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diff --git a/27215-0.txt b/27215-0.txt new file mode 100644 index 0000000..fd4ded3 --- /dev/null +++ b/27215-0.txt @@ -0,0 +1,23660 @@ +The Project Gutenberg EBook of Histoire de la vie et de l'administration +de Colbert, by Jean-Pierre Clément + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de la vie et de l'administration de Colbert + +Author: Jean-Pierre Clément + +Release Date: November 9, 2008 [EBook #27215] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE COLBERT *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net); +produced from images of the Bibliothèque nationale de +France (BNF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr + + + + + + + + + +HISTOIRE + +DE LA VIE ET DE L'ADMINISTRATION + +DE COLBERT + +CONTRÔLEUR GÉNÉRAL DES FINANCES, + +MINISTRE SECRÉTAIRE D'ÉTAT DE LA MARINE, DES MANUFACTURES ET DE +COMMERCE, + +SURINTENDANT DES BÂTIMENTS; + +PRÉCÉDÉE D'UNE ÉTUDE HISTORIQUE + +SUR NICOLAS FOUQUET, + +Surintendant des Finances; + +SUIVIE DE PIÈCES JUSTIFICATIVES, LETTRES ET DOCUMENTS INÉDITS; + +PAR + +PIERRE CLÉMENT. + +PARIS, + +GUILLAUMIN, LIBRAIRE, + +Éditeur du Journal des Économistes, de la Collection des principaux +Économistes, du Dictionnaire du commerce et des marchandises, etc. + +RUE RICHELIEU, 14. + +1846 + +Corbeil, Impr. de CRÉTÉ. + + + + +AVERTISSEMENT. + + +J'avais entrepris une série d'études historiques sur l'administration +des surintendants, contrôleurs généraux et ministres des finances +célèbres. Arrivé à l'administration de Colbert, je me suis aperçu que ce +sujet, infiniment plus vaste que je n'avais cru à un premier examen, +m'entraînerait bien au delà des limites que je m'étais d'abord imposées, +et, au lieu de quelques articles, j'ai fait un livre. C'est celui que +j'offre au public[1]. + +Il existe de nombreux et excellents travaux sur Colbert. Forbonnais, de +Montyon, Lemontey, et plus récemment, MM. Villenave, Bailly, Blanqui, de +Villeneuve-Bargemont, d'Audiffret, de Serviez, semblaient avoir épuisé +ce sujet[2]. Cependant, en remontant aux documents originaux et +contemporains, soit manuscrits, soit imprimés, j'ai reconnu qu'il y +avait là une mine des plus riches à peine entamée, et j'ai essayé, grâce +à eux, de sortir du vague et des généralités à l'égard d'un certain +nombre de questions importantes que la connaissance de ces documents +pouvait seule permettre d'approfondir. + +Aucun ministre n'a laissé plus de matériaux à l'histoire que Colbert. +Non-seulement il enrichit la Bibliothèque royale des magnifiques +collections manuscrites de _Béthune_, de _Brienne_, de _Gaston duc +d'Orléans_, de _Mazarin_, mais il fit copier dans toute la France, sous +la direction des hommes les plus érudits, les titres et autres monuments +historiques conservés dans les archives des provinces. En même temps, +son bibliothécaire, Étienne Baluze, dont les bibliophiles ne prononcent +le nom qu'avec respect, recueillait par ses ordres une quantité +prodigieuse de documents politiques concernant tous les points de +l'administration. «Marine, commerce, bâtiments, finances, police, +affaires étrangères, correspondances diplomatiques, en un mot, dit M. +Paulin Paris dans son _Catalogue raisonné des manuscrits français de la +Bibliothèque du Roi_, tous les rouages du gouvernement françois sous le +règne de Louis XIV semblent réunis dans cette collection de plus de six +cents volumes presque tous in-folio.» Après avoir appartenu d'abord à la +famille de Colbert, cette riche collection fut, en 1732, proposée à +Louis XV qui en dota la France, moyennant cent mille écus[3]. + +Dans le nombre des manuscrits originaux de Colbert que possède la +Bibliothèque royale, il en est quelques-uns qui ont surtout une grande +valeur. + +Je citerai d'abord un volume de lettres de Colbert à Mazarin avec les +réponses de ce dernier en marge[4]. Ces lettres sont inédites et j'y ai +fait de nombreux emprunts. + +Une autre collection de _pièces originales_ désignée sous ce titre: +_Colbert et Seignelay_, renferme les documents historiques les plus +précieux[5]. Ces pièces au nombre de 403 sont presque toutes émanées de +Colbert même; aussi ce n'est pas une médiocre difficulté d'en pénétrer +le sens, car le grand ministre avait l'écriture la plus difficile à lire +qui se puisse voir. La collection dont il s'agit, spéciale à la marine, +paraît avoir été détachée de la grande collection de Colbert, en 1732, +époque où celle-ci fut cédée au roi, et elle n'a été acquise par la +Bibliothèque royale que depuis sept à huit ans. Restée en cartons et par +pièces détachées jusqu'à ces derniers temps, elle a été récemment +disposée en volumes avec tout le soin qu'elle réclamait, et ce n'est que +depuis peu de mois qu'il a été possible de la consulter dans son +ensemble. Cette collection est précédée d'un catalogue où l'on trouve +l'analyse sommaire de chaque pièce, travail important, ingrat, en raison +de la difficulté dont je parlais tout à l'heure, et qui a été exécuté +avec beaucoup de discernement. + +Enfin, la Bibliothèque royale possède les originaux d'un nombre +considérable de lettres adressées à Colbert pendant toute la durée de +son administration, depuis 1660, _moins les six dernières années_ (de +1678 à 1683) _qui manquent_. On ne saurait se figurer, à moins de +l'avoir parcourue, l'importance de cette collection qui renferme près de +vingt mille lettres écrites par les personnages les plus considérables +de l'époque, princes, amiraux, archevêques, gouverneurs, intendants, +etc., etc., et qui remplit de deux à quatre volumes par année. La +collection de ces lettres où j'ai puisé un grand nombre de matériaux +inédits, est désignée habituellement sous le titre de _Collection +verte_, à cause de sa reliure en parchemin vert. Ces lettres sont celles +que Baluze fut chargé de recueillir et de classer. Seulement, il paraît +constant qu'en faisant ce travail, Baluze mettait à part les lettres +traitant les affaires secrètes, réservées, et celles-là n'ont pas été +retrouvées. Il en est de même de la correspondance adressée à Colbert +pendant les six dernières années qui précédèrent sa mort, correspondance +dont la perte fait dans cette précieuse collection un vide +très-regrettable et très-fâcheux. + +Je ne parle pas d'un grand nombre d'autres manuscrits _originaux_ que M. +Champollion-Figeac, conservateur du département des Manuscrits à la +Bibliothèque royale, a bien voulu me désigner et mettre à ma disposition +avec une bienveillance dont je suis heureux de lui exprimer ici ma vive +gratitude. On les trouvera mentionnés, soit dans les divers chapitres de +ce livre, soit à la fin même du volume où j'ai indiqué, dans une sorte +d'appendice bibliographique, tous les manuscrits et ouvrages imprimés +que j'ai consultés tant pour l'histoire de Colbert que pour l'étude sur +Fouquet[6]. + +On me permettra de mentionner encore le riche dépôt national des +_Archives du royaume_ où j'ai trouvé, dans les sections de Législation +et d'Histoire, de précieux documents sur l'administration de Colbert, +notamment sur quelques-unes de ses réformes financières et sur une +réduction des rentes qui eut lieu en 1661. + +Il est encore d'autres documents manuscrits qui m'ont été d'un grand +secours, et au sujet desquels il est nécessaire de donner quelques +explications: ce sont les _Registres des despesches concernant le +commerce_ pendant plusieurs années du ministère de Colbert, registres +que l'on verra cités très-souvent, et qui jettent beaucoup de jour sur +cette partie si importante de son administration. Ces registres qui ne +sont autre chose que la copie des lettres de Colbert sur le commerce +remplissent huit volumes in-folio, et la collection, on va le voir, est +bien loin d'être complète. + +Le premier volume, comprenant l'année 1669, appartient à la Bibliothèque +royale et porte le nº 204 du fonds d'environ six cents volumes dit +_Petit fonds Colbert_. Il est relié en maroquin rouge, marqué aux armes +de Colbert, et a pour titre: _Registre des despesches concernant le +commerce tant dedans que dehors le royaume; année_ 1669. + +Les sept autres volumes appartiennent aux Archives de la marine dont il +m'a été permis de consulter les trésors, grâce aux bienveillantes +dispositions de M. le baron de Mackau, ministre de la marine, et à +l'extrême obligeance de M. d'Avezac, à qui la garde de ces riches +Archives est confiée. Les premier et deuxième volumes de la collection +de la marine sont intitulés: _Expéditions concernant le commerce de_ +1669 _à_ 1683. Ces deux volumes ne sont ni de la même copie, ni de la +même reliure, ni marqués aux mêmes armes que le volume de la +Bibliothèque royale. Tout porte à croire qu'ils sont postérieurs à +Colbert et qu'ils ont été copiés d'après les ordres d'un de ses +successeurs, pour remplir quelques lacunes. Le premier de ces volumes +renferme, entre autres documents, un certain nombre de pièces envoyées à +Colbert par le savant Godefroy, archiviste de la Chambre des comptes de +Lille, sur le commerce de cette ville et des possessions espagnoles qui +venaient d'être incorporées à la France. + +Les cinq autres volumes de la collection de la marine ressemblent +exactement pour la copie, la reliure, les armes, à celui de la +Bibliothèque royale dont ils sont évidemment la continuation, et comme +lui, portent pour titre: _Registre des despesches concernant le +commerce, année_... + +Deux de ces volumes renferment la correspondance de 1670, les deux +suivants, celle de 1671, le cinquième celle de 1672. + +La collection des registres spéciaux concernant le commerce s'arrête là. + +Il manque donc, pour apprécier dans son ensemble l'administration de +Colbert, en ce qui regarde la direction des affaires commerciales, les +volumes renfermant sa correspondance sur ces affaires, de 1661 à 1669, +et de 1675 à 1683. + +Son administration comprend vingt-deux années, et l'on ne possède en +entier sa propre correspondance touchant les affaires du commerce que +pendant quatre années seulement. + +Cependant, pour ceux qui connaissent le soin excessif avec lequel +Colbert conservait les documents relatifs à son administration et +l'attention qu'il avait de viser lui-même en marge la copie de toutes +ses lettres, il est évident que les registres qui manquent ont existé. +Mais toutes mes recherches pour les retrouver ont été infructueuses, et +j'ai dû me borner à faire des vœux pour que cette lacune si regrettable +soit comblée un jour par de plus heureux que moi[7]. + +En attendant, la collection des lettres originales adressées à Colbert, +de 1660 à 1677, que possède la Bibliothèque royale (_Collection verte_), +m'a servi, à défaut des lettres mêmes de Colbert, à éclaircir bien des +points importants. Enfin, j'ai encore trouvé, aux Archives de la Marine, +plusieurs lettres relatives au commerce, dans un volume manuscrit grand +in-folio de 700 pages, ayant pour titre: _Extraits des despesches et +ordres du Roy, concernant la marine sous le ministère de M. Colbert, +depuis l'année 1667, jusques et y compris l'année 1683_. + +Qu'il me soit permis d'ajouter que l'auteur des _Recherches et +considérations sur les finances_, Forbonnais, à qui l'on doit l'étude la +plus complète qui ait été faite jusqu'à présent, sur l'admiinistration +de Colbert, n'a connu que le _Registre des despesches de 1669_. Quant +aux écrivains qui ont traité le même sujet après lui, je crois pouvoir +dire ici, dans le seul but de constater l'exactitude de mes recherches, +qu'ils n'ont remonté ni aux sept volumes des Archives de la marine, ni à +la collection des 403 pièces relatives à la marine, désignée sous le +titre de _Colbert et Seignelay_, ni enfin aux volumineux documents de la +_Collection verte_[8]. + +Je pourrais faire la même observation au sujet de l'étude sur Fouquet, +qui renferme, entre autres pièces inédites: 1º des lettres de ce +ministre sur les dépenses qu'il faisait à Vaux et dont il cherchait à +dissimuler l'importance à Louis XIV, à Mazarin, à Colbert; 2º la copie +textuelle d'un projet de révolte écrit de sa main, dans le cas, qu'il +avait prévu, où l'on voudrait lui faire son procès; projet qui devint le +chef principal de l'accusation; 3º la traduction d'un psaume de David, +écrite aussi en entier par lui pendant sa captivité, avec des réflexions +sur sa position, des notes marginales, et le texte latin en regard[9]. + +Il me reste à ajouter quelques mots pour aller au-devant d'un reproche +qu'on fera peut-être à cette histoire, malgré le soin extrême que j'ai +mis à ne pas le mériter. Partisan de la liberté commerciale, persuadé +qu'un des premiers devoirs des gouvernements est de ménager leur entier +développement aux aptitudes naturelles dont la Providence semble avoir +doué chaque pays, dans des vues de confraternité et de bien-être, +malheureusement trop méconnues jusqu'à ce jour, je me suis attaché, +néanmoins, dans l'appréciation des actes de Colbert qui se rapportent à +ces graves questions, à me tenir en garde contre tout ce qui aurait pu +ressembler à un esprit de système, à un parti pris. En un mot, j'ai +recherché les faits avec une entière bonne foi, je n'en ai omis aucun de +quelque importance, je les ai exposés avec une impartialité rigoureuse; +puis, toutes les fois que cette impartialité, mon unique engagement, m'a +imposé l'obligation de signaler ce qui me paraissait faire tache dans la +brillante et laborieuse carrière de l'illustre ministre dont j'écrivais +l'histoire, j'ai voulu que le blâme découlât, non pas seulement des +assertions souvent erronées ou passionnées des contemporains, mais +encore des faits et des pièces les plus authentiques. Le système +industriel de Colbert, désigné plus tard sous le nom de _Colbertisme_, +de _système mercantile_ ou _protecteur_, a puissamment contribué sans +doute à mettre la France au premier rang des nations manufacturières du +globe. Quant à l'influence qu'il exerça sur la classe agricole et sur le +développement de la richesse nationale, l'examen attentif et approfondi +des faits démontrera, je crois, qu'elle fut loin d'être aussi heureuse +que Colbert l'avait espéré et qu'on le pense encore communément. + +La France entrera bientôt, je l'espère, avec mesure, mais aussi avec +fermeté, dans la période décroissante du système protecteur. Un des +hommes qui ont été chargés, au commencement de ce siècle, de lui +communiquer une nouvelle impulsion, et qui, plus tard, s'est rendu +compte de ses effets avec la double autorité que donnent l'intelligence +et la pratique des affaires, M. le comte Chaptal, ancien ministre de +l'intérieur sous l'Empire, a fait, à ce sujet, en 1819, quelques +observations très-judicieuses qu'il ne sera pas inutile de rappeler ici. + +«Si cette lutte entre les nations était trop prolongée, a dit l'ancien +ministre de Napoléon, si cette tendance à se replier, à se concentrer, à +s'isoler, pouvait se maintenir, les relations commerciales, qui ne +consistent que dans l'échange des produits respectifs, cesseraient, le +commerce ne serait plus qu'un déplacement de marchandises sur la portion +de territoire qu'occupe une nation, et l'industrie aurait pour bornes +les seuls besoins de la consommation locale. + +«Ce système d'isolement, qui menace d'envahir toute l'Europe, est +également contraire au progrès des arts et à la marche de la +civilisation; il rompt tous les liens qui, unissant les nations entre +elles, en faisaient une grande famille dont chaque membre concourait au +bien général....[10]» + +Tout en faisant ressortir les fâcheux effets du système prohibitif, dès +son origine même, je n'ai eu garde, on en trouvera la preuve à chaque +page de ce livre, de méconnaître les immenses services rendus à la +France par Colbert, et je crois avoir toujours montré, au contraire, +pour cette grande figure historique, tout le respect qu'elle commande à +tant de titres. Colbert a été, d'ailleurs, un ministre presque +universel, et s'il a commis quelques erreurs graves, erreurs qui furent +en partie le fruit des préventions et de l'inexpérience du temps où il a +vécu, l'époque qu'il a remplie de son influence n'en sera pas moins, +dans la durée des siècles, une des plus brillantes de nos annales. En +effet, de 1661 à 1683, la France présente un admirable spectacle. Aux +tiraillements et aux désordres nés de cette singulière révolte, +démocratique par la base, féodale au sommet, qu'on nomme la Fronde, +succède tout à coup l'autorité la mieux assise, la plus respectée. +L'unité du pouvoir, demeurée jusqu'alors, on peut le dire, à l'état +d'abstraction, passe dans les faits; la centralisation s'organise. Les +finances, cette difficulté incessante de l'ancienne monarchie, sont +administrées avec une probité et une intelligence inconnues depuis +Sully; les lois civiles, criminelles, commerciales, sont refondues et +mises en harmonie avec l'esprit du temps. Comme une autre Minerve, la +marine sort tout armée, en quelque sorte, du cerveau de Colbert, et +c'est là, sans contredit, le plus beau titre de ce ministre à la +reconnaissance nationale. En même temps, Molière et La Fontaine, +Bossuet et Racine, Claude Perrault, Mansard, Lebrun, rivalisent de +chefs-d'œuvre; les merveilles improvisées de Versailles étonnent +l'Europe, et le canal de Languedoc, entreprise alors gigantesque, dont +l'ancienne Rome elle-même eût été fière, unit la Méditerranée à l'Océan. +Comment le siècle qui peut s'enorgueillir d'avoir produit de tels hommes +et qui a vu s'accomplir ces grandes choses, ne serait-il pas toujours un +grand siècle? Et pourtant, celui qui secondant avec le plus +d'intelligence l'esprit d'autorité et les vues de Louis XIV, marcha à la +tête de ce mouvement, excita, encouragea ces hommes, et coopéra le plus +puissamment à l'œuvre commune; celui-là a été poursuivi jusque dans la +tombe par la haine du peuple qu'il aimait, qu'il fut impuissant à +protéger contre les terribles suites de la guerre, et qui troubla ses +funérailles. Car, il faut bien le dire, puisque c'est la vérité, peu de +ministres ont été aussi impopulaires que Colbert, et cette impopularité +fut telle, qu'un de ses successeurs, M. de Maurepas, a dit de loi, «que +_le peuple de Paris l'aurait déchiré en pièces, si l'on n'eût eu la +précaution d'assembler tous les archers de la ville pour garder son +corps_.» Triste et à jamais déplorable témoignage des égarements de la +multitude et de l'injustice des contemporains! + + + + +NICOLAS FOUQUET, + +SURINTENDANT DES FINANCES. + +NICOLAS FOUQUET, + +SURINTENDANT DES FINANCES[11]. + + +Le 17 août 1661, des milliers de carrosses armoiriés encombraient la +route de Paris à Vaux-le-Vicomte, situé à quelques lieues de Melun. +Vaux-le-Vicomte appartenait, depuis quelques années au surintendant des +finances, qui, ce jour-là, y donnait au roi Louis XIV une fête à +laquelle la reine mère, Madame et Monsieur assistaient aussi. Six mille +invitations avaient été distribuées, non-seulement dans la France +entière, mais dans l'Europe, et l'on s'y était rendu avec un +empressement qu'expliquaient et justifiaient de reste la magnificence +bien connue de Fouquet, les merveilles de Vaux et le bruit partout +répandu que le roi avait promis d'assister à cette fête, honneur insigne +où tout le monde voyait en quelque sorte le gage de la nomination +prochaine du surintendant au grade de premier ministre. A aucune époque, +en France, la passion pour les constructions monumentales n'a été +poussée aussi loin qu'au XVIIe siècle, et cette passion, dont Louis +XIV hérita de Fouquet, celui-ci la possédait à un degré qui, chez un +particulier, touchait à la folie. Trois villages démolis et rasés pour +arrondir le domaine de Vaux et le rendre digne des bâtiments de Le Vau, +des jardins de Lenôtre, des peintures de Lebrun, disent assez quelle +devait être son importance. Il est vrai que 9 millions de livres, +monnaie du temps, avaient à peine suffi à cette œuvre vraiment royale; +mais au moins le but avait été atteint, et ni le Palais-Royal, ni le +Luxembourg, ni les châteaux de Saint-Cloud et de Fontainebleau ne +pouvaient, pour la grandeur des bâtiments, le nombre et la décoration +des appartements, être comparés à Vaux. Mademoiselle de Scudéry raconte +qu'on découvrait du perron «tant de fontaines jaillissantes et tant de +beaux objets se confondant par leur éloignement, que l'œil était ébloui. +Devant soi c'étaient de grands parterres avec des fontaines et un rond +d'eau au milieu; puis, à droite et à gauche, dans les carrés les plus +rapprochés, d'autres fontaines qui, par des artifices d'eau, +divertissaient agréablement les yeux.» Mademoiselle de Scudéry ajoute +que «les innombrables figures des bassins jetaient de l'eau de toutes +parts et faisaient un très-bel objet, sans compter que toute cette +immense étendue d'eau était couverte de petites barques peintes et +dorées par où l'on entrait dans le grand canal.» Terminons cette +description d'un narrateur quelque peu enthousiaste; et sur lequel les +largesses du surintendant exerçaient sans doute leur magique influence, +par un renseignement plus significatif. Cent ans après la fête donnée +par Fouquet, le duc de Villars, alors propriétaire du château de Vaux, +songea à tirer parti des tuyaux de plomb, enfouis sous terre, qui +distribuaient l'eau aux différentes pièces depuis longtemps dégradées et +hors de service. Combien pense-t-on qu'il les vendit? 490,000 livres; +environ 1 million d'aujourd'hui. + +Cependant le roi était-arrivé. Sur sa prière, Fouquet lui fit d'abord +visiter les parties principales du château. A chaque pas, Louis XIV +voyait sur les panneaux, aux plafonds, un écusson au milieu duquel +étaient dessinées les armes de Fouquet, représentant un écureuil à la +poursuite d'une couleuvre, avec cette orgueilleuse devise qui lui fut +depuis si funeste: _Quò non ascendet?_ En même temps, les courtisans +répétaient entre eux, à voix basse, que la couleuvre était là pour +Colbert, dans les armes duquel elle figurait en effet. A mesure que le +luxe de ces somptueux appartements se déroulait devant lui, le roi +sentait naître en son cœur le désir de faire arrêter le surintendant au +milieu même de ces merveilles de l'architecture et des arts, preuves +parlantes de ses folles dépenses. Ce n'est pas tout: au milieu d'une +allégorie peinte par Lebrun, le roi vit, dit-on, le portrait de +mademoiselle de La Vallière, à laquelle on prétend que Fouquet avait eu +l'audace de faire faire d'insolentes propositions par une madame +Duplessis-Bellière, sa confidente. Louis XIV avait alors vingt-trois ans +et il aimait passionnément mademoiselle de La Vallière. Sans +l'intervention d'Anne d'Autriche, il aurait immédiatement donné cours à +son ressentiment. Quelques sages raisons de la reine mère calmèrent cet +orage, et la fête n'en fut pas visiblement troublée. Depuis quelque +temps, les italiens avaient importé en France la mode des loteries. Les +objets que Fouquet offrit de la sorte à ses invités avaient tous une +grande valeur; c'étaient des bijoux, des costumes et des armes de prix; +il y avait jusqu'à des chevaux. Dans l'après-midi, à un signal donné par +le roi, les eaux jouèrent, les bassins se remplirent, des milliers de +gerbes liquides s'épanouirent dans l'air aux feux du soleil, qui en +faisait autant d'arcs-en-ciel, et ce fut une admiration générale, +sincère. Cette multitude d'acteurs de bronze fut applaudie comme +auraient pu l'être des acteurs vivants. Vint ensuite le dîner, dont la +dépense fut plus tard évaluée à 120,000 livres, dîner fastueux, vraiment +royal, qui n'a peut-être jamais eu son pareil; car, je l'ai déjà dit, +six mille personnes y assistèrent, et il avait été dirigé par Vatel. +C'est de ce splendide dîner que le scrupuleux et impassible marquis de +Dangeau a dit dans son journal: «Au dîner du sieur Fouquet, le 17 août +1661, il y avait une superbe montagne de confiture.» Le dîner fini, la +comédie eut son tour. On avait dressé au bas de l'allée des Sapins un +théâtre sur lequel on joua pour la première fois _les Fâcheux_, de +Molière. Pélisson, le secrétaire particulier, l'homme de confiance, +l'ami intime de Fouquet, qui, de simple poëte et homme de lettres, en +avait fait en peu de temps un conseiller à la cour des aides, Pélisson +avait composé un prologue pour la circonstance. Écoutons La Fontaine: +«Au milieu de vingt jets d'eau naturels s'ouvrit cette coquille que tout +le monde a vue. L'agréable naïade (_c'était la Béjart_) qui parut dedans +s'avança au bord du théâtre, et, d'un air héroïque, prononça les vers +que Pélisson avait faits.» + + Pour voir en ces beaux lieux le plus grand roi du monde, + Mortels, je viens à vous de ma grotte profonde.... + Jeune, victorieux, sage, vaillant, auguste, + Aussi doux que sévère, aussi puissant que juste.... + Vous le verrez demain, d'une force nouvelle, + Sous le fardeau pénible où votre voix l'appelle, + Faire obéir les lois.... + +Tels étaient les éloges que le poëte de Fouquet prodiguait à Louis XIV, +au roi _juste, mais sévère_; et le roi de sourire, et toute la cour +d'applaudir. Où était en ce moment la comédie la plus piquante, la plus +curieuse? Cependant Fouquet avait été prévenu par madame +Duplessis-Bellière du projet que le roi avait eu un moment de le faire +arrêter au milieu même de la fête. Mais comment croire à un pareil +dessein? Le roi ne lui avait-il pas répété peu de temps auparavant, +qu'il lui pardonnait toutes les irrégularités que la difficulté des +temps l'avait pu obliger de commettre. A quoi bon s'effrayer? +Évidemment, tous ces bruits étaient semés par des envieux, ses ennemis, +les créatures de Le Tellier et de Colbert. Fouquet s'endormit dans ces +illusions. + +Nicolas Fouquet était né à Paris en 1615. Son père, François Fouquet, +négociant renommé, riche armateur de la Bretagne, avait fait longtemps +le commerce avec les colonies. Ses connaissances spéciales le mirent en +relation avec le cardinal de Richelieu, qui le fit entrer dans le +conseil de marine et du commerce. Il fut le seul juge du maréchal de +Marillac qui n'opina point à la mort, et, contre toute attente, le +cardinal de Richelieu lui sut gré, dit-on, de sa probité et de son +courage[12]. Quand Fouquet eut vingt ans, son père lui acheta une charge +de maître des requêtes au Parlement. Puis, quinze ans après, celle de +procureur général étant devenue vacante, l'abbé Fouquet, fort avant dans +les bonnes grâces du cardinal Mazarin, obtint de lui que son frère en +fût investi. Dans le Parlement, Fouquet rendit de bons services au +cardinal. On raconte, en outre, qu'il était fort exact à poursuivre tous +ceux qui écrivaient contre ce ministre, et qu'il fut chargé, pendant +quelques années, de la police de Paris. Au mois de février 1653, le duc +de la Vieuville, surintendant des finances, étant mort, sa charge fut +partagée entre Fouquet et Servien. Ce dernier mourut au mois de février +1659. Le préambule de l'ordonnance du roi, en date du 21 février 1659, +qui conféra à Fouquet la pleine et entière possession de la +surintendance, mérite d'être reproduit: + + «La confiance que nous avons en votre personne, éprouvée pendant + six années en fonction, la prudence et le zèle que vous avez fait + connaître, l'assiduité et la vigilance que vous avez apportées en + votre place, l'expérience que vous y avez acquise, et l'épreuve que + nous avons faite de votre conduite en cet emploi et en plusieurs + autres occasions pour notre service nous donnent toutes les + assurances que non-seulement il n'est pas nécessaire de partager + les soins de cette charge et de vous en soulager par la jonction + d'un collègue, mais aussi qu'il importe au bien de notre État et de + notre service, pour la facilité des affaires et la promptitude des + expéditions, que l'administration de nos finances ne soit pas + divisée, et que, vous étant entièrement commise et à vous seul, + Nous en serions mieux servis et le public avec Nous[13].» + +Il n'était pas possible, on le voit, de recevoir des lettres +d'investiture plus flatteuses et plus brillantes. Au surplus, bien avant +la mort de son collègue, Fouquet était déjà chargé des fonctions les +plus importantes de la surintendance, c'est-à-dire du recouvrement des +fonds. Servien n'avait dans ses attributions que la dépense. Or, le +recouvrement des fonds présentait souvent, à cette époque, des +difficultés inouïes; car, les revenus de l'État étant d'ordinaire +dépensés deux ou trois ans à l'avance, il s'agissait de décider les +financiers, traitants et partisans, à prêter des sommes considérables +sans garantie bien certaine et sous la menace incessante d'une +banqueroute. Il y en avait eu une très-fâcheuse en 1648, le cardinal +Mazarin ayant fait donner aux créanciers de l'État des billets payables +sur des fonds depuis longtemps épuisés, ce qui était une véritable +dérision et le plus sûr moyen de rendre les financiers encore plus +exigeants, lorsqu'on aurait de nouveau besoin d'eux. Par malheur, grâce +aux dépenses de la guerre, à l'insatiable avidité de Mazarin, à +l'impéritie et à la cupidité des surintendants ou de leurs commis, enfin +à la disproportion constante entre les recettes et les dépenses, les +financiers, auxquels de temps en temps on faisait rendre gorge, que l'on +emprisonnait, que l'on pendait parfois, étaient les hommes les plus +nécessaires, les plus recherchés du pays. Ils avaient en quelque sorte +entre leurs mains les résultats de la guerre, le triomphe ou la défaite; +ils le savaient, en abusaient, et, on ne saurait trop le redire, les +abus engendrant les abus, tous ceux qui avaient affaire aux financiers, +s'inspirant le mieux possible de leurs exemples, dilapidaient, +gaspillaient, s'enrichissaient comme eux, à qui mieux mieux. + +En 1653, époque à laquelle Fouquet fut appelé à la surintendance des +finances conjointement avec Servien, sa fortune personnelle s'élevait, +d'après sa propre estimation, à 1,600,000 livres, y compris la valeur +de sa charge de procureur général, sur laquelle il devait encore plus de +400,000 liv. De 1653 à 1661, son emploi de surintendant lui rapporta, +d'après son aveu, 3,150,003 liv., à peu près 400,000 liv. par an. En +outre, il fut reconnu, au moment de sa disgrâce, qu'il avait emprunté +environ 12 millions, et il disait lui-même à ce sujet: «Que mes ennemis +se chargent de tous mes biens, à condition de payer mes dettes; je leur +laisse le reste.» D'un autre côté, il résulta du dépouillement de ses +comptes que Vaux seulement lui avait coûté plus de 9 millions en achats +de terrain, constructions, meubles et embellissements. Il avait aussi +fait des dépenses considérables à sa maison de plaisance de Saint-Mandé, +à sa maison de ville, située à l'extrémité de la rue des Petits-Champs, +et aux fortifications de Belle-Isle-sur-Mer, dont il avait acheté le +gouvernement de la duchesse de Retz; de plus, il possédait un grand +nombre de terres d'une moindre valeur. Les dépenses de sa maison, +exagérées sans aucun doute, étaient estimées à 4 millions par an. Enfin, +ses ennemis allaient partout répétant qu'il avait des émissaires, des +ambassadeurs particuliers dans les principales villes de l'Europe, et +qu'il payait de sa propre cassette plusieurs millions de pension à ses +amis de la cour et des provinces, et aux personnages les plus puissants +du royaume, pour s'en faire des créatures dévouées dans l'occasion. Que +ces accusations fussent envenimées, grossies par la malveillance et la +calomnie, on n'en saurait douter. Mais, même à voir les choses sans +passion, il était évident que Fouquet dépensait des sommes exorbitantes, +sans proportion avec la fortune d'un particulier, et que, ni le revenu +de ses charges, ni son bien, ni celui de sa femme, n'y pouvaient +suffire. D'où venaient-elles donc? + +C'est ici le lieu d'expliquer le curieux mécanisme des opérations +financières de cette époque, mécanisme plein de complications, machine +confuse, surchargée de rouages, mais dont la description est +indispensable pour l'intelligence du procès de Fouquet, et sur lesquels +on possède, du reste, les renseignements les plus détaillés[14]. + +Les surintendants des finances n'étaient pas, comme on pourrait le +croire, des fonctionnaires comptables recevant et dépensant les deniers +de l'État; ils étaient seulement des agents ordonnateurs. Quant à la +recette et à la dépense, elles se faisaient chez les trésoriers de +l'épargne, seuls agents comptables, seuls justiciables de la Cour des +comptes. Le surintendant n'était justiciable que du roi. C'est ce que +Fouquet rappelle souvent dans sa défense, et il cite à ce sujet ses +lettres de nomination, où il est dit «_qu'il ne sera tenu de rendre +raison en la Chambre des comptes, ni ailleurs qu'à la personne du roi, +dont celui-ci l'a, de sa grâce spéciale, pleine puissance et autorité +royale, relevé et dispensé_.» + +Il ne faudrait pas conclure de là que l'administration des finances du +royaume et la gestion du surintendant fussent pour cela exemptes de tout +contrôle. Les comptes des trésoriers de l'épargne et le registre des +fonds dépensés permettaient de suivre l'ensemble et le détail des +opérations. D'abord, l'un des trois trésoriers de l'épargne gérait, à +tour de rôle, pendant un an, et rendait les comptes séparément, par +exercice. Aucune somme ne pouvait être reçue ou payée pour l'État sans +qu'elle fût ordonnancée par le surintendant et portée sur les registres +de l'épargne, lesquels ne mentionnaient, il est vrai, que la date des +ordonnances et les fonds sur lesquels elles étaient assignées. Mais, en +même temps et près du trésorier en exercice, on tenait un autre registre +appelé _registre des fonds_, sur lequel étaient inscrites jour par jour +toutes les sommes versées à l'épargne ou payées par elle, avec l'origine +et les motifs de la recette ou de la dépense, et les noms des parties. +Le registre des fonds n'était pas produit à la Cour des comptes; il +demeurait secret entre le roi et le surintendant. Les trésoriers de +l'épargne se bornaient à fournir les ordonnances de celui-ci à l'appui +de leurs comptes. Quant au registre des fonds, il servait en même temps +à contrôler leur gestion et celle du surintendant. En outre, l'agent +chargé de ce registre et les trésoriers de l'épargne, étant nommés par +le roi, se trouvaient complètement indépendants du surintendant. + +Voilà quels étaient les principes et les règles. Il semble, au premier +abord, qu'ils devaient prévenir toute malversation, tant de la part du +surintendant que des trésoriers et des financiers. On va voir combien +cet ordre si bien entendu, si rigoureux en apparence, pouvait comporter +d'abus. + +Pour qu'une ordonnance fût payable à l'épargne, il ne suffisait pas +quelle fût signée par le surintendant; il fallait encore, au bas de +l'ordonnance, un ordre particulier émané de lui, indiquant le fonds +spécial sur lequel elle devait être payée. Le trésorier de l'épargne ne +pouvait et ne devait payer qu'autant qu'il avait des valeurs appartenant +au fonds sur lequel l'ordonnance était assignée; mais, comme il n'en +avait presque jamais, attendu que les revenus étaient, à cette époque, +toujours dépensés deux ou trois ans à l'avance, il donnait, en échange +de l'ordonnance, un billet de l'épargne, soit un mandat sur le fermier +de l'impôt sur lequel elle était assignée. Ajoutons que, pour la +facilité des affaires et des paiements, on subdivisait souvent le +montant d'une même ordonnance en plusieurs billets de l'épargne. Il y +avait en outre des fonds intacts ou dont les rentrées étaient assurées +et prochaines au moment de l'émission des billets qui les concernaient, +tandis que les rentrées d'autres fonds étaient éloignées ou même +très-hypothétiques. De là résultaient souvent des différences +considérables dans la valeur des billets de l'épargne. Les uns étaient +au pair, d'autres, plus ou moins au-dessous du pair; d'autres, +absolument sans valeur. Cependant, ils émanaient tous de la même source +et portaient tous les mêmes signatures. Mais ce qui paraîtra surtout +extraordinaire, incroyable, c'est que souvent des billets, complètement +dépréciés tant qu'ils étaient entre les mains de quelque pauvre diable, +acquéraient leur plus haute valeur en passant dans le portefeuille d'un +fermier ou d'un courtisan en faveur, et c'est ici que se faisait le plus +odieux, le plus abominable trafic. + +En effet, Fouquet et Pélisson conviennent qu'on délivrait souvent, par +erreur ou sciemment, des ordonnances trois ou quatre fois supérieures au +fonds qui devait les acquitter. On faisait alors ce qui s'appelait une +réassignation, c'est-à-dire un nouvel ordre de paiement sur un autre +fonds, et quelquefois sur un autre exercice. La même opération se +pratiquait pour tous les billets d'une date déjà un peu ancienne qui +n'avaient pu être payés sur les fonds primitivement désignés; car plus +un billet était vieux, plus il était difficile d'en obtenir le paiement, +et il y en avait qui étaient ainsi réassignés cinq ou six fois, toujours +sur de mauvais fonds. Mais, je l'ai déjà dit, cela n'arrivait qu'aux +gens de rien, aux simples rentiers, aux modestes fournisseurs. Les +autres, les traitants, les partisans, les fermiers, ceux qui étaient en +état de faire de grandes avances, stipulaient que leurs anciens billets +seraient réassignés sur de bons fonds, et l'on acceptait même au pair +dans leurs versements de grandes quantités de ces billets qu'ils +s'étaient procurés à vil prix. + +Mais voici un bien autre abus; les lois du royaume ne permettant pas +d'emprunter au-dessus du denier 18, c'est-à-dire à 5 5/9 pour 100, la +Cour des comptes ne pouvait admettre ostensiblement un intérêt plus +élevé. Cependant, le malheur des temps, la guerre, mais surtout le +défaut d'ordre et de probité chez les administrateurs des finances +publiques, faisaient qu'on ne pouvait emprunter les moindres sommes à +moins de 15 à 18 pour 100, très-souvent davantage. Il fallait donc, pour +légaliser l'opération, augmenter artificiellement le titre du prêteur +dans la proportion de l'intérêt légal à l'intérêt réel, et établir +l'équilibre sur les registres de l'épargne, en délivrant sous des noms +en blanc, des ordonnances de paiement _qui ne devaient pas être payées_. +Ces ordonnances étaient nécessaires en outre pour mettre plus tard les +traitants à l'abri des recherches qu'on ne leur épargnait pas, sous +prétexte d'usure. Quoique fictives, elles étaient néanmoins, comme les +autres, scindées et converties en billets de l'épargne pour la commodité +du service et la régularisation des écritures. Or, quelquefois, le +traité qui avait donné lieu à une ordonnance de ce genre était révoqué, +et c'est ce qui arriva, sous l'administration de Servien et Fouquet, +pour un emprunt de 6 millions. En pareil cas, les billets de l'épargne +faits et signés en vertu de cette ordonnance devaient être rapportés et +biffés. Cette fois, bien que l'emprunt n'eût pas eu lieu, on négligea de +les biffer et de les annuler. Qu'arriva-t-il? Comme ces billets +pouvaient être séparés des ordonnances qui les avaient autorisés, on +parvint, au moyen d'assignations et réassignations sur de bons fonds, à +déguiser leur origine et à convertir en valeurs réelles des valeurs +essentiellement fictives. En un mot, grâce à ce brigandage qui fut +avéré, mais dont tout le monde déclina la responsabilité, l'État se +trouva finalement obligé de payer un emprunt qui n'avait pas même été +effectué. C'est ce même grief qui devint plus tard, sous le nom de +l'affaire des 6 millions, un des principaux chefs de l'accusation de +péculat dirigée contre Fouquet. + +Telle était donc, sans compter les pots-de-vin, qui jouaient, on le +verra plus loin, un très-grand rôle dans toutes les transactions du +temps, la nature des principaux abus pratiqués plus ou moins ouvertement +dans l'administration des finances, lorsque ce surintendant fut appelé à +la diriger. Soyons juste à son égard: à l'époque où il parvint aux +affaires, la situation était peu rassurante, et de moins habiles, de +moins hardis que lui n'eussent pas triomphé à coup sûr des difficultés +qu'il rencontra tout d'abord. Non-seulement il n'y avait rien à +l'épargne, on y était habitué depuis le ministère du cardinal de +Mazarin, mais les revenus de deux années étaient à peu près dévorés, et, +malgré ses plus captieuses promesses, le premier ministre n'inspirait +plus aucune confiance aux traitants. La banqueroute de 1648 pesait +toujours sur le gouvernement, effrayant les esprits et les capitaux. +Grâce à l'importance que lui donnait sa charge de procureur général, +grâce à sa fortune, à sa réputation d'habileté et à la délicatesse avec +laquelle il remplit ses premiers engagements, Fouquet parvint bientôt à +procurer à Mazarin tout l'argent que celui-ci lui demandait, et certes +il lui en demandait beaucoup. Je n'ai point à m'occuper ici de la +politique du cardinal Mazarin, politique patiente, rusée, mais pleine de +ressources, petite et mesquine dans les moyens, mais grande par ses +résultats, et couronnée enfin par deux succès qui ont fait époque dans +l'histoire de nos relations internationales: le traité de Munster et le +mariage du roi avec Marie-Thérèse. Mais il faut bien qu'il soit permis +de blâmer, comme elle le mérite, l'avidité de ce ministre, de cet +étranger, qui, au milieu de la détresse de la France, trouva le moyen de +thésauriser, d'entasser sans cesse, prenant de toutes mains, du roi, des +traitants, des fermiers, se faisant lui-même l'entrepreneur des +fournitures de la guerre, et laissant, en fin de compte, une fortune de +50 millions à ses héritiers. Voilà l'homme que Fouquet contracta +l'obligation de satisfaire en arrivant aux finances, et il faut lui +rendre cette justice de dire que jamais ni les intérêts de la guerre, ni +le soin des négociations diplomatiques ne périclitèrent un instant faute +d'argent. Un trait particulier de l'histoire du temps, c'est que les +financiers voulaient bien avancer des sommes considérables à Fouquet, +mais non à Mazarin, au gouvernement. L'homme privé inspirait plus de +confiance que le premier ministre, que l'État. Que faisait alors le +surintendant? Il prêtait à l'État des sommes empruntées par lui aux +particuliers, et on l'accusa plus tard d'avoir retiré de ces prêts, +qu'il avouait, dont il se glorifiait même, des intérêts usuraires. Il se +délivrait ensuite des ordonnances de remboursement qui étaient payées au +moyen de billets de l'épargne, au fur et à mesure de la rentrée des +impôts. Il avait même imaginé, pour simplifier ses opérations et éviter +les retards, de faire verser le produit des impôts dans sa caisse, de +sorte que l'_Épargne se faisait chez lui_, comme on disait alors. Ainsi, +les deniers de l'État étaient confondus avec ses propres deniers, et il +était tout à la fois ordonnateur, receveur et payeur. + +Si l'on pouvait avoir le moindre doute sur les résultats d'un pareil +désordre, il suffirait, pour le dissiper, de lire les mémoires d'un +financier du temps, de Gourville, mémoires curieux par leur franchise et +par l'espèce de naïveté impudente avec laquelle l'auteur avoue la part +qu'il a prise à tous les trafics que Fouquet tolérait, encourageait. Ce +Gourville, qui avait d'abord appartenu à M. de La Rochefoucauld, s'était +mêlé d'une manière très-active aux intrigues de la Fronde et était +arrivé à la cour par l'intermédiaire de la maison de Condé, à laquelle +il avait rendu quelques services. Actif, plein de résolution, spirituel, +adroit à prendre le vent, il parvint à s'insinuer auprès de Fouquet, et +le premier conseil qu'il lui donna fut d'amortir l'opposition du +Parlement au moyen de quelques gratifications de 500 écus habilement +distribués aux meneurs. Le conseil fut trouvé excellent, et Gourville se +chargea des négociations qui réussirent à merveille. Bientôt son crédit +fit du bruit parmi les gens d'affaires, qui s'adressèrent à lui toutes +les fois qu'ils avaient quelque chose à proposer au surintendant. «M. +Fouquet, dit-il lui-même, trouva que je m'étais fort stylé; il était +aussi bien aise que je lui fisse venir de l'argent.» Quant aux billets +de 1648 dont il a été question plus haut, voici comment Gourville en +parle. Ce passage de ses mémoires est on ne peut plus significatif: + + «Le désordre était grand dans les finances. La banqueroute + générale, qui se fit lorsque M. le maréchal de La Meilleraye fut + surintendant des finances, remplit tout Paris de billets de + l'épargne, que chacun avait pour l'argent qui lui était dû. En + faisant des affaires avec le roi on mettait dans les conventions + que M. Fouquet renouvellerait de ces billets pour une certaine + somme. On les achetait communément au denier 10 (10 pour 100); mais + après que M. le surintendant les avait assignés sur d'autres fonds, + ils étaient bons pour la somme entière. MM. les trésoriers de + l'épargne s'avisèrent entre eus d'en faire passer d'une épargne à + l'autre pour en faire leurs profits. Ce qui en ôtait la + connaissance, c'est que M. Fouquet en rétablissait beaucoup, et ces + messieurs s'accommodaient avec ceux qui avaient les fonds entre les + mains. _Cela fit beaucoup de personnes extrêmement riches_. + Cependant, parmi ce grand nombre, le roi ne manquait point + d'argent, et ayant tous ces exemples devant moi, _je profitai + beaucoup_[15].» + +Ainsi, le surintendant, ses commis et ses amis, les trésoriers de +l'épargne et les financiers battaient monnaie avec des billets achetés à +10 pour 100 de leur valeur primitive; et tout le monde ayant intérêt à +la fraude, il ne se trouvait personne pour la démasquer. Cependant, +comme il arrive souvent, l'excès même du désordre en amena la fin. Il y +avait alors à la cour, près du cardinal Mazarin, un homme qui observait +avec une indignation souvent mal contenue à quel gaspillage +l'administration des finances publiques était livrée, attendant le +moment favorable pour réformer les abus dont il gémissait. Cet homme, +autrefois attaché au ministre Le Tellier, qui l'avait plus tard donné au +cardinal Mazarin, dont il était devenu l'homme de confiance, +l'intendant, c'était Colbert. La surveillance de Colbert était-elle +désintéressée? N'avait-il pas déjà lui-même, à cette époque, l'espoir de +remplacer un jour le surintendant? Cela paraît hors de doute; mais ce +n'est pas ce qu'il s'agit d'examiner ici. Bien que le cardinal Mazarin +n'eût qu'à se louer habituellement de l'exactitude avec laquelle Fouquet +fournissait à toutes ses dépenses, il ne laissait pas que de prêter +volontiers l'oreille aux mauvais rapports qu'on lui faisait sur le +compte du surintendant. Or, celui-ci le savait; et, toujours inquiet, +troublé, se croyant chaque jour à la veille d'un caprice du premier +ministre, d'une disgrâce, il cherchait à s'attacher, en redoublant de +largesses, les personnages les plus considérables de la cour, pour se +faire un parti en cas de besoin. Après Colbert, un des ennemis les plus +dangereux du surintendant, c'était un de ses frères, l'abbé Fouquet, qui +l'avait autrefois mis en relation avec Mazarin, mais avec qui il s'était +brouillé depuis, et qui le desservait avec une vivacité dont le cardinal +paraissait s'amuser beaucoup[16]. Au mois de mars 1659, Mazarin partit +pour Saint-Jean-de-Luz, où le traité des Pyrénées devait être signé. +Colbert resta à Paris. Peu de temps après, le surintendant se dirigea +vers Toulouse, où il devait trouver le cardinal de retour. Le financier +Gourville était avec lui. On a prétendu que Fouquet entretenait des +ambassadeurs particuliers dans les principales cours. Il avait mis aussi +dans ses intérêts le surintendant des postes du royaume, M. de Nouveau, +un de ses pensionnaires, et celui-ci avait ordre, apparemment, de lui +adresser directement la correspondance de Colbert pour le cardinal de +Mazarin. Arrivé à Bordeaux, Fouquet reçut et communiqua à Gourville un +projet de restauration des finances que Colbert soumettait au cardinal. +D'après ce projet, on aurait établi une chambre de justice composée d'un +certain nombre de membres de tous les parlements du royaume, avec M. +Talon pour procureur général. C'était la perte de Fouquet, dont M. Talon +était l'ennemi déclaré, Gourville dit qu'après avoir lu ce projet, dont +la lecture avait fort abattu Fouquet, ils se mirent à le copier tous les +deux très à la hâte, afin de le rendre sans retard à l'émissaire qui +l'avait apporté. + +La circonstance était critique. Le financier vint en aide au +surintendant, et le tira de ce danger avec une habileté consommée. Il +alla trouver le cardinal et lui dit qu'il courait à Paris des bruits sur +une cabale organisée contre Fouquet, cabale très-fâcheuse, en ce qu'il +ne serait plus possible à celui-ci, son crédit étant ruiné par tous ces +méchants propos, de trouver l'argent dont le roi avait besoin. Gourville +ajouta qu'au surplus il n'était pas étonnant de voir la calomnie +s'acharner contre le surintendant, bien des gens se croyant aptes à +gérer sa charge, et ne négligeant rien pour réussir à s'en emparer[17]. +Ces raisons, adroitement développées par un homme qui était censé +n'avoir aucune connaissance du projet de Colbert, frappèrent le +cardinal, qui pour rien au monde n'aurait voulu s'exposer à trouver les +coffres de l'épargne vides au moment où il était sur le point +d'atteindre le but de ses efforts diplomatiques, et non-seulement +Fouquet ne fut pas disgracié, mais Colbert reçut du cardinal l'ordre de +continuer à le voir. + +Les extraits suivants de la lettre de Mazarin montrent bien, au surplus, +l'effet qu'avait produit sur son esprit la lecture du projet de +Colbert. + + «J'ay reçeu le mémoire et achevé de le lire un moment auparavant + que M. le surintendant feust arrivé. J'ay esté bien ayse des + lumières que j'en ay tiré, et j'en proffitteray autant que la + constitution des affaires présentes le peut permettre. + + «Je vous diray seulement que M. le surintendant me faisoit des + plaintes des discours que Hervart tenoit à son préjudice, disant à + ses plus grands confidents que luy surintendant sortiroit bientôt + des finances, que c'estoit une chose résolue, qu'il agissoit en + cela de concert avec vous[18]. + + «Il m'a adjouté que vous ayant pratiqué longtemps, il avait eu le + moyen de vous connoistre un peu, et que il ne doutoit pas que vous + n'aviez pas pour luy la même affection que par le passé, s'estant + apperçeu que depuis quelque temps vous luy parliez frédement, quoy + qu'il ne vous eust pas donné sujet à cela, ayant pour vous la + dernière estime, et ayant toujours souhété avec la dernière passion + d'avoir vostre amitié, sachant d'ailleurs l'affection et la + confiance que j'avais en vous. Sur quoy s'est fort estendu, ne luy + estant pas échappé une parole qui ne feust à votre advantage, et se + plaignant seulement de la liaison dans laquelle vous estiez entré + avec Hervart et l'avocat-général Tallon, à son préjudice, et + d'autant plus que vous ne pouviez pas douter que sous tous ses + préparatifs je n'avois que à dire un mot pour le retirer, et me + remettre non pas seulement la surintendance, mais la charge de + procureur général. + + «Je me suis desmêlé ensuite de tout cela que le surintendant est + demeuré persuadé que vous ne m'aviez rien mandé à son préjudice, + mais non pas que ce qui s'est passé à Paris n'est autrement de ce + qu'il m'a dit. Tout ce que je vous puis dire, c'est que je mettray + touttes piéses en œuvre pour renvoyer le surintendant persuadé que + vous ne m'avez rien mandé, et vous pouvez parler et vous éclaircir + avec luy en cette conformité, car je reconnois qu'il souhéte + furieusement de bien vivre avec vous et proffitter de vos conseils, + m'ayant dit que d'autres fois vous les lui donniez avec liberté, ce + que vous ne faites pas depuis quelque temps. + + «Hervart n'a jamais esté secret, et par le motif d'une certaine + vanité qui n'est bonne à rien, dit à plusieurs personnes tout ce + qu'il sçait, et ainsy je ne doute pas que ces discours n'aient + donné lieu au surintendant de pénétrer les choses qu'il m'a + dit[19].» + +Colbert reçut cette dépêche à Nevers, le 27 octobre 1659. Le lendemain +il répondit au cardinal une longue lettre qu'il importe de reproduire en +entier, parce qu'elle contient de curieux détails sur ses relations avec +Fouquet et Mazarin. On est heureux, quand il s'agit de personnages +historiques si considérables, de pouvoir s'appuyer sur des documents +authentiques qui fixent aussi nettement les positions. + + A Nevers, ce 28 octobre 1659. + + «Je receus hier, à Desize, les dépesches de Vostre Eminence, du 20 + de ce mois, aus quelles je feray double réponse. Celle-cy servira, + s'il luy plaîst, pour ce qui concerne le discours fait par M. le + procureur général et le mémoire que j'ay envoyé à Vostre Eminence. + Il est vray, Monseigneur, que j'ay entretenu une amitié assez + étroite avec lui, depuis les voyages que je fis en 1650 avec Vostre + Eminence, et que je l'ay continué depuis, ayant toujours eu + beaucoup d'estime pour luy, et l'ayant trouvé un des hommes du + monde le plus capable de bien servir Vostre Eminence et de la + soulager dans les grandes affaires dont elle est surchargée. Cette + amitié a continué pendant tout le temps que M. de Servien eut la + principale autorité dans les finances, et souvent j'ay expliqué à + Vostre Eminence même la différence que je faisois de l'un à + l'autre. Mais dés lors que, par le partage que Vostre Eminence fist + en 1655, toute l'autorité des finances fust tombée entre les mains + du dit sieur procureur général, et que par succession du temps je + vins à connoistre que sa principalle maxime n'estoit pas de fournir + par économie et par mesnage beaucoup de moyens à Vostre Eminence + pour estendre la gloire de l'État, et qu'au contraire il + n'employoit les moyens que cette grande charge lui donnoit qu'à + acquérir des amis de toute sorte et à amasser pour ainsi dire des + matières pour faire réussir, à ce qu'il prétendoit, tout ce qu'il + auroit voulu entreprendre, et mesme, pour se rendre nécessaire, et + en un mot qu'il a administré les finances avec une profusion qui + n'a point d'exemple, à mesure que je me suis apperceu de cette + conduitte, à mesure nostre amitié à diminué, mais il a eu raison de + dire à Vostre Eminence que je me suis souvent ouvert à luy et que + je luy ay mesme donné quelques conseils, parce que pendant tout ce + temps-là je n'ay laissé passer aucune occasion de lui faire + connoistre autant que cette matière le pouvoit permettre, combien + la conduitte qu'il tenoit étoit éloignée de ses propres advantages, + qu'en administrant les finances avec profusion, il pouvoit + peut-estre amasser des amis et de l'argent, mais que cela ne se + pouvoit faire qu'en diminuant notablement l'estime et l'amitié que + Vostre Eminence avoit pour luy, au lieu qu'en suivant ses ordres, + agisant avec mesnage et économie, lui rendant compte exactement, il + pouvoit multiplier a l'infini l'amitié, l'estime et la confiance + qu'elle avoit en luy, et que sur ce fondement, il n'y avoit rien de + grand dans l'État et pour luy et pour ses amis à quoi il ne pust + parvenir. Quoique j'eusse travaillé inutilement jusqu'en 1657, + lorsqu'il chassa Delorme, je crus que c'estoit une occasion + très-favorable pour le faire changer de conduitte; aussi + redoublay-je de diligence et de persuations, luy faisant connoistre + qu'il pouvoit rejeter toutes les profusions passées sur le dit + Delorme, pourvu qu'il changeast de conduitte, luy exagérant + fortement tous les advantages qu'il pourroit tirer de cette + favorable conjoncture. Je ne me contentay pas de faire toutes ces + diligences, je sollicitay encore M. Chanut pour lequel je sçay + qu'il a estime et respect, de se joindre à moy, l'ayant trouvé dans + les mesmes sentiments. Je fus persuadé quelque temps qu'il suivoit + mon avis, et pendant tout ce temps nostre amitié fust fort + réchauffée, mais depuis l'ayant vu retomber plus fortement que + jamais dans les mesmes désordres, insensiblement je me suis retiré, + et il est vray qu'il y a quelque temps que je ne luy parle plus que + des affaires de Vostre Eminence, parce que je suis persuadé qu'il + n'y a rien qui le puisse faire changer. Mais il est vray qu'il n'y + a rien que j'aye tant souhaité et que je souhaite tant que le dit + sieur procureur général pust quitter ses deux mauvaises qualités, + l'une de l'intrigue et l'autre de l'horrible corruption dans + laquelle il s'est plongé, parce que si ses grands talents étaient + séparés de ces grands défauts, j'estime qu'il seroit très-capable + de bien servir Vostre Eminence. + + «Quant à ma liaison avec M. Hervart et M. Talon, dont il a parlé à + Vostre Eminence; je ne saurais lui désirer un plus grand avantage + que d'estre éloigné de toutes liaisons _des deux parts_ autant que + je le sais, estant fortement persuadé et par inclination naturelle + et par toute sorte de raisonnement que la seule liaison que l'on + puisse et que l'on doibve avoir ne consiste qu'à bien servir son + maistre et que toutes les autres ne font qu'embarrasser. Mais quand + je serois d'esprit à chercher ces liaisons, la dernière personne + avec qui j'en voudrais faire, ce serait avec M. Hervart, pour + lequel je n'ay conservé aucune estime. Pour M. Talon, il est vraj + que j'ay beaucoup d'estime pour lui et que je l'ay vu trois fois + cet esté à Vincennes, chez luy et en mon logis. Mais aussi il est + vray que j'ay creu qu'il estoit peut-être bon pour le service du + Roy et pour la satisfaction de Vostre Eminence de garder avec luy + quelque mesures pour le faire souvenir, dans les occasions qui se + peuvent présenter, des protestations qu'il m'a souvent faites de + bien servir le Roy et Vostre Eminence, pourveu qu'on lui fasse + sçavoir dans les oscasions ce que l'on désire de luy, avouant + luy-mesme qu'il peut quelquefois se tromper. + + «Pour ce qui est de la connoissance que le dit sieur procureur + général a tesmoigné avoir du mémoire que j'ay envoyé à Vostre + Eminence, je puis bien dire avec assurance que s'il le sçait il a + été bien servy par les officiers de la poste, avec les quels je + scay qu'il a de particulières habitudes, n'y ayant que Vostre + Eminence, celuy qui l'a transcrit et moi qui en ayent eu + connaissance et ne pouvant doubler du tout de celui qui l'a + transcrit, y ayant 16 ans qu'il me sert avec fidélité en une + infinité de rencontres plus importantes que celle-ci. + + «Ce mémoire n'a esté fait sur aucun qui m'aye esté donné par le + sieur Hervart, duquel je n'en ay jamais voulu recevoir, ne + l'estimant pas assez habile homme pour bien pénétrer une affaire et + pour dire la vérité. Ce que Vostre Eminence trouvera de bon dans + cette affaire vient d'elle mesme, n'ayant fait autre chose que de + rédiger par escrit une petite parties des belles choses que je luy + ay entendu dire sur le sujet de l'esconomie des finances. Pour ce + qui est rapporté du fait de la conduitte du surintendant, Vostre + Eminence scait tout ce que j'en ai pu dire, et je suis bien assuré + qu'il n'y a personne en France qui souhaite plus que moy que sa + conduite soit réglée en sorte qu'elle plaise à Vostre Eminence et + qu'elle puisse se servir de luy. Quant à tous ces discours que le + sieur Hervart a fait et que le sieur procureur général m'attribue + en commun et qu'il dit scavoir de la source, je crois bien qu'il le + sçait du dit sieur Hervart, parce qu'il a des espions chez lui, + mais je ne suis pas garant de l'imprudence de cet homme là avec + lequel j'ay toujours agi avec beaucoup de retenue, m'estant + apperceu en une infinité de rencontres qu'il se laisse souvent + emporter à dire mesme tout ce qu'il avoit appris de Vostre + Eminence. + + «Sy, dans ce discours et dans le mémoire que j'ay envoyé à Vostre + Eminence, la vérité n'y paroist sans aucun fard, déguisement, envie + de nuire, ni autre fin indirecte de quelque nature que ce soit, je + ne demande pas que Vostre Eminence aye jamais aucune créance en + moy, et il est mesme impossible qu'elle la puisse avoir, parceque + je suis asseuré que je ne puis jamais lui exposer toute la vérité + plus à découvert et plus dégagée de toutes passions. Et outre que + Vostre Eminence le découvre assez par le discours mesme, sy elle + considère que je ne souhaitte la place de personne, que je n'ay + jamais temoigné d'impatience de monter plus haut que mon employ, + lequel j'ay toujours estimé et estime infiniment plus que tout + autre, puisqu'il me donne plus d'occasions de servir + personnellement Vostre Eminence et que d'ailleurs sy j'avois + dessein de tirer des advantages d'un surintendant je ne pourrois en + trouver un plus commode que celui-là, ce qui paroist assez + clairement à Vostre Eminence par l'envie qu'il luy a fait paroistre + de vouloir bien vivre avec moy: Vostre Eminence jugera, dis-je, + assez facilement qu'il n'y a aucun motif que la vérité et ses + ordres qui m'ont obligé de dire ce qui est porté par ledit mémoire, + et que les discours du sieur Hervart n'ont aucun rapport avec ce + qui me regarde en cela. + + «Quant à l'envie qu'il a fait paroistre à Vostre Eminence mesme de + vouloir bien vivre avec moy, il n'y aura pas grand peine, parce que + ou il changera de conduitte ou Vostre Eminence agréera celle qu'il + tient, ou Vostre Eminence l'excusera par la raison de la + disposition présente des affaires, et trouvera peut-estre que ses + bonnes qualités doivent balancer, et mesme emporter ses mauvaises; + en quelque cas que ce soit, je n'auray pas de peine à me renfermer + entièrement à ce que je reconnoistray estre des intentions de + Vostre Eminence, luy pouvant protester devant Dieu qu'elles ont + toujours esté et seront toujours les règles des mouvements de mon + esprit.» + + COLBERT. + +Certes, il était difficile de distiller la flatterie avec plus +d'adresse, et, en même temps, de perdre plus sûrement Fouquet dans +l'esprit du cardinal que ne le fit Colbert dans cette circonstance. Ses +insinuations et ses louanges devaient produire inévitablement l'effet +qu'il en espérait, et dès ce jour sans doute, la disgrâce de Fouquet fut +arrêtée. Ce n'était plus qu'une question de temps. Il est même probable +que sans l'hésitation et la timidité naturelles de Mazarin, elle n'eût +pas été aussi longtemps différée, à moins que celui-ci, riche à 50 +millions ramassés de toutes mains et par tous les moyens, n'eût éprouvé +quelque embarras à faire poursuivre le surintendant pour crime de +péculat[20]. + +Toutefois, docile aux recommandations du cardinal, Colbert alla voir le +surintendant dès que celui-ci fut de retour à Paris, et il y eut entre +eux une apparence de réconciliation; mais les intérêts étaient +dorénavant trop distincts pour que cette paix fût sérieuse. Colbert ne +modifia pas ses sentiments sur les opérations de Fouquet. Quant à ce +dernier, il garda toutes ses craintes, toutes ses inquiétudes sur les +dispositions du cardinal, et ses soupçons lui firent sans doute +conserver, quoi qu'il ait pu dire, un projet de révolte qu'il avait +ébauché en 1657, et dont le manuscrit, des plus compromettants, fut +trouvé plus tard dans ses papiers. + +Telle était donc la position du surintendant vers la fin de 1639. Deux +ans après, au mois de mars 1661, le cardinal Mazarin mourut. On sait +comment il recommanda Colbert au roi. «Sire, je vous dois tout, dit-il à +Louis XIV, mais je crois m'acquitter en quslque sorte avec Votre Majesté +en lui donnant Colbert.» Le cardinal ne pouvait rendre à la France un +plus grand service, ni porter à Fouquet un coup plus terrible. +Cependant, le poste de premier ministre était vacant, et la vanité, la +présomption du surintendant n'ayant point de bornes, il ne crut pas que +le roi pût jeter les yeux sur un autre que lui. Jusqu'au jour même de la +mort du cardinal, et par déférence pour les services qu'il en avait +reçus, Louis XIV lui avait laissé tout le soin du gouvernement. +L'étonnement fut général lorsque, au premier conseil qui suivit la mori +de Mazarin, il prévint ses ministres qu'à l'avenir ils eussent à lui +parler directement de toutes les affaires, ses intentions étant qu'il ne +fut donné aucune signature, aucun ordre, aucun passe-port, sans son +commandement. On espérait, il est vrai, que ce beau zèle ne durerait +pas, et que le roi retournerait bientôt aux chasses, aux ballets, aux +plaisirs. C'était surtout l'opinion et le désir de Fouquet. Depuis la +mort du cardinal, Fouquet se croyait plus en faveur que jamais. + +Vainement ses amis l'engageaient à se défier des apparences, et surtout +à ne rien déguiser au roi de la véritable situation des finances. Il +avait cru se mettre en règle en priant un jour le roi de lui pardonner +ce qui avait pu se faire d'irrégulier dans le passé à cause de la +difficulté des temps, et le roi lui avait en effet répondu qu'il lui +pardonnait. C'était pour Fouquet une occasion admirable de se conformer +dorénavant aux règles de comptabilité qui ont été expliquées plus haut, +et qu'on avait impunément violées depuis longtemps; mais il lui eût +fallu pour cela modérer sa dépense, et supprimer les pensions qu'il +faisait à tous les courtisans de sa prospérité. Fouquet n'en eut sans +doute pas la force. Sans tenir aucun compte des avis que Pélisson, +Gourville et d'autres amis lui donnaient sur les menées de Colbert et de +madame de Chevreuse, qui avait détaché la reine mère de son parti, il +persista à fournir des états dont Colbert, nommé intendant des finances +depuis la mort de Mazarin, démontrait chaque jour la fausseté au +roi[21]. En même temps, Louis XIV désirant pousser jusqu'à ses plus +extrêmes limites l'expérience qu'il avait commencée, le recevait toutes +les fois qu'il le désirait, et lui témoignait une bienveillance marquée. +Ainsi, pendant que quelques-uns, les mieux avisés, mais le plus petit +nombre, ne doutaient pas de l'imminence de sa chute, d'autres le +croyaient destiné à hériter de la faveur et de la toute-puissance du +cardinal. Naturellement, Fouquet ajoutait foi aux pronostics de ces +derniers, et déjà ses collègues remarquaient un changement insupportable +dans son humeur. D'un autre côté, tout le monde se plaignait des airs de +plus en plus altiers et hautains, des manières orgueilleuses de sa +femme. Sa mère seule avait la réputation d'une bonne et sainte femme, et +l'on racontait qu'elle gémissait de ses dissipations au point de +souhaiter un terme à la faveur dont il jouissait. On a vu plus haut que +Fouquet était en même temps surintendant des finances et procureur +général du parlement de Paris. Cette dernière charge, la plus +considérable du royaume après celles de chancelier et de premier +président, lui donnait une consistance immense auprès de sa compagnie, +de tout temps fort jalouse, comme on sait, des privilèges dont +jouissaient ses membres, et, en cas de procès, le rendait justiciable +d'elle seule, ce qui présageait un acquittement certain. Comment éviter +un pareil résultat? On a prétendu que, dans cette occasion, Colbert +prêta les mains à une intrigue où l'on regretterait beaucoup, pour +l'honneur de son caractère, qu'il se fût véritablement trouvé mêlé. Le +roi avait déclaré qu'il ne nommerait jamais chevalier de ses ordres un +homme, quelque notable qu'il fût, s'il était _de robe_ ou _de plume_, +c'est-à-dire magistrat ou financier. Colbert persuada, dit-on, à Fouquet +que l'intention du roi était de le nommer chevalier de ses ordres, mais +que la charge de procureur général dont il était investi mettait un +obstacle invincible à ce dessein. Entraîné, comme toujours, par sa +vanité, Fouquet vendit sa charge 1,400,000 livres à M. de Harlay, et, +sur une nouvelle insinuation de Colbert, offrit généreusement de faire +déposer dans la citadelle de Vincennes, à la disposition du roi, qui +avait paru le désirer, 1 million que M. de Harlay lui donnait comptant. +Telle est, du moins, la version de l'abbé de Choisy, que tous les +biographes de Fouquet et de Colbert ont adoptée. Or, voici ce que +Fouquet lui-même écrivit à ce sujet, pendant le cours de son procès: + + «Le Roy me témoigna qu'il voudroit avoir un million d'argent + comptant, sans faire tort à ses autres affaires, pour mettre en + réserve à Vincennes; je luy dis que si je voulois vendre ma charge + j'en tirerois un million, outre ce que j'estois obligé de donner à + mon fils pour sa survivance; et que s'il luy plaisoit de + l'accepter, je le lui donnois en pur don de bon cœur, en + reconnoissance de la bonté que Sa Majesté me témoignoit, et des + biens qui me venoient d'elle. Le roy l'accepta, me remercia, fit + porter le million secrètement à Vincennes, où je le mis, et où il + est peut-estre encore aussi bien que moy.»[22] + +Quoi qu'il en soit, une fois ces précautions prises, le roi, fatigué de +la comédie que Fouquet le forçait de jouer depuis quatre mois, eut hâte +d'en finir, et sans la reine mère, il l'eût fait arrêter à Vaux même. +Heureusement, l'avis de celle-ci prévalut, et Louis XIV n'eut pas plus +tard à se reprocher cette déloyauté. D'ailleurs, il fut décidé, au +retour de Vaux, qu'on retarderait l'affaire le moins possible. Le roi +organisa donc pour les premiers jours du mois suivant, à l'occasion de +la tenue des États de Bretagne, un voyage à Nantes, et le surintendant +fut désigné pour l'y accompagner. Toutes les dispositions nécessaires +furent combinées longtemps d'avance avec un soin minutieux, et l'on prit +patience jusqu'au moment tout à la fois tant désiré et tant redouté. + +En effet, la cour n'était pas sans inquiétude sur les résultats que +pouvait entraîner l'arrestation de Fouquet. On savait que, grâce aux +pensions qu'il répandait de tous côtés, il avait de nombreuses créatures +qu'on supposait dévouées à sa fortune. En outre, les troubles de la +Fronde n'étaient pas déjà si anciens qu'on ne pût craindre d'en voir +tenter un nouvel essai par un homme puissant, ayant à sa disposition, au +moyen de sa famille, plusieurs places de guerre fort importantes, et +possédant en propre un point très-fortifié, Belle-Isle-sur-Mer, où l'on +croyait qu'il avait fait cacher des trésors considérables, à l'aide +desquels, favorisé par sa proximité de deux provinces très-surchargées +d'impôts et mécontentes, la Normandie et la Bretagne, il lui serait +facile de fomenter une guerre civile. + +Enfin, le nouveau gouvernement n'ayant encore donné aucune preuve de sa +force, de sa puissance, doutait en quelque sorte de lui-même et +s'exagérait les difficultés. On comprend donc ses craintes, ses +hésitations, ses précautions. Louis XIV a dit, dans ses _Instructions au +Dauphin_, que, «de toutes les affaires qu'il avait eues à traiter, +l'arrestation et le procès du surintendant était celle qui lui avait +fait le plus de peine et causé le plus d'embarras[23].» Le voyage à +Nantes avait un double avantage: il isolait Fouquet de ses amis, et +permettait de s'emparer presque en même temps de sa personne et de +Belle-Isle avant qu'il lui eût été possible de mettre cette place en +état de défense, et d'en faire enlever les trésors qu'on y supposait en +dépôt. + +La cour partit pour Nantes vers les derniers jours du mois d'août. +Cependant, le secret de ses projets n'avait pas été si bien gardé qu'il +n'en eût rien transpiré au dehors. Au contraire, tout le monde +paraissait s'attendre à ce que le voyage de Nantes serait marqué par +quelque grand événement; seulement, on croyait qu'il s'agissait d'une +simple lutte d'influence entre Fouquet et Colbert, dont l'inimitié +était devenue alors manifeste, et quelques personnes supposaient que ce +dernier allait être définitivement éclipsé par l'étoile de jour en jour +plus resplendissante du surintendant. Malgré le danger qu'il avait couru +à Vaux, malgré les avis qui lui venaient de tous côtés, Fouquet lui-même +partagea ces illusions jusqu'au dernier instant. Cela paraît incroyable, +mais tous les mémoires du temps sont unanimes à ce sujet, et un tel +excès d'imprévoyance ne fait que mieux éclater son inconcevable +légèreté. Pourtant, dans une conversation avec Loménie de Brienne, la +veille de son départ de Paris, il dit à celui-ci, d'un air triste et +abattu, que plusieurs personnes l'informaient d'un méchant projet qui se +tramait contre lui, que la reine mère elle-même l'en avait fait avertir, +que sa fortune était fort compromise à cause des grandes dettes qu'il +avait contractées pour le service de l'État; mais qu'il était résigné à +tout, ne croyant pas cependant que le roi voulût le perdre. Puis il +ajouta: «Pourquoi le roi va-t-il en Bretagne, et précisément à Nantes? +Ne serait-ce point pour s'assurer de Belle-Isle?--A votre place, +répondit de Brienne, j'aurais cette crainte, et je la croirais +fondée.--Nantes! Belle-Isle! Nantes! Belle-Isle! répéta Fouquet à +plusieurs reprises. M'enfuirai-je? Mais où me donnerait-on protection, +si ce n'est à Venise?--Je l'embrassai les larmes aux yeux, dit de +Brienne, et je ne pus m'empêcher de pleurer; il me faisait compassion et +il en était digne[24].» + +Mais ce n'était là qu'un éclair de prudence, et, bien que malade, +Fouquet se décida à partir. Il arriva à Nantes avec la fièvre tierce. +Trois ou quatre fois dans la journée le roi envoyait savoir de ses +nouvelles. Le 4 septembre, de Brienne alla deux fois chez lui pour +s'informer si le roi pourrait le voir le lendemain de bonne heure, ayant +le projet de partir pour la chasse dans la matinée. Il le trouva dans sa +robe de chambre, couché sur son lit, le dos appuyé contre une pile de +carreaux. De Brienne lui dit qu'il venait de la part du roi savoir +comment il se portait. «Fort bien, à ma fièvre près, qui ne sera rien. +J'ai l'esprit en repos, et je serai demain hors de mes inquiétudes. Que +dit-on au château et à la cour?--Que vous allez être arrêté.--Puyguilhem +vous l'a-t-il dit? En tout cas, il est mal informé et vous aussi; c'est +Colbert qui sera arrêté, et non moi.--En êtes-vous bien assuré? lui dit +de Brienne.--On ne peut l'être mieux. J'ai moi-même donné les ordres +pour le faire conduire au château d'Angers, et c'est Pélisson qui a payé +les ouvriers qui ont mis la prison hors d'état d'être insultée.--Je le +souhaite, répondit de Brienne; mais on vous trompe; vos amis craignent +fort pour vous. Toutes les manigances qui se font au château ne me +plaisent guère, et les précautions qu'on a prises de condamner les +portes de la salle, la table du roi couverte de papiers et de lettres de +cachet qu'on apporte par douzaines de chez M. Le Tellier, Saint-Aignan +et Rose toujours en sentinelle dans le petit corridor, tout cela ne vous +présage rien de bon.--C'est moi, dit Fouquet d'un air fort gai, qui ai +donné au roi tous ces avis, afin de mieux couvrir notre jeu.--Dieu le +veuille, mais je n'en crois rien. Que dirai-je au roi de votre +part?--Que j'entrais dans mon accès quand vous êtes arrivé; mais qu'il +ne sera pas long, je pense, et que cela n'empêchera pas que je ne sois +demain d'assez bonne heure à son lever[25].» + +Or, voici ce qui se passa le lendemain. Mais, auparavant, il importe de +constater, d'après une narration émanée de Louis XIV même, les motifs +qui déterminèrent ce prince à faire arrêter le surintendant. Le document +qu'on va lire est extrait de ses _Instructions au Dauphin_. + + «Ce fut alors que je crus devoir mettre sérieusement la main au + rétablissement des finances, et la première chose que je jugeai + nécessaire, fut de déposer de leurs emplois les principaux + officiers par qui le désordre avait été introduit; car depuis le + temps que je prends soin de mes affaires, j'avois de jour en jour + découvert de nouvelles marques de leurs dissipations, et + principalement du surintendant. + + «La vue des vastes établissemens que cet homme avoit projetés, et + les insolentes acquisitions qu'il avoit faites, ne pouvoient + qu'elles ne convainquissent mon esprit du dérèglement de son + ambition; et la calamité générale de mes peuples sollicitoit sans + cesse contre lui. Mais ce qui le rendoit plus coupable envers moi, + étoit que bien loin de profiter de la bonté que je lui avois + témoignée, en le retenant dans mes conseils, il en avoit pris une + nouvelle espérance de me tromper, et bien loin d'en devenir plus + sage, tâchoit seulement d'être plus adroit. + + «Mais quelque artifice qu'il pût pratiquer, je ne fus pas longtemps + sans reconntoître sa mauvaise foi. Car il ne pouvoit s'empêcher de + continuer ses dépenses excessives, de fortifier des places, d'orner + des palais, de former des cabales, et de mettre sous le nom de ses + amis des charges importantes qu'il leur achetait à mes dépens, dans + l'espoir de se rendre bientôt l'arbitre souverain de l'État. + + «Quoique ce procédé fût assurément fort criminel, je ne m'étois + d'abord proposé que de l'éloigner des affaires; mais ayant depuis + considéré que de l'humeur inquiète dont il étoit, il ne + supporteroit point ce changement de fortune sans tenter quelque + chose de nouveau, je pensai qu'il étoit plus sur de l'arrêter. + + «Je différai néanmoins l'exécution de ce projet, et ce dessein me + donna une peine incroyable; car, non seulement je voyois que + pendant ce temps là il pratiquoit de nouvelles subtilités pour me + voler, mais ce qui m'incommodoit davantage, étoit que pour + augmenter la réputation de son crédit, il affectoit de me demander + des audiences particulières; et que pour ne lui pas donner de + défiance, j'étois contraint de les lui accorder, et de souffrir + qu'il m'entretînt de discours inutiles, pendant que je connoissois + à fond toute son infidélité.... + + «Toute la France, persuadée aussi bien que moi de la mauvaise + conduite du surintendant, applaudit à son arrestation, et loua + particulièrement le secret dans lequel j'avois tenu, durant trois + ou quatre mois, une résolution de cette nature, principalement + auprès d'un homme qui avoit des entrées si particulières auprès de + moi, qui entretenoit commerce avec tous ceux qui m'approchoient, + qui recevoit des avis du dedans et du dehors de l'État, et qui de + soi-même devoit tout appréhender par le seul témoignage de sa + conscience[26].» + +Enfin, la lettre suivante, que Louis XIV écrivit à sa mère, après +l'arrestation de Fouquet, donne sur cet événement les détails les plus +authentiques. C'est une des pièces les plus curieuses de cette curieuse +affaire, et il importe de la reproduire en entier. + + «Nantes, 5 septembre 1661. + + «Madame ma mère, je vous ai déjà écrit ce matin l'exécution des + ordres que j'avais donnés pour arrêter le surintendant; mais je + suis bien aise de vous mander le détail de cette affaire. Vous + savez qu'il y a longtemps que je l'avais sur le cœur, mais il m'a + été impossible de le faire plus tôt, parce que je voulais qu'il fît + payer auparavant 30,000 écus pour la marine, et que d'ailleurs il + fallait ajuster diverses choses qui ne se pouvaient faire en un + jour, et vous ne sauriez imaginer la peine que j'ai eue seulement à + trouver le moyen de parler en particulier à d'Artagnan; car je suis + accablé tous les jours par une infinité de gens fort alertes, et + qui, à la moindre apparence, auraient pu pénétrer bien avant. + Néanmoins, il y avait deux jours que je lui avais recommandé de se + tenir prêt... J'avais la plus grande impatience que cela fût + achevé. Enfin, ce matin, le surintendant étant venu travailler avec + moi à l'accoutumée, je l'ai entretenu tantôt d'une manière, tantôt + d'une autre, et fait semblant de chercher des papiers jusqu'à ce + que j'aie aperçu, par la fenêtre de mon cabinet, Artagnan dans la + cour du château, et alors j'ai laissé aller le surintendant, qui, + après avoir causé un peu au bas de l'escalier avec la Feuillade, a + disparu dans le temps qu'il saluait la sieur Letellier; de sorte + que le pauvre Artagnan croyait l'avoir manqué, et m'a envoyé dire + par Maupertuis qu'il soupçonnait que quelqu'un lui avait dit de se + sauver; mais il le rattrapa dans la place de la Grande-Église, et + l'a arrêté de ma part environ sur le midi. Il lui a demandé les + papiers qu'il avait sur lui, dans lesquels on m'a dit que je + trouverais l'état au vrai de Belle-Isle; mais j'ai tant d'autres + affaires que je n'ai pu les voir encore. Cependant, j'ai commandé + au sieur Boucherat d'aller sceller chez le surintendant, et au + sieur Allot, chez Pélisson, que j'ai fait arrêter aussi... J'ai + discouru ensuite sur cet accident avec des messieurs qui sont ici + avec moi; je leur ai dit qu'il y avait quatre mois que j'avais + formé mon projet, qu'il n'y avait que vous seule qui en aviez + connaissance, et que je ne l'avais communiqué au sieur Letellier + que depuis deux jours pour faire expédier les ordres; je leur ai + déclaré aussi que je ne voulais plus de surintendant, mais + travailler moi-même aux finances avec des personnes fidèles qui + n'agiront pas sans moi, connaissant que c'est le vrai moyen de me + mettre dans l'abondance et soulager mon peuple. Vous n'aurez pas de + peine à croire qu'il y en a eu de bien penauts; mais je suis bien + aise qu'ils voient que je ne suis pas si dupe qu'ils se l'étaient + imaginé, et que le meilleur parti est de s'attacher à moi. + J'oubliais de vous dire que j'ai dépêché de nos mousquetaires + partout sur les grands chemins et même jusqu'à Saumur, afin + d'arrêter tous les courriers qu'ils rencontreront allant à Paris, + et d'empêcher qu'il n'y en arrive aucun devant celui que je vous ai + envoyé[27]» + +On se figure sans peine la stupeur qu'un événement aussi extraordinaire +dut causer à la cour. On ne tombe pas de si haut sans un grand éclat. De +Brienne raconte qu'étant allé chez Fouquet dans la matinée de +l'arrestation, il trouva sa demeure gardée par des mousquetaires pendant +qu'on mettait les scellés sur ses papiers. En retournant au château où +résidait le roi, il rencontra une voiture dont la portière était fermée +par un grillage en fer, et il put voir, dans l'intérieur, le +surintendant que d'Artagnan conduisait au château d'Angers. On sut plus +tard que sur la route, partout où le bruit de l'arrestation de Fouquet +avait transpiré, la foule s'était ameutée autour de sa voiture en +poussant des imprécations. A Angers, l'exaspération contre le prisonnier +fut surtout très-vive, et d'Artagnan craignit de ne pouvoir le sauver, +malgré l'appui de ses cent mousquetaires. Pendant toute cette journée +du 5 septembre, une espèce de terreur régna à la cour, et de là se +répandit à Paris et dans les provinces. De Lionne, l'ami intime de +Fouquet, était devenu pâle et interdit en apprenant son arrestation; +mais Louis XIV le rassura en lui disant que les fautes étaient +personnelles. Le capitaine des gardes de service, de Gesvres, était +aussi une des créatures du surintendant. Comme on s'était défié de lui, +il se plaignait très-haut, de manière à être entendu du roi, et allait +répétant partout qu'il aurait arrêté non-seulement son meilleur ami, +mais son père, si le roi le lui eût commandé. C'est ainsi que Fouquet +était récompensé des pensions secrètes qu'il faisait aux courtisans dans +le but de se les attacher. En même temps on apprenait que Pélisson +venait d'être arrêté, et que madame Fouquet avait reçu l'ordre de partir +immédiatement pour Limoges. Comment faire? Dans cette maison où, hier +encore, il se dépensait des millions, on n'avait plus le moyen +d'entreprendre un voyage d'une centaine de lieues. Ami dévoué, Gourville +fit demander la permission, qu'on lui accorda, de prêter 2,000 louis à +la femme du surintendant, qui put alors partir pour Limoges, tandis que +tous les autres membres de sa famille recevaient différentes +destinations[28]. + +Cependant, outre le courrier que Louis XIV avait adressé a la reine mère +pour l'informer de l'arrestation de Fouquet, il avait expédié également +un de ses gentilshommes ordinaires, de Vouldi, pour faire mettre les +scellés dans les maisons du surintendant, à Paris, à Saint-Mandé et à +Vaux. Un des chroniqueurs contemporains, qui a fourni le plus de +particularités sur l'affaire de Fouquet, l'abbé de Choisy, raconte dans +ses Mémoires que de Vouldi arriva à Paris seulement douze heures après +un valet de chambre du surintendant. Voici, d'après lui, comment le fait +se serait passé: toutes les fois que Fouquet voyageait avec la cour, il +établissait des relais de sept en sept lieues, à droite ou à gauche de +la grande route; par ce moyen, dit l'abbé de Choisy, il avait toujours +les nouvelles avant le roi et le cardinal. Aussitôt après l'arrestation +de son maître, ce valet de chambre quitta Nantes sans rien dire à +personne, rejoignit à pied le premier relais, creva les chevaux et porta +le premier la fatale nouvelle à madame Duplessis-Bellière. Celle-ci +envoya chercher immédiatement l'abbé Fouquet, qui depuis quelque temps +vivait en bonne intelligence avec son frère, et un des commis du +surintendant, qui avait le secret de toutes ses affaires, Bruant des +Carrières. On tint conseil. L'abbé Fouquet ne proposa rien moins que de +mettre le feu à la maison de Saint-Mandé, afin de détruire tous les +papiers qui pouvaient compromettre son frère. Madame Duplessis-Bellière +trouva, dit-on, ce parti trop dangereux, et fit observer que c'était +perdre le surintendant, qu'on ne le condamnerait pas sans l'entendre, +qu'on n'avait rien à lui reprocher depuis que le roi gouvernait par +lui-même, et que, pour les temps antérieurs, il n'avait rien fait que +par ordre du cardinal. On se sépara sans rien décider. Bruant des +Carrières courut chez lui pour mettre ordre à ses papiers, ramasser +quelque argent, et il se hâta de passer à l'étranger, où Fouquet, le +sachant en sûreté, ne se fit pas faute, plus tard, de le charger, afin +de dégager sa propre responsabilité. Il n'est pas jusqu'à Vatel, son +intendant, qui, craignant d'être aussi inquiété, quitta furtivement +Paris et passa en Angleterre, où il demeura quelques années avant de +devenir le maître-d'hôtel du roi. Enfin, Gourville lui-même, qui, de son +côté, avait pris depuis quelque temps toutes les précautions +nécessaires, en faisant une exacte revue de ses papiers, se trouva +compromis par ceux qu'on trouva chez le surintendant, et fut obligé de +s'exiler. Quelques années après le procès de Fouquet, et grâce à des +services diplomatiques qu'il avait pu rendre au roi, des amis puissants +obtinrent pour lui la permission de rentrer en France, après avoir +toutefois restitué à l'épargne une somme de 500,000 livres, à laquelle +il avait été taxé par Colbert, qui, malgré les sollicitations les plus +pressantes, ne voulut jamais consentir à l'en décharger. + +On mit donc simultanément les scellés sur tous les papiers du +surintendant et l'on en fit l'inventaire. Les commissaires ne trouvèrent +rien à Vaux, sinon une immense quantité de vaisselle, de beaux tableaux, +de magnifiques tapisseries, des meubles du plus grand prix. La maison de +Paris ne contenait rien d'important, ni en meubles ni en papiers. C'est +à Fontainebleau, dans l'appartement qu'il occupait au château, mais +principalement à Saint-Mandé, qu'on fit les plus fâcheuses, les plus +étranges découvertes. L'histoire de la mystérieuse cassette de +Saint-Mandé eut alors le plus grand retentissement. Cette cassette, dans +laquelle Fouquet renfermait ses papiers les plus secrets, fut portée au +roi, et il en résulta, dit-on, la justification complète de ce vers, +tant de fois cité, dans lequel La Fontaine avait dit que _jamais +surintendant ne trouva de cruelles_. Les noms les plus illustres, les +plus respectés jusqu'alors, furent compromis. Il n'est pas jusqu'à +madame de Sévigné elle-même dont on ne trouva des lettres dans la +terrible cassette, mais cette correspondance avait pour unique objet un +de ses parents pour qui elle sollicitait quelque grâce. Ce qu'elle a +écrit à ce sujet à M. de Pomponne et a Ménage, mais surtout la vivacité +des démarches qu'elle fit plus tard, authentiquement et hautement, en +faveur du surintendant, suffirait au besoin pour la justifier. Une +demoiselle d'honneur de la reine figurait dans les papiers de la +cassette pour une promesse à elle faite d'un cadeau de 50,000 écus. +C'était le chiffre auquel les ennemis de Fouquet l'accusaient d'avoir +taxé les résistances les plus rebelles. Plusieurs autres dames le +remerciaient, celle-ci d'une maison qu'elle venait d'acquérir avec ses +bienfaits, celle-là d'un don de 30,000 livres, ajoutant toutefois +qu'elle n'avait pas de perles et qu'il mettrait le comble à ses bontés +en lui en envoyant. En même temps, la cassette donnait la note des +présents immenses faits par Fouquet aux personnages les plus puissants +de la cour. C'étaient 600,000 livres au duc de Brancas, 200,000 au duc +de Richelieu, 100,000 au marquis de Créquy. La première femme de chambre +de la reine mère, la Beauvais, y figurait pour 100,000 livres, et la +poète Scarron pour 12,000 livres de gages. Malgré le secret que le roi +recommanda sur le contenu de la fatale cassette, des noms et des +chiffres transpirèrent. Le scandale fut immense. Toute la cour était +dans des transes terribles, les uns parce qu'ils se trouvaient +réellement compromis, les autres dans la crainte qu'on ne les soupçonnât +de l'être. Ajoutez à cela que les libellistes et les pamphlétaires du +temps se mirent à fabriquer et à faire imprimer en cachette une +multitude de prétendues lettres trouvées dans la cassette de +Saint-Mandé. Recherchées avec une avidité extrême, ces lettres coururent +tout Paris, la France, l'étranger, au grand désespoir des familles qui y +étaient nommées et de Fouquet, qui protesta plusieurs fois à ce sujet +pendant le procès contre ce qu'il appelait la déloyauté de ses ennemis. + +Les procès-verbaux des commissaires chargés de l'inventaire fournissent +de curieux détails sur cette habitation que le surintendant avait a +Saint-Mandé[29]. On n'y trouva ni or, ni argent, ni pierreries, que +très-peu de vaisselle, «le surplus ayant été porté à Vaux, lors du grand +festin;» mais il y avait une serre contenant plus de deux cents +orangers, «plus force plantes inconnues et barbares.» Les commissaires +remarquèrent aussi que le jardinier en chef, celui qu'on appelait le +fleuriste, et dont Fouquet faisait le plus grand cas, était allemand et +luthérien, qu'il avait appelé de son pays trois ou quatre autres +luthériens et perverti un catholique qui travaillait sous ses ordres, +«sans compter, ajoute le procès-verbal, que le sieur Pélisson, principal +commis du sieur Fouquet pour les affaires d'importance, est calviniste.» +Quant à la bibliothèque de Saint-Mandé, elle était sans contredit une +des plus riches et des plus curieuses qu'il y eût alors en France. Deux +cordeliers d'Espagne, admis par faveur à la visiter avec les +commissaires, s'arrêtèrent principalement dans une pièce où étaient les +Alcorans, les Talmuds, les Bibles, et remarquèrent un livre précieux +d'un auteur espagnol, dont le roi d'Espagne lui-même n'avait pas le +pareil. On peut voir à la Bibliothèque royale le catalogue des livres du +surintendant et le procès-verbal de la vente qui en fut faite au mois de +septembre 1665 par les soins de trois libraires de Paris[30]. Cette +bibliothèque contenait environ six mille volumes. Il y avait plus de +cinquante Bibles, tous les Pères, tous les historiens de l'Église, +toutes les vies des saints, beaucoup d'ouvrages de géographie et sur les +antiquités, tous les historiens grecs, latins et contemporains, plus de +deux cents ouvrages de médecine, d'autres, et en grand nombre, sur les +mathématiques, l'histoire naturelle, le droit civil, le droit canon, +etc., enfin plus de trois cents manuscrits. Je ne parle pas de certain +livre obscène que les commissaires eurent le bon esprit de brûler, «le +trouvant si impudique et si infâme, dit la relation, qu'il ne pouvait +servir de rien qu'à corrompre l'esprit de ceux ou de celles entre les +mains de qui il serait tombé[31].» A côté de la bibliothèque, il y avait +le cabinet des antiques, tout rempli de statues, d'amulettes, de tables +de marbre et de bronze, et où l'on remarquait principalement deux momies +égyptiennes parfaitement conservées, ce qui fit dire aux commissaires +que «le maître de la maison était _omnium curiositatum explorator_.» +L'inventaire constate enfin que l'on trouva dans un cabinet trois grands +barils pleins de grenades de fer et de fonte, environ cinquante pots de +grès pleins de poudre, plus six mousquets et deux pistolets si bien +travaillés que les amateurs de curiosités ne pouvaient se lasser de les +admirer. + +Mais ce qui dut surtout nuire à Fouquet dans l'esprit de Louis XIV, ce +fut la découverte que l'on fit à Vaux d'un grand nombre de lettres où le +nom de ce prince se trouvait très-maladroitement mêlé. Le contenu de la +plupart de ces lettres a été conservé dans un procès-verbal dont +l'original est heureusement venu jusqu'à nous. La lecture de celles qui +suivent suffira pour prouver toute l'importance de ce document que la +Bibliothèque royale possède depuis très-peu de temps, et dont, jusqu'à +ce jour, aucune des biographies de Fouquet n'avait fait mention[32]. + +Du 16 mai, sans indication de l'année, sans signature ni adresse, mais +de la main de Fouquet: + + «Je suis bien ayse que vos affaires soient en estat d'advancer; + faites toutes les diligences que vous pourrez avant la Pentecoste + pour oster ce qui paroist trop, pour ce qu'après les festes le Roy + doit aller en ces quartiers-là, et peut-estre iroit-il bien voir + Vaux.» + +Du 8 février 1657, lettre de Fouquet à Courtois, un de ses hommes de +confiance: + + «Un gentilhomme du voisinage qui s'appelle Villevessin a dit à la + Reyne qu'il a esté ces jours-cy à Vaux et qu'il a compté à + l'attellier neuf cens hommes. Il faudroit pour empescher cela + autant qu'il se pourra exécuter le dessein qu'on avoit fait de + mettre des portiers et tenir les portes fermées. Je serois bien + ayse que vous advanciez tous les ouvrages le plus que vous pourrez + avant la saison que tout le monde va à la campagne et qu'il y ayt + en veue le moins de gens qu'il se pourra ensemble.» + +Du 27 octobre 1657, de la main de Fouquet, mais sans signature ni +adresse: + + «Je souhaiterois encor que la grosse terrasse fut faite dans tout + le mois de novembre. Ne laissez point aller Talot s'il ne peut + sans cela, parcequ'on rempliroit tout de terre, et il n'y + paroistroit plus quand le roy repassera auparavant le mois de may, + autrement il paroistra encore un grand cahos. Je vous répète encore + de ne rien espargner pour aller viste et prendre tout le monde qui + se pourra. Je donneray ordre pour l'argent.» + +Du 21 novembre 1660, de la main de Fouquet, sans signature ni adresse: + + «J'ay appris que le Roy doit aller et toute la cour à Fontainebleau + dès le printemps, et que dans ce temps-là le grand nombre + d'ouvriers et les gros ouvrages du transport des terres ne peuvent + pas paroistre sans me faire bien de la peine, et que je veux + maintenant les finir, je vous prie en cette saison que peu de gens + vont à Vaux de doubler le nombre de vos ouvriers. Je vous envoyoray + autant d'argent qu'il vous en faudra.» + +Du 30 mai, sans indication de l'année, lettre signée Watel, adressée à +Courtois: + + «J'oubliois à vous mander que Monseigneur a tesmoigné qu'il seroit + bien ayse de sçavoir quand M. Colbert a esté à Vaux qui fut un jour + ou deux après qu'il en fut party, en quels endroits il a esté et + qui l'a accompagné et entretenu pendant sa promenade, et mesme ce + qu'il a dit; ce qu'il faut tascher de sçavoir sans affectation et + mesme les personnes à qui il a parlé.» + +Du 22 juin 1658, lettre de Watel à Courtois: + + «J'ay fait charger aussy dans le charriot vingt-quatre fuzils, + douze mousquetons et des moulles à faire du plomb. J'ay donné + charge audit Robert de prendre à Saint-Mandé quarante ou cinquante + grenades de fer au cas qu'il les puisse trouver où je les ay + mises.» + +Du 13 juin 1659, à Courtois, sans signature, mais de la main de Fouquet: + + «Après le pont de la Rendue achevé, comme ce sera un des lieux où + l'on ira le plus souvent, il ne faut pas que cette monstrueuse + hauteur de murs et d'arebontans qui fait cognoistre ce que l'on a + dessein de faire demeure toujours en cet estat.» + +Du 8 juin 1659, sans adresse ni signature, mais de la main de Fouquet: + + «Le Roy doit aller dans peu de temps à Fontainebleau à environ le + dix huict ou vingt; j'auray grande compagnie à Vaux, mais il n'en + fault point parler, et desbarrasser pendant ce temps toutes choses, + pour qu'il y paroisse moins qu'il se pourra d'ouvrages à faire.» + +A Courtois, de la main de Fouquet, sans date ni signature: + + «Le Roy va dans huict ou dix jours à Fontainebleau pour y faire + quelque séjour. Je vous prie entre icy et ce temps là sans en + parler à personne qu'à M. Roussel d'apporter tous vos soins pour + advancer les grands ouvrages qui sont imparfaits comme est la + terrasse, affin qu'estant remplis il n'y paroisse plus rien... Si + quelqu'un va à Vaux, faites en sorte de les accompagner et leur + montrer peu de chose, ne les pas mesner du côté du nouveau canal, + ny aux lieux où il paroist beaucoup d'ouvrages; si l'on pouvoit se + clore en sorte que l'on n'entrast pas partout, cela seroit bon; + mandez moy vostre advis.» + +Sans date, signature ni adresse, de la main de Fouquet: + + «Son Éminence ira mercredi coucher à Vaux; faudra congédier les + journaliers et massons du grand Canal, en sorte qu'il y en ayt peu; + faut les employer pendant ce temps là dans les Frumes et à Maincy.» + +Ainsi, Fouquet cherchait à cacher non-seulement au roi, mais encore à +Mazarin et à Colbert, les énormes dépenses qu'il faisait à Vaux. On se +figure aisément la colère de Louis XIV quand il sut que sa personne +avait été l'objet de pareilles précautions, en voyant son nom compromis +de la sorte auprès des agents subalternes du surintendant. Cependant, +afin de ne pas commettre le nom du roi dans le procès, ces lettres +demeurèrent secrètes, et les réquisitoires n'en firent pas mention; +mais, tout en admettant la gravité des autres griefs, il est permis de +croire qu'elles exercèrent une influence considérable sur la destinée de +Fouquet. + +On se souvient qu'immédiatement après son arrestation, il avait été +dirigé sur le château d'Angers, sous l'escorte de cent mousquetaires +commandés par d'Artagnan. Dès ce moment, l'animosité de ses accusateurs +se trahit maladroitement par une série non interrompue de fausses +mesures et de fautes qui éternisèrent le procès et aboutirent à un +résultat tout différent de celui qu'ils avaient espéré. Les inventaires +furent faits de la manière la plus irrégulière par les créatures de +Colbert, qui, c'était le bruit public, travaillaient depuis longtemps à +renvoyer le surintendant, et lui avait porté dans l'ombre les plus +terribles coups. Lui-même s'arrangea de manière à assister, bien qu'il +n'en eût pas le droit et que les convenances le lui interdissent, au +dépouillement des papiers de Saint-Mandé; et ce fut plus tard une +opinion généralement accréditée qu'il avait soustrait ou fait soustraire +des lettres qui auraient gravement compromis le cardinal, tout en +atténuant les torts de Fouquet. Conformément à l'ancien projet de +Colbert, on avait organisé une Chambre de justice composée de vingt-sept +membres et instituée spécialement pour la recherche des malversations +imputées aux financiers. C'est devant elle que Fouquet eut à répondre, +malgré ses énergiques protestations, fondées sur les termes mêmes de sa +commission, d'après lesquels il n'était justiciable que du roi, et tout +au moins sur sa qualité de _vétéran_ qui, d'après les anciens usages et +les précédents, lui conférait le droit de ne pouvoir être jugé que par +le parlement de Paris. Au lieu de cela, on lui donna un tribunal +spécial, exceptionnel. Assimilé à un simple financier, doublement déchu, +il aurait à répondre devant une Chambre de justice dont les membres +avaient été choisis après coup parmi tous les Parlements du royaume. +Enfin, le chancelier Séguier, président de la Chambre de justice, le +procureur général Talon, le conseiller Pussort, et Foucault, greffier, +maître, en cette qualité, de toutes les pièces du procès, étaient +formellement récusés par Fouquet; messieurs Séguier et Talon comme ses +ennemis personnels, le conseiller Pussort, comme oncle même de Colbert, +_sa partie_, et Foucault, comme un des serviteurs les plus dévoués. On +savait de plus que, derrière le président, le procureur général et le +greffier, il y avait un autre agent de Colbert, nommé Berryer, qui +dirigeait le procès avec une passion extraordinaire et tellement +manifeste qu'il en résulta bientôt une réaction marquée en faveur de +Fouquet, non-seulement dans le public, mais dans la Chambre de justice +elle-même. + +C'est une observation déjà ancienne que la plupart des hommes savent +mieux supporter les coups du sort, quelque terribles et inattendus +qu'ils soient, que les faveurs les plus éclatantes de la fortune. Voyez +ce qui arrive à Fouquet. Cet homme, qui, hier encore, marchait après le +roi et dont le roi lui-même redoutait la puissance; qui dépensait 9 +millions pour se bâtir un palais digne de sa grandeur; qui avait à son +service les talents des premiers poëtes et des premiers peintres de la +France, La Fontaine et Molière, Corneille et Lebrun; cet ambitieux, +plein à la fois de vanité et d'orgueil; ce joueur qui mettait 10,000 +pistoles sur une carte; ce débauché qui ne craignait pas de gaspiller +50,000 écus; 50,000 écus arrachés, volés au peuple! pour la satisfaction +d'un caprice, le voilà tout à coup précipité du faîte de sa fortune et +de ses emplois. Un mousquetaire lui a demandé son épée de la part du +roi, et en un instant sa toute-puissance s'est évanouie comme une ombre; +le vide s'est fait autour de lui. Tout à l'heure il se disait: «Où ne +monterai-je point?» _Quò non ascendam_? Il est tombé au fond d'un +cachot, et non-seulement lui, mais ses amis et tous ceux qui sont +soupçonnés de l'être. Quelques-uns ont échappé aux lettres de cachet: ce +sont ceux qui, prévenus à temps, ont pu passer en Belgique et en +Angleterre. Quant à sa famille, on la dissémine dans les provinces; on +l'exile de la cour, afin qu'elle ne puisse pas même solliciter en sa +faveur. Eh bien! à peine arrêté, l'ambitieux, le joueur, le débauché +redevient homme. Il semble qu'un bandeau soit soudainement tombé de ses +yeux. Il reconnaît que le présent n'est pas toute la vie, qu'au delà de +l'homme il y a Dieu, et il pense à sa mère que ses scandales ont tant +affligée. Cependant, à Angers, il tomba malade, et son état sembla de +nature à inspirer quelque inquiétude; alors il demande un prêtre et un +médecin. On lui accorde le médecin; on lui refuse le prêtre. Il insiste, +mais d'Artagnan est inflexible; ses ordres portent qu'il ne doit lui +donner un prêtre qu'à la dernière extrémité, et c'est à grand'peine +qu'il peut lui fournir un lit[33]. Bientôt pourtant sa santé se +rétablit, et on le conduisit d'Angers à Amboise, d'où on le fit partir +pour Vincennes le jour même de Noël, malgré sa prière de remettre au +lendemain. On se souvient que, sur toute la route, il avait été escorté +par les injures du peuple. Voici comment Fouquet explique ces +manifestations. «Un homme qui a été surintendant pendant neuf ans, dans +un temps de misères, après des banqueroutes, après des guerres civiles, +après le crédit du roi entièrement perdu, après M. le cardinal enrichi +de 50 millions partagés entre lui et les siens, sans omettre le sieur +Colbert qui ne s'est pas oublié, l'administration d'un tel temps, dit +Fouquet, fait d'ordinaire assez d'ennemis et donne assez d'aversion.» +Sans doute; mais cela excuse-t-il les folles dépenses, les prodigalités +inouïes, les largesses scandaleuses, le jeu effréné, les projets de +révolte? Trois mois après, le 4 mars 1662, deux des conseillers faisant +partie de la Chambre de justice allèrent l'interroger à Vincennes, où il +était toujours enfermé. D'abord, Fouquet déclina la compétence de ses +juges; on passa outre. Plus tard, il voulut exercer des récusations; +elles furent rejetées par un arrêt. Ensuite, comme il refusait de +répondre, on lui signifia, ce sont les propres termes d'un réquisitoire +de M. Talon, qu'on lui ferait son procès _comme à un muet_. Désespéré de +ce qui lui paraissait une horrible injustice, mais puisant chaque jour +dans les enseignements de la religion et dans la lecture des livres +sacrés une force nouvelle, il se soumit, tout en faisant cependant ses +réserves, et l'instruction du procès put enfin commencer. + +Je n'ai pas besoin de dire l'émotion, l'anxiété de ses amis à chacune +des phases que ce procès célèbre eut à traverser, ni la curiosité avec +laquelle tout le monde recherchait et accueillait les moindres nouvelles +qui s'y rattachaient. Jamais, en France, aucune affaire criminelle ne +préoccupa à ce point les esprits. Il suffit, pour s'en convaincre, de +relire les lettres que madame de Sévigné écrivit à ce sujet à M. de +Pomponne. Peu à peu, je l'ai déjà dit, l'opinion publique, d'abord +très-hostile à Fouquet, s'était retournée contre ses accusateurs, à qui +l'on reprochait, avec raison, la violation de toutes les formes usitées, +et dont quelques-uns faisaient preuve d'une passion au moins maladroite. +A l'époque de son arrestation, on croyait n'avoir à poursuivre le +surintendant que pour crime de péculat. Or, le bruit s'était bientôt +répandu qu'on avait trouvé, dans ses papiers de Saint-Mandé, un projet +de rébellion écrit, corrigé par lui à plusieurs reprises, et dans lequel +il donnait à ses amis les plus grands détails sur la marche qu'ils +auraient à suivre dans le cas, disait-il, _où l'on aurait voulu +l'opprimer_. Ce papier, véritable plan de guerre civile, compromettait, +assurait-on, les personnes les plus considérables du royaume, et l'on +avait trouvé, comme pièces accessoires du projet de révolte, deux +engagements signés, l'un par un président au Parlement, le sieur +Maridor, l'autre par le sieur Deslandes, commandant la citadelle de +Concarneau au nom de Fouquet, à qui elle appartenait, engagements conçus +tous les deux en termes au moins singuliers, et qui ajoutaient encore à +la gravité du plan de guerre civile écrit de sa main. + +L'acte d'accusation parut enfin. Il se réduisait à deux chefs +principaux: crime d'État et malversations dans l'administration des +finances. Au premier chef, Fouquet était accusé: + +1º D'avoir écrit un projet de ce qui serait à faire par ses parents et +amis, dans le cas où on l'aurait arrêté; + +2º D'avoir fortifié Belle-Isle et d'y avoir mis du canon dedans; + +3º D'avoir eu le gouvernement de Concarneau; + +4º D'avoir pris des écrits de diverses personnes portant engagement de +se dévouer d'une manière absolue à ses intérêts. + +Les griefs relatifs aux malversations dans les finances étaient beaucoup +plus nombreux. On accusait Fouquet: + +1º D'avoir fait faire des prêts supposés et sans nécessité, afin de se +créer un titre pour prendre des intérêts; + +2º D'avoir fait des avances au roi de ses deniers, ce qui était contre +les règles, étant lui-même ordonnateur; + +3º D'avoir confondu les deniers du roi avec les siens propres et de les +avoir employés à ses affaires domestiques; + +4º De s'être intéressé dans les fermes et traités, sous des noms +supposés, et d'avoir acquis à vil prix des droits et biens du roi; + +5º D'avoir pris des pensions et gratifications des fermiers et +traitants, pour leur faire avoir leurs fermes et traités à meilleur +marché; + +6º D'avoir fait revivre de vieux billets surannés, achetés au dernier +30, et de les avoir, pour cet effet, employés dans des ordonnances de +comptant, pour en tirer profit[34]; + +8º Enfin, on alléguait contre lui que son administration avait été +ruineuse, qu'il avait fait des traités désavantageux au roi et qu'il en +avait consommé les fonds sans profit pour l'État. + +Maintenant, si l'on veut descendre aux détails, on trouve l'affaire des +6 millions dont j'ai déjà parlé, celle dite du marc d'or, «où la chambre +verra, assurait M. Talon dans un réquisitoire, que, moyennant 5,625 +livres, le sieur Fouquet s'est approprié 90,000 livres de rente;» celles +des sucres et cires de Rouen, où il avait eu aussi une rente de 75,000 +livres. Enfin, on l'accusait subsidiairement de s'être fait donner des +pensions sur toutes les fermes, savoir: + + 120,000 livres sur les gabelles; + 140,000 livres sur les aides; + 25,000 livres sur le sel de Charente; + 7,000 livres sur le Pied-Fourché[35]; + 20,000 livres sur les gabelles du Lyonnais; + 40,000 livres sur le convoi de Bordeaux[36]; + 10,000 livres sur les gabelles du Dauphiné[37]. + +Il serait au moins téméraire d'entrer aujourd'hui dans la discussion de +cette partie du procès. Le surintendant d'Effiat comparait, avec raison, +les financiers, trésoriers et receveurs généraux de son temps à la +seiche, «qui a cette industrie, disait-il, de troubler l'eau pour +tromper les yeux du pêcheur qui l'épie.» Plus que personne, Fouquet a +complètement justifié cette bizarre comparaison d'un de ses +prédécesseurs. Il faut que, même à l'époque de son procès, et pour ceux +qui étaient obligés de le soutenir, la matière fût singulièrement +embrouillée, pour que M. Talon ait parlé de tous les griefs relatifs aux +finances sans porter aucune clarté dans les esprits. On croit voir, en +le lisant, qu'il les a étudiés et se les est fait expliquer; mais, à +coup sûr, il ne les discute pas de manière à les faire comprendre et à +convaincre. Cela est si vrai que, dans ses défenses, Fouquet, discutant +lui-même l'acte d'accusation, paragraphe par paragraphe, oppose à chaque +grief les dénégations les plus positives, les plus formelles, +accompagnées d'interminables raisonnements. Une chose est faite du reste +pour confondre quand on a lu les quinze volumes qui contiennent ses +défenses: c'est qu'il ne passe condamnation sur aucun fait. A +l'entendre, et il prouve ceci de la manière la plus péremptoire, +quelquefois même avec un accent d'indignation qui va jusqu'à +l'éloquence, le cardinal a volé le royaume de 50 millions; Colbert, +«_son domestique, qui avait sa bourse et son cœur_,» Berryer et +Foucault, agents de Colbert, _ne se sont pas oubliés_ et possèdent tous +de grands biens. Lui seul n'a jamais abusé de sa charge, ni pour son +propre compte, ni pour le compte de ses amis, pas même pour Gourville. +Son unique souci a toujours été de procurer au cardinal les 24 ou 25 +millions que celui-ci lui demandait tous les ans et dépensait sans +contrôle. Sans aucun doute, il a quelquefois négligé les formalités, +mais fallait-il compromettre le succès de la guerre, laisser prendre +Lens et Arras? Ainsi, pendant que les fortunes les plus insolentes +s'étaient élevées à ses côtés, grâce aux trafics les plus scandaleux, +seul parmi tous, il était resté pur de tout trafic, malgré les facilités +que lui donnait sa charge. Vainement M. Talon lui objectait ses folies +de Vaux, sa dépense annuelle, ses royales largesses, constatées par les +comptes de ses commis[38]. A cela Fouquet répondait que les +appointements de sa charge, le bien de sa femme, ses dettes présentes, +expliquaient les dépenses exorbitantes qu'il avait pu faire, dépenses +exagérées du reste par ses accusateurs, mais pour lesquelles on ne +pouvait, au surplus, le mettre en cause. Or, le revenu de sa charge, du +bien de sa femme, les gratifications du roi, pouvaient être estimés à +600,000 livres, et il dépensait plusieurs millions! Quant aux dettes, +elles s'expliquaient par l'achat de Belle-Isle et d'autres propriétés +considérables non encore payées. Comment croire ensuite que Fouquet +aurait, après la mort de Mazarin, demandé pardon au roi pour ce qui +avait pu se passer d'irrégulier antérieurement, s'il n'avait eu à se +reprocher que de simples omissions de formalités? Évidemment, sa cause +était mauvaise, insoutenable; et, sans entrer dans le détail des faits, +on peut assurer hardiment qu'il y avait eu de sa part gaspillage, abus, +malversations. Maintenant, pourquoi le cardinal, beaucoup plus coupable +sous ce rapport, après être mort entouré de gloire et d'honneurs, +laissant à d'ineptes héritiers la plus grande fortune qu'un particulier +eût jamais possédée, recevait-il les éloges les plus pompeux dans les +réquisitoires de M. Talon, tandis que Fouquet, ruiné, en prison, était +sous le poids d'une accusation où il y allait de sa vie? voilà ce que ce +dernier ne pouvait comprendre, ce qui lui paraissait une épouvantable +injustice, et ce qui en eût été une bien grande en effet, s'il n'y avait +eu contre lui un autre grief que celui du péculat; je veux parler du +crime d'État, sur lequel on ne comptait d'abord que vaguement, et qui +devint plus tard, grâce aux découvertes faites à Saint-Mandé, la +ressource principale de l'accusation. + +Jusqu'à présent, on a généralement regardé Fouquet comme la victime +d'une intrigue de cour, et l'on répète même encore de très-bonne foi que +Louis XIV ne fut animé dans sa conduite, durant toute cette affaire, que +par un lâche ressentiment personnel; enfin, on veut toujours voir +l'amant derrière le roi. Cette opinion, on a déjà pu s'en convaincre, +n'est pas entièrement d'accord avec les faits. La lecture de la pièce +qui motiva la condamnation de Fouquet achèvera de le démontrer. Cette +pièce n'a encore été reproduite textuellement par aucun biographe, et +cependant elle forme un curieux appendice à l'histoire des premières +années du règne de Louis XIV. L'écrit original, tracé en entier de la +main du surintendant, fut découvert à Saint-Mandé, derrière une glace. +On trouva également parmi les papiers du surintendant deux engagements +conçus dans une forme des plus étranges et tous les deux fort suspects, +l'un du capitaine Deslandes, l'autre du président Maridor. Il n'est pas +sans intérêt de les transcrire ici, bien que leur importance s'efface +devant celle du projet de révolte. Ils donneront au moins une idée de la +légèreté de l'homme qui les acceptait et qui les oubliait dans ses +papiers, après tous les propos que ses amis lui avaient rapportés depuis +la fête de Vaux. Voici d'abord l'engagement du capitaine Deslandes: + + «Je promets et donne ma foi à monseigneur le procureur général + surintendant des finances et ministre d'État de n'estre jamais à + autre personne qu'à lui, auquel je me donne et m'attache du dernier + attachement que je puis avoir, et je lui promets de le servir + généralement contre toute personne sans exception, et de n'obéir à + personne qu'à lui, ni mesme d'avoir aucun commerce avec ceux qu'il + me défendra, et de lui remettre la place de Concarneau qu'il m'a + confiée toutes les fois qu'il l'ordonnera; je lui promets de + sacrifier ma vie contre tous ceux qu'il lui plaira, de quelque + qualité et condition qu'ils puissent estre, sans en excepter dans + le monde un seul, et pour assurance de quoi je donne le présent + billet escrit et signé de ma main, de ma propre volonté, sans qu'il + l'ait mesme désiré, ayant la bonté de se fier à ma parole qui lui + est assurée, comme le doit un bon serviteur à son maistre. Fait à + Paris, le 2 juin 1658. + + _Signé_ DESLANDES.» + +L'engagement du président Maridor était conçu dans les termes suivants: + + «Je promets à monseigneur le procureur général, quoiqu'il puisse + arriver, de demeurer en tout temps parfaitement attaché à ses + intérests, et sans aucune réserve ny distinction de personnes et de + quelque qualité et condition qu'elles puissent estre, estant dans + la résolution d'exécuter aveuglément ses ordres dans toutes les + affaires qui se présenteront et le concerneront personnellement, + Faict ce vingtiesme octobre 1658[39]. _Signé_ MARIDOR.» + +De bonne foi, que pouvaient signifier de pareils écrits? Comprend-on +qu'un homme occupant une position aussi élevée que Fouquet, qui aurait +dû savoir au juste le prix de la fidélité, comment on l'acquiert et +comment on la conserve, ait pu garder un seul instant des pièces +semblables, bonnes uniquement à le perdre? Car, supposez que le +capitaine Deslandes et le président Maridor se fussent tournés contre +lui, quel usage aurait-il pu faire de leurs billets? Devant quel +tribunal aurait-il attaqué leur manquement? Aurait-il seulement osé en +parler? Une pareille imprévoyance est sans exemple. A ce sujet, Fouquet +prétendit que le capitaine Deslandes lui avait été donné par son frère +l'abbé pour commander à Concarneau; que, depuis, s'étant brouillé avec +son frère, Deslandes avait craint de ne lui plus inspirer assez de +confiance, et lui avait, de son propre chef, comme il le dit lui-même, +envoyé l'engagement dont il s'agit; mais que, malgré cela, ayant eu à +s'en plaindre, il l'avait renvoyé depuis trois ans sans gratification, +ce qui prouve qu'il n'en avait jamais rien attendu de blâmable. Il en +était de même pour l'engagement du président de Maridor, avec lequel il +n'avait jamais eu de relations, et qui, dans tous les cas, ne pouvait +lui rendre aucun service. Une note sans signature, intercalée dans les +lettres de Colbert, explique en outre de la manière suivante l'origine +de cet engagement[40]. M. de Maridor venait d'acheter sa charge. Lorsque +les lettres de nomination furent présentées au roi pour être scellées, +l'affaire éprouva quelques retards. Cependant, le roi allait partir pour +un voyage assez long. On dit alors à M. de Maridor que, s'il voulait que +ses lettres fussent scellées pendant le voyage, il fallait qu'il donnât +au surintendant, comme il avait fait au cardinal Mazarin, un engagement +de lui être dévoué en toute occasion. C'est ce qui provoqua l'engagement +incriminé. Les lettres furent expédiées de Lyon; et la suite, ajoute la +note remise à Colbert, a justifié les intentions de M. de Maridor, qui +ne s'est jamais écarté de la fidélité qu'il doit au roi. Quoi qu'il en +soit, M. Talon reprochait à Fouquet d'avoir soigneusement conservé ces +deux engagements dans une cassette où se trouvaient ses papiers les plus +précieux, et, pour preuve de l'importance qu'il y attachait, de les +avoir fait figurer sur un inventaire écrit de sa main. + +Mais cela n'était rien encore comparé à la pièce principale, au projet +de révolte. Ce projet se composait de vingt-six pages d'écriture, de la +main même de Fouquet, et surchargées par lui à diverses reprises. Ecrit +en 1657, il avait été modifié sensiblement en 1658, après l'acquisition +de Belle-Isle et aussi par suite de la mésintelligence qui, à cette +époque, régnait entre lui et son frère l'abbé. On n'a connu jusqu'à +présent ce projet que par l'analyse qu'en a faite M. Talon dans son +réquisitoire; mais cette analyse laisse dans l'ombre beaucoup de +particularités curieuses et ne donne le nom d'aucune des personnes sur +lesquelles Fouquet comptait pour faire réussir son plan. J'ai vu la +représentation exacte du manuscrit original, avec toutes ses ratures et +surcharges; c'est une copie unique peut-être aujourd'hui, car il n'en +fut gravé que quatorze exemplaires pour le procès, et je l'ai moi-même +copiée très-exactement[41]. Je la reproduis ici. Les procédés +typographiques ne permettant pas de figurer les mots interlignés ni les +ratures, je me bornerai à indiquer en note les différences les plus +considérables existant entre la première et la dernière rédaction de +Fouquet. + + «L'esprit de Son Éminence, susceptible naturellement de toute + mauvaise impression contre qui que ce soit[42], et particulièrement + contre ceux qui sont en un poste considérable et en quelque estime + dans le monde; son naturel deffiant et jaloux, les dissensions et + inimitiés qu'il a semées avec un soin et un artifice incroïable + dans l'esprit de tous ceux qui ont quelque part dans les affaires + de l'Estat, et le peu de reconnaissance qu'il a des services receus + quand il ne croit plus avoir besoin de ceux qui les lui ont rendus, + donnant lieu à chacun de l'appréhender, à quoi ont donné plus de + lieu en mon particulier le plaisir qu'il tesmoigne trop souvent et + trop ouvertement prendre à escouter ceux qui lui ont parlé contre + moi, auxquels il donne tout accès et toute créance, sans considérer + la qualité des gens, l'intérest qui les pousse et le tort qu'il se + fait à lui-mesme de décréditer un surintendant qui a toujours une + infinité d'ennemis[43], que lui attire inévitablement un employ qui + ne consiste qu'à prendre le bien des particuliers pour le service + du Roi, outre la haine et l'envie qui suivent ordinairement les + finances; d'ailleurs, les commissions qu'il a données à mon frère + l'abbé, qui s'est engagé trop légèrement, puisqu'il n'a pas de + titre pour cela, contre M. le Prince et les siens, à l'exécution de + tous ses ordres, contre ceux qu'il a voulu persécuter, ne pouvant + qu'il ne nous ait attiré un nombre d'ennemis considérables qui + confondent toute la famille, attendent l'occasion de nous perdre, + et travaillent sans discontinuer près de Son Éminence mesme, + connoissant son foible, à luy mettre dans l'esprit des deffiances + et des soubçons mal fondez; ces choses, dis-je, et les + connoissances particulières qu'il a données à un grand nombre de + personnes de sa mauvaise volonté, m'en faisant craindre avec raison + les effets, puisque le pouvoir absolu qu'il a sur l'esprit du Roy + et de la Reyne lui rendent facile tout ce qu'il veut entreprendre, + et considérant que la timidité naturelle qui prédomine en luy ne + lui permettra jamais d'entreprendre de m'esloigner seulement, ce + qu'il auroit exécuté déjà, s'il n'avoit pas été retenu par + l'appréhension de quelque vigueur qu'il a reconnu en mes frères et + en moi, un bon nombre d'amis que l'on a servis en toutes occasions, + quelque intelligence que l'expérience m'a donnée dans les affaires, + une charge considérable dans le Parlement, des places fortes + occupées par nous ou nos amis, et des alliances assez avantageuses, + outre la dignité de mes deux frères dans l'Église; ces + considérations, qui paraissent fortes d'un costé à me retenir dans + le poste où je suis, d'un autre ne peuvent permettre que j'en sorte + sans que l'on tente tout d'un coup de nous accabler et de nous + perdre, parce que, par la connoissance que j'ay de ses pensées, et + dont je l'ay oüy parler en d'autres occasions, il ne se résoudra + jamais de nous pousser, s'il peut croire que nous en reviendrions, + et qu'il pourrait estre exposé au ressentiment de gens qu'il estime + hardis et courageux. + + «Il faut donc craindre tout et le prévoir; afin que, si je me + trouvois hors de la liberté de m'en pouvoir expliquer, lors on eust + recours à ce papier pour m'y chercher les remèdes qu'on ne pourroit + trouver ailleurs, et que ceux de mes amis qui auront été advertis + d'y avoir recours sachent qui sont ceux auxquels ils peuvent + prendre confiance. + + «Premièrement, si j'estois mis en prison et que mon frère l'abbé, + qui s'est divisé dans les derniers temps d'avec moi mal-a-propos, + n'y fust pas et qu'on le laissast en liberté, il faudroit doubler + qu'il eust été gagné contre moi, et il seroit plus à craindre en + cela qu'aucun autre[44]. C'est pourquoi le premier ordre seroit + d'en avertir un chacun estre sur ses gardes à observer sa conduite. + Si j'estois donc prisonnier et que l'on eust la liberté de me + parler, je donnerois les ordres de là tels qu'il faudrait les + suivre, et ainsi cette instruction demeureroit inutile et ne peut + servir qu'en cas que je fusse resserré et ne peusse avoir commerce + libre avec mes véritables amis. + + «La première chose donc qu'il faudrait tenter seroit que ma mère, + ma femme, ceux de mes frères qui seroient en liberté, le marquis de + Charrost et mes autres parents proches, fissent, par prières et + sollicitations, tout ce qu'ils poudroient, premièrement pour me + faire avoir un valet avec moi, et ce valet, s'ils en avoient le + choix, seroit Vatel; si on ne pouvoit l'obtenir, on tenteroit pour + Long-Champs, sinon pour Courtois ou Lavallée. + + «Quelques jours après l'avoir obtenu on feroit instance pour mon + cuisinier, et on laisserait entendre que je ne mange pas, que l'on + ne doit pas refuser cette satisfaction à moins d'avoir quelque + mauvais dessein.» + +Fouquet recommande ensuite qu'on tâche de lui envoyer aussi Bruant, son +commis, et Pecquet, son médecin. + + «On feroit tous les efforts d'avoir commerce par le moyen d'autres + prisonniers, s'il y en avoit au mesme lieu, ou en gagnant les + gardes, ce qui se fait toujours avec un peu de temps, d'argent et + d'application.... + + «Cependant, il faudrait sous main voir tous ceux que l'alliance, + l'amitié et la reconnoissance obligent d'estre dans nos intérests, + pour s'en assurer, et les engager de plus en plus à sçavoir d'eux + jusques où ils voudroient aller. + + «Madame du Plessis-Bellière, à qui je me fie de tout et pour qui je + n'ai jamais eu aucun secret ni aucune réserve, seroit celle qu'il + faudrait consulter sur toutes choses, et suivre ses ordres, si elle + estoit en liberté, mesme la prier de se mettre en lieu seur. + + «Elle connoît mes véritables amis, et peut-estre qu'il y en a qui + auroient honte ce manquer aux choses qui seraient proposées pour + moy de sa part. + + «Quand on auroit bien pris ses mesures, qu'il se fust passé environ + ce temps de trois mois à obtenir de petits soulagements dans ma + prison, le premier pas seroit de faire que M. le comte de Charrost + allast à Calais, qu'il mist sa garnison en bon estat, qu'il fist + réparer sa place et s'y tinst sans en partir pour quoy que ce fust. + Si le marquis de Charrost n'estoit point en quartier de sa charge + de capitaine des gardes, il se retireroit aussi à Calais avec M. + son père, et y mèneroit ma fille, laquelle il faudroit que madame + du Plessis-Bellière fist souvenir en cette occasion de toutes les + obligations qu'elle m'a, de l'honneur qu'elle peut acquérir en + tenant par ses caresses, par ses prières et par sa conduite, M. son + beau-père et son mari dans mes intérests, sans qu'il entrast en + aucun tempéramment là-dessus. + + «Si M. de Bar, qui est homme de grand mérite, qui a beaucoup + d'honneur et de fidélité, qui a eu autrefois la même protection que + nous, et qui m'a donné des parolles formelles de son amitié, + vouloit aussi se tenir dans la citadelle d'Amiens, et y mettre un + peu de monde extraordinaire et de munitions, sans rien faire + néantmoins que de confirmer M. le comte de Charrost de s'asseurer + encore de ses amis et du crédit qu'il[45] a au Havre, et sur M. de + Montdejeu, gouverneur d'Arras. + + «Je ne doute point que madame du Plessis-Bellière n'obtînt de M. de + Bar tout ce que dessus, au moins pour l'extérieur, et à plus forte + raison de M. le marquis de Créqui, que je souhaiterois de faire le + mesme personnage et se tenir dans sa place. Je suis assuré que M. + de Feuquières feroit de mesme au moindre mot qu'on lui en diroit. + + «M. le marquis de Créqui pourroit faire souvenir M. Fabert des + parolles formelles qu'il m'a données et à luy par escrit[46] + d'estre dans mes intérests, et la marque qu'il faudroit lui en + demander, s'il persistoit en cette volonté, seroit que luy et M. de + Fabert escrivissent à Son Éminence en ma faveur fort pressamment, + pour obtenir ma liberté, qu'il promist d'estre ma caution de rien + entreprendre, et, s'il ne pouvoit rien obtenir, qu'il insinuast que + tous les gouverneurs cy-dessus nommez donneroient aussi leur + parolle pour moi; et en cas que M. Fabert ne voulust pas pousser + l'affaire et s'engager si avant, M. le marquis de Créqui pourroit + agir et faire des efforts en son nom, et de tous lesdits + gouverneurs, par lettres et se tenans dans leurs places. + + «Peut-estre M. d'Estrades ne refuseroit pas aussi une première + tentative. + + «Je n'ay point dit cy-dessus la première chose de toutes par où il + faudroit commencer, mais fort secrettement, qui seroit d'envoyer, + au moment de nostre détention, les gentilshommes de nos amis, et + qui sont asseurez, dans Belle-Isle; M. de Brancas, auquel je me + confie entièrement, auroit la conduite de tout avec madame du + Plessis. + + M. le chevalier Meaupoue pourroit donner des sergents asseurez et y + faire filer quelques soldats[47]. + + «Et, comme il y a grande apparence que le premier effort seroit + contre Belle-Isle et Concarnau, que l'on tascheroit de surprendre, + et que M. le maréchal de La Meilleraye, quoy qu'il m'ait donné + parolle d'estre dans mes intérests envers et contre tous, en + présence de M. de Brancas et de madame du Plessis, n'en useroit + peut-estre pas trop bien, il faudroit avertir Deslandes de prendre + des hommes le plus qu'il pourroit, sans faire néanmoins rien de mal + à propos. + + «Que Devaux y mist des cavaliers; en un mot, que la place fust + munie de tout. + + «Il faudroit, pour cet effet, envoyer un homme en diligence à + Concarnau trouver Deslandes, dont je connois le cœur, l'expérience + et la fidélité, pour lui donner advis de mon emprisonnement, et + ordre de ne rien faire d'esclat en sa province, ne point parler et + se tenir en repos, crainte que d'en user autrement ne donnast + occasion de nous pousser; mais il pourroit, sans dire mot, + fortifier sa place d'hommes, de munitions de toutes sortes, retirer + les vaisseaux qu'il auroit à la mer, et tenir toutes les affaires + en bon estat, achepter des chevaux et autres choses pour s'en + servir quand il en seroit temps. + + «Il faudroit aussi dépescher un courrier à madame la marquise + d'Asserac et la prier de donner les ordres à l'Isle-Dieu qu'elle + jugeroit à propos, pour exécuter ce qu'elle manderoit de Paris, où + elle viendront conférer avec madame du Plessis. + + «Ce qu'elle pourroit faire seroit de faire venir quelques vaisseaux + à l'Isle-Dieu pour porter des hommes et des munitions où il seroit + besoin, faire accommoder Saint-Michel-Tombelaine, et faire les + choses qui lui seroient dites et qu'elle pourroit mieux exécuter + que d'autres, parce qu'elle a du cœur, de l'affection, du pouvoir, + et que l'on doit entièrement s'y fier. Il faudroit qu'elle + observast une grande modération dans ses parolles. + + «Il seroit important que celui qui commande dans + Saint-Michel-Tombelaine soit adverty de s'y tenir, y mettre le + nombre d'hommes d'armes, de munitions et vivres nécessaires, ledit + lieu de Tombelaine pouvant estre de grande utilité, comme il sera + dit cy-après. + + «Si madame du Plessis se trouvoit obligée de sortir de Paris, il + faudroit qu'elle allast s'enfermer quelque temps dans la citadelle + d'Amiens ou de Verdun, pour y conférer et donner les ordres aux + gens dont on se voudroit servir. + + «Prendre garde surtout à ne point escrire aucune chose importante + par la poste, mais envoyer partout des hommes exprès, soit + cavaliers, ou gens de pied, ou religieux. + + «M. de Brancas, MM. de Langlade et de Gourville m'ont beaucoup + d'obligation, et, leur ayant confié le secret de toutes mes + affaires, sont plus capables d'agir que d'autres hommes et de + s'asseurer des amis qu'ils connoissent obligez à ne me pas + abandonner. + +Ici quatre paragraphes consacres à MM. de La Rochefoucault, de Marsillac +et de Bournonville. Suivent trois paragraphes indiquant les démarches +que MM. de Harlay, Meaupeou, Miron, Chanut et Jannart devraient faire +près du Parlement. + + «Une chose est d'advertir mes amis, qui commandent à Belle-Isle, + Concarnau et Tombelaine, que les ordres de madame du Plessis + doivent estre exécutés comme les miens. + + «M. Chanut me feroit un singulier plaisir de venir prendre une + chambre au logis où sera ma femme, pour lui donner conseil en toute + sa conduite, et qu'elle y prenne créance entière et ne fasse rien + sans son advis. + + «Une des choses les plus nécessaires à observer est[48] que M. de + Langlade, M. de Gourville sortent de Paris, se mettent en seureté, + fassent savoir de leurs nouvelles à madame du Plessis, au marquis + de Créqui, à M. de Brancas et aux autres, et qu'ils laissent à + Paris quelque homme de connoissance capable d'exécuter une + entreprise considérable, s'il étoit besoin. + + «Il est bon que mes amis soient advertis que M. le commandant de + Neuf-Chaise me doibt le rétablissement de sa fortune; que sa charge + de vice-admiral a esté payée des deniers que je lui ai donnés par + la main de madame du Plessis, et que jamais un homme n'a donné des + parolles plus formelles que lui d'estre dans mes intérests en tout + temps, sans distinction et sans réserve, envers et contre tous. + + «Qu'il est important que quelqu'un d'entr'eux lui parle et voye la + situation de son esprit, non pas qu'il fust à propos qu'il se + déclarast pour moy; car, de ce moment, il seroit tout à fait + incapable de me servir; mais, comme les principaux establissements + sur lesquels je me fonde sont maritimes, comme Belle-Isle, + Concarnau, Le Havre et Calais, il est bien asseuré que, le + commandement des vaisseaux tombant en ses mains, il pourroit nous + servir bien utilement en ne faisant rien, et lorsqu'il seroit en + mer trouvant des difficultés qui ne manquent jamais quand on veut. + + «Il faudroit que M. de Guinaut, lequel[49] a beaucoup de + connoissance de la mer et auquel je me fie, contribuast à munir + toutes nos places de choses nécessaires, et d'hommes qui seroient + levez par les ordres de Gourville, ou des gens cy-dessus nommez; + c'est pourquoi il seroit important qu'il fust adverti en diligence + de se mettre en bon estat et de se rendre à Belle-Isle[50]. + + «Comme l'argent seroit nécessaire pour toutes ces dépenses, je + laisseray ordre au commandant de Belle-Isle d'en donner autant + qu'il en aura, sur les ordres de madame du Plessis, de M. de + Brancas, de M. d'Agde ou de M. du Gourville; mais il faut mesnager, + et que mes amis en empruntent partout pour n'en pas manquer.... + + «M. d'Agde, par sous-main, conduira de grandes négociations dans le + parlement sur d'autres sujets que le mien, et mesme par mes amis + asseurez dans les autres parlements, où il ne manque jamais de + matière, à l'occasion des levées, de donner des arrests et troubler + les receptes, ce qui fait qu'on n'est pas si hardy dans ces + temps-là à pousser une violence, et on ne veut pas avoir tant + d'affaires à la fois[51]. + + «Le clergé peut encore, par son moyen et M. de Narbonne, fournir + des occasions d'affaires en si grand nombre que l'on voudra, en + demandant des estats généraux avec la noblesse, ou des conciles + nationaux qu'ils pourroient convoquer d'eux-mêmes en lieux éloignez + des troupes, et y proposer mille matières délicates. + + «M. de La Salle, qui doibt avoir cognoissance de tous les secours + qu'on peut tirer par nos correspondances des autres royaumes et + Estats, y peut aussi estre employé et donner des assistances à nos + places. Voilà l'estat où il faut mettre les choses sans faire + d'autres pas, si on se contentoit de me tenir prisonnier; mais si + on passoit outre et que l'on voulust faire mon procez, il faudroit + faire d'autres pas; et, après que tous les gouverneurs auroient + écrit à Son Éminence pour demander ma liberté avec termes pressant + comme mes amis, s'ils n'obtenoient promptement l'effet de leur + demande et que l'on continuast à faire la moindre procédure, il + faudroit en ce cas montrer leur bonne volonté et commencer tout + d'un coup, sous divers prétextes de ce qui leur est deub, par + arrester tous les deniers des recettes, non-seulement de leurs + places, mais des lieux où leurs garnisons pourroient courre; faire + faire de nouveau serment à tous leurs officiers et soldats, mettre + dehors tous les habitants et soldats suspects, peu à peu, et + publier un manifeste contre l'oppression du gouvernement. + + «C'est en cas où Guynaut pourroit, avec quelques vaisseaux de + guerre, s'asseurant en diligence du plus grand nombre d'hommes + qu'il pourroit, matelots et soldats, principalement étrangers, + prendre tous les vaisseaux qu'il rencontreroit dans la rivière du + Havre à Rouen, et par toute la coste, et mettre les uns pour + brûlots, et des autres en faire des vaisseaux de guerre; en sorte + qu'il auroit une petite armée assez considérable, retraite en de + bons ports, et y meneroit toutes les marchandises dont on pourroit + faire argent.... + + «Il est impossible, ces choses estant bien conduites, se joignant à + tous les mal-contants par d'autres intérests, que l'on ne fist une + affaire assez forte pour tenir les choses longtemps en balance, et + en venir à une bonne composition, d'autant plus que l'on ne + demanderoit que la liberté d'un homme, qui donneroit des cautions + de ne faire aucun mal. + + «Je ne dis point qu'il faudroit oster tous mes papiers, mon argent, + ma vaisselle et mes meubles les plus considérables de mes maisons + de Paris, de Saint-Mandé, de chez M. Bruant, et les mettre dès le + premier jour à couvert dans une ou plusieurs maisons religieuses et + chez M. Bournonville, et s'asseurer d'un procureur au parlement, + fidèle et zélé, qui pourroit estre donné par M. de Meaupeou, le + président de la première.... + + «Une chose qu'il ne faudroit pas manquer de tenter seroit d'enlever + des plus considérables hommes du conseil, au mesme moment de la + rupture, comme M. Le Tellier, et quelques autres de nos ennemis + les plus considérables, et bien faire sa partie pour la retraite, + ce qui n'est pas impossible. + + «Si on avoit des gens dans Paris assez hardis pour un coup + considérable, et quelqu'un de teste à les conduire, si les choses + venoient a cette extrémité et que le procez fust bien advancé, ce + seroit un coup embarrassant de prendre de force le rapporteur et + les papiers, ce que M. Jannart ou autre de cette qualité pourroit + bien indiquer par le moyen de petits greffiers que l'on peut + gaigner, et c'est une chose qui a peu estre pratiquée au procez de + M. de Chenaille, le plus aisément du monde, où, si les minutes + avoient été prises, il n'y avoit plus de preuve de rien. + + «M. Pellisson est un homme d'esprit et de fidélité connue, auquel + on pourroit prendre créance, et qui pourroit servir utilement à + composer les manifestes et autres ouvrages dont on auroit besoin, + et porter des parolles secrettes des uns aux autres. + + «Il faudroit, sous mille noms différenz et divers intéressez, + recommencer à faire des imprimez de toutes sortes dans les grandes + villes du royaume, d'en envoyer par les postes et semer par les + maisons. + + «Pour cet effet encore, mettre les imprimeries en lieu seur; il y + en a une à Belle-Isle. + + «M. le premier président La Moignon, qui m'a l'obligation toute + entière du poste qu'il occupe, auquel il ne seroit jamais parvenu, + quelque mérite, qu'il ait, si je ne lui en avois donné le dessein, + si je ne l'avois cultivé et pris la conduite de tout avec des soins + et des applications incroïables, m'a donné tant de parolles de + reconnoissance et d'amitié que je ne puis douter qu'il ne fist les + derniers efforts pour moi, ce qu'il peut faire en plusieurs façons, + en demandant luy-mesme personnellement ma liberté, en se rendant + caution et en faisant cognoistre qu'il ne cessera point d'en parler + tous les jours qu'il ne l'aye obtenue; que c'est son affaire; qu'il + quitteroit plustost sa charge que se départir de cette + sollicitation, et faisant avec amitié et avec courage tout ce qu'il + faut....» + +Suivent neuf autres paragraphes renfermant des recommandations à +plusieurs autres personnes moins connues, à M. Amproux, conseiller au +Parlement; à une sœur de madame du Plessis-Bellière; à M. Cargret, +maître des requêtes, et à M. Fouquet, conseiller en Bretagne, parent du +surintendant. + +Tel était ce projet que, les uns après les autres, les historiens +d'abord, le public ensuite, sur la foi des historiens, ont cru vague et +inoffensif, faute de le connaître. En le lisant, les réflexions viennent +en foule, et l'on ne sait ce qui doit le plus étonner ou de la légèreté +excessive de celui qui l'a écrit et de la naïveté avec laquelle il +comptait sur le dévouement des hommes qu'il avait gorgés d'argent +pendant sa prospérité, ou des folles idées qu'il se faisait sur son +importance politique dans l'État. C'était, en effet, une étrange +illusion de Fouquet de croire qu'il pourrait engager, soutenir une lutte +avec le cardinal de Mazarin, et de ne pas s'apercevoir, au contraire, +qu'il ne s'était avancé, ne se maintenait que par lui; car, de son aveu +même, au moment où la faveur du cardinal semblait l'abandonner, le +terrain manquait aussitôt sous ses pieds. Son influence reposant +uniquement sur ses largesses, tout son crédit ne devait-il pas tomber +dès qu'on lui retirerait le moyen de les continuer? Quant aux promesses +formelles qu'on lui avait données, de vive voix ou par écrit, de lui +être dévoué envers et contre tous, elles n'auraient eu, pour un esprit +sérieux, aucune signification. Mazarin, au contraire, disposait du +pouvoir en maître absolu, car le roi et la reine mère n'avaient d'autre +volonté que la sienne. Vers la fin de sa carrière surtout, son ascendant +moral était immense, et aussi solidement établi qu'il avait été précaire +dans les commencements. Les esprits les plus hardis, les plus résolus +avaient fini par plier devant sa timidité apparente, et tous les princes +du sang, les uns après les autres, s'étaient soumis à ses conditions. +Voilà les deux hommes qui se seraient trouvés en présence, si Mazarin +eût donné suite au projet que Fouquet lui supposa à plusieurs reprises +de se défaire de lui. Renversé, emprisonné, en face de Mazarin +tout-puissant et singulièrement grandi depuis quelque temps par ses +succès diplomatiques et par le résultat des négociations avec l'Espagne, +quelle figure Fouquet eût-il faite? Combien de dévouements eussent-ils +éclaté en sa faveur? Combien de gouverneurs eussent-ils compromis leur +position et leur tête? Tout le monde peut résoudre ces questions. Mais, +pour paraître incroyable, le projet qu'on vient de lire n'en était pas +moins très-réel. Il semble aujourd'hui que cette pièce seule eût dû +suffire pour justifier un procès dont l'issue ne pouvait être douteuse. +En effet, malversations, abus des deniers publics pour s'attacher des +créatures au préjudice de l'État, plan de guerre civile, ces trois +griefs y sont écrits à chaque ligne. Au lieu de s'en tenir au dernier, +on insista outre mesure sur les faits particuliers de péculat, dans le +détail desquels personne, en définitive, ne voyait clair. Au point de +vue de l'accusation, ce fut une faute immense, et le ministre Le Tellier +avait raison de dire, en parlant du procès de Fouquet, que, _pour avoir +voulu faire la corde trop grosse, on ne pourrait plus la serrer assez +pour l'étrangler_. Le mot était cruel; heureusement pour Fouquet il fut +vrai. Dans tous les procès politiques, le point essentiel c'est de +gagner du temps, et, sous ce rapport, Fouquet n'avait pas lieu de se +plaindre. Le réquisitoire du procureur général, véritable amplification +de rhétorique, parsemée à chaque page de grands mouvements passablement +déclamatoires, lui avait été signifié seulement dix-huit mois après son +arrestation. Sa captivité datait du 5 septembre 1661 et son procès ne +fut jugé qu'en décembre 1664. Pendant cet intervalle, les éloquents +plaidoyers de Pélisson, les touchantes élégies de La Fontaine, les +doléances de Ménage, de Scarron, de mademoiselle de Scudéry, les fureurs +de Hénault, et les vœux de tous les artistes de l'époque, encouragés et +pensionnés par Fouquet, avaient peu à peu ramené l'opinion[52]. Ajoutez +à cela, les sollicitations de quelques amis puissants et dévoués, au +nombre desquels le dévouement de madame de Sévigné se fait surtout +remarquer, les nombreuses irrégularités du procès, les soustractions, +les falsifications de pièces, l'animosité évidente des accusateurs. Il +n'est pas jusqu'à l'administration rigide et sans pitié de Colbert, dont +les réductions sur les rentes faisaient alors crier tout Paris, qui ne +gagnât des partisans à l'accusé. Enfin, le gouvernement tenait +essentiellement, on le comprend de reste, après la publicité qu'il avait +donnée au projet de guerre civile, à obtenir la condamnation la plus +rigoureuse, et la situation des esprits était telle que, malgré les +précautions prises lors de la formation de la Chambre de justice, malgré +la ressource des promesses et de l'intimidation, il en était réduit au +point de craindre le scandale d'un acquittement. + +Outre le procès-verbal officiel des opérations de la Chambre de justice +pendant le procès de Fouquet[53], on possède encore une relation intime +et très-circonstanciée sur la marche de cette affaire; c'est le journal +de M. d'Ormesson[54], un des deux conseillers du parlement de Paris que +le roi avait nommés rapporteurs du procès. A l'époque où cette +nomination eut lieu, la famille de Fouquet, croyant que M. d'Ormesson +lui serait hostile, avait eu le projet de le récuser; ce fut lui, au +contraire, qui sauva Fouquet de la mort. Issu d'une ancienne famille de +robe, très-attaché aux prérogatives de la compagnie, esclave de la règle +et des formes, M. d'Ormesson n'avait pu se plier à cette violation des +prérogatives, à cet oubli de toutes les formes accoutumées dont se +plaignait l'accusé; sa conscience de magistrat s'en était révoltée, et, +longtemps avant la fin du procès, il avait passé du côté de la clémence. +Son journal, qu'aucun des biographes de Fouquet n'avait encore consulté, +renferme les particularités les plus curieuses. C'est la relation +secrète, intime, et jour par jour, des diverses phases du procès. +Seulement, il est bon de ne pas oublier en la lisant, et son auteur le +rappelle assez lui-même, qu'il est tout à fait contraire au parti du +gouvernement, c'est-à-dire en hostilité avec Colbert, avec le chancelier +Séguier, avec Pussort, oncle de Colbert, Foucault et Berryer, ses +créatures. A propos de ce dernier, à qui Colbert venait, pour prix de +ses services, de faire accorder une charge de conseiller d'État +ordinaire et une abbaye de 6,000 livres, M. d'Ormesson fait observer +qu'on avait commis une grande faute, en lui confiant toute la conduite +secrète, mais réelle, du procès; car, pour se rendre nécessaire et +indispensable plus longtemps, il avait traîné les choses en longueur, en +ayant soin toutefois de rejeter les retards, tantôt sur les rapporteurs, +tantôt sur M. Talon, qu'il avait fini par faire renvoyer et remplacer +par M. de Chamillart. M. d'Ormesson ajoute que ce Berryer était l'homme +le plus décrié de tout Paris, ayant fait en dix-huit mois seulement pour +1,800,000 livres d'acquisition. En un mot, dit-il, «c'était un frippon +hardi et capable de toutes choses.» Vers la fin du procès, Berryer eut +des accès de folie. Se voyant renié, abandonné par tous, sa tête s'était +troublée, affaiblie. Un jour, il était à l'église des Petits-Pères; tout +à coup on fit un grand bruit dans la rue; il crut qu'on venait +l'arrêter, et sa frayeur fut telle qu'il fallut le saigner deux fois aux +pieds pour le faire revenir. Écoutons le plus spirituel chroniqueur de +l'époque. «Berryer est devenu fou, mais au pied de la lettre; +c'est-à-dire qu'après avoir été saigné excessivement, il ne laisse pas +d'être en fureur; il parle de potences, de roues; il choisit des arbres +exprès; il dit qu'on le veut pendre, et fait un bruit si épouvantable +qu'il le faut tenir et lier. Voilà une punition de Dieu assez visible et +assez à point nommé.» A ces coups de pinceau on a reconnu madame de +Sévigné[55]. Tel était aussi l'avis de M. d'Ormesson, qui, du reste, il +faut bien le dire, se préoccupe dans son journal, un peu plus qu'il ne +conviendrait à un homme grave, des constellations, des comètes et des +remèdes de bonne femme envoyés à la reine par la mère de Fouquet[56]. + +Tout cela faisait qu'on s'intéressait à l'accusé. Cependant, les +sollicitations étaient pressantes du côté de la cour. Deux mois après +l'arrestation du surintendant, en novembre 1661, M. de Lamoignon était +allé à Fontainebleau pour complimenter Louis XIV sur la naissance du +Dauphin. Le roi lui parla de Fouquet. «Il se vouloit faire duc de +Bretagne et roi des îles adjacentes, dit Louis XIV; il gagnoit tout le +monde par ses profusions; je n'avois plus personne en qui je pusse +prendre confiance.» M. de Lamoignon fait observer que le roi étoit si +plein de ce sujet que, «pendant plus d'une heure d'entretien, il y +revenoit toujours[57].» + +Malheureusement, les preuves de l'influence que Louis XIV et Colbert +exercèrent dans cette affaire abondent. Au mois d'août 1663, un +conseiller du Parlement, Lecamus, écrivait à Colbert: + + «On a su dans la compagnie que j'avois eu l'honneur de voir le Roy. + Je n'ay pas pu m'empescher de dire à quelques-uns de Messieurs la + manière dont le Roy m'avoit parlé et le mécontentement qu'il + m'avoit témoigné de la conduite de la compagnie, que je l'avois + justifiée autant qu'il m'avoit été possible, mais qu'il estoit + important d'oster au Roy les mauvaises impressions dont je l'avois + trouvé prévenu. Cela a touché, et j'espère que Sa Majesté, dans la + suite, n'aura pas sujet de se plaindre[58].» + +Aussitôt que le rapporteur d'Ormesson eut manifesté son opinion sur le +procès, Colbert lui retira une charge qu'il avait à Soissons. En outre, +le roi continuait à stimuler personnellement le zèle des membres de la +Chambre de justice. Un jour, entre autres, à Fontainebleau, où la +Chambre avait dû se transporter, MM. d'Ormesson et de Sainte-Hélène, +les deux rapporteurs, furent mandés au château. Ils trouvèrent le roi +dans son cabinet avec Colbert et de Lionne. Le roi leur dit alors qu'il +fallait que le procès eût une fin; qu'il y allait de sa réputation, +surtout dans les pays étrangers, où l'on ne voudrait pas croire à sa +puissance, s'il ne pouvait venir à bout de ce qu'il considérait comme +une affaire de rien «_contre un misérable_.» Pourtant, il ne demandait +que la justice, ne voulant pas, disait-il, comme il s'agissait de la vie +d'un homme, prononcer une parole de trop, et souhaitant avant tout de +voir la fin de l'affaire, de quelque manière que ce fût[59]. Voilà +comment le roi recommandait l'impartialité aux juges. Une autre fois, il +leur disait qu'il était au courant de tout ce qui se passait dans la +Chambre, ce dont personne ne doutait. Enfin, Colbert lui-même se rendit +un jour chez le père de M. d'Ormesson, pour se plaindre à son tour et au +nom du roi de la longueur du procès. M. d'Ormesson demanda pourquoi on +l'avait allongé par trente ou quarante chefs d'accusation sans +importance, au lieu de s'en tenir à deux ou trois; il ajouta qu'au +surplus son fils ne se plaignait pas qu'on lui eût ôté l'intendance de +Soissons, et qu'il n'en rendrait pas moins bonne justice[60]. + +En même temps qu'elle s'occupait du procès de Fouquet, la Chambre de +justice jugeait aussi d'autres affaires, et se montrait parfois d'une +sévérité peu rassurante pour la famille de l'accusé. Déjà deux sergents +des tailles d'Orléans avaient été condamnés à être pendus, et exécutés; +d'autres avaient été envoyés aux galères. Gourville, l'ami intime, le +confident et le faiseur de Fouquet, avait été condamné à mort «pour +crime d'abus, malversations et vols par lui commis ès-finances du roi, +sans compter les violentes présomptions de crime de lèse-majesté pour sa +participation à cet écrit fameux qui contient un projet de moyens pour +rallumer la sédition dans le royaume.» Tels sont les termes de l'arrêt. +Mais Gourville était déjà à l'étranger. Un financier de moindre +importance, nommé Dumont, ne fut pas aussi heureux. Condamné à mort pour +crime de péculat par douze voix contre huit, il fut pendu, le 15 juin +1664, devant la porte même de la Bastille, où Fouquet était alors +renfermé[61]. + +On a vu que la Chambre de justice avait siégé à Fontainebleau pendant +le séjour qu'y fit la cour. La comparution de Fouquet pouvant être +nécessaire d'un moment à l'autre, il avait été, avec une foule d'autres +prisonniers, pour fait de concussion, transféré à Moret, à la suite de +la Chambre. Ainsi, celui qui avait disposé pendant neuf ans en maître +absolu des finances du royaume suivait maintenant ses juges de cachot en +cachot! D'après le _Journal d'Ormesson_, le retour du surintendant à la +Bastille fut marqué par une scène des plus attendrissantes. La femme et +les enfants de Fouquet attendaient la voiture sur le pont de Charenton +où elle devait passer. Arrivé sur le pont, d'Artagnan, qui fut toujours +plein d'humanité pour son prisonnier, malgré la rigueur des précautions +qu'il lui était commandé de prendre, permit à la voiture de marcher au +pas, et Fouquet put embrasser sa femme et ses enfants qu'il n'avait pas +vus depuis trois ans. Entrevue cruelle et déchirante, malgré ses +douceurs; car, peu de temps auparavant, le roi avait vu, sans s'arrêter, +la femme et la fille de Fouquet agenouillées sur son passage, et les +récents arrêts de la Chambre de justice n'étaient que trop faits pour +jeter l'épouvante dans tous les cœurs! + +Enfin, M. de Chamillart fit connaître ses conclusions, par lesquelles il +requérait que Fouquet, _atteint et convaincu du crime de péculat et +autres cas mentionnés au procez, fust condamné à estre pendu, et +estranglé, tant que mort s'en suive_[62]. + +Trente-huit mois s'étaient alors écoulés depuis l'arrestation de +Fouquet. Le 14 novembre 1664, il parut devant la Chambre de justice. +Avant de le laisser entrer, le chancelier crut de son devoir de faire +connaître les justes plaintes de l'accusé au sujet de quelques lettres +scandaleuses qu'on lui avait attribuées. Le chancelier ajouta qu'aucune +des lettres trouvées dans ses papiers n'avait été publiée, _le roi +n'ayant pas voulu commettre la réputation de quelques dames de +qualité_[63]. Après ce préambule, on fit entrer Fouquet. Il était vêtu, +dit M. d'Ormesson, d'un habit court de drap tout uni, avec un petit +collet uni et un manteau. Il salua la compagnie, sans que personne lui +rendît le salut. Le chancelier lui ayant dit de s'asseoir, il se mit sur +la sellette sans faire aucune observation; mais, invité à lever la main +pour prêter serment, il pria qu'on ne trouvât point mauvais s'il s'y +refusait, ne voulant pas déroger à son privilège. En même temps, il +renouvela ses protestations et fit des excuses sur ce qu'il s'était +présenté en habit court, mais depuis plus d'un an il avait demandé une +soutane et une robe qu'on n'avait pas voulu lui donner; au surplus, il +ne croyait pas que son privilège dépendît de son habit. Après en avoir +délibéré, la Chambre décida, ainsi que cela avait déjà eu lieu lors des +interrogatoires, que, s'il ne voulait pas prêter serment, on le jugerait +comme s'il était muet, sauf à faire mention de ses protestations au +procès-verbal. Là-dessus, Fouquet se soumit et répondit à toutes les +questions qu'on lui posa. Cependant, il n'en protesta pas moins contre +la violation de ses privilèges toutes les fois qu'il comparut devant la +Chambre de justice, et réclama jusqu'à la fin ses _juges naturels_. + +Les premiers interrogatoires portèrent sur les faits relatifs au +péculat, tels que le marc d'or, les sucres et les cires de Rouen, les 6 +millions de billets réassignés, les octrois, les dépenses personnelles. +Suivant madame de Sévigné, le _cher et malheureux ami_ parlait +d'ordinaire si habilement, que plusieurs de _Messieurs_ ne pouvaient +s'empêcher de l'admirer. Elle cite, entre autres, M. Renard, un des +vingt-deux juges, qui avait dit: «Il faut avouer que cet homme est +incomparable; il n'a jamais si bien parlé dans le Parlement; il se +possède mieux qu'il n'avait jamais fait.» Deux ou trois fois cependant +la patience avait échappé à l'accusé, et il s'était défendu avec une +chaleur qui lui était nuisible. Vint enfin la lecture du projet de +rébellion. Pendant tout le temps qu'elle dura, Fouquet eut les yeux +attachés sur un crucifix qui était dans la chambre. Invité à s'expliquer +à ce sujet, il répondit que c'était là _une pièce extravagante, un +effet de vapeurs fantastiques et chimériques_, et que si le but de ses +ennemis avait été de le couvrir de confusion en le forçant d'en ouïr la +lecture, ils y avaient pleinement réussi. «Comment, lui dit alors le +chancelier, accordez-vous le zèle et l'affection pour l'État, dont vous +avez parlé si souvent, avec le dessein que vous aviez projeté de le +troubler et bouleverser de fond en comble, pour l'unique but de +conserver votre charge? Vous ne pouvez pas dire que ce ne soit là un +crime d'Etat?