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+The Project Gutenberg EBook of La femme et le pantin, by Pierre Louÿs
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La femme et le pantin
+ roman espagnol
+
+Author: Pierre Louÿs
+
+Release Date: October 10, 2008 [EBook #26868]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME ET LE PANTIN ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and http://www.ebooksgratuits.com/
+
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+
+
+
+
+Pierre Louÿs
+
+LA FEMME ET LE PANTIN
+
+--ROMAN ESPAGNOL--
+
+(1898)
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+I Comment un mot écrit sur une coquille d’œuf tint lieu de deux billets
+tour à tour.
+
+II Où le lecteur apprend les diminutifs de «Concepcion», prénom
+espagnol.
+
+III Comment, et pour quelles raisons, André ne se rendit pas au
+rendez-vous de Concha Perez.
+
+IV Apparition d’une petite moricaude dans un paysage polaire.
+
+V Où la même personne reparaît dans un décor plus connu.
+
+VI Où Conchita se manifeste, se réserve et disparaît.
+
+VII Qui se termine en cul-de-lampe par une chevelure noire.
+
+VIII Où le lecteur commence à comprendre qui est le pantin de cette
+histoire.
+
+IX Où Concha Perez subit sa troisième métamorphose.
+
+X Où Mateo se trouve assister à un spectacle inattendu.
+
+XI Comment tout paraît s’expliquer.
+
+XII Scène derrière une grille fermée.
+
+XIII Comment Mateo reçut une visite, et ce qui s’ensuivit.
+
+XIV Où Concha change de vie, mais non de caractère.
+
+XV Qui est l’épilogue et aussi la moralité de cette histoire.
+
+* * *
+
+À
+André Lebey
+
+Son ami
+
+P. L.
+
+* * *
+
+ _Siempre me va V. diciendo_
+ _Que se muere V. por mi:_
+ _Muérase V. y lo veremos_
+ _Y despues diré que si._
+
+* * *
+
+
+
+
+I
+
+COMMENT UN MOT ÉCRIT SUR UNE COQUILLE D’ŒUF TINT LIEU DE DEUX BILLETS
+TOUR À TOUR.
+
+
+Le carnaval d’Espagne ne se termine pas, comme le nôtre, à huit heures
+du matin le mercredi des Cendres. Sur la gaieté merveilleuse de Séville,
+le _memento quia pulvis es_ ne répand que pour quatre jours son odeur de
+sépulture: et le premier dimanche de carême, tout le carnaval
+ressuscite.
+
+C’est le _Domingo de Piñatas_, le dimanche des Marmites, la Grande Fête.
+Toute la ville populaire a changé de costume et l’on voit courir par les
+rues des loques rouges, bleues, vertes, jaunes ou roses qui ont été des
+moustiquaires, des rideaux ou des jupons de femmes et qui flottent au
+soleil sur les petits corps bruns d’une marmaille hurlante et
+multicolore. Les enfants se groupent de toutes parts en bataillons
+tumultueux qui brandissent une chiffe au bout d’un bâton et conquièrent
+à grands cris les ruelles sous l’incognito d’un loup de toile, d’où la
+joie des yeux s’échappe par deux trous: _«¡Anda! ¡Hombre! que no me
+conoce!»_ crient-ils, et la foule des grandes personnes s’écarte devant
+cette terrible invasion masquée.
+
+Aux fenêtres, aux miradores, se pressent d’innombrables têtes brunes.
+Toutes les jeunes filles de la contrée sont venues ce jour-là dans
+Séville, et elles penchent sous la lumière leurs têtes chargées de
+cheveux pesants. Les papelillos tombent comme la neige. L’ombre des
+éventails teinte de bleu pâle les petites joues poudrerizées. Des cris,
+des appels, des rires bourdonnent ou glapissent dans les rues étroites.
+Quelques milliers d’habitants font, ce jour de carnaval, plus de bruit
+que Paris tout entier.
+
+Or, le 23 février 1896, dimanche de Piñatas, André Stévenol voyait
+approcher la fin du carnaval de Séville avec un léger sentiment de
+dépit, car cette semaine essentiellement amoureuse ne lui avait procuré
+aucune aventure nouvelle. Quelques séjours en Espagne lui avaient appris
+cependant avec quelle promptitude et quelle franchise de cœur les nœuds
+se forment et se dénouent sur cette terre encore primitive, et il
+s’attristait que le hasard et l’occasion lui eussent été défavorables.
+
+Tout au plus, une jeune fille avec laquelle il avait engagé une longue
+bataille de serpentins entre la rue et la fenêtre, était-elle descendue
+en courant, après lui avoir fait signe, pour lui remettre un petit
+bouquet rouge, avec un _«Muchísima’ grasia’, cavayero»,_ jargonné à
+l’andalouse. Mais elle était remontée si vite, et d’ailleurs, vue de
+plus près, elle l’avait tellement désillusionné, qu’André s’était borné
+à mettre le bouquet à sa boutonnière sans mettre la femme dans sa
+mémoire. Et la journée lui en parut plus vide encore.
+
+Quatre heures sonnèrent à vingt horloges. Il quitta las Sierpes, passa
+entre la Giralda et l’antique Alcazar, et par la calle Rodrigo il gagna
+les Delicias, Champs-Élysées d’arbres ombreux le long de l’immense
+Guadalquivir peuplé de vaisseaux.
+
+C’était là que se déroulait le carnaval élégant.
+
+À Séville, la classe aisée n’est pas toujours assez riche pour faire
+trois repas par jour; mais elle aimerait mieux jeûner que se priver du
+luxe extérieur qui pour elle consiste uniquement en la possession d’un
+landau et de deux chevaux irréprochables. Cette petite ville de province
+compte quinze cents voitures de maître, de forme démodée souvent, mais
+rajeunies par la beauté des bêtes, et d’ailleurs occupées par des
+figures de si noble race, qu’on ne songe point à se moquer du cadre.
+
+André Stévenol parvint à grand-peine à se frayer un chemin dans la foule
+qui bordait des deux côtés la vaste avenue poussiéreuse. Le cri des
+enfants vendeurs dominait tout: _«¡Huevo’! Huevo’!»_ C’était la
+bataille des œufs.
+
+_«¡Huevo’! ¿Quien quiere huevo’?! A do’ perra’ gorda’ la docena!»_
+
+Dans des corbeilles d’osier jaunes, s’entassaient des centaines de
+coquilles d’œufs, vidées, puis remplies de papelillos et recollées par
+une bande fragile. Cela se lançait à tour de bras, comme des balles de
+lycéens, au hasard des visages qui passaient dans les lentes voitures;
+et, debout sur les banquettes bleues, les caballeros et les señoras
+ripostaient sur la foule compacte en s’abritant comme ils pouvaient sous
+de petits éventails plissés.
+
+Dès le début, André fit emplir ses poches de ces projectiles
+inoffensifs, et se battit avec entrain.
+
+C’était un réel combat, car les œufs, sans jamais blesser, frappaient
+toutefois avec force avant d’éclater en neige de couleur, et André se
+surprit à lancer les siens d’un bras un peu plus vif qu’il n’était
+nécessaire. Une fois même, il brisa en deux un éventail d’écaille
+fragile. Mais aussi qu’il était déplacé de paraître à une telle mêlée
+avec un éventail de bal! Il continua sans s’émouvoir.
+
+Les voitures passaient, voitures de femmes, voitures d’amants, de
+familles, d’enfants ou d’amis. André regardait cette multitude heureuse
+défiler dans un bruissement de rires sous le premier soleil de
+printemps. À plusieurs reprises il avait arrêté ses yeux sur d’autres
+yeux, admirables. Les jeunes filles de Séville ne baissent pas les
+paupières et elles acceptent l’hommage des regards qu’elles retiennent
+longtemps. Comme le jeu durait déjà depuis une heure, André pensa qu’il
+pouvait se retirer, et d’une main hésitante il tournait dans sa poche le
+dernier œuf qui lui restât, quand il vit reparaître soudain la jeune
+femme dont il avait brisé l’éventail.
+
+Elle était merveilleuse.
+
+Privée de l’abri qui avait quelque temps protégé son délicat visage
+rieur, livrée de toutes parts aux attaques qui lui venaient de la foule
+et des voitures voisines, elle avait pris son parti de la lutte, et,
+debout, haletante, décoiffée, rouge de chaleur et de gaieté franche,
+elle ripostait!
+
+Elle paraissait vingt-deux ans. Elle devait en avoir dix-huit. Qu’elle
+fût andalouse, cela n’était pas douteux. Elle avait ce type, admirable
+entre tous, qui est né du mélange des Arabes avec les Vandales, des
+Sémites avec les Germains, et qui rassemble exceptionnellement dans une
+petite vallée d’Europe toutes les perfections opposées des deux races.
+
+Son corps souple et long était expressif tout entier. On sentait que,
+même en lui voilant le visage, on pouvait deviner sa pensée et qu’elle
+souriait avec les jambes comme elle parlait avec le torse. Seules les
+femmes que les longs hivers du Nord n’immobilisent pas près du feu, ont
+cette grâce et cette liberté.--Ses cheveux n’étaient que châtain foncé;
+mais à distance, ils brillaient presque noirs en recouvrant la nuque de
+leur conque épaisse. Ses joues, d’une extrême douceur de contour,
+semblaient poudrées de cette fleur délicate qui embrume la peau des
+créoles. Le mince bord de ses paupières était naturellement sombre.
+
+André, poussé par la foule jusqu’au marchepied de sa voiture, la
+considéra longuement. Il sourit, en se sentant ému, et de rapides
+battements de cœur lui apprirent que cette femme était de celles qui
+joueraient un rôle dans sa vie.
+
+Sans perdre de temps, car à tout moment le flot des voitures un instant
+arrêtées pouvait repartir, il recula comme il put. Il prit dans sa poche
+le dernier de ses œufs, écrivit au crayon sur la coquille blanche les
+six lettres du mot _Quiero_, et choisissant un instant où les yeux de
+l’inconnue s’attachèrent aux siens, il lui jeta l’œuf doucement, de bas
+en haut, comme une rose.
+
+La jeune femme le reçut dans la main.
+
+_Quiero_ est un verbe étonnant qui veut tout dire. C’est _vouloir,
+désirer, aimer,_ c’est _quérir_ et c’est _chérir_. Tour à tour et selon
+le ton qu’on lui donne, il exprime la passion la plus impérative ou le
+caprice le plus léger. C’est un ordre ou une prière, une déclaration ou
+une condescendance. Parfois, ce n’est qu’une ironie.
+
+Le regard par lequel André l’accompagna signifiait simplement:
+«J’aimerais vous aimer.»
+
+Comme si elle eût deviné que cette coquille portait un message, la jeune
+femme la glissa dans un petit sac de peau qui pendait à l’avant de sa
+voiture. Sans doute elle allait se retourner; mais le courant du défilé
+l’emporta rapidement vers la droite, et, d’autres voitures survenant,
+André la perdit de vue avant d’avoir pu réussir à fendre la foule à sa
+suite.
+
+Il s’écarta du trottoir, se dégagea comme il put, courut dans une
+contre-allée... mais la multitude qui couvrait l’avenue ne lui permit
+pas d’agir assez vite, et quand il parvint à monter sur un banc d’où il
+domina la bataille, la jeune tête qu’il cherchait avait disparu.
+
+Attristé, il revint lentement par les rues; pour lui, tout le carnaval
+se recouvrit soudain d’une ombre.
+
+Il s’en voulait à lui-même de la fatalité maussade qui venait de
+trancher son aventure. Peut-être, s’il eût été plus déterminé, eût-il pu
+trouver une voie entre les roues et le premier rang de la foule... Et
+maintenant, où retrouver cette femme? Était-il sûr qu’elle habitât
+Séville? Si par malheur il n’en était rien, où la chercher, dans
+Cordoue, dans Jérez, ou dans Malaga? C’était l’impossible.
+
+Et peu à peu, par une illusion déplorable, l’image devint plus charmante
+en lui. Certains détails des traits n’eussent mérité qu’une attention
+curieuse: ils devinrent dans sa mémoire les motifs principaux de sa
+tendresse navrée. Il avait remarqué, ainsi, qu’au lieu de laisser pendre
+toutes lisses les deux mèches des petits cheveux sur les tempes, elle
+les gonflait au fer en deux coques arrondies. Ce n’était pas une mode
+très originale, et bien des Sévillanes prenaient le même soin; mais sans
+doute la nature de leurs cheveux ne se prêtait pas aussi bien à la
+perfection de ces boucles en boule, car André ne se souvenait pas d’en
+avoir vu qui, même de loin, pussent se comparer à celles-là.
+
+En outre, les coins des lèvres étaient d’une mobilité extrême. Ils
+changeaient à chaque instant et de forme et d’expression, tantôt presque
+retroussés, ronds ou minces, pâles ou sombres, animés d’une flamme
+variable. Oh! on pouvait blâmer tout le reste, soutenir que le nez
+n’était pas grec et que le menton n’était pas romain; mais ne pas rougir
+de plaisir devant ces deux petits coins de bouche, cela eût passé la
+permission.
+
+Il en était là de ses pensées quand un _«¡Cuidao!»_ crié d’une voix
+rude le fit se garer dans une porte ouverte: une voiture passait au
+petit trot dans la rue étroite.
+
+Et dans cette voiture, il y avait une jeune femme, qui, en apercevant
+André, lui jeta très doucement, comme on jette une rose, un œuf qu’elle
+tenait à la main.
+
+Fort heureusement, l’œuf tomba en roulant et ne se brisa point, car
+André, complètement stupéfait de cette nouvelle rencontre, n’avait pas
+fait un geste pour le prendre au vol. La voiture avait déjà tourné le
+coin de la rue, quand il se baissa pour ramasser l’envoi.
+
+Le mot _Quiero_ se lisait toujours sur la coquille lisse et ronde, et on
+n’en avait pas écrit d’autre; mais un paraphe très décidé, qui semblait
+gravé par la pointe d’une broche, terminait la dernière lettre comme
+pour répondre par le même mot.
+
+
+
+
+II
+
+OÙ LE LECTEUR APPREND LES DIMINUTIFS DE «CONCEPCION», PRÉNOM ESPAGNOL.
+
+
+Cependant, la voiture avait tourné le coin de la rue et l’on n’entendait
+plus que faiblement le pas des chevaux sonner sur les dalles dans la
+direction de la Giralda.
+
+André courut à sa poursuite, anxieux de ne pas laisser échapper cette
+seconde occasion qui pouvait être la dernière; il arriva juste au moment
+où les chevaux entraient au pas dans l’ombre d’une maison rose de la
+plaza del Triunfo.
+
+Les grandes grilles noires s’ouvrirent et se refermèrent sur une rapide
+silhouette féminine.
+
+Sans doute il eût été plus avisé de préparer ses voies, de prendre des
+renseignements, de demander le nom, la famille, la situation et le genre
+de vie avant de se lancer ainsi, tête basse, dans l’inconnu d’une
+intrigue, où, puisqu’il ne savait rien, il n’était le maître de rien.
+André, cependant, ne put se résoudre à quitter la place avant d’avoir
+fait un premier effort, et dès qu’il eut vérifié d’une main rapide la
+correction de sa coiffure et la hauteur de sa cravate, il sonna
+délibérément.
+
+Un jeune maître d’hôtel se présenta derrière la grille, mais n’ouvrit
+pas.
+
+«Que demande Votre Grâce?
+
+--Faites passer ma carte à la señora.
+
+--À quelle señora? continua le domestique d’une voix tranquille où le
+soupçon n’altérait pas trop le respect.
+
+--À celle qui habite cette maison, je pense.
+
+--Mais son nom?»
+
+André, impatienté, ne répondit pas. Le domestique reprit:
+
+«Que Votre Grâce me fasse la faveur de me dire auprès de quelle señora
+je dois l’introduire.
+
+--Je vous répète que votre maîtresse m’attend.»
+
+Le maître d’hôtel, s’inclinant, releva légèrement les mains en signe
+d’impossibilité; puis il se retira sans ouvrir et sans même avoir pris
+la carte.
+
+Alors André, que la colère rendit tout à fait discourtois, sonna une
+seconde et une troisième fois comme à la porte d’un fournisseur. «Une
+femme si prompte à répondre à une déclaration de ce genre, se dit-il, ne
+doit pas s’étonner de l’insistance qu’on met à pénétrer chez elle; elle
+était seule aux Delicias, elle doit vivre seule ici, et le bruit que je
+fais n’est entendu que par elle.» Il ne songea pas que le carnaval
+espagnol autorise des libertés passagères qui ne sauraient se prolonger
+dans la vie normale avec les mêmes chances d’accueil.
+
+La porte resta close et la maison pleine de silence comme si elle eût
+été déserte.
+
+Que faire? Il se promena quelque temps sur la place, devant les fenêtres
+et les miradores où il espérait toujours voir apparaître le visage
+attendu, et, peut-être même, un signe... Mais rien ne parut; il se
+résigna au retour.
+
+Toutefois, avant de quitter une porte qui se fermait sur tant de
+mystères, il avisa non loin de là un marchand de cerrillas assis dans un
+coin d’ombre, et lui demanda:
+
+«Qui habite cette maison?
+
+--Je ne sais pas», répondit l’homme.
+
+André lui mit dix réaux dans la main et ajouta:
+
+«Dis-le-moi tout de même.
+
+--Je ne devrais pas le dire. La señora se fournit chez moi, et si elle
+savait que je parle sur elle, demain ses mozos s’adresseraient ailleurs,
+chez le Fulano, par exemple, qui vend ses boîtes à moitié vides. Au
+moins je n’en dirai pas de mal, je ne médirai pas, _cabeyro_! Rien que
+son nom, puisque vous voulez le savoir. C’est la señora doña Concepcion
+Perez, femme de don Manuel Garcia.
+
+--Son mari n’habite donc pas Séville?
+
+--Son mari est en _Bolibie_.
+
+--Où cela?
+
+--En _Bolibie_, un pays d’Amérique.»
+
+Sans en entendre davantage, André jeta une nouvelle pièce sur les genoux
+du vendeur, et rentra dans la foule pour gagner son hôtel.
+
+Il restait en somme indécis. Même en apprenant l’absence du mari, il
+n’avait pas trouvé que toutes les chances se penchassent de son côté. Ce
+marchand réservé, qui semblait en savoir plus qu’il n’en voulait dire,
+laissait croire à l’existence d’un autre amant déjà choisi, et
+l’attitude du domestique n’était pas faite pour démentir ce soupçon
+d’arrière-pensée... André songeait que quinze jours à peine s’étendaient
+devant lui avant la date fixée de son retour à Paris. Suffiraient-ils
+pour entrer en grâce auprès d’une jeune personne dont la vie sans doute
+était déjà prise?
+
+Ainsi troublé par des incertitudes, il entrait dans le patio de son
+hôtel, quand le portier l’arrêta:
+
+«Une lettre pour Votre Grâce.»
+
+L’enveloppe ne portait pas d’adresse.
+
+«Vous êtes sûr que cette lettre est pour moi?
+
+--On me la remet à l’instant pour don Andrès Stévenol.»
+
+André la décacheta sans retard.
+
+Elle contenait ces simples lignes, écrites sur une carte bleue:
+
+_«Don Andrès Stévenol est prié de ne pas faire tant de bruit, de ne pas
+dire son nom et de ne plus demander le mien. S’il se promène demain,
+vers trois heures, sur la route d’Empalme, une voiture passera, qui
+s’arrêtera peut-être.»_
+
+«Comme la vie est facile!» pensa André. Et en montant l’escalier du
+premier étage, il avait déjà la vision des intimités prochaines; il
+cherchait les diminutifs tendres du plus charmant de tous les prénoms:
+
+«Concepcion, Concha, Conchita, Chita[1].»
+
+
+
+
+III
+
+COMMENT, ET POUR QUELLES RAISONS, ANDRÉ NE SE RENDIT PAS AU RENDEZ-VOUS
+DE CONCHA PEREZ.
+
+
+Le lendemain matin, André Stévenol eut un réveil rayonnant. La lumière
+entrait largement par les quatre fenêtres du mirador; et toutes les
+rumeurs de la ville, pas de chevaux, cris de vendeurs, sonnettes de
+mules ou cloches de couvent, mêlaient sur la place blanche leur
+bruissement de vie.
+
+Il ne se souvenait pas d’avoir eu depuis longtemps une matinée aussi
+heureuse. Il étira ses bras, qui se tendirent avec force. Puis il les
+serra contre sa poitrine, comme s’il voulait se donner l’illusion de
+l’étreinte attendue.
+
+«Comme la vie est facile! répéta-t-il en souriant. Hier, à cette
+heure-ci, j’étais seul, sans but, sans pensée. Il a suffi d’une
+promenade, et ce matin me voici deux. Qui donc nous fait croire aux
+refus, aux dédains ou même à l’attente? Nous demandons et les femmes se
+donnent. Pourquoi en serait-il autrement?»
