remède aussitost qu'il seroit de retour à Paris, mais la maladie dont il
+est mort l'ayant pris à Fontainebleau le 4e juillet, s'estant rendu à
+Vincennes et ensuitte à Paris; quoique sa maladie luy laissast des
+_intervalles_ assez considérables, elle ne luy en laissa jamais assez
+pour pouvoir donner l'application à une matière si importante; ce fut le
+seul déplaisir important qu'il tesmoigna avoir pendant toute sa maladie,
+ayant répété beaucoup de fois à diverses personnes considérables qu'il
+mourroit content s'il avoit plu à Dieu luy donner quinze jours de santé
+et de force pour mettre ordre à cette nature d'affaires qui estoit la
+plus importante de l'Estat et laquelle il laissoit dans la dernière
+confusion. Trois jours avant sa mort, il consulta son confesseur et deux
+de ses plus proches serviteurs, s'il estoit obligé de donner avis au Roy
+des désordres du Sr Foucquet; mais luy ayant esté représenté que ses
+caballes et ses intrigues, tous les amis qu'il avoit gagnés dans la
+cour, dans les places, dans les Compagnies souveraines, par le moyen des
+deniers du Roy et des alliénations de toutes sortes qu'il leur avoit
+distribués, la place de Belle-Isle que l'on estimoit estre imprenable
+avec une bonne garnison qu'il y entretenoit, quelques autres places sur
+les costes de Bretagne, estoient capables dans l'incertitude de la
+résolution qu'elles prendraient pour la conduitte de ses affaires et
+dans la foiblesse de l'administration nouvelle de donner de furieux
+mouvements à l'Estat, il prit la résolution de déclarer au Roy le détail
+de la mauvaise conduitte du dit Foucquet et de luy conseiller en mesme
+temps de prendre de grandes précautions contre luy, de le veiller de
+près, de luy déclarer tous ses crimes et luy faire connoistre que s'il
+changeoit de conduitte il ne laisseroit pas de se servir de luy.
+
+La mort du Sr Cardinal estant arrivée le 9 mars 1661, le Roy ayant
+tesmoigné toute la douleur imaginable de la perte d'un si grand ministre
+prit dès le lendemain le soin de la conduitte de ses Estats et commença
+à régler les séances de ses Conseils auxquels il s'appliqua de telle
+sorte que pour première vertu il fist connoistre clairement à toute
+l'Europe qu'il avoit sacrifié cette passion prédominante de gloire, et
+cet esprit d'application aux affaires qui est capable seul d'eslever les
+moindres hommes aux plus hautes dignités, qu'il avoit, dis-je, sacrifié
+toutes ces grandes qualités à la reconnoissance des grands services qui
+luy avoient esté rendus par ce grand ministre pendant sa minorité, les
+troubles et la division qui auroient fait courir risque à ses Estats
+sans la sagesse et l'habileté d'un si grand homme auquel il avoit
+abandonné pour cette raison presque toute son autorité.
+
+Tous les esprits ne furent pas persuadés que cette conduitte qui
+paroissoit si belle pust estre longtemps soutenue; ils considéroient
+qu'il estoit impossible qu'un Roy à l'âge de 23 ans, admirablement bien
+faict de sa personne, d'une santé forte et vigoureuse, pust avoir assez
+de force pour préférer longtemps ses affaires à ses plaisirs, et dans
+cette pensée chacun avoit les yeux ouverts pour voir sur qui tomberoit
+son choix parmi les personnes de sa confidence.
+
+Les choses estant en cet estat, le Roy commença à exécuter le conseil de
+feu M. le Cardinal sur le sujet des finances. Le surintendant demeura
+d'accord d'une partie de ses désordres, promit de changer de conduitte
+et accepta les précautions que le Roy voulut prendre, se persuadant avec
+assez de vraisemblance qu'après avoir trompé tant de fois M. le
+Cardinal, il trouveroit assez moyen de faire la mesme chose à l'esgard
+du Roy; mais Sa Majesté ayant vu le retardement qu'il apporta à donner
+l'estat des finances dans lequel tous les revenus de l'année 1661 et
+partie de 1662 se trouvoient consommés, en sorte qu'il avoit assez
+d'audace pour dire tous les jours à Sa Majesté que l'Estat ne subsistoit
+que sur son crédit;
+
+Qu'il continua à faire des alliénations considérables...
+
+Qu'au lieu de faire gouster au peuple les fruits de la paix par la
+diminution des impositions... on augmentoit les impôts en Bourgogne,
+Alsace, Roussillon, etc.
+
+Qu'au lieu que l'application du dit Foucquet debvoit avoir pour seul
+objet les finances, et plutôt leur conservation que leur dissipation, il
+ne pensoit qu'à se rendre maistre du Parlement et de toutes les
+Compagnies par le moyen des grandes grâces qu'il faisoit, de toutes les
+charges principalles et plus importantes, en les faisant acheter par ses
+créatures et leur donnant la meilleure partie du prix, qu'il
+acquéroi.... par les mesmes moyens les principaux officiers de Sa
+Majesté et des Reynes, gagnant mesmes tous leurs domestiques pour estre
+adverti de tout ce qui se passoit et de tout ce qui se disoit.
+
+Enfin, Sa Majesté lassée de toute cette mauvaise conduitte et voyant
+clairement qu'il n'y avoit point de remède qu'en luy ostant cette
+administration, elle en prit la résolution le 4e may en la mesme
+année 1661.
+
+Mais comme l'exécution en estoit difficile, que les liaisons et les
+attachements que le surintendant avoit dans la cour, dans les
+Compagnies, dans les provinces, dans les places et partout estoient
+grandes, que la place de Belle-Isle estoit en réputation d'estre
+imprenable, Sa Majesté délibéra sur la manière de l'oster et aux moyens
+de l'arrester seurement, pendant tout le mois de may.
+
+Comme cette action est la plus importante sur laquelle le Roy aye pu
+donner des marques publiques de son esprit; il est bien nécessaire de
+l'examiner dans toutes ses circonstances parce qu'elle peut donner lieu
+de faire un pronostique juste et certain de tout ce qui peust arriver
+pendant son règne.
+
+C'estoit, un jeune prince de l'aage de 23 ans, d'une forte et vigoureuse
+santé, et par conséquent plein du feu et de la chaleur que cet aage
+donne, qui n'avoit pas pris jusqu'à la mort de son Ier ministre un
+administrateur... de ses affaires, et par conséquent qui n'avoit pas
+toute l'expérience nécessaire pour la conduitte d'une grande affaire. Il
+avoit à perdre un homme esclairé qui avoit eu la disposition entière de
+ses finances huit années durant, qui par la dissipation qu'il en avoit
+faict s'estoit acquis une place imprenable, qui avoit dans son entière
+dépendance des places, des Compagnies souveraines, les principaux de la
+cour et une infinité d'autres, et lequel convaincu de ses crimes
+s'estoit préparé de longue main et avoit pris toutes ses précautions
+contre le plus habile, le plus esclairé et le plus pénétrant homme qui
+fust jamais.
+
+Le Roy connoissant toutes ces choses, après avoir luy seul examiné tous
+les moyens dont il se pouvoit servir pour l'intérest de ses desseins,
+voyant que l'oster de la surintendance ou l'en chasser produiroit
+assurément de grands embarras pour les raisons cy-dessus dites, résolut
+enfin de le faire arrester, et ensuitte de luy faire faire son procès.
+
+Pour cela il estoit nécessaire d'examiner quatre points importants.
+
+Le pier, la subsistance de l'Estat.
+
+Le second, le lieu de l'exécution.
+
+Le troisième, le temps.
+
+Et le 4e, les suittes.
+
+Sur le premier, Sa Majesté considérant que pendant les mois de may,
+juin, juillet et aoust les peuples ne payent rien dans les provinces
+parce qu'ils sont occupez aux récoltes et les finances ne produisent
+presque rien par la mesme raison;
+
+Qu'il n'y avoit aucuns deniers dans les espargnes;
+
+Que les gens d'affaires n'auroient garde de rien fournir quand ils
+verraient leur chef arresté pour divers crimes dont ils estaient les
+complices; ces raisons faisoient clairement connoistre qu'en l'arrestant
+dans le mois de may, l'on ne pourroit fournir aux dépenses de l'Estat,
+ce qui attireroit de très-fâcheux inconvénients.
+
+Pour ce qui _regardoit_ l'exécution et le temps, l'un et l'autre
+vouloient que ce fust promptement et au lieu où il se trouvoit alors, le
+secret qu'il falloit garder en cette affaire requérant une grande
+diligence.
+
+Les raisons cy-dessus invitaient à l'exécution présente, et à l'esgard
+du lieu, il y avoit à craindre que ses amis ne jettassent du monde dans
+Belle-Isle et les autres places et qu'ils ne causassent une affaire
+considérable dans l'Estat; à l'esgard des suittes, pour les
+_conséquences_ du procès, sa charge de procureur général au Parlement
+estoit un obstacle presque insurmontable.
+
+Pour remédier à tous ces inconvénients, le Roy résolut de remettre au
+mois de septembre de l'arrester et _pensa_ que le secret pourroit estre
+gardé n'estant seü que de deux ou trois personnes asseurées;
+
+Que pendant tout ce temps il le traiteroit si bien qu'il pourroit
+parvenir à toutes ses mesmes fins;
+
+Qu'il se serviroit du prétexte de la tenue des Estats de Bretagne, de
+n'avoir pas encore veu cette province et prendroit une assistance
+considérable pour y aller; qu'estant proche de Belle-Isle il pourroit
+_se servir_ des compagnies de ses gardes et remédier par sa présence à
+tous les inconvénients qui pourroient arriver; qu'en ce temps les
+peuples ayant fait leurs récoltes seraient en estat de payer et de
+fournir les moyens de subsistance, et qu'il se serviroit de toutes les
+rencontres favorables pour luy tesmoigner que Sa Majesté serait bien
+aise d'avoir quelque somme un peu considérable dans la citadelle de
+Vincennes pour pouvoir subvenir aux dépenses pressées.
+
+Et outre ce qu'elle pourroit tirer par ce moyen dudit Foucquet, Sa
+Majesté s'asseureroit encore par le moyen de trois ou quatre personnes
+de 4 ou 5 cent mille livres pour s'en pouvoir servir en cas de
+nécessité;
+
+Que le plus difficile estant de l'obliger de se deffaire de sa charge,
+il ne laisseroit pas de le tenter luy disant dans quelque occasion
+importante que Sa Majesté voulant agir fortement non-seulement pour
+empêcher les entreprises du Parlement mais mesmes pour remettre cette
+Compagnie au mesme estat et en la mesme disposition qu'elle estoit du
+temps du feu Roy, il seroit impossible d'y pouvoir parvenir sans faire
+beaucoup d'actions de force et de vigueur contre cette Compagnie et
+qu'ayant sa principalle confiance en luy pour toutes les résolutions qui
+estoient à prendre, il seroit bien difficile qu'il pust garder cette
+charge, de sorte qu'estant dans un poste si élevé que le sien, il luy
+sembloit qu'elle luy estoit fort inutile et qu'elle serviroit toujours
+de prétexte au Parlement de luy donner de la peine.....
+
+Quoyque ce projet fust d'un succès presque infaillible, Dieu voulut
+pourtant le rendre encore plus facile au Roy par le moyen mesme du sieur
+Foucquet[607].
+
+Dans les estats de Bretagne, la coustume est que l'évesque diocésain du
+lieu où ils se tiennent y préside. Le maréchal de la Meilleraie s'estoit
+engagé envers l'évesque de Vannes de les faire tenir à Hennebon, petite
+ville de son diocèse assez proche de la mer et de Belle-Isle pour l'y
+faire présider. Le sieur Foucquet qui ne croyoit pas l'évesque de Vannes
+de ses amis se mit dans l'esprit qu'il se serviroit de cette occasion
+pour parler publiquement et exagérer les fortifications et les
+prodigieuses dépenses qu'il faisoit à Belle-Isle, et comme c'estoit la
+chose du monde qu'il craignoit le plus, après avoir fait tous ses
+efforts pour obliger le maréchal de la Meilleraie à changer ce lieu et
+l'ayant trouvé ferme, il crut ne pouvoir remédier à ce mal qu'il croyoit
+presque inévitable que de proposer lui-mesme au Roy d'aller en
+Bretagne.....
+
+Celle proposition ayant esté par lui faicte, elle fust acceptée.
+
+Pour la charge, le bon traitement que le Roy lui fist en sa propre
+vanité luy persuadant que la charge de chancelier de France venant à
+vaquer, ce qui pouvoit arriver assez promptement veu que le chancelier
+avoit 75 ans, elle ne luy pouvoit manquer, et que si le Roy le trouvoit
+en cette occasion revestu de la charge de procureur général, il la
+donneroit asseurément à quelque autre à quoy il ne pourroit pas
+s'opposer, en sorte qu'il valloit beaucoup mieux s'en deffaire pour
+mettre une somme considérable dans sa famille, et comme ce raisonnement
+luy fist prendre résolution de demander au Roy de s'en deffaire, Sa
+Majesté luy accordant luy parla du million à mettre à Vincennes, ce
+qu'il promit de faire et l'exécuta _sur le champ_.
+
+Toutes les choses estant ainsi heureusement disposées, il partit pour
+Nantes, le roy estant confirmé dans l'opinion de sa mauvaise conduitte
+par diverses choses qui arrivèrent pendant cet esté et particulièrement
+sur ce qui se passa dans l'achapt de la charge de général des gallères
+pour le marquis de Créquy son intime amy, dans laquelle Sa Majesté vit
+clairement que l'on se servoit de ses deniers pour en payer _15 ou 16
+mille livres_ sous prétexte de différentes prétentions..... et sur le
+repas royal, magnifique et superbe qu'il donna à Sa Majesté en sa maison
+de Vaux.
+
+Sur l'envoy de deux ministres de sa part en Angleterre et à Rome pour
+avoir des correspondants à ses ordres et sur une infinité d'autres
+preuves trop claires et trop évidentes de ses intentions[608].
+
+Deux jours après son arrivée à Nantes, le 5e septembre de la mesme
+année, le Roy qui pendant la vie de feu M. le Cardinal avoit peu parlé
+d'affaires, et qui depuis sa mort, par la sage dissimulation avec
+laquelle il avoit agi avec le sieur Foucquet n'avoit pu encore faire
+connoistre l'estendue de son esprit, le jour et l'heure qu'il avoit pris
+pour l'exécution estant venue, en un instant il donna ses ordres pour le
+faire arrester et fist toutes les choses qui estoient nécessaires pour
+le conduire seurement au chasteau d'Angers; il fist partir sa compagnie
+des gardes pour se saisir de Belle-Isle.
+
+Quelques heures auparavant, il fist partir 2 brigades de ses
+mousquetaires pour empescher le passage des courriers qui prendroient
+_des moyens_ pour en donner advis.
+
+Il envoya et fist accompagner la dame Foucquet à Limoges; fist arrester
+en mesme temps Pellisson son commis et fit sceller tous ses papiers.
+
+Il expédia aussytost un courrier à la reyne-mère pour luy en donner
+part; un autre au Chancelier affin qu'il fist sceller dans les maisons
+de la surintendance de Fontainebleau, de Vaux et de Saint-Mandé.
+
+A Paris au lieutenant civil, à la Compagnie du guet et au lieutenant
+criminel de robe courte pour se saisir des sieurs Bruant et Bernard ses
+commis et de sceller dans leurs maisons et dans celles du sieur
+Foucquet.
+
+Tous ces ordres aynsi donnés et cette affaire entièrement exécutée, le
+Roy voulut avant que de partir estre informé de la résolution..... que
+le commandant dans Belle-Isle prendroit, et aussy tost qu'il eust appris
+qu'il remettroit cette place sur l'ordre de Sa Majesté, elle partit et
+revint en poste à Fontainebleau.
+
+Il estoit alors question de prendre une grande résolution pour
+l'establissement qui estoit à faire. Il falloit pour le bien faire
+trouver divers expédients de remédier à de grands abus....
+
+L'establissement de l'autorité souveraine et entière des finances en une
+seule personne ou deux; _mais ces_ advis furent trouvés vitieux.
+
+Les maximes qui avoient esté suivies depuis si longtemps avoient attiré
+la ruine, la confusion et le désordre.
+
+Il falloit desbrouiller une machine que les plus habiles gens du royaume
+qui s'en estoient meslés depuis 40 ans avoient embrouillée pour en faire
+une science qu'eux seuls connussent pour se rendre par ce moyen
+nécessaires. Cependant tant de choses sy difficiles à résoudre qui
+auraient servy de matière aux plus grands, aux plus puissants et aux
+plus expérimentés ministres, ce qui auroit donné lieu à des Conseils de
+plusieurs jours et à des dissertations difficiles et très-importantes,
+se trouva desbrouillé et développé au plus haut point de perfection qui
+se puisse imaginer par les seules lumières naturelles de ce prince, et
+par la résolution qu'il avoit prise de donner tout son temps à la
+conduitte de ses affaires, au bien de ses peuples et à sa propre gloire.
+
+Il déclara doncques qu'il supprimoit la charge de surintendant et qu'il
+signeroit généralement toutes les expéditions soit pour la recepte, soiy
+pour la dépense.
+
+Il composa en mesme temps un Conseil de cinq personnes qu'il appela le
+Conseil royal des finances lequel il présida en personne trois fois la
+semaine, etc., etc., etc...
+
+(_Peu de jours après, il fut question dans le Conseil de
+l'establissement d'une Chambre de justice. Pour éviter qu'on en vinst à
+cette extrémité, les gens d'affaires offraient de donner vingt millions,
+et la majorité du Conseil était d'avis qu'on les acceptât._)
+
+....Le Roy prenant la parole dit qu'il connoissoit bien que cette
+proposition luy seroit plus advantageuse mais qu'il ne pouvoit pas
+s'empescher d'entendre la voix de ses peuples qui luy demandoient
+justice de toutes les violences, exactions et concussions qui avoient
+esté commises contre eux, qu'il sacrifioit volontiers l'advantage des 20
+millions offerts à la satisfaction qu'il recevroit de voir une fois par
+la punition des coupables ses sujets _vengés_ des violences qu'ils
+avoient souffertes, et de plus qu'ayant bien considéré tous les
+désordres et dissipations qui avoient esté commises dans les finances,
+il falloit _agir_ par des punitions..... affin qu'il fust asseuré que
+non seulement pendant son règne mais mesme cent ans après les gens des
+finances se contentassent des gains honnestes et légitimes qu'ils
+pourroient faire, en sorte qu'elle espéroit par son application remédier
+à tous les _maux_ que l'on avoit remarquez.
+
+Ces raisons si puissantes et si dignes d'un grand Roy furent approuvées
+de tout le Conseil.
+
+.....Ensuitte tout le monde attendant quelque action un peu importante
+pour juger de quelle qualité seroit la conduitte du Roy dans les
+fonctions du surintendant, sy elle seroit rigoureuse ou foible, il se
+présenta une occasion favorable pour décider cette question. L'on avoit
+fait l'année précédente le retranchement _d'un quartier_ de toutes les
+rentes sur l'hostel de ville de Paris et de toutes les alliénations
+faictes les six dernières années. Le sieur Foucquet n'avoit osé toucher
+une augmentation de gages des Compagnies souveraines; souvent il les en
+avoit menacées, mais le remords de sa conscience qui luy donnoit de la
+crainte, l'avoit toujours obligé d'en retarder l'exécution. Le Roy
+s'estant fait représenter cette affaire, prit la résolution de faire ce
+retranchement et le fist exécuter malgré toutes les remontrances et
+publiques et secrètes et mesmes quelques menées sourdes, en sorte qu'il
+fust facile après ce coup d'essay de décider de quelle qualité seroit la
+conduitte de Sa Majesté.
+
+Non seulement Sa Majesté soustient fortement ce retranchement mais mesme
+celuy de tous les fonds et droits alliénés, ce que le sieur Foucquet
+n'avoit pas faict par les mesmes raisons, quoyqu'il y eust une
+déclaration expédiée dès 1660 pour cet effet...
+
+...La caballe des amis du sieur Foucquet ayant commencé de faire agir
+leurs pratiques, les esprits se divisèrent en sorte que la foiblesse du
+chef (de la Chambre de justice) qui se laissa emporter par une infinité
+de petites considérations et qui ne pust avoir la force de suivre les
+véritables maximes de sévérité des Chambres de justice quoyqu'il fust
+fortement appuyé par le Roy, divers petits intérêts particuliers qui
+entraînèrent les principaux et rendirent les bien intentionnez les plus
+foibles, furent cause que le Roy fust obligé de faire agir ceux de son
+Conseil pour pousser les affaires et pour démesler avec diligence tous
+les petits moyens dont se servoient ceux qui avoient trop de
+relaschement dans l'esprit contre les bien intentionnez pour faire
+passer les affaires par leurs advis; et pour bien faire connoistre les
+difficultés que Sa Majesté eust à surmonter, il est bon d'en faire la
+description[609].
+
+Le premier président fort homme de bien, incapable de caballes,
+d'intrigues et de se départir jamais du bien du service du roy et du
+public ne se laissa pas... de croire qu'il debvoit avoir beaucoup de
+part aux affaires, et sur ce fondement, il voulut _avant_ de s'engager à
+servir dans la Chambre de justice, que l'on adjoustast aux commissaires
+qui avoient esté choisis par le Roy les sieurs Bernard Rezé et
+d'Ormesson, maistres des requestes, de Fayet et Renard, commissaires de
+la Grand Chambre du parlement de Paris pour se fortifier dans cette
+chambre affin que ses advis prévallussent toujours, ce qui luy fust
+facilement accordé par Sa Majesté qui avoit tout sujet de croire qu'il
+seroit le plus ferme appui de la justice et de la sévérité de cette
+Chambre comme effectivement il en avoit alors la volonté; ensuitte
+n'ayant pas esté satisfait de la part qu'il avoit prestendu avoir dans
+les affaires de l'administration de l'Estat, il commença à se plaindre
+presque publiquement des personnes dont le Roy se servoit dans les
+affaires de finance leur attribuant la cause entière de ce déplaisir.
+
+D'ailleurs, M. de Turenne qui avoit creu que le dit sieur Foucquet
+l'empeschoit d'avoir la meilleure et la plus considérable part aux
+affaires et en la confiance du Roy et qui après sa perte s'estoit laissé
+fortement flatter de cette pensée, le bon traittement qu'il recevoit de
+Sa Majesté et mesmes ses advis qu'elle luy demandoit en toutes affaires
+importantes ne le satisfaisant pas parce qu'il n'estoit pas appellé par
+Sa Majesté dans les Conseils ordinaires quoy qu'elle eust bien tesmoigné
+depuis ce temps-là qu'elle seule conduisoit toute cette machine et
+qu'elle eust mesmes de très-puissantes raisons pour en user ainsi, ne
+laissa pourtant pas d'attribuer cette privation à ceux qui avoient
+l'honneur de servir Sa Majesté, et comme la matière des finances est
+toujours la plus susceptible de mauvaises impressions, l'ancienne amitié
+qu'il avoit avec le pier président, les mesmes intérêts et le même
+déplaisir en ce rencontre, leur donnèrent les mêmes sentiments dans
+lesquels ils furent fortement maintenus par le sieur Boucherat qui
+estant amy commun des deux avoit servy leurs veues et se trouvoit dans
+les mêmes sentiments parce que ne croyant pas qu'il y eust un homme de
+robe dans le royaume qui pust plus dignement que luy remplir la place de
+Chancelier de France ou la principalle administration des finances, il y
+pourroit facilement parvenir sy M. de Turenne et le pier président
+bien unis pouvoient avoir une part considérable dans la confiance du
+Roy.
+
+A cette principalle et plus importante disposition se joignirent
+diverses autres raisons.
+
+Le pier président se persuada que son mérite et ses services
+debvoient luy faire accorder tout ce qu'il demandoit soubz prétexte de
+l'accréditer dans sa Compagnie. I demanda avec grandes instances que
+l'on ne restranchast point le 3e quartier des augmentations de gages
+des Compagnies souveraines, que l'on deschargeast les greffiers de la
+taxe qui leur estoit demandée et que l'on restablist l'hérédité des
+procureurs postulants qui avoit esté révoquée. Le refus que le Roy fis
+de toutes les grâces luy donna beaucoup de déplaisir...
+
+Mais ce qui acheva de le changer tout à fait fust que ses amis intimes
+qui estoient hors de la Chambre se trouvèrent tous unis dans de mesmes
+sentiments pour empescher tout ce qui pouvoit estre de la satisfaction
+du Roy et du public.
+
+Le sieur Boucherat, pour les intérêts cy-dessus expliqués.
+
+Le sieur Bernard Rezé pour un esprit de contrariété qui luy estoit
+naturel n'ayant jamais manqué de se porter contre la conduitte généralle
+des affaires.
+
+Le sieur de Brillac avoit reçeu du sieur Foucquet, en gratifications
+_diverses augmentations_ en sa baronnie de Janzay en Poitou.
+
+Le sieur Renard 6,000 liv. de rentes sur les tailles.
+
+Ces 4 hommes estant toujours auprès de luy il ne faut pas s'estonner
+s'il ne pust revenir à ses 1ères bonnes intentions.
+
+Le premier effect que cette mauvaise disposition produisit fust une
+prodigieuse langueur en toutes affaires. Le pier président n'alla
+jamais qu'à onze heures et demie à la Chambre, en sortant à midi, n'y
+retournant qu'entre trois et quatre heures et en sortant entre cinq et
+six heures, joint à cela diverses autres démonstrations et publiques et
+secrètes qu'il fist...
+
+(_Le reste du mémoire contient de nouveaux détails sur les opérations
+financières, sur celles de la Chambre de justice, sur les mesures prises
+en 1662 par le gouvernement pour soulager les horreurs de la disette,
+enfin, sur toutes les parties de l'administration pendant la courte
+période qu'il embrasse._)
+
+
+
+
+PIÈCE Nº II BIS.--INÉDITE.
+
+LE CID ENRAGÉ[610].
+
+COMÉDIE.
+
+
+ M. COLBERT parle seul.
+
+ Percé jusques au fond du coeur
+ D'une atteinte imprévue aussy bien que mortelle,
+ Autheur d'une entreprise insolente et cruelle
+ Dont le honteux succez irrite ma fureur,
+ Je demeure immobile, et mon âme abattue
+ Cedde au coup qui me tue.
+ Si près de voir Fouquet sur l'échaffault,
+ O Dieux! l'étrange peine!
+ Après avoir payé l'arrêt plus qu'il ne vault
+ Pour rendre sa mort plus certaine,
+ N'en remporter rien que la haine?
+
+ Que je sens de rudes combats!
+ Que ma raison est opprimée!
+ J'ay perdu mon argent, je perds ma renommée
+ Pour n'avoir peu mettre une teste à bas.
+ O grand doyen des scélérats!
+ Dont l'injustice consommée
+ Regardoit déjà son trépas
+ Comme une proye accoustumée;
+ Séguier, escueil des innocens,
+ Qui, pour complaire au ministère,
+ Par de honteux abaissemens
+ Ne trouves rien de trop indigne à faire,
+ Faut-il que les arrêts
+ Qui tant de fois ont fait périr des misérables,
+ Et pour de bien moindres subjects,
+ Sur la fin de les jours, malgré tant de projets,
+ Tant d'intrigues détestables,
+ Malgré moy, malgré toy, deviennent équitables
+ Après tous les maux qu'ils ont faicts?....
+ ........................
+ Talon, le ciel a donc permis
+ Que pour toute la récompense
+ De ta mortelle haine et de ton arrogance,
+ Tu n'ayes remporté que haine et que mépris;
+ Et qu'un pédant que j'avois pris
+ Pour réparer la négligence,
+ M'ayt fait tomber de mal en pis
+ Par l'excès de son ignorance[611].
+
+ Ce rapporteur, que j'ay duppé sy galamment,
+ Pour une pompeuse espérance
+ D'estre le chef[612] d'un parlement,
+ Et qui croyoit sauver sa conscience
+ En me vendant bien chèrement
+ Une si lâche complaisance,
+ Aura donc prôné vainement,
+ Et pour tous fruits de son ouvrage;
+ Je ne remporteray que le seul avantage
+ D'avoir peu tromper un Normand.....
+ ..............................
+ Quoi! notre emphaticque Pussort
+ Après avoir fait un effort
+ De son éloquence bourgeoise
+ Et prouvé clairement qu'il méritoit la mort
+ Pour n'avoir pas couvert tout Saint-Mandé d'ardoise;
+ Après avoir tronqué tant de diverses lois,
+ Plutôt pour mon service
+ Que pour celui du plus humain des rois,
+ N'a pû forcer la chambre à faire une injustice
+ Ny gagner une seule voix.
+ ..........................
+ Voisin, ce scélérat si consciencieux,
+ Ce traître proctecteur de la cause publique,
+ Sur qui j'avois jetté les yeux
+ Pour empêcher par son intrigue
+ Des dévots la sourde pratique
+ Et le zèle séditieux,
+ S'en est acquitté de son mieux;
+ Mais que me sert toute ma politique
+ Sy je n'en suis pas plus heureux.
+ ..........................
+ Et toy, cher confident de ma secrette rage,
+ Qui dedans les concussions
+ Fais ton apprentissage
+ Par les plus noires actions,
+ Mon cher Berrier, sur qui je fondois davantage
+ Le succez de mes passions,
+ Car je sçay tes inventions,
+ Tes détours et ta fourberie;
+ Que dois-je te dire aujourd'huy,
+ Puisqu'enfin malgré ton appuy,
+ Ton mensonge et ta calomnie,
+ Le peuple voit la vérité,
+ Au mesme endroit dont tu l'avois bannie,
+ Triompher de la fausseté?
+
+ Dans le premier abord d'une faveur naissante
+ Dont le moindre revers peut nous précipiter,
+ Je voy mes desseins avortés
+ Par une conduite imprudente;
+ Je voy l'Afrique triomphante
+ D'un roy que jusqu'ici rien n'avoit pu dompter;
+ Je voy, pour comble de misère,
+ Mon rival échapper des traits de ma colère,
+ Et ces deux projets si fameux
+ Qui me faisoient déjà prétendre
+ Au premier rang d'après les dieux,
+ Sont autant de degrés honteux
+ Par où je suis prest de descendre.
+
+ Mais pourquoy m'alarmer sy fort,
+ Sy cette rigueur non commune
+ Qu'excite contre moy le sort
+ Ne change rien à ma fortune:
+ Je suis toujours Colbert, je suis toujours puissant;
+ J'ay toujours la mesme avarice,
+ Je fais toujours mesme injustice.
+ Si j'ay manqué de perdre un innocent,
+ N'ay-je pas retranché les rentes?
+ Et, grâce à ce moyen, réduit au désespoir
+ Mille familles languissantes.
+ Est-ce là manquer de pouvoir?
+
+ Le Roy m'aime toujours et j'ay sa confidence,
+ Que faut-il donc de plus à mon ambition?
+ Sortez de mon esprit vains désirs de vengeance,
+ Je me veux libérer de votre impertinence
+ Et goûter le bonheur de ma condition.
+ Ouy, je veux vivre heureux, quoique Fouquet respire,
+ Puisqu'une éternelle prison
+ Luy va ravir le moyen de me nuire.
+
+Il s'en va, puis il revient tout d'un coup.
+
+ Vivre sans tirer ma raison!
+ Observer un arrest si fatal à ma gloire!
+ Endurer que la France imputte à ma mémoire
+ De ne m'estre vengé que par une prison!
+ Conserver une vie où mon ame égarée
+ Voit ma perte assurée!
+ N'escoutons plus ce penser trop humain
+ Qui ne peut assouvir ma haine.
+ Allons, Berrier, par un coup de ta main,
+ Délivre-moy de cette peine.
+
+ Ouy, c'est le plus grand de mes maux,
+ Et pourveu que Fouquet périsse,
+ Qu'il meure par prison ou qu'il meure en justice,
+ C'est là le seul moyen de me mettre en repos.
+ Je m'accuse déjà de trop de négligence,
+ Courons à la vengeance;
+ Je suis avare et dur, n'importe, cher Berrier,
+ Je veux y consommer trois ou quatre pistolles
+ Pour achepter un cuisinier
+ Qui l'empoisonne à Pignerolles.
+
+
+
+
+PIÈCE Nº III.--INÉDITE[613].
+
+VERSION DU 118e PSEAUME DE DAVID
+
+
+Dans lequel ce grand Roy exhorte tout le monde à publier les bontés de
+Dieu, explique les effects qu'il en a ressenty et prophétise la venüe de
+Nostre Seigneur.
+
+Ce pseaume a beaucoup de rapport avec l'estat de mes affaires et à
+l'issüe que j'en espère par la miséricorde de Dieu[614].
+
+ Venez, accourez tous, peuples de lunivers,
+ Confessés un seul Dieu, venés luy rendre hommage,
+ Annoncés et loués en langages divers
+ La bonté de celuy dont vous estes limage.
+
+ Vous peuple bien aimé dont il a faict le choix
+ Par un sensible effect de sa miséricorde
+ Expliqués ses bontés distes à haulte voix
+ Et les maux qu'il empesche et les biens qu'il accorde.
+
+ Vous qu'il a séparés du reste des mortels
+ Destinés isy bas à l'office des anges
+ Prestres qu'il a chargés du soing de ses autels
+ Chantés de sa bonté les divines louanges.
+
+ Et vous qui languisses de célestes ardeurs
+ Elevés vers le ciel vos amoureuses plaintes
+ Justes qui le craignés respectés ses grandeurs
+ Publiés ses bontés et modérés vos craintes.
+
+ Triste accablé dennuicts et pressé de douleurs
+ Jinvoque mon seigneur; jy mets mon espérance
+ Touché de ma misère, et sensible à mes pleurs
+ Il mescoulte, il mexauce, il me donne assistance.
+
+ Il se rend à ma voix, je le trouve en tout lieu
+ Je lappelle, il me tend une main secourable
+ Quaije à craindre appuyé des forces de mon Dieu
+ Mortel qui que tu sois tu n'es plus redoutable[615].
+
+ Il vient à mon secours contre mes ennemis
+ Contre eux en ma faveur sa puissance est armée
+ Je les mespriseray, je les verray soumis
+ Leurs injustes efforts s'en iront en fumée.
+
+ Quil est seur, qu'il est bon d'avoir aveuglement
+ Sa confiance en Dieu plutost que sur les hommes
+ Qui trompeurs ou trompés toujours égallement
+ Nous font connoistre enfin trop tard ce que nous sommes[616].
+
+ Heureux qui sçait placer son espérance en luy
+ Heureux celuy qui suit la loy de ses promesses
+ Princes vostre parole est un fragile appuy
+ Vos honneurs peu certains et vaines vos caresses[617].
+
+ Tout le monde s'estoit à ma perte engagé
+ Mes ennemis trop fiers avoyent cru me surprendre
+ Mais au nom de mon Dieu je suis assés vangé
+ Jay veü leurs trahisons et jay sceu m'en deffendre[618].
+
+ Dans un triste séjour honteusement logé
+ Ils m'ont de touttes parts entouré de milice
+ Mais au nom de mon Dieu je suis assés vangé
+ Leur conduitte paroist on cognoist leur malice.
+
+ Bruyants comme un essain autour de moy rangé
+ Ils pétillent d'ardeur ainsi qu'un feu despines
+ Mais au nom de mon Dieu je suis assés vangé
+ Jay détruyct leurs picquants, jay dissipé leurs mines[619].
+
+ Poussé par eux, Seigneur, et prest à succomber
+ Vous mavés soustenu contre leur violence
+ Vous mavés affermy, je ne puis plus tomber
+ Et vous me maintiendrés contre leur insolence.
+
+ Mon Seigneur est ma force, il est tout mon honneur
+ Il soppose à leurs coups, je ne suis plus leur proye
+ Il sest faict mon salut, il sest fait mon bonheur
+ Jen fais tout mon plaisir, jen fais toutte ma joye.
+
+ Cest luy qui de la cheute a sceü me garantir
+ Cest luy qui de mon coeur a banny la tristesse
+ Justes qui le serves, faittes en retentir
+ Dans vos sacrés concerts mille chants d'allégresse.
+
+ La dextre du Seigneur a fait voir sa vertu
+ La dextre du seigneur a lancé son tonnerre
+ La dextre du Seigneur tient l'orgueil abbatu
+ La dextre du Seigneur me releve de terre.
+
+ Non je ne mourray pas mon Dieu ma préservé
+ Et de trop de périls et par trop de merveilles
+ Non je ne mourray pas mon Dieu ma réservé
+ Pour vivre et publier ses grandeurs nompareilles[620].
+
+ Comme un maistre puissant mon Dieu ma chastié
+ Dune juste rigueur mon offense est suivie
+ Mais me voiant soumis, contrit, humilié
+ Comme un père à son fils il ma donné la vie.
+
+ Vous qui gardés son temple ouvrés moy promptement
+ Ouvrés sans différer son temple de justice
+ Entrés justes, entrés et sans perdre un moment
+ Confessons sa clémence à nos maux si propice.
+
+ Ouy je confesseray que vous m'avés sauvé
+ Que vous avés Seigneur exaucé ma prierre
+ Que j'estois criminel et qu'en vous jay trouvé
+ La puissance dun maistre et la bonté d'un père.
+
+ Vos ennemis Seigneur sestoient bien abusés
+ En mettant au rebut pour nen scavoir que faire
+ La pierre que vous mesme aujourdhuy vous posés
+ En vostre bastiment pour la pierre angulaire[621].
+
+ Cest une chose rare un chef doeuvre des cyeux
+ Cest un digne sujet deternelle mémoire
+ Un ouvrage parfaict admirable à nos yeux
+ Cest loeuvre de vos mains, Seigneur cest votre gloire.
+
+ Je prevoy que bientost viendra cet heureux jour
+ Jour longtemps attendu, jour de rejouissance
+ Jour qua faict le Seigneur par un excès damour
+ Jour illustre à jamais pour nostre délivrance.
+
+ Seigneur délivrés moy terminés ma langueur
+ Adorable Seigneur que tout _vous_ soit prospere
+ Et bény soit qui vient au nom de mon Seigneur
+ Me tirer de mes fers et finir ma misere[622].
+
+ Déja je m'aperçois de ma félicité
+ Je vous veux faire part de ces bonnes nouvelles
+ Déja jay veü paroistre un rayon de clarté
+ Cest mon Dieu, mon Sauveur, je vous lapprends fidelles.
+
+ Establissés un jour, mais un jour solennel
+ Rendés grâces à Dieu, que le temple sappreste
+ Qu'il soit orné de fleurs, remply jusquà lautel
+ Et que chacun célèbre à lenvy cette feste.
+
+ Vous seul estes mon Dieu, je vous confesseray
+ Je diray sans cesser vostre grandeur supresme
+ Vous seul estes mon Dieu, je vous exalteray
+ Je chanteray partout vostre clémence extrême.
+
+ Ouy je confesseray que vous mavés sauvé
+ Que vous avés Seigneur exaucé ma prierre
+ Que jestois criminel et quen vous jay trouvé
+ La puissance d'un maistre et la bonté d'un père[623].
+
+ Venés, accourés tous peuples de lunivers
+ Confessés un seul Dieu, venés luy rendre hommage
+ Annoncés et loués en langages divers
+ té de celuy dont vous estes louvrage.
+
+ FIN.
+
+
+
+
+PIÈCE Nº IV.
+
+VERS LATINS
+
+ATTRIBUÉS A FOUQUET[624].
+
+
+Il y a quelques années, un des membres de l'_Académie Delphinale_, M.
+Auzias, étant allé visiter le monastère de la Trappe d'Aiguebelle, un
+frère trappiste, qui s'occupe de recherches archéologiques et
+historiques, lui communiqua une pièce de vers latins découverte dans un
+registre de la cure de Réauville, petit village très-rapproché de la
+terre de Grignan où Mme de Sévigné a passé, comme on sait, plusieurs
+années auprès de sa fille.
+
+Ces vers, on va le voir, ne peuvent se rapporter à un autre qu'à Fouquet
+après sa condamnation. Il est très-probable qu'ils furent apportés dans
+le pays par l'amie dévouée du prisonnier de Pignerol, et inscrits, en
+raison de leur mérite qui est incontestable, par le curé de Réauville,
+sur le registre de sa paroisse. Cette supposition est d'autant plus
+fondée que Mme de Sévigné connaissait parfaitement le latin. Enfin,
+les vers français qui précèdent et la tournure des idées de Fouquet
+ajoutent un nouveau poids à cette opinion. Seulement, ceux qu'on va lire
+leur sont de beaucoup supérieurs. «On y trouve, dit le _Bulletin de
+l'Académie Delphinale_, ses sentiments religieux, ses regrets sur la
+privation de son épouse, de ses enfants, de sa liberté, de sa fortune,
+de ses honneurs, et de la bonne grâce du grand roi; il se plaint de voir
+mettre en doute sa fidélité; de ce qu'on lui a enlevé tous ses moyens de
+défense, ses registres, ses comptes; de ce qu'il ne lui reste pas un des
+amis qui, chaque matin, lui formaient une si nombreuse cour de clients;
+il apprend que les uns, effrayés de sa chute, se sont tournés vers de
+plus fortunés que lui; que les autres enveniment les accusations qui
+l'accablent, et que, s'il en est resté de fidèles, les gardes, les
+fossés et les remparts de la prison les empêchent de pouvoir venir
+jusqu'à lui; les longs ennuis de la prison excitent son imagination et
+l'exposent à des maux qu'il se crée lui-même; il voit sa mère qui le
+baigne de larmes, ses frères exilés, ses enfants privés de leur père, et
+sa femme frappée de chagrins si peu mérités. Enfin, il termine par deux
+vers d'une admirable sensibilité et d'une heureuse expression.»
+
+Voici ces vers:
+
+ Sidereæ regina plagæ qua vindice surgens
+ Naufragus iratis emergit salvus ab undis,
+ Et laceram reficit peregrino in littore puppim;
+ Numinis intemerata parens à numine summo,
+ Altera spes, humanumque salus, quæ vota gementum
+ Suseipis et fraetis præstas solatia rebus;
+ Da mihi te facilem paulumque adverte querenti.
+
+ Ille ego qui quondam, summa ad fastigia vectus,
+ Francigenum moderabar opes, quem longa clientum
+ Mane salutabat spatiosa per atria turba,
+ Ille ego tot procerum socius, quem tota colebat
+ Gallia, quem populi toties dixere beatum,
+ Nunc miser indigno clausus sub carcere, vitam
+ In tenebris luctuque traho, nunc miles inermem
+ Obsidet armatus, pilisque minacibus instat.
+ Mens concussa malis, varioque agitata dolore,
+ Hæret et incerta est quid primum defleat; uno
+ Cuncta mihi sunt rapta die: dulcissima conjux,
+ Pignora chara thori, libertas, census, honores,
+ Prædia, rura, domus et magni gratia regis;
+ Nec mihi de tantis superest, nisi futilis umbra.
+ Hæc equidem cruciant animum; tamen acrius illud
+ Pungit, et ardenti transigit viscera telo,
+ Quod regni pro laude labor susceptus et ingens
+ Curarum series patriae consumpta luendæ,
+ Vana cadit, tristesque refert pro munere poenas;
+ Quin etiam illa fides omni quæ carior auro,
+ Quæque prior mihi luce fuit, vexata, malignæ
+ Vocibus invidiæ, media mordetur in aula.
+ His lamen insistit rigidus quæsitor et ansam
+ Hinc rapit unde reus capitali crimine dicar.
+ Scriniaque et pluteas digestaque computa fisci,
+ Unde laboranti possim succurrere causæ,
+ Accipio periisse mihi, casuve dolove,
+ Nosse tuum est Virgo, puris quæ cuncta pererras
+ Luminibus, cæcique vides penetratia cordis.
+ Has inter latebras tanto in caligine rerum,
+ Qui me consiliis prudentive adjuvet arte?
+ Nullus amicus adest; horum nisi rumor inanis
+ Nuntia falsa tulit, pars nostro territa casu,
+ Majorique inhians fortunæ, turpia vertit
+ Terga; mihi pars impositum mihi crimen acerbat,
+ Insultatque malis. Quæ pars mihi fida remansit,
+ Arma per elatis circumdata moenia fossis,
+ Huc penetrare nequit, crebris stationibus omnes
+ Quippe aditus tenet infaustæ custodia turris.
+ Sic premor assidue, regis modo territat ira,
+ Aversæque aures et quæ mihi fronte procaci,
+ Improperat qui nostra tulit stipendia testis,
+ Qui conviva meæ consumpsit fercula mensæ.
+ Nunc mala me febris, nunc longi toedia torquent
+ Carceris; ipse novos etiam mihi suscito luctus,
+ Ingenio fingente, subit nam prævia mater,
+ Sæpe mihi largis profundens fletibus ora;
+ Extorresque domo fratres, prolesque parente
+ Orba suo, et sponsæ non digna ferentis imago.
+ Tristior ire dies, nox longior esse videtur,
+ Apparentque animo majora pericula veris.
+
+(Bulletin de l'_Académie Delphinale_, t. I, p. 262 et suiv.)
+
+
+
+
+PIÈCE Nº V.
+
+NOTE
+
+COMMUNIQUÉE A M. EUGÈNE SUE PAR LA FAMILLE DE COLBERT,
+
+EN 1839.
+
+
+La famille de Colbert possède les pièces suivantes:
+
+1º L'acte de naissance de Colbert, du 29 août 1619;
+
+2º Les preuves de noblesse pour l'ordre de Malte de Gabriel Colbert de
+Saint-Pouange, du 18 septembre 1647;
+
+3º Les preuves pour le même ordre du propre fils de M. Colbert, du
+1er août 1667.
+
+La première de ces pièces énonce que _Jehan Colbert_ (Jean-Baptiste) est
+fils de _Nicolas_ et de _Marie Pussort_. Le parrain est messire _Charles
+Colbert_ conseiller au siége présidial de Vermandois; la marraine,
+_Marie Bachelier_, veuve de feu messire Jehan Colbert.
+
+Il n'y a rien dans cet acte qui puisse porter à croire que le père du
+grand Colbert ni aucune des personnes qui y sont nommées fussent des
+marchands.
+
+La marraine, aïeule du baptisé, avait été mariée, par contrat du 2
+janvier 1585, à _Jehan Colbert_, seigneur du Terron, nommé
+contrôleur-général des gabelles de Bourgogne et de Picardie, le 7 juin
+1595, pour avoir contribué à la soumission de Rheims à Henri IV. Marie
+Bachelier lui avait porté en dot la terre de Saint-Mars en Champagne,
+qui passa à son second fils, _Charles Colbert_; parrain du grand
+Colbert, et qui plus tard, fut président et lieutenant-général au
+bailliage de Vermandois, en 1663. Quant à Marie Pussort, mariée le 24
+septembre 1614, à _Nicolas Colbert_, seigneur de Vendière, elle était
+soeur de Henri Pussort, seigneur de Cernay, qui fut depuis doyen des
+conseillers d'État. Colbert n'avait que sept ans lorsque son père fut
+nommé capitaine de la ville et de la tour de Fismes. Appelé à Paris par
+son beau-frère _Henri Pussort_, en 1650, _Colbert, Nicolas_, fut maître
+d'hôtel du roi en 1650, et conseiller d'État en 1652.
+
+La seconde pièce (1647) justifie, qu'antérieurement au crédit du grand
+Colbert, sa famille était non-seulement réputée noble, mais même qu'elle
+jouissait de la notoriété d'une noblesse ancienne, puisque la preuve
+pour l'ordre de Malte de _Gabriel Colbert, de Saint-Pouange_ remonte à
+Gérard Colbert, écuyer, seigneur de Crèvecoeur, né en 1500, auteur de la
+branche de Villacerf, et frère puîné d'_Hector Colbert_.
+
+Cet Hector Colbert, écuyer, seigneur de Magneux, marié en 1532 avec
+_Jeanne Cauchon_, dite de Condé, fille de Jacques Cauchon, écuyer,
+seigneur de Condé et de Vendière (cette dernière possédée par
+Jean-Baptiste Colbert, du chef de cette dame, sa trisaïeule) est celui
+par lequel commence la preuve faite à Malte en 1667, par Antoine-Martin
+Colbert, troisième fils du grand _Colbert_, et c'est cette preuve qui
+forme la troisième pièce.
+
+
+
+
+PIÈCE Nº VI.
+
+GÉNÉALOGIE DE LA FAMILLE DE COLBERT[625].
+
+
+Dans ses _mémoires sur les Troyens célèbres_, à l'article COLBERT, P. G.
+Grosley raconte très en détait qu'il a eu en sa possession une liasse de
+papiers de sept à huit livres relatifs à des affaires de commerce et
+embrassant, un intervalle de 45 ans, de 1590 à 1655. C'étaient des
+lettres concernant le commerce de la draperie, des étamines, toiles,
+soies, blés, chapelets, etc. Il y était aussi question d'opérations de
+banque. Elles avaient été adressées de Reims, de Paris, de Lyon, de
+Marseille, de Milan, de Venise à Odart Colbert, de Troyes[626]. Odart
+Colbert avait plusieurs associés, c'étaient _Paolo Mascrani_ et _Gio.
+Andrea Lumagna_[627] à Paris et à Lyon, Polaillon à Marseille, Lorenzi à
+Milan; il était en outre le patron d'une foule de frères, de neveux, de
+cousins, et c'était chez lui, à Troyes, que les divers intéressés de la
+maison se donnaiont rendez-vous. Les lettres adressées à Odart Colbert
+présentaient, dit P. G. Grosley, l'histoire suivie de plusieurs branches
+de commerce, entr'autres du vin de Champagne, des révolutions que ce
+commerce avait subies et de la variation des prix, année par année, de
+1590 à 1655. Marie Bachelier, veuve de Jean Colbert[628], faisait à
+Reims, pour le compte d'Odart, des achats considérables d'étamines des
+manufactures de cette ville. On voit par ses lettres combien Odart était
+attentif aux moindres gains, sensible aux pertes, impitoyable sur ses
+droits, dur, mais au fond secourable. Lumagna tenait la maison de Paris
+et, il était en outre banquier de la cour. Lors du meurtre du maréchal
+d'Ancre, il fut soupçonné d'avoir fait payer pour lui des fonds
+considérables en Italie et ses livres furent enlevés. Lumagna fut depuis
+banquier de Mazarin. Crosley pense que le cardinal reçut de ses mains
+Jean-Baptiste Colbert, petit-neveu d'Odart, le chargea de l'intendance
+de sa maison et de celle de ses finances; mais il ne fait pas connaître
+sur quoi se fonde son opinion. A en juger par la correspondance de
+Lumagna, Colbert ne pouvait avoir été formé à meilleure école. L'ordre
+dans les vues, la précision dans les idées, la netteté dans les détails
+caractérisent toutes ses lettres. L'heureuse facilité de son style le
+rend comparable à celui des meilleurs écrivains de la cour de Louis XIV.
+
+La famille de Colbert se composait donc alors de différentes branches,
+les unes riches, les autres tombées.
+
+Dans une lettre du 24 octobre 1604, un Simon Colbert de Reims écrivait à
+Odard de lui avancer l'argent nécessaire pour les frais de ses
+vendanges. «Il venait, disait-il dans la même lettre, de rencontrer
+Largentier,» et il ajoutait: «_Je l'ai trouvé bien insolent depuis qu'il
+est secrétaire du roi, quoiqu'il n'ait pas plus de noblesse que
+nous_[629].»
+
+COLBERTS DE PARIS.--Le plus connu, au commencement du dix-septième
+siècle, était un M. Colbert de Treslon qui épousa une Brulart, et fit
+fortune dans la robe. Le 6 août 1609, la veuve de Jean Colbert (Marie
+Bachelier) écrivait de Reims à Odard Colbert: «La fille de M. de Treslon
+est mariée à un conseiller du grand conseil. C'est un bien grand
+mariage, cela fait beaucoup de bruit de deçà... On lui donne quarante
+mille livres en mariage, ce qui n'est pas grand'chose eu égard à celui
+qui la prend. Je crois que l'honneur qu'elle a d'être nièce de M. le
+chancelier (Brulard de Sillery) en est la cause.»
+
+Girard Colbert, était établi à Paris, rue des Arcis, _à la clef
+d'argent_. En 1601, il s'associa avec Camus, dont le fils, Nicolas
+Camus, épousa Marie Colbert, fille de Girard Colbert. Camus était de
+Troyes. De la branche de sa famille restée à Troyes sortait Nicolas
+Camus à qui Jean-Baptiste Colbert procura plus tard le travail sur
+Térence _ad usum Delphini_, et qui fit sur Térence un commentaire des
+plus estimés.
+
+Nicolas Camus eut de Marie Colbert quatre filles et six fils. L'aînée
+des filles épousa M. d'Emery, surintendant des finances pendant la
+régence d'Anne d'Autriche.
+
+L'aîné des fils fut M. Lecamus, conseiller d'État, père de M. le
+premier, président de la cour des aides, de _M. le lieutenant civil_, et
+de l'évêque de Grenoble.
+
+Le deuxième, autrefois président des comptes, et depuis conseiller
+d'État, surintendant de justice dans l'Isle de France, et contrôleur des
+finances[630].
+
+Dans leurs voyages à Paris, les Colberts de Reims et de Troyes
+descendaient chez Nicolas Camus. En 1604, celui-ci avait pris avec son
+frère Guillaume, la ferme des droits sur les vins à Reims.
+
+COLBERTS DE REIMS.--Jean Colbert, établi à Reims, y avait épousé Marie
+Bachelier. Il mourut jeune et sa veuve continua la société qu'il avait
+avec Odart.... En 1633, Jean Bachelier avait formé une maison à Lyon
+avec Jean et Nicolas Colbert. Les Bachelier eurent part à la fortune de
+Jean-Baptiste Colbert lorsqu'il fut devenu contrôleur-général. Au
+surplus, Simon Bachelier était déjà, en 1606, receveur général des
+finances d'Orléans.
+
+En 1634, la mère de Jean et de Nicolas Colbert ayant renouvelé sa
+société avec Odart, y fit entrer ses deux fils, auparavant associés avec
+Jean Bachelier. Les fonds de cette société étaient de cent mille livres.
+
+En 1635, l'archevêque de Reims, seigneur de Taisy, concéda à Jean
+Colbert, possesseur, à titre d'achats ou de succession de domaines
+situés à Taisy, LE DROIT _d'élever un colombier à pied et de faire boire
+ses canaux dans la rivière de Taisy, et ce, en considération des bons et
+loyaux services que le sieur de Terron a rendus à l'archevêché_.
+
+Le contrôleur général, son neveu, le fit pourvoir de la charge de
+premier président au parlement de Metz, où il se fixa et mourut en
+1670...
+
+La qualité de _noble homme_, prise par Jean Colbert, dans les actes
+relatifs à ce domaine, était assortie au surnom de du Terron qu'il
+s'était donné, le bâtissant en château qu'il avait construit sur ce
+domaine, et aux missions dont l'honorait le ministre de la guerre.
+
+En effet, dans une lettre écrite par le cardinal de la Valette au
+cardinal de Richelieu, le 10 mars 1639, on lit ce qui suit: «Aussitôt
+que nous aurons l'avis de l'acceptation des lettres de change tirées
+pour les fortifications du pont d'Esture, nous y ferons travailler.
+J'enverrai, dans deux jours à Votre Éminence, le marché qu'en a fait le
+sieur Colbert (Jean Colbert) lequel entend fort bien ces choses-la.»
+
+Dans une autre lettre, le ministre de la guerre, M. Desnoyers, dit:
+
+«Le roi envoie un honnête homme, qui a été à moi, nommé le sieur
+Colbert, pour acheter du canon où il en trouvera, suivant vos bons
+avis.»
+
+Le nom de Colbert n'était donc pas nouveau à la cour et dans les bureaux
+des ministres lorsque Jean, son neveu, y fut introduit par le cardinal
+Mazarin.
+
+COLBERTS DE TROYES.--Odard, frère de tous les Colberts de Reims, né en
+1560, exerçait le commerce à Troyes dès l'année 1581. Il épousa Marie
+Fouret, dont le frère faisait l'épicerie... A mesure que sa fortune
+s'élevait, Odart en réalisait une partie en achetant des terres. Il
+acquit d'abord des Marguenat, celle de Villacerf. Il fut longtemps en
+marché pour celle de Bossancourt, et joignit celle de Saint-Pouange et
+de Turgis à ses acquisitions. Ayant eu des contestations avec le corps
+municipal pour la contribution aux charges publiques, et ne se trouvant
+pas assez garanti par les privilèges concédés par Henri IV aux Mascrani
+et Lumagna, pour l'encouragement de leurs manufactures, privilèges qui
+lui furent attribués en qualité d'associé de ces négociants, il traita
+vers 1612 d'une charge de secrétaire du roi... Cependant, il continua et
+étendit son commerce, n'épargna rien pour l'éducation de ses fils, les
+pourvut de charges au grand conseil, facilite leur établissement avec
+des familles riches et considérées, mourut enfin à l'âge de 80 ans et
+fut inhumé dans une chapelle adhérente au sanctuaire de l'église des
+Cordeliers, sous une grande tombe de marbre noir avec cette inscription:
+
+ CY-GIST
+ ODARD COLBERT
+ SEIGNEUR DE VILLACERF, SAINT-POUANGE ET TURGIS,
+ CONSEILLER SECRÉTAIRE DU ROI, MAISON ET COURONNE DE FRANCE,
+ LEQUEL DÉCÉDA LE 14 JANVIER 1640,
+ EN LA QUATRE-VINGTIÈME ANNÉE DE SON AGE.