--Non, répondit Fouquet; on ne saurait être accusé d'un +crime d'État pour avoir eu une folle pensée qui n'est pas sortie du +cabinet, qui n'a reçu aucun commencement d'exécution, qu'on a si bien +oubliée depuis plus de deux ans que l'on en croyait toute trace +disparue. Un crime d'État, poursuivit-il, c'est quand on est dans une +charge principale, qu'on a le secret du prince et que tout d'un coup on +se met du côté de ses ennemis, qu'on fait ouvrir les portes d'une ville +dont on est le gouverneur à l'armée des ennemis, et qu'on les ferme à +son véritable maître, qu'on porte dans le parti tous les secrets de +l'État[64].» Le chancelier, que tout le monde reconnut à ce portrait, +garda prudemment le silence; et madame de Sévigné de s'écrier avec son +air le plus triomphant: «Voilà au vrai comme la chose se passa. Vous +m'avouerez qu'il n'y a rien de plus spirituel, de plus délicat, et même +de plus plaisant.» Ensuite, Fouquet continua sa défense et rappela les +services qu'il avait rendus au cardinal, les remerciements qu'il en +avait reçus et dont les preuves se seraient trouvées dans ses papiers, +si on ne les eût soustraites; puis enfin, la noire ingratitude qu'il en +avait recueillie. Mais de ce que la conduite du chancelier n'avait pas +été exempte de reproches dans les troubles de la Fronde, de ce que le +cardinal Mazarin n'avait pas eu pour Fouquet toute la reconnaissance à +laquelle celui-ci s'attendait, s'ensuivait-il que l'accusation n'eût +aucun fondement? L'amitié la plus vive pouvait seule se faire illusion à +ce point; et, loin que les troubles encore récents de la Fronde dussent +servir d'excuse à Fouquet, la raison d'État voulait, au contraire, qu'il +fût puni d'autant plus sévèrement qu'on était plus rapproché des temps +où l'exécution d'un pareil projet aurait pu être tentée avec quelque +chance de succès. + +D'après le témoignage même de ses amis, Fouquet était vulnérable sur la +plupart des griefs concernant le péculat. Madame de Sévigné reconnaît +elle-même, et sans doute c'était l'opinion de sa société, que dans bien +des endroits on aurait pu l'_embarrasser et le pousser_[65]. On vient de +voir ce qu'il répondait relativement au projet de révolte. Quant à +l'achat et aux fortifications de Belle-Isle, Fouquet objectait qu'il +avait acheté cette terre sur l'invitation du cardinal Mazarin, bien aise +de la voir sortir des maisons de Retz et de Brissac à qui elle +appartenait, et qui lui étaient suspectes; que le cardinal devait s'en +charger plus tard, ou, à défaut, de celle de Vaux; mais que, dans la +suite, pressé de remplir cette promesse, il avait répondu, au bout de +six à sept mois, «car il ne prenait pas ses résolutions sans y avoir +pensé bien longtemps» qu'il ne pouvait s'accommoder ni de Vaux ni de +Belle-Isle, ayant fait de grandes acquisitions du côté de Nevers. +Fouquet ajoutait «que se trouvant possesseur de Belle-Isle, il avait dû +naturellement mettre en bon état les fortifications et le port, espérant +ainsi quadrupler le revenu ordinaire;» que, d'ailleurs, le cardinal lui +ayant commandé de donner tous ses soins au commerce maritime, il avait +acheté des vaisseaux marchands et les avait envoyés à Terre-Neuve, aux +Indes-Orientales, en Amérique, à la pêche de la baleine, tâchant de +s'instruire en toutes choses; «en sorte qu'il pouvait dire, sans vanité, +qu'aucun autre n'était plus en état de servir, et qu'il avait des +lumières pour procurer au roi des revenus immenses au soulagement de ses +peuples[66].» Suivant Fouquet, les arrêts qu'il avait fait rendre, les +lettres circulaires qu'il avait adressées aux intendants de justice et +aux principaux marchands du royaume pour les consulter, étaient des +preuves évidentes qu'il était chargé de tout ce qui concernait le +commerce et les affaires de mer, et la propriété de Belle-Isle lui +fournissait le moyen de faire quelques spéculations commerciales, utiles +tout à la fois aux intérêts du roi et aux siens propres. «Pourquoi, +ajoutait-il, le cardinal m'a-t-il engagé à toutes ces choses, s'il +vouloit laisser des mémoires pour y trouver à redire? Étoit-ce un piège +à cause de ma facilité et de ma déférence que j'avois à tout ce qu'il +proposoit? ou le sieur Colbert a-t-il fait depuis, à la fin de ses +jours, du poison de tout ce qui estoit simple et innocent? +Henry-le-Grand a-t-il trouvé quelque chose à dire que M. de Sully eust +fait bâtir non-seulement un superbe château, mais une ville entière? +qu'il eust des biens si considérables, dont jouit encore sa maison? +Qu'auroient-ils dit, mes ennemis, si dans le cœur du royaume j'avois +établi une souveraineté et fait battre monnoie, comme a fait le sieur de +Sully? C'étoit Henry-le-Grand néanmoins qui l'a veu et l'a souffert.» +Revenant au projet de révolte, Fouquet ajoutait: Ou il estoit vray qu'on +vouloit m'opprimer injustement, comme on fait, ou non. Si on le vouloit, +n'est-il pas excusable d'avoir seulement pensé aux moyens de faire peur +à celuy qui avoit le dessein de me perdre, et faire diversion dans son +esprit pour l'en détourner? Si on ne le vouloit pas, ma pensée, qui +n'estoit que pour ce seul cas, estoit une chimère.» Certes, voilà des +moyens de défense auxquels il y avait beaucoup à répondre. «Mais, +poursuivait Fouquet, on vouloit me perdre; on vouloit ma place. Si +j'eusse laissé périr des armées faute d'argent, et que le Roy et tout le +royaume eussent sceu qu'il ne tenoit qu'à moy d'empescher le mal, que +n'eust-on point dit de moy? Que n'en diroit-on point encore? Ou m'eûst +crû, on me voudroit croire aujourd'huy d'intelligence avec les ennemis, +ou du moins mal affectionné à l'Estat, et partant criminel.... Mais +qu'ils fassent ce qu'il leur plaira, puisqu'ils le peuvent, ils ne +serviront jamais l'Estat aussi utilement que j'ay fait. On peut se +flatter aisément soy-même d'une vaine opinion d'habileté, quand les +choses rient, et que le vent souffle à pleines voiles; mais quand je +considère qu'ils creusent des précipices autour d'un poste qu'ils +occupent, qu'ils me persécutent, moy sans biens, pendant qu'ils en +possèdent d'immenses de toutes sorte; qu'ils sont obligez, dans ma +disgrâce, de corrompre des témoins et supposer des dénonciateurs, qui ne +se nomment point, pendant qu'il s'en présente contre eux, malgré leur +faveur, qui se nomment, qui sont connus et intelligents, à qui la seule +autorité souveraine ferme la bouche; que cependant ils ne laissent pas +de me pousser jusqu'aux dernières bornes de l'inhumanité, sans +considérer ni Dieu, ni les hommes, ni le présent, ni l'avenir; je doute +souvent s'ils sont aussi habiles qu'ils se sont imaginez[67].» + +C'est ainsi que Fouquet se justifiait, et ses défenses, je l'ai déjà +dit, remplissent quinze volumes. On ne saurait se figurer la variété de +tons qui y règne et l'intérêt qu'il eut le talent d'y répandre. +Vainement, c'est le prisonnier lui-même qui nous l'apprend, _la lecture +de l'Évangile était sa principale lecture et sa sa seule consolation_; +par intervalles, des accents pleins d'amertume, de véhémence, +d'indignation, éclatent malgré lui. Imprimées clandestinement dans un +très-petit format, ses défenses étaient avidement recherchées et +servaient d'arme à l'opposition du temps contre l'administration +réparatrice, mais inexorable, de Colbert. En examinant avec impartialité +ces plaidoyers, une réflexion se présente souvent à l'esprit. +Inattaquable toutes les fois qu'il met en lumière les dilapidations de +Mazarin et les immenses services qu'il a rendus à ce ministre en lui +procurant de l'argent dans un temps où l'État n'avait ni ressources ni +crédit, Fouquet se laisse aller aux plus étranges illusions en ce qui +concerne ses dilapidations personnelles et le projet de révolte dont on +lui faisait si justement un crime. Il est vrai que, pressé de plus près, +il répliquait par un argument qui lui paraissait irréfutable. Suivant +lui, quelques mois avant son arrestation, il avait dit au roi qu'il +s'était passé, du vivant du cardinal, plusieurs choses contraires aux +règles, et qu'il le suppliait, pour rassurer sa conscience et ôter tout +prétexte à ses ennemis, de lui pardonner tout ce qu'il pouvait avoir +fait de mal jusqu'alors, et de lui donner tout ce qu'il avait reçu et +distribué, sans avoir des ordres en forme; à quoi le roi aurait répondu: +«_Ouy, je vous pardonne tout le passé, et vous donne ce que vous +demandez_[68].» + +Spirituelles, hardies, pleines de fiel et d'ironie, éloquentes parfois, +les justifications de Fouquet, on a pu le voir, ne brillaient ni par +leur modération, ni par leur prudence. Sous ce rapport, les deux +discours que Pélisson adressa au roi en faveur du surintendant auraient +bien mieux servi l'accusé, si sa perte n'eût été arrêtée depuis +longtemps. Ces discours que Voltaire compare aux belles harangues de +Cicéron; et dont La Harpe a fait le plus magnifique et le plus juste +éloge, furent aussi écrits sous les verroux[69]. Le premier discours +surtout est ordonné avec un art extrême, qui n'exclut ni la vigueur, ni +la logique, ni l'éloquence. Style, idées, enchaînement des preuves, tout +concourt à l'effet qui est vraiment irrésistible pour quiconque n'a pas +étudié l'affaire à fond. Le but principal de Pélisson était de réclamer +pour Fouquet ses juges naturels, c'est-à-dire le parlement de Paris, et +l'on comprend que, ce point gagné, l'accusé était sauvé. Pélisson +soutient cette thèse avec une abondance de raisons et une chaleur qui +durent ébranler bien des convictions; il fait un admirable portrait de +Henri IV, qui avait, dit-il, le _cœur d'un lion avec la bonté d'un +ange_, a grand soin d'exalter Mazarin, au lieu de le déprécier, comme +Fouquet y était peut-être obligé; puis, s'adressant à Louis XIV, il +termine ainsi: + + «Votre Majesté voit combien il est digne de sa bonté et de sa + grandeur de ne point faire juger M. Fouquet par une chambre de + justice, dont même plusieurs membres sont remplacés; qu'on ne + saurait prouver les malversations dont on l'accuse, ni par son bien + (car il n'en a point), ni par ses dépenses non plus, car il y a + fourni par ses dettes et par plusieurs avantages légitimes; qu'un + compte du détail des finances ne se demande jamais à un + surintendant; qu'il n'a point failli depuis que Votre Majesté lui a + donné ses ordres elle-même; que la mort de S. E. dont il les + recevait auparavant, peut-être même que la soustraction de ses + lettres lui ôte tout moyen de se justifier; qu'en plusieurs choses, + comme on ne peut le nier, son administration a été grande, noble, + glorieuse, utile à l'État et à Votre Majesté; que son ambition, + quand elle passera pour excessive, a mille sortes d'excuses, et ne + doit être suspecte d'aucun mauvais dessein; que ses services, ou du + moins son zèle en mille rencontres, surtout dans les temps fâcheux + et au milieu de l'orage, méritent quelque considération.... C'en + est assez, Sire, pour espérer toutes choses de Votre Majesté. + Qu'elle n'écoute plus rien qu'elle-même et les mouvements généreux + de son cœur, et que l'histoire marque un jour dans ses monuments + éternels: Louis XIV, véritablement donné de Dieu pour la + restauration de la France, fut grand en la guerre, grand en la + paix. Il effaça par son application et par sa conduite la gloire de + tous ses prédécesseurs. Il n'aima à répandre que le sang de ses + ennemis, et épargna celui de ses sujets. Il sut connaître les + fautes de ses ministres, les corriger et les pardonner. Il eut + autant de bonté et de douceur que de fermeté et de courage, et ne + crut pas bien représenter en terre le pouvoir de Dieu, s'il + n'imitait aussi sa clémence[70].» + +Cependant, les interrogatoires de Fouquet avaient été terminés le 4 +décembre, et les rapporteurs résumèrent l'affaire. M. D'Ormesson parla +le premier. On a déjà vu de quel côté il était. «M. D'Ormesson m'a priée +de ne plus le voir que l'affaire ne soit jugée, dit madame de Sévigné; +il est dans le conclave et ne veut plus avoir de commerce avec le monde. +Il affecte une grande réserve; il ne parle point, mais il écoute; et +j'ai eu le plaisir, en lui disant adieu, de lui dire tout ce que je +pense[71].» Son résumé dura sept jours. Il eut à examiner +quatre-vingt-seize chefs d'accusation. Il reconnut vrais la plupart des +griefs concernant le péculat, «trouvant inconcevable, dit-il, que le +surintendant ait pu voler en quatre mois plus de 4 millions. A l'égard +des dépenses faites par l'accusé, elles étaient au delà de toute raison. +Il est vrai qu'on l'avait vu garder assez de mesure dans l'adversité, +mais il n'en avait gardé aucune dans sa prospérité; l'on voulait +prétendre que la dissipation n'était pas un crime, mais, quant à lui, il +n'était pas de cet avis, les fortunes subites lui paraissant suspectes. +Pour ce qui était du crime d'État, le projet en était fort méchant, +absolument inexcusable, et on ne saurait trouver une bonne raison pour +le défendre; ce projet était l'effet d'une ambition déréglée, d'un +esprit blessé de la maladie du temps de se rendre considérable; c'était +l'œuvre d'un homme enivré de sa fortune, dont les pensées étaient vagues +et se portaient partout; pour en finir, c'était une méchante pensée, +indigne d'un homme d'honneur[72]?» + +Voici quelles furent les conclusions de M. d'Ormesson: + + «Par toutes ces considérations, il y a lieu de déclarer l'accusé + duement atteint et, convaincu d'abus et malversations par lui + commises au faict des finances; pour réparation de quoy, ensemble + pour les autres cas résultant du procès, d'ordonner qu'il sera + banny à perpétuité hors du royaume, enjoint à lui de garder son ban + à peine de la vie, ses biens confisqués.» + +Veut-on savoir maintenant les motifs réels qui déterminèrent M. +d'Ormesson et l'effet que ses conclusions produisirent dans Paris? Son +journal nous l'apprend. + + «Il me semble que l'on fut satisfait de moi et j'en remercie Dieu. + Jamais il ne s'est fait tant de prières que pour cette affaire. _La + conjoncture des rentes_ et autres affaires publiques, où tout le + monde s'est trouvé blessé, fait qu'il n'y a personne qui ne + souhaite le salut de M. Fouquet, autant par haine pour ses ennemis + que par amitié pour lui.» + +Et un peu plus loin: + + «Je ne puis omettre que l'approbation de mon opinion est si + publique, si grande et si générale, qu'il n'y a personne qui ne + m'en fasse compliment, et que j'en reçois de toute part des lettres + de conjouissance. Dieu en soit loué[73]!» + +Les amis de Fouquet trouvèrent les conclusions de M. d'Ormesson _un peu +sévères_; néanmoins ils firent des vœux pour qu'elles fussent adoptées +par la majorité des juges, et l'on savait, au surplus, que les +espérances de la famille n'allaient pas au delà. Après M. d'Ormesson, +c'était à M. de Sainte-Hélène, son _camarade très-indigne_, à reprendre +l'affaire. On devine de quelle plume lui vient cette qualification, et +il est inutile d'ajouter que, d'après la même autorité, il le fit +_pauvrement, misérablement_, sans s'appuyer sur rien. M. de +Sainte-Hélène conclut à ce que l'accusé eût la tête tranchée. Pussort, +l'oncle de Colbert, le trouva digne de la corde et du gibet; mais, eu +égard aux charges que Fouquet avait exercées, il se rangea à l'avis de +M. de Sainte-Hélène. Et madame de Sévigné de s'écrier, non sans raison: +«Que dites-vous de cette modération? C'est à cause qu'il est oncle de M. +Colbert et qu'il a été récusé qu'il a voulu en user si honnêtement. Pour +moi, je saute aux nues quand je pense à cette infamie[74].» Cependant, +le jour du jugement approchait, et de part et d'autre, l'intrigue +redoublait d'efforts. D'un côté, on répétait que le roi avait dit, en +parlant de Fouquet: C'est un homme dangereux. «Quant à Colbert, il est +tellement enragé, écrivait encore madame de Sévigné, qu'on attend +quelque chose d'atroce et d'injuste qui nous remettra au désespoir.» En +même temps, on offrait aux juges de leur rembourser ce qu'ils perdraient +à la suppression des rentes et on leur donnait quittance de ce qu'ils +auraient eu à payer pour le droit annuel de leurs charges[75]. Mais si +le roi avait des cordes puissantes à sa disposition, les amis et la +famille de Fouquet ne négligeaient rien pour mettre les chances de leur +côté. Le bruit courait qu'on avait fait gagner M. de Roxante, un des +juges, par une dame à qui l'on avait donné de l'argent. Selon M. +d'Ormesson, le fils de M. Pontchartrain avait dit à son père, en se +jetant à ses genoux: «Ne nous déshonorez pas en votant la mort, sinon je +quitte la robe.» Qui n'a lu en outre dans madame de Sévigné ce +dévouement héroïque d'un autre juge, de M. de Mazenau? Malade à mourir, +souffrant des douleurs horribles, il se faisait porter à l'audience pour +ne pas perdre son droit de voter, et il y rendit un jour deux pierres +d'une grosseur considérable. M. le prince de Condé, Turenne +sollicitaient aussi, et l'on cite un mot de ce dernier qui peint bien +l'état des esprits. Quelqu'un blâmait devant lui l'emportement de +Colbert et louait la modération de Le Tellier; «Oui, dit Turenne, je +crois que M. Colbert a plus d'envie qu'il soit pendu, et que M. Le +Tellier a plus de peur qu'il ne le soit pas.» Enfin, faut-il le dire? +vers le 13 décembre, on annonça qu'une comète d'une grandeur +considérable, dont la queue se dirigeait du côté de la Bastille, avait +paru à l'horizon. D'abord, on n'y avait pas cru: on s'en était moqué. +Mais bientôt, il n'en fallut plus douter. N'était-ce pas d'un heureux +présage en faveur de l'accusé? «La comète me fait beaucoup d'honneur,» +aurait dit Fouquet à ce sujet. Mais enfin, le jour fatal arriva, «Depuis +quelque temps (je demande pardon de faire des emprunts si fréquents à +des lettres que tout le monde sait par cœur), depuis quelque temps, dit +madame de Sévigné, on ne parle d'autre chose; on raisonne, on tire des +conséquences, on compte sur ses doigts, on s'attendrit, on craint, on +souhaite, on hait, on admire, on est triste, on est accablé.» Cet +accablement, du reste, n'était que trop naturel. Chacun des juges +opinait ouvertement en faisant connaître ses motifs, et déjà, si l'on en +excepte M. d'Ormesson, les six premiers avaient voté pour la mort. On se +figure les angoisses de la famille et des amis de Fouquet. Heureusement, +dans la journée du 19 décembre, les chances tournèrent; et les avis +favorables se succédèrent les uns aux autres. Le lendemain, le sort de +l'accuse était fixé: à la majorité de _treize_ voix contre _neuf_, la +Chambre de justice avait rendu l'arrêt suivant: + + «La chambre a déclaré et déclare ledit sieur Fouquet duement + atteint et convaincu d'abus et malversations par lui commises au + faict des finances; pour réparation de quoy, ensemble pour les + autres cas résultant du procès, l'a banny et bannit à perpétuité + hors du royaume, enjoint à lui de garder son ban sous peine de la + vie, a déclaré tous ses biens confisquez au Roy, sur iceux + préalablement pris la somme de 100,000 livres applicables moitié au + Boy et l'autre moitié en œuvres pies.» + +On a conservé les noms des juges qui siégèrent dans le procès de +Fouquet. MM. D'Ormesson, le Feron, Moussy, Brillac, Renard, Bernard, +Roxante, la Toison, la Baume, Verdier, Mazenau, Catinat, Pontchartrain, +votèrent pour le bannissement; MM. Sainte-Hélène, Pussort, Gisancourt, +Fériol, Noguès, Héraut, Poncet, le chancelier Séguier, pour la mort. Ce +dernier opina pour la mort, bien que, lorsque son tour vint, la majorité +en faveur du bannissement fût déjà acquise à l'accusé. Quelle que fût la +conséquence de son vote, il ne pouvait, dit-il, aller contre sa +conscience. Un des juges, au contraire, tellement la passion était +grande contre Colbert! n'avait voté qu'à cinq ans de prison et à +l'amende[76]. + +On sait comment le roi modifia l'arrêt. Par une rigueur sans exemple et +qui n'a pas eu d'imitateurs, il aggrava la peine, et le bannissement fut +converti en une détention perpétuelle. Au point de vue de la morale, une +pareille décision est inexcusable; c'est le comble de l'arbitraire, de +l'injustice, et jamais on ne vit, dans un gouvernement civilisé, un abus +de pouvoir plus audacieux. Pour tout dire en un mot, cette décision, +inspirée par la politique, par la raison d'État, fut un véritable coup +d'État. Pour quiconque aura lu avec quelque attention le projet de +Fouquet, il est évident que ce projet constituait le crime d'État le +plus caractérisé. On objectait vainement qu'il n'avait pas reçu un +commencement d'exécution. Il y avait d'abord les séductions à prix +d'argent; ensuite, cette exécution n'avait pas eu lieu par des motifs +indépendants de Fouquet, et par cela seul que le cardinal n'effectua +jamais les projets qu'il lui supposait. Dieu nous garde de vouloir +porter atteinte au respect que méritent les formes judiciaires! Il faut +plutôt se féliciter, quel que soit le résultat de la leçon, lorsque des +tribunaux rappellent à la stricte observation des formes les +gouvernements qui s'en sont écartés. Mais cela dit, on ne saurait +disconvenir que la Chambre de justice n'ait vu que le petit côté de +l'affaire de Fouquet, et qu'en inclinant à l'indulgence elle ne +préparât, si le gouvernement l'avait suivie dans cette voie, le retour +des troubles dont on était à peine sorti et de ces prétentions +qu'avaient certains hommes, suivant l'expression de M. d'Ormesson, à se +rendre _considérables_ dans l'État. La politique que le roi adopta dans +cette mémorable circonstance se rattachait à la politique violente, +révolutionnaire en quelque sorte, mais ferme et prévoyante, du cardinal +de Richelieu. Supposez que Fouquet fût passé à l'étranger et qu'il s'y +fût mêlé à quelques intrigues, comme son caractère léger devait le faire +craindre naturellement; quel échec moral, quelle déconsidération pour le +gouvernement! Non-seulement, la détention perpétuelle prévenait de +telles conséquences, mais elle inspirait une frayeur salutaire aux +ambitieux aux brouillons, quel que fut leur rang; elle donnait du +gouvernement, aux autres puissances, une opinion que l'on avait le plus +grand intérêt à accréditer, à savoir qu'il n'était plus dominé par les +partis, qu'il était maître de ses mouvements, libre dans ses desseins. +Il ne faut pas oublier enfin, en appréciant le parti adopté par Louis +XIV, que Fouquet fut surtout un prétexte pour l'opposition du temps, et +que la haine pour les manières austères de Colbert, le mécontentement +causé par ses mesures financières, l'animosité de ses créatures, mais +principalement l'oubli des formes, déterminèrent les juges dont le vote +sauva la vie à l'accusé. + +L'arrêt fut signifié à Fouquet le 22 décembre 1664, mais déjà il l'avait +appris par des signaux. Lorsque Foucault, le greffier de la Chambre de +justice, vint à la Bastille pour lui en faire la lecture, suivant +l'usage, il lui demanda son nom. «Ne savez-vous pas qui je suis? dit +Fouquet. Quant à mon nom, je ne le dirai pas plus ici que je ne l'ai +fait à la Chambre.» Et il renouvela une dernière fois sa protestation +touchant l'incompétence de ses juges. Quelques moments après, on le +sépara de Pecquet, son médecin, de Lavallée, son domestique, qui +pleuraient tous deux, et il partit en carrosse pour Pignerol, accompagné +de d'Artagnan, sous l'escorte de cent mousquetaires. Il paraissait +heureux et gai, dit le journal de M. d'Ormesson. Partout, sur son +passage, il recevait les bénédictions de la foule. Trois ans auparavant, +elle lui prodiguait mille injures dans le trajet de Nantes à Paris. En +même temps, toute sa famille fut de nouveau exilée, ceux-ci en Bretagne, +ceux-là en Auvergne, d'autres en Champagne. Cependant, les frayeurs +étaient vives à Paris au sujet du _cher et malheureux ami_. On apprit +qu'il était tombé malade en route, et, comme des bruits d'empoisonnement +avaient circulé, madame de Sévigné de s'écrier: «Quoi! déjà?...» Inutile +de dire que ces craintes ne se réalisèrent pas[77]. + +Arrivé à Pignerol, d'Artagnan remit la garde de son prisonnier au +capitaine Saint-Mars. Les ordres donnés à celui-ci étaient des plus +sévères. D'abord, Fouquet ne devait avoir de communication avec +personne, sous quelque prétexte que ce pût être, ni de vive voix, ni par +écrit. Il n'était permis de lui fournir ni encre, ni papier. On pouvait +lui donner un confesseur, en observant néanmoins la précaution d'en +changer de temps en temps, et de ne prévenir ce confesseur qu'au moment +même où il serait appelé. Enfin, un chapelain devait lui dire la messe +tous les jours, et il était alloué pour son entretien une somme de 1,000 +livres par an, plus 500 louis une fois donnés pour achat d'ornements et +de divers autres objets. En résumé, une somme annuelle de 9 à 10,000 +livres fut affectée aux dépenses qui concernaient personnellement le +prisonnier[78]. + +Il était impossible qu'un homme doué d'une activité d'esprit aussi +prodigieuse que Fouquet, qui, depuis l'âge de vingt ans, avait eu la +conduite de tant d'affaires considérables, et dont l'aptitude pour le +travail était telle que, pendant la durée de son procès, il écrivit +quinze volumes de justifications, acceptât sans arrière-pensée cet +avenir de réclusion perpétuelle que la volonté du roi lui avait fait. +Comme il arrive à tous les prisonniers, sa première idée, en entrant +dans la citadelle de Pignerol, fut d'aviser aux moyens d'en sortir. La +correspondance du capitaine Saint-Mars avec Louvois fournit à ce sujet +des détails pleins d'intérêt et fixe toutes les incertitudes qui +pouvaient exister encore, il y a quelques années, sur l'époque et le +lieu de la mort de Fouquet[79]. D'abord, Fouquet essaya d'intéresser à +son sort le confesseur qu'on lui donnait, et l'on crut devoir limiter à +cinq par an, à moins de maladie, le nombre de fois qu'il lui serait +permis de se confesser[80]. Au mois de juin 1665, la foudre tomba sur la +citadelle de Pignerol. Plusieurs personnes périrent; Saint-Mars crut +même un instant que Fouquet avait été écrasé sous les décombres de son +appartement avec le domestique qui le servait: heureusement, ils avaient +pu se sauver tous les deux dans une corniche. Malgré la surveillance +dont il était l'objet, Fouquet avait trouvé le moyen de tracer quelques +lignes sur un mouchoir, sur des rubans de couleur; il se servait pour +plume d'_os de chapon_, et faisait de l'encre _avec du vin et de la +suie_. Il avait composé en outre une encre sympathique, et l'on voit +Louvois se préoccuper beaucoup dans sa correspondance de la découverte +d'un pareil procédé. Il est plus probable que Fouquet le connaissait +déjà depuis longtemps, et s'en était servi étant au pouvoir. Mais si +l'imagination du prisonnier était féconde en expédients, Saint-Mars +faisait bonne garde et le surveillait de près. Pendant quelques années, +on ne lui donna que des rubans noirs, on compta exactement son linge +avec lequel il était parvenu à faire du papier; enfin on le fouilla +plusieurs fois par jour, et des grilles furent placées aux fenêtres de +son appartement, de manière qu'il ne voyait plus que le ciel. Que faire +dans la solitude de ces journées sans fin? Il avait demandé des livres. +Le Tellier répondit à Saint-Mars: «Vous pouvez lui faire achepter les +_Œuvres de Clavius_ et de _saint Bonnaventure_ et le _Dictionnaire +nouveau des Rimes françoises_, mais non pas les _Œuvres de saint +Hiérosme_ et de _saint Augustin_[81].» Comprend-on les motifs d'une +pareille exclusion? Cependant, un projet d'évasion avait été comploté, +mais il fut découvert, et un soldat de la citadelle, qui avait reçu 6 +pistoles pour y prendre part, fut jugé militairement et exécuté. S'il +faut en croire Guy-Patin, vers la même époque, Fouquet avait encore des +amis particuliers qui auraient bien voulu le servir. En attendant, ils +travaillaient à faire un recueil de diverses pièces pour sa +justification en 4 volumes in-fº, pièces dans lesquelles, ajoute le +spirituel docteur, _le cardinal Mazarin ne trouverait pas sans doute de +quoi être canonisé_[82]. Quelques années s'écoulèrent ainsi. Au mois de +novembre 1671, le roi donna pour compagnon à Fouquet ce même Puyguilhem, +duc de Lauzun, avec qui il avait eu un entretien à Nantes, la veille de +son arrestation. Les deux prisonniers occupaient un appartement voisin, +et parvinrent, au bout de quelque temps, à établir une communication +secrète d'un appartement à l'autre. Toutefois, la rigueur du roi avait +fini par s'apaiser. On permit d'abord a Fouquet et à Puyguilhem de se +promener ensemble dans la citadelle, de dîner avec le capitaine +Saint-Mars, et l'on autorisa celui-ci à inviter quelquefois à sa table +les personnes de Pignerol dont il pouvait répondre. Enfin, au mois de +mai 1679, le roi accorda à madame Fouquet et à ses enfants +l'autorisation d'aller à Pignerol et de demeurer dans la citadelle. Il y +avait alors dix-neuf ans qu'ils étaient séparés. Sans doute, cette +faveur en présageait une plus grande: malheureusement, la santé de +Fouquet était depuis longtemps altérée, et il mourut, vers la fin du +mois de mars 1680, à l'âge de soixante-cinq ans. + +Quelques jours après, le 3 avril 1680, l'amie fidèle et dévouée qui +avait sollicité si vivement auprès de M. d'Ormesson, et à qui l'on doit +de si curieux détails sur le procès du surintendant, madame de Sévigné, +écrivait à sa fille: + + «Ma chère enfant, le pauvre M. Fouquet est mort, j'en suis touchée. + Je n'ai jamais vu perdre tant d'amis; cela donne de la tristesse de + voir tant de morts autour de soi..... Mademoiselle de Scudéry est + très-affligée; enfin, voilà cette vie qui a donné tant de peine à + conserver. Il y aurait beaucoup à dire là-dessus; sa maladie a été + des convulsions et des maux de cœur sans pouvoir vomir.» + +Puis, deux jours plus tard, le 5 avril, madame de Sévigné trouvait au +fond de son cœur cette mélancolique pensée; + + «Si j'étais du conseil de famille de M. Fouquet, je me garderais + bien de faire voyager son pauvre corps, comme on dit qu'ils vont + faire. Je le ferais enterrer là; il serait à Pignerol, et après + dix-neuf ans, ce ne serait pas de cette sorte que je voudrais le + faire sortir de prison.» + +La correspondance de Louvois avec le capitaine Saint-Mars constate qu'un +fils de Fouquet, le vicomte de Vaux, emporta tous les papiers qui +avaient appartenu à son père. Louvois trouva qu'ils auraient dû être +envoyés au roi, et réprimanda sévèrement le commandant de Pignerol[83]. +Il y avait parmi ces papiers, quelques poésies[84]. Il s'y trouvait +peut-être aussi un livre qui fut publié en 1682 sous le titre de +_Conseils de la sagesse_, et qu'on a attribué à Fouquet. M. d'Ormesson +dit également que Fouquet avait écrit et fait imprimer, pendant +l'instruction de son procès, un livre de piété ayant pour titre: _Heures +de la Conception de Notre-Dame_. On cherche inutilement ces deux +ouvrages dans les bibliothèques. + +Telle fut cette vie avec sa magnificence et ses revers. Il est fâcheux +pour Fouquet que sa célébrité et l'intérêt qui s'attache à son nom, lui +soient venus, non pas des actes de son administration, mais de la +grandeur, du retentissement de sa chute. On peut dire de tous les +ministres, même les plus mauvais, qu'ils ont fait un peu de bien et +rendu quelques services que l'on oublie trop. C'est ce qui arriva à +Fouquet. Au mérite d'avoir, grâce à ses ressources personnelles, fourni +au cardinal Mazarin toutes les sommes qui lui étaient nécessaires pour +ses projets, a l'époque où Mazarin et l'État n'avaient plus aucun +crédit, Fouquet joignit celui d'encourager le grand commerce extérieur +et la navigation, qu'il essaya de relever en établissant un droit de +cinquante sous par tonneau sur les navires étrangers, résolution +importante, expédient indispensable pour que la France put un jour +posséder une marine, et qui donna lieu, de la part de la Hollande, à des +réclamations énergiques dont le résultat sera exposé avec quelque détail +dans l'histoire de l'administration de Colbert, sous lequel ces +réclamations se prolongèrent longtemps encore. Parmi les édits et +règlements concernant le commerce et l'administration, qui ont paru sous +le ministère de Fouquet, ceux dont les titres suivent sont les seuls qui +méritent d'être rappelés: + +Janvier 1655. _Édit portant établissement d'une marque sur le papier et +parchemin pour valider tous les actes qui s'expédient dans le royaume_ +(papier timbré). + +Janvier 1656. _Édit portant règlement pour l'établissement des +manufactures de bas de soie_. + +Mars 1656. _Établissement de la halle aux vins_. + +22 avril 1656. _Déclaration portant que les compagnons qui épouseront +des orphelines de la Miséricorde seront reçus maîtres de leurs métiers à +Paris_. + +Mai 1656 et avril 1657. _Lettres patentes portant établissement d'une +colonie dans l'Amérique méridionale_. + +Juillet 1656. _Déclaration pour le dessèchement des marais_[85]. + +Voilà quels furent les principaux actes administratifs de Fouquet. + +Et maintenant, qu'on se figure les angoisses de dix-neuf ans passés dans +la plus dure prison, pour celui qui, au temps de sa prospérité, +domptait, amollissait toutes les volontés et tous les cœurs, qui avait +une cour de grands seigneurs et de grandes dames, de poëtes et +d'artistes, dont un désir enfantait des chefs-d'œuvre, et qui, à Vaux, à +Saint-Mandé, élevait des montagnes, creusait des vallées. Quelle +expiation! Enfin, par une réaction des plus heureuses, les prodigalités +et le désordre de l'administration de Fouquet valurent à la France la +sévère économie, l'ordre, la probité que Colbert chercha toujours à +faire régner dans les immenses affaires dont il fut chargé. J'ai essayé +de faire voir le rôle que ce dernier avait joué dans l'affaire de +Fouquet. Cette époque de sa vie dut être pour Colbert très-difficile et +très-critique. Laisser aller les choses, n'opposer aucun effort aux +efforts des amis de l'accusé, rester calme et sans passion autour de +mille passions, cela eût été beau, sans doute, mais c'était s'exposer à +voir absoudre les faits les plus graves, les malversations les plus +criantes. Quoi qu'il en soit, si le but que Colbert voulait atteindre +était louable, on n'en peut dire autant des moyens qu'il se crut obligé +d'employer. Plus adroit, plus insinuant, plus maître de lui, d'un côté, +il aurait retardé ses mesures sur les rentes; de l'autre, en +circonscrivant l'accusation sur quelques chefs principaux, il aurait +évité les lenteurs et les défauts de forme qui faillirent tout perdre. +Telle n'était pas sa nature. Indigné des dilapidations qu'il avait vues; +s'inquiétant peu de l'accusation, assez vraie au fond, qui lui était +faite de se montrer inexorable envers celui dont il avait pris la place; +d'humeur austère, inflexible, Colbert le poussa sans pitié jusqu'à ce +qu'il fût tombé. Encore une fois, on peut ne pas approuver l'homme, mais +à coup sûr le ministre méritait des éloges. Les malversations de Fouquet +étant avérées, le crime d'État manifeste, patent, constaté de sa main, +un exemple était nécessaire. Supposez que le gouvernement eût reculé, et +que Colbert, doublement compromis dans cette affaire, et par la position +qu'il avait prise, et par les accusations que lui renvoyait l'accusé, +eût été dans la nécessité de se retirer, qui donc eût été capable de +rétablir l'ordre dans les finances? Quelle confiance eût inspirée une +nouvelle administration inaugurée sous de pareils auspices? Quel bien +eût-elle pu opérer? Qu'on examine, au contraire, ce qui fut fait. Mais +ici je m'arrête. L'administration de Colbert demande à être étudiée +attentivement dans son ensemble et dans ses détails, et il est +indispensable de lui consacrer un cadre beaucoup plus étendu. + + + + +HISTOIRE + +DE LA VIE ET DE L'ADMINISTRATION + +DE COLBERT. + +HISTOIRE DE COLBERT. + +DE LA VIE ET DE L'ADMINISTRATION DE COLBERT + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + Causes de l'élévation de Colbert et de l'influence qu'il a exercée + pendant son ministère.--Origine plébéienne de ce ministre + (1619).--Il est employé successivement dans une maison de commerce + de Lyon, chez un trésorier des parties casuelles à Paris, et chez + le ministre Le Tellier d'où il entre chez Mazarin (1648).--Sa + correspondance avec ce ministre.--Lettre de remercîments qu'il lui + adresse et qu'il fait imprimer (1655).--Il est envoyé en mission en + Italie (1659).--Conseil qu'il donne à Mazarin au sujet de sa + fortune.--Résolution de Louis XIV de gouverner par lui-même. + + +Lorsqu'on examine attentivement l'ensemble de notre histoire, on demeure +convaincu que jamais ministre n'a exercé une plus grande autorité dans +des circonstances aussi propices pour la réforme des abus que Colbert +pendant les dix ou douze premières années de son administration. Grâce à +une adresse infinie, persévérante, le ministre entre les mains duquel le +pouvoir a été le plus insulté, avili, le cardinal Mazarin, avait laissé +en mourant le gouvernement plus fort que jamais. Cependant, bien que +formé à son école, Colbert eut toujours une prédilection marquée pour +les formes sévères, absolues de Richelieu, et il se gouvernait +volontiers d'après ses maximes, tant l'empreinte du caractère est +puissante chez les hommes. Souvent, quand une affaire importante devait +être traitée dans le conseil, Louis XIV disait d'un ton railleur: Voilà +Colbert qui va nous répéter: _Sire, ce grand cardinal de Richelieu, +etc., etc.,_[86]. Pendant la première moitié de son ministère, tout +seconda l'ardeur infatigable, l'honnêteté de Colbert, et sembla +concourir pour assurer les résultats dont le règne de Louis XIV a tiré +son plus grand éclat. C'était d'abord un roi de vingt-deux ans, voulant +sincèrement l'ordre et la justice, systématiquement éloigné jusqu'alors +des affaires par Mazarin, et très-facile à diriger, à cause de cela +même, par un homme tout à la fois très habile et connaissant à fond le +détail des finances; c'étaient ensuite des Parlements découragés par le +mauvais succès de leurs dernières tentatives et résignés désormais à +tout subir; un peuple désabusé en même temps de la tutelle des princes +et des Parlements; mais, par-dessus tout cela, un désordre si grand, un +gaspillage si effronté dans l'administration des finances, que, de tous +côtés, on demandait un homme probe, doué d'assez d'énergie pour y mettre +un terme. Telle était la situation, en 1661, lorsque Fouquet fut +renversé. Il est facile de se figurer l'irritation que dut éprouver +Louis XIV à l'idée d'avoir été la dupe de son surintendant. Habilement +exploité par Colbert, ennemi personnel, remplaçant de Fouquet, ce +sentiment donna immédiatement au nouveau ministre une influence immense. +Ses intérêts se trouvèrent en quelque sorte liés à ceux du roi lui-même, +et il arriva que l'un et l'autre désirèrent presque aussi vivement, +quoique pour des motifs divers, de perdre le surintendant sans retour. +On a vu à quels moyens ils furent obligés d'avoir recours. Ce n'est pas +que, même à la mort de Mazarin, Colbert n'eût déjà une grande importance +personnelle. A cette occasion, des personnages très-éminents lui avaient +écrit pour lui exprimer leurs regrets et l'assurer de leur +dévouement[87]. Peu de temps après, le 16 mars 1661, le roi l'avait +nommé intendant des finances[88]. Mais c'est surtout la direction du +procès de Fouquet qui valut tout d'abord à Colbert la confiance entière +de Louis XIV. En peu de temps, sa faveur fut toute-puissante et il +devint véritablement le ministre dirigeant. Seulement, il eut grand +soin, et Louvois en fit autant après lui, de laisser au roi l'apparence +et les honneurs de l'initiative. Une autre règle de conduite de Colbert +fut de dissimuler toujours son influence, même aux yeux des siens, au +lieu d'en faire parade. «Surtout, écrivait-il à son frère, ambassadeur +en Angleterre, ne croyez pas que je peux tout.» Une autre fois, le 7 +août 1671, il lui mandait: «Le roy a donné l'évesché d'Auxerre à M. de +Luçon (c'était leur frère), et j'ay eu assez de peine à luy faire +accepter cette grâce[89].» Était-ce modestie ou désir de tempérer +l'ardeur des demandes? Pourtant, de 1661 à 1672, on peut dire que la +puissance et le crédit de Colbert furent sans bornes. Codes, règlements, +ordonnances, tout porte son empreinte et dérive de lui. Gouvernements, +ambassades, présidences, évêchés, intendances, les plus hautes positions +enfin ne sont données qu'à sa recommandation ou avec son agrément. Après +l'élévation de Richelieu et de Mazarin, qui, eux aussi, avaient dû leur +fortune à eux-mêmes, à leur propre mérite, la haute faveur à laquelle +parvint Colbert a sans doute moins droit d'étonner. C'était un des plus +sûrs instincts du pouvoir royal, dans sa lutte avec la féodalité, de +s'appuyer sur des hommes intelligents, mais nouveaux, et par cela même +tout à fait dévoués et désintéressés dans le débat. Sous l'influence des +souvenirs de son orageuse minorité, Louis XIV devait, plus que tout +autre, rester fidèle à ce système, et l'un des premiers éléments de la +fortune de Colbert fut peut-être d'avoir été l'homme d'affaires, le +_domestique_ de Mazarin, comme disait insolemment Fouquet. Avant +d'entrer dans l'examen détaillé des principaux actes qui ont signalé +l'administration de Colbert, il ne sera donc pas sans intérêt de le +suivre, autant que l'incertitude et la rareté des indications +biographiques pourront le permettre, dans les commencements assez +obscurs et peu connus de sa carrière. A défaut d'autres preuves, la +supériorité de certains hommes pourrait se mesurer au besoin par +l'espace qu'ils ont dû parcourir pour arriver au poste où ils sont +devenus célèbres. Sous ce rapport encore, il convient de marquer avec +plus de précision qu'on ne l'a fait jusqu'à présent le point de départ +de Colbert et les circonstances de son entrée dans cette cour qu'il +devait remplir de son nom, à l'époque même où Louis XIV, à l'apogée de +sa grandeur, semblait justifier en quelque sorte l'orgueil de ses +devises et les louanges de ses adulateurs. + +Jean-Baptiste Colbert est né à Reims, le 29 août 1619, de Nicolas +Colbert et de Marie Pussort. Le _Dictionnaire de la Noblesse_ qualifie +le père de Colbert du titre de seigneur de Vandières; d'un autre côté, +les descendants de Colbert assurent qu'il n'y a rien dans son acte de +naissance, qui est à leur disposition, d'où l'on puisse inférer «que le +père du grand Colbert, ni aucune des personnes nommées dans cet acte, +fussent des marchands[90].» Quoi qu'il en soit, non-seulement les +contemporains de Colbert, mais Colbert lui-même, on va le voir bientôt, +ne croyaient pas à la noblesse de sa famille. L'un de ses contemporains, +l'abbé de Choisy, fournit même sur ce sujet de curieux détails. + + «Colbert, dit-il, se piquoit d'une grande naissance et avoit + là-dessus un furieux foible... Il fit enlever la nuit, dans + l'église des Cordeliers de Reims, une tombe de pierre où était + l'épitaphe de son grand-père, marchand de laine, demeurant à + l'enseigne du Long-Vêtu, et en fit mettre une autre d'une vieille + pierre où l'on avoit gravé en vieux langage les hauts faits du + preux chevalier Kolbert, originaire d'Ecosse.» + +Un peu plus loin, l'abbé de Choisy ajoute: + + «Un ministre m'a pourtant rapporté que M. Colbert, en frappant son + fils aîné avec les pincettes de son feu (ce qui lui étoit arrivé + plus d'une fois), lui disoit en colère: «_Coquin, tu n'es qu'un + petit bourgeois, et si nous trompons le public, je veux du moins + que tu saches qui tu es_[91].» + +On croira peut-être cette scène inventée à plaisir par la malignité +envieuse des contemporains, et, si l'on veut même, d'un des collègues de +Colbert; mais la phrase suivante, extraite d'une instruction de ce +ministre au marquis de Seignelay son fils, et écrite en entier de sa +main, montre sans réplique l'opinion qu'il avait lui-même de ses titres +de noblesse[92]. Après avoir tracé au jeune marquis de Seignelay la +ligne de conduite qu'il doit suivre, Colbert ajoute: «_Pour cet effet, +mon fils doibt bien penser et faire souvent réflection sur ce que sa +naissance l'auroit fait estre sy Dieu n'avoit pas bény mon travail, et +sy ce travail n'avait pas esté extrême_.» Un autre indice semble +confirmer la scène racontée par l'abbé de Choisy. La Bibliothèque du Roi +possède quelques manuscrits du marquis de Seignelay. Dans le nombre se +trouve la copie de l'instruction que son père avait faite pour lui. Or, +dans cette copie, entièrement de l'écriture du fils de Colbert, la +phrase même qu'on vient de lire a été biffée après coup, et c'est la +seule. N'est-on pas en droit d'en conclure que Colbert ne se faisait pas +illusion sur l'ancienneté de sa famille, et que le marquis de Seignelay +rougissait du souvenir que lui avait rappelé son père? On objectera, il +est vrai, les preuves de noblesse faites en 1646 et en 1667. Mais +l'instruction de Colbert à son fils est postérieure de quatre ans à la +dernière de ces pièces, et il est évident qu'il n'eut pas dit à +celui-ci, en 1671, d'examiner _ce que sa naissance l'auroit fait estre_, +si déjà en 1667, sa famille avait pu prouver trois quartiers de +noblesse. Le malin abbé de Choisy fait à ce sujet l'observation +suivante: + + «M. Colbert dit à MM. de Malthe qu'il les prioit d'examiner les + preuves de son fils le chevalier avec la dernière rigueur. Ils le + firent aussi et trouvèrent les parchemins de trois cents ans _plus + moisis_ qu'il ne falloit.» + +La complaisance proverbiale des généalogistes n'y était-elle pour rien? +Voilà ce qu'il est permis de se demander. Quant aux autres témoignages +contemporains, ils s'accordent tous pour assigner à la famille de +Colbert l'origine qui faisait le désespoir du marquis de Seignelay, et +il est évident qu'on n'eût pas accusé Colbert d'être le fils _d'un +courtaut de boutique_[93] si son père n'eût été commerçant. Un de ses +plus anciens biographes[94] a dit aussi que celui-ci avait été marchand +de vin comme son aïeul, puis marchand de draps, et ensuite de soie.» +Enfin, un historien tout à fait désintéressé a eu en sa possession, vers +la fin du siècle dernier, des lettres nombreuses écrites de 1590 à 1635, +à un négociant de Troyes, nommé Odart Colbert, frère des Colbert de +Reims[95]. Toutes ces lettres concernaient le commerce de la draperie, +des étamines, des toiles, des vins, des blés, en France, en Flandre et +en Italie, où Odart Colbert avait des associés. Ceux de Lyon et de Paris +s'appelaient _Paolo Mascranni e Gio-Andrea Lumagna_. Les lettres de +Lumagna constataient qu'il était banquier de la cour. A l'époque du +meurtre du maréchal d'Ancre, qu'on soupçonnait d'avoir, par son +intermédiaire, fait passer des fonds considérables en Italie, il vit sa +caisse scellée et ses livres enlevés. Plus tard, Lumagna devint le +banquier du cardinal Mazarin, et plusieurs historiens pensent que ce fut +lui qui donna Jean-Baptiste Colbert au cardinal. Parmi les lettres dont +il s'agit, il s'en trouvait un grand nombre de Marie Bachelier, veuve de +Jean Colbert, frère d'Odart, et marraine de Jean-Baptiste Colbert. Marie +Bachelier faisait à Reims, pour le compte d'Odart, des achats +considérables d'étamines. Quant à ce dernier, son commerce ayant +prospéré, il acheta plusieurs terres, et traita vers 1612 d'une charge +de secrétaire du roi. Il mourut eu 1640, et cette inscription fut gravée +sur sa tombe: _Cy gist Odart Colbert, seigneur de Villacerf, +Saint-Pouange et Turgis, conseiller-secrétaire du Roy_, etc., etc. Le +marchand, on le voit, avait déjà tout à fait disparu. Grâce aux bons +offices du banquier Lumagna, dont le crédit était considérable à Paris, +un de ses fils épousa une sœur de Michel Le Tellier, alors conseiller au +Parlement et depuis chancelier de France. Il y avait en outre les +Colbert de Troyes et ceux de Paris. Un de ces derniers, Girard Colbert, +était établi à Paris, rue des Arcis, _à la Clef d'argent_, et c'est chez +lui que descendaient, dans leurs voyages à Paris, les Colbert de Troyes +et ceux de Reims[96]. + +Certes, Colbert ne perd aucun de ses titres à la reconnaissance de la +France pour être issu d'un père commerçant. Il est même probable que les +souvenirs de famille exercèrent une très-heureuse influence sur la +direction de ses idées. Au lieu de compléter son éducation et de lui +apprendre le latin, ce qu'il n'eût sûrement pas manqué de faire dans une +position différente, son père l'avait envoyé fort jeune encore, à Paris +d'abord, et de Paris à Lyon, «pour y apprendre la marchandise,» dit son +premier historien[97]. Mais Colbert ne resta pas longtemps dans cette +dernière ville. Il se brouilla, dit-on, avec son maître, revint à Paris, +où il entra chez un notaire, puis chez un procureur au Châtelet, du nom +de Biterne, qu'il quitta bientôt pour passer, en qualité de commis, au +service d'un trésorier des parties casuelles nommé Sabatier[98]. C'est à +cette époque qu'il aurait été présenté à Colbert de Saint-Pouange, +intendant de Lorraine et beau-frère du ministre Le Tellier, qui +possédait alors toute la confiance du cardinal Mazarin. «D'abord commis +de Le Tellier, dit une autre publication contemporaine, pendant l'exil +du cardinal, il fut chargé de remettre toute sa correspondance. A son +retour, le cardinal le demanda à M. Le Tellier et le fit intendant de sa +maison[99].» + +Mais cette version est inexacte, Colbert, on en aura bientôt la preuve, +ayant fait partie de la maison du cardinal dès 1649. Il avait alors +trente ans. «M. le cardinal, dit Gourville, s'en trouva bien, car il +était né pour le travail au-dessus tout ce qu'on peut imaginer.» De son +côté, Colbert s'attacha fortement, exclusivement, aux intérêts de +Mazarin. Suivant l'auteur de sa vie, il seconda à merveille les +penchants du cardinal en retranchant toutes les dépenses inutiles, et +celui-ci «se servit de lui pour trafiquer les bénéfices et les +gouvernements, dont il retirait de grandes sommes.» Un expédient que +Colbert suggéra au cardinal fut aussi très-goûté par lui: il consista à +forcer les gouverneurs des places frontières d'entretenir leurs +garnisons avec le produit des contributions qu'on les chargea de +percevoir, le gouvernement n'ayant plus l'autorité nécessaire pour cela. +Une lettre du cardinal Mazarin lui-même, adressée le 3 octobre 1651 à la +princesse Palatine, marque d'une manière certaine la confiance dont +Colbert jouissait déjà à cette époque. C'est la première pièce +authentique où le nom du futur contrôleur général soit prononcé[100]. + + «Si j'étois capable, écrivait Mazarin, après le coup mortel que + j'ai reçu, de ressentir les autres effets de ma mauvaise fortune, + je vous avoue qu'il m'eût été impossible de voir que la bonne + volonté de XIV (le marquis de La Vieuville, surintendant des + finances en 1651) pour XLIV (Mazarin) rencontrât d'abord des + difficultés pour lui en donner des marques; car comment est-ce que + XLIV (Mazarin) les pouvoit espérer sans entendre celui qui sait + toutes choses et les expédients pour les mettre en bon état. + Colbert, qui n'est pas une grue[101] et ne sait pas comprendre tous + les mystères qu'on lui a faits, croit que la Mer (Mazariu) se méfie + de lui et la conjure de se servir d'un autre, ne voulant pas + préjudicier à ses intérêts, lesquels, je vous assure, seraient + perdus sans ressource s'ils sortoient de ses mains, en ayant une + connoissance parfaite, étant très-capable et homme d'honneur, et de + plus fort contraire à tous les Postillons (le président de + Maisons). Ce que je sais de certaine science, m'en ayant écrit + diverses fois en termes qui le faisoient assez connoître, et en + même temps grande estime et opinion pour l'Abondance (le marquis de + La Vieuville).» + +Tel était le crédit de Colbert en 1651. Une fois, au surplus, Colbert +avait failli payer cher son dévouement au cardinal. Malgré un +sauf-conduit du Parlement, la garde des barrières avait voulu l'arrêter +aux cris de: «_Mort aux Mazarins_!» Heureusement, la garde bourgeoise +arriva fort à propos pour le sauver. C'était dans les troubles qui +remplirent l'année 1651[102]. Cependant, tout en participant aux +libéralités du cardinal, Colbert les trouvait, à ce qu'il paraît, +insuffisantes, et il n'oubliait pas ses intérêts. En 1654, pendant que +la cour était à Stenay, il adressa à Mazarin plusieurs lettres où l'on +trouve à ce sujet de précieuses indications. Le 19 juin 1654, il écrivit +au cardinal: + + «Il a couru ici un bruit de la mort de M. l'évêque de Nantes, qui a + deux petites abbayes, dont l'une dépend de Cluny, qui vaut 4,000 + livres de rentes. Je supplie très-humblement Vostre Éminence, si ce + bruit se trouvoit vray, ou en pareil cas, de me gratifier de + quelque bénéfice à peu près de cette valeur[103].» + +Dans les lettres suivantes, Colbert revient à plusieurs reprises sur le +même sujet, mais le cardinal reste muet. Quelques passages de cette +correspondance de Colbert initient à ses pensées intimes et le montrent +déjà tel qu'il doit être un jour lorsqu'il exercera le pouvoir. Le +1er juillet 1654, il écrit que «_les compagnies souveraines agissent +d'une manière insupportable_.» On voit poindre dans ces mots le +caractère du ministre qui, servant en cela l'orgueil et les rancunes de +Louis XIV, fit essuyer le plus d'humiliations aux Parlements[104]. Et +Mazarin répond en marge: _Il n'y a pas moyen de souffrir les procédés de +ces gens-là_.» Au mois d'août 1654, après la prise de Stenay, Colbert +écrit au cardinal les lignes suivantes, dans lesquelles son caractère et +celui de Mazarin se dessinent également: + + «Les grandes actions, comme celle que l'armée du Roy vient + d'exécuter par les soins et vigilance de Vostre Éminence, donnent + des sentiments de joie incomparables aux véritables serviteurs du + Roy et de Vostre Éminence, reschauffent les tièdes et estonnent + extraordinairement les méchants; mais le principe du mal demeure + toujours en leur esprit: il n'y a que l'occasion qui leur manque, + laquelle Vostre Éminence voit bien par expérience qu'ils ne + laisseront jamais s'eschapper. Au nom de Dieu, qu'elle demeure + ferme dans la résolution qu'elle a prise de chastier, et qu'elle ne + se laisse pas aller aux sentiments de beaucoup de personnes qui ne + voudroient pas que l'autorité du roy demeurast libre et sans estre + contre-balancée par des autorités illégitimes, comme celle du + Parlement et autres. Je supplie Vostre Éminence de pardonner ce + petit discours à mon zèle[105].» + +Évidemment, Colbert trouvait le cardinal débonnaire à l'excès, manquant +de fermeté, et surtout trop éloigné des grands moyens, des coups d'État. +«_Je suis très-aise_, répondit Mazarin en marge, _des bons sentimens que +vous avez_.» Voilà tout. Quant à ses projets et à la vigueur qu'on lui +recommande, pas un mot. A quoi bon, en effet? N'était-il pas déjà venu à +bout de difficultés bien autrement grandes avec de la ruse, de la +patience, et sans verser une seule goutte de sang? + +Ce n'étaient pas là les idées et la politique de Colbert. Dans une +longue lettre du 23 novembre 1655, par laquelle il proposait à Mazarin, +qui approuva son projet, d'établir un comité de surveillance pour +procéder à la réformation de l'ordre de Cluny, dont l'ancienne +réputation était depuis quelque temps compromise par l'inconduite de +_quinze cents moines déréglés_, Colbert parle avec une sorte de respect +de la main puissante du cardinal de Richelieu. On a vu déjà comment il +s'exprimait toujours sur son compte. En même temps, l'intendant de +Mazarin portait très-loin le soin des détails. Souvent, après avoir +parlé des plus graves affaires, il entretient le cardinal d'objets de la +plus minime importance, et lui annonce des envois de vins, de melons, +etc. + + «On économiserait au moins 40 écus, écrivoit-il le 17 juillet 1655, + à vous envoyer les dindonneaux, faisandeaux, gros poulets, si + Vostre Éminence les faisoit prendre par une charrette, ne sachant + d'ici où il faudroit les adresser[106].» + +Dans une autre lettre, en date du 20 août 1656, la sollicitude de +Colbert pour les intérêts du commerce se manifeste déjà clairement, et +il se plaint que «Messieurs des finances travaillent à établir de +nouveaux droits à La Rochelle, ce qui ruinerait entièrement son +commerce, à quoi il est nécessaire que le cardinal interpose son +autorité.» Enfin, dans plusieurs lettres, on le voit chargé en quelque +sorte de la police, faire épier les personnes dont les démarches étaient +suspectes à Mazarin, travailler avec l'abbé Fouquet à découvrir ceux qui +apposaient des placards séditieux sur les murs de Paris, ou qui en +jetaient sous les portes, jusque dans les maisons, et en même temps +investi des pleins pouvoirs du cardinal, dirigeant et faisant prospérer +son immense fortune, le conseillant souvent avec succès, ayant, par +suite de cette position beaucoup de crédit, et, de plus, toute +l'affection de Mazarin, qui écrit en marge d'une très-longue lettre de +Colbert, relative à un démêlé que celui-ci avait eu avec M. de Lionne: +«_Je prends part à tout ce qui vous regarde comme si c'estoit mon propre +intérest_.» + +C'est à peu près à cette époque de sa vie que se rapporte une démarche +très-singulière de Colbert. Sa position était devenue dès lors assez +brillante et attirait sur lui l'attention. Déjà, en 1649, il avait été +nommé conseiller d'État. Vers 1650, il avait épousé Marie Charon, fille +de Jacques Charon, sieur de Menars, qui, «de tonnelier et courtier de +vin, était devenu trésorier de l'extraordinaire des guerres[107].» +Jacques Charon, estimant que sa fille était un des plus riches partis de +la capitale, à cause des grosses successions qu'elle attendait, aurait +eu, dit-on, des vues plus élevées; mais, menacé d'une taxe considérable +dont Colbert le fit exempter, il consentit à ce mariage, qui, à tout +événement, assurait à son gendre une position indépendante[108]. Enfin, +les témoignages des bontés du cardinal ne s'étaient pas bornés à +Colbert, et déjà, en 1655, grâce à l'influence de celui-ci, toute sa +famille se trouvait établie dans des postes très-avantageux. C'est dans +ces circonstances que Colbert écrivit, fit imprimer et rendit publique +la curieuse lettre qu'on va lire. Si la reconnaissance seule le fit +parler ainsi, rien n'était plus louable sans doute, bien qu'un peu moins +d'éclat dans l'expression de ce sentiment eût été plus convenable. On +jugera d'ailleurs, à la lecture de cette lettre, si une manifestation +aussi inusitée n'entrait pas pour quelque chose dans la politique de +Mazarin, si elle n'avait pas été concertée entre lui et Colbert, et si +enfin, elle n'était pas pour ce ministre un moyen indirect de répondre +par des faits au reproche d'ingratitude que ses ennemis affectaient de +lui adresser. + + «_Lettre du sieur Colbert, intendant de la maison de Monseigneur le + cardinal, à son Éminence_[109]. + + «MONSEIGNEUR, + + «Bien que j'aie reconnu en mille occasions, par l'honneur que j'ai + d'approcher à toute heure de Votre Éminence, qu'elle ne cherche + point d'autre récompense de ses vertueuses actions que ses actions + vertueuses mêmes, et que sa magnanimité oublie aussi facilement ses + bienfaits qu'elle a de dispositions à pardonner les injures, je la + supplie de trouver bon que je ne paroisse pas insensible à tant de + faveurs qu'elle a répandues sur moi et sur ma famille, et qu'au + moins en les publiant je leur donne la seule sorte de paiement que + je suis capable de leur donner. Si elle a de la peine à souffrir + que je la fasse souvenir, des obligations infinies que je lui ai, + qu'elle ne m'envie pas la joie de les apprendre à tout le monde, et + qu'elle me permette de lui enquérir pour serviteurs tous ceux qui + sont touchés de la beauté de la vertu, en leur faisant voir de + quelle manière elle traite les siens, et quel avantage il y a de + lui être fidèle. + + «Je ne veux pas, Monseigneur, entrer dans le vaste champ de tous + les bienfaits et de toutes les grâces qui sont sortis des mains de + Votre Eminence; je me renfermerai dans les choses qui me regardent, + et ne lasserai ni sa modestie ni sa patience, n'employant que peu + de paroles pour ce grand nombre de bienfaits dont il lui a plu de + me combler. Quelles paroles aussi bien pourraient exprimer ses + libéralités, puisque l'étendue de ma gratitude même ne sauroit les + égaler? + + «Je dirai seulement qu'après quelques épreuves de mon zèle, dans la + campagne de 1649 et 1650, où Votre Éminence me commanda de la + suivre en Normandie, en Bourgogne, en Picardie, en Guyenne et en + Champagne, m'ayant dès lors confié le soin de toutes les dépenses + qu'elle faisoit faire dans ce voyage pour le service du roi, après + avoir donné des marques publiques d'en être satisfaite, par une + chanoinie de Saint-Quentin qu'elle fit obtunir à mon frère, + nonobstant les instances que quelques personnes considérables en + avoient faites. Dans ce grand orage qui s'éleva en 1651, et qui + obligea Votre Éminence à céder pour un temps à sa furie, elle ne + fut pas hors du royaume qu'elle jette les yeux sur moi pour me + commettre la direction de toutes ses affaires, et j'avoue qu'encore + que je mette à un très-haut prix toutes les bontés qu'elle m'a + témoignées, il n'y en a pourtant aucune que je fasse entrer en + comparaison avec celle-là; soit que je la considère du côté du + jugement avantageux qu'elle faisoit de moi, soit que je la + considère de l'exemple qui est en soi très-honorable, et que + l'exemple de feu M. le cardinal de Richelieu[110] fait voir digne + de l'ambition des personnes de la condition la plus haute dans + l'Église, dans l'épée ou dans la robe, lesquelles ne l'eussent pas + moins recherchée pour voir Votre Éminence éloignée, sachant qu'elle + ne l'étoit pas du cœur de Leurs Majestés, et qu'en s'attachant à + ses intérêts leurs services n'en auroient pas été moins reconnus; + soit, enfin que je la considère du côté de l'utile, puisqu'elle me + servoit comme d'assurance de tous les biens auxquels je pouvois + prétendre en bien servant, et que j'ai reçus depuis au-delà de mes + prétentions et de mes espérances. Votre Éminence voulut encore + ajouter à la grâce d'un si grand bienfait celle de donner des + marques d'une confiance tout entière et même d'une très-grande + fermeté à maintenir le choix qu'elle avoit fait, lorsque ceux qui + s'étoient élevés, à sa recommandation, aux premières charges de + l'État, ayant déclaré par diverses pratiques ne vouloir aucune + sorte de confiance avec moi, dans la vue de se rendre maîtres de + ses affaires, elle leur écrivit dans des termes si pressants et si + positifs qu'ils furent contraints d'en perdre la pensée et de + s'accommoder à ses intentions[111]. Ces termes mêmes étoient + accompagnés de tant de marques de bonté pour moi qu'une princesse, + qui avoit eu part à ce démêlé, ne fit pas difficulté de me dire + qu'elle se tiendroit pour bien récompensée si, après avoir servi + Votre Éminence pendant dix ans le plus utilement, elle recevoit + quatre lignes de sa main, de la manière dont Votre Éminence avoit + écrit quatre pages sur mon sujet. Une faveur en toutes façons si + importante fut suivie de plusieurs autres presque en même temps. + Votre Éminence me donna un bénéfice de 10,000 livres de rente pour + ce même frère à qui elle avoit procuré une chanoinie de + Saint-Quentin, et à un autre qui venoit d'être blessé sur la brèche + de Chastel en Lorraine, elle fit accorder une lieutenance au + régiment de Navarre, et pour un troisième elle obtint de la reine + la direction des droits de tiers des prises faites par les + vaisseaux du roi sur les ennemis de cette couronne. Mais, comme si + Votre Éminence eût résolu de ne point laisser passer d'année sans + la signaler par de nouveaux bienfaits, la suivante ne fut pas + commencée que je me vis honorer de la charge d'intendant de la + maison de Monseigneur le duc d'Anjou, et que je vis ce même frère + gratifié d'un autre bénéfice de 800 livres de rente. Votre Éminence + couronna tant de bienfaits par un dernier prix inestimable, je veux + dire par les témoignages avantageux qu'elle voulut bien rendre en + diverses rencontres au roi et à la reine, comme si elle eût voulu + justifier ses grâces par mon mérite, quoiqu'elles n'eussent autre + principe ni autre fondement que sa bonté et sa munificence. Votre + Éminence me les continua encore, en 1653, par la permission que + j'eus de tirer 40,000 livres de récompenses de la charge + d'intendant de Monseigneur le duc d'Anjou, et par le dessein + qu'elle forma de me faire avoir celle de secrétaire des + commandements de la reine à venir. Dans le cours de la même année, + elle fit donner une compagnie, au régiment de Navarre, à celui de + mes frères[112] à qui elle avoit fait donner une lieutenance; elle + fit agréer mon autre frère[113] pour la direction des préparatifs + et pour l'intendance de l'armée de terre destinée à l'entreprise de + Naples, et nomma un de mes cousins germains[114] à l'intendance de + l'armée de Catalogne, qui depuis fut convertie en celle de toutes + les affaires de ses gouvernements de La Rochelle et de Brouage. + + «Enfin, au commencement de l'année 1654, elle exécuta le dessein + qu'elle avait conçu pour la charge de secrétaire des commandements + de la reine à venir, de laquelle elle me fit revêtir, refusant ses + offices pour la même charge à une personne à qui, sans cette + excessive bonté qu'elle a pour moi, une infinité de raisons les + dévoient faire accorder[115]. Dans la même année elle mit le + comble à ses faveurs par une abbaye de 6,000 livres de rente + qu'elle impétra de Sa Majesté pour mon frère. Je dois encore à + l'efficacité de ses bons témoignages la bonté que la reine a eue + d'acheter pour moi une charge considérable de la maison du roi, + avec ces paroles si avantageuses _qu'elle ne l'achèteroit pas pour + me faire plaisir, mais pour le service du roi son fils_; et je ne + puis taire que Votre Eminence, avec quelque résistance de ma part + au torrent de ses libéralités[116], a pensé cette année encore à + les accroître par un bénéfice de 8,000 livres de rente. + + «Voilà, Monseigneur, en abrégé, ce qui se peut exprimer et + connoistre des bienfaits dont je suis comblé par la bonté immense + de Votre Éminence: étant infiniment au-dessus de mes forces + d'exprimer la manière avec laquelle vous en avez su rehausser la + valeur; car comme il n'y a que Votre Éminence qui puisse concevoir + et produire toutes ces grâces dont vous les accompagnez, qui + surpassent infiniment les bienfaits mêmes, et que vous imprimez si + puissamment dans les cœurs, il n'y a qu'elle seule qui les puisse + dignement apprécier. Je ne lui en dis autre chose, sinon qu'elle + surpasse autant mon mérite que mes souhaits; que leur grandeur et + leur nombre m'ôtent le moyen et le loisir de les goûter comme il + faudrait, et que plus sa bonté veut même relever le peu que je + vaux, pour leur donner quelque apparence de justice, et plus j'en + rapporte les motifs à cette bonté, sans que je prétende jamais en + demeurer quitte envers elle, quelques services que je lui puisse + rendre, quand je lui en rendrois des siècles entiers. + + «Toutes ces grâces, Monseigneur, et une infinité d'autres que Votre + Éminence a répandues sur toutes sortes de sujets, à proportion de + leur mérite et même beaucoup au delà, devroient étouffer la malice + de ceux qui ont osé publier que les grâces et les bienfaits ne + sortoient qu'avec peine de vos mains, et quelques-uns de ceux qui + en ont été comblés ont été de ce nombre, comme si, dans le même + temps qu'ils recevoient des bienfaits, ils cherchoient des couleurs + pour les diminuer, afin de se décharger du blâme de l'ingratitude + qu'ils méditaient. C'est une matière dont personne ne peut guère + mieux parler que moi; la meilleure partie de ces grâces a passé + devant mes yeux, et je n'en ai vu aucune, pour peu de mérite qu'ait + eu la personne qui les a reçues, qui n'ait été redoublée par la + manière obligeante de la faire. Il est vrai que souvent ces grâces + ont été fort ménagées, parce qu'elles étoient faites pour de très + puissantes considérations d'État, et non pour celles des personnes + qui les recevoient, qui souvent en étoient très-indignes. Je dois + ce témoignage à la vérité, et c'est pour cela que je supplie Votre + Éminence de souffrir que je fasse connoître à chacun ce que j'en ai + éprouvé moi-même, afin que si quelques particuliers lui dérobent la + gloire des bonnes actions qui lui ont été profitables, le public + lui rende justice et ne dénie pas à ses actions la louange qui leur + est due. + + «J'avoue, Monseigneur, que Votre Éminence trouveroit facilement une + infinité de sujets plus dignes que moi de sa munificence, et + toutefois si un cœur, bien persuadé de ses obligations, et brûlant + du désir d'y bien répondre, pouvoit tenir lieu de mérite, je + croirois que le mien a toute la disposition dont il est capable, et + que Votre Eminence peut justement désirer pour les grandes choses + qu'elle a faites pour moi. Et du moins je ne lui laisserai pas le + déplaisir de les avoir semées en une terre ingrate. + + «Ce n'est pas, Monseigneur, que, pour m'être entièrement dévoué au + service de Votre Éminence et de sa maison, et en avoir montré + l'exemple à mes frères et à mes proches, et pour élever mes enfants + dans la religion où Dieu les a fait naître, avec le même zèle et la + même constance que moi; ce n'est pas que je prétende satisfaire à + ce que je dois à ses bontés; mes soins et mes travaux quelque + grands et quelque utiles qu'ils puissent être, demeureront toujours + au-dessous de ce qu'elle a droit d'attendre de moi en toute + l'étendue de ses intérêts et de ses commandements. Mes paroles + mêmes, quelque puissantes qu'elles fussent, ne lui sauraient faire + connoître qu'imparfaitement ma gratitude en voulant lui en exprimer + la grandeur. Je me trouve réduit à me servir de termes trop foibles + et trop ordinaires d'une protestation très-véritable d'être + éternellement, avec toute sorte de respect et de dévotion. + + «MONSEIGNEUR, + + «DE VOTRE ÉMINENCE, + + «Le très-humble, très-obéissant et très-fidèle serviteur, + + Paris, le 9 avril 1655. «COLBERT.» + +Une telle manifestation est au moins étrange, et il n'est guère possible +de supposer qu'elle ait été spontanée. Ce fut là comme un manifeste de +Mazarin dont le but principal était de prouver l'avantage qu'il y avait +à s'attacher fortement à lui. Telle dut être au fond sa tactique, et +elle lui réussit à merveille. En effet, à partir de cette époque, toute +velléité de résistance disparut, et l'on peut dire que l'exercice du +pouvoir royal ne rencontra plus dès-lors d'opposition sérieuse, même +dans les Parlements. + +On a déjà vu, par les récriminations de Fouquet, que Mazarin, au mépris +de toutes les règles administratives et de toutes les convenances, se +chargeait de la fourniture des vivres de l'armée. Une lettre de Colbert, +du 8 juin 1657, constate ce fait d'une manière péremptoire. Colbert +n'ose pas dire au cardinal que ces opérations sont déloyales, mais il +insiste fortement pour lui faire comprendre jusqu'à quel point elles le +compromettent. + + «Le surintendant, écrit-il, ne pouvant rembourser Vostre Éminence + que par des assignations sur divers, il s'ensuivra que ceux-ci + auront connoissance de ces fournitures, ou bien il faudra prendre + toute sorte de faussetés pour les leur cacher[117].» + +Quatre ans plus tard cependant, à l'époque du procès de Fouquet, il +fallut que Colbert et tous ceux qui avaient épousé sa cause défendissent +la probité du cardinal obstinément attaquée par le surintendant, qui +prétendait se justifier surtout par cette raison que le premier ministre +avait amassé illégalement vingt fois plus de bien que lui. + +J'ai essayé précédemment de caractériser les rapports qui avaient existé +entre Colbert et Fouquet avant l'arrestation de ce dernier, et +l'influence que Colbert exerça sur la destinée du surintendant. Qu'on me +permette de revenir un instant sur cette partie de leur biographie +commune. La lettre suivante, du 16 juin 1657, ne justifie pas +complètement Colbert, il est vrai, du reproche qui lui a été fait +d'avoir fortement travaillé à renverser Fouquet pour le supplanter; +cependant, elle est favorable au surintendant, pour lequel il paraît +évident qu'à cette époque Mazarin éprouvait déjà de l'éloignement. + + «Le sieur procureur général, écrit Colbert, ayant toujours bien, + servi Vostre Éminence en toute occasion, mérite assurément de + recevoir quelque grâce particulière, et si Vostre Éminence est + résolue de luy accorder ce qu'il demande, je suis obligé de luy + dire qu'ayant tous les jours besoin dudit sieur procureur général + pour ses affaires, il seroit assez nécessaire que je luy en + portasse la nouvelle, et mesme que Vostre Éminence fist connoistre + à tous ceux qui lui en parleront pour luy que je luy ai rendu + témoignage en toute occasion du zèle qu'il fait paroistre pour le + service de Vostre Éminence[118].» + +Ainsi, au mois de juin 1657, Colbert recommandait en quelque sorte +Fouquet au cardinal et ne songeait pas évidemment à le remplacer. +L'année suivante, Fouquet écrivit son fameux projet qu'il modifia +ensuite à deux reprises, principalement après s'être brouillé avec son +frère l'abbé. Ce ne fut que deux ans après, le 1er octobre 1659, +pendant le voyage du cardinal aux Pyrénées, que Colbert lui adressa, sur +le désordre des finances, ce mémoire dont Gourville et Fouquet prirent +copie, grâce à l'infidélité du surintendant des postes, de Nouveau, +inscrit comme tant d'autres sur la liste des pensionnaires de Fouquet. + +Vers le même temps, Colbert reçut une nouvelle marque de la faveur de +Mazarin, qui le chargea d'une mission difficile auprès du pape Alexandre +VII. Il s'agissait de décider le pape à restituer au duc de Parme le +duché de Castro dont il l'avait dépouillé, et, en second lieu, de le +déterminer à porter du secours aux Vénitiens, afin de les aider à +repousser de Candie les Turcs qui l'assiégeaient. Cette mission ne +réussit pas. D'abord, Alexandre VII était animé de dispositions très-peu +bienveillantes à l'égard du cardinal Mazarin; et, quant au duché de +Castro, une invitation diplomatique pure et simple était peu propre à +décider le pape à le remettre entre les mains du duc de Parme. Après +quatre mois d'un inutile séjour à Rome, Colbert se rendit à Florence, à +Gênes, à Turin pour solliciter des secours en faveur des Vénitiens, mais +toujours sans succès. Le duc de Savoie seul promit de joindre mille +fantassins aux troupes de l'expédition que la France projetait +alors[119]. + +Mais la place de Colbert n'était pas dans les cours étrangères, et ce +n'est point par la diplomatie, il est permis de le croire, qu'il se +serait frayé un chemin au premier rang. Il revint donc à Paris et y +trouva le cardinal Mazarin souffrant déjà de la maladie dont il mourut +un an après[120]. Pour calmer ses tardifs scrupules, Colbert lui +conseilla de faire une donation de tous ses biens au roi, lui +garantissant d'avance, pour le rassurer, que Louis XIV ne les +accepterait pas. C'est alors que le cardinal fit ce fameux testament par +lequel il léguait au roi, et, en cas de non-acceptation de sa part, à +diverses personnes, notamment au duc de La Meilleraie, mari de sa nièce +Hortense, à condition qu'il prendrait le titre de duc de Mazarin, plus +de 50 millions du temps. «_Ah! ma famille, ma pauvre famille!_ s'écriait +le cardinal en attendant la réponse du roi, _elle n'aura pas de pain_.» +Enfin, Louis XIV le tira d'inquiétude en lui permettant de disposer de +tous ses biens. Peu de jours après, le cardinal mourut. L'abbé de Choisy +raconte qu'aussitôt Colbert alla trouver le roi et lui dit que le +cardinal avait en divers endroits près de 15 millions d'argent comptant; +qu'apparemment son intention n'était pas de les laisser au duc de +Mazarin, bien qu'il l'eût déclaré son légataire universel; qu'il y +aurait à prendre sur cet argent 400,000 écus qu'il donnait à chacune de +ses nièces, mais que le surplus servirait à remplir les coffres de +l'épargne entièrement vides, ce qui fut fait[121]. + +Tel fut, suivant l'abbé de Choisy, le commencement de la fortune de +Colbert, mais cette faveur eut évidemment une autre cause. On a vu +quelles étaient les dispositions du cardinal à l'égard du surintendant +en 1659, et il est facile de deviner que, tout en faisant au roi le plus +grand éloge de la probité, de l'exactitude, de la vigilance de Colbert, +il blâma chez Fouquet tous les défauts opposés. Quand Mazarin mourut, +laissant la France en paix au dehors, délivrée de l'esprit de faction au +dedans, mais épuisée, sans ressources, et scandaleusement exploitée par +tout homme qui avait une centaine de mille écus à prêter au trésor à 50 +pour 100 d'intérêt; Colbert qui, depuis longtemps, suivait avec soin les +progrès de la corruption, qui en savait toutes les ruses et toutes les +faiblesses, et qui les dévoilait à Louis XIV; Colbert que le roi +consultait d'abord en secret, tant était grand le besoin qu'il avait de +lui, devait nécessairement, et au bout de peu de temps, obtenir ses +entrées publiques au Conseil et y occuper la première place. Ses travaux +spéciaux, ses antécédents, son caractère, son ardeur pour le travail, +cette colossale fortune de Mazarin si habilement administrée pendant +près de quinze ans, mais surtout la modestie des fonctions qu'il avait +remplies auprès du cardinal, tout le désignait à Louis XIV, qui, sans +doute, crut prendre en lui non un ministre, mais un premier commis. +Fatigué d'obéir au cardinal Mazarin, qu'il ménageait tout en désirant se +soustraire à son joug, Louis XIV éprouvait alors une extrême impatience +d'exercer personnellement toutes les prérogatives de la royauté. «Sire, +lui avait dit l'archevêque de Rouen, le lendemain de la mort du +cardinal, j'ai l'honneur de présider l'assemblée du clergé de votre +royaume. Votre Majesté m'avait ordonné de m'adresser à M. le cardinal +pour toutes les affaires; le voilà mort à qui le roi veut-il que je +m'adresse à l'avenir?--_A moi, Monsieur l'archevêque_,» répondit Louis +XIV[122]. En même temps, il dit au chancelier Séguier et aux secrétaires +d'État qu'_il avait résolu d'être son premier ministre_. Quant à +Colbert, un des hommes qui avaient pris le plus de part aux +dilapidations du surintendant, le financier Gourville a dit: «J'ai +toujours pensé qu'il n'y avait que lui au monde qui eût pu mettre un si +grand ordre dans le gouvernement des finances en si peu de temps[123].» +Après la mort de Mazarin, Colbert fut donc nommé successivement +intendant des finances, surintendant des bâtiments, contrôleur général, +secrétaire d'État ayant dans son département la marine, le commerce et +les manufactures. Malheureusement, dans la conduite des affaires +générales d'un grand pays, les bonnes intentions ne suffisent pas +toujours; et, si cela est encore vrai de nos jours, quelles ne devaient +pas être les difficultés il y a environ deux siècles. L'examen +approfondi de l'administration de Colbert fera voir jusqu'à quel point +ce ministre a partagé certaines erreurs de ses contemporains, +l'influence qu'il a exercée sur le développement de la richesse et de la +puissance du royaume, enfin s'il a été aussi utile qu'il eut toujours le +vif désir de l'être à la classe la plus nombreuse et la plus +intéressante de la nation. Cette administration touche à bien des points +divers et importants: finances, commerce, manufactures, agriculture, +marine, législation, négociations diplomatiques, police, +approvisionnements, beaux-arts, constructions, elle embrasse tout. Je +n'ai pas la prétention de la juger sous chacun de ces rapports. Je me +contenterai, le plus souvent, d'exposer les faits avec une rigoureuse +impartialité, en les éclairant au moyen des documents nouveaux que j'ai +recueillis sur un très-grand nombre d'entre eux incomplètement connus +jusqu'à ce jour. + + + + +CHAPITRE II. + + Premières réformes de Colbert.--Diminution des tailles + (1661).--Création et composition d'une Chambre de justice.--Des + invitations de dénoncer les concussionnaires sont lues dans toutes + les églises du royaume.--Amendes prononcées par la Chambre de + justice.--Réduction des rentes.--Fermentation que cette mesure + cause dans Paris.--Remontrances faites au roi par le conseil de + l'Hôtel de Ville (1662).--Comment elles furent + accueillies.--Résultats financiers des opérations de la Chambre de + justice. + + +La première pensée de Colbert fut pour le peuple; sa première réforme +porta sur l'impôt le plus onéreux au peuple parce qu'il le payait seul +alors, sur les tailles. + +Dans l'année même qui précéda sa disgrâce, Fouquet avait fait l'abandon +de 20 millions restant dus sur celles de 1647 à 1656, et, par +conséquent, irrécouvrables[124]. Il se proposait même de diminuer +successivement cet impôt, principalement odieux aux habitants des +campagnes, qu'il enchaînait, en outre, à leur bourgade, par des +dispositions d'une inconcevable rigueur[125]. En même temps, Fouquet +avait supprimé des péages nombreux établis sur la Seine et les rivières +affluentes, péages particulièrement nuisibles au commerce et dont les +propriétaires furent remboursés au prix de leurs acquisitions. Enfin, +deux ordres du Conseil, en date du mois d'avril 1661, prouvent que +Fouquet avait le projet, ainsi qu'il l'a dit plus tard pour sa +justification, de réduire les dépenses abusives, telles que l'étaient un +grand nombre de rentes émises dans les moments de détresse. Ces mesures +étaient trop conformes aux idées de Colbert pour qu'il ne s'empressât +pas d'y donner suite. En 1661, la France payait environ 90 millions +d'impôts, sur lesquels il en restait près de 35 à l'État, prélèvement +fait des frais de perception et des rentes à servir. En outre, deux +années du revenu étaient toujours consommées d'avance. Dès son entrée au +Conseil et pendant toute la durée de son administration, Colbert +s'attacha à diminuer l'impôt de la taille, qu'il trouva à 53 millions et +laissa à 32 millions de livres. Ne pouvant y soumettre tous ceux qui +possédaient, il voulut au moins le rendre aussi léger que possible, et +préféra toujours demander aux impôts de consommation, qui pèsent sur +tous, bien que dans des proportions inégales, les sommes nécessaires à +l'entretien de l'État. + +Mais, si le premier projet de la réduction des rentes date de +l'administration de Fouquet, Colbert, qui l'avait peut-être inspiré, +conduisit cette opération avec une vigueur dont son prédécesseur, +compromis comme il l'était, n'eût certes pas été capable. Soixante ans +auparavant, Sully ayant voulu réduire les rentes sur l'Hôtel de ville, +les bourgeois de Paris, François Miron à leur tête, menacèrent de se +révolter, et Henri IV jugea convenable de donner satisfaction à ces +vieux ligueurs, déjà prêts à s'armer pour défendre leur magistrat et +leurs rentes. En 1648, le cardinal Mazarin, à bout de ressources, avait +fait une véritable banqueroute, et cette faute, un des nombreux +prétextes de la Fronde, rendit plus tard les transactions des +surintendants avec les financiers plus difficiles et surtout plus +onéreuses que jamais. Ces précédents n'arrêtèrent pas Colbert. Imbu des +principes du cardinal de Richelieu, porté par goût vers les mesures +extrêmes, il reprit ce projet d'établir une Chambre de justice, dont il +avait parlé au cardinal Mazarin dans le mémoire que Fouquet surprit en +1659, et n'eut pas de peine à le faire adopter par le roi. Il courait à +cette'époque parmi le peuple un proverbe très-expressif: _L'argent du +prince est sujet à la pince_[126]. Colbert n'était pas homme à se +mettre en quête des applaudissements populaires, mais fallait-il les +fuir, si une occasion se présentait d'effrayer les concussionnaires par +un rigoureux exemple, de réduire les rentes à un chiffre en rapport avec +leur valeur réelle, de dégager le Trésor, et cela tout en satisfaisant +les rancunes du peuple, toujours mal disposé, non sans motifs, contre +les financiers, traitants et partisans[127]? Un édit du mois de novembre +1661 institua donc une Chambre de justice. Les considérants de cet édit +sont des plus instructifs, et quelques-uns méritent d'être cités. + + «Un petit nombre de personnes, y est-il dit au nom du roi, + profitant de la mauvaise administration de nos finances, ont, par + des voyes illégitimes, élevé des fortunes subites et prodigieuses, + fait des acquisitions immenses, et donné dans le public un exemple + scandaleux par leur faste et leur opulence, et par un luxe capable + de corrompre les mœurs et toutes les maximes de l'honnesteté + publique. La nécessité du temps et la durée de la guerre nous + avoient empeschés d'apporter les remèdes à un mal si dangereux: + mais à présent que nos soins ne sont point divertis comme ils + l'estoient durant la guerre, pressez par la connoissance + particulière que nous avons prise des grands dommages que ces + désordres ont apportez à notre Estat et à nos subjets, et excitez + d'une juste indignation contre ceux qui les ont causez, nous avons + résolu, tant pour satisfaire à la justice, et pour marquer à nos + peuples combien nous avons en horreur ceux qui ont exercé sur eux + tant d'injustice et de violence, que pour en empescher à l'avenir + la continuation de faire punir exemplairement et avec sévérité tous + ceux qui se trouveront prévenus d'avoir malversé dans nos finances + et délinqué à l'occasion d'icelles, ou d'avoir esté les auteurs ou + complices de la déprédation qui s'y est commise depuis plusieurs + années, et des crimes énormes de péculat qui ont épuise nos + finances et appauvry nos provinces[128].» + +L'édit stipule ensuite des encouragements aux dénonciateurs et +délateurs, à qui le roi promet au moins le sixième des amendes +prononcées contre les personnes qu'ils auront signalées au procureur +général de la Chambre de justice[129]. + +Il n'était pas possible, ou le voit, d'engager la guerre d'une manière +plus vigoureuse, et l'on reconnaît le style de Colbert dans ces +expressions véhémentes, dans ces accusations empreintes d'une légitime +colère. Quelques jours après, le 2 décembre 1661, un arrêt régla la +procédure et les attributions de la Chambre de justice. Une disposition +de cet arrêt est surtout étrange et donne une singulière idée des mœurs +du temps: elle ordonnait à tous les officiers comptables ayant exercé +depuis 1635, soit en leur nom, soit sous le nom de leurs commis, ainsi +qu'à tous les fermiers du roi, leurs cautions, associés ou intéressés, +de fournir un état justifié des biens dont ils avaient hérité, des +acquisitions faites par eux ou sous des noms supposés, des sommes +données à leurs enfants, soit par mariage, soit par acquisition de +charges. + + «Et faute de ce faire, disait l'arrêt, le délay de huit jours + passé, seront tous leurs biens saisis, et commis à l'exercice de + leurs charges, et procédé extraordinairement contre eux comme + coupables de péculat. Et en cas qu'après ladite saisie ils ne + satisfassent pas dans un second délay d'un mois, tous les biens par + eux acquis depuis qu'ils sont officiers comptables, et qu'ils ont + traité avec nous, nous demeureront incommutablement acquis et + confisquez, sans espérance de restitution[130].» + +Et les moyens de coercition ne s'arrêtèrent pas là. Les influences +matérielles n'étant pas estimées suffisantes, on jugea à propos de faire +servir la religion même à l'intimidation des consciences. Le 11 décembre +1661, un dimanche, on lut dans toutes les églises de Paris un premier +_monitoire_, approuvé et collationné par le greffier de la Chambre de +justice. Ce monitoire, curieux monument des mœurs et des passions de +l'époque, enjoignait à tous les curés et vicaires d'inviter +formellement, pendant trois dimanches consécutifs, leurs paroissiens et +fidèles ayant connaissance de délits commis depuis 1635 sur le fait des +finances, de gratifications, pensions ou pots-de-vin, de sommes +surimposées ou levées au nom du roi, de vexations exercées par les +receveurs des tailles, d'abus dans le commerce des billets de l'épargne +et dans les ordonnances de comptant, etc., etc., d'en donner +immédiatement avis à M. le procureur général Talon, sous peine +d'excommunication, en ayant soin de lui faire connaître la retraite de +ceux qui avaient disparu et dans quels lieux d'autres avaient caché +leurs effets les plus précieux. Puis, comme si ce n'était pas assez +d'avoir compromis la religion une fois dans des affaires où l'on n'eût +jamais dû la faire intervenir, deux ans après, le 2 octobre 1663, un +nouveau monitoire beaucoup plus détaillé fut lu, «_à la requête de M. le +procureur général_,» dans les églises de Paris. Comme le premier, il +portait obligation de dénoncer tous les _quidans_ qui avaient et +retenaient des sommes appartenant au roi, «qui s'étaient fait donner des +charretées de paille, foin et avoine, tant de gibier et de poisson que, +leurs maisons fournies, ils en faisaient revendre pour beaucoup +d'argent, le tout par les contribuables, pour en estre taxez +favorablement et soulagez; avaient fait usage de fausses balances pour +peser les escus d'or, dressé de faux procès-verbaux, etc.» Enfin, le +monitoire du 2 octobre 1663 passait en revue tous les cas, et ils +étaient nombreux, pour lesquels les financiers, fermiers, receveurs des +tailles, collecteurs, huissiers, sergents, leurs parents et adhérents, +étaient justiciables du nouveau tribunal. Dans la passion qui les +animait, les meneurs de la Chambre de justice ne dispensaient personne, +de quelque qualité ou condition que l'on pût être, «mesmes religieux ou +religieuses,» des dénonciations commandées par le monitoire, et +faisaient, prononcer les peines de conscience les plus sévères contre +ceux qui auraient hésité à remplir ce rôle de délateur[131]. + +Cependant, les premières opérations de la Chambre de justice avaient +répandu la terreur dans une foule de familles, et de tous côtés on +prenait des précautions pour échapper à l'orage. Parmi les plus +compromis, les uns s'étaient cachés; d'autres avaient soustrait aux +recherches leurs bijoux, leur vaisselle plate; ceux-là avaient fait des +substitutions de biens; les plus effrayés, parmi lesquels il faut citer, +dans le seul entourage de Fouquet, Vatel, Bruant, Gourville, s'étaient +empressés de passer à l'étranger. Quant aux substitutions, la Chambre de +justice y mit bon ordre, en annulant toutes les transactions faites par +des personnes qui, depuis 1635, avaient pris part, directement ou +indirectement, à la gestion des finances du roi. Bientôt, +l'incarcération de quelques financiers notables acheva de faire +comprendre que le gouvernement, contrairement à ce qui s'était toujours +pratiqué en pareille occasion, maintiendrait la mesure qu'il avait +prise, et qu'il était bien décidé à en tirer tout le parti possible. +Parmi les financiers enfermés à la Bastille, on citait, entre autres, +MM. Duplessis-Guénégaud et de La Bazinière, tous les deux trésoriers de +l'épargne et ayant dans Paris de grandes relations[132]. Un intendant +des finances nommé Boylesve était parvenu à se cacher; on saisit +provisoirement, sur dénonciation, un magnifique service en vermeil qu'il +avait confié à la garde d'un ami[133]. Mais, parmi les traitants dont on +avait à cœur d'obtenir la condamnation, il n'y en avait pas de plus +riches que les nommés Hamel et Datin, fermiers des gabelles. Aussi +l'accusation leur consacra un factum spécial de soixante-seize +pages[134]. Suivant le procureur général, parmi tous ceux qui avaient +pris un intérêt dans les fermes de l'État, personne n'avait fait une +fortune plus étonnante et plus rapide. On lit à ce sujet dans le +préambule de son réquisitoire: + + «Cette grande et fière compagnie, avoit éblouy tout le monde par + l'abondance et par l'éclat de ses richesses. Les particuliers qui + la composoient avoient surpassé en magnificence les plus grands de + l'Estat. Le mesme luxe paroissoit encore dans les maisons de ceux + de ce puissant corps qui resloient vivants; et les autres, après + des profusions immenses, avoient laissé des successions plus + opulentes que celles de plusieurs souverains. On voyoit bien que + ces prodigieuses eslévations n'estoient pas innocentes, et que tant + de millions ne pouvoient estre légitimement acquis; mais peu de + gens estoient capables de comprendre les moyens particuliers et + mystérieux qu'ils avoient employez pour y parvenir. Ceux qui en + avoient quelque connoissance, ou estoient leurs complices, ou + craignoient leur pouvoir. Et si quelques-uns ont eu assez de cœur + et de lumières pour en porter les plaintes au conseil, et pour + offrir de les justifier, ils avoient esté aussitôt accablés par le + crédit des intéressez, puissants par leurs alliances et par leurs + liaisons de parenté avec les premières familles de la robe, et si + redoutables qu'ils dictoient eux-mesmes les arrêts de leurs + décharges.... Cependant, ces grands trésors qu'ils ont amassez, les + superbes palais qu'ils ont élevés à la vue de toute la France, la + somptuosité de leurs trains et de leurs meubles, la délicatesse et + la superfluité de leurs tables, tous les autres monuments de leur + orgueil, et le pompeux appareil de leurs délices, sont des témoins + plus que suffisants pour les convaincre de malversations, _et + surgant in judicio cum generatione istâ, et condemnent cam_, comme + parle l'Escriture.» + +Le procureur général développait ensuite seize griefs principaux sur +lesquels était fondée la demande en restitution, basée principalement +sur les 40 millions de fortune dont les membres vivants de la compagnie +jouissaient encore, malgré leurs prodigieuses dépenses. + + «Il y a certaines véritez, disait le procureur général en + terminant, qui n'ont besoin d'autre preuve que de leur propre + évidence. Qui voudra sçavoir quelle a esté la conduite des + intéressez aux gabelles de France, dans l'administration de leurs + fermes, qu'il jette les yeux sur leurs établissemens dans le monde. + On ne parvient point par des voies innocentes à cette opulence qui + paroist en leurs maisons, et qui est trop esclatante pour sortir + d'ailleurs que des trésors d'un grand roy.» + +Tels étaient donc les hommes auxquels la Chambre de justice avait pour +mission de faire rendre gorge, suivant une expression populaire de tous +les temps, qu'elle traquait de mille manières, leur interdisant tout +déplacement de leurs papiers, de leurs meubles, toute vente ou +substitution, lançant des décrets de prise de corps contre les plus +riches ou les plus compromis, tels que Polisson, Gourville, Bruant, +Boylesve, et «faisant deffenses aux gouverneurs des places frontières, +et capitaines de navires et vaisseaux, de les laisser sortir hors du +royaume, à peine d'en respondre en leurs propres et privez noms[135].» +Il y en avait un dans le nombre qui s'était particulièrement désigné +lui-même aux recherches de la Chambre de justice et qui ne pouvait en +être oublié: c'était M. de Nouveau, ce surintendant des postes, +autrefois créature dévouée à Fouquet, et qui lui avait communiqué le +fameux mémoire par lequel Colbert dévoilait au cardinal Mazarin, dans le +voyage que celui-ci fit en 1659 à Saint-Jean-de-Luz, les malversations +du surintendant. La Chambre de justice n'eut garde, comme on pense bien, +de négliger une proie si agréable aux puissants du jour, et, par un +arrêt du 22 décembre 1662, elle ordonna qu'il serait informé sur les +exactions commises par le sieur de Nouveau. + +On a déjà vu avec quelle sévérité la Chambre sévissait contre les +personnes. Gourville et Bruant avaient été condamnés à mort; il est vrai +qu'ils s'étaient prudemment retirés hors du royaume avec un grand nombre +d'autres. Peu de temps avant la condamnation de Fouquet, un financier, +nommé Dumon, fut pendu devant la Bastille. Des sergents et receveurs des +tailles eurent le même sort à Orléans[136]; car, la Chambre de justice +n'exerçait pas seulement à Paris. Elle s'était adjoint des subdélégués +dans les provinces et leur avait donné des instructions +très-rigoureuses, leur recommandant sur toutes choses de rassurer les +révélateurs contre les rancunes des traitants, receveurs, huissiers, +sergents des tailles, et de leur promettre en outre une diminution sur +les tailles au moins égale au total des sommes que les poursuites +commencées feraient rentrer dans les coffres du roi. On peut se faire +une idée, l'intérêt général étant ainsi mis en jeu, du nombre des +dénonciations et de l'importance des restitutions qui en furent la +conséquence. J'ai sous les yeux deux listes manuscrites des _taxes des +gens d'affaires vivants, ou de la succession des morts, faites par Sa +Majesté dans la Chambre de justiceés-années_ 1662 _et_ 1663[137]. Ces +listes contiennent près de cinq cents noms, et il en est dans le nombre +qui y figurent pour des sommes très-considérables. J'en citerai +seulement quelques-uns: + + Boylesve 1,473,000 liv. + Biton 554,218 + Bruant 135,305 + De La Bazinière 962,198 + Béchameil 1,127,158 + Bossuet 969,644 + Bourdeaun 569,672 + Bonneau 2,212,032 + Belant 556,844 + Catelan 1,501,155 + Coquille 2,054,776 + Chastelain 1,069,151 + De Chalus 1,458,605 + Daganry 1,380,643 + De Mons 1,098,455 + De Guénégaud 573,450 + + + Gruin 2,547,748 + Gourville[138] 399,746 + Jacquin 3,747,313 + Janin de Castille 894,224 + Languet 657,565 + Lafond 804,242 + Lacroix de Paris 391,744 + Lacroix de Moulins 124,290 + Monnerot (L) 5,803,606 + Monnerot (L.-G.) 5,053,000 + Moreton 878,382 + Messat 835,674 + De Nouveau 13,666 + Pélisson 21,652 + Richebourg 837,504 + Tabouret 1,202,132 + +Ces deux listes seules s'élèvent à plus de 70 millions, et elles ne se +rapportent qu'aux deux années 1662 et 1663. Or, la Chambre continua de +siéger jusqu'en 1665, et ne fut dissoute officiellement qu'en 1669[139]. + +Mais ce n'était rien d'avoir repris aux financiers une partie de ce +qu'ils avaient extorqué au trésor, grâce aux embarras inouïs où il +s'était trouvé depuis une vingtaine d'années et à la coupable connivence +des surintendants. Dans cette opération, quel que fût le nombre des +parties intéressées et froissées, Colbert avait eu pour lui et derrière +lui la classe moyenne et surtout le peuple, de tout temps porté, avec +raison, à suspecter l'honnêteté des grandes fortunes trop rapidement +acquises. L'opération de la réduction des rentes devait rencontrer bien +d'autres obstacles, car les rentes, à Paris surtout, et notamment celles +sur l'Hôtel de ville, se trouvaient, comme au temps de Sully, entre les +mains de la classe moyenne, et il était aisé de prévoir qu'on n'y +toucherait pas sans causer immédiatement une émotion extraordinaire +parmi les bourgeois. Ce qui était arrivé à toutes les époques à +l'occasion de tentatives semblables arriva encore une fois. Dans sa +satire troisième, publiée en 1665, Boileau a constaté l'effet des +mesures prises par Colbert à l'égard des rentes sur l'Hôtel de ville: + + «Quel sujet inconnu vous trouble et vous altère? + D'où vous vient aujourd'hui cet air sombre et sévère, + Et ce visage enfin plus pâle qu'un rentier, + A l'aspect d'un arrêt qui retranche un quartier[140].» + +Il faut renoncer à peindre la confusion dans laquelle Colbert trouva les +rentes sur l'État. Il est difficile aujourd'hui de se faire une juste +idée d'un semblable chaos. Autant il existait de natures de recettes, +autant de variétés de rentes. Les unes étaient constituées sur les +tailles, d'autres sur les gabelles, celles-ci sur les fermes, celles-là +sur l'Hôtel de ville, dont les revenus patrimoniaux en répondaient, ce +qui leur donnait plus de solidité, plus de valeur qu'aux autres, et les +faisait particulièrement rechercher de la classe bourgeoise de Paris et +des familles de robe. Si les fonds sur lesquels on avait constitué ces +rentes n'eussent pas été détournés de leur destination, cette diversité +de titres n'aurait pas eu sans doute en réalité de fâcheux résultats; +mais le contraire avait lieu tous les ans, et, par suite, le désordre +allait chaque année en augmentant. Ainsi, un arrêt du conseil, du 4 +décembre 1658, fit les fonds nécessaires pour achever de payer aux +rentiers leurs quartiers de janvier 1641 et 1643[141]. Souvent, on le +croira sans peine, ces rentes éprouvaient des dépressions considérables; +puis, au moindre signe d'abondance, on les remboursait, et ceux qui les +avaient achetées à vil prix décuplaient leur argent. Une des opérations +de la Chambre de justice qui fit le plus crier fut celle qui, revenant +sur ces anciens remboursements, obligea toutes les personnes en ayant +profité, soit directement, soit par leurs domestiques, à restituer +l'excédant qu'elles avaient touché, augmenté des intérêts de la somme +perçue en trop; et quelques-uns de ces remboursements remontaient à +l'année 1630[142]. En même temps, le gouvernement faisait soutenir les +thèses les plus étranges et, en réalité, les plus funestes à son crédit. +«Il est nécessaire, disait-il, de détruire une erreur très-grossière qui +s'est aisément emparée de l'esprit des rentiers, parce qu'on croit +volontiers ce qu'on désire, savoir que le roi doive payer les quatre +quartiers des rentes constituées sur l'Hôtel de ville de Paris, et +notamment sur les 8 millions de tailles, vu qu'il n'en a presque jamais +reçu le montant effectif[143].» Une économie de 8 millions sur les +rentes fut le résultat de ces diverses mesures. Cependant, une grande +agitation régnait dans Paris. Le 10 juin 1662, elle gagna le conseil de +l'Hôtel de ville, et il fut convenu que le prévôt des marchands et les +conseillers iraient dans un bref délai «supplier très-humblement Sa +Majesté de faire justice aux rentiers.» On renvoya la démarche à trois +jours de là. Puis, le 13 juin 1662, le prévôt et ses conseillers se +rendirent à la cour pour présenter leurs observations au roi. Après un +discours du prévôt, «très-fort et très-éloquent,» le roi, avant de +répondre, passa dans une autre pièce où il fut suivi par le chancelier +Séguier. Mais laissons parler les registres mêmes de l'Hôtel de ville: + + «Quelque temps après, le Roy rentra, assisté de mondit sieur + chancelier, qui dit que Sa Majesté ne trouvait pas à propos + l'arrest dudit jour 13 juin, de se pourvoir aux cours au subjet + dudit arrest de la Chambre de justice, concernant lesdites + nouvelles rentes, qu'il deffendait à la ville de suivre ladite + délibération; lesquels motifs furent une seconde fois répétés par + M. le chancelier, qui y augmenta les deux mots suivants de _peyne + et d'indignation_[144].» + +Les premières tentatives essayées en faveur des rentiers de Paris par +les magistrats de la cité échouèrent donc complètement. Sans doute, dans +l'intervalle du jour où cette manifestation avait été arrêtée à celui où +les conseillers de l'Hôtel de ville furent reçus par le roi, Colbert, +plus puissant alors qu'il ne le fut jamais, avait parlé à Louis XIV de +manière à ne laisser aucune chance de réussite à ceux qui osaient +traverser ses plans. Pourtant, les intéressés ne se tinrent pas pour +battus. L'année suivante, à propos de nouveaux édits de remboursement, +de nouvelles sollicitations très-pressantes furent faites par le prévôt +des marchands, qui obtint à la vérité, pour toute faveur, qu'une partie +des rentes serait réduite des deux tiers seulement et assignée sur les +fermes[145]. C'est tout ce que les plus puissantes considérations purent +faire à une époque pourtant où les interminables longueurs du procès de +Fouquet, et l'intérêt qui se manifestait pour lui de toutes parts, +préoccupaient singulièrement le gouvernement. Malgré ces entraves +inattendues, l'opération concernant la réduction des rentes dépassa les +espérances de Colbert. D'un autre côté, la Chambre de justice fit +rentrer au trésor plus de 110 millions[146]. En même temps, elle remit +l'État en possession d'une multitude de droits et de riches domaines qui +avaient été aliénés à vil prix, d'îles, d'îlots, d'atterrissements, de +péages que des particuliers avaient usurpés au milieu du trouble des +vingt dernières années[147a]. En 1657, Fouquet avait aliéné à plusieurs +compagnies l'exploitation de l'octroi dans un grand nombre de villes +importantes, parmi lesquelles se trouvaient La Rochelle, Moulins, +Troyes, Langres, Angers, Saumur, Limoges, Vitry-le-Français, etc., etc. +Un arrêt du 6 juin 1662 cassa ces traités[147b]. Était-ce de la justice? +Qu'on eût sévèrement puni les comptables qui avaient commis des +exactions et surchargé le peuple de leur propre autorité; qu'on eût +obligé à restitution les fermiers qui avaient payé l'État avec des +billets dépréciés, rien de mieux; mais réduire à rien des rentes +acquises peut-être de bonne foi par des particuliers, annuler des +marchés, reprendre un bénéfice, exagéré sans doute, à ceux que l'on +avait implorés aux jours de crise, cela était, il faut bien en convenir, +passablement arbitraire et draconien. Cependant, jamais tribunal +exceptionnel ne fut établi dans des intentions plus honnêtes et plus +droites que la Chambre de justice de 1661. Gardons-nous, d'ailleurs, de +juger avec nos idées une époque dont deux siècles déjà nous séparent. +Les Chambres de justice étaient une institution révolutionnaire, +contraire à toute idée de justice, funeste à l'État et au peuple même, à +qui l'on se proposait de donner satisfaction; mais elles étaient dans +les mœurs du temps. En 1661, grâce à la fermeté et à l'intégrité de +Colbert, contrairement à ce qui s'était toujours vu jusqu'alors, les +plus haut placés et les plus riches furent les plus taxés. Si le +scandale avait été immense, la punition fut exemplaire et produisit les +plus heureux effets, moins encore par les 110 millions qu'elle fit +rentrer à l'État, par la réduction de ses charges, par les droits et les +domaines qu'elle lui rendit, que par l'effet moral qui en résulta. + + + + +CHAPITRE III. + + Disette de 1662.--Fausses mesures contre les marchands de grains + prises par Fouquet et approuvées par Colbert.--Détails sur la + création de l'Hôpital général de Paris (1656).--Difficultés que + rencontra l'exécution des dispositions relatives à la + mendicité.--Création d'un _Bureau des pauvres_ ou maison de travail + à Beauvais (1652).--Misère des campagnes constatée par les + documents contemporains (1662).--Colbert fait venir des blés à + Paris malgré l'opposition des provinces.--Réformes financières de + ce ministre (1662).--_Ordonnances de comptant._--Pots de vin, reçus + et distribués par Louis XIV.--Gratifications données à Vauban, + Pélisson, Despréaux, Racine, madame de Montespan, etc.--Traitement + et gratifications de Colbert. + + +Pendant que Colbert dirigeait, avec la passion qu'il portait en toutes +choses, les opérations fort compliquées et très-diverses de la Chambre +de justice, d'autres soucis le préoccupaient gravement, et des embarras +d'une nature fâcheuse compromettaient la popularité de la nouvelle +administration, principalement dans les campagnes en proie à une famine +si horrible qu'il lui était de toute impossibilité de la soulager. Déjà, +vers la fin de l'année 1661, la disette avait été grande dans les +provinces. Une mauvaise récolte, de fausses mesures concernant le +commerce des grains portèrent le mal à son comble. Au nombre de ces +dernières, il faut signaler un arrêt du Parlement, du 19 août 1661, par +lequel il était _défendu aux marchands de contracter aucune société pour +le commerce du blé et de faire aucun amas de grains_, comme si le +meilleur moyen de remédier à la disette n'eût pas été, au contraire, +d'encourager, par tous les moyens possibles, le commerce des grains. Cet +arrêt est antérieur, il est vrai, de quinze jours à l'avènement de +Colbert au pouvoir; mais par malheur celui-ci épousa, en les exagérant, +les préjugés de son prédécesseur, qui étaient aussi ceux de ses +contemporains, et la plus cruelle famine fut la conséquence de ces +erreurs. Comme toujours, grâce aux sacrifices faits par la cité, ses +effets furent moindres à Paris qu'ailleurs. Au mois de mai 1661, le +prévôt des marchands avait pris un arrêté pour empêcher que les grains +ne sortissent de Paris[148]. Au mois de juillet suivant, la Ville obtint +un arrêt contre le lieutenant du roi de Vitry-le-Français, qui défendait +d'en enlever les grains[149]. A partir de cette époque, les arrêtés pour +faire acheter les grains se succèdent. Le 15 février 1662, une +déclaration du roi «permet à toutes les personnes de faire venir des +bleds en France, avec descharge, pour les bleds seulement, du droit de +50 sous par tonneau payé par les navires estrangers.» Mais il était trop +tard, et cette mesure ne ramena pas l'abondance dans le royaume. Au mois +de mai, les magistrats de Paris durent recourir à des distributions +publiques où le peuple ne portait pas, à ce qu'il paraît, toute la +reconnaissance désirable, car un arrêté fut pris pour punir tous ceux +qui _proféreraient des injures contre les personnes chargées de la +distribution gratuite du pain_[150]. Cependant, à Paris, la création +récente de l'Hôpital général, auquel le roi avait concédé des avantages +considérables, permettait de remédier plus facilement aux funestes +effets de la disette. En outre, le cardinal et le duc de Mazarin avaient +donné à l'Hôpital général, pour l'agrandissement des bâtiments, 260,000 +livres, qui furent employées en achats de blés. Ce bel établissement, +dont la ville de Lyon avait depuis longtemps fourni le modèle, datait du +mois d'avril 1656[151]. Le préambule de l'édit rendu à ce sujet porte +que le roi agissait, «dans la conduite d'un si grand œuvre, non par +ordre de police, mais par le seul motif de charité.» Dans l'intention +des fondateurs, l'Hôpital général devait être aussi une maison de +travail, car l'article 1er portait que «les pauvres mendiants et +invalides des deux sexes y seraient enfermés pour estre employez aux +manufactures et aultres travaux selon leur pouvoir.» A cet effet, les +diverses corporations eurent à fournir des ouvriers pour y enseigner +leur état. De plus, les notaires qui recevaient des testaments étaient +tenus d'avertir les testateurs de faire un legs à l'Hôpital général, et +il leur fut enjoint de mentionner cet avertissement dans l'acte, sous +peine de 4 livres parisis d'amende. + + «L'article 9 de l'édit faisoit très-expresses inhibitions et + défenses à toutes personnes de tout sexe, lieux et âge, de quelque + qualité et naissance, et en quelque estat qu'ils pussent estre, + valides ou invalides, malades ou convalescents, curables ou + incurables, de mendier dans la ville et faux-bourgs de Paris, ni + dans les églises, ni aux portes d'icelles, aux portes des maisons, + ni dans les rues, ni ailleurs, publiquement, ni en secret, de jour + ou de nuit, sans aucune exception des festes solennelles, pardons + ou jubilez, ni d'assemblées, foires ou marchez, ni pour quelque + autre cause ou prétexte que ce fût.» + +Puis, comme il faut que l'esprit d'une époque se retrouve partout, +l'édit punissait les hommes et garçons qui y contreviendraient, du fouet +d'abord, et des galères en cas de récidive. Quant aux femmes et aux +filles, un nouvel édit rendu au mois d'août 1669, les condamna également +au fouet et à être bannies pour dix ans de la prévôté de Paris, le tout +sans aucune forme de procès[152]. + +Ou ne saurait se faire une idée des résistances que rencontra +l'exécution d'un édit tout à la fois si charitable et si dur. Troublés +dans leurs habitudes de vagabondage et de paresse, tous les Bohémiens de +Paris se révoltèrent, et il fallut employer la force pour les obliger +d'entrer à l'hôpital[153]. La police ordinaire n'y suffisant pas, on +créa une milice spéciale, qui prit le nom d'Archers de l'Hôpital. Malgré +ce renfort, le corps des mendiants persista dans son opposition à l'édit +qui lui ôtait sa liberté, son industrie, et de nombreuses rixes eurent +lieu. Voici un arrêt du 20 août 1659 qui en fait foi. + + «Le Parlement condamne Michel Truffault, soldat estropié, à estre + battu et fustigé nud de verges, tant au devant de la Conciergerie, + sur le pont Saint-Michel, place Maubert, qu'autres carrefours du + bailliage de la Barre-du-Chapitre, à son de tambour, et à l'un + d'iceux marqué d'une fleur de lys de fer chaud sur l'épaule dextre, + ayant deux escriteaux pendants au col, devant et derrière, + contenant ces mots: _Séditieux coustumier contre les archers de + l'Hospital général_. Ce fait, l'a banny et bannit pour neuf ans de + la ville, prévosté et vicomté de Paris, luy enjoint garder son ban, + luy fait deffense de récidiver à peine de la hart[154].» + +A la vérité, les Parisiens eux-mêmes secondaient les vagabonds et +mendiants dans leur résistance aux archers de l'Hôpital général. En +effet, un arrêt du Parlement, du 26 novembre 1659, renouvelle +très-expressément la défense de leur donner l'aumône, et se plaint «de +ce que les archers préposés pour la capture des pauvres qui mendient, +non-seulement ne sont point secourus et protégés dans leurs fonctions, +mais même y sont troublés par les fréquentes rébellions qui leur sont +faites par des personnes de toutes qualités.» Quoi qu'il en soit, +l'Hôpital général de Paris rendit en 1662 d'immenses services et +soulagea bien des misères. Les chiffres suivants donneront une idée de +ses ressources, bien restreintes encore à cette époque, et du bien qu'il +lui fut possible de faire au milieu de la détresse générale. + + Année. Recette. Dépense. + + 1657 589,536 liv. 586,966 liv. + 1660 722,917 765,083 + 1662 766,869 895,922 + + A la même époque, les dépenses pour les gages des employés + s'élevaient à 40,000 + pour le blé[155] 350,300 + pour la viande 83,658 + pour le bois, vin, charbon, paille 68,344 + pour habits, étoffes, ustensiles 60,383 + +C'est avec ces modiques sommes qu'il fallait fournir aux besoins de six +mille deux cent soixante-deux pauvres, et, bien qu'on en fit coucher +trois et souvent quatre dans le même lit, les recettes étaient forcément +dépassées. Aussi, ceux qui avaient accepté la direction de cet +établissement, constataient avec amertume, au commencement de 1663, que +le produit des quêtes, troncs et autres charités, ayant diminué d'un +tiers au moment où le nombre des malheureux allait sans cesse en +augmentant, il était devenu impossible de recevoir tous ceux qui se +présentaient pour y être admis[156]. + +Tandis que cela se passait à Paris, où la bienfaisance particulière et +la prévoyance du pouvoir central se combinant avec les précautions +prises par les magistrats de la cité, assuraient au moins du pain aux +plus nécessiteux, une misère affreuse, inouïe, désolait les provinces. +Il faut en lire les témoignages dans quelques publications +contemporaines aujourd'hui perdues dans les combles des grandes +bibliothèques, et négligées à tort par les historiens, trop +exclusivement préoccupés jusqu'ici des actions des princes, des +batailles fameuses et des événements à grand fracas. Les pauvres des +communes et des provinces les plus voisines de la capitale n'avaient pas +manqué, dès le commencement de la famine, de se porter en foule à Paris, +dans l'espoir d'y trouver plus facilement de quoi vivre, soit en +mendiant, soit en se présentant, pour dernière ressource, à l'Hôpital +général, qui fut bientôt forcé de les refuser; mais à quelque distance +de Paris et dans tout le royaume, principalement dans les campagnes, la +misère était arrivée à un tel point qu'il faudra, pour y croire, +entendre ceux-là mêmes qui en ont été les témoins. Ce n'est pas que, +antérieurement à la famine de 1662, la position des classes pauvres +n'eût déjà bien des fois inspiré une profonde pitié. Il importe +d'établir ce fait, afin de tranquilliser les esprits portés à voir sous +des couleurs trop sombres les événements contemporains, et persuadés, +bien à tort, que la condition de certains ouvriers de nos grandes villes +n'a jamais eu d'équivalent dans les siècles précédents. Cette condition +est parfois bien assez triste; n'accréditons pas l'idée qu'elle est +toute nouvelle; croyons plutôt au progrès dans la bien. C'est à ce +titre, et non pour le vain plaisir d'étaler les plaies de l'ancien état +social, qu'on me permettra de faire connaître, d'après des témoignages +irrécusables, la situation de la classe ouvrière de Beauvais en +1652[157]. + +A l'époque dont il s'agit, quelques personnes considérables de Beauvais +songèrent à mettre un terme aux importunités et aux scandales de toute +sorte causés par le nombre excessif des mendiants et gens sans ouvrage. +Voici, d'après le récit de l'une d'elles, ce qui motiva leur résolution: + + «Cette ville, qui est une des plus chrestiennes et des plus + anciennes du royaume, ne subsistant que par le commerce et le + lanifice, s'est toujours trouvée accablée d'un plus grand nombre de + mendiants qu'aucune autre de son étendue; car, comme la manufacture + des draps et serges demande un très-grand nombre d'artisans qui ne + gaignent pas beaucoup et pour l'ordinaire ne sont pas fort assidus + au travail, la fertilité des bonnes années n'a presque jamais + diminué la multitude des pauvres, puisqu'il est souvent arrivé, ou + que l'abondance des bleds n'a pas esté suivie de l'heureux succès + du commerce, ou que les chefs de ces petites familles, qui n'ont + presque rien de commun avec la prévoyance de la fourmy, sont tombez + ordinairement d'un excez de confiance dans un excez d'oysiveté, ou + dans la desbauche qui en est la suite ordinaire. + + «Et parce qu'après cette mauvaise conduite, la nécessité extrême à + laquelle ils se sont réduits par leur faute leur est devenue un + fardeau insupportable, le désespoir les a souvent portés à se + séparer de leurs femmes par une fuite précipitée et abandonner + leurs enfants... Et comme un désordre en attire plusieurs autres, + ces enfants se trouvant tout à la fois privez de pain, et demeurant + sans éducation et sans employ, ont choisi la mendicité comme + l'unique métier de ceux qui n'en savent point d'autre... + + «Et certainement le nombre s'en estoit accru d'une manière si + prodigieuse qu'il remplissoit tout de confusion et de tumulte, et + l'importunitée des pauvres ne troubloit pas seulement le repos des + riches, mais aussi ils interrompoieut les plus saints mystères avec + beaucoup d'irrévérence. Le bruit confus qu'ils faisoient dans les + églises pendant le service divin causoit de l'inquiétude et + apportoit de la distraction aux prestres... Ainsi, la maison de + Dieu estoit moins une maison de paix, d'oraison et de silence, + qu'un lieu plein de bruit, de querelles et de désordre[158].» + +C'est dans ces circonstances que fut établi le _Bureau des pauvres de +Beauvais_. Supprimer la mendicité était déjà une grande entreprise; c'en +était une bien plus difficile encore de faire travailler des pauvres +depuis longtemps habitués à l'oisiveté. Aussi, ce ne fut pas sans +beaucoup de vigilance et de peine qu'on en vint à bout. Les femmes, les +filles et les petits garçons filèrent de la laine. Les garçons les plus +âgés apprirent à faire des serges sous les yeux d'un maître. Une partie +des serges servait à vêtir les personnes de la maison; le reste se +vendait assez bien. On donnait aux travailleurs un tiers de leur gain, +avec faculté d'en disposer comme ils voudraient. Il ne paraît pas, +d'ailleurs, que les fabricants de la localité eussent élevé des plaintes +touchant la concurrence que leur faisait la maison de travail; car le +bureau des pauvres de Beauvais n'était pas autre chose, et l'époque +actuelle, en créant des établissements de ce genre, aujourd'hui +discrédités par l'expérience, n'a fait qu'imiter ce qui se pratiquait il +y a bientôt deux cents ans. + +Dans une ville où la charité privée avait pris de telles précautions, on +conçoit que la famine de 1662 ne dut pas faire des ravages bien +considérables. Mais, je le répète, les bureaux des pauvres étaient une +institution toute nouvelle alors, et dans presque toutes les autres +villes du royaume, particulièrement parmi les habitants des communes +rurales ou des campagnes, la misère dépassa tout ce que l'on pourrait +imaginer. Ici encore, il faut laisser parler dans leur naïve éloquence +les documents contemporains; y toucher serait s'exposer à être taxé +d'exagération. Qui voudrait croire en effet aux misères dont on va voir +le tableau, si elles n'étaient attestées par des témoins oculaires et +garanties par les noms les plus dignes de foi? + + + ADVIS IMPORTANT[159]. + + «La supérieure des Carmélites de Blois écrit à une dame de Paris: + + «Nous sçavons certainement que la misère présente fait un si grand + nombre de pauvres que l'on en compte trois mille dans la ville et + dans les faux-bourgs. Toutes les rues résonnent de leurs cris + lamentables; leurs lamentations pénètrent nos murailles, et leurs + souffrances nos âmes de pitié. + + «Le bled, mesure de Paris, a esté vendu ici 200 escus le muid, et + tous les jours il renchérit[160]. + + «Les pauvres des champs semblent des carcasses déterrées; la + pasture des loups est aujourd'huy la nourriture des chrestiens; + car, quand ils tiennent des chevaux, des asnes et d'autres bestes + mortes et estouffées ils se repaissent de cette chair corrompue qui + les fait plustost mourir que vivre. + + «Les pauvres de la ville mangent comme des pourceaux un peu de son + destrempé dans de l'eau pure, et s'estimeroient heureux d'en avoir + leur saoul. Ils ramassent dans les ruisseaux et dans la boue des + tronçons de choux à demy pourris, et, pour les faire cuire avec du + son, ils demandent avec instance l'eau de morrue sallée qu'on + respand; mais elle leur est refusée. + + «Quantité d'honnestes familles souffrent la faim et ont honte de le + dire. Deux damoiselles de qui la nécessité n'estoit point connue + ont esté trouvées mangeant du son destrempé dans du laict; la + personne qui les surprit en fut si touchée qu'elle se mit à pleurer + avec elles. + + «Considérez, je vous prie, quelques tristes effets de cette + pauvreté qui se peut dire générale. Un homme, après avoir esté + plusieurs jours sans manger, a trouvé un charitable laboureur qui + l'a fait disner; mais, comme il avoit l'estomac trop foible et les + entrailles retrécies, il en mourut subitement. + + «Un autre homme se donna hier un coup de cousteau, par désespoir de + ce qu'il mouroit de faim. + + «Un autre a esté rencontré sur le pavé, agonisant de faim, et, luy + ayant porté le Saint-Sacrement de l'autel au mesme endroit, le + prestre a esté contraint de le reposer sur une pierre pendant qu'il + parloit au malade, et, l'ayant fait transporter sous un hautvent à + couvert de la pluie, il luy donna le viatique, et le pauvre expira + quelque temps après, n'ayant sur soy que des habits pourris. + + «L'on a trouvé une femme morte de faim ayant son enfant à la + mamelle, qui la tettoit encore après sa mort, et qui mourut aussi + trois heures après. + + «Un misérable homme, à qui trois de ses enfants demandoient du pain + les larmes aux yeux, les tua tous trois, et ensuite se tua + luy-mesme. Il a esté jugé et traisné sur la claye. + + «Un autre, à qui sa femme avoit pris un peu de pain qu'il se + réservoit, il luy donna six coups de hache, et la tua à ses pieds, + et s'enfuit. + + «Bref, il n'y a point de jour où l'on ne trouve des pauvres morts + de faim dans les maisons, dans les rues et dans les champs; nostre + meusnier vient d'en rencontrer un qu'on enterroit dans le chemin. + + «Enfin, la misère et la disette se rendent si universelles, qu'on + asseure que dans les lieux circonvoisins, la moitié des paysans est + réduite à paistre l'herbe, et qu'il y a peu de chemins qui ne + soient bordés de corps morts. + + «Le missionnaire qui, depuis dix ans, assiste continuellement les + pauvres des frontières ruinées, en allant à Sedan a passé a + Donchery, Mézières, Charleville, Rocroy et Maubert, d'où il escrit + qu'il n'a jamais veu une telle pauvreté que celle de ces lieux-là + et des villages des environs. Voici ce qu'il mande; + + «J'ai trouvé partout un 'grand nombre' de pauvres mesnages qui + meurent de faim. Si quelques-uns mangent une fois le jour un peu de + pain de son, d'autres sont deux et trois jours sans en manger un + seul morceau. Ils ont vendu jusqu'à leurs habits et sont couchés + sur un peu de paille sans couverture: ce sont les meilleurs gens du + monde, et si honteux de leur estat pitoyable qu'ils se couvrent le + visage quand on va les voir. + + «J'ai trouvé une famille à Charleville composée de huit personnes, + qui a passé quatre jours sans manger. La pauvre femme a voulu + vendre la dernière chemise de son mary, et n'a jamais pu trouver 5 + sols dessus, toute la ville le sait. Mon Dieu! quelle angoisse! + + «J'ai rencontré d'autres mesnages de six personnes qui ne mangent + de pain que pour un sol marqué. Jugez ce que c'est qu'un petit pain + partagé en six parts, et s'il ne faut pas que ces gens-là meurent. + + «La plupart sont malades, secs et abattus de famine et + d'affliction; ceux qui sont moins résignés à Dieu ont l'esprit à + moitié perdu et presque au désespoir. S'ils sortent pour aller + mendier, ils trouvent les autres villages aussi pauvres qu'eux. Les + laboureurs n'ont pas seulement de l'avoine pour se nourrir ni + d'autre grain pour semer, et, de quelque costé que les uns et les + autres se tournent, ils ne voient que langueur et que mort... + + «Riches! courage, voici une belle occasion pour vous ouvrir le + ciel!.... Dieu donne suffisamment les biens pour tous les hommes, + si les uns en manquent, c'est que les autres en ont trop, et ce + trop appartient aux pauvres dans leur extrême nécessité. Et ne + doutez pas, Messieurs et Mesdames, que, si vous les abandonnez, + Dieu ne vous chastie comme des larrons et des meurtriers qui ont + desrobé la subsistance de tant de pauvres, et qui les ont fait + cruellement mourir. + + «_Ceux qui tout de bon se voudront garantir de ce malheur sont + priez d'escouter Dieu, et de mettre entre les mains de MM. leurs + curez ce qu'il leur inspirera de donner, ou de l'envoyer à Mesdames + les présidentes Fouquet, rue de Richelieu; de Herse, rue Pavée ou + Traverse-Saint-Martin, ou bien à Mesdemoiselles de Lamoignon, en la + cour du palais, ou Viole, en la rue de La Harpe_.» + +Mais la famine continuant à sévir, il fallut faire un nouvel appel à la +charité publique. L'avis suivant, qui fut publié quelque temps après, +renferme sur la détresse des campagnes de nouveaux détails dont la +lecture seule soulève et fait saigner le cœur. + + + «SUITE DE L'ADVIS IMPORTANT DE L'ÉTAT DÉPLORABLE DES PAUVRES DU + BLAISOIS ET DE QUELQUES AUTRES PROVINCES. + + «....Si vous estiez réduits à la faim extrême pendant que d'autres + personnes mangent à souhait, vous diriez avec justice qu'ils sont + impitoyables de vous laisser cruellement mourir, pouvant vous + soulager. + + «Pardonnez à plus de trente mille pauvres, qui, mourant de + nécessité, vous font le même reproche avec justice. + + «Car il n'y a rien de plus véritable que, dans le Blaisois, la + Sologne, le Vendomois, le Perche, le Chartrain, le Maine, la + Touraine, le Berry, partie de la Champagne et autres lieux où le + bled et l'argent manquent, il y a plus de trente mille pauvres + dans la dernière extrémité, et dont la plus grande part meurent de + faim. + + «Hastez-vous donc, s'il vous plaist, de les secourir, car il en + meurt tous les jours un grand nombre; vous avez pu voir, par la + dernière relation, la rage, le désespoir, la mortalité et les + autres accidents sinistres arrivés du costé de Blois. + + «L'on escrit encore de ce lieu-là, et on le prouve par lettres et + bonnes attestations de MM. les curez et d'autres personnes dignes + de foy, et dont nous avons les originaux, que seulement dans cinq + ou six paroisses il est mort deux cent soixante-sept personnes de + faim, qu'il y en meurt encore tous les jours et que cela est de + mesme aux autres lieux du Blaisois. + + «On certifie qu'à Uzain il y avoit vingt personnes prestes à rendre + l'âme, ne pouvant ni marcher ni quasi plus parler; + + «Que, de neuf personnes mortes de faim à Coulanges, un pauvre homme + fut trouvé dans les champs, qui, portant une partie d'un asne à + moitié pourry pour s'en repaistre, tomba sous la charge de + foiblesse et y rendit l'esprit; + + «Qu'en soixante-trois familles de la paroisse de Chambon on n'a pas + trouvé un morceau de pain; il y avoit seulement dans une un peu de + paste de son que l'on mit cuire sous la cendre; et, dans une autre, + des morceaux de chair d'un cheval mort depuis trois semaines, dont + la senteur estoit espouvantable. + + «Un homme est mort dans la cour du chasteau de Blois, tout + ensanglanté pour s'estre débattu pendant la nuict par une faim + enragée. + + «Les pauvres sont sans licts, sans habits, sans linges, sans + meubles, enfin dénués de tout; ils sont noirs comme des Mores, la + plupart tous défigurés comme des squelettes, et les enfants sont + enflés. + + «Plusieurs femmes et enfants ont esté trouvés morts sur les chemins + et dans les bleds, la bouche pleine d'herbes. + + «M. de Saint-Denis, qui est seigneur d'une des grandes paroisses du + Blaisois, asseure que plus de huict-vingts de sa paroisse sont + morts manque de nourriture, et qu'il en reste cinq à six cents dans + le mesme danger. Ils sont, dit-il, réduits à pasturer l'herbe et + les racines de nos prés, tout ainsi que les bestes; ils dévorent + les charognes, et, si Dieu n'a pitié d'eux ils se mangeront + bientost les uns les autres. Depuis cinq cents ans il ne s'est pas + vu une pareille misère à celle de ce pays. Il reste encore quatre + mois à souffrir pour ces pauvres gens. + + «M. le prieur, curé de Saint-Soleine de Blois, qui travaille avec + grande charité à l'assistance de ces pauvres, escrit que l'on a + trouvé à Chiverny, dans un lit, le mary, la femme et quelques + enfants morts de faim, la pluspart de ces pauvres gens n'ayant pas + la force de se lever, ne se nourrissant plus que d'orties bouillies + dans de l'eau, puisqu'ils ont mangé toutes les racines et qu'il + n'en reste plus de mangeables. + + «MM. les curez de Villebaron, de Chailly et de Marolles attestent + qu'ils ont deux ou trois cents familles qui non-seulement sont + contraintes à manger de l'herbe, mais d'autres choses qui font + horreur. + + «M. Rouillon, vicaire à Saint-Sauveur de Blois, atteste qu'il a veu + des enfants manger des ordures; mais, ce qui est plus estrange, + qu'il en a veu deux dans le cimetière succer les os des trespassez, + comme on les tirait d'une fosse pour y enterrer un corps. M. le + curé escrit aussi qu'il a oüy dire la mesme chose à plusieurs de + ses chapelains, tesmoins de ce spectacle inoüy. + + «M. Blanchet, sieur de Bonneval, prévost de la maréchaussée de + Blois et de Vendosme, atteste que les chemins ne sont plus libres + en ces quartiers-là; qu'il s'y fait quantité de vols de nuit et de + jour, non par des vagabonds, mais par quelques habitants des + paroisses, qui avouent hautement leurs larcins et disent qu'ils + aiment mieux mourir à la potence que de faim en leurs maisons. + + «Il atteste de plus avoir trouvé devant l'église de Chiverny un + jeune garçon transi de froid, ayant sa main gauche dans la bouche, + qui mangeait ses doigts desjà ensanglantez, et l'ayant fait porter + dans une maison, et luy ayant donné du vin, du bouillon et d'autre + nourriture, il ne la put avaler et mourut dès le soir. + + «Une dame revenant de Bretagne par le Perche et le Maine, a passé + par deux villes qu'on n'ose nommer par respect aux seigneurs, où + les habitants sont dans une prodigieuse nécessité; ils tombent + morts de faim par les rues: on en trouve le matin jusques à trois + ou quatre morts dans leurs chambres, et de pauvres petits + innocents, poussez par la faim, qui meurent dans les champs où ils + vont paistre l'herbe comme les bestes. + + «Un curé du diocèse de Bourges escrit qu'en allant porter le saint + Viatique à un malade il a trouvé cinq corps morts sur le chemin, et + qu'on a trouvé dans le mesme canton une femme morte de faim, et son + enfant âgé de sept ans auprès d'elle qui luy avoit mangé une partie + du bras. + + «On escrit du Mans que, se faisant une aumosne publique de quatre + deniers à chaque pauvre pour le décedz de feu M. le lieutenant + général, il s'y trouva une si grande affluence de pauvres que + dix-sept furent estouffez dans la presse, et portez dans un chariot + au cimetière, et qu'aux distributions faites par les abbayes de + Saint-Vincent et de la Cousture on a compté pour l'ordinaire douze + mille pauvres, dont la pluspart mourront, s'ils ne sont assistez + promptement. + + «On a trouvé dans les roches qui sont proches de Tours grand nombre + de personnes mortes de faim et desjà mangées des vers. Dans la + ville, les pauvres courent les rues la nuit comme des loups + affamez. Dans le reste de la Touraine, les misères sont + inconcevables; les paysans n'y mangent plus de pain, mais des + racines. + + «Enfin, Messieurs, enfin, Mesdames, la désolation incomparable des + villes et des villages dont nous venons de parler suffira pour vous + persuader le pressant besoin des autres lieux de ces provinces, + dont nous ne pouvons pas vous raconter par le menu les extrêmes + misères dans si peu d'espace. + + «Un très-digne curé de Blois, nommé M. Guilly, après une longue + narration des souffrances publiques, des personnes mortes de + nécessité, dit qu'il y a des femmes qui portent des jupons de + taffetas qui passent des journées entières sans manger de pain, et + que les chrestiens mangent des charognes corrompues, et conclud par + ces paroles: Il est impossible que la plus grande part des + villageois ne meurent de faim, il faut que les terres demeurent + sans semer, si le bourgeois ne conduit lui-mesme sa charruë. Je + pardonne à ceux qui ne croient pas nos misères, parce que nos maux + sont au-dessus de toutes les pensées.... + + «_Ceux qui voudront estre des besnits de Dieu envoyeront leurs + aumosnes à MM. les curez ou à Mesdames_... (Suivent les noms des + dames désignées à la fin du premier avis[161].) + +On se figure maintenant quelle dut être la détresse des provinces dans +l'année qui suivit l'avènement de Colbert au pouvoir. Les deux pièces +qui précèdent, bien que non datées, se rapportent positivement à cette +époque. Un troisième avis, du 8 mai 1664, ajoute encore quelques détails +à ce qu'on vient de lire, et fait connaître que, dans la Beauce, dans le +Poitou, la misère n'était pas moins grande. Comment le gouvernement y +eût-il remédié? Dans l'état de pénurie où se trouvait l'épargne, une +intervention efficace de la royauté en faveur des campagnes était +impossible: on ne donne pas du pain à toute une nation. La seule chose +que Colbert put faire, ce fut d'attirer des blés à grands frais dans la +capitale. Par ce moyen, il maintint les prix à 346 livres le muid au +lieu de 650 livres qu'on le payait dans les provinces. C'est ainsi qu'il +fournit à l'Hôtel de ville la possibilité de faire des distributions +gratuites, et à l'Hôpital général celle de nourrir les six à sept mille +pauvres qu'en pouvait y loger. En même temps, il fit rendre un édit +portant qu'il serait établi dans chaque ville et bourg du royaume un +hôpital pour les pauvres malades, mendiants et orphelins[162]. En effet, +le soulagement des provinces ne pouvait être que le fait de la charité +locale; mais comme celle-ci était insuffisante, probablement faute de +ressources, elle fut obligée de recourir aux personnes riches et +généreuses de Paris. On vient de voir par quels accents touchants, par +quelles pressantes exhortations ceux à qui elle s'adressa lui servirent +d'interprètes. A ce cri parti du cœur: _Riches, courage!_ sans doute +d'abondantes aumônes répondirent. Là où le gouvernement était +impuissant, la charité chrétienne intervint, et, si elle ne soulagea pas +toutes les misères, elle en diminua du moins sur bien des points la +durée et l'intensité. + +Ce qui avait fait surtout la fortune de Colbert, c'étaient ses +connaissances spéciales en matière de finances. Colbert ne l'avait pas +oublié, et, à peine investi de l'autorité, il prit une série de mesures +propres à ramener l'ordre et la probité dans cette partie si importante +de l'administration, où, depuis Sully, on ne vivait au contraire que de +désordre et d'expédients. Déjà, au mois de septembre 1661, peu de jours +après la chute de Fouquet, on avait créé un Conseil royal des finances +dont Colbert fit partie. Les décisions de ce Conseil, rédigées en forme +d'ordonnance, devaient être signées par le roi, qui le présidait +lui-même toutes les semaines[163]. Ce fut pour les financiers et les +comptables le signal et le point de départ d'un nouvel ordre de choses. +Les manœuvres des financiers ont déjà été suffisamment indiquées. Celles +des nombreux comptables qui prenaient part au maniement des finances +publiques n'étaient pas moins contraires à l'intérêt général. Sully +avait exigé qu'ils fissent connaître régulièrement le résultat de leurs +opérations au moyen d'un état qu'il avait dressé pour cet objet. Mais, +après lui, ils trouvèrent bientôt le moyen de s'en dispenser, gardèrent +les fonds en leur pouvoir le plus longtemps possible, afin de les +utiliser, et poussèrent la rapacité jusqu'à ne payer les dépenses +publiques que moyennant un escompte. Ce dut être une vive satisfaction +pour Colbert de faire cesser d'aussi criants abus. Impatient de mettre +un frein à l'insatiable avidité des comptables, il s'empressa de +révoquer l'hérédité et la survivance de tous les offices de finances, +afin de pouvoir supprimer ceux qui lui paraîtraient inutiles, exigea un +cautionnement des titulaires et les força de tenir un journal détaillé +de leurs opérations, les obligea à la résidence, sous peine de +destitution, sauf le cas d'une autorisation expresse du Conseil, assura +à l'État, d'après une ancienne loi qu'il remit en vigueur, la première +hypothèque sur les biens meubles et immeubles des comptables, et fixa à +9 deniers seulement, au lieu de 5 sous pour livre, leurs frais de +recouvrement. En même temps, Colbert imagina de se procurer d'avance le +montant des tailles en faisant souscrire aux receveurs généraux des +obligations à quinze mois qui se négocièrent à un taux modéré, expédient +très-naturel, très-licite, abandonné plus tard, mais auquel le premier +Consul s'empressa de revenir en 1801, avec sa sagacité accoutumée, à la +suite d'une crise financière plus terrible que celle dont Colbert avait +à réparer les désastres, et que le gouvernement emploie encore +aujourd'hui[164]. Enfin, les gabelles, les octrois et les autres droits +récemment rachetés furent affermés aux enchères publiques, après trois +publications, précaution indispensable pour empêcher les ignobles +trafics et les pots-de-vin, dans un temps surtout où ces sortes de +compositions, ruineuses pour le peuple, étaient pour ainsi dire passées +dans les mœurs[165]. + +Tout en travaillant à régler la quotité des revenus, Colbert s'occupait +donc du soin d'en assurer exactement la rentrée au Trésor, et d'en +surveiller la dépense. A cet effet, on tint d'abord trois registres. Sur +l'un, intitulé _Journal_, on portait toutes les ordonnances de dépense à +mesure qu'elles étaient signées au Conseil, ainsi que la recette +effectuée mois par mois au trésor royal; le second était appelé +_Registre des fonds_, et devait toujours indiquer les fonds disponibles +sur chaque nature de recettes; le troisième était le _Registre des +dépenses_, et mentionnait toutes les ordonnances de paiement délivrées +par le Conseil, suivant la nature de la dépense. + +En 1667, on ne tint plus que deux registres. + +Les ordonnances de dépense étaient d'abord signées par le secrétaire +d'État dans le département duquel la dépense était faite; celui-ci les +remettait à la partie prenante, qui les rendait au contrôleur général. +Ce dernier les signait après avoir indiqué sur quels fonds elles +seraient payées, et les donnait à signer au roi. Quand la somme +dépassait 300 livres, le roi mettait le mot _bon_, au-dessus de sa +signature. Enfin, lorsqu'une ordonnance était payable au porteur pour +affaires secrètes, le roi ajoutait de sa main en marge: _Je sçai +l'emploi de cette somme;_ c'est ce qu'on appelait _ordonnance de +comptant_. A la fin de chaque mois, Colbert présentait le +registre-journal au roi, qui arrêtait lui-même le montant de la +dépense[166]. + +Il a déjà été plus d'une fois question des ordonnances de comptant; +c'est un sujet qui comporte quelques détails, et sur lequel on vient de +voir que l'attention de Colbert s'était portée tout d'abord. Si la crise +financière de 1789 n'avait pas été le prétexte plutôt que la cause de la +révolution française; si cette révolution n'était pas sortie en quelque +sorte des entrailles mêmes de l'ancienne organisation sociale, on +pourrait dire que les ordonnances de comptant y ont puissamment +contribué en agrandissant sans cesse le déficit, grâce à la facilité +qu'elles donnaient au pouvoir de dérober à tout contrôle, tantôt les +plus ruineuses opérations, tantôt les plus folles dépenses. On lit dans +un édit de 1669: «Ces ordonnances, établies pour les dépenses secrètes +de l'État, les prests et affaires extraordinaires tolérez, et pour +suppléer dans les besoins pressants aux revenus ordinaires, ont donné +lieu à une infinité de pièces fausses et simulées, et il en a été +délivré, de 1655 à 1660, pour 385 millions, qui ont servi à consommer +criminellement tous les revenus[167].» Cent vingt ans plus tard, en +1779, Necker trouva le budget chargé pour 116 millions d'ordonnances de +comptant, et les réduisit d'une année à l'autre 12 millions[168]. On se +figure les abus que devait engendrer cette faculté laissée à un pouvoir +absolu de cacher à tous les yeux les motifs de dépenses aussi +considérables. Colbert fit bien adopter à ce sujet certaines +précautions; mais il ne détruisit pas le mal, parce que le mal était +inhérent à la forme même du gouvernement. En effet comment obtenir de +Louis XIV, qu'il soumît à la vérification de la Chambre des comptes les +états constatant toutes ses dépenses personnelles, ou les sommes énormes +annuellement employées pendant un certain temps à soudoyer le roi +d'Angleterre et les princes allemands? Colbert fit sans doute tout ce +qui était possible en obtenant que les ordonnances de comptant fussent +signées par le roi, après examen des motifs réels de la dépense. Une +fois acquittées, ces ordonnances devaient être brûlées tous les ans en +présence du roi lui-même, et remplacées par un _état de certification +collectif_, que la Chambre des comptes était autorisée à recevoir, comme +pièce de dépense, du garde du trésor royal. Tel est le mécanisme qui fut +adopté. Il ne sera pas sans intérêt maintenant de faire passer sous les +yeux du lecteur les pièces justificatives de cette curieuse +organisation financière. Les archives du royaume possèdent à ce sujet +des documents encore inédits auxquels, outre leur importance historique, +le nom même des personnages qui y figurent donne un nouveau prix. + +L'état général des ordonnances de comptant pour l'année 1676 fut arrêté +par le roi à la somme de 2,232,200 livres, à Saint-Germain en Laye, le +20 décembre 1678. + +D'après cet état, les appointements de Colbert s'élevaient à 55,500 +livres, dont voici le détail[169]. + + Pour ses appointements comme membre du Conseil royal. 4,000 liv. + -- comme intendant du trésor royal. 10,000 + -- comme contrôleur général. 14,000 + -- comme secrétaire d'Estat et des + commandements de Sa Majesté. 7,000 + -- pour gratification extraordinaire a + raison de ses services. 20,000 + _______ + TOTAL. 55,500 + + Au premier commis du sieur Colbert pour son cahier + de frais à cause dudit trésor royal. 6,000 + Au sieur Berrier, secrétaire du Conseil et des finances. 20,000 + Au sieur Desmarets, pour gratification[170]. 10,000 + Au comte de Saint-Aignan, pour gratification + en considération de ses services. 36,000 + +On ne s'explique pas pourquoi les appointements des membres du conseil, +des divers ministres, des présidents du Parlement et autres grands +fonctionnaires étaient portés sur les états du comptant. Au contraire, +les gratifications suivantes réclamaient impérieusement ce mode de +paiement. On les trouve inscrites, à divers chapitres, dans l'état du +comptant de 1677[171]: + + «Au sieur _de Vauban_, maréchal de camp aux armées du Roy, en + considération de ses services et pour luy donner + moïen de les continuer. 75,000 liv. + + «Au sieur _Berrier_, en considération de ses services, etc. 30,000 + + «Au sieur _Lebrun_, premier peintre de Sa Majesté. 22,000 + + «Aux sieurs _Despréaux_ et _Racine_, en considération + de divers ouvrages auxquels ils travaillent, par ordre de Sa + Majesté, à raison de 6,000 livres chacun[172]. 12,000 + + «A Mlle la marquise _de Montespan_, pour l'entretenement + et nourriture des ducs de Mayenne et comte de Vexin, + et des demoiselles de Nantes et de Tours, ensemble de + leurs domestiques, train, suite, équipages, et ce pendant + les six premiers mois de 1677. 75,000 + + «A _la même_, pendant les six derniers mois. 75,000 + + «Au sieur _Pélisson_, maistre des requestes, en considération + de ses services. 75,000 + + «Au sieur COLBERT, pour gratification, en considération + de ses services et pour luy donner moïen de me les + continuer[173]. 400,000 + +Voici maintenant la forme dans laquelle les ordonnances de comptant +parvenaient généralement au garde du trésor royal. + +Quelquefois, l'ordonnance mentionnait le nom de la partie prenante et le +motif de la dette[174]; mais c'était l'exception. D'ordinaire, ni le nom +ni le motif n'y figuraient. + + «Garde de mon trésor royal, M. Gédéon du Metz, payez comptant au + porteur de la présente, pour affaires secrètes concernant mon + service, dont je ne veux ici estre fait mention, la somme de... qui + sera employée au premier acquit de comptant qui s'expédiera par + certification à votre desharge. + + «Fait à ----, le + «Sur la recepte générale des finances (_De la main du roi_), BON. + De Tours. Paiement des six ---- LOUIS. + premiers mois. _Au bas de la page:_ COLBERT.» + + + +D'autres fois enfin, mais très-rarement, l'ordonnance de comptant était +accompagnée de pièces justificatives. En voici une de ce genre +fidèlement copiée sur l'original[175]: + + «Duveau, vous me ferez plaisir de donner à celuy qui vous randra ce + billet deux cent louis d'or d'une debte que j'ay promis de payer, + dans le commencement de ce mois y si ce quatriesme novembre + 1681[176]. + + + Signé: MARIE TERESE. + +«_Et, au-dessous, de la main de la reine_: + +«FAITES CELLA TOUTE A L'HEURE.» + + + +Voilà quelle fut, depuis l'administration de Colbert jusqu'en 1789, +l'organisation de la comptabilité relative aux ordonnances de comptant. +On se figure les étranges abus que ces ordonnances devaient couvrir +avant lui, puisque l'ordre qu'il y introduisit n'était encore que du +désordre. Mais comment en eût-il été autrement? Les favoris, les +maîtresses du roi, et Colbert lui-même, trouvaient leur compte à ce que +le voile jeté sur une foule de dépenses ne pût être soulevé. Qu'on +ajoute à cela le besoin de cacher à tous les yeux où passaient les +sommes énormes affectées à l'achat des consciences. Or, dans le nombre +des ordonnances de comptant conservées aux archives du royaume, il en +est beaucoup qui ont eu évidemment cette destination, principalement à +l'étranger, en Angleterre, en Allemagne, dans les États de Hollande. +Tout en faisant la part des exigences de la politique, on est forcé de +convenir que les formes de comptabilité de l'ancien gouvernement +encourageaient et provoquaient de pareils abus. Le développement +immodéré que prirent les ordonnances de comptant aux deux époques que +j'ai citées en est une preuve. Mais il est des réformes qu'il n'est pas +donné à un seul homme d'accomplir, cet homme fût-il doué d'un +désintéressement inaccessible à toutes les influences de la famille, et +armé d'un pouvoir sans bornes. Chaque forme de gouvernement a, +d'ailleurs, des vices qui lui sont inhérents. Les ordonnances de +comptant, corollaire fatal, mais obligé, d'une monarchie absolue, ne +pouvaient disparaître qu'avec elle, et ce ne fut pas trop d'une nation +entière de réformateurs pour prévenir le retour des gaspillages auxquels +un des ministres les plus intègres de cette monarchie avait essayé de +porter remède dans la mesure et avec les tempéraments qu'on vient de +voir. + + + + +CHAPITRE IV. + + Négociations avec la Hollande, au sujet du droit de 50 sous par + tonneau, établi en France sur les navires étrangers.--Causes de la + prospérité commerciale de la Hollande vers le milieu du XVIIe + siècle.--Bénéfices de la compagnie des Indes-Orientales de ce + pays.--Motifs qu'avait eus Fouquet en rétablissant le droit de + tonnage.--L'ambassadeur Van Beuningen vient à Paris pour diriger + les négociations.--Ses prétentions sont combattues par Colbert.--Il + obtient des concessions importantes.--Une compagnie du Nord, formée + par Fouquet et soutenue par Colbert, est obligée de liquider.--Le + droit de tonnage et l'_acte de navigation_.--Opinions d'Adam Smith + et de Buchanan sur les mesures de ce genre.--Sans le droit de + tonnage, la création d'une marine en France eût été + impossible.--Premiers efforts de Colbert à ce sujet.--Il travaille + seize heures par jour pendant toute la durée de son administration. + + +Cependant, la réforme des abus dont il vient d'être question n'empêchait +pas Colbert de suivre une négociation très-importante avec l'ambassadeur +extraordinaire des États de Hollande, Van Beuningen, diplomate +très-distingué, très-habile, dont le nom acquit plus tard une grande +célébrité. Il s'agissait pour les États de conclure un traité d'alliance +offensive et défensive avec la France, en prévision des éventualités de +leurs démêlés avec l'Angleterre; mais, en même temps, les Hollandais +demandaient expressément que la France rapportât cet édit de 1659, par +lequel il était interdit aux navires étrangers de faire le commerce +international et de cabotage dans ses ports, à moins de payer un droit +de 50 sous par tonneau, dont les nationaux étaient exempts, et la France +n'était nullement disposée à faire une pareille concession. Cette +négociation dura quatre ans, et l'on ne saurait se figurer la rare +patience et l'obstination imperturbable des ambassadeurs hollandais Van +Beuningen et Boreel, qui furent tour à tour chargés de la diriger. +L'histoire de leurs efforts, consignée en entier dans la correspondance +qu'ils entretinrent à ce sujet avec le grand-pensionnaire Jean de Witt, +est très-curieuse à étudier, et renferme d'excellentes leçons, même pour +les négociateurs de notre temps[177]. Avant d'en signaler les phases +principales, examinons rapidement quelle était alors la situation +commerciale de la Hollande. Cet aperçu aura, au surplus, son +opportunité, car l'établissement en France d'un droit de 50 sous par +tonneau sur les navires étrangers eut principalement pour cause +l'excessive prospérité à laquelle la Hollande était parvenue à cette +époque, et sa tendance à absorber le commerce de l'Europe, dont elle fit +seule, pendant longtemps tous les approvisionnements. + +La situation des Provinces-Unies était en effet des plus brillantes vers +le milieu du dix-septième siècle; mais il ne faudrait pas croire, ainsi +qu'on l'a dit souvent, que leur prospérité ait commencé seulement en +1579, époque où elles secouèrent le joug de l'Espagne. En 1477, Philippe +de Bourgogne écrivait au Pape «que la Hollande et la Zélande étaient des +îles riches, habitées de peuples braves et guerriers, qui n'avaient +jamais pu être vaincus par leurs voisins et faisaient actuellement le +commerce sur toutes les mers[178].» Il y avait antérieurement, à Leyde, +à Amsterdam, des manufactures de laine renommées, et l'on voit, par un +édit de 1464, que le roi d'Angleterre, Édouard IV, interdit l'entrée de +ses États à toutes les productions, étoffes et manufactures de la +Hollande, de la Zélande et de la Frise[179]. La pêche du hareng et de la +morue, dont elle eut longtemps le monopole, procura à la Hollande des +gains immenses et donna à sa marine un essor prodigieux. Nés en quelque +sorte au milieu des mers, habitués dès l'enfance à toutes ses fatigues, +y vivant à moins de frais que les matelots des autres nations, les +Hollandais purent fixer leur fret à des conditions plus avantageuses, et +accaparèrent peu à peu tout le commerce de transport. Une lettre de +Colbert lui-même fournit, au sujet de l'importance de la marine +marchande hollandaise, à cette époque, un renseignement concluant. Le 21 +mars 1669, ce ministre écrivit à M. de Pomponne, ambassadeur en +Hollande, que le commerce par mer se faisait en Europe avec vingt-cinq +mille vaisseaux environ; que, dans l'ordre naturel, chaque nation +devrait en posséder sa part suivant sa puissance, sa population et +l'étendue de ses côtes; mais que les Hollandais en ayant quinze à seize +mille, et les Français cinq ou six cents au plus, le roi employait +toutes sortes de moyens pour s'approcher un peu plus du nombre de +vaisseaux que ses sujets devraient avoir[180]. Quant aux bénéfices que +faisaient les Compagnies hollandaises dans leur commerce des Indes, ils +étaient considérables, et, suivant l'habitude, les étrangers les +grossissaient en raison du désir qu'ils avaient d'y participer. Le +commerce des Indes avait d'abord appartenu aux Portugais. A la fin du +XVIe siècle, les Hollandais et les Zélandais, qui jusqu'alors +s'étaient bornés à acheter de seconde main aux Portugais les +marchandises des Indes, résolurent d'aller les y chercher eux-mêmes. Les +fils d'un brasseur organisèrent cette expédition. En 1602, après +quelques mauvaises chances courageusement supportées, la Compagnie des +Indes-Orientales s'organisa au capital de 6,600,000 florins[181]. Vingt +ans après, en 1622, la Compagnie des Indes-Occidentales se forma au +capital de 7 millions de florins, divisé en actions de 6,000 florins. +Entre autres priviléges, les États de Hollande lui accordèrent un droit +de commerce exclusif sur la côte d'Afrique, dans toutes les îles situées +entre la mer du Nord et la mer du Sud, ainsi que dans les +Terres-Australes. La Compagnie avait en outre, comme celle des +Indes-Orientales, le droit de construire des forts, de faire des +alliances et d'établir des colonies. Environ quarante ans plus tard, les +Hollandais étaient les maîtres exclusifs du commerce des épiceries, ils +avaient de nombreux comptoirs dans les Indes, possédaient Java, les +Moluques, et le traité de Munster leur garantit la propriété de ces +avantages au préjudice des Espagnols et des Portugais, qui en avaient +joui avant eux[182]. Cependant, la fortune financière des deux +Compagnies, éprouva des destins bien différents. La dernière créée, +celle des Indes-Occidentales, ne s'était soutenue pendant quelque temps +que grâce aux ressources qu'elle tirait du Brésil. Dépossédée de cette +contrée, ses affaires déclinèrent, et elle se trouva obligée, en 1665, +de liquider à des conditions désastreuses pour ses actionnaires et ses +créanciers. Mais il n'en fut pas de même de la Compagnie des +Indes-Orientales. De 1605 à 1648, son dividende annuel s'éleva une fois +à 62 1/2 pour 100, et fut en moyenne de 22 pour 100. Dans la période de +1649 à 1684, qui comprend l'administration de Colbert, la moyenne +descendit, à cause de la guerre, à 17 1/2 pour 100[183]. Quoi qu'il en +soit, c'était là un magnifique résultat, qui procurait ensuite des +profits considérables à la Hollande entière par l'exportation qu'elle +faisait des produits des Indes. Il était donc très-naturel que la +France, avec l'immense développement de ses côtes maritimes, avec sa +population dix fois plus forte, se trouvant d'ailleurs dans des +conditions de climat plus heureuses et dans une position plus centrale +que la Hollande, lui enviât sa prospérité, ses riches Compagnies, ses +possessions lointaines, mais surtout sa marine, à laquelle la Hollande +devait tout cela[184]. + +L'établissement du droit de 50 sous par tonneau n'eut pas d'autre cause, +mais elle suffisait pour que la France, une fois entrée dans cette voie, +y persévérât résolument. Ce droit, on l'a déjà vu, avait été établi par +Fouquet, qui s'était borné, du reste, à remettre en vigueur d'anciens +règlements publiés par Henri IV et tombés depuis en désuétude[185]. +C'était en 1659. Frappé de plus en plus des envahissements de la marine +hollandaise, le gouvernement français rendit, à la date du 15 mars, un +arrêt par lequel il était défendu d'importer les marchandises sur des +navires étrangers, sauf des permissions provisoires qui seraient +retirées dès que les nationaux posséderaient un nombre de navires +suffisant pour les besoins du commerce extérieur et du cabotage. Un +arrêt du 31 mars fixa le prix de ces permissions à 50 sous par tonneau. +Enfin, un nouvel arrêt, daté du 20 juin, compléta les précédents, en +supprimant la formalité des permissions et en assujettissant au droit de +50 sous tous les navires étrangers qui aborderaient dans les ports de +France pour y faire le commerce d'importation, d'exportation ou de +cabotage[186]. + +A ce coup qui l'atteignait dans ses intérêts les plus chers, la Hollande +s'alarma, et résolut d'envoyer son diplomate le plus habile, Conrard Van +Beuningen, à la cour de France en qualité de ministre extraordinaire, +pour y négocier le traité d'alliance offensive et défensive, avec ordre +de ne rien négliger dans le but de faire révoquer l'édit relatif au +nouveau droit. Cet ambassadeur arriva à Paris au mois de novembre 1660. +La situation dans laquelle il allait se trouver était des plus +délicates. Depuis 1648, époque du traité de Munster, une grande froideur +régnait entre les deux cours. Le gouvernement français surtout n'avait +pas oublié les obstacles qu'avaient apportés à la conclusion de ce +traité les États de Hollande, jaloux, non sans motifs, de son +agrandissement, craignant toujours de voir la France s'établir à leurs +portes, et il en avait gardé une rancune qu'on ne se donnait pas même la +peine de déguiser. D'un autre côté, l'ambassadeur de Hollande venait +avec le plus vif désir de faire annuler une mesure très-populaire à la +cour, où l'on était tellement honteux de la faiblesse de notre marine, +comparativement à celles de la Hollande et de l'Angleterre, qu'on +songeait dès lors à la relever par tous les moyens. Cependant, il y +avait de part et d'autre des motifs puissants pour s'entendre. A cette +époque, et dans la situation politique des deux pays, un traité +d'alliance offensive et défensive leur était également avantageux, mais +il l'était principalement pour la Hollande, dont le grand-pensionnaire, +Jean de Witt, avait d'autant plus à redouter l'animosité de l'Angleterre +qu'il existait déjà, au sein même des États, un parti puissant prêt à +profiter de ses moindres embarras pour le compromettre et le renverser +du pouvoir. + +Les négociations s'ouvrirent sur ces dispositions réciproques. Dès le +début de la correspondance à laquelle elles donnèrent lieu entre Jean de +Witt et Van Beuningen, celui-ci constate les retards qu'éprouvait sa +présentation au cardinal Mazarin, encore vivant à cette époque, et les +mauvais souvenirs laissés à la cour de France par la conduite de la +Hollande au congrès de Munster. Malgré les réclamations des provinces de +Guyenne et de Bretagne, dont le droit de 50 sous diminuait sensiblement +les bénéfices en éloignant les Hollandais de leurs ports, Van Beuningen +mandait que l'édit s'exécutait partout, et que le surintendant lui avait +paru très-décidé à le maintenir[187]. Il faisait connaître en même temps +qu'à Dieppe, à la suite d'une émotion populaire, on avait pillé la +maison d'un receveur du droit de tonneau. Le soulèvement était arrivé à +l'occasion de deux bâtiments hollandais chargés de grains qui, après +avoir essayé de décharger sans payer le droit, avaient passé outre dès +qu'on le leur eut refusé; mais le roi avait donné ordre d'instruire +contre les coupables, et quelques-uns avaient été punis de mort[188]. +Les États de Hollande s'étaient d'abord flattés d'obtenir l'abolition +entière du droit; mais, quand leur ambassadeur connut mieux les +dispositions de la cour de France, quand il vit ce qui s'était passé à +Dieppe, et que les sollicitations des députés de la Bretagne et de la +Guyenne n'avaient pu obtenir même une simple diminution, il comprit +toutes les difficultés de sa mission, et informa son gouvernement que +les obstacles et les retards qu'éprouverait la conclusion du traité +viendraient principalement des prétentions relatives au droit de 50 sous +par tonneau. Quoi qu'il en soit, il ne laissa pas de faire valoir avec +force et à diverses reprises les motifs par lesquels il prétendait +justifier les réclamations des États. Ces motifs étaient de plusieurs +natures. Le ministre plénipotentiaire de Hollande faisait d'abord +observer que l'édit sur les droits de navigation constituait une +innovation tellement ruineuse pour les habitants des Provinces-Unies +que, si l'on y persévérait, son gouvernement ne pourrait s'empêcher +d'adopter des mesures rétorsionnelles au préjudice des Français; que +déjà l'Angleterre avait pris ce parti[189], et que certainement les +États de Hollande ne manqueraient pas de la suivre dans cette voie, si +toutefois ils ne jugeaient pas plus à propos d'augmenter +considérablement les droits sur les vins, les fruits, le sel, et +généralement sur tous les objets importés de France; qu'au surplus +l'impôt de 50 sous par tonneau allait directement contre le but qu'on +s'était proposé, puisqu'il avait donné lieu aux remontrances de toutes +les villes de France, qui se plaignaient évidemment dans leur propre +intérêt et non pour être agréables à la Hollande; et enfin, qu'à +supposer qu'il en résultât quelque avantage pour la France, le mauvais +effet qu'il produisait dans les esprits des deux peuples devait être +pris en sérieuse considération au moment où il était question de signer +un nouveau traité d'étroite alliance. Van-Beuningen ajoutait que la +France avait grand tort d'envier aux sujets des Provinces-Unies le +commerce de transport dont ils étaient en possession; qu'à la vérité ce +commerce était considérable, mais que les bénéfices n'en pouvaient être +comparés à ceux que les Français faisaient sur leurs fruits et leurs +denrées, le fret étant descendu à si bas prix que les armateurs ne +tiraient pas de leurs navires l'intérêt de l'argent qu'ils y avaient +dépensé. Mais un point sur lequel il insistait principalement, c'était +la menace de représailles, et il allait jusqu'à dire en finissant que +les États, dans le légitime désir qu'ils avaient de voir les relations +commerciales des deux peuples rétablies sur leurs anciennes bases, ne se +contenteraient pas de prohiber les manufactures et les fruits de France, +mais qu'ils engageraient les princes allemands à leur expédier des vins +du Rhin qu'on pourrait avoir, en diminuant quelque peu les droits +d'entrée, au même prix que ceux de France, ce qui ferait pour notre +nation une perte réelle de 8 millions tous les ans[190]. + +Telles étaient les raisons que les États de Hollande faisaient valoir +avec instance, par l'intermédiaire de leur représentant, pour obtenir la +suppression du droit de 50 sous par tonneau, sans que ni les conférences +que celui-ci avait avec les commissaires du gouvernement français, ni +les notes et les mémoires qu'il leur fournissait, lui eussent donné le +moindre espoir de réussir, lorsque la disgrâce du surintendant éclata. +Peu de jours après, Van Beuningen écrivait que «cette disgrâce lui +donnait quelque espoir par rapport au droit de tonneau[191].» Mais son +illusion ne fut pas de longue durée. A quelque temps de là, il vit bien, +au contraire, que les chances étaient devenues moins favorables que +jamais. Colbert avait succédé à Fouquet dans la direction des +négociations, et, parmi les moyens qui lui semblèrent le plus propres à +donner à la France une marine proportionnée à son importance +territoriale et politique, l'impôt de 50 sous par tonneau sur tous les +navires étrangers qui fréquenteraient nos ports lui parut un des plus +efficaces. On vient de voir les arguments un peu spécieux de la +Hollande. A cela, Colbert objectait, avec beaucoup de sens, qu'il ne +fallait pas faire trop d'attention à tous ces beaux raisonnements, par +le motif que l'intention du roi étant d'engager ses sujets à se livrer à +la navigation, l'impôt établi sur les bâtiments étrangers y +contribuerait fortement; que déjà plusieurs bâtiments français avaient +été construits; qu'au surplus, il convenait au moins d'attendre quelque +temps pour savoir si le droit de tonneau causerait au commerce et à la +navigation des Hollandais tout le préjudice dont se plaignaient d'avance +les commissaires des États; que, dans tout état de cause, on devait +laisser au roi la facilité de faire l'essai d'un projet ne tendant à +rien moins qu'à rétablir la navigation ruinée de son royaume; et +qu'enfin, comme dans les règlements concernant le commerce des États, +LL. HH. PP.