+
+Il se leva, mit un punghee, chaussa des mules et sonna pour qu’on fît
+préparer son bain. En attendant, le front collé aux vitres, il regarda
+la place pleine de jour.
+
+Les maisons étaient peintes de ces couleurs légères que Séville répand
+sur ses murs et qui ressemblent à des robes de femme. Il y en avait de
+couleur crème avec des corniches toutes blanches; d’autres qui étaient
+roses, mais d’un rose si fragile! d’autres vert d’eau ou orangées, et
+d’autres violet pâle.--Nulle part les yeux n’étaient choqués par
+l’affreux brun des rues de Cadiz ou de Madrid; nulle part, ils n’étaient
+éblouis par le blanc trop cru de Jérez.
+
+Sur la place même, des orangers étaient chargés de nuits, des fontaines
+coulaient, des jeunes filles riaient en tenant des deux mains les bords
+de leur châle comme les femmes arabes ferment leur haïk. Et de toutes
+parts, des coins de la place, du milieu de la chaussée, du fond des
+ruelles étroites, les sonnettes des mules tintaient.
+
+André n’imaginait pas qu’on pût vivre ailleurs qu’à Séville.
+
+Après avoir achevé sa toilette et bu lentement une petite tasse d’épais
+chocolat espagnol, il sortit au hasard.
+
+Le hasard, qui fut singulier, lui fit suivre le plus court chemin, des
+marches de son hôtel à la plaza del Triunfo; mais, arrivé là, André se
+souvint des précautions qu’on lui conseillait, et soit qu’il craignît de
+mécontenter sa «maîtresse» en passant trop directement devant sa porte,
+soit au contraire qu’il ne voulût point paraître à ce point tourmenté du
+désir de la voir plus tôt, il suivit le trottoir opposé sans même
+tourner la tête à gauche.
+
+De là, il se rendit à Las Delicias.
+
+La bataille de la veille avait jonché la terre de papiers et de
+coquilles d’œufs qui donnaient au parc splendide une vague apparence
+d’arrière-cuisine. À de certains endroits, le sol avait disparu sous des
+dunes croulantes et bariolées. D’ailleurs, le lieu était désert, car le
+carême recommençait. Pourtant, par une allée qui venait de la campagne,
+André vit venir à lui un passant qu’il reconnut.
+
+«Bonjour, don Mateo, dit-il en lui tendant la main. Je n’espérais pas
+vous rencontrer si tôt.
+
+--Que faire, monsieur, quand on est seul, inutile, et désœuvré? Je me
+promène le matin, je me promène le soir. Le jour, je lis ou je vais
+jouer. C’est l’existence que je me suis faite. Elle est sombre.
+
+--Mais vous avez des nuits qui consolent des jours, si j’en crois les
+murmures de la ville.
+
+--Si on le dit encore, on se trompe. D’aujourd’hui au jour de sa mort,
+on ne verra plus une femme chez don Mateo Diaz. Mais ne parlons plus de
+moi. Pour combien de temps êtes-vous encore ici?»
+
+Don Mateo Diaz était un Espagnol d’une quarantaine d’années, à qui André
+avait été recommandé pendant son premier séjour en Espagne. Son geste et
+sa phrase étaient naturellement déclamatoires. Comme beaucoup de ses
+compatriotes, il accordait une importance extrême aux observations qui
+n’en comportaient point; mais cela n’impliquait de sa part ni vanité, ni
+sottise. L’emphase espagnole se porte comme la cape, avec de grands plis
+élégants. Homme instruit, que sa trop grande fortune avait seule empêché
+de mener une existence active, don Mateo était surtout connu par
+l’histoire de sa chambre à coucher, qui passait pour hospitalière. Aussi
+André fut-il étonné d’apprendre qu’il avait renoncé si tôt aux pompes de
+tous les démons; mais le jeune homme s’abstint de poursuivre ses
+questions.
+
+Ils se promenèrent quelque temps au bord du fleuve, que don Mateo, en
+propriétaire riverain, et aussi en patriote, ne se lassait pas
+d’admirer.
+
+«Vous connaissez, disait-il, cette plaisanterie d’un ambassadeur
+étranger qui préférait le Manzanarès à toutes les autres rivières, parce
+qu’il était navigable en voiture et à cheval. Voyez le Guadalquivir,
+père des plaines et des cités! J’ai beaucoup voyagé, depuis vingt ans,
+j’ai vu le Gange et le Nil et l’Atrato, des fleuves plus larges sous une
+plus vive lumière: je n’ai vu qu’ici cette majestueuse beauté du courant
+et des eaux. La couleur en est incomparable. N’est-ce pas de l’or qui
+s’effile aux arches du pont? Le flot se gonfle comme une femme enceinte,
+et l’eau est pleine, pleine de terre. C’est la richesse de l’Andalousie
+que les deux quais de Séville conduisent vers les plaines.»
+
+Puis ils parlèrent politique. Don Mateo était royaliste et s’indignait
+des efforts persistants de l’opposition, au moment où toutes les forces
+du pays eussent dû se concentrer autour de la faible et courageuse reine
+pour l’aider à sauver le suprême héritage d’une impérissable histoire.
+
+«Quelle chute! disait-il. Quelle misère! Avoir possédé l’Europe, avoir
+été Charles Quint, avoir doublé le champ d’action du monde en découvrant
+le monde nouveau, avoir eu l’empire sur lequel le soleil ne se couchait
+point; mieux encore: avoir, les premiers, vaincu votre Napoléon,--et
+expirer sous les bâtons d’une poignée de bandits mulâtres! Quel destin
+pour notre Espagne!»
+
+Il n’aurait pas fallu lui dire que ces bandits-là fussent les frères de
+Washington et de Bolivar. Pour lui, c’étaient de honteux brigands qui ne
+méritaient même pas le garrot.
+
+Il se calma.
+
+«J’aime mon pays, reprit-il. J’aime ses montagnes et ses plaines. J’aime
+la langue et le costume et les sentiments de son peuple. Notre race a
+des qualités d’une essence supérieure. À elle seule, elle est une
+noblesse, à l’écart de l’Europe, ignorant tout ce qui n’est pas elle, et
+enfermée sur ses terres comme dans une muraille de parc. C’est pour
+cela, sans doute, qu’elle décline au profit des nations du Nord, selon
+la loi contemporaine qui pousse aujourd’hui de toutes parts le médiocre
+à l’assaut du meilleur... Vous savez qu’en Espagne on appelle _hidalgos_
+les descendants des familles pures de tout mélange avec le sang maure.
+On ne veut pas admettre que, pendant sept siècles, l’Islam ait pris
+racine sur la terre espagnole. Pour moi, j’ai toujours pensé qu’il y
+avait ingratitude à renier de tels ancêtres. Nous ne devons guère qu’aux
+Arabes les qualités exceptionnelles qui ont dessiné dans l’histoire la
+grande figure de notre passé. Ils nous ont légué leur mépris de
+l’argent, leur mépris du mensonge, leur mépris de la mort, leur
+inexprimable fierté. Nous tenons d’eux notre attitude si droite en face
+de tout ce qui est bas, et aussi je ne sais quelle paresse devant les
+travaux manuels. En vérité, nous sommes leurs fils, et ce n’est pas sans
+raison que nous continuons encore à danser leurs danses orientales au
+son de leurs «féroces romances.»
+
+Le soleil montait dans un grand ciel libre et bleu. La mâture encore
+brune des vieux arbres du parc laissait voir par intervalles le vert des
+lauriers et des palmiers souples. De soudaines bouffées de chaleur
+enchantaient ce matin d’hiver d’un pays où l’hiver ne se repose point.
+
+«Vous viendrez déjeuner chez moi, j’espère? dit don Mateo. Ma huerta est
+là, près de la route d’Empalme. Dans une demi-heure, nous y serons, et,
+si vous le permettez, je vous garderai jusqu’au soir afin de vous
+montrer mes haras où j’ai quelques nouvelles bêtes.
+
+--Je serai très indiscret, s’excusa André. J’accepte le déjeuner, mais
+non l’excursion. Ce soir, j’ai un rendez-vous que je ne puis manquer,
+croyez-moi.
+
+--Une femme? Ne craignez rien, je ne vous poserai pas de questions.
+Soyez libre. Je vous sais même gré de passer avec moi le temps qui vous
+sépare de l’heure fixée. Quand j’avais votre âge, je ne pouvais voir
+personne pendant mes journées mystérieuses. Je me faisais servir mes
+repas dans ma chambre, et la femme que j’attendais était le premier être
+à qui j’eusse parlé depuis l’instant de mon réveil.»
+
+Il se tut un instant, puis sur un ton de conseil:
+
+«Ah! monsieur! dit-il, prenez garde aux femmes! Je ne vous dirai pas de
+les fuir, car j’ai usé ma vie avec elles, et si ma vie était à refaire,
+les heures que j’ai passées ainsi sont parmi celles que je voudrais
+revivre. Mais gardez-vous, gardez-vous d’elles!»
+
+Et comme s’il avait trouvé une expression à sa pensée, don Mateo ajouta
+plus lentement:
+
+«Il est deux sortes de femmes qu’il ne faut connaître à aucun prix:
+d’abord celles qui ne vous aiment pas, et ensuite, celles qui vous
+aiment.--Entre ces deux extrémités, il y a des milliers de femmes
+charmantes, mais nous ne savons pas les apprécier.»
+
+Le déjeuner eût été assez terne si l’animation de don Mateo n’eût
+remplacé, par un long monologue, l’entretien qui fit défaut; car André,
+préoccupé de ses pensées personnelles, n’écouta qu’à demi ce qui lui fut
+conté. À mesure que l’instant du rendez-vous approchait, le battement de
+cœur qu’il avait senti naître la veille reprenait avec une insistance
+toujours plus pressante. C’était un appel assourdissant en lui-même, un
+impératif absolu qui chassait de son esprit tout ce qui n’était pas la
+femme espérée. Il aurait tout donné pour que la grande aiguille de la
+pendule Empire où il tenait ses yeux fixés fût avancée de cinquante
+minutes.--Mais l’heure qu’on regarde devient immobile, et le temps ne
+s’écoulait pas plus qu’une mare éternellement stagnante.
+
+À la fin, contraint de demeurer et cependant incapable de se taire plus
+longtemps, il fit preuve d’une jeunesse peut-être un peu récente en
+tenant à son hôte ce discours imprévu:
+
+«Don Mateo, vous avez toujours été pour moi un homme d’excellent
+conseil. Voulez-vous me permettre de vous confier un secret et de vous
+demander un avis?
+
+--Tout à votre disposition, dit à l’espagnole Mateo en se levant de
+table pour passer au fumoir.
+
+--Eh bien... voici... c’est une question... balbutia André. Vraiment à
+tout autre qu’à vous je ne la poserais pas... Connaissez-vous une
+Sévillane qui s’appelle doña Concepcion Garcia?»
+
+Mateo bondit:
+
+«Concepcion Garcia! Concepcion Garcia! Mais laquelle? Expliquez-vous! il
+y a vingt mille Concepcion Garcia en Espagne! C’est un nom aussi commun
+que chez vous Jeanne Duval ou Marie Lambert. Pour l’amour de Dieu,
+dites-moi son nom de jeune fille. Est-ce P... Perez, dites-moi? Est-ce
+Perez? Concha Perez? Mais parlez donc!»
+
+André, complètement bouleversé par cette émotion soudaine, eut un
+instant le pressentiment qu’il valait mieux ne pas dire la vérité; mais
+il parla plus vite qu’il ne l’eût voulu, et, vivement, répondit:
+
+«Oui.»
+
+Alors Mateo, précisant chaque détail comme on torture une plaie,
+continua:
+
+«Concepcion Perez de Garcia, 22, plaza del Triunfo, dix-huit ans, des
+cheveux presque noirs et une bouche... une bouche...
+
+--Oui, dit André.
+
+--Ah! vous avez bien fait de me parler d’elle. Vous avez bien fait,
+monsieur. Si je peux vous arrêter à la porte de celle-là, ce sera une
+bonne action de ma part, et un rare bonheur pour vous.
+
+--Mais qui est-elle?
+
+--Comment? Vous ne la connaissez pas?
+
+--Je l’ai rencontrée hier pour la première fois; je ne l’ai même pas
+entendue parler.
+
+--Alors, il est encore temps!
+
+--C’est une fille?
+
+--Non, non. Elle est même, en somme, honnête femme. Elle n’a pas eu plus
+de quatre ou cinq amants. À l’époque où nous vivons, c’est une chasteté.
+
+--Et...
+
+--En outre, croyez bien qu’elle est remarquablement intelligente.
+Remarquablement. À la fois par son esprit, qui est des plus fins, et par
+sa connaissance de la vie, je la juge supérieure. Je ne lui ferai grâce
+d’aucun éloge. Elle danse avec une éloquence qui est irrésistible. Elle
+parle comme elle danse et elle chante comme elle parle. Qu’elle ait un
+joli visage, je suppose que vous n’en doutez pas; et si vous voyiez ce
+qu’elle cache, vous diriez que même sa bouche... Mais il suffit. Ai-je
+tout dit?»
+
+André, agacé, ne répondit pas.
+
+Don Mateo lui saisit les deux manches de son veston, et scandant par une
+secousse la moindre de ses paroles, il ajouta:
+
+«Et c’est la PIRE des femmes, monsieur, monsieur, entendez-vous? C’est
+la PIRE des femmes de la terre. Je n’ai plus qu’un espoir, qu’une
+consolation au cœur: c’est que, le jour de sa mort, Dieu ne lui
+pardonnera pas.»
+
+André se leva:
+
+«Néanmoins, don Mateo, moi qui ne suis pas encore autorisé à parler de
+cette femme comme vous le faites, je n’ai aucun droit de ne pas me
+rendre au rendez-vous qu’elle m’a donné. Ai-je besoin de vous répéter
+que je vous ai fait une confidence et que je regrette d’interrompre les
+vôtres par un départ prématuré?»
+
+Et il lui tendit la main.
+
+Mateo se plaça devant la porte:
+
+«Écoutez-moi, je vous en conjure. Écoutez-moi. Il n’y a qu’un instant,
+vous me disiez encore que j’étais un homme d’excellent conseil. Je
+n’accepte pas ce jugement. Je n’en ai pas besoin, pour vous parler
+ainsi. J’oublie aussi l’affection que j’ai pour vous, et qui suffirait
+bien, cependant, à expliquer mon insistance...
+
+--Mais alors?...
+
+--Je vous parle d’homme à homme, comme le premier venu arrêterait un
+passant pour l’avertir d’un danger grave, et je vous crie: N’avancez
+plus, retournez sur vos pas, oubliez qui vous avez vu, qui vous a parlé,
+qui vous a écrit! Si vous connaissez la paix, les nuits calmes, la vie
+insouciante, tout ce que nous appelons le bonheur, n’approchez pas
+Concha Perez! Si vous ne voulez pas que le jour où nous sommes partage
+votre passé d’avec votre avenir en deux moitiés de joie et d’angoisse,
+n’approchez pas Concha Perez! Si vous n’avez pas encore éprouvé jusqu’à
+l’extrême la folie qu’elle peut engendrer et maintenir dans un cœur
+humain, n’approchez pas cette femme, fuyez-la comme la mort, laissez-moi
+vous sauver d’elle, ayez pitié de vous, enfin!
+
+--Don Mateo, vous l’aimez donc?»
+
+L’Espagnol se passa la main sur le front et murmura:
+
+«Oh! non, tout est bien fini. Je ne l’aime ni ne la hais plus. La chose
+est passée. Tout s’efface...
+
+--Ainsi, je ne vous blesserai pas personnellement si je m’abstiens de
+suivre vos avis? Je vous ferais volontiers un sacrifice de ce genre;
+mais je n’ai pas à m’en faire à moi-même... Quelle est votre réponse?»
+
+Mateo regarda André; puis, changeant tout à coup l’expression de ses
+traits il lui dit sur un ton de boutade:
+
+«Monsieur, il ne faut jamais aller au premier rendez-vous que donne une
+femme.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Parce qu’elle n’y vient pas.»
+
+André, à qui ce mot rappelait un souvenir particulier, ne put s’empêcher
+de sourire.
+
+«C’est quelquefois vrai, dit-il.
+
+--Très souvent. Et si, par hasard, elle vous attendait en ce moment,
+soyez sûr que votre absence ne ferait que déterminer son inclination
+pour vous.»
+
+André réfléchit, et sourit de nouveau.
+
+«Cela veut dire...
+
+--... Que sans faire aucune personnalité, et quand la jeune femme à
+laquelle vous vous intéressez se nommerait Lola Vasquez ou Rosario
+Lucena, je vous conseille de reprendre le fauteuil où vous étiez tout à
+l’heure et de ne le plus quitter sans raison sérieuse. Nous allons fumer
+des cigares en buvant des sirops glacés. C’est un mélange qui n’est pas
+très connu dans les restaurants de Paris, mais qui se fait d’un bout à
+l’autre de l’Amérique espagnole. Vous me direz tout à l’heure si vous
+goûtez pleinement la fumée du havane mêlée au sucre frais.»
+
+Un court silence suivit. Tous deux s’étaient assis de chaque côté d’une
+petite table qui portait des _puros_ et des cendriers ronds.
+
+«Et maintenant, de quoi parlerons-nous?» interrogea don Mateo.
+
+André fit un geste qui signifiait: Vous le savez bien.
+
+«Je commence donc», dit Mateo d’une voix plus basse; et la feinte gaieté
+qu’il avait découverte un moment s’éteignit sous un nuage durable.
+
+
+
+
+IV
+
+APPARITION D’UNE PETITE MORICAUDE DANS UN PAYSAGE POLAIRE.
+
+
+Il y a trois ans, monsieur, je n’avais pas encore les cheveux gris que
+vous me voyez. J’avais trente-sept ans; je m’en croyais vingt-deux; à
+aucun instant de ma vie je n’avais senti passer ma jeunesse et personne
+encore ne m’avait fait comprendre qu’elle approchait de sa fin.
+
+On vous a dit que j’étais coureur: c’est faux. Je respectais trop
+l’amour pour fréquenter les arrière-boutiques, et je n’ai presque jamais
+possédé une femme que je n’eusse aimée passionnément. Si je vous nommais
+celles-là, vous seriez surpris de leur petit nombre. Dernièrement
+encore, en faisant de mémoire le compte facile, je songeais que je
+n’avais jamais eu de maîtresse blonde. J’aurai toujours ignoré ces pâles
+objets du désir.
+
+Ce qui est vrai, c’est que l’amour n’a pas été pour moi une distraction
+ou un plaisir, un passe-temps comme pour quelques-uns. Il a été ma vie
+même. Si je supprimais de mon souvenir les pensées et les actions qui
+ont eu la femme pour but, il n’y resterait plus rien, que le vide.
+
+Ceci dit, je puis maintenant vous conter ce que je sais de Concha Perez.
+
+C’était donc il y a trois ans, trois ans et demi, en hiver. Je revenais
+de France, un 26 décembre, par un froid terrible, dans l’express qui
+passe vers midi le pont de la Bidassoa. La neige, déjà fort épaisse sur
+Biarritz et Saint-Sébastien, rendait presque impraticable la traversée
+du Guipuzcoa. Le train s’arrêta deux heures à Zumarraga, pendant que des
+ouvriers déblayaient hâtivement la voie; puis il repartit pour stopper
+une seconde fois, en pleine montagne, et trois heures furent nécessaires
+à réparer le désastre d’une avalanche. Toute la nuit, ceci recommença.
+Les vitres du wagon lourdement feutrées de neige assourdissaient le
+bruit de la marche et nous passions au milieu d’un silence à qui le
+danger donnait un caractère de grandeur.
+
+Le lendemain matin, arrêt devant Avila. Nous avions huit heures de
+retard, et depuis un jour entier nous étions à jeun. Je demande à un
+employé si l’on peut descendre; il me crie:
+
+«Quatre jours d’arrêt. Les trains ne passent plus.»
+
+Connaissez-vous Avila? C’est là qu’il faut envoyer les gens qui croient
+morte la vieille Espagne. Je fis porter mes malles dans une _fonda_ où
+don Quichotte aurait pu loger; des pantalons de peau à franges étaient
+assis sur des fontaines; et le soir, quand des cris dans les rues nous
+apprirent que le train repartait tout à coup, la diligence à mules
+noires qui nous traîna au galop dans la neige en manquant vingt fois de
+culbuter était certainement la même qui mena jadis de Burgos à
+l’Escorial les sujets du roi Philippe Quint.
+
+Ce que j’achève de vous dire en quelques minutes, monsieur, cela dura
+quarante heures.
+
+Aussi, quand, vers huit heures du soir, en pleine nuit d’hiver et me
+privant de dîner pour la seconde fois, je repris mon coin à l’arrière,
+alors je me sentis envahi par un ennui démesuré. Passer une troisième
+nuit en wagon avec les quatre Anglais endormis qui me suivaient depuis
+Paris, c’était au-dessus de mon courage. Je laissai mon sac dans le
+filet, et, emportant ma couverture, je pris place comme je pus dans un
+compartiment d’une classe inférieure qui était plein de femmes
+espagnoles.