+ PRIEZ DIEU POUR SON AME.
+
+Jean Baptiste Colbert, fils d'Odard Colbert dont il vient d'être
+question (Colbert de Saint-Pouange), épousa en 1628, par les secours de
+Lumagna, Claude Le Tellier, soeur de Michel Le Tellier, conseiller au
+Parlement, et depuis chancelier de France, et il dut à cette alliance
+l'illustration et les biens qui entrèrent dans sa branche. De la Chambre
+des comptes il passa au conseil d'État et mourut en 1663, intendant de
+Lorraine. Son fils Édouard dut au crédit de Colbert et de Le Tellier,
+dont il était parent, la place importante d'inspecteur général des
+bâtiments du roi.
+
+
+
+
+PIÈCE Nº VII.--INÉDITE.
+
+ÉDIT
+
+PORTANT NOMINATION D'UNE COMPAGNIE DE COMMERCE POUR LE NORD[631].
+
+
+«LOUIS, etc., etc.--Comme le commerce est le moyen le plus propre pour
+concilier les différentes nations et entretenir les esprits les plus
+opposez dans une bonne et mutuelle correspondance, qu'il rapporte et
+respand l'abondance par les voyes les plus innocentes, rend les peuples
+heureux et les Estats plus florissans; aussy n'avons-nous rien obmis de
+ce qui a despendu de nostre authorité et de nos soins pour obliger nos
+sujets de s'y appliquer et le porter jusques aux nations les plus
+esloignées, et d'autant que celuy du nord peut produire réciproquement
+de grands advantages, nous avons estimé à propos d'exciter nos sujets de
+s'associer pour l'entreprendre et de leur accorder à cet effet des
+grâces et privilèges considérables; à ces causes, nous avons establi une
+Compagnie qui sera appelée du Nord, etc., etc., etc.»
+
+Voici en quoi consistaient les nombreux privilèges accordés à la
+Compagnie du Nord.
+
+A partir du 1er juillet 1669, la Compagnie était autorisée à faire le
+commerce en toute liberté en Zélande, Hollande, côtes d'Allemagne,
+Danemarck, mer Baltique, Suède, Norvège, Moscovie, etc., etc.
+
+Tous les Français et étrangers pouvaient s'y associer pendant un an,
+sans pouvoir y apporter moins de 2,000 fr. Les gentilshommes ne
+dérogeaient pas en y entrant.
+
+Les règlements étaient dressés par la Compagnie elle-même et approuvés
+par le Roi.
+
+«_Et pour d'autant plus favoriser ledit establissement_,» le Roi lui
+accordait 3 fr. pour chaque barrique d'eau-de-vie transportée hors du
+royaume et 4 livres par tonneau pour les autres marchandises également
+transportées hors de France ou reçues dans les retours, en déduction des
+droits qu'elles auraient dû payer.
+
+La Compagnie n'aurait en outre rien à payer pour les munitions et vivres
+nécessaires à l'équipement et nourriture de ses navires. Elle était
+dispensée de tous droits de transit et d'emprunter l'intermédaire des
+courtiers.
+
+«Et attendu, porte l'édit, que le commerce ne se fait ordinairement dans
+le pays du nord que par eschange de marchandises et que ladite Compagnie
+pourroit se trouver surchargée, faute du prompt débit, de celle qu'elle
+auroit apportée par ses retours, _nous promettons de faire prendre et
+recevoir dans les magasins de nos arsenaux de marine, toutes les
+marchandises propres pour la construction, radoub, armement et
+équipement de nos vaisseaux, fournitures et provisions de nos armées
+navalles, par les intendants et commissaires généraux qui en feront les
+marchez_ avec un profit raisonnable, tel qu'il sera convenu entre
+lesdits intendans et directeurs de la Compagnie.»
+
+Les matelots étrangers devaient acquérir _le droict de naturalité_ après
+avoir servi pendant six ans sur les navires de la Compagnie du Nord.
+
+Les directeurs seraient exempts du logement des gens de guerre, guet,
+corvées, etc.
+
+Les ouvriers et charpentiers étrangers travaillant pour la Compagnie
+auraient les mêmes exemptions et privilèges que les ouvriers français.
+
+«Les officiers qui entreront en ladite Compagnie pour vingt mil livres
+seront dispensez de la résidence.»
+
+«Les actions seront transmissibles.
+
+«Et pour faire connoistre la satisfaction que nous nous promettons de
+l'establissement de ladite Compagnie et la protection que nous entendons
+luy donner non-seulement par nostre authorité, mais encore de nos
+deniers, _nous voulons, consentons et nous plaist mettre de nos deniers
+le tiers du fonds capital qui sera fait par tous ceux qui y prendront
+intérest_ et que toutes les pertes qui pourront arriver à la dite
+Compagnie pendant les six premières années de son establissement soient
+portés à la descharge des intéressez en icelle sur lesdits fonds que
+nous entendons mettre à ladite Compagnie.»
+
+«_Promettons à la Compagnie de la protéger et deffendre envers et contre
+tous, mesme d'employer nos armes en toutes occasions_ pour la maintenir
+dans l'entière liberté de son commerce et navigation et lui faire faire
+raison de toutes injures et mauvais traitemens qui luy pourraient estre
+faits par les nations qui voudraient entreprendre contre ladite
+Compagnie; de faire escorter ses envois et retours à nos frais et
+despens par tel nombre de vaisseaux de guerre qu'il sera nécessaire et
+partout où besoin sera. Si donnons en mandement, etc.
+
+ Signé: LOUIS.
+Par le Roy: COLBERT.
+Saint-Germain, au mois de juin 1669.
+
+
+
+
+PIÈCE Nº VIII.
+
+RÈGLEMENT
+
+CONCERNANT LES DÉTAILS DONT M. COLBERT EST CHARGÉ, COMME
+
+CONTRÔLEUR-GÉNÉRAL ET SECRÉTAIRE D'ÉTAT AYANT
+
+LE DÉPARTEMENT DE LA MARINE.
+
+
+Le Roi, ayant considéré la connexité du commerce avec la marine et les
+grands avantages que son service et celui du public en recevraient si
+ces deux emplois étaient confiés à une même personne, Sa Majesté, étant
+d'ailleurs bien informée que pendant que le sieur de Colbert, à présent
+secrétaire d'État, a pris soin du commerce en qualité de
+contrôleur-général des finances, il s'est notablement augmenté dans le
+royaume, elle a jugé à propos de mettre dans le département de la charge
+de secrétaire d'État dudit sieur Colbert, le commerce avec la marine,
+les démembrant de la charge du sieur de Lionne, aussi secrétaire d'État,
+de laquelle le sieur marquis de Berny, son fils, est pourvu à sa
+survivance, en leur donnant d'autre part un dédommagement proportionné à
+la diminution qu'ils souffriront dans leur emploi: pour cet effet, Sa
+Majesté, du consentement desdits sieurs de Lionne et de Berny et dudit
+sieur Colbert, a résolu le présent règlement de la manière qui suit:
+
+Premièrement, que ledit sieur Colbert aura dans son département la
+marine en toutes les provinces du royaume, sans exception, même dans la
+Bretagne, comme aussi les galères, les Compagnies des Indes orientales
+et occidentales, et les pays de leurs concessions; le commerce, tant
+dedans que dehors le royaume, et tout ce qui en dépend; les consulats de
+la nation française dans les pays étrangers; les manufactures et les
+haras, en quelque province du royaume qu'ils soient établis;
+
+Que lesdits sieurs de Lionne et de Berny auront dans leur département la
+Navarre, le Béarn, le Bigorre et le Berry, qui étaient de l'ancien
+département de la charge dudit sieur Colbert;
+
+Que les appointemens attribués à la charge desdits sieurs de Lionne et
+de Berny seront augmentés de la somme de 4,000 livres, pour et au lieu
+de pareille somme que ledit sieur de Lionne touchait tous les ans sur
+les états de la marine, laquelle somme serait dorénavant employée dans
+les états sous le nom dudit sieur Colbert, et qu'en outre pour
+dédommager lesdits sieurs de Lionne et de Berny de la diminution de leur
+dit emploi, il sera payé comptant audit sieur de Berny, du consentement
+dudit sieur de Lionne, des deniers du Trésor Royal, la somme de 100,000
+livres.
+
+ _Signé_: LOUIS.
+
+_Et plus bas_: LE TELLIER.
+
+Fait à Paris, le 7 mars 1669.
+
+(_Archives de la marine, Registres des ordres du Roy_.)
+
+
+
+
+PIÈCE Nº IX.--INÉDITE.
+
+COMMERCE DE LA FRANCE AVEC L'ESPAGNE
+
+EN 1681.
+
+INSTRUCTION POUR LE COMTE DE VAUGUYON,
+
+AMBASSADEUR EXTRAORDINAIRE EN ESPAGNE[632].
+
+
+ Fontainebleau, 29 septembre 1681.
+
+«Le roy envoyant le Sr comte de Vauguyon en Espagne, Sa Majesté a
+bien voulu lui faire savoir ses intentions sur tout ce qui concerne le
+commerce que ses sujets font en Espagne, afin qu'il puisse tenir la main
+à ce que les traités de paix puissent être ponctuellement exécutés à cet
+égard, et, qu'en tout ce qui concerne ledit commerce, les sujets de Sa
+Majesté soient aussi favorablement traitez qu'aucun autre dans toute
+l'estendue des pays de la domination des rois catholiques, conformément
+au traité des Pyrénées, articles 6 et 7, confirmés par ceux
+d'Aix-la-Chapelle et de Nimègue.
+
+Il doit estre informé que le commerce de toutes les nations, en Espagne
+ne se fait presque point par échange de marchandises, mais pour de
+l'argent comptant qui vient en Espagne du Pérou; ce commerce est
+d'autant plus considérable que c'est par son moyen que l'argent se
+répand dans tous les autres États de l'Europe, et que, plus chaque État
+a de commerce avec les Espagnols, plus il a abondance d'argent; c'est
+pourquoi il est nécessaire, et Sa Majesté veut que ledit sieur de
+Vauguyon ait une application toute particulière à maintenir et augmenter
+ce commerce par tous les moyens que les marchands pourrons luy suggérer,
+et qu'il emploie toujours le nom et les instances de Sa Majesté pour luy
+donner toute la protection dont ils pourront avoir besoin. Et afin qu'il
+sache en quoy les sujets de Sa Majesté peuvent avoir besoin de la
+protection et assistance qu'il doit leur donner, il doit savoir que le
+commerce des François se fait, en Espagne, de trois manières
+différentes; la première, par les ouvriers et artisans françois des
+frontières des provinces d'Auvergne, de Limousin et autres qui y passent
+tous les ans et qui, après y avoir travaillé quelque espace de temps,
+repassent en France et rapportent dans leurs provinces ce qu'ils ont pu
+gagner, et comme ces ouvriers artisans se répandent dans toutes les
+provinces d'Espagne, il sera bon que ledit sieur comte de Vauguyon soit
+informé autant que possible de leur nombre, des difficultés et facilités
+qu'ils trouveront à repasser en France avec l'argent qu'ils ont gagné
+par leur travail, et qu'il leur donne les assistances dont ils pourront
+avoir besoin, en quoy il est nécessaire qu'il agisse avec quelque
+adresse et secret, n'étant pas à propos que les Espagnols ni les
+François même sachent qu'il veuille être informé de leur nombre.
+
+La seconde manière de ce commerce consiste en un grand nombre de mulets,
+et de marchandises manufacturées en France de toute sorte qui passent en
+Espagne, et qui servent à la consommation du pays, et sur ce commerce il
+suffit de luy dire qu'il doit donner facilitez auprès de luy à tous les
+marchands françois et à tous leurs correspondants de Madrid et des
+autres villes principales d'Espagne et leur donner toute l'assistance et
+la protection dont ils auront besoin; il doit même appeler quelquefois
+auprès de luy ceux auxquels il aura reconnu plus d'esprit et de conduite
+et s'informer d'eux de tout ce qui pourra être fait, soit pour leur
+donner plus de liberté dans le commerce, soit pour augmenter et donner
+plus de cours aux manufactures de France.
+
+La troisième manière, plus importante et plus considérable que les deux
+autres, consiste en toutes les marchandises et manufactures de France
+qui sont portées à Cadix, Sainte-Marie, Saint-Luc et autres ports
+d'Espagne pour être chargés sur les galions et sur les flottes qui
+partent d'Espagne pour toutes les Indes occidentales, et au chargement
+des marchandises fines, ou en argent monnoyé et en barres qui se fait
+sur les frégates de Saint-Malo, Rouen et autres ports de France, lors du
+retour des galions et flottes, et c'est à rendre ce commerce sûr et
+facile que le sieur comte de Vauguyon doit donner toute son application.
+
+Il doit considérer pour cela que les Espagnols ne s'appliquant à aucunes
+manufactures, il est d'une nécessité absolue que toutes les marchandises
+nécessaires pour tous les grands pays qu'ils possèdent dans l'Amérique
+septentrionale et méridionale leur soient fournies par les étrangers,
+lesquels, par ce moyen, profitent d'une bonne partie des richesses qui
+tirent des mines de ce pays-là; c'est ce qui oblige les marchands de
+toutes les nations de l'Europe, François, Anglois, Hollandois, Génois,
+Vénitiens, villes anséatiques et autres de travaillera l'envi à qui
+fournira un plus grand nombre de ces marchandises pour en retirer plus
+de profit et d'avantage; mais les François ont un si grand avantage sur
+les autres nations, par la fertilité de la terre, la grande quantité de
+chanvres et de lins qu'elle produit, et par leur industrie qui produit
+les plus belles et les meilleures manufactures, que pourvu qu'ils soient
+assistez et protégez en sorte qu'ils soient, ou mieux traitez que les
+étrangers ou au moins aussi bien, il n'y a pas de doute qu'ils
+attireront la plus grande partie de ces richesses au-dedans du royaume.
+
+Pour cet effet, ledit sieur comte de Vauguyon sait que, par les traités
+des Pyrénées, Aix-la-Chapelle, de Nimègue, les François doivent être
+traitez aussi favorablement qu'aucuns autres étrangers, et ainsy pour
+bien, connoitre l'étendue du bon traitement qui doit être fait aux
+François, il faut qu'il lise exactement les traités faits entre
+l'Espagne et l'Angleterre et particulièrement celui de 1667, et les
+traités faits avec l'Espagne, les Hollandois, les villes anséatiques,
+les Danois, Suédois, Génois et autres.
+
+Il doit même observer avec soin dans tous ces traités et
+particulièrement dans celui d'Angleterre, la liberté qui leur est donnée
+d'aborder quelquefois, et pour de certaines considérations, dans les
+ports des Indes occidentales, non pas pour demander la même chose par un
+article exprès, mais seulement pour s'en servir dans les occasions qui
+se pourront présenter; et sur ce sujet, Sa Majesté fait joindre à cette
+instruction la copie d'une ordonnance que la Reine Catholique fit
+expédier et délivrer à M. le cardinal de Bouzy, lors archevêque de
+Toulouse, ambassadeur de Sa Majesté en Espagne, portant ordre à tous les
+gouverneurs des places du roy catholique, et à ses officiers de faire
+jouir les François des mêmes grâces et privilèges dont jouissent les
+Anglois et les villes anséatiques, et Sa Majesté estime bien nécessaire
+que le comte de Vauguyon demande le renouvellement de la même
+ordonnance, et même en termes plus forts et plus précis, s'il est
+possible.
+
+Pour bien connaître de quelle sorte et en quelle occasion il doit se
+servir de ce traitement qui doit être fait aux François aussi favorable
+qu'à tous les étrangers, il doit savoir qu'il est enjoint par les lois
+et ordonnances d'Espagne, d'enregistrer tout l'argent et les effets qui
+sont embarqués dans les ports des Indes occidentales sur les galions et
+vaisseaux de la flotte, et ce, à peine de confiscation de tout ce qui
+n'est pas enregistré, et qu'il est défendu par les mêmes lois et
+ordonnances de sortir d'Espagne aucun argent, monnoyé ni en barre, et
+par ces deux lois les Espagnols ont prétendu conserver au-dedans de leur
+État toutes les immenses richesses de leur Nouveau Monde; mais comme ils
+ne travaillent à aucune des marchandises et manufactures nécessaires
+pour l'entretien de ce grand pays, la nécessité absolue d'en tirer des
+pays étrangers a produit partie par industrie, partie par tolérance et
+partie par intérêt que ces deux lois ont été rendues vaines et inutiles,
+et ainsi les capitaines de ces galions et vaisseaux favorisent ces
+fraudes par rapport à leur intérêt et au gain qu'ils y font, que les
+juges et officiers contribuent presque toujours à cacher; mais comme ils
+sont en droit de faire valoir la rigueur de ces ordonnances, c'est
+souvent à quoy ils s'appliquent à l'égard des François pour leur ôter
+tout ou la meilleure partie de ce commerce, ne se souciant pas de le
+faire passer aux étrangers, de la puissance desquels ils ne croyent pas
+avoir tant à craindre que de celle des François; et c'est pour cela
+qu'il faut que ledit sieur comte de Vauguyon ait une application
+particulière à faire jouir les François des mêmes avantages et facilités
+que les autres étrangers.
+
+Ces facilités consistent en ce que pour éluder ou rendre inutiles ces
+lois et ordonnances, les étrangers font venir leurs vaisseaux chargés de
+marchandises lors du départ des galions et flottes dans les rades de
+Cadix, et pendant les nuits, de concert avec les capitaines desdits
+galions et flottes qui y sont intéressés, ils embarquent les
+marchandises sans être enregistrées, et au retour ils chargent de même
+les marchandises fines, argent monnoyé et en barre qui leur
+appartiennent en échange de leurs marchandises qui ont été vendues dans
+les Indes.
+
+Et pour se délivrer indirectement de la rigueur de la loi, les Anglois
+et les villes anséatiques ont obtenu, par leur traité, une dispense de
+visite pour leurs vaisseaux, magasins et marchandises, en sorte que le
+chargement des marchandises lors du départ, et des marchandises fines et
+en barre lors du retour, se faisant de nuit, et n'étant pas visitées de
+jour, ils font ce commerce en toute liberté.
+
+Et par les mêmes raisons de tolérance et de nécessité, lorsque par le
+retardement du départ et de l'arrivée des galions, les navires sont
+obligés de recharger les marchandises dans la ville de Cadix, ou dans
+les autres villes maritimes, les marchands de ces villes, correspondants
+ou associez des François et les officiers donnent les facilités
+nécessaires pour frauder les douanes, en faisant passer ou par-dessus
+les murailles ou par des endroits obliques, les marchandises pour être
+embarquées sur lesdits galions et vaisseaux lors de leur départ.
+
+Et par ces différents moyens, et autres qui se pratiquent sur les lieux,
+et que l'industrie, la nécessité et l'intérêt inventent et souffrent
+suivant les besoins, ce grand et considérable commerce se fait; mais
+comme tous ces moyens sont indirects, lorsque les Espagnols veulent bien
+maltraiter ces nations, ils se servent de la rigueur de leurs lois et
+ordonnances pour la confiscation de leurs marchandises ou effets en
+jugeant qu'ils y ont contrevenu, ou en leur accordant ce qu'ils
+appellent indulte, moyennant des sommes d'argent considérables qu'ils
+exigent, et c'est sur ce point que ledit comte de Vauguyon doit
+appliquer toute la force des instances et de la protection de Sa
+Majesté.»
+
+
+
+
+PIÈCE Nº X.
+
+MÉMOIRE
+
+POUR MON FILS SUR CE QU'IL DOIBT OBSERVER PENDANT LE VOYAGE
+
+QU'IL VA FAIRE A ROCHEFORT[633].
+
+
+Estant persuadé comme je le suis qu'il a pris une bonne et ferme
+résolution de se rendre autant honneste homme qu'il abesoin de l'estre,
+pour soutenir dignement, avec estime et réputation, mes emplois, il est
+surtout nécessaire qu'il fasse toujours réflection et s'applique avec
+soin au règlement de ses moeurs, et surtout qu'il considère que la
+principale et seule partie d'un honneste homme est de faire toujours
+bien son debvoir à l'égard de Dieu, d'autant que ce premier devoir tire
+nécessairement tous les autres après soi, et qu'il est impossible qu'il
+s'acquitte de tous les autres s'il manque à ce premier. Je crois lui
+avoir assez parlé sur ce sujet en diverses occasions pour croire qu'il
+n'est pas nécessaire que je m'y estende davantage; il doibt seulement
+bien faire réflection que je lui aycy-devant bien fait connoistre que ce
+premier debvoir envers Dieu se pouvoit accommoder fort bien avec les
+plaisirs et les divertissements d'un honneste homme en sa jeunesse.
+
+Après ce premier debvoir je désire qu'il fasse souvent réflection à ses
+obligations envers moi, non-seulement pour sa naissance, qui m'est
+commune avec tous les pères, et qui est le plus sensible lien de la
+société humaine, mais mesme pour l'élévation dans laquelle je l'ai mis,
+et par la peine et le travail que j'ai pris et que je prends tous les
+jours pour son éducation, et qu'il pense que le seul moyen de
+s'acquitter de ce qu'il me doibt est de m'aider à parvenir à la fin que
+jesouhaiste, c'est-à-dire qu'il devienne autant et plus honneste
+hommeque moi s'il est possible, et qu'en y travaillant comme je le
+souhaiste il satisfasse en même temps à tous ses debvoirs envers Dieu,
+envers moi et envers tout le monde, et se donne en même temps les moyens
+sûrs et infaillibles de passer une vie douce et commode, ce qui ne se
+peut jamais qu'avec estime, réputation et règlement de moeurs.
+
+Après ces deux premiers points, et pour descendre aux détails de ce
+qu'il doibt faire pendant son voyage, je désire qu'il commence
+incessamment la lecture des ordonnances de marine, qu'il trouvera dans
+Fontanon, Conférence des ordonnances et ordonnances de 1629, qu'il
+emporte avec lui les traités de Clairac, et lise promptement celui des
+termes maritimes; et que dans le voyage il s'instruise toujours de la
+marine avec M. de Terron, affin qu'il ne soit pas tout à fait neuf en
+cette matière lorsqu'il arrivera à Rochefort; et je désire que, pendant
+le séjour qu'il y fera, il emploie toujours trois heures du matin à
+étude, c'est-à-dire à la lecture dans son cabinet de tout ce qui
+concerne la marine; et même quelquefois, pour changer de matière, qu'il
+poursuive la lecture des traités que je lui ai fait faire sur toutes les
+plus importantes et plus agréables matières de l'Estat.
+
+Aussitost qu'il sera arrivé, il doibt faire une visite généralle de tous
+les vaisseaux et de tous les bâtiments de l'arsenal; qu'il voie et
+s'instruise soigneusement de l'ordre général qui s'observe pour faire
+mouvoir une si grande machine.
+
+Qu'il interroge avec application sur tout ce qu'il verra, affin qu'il
+puisse acquérir les connaissances générales, pour descendre ensuite aux
+particulières.
+
+Qu'il se fasse montrer le plan général de toute l'estendue de l'arsenal,
+tant des ouvrages faits que de ceux qui sont à faire, et sache la
+destination de chaque pièce différente, en voye la forme et la figure,
+et en sçache donner les raisons; qu'il écrive de sa main les noms de
+tous les vaisseaux bâtis, et de ceux qui sont encore sur les chantiers,
+et l'estat auquel il les trouvera, et en même temps une description de
+tout l'arsenal contenant le nombre des différentes pièces et de leur
+usage particulier.
+
+Ensuitte il fera la liste des officiers qui servent dans le port, depuis
+l'intendant jusqu'au moindre officier, et s'en fera expliquer les
+moindres fonctions dont il fera le mémoire.
+
+Après avoir pris ces connaissances généralles, il descendra au
+particulier. Pour cet effect, il commencera par la visite du magasin
+général, laquelle il fera avec le garde magasin et le controlleur; verra
+l'inventaire général et en fera s'il est possible un recollement;
+c'est-à-dire qu'il se fera représenter toutes les marchandises et
+munitions qui y sont contenues pour voir sy elles sont en la quantité et
+de la qualité nécessaires, sur quoi il se fera toujours informer. Il
+pourra mesme juger si le garde-magasin et le controlleur font bien leur
+debvoir, en voyant si le magasin est propre et bien rangé, et si tout
+est en bon ordre, et s'il se tient un livre d'entrées et issues, qui est
+absolument nécessaire pour le bon ordre.
+
+Après avoir veu et examiné le magasin général, il visitera le magasin
+particulier des vaisseaux, dont il se fera représenter l'inventaire, les
+examinera et en fera le recollement comme ci-dessus; et par ce moyen
+pourra bien connoistre la quantité et qualité des marchandises
+nécessaires dans le magasin général pour l'armement d'un aussi grand
+nombre de vaisseaux que celui que le Roy a en mer, et pareillement tout
+ce qui est nécessaire pour mettre en mer un seul vaisseau.
+
+Ensuitte il visitera tous les atteliers des cordages, de l'estuve, des
+voiles, des charpenteries, des tonnelleries, des calfateries, la
+fonderie, le magasin à poudre, et généralement tous les ouvrages qui
+servent aux constructions, agrès et apparaux des vaisseaux; examinera de
+quelle sorte se font tous ces ouvrages, et les différences des bonnes ou
+mauvaises manufactures, et ce qui est à observer sur chacune pour les
+rendre bonnes et en état de bien servir.
+
+Dans le magasin général sont compris toute l'artillerie, tant de fonte
+que de fer, les armes, mousquets, piques et autres de toutes sortes,
+ensemble toutes les munitions de guerre.
+
+Il examinera ensuite les fonctions de tous les officiers du port, verra
+leurs instructions et fera de sa main un mémoire de tout ce que chacun
+officier doibt faire pour se bien acquitter de son debvoir, et prendra
+le soin de les voir et les faire agir chacun selon sa fonction, pendant
+tout le temps qu'il séjournera audit lieu de Rochefort.
+
+Il s'appliquera ensuite à voir et examiner la construction entière d'un
+vaisseau, en verra toutes les pièces depuis la quille jusqu'au dernier
+baston de pavillon, en écrira lui-même les noms, et fera faire un petit
+modèle de vaisseau qu'il m'enverra avec les noms de toutes les pièces
+escrits de sa main.
+
+Après avoir veu, examiné la construction entière d'un vaisseau, et avoir
+seu les noms de toutes ses parties, il examinera encore l'esconomie
+entière de tous les dedans, et l'usage de toutes les pièces qui y sont
+pratiquées.
+
+Il verra placer toutes les denrées, marchandises, armes, artillerie,
+agrès et apparaux nécessaires pour mettre un vaisseau en mer, en fera
+lui-même le détail, l'escrira de sa main et prendra le soin d'en faire
+charger et le mettre en cet état, et pour cet effet, s'il arrive assez à
+temps, il pourra prendre un des vaisseaux que M. le vice-admiral doit
+commander; sinon il prendra le _Breton_ qui doit estre préparé pour le
+voyage des Grandes-Indes.
+
+Et en même temps qu'il s'appliquera à connoistre les noms de toutes les
+parties qui servent à la construction d'un vaisseau, et de toutes celles
+qui sont nécessaires pour le mettre en mer, il se fera informer de
+l'usage de chacune pièce, et de toute la manoeuvre d'un vaisseau, et de
+tout ce qui sert au commandement et à la dite manoeuvre. Pour cet effect,
+il pourra la faire faire devant lui, soit dans le port, soit en montant
+sur les vaisseaux et allant deux ou trois lieues en mer pour voir le
+tout; et en un mot fera en sorte par son application qu'il puisse
+sçavoir le mestier de tous les officiers de marine, tant en mer qu'en
+terre, pendant le séjour qu'il fera au dit lieu de Rochefort; en sorte
+que non-seulement il puisse en bien parler, mais même qu'il puisse s'en
+souvenir pendant toute sa vie, et apprendre à donner bien ses ordres à
+tous les officiers qui auront à agir.
+
+Pour parvenir à cette fin, il ne faut pas se contenter de voir et
+examiner une seule fois ce que je viens de dire, mais il faut le
+répéter et faire souvent la même chose, parce qu'il n'y a que cette
+répétition fréquente, mesme avec une grande application, qui puisse
+imprimer les espèces dans l'esprit et dans la mémoire, ensorte qu'elle
+se les représente fidellement toutes les fois que l'on en a besoin.
+
+Il doit encore s'informer et savoir parfaitement toutes les fonctions
+des officiers d'un vaisseau, lorsqu'il est en mer, sçavoir du capitaine,
+du lieutenant, de l'enseigne, du maistre, du contre-maistre, pilote,
+maistre-charpentier, maistre-voilier, maistre-calfat et
+maistre-canonnier, et combien d'hommes chacun d'eux commande et quelles
+sont leurs fonctions; et généralletnent de tout ce qui s'observe pour la
+conduite d'un vaisseau, soit dans un voyage, soit dans un combat.
+
+Il lira avec soin tous les règlements et les ordonnances qui ont été
+faites et données dans la marine depuis que j'y travaille, ensemble mes
+lettres et les réponses; afin qu'il tire par tous ces moyens la
+connaissance parfaite et profonde qu'il est nécessaire d'avoir pour se
+bien acquitter de sa charge; et pour le faire avec la satisfaction du
+Roy et le bien et l'advantage du royaume.
+
+Il sera en même temps nécessaire qu'il apprenne l'hydrographie et le
+piloltage, affin qu'il sçache les moyens de dresser la route d'un
+vaisseau, et qu'il estudie aussi la carte marine.
+
+Après avoir dit tout ce que je crois nécessaire qu'il fasse pour son
+instruction, je finirai par deux points. Le premier est que toutes les
+peines que je me donne sont inutiles, si la volonté de mon fils n'est
+eschauffée et qu'elle ne se porte d'elle-même à prendre plaisir à faire
+son debvoir; c'est ce qui le rendra lui-même capable de faire ses
+instructions, parce que c'est la volonté qui donne le plaisir à tout ce
+que l'on doibt faire et c'est le plaisir qui donne l'application. Il
+sait que c'est ce que je cherche depuis si longtemps. J'espère qu'à la
+fin je le trouveray et qu'il me le donnera, ou, pour mieux dire, qu'il
+se le donnera à lui-mesme, pour se donner du plaisir et de la
+satisfaction toute sa vie, et me payer avec usure de toute l'amitié que
+j'ai pour lui et dont je lui donne tant de marques.
+
+L'autre point est qu'il s'applique sur toutes choses à se faire aimer
+dans tous les lieux où il se trouvera et par toutes les personnes avec
+lesquelles il agira, soit supérieures, égales ou inférieures; qu'il
+agisse avec beaucoup de civilité et de douceur avec tout le monde, et
+qu'il fasse en sorte que ce voyage lui concilie l'estime et l'amitié de
+tout ce qu'il y a de gens de mer; en sorte que pendant toute sa vie ils
+se souviennent avec plaisir du voyage qu'il aura fait et exécutent avec
+amour et respect les ordres qu'il leur donnera dans toutes les fonctions
+de sa charge.
+
+Je désire que toutes les semaines il m'envoye, escrit de sa main, le
+mémoire de toutes les connoissances qu'il aura prises sur chacun des
+points contenus en cette instruction.
+
+
+
+
+PIÈCE Nº XI.--INÉDITE.
+
+INSTRUCTION
+
+POUR M. LE MARQUIS DE SEIGNELAY S'EN ALLANT EN ITALIE[634].
+
+
+Les deux points principaux sur lesquels ce voyage doibt estre conduit
+sont la diligence et l'application.
+
+La diligence, pour se mettre promptement en estat de venir servir auprès
+du Roy dans les fonctions de ma charge; l'application, pour tirer du
+proffit de ce voyage et s'en servir advantageusement pour, par la
+connoissance des différentes cours des princes et Estats qui dominent
+dans une partie du monde aussy considérable qu'est l'Italie, ensemble
+des différents gouvernemens, coustumes et usages qui s'y rencontrent; se
+former le jugement et se rendre d'autant plus capable de servir le Roy
+dans toutes les occasions importantes qui se peuvent rencontrer dans
+tout le cours de sa vie.
+
+Pour cet effect, Il faut qu'il dispose toutes choses pour partir de
+Toulon aussitost que les deux personnes que je lui envoyé l'auront
+joinct avec ses habits et tout ce qu'on luy envoye.
+
+Il verra s'il estimera à propos de voir les places de Provence qui sont
+sur la coste et la place de Monaco; mais Il se rendra à Gênes avec
+diligence, en laquelle ville Il commencera à prendre toutes les
+connoissances qu'il doibt prendre en chacun des Estats et des villes où
+il passera.
+
+Il verra premièrement la ville, sa situation, sa force, le nombre de ses
+peuples, la grandeur de l'Estat, le nombre et les noms des villes et
+bourgades qui le composent.
+
+La quantité des peuples dont le tout est composé.
+
+La forme du gouvernement de l'Estat et comme il est aristocratique.
+
+Il s'informera des noms et de la quantité des familles nobles qui ont ou
+peuvent avoir part au gouvernement de la république.
+
+Distinguera l'ancienne d'avec la nouvelle noblesse.
+
+De toutes les dignitez de la République.
+
+Leurs différentes fonctions.
+
+Leurs conseils, tant généraux que particuliers.
+
+Celuy qui représente l'Estat, dans lequel le pouvoir souverain réside et
+qui resoud la paix ou la guerre, qui peut faire des loix, etc., etc.
+
+Les nombre, et noms de tous ceux qui ont droict d'y entrer.
+
+Par qui et de quelle façon les propositions en sont faites, les
+suffrages recueillis et les résolutions prises et prononcées.
+
+Les Conseils particuliers pour la milice, pour l'admirauté, pour la
+justice, tant pour la ville que pour le reste de l'Estat.
+
+Les loix et les coutumes sous lesquelles ils vivent.
+
+En quoy consistent les milices destinées pour la garde de leurs places.
+
+Idem des forces maritimes.
+
+Visiter tous les ouvrages publics maritimes et terrasses ensemble les
+palais, maisons publiques et généralement tout ce qui peut estre
+remarquable en ladite ville et dans tout son Estat.
+
+Comme toutes ces connoissances peuvent être prises en deux ou trois
+jours de temps au plus, il ne faut pas y rester davantage, et ensuite
+passer ou à Livourne par mer ou à Parme par les montagnes, suivant qu'il
+estimera plus à propos pour la diligence de son voyage.
+
+Il s'informera aussy des Estats qui confinent tous ceux qu'il verra, et
+sçaura s'il y aura entre eux quelque contestation ou différend, soit
+pour les limites, soit pour autres causes, et s'instruira des raisons de
+part et d'autre, comme par exemple du différend qui a esté depuis peu
+entre M. le duc de Savoye et la république de Gênes, qui a esté
+accommodé par l'entremise du Roy par l'abbé Servient.
+
+Il faut de plus qu'il s'informe de la puissance des Papes en chacun
+Estat, et comment s'accordent la puissance régulière avec
+l'ecclésiastique, et en quoy elles ont ou peuvent avoir des
+contestations.
+
+Il s'informera de plus de tous les différents Estats qui sont en Italie,
+en fera un dénombrement exact, les distinguera par leurs dignitez, et
+sçaura par quelles maisons ils sont possédez et quelles alliances elles
+ont entre elles.
+
+S'instruira quels Estats sont entièrement indépendans, et quels sont
+tenus en fief ou du Pape ou de l'Empire, et à quelles servitudes ceux-cy
+sont sujets.
+
+Il sçaura aussy la grandeur et la puissance de chacun Estat et quelles
+en sont les coustumes.
+
+Dans tout ce voyage, il observera surtout de se rendre civil, honneste
+et courtois à l'esgard de tout le monde, en faisant toutefois
+distinction des personnes; surtout il ne se mettra aucune prétention de
+traitement dans l'esprit et se défendra toujours d'en recevoir, et qu'il
+sçache certainement dans toute sa vie que tant plus il en refusera, tant
+plus on luy en voudra rendre. Il faut aussy qu'il prenne garde que sa
+conduite soit sage et modérée, n'y ayant rien qui puisse luy concilier
+tant l'estime de tous les Italiens que ce point, qui doibt estre le
+principal soin qu'il doibt prendre. Il s'appliquera particulièrement à
+bien examiner les forces maritimes de tous les Estats où il passera, et
+tout ce qui s'observe pour les maintenir; ensemble tous les ouvrages qui
+se font contre la mer, cela estant de la fonction qu'il doibt faire
+pendant toute sa vie.
+
+Après avoir vu l'Estat de Gênes, Il passera dans celuy de Florence, dans
+lequel se trouve Livourne et Pise, et s'instruira de cet Estat suivant
+qu'il est dit de celui de Gênes, en observant la différence qu'en
+celuy-cy il y a un prince souverain.
+
+Si la république de Gênes donne ordre à quelqu'un de ses gentilshommes
+de le loger et de le desfrayer, Il ne le refusera pas, mais Il ne doibt
+pas faire aucune visite publique, et Il doit faire des présens,
+honnestes sans superfluité, partout, où Il recevra quelques traitemens
+extraordinaires.
+
+Si les princes souverains l'enyoyent prendre dans leurs carrosses pour
+le loger dans leurs palais, Il s'y laissera conduire et en témoignera
+toujours sa reconnoissance.
+
+A l'esgard des traictemens, Il n'en demandera aucuns, mais Il recevra
+ceux qui lui seront offerts par les princes où il passera.
+
+Mr de Lionne croit que Mr le Grand Duc ou ne se couvrira point, ou
+il le fera couvrir, et mesme qu'il prendra ce dernier party, en ce cas
+après quelques refus honnestes, Il fera ce qu'il ordonnera, et en cas
+qu'il voulut le faire asseoir, Il fera la mesme chose.
+
+Ensuite, dans cet ordre Il fera ce que les autres princes luy
+ordonnennt.
+
+Et, à l'esgard des ministres du roy, il faut bien qu'il prenne garde de
+ne point prendre la main chez les ambassadeurs, c'est-à-dire qu'il faut
+donner toujours la droite aux ambassadeurs chez eux, quelques instances
+pressantes qu'ils luy fassent du contraire, d'autant que le Roy leur a
+deffendu de donner la droite à aucun de ses subjets, et qu'ainsy ce
+seroit offenser le Roy, s'il en usoit autrement.
+
+A l'esgard de l'abbé de Bourlemont à Rome, mon fils doibt luy donner la
+main en lieu tiers, et Il doibt bien prendre garde d'exécuter ces deux
+poincts sans s'en relascher pour quelque cause et soubz quelque prétexte
+que ce soit.
+
+Prendra à M. le Grand Duc la lettre du Roy et à Mme la Grande
+Duchesse celle de la main de Sa Majesté.
+
+Pour le séjour qu'il fera, il suffira de deux jours à Gênes, deux jours
+à Florence, huict jours à Rome, trois ou quatre jours à Naples et ez
+environs; au retour à Rome huict autres jours, et il faut faire en sorte
+que ce dernier séjour se trouve dans la semaine sainte, en partir le
+lundy de Pasques pour Lorette, et de là voir les principales villes de
+la Romagne, Ravenne, Faence, Rimini et autres; une demye journée dans
+chacune de ces villes suffira; à Venise deux ou trois jours; dans les
+autres villes de l'Estat de Venise une demye journée à chacune, à Milan
+une ou deux journées, à Mantoue et Turin une ou deux journées.
+
+Il trouvera inclus deux lettres de la main de la Reyne au vicc-roy de
+Naples et au gouverneur de Milan, qui le recevront asseurément suivant
+le respect particulier que tous les grands d'Espagne ont pour Sa
+Majesté. Il sera nécessaire qu'il proportionne ses présens suivant la
+réception qu'ilz luy feront.
+
+Si Mr le cardinal Antoine luy offre et le presse de le loger dans son
+palais et se servir de ses carrosses et de sa livrée, Il pourra le
+faire, mais sans cela, comme Il doibt estre incognito, et que son séjour
+ne doibt estre que de huict jours chaque fois, Il s'accommodera de ceux
+de Mr de Bourlemont. A Rome, il doibt visiter le pape, le cardinal
+Nepveu, les parens de Sa Sainteté et les cardinaux de la faction de la
+France qui s'y trouveront.
+
+Il visitera pareillement l'Académie du Roy qui est à Rome, et le
+cavalier Bernin, verra la statue qu'il fait, et s'appliquera
+particulièrement pendant tout le cours de son voyage à apprendre
+l'architecture et à prendre le goust de la sculpture et peinture pour se
+rendre s'il est possible un jour capable de faire ma charge de
+surintendant des bastimens qui luy donnera divers advantages auprès du
+Roy.
+
+S'il y prend un véritable goust et qu'il veuille avoir quelque peintre
+pour dessigner ce qu'il trouvera de beau dans son voyage, j'escris au
+Sr Errard de luy en donner un qui l'accompagnera jusques à Turin, et
+puis s'en retournera à Rome.
+
+S'il veut s'appliquer à former son goust sur l'architecture, la
+sculpture et la peinture, il faut qu'il observe d'en faire discourir
+devant luy, interroge souvent, se fasse expliquer les raisons pour
+lesquelles ce qui est beau et excellent est trouvé et estimé tel; qu'il
+parle peu et fasse beaucoup parler.
+
+C'est tout ce que je crois nécessaire de luy dire pour ce voyage. Je
+finirai priant Dieu qu'il l'assiste de ses saintes gardes et
+bénédictions, et qu'il retourne en aussy bonne santé et aussy honneste
+homme que je le souhaite.
+
+Je luy recommande surtout de se souvenir toujours de son debvoir envers
+Dieu et de faire ses dévotions à Lorette[635].
+
+A Paris, le 31 janvier 1671.
+
+
+
+
+PIÈCE Nº XII.
+
+INSTRUCTION POUR MON FILS
+
+POUR BIEN FAIRE LA PREMIÈRE COMMISSION DE MA CHARGE[636].
+
+
+Comme il n'y a que le plaisir que les hommes prennent à ce qu'ils font
+ou à ce qu'ils doibvent faire qui leur donne de l'application, et qu'il
+n'y a que l'application qui fasse acquérir du mérite, d'où vient
+l'estime et la réputation qui est la seule chose nécessaire à un homme
+qui a de l'honneur, il est nécessaire que mon fils cherche en luy-mesme
+et au dehors tout ce qui peut luy donner du plaisir dans les fonctions
+de ma charge.
+
+Pour cet effect, il doibt bien penser et faire souvent réflection sur ce
+que sa naissance l'auroit fait estre sy Dieu n'avoit pas bény mon
+travail et sy ce travail n'avoit pas esté extrême. Il est donc
+nécessaire, pour se préparer une vie pleine de satisfaction, qu'il ayt
+toujours dans l'esprit et devant les yeux ces deux obligations sy
+essentielles et sy considérables, l'une envers Dieu et l'autre envers
+moy, affin qu'y satisfaisant par les marques d'une véritable
+reconnoissance, il puisse se préparer une satisfaction solide et
+essentielle pour toute sa vie, et ces deux debvoirs peuvent servir de
+fondement et de base de tout le plaisir qu'il se peut donner par son
+travail et par son application.
+
+Pour augmenter encore ce mesme plaisir, il doibt bien considérer qu'il
+sert le plus grand roy du monde et qu'il est destiné à le servir dans
+une charge la plus belle de toutes celles qu'un homme de ma condition
+puisse avoir et qui l'approche le plus près de sa personne; et ainsy il
+est certain que, s'il a du mérite et de l'application, il peut avoir le
+plus bel establissement qu'il puisse désirer, et, par conséquent, je
+l'ay mis en estat de n'avoir plus rien à souhaiter pendant toute sa vie.
+
+Mais encore que je sois persuadé qu'il ne soit pas nécessaire d'autre
+raison pour le porter à bien faire, il est pourtant bon qu'il considère
+bien particulièrement cette prodigieuse application que le Roy donne à
+ses affaires, n'y ayant point de jour qu'il ne soit enfermé cinq à six
+heures pour y travailler; qu'il considère bien la prodigieuse prospérité
+que ce travail luy attire, la vénération et le respect que tous les
+estrangers ont pour luy, et qu'il connoisse par comparaison que, s'il
+veut se donner de l'estime et de la réputation dans sa condition, il
+faut qu'il imite et suive ce grand exemple qu'il a toujours devant luy.
+
+Il peut et doibt encore tirer une conséquence bien certaine, qui est
+qu'il est impossible de s'advancer dans les bonnes grâces d'un prince
+laborieux et appliqué, sy l'on n'est soy-mesme et laborieux et appliqué,
+et que comme le but et la fin qu'il doibt se proposer et poursuivre est
+de se mettre en estat d'obtenir de la bonté du roy de tenir ma charge,
+il est impossible qu'il puisse y parvenir qu'en faisant connoistre à Sa
+Majesté qu'il est capable de la faire, par son application et par son
+assiduité, qui seront les seules mesures ou du retardement ou de la
+proximité de cette grâce.
+
+Sur toutes ces raisons je ne sçaurois presque doubter qu'il ne prenne
+une bonne et forte résolution de s'appliquer tout de bon et faite
+connoistre par ce moyen au roy qu'il sera bientost capable de le bien
+servir.
+
+Pour luy bien faire connoistre ce qu'il doibt faire pour cela, il doibt
+sçavoir par coeur en quoy consiste le département de ma charge,
+
+Sçavoir:
+
+La maison du Roy et tout ce qui en dépend;
+
+Paris, l'Isle de France et tout le gouvernement d'Orléans;
+
+Les affaires générales du clergé;
+
+La marine, partout où elle s'estend;
+
+Les galères;
+
+Le commerce, tant au dedans qu'au dehors du royaume;
+
+Les consulats;
+
+Les Compagnies des Indes orientales et occidentales, et les pays de
+leurs concessions;
+
+Le restablissement des haras dans tout le royaume.
+
+Pour bien s'acquitter de toutes ces fonctions, il faut s'appliquer à des
+choses généralles et à des particulières.
+
+Les généralles sont:
+
+Qu'il faut sçavoir à fond tout ce qui concerne les estats des maisons
+royales lesquelles il faut lire souvent.
+
+Sçavoir le nombre et la qualité de tous les officiers qui prestent
+serment entre les mains du Roy.
+
+De tous les officiers quy prestent serment entre les mains des grands
+officiers comme: grand maistre, grand écuyer, grand chambellan,
+gentilhomme de la chambre, grand maistre de la garde robe, capitaines
+des gardes du corps, grand mareschal des logis, capitaine des
+Cent-Suisses, capitaine de la porte et grand prévost.
+
+De tous les officiers qui dépendent de ces grandes charges,
+c'est-à-dire, dont les provisions sont expédiées sur les certificats
+qu'ils donnent.
+
+Connoistre et sçavoir la différence qu'il y a entre un officier qui
+reçoit le serment des divers officiers qui sont soubz sa charge et qui
+toutes fois ne donnent point de certificats, les charges dépendants du
+Roy et point de luy, et ceux qui donnent des certificats, auxquels les
+charges appartiennent quand elles vacquent.
+
+Au grand maistre de la maison appartiennent les charges des sept
+officiers et leurs provisions sont expédiées sur ses certificats.
+
+Les officiers de la bouche et du gobelet appartiennent au Roy et aucun,
+n'a droit de donner des certificats.
+
+Il faut apprendre toutes ces différences dans la pratique, en faire des
+observations et les mettre dans les registres de ma charge pour y avoir
+recours en toute occasion.
+
+Il faut lire avec soin tous les règlements faits par le Roy et par ses
+prédécesseurs sur les fonctions de toutes les grandes charges, afin d'en
+paroistre sçavant et informé dans toutes les rencontres.
+
+Il est bon aussy et bien nécessaire de s'informer pareillement, et avec
+prudence et retenue, de toutes les fonctions particulières des officiers
+de la maison, d'autant qu'il y en a une infinité qui ne sont point
+contenues dans les règlements, comme aussy des différends que les
+officiers ont quelques fois entre eux, qui sont ordinairement terminés
+par ordre verbal du Roy; faire des mémoires de tout dans mes registres
+pour y avoir recours et comme il n'y a eu jusquici personne qui ayt fait
+de ces observations, ou qui les ayt rédigée par escrit, il est certain
+qu'en le faisant il se présentera un million d'occasions dans les cours
+de la vie de mon fils dans lesquelles ces observations, qui sont du fait
+de sa charge, lui donneront de l'estime et de la réputation.
+
+Sur ce même sujet, s'il veut quelque fois rendre visite à M. le
+mareschal de Villeroy qui est informé de toutes ces choses mieux que
+personne ne l'a jamais esté, il en tirera assurément beaucoup de
+connoissances dont, en ce cas, il faudroit faire des mémoires, à mesure
+qu'il apprendroit quelque chose pour les mettre dans mes registres,
+ainsi qu'il est dit cy-dessus.
+
+Après avoir parlé de tout ce qui concerne la maison du Roy, il faut voir
+ce qui est à faire dans ma charge pour la ville de Paris et dans le
+Soissonnois, et l'Orléanois qui sont les seules provinces de mon
+département.
+
+Paris estant la capitale du royaume et le séjour des roys, il est
+certain qu'elle donne le mouvement à tout le reste du royaume; que
+toutes les affaires du dedans commencent par elle, c'est-à-dire que tous
+les édits, déclarations et autres grandes affaires commencent toujours
+par les Compagnies de Paris et sont ensuite envoyées dans toutes les
+autres du royaume, et que les mesmes grandes affaires finissent aussy
+par la mesme ville, d'autant que, dès lors que les volontés du Roy y
+sont exécutées, il est certain qu'elles le sont partout, et que toutes
+les difficultés qui se rencontrent dans leur exécution naissent
+toujours dans les Compagnies de Paris; c'est ce qui doibt obliger mon
+fils à bien sçavoir l'ordre général de cette grande ville, n'y ayant
+presque aucun jour de Conseil où il ne soit nécessaire d'en parler et de
+faire paroistre si l'on sçait quelque chose ou non.
+
+Pour cet effect, il est nécessaire que mon fils repasse quelquefois sur
+l'étude du droit et des ordonnances qu'il a faites, et particulièrement
+ces dernières. Il faut que toute sa vie il les étudie en toute rencontre
+et qu'il paroisse en toute occasion qu'il les sçache parfaitement; qu'il
+revoye et relise avec soin tous les traités particuliers qui ont esté
+faits pour lui par les plus habiles avocats du Parlement, qu'il les
+assemble tous, qu'il les fasse relier ensemble et qu'il considère ces
+ouvrages, comme ils sont très-excellents, et dans lesquels il peut
+assurément puiser beaucoup de belles connoissances qui peuvent
+contribuer à luy donner de l'estime et de la réputation; pour cet effect
+il est nécessaire qu'il s'applique à les relire avec plus d'attention
+qu'il n'a pas encore fait et qu'il y ayt recours en toutes occasions.
+
+Il faut de plus qu'il sçache parfaitement tout ce qui concerne
+l'administration de la justice dans cette grande ville, les différents
+degrés de juridiction, les différents officiers pour leur exercice, la
+compétence d'iceux et mesme quelque chose de la jurisprudence. Pour
+commencer par l'administration de la justice, il doit sçavoir:
+
+Qu'il y a beaucoup de sièges particuliers qui ont droit de justice
+foncière dans Paris, comme l'Archevêché, le Chapitre, Sainte-Geneviève,
+Saint-Victor, Saint-Marcel, Saint-Martin, le Temple, Saint-Germain,
+Saint-Magloire et autres dont il est assez nécessaire de savoir les
+noms, la situation et l'étendue de leur juridiction.
+
+La justice royale consiste au bailliage et siège présidial du Châtelet
+et bailliage du Palais.
+
+Il faut aussy sçavoir l'estendue de leur jurisdiction; si ces justices
+particulières foncières y ressortissent ou non, et si la Royalle a
+quelque prétention ou non dans leur estendue, si l'appel des justices
+royalles va au Parlement de Paris.
+
+Il faut sçavoir de quelles affaires le dit Parlement connoist en
+première instance, et des quels il connoist par appel; et ensuite
+successivement il sera nécessaire de savoir tout ce qui concerne la
+discipline intérieure de cette Compagnie, les prétentions qu'elle a eu
+sur l'autorité royalle, toutes les fautes qu'elle a commises sur ce
+point, les troubles qu'elle a causé dans l'Estat, et les remèdes que les
+rois y ont apporté. Quoyque ce soit une matière vaste et estendue, j'ai
+estimé nécessaire d'en mettre ce mot dans cette instruction, pour
+toujours faire connoistre à mon fils les matières qu'il doibt savoir
+pour être instruit à fond de tout ce qui peut tomber dans les fonctions
+de ma charge.
+
+Outre ces différents sièges de justice et degrés de juridiction, il est
+encore nécessaire qu'il sçache;
+
+Les fonctions de la Chambre des comptes, du Grand Conseil et de la Cour
+des aides, des trésoriers de France, des différents Conseils du Roi, et
+avec le temps, toutes les difficultés qui arrivent entre ces Compagnies,
+qui doivent être toujours réglées par le Conseil du Roy.
+
+Qu'il sçache de mesme le nombre des officiers de la compagnie du
+chevalier du guet et leurs fonctions;
+
+Du lieutenant criminel de robe courte;
+
+Du prévost de l'isle;
+
+Des augmentations qui ont esté faites dans la première et dernière de
+ces compagnies pour la garde et la sûreté de Paris, et qu'il prenne la
+conduite de cette garde.
+
+Qu'il sçache tout ce qui se fait pour la police de Paris, pour tenir la
+main, pendant toute sa vie à ce qu'elle se maintienne et s'augmente.
+
+Il faut faire une liste de toutes les villes de mon département et de
+toutes les charges dont les provisions doivent estre signées par moi.
+
+Il faut tenir une correspondance réglée et ordinaire avec tous les
+officiers de la ville de Paris et autres villes de mon département, et
+de toutes les compagnies, sur tout ce qui doibt venir à la connaissance
+du Roy, de tout ce qui se passe dans les dites villes.
+
+Examiner s'il ne sérait pas à propos de leur écrire à tous afin qu'ils
+commençassent à tenir cette correspondance.
+
+ _A l'esgard des affaires du clergé_.
+
+Il est nécessaire d'estre fort instruit de ces grandes questions
+généralles qui arrivent si souvent dans le cours de la vie, de la
+différence des jurisdictions laïque et ecclésiastique; qu'il lise avec
+soin les traités qui en ont été faits pour luy, et mesme il seroit bien
+nécessaire qu'il lust dans la suite des temps, et le plus tost qu'il
+seroit possible, les traités de feu M. Marca, et des autres qui ont
+traité de ces matières, et même qu'il lust quelquefois quelques livres
+de l'histoire ecclésiastique, d'autant que de toutes ces sources il
+puisera une infinité de belles connoissances qui le feront paroistre
+habile en toutes occasions.
+
+Outre ces connoissances généralles, il est nécessaire qu'il sçache
+l'origine et les causes des assemblées du clergé, comment elles sont
+composées, de quelles matières elles ont droit de traiter;
+
+Quelle différence il y a entre les grandes et les petites assemblées;
+
+Du nombre des prélats dont chacunes sont composées;
+
+De leurs agens et du tour des provinces qui les doibvent nommer;
+
+De quelle sorte les agens sont élus dans les assemblées des diocèses;
+
+De l'origine des rentes de l'Hôtel-de-Ville; des prétentions que les
+prévôts des marchands et eschevins de Paris ont contre le clergé sur
+cette matière et des défenses du clergé; ensemble des contrats qui se
+sont passés dans toutes les grandes assemblées pour raison des dites
+rentes;
+
+Du contrat général qui est passé dans toutes les assemblées généralles
+et particulières entre les commissaires du Roi et le clergé, des
+principales conditions d'iceux, et des principales demandes que le
+clergé fait dans toutes les assemblées, et des raisons des commissaires,
+soit pour leur accorder, soit pour leur refuser.
+
+ _Pour la marine_.
+
+Cette matière estant d'une très-vaste et très-grande estendue et
+nouvellement attachée à mon département, et qui donne plus de rapport au
+Roy qu'aucune autre, il faut aussi plus d'application et de connoissance
+pour s'en bien acquitter; et commencer, comme dans les autres matières,
+par les choses généralles avant que de descendre aux particulières.
+
+Si j'ay parlé de la lecture des ordonnances dans les autres matières, il
+n'y en a point où il soit sy nécessaire de les lire soigneusement que
+dans celle-cy. Pour cela, il faut scavoir:
+
+Que de la charge d'admiral de France qui est une portion de la royauté,
+il émane deux droits, l'un de la justice et l'autre de la guerre. La
+justice de l'admiral s'estend sur tout ce qui se passe en mer entre les
+sujets du Roy dans toute l'estendue des costes maritimes, et partout où
+le flot de mars s'estend, et sur toutes les causes maritimes. Cette
+justice se rend par les officiers des sièges de l'Admirauté, qui sont
+establis sur toutes les costes du royaume, de distance en distance;
+l'appel de ces justices va aux Chambres de l'Admirauté, establies dans
+tous les Parlemens, et l'appel de ces chambres va au Parlement; en sorte
+que ce sont les trois degrés de jurisdiction. Examiner ces trois degrés.