[192] ne consultaient que l'intérêt de leurs peuples, sans se +soucier de celui des autres, il était naturel que le roi de France eût +une égale liberté[193]. Il semble, d'après cette réponse de Colbert, que +les prétentions des commissaires hollandais auraient dû être +complétement repoussées. Mais il n'en fut pas tout à fait ainsi. Comme +il arrive souvent dans les négociations de ce genre, l'intérêt politique +du moment l'emporta. Dans le _Traité d'amitié, de confédération, de +commerce et de navigation_, qui fut signé le 27 avril 1662, à Paris, +entre la France et les Provinces-Unies des Pays-Bas, celles-ci furent +autorisées, par article séparé, à ne payer le droit de 50 sous qu'une +fois par chaque voyage, en sortant des ports du royaume, et non en y +entrant. En outre, le droit fut réduit de moitié pour les navires qui +sortiraient chargés de sel; et il fut convenu que, si les États +trouvaient à propos de mettre une semblable imposition sur les navires +étrangers, elle ne pourrait excéder, à l'égard des Français, celle que +les sujets de la Hollande paieraient dans nos ports[194]. + +En réalité, le traité de 1662 consacrait, pour les Hollandais, une +réduction de moitié dans tous les cas, parce qu'ils ne voyageaient +jamais sur l'est, et des trois quarts du droit pour les navires qui +chargeraient du sel français, beaucoup plus estimé que celui de +Portugal, le seul pays qui en fournît alors des quantités un peu +considérables. Cependant, tout en s'applaudissant du traité, les +Hollandais n'étaient qu'à moitié satisfaits, et ce qu'il laissait +subsister du droit de tonnage leur était un grand sujet de déplaisir. +L'article séparé portait, il est vrai, qu'un jour peut-être le roi +pourrait, sur les remontrances des États, abolir entièrement le droit. +Mais c'était là un engagement sans importance, admis dans l'article par +la France uniquement pour sauver l'amour-propre du ministre +plénipotentiaire de la Hollande. Doué comme il l'était d'une +clairvoyance et d'une expérience consommées, celui-ci ne le prit que +pour ce qu'il valait. On peut s'en convaincre par ce passage de la +lettre qu'il écrivit au grand-pensionnaire, le jour même de la signature +du traité. + + «Il faudra bien du temps et bien de la prudence pour désabuser et + convaincre M. Colbert, qui est un vrai financier, et tout rempli du + projet d'accroître la navigation des sujets de ce royaume, s'il est + possible, outre qu'il est le seul à qui on s'en rapporte sur cet + article[195].» + +Une fois le traité signé, Van Beuningen retourna en Hollande, laissant à +Paris l'ambassadeur Borcel. Celui-ci avait alors pour mission expresse +de hâter le plus possible l'échange des ratifications du nouveau traité, +et de poursuivre l'abolition intégrale du droit sur les navires +étrangers. En même temps, il devait mettre tout en œuvre pour faire +lever l'interdiction qui fermait, depuis quelques années, la France aux +huiles de baleine étrangères, par suite du privilège exclusif concédé à +une Compagnie du Nord, œuvre de Fouquet, la seule qui lui eût survécu +avec le droit de 50 sous par tonneau. L'ambassadeur Borcel n'épargna ni +soins ni démarches pour atteindre ce triple but; mais, à peine le traité +signé, les dispositions du gouvernement français vis-à-vis de +l'Angleterre parurent changer, et dix-huit mois se passèrent sans que la +Hollande pût obtenir l'échange des ratifications. Quant au droit de 50 +sous par tonneau, Colbert resta inébranlable. Bien plus, au lieu de +revenir sur ce qui était, il songeait de plus en plus à en tirer parti, +dans l'intérêt du commerce, et l'ambassadeur de Hollande se plaignait +amèrement de ce que les sujets des États étaient par tout exposés à +toute sorte de difficultés et de vexations, dans la vue de les rebuter +et de les obliger ainsi, indirectement, à ne plus fréquenter les ports +de France[196]. Une autre fois, il écrivait: + + «On remue ciel et terre ici pour ôter aux étrangers la navigation + et le commerce, et faire passer l'une et l'autre aux sujets du roi. + Ainsi chacun doit veiller à ses propres intérêts. Il n'y a pas de + sujet de chagrin et de peine qu'on ne fasse aux sujets de LL. HH. + PP. sous prétexte de ce droit de tonneau; cependant, tant que le + traité ne sera pas ratifié, toutes mes plaintes seront + inutiles[197]. + +Une de ces difficultés provenait du jaugeage des navires. Souvent, des +contestations avaient lieu à ce sujet, et les Hollandais se plaignaient +avec raison d'être obligés d'aller plaider à cinquante ou soixante +lieues de leur navire. De là des observations sans cesse renaissantes de +la part de l'ambassadeur; mais, ajoute-t-il, «pour toute conclusion, on +me renvoye toujours auprès de M. Colbert, auprès duquel il est assez +difficile de réussir dans toutes les affaires qui intéressent les +finances[198].» Pourtant, la France n'était pas guidée dans cette +affaire par un intérêt fiscal, car le droit de 50 sous ne rapportait +guère que 600,000 livres; mais, suivant l'ambassadeur, il avait porté un +coup mortel au commerce et à la navigation de la Hollande[199]. + + «Ce malheureux droit de tonneau, écrit-il encore le 18 mai 1663, + est de l'invention d'un homme dont on condamne presque toutes les + actions; mais il paraît que celle-ci est profitable: c'est pourquoi + on la maintient.» + +Quant à la Compagnie du Nord, l'ambassadeur de Hollande eut la +satisfaction de la voir se dissoudre d'elle-même et tout naturellement. +«Elle va _à reculons_,» dit-il avec un plaisir visible dans une de ses +lettres. Il est vrai que la Compagnie faisait tout ce qu'il fallait pour +cela, car, malgré le privilége dont elle jouissait, ou plutôt à cause de +ce privilége même, l'huile et les fanons de baleine se vendaient +beaucoup plus cher en France qu'avant sa création. Bientôt, la moitié de +son capital fut englouti, et elle sollicita pour toute faveur de +renoncer au privilége qu'on lui avait concédé, à condition qu'on +mettrait une imposition à son profit sur les huiles et fanons de baleine +jusqu'à l'entier recouvrement des pertes qu'elle avait faites. C'était +un exemple frappant et curieux à étudier des abus que traînent presque +toujours à leur suite les priviléges et les protections. +Malheureusement, il passa inaperçu, et la même faute amena bien souvent +encore, sous l'administration de Colbert, d'aussi fâcheux résultats. + +Telle fut la première négociation importante à laquelle Colbert eut à +prendre part. Un acte qui a une grande analogie avec l'édit de Fouquet +concernant les navires étrangers, le fameux _Acte de Navigation_ du +Long-Parlement, a été diversement apprécié par deux hommes fort +compétents, et professant tous deux les principes économiques les plus +libéraux, Adam Smith et Buchanan. Adam Smith a dit à ce sujet que, les +moyens de défense de la Grande-Bretagne dépendant surtout du nombre de +ses vaisseaux et de ses matelots, c'est avec raison que l'Acte de +Navigation avait cherché à donner aux vaisseaux et aux matelots anglais +le monopole de la navigation de leur pays par des prohibitions absolues +en certains cas, et par de fortes charges dans d'autres, sur la +navigation étrangère. Il est vrai, dit-il, qu'en diminuant le nombre des +vendeurs, auxquels il fermait expressément tous les ports de la +Grande-Bretagne, l'Acte de Navigation diminuait nécessairement celui des +acheteurs, ce qui exposait les Anglais, non-seulement à acheter plus +cher les marchandises étrangères, mais encore à vendre celles du pays +meilleur marché que s'il y avait une parfaite liberté de commerce. +Néanmoins, la sûreté de l'État étant d'une plus grande importance que sa +richesse, l'Acte de Navigation paraît au célèbre économiste, le plus +sage peut-être de tous les règlements de commerce de l'Angleterre[200]. +D'un autre côté, un des plus célèbres commentateurs de Smith, Buchanan, +a fait observer à ce sujet, qu'il y avait de grands motifs de mettre en +doute la sagesse d'une mesure qui portait une aussi grave atteinte à la +liberté naturelle du commerce; que d'autres États pourraient avoir +recours aux mêmes moyens, et, se trouvant exclus de la navigation de la +Grande-Bretagne, l'exclure à leur tour de leur navigation; qu'avec un +système de liberté universelle, toutes les nations prendraient part à la +navigation de la Grande-Bretagne, qui participerait à son tour à la +navigation générale du monde. Il y avait donc lieu de se demander si les +chances d'acquérir une grande puissance navale ne seraient pas aussi +favorables avec le principe de la liberté de la navigation qu'avec un +système de restriction[201]. + +Tout en admettant avec Buchanan que l'Acte de Navigation portait en +effet atteinte à la liberté naturelle du commerce, il est permis +d'examiner si l'économiste écossais n'a pas jugé cette question plus +nettement et d'un point de vue plus pratique que son commentateur. Ce +qui est certain, c'est qu'à l'époque où l'Acte de Navigation fut adopté +par le Long-Parlement, la Hollande faisait presque tout le commerce de +l'Angleterre, et que, par le fait seul de la publication de l'Acte, ce +commerce passa forcément aux mains des Anglais. On objecte que toutes +les nations pourraient prendre de pareilles mesures; mais la preuve que +cela ne se peut pas, c'est que cela n'a pas été fait. Il y avait là +d'ailleurs une raison dominante: c'est que ni l'Angleterre, ni la France +ne pouvaient consentir à rester sans marine à côté de la Hollande qui +comptait alors près de vingt mille navires. Les raisons alléguées par +Adam Smith en faveur de l'Acte de Navigation s'appliquent donc aussi à +l'édit dont Colbert combattit la révocation, et s'y appliquent avec +d'autant plus de force que la marine française était alors, +comparativement à celle de l'Angleterre, dans le plus triste état[202]. +Au surplus, l'édit concernant les navires étrangers était loin de +procéder d'une manière aussi exclusive que l'Acte de Navigation. +Celui-ci défendait à tous les bâtiments dont les propriétaires et les +trois quarts de l'équipage ne seraient pas sujets de la Grande-Bretagne, +de commercer dans les établissements et colonies de cette nation, ou de +faire le cabotage sur ses côtes, sous peine de confiscation du bâtiment +et de la cargaison. D'autres articles défendaient l'importation d'un +très-grand nombre de marchandises encombrantes autrement que par des +navires appartenant à des sujets de la Grande-Bretagne, et l'un de ces +articles spécialement dirigé contre la Hollande, qui était alors +l'entrepôt général de l'Europe, portait qu'un certain nombre d'objets +encombrants ne pourraient être importés, même par les bâtiments de la +Grande-Bretagne, de tout autre pays que de celui qui les produisait, et +cela sous peine de confiscation. Enfin, le poisson salé de toute espèce, +les fanons, l'huile et la graisse de baleine, quand la pêche et la +préparation n'en avaient pas été faites à bord des bâtiments de la +Grande-Bretagne, ne pouvaient être importés sans payer un double droit +de douane. En France, au contraire, rien d'aussi absolu, d'aussi +exclusif: notre marine était dans l'enfance, nos ports n'étaient fermés +à personne, et les Hollandais, après les diminutions de tarif que la +France leur avait accordées par le traité du 27 avril 1662, pouvaient +fort bien, grâce à l'économie de leur navigation, continuer à fréquenter +nos ports. Mais on ne se résigne pas à partager ce que l'on a possédé +exclusivement pendant longtemps. Faute de comprendre les justes +exigences du gouvernement français et les nécessités de sa position, les +Hollandais traversèrent ses projets de tout leur pouvoir. De là, aigreur +dans les relations diplomatiques, représailles de tarif, guerres +fatales pour la France et la Hollande, qu'elles finirent par épuiser. +Après avoir vécu dans une paix parfaite avec la Hollande depuis 1579 +jusqu'à 1659, époque de l'établissement du droit de 50 sous par tonneau, +la France, dit-on, a été ensuite en guerre avec elle pendant cinquante +ans[203]. La guerre de 1672, je le prouverai plus loin par des textes +officiels, eut une cause plus immédiate; mais, le droit de tonnage y +eût-il aussi contribué, la France pouvait-elle rester toujours +stationnaire et sans marine, entourée, comme elle l'était, de voisins +dont la marine tendait à devenir plus puissante d'année en année? Dans +la position géographique qu'elle occupe, sous le charme des idées de +conquête et d'agrandissement qui fermentaient alors dans toutes les +têtes, commandée par un roi jeûne, ambitieux de renommée, et entouré de +ministres qui ne cherchaient que des occasions d'acquérir de la gloire à +lui fournir, enfin, avec ce mirage continuel des colonies, où d'immenses +richesses semblaient alors réservées à quiconque voulait seulement aller +les prendre, une pareille infériorité était intolérable pour la France, +et l'on conçoit fort bien que Colbert _remuât ciel et terre_ pour en +sortir au plus tôt et à tout prix. Ce fut le malheur de Jean de Witt et +de la Hollande de n'avoir pas fait la part de cet entraînement et de ces +besoins. Erreur funeste qui fit répandre bien du sang et des larmes! +Mais alors, à l'issue des négociations du traité de 1662, où plutôt à +l'échange des ratifications de ce traité, vers la fin de l'année 1663, +on était loin de prévoir tant de désastres. De plus en plus indisposés +contre l'Angleterre, dont l'Acte de navigation avait porté un coup fatal +à leur commerce, les Hollandais entrevoyaient bien dans un avenir peu +éloigné la possibilité d'une guerre avec cette puissance; toutefois, ils +l'attendaient sans crainte, comptant sincèrement sur le concours de la +France. Quant à Louis XIV, après avoir signé le traité d'alliance +offensive et défensive avec la Hollande, il se retournait secrètement +vers l'Angleterre, et le but principal de sa politique semble avoir été, +dans cette période de son règne, de mettre les marines des deux nations +aux prises; et de les faire battre l'une par l'autre au profit de la +marine française, au rétablissement de laquelle il apportait déjà tous +ses soins[204]. + +En attendant, Colbert travaillait, avec cette ardeur infatigable qui a +été l'un des traits les plus distinctifs de son caractère, à réformer +toutes les parties vicieuses de l'administration. _Labor improbus omnia +vincit_, a dit le poëte; cela a surtout été vrai pour ce ministre. En +effet, une volonté ferme, énergique, de faire le bien, une tendance +très-prononcée vers l'unité et l'égalité, autant que l'unité et +l'égalité étaient possibles au dix-septième siècle, une exactitude +irréprochable dans ses engagements, enfin seize heures par jour d'un +travail assidu pendant tout le temps qu'il a été ministre, voilà +peut-être ses principaux titres aux honneurs et au pouvoir pendant sa +vie, à la gloire qui entoure son nom depuis qu'il est mort. Sévère comme +il l'était pour lui-même, on conçoit qu'il fût exigeant envers ses +commis. Été et hiver, son neveu Desmarets travaillait avec lui dès sept +heures du matin. Un jour, il n'arriva qu'à sept heures un quart, et +Colbert, sans lui parler, le mena vers la pendule. «Mon oncle, lui dit +Desmarets, il y a eu hier au château un bal qui a duré fort tard, et les +Suisses m'ont fait attendre un quart d'heure.--Il fallait vous présenter +un quart d'heure plus tôt,» répondit Colbert, et tout fut dit; mais il +est probable que la leçon ne fut pas perdue[205]. On vient de voir les +mesures qu'il adopta pour la restauration des finances et pour doter la +France d'une marine en rapport avec son rang et sa population. Mais, +avec lui, chaque journée apportait sa tâche, et nous allons assister à +d'autres réformes tout aussi importantes, parmi lesquelles figureront en +première ligne, celles du tarif des douanes, tant intérieures +qu'extérieures, des codes, des règlements sur les eaux et forêts. En +même temps, l'ouverture du canal de Languedoc, la création des +Compagnies des Indes orientales et occidentales, d'une nouvelle +Compagnie du Nord, la réorganisation des consulats, les encouragements +donnés aux manufactures, au commerce, à la marine, aux lettres, aux +beaux-arts, les constructions de Versailles, réclameront ses soins; et +si des objections peuvent être faites au système qu'il crut devoir +adopter relativement aux compagnies privilégiées, à l'amélioration des +manufactures et au commerce des grains, jamais, depuis cette époque, il +est permis de le dire, ni la marine, ni les lettres, ni les beaux-arts +n'ont brillé en France d'un plus vif éclat. + + + + +CHAPITRE V. + + Portrait et caractère de Colbert d'après Guy-Patin, Mme de + Sévigné, M. de Lamoignon, etc., etc.--Il devient le confident + intime de Louis XIV (1663).--Lettre de ce roi à Colbert au sujet de + M. de Montespan.--Colbert poursuit ses réformes.--Réduction des + dettes communales.--Abus commis par les maires et + échevins.--Troubles en Bourgogne au sujet de la réduction des + dettes (1664).--Usurpation et vente des titres de + noblesse.--Mesures prises par Colbert pour réprimer ces + abus.--Modification du tarif des douanes (1664).--Colbert aurait + voulu soumettre la France entière à un tarif uniforme.--Résistances + qu'il éprouve.--La _douane de Valence_.--Promulgation du tarif de + 1664.--Organisation douanière du royaume par suite de l'adoption de + ce tarif. + + +Tous les portraits de Colbert le représentent avec des sourcils épais, +un regard austère, des plis de front redoutables. Son accueil froid et +silencieux était l'effroi des solliciteurs les plus intrépides[206]. +C'était un homme de marbre, _vir marmoreus_, selon Guy-Patin. Un autre +contemporain a dit de lui: «Il est homme sans _fastidie_, sans luxe, +d'une médiocre dépense, qui sacrifie volontiers tous ses plaisirs et +divertissements aux intérests de l'Estat et aux soins des affaires. Il +est actif, vigilant, ferme et inviolable du côté de son devoir, qui +témoigne n'avoir pas grande avidité pour les richesses, mais une forte +passion d'amasser et de conserver les biens du roi[207].» Un jour, cette +Mme Cornuel, qui s'était fait une réputation par son esprit au milieu +de la société la plus spirituelle, entretenait Colbert de ses affaires +sans pouvoir obtenir une réponse. «_Monseigneur_, s'écria-t-elle enfin, +piquée au vif de ce silence, _faites-moi au moins signe que vous +m'entendez_[208]. Mme de Sévigné appelait Colbert le _Nord_, et +tremblait à la seule idée de lui demander une audience[209]. Pourtant, +elle s'y résignait quelquefois, et un jour que, bravant son abord +glacial, elle vint lui recommander son fils avec cette chaleur un peu +verbeuse sans doute qu'elle apportait dans ses affections de famille, +elle sortit à moitié satisfaite de n'avoir obtenu de lui que ces mots: +_Madame, j'en aurai soin_[210]. Une autre fois, Mme de Sévigné +invitait spirituellement Mme de Coulange, qui sollicitait une +intendance pour son mari, à prier le roi, si elle voulait réussir, _de +la faire parler à M. Colbert_. Dans l'appréciation qu'il a laissée du +caractère de ce ministre, un de ses plus illustres contemporains, le +premier président de Lamoignon, a dit que c'était un des esprits du +monde les plus difficiles pour ceux qui n'étaient ni d'humeur ni d'état +à lui être entièrement soumis. + + «Cela vient, dit M. de Lamoignon, plutôt de son humeur que d'aucune + mauvaise volonté; mais cette humeur est capable de produire de bien + mauvais effets; car il la suit entièrement et il se fortifie dans + ses défauts par ses bonnes qualités, et, comme il est plein de la + connoissance des services qu'il rend, lesquels sont en effet + très-grands, et tels que je crois qu'il n'y a personne qui pût + travailler avec plus d'application, avec plus de fidélité et de + capacité, et même avec plus de succès, pour dégager les finances du + roi, pour en ôter les abus et y établir un ordre excellent, cette + connoissance lui fait croire que tout ce qui ne suit pas ses + sentiments est mauvais, qu'on ne peut le contredire sans ignorance + ou sans malignité, et il est si persuadé que toute la bonne + intention est chez lui qu'il ne peut pas croire qu'il s'en puisse + trouver chez les autres, à moins qu'ils ne se rangent entièrement + de son avis. C'est ce qui le porte à vouloir trop fortement ce + qu'il veut, et à employer toute sorte de moyens pour parvenir à la + fin qu'il s'est proposée, sans considérer que bien souvent les + moyens sont tels qu'ils peuvent rendre mauvaise la meilleure fin du + monde. Son humeur et son habileté le portent aussi à conduire + toutes choses despotiquement, et, comme il n'a pas été dans les + compagnies réglées, où on apprend à déférer aux sentiments des + autres et à régler sa conduite et son propre jugement sur le + secours de ceux avec lesquels on travaille, il veut tout décider et + tout emporter par sa seule autorité, sans se concerter avec ceux + qui ont titre et caractère pour juger des objets dont il s'agit; au + contraire, ce sont ceux-là dont il est le plus éloigné de prendre + conseil, parce que ce seroit comme un partage d'autorité qu'il ne + peut souffrir; et cette même disposition le jette dans une autre + extrémité qui paroît d'abord bien opposée, mais qui procède du même + principe et que j'ai retrouvée dans plusieurs personnes du morne + caractère: c'est d'être très-susceptible des différentes + impressions que ses valets et ceux qui sont entièrement soumis à + ses ordres lui veulent donner. La défiance et les soupçons suivent + presque toujours ces dispositions-là; aussi, je n'ai vu personne + qui en soit plus susceptible[211].» + +Cependant, cet homme si difficile et si rude, à l'abord glacial, aux +manières austères et dures, avait été obligé, pour se raffermir au +pouvoir, où il s'étonnait sans doute encore lui-même d'être arrivé, de +se prêter aux plus intimes confidences du roi, de servir, de favoriser +ses amours. Au mois d'août 1663, Louis XIV était l'amant heureux, mais +discret, de Mlle de La Vallière. Dans un voyage qu'il fit alors en +Lorraine, il écrivit à Colbert le billet suivant: + + «...Rendés les lettres que je vous envoie et particulièrement celle + où il n'i a rien dessus, qui s'adresse à la personne que je vous ai + recommandée en partant; vous m'entendes bien[212].» + +Plus tard, chaque fois que Mlle de La Vallière voulait cacher les +résultats de cette faiblesse qui faisait tout à la fois son bonheur et +sa honte, il fallait que le ministre de Louis XIV intervînt. Puis, quand +les jours du remords et du désespoir arrivèrent, et que, désolée, +inconsolable de la faveur chaque jour plus évidente de sa rivale, +Mlle de La Vallière se retira pour la première fois dans un couvent +de Chaillot, ce fut Colbert, Mme de Sévigné nous l'apprend, que le +roi chargea de la ramener à Versailles[213]. Enfin, voici une autre +lettre de Louis XIV à Colbert, qui fait voir quel rôle indigne d'eux les +mauvaises passions du roi imposaient parfois à ses ministres. + + «Saint-Germain-en-Laye, le 15 juin 1678. + + «Monsieur Colbert, il me revient que Montespan se permet des propos + indiscrets. C'est un fou que vous me ferez le plaisir de suivre de + près, et, pour qu'il n'ait plus de prétexte de rester à Paris, + voyez Novion, afin qu'il se hâte au Parlement. + + «Je sais que Montespan a menacé de voir sa femme, et, comme il en + est capable et que les suites seroient à craindre, je me repose + encore sur vous pour qu'il ne parle pas. N'oubliez pas les détails + de cette affaire, et surtout qu'il sorte de Paris au plus tôt. + + «Louis[214].» + +Et Colbert fit sans doute ce que Louis XIV demandait. Ne blâmons pas +trop néanmoins cette condescendance d'un des ministres les plus austères +qui aient occupé le pouvoir, pour les faiblesses du roi; ne la jugeons +pas surtout avec les idées du XIXe siècle. Pour que Louis XIV se soit +montré dans un carrosse où se trouvaient avec lui Marie-Thérèse, +Mlle de La Vallière et Mme de Montespan, pendant que le peuple +disait tout bas en les voyant passer; _Voilà les trois reines_[215]; +pour qu'il ait fait légitimer tous ses enfants naturels par le +Parlement, il faut qu'il ait eu, jusqu'à un certain point pour complices +les idées et les mœurs de son temps. On ne passe pas, d'ailleurs, sans +périls d'une situation précaire, comme l'avait été celle de la royauté +sous la Fronde, à une souveraineté sans limite et sans contrôle. Qu'on +se rappelle en outre que Henri IV avait légitimé treize de ses bâtards; +qu'on songe enfin à l'espèce de culte que les personnages les plus +considérables, non-seulement de la France, mais de l'Europe, par leur +position et par leur intelligence, professèrent pour Louis XIV pendant +les trente premières années de son règne, à l'ivresse de Mme de +Sévigné lorsqu'elle en avait obtenu un compliment, au malheur de Racine +pour lui avoir déplu, et l'on sera sans doute indulgent pour celui qui, +vivant dans sa sphère et sous son influence immédiate, a servi dans +quelques circonstances, il est vrai fâcheuses, d'instrument docile à ses +caprices et à ses passions. + +Mais ces services d'intérieur occupaient heureusement fort peu de place +dans la vie de Colbert, et jamais peut-être ministre n'a été moins +absorbé que lui par les petites intrigues, par le soin de faire sa cour +et de déjouer les influences rivales. On a vu la série de mesures +réparatrices qu'il avait fait adopter dans les trois premières années de +son administration. Sûr de l'appui du roi, Colbert poursuivait le cours +de ses réformes avec une ardeur que le succès ne faisait qu'augmenter. +Déjà les tailles avaient été réduites de 50 à 36 millions. Concédées en +adjudication publique, les fermes rapportaient moitié plus; la révision +des rentes avait procuré une économie de 8 millions; enfin, l'ordre +introduit depuis peu dans les comptes des receveurs commençait à porter +ses fruits. Mais ce n'était pas tout, et si d'excellents résultats +avaient été obtenus, il restait beaucoup à faire encore, principalement +dans les provinces, où, par suite des dettes énormes qu'avaient +contractées les communes et des exemptions à la taille usurpées sous +prétexte de noblesse, le menu peuple des villes et des campagnes se +trouvait écrasé d'impôts. Ces deux objets attirèrent l'attention de +Colbert dès 1663, et il résolut d'y porter remède immédiatement. + +En ce qui concernait les dettes des communes et l'intervention du +pouvoir royal dans la gestion des finances municipales, la chose n'était +rien moins que facile et demandait en même temps beaucoup de vigueur et +d'adresse. Ces dettes, on en aura la preuve tout à l'heure, s'élevaient +à des chiffres vraiment excessifs, sans rapport avec l'importance des +villes. Cependant, la plupart des emprunts ne remontaient qu'à l'année +1647. A cette époque, le cardinal Mazarin, toujours aux expédients, +avait fait rendre un édit portant que tous les droits d'_octroi_ et +autres, qui se levaient au profit des villes et communautés, seraient +portés à l'épargne, et autorisant les maires et échevins à lever, par +doublement, les mêmes droits et octrois[216]. Au lieu de doubler +l'octroi, les communes préférèrent emprunter, espérant sans doute que +l'édit serait bientôt rapporté, et, comme rien n'est plus glissant que +la voie des emprunts, quinze ans après, le mal était tellement +considérable que des moyens énergiques pouvaient seuls y mettre ordre. +Ainsi, dans la province de Bourgogne, la ville de Beaune, dont les +revenus patrimoniaux et les octrois n'atteignaient pas 17,000 livres, +devait 560,000 livres; dans la même province, Arnay-le-Duc, petite ville +de quelques mille âmes, ne devait pas moins de 317,000 livres[217]. Le +mal eût été moindre encore si ces sommes eussent été employées en +dépenses utiles, mais il s'en fallait de beaucoup, et les comptes +annuels d'Arnay-le-Duc établissaient, par exemple, qu'à cette époque la +meilleure partie des deniers de la ville s'employait en frais de voyage +alloués aux magistrats qui se rendaient à Dijon sous prétexte de +réclamer des exemptions de logements militaires, ou pour suivre des +procès qu'ils traînaient exprès en longueur. Et ce n'était pas là un +abus local, car, quelques années après, Louis XIV rendit, pour le +réformer, un édit très-significatif qui mérite d'être rapporté. + + «Le roy ayant esté informé que les dettes des villes et communautés + procèdent en partie des frais de voyage et desputation des maires, + eschevins, consuls et autres qui ont l'administration des affaires + publiques, lesquels ayant des procès en leurs mains ou autres + affaires particulières en la ville de Paris, ou à la suitte de la + cour ou ailleurs, font naistre ou supposent des affaires auxdites + villes et communautés, et soubs ce prétexte, se font nommer députez + pour les solliciter et poursuivre, et ensuite payer des frais de + leurs voyages et des longs séjours qu'ils font pour leurs propres + affaires; à quoy estant nécessaire de pourvoir, Sa Majesté, en son + conseil, a ordonné et ordonne qu'il ne sera faict à l'advenir + aucune députation par les villes et les communautés que + préalablement les maires, eschevins ou consuls, n'en aient faict + connoistre les raisons et le besoin aux commissaires despartis par + Sa Majesté dans les provinces, et pris sur ce leur advis; et, en + cas qu'ils estiment lesdites despulations nécessaires, lesdites + villes et communautés pourrons desputer ceux qu'elles jugeront + propres à cet effet, _autres, toutefois, que les maires, eschevins + ou consuls en charge, auxquels Sa Majesté deffend très-expressément + d'accepter lesdites députations, si ce n'est en déclarant sur le + registre du greffe qu'ils ne prétendent aucune chose pour leur + voyage et séjour; sinon seront condamnés à restituer le + quadruple_[218].» + +On peut voir par là quelle espèce de garantie trouvaient les communes +dans leurs anciennes franchises municipales. Il fallait que les +gaspillages eussent été bien fréquents, bien avérés, pour que la +couronne mît ainsi en suspicion tout un ordre de magistrats. Mais les +dettes n'en existaient pas moins, et pour les villes comme pour l'État, +dans l'impossibilité de les payer sans embarrasser l'avenir pour +longtemps, il fallait les liquider et les réduire. Colbert fit d'abord +annuler par la Chambre de justice les baux par lesquels les octrois des +villes avaient été affermés à vil prix sous l'administration précédente. +Ensuite il fit rendre un édit qui accordait au roi la moitié seulement +du revenu des villes, sans y comprendre leurs deniers patrimoniaux, au +lieu du revenu total que lui attribuait la déclaration de 1647[219]. +Intéressées de nouveau à la perception de leurs revenus, les villes y +apportèrent la plus grande surveillance, et, en peu d'années, la part +seule du roi s'éleva au même chiffre qu'avant l'édit qui semblait devoir +la diminuer de moitié. Comme toute réforme, cette mesure, on le pense +bien, souleva de vives réclamations. + + «Ceux dont elle arrêtait les pillages, a dit Forbonnais, ne + manquèrent pas d'accuser le ministre d'enfreindre les priviléges + des villes, toujours respectables, sans doute, lorsqu'ils sont + utiles au peuple, mais dont le prince, qui est le père du peuple, + ne doit jamais souffrir que les intérêts particuliers puissent se + prévaloir.[220]» + +Quant à la vérification des dettes, on voit, par ce qui se passa en +Bourgogne, qu'elle dut présenter dans les provinces d'extrêmes +difficultés. Si l'on s'en était rapporté au Parlement, cette +vérification n'eût pas rencontré de graves obstacles; mais les +Parlements n'étaient pas en faveur, et Colbert voulait, au contraire, +qu'elle fût faite par l'intendant de la province. Le Parlement de +Bourgogne se fâcha et prépara des remontrances. Nicolas Brûlart, fils et +petit-fils de premier président, était alors à sa tête. Il y avait, +disait-on, dans cette famille, des écritoires _d'où il sortait des +boulets_. A peine entré en fonctions, Nicolas Brûlart osa résister au +cardinal Mazarin, qui l'exila à Perpignan. C'était jouer de malheur. +Rentré en grâce, il reconnut, dans un discours d'ouverture de 1661, que +le seul maître de la chose publique était le roi, et que celui-ci +_n'avait point de supérieur en terre_. Pourtant, à plusieurs reprises, +Nicolas Brûlart avait déjà tenu tête aux ministres, et, lorsque la +question des rentes se présenta, le levain de l'esprit de corps et de +l'esprit de famille reprit un instant le dessus. Préparé à cette lutte +par celle qu'il soutenait victorieusement avec le Parlement de Paris, +Colbert réprima vigoureusement les velléités d'indépendance des +parlementaires de Dijon. D'ailleurs, il travaillait pour le peuple, et, +contre son habitude, le peuple semblait le comprendre. A Beaune, en +1664, la ville fut troublée par deux partis considérables, causés, dit +Nicolas Brûlart, par la vérification des dettes que «la populace +regardait comme un grand bien et soulagement, mais avec tant de licence +et d'emportement qu'elle insultait aux magistrats et aux principaux +bourgeois, et qu'il se voyait clairement que le dessein des factions +était d'opprimer les plus puissants.» On juge par là que ces derniers, +possesseurs des rentes qu'il s'agissait de réduire, s'opposaient à la +vérification. L'année suivante, au mois de janvier 1665, les mêmes +causes amenèrent les mêmes désordres. Écoutons encore le premier +président. + + «Partout la canaille est fort animée contre les meilleurs et + principaux habitants; ce mal, qui s'augmente tous les jours, est + une suite de la vériffication des debtes; il va maintenant jusqu'à + la sédition, jusqu'aux attroupements et aux pillages publics des + maisons[221].» + +La province de Dijon avait alors pour gouverneur le grand Condé, dont le +soin principal paraissait être, en expiation du bruit qu'il avait fait +lui-même, d'empêcher que le moindre retentissement de ces dissensions +n'arrivât jusqu'aux oreilles du roi. Il écrivit à Nicolas Brûlart «que +Messieurs de Bourgogne commençaient fort à se remuer, à faire parler +d'eux, et que, pour lui, il trouvait depuis quelque temps leurs esprits +fort portés à la sédition, ce qui ne pouvait produire que de méchants +effets.» Mais Colbert fit distraire les auteurs des troubles de la +justice du Parlement, et les envoya pour la forme devant l'intendant. +Enfin, un édit du mois de mars 1665 régla que les dettes des villes +seraient vérifiées et liquidées par la Chambre des Comptes de Dijon, +d'après le travail des commissaires. Plus tard, en 1671, on invita les +États à éteindre les dettes des communautés villageoises, s'élevant à +près de 3 millions. Pour des gens qui avaient eu tant de mal à se prêter +à la liquidation de leurs propres dettes, la proposition de payer de +leurs deniers celles des villages était cruelle et mal sonnante. Il +fallut pourtant s'y conformer. Dès ce jour, l'opération de la +liquidation des dettes fut terminée en Bourgogne, et cette province put +satisfaire plus aisément aux demandes d'argent toujours croissantes que +les nécessités de la guerre obligeaient le roi de lui adresser. + +Les recherches concernant l'usurpation des titres de noblesse pour +s'exempter de la taille, n'éprouvèrent pas, il est vrai, les mêmes +obstacles que la vérification des dettes, mais elles n'en causèrent pas +moins, parmi ceux qu'elles atteignirent, la plus vive agitation. Il est +inutile d'insister sur la nature des conséquences qui résultaient de ces +usurpations souvent réprimées et toujours renaissantes, grâce au trafic +honteux que les rois faisaient des titres de noblesse, dans leurs +fréquents besoins d'argent. Et comme si, dans ce trafic, tout devait +être matière à scandale, on vit souvent des princes, même les plus +populaires, éteindre, pour les faire revivre ensuite en exigeant une +nouvelle taxe, les titres de noblesse qu'ils avaient vendus. Ainsi, +Henri IV lui-même, après avoir, par édit du mois de mai 1593, anobli +plusieurs personnes, moyennant finance, annula, au mois de janvier 1598, +tous les titres de noblesse accordés ou vendus depuis vingt ans. On lit +ce qui suit dans ce dernier édit: + + «D'autant plus les charges et impositions ont été augmentées, + d'autant plus les riches et personnes aisées contribuables à nos + tailles se sont efforcés de s'en exempter; les uns, moyennant + quelque légère somme de deniers, ont acheté le privilège de + noblesse; autres, pour avoir porté l'épée durant les troubles, + l'ont indument usurpé et s'y conservent par force et violence. De + là, foulle, oppression et totale ruine des sujets qui payoient la + taille.» + +Et pourtant, en 1606, Henri IV vendit de nouvelles lettres de noblesse. +Trente-deux ans après, pour signaler la naissance de son premier fils, +Louis XIII accorda la noblesse à un certain nombre de personnes dans +chaque généralité, moyennant finance, pour elles et leur postérité, tant +mâles que femelles, nées et à naître; puis, en 1640, un édit du mois de +novembre révoqua tous les anoblissements accordés depuis trente ans. A +l'avènement de Louis XIV, deux personnes de chaque généralité purent +acheter la noblesse pour 4,000 livres. Deux ans après, on créa cinquante +nobles à prix d'argent, dans les villes franches de Normandie. Enfin, +par déclaration du 8 février 1661, les titres de noblesse, obtenus en +1606, révoqués en 1640, furent de nouveau confirmés, au prix de 1500 +livres. Le même édit stipulait, il est vrai, que, vu l'oppression des +sujets taillables, conséquence des exemptions dont jouissaient les +usurpateurs de noblesse, qui, n'étant point gentilshommes, prenaient +néanmoins les qualités de chevalier et d'écuyer, portaient armes +timbrées, et se dispensaient ainsi du paiement des tailles et des autres +charges auxquelles les roturiers étaient sujets, _lesdits usurpateurs +seraient condamnés à payer 2,000 livres, outre l'arriéré de leur +contribution_[222]. Mais il paraît évident que l'édit de 1661 avait +principalement pour but, en effrayant les usurpateurs des titres de +noblesse, de forcer ceux dont les titres avaient été révoqués +antérieurement à les acheter une seconde ou troisième fois. + +Colbert trouva les choses en cet état, et, comme on était en train de +tout vérifier, de tout refaire, au mois de septembre 1664, une nouvelle +révocation des lettres de noblesse fut ajoutée par lui à celles qui +avaient précédé. Il eût mieux valu, sans doute, répudier entièrement le +déplorable système des révocations, véritable banqueroute périodique, +doublement dégradante pour le pouvoir, déclarer qu'il ne serait plus +vendu de titres de noblesse, et chercher un moyen pour empêcher ce +trafic; mais cela n'eût paré qu'aux désordres de l'avenir, et l'on était +impatient d'améliorer le présent. A ce point de vue, l'édit que fit +rendre Colbert dut produire d'excellents résultats, surtout dans les +campagnes. Il se fondait sur ce que, «pendant les guerres et troubles de +sa minorité, le roi avait été obligé, pour certaines considérations, +d'accorder un grand nombre de lettres de noblesse et d'en tirer quelque +légère finance, au grand préjudice de plusieurs paroisses incapables +depuis lors de payer leur taille, à cause du grand nombre d'exempts qui +recueillaient les principaux fruits de la terre sans contribuer aux +impositions dont ils devraient porter la meilleure partie au soulagement +des pauvres.» L'édit révoquait donc toutes les lettres ou confirmations +de noblesse accordées depuis 1634, et, pour toute faveur, accordait aux +nobles dépossédés l'exemption des tailles pendant l'année 1665[223]. En +même temps les États recevaient l'ordre de seconder la recherche des +usurpateurs de noblesse, et ils s'associaient franchement à Colbert pour +la répression d'un autre abus bien plus grave encore que celui dont il +vient d'être fait mention. En effet, outre ceux qui avaient acheté leurs +titres, inattaquables en droit, il y avait, principalement dans les +provinces, un très-grand nombre de faux nobles qui s'étaient attribué +cette qualité, sous prétexte d'avoir exercé la moindre charge; par +exemple, d'avoir été employés dans les fermes ou dans les gabelles du +roi. En 1665, les États de Bourgogne délibérèrent que les règlements +faits pour la recherche des privilèges seraient exécutés, attendu, porte +le décret, «que plusieurs gens riches et aysés, se prestendant +commensaux de la maison royalle et des princes du sang, sur des +certificats mandiés et sans rendre aucuns services, s'exemptent du +payement des tailles et autres charges publiques, à la foulle et +oppression des pauvres et misérables[224].» Les recherches pour +usurpation des titres de noblesse se poursuivirent sévèrement pendant +plusieurs années. On voit, dans une lettre écrite le 13 novembre 1670 +par Colbert à l'intendant de Bretagne, que, dans cette province, les +amendes encourues par les usurpateurs de noblesse s'étaient élevées à +8,000 écus. Cependant, Colbert recommande à l'intendant d'activer ses +recherches, afin de pouvoir vivre bientôt des revenus ordinaires[225]. +Dans d'autres provinces, le montant des amendes fut bien plus +considérable. En Provence seulement, douze cent cinquante-sept +usurpations furent signalées, et produisirent, à 50 livres par famille, +près de 63,000 livres[226]. Le total des amendes pour tout le royaume, +atteignit le chiffre de 2 millions. C'était peu sans doute pour le +bruit qu'avaient fait ces recherches, pour les clameurs qu'elles avaient +soulevées; mais, si l'on songe que tous les usurpateurs de noblesse +contribuèrent par suite au paiement de la taille, et que la taille +elle-même se trouva réduite de près de 20 millions, on comprendra la +portée de la mesure ordonnée par Colbert et le soulagement que le peuple +des campagnes dut en éprouver[227]. + +Jusqu'à cette époque, on l'aura remarqué sans doute, l'action de Colbert +avait été presque uniquement répressive. En effet, si l'on en excepte la +négociation avec la Hollande, relative au droit de 50 sous par tonneau, +il n'avait eu jusqu'alors que des infractions aux règlements à constater +et à punir. Il lui avait fallu d'abord réprimer les abus des trésoriers +et receveurs en matière de comptabilité, les exactions des huissiers et +sergents des tailles, les concussions des financiers, et, en dernier +lieu, les usurpations de noblesse. Rien n'était d'ailleurs plus logique. +Avant d'organiser et de construire, il était nécessaire de régler avec +le passé et de déblayer le terrain. Cela fait, et Colbert n'avait pu +atteindre ce but qu'après trois ans d'efforts, le moment était enfin +venu pour lui de mettre à exécution quelques-uns des projets qu'il +méditait depuis longtemps. Le premier, et sans contredit le plus +important et le plus urgent de tous, eut pour objet la révision du tarif +des douanes intérieures et extérieures. Pour bien faire comprendre la +nécessité et les difficultés d'un pareil travail, il faudrait pouvoir +donner une juste idée de la complication de ce tarif, fatiganté +nomenclature de mille droits bizarres et barbares. Comme les fermiers +qui exploitaient ces droits profitaient de l'ignorance générale pour +augmenter les tarifs à volonté, sûrs, en cas de contestation, de gagner +leur cause devant des juges qui leur étaient vendus, toutes les fois +qu'il avait été question de mettre un peu d'ordre dans ce chaos, d'un +côté les fermiers et ceux qu'ils soudoyaient à la cour, de l'autre les +provinces les mieux traitées qui craignaient de perdre quelque avantage +à l'adoption d'un nouveau tarif, ne négligeaient rien pour y mettre +obstacle. Cependant, jamais réforme plus indispensable. Non-seulement +les productions naturelles et manufacturières du royaume étaient +frappées à leur sortie de droits considérables et sans fixité, mais +chaque province avait ses douanes, ses barrières, ses employés. En 1614, +les députés aux États généraux avaient formulé à ce sujet des vœux +pleins de logique et de bon sens. Les députés disaient là-dessus au roi +que, bien que les droits de douane ou _traiste foraine_ dussent être +levés, comme leur titre même l'indiquait, sur les seules marchandises +transportées hors du royaume, néanmoins ces droits étaient perçus de +province à province, comme si les marchandises passaient en pays +étranger, _au grand préjudice de ses sujets, entre lesquels cela +conservait des marques de division qu'il estoit nécessaire d'oster, +puisque toutes les provinces de son royaume estoient conjointement et +inséparablement unies à la couronne pour ne faire qu'un mesme corps sous +la domination d'un mesme roy_[228]. Mais qui ne sait la difficulté de +déraciner un abus; surtout quand il est profitable à des particuliers +riches et puissants? Qu'on ajoute à cela toutes les fausses mesures +prises de temps immémorial par le gouvernement, presque toujours dans un +but fiscal, souvent aussi avec bonne foi. Sans remonter plus haut que +Philippe-le-Bel, les ouvriers en laine du royaume s'étant plaints en +1304 que la faculté de transporter au dehors les laines et les autres +matières propres à l'apprêt et à la teinture était préjudiciable au +progrès des manufactures, ce prince profita de l'occasion qui lui était +offerte pour prohiber expressément, _sauf les permissions qu'il jugerait +à propos d'accorder_, l'exportation de l'argent, du blé, des bestiaux, +du vin, de l'huile, du miel, de l'acier, des cuirs, de la soie, de la +laine, du lin, des toiles, etc., etc. Depuis cette époque jusqu'en 1664, +les défenses, les permissions, les modifications de tarifs se succèdent +de règne en règne, d'année en année. En 1621, Louis XIII créa de +nouveaux bureaux de douanes dans quelques provinces frontières qui en +avaient été exemptes jusque-là, et il laissa ces provinces libres de les +établir à leur choix, ou du côté des frontières, ou du côté de +l'intérieur. La Bourgogne ayant préféré son commerce avec l'intérieur, +les bureaux y furent placés du côté de la Franche-Comté, qui appartenait +alors à l'Espagne. Au contraire, le Dauphiné, la Saintonge, le pays +d'Aunis, la Guyenne, la Bretagne et le Maine laissèrent établir leurs +bureaux du coté du Poitou et de la Normandie, afin de conserver la +liberté du commerce avec l'étranger. La Provence trouvant qu'elle aurait +avantage à ne commercer librement ni avec l'intérieur du royaume ni avec +l'étranger, demanda à s'entourer d'une enceinte continue de bureaux, et +elle obtint aisément pleine satisfaction. + +Les principaux droits établis sur les marchandises à la sortie +s'appelaient droits de _haut-passage_, _de rêve_ ou recette, _imposition +foraine_, _domaine forain_, _traite domaniale_. Quant aux droits de +douane intérieure, on les comptait par centaines: c'étaient _la traite +foraine et la nouvelle imposition d'Anjou_, _le trépas de Loire_, _la +patente de Languedoc_, _la traite d'Arsac_, _les deux pour cent d'Arles +et le liard du baron_, _le denier Saint-André_, _la table de mer_, _le +droit de Massicault_, _le convoi et la comptablie de Bordeaux_, _la +traite de Charente_, _la branche de cyprès, le droit du coutume_, etc., +etc., etc. Je ne parle pas des célèbres douanes de Lyon et de Valence, +véritables coupe-gorges commerciaux, la dernière surtout, établie en +1621, en remplacement de la douane de Vienne, par le maréchal de +Lesdiguières, pour quelques années seulement, comme toujours en pareil +cas, et soigneusement maintenue jusqu'en 1790. Cette douane, dont la +ferme n'excédait pas 400,000 livres en 1626, faisait perdre tous les ans +des millions au commerce, qui étourdissait la cour de ses doléances sans +en obtenir le moindre soulagement. «Les marchands se plaignent toujours, +disaient les douaniers à ce sujet; il ne faut pas écouter ces gens-là. +Peut-on croire que le commerce tombe quand on voit des marchands +riches?» Et la cour n'eut garde en effet d'écouter les marchands. La +douane de Valence prélevait un droit de 3 à 5 pour 100 sur toutes les +marchandises du Levant, d'Espagne, de Provence et de Languedoc, +transportées à Lyon par terre ou par eau, ainsi que sur toutes les +denrées du Dauphiné, Lyonnais, Beaujolais, de la Bresse, de la Bourgogne +et autres provinces, transportées en Languedoc, en Provence, en Piémont, +par terre ou par eau, avec obligation de passer _là et non ailleurs_ +pour y acquitter le droit. En 1640, le commerce, rebuté par toutes ces +entraves, ayant changé de cours, les fermiers demandèrent un +dégrèvement. Qu'arriva-t-il? on tripla une partie des droits. En même +temps, pour empêcher les marchandises de leur échapper, les fermiers +établirent un vaste réseau de bureaux qui couvrit onze provinces. +Cependant, les produits continuaient à diminuer. D'un autre côté, les +réclamations devenaient plus vives. La ville de Lyon surtout adressait +requêtes sur requêtes et se plaignait amèrement des rigueurs de la +douane de Valence, qui ruinaient son commerce[229]. Plaintes inutiles! +Celle-ci résista à toutes ces attaques. Non-seulement elle ne fut pas +supprimée, mais son tarif fut augmenté à plusieurs reprises. Colbert +lui-même n'osa pas toucher à cette invention fatale d'un homme de guerre +aux abois, et la douane de Valence, plusieurs fois amendée et améliorée, +il est vrai, dans le cours du XVIIIe siècle, subsistait encore +lorsque la Révolution éclata[230]. + +Telle était, autant qu'il est possible d'en donner une idée par un +rapide aperçu, l'organisation douanière de la France au moment où +Colbert s'occupa de la révision des tarifs. Le plan conçu par ce +ministre était admirable, en égard aux idées de son époque, et digne des +plus grands éloges. Frappé du tort immense que la multitude et la +diversité des droits de douanes portaient au commerce, il aurait voulu +abattre toutes les barrières qui séparaient, isolaient les provinces, et +les rendaient plus étrangères les unes aux autres que ne l'étaient +quelques-unes d'entre elles pour les pays limitrophes. Malheureusement, +un pareil système ne pouvait être inauguré sans troubler bien des +habitudes et froisser de nombreux intérêts. On craignit une opposition +compacte, redoutable. Parmi les pays d'États surtout, un grand nombre se +montraient systématiquement hostiles à toute réforme qui les eût +assimilés aux autres provinces. Incorporés à la monarchie sous la +condition de certains privilèges dont celles-ci ne jouissaient pas, ils +attachaient une extrême importance à conserver intacte leur +individualité, et tenaient, les uns par un intérêt réel, les autres +aveuglément et sans motifs, à leurs barrières et à leurs tarifs +particuliers. Vaincre par la persuasion et par la fermeté ces +résistances déplacées ou irréfléchies était une œuvre digne de Colbert, +et il semble véritablement que le gouvernement de Louis XIV avait alors +toute la force, tout le prestige nécessaires pour l'entreprendre. +Colbert ne l'osa pas. Après avoir fait preuve de tant d'énergie dans sa +lutte avec les financiers concussionnaires, avec les Parlements qui les +soutenaient, avec les faux nobles et les Communes, il craignit sans +doute d'aller plus loin et de mécontenter les États généraux. Ce fut un +grand malheur. Une fois résigné à sacrifier une partie du but qu'il +avait d'abord espéré atteindre, Colbert proposa aux différentes +provinces du royaume l'adoption d'un tarif uniforme. Un certain nombre y +souscrivirent: ce sont celles qui furent désignées sous le nom de +_provinces des cinq grosses fermes_[231]. C'était peu sans doute, +comparativement à ce qu'il eût été possible d'obtenir; mais, dès +l'instant où, renonçant au plus important de ses droits, le gouvernement +subordonnait sa décision au caprice des intérêts particuliers, ce +résultat devenait inévitable. Quoi qu'il en soit, douze grandes +provinces profitèrent des bonnes dispositions de Colbert, et le tarif de +1664 fut publié[232]. + +Ce tarif n'en était pas moins, au surplus, une œuvre considérable, et le +préambule qui le précède constate de la manière la plus formelle les +préoccupations de Colbert en faveur du commerce. Rien n'est plus +instructif, en général, que ces exposés des motifs des anciens édits, et +l'on y trouve d'ordinaire, sur la situation du pays, sur les causes et +les effets des grands événements publics, les plus curieux +renseignements. Celui-ci, faisait d'abord connaître les diminutions +opérées sur les impôts depuis 1661 et les soins pris pour le +rétablissement des ponts et des routes «dont le mauvais état empêchait +notablement le transport des marchandises.» L'édit constatait en outre +que beaucoup de péages onéreux avaient été supprimés et les grands +chemins débarrassés des voleurs qui les infestaient. Arrivant aux +conséquences particulières résultant du grand nombre et de la diversité +des droits de douanes, il reconnaissait que le roi avait été «aisément +persuadé de la justice des plaintes de ses sujets et des étrangers à cet +égard, vu qu'il était presque impossible qu'un si grand nombre +d'impositions ne causât beaucoup de désordres et que les marchands +pussent en avoir assez de connaissance pour en démêler la confusion, et +beaucoup moins leurs facteurs, correspondants et voituriers, toujours +obligés de s'en remettre à _la bonne foi des commis des fermiers, qui +étaient fort suspects_[233].» Quant à l'ordonnance, elle se composait de +quatorze titres qui réglaient, entre autres objets, les droits d'entrée +et de sortie, les lieux affectés à l'entrée de diverses marchandises, la +forme des acquits-à-caution, la juridiction et la police générale de la +nouvelle ferme. Enfin, à l'ordonnance était annexé le tarif des droits +d'entrée et de sortie. + +Tel était l'_édit du mois de septembre 1664, portant réduction et +diminution des droits des sorties et des entrées, avec la suppression de +plusieurs droits_. + +Cet édit, dont les dispositions principales sont restées longtemps en +vigueur, sauf les modifications que Colbert lui-même y apporta en 1667, +et sur lesquelles il fut obligé de revenir, en 1678, à la paix de +Nimègue, constitua, quant à l'organisation des douanes intérieures dans +le royaume, une situation singulière dont il est essentiel de dire +quelques mots, ne fût-ce que pour donner l'explication de certaines +expressions qui reviennent souvent dans l'histoire financière de +l'ancienne monarchie. + +On vient de voir que les provinces qui avaient accepté le tarif de 1664 +furent appelées _provinces des cinq grosses fermes_: c'étaient la +Normandie, la Picardie, la Champagne, la Bourgogne, la Bresse, le Bugey, +le Bourbonnais, le Poitou, le pays d'Aunis, l'Anjou et le Maine, sans +compter les provinces qui y étaient renfermées, comme le Soissonnais, +l'Ile-de-France, la Beauce, la Touraine, le Perche, etc. Deux lignes de +bureaux placés, les uns sur les frontières de ces provinces, les autres +à quelque distance dans l'intérieur, suffisaient à la surveillance et +formaient, pour ainsi dire, deux chaînes concentriques non interrompues. + +Parmi les provinces qui préférèrent conserver leurs anciens tarifs, il +s'établit deux divisions. + +Les unes prirent le nom de _provinces étrangères_, relativement au tarif +de 1664 dont elles n'avaient pas voulu: c'étaient la Bretagne, +l'Angoumois, la Marche, le Périgord, l'Auvergne, la Guyenne, le +Languedoc, la Provence, le Dauphiné, la Flandre, l'Artois, le Hainaut et +la Franche-Comté. + +Les autres, telles que l'Alsace, la Lorraine, les Trois-Evêchés (Metz, +Toul et Verdun), le pays de Gex, les villes de Marseille, Dunkerque, +Bayonne et Lorient, en raison de la franchise de leur port, reçurent la +qualification de _provinces traitées comme pays étrangers_. Ces +provinces et ces villes étaient, en effet, complètement assimilées aux +pays étrangers, avec lesquels elles commerçaient avec une liberté +entière. Par la même raison, les marchandises qu'elles exportaient dans +les autres provinces étaient considérées comme venant de l'étranger, et +celles qu'elles y achetaient acquittaient, en entrant sur leur +territoire, le même droit qu'eussent payé, par exemple, les Espagnols ou +les Hollandais[234]. + +C'est ainsi qu'en reculant devant l'application du principe d'unité dont +son esprit avait pénétré toute la justesse, Colbert en sacrifia les plus +beaux résultats. Cependant, il faut le reconnaître, bien que quelques +articles précédemment exempts de droits y fussent compris et que +plusieurs autres eussent été augmentés, le tarif de septembre 1664 +était un progrès. D'abord, la moitié de la France environ fut soumise au +même tarif et débarrassée des anciennes entraves. En second lieu, le +nouveau tarif était, sous bien des rapports, beaucoup plus libéral que +l'ancien, notamment pour l'exportation des vins et eaux-de-vie, bien +qu'on eût fait la faute, c'est Forbonnais qui l'a remarqué, de ne pas +proportionner les droits à la qualité des produits; anomalie bien +ancienne, on le voit, et à laquelle il semble que l'on n'ait pas encore +cherché sérieusement un remède. Un autre bienfait de l'édit de 1664 fut +de régulariser l'emploi des acquits-à-caution, expédient depuis +longtemps connu, mais mal défini et sujet jusqu'alors à beaucoup +d'entraves. Dans l'ancienne organisation des douanes, en effet, même +après l'adoption du tarif de 1664, les acquits-à-caution étaient pour le +commerce un besoin de tous les instants. On sait quelle nature de +facilités celui-ci y trouve. L'exemption de payer des droits à la +rigueur exigibles, en s'obligeant, moyennant caution, à fournir la +preuve, dans un délai donné, que telle marchandise a reçu une +destination finale qui la dispensait de tout droit; une telle exemption +était surtout précieuse à une époque où mille barrières artificielles +élevées par le triste génie du fisc couvraient le royaume, et ce n'est +pas un des moindres mérites de Colbert d'avoir simplifié, comme il fit, +dans le règlement annexé l'édit de 1664, les formalités qui rendaient +l'emploi des acquits-à-caution si incommode et si compliqué avant lui. + + + + +CHAPITRE VI. + + Colbert organise les Compagnies des Indes occidentales et + orientales (1664).--Soins qu'il apporte à leur formation.--Appel au + public rédigé par un académicien.--Les Parlements et les Villes + sont invités à souscrire.--Devise de la Compagnie.--Sacrifices + faits en sa faveur par le gouvernement.--Causes du peu de succès + qu'elle obtient.--Curieux mémoire de Colbert concernant la + Compagnie des Indes occidentales.--Huit ans après sa formation, + cette Compagnie est forcée de liquider.--Les Compagnies du Sénégal, + du Levant, des Pyrénées et une nouvelle Compagnie du Nord ne + réussissent pas davantage.--La Compagnie des Indes orientales est + obligée de demander que les particuliers puissent faire le commerce + dans tous les pays de sa concession. + + +Quatre années s'étaient à peine écoulées depuis le jour où Colbert +occupait le pouvoir, et déjà l'ensemble de son système commençait à se +dessiner. Ces grands encouragements au commerce et aux manufactures, qui +ont fait de son nom un drapeau autour duquel deux écoles célèbres ont +engagé des discussions dont la seconde moitié du XVIIIe siècle a +retenti, datent de l'année 1664. Le tarif des douanes était établi, il +est vrai, sur des bases libérales qui n'excluaient pas la concurrence +étrangère; mais quelques articles jusqu'alors exempts de droits, +notamment le drap, y avaient été compris. Toutefois, rien n'y faisait +prévoir encore l'exagération des moyens auxquels Colbert devait plus +tard se laisser entraîner. Ce ministre avait même paru adopter d'abord, +relativement aux effets du luxe, les principes de ses prédécesseurs, et, +le 18 juin 1663, le roi avait rendu une ordonnance faisant de nouveau +défense de porter des passements d'or et d'argent, vrais ou faux[235]. +Cependant, quelques mois avant l'époque où parut le tarif de 1664, les +Compagnies des Indes orientales et occidentales avaient été réorganisées +sur des bases nouvelles, où le privilège occupait une trop grande place +pour qu'il fût possible de supposer que cette tendance ne dût pas se +manifester énergiquement sur d'autres points. Les vicissitudes des +Compagnies des Indes orientales et occidentales ont vivement préoccupé +Colbert pendant toute la durée de son administration. On se souvient des +magnifiques dividendes que la Compagnie des Indes orientales de Hollande +donnait à ses actionnaires. Stimulé par ces résultats, jaloux des +bénéfices de la Hollande, Colbert, dans tous les actes de son ministère +qui se rattachent au commerce ou à la marine, se proposa toujours pour +but de mettre la France en position d'y participer; mais ses efforts +furent surtout extrêmes en ce qui concernait le commerce des Indes, +auquel il prodigua toutes les faveurs du privilège et de la protection. + +L'entreprise tentée par Colbert était chanceuse, et les Hollandais, +parfaitement tranquilles de ce côté, regardaient avec indifférence le +mouvement qu'il se donnait pour arriver à ses fins[236]. Déjà plusieurs +fois, en effet, la France avait accordé des privilèges et des +encouragements considérables à des Compagnies qui n'avaient pas réussi, +tandis que les Espagnols, les Portugais, les Anglais, mais +principalement les Hollandais, retiraient sous ses yeux, de leurs +colonies, d'immenses avantages. + +Dans un édit du 28 mai 1664, Colbert s'occupa d'abord de constituer une +nouvelle Compagnie pour l'exploitation du commerce dans les Indes +occidentales. Cet édit rappelle les erreurs commises par les Compagnies +établies en 1628 et en 1642, qui avaient succombé faute de fonds, et +pour avoir voulu vendre en détail à des particuliers les terrains de +leurs concessions, au lieu de s'y établir solidement en vue de l'avenir. +Dans le but de former un établissement puissant et fécond, Colbert +racheta toutes les terres ainsi cédées, et accorda à une Compagnie, qui +existait déjà sous le titre de _Compagnie de la terre ferme de +l'Amérique_ la faculté exclusive de faire le commerce dans toutes les +Indes occidentales, à Cayenne et sur toute la terre ferme de l'Amérique, +depuis la rivière des Amazones jusqu'à l'Orénoque, au Canada, dans +l'Acadie, aux îles de Terre-Neuve et autres îles et terres fermes, +depuis le nord du Canada jusqu'à la Virginie et la Floride, en y +comprenant toute la côte d'Afrique, du cap Vert au cap de +Bonne-Espérance. Comme la nouvelle Compagnie des Indes occidentales +était la continuation d'une société déjà constituée, qui comptait de +nombreux intéressés et possédait un certain nombre de navires, on +espérait, grâce à l'étendue de son privilège, que sa prospérité ne +serait pas douteuse, et l'on s'attendait à la voir bientôt en mesure de +faire une concurrence heureuse aux établissements voisins[237]. + +Restait à organiser une Compagnie des Indes orientales; mais ici rien +n'existait, trois Compagnies s'étant déjà complètement ruinées. Tous les +efforts du gouvernement se tournèrent donc de ce côté. + +Quoi qu'en puissent dire les documents officiels, ces échecs successifs +avaient singulièrement refroidi les esprits, et ce qui le prouve, c'est +que Colbert crut devoir charger un académicien de l'époque, M. +Charpentier, d'expliquer au public, dans une brochure, la cause des +mécomptes précédents. M. Charpentier soutint cette thèse avec beaucoup +d'habileté et de succès. Répondant d'abord à cette question: Pourquoi +trois Compagnies ont-elles déjà échoué? il attribua ce résultat aux +fausses mesures prises par leurs directeurs, mais surtout au manque de +fonds, inconvénient grave, disait-il, qui ne pouvait plus se présenter, +puisque, le roi s'intéressant dans la nouvelle Compagnie avec la moitié +du royaume, elle aurait plus de fonds à sa disposition que n'en avait eu +à ses débuts la Compagnie des Indes orientales de Hollande. Ce n'était +pas la première fois, au surplus, ajoutait la brochure, qu'une +entreprise de ce genre ne réussissait pas à son premier essai. Les +Espagnols et les Anglais en avaient fait l'expérience. Les Hollandais +eux-mêmes n'avaient réussi qu'à une quatrième tentative. D'ailleurs, le +succès était désormais d'autant plus certain que l'île de Madagascar, où +la flotte se proposait d'aborder pour y établir le centre des opérations +de la nouvelle Compagnie, présentait bien plus de ressources que la +résidence de Batavia, soit pour la facilité du trafic, soit pour +l'agrément du climat, soit pour la sûreté des colons; car les habitants +de Madagascar étaient _fort bonaces_, et faisaient paraître beaucoup de +dispositions à recevoir l'Évangile, tandis que l'île de Java était +remplie de nations vaillantes, aguerries, très-attachées au mahométisme +et pleines de mépris pour les chrétiens, sans compter que les Hollandais +confinaient d'un côté avec le roi de Mataran qui était déjà venu les +assiéger plus d'une fois à la tête de cent mille hommes. Quant aux +avantages géographiques de Madagascar, ils étaient, poursuivait-on, de +la dernière évidence. En effet, la position très-avancée de Batavia dans +les Indes obligeait les Hollandais à faire beaucoup de chemin +inutilement. Une fois arrivés dans leur entrepôt, ils devaient revenir +sur leurs pas, avec les mêmes vents qui les ramenaient en Europe, afin +d'aller trafiquer dans le golfe du Bengale, sur les côtes de Coromandel +et de Malabar, à Ceylan, à Surate, dans le golfe Persique et sur les +côtes d'Ethiopie; puis, il leur fallait retourner à Batavia pour y +assortir leur cargaison. De là, obligation pour eux de faire deux ou +trois fois le même chemin. En établissant son principal magasin à +Madagascar, la Compagnie française évitait cet inconvénient, puisque, +quelque part qu'elle voulût aller, vers la mer Rouge, dans le golfe de +Bengale, à la Chine, au Japon ou aux îles les plus reculées de la mer +des Indes, ses navires ne feraient jamais du chemin mal à propos, et +qu'en rapportant leurs marchandises à Madagascar ils se rapprocheraient +en même temps de la France. Enfin, la Compagnie française aurait encore +un avantage considérable sur celle de Hollande, attendu que, par suite +de leurs démêlés avec l'Angleterre, précisément pour les possessions de +l'Inde, les Hollandais étaient obligés de faire route vers le nord en +doublant l'Irlande et l'Ecosse, ce qui augmentait leur navigation de +quatre ou cinq cents lieues, la rendait en outre beaucoup plus +périlleuse, et les entraînait dans des dépenses auxquelles la Compagnie +française ne serait pas assujettie, dépenses considérables qui +s'accroissaient d'une gratification de trois mois de solde aux matelots +en raison même des difficultés de la navigation, et dont le prix de +leurs marchandises devait nécessairement se ressentir[238]. + +C'est ainsi que Colbert essayait d'agir sur l'opinion publique et de lui +faire partager ses espérances. A la suite de ce plaidoyer, l'académicien +Charpentier abordait la question d'exécution. Il prétendait qu'un fonds +de 6 millions serait suffisant pour construire et équiper quatorze +navires de huit cents à quatorze cents tonneaux, destinés à transporter +un grand nombre de personnes à Madagascar pour en prendre possession _de +la bonne sorte_; que le roi pourrait être supplié d'y contribuer pour un +dixième et qu'on ne doutait point qu'il ne le fît volontiers, mais qu'au +surplus plusieurs grands seigneurs étaient disposés à y participer pour +plus de 3 millions, si cela était nécessaire. + +Cet appel au public fut accompagné de lettres du roi aux syndics, maires +et échevins des grandes villes, et de recommandations pressantes aux +grands fonctionnaires de Paris et des provinces. Il n'y eut pas +obligation formelle de demander des actions dans la nouvelle Compagnie +des Indes, mais on sut bientôt que c'était le meilleur moyen de faire sa +cour. Parmi les financiers soumis à la taxe par la Chambre de justice, +quelques-uns furent autorisés, par faveur spéciale, à convertir en +actions le montant de leur amende. On vient de voir que 6 millions +avaient d'abord paru suffisants à Colbert; mais neuf des principaux +négociants et manufacturiers du royaume, consultés par lui à ce sujet, +furent d'avis qu'il ne faudrait pas moins de 15 millions pour organiser +la Compagnie sur une base durable. Alors les recommandations et les +instances redoublèrent. Un jour, le chancelier Séguier invita, d'après +les ordres du roi, toute la Chambre de justice à prendre des actions +dans la Compagnie des Indes orientales; et comme quelques membres de la +Chambre y étaient peu disposés ou faisaient des observations, il les +_regarda de travers_, dit le malin rapporteur du procès de Fouquet. Bien +plus, un conseiller ayant signé pour 1000 livres seulement, «Colbert +s'en moqua, et dit que cela ne se faisait pas pour la considération de +l'argent; de sorte qu'il mit 3000 livres, mais avec peine[239].» + +Grâce à de pareils moyens d'influence, la nouvelle Compagnie des Indes +orientales devait être et fut bientôt en état de se constituer. L'édit +qui l'organisa date du mois d'août 1664. En voici les dispositions +principales. Le fonds social était de 15 millions, divisé en actions de +1000 livres payables par tiers. Le roi souscrivit pour 3 millions qui ne +devaient pas porter intérêt, et sur lesquels, s'il y avait lieu, les +pertes essuyées pendant les dix premières années par la Compagnie +seraient d'abord imputées. La Compagnie était autorisée à naviguer et +négocier seule, à l'exclusion de tous autres, depuis le cap de +Bonne-Espérance jusque dans toutes les Indes et mers orientales, et dans +toutes les mers du Sud, pendant cinquante années. L'édit lui donnait _à +perpétuité, en toute propriété, justice et seigneurie_, toutes les +terres, places et îles qu'elle pourrait conquérir sur les ennemis ou sur +les indigènes avec tous droits de seigneurie sur les mines d'or et +d'argent, cuivre et plomb, droit d'esclavage et autres impliquant la +souveraineté. En outre, l'État s'engageait à lui fournir, à prix de +marchand, tout le sel dont elle aurait besoin, et à lui payer 50 livres +par tonneau pour toutes les marchandises expédiées de France et la +moitié pour celles en retour. Pour toutes charges, la Compagnie devait +établir des églises à Madagascar et dans tous les lieux soumis à sa +domination, y attacher un nombre suffisant d'ecclésiastiques payés par +elle, et instituer des tribunaux où la justice serait rendue +gratuitement au nom du roi, en se conformant aux lois du royaume et à la +_Coutume de Paris_. Enfin, après avoir déterminé la manière de procéder +à la nomination des divers agents de la Compagnie, et l'intérêt +pécuniaire que chacun d'eux devait y avoir, plein d'une sollicitude en +quelque sorte puérile et qui démontre bien le goût de l'époque pour les +devises, inscriptions et médailles, l'édit autorise la Compagnie à +prendre un écusson de forme ronde, au fond d'azur, chargé d'une fleur de +lis d'or, enfermé de deux branches, l'une de palme et l'autre d'olivier, +ayant pour support les figures de la Paix et de l'Abondance; le tout +complété par cette devise passablement présomptueuse qui fut si mal +justifiée par les événements: _Florebo quocumque ferar_[240]. + +Telle fut l'organisation de cette célèbre Compagnie. Par malheur, elle +avait affaire à des rivaux habiles, persévérants, économes, et auxquels +une excellente position, prise depuis longtemps, donnait de très-grands +avantages; d'un autre côté, pour une société nouvelle forcément composée +d'éléments très-difficiles à discipliner, le joug de la _Coutume de +Paris_, à trois ou quatre mille lieues de Paris, devait être +intolérable. Y importer la religion, les lois, les mœurs de la métropole +eût été chose très-désirable et très-morale sans doute; mais était-elle +possible[241]? Les règlements particuliers adoptés par les directeurs de +la Compagnie pour assurer l'exécution de l'édit constitutif de +Madagascar ne firent qu'ajouter à ces difficultés. Un de ces règlements +portait que le fait d'avoir blasphémé serait puni, en récidive, de six +heures de carcan; que nul Français ne pourrait se marier à une femme +originaire de l'île, si elle n'était instruite en la religion +chrétienne, catholique, apostolique et romaine; que le duel serait puni +de mort sans espérance de rémission, le cadavre du mort mis au gibet +pour servir d'exemple, les biens de l'un et de l'autre confisqués au +profit de la Compagnie. Enfin, ce règlement statuait que toutes les +ordonnances de France seraient ponctuellement observées dans l'île de +Madagascar et autres lieux par tous les habitants, chacun selon sa +condition, sous les peines y portées[242]. En même temps, il est vrai, +la Compagnie faisait couvrir les murs de Paris et des autres grandes +villes du royaume d'affiches où l'on promettait aux colons autant de +terres qu'ils en pourraient labourer avec leur famille et leurs +serviteurs. Ces affiches faisaient le plus riant tableau de l'avenir qui +leur était réservé à Madagascar. On y lisait, ce qui était vrai au +surplus, que le climat de cette île était fort tempéré, les deux tiers +de l'année étant semblables à notre printemps, l'autre tiers moins chaud +que l'été en France, et qu'on y vivait jusqu'à cent et cent vingt ans; +que les fruits y étaient très-bons et abondants; que la vigne y étant +cultivée produirait de fort bon vin; qu'il y avait grande quantité de +bœufs, vaches, moutons, chèvres, cochons et autre bétail, de la volaille +privée pareille à la nôtre, beaucoup de venaison et gibier de toutes +sortes, et de très-bon poisson, tant de mer que d'eau douce; que les +vers à soie y étaient communs sur les arbres et produisaient de la soie +fine et facile à filer; qu'il y avait des mines d'or, de fer et de +plomb; du coton, de la cire, du sucre, du poivre blanc et noir, du +tabac, de l'indigo, de l'ébène et toutes sortes de teintures et de +bonnes marchandises; qu'il n'y manquait enfin que des hommes assez +adroits pour faire travailler les indigènes qui étaient dociles, +obéissants et soumis. Entre autres facilités, la Compagnie faisait +l'avance des frais de passage, de la nourriture des colons, des +marchandises, outils et habits qui leur seraient nécessaires à leur +arrivée dans l'île, et elle ne demandait à être remboursée qu'un an +après, en trois termes, du produit des marchandises par eux récoltées +sur les terres dont il leur aurait été fait concession, moyennant une +redevance annuelle de 9 sous par arpent. Dans quelques cas, et en faveur +de ceux qui se chargeraient d'emmener avec eux un certain nombre de +colons, la Compagnie avançait 30 livres par personne. Enfin, les +affiches de la Compagnie ne manquaient pas de rappeler, comme un +stimulant sur lequel elle comptait beaucoup, que tous les Français qui +seraient allés aux Indes et y auraient demeuré huit ans seraient reçus +maîtres de leurs arts et métiers dans toutes les villes du royaume, +sans faire aucun chef-d'œuvre, conformément à l'article 38 de la +déclaration du roi du mois d'août 1664[243]. + +Toutefois, ces encouragements ne produisirent pas l'effet qu'on en +espérait, et le nombre des colons fut toujours insuffisant. Qu'on ajoute +à ce motif et à ceux que j'ai indiqués plus haut l'inexpérience et la +division des chefs envoyés dans les Indes, et l'on aura l'explication du +peu de succès de la Compagnie. + + «Les infortunes de la Compagnie, a dit Raynal, commencèrent à + Madagascar même. Ceux qui y conduisaient ses affaires manquèrent + généralement d'application, d'intelligence et de probité. Le + libertinage, l'oisiveté et l'insolance des premiers colons ne lui + causèrent guère moins de dommage que la mauvaise conduite de ses + agents....[244]» + +Le roi avait d'abord avancé 2 millions; allant plus loin que ses +engagements, peu d'années après il en donna deux autres. Mais, loin de +suivre cet exemple, les particuliers hésitaient à compléter les sommes +pour lesquelles ils s'étaient engagés, et il fallut que l'influence du +gouvernement y décidât ceux qui dépendaient de lui à quelque degré. +Cependant, Colbert faisait des efforts désespérés pour soutenir son +œuvre. Les registres de sa correspondance en fournissent la preuve à +chaque page. Le 26 décembre 1670, il écrit à l'intendant de Bretagne +qu'il a été bien aise d'apprendre que le Parlement se soit décidé à +payer les 10,000 écus restant pour le dernier tiers de son engagement +dans le commerce des Indes orientales, et il ajoute que cette Compagnie +ayant donné son consentement avec répugnance, si ce paiement lui était +trop à charge et _qu'elle aimât mieux renoncer aux deux premiers que de +faire le troisième, il y avoit des gens à Paris qui traitoient tous les +jours à cette condition_. Tantôt, écrivant à l'archevêque de Lyon pour +lui témoigner sa surprise de ce que cette ville devait encore 80,000 +livres sur le deuxième tiers de l'engagement qu'elle avait pris dans la +Compagnie des Indes orientales, il l'invitait à presser ce paiement et +à faire en sorte que le troisième tiers n'éprouvât pas le même +retard[245]. Au mois d'août 1670, M. de Pomponne, ambassadeur en +Hollande, l'avait informé que la Compagnie des Indes orientales de +Hollande donnerait cette année-là 40 pour 100 d'intérêt à ses +actionnaires. Au milieu des embarras que lui occasionnait la Compagnie +française, c'était là pour Colbert un cruel crève-cœur. Aussi répond-il +à M. de Pomponne «que la prodigieuse abondance de marchandises que les +Hollandais ont reçue des Indes serait plus difficile à débiter qu'ils ne +croyaient, et qu'ils ne seraient peut-être pas en état de faire une +aussi grande distribution[246].» Dans la même année, le roi avait envoyé +aux Indes un commissaire extraordinaire chargé de rétablir l'harmonie +entre les directeurs. Le 27 décembre il écrivit à ce commissaire une +lettre contre-signée par Colbert, dans laquelle on lit ce qui suit: + + «J'apprends que ceux de Perse qui sont établis à Surate et + particulièrement le supérieur des Capucins a fort appuyé les + Français qui se sont portez contre le sieur Caron, en quoi sa + religion les a pu porter; je désire que vous leur fassiez connoître + que je leur saurai beaucoup de gré s'ils peuvent le convertir, mais + que je veux que, sans considérer sa mauvaise religion, ils suivent + entièrement ses sentiments sur les matières du commerce, et lui + donnent toutes les assistances qui pourront dépendre d'eux, et + qu'il leur demandera[247].» + +Dans une autre circonstance, le 23 mai 1671, le roi écrivait au +directeur de la Compagnie à la Martinique que les Juifs qui s'y étaient +établis ayant fait des dépenses considérables pour la culture des +terres, il lui ordonnait de tenir la main à ce qu'ils jouissent des +mêmes priviléges que les autres habitants, et qu'on leur laissât une +entière liberté de conscience, en prenant néanmoins les précautions +nécessaires pour empêcher que l'exercice de leur religion ne causât du +scandale aux catholiques[248]. Puis, aucun détail ne lui paraissant +indigne de ses soins, au mois de mai 1671, Colbert écrit aux directeurs +de la Martinique pour les informer qu'une dame de La Charuelle venant de +s'embarquer sans avoir appris la mort de son mari, «il est bon qu'ils +fassent non-seulement tout ce qui dépendra d'eux pour la consoler, mais +aussi pour l'engager à continuer sa résidence aux isles; et comme elle a +en ce pays des habitations et qu'elle est encore jeune, il est +nécessaire qu'ils pratiquent adroitement les moyens de la porter à se +remarier, estant important d'affermir par ce lien les colonies +françaises dans les isles[249].» Le 13 mars 1671, Colbert presse le +directeur de la Compagnie à La Rochelle de faire tout ce qu'il pourra +pour fortifier le commerce des Indes, «n'y ayant rien de raisonnable +qu'il ne veuille mettre en usage pour exciter tous les marchands du +royaume à s'y appliquer et pour empescher qu'aucun estranger n'aborde +aux isles[250].» Pourtant, malgré tant de sacrifices et tant d'efforts, +la Compagnie est loin de prospérer. Alors Colbert lui-même semble se +laisser gagner par le découragement général, et en répondant, le 23 +octobre 1671, au plus intelligent, au plus dévoué de ses agents, au +conseiller Berryer, l'un des douze directeurs généraux de la Compagnie, +qu'il avait envoyé au Havre pour diriger la vente d'un chargement, il +lui fait connaître «qu'il est très-fâché d'apprendre que la vente des +marchandises de la Compagnie des Indes orientales ne se fasse pas bien; +qu'il faut avoir beaucoup de force pour résister au malheur de cette +Compagnie; mais qu'on doit néanmoins s'armer de fermeté et de constance +pour la soutenir, jusqu'à ce que son commerce devienne plus +avantageux[251].» + +Or, ce commerce ne fut avantageux un instant qu'environ un siècle après, +et la Compagnie du Sénégal, que Colbert fonda en 1673 en lui accordant +la faculté exclusive du commerce des nègres sur la côte du Sénégal, au +cap Vert et dans la rivière de Gambie, avec une gratification de 13 +livres par tête de nègre, cette Compagnie fut alors d'un médiocre +secours à celle des Indes orientales, et n'eut elle-même que vingt ans +d'existence, malgré le triste et cruel privilége que Colbert avait cru +devoir lui donner[252]. + +Quant à la Compagnie des Indes occidentales, il sut bientôt à quoi s'en +tenir au sujet des espérances qu'on avait fondées sur elle. Le 5 avril +1668, comme les premiers résultats laissaient déjà beaucoup à désirer, +il examina lui-même dans un mémoire, dont l'original a été conservé, +_les principaux points auxquels l'intendant du roy au Canada devait +s'appliquer_[253]. Dans ce mémoire, Colbert recommandait d'abord à +l'intendant d'apporter tous ses soins à ce qui concernait _la +conservation et multiplication des habitants, la culture des terres, le +commerce, les manufactures, les bois de construction pour la marine, +etc._ L'infatigable ministre exposait ensuite ses idées sur la direction +des affaires spirituelles de la colonie. On lira avec intérêt l'extrait +suivant de son mémoire: + + POUR LE SPIRITUEL. + + «Les jésuites y établissent trop fortement leur autorité par la + crainte des excommunications. + + «Faire en sorte qu'ils adoucissent un peu leur sévérité. Les + considérer comme gens d'une piété exemplaire et que jamais ils ne + s'aperçoivent qu'on blâme leur conduite, car l'intendant + deviendrait dans ce cas presque inutile au service du roy. + + «Les jésuites préfèrent tenir les sauvages éloignés des Français et + ne point donner d'éducation à leurs enfants sous prétexte de + maintenir plus purement parmi eux la religion. + + «C'est une maxime fausse et qu'il faut s'attacher à combattre en + attirant les sauvages par commerce, mariages et éducation de leurs + enfants. + + «Les jésuites prétendent que les boissons vendues aux sauvages les + rendent paresseux à la chasse en les enivrant. + + «Les commerçants disent qu'au contraire le désir d'en avoir les + rend plus vigilants à se procurer par la chasse les moyens d'en + acheter. + + «Examiner avec attention ce point. + + «Ne pas trop multiplier les prestres, les religieux et les + religieuses. + + «Favoriser les mariages. + + «Le séminaire de Saint-Sulpice ayant une habitation au Canada, il + faut prendre garde que la bonne intelligence se maintienne entre + l'évesque, les jésuites et eux.» + +Mais tous les efforts de Colbert en faveur de la Compagnie des Indes +occidentales échouèrent. En 1671, il prit des mesures pour faire payer +un intérêt de 5 pour 100 aux actionnaires, à l'exception de ceux dont +les fonds provenaient des taxes de la Chambre de justice; mais bientôt +il fut constant que la Compagnie ne pouvait pas se soutenir, et il +fallut liquider. Déjà, en 1670, il avait été question de procéder à +cette opération au moyen de 2 millions de livres de sucre qu'elle avait +en magasin et qu'il s'agissait de partager entre les actionnaires à +raison de 30 livres pour 100, ce qui portait le sucre à 3 livres 6 sous +la livre, avec promesse d'une gratification pour ceux qui +l'exporteraient à l'étranger. On revint un peu plus tard à cette idée, +et l'on voit par une lettre de Colbert, du 29 septembre 1672, aux +directeurs de la Compagnie d'Occident, que les marchandises n'ayant pas +suffi pour le remboursement de ce qu'on appelait les actions +volontaires, en opposition à celles provenant des amendes de la Chambre +de justice, le roi autorisait la Compagnie à percevoir, au profit des +intéressés, le droit de 50 sous qui se levait à Rouen sur les sucres et +les cires. En résumé, la Compagnie avait perdu en dix ans 3,523,000 +livres. Au moment de sa liquidation, le roi lui donna près de 1,300,000 +livres, et devint propriétaire de tous les établissements qu'elle avait +fondés[254]. + +Ainsi, aucune des nombreuses compagnies fondées par Colbert ne +prospéra. Tous les grands établissements qu'il créa, a dit Forbonnais, +disparurent après lui. On vient de voir ce que devinrent les compagnies +des Indes orientales, des Indes occidentales et du Sénégal. Les +Compagnies du Nord, du Levant et des Pyrénées n'eurent pas un meilleur +sort. La première, qui avait succédé à celle du même nom établie par +Fouquet, était particulièrement dirigée contre les Hollandais, qui s'en +émurent et firent des observations sur ce qu'elle jouissait de +privilèges contraires aux traités. Colbert répondit à ce sujet à M. de +Pomponne, que le roi donnait, il est vrai, à la Compagnie du Nord des +sommes assez considérables, mais qu'il pouvait le faire sans contrevenir +aux traités; qu'au surplus c'était un objet dont il fallait parler le +moins possible; que la peine causée aux États par ces nouveaux +établissements les préoccupait bien pendant quelque temps, mais que +bientôt ce bruit s'amortissait et qu'en attendant on avançait +toujours[255]. Quant aux faveurs concédées à la Compagnie du Nord, elles +étaient du même genre que celles dont jouissait la Compagnie des Indes +orientales. Le roi y contribuait pour le tiers des fonds, sur lesquels +les pertes éprouvées pendant les dix premières années seraient +imputables; il lui accordait une prime de 3 livres par chaque barrique +d'eau-de-vie transportée hors du royaume, et de 4 livres par tonneau +pour les autres marchandises également transportées hors de France ou +comprises dans les retours. Enfin _le roi s'engageait_, disait l'édit, +_afin d'éviter que la Compagnie se trouvât surchargée faute du prompt +débit des marchandises, de faire prendre et recevoir dans les magasins +de la marine toutes les marchandises propres à la construction, radoub, +armement et équipement des vaisseaux, fournitures et provisions des +armées navales, par les intendants et commissaires généraux, qui en +feraient les marchés avec un profit raisonnable dont il serait convenu +entre lesdits intendants et directeurs de la Compagnie_. Ne nous +arrêtons pas aux innombrables inconvénients d'une telle clause. Il +semble qu'une Compagnie ainsi favorisée eût dû réaliser sur-le-champ +d'immenses bénéfices. Cependant, deux ans après son organisation, elle +harcelait Colbert de ses demandes d'argent, et celui-ci était obligé +d'écrire aux directeurs, le 27 mars 1671, qu'il leur était dû seulement, +d'après leur propre compte, 549,088 livres, qu'il leur en a fait payer +686,000, et que, par conséquent, le roi était en avance de 140,000 +livres[256]. La Compagnie des Pyrénées jeta encore moins d'éclat et eut +moins de succès que celle du Nord. Dans une lettre du 30 septembre 1672, +au premier président du Parlement de Toulouse, Colbert dit que cette +Compagnie, dont le roi attendait beaucoup de secours pour sa marine, +languissait faute d'une protection suffisante et par suite des procès +qu'on lui suscitait de tous côtés, procès qui traînaient en longueurs +affectées à cause d'un _trop grand attachement aux formes du palais_. +Ainsi, les protections représentées par des primes et des souscriptions +ne suffisaient plus; il fallait encore protéger les compagnies contre la +justice. Quant à la Compagnie du Levant, elle ne fit pas plus de bruit +que celle des Pyrénées, et l'on saurait à peine si elle a existé sans +une lettre de Colbert, du 9 décembre 1672, par laquelle il manifeste au +directeur la surprise qu'il a éprouvée en apprenant que la Compagnie +avait transporté en Portugal des brocards d'or et d'argent faux. «Si la +Compagnie, ajoutait Colbert, joue de pareils tours aux Turcs, elle court +risque de souffrir les plus cruelles avanies qu'ils fassent supporter +aux chrétiens[257].» + +C'étaient là autant d'exemples des fâcheuses conséquences du privilège +et du monopole. Mais, comme l'a dit Forbonnais, à cette époque, l'amour +de l'_exclusif_ dominait toutes les têtes, même les plus saines, et les +plus éclatantes expériences ne servaient de rien. Au lieu de s'en tenir +au système des primes, nécessaire peut-être alors dans un petit nombre +de cas, vu l'imperfection de notre marine, Colbert poussa à l'extrême +les idées de son siècle. Toutes les fois qu'une compagnie liquidait, +c'était à qui inventerait un nouveau mode, une nouvelle forme de +protection pour celle qui lui succéderait. On a vu les conséquences de +ce système. Non-seulement on organisait des compagnies sans solidité, +égoïstes, ne songeant qu'à s'enrichir en peu de temps et manquant le but +faute de vouloir trop tôt l'atteindre; mais ces compagnies elles-mêmes +faisaient la contrebande et transportaient des marchandises en matières +de rebut, au mépris des plus sévères règlements. Triste résultat de la +tendance qu'avait alors le gouvernement à tout régler, à tout diriger! +On étouffait l'activité particulière, on tuait la concurrence dont le +peuple aurait certainement tiré plus d'avantage que du monopole, et +c'était, en définitive, le peuple qui payait les expériences qu'on +faisait à ses dépens. Ne peut-on, sans injustice, reconnaître que +Colbert aurait rendu un grand service à la France en adoptant un système +tout différent? Il semble même que la puissance des faits, vers la fin +de sa carrière, lui ait démontré cette vérité; car, le 6 janvier 1682, +un arrêt du conseil autorisa le libre commerce aux Indes orientales, à +condition que les particuliers se serviraient, pour leur passage et pour +le transport de leurs marchandises, des navires de la Compagnie, et que +les marchandises rapportées par eux seraient débarquées et vendues à +l'encan dans les magasins lui appartenant[258]. Cette faculté, +très-utile quoique un peu tardive, fut sollicitée par plusieurs +particuliers et par la Compagnie elle-même. Ainsi, la vérité se faisait +jour peu à peu, et l'expérience venait en aide à la raison. + + + + +CHAPITRE VII. + + Pensions accordées aux gens de lettres français et étrangers + (1663).--Lettre de Colbert à un savant étranger.--But politique de + ces pensions.--La Fontaine ne reçut jamais aucune faveur de + Colbert.--Création des Académies des Inscriptions et + Belles-Lettres, des Sciences, de Sculpture et de Peinture (1663, + 1665, 1666).--Colbert est reçu membre de l'Académie Française et + prononce un discours de réception (1667).--Il institue les jetons + de présence.--Dépenses de Louis XIV en bâtiments.--Colonnade du + Louvre.--Le Bernin à Paris (1665).--Observations de Colbert à Louis + XIV au sujet des dépenses faites à Versailles.--Total des dépenses + pour constructions sous le règne de Louis XIV. + + +Il est nécessaire, avant d'aller plus loin, de revenir un instant sur +nos pas, et de jeter un coup d'œil sur l'une des parties de +l'administration de Colbert dont les résultats ont jeté le plus de +lustre sur le règne de Louis XIV; il s'agit des pensions accordées aux +hommes de lettres français et étrangers, de la création des académies et +de la surintendance des bâtiments royaux. Déjà sous le cardinal Mazarin, +il existait une liste de pensions faites par l'État aux hommes de +lettres, et l'historien Mézerai figurait sur cette liste pour 4,000 +livres, qui lui furent conservées jusqu'en 1672[259]. Plus généreux en +apparence, Fouquet ouvrit aux littérateurs et aux savants de son temps +sa cassette particulière, et parmi ses pensionnaires, on remarque +Corneille, La Fontaine, Mlle Scudéry. Était-ce de sa part +ostentation, générosité naturelle, moyen de s'attacher des créatures? +Peut-être tout cela à la fois. Colbert était trop habile à flatter les +goûts du roi, il avait trop bien deviné que ses penchants l'entraînaient +vers tout ce qui avait des airs de grandeur et de magnificence, pour ne +pas suivre un exemple qui s'accordait d'ailleurs avec ses inclinations +personnelles. A peine arrivé au pouvoir, il s'occupa donc de la position +des littérateurs, et il demanda à deux d'entre eux, Chapelain et Costar, +une liste des gens de lettres auxquels le roi pourrait accorder des +pensions, avec l'indication sommaire de leurs titres à cette faveur. Les +deux listes furent remises à Colbert, et c'est sur ce double travail que +l'état des pensions de 1663 fut arrêté[260]. En voici la copie: + + «Au sieur La Chambre, médecin ordinaire du roi, excellent homme + pour la physique et la connoissance des passions et des sens, dont il a + fait divers ouvrages fort estimés 2,000 liv. + + «Au sieur Conrard, lequel, sans connoissance d'aucune + autre langue que sa maternelle, est admirable pour juger + toutes les productions de l'esprit 1,500 + + «Au sieur Leclerc, excellent poëte françois 600 + + «Au sieur Pierre Corneille, premier poète dramatique + du monde (_expression de Costar_) 2,000 + + «Au sieur Desmaretz, le plus fertile auteur et doué de la + plus belle imagination qui ait jamais été[261] 1,200 + + «Au sieur Ménage, excellent pour la critique des pièces 2,000 + + «Au sieur abbé de Pure, qui écrit l'histoire en latin pur + et élégant[262] 1,000 + + «Au sieur Boyer, excellent poëte françois 800 + + «Au sieur Corneille le jeune, bon poëte françois et + dramatique 1,000 + + «Au sieur Molière, excellent poëte comique 1,000 + + «Au sieur Benserade, poëte françois fort agréable 1,500 + + «Au P. Le Cointe, de l'Oratoire, habile pour l'histoire 1,500 + + «Au sieur Godefroi, historiographe du roi 3,600 + + «Au sieur Huet de Caen, grand personnage qui a traduit + Origène 1,500 + + «Au sieur Charpentier, poëte et orateur françois 1,200 + + «Au sieur abbé Cottin, poëte et orateur françois[263] 1,200 + + «Au sieur Sorbière, savant es lettres humaines 1,000 + + «Au sieur Dauvrier, id. 3,000 + + «Au sieur Ogier, consommé dans la théologie et les + belles-lettres 1,500 + + «Au sieur Vallier, professant parfaitement la langue + arabe 600 + + «Au sieur Le Vayer, savant es belles-lettres 1,000 + + «Au sieur Le Laboureur, habile pour l'histoire[264] 1,200 + + «Au sieur de Sainte-Marthe, habile pour l'histoire 1,200 + + «Au sieur Du Perrier, poëte latin 800 + + «Au sieur Fléchier, poëte françois et latin 800 + + «Aux sieurs de Vallois, frères qui écrivent l'histoire en + latin 2,400 + + «Au sieur Maury, poëte latin 600 + + «Au sieur Racine, poëte françois[265] 600 + + «Au sieur abbé de Bourzeis, consommé dans la théologie + positive, dans l'histoire, les lettres humaines et les langues + orientales 3,000 + + «Au sieur Chapelain, le plus grand poëte françois qui + ait jamais été et du plus solide jugement 3,000 + + «Au sieur abbé Cassaigne, poëte, orateur et savant en + théologie 1,500 + + «Au sieur Perrault, habile en poésie et belles-lettres 1,500 + + «Au sieur Mézerai, historiographe 4,000 + +Quelques étrangers, auxquels il était accordé des pensions de 1,200 à +1,500 livres, complétaient cette première liste. C'étaient Huyghens, +Heinsius, Bœklerus, Wasengeil, Isaac Vossius et quelques autres. Vossius +était un célèbre géographe hollandais. La lettre suivante, que Colbert +lui écrivit pour le prévenir de la faveur dont il était l'objet, laisse +percer suffisamment le motif secret et réel que l'on avait en donnant de +pareilles pensions à des étrangers. + + «Quoique le roi ne soit pas votre souverain, il veut néanmoins être + votre bienfaiteur, et m'a commandé de vous envoyer la lettre de + change ci-jointe, comme une marque de son estime et un gage de sa + protection: chacun sait que vous suivez dignement l'exemple du + fameux Vossius, votre père, et qu'ayant reçu de lui un nom qu'il a + rendu illustre par ses écrits, vous en conserverez la gloire par + les vôtres. Ces choses étant connues de Sa Majesté, elle se porte + avec plaisir à gratifier votre mérite, et j'ai d'autant plus de + joie qu'elle m'ait donné ordre de vous le faire savoir que je puis + me servir de cette occasion pour vous assurer, que je suis, + Monsieur, votre très-humble et très-affectionné serviteur. + + «COLBERT. + + «A Paris ce 21 juin 1663[266].» + +Évidemment, l'amour des sciences et des lettres fut un motif secondaire +dans cette détermination de Colbert, qui voulait, avant tout, produire +de l'effet à l'étranger. Une lettre que Chapelain lui écrivit le 17 mai +1663 ne laisse, à ce sujet, aucun doute. En lui transmettant la +correspondance d'un gentilhomme allemand, Wasengeil, qui figurait sur la +liste des pensions, et que Colbert avait envoyé en Espagne pour observer +l'état du pays, Chapelain lui faisait connaître que ce Wasengeil ne se +lassait pas de publier en tous lieux, surtout en Espagne, la libéralité +du roi envers les gens de lettres, sans distinction de nationalité, et +que les Espagnols avaient peine à y ajouter foi, tant cela leur semblait +au-dessus de ce qui s'était jamais fait. + + «J'ai considéré, Monsieur, disait Chapelain en terminant, comme un + bonheur d'avoir rencontré un sçavant homme désintéressé et non + suspect de partialité, qui d'office voulut estre, en des pays où + nous ne sommes pas aimés, la trompette et la gloire de Sa Majesté + et de vos si justes louanges. Il parcourra toute l'Espagne et les y + répandra avec courage et fidélité, et au moins à son retour, nous + rendra conte (_sic_) du succès qu'elles y auront eu[267].» + +Enfin, l'on a trouvé récemment, dans les papiers d'Hermann Conring, +homme d'État et écrivain allemand célèbre au XVIIe siècle, une lettre +originale de Colbert du 27 août 1665, qui annonçait l'envoi d'une lettre +de change de 1,700 livres. Il y avait aussi, dans les mêmes papiers, le +brouillon d'une lettre d'Hermann Conring à Colbert. Or, il résulte de +cette lettre, datée du 2 mai 1672, que Conring était chargé par la cour +de France de gagner des voix à Louis XIV, qui songeait alors à se faire +nommer empereur d'Allemagne[268]. + +Les pensions accordées aux littérateurs et savants étrangers par Colbert +avaient donc un double but politique qu'on ne saurait dissimuler; car en +même temps qu'elles agissaient sur l'opinion et donnaient au dehors une +haute idée de la grandeur et de la générosité de la France, elles +disposaient ceux qui en étaient l'objet à rendre, dans certains cas, au +gouvernement des services particuliers, peu compatibles sans doute avec +la dignité des lettres, mais d'autant mieux recompensés. + +Au surplus, ces services coûtaient peu à l'État, et l'effet produit +n'était nullement en rapport avec la somme affectée aux gratifications. +Le chiffre des pensions aux gens de lettres français et étrangers ne +dépassa jamais 100,000 livres, et descendit, en moyenne, à 75,000 +livres, à partir de 1672, époque à laquelle les pensions aux étrangers +paraissent avoir été supprimées. On a remarqué que, tant que Colbert +vécut, La Fontaine ne fut pas porté sur la liste des pensions[269]. +Était-ce rancune pour la fidélité éclatante que l'immortel fabuliste +avait vouée à Fouquet, ou bien le poëte n'avait-il voulu faire aucune +démarche auprès du ministre ou de Chapelain pour obtenir la faveur que +l'on accordait au sieur Leclerc et au sieur Boyer? Si le fait est bien +exact, et tout porte à le croire, il y a une charmante épigramme au fond +de l'éloge suivant, qu'on lit dans un poëme de La Fontaine sur le +quinquina. + + «Et toi que le quina guérit si promptement, + Colbert, je ne dois point te taire... + D'autres que moi diront ton zèle et la conduite, + Monument éternel aux ministres suivants: + Ce sujet est trop vaste et la muse est réduite + _A dire les faveurs que tu fais aux savants_.» + +Mais en même temps qu'il encourageait les savants par des pensions, +Colbert proposait un plus noble but à leur ambition en créant plusieurs +académies. La France lui doit l'Académie des Inscriptions et +Belles-Lettres, celle des Sciences, celles de Peinture et de Sculpture. +C'est ainsi qu'il imitait encore le cardinal de Richelieu, son modèle de +prédilection. L'établissement de l'Académie des Inscriptions et +Belles-Lettres date du mois de décembre 1663[270]. Formée d'abord d'un +petit nombre de membres de l'Académie Française, elle s'assemblait dans +la bibliothèque de Colbert, afin d'y travailler aux inscriptions et +devises dont on faisait déjà un fréquent usage pour les médailles, les +écussons; et c'est de là que sortit, sans doute, l'orgueilleuse devise +de la Compagnie des Indes orientales: _Florebo quocumque ferar_. A cette +époque, l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres n'était encore que +la _petite académie_, car elle ne se composait que de quatre membres; +Chapelain, Charpentier, et les abbés Cassagne et Bourzeis. Mais peu à +peu le nombre des académiciens qui prirent part à ses travaux augmenta. +En leur qualité d'historiographes, Racine et Boileau y concoururent. +D'ailleurs, le goût pour les médailles, qui allait toujours croissant, +lui donnait chaque jour plus d'importance, et les événements +fournissaient à ses membres de nombreuses occasions de faire graver sur +le bronze ou sur le marbre les louanges du roi dans ce style parfois un +peu trop hyperbolique, dont la célèbre devise: _Nec pluribus impar_, est +la plus haute expression[271]. L'Académie des Sciences fut fondée en +1666 pour perfectionner la géométrie, l'astronomie, la physique, la +mécanique, l'anatomie et la chimie. On frappa à ce sujet une médaille +représentant d'un côté le portrait du roi, et de l'autre Minerve ayant +autour d'elle une sphère, un squelette, un alambic. Les mots de la +légende étaient: _Naturæ investigandæ et perficiendis artibus_, et ceux +de l'exergue: _Regia scientiarum academia instituta M. DC. LXV_[272]. +Reconnaissante de la protection qu'il accordait aux lettres, l'Académie +Française reçut Colbert parmi ses membres, en 1667. On a souvent répété, +sur la foi d'un historien de l'Académie, l'abbé d'Olivet, qu'en nommant +Colbert, celle-ci l'avait dispensé du discours de réception obligé, et +que cette faveur n'avait été accordée qu'à lui seul. D'abord, il est à +croire que Colbert eût été peu flatté d'un semblable privilège. Mais un +passage de la _Gazette de France_ détruit formellement l'assertion de +l'abbé d'Olivet, et lève tous les doutes à ce sujet. Le passage est +curieux. + + «De Paris, le 30 avril 1667.--Le 21 du courant, le duc de + Saint-Aignan, ayant été prendre le sieur Colbert en son logis, le + conduisit en l'Académie Françoise, établie chez le chancelier de + France, laquelle l'avoit depuis longtemps invité à lui faire + l'honneur d'être un de ses membres; et après y avoir été reçu avec + les cérémonies ordinaires, il fit un discours à la louange du roi + avec tant de grâce et de succès qu'il en fut admiré de toute cette + savante compagnie[273].» + +On le voit donc, Colbert subit la loi commune, et paya son tribut au +discours de réception. Quelque temps après, frappé de la lenteur avec +laquelle l'Académie travaillait au dictionnaire de la langue dont elle +s'occupait alors depuis plus de quarante ans, il régla les heures de ses +séances et lui fit donner, ajoute-t-on, une pendule, «avec ordre au +sieur Thuret, horloger, de la conduire et de l'entretenir.» En même +temps, pour hâter la publication du dictionnaire et stimuler le zèle des +académiciens, Colbert leur accorda des jetons de présence, et, depuis +cette époque, a dit un académicien, «on travailla mieux et dix fois plus +qu'on n'avait fait jusqu'alors[274].» + +Cependant, les pensions aux gens de lettres et la création des académies +ne formaient que la moindre partie des encouragements que ce ministre +accordait aux beaux-arts. Le 2 janvier 1664, Louis XIV lui avait donné +la charge de surintendant des bâtiments en remplacement d'un sieur +Ratabon[275]. Tant qu'elle avait été occupée par ce dernier, la charge +de surintendant des bâtiments n'avait eu, faute d'argent sans doute, +aucune importance; mais dès que l'ordre fut rétabli dans les finances, +et que Colbert eut les bâtiments dans ses attributions, les choses +changèrent de face. Les dépenses de Louis XIV en bâtiments, ont été +énormes. On ne couvre pas impunément le sol de palais, de statues, +d'arcs de triomphe, de monuments de toute sorte; mais la passion et +l'esprit de parti ont quelquefois grossi ces dépenses dans des +proportions fabuleuses. Après Voltaire, qui les évalua à 500 millions, +Mirabeau avait dit qu'elles atteignirent le chiffre de 1,200 +millions[276]. Volney alla beaucoup plus loin, et il les porta à +4,600,000,000[277]. En même temps, on ajoutait que, pour anéantir la +preuve de ces profusions, Louis XIV avait brûlé tous les registres où +elles étaient constatées. Or, ces registres ont été retrouvés; ils +existent en plusieurs copies, appartenant les unes à la Bibliothèque +royale, d'autres à des particuliers. De savants et zélés bibliophiles, +véritables pionniers de l'histoire, les ont compulsés avec soin, ont +constaté leur authenticité, les ont contrôlés les uns par les autres, et +il en résulte que toutes les dépenses de Louis XIV, en bâtiments, ne se +sont élevées qu'à CENT SOIXANTE-CINQ MILLIONS, monnaie de son +temps[278]. + +Toutefois, il ne faut pas se le dissimuler, cette somme de 165 millions +représentait alors une valeur énorme. A l'époque où la plupart des +travaux auxquels elle fut affectée s'exécutèrent, le chiffre moyen du +budget était de 90 millions, et il s'en fallait de beaucoup que la +France le payât aussi aisément qu'elle paye actuellement un budget de +1400 millions. Si l'on a égard au chiffre de la population, qui +n'excédait guère alors 20 millions d'habitants, au grand nombre de +privilégiés que leur naissance ou leurs fonctions exemptaient de +l'impôt, on demeurera convaincu que cette somme de 165 millions dut +être, comparativement, très-onéreuse aux populations. C'était donc là +une magnifique dotation. Pendant vingt ans, Colbert fut le dispensateur +tout-puissant de ce budget dépensé presque en entier sous son +administration. Il avait pour les beaux-arts un goût naturel que son +voyage en Italie n'avait fait qu'accroître; il savait en outre qu'un des +plus sûrs moyens de plaire au roi, de l'occuper agréablement, était de +l'entourer des merveilles de l'architecture, de la peinture et de la +sculpture. Il appela donc à lui tous les artistes de talent, leur +communiqua un peu de son activité, examina, discuta leurs plans, les +soumit à l'épreuve du concours public, et bientôt se produisit cette +série de chefs-d'œuvre en tous genres, dont, avec raison, la France est +aujourd'hui si fière, et auxquels, de toutes les parties du monde, les +étrangers viennent incessamment payer le tribut de leur admiration. + +Un des premiers projets dont Colbert eut à s'occuper fut la construction +de la principale façade du Louvre. Ce fut là une affaire, et même une +grande affaire qui comporte quelques détails. On avait commencé cette +façade sur les dessins de Le Vau, premier architecte du roi, lorsque +Colbert suspendit les travaux et demanda un nouveau plan aux architectes +de Paris. Parmi ceux-ci, un d'entre eux exposa, sans se nommer, un plan +admirable: c'était Claude Perrault qui était en même temps médecin du +roi. Pourtant, Colbert hésitait encore. Il y avait alors à Rome un +artiste célèbre, tout à la fois peintre, sculpteur, architecte, comme +avait été Michel-Ange; il s'appelait _Bernini_. Colbert voulut d'abord +avoir son avis, son plan; puis, il résolut de le faire venir à Paris. +Voici la lettre que Louis XIV lui écrivit, pour l'y appeler: + + Seigneur cavalier Bernin, je fais une estime si particulière de + votre mérite que j'ai un grand désir de voir et de connaître une + personne aussi illustre, pourvu que ce que je souhaite se puisse + accorder avec le service que vous devez à notre Saint-Père le Pape + et avec votre commodité particulière. Je vous envoie en conséquence + un courrier exprès, par lequel je vous prie de me donner cette + satisfaction, et de vouloir entreprendre le voyage de France, + prenant l'occasion favorable qui se présente du retour de mon + cousin le duc de Créqui, ambassadeur extraordinaire, qui vous fera + savoir plus particulièrement le sujet qui me fait désirer de vous + voir et de vous entretenir des beaux dessins que vous m'avez + envoyés pour le bâtiment du Louvre; et du reste me rapportant à ce + que mondit cousin vous fera entendre de mes bonnes intentions, je + prie Dieu qu'il vous tienne en sa sainte garde, seigneur cavalier + Bernin. + + «Louis. + + «_Contre-signé_: DE LIONNE[279]. + + «A Paris, ce 11 avril 1665.» + +Quel artiste ne se fût empressé de répondre à une aussi flatteuse +invitation, accompagnée, pour prévoir et lever tous les obstacles, d'un +premier présent de 30,000 livres? Le Bernin partit donc, emmenant avec +lui un de ses fils, deux de ses élèves, une nombreuse suite, et il reçut +pendant tout son voyage des honneurs inusités. D'après les ordres du +roi, les magistrats de toutes les villes qu'il traversa le +complimentèrent et lui offrirent les vins d'honneur, hommage réservé aux +seuls princes du sang. Sur sa route, des officiers de la cour lui +apprêtaient à manger, et, quand il approcha de Paris, un maître d'hôtel +du roi vint à sa rencontre pour le recevoir et l'accompagner partout. A +peine fut-il arrivé, que Colbert lui rendit visite de la part du roi, +qui, à son tour, lui fit l'accueil le plus distingué. Le Bernin n'était +pas seulement un artiste de mérite, c'était aussi un habile courtisan. +Dans sa première entrevue avec Louis XIV, il lui proposa de faire son +buste. Quelque temps après, comme le roi posait devant lui, ayant écarté +une boucle de cheveux qui recouvrait le front de son modèle: «_Votre +Majesté_, lui dit-il, _peut montrer son front à toute la terre_.» Le mot +fit fortune, et bientôt tous les courtisans adoptèrent la coiffure à la +Bernin. Quant au plan du Louvre, il réussit moins bien. Ce plan avait +d'abord été adopté, et les fondations en furent posées avec éclat le 17 +octobre 1665; mais, comme il exigeait que tous les anciens bâtiments +fussent détruits, contrairement aux vues du roi et de Colbert, on y +renonça après le départ du Bernin, et l'on revint à celui de Claude +Perrault. Louis XIV aurait voulu retenir Le Bernin à Paris, et il lui +promettait 3,000 louis d'or par an. Le Bernin, dont la vanité excessive +s'était encore accrue par suite des honneurs exagérés qu'on lui avait +rendus, persista à quitter la France, sous prétexte que l'hiver y était +trop rigoureux pour sa santé, mais plutôt dit-on, parce qu'il supposait +Lebrun, Perrault et d'autres artistes jaloux de son talent. Magnifique à +l'excès jusqu'au bout, Louis XIV lui fit remettre, la veille de son +départ, 3,000 louis d'or (33,000 livres) en trois sacs avec un brevet de +6,000 livres de pension annuelle et un de 1,200 livres pour son fils. En +même temps, l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres fut invitée à +faire la devise d'une médaille destinée à immortaliser ce voyage sans +résultat. Cette médaille fut en effet frappée. Elle représente d'un côté +le portrait du Bernin, et, au revers, les muses de l'art, avec cet +exergue: _Singularis in singulis, in omnibus unicus_. Le voyage seul du +Bernin, sans compter la pension de 6,000 livres qu'il toucha jusqu'en +1680, coûta 103,000 livres[280]. On a vu ce qu'il produisit: un buste du +roi. Plus tard, il est vrai, le Bernin envoya de Rome une statue +équestre de Louis XIV; mais la tête en fut trouvée tellement +disgracieuse qu'il fallut la remplacer par une tête copiée sur l'antique +par Girardon. C'est la statue que l'on voit encore à Versailles, au bout +de la pièce des Suisses. Heureusement, son plan du Louvre avait été +rejeté, grâce à Colbert, auprès duquel ni le plan ni son auteur n'eurent +le don de réussir, et la colonnade du Louvre fut exécutée, d'après le +plan de Claude Perrault. + +Cependant, Colbert s'aperçut bien tôt qu'il avait flatté dans Louis XIV +une passion terrible, insatiable, et que les dépenses, chaque jour +croissantes, affectées aux bâtiments, tendaient sans cesse à détruire +l'équilibre qu'il avait eu tant de peine à rétablir dans les finances. +Dès 1667, ses craintes devinrent très-vives, et il les exprima à Louis +XIV dans un mémoire[281]. Ce mémoire porte en substance que, si le roi +veut bien chercher dans Versailles où sont plus de 1,500,000 écus qui y +ont été dépensés depuis deux ans, il aura bien de la peine à les +trouver; que ses divertissements sont tellement mêlés avec la guerre de +terre qu'il est bien difficile de les diviser; que, s'il examine combien +de dépenses inutiles il a faites, il verra que, si elles étaient toutes +retranchées, il ne serait pas réduit à la nécessité où il est. + + «En mon particulier, ajoute Colbert saisi d'un noble patriotisme, + je déclare à Votre Majesté qu'un repas inutile de 1,000 écus me + fait une peine incroyable, et lorsqu'il est question de millions + d'or pour la Pologne, je vendrais tout mon bien, j'engagerais ma + femme et mes enfants, et j'irais à pied toute ma vie pour y + fournir, si c'était nécessaire. Votre Majesté excusera, s'il lui + plaît, ce petit transport... Votre Majesté doit considérer qu'elle + a triplé les dépenses de ses écuries... Si Votre Majesté examine + bien, elle trouvera que cette augmentation en livrées, en + nourritures d'hommes et de chevaux, en achats, en gages, va à plus + de 200,000 livres tous les ans... Si Votre Majesté considère son + jeu, celui de la reine, toutes les fêtes, repas, festins + extraordinaires, elle trouvera que cet article monte environ à plus + de 500,000 livres, et que les rois, ses prédécesseurs, n'ont jamais + fait cette dépense, et qu'elle n'est pas du tout nécessaire.» + +Colbert s'excuse ensuite d'avoir tant tardé de présenter ces +observations au roi: + + «La première raison, dit-il, c'est que j'avais à contredire ce que + Votre Majesté aime le plus fortement; la seconde, que, encore que + Votre Majesté agréât tout ce que je lui dis touchant les exils, + les rappels et les emprisonnements de ses sujets, je ne vois pas + que Votre Majesté y ait fait aucune réflexion, et j'ai commencé de + douter si la liberté que j'avais prise était agréable à Votre + Majesté; la troisième, qu'il m'a semblé que Votre Majesté + commençait de préférer ses plaisirs, ses divertissements à toute + chose, et cela, fondé sur deux rencontres considérables: la + première, ayant fait voir à Saint-Germain que Votre Majesté devait + fortifier son armée navale dans le même temps que Votre Majesté + disait qu'il fallait se tirer le morceau de la bouche pour y + fournir, dans ce moment-là, Votre Majesté dépense 200,000 livres + comptant pour un voyage de Versailles, savoir, 13,000 pistoles pour + son jeu et celui de la reine et 50,000 livres en repas + extraordinaires: la seconde que, encore que Votre Majesté voie dans + ce moment-ci l'état de ses affaires prêtes à tomber, _par l'excès + de toutes sortes de dépenses_, dans un abyme de nécessités qui + produit toute sorte de désordres, Votre Majesté, dis-je, fait faire + une dépense de 100,000 livres à chacune de ses compagnies de + mousquetaires. Quand un mousquetaire à la basse paie aura consommé + la solde de 360 livres en ornements inutiles, de quoi veut-on qu'il + vive pendant cette année? Il faut que, par douceur ou par force, il + vive aux dépens de son hôte; les lieux où il demeure ne paient plus + la taille, et tout tombe dans la confusion. Ah! plût à Dieu que + Votre Majesté eût une fois bien examiné cette matière! Elle + trouverait que sa gloire souffre de ces fanfares, de ces ornements + inutiles, dont la dépense, outre cela, ruine et les officiers et + les cavaliers.» + +En terminant, Colbert blâme sévèrement les mouvements de troupes, «_à +qui on fait jouer la navette par des marches perpétuelles, ruineuses_,» +et dit en parlant des revues qu'il n'avait jamais compris qu'elles +dussent _venir chercher le roi, ni que la marche et l'assemblée des +armées au dedans du royaume, qui en attire la ruine, pût devenir un +amusement de dames_[282]. + + «J'avais vu auparavant, dit-il enfin, le secrétaire d'État de la + guerre, avec celui qui avait le soin des finances, chercher + ensemble de n'être point à charge aux peuples; on écoutait les + habitants des villes quand ils venaient se plaindre; on leur + rendait justice sévère sur les officiers et les troupes; à présent, + aucun n'ose se plaindre, car tous ceux qui sont venus ont été + traités de _coquins_, de _séditieux_, et les peuples ont appris ces + mauvais traitements, qui ont été prononcés par celui qui parle au + nom de Votre Majesté[283].» + +Remontrances sévères, mais justes et courageuses. Malheureusement, elles +demeurèrent sans effet. On a vu plus haut que les sommes employées par +Louis XIV en bâtiments et encouragements aux beaux-arts et manufactures, +s'élevèrent de 1661 à 1710, à 165 millions. Il ne sera pas sans intérêt +de faire connaître quelle somme fut affectée à chaque objet en +particulier[284]. + + Dépense totale de Versailles, églises, Trianon, Clagny, Saint-Cyr, la + machine de Marly, la rivière d'Eure, Noisy et les Moulineaux 81,151,414 liv. + Tableaux, étoffes, argenterie, antiques 6,386,774 + Meubles et autres dépenses 13,000,000 + Chapelle (_construite de_ 1699 à 1710) 3,260,241 + Autres dépenses de tout genre 13,000,000 + __________ + Total pour Versailles et dépendances 116,798,229 + Saint-Germain 6,455,561 + Marly (_non compris la machine qui figure à l'article + Versailles_[285]) 4,501,279 + Fontainebleau 2,773,746 + Chambord 1,225,701 + Louvre et Tuileries 10,608,969 + Arc de triomphe de Saint-Antoine[286] 513,755 + Observatoire de Paris (_construit de 1667 à 1672_). 725,174 + Hôtel royal et église des Invalides[287] 1,710,332 + Place royale de l'hôtel Vendosme 2,062,699 + Le Val-de-Grâce[288] 3,000,000 + Annonciades de Meulan 88,412 + Canal des deux mers (_non compris ce qui a été fourni par + les États du Languedoc_) 7,736,555 + Manufactures des Gobelins et de la Savonnerie 3,645,945 + Manufactures établies en plusieurs villes 1,707,990 + Pensions et gratifications aux gens de lettres 1,979,970 + _________ + Total général des dépenses 165,534,315 liv. + +Si l'on cherche à se rendre compte approximativement de la valeur +actuelle de cette somme, et qu'on se contente de prendre pour base la +moyenne du prix du marc d'argent sous Louis XIV et en 1846, on trouve +que les dépenses de ce roi, en bâtiments, encouragements et +gratifications, représenteraient, de nos jours, 350 millions environ. +Mais que l'on évoque un instant devant son imagination les seules +merveilles de Versailles, et que l'on se demande ensuite si, exécutées +de notre temps, toutes les constructions de Louis XIV ne coûteraient pas +près d'un milliard[289]. + + + + +CHAPITRE VIII. + + Canal de Languedoc.--Motifs qui en faisaient solliciter + l'ouverture.--Proposition faite à Colbert par Riquet + (1663).--Difficultés à surmonter.--Le gouvernement discute la + question de savoir si le canal doit être fait par l'État ou par un + particulier.--Raisons qui font adopter ce dernier parti.--Riquet + est en butte à l'envie et au dénigrement de ses + concitoyens.--Colbert lui témoigne une véritable amitié.--Dépense + totale du canal.--Vers de Corneille à ce sujet.--Canal d'Orléans. + + +Parmi les travaux dont les _Comptes des bastiments du roy_ font +connaître la dépense, il en est un que Colbert prit sous sa protection +spéciale et auquel il tint à honneur d'associer son nom; c'est le canal +de Languedoc, travail gigantesque dont Charlemagne lui-même semble avoir +entrevu les admirables résultats, et qui avait déjà donné lieu, sous +François Ier, Charles IX, Henri IV et Louis XIII, à des projets +discutés en Conseil. Plusieurs motifs d'une grande importance étaient +cause que l'on souhaitait vivement l'exécution de ce canal. Tous ceux +qui en avaient étudié le projet faisaient observer avec raison que, par +ce moyen, les marchandises de l'Océan et de la Méditerranée pourraient +être transportées de l'une à l'autre mer en évitant de passer par le +détroit de Gibraltar, où les navires couraient beaucoup de danger; qu'en +cas de disette en Languedoc ou dans la Guyenne, il serait très-aisé de +faire arriver les grains dans celle de ces contrées qui en manquerait; +que le Haut-Languedoc où les blés abondaient en verserait presque sans +frais dans le Bas-Languedoc, beaucoup moins favorisé, sous ce rapport, +et que celui-ci enverrait en échange, par la même voie, ses vins et tout +ce qu'il tirait de son commerce avec la province de Lyon. On ajoutait +encore, et c'était une raison déterminante dans les idées du temps, que +les étrangers qui feraient le commerce de transport de l'une à l'autre +mer laisseraient des sommes considérables à la province. Enfin, à toutes +ces considérations où les intérêts matériels étaient seuls en jeu, s'en +joignait une dernière d'une autre nature, mais qui n'exerçait pas une +moindre influence sur les esprits. On disait que les Romains eux-mêmes, +si vantés pour leurs travaux, n'avaient rien fait de comparable au canal +qu'il s'agissait d'exécuter, et qu'il en reviendrait non-seulement +beaucoup de profit, mais aussi beaucoup d'honneur à la nation qui les +aurait surpassés près des lieux mêmes où ils avaient laissé la plus +forte empreinte de leur passage et de leur grandeur[290]. + +Jamais, en effet, entreprise plus magnifique et plus séduisante n'avait +été proposée à un ministre ami des grandes choses. Quatorze lieues +seulement séparent l'Aude et la Garonne, dont l'une se jette, comme on +sait, dans la Méditerranée, l'autre dans l'Océan, et il semblait au +premier abord que la jonction de ces rivières au moyen d'un canal ne +présentait pas des obstacles insurmontables. Bien plus, toutes les fois +que le projet avait été étudié, soit par les États, soit à la requête du +gouverneur, on l'avait déclaré exécutable; mais cette possibilité de le +mener à bonne fin laissait probablement beaucoup de doute dans les +esprits; car, malgré les avantages qu'on espérait en retirer, le canal +de Languedoc était encore à l'état de projet au commencement de l'année +1662. + +Il y avait alors dans les gabelles de cette province un homme que la +nature avait fait un grand géomètre. Possesseur de quelques terres au +pied d'une montagne, principal empêchement à l'ouverture du canal de +jonction des deux mers, il cherchait depuis plusieurs années le moyen de +surmonter cet obstacle. Après plusieurs essais faits en petit dans sa +propriété, essais dont les traces ont été religieusement conservées par +ses descendants, Pierre-Paul de Riquet, seigneur de Bonrepos, d'une +famille noble originaire de Provence, crut enfin avoir trouvé ce moyen, +et fit part de son projet à Colbert dans une lettre où respire une +bonhomie charmante: + + «Vous vous étonnerez, dit-il, que j'entreprenne de parler d'une + chose qu'apparemment je ne connois pas, et qu'un homme de gabelle + se mêle de nivelage. Mais vous excuserez mon entreprise lorsque + vous saurez que c'est de l'ordre de Monseigneur l'archevêque de + Toulouse que je vous écris[291].» + +Riquet raconte ensuite à Colbert que l'archevêque de Toulouse, l'évêque +de Saint-Papoul et plusieurs autres personnes de condition sont allées +sur les lieux avec lui; qu'ils en sont revenus persuadés de la vérité de +ce qu'il leur avait dit sur la possibilité de faire le canal, et l'ont +engagé à lui soumettre la relation qu'il envoie, «mais en assez mauvais +ordre; car n'entendant ni grec ni latin, et sachant à peine parler +français, il ne peut pas s'expliquer sans bégayer.» + +Quant au projet, la difficulté principale avait toujours été d'amener +assez d'eau à un point de partage appelé les _Pierres Naurouse_, élevé +de plus de cent toises au-dessus du niveau des deux mers, et d'où l'eau +pût être dirigée de l'un ou de l'autre côté du canal avec assez +d'abondance pour l'alimenter. Riquet trouva le moyen de ramasser +plusieurs ruisseaux considérables, auxquels on n'avait pas même songé +avant lui, à cause de leur éloignement, et de les utiliser, malgré des +obstacles matériels, en apparence insurmontables, que présentaient les +escarpements de la _Montagne Noire_, aux pieds de laquelle les Pierres +de Naurouse étaient situées. Dès lors le succès de l'entreprise fut +assuré. Bientôt après, l'archevêque de Toulouse présenta Riquet à +Colbert. Cependant, plusieurs années se passèrent avant qu'on se mît à +l'œuvre. Comme les États de Languedoc devaient contribuer à la dépense, +ils nommèrent des commissaires pour vérifier le projet de Riquet, et il +fut décidé que celui-ci ferait d'abord une rigole d'essai. Cet essai +devait coûter 200,000 livres. Plein de confiance dans son plan, Riquet +n'hésita pas à faire cette dépense. + + «Mais en ce cas, Monseigneur, écrivait-il à Colbert le 27 novembre + 1664, mettant en risque mon bien et mon honneur, à défaut de + réussite, il me semble raisonnable, par contre-coup, que j'acquière + un peu de l'un et un peu de l'autre en cas que j'en sorte + heureusement. J'espère être à Paris dans le mois de janvier + prochain... Et ce sera alors, Monseigneur, que je me donnerai + l'honneur de vous dire mieux de bouche mes sentiments à ce sujet. + Vous les trouverez raisonnables, assurément; car j'affecterai de + vous porter des propositions de justice, et, par conséquent, de + votre goût; et en cela, je suivrai mon naturel franc et libre, et + point chicannier[292].» + +Riquet vint donc à Paris, et, le 25 mai 1665, il obtint par lettres +patentes le droit de travailler _aux rigoles nécessaires pour faire +l'essai de la pente et de la conduite des eaux_. Deux mois après, cet +essai touchait à son terme, et l'infatigable ingénieur écrivait à +Colbert que bien des gens seraient surpris du peu de temps qu'il y +aurait employé et de la faible dépense qui en résulterait; qu'au surplus +la réussite était infaillible, mais d'une manière toute nouvelle et à +laquelle ni lui ni personne n'avait songé jusqu'alors; car le chemin où +il passait maintenant lui était toujours demeuré inconnu, quelque soin +qu'il eût mis à le découvrir; que la pensée lui en était venue à +Saint-Germain, et que sa rêverie s'était trouvée juste, le niveau ayant +confirmé ce que son imagination lui avait dit à deux cents lieues de là. +Colbert répondit le 14 août suivant à cette lettre qu'il était très-aise +de voir l'espérance où était Riquet concernant le _grand dessein de la +jonction des deux mers_, qu'outre la gloire qui en reviendrait à son +auteur le roi lui en saurait beaucoup de gré, son intention étant de +faire exécuter le canal par ses soins de préférence à tous autres; +qu'ainsi, une fois la rigole d'essai achevée, il pourrait se mettre en +route pour Paris, en ayant soin toutefois de bien discuter les moyens, +que l'on aurait en main pour faire trouver au roi les fonds nécessaires, +afin que, ces moyens étant bien digérés, on pût les lui proposer sans +retard[293]. + +Tout semblait donc marcher au gré de Riquet, mais de nouvelles épreuves +lui étaient encore réservées. La dépense du canal avait d'abord été +évaluée à 6 millions environ, et ni le roi ni Colbert ne voulaient y +affecter une pareille somme. Cependant, vers la même époque, le roi +dépensait en bâtiments, dans une seule année, 6,242,828 livres[294]. Le +prince de Conti, gouverneur du Languedoc, fit alors un appel aux États +et les excita à s'associer à l'exécution du canal, leur promettant que, +«de son côté, Louis XIV retrancherait des dépenses nécessaires ailleurs, +pour y contribuer de l'argent de son trésor royal.» Rendus défiants par +l'expérience, et craignant que les sommes qu'ils auraient votées ne +fussent appliquées à d'autres objets, les États déclarèrent, le 26 +février 1666, qu'ils ne pouvaient, ni pour le présent ni pour l'avenir, +participer à la dépense des ouvrages du canal. Heureusement, Riquet +n'était pas à bout d'expédients. Il proposa de faire procéder à la +construction du canal en donnant à l'entrepreneur la faculté de prendre +toutes les terres nécessaires, lesquelles seraient payées par le roi, +après estimation. Au moyen de ces acquisitions, on pourrait ériger un +fief considérable, comprenant le canal, ses rigoles et chaussées, depuis +la Garonne jusqu'à ses dégorgements dans la Méditerranée y compris le +canal d'alimentation, depuis la Montagne Noire, où il prenait naissance, +jusqu'aux Pierres de Naurouse. Les possesseurs de ce fief en jouiraient +à perpétuité, et ils auraient, entre autres droits, le pouvoir exclusif +de construire sur les bords du canal un château, des moulins, des +magasins pour l'entrepôt des marchandises, etc., etc. + +Avant de statuer sur la proposition de Riquet, une question d'une +extrême importance, et qui s'est souvent représentée depuis, +principalement dans ces dernières années, fut agitée dans le Conseil. +Convenait-il aux intérêts de l'État que le roi gardât la propriété du +canal pour le faire exploiter, soit en régie, soit en ferme, ou bien, +était-il préférable de l'abandonner à des particuliers? A la suite d'une +longue délibération sur les détails de laquelle les archives du canal +de Languedoc ont conservé de précieux renseignements, la question fut +résolue dans le dernier sens. La majorité du Conseil fut d'avis qu'un +ouvrage qui exigeait une attention continuelle et des dépenses +journalières ne pouvait être confié sans inconvénient à une régie +publique, qu'il était bien plus avantageux et plus sûr d'en laisser la +conduite à un particulier, de l'intéresser fortement à la prospérité de +l'entreprise en lui en donnant la propriété, et _de mettre ainsi +l'intérêt public sous la sauvegarde de l'intérêt personnel_. De cette +manière, ni un embarras momentané dans les finances, ni les malheurs de +l'État, si les circonstances devenaient contraires, ne pouvaient faire +craindre d'interruption dans les travaux, et l'on assurait en même temps +la solidité, l'entretien et l'amélioration du canal. Décision pleine de +raison, de sagesse, dont Colbert fut sans doute l'âme, et sans laquelle +le canal de Languedoc, vingt fois abandonné, repris, interrompu, n'eût +peut-être été achevé qu'un siècle plus tard! + +La proposition de Riquet fut donc acceptée et régularisée ensuite par un +édit du mois d'octobre 1666. Riquet acheta le nouveau fief à condition +qu'il n'en pourrait être dépossédé que moyennant remboursement de toutes +les sommes dépensées par lui, et il s'engagea à employer le produit du +fief à la construction du canal. En même temps, le roi fixa les droits +qui seraient perçus pour le transport des marchandises sur le canal, et +ordonna, pour subvenir aussi aux dépenses, la création d'un certain +nombre d'offices de regrattiers et vendeurs de sel, ainsi que la vente +de plusieurs autres petits droits. Les États seuls résistaient encore; +ils ne votèrent des fonds que lorsqu'ils virent l'œuvre en cours +d'exécution, le succès assuré, et ces fonds furent principalement +destinés à racheter les charges, très-onéreuses à la contrée, dont +Colbert avait abandonné le produit à l'entrepreneur du canal. + +Le génie et la persévérance de Riquet avaient donc enfin gain de cause. +Dans l'espace de six ans, toute la partie du canal située entre le point +de partage des Pierres de Naurouse et la Garonne fut achevée. Le +protecteur de Riquet, celui qui l'avait adressé et présenté à Colbert, +l'archevêque de Toulouse, s'embarqua un des premiers à Naurouse pour se +rendre dans sa métropole. Cette consécration du succès fut une réponse +éclatante à la calomnie et à l'envie qui depuis longtemps s'acharnaient +contre Riquet. En effet, comment eût-on pardonné à un homme du pays +d'avoir entrepris une œuvre semblable? Le vieux proverbe à l'adresse des +localités haineuses et jalouses se vérifia donc encore une fois. + + «Si vous voulez écouter les gens du pays, dit une relation + contemporaine, vous n'en trouverez presque point qui ne vous + soutiennent que l'entreprise du canal n'aura aucun succès. Car, + outre les préjugés de l'ignorance, plusieurs en parlent par + chagrin, peut-être parce que, pour faire le canal, on leur a pris + quelque morceau de terre dont ils n'ont pas été dédommagés au + double et au triple, selon qu'ils se l'étoient proposé. Il y a + d'ailleurs des esprits bourrus qui vous diront la même chose parce + qu'ils sont accoutumés à désapprouver tout ce qui s'entreprend + d'extraordinaire. Il s'en trouve même d'assez mal tournés pour en + parler mal, par l'envie et la jalousie qu'ils ont contre le mérite + et le bonheur du sieur Riquet; et enfin, comme il y a peu de + personnes dans cette province qui soient versées en ces sortes de + matières et qui aient l'intelligence de ces travaux, plusieurs n'en + parlent que comme ils en entendent parler aux autres, et, comme il + y a toujours des mécontents, ces ouvrages ne manquent pas de + contradicteurs. Après que l'on a vu que la rigole a porté les eaux + de la Montagne-Noire au bassin de Naurouse, personne n'a plus douté + de la possibilité de l'entreprise. Tout le venin s'est porté alors + du côté des travaux, et on les a décriés de telle sorte que c'est + merveille de trouver un homme qui ne soit pas prévenu de + l'impression que cette entreprise ne réussira jamais[295].» + +Heureusement, les clameurs de l'envie ne troublèrent pas Riquet. +Toujours absorbé par les divers ouvrages du canal, il modifiait, +améliorait son premier plan, voulait tout voir, être partout, et, dans +sa sollicitude, ne se croyait pas suffisamment remplacé par douze +inspecteurs généraux qui dirigeaient et surveillaient les travaux sous +ses ordres. Souvent douze mille hommes y étaient employés à la fois. +Ils étaient divisés en plusieurs ateliers. Chaque atelier avait un chef, +sous lequel étaient cinq brigadiers, et chaque brigadier conduisait +cinquante travailleurs. Riquet était aussi secondé par son fils aîné, à +qui Colbert témoigna de l'amitié. En même temps, il s'était chargé de +grands travaux que le roi avait résolu de faire exécuter au port de +Cette, où, par suite d'une modification du premier projet, le canal +devait aboutir. Cependant, les fonds qu'on lui avait promis se faisaient +souvent attendre; alors, pour ne pas interrompre les travaux, Riquet +avançait tout son bien et empruntait de tous côtés. Puis, il écrivait +que l'intendant de la province l'estimait bien malheureux d'avoir trouvé +l'art de détourner les rivières et de ne savoir pas arracher tout +l'argent nécessaire pour ses grands et importants travaux; mais que son +entreprise était le plus cher de ses enfants, qu'il y recherchait la +gloire et non le profit, souhaitant avant tout de leur laisser, non de +grands biens, mais de l'honneur. Une autre fois, Riquet exprimait la +même pensée dans des termes qui le révèlent tout entier et le font +aimer. «Je regarde, disait-il à Colbert, mon ouvrage comme le plus cher +de mes enfants: _ce qui est si vrai qu'ayant deux filles à établir, +j'aime mieux les garder encore chez moi quelque temps, et employer aux +frais de mes travaux ce que je leur avais destiné pour dot_.» On voit +avec plaisir Colbert apprécier ce noble caractère comme il méritait de +l'être. En 1672, Riquet fut gravement malade. Le ministre lui écrivit la +lettre, suivante empreinte d'une véritable affection pour l'illustre +ingénieur. + + «L'amitié que j'ai pour vous, les services que vous rendez au roi + et à l'État dans la plupart des soins que vous prenez, et + l'application tout entière que vous donnez au grand travail de la + communication des mers, m'avoient donné beaucoup de douleur du + mauvais état auquel votre maladie vous avoit réduit; mais j'en ai + été bien soulagé par les lettres que je viens de recevoir de votre + fils, du 23 de ce mois, qui m'apprennent que vous êtes entièrement + hors de péril, et qu'il n'est plus question que de vous rétablir et + de reprendre les forces qui vous sont nécessaires pour achever une + si grande entreprise que celle où votre zèle pour le service du roi + vous a fait engager; et, quoique cette nouvelle m'ait donné + beaucoup de joie, je ne laisserai pas d'être en inquiétude jusqu'à + ce que je reçoive de votre main des assurances de votre bonne + santé. Ne pensez qu'à la rétablir, et soyez bien persuadé de mon + amitié et de l'envie que j'ai de procurer à vous et à votre famille + des avantages proportionnés à la grandeur de votre entreprise. Je + suis tout à vous. + + «COLBERT.» + + «Paris, ce 30 novembre 1672[296].» + +Et, comme pour mieux marquer le vif intérêt qu'il portait à son père, +Colbert écrivait à la même date au fils aîné de Riquet: + + «J'ai reçu la lettre que vous m'avez escrit le 23 de ce mois, par + laquelle vous me donnez advis de ce qui se passe dans la maladie de + M. votre père. J'ay appris avec un plaisir extrême qu'il est hors + de danger, et que sa santé va tous les jours de mieux en mieux; il + est bien important qu'il pense uniquement à se restablir, et que + vous l'empeschiez de s'appliquer au travail jusqu'à ce qu'elle soit + parfaite. Cependant je seray bien aise d'apprendre par vous ce qui + se fera pour advancer les ouvrages du canal, et pour restablir le + désordre qui est arrivé à la grande jettée du cap de Cette; mais + surtout faites-moi sçavoir soigneusement, par tous les ordinaires + que vous aurez de m'escrire, l'estat de santé de M. votre + père[297].» + +Le canal du Languedoc fut entièrement achevé en 1681, six mois après la +mort de Riquet, arrivée le 1er octobre 1680. Sa longueur totale, de +Cette à la Garonne, était de cinquante-quatre lieues, et il n'avait pas +fallu moins de soixante-quinze écluses pour remédier aux inégalités du +terrain. Suivant les _Comptes des bastiments du roy_, Louis XIV aurait +contribué à la dépense pour 7,736,555 livres. Les archives du canal +établissent que cette somme n'aurait pas été versée en entier. + +Voici, d'après ces archives, la récapitulation de toutes les dépenses: + + l. s. d. + + Fourni par le roi 7,484,051 » » } l. s. d. + ----par les États du Languedoc 5,807,831 16 6 } 15,249,399 16 6 + ----par Riquet 1,957,517 » » } + + A déduire pour les ouvrages du port de Cette et du + canal de communication de l'étang de Thau à la mer, + ouvrages que le roi se charge de faire perfectionn 1,080,000 » » + ______________________ + Dépense du canal suivant les arrêts de liquidation + de 1677 et de 1682 14,169,599 16 6 + +Mais il faut ajouter à cette somme, outre 2,110,000 livres qui furent +rejetées des travaux extraordinaires faits par Riquet, au delà de ses +engagements, le prix de construction des magasins pour l'entrepôt des +marchandises, celui des barques, hôtelleries et moulins, l'intérêt des +sommes empruntées. Le prix total du canal de Languedoc s'est donc élevé +à 17 millions environ. + +Parmi les nombreuses pièces de vers qui furent faites pour célébrer le +canal des deux mers, la suivante, de Pierre Corneille, est surtout +remarquable par la pompe de l'expression et l'harmonie du rhythme. Il +est fâcheux que Corneille ait substitué le Tarn à l'Aude, et que ni le +nom de Riquet ni celui de Colbert n'aient trouvé place dans ses vers. + + + SUR LA JONCTION DES DEUX MERS. + + La Garonne et le Tarn en leurs grottes profondes + Soupiroient de tout temps pour marier leurs ondes, + Et faire ainsi couler, par un heureux penchant, + Les trésors de l'aurore aux rives du couchant; + Mais à des vœux si doux, à des flammes si belles, + La nature, attachée à des lois éternelles, + Pour invincible obstacle opposoit fièrement + Des monts et des rochers l'affreux enchaînement. + France, ton grand roi parle, et les rochers se fendent: + La terre ouvre son sein, les plus hauts monts descendent: + Tout cède, et l'eau qui suit les passages ouverts + Le fait voir tout-puissant sur la terre et les mers. + +En 1684, après la mort de Riquet et de Colbert, Louis XIV chargea +Vauban de visiter le canal de Languedoc dans toute sa longueur, pour +s'assurer s'il ne réclamait pas quelque amélioration. Arrivé à Naurouse, +point de partage du canal, l'illustre ingénieur, qui avait fait prendre +et construire tant de citadelles célèbres, examina dans le plus grand +détail tous les travaux exécutés sur la Montagne Noire, et demeura +surtout émerveillé à la vue de l'immense réservoir de Saint-Féréol, qui +n'a pas moins de 7,200 pieds en longueur, 3,000 pieds en largeur et 120 +pieds en profondeur[298]. Mais les difficultés que Riquet avait dû +surmonter pour pratiquer sur les flancs de la Montagne Noire, malgré +leur _affreux enchaînement_, les diverses rigoles qui alimentent le +réservoir de Saint-Féréol, excitèrent surtout son étonnement. Vauban +admira longtemps ces magnifiques travaux; puis, s'adressant aux +personnes qui l'accompagnaient: «Il manque pourtant quelque chose ici, +leur dit-il: c'est la statue de Riquet[299].» Mais, à cette époque, +l'auteur du canal de Languedoc n'était pas mort depuis assez longtemps +pour avoir droit à une statue, et il fallait que la génération, qui +avait douté de son génie, de sa persévérance et du succès de son œuvre, +jusqu'au moment où le succès devint un fait, eût entièrement disparu +avant que l'on songeât à décerner à Riquet un honneur qu'il avait si +bien mérité. + +Le canal d'Orléans, dont un édit du mois de mars 1679 confia l'exécution +au frère du roi, moyennant la jouissance perpétuelle du droit de +navigation, justice et seigneurie, était une œuvre d'une bien moindre +portée, mais dont l'expérience a démontré l'utilité. Déjà, en 1606, +Sully avait rendu un immense service aux bassins de la Loire et de la +Seine en les mettant en relation régulière par le canal de Briare, qui +communique d'un côté avec la Loire, de l'autre avec la rivière de Loing, +et par celle-ci avec Moret, petit port sur la Seine, à deux lieues de +Fontainebleau. Le canal de Briare, qui ne comptait pas moins de quarante +et une écluses sur une longueur de vingt lieues, et qui était le +premier essai de ce genre fait en France, avait prouvé l'importance et +la fécondité de ces sortes de travaux. Plusieurs provinces, et parmi +elles les plus productives du royaume en matières encombrantes et de +première nécessité, le fer et la houille, trouvaient dans la capitale, +au moyen de cette nouvelle voie de communication, des débouchés +avantageux et assurés. Malheureusement, l'irrégularité de la navigation +entre Orléans et Briare était extrême, et toute la Basse-Loire, dont les +relations fluviales avec le bassin de la Seine étaient interrompues +pendant plusieurs mois de l'année, se voyait obligée de recourir aux +transports par terre, infiniment plus coûteux. Le canal d'Orléans eut +pour objet de remédier à ce grave inconvénient. L'édit de concession +portait que la navigation par la jonction des rivières ayant pour +résultat de faire arriver facilement dans toutes les provinces ce que la +nature a donné à chacune en particulier, le roi avait toujours approuvé +ces sortes d'entreprises, principalement quand elles pouvaient accroître +l'abondance en sa bonne ville de Paris, centre du commerce du +royaume[300]. Le canal d'Orléans devait communiquer avec la Loire par le +port Morand, à deux lieues au-dessus d'Orléans, traverser la forêt de ce +nom et entrer dans le canal de Briare à Cepoy, près de Montargis. On +estimait que les vins, eaux-de-vie et vinaigres d'Orléans, ainsi que les +blés, les farines et les charbons de la Basse-Loire et d'autres +marchandises venant de l'Océan pour le bassin de la Seine lui +fourniraient des transports abondants, et cet espoir a été confirmé par +les événements au delà de toutes les prévisions; mais il ne fut pas +donné à Colbert de le voir se réaliser pendant son administration. Une +compagnie à laquelle le duc d'Orléans avait cédé ses droits n'ayant pas, +faute de fonds, rempli les conditions de son traité, il s'ensuivit une +rétrocession, et, à cause du temps que ces difficultés firent perdre, le +canal d'Orléans ne fut livré à la navigation que le 5 mars 1692, treize +ans après l'édit de concession[301]. Grâce à l'énergie et aux ressources +inépuisables de Riquet, la construction de réservoirs immenses, ces +percements de montagnes, ces ouvrages d'art considérables, exécutés +malgré des difficultés pécuniaires et des entraves de toutes sortes, +cette multitude de ruisseaux ramassés de si loin et avec tant de peine, +ce nombre prodigieux d'écluses, tant d'obstacles vaincus enfin, qui +faisaient du canal de Languedoc une œuvre également admirable par la +hardiesse de l'œuvre et la grandeur des résultats, tout cela avait été +entrepris et achevé à peu près dans le même espace de temps qu'on en mit +à creuser le canal d'Orléans. + + + + +CHAPITRE IX. + + Système industriel de Colbert.--Organisation des jurandes et + maîtrises avant son ministère.--Règlements sur les manufactures et + sur les corporations (1666).--État florissant de l'industrie en + France de 1480 à 1620.--Le système de Colbert jugé par ses + contemporains.--Aggravation du tarif de 1664.--Opposition des + manufacturiers aux règlements de Colbert.--Mesures répressives + adoptées contre les délinquants. + + +La manufacture royale de tapisseries de Beauvais fut fondée par Colbert, +en 1664; celle des Gobelins, en 1667[302]. Cependant, même à partir de +cette première époque, on pouvait déjà voir le système industriel de +Colbert se dessiner chaque jour plus nettement. Ce système célèbre peut +se formuler en peu de mots. Dans les idées de Colbert, pour que +l'industrie occupât en France un rang proportionné à la population et à +l'importance du royaume, il fallait trois choses: + +1º Des corporations fortement organisées enveloppant dans leur réseau +les travailleurs de tous les métiers; + +2º Des règlements obligeant tous les fabricants et manufacturiers à se +conformer, en ce qui concernait les largeur, longueur, teinture et +qualité des étoffes de toute sorte, aux prescriptions que les hommes +spéciaux de chaque état auraient reconnues nécessaires. + +3º Un tarif de douanes qui repoussât du territoire tous les produits +étrangers pouvant faire concurrence aux produits français[303]. + +Tel était le système dont Colbert poursuivit le succès avec une énergie +extrême, comblant d'encouragements et de privilèges de tout genre +quiconque secondait ses vues, infligeant des peines excessives, inouïes, +à ceux qui comprenaient leurs intérêts autrement que lui. C'est à ce +système que les économistes italiens du XVIIIe siècle ont donné le +nom de _Colbertisme_, et c'est derrière ce qui en est resté que se +retranchent encore de nos jours, soit pour attaquer, soit pour se +défendre, un grand nombre d'intérêts privés; car la Révolution elle-même +ne l'a pas détrôné, et Napoléon, qui semble avoir pris à tâche de donner +aux XIXe siècle le spectacle des grandeurs et des fautes du règne de +Louis XIV, reprit en partie l'œuvre de Colbert. Comme il s'agit ici +d'une des parties les plus importantes, on peut même dire les plus +populaires de son administration, il est indispensable d'entrer à ce +sujet dans quelques détails. + +Examinons d'abord les conséquences du système que Colbert adopta en ce +qui concerne les corporations et les règlements sur les manufactures. + +Un écrivain du siècle dernier, Forbonnais, a dit avec beaucoup de +raison, en parlant de la France: «_Cette nation, taxée d'inconstance, +est la plus opiniâtre à conserver les fausses mesures qu'elle a une fois +embrassées._» L'histoire du régime des corporations industrielles +fournirait au besoin une nouvelle preuve de cette vérité. Utiles à un +moment donné, du Xe au XIIIe siècle, pour permettre aux +travailleurs de s'organiser contre l'oppression féodale, elles devinrent +bientôt elles-mêmes un instrument d'oppression insupportable pour les +travailleurs pauvres, en même temps qu'elles furent très-onéreuses aux +consommateurs. Déjà, au XIIIe siècle, les ordonnances du pouvoir +royal constatent ce double résultat de l'influence des corporations. En +1348, un édit avait permis à tous ceux _qui étaient habiles_ d'exercer +leur art sans être reçus maîtres; en 1358, un édit de Charles V relatif +aux tailleurs porte que les règles des corporations «_sont faites plus +en faveur et proufit de chaque métier que pour le bien commun_[304].» +Peu de temps après, les corporations ayant pris une part active dans la +sédition des _Maillotins_, Charles VI annulle leurs privilèges, établit +des visiteurs de métiers dépendant uniquement du prévôt de Paris, et +interdit aux artisans de se réunir. Malheureusement, Louis XI eut +besoin, dans sa lutte avec la féodalité, de s'appuyer sur les gens des +métiers, et ils en profitèrent. Bientôt leurs exigences ne connurent +plus de bornes. On imposa la condition des _chefs-d'œuvre_, et les +droits de réception au profit de la communauté furent aggravés. En même +temps, les métiers se subdivisèrent à l'infini et eurent chacun leurs +statuts. On vit surgir alors les procès les plus ridicules, les plus +absurdes. C'étaient les jurés-fruitiers qui plaidaient avec les épiciers +et les pâtissiers, les cabaretiers et taverniers avec les boulangers et +les charcutiers, les cordonniers avec les savetiers, les tailleurs avec +les fripiers. Ces derniers ont été en procès depuis 1530 jusqu'en +1776[305]. Le procès entre les poulaillers et les rôtisseurs ne dura que +cent vingt ans, mais il ne fut pas moins sérieux. Il s'agissait de +savoir si les rôtisseurs avaient le droit de vendre de la volaille et du +gibier cuits. En 1509, les poulaillers le leur disputèrent. On remonta +aux statuts de 1298, et, de procès en procès, on arriva jusqu'en 1628, +où un arrêt du 19 juillet défendit aux rôtisseurs de faire noces et +festins, leur permettant seulement de vendre chez eux, et non ailleurs, +trois plats de viande bouillie et trois de fricassée. «Cependant, dit +gravement Delamarre dans son _Traité de la police_, cette +mésintelligence causa beaucoup de trouble à l'ordre public: les +volailles et le gibier s'en vendaient plus cher.» + +Tels étaient les plus clairs résultats du régime des corporations. A +plusieurs reprises, les ordonnances d'Orléans, de Moulins, de Blois, +essayèrent d'atténuer les abus qui en résultaient. Un édit rendu par +Henri III, au mois de décembre 1581, édit mal connu jusqu'à ces derniers +temps, résume tous les griefs adressés aux corporations. On a accusé +Henri III d'avoir proclamé dans cet édit que le travail était un _droit +domanial et royal_. Valait-il donc mieux laisser ce droit aux +corporations, et, s'il est nécessaire que les travailleurs contribuent +en cette qualité aux charges publiques, n'est-ce pas dans les coffres du +roi ou de l'État que cette contribution doit entrer? Quant à la tyrannie +des corps de métiers, l'extrait suivant du préambule de l'édit de 1581 +est on ne peut plus formel à ce sujet. + + «....A quoi désirant pourvoir... et donner ordre aussi aux + _excessives dépenses que les pauvres artisans des villes-jurées_ + sont contraints de faire ordinairement pour obtenir le degré de + maîtrise, _contre la teneur des anciennes ordonnances, étant + quelquefois un an et davantage à faire un chef-d'œuvre tel qu'il + plaît aux jurés, lequel enfin est par eux trouvé mauvais et rompu, + s'il n'y est remédié par lesdits artisans, avec infinis présents et + banquets_, qui recule beaucoup d'eux de parvenir au degré, et les + contraint quitter les maîtres et besogner en chambres, èsquelles + étant trouvés et tourmentés par lesdits jurés, ils sont contraints + derechef besogner pour lesdits maîtres, _bien souvent moins + capables qu'eux_, n'étant par lesdits jurés, reçus auxdites + maîtrises, _que ceux qui ont plus d'argent et de moyens de faire + des dons, présents et dépenses_, encore qu'ils soient incapables au + regard de beaucoup d'autres qu'ils ne veulent recevoir, parce + qu'ils n'ont lesdits moyens»[306]. + +Un semblable préambule aurait dû avoir pour conclusion la suppression +des maîtrises, corporations et jurandes. Il n'en fut pas tout à fait +ainsi. «Tout en reconnaissant, d'après les termes mêmes de l'édit, que +l'abondance des artisans rendait la marchandise à beaucoup meilleur prix +au profit du peuple,» Henri III se borna à créer un certain nombre de +_maîtres_ en les dispensant du chef-d'œuvre, moyennant finance. En même +temps, il dispensa aussi du chef-d'œuvre tous les artisans des villes où +il n'y avait pas de jurande. Par le même édit, les maîtres des faubourgs +furent autorisés à s'établir dans les villes; les ouvriers de Lyon +purent faire leur apprentissage partout, dans le royaume ou au dehors, +avec la faculté, une fois reçus maîtres à Lyon, de s'établir dans tout +le ressort du Parlement de Paris, la capitale exceptée; les maîtres +reçus à Paris furent libres d'exercer leur industrie dans tout +l'intérieur du royaume, et cette dernière clause de l'édit fut cause que +le Parlement de Rouen ne consentit à l'enregistrer qu'à la condition que +les maîtres de Paris seraient exclus de son ressort. + +Enfin, les frais de réception, qui s'élevaient précédemment, à Paris, +suivant l'importance des métiers, depuis 60 jusqu'à 200 écus, somme +énorme pour le temps, n'excédèrent, dans aucun cas, 30 écus, et +descendirent dans les petites bourgades jusqu'à 1 écu. + +L'édit de décembre 1581 constituait donc une amélioration immense au +profit de la masse des travailleurs et des consommateurs, et nul doute +que le régime des corporations n'en eût reçu une forte atteinte, si les +intérêts particuliers ne s'étaient jetés à la traverse; mais, par +malheur, cela ne tarda pas à arriver. A la sollicitation de _l'assemblée +des notables_, tenue à Rouen en 1597, et composée, sans doute, en +partie, des plus riches fabricants et manufacturiers du royaume, Henri +IV rétablit les règlements sur les maîtrises, règlements dont les +dernières guerres avaient partout compromis l'exécution. Toutefois, +l'édit de 1597 reconnaît lui-même que, «beaucoup de compagnons, bons et +excellents ouvriers, à défaut d'avoir fait leur apprentissage aux villes +où ils sont demeurants, ne peuvent être reçus maîtres, _chose grandement +considérable, vu que tant plus qu'il y aurait d'artisans et ouvriers +maîtres, tant plus on auroit bon marché et meilleures conditions de +leurs denrées, peines et vacations_.» Il y avait alors, à Paris, +plusieurs lieux privilégiés où les artisans pouvaient s'établir sans +avoir fait le chef-d'œuvre ni reçu le brevet de maîtrise: c'étaient +l'enclos du Temple, le faubourg Saint-Antoine, le faubourg Saint-Marcel; +l'édit de 1597 y ajouta les galeries du Louvre. Quelques années plus +tard, en 1604, un édit relatif à l'établissement de la manufacture des +habits de drap d'or et de soie accorda le droit de lever boutique, sans +l'obligation du chef-d'œuvre et des lettres de maîtrise, aux ouvriers +qui auraient travaillé pendant trois ou six années dans cette +manufacture. D'autres exceptions du même genre furent accordées par des +édits postérieurs, et l'on remarque entre autres ceux de 1625, de 1628 +et de 1644, par lesquels le droit de maîtrise est accordé gratuitement +et sans condition de chef-d'œuvre aux Français qui auraient exercé leur +industrie pendant six ans au moins dans les colonies. Tristes +conséquences des lois humaines quand l'intérêt privé parvient à y +prendre le masque de l'intérêt général! C'était dans le Nouveau-Monde, +on l'a fait observer avec raison, que les Français, trop pauvres pour se +racheter de l'esclavage où les tenait la féodalité industrielle, étaient +obligés d'aller conquérir le droit de travailler librement auprès de +leur famille et de leurs concitoyens[307]. + +Cependant, une énergique protestation contre le régime des corporations +et maîtrises était partie, dès 1614, du sein même des États généraux. +Les États demandèrent formellement, à ce sujet, que toutes les maîtrises +créées depuis 1576, époque de la réunion des États de Blois, fussent +éteintes, qu'il n'en pût être rétabli d'autres, et que l'exercice des +métiers fût _laissé libre à tous pauvres sujets du roi, sous visite de +leurs ouvrages par experts et prud'hommes à ce commis par les juges de +la police_; que tous les édits concernant les arts et métiers fussent +révoqués, sans qu'à l'avenir il pût être octroyé aucunes lettres de +maîtrise _ni fait aucun édit pour lever deniers à raison des arts et +métiers_; que les marchands et artisans n'eussent rien à payer ni pour +leur réception, ni pour _lèvement_ de boutique, soit aux officiers de +justice, soit aux maîtres-jurés et visiteurs de marchandises; enfin, les +États demandèrent que les marchands et artisans ne fussent astreints à +aucune dépense pour banquets ou tous autres objets, sous peine de +concussion de la part des officiers de justice et maîtres-jurés. + +Mais les vœux si nettement formulés et si raisonnables des États de 1614 +furent malheureusement laissés dans l'oubli, comme tant d'autres. +Toutefois, à cette époque même, grâce à la tolérance du pouvoir et sans +doute aussi aux bienveillantes dispositions de l'opinion, les règlements +sur les maîtrises se trouvaient éludés sur beaucoup de points, ce qui +n'empêchait pas, nous aurons occasion de le constater tout à l'heure, +d'après un document authentique, que l'industrie française n'eût atteint +dans le même temps un très-haut degré de prospérité. + +Telles étaient donc les principales vicissitudes qu'avait éprouvées la +législation sur les corporations avant Colbert. De la part de celles-ci, +c'était un âpre et insatiable besoin de privilèges. La féodalité +nobiliaire n'était nuisible ni au clergé ni aux habitants des villes, +commerçants ou bourgeois, et sa lutte avec la royauté finit avec la +Fronde; la féodalité industrielle, au contraire, pesait sur tout le +royaume, depuis le roi jusqu'au plus pauvre serf de la plus humble +bourgade: sur les uns par le prix des marchandises qu'elle fixait à son +gré; sur les autres, tout à la fois par les prix et par le monopole dont +elle était armée. On a vu comment, au moyen du chef-d'œuvre, du prix +fixé pour la réception, et des banquets ruineux qui en étaient la suite, +les corporations repoussaient de leur sein l'ouvrier prolétaire. Nul +doute que les États généraux de 1614 n'aient été les interprètes de +l'opinion du temps en frappant ce régime de réprobation. Enfin, la +tendance du pouvoir royal à combattre ce privilège, à l'amoindrir, à +préparer sa chute, résulte clairement de tous les édits qui ont été +cités et de la tolérance dont le gouvernement lui-même usa envers les +ouvriers, dans l'application des lois sur les corporations, pendant +toute la première moitié du XVIIe siècle. + +Voici maintenant ce que fit Colbert. + +Il est évident que ce relâchement dans l'exécution des règlements +devait, entre autres résultats, amener sur les marchés quelques +marchandises d'une qualité médiocre. Était-ce un bien grand mal? Il est +permis d'en douter. D'ailleurs, l'expérience en aurait certainement +corrigé la portée; mais c'était un fait, et c'est sur ce fait que +Colbert s'appuya pour revenir à l'ancienne législation des maîtrises en +y ajoutant une série de dispositions qui en aggravèrent singulièrement +la rigueur. + +Le premier règlement de Colbert concernant les _manufactures et +fabriques du royaume_ date du 8 avril 1666. Depuis cette époque jusqu'en +1683, on ne compte pas moins de quarante-quatre règlements et +instructions de ce ministre sur le même sujet[308]. Grâce au zèle des +inspecteurs et commis des manufactures que Colbert avait créés, et qui +voulurent prouver leur utilité, deux cent trente édits, arrêts et +règlements furent rendus de 1683 à 1739, et cette manie de règlementer, +de tourmenter l'industrie, sous prétexte de la diriger, ne cessa, malgré +les efforts de Turgot, qu'à la Révolution. + +L'erreur dans laquelle tomba Colbert provient d'une cause très-honorable +sans doute et qui mérite d'autant plus d'être signalée. Ce ministre crut +que, pour donner un nouvel essor à l'industrie française, pour parvenir +à se passer des draps de l'Angleterre et de la Hollande, des tapisseries +de la Flandre, des glaces et des soieries de l'Italie, il fallait +s'entourer des plus habiles manufacturiers du royaume, écouter, suivre +leurs conseils. Il arriva alors ce qui arrivera toutes les fois qu'un +intérêt privé aura une voix prépondérante dans des délibérations où il +est juge et partie: l'intérêt général lui fut sacrifié[309]. + +On sait quel prétexte fut invoqué. Un édit du 23 août 1666 ne laisse à +ce sujet aucun doute. Le préambule porte que les manufactures des serges +d'Aumale se sont tellement relâchées depuis quelques années, _les +ouvriers ayant eu une entière liberté de faire leurs étoffes de +plusieurs grandeurs et largeurs, selon leur caprice, que le débit en a +notablement diminué, à cause de leur défectuosité, au grand préjudice du +général et particulier_. «Et attendu, dit l'article 1er, qu'il n'y a +aucune maîtrise, ce qui a causé la confusion et désordre, il en sera +establi une pour former un corps de mestiers, sous le bon plaisir de Sa +Majesté[310].» Un autre édit du mois d'août 1669 généralise le reproche +et porte que «les ouvriers des manufactures d'or, d'argent, soye, laine, +fil, et des teintures et blanchissages, s'estant beaucoup relâchés, et +leurs ouvrages ne se trouvant plus de la _qualité requise_, des statuts +et règlements ont été dressés pour les restablir dans leur plus grande +perfection[311].» On le voit donc: établir des maîtrises là où il n'en +existait pas, donner à tous les corps de métiers des statuts, afin +d'obtenir par ce moyen des qualités supérieures, des teintures solides, +des longueurs et largeurs uniformes; tel fut le système de Colbert. Par +malheur, une fois le but fixé, tout parut permis pour y atteindre. Les +privilégiés étaient en faveur et ils en profitèrent pour introduire dans +les règlements qu'ils rédigeaient eux-mêmes les dispositions les plus +hostiles à la liberté du travail. L'édit de Henri III, de 1581, +autorisait les maîtres à former autant d'apprentis qu'ils voudraient. +Les nouveaux édits n'accordèrent à chaque maître qu'un seul apprenti à +la fois. Pour un bonnetier, et dans beaucoup d'états, la durée de +l'apprentissage fut de cinq ans. L'apprentissage terminé, commençait le +compagnonnage, pour lequel on payait d'abord un droit de 30 livres, et +qui ne durait aussi pas moins de cinq ans. Passé ce temps, on était +admis à faire le chef-d'œuvre. Il avait donc fallu dix ans pour être en +droit de vendre un bonnet! Le moindre inconvénient de semblables +prescriptions était d'immobiliser l'industrie dans les mêmes familles +et de restreindre le nombre des concurrents. C'est ce que voulaient les +privilégiés. Les règlements faisaient bien, il est vrai, quelques +exceptions; mais c'était en faveur des fils et filles de maîtres. Dans +la draperie, les fils de maîtres pouvaient devenir maîtres à seize ans, +après deux ans d'apprentissage. Dans quelques états, ils n'étaient +assujettis ni à l'apprentissage ni au chef-d'œuvre; et, par la suite, +cette dispense devint presque générale. Quant aux filles de maîtres, +celles qui épousaient un compagnon, l'affranchissaient du temps qu'il +eût encore été obligé de servir. Les filles de maîtres bonnetiers +affranchissaient, en outre, leur mari de la moitié des droits de +réception, etc., etc.