+
+Un compartiment, je devrais dire quatre, car tous communiquaient à
+hauteur d’appui. Il y avait là des femmes du peuple, quelques marins,
+deux religieuses, trois étudiants, une gitane et un garde civil.
+C’était, comme vous le voyez, un public mêlé. Tous ces gens parlaient à
+la fois et sur le ton le plus aigu. Je n’étais pas assis depuis un quart
+d’heure et déjà je connaissais la vie de tous mes voisins. Certaines
+personnes se moquent des gens qui se livrent ainsi. Pour moi, je
+n’observe jamais sans pitié le besoin qu’ont les âmes simples de crier
+leurs peines dans le désert.
+
+Tout à coup le train s’arrêta. Nous passions la Sierra de Guadarrama, à
+quatorze cents mètres d’altitude. Une nouvelle avalanche venait de
+barrer la route. Le train essaya de reculer: un autre éboulement lui
+barrait le retour. Et la neige ne cessait pas d’ensevelir lentement les
+wagons.
+
+C’est un récit de Norvège, que je vous conte là, n’est-il pas vrai? Si
+nous avions été en pays protestant, les gens se seraient mis à genoux en
+recommandant leur âme à Dieu; mais, hors les journées de tonnerre, nos
+Espagnols ne craignent pas les vengeances soudaines du ciel. Quand ils
+apprirent que le convoi était décidément bloqué, ils s’adressèrent à la
+gitane, et lui demandèrent de danser.
+
+Elle dansa. C’était une femme d’une trentaine d’années au moins, très
+laide comme la plupart des filles de sa race, mais qui semblait avoir du
+feu entre la taille et les mollets. En un instant, nous oubliâmes le
+froid, la neige et la nuit. Les gens des autres compartiments étaient à
+genoux sur les bancs de bois, et, le menton sur les barrières, ils
+regardaient la bohémienne. Ceux qui l’entouraient de plus près
+«toquaient» des paumes en cadence selon le rythme toujours varié du
+_baile flamenco_.
+
+C’est alors que je remarquai dans un coin, en face de moi, une petite
+fille qui chantait.
+
+Celle-ci avait un jupon rose, ce qui me fit deviner aisément qu’elle
+était de race andalouse, car les Castillanes préfèrent les couleurs
+sombres, le noir français ou le brun allemand. Ses épaules et sa
+poitrine naissante disparaissaient sous un châle crème, et, pour se
+protéger du froid, elle avait autour du visage un foulard blanc qui se
+terminait par deux longues cornes en arrière.
+
+Tout le wagon savait déjà qu’elle était élève au couvent de San José
+d’Avila, qu’elle se rendait à Madrid, qu’elle allait retrouver sa mère,
+qu’elle n’avait pas de _novio_[2] et qu’on l’appelait Concha Perez.
+
+Sa voix était singulièrement pénétrante. Elle chantait sans bouger, les
+mains sous le châle, presque étendue, les yeux fermés; mais les chansons
+qu’elle chantait là, j’imagine qu’elle ne les avait pas apprises chez
+les sœurs. Elle choisissait bien, parmi ces _copias_ de quatre vers où
+le peuple met toute sa passion. Je l’entends encore chanter avec une
+caresse dans la voix:
+
+ _Dime, niña, si me quieres;_
+ _Por Dios, descubre tu pecho..._
+
+
+ou:
+
+ _Tes matelas sont des jasmins,_
+ _Tes draps des roses blanches,_
+ _Des lis tes oreillers,_
+ _Et toi, une rose qui te couches._
+
+
+Je ne vous dis que les moins vives.
+
+Mais soudain, comme si elle avait senti le ridicule d’adresser de
+pareilles hyperboles à cette sauvagesse, elle changea de ton son
+répertoire et n’accompagna plus la danse que par des chansons ironiques
+comme celle-ci, dont je me souviens:
+
+_Petite aux vingt novios_
+
+ _(Et avec moi vingt et un),_
+ _Si tous sont comme je suis,_
+ _Tu resteras toute seule._
+
+
+La gitane ne sut d’abord si elle devait rire ou se fâcher. Les rieurs
+étaient pour l’adversaire et il était visible que cette fille d’Égypte
+ne comptait pas au nombre de ses qualités l’esprit de repartie qui
+remplace, dans nos sociétés modernes, les arguments du poing fermé.
+
+Elle se tut en serrant les dents. La petite, complètement rassurée
+désormais sur les conséquences de son escarmouche, redoubla d’audace et
+de gaieté.
+
+Une explosion de colère l’interrompit. L’Égyptienne levait ses deux
+mains crispées:
+
+«Je t’arracherai les yeux! Je t’arracherai...
+
+--Gare à moi!» répondit Concha le plus tranquillement du monde et sans
+même lever les paupières. Puis, au milieu d’un torrent d’injures, elle
+ajouta de la même voix très calme:
+
+«Gardes! qu’on me fournisse deux _chulos_», comme si elle était devant
+un taureau.
+
+Tout le wagon était en joie. _Olé_, disaient les hommes. Et les femmes
+lui jetaient des regards de tendresse.
+
+Elle ne se troubla qu’une fois, sous un outrage plus sensible: la gitane
+l’appelait: «Fillette!»
+
+«Je suis femme», dit la petite en frappant ses seins naissants.
+
+Et les deux combattantes se jetèrent l’une sur l’autre avec de vraies
+larmes de rage.
+
+Je m’interposai: les batailles de femmes sont des spectacles que je n’ai
+jamais pu regarder avec le désintéressement que leur témoignent les
+foules. Les femmes se battent mal et dangereusement. Elles ne
+connaissent pas le coup de main qui terrasse, mais le coup d’ongle qui
+défigure ou le coup d’aiguille qui aveugle. Elles me font peur.
+
+Je les séparai donc et ce n’était pas facile. Fou qui se glisse entre
+deux ennemies! Je fis de mon mieux; après quoi, elles se renfoncèrent
+chacune dans un coin avec un battement de pied de la fureur contenue.
+
+Quand tout fut apaisé, un grand escogriffe vêtu d’un uniforme de garde
+civil[3] surgit d’un compartiment voisin. Il enjamba de ses longues
+bottes la barrière de bois qui servait de dossier, promena ses regards
+protecteurs sur le champ de bataille où il n’avait plus rien à faire, et
+avec cette infaillibilité de la police qui frappe toujours le plus
+faible, il appliqua sur la joue de la pauvre petite Concha un soufflet
+stupide et brutal.
+
+Sans daigner expliquer cette sentence sommaire, il fit passer l’enfant
+dans un autre compartiment, revint lui-même dans le sien par une seconde
+enjambée de ses bottes caricaturales, et croisa gravement les mains sur
+son sabre, avec la satisfaction d’avoir rétabli l’ordre public.
+
+Le train s’était remis en marche. Nous passâmes Sainte-Marie-des-Neiges
+dans un paysage de prodige. Un cirque immense de blancheur sous un
+précipice de mille pieds se refermait à l’horizon par une ligne de
+montagnes pâles. La lune éclatante et glacée était l’âme même de la
+sierra neigeuse et nulle part je ne l’ai vue plus divine que pendant
+cette nuit d’hiver. Elle seule luisait, et la neige. Par moments, je me
+croyais en route dans un train silencieux et fantastique, à la
+découverte d’un pôle.
+
+J’étais seul à voir ce mirage. Mes voisins dormaient déjà. Avez-vous
+remarqué, cher ami, que les gens ne regardent jamais rien de ce qui est
+intéressant? L’an dernier, sur le pont de Triana, je m’étais arrêté en
+contemplation devant le plus beau coucher de soleil de l’année. Rien ne
+peut donner une idée de la splendeur de Séville dans un pareil moment.
+Eh bien, je regardais les passants: ils allaient à leurs affaires ou
+causaient en promenant leur ennui; mais pas un ne tournait la tête.
+Cette soirée de triomphe, personne ne l’a vue.
+
+...Comme je contemplais la nuit de lune et de neige et que mes yeux se
+lassaient déjà de son éblouissante blancheur, l’image de la petite
+chanteuse traversa ma pensée, et je souris du rapprochement. Cette jeune
+moricaude dans ce paysage scandinave, c’était une mandarine sur une
+banquise, une banane aux pieds d’un ours blanc, quelque chose
+d’incohérent et de cocasse.
+
+Où était-elle? Je me penchai par-dessus la barrière d’appui et je la vis
+tout près de moi, si près que j’aurais pu la toucher.
+
+Elle s’était endormie, la bouche ouverte, les mains croisées sous le
+châle, et dans le sommeil sa tête avait glissé sur le bras de la
+religieuse voisine. Je voulais bien croire qu’elle était femme,
+puisqu’elle-même nous l’avait dit; mais elle dormait, monsieur, comme un
+enfant de six mois. Presque tout son visage était emmitouflé dans son
+foulard à cornes qui se moulait à ses joues en boule. Une mèche ronde et
+noire, une paupière fermée sur des cils très longs, un petit nez dans la
+lumière et deux lèvres marquées d’ombre, je n’en voyais pas plus, et
+pourtant je m’attardai jusqu’à l’aube sur cette bouche singulière,
+tellement enfantine et sensuelle ensemble, que je doutais parfois si ses
+mouvements de rêve appelaient le mamelon de la nourrice ou les lèvres de
+l’amant.
+
+Le jour vint, comme nous passions l’Escorial. L’hiver sec et terne des
+alrededores avait remplacé, dans l’horizon des vitres, les merveilles de
+la sierra. Bientôt nous entrâmes en gare, et comme je descendais ma
+valise, j’entendis une petite voix qui criait, déjà sur le quai:
+
+_«Mira! Mira!»_
+
+Elle montrait du doigt les massifs de neige, qui d’un bout à l’autre du
+train couvraient le toit des wagons, s’attachaient aux fenêtres,
+coiffaient les tampons, les ressorts, les ferrures; et auprès des trains
+intacts qui allaient quitter la ville, l’aspect lamentable du nôtre la
+faisait rire aux éclats.
+
+Je l’aidai à prendre ses paquets; je voulais les faire porter, mais elle
+refusa. Elle en avait six. Rapidement, elle enfila les six anses comme
+elle put, une à l’épaule, la seconde au coude, et les quatre autres dans
+les mains.
+
+Elle s’enfuit en courant.
+
+Je la perdis de vue.
+
+Vous voyez, monsieur, combien cette première rencontre est insignifiante
+et vague. Ce n’est pas un début de roman: le décor y tient plus de place
+que l’héroïne, et j’aurais pu n’en pas tenir compte; mais quoi de plus
+irrégulier qu’une aventure de la vie réelle? Cela commença vraiment
+ainsi.
+
+J’en jurerais aujourd’hui: si l’on m’avait demandé, ce matin-là, quel
+était pour moi l’événement de la nuit, quel souvenir j’aurais plus tard
+de ces quarante heures entre cent mille, j’aurais parlé du paysage et
+non de Concha Perez.
+
+Elle m’avait amusé vingt minutes. Sa petite image m’occupa une fois ou
+deux encore, puis le courant de mes affaires m’entraîna autre part et je
+cessai de penser à elle.
+
+
+
+
+V
+
+OÙ LA MÊME PERSONNE REPARAÎT DANS UN DÉCOR PLUS CONNU.
+
+
+L’été suivant, je la retrouvai tout à coup.
+
+J’étais depuis longtemps revenu à Séville, assez tôt pour reprendre
+encore une liaison déjà ancienne et pour la rompre.
+
+De ceci, je ne vous dirai rien. Vous n’êtes pas ici pour entendre le
+récit de mes mémoires et j’ai d’ailleurs peu de goût à livrer des
+souvenirs intimes. Sans l’étrange coïncidence qui nous réunit autour
+d’une femme, je ne vous aurais point découvert ce fragment de mon passé.
+Que du moins cette confidence reste unique, même entre nous.
+
+Au mois d’août, je me retrouvai seul dans ma maison qu’une présence
+féminine emplissait depuis des années. Le second couvert enlevé, les
+armoires sans robes, le lit vide, le silence partout: si vous avez été
+amant, vous me comprenez; c’est horrible.
+
+Pour échapper à l’angoisse de ce deuil pire que les deuils, je sortais
+du matin au soir, j’allais n’importe où, à cheval ou à pied, avec un
+fusil, une canne ou un livre; il m’arriva même de coucher à l’auberge
+pour ne pas rentrer chez moi. Une après-midi, par désœuvrement, j’entrai
+à la Fábrica[4].
+
+C’était une accablante journée d’été. J’avais déjeuné à l’hôtel de
+Paris, et pour aller de Las Sierpes à la rue San-Fernando, «à l’heure où
+il n’y a dans les rues que les chiens et les Français», j’avais cru
+mourir de soleil.
+
+J’entrai, et j’entrai seul, ce qui est une faveur, car vous savez que
+les visiteurs sont conduits par une surveillante dans ce harem immense
+de quatre mille huit cents femmes, si libres de tenue et de propos.
+
+Ce jour-là, qui était torride, je vous l’ai dit, elles ne mettaient
+aucune réserve à profiter de la tolérance qui leur permet de se
+déshabiller à leur guise dans l’insoutenable atmosphère où elles vivent
+de juin à septembre. C’est pure humanité qu’un tel règlement, car la
+température de ces longues salles est saharienne et il est charitable de
+donner aux pauvres filles la même licence qu’aux chauffeurs des
+paquebots. Mais le résultat n’en est pas moins intéressant.
+
+Les plus vêtues n’avaient que leur chemise autour du corps (c’étaient
+les prudes); presque toutes travaillaient le torse nu, avec un simple
+jupon de toile desserré de la ceinture et parfois retroussé jusqu’au
+milieu des cuisses. Le spectacle était mélangé. C’était la femme à tous
+les âges, enfant et vieille, jeune ou moins jeune, obèse, grasse,
+maigre, ou décharnée. Quelques-unes étaient enceintes. D’autres
+allaitaient leur petit. D’autres n’étaient même pas nubiles. Il y avait
+de tout dans cette foule nue, excepté des vierges, probablement. Il y
+avait même de jolies filles.
+
+Je passais entre les rangs compacts en regardant de droite et de gauche,
+tantôt sollicité d’aumônes et tantôt apostrophé par les plaisanteries
+les plus cyniques. Car l’entrée d’un homme seul dans ce harem monstre
+éveille bien des émotions. Je vous prie de croire qu’elles ne mâchent
+pas les mots quand elles ont mis leur chemise bas, et elles ajoutent à
+la parole quelques gestes d’une impudeur ou plutôt d’une simplicité qui
+est un peu déconcertante, même pour un homme de mon âge. Ces filles sont
+impudiques comme des femmes honnêtes.
+
+Je ne répondais pas à toutes. Qui peut se flatter d’avoir le dernier mot
+avec une cigarrera? Mais je les regardais curieusement et leur nudité se
+conciliant mal avec le sentiment d’un travail pénible, je croyais voir
+toutes ces mains actives se fabriquer à la hâte d’innombrables petits
+amants en feuilles de tabac. Elles faisaient, d’ailleurs, ce qu’il faut
+pour m’en suggérer l’idée.
+
+Le contraste est singulier, de la pauvreté de leur linge et du soin
+extrême qu’elles apportent à leurs têtes chargées de cheveux. Elles sont
+coiffées au petit fer comme à l’heure d’entrer au bal et poudrées
+jusqu’au bout des seins, même par-dessus les saintes médailles. Pas une
+qui n’ait dans son chignon quarante épingles et une fleur rouge. Pas une
+qui n’ait au fond de son mouchoir la petite glace et la houppette
+blanche. On les prendrait pour des actrices en costume de mendiantes.
+
+Je les considérais une à une, et il me parut que même les plus
+tranquilles montraient quelque vanité à se laisser examiner. J’en vis de
+jeunes qui se mettaient à l’aise, comme par hasard, au moment où
+j’approchais d’elles. À celles qui avaient des enfants je donnais
+quelques perras; à d’autres des bouquets d’œillets dont j’avais empli
+mes poches, et qu’elles suspendaient immédiatement sur leur poitrine à
+la chaînette de leur croix. Il y avait, n’en doutez pas, de bien pauvres
+anatomies dans ce troupeau hétéroclite, mais toutes étaient
+intéressantes, et je m’arrêtai plus d’une fois devant un admirable corps
+féminin, comme vraiment il n’y en a pas ailleurs qu’en Espagne, un torse
+chaud, plein de chair, velouté comme un fruit et très suffisamment vêtu
+par la peau brillante d’une couleur uniforme et foncée, où se détachent
+avec vigueur l’astrakan bouclé des sous-bras et les couronnes noires des
+seins.
+
+J’en vis quinze qui étaient belles. C’est beaucoup, sur cinq mille
+femmes.
+
+Presque assourdi, et un peu las, j’allais quitter la troisième salle,
+quand au milieu des cris et des éclats de paroles, j’entendis près de
+moi une petite voix futée qui me disait:
+
+«Caballero, si vous me donnez une _perra chica_[5], je vous
+chanterai une petite chanson.»
+
+Je reconnus Concha avec une stupéfaction parfaite. Elle avait--je la
+vois encore--une longue chemise un peu usée, mais qui tenait bien à ses
+épaules et ne la décolletait qu’à peine. Elle me regardait en redressant
+avec la main un piquet de fleurs de grenadier dans le premier maillon de
+sa natte noire.
+
+«Comment es-tu venue ici?
+
+--Dieu le sait. Je ne me souviens plus.
+
+--Mais ton couvent d’Avila?
+
+--Quand les filles y reviennent par la porte, elles en sortent par la
+fenêtre.
+
+--Et c’est par là que tu es sortie?
+
+--Caballero, je suis honnête, je ne suis pas rentrée du tout de peur de
+faire un péché. Eh bien, donnez-moi un _réal_[6] et je vous
+chanterai une soledad pendant que la surveillante est au fond de la
+salle.»
+
+Vous pensez si les voisines nous regardaient pendant ce dialogue. Moi,
+sans doute, j’en avais quelque embarras, mais Concha était
+imperturbable. Je poursuivis:
+
+«Alors avec qui es-tu à Séville?
+
+--Avec maman.»
+
+Je frémis. Un amant, pour une jeune fille, est encore une garantie; mais
+une mère, quelle perdition!
+
+«Maman et nous, nous nous occupons. Elle va à l’église; moi je viens
+ici. C’est la différence d’âge.
+
+--Tu viens tous les jours?
+
+--À peu près.
+
+--Seulement?
+
+--Oui. Quand il ne pleut pas, quand je n’ai pas sommeil, quand cela
+m’ennuie d’aller me promener. On entre ici comme on veut; demandez-le à
+mes voisines; mais il faut être là à midi, ou alors on n’est pas reçue.
+
+--Pas plus tard?
+
+--Ne plaisantez pas. Midi, _¡Dios mio!_ comme c’est matin déjà! J’en
+connais qui n’arrivent pas deux jours sur quatre à se lever d’assez
+bonne heure pour trouver la grille ouverte. Et vous savez, pour ce qu’on
+gagne, on ferait mieux de rester chez soi.
+
+--Combien gagne-t-on?
+
+--Soixante-quinze centimes pour mille cigares ou mille paquets de
+cigarettes. Moi, comme je travaille bien, j’ai une petite piécette; mais
+ce n’est pas encore le Pérou... Donnez-moi aussi une piécette,
+caballero, et je vous chanterai une séguédille que vous ne connaissez
+pas.»
+
+Je jetai dans sa boîte un napoléon et je la quittai en lui tirant
+l’oreille.
+
+Monsieur, il y a dans la jeunesse des gens heureux un instant précis où
+la chance tourne, où la pente qui montait redescend, où la mauvaise
+saison commence. Ce fut là le mien. Cette pièce d’or jetée devant cette
+enfant, c’était le dé fatal de mon jeu. Je date de là ma vie actuelle,
+ma ruine morale, ma déchéance et tout ce que vous voyez d’altéré sur mon
+front. Vous saurez cela: l’histoire est bien simple, vraiment, presque
+banale sauf un point; mais elle m’a tué.
+
+J’étais sorti et je marchais lentement dans la rue sans ombre, quand
+j’entendis derrière moi un petit pas qui courait. Je me retournai: elle
+m’avait rejoint.
+
+«Merci, monsieur», me dit-elle.
+
+Et je vis que sa voix avait changé. Je ne m’étais pas rendu compte de
+l’effet que ma petite offrande avait dû produire sur elle; mais cette
+fois je m’aperçus qu’il était considérable. Un napoléon, c’est
+vingt-quatre piécettes, le prix d’un bouquet: pour une cigarrera, c’est
+le travail d’un mois. En outre, c’était une pièce d’or, et l’or ne se
+voit guère en Espagne qu’à la devanture du changeur...
+
+J’avais évoqué, sans le vouloir, toute l’émotion de la richesse.