+
+Il faut avoir la liste de tous les sièges de l'Admirauté, et de toutes
+les Chambres près les Parlemens, et du nombre des officiers dont ils
+sont composés.
+
+A l'égard de la jurisprudence pour les causes maritimes, nos rois n'ont
+guère fait d'ordonnances sur cette matière; il est nécessaire avec soin
+néanmoins de lire tout ce qui a été fait, mais il faut sçavoir en même
+temps que les juges en ces matières se règlent sur le droit escrit, sur
+les jugemens d'Olléron, et sur les ordonnances qui sont appelées de
+Wisby et celles de la Hanse teutonique.
+
+Comme toutes ces pièces sont estrangères, le Roy a résolu de faire un
+corps d'ordonnances en son nom, pour régler toute la jurisprudence de la
+marine; pour cet effect, il a envoyé dans tous les ports du royaume M.
+d'Herbigny, maistre des Requestes, pour examiner tout ce qui concerne
+cette justice, la réformer, et composer ensuite, sur toutes les
+connoissances qu'il prendra un corps d'ordonnances, et pour y parvenir
+avec d'autant plus de précaution, Sa Majesté a establi des commissaires
+à Paris, dont le chef est M. de Morangis, pour recevoir et délibérer sur
+tous les mémoires qui seront envoyés par le dit sieur d'Herbigny, et
+commencer à composer le dit corps d'ordonnances; il seroit nécessaire
+pour bien faire les fonctions de ma charge, de recevoir les lettres et
+mémoires du sieur d'Herbigny, en faire les extraits et assister à toutes
+les assemblées qui se tiendront, chez M. de Morangis, et tenir la main à
+ce que le corps d'ordonnances sur cette matière fust expédié le plus
+promptement qu'il seroit possible.
+
+A l'égard de la guerre qui est despendante de la charge d'admiral de
+France, elle consiste en deux choses principales: l'une en tout ce qui
+est à faire pour mettre les vaisseaux en mer, l'autre en tout ce qui se
+fait lorsqu'ils y sont.
+
+La première se fait par les intendants et commissaires-généraux de
+marine, officiers des ports, commissaires particuliers,
+conservateurs-généraux et garde-magasins, et la seconde par les
+vice-admiraux, lieutenants-généraux, chefs d'escadre, capitaines de
+marine et autres officiers particuliers.
+
+La première doit estre particulièrement le soin du secrétaire d'Estat
+ayant la marine en son département. Pour cet effect:
+
+Il doibt sçavoir les noms des 120 vaisseaux de guerre que le Roy veut
+avoir toujours dans sa marine, avec 50 frégates, 20 bruslots et 20
+bastiments de charge;
+
+Sçavoir exactement, et toujours par coeur, les lieux et arsenaux de
+marine où ils sont distribués;
+
+Lorsqu'ils seront en mer, avoir toujours dans sa pochette le nombre des
+escadres, les lieux où elles sont et les officiers qui les commandent;
+
+Connoistre les officiers de marine, tant des arsenaux que de guerre, et
+examiner continuellement leur mérite et les actions qu'ils sont capables
+d'exécuter.
+
+Avoir toujours présents dans l'esprit les inventaires de tous les
+magasins, prendre soin que les magasins particuliers soient toujours
+remplis de toutes les marchandises nécessaires pour l'armement de tous
+les vaisseaux et les rechanges, et que dans le magasin général il y ayt
+toujours les mesmes quantités de marchandises et de munitions pour les
+armer et équiper une seconde fois.
+
+Examiner avec soin et application particulière toutes les consommations,
+et faire en sorte de bien connoistre tous les abus qui s'y peuvent
+commettre, pour trouver et mettre en pratique les moyens de les
+retrancher;
+
+Observer qu'il y ayt toujours une quantité de bois suffisante dans
+chacun des arsenaux, non-seulement pour les radoubs de tous les
+vaisseaux, mais mesme pour en construire toujours huit ou dix neufs,
+pour s'en pouvoir servir selon les occasions;
+
+Observer surtout, et tenir maxime de laquelle on ne se desparte jamais,
+de prendre dans le royaume toutes les marchandises nécessaires pour la
+marine, cultiver avec soin les establissements des manufactures qui en
+ont esté faites, et s'appliquer à les perfectionner, en sorte qu'elles
+deviennent meilleures que dans tous les pays estrangers;
+
+Ces manufactures principales sont le goldron, establi dans le Médoc,
+Provence et Dauphiné.
+
+Tous les fers de toutes mesures et qualités pour la marine, establis en
+Nivernois, Périgord et Bretagne; les gros ancres establis à Rochefort,
+Toulon, Dauphiné, Brest et Nivernois.
+
+Les mousquets et autres armes en Nivernois et Forestz.
+
+Les canons de fer en Nivernois, Bourgogne et Périgord.
+
+La fonte des canons de cuivre à Toulon, Rochefort et Lion.
+
+Les toiles à voilles, en Bretagne et Dauphiné.
+
+Le fer blanc et noir, en Nivernois.
+
+Tous les ustensiles de pilote et autres, à La Rochelle, Dieppe et autres
+lieux.
+
+Acheter tous les chanvres dans le royaume, au lieu qu'on les faisoit
+venir ci-devant de Riga, et prendre soin qu'il en soit semé dans tout le
+royaume, ce qui arrivera infailliblement, si l'on continue à n'en point
+acheter dans les pays estrangers.
+
+Cultiver avec soin la Compagnie des Pyrénées, et la mettre en estat,
+s'il est possible, de fournir tout ce à quoy elle s'est obligée, ce qui
+sera d'un grand advantage pour le royaume, vu que l'argent pour cette
+nature de marchandises ne se portera point dans les pays estrangers.
+
+Cultiver avec le mesme soin la recherche des masts dans le royaume,
+estant important de se passer pour cela des pays estrangers. Pour cet
+effet, il faut en faire toujours chercher, et prendre soin que ceux qui
+en cherchent en Auvergne, Dauphiné, Provence et les Pyrénées, soient
+protégés, et qu'ils reçoivent toutes les assistances qui leur seront
+nécessaires pour l'exécution de leurs marchés.
+
+Examiner avec le mesme soin et application toutes les autres
+marchandises et manufactures qui ne sont point encore establies dans le
+royaume, en cas qu'il y en ait, et chercher tous les moyens possibles
+pour les y establir.
+
+N'y ayant rien dans toute la marine de plus important que la
+conservation des vaisseaux, il n'y a rien aussy à quoy l'on doibve
+donner plus d'application. Pour cet effect, il faut donner des ordres
+précis et tenir la main à ce qu'ils soient tenus extraordinairement
+propres, tant dedans que dehors, depuis la quille jusques au baston de
+pavillon.
+
+Observer avec soin la différence qu'il y a entre les vaisseaux du Roy et
+ceux de Hollande sur ce point de la propreté des vaisseaux; s'informer
+de tout ce qui se passe en Hollande, et de tout ce qui se fait pour les
+maintenir en cet estat, et faire observer les mesmes choses en France,
+et quelque chose de plus s'il est possible.
+
+Il faut considérer cette propreté comme l'âme de la marine, sans
+laquelle il est impossible qu'elle puisse subsister; et il faut s'y
+appliquer comme à ce qui est plus important et plus nécessaire pour
+esgaller et mesmes surpasser les estrangers.
+
+De cette propreté despend encore l'arrangement parfait dans tous les
+magasins et arsenaux de marine, sur quoy il faut voir en destail chaque
+chose pour les pouvoir réduire au degré de perfection qu'il est
+nécessaire.
+
+Il faut de plus examiner avec le plus grand soin le véritable prix de
+toutes les marchandises et manufactures, et chercher tous les moyens
+possibles pour les réduire au meilleur prix qu'il pourra; pour cet
+effect, il faut estre informé de ce que chaque nature de marchandises
+couste en Hollande et en Angleterre, comme:
+
+Les chanvres, le fer, les toilles royalles, les ancres, etc.
+
+Il faut de plus s'informer particulièrement de l'économie qu'ils
+observent en toutes choses, les travaux qu'ils font faire à journées, et
+ceux qu'ils font faire a prix faits; la discipline et police qu'ils
+observent dans leurs arsenaux, et enfin tout ce qui peut contribuer au
+bon ménage et économie des deniers du roy, et tenir pour une maxime
+certaine sur ce sujet que celuy qui fait la guerre à meilleur marché est
+certainement supérieur à l'autre.
+
+A l'esgard des marchandises qui seront fournies dans les magasins, il
+faut qu'il soit toujours en garde et qu'il prenne si bien ses mesures
+que les officiers des ports n'en tirent aucun advantage indirect; et,
+par les visites fréquentes qu'il fera dans les ports, il faut qu'il y
+establisse une telle fidélité qu'il soit asseuré que le Roy y sera
+toujours bien servi.
+
+Entre tous les moyens que son application et ses fréquents voyages,
+pourront luy suggérer, celuy de faire faire le marché de toutes les
+marchandises publiquement et en trois remises consécutives, la première
+au bout de huit jours, et les autres de quatre en quatre jours, en
+présence de tous les officiers, et après avoir mis deux ou trois mois
+auparavant des affiches publiques dans toutes les villes de commerce
+pour inviter tous les marchands à s'y trouver.
+
+Il y auroit un autre moyen à pratiquer pour faire fournir toutes les
+marchandises de marine, comme chanvre, goldron, fer de toutes sortes,
+toiles à voiles, bois, masts, etc., etc.; ce seroit, tous les ans, après
+avoir examiné la juste valeur de toutes les marchandises, de fixer un
+prix de chacune, en sorte que les marchands y trouvassent quelque
+bénéfice, et faire sçavoir en suitte, par des affiches publiques dans
+toutes les villes du royaume, que ces marchandises seroient payées, au
+prix fixé, en les fournissant de bonne qualité, dans les arsenaux.
+
+Il est de plus nécessaire de sçavoir toutes les fonctions des officiers
+qui servent dans les ports et arsenaux, leur faire des instructions bien
+claires sur tout ce qu'ils ont a faire, les redresser toutes les fois
+qu'ils manquent, faire des règlements sur tout ce qui se doibt faire
+dans lesdits arsenaux, et travailler incessamment à les bien policer.
+
+A l'esgard de la guerre de mer, encore que ce soit plustost le fait des
+vice-admiraux et autres officiers qui commandent les vaisseaux du Roy,
+il est toutes fois bien nécessaire que le secrestaire d'Estat en soit
+bien informé, pour se rendre capable de faire tous les règlements et
+ordonnances nécessaires pour le bien du service du Roy, et pour éviter
+tous les inconvénients qui peuvent arriver.
+
+Pour cet effect, il faut qu'il sçache bien toutes les manoeuvres des
+vaisseaux lorsqu'ils sont en mer, les fonctions de tous les officiers
+qui sont préposez pour les commander, tous les ordres qui sont donnez
+par les officiers généraux et par les officiers particuliers de chaque
+vaisseau, ce qui s'observe pour la garde d'un vaisseau, et généralement
+toutes les fonctions de tous les officiers, matelots et soldais qui sont
+sur un vaisseau, dans les rades, en pleine mer, entrant dans une rivière
+ou dans un port, en paix, en guerre, et en tous lieux et occasions où un
+vaisseau de guerre se peut rencontrer.
+
+Sur toutes ces choses il faut faire toute sorte de diligences pour estre
+informé de ce qui se pratique par les officiers généraux et particuliers
+de marine, en Hollande et en Angleterre, et conférer continuellement
+avec nos meilleurs officiers de marine pour s'instruire toujours de plus
+en plus.
+
+Toutes les fois qu'il conviendra changer les commissaires de marine qui
+servent dans les ports, il faudra observer d'y mettre des gens fidèles
+et asseurés, d'autant que le secrestaire d'Estat doibt voir par leurs
+yeux tout ce qui se passe dans les ports, outre le rapport continuel
+qu'il doibt avoir avec les intendants.
+
+Il doibt estre de mesme des garde-magasins et commissaires-généraux.
+
+Il faut s'informer soigneusement de tout ce qui se passe entre toutes
+les nations pour le fait des saluts, voir les règlements qui ont esté
+faits par Sa Majesté sur ce sujet; en connoistre toutes les difficultés
+et toutes les différences avec les estrangers, pour y donner tous les
+ordres et toutes les explications nécessaires pour éviter tous les
+inconvéniens et soutenir la dignité du Roy.
+
+Il faut travailler à establir dans tous les ports des écoles
+d'hydrographie ou de pilotage et de canonniers. Cette dernière école
+particulièrement est d'une telle conséquence que, sy le Roy estoit
+chargé d'une guerre dans laquelle, il eust besoin de mettre en mer la
+moitié ou les deux tiers de ses vaisseaux, il manqueroit assurément de
+canonniers. C'est pourquoy il faut s'appliquer à en multiplier le nombre
+par le moyen de ces écoles.
+
+Tenir la main pour faire faire les revues de tous les équipages des
+vaisseaux, lorsqu'ils sont mis en mer, et dans tous les lieux où ils se
+rencontrent; establir pour cet effet un commissaire de marine sur toutes
+les escadres, avec ordre exprès de faire ces revues dans tous les
+calmes, et en envoyer les extraits pour en informer le Roy.
+
+Examiner tout ce qui s'est fait pour l'établissement d'un munitionnaire
+dans la marine, en examiner le traité; voir qu'il satisfasse
+ponctuellement aux conditions y contenues; qu'il soit protégé, et tous
+ses commis, tant dans les ports que sur les vaisseaux, et faire punir en
+quelque sorte avec sévérité les capitaines qui maltraisteront ou
+laisseront maltraister les commis dudit munitionnaire qui seroient sur
+leur bord.
+
+Examiner la différence de cette fourniture à celle qui se faisait
+autrefois par les capitaines des vaisseaux et les advantages que les
+équipages y trouvent, pour, sur cette connoissance, travailler
+incessamment à maintenir et perfectionner cet establissement.
+
+Examiner pareillement toutes les déclarations et ordonnances qui ont
+esté données, et générallement tout ce qui s'est fait pour l'enrollement
+général des matelots en Bretagne, Provence, Poitou, pays d'Aunis,
+Saintonge et Guyenne, en bien connoistre les advantages, maintenir et
+perfectionner cet establissement et le continuer dans les autres
+provinces du royaume où il n'a point esté fait, sçavoir: en Languedoc,
+Normandie, Picardie et pays reconquis.
+
+Les intendants, commissaires-généraux et particuliers estant les
+principaux officiers qui doibvent faire agir cette grande machine, il
+faut avoir continuellement l'oeil sur leur conduite, les redresser, quand
+ils manquent, leur donner des ordres bien clairs, et les leur faire bien
+exécuter, en un mot il faut travailler par tous les moyens possibles à
+remplir cette place de gens habilles, sages et d'une fidélité esprouvée.
+
+Il faut pareillement bien connoistre tout ce qui concerne la compagnie
+des gardes de la marine, tenir la main à ce qu'elle soit toujours
+complette et garnie de bons hommes, que les revues en soient envoyées
+tous les mois, et n'ordonner le payement qu'après avoir rendu compte au
+Roy des revues.
+
+Voir les ordres qui ont esté donnés par le Roy pour la levée des
+soldats, pour les équipages des vaisseaux; tenir la main à ce qu'ils
+soient bien exécutés et que ces soldats soient bons, bien habillés et
+bien armés.
+
+Tenir la main à ce que la revue des officiers de marine qui servent dans
+les ports soit faite continuellement, en rendre compte au Roy et envoyer
+les fonds pour leur payement.
+
+Prendre soin d'establir des fonctions aux dits officiers pendant le
+temps qu'ils demeurent dans les ports, soit aux radoubs, carènes, soit
+pour la garde des vaisseaux, et conférer pour en faire un règlement avec
+les vice-admiraux et les intendants et commissaires-généraux de la
+marine, pour leur donner de l'occupation et éviter les maux que
+l'oysiveté tire après soy.
+
+Tenir soigneusement et seurement la main à ce que les édits concernant
+les duels soient exécutés dans toutes les dépendances de la marine, n'y
+ayant rien en quoy l'on puisse rien faire qui soit plus agréable au
+Roy.
+
+Examiner ce qui est à faire pour establir la justice marine dans les
+ports.
+
+ Pour ce qui concerne les gallères:
+
+Il faut lire toutes les ordonnances qui ont esté faites concernant les
+galères, en bien examiner la différence; et, pour le surplus, ce qui est
+dit sur le sujet des vaisseaux servira pour ce corps.
+
+Pour les Compagnies des Indes orientalles et occidentalles, le commerce
+du royaume et le restablissement des haras, dans la suite du temps, mon
+fils s'instruira de toutes ces choses et se rendra capable de les
+conduire.
+
+Avant que d'entamer les choses particulières que mon fils doibt faire,
+c'est-à-dire ce qui peut regarder sa conduitte journalière, je luy diray
+que je sçais bien et ne m'attends pas qu'il puisse entamer toutes ces
+matières générales et en faire des études particulières de chacune pour
+consommer tout son temps et l'appliquer à un travail continuel. Mon
+intention seroit seulement pour le rendre habile, qu'il lust une fois le
+mois cette instruction, et qu'il travaillast à s'instruire pendant ce
+mois de quelques points y contenus, qu'il m'en parlast quelquefois et
+que je luy expliquasse tout ce qui peut servir à son instruction sur
+chacun de ces points.
+
+_Pour ce qui regarde sa conduite journalière_.
+
+Il est nécessaire qu'il fasse estat de tenir le cabinet, soit le matin,
+soit le soir, cinq à six heures par jour, et, outre cela, donner un jour
+entier par semaine à expédier toutes les lettres et donner tous les
+ordres.
+
+Pour tout ce qui concerne ma charge, il faut premièrement qu'il pense à
+bien régler sa conduite particulière.
+
+Qu'il tienne pour maxime certaine et indubitable, et qui ne doibt jamais
+recevoir ni atteinte ni changement, pour quelque cause et soubz quelque
+prétexte que ce soit ou puisse estre, de ne jamais rien expédier qui
+n'ayt esté ordonné par le Roy; c'est-à-dire qu'il faut faire des
+mémoires de tout ce qui sera demandé, les mettre sur ma table et
+attendre que j'aye pris les ordres de Sa Majesté, et que j'en aye donné
+la résolution par escrit; et lorsque, par son assiduité et par son
+tiavail, il pourra luy-mesme prendre les ordres du Roy, il doibt
+observer religieusement pendant toute sa vie cette maxime de ne jamais
+rien expédier qu'il n'en ayt pris l'ordre de Sa Majesté.
+
+Comme le souverain but qu'il doibt avoir est de se rendre agréable au
+Roy, il doibt travailler avec grande application pendant toute sa vie à
+bien connoistre ce qui peut estre agréable à Sa Majesté, s'en faire une
+étude particulière, et, comme l'assiduité auprès de sa personne peut
+assurément beaucoup contribuer à ce dessein, il faut se captiver et
+faire en sorte de ne le jamais quitter, s'il est possible.
+
+Pour tout le reste de la cour, il faut estre toujours civil, honneste,
+et se rendre agréable à tout le monde, autant qu'il sera possible; mais
+il faut en mesme temps se tenir toujours extrêmement sur ses gardes pour
+ne point tomber dans aucun des inconvénients de jeu extraordinaire,
+d'amourettes et d'autres fautes qui flétrissent un homme pour toute sa
+vie.
+
+Il faut aymer surtout à faire plaisir quand l'occasion se trouve, sans
+préjudicier au service que l'on doibt au Roy et à l'exécution de ses
+ordres, et le principal de ce point consiste à faire agréablement et
+promptement tout ce que le Roy ordonne pour les particuliers. Pour cet
+effect, il faut se faire à soy-mesme une loy inviolable de travailler
+tous les soirs à expédier tous les ordres qui auront esté donnés pendant
+le jour, et à faire un extrait de tous les mémoires qui auront esté
+donnés, et le lendemain matin m'apporter de bonne heure, toutes les
+expéditions résolues, et les mémoires de ce qui est à résoudre, pour en
+parler au Roy et ensuite expédier.
+
+Il ne faut non plus manquer à faire enregistrer toutes les ordonnances
+et expéditions et n'en délivrer jamais aucune que mon fils n'en ayt vu
+et cotté l'enregistrement.
+
+Toutes les expéditions qu'il fera doibvent être examinées, et voir sur
+quelles ordonnances elles sont fondées, où elles ont rapport; ce qui luy
+donnera une grande et parfaite connoissance de tout ce qui se passera
+jamais par ses mains.
+
+Pour se rendre capable et bien faire toutes sortes d'expéditions, il
+faut qu'il lise avec soin toutes celles que j'ai fait recueillir dans
+mes registres, et en fasse même des tables en différentes manières; et,
+en cas qu'il trouve ce travail trop long, il pourra s'en faire soulager,
+donner ordre de les faire; mais il faut qu'il dirige ce travail, qu'il
+le voye et le corrige.
+
+Comme la marine est asseurément la plus belle et la plus importante
+partie de mon département, il faut aussy donner plus de soins, plus de
+temps et plus d'application pour la bien conduire. Pour cet effect, il
+faut que mon fils lise luy-mesme avec soin et application tous les
+ordres qui ont été expédiés pour la marine depuis trois ou quatre ans,
+qu'il en fasse luy-mesme des tables contenant la substance des
+ordonnances, afin qu'ils luy servent de principe et de fondement sur
+tous ceux qui seront à donner à l'avenir.
+
+Il est nécessaire qu'il se fasse un travail réglé et ordinaire de la
+lecture de ces ordres et lettres enregistrées et des dites tables, d'une
+et deux heures par jour, y ayant apparence qu'en un mois ou six semaines
+de temps il en pourra venir à bout.
+
+Outre cette lecture, il faut faire estat toutes les semaines de tenir
+une correspondance de lettres réglée avec tous les officiers de marine,
+sçavoir:
+
+A Toulon, avec le sieur Matharel;
+
+Le commissaire et quelquefois les officiers du port;
+
+Avec le sieur Brodard, commissaire-général départy pour l'enrollement
+général des matelots;
+
+A Arles, avec le commissaire Julien pour la voicture et réception des
+bois;
+
+En Bourgogne, avec le sieur Dugay, premier président de la Chambre des
+comptes, pour l'achapt, le débit et la voicture des bois;
+
+En Dauphiné et Lyonnois, avec le sieur de la Tour Dalliès, pour toutes
+les manufactures dont il prend soin, savoir:
+
+Bois, fer, masts, toilles à voilles, mousquets et autres armes, en
+Forest, Dauphiné et Nivernois;
+
+Gros ancres, en Dauphiné, Bourgogne et Nivernois;
+
+Canons de fer, etc.;
+
+Crics;
+
+Masts;
+
+En Bourgogne, avec le sieur Besch, Suédois, entrepreneur de canons de
+fer;
+
+En Nivernois, avec le sieur Legoux, commis du sieur Dalliès;
+
+A Rochefort, avec M. de Terron;
+
+A La Rochelle, avec les directeurs de la Compagnie du Nord;
+
+A Nantes, avec Valleton, qui reçoit toutes les marchandises pour la
+marine, et les fait charger pour les porter à Rochefort et à Brest;
+
+A Brest, avec le sieur De Seuil;
+
+En Bretagne, avec le sieur Sachi Séjourné, commissaire de marine, député
+pour l'enrollement des matelots dans l'esveché de Nantes, et avec le
+sieur de Narp, commissaire de marine, départy à Saint-Malo pour le même
+enrollement;
+
+Au Havre, avec le sieur Huber;
+
+A Dunkerque, avec le sieur Gravier;
+
+A Lisbonne, avec le commissaire de marine qui y est, nommé Desgranges;
+
+Avec les ambassadeurs du Roy, en Espagne, Portugal, Angleterre,
+Hollande, Danemarck et Suède, sur toutes les mesmes affaires de la
+marine.
+
+Le Roy m'ayant donné tous les vendredis après le midi pour luy rendre
+compte des affaires de la marine, et Sa Majesté ayant déjà eu la bonté
+d'agréer que mon fils y fust présent, il faut observer avec soin cet
+ordre.
+
+Aussitost que j'auray vu toutes les despesches à mesure qu'elles
+arriveront, je les enverray à mon fils pour les voir, en faire
+promptement et exactement l'extrait, lequel sera mis de sa main sur le
+dos de la lottre et remis en mesme temps sur ma table; je mettray un mot
+de ma main sur chaque article de l'extrait, contenant la réponse qu'il
+faudra faire; aussitost il faudra que mon fils fasse les responses de sa
+main, que je les voye ensuite et les corrige, et quand le tout sera
+disposé, le vendredi, nous porterons au Roy toutes ces lettres; nous luy
+en lirons les extraits et en mesme temps les responses; si Sa Majesté y
+ordonne quelque changement, il sera fait; sinon, les responses seront
+mises au net, signées et envoyées, et ainsy, en observant cet ordre
+régulier avec exactitude, sans s'en despartir jamais, il est certain que
+mon fils se mettra en estat d'acquérir de l'estime dans l'esprit du Roy.
+
+A l'esgard des gallères, il faut faire la mesme chose.
+
+Pour finir, il faut que mon fils se mette fortement dans l'esprit qu'il
+doibt faire en sorte que le Roy retire des avantages proportionnez à la
+dépense qu'il fait pour la marine. Pour cela, il faut avoir toute
+l'application nécessaire pour faire sortir toutes les escadres des ports
+au jour précis que Sa Majesté aura donné; que les escadres demeurent en
+mer jusqu'au dernier jour de leurs vivres ou le plus près qu'il se
+pourra; donner par toutes sortes de moyens de l'émulation aux officiers
+pour faire quelque chose d'extraordinaire, les exciter par l'exemple des
+Anglois et des Hollandois, et généralement mettre en pratique tous les
+moyens imaginables pour donner de la réputation aux armes maritimes du
+Roy et de la satisfaction à Sa Majesté.
+
+Je demande sur toutes choses à mon fils qu'il prenne plaisir et se donne
+de l'application, qu'il ayt de l'exactitude et de la ponctualité dans
+tout ce qu'il voudra et aura résolu de faire, et, comme il se peut faire
+que la longueur de ce mémoire l'estonnera, je ne prétends pas le
+contraindre ni le genner en aucune façon; qu'il voye dans tout ce
+mémoire ce qu'il croira et voudra faire. Comme il se peut facilement
+diviser en autant de parcelles qu'il voudra, il peut examiner et
+choisir; par exemple, dans toute la marine, il peut se réserver un port
+ou un arsenal, comme Toulon et Rochefort, et ainsi du reste; pourvu
+qu'il soit exact et ponctuel sur ce qu'il aura résolu de faire, il
+suffit, et je me chargeray facilement du surplus.
+
+ DISPOSITION DE MA CHARGE DE SECRESTAIRE D'ESTAT[637].
+
+Mon fils doibt faire ma première commission, c'est-à-dire se charger de
+tout le travail, minuter toutes les despêches et expéditions du Roy et
+de moy, faire les extraits de toutes les lettres que je reçois, et y
+respondre; en un mot, faire tout ce qui despend de ma charge, que je luy
+renverray avec soin.
+
+Sous luy, il peut faire travailler M. Isarn à l'aider dans toutes les
+expéditions de ma charge, hors la marine, et prendre soin de
+l'expédition de tout ce qui concerne la commission de M. d'Herbigny.
+Lire soigneusement toutes les ordonnances, traités de marine et autres
+ordonnances, pour aider mon fils à les trouver toutes les fois qu'il en
+aura besoin.
+
+Le sieur de Breteuil peut estre chargé de dresser et écrire toutes les
+ordonnances.
+
+Un autre, de les transcrire dans un registre, sur quoy il faut que mon
+fils prenne un grand soin de vérifier tous ces enregistremens, les
+coller de sa main en marge, et en teste des ordonnances, et vérifier
+souvent qu'il n'en manque aucune dans son registre.
+
+Il faut estre surtout exact et diligent pour l'expédition de toutes les
+affaires, et ne se coucher jamais que toutes celles qui doibvent estre
+expédiées ne le soient.
+
+Belucheau fera la mesme chose qu'il fait soubz moy. Il transcrit toutes
+mes minutes et toutes despêches de marine, et quelquefois quand je suis
+pressé, je lui permets de faire quelques-unes des plus petites
+despesches; mon fils n'en doibt pas user ainsy, parce qu'il faut qu'il
+minute tout.
+
+Il peut faire toutes les tables des vaisseaux, des escadres, des
+officiers, les estats de tous les armemens, c'est-à-dire quand tout aura
+esté minuté par mon fils.
+
+Il peut prendre soin de tous les enregistremens, mais il faut que mon
+fils les cotte tous de sa main[638].
+
+Il a tous les inventaires des magasins, les mémoires de tous les prix
+des marchandises par tout, les traités de toutes les marchandises, ceux
+des Compagnies du Nord et des Pyrénées; en un mot, tous mes papiers de
+marine dont il me rend assez bon compte.
+
+
+
+
+PIÈCE Nº XIII.
+
+LETTRES INÉDITES DE COLBERT,
+
+SUR LA MARINE, LE COMMERCE ET LES MANUFACTURES[639].
+
+A M. DE SOUZY,
+
+Intendant à Lille.
+
+
+ Saint-Germain, 24 janvier 1670.
+
+«Monsieur, j'ai reçeu la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire
+le 15 de ce mois, sur le sujet des plaintes que les marchands de l'Isle
+font de la diminution de leur commerce, sur lesquelles vous travaillez à
+un mémoire que vous promettez de m'envoyer. Je vous diray sur ce poinct
+que cette matière est très-difficile à pénétrer, d'autant que tous les
+esclaircissements que vous prendrez par les marchands seront meslez de
+leurs petits intérestz particuliers qui ne tendent point, ny au bien
+général du commerce, ny à celui de l'Estat, et néantmoins quand
+indépendamment de leurs mémoires et de leurs plaintes l'on sçait
+chercher et démesler la vérité, il est quelquefois assez facile de la
+trouver, et pour cela, sans vous arrester à tout ce que lesdits
+marchands vous diront, il est nécessaire que vous recherchiez de
+vous-mesme et à leur insceu s'il y a quelques droits à payer sur toutes
+les marchandises, ou si l'on met quelque marque aux ballots qui entrent
+et sortent de cette ville-là; il se pourrait faire aussy qu'il y auroit
+quelques emballeurs publics qui prendroient quelques droits pour les
+emballages, et par ces moyens généraux, vous pourrez avoir une
+connaissance certaine du nombre des ballots d'entrée ou d'issue, ou qui
+ont payé les droicts ou qui ont été marquez, ou qui ont esté emballez
+pendant les 3, 4, 5 ou 6 derniers mois, et en comparant cette quantité
+avec celle des années passées, vous pourriez juger seurement s'il y a de
+la diminution dans le commerce, ou non, estant les seuls et véritables
+moyens de la connoistre. Je sçay bien qu'il faut une grande application
+en destail pour ces sortes de recherches, mais les advantages qu'on en
+retire sont aussy fort considérables, et pour vous faire connoistre dans
+un plus grand exemple la conduite que j'y tiens, je vous diray que
+lorsque je m'informe de tous les marchands du Royaume de l'estat du
+commerce, ils soutiennent tous qu'il est entièrement ruiné, mais quand
+je viens à considérer que le Roy a diminué d'un tiers les entrées et
+sorties du royaume, qu'il a augmenté les fermes de ces droits d'un tiers
+et plus, et que les fermiers, non-seulement ne demandent aucune
+diminution, mais mesme demeurent d'accord qu'ils gagnent, j'en tire une
+preuve démonstrative et qui ne peut estre contredite que le commerce
+augmente considérablement en France nonobstant tout ce que les marchands
+peuvent dire de contraire, et vous voyez bien que si sans prévention
+vous examiniez cette matière suivant ces principes, il est impossible
+que vous vous trompiez....
+
+Vous ne debvez nullement vous mettre en peine des plaintes que les
+députés de l'isle pourroient faire contre vous, car outre qu'ici l'on
+n'adjoute pas foy si facilement aux choses qui pourroient estre
+advancées, il ne se passera rien dont vous ne soyez informé.»
+
+ AU MAIRE ET AUX ESCHEVINS D'ORLÉANS.
+
+ 21 février 1670.
+
+«J'ay vu, par le placet qui m'a esté présenté de vostre part, la peine
+où vous estes de satisfaire aux ordres que vous avez receus de la part
+du Roy pour l'exécution des statuts et règlements qui vous ont esté
+adressez sur le fait des manufactures, n'y ayant point de jurande à
+Orléans pour la drapperie et teintures, chacun ayant travaillé jusques à
+présent sans maîtrise. Mais comme il a esté pourvu à ce défaut par le
+35e article du règlement de ladite drapperie, et le 3e de celui
+des teintures; vous pouvez sans aucune difficulté vous y conformer et
+faire exécuter ponctuellement les premiers articles du règlement des
+teintures, et le 24e de celuy de la drapperie lesquels ont suppléé à
+tous les inconvénients qui se pourroient rencontrer; à quoy je ne fais
+pas de doubte que vous ne satisfassiez soigneusement.»
+
+
+ A M. BARILLON,
+
+ Intendant à Amiens.
+
+ Paris, 7 mars 1670.
+
+«J'ai vu et examiné soigneusement le procès-verbal que les maires et
+eschevins de la ville d'Amiens m'ont envoyé, sur le sujet de la longueur
+et largeur des étoffes qui se fabriquent en cette ville, ensemble votre
+advis qui y estoit attaché, sur quoy je vous diray que le seul moyen de
+rendre les manufactures parfaites et d'establir un bon ordre dans le
+commerce consistant à les rendre toutes uniformes, il est nécessaire de
+faire exécuter ponctuellement le règlement général de l'année 1669,
+d'autant plus qu'il est facile d'y obéir, et que dans la suite les
+ouvriers y trouveront leur advantages. Pour cet effet, j'estime donc
+qu'ils doibvent travailler dans le courant de ce mois à la réformation
+de leurs mestiers, afin qu'ils mettent le nombre de fils et de portée
+convenables à la largeur, force et bonté des estoffes, et que les
+marchandises qui seront marquées pendant le présent mois seulement d'une
+marque particulière, laquelle sera rompue en votre présence, lorsqu'il
+sera expiré auront leur débit. C'est à quoy je vous prie de tenir la
+main, en sorte que toutes les manufactures du royaume puissent estre
+d'une longueur et largeur égales, et que le public en puisse retirer le
+fruict que le Roy s'en est promis.»
+
+ AUX MAIRES ET ESCHEVINS
+
+ DES PRINCIPALES VILLES MARITIMES ET DU DEDANS DU ROYAUME.
+
+ 18 mars 1670.
+
+«L'amour que le Roi a pour ses sujets obligeant Sa Majesté de penser
+continuellement aux moyens d'augmenter leur commerce, et de leur faire
+gouster les fruicts de son application, elle a esté bien aise de leur en
+donner une nouvelle marque par la déclaration que vous trouverez
+ci-jointe, par laquelle vous verrez qu'outre l'établissement du transit,
+et de l'entrepôt qui a esté accordé pour la facilité du commerce, Sa
+dite Majesté permet à tous négociants, tant François qu'étrangers de se
+servir de tous les ports du royaume comme d'une estape[640] générale,
+pour y tenir toute sorte de marchandises, afin de les vendre ou
+transporter, ainsi qu'ils l'estimeront à propos, en faisant mesme rendre
+les droits d'entrée qui auront esté payez, et comme les marchands de
+votre ville comprendront facilement les advantages qu'ils peuvent
+retirer de cette déclaration; je crois qu'il suffit que vous la rendiez
+publique, afin qu'ils soient conviez par leur propre intérest de
+profiter des bontés et des soins de Sa Majesté.»
+
+
+ A M. DE POMPONNE,
+
+ Ambassadeur en Hollande.
+
+ 21 mars 1670.
+
+«...Sur l'advis que vous me donnez de la destruction presque entière ces
+manufactures de Leyde, si vous pouviez faire entendre secrètement à
+quelques-uns des chefs de ces manufactures que s'ils vouloient
+s'habituer en France, on leur y feroit trouver toutes sortes de
+commoditez, cela pourroit être fort avantageux au royaume, mais on ne
+pourrait pas se servir de l'Isle et des autres villes conquises pour cet
+effect, d'autant que ceux de Leyde étant tous calvinistes, et cette
+religion n'estant pas permise dans lesdites villes, il seroit bien
+difficile de les y attirer, de sorte que s'ils vouloient choisir l'une
+des villes du Royaume pour y porter leurs manufactures, le Roy leur
+accorderoit de si grands advantages qu'ils auroieat lieu de s'y bien
+establir et de se louer des bontés de Sa Majesté.»
+
+ A M. DE POMPONNE.
+
+ 4 juillet 1679.
+
+«J'ay reçeu les deux lettres que vous avez pris la peine de m'escrire le
+19 et 26 du mois passé. Je vous avoue que j'ai esté surpris de voir la
+prodigieuse quantité de marchandises que la Compagnie des Indes
+orientales de Hollande a fait venir cette année. Je ne fais aucun doute
+que ce ne soit un des premiers effects de la jalousie qu'ils ont de
+l'establissement de nostre Compagnie, voulant hazarder de donner toutes
+les marchandises à un très-bas prix pour la ruiner, mais pour vostre
+consolation, je vous puis assurer que la puissante protection du Roy, et
+les grandes assistances que Sa Majesté veut bien donner à ladite
+Compagnie françoise nous met hors d'estat de rien craindre, et vous
+verrez que dans la suite nous leur ferons au moins autant de mal qu'ils
+nous en pourront faire; Il faut laisser agir leur malignité et prendre
+nos précautions pour nous en garentir. Je vous prie de continuer à me
+faire sçavoir tout se qui se passera sur cette matière, et sur toutes
+les autres qui concernent le commerce.
+
+A l'égard du particulier qui prétend avoir le secret de désalter l'eau
+de la mer, je vous diray que tant de gens m'ont desjà fait cette
+proposition et que j'en ai fait faire ici tant d'espreuves qui
+réussissent bien en petit, mais qui ne peuvent jamais produire
+d'advantage dans un long voyage, que je suis résolu de n'en faire plus
+d'expérience que sur les vaisseaux mesme, et si celuy qui vous à fait
+cette proposition veut aler à Rochefort, et faire cette expérience sur
+les premiers vaisseaux du Roy qui seront mis en mer, en cas qu'il ayt
+véritablement ce secret et qu'il puisse estre util, il doibt estre
+asseuré qu'il en recevra une bonne récompense.»
+
+ AU Sr DE LARSON,
+
+ Capitaine de vaisseau.
+
+ 11 juillet 1670.
+
+«J'ay reccu les lettres et les mémoires que vous m'avez envoyé sur tout
+ce qui s'est passé dans vos voyages du Levant, et sur le commerce, sur
+quoy je vous diray en peu de mots qu'un capitaine de marine qui a
+l'honneur de commander un vaisseau du Roy pour l'escorte des vaisseaux
+marchands ne doibt penser à autre chose sinon qu'à se bien acquitter de
+cet ordre, sans raisonner sur un mestier de marchandises et de commerce
+qu'il ne doibt pas faire, et qui n'est point de son fait, en sorte que
+vous pouvez vous dispenser à l'advenir de m'envoyer aucun mémoire sur
+cette matière, et vous contenter de bien faire votre debvoir, sur quoy
+je dois vous dire que le principal fruict que le Roy prétend de la
+dépense que Sa Majesté fait pour l'armement du vaisseau que vous
+commandez est de satisfaire les marchands et les convier par la à
+augmenter leur commerce; au lieu de cela, elle trouve que les marchands
+se plaignent fort de vous et particulièrement le consul de Smirne,
+duquel vous n'aviez aucun droit d'examiner la conduite, et beaucoup
+moins d'entendre ses ennemis et leur donner beaucoup de protection, vous
+n'avez pas deub non plus visiter avec l'autorité que vous avez fait le
+vaisseau François de la Cientat, commandé par le capitaine Antoine
+Carbonnel, ny retirer de son bord les mariniers français comme s'ils
+estoient estrangers, et toute votre conduite est tellement contraire aux
+intentions de Sa Majesté qu'elle a esté eu résolution de vous faire
+arrester, mais sur l'assurance que je luy ai donné que vous la
+changeriez, elle a bien voilu surseoir de le faire; c'est à vous à
+prendre garde que l'assurance que j'ai donné ne soit point mal fondée,
+en changeant vostre conduite à l'avenir, en la rendant plus agréable aux
+marchands et par conséquent plus agréable à Sa Majesté.»
+
+ AUX MAYEUR ET ESCHEVINS D'ABBEVILLE.
+
+ 15 décembre 1670.
+
+«Je vous ai écrit tant de fois que le Roy n'a rien plus à coeur que de
+voir augmenter et perfectionner les nouvelles manufactures et que vous
+ne pouvez rien faire de plus agréable que donner vos soins pour le
+succès d'un si louable dessein, que j'estime superflu de vous escrire
+davantage à ce sujet. Néanmoins, je suis bien aise de vous dire encore
+que vous devez vous appliquer plus que jamais aux moyens qui peuvent
+fortifier les fabriques de votre ville, particulièrement celles des
+draps façon d'Espagne et de Hollande et mettre en pratique toute sorte
+de bons traitements pour engager le sieur Van Robais, entrepreneur, à
+porter les ouvrages d'icelle en une entière perfection, mesme luy donner
+et à ses ouvriers toutes les assistances qui dépendront de vous dans les
+rencontres. C'est à quoy je vous convie très-particulièrement et je
+suis, messieurs, votre très-affectionné à vous servir.»
+
+
+ A M. COLBERT DU TERRON,
+
+ Intendant de marine à Rochefort.
+
+ Paris, 22 avril 1672.
+
+«Je vous avoue que je suis un peu surpris des mesures qui ont été si mal
+prises pour former les équipages des vaisseaux du Roy dans une occasion
+aussi importante que celle-cy, et même du peu d'expédients que vous
+m'ouvrez pour y remédier à l'avenir. Je ne puis m'empêcher de vous dire
+que je ne vois point par vos lettres que cela vous touche au point que
+vous devriez l'être; toute la gloire du Roy, le bien de l'État et un
+million de choses grandes et considérables dépendant de cet armement, il
+y a huit mois entiers que je vous escris toutes les semaines trois fois;
+que je vous ouvre de ma part tous les expédients qui me peuvent tomber
+dans l'esprit pour éviter ce mal, et cependant je trouve que quand nous
+sommes à la conclusion, il nous manque encore de sept à huit cents
+hommes, et vous savez qu'en des matières de cette conséquence, il n'y a
+point d'excuse envers le maître, particulièrement quand on ne l'a pas
+averti par avance de ce défaut et que l'on n'a pas eu recours à son
+autorité pour l'empêcher, et je ne puis vous dire sur ce sujet que ce
+que je vous ai répété tant de fois, qui est que j'attendrai ce que vous
+aurez à me proposer pour empêcher que cela n'arrive plus.»
+
+ A M. LE DUC DE SAINT-AIGNAN[641].
+
+ 21 juin 1675.
+
+«J'ai reçu la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire le 17 de
+ce mois sur le sujet des équipages des 7 bâtiments qui doivent partir du
+Hâvre pour aller joindre l'armée navale, et quoique je voye bien le
+nombre d'hommes qui ont été tirés du gouvernement du Hâvre, et les
+raisons qu'il y auroit de descharger l'estendue de votre gouvernement de
+fournir ces équipages, et de rejeter cette charge sur ceux de Dieppe et
+d'Honfleur qui n'ont fait jusqu'à présent aucun devoir pour cela, je
+crois qu'il suffit de vous dire en quatre mots l'état des armées navales
+du Roy pour être persuadé que vous ne vous arrêterez point à toutes ces
+raisons, et que vous ferez l'impossible pour faire partir ces vaisseaux.
+Je vous prie donc, Monsieur, de considérer que tous les officiers de
+l'armée navale ont fait des merveilles dans les deux combats qui se sont
+donnés et que ces deux combats ont consommé tous les boulets et toutes
+les poudres qui étaient sur les vaisseaux du Roy, en sorte que l'armée
+qui est à présent retirée dans la Tamise avec celle d'Angleterre, ne se
+peut plus remettre en mer si elle ne reçoit promptement les 134 milliers
+de poudre et tous les boulets qui sont au Hâvre, et que si l'armée ne
+les reçoit avec une diligence incroyable, nous courons risque que la
+flotte hollandaise, commandée par Ruyter, qui est assurément le plus
+grand capitaine qui ait été en mer, profite du vent et des marées pour
+venir combattre l'armée navale, ou pour fermer la Tamise, en un mot,
+pour prendre tous les avantages qui peuvent donner un très-grand
+mouvement à toutes les affaires du Roy, n'y ayant rien qui puisse être
+si contraire au service de Sa Majesté, ni tant éloigner la paix et tous
+les avantages que le Roy peut retirer, qu'un favorable événement pour
+les Hollandois sur mer qui leur remellroit le coeur et rétabliroit leur
+commerce, et par conséquent leur donneroit de l'argent, et je ne puis
+assez vous exprimer l'importance de ce moment dans la conjoncture
+présente, et je crois qu'il n'en falloit pas tant dire pour échauffer
+votre zèle et vous faire faire l'impossible. Sur ce que vous dites que
+les gouverneurs de Dieppe et d'Honfleur ne font rien, je vous dirai
+seulement qu'il y a de certains momens dans lesquels il n'est pas permis
+de raisonner sur la faute d'autruy et que ces gouvernemens n'ont pas M.
+le duc de Saint-Aignan pour gouverneur, qui joint avec sa dignité et la
+principale charge de la maison et de la personne de Sa Majesté, un zèle
+très-passionné pour son service et pour sa gloire; il y va de tout dans
+cette conjoncture et je crois que c'est assez vous dire pour être
+persuadé qu'à l'instant que vous recevrez cette lettre que je vous
+envoya par un courrier exprès, vous ferez fermer toutes les portes du
+Hâvre et irez et envoyerez de maison en maison prendre tous les hommes
+qui ont monté en mer, et que vous ferez ensuite la même chose dans tous
+les bourgs et villages de la côte et ferez partir ces vaisseaux 24
+heures après, et pour vous donner des moyens de bien faire connoistre à
+toute l'estendue de votre gouvernement de quelle importance et de quelle
+conséquence il est de mettre lesdits bâtiments en mer, j'envoye une
+ordonnance au Sr Brodart pour être publiée dans le siège de
+l'amirauté, portant que, faute par les habitants du gouvernement du
+Hâvre d'avoir fourni les équipages de ces vaisseaux, non-seulement les
+ports seront fermés, mais mesme que tous les capitaines des vaisseaux du
+Roy ont ordre de prendre en mer tous les vaisseaux appartenant aux
+habitants de ladite ville et de toute la côte; et quoique je ne doute
+point que cette ordonnance ne devienne inutile, je vous dirai néanmoins
+que si ces bâtiments ne pouvaient être mis en mer dans une conjoncture
+aussi importante et aussi pressée que celle-cy, et dans laquelle il est
+question du tout, je ne fais nul doute que Sa Majesté ne prist quelque
+résolution aussi désavantageuse pour les habitants du Hâvre que tout ce
+qui a été fait jusqu'à présent en cette ville leur a apporté
+d'avantages.....»
+
+ A M. TUBEUF,
+
+ à Tours[642].
+
+Le Sr Brillon, marchand de Paris, estant prez de tomber et le Roy
+voulant toujours donner secours aux marchands en qui il paroist de la
+bonne foy, j'ai fait assembler ses créanciers de Paris par ordre de Sa
+Majesté qui ont en conséquence passé un contract duquel je vous envoye
+copie, mais comme ses créanciers ne montent qu'à 148m et qu'il doit
+580m dans la ville de Tours, Sa Majesté n'a pas voulu jusques à
+présent homologuer son contract pour estre exécuté à l'esgard de tous
+les autres créanciers parce que pour donner ce secours aux marchands,
+elle a toujours observé qu'il se trouve deux choses, c'est-à-dire de la
+bonne foy et que les trois quarts des créanciers consentent aux arrests
+de surséance, mais Sa Majesté m'a ordonné en même temps de vous escrire
+qu'elle veut que vous fassiez assembler tous ceux qui composent en la
+ville de Tours les 580m liv. qu'il y doibt à la diligence de celui
+qui vous portera cette lettre et que vous leur fassiez connoistre _que
+tous ses livres ayant esté examinez par ordre du Roy et trouvés en bonne
+forme et que le deffaut de payement de ses debtes_ ne provenant que des
+désordres d'Angre, il seroit de l'intérest de tous les créanciers de
+consentir à l'homologation du contract, parce que si les procédures de
+justice commencent à se mettre dans toutes leurs affaires, ils causeront
+bien la ruine du Sr Brillon, mais aussy leurs debtes courreront
+beaucoup plus de risques.
+
+En cas que vous ne soyez point à Tours et que vous ne puissiez exécuter
+vous-même cette affaire, je vous prie d'en addresser vos ordres à un
+officier qui soit bien intentionné pour la faire réussir.
+
+Je suis, Monsieur,
+
+ Votre très-humble et très-affectionné
+serviteur,
+
+COLBERT.
+
+A Saint-Germain, le 4 janvier 1679.
+
+
+
+
+PIÈCE Nº XIV.
+
+INVENTAIRE
+
+FAIT APRÈS LE DECEDZ DE MONSEIGNEUR COLBERT[643].
+
+
+ESTIMATION DE DIVERS OBJETS.
+
+ 11 chevaux de carrosses, 2,000 livres.
+ 2 chevaux de selle, 300 liv.
+ 4 chevaux de fourgon, 400 liv.
+ 3 carrosses, 1,350 liv. les trois.
+ 1 tenture de tapisserie des Gobelins, rehaussée d'or, 24,000 liv.
+ 1 tenture, 7,000 liv.
+ 1 tenture, 1,500 liv.
+ 20 autres tentures, depuis 100 jusqu'à 200 liv.
+ 2 tapis de Turquie, à fonds d'or, 100 liv. chaque, etc., etc.
+ Chambre des laquais, 6 couchettes de bois de hestre, etc., etc.
+ 4 bois de lits dans la chambre des malades.
+ 13 autres lits pour valets de chambre, escuyers, rôtisseurs, porteurs
+ de chaises, etc.
+ 2 Paul Veronèse, 600 liv. chaque; 1 l'Albane, 600 liv.; 1 Carrache,
+ 3,000 liv.; 2 Le Brun, 2,400 liv., 1 Raphael, 3,000 liv., etc.
+ Le portrait du Roy, par Nanteuil, 110 liv.; de la Reyne, par Beaubrun,
+ 10 liv.
+ 2 petits portraits du Roy, par Mignard; ensemble, avec cadre doré,
+ 80 liv.
+ (_L'estimation de tous les tableaux fut faite par Le Brun._)
+
+ Bronzes, pendules, bureaux, etc.
+ 2 clavecins, façon de Flandre, 200 liv, chaque.
+ 1 grand miroir de Venise, de 46 pouces de haut sur 26 de large, avec
+ une bordure d'argent pesant 252 marcs 2 onces, à raison de 31 liv. le
+ marc.--La bordure, 7,819 liv, 10 sols; la glace, 200 liv.; total:
+ 8,019 liv. 10 sols.
+
+ Vases, flambeaux, services, etc. 9,800 liv.
+ Orangers, mirthes, lauriers-roses, jasmins, 2,825 liv.
+ Perles, pierreries, croix.....
+ Inventaire des pièces, titres, papiers, etc., etc.
+ Extraits de mariage, portant que Colbert a donné à ses filles, en les
+ mariant, 400,000 liv., etc., etc.
+
+
+
+
+PIÈCE Nº XV.
+
+INDICATION
+
+DES MANUSCRITS ET OUVRAGES IMPRIMÉS
+
+QUI ONT ÉTÉ CONSULTÉS
+
+POUR L'ÉTUDE SUR FOUQUET ET L'HISTOIRE DE COLBERT[644].
+
+
+MANUSCRITS.
+
+_Procès-verbal de la levée du sellé apposé par MM. Payet et Dalbertas,
+conseillers du Roy en ses Conseils sur un coffre trouvé dans la maison
+de Vaux, avec inventaire et description faicte des papiers trouvez en
+icelui par MM. Poncet et Delafosse, commissaires à ce
+depputez_.--Biblioth. roy. R. B. nº 3, 184 (_voir_, p. 50, note 1).
+
+_Journal de M. d'Ormesson sur le procès de Fouquet et les opérations de
+la Chambre de justice_; 1 vol. in-folio.--Biblioth. roy. Supplément
+français, nº 216.
+
+_Discours sommaire de ce qui s'est passé, et a été inventorié à
+Saint-Mandé_.--Biblioth. roy. Suppl. franç., nº 1,096.
+
+_Recueil de pièces curieuses concernant Fouquet_.--Biblioth. roy., Mss.
+Suppl. franç., nº 4, (Il y a dans ce recueil un portrait de Fouquet,
+gravé en 1660.)
+
+_Inventaire et estimation de la bibliothèque de Saint-Mandé_.--Biblioth.
+roy. Suppl. franç., nº 2,611.
+
+_Procès Fouquet; Collection de pièces, ordres, inventaires,
+réquisitoires, rapports, significations relatifs à cette affaire_, 8
+vol. in-folio.--Biblioth. roy. Suppl. franç., nº 56.
+
+_Registres de la Chambre de justice_, avec les armes de Colbert. _Procès
+Fouquet_, 3 vol. in-folio. C'est le procès-verbal officiel du
+procès.--Biblioth. roy., nos 235, 236 et 237.
+
+_Correspondance de Louvois et de Le Tellier avec le capitaine
+Saint-Mars_, commandant de Pignerol, relative à Fouquet.--Archives du
+royaume; section d'Histoire, carton K, 129.
+
+_Traduction du 118e psaume de David_, par Fouquet; copié et annoté de
+sa main.--Biblioth. roy. _Mélanges du cabinet du Saint-Esprit_ (_voir_
+p. 446, note 1).
+
+_Colbert et Seignelay_.--1669 à 1677.--Collection de 403 pièces
+originales sur la marine, émanées de Colbert et du Mis de Seignelay,
+de 1669 a 1677.--6 vol. in-folio.
+
+ TABLE DES COTES[645].
+
+1re.--11 pièces.--Règlements et projets de règlements sur la marine,
+ordres et instructions, établissements de marine, de 1669, 1670 et 1671.
+
+2e.--13 p.--Règlements et projets sur les pavillons et autres marques
+de commandement et sur les saluts; 1669.
+
+3e.--27 p.--Créations de charges et formations de corps pour la
+marine; nominations; personnel; 1699, 1670 et 1671.
+
+4e.--74 p.--Pièces relatives au secours porté à Candie; 1669.
+
+5e.--26 p.--Ordres divers et correspondance pour la marine du Levant.
+Matériel. Flottes qui partent et naviguent dans la Méditerranée; achats
+de vaisseaux; 1669.
+
+6e.--10 p.--Correspondance et ordres divers pour la marine du Levant;
+1670, 1671.
+
+7e.--71 p.--Correspondance et ordres divers pour la marine de Ponant.
+Matériel, flottes qui partent et naviguent sur l'Océan; 1669.
+
+8e et 9{e}.--26 p.--Correspondance et ordres divers pour la marine de
+Ponant; 1670 et 1671.
+
+10{e}.--4 p.--Lettres diverses.
+
+11{e}, 12{e} et 13{e}.--23 p.--Expéditions contre les corsaires; 1669,
+1670 et 1671. Lettres et ordres divers.
+
+14{e}.--30 p.--Indes orientales et occidentales. Lettres, instructions
+et ordres divers; 1669 et 1670.
+
+15{e}.--12 p.--Correspondance relative à M. de Seignelay, consistant en
+lettres, instructions et mémoires écrits à son sujet, à lui adressés par
+son père ou émanés de lui; 1670.
+
+16e à 22e.--76 p.--Lettres, ordres, rapports et mémoires divers de
+Colbert et du marquis de Seignelay, sur des objets relatifs à la marine,
+de 1671 à 1677.
+
+_Lettres de Colbert à Mazarin, avec les réponses du Cardinal en
+marge_.--Biblioth. roy. Baluze, Arm. VI (_voir_ p. 83, note 2)[646].
+
+_Lettres originales adressées à Colbert de_ 1660 _à_ 1677. (_Collection
+verte_.) Cette collection comprend de 2 à 4 volumes par
+année.--Biblioth. roy. (_voir l'avertissement_, p. III).
+
+_Mémoires sur les affaires des finances de France, pour servir à
+l'histoire_, par Colbert. Biblioth. roy. Mss. _Collection de Genée de
+Brochot_, 3e carton (_voir_ p. 427, note 1).
+
+_Registre des despesches concernant le commerce_ (lettres de Colbert sur
+le commerce) _pendant les années_ 1669, 1670, 1671 _et_ 1672.--Biblioth.
+roy. et Arch. de la marine (_voir l'avertissement_, p. IV.)
+
+_Expéditions concernant le commerce de_ 1669 _à_ 1683.--Arch. de la mar.
+(_voir l'avertissement_, p. IV).