[312]. + +Avec un pareil système, on le comprend sans peine, les amendes et les +confiscations se multiplièrent à l'infini. On les partagea comme il +suit: le roi en eut la moitié, les maîtres-jurés un quart, les pauvres +l'autre quart. Les fabricants de Carcassonne auraient voulu que, si +«aucun manufacturier ou autre abusait de la marque d'une autre ville ou +faisait appliquer la sienne à un drap étranger, il fût mis au CARCAN +PENDANT SIX HEURES _au milieu de la place publique, avec un écriteau +portant la fausseté par luy commise_.» C'était en 1666, au commencement +de l'application du système sur les manufactures; Colbert eut le bon +esprit de substituer une amende de 100 livres à cette pénalité un peu +sauvage; quatre ans plus tard, elle lui parut très-naturelle[313]. En +1669, les maires et échevins furent exclusivement chargés de juger les +procès et différends concernant les manufactures. C'était une mesure +excellente en ce sens qu'elle abrégeait beaucoup la durée et les frais +de ces procès, dont le nombre augmentait avec celui des corps de +métiers. A la même époque, parut l'ordonnance qui réglait les longueur, +largeur et qualité des draps, serges et autres étoffes de laine et de +fil. Cette ordonnance, devenue célèbre, protégeait, emmaillottait si +bien l'industrie française, que celle-ci eut besoin de toute sa vitalité +pour ne pas étouffer. Elle assujettissait rigoureusement, sous peine +d'amende ou de confiscation, toutes les étoffes quelconques, draps, +serges, camelots, droguets, futaines, étamines, etc., à des largeurs, +longueurs et qualités déterminées. L'article 32 accordait quatre mois +aux manufacturiers pour s'y conformer. Passé ce temps, les anciens +métiers devaient être _rompus_, et leurs propriétaires condamnés à 3 +livres d'amende par métier[314]. D'autres ordonnances de même nature +réglèrent la fabrication des draps de soie, des tapisseries, etc. Enfin, +des instructions en trois cent dix-sept articles furent données aux +teinturiers, qui formèrent deux corps de métiers, les uns _de grand et +bon feint_, les autres _de petit teint_; toutes précautions +très-louables et très-sages sans doute, si des menaces d'amendé et de +confiscation n'en avaient gâté les heureux effets, et s'il eût été +loisible à tous d'y avoir égard ou de n'en tenir aucun compte, sous leur +propre responsabilité! Je ne parle pas d'une multitude d'autres arrêts +de ce genre concernant toute sorte d'états, et j'ose à peine citer ici +un édit relatif à la corporation des +barbiers-perruquiers-baigneurs-étuvistes. Le quatrième article de cet +édit portait que les bassins pendant à leurs boutiques pour enseignes +seraient blancs, pour les distinguer des chirurgiens, qui n'en mettaient +que de jaunes. Le vingt-neuvième article autorisait lesdits +barbiers-perruquiers à vendre des cheveux, et défendait à tous autres +d'en faire le commerce, sinon en apportant _leurs propres cheveux au +bureau des perruquiers_. Et de pareilles puérilités étaient discutées en +Conseil le 14 mars 1674, et enregistrées au Parlement le 17 août +suivant[315]! + +Quand la plupart et les plus importants de ces règlements eurent paru, +Colbert créa des agents pour en surveiller l'exécution, et rédigea pour +eux une instruction ou sa pensée et son style se révèlent à chaque +ligne. Il leur recommanda surtout d'empêcher que ceux qui n'étaient pas +inscrits sur les registres des communautés et corps de métiers +travaillassent comme maîtres, _afin de fermer par ce moyen la porte aux +ignorants_; de faire assembler les maîtres là où il n'y aurait point de +maîtrise constituée et de les obliger à choisir parmi eux des gardes ou +maîtres-jurés, sous peine de 30 livres d'amende, à quoi il faudrait les +contraindre promptement, _parce que les exemples de désobéissance sont +de conséquence_; d'établir dans tous les Hôtels-de-Ville une _Chambre de +communauté_ qui devrait régler sur-le-champ les différends occasionnés +par _les défectuosités des manufactures, tenir les jurés dans leur +devoir et imprimer la crainte dans l'esprit des ouvriers et façonniers, +dont la seule ressource était de bien travailler_; ce que faisant, leurs +marchandises seraient plus dans le commerce que par le passé, _d'autant +qu'il en viendrait moins des pays étrangers_. Enfin, les commis des +manufactures avaient mission d'inviter les ouvriers à ne pas quitter +entièrement la fabrique des draps, dont ils perdraient l'habitude, pour +se livrer à celle des droguets, qui passeraient bientôt de mode. Au +nombre des recommandations de Colbert à ses agents, se trouvait celle de +bien prendre garde de troubler le commerce des foires _que peu de chose +était capable d'interrompre, une prudence, une adresse et une vigilance +excessives étant nécessaires pour ne pas en éloigner les vendeurs et +acheteurs_. Puis, quelques lignes plus bas, Colbert chargeait ses agents +d'insinuer aux marchands de ne plus acheter de marchandises étroites, +attendu qu'elles leur seraient confisquées, et que, supposé qu'on leur +donnât recours contre l'ouvrier, ils seraient toujours passibles d'une +amende pour ne s'être pas conformés aux règlements[316]. + +Ainsi, la plus vive sollicitude aboutissait à la tyrannie, et, tout en +reconnaissant que _peu de chose était capable d'interrompre le +commerce_, Colbert se laissait entraîner aux mesures les plus +susceptibles d'en arrêter le cours. D'excellents esprits ont pensé que +d'intelligentes largesses avaient corrigé les rigueurs de sa +législation[317]. Grâce à elles, il est vrai, quelques-unes des +manufactures qu'il a fondées ont jeté depuis sur son administration un +vif éclat; mais l'on a déjà pu voir à quel prix[318]. D'ailleurs, ces +largesses étaient principalement destinées à des manufactures qu'il +s'agissait d'importer en France. Telles étaient celles de glaces, de bas +de soie, de verres et cristaux, de tapisseries, de points de Venise et +autres objets, pour l'achat desquels on estimait qu'il sortait tous les +ans 12 millions du royaume[319]. Mais était-il donc impossible +d'encourager les manufactures nouvelles tout en laissant aux anciennes, +à celles qui existaient et prospéraient depuis longtemps, l'espèce de +liberté dont elles avaient joui jusqu'alors? + +Il ne faudrait pas croire, en effet, que l'industrie française date de +Colbert, ni qu'elle fût entièrement ruinée à l'époque où ce ministre +prit le pouvoir[320]. Vers le milieu du XVIIIe siècle, un des plus +sincères et des plus éclairés admirateurs de son administration, +l'auteur des _Recherches et considérations sur les finances_, +reconnaissait que cette industrie n'avait jamais été aussi brillante en +France que de 1480 à 1620. Plus tard, au mois de janvier 1654, une +déclaration du roi frappa les marchandises étrangères importées en +France d'une augmentation de 2 sous par livre. A cette occasion, les six +corps des marchands de la ville de Paris adressèrent à Louis XIV des +remontrances où on lit que les étrangers, pouvant se passer de nos blés, +et nos vins étant prohibés en Angleterre, la France n'avait, à dire +vrai, que son commerce et ses manufactures pour attirer l'or et l'argent +qui faisaient subsister les armées; qu'elle envoyait aux étrangers les +toiles; les serges et étamines de Rheims et de Châlons, les futaines de +Troyes et de Lyon, les bas de soie et de laine, d'estame[321], de fil, +de coton et poil de chèvre qui se fabriquaient dans la Beauce, en +Picardie, à Paris, Dourdan et Beauvais; toutes sortes de marchandises de +bonneterie qui se débitaient en Espagne, en Italie, et jusqu'aux Indes; +toutes sortes de pelleteries, de quincailleries, de couteaux et ciseaux; +toutes sortes de merceries, comme rubans et dentelles de soie, or et +argent, tant fin que faux, épingles, aiguilles, gants, et une infinité +d'autres; les draps de soie, d'or et d'argent de Lyon et de Tours, les +chapeaux de Paris et de Rouen, dont presque tous les peuples de +l'Europe, même des Indes occidentales se servaient[322], etc., etc. + +D'un autre côté, antérieurement à 1667, époque où eut lieu la révision +du tarif de 1664, la France recevait, il est vrai, pour 8 _millions_ de +draps fins d'Angleterre; mais, après en avoir fait des assortiments avec +les draps demi-fins et les draps grossiers de ses manufactures, elle en +expédiait pour 30 _millions_ en Turquie, en Espagne, en Portugal, en +Italie, aux îles et échelles du Levant; ce qui portait le montant de son +exportation, sur cet article seulement, à 22 _millions_[323]. De plus, +un document contemporain constate qu'en 1658 les objets de fabrique +française exportés pour l'Angleterre et la Hollande seulement +s'élevaient à 80 millions de livres[324]. + +Enfin, Colbert avait fait graver ces mots sur une médaille destinée à +servir de marque aux marchandises d'une qualité supérieure: _Louis XIV, +restaurateur des arts et du commerce_. On reconnaissait donc alors que +les manufactures françaises avaient autrefois prospéré: et même, il est +permis de dire qu'elles n'étaient pas tombées si bas qu'on pourrait le +croire en voyant la multitude de règlements qui furent faits pour les +relever, ou plutôt pour ruiner, s'il était possible, celles des nations +voisines, et tout au moins s'en passer. + +Telle fut, en effet, l'idée fixe, dominante, de Colbert. + + «IL CRUT, a dit l'abbé de Choisy avec un sens profond, il y a plus + de cent trente ans, QUE LE ROYAUME DE FRANCE SE POURROIT SUFFIRE A + LUI-MÊME; OUBLIANT SANS DOUTE QUE LE CRÉATEUR DE TOUTES CHOSES N'A + PLACÉ LES DIFFÉRENTS BIENS DANS LES DIFFÉRENTES PARTIES DE + L'UNIVERS QU'AFIN DE LIER UNE SOCIÉTÉ COMMUNE, ET D'OBLIGER LES + HOMMES PAR LEURS INTÉRÊTS A SE COMMUNIQUER RÉCIPROQUEMENT LES + TRÉSORS QUI SE TROUVEROIENT DANS CHAQUE PAYS. Il parla à des + marchands, et leur demanda en ministre les secrets de leurs métiers + qu'ils lui dissimulèrent en vieux négociants. Toujours magnifique + en idées et presque toujours malheureux dans l'exécution, il + croyoit pouvoir se passer des soies du Levant, des laines + d'Espagne, des draps de Hollande, des tapisseries de Flandre, des + chevaux d'Angleterre et de Barbarie. _Il établit toutes sortes de + manufactures qui coûtoient plus qu'elles ne valaient_; il fit une + Compagnie des Indes orientales sans avoir les fonds nécessaires, + et, _ne sachant pas que les François, impatients de leur naturel_, + et en cela bien différents des Hollandois, _ne pouvoient jamais + avoir la constance de mettre de l'argent trente ans durant dans une + affaire, sans en retirer aucun profit et sans se rebuter_....[325]» + +Une anecdote significative trouve ici sa place. + +Colbert avait convoqué, on ne dit pas à quelle époque, les principaux +marchands de Paris pour conférer avec eux sur le commerce. Comme aucun +d'eux n'osait parler: «Messieurs, dit le ministre, êtes-vous +muets?--Non, Monseigneur, répondit un Orléanais nommé Hazon, mais nous +craignons tous également d'offenser Votre Grandeur s'il nous échappe +quelque parole qui lui déplaise.--Parlez librement, répliqua le +ministre; celui qui le fera avec le plus de franchise sera le meilleur +serviteur du roi et mon meilleur ami.» Là-dessus Hazon prit la parole et +dit: «Monseigneur, puisque vous nous le commandez et que vous nous +promettez de trouver bon ce que nous aurons l'honneur de vous +représenter, je vous dirai franchement que, lorsque vous êtes venu au +ministère, vous avez trouvé le chariot renversé d'un côté, et que, +depuis que vous y êtes, vous ne l'avez relevé que pour le renverser de +l'autre.» A ce trait, Colbert prit feu et commanda aux autres de parler; +mais pas un ne voulut ouvrir la bouche, et la conférence finit[326]. + +Ainsi, ceux-là mêmes dont Colbert avait d'abord pris les avis, suivi les +conseils, trouvèrent plus tard que le but avait été dépassé. + +Quant aux modifications que le tarif de 1664 avait subies, peu de mots +suffiront, quant à présent, pour en donner une idée. On se souvient que +ce tarif avait été établi sur des bases modérées et suffisamment +protectrices. Telle était du moins l'opinion de Colbert en 1664. Trois +ans après, il n'en était plus de même, et le tarif fut à peu près +doublé. Cette aggravation se fonda sur ce qu'on avait reconnu, depuis le +tarif de 1664, que les droits qu'il imposait à l'entrée sur les +marchandises principales de fabrique étrangère, et à la sortie sur +quelques matières premières, étaient trop faibles. Dans le but de fermer +l'entrée du royaume à ces produits des manufactures étrangères et d'y +conserver les matières premières, une déclaration du 18 avril 1667 +imposa des droits considérables sur un grand nombre de marchandises. + +Ces marchandises étaient, à l'entrée: la draperie, la bonneterie, les +tapisseries, les cuirs fabriqués, les toiles, les sucres, les huiles de +poisson et de baleine, les dentelles, les glaces et le fer-blanc; + +A la sortie: les cuirs et peaux en poil, et le poil de chèvre[327]. + +Voici, quant aux droits d'entrée, pour quelques-unes des marchandises +surchargées, la différence entre les deux tarifs[328]. + + 1664. 1667. + Draps de Hollande et d'Angleterre, + par pièce de 25 aunes 40 liv. 80 liv. + Bonnets de laine, le cent pesant 8 20 + Tapisseries d'Oudenarde, le cent pesant 60 100 + ----d'Anvers et de Bruxelles, le cent pesant 120 200 + Toiles de Hollande, batiste, Cambrai, etc.; + la pièce de 15 aunes 2 4 + Sucre raffiné, en pain ou en poudre, le cent pesant 15 22 10 s. + Dentelles de fil, points coupés, passement de Flandre, + d'Angleterre et autres lieux, la livre pesant 25 60 + +Quoi qu'il en soit, le système de Colbert était désormais complet, et on +allait le voir à l'œuvre. Les premières difficultés qu'il rencontra +eurent pour cause la rigidité des règlements relatifs aux qualité, +largeur et longueur des étoffes. Les registres de correspondance des +années 1669, 1670, 1671 et 1672 renferment à ce sujet les documents les +plus positifs. De toutes parts ce furent des plaintes et des +réclamations très-vives. Troublés dans leurs habitudes, les fabricants +et les ouvriers refusaient de se soumettre à ces malencontreux +règlements, tandis que, de leur côté, les maires et échevins ne +pouvaient se décider à les appliquer. A Aumale, à Amiens, à Beauvais, à +Lyon et à Tours, dans le Languedoc, de toutes parts enfin on en +demandait la réforme. A cela Colbert répondait «que l'uniformité des +longueurs et largeurs de toutes les manufactures causait un très-grand +bien dans le royaume, et qu'il fallait que tous les statuts et +règlements fussent ponctuellement exécutés[329].» Souvent, le même +courrier portait la même assurance à tous ceux qui se plaignaient, afin +de leur faire croire que leur ville ou leur province était la seule qui +n'appréciât pas les avantages de l'uniformité des étoffes. Cependant, +les ouvriers et marchands ne se rendaient pas à ces raisons, et Colbert +était obligé de recommander la sévérité aux commis des manufactures, aux +échevins, maires et intendants. Une de ses lettres, adressée à M. +Barillon, intendant de Picardie, porte que «_partout_, avec un peu de +soin et d'application, on a réduit les marchands et ouvriers à +l'exécution des règlements sur les manufactures; qu'à Amiens, au +contraire, loin de tenir la main à l'exécution de ces règlements, les +eschevins n'ont pas encore condamné un seul de ceux qui fabriquent des +étoffes défectueuses; mais que, si cela continue, il donnera ordre de +confisquer dans tout le royaume les marchandises d'Amiens, et ainsy les +ouvriers de cette ville recevront la punition de leur mauvaise +foy[330].» Enfin, Colbert avait établi une manufacture de points de +France à Auxerre, et il mettait un intérêt particulier à la faire +réussir, à cause d'une terre considérable qu'il possédait près de cette +ville, où l'un de ses frères était archevêque. Mais, loin de prospérer, +cette manufacture allait en s'affaiblissant. Alors, Colbert de +gourmander sévèrement les échevins, et de leur écrire que, _s'ils +n'avoient pas tant d'égards pour leurs concitoyens; si, au contraire, +ils les punissoient sévèrement en obligeant les filles à se rendre à la +manufacture_ et récompensant celles qui feroient bien leur devoir, ils +verroient périr une industrie dont plusieurs autres villes du royaume +tiroient beaucoup de soulagement[331]. + +Malgré ces menaces et ces exhortations, vers la fin de l'année 1670, la +plupart des fabricants persistaient encore dans leur opposition aux +règlements. C'est alors que l'intendant de Tours, M. Voisin de La +Noiraye, eut l'ingénieuse idée, pour faire sa cour au ministre, de +prendre un arrêté portant qu'à l'avenir toutes les pièces d'étoffes +défectueuses seraient attachées à un poteau avec le nom des délinquants. +Quelques jours après, Colbert félicitait l'intendant de Tours de +l'expédient qu'il avait imaginé, «ne doutant pas, dit-il, que la honte +ne contribuât beaucoup à faire observer les règlements, et l'engageant à +tenir soigneusement la main à ce que les juges fissent exécuter cette +peine pour toutes les contraventions qu'ils trouveraient[332].» Puis, +comme si ce n'était pas assez de mettre au poteau les pièces +défectueuses, il se souvint de la pénalité autrefois réclamée par les +manufacturiers de Carcassonne contre ceux qui se serviraient d'une +fausse marque, circonstance bien autrement grave, et il résolut de faire +attacher à ce poteau les fabricants qui ne voudraient pas se plier à ses +règlements. L'arrêt suivant, rendu le 24 décembre 1670, quarante jours +après la lettre de félicitation à M. Voisin de La Noiraye, est +contre-signé par Colbert: + + «Ouy le rapport du sieur Colbert, conseiller ordinaire au Conseil + royal, contrôleur général des finances, Sa Majesté, estant en son + Conseil loyal de commerce, a ordonné et ordonne que _les étoffes + manufacturées en France, qui seront défectueuses et non conformes + aux règlements, seront exposées sur un poteau de la hauteur de + neuf pieds, avec un écriteau contenant le nom et surnom du marchand + ou de l'ouvrier trouvé en faute;_ lequel poteau, avec un carcan, + sera pour cet effet incessamment posé, à la diligence des + procureurs ou syndics des hôtels-de-ville, et autres juridictions + sur le fait des manufactures, et aux frais des gardes et jurez des + communautés des marchands et ouvriers, devant la principale porte + où les manufactures doivent estre visitées et marquées, pour y + demeurer, les marchandises jugées défectueuses, pendant deux fois + vingt-quatre heures; lesquelles passées, elles seront ostées par + celuy qui les y aura mises, _pour estre ensuite coupées, déchirées, + bruslées ou confisquées_, suivant qu'il aura esté ordonné. En cas + de récidive, le marchand ou l'ouvrier qui seront tombez pour la + seconde fois en faute sujette à confiscation seront blasmez par les + maistres et gardes ou jurez de la profession, en pleine assemblée + du corps, outre l'exposition de leurs marchandises sur le poteau en + la manière cy-dessus ordonnée: ET, POUR LA TROISIÈME FOIS, MIS ET + ATTACHEZ AUDIT CARCAN, AVEC DES ÉCHANTILLONS DES MARCHANDISES SUR + EUX CONFISQUÉES, PENDANT DEUX HEURES... Et sera ledit arrest lu, et + affiché partout où il appartiendra, etc.[333].» + +Un tel arrêt, triste témoignage de l'entraînement des systèmes, devrait +être toujours présent aux hommes investis d'une grande autorité pour les +tenir en garde contre les excès où la passion même du bien peut jeter +les ministres les plus honnêtes et les plus intelligents. Forbonnais a +dit, au sujet de cet arrêt, qu'on le croirait traduit du +_japonais_[334]. Reste à savoir si le Japon ne réclamerait pas contre ce +jugement. L'arrêt dont il s'agit fut-il jamais exécuté en entier en ce +qui regarde les personnes? Les marchands et ouvriers délinquants +furent-ils mis _au carcan pendant deux heures_? C'est ce dont je n'ai +trouvé de trace nulle part, et il est possible que la rigueur même de +cette disposition ait soulevé contre elle les maires, échevins et juges +chargés de l'appliquer. Quoi qu'il en soit, l'opposition aux règlements +continua. Le 5 mai 1675, Colbert écrivait aux intendants des provinces +que, quelques marchands et _autres mal-intentionnez_ ayant publié qu'on +avait révoqué les commis chargés de faire exécuter les règlements sur +les manufactures, il importait de détruire un tel bruit et de veiller +plus que jamais à l'exécution de ces règlements[335]. En même temps, il +n'épargnait rien pour fortifier les nouveaux établissements; chaque +teinturerie recevait 1,200 livres d'encouragement; les ouvriers qui +épousaient des filles de l'endroit où ils travaillaient touchaient 6 +pistoles en se mariant et 2 pistoles à la naissance de leur premier +enfant; on donnait aux apprentis, à la fin de leur apprentissage, 30 +livres et des outils; enfin, les collecteurs avaient ordre de diminuer +de 5 livres les tailles de ceux qui étaient employés à certaines +manufactures plus particulièrement privilégiées[336]. Malheureusement, +la législation draconienne de Colbert sur les qualité, teinture, largeur +et longueur des étoffes neutralisait en partie l'effet de ces +munificences coûteuses et un grand nombre de manufactures, établies +artificiellement par lui sur toute la surface du territoire, ne lui +survécurent pas[337]. Cette législation, en effet, ne frappait pas +seulement une fraude à laquelle, du reste, les ouvriers étaient conviés +par le public, qui aimait mieux avoir certaines marchandises un peu +moins bonnes que d'être obligé de s'en passer; elle frappait aussi +l'inexpérience, l'erreur involontaire. «Celui qui se défie de sa main et +de son adresse, a dit Forbonnais à ce sujet, _ne peut lire un règlement +de cette espèce sans frémir; sa première pensée est qu'on est plus +heureux en ne travaillant pas qu'en travaillant_[338].» Qu'on ajoute, +aux mille entraves de ces règlements, la durée de l'apprentissage et du +compagnonnage, les frais de réception, la rigueur intéressée des maîtres +chargés de l'examen du chef-d'œuvre, les privilèges des fils de maîtres, +et l'on aura une idée du singulier régime que l'administration de +Colbert fit à l'industrie française, régime que ses successeurs +aggravèrent encore, la multitude de leurs règlements en fait foi, et +qui, en outre, appauvrissait la nation de tous les procès, de toute la +perte de temps, de tous les découragements dont il était cause. Puis +enfin, car tout n'était pas là, il y avait les amendes, les +confiscations, les bris de métiers, les destructions de marchandises +reconnues _non conformes aux règlements_. Un seul exemple fera connaître +suffisamment les vices du système de punitions qui avait été adopté. Les +statuts et règlements de la manufacture d'Amiens, approuvés en Conseil, +le 23 août 1666, portaient que, _si aucun fil estoit trouvé frais et +moite pour frauder le poids, il seroit bruslé en plein marché suivant la +coutume_[339]. Comme s'il n'y avait pas de moyen plus raisonnable de +sécher le fil que de le brûler! + + + + +CHAPITRE X. + + Population de la France au dix-septième siècle.--Mesures prises par + Colbert pour la développer (1666 et 1667).--Obligation imposée aux + congrégations religieuses de solliciter, avant de s'établir, + l'autorisation du gouvernement (1666).--Suppression de dix-sept + fêtes (1666).--Ordonnance pour la réformation de la justice civile + (1667).--Règlement général pour les eaux et forêts + (1669).--Ordonnance criminelle (1670).--Ordonnance du commerce + (1673).--Création d'un lieutenant de police à Paris + (1667).--Ordonnances diverses concernant _les abus qui se + commettaient dans les pélerinages, les Bohémiens ou Égyptiens, les + empoisonneurs, devins et autres_ (1671 et 1682).--Colbert est + chargé officiellement de l'administration de la marine + (1669).--Consulats et commerce de la France dans le Levant.--Causes + de la décadence de ce commerce.--Circulaire de Colbert aux + consuls.--Produits de divers consulats vers 1666.--Diminution des + droits perçus par les consuls.--Instructions données par Colbert à + l'ambassadeur français à Constantinople pour relever le commerce du + Levant.--Le port de Marseille est déclaré _port franc_ par un édit + de 1669.--Cet édit rencontre à Marseille une vive opposition.--Un + nouveau traité avantageux pour la France est signé avec la Porte, + en 1673. + + +Au nombre des questions qui ont le plus préoccupé les gouvernements +européens, depuis la seconde moitié de dix-septième siècle, figure en +première ligne celle qui se rattache au problème de la population. +Longtemps la nature de ces préoccupations a été directement contraire à +ce qu'elle est de nos jours. On croyait que la misère et les famines +n'avaient d'autre cause que l'insuffisance de la population, et l'on +agissait en conséquence. Colbert partagea avec son siècle ces généreuses +illusions. A l'époque de son administration, on ignorait encore, même +approximativement, le chiffre des habitants du royaume et sa contenance. +Aucun cadastre, aucun recensement général n'avaient été faits, et les +évaluations les plus contradictoires trouvaient des partisans. Les uns, +d'après un passage des _commentaires_ de César, qui portait la +population des Gaules à trente-deux millions, l'estimaient à +trente-sept et même à quarante-huit millions. Selon Puffendorf, sous +Charles IX, la France comptait vingt millions d'habitants. En 1685, un +des savants autrefois pensionnés par Colbert, le hollandais Isaac +Vossius, évaluait cette population à cinq millions, ce qui prouve, à +défaut d'autre mérite, que les faveurs de Louis XIV n'en avaient pas du +moins fait un flatteur[340]. Enfin, en 1698, un dénombrement fut demandé +aux intendants des provinces, et donna pour résultat une population de +vingt millions d'habitants[341]. Des guerres presque continuelles ayant +désolé le royaume depuis 1672, il est probable que la population du +royaume s'élevait, vers 1660, à vingt-deux millions d'habitants. On a +déjà vu que Colbert avait accordé quelques gratifications et des +exemptions de tailles aux ouvriers qui se mariaient. Un édit du mois de +novembre 1666 exempta pendant cinq ans de la contribution aux tailles +et aux autres charges publiques, tous ceux qui se seraient mariés avant +leur vingtième année, et pendant quatre ans ceux qui se seraient mariés +à vingt et un ans. La même exemption était accordée à ceux qui auraient +dix enfants, «nés en loyal mariage, non prêtres, religieux ni +religieuses,» en comptant dans le nombre les enfants morts sous les +drapeaux. Enfin, ceux qui n'étaient pas mariés à vingt et un ans +devaient être soumis à toutes les impositions publiques. Quant aux +nobles, ceux d'entre eux qui auraient dix enfants, dans les conditions +déterminées, recevraient une pension de 1,000 livres, et cette pension +serait portée à 2,000 livres pour douze enfants[342]. Au mois de juillet +1667, la même faveur fut étendue à quiconque aurait dix ou douze +enfants. Cependant, ces mesures donnèrent lieu dans l'application à +quelques restrictions et à beaucoup d'abus. On voit dans une lettre de +Colbert à un intendant «qu'à l'esgard des gentilshommes qui ont le +nombre d'enfants porté par la déclaration du roy, il faut faire savoir +ceux qui sont de la religion prétendue réformée, comme aussy ceux qui ne +mettent pas leurs enfants dans le service quand ils sont en âge[343].» +D'un autre côté, beaucoup de nobles et de roturiers se faisaient +comprendre abusivement dans la catégorie de ceux qui devaient être +portés sur la liste des pensions ou exempts des tailles. Ce nouvel essai +d'encouragements pécuniaires ne fut donc pas heureux, et en 1683, après +une expérience de seize années, les deux édits en faveur des mariages +furent révoqués. + +Quelques écrivains ont attribué au même motif qui les avait dictés un +édit du mois de décembre 1666, portant obligation, pour toutes les +communautés religieuses qui voudraient s'établir d'en solliciter +préalablement l'autorisation, et soumettant par effet rétroactif, à +cette formalité, toutes celles qui ne dataient pas de plus de trente +ans[344]. Rien, ni dans le préambule ni dans le corps de l'édit, ne +justifie cette assertion; mais on y lit que, «depuis les dernières +guerres, le nombre des communautés religieuses s'était tellement accru +qu'en beaucoup de lieux elles possédaient la meilleure partie des +terres tandis que, dans d'autres, elles subsistaient avec peine, n'ayant +été suffisamment dotées, ce qui les forçait de poursuivre leurs +créanciers, au grand scandale de l'Église et au préjudice des personnes +qui, après y être entrées, retombaient ensuite à la charge de leurs +familles.» L'édit de décembre 1666 avait donc tout à la fois un but +fiscal en cherchant à maintenir sous le régime des tailles les terres +que l'érection des nouvelles communautés en exemptait, et un but moral +en empêchant celles qui n'étaient pas en mesure de se constituer sur des +bases durables d'entraîner les familles dans des sacrifices sans +résultat. Quant à la population, si Colbert s'en préoccupa à ce sujet, +rien ne donne lieu de le soupçonner. Enfin, le même édit laissait aux +archevêques et aux évêques la faculté d'établir dans leurs diocèses +autant de séminaires qu'ils le trouveraient à propos[345]. + +Vers la même époque, Colbert fit supprimer en une seule fois dix-sept +fêtes. C'était une mesure très-utile et très-morale en même temps. +L'extrait suivant des _Instructions de Louis XIV au Dauphin_ fait +connaître les motifs qui déterminèrent le gouvernement à l'adopter. + + «Le grand nombre des fêtes qui s'étoient, de temps en temps, + augmentées dans l'Église, faisoit un préjudice considérable aux + ouvriers, non-seulement en ce qu'ils ne gagnoient rien ces + jours-là, mais en ce qu'ils dépensoient souvent plus qu'ils ne + pouvoient gagner dans les autres; car enfin, c'étoit une chose + manifeste, que ces jours, qui, suivant l'intention de ceux qui les + avoient établis, auroient dû être employés en prières et en actions + pieuses, ne servoient plus aux gens de cette qualité, que d'une + occasion de débauche, dans laquelle ils consommoient incessamment + tout le fruit de leur travail. C'est pourquoi je crus qu'il étoit + tout ensemble, et du bien des particuliers, et de l'avantage du + public, et du service de Dieu même, d'en diminuer le nombre autant + qu'il se pourrait; et faisant entendre ma pensée à l'archévêque de + Paris, je l'excitai comme pasteur de la capitale de mon royaume, à + donner en cela l'exemple à ses confrères, de ce qu'il croiroit + pouvoir être fait; ce qui fut par lui, bientôt après, exécuté de la + manière que je l'avois jugé raisonnable[346].» + +L'ordonnance pour la réformation de la justice civile parut peu de temps +après. Cette ordonnance, qui a été le Code civil de la France pendant +plus de cent trente ans, est un des plus beaux titres de gloire de +Colbert; car c'est lui qui entreprit de substituer une loi générale, +uniforme, à la bigarrure des coutumes locales; c'est lui qui fit nommer +les conseillers d'État et les maîtres des requêtes chargés d'en jeter +les fondements; et, quand ce travail fut achevé, il prit une part active +aux conférences qui en précédèrent la promulgation. L'incohérence de la +législation du royaume était en effet extrême à cette époque; aussi +l'idée de mettre un peu d'ordre dans ce chaos n'était pas nouvelle; mais +on avait toujours reculé jusqu'alors devant l'opposition de la routine +et des préjugés locaux. Dans le nombre des provinces qui composaient le +royaume, les unes étaient régies par des coutumes longtemps conservées +traditionnellement, les autres par le droit romain, qu'on appelait le +droit écrit. En Auvergne, la coutume et le droit romain se partageaient +la province. Dans beaucoup de cas, la coutume générale de la province se +modifiait par les usages locaux, et souvent, pour trancher la question, +il fallait recourir, soit au droit romain, soit aux coutumes du pays +voisin. Enfin, le désordre était tel que la jurisprudence, sur des +questions très-importantes, changeait incessamment, et l'on voyait +souvent la même question jugée d'une manière différente par les diverses +chambres d'un même Parlement[347]. + +Suivant l'auteur de la _Vie de Lamoignon_, Colbert avait chargé le +conseiller d'État Pussort de préparer un travail pour la réformation de +la justice. Le projet de Colbert était, dit-il, de ne communiquer +l'ordonnance à personne et de la publier comme émanant de la seule +autorité du roi, après un enregistrement en lit de justice. Averti de ce +dessein, M. de Lamoignon alla trouver Louis XIV, et lui proposa, pour +illustrer son règne, de réformer la justice comme il avait réformé les +finances. «_Colbert emploie actuellement M. Pussort à ce travail_, +répondit le roi; _concertez-vous ensemble_.» Cet incident renversa les +projets de Colbert. Alors, dit le biographe de M. de Lamoignon, +commencèrent les conférences dont le procès-verbal imprimé a bien +démontré la nécessité, car un grand nombre d'articles y furent modifiés. + +Cependant, il se trouva dans le Parlement des voix qui s'élevèrent +contre la réformation projetée. Déjà même, la cour s'en réjouissait, car +elle avait toujours présents à l'esprit les empiétements de ce corps au +temps de la Fronde, et elle désirait faire sur lui un coup d'autorité. +Prévoyant ce projet, M. de Lamoignon usa de toute son influence pour +calmer la chaleur d'une cinquième chambre des enquêtes qui se +distinguait surtout par son opposition, et qu'on parlait de supprimer. +Il paraît même qu'un émissaire de Colbert aurait offert 200,000 livres +au premier président, à la seule condition qu'il laisserait aller les +choses. Mais cette tentative fut inutile, et celui-ci, en faisant +échouer les projets d'opposition qui s'étaient manifestés dans le +Parlement, ôta à la cour le prétexte qu'elle attendait[348]. C'est un +fait étrange que, près d'un siècle et demi plus tard, le même travail de +codification, entrepris par Napoléon, ait rencontré les mêmes obstacles. +Dans cette circonstance, Cambacérès essaya de rendre au Corps-Législatif +et au Conseil des Cinq-Cents le service que M. de Lamoignon avait rendu +au Parlement; mais ses efforts échouèrent contre les passions des uns et +des autres, et les instruments d'opposition qui se formaient furent, +sinon détruits, du moins singulièrement altérés par le nouveau pouvoir +non moins absolu et beaucoup plus fort que celui qu'on venait à peine de +briser. + +La publication de l'ordonnance pour la réformation de la justice civile +fut consacrée par une médaille. Elle représentait le roi tenant des +balances en présence de la Justice, et portait cette inscription: +JUSTITIAS JUDICANTI, _au juge des juges_[349]. + +Deux ans plus tard, au mois d'août 1669, une nouvelle ordonnance +compléta celle de 1667. A la même époque, parut le célèbre _Édit portant +règlement général pour les eaux et forêts_. Puis, au mois d'août 1670 +et au mois de mars 1673, furent publiées l'_Ordonnance criminelle_ et +l'_Ordonnance du commerce_, nouveaux et irrécusables témoignages de la +passion pour le bien dont Colbert était animé, et de l'intelligence des +hommes à qui fut confiée la rédaction de ces codes qui ont gouverné la +France jusqu'au commencement de ce siècle[350]. On a reproché à +l'Ordonnance criminelle un système de pénalité excessif; mais cette +sévérité était conforme aux mœurs, aux idées du temps, et peut-être y +eût-il eu danger pour la société à faire autrement. Au nombre des vastes +travaux de cette époque, le règlement sur les eaux et forêts est encore +apprécié aujourd'hui pour la sagesse de ses vues, et les modifications +qui y ont été faites en 1827, du moins en ce qui concerne +l'approvisionnement des bois pour la marine, trouvent de sévères +censeurs. Médité et préparé pendant huit années par Colbert et par vingt +et un commissaires choisis parmi les hommes spéciaux les plus habiles +qu'il put réunir de tous les points du royaume, ce règlement seul eût +illustré un ministre. Depuis Charlemagne, qui avait aussi organisé le +service si important des eaux et forêts, une multitude de lois confuses, +contradictoires, étant survenues, les préposés, sans direction et sans +responsabilité, permettaient à la cupidité particulière les +envahissements les plus préjudiciables au bien public. Le nouveau +règlement réduisit le personnel surabondant des anciens fonctionnaires, +fixa des attributions précises aux officiers maintenus, fonda l'unité du +système dans toutes les provinces et l'uniformité de jurisprudence pour +tous les délits; il fit constater avec exactitude la contenance et +l'étendue des bois, détermina leur mode de conservation et +d'aménagement, les précautions et les formalités relatives aux coupes et +à la vente de leurs produits. C'est ainsi que Colbert arrêta le +dépérissement des forêts et assura à la marine royale le choix dans +toutes les propriétés, moyennant paiement, des arbres propres à la +mâture et à la construction[351]. + +La création d'un lieutenant de police à Paris eut lieu au mois de mars +1667, en même temps que parut la première ordonnance pour la réformation +de la justice. Déjà, au mois d'avril 1666, Colbert avait ordonné qu'il +serait établi des lanternes dans Paris[352]. Au mois de décembre de la +même année, il avait aussi rendu un édit concernant le nettoiement et la +sûreté de Paris et autres villes du royaume. Avant la création du +lieutenant de police, l'administration de la capitale appartenait de +fait à un lieutenant civil du prévôt de Paris, qui avait en même temps +des attributions de justice assez étendues. Ce lieutenant civil étant +mort, Colbert pensa que _le soin d'assurer dans Paris le repos du public +et des particuliers, de purger la ville de ce qui pouvait y causer des +désordres, d'y procurer l'abondance, et faire vivre chacun selon sa +condition et son devoir_, demandait un magistrat spécial, et il créa +l'emploi de lieutenant de police. D'après l'édit de création, le nouveau +magistrat devait connaître de tout ce qui regardait la sûreté de la +ville, prévôté et vicomté de Paris, du port des armes prohibées, du +nettoiement des rues, donner les ordres nécessaires en cas d'incendie ou +d'inondation, veiller aux subsistances, régler les étaux des boucheries, +visiter les halles, foires ou marchés, hôtelleries, auberges, maisons +garnies, brelans, tabacs et lieux mal famés, avoir l'œil sur les +assemblées illicites, tumultes, séditions et désordres, étalonner les +poids et balances, faire exécuter les règlements sur les manufactures, +punir les contraventions commises pour fait d'impression et vente de +livres et libelles défendus. En même temps, le lieutenant de police +était investi du droit de juger seul et sommairement tous les +délinquants trouvés en flagrant délit pour fait de police, à moins qu'il +n'y eût lieu d'appliquer des peines afflictives, auquel cas il devait +faire son rapport au présidial. Enfin, un dernier article l'autorisait à +exiger des _chirurgiens_ qu'ils lui déclarassent le nom et la qualité +des blessés qui auraient réclamé leurs soins[353]. + +Le premier lieutenant de police de Paris fut M. de La Reynie. De +nombreuses lettres de lui existent dans la collection des +correspondances manuscrites adressées à Colbert[354]. Ces lettres sont +relatives à des publications de libelles, à des délits, arrestations ou +meurtres qui se commettaient dans l'étendue de son ressort, mais +principalement à l'approvisionnement de la capitale. Une de ces lettres +informait Colbert que la plupart des filous, voleurs et mauvais +garnements qui commettaient quelque délit, se retiraient dans l'enceinte +du palais du Luxembourg, considéré alors comme lieu d'asile. Peu de +temps après, le 8 juin 1671, Colbert écrivit au prévôt des marchands +pour l'inviter à voir, de la part même du roi, Madame, à qui le +Luxembourg appartenait, afin de lui faire connaître, «dans les termes +les plus honnestes qu'il se pourroit, que Sa Majesté désiroit qu'elle +donnast les moyens de faire arrester ces filous, afin d'empescher un si +grand désordre[355].» Vers la même époque, on publia, pour la répression +des abus qui se commettaient dans les pèlerinages, un édit de police qui +intéressait tout le royaume. Le préambule de cet édit constatait les +faits les plus fâcheux. C'étaient de soi-disant pèlerins qui +abandonnaient leurs familles, leurs femmes, leurs enfants, pour aller +vivre dans le libertinage ou en mendiant, et dont quelques-uns se +mariaient en pays étranger, au mépris des liens qu'ils avaient formés en +France. Dans l'intérêt et pour l'honneur même de la religion, l'édit du +mois d'août 1671 assujettit tous les pèlerins à une double autorisation +de déplacement, l'une de leur évêque, l'autre du lieutenant général de +la province. En même temps, les peines du carcan, du fouet et des +galères furent portées contre les délinquants[356]. + +Toutefois, la ville de Paris manquait encore d'un corps d'ordonnances +qui fixât d'une manière positive les attributions de ses divers +magistrats, et qui réglât les points de police, si importants et si +nombreux, qui se rattachent à l'administration d'une grande cité. Cette +ordonnance fut promulguée au mois de décembre 1672. Elle concernait +surtout l'approvisionnement de Paris, et ses principales dispositions +sont encore en vigueur[357]. + +Enfin, deux édits de police générale furent encore rendus pendant le +ministère de Colbert. C'était au mois de juillet 1682. L'un fut dirigé +contre les Bohémiens ou Égyptiens, qui reçurent de nouveau l'ordre de +sortir immédiatement du royaume sous peine des galères. D'après l'édit, +«ces _Bohèmes_ avaient de tout temps trouvé et trouvaient encore +protection auprès des gentilshommes et seigneurs justiciers qui leur +donnaient retraite dans leurs châteaux et maisons, ce qui avait toujours +rendu leur expulsion difficile, au grand dommage des particuliers.» Le +second édit de police publié en 1682 regardait _les empoisonneurs, +devins et autres_. On sait le scandale que causèrent à cette époque +plusieurs procès pour fait d'empoisonnement. Le maréchal de Luxembourg, +la duchesse de Bouillon et la comtesse de Soissons, toutes deux nièces +du cardinal Mazarin, y figuraient comme accusés. L'un des présidents de +la Chambre ardente, instituée spécialement pour juger ces affaires, +était le lieutenant de police de Paris, M. de La Reynie. Un jour, il fut +assez imprudent pour demander à la duchesse de Bouillon si elle avait vu +le diable. «_Je le vois en ce moment_, répondit la spirituelle duchesse; +_il est fort laid, fort vilain, et déguisé en conseiller d'État_.» +L'interrogatoire ne fut pas poussé plus loin, ajoute Voltaire, qui +raconte le fait[358]. L'édit de 1682 chassait du royaume _toutes les +personnes se mêlant de deviner_, et punissait de mort non-seulement +quiconque aurait fait usage de _vénéfices et de poisons_, mais encore +tous ceux qui auraient joint l'impiété et le sacrilège à la +superstition[359]. + +Cependant, quelque assidus qu'ils dussent être, les soins que Colbert +donnait aux diverses parties de l'administration du royaume, ainsi +qu'aux embellissements de Paris et de Versailles, n'absorbaient pas +encore tous ses instants. L'année 1669, cette année particulièrement +féconde et bien remplie parmi toutes celles qu'il passa au pouvoir, fut +marquée par une série de mesures ayant surtout pour but de relever le +commerce du Levant et de Marseille, commerce autrefois +très-considérable, mais singulièrement déchu depuis quelques années. Ce +redoublement de ferveur pour la marine et le commerce s'explique. +Jusqu'à cette époque, Colbert n'en avait pas eu la direction officielle. +En 1667, il avait même représenté au roi que la charge de contrôleur +général pouvant devenir plus difficile et requérir une plus grande +application, il le suppliait de vouloir bien lui retirer la marine et le +commerce, qui relevaient de M. de Lionne, secrétaire d'État ayant dans +son département les affaires étrangères. Louis XIV n'avait eu garde de +déférer à ce vœu; seulement, il avait été décidé, pour régulariser ce +changement d'attributions que «le sieur Colbert ferait les mémoires des +ordres à expédier concernant le commerce tant de terre que de mer, +colonies et compagnies, qu'il lirait ces mémoires à Sa Majesté, et après +les avoir lus, les remettrait au sieur de Lionne pour en dresser les +expéditions[360].» Ce bizarre arrangement dura deux ans. Au mois de mars +1669, un nouveau règlement d'attributions eut lieu. Colbert fut nommé +secrétaire d'État, et chargé officiellement de la marine et du commerce. +On donna à M. de Lionne, en compensation, la Navarre, le Béarn, le +Bigorre et le Berry, qui faisaient précédemment partie du département de +Colbert; plus une augmentation d'appointements de 4,000 livres, et une +somme de 100,000 livres, une fois payée, que le garde du Trésor royal +eut ordre de lui compter. + +La nouvelle commission de Colbert portait «qu'il aurait dans son +département la marine en toutes les provinces du royaume, sans +exception, même dans la Bretagne, comme aussi les galères, les +Compagnies des Indes orientales et occidentales et les pays de leurs +concessions: le commerce, tant dedans que dehors le royaume, et tout ce +qui en dépend; les consulats de la nation française dans les pays +étrangers; les manufactures et les haras, en quelque province qu'ils +fussent établis[361]. + +A peine installé, le nouveau secrétaire d'État écrivit aux maires, +prévôts des marchands, échevins, jurats, capitouls et consuls, des +principales villes du royaume, pour les prévenir que, le roi lui ayant +ordonné de faire sa principale application du commerce, ils eussent à +lui donner particulièrement avis de tous les moyens qu'ils croiraient +propres à pouvoir le conserver et l'augmenter[362]. Les mesures +relatives aux consulats et au commerce du Levant suivirent +immédiatement. + +L'établissement des consuls français à l'étranger, et principalement +dans le Levant, remonte à une époque très-ancienne, et pourtant, +antérieurement à l'ordonnance de 1681 sur la marine, la condition de ces +agents ne se trouvait déterminée dans aucun document officiel. Choisis +pendant longtemps par les magistrats ou par les commerçants des villes +où ils résidaient, ce n'est qu'en 1604 qu'une capitulation avec la Porte +constate qu'ils étaient à la nomination royale. Quant à leurs +attributions, un voyageur du XIVe siècle raconte que le consul de +France à Alexandrie avait mission de protéger, non-seulement les +Français, mais encore tous les étrangers dont la nation n'entretenait +pas de consul. Enfin, un traité conclu avec la Porte ottomane, sous +François Ier, porte que nos consuls étaient chargés de la protection +du culte catholique dans le Levant[363]. + +Ainsi, la France avait eu, pendant un certain nombre d'années, le +monopole exclusif du commerce du Levant, et en avait retiré des +avantages considérables. Ce monopole constituait la clause la plus +importante du traité conclu entre le sultan Soliman et François Ier, +en 1535. Sous le bénéfice de ce traité, elle achetait les marchandises +du Levant, y transportait celles de l'Europe, et elle attirait même, à +travers les États du Grand-Seigneur, une partie des produits de la Perse +et des Indes. Il est vrai que cet état de choses ne dura pas longtemps. +D'abord, les autres nations chrétiennes firent le commerce du Levant +sous son pavillon et reconnurent la juridiction de ses consuls. Mais +bientôt les troubles intérieurs qui désolaient la France inspirèrent aux +étrangers d'autres prétentions, et non-seulement les Vénitiens, les +Anglais, les Hollandais firent avec la Porte des traités qui leur +permirent d'y avoir des ambassadeurs, mais ils obtinrent, sur les droits +de douanes, une diminution de 2 pour 100 qui nous fut refusée. En même +temps, toutes les garanties qui avaient été accordées aux Français par +les anciens traités furent ouvertement et impunément violées par les +moindres employés du sultan[364]. + +Il n'en fallait pas davantage pour ruiner le commerce français dans le +Levant, et, par malheur, ces causes de décadence n'étaient pas les +seules. Une des plus pernicieuses avait sa source dans le mauvais choix +et la cupidité des consuls. Un arrêt du 12 décembre 1664 fournit à cet +égard les renseignements les plus concluants. Le préambule de l'arrêt +porte que la ruine du commerce du Levant, qui était autrefois «le plus +grand et le plus considérable du monde, et attirait au dedans du royaume +l'abondance et la richesse,» devait être attribuée à cinq causes +principales: + +1º Les consuls nommés par le roi n'avaient pas rempli leurs charges en +personne; + +2º Ces charges avaient été affermées par eux aux plus offrants, sans +s'informer si ceux-ci étaient en état de les remplir; + +3º La plupart des fermiers n'ayant pas fourni de caution, il n'est pas +d'exactions que l'avarice et le désir de s'enrichir ne leur eussent +inspirées; + +4º Contrairement aux ordonnances et règlements, ils avaient fait le +commerce pour leur compte, abusant de l'autorité dont ils étaient +investis pour ruiner celui des autres; + +5º Enfin, sous prétexte de payer les amendes auxquelles les autorités +turques soumettaient les Français, les consuls, dans des réunions +composées de quelques marchands qui fréquentaient les échelles, avaient +décrété des droits de 2 à 3000 piastres sur chaque navire. + +La conclusion de cet arrêt fut que tous les consuls des échelles du +Levant devraient renvoyer leurs titres à Colbert avant six mois, se +rendre incessamment à leur poste à moins d'une autorisation spéciale, +renoncer à faire le commerce, et ne lever aucun droit qui n'eût été +réglé. Un an plus tard, Colbert révoqua d'une manière absolue et sans +exception la faculté de faire exercer les charges de consuls par des +commis. Puis, au mois de mars 1669, peu de jours après avoir été +officiellement chargé de la marine et du commerce, il adressa à tous les +consuls une circulaire dans laquelle il leur faisait connaître les +services que le gouvernement attendait d'eux et sur quoi devaient porter +principalement les renseignements qu'ils avaient mission de fournir. +Cette circulaire abonde en vues utiles qui en rendront la lecture +profitable et opportune de tout temps aux agents consulaires et aux +ministres dont ils relèvent. Colbert y donnait ordre aux consuls +d'observer soigneusement la forme du gouvernement des villes où ils +faisaient leur résidence et des pays voisins, de s'enquérir des denrées +qu'on y récoltait, des manufactures qui y étaient établies, des +marchandises qu'on y apportait, soit par terre, soit par mer, de leur +qualité, du nombre des navires employés à ce transport, et des bénéfices +qu'on en tirait. Naturellement, les consuls devaient aussi faire +connaître au gouvernement tout ce qui pouvait avoir quelque influence +sur la paix ou la guerre. Enfin, une recommandation spéciale était faite +aux consuls des échelles du Levant au sujet d'une exportation +considérable de pièces de 5 sous qui passaient de France et d'Italie +dans les États du Grand-Seigneur. Les pièces de 5 sous françaises ayant +paru très-belles aux Turcs, ceux-ci en avaient donné jusqu'à 5 et 6 pour +cent au-dessus de leur valeur. C'était une occasion tentante pour les +faux monnayeurs. Ils ne la laissèrent pas échapper, et altérèrent le +titre de ces pièces au point que la plupart de celles qu'on portait en +Turquie perdaient un cinquième. On juge si cette fraude était de nature +à rétablir le commerce du Levant. Colbert recommandait donc +très-instamment aux consuls d'examiner avec grand soin cette matière et +de l'informer des expédients qu'on pourrait prendre pour empêcher la +continuation d'un désordre qui tirait tous les ans des sommes +très-considérables du royaume et ruinait entièrement nos manufactures au +profit de celles de la Hollande et de l'Angleterre[365]. + +Mais de quelque sagesse qu'elles fussent empreintes, les diverses +mesures adoptées par Colbert depuis 1664 n'étaient pas suffisantes pour +réparer le mal. Il paraît, d'ailleurs, que l'ambassadeur français à +Constantinople s'était assez mal pénétré des instructions qui lui +avaient été données, car les plaintes arrivaient contre lui de toutes +parts, et on l'accusait même d'avoir fait le commerce pour son +compte[366]. En 1670, cet ambassadeur fut rappelé et remplacé par M. de +Nointel. Les instructions que Colbert lui donna sont exactement +semblables à celles qu'avait reçues son prédécesseur. Seulement, ce +ministre insista particulièrement sur le préjudice que portait à la +France «la mauvaise foy des Marseillois, qui altéroient toujours de plus +en plus le titre des pièces de cinq sols, poussant cette altération +jusques à cinquante ou soixante pour cent de proffit, quoique estant +bien asseurez que la marque de France en feroit rejetter sur les +François tout le mécontentement des officiers du Grand-Seigneur et +toutes les avanies qui en pourroient arriver.» L'instruction donnée à M. +de Nointel rappelait en outre, dans un tableau synoptique, les +différentes causes auxquelles Colbert attribuait la diminution du +commerce français et l'augmentation du commerce étranger dans le Levant. +Voici ce tableau[367]. + + A L'ESGARD DES FRANÇOIS. A L'ESGARD DES ANGLOIS, HOLLANDOIS + ET AUTRES ESTRANGERS. + + Les Turcs ont admis les autres Ils ont esté admis à ce commerce + nations au préjudice des premières par les Turcs et ont fait + capitulations. des capitulations advantageuses. + + Le royaume a esté longtemps Ils ont esté presque toujours en + agité de guerres civiles. paix au dedans de leurs Estats. + + Les roys, prédécesseurs de Sa Ils ont eu une très-grande application + Majesté, n'ont eu aucune application au commerce. + au commerce. + + Les forces maritimes ont esté Les forces maritimes ont esté + anéanties. puissantes. + + L'anéantissement des manufactures. L'augmentation des leurs en + bonté. + + Ont esté longtemps sans ambassadeurs Ont eu toujours des ambassadeurs + à la Porte. résidents à la Porte. + + Ont payé 5 pour 100 de douane N'ont payé que 3 pour 100. + au Grand-Seigneur. + + La mauvaise conduite des consuls La bonne conduite des consuls. + a causé diverses avanies auxquelles + ils sont mesmes accusez d'avoir participé. + + La mauvaise foy des Marseillois. La bonne foy de leurs négociants. + + Ont payé un droit de cottimo } + dans les eschelles, ou de 2 ou 3 } + pour 100. } N'ont rien payé. + } + Un droit de cottimo fort grand } + à Marseille[368]. } + + Ont esté contraints de faire leur Ont fait leur commerce en eschange + commerce en argent. de marchandises et de manufactures. + +Telles furent les instructions données à M. de Nointel. En même temps, +Colbert prit une autre détermination des plus importantes. Le port de +Marseille avait été autrefois déclaré port franc; mais, par la suite, de +nouveaux droits d'entrée et de sortie ayant été établis, le commerce du +royaume en avait éprouvé le plus grand préjudice. Un édit du mois de +mars 1669 rétablit entièrement la franchise de ce port. On voit par cet +édit qu'il se levait alors à Marseille un droit de 1/2 pour 100 _pour la +pension de l'ambassadeur à Constantinople_. Ce droit fut supprimé, ainsi +que beaucoup d'autres, y compris celui de 50 sous par tonneau. Il en fut +de même du droit d'aubaine, en vertu duquel le souverain recueillait la +succession des étrangers non naturalisés. Un seul droit de 20 pour 100 +fut maintenu sur les marchandises du Levant qui, bien qu'appartenant à +des Français, seraient apportées par des navires étrangers[369]. +Toutefois, il fallait continuer de payer le traitement de l'ambassadeur +de Constantinople, fixé à 16,000 livres, rembourser les dettes +contractées par les consuls français des échelles du Levant, dettes qui +s'élevaient à plus de 500,000 livres pour Alexandrie et Alep seulement; +il fallait en outre aviser à quelques dépenses locales, notamment au +curage du port de Marseille. Un nouvel édit du mois de mars 1669 y +pourvut en transférant à Arles et à Toulon les bureaux d'entrée des +aluns, et en doublant un droit de pesage établi sur les marchandises +grossières. On croira peut-être que ces diverses mesures furent +accueillies avec reconnaissance par les Marseillais. Il en fut tout +autrement. Le 30 mai 1669, Colbert écrivit à M. d'Oppède, premier +président du Parlement de Provence, pour le féliciter d'avoir fait +publier à Marseille l'édit sur l'affranchissement du port, malgré toutes +les difficultés qu'il avait rencontrées. Colbert espérait que les +Marseillais reconnaîtraient bientôt tous les avantages qui devaient leur +en revenir. En attendant, il fallait donner à cet édit toute la +publicité possible. Enfin, Colbert louait aussi beaucoup M. d'Oppède +d'avoir décidé les échevins de Marseille à prendre sur le droit de +cottimo, de préférence à tout autre, la somme de 25,000 livres +indispensable pour le curage du port, et d'avoir obtenu que l'intendant +des galères fut chargé de l'emploi de ces fonds. + + «Il sera nécessaire, ajoutait Colbert, que l'intendant commence à + faire travailler tout de bon les pontons destinés à ce curage, rien + n'estant plus important, dans le dessein que le roi a de restablir + le commerce du Levant, que de rendre le port capable de recevoir et + contenir toute sorte de vaisseaux. Quant au droit de cottimo, il + faudra, sur toutes choses, s'appliquer à mettre la ville de + Marseille en état de le supprimer dans quelques années, afin que la + franchise de tous droits y appelle les estrangers, et rende ce port + _le plus fameux de toute la Méditerrannée_[370].» + +Cependant, après avoir sur l'invitation de Colbert, consulté les +commerçants de Paris, de Lyon, de Marseille, M. de Nointel s'était rendu +à Constantinople; mais ses démarches n'eurent pas le résultat dont on +s'était flatté. Non-seulement il n'obtint pas l'égalité de traitement +avec les autres nations, mais, malgré sa présence, les Français +continuèrent à souffrir, écrivait-il, «les mêmes avanies et vexations de +la part des officiers du sultan.» Un peu plus tard, toutes ses +réclamations étant restées inutiles, il informa le roi qu'il croyait +nécessaire qu'on envoyât quelques vaisseaux pour le chercher, ajoutant +qu'une démonstration de guerre pourrait seule inspirer d'autres +sentiments au grand-visir, qui s'était refusé jusqu'alors à rien changer +aux conditions en vigueur. Avant de rien décider, Louis XIV fit écrire +par Colbert à M. d'Oppède de se rendre sans retard à Marseille, +d'assembler les députés du commerce et les marchands les plus capables +de la ville, de les consulter, et de lui faire connaître le résultat de +leurs délibérations, en y ajoutant son avis particulier, «afin, disait +Colbert, que le roy puisse prendre une résolution sur une matière aussi +importante en parfaite connoissance de cause[371].» + +Peu de temps après, M. d'Oppède répondit que son avis, celui de +l'intendant des galères et celui de la Compagnie du Levant étaient +conformes au vœu de l'ambassadeur. Quant aux négociants de Marseille, +ils avaient d'abord adopté le même sentiment; mais ensuite ils s'étaient +divisés et n'avaient pas voulu signer leurs délibérations. Les uns +prétendaient que la fermeté obligerait les Turcs à mieux traiter les +Français et à renouveler les capitulations sur un meilleur pied; que, +renouvelées de cette manière et par la menace de la guerre, elles +seraient bien mieux exécutées qu'auparavant, et que, d'ailleurs, les +mauvais traitements dont le commerce et l'ambassadeur avaient à se +plaindre ne permettaient plus de délibérer. Le parti contraire objectait +à cela que le commerce le plus considérable qui se fit en France étant +celui du Levant, et ce commerce se trouvant, pour ainsi dire, le seul de +Marseille et de la Méditerranée, il y avait lieu de craindre, si la +guerre éclatait et si les Français établis dans le Levant étaient +obligés de s'éloigner, que les Anglais et les Hollandais ne missent tout +en œuvre pour les empêcher d'y revenir, en sorte que les Français se +seraient privés eux-mêmes, au bénéfice des étrangers, de leur commerce +le plus avantageux. Enfin, les partisans de la paix ajoutaient qu'une +fois l'ambassadeur français rappelé, la fierté des Turcs ne leur +permettrait pas de renouer les négociations, et que le commerce avec le +Levant serait ruiné sans retour. + +On était alors en 1671, et l'on prévoyait bien à la cour de France +qu'une guerre avec la Hollande ne tarderait pas à éclater. Cette +éventualité dut donc exercer une grande influence sur la décision de +Louis XIV. Entre les deux partis qu'on lui conseillait, il prit un moyen +terme, et se contenta de rappeler M. de Nointel[372]. Mais cette +manifestation suffit pour effrayer le Divan. Sur cette seule menace, +l'ambassadeur fut invité à rester, avec promesse de recevoir bientôt +toute satisfaction. En effet, des négociations furent entamées, et, le 5 +juin 1673, de nouvelles capitulations signées à Andrinople confirmèrent +toutes les prétentions de Colbert. Ces capitulations autorisaient les +Français à exporter du Levant toutes sortes de marchandises, même celles +dites prohibées, à naviguer sur des navires appartenant à des nations +ennemies de la Porte, sans pouvoir, en cas de saisie, être faits +esclaves, à n'être justiciables que de leurs ambassadeurs ou consuls, à +jouir des mêmes immunités que les Vénitiens, qui étaient alors la nation +la plus favorisée, à ne participer en rien aux impôts du pays, et à +faire profiter du bénéfice de leur pavillon toutes les nations qui +n'avaient pas de traité avec le divan. L'article 19 des capitulations +consacrait la préséance de l'ambassadeur français à la Porte dans les +termes les plus formels et les plus honorables pour notre diplomatie. +Cet article était ainsi conçu: + + «Et parce que ledit empereur de France est entre tous les rois et + les princes chrétiens le plus noble de la Haute-Famille, et le plus + parfait ami que nos aïeux aient acquis entre lesdits rois et + princes de la croyance de Jésus, comme il a été dit ci-dessus et + comme témoignent les effets de sa sincère amitié; en cette + considération, nous voulons et commandons que son ambassadeur, qui + réside à notre heureuse Porte, ait la préséance sur tous les + ambassadeurs des autres rois et princes, soit à notre divan public, + ou autres lieux où ils se pourront trouver.» + +Enfin, plusieurs dispositions particulièrement relatives au commerce +complétèrent, sous le titre d'_Articles nouveaux_, les capitulations +principales, et le troisième de ces articles fixa à 3, au lieu de 5 p. +100, les droits que les Français auraient à payer dorénavant sur toutes +les marchandises, importées ou exportées par eux. C'était, on l'a vu +plus haut, le point que Colbert avait le plus à cœur[373]. + +Bientôt, grâce aux avantages garantis par le traité de 1673, les +relations commerciales de la France avec le Levant reprirent une partie +de leur ancienne importance. Vers la fin du XVIIe siècle, le +Languedoc seul y expédiait trente-deux mille pièces de drap, qui, à 30 +livres la pièce, valaient 960,000 livres, et il en tirait quarante mille +quintaux de laine évalués 400,000 livres[374]. Sans doute, aussi, toutes +les autres provinces manufacturières du royaume s'associèrent à cet +heureux mouvement, fruit des efforts et de l'activité de Colbert[375]. + + + + +CHAPITRE XI. + + De la vénalité des offices.--Elle est approuvée par Montesquieu et + par Forbonnais.--Colbert supprime un grand nombre d'offices + inutiles.--Nombre, valeur et produit des offices pendant son + administration.--Ce qu'il fit en faveur de l'agriculture.--Il + diminue le taux légal de l'intérêt.--Fait travailler au cadastre et + modifie l'assiette de l'impôt.--Édits qui défendent de saisir les + bestiaux pour le paiement des tailles.--Rétablissement des + haras.--Colbert reconnaît que les peuples n'avaient jamais été + aussi chargés auparavant. + + +Au nombre des abus dont Colbert se préoccupa, il faut compter parmi les +plus funestes la vénalité des offices. Cet abus, profondément entré dans +les mœurs de l'ancienne société, et à la conservation duquel le sort +d'un grand nombre de familles était lié, Colbert ne songea pas sans +doute à le détruire tout entier; mais il eut au moins la gloire d'en +atténuer considérablement les conséquences en réduisant autant qu'il lui +fut possible, sauf pendant les crises financières de la guerre, le +nombre des officiers publics. + +La vénalité des offices remontait aux premiers siècles de notre +histoire. Déjà, sous saint Louis, une ordonnance défendit de vendre les +offices de _judicature_, ce qui n'empêcha pas Louis-le-Hutin et +Philippe-le-Long, ses successeurs, de les mettre en ferme. Au contraire, +Charles V, Charles VII, Louis XI et Charles VIII ordonnèrent qu'au +moment de la vacation de quelque office de judicature les autres +officiers du même tribunal désigneraient deux ou trois sujets des plus +capables parmi lesquels le roi choisirait le plus digne, «voulant, +disaient les édits, que ces offices fussent conférés gratuitement, afin +que la justice fût administrée de même.» Louis XII se vit dans la +nécessité de les vendre pour payer les dettes contractées par son +prédécesseur dans les guerres d'Italie; mais son projet était d'en +rembourser le montant dès que l'état des finances le lui permettrait. Au +lieu d'obéir à ce vœu, François Ier trafiqua de tous les emplois +indistinctement. Sous les règnes suivants, les abus ne firent +qu'augmenter. Bientôt un seul titulaire ne suffit plus pour la même +charge, et presque tous les emplois de finances furent confiés à deux et +quelquefois même à quatre agents, que l'on désignait comme il suit: +_l'ordinaire, l'alternatif, le triennal et le quatriennal_. Une +ordonnance de Henri II affecta 20,000 livres par an au trésorier de +l'épargne qui serait en charge, et 10,000 livres à l'alternatif. La même +ordonnance enjoignit de dresser le rôle de tous les emplois publics et +de les mettre aux enchères, à l'exception de ceux qui ne rapportaient +pas plus de 60 écus. Sur les observations de l'assemblée des notables, +Henri IV avait d'abord décrété l'abolition de la vénalité au moyen d'une +augmentation de traitement fixée à 10 pour 100 de la _finance payée_, +augmentation qui cesserait au moment de la mort du titulaire. Par +malheur, Henri IV ne persista pas dans ce système, et, en 1604, il +rendit un édit portant qu'on pourrait conserver dans les familles la +propriété de toute espèce d'offices en payant tous les ans aux _parties +casuelles_ le soixantième de ce qu'ils auraient coûté. Ce nouveau droit +fut appelé _droit annuel_, mais principalement _la paulette_, du nom du +traitant Paulet, qui en devint le fermier, moyennant 2,263,000 livres +par an, avec un bail de 9 ans, toujours renouvelé depuis cette époque, +malgré la promesse qu'Henri IV avait faite en l'établissant[376]. + +Deux hommes dont le nom a une grande autorité, bien qu'à des titres +divers, Montesquieu et Forbonnais, ont approuvé la vénalité des offices. +Suivant Montesquieu, «la vénalité est bonne dans les États monarchiques, +parce qu'elle fait faire comme un métier de famille ce qu'on ne voudrait +pas entreprendre pour la vertu; qu'elle destine chacun à son devoir et +rend les ordres de l'État plus permanents.» Montesquieu ajoute que, si +les charges ne se vendaient pas par un règlement public, l'indigence et +l'avidité des courtisans les vendraient tout de même; que le hasard +donne de meilleurs choix que le choix du prince, et que la manière de +s'avancer par les richesses inspire et entretient l'industrie, chose +dont le gouvernement monarchique a grand besoin. Enfin, comme preuve à +l'appui de son assertion, Montesquieu a fait remarquer l'extrême paresse +de l'Espagne où l'État donnait tous les emplois[377]. + +Quant à Forbonnais, il alléguait que le haut prix des charges était, +entre les mains du prince, un gage de la fidélité des titulaires: qu'en +général les riches recevaient une meilleure éducation; qu'ils avaient +plus de dignité et de désintéressement, et que, d'ailleurs, la vénalité +des charges était la source d'un impôt utile à l'État sans être onéreux +au peuple. Enfin, Forbonnais pensait comme Montesquieu que, si les +charges n'étaient pas vendues ostensiblement au profit de l'État, elles +le seraient secrètement au profit des courtisans, et il paraît même que +ce dernier motif détermina Sully à proposer l'édit de 1604, qui rétablit +la vénalité des offices moyennant le payement du droit annuel[378].. + +On a pu voir la faiblesse des arguments de Montesquieu en faveur de la +vénalité des offices. Ici, comme dans beaucoup de passages de son +ouvrage, Montesquieu s'est trompé pour avoir voulu assigner des mobiles +divers aux actions des hommes, suivant qu'ils font partie d'un État +monarchique ou républicain. Le cœur de l'homme est le même partout, et +partout on a toujours estimé à honneur de remplir les principales +charges d'un État. Jamais, au contraire, et nulle part, on n'a cru +s'abaisser en acceptant des emplois publics[379]. + + «Quoi! dit Voltaire en commentant ce passage de l'_Esprit des + Lois_, on ne trouverait point de conseillers pour juger dans les + Parlements de France, si on leur donnait les charges gratuitement! + La fonction divine de rendre justice, de disposer de la fortune et + de la vie des hommes, un métier de famille! Plaignons Montesquieu + d'avoir déshonoré son ouvrage par de tels paradoxes; mais + pardonnons-lui. Son oncle avait acheté une charge de président en + province, et il la lui laissa. On retrouve l'homme partout. Nul de + nous n'est sans faiblesse.» + +La paresse reprochée aux Espagnols par Montesquieu n'avait pas davantage +la cause qu'il lui attribua, car elle provenait évidemment de la masse +de numéraire qui leur arrivait des Indes. En Angleterre, en Hollande, la +plupart des charges n'étaient pas vénales; elles s'y donnaient +gratuitement comme en Espagne; pourtant, les populations n'y étaient pas +inactives, et leur industrie faisait, au contraire, le désespoir de +Colbert. Les motifs allégués par Forbonnais n'ont pas plus de fondement. +Sous le système de la vénalité des charges, ce qui importait le plus à +l'État, c'était, au moment de leur création, d'en toucher le prix; quant +à la manière dont elles étaient ensuite remplies, dont la justice était +rendue, le pays administré, il s'en préoccupait secondairement. On +comprend que certains emplois doivent être confiés à des hommes riches; +mais qui eût empêché de choisir de préférence les titulaires dans cette +classe, ainsi que cela se pratique généralement aujourd'hui pour les +fonctions judiciaires? Le prétexte d'un impôt utile sans être onéreux ne +résiste pas davantage au raisonnement, car il eût fallu pour cela que +l'acquéreur d'une charge consentît à n'en retirer que l'intérêt, ce qui +n'avait pas lieu, de sorte que le peuple finissait toujours par payer, +sous forme de gages, d'épices ou par tout autre expédient moins honnête, +l'impôt dont on avait prétendu l'exonérer. Enfin, de ce que quelques +courtisans besogneux auraient abusé de leur position pour rançonner les +solliciteurs, ce n'était pas un motif suffisant pour que l'État renonçât +à une de ses plus belles prérogatives. Il y avait en effet dans cette +renonciation une atteinte profonde à la morale, à la raison, à un +principe, et c'était vraiment aller trop loin de dire, comme +Montesquieu, que le hasard donnait de meilleurs choix que le choix du +prince. Le seul inconvénient que pût avoir l'abolition de la vénalité +des offices, c'était de multiplier outre mesure le nombre des aspirants +aux fonctions publiques; mais cet inconvénient, il y avait un moyen d'en +diminuer considérablement la gravité en établissant, pour condition +d'admission aux emplois, des règles sévères, des examens, des entraves +enfin, dont la rigueur aurait pu s'accroître en proportion du nombre des +candidats, et qui, en définitive, eussent encore tourné au profit du +bien général. + +Quoi qu'il en soit des raisons par lesquelles la vénalité des offices +pouvait être attaquée ou défendue, à l'époque où Colbert arriva au +ministère, la seule chose possible, tant, je le répète, la société était +profondément engagée dans cette voie, c'était de diminuer le nombre +vraiment prodigieux des emplois inutiles que les embarras des années +précédentes avaient fait créer. Un des successeurs de Colbert disait +agréablement à Louis XIV: _Toutes les fois que Votre Majesté crée une +charge, Dieu crée un sot pour l'acheter_. Quelle que fût cette charge, +l'acheteur n'était pas un sot s'il en retirait de bons revenus; aussi en +trouvait-on pour les plus ridicules et les plus absurdes. En 1664, +Colbert remboursa les titulaires d'un grand nombre d'offices superflus, +entre autres tous les triennaux et quatriennaux. Il supprima aussi deux +cent quinze charges de secrétaires de roi. En même temps, il fit faire +un relevé de tous les offices de justice et de finance qui existaient +alors dans le royaume. Ce relevé présente les résultats suivants. + +La France se divisait alors en vingt-cinq grandes provinces ou +_généralités_, et sa population était, comme on l'a vu, d'environ vingt +à vingt-deux millions d'habitants. + +Les recherches ordonnées par Colbert constatèrent que le nombre des +officiers de justice et de finance s'élevait à 45,780. + +Le prix courant de toutes ces charges réunies était de 459,630,842 +livres; cependant le gouvernement ne les avait vendues que 187,276,978 +livres, et les titulaires n'étaient censés toucher que 8,546,847 livres +pour leurs gages. Or, on laisse à deviner s'ils étaient hommes à ne pas +même retirer l'intérêt de l'argent qu'ils avaient déboursé. Enfin, le +droit annuel aurait dû rapporter 2,002,447 livres; mais tous ceux qui +avaient quelque protection se dispensaient de le payer, et ils n'en +obtenaient pas moins, grâce à l'intervention des courtisans, la faculté +de disposer de leurs charges comme ils l'entendaient[380]. + +Ainsi, une somme de 419 millions était soustraite au commerce et à +l'agriculture, auxquels elle eût rendu de si grands services, et +immobilisée entre les mains d'environ quarante-six mille familles, +mortes par suite à toute activité, à toute ambition utile, et ne +songeant qu'à exploiter leurs charges le plus fructueusement possible, +en vue de leur intérêt, directement contraire à l'intérêt général. Ces +fâcheuses conséquences du grand nombre et du prix excessif des charges +publiques ne pouvaient échapper à Colbert. Une déclaration du 30 mai +1664 porte que, «parmi les abus et les désordres qui s'étaient glissés +pendant les guerres et les troubles, l'augmentation des officiers +inutiles et _supernuméraires_ n'avait pas été le moindre[381].» En 1665 +et en 1669 il fit rendre un édit pour fixer le prix des offices de +justice, l'âge et la capacité des juges. Enfin, d'autres édits furent +aussi rendus plus tard dans le même but, et pendant toute la durée de +son administration, il ne négligea aucune occasion de rembourser les +titulaires des offices dont l'inutilité constatée causait à l'État, +abstraction faite du point de vue moral de la question, le double +dommage que j'ai essayé d'expliquer. + +On a souvent répété, d'après quelques biographes du XVIIIe siècle, +que Colbert, exclusivement préoccupé de l'accroissement de l'industrie +manufacturière, avait été indifférent aux intérêts de l'agriculture. +L'examen impartial et complet de tous les actes de son administration +prouve que cette accusation n'est pas fondée. Ce qui est vrai, et l'on +en trouvera la preuve plus loin, c'est que l'exclusion, par le moyen du +doublement du tarif qui eut lieu en 1667, de tous les objets +manufacturés fournis antérieurement à la France par les étrangers, en +échange de ses denrées, et les entraves apportées par ce ministre à +l'exportation des grains, mais principalement la mobilité de la +législation qu'il adopta à cet égard, firent un mal immense à +l'agriculture. Cette mobilité fut une faute énorme, la plus grande, +peut-être, que l'on puisse reprocher à l'administration de Colbert; +mais, quelque grave qu'elle soit, ce n'est qu'une faute où il eut pour +complices les préjugés de son temps, tandis que l'indifférence dont on a +voulu lui faire un crime, à l'égard du plus précieux et du plus +respectable des intérêts, surtout en France, mériterait un nom plus +sévère, La diminution du nombre des offices devait, on vient de le voir, +exercer, bien que dans des proportions restreintes, une influence +favorable à l'agriculture. Plusieurs édits relatifs au taux de l'intérêt +eurent, en partie, le même but. Cette question de l'intérêt de l'argent +est des plus délicates. Des hommes éminents et très-justement célèbres, +des penseurs profonds qui ont consacré une vie noblement désintéressée à +l'étude des plus grands problèmes sociaux, considérant, avec raison, +l'or et l'argent comme une marchandise, voudraient qu'elle pût être +vendue ou prêtée avec la liberté qui préside à toutes les autres +transactions commerciales. Toutefois, il est permis de se demander si le +_prêt_ ne constitue pas une variété de transaction comportant d'autres +lois que la vente ordinaire, et si pour empêcher que les hommes forcés +d'emprunter ne soient impitoyablement rançonnés, la justice publique ne +doit pas, d'accord avec la loi religieuse, établir certaines limites que +les hommes cupides et sans entrailles ne puissent dépasser. Ne +devrait-on pas, dans tous les cas, commencer par abolir la contrainte +par corps, malheureux vestige de cette horrible loi romaine qui donnait +droit au créancier de prendre un morceau de la chair du débiteur +impuissant à se libérer? En effet, sans la contrainte par corps, juste +épouvantail des familles, la race des usuriers se montrerait bien plus +circonspecte, et une foule de jeunes gens ne seraient pas entraînés par +elle dans le guêpier des emprunts. Enfin, cette loi fatale achève +d'obérer la plupart des petits marchands qui n'ont pas réussi et les met +dans l'impossibilité de travailler à se relever, en les condamnant à une +inaction forcée pendant que, d'un autre côté, leurs affaires, qu'ils ne +peuvent pas surveiller, périclitent de plus en plus. + +Au surplus, à l'époque où Colbert fit publier ses édits relatifs au taux +de l'intérêt, le droit que s'arrogeait le gouvernement d'intervenir sur +cette question n'avait pas même encore été mis en doute. Déjà, plusieurs +dispositions avaient été prises à ce sujet, notamment en 1601, où le +maximum de l'intérêt fut fixé par Sully au denier 16 (6 et un quart pour +100), au lieu de 10 pour 100. Sully motiva cet arrêt sur des +considérations puissantes. En premier lieu, par suite de l'élévation de +l'intérêt, ni les nobles ni les propriétaires ne pouvaient plus trouver +d'argent, soit pour racheter, soit pour exploiter leurs terres. Ensuite, +portait l'édit, cet intérêt «_empêchait le trafic et commerce auparavant +plus en vogue en France qu'en aucun autre État de l'Europe, et faisait +négliger l'agriculture et manufacture, aimant mieux plusieurs sujets du +roi, sous la facilité d'un gain à la fin trompeur, vivre de leur rente +en oisiveté parmi les villes, qu'employer leur industrie avec quelque +peine aux arts libéraux, ou à cultiver leurs héritages_[382].» En 1634, +le cardinal de Richelieu se fonda sur des motifs exactement semblables +pour réduire l'intérêt au denier 18 (5 5/9 pour 100). Le Parlement +refusa d'abord d'enregistrer cet édit, sans doute, a dit Forbonnais, +«pour favoriser la paresse ou la vanité d'un petit nombre de rentiers, +dont les trois quarts avaient oublié que si leurs pères n'eussent +travaillé, ils n'auraient pas une famille honnête à citer.» Mais une +lettre de jussion fit justice de ces prétentions[383]. Le premier édit +que fit rendre Colbert sur le taux de l'intérêt date du mois de décembre +1665[384] Cet édit porte, en substance que le commerce, les manufactures +et l'agriculture sont les moyens les plus prompts, les plus sûrs et les +plus légitimes pour mettre l'abondance dans le royaume, mais qu'un grand +nombre de sujets ont cessé de s'y adonner précisément à cause des gros +intérêts que _le change et rechange de l'argent produit et des produits +excessifs qu'apportent les constitutions de rentes_; d'un autre côté, la +valeur de l'argent avait beaucoup diminué par suite de la quantité qui +en était venue des Indes. En conséquence, l'intérêt de l'argent fut +fixé au denier 20 (5 pour 100). Plus tard, il est vrai, au moment où +s'ouvrit la campagne de 1672, et quand le besoin des emprunts commença à +se faire sentir, une ordonnance du mois de février fixa au denier 18 les +intérêts des sommes prêtées au roi. Enfin, au mois de septembre 1679, un +nouvel édit fixa au même taux l'intérêt de l'argent dans toute la +France, _même pour change et rechange, si ce n'est à l'égard des +marchands fréquentant la foire de Lyon_[385]. + +Mais la sollicitude de Colbert en faveur de l'agriculture ne s'arrêta +pas là. On sait les abus auxquels donnait lieu à cette époque la +répartition des tailles. Dans le plus grand nombre des provinces, la +taille était _personnelle_, c'est-à-dire que la qualité, la fortune et +l'état apparent des personnes y servaient seuls de base aux +répartitions: dans d'autres, notamment dans les _pays d'États_, elle +était établie approximativement d'après l'étendue et le revenu présumé +des terres; elle s'appelait alors _taille réelle_, et c'était la moins +arbitraire. Colbert forma le projet de faire cadastrer tout le royaume. +Antérieurement, cette opération avait été tentée à diverses reprises sur +plusieurs points du territoire. Grégoire de Tours parle d'un cadastre +qui y aurait été fait à la fin du VIe siècle par les ordres de +Childebert. A une époque beaucoup plus rapprochée, en 1471, l'inégalité +des impositions était devenue telle en Provence qu'un cadastre fut jugé +inévitable. On vit alors que la moitié des habitants était parvenue à +s'exempter de l'impôt au détriment de l'autre moitié. Mais toutes ces +tentatives n'eurent jamais de résultats durables ni généraux. Colbert +fit commencer par la généralité de Montauban l'opération du cadastre, et +en moins de trois ans, de 1666 à 1669, elle fut terminée. Par ses +ordres, toutes les précautions avaient été prises pour empêcher les +usurpateurs de noblesse et les personnes puissantes de se soustraire aux +effets de cette grande mesure[386]. Mais, le croirait-on? cette +nouvelle forme de répartition souleva des réclamations assez vives dans +le pays même qui devait en profiter. On se plaignit que les simples +journaliers, c'est-à-dire ceux qui ne possédaient rien, fussent exempts +de l'impôt[387]. Soit que cette opposition ait découragé Colbert, soit +que d'autres soins l'aient préoccupé vers cette époque, la généralité de +Montauban fut seule cadastrée, et l'opération en resta là sous son +ministère[388]. Après lui, plusieurs pays d'États firent cadastrer, aux +frais de la province, l'étendue de leur territoire, et, au moment de la +Révolution, le bienfait de cette mesure était acquis au Languedoc, à la +Provence, au Dauphiné, à la Guyenne, à la Bourgogne, à l'Alsace, à la +Flandre, au Quercy et à l'Artois[389]. + +En même temps, Colbert remettait en vigueur les sages ordonnances de +Sully, qui défendaient de saisir les bestiaux pour le paiement des +tailles. Son édit date du mois d'avril 1667, et les effets en furent +presque instantanés. En 1669, son frère, ambassadeur en Angleterre, lui +ayant donné connaissance d'une proposition de quelques marchands anglais +d'envoyer des salaisons d'Irlande dans nos colonies, Colbert lui +répondit, à la date du 10 juin, que l'état du royaume et les diligences +faites de toutes parts pour augmenter le nombre des bestiaux ne +permettaient pas d'écouter ces propositions, et qu'on pourrait même +vendre des salaisons aux Anglais, s'ils le souhaitaient[390]. L'année +suivante, au mois de septembre, Colbert recommandait aux intendants +d'examiner si le nombre des bestiaux augmentait et si les receveurs des +tailles n'en faisaient point desaisie, contrairement aux intentions du +roi. «_Cependant, ajoutait-il, il faut en exécuter quelquefois, mais à +la dernière extrémité, et pour effrayer_.» Il leur disait, en outre, de +se défier des avis qu'on leur fournirait sur l'augmentation des +bestiaux, _les donneurs d'avis étant persuadés de faire plaisir par des +nouvelles d'augmentation_. Toutefois, les campagnes ne retiraient pas, à +ce qu'il paraît, grand profit de ces augmentations, car elles se +plaignaient de ne pas vendre leurs bestiaux. L'intendant de Tours +transmit ces plaintes à Colbert, qui lui répondit, le 28 novembre 1670, +que le peu de débit des bestiaux provenait assurément d'autre chose que +de l'entrée de ceux d'Allemagne et de Flandres, _vu que, depuis +l'augmentation des droits, il n'en venait presque plus dans le +royaume_[391]. L'édit de 1667, qui affranchissait les bestiaux de la +saisie, limitait cette faveur à quatre années. En 1671, Colbert le +renouvela, «n'y ayant rien, porte le préambule du nouvel édit, qui +contribue davantage à la fécondité de la terre que les bestiaux, et +pareille grâce ayant produit le plus grand fruit dans le public[392].» +Dans le courant de la même année, on voit Colbert se préoccuper du soin +de faire venir en France des béliers de Ségovie, «malgré la défense +qu'il y a en Espagne d'en laisser sortir,» et des béliers d'Angleterre, +«qui produisent les plus fines laines[393].» Enfin, le 6 novembre 1683, +un mois après la mort de Colbert, il parut une nouvelle déclaration +portant défense de saisir les bestiaux, et nul doute qu'elle n'eût été +préparée par ses soins[394]. + +La même remarque peut être faite pour un arrêt du Conseil concernant le +_rétablissement des haras du royaume_, qui fut publié le 28 octobre +1683. Le 17 octobre 1665, un arrêt avait été rendu à ce sujet, et il +portait que le roi voulait prendre dorénavant un soin particulier de +rétablir les haras ruinés par les guerres et désordres passés, «même les +augmenter de telle sorte que ses sujets ne fussent plus obligés de +porter leurs deniers dans les pays étrangers pour achats de chevaux.» +Par suite de cet arrêt, des étalons furent achetés en Frise, en +Hollande, en Danemark, en Barbarie, et répartis en une vingtaine de +haras. L'arrêt du 28 octobre 1683 eut donc pour objet de donner une +nouvelle vigueur à celui qui avait paru en 1665, pendant +l'administration de Colbert[395]. + +Voilà quels furent en quelque sorte les adieux à l'agriculture de ce +ministre qu'on a souvent représenté comme indifférent au sort de la +population qui vit dans les campagnes, et qu'on a accusé de n'avoir rien +fait pour elle. Son attention extrême et constante à réduire l'impôt des +tailles que cette population acquittait en grande partie; la réduction +du nombre des offices et du taux de l'intérêt; la défense de saisir les +bestiaux pour le paiement des charges publiques; les soins donnés à +l'accroissement, à l'amélioration du bétail, la diminution du prix du +sel, le rétablissement des haras, tous ces faits prouvent, au contraire, +que Colbert n'eut jamais la pensée de sacrifier l'agriculture à +l'industrie, le travail de la terre à celui des manufactures[396]. Je +l'ai déjà dit, Colbert aimait véritablement, sincèrement le peuple, et +il fit au privilège, cette ruine du peuple, toute l'opposition que +comportaient la forme du gouvernement et le caractère du roi. Comment +donc eût-il été indifférent au sort de ces cultivateurs, source première +de toute richesse, et dont la condition a d'autant plus de droits à +l'intérêt du gouvernement que leurs travaux sont plus rudes, leurs +privations plus grandes? On raconte qu'un jour, au milieu des champs, un +de ses amis le surprit les larmes aux yeux, et l'entendit s'écrier: «Je +voudrais pouvoir rendre ce pays heureux, et que, éloigné de la cour, +sans appui, sans crédit, l'herbe crût jusque dans mes cours[397]!» Un +mémoire qu'il remit au roi vers 1680, _pour lui rendre compte de l'état +de ses finances_, contient les paroles suivantes: «Nonobstant tout ce +qui a été fait, il faut toujours avouer que les peuples sont fort +chargés, et que, depuis le commencement de la monarchie, ils n'ont +jamais porté la moitié des impositions qu'ils portent; c'est-à-dire que +les revenus de l'État n'ont jamais été à 40 millions, et qu'ils montent +à présent à 80 et plus[398].» Certes, il est impossible que le ministre +qui a tracé ces lignes et dit ces vérités à Louis XIV ne se soit pas +préoccupé du sort des campagnes. Au surplus, les faits justifient +suffisamment ses intentions[399]. Par malheur, tant de soins et de +sollicitude furent neutralisés par une sollicitude d'un autre genre, par +un excès de précautions en ce qui touchait l'approvisionnement des +grains nécessaires à la subsistance du royaume. Cette fatale question +des grains, qui revient de temps en temps effrayer les populations et +leur causer de vives paniques, au moment même où les préjugés qui l'ont +si longtemps obscurcie paraissaient complètement détruits, fut l'écueil +principal de Colbert. Il me tarde d'avoir examiné cette partie +très-fâcheuse et très-ingrate de son administration. Heureusement, après +cela, il n'y aura guère plus qu'à louer. + + + + +CHAPITRE XII. + + Nouveaux détails sur la disette de 1662.--Mesures adoptées par le + gouvernement.--Législation sur le commerce des grains avant + Colbert.--Exposition de son système.--Comment il a été défendu et + attaqué.--Prix moyen du blé pendant le XVIIe siècle.--Lettres de + Colbert relatives au commerce du blé.--Résultats de son + système.--Extrême détresse des provinces.--Curieuse lettre du duc + de Lesdiguières.--Causes de l'erreur de Colbert touchant le + commerce des grains.--Nécessité de combattre par l'enseignement les + préjugés qui existent encore à ce sujet. + + +On se souvient que la première année du ministère de Colbert avait été +marquée par une disette terrible, celle de 1662. Louis XIV raconte comme +il suit, dans ses _Instructions au Dauphin_, les mesures qui furent +adoptées pour en adoucir la rigueur: + + «J'obligeai les provinces les plus abondantes à secourir les + autres, les particuliers à ouvrir leurs magasins et _à exposer + leurs denrées à un prix équitable_. J'envoyai en diligence des + ordres de tous côtés pour faire venir par mer, de Dantzick et + autres pays étrangers, le plus de blés qu'il me fut possible; je + les fis acheter de mon épargne; j'en distribuai gratuitement la + plus grande partie au petit peuple des meilleures villes, comme + Paris, Rouen, Tours et autres. Je fis vendre le reste à ceux qui en + pouvoient acheter, mais j'y mis un prix très modique, et dont le + profit, s'il y en avoit, étoit employé au soulagement des pauvres, + qui tiroient des plus riches, par ce moyen, un secours volontaire, + naturel et insensible. A la campagne, où les distributions de blé + n'auroient pu se faire si promptement, je les fis en argent, dont + chacun tâchoit ensuite de soulager sa nécessité[400].» + +Telles furent les mesures inspirées par Colbert. On a déjà vu que ces +précautions et ces aumônes ne remédièrent qu'à une très-faible partie du +mal. Le souvenir de la disette de 1662 demeura gravé dans l'esprit de +Colbert; et cette préoccupation, toute louable qu'elle fût dans son +principe, devint la source d'une erreur qui exerça sur la condition +économique du royaume les plus funestes conséquences[401]. + +Le 19 août 1661, le Parlement de Paris avait défendu aux marchands, _de +contracter aucune société pour le commerce des grains et d'en faire +aucun amas_. Trois semaines après, Colbert arrivait au pouvoir, et +non-seulement l'arrêt du 19 août, cause principale de la disette de +1662, ne fut pas cassé, mais, tout en reconnaissant les avantages des +exportations, ce ministre adopta un système qui, par sa mobilité, +diminua leur importance d'année en année et aboutit à des disettes +périodiques. + +La législation sur le commerce des grains avait subi, en France, +antérieurement à Colbert, des variations nombreuses. Là encore, c'est la +liberté qui était ancienne; la prohibition, qui n'est qu'une forme du +despotisme, était venue bien longtemps après. Depuis Charlemagne jusqu'à +la fin du règne de Charles V, c'est-à-dire pendant près de cinq cents +ans, l'exportation avait été de droit commun. Dans un édit +très-détaillé, en date du 20 juin 1537, François Ier rétablit la +liberté du commerce des grains que quelques-uns de ses prédécesseurs +avaient parfois suspendue. Quant à l'administration de Sully, elle fut +surtout célèbre par la protection que ce sage ministre accorda à +l'agriculture, et par la liberté d'exporter les blés qui en était la +conséquence. On sait ce qu'il écrivit à Henri IV au sujet d'un arrêt +rendu par les magistrats de Saumur contre la sortie des blés: _Si chaque +juge du royaume en fait autant, bientôt vos sujets seront sans argent, +et, par conséquent, Votre Majesté_. En 1631, il est vrai, un édit de +Louis XIII défendit l'exportation _sous peine de punition corporelle_; +mais sous Louis XIV même, pendant l'administration de Fouquet, un arrêt +du conseil, du 24 janvier 1657, accorda la permission d'exporter les +blés hors du royaume, sur ce motif digne d'attention que _les habitants +des provinces, étant contraints de vendre le blé à vil prix, n'avaient +pas de quoi payer leurs tailles et autres impositions_[402]. + +Le système de Colbert sur le commerce des grains a été, on le sait, +l'objet des plus vives attaques de la part des économistes du XVIIIe +siècle. Malheureusement, ces attaques n'étaient que trop fondées. On ne +possède aucun des arrêts qui ont dû être publiés sur ce commerce, de +1661 à 1669; mais vingt-neuf arrêts, rendus depuis cette dernière époque +jusqu'à la mort de Colbert, ont été recueillis et permettent +d'apprécier, en toute connaissance de cause, cette partie si importante +de son administration. + +Dans cette période de quatorze ans, l'exportation a été prohibée pendant +_cinquante-six mois_. + +Huit arrêts l'ont autorisée en payant les 22 livres par muid fixées par +le tarif de 1664[403]; cinq en payant la moitié ou le quart de ces +droits, et huit avec exemption de tous droits. + +Huit autres arrêts sont prohibitifs. + +Enfin, il est à remarquer que les autorisations d'exporter ne sont +jamais accordées que pour trois ou six mois, et très-rarement pour un +an. + +Les défenseurs de Colbert ont fait observer, en s'appuyant sur ces +arrêts mêmes, qu'un système moins variable eût sans doute produit de +meilleurs résultats; mais qu'après tout, ce ministre ne fut pas, comme +on l'en avait accusé, systématiquement hostile à l'exportation des +grains, puisque, sur quatorze années, elle avait été permise pendant +neuf ans; qu'il était d'ailleurs bien obligé d'attendre l'apparence des +récoltes pour prendre une détermination; et qu'enfin il avait un +puissant motif de ne pas autoriser trop facilement les exportations: +c'était le grand nombre d'hommes que Louis XIV eut presque toujours sous +les armes, et l'avantage que le gouvernement trouvait à les faire +subsister à bon marché. En effet, presque tous les édits de prohibition +sont motivés sur la nécessité «de maintenir l'abondance dans le royaume +et _faire subsister avec plus de facilité les troupes pendant le +quartier d'hiver_[404].» + +A cela, Boisguillebert, Forbonnais et, après eux, les économistes ont +répondu victorieusement qu'en n'accordant des autorisations +d'exportation que pour trois ou six mois, et en laissant sans cesse les +propriétaires sous la menace d'une prohibition, basée tantôt sur les +apparences de la récolte, tantôt sur la subsistance des troupes, tantôt +enfin sur la nécessité d'empêcher que les ennemis ne vinssent chercher +en France les blés qui leur étaient nécessaires, Colbert avait découragé +les cultivateurs et rendu le commerce des grains presque nul; que, par +suite, toutes les terres médiocres avaient été abandonnées, et qu'on +n'avait plus exploité que celles de première qualité; que la diminution +effectuée sur les tailles était un soulagement illusoire, si, tandis que +les impôts de consommation avaient décuplé depuis 1661, le prix des +produits de la terre, source génératrice de toute richesse, restait +invariablement le même; qu'un système d'où il résultait que la France, +avec sa population de vingt à vingt-deux millions d'habitants à nourrir, +avait à craindre une disette tous les trois ans, était radicalement +vicieux; et qu'enfin la preuve évidente que le sort des campagnes était +plus misérable que jamais, c'est que le prix de la plupart des objets +nécessaires à la vie avait triplé depuis 1600, tandis que le blé se +vendait toujours au même prix. A ce sujet, Boisguillebert prouvait +qu'une paire de souliers, qu'on pouvait se procurer pour 15 sous, au +commencement du XVIIe siècle, valait cinq fois plus cent ans après. +De son côté, Forbonnais démontrait les fâcheux effets du système de +Colbert par la comparaison du prix des blés pendant un siècle. Voici les +chiffres qu'il produisit à cette occasion: + + PRIX MOYEN DU SETIER DE BLÉ. (1 hect. 56 cent.) + + De 1596 à 1605 10 liv. + De 1606 a 1615 8 + De 1616 à 1625 9 + De 1626 à 1635 12 + De 1636 à 1645 12 + De 1646 à 1655 17 + De 1636 à 1665 (_à cause de la disette de 1662_) 18 + De 1666 à 1675 10 + De 1676 à 1686 10 + +Dans cette dernière période, observe Forbonnais, il y eut, à la vérité, +des années de disette où le prix du blé s'éleva à plus de 13 livres; +mais la moyenne du prix, pendant dix ans, n'en fut pas moins d'environ +10 livres le setier, c'est-à-dire 7 livres de moins que de 1626 à 1655. + +Les arguments qui précèdent reposent sur des faits malheureusement +incontestables et n'ont jamais été réfutés[405]. On peut ajouter que, +relativement aux manufactures en vue desquelles, dit-on, Colbert fit +tous ces efforts pour maintenir les grains au plus bas prix possible, +son système eut des résultats également fâcheux; car les productions de +la terre n'allant plus à l'étranger et se vendant très-mal à +l'intérieur, la consommation diminua en même temps que la culture; et +une grande partie des manufactures grossières, celles dont le débit +importait le plus, tombèrent, faute de débouchés, lorsqu'on cessa de les +soutenir par des encouragements. + +La volumineuse correspondance de Colbert fournit peu de détails +concernant les opérations sur les grains; seulement, il est assez +curieux que le petit nombre de lettres qui s'y rapportent soient la +condamnation même de son système. Le 13 septembre 1669, ce ministre +écrivit à M. de Pomponne, ambassadeur en Hollande, que, les blés n'ayant +aucun débit, les propriétaires ne tiraient point de revenus de leurs +biens, «_ce qui, par un enchaînement certain, empeschoit la consommation +et diminuoit sensiblement le commerce_.» Quelques mois après, le 20 +décembre 1669, il adressa la lettre suivante à l'intendant de Dijon. + + «Ayant appris qu'il y a cette année une grande abondance de bleds + en Bourgogne, et que la disette que les provinces de Languedoc, + Provence et mesme d'Italie, en ont, les obligera de s'en pourvoir + d'une quantité considérable en ladite province de Bourgogne, je + vous prie de me faire scavoir si l'on commence à en tirer et s'il + n'y a aucun empeschement dans la voicture, soit à Lyon ou ailleurs, + _et comme cela est fort important et que ce débit pourra apporter + beaucoup d'argent,_ vous me ferez plaisir de vous informer de tout + ce qui ce passera sur cette traicte des bleds et de me faire part + de tout ce que vous en apprendrez[406].» + +Une circulaire aux intendants, du mois d'août 1670, porte que le roi +ayant autorisé le transport des blés hors du royaume, sans droits, du 18 +mars au 1er septembre, et ce terme approchant, il importe de +connaître si la récolte a été abondante, «afin que Sa Majesté puisse +prendre la résolution qu'elle estimera la plus avantageuse à son service +et au commerce de ses sujets[407].» Enfin, le 6 juillet 1675, un arrêt +du conseil ayant défendu la sortie des blés, Colbert écrivit quelques +jours après à l'intendant de Bordeaux pour lui dire d'en suspendre la +publication. Celui-ci lui répondit, le 25 juillet 1675, qu'il avait pris +sur lui de prévenir ses ordres, et que le beau temps qui continuait +serait sans doute une nouvelle obligation pour le roi de laisser _à ces +deux provinces la liberté de chercher de l'argent dans les pays +étrangers par la vente des grains qu'elles avaient de trop_. L'intendant +ajoutait «que ce secours devenait d'autant plus nécessaire que la +campagne était entièrement épuisée d'argent, et que, nonobstant les +contraintes exercées par les receveurs des tailles, la difficulté des +recouvrements augmentait tous les jours par l'impuissance des +redevables[408].» + +Je ne parle pas d'un grand nombre de lettres écrites, en 1677, à Colbert +par le lieutenant de police La Reynie pour le tenir exactement au +courant du prix des grains, lettres desquelles il résulte qu'on craignit +encore une disette cette année, où l'exportation fut d'ailleurs +défendue. + +On vient de voir quel fut le système de Colbert relativement au commerce +des grains. Cette erreur d'un ministre si remarquable sous tant d'autres +rapports peut être considérée comme une calamité publique et les +conséquences en furent désastreuses. Jamais, il est triste de le dire, +la condition des habitants des campagnes n'a été aussi misérable que +sous le règne de Louis XIV, même pendant l'administration de Colbert, +c'est-à-dire dans la plus belle période de ce règne et au commencement +de ces grandes et fatales guerres qui en assombrirent la majeure partie. +Les lettres adressées à Colbert contiennent à ce sujet les révélations +les plus désolantes. Le 29 mai 1673, le gouverneur du Poitou lui +écrivait «qu'il avait trouvé les esprits du menu peuple pleins de +chaleur et une très-grande pauvreté dans le pays.» A la même date, le +duc de Lesdiguières, gouverneur du Dauphiné, donnait à Colbert les +détails les plus affligeants sur l'état de cette province. Il faut +reproduire en entier sa lettre, qui répand un jour curieux sur cette +époque, si brillante à la surface, mais où le peuple eut tant à souffrir +de la guerre et des fausses mesures de l'administration. + + «Monsieur, je ne puis plus différer de vous faire sçavoir la misère + où je vois réduite cette province, le commerce y cesse absolument, + et de toutes parts on me vient supplier de faire connoistre au roy + l'impossibilité où l'on est de payer les charges. _Il est asseuré, + Monsieur, et je vous parle pour en estre bien informé, que la plus + grande partie des habitants de ladite province n'ont vescu pendant + l'hyver que de pain de glands et de racines, et que présentement on + les void manger l'herbe des prez et l'escorce des arbres._ Je me + sens obligé de vous dire les choses comme elles sont pour y donner + après cela l'ordre qu'il plaira à Sa Majesté, et je profitte de + cette occasion pour vous asseurer de nouveau que personne au monde + n'est plus véritablement que moy, Monsieur, + + + «Votre très-humble et très-obéissant serviteur, + + «Le duc de LESDIGUIÈRES. + + Grenoble, ce 29 may 1675[409].» + +Voici, d'ailleurs, ce qu'on lit dans un mémoire remis par Colbert +lui-même à Louis XIV, en 1681: + + «Ce qu'il y a de plus important, et sur quoi il y a plus de + réflexion à faire, c'est _la misère très-grande des peuples_. + Toutes les lettres qui viennent des provinces en parlent, soit des + intendants, soit des receveurs généraux ou autres personnes, mesme + des évêques[410].» + +Telle était donc, à cette époque du règne de Louis XIV, la situation de +la Gascogne, du Poitou, du Dauphiné, et probablement de beaucoup +d'autres provinces. En 1687, quand Colbert fut mort, la misère +augmentant sans cesse, ses successeurs crurent y remédier en défendant +d'une manière absolue, sous peine de confiscation et de 500 livres +d'amende, l'exportation des grains et légumes de toutes sortes, des +laines, chanvres et lins du crû; puis, en 1699, le commerce des grains +de province à province, ce commerce que Colbert lui-même avait toujours +respecté, fut prohibé[411]. Les courageux écrits et la disgrâce de +Vauban et de Boisguillebert, celle de Racine, les remontrances de +Fénelon et de Catinat font assez voir quel fut le résultat de ces +diverses mesures, et à quel excès de détresse les neuf dixièmes du +royaume furent alors réduits. + +On sait enfin que, dans une appréciation devenue célèbre, Vauban +estimait, en 1698, que près du dixième de la population était réduit à +la mendicité; que des neuf autres parties cinq n'étaient pas en état de +lui faire l'aumône; que trois autres étaient fort gênées, embarrassées +de dettes et de procès; que dans la dernière, où figuraient les gens +d'épée et de robe, le clergé, la noblesse, les gens en charge, les +_bons_ marchands et les rentiers, on ne pouvait pas compter cent mille +familles; et qu'au total il n'y en avait pas dix mille qu'on pût dire +fort à leur aise[412]..... + +Quant à Colbert, les préjugés de son temps en matière de subsistances, +l'ignorance inévitable des principes, puisque les maîtres de la science +ne les avaient pas encore fixés, le fantôme des accaparements, dont la +concurrence aurait fait si bon marché, ce désir de tout diriger, de tout +régler et d'intervenir partout, qui fut le défaut capital de son +administration, le jetèrent dans les embarras qu'on vient de voir. En +laissant, pour ainsi dire, aller les choses, Sully avait entretenu le +royaume dans l'abondance; Colbert, en multipliant les arrêts relatifs au +commerce des grains, en autorisant ou proscrivant ce commerce tous les +trois mois, le ruina complètement, et entraîna dans cette ruine les +propriétaires et les cultivateurs, c'est-à-dire tout le royaume, à +l'exception de ceux qui occupaient des charges lucratives, et d'un +certain nombre de manufacturiers ou de fabricants privilégiés. Encore +ceux-ci, à privilège égal, auraient eu tout à gagner à un système +différent. Une sollicitude excessive, exagérée, avait dicté à Colbert +ses règlements sur les corporations, sur les longueur, largeur et +qualités des étoffes, règlements qui eurent de si fâcheuses +conséquences. Ici encore, le même excès le fit dévier du but où il +voulait atteindre. A force de se préoccuper de la famine, il amena les +choses à ce point que, dans un pays qui peut nourrir près de quarante +millions d'habitants, une partie des vingt à vingt-deux millions +d'hommes qui le peuplaient alors était exposée, une année sur trois, à +vivre d'herbes, de racines et d'écorce d'arbres, ou à mourir de faim. +Sans doute, en agissant ainsi, Colbert ne fit que payer son tribut aux +préjugés de l'époque. Et ces préjugés, il eut lui-même occasion de les +combattre dans plus d'une circonstance. Une fois, entre autres, le +Parlement de Provence ayant voulu s'opposer à l'exécution d'un édit du +31 décembre 1671, qui autorisait la sortie des grains pendant un an, +Colbert fit ce qu'avait fait Sully en pareille occurrence; le 10 mai +suivant, il cassa l'arrêt du Parlement de Provence et maintint ses +premiers ordres[413]. Mais l'ensemble de son système fut véritablement +désastreux. N'oublions pas, toutefois, que, cent ans après Colbert, un +ministre non moins intègre, non moins ami du peuple, et beaucoup plus +éclairé, fut renversé du pouvoir précisément pour avoir voulu faire +respecter la liberté du commerce des grains. A la vérité, vivant à une +époque où l'autorité était forte et respectée, Colbert n'aurait pas +rencontré les mêmes obstacles que Turgot, si les conséquences de cette +liberté se fussent clairement dessinées à son esprit, et s'il eût +autorisé plus régulièrement l'exportation des grains; malheureusement, +il n'en fut point ainsi, et, faute des lumières nécessaires, on peut le +dire, son administration a donné le triste et singulier spectacle d'un +ministre qui, malgré sa préoccupation constante pour les intérêts du +peuple et le plus ardent désir d'améliorer sa condition, lui a fait +peut-être le plus de mal. Grande leçon pour ceux qui croiraient que les +bonnes intentions suffisent aux administrateurs, et que le gouvernement +des intérêts matériels d'une nation ne constitue pas une science! Cette +science, il est vrai, n'est pas moins nécessaire aux peuples qu'aux +ministres. Le résultat de l'expérience tentée par Turgot est là pour le +prouver. + + + + +CHAPITRE XIII. + + Sur l'organisation du Conseil de commerce.--Création d'entrepôts de + commerce.--Colbert fait de grands efforts pour que le transit des + transports entre la Flandre et l'Espagne ait lieu par la + France.--Édit portant que la noblesse peut faire le commerce de mer + sans déroger (1669).--Établissement d'une _Chambre des assurances_ + à Marseille (1670.)--Ordonnance pour l'uniformité des poids et + mesures dans les ports et arsenaux (1671).--Opérations sur les + monnaies avant Colbert.--Réformes importantes qu'il introduisit + dans cette administration.--Colbert défend l'exportation des métaux + précieux.--Commerce de la France avec l'Espagne.--Évaluation du + numéraire existant en France à diverses époques. + + +On a souvent fait honneur à Colbert de la création du Conseil de +commerce; mais déjà une assemblée de ce genre avait été réunie par Henri +IV en 1604, et, entre autres vœux, elle avait recommandé que le roi +favorisât particulièrement la plantation des mûriers. On sait avec +quelle faveur Henri IV accueillit ce vœu[414]. En 1626, le cardinal de +Richelieu établit un Conseil de commerce permanent et en prit la +direction. Quatre conseillers d'État et trois maîtres des requêtes en +firent partie avec lui. Forbonnais observe que la qualité des personnes +ne pouvant suppléer à l'expérience ni aux principes, cette nouvelle +tentative n'eut pas plus de succès que la première. Plus tard, +cependant, des hommes pratiques furent introduits dans ce Conseil; car +le père de Fouquet, autrefois armateur et qui avait gagné une grande +fortune dans le commerce des colonies, fut désigné pour y siéger. +Colbert ne fit donc que se servir d'une institution déjà ancienne, qu'il +perfectionna sans doute, et à laquelle un édit de 1700, rendu sous le +ministère de M. de Chamillart, donna une nouvelle organisation en y +appelant, outre six membres nommés par le roi, douze marchands +négociants, désignés _librement et sans brigue_ par le corps de ville et +par les marchands négociants de Paris, Rouen, Bordeaux, Lyon, Marseille, +La Rochelle, Nantes, Saint-Malo, Lille, Bayonne et Dunkerque[415]. +L'institution actuelle des trois Conseils du commerce, des manufactures +et de l'agriculture, date de là. + +La création d'entrepôts de commerce, les mesures prises pour encourager +le transit des marchandises étrangères sur le territoire français, +l'édit qui _déclare le commerce de mer ne point déroger à la noblesse_, +la création d'une _Chambre des assurances_ à Marseille, remontent encore +à cette année 1669, la plus féconde en ordonnances, édits et règlements +sur toute sorte de matières pendant l'administration de Colbert, et au +commencement de l'année suivante. On se souvient que le tarif de 1664 +avait isolé les provinces qui s'y étaient soumises au moyen d'une double +chaîne de douanes qui les rendait complètement étrangères à celles qui +ne l'avaient pas adopté. Cet état de choses, qui eût empêché tout +commerce, avait été heureusement modifié en 1664 même par la création de +onze entrepôts, situés circulairement dans l'étendue des cinq grosses +fermes, et au moyen desquels les négociants qui réexportaient des +marchandises provenant des provinces appelées étrangères rentraient dans +l'intégralité des droits acquittés. Au mois de février 1670, le bienfait +des entrepôts fut étendu à toutes les villes maritimes, dans le but, +disait l'édit, «d'augmenter encore la commodité des négociants de +quelque pays qu'ils fussent, en leur donnant la facilité de se servir +des ports du royaume comme d'un entrepôt général, pour y tenir toute +sorte de marchandises, soit pour les vendre en France, soit pour les +transporter hors du royaume, moyennant la restitution des droits +d'entrée qu'ils auraient payés.» Seulement, la restitution des droits +d'entrée n'était pas possible d'un bail à l'autre, ce qui était un +sujet d'embarras très-grand pour les négociants, et il peut paraître +surprenant que Colbert n'ait pas cru devoir obvier à un aussi grave +inconvénient en ne soumettant les marchandises à l'acquittement des +droits qu'au moment de leur mise en consommation, quand il y avait +lieu[416]. + +On sait que la France attache, aujourd'hui encore, une extrême +importance à ce que les divers États auxquels elle confine empruntent +son territoire pour le transport des marchandises qu'ils s'expédient, et +sa position géographique autorise bien d'ailleurs les prétentions +qu'elle a toujours eues de faire le commerce de transit d'une grande +partie de l'Europe. Cette préoccupation fut peut-être plus vive que +jamais en 1669, et l'on ne saurait croire combien de lettres écrivit +Colbert pour engager les négociants de Lille et des autres villes +récemment incorporées à la France à expédier par terre jusqu'au Havre +les marchandises qu'ils envoyaient en Espagne, où ils entretenaient +alors beaucoup de relations, soit parce que l'Espagne était leur +ancienne métropole, soit plutôt à cause de son commerce des Indes. Il y +avait, au surplus, dans ces démarches de Colbert, outre le but +commercial et ostensible, un but politique très-sensé; car, en +multipliant les intérêts des villes conquises avec la France, on +espérait les habituer plus promptement et plus sûrement à sa domination. +Colbert supprima d'abord tout droit de transit entre la Flandre et +l'Espagne, et il paya un entrepreneur pour se charger du transport des +marchandises de Lille au Havre à meilleur marché que ne le faisaient des +Allemands, qui en avaient été chargés jusqu'alors. En même temps, il mit +quelques bâtiments de l'État à la disposition des négociants, sans +compter les escortes qu'il proposait de fournir à tous leurs convois, +quel qu'en fût le nombre. Puis, poussant la sollicitude à l'extrême, il +écrivait à l'intendant de la Flandre de bien faire valoir tous ces soins +aux nouveaux sujets de Sa Majesté, en leur disant qu'elle les conviait à +en profiter pour leur avantage, sans les y forcer. Une autre fois, +toujours à l'occasion du transit, il se plaignait que les marchands de +Lille et des villes conquises n'envoyassent pas assez de ballots par la +voie des provinces françaises, et il recommandait à l'intendant de ne +jamais rien décider à ce sujet sans avoir entendu les marchands et les +fermiers, afin de maintenir la balance égale entre eux; _d'être plutôt +un peu dupe des marchands que de gêner le commerce, parce que ce serait +anéantir les produits_; enfin, d'objecter toujours la rigueur des +ordonnances, pour que les peuples, sachant que la grâce leur venait du +roi, fussent portés à lui en avoir toute la reconnaissance. +Recommandations profondes, et qui dénotaient chez Colbert, non-seulement +une grande habileté, mais aussi un véritable attachement pour les +intérêts dont la direction était confiée à ses soins[417]! + +L'édit qui permettait à la noblesse de se livrer au _commerce de mer_ +sans déroger date de la même époque. Montesquieu a dit: «Il est _contre +l'esprit du commerce_ que la noblesse le fasse dans une monarchie[418].» +C'est une erreur de plus à ajouter aux erreurs du célèbre publiciste. +Déjà, en 1664, lors de la création des Compagnies des Indes orientales +et occidentales, on avait permis à la noblesse de s'y associer sans +perdre ses privilèges. L'édit du mois d'août 1669 généralisa ce droit. +Le préambule portait que le commerce, particulièrement le commerce +maritime, était la source féconde qui répandait l'abondance dans les +États; qu'il n'existait pas de moyen plus légitime d'acquérir du bien; +que celui-là avait été en grande considération parmi les nations les +plus policées; que les lois et ordonnances n'avaient véritablement +défendu aux gentilshommes que le trafic en détail, l'exercice des arts +mécaniques et l'exploitation des fermes d'autrui, mais que, pourtant, +c'était une opinion généralement accréditée que le commerce maritime +était incompatible avec la noblesse. Tels sont les motifs sur lesquels +se fonda Colbert. Si ses vues eussent été comprises, si une faible +partie des capitaux que possédait la noblesse eût été affectée au +commerce, non-seulement la richesse, mais la puissance du royaume s'en +fussent accrues, et, on peut le dire, les nobles qui se seraient livrés +au commerce auraient servi leur pays, moins glorieusement sans doute, +mais aussi utilement que d'autres pouvaient le faire sur les champs de +bataille. Par malheur, d'un côté les préjugés de classe, de l'autre, la +série de guerres où la France entra peu de temps après, ne permirent pas +à l'édit de 1669 de porter les fruits que Colbert en avait espérés. Sous +le même règne, en 1701, un nouvel édit permit aux nobles, la +magistrature exceptée, de se livrer au commerce en gros[419]. Mais cette +faculté ne fut pas plus recherchée que la première fois, et tandis qu'en +Angleterre le grand commerce enrichissait le pays et doublait +l'importance de ses ressources; en France, l'absence des capitaux et de +tout esprit d'association ne permettait d'entreprendre aucune de ces +grandes opérations qui faisaient la fortune de nos rivaux et les +rendaient peu à peu maîtres de tous les marchés. + +L'institution d'une _Chambre des assurances_, ce puissant levier +commercial, eut lieu vers le même temps à Marseille, grâce aux soins de +Colbert. Le 30 juin 1670, ce ministre écrivit à M. d'Oppède, premier +président du Parlement de Provence, pour lui donner l'ordre de faire +établir cette Chambre sur le modèle de celle qui existait à Paris, +«afin, dit-il, de contribuer à rétablir dans Marseille le commerce qui +s'y faisait autrefois[420].» + +Enfin, une mesure de détail qui a néanmoins son importance, se rattache +à cette époque de la vie de Colbert. Le 21 août 1671, il fut publié une +ordonnance _pour rendre uniformes les poids et mesures dans tous les +ports et arsenaux de France[421]_. On ne saurait douter, d'après cela, +que l'universel et infatigable ministre n'ait été frappé des +inconvénients de toute sorte occasionnés par la diversité infinie des +poids et mesures, et qu'il n'eût désiré établir un système uniforme dans +toute la France. Mais les difficultés que cette amélioration a +rencontrées de nos jours même font voir ce qu'elles eussent été il y a +cent soixante ans, et tout porte à croire que la plupart des provinces, +notamment les pays d'États, auraient cru leurs libertés et leurs +privilèges à jamais compromis, si le gouvernement leur eût demandé, dans +l'intérêt du commerce, le sacrifice des poids et mesures qu'ils avaient +reçus de leurs aïeux. + +C'est ici le lieu de signaler une très-habile opération de Colbert sur +les monnaies, et les changements qu'il introduisit dans cette branche de +l'administration, à laquelle, depuis son ministère, il n'a été apporté +que des modifications de détail. La fabrication des monnaies avait donné +lieu, antérieurement à Sully, aux plus inconcevables fraudes. Des rois +de France, Philippe-le-Bel entre autres, avaient perfidement affaibli le +poids des espèces, comme auraient pu le faire de faux-monnayeurs +passibles du gibet. Il est vrai que c'était pour la raison d'État. +L'administration de Sully lui-même donna lieu, sous ce rapport, à des +plaintes unanimes très-fondées, et l'on reproche particulièrement à ce +ministre un édit de 1609 qui non-seulement dépréciait les monnaies +étrangères, en prohibait la circulation, mais encore défendait, sous +peine de confiscation, d'amende et de prison, de transporter hors du +royaume l'argent monnayé ou non monnayé. Heureusement, la Cour des +monnaies, le Parlement, le peuple et le commerce firent une telle +opposition à cet édit qu'il ne fut pas exécuté, du moins en ce qui +concernait les monnaies étrangères, dont le commerce savait bien, au +surplus, déterminer la véritable valeur. + +Voici quelles étaient les règles adoptées pour la fabrication des +monnaies avant 1666. Des orfèvres, des banquiers ou d'autres +entrepreneurs la prenaient à bail, comme une ferme, moyennant un +bénéfice proportionné au nombre de marcs qui devait être frappé, ou pour +une somme fixe indépendante de la quantité de marcs fabriqués. La Cour +des monnaies surveillait si le titre et le poids étaient bien conformes +au traité. En 1662, le bail comprenait la fabrication dans toute la +France. Les principales clauses de ce bail donneront une juste idée des +principes de l'époque sur ces matières. Le roi s'était engagé envers les +fermiers à ne laisser sortir du royaume aucun ouvrage d'or ou d'argent, +à interdire absolument le cours des monnaies étrangères, et même à +défendre aux affineurs de fondre ces monnaies sans la permission du +fermier. En outre, celui-ci avait le droit d'acheter, de préférence à +tous autres, au prix du tarif, toutes les matières dont il aurait +besoin. + +Colbert, par malheur, approuvait bien une partie de ces entraves, mais +il y en avait quelques-unes, particulièrement celles qui s'opposaient à +l'exportation de l'orfèvrerie française, dont il comprit tout +l'inconvénient. Cependant, les règles en vigueur étaient si anciennes, +le préjugé général les croyait tellement indispensables, que lorsqu'il +s'agit, en 1666, de renouveler le bail des monnaies, Colbert ne trouva +pas de fermier qui voulût s'en charger à d'autres conditions. Habile à +profiter de l'occasion qui s'offrait à lui, il s'empressa d'adopter, +pour la fabrication des espèces, une forme d'administration qui tenait +tout à la fois de la régie et de l'entreprise. A partir de cette époque, +les directeurs des divers hôtels des monnaies achetèrent, fabriquèrent, +vendirent, avec les fonds et pour le compte de l'État, moyennant un prix +fixe par marc, et sous la surveillance d'un directeur général des +monnaies chargé de rendre compte au Conseil de la fabrication et des +frais[422]. + +On sait quel prix les gouvernements ont attaché de tout temps à +augmenter la masse du numéraire en circulation. L'opération principale +de Colbert sur les monnaies témoigne de cette préoccupation. Il y avait +alors en France une grande quantité de pistoles d'Espagne et d'écus d'or +qui n'étaient pas de poids. On les décria; mais, en même temps, on +invita les particuliers à les porter aux hôtels des monnaies, où ils +reçurent un poids équivalent en monnaies françaises, sans déduction des +droits dits de _seigneuriage_ et de fabrication; expédient très-habile +assurément, et qui, tout en attirant dans le royaume une grande quantité +d'or et d'argent d'Espagne, eut sans doute aussi pour résultat +d'accroître proportionnellement la masse des denrées ou des objets +fabriqués que la France vendait à ce pays[423]. + +Quant au commerce de l'or et de l'argent, il ne paraît pas que Colbert +se soit dégagé, à cet égard, des préjugés contemporains. Un écrivain des +plus compétents, l'auteur de l'_Histoire financière de la France_, a dit +que ce minisire «accorda aux négociants et banquiers la liberté de +trafiquer des matières d'or et d'argent en barres, lingots ou monnaies +étrangères, et de les transporter dans _toutes les parties du royaume_, +ce qui jusqu'alors avait été interdit par les ordonnances[424].» Quant à +ce qui concerne l'exportation au dehors du royaume, deux lettres de +Colbert lui-même établissent qu'elle fut au moins sujette à des +restrictions. Dans la première, du 31 octobre 1670, ce ministre +recommande à un sieur Derieu, à Lille, de ne pas laisser sortir d'argent +des pays conquis sans un passeport. La deuxième, du 6 novembre suivant, +est adressée à M. de Souzy, intendant à Lille, auquel Colbert envoie un +arrêt _contre la sortie de l'argent en barres et en réaux_[425]. Enfin, +deux autres lettres de la même année, relatives à l'importation des +métaux précieux, constateraient de nouveau, s'il en était encore besoin, +l'extrême sollicitude de Colbert pour le commerce. + + «L'on m'a donné advis, écrivait-il à un de ses agents à Rouen, le 4 + avril 1670, qu'il est arrivé au Hâvre de Grâce deux vaisseaux de + Cadis qui ont apporté un million d'or et d'argent; j'ai esté un peu + estonné de n'avoir pas reçeu cet advis par vous, veu que vous + sçavez qu'il n'y a rien qui puisse estre plus agréable au roy que + de semblables nouvelles. N'y manquez donc pas à l'advenir, et + surtout de me mander le nombre et la quantité des marchandises qui + auront esté chargées sur ces vaisseaux[426].» + +L'autre lettre, datée du 15 août, est adressée à l'intendant de +Bretagne. Celui-ci lui avait transmis une plainte des négociants de +Saint-Malo, qui assuraient qu'il viendrait une plus grande quantité +d'argent dans le royaume s'il valait autant que dans les pays étrangers. +A cela Colbert répondit qu'il «avouait n'avoir pu jusqu'à présent +comprendre cette réclamation; que, si les négociants de Saint-Malo +voulaient lui en faire la démonstration, peut-être y trouverait-il +quelque expédient; mais qu'à dire vrai il croyait qu'ils auraient +beaucoup de peine à lui persuader que les espèces valaient moins en +France qu'en Angleterre et en Hollande[427].» + +On a pu voir en quelque sorte, à travers le temps, la joie que dut +éprouver Colbert en apprenant l'arrivée de ces deux navires qui +portaient 1 million au Havre. _Un million d'or et d'argent!_ Dans leur +concision énergique, ces mots résument toutes les illusions de l'époque +relativement au rôle commercial des métaux précieux. Pour Colbert, en +effet, c'était une satisfaction bien autrement vive de voir arriver ces +navires avec une cargaison d'un million en espèces qu'en marchandises. +Et pourtant, les marchandises sont aussi de l'argent, et, avant d'avoir +atteint leur forme dernière, elles auront employé des milliers de bras, +doublé, triplé de valeur. Mais c'était la grande erreur de l'époque. +Toutes les nations voulaient faire leurs retours en numéraire, +c'est-à-dire vendre sans acheter. C'est ce qui fut cause que le commerce +avec l'Espagne fut alors si recherché; c'est ce qui fit encore que ce +malheureux pays, appauvri par l'émigration de tous les hommes d'énergie +qui allaient chercher fortune en Amérique; entouré, sollicité de tous +côtés par la multitude des vendeurs, succomba bientôt sous sa richesse +et par sa richesse même. Sans doute l'échange de nos denrées ou de nos +marchandises contre de l'or était avantageux au royaume; mais cet +avantage eût été double si la France eût reçu, en retour, une valeur +susceptible d'un nouveau travail, ou qui lui eût épargné un travail +onéreux. Puis, une fois l'Espagne ruinée, épuisée, que devinrent nos +bénéfices et ceux de tous les peuples qui commerçaient avec elle? Ils se +réduisirent à rien. Voilà ce que l'on avait gagné en poursuivant la +folle idée de vendre sans acheter, ou de vendre beaucoup et d'acheter +peu[428]! + +On a évalué comme il suit la quantité du numéraire existant en France à +diverses époques: + + En 1683 500,000,000 liv. + En 1708 800,000,000 + En 1754 1,600,000,000 + En 1780 2,000,000,000 + En 1797 2,200,000,000 + Sous l'Empire 2,300,000,000 + En 1828 2,713,000,000 + En 1832 3,583,000,000 + En 1841 4,000,000,000 + +Si ces évaluations étaient justes, le _budget central_, qui s'élevait à +114 millions en 1683, aurait absorbé un peu moins du cinquième du +numéraire[429]. Aujourd'hui cette proportion serait beaucoup plus +élevée, et le chiffre du budget formerait environ le tiers du capital +circulant. Mais ces données sont-elles exactes? Cela est au moins +douteux. En effet, l'administration de la monnaie n'a conservé pendant +fort longtemps aucunes données officielles à ce sujet. Il importe donc +de ne pas demander aux documents qui précèdent, ce qu'ils ne peuvent +fournir, c'est-à-dire une conclusion. + + + + +CHAPITRE XIV. + + Détails sur la famille de Colbert.--Dot qu'il donna à ses + filles.--Ses vues sur le marquis de Seignelay, son fils + aîné.--Mémoires que Colbert écrivit pour lui.--Mémoires pour le + voyage de Rochefort et pour le voyage d'Italie.--Instruction de + Colbert à son fils pour l'initier aux devoirs de sa charge.--Rôle + politique de Paris au XVIIe siècle.--Mémoire du marquis de + Seignelay annoté par Colbert.--Le marquis de Seignelay obtient la + survivance de la charge de son père et la signature, à l'âge de + vingt-un ans.--Lettre de reproche que lui adresse Colbert. + + +Si jamais ministre eut quelque droit à faire participer les siens aux +avantages de sa position, à les associer à sa fortune, ce fut Colbert. +On a vu par sa lettre à Mazarin ce qu'il avait fait pour ses frères du +vivant même du cardinal. L'un d'eux, Nicolas Colbert, fut nommé évêque +de Luçon en 1661, puis d'Auxerre, où il mourut en 1676. Le marquis de +Croissy, ambassadeur en Angleterre pendant plusieurs années, devint plus +tard ministre des affaires étrangères. Son troisième frère, François +Colbert, comte de Mauleuvrier, fut chargé d'un commandement important +dans l'expédition de Candie. Je ne parle pas de son cousin Colbert du +Terron, intendant de marine à Rochefort, et de plusieurs autres membres +de sa famille auxquels il confia de hauts emplois. Quant à ses trois +sœurs, l'une d'elles, Marie Colbert, mariée à Jean Desmarets, intendant +de justice à Soissons, fut la mère de Nicolas Desmarets, dont il a déjà +été question, et qui remplit la charge de contrôleur général des +finances de 1708 à 1715. Les deux autres, Antoinette et Claire-Civile +Colbert, embrassèrent la vie religieuse, et l'on trouve dans la +collection des dépêches adressées à Colbert un grand nombre de leurs +lettres qui témoignent en même temps de l'affection et de la déférence +qu'elles avaient pour lui[430]. + +Vers 1650, à l'époque où le cardinal de Mazarin lui donnait les premiers +témoignages de sa faveur, Colbert, conseiller d'État à vingt-neuf ans, +avait épousé Marie Charon, fille du seigneur de Menars. Il eut de ce +mariage neuf enfants, qui, par son crédit et par leurs alliances, +parvinrent aux plus éminentes positions de l'administration, du clergé +ou de l'armée. Quand il s'agit de perdre Fouquet, Colbert avait fait un +grief au surintendant de s'être donné une importance extraordinaire, +exorbitante, en mariant ses filles aux familles les plus puissantes et +les plus titrées du royaume. Dix ans s'étaient à peine écoulés que ce +ministre, au comble de la faveur, ne trouvait plus de parti trop élevé +pour ses enfants. L'indication sommaire de leurs grades et de leurs +alliances, vers 1680, donnera une juste idée de la puissance et du +crédit de cette famille, inconnue en France trente ans auparavant. + +Jean-Baptiste Colbert, marquis de Seignelay, né en 1651, nommé ministre +secrétaire d'État de la marine en survivance, en 1671, mort en 1690; + +Jacques-Nicolas Colbert, archevêque de Rouen, de l'Académie Française, +mort en 1707; + +Antoine-Martin Colbert, colonel du régiment de Champagne, blessé à +Valcourt le 16 août 1689, mort de ses blessures le 2 septembre +suivant[431]; + +Armand Colbert, tué à Hochstedt le 13 août 1704; + +Louis Colbert, comte de Linières: d'abord abbé de Bonport et prieur de +Nogent-le-Rotrou, il prit l'épée à la mort de son frère, Antoine-Martin +Colbert, et lui succéda dans la charge de colonel du régiment de +Champagne; + +Charles Colbert, comte de Sceaux, blessé à Fleurus en 1690, mort de ses +blessures; + +Joséphine-Marie-Thérèse, mariée au duc de Chevreuse le 2 février 1667; + +Henriette-Louise, mariée à Paul de Beauvilliers, duc de Saint-Aignan, le +21 janvier 1671; + +Marie-Anne, mariée à Louis de Rochechouart, duc de Mortemart, le 12 +février 1679[432]. + +Ainsi, pour être de nouvelle noblesse, la famille de Colbert n'en payait +pas moins glorieusement sa dette à la patrie. Trois fils morts sur le +champ de bataille attestent que le sang de l'ancien marchand de Reims +n'était pas à coup sûr moins généreux que celui des plus anciennes +familles du royaume dans lesquelles les trois filles de Colbert +entrèrent par leur mariage. La dot donnée à chacune d'elles fut de +400,000 livres, ce qui, vu le nombre de ses enfants et l'époque du +premier mariage, porte sa fortune à 10 millions environ, somme à +laquelle Colbert lui-même l'estima plus tard[433]. + +Cependant, il ne suffisait pas d'avoir acquis une grande considération +personnelle et des biens immenses. Colbert avait pu observer que +l'anéantissement des familles les plus brillantes et des plus colossales +fortunes suit de près leur éclat, si rien n'en soutient la splendeur et +n'en alimente la source. Il avait même sous ses yeux un exemple des plus +déplorables en ce genre, dans une famille aux affaires de laquelle il +avait consacré, par reconnaissance, des soins nombreux, infinis, sans +aboutir à rien, celle de Mazarin, où tout le monde semblait frappé de +folie, et qui, faute du plus simple bon sens, était en train de dissiper +une fortune de plus de 50 millions, fruit maudit en quelque sorte des +rapines du cardinal. Il fallait donc, à l'imitation de ses collègues de +Lionne et Le Tellier, se préparer un successeur parmi les siens, le +faire élever en conséquence, obtenir du roi pour lui la survivance de +ses charges, tout au moins de la plus importante, et viser ainsi à +soutenir, sinon à augmenter encore dans l'avenir le crédit et la +position qu'il aurait laissés à ses autres enfants. Naturellement, ses +vues se portèrent sur son fils aîné. On a déjà vu que cette éducation +lui causa bien des chagrins, et que, désespérant d'en venir à bout par +la douceur, il aurait, s'il faut en croire l'abbé de Choisy, administré +plus d'une fois des corrections passablement violentes au jeune marquis +de Seignelay, coupable de ne pas se prêter assez docilement et assez +vite aux grands projets qu'on avait sur lui. Doué d'un tempérament +impétueux, ardent, dont il fut la victime, à peine âgé de trente-neuf +ans, celui-ci avait peine en effet à se plonger dans l'étude de toutes +sortes de traités sur la législation, l'administration, la théologie, +que son père faisait faire exprès pour lui par les hommes les plus +remarquables du temps. Néanmoins, à mesure que les années arrivaient, +cette riante perspective d'être secrétaire d'État de la marine à vingt +ans produisit sur lui son effet inévitable, et, lorsqu'il eut atteint sa +dix-huitième année, son éducation théorique étant à peu près terminée, +Colbert résolut de la compléter par quelques voyages à Rochefort, en +Angleterre, en Hollande et en Italie. + +A cet effet, toutes les fois que le marquis de Seignelay était sur le +point d'entreprendre un de ces voyages, Colbert, s'arrachant pour +quelques heures au grand courant des affaires, écrivait pour lui une +instruction détaillée, minutieuse, pour lui servir de guide, +l'accompagner de loin en quelque sorte, et lui faire connaître les +points à examiner plus particulièrement. Ces instructions, où la +prévoyance de l'homme d'État se mêle à la sollicitude paternelle la plus +ingénieuse et la plus vigilante, sont, avec le _Mémoire sur les finances +pour servir à l'histoire_, les pièces les plus importantes qui nous +soient restées de Colbert. On trouvera les plus essentielles reproduites +en entier à la fin de ce volume[434]. Il est cependant indispensable +d'en donner ici quelques extraits. + + MÉMOIRE POUR MON FILS SUR CE QU'IL DOIBT OBSERVER PENDANT LE + VOYAGE QU'IL VA FAIRE A ROCHEFORT. + + «Estant persuadé comme je le suis qu'il a pris une bonne et ferme + résolution de se rendre autant honneste homme qu'il a besoin de + l'estre, pour soutenir dignement, avec estime et réputation, mes + emplois, il est surtout nécessaire qu'il fasse toujours réflection + et s'applique avec soin au règlement de ses mœurs, et surtout qu'il + considère que la principale et seule partie d'un honneste homme est + de faire toujours bien son debvoir à l'égard de Dieu, d'autant que + ce premier devoir tire nécessairement tous les autres après soi, et + qu'il est impossible qu'il s'acquitte de tous les autres s'il + manque à ce premier. Je crois lui avoir assez parlé à ce sujet en + diverses occasions pour croire qu'il n'est pas nécessaire que je + m'y estende davantage; il doibt seulement bien faire réflection que + je lui ay cy-devant bien fait connoistre que ce premier debvoir + envers Dieu se pouvoit accommoder fort bien avec les plaisirs et + les divertissements d'un honneste homme en sa jeunesse. + + «Après ce premier debvoir je désire qu'il fasse réflection à ses + obligations envers moi, non-seulement pour sa naissance, qui m'est + commune avec tous les pères, et qui est le plus sensible lien de la + société humaine, mais mesme pour l'élévation dans laquelle je l'ai + mis, et par la peine et le travail que j'ai pris et que je prends + tous les jours pour son éducation, et qu'il pense que le seul moyen + de s'acquitter de ce qu'il me doibt est de m'aider à parvenir à la + fin que je souhaite, c'est-à-dire qu'il devienne autant et plus + honneste homme que moi s'il est possible, et qu'en y travaillant + comme je le souhaite il satisfasse en même temps à tous les + debvoirs envers Dieu, envers moi et envers tout le monde, et se + donne bien en même temps les moyens sûrs et infaillibles de passer + une vie douce et commode, ce qui ne se peut jamais qu'avec estime, + réputation et règlement de mœurs.» + +Colbert insistait ensuite pour que son fils commençât la lecture de +toutes les ordonnances sur la marine, visitât l'arsenal et tous les +bâtiments dans le plus grand détail, se fît expliquer les fonctions de +tous les officiers, s'assurât si l'on tenait un livre pour l'entrée et +la sortie des matières, _chose indispensable pour le bon ordre_, etc., +etc. Le mémoire se termine comme il suit: + + «Après avoir dit tout ce que je crois nécessaire qu'il fasse pour + son instruction, je finirai par deux points. Le premier est que + toutes les peines que je me donne sont inutiles, si la volonté de + mon fils n'est échauffée et qu'elle ne se porte d'elle-même à + prendre plaisir à faire son debvoir; c'est ce qui le rendra + lui-même capable de faire ses instructions, parce que c'est la + volonté qui donne le plaisir à tout ce que l'on doibt faire et + c'est le plaisir qui donne l'application. Il sait que c'est ce que + je cherche depuis si lontemps. J'espère qu'à la fin je le trouveray + et qu'il me le donnera, ou, pour mieux dire, qu'il se le donnera à + lui-même, pour se donner du plaisir et de la satisfaction toute sa + vie, et me payer avec usure de toute l'amitié que j'ai pour lui et + dont je lui donne tant de marques. + + «L'autre point est qu'il s'applique sur toutes choses à se faire + aimer dans tous les lieux où il se trouvera et par toutes les + personnes avec lesquelles il agira, soit supérieures, égales ou + inférieures; qu'il agisse avec beaucoup de civilité et de douceur + avec tout le monde, et qu'il fasse en sorte que ce voyage lui + concilie l'estime et l'amitié de tout ce qu'il y a de gens de mer; + en sorte que pendant toute sa vie ils se souviennent avec plaisir + du voyage qu'il aura fait et exécutent avec amour et respect les + ordres qu'il leur donnera dans toutes les fonctions de sa charge. + + «Je désire que toutes les semaines il m'envoie, écrit de sa main, + le mémoire de toutes les connoissances qu'il aura prises sur chacun + des points contenus en cette instruction.» + +Quelque temps après, le marquis de Seignelay fit un voyage en Angleterre +et en Hollande, et rédigea pour lui-même, suivant le désir manifesté par +Colbert, une instruction très-détaillée, concernant les points +principaux sur lesquels ses observations devraient porter dans ces deux +pays si intéressants à étudier pour lui, en raison des fonctions +auxquelles on le destinait[435]. L'année suivante, en 1671, il visita +l'Italie, et Colbert lui donna encore une instruction dans laquelle il +l'invitait surtout à se mettre au courant de la forme des divers +gouvernements de cette contrée, et des sujets de contestations qui +pourraient exister entre eux[436]. + + «Dans tout ce voyage, ajoutait l'instruction, il observera surtout + de se rendre civil, honneste et courtois à l'esgard de tout le + monde, en faisant toutefois distinction des personnes; surtout il + ne se mettra aucune prétention de traitement dans l'esprit et se + défendra toujours d'en recevoir, et qu'il sçache certainement dans + toute sa vie que tant plus il en refusera, tant plus on luy en + voudra rendre. Il faut aussy qu'il prenne garde que sa conduite + soit sage et modérée, n'y ayant rien qui puisse luy concilier tant + l'estime de tous les Italiens que ce point, qui doibt estre le + principal soin qu'il doibt prendre. + + «Et, à l'esgard des ministres du roy, il faut bien qu'il prenne + garde de ne point prendre la main chez les ambassadeurs, + c'est-à-dire qu'il faut donner toujours la droite aux ambassadeurs + chez eux, quelques instances pressantes qu'ils luy fassent du + contraire, d'autant que le roy leur a deffendu de donner la droite + à aucun de ses subjets, et qu'ainsy ce seroit offenser le roy, s'il + en usoit autrement... + + «S'il veut s'appliquer à former son goust sur l'architecture, la + sculpture et la peinture, il faut qu'il observe d'en faire + discourir devant luy, interroge souvent, se fasse expliquer les + raisons pour lesquelles ce qui est beau et excellent est trouvé et + estimé tel; qu'il parle peu et fasse beaucoup parler. + + «C'est tout ce que je crois nécessaire de luy dire pour ce voyage. + Je finirai priant Dieu qu'il l'assiste de ses saintes gardes et + bénédictions, et qu'il retourne en aussy bonne santé et aussy + honneste homme que je le souhaite.» + +Lorsque le marquis de Seignelay fut de retour, Colbert jugea à propos de +l'initier à la connaissance des affaires, et il en demanda +l'autorisation au roi, qui la lui accorda. C'est alors que le grand +ministre rédigea pour son fils une nouvelle instruction, pièce +essentielle, par laquelle seulement on apprend à le bien connaître, et +dont il importe de donner des extraits un peu plus étendus. + + + INSTRUCTION POUR MON FILS POUR BIEN FAIRE LA 1re COMMISSION DE MA + CHARGE[437]. + + «Comme il n'y a que le plaisir que les hommes prennent à ce qu'ils + font ou à ce qu'ils doibvent faire qui leur donne de l'application, + et qu'il n'y a que l'application qui fasse acquérir du mérite, + d'où vient l'estime et la réputation qui est la seule chose + nécessaire à un homme qui a de l'honneur, il est nécessaire que mon + fils cherche en luy-mesme et au dehors tout ce qui peut luy donner + du plaisir dans les fonctions de ma charge. + + «Pour cet effect, il doibt bien penser et faire souvent réflection + sur ce que sa naissance l'auroit fait estre sy Dieu n'avoit pas + bény mon travail et sy ce travail n'avoit pas esté extrême. Il est + donc nécessaire, pour se préparer une vie pleine de satisfaction, + qu'il ayt toujours dans l'esprit et devant les yeux ces deux + obligations sy essentielles et sy considérables, l'une envers Dieu + et l'autre envers moy, affin qu'y satisfaisant par les marques + d'une véritable reconnoissance, il puisse se préparer une + satisfaction solide et essentielle pour toute sa vie, et ces deux + debvoirs peuvent servir de fondement et de base de tout le plaisir + qu'il se peut donner par son travail et par son application. + + «Pour augmenter encore ce mesme plaisir, il doibt bien considérer + qu'il sert le plus grand roy du monde et qu'il est destiné à le + servir dans une charge la plus belle de toutes celles qu'un homme + de ma condition puisse avoir et qui l'approche le plus près de sa + personne; et ainsy il est certain que, s'il a du mérite et de + l'application, il peut avoir le plus bel establissement qu'il + puisse désirer, et, par conséquent, je l'ay mis en estat de n'avoir + plus rien à souhaiter pendant toute sa vie. + + «Mais encore que je sois persuadé qu'il ne soit pas nécessaire + d'autre raison pour le porter à bien faire, il est pourtant bon + qu'il considère bien particulièrement cette prodigieuse application + que le roy donne à ses affaires, n'y ayant point de jour qu'il ne + soit enfermé cinq à six heures pour y travailler; qu'il considère + bien la prodigieuse prospérité que ce travail luy attire, la + vénération et le respect que tous les estrangers ont pour luy, et + qu'il connoisse par comparaison que, s'il veut se donner de + l'estime et de la réputation dans sa condition, il faut qu'il imite + et suive ce grand exemple qu'il a toujours devant luy. + + «Il peut et doibt encore tirer une conséquence bien certaine, qui + est qu'il est impossible de s'advancer dans les bonnes grâces d'un + prince laborieux et appliqué, sy l'on n'est soy-mesme et laborieux + et appliqué, et que comme le but et la fin qu'il doibt se proposer + et poursuivre est de se mettre en estat d'obtenir de la bonté du + roy de tenir ma charge, il est impossible qu'il puisse y parvenir + qu'en faisant connoistre à Sa Majesté qu'il est capable de la + faire, par son application et par son assiduité, qui seront les + seules mesures ou du retardement ou de la proximité de cette grâce. + + «Sur toutes ces raisons je ne sçaurois presque doubter qu'il ne + prenne une bonne et forte résolution de s'appliquer tout de bon et + faire connoistre par ce moyen au roy qu'il sera bientost capable de + le bien servir. + + «Pour luy bien faire connoistre ce qu'il doibt faire pour cela, il + doibt sçavoir par cœur en quoy consiste le département de ma + charge, + + «Sçavoir: + + «La maison du roy et tout ce qui en dépend; + + «Paris, l'Isle de France et tout le gouvernement d'Orléans; + + «Les affaires générales du clergé; + + «La marine, partout où elle s'estend; + + «Les galères; + + «Le commerce, tant au dedans qu'au dehors du royaume; + + «Les consulats; + + «Les Compagnies des Indes orientales et occidentales, et les pays + de leurs concessions; + + «Le restablissement des haras dans tout le royaume. + + «Pour bien s'acquitter de toutes ces fonctions, il faut s'appliquer + à des choses générales et particulières.... + + «.... Après avoir parlé de tout ce qui concerne la maison du roy, + il faut voir ce qui est à faire dans ma charge pour la ville de + Paris. + + «Paris estant la capitale du royaume et le séjour des roy, il est + certain qu'elle donne le mouvement à tout le reste du royaume; que + toutes les affaires du dedans commencent par elle, c'est-à-dire que + tous les édits, déclarations et autres grandes affaires commencent + toujours par les Compagnies de Paris et sont ensuite envoyées dans + toutes les autres du royaume, et que les mesmes grandes affaires + finissent aussy par la mesme ville, d'autant que, dès lors que les + volontés du roy y sont exécutées, il est certain qu'elles le sont + partout, et que toutes les difficultés qui naissent dans leur + exécution naissent toujours dans les Compagnies de Paris; c'est ce + qui doibt obliger mon fils à bien sçavoir l'ordre général de cette + grande ville, n'y ayant presque aucun jour de Conseil où il ne soit + nécessaire d'en parler et de faire paroistre si l'on sçait quelque + chose ou non.» + +Cette appréciation du rôle politique de Paris, vers la fin du XVIIe +siècle, par un homme aussi bien initié que Colbert à toutes les +difficultés du gouvernement, et si bien placé pour en démêler les +causes, mérite d'être remarquée. Ainsi il y a bientôt deux cents ans, +_dès lors que les volontés du roy étaient exécutées à Paris, elles +l'étaient partout!_ La toute-puissance, l'omnipotence actuelle de Paris +ne sont donc, comme on affecte de le dire, ni un fait nouveau, ni, par +conséquent, le résultat de la centralisation. Autrefois, comme +aujourd'hui, toutes les difficultés sérieuses que rencontrait le +gouvernement dans les moments de crise avaient aussi leur source à +Paris. Seulement, au lieu de lui être suscitées par les Chambres ou par +le peuple, elles venaient des _Compagnies_, c'est-à-dire du Parlement. +Ce passage de l'instruction de Colbert prouve donc suffisamment que +l'influence politique de Paris était déjà, de son temps, à peu près la +même que de nos jours. + + + _A l'esgard des affaires du clergé._ + + «Il est nécessaire d'estre fort instruit de ces grandes questions + généralles qui arrivent si souvent dans le cours de la vie, de la + différence des jurisdictions laïque et ecclésiastique; qu'il lise + avec soin les traités qui en ont été faits pour luy, et mesme il + seroit bien nécessaire qu'il lust dans la suite des temps, et le + plus tost qu'il seroit possible, les traités de feu M. de + Marca[438], et des autres qui ont traité de ces matières, et même + qu'il lust quelquefois quelques livres de l'histoire + ecclésiastique, d'autant que de toutes ces sources il puisera une + infinité de belles connoissances qui le feront paroistre habile en + toutes occasions.... + + _Pour la marine._ + + «Cette matière estant d'une très-vaste et très-grande estendue et + nouvellement attachée à mon département, et qui donne plus de + rapport au roy qu'aucun autre, il faut aussi plus d'application et + de connoissance pour s'en bien acquitter; et commencer, comme dans + les autres matières, par les choses généralles avant que de + descendre aux particulières. + + «Si j'ay parlé de la lecture des ordonnances dans les autres + matières, il n'y en a point où il soit sy nécessaire de les lire + soigneusement que dans celle-cy.... + + «Il doibt sçavoir les noms des 120 vaisseaux de guerre que le roy + veut avoir toujours dans sa marine, avec 30 frégates, 20 bruslots + et 20 bastiments de charge; + + «Sçavoir exactement, et toujours par cœur, les lieux et arsenaux où + ils sont distribués; + + «Lorsqu'ils seront en mer, avoir toujours dans sa pochette le + nombre des escadres, les lieux où elles sont et les officiers qui + les commandent; + + «Connoistre les officiers de marine, tant des arsenaux que de + guerre, et examiner continuellement leur mérite et les actions + qu'ils sont capables d'exécuter.... + + «Examiner avec soin et application particulière toutes les + consommations, et faire en sorte de bien connoistre tous les abus + qui s'y peuvent commettre, pour trouver et mettre en pratique les + moyens de les retrancher; + + «Observer qu'il y ait toujours une quantité de bois suffisante + dans chacun des arsenaux, non-seulement pour les radoubs de tous + les vaisseaux, mais mesme pour en construire toujours huit ou + dix-neufs, pour s'en pouvoir servir selon les occasions; + + «Observer surtout, et tenir maxime de laquelle on ne se desparte + jamais, de prendre dans le royaume toutes les marchandises + nécessaires pour la marine, cultiver avec soin les establissements + des manufactures qui en ont été faites, et s'appliquer à les + perfectionner, en sorte qu'elles deviennent meilleures que dans les + pays estrangers; + + «Acheter tous les chanvres dans le royaume, au lieu qu'on les + faisoit venir ci-devant de Riga, et prendre soin qu'il en soit semé + dans tout le royaume, ce qui arrivera infailliblement, si l'on + continue à n'en point acheter des estrangers; + + «Cultiver avec soin la Compagnie des Pyrénées, et la mettre en + estat, s'il est possible, de fournir tout ce à quoy elle s'est + obligée, ce qui sera d'un grand avantage pour le royaume, vu que + l'argent pour cette nature de marchandise ne se reportera point + dans les pays estrangers; + + «Cultiver avec le mesme soin la recherche des masts dans le + royaume, estant important de se passer pour cela des pays + estrangers. Pour cet effet, il faut en faire toujours chercher, et + prendre soin que ceux qui en cherchent en Auvergne, Dauphiné, + Provence et les Pyrénées, soient protégés, et qu'ils reçoivent + toutes les assistances qui leur sont nécessaires pour l'exécution + de leurs marchés; + + «Examiner avec le mesme soin et application toutes les autres + marchandises et manufactures qui ne sont point encore establies + dans le royaume, en cas qu'il y en ait, et chercher tous les moyens + possibles pour les y establir....[439] + + «Entre tous les moyens que son application et ses fréquents + voyages, pourront luy suggérer, celuy de faire faire le marché de + toutes les marchandises publiquement et en trois remises + consécutives, la première au bout de huit jours, et les autres de + quatre en quatre jours, en présence de tous les officiers, et après + avoir mis deux ou trois mois auparavant des affiches publiques + dans toutes les villes de commerce pour inviter les marchands à s'y + trouver. + + «Il y auroit un autre moyen a pratiquer pour faire fournir toutes + les marchandises de marine, comme chanvre, gouldron, fer de toutes + sortes, toiles à voiles, bois, masts, etc., etc.; ce seroit, tous + les ans, après avoir examiné la juste valeur de toutes les + marchandises, de fixer un prix de chacune, en sorte que les + marchands y trouvassent quelque bénéfice, et faire sçavoir en + suitte, par des affiches publiques dans toutes les villes du + royaume, que ces marchandises seroient payées au prix fixé, en les + fournissant de bonne qualité, dans les arsenaux. + + «Il est de plus nécessaire de sçavoir toutes les fonctions des + officiers qui seront dans les ports et arsenaux, leur faire des + instructions bien claires sur tout ce qu'ils ont à faire, les + redresser toutes les fois qu'ils manquent, faire des règlements sur + tout ce qui se doibt faire dans lesdits arsenaux, et travailler + incessamment à les bien policer. + + «A l'esgard de la guerre de mer, encore que ce soit plustost le + fait des vice-amiraux et autres officiers qui commandent les + vaisseaux du roy, il est toutes fois bien nécessaire que le + secrétaire d'Estat en soit bien informé, pour se rendre capable de + faire tous les règlements et ordonnances nécessaires pour le bien + du service du roy, et pour éviter tous les inconvénients qui + peuvent arriver. + + «Pour cet effet, il faut qu'il sçache bien toutes les manœuvres des + vaisseaux lorsqu'ils sont en mer, les fonctions de tous les + officiers qui sont préposez pour les commander, tous les ordres qui + sont donnez par les officiers généraux et par les officiers + particuliers de chaque vaisseau, ce qui s'observe pour la garde + d'un vaisseau, et généralement toutes les fonctions de tous les + officiers, matelots et soldats qui sont sur un vaisseau, dans les + rades, en pleine mer, entrant dans une rivière ou dans un port, en + paix, en guerre, et en tous lieux et occasions où un vaisseau peut + se rencontrer. + + «Sur toutes ces choses il faut faire toute sorte de diligences pour + estre informé de ce qui se pratique par les officiers généraux et + particuliers de marine, en Hollande et en Angleterre, et conférer + continuellement avec nos meilleurs officiers de marine pour + s'instruire toujours de plus en plus. + + «Toutes les fois qu'il conviendra changer les commissaires de + marine qui servent dans les ports, il faudra observer d'y mettre + des gens fidèles et asseurés, d'autant que le secrétaire d'Estat + doibt voir par leurs yeux tout ce qui se passe dans les ports, + outre le rapport continuel qu'il doibt avoir avec les + intendants.... + + «Tenir soigneusement et seurement la main à ce que les édits + concernant les duels soient exécutés dans toutes les dépendances de + la marine, n'y ayant rien en quoy l'on puisse rien faire qui soit + plus agréable au roy.... + + Pour ce qui regarde sa conduite journalière. + + «Il est nécessaire qu'il fasse estat de tenir le cabinet, soit le + matin, soit le soir, cinq à six heures par jour, et, outre cela, + donner un jour entier par semaine à expédier toutes les lettres et + donner tous les ordres. + + «Pour tout ce qui concerne ma charge, il faut premièrement qu'il + pense à bien régler sa conduite particulière. + + «Qu'il tienne pour maxime certaine et indubitable, et qui ne doibt + jamais recevoir ni atteinte ni changement, pour quelque cause et + soubz quelque prétexte que ce soit ou puisse estre, de ne jamais + rien expédier qui n'ayt esté ordonné par le roy; c'est-à-dire qu'il + faut faire des mémoires de tout ce qui sera demandé, les mettre sur + ma table et attendre que j'aye pris les ordres de Sa Majesté, et + que j'en aye donné la résolution par escrit; et lorsque, par son + assiduité et par son travail, il pourra luy-mesme prendre les + ordres du roy, il doibt observer religieusement pendant toute sa + vie de ne jamais rien expédier qu'il n'en ayt pris l'ordre de Sa + Majesté. + + «Comme le souverain but qu'il doibt avoir est de se rendre agréable + au roy, il doibt travailler avec grande application pendant toute + sa vie à bien connoistre ce qui peut estre agréable à Sa Majesté, + s'en faire une étude particulière, et, comme l'assiduité auprès de + sa personne peut assurément beaucoup contribuer à ce dessein, il + faut se captiver et faire en sorte de ne le jamais quitter, s'il + est possible. + + «Pour tout le reste de la cour, il faut estre toujours civil, + honneste, et se rendre agréable à tout le monde, autant qu'il sera + possible; mais il faut en mesme temps se tenir toujours extrêmement + sur ses gardes pour ne point tomber dans aucun des inconvénients de + jeu extraordinaire, d'amourettes et d'autres fautes qui flétrissent + un homme pour toute sa vie. + + «Il faut aymer surtout à faire plaisir quand l'occasion se trouve, + sans préjudicier au service que l'on doibt au roy et à l'exécution + de ses ordres, et le principal de ce point consiste à faire + agréablement et promptement tout ce que le roy ordonne pour les + particuliers. Pour cet effect, il faut se faire à soy-mesme une loy + inviolable de travailler tous les soirs à expédier tous les ordres + qui auront esté donnés pendant le jour, et à faire un extrait de + tous les mémoires qui auront esté donnés, et le lendemain + m'apporter de bonne heure, toutes les expéditions résolues, et les + mémoires de ce qui est à résoudre, pour en parler au roy et ensuite + expédier.... + + «Le roy m'ayant donné tous les vendredis après le midi pour luy + rendre compte des affaires de la marine, et Sa Majesté ayant déjà + eu la bonté d'agréer que mon fils y fust présent, il faut observer + avec soin cet ordre. + + «Aussitost que j'auray vu toutes les despesches à mesure qu'elles + arriveront, je les enverray à mon fils pour les voir, en faire + promptement et exactement l'extrait, lequel sera mis de sa main + sur le dos de la lettre et remis en mesme temps sur ma table; je + mettray un mot de ma main sur chaque article de l'extrait, + contenant la réponse qu'il faudra faire; aussitost il faudra que + mon fils fasse les responses de sa main, que je les voye ensuite et + les corrige, et quand le tout sera disposé, le vendredi, nous + porterons au roy toutes ces lettres; nous luy en lirons les + extraits et en mesme temps les responses; si Sa Majesté y ordonne + quelque changement, il sera fait; sinon, les responses seront mises + au net, signées et envoyées, et ainsy, en observant cet ordre + régulier avec exactitude, sans s'en despartir jamais, il est + certain que mon fils se mettra en estat d'acquérir de l'estime dans + l'esprit du roy.... + + «Pour finir, il faut que mon fils se mette fortement dans l'esprit + qu'il doibt faire en sorte que le roy retire des avantages + proportionnez à la dépense qu'il fait pour la marine. Pour cela, il + faut avoir toute l'application nécessaire pour faire sortir toutes + les escadres des ports au jour précis que Sa Majesté aura donné; + que les escadres demeurent en mer jusqu'au dernier jour de leurs + vivres ou le plus près qu'il se pourra; donner par toutes sortes de + moyens de l'émulation aux officiers pour faire quelque chose + d'extraordinaire, les exciter par l'exemple des Anglois et des + Hollandois, et généralement mettre en pratique tous les moyens + imaginables pour donner de la réputation aux armes maritimes du roy + et de la satisfaction à Sa Majesté. + + «Je demande sur toutes choses à mon fils qu'il prenne plaisir et se + donne de l'application, qu'il ayt de l'exactitude et de la + ponctualité dans tout ce qu'il voudra et aura résolu de faire, et, + comme il se peut faire que la longueur de ce mémoire l'estonnera, + je ne prétends pas le contraindre ni le genner en aucune façon; + qu'il voye dans tout ce mémoire ce qu'il croira et voudra faire. + Comme il se peut facilement diviser en autant de parcelles qu'il + voudra, il peut examiner et choisir; par exemple, dans toute la + marine, il peut choisir un port ou un arsenal, comme Toulon et + Rochefort, et ainsi du reste; pourvu qu'il soit exact et ponctuel + sur ce qu'il aura résolu de faire, il suffit, et je me chargeray + facilement du surplus.» + +Telle est cette instruction dont je n'ai reproduit toutefois ici que les +parties principales. C'est un des manuscrits les plus considérables que +l'on ait de Colbert. En le lisant, en étudiant le sens de ces lignes si +fines, si difficiles à déchiffrer, et qui renferment les conseils en +même temps les plus paternels et les plus patriotiques, on éprouve une +émotion involontaire. Le lecteur aura fait, à l'occasion de plusieurs +passages de cet écrit, les réflexions qu'ils comportent, et il ne se +sera nullement étonné, par exemple, que Colbert invitât son fils à +rapporter toutes ses actions au roi, à ne rien faire qu'en vue d'être +agréable au roi. A cette époque, on le sait de reste, le roi, c'était la +personnification de la France, et il y aurait rigueur aujourd'hui à +blâmer un de ses ministres d'avoir subi l'influence commune. Bien que +l'instruction dont il s'agit ne soit pas datée, il est certain qu'elle +est de 1671. Le marquis de Seignelay avait alors vingt ans. Il est +curieux de connaître comment ce jeune homme, que la fortune prenait +ainsi par la main, répondit aux desseins de son père. Le mémoire suivant +jette sur ce point une vive lumière et prouve l'influence des grands +exemples, lorsque cette influence est aidée toutefois par une éducation +intelligente et par une heureuse nature. Ce mémoire fut écrit en entier +par le marquis de Seignelay; les observations en marge sont de la main +de Colbert. C'est une pièce des plus intéressantes, très-peu connue +encore, et qui ne saurait être omise dans la biographie de ce ministre. +On me saura gré de la reproduire ici textuellement. + + MÉMOIRE DE CE QUE JE ME PROPOSE DE FAIRE TOUTES LES SEMAINES POUR + EXÉCUTER LES ORDRES DE MON PÈRE ET ME RENDRE CAPABLE DE LE + SOULAGER[440]. + +_Premièrement_. + +[Bon.] + +Le lundi sera employé Aux reponces à faire à M. de Terron et aux lettres +de l'ordinaire de La Rochelle et de Bordeaux[441]; + +[Mais il ne faut rien oublier, et surtout qu je le voie bien pour +redresser ce qui ne sera pas bien fait, et prendre garde que rien ne +s'oublie.] + +A se préparer pour le Conseil du soir et examiner ce qui sera à faire +pour le bien remplir[442]. + +[Bon. Il faut lire, et ne jamais sortir ce jour-là.] + +Je m'appliqueray principalement à bien digérer les choses dont j'auray à +parler au roy, à les bien relire, en rendre compte à mon père lorsqu'il +aura le temps, et j'employray l'après-disner à bien lire et examiner la +liasse du Conseil. + +[C'est là le principe de toute chose, et jamais ma charge ne se peut +bien tenir sans cela. + +Il fallait cet article le premier.] + +Je me feray une loy indispensable ce jour-là, aussy bien que tous les +autres de la semaine, excepté le vendredy, de recevoir tout le monde +depuis onze heures du matin jusques à la messe du roy. + +[Bon.] + +J'envoiray voir dans la salle de mon père ceux qui pourroient avoir à +lui parler touchant les affaires de la charge, et je tascheray de les +attirer à moy par une prompte expédition. + +[Cela est très-bon, pourvu que cela s'exécute.] + +Pour cet effect, j'escriray les demandes de tous ceux qui me parleront, +et j'en rendray compte à mon père dans la journée, ou je luy mettray un +mémoire sur sa table affin qu'il mette ses ordres a costé. + +[Bon.] + +J'auray un commis qui tiendra, pendant que je donneray audience, les +ordonnances et autres expéditions, et qui les délivrera à mesure +qu'elles seront demandées. + +[Bon.] + +Le lundy, au retour du Conseil, je feray un mémoire de ce qui aura esté +ordonné par le roy, et commencerai dès le soir mesme à expédier ce qui +demandera de la diligence. + +[Bon.] + +Le mardy matin je me leveray à mon heure ordinaire; j'achèveray ce qui +aura esté ordonné au Conseil. + +[Bon.] + +Je travailleray aux affaires courantes, et tascheray surtout de faire en +sorte que toutes les affaires qui peuvent estre expédiées sur-le-champ +ne soient pas différées au lendemain, et travailleray à mettre les +affaires de discussion en estat d'en rendre bon compte à mon père et de +recevoir ses ordres. + +[Bon. + +Il n'y a rien de mieux, mais il faut exécuter.] + +Je me feray représenter les enregistrements le mardy après le disner; je +les coteray après les avoir leus, et marqueray à costé les minuttes de +la main de mon père.