+
+Bien entendu, elle s’était empressée de laisser là les paquets de
+cigarettes qu’elle bourrait depuis le matin. Elle avait repris son
+jupon, ses bas, son châle jaune, son éventail, et, les joues poudrées à
+la hâte, elle m’avait bien vite retrouvé.
+
+«Venez, continua-t-elle, vous êtes mon ami. Reconduisez-moi chez maman,
+puisque j’ai congé, grâce à vous.
+
+--Où demeure-t-elle, ta mère?
+
+--Calle Manteros, tout près. Vous avez été gentil pour moi; mais vous
+n’avez pas voulu de ma chanson, c’est mal. Aussi, pour vous punir, c’est
+vous qui allez m’en dire une.
+
+--Cela non.
+
+--Si, je vais vous la souiller.»
+
+Elle se pencha à mon oreille.
+
+«Vous allez me réciter celle-là:
+
+_«¿Hay quien nos escuche?--No._
+_--¿Quieres que te diga?--Di._
+_--¿Tienes otro amante?--No._
+_--¿Quieres que lo sea?--Si_».[7]
+
+«Mais, vous savez, c’est une chanson, et les réponses ne sont pas de
+moi.
+
+--Est-ce bien vrai?
+
+--Oh! absolument.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Devinez.
+
+--Parce que tu ne m’aimes pas.
+
+--Si, je vous trouve charmant.
+
+--Mais tu as un ami?
+
+--Non, je n’en ai pas.
+
+--Alors, c’est par piété?
+
+--Je suis très pieuse, mais je n’ai pas fait de vœux, caballero.
+
+--Ce n’est pas froideur, sans doute?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Il y a bien des questions que je ne peux pas te poser, ma chère
+petite. Si tu as une raison, dis-la-moi.
+
+--Ah! je savais bien que vous ne devineriez pas! Ce n’était pas possible
+à trouver.
+
+--Mais qu’y a-t-il, enfin?
+
+--Je suis _mozita_[8].»
+
+
+
+VI
+
+OÙ CONCHITA SE MANIFESTE, SE RÉSERVE ET DISPARAÎT.
+
+
+Elle avait dit ces mots avec un tel aplomb que je m’arrêtai, perdant
+contenance pour elle.
+
+Qu’y avait-il dans cette petite tête d’enfant provocante et rebelle? Que
+signifiait cette attitude décidée, cet œil franc et peut-être honnête,
+cette bouche sensuelle qui se disait intraitable comme pour tenter les
+hardiesses?
+
+Je ne sus que penser, mais je compris parfaitement qu’elle me plaisait
+beaucoup, que j’étais enchanté de l’avoir retrouvée et que sans doute
+j’allais rechercher toutes les occasions de la regarder vivre.
+
+Nous étions arrivés à la porte de sa maison, où une marchande de fruits
+déballait ses corbeilles.
+
+«Achetez-moi des mandarines, me dit-elle. Je vous les offrirai là-haut.»
+
+Nous montâmes. La maison était inquiétante. Une carte de femme sans
+profession était clouée à la première porte. Au-dessus, une fleuriste. À
+côté, un appartement clos d’où s’échappait un bruit de rires. Je me
+demandais si cette petite fille ne me menait pas tout simplement au plus
+banal des rendez-vous. Mais, en somme, l’entourage ne prouvait rien; les
+cigarières indigentes ne choisissent pas leur domicile et je n’aime pas
+à juger les gens d’après la plaque de leur rue.
+
+Au dernier étage, elle s’arrêta sur le palier bordé d’une balustrade de
+bois et donna trois petits coups de poing dans une porte brune qui
+s’ouvrit avec effort.
+
+«Maman, laisse entrer, dit l’enfant. C’est un ami.»
+
+La mère, une femme flétrie et noire, qui avait encore des souvenirs de
+beauté, me toisa sans grande confiance. Mais à la façon dont sa fille
+poussa la porte et m’invita sur ses pas, il m’apparut qu’une seule
+personne était maîtresse dans ce taudis et que la reine mère avait
+abdiqué la régence.
+
+«Regarde, maman: douze mandarines; et regarde encore: un napoléon.
+
+--Jésus! dit la vieille en croisant les mains. Et comment as-tu gagné
+tout cela?»
+
+J’expliquai rapidement notre double rencontre, en wagon et à la
+Fabrique, et j’amenai la conversation sur le terrain des confidences.
+
+Elles furent interminables.
+
+La femme était ou se disait veuve d’un ingénieur mort à Huelva. Revenue
+sans pension, sans ressources, elle avait mangé, en quatre ans d’une
+existence pourtant modeste, les économies du mari. Enfin, une histoire,
+réelle ou fausse, que j’avais entendue vingt fois et qui se terminait
+par un cri de misère:
+
+«Que faire? Moi, je n’ai pas de métier, je ne sais que m’occuper du
+ménage et prier la Sainte Mère de Dieu. On m’a proposé une place de
+concierge, mais je suis trop fière pour être servante. Je passe mes
+journées à l’église. J’aime mieux baiser les dalles du chœur que de
+balayer celles de la porte, et j’attends que Notre-Seigneur me soutienne
+au dernier moment. Deux femmes seules sont si exposées! Ah! caballero,
+les tentations ne manquent pas à qui les écoute! Nous serions riches, ma
+fille et moi, si nous avions suivi les mauvais chemins! Mais le péché
+n’a jamais passé la nuit ici. Notre âme est plus droite que le doigt de
+saint Jean et nous gardons confiance en Dieu qui connaît les siens entre
+mille.»
+
+Conchita, pendant ce discours, avait achevé, devant une glace clouée au
+mur, un travail de pastelliste avec deux doigts et de la poudre sur tout
+son petit visage trop brun. Elle se retourna, éclairée par un sourire de
+satisfaction, et il me sembla que sa bouche en était transfigurée.
+
+«Ah! reprit la mère, quel souci pour moi, quand je la vois partir le
+matin pour la Fabrique! Quels mauvais exemples on lui donne! quels
+vilains mots on lui apprend! Ces filles n’ont pas de carmin dans les
+joues, caballero. On ne sait jamais d’où elles viennent quand elles
+entrent là le matin, et si ma fille les écoutait, il y a longtemps que
+je ne la verrais plus.
+
+--Pourquoi la faites-vous travailler là?
+
+--Ailleurs, ce serait la même chose. Vous savez bien ce que c’est,
+monsieur: quand deux ouvrières sont douze heures ensemble, elles parlent
+de ce qu’il ne faut pas pendant onze heures trois quarts et le reste du
+temps elles se taisent.
+
+--Si elles ne font que parler, il n’y a pas grand mal.
+
+--Qui donne le menu, donne la faim. Allez! ce qui perd les jeunes
+filles, ce sont les conseils des femmes plus que les yeux des hommes. Je
+ne me fie pas à la plus sage. Telle qui a le rosaire en main porte le
+diable dans sa jupe. Ni jeune ni vieille, jamais d’amie: c’est ce que je
+voudrais pour ma fille. Et là-bas, elle en a cinq mille.
+
+--Eh bien, qu’elle n’y retourne plus», interrompis-je.
+
+Je sortis de ma poche deux billets et je les posai sur une table.
+
+Exclamations. Mains jointes. Larmes. Je passe sur ce que vous devinez.
+Mais quand les cris eurent cessé, la mère m’avoua en secouant la tête
+qu’il faudrait bien néanmoins que l’enfant reprît son travail, car la
+somme était due, et au-delà, au logeur, à l’épicier, au pharmacien, à la
+fripière. Bref, je doublai mon offrande et pris congé sur-le-champ,
+mettant une pudeur et un calcul également naturels à me taire ce jour-là
+sur mes sentiments.
+
+* * *
+
+Le lendemain, je ne le nie pas, il était dix heures à peine quand je
+frappai à la porte.
+
+«Maman est sortie, me dit Concha. Elle fait son marché. Entrez, mon
+ami.»
+
+Elle me regarda, puis se mit à rire.
+
+«Eh bien! je me tiens sage devant maman. Qu’en dites-vous?
+
+--En effet.
+
+--Ne croyez pas au moins que ce soit par éducation. Je me suis élevée
+toute seule; c’est heureux, car ma pauvre mère en aurait été bien
+incapable. Je suis honnête et elle s’en vante; mais je m’accouderais à
+la fenêtre en appelant les passants, que maman me contemplerait en
+disant: _¡Qué gracia!_ Je fais exactement ce qu’il me plaît du matin au
+soir. Aussi j’ai du mérite à ne pas faire tout ce qui me passe par la
+tête, car ce n’est pas elle qui me retiendrait malgré les phrases
+qu’elle vous a dites.
+
+--Alors, jeune personne, le jour où un novio sera candidat, c’est à vous
+qu’il devra parler?
+
+--C’est à moi. En connaissez-vous?
+
+--Non.»
+
+J’étais devant elle, dans un fauteuil de bois dont le bras gauche était
+cassé. Je me vois encore, le dos à la fenêtre, près d’un rayon de soleil
+qui zébrait le plancher...
+
+Soudain elle s’assit sur mes genoux, mit ses deux mains à mes épaules,
+et me dit:
+
+«C’est vrai!»
+
+Je ne répondis plus.
+
+Instinctivement, j’avais refermé mes bras sur elle et d’une main
+j’attirais à moi sa chère tête devenue sérieuse, mais elle devança mon
+geste et posa vivement elle-même sa bouche brûlante sur la mienne en me
+regardant profondément.
+
+Primesautière, incompréhensible: telle je l’ai toujours connue. La
+brusquerie de sa tendresse m’affola comme un breuvage. Je la serrai de
+plus près encore. Sa taille cédait à mon bras. Je sentais peser sur moi
+la chaleur et la forme ronde de ses jambes à travers la jupe.
+
+Elle se leva.
+
+«Non, dit-elle. Non. Non. Allez-vous-en.
+
+--Oui, mais avec toi. Viens.
+
+--Que je vous suive? et où cela? chez vous? Mon ami, vous n’y comptez
+pas.»
+
+Je la repris dans mes bras, mais elle se dégagea.
+
+«Ne me touchez pas, ou j’appelle; et alors nous ne nous reverrons plus.
+
+--Concha, Conchita, ma petite, es-tu folle? Comment, je viens chez toi
+en ami, je te parle comme à une étrangère; tout à coup tu te jettes dans
+mes bras, et maintenant c’est moi que tu accuses?
+
+--Je vous ai embrassé parce que je vous aime bien; mais vous, vous ne
+m’embrasserez pas sans m’aimer.
+
+--Et tu crois que je ne t’aime point, enfant?
+
+--Non, je vous plais, je vous amuse; mais je ne suis pas la seule,
+n’est-ce pas, caballero? Les cheveux noirs poussent sur bien des filles,
+et bien des yeux passent dans les rues. Il n’en manque pas, à la
+Fabrique, d’aussi jolies que moi et qui se le laissent dire. Faites ce
+que vous voudrez avec elles, je vous donnerai des noms si vous en
+demandez. Mais moi, c’est moi, et il n’y a qu’une moi de San Roque à
+Triana. Aussi je ne veux pas qu’on m’achète comme une poupée au bazar,
+parce que, moi enlevée, on ne me retrouverait plus.»
+
+Des pas montaient l’escalier. Elle se retourna vers la porte et ouvrit à
+sa mère.
+
+«Monsieur est venu pour prendre de tes nouvelles, dit l’enfant. Il
+t’avait trouvé mauvaise mine et te croyait malade.»
+
+...Je sortis une heure après, très nerveux, très agacé, et doutant à
+part moi si je reviendrais jamais.
+
+Hélas! je revins; non pas une fois, mais trente. J’étais amoureux comme
+un jeune homme. Vous avez connu ces folies. Que dis-je! vous les
+éprouvez à l’heure même où je vous parle, et vous me comprenez. Chaque
+fois que je quittais sa chambre, je me disais: «Vingt-deux heures, ou
+vingt heures jusqu’à demain», et ces douze cents minutes ne finissaient
+pas de couler.
+
+Peu à peu, j’en vins à passer la journée entière en famille. Je
+subvenais aux dépenses et même aux dettes, qui devaient être
+considérables, si j’en juge par ce qu’elles me coûtèrent. Ceci était
+plutôt une recommandation et d’ailleurs aucun bruit ne courait dans le
+quartier. Je me persuadai facilement que j’étais le premier ami de ces
+pauvres femmes solitaires.
+
+Sans doute, je n’avais pas eu grand-peine à devenir leur familier; mais
+un homme s’étonne-t-il jamais des facilités qu’il obtient? Un soupçon de
+plus aurait pu me mettre en garde, auquel je ne m’arrêtai point: je veux
+dire l’absence de mystères et de contrainte à mon égard. Il n’y avait
+jamais d’instant où je ne pusse entrer dans leur chambre. Concha,
+toujours affectueuse, mais toujours réservée, ne faisait aucune
+difficulté pour me rendre témoin même de sa toilette. Souvent, je la
+trouvais couchée le matin, car elle se levait tard depuis qu’elle était
+oisive. Sa mère sortait, et elle, ramenant ses jambes dans le lit,
+m’invitait à m’asseoir près de ses genoux réunis.
+
+Nous causions. Elle était impénétrable.
+
+J’ai vu à Tanger des Mauresques en costume, qui entre leurs deux voiles
+ne laissaient nus que leurs yeux, mais par là, je voyais jusqu’au fond
+de leur âme. Celle-ci ne cachait rien, ni sa vie ni ses formes, et je
+sentais un mur entre elle et moi.
+
+Elle paraissait m’aimer. Peut-être m’aimait-elle. Aujourd’hui encore, je
+ne sais que penser. À toutes mes supplications, elle répondait par un
+«plus tard» que je ne pouvais pas briser. Je la menaçai de partir, elle
+me dit: «allez-vous-en.» Je la menaçai de violence, elle me dit: «vous
+ne pourrez jamais.» Je la comblai de cadeaux, elle les accepta, mais
+avec une reconnaissance toujours consciente de ses bornes.
+
+Pourtant, quand j’entrais chez elle, une lumière naissait dans ses yeux,
+qui n’était point artificieuse.
+
+Elle dormait neuf heures la nuit, et trois heures au milieu du jour.
+Ceci excepté, elle ne faisait rien. Quand elle se levait, c’était pour
+s’étendre en peignoir sur une natte fraîche, avec deux coussins sous la
+tête et un troisième sous les reins. Jamais je ne pus la décider à
+s’occuper de quoi que ce fût. Ni un travail d’aiguille, ni un jeu, ni un
+livre ne passèrent entre ses mains depuis le jour où, par ma faute, elle
+avait quitté la Fabrique. Même les soins du ménage ne l’intéressaient
+pas: sa mère faisait les chambres, les lits et la cuisine, et chaque
+matin passait une demi-heure à coiffer la chevelure pesante de ma petite
+amie encore mal éveillée.
+
+Pendant toute une semaine, elle refusa de quitter son lit. Non pas
+qu’elle se crût souffrante, mais elle avait découvert que s’il était
+inutile de se promener sans raison dans les rues, il était encore plus
+vain de faire trois pas dans sa chambre et de quitter les draps pour la
+natte, où le costume de rigueur gênait sa nonchalance. Toutes nos
+Espagnoles sont ainsi: à qui les voit en public, le feu de leurs yeux,
+l’éclat de leur voix, la prestesse de leurs mouvements paraissent naître
+d’une source en perpétuelle éruption; et pourtant, dès qu’elles se
+trouvent seules, leur vie coule dans un repos qui est leur grande
+volupté. Elles se couchent sur une chaise longue dans une pièce aux
+stores baissés; elles rêvent aux bijoux qu’elles pourraient avoir, aux
+palais qu’elles devraient habiter, aux amants inconnus dont elles
+voudraient sentir le poids chéri sur leur poitrine. Et ainsi se passent
+les heures.
+
+Par sa conception des devoirs journaliers, Concha était très espagnole.
+Mais je ne sais de quel pays lui venait sa conception de l’amour; après
+douze semaines de soins assidus, je retrouvais, dans son sourire, à la
+fois les mêmes promesses et les mêmes résistances.
+
+* * *
+
+Un jour, enfin, hors d’état de souffrir plus longtemps cette perpétuelle
+attente et cette préoccupation de toutes les minutes, qui troublaient ma
+vie au point de la rendre inutile et vide depuis trois mois vécus ainsi,
+je pris à part la vieille femme en l’absence de son enfant et je lui
+parlai à cœur ouvert, de la façon la plus pressante.
+
+Je lui dis que j’aimais sa fille, que j’avais l’intention d’unir ma vie
+à la sienne, que, pour des raisons faciles à entendre, je ne pouvais
+accepter aucun lien avoué, mais que j’étais résolu à lui faire partager
+un amour exclusif et profond dont elle ne pouvait prendre offense.
+
+«J’ai des raisons de croire, dis-je en terminant, que Conchita
+m’aimerait, mais se défie de moi. Si elle ne m’aime point, je n’entends
+pas la contraindre; mais si mon seul malheur est de la laisser dans le
+doute, persuadez-la.»
+
+J’ajoutai qu’en retour, j’assurerais non seulement sa vie présente, mais
+sa fortune personnelle à l’avenir. Et, pour ne laisser aucun doute sur
+la sincérité de mes engagements, je remis à la vieille une très forte
+liasse, en la chargeant d’user de son expérience maternelle pour assurer
+l’enfant qu’elle ne serait point trompée.
+
+Plus ému que jamais, je rentrai chez moi. Cette nuit-là, je ne pus me
+coucher. Pendant des heures je marchai à travers le patio de ma maison,
+par une nuit admirable et déjà fraîche, mais qui ne suffisait pas à me
+calmer. Je formais des projets sans fin, en vue d’une solution que je
+voulais prévoir bienheureuse. Au lever du soleil, je fis couper toutes
+les fleurs de trois massifs et je les répandis dans l’allée, sur
+l’escalier, sur le perron pour faire à ses pas jusqu’à moi une avenue de
+pourpre et de safran. Je l’imaginais partout, debout contre un arbre,
+assise sur un banc, couchée sur la pelouse, accoudée derrière les
+balustres ou levant les bras dans le soleil jusqu’à une branche chargée
+de fruits. L’âme du jardin et de la maison avait pris la forme de son
+corps.
+
+Et voici qu’après toute une nuit d’une attente insupportable et après
+une matinée qui semblait ne devoir plus finir, je reçus vers onze
+heures, par la poste, une lettre de quelques lignes. Croyez-le sans
+peine, je la sais encore par cœur.
+
+Elle disait ceci:
+
+_«Si vous m’aviez aimée, vous m’auriez attendue. Je voulais me donner à
+vous; vous avez demandé qu’on me vendît. Jamais plus vous ne me
+reverrez._
+
+«CONCHITA.»
+
+Deux minutes après, j’étais à cheval, et midi n’avait pas sonné quand
+j’arrivai à Séville, presque étourdi de chaleur et d’angoisse.
+
+Je montai rapidement, je frappai vingt fois.
+
+Le silence.
+
+Enfin une porte s’ouvrit derrière moi, sur le même palier, et une
+voisine m’expliqua longuement que les deux femmes étaient parties le
+matin dans la direction de la gare, avec leurs paquets, et qu’on ne
+savait même pas quel train elles avaient pris.
+
+«Elles étaient seules? demandai-je.
+
+--Toutes seules.
+
+--Pas d’homme avec elles? Vous êtes sûre?
+
+--Jésus! je n’ai jamais vu d’autre homme que vous en leur compagnie.
+
+--Elles n’ont rien laissé pour moi?
+
+--Rien; elles sont brouillées avec vous, si je les crois.
+
+--Mais reviendront-elles?
+
+--Dieu le sait. Elles ne me l’ont pas dit.
+
+--Il faudra bien qu’elles reviennent pour chercher leurs meubles.
+
+--Non. La maison est meublée. Tout ce qui leur appartenait, elles l’ont
+pris. Et maintenant, seigneur, elles sont loin.»
+
+
+
+
+VII
+
+QUI SE TERMINE EN CUL-DE-LAMPE PAR UNE CHEVELURE NOIRE.
+
+
+L’automne passa. L’hiver s’écoula tout entier, mais son souvenir ne
+s’effaçait point d’un détail et je sais peu d’époques aussi désastreuses
+dans ma vie, peu de mois aussi vides que ceux-là.
+
+J’avais cru recommencer une existence nouvelle, j’avais cru fixer pour
+longtemps, peut-être pour toujours, mon intimité amoureuse et tout
+croulait avant les noces. Je ne gardais même pas dans la mémoire une
+heure d’union véritable avec cette petite; non, pas un lien, pas une
+chose accomplie, rien qui pût me consoler même par la vaine pensée que,
+si je ne l’avais plus, du moins je l’avais eu et qu’on ne m’ôterait pas
+cela...