+
+_Extraits des despesches et ordres du Roy concernant la marine sous le
+ministère de M. Colbert, depuis l'année_ 1667 _jusques et y compris
+l'année_ 1683;--1 vol. grand in-folio de 700 pages.--Arch. de la mar.
+(_voir l'avertissement_, p. VI).
+
+_Journal des bienfaits du Roy_.--Biblioth. roy. Mss. Suppl, franç. nº
+579 (_voir_ p. 74, note 2).
+
+_Registre de l'hôtel de ville de Paris; année_ 1661.--Archives du
+royaume (_voir_ p. 108, note 1).
+
+_Estat par abrégé des receptes, dépenses et maniement des finances
+pendant que MM. Colbert, Le Peltier et Pontchartrain ont esté
+controlleurs généraux des finances_.--Arch. du roy. (_voir_ p. 126, note
+1).
+
+_Ordonnances de comptant. États originaux ordonnancés par Louis XIV,
+avec des reçus de Colbert, Racine, Boileau_, etc., etc.--Arch. du roy.,
+carton K, 119.
+
+_Registres du secrétariat, année 1670_.--In-folio.--Arch. du roy. E.
+3336.
+
+_Mémoires sur le commerce et les finances de la France, des Colonies, de
+l'Angleterre et de l'Espagne_. 1 vol. in-folio.--Biblioth. roy. Suppl.
+franç. nº 1792 (_voir_ p. 136, note 2).
+
+_Abrégé des registres secrets de la cour de Bretagne, de 1659 à
+1679_.--Biblioth. roy. Mss. Suppl. franç. nº 1597.
+
+_Inventaire fait après le décedz de monseigneur Colbert_.--Biblioth.
+roy.; _Suite de Mortemart_, 34.
+
+_Taxes des gens d'affaire vivants ou de la succession des morts faite
+par Sa Majesté en la Chambre de justice es années 1662 et
+1663_.--Biblioth. roy. Imprimés (_voir_ p. 97, note 1, et p. 105).
+
+_Principes de M. Colbert sur la marine_.--Biblioth. roy. Mss. (_voir_ p.
+388, note 1).
+
+_Le Cid enragé_, parodie des stances du _Cid_, contre Colbert (_voir_ p.
+97, note 1, et aux _Pièces justificatives_, pièce nº II bis).
+
+_Recueil de chansons, vaudevilles, sonnets, épigrammes, épitaphes, et,
+autres vers satiriques et historiques, avec des remarques curieuses,
+depuis_ 1389 _jusqu'en_ 1747, 35 vol. in-4º.--Biblioth. roy. Mss.
+(_voir_ p. 411, note 1).
+
+
+ OUVRAGES IMPRIMÉS.
+
+
+A
+
+AMELOT DE LA HOUSSAYE.--_Mémoires historiques_; 2 vol. in-12.
+
+ANDRÉOSSY.--_Histoire du canal de Languedoc_; 1 vol. in-8º (_voir_ p.
+204, note 1).
+
+ARNOULD.--_De la balance du commerce et des relations commerciales de la
+France dans toutes les parties du globe, particulièrement à la fin du
+règne de Louis XIV et au moment de la révolution_; 3 vol. dont 1 de
+tableaux, Paris, 1791.
+
+AUDIFFRET (Marquis d')--_Système financier de la France_; 2 vol. in-8º
+(T. II, _Notice historique sur la vie de Colbert_).
+
+B
+
+BAILLY.--_Histoire financière de la France depuis l'origine de la
+monarchie jusqu'en_ 1786; 2 vol. in-8º.
+
+BASVILLE (LAMOIGNON de).--_Mémoires pour servir à l'histoire du
+Languedoc_; 1 vol. in-18 (_voir_ p. 205, note 1).
+
+BAUSSANT.--_Code maritime ou lois de la marine marchande_, 2 vol. in-8º
+
+BÉCANE (_voir_ Valin).
+
+BERTEAUT.--_Marseille et les intérêts nationaux qui se rattachent à son
+port_; Ier vol. 1.
+
+BLANQUI.--_Histoire de l'économie politique en Europe depuis les anciens
+jusqu'à nos jours_; 2 vol. in-8º.
+
+BOILEAU.--_OEuvres_; avec les notes de Brossette, etc., 2. vol. in-8º.
+
+BOISGUILLEBERT.--_Détail et factum de la France_ (voir _Collection des
+principaux économistes_).
+
+BOULAINVILLIERS.--_État de la France_; 3 vol. in-fol. (_voir_ p. 229,
+note 1).
+
+BOURGOIN.--_La Chasse aux larrons_; Paris, 1616 (_voir_ p. 97, note
+1).
+
+BRIENNE (_Loménie de_).--_Mémoires inédits_, publiés par M. Fs
+Barrière; 2 vol. in-8º.
+
+BRUNET.--_Tableau du ministère de Colbert_; 1 vol. in-8º (_voir_ p. 92,
+note 1).
+
+C
+
+_Catéchisme_ (Le) _des partisans, composé par M. Colbert, ministre de
+France, avec des vers sur la mort du mesme ministre_ (_voir_ p. 410,
+note[647]).
+
+_Chambre de justice de 1661_; 3 vol. in-4º (_voir_ p. 97, note 1).
+
+CHAMPOLLION-FIGEAC.--_Documents inédits sur l'histoire de France_; 3
+vol. in-4º.
+
+CHAPTAL (comte). _De l'Industrie française_; 2 vol. in-8º.
+
+CHARPENTIER.--_Discours d'un fidèle sujet pour l'établissement de la
+nouvelle Compagnie des Indes orientales_ (_voir_ p. 174, note 1).
+
+CHARPENTIER.--_Bastille dévoilée_ (La); 1 vol. in-8º (_voir_ p. 53, note
+2).
+
+CHASSERIAU (De).--_Précis historique de la marine française; son
+organisation et ses lois_; 2 vol. grand in-8º.
+
+CHOISY (Abbé de).--_Mémoires pour servir à l'histoire de Louis XIV_; 1
+vol. in-8º (t. LIII de la collection Petitot).
+
+CIMBER et DANJOU.--_Archives curieuses de l'histoire de France_; Ire
+et IIe série, 27 vol. in-8º.
+
+_Collection des principaux économistes_; contenant les oeuvres de Vauban,
+Boisguillebert, Law, Turgot, etc. Guillaumin, éditeur.
+
+COQUELIN (C.).--_Question des céréales_ (_voir_ p. 279, note 3, et la
+_Revue des Deux-Mondes_ du 1er décembre 1845).
+
+COSTAZ.--_Histoire de l'administration en France_; 2 vol. in-8º (_voir_
+p. 270, note 2).
+
+CUSSY (de) (_voir_ d'Hauterive).
+
+D
+
+DANJOU,--(_voir_; Cimber).
+
+DECRUSY.--(_voir_; Isambert).
+
+DELORT (J.).--_Histoire de la détention des philosophes et des gens de
+lettres à la Bastille et à Vincennes, précédée de celle de Foucquet,
+Pellisson et Lauzun_; 2 vol. in-8º (_voir_ p. 66, note 1). _Le Masque de
+fer_, par le même; 1 vol. in-8º. _Mes voyages aux environs de Paris_,
+par le même; 2 vol. in-8º (_voir_ p. 190, note 1).
+
+DENISART.--_Collection de décisions nouvelles relatives à la
+jurisprudence_; 2 vol. in-8º.
+
+DEPPING (G. B.).--_Histoire du commerce entre le Levant et l'Europe,
+depuis les croisades jusqu'à la fondation des colonies d'Amérique_; 2
+vol. in-8º.
+
+_Dictionnaire de la noblesse, contenant la généalogie, l'histoire et la
+chronologie des familles nobles de France_, etc.; 14 vol. in-4º, dont 2
+de supplément.
+
+_Dictionnaire des finances_--(_Encyclopédie méthodique_). 3 vol. in-4º.
+
+_Dictionnaire du commerce et des marchandises_; Guillaumin, éditeur.
+
+_Dictionnaire portatif du commerce, contenant l'origine historique de
+toutes les communautés d'arts et métiers, l'abrégé de leurs statuts_,
+etc.; 1 vol. in-12, sans nom d'auteur.
+
+_Discours chrétien sur l'établissement du bureau des pauvres de
+Beauvais_ (_voir_ p. 116, note 1).
+
+DUBOST (voir _Dictionnaire du commerce et des marchandises_, publié par
+Guillaumin).--Article _Postes_.
+
+DUFRESNE DE FRANCHEVILLE.--_Histoire du tarif de 1664_; 2 vol. in-4º.
+_Histoire de la Compagnie des Indes_; par le même; 1 vol. in-4º (_voir_
+p. 167, note 1).
+
+DU MONT.--_Corps universel diplomatique du droit des gens, contenant un
+recueil des traitez d'alliance, de paix, de trêve, de neutralité, de
+commerce, etc., depuis Charlemagne jusqu'en 1731_; 8 vol. in-folio.
+
+DUPONT et MARRAST.--_Fastes de la Révolution française_; 1 vol. in-8º
+(_voir_ p. 198, note 1). DUPRÉ DE SAINT-MAUR.--_Essai sur les monnaies_;
+1 vol. in-4º.
+
+E
+
+ECKARD.--_États au vrai de toutes les sommes employées par Louis XIV à
+Versailles, Marly et dépendances; au Louvre, Tuileries, canal de
+Languedoc, secours aux manufactures, pensions aux gens de lettres,
+depuis 1661 jusqu'en 1710_; 1 vol. in-8º, Versailles (_voir_ p. 194,
+note 3).
+
+_Entretiens de M. Colbert, ministre secrétaire d'Estat, avec Bouin,
+fameux partisan, sur plusieurs affaires curieuses, entr'autres sur le
+partage de la succession d'Espagne_ (_voir_ p. 440, note 1).
+
+ÉPHÉMESNIL, (D').--_Lettre à M*** sur l'imputation faite à M. Colbert
+d'avoir interdit le commerce des grains_; Paris, 1763 (_voir_ p. 274,
+note 1).
+
+ESTRADES (Comte d').--_Lettres, Mémoires et négociations, depuis 1663
+jusqu'en 1668_; 5 vol. in-12.
+
+F
+
+FÉLIBIEN (Dom Michel).--_Histoire de Paris_; 5 vol, in-fol.
+
+FORBONNAIS (Véron de).--_Recherches et considérations sur les finances
+de France_; 2 vol. in-4º.
+
+_Principes et observations économiques_; par le même. 2 vol. in-18.
+
+FOUQUET.--_Défenses de M. Fouquet sur tous les points de son procès_; 15
+vol. in-18, édition à la sphère, 1665.
+
+FROIDOUR (De).--_Lettre à M. Barillon, contenant la relation des travaux
+qui se font en Languedoc, pour la communication des deux mers_;
+Toulouse, 1672 (_voir_ p. 208, note 1).
+
+G
+
+_Gazette de France_, année 1667 (_voir_ p. 193, note 1).
+
+GOURVILLE.--_Mémoires_ (t. LII de la Collection Petitot).
+
+GOZLAN (Léon).--_Les Châteaux historiques_; 2 vol. in-8º[648].
+
+GRIMBLOT (P.).--_Cromwell et Mazarin_ (_voir_ p. 314 de l'ouvrage et _la
+Revue nouvelle_, numéro du 15 novembre 1845).
+
+GROSLEY, de Troyes.--_OEuvres inédites_; 2 vol. in-8º (_voir_ aux
+_pièces justificatives_, pièce nº V).
+
+H
+
+HAUTERIVE (D') et de CUSSY.--_Recueil des traités de commerce et de
+navigation de la France avec les puissances étrangères, depuis la paix
+de Westphalie_; 8 vol. in-8º.
+
+HÉNAULT.--Poète contemporain de Colbert (_voir_ p. 49, note 1).
+
+HÉNAULT (Le président).--_Abrégé chronologique de l'histoire de France_;
+1 vol. in-4º.
+
+I
+
+ISAMBERT, DECRUSY et TAILLANDIER.--_Recueil général des anciennes lois
+françaises depuis l'an 420 jusqu'à la Révolution de 1789_; 29 vol.
+in-8º.
+
+J
+
+JACOB (le Bibliophile).--_Le Masque de fer_; 1 vol. in-8º.
+
+_Journal des Économistes_ (_voir_ p. 227, note 1, et p. 248, note
+3).
+
+JURIEU.--_Soupirs de la France esclave qui aspire après sa liberté_;
+(_voir_ p. 161, note 1).
+
+L
+
+LAFFEMAS.--_Recueil présenté au Roy, de ce qui s'est passé en
+l'assemblée du commerce au Palais, à Paris; faict par Laffemas,
+controlleur général du dit commerce_; Paris, 1604 (_voir_ p. 283, note
+1).
+
+LA FONTAINE.--_OEuvres_.
+
+LAFONT DE SAINT-YONNE.--_L'ombre du grand Colbert_; 1 vol. in-12; Paris,
+1752 [649].
+
+LAMOIGNON (_Arrêtés du président de_).--(_voir_ p. 49, note 3.)
+
+LEBLANC.--_Traité des Monnaies_.
+
+LELONG (LE PÈRE).--_Bibliothèque historique de la France_; 5 vol.
+in-folio.
+
+LEQUIEN DE LA NEUVILLE.--_Origine des Postes chez les anciens et les
+modernes_; 1 vol. in-18 (_voir_ p. 343, note 1).
+
+LESSEPS (DE).--_Note sur les Consulats_ (_voir_ p. 248, note 3).
+
+LETEINOIS.--_Apologie du système de Colbert, ou Observations
+juridico-politiques sur les jurandes et maîtrises d'arts et métiers_; 1
+vol. in-18 (_voir_ p. 216, note 1)[650].
+
+LEVASSOR.--(Voir _Jurieu_).
+
+Louis XIV.--_OEuvres_; 5 vol. in-8º.
+
+M
+
+MAINTENON (Lettres de Mme de); 9 vol. in-12.
+
+MARRAST.--(_Voir_; Dupont.)
+
+MAZARIN.--_Lettres du cardinal Mazarin à la reine, à la princesse
+Palatine, etc., etc., écrites pendant sa retraite hors de France, en
+1651 et 1652_; publiées par M. Ravenel; 1 vol in-8º.
+
+MESSANCE.--_Recherches sur la population de la France_; 1 vol. in-4º
+(_voir_ p. 276, note 1).
+
+MÉZERAI.--_Abrégé chronologique de l'histoire de France;_ 4 vol, in-4º.
+
+MIGNET.--_Documents inédits sur l'histoire de France; négociations
+relatives à la succession d'Espagne._
+
+MIGT ou MIGH.--_La Richesse de la Hollande_; 2 vol, in-8º (_voir_ p.
+133, note 2).
+
+MIRABEAU.--_Neuvième lettre à mes commettants_ (_voir_ p. 194, note 1).
+
+MOLIÈRE.--_OEuvres_ (Prologue des _Fâcheux_).
+
+_Moniteur Universel du 4 janvier 1846_ (_voir_ p. 379, note 1).
+
+MONTESQUIEU.--_Esprit des lois, avec des notes de Voltaire, Mably,
+Laharpe, etc., etc._
+
+MONTYON (De).--_Vies des surintendants des finances et des contrôleurs
+généraux_; 3 vol. in 12; Paris, 1790.
+
+_Particularités sur les ministres des finances célèbres_; par le même. 1
+vol. in-8º; Paris, 1812 (_voir_ p. 190, note 1)[651].
+
+MOREAU DE BEAUMONT.--_Mémoires concernant les impositions et droits_; 4
+vol. in-4º (_voir_ p. 165, note 1).
+
+MOREAU DE JONNÈS.--_Statistique de la France_.
+
+MOTTEVILLE (Mme de).--_Mémoires_ (t. XXXIX. de la _collection
+Petitot_).
+
+N
+
+NECKER.--_Observations sur l'avant-propos du livre rouge_; brochure de
+31 pages.
+
+_Nouveau Cynée (Le) ou discours des occasions et moyens d'establir une
+paix générale et la liberté du commerce par tout le monde_--. Em.Cr.P.;
+1 vol. in-18; Paris, 1623 (_voir_ p. 326, note 1).
+
+O
+
+_Ordonnances des rois de France de la 3e race_; 20 vol. in-folio,
+publiés par divers auteurs.
+
+OSSAT. (Cardinal d').--_Lettres_; 2 vol. in-4º.
+
+P
+
+PARDESSUS.--_Collection des lois maritimes antérieures, au_ XVIIIe
+_siècle_; 4 vol. in-8º.
+
+PARIS (PAULIN)--_Catalogue raisonné des manuscrits françois de la
+bibliothèque du Roi_.
+
+PATIN (Guy).--_Lettres choisies depuis 1645 jusqu'en 1672_; 3 vol.
+in-12.
+
+PEIGMOT (Gabriel).--_Documents authentiques et détails curieux sur la
+dépenses de Louis XIV_; 1 vol. in-8º (_voir_ p. 186, note 1).
+
+PELISSERY.--_Éloge politique de Colbert_; 1 vol. in-8º; Paris, 1775.
+
+PELLISSON.--_OEuvres choisies, avec une notice par Desessarts_; 2 vol.
+in-18.
+
+PERRAULT (CHARLES).--_Mémoires_; 1 vol. in-18.
+
+PEUCHET,--_Collection des ordonnances et règlements de police_; 8 vol.
+in-8º.
+
+POUSSIN (Guillaume-Tell).--_De la puissance américaine_; 2 vol. in-8º.
+
+R
+
+RAYNAL.--_Histoire philosophique et politique des établissements et du
+commerce des Européens dans les deux Indes_; 4 vol. in-8º.
+
+_Recueil de pièces sur l'hôpital général de Paris_; 1 vol. in-4º (_voir_
+p. 113, note 2).
+
+_Recueil des règlements généraux et particuliers concernant les
+manufactures et fabriques du royaume_; 4 vol. in-4º (_voir_ p. 222, note
+1).
+
+RENOUARD.--_Des anciens règlements et privilèges_ (_voir_ p. 227, note
+1).
+
+RIQUET DE BONREPOS.--_Histoire du canal de Languedoc_, par les
+descendants de Pierre-Paul Riquet de Bonrepos; 1 vol. in-8º (_voir_ p.
+204, note 1).
+
+ROUX (Vilal).--_Rapport sur les jurandes et maîtrises_ (_voir_ p. 217,
+note 1).
+
+ROY.--_Rapport à la Chambre des pairs sur le Code forestier_; 1827.
+
+S
+
+SAINT-SIMON (Marquis de).--_Mémoires_; 21 vol. in-8º.
+
+SALISBURY.--_Paradisus londinensis_; t. II.
+
+SANDRAS DE COURTILZ.--_Vie de Jean-Baptiste Colbert, ministre d'État
+sous Louis XIV, roy de France_; 1 vol. in-18, Cologne (_voir_ p. 78,
+note 2).
+
+_Testament politique de J.-B. Colbert, où l'on voit tout ce qui s'est
+passé sous le règne de Louis-le-Grand jusqu'en 1683_; par le même; La
+Haye, 1694 (_voir_ p. 78, note 2).
+
+SAUTREAU DE MARSY.--_Nouveau siècle de Louis XIV_; recueil d'anecdotes;
+4 vol. in-8º (_voir_ p. 410, note 1).
+
+SERVIEZ (Alfred de).--_Histoire de Colbert_; 1 vol. in-18.
+
+SÉVIGNÉ (Madame de).--_Lettres de madame de Sévigné, de sa famille et de
+ses amis_; 10 vol. in-8º.
+
+SUE (Eugène).--_Histoire de la marine française au XVIIe siècle_;
+1re édition, 5 vol. grand in-8º.
+
+SULLY.--_Mémoires ou OEconomies royales d'Estat, domestiques, politiques
+et militaires de Henri-le-Grand_, par Maximilian de Béthune duc de
+SULLY; 3 vol. in-folio, Paris, 1652.
+
+T
+
+TAILLANDIER.--(_Voir_; Isambert.)
+
+THIERS.--_Histoire du Consulat et de l'Empire_, t. 1er.
+
+THOMAS.--_OEuvres; Éloge de Sully_.
+
+THOMAS (Alexandre).--_Une Province sous Louis XIV; Situation politique
+et administrative de la Bourgogne de 1661 à 1715, d'après les manuscrits
+et les documents inédits du temps_; 1 vol. in-8º (_voir_ p. 154, note
+2).
+
+U
+
+USTARIZ.--_Théorie et pratique du commerce_, traduction de l'espagnol,
+par Forbonnais; 1 vol. in-4º.
+
+V
+
+VALIN.--_Commentaire sur l'ordonnance du mois d'août 1681, par Valin_,
+nouvelle édition avec notes par Bécane; 2 vol. in-8º.
+
+VAUBAN.--_La Dime royale_ (_voir Collection des principaux
+économistes_).
+
+VILLENEUVE-BARGEMONT (vicomte Alban de).--_Histoire de l'économie
+politique, ou Etudes historiques, philosophiques et religieuses sur
+l'économie politique des peuples anciens et modernes_; 2 vol. in-8º.
+
+VILLETTE (marquis de).--_Mémoires_, 1 vol. in-8º; publiés par la
+_Société de l'histoire de France_.
+
+VOLNEY.--_Leçons d'histoire prononcées à l'école normale en l'an III_
+(_voir_ p. 194, note 2).
+
+W
+
+WALCKENAER (baron de).--_Histoire de la vie et des ouvrages de La
+Fontaine_; 1 vol. in-8º.
+
+_Mémoires touchant la vie et les écrits de madame de Sévigné_; par le
+même; in-18: Trois volumes ont paru.
+
+WITT (Jean de).--_Lettres et négociations entre Jean de Witt, conseiller
+pensionnaire et garde des sceaux des provinces de Hollande et de
+West-Frise, et messieurs les plénipotentiaires des Provinces-Unies des
+Pays-Bas, aux cours de France, d'Angleterre, de Suède, de Danemark, de
+Pologne, etc., depuis l'année 1652 jusqu'en l'an 1669_. Amsterdam, 1725;
+4 vol. in-12.
+
+WOLOWSKI (L.).--_De l'organisation industrielle de la France avant le
+ministère de Colbert_ (_voir_ p. 216, note, 1 et _la Revue de
+Législation et de Jurisprudence_; mars 1843.)
+
+FIN DES PIÈCES JUSTIFICATIVES.
+
+
+ERRATUM.
+
+_Étude sur Fouquet_, page 32, ligne 11: «On se figure aisément la colère
+de Louis XIV quand il sut que sa personne avait été l'objet de pareilles
+précautions.» _Supprimer le reste de cette phrase qui a été conservé par
+erreur_.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIERES.
+
+AVERTISSEMENT
+
+NICOLAS FOUQUET, surintendant des finances
+
+HISTOIRE
+
+DE LA VIE ET DE L'ADMINISTRATION DE COLBERT.
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Causes de l'élévation de Colbert et de l'influence qu'il a exercée
+pendant son ministère.--Origine plébéienne de ce ministre (1619).--Il
+est employé successivement dans une maison de commerce de Lyon, chez un
+trésorier des parties casuelles à Paris, et chez le ministre Le Tellier
+d'où il entre chez Mazarin (1648).--Sa correspondance avec ce
+ministre.--Lettre de remercîments qu'il lui adresse et qu'il fait
+imprimer (1655).--Il est envoyé en mission en Italie (1659).--Conseil
+qu'il donne à Mazarin au sujet de sa fortune.--Résolution de Louis XIV
+de gouverner par lui même.
+
+CHAPITRE II.
+
+Premières réformes de Colbert.--Diminution des tailles (1661).--Création
+et composition d'une Chambre de justice.--Des invitations de dénoncer
+les concussionnaires sont lues dans toutes les églises du
+royaume.--Amendes prononcées par la Chambre de justice.--Réduction des
+rentes.--Fermentation que cette mesure cause dans Paris.--Remontrances
+faites au roi par le conseil de l'Hôtel-de-Ville (1662).--Comment elles
+furent accueillies.--Résultats financiers des opérations de la Chambre
+de justice.
+
+CHAPITRE III.
+
+Disette de 1662.--Fausses mesures contre les marchands de grains prises
+par Fouquet et approuvées par Colbert.--Détails sur la création de
+l'Hôpital général de Paris (1656).--Difficultés que rencontra
+l'exécution des dispositions relatives à la mendicité.--Création d'un
+Bureau des pauvres ou maison de travail à Beauvais (1652).--Misère des
+campagnes constatée par les documents contemporains (1662).--Colbert
+fait venir des blés à Paris malgré l'opposition des provinces.--Réformes
+financières de ce ministre (1662).--Ordonnances de comptant.--Pots de
+vin, reçus et distribués par Louis XIV.--Gratifications données à
+Vauban, Pélisson, Despréaux, Racine, madame de Montespan,
+etc.--Traitement et gratifications de Colbert.
+
+CHAPITRE IV.
+
+Négociations avec la Hollande, au sujet du droit de 50 sous par tonneau,
+établi en France sur les navires étrangers.--Causes de la prospérité
+commerciale de la Hollande vers le milieu du XVIIe
+siècle.--Bénéfices de la compagnie des Indes orientales de ce
+pays.--Motifs qu'avait eus Fouquet en rétablissant le droit de
+tonnage.--L'ambassadeur Van Beuningen vient à Paris pour diriger les
+négociations.--Ses prétentions sont combattues par Colbert.--Il obtient
+des concessions importantes.--Une compagnie du Nord, formie par Fouquet
+et soutenue par Colbert, est obligée de liquider.--Le droit de tonnage
+et _l'Acte de navigation_.--Opinions d'Adam Smith et de Buchanan sur les
+mesures de ce genre.--Sans le droit de tonnage, la création d'une marine
+en France eût été impossible.--Premiers efforts de Colbert à ce
+sujet.--Il travaille seize heures par jour pendant la durée de son
+administration.
+
+CHAPITRE V.
+
+Portrait et caractère de Colbert d'après Guy-Patin, Mme de Sévigné,
+M. de Lamoignon, etc., etc.--Il devient le confident intime de Louis XIV
+(1663).--Lettre de ce roi à Colbert au sujet de M. de
+Montespan.--Colbert poursuit ses réformes.--Rédaction des dettes
+communales.--Abus commis par les maires et échevins.--Troubles en
+Bourgogne au sujet de la réduction des dettes (1664).--Usurpation et
+vente des titres de noblesse.--Mesures prises par Colbert pour réprimer
+ces abus.--Modification du tarif des douanes (1664).--Colbert aurait
+voulu soumettre la France entière à un tarif uniforme.--Résistances
+qu'il éprouve.--La _douane de Valence_.--Promulgation du _tarif de
+1664_.--Organisation douanière du royaume par suite de l'adoption de ce
+tarif.
+
+CHAPITRE VI.
+
+Colbert organise les Compagnies des Indes occidentales et orientales
+(1664).--Soins qu'il apporte à leur formation.--Appel au public rédigé
+par un académicien.--Les Parlements et les Villes sont invités à
+souscrire.--de la Compagnie--- Sacrifices faits en sa faveur par le
+gouvernement.--Causes du peu de succès qu'elle obtient.--Curieux mémoire
+de Colbert concernant la Compagnie des Indes occidentales.--Huit ans
+après sa formation, cette Compagnie est forcée de liquider.--Les
+Compagnies du Sénégal, du Levant, des Pyrénées et une nouvelle Compagnie
+du Nord ne réussissent pas davantage.--La Compagnie des Indes orientales
+est obligée de demander que les particuliers puissent faire le commerce
+dans tous les pays de sa concession.
+
+CHAPITRE VII.
+
+Pensions accordées aux gens de lettres français et étrangers
+(1663).--Lettre de Colbert à un savant étranger.--But politique de ces
+pensions.--La Fontaine ne reçut jamais aucune faveur de
+Colbert.--Création des Académies des Inscriptions et Belles-Lettres, des
+Sciences, de Sculpture et de Peinture (1663, 1665, 1666).--Colbert est
+reçu membre de l'Académie Française et prononce un discours de réception
+(1667)--- Il institue les jetons de présence.--Dépenses de Louis XIV en
+bâtiments.--Colonnade du Louvre.--Le Bernin à Paris
+(1665).--Observations de Colbert à Louis XIV au sujet des dépenses
+faites à Versailles.--Total des dépenses pour constructions sous le
+règne de Louis XIV.
+
+CHAPITRE VIII.
+
+Canal de Languedoc.--Motifs qui en faisaient solliciter
+l'ouverture.--Proposition faite à Colbert par Riquet
+(1663).--Difficultés à surmonter.--Le gouvernement discute la question
+de savoir si le canal doit être fait par l'État ou par un
+particulier.--Raisons qui font adopter ce dernier parti.--Riquet est en
+butte à l'envie et au dénigrement de ses concitoyens.--Colbert lui
+témoigne une véritable amitié.--Dépense totale du canal.--Vers de
+Corneille à ce sujet.--Canal d'Orléans.
+
+CHAPITRE IX.
+
+Système industriel de Colbert.--Organisation des jurandes
+et maîtrises avant son ministère.--Règlements sur les manufactures et
+sur les corporations (1666).--État florissant de l'industrie en France
+de 1480 à 1620.--Le système de Colbert jugé par ses
+contemporains.--Aggravation du tarif de 1664.--Opposition des
+manufacturiers aux règlements de Colbert.--Mesures répressives adoptées
+contre les délinquants.
+
+CHAPITRE X.
+
+Population de la France au dix-septième siècle.--Mesures prises par
+Colbert pour la développer (1666 et 1667).--Obligation imposée aux
+congrégations religieuses de solliciter, avant de s'établir,
+l'autorisation du gouvernement (1666).--Suppression de dix-sept fêtes
+(1666).--Ordonnance pour la réformation de la justice civile
+(1667).--Règlement général pour les eaux et forêts (1669).--Ordonnance
+criminelle (1670).--Ordonnance du commerce (1673).--Création d'un
+lieutenant de police à Paris (1667).--Ordonnances diverses concernant
+_les abus qui se commettaient dans les pèlerinages, les Bohémiens ou
+Égyptiens, les empoisonneurs, devins et autres_ (1671 et 1682).--Colbert
+est chargé officiellement de l'administration de la marine
+(1669).--Consulats et commerce de la France dans le Levant.--Causes de
+la décadence de ce commerce.--Circulaire de Colbert aux
+consuls.--Produits de divers consulats vers 1666.--Diminution des droits
+perçus par les consuls.--Instructions données par Colbert à
+l'ambassadeur français à Constantinople pour relever le commerce du
+Levant.--Le port de Marseille est déclaré _port franc_ par un édit de
+1669.--Cet édit rencontre à Marseille une vive opposition.--Un nouveau
+traité avantageux pour la France est signé avec la Porte, en 1673.
+
+CHAPITRE XI.
+
+De la vénalité des offices.--Elle est approuvée par Montesquieu et par
+Forbonnais.--Colbert supprime un grand nombre d'offices
+inutiles.--Nombre, valeur et produit des offices pendant son
+administration.--Ce qu'il fit en faveur de l'agriculture.--Il diminue le
+taux légal de l'intérêt.--Fait travailler au cadastre et modifie
+l'assiette de l'impôt.--Édits qui défendent de saisir les bestiaux pour
+le paiement des tailles.--Rétablissement des haras.--Colbert reconnaît
+que les peuples n'avaient jamais été aussi chargés auparavant.
+
+CHAPITRE XII.
+
+Nouveaux détails sur la disette de 1662.--Mesures adoptées par le
+gouvernement.--Législation sur le commerce des grains avant
+Colbert.--Exposition de son système.--Comment il a été défendu et
+attaqué.--Prix moyen du blé pendant le XVIIe siècle.--Lettres de
+Colbert relatives au commerce du blé.--Résultats de son
+système.--Extrême détresse des provinces.--Curieuse lettre du duc de
+Lesdiguières.--Causes de l'erreur de Colbert touchant le commerce des
+grains.--Nécessité de combattre par l'enseignement les préjugés qui
+existent encore à ce sujet.
+
+CHAPITRE XIII.
+
+Sur l'organisation du Conseil de commerce.--Création
+d'entrepôts de commerce.--Colbert fait de grands efforts pour que le
+transit des transports entre la Flandre et l'Espagne ait lieu par la
+France.--Édit portant que la noblesse peut faire le commerce de mer sans
+déroger (1669).--Établissement d'une _Chambre des assurances_ à
+Marseille (1670.)--Ordonnance pour l'uniformité des poids et mesures
+dans les ports et arsenaux (1671).--Opérations sur les monnaies avant
+Colbert.--Réformes importantes qu'il introduisait dans cette
+administration.--Colbert défend l'exportation des méteux
+précieux.--Commerce de la France avec l'Espagne.--Évaluation du
+numéraire existant en France à diverses époques.
+
+CHAPITRE XIV.
+
+Détails sur la famille de Colbert.--Dot qu'il donna à ses filles.--Ses
+vues sur le marquis de Seignelay, son fils aîné.--Mémoires que Colbert
+écrivit pour lui.--Mémoires pour le voyage de Rochefort et pour le
+voyage d'Italie.--Instruction de Colbert à son fils pour l'initier aux
+devoirs de sa charge.--Rôle politique de Paris au XVIIe
+siècle.--Mémoire du marquis de Seignelay annoté par Colbert.--Le marquis
+de Seignelay obtient la survivance de la charge de son père et la
+signature, à l'âge de vingt-un ans.--Lettre de reproche que lui adresse
+Colbert.
+
+CHAPITRE XV.
+
+Négociations commerciales avec l'Angleterre en 1655.--Réclamations de
+cette puissance au sujet de l'augmentation du tarif français en
+1667.--En quoi consistait cette augmentation.--Prétentions de
+l'Angleterre concernant l'_empire des mers_.--Remarquable lettre écrite
+à ce sujet par Colbert à son frère, ambassadeur de France à
+Londres.--Singulières représailles exercées par les Anglais contre les
+marchands de vins et eaux-de-vie de France.--Reprise des négociations
+commerciales (1671).--Appréciation, d'après un mémoire manuscrit de
+1710, de l'influence exercée par le système protecteur de
+Colbert.--Contradictions de Colbert sur les conséquences de ce
+système.--Un écrivain français propose, en 1623, d'établir _la liberté
+du commerce par tout le monde_.--Traité d'alliance et de commerce conclu
+entre la France et l'Angleterre, en 1677.
+
+CHAPITRE XVI.
+
+Effets produits en Hollande par l'augmentation du tarif français en
+1667.--La vérité sur les médailles frappées dans ce pays.--Causes
+réelles de l'invasion de la Hollande en 1672.--Correspondance de Van
+Beuningen relativement à l'élévation des droits d'entrée mis en France
+sur les marchandises étrangères.--La Hollande use de
+représailles.--Lettres de Colbert sur ce sujet.--Invasion de la Hollande
+et ses suites.--Clauses principales des traités d'alliance et de
+commerce conclus entre la France et la Hollande, en 1678, 1697 et 1713.
+
+CHAPITRE XVII.
+
+Budget des dépenses de l'année 1672.--Mesures financières et affaires
+extraordinaires nécessitées par la guerre.--Énormes bénéfices des
+traitants dans ces sortes d'affaires.--Création de nouveaux offices
+nuisibles à l'agriculture et à l'industrie.--Colbert force tous les
+corps d'états à s'organiser en communautés, moyennant une taxe.--Il met
+pour la première fois les postes en ferme et fait adopter un nouveau
+tarif.--L'État s'empare du monopole du tabac.--Émission de nouvelles
+rentes.--Opinion de Colbert, de Louvois et de M. de Lamoignon sur les
+emprunts.--Création de la caisse dite _Caisse d'emprunt_.--Au retour de
+la paix, Colbert s'empresse de rembourser les rentes émises à un taux
+onéreux.--Résumé des opérations financières de son
+administration.--Projet qu'il avait de régler toujours les dépenses sur
+les recettes.
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+Des Parlements et des États généraux des provinces pendant
+l'administration de Colbert.--Opposition du Parlement et des États de
+Bourgogne.--Détails sur les _dons gratuits_.--Dix membres des États de
+Provence sont exilés en Normandie et en Bretagne.--Le Parlement de
+Paris.--Colbert propose au roi de donner des gratifications à ceux de la
+Compagnie qui ont _bien servi_.--Réponse de Louis XIV à ce sujet.--Un
+président de Chambre du Parlement de Toulouse est exilé.--Lettre de
+Louis XIV relative à l'impôt sur le papier timbré rétabli depuis la
+guerre.--Révolte de Bordeaux en 1548.--Nouvelle révolte au sujet d'une
+marque établie sur la vaisselle d'étain.--Curieux détails fournis par un
+commis du receveur général de Bordeaux.--Lettre de l'intendant de
+Guyenne à Colbert.--L'agitation gagne les provinces limitrophes.--Une
+nouvelle tentative d'insurrection est sévèrement réprimée à
+Bordeaux.--Troubles en Bretagne.--Lettres de M. de Chaulnes, gouverneur
+de la province, de M. de Lavardin, lieutenant général, de Mme de
+Sévigné.--Opposition et exil du Parlement.--Punition et _penderie_ des
+révoltés.
+
+CHAPITRE XIX.
+
+État déplorable de la marine française à la fin du XVIe siècle.--Elle
+est organisée par le cardinal de Richelieu.--Son dépérissement pendant
+la minorité de Louis XIV.--Situation dans laquelle la trouve
+Colbert.--Premier essai du régime des classes.--Recensement de la
+population maritime du royaume à diverses époques.--Matériel de la
+flotte en 1661, en 1678, en 1683, etc.--Prétentions de la France à
+l'égard des puissances maritimes d'un ordre inférieur.--Lettre de
+Colbert relative au caractère de Duquesne.--_La vieille et la nouvelle
+marine_.--Lettre de Colbert sur un rapport de M. d'Estrades concernant
+la bataille navale de Solsbay en 1672.--Colbert félicite Duquesne d'un
+avantage signalé que celui-ci a remporté sur l'amiral hollandais
+Ruyter.--Ordonnance de la marine de 1681.--Par qui elle fut
+élaborée.--Principes de Colbert sur les principales questions de
+l'administration maritime.
+
+CHAPITRE XXe ET DERNIER.
+
+Nouveaux détails sur le caractère de Colbert.--Sa tolérance à l'égard
+des manufacturiers protestants.--Son despotisme dans le Conseil.--Il
+fait arrêter et juger deux fabricants de Lyon qui voulaient s'établir à
+Florence.--Lettre de Colbert relative aux _Gazettes à la main_.--Il veut
+faire fermer le jardin des Tuileries au public.--Il destitue un receveur
+général, son ancien camarade.--Étrange lettre qu'il écrit au sujet d'un
+procès qu'un de ses amis avait à Bordeaux.--Disgrâce de M. de
+Pomponne.--Il est remplacé par Colbert de Croissy, frère du
+ministre.--Colbert au Jardin des Plantes.--Le roi lui adresse une
+réprimande sévère.--Louanges prodiguées à Louis XIV par ses
+ministres.--Lettre de Colbert pour le féliciter de la prise de
+Maestricht.--Louis XIV et l'État.--Colbert est menacé de
+disgrâce.--Louis XIV lui reproche en termes fort durs le prix excessif
+de la grande grille de Versailles.--Colbert tombe malade et
+meurt.--Lettre de madame de Maintenon sur les circonstances de sa
+mort.--La haine que lui portait le peuple de Paris était telle qu'on est
+obligé de l'enterrer sans pompe et dans la nuit.--Vers que l'on fait
+contre lui après sa mort.--Sully, Richelieu, Mazarin, Colbert et Turgot
+ont été impopulaires.--Parallèle entre Sully et Colbert, par
+Thomas.--Titres de Colbert à la reconnaissance publique.
+
+PIÈCES JUSTIFICATIVES.
+
+MÉMOIRES, INSTRUCTIONS, LETTRES ET DOCUMENTS DIVERS.
+
+Édits, ordonnances, déclarations, arrêts, lettres patentes, concernant
+les finances, le commerce, la marine, la justice, etc., rendus depuis
+1660 jusqu'en 1683 (_Administration de Colbert_).--Pièce nº I. 419
+
+MÉMOIRES SUR LES AFFAIRES DES FINANCES DE FRANCE POUR SERVIR A
+L'HISTOIRE (_manuscrit original de Colbert_).--Pièce nº II.--_Inédite_.
+427
+
+LE CID ENRAGÉ, comédie.--Pièce nº II bis.--_Inédite_. 442
+
+VERSION DU 118e PSEAUME DE DAVID.--(_Manuscrit original de
+Fouquet_).--Pièce nº III.--_Inédite_. 446
+
+Vers latins attribués à Fouquet.--Pièce nº IV. 451
+
+Note communiquée à M. Eugène Sue par la famille de Colbert--Pièce nº V.
+454
+
+Généalogie de la famille de Colbert.--Pièce, nº VI. 456
+
+ÉDIT PORTANT NOMINATION D'UNE COMPAGNIE DE COMMERCE POUR LE NORD.--Pièce
+nº VII.--_Inédite_. 460
+
+RÈGLEMENT CONCERNANT LES DÉTAILS DONT M. COLBERT EST CHARGÉ COMME
+CONTRÔLEUR GÉNÉRAL ET SECRÉTAIRE D'ETAT, _ayant le département de la
+marine_--Pièce nº VIII. 462
+
+COMMERCE DE LA FRANCE AVEC L'ESPAGNE.--_Instruction pour le comte de
+Vauguyon, ambassadeur extraordinaire en Espagne_.--Pièce nº
+IX.--_Inédite_. 464
+
+MÉMOIRE POUR MON FILS, SUR CE QU'IL DOIBT OBSERVER PENDANT LE VOYAGE
+QU'IL VA FAIRE A ROCHEFORT.--Pièce nº X. 468
+
+INSTRUCTION POUR LE MARQUIS DE SEIGNELAY S'EN ALLANT EN ITALIE.--Pièce
+nº XI.--_Inédite_. 472
+
+INSTRUCTION POUR BIEN FAIRE LA 1re COMMISSION DE MA CHARGE.--Pièce nº
+XII. 476
+
+Lettres _Inédites_ de Colbert sur la marine, le commerce et les
+manufactures.--Nº XIII. 492
+
+INVENTAIRE FAIT APRÈS LE DECEDZ DE MONSEIGNEUR COLBERT.--Pièce nº
+XIV.--_Inédite_. 501
+
+Indication des manuscrits et ouvrages imprimés qui ont été consultés
+pour _l'Étude sur Fouquet, et l'Histoire de Colbert_.--Pièce nº XV. 503
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+FOOTNOTES:
+
+[1] Une partie de ce travail a été publiée dans un de nos recueils
+périodiques, le _Correspondant_. J'ai fait depuis des additions et des
+changements importants.
+
+[2] Voici l'indication des ouvrages dont je veux parler:
+
+1º _Recherches et considérations sur les finances de France, par
+Forbonnais_.--L'examen seul de l'administration de Colbert remplit la
+moitié d'un fort volume in-4º.
+
+2º _Vies des Surintendants des finances et des Contrôleurs généraux_, 3
+vol. in-12--_Particularités sur les minisires des finances célèbres_,
+par M. de Montyon, 1 vol. in-8º.
+
+3º _OEuvres complètes de Lemontey_, t. V. _Notice sur Colbert_.
+
+4º _Biographie universelle de Michaud_, article _Colbert_, par M.
+Villenave.
+
+5º _Histoire financière de la France_, par M. Bailly; t. I,
+_Administration de Colbert_.
+
+6º _Histoire de l'économie politique en Europe, depuis les anciens
+jusqu'à nos jours_ par M. Blanqui; t. I et II; chap. XXVI et XXVII;
+_Administration de Colbert_.
+
+7º _Histoire de l'économie politique, ou études historiques,
+philosophiques et religieuses sur l'économie politique des peuples,
+anciens et modernes_, par M. le Vic Alban de Villeneuve-Bargemont; t, I,
+chap. XV. _Administration de Colbert_.
+
+8º _Système financier de la France_, par M. d'Audiffret, t. II. _Notice
+historique sur la vie de Colbert_.
+
+9º _Histoire de Colbert_. par M. A. de Serviez; 1 vol. in-18.
+
+Il y a encore plusieurs éloges de ce ministre, entre autres celui de
+Necker, couronné, en 1773, par l'Académie Française; le _tableau du
+ministère de Colbert_, 1774, par M. Brunet; l'_Éloge politique de
+Colbert_, par M. de Pelissery, 1775, etc.
+
+[3] _Catalogue raisonné des manuscrits françois de la Bibliothèque du
+Roi_, par M. Paulin Paris; t. I, p. 7 et suiv.
+
+[4] Bibliothèque royale, Mss. _Lettres de Mazarin_, Baluze, Arm. VI.
+
+[5] _Colbert et Seignelay_, Mss.--1669 à 1677.--_Collection de pièces
+originales sur la marine émanées de Colbert et du marquis de Seignelay,
+de 1669 à 1677_.6 vol. in-folio.
+
+Cette collection composée de 403 pièces est divisée en vingt-deux cotes
+où chaque pièce est classée selon la matière principale qu'elle traite
+ou l'année à laquelle elle appartient.
+
+[6] Pièces justificatives; pièce nº XV; p. 503.--Cet ouvrage était en
+grande partie imprimé, lorsque M. Champollion-Figeac a eu la bonté de me
+communiquer un manuscrit original de Colbert, manuscrit
+très-considérable, d'une grande importance historique, et resté
+entièrement inconnu jusqu'à ce jour. Il est intitulé: _Mémoires sur les
+affaires des finances de France pour servir à l'histoire_. Ces mémoires
+renferment de curieux détails sur l'administration des finances depuis
+Henri IV, mais principalement à partir de 1648, époque où Colbert a été
+attaché à Mazarin, jusqu'en 1663. L'administration de Fouquet y est
+surtout jugée avec une sévérité extrême où l'on croit voir même percer
+de la passion. Sous ce rapport, les mémoires dont il s'agit présentent
+donc le plus vif intérêt. J'ai reproduit à la fin du volume, (pièce
+justificative nº II, p. 427) les parties les plus importantes de ce
+travail, où l'on trouvera l'appréciation faite par Colbert lui-même de
+l'administration de Fouquet, pendant que celui-ci était en prison et que
+la Chambre de justice instruisait son procès.
+
+[7] Vers 1783, à l'époque des négociations auxquelles donna lieu le
+traité de commerce entra la France et l'Angleterre signé en 1786, le
+secrétaire de M. de Vergennes, alors ministre des affaires étrangères,
+M. le comte Mollien, qui a été depuis ministre du Trésor sous l'Empire,
+eut à sa disposition plusieurs volumes contenant la correspondance
+commerciale de Colbert et prit copie des lettres les plus importantes.
+Plus tard, après la Révolution, M. le comte Mollien chercha cette
+correspondance et la copie qu'il en avait faite; mais l'une et l'autre
+avaient été égarées. Il est probable que ces volumes étaient précisément
+du nombre de ceux qui manquent aujourd'hui, et voici une particularité
+qui paraît confirmer cette hypothèse. M. Hippolyte Passy, qui a bien
+voulu me donner ces détails, se rappelle avoir entendu dire à M. le
+comte Mollien que, dans une de ses lettres, Colbert engageait les
+échevins de Lyon à considérer les faveurs dont leur industrie était
+l'objet comme des _béquilles_ à l'aide desquelles ils devaient se mettre
+en mesure d'apprendre à marcher le plus tôt possible et qu'il leur
+retirerait ensuite. Cette restriction était, en effet, toute logique.
+Malheureusement, les registres de correspondance de Colbert, ses
+manuscrits, les dépêches qui lui ont été adressées, sont muets à ce
+sujet. La perte des registres dont il s'agit est donc des plus
+fâcheuses, et force m'a été, dans l'absence de ces précieux documents,
+de m'appuyer, en ce qui touche cette partie si importante de
+l'administration de Colbert, sur les pièces, très-nombreuses et
+parfaitement concordantes, du reste, qui m'ont été communiquées.
+
+[8] Mr Eugène Sue a publié dans son _Histoire de la marine au
+XVIIe siècle_ (1re édition, 5 vol. in-8º), un grand nombre de
+pièces très curieuses sur cette époque et sur Colbert. J'ai indiqué,
+d'ailleurs, dans le courant de l'ouvrage, les pièces que j'ai
+reproduites après lui, et celles qui sont entièrement inédites.
+
+[9] Je dois faire remarquer, au sujet de ces pièces et des nombreuses
+citations éparses dans l'ouvrage, que j'ai reproduit très-fidèlement
+l'orthographe de tous les _documents originaux_ auxquels j'ai pu
+remonter. Quant aux copies ou aux pièces déjà imprimées, dans
+l'impossibilité de recourir à tous les documents originaux, je les ai
+reproduites comme elles ont été copiées ou imprimées. Cela est cause,
+plus d'une fois, que des documents de la même époque, cités dans la même
+page, ont une orthographe différente. C'est, je l'avoue, une anomalie;
+mais il était impossible de l'éviter, et il aura suffi d'en donner
+l'explication.
+
+[10] _De l'Industrie française_, par M. le comte Chaptal, t. I;
+_Discours préliminaire_, p. XLVII.
+
+[11] Dans tous les manuscrits du temps et dans le plus grand nombre des
+pièces imprimées à l'occasion de son procès, le nom du surintendant est
+écrit comme il suit: _Foucquet_. J'ai cru néanmoins devoir adopter
+l'orthographe qui a prévalu.
+
+[12] _Abrégé chronologique_ du président Hénault, année 1661.
+
+[13] _Défenses de M. Fouquet sur tous les points de son procès_. 15 vol.
+in-18. Édition à la Sphère, 1665; t. II, p. 356.
+
+[14] Pélisson, dans son second discours au roi pour Fouquet, et celui-ci
+dans ses _Défenses_, t. II: donnent à ce sujet les plus grands détails.
+Dans ses _Mémoires sur la vie et les écrits de madame de Sévigné_, M. le
+baron Walckenaer les a analysés avec beaucoup de clarté et je n'ai eu en
+quelque sorte qu'à résumer cette partie de son travail.
+
+[15] _Mémoires de Gourville_ (t. LII de la collection Petitot).
+
+[16] _Mémoires pour servir à l'histoire de Louis XIV_, par l'abbé
+Choisy. «On croit, dit l'abbé de Choisy, qu'une des choses qui gâta
+autant Fouquet dans l'esprit du roi, fut une querelle qu'il eut dans
+l'antichambre du cardinal deux mois avant sa mort, avec l'abbé Fouquet,
+son frère. Cet abbé était fort insolent de son naturel, et prétendait
+que son frère lui devait sa fortune. Ils s'étaient brouillés, et se
+dirent publiquement tout ce que leurs ennemis pensaient dans le coeur.
+L'abbé, entre autres choses, reprocha à son frère, qu'il avait dépensé
+quinze millions à Vaux, qu'il donnait plus de pensions que le roi, et
+qu'il avait envoyé tantôt trois, tantôt quatre mille pistoles à des
+dames qu'il nomma tout haut. Le surintendant, piqué au vif, reprocha à
+l'abbé les dépenses excessives qu'il avait faites pour faire l'agréable
+auprès de madame de Châtillon, et fort inutilement» (Liv. II, p. 135 et
+136). Voir aussi, au sujet des profusions de Fouquet, un document
+contemporain intitulé: _Portraits de la cour_ qui a été publié dans _les
+Archives curieuses de l'histoire de France_, par MM. Cimber et Danjou,
+IIe série, t. VIII, p. 415. Il y est dit entre autres choses, que,
+d'après Fouquet, il n'y avait aucune fidélité à l'épreuve de _cinquante
+mille écus_, et que _la collation de Vaux_ avait coûté, au dire de tout
+le monde, _quarante mille écus_.
+
+[17] _Mémoires de Gourville_, etc.
+
+[18] M. Hervart était intendant des finances et l'un des plus intrépides
+joueurs de l'époque, avec Fouquet, Gourville et le marquis de
+Clérambault (_Mémoires de Gourville_).
+
+[19] Bibliothèque royale, manuscrit. _Lettres de Mazarin_. Cette lettre
+et la réponse de Colbert ont été publiées par M. Champollion-Figeac:
+_Documents inédits sur l'histoire de France_, t. II, p. 501 et suiv.--On
+voit par la réponse de Colbert, publiée également dans les _Documents
+inédits_, que la lettre du cardinal, qui ne porte point de date, était
+du 20 octobre 1659.
+
+[20] On lit ce qui suit au sujet de la fortune du cardinal Mazarin dans
+les _Remontrances du parlement de Paris au roi et à la reine régente_,
+en date du 21 janvier 1649. «Quant à l'abus et à la deprédation des
+finances, le cardinal Mazarin oserait-il dire qu'il y ait eu quelques
+limites à sa convoitise?... Il suffit de dire qu'il est le maître, qu'il
+prend tout ce qu'il peut toucher comme s'il était sien; qu'il a conservé
+et augmenté le nombre des partisans et gens d'affaires, qui sont les
+sangsues qui lui facilitent les moyens pour avoir de l'argent comptant,
+et qu'on ne trouve presque plus d'or ni de bonne monnaie en France.
+_Jugez de là, sire, où il est_.» Le parlement ajoute que, grâce à ces
+concussions, le royaume est si fort épuisé qu'il y a peu de personnes à
+la campagne auxquelles il reste un lit pour se coucher, moins encore qui
+aient du pain pour se nourrir en travaillant, et qu'il n'y en a point du
+tout qui puissent vivre sans incommodité, (_Collection des anciennes
+lois françaises_, etc., par MM. Isambert, Decrusy et Taillandier, t.
+XVII, année 1649). Enfin, on cite un mot très-naïvement plaisant du duc
+de Mazarin, héritier des biens immenses du cardinal, «_Je suis bien
+aise_, disait-il, _qu'on me fasse des procès sur tous les biens que
+j'ai eus de M. le cardinal. Je les crois tous mal acquis, et du moins
+quand j'ai un arrêt en ma faveur, c'est un titre, et ma, conscience est
+en repos_» (_Mémoires_ de l'abbé de Choisy, liv. II).
+
+[21] _Mémoires de madame de Motteville, de l'abbé de Choisy, de
+Gourville, de Brienne_, etc. Madame de Motteville, si calme et si
+circonspecte d'ordinaire, appelle Fouquet _un grand voleur_. Dans un
+autre passage de ses mémoires, on lit ce qui suit: «On a dit qu'on avait
+trouvé du poison chez lui et on a quelque soupçon qu'il avait empoisonné
+le cardinal.»
+
+[22] _Défenses de M. Fouquet_, t. II, p. 98. Il est à remarquer que,
+dans tout le cours de ses _défences_, Fouquet parle de Colbert dans les
+termes les plus méprisants, l'accuse à son tour de concussion, de vol,
+l'appelle le _domestique de Mazarin, qui avait sa bourse et son coeur_.
+Il semble donc que si Colbert était perfidement intervenu auprès de
+Fouquet pour l'engager à vendre sa charge de procureur général, celui-ci
+n'eût pas manqué de le lui reprocher. Cependant, car il faut tout dire,
+on lit dans le _premier discours au roi_ de Pélisson en faveur de
+Fouquet, que Louis XIV avait insinué au surintendant _de loin, et comme
+en passant_, que peut-être il ne ferait pas mal de quitter sa charge de
+procureur général, étant obligé désormais d'employer tout son temps à
+autre chose. C'est alors que, suivant Pélisson, fermant l'oreille aux
+conseils de ses amis alarmés, Fouquet se serait défait sans hésitation
+de _la chose du monde qu'il avoit toujours tenue pour la plus
+précieuse_.
+
+[23] _OEuvres de Louis XIV_. T. I. _Instructions au Dauphin_.
+
+[24] _Mémoires inédits de Brienne_, publiés par M.F. Barrière; t. II, p.
+186.
+
+[25] Mémoires inédits de Brienne, t. II, p, 200.
+
+[26] _OEuvres de Louis XIV_, t. I, p. 101. Les _Instructions au Dauphin_
+ont été dictées par Louis XIV à Pélisson et rédigées par ce dernier.
+C'est un document historique des plus intéressants et dont
+l'authenticité a été établie d'une manière irréfutable par les éditeurs
+des _OEuvres de Louis XIV_. Comment Pélisson, qui avait publié des
+plaidoyers si touchants en faveur de Fouquet, eut-il le triste courage
+d'écrire les accusations que l'on vient de lire? C'est ce que l'on a
+peine à comprendre. Lors de la révocation de l'édit de Nantes, Pélisson,
+protestant converti, fut chargé de diriger les conversions de ses
+anciens coreligionnaires, et reçut, en raison des services qu'il rendit
+alors, des gratifications considérables (V. _Histoire de Colbert_, chap.
+III). C'est de lui que Voltaire a dit: «Il eut le bonheur d'être éclairé
+et de changer de religion dans un temps où ce changement pouvait le
+mener aux dignités et à la fortune» (_Siècle de Louis XIV_, chap. XXVI).
+
+[27] _OEuvres de Louis XIV_, t. V.
+
+[28] _Mémoires de Brienne, de Gourville_, etc. Voici un quatrain que
+l'on fit sur cette arrestation. On sait que Fouquet avait dans ses
+armoiries un écureuil et Colbert une couleuvre; Le Tellier avait trois
+lézards dans les siennes.
+
+ Le petit écureuil est pour longtemps en cage;
+ Le lézard plus adroit fait mieux son personnage;
+ Mais le plus fin des trois est un vilain serpent,
+ Qui, s'abaissant, s'élève et s'avance en rampant.