[443] + +[Bon.] + +Surtout je ne manqueray pas, lorsque j'auray quelque expédition à faire, +de quelque nature qu'elle soit, de chercher dans les registres ce qui +aura esté fait en pareille occasion, et je me donneray le temps de lire +et examiner lesdits registres, affin de former mon stile sur celuy de +mon père. + +[Très-bon.] + +Je visiteray tous les soirs ma table et mes papiers, et j'expédieray, +avant de me coucher, ce qui pourra l'estre, ou je mettray à part et +envoiray à mes commis les affaires dont ils debvront me rendre compte, +et j'observeray de marquer sur l'agenda, que je tiendray exactement sur +ma table, les affaires que je leur auray renvoyées, affin de leur en +demander compte en cas qu'il les différassent trop longtemps. + +[Bon.] + +Je mettray sur ledit agenda toutes les affaires courantes, et je les +rayerai à mesure que leur expédition sera achevée. + +[Bon.] + +J'emploiray le mercredy à travailler aux affaires que je n'auray pu +achever le mardy, et, en cas qu'il y eust quelques affaires pressées +dont il fallust donner part dans les ports de Brest et de Rochefort, +j'escriray par l'ordinaire qui part ce jour-là. + +[Il faut lire et faire l'extrait des principales lettres, et, à l'esgard +des autres, l'extrait des principaux points.] + +Je liray toutes les lettres à mesure qu'elles viendront, feray moi-mesme +l'extrait des principales et envoiray les autres au commis qui a le soin +des despesches. + +[Bon. + +Il faut remettre ce travail au samedy. Dans le mercredy et le jeudy, on +peut prendre les après-disners, et quelquefois les journées entières et +le dimanche, et ainsy il ne faut point attacher a ces jours-là un +travail nécessaire.] + +Je prendray le mercredy après le disner pour examiner les portefeuilles, +ranger les papiers suivant l'ordre mis à costé par mon père, y mettre +les nouvelles expéditions qui auront esté faites et les maintenir +toujours dans l'ordre prescrit par mon père. + +[Bon.] + +Je feray le jeudy matin un mémoire des ordres à demander à mon père sur +les despesches affin de commencer ensuite à travailler. + +[Bon.] + +Je travailleray le soir au Conseil, feray les extraits des affaires +auxquelles il y aura quelques difficultés, affin d'estre en estat d'en +rendre compte le lendemain matin à mon père. + +[Bon.] + +Je feray en sorte d'achever dans le vendredy toutes les affaires de +l'ordinaire, en faisant les principales que je feray toutes de ma main; +je mettray à costé les points desquels je dois parler dans le corps de +la lettre, et tascheray de suivre le stile de mon père, affin de lui +oster, s'il est possible, la peine de les corriger ou de les refaire +mesme tout entières, ainsy qu'il arrive souvent. + +[Bon.] + +Le samedy matin sera employé à examiner et signer les lettres de +l'ordinaire, à expédier le Conseil du vendredy et travailler aux +affaires courantes. + +[Bon.] + +Le samedy après disner je travailleray sans faute à examiner l'agenda, à +voir sur le registre des finances s'il n'y a point de nouveau fonds qui +ayt esté omis sur le registre des ordres donnés au trésorier, si je n'ay +point omis pendant la semaine à enregistrer ceux qui ont esté donnés, et +je m'appliqueray à estre si exact dans la tenue dudit agenda que je +n'aye pas besoin d'avoir recours au trésorier pour sçavoir les fonds +qu'il a entre les mains. + +[Il faut faire ces enregistrements à mesure que les ordonnances +s'expédient sans jamais les remettre[444].] + +J'enregistreray le samedy toutes les ordonnances sur le registre tenu +par le sieur de Breteuil. + +[Bon.] + +Le dimanche matin sera employé à vérifier la feuille des lieux où sont +les vaisseaux, et à travailler aux affaires qui seront à expédier. + +[Bon.] + +J'aurai toujours l'agenda des vaisseaux, des escadres et des officiers, +dans ma poche. + +[La loy indispensable et la plus nécessaire est d'estre réglé dans ses +mœurs et dans sa vie.] + +Je feray surtout en sorte d'exécuter ponctuellement tout ce qui est +contenu dans le mémoire cy-dessus, en cas qu'il soit approuvé, par mon +père, et de faire mesme plus sur cela que je ne lui promets. + +[Manger à ma table très-souvent, sans trop s'y assujettir. + +Voir le roy tous les jours, ou à son lever, ou à sa messe. + +Travailler tous les soirs, et ne pas prendre pour une règle certaine de +sortir tous les soirs sans y manquer[445]. + +L'on peut pourtant, une ou deux fois par semaine, aller faire sa cour +chez la reine et ailleurs. + +Il n'y a que le travail du soir et du matin qui puisse advancer les +affaires.] + +Les dispositions si précoces et si remarquables du marquis +de Seignelay, fécondées par l'émulation que Colbert avait habilement +éveillée en son âme, ne tardèrent pas à obtenir la +récompense que celui-ci ambitionnait par-dessus toutes choses. +Le 23 mars 1672, il écrivit à son frère, ambassadeur en Angleterre: +«Le roi m'a fait la grâce d'admettre mon fils à la +signature et aux autres fonctions de ma charge[446].» Le brevet +de survivance était la conséquence de cette faveur. Cependant, +il paraît que le jeune marquis de Seignelay ne tint pas +exactement toutes ses promesses, et que l'âge et le sang reprirent +souvent leurs droits. En effet, même à partir de cette +époque, son père lui écrivit bien des fois encore pour lui rappeler, +dans les termes les plus pressants, avec les plus fortes +instances, la nécessité d'être plus appliqué et plus assidu aux +affaires, s'il ne voulait pas se ruiner entièrement dans l'esprit +du roi. L'extrait suivant d'une de ces lettres, datée de Saint-Germain, +le 17 avril 1672, renferme à ce sujet de curieux +détails[447]. + + «Vos mémoires sont confus et les matières sont meslées l'une avec + l'autre, et il y a mesme des fautes dans la diction... L'on void de + plus aussi clairement, que vous ne faites point de minuttes de vos + despesches ce qui entre nous est une chose honteuse et qui dénote + une négligence et un déffaut d'application qui ne se peut excuser + ny exprimer vu qu'il n'y a aucun de tous ceux qui servent le roy, + en quelque fonction que ce soit qui ayant à escrire à Sa Majesté, + ne fasse une minute de sa lettre, ne la relise, ne la corrige, ne + la change quelquefois d'un bout à l'autre. Et cependant, vous qui + n'avez que vingt ans faites des lettres au roy sans minuttes; il + n'y a rien qui marque tant de négligence et si peu d'envie + d'acquérir de l'estime dans l'esprit de son maistre; cela fait que + sans aucune réflexion vous mettez toutes les matières suivant + qu'elles vous viennent dans l'esprit, et outre la précipitation qui + y paroist toujours en grand lustre; vostre paresse est telle + qu'encore que vous reconnaissiez des fautes dans la construction, + vous ne pouvez vous résoudre de les corriger crainte de brouiller + vostre lettre et d'estre obligé de la refaire, et tout cela vient + par le deffaut d'application, et pour ne point faire ce que je vous + ay dit, redit et répété tant de fois.» + +Colbert ajoutait que, sans cette précaution de faire des minutes, +de bien diviser les matières, de prendre garde à la diction, +à la construction, il était absolument impossible de +réussir à remplir sa charge, et que, loin d'augmenter en estime +dans l'esprit du roi, il fallait s'attendre à diminuer tous les +jours et à se perdre infailliblement. + +Quoi qu'il en soit, depuis cette époque, le marquis de Seignelay +participa au travail de la marine, sous la direction et la +surveillance de Colbert. Puis, onze ans après, quand celui-ci +mourut, il lui succéda dans cette partie de ses fonctions, où il +déploya, fidèle aux traditions paternelles, la plus remarquable +activité. + + + + +CHAPITRE XV. + +Négociations commerciales avec l'Angleterre en 1655.--Réclamations de cette +puissance au sujet de l'augmentation du tarif français en 1667.--En quoi +consistait cette augmentation.--Prétentions de l'Angleterre concernant +l'_empire des mers_.--Remarquable lettre écrite à ce sujet par Colbert à son +frère, ambassadeur de France à Londres.--Singulières représailles exercées +par les Anglais contre les marchands de vins et eaux-de-vie de +France.--Reprise des négociations commerciales (1671).--Appréciation, +d'après un mémoire manuscrit de 1710, de l'influence exercée par le système +protecteur de Colbert.--Contradictions de Colbert sur les conséquences +de ce système.--Un écrivain français propose, en 1623, d'établir +_la liberté du commerce par tout le monde_.--Traité d'alliance et de commerce +conclu entre la France et l'Angleterre, en 1677. + + +On a déjà vu avec quelle fermeté et avec quelle intelligence +des intérêts nationaux Colbert avait résisté, en 1663, aux prétentions +des Hollandais dans les négociations auxquelles donna +lieu le droit de 50 sous par tonneau établi sur les navires étrangers +qui fréquentaient nos ports. Postérieurement, d'autres +négociations, pour le moins aussi importantes et beaucoup +plus épineuses, notamment avec l'Angleterre, lui fournirent +l'occasion de déployer la même sollicitude pour le +développement de la marine et du commerce. Les négociations +avec cette puissance, très-difficiles et très-délicates +en tout temps, le furent plus que jamais, peut-être, +pendant la première moitié du règne de Louis XIV. En 1650, +à peine admis en quelque sorte dans l'intimité de Mazarin, +Colbert, frappé du tort que causait à la France l'interruption +de ses relations avec ce pays, avait fait pour le cardinal ministre +un _Mémoire touchant le commerce avec l'Angleterre_[448]. + +L'extrait suivant de ce mémoire fera connaître quelles +étaient alors ses idées sur la liberté des échanges: + +«Bien que l'abondance, dont il a plu à Dieu de donner la plupart des +provinces de ce royaume, semble le pouvoir mettre en état de se pouvoir +suffire à lui-même, néanmoins la Providence a posé la France en telle +situation que sa propre fertilité lui serait inutile et souvent à charge +et incommode sans le bénéfice du commerce qui porte d'une province +à l'autre et chez les étrangers ce dont les uns et les autres peuvent +avoir besoin pour en attirer à soi toute l'utilité. + +...«Pour la liberté du commerce, il y a deux choses à désirer: +l'une, la décharge des impositions et de celles que les Anglais lèvent +sur les marchands français, et où les Espagnols même ne sont sujets en +vertu de leurs traités. Nous avons raison de demander pour le moins +des conditions égales; le commerce de la France ayant toujours été +plus utile à l'Angleterre, et l'entrée de ceux de notre nation n'y étant +point si dangereuse que celle de ce peuple méridional, avare et ambitieux. +L'autre, qui, regarde particulièrement la province de Guyenne, +La Rochelle et Nantes, est qu'ils laissent entrer les vins de France en +Angleterre, en leur permettant l'entrée de leurs draps directement, +suivant les traités faits avec leurs rois pour le commerce, au lieu que +nous recevons tous les jours leurs draps par les Hollandais, qui leur +portent aussi nos vins transvasés dans d'autres futailles. L'intérêt des +fermes du roi est visible en cette permission réciproque; les douanes +ne pouvant subsister si toutes les marchandises n'y sont reçues indifféremment +avec liberté et n'en sortent de même...» + +Au mois de novembre 1655, malgré la profonde et très-naturelle +aversion d'Anne d'Autriche pour le protecteur, un +traité d'alliance et de commerce fut conclu avec l'Angleterre à +la sollicitation de Mazarin. Relativement au commerce, ce +traité stipulait la liberté entière des relations entre les deux +pays, la réciprocité complète sur tous les points, et la seule +restriction qu'il contînt concernait les draperies anglaises, +soumises, à l'entrée, aux vérifications ordinaires, en ce qui +regardait leur bonté. Conformément aux clauses d'un traité +de 1606 entre Henri IV et Jacques Ier, ces draperies devaient +être reportées en Angleterre lorsqu'elles seraient reconnues +_vicieuses et mal façonnées_, au lieu que les draps français +déclarés tels étaient sujets à confiscation[449]. Mais cet état de choses +ne dura pas longtemps. Il fallait une marine à la France, +et le droit de 50 sous par tonneau sur les navires étrangers, +établi par elle dans ce but, fut suivi, un an après, de l'Acte de +navigation, auquel il servit aussi de prétexte. L'Angleterre, +en effet, nourrissait déjà cette idée, que sa prospérité et son +salut, peut-être, étaient attachés à la prééminence de sa marine +sur celle de tous les autres États. Ces deux édits modifièrent +sensiblement les relations commerciales des deux pays. +Un peu plus tard, en 1664, la France augmenta son tarif sur +plusieurs articles, et, trois ans après, une nouvelle augmentation +donna lieu, de la part des Anglais comme des Hollandais, +à des plaintes très-vives, suivies bientôt de représailles dont +les provinces méridionales éprouvèrent le contre-coup. A l'appui +de leurs réclamations, les fabricants anglais faisaient valoir +que, depuis un petit nombre d'années, les droits de la +plupart des marchandises qu'ils portaient à la France en +échange de ses vins et eaux-de-vie avaient été triplés, et +ils s'appuyaient à ce sujet sur cet extrait comparé de nos +tarifs[450]. + + Droits Tarif Tarif + d'entrée avant 1664. de 1664. de 1667. + Bas de soye. 2 l. 7 s. 5 d. » l. 15 s. 2 l. + Bas d'estame, la douzaine. 2 10 6 3 10 8 + Draps demy d'Angleterre. 3 8 6 4 10 10 + Draps d'Angleterre. 36 17 4 40 » 80 + Bayette d'Angleterre. 4 14 » 5 » 10 + Bayette double. 9 9 4 15 » 30 + Molleton d'Angleterre. 4 15 » 6 » 12 + Serge d'Écosse. 1 19 4 2 » 4 + +On comprend donc que les négociations relatives aux intérêts commerciaux +des deux peuples dussent présenter de graves difficultés; mais celles-là +n'étaient ni les seules ni les plus grandes, et il y avait aussi à +régler une question d'amour-propre ou de vanité en apparence, question +cependant très-positive au fond, quoique très-variable dans la forme, et +qui, à ce moment, servait d'expression à la rivalité éternelle des deux +nations. + +Il s'agissait de déterminer quelle était celle des deux qui devrait la +première saluer l'autre lorsque leurs navires se rencontreraient en mer, +et c'est ce qu'on appelait le _droit de pavillon_. L'Angleterre +demandait à être saluée la première, non-seulement dans l'Océan, mais +encore dans la Méditerranée, et l'on se figure si la cour de France +était disposée à admettre ces étranges prétentions. L'ambassadeur de +France en Angleterre était alors Colbert de Croissy, frère du contrôleur +général. La correspondance du ministre et de l'ambassadeur, en 1669, +révèle parfaitement les dispositions des deux cours, et contient à cet +égard les plus curieux renseignements. + +On se souvient que la France était liée à cette époque avec la Hollande +par un traité d'alliance offensive et défensive, traité qu'elle se +souciait fort peu d'exécuter, et qu'elle n'exécuta pas quand le moment +fut venu, laissant, sous divers prétextes plus ou moins bien colorés, +les flottes anglaise et hollandaise s'entre-détruire seules, à son +profit. L'Angleterre avait donc alors un intérêt réel à ménager la +France. Malgré cela, elle se montrait d'une susceptibilité extrême, soit +sur le droit de pavillon, soit sur le développement de la marine +française; enfin elle ne reculait devant aucun moyen pour percer le +secret de nos projets, comme le prouve une lettre que Colbert écrivit le +5 avril 1669 à l'ambassadeur à Londres, pour lui dire qu'on était +persuadé à Paris que toutes leurs dépêches étaient ouvertes en +Angleterre, où l'on connaissait aussi leur chiffre, et pour l'engager à +expédier les dépêches secrètes _par voie de marchand_. Dans une autre +lettre du 27 avril, Colbert recommandait à son frère de faire en sorte +que la méfiance naturelle des Anglais, en ce qui touchait +l'accroissement de notre marine, n'augmentât pas. D'après cette lettre, +toutes les fois qu'on parlerait des forces maritimes du roi, il faudrait +les diminuer et bien faire connaître qu'il était impossible d'approcher +de celles de l'Angleterre, la France n'ayant presque pas de vaisseaux +marchands, «chose indispensable pour en pouvoir tirer les gens +nécessaires aux armements des vaisseaux de guerre.» + +Enfin, quatre ans auparavant, le 13 février 1666, l'ambassadeur +hollandais, Van Beuningen, écrivait de Paris à Jean de Witt: «Je ne +manque point de faire usage de ce qu'a dit M. Downingh (ambassadeur de +Londres à La Haye), _que les maximes de l'Angleterre ne voulaient pas +que l'on souffrist que la France se rende puissante par mer_[451].» + +A l'égard des pavillons, la France proposait un moyen bien simple et qui +devait couper court à toute difficulté: c'était de convenir que chaque +gouvernement donnerait ordre à ses vaisseaux de guerre de n'exiger aucun +salut, en cas de rencontre, de quelque rang et en quelque nombre qu'ils +fussent. La lettre de Colbert qui proposait cet expédient est du 3 +juillet 1669. Treize jours après, il écrivit à l'ambassadeur pour le +féliciter de l'avoir fait approuver et pour l'inviter à se hâter de +faire expédier les ordres en conséquence par le roi et le duc d'York, +grand-maître de la marine. Cependant, il y avait eu malentendu, et +l'Angleterre ne s'était pas engagée autant que l'avait d'abord pensé +l'ambassadeur français. La lettre suivante renferme sur cette affaire +des détails du plus grand intérêt. Le désappointement de Colbert, les +reproches qu'il fait à son frère de s'être _laissé prendre un peu pour +dupe_, les opinions qu'il exprime sur certaines prétentions de +l'Angleterre, donnent à cette lettre une véritable importance, et la +classent parmi les pièces diplomatiques dignes d'être recueillies par +l'histoire. Ces mots écrits en marge du registre d'où elle est tirée: +_De la main de Monseigneur_, constateraient au besoin, si la gravité du +sujet ne l'indiquait de reste, qu'elle est bien l'expression de sa +pensée. Enfin, on a vu que toutes les réponses concernant les affaires +de la marine étaient lues au Conseil en présence du roi. Cette lettre +peut donc être considérée comme la manifestation intime des opinions de +Louis XIV et de Colbert relativement à la prépondérance maritime que +l'Angleterre prétendait s'arroger alors. + + «Paris, 21 juillet 1669. + + «Je vous avoue que j'ay esté surpris de voir, par vostre lettre du + 15 de ce mois, que vostre négociation auprès du roy d'Angleterre et + de M. le duc d'Yorck, sur le sujet des saluts, n'ayt abouti qu'à + donner les ordres à tous les vaisseaux anglois de ne point + demander de salut et de n'en point rendre dans la mer Méditerranée + seulement, se réservant toujours leur chimérique prétention dans + l'Océan. La grande facilité que vous y avez trouvée vient + qu'assurément ils croyaient qu'il leur estoit assez advanyageux de + saluer dans la Méditerranée pourvu qu'ils exigeassent le mesme + salut dans l'Océan; ey comme vous leur avez demandé moins, ils vous + l'ont accordé avec grande facilité; et je ne puis pas m'empescher + de vous dire que vous vous estes un peu laissé prendre pour dupe en + cette occasion, veu qu'il valloit beaucoup mieux demeurer en + l'estat où nous estions que de nous contenter de cet ordre, + d'autant que les Anglois ne peuvent jamais nous contester la mer + Méditerranée; et à l'esgard de l'Océan, quoi qu'il soit les plus + puissants, nous n'avons pas vu jusqu'à présent que leur + souveraineté prétendue ayt esté reconnue; ainsi il auroit esté du + bien commun des deux nations et de l'intérest des roys d'establir + cette parité dans toutes les deux mers. Je vous doibs dire de plus + que les ordres donnés en 1662 lorsque M. le duc de Beaufort mist en + mer l'armée de Sa Majesté, et qu'il passa en Levant, par les deux + roys, portoient d'éviter la rencontre, et, en cas qu'il ne se pust, + de ne demander aucun salut de part ny d'austre. Je fais chercher + les lettres de ce temps-là pour vous en envoyer des extraits; + cependant vous ne debvez point tesmoigner d'empressement de faire + envoyer l'ordre qui vous a esté offert, et vous debvez faire + connoistre audit roi et au duc d'Yorck les grands inconvénients que + l'exécution peut tirer après soy, dès lors que la mesme chose ne + sera point également establie dans les deux mers, et employer toute + votre industrie pour obtenir cette égalité partout, s'il est + possible. + + A l'esgard du traicté de commerce, les pensées de milord Arlington + sont très-raisonnables, puisqu'elles tendent à établir un + traitement réciproque entre les deux royaumes; c'est à vous à bien + examiner toutes les différences de traictement qui se font, afin + que vous en soyez bien instruict lorsque vous travaillerez à + l'examen du projet qui vous sera dellivré. + + «Je vous envoye une relation de ce qui s'est passé sur le vaisseau + du capitaine Languillier, faite par son frère qui est à présent au + Havre, et qui l'a accompagné jusqu'à Cadis; vous verrez qu'elle est + bien différente de ce qui a esté dit en Angleterre. Vous pourrez + vous en servir auprès du roy pour luy faire connoistre le caractère + des esprits qui publient ces sortes de nouvelles[452]. + + COLBERT.» + +Telles étaient les difficultés des négociations dirigées de Paris par +Colbert sur la question des saluts. Celles relatives à l'augmentation +des tarifs ne rencontraient pas moins d'obstacles, et, comme il arrive +souvent, elles se prolongèrent longtemps sans aboutir à rien. On a vu +quelle avait été cette augmentation, et que des menaces de représailles +ne s'étaient pas fait attendre. Elles étaient, il faut bien le dire, +très-naturelles, très-logiques, et la plus ordinaire prudence commandait +de les prévoir. Mais ce qu'il eût été impossible de supposer, ce qu'on a +peine à croire aujourd'hui, c'est que l'Angleterre, tant son irritation +contre le nouveau tarif était grande, imagina de donner à ses +représailles un effet rétroactif. Une lettre de Colbert du 23 mai 1670 +ne permet à ce sujet aucun doute. Cette lettre, adressée à +l'ambassadeur, portait, en substance, qu'il était injuste de faire payer +de nouveaux droits aux marchands français pour des eaux-de-vie envoyées +en Angleterre et vendues depuis plusieurs années sur la valeur des +droits alors existants. + + «Je suis persuadé, ajoutait Colbert, qu'en faisant connoistre au + roy d'Angleterre combien cette prétention est peu fondée sur la + justice, peut-estre vous parviendrez à faire descharger les + marchands françois qui ont envoyé leurs eaux-de-vie à leurs + correspondants sur l'assurance de l'imposition qui existoit alors, + et dans laquelle la foy du roy d'Angleterre estoit engagée[453].» + +Quoi qu'il en soit, les négociations relatives à un nouveau traité de +commerce n'étaient pas abandonnées, et, en ce qui touchait les intérêts +de l'agriculture française, de pareilles avanies en démontraient +surabondamment l'urgence. Cependant, la question faisait peu de progrès. +En 1671, notre ambassadeur à Londres soumit à Colbert un mémoire où il +discutait quatre bases différentes, sur lesquelles le traité avec +l'Angleterre pourrait être établi, au choix des parties contractantes. +Ces bases étaient celles-ci: + +1º Égalité complète de traitement; + +2º Traitement des Anglais en France de la même manière que les Français +seraient traités en Angleterre; + +3º Maintien du _statu quo_ en renouvelant les anciens traités; + +4º Rétablissement des tarifs tels qu'ils étaient en 1661, et +suppression du droit de 50 sous par tonneau, tout en conservant, pour +tout le reste, le traitement en vigueur. + +Colbert répondit à ce mémoire que la dernière base était inadmissible, +le roi ne voulant, en aucune manière, renoncer à la liberté d'imposer, +dans son royaume, tels droits qu'il lui conviendrait. Pour la troisième, +on pourrait peut-être la discuter, mais alors seulement qu'il aurait été +reconnu impossible de s'entendre sur les deux premières. Un de ses +arguments était que l'avantage des deux peuples ne consistait pas à +profiter l'un sur l'autre, à se disputer le peu de commerce qu'ils +faisaient, mais à l'augmenter considérablement, en le retirant petit à +petit des mains des Hollandais, qui l'avaient usurpé. Quant à la +vérification des marchandises prétendues vicieuses, au sujet desquelles +les Anglais revenaient toujours à la charge, Colbert se montrait +inexorable. Il en était de même du droit de 50 sous par tonneau, et il +faisait observer, avec beaucoup de raison, sur ce dernier article, que, +l'impôt correspondant étant de 3 livres 10 sous en Angleterre, il y +avait lieu de s'étonner qu'on demandât la suppression du droit perçu en +France, suppression qu'il faudrait d'ailleurs accorder en même temps aux +Flamands, aux Espagnols, aux Suédois, aux villes anséatiques, ce qui +reviendrait à une abolition entière, et que, tout ce que l'on pouvait +faire, c'était de stipuler l'exemption réciproque pour un nombre égal de +navires des deux pays. + +Enfin, un an plus tard, au moment où la France allait entreprendre sa +campagne contre la Hollande et où il lui convenait de s'unir le plus +étroitement possible avec l'Angleterre, Colbert jugea convenable de +faire un dernier sacrifice. Répondant alors à une note relative au +traité de commerce, note remise par les commissaires anglais à +l'ambassadeur français, il autorisa ce dernier à concéder, s'il le +fallait, le tarif tel qu'il existait avant 1664, c'est-à-dire une +réduction des deux tiers environ sur celui de 1667, en recommandant +néanmoins à l'ambassadeur «d'employer toute son industrie pour ne pas +épuiser son pouvoir sur cet article-là[454].» + +Voilà donc quelles furent, abstraction faite de cette dernière et +très-importante concession motivée par les circonstances, les règles +adoptées par Colbert en ce qui concernait les relations commerciales de +la France avec l'Angleterre. Ce système, il est facile d'en juger par ce +qui précède, n'aboutissait à rien moins qu'à sacrifier les produits de +nos manufactures naturelles, dont il semble que la Providence ait voulu +rendre une partie de l'Europe tributaire, à ceux de certaines +manufactures encouragées et privilégiées, qui, outre le tort immense +qu'elles causaient à l'agriculture et par conséquent à tout le royaume, +élevaient arbitrairement le prix d'un grand nombre d'objets de +consommation. Il y a déjà longtemps, vers 1710, la question de savoir si +ce système a été utile ou nuisible à la France a été agitée dans les +régions mêmes du gouvernement. Un mémoire manuscrit dont j'ai déjà +parlé, discute en détail cette question, et renferme sur les +commencements du commerce de l'Angleterre de curieux documents[455]. La +fabrication des draps ne s'introduisit dans ce royaume qu'en 1485, et +fit surtout de rapides progrès pendant le règne de la reine Elisabeth, +qui profita habilement des troubles survenus dans les Pays-Bas pour +attirer dans ses États un grand nombre d'ouvriers flamands. La +découverte de la Floride par Sébastien Cabot, en 1496, celle de la +Virginie un siècle plus tard, par Walter Raleigh, l'occupation des +Bermudes en 1612, celle de la Jamaïque, d'Antigoa, des Barbades, d'une +partie des îles Saint-Christophe et de la Guadeloupe, de la Caroline, de +Maryland, etc., vers le milieu du même siècle, donnèrent à sa marine une +importance considérable, qui lui permit de lutter avec celle des +Hollandais, d'éclipser toutes les autres, et d'offrir avantageusement +sur tous les marchés, notamment en France, les produits des fabriques +anglaises. L'établissement du droit de 50 sous par tonneau porta un +coup sensible à cette prospérité, «Cette nouveauté, dit le mémoire +manuscrit de 1710, fut regardée en Angleterre comme le signal d'une +interruption manifeste au cours ordinaire du commerce et une infraction +aux traités conclus avec la France depuis plus de deux siècles, et +servit de fondement au fameux Acte de navigation.» On a pourtant vu que +la mesure dont il s'agit était impérieusement commandée à la France, +sous peine de n'avoir jamais à opposer que quelques barques aux flottes +chaque jour plus puissantes de l'Angleterre et de la Hollande. Les +tarifs de 1664 et de 1667, mais principalement ce dernier, durent être +beaucoup plus funestes à l'Angleterre. En effet, ce sont ces tarifs qui +amenèrent les singulières représailles rétroactives dont il est question +dans la correspondance de Colbert. + +Quant aux conséquences du système de ce ministre à l'égard des +manufactures, il est curieux, même aujourd'hui, de voir avec quelle +hardiesse et quelle sûreté de vues elles furent appréciées, trente ans +après sa mort, et du vivant même de Louis XIV, par un homme qui +occupait, on n'en saurait douter d'après son langage et en pesant les +renseignements qu'il a eus en sa possession, de hautes fonctions dans le +gouvernement. + +La question la plus importante débattue dans le mémoire sur le commerce +avec l'Angleterre était celle-ci: _Le temps où les Anglais enlevaient +nos denrées en échange de leurs draps était-il plus ou moins avantageux +pour la France, que celui où, grâce au produit des manufactures +nationales, elle n'achetait pas de draps aux étrangers, mais où elle +avait cessé de leur vendre les produits de son sol?_ + +Cette question, disait en commençant l'auteur du mémoire, paraissait +encore indécise. En effet, d'un côté, beaucoup de fabriques s'étaient +formées à Sedan, Carcassonne, Abbeville, Amiens, Lille, Elbeuf. Ces +fabriques enrichissaient les villes où on les avait établies et +occupaient beaucoup de monde. En outre, la prudence ne voulait-elle pas +que l'on se dispensât de tirer de l'étranger tout ce que l'on pouvait +fabriquer chez soi? On ajoutait qu'à l'époque de la plus grande +prospérité de notre commerce avec l'Angleterre, les Anglais étaient +tous les ans nos débiteurs de 10 millions de livres, et qu'en raison du +besoin extrême qu'ils avaient de nos toiles, de nos vins, de nos +eaux-de-vie, de nos sels et de nos chapeaux, non-seulement il n'était +pas à craindre que la surtaxe dont leurs draps avaient été frappés les +empêchât de venir prendre ces divers objets chez nous, mais que, selon +toutes les apparences, ils devraient laisser en France encore plus de +numéraire qu'auparavant. + +On ne saurait douter que ces raisons n'aient exercé une grande influence +sur les décisions de Colbert, et il faut bien convenir qu'aujourd'hui +encore les premières d'entre elles ont, dans les questions analogues, de +nombreux et zélés partisans. Cependant, les objections que l'on y +faisait dès 1710, avaient aussi une véritable importance, et comme la +question est, pour ainsi dire, encore pendante, on me permettra de les +exposer ici succinctement. + +Parmi ces objections, les plus graves étaient au nombre de sept: + +1º Il se fabriquait avant le tarif de 1667 trois sortes de draps: les +fins, les médiocres, les grossiers. La France faisait une partie des +médiocres et tous les grossiers; en somme, elle exportait pour 30 +millions de draps sur lesquels, on l'a déjà vu, ceux d'Angleterre ne +figuraient que pour 8 millions, et permettaient de faire des +assortiments recherchés par les marchands étrangers. + +2º Les obstacles apportés à l'entrée des draps d'Angleterre avaient été +cause que les négociants de ce pays s'étaient mis à fabriquer les draps +médiocres et grossiers, avaient expédié directement aux étrangers les +assortiments que nous étions en possession de leur fournir, et avaient +ainsi fait baisser le débit de nos draps à l'étranger. + +3º L'augmentation de nos tarifs avait porté le gouvernement anglais à +élever le prix de nos vins, eaux-de-vie, vinaigres; mais en même temps +il avait laissé subsister les anciens droits sur les vins de Portugal, +des bords du Rhin, des Canaries, et diminué considérablement, par ces +représailles, le débit qui se faisait des vins français. + +4º Les avantages procurés aux ouvriers des manufactures n'étaient pas +comparables au tort fait à l'État en forçant les Anglais d'aller prendre +chez les autres nations les eaux-de-vie qu'ils tiraient des provinces +dont elles faisaient toute la richesse. Telles étaient la Champagne, la +Bourgogne, la Provence, la Biscaye, la Guyenne, la Saintonge, le +Languedoc, le Roussillon, la Haute-Bretagne, l'Anjou, la Lorraine, le +Blaisois et l'Orléanais. Depuis que les vins et eaux-de-vie de ces +provinces ne se vendaient plus, un malheureux vigneron qui possédait +pour 800 livres de vins ne pouvait, faute de débouchés, payer une taille +de 30 livres, ou bien, s'il vendait son vin, c'était à vil prix, les +Anglais et les Hollandais n'étant plus là pour donner aux produits de +ses terres, par la concurrence qu'ils se faisaient outre eux, leur +ancienne et véritable valeur[456]. + +5º Il avait fallu tirer d'Espagne tous les ans pour 10 millions de +laine: aussi l'aune de drap fabriqué en France valait 16 livres, +c'est-à-dire 2 livres de plus qu'on ne vendait auparavant les draps +d'Angleterre. + +6º La diminution du commerce avait causé une grande diminution dans le +revenu des fermes publiques; + +7º Enfin, malgré tous les encouragements qu'on leur avait accordés, les +manufactures ne s'étaient pas multipliées; il ne s'y était point formé +de grandes maisons ni de fortunes considérables, et ceux qui avaient eu +l'entreprise de l'habillement des troupes s'étaient seuls enrichis. + +En résumé, d'après le mémoire, le droit de 50 sous par tonneau devait +être considéré comme la première source du mal; mais l'augmentation du +droit sur les draperies étrangères, augmentation dont les fâcheuses +conséquences étaient inévitables et pouvaient être prévues, l'avait +considérablement aggravé. + +La conclusion était qu'il fallait profiter de l'ouverture des +négociations pour rétablir la liberté que les Anglais avaient eue +autrefois de vendre leurs draperies en France, porter notre attention +sur les laines que le royaume pouvait produire, en tirer d'Espagne le +moins possible, et favoriser la contrebande qui se pratiquait entre +Calais et l'Angleterre pour l'introduction des laines de ce pays qui +nous étaient utiles. On ne pouvait se flatter, il est vrai, moyennant +ces changements, de ramener le commerce français au point où il était en +1659, parce que le cours en avait été dérangé. A cette époque, en effet, +l'Angleterre tirait tous ses chapeaux de Caudebec, et Lyon lui +fournissait toutes ses étoffes de soie; elle avait depuis établi des +manufactures de ces objets, sans compter celles des draps grossiers que +nous faisions seuls auparavant. D'un autre côté, les Hollandais avaient +débauché des ouvriers de nos papeteries; ils avaient appris à faire des +toiles à voiles, et ils en approvisionnaient l'Angleterre. Mais on +aurait au moins la perspective d'augmenter le débit de nos vins et +eaux-de-vie, de nos toiles à voiles, meilleures que celles de la +Hollande, et de nos sels, plus estimés que ceux du Portugal[457]. + +Telles étaient les idées que des esprits éclairés avaient déjà sur la +liberté du commerce, il y a plus de cent trente ans[458]. On a vu plus +haut par quels motifs ces propositions pouvaient être combattues avec +succès en ce qui concernait l'établissement du droit de tonnage, mesure +indispensable et sans laquelle, vu les ressources des marines +hollandaise et anglaise, la France eût été éternellement condamnée, sous +ce rapport, à une humiliante et dangereuse infériorité. Mais, ces +réserves faites, il faut convenir que les résultats attribués à +l'augmentation excessive des tarifs en 1667 n'étaient malheureusement +que trop réels, et il est trop vrai encore qu'en se combinant avec la +législation sur les grains, cette aggravation produisit dans les +provinces, mais principalement dans les campagnes, l'horrible détresse +dont les intendants, les évêques et les gouverneurs crurent devoir +informer Colbert. Puis enfin, à la mort de ce ministre, l'exagération de +son système sur le commerce des grains et sur les manufactures, +compliquée, il est vrai, des conséquences d'une guerre désastreuse, +réduisit le royaume à cet état dont Vauban a tracé le déplorable +tableau. Quoi qu'il en soit, les négociations entamées entre la France +et l'Angleterre, en 1669, pour la conclusion d'un traité de commerce, +ces négociations où Colbert, dominé par l'intérêt politique de la +situation, abandonnait, non-seulement le tarif de 1667, mais celui de +1664, demeurèrent sans résultat. Les événements marchèrent plus vite +qu'elles. En 1672, au commencement de la campagne de Hollande, les deux +nations étaient unies, contrairement à l'intérêt évident de l'Angleterre +et grâce aux séductions de toute sorte exercées sur Charles II à +l'instigation de Louis XIV, habile à exploiter au profil de sa politique +les passions de ce prince[459]. Peu de temps après, l'Angleterre força +la main à son roi, et celui-ci dut faire cause commune avec la Hollande. +Enfin, quelques années plus tard, le 24 février 1677, un traité de +commerce fut signé à Saint-Germain entre la France et l'Angleterre; mais +ce traité semble avoir eu simplement pour objet de rétablir entre les +deux pays les relations qui avaient été interrompues par la guerre, et +il ne stipulait rien en ce qui concernait leurs tarifs réciproques[460]. +Or, c'était le fond de la question, et, comme il arrive dans la plupart +des conventions diplomatiques, crainte de ne pouvoir s'entendre de +longtemps, on n'y toucha pas. D'un autre côté, il est certain, et le +fait est constaté par un mémoire manuscrit de Colbert, qu'à la paix de +Nimègue la France renonça, non sans un vif déplaisir, à son tarif de +1667, et l'on a toujours dit que ce fut en faveur de la Hollande[461]. +Pourtant, il n'est fait aucune mention d'une résolution aussi importante +dans le traité de commerce et de navigation qu'elle signa avec cette +puissance en 1678[462]. La même faveur fut-elle accordée à l'Angleterre? +Cette supposition n'a rien d'invraisemblable. Mais, ni les documents +officiels, ni les travaux imprimés ou manuscrits sur le commerce de la +France avec cette nation ne fournissent aucune indication à ce sujet. + + + + +CHAPITRE XVI. + + Effets produits en Hollande par l'augmentation du tarif français en + 1667.--La vérité sur les médailles frappées dans ce pays.--Causes + réelles de l'invasion de la Hollande en 1672.--Correspondance de + Van Beuningen relativement à l'élévation des droits d'entrée mis en + France sur les marchandises étrangères.--La Hollande use de + représailles.--Lettres de Colbert sur ce sujet.--Invasion de la + Hollande et ses suites.--Clauses principales des traités d'alliance + et de commerce conclus entre la France et la Hollande, en 1678, + 1697 et 1713. + + +Cependant, en ce qui touchait la Hollande, l'augmentation du tarif +français en 1667 avait dû produire dans ce pays une irritation extrême, +s'il faut en juger par l'amertume de ses récriminations et par la +vigueur des représailles où sa rancune l'entraîna. Cette puissance se +trouvait alors dans une position très-critique et dont il importe de se +rendre compte pour apprécier les graves événements qui suivirent. «Il +est singulier et digne de remarque, a dit Voltaire au sujet de +l'invasion de la Hollande en 1672, que, de tous les ennemis qui allaient +fondre sur ce petit État, il n'y en eût pas un qui pût alléguer un +prétexte de guerre[463].» En effet, si les motifs ne manquaient pas, ni +la France ni l'Angleterre, n'avaient, il faut l'avouer, aucun grief +sérieux à lui reprocher, et cette absence de raisons à alléguer fut +telle, qu'au moment où les préparatifs de Louis XIV se trouvèrent +achevés, prise à l'improviste, attérée, la Hollande lui fit demander si +c'était bien contre elle qu'ils étaient dirigés. + +On a souvent répété depuis bientôt deux siècles, que la Hollande s'était +attiré la colère de Louis XIV par l'orgueil et la vanité de ses +médailles. Cette explication, si elle était vraie, serait peu honorable +pour la France, et témoignerait de la plus déplorable légèreté de la +part du roi et de ses minisires. Mais les faits la contredisent +complètement. A la vérité, les Hollandais avaient fait graver une +médaille ainsi conçue: «_Assertis legibus; emendatis sacris; adjutis, +defensis, conciliatis regibus; vindicata marium libertate; stabilita +orbis Europæ quiete_;--_Les lois affermies; la religion épurée; les rois +secourus, défendus et réunis; la liberté des mers vengée; l'Europe +pacifiée_.» Mais cette médaille ayant éveillé la susceptibilité de Louis +XIV, ils en firent briser le coin[464]. Il est vrai encore qu'on +reprocha à l'ambassadeur Van Beuningen d'en avoir fait graver une dans +laquelle, nouveau Josué, il commandait au soleil de s'arrêter: _Sta, +sol_, ce qui eût été en même temps une allusion à la fameuse devise _Nec +pluribus impar_ et aux conquêtes du roi, suspendues en 1667 par le +traité d'Aix-la-Chapelle, où Van Beuningen, négociateur principal de ce +traité, n'avait pu obtenir toutefois qu'on donnât à la France la +Franche-Comté au lieu de la Flandre espagnole. Mais cette accusation +était une véritable calomnie, et, dès qu'il en fut informé, Van +Beuningen écrivit à M. de Lionne pour démentir le bruit qu'on avait +répandu, à quoi M. de Lionne répondit «qu'on était persuadé à la cour de +la vérité de ce qu'il disait.» Il résulte même, d'une lettre de Van +Beuningen, que la médaille dont il s'agit n'avait existé que dans +l'imagination de ses ennemis[465]. + +L'invasion de la Hollande eut donc des causes plus sérieuses que +celle-là. Une d'elles, on l'a déjà vu par l'extrait du traité secret +entre Louis XIV et Charles II, fut l'audace de ces républicains, de _se +vouloir ériger en souverains arbitres et juges de tous les autres +protentats_, témoin le rôle qu'ils avaient joué lors du traité +d'Aix-la-Chapelle; l'autre, et elle ne fut pas moins déterminante que la +première, fut l'augmentation de droits dont les États généraux +frappèrent les vins et eaux-de-vie de France, en représailles des droits +énormes mis sur leurs draperies en 1667. Ainsi, ce que l'on croit avoir +été principalement une guerre de médailles fut en grande partie une +guerre de tarifs. + + «Le germe de la guerre de 1672, dit a ce sujet l'_Encyclopédie_, + fut dans le tarif de 1667. Sans ce tarif, qui aigrit les esprits et + les porta à toute sorte de mauvais traitements contre la France, + quel intérêt les Hollandais pouvaient-ils avoir à indisposer un roi + tel que Louis XIV?... Mais le nouveau tarif attaquait + essentiellement leur commerce. C'était les blesser dans la partie + la plus sensible de leur existence; dès lors, ils crurent ne devoir + plus rien ménager[466].» + +On n'a pas oublié l'émotion que produisit en Hollande l'établissement du +droit de 50 sous par tonneau sur tous les navires étrangers qui +fréquenteraient nos ports. Un an après, l'Acte de navigation porta à la +marine hollandaise un coup plus funeste encore. Puis, vint +l'augmentation de notre tarif, suivie presque aussitôt d'une autre +augmentation tellement forte qu'elle équivalait à une véritable +prohibition. Et tout cela frappait la Hollande au moment même où elle +venait d'atteindre au plus haut point de sa splendeur, coup sur coup, +sans qu'elle eût en quelque sorte le temps d'aviser, de chercher +d'autres débouchés ou de modifier sa fabrication. Certes, c'était là une +situation funeste, qui a, de nos jours, par intervalles, des équivalents +chez les nations, chez les villes exclusivement manufacturières, parce +que le propre de l'industrie est de se développer dans des proportions +pour ainsi dire géométriques, sans rapport certain avec les besoins, ou +du moins avec la possibilité de les satisfaire, ce qui est cause qu'elle +n'est jamais si près d'une crise qu'au moment où elle occupe le plus de +bras. On conçoit donc que cet état de choses ait arraché un long cri +d'alarme à la Hollande, qu'elle se soit fortement débattue, malgré les +intérêts politiques qui la poussaient vers la France, pour échapper aux +liens dont celle-ci voulait l'enchaîner, et il est bien évident que, si +Colbert avait pu ruiner ses manufactures sans déterminer un contre-coup +fatal à l'agriculture française, son plan eût été inattaquable. Mais un +pareil résultat était tout simplement impossible, et, par malheur, à +défaut des enseignements de la science encore à naître, Colbert, homme +de détails et d'action, n'avait ni le coup d'œil assez élevé, ni le +génie nécessaire pour découvrir les vices du système où il s'était si +résolument engagé. + +Déjà, vers le commencement de 1667, on pouvait voir se former à +l'horizon l'orage qui éclata cinq ans après. Le négociateur de +l'alliance offensive et défensive de 1662, l'adversaire aussi habile +qu'obstiné du droit de tonnage, Van Beuningen était de nouveau à Paris +en qualité de ministre extraordinaire. «Ce Van Beuning, dit Voltaire, +était un échevin d'Amsterdam qui avait la vivacité d'un Français et la +fierté d'un Espagnol. Il se plaisait à choquer, dans toutes les +occasions, la hauteur impérieuse du roi, et opposait une inflexibilité +républicaine au ton de supériorité que les ministres de France +commençaient à prendre.» On lui attribuait même, à ce sujet, quelques +paroles assurément très-contestables. «_Ne vous fiez-vous pas à la +parole du roi?_ lui demandait un jour M. de Lionne dans une +conférence.--_J'ignore ce que veut le roi_, aurait répondu Van +Beuningen, _je considère ce qu'il peut_[467].» Il faut ajouter, à son +honneur, qu'au témoignage de M. d'Estrades, ambassadeur de France en +Hollande, les deux frères de Witt, Van Beuningen et Beverning, étaient +alors les seuls membres des États généraux incapables de se laisser +gagner[468]. + +Le 14 janvier 1667, Van Beuningen écrivit à La Haye qu'il ne s'occupait +d'aucune affaire avec tant de zèle et d'application que des +manufactures, attendu qu'il en connaissait toute l'importance. Plusieurs +seigneurs de la cour goûtaient, disait-il, les raisons dont il se +servait pour leur persuader qu'il n'était pas dans l'intérêt du royaume +de _bander si fort cette corde_, et Colbert lui-même paraissait en +sentir la force, mais pas assez pour l'engager à renoncer à son dessein +d'établir des manufactures de draps, dont le succès lui semblait +incertain tant que le commerce des draps de la Hollande serait libre. Il +est à craindre, ajoutait Van Beuningen, que nous ne soyons obligés +d'avoir recours aux voies de _rétorsion_; néanmoins, je crois que ce ne +doit point être avant la paix[469]. + +Quelques jours après, le 20 janvier, Jean de Witt lui répondit de La +Haye qu'on y était dans la même inquiétude, par rapport aux +manufactures, mais que les moyens de rétorsion seraient impraticables, à +cause de la diversité de conduite des Amirautés, dont l'une ne +manquerait pas de relâcher plus que l'autre pour attirer le débit de son +côté, comme cela se pratiquait tous les jours à l'égard des manufactures +d'Angleterre qui étaient si expressément défendues. Cependant, Colbert +poursuivait obstinément ses projets, et au mois d'août 1667 il modifia +une partie du tarif. Alors, Van Beuningen écrivit qu'on s'était bien +hâté dans la conjoncture présente, et avant la conclusion de la paix, de +défendre les draps et plusieurs autres _manufactures_ de la Hollande, +que celui par les mains de qui ces choses se faisaient _agissait avec +plus de fermeté que de circonspection_, mais que, puisque les Français +repoussaient toutes les manufactures de la Hollande, il faudrait bien +trouver un moyen, les plaintes étant inutiles, de les empêcher de +_remplir ce pays des fleurs, et de lui tirer par là le plus clair de +son argent comptant_. A quoi Jean de Witt répondait, le 5 mai, par le +retour du courrier: «Il ne reste plus que la voie de rétorsion à opposer +aux nouveaux droits mis sur nos manufactures, ou plutôt à la défense +indirecte qu'on en a faite.» + +Mais ce n'étaient là que les préliminaires de la guerre de représailles +dont on se menaçait, du reste, de part et d'autre. En 1668, Van +Beuningen quitta Paris, où sa position était devenue très-difficile, +soit à cause de son opposition au système dominant, soit encore pour la +roideur et l'inflexibilité de ses formes. La correspondance de Colbert +de l'année 1669 et des années suivantes fait voir quels souvenirs il y +avait laissés, et témoigne d'une antipathie personnelle très-prononcée. +«Malgré l'opiniastreté et la trop grande présomption du sieur Van +Beuningue, écrivait Colbert le 29 mars 1669 à M. de Pomponne, au sujet +de la prise d'un navire français par les Hollandais, il faut toujours +faire les instances dans les formes prescrites, afin que nous puissions +avoir de bonnes raisons quand le roi accordera des lettres de +représailles[470].» + +Dans d'autres lettres des 31 mai, 21 juin et 25 novembre 1669, Colbert +parle _de la chaleur, de l'emportement des imaginations du sieur Van +Beuningue, qui causeront à son pays les plus grands préjudices qu'il ait +reçus_. Puis, vers la même époque (2 août 1669), «il prie M. de Pomponne +d'avoir l'œil sur la modération du péage des vins du Rhin, dont Van +Beuningue les menace depuis si longtemps, et sur les moyens que celui-ci +entend pratiquer pour empêcher l'enlèvement de nos vins et de nos autres +denrées et marchandises.» A ce sujet, d'ailleurs, Colbert ne pensait pas +que cette menace, à l'aide de laquelle les États généraux espéraient +l'effrayer, dût causer un grand préjudice à la France, et voici sur quoi +il se fondait. Suivant lui, trois ou quatre mille navires hollandais +venaient tous les ans enlever nos vins dans la Garonne et la Charente; +ils les portaient dans leurs pays, où ces vins payaient des droits +d'entrée, et la consommation locale en absorbait le tiers. Quant au +reste, vers le mois de mars ou d'avril, lorsque la mer devenait libre, +ils l'exportaient, soit en Allemagne, soit dans la Baltique, d'où ils +revenaient chargés de bois, chanvre, fer, etc. Si donc les Hollandais +augmentaient l'impôt sur nos vins, sans diminution pour ce qui devait +être réexporté, ils s'exposaient à ce que les Anglais et les Français +leur enlevassent ce commerce de transport, qui était toute leur +puissance. Si, au contraire, ils ne surimposaient que les vins consommés +en Hollande, ils ne pouvaient retrancher cent cinquante ou deux cents +barriques de leur consommation sans retrancher en même temps la +subsistance à vingt matelots[471]. Aussi Colbert disait-il qu'ils «ne +pouvaient nous faire un petit mal sans qu'ils s'en fissent un grand,» et +qu'ils avaient agi «comme celui qui joue avec 100,000 écus de fonds +contre un autre qui n'a rien du tout, c'est-à-dire qu'ils n'avaient rien +à gagner et que nous pouvions gagner beaucoup[472].» Peut-être la +comparaison n'était-elle pas fort juste. On comprend très-bien, en +effet, que les trois ou quatre mille navires hollandais qui chargeaient +précédemment nos vins dans la Garonne ou dans la Charente, venant à +cesser, pour un motif quelconque, de fréquenter nos ports, la France +devait en éprouver un dommage considérable. Mais il paraît que la +chaleur, l'emportement et les imaginations imputés à Van Beuningen +étaient communicatifs; car de nombreux passages de la correspondance de +Colbert prouvent que, dans cette question, lui-même s'était mal préservé +des défauts qu'il reprochait à l'ancien ambassadeur hollandais. + +Voici maintenant les pièces qui constatent la part que prit Colbert à la +déclaration de guerre de 1672. Les extraits suivants de sa +correspondance paraîtront sans doute assez concluants. + + «_5 avril 1669, à M, de Pomponne_.--Je trouve la conduite de + Messieurs les Estats tirannique sur tout ce qui concerne le + commerce, mais je doute fort que Sa Majesté soit résolue de la + souffrir.» + +Les représailles de la Hollande se firent attendre pendant quatre ans. +Puis, au mois de novembre 1670, après avoir longtemps hésité et menacé +sans rien obtenir, les Hollandais augmentèrent les droits d'entrée sur +les vins et eaux-de-vie de France et sur d'autres articles de nos +manufactures[473]. Aussitôt M. de Pomponne en informa Colbert qui lui +répondit: + + «21 _novembre_ 1670.--Si cet avis est véritable, il y aura lieu + d'examiner les moyens de leur rendre la pareille, à quoy nous + n'aurons pas beaucoup de difficulté, d'autant qu'ils contreviennent + directement au traité en donnant l'exclusion à nos eaux-de-vie; + mais ils ont accoustumé en d'autres occasions, mesmes plus + importantes, de ne pas faire grand cas des traités; le mal est pour + eux que je ne vois pas le roy en résolution de le souffrir, comme + par le passé, et j'espère que vous verrez dans peu qu'ils auront + tout lieu de se repentir d'avoir commencé cette escarmouche.» + +Quelque temps après, M. de Pomponne ayant confirmé la nouvelle relative +à cette augmentation de droits, Colbert lui écrivit ce qui suit: + + «2 _janvier_ 1671.--Je puis vous assurer que c'est un pas bien + hardi pour les Estats. Nous verrons par la suite du temps qui aura + eu raison sur ce sujet, ou ceux qui ont prétendu donner de la + crainte et faire du mal au royaume par ces moyens, ou ceux qui + n'ont pas voulu prendre cette crainte ni appréhender ce mal.» + +On comprend, à la lecture de ces lettres, qu'à l'époque où elles furent +écrites l'invasion de la Hollande était déjà projetée, et que, loin de +s'opposer à ce dessein, qui était le rêve de toute la cour, mais dans +des vues diverses, Colbert dut le seconder de toute son influence. +Enfin, à tous les motifs que l'on vient d'exposer, il est permis d'en +ajouter un autre qui n'agissait pas moins fortement sur son esprit: +c'était la prospérité toujours croissante de la Compagnie des Indes +orientales de Hollande, comparée aux mécomptes de la Compagnie +française, dont la situation, malgré des sacrifices et des soins +incessants, empirait tous les jours. + +On sait ce qui arriva. Au mois de mai 1672, Louis XIV entra en campagne +à la tête d'une armée de cent trente mille hommes, la plus brillante que +la France ait jamais vue sous les drapeaux, car toute la noblesse du +royaume s'était disputé l'honneur d'en faire partie, et l'or et l'argent +resplendissaient sur tous les uniformes. A la tête de cette armée, il y +avait Condé, Turnne, Luxembourg, Vauban. Malheureusement Louvois y était +aussi, Louvois administrateur sévère, actif, vigilant, mais bassement +jaloux de Condé, de Turenne, et qui fit manquer plusieurs fois le but +principal de la campagne en excitant Louis XIV, dont il dominait +l'esprit, à repousser leurs plans. Jamais, d'ailleurs, plus faciles +triomphes que ceux dont le commencement de cette campagne fut marqué. La +plupart des villes se rendirent sans attendre qu'on en fit le siége, et +celles qui auraient pu le mieux résister furent vendues pour quelque +argent par les officiers chargés de les défendre. On connaît aujourd'hui +la vérité sur ce fameux passage du Rhin, disputé seulement pour la forme +par quatre à cinq cents cavaliers et deux régiments d'infanterie sans +canon, tant la panique était grande et l'ennemi mal dirigé, à dessein, +dit-on, par le prince d'Orange. Abandonné, trahi de tous côtés, Jean de +Witt fit implorer la paix par quatre députés, et c'est alors que la +malfaisante influence de Louvois fut surtout fatale à la France. Louvois +fit revenir ces députés plusieurs fois avant de vouloir les écouter, il +les reçut ensuite avec une insupportable fierté, mêla la raillerie à +l'insulte, et, malgré les sages avis de M. de Pomponne, alors ministre +des affaires étrangères, dont, à son instigation, les conseils furent +écartés comme l'avaient été ceux de Turenne et de Condé, le roi repoussa +durement les propositions des députés. Entre autres conditions +dégradantes, Louvois voulait que la Hollande envoyât tous les ans à +Louis XIV une médaille d'or portant qu'elle tenait sa liberté de ce +prince. Ce fut le signal d'une révolution. Les chefs de ce qu'on +appelait le parti de la paix, le parti français, Jean et Corneille de +Witt, furent massacrés, le prince d'Orange, maître enfin, régla, +exploita l'effervescence populaire, et un an après, il ne restait à la +France, de sa conquête, que des médailles, un arc de triomphe et les +germes d'une guerre qui dura quarante ans[474]. Puis, à la paix de +Nimègue, elle fut obligée d'abandonner le tarif de 1667, principale +cause de la guerre. Bien plus, l'article 7 du traité signé à Nimègue +entre la France et les Provinces-Unies stipula qu'à l'avenir «_la +liberté réciproque du commerce dans les deux pays ne pourrait être +défendue, limitée ou restreinte par aucun privilège, octroi, ou aucune +concession particulière, et sans qu'il fût permis à l'un ou à l'autre de +concéder ou de faire à leurs sujets des immunités, bénéfices, dons +gratuits ou autres avantages_[475].» Ainsi, par cet article, le +gouvernement français se voyait dépossédé du droit d'établir des +Compagnies privilégiées, d'accorder des encouragements efficaces à +certaines manufactures; et ces conditions durent paraître singulièrement +humiliantes à Colbert. Heureusement, on ne le força pas à consentir à +l'abolition du droit de 50 sous par tonneau en faveur des navires +hollandais. Mais cette nouvelle concession, coup funeste porté à son +système pour l'augmentation de nos forces maritimes, fut exigée de la +France en 1697, à la paix de Ryswyck; et plus tard, en 1713, la Hollande +en obtint le renouvellement à Utrecht, par article séparé[476]. + + + + +CHAPITRE XVII. + + Budget des dépenses de l'année 1672.--Mesures financières et + affaires extraordinaires nécessitées par la guerre.--Énormes + bénéfices des traitants dans ces sortes d'affaires.--Création de + nouveaux offices nuisibles à l'agriculture et à + l'industrie.--Colbert force tous les corps d'états à s'organiser en + communautés, moyennant une taxe.--Il met pour la première fois les + postes en ferme et fait adopter un nouveau tarif.--L'État s'empare + du monopole du tabac.--Émission de nouvelles rentes.--Opinion de + Colbert, de Louvois et de M. de Lamoignon sur les + emprunts.--Création de la caisse dite _Caisse d'emprunt_.--Au + retour de la paix, Colbert s'empresse de rembourser les rentes + émises à un taux onéreux.--Résumé des opérations financières de son + administration.--Projet qu'il avait de régler toujours les dépenses + sur les recettes. + + +Le budget des dépenses ordinaires de 1672 avait été réglé à 71,329,020 +livres. Huit mois auparavant le roi lui-même en avait arrêté le détail +comme il suit: + + PROJET DES DÉPENSES DE L'ÉTAT POUR L'ANNÉE 1672[477]. + + Maisons royales 8,500,000 liv. + Extraordinaire à cause de l'équipage d'armée 300,000 + Étapes 2,000,000 + Traités en Allemagne 2,468,000[478] + Angleterre 3,000,000 + Suède 1,200,000 + Ambassades 400,000 + Comptant ès mains du roy 800,000[479] + Bâtiments 2,200,000 + Menus dons et voyages 500,000 + Dépenses extraordinaires 2,000,000 + La Bastille 100,000 + Marine 7,000,000 + Galères 1,500,000 + Fortifications du dedans du royaume 800,000 + Ligues suisses 200,000 + Commerce et manufactures 150,000 + Canal de jonction des deux mers 300,000 + Ouvrages publics 100,000 + Pavé de Paris 100,000 + Remboursements 200,000 + Extraordinaire des guerres, artillerie et fortifications 33,321,020 + Gratifications aux officiers d'armée 200,000 + Pain de munition 4,000,000 + ___________ + TOTAL[480] 71,339,020 + +Ainsi, la liste civile du roi s'élevait alors, en y comprenant +l'allocation pour les maisons royales, le _comptant_, les menus dons et +voyages, les dépenses extraordinaires, les bâtiments et les +gratifications aux officiers, à 14,200,000 liv., c'est-à-dire au +cinquième du budget de l'État. Mais il ne faut pas oublier, je le +répète, que ni les frais d'administration des provinces, ni les frais de +perception de l'impôt, ni les gages des officiers publics ne figuraient +à cette époque dans le budget. + +Telle fut la dépense projetée pour 1672. La dépense effective fut de +87,928,561 livres[481]. En 1670, pendant la paix, la dépense projetée +avait été d'environ 70 millions, et la dépense effective de 77 millions. +Les crédits supplémentaires datent, on le voit, d'aussi loin que les +budgets. Pendant les années suivantes, la continuation de la guerre +enfla de plus en plus le chiffre des dépenses, qui furent liquidées à +131 millions pour 1679. Enfin, la nécessité de solder les dépenses +arriérées porta ce chiffre à 141 millions en 1681, et à 200 millions en +1682. Il fut réglé à 115 millions en 1683, année où mourut Colbert[482]. + +Pour faire face à cet accroissement de charges, Colbert fut obligé +d'avoir recours à ce qu'on appelait alors les _affaires +extraordinaires_. Dans le nombre de ces affaires, la création d'offices +jouait d'ordinaire un grand rôle, et, comme rien n'était plus facile, +c'est par là que l'on commençait toujours. C'était pourtant un expédient +détestable qui aggravait un mal déjà grand; mais, cette fois encore, il +fallut le subir. Colbert augmenta d'abord le prix des charges de +secrétaires du roi, trésoriers de France, notaires, procureurs; et +ceux-ci durent verser au Trésor, moyennant une élévation de gages +correspondante, le montant de l'augmentation à laquelle ils avaient été +taxés. + +En même temps, on créa pour 900,000 livres de rente, on établit des +taxes sur les maisons bâties à Paris en dehors des limites tracées en +1638, on vendit les matériaux de la halle aux draps et aux toiles, et de +toutes les échoppes appartenant au roi dans la nouvelle enceinte de la +capitale, expédient nécessairement impopulaire, qui suscita contre +Colbert une irritation extrême. Ces diverses affaires et quelques autres +devaient rapporter 14,320,000 livres; mais l'habitude de tout mettre en +ferme, et sans doute aussi l'urgence des besoins, furent cause qu'on +s'adressa à ces _traitants_ si durement rançonnés, il y avait à peine +dix ans, par la Chambre de justice. Se souvenant du passé et pleins de +précautions pour l'avenir, ceux-ci exigèrent une remise d'un sixième, +pour laquelle on leur délivra une ordonnance de comptant de 2,333,333 +livres, qui les mettait à l'abri de toute poursuite ultérieure. Quant +aux autres bénéfices attachés à l'affaire, ils furent évalués par +Colbert lui-même à 1,320,000 livres. Sur un impôt de 14,320,000 livres +l'État toucha donc 11,666,667 livres. Il est vrai que les traitants +consentirent à lui donner 3 millions comptant, et le surplus en dix +paiements échelonnés de trois en trois mois, à dater de l'enregistrement +de l'édit[483]. + +Ainsi, le gouvernement était entraîné de nouveau dans ces _affaires +extraordinaires_, épouvantail des populations pendant tant d'années, et +qui leur rendaient les noms des traitants et de leurs commis si +justement odieux. Malheureusement, tout ne se borna pas là, et les +suites de cette fatale campagne de 1672 provoquèrent un grand nombre +d'autres affaires de ce genre. Parmi les offices créés à cette époque, +il faut citer, comme autant d'entraves apportées au développement de +l'agriculture et de l'industrie, les vendeurs de veaux, cochons de lait +et volailles, cuirs et marées, les jaugeurs et courtiers de toute sorte +de liqueurs, les mesureurs de grains, mouleurs de bois, courtiers de +foin, etc., etc. Les exemptions de tailles accordées à divers officiers, +moyennant finance, rapportèrent 3 millions; les taxes sur les étrangers +naturalisés, 500,000 livres. Enfin, le montant des affaires +extraordinaires pendant cette période du règne de Louis XIV s'éleva à +150 millions, sur lesquels les traitants prélevèrent un sixième pour +leur remise, sans compter leurs autres profits. Il n'est pas jusqu'à +l'industrie qui n'eût à souffrir dans son organisation même de cette +gêne du Trésor; car cet édit, dont il a déjà été question, portant que +_ceux qui font profession de commerce, denrées ou arts, qui ne sont +d'aucune communauté, seront établis en corps, communautés et jurandes, +et qu'il leur sera accordé des statuts_, date du mois de mars 1673. +Cette affaire, dit Forbonnais, produisit 300,000 livres, et il ajoute +avec raison: «Cela valait-il la peine de mettre des hommes si utiles à +la merci des traitants, et de donner un exemple qui devint si pernicieux +sous le ministère suivant[484]?» + +Une mesure véritablement utile, et qui n'eut aucun de ces inconvénients, +fut la création d'une ferme spéciale pour les postes comprises +jusqu'alors dans le bail des aides pour une somme insignifiante. +Instituées par Louis XI, en 1464, dans un but purement politique, +«_estant moult nécessaire et important à ses affaires et son Estat_, +porte l'ordonnance, _de sçavoir diligemment nouvelles de tous costés, et +y faire, quand bon luy semblera, sçavoir des siennes_,» les postes +n'avaient pas tardé, par la force des choses, à devenir un établissement +d'une utilité générale; mais, mal surveillées pendant longtemps, livrées +en quelque sorte, en ce qui concernait la fixation des taxes, au bon +plaisir de ceux qui s'en appliquaient le produit, elles ne rapportaient, +même pendant la première moitié de l'administration de Colbert, que +100,000 livres à l'État, et les commis seuls y faisaient fortune. On +trouve dans les _Très-Humbles Remontrances_ adressées au roi, en 1654, +par les Six corps des marchands de Paris, que des exactions intolérables +avaient lieu, contrairement aux règlements sur le port dû pour les +lettres, «exactions dont il ne fallait point d'autres preuves, disaient +les marchands, que le prompt enrichissement de ceux qui s'en mêlaient, +lesquels, de petits commis et distributeurs de lettres, se trouvaient +dans peu de temps, en état de devenir maîtres et d'acheter des charges +considérables.» Colbert sépara les postes du bail des aides, et adopta +un nouveau tarif très-libéral dont on s'est bien, écarté depuis. D'après +ce tarif, qui ne comptait que quatre taxes (de 2 à 5 sous), les lettres, +pour des distances de vingt-cinq lieues, ne payèrent que 2 sous, et +celles pour les plus grandes distances 5 sous, qui s'augmentaient de 1 +sou seulement, pour chaque zone, quand la lettre était double. Colbert +mit donc le produit des postes en ferme, et l'État retira 1,200,000 +livres du premier bail[485]. En même temps, il obtint environ 500,000 +livres de la ferme du tabac, dont la culture, libre jusqu'alors, fut +restreinte à quelques localités. Au retour de la paix, Colbert aurait +bien voulu revenir au régime de la liberté. On lit à ce sujet, dans un +de ses mémoires sur les finances: «Il faut abolir la ferme du tabac et +celle du papier timbré, qui sont préjudiciables au commerce du royaume.» +Mais il n'était plus temps; car, de 500,000 livres la ferme du tabac +s'était bientôt élevée à 1,600,000 livres, et non-seulement ses +successeurs se gardèrent bien de donner suite à ses vues, mais, pour +réprimer la contrebande si aisée à faire, si séduisante, à cause des +facilités que présentait la culture de cette plante à laquelle le climat +de la France convenait si bien, ils imitèrent la rigueur qu'il avait +portée dans ses règlements sur les manufactures, et prononcèrent la +peine du carcan contre tous ceux qui auraient cultivé le tabac sans +autorisation[486]. + +Enfin, un grand nombre de petites propriétés dépendant du domaine furent +aliénées, et des droits qui causèrent une émotion extraordinaire dans +tout le royaume, principalement dans les provinces de Bretagne et de +Guyenne, furent établis, en 1674, sur la vaisselle d'étain et le papier +timbré. On trouvera dans le chapitre suivant des détails relatifs aux +troubles graves qui éclatèrent à cette occasion. + +Cependant, toutes ces ressources étant insuffisantes pour subvenir aux +besoins de la guerre, force fut de recourir aux emprunts et de créer des +rentes. Colbert ne s'y décida et ne s'y laissa contraindre en quelque +sorte qu'à la dernière extrémité. Il avait pour cet expédient financier, +le plus simple et le plus facilement praticable, mais par cela même le +plus dangereux, une répugnance instinctive des plus énergiques, et ce +qui se passa après sa mort a prouvé combien ses craintes étaient +fondées. Suivant lui, ce qu'il y avait de plus ruineux pour un État, +c'était le crédit ou l'abus du crédit, si voisins l'un de l'autre, et +plutôt que d'y avoir recours il eût préféré des affaires extraordinaires +plus impopulaires encore que le bail des échoppes et les droits établis +sur la vaisselle d'étain ou sur le papier timbré. Un de ses +contemporains a dit, et l'on a répété après lui, qu'à l'époque où la +Chambre de justice sévissait contre les financiers, révolté, indigné des +gaspillages qui s'étaient commis, Colbert avait fait rendre un édit +portant peine de mort contre quiconque prêterait de l'argent au +roi[487]. Mais aucun recueil ne fait mention d'un pareil édit. Quoi +qu'il en soit, la répulsion de Colbert pour les emprunts est constante, +et il n'est pas moins certain qu'il dut emprunter à des conditions +exorbitantes, malgré la sage précaution qu'il avait prise, en 1673, +d'admettre les étrangers à acquérir des rentes sur l'Hôtel-de-Ville, +avec la faculté d'en disposer comme les Français[488]. Cette seule +mesure prouverait au besoin que Colbert comprenait fort bien l'emploi, +la puissance du crédit, et c'est même parce qu'il trouvait cette arme +trop puissante qu'il craignait d'y accoutumer un roi dont il savait les +dispositions à en abuser. M. de Lamoignon raconte que Louvois redoutait +les impôts parce qu'ils auraient fait décrier la guerre, et qu'il +préférait les emprunts. Par le même motif, Colbert préférait l'impôt à +l'emprunt. Mais le crédit de Louvois était alors tout-puissant, et le +vent soufflait à la guerre. Il fallut donc prendre un parti. Avant de se +déterminer entre une augmentation d'impôts ou un emprunt, Louis XIV +consulta M. de Lamoignon, qui ne fut pas de l'avis de Colbert. On se +souvient du portrait que le premier président a fait de ce ministre et +des motifs d'antipathie qui existaient entre eux. A l'issue de cette +conférence Colbert dit à M. de Lamoignon: «Vous triomphez, vous pensez +avoir fait l'action d'un homme de bien; eh! ne savais-je pas comme vous +que le roi trouverait de l'argent à emprunter? Mais je me gardais avec +soin de le dire. Voilà donc la voie des emprunts ouverte! Quel moyen +restera-t-il désormais d'arrêter le roi dans ses dépenses? Après les +emprunts il faudra les impôts pour les payer, et si les emprunts n'ont +point de bornes, les impôts n'en auront pas davantage[489].» + +On emprunta donc, mais je le répète, à des conditions très-onéreuses, +malgré l'appel fait aux étrangers. En 1665, Colbert avait réduit +l'intérêt au denier 20; au mois de février 1672 l'intérêt des sommes +prêtées au roi fut élevé exceptionnellement au denier 18; mais ce taux +fut de beaucoup dépassé, et l'intérêt commun des emprunts fut au denier +16 et 14, de 7 à 7 1/2 pour 100 et souvent davantage. En un mot, dit +Forbonnais, dans la plupart des emprunts faits de 1672 à 1679, l'État +toucha 75 et 70 pour 100. En même temps, Colbert établit ce qu'on appela +alors la _caisse d'emprunt_. Cette caisse, qui rendit de grands services +pendant la guerre, recevait en dépôt les sommes que le public y portait, +et qu'elle remboursait à bureau ouvert avec un intérêt de 5 pour 100, +genre d'opération que la Banque de France fait aujourd'hui à raison de 2 +pour 100 d'intérêt. + +Aussitôt que la paix fut signée, le premier soin de Colbert fut de +rétablir l'équilibre dans ce budget où il avait eu jadis tant de peine à +mettre un peu d'ordre. Pour cela, il fit un premier remboursement de +rentes au moyen d'un emprunt que le retour de la paix avait permis +d'opérer au denier 20. Les circonstances de ce remboursement méritent +d'être signalées. Quand Colbert vit que le nouvel emprunt réussissait, +il annonça que le Trésor rembourserait les anciennes rentes à bureau +ouvert, en échange des titres, sur le taux de la création des emprunts +faits pendant la guerre, et au denier 15 pour les emprunts d'une époque +antérieure. Naturellement, les rentiers se firent prier. Alors Colbert +ordonna que le remboursement se ferait chaque année en commençant par +les constitutions les plus anciennes, et il déclara irrévocablement +déchus de tous droits les rentiers qui n'auraient pas produit leurs +titres au 31 décembre 1683. C'est ainsi que plusieurs emprunts de 1 +million de rentes chacun au denier 20, lui permirent d'éteindre les +engagements consentis à un taux plus onéreux. On vit alors encore une +fois, sous l'administration de Colbert, ce que peuvent l'amour de +l'ordre, la fermeté, la prévoyance pour les intérêts sacrés de l'avenir, +au milieu des situations en apparence les plus désespérées. Cinq ans +après la paix de Nimègue, la plupart des aliénations étaient dégagées et +les offices inutiles, créés pendant la guerre, remboursés; les +anticipations n'étaient plus que de 7 millions; la caisse des emprunts +ne devait que 27 millions; enfin, la dette publique constituée était +réduite à 8 millions de rentes, chiffre auquel Colbert l'avait ramenée +une première fois avant la guerre, et qu'il avait la prétention de ne +vouloir jamais dépasser en temps de paix[490]. + +Résumons ici les conséquences financières de l'administration de +Colbert. + +En 1661, ce ministre trouva les impôts à 84 millions, desquels il +fallait déduire, pour le service des rentes et des gages ou traitements, +un peu plus de 52 millions. Il restait donc au Trésor un revenu net de +près de 32 millions, et ses dépenses ordinaires étaient de 60 millions. +Déficit annuel, 28 millions. + +En 1683, époque où mourut Colbert, le produit des impôts était de 112 +millions, sur lesquels il y avait à déduire, pour rentes et gages, 23 +millions. Le revenu du Trésor étant de 89 millions et ses dépenses +ordinaires de 96 millions, il y avait donc 7 millions seulement +d'anticipations, et l'on peut se figurer quelle eût été la situation des +finances à cette époque sans la guerre, désastreuse pour elles, que l'on +venait de traverser. + +Ainsi, Colbert, malgré une réduction de 22 millions sur les tailles, +avait augmenté le produit général des impositions de 28 millions, et +diminué les rentes et gages de 29 millions, ce qui représentait en +réalité pour l'État un bénéfice net de 57 millions[491]. + +Il n'y a rien à ajouter à de tels chiffres. Certes, la plupart des +_affaires extraordinaires_ auxquelles consentit ce ministre, notamment +l'obligation pour les métiers libres de se constituer en communautés, et +la création d'une multitude d'offices onéreux à l'agriculture, étaient +de fâcheux expédients, et il eût beaucoup mieux valu, pour n'en pas +venir là, émettre 2 ou 3 millions de nouvelles rentes. Sans doute +encore, il eût été bien préférable, au lieu d'affermer à des traitants +les douanes, les postes, la vente du tabac, du papier timbré, etc., de +confier l'exploitation de ces produits à autant de régies; ce qui aurait +eu le double avantage de délivrer les contribuables des vexations des +traitants et de faire rentrer au Trésor les énormes bénéfices que +ceux-ci réalisaient[492]. Mais cette part faite aux vices de son système +et aux habitudes de son temps, on ne saurait assez louer la double +préoccupation que Colbert eut toujours et qui perce dans tous ses actes: +1º d'égaliser autant que possible le fardeau des charges publiques, au +moyen de l'impôt sur les consommations, puisque celui sur la taille ne +comportait pas alors cette égalisation; 2º de régler les dépenses sur +les recettes. + +Heureuse la France si, dans les crises qu'elle traversa depuis, la +Providence lui eût envoyé des ministres qui eussent apporté dans +l'administration des finances publiques la même sévérité, la même +économie, les mêmes principes! Au contraire, à la mort de Colbert, le +parti de la guerre se lança, libre de tout frein, dans la voie si +périlleuse des emprunts; et trente-deux ans après, en 1715, la dette +publique était montée d'environ 160 millions à 2 milliards[493]. + + + + +CHAPITRE XVIII. + + Des Parlements et des États généraux des provinces pendant + l'administration de Colbert.--Opposition du Parlement et des États + de Bourgogne.--Détails sur les _dons gratuits_.--Dix membres des + États de Provence sont exilés en Normandie et en Bretagne.--Le + Parlement de Paris.--Colbert propose au roi de donner des + gratifications à ceux de la Compagnie qui ont bien servi.--Réponse + de Louis XIV à ce sujet.--Un président de Chambre du Parlement de + Toulouse est exilé.--Lettre de Louis XIV relative à l'impôt sur le + papier timbré rétabli depuis la guerre.--Révolte de Bordeaux en + 1548.--Nouvelle révolte au sujet d'une marque établie sur la + vaisselle d'étain.--Curieux détails fournis par un commis du + receveur général de Bordeaux.--Lettre de l'intendant de Guyenne à + Colbert.--L'agitation gagne les provinces limitrophes.--Une + nouvelle tentative d'insurrection est sévèrement réprimée à + Bordeaux.--Troubles en Bretagne.--Lettres de M. de Chaulnes, + gouverneur de la province, de M. de Lavardin, lieutenant général, + de Mme de Sévigné.--Opposition et exil du Parlement.--Punition + et _penderie_ des révoltés. + + +On se figure sans peine que l'établissement de cette multitude de +droits, dont il a été parlé, n'eut pas lieu sans une vive opposition. +Cette opposition, je l'ai déjà dit, fut surtout des plus violentes en +Guyenne et en Bretagne, où les révoltés prirent les armes et tinrent +pendant quelque temps le gouvernement en échec. Il est nécessaire, pour +donner une idée de l'état des esprits et de l'attitude du pouvoir dans +ces circonstances, d'entrer à ce sujet dans quelques détails. + +Mais auparavant il convient d'exposer succinctement quelle fut, pendant +l'administration de Colbert, la nature des relations du pouvoir central +avec les Parlements et les États généraux des provinces; car, dans plus +d'une occasion, et notamment en Bretagne, ce fut l'hostilité sourde de +ces assemblées qui servit de point d'appui aux révoltes dont l'autorité +royale eut à poursuivre la répression. + +On connaît les excès de pouvoir des Parlements sous la minorité de Louis +XIV et la réaction qui en fut la suite, réaction moins fatale encore à +ces Compagnies qu'à Louis XIV lui-même, dont tous les malheurs eurent +précisément pour cause le développement excessif et sans contre-poids de +son autorité. Cependant, cet abaissement des Parlements ne fut pas tel +que, par intervalles, il ne se manifestât dans leurs rangs quelques +essais de résistance, principalement lorsqu'il s'agissait de questions +où leurs intérêts pouvaient être compromis. On a déjà vu l'opposition +que celui de Bourgogne avait faite aux mesures concernant les dettes des +communes et les usurpations de noblesse. En 1663, le roi ayant décidé +qu'à l'avenir les procureurs seraient à sa nomination et non à celle des +Parlements, ce qui avait eu lieu jusqu'alors, les procureurs de celui de +Bourgogne cessèrent d'exercer, abandonnèrent les audiences, et +retirèrent leurs sacs des mains des avocats, qui suivirent eux-mêmes +leur exemple, de sorte que le palais se trouva désert. Doublement +irrité, soit de la portée de cet arrêt qui lui enlevait un vieux droit, +soit de la manière inusités dont il lui avait été signifié, le Parlement +appuya hautement les procureurs, refusa d'interdire les assemblées, et +le premier président écrivit à Colbert «qu'il y avait en tout cela du +feu, de la chaleur, mais qu'assurément elle venait de plus loin.» +Colbert répondit à cette lettre: + + «Je dois vous dire avec vérité que la conduite de vostre Compagnie, + au sujet des procureurs, a esté extrêmement désagréable au Roy, et, + entre vous et moy, je ne feindray pas de vous faire sçavoir qu'il + s'est expliqué, que, Dieu mercy, la constitution présente de ses + affaires et l'établissement de son autorité sont dans un estat + différent de celuy où ils se trouvoient dans le temps de la + minorité et des mouvements de 49, 50 et 51. Je vois Sa Majesté dans + la résolution de ne pas souffrir l'interruption de la justice par + la cabale des procureurs et d'y mettre elle-mesme la main, si + d'ailleurs on ne remédie pas promptement à ce désordre.» + +Malgré cela, le Parlement persista dans son opposition; mais une lettre +de jussion le réduisit au silence, et l'arrêt relatif aux procureurs eut +son cours[494]. + +De leur côté, les États généraux des provinces fomentaient incessamment +des germes de résistance en discutant avec une extrême parcimonie le +chiffre du _don gratuit_ qu'ils étaient obligés d'offrir au roi pour +subvenir aux dépenses générales du royaume. Sous l'ancienne monarchie, +cette fiction des dons gratuits présentait, dans toutes les provinces et +à chaque réunion des États, des particularités très-piquantes, en raison +de leur périodicité. En effet, chaque fois, le roi demandait un don +gratuit très-élevé pour en avoir environ les deux tiers, et toujours les +États offraient environ moitié. L'extrait suivant d'une lettre écrite le +13 mai 1671, au marquis Phelipeaux de Châteauneuf, secrétaire d'État, +par le premier président Brulart, donne sur cette singulière manœuvre de +curieux renseignements. + + «Nos Estats commencèrent à délibérer sur l'affaire du Roy dès le + lundi 11, et envoyèrent offrir dès le matin du même jour 700,000 + livres pour le don gratuit extraordinaire contre leur coutume de ne + présenter d'abord qu'une somme de 3 ou 400,000 livres au plus..... + Cette somme n'ayant pas esté reçue par M. le duc, ils + l'augmentèrent l'après-disnée. Mais leur ayant fait entendre + qu'elle n'approchoit pas encore de ce qui estoit porté par + l'instruction du Roy, ils offrirent mercredy 900,000 livres. Alors + M. le duc leur respondit qu'ils avoient encore quelques pas à faire + avant que de pouvoir leur dire la somme dont Sa Majesté pourroit + estre satisfaite[495].» + +Quelquefois pourtant certaines provinces étaient moins faciles à se +plier aux exigences du roi. C'est ce qui eut lieu aux États de Provence +de 1671. Le roi avait décidé que le don gratuit de la Provence pour 1672 +serait de 500,000 livres, mais rien de moins. Cette somme ayant paru +exorbitante, vu la détresse du pays, les députés des États résistèrent +aux prétentions de la cour, et l'assemblée traîna en longueur. +Impatienté de ces retards, Colbert écrivit le 11 décembre à M. de +Grignan, alors gouverneur de Provence, une lettre pleine de colère dans +laquelle il lui annonça que le roi était très-courroucé contre +l'_assemblée des députés_ à cause des retards qu'elle mettait à lui +accorder les 500,000 livres de don gratuit; qu'il était décidé à ne rien +rabattre de cette somme, vu les grandes dépenses de l'État et le montant +des dons accordés depuis longtemps par les autres provinces; qu'il était +las d'une aussi mauvaise conduite, et que, si les députés se montraient +assez _malintentionnés_ pour persister dans leur opposition, il saurait +bien prendre d'autres moyens pour tirer de la Provence une contribution +raisonnable. Colbert ajoutait que, suivant la réponse à sa lettre, le +roi donnerait des ordres pour licencier l'assemblée, et que de longtemps +elle ne serait réunie; en attendant, il priait M. de Grignan de lui +envoyer les noms de tous les députés qui la composaient. Mais ces +menaces mêmes ne produisirent pas leur effet ordinaire, tant la misère +de la Provence était grande! L'extrait suivant d'une lettre de M. de +Grignan à Colbert donnera une idée de cette misère et des embarras du +gouverneur[496]. + + «Lambesc, 22 décembre 1671. + + «.....Je vous supplie, au cas que je découvre ceux qui soutiennent + par des intérêts particuliers la cabale des opiniastres, de me + donner l'authorité de les punir, car il y va de celle du Roy, et + les menaces que je suis obligé de faire ne suffisent pas pour les + ramener dans leur devoir sy elles ne sont suivies d'aucun effet. Je + suis encore obligé de vous dire, Monsieur, par l'engagement que + j'ay à ne vous rien déguiser, qu'il y a beaucoup de députés qui + n'ont résisté d'abord que dans la seule veuë des misères de cette + province; elles sont effectivement très-grandes, mais quand les + affaires du Roy ne permettent pas d'y avoir égard, il est juste que + Sa Majesté soit obéie....» + +Le 25 décembre, Colbert écrivit de nouveau à M. de Grignan que, le roi +n'étant pas disposé à souffrir plus longtemps la mauvaise conduite de +l'assemblée _des communautés_, il fallait la licencier. En même temps, +le ministre expédia à M. de Grignan dix lettres de cachet, avec ordre de +la part du roi, d'envoyer autant de députés, _des plus malintentionnés_, +à Grandville, Cherbourg, Saint-Malo, Morlaix et Concarneau. Mais, dans +l'intervalle, l'assemblée avait proposé 450,000 livres, et l'on voit, +par une lettre de Colbert du 31 décembre, que le roi accepta cette +offre, en persistant néanmoins dans l'ordre qu'il avait donné «d'envoyer +en Normandie et en Bretagne les dix députés qui avaient témoigné le plus +de mauvaise volonté pour le bien de son service... Quant à réunir encore +cette assemblée, disait Colbert en terminant, il n'est pas probable que +le roy s'y décide de longtemps[497].» + +Au surplus, de pareils tiraillements étaient inévitables, par suite de +l'incertitude laissée, lors de l'annexion des pays d'États à la +couronne, sur l'autorité réciproque des deux pouvoirs, et l'on +s'explique fort bien que, se retranchant derrière leur constitution, ces +pays eussent la prétention de discuter le chiffre du _don gratuit_ +qu'ils devaient donner. D'un autre côté, le roi, seul juge compétent des +besoins généraux de l'État, pouvait-il laisser chaque province libre de +fixer à son gré la somme de ses contributions, lui reconnaître en +quelque sorte le droit d'empêcher une guerre nécessaire, de s'opposer à +une agression injuste? On comprend donc mieux encore les exigences du +pouvoir central; seulement, le gouvernement aurait dû se montrer moins +despotique envers des hommes consciencieux, mus, dans leur opposition, +par le spectacle de la profonde misère de leurs concitoyens, et qui +n'avaient, en réalité, d'autre tort que d'user, ou, si l'on veut, +d'abuser de leur droit. + +En ce qui concernait le Parlement de Paris, sans parler de la fameuse +séance où Louis XIV était accouru de Vincennes, botté, éperonné, la +cravache à la main, pour lui intimer l'ordre d'enregistrer quelques +édits bursaux, les occasions n'avaient pas manqué de le rappeler à +l'obéissance passive à laquelle on voulait le réduire. Au mois de +février 1656, dit une correspondance contemporaine, le roi manda au +Louvre le premier président ainsi que les autres présidents à mortier, +et leur fit dire, en sa présence, qu'il n'entendait pas que les Chambres +se réunissent dorénavant pour aucune affaire d'État, ni de finance, «et +que, si elles le faisaient, il était résolu de leur marquer son +ressentiment plus qu'il n'avait jamais fait, et d'une manière que la +postérité aurait de la peine à le croire.» Puis, le roi lui-même ajouta: +«_Messieurs, on vous l'a dit; faites-en votre profit_[498].» On a déjà +vu comment s'y prit Fouquet, d'après le conseil du financier Gourville, +pour amortir l'opposition du Parlement, et l'on sait quelle intimidation +Louis XIV exerça sur la Chambre de justice dans le cours du procès fait +au surintendant. Mais ce qui paraît étrange, c'est que Colbert lui-même +jugea à propos de mettre en pratique le système de gratifications dont +son prédécesseur avait reconnu les heureux effets. La lettre suivante, +qu'il écrivit au roi le 5 mai 1672, est très-explicite à cet égard. + + Paris, 5 mai 1672. + + «Le Parlement registra vendredi les deux édits de l'aliénation des + domaines pour 400,000 livres de rentes. Cela s'est passé ainsi que + Votre Majesté pouvoit le désirer. Le procureur général a servi à + son ordinaire; le premier président et les autres présidents de + même... Je ne sais si Votre Majesté estimeroit du bien de son + service de donner quelques gratifications aux rapporteurs de ces + édits et à quelques-uns des plus anciens conseillers, et à ceux qui + ont le mieux servi. Peut-être 12 ou 15,000 livres distribuées ainsi + feroient un bon effet pour les autres affaires qui se pourront + faire à l'avenir.» + +La réponse de Louis XIV à la proposition de Colbert est surtout curieuse +et mérite d'être rapportée. + + «Je suis très-aise que les édits soient vérifiés et que chacun ait + fait son devoir. Vous en pouvez témoigner ma satisfaction à chacun + en particulier, quand l'occasion s'en présentera. Je vous permets + de faire ce que vous jugerez bon pour mon service, à l'égard des + gratifications; prenez garde seulement que cela ne tire à + conséquence pour les suites[499].» + +Déjà Louis XIV avait décidé qu'on substituerait à la qualification +orgueilleuse de _Cours et Compagnies souveraines_ que prenaient les +Parlements le titre plus modeste de _Compagnies supérieures_[500]. Le +système des gratifications, auquel Colbert paraissait tout à fait +converti, pouvant en effet _tirer à conséquence_, en même temps qu'il +avait sans doute aux yeux du roi l'inconvénient très-grave de sembler +mettre en question son autorité souveraine, au mois de février 1673, il +fut ordonné aux Cours supérieures d'enregistrer les édits, déclarations +et lettres patentes concernant les affaires publiques de justice et de +finances, sauf à faire des remontrances, mais après avoir prouvé leur +soumission par l'enregistrement préalable. A cette occasion, le +Parlement de Paris essaya des remontrances qui furent regardées alors, a +dit d'Aguesseau, _comme le dernier cri de la liberté mourante_[501]... +Quels que fussent les torts des Parlements, leur étroit égoïsme et la +vénalité constatée de la plupart de leurs membres, l'édit de 1673, qui +les réduisait à n'être plus que des Cours de justice, fit un mal +irréparable à Louis XIV lui-même, dont l'omnipotence ne connut plus dès +lors ni bornes ni mesures, et qui, libre de toute entrave, s'engagea +dans cette série de fautes à la fin desquelles le Parlement cassa ses +dernières volontés et redevint en un jour plus influent, plus puissant +que jamais. Je n'ai pas parlé d'un président de Chambre du Parlement de +Toulouse qui fut exilé comme coupable d'avoir fait rendre un édit +contraire à la perception d'un droit récemment établi sur le contrôle +des exploits, tandis que le premier président de cette Cour reçut une +pension de 2,000 livres pour avoir forcé en quelque sorte les Chambres +assemblées à casser cet édit[502]. Enfin, quant à l'opposition du +Parlement de Bretagne, on verra un peu plus loin ce qui l'avait surtout +déterminée, et comment il en fut puni. + +Il n'est donc pas surprenant que, les dispositions équivoques des +Parlements et des États généraux étant connues, des troubles graves +aient éclaté sur plusieurs points du royaume au sujet de la multitude de +ces malheureuses affaires extraordinaires auxquelles la guerre de 1672 +donna lieu. + +Les premiers eurent lieu à Bordeaux, au mois de mars 1675, à cause d'un +impôt véritablement odieux qu'on avait eu le fâcheux esprit de mettre +sur la vaisselle d'étain, c'est-à-dire sur la vaisselle du peuple, et +ils se renouvelèrent quelques mois après au sujet du papier timbré. Ce +dernier impôt n'était pas moins impopulaire; car l'obligation imposée +aux procureurs de ne mettre dans chaque page de papier timbré qu'un +nombre de lignes limité augmentait considérablement les frais de +procédure que Colbert avait semblé jusqu'alors avoir à cœur de réduire +le plus possible. Aussi les procureurs, qui éprouvaient le contre-coup +de cette augmentation, ayant réclamé de tous côtés, le droit avait été +porté sur la fabrication du papier et du parchemin timbré. «Mais, dit +Forbonnais, le coup porté à cette industrie fut si rude qu'en 1674 il +fallut modérer les droits et revenir au papier et au parchemin +timbrés[503].» La lettre suivante de Louis XIV à Colbert fait connaître +une partie des embarras que cette affaire suscita au gouvernement. + + «Au camp de Besançon, le 18 mai 1674. + + «J'ay lu avec application la lettre que vous m'avez escrite sur la + marque du papier et sur les formules. Je trouve des inconvénients à + quelque party qu'on puisse prendre; mais comme je me fie + entièrement à vous, et que vous connoissez mieux que personne ce + qui sera le plus à propos, je me remets à vous et je vous ordonne + de faire ce que vous croies qui sera le plus avantageux. + + «Il me paroist qu'il est important de ne pas témoigner la moindre + foiblesse, et que les changements dans un temps comme celuy-cy sont + fascheux et qu'il faut prendre soing de les éviter. Si on pouvait + prendre quelque tempérament, c'est-à-dire diminuer les deux tiers + de l'imposition du papier, sous quelque prétexte qui seroit + naturel, et restablir les formules en mettant un prix moindre qu'il + n'a esté par le passé. Je vous dis ce que je pense et ce qui + paroistroit le meilleur; mais, après tout, je finis comme j'ai + commencé, en me remettant tout à fait à vous, estant asseuré que + vous ferez ce qui sera le plus avantageux pour mon service.... Il + ne me reste qu'à vous assurer que je suis très-satisfait de vous et + de la manière dont votre fils se conduit. + + «LOUIS. + + «A M. Colbert, saicrétaire d'Estat[504].» + +Quoi qu'il en soit, les droits sur le papier timbré furent rétablis; en +même temps, on promulgua les édits portant création de plusieurs +nouveaux droits, entre autres celui qui soumettait la vaisselle d'étain +à un poinçonnage, comme cela se pratiquait pour les matières d'or et +d'argent. Seulement, la mise à exécution de ce dernier édit semble avoir +été retardée, au moins dans la province de Guyenne, jusqu'au mois de +mars 1675. J'ai dit qu'il y avait causé des troubles considérables. La +lettre suivante, écrite au receveur général de Bordeaux, qui était à +Paris quand les désordres éclatèrent, par un de ses commis, sous +l'impression même des événements qu'il raconte, en fait connaître toute +la portée, et révèle en outre de curieux détails d'histoire locale. Il +n'est pas jusqu'au ton qui y règne, et au singulier abus du mot +_canaille_ appliqué aux rebelles de Bordeaux, qui ne soient aussi des +révélations, car ils indiquent quels étaient les sentiments des +financiers et receveurs du temps à l'égard du peuple. Déjà, en 1548, +celui de Bordeaux s'était révolté au sujet d'une augmentation sur le +sel, et après une victoire facile, souillée par quelques meurtres, il +avait été réduit à la raison par le connétable de Montmorency, qui +marcha sur la ville à la tête de dix mille hommes, y entra par une +brèche faite à ses remparts, et fit exécuter plus de cent personnes, au +nombre desquelles figuraient les principaux magistrats et bourgeois de +la cité[505]. Ce souvenir n'arrêta pas les Bordelais. Le 28 mars 1675, à +l'occasion de la marque de l'étain, ils se soulevèrent de nouveau, +trouvèrent l'autorité désarmée, et pendant quelques mois firent la loi à +Colbert. Mais laissons parler le commis du receveur général de Bordeaux. +Quelle que soit l'étendue de sa lettre, on la lira, je crois, avec +intérêt, non-seulement à cause des faits curieux qu'elle renferme, mais +aussi pour la manière tout à la fois naturelle et dramatique dont ils y +sont exposés[506]. + + «Bourdeaux, 30 mars 1675, au chasteau Trompette. + + «Je vous escris celle-cy de ce lieu où j'ay esté obligé de me + reffugier avec ma femme, pour me sauver des menaces et de la furie + de la populace la plus enragée qu'il y eust jamais, dans la plus + grande sédition qui soit arrivée dans Bourdeaux depuis celle de M. + le connestable de Montmorency. Les avis en ont déjà esté donnés à + la cour par M. le mareschal qui a fait partir des + extraordinaires[507]. Mais il n'a pu donner avis que des + préliminaires de cette action, qui, dans son commencement, a esté + aussi furieuse que peu préveue, et dont les suites tragiques et + sanglantes font preuve de la plus grande insolence dont un peuple + soit capable; et quoy que cette action n'ayt pour personnages que + des gens de néant, des femmes et des enfants, leur conduite et + leurs discours fera juger à la cour si cette action peut venir + seulement de l'esprit d'une populace mutinée, sans le secours de + quelque conseil plus entendu. + + «Pour entrer dans le récit fidèle de ce qui s'est passé, je vous + dois dire que Bourdeaux sembloit estre aussy calme qu'il ait jamais + esté jusques à mercredy dernier, 28e de ce mois, que le traitant + de la marque de l'estain et du tabac, s'estant mis en devoir de + voulloir faire marquer la vaisselle chez les potiers d'estain, ceux + qu'il avoit préposez pour faire cette marque, sur quelques petites + difficultez qu'ils avoient déja trouvées et qui néanmoins + paroissoient accomodées, demandèrent la présence d'un jurat et + l'escorte de quelques archers de ville pour exécuter leur + commission[508]. Ils avoient marqué dans la boutique d'un pintier + nommé Taudin, qui demeure dans la rue Neuve, qui souffrit la + marque. + + De là ils furent dans une autre boutique qui est dans la rue du + Loup, où commença le bruit. Cette rue est, comme vous savez, + remplie d'artisans; les hommes qui virent entrer les marqueurs et + le jurat dans cette boutique, où l'on avoit déjà refusé la marque, + commencèrent à crier que c'estoit une gabelle, et tout d'un coup le + jurat et les marqueurs se virent environnez d'une infinité de + canailles qui accoururent au bruit, du marché assez voisin de cette + rue; le jurat et les marqueurs se virent chargez de coups de + pierre; le jurat fit ce qu'il put par discours et par exhortations, + quand il se vit attaqué de cette sorte, pour apaiser le désordre, + et empescha qu'on ne luy arrachast des mains les deux marqueurs que + le peuple vouloit assommer. Mais voyant qu'il n'en pouvoit venir à + bout, il fut contraint de changer de style et obligé de dire à ce + peuple qu'il alloit mettre les marqueurs dans la maison de ville; + et de fait, luy estant venu quelques archers de renfort avec le + capitaine Calle, le jurat se mit en chemin de l'Hostel-de-Ville. + Mais ce ne fut pas sans bien de la peine, et, dans cette action, le + capitaine Calle, qui soutenoit contre cette populace, fut obligé de + tuer un charpentier de barriques qui vouloit, à ce qu'il prétend, + le charger, et de faire tirer quelques coups qui donnèrent le temps + au jurat et aux marqueurs de gagner l'Hostel-de-Ville. Le + charpentier, blessé d'un coup d'espée au travers du corps, s'en fut + expirer dans la rue d'Arnaud-Miqueau. Cette mort et ces coups tirez + ne firent autre effet que d'aigrir davantage cette canaille, qui + commença à se deschaisner dans toutes les rues et à crier qu'il + falloit assommer les gabelleurs: _Vive le roy sans gabelle!_ Cela + arriva mercredy, sur les trois à quatre heures après midy. Dans un + moment le bruit de cette sédition fut porté au quartier + Saint-Michel, et d'abord l'on ferma les boutiques, et toute cette + canaille se mit en troupes armées de bastons, d'espées, de + cousteaux et de fusils, courant les rues; et estant près la porte + de Grave, ils rencontrèrent un pauvre malheureux bourgeois qu'ils + soubçonnèrent d'estre un gabelleur, et, sans autre enqueste, ils le + massacrèrent sur-le-champ, attachèrent son corps par les pieds et + le promenèrent tambour battant dans toute la ville[509]. De la + porte de la Grave ils enfilèrent la grande rue du Fossé des + Tanneurs, posèrent le cadavre devant la maison et sous les + fenestres de M. le premier président d'Aulède, vinrent repasser par + le Poisson-Salé et enfillèrent la rue Sainte-Catherine jusques à + Saint-Maixent, et de là ils enfillèrent la rue Margaux. Cela se fit + quasy en moins de rien; j'estois dans ma maison, où, tout ce que je + pus faire, ce fut, comme tous les autres du quartier, de fermer ma + porte. Je ne vous diray point qu'en passant cette canaille marqua + ma porte et y heurta; mais, grâces à Dieu, ils ne s'y arrestèrent + point et ils passèrent dans la rue Castillon; de là ils furent à + la place de Puy-Paulin, et, devant la porte de M. l'intendant, ils + donnèrent encore cent coups à ce pauvre cadavre. De la place + Puy-Paulin ils s'en furent droit à la maison de M. Viney, où là ils + l'attachèrent. Le pauvre M. Viney n'eut que le temps de se mettre + dans le carosse de M. le comte de Montaigu, qui passa heureusement + devant sa porte un moment devant que cette canaille y fust arrivée + et le mena au chasteau. Sa femme n'eut pas le temps de faire la + mesme chose, mais elle se sauva d'un autre costé. Pour moy je crus, + lorsque cette canaille eut une fois passé ma porte, que ce n'étoit + qu'un feu de paille. Cependant un moment après je fus averty qu'ils + pilloient la maison de M. Viney et celle du bureau du domaine qui + estoit vis-à-vis; et de fait ils ont non-seulement pillé et saccagé + tout ce qui estoit dans sa maison et celle du domaine, où logeoit + le secrétaire de M. l'intendant, ce qui fut fait en moins de deux + heures, avec des cris et des hurlements, et avec une rage qui ne se + peut exprimer. Dans le même temps la mesme canaille avoit détaché + une partie de sa troupe, qui fut dans la rue Neuve chez le nommé + Taudin, pintier, où l'on pilla toute sa vaisselle et généralement + tous ses meubles parce qu'il avoit souffert la marque[510]. Mais + ces pillages se sont faits d'une manière tout extraordinaire, car + le peuple l'a fait avec une telle rage qu'ils n'ont voulu proffiter + de rien. Deux magasins de vaisselle furent chargés en des charettes + par cette canaille et jetés dans la rivière sans vouloir en + proffiter, et chez M. Viney il se fit un grand feu dans la basse + cour, où toute la nuit cette canaille acharnée s'occupa à brusler + tout et à démolir la maison. + + «M. le maréchal, qui estoit chez madame la première présidente + lorsque cette canaille y passa, et qui estoit malade, se retira + chez lui pour voir ce qu'il y auroit à faire; mais s'estant trouvé + fort incommodé et la nuit estant survenue, tous les officiers de la + ville bien embarrassez dans un si grand désordre, les bons + bourgeois tous estonnez, chacun se deffiant de son voisin, n'osant + parler, chacun se renfermoit chez soi et la canaille estoit en + liberté de piller et saccager tout, sans que personne se présentast + pour l'empescher de la part de la ville, ni qu'on fust en estat de + le faire. + + «M. le comte de Montaigu qui avoit esté informé du désordre, + s'estant retiré dans le chasteau, fit mettre toute la garnison sous + les armes; mais, comme elle est extrêmement foible, il eut quelque + peine à en faire sortir un party pour tascher d'empescher ce + désordre. Néantmoins il en prit la résolution. Il commanda donc + deux compagnies qui sortirent sur les huit heures du soir et se + présentèrent en bataille tout le long de la rue du Chapeau-Rouge. + Cette canaille, qui estoit acharnée à ce pillage, les attendit + insolemment sans s'esmouvoir et tout de mesme que si ces deux + compagnies eussent marché à eux pour les soutenir. Et quoy qu'ils + fussent en confusion et sans ordre, mal armez, un d'entre eux eut + l'effronterie de tirer un coup de fusil ou de mousquet sur celuy + qui estoit à la teste de ces deux compagnies, dont il fut blessé de + deux balles au-dessous de son hausse-col et fort dangereusement. + Les deux compagnies s'approchèrent nonobstant jusqu'à la maison de + M. Viney et celle du domaine, firent leur décharge sur cette + canaille et furent à eux l'espée à la main. De cette descharge et + des coups d'espée et de hallebarde qui furent donnez dans ce choq + ou dans ces deux maisons, il fut tué sept à huit de ces coquins, + plusieurs blessés qui se mirent à fuir, et environ sept à huit qui + furent pris dans le pillage et menez prisonniers dans le chasteau. + Et pendant que tout cecy s'exécutoit il pleuvoit si fort que ces + deux compagnies, croyant avoir tout dissipé cette canaille, se + retirèrent dans le chasteau avec les prisonniers. Mais tout avoit + esté pillé et bruslé, ou il ne restoit que les quatre murailles + dans la maison dudit sieur Viney et celle du domaine. Je dois vous + dire en cet endroit que je dois premièrement au bon Dieu le salut + de ma personne, celuy de ma femme et de mes enfants, dans cette + occasion, car je suis certain que cette canaille n'estoit entrée + dans la rue Margaux que dans la pensée d'y piller mon bureau, + croyant y trouver de l'argent, et je ne sçais pas ce qu'ils + auroient fait de ma personne s'ils avoient pu m'attraper. Dieu + mercy, je suis hors de leurs mains; mais devant que pouvoir me + rendre en ce lieu de reffuge, j'ay bien passé de meschants quarts + d'heure. Toute la nuit du mercredy l'on n'entendoit autre chose par + les rues que les cris de cette canaille qui crioit incessamment: + _Vive le roy sans gabelle!_ et tous les petits enfants ne + chantoient autre chose; mais revenons à notre relation. + + «Les compagnies rentrèrent dans le chasteau le mercredy au soir. Le + jeudy matin, M. le mareschal s'estant trouvé plus incommodé que le + jour précédent, il fut obligé de demeurer au lit; mais M. le comte + de Montaigu sortit et se rendit au palais, où le Parlement s'estoit + assemblé; il y fut conduit par la compagnie des gardes de M. le + maréchal, par ce qu'il y avoit de gentilhommes dans la ville et par + deux compagnies de la garnison. Mais vous allez apprendre une + insolence extrême. Comme il marchoit avec toute cette escorte, il + voulut passer devant la maison du sieur Viney, où cette canaille + estoit toujours attachée et sans s'émouvoir. Il vit que devant luy + et devant cette escorte cette canaille démolissoit cette maison. Il + y envoya des mousquetaires pour les chasser; quand ils sortoient + par une porte ils rentroient par l'autre. Enfin, Monsieur, il fut + contraint de les laisser faire et a continué son chemin au palais. + Il n'y fut pas rentré que le palais fut aussitost remply de cette + canaille criant: _Vive le roy sans gabelle!_ et demandant + insolemment leurs prisonniers, menaçant le Parlement que, s'il ne + les rendoit pas, et si l'on n'abolissoit pas la marque de l'estain, + le droit de tabac, les 5 sols par boisseau sur le bled, le + contrôle des exploits et le papier timbré, mesme les 5 sols sur + chaque agneau que l'on tue aux boucheries, qui sont des droits + establis depuis trois ou quatre ans pour le paiement des debtes de + la ville, ils alloient saccager tout, et qu'enfin ils vouloient + qu'on commençast par leur rendre leurs prisonniers. Le Parlement, + qui s'estoit assemblé pour faire quelque exemple sur cette canaille + emprisonnée, jugea, après avoir sérieusement réfléchi sur l'estat + de toutes choses et pris l'avis de M. le comte de Montaigu, qu'il + n'estoit pas à propos de rien entreprendre que cette canaille ne + fust entièrement désarmée, et l'on résolut seulement un arrest + portant deffense à toutes personnes de s'attrouper; que cependant + des commissaires du Parlement qui furent nommez se transporteroient + en tous les quartiers de la ville pour tascher de restablir la + tranquillité dans les esprits mutinez, et après cette résolution + prise, l'assemblée s'estant séparée, plusieurs de Messieurs du + Parlement furent conduits dans leurs maisons par cette canaille, + les menaçant que, si leurs prisonniers n'estoient rendus, ils + feroient main-basse sur tout le monde. L'après-disnée ils + rencontrèrent le pauvre M. Tarneau, conseiller au Parlement, dans + la rue, qui se retiroit chez luy, auquel ils demandèrent leurs + prisonniers, et sur ce qu'il ne leur répondit pas à leur fantaisie + et qu'il se mit en devoir d'entrer chez luy, estant proche de sa + maison, ils lui tirèrent un coup de fusil dont il tomba. Sa femme, + qui vit l'action, courut au devant de luy, et, comme elle le releva + de terre, ils le massacrèrent entre ses bras de plusieurs coups de + poignard et d'espée, et luy donnèrent mille coups après sa mort. + Cette pauvre femme reçut aussy divers coups, mais ils se + contentèrent de la frapper sans la tuer. De là ils prirent + prisonniers MM. le président de Lalanne, Marboutin et Dandrault, + conseillers au Parlement en ostage, et mandèrent fort bien à M. le + mareschal et à M. de Montaigu, par un jurat qu'ils prirent aussy et + qu'ils envoyèrent avec deux ou trois cents de ces mutinez, que si + on ne leur rendoit pas leurs prisonniers, la vie de ces messieurs + en répondrait et qu'ils ne donnoient de temps pour deslibérer à + cela que celuy du retour du jurat: de sorte qu'il fut jugé à propos + de rendre les prisonniers, ce qui fut exécuté sur-le-champ; mesme + ils demandoient qu'on leur deslivrast Calle, capitaine du guet, que + l'on dit avoir tué le charpentier, mais cet article leur fut dénié, + et néantmoins ils remirent ces messieurs en liberté. Voilà ce qui + se passa le jeudy. + + «Le vendredy, M. le mareschal se trouva un peu mieux; il voulut + sortir et parler à cette canaille, et, comme il fut adverty d'une + grande consternation dans l'esprit de tous ceux que l'on peut + trouver estre bons bourgeois, sur l'avis qui luy fut donné que ces + mutins s'estoient armez et retranchez dans le quartier + Saint-Michel, il prit résolution d'y aller vendredy matin en + personne, assisté de toute la noblesse, qui est icy au nombre de + cent ou cent vingt personnes au plus, d'un détachement d'environ + cent hommes de cette garnison, pour parler à cette canaille et voir + ce qu'elle demandoit pour se désarmer; enfin, il fut en cet + équipage, et quand il y arriva, il les trouva en très-bon ordre en + bataille dans le cimetière de Sainte-Croix et sur le boulevard, au + nombre de plus de huit cents hommes. Comme il fut à vingt pas + d'eux, un _pelloustre_[511] d'entre eux tout vestu de guenilles, + qui estoit à leur teste, se détacha et s'en vint le sabre haut, à + trois pas de la teste du cheval de M. le mareschal, et là, M. le + mareschal, qui le vit venir, luy demanda: «Eh bien, mon ami, à qui + en veux-tu? As-tu dessein de me parler?» Ce misérable sans + s'estonner luy respondit: «Ouy, dit-il, je suis député des gens de + Saint-Miquau[512] pour bous dire qu'ils sont bons serbitours d'au + Rey, mais qu'ils ne bollent point de gabelles, ny de marque + d'estain, ny de tabac, ny de papier timbré, ni de controlle + d'exploits, ny de cinq sols sur boisseau de bled, ni de greffes + d'arbitrage.» A cela, M. le mareschal luy respondit fort doucement: + «Eh bien, mon amy, puisque tu m'assures que les gens de + Saint-Michel sont bons serviteurs du roy, je suis ici pour les + assurer que je les viens prendre sous ma protection, pourvu qu'ils + se désarment et qu'ils se remettent dans leur devoir, et leur + promets que je me rendray leur intercesseur auprès du roy.--Eh + bien, reprit le pelloustre, si cella est, donnez-nous un arrest du + Parlement pour cella, et nous seront contents; à la charge aussy + que vous nous obtiendrez une amnistie pour tout ce que nous venons + de faire; sans quoy nous vous déclarons que nous allons faire + main-basse sur tout et que nous sommes résolus de périr plustôt que + de souffrir davantage.» M. le mareschal leur respondit, ne voyant + pas pouvoir mieux faire, qu'il s'en alloit de ce pas au Parlement + pour leur faire donner la satisfaction qu'ils demandoient; et de + fait l'on fut au Parlement, où tout le peuple armé suivit, et là + l'on donna l'arrest dont vous trouverez copie cy-joint. + + «Depuis cet arrest et en attendant l'amnistie que M. le mareschal + leur a promise, ils se sont séparez, mais il est très-seur que, si + le courrier qui l'est allé demander ne la rapporte pas, ils se + remettront sous les armes et feront pis que jamais. Voilà, + Monsieur, la vérité de tout ce qui s'est passé, suivant que je l'ai + pu recueillir jusqu'à ce jourd'huy, 30 mars, à trois heures après + midy. + + «Je ne puis oublier de vous dire que j'ay une très-grande + obligation à M. le comte de Montaigu, qui m'a reçeu dans le + chasteau très-honnestement, et que vous luy en devez un + remerciment; et demandez pour moy et pour tous les vostres la + continuation de sa protection, car j'ay bien peur que cette + retraite nous soit nécessaire encore pour quelques jours, et que, + jusques à l'arrivée du courrier de M. le mareschal, party dès ce + matin, il n'y a aucune seureté dans Bourdeaux pour tous ceux qui + font les affaires du roy. Je n'ay ny vie ny biens que je ne + voulusse tres-volontiers sacrifier pour son service, mais je crois + que l'estat des choses vous fera approuver la précaution que j'ay + prise de me mettre en seureté, puisque personne ne croyoit y estre + dans Bourdeaux, et que Mme la mareschale et Mme l'intendante + ont creu n'en pouvoir trouver que dans ce lieu; or vous pouvez + croire qu'il y en avoit beaucoup moins pour moy que pour elles. Je + crois assurément qu'il est de polit que d'approuver ce qui a esté + fait, mais j'ay bien peur qu'à la cour on ne soit pas de ce + sentiment et que l'exemple de Bourdeaux attire après soy du + désordre dans tout le reste de la province.» + +Ce ne fut là, il est vrai, que le premier acte de cette émeute, une des +plus fâcheuses pour le pouvoir central dont l'histoire ait conservé le +souvenir. Malgré les craintes exprimées à la fin de sa lettre par le +commis du receveur général, la cour accorda l'amnistie qui lui avait été +demandée, et approuva également les exemptions d'impôts auxquelles le +Parlement avait consenti. On peut se figurer combien cet acquiescement à +des conditions imposées par la révolte, dut coûter à Louis XIV et à +Colbert. Sans doute ils savaient bien tous les deux que cette faiblesse, +commandée par les circonstances, serait essentiellement temporaire, et +que l'occasion se présenterait bientôt de reprendre avec usure, à l'aide +de la force et de l'autorité combinées, les droits que la force seule +avait usurpés. Ils cédèrent donc, mais de mauvaise grâce et avec une +apparence de contrainte assez marquée pour que les révoltés n'en +augurassent rien de bon. C'est ce que la lettre suivante, adressée à +Colbert par M. de Sève, intendant de Guyenne, le 24 avril 1675, fait +comprendre à merveille. Cette lettre, de laquelle il résulte que les +procureurs, les négociants, la classe moyenne, les étrangers et les +religionnaires faisaient cause commune avec les artisans et le peuple de +Bordeaux, prouve à quel point l'irritation avait été portée par les +nouveaux édits, et les assertions qu'elle contient tirent surtout une +grande autorité de la qualité même du fonctionnaire qui les a formulées. +Il faut en effet que la position fût bien alarmante pour que l'intendant +de Guyenne osât écrire à Colbert, auteur principal et ministre +responsable des nouveaux édits, _que, si le roy d'Angleterre voulloit +profiter des dispositions de la province, il donnerait dans la +conjoncture beaucoup de peine_. Voici donc cette lettre +très-caractéristique, et que je reproduis sans en supprimer un seul mot, +quoi qu'il en puisse coûter à l'amour-propre national. + + «Monsieur, + + «Les esprits des artisans de Bordeaux paroissoient la semaine + passée dans un assez grand calme; j'y vois présentement, un peu + plus d'agitation; après en avoir cherché la cause avec soin et + entretenu en particulier quelques-uns des chefs de party je ne + doute plus que les procureurs, les huissiers et les notaires ne + travaillent tous les jours à entretenir le feu. Nous avions + doucement fait confirmer au peuple que, pour s'assurer l'exemption + des droits qui se levoient sur le bled, sur le lard et sur les + agneaux, et la suppression de ceux du tabac et de l'estain, il + devoit de luy-mesme demander le restablissement du papier timbré, + du controlle et des greffes des arbitrages, qui ne regardent en + aucune façon la populace; les bayles et sindics des mestiers, et + ceux des artisans qui avoient paru les plus échauffez dans les + derniers désordres, y estoient disposez, et presque tout le peuple + estoit dans les mesmes sentiments, c'eust esté un grand coup pour + empescher le reste de la province de demander la suppression des + mesmes édicts; mais en une nuit ces bonnes dispositions ont changé, + et les notaires, procureurs et huissiers ont tant fait par + l'intrigue de leurs émissaires et par eux-mesmes que la populace + est résolue à ne souffrir aucun changement à l'arrest que le + Parlement lui accorda pour appaiser la sédition. Ce que je trouve, + Monsieur, de plus fascheux est que la bourgeoisie n'est guère mieux + intentionnée que le peuple; les marchands qui trafiquent en tabac, + et qui en outre de la cessation de leur commerce se voyoient + chargés de beaucoup de marchandises de cette nature que les + fermiers refusoient d'achepter, et qu'il ne leur estoit pas permis + de vendre aux particuliers, sont bien aises que le bruit continue + pour continuer avec liberté le débit de leur tabac; les autres + négociants s'estoient laissé persuader ou du moins avoient feint de + l'estre que, du tabac, on vouloit passer aux autres marchandises; + les estrangers habitués icy fomentent de leur costé le désordre, et + je ne croy pas, Monsieur, vous devoir taire qu'il s'est tenu des + discours très-insolents sur l'ancienne domination des Anglois, et + si le roy d'Angleterre voulloit profiter de ces dispositions et + faire une descente en Guyenne, où le party des religionnaires est + très-fort, il donneroit dans la conjoncture présente beaucoup de + peine. Jusqu'icy, Monsieur, le Parlement de Bordeaux a fait en + corps, et chaque officier en particulier, tout ce qu'on pouvoit + souhaiter du zèle de cette Compagnie, mais vous cognoissez + l'inconstance des Bordelois, et d'ailleurs ils témoignent + publiquement la douleur qu'ils ont que le roy ne leur ayt pas + voulu marquer par une lettre la satisfaction que Sa Majesté a de + leur conduite. + + «Après vous avoir rendu compte de l'estat de la ville de Bordeaux, + je suis obligé, Monsieur, de vous dire qu'à Périgueux le peuple + commence à menacer ceux qui sont employés aux affaires du roy, et + le commis à la recette des tailles n'est pas exempt de la peur. En + plusieurs lieux du Périgord ceux qui s'estoient chargés du + controlle des exploits ont renoncé à ces fonctions pour ne pas + s'exposer à la haine du peuple, et l'on aura peine à trouver des + gens qui veulent prendre leurs places. On me mande en mesme temps + de Bergerac que les habitants demandent hautement de jouir des + mesmes exemptions qu'on a accordées à ceux de Bordeaux après la + première sédition. Cependant, Monsieur, jusqu'icy il n'y a que du + mouvement, mais il peut arriver du désordre, et je crains que + l'exemple de Bordeaux ne soit suivi dans quelqu'une des villes de + la province. + + «La nouvelle de celuy de Rennes, qui se respandit hier dans + Bordeaux, y fait un très-méchant effet. Je vous informeray + soigneusement de tout ce qui se passera et ne quitteray point cette + ville à moins que le service du roy ne m'oblige absolument d'aller + d'un autre costé. + + «DE SÈVE[513].» + +Ainsi l'agitation gagnait chaque jour du terrain et se répandait de +Bordeaux sur les différents points de la province, d'où elle passait, de +proche en proche, aux provinces limitrophes. Le 27 avril, M. de Sève +écrivait à Colbert: «A Pau, on tire des coups de fusil aux environs de +la maison où le bureau de papier timbré est établi.» Quelque temps +après, le 10 du mois de juin, le bureau du papier timbré de Monségur fut +brûlé par le peuple, et une insurrection éclata pour le même sujet à La +Réole. Mais déjà l'autorité, revenue de sa première frayeur, s'était en +quelque sorte reconstituée, et les révoltés n'avaient plus le champ +libre comme à Bordeaux, dans les trois dernières journées du mois de +mars. A La Réole, on fit onze prisonniers, parmi lesquels se trouvaient +quatre femmes, et cette fois on les garda. Le temps des représailles +était venu. Un peu avant, on avait saisi dans les rues de Bordeaux un +crocheteur et un porteur de chaises qui faisaient quelque bruit. On les +jugea, et, au grand étonnement de la population, qui n'avait pas paru +prendre cette affaire au sérieux, tant l'accusation était hasardée, ils +furent condamnés aux galères comme séditieux. A ce sujet, le premier +président du Parlement de Bordeaux, M. d'Aulède, écrivit à Colbert, le +15 mai 1675, une étrange lettre où on lit ce qui suit: _Il y avoit bien +de quoi faire moins, mais non de quoi faire plus... Je vous dis cecy, +Monsieur, affin de vous faire, s'il vous plaist, connoistre que je n'y +ai rien négligé_.» Pendant que le procès des onze prisonniers de La +Réole s'instruisait, M. de Sève reçut une lettre anonyme assez curieuse +dont il envoya une copie à Colbert. Dans cette lettre, le _quartier +Saint-Michel_ lui donnait avis de ne point fâcher le pauvre peuple de La +Réole, et de ne point faire comme aux misérables catholiques de +Bergerac, «pour de l'argent et pour favoriser les huguenots.» + + «Si en cecy vous donnez quelque chose à nostre désir, ajoutait le + quartier Saint-Michel, la reconnoissance vous en sera asseurée aux + applaudissements de nostre part, et si, au contraire, vous méprisez + nostre souhait, tenez-vous pour asseuré qu'il vous en sentira + malgré avant peu de temps.... Si vous estes sage, mesnagez bien les + intérêts du roy _par quelque autre voye plus honneste que celle des + partisans_; et pour l'amour de Dieu, de vous et de nous, vivons et + mourons en paix. + + «_Sancte Michel, ora pro nobis_, ce 17 juin et le reste de nos + jours[514].» + +En adressant cette lettre à Colbert, M. de Sève lui manda que l'amitié +de Messieurs de Saint-Michel ne le ferait pas manquer à son devoir, et +que leurs menaces n'auraient pas plus de pouvoir sur son esprit. Peu de +temps après, le peuple de Bordeaux sut à quoi s'en tenir sur les +dispositions de cet intendant. Malgré le désir de repos que semblait +indiquer la lettre anonyme du quartier Saint-Michel, le 17 août 1675, de +nouveaux troubles y éclatèrent au sujet du papier timbré, dont on +annonçait le rétablissement. Depuis les fâcheux désordres du mois de +mars, la cour n'attendait qu'une occasion favorable pour prendre sa +revanche. Cette fois, comme on le pense bien, le peuple eut le dessous; +on tira sur lui, et quelques hommes furent tués. C'était désormais au +quartier Saint-Michel à demander grâce, et c'est ce qu'il fit, le curé +en tête. On répondit à cette démarche par une quarantaine +d'arrestations. Quelques jours après, le 21 août, le maréchal d'Albret +mandait à Colbert: «Hier on commença d'en pendre deux dans la place +Saint-Michel, et aujourd'huy on continuera, ainsi que le reste de la +semaine, de donner au public tous ces exemples de sévérité.» Et +pourtant, le lendemain même, M. de Sève écrivait de son côté à Colbert: +«Le peuple est ici dans une grande consternation, mais la crainte de la +potence n'a pas déraciné de leur cœur l'esprit de révolte, et la plupart +des bourgeois ne sont guère mieux disposés.» En effet, neuf jours plus +tard, malgré tous ces exemples, un nouveau soulèvement éclatait à La +Bastide, où l'un des principaux agents de la sédition fut fait +prisonnier, condamné à être roué et exécuté. Cependant, malgré les +appréhensions de l'intendant, l'esprit de révolte se calma peu à peu. A +partir du mois de septembre 1675, la correspondance de Colbert ne fait +plus mention d'aucune révolte en Guyenne. Sans doute tous les droits +dont, au mois de mars précédent, le Parlement de Bordeaux avait accordé +l'exemption à cette ville, sur la demande des plénipotentiaires du +quartier Saint-Michel, ne tardèrent pas à être rétablis et furent dès +lors perçus sans opposition. + +Pendant que cela se passait à Bordeaux et dans la province de Guyenne, +la ville de Rennes et la Bretagne entière s'étaient soulevées contre les +édits financiers dont la guerre avait fait une nécessité à Colbert, +notamment contre ceux concernant le papier timbré et le tabac. On a vu, +par la lettre de M. de Sève, le _méchant effet_ que la révolte de Rennes +avait produit à Bordeaux; celle de la Guyenne réagit à son tour sur les +populations de la Bretagne, et bientôt une grande partie de cette +province fut sous les armes. C'est à Rennes même, le 18 avril 1675, que +les désordres commencèrent par le pillage des bureaux où l'on vendait +le papier timbré et le tabac. Il faut convenir, au surplus, que le +mécontentement de la Bretagne était excusable. Au commencement de 1674, +on avait révoqué tous les édits qui _étranglaient_ la province, suivant +la piquante expression de Mme de Sévigné, et les États avaient dû +prouver la reconnaissance que leur inspirait un pareil bienfait par une +contribution volontaire de 2,600,000 livres, augmentée d'un _don +gratuit_ d'égale somme; en tout 5,200,000 livres. Or, un an après, les +mêmes édits furent rétablis. M. le duc de Chaulnes était alors +gouverneur et M. de Lavardin lieutenant général en Bretagne. Le premier +crut qu'il viendrait à bout de ce mouvement avec les forces dont il +disposait habituellement; mais il n'en fut rien, et le peuple le +repoussa chez lui à coups de pierres. Quelque temps après, «le 18 +juillet à midi, dit une relation contemporaine, certains particuliers +inconnus entrèrent tumultuairement sous les voûtes du palais, +enfoncèrent les portes des bureaux du papier timbré, emportèrent tout ce +qu'il y avait de papiers, brisèrent les timbres. Les habitants ayant +pris les armes, et s'étant promptement transportés sur la place du +palais, firent une décharge sur les tumultueux, l'un desquels tomba sur +la place[515].» On vit alors que les ressources ordinaires ne +suffiraient pas, et on fit marcher cinq mille hommes sur la province. +C'était depuis quelque temps l'avis de M. de Lavardin qui écrivait à +Colbert dès le mois de juin, _sans autre date_: + + «Les troupes seroient plus nécessaires dans la Basse-Bretaigne + qu'au Mans. C'est un pays rude et farouche qui produit des + habitants qui lui ressemblent. _Ils entendent médiocrement le + français et guère mieux la raison._ A l'esgard de ce pays-là, il + est à souhaitter que l'autorité y soit soutenue par des forces + convenables[516].» + +Une autre lettre de M. de Lavardin, du 29 juin, portait «qu'il y avait +encore quelque tumulte dans la Basse-Bretagne, bien que les +attroupements eussent cessé en partie; que c'était un pays farouche, dur +et rude, où les rayons du soleil n'arrivaient que dans un grand +éloignement, et que cette extrémité du monde et du royaume avait besoin +de la _justice du prince_ si elle ne se rendait promptement digne de sa +bonté.» M. de Lavardin ajoutait que trois choses lui semblaient devoir +contribuer à l'affermissement de la tranquillité: le _changement du +Parlement_, dont un nouveau semestre allait entrer en service; +l'approche de la récolte des blés qui occuperait les paysans «en +éloignant ces rustres des autres pensées où l'oisiveté et l'ivrognerie +les jetoient;» enfin, la réunion des États, où l'on trouverait peut-être +quelques remèdes aux maux de la province, _dont la misère étoit plus +grande qu'on ne croyoit, le commerce n'allant point_. + +De son côté, le duc de Chaulnes mandait à Colbert, le 12 juin 1675, que +le seul moyen de prévenir les soulèvements à Rennes était de ruiner +entièrement les faubourgs. «Il est un peu violent, mais c'est l'unique,» +disait le gouverneur. Dans la même lettre, il attribuait tout le mal aux +mauvaises dispositions du Parlement et proposait de le transférer à +Dinan. Trois jours après, en rendant compte à Colbert d'une nouvelle +émeute qui venait d'avoir lieu à Rennes, le duc de Chaulnes ajoutait +dans un post-scriptum en chiffres: + + «Ce qui est très-vray est que le Parlement conduit toute cette + révolte; le calme est à l'extérieur estably, mais l'on conseille au + peuple de ne pas quitter les armes tout à fait, qu'il faut qu'il + vienne au Parlement pour demander la révocation des édits, et + particulièrement du papier timbré, et depuis les procureurs jusques + aux présidents à mortier, le plus grand nombre va à combattre + l'autorité du roy; c'est la pure vérité, et il ne faut pas estre + icy fort éclairé pour la connoistre[517].» + +C'étaient, on le voit, les mêmes motifs de résistance, les mêmes mobiles +qu'à Bordeaux, avec cette différence qu'à Rennes le Parlement était +accusé de prendre ouvertement le parti des procureurs dont l'impôt du +papier timbré devait en effet amoindrir considérablement les bénéfices, +par suite de l'augmentation des frais de procédure. Le 26 janvier 1675, +M. de Chaulnes informa Colbert que l'agitation était grande dans +l'évêché de Cornouailles, même contre les curés, que les paysans +accusaient de trahison, et que, d'ailleurs, la misère était telle qu'on +devait tout craindre de leur rage et de leur brutalité. Une lettre du 30 +juin portait que dans l'évêché de Quimper les paysans s'attroupaient +tous les jours, et que leur rage s'était maintenant tournée contre les +gentilshommes dont ils avaient reçu de mauvais traitements, «les ayant +blessés, pillé leurs maisons et même brûlé quelques-unes.» Enfin, une +lettre de M. de Chaulnes, du 13 juillet 1675, faisait connaître à +Colbert qu'un Père Jésuite qu'il avait envoyé vers les paysans de +l'évêché de Quimper venait de lui rapporter que de leur propre aveu, +«beaucoup d'entre eux croyaient estre ensorcelés et transportés d'une +fureur diabolique, qu'ils connaissaient bien leur faute, mais que la +misère les avait provoqués à s'armer, et que les exactions et mauvais +traitements de leurs seigneurs, qui les faisaient travailler +continuellement à leurs terres, n'ayant pour eux non plus de +considération que pour des chevaux, tout cela joint à l'establissement +de la gabelle et à la publication de l'édit sur le tabac dont il leur +était impossible de se passer, avait fait qu'ils n'avaient pu s'empêcher +de secouer le joug.» + +Les dispositions de la province étaient, comme on voit, très-peu +rassurantes. Depuis le commencement des troubles, le duc de Chaulnes +demandait des renforts de troupe. L'émeute qui eut lieu à Rennes, le 18 +juillet, leva tous les obstacles, et il parut sans doute au gouvernement +que le moment d'agir avec vigueur et sans miséricorde était arrivé, à +moins de s'exposer, par suite de cette impunité, à voir l'agitation +gagner tout le royaume. Ici les documents administratifs se taisent, et +peut-être n'ont-ils pas été classés à dessein parmi les dépêches +adressées à Colbert; mais les lettres de Mme de Sévigné contiennent +de nombreux et tristes détails sur les suites de cette campagne de M. de +Chaulnes contre «ces pauvres Bas-Bretons qui s'attroupaient quarante, +cinquante par les champs, et dès qu'ils voyaient des soldats, se +jetaient à genoux en disant _meaculpa_, le seul mot français qu'ils +savaient[518].» Le 27 octobre suivant, Mme de Sévigné écrivait +encore: «On a pris à l'aventure vingt-cinq ou trente bourgeois que l'on +va pendre.» Enfin, sa lettre du 30 octobre 1675 résume énergiquement les +scènes de désolation qui furent la terrible conséquence du pillage de +quelques bureaux de papier timbré. + + «Voulez-vous savoir des nouvelles de Rennes? Il y a présentement + cinq mille hommes, car il en est encore venu de Nantes. On a fait + une taxe de 100,000 écus sur les bourgeois, et, si on ne trouve pas + cette somme dans vingt-quatre heures, elle sera doublée et exigible + par les soldats. On a chassé et banni toute une grande rue et + défendu de les recueillir sous peine de la vie; de sorte qu'on + voyoit tous ces misérables, femmes accouchées, vieillards, enfants, + errer et pleurer au sortir de cette ville, sans savoir où aller, + sans avoir de nourriture ni de quoy se coucher. Avant hier on roua + un violon qui avait commencé la danse et la pillerie du papier + timbré; il a esté écartelé après sa mort et ses quartiers exposés + aux quatre coins de la ville. _Il dit, en mourant, que c'étoient + les fermiers du papier timbré qui luy avaient donné 25 écus pour + commencer la sédition, et jamais on n'a pu en tirer autre chose._ + On a pris soixante bourgeois, on commence demain à pendre. Cette + province est un bel exemple pour les autres, et surtout de + respecter les gouverneurs et les gouvernantes, de ne point leur + dire d'injures et de ne point jeter de pierres dans leur + jardin[519].» + +Puis enfin, le 3 novembre, Mme de Sévigné écrit: «Les rigueurs +s'adoucissent; _à force d'avoir pendu, on ne pendra plus_.» + +Quant au Parlement de Bretagne, il fut transféré à Vannes pendant +quelque temps; double punition qui frappait à la fois les membres de +cette Compagnie et la ville de Rennes, «car, disait encore Mme de +Sévigné, Rennes sans Parlement ne vaut pas Vitré.» + +On aura remarqué que ce malheureux violon qui fut roué à Rennes avoua +qu'il avait reçu 25 écus des fermiers du papier timbré pour _commencer +la sédition_. Ces fermiers avaient-ils fait une affaire onéreuse, et +désiraient-ils que leur bail fût résilié? Qui sait? Ce qui fut constaté, +c'est que beaucoup de receveurs, s'attendant à être pillés, déclaraient +des sommes plus fortes qu'ils n'avaient en réalité dans leurs caisses; +ce qui est certain encore, c'est qu'un receveur de Nantes ayant accusé +250,000 livres, et sa caisse ayant été mieux gardée qu'il ne l'espérait, +on n'y trouva, vérification faite, que 64,000 livres. Il est fâcheux que +M. de Lavardin, qui signala ce fait à Colbert dans sa lettre du _mois_ +de juin 1675, n'ait pas fait connaître en même temps si cet honnête +receveur avait été roué ou pendu; et, en vérité, il faut convenir que +celui-là le méritait bien. + +Telles furent ces terribles _penderies_ de Guyenne et de Bretagne. Il +est aisé de comprendre, d'après ce qui se passa dans ces deux provinces, +que l'exécution des édits sur le papier timbré, sur la vente du tabac, +sur la marque de l'étain, etc., dut rencontrer dans tout le royaume une +opposition sourde, mal comprimée, et d'autant plus excusable que le +défaut des débouchés des produits du sol, joint aux charges de la guerre +et à l'anéantissement du commerce qui en résultait, rendaient les +nouveaux impôts véritablement très-difficiles à acquitter. + + + + +CHAPITRE XIX. + + État déplorable de la marine française à la fin du seizième + siècle--Elle est organisée par le cardinal de Richelieu.--Son + dépérissement pendant la minorité de Louis XIV.--Situation dans + laquelle la trouve Colbert.--Premier essai du régime des + classes.--Recensement de la population maritime du royaume à + diverses époques.--Matériel de la flotte en 1661, en 1678, en 1683, + etc.--Prétentions de la France à l'égard des puissances maritimes + d'un ordre inférieur.--Lettre de Colbert relative au caractère de + Duquesne.--_La vieille et la nouvelle marine._--Lettre de Colbert + sur un rapport de M. d'Estrades concernant la bataille navale de + Solsbay en 1672.--Colbert félicite Duquesne d'un avantage signalé + que celui-ci a remporté sur l'amiral hollandais Ruyter.--Ordonnance + de la marine de 1681.--Luttre de Colbert constatant la part qu'il + prit à cette ordonnance.--Principes de Colbert sur les principales + questions de l'administration maritime. + + +Le premier essai d'organisation de la marine royale eut lieu, en France, +sous le ministère du cardinal de Richelieu. Auparavant, la Hollande, +l'Angleterre, l'Espagne, la Turquie, Gênes et Venise avaient une marine +puissante; malgré son admirable position, «_flanquée de deux mers quasi +tout de son long_,» écrivait en 1596 le cardinal d'Ossat au secrétaire +d'État Villeroy, la France seule comptait à peine quelques vaisseaux mal +équipés. Pourtant, à la même époque, d'après ce cardinal, les plus +petits princes d'Italie, «encores que la pluspart d'eux n'eussent qu'un +poulce de mer chacun, avaient néantmoins chacun des galères en son +arsenal naval.» Quatre ans après, le cardinal d'Ossat écrivait au même +ministre qu'il faudrait, «entre autres choses, soliciter et diligenter +la construction des galères dont on avoit parlé et escrit tant de fois, +lesquelles ne seroient jamais si tost faites comme la seureté, +commodité, authorité et réputation de la France le requéroient, à +fautes desquelles il en falloit mendier d'unes et d'autres, à l'occasion +du passage de la royne.» Enfin, le cardinal insistait de nouveau, en +1601, dans la prévision de la paix, sur la nécessité «d'employer à la +confection d'un bon nombre de galères, à Marseille et à Toulon, la somme +que le roy auroit dépendu en un, deux ou trois mois de guerre, ce qui +seroit une chose de grande seureté, commodité, ornement et réputation à +la couronne de France, _et mettrait fin à la honte que c'est un si grand +royaume flanqué de deux mers de n'avoir de quoy se deffendre par mer +contre les pirates et corsaires, tant s'en faut contre les +princes_[520].» + +Voilà dans quel état de détresse se trouvait la marine française lorsque +le cardinal de Richelieu revint pour la seconde fois au pouvoir. Tandis +que la ville de La Rochelle, alors en pleine révolte, avait une flotte +de soixante-dix voiles, Louis XIII se trouvait réduit à emprunter à +l'Angleterre quelques bâtiments dont les équipages refusèrent de +combattre leurs coreligionnaires. Mais cet état de choses ne dura pas +longtemps, et bientôt après le roi comptait cinquante-six bâtiments en +mer. Quoique privée de marine, la France avait alors plusieurs amiraux, +investis chacun, d'une autorité très-étendue, source perpétuelle de +conflits. Richelieu fit supprimer la charge d'amiral, et fut nommé +grand-maître et surintendant général de la navigation et du commerce. +Deux ans après, en 1628, le code _Michaud_, qui renfermait cent +trente-deux articles relatifs à l'armée de terre, et trente et un à la +marine, fut publié. En même temps, Richelieu faisait inspecter le +littoral de l'Océan et de la Méditerranée, améliorait les anciens ports, +en créait de nouveaux, établissait un Conseil du commerce, favorisait la +navigation. Déjà, depuis longtemps, mieux éclairé sur le but de sa noble +mission, le clergé tendait à s'y livrer exclusivement; la dernière phase +de sa transformation s'accomplit vers le milieu du XVIIe siècle. Un +archevêque de Bordeaux, doué tout à la fois d'une grande bravoure et +d'une extrême modestie, Henri d'Escoubleau de Sourdis, fut cependant +enlevé par le premier ministre à son diocèse, nommé lieutenant général +de l'armée navale, et remporta sur les flottes de l'Espagne, toujours +supérieures en nombre, des avantages signalés. En 1640, quelques +démonstrations opportunes et des négociations habilement conduites par +de Sourdis assurèrent la prépondérance maritime de la France dans la +Méditerranée. Ainsi, grâce à la _main puissante_ de l'illustre ministre +dont Colbert ne parlait qu'avec respect, dans l'espace de dix-huit +années, le littoral du royaume s'était agrandi par l'incorporation du +Roussillon, les premiers règlements sur la marine avaient été +promulgués, les arsenaux approvisionnés, les colonies lointaines +fondées; enfin, le pavillon français pouvait se montrer sur toutes les +mers avec des forces suffisantes pour y être respecté[521]. + +Par malheur, les troubles de la Fronde ne permirent pas de maintenir la +marine sur le pied où le cardinal de Richelieu l'avait laissée. Fouquet +aurait bien voulu, à la vérité, lui faire une part plus grande dans les +dépenses de l'État; mais des intérêts plus urgents, plus immédiats, +absorbaient Mazarin, et, quand Colbert arriva au ministère, la France +était loin d'avoir en mer les cinquante-six bâtiments de guerre +improvisés en quelque sorte par Richelieu, et avec lesquels il avait +réduit La Rochelle et repoussé les Anglais. + +En 1643, à la suite de quelques avantages remportés sur la flotte +d'Espagne par la flotte française, Mazarin avait fait frapper une +médaille sur laquelle on grava ces mots: _Omen imperii maritimi-présage +de l'empire des mers_. Ce qui fera à jamais la gloire de Louis XIV et de +Colbert, ce qui fut de la part de tous deux un trait de génie, c'est +d'avoir compris que la France devait, sous peine de déchoir et de +compromettre jusqu'à son indépendance, devenir une puissance maritime du +premier ordre, exercer sur les mers une influence morale et matérielle +égale à celle de l'Angleterre et de la Hollande, et ne jamais +reconnaître, ainsi que l'écrivait, en 1671, le ministre à l'ambassadeur +de France à Londres, _la prétendue souveraineté des Anglais_, +non-seulement dans la Méditerranée: mais encore dans l'Océan. + +Pour parvenir à ce but, il fallait avant tout encourager la marine +marchande, afin de la mettre en mesure d'exister et de lutter avec celle +des Hollandais. C'est pour cela que Colbert soutint avec tant d'énergie +l'impôt de 50 sous par tonneau. En second lieu, il était nécessaire de +s'assurer une réserve de marins expérimentés qui, sans rien coûter à +l'État, fussent tenus de le servir à la première réquisition. +Antérieurement à Colbert, on recrutait des marins pour les bâtiments du +roi de la même manière qu'en Angleterre au moyen de _la presse_, +c'est-à-dire en fermant tous les ports et en s'emparant du nombre de +marins nécessaires pour les armements. Par une première ordonnance du 17 +septembre 1665, Colbert appliqua le régime des _classes_ dans les +gouvernements de La Rochelle, de Brouage et de la Saintonge. Ce n'était +alors qu'un essai dont la surveillance était particulièrement confiée à +l'intendant de Rochefort, parent de Colbert, qui entretint avec lui une +active correspondance à ce sujet. Une ordonnance du 22 septembre 1668 +étendit la mesure à tout le royaume: mais la Bretagne et la Province ne +s'y soumirent pas sans peine. Une lettre de Colbert au duc de Guiche +constate aussi que, dans la Navarre et le Béarn, l'enrôlement des +matelots donna lieu à quelques troubles, d'ailleurs bientôt +réprimés[522]. Cinq ans après, un nouvel édit régla d'une manière +définitive _l'enrôlement des matelots dans toutes les provinces +maritimes du royaume_. L'édit portait que les précédents essais ayant +obtenu tout le succès que l'on pouvait espérer, l'enrôlement général des +pilotes, maîtres et contre-maîtres, canonniers, charpentiers, calfats et +antres officiers mariniers, matelots et gens de mer, serait fait +dorénavant par des commissaires nommés à cet effet. Les rôles +contiendraient les noms de tous ceux qui devaient y figurer, leur âge, +leur taille, _poil et autres signes_, leur demeure et profession. Enfin, +l'édit prononçait des peines très-sévères contre les capitaines de +navire qui auraient engagé des marins sans l'autorisation du +commissaire de l'enrôlement, ou qui auraient employé à leur bord ceux +qui ne seraient pas munis de leur certificat d'inscription[523]. + +Par suite de ces dispositions, le chiffre de la population maritime du +royaume s'éleva bientôt dans des proportions considérables. Le premier +recensement, qui date de 1670, et dans lequel les matelots seuls étaient +compris, donna pour résultat 36,000 inscriptions. + +Au second recensement, fait en 1683, année où mourut Colbert, le chiffre +des inscriptions s'éleva à 77,852. Il est vrai que les maîtres et +patrons, les officiers mariniers et matelots, novices et mousses, y +figuraient. Le recensement de 1690 ne donna que 53,441 inscriptions; +mais, en 1704, il s'éleva à 79,535, pour retomber à 72,056 en 1710[524]. + +On a vu que le cardinal de Richelieu avait mis en mer, dans l'espace de +quelques années, cinquante-six bâtiments; mais, en 1661, lorsque Colbert +fut nommé ministre, la flotte ne se composait que de trente bâtiments de +guerre, parmi lesquels trois vaisseaux du premier rang, de 60 à 70 +canons, huit du deuxième rang, sept du troisième, quatre flûtes et huit +brûlots[525]. + +A la paix de Nimègue, en 1678, la France possédait déjà cent vingt +bâtiments de guerre, dont douze du premier, vingt-six du deuxième, et +quarante du troisième rang. + +Le tableau suivant de ses richesses navales, en 1683, suffirait au +besoin pour donner une idée de la passion et du génie que déploya +Colbert dans l'accomplissement de son œuvre. + + Vaisseaux du 1er rang de 76 à 120 canons. 12 + du 2e -- de 64 à 74 20 + du 3e -- de 50 à 60 29 + du 4e -- de 40 à 50 25 + du 5e -- de 24 à 30 21 + du 6e -- de 6 à 24 25 + Brûlots de 100 à 500 tonneaux 7 + Flûtes et bâtiments de charge de 30 à 600 tonneaux 20 + Barques longues 17 + ___ + Total des bâtiments à la mer 176 + +Enfin, en comptant trente-deux galères et soixante-huit bâtiments de +tout rang en construction, la France avait à cette époque deux cent +soixante-seize bâtiments en mer ou sur les chantiers[526]. + +En même temps, Colbert dirigeait, d'après les inspirations de Louis XIV, +les nombreuses et importantes affaires qui se rattachaient à la marine: +c'étaient les secours envoyés à Candie, les expéditions contre les États +barbaresques, les guerres de 1672 à 1678, l'occupation de Messine si +cruellement abandonnée plus tard à la vengeance de ses anciens maîtres +dont on avait tout fait pour la détacher, les négociations relatives aux +saluts des pavillons. On se souvient de la lettre de Colbert à son frère +au sujet des prétentions des Anglais. Par une contradiction au moins +étrange, la France qui refusait à bon droit de reconnaître la +souveraineté de cette nation et de saluer la première son pavillon, +voulut exiger cette déférence des Hollandais. Vainement ceux-ci +objectaient-ils que, si les Français considéraient comme une bassesse de +baisser leur pavillon devant celui d'une nation étrangère, ils ne +devaient pas y contraindre la Hollande[527]. Louis XIV persista dans ses +tyranniques exigences. En 1681, le duc de Mortemart rencontra devant +Livourne un convoi de neuf navires hollandais, escortés par un +contre-amiral. Comme celui-ci refusait de saluer sa frégate, le duc de +Mortemart se mettait déjà en devoir de brûler le convoi, lorsque le +capitaine du port de Livourne accourut dans une felouque pour l'informer +que les Hollandais consentaient à le saluer de neuf coups de canon, à +condition qu'on leur en rendrait deux[528]. Et la Hollande n'était pas +la seule nation à laquelle on imposait cette humiliation, d'autant moins +justifiable qu'on ne voulait point la subir. Déjà, en 1680, Louis XIV +avait ordonné à ses amiraux d'exiger, en toute rencontre, que le +pavillon espagnol s'abaissât devant le pavillon français[529]. Fatal +orgueil qui attira bientôt à la France des ennemis irréconciliables, et +qu'elle expia durement quand le jour des coalitions et des revers fut +venu! + +Mais ce n'était pas tout d'approvisionner les arsenaux, de créer +l'inscription maritime, d'improviser des flottes, il fallait encore +gouverner les caractères, former des chefs habiles, calmer les jalousies +si promptes à s'éveiller et toujours si funestes sous les drapeaux. Les +lettres suivantes, extraites de la volumineuse correspondance de +Colbert, mettront à jour quelques-unes des difficultés que ce ministre +eut à surmonter pour que la marine française, née de la veille en +quelque sorte, pût tenir son rang auprès des forces navales de la +Hollande et de l'Angleterre, se mesurer avec elles, et obtenir, en +plusieurs rencontres, des avantages signalés. Le nom de Duquesne est +justement illustre; mais cet officier, d'un caractère entier, absolu, +fut toujours très-difficile à utiliser. Ce fait est constaté vingt fois +dans les lettres de Colbert. Le 25 octobre 1669, il écrivait à +l'intendant de marine de Rochefort: «M. Duquesne a fait à son ordinaire; +il ne faut pas attendre un grand service de cet homme[530].» Une lettre +que Colbert adressa, le 18 janvier 1671, au vice-amiral d'Estrées, +commandant la flotte française, est encore plus explicite: + + «Je vois bien que vous n'avez pas sujet d'être satisfait des sieurs + Duquesne et Desardens, mais vous savez bien que ce sont les deux + plus anciens officiers de la marine que nous ayons, au moins pour + le premier, et mesme qu'il a toujours été reconnu pour un + très-habile navigateur et fort capable en tout ce qui regarde la + marine. Je conviens avec vous que son esprit est difficile et son + humeur incommode; mais, dans la disette que nous avons d'habiles + gens en cette science, qui a été si longtemps inconnue en France, + je crois qu'il est du service du roy et même de votre gloire + particulière que vous travailliez à surmonter la difficulté de cet + esprit et à le rendre sociable, pour en tirer toutes les + connoissances et avantages que vous pourrez, et j'estime qu'il est + impossible qu'avec votre adresse et votre douceur vous n'en tiriez + facilement en peu de temps tout ce qu'il pourra avoir de bon, et ce + qui vous pourra servir, et mesme qu'avec cette douceur vous ne + puissiez peut-être le réduire à servir à votre mode, c'est-à-dire + utilement pour le service du roy[531].» + +Le 4 mars suivant, au sujet de quelques exigences de ce qu'il appelait +_la vieille marine_, l'illustre ministre écrivait à l'intendant de +Rochefort qu'il ne fallait pas tenir moins ferme à l'égard _de la +nouvelle_, et qu'à dire le vrai il trouvait extraordinaire que le +chevalier de la Vrillière se fâchât de faire deux ou trois voyages de +capitaine en second. Il en était de même de quelques autres, qui +trouvaient mauvais de faire trois voyages en qualité d'enseignes. «_Si +le roy_, ajoutait Colbert, _avoit égard à leur impatience, nous verrions +bientôt des jeunes gens de vingt ans vouloir être capitaines, ce qui +serait perdre entièrement notre marine_[532].» + +Trois mois après, le 7 juin 1672, Ruyter surprit à l'ancre, devant +Solsbay, les flottes anglaise et française et leur livra bataille. Les +pertes furent immenses, principalement du côté des Anglais et des +Hollandais; mais Ruyter sauva sa patrie en prévenant un débarquement. +Aussitôt, la dissension éclata dans la flotte française. En même temps, +les Anglais lui reprochèrent de s'être tenue à l'écart pendant qu'ils +soutenaient seuls le feu des Hollandais. La lettre qu'on va lire, +écrite, le 29 juin 1672, par Colbert à son frère, ambassadeur à Londres, +renferme, sur ces diverses récriminations, des documents historiques du +plus haut intérêt[533]. + + «Je receus hier vostre lettre du 23 de ce mois, par laquelle + j'apprends la disposition que vous avez trouvé dans tous les + esprits de la flotte, la désunion de M. le vice-admiral avec le + sieur Duquesne et tout ce que vous avez fait pour oster cette + division et les réunir. Pour vous dire le vray, je trouve que les + François ont agi à leur ordinaire, c'est-à-dire que les passions + particulières de hayne ou d'autres mouvements ont empesché que l'on + ne relevast l'action qui s'est passée comme elle le devoit estre, + et, pour vous dire la vérité, je n'ay jamais vu une relation ni + plus sèche ni plus froide que celle de M. le vice-amiral; et + cependant il y avoit lieu de la relever beaucoup par une infinité + de circonstances. La modestie est bonne quand un particulier parle + de luy; mais, quand un général parle des armes du roy, cette vertu + devient un défaut très-blasmable; c'est en quoy M. le vice-admiral + a beaucoup manqué; il debvoit considérer que l'escadre de France a + eu l'advantage de descouvrir la première les ennemis, de s'estre + trouvée la première soubz voiles et débarrassée de ses ancres, et + qu'encore qu'elle fust entièrement soubz le vent des ennemis, sans + pouvoir leur gagner le vent, parce que les Anglois estoient sur la + ligne où elle pouvoit faire ses bordées, jamais les quarante-trois + vaisseaux zélandais n'ont osé l'enfoncer. M. le vice-admiral avec + quelques autres vaisseaux ont esté plus heureux que les autres de + s'estre trouvé à portée des ennemis, mais les autres n'ont pas + manqué de bonne volonté. C'est ainsy qu'il faut parler en toutes + occasions pareilles, sauf à dire au roy ce qui s'est passé de plus + particulier; mais, pour vous dire vray, je ne crois pas qu'en cette + occasion l'on puisse accuser les officiers des vaisseaux qui ne se + sont pas trouvés à portée des ennemis d'aucune mauvaise manœuvre ni + de manque de cœur.» + +Cependant, Duquesne avait obtenu le commandement d'une escadre, et l'on +espérait que, maître de tous ses mouvements, libre de ce frein de +l'obéissance immédiate auquel son caractère n'avait jamais pu +s'assujettir, il ne tarderait pas à illustrer la marine française par +quelques affaires d'éclat. Cet heureux pressentiment de Colbert se +réalisa bientôt. Le 8 janvier 1676, Duquesne rencontra, en vue de +Messine, la flotte hollandaise, commandée par Ruyter. Cette flotte se +composait de trente vaisseaux, dont douze du premier rang, douze de +moyenne force, quatre brûlots, deux flûtes et neuf galères. La flotte +française, au contraire, ne comptait que vingt vaisseaux et six brûlots. +Malgré cette disproportion, malgré l'auréole qui entourait le nom de +Ruyter, Duquesne livra bataille à cet amiral et remporta sur lui une +victoire éclatante. On lira, j'en suis sûr, avec le plus vif intérêt, la +lettre que Colbert lui écrivit le 25 février 1676, pour le +féliciter[534]. + + «La lettre que le roy veut bien vous escrire de sa main vous fera + mieux connoistre que je ne le pourrois faire la satisfaction que Sa + Majesté a reçue de ce qui s'est passé dans la dernière bataille + que vous avez donnée contre les Hollandois; tout ce que vous avez + fait est si glorieux et vous avez donné des marques si avantageuses + de votre valeur, de votre capacité et de votre expérience consommée + dans le métier de la mer, qu'il ne se peut rien ajouter à la gloire + que vous avez acquise. Sa Majesté a enfin eu la satisfaction de + voir remporter une victoire contre les Hollandois, qui ont été + jusqu'à présent presque toujours supérieurs sur mer à ceux qu'ils + ont combattus, et elle a connu par tout ce que vous avez fait + qu'elle a en vous un capitaine à opposer à Ruyter pour le courage + et la capacité. + + «Je vous avoue qu'il y a bien longtemps que je n'ai écrit de lettre + avec tant de plaisir que celle-cy, puisque c'est pour vous + féliciter du premier combat naval que les forces du roy ont donné + contre les Hollandois, et vous ne pouvez pas douter que le roy + n'ayt fort remarqué qu'ayant à faire au plus habile matelot, et + peut-estre au plus grand et au plus ferme capitaine de mer qu'il y + ayt au monde, vous n'avez pas laissé de prendre sur luy les + avantages de la manœuvre de votre vaisseau, ayant regagné pendant + la nuit le vent qu'il avait sur vous le soir précédent, et celuy de + la fermeté l'ayant obligé de plier deux fois devant vous. Une si + belle action nous donne ici des assurances certaines de toutes + celles que vous ferez à l'avenir, lorsque les occasions s'en + présenteront, et vous devez estre asseuré de la part que j'y + prendrai toujours.» + +Comment ne pas aimer et admirer en même temps l'illustre ministre qui +s'associait ainsi à la gloire de la France, et qui se réjouissait avec +cette effusion des victoires que son intelligente et infatigable +administration avait préparées? «_Il y a bien longtemps que je n'ai +écrit de lettre avec tant de plaisir que celle-ci_,» disait Colbert à +Duquesne. Ces seuls mots, s'adressant à un chef d'escadre victorieux, +louent mieux le noble cœur qui les a dictés que ne pourraient le faire +les éloges les plus éloquents. + +Quant aux préoccupations de Colbert sur l'administration de tout temps +si importante et si difficile du matériel maritime, quelques courtes +citations suffiront pour en donner une idée. + + «Vous ne sauriez vous imaginer, écrivait ce ministre à l'intendant + de Rochefort, ce que j'apprends de villenies des capitaines de + l'armée de Candie.... Préparez-vous à montrer vos comptes et à + faire un inventaire général pour la fin de l'année... + + «Il faut travailler à l'avenir à appeler des gens de qualité dans + la marine... + + «Le principal point est d'établir dans la marine d'honnestes gens + et gens de bien; en chercher...[535]» + +En même temps, Colbert songeait à doter la marine des règlements et +ordonnances qui lui manquaient, et que l'état de splendeur où il l'avait +portée rendaient de jour en jour plus nécessaires. On trouve dans ses +papiers un mémoire original _sur le règlement à faire pour la police +générale des arsenaux de marine_, ainsi qu'un autre _Mémoire sur le +règlement de police des ports et garde des arsenaux_[536]. Ce dernier +est divisé en trois parties relatives à la garde des ports et arsenaux, +à la construction des vaisseaux, aux peines. La lettre suivante que +Colbert écrivit le 4 mars 1671 à l'intendant de Rochefort, son +collaborateur dans ces sortes de travaux, montrera le soin extrême qu'il +mettait à l'élaboration et à la rédaction de ses règlements[537a]. + + «J'ai lu et examiné autant que j'ai pu votre règlement de police de + marine, et comme c'est un travail d'une très-grande conséquence, je + crois que nous ne pouvons assez le retoucher pour le rendre aussi + parfait qu'il se pourra. + + «Je vous envoye le premier cahier presque tout corrigé de ma main, + et j'ai observé de faire transcrire les corrections afin que vous + puissiez les lire avec facilité. Vous verrez que j'ay abrégé + beaucoup de termes, retranché presque partout les raisons que vous + donnez quelquefois de la disposition de chaque article, ôté partout + _en_, dont vous vous servez trop souvent, de même ces autres + termes: _s'il se peut, s'il est possible, autant qu'il le pourra_, + et autres de même nature, qui ne peuvent convenir aux règlements + que le roy fait, dans lesquels il doit parler absolument. Quoique + j'aye fait, je n'en suis pas encore satisfait et je vous l'envoye + pour le revoir encore et y retoucher. Surtout il faut que vous vous + appliquiez à la diction, à la rendre correcte, intelligible, pour + tous les termes; n'en point mettre d'inutiles, et retrancher les + superflus et toutes les répétitions. + + «Il me semble que bien souvent vous entrez dans un certain détail + qui ne convient pas à la dignité du roy; c'est ce que vous devez + examiner. Comme j'ai beaucoup retranché, ne retranchez plus rien + d'essentiel sans m'en donner avis... + + «Le terme _chose_, qui est souvent répété, doit être ôté partout.» + +Enfin, au mois d'août 1681, Colbert publia la célèbre ordonnance sur la +marine, qui mit le comble à sa gloire, et à laquelle son administration +doit surtout l'éclat dont elle brille encore aujourd'hui. Les +commentateurs de cette ordonnance en ont attribué le principal mérite à +une commission dont ils regrettaient que les membres n'eussent pas été +signalés à la reconnaissance publique. Suivant eux, la rédaction de +l'ordonnance sur la marine fut confiée à deux maîtres des requêtes, MM. +Le Vayer de Boutigny et Lambert d'Herbigny[537b]. Le 1er janvier +1671, ce dernier reçut en effet une mission pour les ports et havres du +Ponant (de Dunkerque à La Rochelle), avec ordre de s'informer, entre +autres objets, «de tout ce qui concernait la justice de l'amirauté, pour +régler et en retrancher les abus, et composer ensuite un corps +d'ordonnances pour en établir la jurisprudence, en sorte que les +navigateurs et négociants sur mer pussent être assurés que la justice +leur serait exactement rendue[538].» On lit à ce sujet dans +l'instruction originale de Colbert à son fils, _pour bien faire la +commission de sa charge_, instruction qui date de la même année que la +mission donnée à M. d'Herbigny: + + «Comme toutes ces pièces (les règlements et ordonnances sur la + marine) sont estrangères, le roy a résolu de faire un corps + d'ordonnances en son nom pour régler toute la jurisprudence de la + marine. Pour cet effect, il a envoyé dans tous les ports du royaume + M. d'Herbigny, maistre des requestes, pour examiner tout ce qui + concerne cette justice, la réformer, et composer ensuite sur toutes + les connoissances qu'il prendra un corps d'ordonnances; et, pour y + parvenir avec d'autant plus de précaution, Sa Majesté a establi + des commissaires à Paris, dont le chef est M. du Morangis, pour + recevoir et délibérer sur tous les mémoires qui seront envoyés par + ledit sieur d'Herbigny, et commencer à composer ledit corps + d'ordonnances. Il seroit nécessaire, pour bien faire les fonctions + de ma charge, de recevoir les lettres et mémoires du sieur + d'Herbigny, en faire les extraits et assister à toutes les + assemblées qui se tiendront chez M. de Morangis, et tenir la main à + ce que le corps d'ordonnances sur cette matière fust expédié le + plus promptement qu'il seroit possible[539].» + +On a vu comment Colbert avait remanié le règlement de marine de +l'intendant de Rochefort. Sans doute, le travail de M. d'Herbigny et des +commissaires chargés de discuter ses propositions, lui fut d'une grande +utilité; mais, s'il faut en juger par les modifications qu'il avait +apportées, dès 1671, au règlement de l'intendant de Rochefort, et par +l'espace de dix années qui s'écoula entre la mission de M. d'Herbigny et +la promulgation de la grande ordonnance sur la marine, il est permis de +croire que cette ordonnance, fondue et refondue bien des fois, porta +surtout l'empreinte de l'expérience personnelle du ministre, parvenue à +cette époque, après vingt ans de la pratique la plus active, à son +complet développement. + +Un des commentateurs les plus estimés de l'ordonnance de 1681 a dit que, +par la beauté et la sagesse de sa distribution, par l'exactitude de ses +décisions, ce corps de doctrines suivi, précis, lumineux, fit +l'admiration universelle. Bientôt, en effet, la plupart des nations +mêmes qui avaient le plus souffert de l'orgueil de Louis XIV rendirent à +l'ordonnance de Colbert le plus significatif, le plus flatteur de tous +les hommages, et l'adoptèrent à l'envi[540]. + +L'instruction de Colbert au marquis de Seignelay pour l'initier aux +devoirs de sa charge, a fait connaître les principes généraux qu'il +portait dans l'administration de la marine. L'extrait de sa +correspondance a aussi mis en saillie les règles principales qu'il avait +adoptées et à l'aide desquelles il obtint en si peu de temps de si +merveilleux résultats. J'ai indiqué ces règles et ces principes dans les +lignes suivantes, analyse rapide d'un manuscrit de sept cents pages qui +n'est lui-même qu'un résumé[541]. + +«_Bâtiments et fortifications_.--Colbert fit construire une salle +d'armes à Rochefort, un lazaret à Toulon; il projetait la construction +d'un entrepôt pour la marine à Belle-Isle, et d'un port à Port-Vendres. + +«_Munitions et marchandises_.--Colbert voulait toujours en avoir dans +les magasins pour trente à quarante vaisseaux au besoin. + +«_Bois_.--Colbert fit ordonner que tous ceux situés à deux lieues de la +mer ou des rivières ne fussent point coupés sans la permission du roi. + +«_Constructions et radoubs_.--Il travailla à former des constructeurs en +excitant l'émulation par des récompenses et en donnant des prix aux plus +habiles. + +«_Machines_.--Il faisait volontiers l'épreuve de nouvelles machines et +il se prêta à un grand nombre d'expériences pour vérifier la proposition +qui lui fut renouvelée bien souvent de dessaler l'eau de la mer. + +«_Officiers_.--Colbert voulait nommer officiers de la marine royale des +capitaines marchands habiles, afin de donner de l'émulation aux uns, et +d'exciter les autres à s'instruire. Il ne faisait aucun cas de ceux qui +n'avaient pas d'émulation. Il tenait essentiellement à la subordination +et ne recevait pas les plaintes, même fondées, des inférieurs contre les +supérieurs. Les grâces et les avancements étaient accordés par lui bien +plus souvent aux actions qu'à l'ancienneté. + +«_Troupes_.--Colbert ne faisait aucun cas des troupes de terre pour +servir à la mer. + +«_Classes_.--Comme contrôleur général des finances, il augmentait les +tailles des paroisses qui ne se prêtaient pas à la levée des matelots et +ne fournissaient pas leur contingent. + +«_Police et discipline_.--Colbert blâmait souvent les intendants de ne +pas soutenir assez les _écrivains_ contre les capitaines, qui, +disait-il, voudraient en faire leurs valets si l'on n'y tenait la main. +Il ne faisait pas grâce aux officiers du premier grade et de la plus +grande réputation qui voulaient se soustraire aux règles établies pour +la discipline du service. Il défendait tout commerce aux îles de la part +des capitaines, et il approuva l'intendant de Brest d'en avoir fait +arrêter un qui avait rapporté deux cents barriques de sucre; il lui +donna ordre de les confisquer, d'interdire le capitaine et de lui +supprimer ses appointements. Il fit défendre à tous officiers, marins et +matelots, d'aller servir hors du royaume sous peine des galères. + +«_Saluts, honneurs, rang et commandement_.