+
+Et je l’aimais! Oh! que je l’aimais, mon Dieu! j’en étais venu à croire
+qu’elle avait raison contre moi et que je m’étais conduit en rustre avec
+cette vierge de légende. Si je la revois jamais, me disais-je, si j’ai
+cette grâce du Ciel, je resterai à ses pieds, jusqu’à ce qu’elle me
+fasse signe, dussé-je attendre des années. Je ne la brusquerai point: je
+comprends ce qu’elle éprouve. Elle se sait d’une condition où l’on prend
+ses pareilles comme maîtresses au moins, et elle ne veut pas d’un
+traitement inférieur à son caractère. Elle veut m’éprouver, être sûre de
+moi, et si elle se donne, ne pas se prêter. Soit; je serai selon son
+désir. Mais la reverrai-je? Et aussitôt je me reprenais à ma détresse.
+
+Je la revis.
+
+Ce fut un soir, au printemps. J’avais passé quelques heures au théâtre
+del Duque, où le parfait Orejón jouait plusieurs rôles, et en sortant de
+là, par le silence de la nuit, je m’étais longtemps promené dans la
+Alameda spacieuse et déserte.
+
+Je venais seul, en fumant, par la calle Trajano, quand je m’entendis
+doucement appeler par mon nom, et un tremblement me saisit, car j’avais
+reconnu la voix.
+
+«Don Mateo!»
+
+Je me retournai: il n’y avait personne. Pourtant, je ne rêvais pas
+encore...
+
+«Concha! criai-je. Concha! Où es-tu?
+
+--_¡Chito!_ voulez-vous bien vous taire! Vous allez réveiller maman.»
+
+Elle me parlait du haut d’une fenêtre grillée, dont la pierre était à
+peu près à la hauteur de mes épaules. Et je la vis, en costume de nuit,
+les deux bras drapés par les coins d’un châle puce, accoudée sur le
+marbre, derrière les barres de fer.
+
+«Eh bien! mon ami, c’est ainsi que vous m’avez traitée», continua-t-elle
+à voix basse.
+
+Mais j’étais bien incapable de me défendre...
+
+«Penche-toi, lui dis-je. Encore un peu, mon cœur. Je ne te vois pas dans
+cette ombre. Plus à gauche, où éclaire la lune.»
+
+Elle y consentit en silence, et je la regardai, avec une ivresse
+absolue, pendant un temps que je ne puis mesurer.
+
+Je lui dis encore:
+
+«Donne-moi ta main.»
+
+Elle me la tendit à travers les barreaux, et sur les doigts, et dans la
+paume et le long du bras nu et chaud, je fis traîner mes lèvres...
+J’étais fou. Je n’y croyais pas. C’était sa peau, sa chair, son odeur;
+c’était elle tout entière que je tenais là sous mon baiser, après
+combien de nuits d’insomnie!
+
+Je lui dis encore:
+
+«Donne-moi ta bouche.»
+
+Mais elle secoua la tête et retira sa main.
+
+«Plus tard.»
+
+Oh! ce mot! que de fois je l’avais entendu déjà, et il revenait, dès la
+première rencontre, comme une barrière entre nous!
+
+Je la pressai de questions. Qu’avait-elle fait? Pourquoi ce départ
+précipité? Si elle m’avait parlé, j’aurais obéi. Mais partir ainsi,
+après une simple lettre et si cruellement!
+
+Elle me répondit:
+
+«C’est de votre faute.»
+
+J’en convins. Que n’aurais-je pas avoué! Et je me taisais.
+
+Pourtant je voulais savoir. Qu’était-elle devenue depuis de si longs
+mois? D’où venait-elle? Depuis quand était-elle dans cette maison
+grillée?
+
+«Nous sommes allées d’abord à Madrid, puis à Carabanchel où nous avons
+des parents. De là, nous sommes revenues ici, et me voilà.
+
+--Vous habitez toute la maison?
+
+--Oui. Elle n’est pas grande, mais c’est encore beaucoup pour nous.
+
+--Et comment avez-vous pu la louer?
+
+--Grâce à vous. Maman faisait des économies sur tout ce que vous lui
+donniez.
+
+--Cela ne durera pas longtemps...
+
+--Nous avons encore de quoi vivre ici honnêtement pendant un mois.
+
+--Et après?
+
+--Après? Est-ce que vous croyez sérieusement, mon ami, que je serai
+embarrassée?»
+
+Je ne répondis rien, mais je l’aurais tuée de tout mon cœur.
+
+Elle reprit:
+
+«Vous ne m’entendez pas. Si je veux rester ici, je saurai comment faire;
+mais qui vous dit que j’y tienne tant? L’année dernière, j’ai couché
+pendant trois semaines sous le rempart de la Macarena. Je demeurais là,
+par terre, presque au coin de la rue San-Luis, vous savez, à l’endroit
+où se tient le _sereno_; c’est un brave homme; il n’aurait pas permis
+qu’on s’approchât de moi pendant mon sommeil, et il ne m’est jamais rien
+arrivé, que des aventures en paroles. Je puis retourner là demain, je
+connais ma touffe d’herbe; on n’y est pas mal, croyez-moi. Dans le jour,
+je travaillerai à la Fábrica ou ailleurs. Je sais vendre des bananes,
+sans doute? Je sais tricoter un châle, tresser des pompons de jupe,
+composer un bouquet, danser le flamenco et la sevillana. Allez, don
+Mateo, je me tirerai d’affaire!»
+
+Elle me parlait à voix basse et pourtant j’entendais sonner chacun de
+ses mots comme des paroles sinaïtiques dans la rue vide et pleine de
+lune. Je l’écoutais moins que je ne regardais bouger la double ligne de
+ses lèvres. Sa voix tintait dans un murmure clair comme un carillon de
+cloches de couvent.
+
+Toujours accoudée, la main droite plongée dans ses cheveux lourds et la
+tête soutenue par les doigts, elle reprit avec un soupir:
+
+«Mateo, je serai votre maîtresse après-demain.»
+
+Je tremblais:
+
+«Ce n’est pas sincère.
+
+--Je vous le dis.
+
+--Alors, pourquoi si tard, ma vie! Si tu consens, si tu m’aimes...
+
+--Je vous ai toujours aimé.
+
+--... Pourquoi pas à l’heure où nous sommes? Vois comme les barreaux
+sont écartés du mur. Entre eux et la fenêtre, je passerais...
+
+--Vous y passerez dimanche soir. Aujourd’hui, je suis plus noire de
+péchés qu’une gitane; je ne veux pas devenir femme dans cet état de
+damnation: mon enfant serait maudit, si je suis grosse de vous. Demain,
+je dirai à mon confesseur tout ce que j’ai fait depuis huit jours et
+même ce que je ferai dans vos bras pour qu’il m’en donne l’absolution
+d’avance: c’est plus sûr. Le dimanche matin, je communierai à la
+grand-messe et, quand j’aurai dans mon sein le corps de Notre-Seigneur,
+je lui demanderai d’être heureuse le soir et aimée le reste de ma vie.
+Ainsi soit-il!»
+
+Oui, je le sais bien. C’est une religion très particulière; mais nos
+femmes d’Espagne n’en connaissent pas d’autre. Elles croient fermement
+que le Ciel a des indulgences inépuisables pour les amoureuses qui vont
+à la messe, et qu’au besoin il les favorise, garde leur lit, exalte
+leurs flancs, pourvu qu’elles n’oublient pas de lui conter leurs chers
+secrets. Si elles avaient raison, pourtant! que de chastetés
+pleureraient, durant la vie éternelle, une vie terrestre insignifiante.
+
+«Allons, reprit Concha, quittez-moi, Mateo. Vous voyez bien que ma
+chambre est vide. Ne soyez, à cause de moi, ni impatient, ni jaloux.
+Vous me trouverez là, mon amant, dimanche soir, tard dans la nuit; mais
+vous allez me promettre auparavant que jamais vous ne parlerez à ma
+mère, et qu’au matin vous me quitterez avant l’heure où elle s’éveille.
+Ce n’est pas que je craigne d’être vue: je suis maîtresse de moi, vous
+le savez; aussi je n’ai besoin de ses conseils, ni pour vous, ni contre
+vous. C’est un serment juré?
+
+--Comme il te plaira.
+
+--C’est bien. Soyez lié par ceci.»
+
+Et renversant la tête elle fit glisser entre les barreaux tous ses
+cheveux comme un ruisseau de parfums. Je les pris dans mes mains, je les
+pressai sur ma bouche, je me baignai le visage dans leur onde noire et
+chaude...
+
+Puis ils s’échappèrent de mes doigts et elle ferma la fenêtre sombre.
+
+
+
+
+VIII
+
+OÙ LE LECTEUR COMMENCE À COMPRENDRE QUI EST LE PANTIN DE CETTE HISTOIRE.
+
+
+Deux matins, deux jours et deux nuits interminables succédèrent. J’étais
+heureux, souffrant, inquiet. Je crois bien que sur les sentiments
+contradictoires qui m’agitaient en même temps, la joie, une joie trouble
+et presque douloureuse, dominait.
+
+Je puis dire que pendant ces quarante-huit heures, je me représentai
+cent fois «ce qui allait arriver», la scène, les paroles et jusqu’aux
+silences. Malgré moi, je jouais en pensée le rôle imminent qui
+m’attendait. Je me voyais, et elle dans mes bras. Et de quart d’heure en
+quart d’heure, la scène identique repassait, avec tous ses longs
+détails, dans mon imagination épuisée.
+
+L’heure vint. Je marchais dans la rue, n’osant m’arrêter sous ses
+fenêtres, de peur de la compromettre, et pourtant agacé en songeant
+qu’elle me regardait derrière les vitres et me laissait attendre dans
+une agitation étouffante.
+
+«Mateo!»
+
+Elle m’appelait enfin.
+
+J’avais quinze ans, monsieur, à cet instant de ma vie. Derrière moi,
+vingt années d’amour s’évanouissaient comme un seul rêve. J’eus
+l’illusion absolue que pour la première fois j’allais coller mes lèvres
+aux lèvres d’une femme et sentir un jeune corps chaud plier et peser sur
+mon bras.
+
+M’élevant d’un pied sur une borne et de l’autre sur les barreaux
+recourbés, j’entrai chez elle comme un amoureux de théâtre, et je
+l’étreignis.
+
+Elle était debout le long de moi-même, elle s’abandonnait et se
+raidissait à la fois. Nos deux têtes jointes par la bouche se penchaient
+ensemble sur l’épaule en haletant des narines et en fermant les yeux.
+Jamais je ne compris aussi bien, dans le vertige, l’égarement,
+l’inconscience où je me trouvais, tout ce qu’on exprime de véritable en
+parlant de «l’ivresse du baiser». Je ne savais plus qui nous étions, ni
+rien de ce qui avait eu lieu, ni ce qu’il adviendrait de nous. Le
+présent était si intense que l’avenir et le passé disparaissaient en
+lui. Elle remuait ses lèvres avec les miennes, elle brûlait dans mes
+bras, et je sentais son petit ventre, à travers la jupe, me presser
+d’une caresse impudique et fervente.
+
+«Je me sens mal, murmura-t-elle. Je t’en supplie, attends... Je crois
+que je vais tomber... Viens dans le patio avec moi, je m’étendrai sur la
+natte fraîche... Attends... Je t’aime... mais je suis presque évanouie.»
+
+Je me dirigeai vers une porte.
+
+«Non, pas celle-là. C’est la chambre de maman. Viens par ici. Je te
+guiderai.»
+
+Un carré de ciel noir étoilé, où s’effilaient des nuées bleuâtres,
+dominait le patio blanc. Tout un étage brillait, éclairé par la lune, et
+le reste de la cour reposait dans une ombre confidentielle.
+
+Concha s’étendit à l’orientale sur une natte. Je m’assis auprès d’elle
+et elle prit ma main.
+
+«Mon ami, me dit-elle, m’aimerez-vous?
+
+--Tu le demandes!
+
+--Combien de temps m’aimerez-vous?»
+
+Je redoute ces questions que posent toutes les femmes, et auxquelles on
+ne peut répondre que par les pires banalités.
+
+«Et quand je serai moins jolie, m’aimerez-vous encore?... Et quand je
+serai vieille, tout à fait vieille, m’aimerez-vous encore? Dis-le-moi,
+mon cœur. Quand même ce ne serait pas vrai, j’ai besoin que tu me le
+dises et que tu me donnes des forces. Tu vois, je t’ai promis pour ce
+soir, mais je ne sais pas du tout si j’en aurai le courage... Je ne sais
+même pas si tu le mérites. Ah! Sainte Mère de Dieu! si je me trompais
+sur toi, il me semble que toute ma vie en serait perdue. Je ne suis pas
+de ces filles qui vont chez Juan et chez Miguel, et de là chez Antonio.
+Après toi je n’en aimerai plus d’autre et, si tu me quittes, je serai
+comme morte.»
+
+Elle se mordit la lèvre avec une plainte oppressée, en fixant les yeux
+dans le vide, mais le mouvement de sa bouche s’acheva en sourire.
+
+«J’ai grandi, depuis six mois. Déjà je ne peux plus agrafer mes corsages
+de l’été dernier. Ouvre celui-ci, tu verras comme je suis belle.»
+
+Si je le lui avais demandé, elle ne l’eût sans doute pas permis, car je
+commençais à douter que cette nuit d’entretien s’achevât jamais en nuit
+d’amour; mais je ne la touchais plus: elle se rapprocha.
+
+Hélas! les seins que je mis à nu en ouvrant ce corsage gonflé, étaient
+des fruits de Terre Promise. Qu’il en soit d’aussi beaux, c’est ce que
+je ne sais point. Eux-mêmes je ne les vis jamais comparables à leur
+forme de ce soir-là. Les seins sont des êtres vivants qui ont leur
+enfance et leur déclin. Je crois fermement que j’ai vu ceux-ci pendant
+leur éclair de perfection.
+
+Elle, cependant, avait tiré du milieu d’eux un scapulaire de drap neuf
+et elle le baisait pieusement, en surveillant mon émotion du coin de son
+œil à demi fermé.
+
+«Alors je vous plais?»
+
+Je la repris dans mes bras.
+
+«Non, tout à l’heure.
+
+--Qu’y a-t-il encore?
+
+--Je ne suis pas disposée, voilà tout.»
+
+Et elle referma son corsage.
+
+Vraiment je souffrais. Maintenant je la suppliais presque avec
+brusquerie en luttant contre ses mains qui redevenaient protectrices. Je
+l’aurais chérie et malmenée à la fois. Son obstination à me séduire et à
+me repousser, ce manège qui durait depuis un an déjà et redoublait à la
+suprême minute où j’en attendais le dénouement, arrivait à exaspérer ma
+tendresse la plus patiente.
+
+«Ma petite, lui dis-je, tu te joues de moi, mais prends garde que je ne
+me lasse.
+
+--C’est ainsi? Eh bien, je ne vous aimerai même pas aujourd’hui, don
+Mateo. À demain.
+
+--Je ne reviendrai plus.
+
+--Vous reviendrez demain.»
+
+Furieux, je remis mon chapeau et sortis, déterminé à ne plus la revoir.
+
+Je tins ma résolution jusqu’à l’heure où je m’endormis, mais mon réveil
+fut lamentable.
+
+Et quelle journée, je m’en souviens!
+
+Malgré mon serment intérieur, je pris la route de Séville. J’étais
+attiré vers elle par une invincible puissance; je crus que ma volonté
+avait cessé d’être; je ne pouvais plus décider de la direction de mes
+pas.
+
+Pendant trois heures de fièvre et de lutte avec moi-même, j’errai dans
+la cale Amor de Dios, derrière la rue où demeurait Concha, toujours sur
+le point de parcourir les vingt pas qui me séparaient d’elle... Enfin je
+l’emportai, je partis presque en courant dans la campagne et je ne
+frappai point à la fenêtre adorée, mais quel misérable triomphe!
+
+Le lendemain, elle était chez moi.
+
+«Puisque vous n’avez pas voulu venir, c’est moi qui viens à vous, me
+dit-elle. Direz-vous encore que je ne vous aime point?»
+
+Monsieur, je me serais jeté à ses pieds.
+
+«Vite, montrez-moi votre chambre, ajouta-t-elle. Je ne veux pas que vous
+m’accusiez de nonchalance, aujourd’hui. Croyez-vous que je ne sois pas
+impatiente, moi aussi? Vous seriez bien surpris si vous saviez ce que je
+pense.»
+
+Mais dès qu’elle fut entrée, elle se reprit:
+
+«Non, au fait, pas celle-ci. Il y a eu trop de femmes dans ce vilain
+lit. Ce n’est pas la chambre qu’il faut à une _mozita_. Prenons-en une
+autre, une chambre d’amis, qui ne soit à personne. Voulez-vous?»
+
+C’était encore une heure d’attente. Il fallait ouvrir les fenêtres,
+mettre des draps, balayer...
+
+Enfin tout fut prêt, et nous montâmes.
+
+Dire que j’étais cette fois assuré de réussir, je ne l’oserais; mais
+enfin j’avais des espérances. Chez moi, seule, sans protection contre
+mon sentiment si connu d’elle, il me semblait improbable qu’elle se fût
+risquée avant d’avoir fait en pensée le sacrifice qu’elle prétendait
+m’offrir...
+
+Dès que nous fûmes seuls, elle défit sa mantille, qui était attachée
+avec quatorze épingles à ses cheveux et à son corsage, puis, très
+simplement, elle se déshabilla. J’avoue qu’au lieu de l’aider, je
+retardais plutôt ce long travail, et que vingt fois je l’interrompis
+pour poser mes lèvres sur ses bras nus, ses épaules rondes, ses seins
+fermes, sa nuque brune. Je regardais son corps apparaître de place en
+place, aux limites du linge, et je me persuadais que cette jeune peau
+rebelle allait enfin se livrer.
+
+«Eh bien, ai-je tenu ma promesse? dit-elle, en serrant sa chemise à la
+taille, comme pour mouler son corps souple. Fermez les jalousies, il
+fait une lumière odieuse dans cette chambre.»
+
+J’obéis, et pendant ce temps elle se coucha silencieusement dans le lit
+profond. Je la voyais à travers la moustiquaire, blanche comme une
+apparition de théâtre derrière un rideau de gaze...
+
+Que vous dirai-je, monsieur? Vous avez deviné que cette fois encore je
+fus ridicule et joué. Je vous ai dit que cette fille était la pire des
+femmes et que ses inventions cruelles dépassaient toutes les bornes;
+mais jusqu’ici vous ne la connaissez pas encore. C’est maintenant
+seulement qu’en suivant mon récit vous allez, de scène en scène, savoir
+qui est Concha Perez.
+
+Ainsi, elle était venue chez moi, pour s’abandonner, disait-elle. Ses
+paroles d’amour et ses engagements, vous les avez entendus. Jusqu’au
+dernier moment, elle se tint en amoureuse vierge qui va connaître la
+joie, presque en jeune mariée qui se livre à un époux; jeune mariée sans
+ignorance, je le veux bien, mais pourtant émue et grave.
+
+Eh bien, en s’habillant chez elle, cette petite misérable s’était
+accoutrée d’un caleçon, taillé dans une sorte de toile si raide et si
+forte, qu’une corne de taureau ne l’aurait pas fendue, et qui se serrait
+à la ceinture ainsi qu’au milieu des cuisses par des lacets d’une
+résistance et d’une complication inattaquables. Et voilà ce que je
+découvris au milieu de mon ardeur la plus éperdue, tandis que la
+scélérate m’expliquait sans se troubler:
+
+«Je serai folle jusqu’où Dieu voudra, mais pas jusqu’où le voudront les
+hommes!»
+
+Je doutai un instant si je l’étranglerais, puis--vraiment, je vous
+l’avoue, je n’en ai pas de honte--mon visage en larmes tomba dans mes
+mains.
+
+Ce que je pleurais, monsieur, c’était ma jeunesse à moi, dont cette
+enfant venait de me prouver l’irréparable effondrement. Entre vingt-deux
+et trente-cinq ans, il est des avanies que tous les hommes évitent. Je
+ne pouvais pas croire que Concha m’eût ainsi traité si j’avais eu dix
+ans de moins. Ce caleçon, cette barrière entre l’amour et moi, il me
+semblait que dorénavant je le verrais à toutes les femmes, ou que du
+moins elles voudraient l’avoir avant d’approcher de mon étreinte.
+
+«Pars, lui dis-je. J’ai compris.»
+
+Mais elle s’alarma tout à coup, et m’enveloppant à son tour de ses deux
+petits bras vigoureux que je repoussais avec peine, elle me dit en
+cherchant ma bouche:
+
+«Mon cœur, tu ne saurais donc aimer tout ce que je te donne de moi-même?
+Tu as mes seins, tu as mes lèvres, mes jambes brûlantes, mes cheveux
+odorants, tout mon corps dans tes embrassements et ma langue dans mon
+baiser. Ce n’est donc pas assez, tout cela? Alors ce n’est pas moi que
+tu aimes, mais seulement ce que je te refuse? Toutes les femmes peuvent
+te le donner, pourquoi me le demandes-tu, à moi qui résiste? Est-ce
+parce que tu me sais vierge? Il y en a d’autres, même à Séville. Je te
+le jure, Mateo, j’en connais. _¡Alma mia! sangre mio!_ aime-moi comme
+je veux être aimée, peu à peu, et prends patience. Tu sais que je suis à
+toi, et que je me garde pour toi seul. Que veux-tu de plus, mon cœur?»