+
+[29] Biblioth. roy. Mss. _Discours sommaire de ce qui s'est passé, et a
+été inventorié à Saint-Mandé_. A la suite du _Journal d'Ormesson_.
+Suppl. Franç. 1096.
+
+[30] Biblioth. roy. Mss. _Inventaire et estimation de la bibliothèque de
+Saint-Mandé_. 2611.
+
+[31] Biblioth. roy. Mss. _Discours sommaire, etc._ Ce livre était
+intitulé: _L'École des Filles_.
+
+[32] Biblioth. roy. Mss. R.B., n. 3,184. Ce manuscrit a été acquis
+récemment par la Bibliothèque royale. En voici le titre exact: «_Procez
+verbal de la levée du sellé apposé par MM. Payet et Dalbertas,
+conseillers du Roy en ses conseils sur un coffre trouvé dans la maison
+de Vaux, avec l'inventaire et description faicte des papiers trouvez en
+celui par MM. Poncet et Delafosse, commissaires à ce depputez_.» C'est,
+je le répète, le procès-verbal original, signé par MM. Poncet et
+Delafosse. L'inventaire des papiers dont il s'agit fut fait par liasses
+et non par ordre de dates. J'ai reproduit les fragments de lettres qu'on
+va lire dans l'ordre adopté par le procès-verbal.
+
+[33] On lit dans une lettre d'Artagnan à Colbert, datée d'Angers, du 17
+septembre 1661; «J'ay esté obligé de luy acheter un peu de vaisselle et
+je suis après luy chercher un lit, celuy où il couche n'estant pas des
+plus honnestes et c'est un lit qu'il a loué» (Biblioth. roy. Mss.
+_Lettres adressées à Colbert_).
+
+[34] C'étaient des ordonnances que la Cour des comptes était obligée
+d'admettre, bien qu'elles ne fissent pas mention des motifs de la
+dépense. Il en sera parlé avec détail dans l'_Histoire de Colbert_;
+chap. III.
+
+[35] Droit établi sur les bestiaux à pied fourché. _Encyclopédie
+méthodique_. Finances.
+
+[36] Droit spécial établi à Bordeaux sur le sel et plusieurs autres
+marchandises. Dans l'origine, après la conquête de la Guyenne par
+Charles VII, le produit de ce droit fut appliqué à l'entretien de
+plusieurs navires dont la destination était de _convoyer_ les bâtiments
+marchands qui naviguaient le long des côtes, et pour les protéger contre
+les incursions des Anglais auxquels la Guyenne venait d'être enlevée.
+_Encyclopédie Méthodique_.
+
+[37] Biblioth. roy., Mss. _Procès Fouquet_, collection des pièces,
+ordres, inventaires, rapports, significations, relatifs à cette affaire.
+8 vol. in-fol. Il y a dans le nombre quelques pièces imprimées à
+l'époque du procès.
+
+[38] Voici de curieux extraits de ces comptes. En dix mois, Vatel avait
+reçu, en sa qualité de maître d'hôtel, 336,212 livres; en 1660 la
+dépense pour les domestiques seulement s'élève à 371,407 livres; de 1653
+à 1656, il est dépensé à Saint-Mandé, pour divers ouvrages, 327,607
+livres; argent donné à madame Duplessis-Bellière, 204,499 livres; à la
+même, 31,260 livres; sommes payées à des dames, 32,506 livres; au sieur
+de Graves, pour _affaires secrètes et particulières_, 152,800 livres; à
+Jarnay, pour _idem_, 66,300 livres; à Gargot, pour _idem_, 13,500
+livres, etc., etc. (_Extrait du réquisitoire de M. Talon_). Il faut
+ajouter que Bruant des Carrières, le principal commis de Fouquet, avait
+eu le temps de brûler tous ses registres.
+
+[39] Biblioth. roy., Mss. _Procès Fouquet_.--Réquisitoire de M. Talon.
+
+[40] Biblioth. roy., Mss. _Collection des lettres adressées à Colbert_.
+11662.
+
+[41] Biblioth. roy., Mss. _Registres de la Chambre de justice_, aux
+armes de Colbert. _Procès Fouquet_. 3 vol. in-fol., n. 235, 236, 237. T.
+I.
+
+[42] Fouquet s'était d'abord servi de chiffres pour désigner les noms
+propres; plus tard, en corrigeant son projet, il fit usage de caractères
+ordinaires. Voici quel était primitivement le début du projet: _La
+foiblesse de l'esprit de 1032 (le cardinal), le pouvoir absolu qu'il a
+sur 2000 et sur 1500 (le roi et la reine), et par conséquent l'autorité
+souveraine dans 1600 (le royaume), etc., etc._
+
+[43] Le projet portait d'abord: «_Dont le crédit seul fait subsister
+l'État et qui ne peut qu'il n'ait une infinité d'ennemis_»
+
+[44] Il y avait d'abord: «_Si j'estois mis en prison et que mon frère
+l'abbé n'y fust pas, il faudroit suivre son avis et le laisser faire,
+s'il estoit en estat d'agir et qu'il conservast pour moi l'amitié qu'il
+est obligé et dont je ne puis doubter._»
+
+[45] «_M'a dit avoir sur M. de Bellebrune, gouverneur de Hesdin._» Mots
+effacés et remplacés par ceux qui suivent.
+
+[46] Par écrit. Toujours le même système pour s'assurer les gens!
+
+[47] «_Tant de sa compagnie que de celles de ses amis_.» Mots effacés.
+
+[48] Il y avait d'abord: «_est de savoir s'il n'est pas meilleur que M.
+de Gourville ne tesmoigne pas trop estre dans mes intèrests, au
+contraire, à l'extèrieur assez d'indiffèrence quelques jours, afin qu'il
+se conserve en estat d'exécuter quelque entreprise considérable s'il en
+estoit besoin._»
+
+[49] Il y avait primitivement: «_Lequel à mon advis se trouvera lors à
+ta teste des vaisseaux, au convoy de Bordeaux, qui sont à moi, acheptez
+de mes deniers, sous son nom_.»
+
+[50] Il y avait à la suite de ces mots: «_ou au Havre, mais ce dernier
+seroit le meilleur_.» Effacés.
+
+[51] L'Évêque d'Agde était un frère de Fouquet.
+
+[52] Hénault était un littérateur contemporain, connu seulement
+aujourd'hui par un sonnet plein de fiel qu'il fit contre Colbert à
+l'occasion du procès de Fouquet. Ce sonnet débute ainsi: «_Ministre
+avare et lâche_.» J'en citerai seulement les derniers vers:
+
+ «Sa chute quelque jour te peut être commune;
+ Crains ton poste, ton rang, la cour et la fortune:
+ Nul ne tombe innocent d'où l'on te voit monté.
+ Cesse donc d'animer ton prince à son supplice,
+ Et, près d'avoir besoin de toute sa bonté,
+ Ne le fais pas user de toute sa justice.»
+
+[53] Biblioth. roy., Mss. 3 vol. in-fol. déjà cités.
+
+[54] Biblioth. roy., Mss. _Journal de M. d'Ormesson_. 1 vol. in-Fol. nº
+216. A la fin du volume il y a quelques autres pièces relatives au
+procès de Fouquet, et une lettre écrite par lui à sa femme plusieurs
+années après sa translation à Pignerol. M. de Lamoignon avait aussi
+laissé, sur les opérations de la Chambre de justice, un journal dont
+l'auteur de sa vie a eu connaissance. Ce journal n'est pas à la
+Bibliothèque royale; peut-être appartient-il à quelque collection
+particulière. Les fragments qu'on en trouve dans la _vie de M. de
+Lamoignon_ permettent d'affirmer que la publication de ce journal, si
+toutefois il existe encore, offrirait un vif intérêt. Voir les _Arrêtés
+du président de Lamoignon_; édition de 1785, 2. vol. in-4o. T. I. _Vie
+de M. de Lamoignon_.--La 1re édition n'a qu'un volume et ne renferme
+pas la vie de M. de Lamoignon.
+
+[55] Lettre du 17 décembre 1664.
+
+[56] On publia en 1675 un _Recueil de recettes choisies_, attribué à la
+mère de Fouquet. Ce recueil eut cinq éditions.
+
+[57] _Arrêtés du président de Lamoignon_ et _vie de M. de Lamoignon_.
+
+[58] Biblioth. roy., Mss. _Lettres adressées à Colbert_.
+
+[59] Biblioth. roy., Mss. _Journal d'Ormesson_.
+
+[60] _Ibidem_.
+
+[61] _Ibidem_.
+
+[62] La pièce originale existe aux archives du royaume, _section
+historique, carton K, nº 127_. Voir l'_Histoire de la détention des
+philosophes, des gens de lettres, etc., etc._ Par M. Delort, t. 1, p.
+22.
+
+[63] Voici un fragment d'une de ces publications dont se plaignait
+Fouquet. Si l'on n'était suffisamment averti par ce qui précède, le ton
+même de cette lettre prouverait jusqu'à l'évidence qu'elle est l'oeuvre
+d'un pamphlétaire de l'époque. C'est madame du Plessis-Bellière qui
+écrivait au surintendant. «Je ne sais plus ce que je dis ni ce que je
+fais lorsqu'on résiste à vos intentions. Je ne puis sortir de colère
+lorsque je songe que cette demoiselle de la Vallière a fait la capable
+avec moy. Pour captiver sa bienveillance, je l'ay encensée par sa
+beauté, qui n'est pourtant pas grande; et puis, luy ayant fait
+connoistre que vous empescheriez qu'il ne luy manquast jamais de rien,
+et que vous aviez vingt mille pistolles pour elle, elle se gendarma
+contre moy, disant que vingt-cinq mille n'étoient pas capables de luy
+faire faire un faux pas; et elle le répéta avec tant de fierté que,
+quoique je n'aye rien oublié pour la radoucir avant de me séparer
+d'elle, je crains fort qu'elle n'en parle au Roy, de sorte qu'il faudra
+prendre le devant. Pour cela ne trouvez-vous pas à propos de dire, pour
+la prévenir, qu'elle vous a demandé de l'argent, et que vous luy en avez
+refusé?» (_La Bastille dévoilée_, t. I.) La publication de ce livre eut
+lieu dans les premières années de la Révolution. La plupart des pièces
+qu'il contient, sont évidemment apocryphes. (Cité dans l'_Histoire de la
+détention des philosophes_, etc.)
+
+[64] _Lettre de madame de Sevigné, à M. de Pomponne_, du 9 décembre
+1664.--Le _Journal d'Ormesson_ raconte le même incident en termes
+presque identiques.
+
+[65] _Lettre à M. de Pomponne_, du 26 novembre 1664.
+
+[66] Le 27 septembre 1661, un sieur Lazare Belin, capitaine d'un des
+navires appartenant à Fouquet, écrivait d'Amsterdam à Colbert pour lui
+rendre compte des achats qu'il était chargé de faire quand son navire
+fut saisi, et proposait «_de lui envoyer des mémoires qu'il avait
+fournis à M. le surintendant pour pouvoir former, en peu de temps, une
+flotte considérable en France sans qu'il en coûtât rien à S. M_.»
+(Biblioth. roy., Mss. _Lettres adressées à Colbert_). On trouve dans la
+même collection, à la date du 8 juin 1663, une lettre de Bordeaux, dans
+laquelle il est dit que le jour de l'arrestation de Fouquet un navire
+lui appartenant, bien que n'étant pas sous son nom, et qu'on n'avait pu
+visiter à cause de cela, avait été expédié à la Martinique où le
+surintendant possédait des habitations, et l'on croyait que ce navire
+renfermait plus de dix millions. «_La quantité fait peur_, ajoutait la
+lettre, _mais l'apparence est véritable_.» Ecrivait-on cela pour flatter
+les passions du jour? Cela n'aurait rien d'étonnant.
+
+[67] _Défenses_, etc., t. II, p. 335 et suivantes.
+
+[68] _Défenses_, etc., t. II, p. 95.
+
+[69] _OEuvres choisies de Pélisson_; notice par Desessarts.
+
+[70] _OEuvres choisies de Pélisson_, etc., péroraison du _premier
+discours au roi_.
+
+[71] _Lettre du 5 décembre_.
+
+[72] Biblioth. roy., Mss. _Registres de la Chambre de justice, Procès
+Fouquet_. T. III, pages 168 et 169.
+
+[73] Biblioth. roy., Mss. _Journal d'Ormesson_.
+
+[74] Voici le portrait que M. de Lamoignon fait de ce conseiller,
+«C'était assurément un homme de beaucoup d'intégrité et de capacité,
+mais si féroce, d'un naturel si peu sociable, si emporté dans ses
+préventions, et si éloigné de l'honnêteté et de la déférence qu'on doit
+avoir dans une compagnie, et d'ailleurs si prévenu de son bon sens et si
+persuadé qu'il n'y avait que lui seul qui eût bonne intention, qu'il
+était toujours prêt à perdre le respect dû à la compagnie et à la place
+que j'y tenais» (_Arrêtés du pr. de Lamoignon_, etc. t. I. _Vie de M. de
+Lamoignan_). J'ai dit que M. de Lamoignon avait tenu aussi un journal
+sur les opérations de la Chambre de justice. L'auteur de sa vie, (sans
+doute M. de Malesherbes), avait ce journal en sa possession, car il en
+donne plusieurs extraits. M. de Lamoignon y raconte, en outre, que dans
+les dernières années de son ministère, Fouquet avait voulu l'obliger à
+lui céder _d'avance_ la place de chancelier, si le roi la lui offrait.
+M. de Lamoignon s'y refusa, trouvant, dit-il, qu'il y aurait eu du
+ridicule à disposer ainsi d'une place à laquelle il lui convenait encore
+moins de renoncer. Ces prétentions de Fouquet, amenèrent entre eux une
+rupture presque ouverte, et depuis, le surintendant avait cherché tous
+les moyens de lui nuire. M. de Lamoignon appelle Fouquet _le plus
+vigoureux acteur qui fût à la cour_.
+
+[75] D'après une loi de Henry IV, les fonctionnaires pouvaient se
+réserver le droit de disposer de leurs charges ou de les léguer à leurs
+héritiers, en payant tous les ans au Trésor la _soixantième partie_ de
+leur traitement. C'est ce qu'on appelait le _droit annuel_.
+
+[76] Les chansonniers du temps ne laissèrent pas échapper cette occasion
+de donner carrière à leur verve. Dans une espèce de complainte _en
+vingt-deux couplets_, un d'eux loua ou critiqua chacun des vingt-deux
+juges, suivant qu'il avait voté pour ou contre Fouquet. Voici deux de
+ces couplets; ils suffiront pour donner une idée des autres:
+
+ Monsieur Pussort
+ Haranguai fort,
+ Mais par malheur il prit l'essor,
+ Et sa sotte harangue
+ Fit bien voir au barreau
+ Qu'il a beaucoup de langue
+ Et fort peu de cerveau.
+
+ Ne finissons
+ Cette chanson
+ Sans bien exalter d'Ormesson,
+ Et que Dieu le bénisse,
+ Avecque tous les gens de bien
+ Qui rendent la justice
+ Et qui ne craignent rien.
+
+[77] Voir, à la fin du volume, la pièce justificative intitulée _le Cid_
+enragé; pièce nº 2.
+
+[78] La pièce originale, signée Louis et contre-signée le Tellier,
+existe aux archives du royaume; carton K, 129.
+
+[79] Cette correspondance des plus curieuses a été recueillie aux
+archives du royaume, section historique, carton K, 129. M. Delort l'a
+publiée le premier dans son ouvrage intitulé: _Histoire de la détention
+des philosophes et des gens de lettres, précédée de celle de Fouquet, de
+Pélisson et de Lauzun_. Postérieurement à cette publication, le
+bibliophile Jacob a cru pouvoir soutenir que le masque de fer n'était
+autre que Fouquet. Il y a pourtant, dans le volume de M.Delort, vingt
+lettres qui prouvent positivement, catégoriquement, le contraire; celle,
+entre autres, où Louvois parle de la permission accordée à madame
+Fouquet et à ses enfants de demeurer avec le prisonnier, celle où le
+même ministre répond à l'avis que Saint-Mars lui a donné de la mort de
+l'ancien surintendant, une autre enfin où il autorise la famille à
+emporter le corps partout où bon lui semblera. Les originaux de ces
+lettres existent, et tout le monde peut les voir aux archives du
+royaume. L'objection que la date _a pu_ en être falsifiée dans le but de
+mieux masquer le redoublement de cruauté de Louis XIV à l'égard de son
+malheureux ministre n'est pas admissible, car il faudrait prouver cette
+altération. Je ne parle pas d'un extrait des registres mortuaires de
+l'église du couvent des _Dames de Sainte Marie,_ grande rue
+Saint-Antoine, à Paris, extrait conçu en ces termes: «Le 20 mars 1681
+fut inhumé dans notre église, en la chapelle de Saint-François de Sales,
+messire Nicolas Fouquet, qui fut élevé à tous les degrés d'honneur de la
+magistrature, conseiller du Parlement, maître des requêtes, procureur
+général, surintendant des finances et ministre d'État.» D'ailleurs, les
+recherches faites aussi par M. Delort, et les pièces qu'il a publiées à
+l'appui, ne laissent plus aucun doute sur la qualité du mystérieux
+personnage qui, depuis Voltaire, a tant préoccupé les esprits sous le
+nom de l'homme au masque de fer. Ce prisonnier était une espèce de
+diplomate piémontais, nommé Marchiali, que le gouvernement français fit
+enlever par surprise pour le punir d'avoir ébruité une négociation
+importante qu'il avait provoquée (il s'agissait d'une place de guerre
+qu'il proposait de livrer à la France), négociation dans laquelle le nom
+du roi se trouvait compromis.
+
+[80] Arch. du roy. _Lettre de Louvois du 24 avril 1675_.--Voir
+l'_Histoire de la détention des philosophes, etc.,_ t. I.
+
+[81] Arch. du roy. _Lettre de Le Tellier du 26 octobre 1666_.
+
+[82] _Lettre de Guy Patin du 16 mars 1666_.
+
+[83] Arch. du roy. _Lettre de Louvois du 8 avril 1680_.
+
+[84] La bibliothèque royale possède une pièce extrêmement curieuse,
+c'est le 118º psaume de David, traduit par Fouquet dans sa prison, _et
+écrit en entier de sa main_, avec des notes relatives à sa position. On
+le trouvera à la fin de ce volume; pièce justificative, n. 3.
+
+[85] _Collection des anciennes lois françaises_, par MM. Isambert,
+Taillandier et Decrusy.--De 1599 à 1641 il avait déjà été publié
+plusieurs édits concernant le dessèchement des marais.
+
+[86] Mémoires du marquis de Villette, page lii. 1 vol in-8. Ce volume
+renferme en outre un intéressant mémoire sur la marine, de M. de
+Valincourt, secrétaire général de la marine en 1715, et un autre mémoire
+des plus curieux sur l'état de la marine française au commencement du
+XVIIIe siècle, par le comte de Toulouse, grand-maître de la marine.
+
+[87] Biblioth. roy. Mss. _Lettres adressées à Colbert_, année 1661.
+
+[88] Biblioth. roy., _Journal des bienfaits du Roy_, suppl. français, p.
+576.--C'est un journal tenu par Dangeau de toutes les nominations et
+gratifications faites par le roi dans le cercle de la cour. Ce journal
+qu'il ne faut pas confondre avec les _Mémoires de Dangeau_, n'a pas été
+publié; malheureusement les registres de 1670 à 1691 manquent.
+
+[89] Archives de la marine. _Registre des despesches concernant le
+commerce_, année 1671.
+
+[90] Dans son _Histoire de la marine française_, M. Eugène Sue,
+s'appuyant sur une _Instruction de Colbert à son fils_, dont il va être
+question, avait adopté, relativement à la naissance de Colbert,
+l'opinion des contemporains et celle que Colbert paraissait en avoir
+lui-même. A ce sujet, la famille de Colbert a adressé à M. Eugène Sue
+une note de laquelle il résulte qu'elle possède les trois pièces
+suivante: 1º l'acte de naissance de Colbert, du 29 août 1619; 2º les
+preuves de noblesse pour l'ordre de Malte de Gabriel Colbert de
+Saint-Pouange, du 18 Septembre 1647, antérieurement au crédit de
+Colbert; 3º les preuves pour le même ordre du propre fils de Colbert, du
+1er août 1667.--Voir la note dont il s'agit, aux pièces
+justificatives, pièce nº 4.
+
+[91] _Mémoires pour servir à l'histoire de Louis XIV_, par l'abbé de
+Choisy, de l'Académie française. Liv. II.
+
+[92] Biblioth. du Roi, Mss. _Instruction pour mon fils pour bien faire
+la première commission de ma charge_. C'est une pièce de douze pages
+d'écriture. Elle ne porte pas de date, mais, selon toutes les
+apparences, elle est de 1671, époque à laquelle le marquis de Seigneley
+revint d'Italie et où le roi lui accorda la survivance de la charge de
+secrétaire d'État de la marine, en l'autorisant à travailler, dès ce
+moment, avec son père.--Voir aux pièces justificatives, pièce n. 12.
+
+[93] Epitaphe faite à la mort de Colbert. Elle commence ainsi:
+
+ J'ai vu Colbert sur son lit de parade....
+
+L'auteur de l'épitaphe est surpris de voir tant de _draps_ entourer ce
+lit; alors, un _Badaud_ lui dit:
+
+ Cesse de t'étonner; ce fameux politique
+ Était le fils d'un courtaut de boutique.
+
+(_Vie de Jean-Baptiste Colbert_, etc. Voir la note suivante).
+
+[94] _Vie de Jean-Baptiste Colbert, ministre d'État sous Louis XIV, roy
+de France_. Cologne, 1695. L'exemplaire de la Bibliothèque du Roi porte
+en note, à la main: _Cette vie est un libelle plein d'injures et de
+faussetés_, etc. Cet exemplaire est curieux par deux gravures, à peu
+près semblables du reste, représentant Colbert occupé à compter de
+l'argent dont il remplit un coffre. La gravure est intitulée: _la
+Surprise de la mort_. Au-dessus de Colbert, une espèce d'ange déploie
+cette inscription sur deux lignes: _Memorare novissima et in æternum non
+peccabis_, et au-dessous: _Pense, plustost qu'à compter tes thrésors,
+qu'il faict entrer dans le nombre des morts_. Derrière Colbert, un
+squelette debout tient un sablier ailé autour duquel on lit ces mots:
+_Les heures s'envollent sans qu'on y pense_. Au-dessous de Colbert sont
+quatre autres inscriptions, dont deux en latin et deux en français.
+Voici les dernières: _Le fil de ma vie a esté coupé comme la trame d'une
+toile, lorsque je commençois à faire ma fortune_. Puis, tout au bas, ce
+mauvais quatrain:
+
+ Eh! que vous serviront, avare insatiable,
+ Ces grands biens amassez avec tant de sueurs?
+ Car une prompte mort, par les ruses du diable,
+ Vous plonge en un instant dans un gouffre de pleurs.
+
+J'oubliais de mentionner un diable cornu qui, placé derrière le bureau
+de Colbert, tranche la trame de sa vie et le précipite dans le GOUFFRE
+D'ENFER.
+
+Telles étaient les caricatures politiques du temps, plus brutales que
+spirituelles. Il faut ajouter qu'on lit dans la marge de la gravure ces
+mots écrits à la main: _L'on fit cette estampe à la mort de M. Colbert,
+dont cette figure a quelque air. On la deffendit aussitost et l'on en
+saisit les exemplaires_. Cette vie de J.-B. Colbert, attribuée dans
+quelques catalogues au marquis D... est du plus fécond pamphlétaire de
+l'époque, Gatien de Courtilz, sieur de Sandras, plus communément désigné
+sous le nom de Sandras de Courtilz. «Né à Paris en 1644, de Courtilz
+passa en Hollande en 1683, y publia un grand nombre d'ouvrages remplis
+de mensonges et d'impostures, revint en France en 1702, fut enfermé à la
+Bastille pendant neuf ans, en sortit en 1711 et mourut le 6 mai 1712»
+(Gabriel Peignet, _Choix de testaments remarquables_, t. II, p. 297).
+Sandras de Courtilz est aussi l'auteur du _Testament politique de J.-B.
+Colbert, où l'on voit ce qui s'est passé sous le règne de Louis le Grand
+jusqu'en 1683_. La Haye, 1694, et 1711, in-12. Ce livre est évidemment
+apocryphe, et il est à regretter que plusieurs écrivains sérieux aient
+pris les élucubrations de l'auteur pour les propres vues de Colbert. On
+lui attribue également le _Testament politique du marquis de Louvois_,
+les _Mémoires de d'Artagnan_, et près de quarante autres ouvrages ou
+pamphlets dont la _Biographie universelle_ donne les titres. Sandras de
+Courtilz aurait fait les _Testaments politiques de Romulus_ ou de
+_Gengis-Kan_, si les libraires de la Hollande les lui eussent commandés.
+Il est inutile de dire que je n'ai consulté la _Vie de Colbert_ dont il
+s'agit qu'avec la plus grande circonspection. Cependant, il faut se
+garder de croire qu'elle soit systématiquement hostile à ce ministre,
+qui s'y trouve franchement loué en plusieurs endroits. De plus, ayant
+été écrite peu après sa mort, elle contient quelques faits curieux,
+quelques anecdotes intéressantes, et c'est le seul profit que j'en aie
+tiré. La _Vie de Jean-Baptiste Colbert_ a été reproduite en entier dans
+les _Archives curieuses de l'histoire de France_, par MM. Cimber et
+Danjou, IIe série.
+
+[95] _OEuvres inédites de P.-J. Grosley, de Troyes_, 2 vol, in-8º, t. 1,
+p. 25 et suiv., article Colbert.--Voir aux pièces justificatives, la
+pièce n. 5.
+
+[96] Un savant très-distingué, l'abbé Le Laboureur, s'est aussi rangé à
+l'opinion des contemporains au sujet de l'origine toute plébéienne de
+J.-B. Colbert, en lui appliquant ces vers de Fortunat à la louange de
+Covido, que son mérite avait élevé au ministère sous les rois Théodebert
+et Clotaire.
+
+ Mens generosa tibi pretioso lumine fulget,
+ Quæ meritis propriis amplificavit avos.
+ Nam si præfertur generis qui servat honorem,
+ Quanto laus magis est nobilitare genus.
+ A parvo existens, existis semper in altum,
+ Perque gradus omnes culmina summa tenes.
+
+L'abbé Le Laboureur est mort en 1675. Il fut d'abord gentilhomme,
+ensuite aumônier de Louis XIV, et on le voit inscrit pour 1500 livres
+sur la liste des pensions données aux gens de lettres par Colbert. Son
+opinion a donc le plus grand poids dans la question.--Enfin, voici ce
+qu'on lit dans les _Soupirs de la France esclave qui aspire après sa
+liberté_, pamphlet contemporain dont il sera question plus loin: «On
+n'admet au gouvernement que des gens propres à faire des esclaves, des
+hommes d'une naissance au-dessous de la médiocre; tel est un monsieur
+Louvoy, petit-fils d'un bourgeois de Paris, en son temps occupant une
+charge de judicature au Chastelet; tel est un monsieur Colbert, _fils
+d'un marchand de Reims_.»
+
+[97] _Vie de J.-B. Colbert_, etc.
+
+[98] C'étaient les trésoriers des droits payés au roi pour obtenir un
+office resté ou dévolu au fisc, par quelque cause que ce soit, pour
+acquérir une maîtrise, ou pour être admis à exercer une profession
+quelconque (_Encyclopédie méthodique_, Finances).--_Vie de J.-B.
+Colbert_, etc.--_Mémoires de Charles Perrault_, livre IV.--Perrault
+raconte qu'un de ses frères avait travaillé longtemps chez ce M.
+Sabatier comme premier commis, _en même temps que Colbert qui était son
+subalterne_.
+
+[99] _Archives curieuses_, etc., par MM. Cimber et Danjou, IIe série,
+t. VIII, _Portraits de la Cour_, p. 411.--_Mémoires de Gourville_, etc.
+l'auteur de la _Vie de J.-B. Colbert_ raconte d'une manière beaucoup
+plus romanesque la première rencontre de Colbert avec le cardinal
+Mazarin. Voici l'aventure en quelques mots. Le cardinal avait été exilé
+_à perpétuité_ par le Parlement. Néanmoins, de Sedan il gouvernait le
+royaume, tant bien que mal, il est vrai, car son autorité n'était pas
+grande, mais personne n'en avait autant que lui, pas même ceux qui
+l'avaient forcé de quitter Paris. Pendant cet exil, dit Sandras de
+Courtilz, Le Tellier envoya Colbert porter à Son Éminence une lettre de
+la reine qu'il était très-expressément chargé de rapporter quoi qu'on
+pût faire pour l'en empêcher. Colbert remit d'abord la lettre, puis le
+lendemain il se présenta au cardinal qui lui donna une dépêche en lui
+disant qu'il pouvait partir et que tout était dedans. Colbert se douta
+qu'on le trompait; mais comment s'en assurer? Il alla droit à la
+difficulté et rompit le cachet de la dépêche en présence du cardinal,
+qui le traita d'insolent et la lui reprit des mains. Colbert, sans
+s'émouvoir, lui répondit que, le paquet n'ayant pas été fermé par lui,
+son secrétaire pouvait fort bien avoir oublié d'y insérer la lettre de
+la reine. Mazarin le remit à quelques jours et finit par lui donner
+cette lettre. Peu de temps après, le cardinal, de retour à Paris,
+demanda un employé de confiance à Le Tellier qui lui présenta Colbert.
+Au lieu de nuire à celui-ci, le souvenir de la scène de Sedan le servit
+au contraire, et Mazarin, le reconnaissant, le prit à son service en lui
+disant qu'il attendait de lui le même zèle et la même fidélité dont il
+avait fait preuve à l'égard de son premier maître.--Telle est
+l'anecdote; mais, elle est tout simplement impossible, Colbert ayant été
+attaché au cardinal, on le verra tout à l'heure, au moins deux ans avant
+l'exil de celui-ci. Suivant d'autres historiens, Colbert aurait d'abord
+travaillé chez Lumagna depuis longtemps lié d'affaires avec sa famille
+et banquier du cardinal Mazarin, auquel il se serait fait un plaisir de
+le recommander.
+
+[100] _Lettres du cardinal Mazarin à la reine, à la princesse Palatine,
+etc., etc., écrites pendant sa retraite hors de France en 1651 et 1652_,
+publiées par M. Ravenel, Lettre LVII, p. 514.
+
+[101] Qui n'est pas un _sot_, un _niais_.
+
+[102] _Histoire de Colbert_, par M. A. de Serviez; chap. III.
+
+[103] Biblioth. roy. Mss. _Lettres de Mazarin_, Baluze, Arm. VI, p. 2,
+nº 1. Ce sont les lettres originales. Colbert écrivait au cardinal à
+mi-marge et celui-ci expliquait ses intentions en regard, tantôt les
+développant, tantôt se bornant à approuver par un mot; puis il renvoyait
+la dépêche à Colbert. Ces lettres n'ont pas encore été publiées. Celles
+de Colbert ne sont pas de sa main: il se bornait à écrire le mot
+_Monseigneur_, soit en tête, soit dans le corps de la lettre, et le
+protocole. Les réponses du cardinal, quelquefois assez longues, sont
+toutes de sa main. Colbert avait une des écritures les plus difficiles à
+déchiffrer qu'on puisse voir; mais il attachait une très-grande
+importance à s'entourer de bons copistes. Dans une de ses lettres il
+envoie deux modèles d'écriture au cardinal, qui lui répond brièvement,
+en marge, de faire là-dessus ce qu'il voudra, donnant même à entendre
+que cela lui était fort égal, pourvu que ses affaires se fissent bien.
+Les nombreux registres où sont transcrites ses lettres sont de
+véritables merveilles calligraphiques, et bien supérieurs, pour la
+nettete et la simplicité, à toutes les écritures de fantaisie
+d'aujourd'hui.
+
+[104] D'après l'abbé de Choisy (_Mémoires_, liv. II), l'animosité de
+Colbert contre le Parlement serait venue de ce que, ayant voulu acheter
+une charge de président des comptes, il apprit que toute la chambre en
+avait murmuré et menaçait de lui faire cent difficultés à sa
+réception.--On peut voir par là combien il faut se méfier des jugements
+contemporains sur le mobile qui guide les ministres dans la plupart de
+leurs actes.
+
+[105] Biblioth. roy. Mss. _Lettres de Mazarin_, etc.
+
+[106] Biblioth. roy. Mss. _Lettres de Mazarin_, etc.
+
+[107] _Vie de J.-B. Colbert_, etc.
+
+[108] _Vie de J.-B. Colbert_, etc.
+
+[109] Cette lettre a été réimprimée pour la première fois par M. Eugène
+Sue dans son _Histoire de la Marine française_ (1re édition en cinq
+volumes), d'après un exemplaire que possède la Bibliothèque royale.
+
+[110] Le cardinal de Richelieu avait été pendant quelque temps
+aumônier-intendant de la reine mère, position que Colbert considérait
+sans doute comme analogue à la sienne près de Mazarin.
+
+[111] Voir ci-dessus, page 82, la lettre du cardinal Mazarin à la
+princesse Palatine.
+
+[112] Colbert de Mauleuvrier.
+
+[113] Colbert de Croissy.
+
+[114] Colbert du Terron.
+
+[115] Ainsi l'on organisait la maison de la _reine à venir_ cinq ans
+avant le mariage de Louis XIV! L'abbé de Choisy raconte que le cardinal
+vendit toutes les charges de la maison de la reine, à l'exception de
+celle dont il gratifia Colbert. Au commencement de 1661, celui-ci jugea
+à propos de s'en défaire. «Brisacier, à qui on venoit de rembourser la
+moitié de sa charge d'intendant des finances, la lui acheta 500,000
+livres et 20,000 livres de pot-de-vin à madame Colbert, croyant faire sa
+cour au cardinal et à Colbert, qui bientôt après lui en témoigna sa
+profonde reconnaissance en lui ôtant, d'un trait de plume, plus de
+50,000 livres de rente qu'il avait en bon bien sur le roi, et trouva le
+moyen, en ne lui faisant payer que 100,000 écus, de le rembourser
+pleinement par ses imputations (_Mémoires de l'abbé de Choisy_, liv.
+II).
+
+[116] Cette résistance est une pure fiction. Voir ci-dessus la lettre du
+19 juin 1654 par laquelle Colbert sollicite du cardinal une abbaye de
+quatre mille livres de pente. Il y a dans le recueil des lettres
+originales de Mazarin plusieurs demandes de ce genre, postérieures à
+celle du 19 juin.
+
+[117] Biblioth. roy. Mss. _Lettres du Mazarin_, Baluze, arm. XI.
+
+[118] _Ibidem_.
+
+[119] _Tableau du ministère de Colbert_, note 7, page 119. Cet ouvrage,
+sans nom d'auteur, porte ces mots pour épigraphe: _Mens agitat molem_.
+Il est attribué à M. de Bruny, directeur de la Compagnie des Indes, en
+1774. Il concourut avec celui de Necker, qui remporta le prix de
+l'Académie Française, en 1773. Après les savantes recherches de
+Forbonnais sur l'administration de Colbert, à laquelle cet écrivain a
+consacré près d'un volume in-4º, le modeste ouvrage de M. de Bruny suivi
+de notes étendues, précieuses, est un de ceux qui, malgré les erreurs
+économiques qu'on pourrait y relever, donnent l'idée la plus complète
+des travaux de ce ministre.
+
+[120] Colbert fut de retour probablement vers les premiers mois de 1660.
+Je n'ai pu découvrir aucune pièce authentique sur cette mission, et on
+ne la voit mentionnée que dans les notes de M. de Bruny, qui ne cite pas
+son autorité.
+
+[121] Le _Testament du cardinal Mazarin_, se trouve dans les _OEuvres de
+Louis XIV_, t. VI, pièces justifiatives.--_Mémoires pour servir à
+l'histoire de Louis XIV_, par l'abbé de Choisy, liv. II.
+
+[122] _Histoire de Louis XIV_, par l'abbé de Choisy.
+
+[123] _Mémoires de Gourville_, LII, p. 529.
+
+[124] _Recherches sur les finances_, par Forbonnais, années 1660 et
+1661.
+
+[125] «Un malheureux journalier qui ne possède aucun bien-fonds dans une
+paroisse, qui y manque de travail, ne peut aller dans une autre où il
+trouve une existence, sans payer la taille en deux endroits pendant deux
+ans, et pendant trois, s'il passe dans une autre élection.» (_Recherches
+sur les finances_, année 1664).
+
+[126] _La Chasse aux larrons_, par I. Bourgoin. Paris, 1616. C'est un
+pamphlet in-8º de quatre-vingt-seize pages pleines de lamentations et
+déclamations sur les _pilleries, voleries et forceneries des
+financiers_. Il y a sur le frontispice un dessin assez caractéristique.
+Sur le premier plan on voit trois juges auxquels l'auteur présente sa
+demande d'établissement d'une Chambre de justice; au-dessus, Louis XIII,
+enfant, est assis sur un nuage d'où il lance des foudres; en face de lui
+deux financiers pendus à un gibet complètent cet agréable tableau. _La
+Chasse aux larrons_ fait partie d'un volume appartenant à la
+Bibliothèque royale et indiqué sous ce titre: _Chambre de justice de
+1661_, F. 2,953-2 sous chiffre. Ce volume renferme une grande partie des
+arrêts de la Chambre de justice et quelques manuscrits dont j'aurai
+occasion de parler plus loin, entre autres la liste de toutes les
+personnes qui ont été taxées par la Chambre, avec le montant de leur
+taxe, et un monologue, parodie du Cid, intitulé _le Cid enragé_. Le Cid
+n'est autre que Colbert. Voir aux pièces justificatives, pièce n. 5.
+
+[127] C'est le nom que l'on donnait à ceux qui prenaient _en parti_,
+c'est-à-dire affermaient les _traites_ ou douanes de l'État.
+
+[128] Biblioth. roy. _Chambre de justice 1661_, F. 2,955-1 sous chiffre.
+Il y a à la Biblioth. roy. deux volumes renfermant des pièces relatives
+à la Chambre de justice de 1661. On trouve dans celui-ci plusieurs
+pièces qui ne sont pas dans celui dont j'ai déjà parlé, notamment deux
+curieux _Monitoires publiés dans les paroisses de Paris_ relativement
+aux opérations de la Chambre. _Voir plus loin_.
+
+[129] La Chambre de justice fut composée comme il suit: MM. Lamoignon,
+premier président du Parlement de Paris; de Nesmond, second président;
+Phelipeaux Pontchartrain, président à la Chanbre des comptes; Poncet,
+d'Ormesson, Voisin et Bernard de Rézé, maîtres des requêtes ordinaires;
+Renard, Catinat, de Brillac et Fayet, conseillers au Parlement de Paris;
+Mazenau, conseiller au Parlement de Toulouse; Francon, conseiller à
+Grenoble; du Verdier, conseiller à Bordeaux; de la Thoison, conseiller à
+Dijon; Sainte-Héleine, conseiller à Rouen; Roquesante, conseiller à Aix;
+Ayrault, conseiller à Rennes; Noguez, conseiller à Pau; de Fériol,
+conseiller à Metz; de Gisancourt, conseiller au grand-conseil; de Moussy
+et de Bossu-le-Iau, maîtres en la Chambre des comptes; le Ferron et de
+Bausson, conseillers à la cour des aides; Denis Talon, procureur
+général, et Joseph Foucault, secrétaire et greffier. En tout, vingt-sept
+personnes (COMMISSION DU ROY, _contenant les noms des juges et officiers
+qui composent la Chambre de justice_).
+
+[130] _Chambre de justice de 1661_, F. 2,593-1.
+
+[131] _Chambre de justice de 1661_, F. 2,953-1. Ce monitoire se termine
+par une exhortation en latin; en voici la partie principale: «UT IPSI et
+eorum quilibet infra novem dies proxime venturos. postquam hæ nostræ
+præsentes litteræ ad eorum notitiam devenerint, et quidquid de præmissis
+viderint, fecerint, vel dici audiverint, dicant, declarent, revelent et
+not ficent dicto domino conquerenti (_le procureur général_) aut
+præsentium publicatori, seu eoram notario piblico et testibus fide
+dignis, ita ut dictus dominus conquerens, si de hujusmodi revelationibus
+juvare possit et valeat in judicio et extra. Alioquin dictis novem
+dicbus elapsis, illos omnes et singulos malefactores, præmissa scientes
+et non revelantes, eorumque adjutores et fautores, his inscriptis,
+auctoritate apostolica, qua fungimur in hac parte, EXCOMMUNICAVIMUS.
+Quam excommunicationis sententiam si per alios novem dies sustinuerint
+ipsos AGGRAVAMUS. Si vero præfatas excommunicationis et aggravationis
+sententias per alios novem dies præfatos octodecim immediate sequentes
+corde et animo induratis, sustinnerint (quod absit), ipsos REAGGRAVAMUS,
+etc.» Des monitoires de ce genre furent lus dans toutes les paroisses du
+royaume. (_Arrests de la Chambre de justice du 11 août 1662_.)
+
+[132] On lit dans le journal de M. d'Ormesson, mois d'avril 1664, que
+ces messieurs se plaignaient vivement de ne pouvoir boire à la glace
+dans leur prison.
+
+[133] _Arrest de la Chambre de justice qui déclare un service de vermeil
+doré, appartenant au sieur Boylesve, accusé défaillant, acquis et
+confisqué au profit du Roy_ (Chambre de justice de 1661, F. 2,953-1). Il
+y a dans le volume (Chambre de justice de 1661, F. 2,953-2) une
+justification de M. de Boylesve, intitulée: _Défenses pour Monsieur de
+Boylesve, cy-devant intendant des finances_. Cet intendant cherche à
+établir que, dans un grand nombre de circonstances pressantes dont il
+donne le détail, il a prêté des sommes considérables au roi sur les
+vives instances du cardinal et du surintendant. Il est vrai, dit-il,
+qu'il possède environ 4 millions, mais il a plus de 3 millions de
+dettes, et ses biens mêmes ne pourront suffire à tout payer, car déjà la
+justice y a établi des garnisaires, on a saisi les effets, les terres,
+les baux; enfin, les procureurs y vont mettre les mains et la misère
+s'ensuivra. Le Mémoire de M. de Boylesve est surtout curieux en ce qu'il
+donne une idée des embarras et de l'inconcevable pénurie d'argent où se
+trouva le gouvernement de 1650 à 1660. Sous ce rapport, on peut dire que
+les financiers lui avaient rendu d'immenses services, et il y avait au
+moins de l'ingratitude à profiter du moment où leurs avances n'étaient
+plus nécessaires, pour les poursuivre en raison des intérêts usuraires
+qu'ils avaient exigés au jour du besoin et du danger.
+
+[134] _Mémoire pour l'éclaircissement des demandes formées par M. le
+procureur général en la Chambre de justice contre les intéressez aux
+fermes générales des gabelles de France, sous les noms de Philippe Hamel
+et Jacques Datin_ (Chambre de justice de 1661).
+
+[135] _Arrest de la Chamtre de justice du 9 décembre 1661, leu et publié
+à son de trompe et cry public en tous les carrefours ordinaires et
+extraordinaires de cette ville et faux-bourgs de Paris_.
+
+[136] _Arrest de la Chambre de justice de condamnation de mort contre
+Pierre Sergent et Jean Chailly de la ville d'Orléans, portant règlement
+général contre les sergents, huissiers et porteurs de contraintes, du 26
+février 1661, exécuté à Orléans, le mardy gras, 26 du mois de février_
+(Chambre de justice de 1661, F. 2,953-1). Cet arrêt fut rendu par appel
+_a minima_ devant la Chambre de justice de Paris. Le subdélégué
+d'Orléans avait condamné l'un des accusés à faire amende honorable,
+«nud, en chemise, avec une torche ardente du poids de trois livres, et
+l'autre à être battu et fustigé de verges, à nud, par l'exécuteur de la
+haute justice, sur la place du Martroy.» Comme, à la suite des exactions
+qui leur étaient reprochées, les accusés avaient commis un meurtre sur
+une pauvre femme de campagne, il y eut appel, et la Chambre de justice
+les condamna à mort.
+
+[137] _Chambre de justice de_ 1661, F. 2, 953-2.
+
+[138] Grâce à la précaution qu'il avait prise de brûler, avant le voyage
+de Nantes, tous les papiers qui auraient pu le compromettre, Gourville
+ne fut inquiété qu'environ un an après la disgrâce de Fouquet. Il
+raconte même que, peu de jours après cet événement, Colbert lui ayant
+demandé 500,000 livres à emprunter, il les lui prêta volontiers dans
+l'espoir de se le rendre favorable; mais il ne fut remboursé que du
+tiers de cette somme. C'est ce qui explique sans doute pourquoi il ne
+fut pas taxé à une somme plus élevée.
+
+[139] Chambre de justice de 1661: _Edict du Roy portant révocation de la
+Chambre de justice, vérifié en Parlement le 13 août 1669_.
+
+[140] Le roi, en ce temps-là, avoit supprimé un quartier des rentes.
+_Note de Despréaux_.--En 1664, le roi supprima un quartier des rentes
+constituées sur l'Hôtel-de-ville. Le chevalier de Cailly fit alors cette
+épigramme dont M. Despréaux faisait cas:
+
+ De nos rentes, pour nos péchés,
+ Si les quartiers sont retranchés,
+ Pourquoi s'en émouvoir la bile?
+ Nous n'aurons qu'à changer de lieu:
+ Nous allions à l'Hôtel-de-Ville,
+ Et nous irons à l'Hôtel-Dieu.
+ (_Note de Brossette_.)
+
+[141] Biblioth. roy., _Recueil de déclarations, édits et arrêts du
+Conseil sur les rentes_, 1 vol. in-4º, F. 2, 752-2.
+
+[142] _Déclaration du Roy du 4 décembre 1664, portant réduction et
+modération des restitutions dues à Sa Majesté, à cause des
+remboursements de rentes, offices, droits et de debtes, remboursez par
+sadite Majesté depuis le 1er janvier 1630; avec confirmation desdits
+remboursements et décharge de toutes recherches pour raisons d'iceux.
+(Recueil de déclarations, édits et arrêts du Conseil sur les
+rentes).--Estat de l'évaluation des restitutions dues à Sa Majesté,
+etc., etc._ (Même Recueil).
+
+[143] _Instruction sommaire du droit qu'a le Roy pour faire restituer
+les quartiers non ouverts sur les tailles_ (_Recueil sur les rentes_).
+
+[144] Arch. du Roy. _Registres de l'Hôtel-de-Ville de Paris._ 13 juin
+1661, p. 517.--On ne sait pas généralement combien cette importante
+collection, qui remonte à la fin du XVe siècle, est riche en précieux
+documents historiques. Quant à l'histoire de Paris, il ne paraît pas
+possible qu'on puisse l'écrire comme elle doit l'être jusqu'au jour où
+tous les volumineux registres de l'Hôtel-de-Ville auront été
+consciencieusement explorés. Ce serait là, au surplus, un beau et
+curieux travail, bien digne, sous tous les rapports, des encouragements
+du gouvernement.
+
+[145] Édit de décembre 1663, arrêts des 22 mai et 11 juin 1664,
+déclaration du 9 décembre 1664 et du 30 janvier 1663.--_Histoire
+financière de la France_, par M. Bailly, année 1661.
+
+[146] Biblioth. roy. Mss. _Journal de M. d'Ormesson._ «Les traitants
+furent taxés à 110 millions. On les imposait approximativement, eu égard
+à leurs biens présumés. Leurs créanciers furent en partie ruinés par
+cette mesure, l'hypothèque du roi ayant été déclarée en première ligne.»
+
+[147a] Arrêts du Conseil des 12 mars 1663, 6 novembre 1664, 31 octobre
+et décembre 1665. _Histoire financière de la France_, par M. Bailly,
+année 1661.
+
+[147b] _Arrest de la Chambre de justice qui ordonne que le Roy rentrera
+dans la propriété des octroys aliénez_, Chambre de justice de 1661, F.
+2, 953-1.
+
+[148] Arch. du Roy. _Registres de l'Hôtel de ville de Paris_, 20 mai
+1661.
+
+[149] _Registres de l'Hôtel de ville_, juin 1662.--De son côté, Colbert
+fit venir à Paris, de la Guyenne, vingt-cinq mille sacs de blé, mais ce
+ne fut pas sans difficulté. Le parlement de Bordeaux s'y opposait et il
+fallut que l'intendant sévit contre quelques communes récalcitrantes.
+Biblioth. roy. Mss. _Lettre de M. Hotman à Colbert, du 25 février 1662._
+
+[150] Arch. du Roy. _Registres de l'Hôtel de ville de Paris_, 11 mai
+1662.--_Lettres de Guy-Patin_, 1662, p. 294 et 303: «La moisson n'a pas
+été bonne; le blé sera encore cher toute l'année.... Le pain est si cher
+qu'on craint une sédition.»
+
+[151] _Edict du Roy portant establissement de l'hôpital général pour le
+renfermement des pauvres mendians de la ville et faux-bourgs de Paris,
+donné à Paris au mois d'avril 1656 vérifié en Parlement le 1er
+septembre ensuivant._ Bibliothèque de l'Arsenal, _Recueil de pièces_, n.
+9675 bis.
+
+[152] _Collection des anciennes lois françaises_, etc.
+
+[153] Voici une naïve peinture de leurs moeurs d'après une brochure
+publiée en 1657, dans le but de réchauffer le zèle des Parisiens en
+faveur de l'Hôpital général: «Peut-on, doit-on souffrir des gens qui
+vivent en païens dans le christianisme, qui sont toujours en adultère,
+en concubinage, en meslange et communauté de sexes? qui n'ont point de
+baptesme ny aucune participation des sacremens, qui puisent
+l'abomination avec le laict, ont le larcin par habitide et l'impiété par
+nature? qui font commerce des pauvres enfans et font sur ces âmes
+innocentes des violences et des contorsions pour exciter la compassion
+des plus faibles et fléchir la dureté des autres? Les magistrats de
+police ont mesmes appris depuis peu de temps que parmy eux il n'y a plus
+d'intégrité du sexe, après l'âge de cinq à six ans, pensée qui donne de
+l'horreur et qui seule doit porter les âmes qui ont crainte de Dieu à
+soutenir cet oeuvre» (Bibliothèque de l'Arsenal, _Recueil de pièces_, n.
+1,675 _bis_). Ne croirait-on pas, en lisant ces lignes, assister à la
+vie privée des Truands, dans la Cour des Miracles, au XIIe siècle? Et
+cela se passait en 1657! Je doute que les détracteurs du temps présent
+puissent reprocher à une classe entière d'hommes, même en descendant
+jusqu'à la population la plus infime de nos grandes villes
+manufacturières, des moeurs qui ressemblent à celles-là.
+
+[154] Bibliothèque de l'Arsenal, _Recueil de pièces_, n. 1,675 bis.
+
+[155] Au mois de février 1659, le prix du muid de blé était de 158 liv.
+Dans l'année 1662, il se vendit, au mois de mars, 285 liv.; au mois de
+juin, 346 liv.; au mois de septembre, 339 liv. et au mois de décembre,
+294 liv. Le muid de blé, mesure de Paris, pesaut 800 liv. équivaut à
+18-72 hectol.--12 setiers composaient un muid.--Contenance du setier
+1-56 hectol.
+
+[156] Bibliothèque de l'Arsenal, _Recueil de pièces_, n. 1, 675 _bis_.
+_Procès-verbal sur les urgentes nécessités de l'Hôpital général, le 22
+janvier_ 1663.
+
+[157] _Discours chrétien sur l'establissement du bureau des pauvres de
+Beauvais._--Il existe au moins deux éditions de cette brochure
+extrêmement curieuse; l'une a été imprimée à Paris en 1655. Elle se
+trouve dans le Recueil de pièces de la Bibliothèque de l'Arsenal, n. 1,
+675 _bis_. L'autre, imprimée à Rouen en 1676, fait partie des numéros
+576-577 du _Portefeuille de Fontanieu_, Biblioth, roy., Mss.
+
+[158] _Discours chrétien_, etc., etc., chap. II. Cette citation n'est
+pas tout à fait textuelle. Je me suis borné toutefois à resserrer
+certaines phrases et à supprimer quelques passages sans intérêt.
+
+[159] Cette pièce et la suivante font partie du volume de la
+Bibliothèque de l'Arsenat, intitulé _Recueil de pièces_, n. 1,675 _bis_
+et renfermant les arrêtés et procès-verbaux sur l'Hôpital général de
+Paris, dont j'ai parlé plus haut.
+
+[160] Soit 650 livres le muid; l'écu valait alors environ 3 livres 5
+sols. On a vu plus haut qu'à Paris, au plus fort de la disette, le blé
+se paya 346 livres. Le muid de blé coûtait donc 304 livres de plus à
+Blois qu'à Paris.
+
+[161] _Recueil de pièces_, n. 1,675 _bis_.
+
+[162] Édit du mois de juin 1662. _Collection des anciennes lois
+françaises_, etc., par MM. Isambert, etc.
+
+[163] _Collection des anciennes lois françaises_, etc.
+
+[164] _Histoire du Consulat et de l'Empire_, par M. Thiers, t. I, liv.
+Ier, p. 39.
+
+[165] Édit de mai et arrêt du Conseil du 16 août 1661.--Édit du 13 août
+1669.--Arrêt du 4 février 1664, renouvelé plusieurs fois, notamment le
+18 septembre 1683.--Déclaration des 6 mai et 22 septembre
+1662.--_Comptes de Mallet._--_Recherches sur les finances_, par
+Forbonnais.--_Histoire financière de la France_, par M. Bailly.
+
+J'ai dit que les pots-de-vin étaient regardés alors comme une chose
+naturelle et tout à fait permise. Voici qui lèvera tous les doutes que
+l'on pourrait avoir à ce sujet. On lit à la date du 16 mars 1661, dans
+le _Journal des bienfaits du Roy_, par M. Dangeau, Biblioth. roy. Mss.
+supplément français, 579.
+
+«Le Roy, aïant reçeu 600,000 livres de pot-de-vin sur la ferme des
+Gabelles en donne:
+
+ A la reine mère 10 m. pistolles[A]
+ A Monsieur 5 m. pistolles
+ A Madame 5 m. pistolles
+ A la demoiselle de Fouilloux pour se marier. 50 m. escus
+ A la reine, le reste de la somme de 600 m. livres.»
+
+Mademoiselle de Fouilloux, si magnifiquement traitée dans le journal
+officiel de M. Dangeau, était une fille d'honneur de la reine. Elle
+figure, ainsi que mademoiselle de La Vallière et madame de Montespan,
+sur une liste de trente-six dames de la cour, pour lesquelles Louis XIV
+donna, en 1664, une loterie de bijoux. Voir _OEuvres de Louis XIV_, t. V,
+p. 181; _Lettre du Roi à Colbert_.
+
+[A] La pistole était une monnaie apportée d'Espagne en France après le
+mariage de Louis XIV et valant 10 livres. Plus tard, quand cette monnaie
+eut disparu, le mot resta et signifia toujours la même valeur.
+
+[166] Arch. du Roy., K. 123. _Estat par abrégé des receptes, dépenses et
+maniment des finances pendant que MM. Colbert, Le Peletier et
+Pontchartrain ont esté contrôleurs généraux des finances._--C'est un
+magnifique registre qui paraît avoir appartenu à M. de Pontchartrain et
+où l'on a copié, avec une patience et un art admirables, mais
+certainement fort coûteux, tous les budgets depuis 1661 jusqu'en 1693.
+J'ai remarqué que ces budgets différaient souvent de plusieurs millions
+avec ceux donnés par Forbonnais, qui a malheureusement négligé
+d'indiquer les sources où il a puisé la plupart des nombreux documents
+dont il s'est servi dans ses _Recherches et considérations sur les
+finances_.
+
+[167] _Edict du Roy portant révocation de la Chambre de justice de_
+1661, du 13 août 1669.
+
+[168] _Observations de M. Necker sur l'avant-propos du Livre rouge._
+Brochure de trente et une pages. Imprimerie royale, 1790.
+
+[169] Arch. du Roy., carton K. 119.
+
+[170] Desmarets était le premier commis et le neveu de Colbert. Après la
+mort de son oncle, il fut soupçonné de concussion et tomba en disgrâce.
+En 1708, M. de Chamillart ayant demandé instamment à quitter la
+direction des finances qu'il laissa dans la situation la plus
+déplorable; Desmarets, dont l'habileté était connue, fut appelé à le
+remplacer. La crise était affreuse. Il la traversa avec plus de bonheur
+qu'on n'en pouvait attendre, et fit preuve d'une grande fermeté en se
+résignant franchement, de prime abord, à des sacrifices reconnus
+indispensables, c'est-à-dire en annulant momentanément toutes les
+assignations données sur les revenus de l'année courante, en suspendant
+le paiement de tous les intérêts dus aux rentiers, et en convertissant
+les obligations de la Caisse des emprunts en rentes à 1 pour 100 non
+remboursables. C'était encore une fois la banqueroute, mais elle sauva
+l'État. On a de lui un rapport très-estimé sur la situation des finances
+depuis 1660 jusqu'au moment où il rendit compte lui-même de ses
+opérations comme contrôleur général.