--La question des saluts +occasionna, comme on sait, de longues discussions et négociations +pendant le règne de Louis XIV. Les Anglais étaient les seuls avec qui +l'on fût convenu de ne se rien demander de part et d'autre. Ils +prétendaient se faire saluer les premiers dans les mers qu'ils +appelaient de leur domination, et qu'ils étendaient depuis le Nord +jusqu'au cap Saint-Vincent; mais la France s'y refusa toujours, tout en +donnant ordre aux capitaines d'éviter la rencontre des vaisseaux +anglais. Quant aux groupes de marine, le roi avait décidé que, +lorsqu'elles mettraient pied à terre, elles seraient commandées par les +officiers de terre, et que celles de terre qui s'embarqueraient +obéiraient à des officiers de marine. + +«_Artillerie_.--Colbert établit l'école des canonniers, le prix de la +butte, et il écoutait toutes les propositions qui tendaient à +perfectionner l'artillerie. + +«_Armements_.--Il attachait beaucoup d'importance, tant pour la gloire +du roi que pour le bien du commerce, à ce qu'il parût des vaisseaux de +guerre français dans toutes les mers, en temps de paix comme en temps de +guerre. Il regardait la lenteur et l'incertitude comme le pire de tous +les inconvénients, aimant mieux que l'on s'exposât à prendre un mauvais +parti que de trop hésiter... Il fit combattre le scrupule qui existait +encore de partir les vendredis... Il trouva que l'on donnait trop +d'équipage aux vaisseaux français en temps de paix. Ennemi des +superfluités à la mer, il pensait en outre, avec les Anglais et les +Hollandais, que les capitaines devaient être traités comme les matelots. + +«_Cartes et plans_.--Colbert se proposait de faire lever secrètement les +plans de tous les ports, côtes et rades, non-seulement du royaume, mais +de tous les points où les escadres françaises abordaient, et de mettre +pour cet effet un ingénieur habile sur chaque escadre.» + +Maintenant, si des principes l'on arrive aux résultats, on voit la +marine marchande se développer tout à coup, grâce au double +encouragement du droit de tonnage et des primes[542], le régime régulier +des classes substitué aux violences de la presse, une caisse de secours +fondée en faveur des gens de mer invalides, des écoles d'hydrographie et +d'artillerie créées, les ports du Havre et de Dunkerque fortifiés; puis +enfin, comme couronnement de cette œuvre où l'activité et le soin des +détails s'élevèrent jusqu'au génie, une ordonnance mémorable, la +première de ce genre et le modèle de toutes celles qui l'ont suivie; une +flotte de deux cent soixante-seize bâtiments dans un pays qui en +comptait trente à peine vingt ans auparavant, et pour les commander le +comte d'Estrées, Tourville, Duquesne, après lesquels on peut nommer +encore le maréchal de Vivonne, brillant marin qui fit de Messine une +nouvelle Capoue; le comte de Châteaurenault; le marquis de Martel, +renommé par la hardiesse de ses coups de main; le chevalier de Valbelle +enfin, un des plus intrépides lieutenants de Duquesne, dans cette +bataille du 8 janvier 1676, où il défit Ruyter, et qui lui valut +l'admirable lettre de Colbert que j'ai citée[543]. Voilà quels nobles +exemples, quel patriotique héritage, ce ministre légua à son successeur, +à son fils. Les destinées de la France eussent été trop belles si ceux +qui la gouvernaient à cette époque n'avaient pas abusé d'une si grande +puissance pour porter atteinte à l'indépendance des autres nations, et +si, au lieu de se borner à faire respecter son droit sur toutes les mers +par ce déploiement de forces imposantes, ils n'avaient pas, entre autres +griefs, violenté l'Espagne et la Hollande au sujet de ces honneurs +maritimes qu'ils trouvaient humiliant de rendre à l'Angleterre! Mais +c'est, par malheur, le propre de la force d'incliner à la violence, et +il semble qu'il soit plus difficile encore aux gouvernements qu'aux +individus d'être à la fois puissants et modérés. + + + + +CHAPITRE XXe ET DERNIER. + + Nouveaux détails sur le caractère de Colbert.--Sa tolérance à + l'égard des manufacturiers protestants.--Son despotisme dans le + Conseil.--Il fait arrêter et juger deux fabricants de Lyon qui + voulaient s'établir à Florence.--Lettre de Colbert relative aux + _Gazettes à la main_.--Il veut faire fermer le jardin des Tuileries + au public.--Il destitue un receveur général, son ancien + camarade.--Etrange lettre qu'il écrit au sujet d'un procès qu'un de + ses amis avait à Bordeaux.--Disgrâce de M. de Pomponne.--Il est + remplacé par Colbert de Croissy, frère du ministre.--Colbert au + Jardin des Plantes.--Le roi lui adresse une réprimande + sévère.--Louanges prodiguées à Louis XIV par ses ministres.--Lettre + de Colbert pour le féliciter de la prise de Maestricht.--Louis XIV + et l'État.--Colbert est menacé de disgrâce.--Louis XIV lui reproche + en termes fort durs le prix excessif de la grande grille de + Versailles.--Colbert tombe malade et meurt.--Lettre de madame de + Maintenon sur les circonstances de sa mort.--La haine que lui + portait le peuple de Paris était telle qu'on est obligé de + l'enterrer sans pompe et dans la nuit.--Vers que l'on fait contre + lui après sa mort.--Sully, Richelieu, Mazarin, Colbert et Turgot + ont été impopulaires.--Parallèle entre Sully et Colbert, par + Thomas.--Titres de Colbert à la reconnaissance publique. + + +Le caractère de Colbert, on a pu en juger par le portrait qu'en a laissé +le premier président de Lamoignon, était des plus absolus, et supportait +difficilement toute contradiction. «Insensible à la satire, a dit +Lemontey, sourd à la menace, incapable de peur et de pitié, cachant sous +le flegme un naturel colère et impatient; si, avant de résoudre, il +consultait avec soin et bonne foi, il exécutait ensuite despotiquement, +et brisait les oppositions[544].» La seule question sur laquelle, +résistant au flot de la cour, Colbert ait montré de la tolérance, fut la +question religieuse. _M. Colbert ne pense qu'à ses finances et presque +jamais à la religion_, écrivait à ce sujet Mme de Maintenon. On a vu +pourtant, dans ses instructions au marquis de Seignelay, si Colbert +pouvait être taxé d'indifférence en matière de foi; mais prévoyant les +excès de la réaction qui fermentait autour de lui dans les esprits, et +convaincu qu'elle serait funeste à l'industrie, au commerce, ses +préoccupations dominantes, il devait, en effet, mal seconder +l'impatience de quelques-uns de ses collègues, notamment de Le Tellier +et de Louvois, son fils, tout dévoués à Mme de Maintenon. On se +souvient qu'il avait écrit en faveur des juifs établis à la Martinique. +Le manufacturier hollandais et protestant Van Robais, qu'il avait attiré +à Abbeville, s'étant plaint à lui de quelques tracasseries qu'il +éprouvait à cause de sa religion, le 16 octobre 1671 Colbert adressa la +lettre suivante à l'évêque d'Amiens: + + «J'apprends que les entrepreneurs de la manufacture d'Abeville ont + congédié leur ministre par déférence qu'ils ont eue à la + remontrance que je leur fis en ladite ville. Cependant ils se + plaignent fort que le Père Marcel, Capucin, continue à les presser + par trop. Je suis bien aise de vous en donner advis, affin qu'il + vous plaise de modérer le zèle de ce bon religieux, et qu'il se + contente d'agir à l'esgard de ces gens-là ainsi que tous les + religieux du royaume agissent à l'esgard des huguenots[545].» + +A peine entré dans le Conseil, Colbert avait voulu y être le maître. Un +jour le roi y assistait, et le jeune Brienne rapportait une affaire +concernant l'évêque de Genève qui réclamait des magistrats de cette +ville une rente de 3 ou 4,000 livres, payée jusqu'alors à ses +prédécesseurs. Tout à coup, Colbert l'interrompit en disant _avec +chaleur et hauteur_ que le roi ne voulait point fâcher Messieurs de +Genève, et qu'il aimait mieux donner une gratification à l'évêque. +«_Vous voyez sur quel ton le prend le sieur Colbert_, dit à l'issue du +conseil Le Tellier au _bonhomme Brienne_, présent à la séance et furieux +de ce que son fils eût été ainsi interrompu devant le roi; _il faudra +compter avec lui_[546].» + +On peut se figurer, d'après cela, quel devait être le despotisme +administratif de Colbert lorsque l'application de son système +rencontrait des entraves. Quelques-uns de ses actes en donneront encore +mieux l'idée. Il y avait à Lyon, en 1670, deux fabricants de velours +épinglé qui projetaient d'aller s'établir à Florence. Colbert en fut +informé, et écrivit le 8 novembre 1670 à l'archevêque de Lyon de les +faire arrêter. Un M. de Silvecane fut chargé de les juger. D'après quel +pouvoir et à quel titre? C'est ce qu'il serait difficile de préciser. Ne +sachant quelle peine leur appliquer, il exposa son embarras à Colbert; +mais celui-ci n'était pas homme à se laisser arrêter pour si peu, et, le +12 décembre, il lui répondit que, «n'y ayant rien dans les ordonnances +sur un fait de cette qualité, cette peine devait être à l'arbitrage des +juges; qu'en cas d'appel il aurait soin de faire confirmer le jugement à +Paris, mais que, de toute manière, il fallait bien prendre garde que ces +gens-là ne sortissent du royaume.» Puis, à un mois de là, le 9 janvier +1671, Colbert félicite M. de Silvecane «sur le jugement qu'il a rendu +dans l'affaire des deux particuliers qui voulaient transporter leurs +manufactures à Florence[547].» Dans la même année, le 12 juin 1671, il +écrivit à l'ambassadeur de France en Portugal pour l'inviter à faire +dire à un Français, dont le projet était d'établir une manufacture de +draps à Lisbonne, que cela ne serait pas agréable au roi et _pourrait +nuire à sa famille_. «Peut-être, ajoutait Colbert, cela l'obligerait-il +à rentrer en France.» On croira sans peine que, sous ce régime, et avec +de pareils penchants pour l'arbitraire, les moindres écarts de la presse +fussent rigoureusement châtiés. Du vivant du cardinal Mazarin, c'était +l'abbé Fouquet, frère du surintendant, qui était particulièrement +chargé de dépister les libellistes de Paris et de les envoyer à la +Bastille. Colbert lui-même ne dédaigna pas ce soin, et, à la mort du +premier ministre, il pria l'ambassadeur de Hollande à Paris d'insinuer +aux États que le roi verrait avec plaisir qu'ils avisassent aux moyens +d'empêcher la publication de libelles contre la mémoire du +cardinal[548]. En 1667, la création du lieutenant de police débarrassa +Colbert de cette surveillance. Cependant, ce magistrat lui rendait +compte exactement de tous les délits, de toutes les arrestations, et des +jugements qui en étaient la suite. La recommandation suivante lui fut +adressée par Colbert le 25 avril 1670. + + «J'ay rendu compte au roy de la lettre que vous m'avez écrite sur + le sujet des _Gazettes à la main_. Sa Majesté désire que vous + continuïez à faire une recherche exacte de ces sortes de gens et + que vous fassiez punir très-sévèrement ceux que vous avez fait + arrester, estant très-important pour le bien de l'État d'empescher + à l'avenir la continuation de pareils libelles[549].» + +Ici, sans doute, la sévérité avait son excuse; mais, à coup sûr, on n'en +peut dire autant d'un édit du mois de juin 1670, qui «ordonnait aux +carriers de Saint-Leu, Montmartre, etc., de travailler dans les +carrières, et leur faisait défense d'aller aux foins, blés et vendanges, +afin de ne pas retarder les bâtiments du roi, permettant seulement à +ceux qui étaient propriétaires d'héritages d'aller recueillir leurs +fruits, sans pouvoir emmener avec eux aucun desdits carriers, sous peine +d'emprisonnement et de punition corporelle en cas de récidive[550].» + +Quelques anecdotes compléteront ce que j'ai déjà dit du caractère de +Colbert. Avant lui, le jardin des Tuileries était séparé du palais par +une rue. Il la fit disparaître. L'ancien jardin fut bouleversé, et, sur +les dessins de Le Nôtre, on le disposa, à quelques modifications de +détail près, comme il est encore aujourd'hui. Quand tous ces changements +furent terminés, Colbert dit à Charles Perrault, son premier commis à la +surintendance des bâtiments: «_Allons aux Tuileries en condamner les +portes: il faut conserver ce jardin au roi, et ne pas le laisser ruiner +par le peuple, qui, en moins de rien, l'aura gâté entièrement_.» C'eût +été pour les Parisiens, habitués depuis longtemps à jouir de la +promenade dans ce jardin, une privation des plus fâcheuses et qui aurait +excité un mécontentement général. Charles Perrault le comprit, et, +arrivé dans la grande allée, dit à Colbert qu'on ne saurait croire le +respect que tout le monde, jusqu'aux plus petits bourgeois, avait pour +ce jardin; que non-seulement les femmes et les petits enfants ne +s'avisaient jamais d'y cueillir aucune fleur, mais même d'y toucher; +qu'au surplus les jardiniers pouvaient lui en rendre compte, et que ce +serait une affliction publique de ne pouvoir plus venir s'y promener. +«_Il n'y a que des fainéants qui viennent ici_,» dit Colbert. Perrault +lui répondit qu'il y venait encore des personnes qui relevaient de +maladie; qu'on y parlait d'affaires, de mariages et de toutes choses qui +se traitaient plus convenablement dans un jardin que dans une église, où +il faudrait, à l'avenir, se donner rendez-vous. Enfin, il se hasarda à +faire la remarque que les jardins des rois n'étaient sans doute si +spacieux qu'afin que tous leurs enfants pussent s'y promener. A ce trait +Colbert sourit, et les jardiniers lui ayant dit que le peuple n'y +faisait en effet aucun dégât, se contentant de se promener et de +regarder, il ne parla plus de fermer les Tuileries. On devine la +satisfaction de l'excellent Perrault[551]. + +Par malheur pour lui, les plaidoyers du charmant auteur des _Contes de +fées_ ne furent pas toujours couronnés du même succès. Perrault avait un +frère receveur général des finances à Paris, le même qui avait travaillé +avec Colbert, alors son subalterne, chez un trésorier des Parties +casuelles. De 1054 à 1664, époque où le frère de Perrault exerça cette +charge, les recettes furent, comme on l'a vu, extrêmement difficiles, et +le roi se trouva obligé de remettre au peuple tout ce qui restait dû sur +les tailles de ces dix années, «libéralité admirable, dit Charles +Perrault, si elle n'eût point été faite aux dépens des receveurs +généraux qui avaient avancé ces fonds, et qui ont été presque tous +ruinés, faute d'en avoir pu faire le recouvrement.» Son frère se trouva +dans ce cas, et, en 1664, tourmenté, persécuté par ses créanciers, il +crut pouvoir prendre quelques fonds sur la recette courante pour payer +ses dettes les plus criardes. Colbert l'apprit et le fit appeler; mais, +craignant les poursuites de quelques personnes qui parlaient déjà de le +faire incarcérer, Perrault s'était caché. Que pouvait faire Colbert? Il +donna ordre que sa charge fût vendue au profit du Trésor. Vainement, +Charles Perrault intercéda souvent en sa faveur. Un jour Colbert lui +dit: «_Votre frère s'est fié sur mon amitié, et il a cru qu'il pouvait +impunément jouer le tour qu'il m'a fait_.» Là-dessus Perrault se récria, +exposa de nouveau les causes premières de la gêne de son frère; quoi +qu'il en soit, il dut se résigner ou se retirer. Suivant lui, la +réputation que Colbert voulait se faire auprès du roi d'un homme +parfaitement intègre l'aurait porté à traiter un ancien ami avec une +dureté qu'il n'aurait pas témoignée pour tout autre. Mais ici le +jugement de Perrault est suspect, et l'injustice de ce reproche paraît +évidente, lorsqu'on se rappelle l'inflexible sévérité du ministre dans +le cours des opérations de la Chambre de justice. Tout porte à croire, +au contraire, que Colbert pensait réellement ce qu'il disait un jour à +Charles Perrault, qui le sollicitait à ce sujet: «_Je voudrais qu'il +m'en eût coûté 10,000 écus de mon argent, et que cela ne fût pas +arrivé_[552].» + +L'intégrité ordinaire de Colbert lui fit pourtant défaut une fois dans +une circonstance très-importante, où son intérêt personnel était +fortement engagé. En 1671, le marquis de Seignelay avait vingt ans, et +Colbert songeait à le marier à une riche héritière, la marquise +d'Alègre, dont un des oncles, le marquis d'Urfé, avait un grand procès à +Bordeaux contre le marquis de Mailly, son neveu, au sujet de la +succession de la duchesse de Croüy[553]. A l'occasion de ce procès, +Colbert écrivit, le 4 juillet 1671, l'étrange lettre qu'on va lire, au +sieur Lombard, un de ses agents à Bordeaux. + + «M. le marquis d'Urfé, qui est de mes amis particuliers, ayant un + procès sur le point d'estre jugé au Parlement de Bordeaux, ne + manquez pas de solliciter en mon nom tous les juges et de faire + toutes les diligences dont il aura besoin pour la décision heureuse + de cette affaire, estant bien aise de luy marquer en ce rencontre + et en tout autre l'intérest que je prends à tout ce qui le + regarde[554].» + +Le sieur Lombard s'acquitta sans doute exactement de sa commission; mais +sa démarche ne réussit pas également auprès de tous les conseillers du +Parlement de Bordeaux. Le marquis de Mailly avait parmi eux des amis; +ils l'informèrent, de ce qui se passait, et il s'en plaignit lui-même +très-vivement à Colbert[555]. + +Enfin, on a reproché à ce ministre de n'avoir pas prévenu, comme il +aurait pu le faire, la disgrâce de M. de Pomponne, ministre secrétaire +d'État des affaires étrangères, qui garda pendant trois jours une lettre +de l'ambassadeur de France à Munich, relative au mariage de la Dauphine. +Cet ambassadeur était le marquis de Croissy, frère de Colbert. Quand il +reçut sa lettre, M. de Pomponne, allait partir pour Livry, où des +invités l'attendaient; il commit la faute, inexcusable sans doute, de +sacrifier son devoir à ses plaisirs, et partit en recommandant au +courrier de ne pas se montrer de quelques jours. Mais, en même temps que +lui, Colbert avait reçu une lettre de son frère, et il en parla au roi, +dont l'impatience fut bientôt portée au dernier pour. Cependant, M. de +Pomponne ne paraissait pas. Il ne fallait que trois heures pour le +prévenir de la peine où était le roi. Personne n'y songea. Quand il +revint, il n'était plus ministre. Le frère de Colbert l'avait +remplacé[556]. + +On lira avec plus de plaisir l'anecdote suivante. + +Colbert avait fait apporter de grandes améliorations au Jardin du Roi. +Un jour, en visitant ce jardin, il s'aperçut qu'une portion de terrain +destinée aux cultures botaniques avait été plantée de vignes pour +l'usage des administrateurs de l'établissement. A cette vue, sa colère +éclate et il ordonne que la vigne soit arrachée à l'instant. En même +temps, impatient de voir cesser un abus aussi scandaleux, il demande une +pioche, et, transporté d'une patriotique indignation, il arrache +lui-même la vigne, objet de son courroux[557]. + +Le 23 janvier 1670, Colbert écrivit à un ingénieur qui travaillait au +port de Dunkerque: «Il n'est pas question de savoir si vous estes +courtisan ou flatteur, et il n'a jamais esté nécessaire d'avoir l'une ou +l'autre de ces mauvaises qualitez près de moi.» Dans une autre +circonstance, il ne craignit pas de faire entendre un langage sévère au +duc de Mazarin, celui qui désirait avoir des procès sur tous les biens +provenant de la succession du cardinal, et qui brisa lui-même à coups de +marteau, sous prétexte de nudité, les plus belles statues de sa galerie. +Le duc de Mazarin avait été nommé gouverneur d'Alsace; mais, au lieu de +s'en tenir à ses attributions, il voulut empiéter sur celles de +l'intendant, et se mêler aussi de la justice, de la police, des +finances. Après une première lettre du 28 septembre 1672, qui ne le +corrigea pas, Colbert, fatigué des embarras incessants que le duc de +Mazarin causait à tout le monde, lui écrivit, le 11 novembre suivant, +une lettre des plus énergiques, dont j'extrais ce qui suit: + + «Vous ne devriez permettre que ces sortes de prétentions parussent + aux yeux de Sa Majesté... Au nom de Dieu, laissez faire aux autres + ce qu'ils doibvent faire, et faites bien ce que vous estes obligé + de faire pour le service du roy... Vous sçavez de quelle estendue + est le royaume, et vous sçavez que feu Monseigneur le cardinal, et + auparavant luy M. le conte d'Harcourt ont esté grands baillifs + comme vous; et jamais le roy n'a entendu parler d'aucune difficulté + sur ces matières, et il n'en est jamais arrivé aucune entre les + gouverneurs et les intendants dans tout le royaume. Je ne sçais par + quel malheur il faut que le roy voye incessamment des difficultés + que vous faites naistre où les autres n'en trouvent aucune[558].» + +On a déjà vu qu'à partir de 1670 l'influence de Colbert, bien que +très-puissante encore, avait rencontré une influence rivale et souvent +supérieure dans celle de Louvois. Pourtant, même à dater de cette +époque, Louis XIV témoignait encore de l'amitié à Colbert et ne lui +cachait pas le prix qu'il attachait à ses services. La lettre suivante, +qu'il lui adressa de Versailles, le 23 avril 1671, porte un cachet de +vérité précieux et fait connaître au juste la nature de l'ascendant que +ce roi conservait sur ceux-là même de ses ministres dont, à son insu, il +recevait l'impulsion. + + «Mme Colbert m'a dit que vostre santé n'est pas très-bonne et + que la diligence avec laquelle vous prétendes revenir vous peut + estre préjudiciable. Je vous escris ce billet pour vous ordonner de + ne rien faire qui vous mette hors d'estat de me servir, en arrivant + à tous les emplois que je vous confie. Enfin, vostre santé m'est + nécessaire; je veux que vous la conserviez, et que vous croyiés que + c'est la confiance et l'amitié que j'ai en vous et pour vous qui me + font parler comme je fais[559]. + + «POUR COLBERT.» + +Mais Colbert, on va le voir, ne suivit pas le conseil véritablement +affectueux que lui donnait le roi, et rejoignit la cour presque +immédiatement. Neuf jours après la lettre qui précède, Louis XIV lui en +écrivit une autre, mais cette fois sur un ton singulièrement différent. +Que s'était-il passé dans l'intervalle? Sans doute quelque querelle +d'attributions en plein Conseil, au sujet de cette prépondérance chaque +jour croissante du jeune secrétaire d'État de la guerre. Qui sait? +Trompé par les expressions si bienveillantes de la lettre qu'il venait +de recevoir, Colbert prit peut-être, dans ses récriminations, un ton +hautain, absolu, qui déplut surtout au roi. Sans soulever entièrement le +voile qui couvre cette affaire, les lettres suivantes en disent assez +pour fixer les situations, dessiner les caractères, et, sous ce double +rapport, elles présentent un puissant intérêt. + + «A Chantilly, ce 24 avril 1671. + + «Je fus assez maistre de moy avant ier pour vous cacher la peine + que j'avois d'entendre un homme que j'ai comblé de bienfais comme + vous, me parler de la manière que vous faisiez. J'ai eu beaucoup + d'amitié pour vous, il y paroist par ce que j'ai fait; j'en ay + encore présentement, et je croys vous en donner une assez grande + marque en vous disant que je me suis contraint un seul moment pour + vous, et que je n'ay pas voulu vous dire moi-mesme ce que je vous + escris, pour ne pas vous comettre à me déplaire davantage. C'est la + mémoire des services que vous m'avez rendus et mon amitié qui me + donne ce sentiment; profités-en et n'asardés plus de me fascher + encore, car après que j'aurai entendu vos raisons, et celles de vos + confrères et que j'aurai prononcé sur touttes vos prétentions, je + ne veux plus jamais en entendre parler. Voiés si la marine ne vous + convient pas, si vous ne l'avez à vostre mode, si vous aimeriez + mieux autre chose; parlez librement; mais, après la décision que je + donnerai je ne veux pas une seule réplique. Je vous dis ce que je + pense pour que vous travaillés sur un fondement asseuré et pour que + vous ne preniés pas de fausses mesures[560].» + + «A. COLBERT.» + +Le coup était rude, et ce qui en rendait surtout les suites redoutables, +c'est qu'il avait été porté de sang-froid et après mûre réflexion. Quand +Louis XIV prétend que la crainte de pousser Colbert à se commettre +davantage l'a seule arrêté, il est permis d'hésiter à le croire. Il est +plus probable que l'ancien ascendant de son ministre le retint, et que, +tout en désirant fortement de modifier ses relations avec Colbert et de +s'opposer à certaines licences, il n'en avait le courage que de loin. +Quoi qu'il en soit, cette lettre remplissait le but qu'il voulait +atteindre. Colbert essaya sans doute de se justifier, de pallier les +torts qui lui étaient reprochés. On n'a pas sa réponse; mais celle que +lui adressa le roi permet d'en déterminer le sens. + + «A Liancourt, 26 avril 1671. + + «Ne croiés pas que mon amitié diminue, vos services continuant, + cela ne se peut; mais il me les faut rendre comme je le désire, et + croire que je fais tout pour le mieux. La préférence que vous + craignés que je donne aux autres ne vous doit faire aucune peine. + Je veux seulement ne pas faire d'injustice et travailler au bien de + mon service. C'est ce que je ferai quand vous serés tous auprès de + moy. Croyés, en allendant, que je ne suis point changé pour vous, + et que je suis dans les sentiments que vous pouvés désirer[561].» + +On a souvent fait un crime aux hommes de lettres de la seconde moitié du +XVIIe siècle, à Corneille, à Racine, à Boileau, à Molière, des +louanges véritablement excessives qu'ils prodiguèrent à Louis XIV. Pour +être juste, il faudrait reconnaître que, loin de communiquer, sur ce +point, l'impulsion à leur époque, ils se bornèrent à suivre celle que +leur donnait la cour. Qui ne connaît les excentricités en ce genre du +duc de Lafeuillade, dont le projet avait été, c'est lui-même qui s'en +vantait, d'acheter un caveau à l'église des Petits-Pères, d'y pratiquer +un souterrain qui aurait abouti à la place des Victoires, sous la statue +du roi qu'il y avait élevée à ses frais, et de se faire enterrer +immédiatement au-dessous? Le duc de Saint-Simon a caractérisé cette +fièvre d'adulation, que la vanité bien connue de Louis XIV rendait +contagieuse, en disant, dans son langage hyperbolique, que si ce prince +l'eût voulu, il se fût fait adorer[562]. Il est curieux de voir +aujourd'hui comment les libellistes contemporains qualifiaient ce +travers. «Le roi, disait l'un d'eux en 1689, a le plus grand +amour-propre et le plus vaste orgueil qui fut jamais. Il s'est fait +donner plus de faux encens que tous les demi-dieux des païens n'en ont +eu de véritable. Jamais homme n'a aimé les louanges et la vaine gloire +au point que ce prince l'a recherchée. Voilà à quoi se réduit la gloire +de Louis XIV: _C'est un amour-propre d'une grandeur immense_[563].» +Enfin, Colbert lui-même, le grave et austère Colbert dut payer son +tribut à cette passion effrénée de louanges qu'il avait, comme tant +d'autres, contribué à développer. Les historiens spéciaux ont réduit à +leur valeur réelle les talents militaires, l'influence personnelle de +Louis XIV dans les campagnes auxquelles ce prince assista[564]. La +lettre suivante que Colbert lui écrivit, le 4 juillet 1673, après la +prise de Maestricht, où ce prince se trouvait, donnera donc une idée du +ton sur lequel les ministres du temps se croyaient sans doute obligés de +louer le roi pour se maintenir dans ses bonnes grâces. + + SIRE, + + «Toutes les campagnes de Votre Majesté ont un caractère de surprise + et d'estonnement qui saisit les esprits et leur donne seulement la + liberté d'admirer, sans jouir du plaisir de pouvoir trouver quelque + exemple; + + «La première, de 1667, douze ou quinze places fortes avec une bonne + partie de trois provinces; + + «En douze jours de l'hiver de 1668, une province entière; + + «En 1672, trois provinces et quarante-cinq places fortes. + + «Mais, Sire, toutes ces grandes et extraordinaires actions cèdent à + ce que Votre Majesté vient de faire. Forcer six mille hommes dans + une des meilleures places de l'Europe, avec vingt mille hommes de + pied, les attaquer par un seul endroit, et ne pas employer toutes + ses forces pour donner plus de matière à la vertu de Votre Majesté; + il faut avouer qu'un moyen aussi extraordinaire d'acquérir de la + gloire, n'a jamais été pensé que par Votre Majesté. Nous n'avons + qu'à prier Dieu pour la conservation de Votre Majesté. Pour le + surplus, sa volonté sera la seule règle de son pouvoir. + + «Jamais Paris n'a témoigné tant de joie. Dès dimanche au soir, les + bourgeois, de leur propre mouvement, sans ordre, ont fait partout + des feux de joie, qui seront recommencés ce soir après le _Te + Deum_[565]. + +L'anecdote suivante donne à la lettre qu'on vient de lire une singulière +signification, et montre quels durent être les écueils de la position de +Colbert, à partir de 1672. La guerre traînant en longueur et exigeant +sans cesse de nouveaux efforts, le roi avait dit un jour à ce ministre +qu'il lui faudrait 60 millions de plus pour l'_extraordinaire des +guerres_. Effrayé par ce chiffre, Colbert répondit tout d'abord qu'il ne +croyait pas pouvoir fournir à cette dépense. «_Songez-y_, reprit Louis +XIV, _il se présente quelqu'un qui entreprendrait d'y suffire, si vous +ne voulez pas vous y engager_.» Colbert resta longtemps sans retourner +chez le roi, et ses commis le virent occupé à remuer tous ses papiers, +ignorant ce qu'il faisait, _encore moins ce qu'il pensait_. Enfin, le +roi lui fit dire d'aller à Versailles. Il y alla, et les choses +reprirent leur train ordinaire. On prétend, dit Charles Perrault après +avoir raconté ce fait, que la difficulté de faire face à un pareil +surcroît de dépenses l'avait engagé à se retirer; mais que sa famille +lui persuada de ne point quitter la partie, _et que c'était un piège +qu'on lui tendait pour le perdre en l'éloignant des affaires_. Colbert +resta donc ministre; «mais, ajoute Perrault, tandis qu'auparavant on le +voyait se mettre au travail en se frottant les mains de joie, depuis cet +événement, il ne travailla plus qu'avec un air chagrin et même en +soupirant. De facile et aisé qu'il était, il devint difficultueux, et +l'on n'expédia plus, à beaucoup près, autant d'affaires que dans les +premières années de son administration[566]. + +Ainsi, par un singulier retour de fortune, l'accusateur, le remplaçant +de Fouquet en était venu au point, vers la fin de sa vie, de craindre un +piège dont les auteurs, s'ils eussent réussi, ne lui auraient pas +seulement ôté le pouvoir. Aveuglé par ce vertige de la faveur auquel si +peu d'hommes savent résister, comme Fouquet, à qui lui-même, vingt ans +auparavant, reprochait l'orgueil de ses alliances, il avait, de la même +manière, cherché des appuis dans les plus puissantes familles du +royaume, et le même reproche venait l'atteindre. Ses ennemis craignaient +ou feignaient de craindre son insatiable ambition et lui prêtaient de +coupables projets[567]. Une lettre de Mme de Maintenon elle-même +montrera, tout à l'heure, qu'ils l'accusaient de tramer _des desseins +pernicieux_. Quels étaient ces desseins? Peut-être d'usurper le rôle du +cardinal de Richelieu, de Mazarin, de devenir comme eux premier ministre +et ministre dirigeant. Il est certain qu'avec un prince moins altier, +moins absolu que Louis XIV, Colbert aurait atteint ce but: «Je crois, a +dit Gourville, que son ambition était plus grande que le monde et +lui-même n'en jugeaient; mais quand il a voulu faire quelques démarches +pour excéder sa place, il a bientôt pu voir que le roi ne s'en +accommoderait pas.» On comprend en effet que, jaloux comme il l'était du +pouvoir, et surtout de l'apparence du pouvoir, Louis XIV n'eût jamais +souffert une pareille usurpation, mais Colbert devait le savoir mieux +que personne. Les bruits répandus contre lui, les desseins pernicieux +qu'on lui attribuait, étaient donc, sans aucun doute, inventés et +colportés par le _parti de la guerre_, pour le forcer à sortir du +Conseil. + +La mort se chargea de ce soin, et, par malheur pour la France, au moment +où ses services lui eussent été le plus nécessaires. On était en 1683. A +cette époque, dit-on, Colbert, plus que jamais en butte à la +malveillance de la faction Louvois, cherchait à captiver les faveurs +incertaines de Louis XIV par un dernier effort plus digne d'un +courtisan que d'un grand ministre. Il projetait de faire construire sur +le terrain de l'hôtel de Soissons, où la Halle aux Blés a été bâtie +depuis, un vaste bassin au milieu duquel se serait élevé un immense +rocher portant à ses angles quatre statues colossales de fleuves, et +dominé par Louis XIV terrassant la Discorde et l'Hérésie. Déjà, un +artiste célèbre, le statuaire Girardon, avait fait le plan de cette +montagne de marbre et de bronze; mais, à la mort du ministre qui en +avait eu l'idée, ce projet fut abandonné, et son successeur eut le bon +esprit d'épargner à la France les frais de cette nouvelle +adulation[568]. + +Colbert était alors âgé de soixante-quatre ans. Depuis plusieurs années, +sa santé, altérée par un travail opiniâtre, lui commandait les plus +grands ménagements. Le 19 novembre 1672, il écrivait à son frère, +ambassadeur à Londres, qu'il avait l'estomac mauvais et qu'il suivait un +régime fort réglé, mangeant en son particulier, à dîner, un seul poulet +avec du potage, et, soir et matin, un morceau de pain avec un bouillon +ou choses équivalentes. Du reste, Colbert ajoutait qu'il se trouvait +très-bien de ce régime, qu'il commençait à reprendre sa santé et à +dormir mieux qu'auparavant[569]. Vers 1680, ayant accompagné le roi dans +un voyage aux Pays-Bas, il eut une fièvre maligne extrêmement violente, +dont les accès étaient de quinze heures. Un médecin anglais l'en guérit +avec du quinquina, ce qui mit ce remède à la mode[570]. Il y a donc lieu +de croire que ce ministre, déjà fortement éprouvé par plusieurs maladies +considérables, succomba à une nouvelle attaque, compliquée cette fois +d'une pierre qui s'était formée dans les reins. Cependant, d'après +quelques-uns de ses biographes, le chagrin que lui causa une injuste +réprimande du roi aurait avancé sa mort. On raconte même à ce sujet les +détails suivants. + +Louvois surveillait avec une attention extrême les dépenses même les +plus minimes de son département[571]. Ayant cru découvrir qu'en sa +qualité de surintendant des bâtiments, Colbert avait passé quelques +marchés onéreux au Trésor, notamment pour la grille qui ferme la grande +cour du château de Versailles, il en donna avis au roi. A quelque temps +de là, Colbert rendit compte de cette dépense à Louis XIV qui reçut fort +mal ses explications. Après plusieurs choses très-désagréables, le roi +lui dit: «_Il y a là de la friponnerie_.--_Sire_, répondit Colbert, _je +me flatte au moins que ce mot-là ne s'étend pas jusqu'à moi_,--_Non_, +dit le roi, _mais il fallait y avoir plus d'attention_.» Et il ajouta: +«_Si vous voulez savoir ce que c'est que l'économie, allez en Flandre; +vous verrez combien les fortifications des places conquises ont peu +coûté_[572].» + +Ce mot, cette comparaison, firent, dit-on, l'effet d'un coup de foudre. +Colbert tomba malade de la maladie dont il mourut, et ses dernières +paroles furent, en parlant du roi: «_Si j'avais fait pour Dieu ce que +j'ai fait pour cet homme-là, je serais sauvé deux fois, et je ne sais ce +que je vais devenir_.» En apprenant sa maladie, le roi lui envoya un +gentilhomme et lui écrivit. Colbert reçut ce gentilhomme dans sa +chambre, mais en feignant de dormir, afin d'être dispensé de lui parler. +Quant à la lettre, il refusa de la lire en disant: «_Je ne veux plus +entendre parler du roi; qu'au moins à présent il me laisse tranquille_.» +Pour l'excuser de ce manque de respect, sa famille fut obligée de +prétexter qu'il n'avait plus voulu penser qu'à son salut. + +Tous ces détails sont-ils bien exacts? Suivant son biographe +contemporain, «la joie qu'éprouva Colbert des succès que Duquesne venait +de remporter sur les Algériens, et la jalousie qu'il avait depuis +longtemps contre Louvois lui firent faire de si grands efforts pour bien +remplir les devoirs de toutes ses charges, que sa santé succomba enfin +sous un travail si continuel.» Le même écrivain ajoute qu'il se _forma +une pierre dans ses reins_, et qu'il mourut le 6 septembre 1683, après +avoir reçu les secours spirituels d'un vicaire de Saint-Eustache et du +père Bourdaloue[573]. Colbert avait fait son testament le 5 +septembre[574]. En l'absence de documents plus explicites, la lettre +suivante, écrite le 10 septembre 1683 par Mme de Maintenon à Mme +de Saint-Géran, constate plusieurs faits intéressants et semble +confirmer, jusqu'à un certain point, l'ingratitude dont on prétend que +Colbert accusa Louis XIV au moment de mourir. + + «Le roi se porte bien et ne sent plus qu'une légère douleur. La + mort de M. Colbert l'a affligé, et bien des gens se sont réjouis de + cette affliction. C'est un sot discours que les desseins pernicieux + qu'il avait, et le roi lui a pardonné de très-bon cœur _d'avoir + voulu mourir sans lire sa lettre pour mieux penser à Dieu_... M. de + Seignelay a voulu envahir tous ses emplois et n'en a obtenu aucun; + il a de l'esprit, mais peu de conduite. Ses plaisirs passent + toujours devant ses devoirs. Il a si fort exagéré les qualités et + les services de son père qu'il a convaincu tout le monde qu'il + n'était ni digne ni capable de le remplacer[575].» + +Ainsi mourut, dans son hôtel de la rue Neuve-des-Petits-Champs, un des +plus grands ministres qui aient honoré l'administration française. Il +mourut, on le voit, haï de ses collègues, du roi peut-être, et à coup +sûr du peuple, qui le regardait comme le promoteur d'une multitude +d'odieux impôts établis depuis 1672, du peuple de Paris surtout qui ne +pouvait lui pardonner d'avoir donné à bail les échoppes des halles, dont +il avait joui gratuitement jusqu'alors[576]. La haine de ce peuple fut +telle qu'on n'osa faire enterrer de jour le corps de celui qui en était +l'objet. Son convoi n'eut lieu que la nuit; encore fallut-il, dans la +crainte d'un plus grand scandale, le faire escorter par des archers du +guet, de son hôtel à l'église Saint-Eustache, où sa famille lui fit +construire ensuite un magnifique mausolée[577]. Puis, à peine la +nouvelle de sa mort s'est-elle répandue, que déjà les couplets, les +épigrammes, les satires, sur sa dureté et son avarice circulent de +toutes parts. «Riche par les seuls bienfaits du roi, qu'il ne dissipait +pas, a dit un de ses contemporains, prévoyant assez et le disant à ses +amis particuliers, la prodigalité de son fils aîné, il envoya au roi, +avant de mourir, le mémoire de son bien, qui montait à plus de 10 +millions, et fit voir clairement que les appointements de ses charges et +les gratifications extraordinaires avaient pu, en vingt-deux ans, +produire légitimement une somme aussi considérable que celle-là[578].» +Mais le peuple, cela se conçoit, ne calculait pas ainsi. En comparant la +misère générale, principalement dans les campagnes, à l'opulence de +celui à qui, en raison de son titre et de son pouvoir, que l'on croyait +sans bornes, il faisait remonter la responsabilité des édits financiers +qui le ruinaient, l'idée qu'il avait perdu dans Colbert le défenseur le +plus zélé, le plus dévoué, ne lui venait pas même à l'esprit. Au +contraire, il donnait aveuglément carrière à sa rancune, à sa haine, à +ses plus mauvais instincts. Comme toujours, il se trouva dans le nombre +des mécontents, d'honnêtes rimeurs qui, renchérissant sur le tout, se +chargèrent de buriner, dans un langage bien digne des sentiments qui les +inspiraient, ces invectives de carrefours. Je me garderai bien d'en +reproduire ici la dixième partie, mais il importe que l'on en connaisse +quelques-unes. Il y a dans ces écarts de l'opinion populaire, à l'égard +d'un ministre à jamais illustre et digne de l'être, non-seulement pour +le bien qu'il avait rêvé, mais aussi pour tout ce qu'il a fait de grand +et de beau, une utile et salutaire leçon pour tous les temps. Les +quatrains qu'on va lire sont extraits d'un petit libelle ayant pour +titre: _la Beste insatiable ou le Serpent crevé_. Cette bête ou ce +serpent, c'est Colbert. Le titre promet. On va voir qu'il ne promet rien +de trop[579]. + + «Lorsque je vois Colbert dans la bière estendu, + Et qu'on fait sur son corps des solennels services, + Tous ces honneurs sont mes supplices, + Car je le voudrois voir pendu.....» + + «Ce grand Colbert est mort; pleurez gens de finance, + Pleurez gros partisans, pleurez donneurs d'avis; + Son sublime sçavoir, qui vous a tant servis, + Ne sauroit plus troubler le repos de la France....» + + «Il aimoit tant l'escorcherie, + Pour avoir l'argent à monceau, + Qu'il fist de sa maison de Seau + La source de la boucherie[580].» + + «Vous l'avez fait mourir, ignorants médecins, + Ce ministre fameux, cet homme d'importance; + Vous croyez qu'il avoit la pierre dans les reins: + Il l'avoit dans le cœur, au malheur de la France...» + + «Enfin Colbert n'est plus, et c'est vous faire entendre + Que la France est réduite au plus bas de son sort, + Car s'il restoit encore quelque chose à lui prendre, + Le voleur ne seroit pas mort[581]...» + +En lisant ces grossières injures, une douloureuse réflexion se présente +à l'esprit: au nombre des ministres français dont le nom jette le plus +d'éclat dans nos annales, et qui, à des titres divers, sont aujourd'hui +les plus populaires, il faut placer au premier rang Sully, Richelieu, +Mazarin, Colbert et Turgot. Et pourtant, quel a été le jugement des +contemporains sur chacun d'eux? En haine de Sully, le peuple arrache ou +décapite les arbres que ce ministre avait fait planter sur les grands +chemins[582]; Richelieu fut détesté du peuple lui-même, qu'il délivra du +joug immédiat de ses mille maîtres pour ne lui en donner qu'un seul, +moins exigeant et plus éloigné; Mazarin, grand et habile ministre, +malgré sa rapacité, fit éclore une bibliothèque de libelles et fut exilé +deux fois. On vient de voir comment le peuple jugea Colbert, et le +respect qu'il eut pour ses dépouilles mortelles. Enfin, près d'un siècle +plus tard, par une étrange et singulière anomalie, Turgot tomba aux +applaudissements simultanés du peuple et de la cour. La justice +serait-elle donc impossible aux contemporains, même des plus grands et +des plus habiles, des plus dévoués et des plus intègres ministres? Cette +erreur d'une époque entière au sujet des hommes investis du +gouvernement, est en quelque sorte une calamité publique, car elle +habitue tous les ministres, même les plus incapables et les plus +mauvais, à croire, non sans motifs, il faut l'avouer, que leur influence +ne pourra être sainement appréciée que par la génération qui les suivra. +_Le peuple_, a dit un duc de Sforze de l'école de Machiavel, _ressemble +aux enfants: il crie quand on le torche_. Triste maxime dont la vérité a +déjà éclaté en France beaucoup trop souvent! Mais, soyons justes envers +le peuple. Comme Sully lui-même, comme Mazarin, quoique à un bien +moindre degré, Colbert manqua, par malheur, de désintéressement, vertu +essentielle, surtout aux yeux de la multitude, plus apte à la comprendre +que toutes les autres. L'immense fortune laissée par ce ministre et la +détresse du royaume pendant la seconde moitié de son administration, +mais surtout, la nature même des devoirs que lui imposaient ses +fonctions de contrôleur général, expliquent donc, jusqu'à un certain +point, sans la justifier toutefois, l'impopularité dont il fut l'objet. + +Un écrivain du XVIIIe siècle, trop exalté peut-être dans son temps, +trop déprécié à coup sûr par le nôtre, Thomas, de l'Académie Française, +a tracé un parallèle extrêmement remarquable à beaucoup d'égards, même +au point de vue économique, de l'influence exercée par l'administration +de Sully et de Colbert. On me saura gré d'en reproduire, avant de +terminer, les traits principaux: + + «Colbert et Sully, destinés tous deux à de grandes choses, furent + élevés au ministère à peu près dans les mêmes circonstances. Sully + parut après les horribles déprédations des favoris et les désordres + de la Ligue; Colbert eut à réparer les maux qu'avaient causés le + règne orageux et faible de Louis XIII, les opérations brillantes, + mais forcées, de Richelieu, les querelles de la Fronde, l'anarchie + des finances sous Mazarin. Tous deux trouvèrent le peuple accablé + d'impôts et le roi privé de la plus grande partie de ses revenus; + tous deux eurent le bonheur de rencontrer deux princes qui avaient + le génie du gouvernement, capables de vouloir le bien, assez + courageux pour l'entreprendre, assez fermes pour le soutenir, + désireux de faire de grandes choses, l'un pour la France, l'autre + pour lui-même; tous deux commencèrent par liquider les dettes de + l'État, et les mêmes besoins firent naître les mêmes opérations; + tous deux travaillèrent ensuite à accroître la fortune publique; + ils surent également combiner la nature des divers impôts; mais + Sully ne sut pas en tirer tout le parti possible; Colbert + perfectionna l'art d'établir entre eux de justes proportions; tous + deux diminuèrent les frais énormes de la perception, bannirent le + trafic honteux des emplois qui enrichissait et avilissait la cour, + ôtèrent aux courtisans tout intérêt dans les fermes; tous deux + firent cesser la confusion qui régnait dans les recettes et les + gains immenses que faisaient les receveurs; mais, dans toutes ces + parties, Colbert n'eut que la gloire d'imiter Sully, et de faire + revivre les anciennes ordonnances de ce grand homme. Le ministre de + Louis XIV, à l'exemple de celui de Henri IV, assura des fonds pour + chaque dépense; à son exemple, il réduisit l'intérêt de l'argent. + Tous deux travaillèrent à faciliter les communications; mais + Colbert fit exécuter le canal de Languedoc, dont Sully n'avait eu + que le projet. Ils connurent tous deux l'art de faire tomber sur + les riches et sur les habitants des villes les remises accordées + aux campagnes; mais on leur reproche à tous deux d'avoir gêné + l'industrie par des taxes. Le crédit, cette partie importante des + richesses publiques, qui fait circuler celles qu'on a, qui supplée + à celles qu'on n'a pas, paraît n'avoir pas été assez connu par + Sully, pas assez ménagé par Colbert[583]. Les monnaies attirèrent + leur attention; mais Sully n'aperçut pas les maux ou ne trouva que + des remèdes dangereux; Colbert porta dans cette partie une + supériorité de lumières qu'il dut à son siècle autant qu'à + lui-même. On leur doit à tous deux l'éloge d'avoir vu que la + réforme du barreau pouvait influer sur l'aisance nationale; mais + l'avantage des temps fit que Colbert exécuta ce que Sully ne put + que désirer: l'un, dans un temps d'orage et sous un roi soldat, + annonça seulement à une nation guerrière qu'elle devait estimer les + sciences; l'autre, ministre d'un roi qui portait la grandeur jusque + dans les plaisirs de l'esprit, donna au monde l'exemple, trop + oublié peut-être, d'honorer, d'enrichir et de développer tous les + talents. Sully entrevit le premier l'utilité d'une marine: c'était + beaucoup en sortant de la barbarie; nous nous souvenons que Colbert + eut la gloire d'en créer une. Le commerce fut protégé par les deux + ministres; mais l'un voulait le tirer presque entier des produits + des terres, l'autre des manufactures. Sully préférait, avec raison, + celui qui, étant attaché au sol, ne peut être ni partagé ni envahi, + et qui met les étrangers dans une dépendance nécessaire, Colbert ne + s'aperçut pas que l'autre n'est fondé que sur des besoins de + caprice ou de goût, et qu'il peut passer avec les artistes dans + tous les pays du monde. Sully fut donc supérieur à Colbert dans la + connaissance des véritables sources du commerce; mais Colbert + l'emporta sur lui du côté des soins, de l'activité et des calculs + politiques: dans cette partie, il l'emporta par son attention à + diminuer les droits intérieurs du royaume, que Sully augmenta + quelquefois, par son habileté à combiner les droits d'entrée et de + sortie, opération qui est peut-être un des plus savants ouvrages + d'un législateur[584]..... Sully, peut-être, saisit mieux la masse + entière du gouvernement; Colbert en développa mieux les détails: + l'un avait plus de cette politique qui calcule, l'autre de cette + politique des anciens législateurs qui voyaient tout dans un grand + principe. Le plan de Colbert était une machine vaste et compliquée, + où il fallait sans cesse remonter de nouvelles roues; le plan de + Sully était simple et uniforme comme la nature. Colbert attendait + plus des hommes, Sully attendait plus des choses: l'un créa des + ressources inconnues à la France, l'autre employa mieux les + ressources qu'elle avait. La réputation de Colbert dut avoir plus + d'éclat, et celle de Sully dut acquérir plus de solidité[585].» + +On a pu voir, en ce qui concerne Colbert, si cette appréciation des +principes qu'il porta dans l'administration est fondée. Je crois que les +faits l'ont démontré: une passion extrème pour le bien public et pour +la gloire de la France, un ardent désir d'alléger et d'égaliser le +fardeau des charges publiques, une probité sévère, irréprochable, la +haine innée du désordre, un profond sentiment de l'autorité, enfin une +activité prodigieuse, infatigable, tels furent les principaux mérites de +ce ministre; voilà les ressorts énergiques qui le portèrent au pouvoir +et qui lui valurent pendant longtemps une si grande, une si juste +influence. «M. Colbert, a dit Charles Perrault, ne connaissait guère +d'autre repos que celui qui consiste à changer de travail ou à passer +d'un travail difficile à un autre qui l'est un peu moins.» L'abbé de +Choisy a dit, de son côté, que c'était «un esprit solide, mais pesant, +né principalement pour les calculs.[586]» Peut-être cette organisation +explique-t-elle les grandes qualités et les erreurs de Colbert. On lui a +reproché de n'avoir pas su prendre une grande résolution et sortir du +Conseil quand il vit l'impossibilité de subvenir par les voies +ordinaires aux frais d'une guerre dont il désapprouvait la +continuation[587]. Effectuée dans des circonstances pareilles, sa +retraite aurait sans doute exercé une utile influence, et tout porte à +croire que les embarras de son successeur l'auraient bientôt fait +rappeler. Malheureusement, on vivait alors dans un temps où les +ministres ne quittaient le pouvoir que disgraciés, et Colbert était trop +ambitieux, trop jaloux de ne pas laisser amoindrir la position de sa +famille, pour faire un aussi grand sacrifice à ses convictions. Il resta +donc, mais à quelles conditions? Plus on relit la lettre de Mme de +Maintenon, plus on redoute qu'il n'ait en effet prononcé les paroles de +désespoir qu'on lui attribue, et qu'il ne soit mort sous l'impression de +quelque perfidie de ses ennemis. Ainsi finit donc, selon toutes les +apparences, cette noble vie. Tant de glorieux travaux, tant de veilles, +tant de rêves pour la prospérité de la France, méritaient-ils en même +temps l'ingratitude du roi et les outrages du peuple? La postérité s'est +chargée de répondre. J'ai essayé de faire connaître exactement les +conséquences des erreurs de Colbert. Mais, de quelques résultats +qu'elles aient été suivies, ces erreurs ne doivent pas faire oublier les +éminentes qualités de l'illustre ministre et les immenses services qu'il +a rendus à la France. Restaurateur des finances, réformateur de tous les +codes, créateur de la marine française, protecteur des arts et des +lettres, Colbert possède certes encore assez de titres au respect et à +l'admiration de ses concitoyens. + + + FIN DE L'HISTOIRE DE COLBERT. + + + + +PIÈCES JUSTIFICATIVES. + +MÉMOIRES, INSTRUCTIONS, LETTRES + +ET + +DOCUMENTS DIVERS. + + + + +PIÈCE Nº I. + +ADMINISTRATION DE COLBERT. + +ÉDITS, ORDONNANCES, DÉCLARATIONS, ARRÊTS, LETTRES-PATENTES, + +CONCERNANT + +LES FINANCES, LE COMMERCE, LA MARINE, LA JUSTICE, ETC., ETC., +RENDUS DEPUIS 1660 JUSQU'EN 1683[588]. + + +27 NOVEMBRE 1660.--Déclaration contre le luxe des habits, carrosses et +ornements. + +8 FÉVRIER 1661.--Déclaration pour la recherche et punition des +usurpateurs de titres de noblesse. + +8 JUILLET 1661.--Arrêt du Conseil d'en haut faisant injonction aux +Parlements, Grand-Conseil, Chambre des comptes, Cours des aides, et à +toutes autres Compagnies souveraines de se soumettre aux arrêts du +Conseil. + +JANVIER 1662.--Édit portant établissement de carrosses à Paris[589]. + +JUIN 1662.--Édit portant qu'il sera établi un hôpital en chaque ville et +bourg du royaume pour les pauvres malades, mendiants et orphelins. + +NOVEMBRE 1662.--Déclaration qui maintient la ville de Dunkerque dans ses +libertés et franchises, en fait un port franc, et accorde le droit de +neutralité, sans lettres ni finances, aux étrangers qui s'y +habitueront[590]. + +31 JANVIER 1663.--Règlement pour la levée des droits de péage par eau et +par terre, et pour la répression des abus y relatifs. + +12 FÉVRIER 1663.--Règlement général pour le fait des tailles[591]. + +16 MAI 1663.--Déclaration portant qu'il sera fait information de l'état +des haras. + +18 JUIN 1663.--Ordonnances faisant de nouveau défense de porter des +passements d'or et d'argent, vrais ou faux. + +6 JUILLET 1663.--Arrêt du Parlement, contenant règlement général sur les +prisons, en 46 articles. + +DÉCEMBRE 1663.--Édit portant établissement de l'Académie des +inscriptions et belles-lettres, et de celle de peinture et de sculpture, +et statuts y annexés. + +9 JANVIER 1664.--Déclaration sur le fait et négoce des lettres de +change. + +28 MAI 1664.--Édit portant établissement de la Compagnie des Indes +occidentales. + +30 MAI 1664.--Déclaration portant réduction des officiers de la maison +du roi. + +22 JUIN 1664.--Déclaration sur l'édit du 8 février 1661, contenant +règlement contre les usurpateurs du titre de noblesse. + +AOÛT 1664.--Édit pour l'établissement de la Compagnie des Indes +orientales. + +AOÛT 1664.--Édit pour l'établissement d'une manufacture de tapisseries à +Beauvais. + +SEPTEMBRE 1664.--Édit portant révocation des lettres de noblesse +accordées depuis 1634. + +SEPTEMBRE 1664.--Édit portant réduction et diminution des droits des +sorties et des entrées, avec la suppression de plusieurs droits[592]. + +17 OCTOBRE 1665.--Arrêt du Conseil portant rétablissement des haras dans +le royaume. + +7 DÉCEMBRE 1665.--Arrêt du Conseil qui fixe le prix auquel les monnaies +auront cours au 1er janvier 1666. + +DÉCEMBRE 1665.--Édit portant fixation du prix des offices des Cours +supérieures. + +DÉCEMBRE 1665.--Édit portant réduction des constitutions de rentes du +denier dix-huit au denier vingt. + +22 MARS 1666.--Arrêt du Conseil portant règlement général pour la +recherche des usurpateurs des titres de noblesse et ordonnant (article +17) qu'il sera fait un catalogue contenant les noms, surnoms, armes et +demeures des véritables gentilshommes pour être registré en chaque +bailliage. + +AVRIL 1666.--Édit sur l'établissement des lanternes à Paris. + +12 OCTOBRE 1666.--Déclaration portant défenses de vendre des points de +fil étrangers. + +NOVEMBRE 1666.--Édit portant concession de privilèges et exemptions à +ceux qui se marient avant ou pendant leur vingtième année jusqu'à 25 +ans, et aux pères de famille ayant dix à douze enfants[593]. + +DÉCEMBRE 1666.--Édit qui confirme le règlement sur le nettoiement des +boues, la sûreté de Paris et autres villes. + +DÉCEMBRE 1666.--Édit sur l'établissement des maisons religieuses et +autres communautés. + +MARS 1667.--Édit portant création d'un lieutenant de police à Paris. + +AVRIL 1667.--Ordonnance civile touchant la réformation de la +justice[594]. + +AVRIL 1667.--Déclaration portant défense de saisir les bestiaux. (Voir +une _déclaration_ du 25 janvier 1671 où il est fait mention de +celle-ci.) + +NOVEMBRE 1667.--Édit pour l'établissement de la manufacture des +Gobelins. + +21 NOVEMBRE 1667.--Déclaration qui défend de porter des étoffes et +passements d'or et d'argent, et des dentelles de fil venant de +l'étranger. + +30 JANVIER 1668.--Ordonnances portant défenses aux capitaines de quitter +leurs vaisseaux, quand ils sont en rade, pour aller coucher à terre. + +22 SEPTEMBRE 1668.--Ordonnances pour l'enrôlement des matelots par +classes. + +SEPTEMBRE 1668.--Déclaration portant règlement général des gabelles. + +29 MARS 1669.--Arrêt du Conseil de Commerce concernant les consuls +français en pays étrangers. + +MARS 1669.--Édit sur la franchise du port de Marseille. + +JUIN 1669.--Édit pour l'établissement d'une Compagnie pour le commerce +du Nord. + +AOÛT 1669.--Édit portant que les gentilshommes pourront faire le +commerce sans déroger. + +AOÛT 1669.--Édit portant règlement général pour les eaux et forêts[595]. + +AOÛT 1669.--Édit qui attribue aux maires et échevins des villes la +connaissance des procès concernant les manufactures. + +AOÛT 1669.--Édit portant fixation du prix des offices de judicature, +l'âge et la capacité des officiers. + +AOÛT 1669.--Édit portant règlement touchant l'hypothèque du roi sur les +biens des officiers comptables, et la procédure à suivre dans les Cours +des aides pour la vente et la distribution du prix des offices. + +AOÛT 1669.--Ordonnance pour la réformation de la justice, faisant la +continuation de celle du mois d'avril 1667. + +AOÛT 1669.--Édit qui attribue aux maires et échevins la connaissance en +première instance des procès entre les ouvriers des manufactures, ou +entre les ouvriers et les marchands, à raison d'icelles. + +AOÛT 1669.--Édit portant défenses, sous peine de confiscation de corps +et de biens, de prendre du service et de s'habituer à l'étranger. + +AOÛT 1669.--Lettres-patentes sur le règlement général des teintures des +manufactures de laine et de fil, précédées desdits statuts et +règlements. + +25 FÉVRIER 1670.--Déclaration du roi pour l'étape générale (entrepôt) +dans les villes maritimes[596]. + +JUIN 1670.--Édit pour l'établissement de l'hôpital des Enfants-Trouvés à +Paris, et règlement y relatif. + +JUIN 1670.--Règlement portant défense aux bâtiments étrangers d'aborder +dans les ports des colonies, et aux habitants desdites colonies de les +recevoir à peine de confiscation. + +AOÛT 1670.--Ordonnance criminelle[597]. + +25 JANVIER 1671.--Déclaration portant défense de saisir les bestiaux, si +ce n'est pour fermages[598]. + +21 AOUT 1671.--Ordonnance pour rendre uniformes les poids et mesures +dans tous les ports et arsenaux de la marine. + +AOÛT 1671.--Édit pour la répression des abus qui se commettent dans les +pèlerinages. + +4 NOVEMBRE 1671.--Ordonnance qui défend de transporter des bœufs, lards, +toiles et autres marchandises étrangères des pays étrangers dans les +îles. + +FÉVRIER 1672.--Ordonnance qui fixe au denier 18 les intérêts des sommes +prêtées au roi. + +23 MARS 1672.--Édit portant que les offices de notaires, procureurs, +huissiers, sergents et archers seront héréditaires. + +MARS 1672.--Édit pour l'établissement de l'Académie royale de musique de +Paris. + +24 MARS 1672.--Ordonnance pour la modération des tables des officiers +généraux et majors et autres servant dans les armées[599]. + +DÉCEMBRE 1672.--Édit portant confirmation des priviléges, ordonnances et +règlements sur la police de l'Hôtel-de-Ville de Paris, et règlement sur +la juridiction des prévôts et échevins. + +24 FÉVRIER 1673.--Lettre patente portant règlement sur l'enregistrement +dans les Cours supérieures des édits, déclarations et lettres patentes +relatives aux affaires publiques de justice et de finances, émanées du +propre mouvement du roi[600]. + +MARS 1673.--Édit portant établissement de greffes pour l'enregistrement +des oppositions des créanciers hypothécaires[601]. + +MARS 1673.--Édit portant que ceux qui font profession de commerce, +denrées ou arts qui ne sont d'aucune communauté, seront établis en +corps, communautés et jurandes, et qu'il leur sera accordé des statuts. + +MARS 1673.--Ordonnance du commerce. + +28 AVRIL 1673.--Arrêt du Parlement portant défenses aux juges de rendre +la justice, sous les porches des églises, dans les cimetières et dans +les cabarets. + +AOÛT 1673.--Édit pour l'enrôlement des matelots dans toutes les +provinces maritimes du royaume. + +DÉCEMBRE 1673.--Arrêt du Conseil qui permet aux étrangers d'acquérir des +rentes sur l'Hôtel-de-Ville, et d'en disposer comme les Français. + +9 FÉVRIER 1674.--Déclaration pour la marque de la vaisselle d'étain. + +28 AVRIL 1674.--Arrêt du Conseil portant fixation des bornes pour la +nouvelle enceinte de Paris, avec défenses de bâtir au delà, à peine de +démolition et de fouet contre les entrepreneurs et ouvriers. + +AVRIL 1674.--Édit portant établissement de l'hôtel des Invalides. + +4 JUIN 1674.--Déclaration portant révocation des permissions générales +d'imprimer. + +17 SEPTEMBRE 1674.--Déclaration pour la vente et distribution du tabac +dans le royaume. + +DÉCEMBRE 1674.--Édit portant création d'un million de rentes et +d'augmentation de gages. + +DÉCEMBRE 1674.--Édit portant suppression de la Compagnie des Indes +occidentales, et confirmation du contrat relatif à la Compagnie du +Sénégal. + +13 SEPTEMBRE 1675.--Règlement pour la Compagnie des Indes orientales. + +30 JUILLET 1677.--Règlement pour la recherche des mines d'or, d'argent +et autres métaux dans l'Auvergne, le Bourbonnais, le Forez et le +Vivarais. + +AOÛT 1678.--Traité de Nimègue conclu le 10 août, entre le roi et les +États-Généraux des Provinces Unies, suivi du traité de commerce, +navigation et marine. + +13 NOVEMBRE 1678.--Règlement sur les comptes des comptables en demeure, +et la forme à suivre pour opérer la décharge en leur débit. + +MARS 1679.--Édit pour la construction du canal d'Orléans. + +28 MARS 1679.--Déclaration portant règlement général sur les monnaies. + +MAI 1679.--Édit pour la constitution d'un nouveau million de rentes. + +JUIN 1679.--Nouvel édit pour la constitution d'un million de rentes. + +JUIN 1679.--Lettres patentes portant confirmation de la Compagnie du +Sénégal et de ses privilèges. + +SEPTEMBRE 1679.--Édit qui règle pour toute la France l'intérêt au denier +18, déclare nulles les promesses portant un intérêt plus élevé, même +celles de change et rechange, si ce n'est à l'égard des marchands +fréquentant les foires de Lyon, pour cause de marchandises, sans fraude +ni déguisement. + +23 MARS 1680.--Règlement général pour l'administration de l'hôpital +général de Paris. + +JUIN 1680.--Ordonnance portant règlement général sur le fait des +entrées, aides et autres droits pour le ressort de la cour de Paris, +suivie d'un tarif des droits d'entrée à Paris pour les bois ouvrés fer, +papier, etc., etc. + +JUIN 1680.--Ordonnances sur le fait des aides de Normandie. + +JUILLET 1681.--Ordonnance contenant règlement sur les droits des fermes +sur le tabac, les droits de marque sur l'or et l'argent, sur les +octrois, papier timbré, etc., etc. + +JUILLET 1681.--Lettres patentes portant confirmation de la nouvelle +Compagnie du Sénégal et côtes d'Afrique, et de ses privilèges. + +AOÛT 1681.--Ordonnance de la marine. + +21 OCTOBRE 1681.--Lettres patentes qui permettent l'établissement d'une +manufacture de draps, façon de Hollande et d'Angleterre, en la ville de +Louviers. + +24 OCTOBRE 1681.--Règlement portant défenses aux sujets du roi de prêter +leurs noms aux étrangers et d'acheter d'eux aucuns vaisseaux pour les +faire naviguer sous pavillon français, à peine de confiscation, de 1000 +livres d'amende et de punition corporelle. + +6 JANVIER 1682.--Arrêt du Conseil qui permet à tous particuliers de +faire le commerce aux Indes orientales, à condition qu'ils se serviront, +pour leur passage et celui de leurs marchandises, des vaisseaux de la +Compagnie des Indes orientales. + +11 JUILLET 1682.--Déclaration contre les Bohémiens ou Égyptiens. + +JUILLET 1682.--Édit pour la punition des empoisonneurs, devins et +autres. + +AVRIL 1683.--Édit portant règlement pour les dettes des communautés. + +AVRIL 1685.--Édit concernant les droits de propriété sur les îles, +atterrissements, passages, bacs, ponts, moulins et autres droits sur les +rivières navigables. + +25 AOUT 1685.--Règlements sur les précautions à prendre pour empêcher +l'introduction de la peste. + +28 OCTOBRE 1683.--Arrêt du Conseil pour le rétablissement des haras du +royaume. + +6 NOVEMBRE 1683.--Déclaration portant défense de saisir les bestiaux. + + + + +PIÈCE Nº II.--INÉDITE. + +MÉMOIRES + +SUR LES AFFAIRES DES FINANCES DE FRANCE POUR SERVIR A L'HISTOIRE[602]. + + +C'est une maxime constante et reconnue générallement dans tous les +estats du monde que les finances en sont la plus importante et la plus +essentielle partie; c'est une matière qui entre en toutes les affaires +soit qu'elles regardent la subsistance de l'estat en son dedans, soit +qu'elles regardent son accroissement et sa puissance au dehors, par les +différents effets qu'elle produit dans les esprits des peuples pour le +dedans et des princes et estats estrangers pour le dehors. + +Il est presque certain que chaque estat à proportion de sa grandeur et +de son estendue est suffisamment pourvu de moyens pour subsister en son +dedans pourveu que ces moyens soient bien et fidellement administrés, +mais pour s'accroistre il n'y a que les deux couronnes de France et +d'Espagne qui ayent paru jusqu'à présent dans l'Europe avoir assez de +force et assez d'abondance dans les finances pour entreprendre des +guerres et des conquestes au dehors. + +Il est vray que la Hollande par son industrie et par son application au +commerce et la Suède par la _fertilité_ de son terroir, le courage et la +bravoure de ses peuples, et la hardiesse de ses deux derniers roys, ont +suppléé au défaut de bras et de finances, mais ce sont des exemples qui +sont uniques et qui examinés en destail et pénétrés jusques dans le +fond, se trouveroient fondés bien plus sur les assistances de la France +et sur les guerres des deux premières couronnes de l'Europe que sur leur +industrie ou sur aucune bonne qualité de leurs roys ou de leurs peuples. + +Il est donc question d'examiner quels effets produisent dans les estats +ou la disette ou l'abondance dans les finances. Nous n'avons dans notre +royaume qu'un seul exemple d'abondance qui eut lieu dans les dernières +années du règne d'Henry IVe; mais nous en avons une infinité de +disettes et de nécessités. Au contraire, dans celuy d'Espagne, nous +voyons les règnes de Charles-Quint, Philippe second, troisième et mesme +Philippe IVe dans une si prodigieuse abondance d'argent par la +découverte des Indes que toute l'Europe a veu cette maison d'un simple +archiduc d'Autriche sans aucune considération dans le monde monter dans +l'espace de 60 ou 80 années à la souveraineté de tous les estats et +maisons de Bourgogne, d'Arragon, Castille, Portugal, Naples, Milan, +joindre à ce dernier estat la couronne d'Angleterre et d'Irlande par le +mariage de Philippe second avec Marie, rendre l'empire presque +héréditaire à ses princes, contester la prééminence à la couronne de nos +roys, mettre par ses pratiques et par ses armes notre royaume en un +péril imminent de passer en main étrangère, et enfin aspirer à l'empire +de toute l'Europe, c'est-à-dire de tout le monde. + +Puisque depuis la mort d'Henry IVe, nous n'avons que des exemples de +disette et de nécessité dans nos finances, il sera bon d'examiner d'où +peut provenir que depuis un si long temps l'on a pu voir sinon +l'abondance au moins quelque........ de quelque facilité! L'on ne peut +attribuer ce désordre qu'à deux vices principaux: ou à l'establissement +de l'autorité qui régit cette nature d'affaires, ou aux maximes qui +servent à la conduite, lesquelles peuvent estre vitieuses en soy, et par +conséquent estre le principe et la principalle cause de tout ce +désordre. + +(_Ici Colbert fait l'historique détaillé de l'administration des +finances depuis 1648. En 1633, le surintendant de La Vieuville mourut et +le cardinal Mazarin proposa au roi de partager les soins de la +surintendance entre MM. Servien et Fouquet. Après avoir fait connaître +les titres de Servien, Colbert examine ceux de Fouquet._) + +.....Pour le second (Fouquet) les assistances que le dit sieur Cardinal +avoit reçues du Sr abbé Foucquet pendant le temps de son éloignement +de la cour fust la principalle raison de son choix; car quoiqu'il le +connust pour homme d'esprit, qu'il l'eust mesme employé en qualité de +maistre des requestes dans les armées et à la suitte du roy pendant les +années 1649 et 1650, qu'il luy eust fait accorder la permission de +traiter de la charge de procureur général au Parlement de Paris, +néantmoins le connoissant homme à caballer et d'intrigue et dont les +mœurs mesme n'estoient pas assez réglées pour une charge de ce poids, +sans la première raison de la considération de son frère, il n'auroit +pas jetté les yeux sur luy. + +S'estant desterminé le lendemain à son retour qui fut le 7 février 1653, +le roy les nomma surintendants. + +Pendant les deux premières années quoyque diverses rencontres fissent +assez remarquer l'humeur incompatible des deux surintendants, néantmoins +l'abondance et la facilité des affaires firent que l'autorité demeura +presque entière au Sr Servien; mais s'estant fait connoistre porté à +refuser toutes choses justes ou injustes et par une résolution +invincible presque en toutes affaires, ces deux mauvaises qualités luy +attirèrent la hayne des courtisans et des gens d'affaires sur le crédit +desquels toute la subsistance de l'estat estoit fondée, et comme le +Sr Foucquet avoit toujours l'_oreille_ ouverte pour proffiter de tout +ce qui pouvoit nuire au Sr Servien, il ne manqua pas de se servir des +qualités contraires pour s'attirer l'amitié des courtisans et le crédit +des gens d'affaires..... + +Par ce moyen s'estant rendu le maistre absolu des finances, il ne +s'appliqua à autre chose qu'à en faire une entière dissipation pour +satisfaire à toutes ses passions déréglées. + +Il laissa assouvir l'avidité de tous les partisans parce qu'il estoit +leur complice en sorte qu'à la honte de toute la nation pendant le temps +que les armées n'estoient pas payées, l'on a entendu publiquement un +secrétaire du procureur général se vanter d'avoir..... 2, 3, 4 et 500 +mille livres en un exercice, un autre 10, 12 et 24 mille livres, et un +trésorier de l'espargne de mesme se vanter d'avoir gagné 500 mille +livres en une année d'exercice. + +On l'a veu jouer en une nuict 20 à 50 mille pistoles _sans parler_ des +dépenses en bastimens, en eaux, en meubles, en femmes, des dépenses +ordinaires de la maison, portant le luxe et le faste en un point que +bien des gens de bien en concevoient de l'humeur. + +A cet esgard, on a veu sa dépense en bastimens par ses maisons de Vaux +et de Saint-Mandé, mais ce qui est surprenant est que dès lors que sa +maison de Vaux qui avoit cousté 18 _millions_, fust bastie[603]; il s'en +dégousta et commença de faire bastir dans Saint-Mandé et dans +Belle-Isle, en sorte que son insatiable avidité et son ambition déréglée +luy donnant toujours des pensées..... luy faisoit mépriser ce qu'il +avoit autrefois estimé. C'est ce dégoût..... qui luy fit offrir cette +maison à M. le Cardinal lorsqu'il y coucha en 1659 en partant pour ses +voyages avant la paix et ensuitte en 1661, comme il l'a voullu +dire[604]. + +Cette mesme dépense prodigieuse a paru en ses meubles, en ses +acquisitions de toutes parts; en son jeu, en sa table et en toutes au +autres _manies_ et publiques et secrètes, en sorte que l'on a veu par +les registres de ses commis qui ont paru, des 20 et 30 millions de +livres qui ont passé par leurs mains en peu d'années pour ses dépenses +particulières. Mais s'il s'estoit contenté de tout ce qui le pouvoit +concerner l'estat auroit-il pu souffrir cet..... Il a porté son avidité +bien plus loin. Il a voulu remplir de biens immenses ses frères, ses +parents, ses amis, ses commis. Il a voulu mettre ses créatures dans +toutes les charges de la cour et de la robe, et pour cet effect il a +donné une part du prix de toutes celles qui ont esté vendues et qui +n'estoient pas remplies de gens à luy; il a voulu gagner toutes les +personnes un peu considérables qui approchoient le Roy, les Reines et +feu M. le Cardinal. Il a voulu estre adverti de tout, et pour cet effect +avoir des espions, pouvoir acheter des personnes seures, et pour +parvenir à tous ses desseins..... Il n'y a pas de profusion qu'il n'aye +fait; et comme il falloit que les finances du Roy fournissent à tous ces +désordres, il ne faut pas s'estonner si Sa Majesté les a trouvées en +mauvais estat lorsquelle a voulu en prendre la connoissance; mais comme +il est impossible de concevoir à quel point ce désordre estoit porté, il +sera bon de représenter succinctement les dépenses par comptant qui pour +des raisons diverses sont cachées aux officiers de la Chambre des +Comptes, et passées dans ceux de l'espargne..... lesquelles en 1630 +montant ordinairement à 10 millions de livres ou environ se sont +trouvées monter: + + En 1656 à 51,196,698 + En 1657 à 66,922,349 + En 1658 à 105,527,613 + En 1659 à 96,741,508 + ____________ + 320,388,168 + +En sorte qu'en ces quatre années seulement il s'est trouvé IIIc +XXions de livres consommés passés en comptants soubz le prétexte de +soutenir toutes les affaires du Roy. + +.....Quoique cette prodigieuse dissipation ne fust pas si clairement +connue, néantmoins la notoriété en estoit si publique, les désordres et +les malversations si extrêmes qu'en une infinité de fois, M. le cardinal +Mazarini y auroit apporté le seul remède qui lui restoit après avoir +tenté inutilement ceux de la douceur, son esprit plein de bonté et +d'humanité ne pouvant se résoudre à en venir au plus violent qu'à la +dernière extrémité; aussy une infinité de fois lui avoit-il fait +connoistre ses désordres et ses profusions, luy avoit-il fait connoistre +clairement qu'il ne pouvoit soutenir une si mauvaise conduitte et +l'auroit fortement excité à la changer. Souvent le dit Foucquet comme +s'il vouloit proffitter de sa bonté naturelle, luy avoit avoué une +partie de la vérité, luy avoit fait des protestations de changer +entièrement de conduitte, en avoit mesme donné quelques marques +extérieures, mais les sentimens au mal estant invincibles, ses +recheutes estoient si promptes qu'elles faisoient connoistre qu'il +n'avoit jamais eu intention de changer. + +La mort du Sr Servien estant survenue en 1659, feu M. le Cardinal +examina longtemps quel remède il apporteroit aux finances, parce que +l'inutilité du dit Sr Servien ayant fait passer toute l'autorité de +cette fonction audit Foucquet, la mort du premier donnoit un prétexte +spécieux pour mettre un autre surintendant, soit pour estre premier et +au-dessus du sieur Foucquet, soit pour estre en second; ledit sieur +Cardinal trouvant beaucoup de difficulté au choix qu'il devoit faire, +prit la résolution de se réserver la signature pour tenir +perpétuellement en bride et servir luy-mesme de controlle aux fonctions +de la surintendance; après s'en estre déclaré avant que d'en venir à +l'exécution, ayant fait diverses réflections qu'il ne pourrait jamais +retenir l'horrible corruption du surintendant, que son esprit consommé +et fertile en expédiens pour continuer sa mauvaise conduitte et sa +dissipation auroit toujours abusé des nécessités de l'estat pour luy +faire passer tout ce qu'il auroit résolu. + +Que sa signature autoriseroit les malversations présentes et mesme les +passées. + +Et enfin la meilleure et la plus forte qui le fit déterminer à luy +donner toute l'autorité en le laissant seul surintendant fust qu'ayant +commencé les négociations de la paix de laquelle il avoit des espérances +presque certaines, en donnant cette marque de confiance au surintendant +après avoir inutilement tenté tous les autres espédients peut-estre +celuy-ci pourroit-il réussir. En tout cas,.... il pourroit, aussitôt +après la conclusion de la paix, donner une partie de son temps à la +réformation de tous ces désordres[605]. + +Après s'estre déclaré de cette résolution, il partit au mois de juin de +la mesme année 1659 pour se rendre sur la frontière d'Espagne pour +signer le traité de la paix et celuy du mariage du Roy avec Dom Louis de +Haro, mais les diverses difficultés que les Espagnols firent naistre sur +quelques points dont les deux ministres s'estoient réservé la décision +ayant retardé cette signature beaucoup plus longtemps qu'il ne croyoit +voyant que l'année 1660 alloit commencer et qu'elle seroit en mesme +temps consommée sans avoir apporté aucun changement à l'administration +des finances il se résolut de faire venir auprès de luy le dit sieur +Foucquet où estant arrivé et l'y ayant tenu près de trois mois il luy +descouvrit encore tout ce qu'il savoit de sa mauvaise conduitte, luy fit +voir sa perte asseurée s'il ne la changeoit, et après une infinité de +protestations et d'asseurances de changement, lui ayant expliqué ses +instructions sur ce qui estoit à faire pour commencer la réformation +qu'il s'estoit proposée, le mariage du roy ayant esté remis au printemps +de l'année 1660 et l'obligeant de demeurer pendant l'hiver dans les +provinces de Languedoc et Provence, il le congédia satisfait d'avoir +fait cette dernière tentative, quoyque sans espérance d'en voir aucun +effect[606]. + +Aussitôt que ledit surintendant fust arrivé à Paris,..... et qu'il crust +avoir bien persuadé ledit sieur Cardinal, il ne s'appliqua à autre chose +qu'à luy donner de belles apparences en continuant les effects de sa +mauvaise conduitte; pour cet effect, dans le renouvellement des fonds +qu'il eust ordre de faire à cause de la paix il fit voir de grandes +augmentations qui se trouvèrent presque toutes imaginées par la suitte, +attendu que les grandes indemnités nouvelles qu'il donna _au fermier des +aides couvrirent_ toutes ces prétendues augmentations. Après avoir donné +cette apparence, persuadé qu'elle suffisoit et qu'il pouvoit, soubz +cette couleur, continuer sa conduitte passée, non-seulement il la +continua pour remises, pour intérests, et générallement pour toutes les +mesures qu'il avoit pratiquées, mais ce qui surprit tout le monde ce fut +qu'au lieu que pendant la paix l'on croyoit voir réduire insensiblement +toutes les prodigieuses aliénations qui avoient été faites soubz +prétexte des nécessités de la guerre, on vit au contraire diverses +nouvelles alliénations des plus clairs revenus de l'estat, sçavoir 1200 +mille livres de rentes sur l'hostel de ville de Paris alliénées sur les +tailles. + + 1660. + +Ces aliénations nouvelles faites dans un temps de paix firent connoistre +à toute la France que l'estat couroit grand risque de se perdre par les +finances s'il n'y estoit promptement remédié, et M. le cardinal Mazarini +qui le premier connoissoit cette nécessité, se résolut d'y apporter le +remède aussitost qu'il seroit de retour à Paris, mais la maladie dont il +est mort l'ayant pris à Fontainebleau le 4e juillet, s'estant rendu à +Vincennes et ensuitte à Paris; quoique sa maladie luy laissast des +_intervalles_ assez considérables, elle ne luy en laissa jamais assez +pour pouvoir donner l'application à une matière si importante; ce fut le +seul déplaisir important qu'il tesmoigna avoir pendant toute sa maladie, +ayant répété beaucoup de fois à diverses personnes considérables qu'il +mourroit content s'il avoit plu à Dieu luy donner quinze jours de santé +et de force pour mettre ordre à cette nature d'affaires qui estoit la +plus importante de l'Estat et laquelle il laissoit dans la dernière +confusion. Trois jours avant sa mort, il consulta son confesseur et deux +de ses plus proches serviteurs, s'il estoit obligé de donner avis au Roy +des désordres du Sr Foucquet; mais luy ayant esté représenté que ses +caballes et ses intrigues, tous les amis qu'il avoit gagnés dans la +cour, dans les places, dans les Compagnies souveraines, par le moyen des +deniers du Roy et des alliénations de toutes sortes qu'il leur avoit +distribués, la place de Belle-Isle que l'on estimoit estre imprenable +avec une bonne garnison qu'il y entretenoit, quelques autres places sur +les costes de Bretagne, estoient capables dans l'incertitude de la +résolution qu'elles prendraient pour la conduitte de ses affaires et +dans la foiblesse de l'administration nouvelle de donner de furieux +mouvements à l'Estat, il prit la résolution de déclarer au Roy le détail +de la mauvaise conduitte du dit Foucquet et de luy conseiller en mesme +temps de prendre de grandes précautions contre luy, de le veiller de +près, de luy déclarer tous ses crimes et luy faire connoistre que s'il +changeoit de conduitte il ne laisseroit pas de se servir de luy. + +La mort du Sr Cardinal estant arrivée le 9 mars 1661, le Roy ayant +tesmoigné toute la douleur imaginable de la perte d'un si grand ministre +prit dès le lendemain le soin de la conduitte de ses Estats et commença +à régler les séances de ses Conseils auxquels il s'appliqua de telle +sorte que pour première vertu il fist connoistre clairement à toute +l'Europe qu'il avoit sacrifié cette passion prédominante de gloire, et +cet esprit d'application aux affaires qui est capable seul d'eslever les +moindres hommes aux plus hautes dignités, qu'il avoit, dis-je, sacrifié +toutes ces grandes qualités à la reconnoissance des grands services qui +luy avoient esté rendus par ce grand ministre pendant sa minorité, les +troubles et la division qui auroient fait courir risque à ses Estats +sans la sagesse et l'habileté d'un si grand homme auquel il avoit +abandonné pour cette raison presque toute son autorité. + +Tous les esprits ne furent pas persuadés que cette conduitte qui +paroissoit si belle pust estre longtemps soutenue; ils considéroient +qu'il estoit impossible qu'un Roy à l'âge de 23 ans, admirablement bien +faict de sa personne, d'une santé forte et vigoureuse, pust avoir assez +de force pour préférer longtemps ses affaires à ses plaisirs, et dans +cette pensée chacun avoit les yeux ouverts pour voir sur qui tomberoit +son choix parmi les personnes de sa confidence. + +Les choses estant en cet estat, le Roy commença à exécuter le conseil de +feu M. le Cardinal sur le sujet des finances. Le surintendant demeura +d'accord d'une partie de ses désordres, promit de changer de conduitte +et accepta les précautions que le Roy voulut prendre, se persuadant avec +assez de vraisemblance qu'après avoir trompé tant de fois M. le +Cardinal, il trouveroit assez moyen de faire la mesme chose à l'esgard +du Roy; mais Sa Majesté ayant vu le retardement qu'il apporta à donner +l'estat des finances dans lequel tous les revenus de l'année 1661 et +partie de 1662 se trouvoient consommés, en sorte qu'il avoit assez +d'audace pour dire tous les jours à Sa Majesté que l'Estat ne subsistoit +que sur son crédit; + +Qu'il continua à faire des alliénations considérables... + +Qu'au lieu de faire gouster au peuple les fruits de la paix par la +diminution des impositions... on augmentoit les impôts en Bourgogne, +Alsace, Roussillon, etc. + +Qu'au lieu que l'application du dit Foucquet debvoit avoir pour seul +objet les finances, et plutôt leur conservation que leur dissipation, il +ne pensoit qu'à se rendre maistre du Parlement et de toutes les +Compagnies par le moyen des grandes grâces qu'il faisoit, de toutes les +charges principalles et plus importantes, en les faisant acheter par ses +créatures et leur donnant la meilleure partie du prix, qu'il +acquéroi.... par les mesmes moyens les principaux officiers de Sa +Majesté et des Reynes, gagnant mesmes tous leurs domestiques pour estre +adverti de tout ce qui se passoit et de tout ce qui se disoit. + +Enfin, Sa Majesté lassée de toute cette mauvaise conduitte et voyant +clairement qu'il n'y avoit point de remède qu'en luy ostant cette +administration, elle en prit la résolution le 4e may en la mesme +année 1661. + +Mais comme l'exécution en estoit difficile, que les liaisons et les +attachements que le surintendant avoit dans la cour, dans les +Compagnies, dans les provinces, dans les places et partout estoient +grandes, que la place de Belle-Isle estoit en réputation d'estre +imprenable, Sa Majesté délibéra sur la manière de l'oster et aux moyens +de l'arrester seurement, pendant tout le mois de may. + +Comme cette action est la plus importante sur laquelle le Roy aye pu +donner des marques publiques de son esprit; il est bien nécessaire de +l'examiner dans toutes ses circonstances parce qu'elle peut donner lieu +de faire un pronostique juste et certain de tout ce qui peust arriver +pendant son règne. + +C'estoit, un jeune prince de l'aage de 23 ans, d'une forte et vigoureuse +santé, et par conséquent plein du feu et de la chaleur que cet aage +donne, qui n'avoit pas pris jusqu'à la mort de son Ier ministre un +administrateur... de ses affaires, et par conséquent qui n'avoit pas +toute l'expérience nécessaire pour la conduitte d'une grande affaire. Il +avoit à perdre un homme esclairé qui avoit eu la disposition entière de +ses finances huit années durant, qui par la dissipation qu'il en avoit +faict s'estoit acquis une place imprenable, qui avoit dans son entière +dépendance des places, des Compagnies souveraines, les principaux de la +cour et une infinité d'autres, et lequel convaincu de ses crimes +s'estoit préparé de longue main et avoit pris toutes ses précautions +contre le plus habile, le plus esclairé et le plus pénétrant homme qui +fust jamais. + +Le Roy connoissant toutes ces choses, après avoir luy seul examiné tous +les moyens dont il se pouvoit servir pour l'intérest de ses desseins, +voyant que l'oster de la surintendance ou l'en chasser produiroit +assurément de grands embarras pour les raisons cy-dessus dites, résolut +enfin de le faire arrester, et ensuitte de luy faire faire son procès. + +Pour cela il estoit nécessaire d'examiner quatre points importants. + +Le pier, la subsistance de l'Estat. + +Le second, le lieu de l'exécution. + +Le troisième, le temps. + +Et le 4e, les suittes. + +Sur le premier, Sa Majesté considérant que pendant les mois de may, +juin, juillet et aoust les peuples ne payent rien dans les provinces +parce qu'ils sont occupez aux récoltes et les finances ne produisent +presque rien par la mesme raison; + +Qu'il n'y avoit aucuns deniers dans les espargnes; + +Que les gens d'affaires n'auroient garde de rien fournir quand ils +verraient leur chef arresté pour divers crimes dont ils estaient les +complices; ces raisons faisoient clairement connoistre qu'en l'arrestant +dans le mois de may, l'on ne pourroit fournir aux dépenses de l'Estat, +ce qui attireroit de très-fâcheux inconvénients. + +Pour ce qui _regardoit_ l'exécution et le temps, l'un et l'autre +vouloient que ce fust promptement et au lieu où il se trouvoit alors, le +secret qu'il falloit garder en cette affaire requérant une grande +diligence. + +Les raisons cy-dessus invitaient à l'exécution présente, et à l'esgard +du lieu, il y avoit à craindre que ses amis ne jettassent du monde dans +Belle-Isle et les autres places et qu'ils ne causassent une affaire +considérable dans l'Estat; à l'esgard des suittes, pour les +_conséquences_ du procès, sa charge de procureur général au Parlement +estoit un obstacle presque insurmontable. + +Pour remédier à tous ces inconvénients, le Roy résolut de remettre au +mois de septembre de l'arrester et _pensa_ que le secret pourroit estre +gardé n'estant seü que de deux ou trois personnes asseurées; + +Que pendant tout ce temps il le traiteroit si bien qu'il pourroit +parvenir à toutes ses mesmes fins; + +Qu'il se serviroit du prétexte de la tenue des Estats de Bretagne, de +n'avoir pas encore veu cette province et prendroit une assistance +considérable pour y aller; qu'estant proche de Belle-Isle il pourroit +_se servir_ des compagnies de ses gardes et remédier par sa présence à +tous les inconvénients qui pourroient arriver; qu'en ce temps les +peuples ayant fait leurs récoltes seraient en estat de payer et de +fournir les moyens de subsistance, et qu'il se serviroit de toutes les +rencontres favorables pour luy tesmoigner que Sa Majesté serait bien +aise d'avoir quelque somme un peu considérable dans la citadelle de +Vincennes pour pouvoir subvenir aux dépenses pressées. + +Et outre ce qu'elle pourroit tirer par ce moyen dudit Foucquet, Sa +Majesté s'asseureroit encore par le moyen de trois ou quatre personnes +de 4 ou 5 cent mille livres pour s'en pouvoir servir en cas de +nécessité; + +Que le plus difficile estant de l'obliger de se deffaire de sa charge, +il ne laisseroit pas de le tenter luy disant dans quelque occasion +importante que Sa Majesté voulant agir fortement non-seulement pour +empêcher les entreprises du Parlement mais mesmes pour remettre cette +Compagnie au mesme estat et en la mesme disposition qu'elle estoit du +temps du feu Roy, il seroit impossible d'y pouvoir parvenir sans faire +beaucoup d'actions de force et de vigueur contre cette Compagnie et +qu'ayant sa principalle confiance en luy pour toutes les résolutions qui +estoient à prendre, il seroit bien difficile qu'il pust garder cette +charge, de sorte qu'estant dans un poste si élevé que le sien, il luy +sembloit qu'elle luy estoit fort inutile et qu'elle serviroit toujours +de prétexte au Parlement de luy donner de la peine..... + +Quoyque ce projet fust d'un succès presque infaillible, Dieu voulut +pourtant le rendre encore plus facile au Roy par le moyen mesme du sieur +Foucquet[607]. + +Dans les estats de Bretagne, la coustume est que l'évesque diocésain du +lieu où ils se tiennent y préside. Le maréchal de la Meilleraie s'estoit +engagé envers l'évesque de Vannes de les faire tenir à Hennebon, petite +ville de son diocèse assez proche de la mer et de Belle-Isle pour l'y +faire présider. Le sieur Foucquet qui ne croyoit pas l'évesque de Vannes +de ses amis se mit dans l'esprit qu'il se serviroit de cette occasion +pour parler publiquement et exagérer les fortifications et les +prodigieuses dépenses qu'il faisoit à Belle-Isle, et comme c'estoit la +chose du monde qu'il craignoit le plus, après avoir fait tous ses +efforts pour obliger le maréchal de la Meilleraie à changer ce lieu et +l'ayant trouvé ferme, il crut ne pouvoir remédier à ce mal qu'il croyoit +presque inévitable que de proposer lui-mesme au Roy d'aller en +Bretagne..... + +Celle proposition ayant esté par lui faicte, elle fust acceptée. + +Pour la charge, le bon traitement que le Roy lui fist en sa propre +vanité luy persuadant que la charge de chancelier de France venant à +vaquer, ce qui pouvoit arriver assez promptement veu que le chancelier +avoit 75 ans, elle ne luy pouvoit manquer, et que si le Roy le trouvoit +en cette occasion revestu de la charge de procureur général, il la +donneroit asseurément à quelque autre à quoy il ne pourroit pas +s'opposer, en sorte qu'il valloit beaucoup mieux s'en deffaire pour +mettre une somme considérable dans sa famille, et comme ce raisonnement +luy fist prendre résolution de demander au Roy de s'en deffaire, Sa +Majesté luy accordant luy parla du million à mettre à Vincennes, ce +qu'il promit de faire et l'exécuta _sur le champ_. + +Toutes les choses estant ainsi heureusement disposées, il partit pour +Nantes, le roy estant confirmé dans l'opinion de sa mauvaise conduitte +par diverses choses qui arrivèrent pendant cet esté et particulièrement +sur ce qui se passa dans l'achapt de la charge de général des gallères +pour le marquis de Créquy son intime amy, dans laquelle Sa Majesté vit +clairement que l'on se servoit de ses deniers pour en payer _15 ou 16 +mille livres_ sous prétexte de différentes prétentions..... et sur le +repas royal, magnifique et superbe qu'il donna à Sa Majesté en sa maison +de Vaux. + +Sur l'envoy de deux ministres de sa part en Angleterre et à Rome pour +avoir des correspondants à ses ordres et sur une infinité d'autres +preuves trop claires et trop évidentes de ses intentions[608]. + +Deux jours après son arrivée à Nantes, le 5e septembre de la mesme +année, le Roy qui pendant la vie de feu M. le Cardinal avoit peu parlé +d'affaires, et qui depuis sa mort, par la sage dissimulation avec +laquelle il avoit agi avec le sieur Foucquet n'avoit pu encore faire +connoistre l'estendue de son esprit, le jour et l'heure qu'il avoit pris +pour l'exécution estant venue, en un instant il donna ses ordres pour le +faire arrester et fist toutes les choses qui estoient nécessaires pour +le conduire seurement au chasteau d'Angers; il fist partir sa compagnie +des gardes pour se saisir de Belle-Isle. + +Quelques heures auparavant, il fist partir 2 brigades de ses +mousquetaires pour empescher le passage des courriers qui prendroient +_des moyens_ pour en donner advis. + +Il envoya et fist accompagner la dame Foucquet à Limoges; fist arrester +en mesme temps Pellisson son commis et fit sceller tous ses papiers. + +Il expédia aussytost un courrier à la reyne-mère pour luy en donner +part; un autre au Chancelier affin qu'il fist sceller dans les maisons +de la surintendance de Fontainebleau, de Vaux et de Saint-Mandé. + +A Paris au lieutenant civil, à la Compagnie du guet et au lieutenant +criminel de robe courte pour se saisir des sieurs Bruant et Bernard ses +commis et de sceller dans leurs maisons et dans celles du sieur +Foucquet. + +Tous ces ordres aynsi donnés et cette affaire entièrement exécutée, le +Roy voulut avant que de partir estre informé de la résolution..... que +le commandant dans Belle-Isle prendroit, et aussy tost qu'il eust appris +qu'il remettroit cette place sur l'ordre de Sa Majesté, elle partit et +revint en poste à Fontainebleau. + +Il estoit alors question de prendre une grande résolution pour +l'establissement qui estoit à faire. Il falloit pour le bien faire +trouver divers expédients de remédier à de grands abus.... + +L'establissement de l'autorité souveraine et entière des finances en une +seule personne ou deux; _mais ces_ advis furent trouvés vitieux. + +Les maximes qui avoient esté suivies depuis si longtemps avoient attiré +la ruine, la confusion et le désordre. + +Il falloit desbrouiller une machine que les plus habiles gens du royaume +qui s'en estoient meslés depuis 40 ans avoient embrouillée pour en faire +une science qu'eux seuls connussent pour se rendre par ce moyen +nécessaires. Cependant tant de choses sy difficiles à résoudre qui +auraient servy de matière aux plus grands, aux plus puissants et aux +plus expérimentés ministres, ce qui auroit donné lieu à des Conseils de +plusieurs jours et à des dissertations difficiles et très-importantes, +se trouva desbrouillé et développé au plus haut point de perfection qui +se puisse imaginer par les seules lumières naturelles de ce prince, et +par la résolution qu'il avoit prise de donner tout son temps à la +conduitte de ses affaires, au bien de ses peuples et à sa propre gloire. + +Il déclara doncques qu'il supprimoit la charge de surintendant et qu'il +signeroit généralement toutes les expéditions soit pour la recepte, soiy +pour la dépense. + +Il composa en mesme temps un Conseil de cinq personnes qu'il appela le +Conseil royal des finances lequel il présida en personne trois fois la +semaine, etc., etc., etc... + +(_Peu de jours après, il fut question dans le Conseil de +l'establissement d'une Chambre de justice. Pour éviter qu'on en vinst à +cette extrémité, les gens d'affaires offraient de donner vingt millions, +et la majorité du Conseil était d'avis qu'on les acceptât._) + +....Le Roy prenant la parole dit qu'il connoissoit bien que cette +proposition luy seroit plus advantageuse mais qu'il ne pouvoit pas +s'empescher d'entendre la voix de ses peuples qui luy demandoient +justice de toutes les violences, exactions et concussions qui avoient +esté commises contre eux, qu'il sacrifioit volontiers l'advantage des 20 +millions offerts à la satisfaction qu'il recevroit de voir une fois par +la punition des coupables ses sujets _vengés_ des violences qu'ils +avoient souffertes, et de plus qu'ayant bien considéré tous les +désordres et dissipations qui avoient esté commises dans les finances, +il falloit _agir_ par des punitions..... affin qu'il fust asseuré que +non seulement pendant son règne mais mesme cent ans après les gens des +finances se contentassent des gains honnestes et légitimes qu'ils +pourroient faire, en sorte qu'elle espéroit par son application remédier +à tous les _maux_ que l'on avoit remarquez. + +Ces raisons si puissantes et si dignes d'un grand Roy furent approuvées +de tout le Conseil. + +.....Ensuitte tout le monde attendant quelque action un peu importante +pour juger de quelle qualité seroit la conduitte du Roy dans les +fonctions du surintendant, sy elle seroit rigoureuse ou foible, il se +présenta une occasion favorable pour décider cette question. L'on avoit +fait l'année précédente le retranchement _d'un quartier_ de toutes les +rentes sur l'hostel de ville de Paris et de toutes les alliénations +faictes les six dernières années. Le sieur Foucquet n'avoit osé toucher +une augmentation de gages des Compagnies souveraines; souvent il les en +avoit menacées, mais le remords de sa conscience qui luy donnoit de la +crainte, l'avoit toujours obligé d'en retarder l'exécution. Le Roy +s'estant fait représenter cette affaire, prit la résolution de faire ce +retranchement et le fist exécuter malgré toutes les remontrances et +publiques et secrètes et mesmes quelques menées sourdes, en sorte qu'il +fust facile après ce coup d'essay de décider de quelle qualité seroit la +conduitte de Sa Majesté. + +Non seulement Sa Majesté soustient fortement ce retranchement mais mesme +celuy de tous les fonds et droits alliénés, ce que le sieur Foucquet +n'avoit pas faict par les mesmes raisons, quoyqu'il y eust une +déclaration expédiée dès 1660 pour cet effet... + +...La caballe des amis du sieur Foucquet ayant commencé de faire agir +leurs pratiques, les esprits se divisèrent en sorte que la foiblesse du +chef (de la Chambre de justice) qui se laissa emporter par une infinité +de petites considérations et qui ne pust avoir la force de suivre les +véritables maximes de sévérité des Chambres de justice quoyqu'il fust +fortement appuyé par le Roy, divers petits intérêts particuliers qui +entraînèrent les principaux et rendirent les bien intentionnez les plus +foibles, furent cause que le Roy fust obligé de faire agir ceux de son +Conseil pour pousser les affaires et pour démesler avec diligence tous +les petits moyens dont se servoient ceux qui avoient trop de +relaschement dans l'esprit contre les bien intentionnez pour faire +passer les affaires par leurs advis; et pour bien faire connoistre les +difficultés que Sa Majesté eust à surmonter, il est bon d'en faire la +description[609]. + +Le premier président fort homme de bien, incapable de caballes, +d'intrigues et de se départir jamais du bien du service du roy et du +public ne se laissa pas... de croire qu'il debvoit avoir beaucoup de +part aux affaires, et sur ce fondement, il voulut _avant_ de s'engager à +servir dans la Chambre de justice, que l'on adjoustast aux commissaires +qui avoient esté choisis par le Roy les sieurs Bernard Rezé et +d'Ormesson, maistres des requestes, de Fayet et Renard, commissaires de +la Grand Chambre du parlement de Paris pour se fortifier dans cette +chambre affin que ses advis prévallussent toujours, ce qui luy fust +facilement accordé par Sa Majesté qui avoit tout sujet de croire qu'il +seroit le plus ferme appui de la justice et de la sévérité de cette +Chambre comme effectivement il en avoit alors la volonté; ensuitte +n'ayant pas esté satisfait de la part qu'il avoit prestendu avoir dans +les affaires de l'administration de l'Estat, il commença à se plaindre +presque publiquement des personnes dont le Roy se servoit dans les +affaires de finance leur attribuant la cause entière de ce déplaisir. + +D'ailleurs, M. de Turenne qui avoit creu que le dit sieur Foucquet +l'empeschoit d'avoir la meilleure et la plus considérable part aux +affaires et en la confiance du Roy et qui après sa perte s'estoit laissé +fortement flatter de cette pensée, le bon traittement qu'il recevoit de +Sa Majesté et mesmes ses advis qu'elle luy demandoit en toutes affaires +importantes ne le satisfaisant pas parce qu'il n'estoit pas appellé par +Sa Majesté dans les Conseils ordinaires quoy qu'elle eust bien tesmoigné +depuis ce temps-là qu'elle seule conduisoit toute cette machine et +qu'elle eust mesmes de très-puissantes raisons pour en user ainsi, ne +laissa pourtant pas d'attribuer cette privation à ceux qui avoient +l'honneur de servir Sa Majesté, et comme la matière des finances est +toujours la plus susceptible de mauvaises impressions, l'ancienne amitié +qu'il avoit avec le pier président, les mesmes intérêts et le même +déplaisir en ce rencontre, leur donnèrent les mêmes sentiments dans +lesquels ils furent fortement maintenus par le sieur Boucherat qui +estant amy commun des deux avoit servy leurs veues et se trouvoit dans +les mêmes sentiments parce que ne croyant pas qu'il y eust un homme de +robe dans le royaume qui pust plus dignement que luy remplir la place de +Chancelier de France ou la principalle administration des finances, il y +pourroit facilement parvenir sy M. de Turenne et le pier président +bien unis pouvoient avoir une part considérable dans la confiance du +Roy. + +A cette principalle et plus importante disposition se joignirent +diverses autres raisons. + +Le pier président se persuada que son mérite et ses services +debvoient luy faire accorder tout ce qu'il demandoit soubz prétexte de +l'accréditer dans sa Compagnie. I demanda avec grandes instances que +l'on ne restranchast point le 3e quartier des augmentations de gages +des Compagnies souveraines, que l'on deschargeast les greffiers de la +taxe qui leur estoit demandée et que l'on restablist l'hérédité des +procureurs postulants qui avoit esté révoquée. Le refus que le Roy fis +de toutes les grâces luy donna beaucoup de déplaisir... + +Mais ce qui acheva de le changer tout à fait fust que ses amis intimes +qui estoient hors de la Chambre se trouvèrent tous unis dans de mesmes +sentiments pour empescher tout ce qui pouvoit estre de la satisfaction +du Roy et du public. + +Le sieur Boucherat, pour les intérêts cy-dessus expliqués. + +Le sieur Bernard Rezé pour un esprit de contrariété qui luy estoit +naturel n'ayant jamais manqué de se porter contre la conduitte généralle +des affaires. + +Le sieur de Brillac avoit reçeu du sieur Foucquet, en gratifications +_diverses augmentations_ en sa baronnie de Janzay en Poitou. + +Le sieur Renard 6,000 liv. de rentes sur les tailles. + +Ces 4 hommes estant toujours auprès de luy il ne faut pas s'estonner +s'il ne pust revenir à ses 1ères bonnes intentions. + +Le premier effect que cette mauvaise disposition produisit fust une +prodigieuse langueur en toutes affaires. Le pier président n'alla +jamais qu'à onze heures et demie à la Chambre, en sortant à midi, n'y +retournant qu'entre trois et quatre heures et en sortant entre cinq et +six heures, joint à cela diverses autres démonstrations et publiques et +secrètes qu'il fist... + +(_Le reste du mémoire contient de nouveaux détails sur les opérations +financières, sur celles de la Chambre de justice, sur les mesures prises +en 1662 par le gouvernement pour soulager les horreurs de la disette, +enfin, sur toutes les parties de l'administration pendant la courte +période qu'il embrasse._) + + + + +PIÈCE Nº II BIS.--INÉDITE. + +LE CID ENRAGÉ[610]. + +COMÉDIE. + + + M. COLBERT parle seul. + + Percé jusques au fond du cœur + D'une atteinte imprévue aussy bien que mortelle, + Autheur d'une entreprise insolente et cruelle + Dont le honteux succez irrite ma fureur, + Je demeure immobile, et mon âme abattue + Cedde au coup qui me tue. + Si près de voir Fouquet sur l'échaffault, + O Dieux! l'étrange peine! + Après avoir payé l'arrêt plus qu'il ne vault + Pour rendre sa mort plus certaine, + N'en remporter rien que la haine? + + Que je sens de rudes combats! + Que ma raison est opprimée! + J'ay perdu mon argent, je perds ma renommée + Pour n'avoir peu mettre une teste à bas. + O grand doyen des scélérats! + Dont l'injustice consommée + Regardoit déjà son trépas + Comme une proye accoustumée; + Séguier, escueil des innocens, + Qui, pour complaire au ministère, + Par de honteux abaissemens + Ne trouves rien de trop indigne à faire, + Faut-il que les arrêts + Qui tant de fois ont fait périr des misérables, + Et pour de bien moindres subjects, + Sur la fin de les jours, malgré tant de projets, + Tant d'intrigues détestables, + Malgré moy, malgré toy, deviennent équitables + Après tous les maux qu'ils ont faicts?.... + ........................ + Talon, le ciel a donc permis + Que pour toute la récompense + De ta mortelle haine et de ton arrogance, + Tu n'ayes remporté que haine et que mépris; + Et qu'un pédant que j'avois pris + Pour réparer la négligence, + M'ayt fait tomber de mal en pis + Par l'excès de son ignorance[611]. + + Ce rapporteur, que j'ay duppé sy galamment, + Pour une pompeuse espérance + D'estre le chef[612] d'un parlement, + Et qui croyoit sauver sa conscience + En me vendant bien chèrement + Une si lâche complaisance, + Aura donc prôné vainement, + Et pour tous fruits de son ouvrage; + Je ne remporteray que le seul avantage + D'avoir peu tromper un Normand..... + .............................. + Quoi! notre emphaticque Pussort + Après avoir fait un effort + De son éloquence bourgeoise + Et prouvé clairement qu'il méritoit la mort + Pour n'avoir pas couvert tout Saint-Mandé d'ardoise; + Après avoir tronqué tant de diverses lois, + Plutôt pour mon service + Que pour celui du plus humain des rois, + N'a pû forcer la chambre à faire une injustice + Ny gagner une seule voix. + .......................... + Voisin, ce scélérat si consciencieux, + Ce traître proctecteur de la cause publique, + Sur qui j'avois jetté les yeux + Pour empêcher par son intrigue + Des dévots la sourde pratique + Et le zèle séditieux, + S'en est acquitté de son mieux; + Mais que me sert toute ma politique + Sy je n'en suis pas plus heureux. + .......................... + Et toy, cher confident de ma secrette rage, + Qui dedans les concussions + Fais ton apprentissage + Par les plus noires actions, + Mon cher Berrier, sur qui je fondois davantage + Le succez de mes passions, + Car je sçay tes inventions, + Tes détours et ta fourberie; + Que dois-je te dire aujourd'huy, + Puisqu'enfin malgré ton appuy, + Ton mensonge et ta calomnie, + Le peuple voit la vérité, + Au mesme endroit dont tu l'avois bannie, + Triompher de la fausseté? + + Dans le premier abord d'une faveur naissante + Dont le moindre revers peut nous précipiter, + Je voy mes desseins avortés + Par une conduite imprudente; + Je voy l'Afrique triomphante + D'un roy que jusqu'ici rien n'avoit pu dompter; + Je voy, pour comble de misère, + Mon rival échapper des traits de ma colère, + Et ces deux projets si fameux + Qui me faisoient déjà prétendre + Au premier rang d'après les dieux, + Sont autant de degrés honteux + Par où je suis prest de descendre. + + Mais pourquoy m'alarmer sy fort, + Sy cette rigueur non commune + Qu'excite contre moy le sort + Ne change rien à ma fortune: + Je suis toujours Colbert, je suis toujours puissant; + J'ay toujours la mesme avarice, + Je fais toujours mesme injustice. + Si j'ay manqué de perdre un innocent, + N'ay-je pas retranché les rentes? + Et, grâce à ce moyen, réduit au désespoir + Mille familles languissantes. + Est-ce là manquer de pouvoir? + + Le Roy m'aime toujours et j'ay sa confidence, + Que faut-il donc de plus à mon ambition? + Sortez de mon esprit vains désirs de vengeance, + Je me veux libérer de votre impertinence + Et goûter le bonheur de ma condition. + Ouy, je veux vivre heureux, quoique Fouquet respire, + Puisqu'une éternelle prison + Luy va ravir le moyen de me nuire. + +Il s'en va, puis il revient tout d'un coup. + + Vivre sans tirer ma raison! + Observer un arrest si fatal à ma gloire! + Endurer que la France imputte à ma mémoire + De ne m'estre vengé que par une prison! + Conserver une vie où mon ame égarée + Voit ma perte assurée! + N'escoutons plus ce penser trop humain + Qui ne peut assouvir ma haine. + Allons, Berrier, par un coup de ta main, + Délivre-moy de cette peine. + + Ouy, c'est le plus grand de mes maux, + Et pourveu que Fouquet périsse, + Qu'il meure par prison ou qu'il meure en justice, + C'est là le seul moyen de me mettre en repos. + Je m'accuse déjà de trop de négligence, + Courons à la vengeance; + Je suis avare et dur, n'importe, cher Berrier, + Je veux y consommer trois ou quatre pistolles + Pour achepter un cuisinier + Qui l'empoisonne à Pignerolles. + + + + +PIÈCE Nº III.--INÉDITE[613]. + +VERSION DU 118e PSEAUME DE DAVID + + +Dans lequel ce grand Roy exhorte tout le monde à publier les bontés de +Dieu, explique les effects qu'il en a ressenty et prophétise la venüe de +Nostre Seigneur. + +Ce pseaume a beaucoup de rapport avec l'estat de mes affaires et à +l'issüe que j'en espère par la miséricorde de Dieu[614]. + + Venez, accourez tous, peuples de lunivers, + Confessés un seul Dieu, venés luy rendre hommage, + Annoncés et loués en langages divers + La bonté de celuy dont vous estes limage. + + Vous peuple bien aimé dont il a faict le choix + Par un sensible effect de sa miséricorde + Expliqués ses bontés distes à haulte voix + Et les maux qu'il empesche et les biens qu'il accorde. + + Vous qu'il a séparés du reste des mortels + Destinés isy bas à l'office des anges + Prestres qu'il a chargés du soing de ses autels + Chantés de sa bonté les divines louanges. + + Et vous qui languisses de célestes ardeurs + Elevés vers le ciel vos amoureuses plaintes + Justes qui le craignés respectés ses grandeurs + Publiés ses bontés et modérés vos craintes. + + Triste accablé dennuicts et pressé de douleurs + Jinvoque mon seigneur; jy mets mon espérance + Touché de ma misère, et sensible à mes pleurs + Il mescoulte, il mexauce, il me donne assistance. + + Il se rend à ma voix, je le trouve en tout lieu + Je lappelle, il me tend une main secourable + Quaije à craindre appuyé des forces de mon Dieu + Mortel qui que tu sois tu n'es plus redoutable[615]. + + Il vient à mon secours contre mes ennemis + Contre eux en ma faveur sa puissance est armée + Je les mespriseray, je les verray soumis + Leurs injustes efforts s'en iront en fumée. + + Quil est seur, qu'il est bon d'avoir aveuglement + Sa confiance en Dieu plutost que sur les hommes + Qui trompeurs ou trompés toujours égallement + Nous font connoistre enfin trop tard ce que nous sommes[616]. + + Heureux qui sçait placer son espérance en luy + Heureux celuy qui suit la loy de ses promesses + Princes vostre parole est un fragile appuy + Vos honneurs peu certains et vaines vos caresses[617]. + + Tout le monde s'estoit à ma perte engagé + Mes ennemis trop fiers avoyent cru me surprendre + Mais au nom de mon Dieu je suis assés vangé + Jay veü leurs trahisons et jay sceu m'en deffendre[618]. + + Dans un triste séjour honteusement logé + Ils m'ont de touttes parts entouré de milice + Mais au nom de mon Dieu je suis assés vangé + Leur conduitte paroist on cognoist leur malice. + + Bruyants comme un essain autour de moy rangé + Ils pétillent d'ardeur ainsi qu'un feu despines + Mais au nom de mon Dieu je suis assés vangé + Jay détruyct leurs picquants, jay dissipé leurs mines[619]. + + Poussé par eux, Seigneur, et prest à succomber + Vous mavés soustenu contre leur violence + Vous mavés affermy, je ne puis plus tomber + Et vous me maintiendrés contre leur insolence. + + Mon Seigneur est ma force, il est tout mon honneur + Il soppose à leurs coups, je ne suis plus leur proye + Il sest faict mon salut, il sest fait mon bonheur + Jen fais tout mon plaisir, jen fais toutte ma joye. + + Cest luy qui de la cheute a sceü me garantir + Cest luy qui de mon cœur a banny la tristesse + Justes qui le serves, faittes en retentir + Dans vos sacrés concerts mille chants d'allégresse. + + La dextre du Seigneur a fait voir sa vertu + La dextre du seigneur a lancé son tonnerre + La dextre du Seigneur tient l'orgueil abbatu + La dextre du Seigneur me releve de terre. + + Non je ne mourray pas mon Dieu ma préservé + Et de trop de périls et par trop de merveilles + Non je ne mourray pas mon Dieu ma réservé + Pour vivre et publier ses grandeurs nompareilles[620]. + + Comme un maistre puissant mon Dieu ma chastié + Dune juste rigueur mon offense est suivie + Mais me voiant soumis, contrit, humilié + Comme un père à son fils il ma donné la vie. + + Vous qui gardés son temple ouvrés moy promptement + Ouvrés sans différer son temple de justice + Entrés justes, entrés et sans perdre un moment + Confessons sa clémence à nos maux si propice. + + Ouy je confesseray que vous m'avés sauvé + Que vous avés Seigneur exaucé ma prierre + Que j'estois criminel et qu'en vous jay trouvé + La puissance dun maistre et la bonté d'un père. + + Vos ennemis Seigneur sestoient bien abusés + En mettant au rebut pour nen scavoir que faire + La pierre que vous mesme aujourdhuy vous posés + En vostre bastiment pour la pierre angulaire[621]. + + Cest une chose rare un chef dœuvre des cyeux + Cest un digne sujet deternelle mémoire + Un ouvrage parfaict admirable à nos yeux + Cest lœuvre de vos mains, Seigneur cest votre gloire. + + Je prevoy que bientost viendra cet heureux jour + Jour longtemps attendu, jour de rejouissance + Jour qua faict le Seigneur par un excès damour + Jour illustre à jamais pour nostre délivrance. + + Seigneur délivrés moy terminés ma langueur + Adorable Seigneur que tout _vous_ soit prospere + Et bény soit qui vient au nom de mon Seigneur + Me tirer de mes fers et finir ma misere[622]. + + Déja je m'aperçois de ma félicité + Je vous veux faire part de ces bonnes nouvelles + Déja jay veü paroistre un rayon de clarté + Cest mon Dieu, mon Sauveur, je vous lapprends fidelles. + + Establissés un jour, mais un jour solennel + Rendés grâces à Dieu, que le temple sappreste + Qu'il soit orné de fleurs, remply jusquà lautel + Et que chacun célèbre à lenvy cette feste. + + Vous seul estes mon Dieu, je vous confesseray + Je diray sans cesser vostre grandeur supresme + Vous seul estes mon Dieu, je vous exalteray + Je chanteray partout vostre clémence extrême. + + Ouy je confesseray que vous mavés sauvé + Que vous avés Seigneur exaucé ma prierre + Que jestois criminel et quen vous jay trouvé + La puissance d'un maistre et la bonté d'un père[623]. + + Venés, accourés tous peuples de lunivers + Confessés un seul Dieu, venés luy rendre hommage + Annoncés et loués en langages divers + té de celuy dont vous estes louvrage. + + FIN. + + + + +PIÈCE Nº IV. + +VERS LATINS + +ATTRIBUÉS A FOUQUET[624]. + + +Il y a quelques années, un des membres de l'_Académie Delphinale_, M. +Auzias, étant allé visiter le monastère de la Trappe d'Aiguebelle, un +frère trappiste, qui s'occupe de recherches archéologiques et +historiques, lui communiqua une pièce de vers latins découverte dans un +registre de la cure de Réauville, petit village très-rapproché de la +terre de Grignan où Mme de Sévigné a passé, comme on sait, plusieurs +années auprès de sa fille. + +Ces vers, on va le voir, ne peuvent se rapporter à un autre qu'à Fouquet +après sa condamnation. Il est très-probable qu'ils furent apportés dans +le pays par l'amie dévouée du prisonnier de Pignerol, et inscrits, en +raison de leur mérite qui est incontestable, par le curé de Réauville, +sur le registre de sa paroisse. Cette supposition est d'autant plus +fondée que Mme de Sévigné connaissait parfaitement le latin. Enfin, +les vers français qui précèdent et la tournure des idées de Fouquet +ajoutent un nouveau poids à cette opinion. Seulement, ceux qu'on va lire +leur sont de beaucoup supérieurs. «On y trouve, dit le _Bulletin de +l'Académie Delphinale_, ses sentiments religieux, ses regrets sur la +privation de son épouse, de ses enfants, de sa liberté, de sa fortune, +de ses honneurs, et de la bonne grâce du grand roi; il se plaint de voir +mettre en doute sa fidélité; de ce qu'on lui a enlevé tous ses moyens de +défense, ses registres, ses comptes; de ce qu'il ne lui reste pas un des +amis qui, chaque matin, lui formaient une si nombreuse cour de clients; +il apprend que les uns, effrayés de sa chute, se sont tournés vers de +plus fortunés que lui; que les autres enveniment les accusations qui +l'accablent, et que, s'il en est resté de fidèles, les gardes, les +fossés et les remparts de la prison les empêchent de pouvoir venir +jusqu'à lui; les longs ennuis de la prison excitent son imagination et +l'exposent à des maux qu'il se crée lui-même; il voit sa mère qui le +baigne de larmes, ses frères exilés, ses enfants privés de leur père, et +sa femme frappée de chagrins si peu mérités. Enfin, il termine par deux +vers d'une admirable sensibilité et d'une heureuse expression.» + +Voici ces vers: + + Sidereæ regina plagæ qua vindice surgens + Naufragus iratis emergit salvus ab undis, + Et laceram reficit peregrino in littore puppim; + Numinis intemerata parens à numine summo, + Altera spes, humanumque salus, quæ vota gementum + Suseipis et fraetis præstas solatia rebus; + Da mihi te facilem paulumque adverte querenti. + + Ille ego qui quondam, summa ad fastigia vectus, + Francigenum moderabar opes, quem longa clientum + Mane salutabat spatiosa per atria turba, + Ille ego tot procerum socius, quem tota colebat + Gallia, quem populi toties dixere beatum, + Nunc miser indigno clausus sub carcere, vitam + In tenebris luctuque traho, nunc miles inermem + Obsidet armatus, pilisque minacibus instat. + Mens concussa malis, varioque agitata dolore, + Hæret et incerta est quid primum defleat; uno + Cuncta mihi sunt rapta die: dulcissima conjux, + Pignora chara thori, libertas, census, honores, + Prædia, rura, domus et magni gratia regis; + Nec mihi de tantis superest, nisi futilis umbra. + Hæc equidem cruciant animum; tamen acrius illud + Pungit, et ardenti transigit viscera telo, + Quod regni pro laude labor susceptus et ingens + Curarum series patriae consumpta luendæ, + Vana cadit, tristesque refert pro munere pœnas; + Quin etiam illa fides omni quæ carior auro, + Quæque prior mihi luce fuit, vexata, malignæ + Vocibus invidiæ, media mordetur in aula. + His lamen insistit rigidus quæsitor et ansam + Hinc rapit unde reus capitali crimine dicar. + Scriniaque et pluteas digestaque computa fisci, + Unde laboranti possim succurrere causæ, + Accipio periisse mihi, casuve dolove, + Nosse tuum est Virgo, puris quæ cuncta pererras + Luminibus, cæcique vides penetratia cordis. + Has inter latebras tanto in caligine rerum, + Qui me consiliis prudentive adjuvet arte? + Nullus amicus adest; horum nisi rumor inanis + Nuntia falsa tulit, pars nostro territa casu, + Majorique inhians fortunæ, turpia vertit + Terga; mihi pars impositum mihi crimen acerbat, + Insultatque malis. Quæ pars mihi fida remansit, + Arma per elatis circumdata mœnia fossis, + Huc penetrare nequit, crebris stationibus omnes + Quippe aditus tenet infaustæ custodia turris. + Sic premor assidue, regis modo territat ira, + Aversæque aures et quæ mihi fronte procaci, + Improperat qui nostra tulit stipendia testis, + Qui conviva meæ consumpsit fercula mensæ. + Nunc mala me febris, nunc longi tœdia torquent + Carceris; ipse novos etiam mihi suscito luctus, + Ingenio fingente, subit nam prævia mater, + Sæpe mihi largis profundens fletibus ora; + Extorresque domo fratres, prolesque parente + Orba suo, et sponsæ non digna ferentis imago. + Tristior ire dies, nox longior esse videtur, + Apparentque animo majora pericula veris. + +(Bulletin de l'_Académie Delphinale_, t. I, p. 262 et suiv.) + + + + +PIÈCE Nº V. + +NOTE + +COMMUNIQUÉE A M. EUGÈNE SUE PAR LA FAMILLE DE COLBERT, + +EN 1839. + + +La famille de Colbert possède les pièces suivantes: + +1º L'acte de naissance de Colbert, du 29 août 1619; + +2º Les preuves de noblesse pour l'ordre de Malte de Gabriel Colbert de +Saint-Pouange, du 18 septembre 1647; + +3º Les preuves pour le même ordre du propre fils de M. Colbert, du +1er août 1667. + +La première de ces pièces énonce que _Jehan Colbert_ (Jean-Baptiste) est +fils de _Nicolas_ et de _Marie Pussort_. Le parrain est messire _Charles +Colbert_ conseiller au siége présidial de Vermandois; la marraine, +_Marie Bachelier_, veuve de feu messire Jehan Colbert. + +Il n'y a rien dans cet acte qui puisse porter à croire que le père du +grand Colbert ni aucune des personnes qui y sont nommées fussent des +marchands. + +La marraine, aïeule du baptisé, avait été mariée, par contrat du 2 +janvier 1585, à _Jehan Colbert_, seigneur du Terron, nommé +contrôleur-général des gabelles de Bourgogne et de Picardie, le 7 juin +1595, pour avoir contribué à la soumission de Rheims à Henri IV. Marie +Bachelier lui avait porté en dot la terre de Saint-Mars en Champagne, +qui passa à son second fils, _Charles Colbert_; parrain du grand +Colbert, et qui plus tard, fut président et lieutenant-général au +bailliage de Vermandois, en 1663. Quant à Marie Pussort, mariée le 24 +septembre 1614, à _Nicolas Colbert_, seigneur de Vendière, elle était +sœur de Henri Pussort, seigneur de Cernay, qui fut depuis doyen des +conseillers d'État. Colbert n'avait que sept ans lorsque son père fut +nommé capitaine de la ville et de la tour de Fismes. Appelé à Paris par +son beau-frère _Henri Pussort_, en 1650, _Colbert, Nicolas_, fut maître +d'hôtel du roi en 1650, et conseiller d'État en 1652. + +La seconde pièce (1647) justifie, qu'antérieurement au crédit du grand +Colbert, sa famille était non-seulement réputée noble, mais même qu'elle +jouissait de la notoriété d'une noblesse ancienne, puisque la preuve +pour l'ordre de Malte de _Gabriel Colbert, de Saint-Pouange_ remonte à +Gérard Colbert, écuyer, seigneur de Crèvecœur, né en 1500, auteur de la +branche de Villacerf, et frère puîné d'_Hector Colbert_. + +Cet Hector Colbert, écuyer, seigneur de Magneux, marié en 1532 avec +_Jeanne Cauchon_, dite de Condé, fille de Jacques Cauchon, écuyer, +seigneur de Condé et de Vendière (cette dernière possédée par +Jean-Baptiste Colbert, du chef de cette dame, sa trisaïeule) est celui +par lequel commence la preuve faite à Malte en 1667, par Antoine-Martin +Colbert, troisième fils du grand _Colbert_, et c'est cette preuve qui +forme la troisième pièce. + + + + +PIÈCE Nº VI. + +GÉNÉALOGIE DE LA FAMILLE DE COLBERT[625]. + + +Dans ses _mémoires sur les Troyens célèbres_, à l'article COLBERT, P. G. +Grosley raconte très en détait qu'il a eu en sa possession une liasse de +papiers de sept à huit livres relatifs à des affaires de commerce et +embrassant, un intervalle de 45 ans, de 1590 à 1655. C'étaient des +lettres concernant le commerce de la draperie, des étamines, toiles, +soies, blés, chapelets, etc. Il y était aussi question d'opérations de +banque. Elles avaient été adressées de Reims, de Paris, de Lyon, de +Marseille, de Milan, de Venise à Odart Colbert, de Troyes[626]. Odart +Colbert avait plusieurs associés, c'étaient _Paolo Mascrani_ et _Gio. +Andrea Lumagna_[627] à Paris et à Lyon, Polaillon à Marseille, Lorenzi à +Milan; il était en outre le patron d'une foule de frères, de neveux, de +cousins, et c'était chez lui, à Troyes, que les divers intéressés de la +maison se donnaiont rendez-vous. Les lettres adressées à Odart Colbert +présentaient, dit P. G. Grosley, l'histoire suivie de plusieurs branches +de commerce, entr'autres du vin de Champagne, des révolutions que ce +commerce avait subies et de la variation des prix, année par année, de +1590 à 1655. Marie Bachelier, veuve de Jean Colbert[628], faisait à +Reims, pour le compte d'Odart, des achats considérables d'étamines des +manufactures de cette ville. On voit par ses lettres combien Odart était +attentif aux moindres gains, sensible aux pertes, impitoyable sur ses +droits, dur, mais au fond secourable. Lumagna tenait la maison de Paris +et, il était en outre banquier de la cour. Lors du meurtre du maréchal +d'Ancre, il fut soupçonné d'avoir fait payer pour lui des fonds +considérables en Italie et ses livres furent enlevés. Lumagna fut depuis +banquier de Mazarin. Crosley pense que le cardinal reçut de ses mains +Jean-Baptiste Colbert, petit-neveu d'Odart, le chargea de l'intendance +de sa maison et de celle de ses finances; mais il ne fait pas connaître +sur quoi se fonde son opinion. A en juger par la correspondance de +Lumagna, Colbert ne pouvait avoir été formé à meilleure école. L'ordre +dans les vues, la précision dans les idées, la netteté dans les détails +caractérisent toutes ses lettres. L'heureuse facilité de son style le +rend comparable à celui des meilleurs écrivains de la cour de Louis XIV. + +La famille de Colbert se composait donc alors de différentes branches, +les unes riches, les autres tombées. + +Dans une lettre du 24 octobre 1604, un Simon Colbert de Reims écrivait à +Odard de lui avancer l'argent nécessaire pour les frais de ses +vendanges. «Il venait, disait-il dans la même lettre, de rencontrer +Largentier,» et il ajoutait: «_Je l'ai trouvé bien insolent depuis qu'il +est secrétaire du roi, quoiqu'il n'ait pas plus de noblesse que +nous_[629].» + +COLBERTS DE PARIS.--Le plus connu, au commencement du dix-septième +siècle, était un M. Colbert de Treslon qui épousa une Brulart, et fit +fortune dans la robe. Le 6 août 1609, la veuve de Jean Colbert (Marie +Bachelier) écrivait de Reims à Odard Colbert: «La fille de M. de Treslon +est mariée à un conseiller du grand conseil. C'est un bien grand +mariage, cela fait beaucoup de bruit de deçà... On lui donne quarante +mille livres en mariage, ce qui n'est pas grand'chose eu égard à celui +qui la prend. Je crois que l'honneur qu'elle a d'être nièce de M. le +chancelier (Brulard de Sillery) en est la cause.» + +Girard Colbert, était établi à Paris, rue des Arcis, _à la clef +d'argent_. En 1601, il s'associa avec Camus, dont le fils, Nicolas +Camus, épousa Marie Colbert, fille de Girard Colbert. Camus était de +Troyes. De la branche de sa famille restée à Troyes sortait Nicolas +Camus à qui Jean-Baptiste Colbert procura plus tard le travail sur +Térence _ad usum Delphini_, et qui fit sur Térence un commentaire des +plus estimés. + +Nicolas Camus eut de Marie Colbert quatre filles et six fils. L'aînée +des filles épousa M. d'Emery, surintendant des finances pendant la +régence d'Anne d'Autriche. + +L'aîné des fils fut M. Lecamus, conseiller d'État, père de M. le +premier, président de la cour des aides, de _M. le lieutenant civil_, et +de l'évêque de Grenoble. + +Le deuxième, autrefois président des comptes, et depuis conseiller +d'État, surintendant de justice dans l'Isle de France, et contrôleur des +finances[630]. + +Dans leurs voyages à Paris, les Colberts de Reims et de Troyes +descendaient chez Nicolas Camus. En 1604, celui-ci avait pris avec son +frère Guillaume, la ferme des droits sur les vins à Reims. + +COLBERTS DE REIMS.--Jean Colbert, établi à Reims, y avait épousé Marie +Bachelier. Il mourut jeune et sa veuve continua la société qu'il avait +avec Odart.... En 1633, Jean Bachelier avait formé une maison à Lyon +avec Jean et Nicolas Colbert. Les Bachelier eurent part à la fortune de +Jean-Baptiste Colbert lorsqu'il fut devenu contrôleur-général. Au +surplus, Simon Bachelier était déjà, en 1606, receveur général des +finances d'Orléans. + +En 1634, la mère de Jean et de Nicolas Colbert ayant renouvelé sa +société avec Odart, y fit entrer ses deux fils, auparavant associés avec +Jean Bachelier. Les fonds de cette société étaient de cent mille livres. + +En 1635, l'archevêque de Reims, seigneur de Taisy, concéda à Jean +Colbert, possesseur, à titre d'achats ou de succession de domaines +situés à Taisy, LE DROIT _d'élever un colombier à pied et de faire boire +ses canaux dans la rivière de Taisy, et ce, en considération des bons et +loyaux services que le sieur de Terron a rendus à l'archevêché_. + +Le contrôleur général, son neveu, le fit pourvoir de la charge de +premier président au parlement de Metz, où il se fixa et mourut en +1670... + +La qualité de _noble homme_, prise par Jean Colbert, dans les actes +relatifs à ce domaine, était assortie au surnom de du Terron qu'il +s'était donné, le bâtissant en château qu'il avait construit sur ce +domaine, et aux missions dont l'honorait le ministre de la guerre. + +En effet, dans une lettre écrite par le cardinal de la Valette au +cardinal de Richelieu, le 10 mars 1639, on lit ce qui suit: «Aussitôt +que nous aurons l'avis de l'acceptation des lettres de change tirées +pour les fortifications du pont d'Esture, nous y ferons travailler. +J'enverrai, dans deux jours à Votre Éminence, le marché qu'en a fait le +sieur Colbert (Jean Colbert) lequel entend fort bien ces choses-la.» + +Dans une autre lettre, le ministre de la guerre, M. Desnoyers, dit: + +«Le roi envoie un honnête homme, qui a été à moi, nommé le sieur +Colbert, pour acheter du canon où il en trouvera, suivant vos bons +avis.» + +Le nom de Colbert n'était donc pas nouveau à la cour et dans les bureaux +des ministres lorsque Jean, son neveu, y fut introduit par le cardinal +Mazarin. + +COLBERTS DE TROYES.--Odard, frère de tous les Colberts de Reims, né en +1560, exerçait le commerce à Troyes dès l'année 1581. Il épousa Marie +Fouret, dont le frère faisait l'épicerie... A mesure que sa fortune +s'élevait, Odart en réalisait une partie en achetant des terres. Il +acquit d'abord des Marguenat, celle de Villacerf. Il fut longtemps en +marché pour celle de Bossancourt, et joignit celle de Saint-Pouange et +de Turgis à ses acquisitions. Ayant eu des contestations avec le corps +municipal pour la contribution aux charges publiques, et ne se trouvant +pas assez garanti par les privilèges concédés par Henri IV aux Mascrani +et Lumagna, pour l'encouragement de leurs manufactures, privilèges qui +lui furent attribués en qualité d'associé de ces négociants, il traita +vers 1612 d'une charge de secrétaire du roi... Cependant, il continua et +étendit son commerce, n'épargna rien pour l'éducation de ses fils, les +pourvut de charges au grand conseil, facilite leur établissement avec +des familles riches et considérées, mourut enfin à l'âge de 80 ans et +fut inhumé dans une chapelle adhérente au sanctuaire de l'église des +Cordeliers, sous une grande tombe de marbre noir avec cette inscription: + + CY-GIST + ODARD COLBERT + SEIGNEUR DE VILLACERF, SAINT-POUANGE ET TURGIS, + CONSEILLER SECRÉTAIRE DU ROI, MAISON ET COURONNE DE FRANCE, + LEQUEL DÉCÉDA LE 14 JANVIER 1640, + EN LA QUATRE-VINGTIÈME ANNÉE DE SON AGE. + PRIEZ DIEU POUR SON AME. + +Jean Baptiste Colbert, fils d'Odard Colbert dont il vient d'être +question (Colbert de Saint-Pouange), épousa en 1628, par les secours de +Lumagna, Claude Le Tellier, sœur de Michel Le Tellier, conseiller au +Parlement, et depuis chancelier de France, et il dut à cette alliance +l'illustration et les biens qui entrèrent dans sa branche. De la Chambre +des comptes il passa au conseil d'État et mourut en 1663, intendant de +Lorraine. Son fils Édouard dut au crédit de Colbert et de Le Tellier, +dont il était parent, la place importante d'inspecteur général des +bâtiments du roi. + + + + +PIÈCE Nº VII.--INÉDITE. + +ÉDIT + +PORTANT NOMINATION D'UNE COMPAGNIE DE COMMERCE POUR LE NORD[631]. + + +«LOUIS, etc., etc.--Comme le commerce est le moyen le plus propre pour +concilier les différentes nations et entretenir les esprits les plus +opposez dans une bonne et mutuelle correspondance, qu'il rapporte et +respand l'abondance par les voyes les plus innocentes, rend les peuples +heureux et les Estats plus florissans; aussy n'avons-nous rien obmis de +ce qui a despendu de nostre authorité et de nos soins pour obliger nos +sujets de s'y appliquer et le porter jusques aux nations les plus +esloignées, et d'autant que celuy du nord peut produire réciproquement +de grands advantages, nous avons estimé à propos d'exciter nos sujets de +s'associer pour l'entreprendre et de leur accorder à cet effet des +grâces et privilèges considérables; à ces causes, nous avons establi une +Compagnie qui sera appelée du Nord, etc., etc., etc.» + +Voici en quoi consistaient les nombreux privilèges accordés à la +Compagnie du Nord. + +A partir du 1er juillet 1669, la Compagnie était autorisée à faire le +commerce en toute liberté en Zélande, Hollande, côtes d'Allemagne, +Danemarck, mer Baltique, Suède, Norvège, Moscovie, etc., etc. + +Tous les Français et étrangers pouvaient s'y associer pendant un an, +sans pouvoir y apporter moins de 2,000 fr. Les gentilshommes ne +dérogeaient pas en y entrant. + +Les règlements étaient dressés par la Compagnie elle-même et approuvés +par le Roi. + +«_Et pour d'autant plus favoriser ledit establissement_,» le Roi lui +accordait 3 fr. pour chaque barrique d'eau-de-vie transportée hors du +royaume et 4 livres par tonneau pour les autres marchandises également +transportées hors de France ou reçues dans les retours, en déduction des +droits qu'elles auraient dû payer. + +La Compagnie n'aurait en outre rien à payer pour les munitions et vivres +nécessaires à l'équipement et nourriture de ses navires. Elle était +dispensée de tous droits de transit et d'emprunter l'intermédaire des +courtiers. + +«Et attendu, porte l'édit, que le commerce ne se fait ordinairement dans +le pays du nord que par eschange de marchandises et que ladite Compagnie +pourroit se trouver surchargée, faute du prompt débit, de celle qu'elle +auroit apportée par ses retours, _nous promettons de faire prendre et +recevoir dans les magasins de nos arsenaux de marine, toutes les +marchandises propres pour la construction, radoub, armement et +équipement de nos vaisseaux, fournitures et provisions de nos armées +navalles, par les intendants et commissaires généraux qui en feront les +marchez_ avec un profit raisonnable, tel qu'il sera convenu entre +lesdits intendans et directeurs de la Compagnie.» + +Les matelots étrangers devaient acquérir _le droict de naturalité_ après +avoir servi pendant six ans sur les navires de la Compagnie du Nord. + +Les directeurs seraient exempts du logement des gens de guerre, guet, +corvées, etc. + +Les ouvriers et charpentiers étrangers travaillant pour la Compagnie +auraient les mêmes exemptions et privilèges que les ouvriers français. + +«Les officiers qui entreront en ladite Compagnie pour vingt mil livres +seront dispensez de la résidence.» + +«Les actions seront transmissibles. + +«Et pour faire connoistre la satisfaction que nous nous promettons de +l'establissement de ladite Compagnie et la protection que nous entendons +luy donner non-seulement par nostre authorité, mais encore de nos +deniers, _nous voulons, consentons et nous plaist mettre de nos deniers +le tiers du fonds capital qui sera fait par tous ceux qui y prendront +intérest_ et que toutes les pertes qui pourront arriver à la dite +Compagnie pendant les six premières années de son establissement soient +portés à la descharge des intéressez en icelle sur lesdits fonds que +nous entendons mettre à ladite Compagnie.» + +«_Promettons à la Compagnie de la protéger et deffendre envers et contre +tous, mesme d'employer nos armes en toutes occasions_ pour la maintenir +dans l'entière liberté de son commerce et navigation et lui faire faire +raison de toutes injures et mauvais traitemens qui luy pourraient estre +faits par les nations qui voudraient entreprendre contre ladite +Compagnie; de faire escorter ses envois et retours à nos frais et +despens par tel nombre de vaisseaux de guerre qu'il sera nécessaire et +partout où besoin sera. Si donnons en mandement, etc. + + Signé: LOUIS. +Par le Roy: COLBERT. +Saint-Germain, au mois de juin 1669. + + + + +PIÈCE Nº VIII. + +RÈGLEMENT + +CONCERNANT LES DÉTAILS DONT M. COLBERT EST CHARGÉ, COMME + +CONTRÔLEUR-GÉNÉRAL ET SECRÉTAIRE D'ÉTAT AYANT + +LE DÉPARTEMENT DE LA MARINE. + + +Le Roi, ayant considéré la connexité du commerce avec la marine et les +grands avantages que son service et celui du public en recevraient si +ces deux emplois étaient confiés à une même personne, Sa Majesté, étant +d'ailleurs bien informée que pendant que le sieur de Colbert, à présent +secrétaire d'État, a pris soin du commerce en qualité de +contrôleur-général des finances, il s'est notablement augmenté dans le +royaume, elle a jugé à propos de mettre dans le département de la charge +de secrétaire d'État dudit sieur Colbert, le commerce avec la marine, +les démembrant de la charge du sieur de Lionne, aussi secrétaire d'État, +de laquelle le sieur marquis de Berny, son fils, est pourvu à sa +survivance, en leur donnant d'autre part un dédommagement proportionné à +la diminution qu'ils souffriront dans leur emploi: pour cet effet, Sa +Majesté, du consentement desdits sieurs de Lionne et de Berny et dudit +sieur Colbert, a résolu le présent règlement de la manière qui suit: + +Premièrement, que ledit sieur Colbert aura dans son département la +marine en toutes les provinces du royaume, sans exception, même dans la +Bretagne, comme aussi les galères, les Compagnies des Indes orientales +et occidentales, et les pays de leurs concessions; le commerce, tant +dedans que dehors le royaume, et tout ce qui en dépend; les consulats de +la nation française dans les pays étrangers; les manufactures et les +haras, en quelque province du royaume qu'ils soient établis; + +Que lesdits sieurs de Lionne et de Berny auront dans leur département la +Navarre, le Béarn, le Bigorre et le Berry, qui étaient de l'ancien +département de la charge dudit sieur Colbert; + +Que les appointemens attribués à la charge desdits sieurs de Lionne et +de Berny seront augmentés de la somme de 4,000 livres, pour et au lieu +de pareille somme que ledit sieur de Lionne touchait tous les ans sur +les états de la marine, laquelle somme serait dorénavant employée dans +les états sous le nom dudit sieur Colbert, et qu'en outre pour +dédommager lesdits sieurs de Lionne et de Berny de la diminution de leur +dit emploi, il sera payé comptant audit sieur de Berny, du consentement +dudit sieur de Lionne, des deniers du Trésor Royal, la somme de 100,000 +livres. + + _Signé_: LOUIS. + +_Et plus bas_: LE TELLIER. + +Fait à Paris, le 7 mars 1669. + +(_Archives de la marine, Registres des ordres du Roy_.) + + + + +PIÈCE Nº IX.--INÉDITE. + +COMMERCE DE LA FRANCE AVEC L'ESPAGNE + +EN 1681. + +INSTRUCTION POUR LE COMTE DE VAUGUYON, + +AMBASSADEUR EXTRAORDINAIRE EN ESPAGNE[632]. + + + Fontainebleau, 29 septembre 1681. + +«Le roy envoyant le Sr comte de Vauguyon en Espagne, Sa Majesté a +bien voulu lui faire savoir ses intentions sur tout ce qui concerne le +commerce que ses sujets font en Espagne, afin qu'il puisse tenir la main +à ce que les traités de paix puissent être ponctuellement exécutés à cet +égard, et, qu'en tout ce qui concerne ledit commerce, les sujets de Sa +Majesté soient aussi favorablement traitez qu'aucun autre dans toute +l'estendue des pays de la domination des rois catholiques, conformément +au traité des Pyrénées, articles 6 et 7, confirmés par ceux +d'Aix-la-Chapelle et de Nimègue. + +Il doit estre informé que le commerce de toutes les nations, en Espagne +ne se fait presque point par échange de marchandises, mais pour de +l'argent comptant qui vient en Espagne du Pérou; ce commerce est +d'autant plus considérable que c'est par son moyen que l'argent se +répand dans tous les autres États de l'Europe, et que, plus chaque État +a de commerce avec les Espagnols, plus il a abondance d'argent; c'est +pourquoi il est nécessaire, et Sa Majesté veut que ledit sieur de +Vauguyon ait une application toute particulière à maintenir et augmenter +ce commerce par tous les moyens que les marchands pourrons luy suggérer, +et qu'il emploie toujours le nom et les instances de Sa Majesté pour luy +donner toute la protection dont ils pourront avoir besoin. Et afin qu'il +sache en quoy les sujets de Sa Majesté peuvent avoir besoin de la +protection et assistance qu'il doit leur donner, il doit savoir que le +commerce des François se fait, en Espagne, de trois manières +différentes; la première, par les ouvriers et artisans françois des +frontières des provinces d'Auvergne, de Limousin et autres qui y passent +tous les ans et qui, après y avoir travaillé quelque espace de temps, +repassent en France et rapportent dans leurs provinces ce qu'ils ont pu +gagner, et comme ces ouvriers artisans se répandent dans toutes les +provinces d'Espagne, il sera bon que ledit sieur comte de Vauguyon soit +informé autant que possible de leur nombre, des difficultés et facilités +qu'ils trouveront à repasser en France avec l'argent qu'ils ont gagné +par leur travail, et qu'il leur donne les assistances dont ils pourront +avoir besoin, en quoy il est nécessaire qu'il agisse avec quelque +adresse et secret, n'étant pas à propos que les Espagnols ni les +François même sachent qu'il veuille être informé de leur nombre. + +La seconde manière de ce commerce consiste en un grand nombre de mulets, +et de marchandises manufacturées en France de toute sorte qui passent en +Espagne, et qui servent à la consommation du pays, et sur ce commerce il +suffit de luy dire qu'il doit donner facilitez auprès de luy à tous les +marchands françois et à tous leurs correspondants de Madrid et des +autres villes principales d'Espagne et leur donner toute l'assistance et +la protection dont ils auront besoin; il doit même appeler quelquefois +auprès de luy ceux auxquels il aura reconnu plus d'esprit et de conduite +et s'informer d'eux de tout ce qui pourra être fait, soit pour leur +donner plus de liberté dans le commerce, soit pour augmenter et donner +plus de cours aux manufactures de France. + +La troisième manière, plus importante et plus considérable que les deux +autres, consiste en toutes les marchandises et manufactures de France +qui sont portées à Cadix, Sainte-Marie, Saint-Luc et autres ports +d'Espagne pour être chargés sur les galions et sur les flottes qui +partent d'Espagne pour toutes les Indes occidentales, et au chargement +des marchandises fines, ou en argent monnoyé et en barres qui se fait +sur les frégates de Saint-Malo, Rouen et autres ports de France, lors du +retour des galions et flottes, et c'est à rendre ce commerce sûr et +facile que le sieur comte de Vauguyon doit donner toute son application. + +Il doit considérer pour cela que les Espagnols ne s'appliquant à aucunes +manufactures, il est d'une nécessité absolue que toutes les marchandises +nécessaires pour tous les grands pays qu'ils possèdent dans l'Amérique +septentrionale et méridionale leur soient fournies par les étrangers, +lesquels, par ce moyen, profitent d'une bonne partie des richesses qui +tirent des mines de ce pays-là; c'est ce qui oblige les marchands de +toutes les nations de l'Europe, François, Anglois, Hollandois, Génois, +Vénitiens, villes anséatiques et autres de travaillera l'envi à qui +fournira un plus grand nombre de ces marchandises pour en retirer plus +de profit et d'avantage; mais les François ont un si grand avantage sur +les autres nations, par la fertilité de la terre, la grande quantité de +chanvres et de lins qu'elle produit, et par leur industrie qui produit +les plus belles et les meilleures manufactures, que pourvu qu'ils soient +assistez et protégez en sorte qu'ils soient, ou mieux traitez que les +étrangers ou au moins aussi bien, il n'y a pas de doute qu'ils +attireront la plus grande partie de ces richesses au-dedans du royaume. + +Pour cet effet, ledit sieur comte de Vauguyon sait que, par les traités +des Pyrénées, Aix-la-Chapelle, de Nimègue, les François doivent être +traitez aussi favorablement qu'aucuns autres étrangers, et ainsy pour +bien, connoitre l'étendue du bon traitement qui doit être fait aux +François, il faut qu'il lise exactement les traités faits entre +l'Espagne et l'Angleterre et particulièrement celui de 1667, et les +traités faits avec l'Espagne, les Hollandois, les villes anséatiques, +les Danois, Suédois, Génois et autres. + +Il doit même observer avec soin dans tous ces traités et +particulièrement dans celui d'Angleterre, la liberté qui leur est donnée +d'aborder quelquefois, et pour de certaines considérations, dans les +ports des Indes occidentales, non pas pour demander la même chose par un +article exprès, mais seulement pour s'en servir dans les occasions qui +se pourront présenter; et sur ce sujet, Sa Majesté fait joindre à cette +instruction la copie d'une ordonnance que la Reine Catholique fit +expédier et délivrer à M. le cardinal de Bouzy, lors archevêque de +Toulouse, ambassadeur de Sa Majesté en Espagne, portant ordre à tous les +gouverneurs des places du roy catholique, et à ses officiers de faire +jouir les François des mêmes grâces et privilèges dont jouissent les +Anglois et les villes anséatiques, et Sa Majesté estime bien nécessaire +que le comte de Vauguyon demande le renouvellement de la même +ordonnance, et même en termes plus forts et plus précis, s'il est +possible. + +Pour bien connaître de quelle sorte et en quelle occasion il doit se +servir de ce traitement qui doit être fait aux François aussi favorable +qu'à tous les étrangers, il doit savoir qu'il est enjoint par les lois +et ordonnances d'Espagne, d'enregistrer tout l'argent et les effets qui +sont embarqués dans les ports des Indes occidentales sur les galions et +vaisseaux de la flotte, et ce, à peine de confiscation de tout ce qui +n'est pas enregistré, et qu'il est défendu par les mêmes lois et +ordonnances de sortir d'Espagne aucun argent, monnoyé ni en barre, et +par ces deux lois les Espagnols ont prétendu conserver au-dedans de leur +État toutes les immenses richesses de leur Nouveau Monde; mais comme ils +ne travaillent à aucune des marchandises et manufactures nécessaires +pour l'entretien de ce grand pays, la nécessité absolue d'en tirer des +pays étrangers a produit partie par industrie, partie par tolérance et +partie par intérêt que ces deux lois ont été rendues vaines et inutiles, +et ainsi les capitaines de ces galions et vaisseaux favorisent ces +fraudes par rapport à leur intérêt et au gain qu'ils y font, que les +juges et officiers contribuent presque toujours à cacher; mais comme ils +sont en droit de faire valoir la rigueur de ces ordonnances, c'est +souvent à quoy ils s'appliquent à l'égard des François pour leur ôter +tout ou la meilleure partie de ce commerce, ne se souciant pas de le +faire passer aux étrangers, de la puissance desquels ils ne croyent pas +avoir tant à craindre que de celle des François; et c'est pour cela +qu'il faut que ledit sieur comte de Vauguyon ait une application +particulière à faire jouir les François des mêmes avantages et facilités +que les autres étrangers. + +Ces facilités consistent en ce que pour éluder ou rendre inutiles ces +lois et ordonnances, les étrangers font venir leurs vaisseaux chargés de +marchandises lors du départ des galions et flottes dans les rades de +Cadix, et pendant les nuits, de concert avec les capitaines desdits +galions et flottes qui y sont intéressés, ils embarquent les +marchandises sans être enregistrées, et au retour ils chargent de même +les marchandises fines, argent monnoyé et en barre qui leur +appartiennent en échange de leurs marchandises qui ont été vendues dans +les Indes. + +Et pour se délivrer indirectement de la rigueur de la loi, les Anglois +et les villes anséatiques ont obtenu, par leur traité, une dispense de +visite pour leurs vaisseaux, magasins et marchandises, en sorte que le +chargement des marchandises lors du départ, et des marchandises fines et +en barre lors du retour, se faisant de nuit, et n'étant pas visitées de +jour, ils font ce commerce en toute liberté. + +Et par les mêmes raisons de tolérance et de nécessité, lorsque par le +retardement du départ et de l'arrivée des galions, les navires sont +obligés de recharger les marchandises dans la ville de Cadix, ou dans +les autres villes maritimes, les marchands de ces villes, correspondants +ou associez des François et les officiers donnent les facilités +nécessaires pour frauder les douanes, en faisant passer ou par-dessus +les murailles ou par des endroits obliques, les marchandises pour être +embarquées sur lesdits galions et vaisseaux lors de leur départ. + +Et par ces différents moyens, et autres qui se pratiquent sur les lieux, +et que l'industrie, la nécessité et l'intérêt inventent et souffrent +suivant les besoins, ce grand et considérable commerce se fait; mais +comme tous ces moyens sont indirects, lorsque les Espagnols veulent bien +maltraiter ces nations, ils se servent de la rigueur de leurs lois et +ordonnances pour la confiscation de leurs marchandises ou effets en +jugeant qu'ils y ont contrevenu, ou en leur accordant ce qu'ils +appellent indulte, moyennant des sommes d'argent considérables qu'ils +exigent, et c'est sur ce point que ledit comte de Vauguyon doit +appliquer toute la force des instances et de la protection de Sa +Majesté.» + + + + +PIÈCE Nº X. + +MÉMOIRE + +POUR MON FILS SUR CE QU'IL DOIBT OBSERVER PENDANT LE VOYAGE + +QU'IL VA FAIRE A ROCHEFORT[633]. + + +Estant persuadé comme je le suis qu'il a pris une bonne et ferme +résolution de se rendre autant honneste homme qu'il abesoin de l'estre, +pour soutenir dignement, avec estime et réputation, mes emplois, il est +surtout nécessaire qu'il fasse toujours réflection et s'applique avec +soin au règlement de ses mœurs, et surtout qu'il considère que la +principale et seule partie d'un honneste homme est de faire toujours +bien son debvoir à l'égard de Dieu, d'autant que ce premier devoir tire +nécessairement tous les autres après soi, et qu'il est impossible qu'il +s'acquitte de tous les autres s'il manque à ce premier. Je crois lui +avoir assez parlé sur ce sujet en diverses occasions pour croire qu'il +n'est pas nécessaire que je m'y estende davantage; il doibt seulement +bien faire réflection que je lui aycy-devant bien fait connoistre que ce +premier debvoir envers Dieu se pouvoit accommoder fort bien avec les +plaisirs et les divertissements d'un honneste homme en sa jeunesse. + +Après ce premier debvoir je désire qu'il fasse souvent réflection à ses +obligations envers moi, non-seulement pour sa naissance, qui m'est +commune avec tous les pères, et qui est le plus sensible lien de la +société humaine, mais mesme pour l'élévation dans laquelle je l'ai mis, +et par la peine et le travail que j'ai pris et que je prends tous les +jours pour son éducation, et qu'il pense que le seul moyen de +s'acquitter de ce qu'il me doibt est de m'aider à parvenir à la fin que +jesouhaiste, c'est-à-dire qu'il devienne autant et plus honneste +hommeque moi s'il est possible, et qu'en y travaillant comme je le +souhaiste il satisfasse en même temps à tous ses debvoirs envers Dieu, +envers moi et envers tout le monde, et se donne en même temps les moyens +sûrs et infaillibles de passer une vie douce et commode, ce qui ne se +peut jamais qu'avec estime, réputation et règlement de mœurs. + +Après ces deux premiers points, et pour descendre aux détails de ce +qu'il doibt faire pendant son voyage, je désire qu'il commence +incessamment la lecture des ordonnances de marine, qu'il trouvera dans +Fontanon, Conférence des ordonnances et ordonnances de 1629, qu'il +emporte avec lui les traités de Clairac, et lise promptement celui des +termes maritimes; et que dans le voyage il s'instruise toujours de la +marine avec M. de Terron, affin qu'il ne soit pas tout à fait neuf en +cette matière lorsqu'il arrivera à Rochefort; et je désire que, pendant +le séjour qu'il y fera, il emploie toujours trois heures du matin à +étude, c'est-à-dire à la lecture dans son cabinet de tout ce qui +concerne la marine; et même quelquefois, pour changer de matière, qu'il +poursuive la lecture des traités que je lui ai fait faire sur toutes les +plus importantes et plus agréables matières de l'Estat. + +Aussitost qu'il sera arrivé, il doibt faire une visite généralle de tous +les vaisseaux et de tous les bâtiments de l'arsenal; qu'il voie et +s'instruise soigneusement de l'ordre général qui s'observe pour faire +mouvoir une si grande machine. + +Qu'il interroge avec application sur tout ce qu'il verra, affin qu'il +puisse acquérir les connaissances générales, pour descendre ensuite aux +particulières. + +Qu'il se fasse montrer le plan général de toute l'estendue de l'arsenal, +tant des ouvrages faits que de ceux qui sont à faire, et sache la +destination de chaque pièce différente, en voye la forme et la figure, +et en sçache donner les raisons; qu'il écrive de sa main les noms de +tous les vaisseaux bâtis, et de ceux qui sont encore sur les chantiers, +et l'estat auquel il les trouvera, et en même temps une description de +tout l'arsenal contenant le nombre des différentes pièces et de leur +usage particulier. + +Ensuitte il fera la liste des officiers qui servent dans le port, depuis +l'intendant jusqu'au moindre officier, et s'en fera expliquer les +moindres fonctions dont il fera le mémoire. + +Après avoir pris ces connaissances généralles, il descendra au +particulier. Pour cet effect, il commencera par la visite du magasin +général, laquelle il fera avec le garde magasin et le controlleur; verra +l'inventaire général et en fera s'il est possible un recollement; +c'est-à-dire qu'il se fera représenter toutes les marchandises et +munitions qui y sont contenues pour voir sy elles sont en la quantité et +de la qualité nécessaires, sur quoi il se fera toujours informer. Il +pourra mesme juger si le garde-magasin et le controlleur font bien leur +debvoir, en voyant si le magasin est propre et bien rangé, et si tout +est en bon ordre, et s'il se tient un livre d'entrées et issues, qui est +absolument nécessaire pour le bon ordre. + +Après avoir veu et examiné le magasin général, il visitera le magasin +particulier des vaisseaux, dont il se fera représenter l'inventaire, les +examinera et en fera le recollement comme ci-dessus; et par ce moyen +pourra bien connoistre la quantité et qualité des marchandises +nécessaires dans le magasin général pour l'armement d'un aussi grand +nombre de vaisseaux que celui que le Roy a en mer, et pareillement tout +ce qui est nécessaire pour mettre en mer un seul vaisseau. + +Ensuitte il visitera tous les atteliers des cordages, de l'estuve, des +voiles, des charpenteries, des tonnelleries, des calfateries, la +fonderie, le magasin à poudre, et généralement tous les ouvrages qui +servent aux constructions, agrès et apparaux des vaisseaux; examinera de +quelle sorte se font tous ces ouvrages, et les différences des bonnes ou +mauvaises manufactures, et ce qui est à observer sur chacune pour les +rendre bonnes et en état de bien servir. + +Dans le magasin général sont compris toute l'artillerie, tant de fonte +que de fer, les armes, mousquets, piques et autres de toutes sortes, +ensemble toutes les munitions de guerre. + +Il examinera ensuite les fonctions de tous les officiers du port, verra +leurs instructions et fera de sa main un mémoire de tout ce que chacun +officier doibt faire pour se bien acquitter de son debvoir, et prendra +le soin de les voir et les faire agir chacun selon sa fonction, pendant +tout le temps qu'il séjournera audit lieu de Rochefort. + +Il s'appliquera ensuite à voir et examiner la construction entière d'un +vaisseau, en verra toutes les pièces depuis la quille jusqu'au dernier +baston de pavillon, en écrira lui-même les noms, et fera faire un petit +modèle de vaisseau qu'il m'enverra avec les noms de toutes les pièces +escrits de sa main. + +Après avoir veu, examiné la construction entière d'un vaisseau, et avoir +seu les noms de toutes ses parties, il examinera encore l'esconomie +entière de tous les dedans, et l'usage de toutes les pièces qui y sont +pratiquées. + +Il verra placer toutes les denrées, marchandises, armes, artillerie, +agrès et apparaux nécessaires pour mettre un vaisseau en mer, en fera +lui-même le détail, l'escrira de sa main et prendra le soin d'en faire +charger et le mettre en cet état, et pour cet effet, s'il arrive assez à +temps, il pourra prendre un des vaisseaux que M. le vice-admiral doit +commander; sinon il prendra le _Breton_ qui doit estre préparé pour le +voyage des Grandes-Indes. + +Et en même temps qu'il s'appliquera à connoistre les noms de toutes les +parties qui servent à la construction d'un vaisseau, et de toutes celles +qui sont nécessaires pour le mettre en mer, il se fera informer de +l'usage de chacune pièce, et de toute la manœuvre d'un vaisseau, et de +tout ce qui sert au commandement et à la dite manœuvre. Pour cet effect, +il pourra la faire faire devant lui, soit dans le port, soit en montant +sur les vaisseaux et allant deux ou trois lieues en mer pour voir le +tout; et en un mot fera en sorte par son application qu'il puisse +sçavoir le mestier de tous les officiers de marine, tant en mer qu'en +terre, pendant le séjour qu'il fera au dit lieu de Rochefort; en sorte +que non-seulement il puisse en bien parler, mais même qu'il puisse s'en +souvenir pendant toute sa vie, et apprendre à donner bien ses ordres à +tous les officiers qui auront à agir. + +Pour parvenir à cette fin, il ne faut pas se contenter de voir et +examiner une seule fois ce que je viens de dire, mais il faut le +répéter et faire souvent la même chose, parce qu'il n'y a que cette +répétition fréquente, mesme avec une grande application, qui puisse +imprimer les espèces dans l'esprit et dans la mémoire, ensorte qu'elle +se les représente fidellement toutes les fois que l'on en a besoin. + +Il doit encore s'informer et savoir parfaitement toutes les fonctions +des officiers d'un vaisseau, lorsqu'il est en mer, sçavoir du capitaine, +du lieutenant, de l'enseigne, du maistre, du contre-maistre, pilote, +maistre-charpentier, maistre-voilier, maistre-calfat et +maistre-canonnier, et combien d'hommes chacun d'eux commande et quelles +sont leurs fonctions; et généralletnent de tout ce qui s'observe pour la +conduite d'un vaisseau, soit dans un voyage, soit dans un combat. + +Il lira avec soin tous les règlements et les ordonnances qui ont été +faites et données dans la marine depuis que j'y travaille, ensemble mes +lettres et les réponses; afin qu'il tire par tous ces moyens la +connaissance parfaite et profonde qu'il est nécessaire d'avoir pour se +bien acquitter de sa charge; et pour le faire avec la satisfaction du +Roy et le bien et l'advantage du royaume. + +Il sera en même temps nécessaire qu'il apprenne l'hydrographie et le +piloltage, affin qu'il sçache les moyens de dresser la route d'un +vaisseau, et qu'il estudie aussi la carte marine. + +Après avoir dit tout ce que je crois nécessaire qu'il fasse pour son +instruction, je finirai par deux points. Le premier est que toutes les +peines que je me donne sont inutiles, si la volonté de mon fils n'est +eschauffée et qu'elle ne se porte d'elle-même à prendre plaisir à faire +son debvoir; c'est ce qui le rendra lui-même capable de faire ses +instructions, parce que c'est la volonté qui donne le plaisir à tout ce +que l'on doibt faire et c'est le plaisir qui donne l'application. Il +sait que c'est ce que je cherche depuis si longtemps. J'espère qu'à la +fin je le trouveray et qu'il me le donnera, ou, pour mieux dire, qu'il +se le donnera à lui-mesme, pour se donner du plaisir et de la +satisfaction toute sa vie, et me payer avec usure de toute l'amitié que +j'ai pour lui et dont je lui donne tant de marques. + +L'autre point est qu'il s'applique sur toutes choses à se faire aimer +dans tous les lieux où il se trouvera et par toutes les personnes avec +lesquelles il agira, soit supérieures, égales ou inférieures; qu'il +agisse avec beaucoup de civilité et de douceur avec tout le monde, et +qu'il fasse en sorte que ce voyage lui concilie l'estime et l'amitié de +tout ce qu'il y a de gens de mer; en sorte que pendant toute sa vie ils +se souviennent avec plaisir du voyage qu'il aura fait et exécutent avec +amour et respect les ordres qu'il leur donnera dans toutes les fonctions +de sa charge. + +Je désire que toutes les semaines il m'envoye, escrit de sa main, le +mémoire de toutes les connoissances qu'il aura prises sur chacun des +points contenus en cette instruction. + + + + +PIÈCE Nº XI.