+
+Il fut convenu que nous nous verrions chez elle ou chez moi, et que tout
+serait fait selon sa volonté. En échange d’une promesse de ma part, elle
+consentit à ne plus remettre son affreuse cuirasse de toile; mais ce fut
+tout ce que j’obtins d’elle; et encore la première nuit où elle ne la
+porta point, il me sembla que ma torture en était encore avivée.
+
+Voici donc le degré de servitude où cette enfant m’avait amené. (Je
+passe sur les perpétuelles demandes d’argent qui interrompaient sa
+conversation et auxquelles je cédais toujours;--même en laissant cela de
+côté, la nature de nos relations est d’un intérêt particulier.) Je
+tenais donc chaque nuit dans mes bras le corps nu d’une fille de quinze
+ans, sans doute élevée chez les Sœurs, mais d’une condition et d’une
+qualité d’âme qui excluaient toute idée de vertu corporelle--et cette
+fille, d’ailleurs aussi ardente et aussi passionnée qu’on pouvait le
+souhaiter, se comportait à mon égard comme si la nature elle-même
+l’avait empêchée à jamais d’assouvir ses convoitises.
+
+D’excuse valable à une pareille comédie, aucune n’était donnée, aucune
+n’existait. Vous en devinerez vous-même la raison par la suite. Et moi,
+je supportais qu’on me bernât ainsi.
+
+Car ne vous y trompez pas, jeune Français, lecteur de romans et acteur
+peut-être d’intrigues particulières avec les demi-virginités de villes
+d’eaux, nos Andalouses n’ont ni le goût, ni l’intuition de l’amour
+artificiel. Ce sont d’admirables amantes, mais qui ont des sens trop
+aigus pour supporter sans frénésie les trilles d’une chanterelle
+superflue. Entre Concha et moi, il ne se passait rien, mais rien,
+comprenez ce que veut dire rien. Et cela dura deux semaines entières.
+
+Le quinzième jour, comme elle avait reçu de moi la veille une somme de
+mille douros pour payer les dettes de sa mère, je trouvai la maison
+vide.
+
+
+
+
+IX
+
+OÙ CONCHA PEREZ SUBIT SA TROISIÈME MÉTAMORPHOSE.
+
+
+C’était trop.
+
+Désormais, je voyais clair dans cette petite âme de rouée. J’avais été
+mystifié comme un collégien et j’en restais confus encore plus
+qu’affligé.
+
+Rayant de ma vie passée la perfide enfant, je fis effort pour l’oublier
+du jour au lendemain, par un coup de volonté, une de ces intentions
+paradoxales dont les femmes escomptent toujours le fatal avortement.
+
+Je partis pour Madrid décidé à prendre pour maîtresse, au hasard, la
+première jeune femme qui attirerait mes yeux.
+
+C’est le stratagème classique, celui que tout le monde invente et qui ne
+réussit jamais.
+
+Je cherchai de salon en salon, puis de théâtre en théâtre, et je finis
+par rencontrer une danseuse italienne, grande fille aux jambes musclées
+qui aurait été une fort jolie bête dans les boxes d’un harem, mais qui
+ne suffisait sans doute point aux qualités qu’on attend d’une amie
+unique et intime.
+
+Elle fit de son mieux: elle était affectueuse et facile. Elle m’apprit
+des vices de Naples dont je n’avais nulle habitude et qui lui plaisaient
+plus qu’à moi. Je vis qu’elle s’ingéniait à me garder auprès d’elle, et
+que le souci de son existence matérielle n’était pas le seul motif de ce
+zèle tendre et ardent. Hélas! que n’ai-je pu l’aimer! Je n’avais aucun
+reproche à lui faire. Elle n’était ni infidèle ni importune. Elle ne
+paraissait pas connaître mes défauts. Elle ne me brouillait pas avec mes
+amis. Enfin, ses jalousies, toutes fréquentes qu’elles fussent, se
+laissaient deviner et ne s’exprimaient point. C’était une femme
+inappréciable.
+
+Mais je n’éprouvais rien pour elle.
+
+Pendant deux mois je m’astreignis à vivre sous le même toit que Giulia,
+dans son air, dans sa chambre de la maison que j’avais louée pour nous
+deux au bout de la rue Lope de Vega. Elle entrait, passait, marchait
+devant moi, je ne la suivais pas des yeux. Ses jupons, ses maillots de
+danseuse, ses pantalons et ses chemises traînaient sur tous les divans:
+je n’étais même pas atteint par leur influence. Pendant soixante nuits,
+je vis son corps brun allongé près du mien dans une couche trop chaude,
+où j’imaginais une autre présence dès que la lumière s’éteignait... Puis
+je me sauvai, désespérant de moi-même.
+
+Je revins à Séville. Ma maison me parut mortuaire. Je partis pour
+Grenade, où je m’ennuyai; pour Cordoue, torride et déserte; pour
+l’éclatante Jérez toute pleine de l’odeur de ses celliers à vin; pour
+Cadiz, oasis de maisons dans la mer.
+
+Le long de ce trajet, monsieur, j’étais guidé de ville en ville, non pas
+par la fantaisie, mais par une fascination irrésistible et lointaine
+dont je ne doute pas plus que de l’existence de Dieu. Quatre fois, dans
+la vaste Espagne, j’ai rencontré Concha Perez. Ce n’est pas une suite de
+hasards: je ne crois pas à ces coups de dés qui régiraient les
+destinées. Il fallait que cette femme me reprît sous sa main, et que je
+visse passer sur ma vie tout ce que vous allez entendre.
+
+Et en effet tout s’accomplit.
+
+* * *
+
+Ce fut à Cadiz.
+
+J’entrai un soir dans le _Baile_ de là-bas. Elle y était. Elle dansait,
+monsieur, devant trente pêcheurs, autant de matelots, et quelques
+étrangers stupides.
+
+Dès que je la vis, je me mis à trembler. Je devais être pâle comme la
+terre; je n’avais plus ni souffle, ni force. Le premier banc, près de la
+porte, fut celui où je m’assis, et, les coudes sur la table, je la
+contemplais de loin comme une ressuscitée.
+
+Elle dansait toujours, haletante, échauffée, la face pourpre et les
+seins fous, en secouant à chaque main des castagnettes assourdissantes.
+Je suis certain qu’elle m’avait vu, mais elle ne me regardait pas. Elle
+achevait son boléro dans un mouvement de passion furieuse, et les
+provocations de sa jambe et de son torse visaient quelqu’un au hasard
+dans la foule des spectateurs.
+
+Brusquement, elle s’arrêta, au milieu d’une grande clameur.
+
+«_¡Qué guapa!_ criaient les hommes. _¡Olé! Chiquilla! Olé! Olé! Otra
+vez!»_
+
+Et les chapeaux volaient sur la scène; toute la salle était debout. Elle
+saluait, encore essoufflée, avec un petit sourire de triomphe et de
+mépris.
+
+Selon l’usage, elle descendit au milieu des buveurs pour s’attabler en
+quelque endroit, pendant qu’une autre danseuse lui succédait devant la
+rampe. Et, sachant qu’il y avait là, dans un coin de la salle, un être
+qui l’adorait, qui se serait mis sous ses pieds devant la terre entière
+et qui souffrait à crier, elle alla de table en table et de bras en
+bras, sous ses yeux.
+
+Tous la connaissaient par son nom. J’entendais des «Conchita!» qui
+faisaient passer des frissons depuis mes orteils jusqu’à ma nuque. On
+lui donnait à boire; on touchait ses bras nus; elle mit dans ses cheveux
+une fleur rouge qu’un marin allemand lui donna; elle tira la tresse de
+cheveux d’un banderillero qui fit des pitreries; elle feignit la volupté
+devant un jeune fat assis avec des femmes, et caressa la joue d’un homme
+que j’aurais tué.
+
+Des gestes qu’elle fit pendant cette manœuvre atroce qui dura cinquante
+minutes, pas un seul n’est sorti de ma mémoire.
+
+Ce sont des souvenirs comme ceux-là qui peuplent le passé d’une
+existence humaine.
+
+Elle visita ma table après toutes les autres parce que j’étais au fond
+de la salle, mais elle y vint. Confuse? ou jouant la surprise? oh!
+nullement! vous ne la connaissez pas. Elle s’assit en face de moi,
+frappa dans ses mains pour attirer le garçon et cria:
+
+«Tonio! une tasse de café!»
+
+Puis, avec une tranquillité exquise, elle supporta mon regard.
+
+Je lui dis, d’une voix très basse:
+
+«Tu n’as donc peur de rien, Concha? Tu n’as pas peur de mourir?
+
+--Non! et d’abord ce n’est pas vous qui me tuerez.
+
+--Tu m’en défies?
+
+--Ici même, et où vous voudrez. Je vous connais, don Mateo, comme si je
+vous avais porté neuf mois. Vous ne toucherez jamais à un cheveu de ma
+tête, et vous avez raison, car je ne vous aime plus.
+
+--Tu oses dire que tu m’as aimé?
+
+--Croyez ce qu’il vous plaira. Vous êtes seul coupable.»
+
+C’était elle qui me faisait des reproches. J’aurais dû m’attendre à
+cette comédie.
+
+«Deux fois, repris-je, deux fois tu m’as fait cela! Ce que je te donnais
+du fond de mon cœur, tu l’as reçu comme une voleuse, et tu es partie,
+sans un mot, sans une lettre, sans même avoir chargé personne de me
+porter ton adieu. Qu’ai-je fait pour que tu me traites ainsi?»
+
+Et je répétais entre mes dents:
+
+«Misérable! misérable!»
+
+Mais elle avait son excuse:
+
+«Ce que vous avez fait? Vous m’avez trompée. N’aviez-vous pas juré que
+j’étais en sûreté dans vos bras et que vous me laisseriez choisir la
+nuit et l’heure de mon péché? La dernière fois, ne vous souvenez-vous
+plus? Vous croyiez que je ne sentais rien. J’étais éveillée, Mateo, et
+j’ai compris que si je passais encore une nuit à vos côtés, je ne
+m’endormirais pas sans me livrer à vous par surprise. Et c’est pour cela
+que je me suis enfuie.»
+
+C’était insensé. Je haussai les épaules.
+
+«Ainsi, voilà ce que tu me reproches, lui dis-je, quand je vois ici la
+vie que tu mènes et les hommes qui passent dans ton lit?»
+
+Elle se leva, furieuse.
+
+«Cela n’est pas vrai! Je vous défends de dire cela, don Mateo! Je vous
+jure sur la tombe de mon père que je suis vierge comme une enfant,--et
+aussi que je vous déteste, parce que vous en avez douté!»
+
+Je restai seul. Après quelques instants, je partis, moi aussi.
+
+
+
+
+X
+
+OÙ MATEO SE TROUVE ASSISTER À UN SPECTACLE INATTENDU.
+
+
+Toute la nuit j’errai sur les remparts. L’intarissable vent de la mer
+douchait ma fièvre et ma lâcheté. Oui, je m’étais senti lâche devant
+cette femme. Je n’avais que des rougissements en songeant à elle et à
+moi; je me disais en moi-même les pires outrages qu’on puisse adresser à
+un homme. Et je devinais que le lendemain je n’aurais pas cessé de les
+mériter.
+
+Après ce qui s’était passé, je n’avais que trois partis à prendre: la
+quitter, la forcer, ou la tuer.
+
+Je pris le quatrième, qui était de la subir. Chaque soir, je revenais à
+ma place, comme un enfant soumis, la regarder et l’attendre.
+
+Elle s’était peu à peu adoucie. Je veux dire qu’elle ne m’en voulait
+plus de tout le mal qu’elle m’avait fait. Derrière la scène, s’ouvrait
+une grande salle blanche où attendaient, en somnolant, les mères et les
+sœurs des danseuses; Concha me permettait de me tenir là par une faveur
+particulière que chacune de ces jeunes filles pouvait accorder à son
+amant de cœur. Jolie société, vous le voyez.
+
+Les heures que j’ai passées là comptent parmi les plus lamentables. Vous
+me connaissez: vraiment je n’avais jamais mené cette vie de bas cabaret
+et de coudes sur la table. Je me faisais horreur.
+
+La señora Perez était là, comme les autres. Elle semblait ne rien
+connaître de ce qui avait eu lieu calle Trajano. Mentait-elle aussi? je
+ne m’en inquiétais même pas. J’écoutais ses confidences, je payais son
+eau-de-vie... Ne parlons plus de cela, voulez-vous?
+
+Mes seuls instants de joie m’étaient donnés par les quatre danses de
+Concha. Alors, je me tenais dans la porte ouverte par où elle entrait en
+scène, et pendant les rares mouvements où elle tournait le dos au
+public, j’avais l’illusion passagère qu’elle dansait de face pour moi
+seul.
+
+Son triomphe était le _flamenco_. Quelle danse, monsieur! quelle
+tragédie! C’est toute la passion en trois actes: désir, séduction,
+jouissance. Jamais œuvre dramatique n’exprima l’amour féminin avec
+l’intensité, la grâce et la furie des trois scènes l’une après l’autre.
+Concha y était incomparable. Comprenez-vous bien le drame qui s’y joue?
+À qui ne l’a pas vu mille fois j’aurais encore à l’expliquer. On dit
+qu’il faut huit ans pour former une _flamenca_, ce qui veut dire qu’avec
+la précoce maturité de nos femmes, à l’âge où elles savent danser elles
+ne sont déjà plus belles. Mais Concha était née flamenca; elle n’avait
+pas l’expérience, elle avait la divination. Vous savez comment on le
+danse à Séville. Nos meilleures _bailerinas_, vous les connaissez;
+aucune n’est parfaite, car cette danse épuisante (douze minutes! trouvez
+donc une danseuse d’opéra qui accepte une variation de douze minutes!)
+voit se succéder en elle trois rôles que rien ne relie: l’amoureuse,
+l’ingénue et la tragédienne. Il faut avoir seize ans pour mimer la
+seconde partie, où maintenant Lola Sanchez réalise des merveilles de
+gestes sinueux et d’attitudes légères. Il faut avoir trente ans pour
+jouer la fin du drame où la Rubia, malgré ses rides, est encore, chaque
+soir, excellente.
+
+Conchita est la seule femme que j’aie vue égale à elle-même pendant
+toute cette terrible tâche.
+
+Je la vois toujours, avançant et reculant d’un petit pas balancé,
+regarder de côté sous sa manche levée, pour baisser lentement, avec un
+mouvement de torse et de hanches, son bras au-dessus duquel émergeaient
+deux yeux noirs. Je la vois délicate ou ardente, les yeux spirituels ou
+baignés de langueur, frappant du talon les planches de la scène, ou
+faisant crépiter ses doigts à l’extrémité du geste, comme pour donner le
+cri de la vie à chacun de ses bras onduleux.
+
+Je la vois: elle sortait de scène dans un état d’excitation et de
+lassitude qui la faisait encore plus belle. Son visage empourpré était
+couvert de sueur, mais ses yeux brillants, ses lèvres tremblantes, sa
+jeune poitrine agitée, tout donnait à son buste une expression
+d’exubérance et de jeunesse vivace: elle était resplendissante.
+
+Pendant un mois il en fut ainsi de nos relations. Elle me tolérait dans
+l’arrière-boutique de son estrade théâtrale. Je n’avais pas même le
+droit de l’accompagner à sa porte, et je ne gardais ma place auprès
+d’elle qu’à la condition de ne lui faire aucun reproche, ni sur le
+passé, ni sur le présent. Quant à l’avenir, j’ignore ce qu’elle en
+pensait; pour moi, je n’avais nulle idée d’une solution quelconque à
+cette aventure pitoyable.
+
+Je savais vaguement qu’elle habitait avec sa mère--dans l’unique
+faubourg de la ville, près de la plaza de Toros,--une grande maison
+blanche et verte qui abritait aussi les familles de six autres
+_bailerinas_. Ce qui se passait dans une telle cité de femmes, je
+n’osais l’imaginer. Et pourtant, nos danseuses mènent une vie bien
+réglée: de huit heures du soir à cinq heures du matin elles sont en
+scène; elles rentrent exténuées à l’aube, elles dorment, souvent toutes
+seules, jusqu’au milieu de l’après-midi. Il n’y a guère que la fin du
+jour dont elles pourraient abuser; encore la crainte d’une grossesse
+ruineuse retient-elle ces pauvres filles, qui d’ailleurs ne se
+résoudraient pas tous les soirs à augmenter par d’autres fatigues les
+efforts d’une pénible nuit.
+
+Toutefois je n’y songeais pas sans inquiétude. Deux des amies de Concha,
+deux sœurs, avaient un frère plus jeune qui vivait dans leur chambre ou
+dans celles des voisines et excitait des jalousies dont je fus témoin
+plusieurs fois.
+
+On l’appelait le _Morenito_[9]. J’ai toujours ignoré son vrai nom.
+Concha l’appelait à notre table, le nourrissait à mes frais et me
+prenait des cigarettes qu’elle lui mettait entre les lèvres.
+
+À tous mes mouvements d’impatience, elle répondait par des haussements
+d’épaules, ou par des phrases glaciales qui me faisaient souffrir
+davantage.
+
+«Le Morenito est à tout le monde. Si je prenais un amant, il serait à
+moi comme ma bague et tu le saurais, Mateo.»
+
+Je me taisais. D’ailleurs, les bruits qui couraient sur la vie privée de
+Concha la représentaient comme inattaquable, et j’avais trop le désir de
+la croire telle pour ne pas accepter, de confiance même, des rumeurs
+sans fondement. Aucun homme ne l’approchait avec le regard si
+particulier de l’amant qui retrouve en public sa femme de la nuit
+précédente. J’eus des querelles à ce propos, avec des prétendants que je
+gênais sans doute, mais jamais avec personne qui se vantât de l’avoir
+connue. Plusieurs fois, j’essayai de faire parler ses amies. On me
+répondait toujours: «Elle est _mozita_. Et elle a bien raison.»
+
+De rapprochement avec moi, il n’était même pas question. Elle ne me
+demandait rien. Elle ne m’accordait rien. Si joyeuse autrefois, elle
+était devenue grave et ne parlait presque plus. Que pensait-elle?
+Qu’attendait-elle de moi? C’eût été peine perdue que de lire dans son
+regard. Je ne voyais pas plus clair dans cette petite âme que dans les
+yeux impénétrables d’un chat.
+
+* * *
+
+Une nuit, sur un signe de la directrice, elle quitta la scène avec trois
+autres danseuses, et monta au premier étage, pour faire une sieste, me
+dit-elle. Elle avait souvent de ces absences d’une heure, dont je ne
+prenais pas ombrage, car toute menteuse et fausse qu’elle fût, je
+croyais ses moindres paroles.
+
+«Quand nous avons bien dansé, m’expliquait-elle, on nous fait un peu
+dormir. Sans cela, nous aurions des rêves sur la scène.»
+
+Elle était donc montée cette fois encore, et pour respirer un air plus
+pur, j’avais quitté la salle pendant une demi-heure.
+
+En rentrant, je rencontrai dans le couloir une danseuse un peu simple
+d’esprit et, cette nuit-là, un peu grise, qu’on surnommait la _Gallega_.
+
+«Tu reviens trop tôt, me dit-elle.
+
+--Pourquoi?
+
+--Conchita est toujours là-haut.
+
+--J’attendrai qu’elle s’éveille. Laisse-moi passer.»
+
+Elle paraissait ne pas comprendre.
+
+«Qu’elle s’éveille?
+
+--Eh bien, oui, qu’as-tu?
+
+--Mais elle ne dort pas.
+
+--Elle m’a dit...
+
+--Elle t’a dit qu’elle allait dormir? Ah! bien!»
+
+Elle voulait se contenir. Mais quoi qu’elle en eût, et malgré ses lèvres
+pincées avec effort, le rire éclata dans sa bouche.
+
+J’étais devenu blême.
+
+«Où est-elle? dis-le-moi immédiatement! criai-je en lui prenant le bras.
+
+--Ne me faites pas de mal, caballero. Elle montre son nombril à des
+_Inglès_[10]. Dieu sait que ça n’est pas ma faute. Si j’avais su
+je ne vous aurais rien dit. Je ne veux me brouiller avec personne, je
+suis bonne fille, caballero.»
+
+Le croiriez-vous? Je restai impassible. Seulement un grand froid
+m’envahit, comme si une haleine de cave s’était glissée entre mes
+vêtements et moi; mais ma voix n’était pas tremblante.
+
+«Gallega, lui dis-je, conduis-moi là-haut.»
+
+Elle secoua la tête.
+
+Je repris:
+
+«On ne saura pas que tu m’as parlé. Fais vite... C’est ma _novia_, tu
+comprends... J’ai le droit de monter... Conduis-moi.»