+
+[171] Archives du Royaume, carton K, 119.
+
+[172] Les reçus de Racine et de Boileau sont demeurés joints à cet état
+du comptant, ce qui prouve que toutes les ordonnances du comptant
+n'étaient pas brûlées exactement. L'ordonnance délivrée au nom de
+_Despréaux_ est signée _Boileau_.
+
+[173] Ainsi, outre son traitement et sa gratification annuelle qui
+étaient de 55,500 liv., Colbert touchait des gratifications
+extraordinaires très-considérables, mais plus rares sans doute. Les
+archives du royaume ne possèdent les états du comptant que pour trois ou
+quatre années, et cette gratification de 400,000 livres n'y figure
+qu'une fois. Colbert touchait aussi 12,000 livres à la marine et 3,000
+livres comme secrétaire des commandements de la reine (Voir à la
+Biblioth. roy., Mss., l'_Inventaire fait après le décedz de monseigneur
+Colbert_, suite de Mortemart, 34). Il est dit dans le même inventaire
+que Colbert avait acheté sa charge de secrétaire d'État 700,000 livres
+et celle de surintendant des bâtiments, 242,500 livres. Enfin, il
+résulte du budget des États de Bourgogne qu'il était alloué à Colbert
+6,000 livres par triennalité, en _raison des services qu'il pouvait
+rendre à la province_. Le vote des États de 1691 est ainsi conçu: «_Sur
+lesquelles 26,000 livres il sera donné 6,000 livres à M. de
+Pontchartrain, ainsi qu'elles ont été payées à MM. Colbert et
+Lepelletier._» (Voir _Une province sous Louis XIV, situation politique
+et administrative de la Bourgogne de 1661 à 1715, d'après les manuscrits
+et les documents inédits du temps_, 1 vol. in-8, par M. Alexandre
+Thomas, p. 202). Tous les pays d'États, la Bretagne, le Languedoc, la
+Provence, etc., etc., faisaient-ils de même? Dans ce cas, Colbert devait
+toucher plus de 200,000 liv. par an; il faut bien, au surplus, que ses
+appointements fussent considérables, car, à sa mort, après vingt-deux
+ans d'administration, il évalua lui-même sa fortune à dix millions. On a
+vu que Fouquet avait estimé le produit de ses deux charges à 550,000
+livres par an.
+
+[174] Arch. du Roy., K, 120. _Ordonnance de 107,000 livres au nom de M.
+du Vau, trésorier de la reyne_, du 18 septembre 1683.
+
+[175] Arch. du Roy., K, 120. Le corps de cet ordre, à peine grand comme
+la moitié d'un billet de banque, n'est pas de la même écriture que la
+signature et le post-scriptum.
+
+[176] Le _louis d'or_ ne valait, à cette époque, que 11 livres. Voyez
+_Traité des monnaies_, par Leblanc.
+
+[177] _Lettres et négociations entre M. Jean de Witt, conseiller
+pensionnaire et garde des sceaux des provinces de Hollande et de
+West-Frise, et messieurs les plénipotentiaires des provinces unies des
+Pays-Bas aux cours de France, d'Angleterre, de Suède, de Danemarck, de
+Pologne, etc., depuis l'année 1652 jusqu'à l'an 1669 inclus._ Amsterdam
+1625, 4 vol. 12.
+
+[178] _La richesse de la Hollande_; 2 vol. in-8º sans nom d'auteur;
+Londres, 1778. Ouvrage plein de documents historiques très-précieux sur
+le développement et la décadence du commerce de la Hollande, t. I, p.
+37.
+
+[179] _La Richesse de la Hollande_, t. I, p. 42.
+
+[180] Biblioth. roy., Mss. _Lettres concernant le commerce pendant
+l'année 1669_, nº 204. Les originaux des lettres adressées par Colbert à
+M. de Pomponne pendant les années 1669 et 1670 se trouvent à la
+bibliothèque de l'Arsenal. Quelques-unes de ces lettres ont subi, après
+avoir été copiées, des corrections de la main même de Colbert.
+
+Il résulte pourtant d'une pièce faisant partie des manuscrits de
+Colbert, pièce citée par M. Eugène Sue dans son _Histoire de la Marine_,
+sans indication du registre, que la marine marchande française
+possédait, en 1664, deux mille trois cent soixante-huit navires. Dans
+l'incertitude, et bien que ce chiffre soit plus vraisemblable que
+l'autre, j'ai dû adopter celui de la lettre du 21 mars 1669, qui a un
+caractère officiel. Il est probable pourtant que Colbert diminuait dans
+cette lettre l'importance de notre marine, afin de donner plus de
+hardiesse à M. de Pomponne. C'est une tactique diplomatique qui lui
+était familière, et toujours usitée.
+
+[181] Valeur du florin: environ 2 livres 3 sous.
+
+[182] Articles V, VI, VIII, XIV, XV et XVI du traité de Munster. Voyez
+_Corps diplomatique_, par Dumont.
+
+[183] De 1684 à 1720, la moyenne fut de 27 1/2 pour 100; de 1720 à 1756,
+de 20 1/2; de 1757 à 1781, de 10 pour 100.
+
+[184] _La Richesse de la Hollande_, t. I, _passim_.
+
+[185] _Histoire financière de la France_, par M. Bailly, année 1659.
+
+[186] Les édits concernant ce droit ne sont pas dans la _Collection des
+lois anciennes_, par M. Isambert. J'ai trouvé les dates et les détails
+qui s'y rattachent dans un manuscrit de la Bibliothèque royale,
+intitulé: _Mémoires sur le commerce et les finances de la France, des
+colonies, de l'Angleterre et de l'Espagne_, 1 vol. in-fol., supplément
+français, 1792. Ces Mémoires paraissent avoir été écrits de 1706 à 1710,
+en vue des négociations que l'on prévoyait devoir s'établir
+prochainement pour le rétablissement de la paix, et pour être mis sous
+les yeux d'un ministre. Quelques annotations à la main confirment cette
+hypothèse.
+
+[187] _Lettres et négociations_, etc. Lettres de Van-Beuningen des 19
+novembre et 31 décembre 1660; des 4 janvier, 4 juin et 21 juin 1661.
+
+[188] _Lettres et négociations_, etc. Lettre du 9 juillet 1661.
+
+[189] Allusion à l'_Acte pour encourager et augmenter la marine et la
+navigation, passé en Parlement le 23 septembre 1660_, autrement dit
+l'_acte de Navigation_.
+
+[190] _Lettres et négociations_, etc., lettre à Jean de Witt, du 4
+janvier 1661.
+
+[191] Lettre à Jean de Witt du 15 septembre 1661.
+
+[192] _Leurs hautes puissances_; c'est ainsi qu'on désignait l'assemblée
+des représentants des Provinces-Unies.
+
+[193] Lettre à Jean de Witt du 9 novembre 1661.
+
+[194] _Recueil des traités de commerce et de navigation de la France
+avec les puissances étrangères depuis la paix de Westphalie_, par MM.
+d'Hauterive et de Cussy, Ire partie, t. II, p. 276.
+
+[195] Lettre à Jean de Witt du 27 avril 1662.
+
+[196] Lettre de Jean de Witt du 6 octobre 1662.
+
+[197] Lettre au même du 5 janvier 1663.
+
+[198] Lettre au même du 4 mai 1663.
+
+[199] Lettre au même du 26 avril 1663.
+
+[200] _Recherches sur la nature et les causes de la richesse des
+nations_, par Adam Smith, avec les commentaires de Buchanan, Mac
+Culloch, Malthus, Blanqui, etc., édit. Guillaumin, t. II. liv. IV, chap.
+2.
+
+[201] _Ibidem_, t. II, liv. IV, chap. 2, p. 48, _commentaire_.
+
+[202] Voici le préambule de l'_Acte de Navigation_: «Le Seigneur ayant
+voulu, par une bonté particulière pour l'Angleterre, que sa richesse, sa
+sûreté et ses forces consistassent dans sa marine, le Roi, les seigneurs
+et les communes assemblées en Parlement ont ordonné que, pour
+l'augmentation de la marine et de la navigation, l'on observera dans
+tout le royaume les règlements suivants, à partir des premiers jours de
+décembre 1660, etc.» (L'Acte de Navigation se trouve en entier dans la
+_Théorie et pratique du Commerce et de la Marine_ de G. Ustariz,
+traduction de Forbonnais. 1 vol. in-4º, chap. 30.)
+
+[203] Biblioth. roy., Mss. _Mémoires sur le commerce et les finances de
+la France, de la Hollande, des Colonies, etc._, Suppl. franc. 1792.
+
+[204] Dans son _Histoire de la Marine française_, 1re édit., 5 vol.
+in-8º, M. Eugène Sue a publié un grand nombre de pièces justificatives
+qui donnent beaucoup de force à cette opinion.
+
+[205] _Particularités sur les ministres des finances célèbres_, 1 vol.
+in-8º par M. de Montyon article _Colbert_. M. de Montyon a fait deux
+fois le même ouvrage; la première fois en 3 vol. in-12, sous le titre de
+_Vies des Surintendants et ministres des finances_; la seconde fois en 1
+vol. in-8º beaucoup plus curieux, plus spécial, et riche en anecdotes.
+Il est fâcheux qu'il n'en indique pas la source, ce qui est cause qu'on
+ne sait quel degré de confiance on peut leur accorder.
+
+[206] On lit dans les _Mémoires_ de l'abbé de Choisy, liv. II:
+«Jean-Baptiste Colbert avait le visage naturellement renfrogné. Ses yeux
+creux, ses sourcils épais et noirs lui faisaient une mine austère et lui
+rendaient le premier abord sauvage et négatif; mais dans la suite, en
+l'apprivoisant, on le trouvait assez facile, expéditif et d'une sûreté
+inébranlable. Il était persuadé que la bonne foi dans les affaires en
+était le fondement solide. Une application infinie et un désir
+insatiable d'apprendre lui tenaient lieu de science. Plus il était
+ignorant, plus il affectait de paraître savant, citant quelque fois hors
+de propos des passages latins qu'il avait appris par coeur et que ses
+docteurs à gages lui avaient expliqués. Nulle passion _depuis qu'il
+avait quitté le vin_; fidèle dans la surintendance où, avant lui, on
+prenait sans compter et sans rendre compte...»
+
+Enfin, Sandras de Courtilz donne sur les moeurs privées de Colbert
+d'autres détails encore plus intimes et dont je lui laisse l'entière
+responsabilité. Suivant lui, «bien que Colbert déférât beaucoup à sa
+femme, il ne laissa pas de donner quelque chose à son inclination et il
+se laissa toucher par les charmes de Françoise de Godet, veuve de Jean
+Gravay, sieur de Launay. Cette dame avait la taille avantageuse, le port
+majestueux, etc., etc. Colbert l'introduisit chez la reine et chez le
+cardinal Mazarin, avec qui il la faisait jouer, et il lui fit épouser
+Antoine de Brouilly, marquis de Pierre, chevalier des ordres et
+gouverneur de Pignerol... Colbert rendit aussi ses soins à Marguerite
+Vanel, femme de Jean Coiffier, maître des comptes, jeune personne,
+petite, mais toute mignonne, et de qui l'esprit était enjoué et
+brillant. Il allait souvent souper chez elle, parce qu'il était l'ami
+particulier de son beau-père et qu'il prenait des leçons de politique du
+mari au sujet du traité de Munster, dont il savait parfaitement toutes
+les négociations, ayant été secrétaire de l'ambassade sous Abel de
+Servien. Mais la coquetterie de cette dame le rebuta bientôt, etc.,
+etc.» (_Vie de J.-B. Colbert_.)
+
+[207] _Arch. curieuses de l'hist. de France_, IIe série, t. VIII;
+_Portraits de la Cour_, p. 411.
+
+[208] En 1675, après la mort de Turenne, on nomma huit maréchaux de
+France parmi lesquels figuraient MM. d'Estrades, de Navailles, de Duras,
+de Lafeuillade, etc., etc. Madame Cornuel dit de cette promotion que
+_c'était la monnaie de M. de Turenne_. (_Abrégé chronologique_ du
+président Hénault, année 1675).
+
+[209] Lettre du 24 décembre 1673.
+
+[210] Lettre du 18 novembre 1676.--On trouve l'aventure suivante dans la
+_Vie de J.-B. Colbert_, par Sandras de Courtuz. «Le grand accablement
+des affaires dont il (Colbert) était chargé lui fatiguait tellement
+l'esprit que, tout sérieux qu'il était, il fit un jour une turlupinade
+pour se délivrer des importunités d'une femme de grande qualité qui le
+pressait de lui accorder une chose qu'il ne jugeait pas faisable. Cette
+dame, voyant qu'elle ne pouvait rien obtenir, se jeta à ses pieds dans
+la salle d'audience en présence de plus de cent personnes, et comme elle
+lui disait, fondant en larmes: _Je prie Votre Grandeur au nom de Dieu de
+ne me refuser pas cette grâce_, il se mit en même temps à genoux devant
+elle et lui dit sur le même ton plaintif: _Je vous conjure au nom de
+Dieu, Madame, de me laisser en repos_.»
+
+[211] _Recueil des arrêtés M. le premier président de Lamoignon_, t. I,
+p. XXVIII de la vie de M. de Lamoignon.
+
+[212] _Documents inédits sur l'histoire de France_, par M. de
+Champollion-Figeac, t. III.--Les éditeurs des _OEuvres de Louis XIV_
+avaient classé cette lettre à l'année 1673.
+
+[213] Lettre du 13 février 1671.
+
+[214] _OEuvres de Louis XIV_, t. V. p. 576. La différence entre
+l'orthographe de cette lettre et de la précédente s'explique par la
+raison que j'ai donnée dans l'avertissement.--M. de Montespan avait un
+procès à Paris, et l'on voit par un billet de Colbert au roi, du 24 mat
+1678, que le ministre n'avait pas osé prendre sur lui de recommander ce
+procès à M. de Novion avant d'y être autorisé par Louis XIV.--Enfin, on
+lit dans les _OEuvres de Louis XIV_, t. V, p. 533 et 536, des lettres du
+roi à Colbert dans lesquelles il est dit: «_Madame de Montespan m'a
+mandé que vous lui demandez toujours ce qu'elle désire; continuez à
+faire ce que je vous ai ordonné là-dessus, comme vous avez fait jusqu'à
+cette heure_, etc., etc.
+
+[215] _Mémoires de Saint-Simon_, t. XIII, p. 92.
+
+[216] _Encyclopédie méthodique._ Finances, art. _Octroi_. Édit du 21
+décembre 1647.
+
+[217] _Une Province sous Louis XIV_, etc.; _les Communes_.--Ce livre,
+auquel j'ai déjà fait plusieurs emprunts, est un excellent travail
+historique, plein de recherches très-consciencieuses et
+très-intéressantes. Il serait bien à désirer que les archives de chaque
+province fussent étudiées avec cette intelligence. Ce seraient là de
+précieux matériaux pour l'histoire générale de cette grande époque si
+imparfaitement connue jusqu'à ce jour.
+
+[218] _Une Province sous Louis XIV_, etc., p. 246. dit du 18 juin 1668.
+
+[219] _Encyclopédie méthodique._ Finances, art. _Octroi_. Édit de
+décembre 1663.
+
+[220] _Recherches sur les finances_, etc.
+
+[221] _Une Province sous Louis XIV_, etc., _les Communes_; p. 257.
+
+[222] _Encyclopédie méthodique._ Finances, art. _Noblesse_.--_Collection
+des anciennes lois françaises_, etc.
+
+[223] _Collection des anciennes lois françaises_, etc., (édit de
+septembre 1664.)--Il aurait fallu, après cet édit, ne plus faire de
+nobles moyennant finance; c'est ce qui n'eut pas lieu, et l'on en créa
+huit cents nouveaux de 1696 à 1711. Il est vrai qu'un édit de 1715
+supprima tous les anoblissements accordés depuis 1699. Excellents
+moyens, comme on voit, pour relever la noblesse et le pouvoir!
+
+[224] _Une Province sous Louis XIV_, 1re partie; _les États
+généraux_, p. 120.
+
+[225] Arch. de la mar. _Registre des despesches_, etc., année 1670.
+
+[226] Les noms de tous les usurpateurs de la noblesse en Provence se
+trouvent à la suite de quelques exemplaires de la _Critique du
+nobiliaire de Provence_. Mss. in-fol. de 600 pages.
+
+[227] Voici comment cette réforme de Colbert fut appréciée dans une
+série de mémoires imprimés en 1689 et 1690, à Amsterdam, sous ce titre:
+_Soupirs de la France esclave qui aspire après sa liberté_. «M. Colbert
+a fait un projet de réformation des finances et l'a fait exécuter à la
+rigueur. Mais en quoi consiste cette réformation? Ce n'est pas à
+diminuer les impôts pour le soulagement du peuple: c'est à les augmenter
+de beaucoup en les répandant sur tous ceux qui s'en mettaient à couvert
+par leur crédit et par celui de leurs amis. Le gentilhomme n'a plus de
+crédit pour obtenir la diminution de la taille à sa paroisse; ses
+fermiers paient comme les autres, et plus. Les officiers de justice, les
+seigneurs et autres gens du caractère n'ont plus aujourd'hui de crédit
+au préjudice des deniers du roi. _Tout paie. Voilà un grand air de
+justice_; mais qu'est-ce que cette belle justice a produit? Elle a ruiné
+tout le monde... Ceux qui avaient de la protection n'en ayant plus, ils
+portent le fardeau à leur tour, et, par cette voie, tout est ruiné sans
+exception. Voilà à quoi en revient cette habileté qu'on a tant vantée
+dans feu M. Colbert.» (XIe _mémoire_.) L'auteur convient bien
+qu'auparavant les gens sans protection et sans amis étaient tout à fait
+misérables, mais au moins il restait dans le royaume des gens à leur
+aise et qui _faisaient honneur à l'État_.
+
+Ces pamphlets, naïve expression des rancunes féodales et parlementaires
+contre l'envahissement du pouvoir royal, sont très-curieux à consulter,
+et j'aurai occasion d'y revenir, toutes réserves faites sur l'esprit qui
+les a dictés. Ils sont attribués à Jurieu ou à Levassor par Barbier dans
+son _Dictionnaire des Anonymes_. La Bibliothèque royale les a catalogués
+à l'article _Jurieu_. Lemontey raconte qu'avant la révolution le
+gouvernement faisait rechercher et détruire tous les exemplaires de cet
+ouvrage. C'est évidemment le premier cri de révolte qui ait été
+nettement formulé contre l'organisation despotique de l'ancien
+gouvernement, et ces précautions du pouvoir étaient d'autant plus
+fondées que le pamphlet dont il s'agit n'était pas seulement d'une
+extrême violence, mais qu'il s'étayait de preuves historiques bien
+capables de faire impression sur les esprits. L'auteur proposait pour
+remède au despotisme de Louis XIV de revenir à l'ancienne forme du
+gouvernement français, ou de constituer le pouvoir comme il l'était en
+Angleterre et en Hollande. On peut dire que le germe de la révolution de
+1789 est là.
+
+[228] Cahier du tiers-état en 1614; _Recherches sur les finances_, par
+Forbonnais, années 1614 et 1615.
+
+[229] Voici ce qu'on lit dans une de ces requêtes adressée en 1659 au
+cardinal Mazarin: «La douane de Valence, tant de fois reconnue pour être
+la ruine du commerce de nos provinces, s'est accrue de telle manière
+qu'il y a telle marchandise qui la paye jusqu'à trois fois. _Une balle
+de soye venant d'Italie la paye au pont de Beauvoisin; la même balle
+allant de Lyon à Nantua pour être ouvrée paye une seconde fois au bureau
+de Montluel; et pour la troisième fois, en revenant à Lyon pour être
+manufacturée._ Aussi, de _vingt mille balles_ de soye qui venaient à
+notre douane, année commune, il n'en arrive plus _trois mille_.....
+Avant 1620, une balle de soye du Levant ne payoit que _seize
+livres_..... aujourd'hui elle paye en tout _cent douze livres_... avant
+que de pouvoir être employée en ouvrages. Les soyes grèges d'Italie ne
+payoient que _dix-huit livres_ et les ouvrées que _vingt-six_; les unes
+payent actuellement _cent vingt-six_ et les autres _cent quarante-trois
+livres_.....» (_Recherches sur les finances_, par Forbonnais, année
+1661.) Le même auteur cite deux curieux exemples de la fiscalité de la
+douane de Valence. Les Provençaux envoyaient les moutons en Dauphiné
+pendant l'été. Au retour, les commis de la douane exigeaient un droit à
+raison de deux livres de laine par mouton tondu en Dauphiné, sans
+déduction pour les moutons qui étaient morts ou que les loups avaient
+dévorés. Pour échapper à ces absurdes prétentions, les Provençaux
+prirent le parti de tondre leurs moutons au moment du départ pour le
+Dauphiné, c'est-à-dire avant que la laine eût atteint sa maturité.
+L'autre fait est plus étrange. Les commis de la douane voulaient faire
+payer au clergé de Vienne la dîme des vignes situées sur la territoire
+de Sainte-Colombe. Pour se soustraire à ce droit, dit Forbonnais, les
+ecclésiastiques allèrent processionnellement avec croix et bannière
+chercher leur vendange, qui depuis a toujours passé librement.
+(_Recherches_, année 1621.)
+
+[230] _Mémoires concernant les impositions et droits_, par Moreau de
+Beaumont. 4 vol. in-4, 1769. Le premier traite des impositions chez les
+diverses nations de l'Europe, les trois autres de celles de la
+France.--_Recherches sur les finances_, par Forbonnais, années 1621 et
+1661.--_Encyclopédie méthodique._ Finances: articles _Douane_, _Droits_,
+_Tarifs_.
+
+[231] Cette dénomination avait été adoptée dès 1598, pour certaines
+provinces, attendu que les droits qui s'y levaient composaient alors
+cinq fermes particulières (Encyclopédie méthodique, _Finances_, art.
+_Cinq grosses Fermes_).
+
+[232] _Mémoires sur les impositions_, par Moreau de Beaumont, t. III, p.
+504 et suiv.
+
+[233] _Histoire du tarif de_ 1664. 2 vol. in-4, par Dufresne de
+Francheville, t. I. Ces deux volumes font partie de l'_Histoire générale
+des finances_ par le même auteur. Cette histoire, qui devait avoir
+environ quarante volumes in-4, a été malheureusement suspendue au
+troisième. Les précieux documents recueillis par Dufresne de
+Francheville dans son _Histoire du tarif de_ 1664 et dans l'_Histoire de
+la Compagnie des Indes_ (3e volume de l'_Histoire générale_) font
+regretter vivement que ce grand ouvrage ait été si tôt interrompu. C'est
+sous le nom de Dufresne de Francheville, dont il était l'ami, que
+Voltaire fit paraître la première édition du _Siècle de Louis XIV_.
+
+[234] _Mémoires sur les impositions_, par Moreau de Beaumont, t. III.
+
+[235] _Collection des anciennes lois françaises_, etc.--Un grand nombre
+d'ordonnances contre le luxe avaient été publiées à diverses époques et
+presque sous tous les règnes; la dernière était de 27 novembre 1660.
+Outre la défense de porter des aiguillettes ou broderies, d'or vrai ou
+faux, elle prohibait la vente des passements, dentelles, points de
+Gênes, broderies de fil, découpures et autres ouvrages de fils
+quelconques faits aux pays étrangers, ni autres passements ou dentelles
+de France, que de la hauteur d'un pouce au plus sous peine de
+confiscation et de 1,500 livres d'amende. Il est à remarquer que,
+postérieurement à la déclaration de juin 1663, il ne fut plus pris de
+mesure contre le luxe pendant l'administration de Colbert.
+
+[236] _Lettres et négociations de Jean de Witt_, etc., etc., année 1664,
+_passim_.
+
+[237] Édit portant établissement de la Compagnie des Indes occidentales,
+en quarante-trois articles, du 25 mai 1661 (_Collection des anciennes
+lois françaises_, etc.).
+
+[238] _Discours d'un fidèle sujet pour l'établissement de la nouvelle
+Compagnie des Indes orientales_, par M. Charpentier, de l'Académie
+française; cité dans l'_Histoire de la Compagnie des Indes_, par
+Dufresne de Francheville.
+
+[239] Biblioth. roy., Mss. _Journal du M. d'Ormesson_, année 1664.
+
+[240] _Histoire de la Compagnie des Indes_, par Dufresne de
+Francheville; pièces justificatives; édit du mois d'août 1664.
+
+[241] _De la Puissance américaine_, par Guillaume-Tell Poussin. M. le
+major Poussin attribue le succès des colonies hollandaises et
+américaines à l'adoption d'un système tout contraire et à la faculté
+laissée aux colons de se gouverner d'après des lois spéciales
+appropriées à leur état social et se modifiant avec lui, t. I.
+
+[242] Règlement du 6 octobre 1664. Voyez _Histoire de la Compagnie des
+Indes_.
+
+[243] _Histoire de la Compagnie des Indes_, etc.
+
+[244] _Histoire philosophique et politique des établissements et du
+commerce des Européens dans les deux Indes_, liv. IV.
+
+[245] Arch. de la mar., _Registre des dépêches_, années 1670 et 1671.
+
+[246] _Ibidem_, année 1670.
+
+[247] _Ibidem_., _Registre des ordres du roy_.--Cette lettre se trouve
+également dans l'_Histoire de la Compagnie des Indes_, p. 560 et suiv.
+Ce Caron était un Hollandais qui avait longtemps séjourné aux Indes, et
+dont Colbert s'était engoué lorsqu'il vint lui offrir son expérience et
+ses services, Forbonnais dit qu'il fit échouer l'entreprise dont on lui
+avait confié la direction, parce que le succès de la compagnie française
+aurait porté un coup funeste à la Hollande. C'est aussi l'opinion de
+Raynal, qui, dans son langage un peu pompeux, appelle ce Hollandais _le
+perfide Caron_. _Histoire philosophique_, etc., liv. IV.
+
+[248] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, année 1671.
+
+[249] _Ibidem._ Lettre du 7 mai.
+
+[250] _Ibidem._
+
+[251] _Ibidem_.--La première assemblée générale, dit Raynal, eut lieu en
+1675. Toutes les ventes effectuées jusqu'alors par la Compagnie ne
+s'élevèrent qu'à 4,700,000 livres. Des 5 millions versés par les
+actionnaires et des 4 millions prêtés par le gouvernement, il ne restait
+plus que 2,500,000 livres. C'étaient 6,500,000 livres de perte en neuf
+ans. Pour rassurer les esprits, le roi fit don de tout ce qu'il avait
+avancé. (_Hist. philosoph._, liv. IV.)
+
+[252] _Recherches sur les finances_, par Forbonnais, année 1679. Colbert
+avait d'abord donné 10 livres par tête de nègre à tous ceux qui
+voudraient faire la traite; mais, dit Forbonnais, il revint bientôt aux
+idées d'_exclusif_ qui dominaient alors dans les têtes et fonda la
+Compagnie du Sénégal. En 1675, nouveau privilège pour la côte de la
+Guinée, depuis la rivière de Gambie, à condition de porter tous les ans
+huit cents nègres aux colonies. L'inexécution du contrat le fit casser,
+et le privilège passa à la Compagnie du Sénégal, qui eut dès lors deux
+mille nègres à transporter tous les ans avec la même prime de 13 livres.
+
+[253] Biblioth. roy., Mss. _Colbert et Seignelay_, t. V, cote 14, pièce
+3.
+
+[254] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, années 1670 et
+1671.--_Recherches sur les finances_, année 1679.
+
+[255] Biblioth. roy. _Registre des despesches_, année 1669.--Voir, à la
+fin du volume, l'_Édit de nomination de la Compagnie du Nord_; pièce
+justificative, n. VII.
+
+[256] Biblioth. roy., _Registre des despesches_, etc., année
+1669.--Arch. de la mar., _Registre des despêches_, etc., année 1671.
+
+[257] Arch. de la mar., _Registre de 1672_.--Cette compagnie fut bientôt
+obligée de se dissoudre. Ce n'était pourtant pas une compagnie
+privilégiée, c'est-à-dire jouissant d'un privilège exclusif; mais entre
+autres avantages qui lui furent faits, Colbert lui avait prêté 200,000
+livres pendant deux ans sans intérêt, et il lui était accordé une prime
+de 10 livres par pièce de drap qu'elle transporterait dans le Levant.
+Malgré cela, elle ne put soutenir la concurrence particulière et liquida
+en perte. (_De la balance du commerce et des relations commerciales de
+la France dans toutes les parties du globe, particulièrement à la fin du
+règne de louis XIV et au moment de la Révolution_; par Arnould,
+sous-directeur du bureau de la balance du commerce; 3 vol., dont un de
+tableaux. Paris, 1791, t. 1, p. 247.)
+
+[258] _Histoire de la Compagnie des Indes_; pièces justificat.--_Hist.
+phil._, etc., liv. IV.
+
+[259] _Documents authentiques et détails curieux sur les dépenses de
+Louis XIV_, par Gabriel Peignot.--Il y dans ce volume deux lettres
+très-curieuses et très-humbles de Mézerai à Colbert, au sujet de la
+réduction de sa Pension.
+
+[260] Chapelain ne s'oublia pas dans la sienne; il y dit de lui que,
+«s'il ne s'était point renfermé dans le dessein du poëme héroïque de _la
+Pucelle_, qui occupe toute sa vie, il ne ferait peut-être pas mal
+l'histoire de laquelle il sait assez bien les conditions» (_Documents
+authentiques_, etc., etc.). Dans la première satire de Boileau, qui
+parut en 1667, il y avait d'abord huit vers concernant la mission donnée
+par Colbert à Chapelain. Ils commençaient ainsi:
+
+ Enfin je ne saurais, pour faire un juste gain,
+ Aller, bas et rampant, fléchir sous Chapelain...
+
+Ces vers furent supprimés dans l'édition de 1674, année où Boileau
+obtint une pension. Le satirique s'humanisait.
+
+[261] Desmaretz était auteur de deux poëmes ayant pour titre _Clovis_,
+_Magdelaine_, etc. Costar l'appelait aussi _le plus ingénieux des poëtes
+français, l'Ovide de son temps_. La _camaraderie_ littéraire date de
+loin.
+
+[262] Boileau a dit de lui, dans sa onzième satire:
+
+ Si je veux d'un galant dépeindre la figure,
+ Ma plume pour rimer trouve l'abbé de Pure.
+
+Sans être ni propre ni galant, dit Brossette, l'abbé de Pure affectait
+un air de propreté et de galanterie. Suivant ce commentateur, l'abbé de
+Pure distribuait une _espèce de parodie où Boileau était convaincu par
+Colbert d'avoir fait des libelles contre le gouvernement_. C'est ce qui
+lui valut les vers qu'on vient de lire.
+
+[263] On se rappelle les vers de Boileau contre les abbés Cottin et
+Cassagne dans la satire du _Repas_:
+
+ Moi qui compte pour rien ni le vin ni la chère,
+ Si l'on n'est plus au large assis en un festin
+ Qu'aux sermons de Cassagne et de l'abbé Cottin.
+
+Les abbés Cassagne et Cottin étaient tous deux de l'Académie Française.
+L'abbé Cassagne, dit Brossette dans ses notes sur Boileau, était d'une
+humeur très-mélancolique. Nommé pour prêcher à la cour, la crainte du
+ridicule l'empêcha de s'y produire. Alors il redoubla d'ardeur pour le
+travail; mais sa raison y succomba, et il fallut le faire renfermer à
+Saint-Lazare.
+
+[264] C'est le même dont il a été question dans la partie de cette
+histoire relative à la naissance de Colbert, et qui lui a appliqué
+l'épitaphe: _A parvo existens_, etc.
+
+[265] Racine n'avait alors que vingt-quatre ans, et il n'avait encore
+composé que l'ode _la Nymphe de la Seine_, à l'occasion du mariage du
+roi. C'est cette ode qui lui valut la pension de 600 livres pour
+laquelle il figure sur cette première liste. Plus tard, elle fut portée
+à 2,000 livres, sans compter les autres faveurs et la gratification
+comme historiographe.
+
+[266] _Abrégé chronologique du président Hénault_, année 1663.
+
+[267] _Mes voyages aux environs de Paris_, par J. Delort. 2 vol, in-8º.
+t. II, p. 193 et suiv.--Cité par M. Peignot.
+
+[268] _Le Spectateur_, t. III, p. 87 et suiv., article de M.
+Depping.--Voir, au sujet de ce projet de Louis XIV, des pièces
+justificatives très-curieuses publiées dans la première édition de
+l'_Histoire de la Marine_, par M. Eugène Sue.--Hermann Conring est
+désigné sous le nom de Conringius dans une lettre circulaire adressée
+par Colbert, le 20 février 1671, à MM. le comte Graziani, Carledati et
+Viviani à Florence, Heinsius à Stockholm, Conringius à Helinstad,
+Gronovius à Leyde, Ottavio Ferrari à Padoue, et Hevelius à Dantzig. La
+lettre est ainsi conçue: «Monsieur, l'application que vous continuez de
+donner aux belles-lettres, et les advantages que le public recevra de
+vos veilles, conviant le Roy de vous continuer ses grâces, Sa Majesté
+m'a ordonne de vous faire tenir la gratification qu'elle a accoustumé de
+vous donner tous les ans; c'est de quoy je m'acquitte, vous assurant que
+je suis toujours, etc., etc.» (Arch. de la mar., _Registre des
+despesches_, année 1671.)
+
+[269] _Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine_, par M.
+Walckenaer, liv. IV.
+
+[270] _Collection des anciennes lois françaises_, etc.--L'Académie de
+Peinture et de Sculpture de Paris avait été fondée en 1648; celle de
+Rome fut fondée par Colbert en 1665; cependant les médailles pour les
+deux académies portent la date de 1667.
+
+[271] Voici ce que Louis XIV lui-même dit de cette devise dans ses
+_Instructions pour le Dauphin_, année 1662: «Ceux qui me voyoient
+gouverner avec assez de facilité et sans être embarrassé de rien, dans
+ce nombre de soins que la royauté exige, me persuadèrent d'ajouter le
+globe de la terre, et pour âme _nec pluribus impar_; par où ils
+entendoient, ce qui flattoit agréablement l'ambition d'un jeune roi,
+que, suffisant seul à tant de choses, il suffiroit sans doute à
+gouverner d'autres empires, comme le soleil à éclairer d'autres mondes,
+s'ils étoient également exposés à ses rayons. Je sais qu'on a trouvé
+quelque obscurité à ces paroles, et je ne douta pas que l'Académie n'en
+eût pu fournir de meilleures; mais celles-là étant déjà employées dans
+les bâtiments à une infinité d'autres choses, je n'ai pas cru à propos
+de les changer.» _OEuvres de Louis XIV_, t. II. Il est certain que cette
+devise était non-seulement très-ambitieuse, mais très-obscure, et
+qu'elle ne signifiait nullement ce qu'elle avait la prétention
+d'exprimer. C'est l'opinion de Voltaire, _Siècle de Louis XIV_, chap.
+XXV.
+
+[272] _Documents authentiques_, etc., p. 133, en _note_.--Les premiers
+membres de l'Académie des Sciences furent MM. Carcavi, Roberval,
+Huyghens, Frenicle, Picard, Duclos, Bourdelin, de La Chambre, Cl.
+Perrault, Auzout, Pecquet, Buot, Gayant, Mariotte et Marchand. Peu de
+temps après, Cassini fut appelé de Bologne où il était professeur, et il
+en fit aussi partie.--(_Mémoires de Charles Perrault_, liv. Ier.)
+
+[273] _Gazette de France_ de l'année 1667, nº 52, citée dans la notice
+sur Colbert, par Lemontey.
+
+[274] _Mémoires de Charles Perrault_, livre III.
+
+[275] Biblioth. roy. Mss. _Journal des bienfaits du roy_. Suppl.
+français. 579.
+
+[276] _Neuvième lettre à mes commettants_, par Mirabeau.
+
+[277] _Leçons d'histoire prononcées à l'École normale en l'an III_
+(1795), p. 141. Paris, 1799, in-8º.--L'erreur de Volney vint, en partie
+sans doute, d'avoir calculé le prix du marc d'argent, sous Louis XIV, à
+16 livres, tandis qu'il valut 26 livres 10 sous de 1641 à 1679; 29
+livres 6 sous de 1679 à 1690, et 30 livres de 1670 à 1675. Le marc
+d'argent (8 onces) vaut aujourd'hui 54 francs.
+
+[278] Voir pour les détails: 1º _Documents authentiques sur les dépenses
+de Louis XIV_, par M. Peignot; 2º l'ouvrage intitulé: _États au vrai de
+toutes les sommes employées par Louis XIV à Versailles, Marly et
+dépendances; au Louvre, Tuileries, canal du Languedoc, secours aux
+manufactures, pensions aux gens de lettres, depuis 1661 jusqu'en 1710_,
+par M, Eckard; Versailles, 1836. L'ouvrage de M. Eckard, postérieur de
+quelques années à celui de M. Peignot, éclaircit complètement cette
+intéressante question. Il y a, entre les calculs de ces deux écrivains,
+une différence de 10 millions; j'ai adopté ceux de M. Eckard, qui
+paraissent plus complets.
+
+[279] _Mémoires de Charles Perrault_, livre II.
+
+[280] _Documents authentiques sur les dépenses de Louis XIV_, par
+Gabriel Peignot.--_Essais sur Paris_, par Sainte-Foix.--_Mémoires de
+Charles Perrault_; livre II: voici le portrait que fait Perrault du
+cavalier Bernin. «Il avait une taille un peu au-dessous de la médiocre,
+bonne mine, un air hardi; son âge avancé et sa grande réputation lui
+donnaient encore beaucoup de confiance. Il avait l'esprit vif et
+brillant et un grand talent pour se faire valoir; beau parleur, tout
+plein de sentences, de paraboles, d'historiettes et de bons mots dont il
+assaisonnait la plupart de ses récits.»
+
+[281] M. Montyon, dans ses _Particularités sur les ministres des
+finances_, et M. Dupont, dans son introduction aux _Fastes de la
+Révolution française_, donnent quelques extraits de ce mémoire, mais
+sans en indiquer l'origine. Bien que je n'en aie pas trouvé de trace
+dans mes recherches, je n'ai pas cru devoir négliger ce document
+très-important en raison des remontrances qu'il contient et qui font le
+plus grand honneur à Colbert. D'après M. Montyon, ce mémoire commence
+ainsi: «Voici, Sire, un métier fort difficile que je vais entreprendre;
+il y a près de six mois que je balance à dire à Votre Majesté les choses
+fortes que je lui dis hier et celles que je vais encore lui dire. Je
+fais, auprès de Votre Majesté, le métier sans comparaison le plus
+difficile de tous; il faut, de nécessité, que je me charge des choses
+les plus difficiles et de quelque nature qu'elles soient. Je me confie
+en la bonté de Votre Majesté, en sa haute vertu, en l'ordre qu'elle nous
+a souvent donné et réitéré de l'avertir au cas qu'elle allât trop vite,
+et en la liberté qu'elle m'a souvent donnée de lui dire mes
+sentiments...» M. Dupont paraît avoir réuni deux mémoires en un seul; le
+dernier serait d'une date postérieure et se rapporterait plutôt à
+l'année 1670.
+
+[282] Ces revues donnaient lieu à des caricatures et à des libelles
+qu'on affichait dans Paris. Un de ces derniers portait pour titre, au
+sujet d'une revue qui devait avoir lieu à Moret, près de Fontainebleau:
+«_Louis XIV donnera les marionnettes dans les plaines de Moret._»
+Colbert ne craint pas d'en parler au roi dans son mémoire. Un autre
+libelle, distribué dans les maisons, portait ces mots: _Parallèle des
+sièges de La Rochelle et de Moret, faits par les rois Louis XIII et
+Louis XIV_. «Je sais bien, dit Colbert à ce sujet, que ces sortes
+d'écrits ne doivent entrer pour rien dans les résolutions des grands
+princes; mais _je crois qu'ils doivent être considérés dans les actions
+indifférentes qui requièrent l'approbation publique._» Que de raison
+dans ce peu de mots!
+
+[283] Louvois, secrétaire d'État de la guerre.
+
+[284] _États au vrai_, par M. Eckard, d'après un manuscrit de la
+Bibliothèque royale, intitulé: _Comptes des bastiments du Roy_: Fonds
+Saint-Martin, 92, in-4º de 54 feuilles. Le livre de M. Eckard donne
+séparément la dépense de la maçonnerie, plomberie, menuiserie, etc.,
+etc.
+
+[285] Avec son exagération habituelle, le duc de Saint-Simon estime que,
+_pour Marly seul, en y ajoutant la dépense des voyages, on ne dira point
+trop en parlant par milliards_. (_Mémoires_, etc., t. XII, ch. iv.) A ce
+compte, Volney aurait pu porter le total de la dépense pour bâtiments à
+30 ou 40 milliards.
+
+[286] Ce monument était situé à l'extrémité du faubourg Saint-Antoine,
+sur la place dite depuis du Trône, parce qu'on y dressa un trône
+magnifique pour Louis XIV et Marie-Thérèse, lorsqu'ils firent leur
+entrée dans la capitale, le 20 août 1660. Dix ans après, la ville de
+Paris résolut d'y faire élever un arc de triomphe. Perrault en donna les
+dessins. Construit en pierre jusqu'à la hauteur des piédestaux des
+colonnes, l'arc fut achevé en plâtre pour former un modèle de ce qu'il
+devait être. Comme il menaçait ruine, on le démolit en 1716. Il n'en
+reste plus que la gravure de Sébastien Leclerc. (_Note de M. Eckard_.)
+
+[287] On me saura gré de reproduire à ce sujet une note très-judicieuse
+de M. Montyon. «L'Hôtel des Invalides devait-il être un palais? Était-il
+plus convenable qu'il ne fût qu'un hospice bien approvisionné? Tous les
+invalides devaient-ils être rassemblés? N'aurait-il pas été plus utile
+qu'ils fussent dispersés dans les provinces, où ils auraient pu être de
+quelque utilité, où leur entretien eût été moins dispendieux, où la
+dépense de leur entretien eût versé des fonds dans des cantons qui en
+manquaient? C'est M. de Louvois qui a dû peser ces questions, puisque
+c'est lui qui a fondé cet établissement; il n'est pas sans vraisemblance
+qu'il a sacrifié à une vanité que trop souvent Louis XIV prit pour de la
+grandeur» (_Particularités sur les ministres des finances_).
+
+[288] Ce chiffre est approximatif. Les _États au vrai_, publiés par M.
+Eckard, ne donnent pas le chiffre exact de la dépense faite au
+Val-de-Grâce; seulement M. Eckard la porte à 3 millions, d'après
+d'autres documents.
+
+[289] Le canal du Languedoc, qui a 54 lieues de longueur, coûta 17
+millions (voir au chap. suiv). Aujourd'hui, une lieue de canal coûte
+environ 600,000 francs. D'après cela, il suffirait de doubler la somme
+dépensée par Louis XIV pour avoir sa représentation actuelle. Au
+surplus, une évaluation exacte, mathématique, me paraît impossible, et
+je ne prétends donner, à ce sujet, que des indications. L'essentiel
+était de rétablir le chiffre de la dépense effective, _en monnaie du
+temps_.
+
+[290] _Mémoires pour servir à l'histoire du Languedoc_, par feu M. de
+Basville, intendant de cette province. Amsterdam (_Marseille_), 1734. M.
+de Basville-Lamoignon a été intendant du Languedoc de 1685 à 1710.
+
+[291] _Histoire du canal de Languedoc_, par les descendants de
+Pierre-Paul Riquet de Bonrepos, I vol. in-8. Il existe une autre
+histoire du canal de Languedoc, par le général Andréossy qui attribue à
+un géomètre de ce nom, l'honneur d'avoir fait les études du canal; mais
+cette assertion est positivement contraire à toutes les pièces
+officielles, au témoignage de Vauban et à la correspondance de Colbert.
+Répondant sans doute à quelques prétentions contemporaines, M. de
+Basville dit aussi très-formellement à ce sujet que Riquet fut
+l'_inventeur_, l'_entrepreneur_ et le _seul directeur_ du canal des deux
+mers.
+
+[292] _Histoire du canal de Languedoc._ Archives du canal.
+
+[293] _Ibidem._
+
+[294] _Recherches sur les finances_, etc., État des dépenses de l'année
+1670.
+
+[295] _Lettre à M. Barillon_ (intendant de Picardie), _contenant la
+relation des travaux qui se font en Languedoc pour la communication des
+deux mers_, par M. de Froidour. Toulouse, 1672. Cette brochure, qui est
+très-curieuse et dont l'_Histoire du canal de Languedoc_ donne quelques
+extraits, se trouve à la Bibliothèque royale, Mss., dans le portefeuille
+Fontanieu, nos 717-718, _Commerce, canaux, manufactures_, etc. M. de
+Froidour, auteur de la relation dont il s'agit, était lieutenant général
+au bailliage de la Fère et commissaire-député en Languedoc pour la
+réformation générale des eaux et forêts. On trouve de nombreuses lettres
+de lui dans la correspondance adressée à Colbert.
+
+[296] _Histoire du canal de Languedoc._ Archives du canal.
+
+[297] Arch. de la mar., _Registres des despesches_, année 1672. La
+lettre précédente ne se trouve pas dans le _registre des despesches_, et
+l'_Histoire du canal de Languedoc_ ne donne pas celle de Colbert au fils
+de Riquet.--Pendant la plus grande partie du règne de Louis XIV, le rêve
+des courtisans et des ingénieurs fut d'amener de l'eau à Versailles. On
+ne saurait croire à combien de projets ce caprice du roi donna lieu.
+Riquet lui-même proposa à Colbert de détourner une partie de la Loire et
+de la conduire sur la montagne de Satori d'où on l'aurait dirigée à
+volonté. Cette entreprise ne devait coûter, disait-il, que 2,400,000
+livres, et le traité allait être signé, lorsque Perrault, commis à la
+surintendance des bâtiments, suggéra à Colbert l'idée de faire examiner
+auparavant par l'Académie des Sciences si l'entreprise était praticable.
+Colbert suivit ce conseil, et, sur l'avis de l'Académie qui fit faire le
+nivellement des terrains avec beaucoup de soin, ce projet fut abandonné.
+(_Mémoires de Charles Perrault_, livre III.)
+
+[298] _Mémoires pour servir à l'histoire du Languedoc_, par M. de
+Basville.
+
+[299] _Histoire du canal de Languedoc_.
+
+[300] _Collection des anciennes lois françaises_, etc. C'est par erreur
+que l'édit concernant ce canal y est intitulé _Édit pour la construction
+du canal de Loing_. Ce n'est qu'en 1720 que le duc d'Orléans fit faire
+le canal de Loing, parce que la rivière de ce nom était devenue
+impraticable de Montargis à la Seine.
+
+[301] _Dictionnaire hydrographique de la France_, par Moithey, Paris,
+1787.
+
+[302] _Collection des anciennes lois françaises_, etc.
+
+[303] En ce qui regarde les douanes, voici comment Colbert avait
+lui-même formulé son système, dans un mémoire présenté au roi: «Réduire
+les droits à la sortie sur les denrées et sur les manufactures du
+royaume; diminuer aux entrées les droits sur tout ce qui sert aux
+fabriques; _repousser, par l'élévation des droits, les produits des
+manufactures étrangères_. (_Recherches sur les Finances_, etc.)--Les
+deux premiers articles de ce programme sont inattaquables; on verra plus
+loin les funestes conséquences qu'entraîna le dernier, tel qu'il fut
+exécuté par Colbert.
+
+[304] _De l'Organisation industrielle de la France avant le ministère de
+Colbert_, par M. L. Wolowski; mémoire lu à l'Académie des Sciences
+morales et politiques, le 11 mars 1843, et inséré dans la _Revue de
+Législation et de Jurisprudence_ de la même année.--_Apologie du Système
+de Colbert ou Observations juridico-politiques sur les jurandes et
+maîtrises d'arts et métiers_. Amsterdam, 1781 (Bibliothèque royale; F.
+4480-6). Il y a à la fin du volume un _Extrait des principaux règlements
+intervenus sur le fait des arts et métiers, depuis 1539 jusqu'en 1767_.
+
+[305] «Il y a eu à ce sujet vingt ou trente mille jugements, avis des
+chambres et bureaux de commerce.... Combien de temps perdu, combien de
+frais, de factums, d'animosités, de haines et de querelles pour établir
+la démarcation entre un habit neuf et un vieil habit!» (_Rapport sur les
+jurandes et maîtrises_, par Vital Roux, p. 24, cité par M. Wolowski.)
+Les communautés de Paris, écrivait Forbonnais vers 1750, dépensent
+annuellement près d'un million en procès.--Autre inconvénient. De temps
+en temps, l'État aux abois créait des lettres de maîtrises et les
+mettait _en parti_, comme fit Colbert en 1673, au début de la guerre.
+Les fils de maîtres ne pouvant être reçus avant que la vente de ces
+lettres ne fût finie, les communautés empruntaient de l'argent pour les
+acheter. Puis, elles levaient des droits excessifs sur les
+récipiendaires, et sur les marchandises, soit pour rembourser, soit pour
+payer les intérêts. Il est telle communauté dans Paris, ajoutait
+Forbonnais, qui doit quatre à cinq cent mille livres, dont la rente est
+une charge sur le public, sur le commerce, et une occasion de rapines.
+(_Recherches sur les Finances_, année 1672.)
+
+[306] _De l'Organisation industrielle avant Colbert_, etc. M. Wolowski
+a, le premier, restitué son vrai sens à l'édit de 1581, édit
+très-libéral relativement à ceux qui l'avaient précédé de même qu'à ceux
+qui suivirent, et sur la portée duquel on s'était mépris depuis un
+siècle, à la suite de Forbonnais.
+
+[307] _De l'Organisation industrielle avant Colbert_, etc.
+
+[308] _Recueil des règlements généraux et particuliers concernant les
+manufactures et fabriques du royaume._ 4 vol. in-4º.--Imprimerie royale,
+1730-1740. Ce recueil est exclusivement relatif aux états qui
+s'occupaient de la fabrication des étoffes. Les autres états, tels que
+les perruquiers, fondeurs, maçons, imprimeurs, limonadiers, menuisiers,
+lapidaires, etc., etc., avaient tous leurs statuts, et ces statuts
+différaient dans chaque ville. La Bibliothèque royale et celle de
+l'Arsenal en possèdent une grande partie.
+
+[309] Il faut tout dire: Colbert ne fut pas toujours d'avis d'accorder
+aux commerçants une confiance sans limites; le 28 juin 1669, il priait
+M. de Souzy, intendant à Lille, d'observer «qu'en matière de commerce,
+il était bien essentiel de ne pas accueillir trop facilement les
+propositions des marchands, lesquels ne tendent qu'à soulager le
+commerce particulier sans se soucier du général» (Biblioth. roy., Mss,
+_Registre des despesches_, etc., nº 204).
+
+[310] _Recueil des règlements_, etc., t. II. p. 408.--_Statuts et
+règlements pour la manufacture des serges d'Aumale_.
+
+[311] _Recueil_, etc., etc., t. I, p. 1.
+
+[312] _Recueil des règlements_, etc., _passim_. Voyez la table
+analytique, t. IV.--_Encyclopédie méthodique_, Finances: article
+_Maîtrises_. Cet article très-curieux est de Roland de la Platiere, qui
+était lui-même inspecteur des manufactures et qui fut ministre pendant
+la Révolution.
+
+[313] _Recueil des règlements_, etc., etc., t. III, p. 215 et suiv.
+_Statuts et règlements pour les manufactures de drap de Carcassonne_,
+etc.
+
+[314] _Recueil des règlements_, etc., t. I, p. 283.
+
+[315] _Dictionnaire portatif du Commerce_, contenant l'origine
+historique de toutes les communautés d'arts et métiers, l'abrégé de
+leurs statuts, etc. 1 vol. Paris, 1777.--Voir aussi dans la _Collection
+des anciennes lois françaises_, à la date du mois de mars 1673, un _édit
+portant que ceux qui font profession de commerce, denrées ou arts, qui
+ne sont d'aucune communauté et jurande, seront établis en corps,
+communauté, et qu'il leur sera accordé des statuts_.
+
+[316] _Recueil des règlements_, etc. _Instruction aux commis des
+manufactures_, t. 1, p. 65.
+
+[317] _Des anciens règlements et privilèges_, par M. Renouord; _Journal
+des Éconimistes_, t. VI. Août 1843.--Un grand nombre de ces largesses
+n'eurent, au surplus, que des résultats négatifs. En Bourgogne, par
+exemple, vainement les États alléguèrent que «la province estant propre
+à la culture des terres et au vignoble, il estoit plus utile pour elle
+d'avoir force laboureurs et vignerons que des artisans, et que
+l'établissement des manufactures, pour estre de grands frais, seroit
+difficile et sans utilité.» Colbert exigea à plusieurs reprises des
+allocations de 30 à 50,000 livres pour soutenir les nouvelles
+manufactures. (_Une Province sous Louis XIV_, p. 192 et 193.) On établit
+donc, là et ailleurs, à grands frais, des fabriques de draps, de serges,
+etc. Mais dès qu'on les abandonna à elles-mêmes, ces fabriques
+tombèrent, et il n'en fut bientôt plus question.
+
+[318] De 1661 à 1710 seulement, les manufactures des Gobelins et de la
+Savonnerie ont coûté au trésor 3,945,643 livres. (Eckard, _État au vrai
+des dépenses de Louis XIV_.) Le même document porte à 1,707,148 livres
+les dépenses pour manufactures établies en plusieurs villes. Les
+encouragements au commerce et manufactures figurent pour 500,000 livres
+par an sur la plupart des budgets des dépenses qui se rattachent à
+l'administration de Colbert. (Forbonnais, _Recherches sur les
+finances_.)--Au surplus, Colbert ne se dissimulait pas le mauvais coté
+des encouragements. Voici ce qu'il disait à ce sujet. «Il faut observer
+que les marchands ne s'appliquent jamais à surmonter par leur propre
+industrie les difficultés qu'ils rencontrent dans le commerce, tant
+qu'ils espèrent trouver des moyens plus faciles par l'autorité du Roy,
+et c'est pour cela qu'ils y ont recours, pour tirer quelque avantage de
+toute manière, en faisant craindre le dépérissement entier de leur
+manufacture.» (Arch. de la mar., _Registre des despesches_, année 1671;
+lettre du 2 octobre à l'intendant du Languedoc.)
+
+[319] _OEuvres de Louis XIV_. Mémoires historiques, aunée 1666, t. II.
+
+[320] _Histoire de l'économie politique_, par M. Blanqui, t. I, chap.
+XXVI.
+
+[321] L'_estame_ est une laine tricotée à l'aiguille.
+
+[322] _Très-humbles remontrances au Roi par les six corps des marchands
+de la ville de Paris sur le fait du commerce_, etc. (_Recherches sur les
+finances_, etc., année 1661.)
+
+[323] Biblioth. roy., Mss. _Mémoires sur le commerce et les finances de
+la France, de l'Angleterre et de l'Espagne; Commerce d'Angleterre_. 1
+vol. in-fol. suppl. franç. 1792.
+
+[324] _Mémoires de Jean de Witt_, t. VI, p. 182, cités par M. Blanqui,
+_Histoire de l'économie politique_, t. I, chap. XXVI.--En 1646, on ne
+fabriquait en France que des draps très-grossiers. A cette époque, le
+roi accorda aux sieurs Binet et Marseilles un privilége de vingt ans
+pour fabriquer des draps fins. Ils s'établirent à Sedan, et à
+l'expiration de leur privilége, ils possédaient dans cette ville ou aux
+environs, cinq ou six cents métiers dont les produits rivalisaient dès
+lors avec les plus beaux draps de l'Angleterre et de la Hollande. En
+1698, au contraire, le nombre des métiers de Sedan était réduit
+d'environ moitié (_État de la France_, par M. de Boulainvilliers. 3 vol.
+in-fol.; _Généralités de Paris et de Champagne_, article _Commerce_).
+Cet ouvrage est le résumé de tous les Mémoires qui avaient été demandés
+en 1698 aux intendants par le duc de Bourgogne, sur l'organisation
+administrative, ecclésiastique, judiciaire, sur les ressources et la
+population de leur province.
+
+[325] _Mémoires de l'abbé de Choisy_, liv. II.--L'extrait suivant des
+_Soupirs de la France esclave_ (1er Mémoire) emprunte une grande
+force des réflexions si judicieuses de l'abbé de Choisy. Il est juste de
+rappeler toutefois que ce livre a été écrit, en 1698, dans un esprit
+essentiellement hostile au gouvernement. «Il n'y a point de rigueurs et
+de cruautés qui n'ayent été exercées par les fermiers des douanes sur
+les marchands; mille friponneries pour trouver lieu de faire des
+confiscations; des marchandises injustement arrêtées se perdent et se
+consument. _Outre cela, certains marchands par la faveur de la Cour
+mettent le commerce en monopole, et se font donner des privilèges pour
+en exclure tous les autres, ce qui ruine une infinité de gens. Et enfin,
+bien loin que la défense des marchandises étrangères ait bien tourné
+pour le commerce, c'est ce qui l'a ruiné. On ne pense pas que l'âme du
+commerce c'est l'argent, et que la vie de l'argent, c'est le mouvement.