--INÉDITE. + +INSTRUCTION + +POUR M. LE MARQUIS DE SEIGNELAY S'EN ALLANT EN ITALIE[634]. + + +Les deux points principaux sur lesquels ce voyage doibt estre conduit +sont la diligence et l'application. + +La diligence, pour se mettre promptement en estat de venir servir auprès +du Roy dans les fonctions de ma charge; l'application, pour tirer du +proffit de ce voyage et s'en servir advantageusement pour, par la +connoissance des différentes cours des princes et Estats qui dominent +dans une partie du monde aussy considérable qu'est l'Italie, ensemble +des différents gouvernemens, coustumes et usages qui s'y rencontrent; se +former le jugement et se rendre d'autant plus capable de servir le Roy +dans toutes les occasions importantes qui se peuvent rencontrer dans +tout le cours de sa vie. + +Pour cet effect, Il faut qu'il dispose toutes choses pour partir de +Toulon aussitost que les deux personnes que je lui envoyé l'auront +joinct avec ses habits et tout ce qu'on luy envoye. + +Il verra s'il estimera à propos de voir les places de Provence qui sont +sur la coste et la place de Monaco; mais Il se rendra à Gênes avec +diligence, en laquelle ville Il commencera à prendre toutes les +connoissances qu'il doibt prendre en chacun des Estats et des villes où +il passera. + +Il verra premièrement la ville, sa situation, sa force, le nombre de ses +peuples, la grandeur de l'Estat, le nombre et les noms des villes et +bourgades qui le composent. + +La quantité des peuples dont le tout est composé. + +La forme du gouvernement de l'Estat et comme il est aristocratique. + +Il s'informera des noms et de la quantité des familles nobles qui ont ou +peuvent avoir part au gouvernement de la république. + +Distinguera l'ancienne d'avec la nouvelle noblesse. + +De toutes les dignitez de la République. + +Leurs différentes fonctions. + +Leurs conseils, tant généraux que particuliers. + +Celuy qui représente l'Estat, dans lequel le pouvoir souverain réside et +qui resoud la paix ou la guerre, qui peut faire des loix, etc., etc. + +Les nombre, et noms de tous ceux qui ont droict d'y entrer. + +Par qui et de quelle façon les propositions en sont faites, les +suffrages recueillis et les résolutions prises et prononcées. + +Les Conseils particuliers pour la milice, pour l'admirauté, pour la +justice, tant pour la ville que pour le reste de l'Estat. + +Les loix et les coutumes sous lesquelles ils vivent. + +En quoy consistent les milices destinées pour la garde de leurs places. + +Idem des forces maritimes. + +Visiter tous les ouvrages publics maritimes et terrasses ensemble les +palais, maisons publiques et généralement tout ce qui peut estre +remarquable en ladite ville et dans tout son Estat. + +Comme toutes ces connoissances peuvent être prises en deux ou trois +jours de temps au plus, il ne faut pas y rester davantage, et ensuite +passer ou à Livourne par mer ou à Parme par les montagnes, suivant qu'il +estimera plus à propos pour la diligence de son voyage. + +Il s'informera aussy des Estats qui confinent tous ceux qu'il verra, et +sçaura s'il y aura entre eux quelque contestation ou différend, soit +pour les limites, soit pour autres causes, et s'instruira des raisons de +part et d'autre, comme par exemple du différend qui a esté depuis peu +entre M. le duc de Savoye et la république de Gênes, qui a esté +accommodé par l'entremise du Roy par l'abbé Servient. + +Il faut de plus qu'il s'informe de la puissance des Papes en chacun +Estat, et comment s'accordent la puissance régulière avec +l'ecclésiastique, et en quoy elles ont ou peuvent avoir des +contestations. + +Il s'informera de plus de tous les différents Estats qui sont en Italie, +en fera un dénombrement exact, les distinguera par leurs dignitez, et +sçaura par quelles maisons ils sont possédez et quelles alliances elles +ont entre elles. + +S'instruira quels Estats sont entièrement indépendans, et quels sont +tenus en fief ou du Pape ou de l'Empire, et à quelles servitudes ceux-cy +sont sujets. + +Il sçaura aussy la grandeur et la puissance de chacun Estat et quelles +en sont les coustumes. + +Dans tout ce voyage, il observera surtout de se rendre civil, honneste +et courtois à l'esgard de tout le monde, en faisant toutefois +distinction des personnes; surtout il ne se mettra aucune prétention de +traitement dans l'esprit et se défendra toujours d'en recevoir, et qu'il +sçache certainement dans toute sa vie que tant plus il en refusera, tant +plus on luy en voudra rendre. Il faut aussy qu'il prenne garde que sa +conduite soit sage et modérée, n'y ayant rien qui puisse luy concilier +tant l'estime de tous les Italiens que ce point, qui doibt estre le +principal soin qu'il doibt prendre. Il s'appliquera particulièrement à +bien examiner les forces maritimes de tous les Estats où il passera, et +tout ce qui s'observe pour les maintenir; ensemble tous les ouvrages qui +se font contre la mer, cela estant de la fonction qu'il doibt faire +pendant toute sa vie. + +Après avoir vu l'Estat de Gênes, Il passera dans celuy de Florence, dans +lequel se trouve Livourne et Pise, et s'instruira de cet Estat suivant +qu'il est dit de celui de Gênes, en observant la différence qu'en +celuy-cy il y a un prince souverain. + +Si la république de Gênes donne ordre à quelqu'un de ses gentilshommes +de le loger et de le desfrayer, Il ne le refusera pas, mais Il ne doibt +pas faire aucune visite publique, et Il doit faire des présens, +honnestes sans superfluité, partout, où Il recevra quelques traitemens +extraordinaires. + +Si les princes souverains l'enyoyent prendre dans leurs carrosses pour +le loger dans leurs palais, Il s'y laissera conduire et en témoignera +toujours sa reconnoissance. + +A l'esgard des traictemens, Il n'en demandera aucuns, mais Il recevra +ceux qui lui seront offerts par les princes où il passera. + +Mr de Lionne croit que Mr le Grand Duc ou ne se couvrira point, ou +il le fera couvrir, et mesme qu'il prendra ce dernier party, en ce cas +après quelques refus honnestes, Il fera ce qu'il ordonnera, et en cas +qu'il voulut le faire asseoir, Il fera la mesme chose. + +Ensuite, dans cet ordre Il fera ce que les autres princes luy +ordonnennt. + +Et, à l'esgard des ministres du roy, il faut bien qu'il prenne garde de +ne point prendre la main chez les ambassadeurs, c'est-à-dire qu'il faut +donner toujours la droite aux ambassadeurs chez eux, quelques instances +pressantes qu'ils luy fassent du contraire, d'autant que le Roy leur a +deffendu de donner la droite à aucun de ses subjets, et qu'ainsy ce +seroit offenser le Roy, s'il en usoit autrement. + +A l'esgard de l'abbé de Bourlemont à Rome, mon fils doibt luy donner la +main en lieu tiers, et Il doibt bien prendre garde d'exécuter ces deux +poincts sans s'en relascher pour quelque cause et soubz quelque prétexte +que ce soit. + +Prendra à M. le Grand Duc la lettre du Roy et à Mme la Grande +Duchesse celle de la main de Sa Majesté. + +Pour le séjour qu'il fera, il suffira de deux jours à Gênes, deux jours +à Florence, huict jours à Rome, trois ou quatre jours à Naples et ez +environs; au retour à Rome huict autres jours, et il faut faire en sorte +que ce dernier séjour se trouve dans la semaine sainte, en partir le +lundy de Pasques pour Lorette, et de là voir les principales villes de +la Romagne, Ravenne, Faence, Rimini et autres; une demye journée dans +chacune de ces villes suffira; à Venise deux ou trois jours; dans les +autres villes de l'Estat de Venise une demye journée à chacune, à Milan +une ou deux journées, à Mantoue et Turin une ou deux journées. + +Il trouvera inclus deux lettres de la main de la Reyne au vicc-roy de +Naples et au gouverneur de Milan, qui le recevront asseurément suivant +le respect particulier que tous les grands d'Espagne ont pour Sa +Majesté. Il sera nécessaire qu'il proportionne ses présens suivant la +réception qu'ilz luy feront. + +Si Mr le cardinal Antoine luy offre et le presse de le loger dans son +palais et se servir de ses carrosses et de sa livrée, Il pourra le +faire, mais sans cela, comme Il doibt estre incognito, et que son séjour +ne doibt estre que de huict jours chaque fois, Il s'accommodera de ceux +de Mr de Bourlemont. A Rome, il doibt visiter le pape, le cardinal +Nepveu, les parens de Sa Sainteté et les cardinaux de la faction de la +France qui s'y trouveront. + +Il visitera pareillement l'Académie du Roy qui est à Rome, et le +cavalier Bernin, verra la statue qu'il fait, et s'appliquera +particulièrement pendant tout le cours de son voyage à apprendre +l'architecture et à prendre le goust de la sculpture et peinture pour se +rendre s'il est possible un jour capable de faire ma charge de +surintendant des bastimens qui luy donnera divers advantages auprès du +Roy. + +S'il y prend un véritable goust et qu'il veuille avoir quelque peintre +pour dessigner ce qu'il trouvera de beau dans son voyage, j'escris au +Sr Errard de luy en donner un qui l'accompagnera jusques à Turin, et +puis s'en retournera à Rome. + +S'il veut s'appliquer à former son goust sur l'architecture, la +sculpture et la peinture, il faut qu'il observe d'en faire discourir +devant luy, interroge souvent, se fasse expliquer les raisons pour +lesquelles ce qui est beau et excellent est trouvé et estimé tel; qu'il +parle peu et fasse beaucoup parler. + +C'est tout ce que je crois nécessaire de luy dire pour ce voyage. Je +finirai priant Dieu qu'il l'assiste de ses saintes gardes et +bénédictions, et qu'il retourne en aussy bonne santé et aussy honneste +homme que je le souhaite. + +Je luy recommande surtout de se souvenir toujours de son debvoir envers +Dieu et de faire ses dévotions à Lorette[635]. + +A Paris, le 31 janvier 1671. + + + + +PIÈCE Nº XII. + +INSTRUCTION POUR MON FILS + +POUR BIEN FAIRE LA PREMIÈRE COMMISSION DE MA CHARGE[636]. + + +Comme il n'y a que le plaisir que les hommes prennent à ce qu'ils font +ou à ce qu'ils doibvent faire qui leur donne de l'application, et qu'il +n'y a que l'application qui fasse acquérir du mérite, d'où vient +l'estime et la réputation qui est la seule chose nécessaire à un homme +qui a de l'honneur, il est nécessaire que mon fils cherche en luy-mesme +et au dehors tout ce qui peut luy donner du plaisir dans les fonctions +de ma charge. + +Pour cet effect, il doibt bien penser et faire souvent réflection sur ce +que sa naissance l'auroit fait estre sy Dieu n'avoit pas bény mon +travail et sy ce travail n'avoit pas esté extrême. Il est donc +nécessaire, pour se préparer une vie pleine de satisfaction, qu'il ayt +toujours dans l'esprit et devant les yeux ces deux obligations sy +essentielles et sy considérables, l'une envers Dieu et l'autre envers +moy, affin qu'y satisfaisant par les marques d'une véritable +reconnoissance, il puisse se préparer une satisfaction solide et +essentielle pour toute sa vie, et ces deux debvoirs peuvent servir de +fondement et de base de tout le plaisir qu'il se peut donner par son +travail et par son application. + +Pour augmenter encore ce mesme plaisir, il doibt bien considérer qu'il +sert le plus grand roy du monde et qu'il est destiné à le servir dans +une charge la plus belle de toutes celles qu'un homme de ma condition +puisse avoir et qui l'approche le plus près de sa personne; et ainsy il +est certain que, s'il a du mérite et de l'application, il peut avoir le +plus bel establissement qu'il puisse désirer, et, par conséquent, je +l'ay mis en estat de n'avoir plus rien à souhaiter pendant toute sa vie. + +Mais encore que je sois persuadé qu'il ne soit pas nécessaire d'autre +raison pour le porter à bien faire, il est pourtant bon qu'il considère +bien particulièrement cette prodigieuse application que le Roy donne à +ses affaires, n'y ayant point de jour qu'il ne soit enfermé cinq à six +heures pour y travailler; qu'il considère bien la prodigieuse prospérité +que ce travail luy attire, la vénération et le respect que tous les +estrangers ont pour luy, et qu'il connoisse par comparaison que, s'il +veut se donner de l'estime et de la réputation dans sa condition, il +faut qu'il imite et suive ce grand exemple qu'il a toujours devant luy. + +Il peut et doibt encore tirer une conséquence bien certaine, qui est +qu'il est impossible de s'advancer dans les bonnes grâces d'un prince +laborieux et appliqué, sy l'on n'est soy-mesme et laborieux et appliqué, +et que comme le but et la fin qu'il doibt se proposer et poursuivre est +de se mettre en estat d'obtenir de la bonté du roy de tenir ma charge, +il est impossible qu'il puisse y parvenir qu'en faisant connoistre à Sa +Majesté qu'il est capable de la faire, par son application et par son +assiduité, qui seront les seules mesures ou du retardement ou de la +proximité de cette grâce. + +Sur toutes ces raisons je ne sçaurois presque doubter qu'il ne prenne +une bonne et forte résolution de s'appliquer tout de bon et faite +connoistre par ce moyen au roy qu'il sera bientost capable de le bien +servir. + +Pour luy bien faire connoistre ce qu'il doibt faire pour cela, il doibt +sçavoir par cœur en quoy consiste le département de ma charge, + +Sçavoir: + +La maison du Roy et tout ce qui en dépend; + +Paris, l'Isle de France et tout le gouvernement d'Orléans; + +Les affaires générales du clergé; + +La marine, partout où elle s'estend; + +Les galères; + +Le commerce, tant au dedans qu'au dehors du royaume; + +Les consulats; + +Les Compagnies des Indes orientales et occidentales, et les pays de +leurs concessions; + +Le restablissement des haras dans tout le royaume. + +Pour bien s'acquitter de toutes ces fonctions, il faut s'appliquer à des +choses généralles et à des particulières. + +Les généralles sont: + +Qu'il faut sçavoir à fond tout ce qui concerne les estats des maisons +royales lesquelles il faut lire souvent. + +Sçavoir le nombre et la qualité de tous les officiers qui prestent +serment entre les mains du Roy. + +De tous les officiers quy prestent serment entre les mains des grands +officiers comme: grand maistre, grand écuyer, grand chambellan, +gentilhomme de la chambre, grand maistre de la garde robe, capitaines +des gardes du corps, grand mareschal des logis, capitaine des +Cent-Suisses, capitaine de la porte et grand prévost. + +De tous les officiers qui dépendent de ces grandes charges, +c'est-à-dire, dont les provisions sont expédiées sur les certificats +qu'ils donnent. + +Connoistre et sçavoir la différence qu'il y a entre un officier qui +reçoit le serment des divers officiers qui sont soubz sa charge et qui +toutes fois ne donnent point de certificats, les charges dépendants du +Roy et point de luy, et ceux qui donnent des certificats, auxquels les +charges appartiennent quand elles vacquent. + +Au grand maistre de la maison appartiennent les charges des sept +officiers et leurs provisions sont expédiées sur ses certificats. + +Les officiers de la bouche et du gobelet appartiennent au Roy et aucun, +n'a droit de donner des certificats. + +Il faut apprendre toutes ces différences dans la pratique, en faire des +observations et les mettre dans les registres de ma charge pour y avoir +recours en toute occasion. + +Il faut lire avec soin tous les règlements faits par le Roy et par ses +prédécesseurs sur les fonctions de toutes les grandes charges, afin d'en +paroistre sçavant et informé dans toutes les rencontres. + +Il est bon aussy et bien nécessaire de s'informer pareillement, et avec +prudence et retenue, de toutes les fonctions particulières des officiers +de la maison, d'autant qu'il y en a une infinité qui ne sont point +contenues dans les règlements, comme aussy des différends que les +officiers ont quelques fois entre eux, qui sont ordinairement terminés +par ordre verbal du Roy; faire des mémoires de tout dans mes registres +pour y avoir recours et comme il n'y a eu jusquici personne qui ayt fait +de ces observations, ou qui les ayt rédigée par escrit, il est certain +qu'en le faisant il se présentera un million d'occasions dans les cours +de la vie de mon fils dans lesquelles ces observations, qui sont du fait +de sa charge, lui donneront de l'estime et de la réputation. + +Sur ce même sujet, s'il veut quelque fois rendre visite à M. le +mareschal de Villeroy qui est informé de toutes ces choses mieux que +personne ne l'a jamais esté, il en tirera assurément beaucoup de +connoissances dont, en ce cas, il faudroit faire des mémoires, à mesure +qu'il apprendroit quelque chose pour les mettre dans mes registres, +ainsi qu'il est dit cy-dessus. + +Après avoir parlé de tout ce qui concerne la maison du Roy, il faut voir +ce qui est à faire dans ma charge pour la ville de Paris et dans le +Soissonnois, et l'Orléanois qui sont les seules provinces de mon +département. + +Paris estant la capitale du royaume et le séjour des roys, il est +certain qu'elle donne le mouvement à tout le reste du royaume; que +toutes les affaires du dedans commencent par elle, c'est-à-dire que tous +les édits, déclarations et autres grandes affaires commencent toujours +par les Compagnies de Paris et sont ensuite envoyées dans toutes les +autres du royaume, et que les mesmes grandes affaires finissent aussy +par la mesme ville, d'autant que, dès lors que les volontés du Roy y +sont exécutées, il est certain qu'elles le sont partout, et que toutes +les difficultés qui se rencontrent dans leur exécution naissent +toujours dans les Compagnies de Paris; c'est ce qui doibt obliger mon +fils à bien sçavoir l'ordre général de cette grande ville, n'y ayant +presque aucun jour de Conseil où il ne soit nécessaire d'en parler et de +faire paroistre si l'on sçait quelque chose ou non. + +Pour cet effect, il est nécessaire que mon fils repasse quelquefois sur +l'étude du droit et des ordonnances qu'il a faites, et particulièrement +ces dernières. Il faut que toute sa vie il les étudie en toute rencontre +et qu'il paroisse en toute occasion qu'il les sçache parfaitement; qu'il +revoye et relise avec soin tous les traités particuliers qui ont esté +faits pour lui par les plus habiles avocats du Parlement, qu'il les +assemble tous, qu'il les fasse relier ensemble et qu'il considère ces +ouvrages, comme ils sont très-excellents, et dans lesquels il peut +assurément puiser beaucoup de belles connoissances qui peuvent +contribuer à luy donner de l'estime et de la réputation; pour cet effect +il est nécessaire qu'il s'applique à les relire avec plus d'attention +qu'il n'a pas encore fait et qu'il y ayt recours en toutes occasions. + +Il faut de plus qu'il sçache parfaitement tout ce qui concerne +l'administration de la justice dans cette grande ville, les différents +degrés de juridiction, les différents officiers pour leur exercice, la +compétence d'iceux et mesme quelque chose de la jurisprudence. Pour +commencer par l'administration de la justice, il doit sçavoir: + +Qu'il y a beaucoup de sièges particuliers qui ont droit de justice +foncière dans Paris, comme l'Archevêché, le Chapitre, Sainte-Geneviève, +Saint-Victor, Saint-Marcel, Saint-Martin, le Temple, Saint-Germain, +Saint-Magloire et autres dont il est assez nécessaire de savoir les +noms, la situation et l'étendue de leur juridiction. + +La justice royale consiste au bailliage et siège présidial du Châtelet +et bailliage du Palais. + +Il faut aussy sçavoir l'estendue de leur jurisdiction; si ces justices +particulières foncières y ressortissent ou non, et si la Royalle a +quelque prétention ou non dans leur estendue, si l'appel des justices +royalles va au Parlement de Paris. + +Il faut sçavoir de quelles affaires le dit Parlement connoist en +première instance, et des quels il connoist par appel; et ensuite +successivement il sera nécessaire de savoir tout ce qui concerne la +discipline intérieure de cette Compagnie, les prétentions qu'elle a eu +sur l'autorité royalle, toutes les fautes qu'elle a commises sur ce +point, les troubles qu'elle a causé dans l'Estat, et les remèdes que les +rois y ont apporté. Quoyque ce soit une matière vaste et estendue, j'ai +estimé nécessaire d'en mettre ce mot dans cette instruction, pour +toujours faire connoistre à mon fils les matières qu'il doibt savoir +pour être instruit à fond de tout ce qui peut tomber dans les fonctions +de ma charge. + +Outre ces différents sièges de justice et degrés de juridiction, il est +encore nécessaire qu'il sçache; + +Les fonctions de la Chambre des comptes, du Grand Conseil et de la Cour +des aides, des trésoriers de France, des différents Conseils du Roi, et +avec le temps, toutes les difficultés qui arrivent entre ces Compagnies, +qui doivent être toujours réglées par le Conseil du Roy. + +Qu'il sçache de mesme le nombre des officiers de la compagnie du +chevalier du guet et leurs fonctions; + +Du lieutenant criminel de robe courte; + +Du prévost de l'isle; + +Des augmentations qui ont esté faites dans la première et dernière de +ces compagnies pour la garde et la sûreté de Paris, et qu'il prenne la +conduite de cette garde. + +Qu'il sçache tout ce qui se fait pour la police de Paris, pour tenir la +main, pendant toute sa vie à ce qu'elle se maintienne et s'augmente. + +Il faut faire une liste de toutes les villes de mon département et de +toutes les charges dont les provisions doivent estre signées par moi. + +Il faut tenir une correspondance réglée et ordinaire avec tous les +officiers de la ville de Paris et autres villes de mon département, et +de toutes les compagnies, sur tout ce qui doibt venir à la connaissance +du Roy, de tout ce qui se passe dans les dites villes. + +Examiner s'il ne sérait pas à propos de leur écrire à tous afin qu'ils +commençassent à tenir cette correspondance. + + _A l'esgard des affaires du clergé_. + +Il est nécessaire d'estre fort instruit de ces grandes questions +généralles qui arrivent si souvent dans le cours de la vie, de la +différence des jurisdictions laïque et ecclésiastique; qu'il lise avec +soin les traités qui en ont été faits pour luy, et mesme il seroit bien +nécessaire qu'il lust dans la suite des temps, et le plus tost qu'il +seroit possible, les traités de feu M. Marca, et des autres qui ont +traité de ces matières, et même qu'il lust quelquefois quelques livres +de l'histoire ecclésiastique, d'autant que de toutes ces sources il +puisera une infinité de belles connoissances qui le feront paroistre +habile en toutes occasions. + +Outre ces connoissances généralles, il est nécessaire qu'il sçache +l'origine et les causes des assemblées du clergé, comment elles sont +composées, de quelles matières elles ont droit de traiter; + +Quelle différence il y a entre les grandes et les petites assemblées; + +Du nombre des prélats dont chacunes sont composées; + +De leurs agens et du tour des provinces qui les doibvent nommer; + +De quelle sorte les agens sont élus dans les assemblées des diocèses; + +De l'origine des rentes de l'Hôtel-de-Ville; des prétentions que les +prévôts des marchands et eschevins de Paris ont contre le clergé sur +cette matière et des défenses du clergé; ensemble des contrats qui se +sont passés dans toutes les grandes assemblées pour raison des dites +rentes; + +Du contrat général qui est passé dans toutes les assemblées généralles +et particulières entre les commissaires du Roi et le clergé, des +principales conditions d'iceux, et des principales demandes que le +clergé fait dans toutes les assemblées, et des raisons des commissaires, +soit pour leur accorder, soit pour leur refuser. + + _Pour la marine_. + +Cette matière estant d'une très-vaste et très-grande estendue et +nouvellement attachée à mon département, et qui donne plus de rapport au +Roy qu'aucune autre, il faut aussi plus d'application et de connoissance +pour s'en bien acquitter; et commencer, comme dans les autres matières, +par les choses généralles avant que de descendre aux particulières. + +Si j'ay parlé de la lecture des ordonnances dans les autres matières, il +n'y en a point où il soit sy nécessaire de les lire soigneusement que +dans celle-cy. Pour cela, il faut scavoir: + +Que de la charge d'admiral de France qui est une portion de la royauté, +il émane deux droits, l'un de la justice et l'autre de la guerre. La +justice de l'admiral s'estend sur tout ce qui se passe en mer entre les +sujets du Roy dans toute l'estendue des costes maritimes, et partout où +le flot de mars s'estend, et sur toutes les causes maritimes. Cette +justice se rend par les officiers des sièges de l'Admirauté, qui sont +establis sur toutes les costes du royaume, de distance en distance; +l'appel de ces justices va aux Chambres de l'Admirauté, establies dans +tous les Parlemens, et l'appel de ces chambres va au Parlement; en sorte +que ce sont les trois degrés de jurisdiction. Examiner ces trois degrés. + +Il faut avoir la liste de tous les sièges de l'Admirauté, et de toutes +les Chambres près les Parlemens, et du nombre des officiers dont ils +sont composés. + +A l'égard de la jurisprudence pour les causes maritimes, nos rois n'ont +guère fait d'ordonnances sur cette matière; il est nécessaire avec soin +néanmoins de lire tout ce qui a été fait, mais il faut sçavoir en même +temps que les juges en ces matières se règlent sur le droit escrit, sur +les jugemens d'Olléron, et sur les ordonnances qui sont appelées de +Wisby et celles de la Hanse teutonique. + +Comme toutes ces pièces sont estrangères, le Roy a résolu de faire un +corps d'ordonnances en son nom, pour régler toute la jurisprudence de la +marine; pour cet effect, il a envoyé dans tous les ports du royaume M. +d'Herbigny, maistre des Requestes, pour examiner tout ce qui concerne +cette justice, la réformer, et composer ensuite, sur toutes les +connoissances qu'il prendra un corps d'ordonnances, et pour y parvenir +avec d'autant plus de précaution, Sa Majesté a establi des commissaires +à Paris, dont le chef est M. de Morangis, pour recevoir et délibérer sur +tous les mémoires qui seront envoyés par le dit sieur d'Herbigny, et +commencer à composer le dit corps d'ordonnances; il seroit nécessaire +pour bien faire les fonctions de ma charge, de recevoir les lettres et +mémoires du sieur d'Herbigny, en faire les extraits et assister à toutes +les assemblées qui se tiendront, chez M. de Morangis, et tenir la main à +ce que le corps d'ordonnances sur cette matière fust expédié le plus +promptement qu'il seroit possible. + +A l'égard de la guerre qui est despendante de la charge d'admiral de +France, elle consiste en deux choses principales: l'une en tout ce qui +est à faire pour mettre les vaisseaux en mer, l'autre en tout ce qui se +fait lorsqu'ils y sont. + +La première se fait par les intendants et commissaires-généraux de +marine, officiers des ports, commissaires particuliers, +conservateurs-généraux et garde-magasins, et la seconde par les +vice-admiraux, lieutenants-généraux, chefs d'escadre, capitaines de +marine et autres officiers particuliers. + +La première doit estre particulièrement le soin du secrétaire d'Estat +ayant la marine en son département. Pour cet effect: + +Il doibt sçavoir les noms des 120 vaisseaux de guerre que le Roy veut +avoir toujours dans sa marine, avec 50 frégates, 20 bruslots et 20 +bastiments de charge; + +Sçavoir exactement, et toujours par cœur, les lieux et arsenaux de +marine où ils sont distribués; + +Lorsqu'ils seront en mer, avoir toujours dans sa pochette le nombre des +escadres, les lieux où elles sont et les officiers qui les commandent; + +Connoistre les officiers de marine, tant des arsenaux que de guerre, et +examiner continuellement leur mérite et les actions qu'ils sont capables +d'exécuter. + +Avoir toujours présents dans l'esprit les inventaires de tous les +magasins, prendre soin que les magasins particuliers soient toujours +remplis de toutes les marchandises nécessaires pour l'armement de tous +les vaisseaux et les rechanges, et que dans le magasin général il y ayt +toujours les mesmes quantités de marchandises et de munitions pour les +armer et équiper une seconde fois. + +Examiner avec soin et application particulière toutes les consommations, +et faire en sorte de bien connoistre tous les abus qui s'y peuvent +commettre, pour trouver et mettre en pratique les moyens de les +retrancher; + +Observer qu'il y ayt toujours une quantité de bois suffisante dans +chacun des arsenaux, non-seulement pour les radoubs de tous les +vaisseaux, mais mesme pour en construire toujours huit ou dix neufs, +pour s'en pouvoir servir selon les occasions; + +Observer surtout, et tenir maxime de laquelle on ne se desparte jamais, +de prendre dans le royaume toutes les marchandises nécessaires pour la +marine, cultiver avec soin les establissements des manufactures qui en +ont esté faites, et s'appliquer à les perfectionner, en sorte qu'elles +deviennent meilleures que dans tous les pays estrangers; + +Ces manufactures principales sont le goldron, establi dans le Médoc, +Provence et Dauphiné. + +Tous les fers de toutes mesures et qualités pour la marine, establis en +Nivernois, Périgord et Bretagne; les gros ancres establis à Rochefort, +Toulon, Dauphiné, Brest et Nivernois. + +Les mousquets et autres armes en Nivernois et Forestz. + +Les canons de fer en Nivernois, Bourgogne et Périgord. + +La fonte des canons de cuivre à Toulon, Rochefort et Lion. + +Les toiles à voilles, en Bretagne et Dauphiné. + +Le fer blanc et noir, en Nivernois. + +Tous les ustensiles de pilote et autres, à La Rochelle, Dieppe et autres +lieux. + +Acheter tous les chanvres dans le royaume, au lieu qu'on les faisoit +venir ci-devant de Riga, et prendre soin qu'il en soit semé dans tout le +royaume, ce qui arrivera infailliblement, si l'on continue à n'en point +acheter dans les pays estrangers. + +Cultiver avec soin la Compagnie des Pyrénées, et la mettre en estat, +s'il est possible, de fournir tout ce à quoy elle s'est obligée, ce qui +sera d'un grand advantage pour le royaume, vu que l'argent pour cette +nature de marchandises ne se portera point dans les pays estrangers. + +Cultiver avec le mesme soin la recherche des masts dans le royaume, +estant important de se passer pour cela des pays estrangers. Pour cet +effet, il faut en faire toujours chercher, et prendre soin que ceux qui +en cherchent en Auvergne, Dauphiné, Provence et les Pyrénées, soient +protégés, et qu'ils reçoivent toutes les assistances qui leur seront +nécessaires pour l'exécution de leurs marchés. + +Examiner avec le mesme soin et application toutes les autres +marchandises et manufactures qui ne sont point encore establies dans le +royaume, en cas qu'il y en ait, et chercher tous les moyens possibles +pour les y establir. + +N'y ayant rien dans toute la marine de plus important que la +conservation des vaisseaux, il n'y a rien aussy à quoy l'on doibve +donner plus d'application. Pour cet effect, il faut donner des ordres +précis et tenir la main à ce qu'ils soient tenus extraordinairement +propres, tant dedans que dehors, depuis la quille jusques au baston de +pavillon. + +Observer avec soin la différence qu'il y a entre les vaisseaux du Roy et +ceux de Hollande sur ce point de la propreté des vaisseaux; s'informer +de tout ce qui se passe en Hollande, et de tout ce qui se fait pour les +maintenir en cet estat, et faire observer les mesmes choses en France, +et quelque chose de plus s'il est possible. + +Il faut considérer cette propreté comme l'âme de la marine, sans +laquelle il est impossible qu'elle puisse subsister; et il faut s'y +appliquer comme à ce qui est plus important et plus nécessaire pour +esgaller et mesmes surpasser les estrangers. + +De cette propreté despend encore l'arrangement parfait dans tous les +magasins et arsenaux de marine, sur quoy il faut voir en destail chaque +chose pour les pouvoir réduire au degré de perfection qu'il est +nécessaire. + +Il faut de plus examiner avec le plus grand soin le véritable prix de +toutes les marchandises et manufactures, et chercher tous les moyens +possibles pour les réduire au meilleur prix qu'il pourra; pour cet +effect, il faut estre informé de ce que chaque nature de marchandises +couste en Hollande et en Angleterre, comme: + +Les chanvres, le fer, les toilles royalles, les ancres, etc. + +Il faut de plus s'informer particulièrement de l'économie qu'ils +observent en toutes choses, les travaux qu'ils font faire à journées, et +ceux qu'ils font faire a prix faits; la discipline et police qu'ils +observent dans leurs arsenaux, et enfin tout ce qui peut contribuer au +bon ménage et économie des deniers du roy, et tenir pour une maxime +certaine sur ce sujet que celuy qui fait la guerre à meilleur marché est +certainement supérieur à l'autre. + +A l'esgard des marchandises qui seront fournies dans les magasins, il +faut qu'il soit toujours en garde et qu'il prenne si bien ses mesures +que les officiers des ports n'en tirent aucun advantage indirect; et, +par les visites fréquentes qu'il fera dans les ports, il faut qu'il y +establisse une telle fidélité qu'il soit asseuré que le Roy y sera +toujours bien servi. + +Entre tous les moyens que son application et ses fréquents voyages, +pourront luy suggérer, celuy de faire faire le marché de toutes les +marchandises publiquement et en trois remises consécutives, la première +au bout de huit jours, et les autres de quatre en quatre jours, en +présence de tous les officiers, et après avoir mis deux ou trois mois +auparavant des affiches publiques dans toutes les villes de commerce +pour inviter tous les marchands à s'y trouver. + +Il y auroit un autre moyen à pratiquer pour faire fournir toutes les +marchandises de marine, comme chanvre, goldron, fer de toutes sortes, +toiles à voiles, bois, masts, etc., etc.; ce seroit, tous les ans, après +avoir examiné la juste valeur de toutes les marchandises, de fixer un +prix de chacune, en sorte que les marchands y trouvassent quelque +bénéfice, et faire sçavoir en suitte, par des affiches publiques dans +toutes les villes du royaume, que ces marchandises seroient payées, au +prix fixé, en les fournissant de bonne qualité, dans les arsenaux. + +Il est de plus nécessaire de sçavoir toutes les fonctions des officiers +qui servent dans les ports et arsenaux, leur faire des instructions bien +claires sur tout ce qu'ils ont a faire, les redresser toutes les fois +qu'ils manquent, faire des règlements sur tout ce qui se doibt faire +dans lesdits arsenaux, et travailler incessamment à les bien policer. + +A l'esgard de la guerre de mer, encore que ce soit plustost le fait des +vice-admiraux et autres officiers qui commandent les vaisseaux du Roy, +il est toutes fois bien nécessaire que le secrestaire d'Estat en soit +bien informé, pour se rendre capable de faire tous les règlements et +ordonnances nécessaires pour le bien du service du Roy, et pour éviter +tous les inconvénients qui peuvent arriver. + +Pour cet effect, il faut qu'il sçache bien toutes les manœuvres des +vaisseaux lorsqu'ils sont en mer, les fonctions de tous les officiers +qui sont préposez pour les commander, tous les ordres qui sont donnez +par les officiers généraux et par les officiers particuliers de chaque +vaisseau, ce qui s'observe pour la garde d'un vaisseau, et généralement +toutes les fonctions de tous les officiers, matelots et soldais qui sont +sur un vaisseau, dans les rades, en pleine mer, entrant dans une rivière +ou dans un port, en paix, en guerre, et en tous lieux et occasions où un +vaisseau de guerre se peut rencontrer. + +Sur toutes ces choses il faut faire toute sorte de diligences pour estre +informé de ce qui se pratique par les officiers généraux et particuliers +de marine, en Hollande et en Angleterre, et conférer continuellement +avec nos meilleurs officiers de marine pour s'instruire toujours de plus +en plus. + +Toutes les fois qu'il conviendra changer les commissaires de marine qui +servent dans les ports, il faudra observer d'y mettre des gens fidèles +et asseurés, d'autant que le secrestaire d'Estat doibt voir par leurs +yeux tout ce qui se passe dans les ports, outre le rapport continuel +qu'il doibt avoir avec les intendants. + +Il doibt estre de mesme des garde-magasins et commissaires-généraux. + +Il faut s'informer soigneusement de tout ce qui se passe entre toutes +les nations pour le fait des saluts, voir les règlements qui ont esté +faits par Sa Majesté sur ce sujet; en connoistre toutes les difficultés +et toutes les différences avec les estrangers, pour y donner tous les +ordres et toutes les explications nécessaires pour éviter tous les +inconvéniens et soutenir la dignité du Roy. + +Il faut travailler à establir dans tous les ports des écoles +d'hydrographie ou de pilotage et de canonniers. Cette dernière école +particulièrement est d'une telle conséquence que, sy le Roy estoit +chargé d'une guerre dans laquelle, il eust besoin de mettre en mer la +moitié ou les deux tiers de ses vaisseaux, il manqueroit assurément de +canonniers. C'est pourquoy il faut s'appliquer à en multiplier le nombre +par le moyen de ces écoles. + +Tenir la main pour faire faire les revues de tous les équipages des +vaisseaux, lorsqu'ils sont mis en mer, et dans tous les lieux où ils se +rencontrent; establir pour cet effet un commissaire de marine sur toutes +les escadres, avec ordre exprès de faire ces revues dans tous les +calmes, et en envoyer les extraits pour en informer le Roy. + +Examiner tout ce qui s'est fait pour l'établissement d'un munitionnaire +dans la marine, en examiner le traité; voir qu'il satisfasse +ponctuellement aux conditions y contenues; qu'il soit protégé, et tous +ses commis, tant dans les ports que sur les vaisseaux, et faire punir en +quelque sorte avec sévérité les capitaines qui maltraisteront ou +laisseront maltraister les commis dudit munitionnaire qui seroient sur +leur bord. + +Examiner la différence de cette fourniture à celle qui se faisait +autrefois par les capitaines des vaisseaux et les advantages que les +équipages y trouvent, pour, sur cette connoissance, travailler +incessamment à maintenir et perfectionner cet establissement. + +Examiner pareillement toutes les déclarations et ordonnances qui ont +esté données, et générallement tout ce qui s'est fait pour l'enrollement +général des matelots en Bretagne, Provence, Poitou, pays d'Aunis, +Saintonge et Guyenne, en bien connoistre les advantages, maintenir et +perfectionner cet establissement et le continuer dans les autres +provinces du royaume où il n'a point esté fait, sçavoir: en Languedoc, +Normandie, Picardie et pays reconquis. + +Les intendants, commissaires-généraux et particuliers estant les +principaux officiers qui doibvent faire agir cette grande machine, il +faut avoir continuellement l'œil sur leur conduite, les redresser, quand +ils manquent, leur donner des ordres bien clairs, et les leur faire bien +exécuter, en un mot il faut travailler par tous les moyens possibles à +remplir cette place de gens habilles, sages et d'une fidélité esprouvée. + +Il faut pareillement bien connoistre tout ce qui concerne la compagnie +des gardes de la marine, tenir la main à ce qu'elle soit toujours +complette et garnie de bons hommes, que les revues en soient envoyées +tous les mois, et n'ordonner le payement qu'après avoir rendu compte au +Roy des revues. + +Voir les ordres qui ont esté donnés par le Roy pour la levée des +soldats, pour les équipages des vaisseaux; tenir la main à ce qu'ils +soient bien exécutés et que ces soldats soient bons, bien habillés et +bien armés. + +Tenir la main à ce que la revue des officiers de marine qui servent dans +les ports soit faite continuellement, en rendre compte au Roy et envoyer +les fonds pour leur payement. + +Prendre soin d'establir des fonctions aux dits officiers pendant le +temps qu'ils demeurent dans les ports, soit aux radoubs, carènes, soit +pour la garde des vaisseaux, et conférer pour en faire un règlement avec +les vice-admiraux et les intendants et commissaires-généraux de la +marine, pour leur donner de l'occupation et éviter les maux que +l'oysiveté tire après soy. + +Tenir soigneusement et seurement la main à ce que les édits concernant +les duels soient exécutés dans toutes les dépendances de la marine, n'y +ayant rien en quoy l'on puisse rien faire qui soit plus agréable au +Roy. + +Examiner ce qui est à faire pour establir la justice marine dans les +ports. + + Pour ce qui concerne les gallères: + +Il faut lire toutes les ordonnances qui ont esté faites concernant les +galères, en bien examiner la différence; et, pour le surplus, ce qui est +dit sur le sujet des vaisseaux servira pour ce corps. + +Pour les Compagnies des Indes orientalles et occidentalles, le commerce +du royaume et le restablissement des haras, dans la suite du temps, mon +fils s'instruira de toutes ces choses et se rendra capable de les +conduire. + +Avant que d'entamer les choses particulières que mon fils doibt faire, +c'est-à-dire ce qui peut regarder sa conduitte journalière, je luy diray +que je sçais bien et ne m'attends pas qu'il puisse entamer toutes ces +matières générales et en faire des études particulières de chacune pour +consommer tout son temps et l'appliquer à un travail continuel. Mon +intention seroit seulement pour le rendre habile, qu'il lust une fois le +mois cette instruction, et qu'il travaillast à s'instruire pendant ce +mois de quelques points y contenus, qu'il m'en parlast quelquefois et +que je luy expliquasse tout ce qui peut servir à son instruction sur +chacun de ces points. + +_Pour ce qui regarde sa conduite journalière_. + +Il est nécessaire qu'il fasse estat de tenir le cabinet, soit le matin, +soit le soir, cinq à six heures par jour, et, outre cela, donner un jour +entier par semaine à expédier toutes les lettres et donner tous les +ordres. + +Pour tout ce qui concerne ma charge, il faut premièrement qu'il pense à +bien régler sa conduite particulière. + +Qu'il tienne pour maxime certaine et indubitable, et qui ne doibt jamais +recevoir ni atteinte ni changement, pour quelque cause et soubz quelque +prétexte que ce soit ou puisse estre, de ne jamais rien expédier qui +n'ayt esté ordonné par le Roy; c'est-à-dire qu'il faut faire des +mémoires de tout ce qui sera demandé, les mettre sur ma table et +attendre que j'aye pris les ordres de Sa Majesté, et que j'en aye donné +la résolution par escrit; et lorsque, par son assiduité et par son +tiavail, il pourra luy-mesme prendre les ordres du Roy, il doibt +observer religieusement pendant toute sa vie cette maxime de ne jamais +rien expédier qu'il n'en ayt pris l'ordre de Sa Majesté. + +Comme le souverain but qu'il doibt avoir est de se rendre agréable au +Roy, il doibt travailler avec grande application pendant toute sa vie à +bien connoistre ce qui peut estre agréable à Sa Majesté, s'en faire une +étude particulière, et, comme l'assiduité auprès de sa personne peut +assurément beaucoup contribuer à ce dessein, il faut se captiver et +faire en sorte de ne le jamais quitter, s'il est possible. + +Pour tout le reste de la cour, il faut estre toujours civil, honneste, +et se rendre agréable à tout le monde, autant qu'il sera possible; mais +il faut en mesme temps se tenir toujours extrêmement sur ses gardes pour +ne point tomber dans aucun des inconvénients de jeu extraordinaire, +d'amourettes et d'autres fautes qui flétrissent un homme pour toute sa +vie. + +Il faut aymer surtout à faire plaisir quand l'occasion se trouve, sans +préjudicier au service que l'on doibt au Roy et à l'exécution de ses +ordres, et le principal de ce point consiste à faire agréablement et +promptement tout ce que le Roy ordonne pour les particuliers. Pour cet +effect, il faut se faire à soy-mesme une loy inviolable de travailler +tous les soirs à expédier tous les ordres qui auront esté donnés pendant +le jour, et à faire un extrait de tous les mémoires qui auront esté +donnés, et le lendemain matin m'apporter de bonne heure, toutes les +expéditions résolues, et les mémoires de ce qui est à résoudre, pour en +parler au Roy et ensuite expédier. + +Il ne faut non plus manquer à faire enregistrer toutes les ordonnances +et expéditions et n'en délivrer jamais aucune que mon fils n'en ayt vu +et cotté l'enregistrement. + +Toutes les expéditions qu'il fera doibvent être examinées, et voir sur +quelles ordonnances elles sont fondées, où elles ont rapport; ce qui luy +donnera une grande et parfaite connoissance de tout ce qui se passera +jamais par ses mains. + +Pour se rendre capable et bien faire toutes sortes d'expéditions, il +faut qu'il lise avec soin toutes celles que j'ai fait recueillir dans +mes registres, et en fasse même des tables en différentes manières; et, +en cas qu'il trouve ce travail trop long, il pourra s'en faire soulager, +donner ordre de les faire; mais il faut qu'il dirige ce travail, qu'il +le voye et le corrige. + +Comme la marine est asseurément la plus belle et la plus importante +partie de mon département, il faut aussy donner plus de soins, plus de +temps et plus d'application pour la bien conduire. Pour cet effect, il +faut que mon fils lise luy-mesme avec soin et application tous les +ordres qui ont été expédiés pour la marine depuis trois ou quatre ans, +qu'il en fasse luy-mesme des tables contenant la substance des +ordonnances, afin qu'ils luy servent de principe et de fondement sur +tous ceux qui seront à donner à l'avenir. + +Il est nécessaire qu'il se fasse un travail réglé et ordinaire de la +lecture de ces ordres et lettres enregistrées et des dites tables, d'une +et deux heures par jour, y ayant apparence qu'en un mois ou six semaines +de temps il en pourra venir à bout. + +Outre cette lecture, il faut faire estat toutes les semaines de tenir +une correspondance de lettres réglée avec tous les officiers de marine, +sçavoir: + +A Toulon, avec le sieur Matharel; + +Le commissaire et quelquefois les officiers du port; + +Avec le sieur Brodard, commissaire-général départy pour l'enrollement +général des matelots; + +A Arles, avec le commissaire Julien pour la voicture et réception des +bois; + +En Bourgogne, avec le sieur Dugay, premier président de la Chambre des +comptes, pour l'achapt, le débit et la voicture des bois; + +En Dauphiné et Lyonnois, avec le sieur de la Tour Dalliès, pour toutes +les manufactures dont il prend soin, savoir: + +Bois, fer, masts, toilles à voilles, mousquets et autres armes, en +Forest, Dauphiné et Nivernois; + +Gros ancres, en Dauphiné, Bourgogne et Nivernois; + +Canons de fer, etc.; + +Crics; + +Masts; + +En Bourgogne, avec le sieur Besch, Suédois, entrepreneur de canons de +fer; + +En Nivernois, avec le sieur Legoux, commis du sieur Dalliès; + +A Rochefort, avec M. de Terron; + +A La Rochelle, avec les directeurs de la Compagnie du Nord; + +A Nantes, avec Valleton, qui reçoit toutes les marchandises pour la +marine, et les fait charger pour les porter à Rochefort et à Brest; + +A Brest, avec le sieur De Seuil; + +En Bretagne, avec le sieur Sachi Séjourné, commissaire de marine, député +pour l'enrollement des matelots dans l'esveché de Nantes, et avec le +sieur de Narp, commissaire de marine, départy à Saint-Malo pour le même +enrollement; + +Au Havre, avec le sieur Huber; + +A Dunkerque, avec le sieur Gravier; + +A Lisbonne, avec le commissaire de marine qui y est, nommé Desgranges; + +Avec les ambassadeurs du Roy, en Espagne, Portugal, Angleterre, +Hollande, Danemarck et Suède, sur toutes les mesmes affaires de la +marine. + +Le Roy m'ayant donné tous les vendredis après le midi pour luy rendre +compte des affaires de la marine, et Sa Majesté ayant déjà eu la bonté +d'agréer que mon fils y fust présent, il faut observer avec soin cet +ordre. + +Aussitost que j'auray vu toutes les despesches à mesure qu'elles +arriveront, je les enverray à mon fils pour les voir, en faire +promptement et exactement l'extrait, lequel sera mis de sa main sur le +dos de la lottre et remis en mesme temps sur ma table; je mettray un mot +de ma main sur chaque article de l'extrait, contenant la réponse qu'il +faudra faire; aussitost il faudra que mon fils fasse les responses de sa +main, que je les voye ensuite et les corrige, et quand le tout sera +disposé, le vendredi, nous porterons au Roy toutes ces lettres; nous luy +en lirons les extraits et en mesme temps les responses; si Sa Majesté y +ordonne quelque changement, il sera fait; sinon, les responses seront +mises au net, signées et envoyées, et ainsy, en observant cet ordre +régulier avec exactitude, sans s'en despartir jamais, il est certain que +mon fils se mettra en estat d'acquérir de l'estime dans l'esprit du Roy. + +A l'esgard des gallères, il faut faire la mesme chose. + +Pour finir, il faut que mon fils se mette fortement dans l'esprit qu'il +doibt faire en sorte que le Roy retire des avantages proportionnez à la +dépense qu'il fait pour la marine. Pour cela, il faut avoir toute +l'application nécessaire pour faire sortir toutes les escadres des ports +au jour précis que Sa Majesté aura donné; que les escadres demeurent en +mer jusqu'au dernier jour de leurs vivres ou le plus près qu'il se +pourra; donner par toutes sortes de moyens de l'émulation aux officiers +pour faire quelque chose d'extraordinaire, les exciter par l'exemple des +Anglois et des Hollandois, et généralement mettre en pratique tous les +moyens imaginables pour donner de la réputation aux armes maritimes du +Roy et de la satisfaction à Sa Majesté. + +Je demande sur toutes choses à mon fils qu'il prenne plaisir et se donne +de l'application, qu'il ayt de l'exactitude et de la ponctualité dans +tout ce qu'il voudra et aura résolu de faire, et, comme il se peut faire +que la longueur de ce mémoire l'estonnera, je ne prétends pas le +contraindre ni le genner en aucune façon; qu'il voye dans tout ce +mémoire ce qu'il croira et voudra faire. Comme il se peut facilement +diviser en autant de parcelles qu'il voudra, il peut examiner et +choisir; par exemple, dans toute la marine, il peut se réserver un port +ou un arsenal, comme Toulon et Rochefort, et ainsi du reste; pourvu +qu'il soit exact et ponctuel sur ce qu'il aura résolu de faire, il +suffit, et je me chargeray facilement du surplus. + + DISPOSITION DE MA CHARGE DE SECRESTAIRE D'ESTAT[637]. + +Mon fils doibt faire ma première commission, c'est-à-dire se charger de +tout le travail, minuter toutes les despêches et expéditions du Roy et +de moy, faire les extraits de toutes les lettres que je reçois, et y +respondre; en un mot, faire tout ce qui despend de ma charge, que je luy +renverray avec soin. + +Sous luy, il peut faire travailler M. Isarn à l'aider dans toutes les +expéditions de ma charge, hors la marine, et prendre soin de +l'expédition de tout ce qui concerne la commission de M. d'Herbigny. +Lire soigneusement toutes les ordonnances, traités de marine et autres +ordonnances, pour aider mon fils à les trouver toutes les fois qu'il en +aura besoin. + +Le sieur de Breteuil peut estre chargé de dresser et écrire toutes les +ordonnances. + +Un autre, de les transcrire dans un registre, sur quoy il faut que mon +fils prenne un grand soin de vérifier tous ces enregistremens, les +coller de sa main en marge, et en teste des ordonnances, et vérifier +souvent qu'il n'en manque aucune dans son registre. + +Il faut estre surtout exact et diligent pour l'expédition de toutes les +affaires, et ne se coucher jamais que toutes celles qui doibvent estre +expédiées ne le soient. + +Belucheau fera la mesme chose qu'il fait soubz moy. Il transcrit toutes +mes minutes et toutes despêches de marine, et quelquefois quand je suis +pressé, je lui permets de faire quelques-unes des plus petites +despesches; mon fils n'en doibt pas user ainsy, parce qu'il faut qu'il +minute tout. + +Il peut faire toutes les tables des vaisseaux, des escadres, des +officiers, les estats de tous les armemens, c'est-à-dire quand tout aura +esté minuté par mon fils. + +Il peut prendre soin de tous les enregistremens, mais il faut que mon +fils les cotte tous de sa main[638]. + +Il a tous les inventaires des magasins, les mémoires de tous les prix +des marchandises par tout, les traités de toutes les marchandises, ceux +des Compagnies du Nord et des Pyrénées; en un mot, tous mes papiers de +marine dont il me rend assez bon compte. + + + + +PIÈCE Nº XIII. + +LETTRES INÉDITES DE COLBERT, + +SUR LA MARINE, LE COMMERCE ET LES MANUFACTURES[639]. + +A M. DE SOUZY, + +Intendant à Lille. + + + Saint-Germain, 24 janvier 1670. + +«Monsieur, j'ai reçeu la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire +le 15 de ce mois, sur le sujet des plaintes que les marchands de l'Isle +font de la diminution de leur commerce, sur lesquelles vous travaillez à +un mémoire que vous promettez de m'envoyer. Je vous diray sur ce poinct +que cette matière est très-difficile à pénétrer, d'autant que tous les +esclaircissements que vous prendrez par les marchands seront meslez de +leurs petits intérestz particuliers qui ne tendent point, ny au bien +général du commerce, ny à celui de l'Estat, et néantmoins quand +indépendamment de leurs mémoires et de leurs plaintes l'on sçait +chercher et démesler la vérité, il est quelquefois assez facile de la +trouver, et pour cela, sans vous arrester à tout ce que lesdits +marchands vous diront, il est nécessaire que vous recherchiez de +vous-mesme et à leur insceu s'il y a quelques droits à payer sur toutes +les marchandises, ou si l'on met quelque marque aux ballots qui entrent +et sortent de cette ville-là; il se pourrait faire aussy qu'il y auroit +quelques emballeurs publics qui prendroient quelques droits pour les +emballages, et par ces moyens généraux, vous pourrez avoir une +connaissance certaine du nombre des ballots d'entrée ou d'issue, ou qui +ont payé les droicts ou qui ont été marquez, ou qui ont esté emballez +pendant les 3, 4, 5 ou 6 derniers mois, et en comparant cette quantité +avec celle des années passées, vous pourriez juger seurement s'il y a de +la diminution dans le commerce, ou non, estant les seuls et véritables +moyens de la connoistre. Je sçay bien qu'il faut une grande application +en destail pour ces sortes de recherches, mais les advantages qu'on en +retire sont aussy fort considérables, et pour vous faire connoistre dans +un plus grand exemple la conduite que j'y tiens, je vous diray que +lorsque je m'informe de tous les marchands du Royaume de l'estat du +commerce, ils soutiennent tous qu'il est entièrement ruiné, mais quand +je viens à considérer que le Roy a diminué d'un tiers les entrées et +sorties du royaume, qu'il a augmenté les fermes de ces droits d'un tiers +et plus, et que les fermiers, non-seulement ne demandent aucune +diminution, mais mesme demeurent d'accord qu'ils gagnent, j'en tire une +preuve démonstrative et qui ne peut estre contredite que le commerce +augmente considérablement en France nonobstant tout ce que les marchands +peuvent dire de contraire, et vous voyez bien que si sans prévention +vous examiniez cette matière suivant ces principes, il est impossible +que vous vous trompiez.... + +Vous ne debvez nullement vous mettre en peine des plaintes que les +députés de l'isle pourroient faire contre vous, car outre qu'ici l'on +n'adjoute pas foy si facilement aux choses qui pourroient estre +advancées, il ne se passera rien dont vous ne soyez informé.» + + AU MAIRE ET AUX ESCHEVINS D'ORLÉANS. + + 21 février 1670. + +«J'ay vu, par le placet qui m'a esté présenté de vostre part, la peine +où vous estes de satisfaire aux ordres que vous avez receus de la part +du Roy pour l'exécution des statuts et règlements qui vous ont esté +adressez sur le fait des manufactures, n'y ayant point de jurande à +Orléans pour la drapperie et teintures, chacun ayant travaillé jusques à +présent sans maîtrise. Mais comme il a esté pourvu à ce défaut par le +35e article du règlement de ladite drapperie, et le 3e de celui +des teintures; vous pouvez sans aucune difficulté vous y conformer et +faire exécuter ponctuellement les premiers articles du règlement des +teintures, et le 24e de celuy de la drapperie lesquels ont suppléé à +tous les inconvénients qui se pourroient rencontrer; à quoy je ne fais +pas de doubte que vous ne satisfassiez soigneusement.» + + + A M. BARILLON, + + Intendant à Amiens. + + Paris, 7 mars 1670. + +«J'ai vu et examiné soigneusement le procès-verbal que les maires et +eschevins de la ville d'Amiens m'ont envoyé, sur le sujet de la longueur +et largeur des étoffes qui se fabriquent en cette ville, ensemble votre +advis qui y estoit attaché, sur quoy je vous diray que le seul moyen de +rendre les manufactures parfaites et d'establir un bon ordre dans le +commerce consistant à les rendre toutes uniformes, il est nécessaire de +faire exécuter ponctuellement le règlement général de l'année 1669, +d'autant plus qu'il est facile d'y obéir, et que dans la suite les +ouvriers y trouveront leur advantages. Pour cet effet, j'estime donc +qu'ils doibvent travailler dans le courant de ce mois à la réformation +de leurs mestiers, afin qu'ils mettent le nombre de fils et de portée +convenables à la largeur, force et bonté des estoffes, et que les +marchandises qui seront marquées pendant le présent mois seulement d'une +marque particulière, laquelle sera rompue en votre présence, lorsqu'il +sera expiré auront leur débit. C'est à quoy je vous prie de tenir la +main, en sorte que toutes les manufactures du royaume puissent estre +d'une longueur et largeur égales, et que le public en puisse retirer le +fruict que le Roy s'en est promis.» + + AUX MAIRES ET ESCHEVINS + + DES PRINCIPALES VILLES MARITIMES ET DU DEDANS DU ROYAUME. + + 18 mars 1670. + +«L'amour que le Roi a pour ses sujets obligeant Sa Majesté de penser +continuellement aux moyens d'augmenter leur commerce, et de leur faire +gouster les fruicts de son application, elle a esté bien aise de leur en +donner une nouvelle marque par la déclaration que vous trouverez +ci-jointe, par laquelle vous verrez qu'outre l'établissement du transit, +et de l'entrepôt qui a esté accordé pour la facilité du commerce, Sa +dite Majesté permet à tous négociants, tant François qu'étrangers de se +servir de tous les ports du royaume comme d'une estape[640] générale, +pour y tenir toute sorte de marchandises, afin de les vendre ou +transporter, ainsi qu'ils l'estimeront à propos, en faisant mesme rendre +les droits d'entrée qui auront esté payez, et comme les marchands de +votre ville comprendront facilement les advantages qu'ils peuvent +retirer de cette déclaration; je crois qu'il suffit que vous la rendiez +publique, afin qu'ils soient conviez par leur propre intérest de +profiter des bontés et des soins de Sa Majesté.» + + + A M. DE POMPONNE, + + Ambassadeur en Hollande. + + 21 mars 1670. + +«...Sur l'advis que vous me donnez de la destruction presque entière ces +manufactures de Leyde, si vous pouviez faire entendre secrètement à +quelques-uns des chefs de ces manufactures que s'ils vouloient +s'habituer en France, on leur y feroit trouver toutes sortes de +commoditez, cela pourroit être fort avantageux au royaume, mais on ne +pourrait pas se servir de l'Isle et des autres villes conquises pour cet +effect, d'autant que ceux de Leyde étant tous calvinistes, et cette +religion n'estant pas permise dans lesdites villes, il seroit bien +difficile de les y attirer, de sorte que s'ils vouloient choisir l'une +des villes du Royaume pour y porter leurs manufactures, le Roy leur +accorderoit de si grands advantages qu'ils auroieat lieu de s'y bien +establir et de se louer des bontés de Sa Majesté.» + + A M. DE POMPONNE. + + 4 juillet 1679. + +«J'ay reçeu les deux lettres que vous avez pris la peine de m'escrire le +19 et 26 du mois passé. Je vous avoue que j'ai esté surpris de voir la +prodigieuse quantité de marchandises que la Compagnie des Indes +orientales de Hollande a fait venir cette année. Je ne fais aucun doute +que ce ne soit un des premiers effects de la jalousie qu'ils ont de +l'establissement de nostre Compagnie, voulant hazarder de donner toutes +les marchandises à un très-bas prix pour la ruiner, mais pour vostre +consolation, je vous puis assurer que la puissante protection du Roy, et +les grandes assistances que Sa Majesté veut bien donner à ladite +Compagnie françoise nous met hors d'estat de rien craindre, et vous +verrez que dans la suite nous leur ferons au moins autant de mal qu'ils +nous en pourront faire; Il faut laisser agir leur malignité et prendre +nos précautions pour nous en garentir. Je vous prie de continuer à me +faire sçavoir tout se qui se passera sur cette matière, et sur toutes +les autres qui concernent le commerce. + +A l'égard du particulier qui prétend avoir le secret de désalter l'eau +de la mer, je vous diray que tant de gens m'ont desjà fait cette +proposition et que j'en ai fait faire ici tant d'espreuves qui +réussissent bien en petit, mais qui ne peuvent jamais produire +d'advantage dans un long voyage, que je suis résolu de n'en faire plus +d'expérience que sur les vaisseaux mesme, et si celuy qui vous à fait +cette proposition veut aler à Rochefort, et faire cette expérience sur +les premiers vaisseaux du Roy qui seront mis en mer, en cas qu'il ayt +véritablement ce secret et qu'il puisse estre util, il doibt estre +asseuré qu'il en recevra une bonne récompense.» + + AU Sr DE LARSON, + + Capitaine de vaisseau. + + 11 juillet 1670. + +«J'ay reccu les lettres et les mémoires que vous m'avez envoyé sur tout +ce qui s'est passé dans vos voyages du Levant, et sur le commerce, sur +quoy je vous diray en peu de mots qu'un capitaine de marine qui a +l'honneur de commander un vaisseau du Roy pour l'escorte des vaisseaux +marchands ne doibt penser à autre chose sinon qu'à se bien acquitter de +cet ordre, sans raisonner sur un mestier de marchandises et de commerce +qu'il ne doibt pas faire, et qui n'est point de son fait, en sorte que +vous pouvez vous dispenser à l'advenir de m'envoyer aucun mémoire sur +cette matière, et vous contenter de bien faire votre debvoir, sur quoy +je dois vous dire que le principal fruict que le Roy prétend de la +dépense que Sa Majesté fait pour l'armement du vaisseau que vous +commandez est de satisfaire les marchands et les convier par la à +augmenter leur commerce; au lieu de cela, elle trouve que les marchands +se plaignent fort de vous et particulièrement le consul de Smirne, +duquel vous n'aviez aucun droit d'examiner la conduite, et beaucoup +moins d'entendre ses ennemis et leur donner beaucoup de protection, vous +n'avez pas deub non plus visiter avec l'autorité que vous avez fait le +vaisseau François de la Cientat, commandé par le capitaine Antoine +Carbonnel, ny retirer de son bord les mariniers français comme s'ils +estoient estrangers, et toute votre conduite est tellement contraire aux +intentions de Sa Majesté qu'elle a esté eu résolution de vous faire +arrester, mais sur l'assurance que je luy ai donné que vous la +changeriez, elle a bien voilu surseoir de le faire; c'est à vous à +prendre garde que l'assurance que j'ai donné ne soit point mal fondée, +en changeant vostre conduite à l'avenir, en la rendant plus agréable aux +marchands et par conséquent plus agréable à Sa Majesté.» + + AUX MAYEUR ET ESCHEVINS D'ABBEVILLE. + + 15 décembre 1670. + +«Je vous ai écrit tant de fois que le Roy n'a rien plus à cœur que de +voir augmenter et perfectionner les nouvelles manufactures et que vous +ne pouvez rien faire de plus agréable que donner vos soins pour le +succès d'un si louable dessein, que j'estime superflu de vous escrire +davantage à ce sujet. Néanmoins, je suis bien aise de vous dire encore +que vous devez vous appliquer plus que jamais aux moyens qui peuvent +fortifier les fabriques de votre ville, particulièrement celles des +draps façon d'Espagne et de Hollande et mettre en pratique toute sorte +de bons traitements pour engager le sieur Van Robais, entrepreneur, à +porter les ouvrages d'icelle en une entière perfection, mesme luy donner +et à ses ouvriers toutes les assistances qui dépendront de vous dans les +rencontres. C'est à quoy je vous convie très-particulièrement et je +suis, messieurs, votre très-affectionné à vous servir.» + + + A M. COLBERT DU TERRON, + + Intendant de marine à Rochefort. + + Paris, 22 avril 1672. + +«Je vous avoue que je suis un peu surpris des mesures qui ont été si mal +prises pour former les équipages des vaisseaux du Roy dans une occasion +aussi importante que celle-cy, et même du peu d'expédients que vous +m'ouvrez pour y remédier à l'avenir. Je ne puis m'empêcher de vous dire +que je ne vois point par vos lettres que cela vous touche au point que +vous devriez l'être; toute la gloire du Roy, le bien de l'État et un +million de choses grandes et considérables dépendant de cet armement, il +y a huit mois entiers que je vous escris toutes les semaines trois fois; +que je vous ouvre de ma part tous les expédients qui me peuvent tomber +dans l'esprit pour éviter ce mal, et cependant je trouve que quand nous +sommes à la conclusion, il nous manque encore de sept à huit cents +hommes, et vous savez qu'en des matières de cette conséquence, il n'y a +point d'excuse envers le maître, particulièrement quand on ne l'a pas +averti par avance de ce défaut et que l'on n'a pas eu recours à son +autorité pour l'empêcher, et je ne puis vous dire sur ce sujet que ce +que je vous ai répété tant de fois, qui est que j'attendrai ce que vous +aurez à me proposer pour empêcher que cela n'arrive plus.» + + A M. LE DUC DE SAINT-AIGNAN[641]. + + 21 juin 1675. + +«J'ai reçu la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire le 17 de +ce mois sur le sujet des équipages des 7 bâtiments qui doivent partir du +Hâvre pour aller joindre l'armée navale, et quoique je voye bien le +nombre d'hommes qui ont été tirés du gouvernement du Hâvre, et les +raisons qu'il y auroit de descharger l'estendue de votre gouvernement de +fournir ces équipages, et de rejeter cette charge sur ceux de Dieppe et +d'Honfleur qui n'ont fait jusqu'à présent aucun devoir pour cela, je +crois qu'il suffit de vous dire en quatre mots l'état des armées navales +du Roy pour être persuadé que vous ne vous arrêterez point à toutes ces +raisons, et que vous ferez l'impossible pour faire partir ces vaisseaux. +Je vous prie donc, Monsieur, de considérer que tous les officiers de +l'armée navale ont fait des merveilles dans les deux combats qui se sont +donnés et que ces deux combats ont consommé tous les boulets et toutes +les poudres qui étaient sur les vaisseaux du Roy, en sorte que l'armée +qui est à présent retirée dans la Tamise avec celle d'Angleterre, ne se +peut plus remettre en mer si elle ne reçoit promptement les 134 milliers +de poudre et tous les boulets qui sont au Hâvre, et que si l'armée ne +les reçoit avec une diligence incroyable, nous courons risque que la +flotte hollandaise, commandée par Ruyter, qui est assurément le plus +grand capitaine qui ait été en mer, profite du vent et des marées pour +venir combattre l'armée navale, ou pour fermer la Tamise, en un mot, +pour prendre tous les avantages qui peuvent donner un très-grand +mouvement à toutes les affaires du Roy, n'y ayant rien qui puisse être +si contraire au service de Sa Majesté, ni tant éloigner la paix et tous +les avantages que le Roy peut retirer, qu'un favorable événement pour +les Hollandois sur mer qui leur remellroit le cœur et rétabliroit leur +commerce, et par conséquent leur donneroit de l'argent, et je ne puis +assez vous exprimer l'importance de ce moment dans la conjoncture +présente, et je crois qu'il n'en falloit pas tant dire pour échauffer +votre zèle et vous faire faire l'impossible. Sur ce que vous dites que +les gouverneurs de Dieppe et d'Honfleur ne font rien, je vous dirai +seulement qu'il y a de certains momens dans lesquels il n'est pas permis +de raisonner sur la faute d'autruy et que ces gouvernemens n'ont pas M. +le duc de Saint-Aignan pour gouverneur, qui joint avec sa dignité et la +principale charge de la maison et de la personne de Sa Majesté, un zèle +très-passionné pour son service et pour sa gloire; il y va de tout dans +cette conjoncture et je crois que c'est assez vous dire pour être +persuadé qu'à l'instant que vous recevrez cette lettre que je vous +envoya par un courrier exprès, vous ferez fermer toutes les portes du +Hâvre et irez et envoyerez de maison en maison prendre tous les hommes +qui ont monté en mer, et que vous ferez ensuite la même chose dans tous +les bourgs et villages de la côte et ferez partir ces vaisseaux 24 +heures après, et pour vous donner des moyens de bien faire connoistre à +toute l'estendue de votre gouvernement de quelle importance et de quelle +conséquence il est de mettre lesdits bâtiments en mer, j'envoye une +ordonnance au Sr Brodart pour être publiée dans le siège de +l'amirauté, portant que, faute par les habitants du gouvernement du +Hâvre d'avoir fourni les équipages de ces vaisseaux, non-seulement les +ports seront fermés, mais mesme que tous les capitaines des vaisseaux du +Roy ont ordre de prendre en mer tous les vaisseaux appartenant aux +habitants de ladite ville et de toute la côte; et quoique je ne doute +point que cette ordonnance ne devienne inutile, je vous dirai néanmoins +que si ces bâtiments ne pouvaient être mis en mer dans une conjoncture +aussi importante et aussi pressée que celle-cy, et dans laquelle il est +question du tout, je ne fais nul doute que Sa Majesté ne prist quelque +résolution aussi désavantageuse pour les habitants du Hâvre que tout ce +qui a été fait jusqu'à présent en cette ville leur a apporté +d'avantages.....» + + A M. TUBEUF, + + à Tours[642]. + +Le Sr Brillon, marchand de Paris, estant prez de tomber et le Roy +voulant toujours donner secours aux marchands en qui il paroist de la +bonne foy, j'ai fait assembler ses créanciers de Paris par ordre de Sa +Majesté qui ont en conséquence passé un contract duquel je vous envoye +copie, mais comme ses créanciers ne montent qu'à 148m et qu'il doit +580m dans la ville de Tours, Sa Majesté n'a pas voulu jusques à +présent homologuer son contract pour estre exécuté à l'esgard de tous +les autres créanciers parce que pour donner ce secours aux marchands, +elle a toujours observé qu'il se trouve deux choses, c'est-à-dire de la +bonne foy et que les trois quarts des créanciers consentent aux arrests +de surséance, mais Sa Majesté m'a ordonné en même temps de vous escrire +qu'elle veut que vous fassiez assembler tous ceux qui composent en la +ville de Tours les 580m liv. qu'il y doibt à la diligence de celui +qui vous portera cette lettre et que vous leur fassiez connoistre _que +tous ses livres ayant esté examinez par ordre du Roy et trouvés en bonne +forme et que le deffaut de payement de ses debtes_ ne provenant que des +désordres d'Angre, il seroit de l'intérest de tous les créanciers de +consentir à l'homologation du contract, parce que si les procédures de +justice commencent à se mettre dans toutes leurs affaires, ils causeront +bien la ruine du Sr Brillon, mais aussy leurs debtes courreront +beaucoup plus de risques. + +En cas que vous ne soyez point à Tours et que vous ne puissiez exécuter +vous-même cette affaire, je vous prie d'en addresser vos ordres à un +officier qui soit bien intentionné pour la faire réussir. + +Je suis, Monsieur, + + Votre très-humble et très-affectionné +serviteur, + +COLBERT. + +A Saint-Germain, le 4 janvier 1679. + + + + +PIÈCE Nº XIV. + +INVENTAIRE + +FAIT APRÈS LE DECEDZ DE MONSEIGNEUR COLBERT[643]. + + +ESTIMATION DE DIVERS OBJETS. + + 11 chevaux de carrosses, 2,000 livres. + 2 chevaux de selle, 300 liv. + 4 chevaux de fourgon, 400 liv. + 3 carrosses, 1,350 liv. les trois. + 1 tenture de tapisserie des Gobelins, rehaussée d'or, 24,000 liv. + 1 tenture, 7,000 liv. + 1 tenture, 1,500 liv. + 20 autres tentures, depuis 100 jusqu'à 200 liv. + 2 tapis de Turquie, à fonds d'or, 100 liv. chaque, etc., etc. + Chambre des laquais, 6 couchettes de bois de hestre, etc., etc. + 4 bois de lits dans la chambre des malades. + 13 autres lits pour valets de chambre, escuyers, rôtisseurs, porteurs + de chaises, etc. + 2 Paul Veronèse, 600 liv. chaque; 1 l'Albane, 600 liv.; 1 Carrache, + 3,000 liv.; 2 Le Brun, 2,400 liv., 1 Raphael, 3,000 liv., etc. + Le portrait du Roy, par Nanteuil, 110 liv.; de la Reyne, par Beaubrun, + 10 liv. + 2 petits portraits du Roy, par Mignard; ensemble, avec cadre doré, + 80 liv. + (_L'estimation de tous les tableaux fut faite par Le Brun._) + + Bronzes, pendules, bureaux, etc. + 2 clavecins, façon de Flandre, 200 liv, chaque. + 1 grand miroir de Venise, de 46 pouces de haut sur 26 de large, avec + une bordure d'argent pesant 252 marcs 2 onces, à raison de 31 liv. le + marc.--La bordure, 7,819 liv, 10 sols; la glace, 200 liv.; total: + 8,019 liv. 10 sols. + + Vases, flambeaux, services, etc. 9,800 liv. + Orangers, mirthes, lauriers-roses, jasmins, 2,825 liv. + Perles, pierreries, croix..... + Inventaire des pièces, titres, papiers, etc., etc. + Extraits de mariage, portant que Colbert a donné à ses filles, en les + mariant, 400,000 liv., etc., etc. + + + + +PIÈCE Nº XV. + +INDICATION + +DES MANUSCRITS ET OUVRAGES IMPRIMÉS + +QUI ONT ÉTÉ CONSULTÉS + +POUR L'ÉTUDE SUR FOUQUET ET L'HISTOIRE DE COLBERT[644]. + + +MANUSCRITS. + +_Procès-verbal de la levée du sellé apposé par MM. Payet et Dalbertas, +conseillers du Roy en ses Conseils sur un coffre trouvé dans la maison +de Vaux, avec inventaire et description faicte des papiers trouvez en +icelui par MM. Poncet et Delafosse, commissaires à ce +depputez_.--Biblioth. roy. R. B. nº 3, 184 (_voir_, p. 50, note 1). + +_Journal de M. d'Ormesson sur le procès de Fouquet et les opérations de +la Chambre de justice_; 1 vol. in-folio.--Biblioth. roy. Supplément +français, nº 216. + +_Discours sommaire de ce qui s'est passé, et a été inventorié à +Saint-Mandé_.--Biblioth. roy. Suppl. franç., nº 1,096. + +_Recueil de pièces curieuses concernant Fouquet_.--Biblioth. roy., Mss. +Suppl. franç., nº 4, (Il y a dans ce recueil un portrait de Fouquet, +gravé en 1660.) + +_Inventaire et estimation de la bibliothèque de Saint-Mandé_.--Biblioth. +roy. Suppl. franç., nº 2,611. + +_Procès Fouquet; Collection de pièces, ordres, inventaires, +réquisitoires, rapports, significations relatifs à cette affaire_, 8 +vol. in-folio.--Biblioth. roy. Suppl. franç., nº 56. + +_Registres de la Chambre de justice_, avec les armes de Colbert. _Procès +Fouquet_, 3 vol. in-folio. C'est le procès-verbal officiel du +procès.--Biblioth. roy., nos 235, 236 et 237. + +_Correspondance de Louvois et de Le Tellier avec le capitaine +Saint-Mars_, commandant de Pignerol, relative à Fouquet.--Archives du +royaume; section d'Histoire, carton K, 129. + +_Traduction du 118e psaume de David_, par Fouquet; copié et annoté de +sa main.--Biblioth. roy. _Mélanges du cabinet du Saint-Esprit_ (_voir_ +p. 446, note 1). + +_Colbert et Seignelay_.--1669 à 1677.--Collection de 403 pièces +originales sur la marine, émanées de Colbert et du Mis de Seignelay, +de 1669 a 1677.--6 vol. in-folio. + + TABLE DES COTES[645]. + +1re.--11 pièces.--Règlements et projets de règlements sur la marine, +ordres et instructions, établissements de marine, de 1669, 1670 et 1671. + +2e.--13 p.--Règlements et projets sur les pavillons et autres marques +de commandement et sur les saluts; 1669. + +3e.--27 p.--Créations de charges et formations de corps pour la +marine; nominations; personnel; 1699, 1670 et 1671. + +4e.--74 p.--Pièces relatives au secours porté à Candie; 1669. + +5e.--26 p.--Ordres divers et correspondance pour la marine du Levant. +Matériel. Flottes qui partent et naviguent dans la Méditerranée; achats +de vaisseaux; 1669. + +6e.--10 p.--Correspondance et ordres divers pour la marine du Levant; +1670, 1671. + +7e.--71 p.--Correspondance et ordres divers pour la marine de Ponant. +Matériel, flottes qui partent et naviguent sur l'Océan; 1669. + +8e et 9{e}.--26 p.--Correspondance et ordres divers pour la marine de +Ponant; 1670 et 1671. + +10{e}.--4 p.--Lettres diverses. + +11{e}, 12{e} et 13{e}.--23 p.--Expéditions contre les corsaires; 1669, +1670 et 1671. Lettres et ordres divers. + +14{e}.--30 p.--Indes orientales et occidentales. Lettres, instructions +et ordres divers; 1669 et 1670. + +15{e}.--12 p.--Correspondance relative à M. de Seignelay, consistant en +lettres, instructions et mémoires écrits à son sujet, à lui adressés par +son père ou émanés de lui; 1670. + +16e à 22e.--76 p.--Lettres, ordres, rapports et mémoires divers de +Colbert et du marquis de Seignelay, sur des objets relatifs à la marine, +de 1671 à 1677. + +_Lettres de Colbert à Mazarin, avec les réponses du Cardinal en +marge_.--Biblioth. roy. Baluze, Arm. VI (_voir_ p. 83, note 2)[646]. + +_Lettres originales adressées à Colbert de_ 1660 _à_ 1677. (_Collection +verte_.) Cette collection comprend de 2 à 4 volumes par +année.--Biblioth. roy. (_voir l'avertissement_, p. III). + +_Mémoires sur les affaires des finances de France, pour servir à +l'histoire_, par Colbert. Biblioth. roy. Mss. _Collection de Genée de +Brochot_, 3e carton (_voir_ p. 427, note 1). + +_Registre des despesches concernant le commerce_ (lettres de Colbert sur +le commerce) _pendant les années_ 1669, 1670, 1671 _et_ 1672.--Biblioth. +roy. et Arch. de la marine (_voir l'avertissement_, p. IV.) + +_Expéditions concernant le commerce de_ 1669 _à_ 1683.--Arch. de la mar. +(_voir l'avertissement_, p. IV). + +_Extraits des despesches et ordres du Roy concernant la marine sous le +ministère de M. Colbert, depuis l'année_ 1667 _jusques et y compris +l'année_ 1683;--1 vol. grand in-folio de 700 pages.--Arch. de la mar. +(_voir l'avertissement_, p. VI). + +_Journal des bienfaits du Roy_.--Biblioth. roy. Mss. Suppl, franç. nº +579 (_voir_ p. 74, note 2). + +_Registre de l'hôtel de ville de Paris; année_ 1661.--Archives du +royaume (_voir_ p. 108, note 1). + +_Estat par abrégé des receptes, dépenses et maniement des finances +pendant que MM. Colbert, Le Peltier et Pontchartrain ont esté +controlleurs généraux des finances_.--Arch. du roy. (_voir_ p. 126, note +1). + +_Ordonnances de comptant. États originaux ordonnancés par Louis XIV, +avec des reçus de Colbert, Racine, Boileau_, etc., etc.--Arch. du roy., +carton K, 119. + +_Registres du secrétariat, année 1670_.--In-folio.--Arch. du roy. E. +3336. + +_Mémoires sur le commerce et les finances de la France, des Colonies, de +l'Angleterre et de l'Espagne_. 1 vol. in-folio.--Biblioth. roy. Suppl. +franç. nº 1792 (_voir_ p. 136, note 2). + +_Abrégé des registres secrets de la cour de Bretagne, de 1659 à +1679_.--Biblioth. roy. Mss. Suppl. franç. nº 1597. + +_Inventaire fait après le décedz de monseigneur Colbert_.--Biblioth. +roy.; _Suite de Mortemart_, 34. + +_Taxes des gens d'affaire vivants ou de la succession des morts faite +par Sa Majesté en la Chambre de justice es années 1662 et +1663_.--Biblioth. roy. Imprimés (_voir_ p. 97, note 1, et p. 105). + +_Principes de M. Colbert sur la marine_.--Biblioth. roy. Mss. (_voir_ p. +388, note 1). + +_Le Cid enragé_, parodie des stances du _Cid_, contre Colbert (_voir_ p. +97, note 1, et aux _Pièces justificatives_, pièce nº II bis). + +_Recueil de chansons, vaudevilles, sonnets, épigrammes, épitaphes, et, +autres vers satiriques et historiques, avec des remarques curieuses, +depuis_ 1389 _jusqu'en_ 1747, 35 vol. in-4º.--Biblioth. roy. Mss. +(_voir_ p. 411, note 1). + + + OUVRAGES IMPRIMÉS. + + +A + +AMELOT DE LA HOUSSAYE.--_Mémoires historiques_; 2 vol. in-12. + +ANDRÉOSSY.--_Histoire du canal de Languedoc_; 1 vol. in-8º (_voir_ p. +204, note 1). + +ARNOULD.--_De la balance du commerce et des relations commerciales de la +France dans toutes les parties du globe, particulièrement à la fin du +règne de Louis XIV et au moment de la révolution_; 3 vol. dont 1 de +tableaux, Paris, 1791. + +AUDIFFRET (Marquis d')--_Système financier de la France_; 2 vol. in-8º +(T. II, _Notice historique sur la vie de Colbert_). + +B + +BAILLY.--_Histoire financière de la France depuis l'origine de la +monarchie jusqu'en_ 1786; 2 vol. in-8º. + +BASVILLE (LAMOIGNON de).--_Mémoires pour servir à l'histoire du +Languedoc_; 1 vol. in-18 (_voir_ p. 205, note 1). + +BAUSSANT.--_Code maritime ou lois de la marine marchande_, 2 vol. in-8º + +BÉCANE (_voir_ Valin). + +BERTEAUT.--_Marseille et les intérêts nationaux qui se rattachent à son +port_; Ier vol. 1. + +BLANQUI.--_Histoire de l'économie politique en Europe depuis les anciens +jusqu'à nos jours_; 2 vol. in-8º. + +BOILEAU.--_Œuvres_; avec les notes de Brossette, etc., 2. vol. in-8º. + +BOISGUILLEBERT.--_Détail et factum de la France_ (voir _Collection des +principaux économistes_). + +BOULAINVILLIERS.--_État de la France_; 3 vol. in-fol. (_voir_ p. 229, +note 1). + +BOURGOIN.--_La Chasse aux larrons_; Paris, 1616 (_voir_ p. 97, note +1). + +BRIENNE (_Loménie de_).--_Mémoires inédits_, publiés par M. Fs +Barrière; 2 vol. in-8º. + +BRUNET.--_Tableau du ministère de Colbert_; 1 vol. in-8º (_voir_ p. 92, +note 1). + +C + +_Catéchisme_ (Le) _des partisans, composé par M. Colbert, ministre de +France, avec des vers sur la mort du mesme ministre_ (_voir_ p. 410, +note[647]). + +_Chambre de justice de 1661_; 3 vol. in-4º (_voir_ p. 97, note 1). + +CHAMPOLLION-FIGEAC.--_Documents inédits sur l'histoire de France_; 3 +vol. in-4º. + +CHAPTAL (comte). _De l'Industrie française_; 2 vol. in-8º. + +CHARPENTIER.--_Discours d'un fidèle sujet pour l'établissement de la +nouvelle Compagnie des Indes orientales_ (_voir_ p. 174, note 1). + +CHARPENTIER.--_Bastille dévoilée_ (La); 1 vol. in-8º (_voir_ p. 53, note +2). + +CHASSERIAU (De).--_Précis historique de la marine française; son +organisation et ses lois_; 2 vol. grand in-8º. + +CHOISY (Abbé de).--_Mémoires pour servir à l'histoire de Louis XIV_; 1 +vol. in-8º (t. LIII de la collection Petitot). + +CIMBER et DANJOU.--_Archives curieuses de l'histoire de France_; Ire +et IIe série, 27 vol. in-8º. + +_Collection des principaux économistes_; contenant les œuvres de Vauban, +Boisguillebert, Law, Turgot, etc. Guillaumin, éditeur. + +COQUELIN (C.).--_Question des céréales_ (_voir_ p. 279, note 3, et la +_Revue des Deux-Mondes_ du 1er décembre 1845). + +COSTAZ.--_Histoire de l'administration en France_; 2 vol. in-8º (_voir_ +p. 270, note 2). + +CUSSY (de) (_voir_ d'Hauterive). + +D + +DANJOU,--(_voir_; Cimber). + +DECRUSY.--(_voir_; Isambert). + +DELORT (J.).--_Histoire de la détention des philosophes et des gens de +lettres à la Bastille et à Vincennes, précédée de celle de Foucquet, +Pellisson et Lauzun_; 2 vol. in-8º (_voir_ p. 66, note 1). _Le Masque de +fer_, par le même; 1 vol. in-8º. _Mes voyages aux environs de Paris_, +par le même; 2 vol. in-8º (_voir_ p. 190, note 1). + +DENISART.--_Collection de décisions nouvelles relatives à la +jurisprudence_; 2 vol. in-8º. + +DEPPING (G. B.).--_Histoire du commerce entre le Levant et l'Europe, +depuis les croisades jusqu'à la fondation des colonies d'Amérique_; 2 +vol. in-8º. + +_Dictionnaire de la noblesse, contenant la généalogie, l'histoire et la +chronologie des familles nobles de France_, etc.; 14 vol. in-4º, dont 2 +de supplément. + +_Dictionnaire des finances_--(_Encyclopédie méthodique_). 3 vol. in-4º. + +_Dictionnaire du commerce et des marchandises_; Guillaumin, éditeur. + +_Dictionnaire portatif du commerce, contenant l'origine historique de +toutes les communautés d'arts et métiers, l'abrégé de leurs statuts_, +etc.; 1 vol. in-12, sans nom d'auteur. + +_Discours chrétien sur l'établissement du bureau des pauvres de +Beauvais_ (_voir_ p. 116, note 1). + +DUBOST (voir _Dictionnaire du commerce et des marchandises_, publié par +Guillaumin).--Article _Postes_. + +DUFRESNE DE FRANCHEVILLE.--_Histoire du tarif de 1664_; 2 vol. in-4º. +_Histoire de la Compagnie des Indes_; par le même; 1 vol. in-4º (_voir_ +p. 167, note 1). + +DU MONT.--_Corps universel diplomatique du droit des gens, contenant un +recueil des traitez d'alliance, de paix, de trêve, de neutralité, de +commerce, etc., depuis Charlemagne jusqu'en 1731_; 8 vol. in-folio. + +DUPONT et MARRAST.--_Fastes de la Révolution française_; 1 vol. in-8º +(_voir_ p. 198, note 1). DUPRÉ DE SAINT-MAUR.--_Essai sur les monnaies_; +1 vol. in-4º. + +E + +ECKARD.--_États au vrai de toutes les sommes employées par Louis XIV à +Versailles, Marly et dépendances; au Louvre, Tuileries, canal de +Languedoc, secours aux manufactures, pensions aux gens de lettres, +depuis 1661 jusqu'en 1710_; 1 vol. in-8º, Versailles (_voir_ p. 194, +note 3). + +_Entretiens de M. Colbert, ministre secrétaire d'Estat, avec Bouin, +fameux partisan, sur plusieurs affaires curieuses, entr'autres sur le +partage de la succession d'Espagne_ (_voir_ p. 440, note 1). + +ÉPHÉMESNIL, (D').--_Lettre à M*** sur l'imputation faite à M. Colbert +d'avoir interdit le commerce des grains_; Paris, 1763 (_voir_ p. 274, +note 1). + +ESTRADES (Comte d').--_Lettres, Mémoires et négociations, depuis 1663 +jusqu'en 1668_; 5 vol. in-12. + +F + +FÉLIBIEN (Dom Michel).--_Histoire de Paris_; 5 vol, in-fol. + +FORBONNAIS (Véron de).--_Recherches et considérations sur les finances +de France_; 2 vol. in-4º. + +_Principes et observations économiques_; par le même. 2 vol. in-18. + +FOUQUET.--_Défenses de M. Fouquet sur tous les points de son procès_; 15 +vol. in-18, édition à la sphère, 1665. + +FROIDOUR (De).--_Lettre à M. Barillon, contenant la relation des travaux +qui se font en Languedoc, pour la communication des deux mers_; +Toulouse, 1672 (_voir_ p. 208, note 1). + +G + +_Gazette de France_, année 1667 (_voir_ p. 193, note 1). + +GOURVILLE.--_Mémoires_ (t. LII de la Collection Petitot). + +GOZLAN (Léon).--_Les Châteaux historiques_; 2 vol. in-8º[648]. + +GRIMBLOT (P.).--_Cromwell et Mazarin_ (_voir_ p. 314 de l'ouvrage et _la +Revue nouvelle_, numéro du 15 novembre 1845). + +GROSLEY, de Troyes.--_OEuvres inédites_; 2 vol. in-8º (_voir_ aux +_pièces justificatives_, pièce nº V). + +H + +HAUTERIVE (D') et de CUSSY.--_Recueil des traités de commerce et de +navigation de la France avec les puissances étrangères, depuis la paix +de Westphalie_; 8 vol. in-8º. + +HÉNAULT.--Poète contemporain de Colbert (_voir_ p. 49, note 1). + +HÉNAULT (Le président).--_Abrégé chronologique de l'histoire de France_; +1 vol. in-4º. + +I + +ISAMBERT, DECRUSY et TAILLANDIER.--_Recueil général des anciennes lois +françaises depuis l'an 420 jusqu'à la Révolution de 1789_; 29 vol. +in-8º. + +J + +JACOB (le Bibliophile).--_Le Masque de fer_; 1 vol. in-8º. + +_Journal des Économistes_ (_voir_ p. 227, note 1, et p. 248, note +3). + +JURIEU.--_Soupirs de la France esclave qui aspire après sa liberté_; +(_voir_ p. 161, note 1). + +L + +LAFFEMAS.--_Recueil présenté au Roy, de ce qui s'est passé en +l'assemblée du commerce au Palais, à Paris; faict par Laffemas, +controlleur général du dit commerce_; Paris, 1604 (_voir_ p. 283, note +1). + +LA FONTAINE.--_Œuvres_. + +LAFONT DE SAINT-YONNE.--_L'ombre du grand Colbert_; 1 vol. in-12; Paris, +1752 [649]. + +LAMOIGNON (_Arrêtés du président de_).--(_voir_ p. 49, note 3.) + +LEBLANC.--_Traité des Monnaies_. + +LELONG (LE PÈRE).--_Bibliothèque historique de la France_; 5 vol. +in-folio. + +LEQUIEN DE LA NEUVILLE.--_Origine des Postes chez les anciens et les +modernes_; 1 vol. in-18 (_voir_ p. 343, note 1). + +LESSEPS (DE).--_Note sur les Consulats_ (_voir_ p. 248, note 3). + +LETEINOIS.--_Apologie du système de Colbert, ou Observations +juridico-politiques sur les jurandes et maîtrises d'arts et métiers_; 1 +vol. in-18 (_voir_ p. 216, note 1)[650]. + +LEVASSOR.--(Voir _Jurieu_). + +Louis XIV.--_Œuvres_; 5 vol. in-8º. + +M + +MAINTENON (Lettres de Mme de); 9 vol. in-12. + +MARRAST.--(_Voir_; Dupont.) + +MAZARIN.--_Lettres du cardinal Mazarin à la reine, à la princesse +Palatine, etc., etc., écrites pendant sa retraite hors de France, en +1651 et 1652_; publiées par M. Ravenel; 1 vol in-8º. + +MESSANCE.--_Recherches sur la population de la France_; 1 vol. in-4º +(_voir_ p. 276, note 1). + +MÉZERAI.--_Abrégé chronologique de l'histoire de France;_ 4 vol, in-4º. + +MIGNET.--_Documents inédits sur l'histoire de France; négociations +relatives à la succession d'Espagne._ + +MIGT ou MIGH.--_La Richesse de la Hollande_; 2 vol, in-8º (_voir_ p. +133, note 2). + +MIRABEAU.--_Neuvième lettre à mes commettants_ (_voir_ p. 194, note 1). + +MOLIÈRE.--_Œuvres_ (Prologue des _Fâcheux_). + +_Moniteur Universel du 4 janvier 1846_ (_voir_ p. 379, note 1). + +MONTESQUIEU.--_Esprit des lois, avec des notes de Voltaire, Mably, +Laharpe, etc., etc._ + +MONTYON (De).--_Vies des surintendants des finances et des contrôleurs +généraux_; 3 vol. in 12; Paris, 1790. + +_Particularités sur les ministres des finances célèbres_; par le même. 1 +vol. in-8º; Paris, 1812 (_voir_ p. 190, note 1)[651]. + +MOREAU DE BEAUMONT.--_Mémoires concernant les impositions et droits_; 4 +vol. in-4º (_voir_ p. 165, note 1). + +MOREAU DE JONNÈS.--_Statistique de la France_. + +MOTTEVILLE (Mme de).--_Mémoires_ (t. XXXIX. de la _collection +Petitot_). + +N + +NECKER.--_Observations sur l'avant-propos du livre rouge_; brochure de +31 pages. + +_Nouveau Cynée (Le) ou discours des occasions et moyens d'establir une +paix générale et la liberté du commerce par tout le monde_--. Em.Cr.P.; +1 vol. in-18; Paris, 1623 (_voir_ p. 326, note 1). + +O + +_Ordonnances des rois de France de la 3e race_; 20 vol. in-folio, +publiés par divers auteurs. + +OSSAT. (Cardinal d').--_Lettres_; 2 vol. in-4º. + +P + +PARDESSUS.--_Collection des lois maritimes antérieures, au_ XVIIIe +_siècle_; 4 vol. in-8º. + +PARIS (PAULIN)--_Catalogue raisonné des manuscrits françois de la +bibliothèque du Roi_. + +PATIN (Guy).--_Lettres choisies depuis 1645 jusqu'en 1672_; 3 vol. +in-12. + +PEIGMOT (Gabriel).--_Documents authentiques et détails curieux sur la +dépenses de Louis XIV_; 1 vol. in-8º (_voir_ p. 186, note 1). + +PELISSERY.--_Éloge politique de Colbert_; 1 vol. in-8º; Paris, 1775. + +PELLISSON.--_Œuvres choisies, avec une notice par Desessarts_; 2 vol. +in-18. + +PERRAULT (CHARLES).--_Mémoires_; 1 vol. in-18. + +PEUCHET,--_Collection des ordonnances et règlements de police_; 8 vol. +in-8º. + +POUSSIN (Guillaume-Tell).--_De la puissance américaine_; 2 vol. in-8º. + +R + +RAYNAL.--_Histoire philosophique et politique des établissements et du +commerce des Européens dans les deux Indes_; 4 vol. in-8º. + +_Recueil de pièces sur l'hôpital général de Paris_; 1 vol. in-4º (_voir_ +p. 113, note 2). + +_Recueil des règlements généraux et particuliers concernant les +manufactures et fabriques du royaume_; 4 vol. in-4º (_voir_ p. 222, note +1). + +RENOUARD.--_Des anciens règlements et privilèges_ (_voir_ p. 227, note +1). + +RIQUET DE BONREPOS.--_Histoire du canal de Languedoc_, par les +descendants de Pierre-Paul Riquet de Bonrepos; 1 vol. in-8º (_voir_ p. +204, note 1). + +ROUX (Vilal).--_Rapport sur les jurandes et maîtrises_ (_voir_ p. 217, +note 1). + +ROY.--_Rapport à la Chambre des pairs sur le Code forestier_; 1827. + +S + +SAINT-SIMON (Marquis de).--_Mémoires_; 21 vol. in-8º. + +SALISBURY.--_Paradisus londinensis_; t. II. + +SANDRAS DE COURTILZ.--_Vie de Jean-Baptiste Colbert, ministre d'État +sous Louis XIV, roy de France_; 1 vol. in-18, Cologne (_voir_ p. 78, +note 2). + +_Testament politique de J.-B. Colbert, où l'on voit tout ce qui s'est +passé sous le règne de Louis-le-Grand jusqu'en 1683_; par le même; La +Haye, 1694 (_voir_ p. 78, note 2). + +SAUTREAU DE MARSY.--_Nouveau siècle de Louis XIV_; recueil d'anecdotes; +4 vol. in-8º (_voir_ p. 410, note 1). + +SERVIEZ (Alfred de).--_Histoire de Colbert_; 1 vol. in-18. + +SÉVIGNÉ (Madame de).--_Lettres de madame de Sévigné, de sa famille et de +ses amis_; 10 vol. in-8º. + +SUE (Eugène).--_Histoire de la marine française au XVIIe siècle_; +1re édition, 5 vol. grand in-8º. + +SULLY.--_Mémoires ou Œconomies royales d'Estat, domestiques, politiques +et militaires de Henri-le-Grand_, par Maximilian de Béthune duc de +SULLY; 3 vol. in-folio, Paris, 1652. + +T + +TAILLANDIER.--(_Voir_; Isambert.) + +THIERS.--_Histoire du Consulat et de l'Empire_, t. 1er. + +THOMAS.--_Œuvres; Éloge de Sully_. + +THOMAS (Alexandre).--_Une Province sous Louis XIV; Situation politique +et administrative de la Bourgogne de 1661 à 1715, d'après les manuscrits +et les documents inédits du temps_; 1 vol. in-8º (_voir_ p. 154, note +2). + +U + +USTARIZ.--_Théorie et pratique du commerce_, traduction de l'espagnol, +par Forbonnais; 1 vol. in-4º. + +V + +VALIN.--_Commentaire sur l'ordonnance du mois d'août 1681, par Valin_, +nouvelle édition avec notes par Bécane; 2 vol. in-8º. + +VAUBAN.--_La Dime royale_ (_voir Collection des principaux +économistes_). + +VILLENEUVE-BARGEMONT (vicomte Alban de).--_Histoire de l'économie +politique, ou Etudes historiques, philosophiques et religieuses sur +l'économie politique des peuples anciens et modernes_; 2 vol. in-8º. + +VILLETTE (marquis de).--_Mémoires_, 1 vol. in-8º; publiés par la +_Société de l'histoire de France_. + +VOLNEY.--_Leçons d'histoire prononcées à l'école normale en l'an III_ +(_voir_ p. 194, note 2). + +W + +WALCKENAER (baron de).--_Histoire de la vie et des ouvrages de La +Fontaine_; 1 vol. in-8º. + +_Mémoires touchant la vie et les écrits de madame de Sévigné_; par le +même; in-18: Trois volumes ont paru. + +WITT (Jean de).--_Lettres et négociations entre Jean de Witt, conseiller +pensionnaire et garde des sceaux des provinces de Hollande et de +West-Frise, et messieurs les plénipotentiaires des Provinces-Unies des +Pays-Bas, aux cours de France, d'Angleterre, de Suède, de Danemark, de +Pologne, etc., depuis l'année 1652 jusqu'en l'an 1669_. Amsterdam, 1725; +4 vol. in-12. + +WOLOWSKI (L.).--_De l'organisation industrielle de la France avant le +ministère de Colbert_ (_voir_ p. 216, note, 1 et _la Revue de +Législation et de Jurisprudence_; mars 1843.) + +FIN DES PIÈCES JUSTIFICATIVES. + + +ERRATUM. + +_Étude sur Fouquet_, page 32, ligne 11: «On se figure aisément la colère +de Louis XIV quand il sut que sa personne avait été l'objet de pareilles +précautions.» _Supprimer le reste de cette phrase qui a été conservé par +erreur_. + + + + +TABLE DES MATIERES. + +AVERTISSEMENT + +NICOLAS FOUQUET, surintendant des finances + +HISTOIRE + +DE LA VIE ET DE L'ADMINISTRATION DE COLBERT. + +CHAPITRE PREMIER. + +Causes de l'élévation de Colbert et de l'influence qu'il a exercée +pendant son ministère.--Origine plébéienne de ce ministre (1619).--Il +est employé successivement dans une maison de commerce de Lyon, chez un +trésorier des parties casuelles à Paris, et chez le ministre Le Tellier +d'où il entre chez Mazarin (1648).--Sa correspondance avec ce +ministre.--Lettre de remercîments qu'il lui adresse et qu'il fait +imprimer (1655).--Il est envoyé en mission en Italie (1659).--Conseil +qu'il donne à Mazarin au sujet de sa fortune.--Résolution de Louis XIV +de gouverner par lui même. + +CHAPITRE II. + +Premières réformes de Colbert.--Diminution des tailles (1661).--Création +et composition d'une Chambre de justice.--Des invitations de dénoncer +les concussionnaires sont lues dans toutes les églises du +royaume.--Amendes prononcées par la Chambre de justice.--Réduction des +rentes.--Fermentation que cette mesure cause dans Paris.--Remontrances +faites au roi par le conseil de l'Hôtel-de-Ville (1662).--Comment elles +furent accueillies.--Résultats financiers des opérations de la Chambre +de justice. + +CHAPITRE III. + +Disette de 1662.--Fausses mesures contre les marchands de grains prises +par Fouquet et approuvées par Colbert.--Détails sur la création de +l'Hôpital général de Paris (1656).--Difficultés que rencontra +l'exécution des dispositions relatives à la mendicité.--Création d'un +Bureau des pauvres ou maison de travail à Beauvais (1652).--Misère des +campagnes constatée par les documents contemporains (1662).--Colbert +fait venir des blés à Paris malgré l'opposition des provinces.--Réformes +financières de ce ministre (1662).--Ordonnances de comptant.--Pots de +vin, reçus et distribués par Louis XIV.--Gratifications données à +Vauban, Pélisson, Despréaux, Racine, madame de Montespan, +etc.--Traitement et gratifications de Colbert. + +CHAPITRE IV. + +Négociations avec la Hollande, au sujet du droit de 50 sous par tonneau, +établi en France sur les navires étrangers.--Causes de la prospérité +commerciale de la Hollande vers le milieu du XVIIe +siècle.--Bénéfices de la compagnie des Indes orientales de ce +pays.--Motifs qu'avait eus Fouquet en rétablissant le droit de +tonnage.--L'ambassadeur Van Beuningen vient à Paris pour diriger les +négociations.--Ses prétentions sont combattues par Colbert.--Il obtient +des concessions importantes.--Une compagnie du Nord, formie par Fouquet +et soutenue par Colbert, est obligée de liquider.--Le droit de tonnage +et _l'Acte de navigation_.--Opinions d'Adam Smith et de Buchanan sur les +mesures de ce genre.--Sans le droit de tonnage, la création d'une marine +en France eût été impossible.--Premiers efforts de Colbert à ce +sujet.--Il travaille seize heures par jour pendant la durée de son +administration. + +CHAPITRE V. + +Portrait et caractère de Colbert d'après Guy-Patin, Mme de Sévigné, +M. de Lamoignon, etc., etc.--Il devient le confident intime de Louis XIV +(1663).--Lettre de ce roi à Colbert au sujet de M. de +Montespan.--Colbert poursuit ses réformes.--Rédaction des dettes +communales.--Abus commis par les maires et échevins.--Troubles en +Bourgogne au sujet de la réduction des dettes (1664).--Usurpation et +vente des titres de noblesse.--Mesures prises par Colbert pour réprimer +ces abus.--Modification du tarif des douanes (1664).--Colbert aurait +voulu soumettre la France entière à un tarif uniforme.--Résistances +qu'il éprouve.--La _douane de Valence_.--Promulgation du _tarif de +1664_.--Organisation douanière du royaume par suite de l'adoption de ce +tarif. + +CHAPITRE VI. + +Colbert organise les Compagnies des Indes occidentales et orientales +(1664).--Soins qu'il apporte à leur formation.--Appel au public rédigé +par un académicien.--Les Parlements et les Villes sont invités à +souscrire.--de la Compagnie--- Sacrifices faits en sa faveur par le +gouvernement.--Causes du peu de succès qu'elle obtient.--Curieux mémoire +de Colbert concernant la Compagnie des Indes occidentales.--Huit ans +après sa formation, cette Compagnie est forcée de liquider.--Les +Compagnies du Sénégal, du Levant, des Pyrénées et une nouvelle Compagnie +du Nord ne réussissent pas davantage.--La Compagnie des Indes orientales +est obligée de demander que les particuliers puissent faire le commerce +dans tous les pays de sa concession. + +CHAPITRE VII. + +Pensions accordées aux gens de lettres français et étrangers +(1663).--Lettre de Colbert à un savant étranger.--But politique de ces +pensions.--La Fontaine ne reçut jamais aucune faveur de +Colbert.--Création des Académies des Inscriptions et Belles-Lettres, des +Sciences, de Sculpture et de Peinture (1663, 1665, 1666).--Colbert est +reçu membre de l'Académie Française et prononce un discours de réception +(1667)--- Il institue les jetons de présence.--Dépenses de Louis XIV en +bâtiments.--Colonnade du Louvre.--Le Bernin à Paris +(1665).--Observations de Colbert à Louis XIV au sujet des dépenses +faites à Versailles.--Total des dépenses pour constructions sous le +règne de Louis XIV. + +CHAPITRE VIII. + +Canal de Languedoc.--Motifs qui en faisaient solliciter +l'ouverture.--Proposition faite à Colbert par Riquet +(1663).--Difficultés à surmonter.--Le gouvernement discute la question +de savoir si le canal doit être fait par l'État ou par un +particulier.--Raisons qui font adopter ce dernier parti.--Riquet est en +butte à l'envie et au dénigrement de ses concitoyens.--Colbert lui +témoigne une véritable amitié.--Dépense totale du canal.--Vers de +Corneille à ce sujet.--Canal d'Orléans. + +CHAPITRE IX. + +Système industriel de Colbert.--Organisation des jurandes +et maîtrises avant son ministère.--Règlements sur les manufactures et +sur les corporations (1666).--État florissant de l'industrie en France +de 1480 à 1620.--Le système de Colbert jugé par ses +contemporains.--Aggravation du tarif de 1664.--Opposition des +manufacturiers aux règlements de Colbert.--Mesures répressives adoptées +contre les délinquants. + +CHAPITRE X. + +Population de la France au dix-septième siècle.--Mesures prises par +Colbert pour la développer (1666 et 1667).--Obligation imposée aux +congrégations religieuses de solliciter, avant de s'établir, +l'autorisation du gouvernement (1666).--Suppression de dix-sept fêtes +(1666).--Ordonnance pour la réformation de la justice civile +(1667).--Règlement général pour les eaux et forêts (1669).--Ordonnance +criminelle (1670).--Ordonnance du commerce (1673).--Création d'un +lieutenant de police à Paris (1667).--Ordonnances diverses concernant +_les abus qui se commettaient dans les pèlerinages, les Bohémiens ou +Égyptiens, les empoisonneurs, devins et autres_ (1671 et 1682).--Colbert +est chargé officiellement de l'administration de la marine +(1669).--Consulats et commerce de la France dans le Levant.--Causes de +la décadence de ce commerce.--Circulaire de Colbert aux +consuls.--Produits de divers consulats vers 1666.--Diminution des droits +perçus par les consuls.--Instructions données par Colbert à +l'ambassadeur français à Constantinople pour relever le commerce du +Levant.--Le port de Marseille est déclaré _port franc_ par un édit de +1669.--Cet édit rencontre à Marseille une vive opposition.--Un nouveau +traité avantageux pour la France est signé avec la Porte, en 1673. + +CHAPITRE XI. + +De la vénalité des offices.--Elle est approuvée par Montesquieu et par +Forbonnais.--Colbert supprime un grand nombre d'offices +inutiles.--Nombre, valeur et produit des offices pendant son +administration.--Ce qu'il fit en faveur de l'agriculture.--Il diminue le +taux légal de l'intérêt.--Fait travailler au cadastre et modifie +l'assiette de l'impôt.--Édits qui défendent de saisir les bestiaux pour +le paiement des tailles.--Rétablissement des haras.--Colbert reconnaît +que les peuples n'avaient jamais été aussi chargés auparavant. + +CHAPITRE XII. + +Nouveaux détails sur la disette de 1662.--Mesures adoptées par le +gouvernement.--Législation sur le commerce des grains avant +Colbert.--Exposition de son système.--Comment il a été défendu et +attaqué.--Prix moyen du blé pendant le XVIIe siècle.--Lettres de +Colbert relatives au commerce du blé.--Résultats de son +système.--Extrême détresse des provinces.--Curieuse lettre du duc de +Lesdiguières.--Causes de l'erreur de Colbert touchant le commerce des +grains.--Nécessité de combattre par l'enseignement les préjugés qui +existent encore à ce sujet. + +CHAPITRE XIII. + +Sur l'organisation du Conseil de commerce.--Création +d'entrepôts de commerce.--Colbert fait de grands efforts pour que le +transit des transports entre la Flandre et l'Espagne ait lieu par la +France.--Édit portant que la noblesse peut faire le commerce de mer sans +déroger (1669).--Établissement d'une _Chambre des assurances_ à +Marseille (1670.)--Ordonnance pour l'uniformité des poids et mesures +dans les ports et arsenaux (1671).--Opérations sur les monnaies avant +Colbert.--Réformes importantes qu'il introduisait dans cette +administration.--Colbert défend l'exportation des méteux +précieux.--Commerce de la France avec l'Espagne.--Évaluation du +numéraire existant en France à diverses époques. + +CHAPITRE XIV. + +Détails sur la famille de Colbert.--Dot qu'il donna à ses filles.--Ses +vues sur le marquis de Seignelay, son fils aîné.--Mémoires que Colbert +écrivit pour lui.--Mémoires pour le voyage de Rochefort et pour le +voyage d'Italie.--Instruction de Colbert à son fils pour l'initier aux +devoirs de sa charge.--Rôle politique de Paris au XVIIe +siècle.--Mémoire du marquis de Seignelay annoté par Colbert.--Le marquis +de Seignelay obtient la survivance de la charge de son père et la +signature, à l'âge de vingt-un ans.--Lettre de reproche que lui adresse +Colbert. + +CHAPITRE XV. + +Négociations commerciales avec l'Angleterre en 1655.--Réclamations de +cette puissance au sujet de l'augmentation du tarif français en +1667.--En quoi consistait cette augmentation.--Prétentions de +l'Angleterre concernant l'_empire des mers_.--Remarquable lettre écrite +à ce sujet par Colbert à son frère, ambassadeur de France à +Londres.--Singulières représailles exercées par les Anglais contre les +marchands de vins et eaux-de-vie de France.--Reprise des négociations +commerciales (1671).--Appréciation, d'après un mémoire manuscrit de +1710, de l'influence exercée par le système protecteur de +Colbert.--Contradictions de Colbert sur les conséquences de ce +système.--Un écrivain français propose, en 1623, d'établir _la liberté +du commerce par tout le monde_.--Traité d'alliance et de commerce conclu +entre la France et l'Angleterre, en 1677. + +CHAPITRE XVI. + +Effets produits en Hollande par l'augmentation du tarif français en +1667.--La vérité sur les médailles frappées dans ce pays.--Causes +réelles de l'invasion de la Hollande en 1672.--Correspondance de Van +Beuningen relativement à l'élévation des droits d'entrée mis en France +sur les marchandises étrangères.--La Hollande use de +représailles.--Lettres de Colbert sur ce sujet.--Invasion de la Hollande +et ses suites.--Clauses principales des traités d'alliance et de +commerce conclus entre la France et la Hollande, en 1678, 1697 et 1713. + +CHAPITRE XVII. + +Budget des dépenses de l'année 1672.--Mesures financières et affaires +extraordinaires nécessitées par la guerre.--Énormes bénéfices des +traitants dans ces sortes d'affaires.--Création de nouveaux offices +nuisibles à l'agriculture et à l'industrie.--Colbert force tous les +corps d'états à s'organiser en communautés, moyennant une taxe.--Il met +pour la première fois les postes en ferme et fait adopter un nouveau +tarif.--L'État s'empare du monopole du tabac.--Émission de nouvelles +rentes.--Opinion de Colbert, de Louvois et de M. de Lamoignon sur les +emprunts.--Création de la caisse dite _Caisse d'emprunt_.--Au retour de +la paix, Colbert s'empresse de rembourser les rentes émises à un taux +onéreux.--Résumé des opérations financières de son +administration.--Projet qu'il avait de régler toujours les dépenses sur +les recettes. + +CHAPITRE XVIII. + +Des Parlements et des États généraux des provinces pendant +l'administration de Colbert.--Opposition du Parlement et des États de +Bourgogne.--Détails sur les _dons gratuits_.--Dix membres des États de +Provence sont exilés en Normandie et en Bretagne.--Le Parlement de +Paris.--Colbert propose au roi de donner des gratifications à ceux de la +Compagnie qui ont _bien servi_.--Réponse de Louis XIV à ce sujet.--Un +président de Chambre du Parlement de Toulouse est exilé.--Lettre de +Louis XIV relative à l'impôt sur le papier timbré rétabli depuis la +guerre.--Révolte de Bordeaux en 1548.--Nouvelle révolte au sujet d'une +marque établie sur la vaisselle d'étain.--Curieux détails fournis par un +commis du receveur général de Bordeaux.--Lettre de l'intendant de +Guyenne à Colbert.--L'agitation gagne les provinces limitrophes.--Une +nouvelle tentative d'insurrection est sévèrement réprimée à +Bordeaux.--Troubles en Bretagne.--Lettres de M. de Chaulnes, gouverneur +de la province, de M. de Lavardin, lieutenant général, de Mme de +Sévigné.--Opposition et exil du Parlement.--Punition et _penderie_ des +révoltés. + +CHAPITRE XIX. + +État déplorable de la marine française à la fin du XVIe siècle.--Elle +est organisée par le cardinal de Richelieu.--Son dépérissement pendant +la minorité de Louis XIV.--Situation dans laquelle la trouve +Colbert.--Premier essai du régime des classes.--Recensement de la +population maritime du royaume à diverses époques.--Matériel de la +flotte en 1661, en 1678, en 1683, etc.--Prétentions de la France à +l'égard des puissances maritimes d'un ordre inférieur.--Lettre de +Colbert relative au caractère de Duquesne.--_La vieille et la nouvelle +marine_.--Lettre de Colbert sur un rapport de M. d'Estrades concernant +la bataille navale de Solsbay en 1672.--Colbert félicite Duquesne d'un +avantage signalé que celui-ci a remporté sur l'amiral hollandais +Ruyter.--Ordonnance de la marine de 1681.--Par qui elle fut +élaborée.--Principes de Colbert sur les principales questions de +l'administration maritime. + +CHAPITRE XXe ET DERNIER. + +Nouveaux détails sur le caractère de Colbert.--Sa tolérance à l'égard +des manufacturiers protestants.--Son despotisme dans le Conseil.--Il +fait arrêter et juger deux fabricants de Lyon qui voulaient s'établir à +Florence.--Lettre de Colbert relative aux _Gazettes à la main_.--Il veut +faire fermer le jardin des Tuileries au public.--Il destitue un receveur +général, son ancien camarade.--Étrange lettre qu'il écrit au sujet d'un +procès qu'un de ses amis avait à Bordeaux.--Disgrâce de M. de +Pomponne.--Il est remplacé par Colbert de Croissy, frère du +ministre.--Colbert au Jardin des Plantes.--Le roi lui adresse une +réprimande sévère.--Louanges prodiguées à Louis XIV par ses +ministres.--Lettre de Colbert pour le féliciter de la prise de +Maestricht.--Louis XIV et l'État.--Colbert est menacé de +disgrâce.--Louis XIV lui reproche en termes fort durs le prix excessif +de la grande grille de Versailles.--Colbert tombe malade et +meurt.--Lettre de madame de Maintenon sur les circonstances de sa +mort.--La haine que lui portait le peuple de Paris était telle qu'on est +obligé de l'enterrer sans pompe et dans la nuit.--Vers que l'on fait +contre lui après sa mort.--Sully, Richelieu, Mazarin, Colbert et Turgot +ont été impopulaires.--Parallèle entre Sully et Colbert, par +Thomas.--Titres de Colbert à la reconnaissance publique. + +PIÈCES JUSTIFICATIVES. + +MÉMOIRES, INSTRUCTIONS, LETTRES ET DOCUMENTS DIVERS. + +Édits, ordonnances, déclarations, arrêts, lettres patentes, concernant +les finances, le commerce, la marine, la justice, etc., rendus depuis +1660 jusqu'en 1683 (_Administration de Colbert_).--Pièce nº I. 419 + +MÉMOIRES SUR LES AFFAIRES DES FINANCES DE FRANCE POUR SERVIR A +L'HISTOIRE (_manuscrit original de Colbert_).--Pièce nº II.--_Inédite_. +427 + +LE CID ENRAGÉ, comédie.--Pièce nº II bis.--_Inédite_. 442 + +VERSION DU 118e PSEAUME DE DAVID.--(_Manuscrit original de +Fouquet_).--Pièce nº III.--_Inédite_. 446 + +Vers latins attribués à Fouquet.--Pièce nº IV. 451 + +Note communiquée à M. Eugène Sue par la famille de Colbert--Pièce nº V. +454 + +Généalogie de la famille de Colbert.--Pièce, nº VI. 456 + +ÉDIT PORTANT NOMINATION D'UNE COMPAGNIE DE COMMERCE POUR LE NORD.--Pièce +nº VII.--_Inédite_. 460 + +RÈGLEMENT CONCERNANT LES DÉTAILS DONT M. COLBERT EST CHARGÉ COMME +CONTRÔLEUR GÉNÉRAL ET SECRÉTAIRE D'ETAT, _ayant le département de la +marine_--Pièce nº VIII. 462 + +COMMERCE DE LA FRANCE AVEC L'ESPAGNE.--_Instruction pour le comte de +Vauguyon, ambassadeur extraordinaire en Espagne_.--Pièce nº +IX.--_Inédite_. 464 + +MÉMOIRE POUR MON FILS, SUR CE QU'IL DOIBT OBSERVER PENDANT LE VOYAGE +QU'IL VA FAIRE A ROCHEFORT.--Pièce nº X. 468 + +INSTRUCTION POUR LE MARQUIS DE SEIGNELAY S'EN ALLANT EN ITALIE.--Pièce +nº XI.--_Inédite_. 472 + +INSTRUCTION POUR BIEN FAIRE LA 1re COMMISSION DE MA CHARGE.--Pièce nº +XII. 476 + +Lettres _Inédites_ de Colbert sur la marine, le commerce et les +manufactures.--Nº XIII. 492 + +INVENTAIRE FAIT APRÈS LE DECEDZ DE MONSEIGNEUR COLBERT.--Pièce nº +XIV.--_Inédite_. 501 + +Indication des manuscrits et ouvrages imprimés qui ont été consultés +pour _l'Étude sur Fouquet, et l'Histoire de Colbert_.--Pièce nº XV. 503 + +FIN DE LA TABLE. + + + + +FOOTNOTES: + +[1] Une partie de ce travail a été publiée dans un de nos recueils +périodiques, le _Correspondant_. J'ai fait depuis des additions et des +changements importants. + +[2] Voici l'indication des ouvrages dont je veux parler: + +1º _Recherches et considérations sur les finances de France, par +Forbonnais_.--L'examen seul de l'administration de Colbert remplit la +moitié d'un fort volume in-4º. + +2º _Vies des Surintendants des finances et des Contrôleurs généraux_, 3 +vol. in-12--_Particularités sur les minisires des finances célèbres_, +par M. de Montyon, 1 vol. in-8º. + +3º _Œuvres complètes de Lemontey_, t. V. _Notice sur Colbert_. + +4º _Biographie universelle de Michaud_, article _Colbert_, par M. +Villenave. + +5º _Histoire financière de la France_, par M. Bailly; t. I, +_Administration de Colbert_. + +6º _Histoire de l'économie politique en Europe, depuis les anciens +jusqu'à nos jours_ par M. Blanqui; t. I et II; chap. XXVI et XXVII; +_Administration de Colbert_. + +7º _Histoire de l'économie politique, ou études historiques, +philosophiques et religieuses sur l'économie politique des peuples, +anciens et modernes_, par M. le Vic Alban de Villeneuve-Bargemont; t, I, +chap. XV. _Administration de Colbert_. + +8º _Système financier de la France_, par M. d'Audiffret, t. II. _Notice +historique sur la vie de Colbert_. + +9º _Histoire de Colbert_. par M. A. de Serviez; 1 vol. in-18. + +Il y a encore plusieurs éloges de ce ministre, entre autres celui de +Necker, couronné, en 1773, par l'Académie Française; le _tableau du +ministère de Colbert_, 1774, par M. Brunet; l'_Éloge politique de +Colbert_, par M. de Pelissery, 1775, etc. + +[3] _Catalogue raisonné des manuscrits françois de la Bibliothèque du +Roi_, par M. Paulin Paris; t. I, p. 7 et suiv. + +[4] Bibliothèque royale, Mss. _Lettres de Mazarin_, Baluze, Arm. VI. + +[5] _Colbert et Seignelay_, Mss.--1669 à 1677.--_Collection de pièces +originales sur la marine émanées de Colbert et du marquis de Seignelay, +de 1669 à 1677_.6 vol. in-folio. + +Cette collection composée de 403 pièces est divisée en vingt-deux cotes +où chaque pièce est classée selon la matière principale qu'elle traite +ou l'année à laquelle elle appartient. + +[6] Pièces justificatives; pièce nº XV; p. 503.--Cet ouvrage était en +grande partie imprimé, lorsque M. Champollion-Figeac a eu la bonté de me +communiquer un manuscrit original de Colbert, manuscrit +très-considérable, d'une grande importance historique, et resté +entièrement inconnu jusqu'à ce jour. Il est intitulé: _Mémoires sur les +affaires des finances de France pour servir à l'histoire_. Ces mémoires +renferment de curieux détails sur l'administration des finances depuis +Henri IV, mais principalement à partir de 1648, époque où Colbert a été +attaché à Mazarin, jusqu'en 1663. L'administration de Fouquet y est +surtout jugée avec une sévérité extrême où l'on croit voir même percer +de la passion. Sous ce rapport, les mémoires dont il s'agit présentent +donc le plus vif intérêt. J'ai reproduit à la fin du volume, (pièce +justificative nº II, p. 427) les parties les plus importantes de ce +travail, où l'on trouvera l'appréciation faite par Colbert lui-même de +l'administration de Fouquet, pendant que celui-ci était en prison et que +la Chambre de justice instruisait son procès. + +[7] Vers 1783, à l'époque des négociations auxquelles donna lieu le +traité de commerce entra la France et l'Angleterre signé en 1786, le +secrétaire de M. de Vergennes, alors ministre des affaires étrangères, +M. le comte Mollien, qui a été depuis ministre du Trésor sous l'Empire, +eut à sa disposition plusieurs volumes contenant la correspondance +commerciale de Colbert et prit copie des lettres les plus importantes. +Plus tard, après la Révolution, M. le comte Mollien chercha cette +correspondance et la copie qu'il en avait faite; mais l'une et l'autre +avaient été égarées. Il est probable que ces volumes étaient précisément +du nombre de ceux qui manquent aujourd'hui, et voici une particularité +qui paraît confirmer cette hypothèse. M. Hippolyte Passy, qui a bien +voulu me donner ces détails, se rappelle avoir entendu dire à M. le +comte Mollien que, dans une de ses lettres, Colbert engageait les +échevins de Lyon à considérer les faveurs dont leur industrie était +l'objet comme des _béquilles_ à l'aide desquelles ils devaient se mettre +en mesure d'apprendre à marcher le plus tôt possible et qu'il leur +retirerait ensuite. Cette restriction était, en effet, toute logique. +Malheureusement, les registres de correspondance de Colbert, ses +manuscrits, les dépêches qui lui ont été adressées, sont muets à ce +sujet. La perte des registres dont il s'agit est donc des plus +fâcheuses, et force m'a été, dans l'absence de ces précieux documents, +de m'appuyer, en ce qui touche cette partie si importante de +l'administration de Colbert, sur les pièces, très-nombreuses et +parfaitement concordantes, du reste, qui m'ont été communiquées. + +[8] Mr Eugène Sue a publié dans son _Histoire de la marine au +XVIIe siècle_ (1re édition, 5 vol. in-8º), un grand nombre de +pièces très curieuses sur cette époque et sur Colbert. J'ai indiqué, +d'ailleurs, dans le courant de l'ouvrage, les pièces que j'ai +reproduites après lui, et celles qui sont entièrement inédites. + +[9] Je dois faire remarquer, au sujet de ces pièces et des nombreuses +citations éparses dans l'ouvrage, que j'ai reproduit très-fidèlement +l'orthographe de tous les _documents originaux_ auxquels j'ai pu +remonter. Quant aux copies ou aux pièces déjà imprimées, dans +l'impossibilité de recourir à tous les documents originaux, je les ai +reproduites comme elles ont été copiées ou imprimées. Cela est cause, +plus d'une fois, que des documents de la même époque, cités dans la même +page, ont une orthographe différente. C'est, je l'avoue, une anomalie; +mais il était impossible de l'éviter, et il aura suffi d'en donner +l'explication. + +[10] _De l'Industrie française_, par M. le comte Chaptal, t. I; +_Discours préliminaire_, p. XLVII. + +[11] Dans tous les manuscrits du temps et dans le plus grand nombre des +pièces imprimées à l'occasion de son procès, le nom du surintendant est +écrit comme il suit: _Foucquet_. J'ai cru néanmoins devoir adopter +l'orthographe qui a prévalu. + +[12] _Abrégé chronologique_ du président Hénault, année 1661. + +[13] _Défenses de M. Fouquet sur tous les points de son procès_. 15 vol. +in-18. Édition à la Sphère, 1665; t. II, p. 356. + +[14] Pélisson, dans son second discours au roi pour Fouquet, et celui-ci +dans ses _Défenses_, t. II: donnent à ce sujet les plus grands détails. +Dans ses _Mémoires sur la vie et les écrits de madame de Sévigné_, M. le +baron Walckenaer les a analysés avec beaucoup de clarté et je n'ai eu en +quelque sorte qu'à résumer cette partie de son travail. + +[15] _Mémoires de Gourville_ (t. LII de la collection Petitot). + +[16] _Mémoires pour servir à l'histoire de Louis XIV_, par l'abbé +Choisy. «On croit, dit l'abbé de Choisy, qu'une des choses qui gâta +autant Fouquet dans l'esprit du roi, fut une querelle qu'il eut dans +l'antichambre du cardinal deux mois avant sa mort, avec l'abbé Fouquet, +son frère. Cet abbé était fort insolent de son naturel, et prétendait +que son frère lui devait sa fortune. Ils s'étaient brouillés, et se +dirent publiquement tout ce que leurs ennemis pensaient dans le cœur. +L'abbé, entre autres choses, reprocha à son frère, qu'il avait dépensé +quinze millions à Vaux, qu'il donnait plus de pensions que le roi, et +qu'il avait envoyé tantôt trois, tantôt quatre mille pistoles à des +dames qu'il nomma tout haut. Le surintendant, piqué au vif, reprocha à +l'abbé les dépenses excessives qu'il avait faites pour faire l'agréable +auprès de madame de Châtillon, et fort inutilement» (Liv. II, p. 135 et +136). Voir aussi, au sujet des profusions de Fouquet, un document +contemporain intitulé: _Portraits de la cour_ qui a été publié dans _les +Archives curieuses de l'histoire de France_, par MM. Cimber et Danjou, +IIe série, t. VIII, p. 415. Il y est dit entre autres choses, que, +d'après Fouquet, il n'y avait aucune fidélité à l'épreuve de _cinquante +mille écus_, et que _la collation de Vaux_ avait coûté, au dire de tout +le monde, _quarante mille écus_. + +[17] _Mémoires de Gourville_, etc. + +[18] M. Hervart était intendant des finances et l'un des plus intrépides +joueurs de l'époque, avec Fouquet, Gourville et le marquis de +Clérambault (_Mémoires de Gourville_). + +[19] Bibliothèque royale, manuscrit. _Lettres de Mazarin_. Cette lettre +et la réponse de Colbert ont été publiées par M. Champollion-Figeac: +_Documents inédits sur l'histoire de France_, t. II, p. 501 et suiv.--On +voit par la réponse de Colbert, publiée également dans les _Documents +inédits_, que la lettre du cardinal, qui ne porte point de date, était +du 20 octobre 1659. + +[20] On lit ce qui suit au sujet de la fortune du cardinal Mazarin dans +les _Remontrances du parlement de Paris au roi et à la reine régente_, +en date du 21 janvier 1649. «Quant à l'abus et à la deprédation des +finances, le cardinal Mazarin oserait-il dire qu'il y ait eu quelques +limites à sa convoitise?... Il suffit de dire qu'il est le maître, qu'il +prend tout ce qu'il peut toucher comme s'il était sien; qu'il a conservé +et augmenté le nombre des partisans et gens d'affaires, qui sont les +sangsues qui lui facilitent les moyens pour avoir de l'argent comptant, +et qu'on ne trouve presque plus d'or ni de bonne monnaie en France. +_Jugez de là, sire, où il est_.» Le parlement ajoute que, grâce à ces +concussions, le royaume est si fort épuisé qu'il y a peu de personnes à +la campagne auxquelles il reste un lit pour se coucher, moins encore qui +aient du pain pour se nourrir en travaillant, et qu'il n'y en a point du +tout qui puissent vivre sans incommodité, (_Collection des anciennes +lois françaises_, etc., par MM. Isambert, Decrusy et Taillandier, t. +XVII, année 1649). Enfin, on cite un mot très-naïvement plaisant du duc +de Mazarin, héritier des biens immenses du cardinal, «_Je suis bien +aise_, disait-il, _qu'on me fasse des procès sur tous les biens que +j'ai eus de M. le cardinal. Je les crois tous mal acquis, et du moins +quand j'ai un arrêt en ma faveur, c'est un titre, et ma, conscience est +en repos_» (_Mémoires_ de l'abbé de Choisy, liv. II). + +[21] _Mémoires de madame de Motteville, de l'abbé de Choisy, de +Gourville, de Brienne_, etc. Madame de Motteville, si calme et si +circonspecte d'ordinaire, appelle Fouquet _un grand voleur_. Dans un +autre passage de ses mémoires, on lit ce qui suit: «On a dit qu'on avait +trouvé du poison chez lui et on a quelque soupçon qu'il avait empoisonné +le cardinal.» + +[22] _Défenses de M. Fouquet_, t. II, p. 98. Il est à remarquer que, +dans tout le cours de ses _défences_, Fouquet parle de Colbert dans les +termes les plus méprisants, l'accuse à son tour de concussion, de vol, +l'appelle le _domestique de Mazarin, qui avait sa bourse et son cœur_. +Il semble donc que si Colbert était perfidement intervenu auprès de +Fouquet pour l'engager à vendre sa charge de procureur général, celui-ci +n'eût pas manqué de le lui reprocher. Cependant, car il faut tout dire, +on lit dans le _premier discours au roi_ de Pélisson en faveur de +Fouquet, que Louis XIV avait insinué au surintendant _de loin, et comme +en passant_, que peut-être il ne ferait pas mal de quitter sa charge de +procureur général, étant obligé désormais d'employer tout son temps à +autre chose. C'est alors que, suivant Pélisson, fermant l'oreille aux +conseils de ses amis alarmés, Fouquet se serait défait sans hésitation +de _la chose du monde qu'il avoit toujours tenue pour la plus +précieuse_. + +[23] _Œuvres de Louis XIV_. T. I. _Instructions au Dauphin_. + +[24] _Mémoires inédits de Brienne_, publiés par M.F. Barrière; t. II, p. +186. + +[25] Mémoires inédits de Brienne, t. II, p, 200. + +[26] _Œuvres de Louis XIV_, t. I, p. 101. Les _Instructions au Dauphin_ +ont été dictées par Louis XIV à Pélisson et rédigées par ce dernier. +C'est un document historique des plus intéressants et dont +l'authenticité a été établie d'une manière irréfutable par les éditeurs +des _Œuvres de Louis XIV_. Comment Pélisson, qui avait publié des +plaidoyers si touchants en faveur de Fouquet, eut-il le triste courage +d'écrire les accusations que l'on vient de lire? C'est ce que l'on a +peine à comprendre. Lors de la révocation de l'édit de Nantes, Pélisson, +protestant converti, fut chargé de diriger les conversions de ses +anciens coreligionnaires, et reçut, en raison des services qu'il rendit +alors, des gratifications considérables (V. _Histoire de Colbert_, chap. +III). C'est de lui que Voltaire a dit: «Il eut le bonheur d'être éclairé +et de changer de religion dans un temps où ce changement pouvait le +mener aux dignités et à la fortune» (_Siècle de Louis XIV_, chap. XXVI). + +[27] _Œuvres de Louis XIV_, t. V. + +[28] _Mémoires de Brienne, de Gourville_, etc. Voici un quatrain que +l'on fit sur cette arrestation. On sait que Fouquet avait dans ses +armoiries un écureuil et Colbert une couleuvre; Le Tellier avait trois +lézards dans les siennes. + + Le petit écureuil est pour longtemps en cage; + Le lézard plus adroit fait mieux son personnage; + Mais le plus fin des trois est un vilain serpent, + Qui, s'abaissant, s'élève et s'avance en rampant. + +[29] Biblioth. roy. Mss. _Discours sommaire de ce qui s'est passé, et a +été inventorié à Saint-Mandé_. A la suite du _Journal d'Ormesson_. +Suppl. Franç. 1096. + +[30] Biblioth. roy. Mss. _Inventaire et estimation de la bibliothèque de +Saint-Mandé_. 2611. + +[31] Biblioth. roy. Mss. _Discours sommaire, etc._ Ce livre était +intitulé: _L'École des Filles_. + +[32] Biblioth. roy. Mss. R.B., n. 3,184. Ce manuscrit a été acquis +récemment par la Bibliothèque royale. En voici le titre exact: «_Procez +verbal de la levée du sellé apposé par MM. Payet et Dalbertas, +conseillers du Roy en ses conseils sur un coffre trouvé dans la maison +de Vaux, avec l'inventaire et description faicte des papiers trouvez en +celui par MM. Poncet et Delafosse, commissaires à ce depputez_.» C'est, +je le répète, le procès-verbal original, signé par MM. Poncet et +Delafosse. L'inventaire des papiers dont il s'agit fut fait par liasses +et non par ordre de dates. J'ai reproduit les fragments de lettres qu'on +va lire dans l'ordre adopté par le procès-verbal. + +[33] On lit dans une lettre d'Artagnan à Colbert, datée d'Angers, du 17 +septembre 1661; «J'ay esté obligé de luy acheter un peu de vaisselle et +je suis après luy chercher un lit, celuy où il couche n'estant pas des +plus honnestes et c'est un lit qu'il a loué» (Biblioth. roy. Mss. +_Lettres adressées à Colbert_). + +[34] C'étaient des ordonnances que la Cour des comptes était obligée +d'admettre, bien qu'elles ne fissent pas mention des motifs de la +dépense. Il en sera parlé avec détail dans l'_Histoire de Colbert_; +chap. III. + +[35] Droit établi sur les bestiaux à pied fourché. _Encyclopédie +méthodique_. Finances. + +[36] Droit spécial établi à Bordeaux sur le sel et plusieurs autres +marchandises. Dans l'origine, après la conquête de la Guyenne par +Charles VII, le produit de ce droit fut appliqué à l'entretien de +plusieurs navires dont la destination était de _convoyer_ les bâtiments +marchands qui naviguaient le long des côtes, et pour les protéger contre +les incursions des Anglais auxquels la Guyenne venait d'être enlevée. +_Encyclopédie Méthodique_. + +[37] Biblioth. roy., Mss. _Procès Fouquet_, collection des pièces, +ordres, inventaires, rapports, significations, relatifs à cette affaire. +8 vol. in-fol. Il y a dans le nombre quelques pièces imprimées à +l'époque du procès. + +[38] Voici de curieux extraits de ces comptes. En dix mois, Vatel avait +reçu, en sa qualité de maître d'hôtel, 336,212 livres; en 1660 la +dépense pour les domestiques seulement s'élève à 371,407 livres; de 1653 +à 1656, il est dépensé à Saint-Mandé, pour divers ouvrages, 327,607 +livres; argent donné à madame Duplessis-Bellière, 204,499 livres; à la +même, 31,260 livres; sommes payées à des dames, 32,506 livres; au sieur +de Graves, pour _affaires secrètes et particulières_, 152,800 livres; à +Jarnay, pour _idem_, 66,300 livres; à Gargot, pour _idem_, 13,500 +livres, etc., etc. (_Extrait du réquisitoire de M. Talon_). Il faut +ajouter que Bruant des Carrières, le principal commis de Fouquet, avait +eu le temps de brûler tous ses registres. + +[39] Biblioth. roy., Mss. _Procès Fouquet_.--Réquisitoire de M. Talon. + +[40] Biblioth. roy., Mss. _Collection des lettres adressées à Colbert_. +11662. + +[41] Biblioth. roy., Mss. _Registres de la Chambre de justice_, aux +armes de Colbert. _Procès Fouquet_. 3 vol. in-fol., n. 235, 236, 237. T. +I. + +[42] Fouquet s'était d'abord servi de chiffres pour désigner les noms +propres; plus tard, en corrigeant son projet, il fit usage de caractères +ordinaires. Voici quel était primitivement le début du projet: _La +foiblesse de l'esprit de 1032 (le cardinal), le pouvoir absolu qu'il a +sur 2000 et sur 1500 (le roi et la reine), et par conséquent l'autorité +souveraine dans 1600 (le royaume), etc., etc._ + +[43] Le projet portait d'abord: «_Dont le crédit seul fait subsister +l'État et qui ne peut qu'il n'ait une infinité d'ennemis_» + +[44] Il y avait d'abord: «_Si j'estois mis en prison et que mon frère +l'abbé n'y fust pas, il faudroit suivre son avis et le laisser faire, +s'il estoit en estat d'agir et qu'il conservast pour moi l'amitié qu'il +est obligé et dont je ne puis doubter._» + +[45] «_M'a dit avoir sur M. de Bellebrune, gouverneur de Hesdin._» Mots +effacés et remplacés par ceux qui suivent. + +[46] Par écrit. Toujours le même système pour s'assurer les gens! + +[47] «_Tant de sa compagnie que de celles de ses amis_.» Mots effacés. + +[48] Il y avait d'abord: «_est de savoir s'il n'est pas meilleur que M. +de Gourville ne tesmoigne pas trop estre dans mes intèrests, au +contraire, à l'extèrieur assez d'indiffèrence quelques jours, afin qu'il +se conserve en estat d'exécuter quelque entreprise considérable s'il en +estoit besoin._» + +[49] Il y avait primitivement: «_Lequel à mon advis se trouvera lors à +ta teste des vaisseaux, au convoy de Bordeaux, qui sont à moi, acheptez +de mes deniers, sous son nom_.» + +[50] Il y avait à la suite de ces mots: «_ou au Havre, mais ce dernier +seroit le meilleur_.» Effacés. + +[51] L'Évêque d'Agde était un frère de Fouquet. + +[52] Hénault était un littérateur contemporain, connu seulement +aujourd'hui par un sonnet plein de fiel qu'il fit contre Colbert à +l'occasion du procès de Fouquet. Ce sonnet débute ainsi: «_Ministre +avare et lâche_.» J'en citerai seulement les derniers vers: + + «Sa chute quelque jour te peut être commune; + Crains ton poste, ton rang, la cour et la fortune: + Nul ne tombe innocent d'où l'on te voit monté. + Cesse donc d'animer ton prince à son supplice, + Et, près d'avoir besoin de toute sa bonté, + Ne le fais pas user de toute sa justice.» + +[53] Biblioth. roy., Mss. 3 vol. in-fol. déjà cités. + +[54] Biblioth. roy., Mss. _Journal de M. d'Ormesson_. 1 vol. in-Fol. nº +216. A la fin du volume il y a quelques autres pièces relatives au +procès de Fouquet, et une lettre écrite par lui à sa femme plusieurs +années après sa translation à Pignerol. M. de Lamoignon avait aussi +laissé, sur les opérations de la Chambre de justice, un journal dont +l'auteur de sa vie a eu connaissance. Ce journal n'est pas à la +Bibliothèque royale; peut-être appartient-il à quelque collection +particulière. Les fragments qu'on en trouve dans la _vie de M. de +Lamoignon_ permettent d'affirmer que la publication de ce journal, si +toutefois il existe encore, offrirait un vif intérêt. Voir les _Arrêtés +du président de Lamoignon_; édition de 1785, 2. vol. in-4o. T. I. _Vie +de M. de Lamoignon_.--La 1re édition n'a qu'un volume et ne renferme +pas la vie de M. de Lamoignon. + +[55] Lettre du 17 décembre 1664. + +[56] On publia en 1675 un _Recueil de recettes choisies_, attribué à la +mère de Fouquet. Ce recueil eut cinq éditions. + +[57] _Arrêtés du président de Lamoignon_ et _vie de M. de Lamoignon_. + +[58] Biblioth. roy., Mss. _Lettres adressées à Colbert_. + +[59] Biblioth. roy., Mss. _Journal d'Ormesson_. + +[60] _Ibidem_. + +[61] _Ibidem_. + +[62] La pièce originale existe aux archives du royaume, _section +historique, carton K, nº 127_. Voir l'_Histoire de la détention des +philosophes, des gens de lettres, etc., etc._ Par M. Delort, t. 1, p. +22. + +[63] Voici un fragment d'une de ces publications dont se plaignait +Fouquet. Si l'on n'était suffisamment averti par ce qui précède, le ton +même de cette lettre prouverait jusqu'à l'évidence qu'elle est l'œuvre +d'un pamphlétaire de l'époque. C'est madame du Plessis-Bellière qui +écrivait au surintendant. «Je ne sais plus ce que je dis ni ce que je +fais lorsqu'on résiste à vos intentions. Je ne puis sortir de colère +lorsque je songe que cette demoiselle de la Vallière a fait la capable +avec moy. Pour captiver sa bienveillance, je l'ay encensée par sa +beauté, qui n'est pourtant pas grande; et puis, luy ayant fait +connoistre que vous empescheriez qu'il ne luy manquast jamais de rien, +et que vous aviez vingt mille pistolles pour elle, elle se gendarma +contre moy, disant que vingt-cinq mille n'étoient pas capables de luy +faire faire un faux pas; et elle le répéta avec tant de fierté que, +quoique je n'aye rien oublié pour la radoucir avant de me séparer +d'elle, je crains fort qu'elle n'en parle au Roy, de sorte qu'il faudra +prendre le devant. Pour cela ne trouvez-vous pas à propos de dire, pour +la prévenir, qu'elle vous a demandé de l'argent, et que vous luy en avez +refusé?» (_La Bastille dévoilée_, t. I.) La publication de ce livre eut +lieu dans les premières années de la Révolution. La plupart des pièces +qu'il contient, sont évidemment apocryphes. (Cité dans l'_Histoire de la +détention des philosophes_, etc.) + +[64] _Lettre de madame de Sevigné, à M. de Pomponne_, du 9 décembre +1664.--Le _Journal d'Ormesson_ raconte le même incident en termes +presque identiques. + +[65] _Lettre à M. de Pomponne_, du 26 novembre 1664. + +[66] Le 27 septembre 1661, un sieur Lazare Belin, capitaine d'un des +navires appartenant à Fouquet, écrivait d'Amsterdam à Colbert pour lui +rendre compte des achats qu'il était chargé de faire quand son navire +fut saisi, et proposait «_de lui envoyer des mémoires qu'il avait +fournis à M. le surintendant pour pouvoir former, en peu de temps, une +flotte considérable en France sans qu'il en coûtât rien à S. M_.» +(Biblioth. roy., Mss. _Lettres adressées à Colbert_). On trouve dans la +même collection, à la date du 8 juin 1663, une lettre de Bordeaux, dans +laquelle il est dit que le jour de l'arrestation de Fouquet un navire +lui appartenant, bien que n'étant pas sous son nom, et qu'on n'avait pu +visiter à cause de cela, avait été expédié à la Martinique où le +surintendant possédait des habitations, et l'on croyait que ce navire +renfermait plus de dix millions. «_La quantité fait peur_, ajoutait la +lettre, _mais l'apparence est véritable_.» Ecrivait-on cela pour flatter +les passions du jour? Cela n'aurait rien d'étonnant. + +[67] _Défenses_, etc., t. II, p. 335 et suivantes. + +[68] _Défenses_, etc., t. II, p. 95. + +[69] _Œuvres choisies de Pélisson_; notice par Desessarts. + +[70] _Œuvres choisies de Pélisson_, etc., péroraison du _premier +discours au roi_. + +[71] _Lettre du 5 décembre_. + +[72] Biblioth. roy., Mss. _Registres de la Chambre de justice, Procès +Fouquet_. T. III, pages 168 et 169. + +[73] Biblioth. roy., Mss. _Journal d'Ormesson_. + +[74] Voici le portrait que M. de Lamoignon fait de ce conseiller, +«C'était assurément un homme de beaucoup d'intégrité et de capacité, +mais si féroce, d'un naturel si peu sociable, si emporté dans ses +préventions, et si éloigné de l'honnêteté et de la déférence qu'on doit +avoir dans une compagnie, et d'ailleurs si prévenu de son bon sens et si +persuadé qu'il n'y avait que lui seul qui eût bonne intention, qu'il +était toujours prêt à perdre le respect dû à la compagnie et à la place +que j'y tenais» (_Arrêtés du pr. de Lamoignon_, etc. t. I. _Vie de M. de +Lamoignan_). J'ai dit que M. de Lamoignon avait tenu aussi un journal +sur les opérations de la Chambre de justice. L'auteur de sa vie, (sans +doute M. de Malesherbes), avait ce journal en sa possession, car il en +donne plusieurs extraits. M. de Lamoignon y raconte, en outre, que dans +les dernières années de son ministère, Fouquet avait voulu l'obliger à +lui céder _d'avance_ la place de chancelier, si le roi la lui offrait. +M. de Lamoignon s'y refusa, trouvant, dit-il, qu'il y aurait eu du +ridicule à disposer ainsi d'une place à laquelle il lui convenait encore +moins de renoncer. Ces prétentions de Fouquet, amenèrent entre eux une +rupture presque ouverte, et depuis, le surintendant avait cherché tous +les moyens de lui nuire. M. de Lamoignon appelle Fouquet _le plus +vigoureux acteur qui fût à la cour_. + +[75] D'après une loi de Henry IV, les fonctionnaires pouvaient se +réserver le droit de disposer de leurs charges ou de les léguer à leurs +héritiers, en payant tous les ans au Trésor la _soixantième partie_ de +leur traitement. C'est ce qu'on appelait le _droit annuel_. + +[76] Les chansonniers du temps ne laissèrent pas échapper cette occasion +de donner carrière à leur verve. Dans une espèce de complainte _en +vingt-deux couplets_, un d'eux loua ou critiqua chacun des vingt-deux +juges, suivant qu'il avait voté pour ou contre Fouquet. Voici deux de +ces couplets; ils suffiront pour donner une idée des autres: + + Monsieur Pussort + Haranguai fort, + Mais par malheur il prit l'essor, + Et sa sotte harangue + Fit bien voir au barreau + Qu'il a beaucoup de langue + Et fort peu de cerveau. + + Ne finissons + Cette chanson + Sans bien exalter d'Ormesson, + Et que Dieu le bénisse, + Avecque tous les gens de bien + Qui rendent la justice + Et qui ne craignent rien. + +[77] Voir, à la fin du volume, la pièce justificative intitulée _le Cid_ +enragé; pièce nº 2. + +[78] La pièce originale, signée Louis et contre-signée le Tellier, +existe aux archives du royaume; carton K, 129. + +[79] Cette correspondance des plus curieuses a été recueillie aux +archives du royaume, section historique, carton K, 129. M. Delort l'a +publiée le premier dans son ouvrage intitulé: _Histoire de la détention +des philosophes et des gens de lettres, précédée de celle de Fouquet, de +Pélisson et de Lauzun_. Postérieurement à cette publication, le +bibliophile Jacob a cru pouvoir soutenir que le masque de fer n'était +autre que Fouquet. Il y a pourtant, dans le volume de M.Delort, vingt +lettres qui prouvent positivement, catégoriquement, le contraire; celle, +entre autres, où Louvois parle de la permission accordée à madame +Fouquet et à ses enfants de demeurer avec le prisonnier, celle où le +même ministre répond à l'avis que Saint-Mars lui a donné de la mort de +l'ancien surintendant, une autre enfin où il autorise la famille à +emporter le corps partout où bon lui semblera. Les originaux de ces +lettres existent, et tout le monde peut les voir aux archives du +royaume. L'objection que la date _a pu_ en être falsifiée dans le but de +mieux masquer le redoublement de cruauté de Louis XIV à l'égard de son +malheureux ministre n'est pas admissible, car il faudrait prouver cette +altération. Je ne parle pas d'un extrait des registres mortuaires de +l'église du couvent des _Dames de Sainte Marie,_ grande rue +Saint-Antoine, à Paris, extrait conçu en ces termes: «Le 20 mars 1681 +fut inhumé dans notre église, en la chapelle de Saint-François de Sales, +messire Nicolas Fouquet, qui fut élevé à tous les degrés d'honneur de la +magistrature, conseiller du Parlement, maître des requêtes, procureur +général, surintendant des finances et ministre d'État.» D'ailleurs, les +recherches faites aussi par M. Delort, et les pièces qu'il a publiées à +l'appui, ne laissent plus aucun doute sur la qualité du mystérieux +personnage qui, depuis Voltaire, a tant préoccupé les esprits sous le +nom de l'homme au masque de fer. Ce prisonnier était une espèce de +diplomate piémontais, nommé Marchiali, que le gouvernement français fit +enlever par surprise pour le punir d'avoir ébruité une négociation +importante qu'il avait provoquée (il s'agissait d'une place de guerre +qu'il proposait de livrer à la France), négociation dans laquelle le nom +du roi se trouvait compromis. + +[80] Arch. du roy. _Lettre de Louvois du 24 avril 1675_.--Voir +l'_Histoire de la détention des philosophes, etc.,_ t. I. + +[81] Arch. du roy. _Lettre de Le Tellier du 26 octobre 1666_. + +[82] _Lettre de Guy Patin du 16 mars 1666_. + +[83] Arch. du roy. _Lettre de Louvois du 8 avril 1680_. + +[84] La bibliothèque royale possède une pièce extrêmement curieuse, +c'est le 118º psaume de David, traduit par Fouquet dans sa prison, _et +écrit en entier de sa main_, avec des notes relatives à sa position. On +le trouvera à la fin de ce volume; pièce justificative, n. 3. + +[85] _Collection des anciennes lois françaises_, par MM. Isambert, +Taillandier et Decrusy.--De 1599 à 1641 il avait déjà été publié +plusieurs édits concernant le dessèchement des marais. + +[86] Mémoires du marquis de Villette, page lii. 1 vol in-8. Ce volume +renferme en outre un intéressant mémoire sur la marine, de M. de +Valincourt, secrétaire général de la marine en 1715, et un autre mémoire +des plus curieux sur l'état de la marine française au commencement du +XVIIIe siècle, par le comte de Toulouse, grand-maître de la marine. + +[87] Biblioth. roy. Mss. _Lettres adressées à Colbert_, année 1661. + +[88] Biblioth. roy., _Journal des bienfaits du Roy_, suppl. français, p. +576.--C'est un journal tenu par Dangeau de toutes les nominations et +gratifications faites par le roi dans le cercle de la cour. Ce journal +qu'il ne faut pas confondre avec les _Mémoires de Dangeau_, n'a pas été +publié; malheureusement les registres de 1670 à 1691 manquent. + +[89] Archives de la marine. _Registre des despesches concernant le +commerce_, année 1671. + +[90] Dans son _Histoire de la marine française_, M. Eugène Sue, +s'appuyant sur une _Instruction de Colbert à son fils_, dont il va être +question, avait adopté, relativement à la naissance de Colbert, +l'opinion des contemporains et celle que Colbert paraissait en avoir +lui-même. A ce sujet, la famille de Colbert a adressé à M. Eugène Sue +une note de laquelle il résulte qu'elle possède les trois pièces +suivante: 1º l'acte de naissance de Colbert, du 29 août 1619; 2º les +preuves de noblesse pour l'ordre de Malte de Gabriel Colbert de +Saint-Pouange, du 18 Septembre 1647, antérieurement au crédit de +Colbert; 3º les preuves pour le même ordre du propre fils de Colbert, du +1er août 1667.--Voir la note dont il s'agit, aux pièces +justificatives, pièce nº 4. + +[91] _Mémoires pour servir à l'histoire de Louis XIV_, par l'abbé de +Choisy, de l'Académie française. Liv. II. + +[92] Biblioth. du Roi, Mss. _Instruction pour mon fils pour bien faire +la première commission de ma charge_. C'est une pièce de douze pages +d'écriture. Elle ne porte pas de date, mais, selon toutes les +apparences, elle est de 1671, époque à laquelle le marquis de Seigneley +revint d'Italie et où le roi lui accorda la survivance de la charge de +secrétaire d'État de la marine, en l'autorisant à travailler, dès ce +moment, avec son père.--Voir aux pièces justificatives, pièce n. 12. + +[93] Epitaphe faite à la mort de Colbert. Elle commence ainsi: + + J'ai vu Colbert sur son lit de parade.... + +L'auteur de l'épitaphe est surpris de voir tant de _draps_ entourer ce +lit; alors, un _Badaud_ lui dit: + + Cesse de t'étonner; ce fameux politique + Était le fils d'un courtaut de boutique. + +(_Vie de Jean-Baptiste Colbert_, etc. Voir la note suivante). + +[94] _Vie de Jean-Baptiste Colbert, ministre d'État sous Louis XIV, roy +de France_. Cologne, 1695. L'exemplaire de la Bibliothèque du Roi porte +en note, à la main: _Cette vie est un libelle plein d'injures et de +faussetés_, etc. Cet exemplaire est curieux par deux gravures, à peu +près semblables du reste, représentant Colbert occupé à compter de +l'argent dont il remplit un coffre. La gravure est intitulée: _la +Surprise de la mort_. Au-dessus de Colbert, une espèce d'ange déploie +cette inscription sur deux lignes: _Memorare novissima et in æternum non +peccabis_, et au-dessous: _Pense, plustost qu'à compter tes thrésors, +qu'il faict entrer dans le nombre des morts_. Derrière Colbert, un +squelette debout tient un sablier ailé autour duquel on lit ces mots: +_Les heures s'envollent sans qu'on y pense_. Au-dessous de Colbert sont +quatre autres inscriptions, dont deux en latin et deux en français. +Voici les dernières: _Le fil de ma vie a esté coupé comme la trame d'une +toile, lorsque je commençois à faire ma fortune_. Puis, tout au bas, ce +mauvais quatrain: + + Eh! que vous serviront, avare insatiable, + Ces grands biens amassez avec tant de sueurs? + Car une prompte mort, par les ruses du diable, + Vous plonge en un instant dans un gouffre de pleurs. + +J'oubliais de mentionner un diable cornu qui, placé derrière le bureau +de Colbert, tranche la trame de sa vie et le précipite dans le GOUFFRE +D'ENFER. + +Telles étaient les caricatures politiques du temps, plus brutales que +spirituelles. Il faut ajouter qu'on lit dans la marge de la gravure ces +mots écrits à la main: _L'on fit cette estampe à la mort de M. Colbert, +dont cette figure a quelque air. On la deffendit aussitost et l'on en +saisit les exemplaires_. Cette vie de J.-B. Colbert, attribuée dans +quelques catalogues au marquis D... est du plus fécond pamphlétaire de +l'époque, Gatien de Courtilz, sieur de Sandras, plus communément désigné +sous le nom de Sandras de Courtilz. «Né à Paris en 1644, de Courtilz +passa en Hollande en 1683, y publia un grand nombre d'ouvrages remplis +de mensonges et d'impostures, revint en France en 1702, fut enfermé à la +Bastille pendant neuf ans, en sortit en 1711 et mourut le 6 mai 1712» +(Gabriel Peignet, _Choix de testaments remarquables_, t. II, p. 297). +Sandras de Courtilz est aussi l'auteur du _Testament politique de J.-B. +Colbert, où l'on voit ce qui s'est passé sous le règne de Louis le Grand +jusqu'en 1683_. La Haye, 1694, et 1711, in-12. Ce livre est évidemment +apocryphe, et il est à regretter que plusieurs écrivains sérieux aient +pris les élucubrations de l'auteur pour les propres vues de Colbert. On +lui attribue également le _Testament politique du marquis de Louvois_, +les _Mémoires de d'Artagnan_, et près de quarante autres ouvrages ou +pamphlets dont la _Biographie universelle_ donne les titres. Sandras de +Courtilz aurait fait les _Testaments politiques de Romulus_ ou de +_Gengis-Kan_, si les libraires de la Hollande les lui eussent commandés. +Il est inutile de dire que je n'ai consulté la _Vie de Colbert_ dont il +s'agit qu'avec la plus grande circonspection. Cependant, il faut se +garder de croire qu'elle soit systématiquement hostile à ce ministre, +qui s'y trouve franchement loué en plusieurs endroits. De plus, ayant +été écrite peu après sa mort, elle contient quelques faits curieux, +quelques anecdotes intéressantes, et c'est le seul profit que j'en aie +tiré. La _Vie de Jean-Baptiste Colbert_ a été reproduite en entier dans +les _Archives curieuses de l'histoire de France_, par MM. Cimber et +Danjou, IIe série. + +[95] _Œuvres inédites de P.-J. Grosley, de Troyes_, 2 vol, in-8º, t. 1, +p. 25 et suiv., article Colbert.--Voir aux pièces justificatives, la +pièce n. 5. + +[96] Un savant très-distingué, l'abbé Le Laboureur, s'est aussi rangé à +l'opinion des contemporains au sujet de l'origine toute plébéienne de +J.-B. Colbert, en lui appliquant ces vers de Fortunat à la louange de +Covido, que son mérite avait élevé au ministère sous les rois Théodebert +et Clotaire. + + Mens generosa tibi pretioso lumine fulget, + Quæ meritis propriis amplificavit avos. + Nam si præfertur generis qui servat honorem, + Quanto laus magis est nobilitare genus. + A parvo existens, existis semper in altum, + Perque gradus omnes culmina summa tenes. + +L'abbé Le Laboureur est mort en 1675. Il fut d'abord gentilhomme, +ensuite aumônier de Louis XIV, et on le voit inscrit pour 1500 livres +sur la liste des pensions données aux gens de lettres par Colbert. Son +opinion a donc le plus grand poids dans la question.--Enfin, voici ce +qu'on lit dans les _Soupirs de la France esclave qui aspire après sa +liberté_, pamphlet contemporain dont il sera question plus loin: «On +n'admet au gouvernement que des gens propres à faire des esclaves, des +hommes d'une naissance au-dessous de la médiocre; tel est un monsieur +Louvoy, petit-fils d'un bourgeois de Paris, en son temps occupant une +charge de judicature au Chastelet; tel est un monsieur Colbert, _fils +d'un marchand de Reims_.» + +[97] _Vie de J.-B. Colbert_, etc. + +[98] C'étaient les trésoriers des droits payés au roi pour obtenir un +office resté ou dévolu au fisc, par quelque cause que ce soit, pour +acquérir une maîtrise, ou pour être admis à exercer une profession +quelconque (_Encyclopédie méthodique_, Finances).--_Vie de J.-B. +Colbert_, etc.--_Mémoires de Charles Perrault_, livre IV.--Perrault +raconte qu'un de ses frères avait travaillé longtemps chez ce M. +Sabatier comme premier commis, _en même temps que Colbert qui était son +subalterne_. + +[99] _Archives curieuses_, etc., par MM. Cimber et Danjou, IIe série, +t. VIII, _Portraits de la Cour_, p. 411.--_Mémoires de Gourville_, etc. +l'auteur de la _Vie de J.-B. Colbert_ raconte d'une manière beaucoup +plus romanesque la première rencontre de Colbert avec le cardinal +Mazarin. Voici l'aventure en quelques mots. Le cardinal avait été exilé +_à perpétuité_ par le Parlement. Néanmoins, de Sedan il gouvernait le +royaume, tant bien que mal, il est vrai, car son autorité n'était pas +grande, mais personne n'en avait autant que lui, pas même ceux qui +l'avaient forcé de quitter Paris. Pendant cet exil, dit Sandras de +Courtilz, Le Tellier envoya Colbert porter à Son Éminence une lettre de +la reine qu'il était très-expressément chargé de rapporter quoi qu'on +pût faire pour l'en empêcher. Colbert remit d'abord la lettre, puis le +lendemain il se présenta au cardinal qui lui donna une dépêche en lui +disant qu'il pouvait partir et que tout était dedans. Colbert se douta +qu'on le trompait; mais comment s'en assurer? Il alla droit à la +difficulté et rompit le cachet de la dépêche en présence du cardinal, +qui le traita d'insolent et la lui reprit des mains. Colbert, sans +s'émouvoir, lui répondit que, le paquet n'ayant pas été fermé par lui, +son secrétaire pouvait fort bien avoir oublié d'y insérer la lettre de +la reine. Mazarin le remit à quelques jours et finit par lui donner +cette lettre. Peu de temps après, le cardinal, de retour à Paris, +demanda un employé de confiance à Le Tellier qui lui présenta Colbert. +Au lieu de nuire à celui-ci, le souvenir de la scène de Sedan le servit +au contraire, et Mazarin, le reconnaissant, le prit à son service en lui +disant qu'il attendait de lui le même zèle et la même fidélité dont il +avait fait preuve à l'égard de son premier maître.--Telle est +l'anecdote; mais, elle est tout simplement impossible, Colbert ayant été +attaché au cardinal, on le verra tout à l'heure, au moins deux ans avant +l'exil de celui-ci. Suivant d'autres historiens, Colbert aurait d'abord +travaillé chez Lumagna depuis longtemps lié d'affaires avec sa famille +et banquier du cardinal Mazarin, auquel il se serait fait un plaisir de +le recommander. + +[100] _Lettres du cardinal Mazarin à la reine, à la princesse Palatine, +etc., etc., écrites pendant sa retraite hors de France en 1651 et 1652_, +publiées par M. Ravenel, Lettre LVII, p. 514. + +[101] Qui n'est pas un _sot_, un _niais_. + +[102] _Histoire de Colbert_, par M. A. de Serviez; chap. III. + +[103] Biblioth. roy. Mss. _Lettres de Mazarin_, Baluze, Arm. VI, p. 2, +nº 1. Ce sont les lettres originales. Colbert écrivait au cardinal à +mi-marge et celui-ci expliquait ses intentions en regard, tantôt les +développant, tantôt se bornant à approuver par un mot; puis il renvoyait +la dépêche à Colbert. Ces lettres n'ont pas encore été publiées. Celles +de Colbert ne sont pas de sa main: il se bornait à écrire le mot +_Monseigneur_, soit en tête, soit dans le corps de la lettre, et le +protocole. Les réponses du cardinal, quelquefois assez longues, sont +toutes de sa main. Colbert avait une des écritures les plus difficiles à +déchiffrer qu'on puisse voir; mais il attachait une très-grande +importance à s'entourer de bons copistes. Dans une de ses lettres il +envoie deux modèles d'écriture au cardinal, qui lui répond brièvement, +en marge, de faire là-dessus ce qu'il voudra, donnant même à entendre +que cela lui était fort égal, pourvu que ses affaires se fissent bien. +Les nombreux registres où sont transcrites ses lettres sont de +véritables merveilles calligraphiques, et bien supérieurs, pour la +nettete et la simplicité, à toutes les écritures de fantaisie +d'aujourd'hui. + +[104] D'après l'abbé de Choisy (_Mémoires_, liv. II), l'animosité de +Colbert contre le Parlement serait venue de ce que, ayant voulu acheter +une charge de président des comptes, il apprit que toute la chambre en +avait murmuré et menaçait de lui faire cent difficultés à sa +réception.--On peut voir par là combien il faut se méfier des jugements +contemporains sur le mobile qui guide les ministres dans la plupart de +leurs actes. + +[105] Biblioth. roy. Mss. _Lettres de Mazarin_, etc. + +[106] Biblioth. roy. Mss. _Lettres de Mazarin_, etc. + +[107] _Vie de J.-B. Colbert_, etc. + +[108] _Vie de J.-B. Colbert_, etc. + +[109] Cette lettre a été réimprimée pour la première fois par M. Eugène +Sue dans son _Histoire de la Marine française_ (1re édition en cinq +volumes), d'après un exemplaire que possède la Bibliothèque royale. + +[110] Le cardinal de Richelieu avait été pendant quelque temps +aumônier-intendant de la reine mère, position que Colbert considérait +sans doute comme analogue à la sienne près de Mazarin. + +[111] Voir ci-dessus, page 82, la lettre du cardinal Mazarin à la +princesse Palatine. + +[112] Colbert de Mauleuvrier. + +[113] Colbert de Croissy. + +[114] Colbert du Terron. + +[115] Ainsi l'on organisait la maison de la _reine à venir_ cinq ans +avant le mariage de Louis XIV! L'abbé de Choisy raconte que le cardinal +vendit toutes les charges de la maison de la reine, à l'exception de +celle dont il gratifia Colbert. Au commencement de 1661, celui-ci jugea +à propos de s'en défaire. «Brisacier, à qui on venoit de rembourser la +moitié de sa charge d'intendant des finances, la lui acheta 500,000 +livres et 20,000 livres de pot-de-vin à madame Colbert, croyant faire sa +cour au cardinal et à Colbert, qui bientôt après lui en témoigna sa +profonde reconnaissance en lui ôtant, d'un trait de plume, plus de +50,000 livres de rente qu'il avait en bon bien sur le roi, et trouva le +moyen, en ne lui faisant payer que 100,000 écus, de le rembourser +pleinement par ses imputations (_Mémoires de l'abbé de Choisy_, liv. +II). + +[116] Cette résistance est une pure fiction. Voir ci-dessus la lettre du +19 juin 1654 par laquelle Colbert sollicite du cardinal une abbaye de +quatre mille livres de pente. Il y a dans le recueil des lettres +originales de Mazarin plusieurs demandes de ce genre, postérieures à +celle du 19 juin. + +[117] Biblioth. roy. Mss. _Lettres du Mazarin_, Baluze, arm. XI. + +[118] _Ibidem_. + +[119] _Tableau du ministère de Colbert_, note 7, page 119. Cet ouvrage, +sans nom d'auteur, porte ces mots pour épigraphe: _Mens agitat molem_. +Il est attribué à M. de Bruny, directeur de la Compagnie des Indes, en +1774. Il concourut avec celui de Necker, qui remporta le prix de +l'Académie Française, en 1773. Après les savantes recherches de +Forbonnais sur l'administration de Colbert, à laquelle cet écrivain a +consacré près d'un volume in-4º, le modeste ouvrage de M. de Bruny suivi +de notes étendues, précieuses, est un de ceux qui, malgré les erreurs +économiques qu'on pourrait y relever, donnent l'idée la plus complète +des travaux de ce ministre. + +[120] Colbert fut de retour probablement vers les premiers mois de 1660. +Je n'ai pu découvrir aucune pièce authentique sur cette mission, et on +ne la voit mentionnée que dans les notes de M. de Bruny, qui ne cite pas +son autorité. + +[121] Le _Testament du cardinal Mazarin_, se trouve dans les _Œuvres de +Louis XIV_, t. VI, pièces justifiatives.--_Mémoires pour servir à +l'histoire de Louis XIV_, par l'abbé de Choisy, liv. II. + +[122] _Histoire de Louis XIV_, par l'abbé de Choisy. + +[123] _Mémoires de Gourville_, LII, p. 529. + +[124] _Recherches sur les finances_, par Forbonnais, années 1660 et +1661. + +[125] «Un malheureux journalier qui ne possède aucun bien-fonds dans une +paroisse, qui y manque de travail, ne peut aller dans une autre où il +trouve une existence, sans payer la taille en deux endroits pendant deux +ans, et pendant trois, s'il passe dans une autre élection.» (_Recherches +sur les finances_, année 1664). + +[126] _La Chasse aux larrons_, par I. Bourgoin. Paris, 1616. C'est un +pamphlet in-8º de quatre-vingt-seize pages pleines de lamentations et +déclamations sur les _pilleries, voleries et forceneries des +financiers_. Il y a sur le frontispice un dessin assez caractéristique. +Sur le premier plan on voit trois juges auxquels l'auteur présente sa +demande d'établissement d'une Chambre de justice; au-dessus, Louis XIII, +enfant, est assis sur un nuage d'où il lance des foudres; en face de lui +deux financiers pendus à un gibet complètent cet agréable tableau. _La +Chasse aux larrons_ fait partie d'un volume appartenant à la +Bibliothèque royale et indiqué sous ce titre: _Chambre de justice de +1661_, F. 2,953-2 sous chiffre. Ce volume renferme une grande partie des +arrêts de la Chambre de justice et quelques manuscrits dont j'aurai +occasion de parler plus loin, entre autres la liste de toutes les +personnes qui ont été taxées par la Chambre, avec le montant de leur +taxe, et un monologue, parodie du Cid, intitulé _le Cid enragé_. Le Cid +n'est autre que Colbert. Voir aux pièces justificatives, pièce n. 5. + +[127] C'est le nom que l'on donnait à ceux qui prenaient _en parti_, +c'est-à-dire affermaient les _traites_ ou douanes de l'État. + +[128] Biblioth. roy. _Chambre de justice 1661_, F. 2,955-1 sous chiffre. +Il y a à la Biblioth. roy. deux volumes renfermant des pièces relatives +à la Chambre de justice de 1661. On trouve dans celui-ci plusieurs +pièces qui ne sont pas dans celui dont j'ai déjà parlé, notamment deux +curieux _Monitoires publiés dans les paroisses de Paris_ relativement +aux opérations de la Chambre. _Voir plus loin_. + +[129] La Chambre de justice fut composée comme il suit: MM. Lamoignon, +premier président du Parlement de Paris; de Nesmond, second président; +Phelipeaux Pontchartrain, président à la Chanbre des comptes; Poncet, +d'Ormesson, Voisin et Bernard de Rézé, maîtres des requêtes ordinaires; +Renard, Catinat, de Brillac et Fayet, conseillers au Parlement de Paris; +Mazenau, conseiller au Parlement de Toulouse; Francon, conseiller à +Grenoble; du Verdier, conseiller à Bordeaux; de la Thoison, conseiller à +Dijon; Sainte-Héleine, conseiller à Rouen; Roquesante, conseiller à Aix; +Ayrault, conseiller à Rennes; Noguez, conseiller à Pau; de Fériol, +conseiller à Metz; de Gisancourt, conseiller au grand-conseil; de Moussy +et de Bossu-le-Iau, maîtres en la Chambre des comptes; le Ferron et de +Bausson, conseillers à la cour des aides; Denis Talon, procureur +général, et Joseph Foucault, secrétaire et greffier. En tout, vingt-sept +personnes (COMMISSION DU ROY, _contenant les noms des juges et officiers +qui composent la Chambre de justice_). + +[130] _Chambre de justice de 1661_, F. 2,593-1. + +[131] _Chambre de justice de 1661_, F. 2,953-1. Ce monitoire se termine +par une exhortation en latin; en voici la partie principale: «UT IPSI et +eorum quilibet infra novem dies proxime venturos. postquam hæ nostræ +præsentes litteræ ad eorum notitiam devenerint, et quidquid de præmissis +viderint, fecerint, vel dici audiverint, dicant, declarent, revelent et +not ficent dicto domino conquerenti (_le procureur général_) aut +præsentium publicatori, seu eoram notario piblico et testibus fide +dignis, ita ut dictus dominus conquerens, si de hujusmodi revelationibus +juvare possit et valeat in judicio et extra. Alioquin dictis novem +dicbus elapsis, illos omnes et singulos malefactores, præmissa scientes +et non revelantes, eorumque adjutores et fautores, his inscriptis, +auctoritate apostolica, qua fungimur in hac parte, EXCOMMUNICAVIMUS. +Quam excommunicationis sententiam si per alios novem dies sustinuerint +ipsos AGGRAVAMUS. Si vero præfatas excommunicationis et aggravationis +sententias per alios novem dies præfatos octodecim immediate sequentes +corde et animo induratis, sustinnerint (quod absit), ipsos REAGGRAVAMUS, +etc.» Des monitoires de ce genre furent lus dans toutes les paroisses du +royaume. (_Arrests de la Chambre de justice du 11 août 1662_.) + +[132] On lit dans le journal de M. d'Ormesson, mois d'avril 1664, que +ces messieurs se plaignaient vivement de ne pouvoir boire à la glace +dans leur prison. + +[133] _Arrest de la Chambre de justice qui déclare un service de vermeil +doré, appartenant au sieur Boylesve, accusé défaillant, acquis et +confisqué au profit du Roy_ (Chambre de justice de 1661, F. 2,953-1). Il +y a dans le volume (Chambre de justice de 1661, F. 2,953-2) une +justification de M. de Boylesve, intitulée: _Défenses pour Monsieur de +Boylesve, cy-devant intendant des finances_. Cet intendant cherche à +établir que, dans un grand nombre de circonstances pressantes dont il +donne le détail, il a prêté des sommes considérables au roi sur les +vives instances du cardinal et du surintendant. Il est vrai, dit-il, +qu'il possède environ 4 millions, mais il a plus de 3 millions de +dettes, et ses biens mêmes ne pourront suffire à tout payer, car déjà la +justice y a établi des garnisaires, on a saisi les effets, les terres, +les baux; enfin, les procureurs y vont mettre les mains et la misère +s'ensuivra. Le Mémoire de M. de Boylesve est surtout curieux en ce qu'il +donne une idée des embarras et de l'inconcevable pénurie d'argent où se +trouva le gouvernement de 1650 à 1660. Sous ce rapport, on peut dire que +les financiers lui avaient rendu d'immenses services, et il y avait au +moins de l'ingratitude à profiter du moment où leurs avances n'étaient +plus nécessaires, pour les poursuivre en raison des intérêts usuraires +qu'ils avaient exigés au jour du besoin et du danger. + +[134] _Mémoire pour l'éclaircissement des demandes formées par M. le +procureur général en la Chambre de justice contre les intéressez aux +fermes générales des gabelles de France, sous les noms de Philippe Hamel +et Jacques Datin_ (Chambre de justice de 1661). + +[135] _Arrest de la Chamtre de justice du 9 décembre 1661, leu et publié +à son de trompe et cry public en tous les carrefours ordinaires et +extraordinaires de cette ville et faux-bourgs de Paris_. + +[136] _Arrest de la Chambre de justice de condamnation de mort contre +Pierre Sergent et Jean Chailly de la ville d'Orléans, portant règlement +général contre les sergents, huissiers et porteurs de contraintes, du 26 +février 1661, exécuté à Orléans, le mardy gras, 26 du mois de février_ +(Chambre de justice de 1661, F. 2,953-1). Cet arrêt fut rendu par appel +_a minima_ devant la Chambre de justice de Paris. Le subdélégué +d'Orléans avait condamné l'un des accusés à faire amende honorable, +«nud, en chemise, avec une torche ardente du poids de trois livres, et +l'autre à être battu et fustigé de verges, à nud, par l'exécuteur de la +haute justice, sur la place du Martroy.» Comme, à la suite des exactions +qui leur étaient reprochées, les accusés avaient commis un meurtre sur +une pauvre femme de campagne, il y eut appel, et la Chambre de justice +les condamna à mort. + +[137] _Chambre de justice de_ 1661, F. 2, 953-2. + +[138] Grâce à la précaution qu'il avait prise de brûler, avant le voyage +de Nantes, tous les papiers qui auraient pu le compromettre, Gourville +ne fut inquiété qu'environ un an après la disgrâce de Fouquet. Il +raconte même que, peu de jours après cet événement, Colbert lui ayant +demandé 500,000 livres à emprunter, il les lui prêta volontiers dans +l'espoir de se le rendre favorable; mais il ne fut remboursé que du +tiers de cette somme. C'est ce qui explique sans doute pourquoi il ne +fut pas taxé à une somme plus élevée. + +[139] Chambre de justice de 1661: _Edict du Roy portant révocation de la +Chambre de justice, vérifié en Parlement le 13 août 1669_. + +[140] Le roi, en ce temps-là, avoit supprimé un quartier des rentes. +_Note de Despréaux_.--En 1664, le roi supprima un quartier des rentes +constituées sur l'Hôtel-de-ville. Le chevalier de Cailly fit alors cette +épigramme dont M. Despréaux faisait cas: + + De nos rentes, pour nos péchés, + Si les quartiers sont retranchés, + Pourquoi s'en émouvoir la bile? + Nous n'aurons qu'à changer de lieu: + Nous allions à l'Hôtel-de-Ville, + Et nous irons à l'Hôtel-Dieu. + (_Note de Brossette_.) + +[141] Biblioth. roy., _Recueil de déclarations, édits et arrêts du +Conseil sur les rentes_, 1 vol. in-4º, F. 2, 752-2. + +[142] _Déclaration du Roy du 4 décembre 1664, portant réduction et +modération des restitutions dues à Sa Majesté, à cause des +remboursements de rentes, offices, droits et de debtes, remboursez par +sadite Majesté depuis le 1er janvier 1630; avec confirmation desdits +remboursements et décharge de toutes recherches pour raisons d'iceux. +(Recueil de déclarations, édits et arrêts du Conseil sur les +rentes).--Estat de l'évaluation des restitutions dues à Sa Majesté, +etc., etc._ (Même Recueil). + +[143] _Instruction sommaire du droit qu'a le Roy pour faire restituer +les quartiers non ouverts sur les tailles_ (_Recueil sur les rentes_). + +[144] Arch. du Roy. _Registres de l'Hôtel-de-Ville de Paris._ 13 juin +1661, p. 517.