+
+Et je lui mis un napoléon dans la main. Un instant après, j’étais seul,
+sur le balcon d’une cour intérieure, et par la porte-fenêtre je voyais,
+monsieur, une scène d’enfer.
+
+Il y avait là une seconde salle de danse, plus petite, très éclairée,
+avec une estrade et deux guitaristes. Au milieu, Conchita nue et trois
+autres nudités quelconques de femmes, dansaient une _jota_ forcenée
+devant deux Anglais assis au fond. J’ai dit nue, elle était plus que
+nue. Des bas noirs, longs comme des jambes de maillot, montaient tout en
+haut de ses cuisses, et elle portait aux pieds de petits souliers
+sonores qui claquaient sur le parquet. Je n’osai pas l’interrompre.
+J’avais peur de la tuer.
+
+Hélas! mon Dieu! jamais je ne l’ai vue si belle! Il ne s’agissait plus
+de ses yeux ni de ses doigts: tout son corps était expressif comme un
+visage, plus qu’un visage, et sa tête enveloppée de cheveux se couchait
+sur l’épaule comme une chose inutile. Il y avait des sourires dans le
+pli de sa hanche, des rougissements de joue au tournant de ses flancs;
+sa poitrine semblait regarder en avant par deux grands yeux fixes et
+noirs. Jamais je ne l’ai vue si belle: les faux plis de la robe altèrent
+l’expression de la danseuse et font dévier à contre-sens la ligne
+extérieure de sa grâce; mais là, par une révélation, je voyais les
+gestes, les frissons, les mouvements des bras, des jambes, du corps
+souple et des reins musclés naître indéfiniment d’une source visible: le
+centre même de la dame, son petit ventre noir et brun.
+
+...J’enfonçai la porte.
+
+La regarder dix secondes et me jurer que je ne l’assassinerais pas,
+c’était tout ce que ma volonté avait pu faire. Et maintenant rien ne me
+retiendrait plus.
+
+Des cris perçants m’accueillirent. J’allai droit à Concha et je lui dis
+d’une voix brève:
+
+«Suis-moi. Ne crains rien. Je ne te ferai pas de mal. Mais viens à
+l’instant, ou prends garde!»
+
+Ah! non! elle ne craignait rien! Elle s’était adossée au mur, et là,
+étendant les bras de chaque côté:
+
+«Pas plus que le Christ ne partit de la croix, _moi_ je ne partirai
+d’ici! cria-t-elle, et tu ne me toucheras pas parce que je te défends
+d’avancer plus loin que la chaise. Laissez-moi, madame. Descendez, vous
+les autres. Je n’ai besoin de personne, je me charge de lui!»
+
+
+
+
+XI
+
+COMMENT TOUT PARAÎT S’EXPLIQUER.
+
+
+On nous laissa. Les Anglais avaient disparu les premiers.
+
+Monsieur, jusqu’à cette heure-là, j’aurais traité de misérable un homme,
+n’importe lequel, dont on m’aurait dit qu’il eût frappé une femme. Et
+pourtant je ne sais par quel ascendant sur moi-même je parvins à me
+contenir en face de celle-ci. Mes doigts s’ouvraient et se refermaient
+comme pour étrangler un cou. Une lutte épuisante se livrait en moi entre
+ma colère et ma volonté.
+
+Ah! c’est bien le signe suprême de la toute-puissance féminine, que
+cette immunité dont nous les cuirassons. Une femme vous insulte à la
+face, elle vous outrage: saluez. Elle vous frappe: protégez-vous, mais
+évitez qu’elle se blesse. Elle vous ruine: laissez-la faire. Elle vous
+trompe: n’en révélez rien, de peur de la compromettre. Elle brise votre
+vie: tuez-vous s’il vous plaît!--Mais que jamais, par votre faute, la
+plus fugitive souffrance ne vienne endolorir la peau de ces êtres exquis
+et féroces pour qui la volupté du mal surpasse presque celle de la
+chair.
+
+Les Orientaux ne les ménagent pas comme nous, eux qui sont les grands
+voluptueux. Ils leur ont coupé les griffes afin que leurs yeux fussent
+plus doux. Ils maîtrisent leur malveillance pour mieux déchaîner leur
+sensualité. Je les admire.
+
+Mais, pour moi, Concha demeurait invulnérable.
+
+Je n’approchai point. Je lui parlais à trois pas. Elle était toujours
+debout le long du mur, les mains croisées derrière le dos, la poitrine
+bombée et les pieds réunis, toute droite sur ses longs bas noirs, comme
+une fleur dans un vase fin.
+
+«Eh bien! commençai-je, qu’as-tu à me dire? Voyons, invente!
+défends-toi! mens encore, tu mens si bien!
+
+--Ah! voilà qui est superbe! s’écria-t-elle. C’est moi qu’il accuse. Il
+entre ici comme un voleur, par la fenêtre, en brisant tout, il me
+menace, il trouble ma danse, il fait partir mes amis...
+
+--Tais-toi!
+
+--... Il va peut-être me faire chasser d’ici, et c’est à moi,
+maintenant, de répondre! c’est moi qui ai fait le mal, n’est-ce pas?
+Cette scène ridicule, c’est moi qui la cherche! Tiens, laisse-moi, tu es
+trop bête!»
+
+Et comme, après sa danse mouvementée, des perles de sueur naissaient en
+mille endroits de sa peau brillante, elle prit dans un buffet une
+serviette-éponge, et se frictionna du ventre à la tête comme si elle
+sortait du bain.
+
+«Ainsi, repris-je, voilà ce que tu faisais dans la maison même où je te
+vois! Et voilà ton métier! voilà la femme que j’aime!
+
+--N’est-ce pas, tu n’en savais rien, innocent?
+
+--Moi?
+
+--Mais non. C’est bien cela. Tous les Espagnols le répètent; on le sait
+à Paris et à Buenos Aires; des enfants de douze ans à Madrid vous disent
+que les femmes dansent toutes nues dans le premier bal de Cadiz. Mais
+toi, tu veux me faire croire qu’on ne t’avait rien dit, toi qui n’es pas
+marié, toi qui as quarante ans!
+
+--J’avais oublié.
+
+--Il avait oublié! Il vient ici depuis deux mois, il me voit monter
+quatre fois par semaine à la petite salle...
+
+--Tais-toi, Concha, tu me fais mal affreusement.
+
+--À ton tour, donc! Je me vengerai, Mateo, de ce que tu m’as fait ce
+soir, car tu agis méchamment, par une jalousie stupide, et je me demande
+de quel droit! Car enfin qui es-tu pour me traiter ainsi? Es-tu mon
+père? non! Es-tu mon mari? non! Es-tu mon amant?
+
+--Oui! je suis ton amant! je le suis!
+
+--Vraiment! tu te contentes de peu!»
+
+Elle éclata de rire.
+
+J’avais pâli de nouveau.
+
+«Concha, mon enfant, dis-moi, parle-moi, tu en as un autre. Si tu es à
+quelqu’un, je te jure que je te quitte. Tu n’as qu’un mot à dire.
+
+--Je suis à moi, et je me garde. Je n’ai rien de plus précieux que moi,
+Mateo. Personne n’est assez riche pour m’acheter à moi-même.
+
+--Mais ces hommes, ces deux hommes qui étaient là tout à l’heure...
+
+--Quoi encore? Est-ce que je les connais?
+
+--C’est bien vrai? Tu ne les connais pas?
+
+--Mais non, je ne les connais pas! Où veux-tu que je les aie vus? Ce
+sont des _Inglès_ qui sont venus avec un guide d’hôtel. Ils partent
+demain pour Tanger. Je ne me suis guère compromise, mon ami.
+
+--Et ici? ici même?
+
+--Voyons, regarde: est-ce une chambre? cherche dans toute la maison: y
+a-t-il un lit? Enfin tu les as vus, Mateo. Ils étaient habillés comme
+des mannequins, le chapeau sur la tête et le menton sur la canne. Tu es
+fou, je te le dis, tu es fou de faire un scandale pareil quand je n’ai
+pas un reproche à recevoir de toi.»
+
+Elle se serait défendue plus mal encore, je crois que je l’aurais
+justifiée. J’avais un tel besoin de pardon! je ne craignais que de la
+voir avouer.
+
+Une dernière question me torturait d’avance.
+
+Je la posai tout tremblant:
+
+«Et le Morenito?... Concha, dis-moi la vérité. Cette fois, je veux
+savoir. Jure-moi que tu ne me cacheras rien, que tu me diras tout s’il y
+a quelque chose. Je t’en supplie, ma petite enfant!
+
+--Le Morenito?... Il était dans mon lit ce matin.»
+
+Je restai un moment sans conscience, puis mes bras se refermèrent sur
+elle, et je l’étreignis, ne sachant moi-même si je voulais l’étouffer,
+ou la ravir à quelqu’un d’imaginaire.
+
+Elle le comprit, et tout en riant, elle s’écria:
+
+«Lâche-moi! lâche-moi, Mateo. Tu es dangereux pour une minute. Tu me
+prendrais de force dans un accès de jalousie. Bien. Maintenant, reste où
+tu es! je vais t’expliquer... Mon pauvre ami, il n’y a pas de quoi
+trembler comme tu le fais, je t’assure.
+
+--Tu crois?
+
+--Le Morenito habite avec ses deux sœurs, Mercedes et la Pipa. Elles
+sont pauvres; pour elles et leur frère, il n’y a qu’un lit, et qui n’est
+pas large. Aussi, depuis qu’il fait si chaud, elles aiment mieux dormir
+moins serrées, après leurs huit heures de danse, et elles envoient le
+petit aux voisines. Cette semaine, maman fait l’Adoration Perpétuelle à
+la paroisse; elle n’est pas là quand je suis au lit; alors Mercedes m’a
+demandé si j’avais une place pour son frère et je lui ai répondu oui. Je
+ne vois pas ce qui peut t’inquiéter.»
+
+Je la regardais sans répondre.
+
+«Oh! reprit-elle, si c’est encore cela, sois tranquille! Je ne lui cède
+pas plus que ses sœurs, tu sais. Crois-m’en sur parole. C’est à peine
+s’il m’embrasse quatre ou cinq fois avant de dormir et puis je lui
+tourne le dos, comme si nous étions mariés.»
+
+Elle tira son bas sur sa cuisse droite et ajouta sans se hâter:
+
+«Comme si j’étais avec toi.»
+
+L’inconscience, la hardiesse ou la rouerie de cette femme, car je ne
+savais à quoi m’en tenir, achevaient d’égarer tous mes sentiments, hors
+celui de la souffrance morale. J’étais encore plus malheureux
+qu’irrésolu; mais malheureux à pleurer.
+
+Je la pris sur mes genoux, très doucement. Elle se laissa faire.
+
+«Mon enfant, lui dis-je, écoute-moi. Je ne peux plus vivre ainsi que je
+fais depuis un an à ton caprice. Il faut que tu me parles en toute
+franchise et peut-être pour la dernière fois. Je souffre abominablement.
+Si tu restes encore un jour dans ce bal et dans cette ville, tu ne me
+reverras plus jamais. Est-ce cela que tu veux, Conchita?»
+
+Elle répondit, et d’un ton si nouveau qu’il me semblait entendre une
+autre femme:
+
+«Don Mateo, vous ne m’avez jamais comprise. Vous avez cru que vous me
+poursuiviez et que je me refusais à vous, quand au contraire c’est moi
+qui vous aime et qui vous veux pour toute ma vie. Souvenez-vous de la
+Fábrica. Est-ce vous qui m’avez abordée? Est-ce vous qui m’avez emmenée?
+Non. C’est moi qui ai couru après vous dans la rue, qui vous ai entraîné
+chez ma mère, et retenu presque de force tant j’avais peur de vous
+perdre. Et le lendemain... vous rappelez-vous aussi? Vous êtes entré.
+J’étais seule. Vous ne m’avez même pas embrassée. Je vous vois encore,
+dans le fauteuil, le dos tourné à la fenêtre... Je me suis jetée sur
+vous, j’ai pris votre tête avec mes mains, votre bouche avec ma bouche
+et,--je ne vous l’avais jamais dit,--mais j’étais toute jeune alors, et
+c’est pendant ce baiser, Mateo, que j’ai senti fondre en moi le plaisir
+pour la première fois de ma vie... J’étais sur vos genoux, comme
+maintenant...»
+
+Je la serrai dans mes bras, brisé d’émotion. Elle m’avait reconquis en
+deux mots. Elle jouait de moi comme elle voulait.
+
+«Je n’ai jamais aimé que vous, poursuivit-elle, depuis cette nuit de
+décembre où je vous ai vu en chemin de fer, comme je venais de quitter
+mon couvent d’Avila. Je vous aimais d’abord parce que vous êtes beau.
+Vous avez des yeux si brillants et si tendres qu’il me semblait que
+toutes les femmes avaient dû en être amoureuses. Si vous saviez combien
+de nuits j’ai pensé à ces yeux-là. Mais ensuite je vous ai aimé surtout
+parce que vous êtes bon. Je n’aurais pas voulu lier ma vie à celle d’un
+homme égoïste et beau, car vous savez que je m’aime trop moi-même pour
+accepter de n’être heureuse qu’à moitié. Je voulais tout le bonheur et
+j’ai vu bien vite que, si je vous le demandais, vous me le donneriez.
+
+--Mais alors, mon cœur, pourquoi ce long silence?
+
+--Parce que je ne me contente pas de ce qui suffit à d’autres femmes.
+Non seulement je veux tout le bonheur, mais je le veux pour toute ma
+vie. Je veux vous épouser, Mateo, pour vous aimer encore quand vous ne
+m’aimerez plus. Oh! ne craignez rien: nous n’irons pas à l’église, ni
+devant l’alcade. Je suis bonne chrétienne, mais Dieu protège les amours
+sincères, et j’irai en paradis avant bien des femmes mariées. Je ne vous
+demanderai pas de m’épouser publiquement parce que je sais que cela ne
+se peut pas... Vous n’appellerez jamais doña Concepcion Perez de Diaz la
+femme qui a dansé nue dans l’horrible bouge où nous sommes, devant tous
+les _Inglès_ qui ont passé là...»
+
+Et elle éclata en larmes.
+
+«Concepcion, mon enfant, disais-je bouleversé, calme-toi. Je t’aime. Je
+ferai ce que tu voudras.
+
+--Non, cria-t-elle avec un sanglot. Non, je ne le veux pas! C’est une
+chose impossible! Je ne veux pas que vous souilliez votre nom par le
+mien. Voyez, maintenant, c’est moi qui n’accepte plus votre générosité.
+Mateo, nous ne serons pas mariés pour le monde, mais vous me traiterez
+comme votre femme et vous me jurerez de me garder toujours. Je ne vous
+demande pas grand-chose: seulement une petite maison à moi quelque part,
+près de vous. Et une dot. La dot que vous donneriez à celle qui vous
+épouserait. En échange, moi je n’ai rien à vous donner, mon âme. Rien
+que mon amour éternel avec ma virginité que je vous ai gardée contre
+tous.»
+
+
+
+
+XII
+
+SCÈNE DERRIÈRE UNE GRILLE FERMÉE.
+
+
+Jamais elle n’avait pris ce ton, si ému et si simple, pour m’adresser la
+parole. Je crus avoir enfin dégagé son âme véritable du masque ironique
+et orgueilleux qui me l’avait celée trop longtemps et une vie nouvelle
+s’ouvrit à ma convalescence morale.
+
+(Connaissez-vous, au musée de Madrid, une singulière toile de Goya, la
+première à gauche en entrant dans la salle du dernier étage? Quatre
+femmes en jupe espagnole, sur une pelouse de jardin, tendent un châle
+par les quatre bouts, et y font sauter en riant un pantin grand comme un
+homme...)
+
+Bref, nous revînmes à Séville.
+
+Elle avait repris sa voix railleuse et son sourire particulier; mais je
+ne me sentais plus inquiet. Un proverbe espagnol nous dit: «La femme,
+comme la chatte, est à qui la soigne.» Je la soignais si bien, et
+j’étais si heureux qu’elle se laissât faire!
+
+J’étais arrivé à me convaincre que son chemin vers moi n’avait jamais
+dévié; qu’elle m’avait réellement abordé la première et séduit peu à
+peu; que ses deux fuites étaient justifiées, non par les misérables
+calculs dont j’avais eu le soupçon, mais par ma faute, ma seule faute et
+l’oubli de mes engagements. Je l’excusais même de sa danse indécente, en
+songeant qu’elle avait alors désespéré de vivre jamais son rêve avec
+moi, et qu’une fille vierge, à Cadiz, ne peut guère gagner son pain sans
+prendre au moins les apparences d’une créature de plaisir.
+
+Enfin, que vous dire? je l’aimais.
+
+Le jour même de notre retour, je choisis pour elle un _palacio_[11]
+dans la calle Lucena, devant la paroisse San Isidorio. C’est un quartier
+silencieux, presque désert en été, mais frais et plein d’ombre. Je la
+voyais heureuse dans cette rue mauve et jaune, non loin de la calle del
+Candilejo, où votre Carmen reçut don José.
+
+Il fallut meubler cette maison. Je voulais faire vite, mais elle avait
+mille caprices. Huit jours interminables passèrent au milieu des
+tapissiers et des emménageurs. C’était pour moi comme une semaine de
+noces. Concha devenait presque tendre, et si elle résistait encore, il
+semblait que ce fût mollement, comme pour ne pas oublier les promesses
+qu’elle s’était faites. Je ne la brusquai point.
+
+Lorsque je crus devoir lui constituer d’avance sa dot de
+maîtresse-épouse, je me souvins de sa réserve le jour où elle m’avait
+demandé ce gage de constance future. Elle ne m’imposait aucun chiffre.
+Je craignis de répondre mal à sa discrétion et je lui remis cent mille
+douros qu’elle accepta d’ailleurs comme une simple piécette.
+
+La fin de la semaine approchait. J’étais excédé d’impatience. Jamais
+fiancé ne souhaita plus ardemment le jour des noces. Désormais je ne
+redoutais plus les coquetteries des temps écoulés: elle était à moi,
+j’avais répondu à son pur désir de vie heureuse et sans reproche.
+L’amour qu’elle n’avait pu me cacher pendant sa dernière nuit de
+danseuse allait s’exprimer librement pour de longues années tranquilles,
+et toute la joie m’attendait dans la blanche maison nuptiale de la calle
+Lucena.
+
+Quelle devait être cette joie, c’est ce que vous allez entendre.
+
+Par un caprice que j’avais trouvé charmant, elle avait voulu entrer la
+première dans sa nouvelle maison enfin prête pour nous deux, et m’y
+recevoir comme un hôte clandestin, toute seule, à l’heure de minuit.
+
+J’arrive: la grille[12] était fermée aux barres.
+
+Je sonne: après quelques minutes, Concha descend, et me sourit. Elle
+portait une jupe toute rose, un petit châle couleur de crème et deux
+grosses fleurs rouges aux cheveux. À la vive clarté de la nuit, je
+voyais chacun de ses traits.
+
+Elle approcha de la grille, toujours souriante et sans hâte:
+
+«Baisez mes mains», me dit-elle.
+
+La grille demeurait fermée.
+
+«À présent, baisez le bas de ma jupe, et le bout de mon pied sous la
+mule.»
+
+Sa voix était comme radieuse.
+
+Elle reprit:
+
+«C’est bien. Maintenant, allez-vous-en.»
+
+Une sueur d’effroi coula sur mes tempes. Il me semblait que je devinais
+tout ce qu’elle allait dire et faire.
+
+«Conchita, ma fille... Tu ris... dis-moi que tu ris.
+
+--Ah! oui, je ris! je vais te le dire, tiens! s’il ne te faut que cela.
+Je ris! je ris! es-tu content? Je ris de tout mon cœur, écoute, écoute
+comme je ris bien! Ha! ha! je ris comme personne n’a ri depuis que le
+rire est sur les bouches! Je me pâme, j’étouffe, j’éclate de rire! on ne
+m’a jamais vue si gaie; je ris comme si j’étais grise. Regarde-moi bien,
+Mateo, regarde comme je suis contente!»
+
+Elle leva ses deux bras et fit claquer ses doigts dans un geste de
+danse.
+
+«Libre! je suis libre de toi! Libre pour toute ma vie! maîtresse de mon
+corps et de mon sang! oh! n’essaye pas d’entrer, la grille est trop
+solide! Mais reste encore un peu, je ne serais pas heureuse si je ne
+t’avais pas dit tout ce que j’ai sur le cœur.»
+
+Elle avança encore, et me parla de tout près, la tête entre les ongles,
+avec un accent de férocité.