+Le commerce ne s'entretient que par le mouvement qui se fait de l'argent
+d'un pays à l'autre. Nous envoyons aux étrangers nos blés, nos vins, nos
+manufactures, ils nous envoyent leurs poissons salés, leurs espiceries
+et leurs estoffes, et l'argent roule par ce moyen. Nous avons appris aux
+étrangers un secret dont ils se servent pour nous ruiner. Nous avons
+voulu nous passer de leurs estoffes de laine; ils ont trouvé moyen
+d'établir des manufactures de soye et d'imiter nos estoffes; ce gui est
+cause que ce commerce est entièrement ruiné, et que de sept ou huit
+mille métiers qui travailloient à Tours, il n'en reste pas aujourd'hui
+huit ou neuf cents._ Et tout cela par le pouvoir despotique et souverain
+qui se pique de faire tout à sa fantaisie, de donner à tout un nouveau
+train, et de réformer toutes choses par un pouvoir absolu. La
+persécution des Huguenots, autre effet de cette puissance tyrannique, a
+mis la dernière main à la ruine du commerce. Parce que ces gens étoient
+exclus des charges, ils s'étoient entièrement jetés dans le commerce des
+bleds, vins, manufactures; la persécution qu'on a exercée contre eux les
+a obligés de se retirer, etc., etc.»
+
+[326] _Mémoires historiques_, par Amelot de la Houssaye. «Cela m'a été
+conté, ajoute-t-il, par un maître des requêtes présent à l'assemblée.»
+Au surplus, le témoignage de cet écrivain ne saurait être suspect; car
+voici le jugement qu'il porte de Colbert: «De tous les ministres de
+France ou étrangers à qui j'ai eu l'honneur de parler en ma vie, je n'en
+ai point connu qui fussent à beaucoup près aussi habiles ni aussi
+courageux que M. Colbert. C'est un témoignage que je dois à sa mémoire,
+malgré tout ce qu'on a dit ou écrit contre lui.»
+
+[327] _Mémoires concernant les impositions et droits en France_, par
+Moreau de Beaumont, t. III, p. 505.
+
+[328] _Tarif général des droits de sorties et d'entrées du royaume_,
+1664-1667.
+
+[329] Arch. de la mar. _Registre des despesches_, etc. Lettre du 3
+septembre 1670.
+
+[330] _Ibidem._ Lettre du 29 août 1670.
+
+[331] Arch. de la mar., _Registre des despesches_. Lettres du 8 août
+1670 et du 24 avril 1671.
+
+[332] _Ibidem_. Lettre du 13 novembre 1670.
+
+[333] _Recueil des règlements_, etc. _Arrest qui ordonne des peines
+contre les marchands et ouvriers qui fabriquent et mettent en vente des
+marchandises défectueuses et non conformes aux règlements._ T. I, p.
+524.
+
+[334] _Recherches sur les finances_, année 1667.
+
+[335] Arch. de la mar. _Expéditions concernant le commerce de 1660 à
+1683._
+
+[336] Arch. de la mar. _Registres des despesches_, etc. Lettres du 27
+octobre 1671 et du 3 décembre 1672.
+
+[337] Biblioth. roy., Mss. _Lettres adressées à Colbert, année 1677_.
+Les entrepreneurs de la manufacture de bouracan de La Ferté-sous-Jouarre
+se plaignent à Colbert de ne plus vendre leurs marchandises, bien qu'ils
+aient établi des magasins à Lyon, Rouen, Nismes, et que les prix soient
+tombés de 70 à 55 livres, ce qui fait qu'ils perdent 10 livres par
+pièce. En outre, les fonds qui leur avaient été promis, ne leur ayant
+pas été payés en entier, ils demandent de suspendre leur fabrication et
+de compter _de clerc à maître_, afin d'éviter leur ruine totale.
+
+[338] _Recherches sur les finances_, etc., année 1667.
+
+[339] _Recueil des règlements_, etc., t. II, p. 228.
+
+[340] Je ne voudrais pas médire d'Isaac Vossius, mais je dois constater
+que les pensions aux savants étrangers avaient été supprimées avant
+1680.
+
+[341] _Recherches et considérations sur la population en France_, par
+Moheau. 1 vol. Paris, 1778.--_La Dîme royale_, par Vauban. _Collection
+des principaux économistes_, t. I, p. 121, édition Guillaumin.--_De la
+Balance du Commerce et des Relations commerciales extérieures de la
+France à la fin du règne de Louis XIV et à la Révolution_; par Arnould.
+L'auteur de cet ouvrage donne à ce sujet quelques renseignements assez
+curieux, un peu hasardés, peut-être, dans certaines parties, et que je
+reproduis avec toute la réserve que commandent les travaux statistiques
+de ce genre.
+
+ A la fin A l'époque
+ du XVIIe siècle. de la Révolution.
+
+ Population de la France, d'après les Mémoires
+ des intendants 20,093,000 hab. 24,677,000 hab.
+ Contributions (_non compris les sommes
+ votées par les pays d'États pour leur
+ administration intérieure_) 260,748,000 livr.[*] 568,000,000 livr.
+ Estimation du numéraire effectif de la
+ France 800,000,000 » 2,000,000,000 »
+ Valeur du produit territorial et de
+ l'industrie en France 1,984,800,000 » 3,400,000,000 »
+ Dépenses générales de la France 304,670,000 » 633,213,000 »
+
+ Montant de la dette publique
+ de la France 4,500,000,000 » 4,132,000,000 »
+
+En 1700, la contribution de chaque individu aux dépenses générales du
+royaume, en calculant cette contribution d'après la valeur de l'argent
+en 1790, était évaluée à 12 livr. 13 s. (environ 7 livres, _monnaie du
+temps_).
+
+En 1790, cette contribution s'élevait à 22 livr. 15 s.
+
+ (_Balance du Commerce_, etc., t. III, tableau xv.)
+
+Elle est aujourd'hui de 40 francs environ par individu.
+
+[*] D'après la valeur de l'argent en 1790; c'est-à-dire que les sommes
+du temps ont été presque doublées: le marc d'argent ayant valu 30 livres
+en 1700 et 53 livres 10 sous en 1790. Même observation pour les autres
+sommes de cette colonne.
+
+[342] _Collection des anciennes lois françaises_, etc.
+
+[343] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., lettre du 15
+août 1671.
+
+[344] _Recherches sur les finances_, année 1666.
+
+[345] _Collection des anciennes lois françaises_, etc.
+
+[346] _OEuvres de Louis XIV._ t. II, p. 238.--_Instructions pour le
+Dauphin._
+
+[347] _Recueil des arrêtés de M. le P. P. de Lamoignon_. Lettre de M.
+Auzannet, avocat, du 1er décembre 1669.--Cette lettre se trouve,
+comme appendice, à la fin du _Recueil des arrêtés_.
+
+[348] _Recueil des arrêtés_, etc., t. I. _Vie de M. de Lamoignon._
+
+[349] Biblioth. roy., Mss. _Journal des bienfaits du Roy_, année 1667.
+
+[350] _Collection des anciennes lois franç._, etc. Ces diverses
+ordonnances s'y trouvent en entier.
+
+[351] Rapport de M. Roy à la Chambre des Pairs sur le _Code forestier_,
+1827.--_Notice historique sur la vie de Colbert_, par M.
+d'Audiffret.--_Hist. financière de la France_, etc., ann. 1669.
+
+[352] Un premier essai avait été tenté en 1558; mais il paraît qu'il ne
+réussit pas. Voir à la Bibliothèque royale, Mss., un volume du fonds
+_Cinq cents de Colbert_, nº 252, p. 186. Il y est question de
+l'établissement des lanternes à Paris, le 14 novembre 1558, _au lieu des
+flambeaux qui ne s'allumaient précédemment que dans les cas de
+nécessité_.
+
+[353] _Collection des anciennes lois françaises_, etc.
+
+[354] Biblioth. roy., Mss, _Lettres adressées à Colbert_.
+
+[355] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., 1671.
+
+[356] _Collection des anciennes lois françaises_, etc.
+
+[357] _Recueil des règlements de police_, par M. Peuchet.--_Collection
+des anciennes lois françaises, etc._
+
+[358] _Siècle de Louis XIV_, chap. XXVI.
+
+[359] _Collection des anciennes lois françaises_, etc.
+
+[360] Arch. de la mar., _Registre des ordres du Roy._--_Hist. de la
+mar._, par M. Eugène Sue, pièces justif.--_Règlement du Roy qui conserve
+à M. Colbert, contrôleur général des finances, le détail et le soin
+qu'il avait déjà pour la marine, les galères, le commerce, etc., etc.,
+et laisse à M. de Lionne les expéditions à faire en conséquence._
+
+[361] Arch. de la mar., _Registre des ordres du Roy_, 1669.--_Histoire
+de la marine, etc._--_Règlement concernant les détails dont M. Colbert
+est chargé, etc._--Voir, à la fin de ce volume, pièces justif., nº VIII.
+
+[362] Biblioth. roy., Mss. _Registre des despesches_, etc., 1669, nº
+204.
+
+[363] _Collection des lois maritimes antérieures au XVIIIe siècle_,
+par M. Pardessus, t. IV, note de la page 536.--_Journal des
+Économistes_, t. II, 1842, p. 255 et suiv; _Note sur les consulats_, par
+M. F. de Lesseps.
+
+[364] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., etc., année
+1670. «_Mémoire pour former l'instruction de M. Delahaye-Vantelet, s'en
+allant à Constantinople en qualité d'ambassadeur du roi vers le
+Grand-Seigneur_.» Ce mémoire, qui contient l'historique complet du
+commerce français dans le Levant antérieurement à 1660, est des plus
+curieux. Il est transcrit comme renseignement sur le registre de 1670 et
+ne porte pas de date. M. Delahaye était ambassadeur à Constantinople en
+1660.
+
+[365] Biblioth. roy., Mss. _Registre des despesches_, etc., 1669, nº
+204. «_Mémoire du Roy sur ce que les consuls de la nation françoise
+establis dans les pays estrangers doivent observer, pour en rendre
+compte à Sa Majesté par toutes les occasions_.» Ce mémoire a été
+reproduit par Forbonnais. Il y a au commencement du registre de 1669
+plusieurs documents intéressants sur les consulats, entre autres un
+mémoire sur la valeur et le revenu de ceux du Levant. Ce qui suit en est
+extrait.
+
+ CONSTANTINOPLE. Il n'y a point de consul; c'est M. l'ambassadeur qui en
+ fait les fonctions et en retire les émoluments, ce qui semble avilir la
+ dignité de l'ambassadeur.
+
+ _En marge du mémoire, de la main de Colbert_: «Le sieur Robolly fera
+ cette fonction en son absence, jusqu'à ce que l'on y aye pourveu.»
+
+ SMIRNE. Le prix de la charge de consul est évalué à 24,000 liv.
+
+ ALLEP. id. id. 24,000 liv.
+
+ SEYDE. Affermé 2,400 fr. par an.
+
+ ALEXANDRIE. Affermé 12,000 fr. par an;
+
+ _Satalie._ Affermé 12,000 fr. par an, etc., etc.
+
+Avant 1669, le consul français à Livourne percevait les droits suivants:
+
+ Pour chaque tartane de 400 à 800 quintaux 10 liv.
+ Pour chaque barque de 800 à 1500 quint 15
+ Pour chaque polacre de 1500 à 3000 quint 30
+ Pour chaque navire de 3000 à 5000 quint 45
+ Au-dessus de 5000 quintaux 60
+ Droit de sceau 1 10 s.
+
+En 1669, Colbert réduisit ces droits comme il suit:
+
+ De toute sorte de tartanes 5
+ De toute sorte de barques 7 10
+ De toute sorte de polacres 10
+ De toute sorte de navires 15
+ Droit de sceau 1 10
+
+C'était donc une diminution de moitié dans tous les cas, et quelquefois
+des deux tiers.
+
+[366] Biblioth. roy., Mss. _Registre des despesches_, etc., année 1669.
+_Estat du commerce du Levant, contenant les raisons du mauvais estat
+auquel il est réduit et les remêdes que l'on pourroit y apporter_.
+
+[367] Arch. de la mar. _Registre des despesches_, etc., année 1770.
+
+[368] C'était un droit perçu à Marseille et dans le Levant sur les
+navires faisant le commerce des échelles. Son nom lui vint sans doute du
+mot français _côte_, autrefois _cotte_. Ce droit ne figure pas dans le
+_Dictionnaire des finances_, de l'Encyclopédie méthodique.
+
+[369] _Registre des despesches_, etc., 1669.--_Collection des anciennes
+lois françaises_, etc.--Une déclaration du mois de novembre 1662 avait
+accordé la franchise au port de Dunkerque. Bayonne était également port
+franc, mais cette franchise n'était pas aussi étendue qu'à Marseille et
+à Dunkerque.
+
+[370] Biblioth. roy., Mss. _Registre des despesches_, etc., année
+1669.--_Marseille et les intérêts nationaux qui se rattachent à son
+port_, par M. S. Berteaut, t. Ier, p. 22.--Au lieu de cela, le droit
+de cottimo fut augmenté par la suite, et un arrêt du 25 septembre 1721
+chargea la Chambre de commerce de Marseille de percevoir les droits de
+_cottimo_ et de _consulat_ sur les marchandises du Levant, afin de
+pourvoir aux appointements des consuls et aux dépenses extraordinaires
+des consulats de Smyrne, Tripoli, Le Caire, Alep, etc. (_Collection de
+décisions nouvelles relatives à la jurisprudence_, par Denisart. Paris,
+1751.)
+
+[371] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., année 1671.
+Lettre du 31 mai.
+
+[372] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., août 1671, p.
+73 et suiv.
+
+[373] _Recueil des traités de commerce et de navigation, etc._, t. II,
+p. 468 et suiv.
+
+[374] _Mémoires pour servir à l'histoire du Languedoc_, par M. de
+Basville.--Cependant,
+en 1716, les exportations de la France pour le levant ne s'élevaient
+encore qu'à 2,776,000 liv.
+
+A la même époque, les importations étaient de 3,449,000
+
+En 1788, les exportations s'élevaient à 19,639,000
+
+Id. les importations à 38,936,000
+
+Excédant, à cette dernière époque, des importations
+sur les exportations 19,297,000
+
+(_De la Balance du Commerce_, etc., t. III, tableau nº xi.)
+
+[375] C'était en général et principalement par les draperies que la
+France payait ses achats de denrées du Levant. Châlons rivalisait avec
+les villes du Languedoc; Provins était renommée pour ses couvertures[*];
+Reims pour ses toiles et ses serges; Paris et Saint-Denis avaient leurs
+fabriques et leurs dépôts de draperie, dont les assortiments entraient
+également dans les cargaisons pour les pays d'outre-mer, etc., etc.
+(_Histoire du Commerce entre le Levant et l'Europe, depuis les croisades
+jusqu'à la fondation des colonies d'Amérique_, par M. G.-B. Depping, t.
+I, p. 311.)
+
+[*] Au XIVe siècle, Provins avait jusqu'à trois mille deux cents
+métiers en draperie. Voyez le règlement de Charles VI de l'an 1399.
+(_Ordonnances des rois de France_, t. VIII.)
+
+[376] Encyclopédie méthodique, _Finances_, art. _Offices_.--_Collection
+des édits et arrêts sur les parties casuelles_. 1 vol,
+in-4º.--_OEconomies royales_, par Sully.
+
+[377] _Esprit des Lois_, liv. V, chap. XIX.
+
+[378] _Recherches sur les finances_, années 1614 et 1615.
+
+[379] On lit dans le même chapitre qu'il ne faut point de Censeurs dans
+les monarchies, parce qu'elles sont fondées sur l'honneur et que la
+nature de l'honneur est d'avoir pour Censeur tout l'univers. Pourquoi
+craindre alors que _l'indigence et l'avidité des courtisans fissent
+profit des emploi_? Tout cela est bien spécieux.
+
+[380] _Recherches sur les finances_, année 1664.
+
+[381] _Collection des anciennes lois françaises_,
+etc.--_Supernuméraires_, au-dessus du nombre.
+
+[382] _OEconomies royales, etc._, par Sully.--_Recherches sur les
+finances, etc._, années 1601 et 1602.
+
+[383] _Ibidem_, année 1634.
+
+[384] _Ibidem_, année 1665.
+
+[385] _Collection des anciennes lois françaises_, etc.
+
+[386] Dans le Dauphiné, province de taille réelle, les propriétés
+étaient évaluées à cinq mille feux, dont quinze cents étaient exempts
+des tailles: c'est près d'un tiers. (_Note de M. de Montyon.
+Particularités_, etc., etc.)
+
+[387] M. de Montyon fait toutefois au sujet de cette opération une
+observation fort juste. La généralité de Montauban était un _pays
+d'élection_. On nommait ainsi les pays qui n'avaient pas d'assemblée
+provinciale pour consentir ou discuter les impôts qu'il plaisait au roi
+d'y établir. A ce titre, elle se trouvait très-surchargée d'impôts, et
+l'établissement de la taille réelle, au moyen du cadastre, vint ajouter
+encore à ceux déjà fort lourds qu'elle avait peine à payer. M. de
+Montyon fait connaître aussi que Colbert avait demandé aux intendants
+des provinces de _taille réelle_ un projet de reconstitution de cet
+impôt, projet qui allait être mis à exécution lorsque ce ministre
+mourut. Il n'en fut plus question depuis.
+
+[388] _Recherches sur les finances_, année 1664.
+
+[389] Encyclopédie méthodique: _Finances_, art. _Cadastre_.
+
+[390] Biblioth. roy., Mss. _Registre des despêches_, etc., année 1669,
+nº 204.--_Recherches sur les finances_, année 1664.
+
+[391] Arch. de la mar. _Registre des despesches_, etc., année 1670.
+
+[392] _Collection des anciennes lois françaises_, etc.
+
+[393] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., année 1671.
+Lettre du 30 novembre.
+
+[394] _Collection des anciennes lois françaises_, etc.
+
+[395] _Collection des anciennes lois françaises_, etc.--On lit dans une
+lettre de Louis XIV à Colbert, du 7 mars 1669: «Je fais état d'envoyer
+le sieur de Garsaut en Angleterre, non-seulement pour y acheter quelques
+chevaux pour moi, mais encore pour y observer tout ce qui se pratique
+dans les haras de ce royaume, etc., etc.» (_L'Ombre du grand Colbert_,
+par Lafont de Saint-Yonne, p. 100.)
+
+[396] En 1665, le sel fut diminué d'un écu par minot (100 livres); en
+1667, on exempta de l'impôt vingt-deux greniers (arrondissement
+comprenant plusieurs communes); en 1668, autre diminution; en 1674,
+augmentation de 30 sous à cause de la guerre; en 1678, diminution de ces
+30 sous; en 1680, ordonnances sur le fait des gabelles qui remédièrent à
+un très-grand nombre d'abus, abrégèrent les procédures et firent cesser
+presque entièrement les procès tant en première instance que d'appel.
+
+Quoi qu'il en soit, l'impôt du sel n'en était pas moins très-élève, car
+il rapportait à cette époque près de 24 millions. En 1668, le prix du
+minot fut fixé à 30, 35, 37, 38, 40, 41 et 42 livres, suivant la
+position des greniers à sel, ce qui faisait de 6 à 8 sous la livre. Et
+il ne fallait pas songer à échapper à cet impôt, _même en se privant de
+sel_; car dans les pays dits de _grande gabelle_, qui comprenaient les
+neuf dixièmes de la France, la loi fixait la quantité que chaque
+individu devait en consommer! On lit dans un mémoire au roi, écrit de la
+main même de Colbert: «Si Sa Majesté se résolvoit de diminuer ses
+dépenses et qu'elle demandât sur quoi elle pourroit accorder des
+soulagements à ses peuples, mon sentiment seroit:
+
+«De diminuer les tailles et de les mettre en trois ou quatre années à 25
+millions;
+
+«_De diminuer d'un écu le minot de sel;_
+
+«Abolir la ferme du tabac et celle du papier timbré, qui sont
+préjudiciables au commerce du royaume;
+
+«Diminuer le nombre des officiers autant qu'il sera possible, parce
+qu'ils sont à charge aux finances, aux peuples et à l'État, etc., etc.»
+(_Recherches sur les finances_, année 1683.--Encyclopédie méthodique,
+art. _Gabelles_.)
+
+[397] _Notice sur la vie de Colbert_, par M. le marquis d'Audiffret.
+
+[398] _Recherches sur les finances_, année 1683; _Mémoire au roi_.
+
+[399] Voici ce qu'on lit à ce sujet dans l'_Histoire de l'Administration
+en France_, par M. Costaz, t. I, p. 62: «Avant Colbert, la plupart des
+grandes routes étaient impraticables; après les avoir fait réparer, il
+en fit ouvrir de nouvelles. Ce n'est point lui qui a imaginé les
+corvées.... Loin de là il a manifesté plusieurs fois l'intention de les
+abolir aussitôt que les circonstances le permettraient.... Bien que le
+canal de Bourgogne n'ait été commencé qu'après sa mort, on lui doit
+néanmoins l'idée de le construire. Il établit au Roule une pépinière
+pour les parcs et jardins des maisons royales. Des encouragements qu'il
+a accordés ont fait multiplier les mûriers.» A l'exception des grandes
+routes, je n'ai rien trouvé dans mes recherches qui soit relatif aux
+divers objets mentionnés par M. Costaz, sans indication des sources
+historiques où il a puisé; mais le champ de l'administration de Colbert
+est si vaste et les documents qui s'y rapportent sont si éparpillés, si
+nombreux, qu'il y aura longtemps encore à découvrir et à glaner.
+
+[400] _OEuvres de Louis XIV_, t. I, p. 150.
+
+[401] _Histoire de l'économie politique_, par M. le vicomte A. de
+Villeneuve-Bargemont; t. 1, chap. XV, p. 418.
+
+[402] _Lettre de M*** sur l'imputation faite à M. Colbert d'avoir
+interdit le commerce des grains_; Paris, 1763.--Cette lettre, curieuse
+par les recherches auxquelles l'auteur s'est livré, est signée
+_d'Éprémesnil_. Biblioth. roy., F, 1125--D. 3.
+
+[403] Contenance du muid: 18,72 hectol.
+
+[404] Biblioth. roy. Mss. _Lettres adressées à Colbert_, année
+1677.--Édit du 6 octobre.
+
+[405] Dans ses _Recherches et considérations sur les finances_, année
+1662, Forbonnais avait d'abord nettement blâmé le système de Colbert sur
+les grains. Plus tard, ce système ayant été attaqué avec beaucoup de
+violence dans l'_Encyclopédie_, Forbonnais, sans revenir tout à fait sur
+sa première opinion, se montra beaucoup plus disposé à excuser l'erreur
+de Colbert. Voir ses _Principes et observations économiques_, IIIe
+partie. Dans cet ouvrage, Forbonnais abandonne ses propres chiffres sur
+le prix des blés, conteste absolument ceux de Boisguillebert, et adopte
+ceux donnés par Dupré de Saint-Maur dans son _Essai sur les monnaies_.
+Ces derniers sont en effet un peu moins défavorables à l'administration
+de Colbert. Postérieurement, l'auteur _de la Balance du Commerce_ a
+relevé le prix du blé de première qualité, en s'appuyant, d'un côté, sur
+les chiffres de Dupré de Saint-Maur, de l'autre sur ceux de Messance,
+dans ses _Réflexions sur la valeur du blé en France_, qui font suite à
+ses _Recherches sur la population_, et il est arrivé aux résultats
+suivants. Le calcul a été fait par lui d'après la valeur du prix de
+l'argent en 1789, soit environ 54 livres le marc.
+
+ Prix moyen du blé de première qualité de 1643 à 1652 35 liv. 14 s. 1 d.
+ -- de 1653 à 1662 31 12 2
+ -- de 1663 à 1672 23 6 11
+ -- de 1673 à 1682 25 13 8
+ -- de 1683 à 1692 22 0 4
+ -- de 1693 à 1702 31 16
+ -- de 1703 à 1712 23 17 1
+ du Commerce_, etc. t. III, tableau XVI.)
+
+Il ne sera pas inutile de rappeler à cette occasion que le prix du marc
+d'argent a été
+
+ de 1641 à 1678 de 26 liv. 10 s.
+ de 1679 à 1689 de 29 6 11 d.
+ de 1690 à 1714 de 30 10 11
+ de 1714 à 1772 de 31 18 3
+ de 1775 à 1794 de 53 9 5
+ de 1803 à 1834 de 53 fr. 57 cent.
+ de 1835 à 1845 de 83 84
+
+(_Précis historique de la marine française_, par M. Chassériau, t. I;
+pièces justificatives.)
+
+[406] Biblioth. roy., Mss. _Registre des despesches_, etc., année 1669,
+nº 204.
+
+[407] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., année 1670.
+
+[408] Biblioth. roy., Mss. _Lettres adressées à Colbert_, année 1675.
+
+[409] Biblioth. roy., Mss. _Lettres adressées à Colbert_; année 1675, à
+sa date.
+
+[410] _Recherches sur les finances_, etc., année 1681.
+
+[411] Cependant en Angleterre, vers la même époque, c'est-à-dire de 1689
+à 1764, non-seulement la loi permit l'exportation des grains, mais elle
+accorda une prime d'exportation de 5 schillings par _quarter_ (un peu
+moins de trois hectolitres). Voici comment un écrivain anglais
+contemporain, John Nichols, décrit les résultats de cette mesure: «Tant
+que l'Angleterre n'a songé à cultiver que pour sa propre subsistance,
+elle s'est trouvée souvent au-dessous de ses besoins, obligée d'acheter
+des blés étrangers; mais depuis qu'elle s'en est fait un objet de
+commerce, sa culture en a tellement augmenté qu'une bonne récolte peut
+la nourrir cinq ans.» (_Revue des deux mondes_, 1er décembre 1845;
+_Question des céréales_, par M. C. Coquelin.) Toutefois, cette
+exportation avec prime n'était autorisée, en Angleterre, que lorsque le
+prix des grains avait atteint un chiffre déterminé par la loi. (_Théorie
+du Commerce_, par Ustaritz, chap. XXVIII.)
+
+[412] Vauban, _la Dîme royale_, p. 34 et 35 des _Économistes financiers
+de XVIIIe siècle_; édition Guillaumin.
+
+[413] _Lettre à M..., sur l'imputation faite à M. Colbert_, etc., etc.
+
+[414] _Arch. curieuses de l'hist. de France_, par MM. Cimber et Danjou.
+Ire série; t. XIV; Règne de Henri IV.--Voici le titre de la brochure
+qui renferme le procès-verbal très-sommaire de cette assemblée: _Recueil
+présenté au Roy de ce qui s'est passé en l'assemblée du commerce, au
+Palais, à Paris_; faict par Laffemas, controlleur général du dit
+commerce. Paris, 1604.--Il y a dans le même recueil plusieurs autres
+opuscules de Laffemas sur le commerce.
+
+[415] _Recherches sur les finances_, etc., années 1607, 1626 et 1700.
+
+[416] _Recherches sur les finances_, etc., année 1670.
+
+[417] Biblioth. roy., Mss. _Registre des despesches_, année 1669, nº
+204.--_Recherches sur les finances_, année 1669.
+
+[418] _Esprit des Lois_, liv. XX, chap, xxi.
+
+[419] _Recherches sur les finances_, années 1669 et 1701.--_Collection
+des anciennes lois françaises_, etc.
+
+[420] Arch. de la mar. _Registre des despesches_, année 1670.--On a dû
+trouver étrange de voir Colbert écrire à des premiers présidents, à des
+archevêques, à des évêques, pour des affaires purement commerciales. Ces
+renversements d'attributions se présentent très-fréquemment lorsqu'on
+parcourt sa volumineuse correspondance. Sans doute, Colbert choisissait
+dans chaque province, dans chaque localité, le fonctionnaire le plus
+intelligent, le plus dévoué, et c'est à lui qu'il s'adressait pour
+toutes les affaires, quelle qu'en fût la nature, au succès desquelles il
+portait un intérêt particulier.
+
+[421] _Collection des anciennes lois françaises_, etc.
+
+[422] _Recherches sur les finances_, années 1673 à 1678.--_Histoire
+financière de la France_, par M. Bailly, année 1666.
+
+[423] _Recherches sur les finances_, années 1673 à 1678.
+
+[424] _Histoire financière_, etc., année 1666.
+
+[425] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., année 1670.
+
+[426] _Ibidem._
+
+[427] Arch. de la mar. _Registre des despesches_, année 1670.
+
+[428] Voir, pour le commerce de la France avec l'Espagne, une
+instruction de Colbert, du 29 septembre 1681, à M. de Vauguyon,
+ambassadeur extraordinaire à Madrid. _Pièces justificatives_; pièce nº
+IX.
+
+[429] Rien de plus variable, au surplus, que les évaluations de ce
+genre. Ainsi, dans la _Statistique de la France_, M. Moreau de Jonnès a
+estimé le numéraire actuel de la France à 2,860,000,000, dont un tiers
+en or, deux tiers en argent, et 52 millions de francs en cuivre. J'ai
+adopté le chiffre de 4 milliards, parce qu'il m'a paru se rapprocher
+davantage de la vérité. C'est Forbonnais qui a évalué le capital
+circulant de la France en 1683 à 500 millions. En 1690, le financier
+Gourville l'estimait dans ses Mémoires à 400 millions seulement. Suivant
+lui, il y avait aussi à cette époque pour 100 millions de vaisselle et
+d'orfévrerie dans Paris et autant dans les provinces. Il paraît
+qu'anciennement, et même encore vers le milieu du XVIIe siècle, la
+monnaie d'or était très-abondante relativement à celle d'argent. Un des
+articles de l'édit sur les _carrosses à cinq sols_, rendu en janvier
+1662, invita le public à ne pas payer avec de l'or, afin de ne pas
+retarder le service par l'obligation de changer. Il est vrai que la
+pistole valait alors 11 livres et l'écu d'or 5 livres 14 sous. On lit en
+outre dans une lettre de l'ambassadeur de Hollande à Paris, du 3 avril
+1663, à Jean de Witt; «Il y a ici un grande disette d'espèces, surtout
+de celles d'argent, _en sorte que l'on ne paie qu'en or_.» (_Lettres et
+négociations entre Jean de Witt_, etc.) On expliquait cette abondance
+par la faiblesse du titre de la monnaie d'or.
+
+[430] _Dictionnaire de la noblesse_.--_Histoire de la Marine_, par M.
+Eugène Sue.--Biblioth. roy., Mss.
+
+[431] C'est, celui qui avait d'abord été chevalier de Malte, puis
+grand'croix de l'ordre et général des galères. Suivant Sandraz de
+Courtilz, «il aurait mal rempli les devoirs de cette dignité; car, un
+jour, ayant trouve en calme trois vaisseaux de Tripoli, il n'osa les
+attaquer avec sept galères qu'il commandait; ce qui l'aurait perdu, si
+le crédit du marquis de Seignelay, son frère, ne l'eût tiré d'affaire.
+Il quitta depuis le service de mer et tâcha si bien de réparer cet
+affront qu'il se fit tuer à la tête du régiment de Champagne dont il
+était colonel.» (_Vie de J.-B. Colbert._)
+
+[432] _Dictionnaire de la noblesse_; article _Colbert_.
+
+[433] _Histoire de la Marine_, etc.--Biblioth. roy., Mss, _Inventaire
+fait après le décedz de monseigneur Colbert_, Fonds dit _suite de
+Mortemart_, 34.--_Mémoires de l'abbé de Choisy_; liv. II.
+
+[434] Dans ses _Recherches sur les finances_, année 1670, Forbonnais a
+publié l'instruction pour le voyage de Rochefort et celle que le marquis
+de Seignelay rédigea pour lui-même avant d'entreprendre le voyage
+d'Angleterre et de Hollande. De son côte, M. Eugène Sue a publié, dans
+son _Histoire de la Marine_, l'instruction de Colbert à son fils _pour
+bien faire la commission de sa charge_. L'_Instruction pour le voyage en
+Italie_ est inédite. Elle se trouve à la Biblioth. roy., Mss. _Colbert
+et Seignelay_; cote 16, pièce 1, et aux Archives de la marine, _Registre
+des despesches_, etc., année 1671, t. I, p. 59 et suiv., à la date du 31
+janvier.--Le mémoire pour le voyage de Rochefort est reproduit en entier
+aux pièces justificatives; pièce nº X.
+
+[435] En même temps, Colbert lui remit un mémoire, dont l'original
+existe à la Bibliothèque royale. Il est intitulé: _Mémoire pour mon
+fils, à son arrivée en Angleterre_. Il se compose de 6 pages
+manuscrites, en entier de la main de Colbert. (_Colbert et Seignelay_;
+cote 16, pièce 6). Le mémoire, très-détaillé, contient l'énoncé de tous
+les différents points relatifs à la marine qui devaient fixer
+l'attention et l'examen de son fils, tant sur le personnel que sur le
+matériel.
+
+[436] L'instruction pour le voyage en Italie est reproduite en entier
+aux pièces justificatives; pièce Nº XI.
+
+[437] Colbert entendait par là les diverses fonctions dont il était
+chargé, celles de contrôleur général exceptées. On verra un peu plus
+loin en quoi elles consistaient.--Cette _instruction_ appartient à la
+Bibliothèque royale; Mss.; _Colbert et Seignelay_, _côte_ 16, pièce nº
+17. C'est un cahier de douze pages très-serrées, écrites en entier à
+mi-marge de la main de Colbert et d'une écriture extrêmement difficile à
+lire. M. Eugène Sue a donné cette pièce avec l'orthographe actuelle. Je
+rétablis ici textuellement l'orthographe du manuscrit.--Cette
+instruction est reproduite en entier aux pièces justificatives; pièce nº
+XII.
+
+[438] M. de Marca était un prélat très-savant, fort estimé de Colbert,
+qui le fit nommer de l'archevêché de Toulouse à celui de Paris, où il
+mourut peu de temps après.
+
+[439] C'est toujours la même préoccupation et la même erreur. Colbert
+voulait que la France produisît _absolument tout ce qui lui était
+nécessaire_, qu'elle n'eût besoin de personne. Rien de mieux sans doute
+pour les manufacturiers privilégiés. Mais que devenaient, à ce compte,
+les propriétaires, principalement ceux des pays de vignobles? Ils furent
+ruinés, et avec eux, par suite des représailles et de la guerre qui s'en
+suivit, la France entière. Il en est des peuples et des royaumes, comme
+des individus; les uns et les autres ont leurs aptitudes, leurs facultés
+naturelles. Demander à _tout_ peuple, indistinctement, qu'il suffise à
+_toutes_ ses consommations, c'est vouloir en quelque sorte que _tout_
+homme puisse être également bon médecin, géomètre, statuaire,
+mécanicien, etc., etc., à volonté. En résumé, Colbert a sacrifié, sans
+le vouloir, les manufactures naturelles de la France, c'est-à-dire ses
+terres à blés et à vignes, à un certain nombre d'industries parasites,
+artificielles, dont l'acclimatation dans le royaume, à grand renfort de
+tarifs, fut cause que les États d'où nous tirions précédemment, avec des
+avantages réciproques, les produits de ces industries, ne voulurent plus
+ni de nos blés ni de nos vins, ou les frappèrent, à leur tour, de tarifs
+à peu près prohibitifs.
+
+[440] Biblioth. roy., Mss. _Colbert et Seignelay; cote 16, pièce 20_. Ce
+mémoire a été aussi publié par M. Eugène Sue, mais avec l'orthographe
+actuelle. Quelques mots, très-difficiles à lire, avaient été mal rendus;
+je les ai rétablis conformément au manuscrit, sauf deux passages
+complètement illisibles (_Voir plus bas_).
+
+[441] M. de Terron (Colbert de Terron) était cousin du ministre et
+intendant de marine à Rochefort.
+
+[442] Il semble résulter de cette pièce que, postérieurement à
+l'instruction de Colbert, et dans l'intervalle du temps où elle fut
+rédigée à l'époque où fut fait le mémoire du marquis de Seignelay, le
+travail avec le roi pour les affaires qui concernaient la marine, aurait
+eu lieu deux fois par semaine, le lundi et le vendredi.
+
+[443] Lorsqu'une lettre était écrite par Colbert lui-même, on
+l'indiquait sur les _Registres des despesches_ par les mots en marge:
+_De la main de Monseigneur_. Tous ces registres portent également, en
+marge de chaque lettre, le visa de Colbert ou de son fils.
+
+[444] Ce ne sont pas les mots textuels; mais il est impossible de rendre
+de cette phrase autre chose que le sens.
+
+[445] Même observation que pour la note précédente; seulement, ici, le
+sens même n'est pas très-clair.
+
+[446] Arch. de la mar. _Registre des despesches_, 1672.
+
+[447] Biblioth. Roy., Mss. _Colbert et Seignelay_; cote 17, pièce
+7.--Cette lettre n'est pas de la main même de Colbert, mais elle est
+signée de lui.--Il y a, dans la cote 17 et dans les suivantes, plusieurs
+autres lettres sur le même objet.
+
+[448] Manuscrit autographe de Colbert, cité en entier dans un travail
+intitule _Cromwell et Mazarin_, par M. P. Grimblot; _Revue nouvelle_,
+numéro du 15 novembre 1845.--J'en reproduis ici les passages les plus
+importants.
+
+[449] _Recueil des traités de commerce et de navigation_, etc., etc.,
+par MM. de Hauterive et de Cussy, t. II; _France--Angleterre_, p. 9 et
+suiv.
+
+[450] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., année 1672, p.
+93 et suiv.
+
+[451] _Lettres et négociations entre J. de Witt_, etc., etc., t. III, p.
+71.
+
+[452] Biblioth. roy., _Registre des despesches concernant le commerce_,
+année 1669, nº 204. Les autres lettres dont il est question un peu plus
+haut se trouvent dans le même registre, aux dates indiquées.
+
+[453] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., année 1670.
+
+[454] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, année 1671, t. II, p.
+50 et suiv., année 1672, t. 1, p. 93 et suiv. _Mémoire du Roy servant de
+réponse au projet de traité de Commerce entre la France et l'Angleterre,
+mis entre les mains du sieur Colbert, ambassadeur de Sa Majesté près du
+Roy de la Grande-Bretagne, par milord Arlington.--Éclaircissements sur
+les demandes faites par les commissaires du Roy de la Grande-Bretagne
+pour le traicté de commerce, du 4 avril 1672._
+
+[455] Biblioth. roy., Mss. _Mémoires sur le commerce et les finances de
+la France, des Colonies, de l'Angleterre et de l'Espagne_. 1 vol.
+in-fol. suppl. fr., nº 1792.--Voir, au sujet du ce manuscrit, la note 2
+de la p. 136, chap. IV.
+
+[456] Relativement à cette conséquence naturelle et pour ainsi dire
+forcée de l'augmentation des droits, on trouve dans la correspondance de
+Colbert les assertions les plus contradictoires. Je me bornerai à en
+signaler quelques-unes.
+
+Le 30 août 1669, Colbert écrit à l'intendant de Rochefort: «_Il ne faut
+pas estre trop exigeant avec les Anglois, au sujet des droits sur les
+marchandises. Il ne faut pas obliger les étrangers à chercher les moyens
+de se passer de nos vins_.»
+
+Le 13 septembre 1669, à M. de Pomponne: «_La diminution du commerce dont
+se plaint M. de Witt est la même partout_.»
+
+Le 19 décembre 1669, au même: «_Il s'est plus enlevé de vin que jamais
+dans le mois de novembre_.»
+
+Le 27 décembre 1669, au même: «_A l'égard du commerce, je ne trouve
+point qu'il diminue en France, en sorte que je vois clairement la
+diminution de celui de Hollande, ce qui est une matière de
+consolation_.»
+
+Le 19 mars 1671, au même: «_Les efforts des États pour se passer de nos
+vins et eaux-de-vie n'ont eu d'autre effet que de faire enchérir de 10
+livres, depuis un mois, la barrique d'eau-de-vie, c'est-à-dire qu'avant
+leurs défenses on ne la vendait que 46 livres et qu'elle en vaut 56, et
+même il s'en charge beaucoup plus, avec cette différence que les
+vaisseaux sont anglois, danois ou hambourgeois_.»
+
+Puis, huit jours après cette lettre, le 27 mars 1671, Colbert écrit à un
+de ses agents à Bordeaux: «_Pourvu que la diminution qu'il y a cette
+année de l'enlèvement des vins et eaux-de-vie ne provienne que de la
+stérilité de la dernière année, il y a lieu de s'en consoler... J'ai
+peine à croire que les Hollandois se puissent passer de nos vins et
+eaux-de-vie, ni puissent en diminuer l'achat_.» (Biblioth. roy. et Arch.
+de la mar., _Colbert et Seignelay_, cote 7, pièce 27; _Registre des
+despesches_, etc., années 1669 et 1671.) Convaincu de la bonté de son
+système, Colbert se débattait contre les faits qui le contrariaient, les
+attribuait à d'autres causes; à plus forte raison cherchait-il à faire
+prendre le change aux instruments de ses desseins, afin qu'ils le
+servissent mieux. On a déjà vu plusieurs preuves du cette tactique; ici,
+la contradiction est patente et résulte du texte même de sa
+correspondance. D'ailleurs, il est évident que l'élévation des droits
+d'entrée dont les draps de Hollande et d'Angleterre avaient été frappés
+en 1667 ne pouvait avoir pour résultat, comme il l'assurait à M. de
+Pomponne, d'augmenter le débit de nos eaux-de-vie et de nos vins.
+
+[457] Biblioth. roy. Mss, _Mémoires sur le commerce_, etc.
+
+[458] Ces idées de liberté dataient, au surplus, de beaucoup plus loin.
+On en jugera par le titre d'une brochure publiée, il y a plus de deux
+siècles, sous ce titre: _le Nouveau Cynée ou Discours des occasions et
+moyens d'establir une paix générale et la liberté du commerce par tout
+la monde_, Em.Cr.P. Paris, 1623. (Biblioth. roy., Mss.) Cette brochure,
+très-curieuse, se trouve dans le _Portefeuille Fontanieu_, nos 580 et
+581. L'extrait suivant de la table des matières donnera une idée de la
+tournure d'esprit de l'auteur, dont l'abbé de Saint-Pierre n'a fait, en
+quelque sorte, que développer le thème principal.
+
+«Assemblée générale de tous les souverains nécessaire pour maintenir la
+paix.
+
+«Guerriers sont d'un naturel turbulent; il est plus dangereux de les
+trop estimer que de les abaisser.
+
+«Vanité de l'homme des armes reconnue enfin par ceux qui en font
+profession.
+
+«_Justice vaut mieux que vaillance_.
+
+«_Labourage est un mestier honorable_; idem, _Marchandise et trafic_.
+
+«_Mariages doivent estre recommandez_.
+
+«_Médecine et mathématiques plus nécessaires que toute autre science_.
+
+«_Monnoye doit estre partout d'une mesme loy et poids_.
+
+«Paix générale ne peut abastardir la valeur.
+
+«Pauvres doivent estre nourris aux dépens du public.
+
+«Punir les meschants; appointer honorablement leurs parents.
+
+«Religion gist principalement en la recognoissance d'un Dieu.
+
+«Rois tyranniques ne peuvent estre attaqués légitimement par leurs
+subjects.
+
+«Sauvages doivent estre tenus comme des bestes.
+
+«Soldats se glorifient de peu de chose; de tout temps ont esté plus
+estimez que le reste des hommes; ne doivent estre trop honorez.
+
+«_Tuer et nuire sont choses faciles_.
+
+Que l'on écarte quelques idées déraisonnables, absurdes, et l'on sera
+forcé de convenir qu'il y avait tout à la fois bien de la hardiesse et
+de la justesse dans ce penseur de 1623.
+
+[459] _Histoire de la Marine_, par M. Eugène Sue, 1re édition en 5
+volumes. Voir aux pièces justificatives, t. II, p. 264 et 265, le traité
+secret signé, à cette occasion, entre Louis XIV et Charles II par
+l'influence de Madame, soeur de Charles II, et de Mlle de Kerouel, une
+de ses demoiselles d'honneur, qui devint maîtresse de Charles II sous le
+titre de duchesse de Portsmouth. Par ce traité, signé à Douvres le 22
+mai 1670, Louis XIV donnait à Charles II: 1º 2 millions de livres, et il
+s'engageait en outre à lui fournir six mille hommes de pied pour lui
+faciliter les moyens de _se réconcilier avec l'Église romaine aussitôt
+que le bien des affaires de son royaume le permettrait_; 2º 3 millions
+de livres pour faire la guerre à la Hollande avec au moins cinquante
+gros vaisseaux et dix brûlots, afin, dit l'article V du traité, _de
+mortifier l'orgueil des états généraux et d'abattre la puissance d'une
+nation qui s'est si souvent noircie d'une extrême ingratitude envers ses
+fondateurs, laquelle même a l'audace de se vouloir ériger en souverains
+arbitres et juges de tous les autres potentats_, etc., etc. Telles
+furent les principales conditions du traité secret de Douvres. En 1671,
+il y eut ce qu'on appelle un traité _simulé_, en tout conforme au traité
+de Douvres, sauf la clause dite de _Catholicité_, qui demeura secrète
+entre les deux rois, et dont ni leurs ambassadeurs, ni le Parlement
+anglais n'eurent connaissance.
+
+[460] _Recueil des traités de commerce_, etc., t. II.
+_France-Angleterre_.
+
+[461] _Recherches sur les finances_, année 1683.
+
+[462] _Recueil des traités de commerce_, etc., t. II; _France-Hollande_.
+
+[463] _Siècle de Louis XIV_, chap. X.
+
+[464] _Siècle de Louis XIV_, chap. X.
+
+[465] Biblioth. roy. Mss. _Lettre de M. Conrard Van Beuningen à M. de La
+Volpilière, docteur en théologie_. Après la campagne de 1672, ce dernier
+avait publié un recueil d'odes intitulé: _La Hollande aux pieds du Roi_.
+Voici le titre et le premier vers de la pièce qui ouvre le volume: _La
+Hollande aux pieds du Roi. Elle lui demande la paix, et, se confessant
+coupable, tâche de rentrer en grâce auprès de lui_.
+
+ _Ce ministre orgueilleux qui m'attire la guerre_, etc...
+
+Ce ministre est Van Beuningen, qui fit peindre un soleil avec cette
+parole de Josué: _Sta, sol_. (_Note de La Volpilière._) Le même poëte
+traitait Van Beuningen d'_orgueilleux Phaéton_, de _faux Josué_, de
+_faux devin_, etc. La lettre de celui-ci, dans laquelle respire d'un
+bout à l'autre une ironie froide, calme, et en quelque sorte
+diplomatique, réduit à leur juste valeur ces sottes accusations.
+(_Manuscrit des Blancs Manteaux_, nº 63; _Histoire de la marine_, par M.
+Eugène Sue; pièces justificatives.)
+
+[466] _Dictionnaire des finances_, article _Tarif_. Au surplus, je dois
+dire que l'_Encyclopédie_ désapprouve les Hollandais d'avoir élevé les
+droits d'entrée sur nos vins et eaux-de-vie, alors que, de 1664 à 1667,
+Colbert avait presque triplé les droits sur leurs draps.--_Histoire de
+l'économie politique_, par M. Blanqui; t. II, chap. XVI.
+
+[467] _Siècle de Louis XIV_, chap. IX. Voilà du moins ce que raconte
+Voltaire, et il date cette fière répartie du 2 mai 1668. On remarquera
+qu'une telle réponse n'eût pas été seulement impertinente, mais
+très-maladroite, surtout à la cour de France, avec le caractère que l'on
+connaissait au roi. Évidemment, un apprenti diplomate n'eût pas commis
+la faute reprochée à cet ambassadeur. Qui sait, au surplus, si, dès que
+la ruine de la Hollande fut résolue, on n'exagéra pas, pour faire sa
+cour au roi, _l'inflexibililé républicaine_ qui l'avait choqué en lui.
+Il suffit, d'ailleurs, de lire la correspondance de Van Beuningen pour
+se convaincre qu'il était incapable de la maladresse et de la
+grossièreté qu'on lui attribuait.
+
+[468] Lettre de M. d'Estrades au roi, du 17 septembre 1665, citée dans
+l'_Hist. de la Mar_., etc.
+
+[469] _Lettres et négociations entre M. Jean de Witt_, etc., t.
+IV.--Voir, pour les trois lettres suivantes, le même volume aux dates
+indiquées.
+
+[470] Biblioth. roy. Mss. _Registre des despesches_, etc., nº
+204.--Voir, pour les lettres suivantes, ce volume ou ceux des Archives
+de la marine, aux dates indiquées.
+
+[471] Biblioth. roy. Mss. _Registre des despesches_, etc., année 1669.
+Lettre à M. de Pomponne, du 21 mars 1669.
+
+[472] Biblioth. roy. et Arch. de la mar. Lettres au même du 25 nov. 1669
+et du 30 janvier 1671.
+
+[473] Huit mois auparavant, le Parlement anglais avait augmenté les
+droits sur nos vins, et la Hollande s'en était réjouie en attendant
+qu'elle suivit cet exemple. Il est curieux de lire ce que Colbert
+écrivit à ce sujet à M. de Pomponne, le 28 mars 1670: «La joie que l'on
+tesmoigne en Hollande des nouvelles impositions que le Parlement
+d'Angleterre a mis sur nos vins ne sera pas de longue durée, parce que
+tout ce qui en peut arriver est que, dans le commencement de cet
+establissement, il pourra causer quelque diminution dans la consommation
+qui s'en fait, mais il y a bien de l'apparence que dans la suitte elle
+sera considérablement augmentée, _veu que nous trouvons partout que le
+vin ne se consomme avec tant d'abondance en aucun lieu qu'en ceux où il
+est le plus cher_, estant d'ailleurs bien difficile, voire mesme
+impossible, que les Anglois se passent de boire nos vins; néanmoins, il
+faut laisser repaistre les Hollandois de ces apparences, tandis que nous
+jouissons en effect d'une augmentation considérable de commerce.»
+(Archiv. de la mar., _Registre_, etc. année 1670.)
+
+[474] _Siècle de Louis XIV_, chap. X et XI.--_Docum. inéd. sur
+l'histoire de France; Documents relatifs à la succession d'Espagne;
+Guerre et négociations de Hollande en 1672_, par M. Mignet, t. III. «Cet
+homme (Louvois) sans mesure et sans habileté, qui, malgré l'avis de
+Turenne et de Condé, avait fait commettre la faute militaire de
+disséminer l'armée et de ralentir l'invasion, fit alors commettre,
+malgré l'avis du ministre des affaires étrangères, la faute politique de
+refuser d'aussi belles offres et de compromettre cette fois, non plus le
+moyen, mais le résultat même de l'invasion.»--Une histoire de
+l'administration de Louvois écrite d'après les documents que possèdent
+sans doute les Archives du ministère de la guerre et d'après les
+ouvrages spéciaux, jetterait probablement beaucoup de jour sur un grand
+nombre de décisions importantes se rattachant à cette époque, et
+rectifierait peut-être sur quelques points les opinions émises sur le
+caractère de ce ministre, par le duc de Saint-Simon, appréciateur
+souvent très-partial et très-passionné.
+
+[475] _Recueil des traités de commerce_, etc., t. II, _France-Hollande_.
+
+[476] _Ibidem_.
+
+[477] _Recherches sur les finances_, etc., année 1672.
+
+[478] Ces trois sommes étaient le prix de l'appui que nous prêtaient
+plusieurs princes d'Allemagne, l'Angleterre et la Suède. Tant que Louis
+XIV eut des alliés, il les paya, et fort cher.
+
+[479] Dix ans après, en 1682, ces dépenses avaient plus que doublé.
+Voici les chiffres:
+
+ Comptant ès mains du roi 2,217,000 liv.
+ Ordonnances de comptant pour gratifications 1,972,147
+ Affaires secrètes 2,267,787
+ Bâtiments 5,987,926
+ Récompenses 137,613
+
+[480] Colbert aurait désiré pouvoir affecter à quelques parties de ce
+budget des allocations plus importantes. Les observations qui suivent
+font connaître ses vues à ce sujet: «Pour la marine, 10 millions... Pour
+soutenir la Compagnie des Indes orientales, il faut dépenser 8 millions
+(sans doute en quelques années); elle ne peut subsister sans des secours
+d'argent et sans une escadre dans les Indes; ainsi, il convient de
+destiner au commerce 500,000 livres... Il n'y a plus que le roi en
+France qui fasse travailler les sculpteurs, peintres et autres ouvriers
+habiles. Si Sa Majesté ne les occupe, ils iront chercher ailleurs de
+quoi gagner leur vie. Il faut mettre le Louvre en état de ne pas périr,
+fermer les Tuileries, couvrir l'Observatoire.» (_Recherches sur les
+finances_, année 1672.) Ces dernières observations prouveraient que
+Colbert n'a pas toujours apporté des obstacles à la passion de Louis XIV
+pour les bâtiments.
+
+[481] D'après Voltaire, la campagne de 1672 avait coûté 50 millions,
+_monnaie de son temps_, soit environ 28 millions, en tenant compte du
+prix du marc d'argent aux deux époques. Cependant, on voit, d'après ces
+chiffres, extraits des documents officiels; que la différence entre le
+projet de dépense et la dépense réelle n'aurait été que de 18,500,000
+livres, _monnaie du temps_. Il est vrai que l'on doit comprendre dans
+les dépenses de la guerre les 6,668,000 livres payées cette année à
+l'Allemagne, à l'Angleterre, à la Suède. Enfin, on peut croire qu'il y
+eut aussi quelques virements de fonds; dans tous les cas, le chiffre
+donné par Voltaire n'a rien d'exagéré.
+
+[482] Arch. du roy, carton K, 123. _Estat par abrégé des receptes,
+dépenses et maniement des finances pendant que MM. Colbert, Le Peletier
+et Pontchartrain ont été controlleurs généraux des finances_.
+
+[483] _Recherches sur les finances_, etc., années 1672 à 1678.
+
+[484] _Recherches_, etc. «A la même époque, dit Forbonnais, on défendit
+de teindre ni de fabriquer aucun demi-castor, renonçant ainsi à en
+vendre à ceux qui veulent en porter.»
+
+[485] _De l'Origine des Postes chez les anciens et chez les modernes_,
+par Lequien de La Neuville.--C'est un recueil, incomplet toutefois, même
+dans la période qu'il embrasse, des édits et arrêts qui ont paru sur les
+postes. Il en existe deux éditions, l'une de 1708, l'autre de
+1730.--_Recherches sur les finances_, etc., année 1654.--_Histoire
+financière de la France_, etc., année 1672.--_Dictionnaire du Commerce
+et des Marchandises_, publié par Guillaumin, article _Postes_, par M.
+Dubost.--Voici un échantillon des conséquences fiscales du tarif de
+Colbert et du tarif actuel, comparés, il est vrai, à leur point de
+dissemblance le plus élevé.
+
+ Tarif Tarif
+ de Colbert. en vigueur
+ depuis 1827.
+
+ Prix d'une lettre simple de Dunkerque à Marseille. 5 s. 1 fr. 20 c.
+ Prix de la même lettre pesant 10 grammes 6 s. 2 40
+ Prix de la même lettre pesant 50 grammes 10 s. 4 80
+
+[486] _Recherches sur les finances_, etc., année 1683.--_Histoire
+financière_, etc., année 1674.
+
+[487] _Mémoires de Gourville_, t. LII de la collection Petitot; p.
+529.--_Particularités sur les ministres des finances_, etc.
+
+[488] _Collection des anciennes lois_, etc., arrêt de décembre 1673.
+Forbonnais blâme cette disposition que M. Bailly approuve au contraire
+très-fortement et avec beaucoup de raison.
+
+[489] _Recueil des arrêtés de M. le président de Lamoignon_, t. I, p.
+XXXIX de la vie de M. de Lamoignon. Après les mots que j'ai cités M. de
+Montyon ajoute ceux-ci: «_Vous en répondrez à la nation et à la
+postérité_,» que l'on rappelle toujours après lui. Cette phrase n'est
+pas dans la _Vie de M. de Lamoignon_.
+
+[490] _Recherches sur les finances_, etc.--_Histoire financière_, année
+1682.
+
+[491] _Recherches_, etc.--_Comptes de Mallet_.--_Histoire financière_,
+etc., année 1682.
+
+[492] _Particularités sur les ministres des finances_, p. 33.--Voici ce
+que Colbert répondait, le 26 octobre 1669, aux échevins de Lille, qui
+lui avaient adressé une réclamation à ce sujet: «Les maximes des
+finances ne permettent pas de laisser aucun droit en régie.» Bibl. roy.,
+Mss. _Registre des despesches_, etc. nº 204. En 1698, quinze ans après
+la mort de Colbert, on mit les postes en régie; mais il paraît que cet
+essai ne fut pas heureux, car on revint bientôt au système des fermes.
+
+[493] _Recherches sur les finances_, etc., année 1715.--_Histoire
+financière_, etc., année 1715.
+
+[494] _Une Province sous Louis XIV_, etc. _Le Parlement_, p. 370 et
+suiv.