--On ne sait pas généralement combien cette importante +collection, qui remonte à la fin du XVe siècle, est riche en précieux +documents historiques. Quant à l'histoire de Paris, il ne paraît pas +possible qu'on puisse l'écrire comme elle doit l'être jusqu'au jour où +tous les volumineux registres de l'Hôtel-de-Ville auront été +consciencieusement explorés. Ce serait là, au surplus, un beau et +curieux travail, bien digne, sous tous les rapports, des encouragements +du gouvernement. + +[145] Édit de décembre 1663, arrêts des 22 mai et 11 juin 1664, +déclaration du 9 décembre 1664 et du 30 janvier 1663.--_Histoire +financière de la France_, par M. Bailly, année 1661. + +[146] Biblioth. roy. Mss. _Journal de M. d'Ormesson._ «Les traitants +furent taxés à 110 millions. On les imposait approximativement, eu égard +à leurs biens présumés. Leurs créanciers furent en partie ruinés par +cette mesure, l'hypothèque du roi ayant été déclarée en première ligne.» + +[147a] Arrêts du Conseil des 12 mars 1663, 6 novembre 1664, 31 octobre +et décembre 1665. _Histoire financière de la France_, par M. Bailly, +année 1661. + +[147b] _Arrest de la Chambre de justice qui ordonne que le Roy rentrera +dans la propriété des octroys aliénez_, Chambre de justice de 1661, F. +2, 953-1. + +[148] Arch. du Roy. _Registres de l'Hôtel de ville de Paris_, 20 mai +1661. + +[149] _Registres de l'Hôtel de ville_, juin 1662.--De son côté, Colbert +fit venir à Paris, de la Guyenne, vingt-cinq mille sacs de blé, mais ce +ne fut pas sans difficulté. Le parlement de Bordeaux s'y opposait et il +fallut que l'intendant sévit contre quelques communes récalcitrantes. +Biblioth. roy. Mss. _Lettre de M. Hotman à Colbert, du 25 février 1662._ + +[150] Arch. du Roy. _Registres de l'Hôtel de ville de Paris_, 11 mai +1662.--_Lettres de Guy-Patin_, 1662, p. 294 et 303: «La moisson n'a pas +été bonne; le blé sera encore cher toute l'année.... Le pain est si cher +qu'on craint une sédition.» + +[151] _Edict du Roy portant establissement de l'hôpital général pour le +renfermement des pauvres mendians de la ville et faux-bourgs de Paris, +donné à Paris au mois d'avril 1656 vérifié en Parlement le 1er +septembre ensuivant._ Bibliothèque de l'Arsenal, _Recueil de pièces_, n. +9675 bis. + +[152] _Collection des anciennes lois françaises_, etc. + +[153] Voici une naïve peinture de leurs mœurs d'après une brochure +publiée en 1657, dans le but de réchauffer le zèle des Parisiens en +faveur de l'Hôpital général: «Peut-on, doit-on souffrir des gens qui +vivent en païens dans le christianisme, qui sont toujours en adultère, +en concubinage, en meslange et communauté de sexes? qui n'ont point de +baptesme ny aucune participation des sacremens, qui puisent +l'abomination avec le laict, ont le larcin par habitide et l'impiété par +nature? qui font commerce des pauvres enfans et font sur ces âmes +innocentes des violences et des contorsions pour exciter la compassion +des plus faibles et fléchir la dureté des autres? Les magistrats de +police ont mesmes appris depuis peu de temps que parmy eux il n'y a plus +d'intégrité du sexe, après l'âge de cinq à six ans, pensée qui donne de +l'horreur et qui seule doit porter les âmes qui ont crainte de Dieu à +soutenir cet œuvre» (Bibliothèque de l'Arsenal, _Recueil de pièces_, n. +1,675 _bis_). Ne croirait-on pas, en lisant ces lignes, assister à la +vie privée des Truands, dans la Cour des Miracles, au XIIe siècle? Et +cela se passait en 1657! Je doute que les détracteurs du temps présent +puissent reprocher à une classe entière d'hommes, même en descendant +jusqu'à la population la plus infime de nos grandes villes +manufacturières, des mœurs qui ressemblent à celles-là. + +[154] Bibliothèque de l'Arsenal, _Recueil de pièces_, n. 1,675 bis. + +[155] Au mois de février 1659, le prix du muid de blé était de 158 liv. +Dans l'année 1662, il se vendit, au mois de mars, 285 liv.; au mois de +juin, 346 liv.; au mois de septembre, 339 liv. et au mois de décembre, +294 liv. Le muid de blé, mesure de Paris, pesaut 800 liv. équivaut à +18-72 hectol.--12 setiers composaient un muid.--Contenance du setier +1-56 hectol. + +[156] Bibliothèque de l'Arsenal, _Recueil de pièces_, n. 1, 675 _bis_. +_Procès-verbal sur les urgentes nécessités de l'Hôpital général, le 22 +janvier_ 1663. + +[157] _Discours chrétien sur l'establissement du bureau des pauvres de +Beauvais._--Il existe au moins deux éditions de cette brochure +extrêmement curieuse; l'une a été imprimée à Paris en 1655. Elle se +trouve dans le Recueil de pièces de la Bibliothèque de l'Arsenal, n. 1, +675 _bis_. L'autre, imprimée à Rouen en 1676, fait partie des numéros +576-577 du _Portefeuille de Fontanieu_, Biblioth, roy., Mss. + +[158] _Discours chrétien_, etc., etc., chap. II. Cette citation n'est +pas tout à fait textuelle. Je me suis borné toutefois à resserrer +certaines phrases et à supprimer quelques passages sans intérêt. + +[159] Cette pièce et la suivante font partie du volume de la +Bibliothèque de l'Arsenat, intitulé _Recueil de pièces_, n. 1,675 _bis_ +et renfermant les arrêtés et procès-verbaux sur l'Hôpital général de +Paris, dont j'ai parlé plus haut. + +[160] Soit 650 livres le muid; l'écu valait alors environ 3 livres 5 +sols. On a vu plus haut qu'à Paris, au plus fort de la disette, le blé +se paya 346 livres. Le muid de blé coûtait donc 304 livres de plus à +Blois qu'à Paris. + +[161] _Recueil de pièces_, n. 1,675 _bis_. + +[162] Édit du mois de juin 1662. _Collection des anciennes lois +françaises_, etc., par MM. Isambert, etc. + +[163] _Collection des anciennes lois françaises_, etc. + +[164] _Histoire du Consulat et de l'Empire_, par M. Thiers, t. I, liv. +Ier, p. 39. + +[165] Édit de mai et arrêt du Conseil du 16 août 1661.--Édit du 13 août +1669.--Arrêt du 4 février 1664, renouvelé plusieurs fois, notamment le +18 septembre 1683.--Déclaration des 6 mai et 22 septembre +1662.--_Comptes de Mallet._--_Recherches sur les finances_, par +Forbonnais.--_Histoire financière de la France_, par M. Bailly. + +J'ai dit que les pots-de-vin étaient regardés alors comme une chose +naturelle et tout à fait permise. Voici qui lèvera tous les doutes que +l'on pourrait avoir à ce sujet. On lit à la date du 16 mars 1661, dans +le _Journal des bienfaits du Roy_, par M. Dangeau, Biblioth. roy. Mss. +supplément français, 579. + +«Le Roy, aïant reçeu 600,000 livres de pot-de-vin sur la ferme des +Gabelles en donne: + + A la reine mère 10 m. pistolles[A] + A Monsieur 5 m. pistolles + A Madame 5 m. pistolles + A la demoiselle de Fouilloux pour se marier. 50 m. escus + A la reine, le reste de la somme de 600 m. livres.» + +Mademoiselle de Fouilloux, si magnifiquement traitée dans le journal +officiel de M. Dangeau, était une fille d'honneur de la reine. Elle +figure, ainsi que mademoiselle de La Vallière et madame de Montespan, +sur une liste de trente-six dames de la cour, pour lesquelles Louis XIV +donna, en 1664, une loterie de bijoux. Voir _Œuvres de Louis XIV_, t. V, +p. 181; _Lettre du Roi à Colbert_. + +[A] La pistole était une monnaie apportée d'Espagne en France après le +mariage de Louis XIV et valant 10 livres. Plus tard, quand cette monnaie +eut disparu, le mot resta et signifia toujours la même valeur. + +[166] Arch. du Roy., K. 123. _Estat par abrégé des receptes, dépenses et +maniment des finances pendant que MM. Colbert, Le Peletier et +Pontchartrain ont esté contrôleurs généraux des finances._--C'est un +magnifique registre qui paraît avoir appartenu à M. de Pontchartrain et +où l'on a copié, avec une patience et un art admirables, mais +certainement fort coûteux, tous les budgets depuis 1661 jusqu'en 1693. +J'ai remarqué que ces budgets différaient souvent de plusieurs millions +avec ceux donnés par Forbonnais, qui a malheureusement négligé +d'indiquer les sources où il a puisé la plupart des nombreux documents +dont il s'est servi dans ses _Recherches et considérations sur les +finances_. + +[167] _Edict du Roy portant révocation de la Chambre de justice de_ +1661, du 13 août 1669. + +[168] _Observations de M. Necker sur l'avant-propos du Livre rouge._ +Brochure de trente et une pages. Imprimerie royale, 1790. + +[169] Arch. du Roy., carton K. 119. + +[170] Desmarets était le premier commis et le neveu de Colbert. Après la +mort de son oncle, il fut soupçonné de concussion et tomba en disgrâce. +En 1708, M. de Chamillart ayant demandé instamment à quitter la +direction des finances qu'il laissa dans la situation la plus +déplorable; Desmarets, dont l'habileté était connue, fut appelé à le +remplacer. La crise était affreuse. Il la traversa avec plus de bonheur +qu'on n'en pouvait attendre, et fit preuve d'une grande fermeté en se +résignant franchement, de prime abord, à des sacrifices reconnus +indispensables, c'est-à-dire en annulant momentanément toutes les +assignations données sur les revenus de l'année courante, en suspendant +le paiement de tous les intérêts dus aux rentiers, et en convertissant +les obligations de la Caisse des emprunts en rentes à 1 pour 100 non +remboursables. C'était encore une fois la banqueroute, mais elle sauva +l'État. On a de lui un rapport très-estimé sur la situation des finances +depuis 1660 jusqu'au moment où il rendit compte lui-même de ses +opérations comme contrôleur général. + +[171] Archives du Royaume, carton K, 119. + +[172] Les reçus de Racine et de Boileau sont demeurés joints à cet état +du comptant, ce qui prouve que toutes les ordonnances du comptant +n'étaient pas brûlées exactement. L'ordonnance délivrée au nom de +_Despréaux_ est signée _Boileau_. + +[173] Ainsi, outre son traitement et sa gratification annuelle qui +étaient de 55,500 liv., Colbert touchait des gratifications +extraordinaires très-considérables, mais plus rares sans doute. Les +archives du royaume ne possèdent les états du comptant que pour trois ou +quatre années, et cette gratification de 400,000 livres n'y figure +qu'une fois. Colbert touchait aussi 12,000 livres à la marine et 3,000 +livres comme secrétaire des commandements de la reine (Voir à la +Biblioth. roy., Mss., l'_Inventaire fait après le décedz de monseigneur +Colbert_, suite de Mortemart, 34). Il est dit dans le même inventaire +que Colbert avait acheté sa charge de secrétaire d'État 700,000 livres +et celle de surintendant des bâtiments, 242,500 livres. Enfin, il +résulte du budget des États de Bourgogne qu'il était alloué à Colbert +6,000 livres par triennalité, en _raison des services qu'il pouvait +rendre à la province_. Le vote des États de 1691 est ainsi conçu: «_Sur +lesquelles 26,000 livres il sera donné 6,000 livres à M. de +Pontchartrain, ainsi qu'elles ont été payées à MM. Colbert et +Lepelletier._» (Voir _Une province sous Louis XIV, situation politique +et administrative de la Bourgogne de 1661 à 1715, d'après les manuscrits +et les documents inédits du temps_, 1 vol. in-8, par M. Alexandre +Thomas, p. 202). Tous les pays d'États, la Bretagne, le Languedoc, la +Provence, etc., etc., faisaient-ils de même? Dans ce cas, Colbert devait +toucher plus de 200,000 liv. par an; il faut bien, au surplus, que ses +appointements fussent considérables, car, à sa mort, après vingt-deux +ans d'administration, il évalua lui-même sa fortune à dix millions. On a +vu que Fouquet avait estimé le produit de ses deux charges à 550,000 +livres par an. + +[174] Arch. du Roy., K, 120. _Ordonnance de 107,000 livres au nom de M. +du Vau, trésorier de la reyne_, du 18 septembre 1683. + +[175] Arch. du Roy., K, 120. Le corps de cet ordre, à peine grand comme +la moitié d'un billet de banque, n'est pas de la même écriture que la +signature et le post-scriptum. + +[176] Le _louis d'or_ ne valait, à cette époque, que 11 livres. Voyez +_Traité des monnaies_, par Leblanc. + +[177] _Lettres et négociations entre M. Jean de Witt, conseiller +pensionnaire et garde des sceaux des provinces de Hollande et de +West-Frise, et messieurs les plénipotentiaires des provinces unies des +Pays-Bas aux cours de France, d'Angleterre, de Suède, de Danemarck, de +Pologne, etc., depuis l'année 1652 jusqu'à l'an 1669 inclus._ Amsterdam +1625, 4 vol. 12. + +[178] _La richesse de la Hollande_; 2 vol. in-8º sans nom d'auteur; +Londres, 1778. Ouvrage plein de documents historiques très-précieux sur +le développement et la décadence du commerce de la Hollande, t. I, p. +37. + +[179] _La Richesse de la Hollande_, t. I, p. 42. + +[180] Biblioth. roy., Mss. _Lettres concernant le commerce pendant +l'année 1669_, nº 204. Les originaux des lettres adressées par Colbert à +M. de Pomponne pendant les années 1669 et 1670 se trouvent à la +bibliothèque de l'Arsenal. Quelques-unes de ces lettres ont subi, après +avoir été copiées, des corrections de la main même de Colbert. + +Il résulte pourtant d'une pièce faisant partie des manuscrits de +Colbert, pièce citée par M. Eugène Sue dans son _Histoire de la Marine_, +sans indication du registre, que la marine marchande française +possédait, en 1664, deux mille trois cent soixante-huit navires. Dans +l'incertitude, et bien que ce chiffre soit plus vraisemblable que +l'autre, j'ai dû adopter celui de la lettre du 21 mars 1669, qui a un +caractère officiel. Il est probable pourtant que Colbert diminuait dans +cette lettre l'importance de notre marine, afin de donner plus de +hardiesse à M. de Pomponne. C'est une tactique diplomatique qui lui +était familière, et toujours usitée. + +[181] Valeur du florin: environ 2 livres 3 sous. + +[182] Articles V, VI, VIII, XIV, XV et XVI du traité de Munster. Voyez +_Corps diplomatique_, par Dumont. + +[183] De 1684 à 1720, la moyenne fut de 27 1/2 pour 100; de 1720 à 1756, +de 20 1/2; de 1757 à 1781, de 10 pour 100. + +[184] _La Richesse de la Hollande_, t. I, _passim_. + +[185] _Histoire financière de la France_, par M. Bailly, année 1659. + +[186] Les édits concernant ce droit ne sont pas dans la _Collection des +lois anciennes_, par M. Isambert. J'ai trouvé les dates et les détails +qui s'y rattachent dans un manuscrit de la Bibliothèque royale, +intitulé: _Mémoires sur le commerce et les finances de la France, des +colonies, de l'Angleterre et de l'Espagne_, 1 vol. in-fol., supplément +français, 1792. Ces Mémoires paraissent avoir été écrits de 1706 à 1710, +en vue des négociations que l'on prévoyait devoir s'établir +prochainement pour le rétablissement de la paix, et pour être mis sous +les yeux d'un ministre. Quelques annotations à la main confirment cette +hypothèse. + +[187] _Lettres et négociations_, etc. Lettres de Van-Beuningen des 19 +novembre et 31 décembre 1660; des 4 janvier, 4 juin et 21 juin 1661. + +[188] _Lettres et négociations_, etc. Lettre du 9 juillet 1661. + +[189] Allusion à l'_Acte pour encourager et augmenter la marine et la +navigation, passé en Parlement le 23 septembre 1660_, autrement dit +l'_acte de Navigation_. + +[190] _Lettres et négociations_, etc., lettre à Jean de Witt, du 4 +janvier 1661. + +[191] Lettre à Jean de Witt du 15 septembre 1661. + +[192] _Leurs hautes puissances_; c'est ainsi qu'on désignait l'assemblée +des représentants des Provinces-Unies. + +[193] Lettre à Jean de Witt du 9 novembre 1661. + +[194] _Recueil des traités de commerce et de navigation de la France +avec les puissances étrangères depuis la paix de Westphalie_, par MM. +d'Hauterive et de Cussy, Ire partie, t. II, p. 276. + +[195] Lettre à Jean de Witt du 27 avril 1662. + +[196] Lettre de Jean de Witt du 6 octobre 1662. + +[197] Lettre au même du 5 janvier 1663. + +[198] Lettre au même du 4 mai 1663. + +[199] Lettre au même du 26 avril 1663. + +[200] _Recherches sur la nature et les causes de la richesse des +nations_, par Adam Smith, avec les commentaires de Buchanan, Mac +Culloch, Malthus, Blanqui, etc., édit. Guillaumin, t. II. liv. IV, chap. +2. + +[201] _Ibidem_, t. II, liv. IV, chap. 2, p. 48, _commentaire_. + +[202] Voici le préambule de l'_Acte de Navigation_: «Le Seigneur ayant +voulu, par une bonté particulière pour l'Angleterre, que sa richesse, sa +sûreté et ses forces consistassent dans sa marine, le Roi, les seigneurs +et les communes assemblées en Parlement ont ordonné que, pour +l'augmentation de la marine et de la navigation, l'on observera dans +tout le royaume les règlements suivants, à partir des premiers jours de +décembre 1660, etc.» (L'Acte de Navigation se trouve en entier dans la +_Théorie et pratique du Commerce et de la Marine_ de G. Ustariz, +traduction de Forbonnais. 1 vol. in-4º, chap. 30.) + +[203] Biblioth. roy., Mss. _Mémoires sur le commerce et les finances de +la France, de la Hollande, des Colonies, etc._, Suppl. franc. 1792. + +[204] Dans son _Histoire de la Marine française_, 1re édit., 5 vol. +in-8º, M. Eugène Sue a publié un grand nombre de pièces justificatives +qui donnent beaucoup de force à cette opinion. + +[205] _Particularités sur les ministres des finances célèbres_, 1 vol. +in-8º par M. de Montyon article _Colbert_. M. de Montyon a fait deux +fois le même ouvrage; la première fois en 3 vol. in-12, sous le titre de +_Vies des Surintendants et ministres des finances_; la seconde fois en 1 +vol. in-8º beaucoup plus curieux, plus spécial, et riche en anecdotes. +Il est fâcheux qu'il n'en indique pas la source, ce qui est cause qu'on +ne sait quel degré de confiance on peut leur accorder. + +[206] On lit dans les _Mémoires_ de l'abbé de Choisy, liv. II: +«Jean-Baptiste Colbert avait le visage naturellement renfrogné. Ses yeux +creux, ses sourcils épais et noirs lui faisaient une mine austère et lui +rendaient le premier abord sauvage et négatif; mais dans la suite, en +l'apprivoisant, on le trouvait assez facile, expéditif et d'une sûreté +inébranlable. Il était persuadé que la bonne foi dans les affaires en +était le fondement solide. Une application infinie et un désir +insatiable d'apprendre lui tenaient lieu de science. Plus il était +ignorant, plus il affectait de paraître savant, citant quelque fois hors +de propos des passages latins qu'il avait appris par cœur et que ses +docteurs à gages lui avaient expliqués. Nulle passion _depuis qu'il +avait quitté le vin_; fidèle dans la surintendance où, avant lui, on +prenait sans compter et sans rendre compte...» + +Enfin, Sandras de Courtilz donne sur les mœurs privées de Colbert +d'autres détails encore plus intimes et dont je lui laisse l'entière +responsabilité. Suivant lui, «bien que Colbert déférât beaucoup à sa +femme, il ne laissa pas de donner quelque chose à son inclination et il +se laissa toucher par les charmes de Françoise de Godet, veuve de Jean +Gravay, sieur de Launay. Cette dame avait la taille avantageuse, le port +majestueux, etc., etc. Colbert l'introduisit chez la reine et chez le +cardinal Mazarin, avec qui il la faisait jouer, et il lui fit épouser +Antoine de Brouilly, marquis de Pierre, chevalier des ordres et +gouverneur de Pignerol... Colbert rendit aussi ses soins à Marguerite +Vanel, femme de Jean Coiffier, maître des comptes, jeune personne, +petite, mais toute mignonne, et de qui l'esprit était enjoué et +brillant. Il allait souvent souper chez elle, parce qu'il était l'ami +particulier de son beau-père et qu'il prenait des leçons de politique du +mari au sujet du traité de Munster, dont il savait parfaitement toutes +les négociations, ayant été secrétaire de l'ambassade sous Abel de +Servien. Mais la coquetterie de cette dame le rebuta bientôt, etc., +etc.» (_Vie de J.-B. Colbert_.) + +[207] _Arch. curieuses de l'hist. de France_, IIe série, t. VIII; +_Portraits de la Cour_, p. 411. + +[208] En 1675, après la mort de Turenne, on nomma huit maréchaux de +France parmi lesquels figuraient MM. d'Estrades, de Navailles, de Duras, +de Lafeuillade, etc., etc. Madame Cornuel dit de cette promotion que +_c'était la monnaie de M. de Turenne_. (_Abrégé chronologique_ du +président Hénault, année 1675). + +[209] Lettre du 24 décembre 1673. + +[210] Lettre du 18 novembre 1676.--On trouve l'aventure suivante dans la +_Vie de J.-B. Colbert_, par Sandras de Courtuz. «Le grand accablement +des affaires dont il (Colbert) était chargé lui fatiguait tellement +l'esprit que, tout sérieux qu'il était, il fit un jour une turlupinade +pour se délivrer des importunités d'une femme de grande qualité qui le +pressait de lui accorder une chose qu'il ne jugeait pas faisable. Cette +dame, voyant qu'elle ne pouvait rien obtenir, se jeta à ses pieds dans +la salle d'audience en présence de plus de cent personnes, et comme elle +lui disait, fondant en larmes: _Je prie Votre Grandeur au nom de Dieu de +ne me refuser pas cette grâce_, il se mit en même temps à genoux devant +elle et lui dit sur le même ton plaintif: _Je vous conjure au nom de +Dieu, Madame, de me laisser en repos_.» + +[211] _Recueil des arrêtés M. le premier président de Lamoignon_, t. I, +p. XXVIII de la vie de M. de Lamoignon. + +[212] _Documents inédits sur l'histoire de France_, par M. de +Champollion-Figeac, t. III.--Les éditeurs des _Œuvres de Louis XIV_ +avaient classé cette lettre à l'année 1673. + +[213] Lettre du 13 février 1671. + +[214] _Œuvres de Louis XIV_, t. V. p. 576. La différence entre +l'orthographe de cette lettre et de la précédente s'explique par la +raison que j'ai donnée dans l'avertissement.--M. de Montespan avait un +procès à Paris, et l'on voit par un billet de Colbert au roi, du 24 mat +1678, que le ministre n'avait pas osé prendre sur lui de recommander ce +procès à M. de Novion avant d'y être autorisé par Louis XIV.--Enfin, on +lit dans les _Œuvres de Louis XIV_, t. V, p. 533 et 536, des lettres du +roi à Colbert dans lesquelles il est dit: «_Madame de Montespan m'a +mandé que vous lui demandez toujours ce qu'elle désire; continuez à +faire ce que je vous ai ordonné là-dessus, comme vous avez fait jusqu'à +cette heure_, etc., etc. + +[215] _Mémoires de Saint-Simon_, t. XIII, p. 92. + +[216] _Encyclopédie méthodique._ Finances, art. _Octroi_. Édit du 21 +décembre 1647. + +[217] _Une Province sous Louis XIV_, etc.; _les Communes_.--Ce livre, +auquel j'ai déjà fait plusieurs emprunts, est un excellent travail +historique, plein de recherches très-consciencieuses et +très-intéressantes. Il serait bien à désirer que les archives de chaque +province fussent étudiées avec cette intelligence. Ce seraient là de +précieux matériaux pour l'histoire générale de cette grande époque si +imparfaitement connue jusqu'à ce jour. + +[218] _Une Province sous Louis XIV_, etc., p. 246. dit du 18 juin 1668. + +[219] _Encyclopédie méthodique._ Finances, art. _Octroi_. Édit de +décembre 1663. + +[220] _Recherches sur les finances_, etc. + +[221] _Une Province sous Louis XIV_, etc., _les Communes_; p. 257. + +[222] _Encyclopédie méthodique._ Finances, art. _Noblesse_.--_Collection +des anciennes lois françaises_, etc. + +[223] _Collection des anciennes lois françaises_, etc., (édit de +septembre 1664.)--Il aurait fallu, après cet édit, ne plus faire de +nobles moyennant finance; c'est ce qui n'eut pas lieu, et l'on en créa +huit cents nouveaux de 1696 à 1711. Il est vrai qu'un édit de 1715 +supprima tous les anoblissements accordés depuis 1699. Excellents +moyens, comme on voit, pour relever la noblesse et le pouvoir! + +[224] _Une Province sous Louis XIV_, 1re partie; _les États +généraux_, p. 120. + +[225] Arch. de la mar. _Registre des despesches_, etc., année 1670. + +[226] Les noms de tous les usurpateurs de la noblesse en Provence se +trouvent à la suite de quelques exemplaires de la _Critique du +nobiliaire de Provence_. Mss. in-fol. de 600 pages. + +[227] Voici comment cette réforme de Colbert fut appréciée dans une +série de mémoires imprimés en 1689 et 1690, à Amsterdam, sous ce titre: +_Soupirs de la France esclave qui aspire après sa liberté_. «M. Colbert +a fait un projet de réformation des finances et l'a fait exécuter à la +rigueur. Mais en quoi consiste cette réformation? Ce n'est pas à +diminuer les impôts pour le soulagement du peuple: c'est à les augmenter +de beaucoup en les répandant sur tous ceux qui s'en mettaient à couvert +par leur crédit et par celui de leurs amis. Le gentilhomme n'a plus de +crédit pour obtenir la diminution de la taille à sa paroisse; ses +fermiers paient comme les autres, et plus. Les officiers de justice, les +seigneurs et autres gens du caractère n'ont plus aujourd'hui de crédit +au préjudice des deniers du roi. _Tout paie. Voilà un grand air de +justice_; mais qu'est-ce que cette belle justice a produit? Elle a ruiné +tout le monde... Ceux qui avaient de la protection n'en ayant plus, ils +portent le fardeau à leur tour, et, par cette voie, tout est ruiné sans +exception. Voilà à quoi en revient cette habileté qu'on a tant vantée +dans feu M. Colbert.» (XIe _mémoire_.) L'auteur convient bien +qu'auparavant les gens sans protection et sans amis étaient tout à fait +misérables, mais au moins il restait dans le royaume des gens à leur +aise et qui _faisaient honneur à l'État_. + +Ces pamphlets, naïve expression des rancunes féodales et parlementaires +contre l'envahissement du pouvoir royal, sont très-curieux à consulter, +et j'aurai occasion d'y revenir, toutes réserves faites sur l'esprit qui +les a dictés. Ils sont attribués à Jurieu ou à Levassor par Barbier dans +son _Dictionnaire des Anonymes_. La Bibliothèque royale les a catalogués +à l'article _Jurieu_. Lemontey raconte qu'avant la révolution le +gouvernement faisait rechercher et détruire tous les exemplaires de cet +ouvrage. C'est évidemment le premier cri de révolte qui ait été +nettement formulé contre l'organisation despotique de l'ancien +gouvernement, et ces précautions du pouvoir étaient d'autant plus +fondées que le pamphlet dont il s'agit n'était pas seulement d'une +extrême violence, mais qu'il s'étayait de preuves historiques bien +capables de faire impression sur les esprits. L'auteur proposait pour +remède au despotisme de Louis XIV de revenir à l'ancienne forme du +gouvernement français, ou de constituer le pouvoir comme il l'était en +Angleterre et en Hollande. On peut dire que le germe de la révolution de +1789 est là. + +[228] Cahier du tiers-état en 1614; _Recherches sur les finances_, par +Forbonnais, années 1614 et 1615. + +[229] Voici ce qu'on lit dans une de ces requêtes adressée en 1659 au +cardinal Mazarin: «La douane de Valence, tant de fois reconnue pour être +la ruine du commerce de nos provinces, s'est accrue de telle manière +qu'il y a telle marchandise qui la paye jusqu'à trois fois. _Une balle +de soye venant d'Italie la paye au pont de Beauvoisin; la même balle +allant de Lyon à Nantua pour être ouvrée paye une seconde fois au bureau +de Montluel; et pour la troisième fois, en revenant à Lyon pour être +manufacturée._ Aussi, de _vingt mille balles_ de soye qui venaient à +notre douane, année commune, il n'en arrive plus _trois mille_..... +Avant 1620, une balle de soye du Levant ne payoit que _seize +livres_..... aujourd'hui elle paye en tout _cent douze livres_... avant +que de pouvoir être employée en ouvrages. Les soyes grèges d'Italie ne +payoient que _dix-huit livres_ et les ouvrées que _vingt-six_; les unes +payent actuellement _cent vingt-six_ et les autres _cent quarante-trois +livres_.....» (_Recherches sur les finances_, par Forbonnais, année +1661.) Le même auteur cite deux curieux exemples de la fiscalité de la +douane de Valence. Les Provençaux envoyaient les moutons en Dauphiné +pendant l'été. Au retour, les commis de la douane exigeaient un droit à +raison de deux livres de laine par mouton tondu en Dauphiné, sans +déduction pour les moutons qui étaient morts ou que les loups avaient +dévorés. Pour échapper à ces absurdes prétentions, les Provençaux +prirent le parti de tondre leurs moutons au moment du départ pour le +Dauphiné, c'est-à-dire avant que la laine eût atteint sa maturité. +L'autre fait est plus étrange. Les commis de la douane voulaient faire +payer au clergé de Vienne la dîme des vignes situées sur la territoire +de Sainte-Colombe. Pour se soustraire à ce droit, dit Forbonnais, les +ecclésiastiques allèrent processionnellement avec croix et bannière +chercher leur vendange, qui depuis a toujours passé librement. +(_Recherches_, année 1621.) + +[230] _Mémoires concernant les impositions et droits_, par Moreau de +Beaumont. 4 vol. in-4, 1769. Le premier traite des impositions chez les +diverses nations de l'Europe, les trois autres de celles de la +France.--_Recherches sur les finances_, par Forbonnais, années 1621 et +1661.--_Encyclopédie méthodique._ Finances: articles _Douane_, _Droits_, +_Tarifs_. + +[231] Cette dénomination avait été adoptée dès 1598, pour certaines +provinces, attendu que les droits qui s'y levaient composaient alors +cinq fermes particulières (Encyclopédie méthodique, _Finances_, art. +_Cinq grosses Fermes_). + +[232] _Mémoires sur les impositions_, par Moreau de Beaumont, t. III, p. +504 et suiv. + +[233] _Histoire du tarif de_ 1664. 2 vol. in-4, par Dufresne de +Francheville, t. I. Ces deux volumes font partie de l'_Histoire générale +des finances_ par le même auteur. Cette histoire, qui devait avoir +environ quarante volumes in-4, a été malheureusement suspendue au +troisième. Les précieux documents recueillis par Dufresne de +Francheville dans son _Histoire du tarif de_ 1664 et dans l'_Histoire de +la Compagnie des Indes_ (3e volume de l'_Histoire générale_) font +regretter vivement que ce grand ouvrage ait été si tôt interrompu. C'est +sous le nom de Dufresne de Francheville, dont il était l'ami, que +Voltaire fit paraître la première édition du _Siècle de Louis XIV_. + +[234] _Mémoires sur les impositions_, par Moreau de Beaumont, t. III. + +[235] _Collection des anciennes lois françaises_, etc.--Un grand nombre +d'ordonnances contre le luxe avaient été publiées à diverses époques et +presque sous tous les règnes; la dernière était de 27 novembre 1660. +Outre la défense de porter des aiguillettes ou broderies, d'or vrai ou +faux, elle prohibait la vente des passements, dentelles, points de +Gênes, broderies de fil, découpures et autres ouvrages de fils +quelconques faits aux pays étrangers, ni autres passements ou dentelles +de France, que de la hauteur d'un pouce au plus sous peine de +confiscation et de 1,500 livres d'amende. Il est à remarquer que, +postérieurement à la déclaration de juin 1663, il ne fut plus pris de +mesure contre le luxe pendant l'administration de Colbert. + +[236] _Lettres et négociations de Jean de Witt_, etc., etc., année 1664, +_passim_. + +[237] Édit portant établissement de la Compagnie des Indes occidentales, +en quarante-trois articles, du 25 mai 1661 (_Collection des anciennes +lois françaises_, etc.). + +[238] _Discours d'un fidèle sujet pour l'établissement de la nouvelle +Compagnie des Indes orientales_, par M. Charpentier, de l'Académie +française; cité dans l'_Histoire de la Compagnie des Indes_, par +Dufresne de Francheville. + +[239] Biblioth. roy., Mss. _Journal du M. d'Ormesson_, année 1664. + +[240] _Histoire de la Compagnie des Indes_, par Dufresne de +Francheville; pièces justificatives; édit du mois d'août 1664. + +[241] _De la Puissance américaine_, par Guillaume-Tell Poussin. M. le +major Poussin attribue le succès des colonies hollandaises et +américaines à l'adoption d'un système tout contraire et à la faculté +laissée aux colons de se gouverner d'après des lois spéciales +appropriées à leur état social et se modifiant avec lui, t. I. + +[242] Règlement du 6 octobre 1664. Voyez _Histoire de la Compagnie des +Indes_. + +[243] _Histoire de la Compagnie des Indes_, etc. + +[244] _Histoire philosophique et politique des établissements et du +commerce des Européens dans les deux Indes_, liv. IV. + +[245] Arch. de la mar., _Registre des dépêches_, années 1670 et 1671. + +[246] _Ibidem_, année 1670. + +[247] _Ibidem_., _Registre des ordres du roy_.--Cette lettre se trouve +également dans l'_Histoire de la Compagnie des Indes_, p. 560 et suiv. +Ce Caron était un Hollandais qui avait longtemps séjourné aux Indes, et +dont Colbert s'était engoué lorsqu'il vint lui offrir son expérience et +ses services, Forbonnais dit qu'il fit échouer l'entreprise dont on lui +avait confié la direction, parce que le succès de la compagnie française +aurait porté un coup funeste à la Hollande. C'est aussi l'opinion de +Raynal, qui, dans son langage un peu pompeux, appelle ce Hollandais _le +perfide Caron_. _Histoire philosophique_, etc., liv. IV. + +[248] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, année 1671. + +[249] _Ibidem._ Lettre du 7 mai. + +[250] _Ibidem._ + +[251] _Ibidem_.--La première assemblée générale, dit Raynal, eut lieu en +1675. Toutes les ventes effectuées jusqu'alors par la Compagnie ne +s'élevèrent qu'à 4,700,000 livres. Des 5 millions versés par les +actionnaires et des 4 millions prêtés par le gouvernement, il ne restait +plus que 2,500,000 livres. C'étaient 6,500,000 livres de perte en neuf +ans. Pour rassurer les esprits, le roi fit don de tout ce qu'il avait +avancé. (_Hist. philosoph._, liv. IV.) + +[252] _Recherches sur les finances_, par Forbonnais, année 1679. Colbert +avait d'abord donné 10 livres par tête de nègre à tous ceux qui +voudraient faire la traite; mais, dit Forbonnais, il revint bientôt aux +idées d'_exclusif_ qui dominaient alors dans les têtes et fonda la +Compagnie du Sénégal. En 1675, nouveau privilège pour la côte de la +Guinée, depuis la rivière de Gambie, à condition de porter tous les ans +huit cents nègres aux colonies. L'inexécution du contrat le fit casser, +et le privilège passa à la Compagnie du Sénégal, qui eut dès lors deux +mille nègres à transporter tous les ans avec la même prime de 13 livres. + +[253] Biblioth. roy., Mss. _Colbert et Seignelay_, t. V, cote 14, pièce +3. + +[254] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, années 1670 et +1671.--_Recherches sur les finances_, année 1679. + +[255] Biblioth. roy. _Registre des despesches_, année 1669.--Voir, à la +fin du volume, l'_Édit de nomination de la Compagnie du Nord_; pièce +justificative, n. VII. + +[256] Biblioth. roy., _Registre des despesches_, etc., année +1669.--Arch. de la mar., _Registre des despêches_, etc., année 1671. + +[257] Arch. de la mar., _Registre de 1672_.--Cette compagnie fut bientôt +obligée de se dissoudre. Ce n'était pourtant pas une compagnie +privilégiée, c'est-à-dire jouissant d'un privilège exclusif; mais entre +autres avantages qui lui furent faits, Colbert lui avait prêté 200,000 +livres pendant deux ans sans intérêt, et il lui était accordé une prime +de 10 livres par pièce de drap qu'elle transporterait dans le Levant. +Malgré cela, elle ne put soutenir la concurrence particulière et liquida +en perte. (_De la balance du commerce et des relations commerciales de +la France dans toutes les parties du globe, particulièrement à la fin du +règne de louis XIV et au moment de la Révolution_; par Arnould, +sous-directeur du bureau de la balance du commerce; 3 vol., dont un de +tableaux. Paris, 1791, t. 1, p. 247.) + +[258] _Histoire de la Compagnie des Indes_; pièces justificat.--_Hist. +phil._, etc., liv. IV. + +[259] _Documents authentiques et détails curieux sur les dépenses de +Louis XIV_, par Gabriel Peignot.--Il y dans ce volume deux lettres +très-curieuses et très-humbles de Mézerai à Colbert, au sujet de la +réduction de sa Pension. + +[260] Chapelain ne s'oublia pas dans la sienne; il y dit de lui que, +«s'il ne s'était point renfermé dans le dessein du poëme héroïque de _la +Pucelle_, qui occupe toute sa vie, il ne ferait peut-être pas mal +l'histoire de laquelle il sait assez bien les conditions» (_Documents +authentiques_, etc., etc.). Dans la première satire de Boileau, qui +parut en 1667, il y avait d'abord huit vers concernant la mission donnée +par Colbert à Chapelain. Ils commençaient ainsi: + + Enfin je ne saurais, pour faire un juste gain, + Aller, bas et rampant, fléchir sous Chapelain... + +Ces vers furent supprimés dans l'édition de 1674, année où Boileau +obtint une pension. Le satirique s'humanisait. + +[261] Desmaretz était auteur de deux poëmes ayant pour titre _Clovis_, +_Magdelaine_, etc. Costar l'appelait aussi _le plus ingénieux des poëtes +français, l'Ovide de son temps_. La _camaraderie_ littéraire date de +loin. + +[262] Boileau a dit de lui, dans sa onzième satire: + + Si je veux d'un galant dépeindre la figure, + Ma plume pour rimer trouve l'abbé de Pure. + +Sans être ni propre ni galant, dit Brossette, l'abbé de Pure affectait +un air de propreté et de galanterie. Suivant ce commentateur, l'abbé de +Pure distribuait une _espèce de parodie où Boileau était convaincu par +Colbert d'avoir fait des libelles contre le gouvernement_. C'est ce qui +lui valut les vers qu'on vient de lire. + +[263] On se rappelle les vers de Boileau contre les abbés Cottin et +Cassagne dans la satire du _Repas_: + + Moi qui compte pour rien ni le vin ni la chère, + Si l'on n'est plus au large assis en un festin + Qu'aux sermons de Cassagne et de l'abbé Cottin. + +Les abbés Cassagne et Cottin étaient tous deux de l'Académie Française. +L'abbé Cassagne, dit Brossette dans ses notes sur Boileau, était d'une +humeur très-mélancolique. Nommé pour prêcher à la cour, la crainte du +ridicule l'empêcha de s'y produire. Alors il redoubla d'ardeur pour le +travail; mais sa raison y succomba, et il fallut le faire renfermer à +Saint-Lazare. + +[264] C'est le même dont il a été question dans la partie de cette +histoire relative à la naissance de Colbert, et qui lui a appliqué +l'épitaphe: _A parvo existens_, etc. + +[265] Racine n'avait alors que vingt-quatre ans, et il n'avait encore +composé que l'ode _la Nymphe de la Seine_, à l'occasion du mariage du +roi. C'est cette ode qui lui valut la pension de 600 livres pour +laquelle il figure sur cette première liste. Plus tard, elle fut portée +à 2,000 livres, sans compter les autres faveurs et la gratification +comme historiographe. + +[266] _Abrégé chronologique du président Hénault_, année 1663. + +[267] _Mes voyages aux environs de Paris_, par J. Delort. 2 vol, in-8º. +t. II, p. 193 et suiv.--Cité par M. Peignot. + +[268] _Le Spectateur_, t. III, p. 87 et suiv., article de M. +Depping.--Voir, au sujet de ce projet de Louis XIV, des pièces +justificatives très-curieuses publiées dans la première édition de +l'_Histoire de la Marine_, par M. Eugène Sue.--Hermann Conring est +désigné sous le nom de Conringius dans une lettre circulaire adressée +par Colbert, le 20 février 1671, à MM. le comte Graziani, Carledati et +Viviani à Florence, Heinsius à Stockholm, Conringius à Helinstad, +Gronovius à Leyde, Ottavio Ferrari à Padoue, et Hevelius à Dantzig. La +lettre est ainsi conçue: «Monsieur, l'application que vous continuez de +donner aux belles-lettres, et les advantages que le public recevra de +vos veilles, conviant le Roy de vous continuer ses grâces, Sa Majesté +m'a ordonne de vous faire tenir la gratification qu'elle a accoustumé de +vous donner tous les ans; c'est de quoy je m'acquitte, vous assurant que +je suis toujours, etc., etc.» (Arch. de la mar., _Registre des +despesches_, année 1671.) + +[269] _Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine_, par M. +Walckenaer, liv. IV. + +[270] _Collection des anciennes lois françaises_, etc.--L'Académie de +Peinture et de Sculpture de Paris avait été fondée en 1648; celle de +Rome fut fondée par Colbert en 1665; cependant les médailles pour les +deux académies portent la date de 1667. + +[271] Voici ce que Louis XIV lui-même dit de cette devise dans ses +_Instructions pour le Dauphin_, année 1662: «Ceux qui me voyoient +gouverner avec assez de facilité et sans être embarrassé de rien, dans +ce nombre de soins que la royauté exige, me persuadèrent d'ajouter le +globe de la terre, et pour âme _nec pluribus impar_; par où ils +entendoient, ce qui flattoit agréablement l'ambition d'un jeune roi, +que, suffisant seul à tant de choses, il suffiroit sans doute à +gouverner d'autres empires, comme le soleil à éclairer d'autres mondes, +s'ils étoient également exposés à ses rayons. Je sais qu'on a trouvé +quelque obscurité à ces paroles, et je ne douta pas que l'Académie n'en +eût pu fournir de meilleures; mais celles-là étant déjà employées dans +les bâtiments à une infinité d'autres choses, je n'ai pas cru à propos +de les changer.» _Œuvres de Louis XIV_, t. II. Il est certain que cette +devise était non-seulement très-ambitieuse, mais très-obscure, et +qu'elle ne signifiait nullement ce qu'elle avait la prétention +d'exprimer. C'est l'opinion de Voltaire, _Siècle de Louis XIV_, chap. +XXV. + +[272] _Documents authentiques_, etc., p. 133, en _note_.--Les premiers +membres de l'Académie des Sciences furent MM. Carcavi, Roberval, +Huyghens, Frenicle, Picard, Duclos, Bourdelin, de La Chambre, Cl. +Perrault, Auzout, Pecquet, Buot, Gayant, Mariotte et Marchand. Peu de +temps après, Cassini fut appelé de Bologne où il était professeur, et il +en fit aussi partie.--(_Mémoires de Charles Perrault_, liv. Ier.) + +[273] _Gazette de France_ de l'année 1667, nº 52, citée dans la notice +sur Colbert, par Lemontey. + +[274] _Mémoires de Charles Perrault_, livre III. + +[275] Biblioth. roy. Mss. _Journal des bienfaits du roy_. Suppl. +français. 579. + +[276] _Neuvième lettre à mes commettants_, par Mirabeau. + +[277] _Leçons d'histoire prononcées à l'École normale en l'an III_ +(1795), p. 141. Paris, 1799, in-8º.--L'erreur de Volney vint, en partie +sans doute, d'avoir calculé le prix du marc d'argent, sous Louis XIV, à +16 livres, tandis qu'il valut 26 livres 10 sous de 1641 à 1679; 29 +livres 6 sous de 1679 à 1690, et 30 livres de 1670 à 1675. Le marc +d'argent (8 onces) vaut aujourd'hui 54 francs. + +[278] Voir pour les détails: 1º _Documents authentiques sur les dépenses +de Louis XIV_, par M. Peignot; 2º l'ouvrage intitulé: _États au vrai de +toutes les sommes employées par Louis XIV à Versailles, Marly et +dépendances; au Louvre, Tuileries, canal du Languedoc, secours aux +manufactures, pensions aux gens de lettres, depuis 1661 jusqu'en 1710_, +par M, Eckard; Versailles, 1836. L'ouvrage de M. Eckard, postérieur de +quelques années à celui de M. Peignot, éclaircit complètement cette +intéressante question. Il y a, entre les calculs de ces deux écrivains, +une différence de 10 millions; j'ai adopté ceux de M. Eckard, qui +paraissent plus complets. + +[279] _Mémoires de Charles Perrault_, livre II. + +[280] _Documents authentiques sur les dépenses de Louis XIV_, par +Gabriel Peignot.--_Essais sur Paris_, par Sainte-Foix.--_Mémoires de +Charles Perrault_; livre II: voici le portrait que fait Perrault du +cavalier Bernin. «Il avait une taille un peu au-dessous de la médiocre, +bonne mine, un air hardi; son âge avancé et sa grande réputation lui +donnaient encore beaucoup de confiance. Il avait l'esprit vif et +brillant et un grand talent pour se faire valoir; beau parleur, tout +plein de sentences, de paraboles, d'historiettes et de bons mots dont il +assaisonnait la plupart de ses récits.» + +[281] M. Montyon, dans ses _Particularités sur les ministres des +finances_, et M. Dupont, dans son introduction aux _Fastes de la +Révolution française_, donnent quelques extraits de ce mémoire, mais +sans en indiquer l'origine. Bien que je n'en aie pas trouvé de trace +dans mes recherches, je n'ai pas cru devoir négliger ce document +très-important en raison des remontrances qu'il contient et qui font le +plus grand honneur à Colbert. D'après M. Montyon, ce mémoire commence +ainsi: «Voici, Sire, un métier fort difficile que je vais entreprendre; +il y a près de six mois que je balance à dire à Votre Majesté les choses +fortes que je lui dis hier et celles que je vais encore lui dire. Je +fais, auprès de Votre Majesté, le métier sans comparaison le plus +difficile de tous; il faut, de nécessité, que je me charge des choses +les plus difficiles et de quelque nature qu'elles soient. Je me confie +en la bonté de Votre Majesté, en sa haute vertu, en l'ordre qu'elle nous +a souvent donné et réitéré de l'avertir au cas qu'elle allât trop vite, +et en la liberté qu'elle m'a souvent donnée de lui dire mes +sentiments...» M. Dupont paraît avoir réuni deux mémoires en un seul; le +dernier serait d'une date postérieure et se rapporterait plutôt à +l'année 1670. + +[282] Ces revues donnaient lieu à des caricatures et à des libelles +qu'on affichait dans Paris. Un de ces derniers portait pour titre, au +sujet d'une revue qui devait avoir lieu à Moret, près de Fontainebleau: +«_Louis XIV donnera les marionnettes dans les plaines de Moret._» +Colbert ne craint pas d'en parler au roi dans son mémoire. Un autre +libelle, distribué dans les maisons, portait ces mots: _Parallèle des +sièges de La Rochelle et de Moret, faits par les rois Louis XIII et +Louis XIV_. «Je sais bien, dit Colbert à ce sujet, que ces sortes +d'écrits ne doivent entrer pour rien dans les résolutions des grands +princes; mais _je crois qu'ils doivent être considérés dans les actions +indifférentes qui requièrent l'approbation publique._» Que de raison +dans ce peu de mots! + +[283] Louvois, secrétaire d'État de la guerre. + +[284] _États au vrai_, par M. Eckard, d'après un manuscrit de la +Bibliothèque royale, intitulé: _Comptes des bastiments du Roy_: Fonds +Saint-Martin, 92, in-4º de 54 feuilles. Le livre de M. Eckard donne +séparément la dépense de la maçonnerie, plomberie, menuiserie, etc., +etc. + +[285] Avec son exagération habituelle, le duc de Saint-Simon estime que, +_pour Marly seul, en y ajoutant la dépense des voyages, on ne dira point +trop en parlant par milliards_. (_Mémoires_, etc., t. XII, ch. iv.) A ce +compte, Volney aurait pu porter le total de la dépense pour bâtiments à +30 ou 40 milliards. + +[286] Ce monument était situé à l'extrémité du faubourg Saint-Antoine, +sur la place dite depuis du Trône, parce qu'on y dressa un trône +magnifique pour Louis XIV et Marie-Thérèse, lorsqu'ils firent leur +entrée dans la capitale, le 20 août 1660. Dix ans après, la ville de +Paris résolut d'y faire élever un arc de triomphe. Perrault en donna les +dessins. Construit en pierre jusqu'à la hauteur des piédestaux des +colonnes, l'arc fut achevé en plâtre pour former un modèle de ce qu'il +devait être. Comme il menaçait ruine, on le démolit en 1716. Il n'en +reste plus que la gravure de Sébastien Leclerc. (_Note de M. Eckard_.) + +[287] On me saura gré de reproduire à ce sujet une note très-judicieuse +de M. Montyon. «L'Hôtel des Invalides devait-il être un palais? Était-il +plus convenable qu'il ne fût qu'un hospice bien approvisionné? Tous les +invalides devaient-ils être rassemblés? N'aurait-il pas été plus utile +qu'ils fussent dispersés dans les provinces, où ils auraient pu être de +quelque utilité, où leur entretien eût été moins dispendieux, où la +dépense de leur entretien eût versé des fonds dans des cantons qui en +manquaient? C'est M. de Louvois qui a dû peser ces questions, puisque +c'est lui qui a fondé cet établissement; il n'est pas sans vraisemblance +qu'il a sacrifié à une vanité que trop souvent Louis XIV prit pour de la +grandeur» (_Particularités sur les ministres des finances_). + +[288] Ce chiffre est approximatif. Les _États au vrai_, publiés par M. +Eckard, ne donnent pas le chiffre exact de la dépense faite au +Val-de-Grâce; seulement M. Eckard la porte à 3 millions, d'après +d'autres documents. + +[289] Le canal du Languedoc, qui a 54 lieues de longueur, coûta 17 +millions (voir au chap. suiv). Aujourd'hui, une lieue de canal coûte +environ 600,000 francs. D'après cela, il suffirait de doubler la somme +dépensée par Louis XIV pour avoir sa représentation actuelle. Au +surplus, une évaluation exacte, mathématique, me paraît impossible, et +je ne prétends donner, à ce sujet, que des indications. L'essentiel +était de rétablir le chiffre de la dépense effective, _en monnaie du +temps_. + +[290] _Mémoires pour servir à l'histoire du Languedoc_, par feu M. de +Basville, intendant de cette province. Amsterdam (_Marseille_), 1734. M. +de Basville-Lamoignon a été intendant du Languedoc de 1685 à 1710. + +[291] _Histoire du canal de Languedoc_, par les descendants de +Pierre-Paul Riquet de Bonrepos, I vol. in-8. Il existe une autre +histoire du canal de Languedoc, par le général Andréossy qui attribue à +un géomètre de ce nom, l'honneur d'avoir fait les études du canal; mais +cette assertion est positivement contraire à toutes les pièces +officielles, au témoignage de Vauban et à la correspondance de Colbert. +Répondant sans doute à quelques prétentions contemporaines, M. de +Basville dit aussi très-formellement à ce sujet que Riquet fut +l'_inventeur_, l'_entrepreneur_ et le _seul directeur_ du canal des deux +mers. + +[292] _Histoire du canal de Languedoc._ Archives du canal. + +[293] _Ibidem._ + +[294] _Recherches sur les finances_, etc., État des dépenses de l'année +1670. + +[295] _Lettre à M. Barillon_ (intendant de Picardie), _contenant la +relation des travaux qui se font en Languedoc pour la communication des +deux mers_, par M. de Froidour. Toulouse, 1672. Cette brochure, qui est +très-curieuse et dont l'_Histoire du canal de Languedoc_ donne quelques +extraits, se trouve à la Bibliothèque royale, Mss., dans le portefeuille +Fontanieu, nos 717-718, _Commerce, canaux, manufactures_, etc. M. de +Froidour, auteur de la relation dont il s'agit, était lieutenant général +au bailliage de la Fère et commissaire-député en Languedoc pour la +réformation générale des eaux et forêts. On trouve de nombreuses lettres +de lui dans la correspondance adressée à Colbert. + +[296] _Histoire du canal de Languedoc._ Archives du canal. + +[297] Arch. de la mar., _Registres des despesches_, année 1672. La +lettre précédente ne se trouve pas dans le _registre des despesches_, et +l'_Histoire du canal de Languedoc_ ne donne pas celle de Colbert au fils +de Riquet.--Pendant la plus grande partie du règne de Louis XIV, le rêve +des courtisans et des ingénieurs fut d'amener de l'eau à Versailles. On +ne saurait croire à combien de projets ce caprice du roi donna lieu. +Riquet lui-même proposa à Colbert de détourner une partie de la Loire et +de la conduire sur la montagne de Satori d'où on l'aurait dirigée à +volonté. Cette entreprise ne devait coûter, disait-il, que 2,400,000 +livres, et le traité allait être signé, lorsque Perrault, commis à la +surintendance des bâtiments, suggéra à Colbert l'idée de faire examiner +auparavant par l'Académie des Sciences si l'entreprise était praticable. +Colbert suivit ce conseil, et, sur l'avis de l'Académie qui fit faire le +nivellement des terrains avec beaucoup de soin, ce projet fut abandonné. +(_Mémoires de Charles Perrault_, livre III.) + +[298] _Mémoires pour servir à l'histoire du Languedoc_, par M. de +Basville. + +[299] _Histoire du canal de Languedoc_. + +[300] _Collection des anciennes lois françaises_, etc. C'est par erreur +que l'édit concernant ce canal y est intitulé _Édit pour la construction +du canal de Loing_. Ce n'est qu'en 1720 que le duc d'Orléans fit faire +le canal de Loing, parce que la rivière de ce nom était devenue +impraticable de Montargis à la Seine. + +[301] _Dictionnaire hydrographique de la France_, par Moithey, Paris, +1787. + +[302] _Collection des anciennes lois françaises_, etc. + +[303] En ce qui regarde les douanes, voici comment Colbert avait +lui-même formulé son système, dans un mémoire présenté au roi: «Réduire +les droits à la sortie sur les denrées et sur les manufactures du +royaume; diminuer aux entrées les droits sur tout ce qui sert aux +fabriques; _repousser, par l'élévation des droits, les produits des +manufactures étrangères_. (_Recherches sur les Finances_, etc.)--Les +deux premiers articles de ce programme sont inattaquables; on verra plus +loin les funestes conséquences qu'entraîna le dernier, tel qu'il fut +exécuté par Colbert. + +[304] _De l'Organisation industrielle de la France avant le ministère de +Colbert_, par M. L. Wolowski; mémoire lu à l'Académie des Sciences +morales et politiques, le 11 mars 1843, et inséré dans la _Revue de +Législation et de Jurisprudence_ de la même année.--_Apologie du Système +de Colbert ou Observations juridico-politiques sur les jurandes et +maîtrises d'arts et métiers_. Amsterdam, 1781 (Bibliothèque royale; F. +4480-6). Il y a à la fin du volume un _Extrait des principaux règlements +intervenus sur le fait des arts et métiers, depuis 1539 jusqu'en 1767_. + +[305] «Il y a eu à ce sujet vingt ou trente mille jugements, avis des +chambres et bureaux de commerce.... Combien de temps perdu, combien de +frais, de factums, d'animosités, de haines et de querelles pour établir +la démarcation entre un habit neuf et un vieil habit!» (_Rapport sur les +jurandes et maîtrises_, par Vital Roux, p. 24, cité par M. Wolowski.) +Les communautés de Paris, écrivait Forbonnais vers 1750, dépensent +annuellement près d'un million en procès.--Autre inconvénient. De temps +en temps, l'État aux abois créait des lettres de maîtrises et les +mettait _en parti_, comme fit Colbert en 1673, au début de la guerre. +Les fils de maîtres ne pouvant être reçus avant que la vente de ces +lettres ne fût finie, les communautés empruntaient de l'argent pour les +acheter. Puis, elles levaient des droits excessifs sur les +récipiendaires, et sur les marchandises, soit pour rembourser, soit pour +payer les intérêts. Il est telle communauté dans Paris, ajoutait +Forbonnais, qui doit quatre à cinq cent mille livres, dont la rente est +une charge sur le public, sur le commerce, et une occasion de rapines. +(_Recherches sur les Finances_, année 1672.) + +[306] _De l'Organisation industrielle avant Colbert_, etc. M. Wolowski +a, le premier, restitué son vrai sens à l'édit de 1581, édit +très-libéral relativement à ceux qui l'avaient précédé de même qu'à ceux +qui suivirent, et sur la portée duquel on s'était mépris depuis un +siècle, à la suite de Forbonnais. + +[307] _De l'Organisation industrielle avant Colbert_, etc. + +[308] _Recueil des règlements généraux et particuliers concernant les +manufactures et fabriques du royaume._ 4 vol. in-4º.--Imprimerie royale, +1730-1740. Ce recueil est exclusivement relatif aux états qui +s'occupaient de la fabrication des étoffes. Les autres états, tels que +les perruquiers, fondeurs, maçons, imprimeurs, limonadiers, menuisiers, +lapidaires, etc., etc., avaient tous leurs statuts, et ces statuts +différaient dans chaque ville. La Bibliothèque royale et celle de +l'Arsenal en possèdent une grande partie. + +[309] Il faut tout dire: Colbert ne fut pas toujours d'avis d'accorder +aux commerçants une confiance sans limites; le 28 juin 1669, il priait +M. de Souzy, intendant à Lille, d'observer «qu'en matière de commerce, +il était bien essentiel de ne pas accueillir trop facilement les +propositions des marchands, lesquels ne tendent qu'à soulager le +commerce particulier sans se soucier du général» (Biblioth. roy., Mss, +_Registre des despesches_, etc., nº 204). + +[310] _Recueil des règlements_, etc., t. II. p. 408.--_Statuts et +règlements pour la manufacture des serges d'Aumale_. + +[311] _Recueil_, etc., etc., t. I, p. 1. + +[312] _Recueil des règlements_, etc., _passim_. Voyez la table +analytique, t. IV.--_Encyclopédie méthodique_, Finances: article +_Maîtrises_. Cet article très-curieux est de Roland de la Platiere, qui +était lui-même inspecteur des manufactures et qui fut ministre pendant +la Révolution. + +[313] _Recueil des règlements_, etc., etc., t. III, p. 215 et suiv. +_Statuts et règlements pour les manufactures de drap de Carcassonne_, +etc. + +[314] _Recueil des règlements_, etc., t. I, p. 283. + +[315] _Dictionnaire portatif du Commerce_, contenant l'origine +historique de toutes les communautés d'arts et métiers, l'abrégé de +leurs statuts, etc. 1 vol. Paris, 1777.--Voir aussi dans la _Collection +des anciennes lois françaises_, à la date du mois de mars 1673, un _édit +portant que ceux qui font profession de commerce, denrées ou arts, qui +ne sont d'aucune communauté et jurande, seront établis en corps, +communauté, et qu'il leur sera accordé des statuts_. + +[316] _Recueil des règlements_, etc. _Instruction aux commis des +manufactures_, t. 1, p. 65. + +[317] _Des anciens règlements et privilèges_, par M. Renouord; _Journal +des Éconimistes_, t. VI. Août 1843.--Un grand nombre de ces largesses +n'eurent, au surplus, que des résultats négatifs. En Bourgogne, par +exemple, vainement les États alléguèrent que «la province estant propre +à la culture des terres et au vignoble, il estoit plus utile pour elle +d'avoir force laboureurs et vignerons que des artisans, et que +l'établissement des manufactures, pour estre de grands frais, seroit +difficile et sans utilité.» Colbert exigea à plusieurs reprises des +allocations de 30 à 50,000 livres pour soutenir les nouvelles +manufactures. (_Une Province sous Louis XIV_, p. 192 et 193.) On établit +donc, là et ailleurs, à grands frais, des fabriques de draps, de serges, +etc. Mais dès qu'on les abandonna à elles-mêmes, ces fabriques +tombèrent, et il n'en fut bientôt plus question. + +[318] De 1661 à 1710 seulement, les manufactures des Gobelins et de la +Savonnerie ont coûté au trésor 3,945,643 livres. (Eckard, _État au vrai +des dépenses de Louis XIV_.) Le même document porte à 1,707,148 livres +les dépenses pour manufactures établies en plusieurs villes. Les +encouragements au commerce et manufactures figurent pour 500,000 livres +par an sur la plupart des budgets des dépenses qui se rattachent à +l'administration de Colbert. (Forbonnais, _Recherches sur les +finances_.)--Au surplus, Colbert ne se dissimulait pas le mauvais coté +des encouragements. Voici ce qu'il disait à ce sujet. «Il faut observer +que les marchands ne s'appliquent jamais à surmonter par leur propre +industrie les difficultés qu'ils rencontrent dans le commerce, tant +qu'ils espèrent trouver des moyens plus faciles par l'autorité du Roy, +et c'est pour cela qu'ils y ont recours, pour tirer quelque avantage de +toute manière, en faisant craindre le dépérissement entier de leur +manufacture.» (Arch. de la mar., _Registre des despesches_, année 1671; +lettre du 2 octobre à l'intendant du Languedoc.) + +[319] _Œuvres de Louis XIV_. Mémoires historiques, aunée 1666, t. II. + +[320] _Histoire de l'économie politique_, par M. Blanqui, t. I, chap. +XXVI. + +[321] L'_estame_ est une laine tricotée à l'aiguille. + +[322] _Très-humbles remontrances au Roi par les six corps des marchands +de la ville de Paris sur le fait du commerce_, etc. (_Recherches sur les +finances_, etc., année 1661.) + +[323] Biblioth. roy., Mss. _Mémoires sur le commerce et les finances de +la France, de l'Angleterre et de l'Espagne; Commerce d'Angleterre_. 1 +vol. in-fol. suppl. franç. 1792. + +[324] _Mémoires de Jean de Witt_, t. VI, p. 182, cités par M. Blanqui, +_Histoire de l'économie politique_, t. I, chap. XXVI.--En 1646, on ne +fabriquait en France que des draps très-grossiers. A cette époque, le +roi accorda aux sieurs Binet et Marseilles un privilége de vingt ans +pour fabriquer des draps fins. Ils s'établirent à Sedan, et à +l'expiration de leur privilége, ils possédaient dans cette ville ou aux +environs, cinq ou six cents métiers dont les produits rivalisaient dès +lors avec les plus beaux draps de l'Angleterre et de la Hollande. En +1698, au contraire, le nombre des métiers de Sedan était réduit +d'environ moitié (_État de la France_, par M. de Boulainvilliers. 3 vol. +in-fol.; _Généralités de Paris et de Champagne_, article _Commerce_). +Cet ouvrage est le résumé de tous les Mémoires qui avaient été demandés +en 1698 aux intendants par le duc de Bourgogne, sur l'organisation +administrative, ecclésiastique, judiciaire, sur les ressources et la +population de leur province. + +[325] _Mémoires de l'abbé de Choisy_, liv. II.--L'extrait suivant des +_Soupirs de la France esclave_ (1er Mémoire) emprunte une grande +force des réflexions si judicieuses de l'abbé de Choisy. Il est juste de +rappeler toutefois que ce livre a été écrit, en 1698, dans un esprit +essentiellement hostile au gouvernement. «Il n'y a point de rigueurs et +de cruautés qui n'ayent été exercées par les fermiers des douanes sur +les marchands; mille friponneries pour trouver lieu de faire des +confiscations; des marchandises injustement arrêtées se perdent et se +consument. _Outre cela, certains marchands par la faveur de la Cour +mettent le commerce en monopole, et se font donner des privilèges pour +en exclure tous les autres, ce qui ruine une infinité de gens. Et enfin, +bien loin que la défense des marchandises étrangères ait bien tourné +pour le commerce, c'est ce qui l'a ruiné. On ne pense pas que l'âme du +commerce c'est l'argent, et que la vie de l'argent, c'est le mouvement. +Le commerce ne s'entretient que par le mouvement qui se fait de l'argent +d'un pays à l'autre. Nous envoyons aux étrangers nos blés, nos vins, nos +manufactures, ils nous envoyent leurs poissons salés, leurs espiceries +et leurs estoffes, et l'argent roule par ce moyen. Nous avons appris aux +étrangers un secret dont ils se servent pour nous ruiner. Nous avons +voulu nous passer de leurs estoffes de laine; ils ont trouvé moyen +d'établir des manufactures de soye et d'imiter nos estoffes; ce gui est +cause que ce commerce est entièrement ruiné, et que de sept ou huit +mille métiers qui travailloient à Tours, il n'en reste pas aujourd'hui +huit ou neuf cents._ Et tout cela par le pouvoir despotique et souverain +qui se pique de faire tout à sa fantaisie, de donner à tout un nouveau +train, et de réformer toutes choses par un pouvoir absolu. La +persécution des Huguenots, autre effet de cette puissance tyrannique, a +mis la dernière main à la ruine du commerce. Parce que ces gens étoient +exclus des charges, ils s'étoient entièrement jetés dans le commerce des +bleds, vins, manufactures; la persécution qu'on a exercée contre eux les +a obligés de se retirer, etc., etc.» + +[326] _Mémoires historiques_, par Amelot de la Houssaye. «Cela m'a été +conté, ajoute-t-il, par un maître des requêtes présent à l'assemblée.» +Au surplus, le témoignage de cet écrivain ne saurait être suspect; car +voici le jugement qu'il porte de Colbert: «De tous les ministres de +France ou étrangers à qui j'ai eu l'honneur de parler en ma vie, je n'en +ai point connu qui fussent à beaucoup près aussi habiles ni aussi +courageux que M. Colbert. C'est un témoignage que je dois à sa mémoire, +malgré tout ce qu'on a dit ou écrit contre lui.» + +[327] _Mémoires concernant les impositions et droits en France_, par +Moreau de Beaumont, t. III, p. 505. + +[328] _Tarif général des droits de sorties et d'entrées du royaume_, +1664-1667. + +[329] Arch. de la mar. _Registre des despesches_, etc. Lettre du 3 +septembre 1670. + +[330] _Ibidem._ Lettre du 29 août 1670. + +[331] Arch. de la mar., _Registre des despesches_. Lettres du 8 août +1670 et du 24 avril 1671. + +[332] _Ibidem_. Lettre du 13 novembre 1670. + +[333] _Recueil des règlements_, etc. _Arrest qui ordonne des peines +contre les marchands et ouvriers qui fabriquent et mettent en vente des +marchandises défectueuses et non conformes aux règlements._ T. I, p. +524. + +[334] _Recherches sur les finances_, année 1667. + +[335] Arch. de la mar. _Expéditions concernant le commerce de 1660 à +1683._ + +[336] Arch. de la mar. _Registres des despesches_, etc. Lettres du 27 +octobre 1671 et du 3 décembre 1672. + +[337] Biblioth. roy., Mss. _Lettres adressées à Colbert, année 1677_. +Les entrepreneurs de la manufacture de bouracan de La Ferté-sous-Jouarre +se plaignent à Colbert de ne plus vendre leurs marchandises, bien qu'ils +aient établi des magasins à Lyon, Rouen, Nismes, et que les prix soient +tombés de 70 à 55 livres, ce qui fait qu'ils perdent 10 livres par +pièce. En outre, les fonds qui leur avaient été promis, ne leur ayant +pas été payés en entier, ils demandent de suspendre leur fabrication et +de compter _de clerc à maître_, afin d'éviter leur ruine totale. + +[338] _Recherches sur les finances_, etc., année 1667. + +[339] _Recueil des règlements_, etc., t. II, p. 228. + +[340] Je ne voudrais pas médire d'Isaac Vossius, mais je dois constater +que les pensions aux savants étrangers avaient été supprimées avant +1680. + +[341] _Recherches et considérations sur la population en France_, par +Moheau. 1 vol. Paris, 1778.--_La Dîme royale_, par Vauban. _Collection +des principaux économistes_, t. I, p. 121, édition Guillaumin.--_De la +Balance du Commerce et des Relations commerciales extérieures de la +France à la fin du règne de Louis XIV et à la Révolution_; par Arnould. +L'auteur de cet ouvrage donne à ce sujet quelques renseignements assez +curieux, un peu hasardés, peut-être, dans certaines parties, et que je +reproduis avec toute la réserve que commandent les travaux statistiques +de ce genre. + + A la fin A l'époque + du XVIIe siècle. de la Révolution. + + Population de la France, d'après les Mémoires + des intendants 20,093,000 hab. 24,677,000 hab. + Contributions (_non compris les sommes + votées par les pays d'États pour leur + administration intérieure_) 260,748,000 livr.[*] 568,000,000 livr. + Estimation du numéraire effectif de la + France 800,000,000 » 2,000,000,000 » + Valeur du produit territorial et de + l'industrie en France 1,984,800,000 » 3,400,000,000 » + Dépenses générales de la France 304,670,000 » 633,213,000 » + + Montant de la dette publique + de la France 4,500,000,000 » 4,132,000,000 » + +En 1700, la contribution de chaque individu aux dépenses générales du +royaume, en calculant cette contribution d'après la valeur de l'argent +en 1790, était évaluée à 12 livr. 13 s. (environ 7 livres, _monnaie du +temps_). + +En 1790, cette contribution s'élevait à 22 livr. 15 s. + + (_Balance du Commerce_, etc., t. III, tableau xv.) + +Elle est aujourd'hui de 40 francs environ par individu. + +[*] D'après la valeur de l'argent en 1790; c'est-à-dire que les sommes +du temps ont été presque doublées: le marc d'argent ayant valu 30 livres +en 1700 et 53 livres 10 sous en 1790. Même observation pour les autres +sommes de cette colonne. + +[342] _Collection des anciennes lois françaises_, etc. + +[343] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., lettre du 15 +août 1671. + +[344] _Recherches sur les finances_, année 1666. + +[345] _Collection des anciennes lois françaises_, etc. + +[346] _Œuvres de Louis XIV._ t. II, p. 238.--_Instructions pour le +Dauphin._ + +[347] _Recueil des arrêtés de M. le P. P. de Lamoignon_. Lettre de M. +Auzannet, avocat, du 1er décembre 1669.--Cette lettre se trouve, +comme appendice, à la fin du _Recueil des arrêtés_. + +[348] _Recueil des arrêtés_, etc., t. I. _Vie de M. de Lamoignon._ + +[349] Biblioth. roy., Mss. _Journal des bienfaits du Roy_, année 1667. + +[350] _Collection des anciennes lois franç._, etc. Ces diverses +ordonnances s'y trouvent en entier. + +[351] Rapport de M. Roy à la Chambre des Pairs sur le _Code forestier_, +1827.--_Notice historique sur la vie de Colbert_, par M. +d'Audiffret.--_Hist. financière de la France_, etc., ann. 1669. + +[352] Un premier essai avait été tenté en 1558; mais il paraît qu'il ne +réussit pas. Voir à la Bibliothèque royale, Mss., un volume du fonds +_Cinq cents de Colbert_, nº 252, p. 186. Il y est question de +l'établissement des lanternes à Paris, le 14 novembre 1558, _au lieu des +flambeaux qui ne s'allumaient précédemment que dans les cas de +nécessité_. + +[353] _Collection des anciennes lois françaises_, etc. + +[354] Biblioth. roy., Mss, _Lettres adressées à Colbert_. + +[355] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., 1671. + +[356] _Collection des anciennes lois françaises_, etc. + +[357] _Recueil des règlements de police_, par M. Peuchet.--_Collection +des anciennes lois françaises, etc._ + +[358] _Siècle de Louis XIV_, chap. XXVI. + +[359] _Collection des anciennes lois françaises_, etc. + +[360] Arch. de la mar., _Registre des ordres du Roy._--_Hist. de la +mar._, par M. Eugène Sue, pièces justif.--_Règlement du Roy qui conserve +à M. Colbert, contrôleur général des finances, le détail et le soin +qu'il avait déjà pour la marine, les galères, le commerce, etc., etc., +et laisse à M. de Lionne les expéditions à faire en conséquence._ + +[361] Arch. de la mar., _Registre des ordres du Roy_, 1669.--_Histoire +de la marine, etc._--_Règlement concernant les détails dont M. Colbert +est chargé, etc._--Voir, à la fin de ce volume, pièces justif., nº VIII. + +[362] Biblioth. roy., Mss. _Registre des despesches_, etc., 1669, nº +204. + +[363] _Collection des lois maritimes antérieures au XVIIIe siècle_, +par M. Pardessus, t. IV, note de la page 536.--_Journal des +Économistes_, t. II, 1842, p. 255 et suiv; _Note sur les consulats_, par +M. F. de Lesseps. + +[364] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., etc., année +1670. «_Mémoire pour former l'instruction de M. Delahaye-Vantelet, s'en +allant à Constantinople en qualité d'ambassadeur du roi vers le +Grand-Seigneur_.» Ce mémoire, qui contient l'historique complet du +commerce français dans le Levant antérieurement à 1660, est des plus +curieux. Il est transcrit comme renseignement sur le registre de 1670 et +ne porte pas de date. M. Delahaye était ambassadeur à Constantinople en +1660. + +[365] Biblioth. roy., Mss. _Registre des despesches_, etc., 1669, nº +204. «_Mémoire du Roy sur ce que les consuls de la nation françoise +establis dans les pays estrangers doivent observer, pour en rendre +compte à Sa Majesté par toutes les occasions_.» Ce mémoire a été +reproduit par Forbonnais. Il y a au commencement du registre de 1669 +plusieurs documents intéressants sur les consulats, entre autres un +mémoire sur la valeur et le revenu de ceux du Levant. Ce qui suit en est +extrait. + + CONSTANTINOPLE. Il n'y a point de consul; c'est M. l'ambassadeur qui en + fait les fonctions et en retire les émoluments, ce qui semble avilir la + dignité de l'ambassadeur. + + _En marge du mémoire, de la main de Colbert_: «Le sieur Robolly fera + cette fonction en son absence, jusqu'à ce que l'on y aye pourveu.» + + SMIRNE. Le prix de la charge de consul est évalué à 24,000 liv. + + ALLEP. id. id. 24,000 liv. + + SEYDE. Affermé 2,400 fr. par an. + + ALEXANDRIE. Affermé 12,000 fr. par an; + + _Satalie._ Affermé 12,000 fr. par an, etc., etc. + +Avant 1669, le consul français à Livourne percevait les droits suivants: + + Pour chaque tartane de 400 à 800 quintaux 10 liv. + Pour chaque barque de 800 à 1500 quint 15 + Pour chaque polacre de 1500 à 3000 quint 30 + Pour chaque navire de 3000 à 5000 quint 45 + Au-dessus de 5000 quintaux 60 + Droit de sceau 1 10 s. + +En 1669, Colbert réduisit ces droits comme il suit: + + De toute sorte de tartanes 5 + De toute sorte de barques 7 10 + De toute sorte de polacres 10 + De toute sorte de navires 15 + Droit de sceau 1 10 + +C'était donc une diminution de moitié dans tous les cas, et quelquefois +des deux tiers. + +[366] Biblioth. roy., Mss. _Registre des despesches_, etc., année 1669. +_Estat du commerce du Levant, contenant les raisons du mauvais estat +auquel il est réduit et les remêdes que l'on pourroit y apporter_. + +[367] Arch. de la mar. _Registre des despesches_, etc., année 1770. + +[368] C'était un droit perçu à Marseille et dans le Levant sur les +navires faisant le commerce des échelles. Son nom lui vint sans doute du +mot français _côte_, autrefois _cotte_. Ce droit ne figure pas dans le +_Dictionnaire des finances_, de l'Encyclopédie méthodique. + +[369] _Registre des despesches_, etc., 1669.--_Collection des anciennes +lois françaises_, etc.--Une déclaration du mois de novembre 1662 avait +accordé la franchise au port de Dunkerque. Bayonne était également port +franc, mais cette franchise n'était pas aussi étendue qu'à Marseille et +à Dunkerque. + +[370] Biblioth. roy., Mss. _Registre des despesches_, etc., année +1669.--_Marseille et les intérêts nationaux qui se rattachent à son +port_, par M. S. Berteaut, t. Ier, p. 22.--Au lieu de cela, le droit +de cottimo fut augmenté par la suite, et un arrêt du 25 septembre 1721 +chargea la Chambre de commerce de Marseille de percevoir les droits de +_cottimo_ et de _consulat_ sur les marchandises du Levant, afin de +pourvoir aux appointements des consuls et aux dépenses extraordinaires +des consulats de Smyrne, Tripoli, Le Caire, Alep, etc. (_Collection de +décisions nouvelles relatives à la jurisprudence_, par Denisart. Paris, +1751.) + +[371] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., année 1671. +Lettre du 31 mai. + +[372] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., août 1671, p. +73 et suiv. + +[373] _Recueil des traités de commerce et de navigation, etc._, t. II, +p. 468 et suiv. + +[374] _Mémoires pour servir à l'histoire du Languedoc_, par M. de +Basville.--Cependant, +en 1716, les exportations de la France pour le levant ne s'élevaient +encore qu'à 2,776,000 liv. + +A la même époque, les importations étaient de 3,449,000 + +En 1788, les exportations s'élevaient à 19,639,000 + +Id. les importations à 38,936,000 + +Excédant, à cette dernière époque, des importations +sur les exportations 19,297,000 + +(_De la Balance du Commerce_, etc., t. III, tableau nº xi.) + +[375] C'était en général et principalement par les draperies que la +France payait ses achats de denrées du Levant. Châlons rivalisait avec +les villes du Languedoc; Provins était renommée pour ses couvertures[*]; +Reims pour ses toiles et ses serges; Paris et Saint-Denis avaient leurs +fabriques et leurs dépôts de draperie, dont les assortiments entraient +également dans les cargaisons pour les pays d'outre-mer, etc., etc. +(_Histoire du Commerce entre le Levant et l'Europe, depuis les croisades +jusqu'à la fondation des colonies d'Amérique_, par M. G.-B. Depping, t. +I, p. 311.) + +[*] Au XIVe siècle, Provins avait jusqu'à trois mille deux cents +métiers en draperie. Voyez le règlement de Charles VI de l'an 1399. +(_Ordonnances des rois de France_, t. VIII.) + +[376] Encyclopédie méthodique, _Finances_, art. _Offices_.--_Collection +des édits et arrêts sur les parties casuelles_. 1 vol, +in-4º.--_Œconomies royales_, par Sully. + +[377] _Esprit des Lois_, liv. V, chap. XIX. + +[378] _Recherches sur les finances_, années 1614 et 1615. + +[379] On lit dans le même chapitre qu'il ne faut point de Censeurs dans +les monarchies, parce qu'elles sont fondées sur l'honneur et que la +nature de l'honneur est d'avoir pour Censeur tout l'univers. Pourquoi +craindre alors que _l'indigence et l'avidité des courtisans fissent +profit des emploi_? Tout cela est bien spécieux. + +[380] _Recherches sur les finances_, année 1664. + +[381] _Collection des anciennes lois françaises_, +etc.--_Supernuméraires_, au-dessus du nombre. + +[382] _Œconomies royales, etc._, par Sully.--_Recherches sur les +finances, etc._, années 1601 et 1602. + +[383] _Ibidem_, année 1634. + +[384] _Ibidem_, année 1665. + +[385] _Collection des anciennes lois françaises_, etc. + +[386] Dans le Dauphiné, province de taille réelle, les propriétés +étaient évaluées à cinq mille feux, dont quinze cents étaient exempts +des tailles: c'est près d'un tiers. (_Note de M. de Montyon. +Particularités_, etc., etc.) + +[387] M. de Montyon fait toutefois au sujet de cette opération une +observation fort juste. La généralité de Montauban était un _pays +d'élection_. On nommait ainsi les pays qui n'avaient pas d'assemblée +provinciale pour consentir ou discuter les impôts qu'il plaisait au roi +d'y établir. A ce titre, elle se trouvait très-surchargée d'impôts, et +l'établissement de la taille réelle, au moyen du cadastre, vint ajouter +encore à ceux déjà fort lourds qu'elle avait peine à payer. M. de +Montyon fait connaître aussi que Colbert avait demandé aux intendants +des provinces de _taille réelle_ un projet de reconstitution de cet +impôt, projet qui allait être mis à exécution lorsque ce ministre +mourut. Il n'en fut plus question depuis. + +[388] _Recherches sur les finances_, année 1664. + +[389] Encyclopédie méthodique: _Finances_, art. _Cadastre_. + +[390] Biblioth. roy., Mss. _Registre des despêches_, etc., année 1669, +nº 204.--_Recherches sur les finances_, année 1664. + +[391] Arch. de la mar. _Registre des despesches_, etc., année 1670. + +[392] _Collection des anciennes lois françaises_, etc. + +[393] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., année 1671. +Lettre du 30 novembre. + +[394] _Collection des anciennes lois françaises_, etc. + +[395] _Collection des anciennes lois françaises_, etc.--On lit dans une +lettre de Louis XIV à Colbert, du 7 mars 1669: «Je fais état d'envoyer +le sieur de Garsaut en Angleterre, non-seulement pour y acheter quelques +chevaux pour moi, mais encore pour y observer tout ce qui se pratique +dans les haras de ce royaume, etc., etc.» (_L'Ombre du grand Colbert_, +par Lafont de Saint-Yonne, p. 100.) + +[396] En 1665, le sel fut diminué d'un écu par minot (100 livres); en +1667, on exempta de l'impôt vingt-deux greniers (arrondissement +comprenant plusieurs communes); en 1668, autre diminution; en 1674, +augmentation de 30 sous à cause de la guerre; en 1678, diminution de ces +30 sous; en 1680, ordonnances sur le fait des gabelles qui remédièrent à +un très-grand nombre d'abus, abrégèrent les procédures et firent cesser +presque entièrement les procès tant en première instance que d'appel. + +Quoi qu'il en soit, l'impôt du sel n'en était pas moins très-élève, car +il rapportait à cette époque près de 24 millions. En 1668, le prix du +minot fut fixé à 30, 35, 37, 38, 40, 41 et 42 livres, suivant la +position des greniers à sel, ce qui faisait de 6 à 8 sous la livre. Et +il ne fallait pas songer à échapper à cet impôt, _même en se privant de +sel_; car dans les pays dits de _grande gabelle_, qui comprenaient les +neuf dixièmes de la France, la loi fixait la quantité que chaque +individu devait en consommer! On lit dans un mémoire au roi, écrit de la +main même de Colbert: «Si Sa Majesté se résolvoit de diminuer ses +dépenses et qu'elle demandât sur quoi elle pourroit accorder des +soulagements à ses peuples, mon sentiment seroit: + +«De diminuer les tailles et de les mettre en trois ou quatre années à 25 +millions; + +«_De diminuer d'un écu le minot de sel;_ + +«Abolir la ferme du tabac et celle du papier timbré, qui sont +préjudiciables au commerce du royaume; + +«Diminuer le nombre des officiers autant qu'il sera possible, parce +qu'ils sont à charge aux finances, aux peuples et à l'État, etc., etc.» +(_Recherches sur les finances_, année 1683.--Encyclopédie méthodique, +art. _Gabelles_.) + +[397] _Notice sur la vie de Colbert_, par M. le marquis d'Audiffret. + +[398] _Recherches sur les finances_, année 1683; _Mémoire au roi_. + +[399] Voici ce qu'on lit à ce sujet dans l'_Histoire de l'Administration +en France_, par M. Costaz, t. I, p. 62: «Avant Colbert, la plupart des +grandes routes étaient impraticables; après les avoir fait réparer, il +en fit ouvrir de nouvelles. Ce n'est point lui qui a imaginé les +corvées.... Loin de là il a manifesté plusieurs fois l'intention de les +abolir aussitôt que les circonstances le permettraient.... Bien que le +canal de Bourgogne n'ait été commencé qu'après sa mort, on lui doit +néanmoins l'idée de le construire. Il établit au Roule une pépinière +pour les parcs et jardins des maisons royales. Des encouragements qu'il +a accordés ont fait multiplier les mûriers.» A l'exception des grandes +routes, je n'ai rien trouvé dans mes recherches qui soit relatif aux +divers objets mentionnés par M. Costaz, sans indication des sources +historiques où il a puisé; mais le champ de l'administration de Colbert +est si vaste et les documents qui s'y rapportent sont si éparpillés, si +nombreux, qu'il y aura longtemps encore à découvrir et à glaner. + +[400] _Œuvres de Louis XIV_, t. I, p. 150. + +[401] _Histoire de l'économie politique_, par M. le vicomte A. de +Villeneuve-Bargemont; t. 1, chap. XV, p. 418. + +[402] _Lettre de M*** sur l'imputation faite à M. Colbert d'avoir +interdit le commerce des grains_; Paris, 1763.--Cette lettre, curieuse +par les recherches auxquelles l'auteur s'est livré, est signée +_d'Éprémesnil_. Biblioth. roy., F, 1125--D. 3. + +[403] Contenance du muid: 18,72 hectol. + +[404] Biblioth. roy. Mss. _Lettres adressées à Colbert_, année +1677.--Édit du 6 octobre. + +[405] Dans ses _Recherches et considérations sur les finances_, année +1662, Forbonnais avait d'abord nettement blâmé le système de Colbert sur +les grains. Plus tard, ce système ayant été attaqué avec beaucoup de +violence dans l'_Encyclopédie_, Forbonnais, sans revenir tout à fait sur +sa première opinion, se montra beaucoup plus disposé à excuser l'erreur +de Colbert. Voir ses _Principes et observations économiques_, IIIe +partie. Dans cet ouvrage, Forbonnais abandonne ses propres chiffres sur +le prix des blés, conteste absolument ceux de Boisguillebert, et adopte +ceux donnés par Dupré de Saint-Maur dans son _Essai sur les monnaies_. +Ces derniers sont en effet un peu moins défavorables à l'administration +de Colbert. Postérieurement, l'auteur _de la Balance du Commerce_ a +relevé le prix du blé de première qualité, en s'appuyant, d'un côté, sur +les chiffres de Dupré de Saint-Maur, de l'autre sur ceux de Messance, +dans ses _Réflexions sur la valeur du blé en France_, qui font suite à +ses _Recherches sur la population_, et il est arrivé aux résultats +suivants. Le calcul a été fait par lui d'après la valeur du prix de +l'argent en 1789, soit environ 54 livres le marc. + + Prix moyen du blé de première qualité de 1643 à 1652 35 liv. 14 s. 1 d. + -- de 1653 à 1662 31 12 2 + -- de 1663 à 1672 23 6 11 + -- de 1673 à 1682 25 13 8 + -- de 1683 à 1692 22 0 4 + -- de 1693 à 1702 31 16 + -- de 1703 à 1712 23 17 1 + du Commerce_, etc. t. III, tableau XVI.) + +Il ne sera pas inutile de rappeler à cette occasion que le prix du marc +d'argent a été + + de 1641 à 1678 de 26 liv. 10 s. + de 1679 à 1689 de 29 6 11 d. + de 1690 à 1714 de 30 10 11 + de 1714 à 1772 de 31 18 3 + de 1775 à 1794 de 53 9 5 + de 1803 à 1834 de 53 fr. 57 cent. + de 1835 à 1845 de 83 84 + +(_Précis historique de la marine française_, par M. Chassériau, t. I; +pièces justificatives.) + +[406] Biblioth. roy., Mss. _Registre des despesches_, etc., année 1669, +nº 204. + +[407] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., année 1670. + +[408] Biblioth. roy., Mss. _Lettres adressées à Colbert_, année 1675. + +[409] Biblioth. roy., Mss. _Lettres adressées à Colbert_; année 1675, à +sa date. + +[410] _Recherches sur les finances_, etc., année 1681. + +[411] Cependant en Angleterre, vers la même époque, c'est-à-dire de 1689 +à 1764, non-seulement la loi permit l'exportation des grains, mais elle +accorda une prime d'exportation de 5 schillings par _quarter_ (un peu +moins de trois hectolitres). Voici comment un écrivain anglais +contemporain, John Nichols, décrit les résultats de cette mesure: «Tant +que l'Angleterre n'a songé à cultiver que pour sa propre subsistance, +elle s'est trouvée souvent au-dessous de ses besoins, obligée d'acheter +des blés étrangers; mais depuis qu'elle s'en est fait un objet de +commerce, sa culture en a tellement augmenté qu'une bonne récolte peut +la nourrir cinq ans.» (_Revue des deux mondes_, 1er décembre 1845; +_Question des céréales_, par M. C. Coquelin.) Toutefois, cette +exportation avec prime n'était autorisée, en Angleterre, que lorsque le +prix des grains avait atteint un chiffre déterminé par la loi. (_Théorie +du Commerce_, par Ustaritz, chap. XXVIII.) + +[412] Vauban, _la Dîme royale_, p. 34 et 35 des _Économistes financiers +de XVIIIe siècle_; édition Guillaumin. + +[413] _Lettre à M..., sur l'imputation faite à M. Colbert_, etc., etc. + +[414] _Arch. curieuses de l'hist. de France_, par MM. Cimber et Danjou. +Ire série; t. XIV; Règne de Henri IV.--Voici le titre de la brochure +qui renferme le procès-verbal très-sommaire de cette assemblée: _Recueil +présenté au Roy de ce qui s'est passé en l'assemblée du commerce, au +Palais, à Paris_; faict par Laffemas, controlleur général du dit +commerce. Paris, 1604.--Il y a dans le même recueil plusieurs autres +opuscules de Laffemas sur le commerce. + +[415] _Recherches sur les finances_, etc., années 1607, 1626 et 1700. + +[416] _Recherches sur les finances_, etc., année 1670. + +[417] Biblioth. roy., Mss. _Registre des despesches_, année 1669, nº +204.--_Recherches sur les finances_, année 1669. + +[418] _Esprit des Lois_, liv. XX, chap, xxi. + +[419] _Recherches sur les finances_, années 1669 et 1701.--_Collection +des anciennes lois françaises_, etc. + +[420] Arch. de la mar. _Registre des despesches_, année 1670.--On a dû +trouver étrange de voir Colbert écrire à des premiers présidents, à des +archevêques, à des évêques, pour des affaires purement commerciales. Ces +renversements d'attributions se présentent très-fréquemment lorsqu'on +parcourt sa volumineuse correspondance. Sans doute, Colbert choisissait +dans chaque province, dans chaque localité, le fonctionnaire le plus +intelligent, le plus dévoué, et c'est à lui qu'il s'adressait pour +toutes les affaires, quelle qu'en fût la nature, au succès desquelles il +portait un intérêt particulier. + +[421] _Collection des anciennes lois françaises_, etc. + +[422] _Recherches sur les finances_, années 1673 à 1678.--_Histoire +financière de la France_, par M. Bailly, année 1666. + +[423] _Recherches sur les finances_, années 1673 à 1678. + +[424] _Histoire financière_, etc., année 1666. + +[425] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., année 1670. + +[426] _Ibidem._ + +[427] Arch. de la mar. _Registre des despesches_, année 1670. + +[428] Voir, pour le commerce de la France avec l'Espagne, une +instruction de Colbert, du 29 septembre 1681, à M. de Vauguyon, +ambassadeur extraordinaire à Madrid. _Pièces justificatives_; pièce nº +IX. + +[429] Rien de plus variable, au surplus, que les évaluations de ce +genre. Ainsi, dans la _Statistique de la France_, M. Moreau de Jonnès a +estimé le numéraire actuel de la France à 2,860,000,000, dont un tiers +en or, deux tiers en argent, et 52 millions de francs en cuivre. J'ai +adopté le chiffre de 4 milliards, parce qu'il m'a paru se rapprocher +davantage de la vérité. C'est Forbonnais qui a évalué le capital +circulant de la France en 1683 à 500 millions. En 1690, le financier +Gourville l'estimait dans ses Mémoires à 400 millions seulement. Suivant +lui, il y avait aussi à cette époque pour 100 millions de vaisselle et +d'orfévrerie dans Paris et autant dans les provinces. Il paraît +qu'anciennement, et même encore vers le milieu du XVIIe siècle, la +monnaie d'or était très-abondante relativement à celle d'argent. Un des +articles de l'édit sur les _carrosses à cinq sols_, rendu en janvier +1662, invita le public à ne pas payer avec de l'or, afin de ne pas +retarder le service par l'obligation de changer. Il est vrai que la +pistole valait alors 11 livres et l'écu d'or 5 livres 14 sous. On lit en +outre dans une lettre de l'ambassadeur de Hollande à Paris, du 3 avril +1663, à Jean de Witt; «Il y a ici un grande disette d'espèces, surtout +de celles d'argent, _en sorte que l'on ne paie qu'en or_.» (_Lettres et +négociations entre Jean de Witt_, etc.) On expliquait cette abondance +par la faiblesse du titre de la monnaie d'or. + +[430] _Dictionnaire de la noblesse_.--_Histoire de la Marine_, par M. +Eugène Sue.--Biblioth. roy., Mss. + +[431] C'est, celui qui avait d'abord été chevalier de Malte, puis +grand'croix de l'ordre et général des galères. Suivant Sandraz de +Courtilz, «il aurait mal rempli les devoirs de cette dignité; car, un +jour, ayant trouve en calme trois vaisseaux de Tripoli, il n'osa les +attaquer avec sept galères qu'il commandait; ce qui l'aurait perdu, si +le crédit du marquis de Seignelay, son frère, ne l'eût tiré d'affaire. +Il quitta depuis le service de mer et tâcha si bien de réparer cet +affront qu'il se fit tuer à la tête du régiment de Champagne dont il +était colonel.» (_Vie de J.-B. Colbert._) + +[432] _Dictionnaire de la noblesse_; article _Colbert_. + +[433] _Histoire de la Marine_, etc.--Biblioth. roy., Mss, _Inventaire +fait après le décedz de monseigneur Colbert_, Fonds dit _suite de +Mortemart_, 34.--_Mémoires de l'abbé de Choisy_; liv. II. + +[434] Dans ses _Recherches sur les finances_, année 1670, Forbonnais a +publié l'instruction pour le voyage de Rochefort et celle que le marquis +de Seignelay rédigea pour lui-même avant d'entreprendre le voyage +d'Angleterre et de Hollande. De son côte, M. Eugène Sue a publié, dans +son _Histoire de la Marine_, l'instruction de Colbert à son fils _pour +bien faire la commission de sa charge_. L'_Instruction pour le voyage en +Italie_ est inédite. Elle se trouve à la Biblioth. roy., Mss. _Colbert +et Seignelay_; cote 16, pièce 1, et aux Archives de la marine, _Registre +des despesches_, etc., année 1671, t. I, p. 59 et suiv., à la date du 31 +janvier.--Le mémoire pour le voyage de Rochefort est reproduit en entier +aux pièces justificatives; pièce nº X. + +[435] En même temps, Colbert lui remit un mémoire, dont l'original +existe à la Bibliothèque royale. Il est intitulé: _Mémoire pour mon +fils, à son arrivée en Angleterre_. Il se compose de 6 pages +manuscrites, en entier de la main de Colbert. (_Colbert et Seignelay_; +cote 16, pièce 6). Le mémoire, très-détaillé, contient l'énoncé de tous +les différents points relatifs à la marine qui devaient fixer +l'attention et l'examen de son fils, tant sur le personnel que sur le +matériel. + +[436] L'instruction pour le voyage en Italie est reproduite en entier +aux pièces justificatives; pièce Nº XI. + +[437] Colbert entendait par là les diverses fonctions dont il était +chargé, celles de contrôleur général exceptées. On verra un peu plus +loin en quoi elles consistaient.--Cette _instruction_ appartient à la +Bibliothèque royale; Mss.; _Colbert et Seignelay_, _côte_ 16, pièce nº +17. C'est un cahier de douze pages très-serrées, écrites en entier à +mi-marge de la main de Colbert et d'une écriture extrêmement difficile à +lire. M. Eugène Sue a donné cette pièce avec l'orthographe actuelle. Je +rétablis ici textuellement l'orthographe du manuscrit.--Cette +instruction est reproduite en entier aux pièces justificatives; pièce nº +XII. + +[438] M. de Marca était un prélat très-savant, fort estimé de Colbert, +qui le fit nommer de l'archevêché de Toulouse à celui de Paris, où il +mourut peu de temps après. + +[439] C'est toujours la même préoccupation et la même erreur. Colbert +voulait que la France produisît _absolument tout ce qui lui était +nécessaire_, qu'elle n'eût besoin de personne. Rien de mieux sans doute +pour les manufacturiers privilégiés. Mais que devenaient, à ce compte, +les propriétaires, principalement ceux des pays de vignobles? Ils furent +ruinés, et avec eux, par suite des représailles et de la guerre qui s'en +suivit, la France entière. Il en est des peuples et des royaumes, comme +des individus; les uns et les autres ont leurs aptitudes, leurs facultés +naturelles. Demander à _tout_ peuple, indistinctement, qu'il suffise à +_toutes_ ses consommations, c'est vouloir en quelque sorte que _tout_ +homme puisse être également bon médecin, géomètre, statuaire, +mécanicien, etc., etc., à volonté. En résumé, Colbert a sacrifié, sans +le vouloir, les manufactures naturelles de la France, c'est-à-dire ses +terres à blés et à vignes, à un certain nombre d'industries parasites, +artificielles, dont l'acclimatation dans le royaume, à grand renfort de +tarifs, fut cause que les États d'où nous tirions précédemment, avec des +avantages réciproques, les produits de ces industries, ne voulurent plus +ni de nos blés ni de nos vins, ou les frappèrent, à leur tour, de tarifs +à peu près prohibitifs. + +[440] Biblioth. roy., Mss. _Colbert et Seignelay; cote 16, pièce 20_. Ce +mémoire a été aussi publié par M. Eugène Sue, mais avec l'orthographe +actuelle. Quelques mots, très-difficiles à lire, avaient été mal rendus; +je les ai rétablis conformément au manuscrit, sauf deux passages +complètement illisibles (_Voir plus bas_). + +[441] M. de Terron (Colbert de Terron) était cousin du ministre et +intendant de marine à Rochefort. + +[442] Il semble résulter de cette pièce que, postérieurement à +l'instruction de Colbert, et dans l'intervalle du temps où elle fut +rédigée à l'époque où fut fait le mémoire du marquis de Seignelay, le +travail avec le roi pour les affaires qui concernaient la marine, aurait +eu lieu deux fois par semaine, le lundi et le vendredi. + +[443] Lorsqu'une lettre était écrite par Colbert lui-même, on +l'indiquait sur les _Registres des despesches_ par les mots en marge: +_De la main de Monseigneur_. Tous ces registres portent également, en +marge de chaque lettre, le visa de Colbert ou de son fils. + +[444] Ce ne sont pas les mots textuels; mais il est impossible de rendre +de cette phrase autre chose que le sens. + +[445] Même observation que pour la note précédente; seulement, ici, le +sens même n'est pas très-clair. + +[446] Arch. de la mar. _Registre des despesches_, 1672. + +[447] Biblioth. Roy., Mss. _Colbert et Seignelay_; cote 17, pièce +7.--Cette lettre n'est pas de la main même de Colbert, mais elle est +signée de lui.--Il y a, dans la cote 17 et dans les suivantes, plusieurs +autres lettres sur le même objet. + +[448] Manuscrit autographe de Colbert, cité en entier dans un travail +intitule _Cromwell et Mazarin_, par M. P. Grimblot; _Revue nouvelle_, +numéro du 15 novembre 1845.--J'en reproduis ici les passages les plus +importants. + +[449] _Recueil des traités de commerce et de navigation_, etc., etc., +par MM. de Hauterive et de Cussy, t. II; _France--Angleterre_, p. 9 et +suiv. + +[450] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., année 1672, p. +93 et suiv. + +[451] _Lettres et négociations entre J. de Witt_, etc., etc., t. III, p. +71. + +[452] Biblioth. roy., _Registre des despesches concernant le commerce_, +année 1669, nº 204. Les autres lettres dont il est question un peu plus +haut se trouvent dans le même registre, aux dates indiquées. + +[453] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., année 1670. + +[454] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, année 1671, t. II, p. +50 et suiv., année 1672, t. 1, p. 93 et suiv. _Mémoire du Roy servant de +réponse au projet de traité de Commerce entre la France et l'Angleterre, +mis entre les mains du sieur Colbert, ambassadeur de Sa Majesté près du +Roy de la Grande-Bretagne, par milord Arlington.--Éclaircissements sur +les demandes faites par les commissaires du Roy de la Grande-Bretagne +pour le traicté de commerce, du 4 avril 1672._ + +[455] Biblioth. roy., Mss. _Mémoires sur le commerce et les finances de +la France, des Colonies, de l'Angleterre et de l'Espagne_. 1 vol. +in-fol. suppl. fr., nº 1792.--Voir, au sujet du ce manuscrit, la note 2 +de la p. 136, chap. IV. + +[456] Relativement à cette conséquence naturelle et pour ainsi dire +forcée de l'augmentation des droits, on trouve dans la correspondance de +Colbert les assertions les plus contradictoires. Je me bornerai à en +signaler quelques-unes. + +Le 30 août 1669, Colbert écrit à l'intendant de Rochefort: «_Il ne faut +pas estre trop exigeant avec les Anglois, au sujet des droits sur les +marchandises. Il ne faut pas obliger les étrangers à chercher les moyens +de se passer de nos vins_.» + +Le 13 septembre 1669, à M. de Pomponne: «_La diminution du commerce dont +se plaint M. de Witt est la même partout_.» + +Le 19 décembre 1669, au même: «_Il s'est plus enlevé de vin que jamais +dans le mois de novembre_.» + +Le 27 décembre 1669, au même: «_A l'égard du commerce, je ne trouve +point qu'il diminue en France, en sorte que je vois clairement la +diminution de celui de Hollande, ce qui est une matière de +consolation_.» + +Le 19 mars 1671, au même: «_Les efforts des États pour se passer de nos +vins et eaux-de-vie n'ont eu d'autre effet que de faire enchérir de 10 +livres, depuis un mois, la barrique d'eau-de-vie, c'est-à-dire qu'avant +leurs défenses on ne la vendait que 46 livres et qu'elle en vaut 56, et +même il s'en charge beaucoup plus, avec cette différence que les +vaisseaux sont anglois, danois ou hambourgeois_.» + +Puis, huit jours après cette lettre, le 27 mars 1671, Colbert écrit à un +de ses agents à Bordeaux: «_Pourvu que la diminution qu'il y a cette +année de l'enlèvement des vins et eaux-de-vie ne provienne que de la +stérilité de la dernière année, il y a lieu de s'en consoler... J'ai +peine à croire que les Hollandois se puissent passer de nos vins et +eaux-de-vie, ni puissent en diminuer l'achat_.» (Biblioth. roy. et Arch. +de la mar., _Colbert et Seignelay_, cote 7, pièce 27; _Registre des +despesches_, etc., années 1669 et 1671.) Convaincu de la bonté de son +système, Colbert se débattait contre les faits qui le contrariaient, les +attribuait à d'autres causes; à plus forte raison cherchait-il à faire +prendre le change aux instruments de ses desseins, afin qu'ils le +servissent mieux. On a déjà vu plusieurs preuves du cette tactique; ici, +la contradiction est patente et résulte du texte même de sa +correspondance. D'ailleurs, il est évident que l'élévation des droits +d'entrée dont les draps de Hollande et d'Angleterre avaient été frappés +en 1667 ne pouvait avoir pour résultat, comme il l'assurait à M. de +Pomponne, d'augmenter le débit de nos eaux-de-vie et de nos vins. + +[457] Biblioth. roy. Mss, _Mémoires sur le commerce_, etc. + +[458] Ces idées de liberté dataient, au surplus, de beaucoup plus loin. +On en jugera par le titre d'une brochure publiée, il y a plus de deux +siècles, sous ce titre: _le Nouveau Cynée ou Discours des occasions et +moyens d'establir une paix générale et la liberté du commerce par tout +la monde_, Em.Cr.P. Paris, 1623. (Biblioth. roy., Mss.) Cette brochure, +très-curieuse, se trouve dans le _Portefeuille Fontanieu_, nos 580 et +581. L'extrait suivant de la table des matières donnera une idée de la +tournure d'esprit de l'auteur, dont l'abbé de Saint-Pierre n'a fait, en +quelque sorte, que développer le thème principal. + +«Assemblée générale de tous les souverains nécessaire pour maintenir la +paix. + +«Guerriers sont d'un naturel turbulent; il est plus dangereux de les +trop estimer que de les abaisser. + +«Vanité de l'homme des armes reconnue enfin par ceux qui en font +profession. + +«_Justice vaut mieux que vaillance_. + +«_Labourage est un mestier honorable_; idem, _Marchandise et trafic_. + +«_Mariages doivent estre recommandez_. + +«_Médecine et mathématiques plus nécessaires que toute autre science_. + +«_Monnoye doit estre partout d'une mesme loy et poids_. + +«Paix générale ne peut abastardir la valeur. + +«Pauvres doivent estre nourris aux dépens du public. + +«Punir les meschants; appointer honorablement leurs parents. + +«Religion gist principalement en la recognoissance d'un Dieu. + +«Rois tyranniques ne peuvent estre attaqués légitimement par leurs +subjects. + +«Sauvages doivent estre tenus comme des bestes. + +«Soldats se glorifient de peu de chose; de tout temps ont esté plus +estimez que le reste des hommes; ne doivent estre trop honorez. + +«_Tuer et nuire sont choses faciles_. + +Que l'on écarte quelques idées déraisonnables, absurdes, et l'on sera +forcé de convenir qu'il y avait tout à la fois bien de la hardiesse et +de la justesse dans ce penseur de 1623. + +[459] _Histoire de la Marine_, par M. Eugène Sue, 1re édition en 5 +volumes. Voir aux pièces justificatives, t. II, p. 264 et 265, le traité +secret signé, à cette occasion, entre Louis XIV et Charles II par +l'influence de Madame, sœur de Charles II, et de Mlle de Kerouel, une +de ses demoiselles d'honneur, qui devint maîtresse de Charles II sous le +titre de duchesse de Portsmouth. Par ce traité, signé à Douvres le 22 +mai 1670, Louis XIV donnait à Charles II: 1º 2 millions de livres, et il +s'engageait en outre à lui fournir six mille hommes de pied pour lui +faciliter les moyens de _se réconcilier avec l'Église romaine aussitôt +que le bien des affaires de son royaume le permettrait_; 2º 3 millions +de livres pour faire la guerre à la Hollande avec au moins cinquante +gros vaisseaux et dix brûlots, afin, dit l'article V du traité, _de +mortifier l'orgueil des états généraux et d'abattre la puissance d'une +nation qui s'est si souvent noircie d'une extrême ingratitude envers ses +fondateurs, laquelle même a l'audace de se vouloir ériger en souverains +arbitres et juges de tous les autres potentats_, etc., etc. Telles +furent les principales conditions du traité secret de Douvres. En 1671, +il y eut ce qu'on appelle un traité _simulé_, en tout conforme au traité +de Douvres, sauf la clause dite de _Catholicité_, qui demeura secrète +entre les deux rois, et dont ni leurs ambassadeurs, ni le Parlement +anglais n'eurent connaissance. + +[460] _Recueil des traités de commerce_, etc., t. II. +_France-Angleterre_. + +[461] _Recherches sur les finances_, année 1683. + +[462] _Recueil des traités de commerce_, etc., t. II; _France-Hollande_. + +[463] _Siècle de Louis XIV_, chap. X. + +[464] _Siècle de Louis XIV_, chap. X. + +[465] Biblioth. roy. Mss. _Lettre de M. Conrard Van Beuningen à M. de La +Volpilière, docteur en théologie_. Après la campagne de 1672, ce dernier +avait publié un recueil d'odes intitulé: _La Hollande aux pieds du Roi_. +Voici le titre et le premier vers de la pièce qui ouvre le volume: _La +Hollande aux pieds du Roi. Elle lui demande la paix, et, se confessant +coupable, tâche de rentrer en grâce auprès de lui_. + + _Ce ministre orgueilleux qui m'attire la guerre_, etc... + +Ce ministre est Van Beuningen, qui fit peindre un soleil avec cette +parole de Josué: _Sta, sol_. (_Note de La Volpilière._) Le même poëte +traitait Van Beuningen d'_orgueilleux Phaéton_, de _faux Josué_, de +_faux devin_, etc. La lettre de celui-ci, dans laquelle respire d'un +bout à l'autre une ironie froide, calme, et en quelque sorte +diplomatique, réduit à leur juste valeur ces sottes accusations. +(_Manuscrit des Blancs Manteaux_, nº 63; _Histoire de la marine_, par M. +Eugène Sue; pièces justificatives.) + +[466] _Dictionnaire des finances_, article _Tarif_. Au surplus, je dois +dire que l'_Encyclopédie_ désapprouve les Hollandais d'avoir élevé les +droits d'entrée sur nos vins et eaux-de-vie, alors que, de 1664 à 1667, +Colbert avait presque triplé les droits sur leurs draps.--_Histoire de +l'économie politique_, par M. Blanqui; t. II, chap. XVI. + +[467] _Siècle de Louis XIV_, chap. IX. Voilà du moins ce que raconte +Voltaire, et il date cette fière répartie du 2 mai 1668. On remarquera +qu'une telle réponse n'eût pas été seulement impertinente, mais +très-maladroite, surtout à la cour de France, avec le caractère que l'on +connaissait au roi. Évidemment, un apprenti diplomate n'eût pas commis +la faute reprochée à cet ambassadeur. Qui sait, au surplus, si, dès que +la ruine de la Hollande fut résolue, on n'exagéra pas, pour faire sa +cour au roi, _l'inflexibililé républicaine_ qui l'avait choqué en lui. +Il suffit, d'ailleurs, de lire la correspondance de Van Beuningen pour +se convaincre qu'il était incapable de la maladresse et de la +grossièreté qu'on lui attribuait. + +[468] Lettre de M. d'Estrades au roi, du 17 septembre 1665, citée dans +l'_Hist. de la Mar_., etc. + +[469] _Lettres et négociations entre M. Jean de Witt_, etc., t. +IV.--Voir, pour les trois lettres suivantes, le même volume aux dates +indiquées. + +[470] Biblioth. roy. Mss. _Registre des despesches_, etc., nº +204.--Voir, pour les lettres suivantes, ce volume ou ceux des Archives +de la marine, aux dates indiquées. + +[471] Biblioth. roy. Mss. _Registre des despesches_, etc., année 1669. +Lettre à M. de Pomponne, du 21 mars 1669. + +[472] Biblioth. roy. et Arch. de la mar. Lettres au même du 25 nov. 1669 +et du 30 janvier 1671. + +[473] Huit mois auparavant, le Parlement anglais avait augmenté les +droits sur nos vins, et la Hollande s'en était réjouie en attendant +qu'elle suivit cet exemple. Il est curieux de lire ce que Colbert +écrivit à ce sujet à M. de Pomponne, le 28 mars 1670: «La joie que l'on +tesmoigne en Hollande des nouvelles impositions que le Parlement +d'Angleterre a mis sur nos vins ne sera pas de longue durée, parce que +tout ce qui en peut arriver est que, dans le commencement de cet +establissement, il pourra causer quelque diminution dans la consommation +qui s'en fait, mais il y a bien de l'apparence que dans la suitte elle +sera considérablement augmentée, _veu que nous trouvons partout que le +vin ne se consomme avec tant d'abondance en aucun lieu qu'en ceux où il +est le plus cher_, estant d'ailleurs bien difficile, voire mesme +impossible, que les Anglois se passent de boire nos vins; néanmoins, il +faut laisser repaistre les Hollandois de ces apparences, tandis que nous +jouissons en effect d'une augmentation considérable de commerce.» +(Archiv. de la mar., _Registre_, etc. année 1670.) + +[474] _Siècle de Louis XIV_, chap. X et XI.--_Docum. inéd. sur +l'histoire de France; Documents relatifs à la succession d'Espagne; +Guerre et négociations de Hollande en 1672_, par M. Mignet, t. III. «Cet +homme (Louvois) sans mesure et sans habileté, qui, malgré l'avis de +Turenne et de Condé, avait fait commettre la faute militaire de +disséminer l'armée et de ralentir l'invasion, fit alors commettre, +malgré l'avis du ministre des affaires étrangères, la faute politique de +refuser d'aussi belles offres et de compromettre cette fois, non plus le +moyen, mais le résultat même de l'invasion.»--Une histoire de +l'administration de Louvois écrite d'après les documents que possèdent +sans doute les Archives du ministère de la guerre et d'après les +ouvrages spéciaux, jetterait probablement beaucoup de jour sur un grand +nombre de décisions importantes se rattachant à cette époque, et +rectifierait peut-être sur quelques points les opinions émises sur le +caractère de ce ministre, par le duc de Saint-Simon, appréciateur +souvent très-partial et très-passionné. + +[475] _Recueil des traités de commerce_, etc., t. II, _France-Hollande_. + +[476] _Ibidem_. + +[477] _Recherches sur les finances_, etc., année 1672. + +[478] Ces trois sommes étaient le prix de l'appui que nous prêtaient +plusieurs princes d'Allemagne, l'Angleterre et la Suède. Tant que Louis +XIV eut des alliés, il les paya, et fort cher. + +[479] Dix ans après, en 1682, ces dépenses avaient plus que doublé. +Voici les chiffres: + + Comptant ès mains du roi 2,217,000 liv. + Ordonnances de comptant pour gratifications 1,972,147 + Affaires secrètes 2,267,787 + Bâtiments 5,987,926 + Récompenses 137,613 + +[480] Colbert aurait désiré pouvoir affecter à quelques parties de ce +budget des allocations plus importantes. Les observations qui suivent +font connaître ses vues à ce sujet: «Pour la marine, 10 millions... Pour +soutenir la Compagnie des Indes orientales, il faut dépenser 8 millions +(sans doute en quelques années); elle ne peut subsister sans des secours +d'argent et sans une escadre dans les Indes; ainsi, il convient de +destiner au commerce 500,000 livres... Il n'y a plus que le roi en +France qui fasse travailler les sculpteurs, peintres et autres ouvriers +habiles. Si Sa Majesté ne les occupe, ils iront chercher ailleurs de +quoi gagner leur vie. Il faut mettre le Louvre en état de ne pas périr, +fermer les Tuileries, couvrir l'Observatoire.» (_Recherches sur les +finances_, année 1672.) Ces dernières observations prouveraient que +Colbert n'a pas toujours apporté des obstacles à la passion de Louis XIV +pour les bâtiments. + +[481] D'après Voltaire, la campagne de 1672 avait coûté 50 millions, +_monnaie de son temps_, soit environ 28 millions, en tenant compte du +prix du marc d'argent aux deux époques. Cependant, on voit, d'après ces +chiffres, extraits des documents officiels; que la différence entre le +projet de dépense et la dépense réelle n'aurait été que de 18,500,000 +livres, _monnaie du temps_. Il est vrai que l'on doit comprendre dans +les dépenses de la guerre les 6,668,000 livres payées cette année à +l'Allemagne, à l'Angleterre, à la Suède. Enfin, on peut croire qu'il y +eut aussi quelques virements de fonds; dans tous les cas, le chiffre +donné par Voltaire n'a rien d'exagéré. + +[482] Arch. du roy, carton K, 123. _Estat par abrégé des receptes, +dépenses et maniement des finances pendant que MM. Colbert, Le Peletier +et Pontchartrain ont été controlleurs généraux des finances_. + +[483] _Recherches sur les finances_, etc., années 1672 à 1678. + +[484] _Recherches_, etc. «A la même époque, dit Forbonnais, on défendit +de teindre ni de fabriquer aucun demi-castor, renonçant ainsi à en +vendre à ceux qui veulent en porter.» + +[485] _De l'Origine des Postes chez les anciens et chez les modernes_, +par Lequien de La Neuville.--C'est un recueil, incomplet toutefois, même +dans la période qu'il embrasse, des édits et arrêts qui ont paru sur les +postes. Il en existe deux éditions, l'une de 1708, l'autre de +1730.--_Recherches sur les finances_, etc., année 1654.--_Histoire +financière de la France_, etc., année 1672.--_Dictionnaire du Commerce +et des Marchandises_, publié par Guillaumin, article _Postes_, par M. +Dubost.--Voici un échantillon des conséquences fiscales du tarif de +Colbert et du tarif actuel, comparés, il est vrai, à leur point de +dissemblance le plus élevé. + + Tarif Tarif + de Colbert. en vigueur + depuis 1827. + + Prix d'une lettre simple de Dunkerque à Marseille. 5 s. 1 fr. 20 c. + Prix de la même lettre pesant 10 grammes 6 s. 2 40 + Prix de la même lettre pesant 50 grammes 10 s. 4 80 + +[486] _Recherches sur les finances_, etc., année 1683.--_Histoire +financière_, etc., année 1674. + +[487] _Mémoires de Gourville_, t. LII de la collection Petitot; p. +529.--_Particularités sur les ministres des finances_, etc. + +[488] _Collection des anciennes lois_, etc., arrêt de décembre 1673. +Forbonnais blâme cette disposition que M. Bailly approuve au contraire +très-fortement et avec beaucoup de raison. + +[489] _Recueil des arrêtés de M. le président de Lamoignon_, t. I, p. +XXXIX de la vie de M. de Lamoignon. Après les mots que j'ai cités M. de +Montyon ajoute ceux-ci: «_Vous en répondrez à la nation et à la +postérité_,» que l'on rappelle toujours après lui. Cette phrase n'est +pas dans la _Vie de M. de Lamoignon_. + +[490] _Recherches sur les finances_, etc.--_Histoire financière_, année +1682. + +[491] _Recherches_, etc.--_Comptes de Mallet_.--_Histoire financière_, +etc., année 1682. + +[492] _Particularités sur les ministres des finances_, p. 33.--Voici ce +que Colbert répondait, le 26 octobre 1669, aux échevins de Lille, qui +lui avaient adressé une réclamation à ce sujet: «Les maximes des +finances ne permettent pas de laisser aucun droit en régie.» Bibl. roy., +Mss. _Registre des despesches_, etc. nº 204. En 1698, quinze ans après +la mort de Colbert, on mit les postes en régie; mais il paraît que cet +essai ne fut pas heureux, car on revint bientôt au système des fermes. + +[493] _Recherches sur les finances_, etc., année 1715.--_Histoire +financière_, etc., année 1715. + +[494] _Une Province sous Louis XIV_, etc. _Le Parlement_, p. 370 et +suiv. + +[495] _Une Province_, etc. _Les États généraux_, p. 37 et suiv. Dans une +autre lettre du premier président sur le don gratuit, en date du 13 +janvier 1668, on lit ce qui suit: «Assurément la pauvreté est grande, et +le vil prix du blé et du vin, qui sont les seules ressources d'argent de +cette province, met les Estats en peine de pouvoir exécuter ce qu'ils +promettront. _Le vil prix du blé et du vin!_ tristes conséquences des +mesures de Colbert sur les grains et de l'augmentation du tarif! + +[496] Biblioth. roy. Mss. _Lettres adressées à Colbert_, année +1671.--Les États de Provence se tenaient dans la petite ville de +Lambesc. + +[497] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., année 1671. + +[498] _Lettres et négociations entre Jean de Witt_, etc., etc., lettre +du 18 février 1656. La lettre ajoute qu'un avocat du roi au Parlement, +M. Bignon, fut vivement réprimandé de ce que, cette défense du roi ayant +été rapportée au Parlement, et son avis demandé, il avoit dit «qu'il +fallait faire comme le père Jacob, qui, luttant avec Dieu, quoique +blessé à la hanche, ne laissa point pourtant de combattre toujours, +jusqu'à ce qu'il eût obtenu la victoire et la bénédiction de Dieu même.» + +[499] _Œuvres de Louis XIV_, t. V, p. 495 et 496. + +[500] _Une Province sous Louis XIV_, etc. _Le Parlement_, p. 376. + +[501] _Collection des anciennes lois françaises_, etc. Note. + +[502] _Testament politique de M. Colbert_, chap. IV. + +[503] _Vie de J. B. Colbert_, etc.--_Recherches sur les finances_, +années 1672 à 1678. + +[504] _Documents inédits sur l'histoire de France_, etc., par M. +Champollion-Figeac, t. III. + +[505] _Abrégé chronologique de l'histoire de France_, par Mézerai, t. +III, p. 109. Il y eut quelque chose de sauvage dans la manière dont le +connétable de Montmorency remplit sa mission. Ce connétable, connu +d'ailleurs par son caractère violent, et parent d'un lieutenant du +gouverneur de la province qui avait été massacré par les révoltés, +désarma la ville, la condamna à une forte amende, suspendit le Parlement +pour un an, et força les _jurats_, assistés ce cent notables bourgeois, +_à déterrer avec leurs ongles le corps de son parent_. Plus de cinq +mille bourgeois durent se trouver, cierge à la main, à la translation de +ce corps dans l'église Saint-André, et, arrivés devant la porte du +connétable, s'y arrêtèrent en criant miséricorde et confessant qu'ils +avaient mérité une plus rude punition. Le connétable avait en outre +ordonné que l'hôtel-de-ville serait rasé et que l'on élèverait à sa +place une chapelle expiatoire; mais Henri II épargna ces dernières +humiliations aux Bordelais. + +[506] Biblioth. roy. Mss. _Lettres adressées à Colbert_, année 1675.--Le +receveur général dont il s'agit s'appelait Lemaigre et son commis +Fevrant. Aussitôt après avoir reçu cette lettre, M. Lemaigre dut +s'empresser d'en donner une copie à Colbert, et c'est ce qui explique la +présence de ce document au milieu des dépêches adressées au +ministre.--Cette pièce est inédite. Qu'il me soit permis de faire +remarquer à ce sujet que, jusqu'à présent, aucun des biographes de +Colbert n'avait constaté l'opposition que ses édits financiers +rencontrèrent à Bordeaux. + +[507] M. le maréchal d'Albret, gouverneur de la Guyenne. Il était malade +au moment où la révolte éclata. On lit dans une autre relation: +«Monseigneur le mareschal a forcé son indisposition, au hasard de sa +personne. Malheureusement il avoit été attaqué, le jour d'auparavant, +d'une espèce de paralysie ou goutte remontée dans la teste, laquelle par +viollence de l'humeur l'empeschoit de parler aysément et lui faisoit +tourner la bouche et un œil.» (_Lettre du 30 mars 1675, des maires et +jurats gouverneurs de Bordeaux à Colbert signée Dubosq_.) + +[508] Les _jurats_ remplissaient alors les fonctions déléguées +aujourd'hui aux adjoints des mairies. + +[509] Une autre relation rapporte que la foule voulut le forcer à crier +_Vive le roi sans gabelle_. Sur son refus, il fut massacré. + +[510] Le dommage occasionné chez ce Taudin fut évalué à 40,000 livres +dont l'intendant de la province demanda, quelque temps après, le +remboursement à Colbert. + +[511] Je suppose que cela veut dire: _un pouilleux_. + +[512] _Saint-Michel_. On voit que le narrateur a voulu reproduire le +patois bordelais. + +[513] Biblioth. roy., Mss, _Lettres adressées à Colbert_, année +1675.--Tous les extraits de lettres qui suivent sont aussi tirés de +cette précieuse collection, qui renferme sur la seule révolte de +Bordeaux une centaine de pièces où les écrivains désireux de connaître +les détails de cette affaire trouveraient une foule de particularités +curieuses et de documents du plus grand prix. La collection des lettres +adressées à Colbert est véritablement une des mines historiques les plus +riches qu'il y ait en France, et je ne sais pas de province qui ne soit +intéressée à ce que ces richesses soient mieux connues. La société +fondée pour la publication des _Documents inédits sur l'histoire de +France_ rendrait un immense service aux saines études en chargeant un de +ses membres d'enrichir cette collection déjà si remarquable d'un résumé +analytique de toutes les lettres adressées à Colbert qui offrent un +intérêt réel. + +[514] Biblioth. roy., _Mss. Lettres adressées à Colbert_; à sa date + +[515] Biblioth. roy., Mss. _Abrégé des registres secrets de la Cour de +Bretagne_, de 1659 à 1679. Suppl. F, nº 1597.--La lettre de Mme de +Sévigné citée plus haut est du 1er janvier 1674. + +[516] Biblioth. roy., Mss. _Lettres adressées à Colbert_. + +[517] Biblioth, roy., Mss. _Lettres adressées à Colbert_; année 1675, à +sa date. + +[518] Lettre du 24 septembre 1675. + +[519] «M. de Chaulnes n'oublie pas toutes les injures qu'on lui a dites, +dont la plus douce et la plus familière était _gros cochon_.» (Lettre de +Mme de Sévigné du 16 octobre.)--On trouve dans les _Lettres adressées +à Colbert_ un grand nombre d'autres pièces relatives au soulèvement de +la Bretagne; je me suis borné à donner quelques extraits des plus +importantes. Il y avait eu aussi au Mans, à la même époque, un +commencement de révolte. Aussitôt, on écrasa la ville au moyen d'une +garnison considérable qui fut logée chez les habitants et nourrie par +eux. A ce sujet, l'évêque du Mans écrivit à Colbert vingt lettres des +plus pressantes pour se plaindre de ce qu'on avait exagéré ce mouvement +et pour lui exposer l'état de détresse où se trouvait la ville par suite +des mesures de rigueur qu'on avait prises contre elle. Mais ces lettres +demeurèrent pendant longtemps sans résultat. (Biblioth. roy., Mss.) + +[520] _Lettres du cardinal d'Ossat_, p. 202, 560 et 617, citées dans le +_Précis hist. de la marine française_, par M. Chassériau. + +[521] _Précis histor. de la marine_, etc. + +[522] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., janvier 1671. + +[523] _Collection des anciennes lois françaises_, etc.-_Code maritime, +ou Lois de la marine marchande_, par Baussant, t. I, p. 27 et 28. + +[524] _Précis histor. de la marine française_, etc., annexes, p. 637. +Voici, d'après le même ouvrage, le tableau de la population maritime du +royaume à diverses époques: + + En 1793 ...... 95,716 En 1830 ...... 74,917 + En 1818 ...... 74,436 En 1840 ...... 87,545 + En 1826 ...... 76,257 En 1845 ......101,106 + +Le développement des armements de l'État et du commerce, ainsi que le +système de la levée permanente, explique la différence qui existe entre +les deux derniers chiffres. + +(_Note de M. Chasseriau._) + +[525] _Histoire de la marine française_, par M. E. Sue.--_Lettres de +négociations entre J. de Witt, etc._ On lit dans une lettre de Van +Beuningen à J. de Witt, du 30 janvier 1665: «Tout ce que je puis +apprendre des forces marines de ce royaume et de ses armements, c'est +que la couronne a trente-deux vaisseaux de guerre, parmi lesquels il n'y +en a point au-delà de cinquante pièces de canon... L'intention du roi +est de les porter jusqu'à cinquante, _soit en louant_, soit en faisant +bâtir....» + +[526] _Histoire de la marine_, etc., etc.--_Précis histor. de la +marine_, etc. L'auteur du _Précis_ donne aussi le tableau numérique des +bâtiments de la marine royale aux principales époques, depuis 1671 +jusqu'en 1845. Ce qui suit en est extrait: + + AUTRES + ANNÉÉS. VAISSEAUX. FREGATES. BÂTIMENTS. TOTAL. OBSERVATIONS. + + 1671 119 22 55 196 Guerre maritime et + continentale. + + 1678 113 29 69 211 Paix de Nimégue. + + 1685 121 23 50 194 Soumission de Gênes soutenue + par l'Espagne. + + 1692 131 133 101 265 Bataille de La Hougue. + + 1741 51 15 35 101 Guerre de la succession + autrichienne. + + 1779 68 69 117 264 Guerre d'Amérique. + + 1795 78 101 551 730 Dont 276 bateaux de + flottille. + + 1805 49 34 424 507 Plus 15 vaisseaux et 11 + frégates en construction, + non compris la flottille. + + 1811 57 39 922 1018 Y compris la flottille, + plus 56 vaisseaux et frégates + en construction. + + 1815 55 31 306 392 Plus 25 vaisseaux et + frégates en construction. + + 1830 33 40 213 286 + + 1845 23 30 246 299 + +Enfin, dans la séance de la Chambre des Députés du 3 janvier 1846, M. le +ministre de la marine a demandé un crédit de 135 millions pour porter, +en sept années, à partir du 1er janvier 1847, le chiffre de nos +bâtiments à voiles à 270, dont 40 vaisseaux et 50 frégates, et celui des +bâtiments à vapeur à 100, dont 30 de première classe (_de 400 à 600 +chevaux_) et 70 de seconde classe (_de 90 à 300 chevaux_); total 370 +bâtiments. + +[527] _Lettres et négociations entre Jean de Witt_, etc. + +[528] _Vie de J.-B. Colbert_, etc., année 1681. + +[529] _Précis histor. de la marine_, etc., p. 108. + +[530] Biblioth. roy., Mss. _Colbert et Seignelay_; cote 7, pièce 44. + +[531] Arch. de la mar., _Extrait des despesches et ordres du Roy +concernant la marine sous le ministère de M. Colbert depuis l'année 1767 +jusques et y compris l'année 1683_. 1 vol. in-fol., p. 573.--La pièce +originale est à la Bibliothèque royale; Mss. _Colbert et Seignelay_; +Cote 3e, pièce 25.--Au sujet de l'inexpérience de la plupart des +officiers de marine à cette époque, Colbert écrivait, le 19 décembre +1669, à M. de Pomponne, ambassadeur en Hollande: «Comme notre marine est +à présent plus puissante en nombre de vaisseaux qu'en expérience de nos +capitaines, en ce qui regarde les grandes manœuvres, il faudrait voir si +l'on pourrait tirer de Ruyter ou de quelqu'un des principaux officiers +des armées navales, pendant la guerre avec les Anglais, tous les ordres +de bataille qui ont été observés, avec les figures et les noms des +vaisseaux.» La même recommandation fut faite à l'ambassadeur en +Angleterre. (Biblioth. roy., Mss. _Registre des despesches_, nº 204.) + +[532] Arch. de la mar., _Extraits des despesches_, etc., etc. + +[533] _Précis histor. de la marine_, etc.--_Histoire de la marine_. M. +Eugène Sue pense qu'en effet le comte d'Estrées avait ordre d'exposer +ses vaisseaux le moins possible, afin que les marines anglaise et +hollandaise fissent seules les frais de la journée, et il publie +quelques pièces qui semblent justifier ces opinions. Malgré ses +dénégations, la lettre de Colbert lui-même laisse du doute dans +l'esprit. Cette lettre de Colbert est aussi inédite. (Arch. de la mar. +_Registre des despesches_, etc., année 1672, p. 198 et 199.) A travers +le vague de certaines expressions on croit voir que le comte d'Estrées +avait reçu de ces ordres _qu'on n'écrit pas_, et que l'ambassadeur +ignorait sans doute, par le même motif qu'on avait eu à lui cacher +l'alliance secrète négociée par Madame entre Louis XIV et Charles II. + +[534] _Précis Histor. de la marine_, etc., p. 103.--Arch. de la mar., +_Extraits des despesches_, etc., etc., p. 138. Cette lettre est inédite. + +[535] Biblioth. roy., Mss. _Colbert et Seignelay_, t. IV, cote 11e, +pièces 9 & 10. + +[536] _Ibidem_., cote 1re, pièces 5 et 10, sans date. + +[537a] Arch. de la mar. _Extrait des despesches_, etc., p. 613. + +[537b] _Commentaire sur l'ordonnance du mois d'août 1681_, par Valin; +nouvelle édition avec des notes, par Bécane, t. I, p. XII et +XIII.--_Collection des lois maritimes antérieures au XVIIIe siècle_, +par M. Pardessus, t. IV, chap. XXVI, p. 245 et 246. + +[538] Arch. de la mar. _Registres des despesches_, etc., année 1671, t. +I, p. 15 et suiv.--Enfin, dans un Mémoire original de Colbert sur la +marine, mémoire non daté, mais qui doit être des derniers mois de 1670, +ce ministre proposait au roi «de commettre le sieur d'Herbigny pour +faire la visite de tous les ports, et de nommer trois avocats, les +sieurs de Gamont, Billain et Foucault, qui s'assembleraient toutes les +semaines afin de conférer sur les rapports de M. d'Herbigny, et former +ensuite un corps d'ordonnances de marine.» (Biblioth. roy. _Colbert et +Seignelay_, cote 1re, pièce 10.)--Il y a, en outre, dans les +_Registres des despesches_ de 1671 et 1672 un grand nombre de lettres de +Colbert à M. d'Herbigny, et dans le nombre on en trouve quelques-unes de +très-sévères, desquelles il résulte que M. d'Herbigny avait outre passé +ses pouvoirs et mal compris les intentions de Colbert, qui le menaçait +de le rappeler s'il ne se pénétrait mieux du sens de ses instructions. + +[539] _Instruction à mon fils_, etc. Voir aux pièces justificatives; +pièce numéro XII. + +[540] _Commentaires de Valin_, etc., p. VIII et suiv. + +[541] Ce qui suit est extrait des _Principes de M. Colbert sur la +marine_. Biblioth. roy., Mss. Ce manuscrit a été publié par M. Eugène +Sue. Il se trouve également aux Archives de la marine. L'exemplaire de +la Bibliothèque royale a appartenu à Mme de Pompadour, dont les +armoiries ont été découpées sur la reliure, à l'époque de la Révolution. +Les _Principes de M. Colbert sur la marine_ ont été résumés d'une +manière très-intelligente d'après l'_Extrait des despesches et ordres du +Roy concernant la marine sous le ministère de M. Colbert_, 1 vol. +in-fol., extrait fait aussi avec beaucoup de soin par un marin, et qui +renvoie, pour chaque assertion, aux registres spéciaux dont toutes les +dépêches sont tirées, le même travail a été fait pour l'administration +du marquis de Seignelay. + +[542] On voit dans le _Registre des despesches_ de l'année 1670, que +Colbert accorda 4 livres et jusqu'à 6 livres d'indemnité par tonneau, à +plusieurs armateurs de Marseille, La Rochelle, Bordeaux, Saint-Malo, +Nantes, _pour navires construits à leurs frais_.--La même année, Colbert +donna une indemnité d'un écu par baril de bœuf transporté dans les îles. + +[543] _Précis histor. de la marine_, etc. + +[544] _Œuvres_, t. V. _Notice sur Colbert_. + +[545] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., 1671. + +[546] _Mémoires pour servir à l'histoire de Louis XIV_, par l'abbé de +Choisy, liv. II. + +[547] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., années 1670 et +1671.--M. de Silvecane était sans doute un des commis que Colbert avait +établis dans toutes les villes manufacturières pour surveiller +l'exécution de ses règlements et juger les contestations auxquelles ils +donnaient lieu. Dans sa lettre du 9 janvier, Colbert lui mande en outre +«qu'il est bien aise d'apprendre que l'_archevêque de Lyon_ se soit +chargé de commencer les manufactures des organsins dans sa terre de +Neufville.»--J'ai cherché à la Bibliothèque royale, dans la collection +des _Lettres adressées à Colbert_, celle par laquelle son commis de Lyon +lui fit connaître la peine prononcée contre les deux manufacturiers si +arbitrairement arrêtés et jugés; elle ne s'y trouva pas; mais tout fait +supposer que les instructions qu'il avait reçues portèrent leurs fruits, +et que ces fabricants, coupables d'avoir conçu l'espoir de gagner plus +d'argent à Florence qu'à Lyon, où ils se ruinaient peut-être, furent +sévèrement punis. + +[548] _Lettres et négociations_, etc., t. II, lettre du 8 mai 1661. + +[549] Arch. du roy., E, 3336; _Registres du secrétariat_, année +1670.--En 1675, un libraire de Rouen, le sieur Gonet, qui avait publié +un pamphlet intitulé: _L'Évêque de Cour_, fut condamné à faire amende +honorable devant le principal portail de l'église cathédrale de cette +ville «tenant à la main une torche ardente du poids de trois livres, et +là, demander pardon à Dieu, au Roy et à justice, ce faict, les livres +estre brûlez par l'exécuteur des sentences criminelles, et ensuite estre +banny pour l'espace de neuf ans, hors de l'Isle-de-France et province de +Normandie, enjoint de garder son ban à peine de la vie.» (Biblioth. +roy., Mss. _Lettres adressées à Colbert_, année 1675.)--Quelque temps +après, un libraire d'Auxerre, le sieur Gamin, fut condamné à la même +peine pour avoir imprimé un autre pamphlet intitulé: _La Liberté de +l'Église, suite de l'Évêque de Cour_. + +[550] Arch. du roy., _Registres du secrétariat_, année 1670, p. +236,--C'était là, dira-t-on, l'esprit du temps; sans doute: mais c'était +aussi le devoir du ministre d'examiner si ces exigences étaient justes, +et de ne pas suivre aveuglement les précédents. A la vérité, on avait +fait pis encore; le 6 novembre 1660, avant l'administration de Colbert. +A cette époque, il fut question d'achever le Louvre, et le roi publia un +édit faisant défense à toutes personnes de Paris _d'élever aucun +bâtiment sans sa permission expresse, sous peine de 10,000 livres +d'amende, et à tous ouvriers de s'y employer, sous peine de prison pour +la première fois et des galères pour la seconde_. (_Histoire de Paris_, +par Félibien, t. II, 473.) + +[551] _Mémoires de Charles Perrault_, liv. IV. + +[552] _Mémoires de Charles Perrault_, liv. IV. + +[553] _Vie de J.-B. Colbert_. + +[554] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., année 1671. + +[555] Biblioth. roy., Mss. _Lettres adressées à Colbert_, année 1672. + +[556] _Mémoires de Gourville_.--Dans les dernières années de la vie de +Colbert, Gourville était devenu de ses amis et il le voyait sur le pied +d'une assez grande intimité. On se rappelle ce qu'il en a dit: «J'ai +toujours pensé qu'il n'y avait que lui au monde qui eût pu mettre un si +grand ordre dans le gouvernement des finances en si peu de temps.» + +[557] _Paradisus Londinensis_, par Salisbury, botaniste anglais, t. II; +cité par Lemontey. + +[558] Arch. de la mar., _Registre des despesches_, etc., année 1672. + +[559] _Documents inédits sur l'histoire de France_, par M. +Champollion-Figeac, t. III.--On trouve dans une lettre de Colbert, du 31 +décembre 1672, à son frère ambassadeur à Londres, quelques détails +pleins d'intérêt sur la famille du ministre. J'en extrais ce qui suit: +«Je ne puis m'empescher de vous dire que je ne suis pas tout à fait +content de ma belle-sœur, veu qu'il me semble qu'elle doibt estre +persuadée que les consultations que je ferois faire ici seroient aussi +bonnes pour le moins que celles qui passent par d'autres canaux. +J'espère qu'elle aura un peu plus de confiance en l'advenir aux soins +que je pourrois prendre de faire les consultations moy-mesme de votre +mal, soit de les faire faire par mon lieutenant, c'est-à-dire par ma +femme qui en prendroit autant de soin que moy.» Arch. de la mar., +_Registre des despesches_, etc., année 1672. + +[560] _Documents inédits_, etc. + +[561] _Documents inédits_, etc. + +[562] _Mémoires_, etc., t. XIV. + +[563] _Soupirs de la France esclave_, etc. XIe mémoire. + +[564] _Œuvres de Louis XIV_, passim t. III, p. 412.--On comprend après +cela que Louis XIV ait pu dire le mot célèbre qui lui a été si souvent +reproché: _l'État, c'est moi_. Voici, au surplus, sur cette +personnification absolue, exclusive, de l'État dans la Royauté, à cette +époque, un nouveau et très-curieux passage des _Soupirs de la France +esclave_; «Autrefois l'État entroit partout; on ne parloit que des +intérêts de l'_État_, de la conservation de l'_État_, du service de +l'_État_. Aujourd'huy parler ainsi seroit au pied de la lettre un crime +de lèze-majesté. Le Roi a pris la place de l'État. C'est le service du +_Roi_, c'est l'intérêt du _Roi_. C'est la conservation des provinces et +des biens du _Roi_. Et ce ne sont pas seulement des paroles et des +termes, ce sont des réalitez. On ne connoist plus à la cour de France +d'autre intérêt que l'intérêt personnel du Roi, c'est-à-dire, sa +grandeur et sa gloire. C'est l'idole à laquelle on sacrifie les princes, +les grands, les petits, les maisons, les provinces, les villes, les +finances et généralement tout. Ce n'est donc pas pour le bien de l'État +que se font ces horribles exactions, car d'_État_ il n'y en a plus. Ce +n'est pas non plus pour les besoins de l'_État_. Car jamais la France +n'en a eu moins excepté depuis quelques mois. _Depuis trente ans, elle +n'a eu d'ennemis que ceux qu'elle s'est faits de gayeté de cœur_ (XIe +_Mémoire_). + +[565] _Ibidem_. + +[566] _Mémoires de Charles Perrault_, liv. IV. + +[567] On me permettra de rappeler ces vers du sonnet que le poëte +Hénault lui avait adressé après la condamnation de Fouquet: + + Sa chute quelque jour te peut être commune; + Crains ton poste, ton rang, la cour et la fortune; + _Nul ne tombe innocent d'où l'on te voit monté_... + +[568] _Œuvres de Lemontey_, t. V: _Notice sur Colbert_. Lemontey est le +seul auteur qui parle de ce plan, et il n'indique pas son autorité. + +[569] Arch. de la mar. _Registre des despesches_, etc., année 1772. + +[570] _Vie de J.-B. Colbert_, etc., année 1680.--La Fontaine, _poëme sur +le quinquina_. + +[571] M. Montyon donne pour preuve de cette sévérité de Louvois la +lettre suivante que ce ministre écrivit à M. de Ménars, beau-frère de +Colbert et intendant de Paris: «Je Vois, par votre dernière lettre, que +les fusils de la milice ont coûté 18 francs; faites mettre en prison +celui qui les a vendus, car ils n'en valent que 15.» (_Particularités +sur les ministres des finances_, etc.) Cette lettre dénote en effet un +administrateur intègre et sévère; mais n'y avait-il pas là-dessous +quelque rancune contre Colbert? + +[572] _Particularités sur les ministres_, etc., article _Colbert_. Il +est vraiment fâcheux que M. Montyon n'ait pas indiqué à quelle source il +avait recueilli ces curieux détails, ainsi que ceux qui suivent, sur les +derniers moments de Colbert. + +[573] _Vie de J.-B. Colbert_, etc., année 1683. + +[574] Biblioth. roy., Mss. _Inventaire fait après le décedz de +monseigneur Colbert_. + +[575] _Lettres de Mme de Maintenon_, t. II, p. 388.--De toutes les +charges de son père, le marquis de Seignelay n'eut que la marine, dont +la survivance lui avait été donnée dès 1672, et c'était assez. Louvois +obtint la surintendance des bâtiments, et Le Pelletier fut nammé +contrôleur général des finances. + +[576] _Vie de J.-B. Colbert_, etc., année 1669.--_Testament politique de +M. Colbert_, etc., chap. iv. + +[577] L'exaspération du peuple de Paris contre les restes de Colbert est +constatée dans la note d'une épitaphe de ce ministre, insérée au +_Recueil Maurepas_. (Voir, plus loin, p. 411, note I.) + +[578] _Mémoires_, etc., par l'abbé de Choisy, etc., liv. II. + +[579] Ce libelle, de 65 pages in-32, est probablement fort rare. Il +appartient à la Bibliothèque de l'Arsenal. Il a pour second titre: _le +Catéchisme des partisans, composé par M. Colbert, ministre de France, +avec des vers sur la mort du mesme ministre_; à Cologne, chez Pierre du +Marteau.--Il ne porte ni date ni nom d'auteur, et ne paraît pas avoir +été imprimé à Cologne; il est plus probable qu'il sortit d'une +imprimerie clandestine de Paris. Au _Catéchisme_ succède le _Pater +noster de M. Colbert_. Les deux versets suivants en donneront une idée: + + «Grand Dieu, je confesse mon crime, + Je sçais qu'il faut le condamner, + Qu'il mérite le noir abysme + Et je n'ose plus vous nommer + _Pater noster_... + + «Et quoique le bien des provinces + Remplissait tous mes coffres d'or, + Jamais je ne voyois mon prince + Sans dire: il me faudrait encor + _Regnum tuun...» + +On a vu, au chapitre 1er, p. 78, note 2, la description d'une +caricature ornée de quatrains et représentant Colbert occupé à compter +_ses thrésors_. Enfin, si l'on était, par hasard, bien aise de connaître +la plupart des épigrammes qui ont été faites contre ce ministre, on les +trouverait réunies dans un recueil d'anecdotes ayant pour titre: +_Nouveau Siècle de Louis XIV_, par Sautreau de Marsy, 4 vol. in-8º, +article _Colbert_. Il existe un autre ouvrage en apparence relatif à +Colbert et intitulé: _Entretiens de M. Colbert, ministre secrétaire +d'Estat, avec Bouin, fameux partisan, sur plusieurs affaires curieuses, +entr'autres sur le partage de la succession d'Espagne, fait par le roy +d'Angleterre et les Hollandois_. 1 vol. in-8º, Cologne, 1701, chez +Pierre Marteau. Je n'y ai absolument rien trouvé concernant +l'administration de Colbert. + +[580] Colbert possédait à Sceaux une maison de campagne où il eut +l'honneur de recevoir louis XIV. + +[581] On trouve aussi plusieurs épitaphes de Colbert dans le _Recueil de +chansons, vaudevilles, sonnets, épigrammes, épitaphes et autres vers +satiriques et historiques, avec des remarques curieuses, depuis 1589 +jusqu'en 1747_; 35 vol. in-4º. Biblioth. roy., Mss.--Ce recueil, +histoire galante de la cour de France pendant près de quatre siècles, ne +comporte nullement l'impression; mais il renferme, sur la plupart des +anciennes familles, une foule de particularités quelquefois +très-piquantes. Il est désigné habituellement sous le titre de _Recueil +de Maurepas_, du nom de l'ancien ministre de Louis XV et de Louis XVI, +qui en eut l'idée, le fit copier à grands frais, et se chargea sans +doute lui-même des notes explicatives et rectificatives jointes à +chacune des pièces qui le composent.--Je citerai l'épitaphe suivante de +Colbert, à cause des notes qui l'accompagnent. + + + ÉPITAPHE DE COLBERT. + + Cy gist qui peu dormit et beaucoup travailla{a} + Pendant son fâcheux ministère{b}; + Que ne fit-il tout le contraire, + Et que ne dormit-il tout le temps qu'il veilla? + +{a} M. Colbert étoit l'homme du monde le plus laborieux (Note du Recueil +Maurepas). + +{b} Le ministère de M. Colbert fut très-fâcheux pour la réforme qu'il +fut obligé de faire dans les finances, attendu le mauvais estat des +affaires du Roy qui estoient obérées lorsqu'il en prit connoissance; car +sans parler de la Chambre de justice qu'il fit établir pour juger M. +Fouquet, et qui ruina aussi un grand nombre de particuliers, il obligea +Sa Majesté à faire banqueroute à tous ses créanciers qui luy avoient +presté de l'argent de bonne foi dans les désordres et les pressantes +nécessitez de l'État. Il fut l'auteur de l'imputation, c'est-à-dire que +le Roy à qui on avoit presté de l'argent à un denier plus haut que le +denier vingt imputoit sur le capital ce qu'il avoit payé d'intérest plus +haut que le denier 20. Il fit faire une déclaration qui portoit que le +Roy seroit toujours le premier créancier partout où il auroit intérest. +Il créa un grand nombre de nouveaux droits, augmenta les anciens, et se +rendit ainsy l'exécration du royaume au point que, lorsqu'on le porta +enterrer à Saint-Eustache, sa paroisse, où l'on voit son tombeau, le +peuple de Paris l'auroit déchiré en pièces si l'on n'eût eu la +précaution d'assembler tous les archers de la ville pour garder son +corps. Au surplus, il était laborieux, pénètrant, hardy, vif, +clairvoyant, et le meilleur serviteur et le plus fidelle qui ait jamais +esté.....(Note du Recueil Maurepas). + +[582] «C'est un Sully, faisons-en un Biron,» disaient les paysans à ce +sujet (_Journal de l'Estoile_). Le même auteur parle de plusieurs +caricatures qui furent faites contre Sully lorsqu'il tomba en disgrâce +après la mort de Henri IV, et ajoute que «cette disgrâce fut plainte de +peu de personnes.» + +[583] Ceci est une grave erreur de Thomas. Non-seulement on ne peut +reprocher à Colbert de n'avoir pas assez ménagé le crédit, c'est-à-dire +d'en avoir abusé, mais ce ministre tomba dans l'excès contraire. +Forbonnais, M. Bailly, M. d'Audiffret, tous les écrivains financiers +sont d'accord à ce sujet. Si, pendant les nécessités de la guerre, au +lieu d'établir, comme on l'a vu, des impôts odieux, Colbert eût emprunté +quelques millions de plus, il se fût épargné, il le savait très-bien, +les malédictions que ces déplorables expédients lui attirèrent. Ce qui +le retint, sans doute, c'est la crainte que, de la part de Louis XIV, la +facilité de se procurer des ressources momentanées par la voie beaucoup +plus facile, mais ruineuse des emprunts, ne dégénérât en habitude. On +peut désapprouver la marche que Colbert a suivie, mais on ne saurait +disconvenir que les deux milliards de dette laissés par louis XIV +n'aient que trop bien justifié ses appréhensions. Dans tous les cas, le +reproche fait par Thomas à se ministre porte complètement à faux. + +[584] Il ne faut pas oublier, pour être dans le vrai, la funeste +augmentation du tarif en 1667, augmentation qui ruina l'agriculture +française et fut une des causes principales de la guerre de 1672. + +[585] _Œuvres de Thomas_; _Éloge de Sully_, cité dans l'_Histoire de +Colbert_, par M. A. de Serviez. + +[586] _Mémoires_, etc., liv. II. + +[587] _Œuvres de Lemontey_, t. V: _Notice sur Colbert_. + +[588] Extrait des volumes 17, 18 et 19 du _Recueil général des anciennes +lois françaises_[*], par MM. Isambert, Decrusy et Taillandier. Cette +collection donne le préambule et les dispositions des édits ou arrêtés +les plus importants. Quant aux autres, elle renvoie avec toutes les +indications nécessaires, soit aux Archives du royaume, soit aux divers +recueils spéciaux.--Un grand nombre d'autres édits, notamment en ce qui +concerne la marine, furent rendus pendant l'administration de Colbert et +sont mentionnés dans la _Collection des anciennes lois françaises_. J'ai +seulement indiqué ici les principaux. + +[*] C'est par erreur que, dans le cours de ce volume, cet ouvrage a été +désigné sous le titre de _Collection des anciennes lois françaises_. + +[589] Autrement dits les carrosses à cinq sols. Leur organisation était +la même que celle de nos omnibus sauf la fréquence des départs. M. de +Monmerqué a publié, chez M. Firmin Didot, une brochure curieuse sur +l'établissement de ces carrosses. + +[590] La ville de Dunkerque fut rachetée des Anglais par traité des 17 +et 27 octobre 1662, moyennant 4,674,000 fr. Voir, quant au chiffre du +rachat, qui est communément porté à cinq millions, aux _Archives du +royaume_, carton K. 123. + +[591] Il parut postérieurement, sous l'administration de Colbert, +plusieurs autres règlements concernant les tailles. + +[592] Cet édit, un des plus importants rendus pendant l'administration +de Colbert, ne fait pas partie de la _Collection des anciennes lois +françaises_. On le trouve en entier dans les _Recherches sur les +finances_, par Forbonnais, et dans l'_Histoire du tarif de 1664_, par +Dufresne de Francheville. + +[593] Cet édit, au bénéfice duquel les protestants ne participèrent pas, +fut révoqué en 1683. Le même édit accordait en outre mille livres de +pension aux gentilshommes qui auraient dix enfants «nés en loyal +mariage, non prestres, religieux et religieuses;» deux mille livres à +ceux qui en auraient douze, et moitié somme aux habitants des villes +franches, bourgeois non taillables ou à leurs femmes. + +[594] Cette ordonnance, dit le président Hénault, fut préparée et +discutée dans un conseil composé comme il suit: Le chancelier Seguier, +le maréchal de Villeroi, Colbert, d'Aligre, d'Ormesson, de Lézeau, de +Machault, de Sève, Menardeau, de Morangis, Poncet, Boucherat, de La +Marguerie, Pussort, Voisin, Hotman, et Marin. Les séances commencèrent +le jeudi 28 octobre 1666 et continuèrent toutes les semaines, +quelquefois plusieurs jours, jusqu'au 10 février suivant. + +Le 24 janvier 1667, louis XIV écrivit au premier président et au +procureur général, avec ordre au premier président et aux autres +présidents, à quatre conseillers de la grand'chambre et aux cinq anciens +présidents de chambres des requêtes, avec les doyens des mêmes chambres, +à l'ancien président des requêtes du palais, au doyen de la première +chambre et aux avocats et procureurs généraux de s'assembler +incessamment chez le premier président pour conférer avec lui et les +commissaires du Conseil sur les articles préparés par ces commissaires. + +Les conférences s'ouvrirent le 28 janvier 1667, et se terminèrent le 17 +mars suivant après avoir occupé quinze séances. + +L'ordonnance civile de 1667 a été en vigueur jusqu'à la promulgation du +code de procédure actuel. + +[595] Cette ordonnance, a dit M. Roy, dans son rapport à la chambre des +Pairs sur le code forestier (1827), fut modifiée et préparée pendant +huit années par Colbert et par les hommes les plus habiles que l'on put +réunir dans toutes les parties du royaume. + +[596] Cette déclaration ne se trouve pas dans la _Collection des +anciennes lois françaises_. Voir Forbonnais, _Recherches sur les +finances_, année 1670. + +[597] Les commissaires du Conseil et les députés du Parlement qui +prirent part à cette ordonnance, sont: le chancelier Séguier, d'Aligre, +de Morangis, d'Estampes, de Sève, Poncet, Pussort, Voisin et Hotman, +conseillers d'État; le premier président de Lamoignon et les présidents +de Maisons, de Novion, de Mesmes, de Coigneux, de Bailleul, Molé de +Champlâtreux, de Nesmond; les conseillers de la grand'chambre de +Catinat, de Brillat, Fayer, de Refuges, Paris, Roujault; les députés des +enquêtes, Potier de Blanc-Mesnil, de Bragelogne, de Fourcy, Lepelletier, +Maupeou et Charton; les conseillers de Bermond, Mandat, Faure, +Levasseur, Malo et Leboult; Talon, premier avocat général; de Harlai, +procureur général, et Bignon, second avocat général. + +[598] Le préambule de cette déclaration porte que la même défense avait +été faite par édit du mois d'avril 1667 «laquelle grâce avait produit un +grand fruit dans le public.» Cet édit n'est pas cité dans la _Collection +des lois anciennes_. La même déclaration fut renouvelée le 6 novembre +1683, quinze jours après la mort de Colbert, et sans contredit d'après +des ordres qu'il avait lui-même donnés. + +[599] Cet édit portait que les généraux, lieutenants généraux, maréchaux +de camp, intendants et autres officiers, même volontaires, de quelque +condition et qualité qu'ils fussent, ne pourraient avoir plus de deux +services de viandes et un de fruits qui feraient trois services en tout; +qu'il n'y aurait nulles assiettes volantes, que les plats d'un même +service seraient de pareille grandeur et qu'il n'y aurait en aucun +d'iceux, soit de viande ou de fruits, des mets différents, mais +seulement d'une même sorte, à la réserve des plats de rôts où il +pourrait être mis différentes espèces de viandes, pourvu qu'il n'y en +eût point qui fussent l'une sur l'autre.--Ainsi, au ministère de la +guerre, comme dans toutes les autres branches de l'administration, la +manie des règlements était la même, et on la retrouvait jusque dans les +détails qui semblaient le plus devoir y échapper. + +[600] Cette déclaration, dit d'Aguesseau (_Œuvres_, t. 14, p. 145 et +155), réduisit les Parlements à ne pouvoir faire éclater leur zèle par +leurs remontrances, qu'après avoir prouvé leur soumission par +l'enregistrement pur et simple des lois qui leur seraient adressées. + +Les remontrances que le Parlement essaya à cette occasion furent +regardées alors, dit d'Aguesseau, comme _le dernier cri de la liberté +mourante_... + +[601] Cet édit fut révoqué au mois d'avril 1674. + +[602] Biblioth. roy., Mss. _Collection de Genée de Brochot_; 3e +carton.--Mémoire _original_ de Colbert, contenant 14 feuillets, grand +papier, écrits en entier de sa main, à mi-marge, au _recto_ et au +_verso_. Ce mémoire est écrit extrêmement serré, par abréviations, d'une +écriture très-difficile à lire, et l'on n'y avance en quelque sorte que +mot par mot. C'est avec une peine infinie que je suis parvenu à en +reproduire les extraits qui suivent, non sans être obligé de laisser, +par intervalles, quelques lacunes qu'il m'a été impossible de +combler.--J'ai eu soin, d'ailleurs, de faire imprimer en _italique_ les +mots douteux ou remplacés par d'autres, et d'indiquer par quelques +points les membres de phrase qui ont été omis. Ce mémoire a dû être +écrit par Colbert pour Louis XIV. C'est le manuscrit le plus +considérable de ce ministre et son premier jet, ainsi que l'indiquent +quelques ratures et des renvois en marge. Il comprend l'histoire des +finances et de l'administration depuis 1648 jusqu'au commencement de +1663; mais il renferme surtout des renseignements très-étendus sur les +opérations financières et les réformes administratives, effectuées dans +les années 1660, 1661, 1662 et 1663. + +[603] Peut-être n'y a-t-il que 8 millions. Le chiffre est très-douteux. +Dans son réquisitoire, le procureur-général Talon, porta les dépenses +faites à Vaux à 9 millions. + +[604] Voir, à ce sujet, les justifications de Fouquet; p. 56 de ce +volume. + +[605] Si les choses se passèrent exactement comme le dit Colbert, il +faut avouer que l'intrigue fut ourdie de main de maître. Il est curieux +de lire, après ce passage, le texte même de la nomination de Fouquet. +Voir p. 4 et 5 de ce volume. + +[606] La lettre que Mazarin écrivit à Colbert à cette occasion ne dit +rien de tout cela. (Voir page 14 de ce volume.) Il est très-important +d'opposer cette lettre, dont l'original existe à la Bibliothèque royale, +à la version de Colbert. Ces deux pièces se contrôlant l'une par +l'autre, et la lettre de Mazarin, méritant plus de confiance que le +mémoire de Colbert, il s'en suivrait qu'il y a beaucoup de passion et +d'animosité dans les assertions de ce dernier en tout ce qui concerne +Fouquet. + +[607] Quelque bienfaisants que dussent être les résultats de la chute de +Fouquet, il n'en est pas moins étrange de voir Colbert faire intervenir +le doigt de Dieu pour le succès de l'intrigue à laquelle des raisons +d'État obligèrent d'avoir recours. + +[608] On accusa en effet Fouquet d'avoir entretenu des agents secrets +dans les principales cours de l'Europe. L'envoyé à Rome dont il est ici +question, était l'abbé de Maucroix, ami de La Fontaine. + +[609] Le chef naturel de la Chambre de justice était M. de Lamoignon, en +sa qualité de premier président du parlement de Paris; mais bientôt, il +cessa d'y aller, et toutes les affaires importantes, notamment celle de +Fouquet, furent dirigées par le chancelier Séguier. Il est curieux de +comparer le portrait du premier président fait par Colbert à celui que +M. de Lamoignon a laissé de ce ministre. Voir, page 151 de ce volume, +_Histoire de Colbert_, chap. V. De son côté, le _Journal d'Ormesson_, +accuse durement M. de Lamoignon d'un excès de faiblesse à l'égard de +Colbert. + +[610] Biblioth. roy.; département des imprimés. _Chambre de justice de +1661_. F. 2,953. B, sous chiffre.--Cette curieuse parodie des stances du +_Cid_ est manuscrite. Elle est intercalée entre des pièces imprimées. Je +ne pense pas qu'elle ait jamais été publiée, Le P. Lelong; dans sa +_Bibliothèque historique_, l'indique comme existant en manuscrit dans +une bibliothèque particulière de Dijon, sous le titre de _Colbert +enragé_. J'en ai supprimé cinq stances tout à fait insignifiantes. + +[611] Vers le milieu du procès, M. de Chamillart avait remplacé M. +Talon, que l'on accusait de ne pas pousser l'affaire assez vivement. + +[612] Sainte-Hélène, qui espérait être nommé premier président du +parlement de Rouen. + +[613] Biblioth. roy., Mss. Mélanges du cabinet du Saint-Esprit. Notes et +pièces concernant Fouquet, prisonnier d'État.--Ces pièces proviennent +d'un registre in-folio, ayant appartenu à la bibliothèque de l'ordre du +Saint-Esprit. Leur pagination dans ce registre était de 2,169 à 2,191. +Elles renferment: + +1º _La copie figurée de l'escrit trouvé dans le cabinet appelé secret de +la maison de Monsieur Foucquet, à Saint-Mandé_, écrit que j'ai donné en +entier dans l'étude sur Fouquet. + +2º Un monitoire lu dans toutes les églises de Paris, après la +condamnation de Fouquet pour inviter les fidèles à dénoncer _tous ceux +qui retiennent et dissimulent des biens_ qui lui appartenaient.--C'est +une pièce originale et signée. + +3º L'analyse sommaire, manuscrite, _des Ordres du Roy et lettres de M. +Louvois à M. de Saint-Mars concernant la prison de M. Fouquet dans la +citadelle de Pignerol_.--Ces ordres et ces lettres dont j'ai donné +quelques extraits existent aux Archives du royaume, section historique, +carton K, 129, et ils ont été publiés postérieurement par M. Delort, +dans son _Histoire de la détention des philosophes et des gens de +lettres, précédée de celle de Fouquet, de Pélisson et de Lauzun_. + +4º Enfin, le psaume de David, traduit par Fouquet, que je donne +textuellement. Cette pièce, de trois pages in-4º, est écrite en entier +de sa main. Seulement, on lit dans la marge gauche de la 1re page, +ces mots d'une autre main et d'une écriture plus récente: «Par M. +Fouquet, surintendant des finances, prisonnier à Pignerol où il mourut.» +Il y a, en regard de chaque verset, dans la marge gauche du manuscrit, +également de la main de Fouquet, le texte latin que je n'ai pas cru +nécessaire de reproduire en entier. + +[614] On lit en regard du titre, à droite, de la main de Fouquet: + +«J'ay mis isy quelques nottes pour ceux qui n'entendent pas le latin +auquel je me suis assujetty, réduïsant chaque verset latin du pseaume à +4 vers sans mesloigner du sens du prophète. + +«Dans les 1ers versets il exhorte tout le monde à louer la +miséricorde de Dieu, et comme il repète la pluspart des mesmes mots, +j'ay creü au moins debvoir repéter le mot de bonté. + +«Il convie dans le 1er verset indifféremment tout le monde. + +«Dans le 2e il descend en particulier au peuple d'Israël qui estoit +la fin de leglise et comprend tous les chrestiens. + +«Dans le 3e il passe aux prestres et gens deglise exprimés par la +famille d'Aaron. + +«Dans le 4e il excite ceux qui font profession plus particulière de +la perfection à louer la bonté divine.» + +[615] Voici le texte latin de ce verset: _Dominus mihi adjutor, non +timebo quid faciat mihi homo_. + +[616] Texte latin: _Meliùs est confidere in Domino quàm confidere in +principe_. + +[617] Texte latin: _Meliùs est sperare in Domino quàm sperare in +principibus_. + +[618] Note marginale de la main de Fouquet: «Je me suis assujetty à +répéter le mesme vers dans les deux versets suivants pour imiter le +latin ou ces mesmes termes sont aussy répétés trois fois. + +[619] Note marginale de Fouquet: «Ces deux comparaisons des mouches et +du feu despine estant dans le latin, on n'a pas pu les supprimer.» + +[620] Le texte latin est beaucoup plus sobre de mots: _Non moriar, sed +vivam et narrabo opera Domini_. + +[621] Note marginale de Fouquet: «On n'a pu changer cet endroit sans +oster le sceau de la prophétie de la venue de Nostre Seigneur qui est la +pierre angulaire de l'Église.--Tous les versets sentendent de luy.» + +[622] Texte latin: «_O Domine salvum me fac, ô Domìne bene prosperare: +Benedictus qui venit in nomine Domini_.» Il est probable que Fouquet +s'est trompé en copiant et qu'il a mis: _vous soit prospère_, au lieu +de: _me soit prospère_. + +[623] Note de Fouquet: Ce verset et le suivant sont répétés comme dans +le latin. + +[624] Ces vers m'ont été adressés de Grenoble.--La personne qui a bien +voulu me faire cette intéressante communication ne s'étant pas nommée, +je la prie de recevoir ici mes remerciements bien sincères pour sa +bienveillante attention. + +[625] Cette pièce, après la lecture de laquelle toute incertitude sur la +profession des ascendants de J.-B. Colbert, doit cesser, est extraite, +presque littéralement, des _œuvres inédites de P.-J. Grosley, de +Troyes_, vol. 1er, p. 258 et suiv.--J'ai déjà cité plusieurs pièces +de vers faites par des contemporains de Colbert, dans lesquelles ce +ministre est désigné comme appartenant à une famille de marchands. Il y +a dans le _Recueil manuscrit de chanson, vaudevilles, sonnets, +épitaphes_, etc. (_Recueil Maurepas_, Biblioth. roy., Mss. 35 vol. +in-4º), d'autres pièces qui confirment cette opinion. Dans l'une d'elles +on invite le marquis de Seignelay, très-connu par son faste, à porter +_de ses pères la bure_; vers auquel correspond la note suivante: «J.-B. +Colbert était fils d'un payeur des rentes de l'hostel-de-ville de Paris +et petit-fils d'un marchand de Reims.» On lit en outre dans une chanson +de 1681, faisant partie du même recueil, que les filles, de Colbert les +duchesses de Chevreuse et de Saint-Aignan avaient fait faire le tabouret +qu'elles avaient chez la reine, _chez leur cousin, le tapissier_. + +[626] Odart, prononciation vicieuse d'Edouard (Note de P.-J. Grosley). + +[627] Des Mascrani et des Lumagna furent plus tard employés par J.-B. +Colbert. (Voir _les registres concernant le commerce, de 1669 à 1672_, +Bibliothèque du Roi et Archives de la marine). + +[628] C'était la marraine de J.-B. Colbert. (Voir la pièce précédente.) + +[629] Ce Largentier était de Troyes et appartenait à une ancienne +famille de négociants. En 1594, il s'était prononcé fortement pour Henri +IV, l'avait suivi à Paris et s'était mis dans les fermes où il avait +fait fortune. Sully raconte de lui un mot d'une rare impertinence qui +donna lieu plus tard à une très-piquante et spirituelle remarque de +Henri IV. Un jour Largentier dit au roi qu'un voyage à Fontainebleau lui +avait coûté 10,000 écus.--Ventre-saint-gris! s'écria le roi--Oui, Sire, +mais c'est que j'ai fait prendre le modèle des frontispices de votre +maison pour en faire de pareils à une des miennes que j'ai en Champagne. +Peu de temps après; Largentier fut arrêté, pour quelque opération de +finance un peu trop irrégulière sans doute, et on l'envoya au Châtelet. +«Comment, dit le Roi, à cette nouvelle, est-ce qu'il veut prendre aussi +le modèle des frontispices du Châtelet?» + +[630] On trouve dans _les lettres adressées à Colbert_, un grand nombre +de lettres de M. Lecamus, chargé de la police de Paris, conjointement +avec M. La Reynie, et sous ses ordres. (Bibliothèque du Roi, Mss.) Il +est probable qu'elles sont de ce dernier. + +[631] Biblioth. roy., Mss. _Registres concernant le commerce, année. +1669_, nº 204. + +[632] Arch. de la mar. _Extrait des despesches et ordres du Roy +concernant la marine, sous le ministère de M. Colbert, depuis l'année +1669 jusques et y compris l'année 1685_, 1 vol. in-folio, manuscrit, p. +424 et suiv.--Le 20 septembre 1669, Colbert avait donné à l'évêque de +Béziers, nommé ambassadeur à Madrid, une _Instruction sur le fait de +commerce_. Cette instruction est beaucoup moins complète que celle-ci. +On la trouve, à sa date, dans _le Registre des despesches, de 1669_, et +dans les _Recherches sur les finances_, par Forbonnais, année 1669. + +[633] Ce mémoire a été publié par Forbonnais, avec l'orthographe de son +époque, dans ses _Recherches et considérations sur les finances de +France_, année 1670.--J'ai donné quelques extraits de ce mémoire, p. 297 +et 298. + +[634] Biblioth. roy., Mss. _Colbert et Seignelay_, t. IV, cote 16, pièce +I.--La même pièce se trouve aux Archives de la marine, _Registres +concernant le commerce_, année 1671, vol. 1erer, p. 59 et suiv.--J'ai +donné quelques extraits de cette pièce, p. 299 de ce volume. + +[635] Cette dernière phrase a été ajoutée de la main de Colbert sur la +copie de l'instruction qui fut envoyée à son fils et qui appartient à la +Bibliothèque royale. Elle ne se trouve pas sur la copie qui existe aux +Archives de la marine. + +[636] Biblioth. roy., Mss. _Colbert et Seignelay_, t. IV, cote 16, pièce +nº 17.--J'ai donné, dans le corps de l'ouvrage (chap. XIV et XIX, page +299 et 386), des extraits assez étendus de cette instruction, mais en +raison de son importance, et afin de montrer la filiation et l'ensemble +des idées de Colbert, je crois devoir reproduire ici en entier ce +remarquable document. + +[637] Biblioth. roy., Mss. _Colbert et Seignelay_, t. IV, cote +16.--Cette pièce a été publiée par M. Eugène Sue. + +[638] Colbert attachait une grande importance à la fidèle transcription +de ses dépêches. Les _Registres des despecsches concernant le commerce +pendant les années_ 1669, 1670, 1671, 1672, portent en regard de chaque +lettre, un _vu_ de sa main. + +[639] Les lettres qui suivent sont tirées des Archives de la marine. +Celles de l'année 1670, des _Registres des despesches concernant le +commerce_; celles des années 1672, 1675 et 1680, des _Extraits des +despesches et ordres du Roy concernant la marine sous le ministère de M. +Colbert, depuis l'année 1667 jusques et y compris l'année 1683_; celle +de l'année 1679, des _Expéditions concernant le commerce, de 1669 +jusqu'à 1683_. + +[640] Entrepôt. + +[641] Note de l'_Extrait des despesches_.--«Cette lettre n'a été +transcrite que pour faire voir avec quelle force et quel ménagement en +même temps, M. Colbert écrivait aux plus grands seigneurs, et à ceux +même qui étaient le plus en faveur auprès du Roy.» + +[642] Arch. de la mar.--Cette lettre, écrite en entier de la main de +Colbert, fut sans doute recopiée à cause de quelques surcharges qu'il y +avait faites. Le manuscrit original a été intercalé dans les registres +des _Expéditions concernant la commerce, de 1669 jusqu'à 1683_, t. II. + +[643] Biblioth. roy., Mss. Fonds dit _Suite de Mortemart_, no 34. Gros +volume in-folio.--Ce volume, à l'aide duquel on pourrait reconstruire en +quelque sorte l'hôtel de Colbert, contient l'inventaire général et +estimatif de tous les objets qui s'y trouvaient au moment de sa mort, +depuis les plus précieux jusqu'aux plus insignifiants. Je me suis borné +à en transcrire ici quelques articles. + +[644] J'ai renvoyé aux notes pour les manuscrits et ouvrages imprimés au +sujet desquels il y a eu lieu de donner quelques indications +particulières.--Les ouvrages imprimés et recueils sans noms d'auteurs +ont été classés d'après l'ordre alphabétique. + +[645] Je crois devoir, en raison de l'importance historique de cette +précieuse collection, donner la table des cotes dont elle se compose. + +[646] C'est par erreur que ces lettres sont indiquées _Arm. XI_ dans la +note 1 de la page 91 de ce volume. + +[647] Il y aura deux volumes. Le second n'a pas encore paru. + +[648] J'ai omis de citer cet ouvrage dans les trois premières pages de +l'_Étude sur Fouquet_. M. Gozlan a recueilli dans les romans de +mademoiselle de Seudéry de curieux détails sur la fête de Vaux, et c'est +d'après lui que j'ai reproduit une partie des particularités qui se +rattachent à cette fête. + +[649] Le titre de l'ouvrage ne porte pas le nom de l'auteur. + +[650] Ce volume ne porte pas de nom d'auteur; il est attribué à +Lethinois par M. Blanqui, dans sa _Bibliographie des principaux ouvrages +d'économie politique_ (_Hist. de l'Économie politique_, t. II). + +[651] Ces deux ouvrages ne portent pas le nom de l'auteur. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la vie et de +l'administration de Colb, by Jean-Pierre Clément + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE COLBERT *** + +***** This file should be named 27215-0.txt or 27215-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/7/2/1/27215/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net); +produced from images of the Bibliothèque nationale de +France (BNF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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