+
+[495] _Une Province_, etc. _Les États généraux_, p. 37 et suiv. Dans une
+autre lettre du premier président sur le don gratuit, en date du 13
+janvier 1668, on lit ce qui suit: «Assurément la pauvreté est grande, et
+le vil prix du blé et du vin, qui sont les seules ressources d'argent de
+cette province, met les Estats en peine de pouvoir exécuter ce qu'ils
+promettront. _Le vil prix du blé et du vin!_ tristes conséquences des
+mesures de Colbert sur les grains et de l'augmentation du tarif!
+
+[496] Biblioth. roy. Mss. _Lettres adressées à Colbert_, année
+1671.--Les États de Provence se tenaient dans la petite ville de
+Lambesc.
+
+[497] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., année 1671.
+
+[498] _Lettres et négociations entre Jean de Witt_, etc., etc., lettre
+du 18 février 1656. La lettre ajoute qu'un avocat du roi au Parlement,
+M. Bignon, fut vivement réprimandé de ce que, cette défense du roi ayant
+été rapportée au Parlement, et son avis demandé, il avoit dit «qu'il
+fallait faire comme le père Jacob, qui, luttant avec Dieu, quoique
+blessé à la hanche, ne laissa point pourtant de combattre toujours,
+jusqu'à ce qu'il eût obtenu la victoire et la bénédiction de Dieu même.»
+
+[499] _OEuvres de Louis XIV_, t. V, p. 495 et 496.
+
+[500] _Une Province sous Louis XIV_, etc. _Le Parlement_, p. 376.
+
+[501] _Collection des anciennes lois françaises_, etc. Note.
+
+[502] _Testament politique de M. Colbert_, chap. IV.
+
+[503] _Vie de J. B. Colbert_, etc.--_Recherches sur les finances_,
+années 1672 à 1678.
+
+[504] _Documents inédits sur l'histoire de France_, etc., par M.
+Champollion-Figeac, t. III.
+
+[505] _Abrégé chronologique de l'histoire de France_, par Mézerai, t.
+III, p. 109. Il y eut quelque chose de sauvage dans la manière dont le
+connétable de Montmorency remplit sa mission. Ce connétable, connu
+d'ailleurs par son caractère violent, et parent d'un lieutenant du
+gouverneur de la province qui avait été massacré par les révoltés,
+désarma la ville, la condamna à une forte amende, suspendit le Parlement
+pour un an, et força les _jurats_, assistés ce cent notables bourgeois,
+_à déterrer avec leurs ongles le corps de son parent_. Plus de cinq
+mille bourgeois durent se trouver, cierge à la main, à la translation de
+ce corps dans l'église Saint-André, et, arrivés devant la porte du
+connétable, s'y arrêtèrent en criant miséricorde et confessant qu'ils
+avaient mérité une plus rude punition. Le connétable avait en outre
+ordonné que l'hôtel-de-ville serait rasé et que l'on élèverait à sa
+place une chapelle expiatoire; mais Henri II épargna ces dernières
+humiliations aux Bordelais.
+
+[506] Biblioth. roy. Mss. _Lettres adressées à Colbert_, année 1675.--Le
+receveur général dont il s'agit s'appelait Lemaigre et son commis
+Fevrant. Aussitôt après avoir reçu cette lettre, M. Lemaigre dut
+s'empresser d'en donner une copie à Colbert, et c'est ce qui explique la
+présence de ce document au milieu des dépêches adressées au
+ministre.--Cette pièce est inédite. Qu'il me soit permis de faire
+remarquer à ce sujet que, jusqu'à présent, aucun des biographes de
+Colbert n'avait constaté l'opposition que ses édits financiers
+rencontrèrent à Bordeaux.
+
+[507] M. le maréchal d'Albret, gouverneur de la Guyenne. Il était malade
+au moment où la révolte éclata. On lit dans une autre relation:
+«Monseigneur le mareschal a forcé son indisposition, au hasard de sa
+personne. Malheureusement il avoit été attaqué, le jour d'auparavant,
+d'une espèce de paralysie ou goutte remontée dans la teste, laquelle par
+viollence de l'humeur l'empeschoit de parler aysément et lui faisoit
+tourner la bouche et un oeil.» (_Lettre du 30 mars 1675, des maires et
+jurats gouverneurs de Bordeaux à Colbert signée Dubosq_.)
+
+[508] Les _jurats_ remplissaient alors les fonctions déléguées
+aujourd'hui aux adjoints des mairies.
+
+[509] Une autre relation rapporte que la foule voulut le forcer à crier
+_Vive le roi sans gabelle_. Sur son refus, il fut massacré.
+
+[510] Le dommage occasionné chez ce Taudin fut évalué à 40,000 livres
+dont l'intendant de la province demanda, quelque temps après, le
+remboursement à Colbert.
+
+[511] Je suppose que cela veut dire: _un pouilleux_.
+
+[512] _Saint-Michel_. On voit que le narrateur a voulu reproduire le
+patois bordelais.
+
+[513] Biblioth. roy., Mss, _Lettres adressées à Colbert_, année
+1675.--Tous les extraits de lettres qui suivent sont aussi tirés de
+cette précieuse collection, qui renferme sur la seule révolte de
+Bordeaux une centaine de pièces où les écrivains désireux de connaître
+les détails de cette affaire trouveraient une foule de particularités
+curieuses et de documents du plus grand prix. La collection des lettres
+adressées à Colbert est véritablement une des mines historiques les plus
+riches qu'il y ait en France, et je ne sais pas de province qui ne soit
+intéressée à ce que ces richesses soient mieux connues. La société
+fondée pour la publication des _Documents inédits sur l'histoire de
+France_ rendrait un immense service aux saines études en chargeant un de
+ses membres d'enrichir cette collection déjà si remarquable d'un résumé
+analytique de toutes les lettres adressées à Colbert qui offrent un
+intérêt réel.
+
+[514] Biblioth. roy., _Mss. Lettres adressées à Colbert_; à sa date
+
+[515] Biblioth. roy., Mss. _Abrégé des registres secrets de la Cour de
+Bretagne_, de 1659 à 1679. Suppl. F, nº 1597.--La lettre de Mme de
+Sévigné citée plus haut est du 1er janvier 1674.
+
+[516] Biblioth. roy., Mss. _Lettres adressées à Colbert_.
+
+[517] Biblioth, roy., Mss. _Lettres adressées à Colbert_; année 1675, à
+sa date.
+
+[518] Lettre du 24 septembre 1675.
+
+[519] «M. de Chaulnes n'oublie pas toutes les injures qu'on lui a dites,
+dont la plus douce et la plus familière était _gros cochon_.» (Lettre de
+Mme de Sévigné du 16 octobre.)--On trouve dans les _Lettres adressées
+à Colbert_ un grand nombre d'autres pièces relatives au soulèvement de
+la Bretagne; je me suis borné à donner quelques extraits des plus
+importantes. Il y avait eu aussi au Mans, à la même époque, un
+commencement de révolte. Aussitôt, on écrasa la ville au moyen d'une
+garnison considérable qui fut logée chez les habitants et nourrie par
+eux. A ce sujet, l'évêque du Mans écrivit à Colbert vingt lettres des
+plus pressantes pour se plaindre de ce qu'on avait exagéré ce mouvement
+et pour lui exposer l'état de détresse où se trouvait la ville par suite
+des mesures de rigueur qu'on avait prises contre elle. Mais ces lettres
+demeurèrent pendant longtemps sans résultat. (Biblioth. roy., Mss.)
+
+[520] _Lettres du cardinal d'Ossat_, p. 202, 560 et 617, citées dans le
+_Précis hist. de la marine française_, par M. Chassériau.
+
+[521] _Précis histor. de la marine_, etc.
+
+[522] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., janvier 1671.
+
+[523] _Collection des anciennes lois françaises_, etc.-_Code maritime,
+ou Lois de la marine marchande_, par Baussant, t. I, p. 27 et 28.
+
+[524] _Précis histor. de la marine française_, etc., annexes, p. 637.
+Voici, d'après le même ouvrage, le tableau de la population maritime du
+royaume à diverses époques:
+
+ En 1793 ...... 95,716 En 1830 ...... 74,917
+ En 1818 ...... 74,436 En 1840 ...... 87,545
+ En 1826 ...... 76,257 En 1845 ......101,106
+
+Le développement des armements de l'État et du commerce, ainsi que le
+système de la levée permanente, explique la différence qui existe entre
+les deux derniers chiffres.
+
+(_Note de M. Chasseriau._)
+
+[525] _Histoire de la marine française_, par M. E. Sue.--_Lettres de
+négociations entre J. de Witt, etc._ On lit dans une lettre de Van
+Beuningen à J. de Witt, du 30 janvier 1665: «Tout ce que je puis
+apprendre des forces marines de ce royaume et de ses armements, c'est
+que la couronne a trente-deux vaisseaux de guerre, parmi lesquels il n'y
+en a point au-delà de cinquante pièces de canon... L'intention du roi
+est de les porter jusqu'à cinquante, _soit en louant_, soit en faisant
+bâtir....»
+
+[526] _Histoire de la marine_, etc., etc.--_Précis histor. de la
+marine_, etc. L'auteur du _Précis_ donne aussi le tableau numérique des
+bâtiments de la marine royale aux principales époques, depuis 1671
+jusqu'en 1845. Ce qui suit en est extrait:
+
+ AUTRES
+ ANNÉÉS. VAISSEAUX. FREGATES. BÂTIMENTS. TOTAL. OBSERVATIONS.
+
+ 1671 119 22 55 196 Guerre maritime et
+ continentale.
+
+ 1678 113 29 69 211 Paix de Nimégue.
+
+ 1685 121 23 50 194 Soumission de Gênes soutenue
+ par l'Espagne.
+
+ 1692 131 133 101 265 Bataille de La Hougue.
+
+ 1741 51 15 35 101 Guerre de la succession
+ autrichienne.
+
+ 1779 68 69 117 264 Guerre d'Amérique.
+
+ 1795 78 101 551 730 Dont 276 bateaux de
+ flottille.
+
+ 1805 49 34 424 507 Plus 15 vaisseaux et 11
+ frégates en construction,
+ non compris la flottille.
+
+ 1811 57 39 922 1018 Y compris la flottille,
+ plus 56 vaisseaux et frégates
+ en construction.
+
+ 1815 55 31 306 392 Plus 25 vaisseaux et
+ frégates en construction.
+
+ 1830 33 40 213 286
+
+ 1845 23 30 246 299
+
+Enfin, dans la séance de la Chambre des Députés du 3 janvier 1846, M. le
+ministre de la marine a demandé un crédit de 135 millions pour porter,
+en sept années, à partir du 1er janvier 1847, le chiffre de nos
+bâtiments à voiles à 270, dont 40 vaisseaux et 50 frégates, et celui des
+bâtiments à vapeur à 100, dont 30 de première classe (_de 400 à 600
+chevaux_) et 70 de seconde classe (_de 90 à 300 chevaux_); total 370
+bâtiments.
+
+[527] _Lettres et négociations entre Jean de Witt_, etc.
+
+[528] _Vie de J.-B. Colbert_, etc., année 1681.
+
+[529] _Précis histor. de la marine_, etc., p. 108.
+
+[530] Biblioth. roy., Mss. _Colbert et Seignelay_; cote 7, pièce 44.
+
+[531] Arch. de la mar., _Extrait des despesches et ordres du Roy
+concernant la marine sous le ministère de M. Colbert depuis l'année 1767
+jusques et y compris l'année 1683_. 1 vol. in-fol., p. 573.--La pièce
+originale est à la Bibliothèque royale; Mss. _Colbert et Seignelay_;
+Cote 3e, pièce 25.--Au sujet de l'inexpérience de la plupart des
+officiers de marine à cette époque, Colbert écrivait, le 19 décembre
+1669, à M. de Pomponne, ambassadeur en Hollande: «Comme notre marine est
+à présent plus puissante en nombre de vaisseaux qu'en expérience de nos
+capitaines, en ce qui regarde les grandes manoeuvres, il faudrait voir si
+l'on pourrait tirer de Ruyter ou de quelqu'un des principaux officiers
+des armées navales, pendant la guerre avec les Anglais, tous les ordres
+de bataille qui ont été observés, avec les figures et les noms des
+vaisseaux.» La même recommandation fut faite à l'ambassadeur en
+Angleterre. (Biblioth. roy., Mss. _Registre des despesches_, nº 204.)
+
+[532] Arch. de la mar., _Extraits des despesches_, etc., etc.
+
+[533] _Précis histor. de la marine_, etc.--_Histoire de la marine_. M.
+Eugène Sue pense qu'en effet le comte d'Estrées avait ordre d'exposer
+ses vaisseaux le moins possible, afin que les marines anglaise et
+hollandaise fissent seules les frais de la journée, et il publie
+quelques pièces qui semblent justifier ces opinions. Malgré ses
+dénégations, la lettre de Colbert lui-même laisse du doute dans
+l'esprit. Cette lettre de Colbert est aussi inédite. (Arch. de la mar.
+_Registre des despesches_, etc., année 1672, p. 198 et 199.) A travers
+le vague de certaines expressions on croit voir que le comte d'Estrées
+avait reçu de ces ordres _qu'on n'écrit pas_, et que l'ambassadeur
+ignorait sans doute, par le même motif qu'on avait eu à lui cacher
+l'alliance secrète négociée par Madame entre Louis XIV et Charles II.
+
+[534] _Précis Histor. de la marine_, etc., p. 103.--Arch. de la mar.,
+_Extraits des despesches_, etc., etc., p. 138. Cette lettre est inédite.
+
+[535] Biblioth. roy., Mss. _Colbert et Seignelay_, t. IV, cote 11e,
+pièces 9 & 10.
+
+[536] _Ibidem_., cote 1re, pièces 5 et 10, sans date.
+
+[537a] Arch. de la mar. _Extrait des despesches_, etc., p. 613.
+
+[537b] _Commentaire sur l'ordonnance du mois d'août 1681_, par Valin;
+nouvelle édition avec des notes, par Bécane, t. I, p. XII et
+XIII.--_Collection des lois maritimes antérieures au XVIIIe siècle_,
+par M. Pardessus, t. IV, chap. XXVI, p. 245 et 246.
+
+[538] Arch. de la mar. _Registres des despesches_, etc., année 1671, t.
+I, p. 15 et suiv.--Enfin, dans un Mémoire original de Colbert sur la
+marine, mémoire non daté, mais qui doit être des derniers mois de 1670,
+ce ministre proposait au roi «de commettre le sieur d'Herbigny pour
+faire la visite de tous les ports, et de nommer trois avocats, les
+sieurs de Gamont, Billain et Foucault, qui s'assembleraient toutes les
+semaines afin de conférer sur les rapports de M. d'Herbigny, et former
+ensuite un corps d'ordonnances de marine.» (Biblioth. roy. _Colbert et
+Seignelay_, cote 1re, pièce 10.)--Il y a, en outre, dans les
+_Registres des despesches_ de 1671 et 1672 un grand nombre de lettres de
+Colbert à M. d'Herbigny, et dans le nombre on en trouve quelques-unes de
+très-sévères, desquelles il résulte que M. d'Herbigny avait outre passé
+ses pouvoirs et mal compris les intentions de Colbert, qui le menaçait
+de le rappeler s'il ne se pénétrait mieux du sens de ses instructions.
+
+[539] _Instruction à mon fils_, etc. Voir aux pièces justificatives;
+pièce numéro XII.
+
+[540] _Commentaires de Valin_, etc., p. VIII et suiv.
+
+[541] Ce qui suit est extrait des _Principes de M. Colbert sur la
+marine_. Biblioth. roy., Mss. Ce manuscrit a été publié par M. Eugène
+Sue. Il se trouve également aux Archives de la marine. L'exemplaire de
+la Bibliothèque royale a appartenu à Mme de Pompadour, dont les
+armoiries ont été découpées sur la reliure, à l'époque de la Révolution.
+Les _Principes de M. Colbert sur la marine_ ont été résumés d'une
+manière très-intelligente d'après l'_Extrait des despesches et ordres du
+Roy concernant la marine sous le ministère de M. Colbert_, 1 vol.
+in-fol., extrait fait aussi avec beaucoup de soin par un marin, et qui
+renvoie, pour chaque assertion, aux registres spéciaux dont toutes les
+dépêches sont tirées, le même travail a été fait pour l'administration
+du marquis de Seignelay.
+
+[542] On voit dans le _Registre des despesches_ de l'année 1670, que
+Colbert accorda 4 livres et jusqu'à 6 livres d'indemnité par tonneau, à
+plusieurs armateurs de Marseille, La Rochelle, Bordeaux, Saint-Malo,
+Nantes, _pour navires construits à leurs frais_.--La même année, Colbert
+donna une indemnité d'un écu par baril de boeuf transporté dans les îles.
+
+[543] _Précis histor. de la marine_, etc.
+
+[544] _OEuvres_, t. V. _Notice sur Colbert_.
+
+[545] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., 1671.
+
+[546] _Mémoires pour servir à l'histoire de Louis XIV_, par l'abbé de
+Choisy, liv. II.
+
+[547] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., années 1670 et
+1671.--M. de Silvecane était sans doute un des commis que Colbert avait
+établis dans toutes les villes manufacturières pour surveiller
+l'exécution de ses règlements et juger les contestations auxquelles ils
+donnaient lieu. Dans sa lettre du 9 janvier, Colbert lui mande en outre
+«qu'il est bien aise d'apprendre que l'_archevêque de Lyon_ se soit
+chargé de commencer les manufactures des organsins dans sa terre de
+Neufville.»--J'ai cherché à la Bibliothèque royale, dans la collection
+des _Lettres adressées à Colbert_, celle par laquelle son commis de Lyon
+lui fit connaître la peine prononcée contre les deux manufacturiers si
+arbitrairement arrêtés et jugés; elle ne s'y trouva pas; mais tout fait
+supposer que les instructions qu'il avait reçues portèrent leurs fruits,
+et que ces fabricants, coupables d'avoir conçu l'espoir de gagner plus
+d'argent à Florence qu'à Lyon, où ils se ruinaient peut-être, furent
+sévèrement punis.
+
+[548] _Lettres et négociations_, etc., t. II, lettre du 8 mai 1661.
+
+[549] Arch. du roy., E, 3336; _Registres du secrétariat_, année
+1670.--En 1675, un libraire de Rouen, le sieur Gonet, qui avait publié
+un pamphlet intitulé: _L'Évêque de Cour_, fut condamné à faire amende
+honorable devant le principal portail de l'église cathédrale de cette
+ville «tenant à la main une torche ardente du poids de trois livres, et
+là, demander pardon à Dieu, au Roy et à justice, ce faict, les livres
+estre brûlez par l'exécuteur des sentences criminelles, et ensuite estre
+banny pour l'espace de neuf ans, hors de l'Isle-de-France et province de
+Normandie, enjoint de garder son ban à peine de la vie.» (Biblioth.
+roy., Mss. _Lettres adressées à Colbert_, année 1675.)--Quelque temps
+après, un libraire d'Auxerre, le sieur Gamin, fut condamné à la même
+peine pour avoir imprimé un autre pamphlet intitulé: _La Liberté de
+l'Église, suite de l'Évêque de Cour_.
+
+[550] Arch. du roy., _Registres du secrétariat_, année 1670, p.
+236,--C'était là, dira-t-on, l'esprit du temps; sans doute: mais c'était
+aussi le devoir du ministre d'examiner si ces exigences étaient justes,
+et de ne pas suivre aveuglement les précédents. A la vérité, on avait
+fait pis encore; le 6 novembre 1660, avant l'administration de Colbert.
+A cette époque, il fut question d'achever le Louvre, et le roi publia un
+édit faisant défense à toutes personnes de Paris _d'élever aucun
+bâtiment sans sa permission expresse, sous peine de 10,000 livres
+d'amende, et à tous ouvriers de s'y employer, sous peine de prison pour
+la première fois et des galères pour la seconde_. (_Histoire de Paris_,
+par Félibien, t. II, 473.)
+
+[551] _Mémoires de Charles Perrault_, liv. IV.
+
+[552] _Mémoires de Charles Perrault_, liv. IV.
+
+[553] _Vie de J.-B. Colbert_.
+
+[554] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., année 1671.
+
+[555] Biblioth. roy., Mss. _Lettres adressées à Colbert_, année 1672.
+
+[556] _Mémoires de Gourville_.--Dans les dernières années de la vie de
+Colbert, Gourville était devenu de ses amis et il le voyait sur le pied
+d'une assez grande intimité. On se rappelle ce qu'il en a dit: «J'ai
+toujours pensé qu'il n'y avait que lui au monde qui eût pu mettre un si
+grand ordre dans le gouvernement des finances en si peu de temps.»
+
+[557] _Paradisus Londinensis_, par Salisbury, botaniste anglais, t. II;
+cité par Lemontey.
+
+[558] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., année 1672.
+
+[559] _Documents inédits sur l'histoire de France_, par M.
+Champollion-Figeac, t. III.--On trouve dans une lettre de Colbert, du 31
+décembre 1672, à son frère ambassadeur à Londres, quelques détails
+pleins d'intérêt sur la famille du ministre. J'en extrais ce qui suit:
+«Je ne puis m'empescher de vous dire que je ne suis pas tout à fait
+content de ma belle-soeur, veu qu'il me semble qu'elle doibt estre
+persuadée que les consultations que je ferois faire ici seroient aussi
+bonnes pour le moins que celles qui passent par d'autres canaux.
+J'espère qu'elle aura un peu plus de confiance en l'advenir aux soins
+que je pourrois prendre de faire les consultations moy-mesme de votre
+mal, soit de les faire faire par mon lieutenant, c'est-à-dire par ma
+femme qui en prendroit autant de soin que moy.» Arch. de la mar.,
+_Registre des despesches_, etc., année 1672.
+
+[560] _Documents inédits_, etc.
+
+[561] _Documents inédits_, etc.
+
+[562] _Mémoires_, etc., t. XIV.
+
+[563] _Soupirs de la France esclave_, etc. XIe mémoire.
+
+[564] _OEuvres de Louis XIV_, passim t. III, p. 412.--On comprend après
+cela que Louis XIV ait pu dire le mot célèbre qui lui a été si souvent
+reproché: _l'État, c'est moi_. Voici, au surplus, sur cette
+personnification absolue, exclusive, de l'État dans la Royauté, à cette
+époque, un nouveau et très-curieux passage des _Soupirs de la France
+esclave_; «Autrefois l'État entroit partout; on ne parloit que des
+intérêts de l'_État_, de la conservation de l'_État_, du service de
+l'_État_. Aujourd'huy parler ainsi seroit au pied de la lettre un crime
+de lèze-majesté. Le Roi a pris la place de l'État. C'est le service du
+_Roi_, c'est l'intérêt du _Roi_. C'est la conservation des provinces et
+des biens du _Roi_. Et ce ne sont pas seulement des paroles et des
+termes, ce sont des réalitez. On ne connoist plus à la cour de France
+d'autre intérêt que l'intérêt personnel du Roi, c'est-à-dire, sa
+grandeur et sa gloire. C'est l'idole à laquelle on sacrifie les princes,
+les grands, les petits, les maisons, les provinces, les villes, les
+finances et généralement tout. Ce n'est donc pas pour le bien de l'État
+que se font ces horribles exactions, car d'_État_ il n'y en a plus. Ce
+n'est pas non plus pour les besoins de l'_État_. Car jamais la France
+n'en a eu moins excepté depuis quelques mois. _Depuis trente ans, elle
+n'a eu d'ennemis que ceux qu'elle s'est faits de gayeté de coeur_ (XIe
+_Mémoire_).
+
+[565] _Ibidem_.
+
+[566] _Mémoires de Charles Perrault_, liv. IV.
+
+[567] On me permettra de rappeler ces vers du sonnet que le poëte
+Hénault lui avait adressé après la condamnation de Fouquet:
+
+ Sa chute quelque jour te peut être commune;
+ Crains ton poste, ton rang, la cour et la fortune;
+ _Nul ne tombe innocent d'où l'on te voit monté_...
+
+[568] _OEuvres de Lemontey_, t. V: _Notice sur Colbert_. Lemontey est le
+seul auteur qui parle de ce plan, et il n'indique pas son autorité.
+
+[569] Arch. de la mar. _Registre des despesches_, etc., année 1772.
+
+[570] _Vie de J.-B. Colbert_, etc., année 1680.--La Fontaine, _poëme sur
+le quinquina_.
+
+[571] M. Montyon donne pour preuve de cette sévérité de Louvois la
+lettre suivante que ce ministre écrivit à M. de Ménars, beau-frère de
+Colbert et intendant de Paris: «Je Vois, par votre dernière lettre, que
+les fusils de la milice ont coûté 18 francs; faites mettre en prison
+celui qui les a vendus, car ils n'en valent que 15.» (_Particularités
+sur les ministres des finances_, etc.) Cette lettre dénote en effet un
+administrateur intègre et sévère; mais n'y avait-il pas là-dessous
+quelque rancune contre Colbert?
+
+[572] _Particularités sur les ministres_, etc., article _Colbert_. Il
+est vraiment fâcheux que M. Montyon n'ait pas indiqué à quelle source il
+avait recueilli ces curieux détails, ainsi que ceux qui suivent, sur les
+derniers moments de Colbert.
+
+[573] _Vie de J.-B. Colbert_, etc., année 1683.
+
+[574] Biblioth. roy., Mss. _Inventaire fait après le décedz de
+monseigneur Colbert_.
+
+[575] _Lettres de Mme de Maintenon_, t. II, p. 388.--De toutes les
+charges de son père, le marquis de Seignelay n'eut que la marine, dont
+la survivance lui avait été donnée dès 1672, et c'était assez. Louvois
+obtint la surintendance des bâtiments, et Le Pelletier fut nammé
+contrôleur général des finances.
+
+[576] _Vie de J.-B. Colbert_, etc., année 1669.--_Testament politique de
+M. Colbert_, etc., chap. iv.
+
+[577] L'exaspération du peuple de Paris contre les restes de Colbert est
+constatée dans la note d'une épitaphe de ce ministre, insérée au
+_Recueil Maurepas_. (Voir, plus loin, p. 411, note I.)
+
+[578] _Mémoires_, etc., par l'abbé de Choisy, etc., liv. II.
+
+[579] Ce libelle, de 65 pages in-32, est probablement fort rare. Il
+appartient à la Bibliothèque de l'Arsenal. Il a pour second titre: _le
+Catéchisme des partisans, composé par M. Colbert, ministre de France,
+avec des vers sur la mort du mesme ministre_; à Cologne, chez Pierre du
+Marteau.--Il ne porte ni date ni nom d'auteur, et ne paraît pas avoir
+été imprimé à Cologne; il est plus probable qu'il sortit d'une
+imprimerie clandestine de Paris. Au _Catéchisme_ succède le _Pater
+noster de M. Colbert_. Les deux versets suivants en donneront une idée:
+
+ «Grand Dieu, je confesse mon crime,
+ Je sçais qu'il faut le condamner,
+ Qu'il mérite le noir abysme
+ Et je n'ose plus vous nommer
+ _Pater noster_...
+
+ «Et quoique le bien des provinces
+ Remplissait tous mes coffres d'or,
+ Jamais je ne voyois mon prince
+ Sans dire: il me faudrait encor
+ _Regnum tuun...»
+
+On a vu, au chapitre 1er, p. 78, note 2, la description d'une
+caricature ornée de quatrains et représentant Colbert occupé à compter
+_ses thrésors_. Enfin, si l'on était, par hasard, bien aise de connaître
+la plupart des épigrammes qui ont été faites contre ce ministre, on les
+trouverait réunies dans un recueil d'anecdotes ayant pour titre:
+_Nouveau Siècle de Louis XIV_, par Sautreau de Marsy, 4 vol. in-8º,
+article _Colbert_. Il existe un autre ouvrage en apparence relatif à
+Colbert et intitulé: _Entretiens de M. Colbert, ministre secrétaire
+d'Estat, avec Bouin, fameux partisan, sur plusieurs affaires curieuses,
+entr'autres sur le partage de la succession d'Espagne, fait par le roy
+d'Angleterre et les Hollandois_. 1 vol. in-8º, Cologne, 1701, chez
+Pierre Marteau. Je n'y ai absolument rien trouvé concernant
+l'administration de Colbert.
+
+[580] Colbert possédait à Sceaux une maison de campagne où il eut
+l'honneur de recevoir louis XIV.
+
+[581] On trouve aussi plusieurs épitaphes de Colbert dans le _Recueil de
+chansons, vaudevilles, sonnets, épigrammes, épitaphes et autres vers
+satiriques et historiques, avec des remarques curieuses, depuis 1589
+jusqu'en 1747_; 35 vol. in-4º. Biblioth. roy., Mss.--Ce recueil,
+histoire galante de la cour de France pendant près de quatre siècles, ne
+comporte nullement l'impression; mais il renferme, sur la plupart des
+anciennes familles, une foule de particularités quelquefois
+très-piquantes. Il est désigné habituellement sous le titre de _Recueil
+de Maurepas_, du nom de l'ancien ministre de Louis XV et de Louis XVI,
+qui en eut l'idée, le fit copier à grands frais, et se chargea sans
+doute lui-même des notes explicatives et rectificatives jointes à
+chacune des pièces qui le composent.--Je citerai l'épitaphe suivante de
+Colbert, à cause des notes qui l'accompagnent.
+
+
+ ÉPITAPHE DE COLBERT.
+
+ Cy gist qui peu dormit et beaucoup travailla{a}
+ Pendant son fâcheux ministère{b};
+ Que ne fit-il tout le contraire,
+ Et que ne dormit-il tout le temps qu'il veilla?
+
+{a} M. Colbert étoit l'homme du monde le plus laborieux (Note du Recueil
+Maurepas).
+
+{b} Le ministère de M. Colbert fut très-fâcheux pour la réforme qu'il
+fut obligé de faire dans les finances, attendu le mauvais estat des
+affaires du Roy qui estoient obérées lorsqu'il en prit connoissance; car
+sans parler de la Chambre de justice qu'il fit établir pour juger M.
+Fouquet, et qui ruina aussi un grand nombre de particuliers, il obligea
+Sa Majesté à faire banqueroute à tous ses créanciers qui luy avoient
+presté de l'argent de bonne foi dans les désordres et les pressantes
+nécessitez de l'État. Il fut l'auteur de l'imputation, c'est-à-dire que
+le Roy à qui on avoit presté de l'argent à un denier plus haut que le
+denier vingt imputoit sur le capital ce qu'il avoit payé d'intérest plus
+haut que le denier 20. Il fit faire une déclaration qui portoit que le
+Roy seroit toujours le premier créancier partout où il auroit intérest.
+Il créa un grand nombre de nouveaux droits, augmenta les anciens, et se
+rendit ainsy l'exécration du royaume au point que, lorsqu'on le porta
+enterrer à Saint-Eustache, sa paroisse, où l'on voit son tombeau, le
+peuple de Paris l'auroit déchiré en pièces si l'on n'eût eu la
+précaution d'assembler tous les archers de la ville pour garder son
+corps. Au surplus, il était laborieux, pénètrant, hardy, vif,
+clairvoyant, et le meilleur serviteur et le plus fidelle qui ait jamais
+esté.....(Note du Recueil Maurepas).
+
+[582] «C'est un Sully, faisons-en un Biron,» disaient les paysans à ce
+sujet (_Journal de l'Estoile_). Le même auteur parle de plusieurs
+caricatures qui furent faites contre Sully lorsqu'il tomba en disgrâce
+après la mort de Henri IV, et ajoute que «cette disgrâce fut plainte de
+peu de personnes.»
+
+[583] Ceci est une grave erreur de Thomas. Non-seulement on ne peut
+reprocher à Colbert de n'avoir pas assez ménagé le crédit, c'est-à-dire
+d'en avoir abusé, mais ce ministre tomba dans l'excès contraire.
+Forbonnais, M. Bailly, M. d'Audiffret, tous les écrivains financiers
+sont d'accord à ce sujet. Si, pendant les nécessités de la guerre, au
+lieu d'établir, comme on l'a vu, des impôts odieux, Colbert eût emprunté
+quelques millions de plus, il se fût épargné, il le savait très-bien,
+les malédictions que ces déplorables expédients lui attirèrent. Ce qui
+le retint, sans doute, c'est la crainte que, de la part de Louis XIV, la
+facilité de se procurer des ressources momentanées par la voie beaucoup
+plus facile, mais ruineuse des emprunts, ne dégénérât en habitude. On
+peut désapprouver la marche que Colbert a suivie, mais on ne saurait
+disconvenir que les deux milliards de dette laissés par louis XIV
+n'aient que trop bien justifié ses appréhensions. Dans tous les cas, le
+reproche fait par Thomas à se ministre porte complètement à faux.
+
+[584] Il ne faut pas oublier, pour être dans le vrai, la funeste
+augmentation du tarif en 1667, augmentation qui ruina l'agriculture
+française et fut une des causes principales de la guerre de 1672.
+
+[585] _OEuvres de Thomas_; _Éloge de Sully_, cité dans l'_Histoire de
+Colbert_, par M. A. de Serviez.
+
+[586] _Mémoires_, etc., liv. II.
+
+[587] _OEuvres de Lemontey_, t. V: _Notice sur Colbert_.
+
+[588] Extrait des volumes 17, 18 et 19 du _Recueil général des anciennes
+lois françaises_[*], par MM. Isambert, Decrusy et Taillandier. Cette
+collection donne le préambule et les dispositions des édits ou arrêtés
+les plus importants. Quant aux autres, elle renvoie avec toutes les
+indications nécessaires, soit aux Archives du royaume, soit aux divers
+recueils spéciaux.--Un grand nombre d'autres édits, notamment en ce qui
+concerne la marine, furent rendus pendant l'administration de Colbert et
+sont mentionnés dans la _Collection des anciennes lois françaises_. J'ai
+seulement indiqué ici les principaux.
+
+[*] C'est par erreur que, dans le cours de ce volume, cet ouvrage a été
+désigné sous le titre de _Collection des anciennes lois françaises_.
+
+[589] Autrement dits les carrosses à cinq sols. Leur organisation était
+la même que celle de nos omnibus sauf la fréquence des départs. M. de
+Monmerqué a publié, chez M. Firmin Didot, une brochure curieuse sur
+l'établissement de ces carrosses.
+
+[590] La ville de Dunkerque fut rachetée des Anglais par traité des 17
+et 27 octobre 1662, moyennant 4,674,000 fr. Voir, quant au chiffre du
+rachat, qui est communément porté à cinq millions, aux _Archives du
+royaume_, carton K. 123.
+
+[591] Il parut postérieurement, sous l'administration de Colbert,
+plusieurs autres règlements concernant les tailles.
+
+[592] Cet édit, un des plus importants rendus pendant l'administration
+de Colbert, ne fait pas partie de la _Collection des anciennes lois
+françaises_. On le trouve en entier dans les _Recherches sur les
+finances_, par Forbonnais, et dans l'_Histoire du tarif de 1664_, par
+Dufresne de Francheville.
+
+[593] Cet édit, au bénéfice duquel les protestants ne participèrent pas,
+fut révoqué en 1683. Le même édit accordait en outre mille livres de
+pension aux gentilshommes qui auraient dix enfants «nés en loyal
+mariage, non prestres, religieux et religieuses;» deux mille livres à
+ceux qui en auraient douze, et moitié somme aux habitants des villes
+franches, bourgeois non taillables ou à leurs femmes.
+
+[594] Cette ordonnance, dit le président Hénault, fut préparée et
+discutée dans un conseil composé comme il suit: Le chancelier Seguier,
+le maréchal de Villeroi, Colbert, d'Aligre, d'Ormesson, de Lézeau, de
+Machault, de Sève, Menardeau, de Morangis, Poncet, Boucherat, de La
+Marguerie, Pussort, Voisin, Hotman, et Marin. Les séances commencèrent
+le jeudi 28 octobre 1666 et continuèrent toutes les semaines,
+quelquefois plusieurs jours, jusqu'au 10 février suivant.
+
+Le 24 janvier 1667, louis XIV écrivit au premier président et au
+procureur général, avec ordre au premier président et aux autres
+présidents, à quatre conseillers de la grand'chambre et aux cinq anciens
+présidents de chambres des requêtes, avec les doyens des mêmes chambres,
+à l'ancien président des requêtes du palais, au doyen de la première
+chambre et aux avocats et procureurs généraux de s'assembler
+incessamment chez le premier président pour conférer avec lui et les
+commissaires du Conseil sur les articles préparés par ces commissaires.
+
+Les conférences s'ouvrirent le 28 janvier 1667, et se terminèrent le 17
+mars suivant après avoir occupé quinze séances.
+
+L'ordonnance civile de 1667 a été en vigueur jusqu'à la promulgation du
+code de procédure actuel.
+
+[595] Cette ordonnance, a dit M. Roy, dans son rapport à la chambre des
+Pairs sur le code forestier (1827), fut modifiée et préparée pendant
+huit années par Colbert et par les hommes les plus habiles que l'on put
+réunir dans toutes les parties du royaume.
+
+[596] Cette déclaration ne se trouve pas dans la _Collection des
+anciennes lois françaises_. Voir Forbonnais, _Recherches sur les
+finances_, année 1670.
+
+[597] Les commissaires du Conseil et les députés du Parlement qui
+prirent part à cette ordonnance, sont: le chancelier Séguier, d'Aligre,
+de Morangis, d'Estampes, de Sève, Poncet, Pussort, Voisin et Hotman,
+conseillers d'État; le premier président de Lamoignon et les présidents
+de Maisons, de Novion, de Mesmes, de Coigneux, de Bailleul, Molé de
+Champlâtreux, de Nesmond; les conseillers de la grand'chambre de
+Catinat, de Brillat, Fayer, de Refuges, Paris, Roujault; les députés des
+enquêtes, Potier de Blanc-Mesnil, de Bragelogne, de Fourcy, Lepelletier,
+Maupeou et Charton; les conseillers de Bermond, Mandat, Faure,
+Levasseur, Malo et Leboult; Talon, premier avocat général; de Harlai,
+procureur général, et Bignon, second avocat général.
+
+[598] Le préambule de cette déclaration porte que la même défense avait
+été faite par édit du mois d'avril 1667 «laquelle grâce avait produit un
+grand fruit dans le public.» Cet édit n'est pas cité dans la _Collection
+des lois anciennes_. La même déclaration fut renouvelée le 6 novembre
+1683, quinze jours après la mort de Colbert, et sans contredit d'après
+des ordres qu'il avait lui-même donnés.
+
+[599] Cet édit portait que les généraux, lieutenants généraux, maréchaux
+de camp, intendants et autres officiers, même volontaires, de quelque
+condition et qualité qu'ils fussent, ne pourraient avoir plus de deux
+services de viandes et un de fruits qui feraient trois services en tout;
+qu'il n'y aurait nulles assiettes volantes, que les plats d'un même
+service seraient de pareille grandeur et qu'il n'y aurait en aucun
+d'iceux, soit de viande ou de fruits, des mets différents, mais
+seulement d'une même sorte, à la réserve des plats de rôts où il
+pourrait être mis différentes espèces de viandes, pourvu qu'il n'y en
+eût point qui fussent l'une sur l'autre.--Ainsi, au ministère de la
+guerre, comme dans toutes les autres branches de l'administration, la
+manie des règlements était la même, et on la retrouvait jusque dans les
+détails qui semblaient le plus devoir y échapper.
+
+[600] Cette déclaration, dit d'Aguesseau (_OEuvres_, t. 14, p. 145 et
+155), réduisit les Parlements à ne pouvoir faire éclater leur zèle par
+leurs remontrances, qu'après avoir prouvé leur soumission par
+l'enregistrement pur et simple des lois qui leur seraient adressées.
+
+Les remontrances que le Parlement essaya à cette occasion furent
+regardées alors, dit d'Aguesseau, comme _le dernier cri de la liberté
+mourante_...
+
+[601] Cet édit fut révoqué au mois d'avril 1674.
+
+[602] Biblioth. roy., Mss. _Collection de Genée de Brochot_; 3e
+carton.--Mémoire _original_ de Colbert, contenant 14 feuillets, grand
+papier, écrits en entier de sa main, à mi-marge, au _recto_ et au
+_verso_. Ce mémoire est écrit extrêmement serré, par abréviations, d'une
+écriture très-difficile à lire, et l'on n'y avance en quelque sorte que
+mot par mot. C'est avec une peine infinie que je suis parvenu à en
+reproduire les extraits qui suivent, non sans être obligé de laisser,
+par intervalles, quelques lacunes qu'il m'a été impossible de
+combler.--J'ai eu soin, d'ailleurs, de faire imprimer en _italique_ les
+mots douteux ou remplacés par d'autres, et d'indiquer par quelques
+points les membres de phrase qui ont été omis. Ce mémoire a dû être
+écrit par Colbert pour Louis XIV. C'est le manuscrit le plus
+considérable de ce ministre et son premier jet, ainsi que l'indiquent
+quelques ratures et des renvois en marge. Il comprend l'histoire des
+finances et de l'administration depuis 1648 jusqu'au commencement de
+1663; mais il renferme surtout des renseignements très-étendus sur les
+opérations financières et les réformes administratives, effectuées dans
+les années 1660, 1661, 1662 et 1663.
+
+[603] Peut-être n'y a-t-il que 8 millions. Le chiffre est très-douteux.
+Dans son réquisitoire, le procureur-général Talon, porta les dépenses
+faites à Vaux à 9 millions.
+
+[604] Voir, à ce sujet, les justifications de Fouquet; p. 56 de ce
+volume.
+
+[605] Si les choses se passèrent exactement comme le dit Colbert, il
+faut avouer que l'intrigue fut ourdie de main de maître. Il est curieux
+de lire, après ce passage, le texte même de la nomination de Fouquet.
+Voir p. 4 et 5 de ce volume.
+
+[606] La lettre que Mazarin écrivit à Colbert à cette occasion ne dit
+rien de tout cela. (Voir page 14 de ce volume.) Il est très-important
+d'opposer cette lettre, dont l'original existe à la Bibliothèque royale,
+à la version de Colbert. Ces deux pièces se contrôlant l'une par
+l'autre, et la lettre de Mazarin, méritant plus de confiance que le
+mémoire de Colbert, il s'en suivrait qu'il y a beaucoup de passion et
+d'animosité dans les assertions de ce dernier en tout ce qui concerne
+Fouquet.
+
+[607] Quelque bienfaisants que dussent être les résultats de la chute de
+Fouquet, il n'en est pas moins étrange de voir Colbert faire intervenir
+le doigt de Dieu pour le succès de l'intrigue à laquelle des raisons
+d'État obligèrent d'avoir recours.
+
+[608] On accusa en effet Fouquet d'avoir entretenu des agents secrets
+dans les principales cours de l'Europe. L'envoyé à Rome dont il est ici
+question, était l'abbé de Maucroix, ami de La Fontaine.
+
+[609] Le chef naturel de la Chambre de justice était M. de Lamoignon, en
+sa qualité de premier président du parlement de Paris; mais bientôt, il
+cessa d'y aller, et toutes les affaires importantes, notamment celle de
+Fouquet, furent dirigées par le chancelier Séguier. Il est curieux de
+comparer le portrait du premier président fait par Colbert à celui que
+M. de Lamoignon a laissé de ce ministre. Voir, page 151 de ce volume,
+_Histoire de Colbert_, chap. V. De son côté, le _Journal d'Ormesson_,
+accuse durement M. de Lamoignon d'un excès de faiblesse à l'égard de
+Colbert.
+
+[610] Biblioth. roy.; département des imprimés. _Chambre de justice de
+1661_. F. 2,953. B, sous chiffre.--Cette curieuse parodie des stances du
+_Cid_ est manuscrite. Elle est intercalée entre des pièces imprimées. Je
+ne pense pas qu'elle ait jamais été publiée, Le P. Lelong; dans sa
+_Bibliothèque historique_, l'indique comme existant en manuscrit dans
+une bibliothèque particulière de Dijon, sous le titre de _Colbert
+enragé_. J'en ai supprimé cinq stances tout à fait insignifiantes.
+
+[611] Vers le milieu du procès, M. de Chamillart avait remplacé M.
+Talon, que l'on accusait de ne pas pousser l'affaire assez vivement.
+
+[612] Sainte-Hélène, qui espérait être nommé premier président du
+parlement de Rouen.
+
+[613] Biblioth. roy., Mss. Mélanges du cabinet du Saint-Esprit. Notes et
+pièces concernant Fouquet, prisonnier d'État.--Ces pièces proviennent
+d'un registre in-folio, ayant appartenu à la bibliothèque de l'ordre du
+Saint-Esprit. Leur pagination dans ce registre était de 2,169 à 2,191.
+Elles renferment:
+
+1º _La copie figurée de l'escrit trouvé dans le cabinet appelé secret de
+la maison de Monsieur Foucquet, à Saint-Mandé_, écrit que j'ai donné en
+entier dans l'étude sur Fouquet.
+
+2º Un monitoire lu dans toutes les églises de Paris, après la
+condamnation de Fouquet pour inviter les fidèles à dénoncer _tous ceux
+qui retiennent et dissimulent des biens_ qui lui appartenaient.--C'est
+une pièce originale et signée.
+
+3º L'analyse sommaire, manuscrite, _des Ordres du Roy et lettres de M.
+Louvois à M. de Saint-Mars concernant la prison de M. Fouquet dans la
+citadelle de Pignerol_.--Ces ordres et ces lettres dont j'ai donné
+quelques extraits existent aux Archives du royaume, section historique,
+carton K, 129, et ils ont été publiés postérieurement par M. Delort,
+dans son _Histoire de la détention des philosophes et des gens de
+lettres, précédée de celle de Fouquet, de Pélisson et de Lauzun_.
+
+4º Enfin, le psaume de David, traduit par Fouquet, que je donne
+textuellement. Cette pièce, de trois pages in-4º, est écrite en entier
+de sa main. Seulement, on lit dans la marge gauche de la 1re page,
+ces mots d'une autre main et d'une écriture plus récente: «Par M.
+Fouquet, surintendant des finances, prisonnier à Pignerol où il mourut.»
+Il y a, en regard de chaque verset, dans la marge gauche du manuscrit,
+également de la main de Fouquet, le texte latin que je n'ai pas cru
+nécessaire de reproduire en entier.
+
+[614] On lit en regard du titre, à droite, de la main de Fouquet:
+
+«J'ay mis isy quelques nottes pour ceux qui n'entendent pas le latin
+auquel je me suis assujetty, réduïsant chaque verset latin du pseaume à
+4 vers sans mesloigner du sens du prophète.
+
+«Dans les 1ers versets il exhorte tout le monde à louer la
+miséricorde de Dieu, et comme il repète la pluspart des mesmes mots,
+j'ay creü au moins debvoir repéter le mot de bonté.
+
+«Il convie dans le 1er verset indifféremment tout le monde.
+
+«Dans le 2e il descend en particulier au peuple d'Israël qui estoit
+la fin de leglise et comprend tous les chrestiens.
+
+«Dans le 3e il passe aux prestres et gens deglise exprimés par la
+famille d'Aaron.
+
+«Dans le 4e il excite ceux qui font profession plus particulière de
+la perfection à louer la bonté divine.»
+
+[615] Voici le texte latin de ce verset: _Dominus mihi adjutor, non
+timebo quid faciat mihi homo_.
+
+[616] Texte latin: _Meliùs est confidere in Domino quàm confidere in
+principe_.
+
+[617] Texte latin: _Meliùs est sperare in Domino quàm sperare in
+principibus_.
+
+[618] Note marginale de la main de Fouquet: «Je me suis assujetty à
+répéter le mesme vers dans les deux versets suivants pour imiter le
+latin ou ces mesmes termes sont aussy répétés trois fois.
+
+[619] Note marginale de Fouquet: «Ces deux comparaisons des mouches et
+du feu despine estant dans le latin, on n'a pas pu les supprimer.»
+
+[620] Le texte latin est beaucoup plus sobre de mots: _Non moriar, sed
+vivam et narrabo opera Domini_.
+
+[621] Note marginale de Fouquet: «On n'a pu changer cet endroit sans
+oster le sceau de la prophétie de la venue de Nostre Seigneur qui est la
+pierre angulaire de l'Église.--Tous les versets sentendent de luy.»
+
+[622] Texte latin: «_O Domine salvum me fac, ô Domìne bene prosperare:
+Benedictus qui venit in nomine Domini_.» Il est probable que Fouquet
+s'est trompé en copiant et qu'il a mis: _vous soit prospère_, au lieu
+de: _me soit prospère_.
+
+[623] Note de Fouquet: Ce verset et le suivant sont répétés comme dans
+le latin.
+
+[624] Ces vers m'ont été adressés de Grenoble.--La personne qui a bien
+voulu me faire cette intéressante communication ne s'étant pas nommée,
+je la prie de recevoir ici mes remerciements bien sincères pour sa
+bienveillante attention.
+
+[625] Cette pièce, après la lecture de laquelle toute incertitude sur la
+profession des ascendants de J.-B. Colbert, doit cesser, est extraite,
+presque littéralement, des _oeuvres inédites de P.-J. Grosley, de
+Troyes_, vol. 1er, p. 258 et suiv.--J'ai déjà cité plusieurs pièces
+de vers faites par des contemporains de Colbert, dans lesquelles ce
+ministre est désigné comme appartenant à une famille de marchands. Il y
+a dans le _Recueil manuscrit de chanson, vaudevilles, sonnets,
+épitaphes_, etc. (_Recueil Maurepas_, Biblioth. roy., Mss. 35 vol.
+in-4º), d'autres pièces qui confirment cette opinion. Dans l'une d'elles
+on invite le marquis de Seignelay, très-connu par son faste, à porter
+_de ses pères la bure_; vers auquel correspond la note suivante: «J.-B.
+Colbert était fils d'un payeur des rentes de l'hostel-de-ville de Paris
+et petit-fils d'un marchand de Reims.» On lit en outre dans une chanson
+de 1681, faisant partie du même recueil, que les filles, de Colbert les
+duchesses de Chevreuse et de Saint-Aignan avaient fait faire le tabouret
+qu'elles avaient chez la reine, _chez leur cousin, le tapissier_.
+
+[626] Odart, prononciation vicieuse d'Edouard (Note de P.-J. Grosley).
+
+[627] Des Mascrani et des Lumagna furent plus tard employés par J.-B.
+Colbert. (Voir _les registres concernant le commerce, de 1669 à 1672_,
+Bibliothèque du Roi et Archives de la marine).
+
+[628] C'était la marraine de J.-B. Colbert. (Voir la pièce précédente.)
+
+[629] Ce Largentier était de Troyes et appartenait à une ancienne
+famille de négociants. En 1594, il s'était prononcé fortement pour Henri
+IV, l'avait suivi à Paris et s'était mis dans les fermes où il avait
+fait fortune. Sully raconte de lui un mot d'une rare impertinence qui
+donna lieu plus tard à une très-piquante et spirituelle remarque de
+Henri IV. Un jour Largentier dit au roi qu'un voyage à Fontainebleau lui
+avait coûté 10,000 écus.--Ventre-saint-gris! s'écria le roi--Oui, Sire,
+mais c'est que j'ai fait prendre le modèle des frontispices de votre
+maison pour en faire de pareils à une des miennes que j'ai en Champagne.
+Peu de temps après; Largentier fut arrêté, pour quelque opération de
+finance un peu trop irrégulière sans doute, et on l'envoya au Châtelet.
+«Comment, dit le Roi, à cette nouvelle, est-ce qu'il veut prendre aussi
+le modèle des frontispices du Châtelet?»
+
+[630] On trouve dans _les lettres adressées à Colbert_, un grand nombre
+de lettres de M. Lecamus, chargé de la police de Paris, conjointement
+avec M. La Reynie, et sous ses ordres. (Bibliothèque du Roi, Mss.) Il
+est probable qu'elles sont de ce dernier.
+
+[631] Biblioth. roy., Mss. _Registres concernant le commerce, année.
+1669_, nº 204.
+
+[632] Arch. de la mar. _Extrait des despesches et ordres du Roy
+concernant la marine, sous le ministère de M. Colbert, depuis l'année
+1669 jusques et y compris l'année 1685_, 1 vol. in-folio, manuscrit, p.
+424 et suiv.--Le 20 septembre 1669, Colbert avait donné à l'évêque de
+Béziers, nommé ambassadeur à Madrid, une _Instruction sur le fait de
+commerce_. Cette instruction est beaucoup moins complète que celle-ci.
+On la trouve, à sa date, dans _le Registre des despesches, de 1669_, et
+dans les _Recherches sur les finances_, par Forbonnais, année 1669.
+
+[633] Ce mémoire a été publié par Forbonnais, avec l'orthographe de son
+époque, dans ses _Recherches et considérations sur les finances de
+France_, année 1670.--J'ai donné quelques extraits de ce mémoire, p. 297
+et 298.
+
+[634] Biblioth. roy., Mss. _Colbert et Seignelay_, t. IV, cote 16, pièce
+I.--La même pièce se trouve aux Archives de la marine, _Registres
+concernant le commerce_, année 1671, vol. 1erer, p. 59 et suiv.--J'ai
+donné quelques extraits de cette pièce, p. 299 de ce volume.
+
+[635] Cette dernière phrase a été ajoutée de la main de Colbert sur la
+copie de l'instruction qui fut envoyée à son fils et qui appartient à la
+Bibliothèque royale. Elle ne se trouve pas sur la copie qui existe aux
+Archives de la marine.
+
+[636] Biblioth. roy., Mss. _Colbert et Seignelay_, t. IV, cote 16, pièce
+nº 17.--J'ai donné, dans le corps de l'ouvrage (chap. XIV et XIX, page
+299 et 386), des extraits assez étendus de cette instruction, mais en
+raison de son importance, et afin de montrer la filiation et l'ensemble
+des idées de Colbert, je crois devoir reproduire ici en entier ce
+remarquable document.
+
+[637] Biblioth. roy., Mss. _Colbert et Seignelay_, t. IV, cote
+16.--Cette pièce a été publiée par M. Eugène Sue.
+
+[638] Colbert attachait une grande importance à la fidèle transcription
+de ses dépêches. Les _Registres des despecsches concernant le commerce
+pendant les années_ 1669, 1670, 1671, 1672, portent en regard de chaque
+lettre, un _vu_ de sa main.
+
+[639] Les lettres qui suivent sont tirées des Archives de la marine.
+Celles de l'année 1670, des _Registres des despesches concernant le
+commerce_; celles des années 1672, 1675 et 1680, des _Extraits des
+despesches et ordres du Roy concernant la marine sous le ministère de M.
+Colbert, depuis l'année 1667 jusques et y compris l'année 1683_; celle
+de l'année 1679, des _Expéditions concernant le commerce, de 1669
+jusqu'à 1683_.
+
+[640] Entrepôt.
+
+[641] Note de l'_Extrait des despesches_.--«Cette lettre n'a été
+transcrite que pour faire voir avec quelle force et quel ménagement en
+même temps, M. Colbert écrivait aux plus grands seigneurs, et à ceux
+même qui étaient le plus en faveur auprès du Roy.»
+
+[642] Arch. de la mar.--Cette lettre, écrite en entier de la main de
+Colbert, fut sans doute recopiée à cause de quelques surcharges qu'il y
+avait faites. Le manuscrit original a été intercalé dans les registres
+des _Expéditions concernant la commerce, de 1669 jusqu'à 1683_, t. II.
+
+[643] Biblioth. roy., Mss. Fonds dit _Suite de Mortemart_, no 34. Gros
+volume in-folio.--Ce volume, à l'aide duquel on pourrait reconstruire en
+quelque sorte l'hôtel de Colbert, contient l'inventaire général et
+estimatif de tous les objets qui s'y trouvaient au moment de sa mort,
+depuis les plus précieux jusqu'aux plus insignifiants. Je me suis borné
+à en transcrire ici quelques articles.
+
+[644] J'ai renvoyé aux notes pour les manuscrits et ouvrages imprimés au
+sujet desquels il y a eu lieu de donner quelques indications
+particulières.--Les ouvrages imprimés et recueils sans noms d'auteurs
+ont été classés d'après l'ordre alphabétique.
+
+[645] Je crois devoir, en raison de l'importance historique de cette
+précieuse collection, donner la table des cotes dont elle se compose.
+
+[646] C'est par erreur que ces lettres sont indiquées _Arm. XI_ dans la
+note 1 de la page 91 de ce volume.
+
+[647] Il y aura deux volumes. Le second n'a pas encore paru.
+
+[648] J'ai omis de citer cet ouvrage dans les trois premières pages de
+l'_Étude sur Fouquet_. M. Gozlan a recueilli dans les romans de
+mademoiselle de Seudéry de curieux détails sur la fête de Vaux, et c'est
+d'après lui que j'ai reproduit une partie des particularités qui se
+rattachent à cette fête.
+
+[649] Le titre de l'ouvrage ne porte pas le nom de l'auteur.
+
+[650] Ce volume ne porte pas de nom d'auteur; il est attribué à
+Lethinois par M. Blanqui, dans sa _Bibliographie des principaux ouvrages
+d'économie politique_ (_Hist. de l'Économie politique_, t. II).
+
+[651] Ces deux ouvrages ne portent pas le nom de l'auteur.
+
+
+
+
+
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+l'administration de Colbert, by Jean-Pierre Clément
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.