+
+«Mateo, j’ai _l’horreur_ de toi. Je ne trouverai jamais assez de mots
+pour te dire combien je te hais. Tu serais couvert d’ulcères, d’ordure
+et de vermine que je n’aurais pas plus de répulsion quand ta peau
+approche de ma peau. Si Dieu le veut, c’est fini maintenant. Depuis
+quatorze mois, je me sauve d’où tu es, et toujours tu me reprends et
+toujours tes mains me touchent, tes bras m’étreignent, ta bouche me
+cherche. _¡Qué asco!_ La nuit, je crachais dans la ruelle après chacun
+de tes baisers. Tu ne sauras jamais ce que je sentais dans ma chair,
+quand tu entrais dans mon lit! Oh! comme je t’ai bien détesté! comme
+j’ai prié Dieu contre toi! J’ai communié sept fois depuis le dernier
+hiver pour que tu meures le lendemain du jour où je t’aurais ruiné.
+Qu’il en soit comme Dieu voudra! je ne m’en soucie plus, je suis libre!
+Va-t’en, Mateo. J’ai tout dit.»
+
+Je restais immobile comme une pierre. Elle me répéta:
+
+«Va-t’en! Tu n’as pas compris?»
+
+Puis, comme je ne pouvais ni parler ni partir, la langue sèche et les
+jambes glacées, elle se rejeta vers l’escalier, et une sorte de furie
+flamba dans ses yeux.
+
+«Tu ne veux pas t’en aller! cria-t-elle. Tu ne veux pas t’en aller? Eh
+bien! tu vas voir!»
+
+Et, dans un appel de triomphe, elle cria:
+
+«Morenito!»
+
+Mes deux bras tremblaient si fort que je secouais les barres de la
+grille où s’étaient crispés mes poings.
+
+Il était là. Je le vis descendre.
+
+Elle jeta son châle en arrière et lui ouvrit ses deux bras nus.
+
+«Le voilà, mon amant! Regarde comme il est joli! Et comme il est jeune,
+Mateo! Regarde-moi bien: je l’adore!... Mon petit cœur, donne-moi ta
+bouche!... Encore une fois... Encore une fois... Plus longtemps...
+Qu’elle est douce, ma vie!... Oh! que je me sens amoureuse!...»
+
+Elle lui disait encore beaucoup d’autres choses...
+
+Enfin... comme si elle jugeait que ma torture n’était pas au comble...
+elle... j’ose à peine vous le dire, monsieur... elle s’est unie à lui...
+là... sous mes yeux... à mes pieds... J’ai encore dans les oreilles,
+comme un bourdonnement d’agonie, les râles de joie qui firent trembler
+sa bouche pendant que la mienne étouffait,--et aussi l’accent de sa
+voix, quand elle me jeta cette dernière phrase en remontant avec son
+amant:
+
+«La guitare est à moi, j’en joue à qui me plaît!»
+
+
+
+
+XIII
+
+COMMENT MATEO REÇUT UNE VISITE, ET CE QUI S’ENSUIVIT.
+
+
+Si je ne me suis pas tué en rentrant chez moi, c’est sans doute parce
+que au-dessus de mon existence déchirée une colère plus énergique me
+soutint et me conseilla. Incapable de dormir, je ne me couchai même
+point. Le jour me trouva debout et marchant, dans la pièce où nous
+sommes, des fenêtres à la porte. En passant devant une glace, je vis
+sans étonnement que j’étais devenu gris.
+
+Au matin, on me servit un premier déjeuner quelconque sur une table du
+jardin. J’étais là depuis dix minutes, sans faim, sans souffrance, sans
+pensée, quand je vis venir à moi du fond d’une allée, presque du fond
+d’un rêve, Concha.
+
+Oh! ne soyez pas surpris. Rien n’est imprévu quand on parle d’elle.
+Chacune de ses actions est toujours, à coup sûr, stupéfiante et
+scélérate. Tandis qu’elle approchait de moi, je me demandais
+anxieusement quelle convoitise la poussait, du désir de contempler une
+fois encore son triomphe, ou du sentiment qu’elle pourrait peut-être,
+par une manœuvre aventureuse, achever à son profit ma ruine matérielle.
+L’une et l’autre explication étaient également vraisemblables.
+
+Elle se pencha de côté pour passer sous une branche, ferma son ombrelle
+et son éventail, puis s’assit en face de moi, la main droite posée sur
+ma table.
+
+Je me souviens qu’il y avait derrière elle un massif et qu’une bêche
+luisante et mince y était plantée dans la terre. Pendant le long silence
+qui suivit, une tentation m’obséda de prendre cette bêche à la main, et
+de la trancher en deux, là, comme un ver rouge...
+
+«J’étais venue, me dit-elle enfin, savoir comment tu étais mort. Je
+croyais que tu m’aimais davantage et que tu te serais tué dans la nuit.»
+
+Puis elle versa le chocolat dans ma tasse vide et y trempa ses lèvres
+mobiles en ajoutant comme pour elle-même:
+
+«Pas assez cuit. C’est bien mauvais.»
+
+Quand elle eut achevé, elle se leva, ouvrit son ombrelle, et me dit:
+
+«Rentrons. Je te réserve une surprise.»
+
+Et je pensai:
+
+«Moi aussi.»
+
+Mais je n’ouvris pas la bouche.
+
+Nous montâmes l’escalier de la véranda. Elle courait en avant et
+chantait un air de zarzuela connue avec une lenteur qui voulait sans
+doute m’en faire mieux sentir l’allusion:
+
+ _«¡Y si á mi no me diese la gana_
+ _De qué fuéras del brazo con él?_
+ _--¡Pués iria con él de verbena_
+ _Y à los toros de Carabanchel!»_
+
+
+De son propre mouvement elle entra dans une pièce... Monsieur, ce n’est
+pas moi qui l’ai poussée là... ce qui est arrivé ensuite, ce n’est pas
+moi qui l’ai voulu... Notre destinée était ainsi faite... Il fallait que
+tout arrivât.
+
+La pièce où elle entra, je vous la montrerai tout à l’heure, c’est une
+petite salle toute tendue de tapis, sourde et sombre comme une tombe,
+sans autres meubles que des divans. J’y allais fumer autrefois.
+Maintenant, elle est abandonnée.
+
+J’y pénétrai derrière elle; je fermai la porte à clef sans qu’elle
+entendît la serrure; puis un flux de sang me monta aux yeux, une colère
+amassée jour à jour depuis plus de quatorze mois, et, me retournant vers
+sa face, je l’assommai d’un soufflet.
+
+C’était la première fois que je frappais une femme. J’en restais aussi
+tremblant qu’elle, qui s’était rejetée en arrière, l’air hébété,
+claquant des dents.
+
+«Toi... toi... Mateo... tu me fais cela...» Et au milieu d’injures
+violentes, elle cria:
+
+«Sois tranquille! tu ne me toucheras pas deux fois!»
+
+Elle fouillait dans sa jarretière où tant de femmes cachent une petite
+arme, quand je lui broyai la main et jetai le couteau sur un dais qui
+touchait presque au plafond.
+
+Puis je la fis tomber à genoux en tenant ses deux poignets dans ma seule
+main gauche.
+
+«Concha, lui dis-je, tu n’entendras de moi ni insultes, ni reproches.
+Écoute bien: tu m’as fait souffrir au-delà de toute force humaine. Tu as
+inventé des tortures morales pour les essayer sur le seul homme qui
+t’ait passionnément aimée. Je te déclare ici que je vais te posséder par
+la force, et non pas une fois, m’entends-tu? mais autant de fois qu’il
+me plaira de te saisir avant la nuit.
+
+--Jamais! jamais je ne serai à toi! cria-t-elle. Tu me fais horreur: je
+te l’ai dit. Je te hais comme la mort! Je te hais plus qu’elle!
+Assassine-moi donc! tu ne m’auras pas avant!»
+
+C’est alors que je commençai à la frapper en silence... J’étais vraiment
+devenu fou... je ne sais plus bien ce qui s’est passé... mes yeux voyaient
+mal... ma tête ne pensait plus... Je me souviens seulement que je la
+frappais avec la régularité d’un paysan qui bat au fléau,--et toujours
+sur les mêmes points: le sommet de la tête et l’épaule gauche... Je n’ai
+jamais entendu d’aussi horribles cris...
+
+Cela dura peut-être un quart d’heure. Elle n’avait pas dit une parole,
+ni pour demander grâce ni pour s’abandonner. Je m’arrêtai quand mon
+poing fut devenu trop douloureux, puis je lui lâchai les deux mains.
+Elle se laissa tomber de côté, les bras étendus devant elle, la tête en
+arrière, les cheveux défaits, et ses cris se transformèrent brusquement
+en sanglots. Elle pleurait comme une petite fille, toujours du même ton,
+aussi longtemps qu’elle pouvait sans reprendre haleine. Par moments, je
+croyais qu’elle étouffait. Je vois encore le mouvement qu’elle faisait
+sans cesse avec son épaule meurtrie, et ses mains dans ses cheveux
+retirer les épingles...
+
+Alors j’eus tellement pitié d’elle et honte de moi, que j’oubliai
+presque, pour un temps, la scène atroce de la veille...
+
+Concha s’était relevée un peu: elle se tenait encore à genoux, les mains
+près des joues, les yeux levés à moi... Il semblait qu’il n’y avait plus
+l’ombre d’un reproche dans ces yeux-là, mais... je ne sais comment
+m’exprimer... une sorte d’adoration... D’abord ses lèvres tremblaient si
+fort qu’elle ne pouvait pas articuler... Puis je distinguai faiblement:
+
+«Oh! Mateo! comme tu m’aimes!»
+
+Elle se rapprocha, toujours sur les genoux, et murmura:
+
+«Pardon, Mateo! Pardon! je t’aime aussi...»
+
+Pour la première fois, elle était sincère. Mais moi, je ne la croyais
+plus. Elle poursuivit:
+
+«Que tu m’as bien battue, mon cœur! Que c’était doux! Que c’était
+bon!... Pardon pour tout ce que je t’ai fait! J’étais folle... Je ne
+savais pas... Tu as donc bien souffert pour moi?... Pardon! Pardon!
+Pardon, Mateo!»
+
+Et elle me dit encore, de la même voix douce:
+
+«Tu ne me prendras pas de force. Je t’attends dans mes bras. Aide-moi à
+me lever... Je t’ai dit que je te réservais une surprise? Eh bien, tu le
+verras tout à l’heure, tu le verras: je suis toujours vierge. La scène
+d’hier n’était qu’une comédie, pour te faire mal... car je puis te le
+dire, maintenant: je ne t’aimais guère, jusqu’aujourd’hui. Mais j’étais
+bien trop orgueilleuse pour prendre un Morenito... Je suis à toi, Mateo.
+Je serai ta femme ce matin si Dieu veut. Essaye d’oublier le passé et de
+comprendre ma pauvre petite âme. Moi, je m’y perds. Je crois que je
+m’éveille. Je te vois comme je ne t’ai jamais vu. Viens à moi.»
+
+Et en effet, monsieur, elle était vierge.
+
+
+
+
+XIV
+
+OÙ CONCHA CHANGE DE VIE, MAIS NON DE CARACTÈRE.
+
+
+Ceci ferait une fin de roman, et tout serait bien qui finirait par une
+telle conclusion. Hélas! que ne puis-je m’arrêter là! Vous le saurez
+peut-être un jour: jamais un malheur ne s’efface au cours d’une
+existence humaine; jamais une plaie n’est guérie; jamais la main
+féminine qui sema l’angoisse et les larmes ne saura cultiver la joie
+dans le même champ déchiré.
+
+Huit jours après ce matin-là (je dis huit jours; cela n’a pas été long),
+Concha rentra, un dimanche soir, quelques minutes avant le dîner, en me
+disant:
+
+«Devine qui j’ai vu? Quelqu’un que j’aime bien... Cherche un peu... J’ai
+été contente.»
+
+Je me taisais.
+
+«J’ai vu le Morenito, reprit-elle. Il passait dans Las Sierpes, devant
+le magasin Gasquet. Nous sommes allés ensemble à la Cerveceria. Tu sais,
+je t’ai dit du mal de lui; mais je n’ai pas dit tout ce que je pense. Il
+est joli, mon petit ami de Cadiz. Voyons, tu l’as vu, tu le sais bien.
+Il a des yeux brillants avec de longs cils; moi j’adore les longs cils,
+cela fait le regard si profond! Et puis, il n’a pas de moustaches, sa
+bouche est bien faite, ses dents blanches... Toutes les femmes se
+passent la langue sur les lèvres quand elles le voient si gentil.
+
+--Tu plaisantes, Conchita... ce n’est pas possible... Tu n’as vu
+personne, dis-le-moi?
+
+--Ah! tu ne me crois pas? Comme il te plaira... Alors je ne te dirai
+jamais ce qui s’est passé ensuite.
+
+--Dis-le-moi immédiatement! m’écriai-je en lui saisissant le bras.
+
+--Oh! ne t’emporte pas! je vais te le dire! Pourquoi me cacherais-je?
+C’est mon plaisir, je le prends. Nous sommes allés ensemble en dehors de
+la ville, _por un caminito muy clarito, muy clarito, muy clarito,_ à la
+Cruz del Campo. Faut-il continuer? Nous avons visité toute la maison
+pour choisir le cabinet où nous aurions le meilleur divan...»
+
+Et comme je me dressais, elle acheva, derrière ses deux mains
+protectrices:
+
+«Va, c’est bien naturel. Il a la peau si douce, et il est tellement plus
+joli que toi!»
+
+Que voulez-vous? je la frappai encore. Et brutalement, d’une main dure,
+de façon à me révolter moi-même. Elle cria, elle sanglota, elle se
+prosterna dans un coin, la tête sur les genoux, les mains tordues.
+
+Et puis, dès qu’elle put parler, elle me dit, la voix pleine de larmes:
+
+«Mon cœur, ce n’était pas vrai... Je suis allée aux toros... J’y ai
+passé la journée... mon billet est dans ma poche... prends-le... J’étais
+seule avec ton ami G... et sa femme. Ils m’ont parlé, ils pourront te le
+dire... J’ai vu tuer les six taureaux, et je n’ai pas quitté ma place et
+je suis revenue directement.
+
+--Mais alors, pourquoi m’as-tu dit?...
+
+--Pour que tu me battes, Mateo. Quand je sens ta force, je t’aime, je
+t’aime; tu ne peux pas savoir comme je suis heureuse de pleurer à cause
+de toi. Viens, maintenant. Guéris-moi bien vite.»
+
+Et il en fut ainsi, monsieur, jusqu’à la fin. Quand elle se fut
+convaincue que ses fausses confessions ne m’abusaient plus, et que
+j’avais toutes les raisons de croire à sa fidélité, elle inventa de
+nouveaux prétextes pour exciter en moi des colères quotidiennes. Et le
+soir, dans la circonstance où toutes les femmes répètent: «Tu m’aimeras
+longtemps», j’entendais, moi, ces phrases stupéfiantes (mais réelles: je
+n’invente rien): «Mateo, tu me battras encore? Promets-le moi: tu me
+battras bien! Tu me tueras! Dis-moi que tu me tueras!»
+
+Ne croyez pas, cependant, que cette singulière prédilection fût la base
+de son caractère. Non; si elle avait le besoin du châtiment, elle avait
+aussi la passion de la faute. Elle faisait mal, non pour le plaisir de
+pécher, mais pour la joie de faire mal à quelqu’un. Son rôle dans la vie
+se bornait là: semer la souffrance et la regarder croître.
+
+Ce furent d’abord des jalousies dont vous ne pouvez avoir idée. Sur mes
+amis et sur toutes les personnes qui composaient mon entourage, elle
+répandit des bruits tels, et au besoin se montra directement si
+insultante que je rompis avec tous et restai seul. L’aspect d’une femme,
+quelle qu’elle fût, suffisait à la mettre en fureur. Elle renvoya toutes
+mes domestiques, depuis la fille de basse-cour jusqu’à la cuisinière,
+quoiqu’elle sût parfaitement que je ne leur parlais même pas. Puis elle
+chassa de la même façon celles qu’elle avait choisies elle-même. Je fus
+contraint de changer tous mes fournisseurs, parce que la femme du
+coiffeur était blonde, parce que la fille du libraire était brune, et
+parce que la marchande de cigares me demandait de mes nouvelles quand
+j’entrais dans sa boutique. Je renonçai en peu de temps à me montrer au
+théâtre: en effet, si je regardais la salle, c’était pour me repaître de
+la beauté d’une femme, et si je regardais la scène, c’était une preuve
+décisive que je devenais amoureux d’une actrice. Pour les mêmes raisons,
+je cessai de me promener avec elle en public: le moindre salut devenait
+à ses yeux une sorte de déclaration. Je ne pouvais ni feuilleter des
+gravures, ni lire un roman, ni regarder une Vierge, sous peine d’être
+accusé de tendresse à l’égard du modèle, de l’héroïne ou de la Madone.
+Je cédais toujours, je l’aimais tant! Mais après quelles luttes
+fastidieuses!
+
+En même temps que sa jalousie s’exerçait ainsi contre moi, elle tentait
+d’entretenir la mienne, par des moyens qui, de factices qu’ils étaient
+en premier lieu, devinrent plus tard véritables.
+
+Elle me trompa. Au soin qu’elle prenait de m’en avertir chaque fois, je
+reconnus qu’elle cherchait moins sa propre émotion que la mienne; mais
+enfin, même moralement, ce n’était guère une excuse valable, et en tout
+cas, lorsqu’elle revenait de ces aventures particulières, je n’étais pas
+en état de faire leur apologie, vous le comprendrez sans peine.
+
+Bientôt, il ne lui suffit plus de me rapporter les preuves de ses
+infidélités. Elle voulut renouveler la scène de la grille, et cette fois
+sans aucune feinte. Oui! Elle machina, contre elle-même, une surprise en
+flagrant délit!
+
+Ce fut un matin. Je m’éveillai tard: je ne la vis pas à mon côté. Une
+lettre était sur la table et me disait en quelques lignes:
+
+_«Mateo qui ne m’aimes plus! Je me suis levée pendant ton sommeil et
+j’ai été retrouver mon amant, hôtel X..., chambre 6; tu peux me tuer là si
+tu veux, la serrure restera ouverte. Je prolongerai ma nuit d’amour
+jusqu’à la fin de la matinée. Viens donc! j’aurai peut-être la chance
+que tu me voies pendant une étreinte,_
+
+_«Je t’adore._
+
+«CONCHA.»
+
+
+J’y allai. Quelle heure que celle-là, mon Dieu! Un duel suivit. Ce fut
+un scandale public. On a pu vous en parler...
+
+Et quand je pense que tout ceci était «pour m’attacher»! Jusqu’où
+l’imagination des femmes peut-elle les aveugler sur l’amour viril!
+
+Ce que je vis dans cette chambre d’hôtel survécut désormais comme un
+voile entre Concha et moi. Au lieu de fouetter mon désir comme elle
+l’avait espéré, ce souvenir se trouva répandre sur tout son corps
+quelque chose d’odieux et d’ineffaçable dont elle resta imprégnée. Je la
+repris pourtant; mais mon amour pour elle était à jamais blessé. Nos
+querelles devinrent plus fréquentes, plus âpres, plus brutales aussi.
+Elle s’accrochait à ma vie avec une sorte de fureur. C’était pur égoïsme
+et passion personnelle. Son âme foncièrement mauvaise ne soupçonnait
+même pas qu’on pût aimer autrement. À tout prix, par tous les moyens,
+elle me voulait enfermé dans la ceinture de ses bras. Je m’échappai
+enfin.
+
+Cela se fit un jour, tout à coup, après une scène entre mille,
+simplement parce que c’était inévitable.
+
+Une petite gitane, marchande de corbeilles, avait monté l’escalier du
+jardin pour m’offrir ses pauvres ouvrages de joncs tressés et de
+feuilles de roseaux. J’allais lui faire une charité, quand je vis Concha
+s’élancer vers elle et lui dire avec cent injures qu’elle était déjà
+venue le mois précédent, qu’elle prétendait sans doute m’offrir bien
+autre chose que ses corbeilles, ajoutant qu’on voyait bien à ses yeux
+son véritable métier, que si elle marchait pieds nus c’était pour
+montrer ses jambes, et qu’il fallait être sans pudeur pour aller ainsi
+de porte en porte avec un jupon déchiré à la chasse des amoureux. Tout
+cela, semé d’outrages que je ne vous répète pas, et dit de la voix la
+plus rogue. Puis elle lui arracha toute sa marchandise, la brisa, la
+piétina... Je vous laisse à deviner les sanglots et les tremblements de
+la malheureuse petite. Naturellement je la dédommageai. D’où bataille.
+
+La scène de ce jour-là ne fut ni plus violente ni plus fastidieuse que
+les autres; pourtant elle fut définitive: je ne sais pas encore
+pourquoi. «Tu me quittes pour une bohémienne!--Mais non. Je te quitte
+pour la paix.»
+
+Trois jours après, j’étais à Tanger. Elle me rejoignit. Je partis en
+caravane dans l’intérieur, où elle ne pouvait me suivre, et je restai
+plusieurs mois sans nouvelles d’Espagne.
+
+Quand je revis Tanger, quatorze lettres d’elle m’attendaient à la poste.
+Je pris un paquebot qui me conduisit en Italie. Huit autres lettres me
+parvinrent encore. Puis ce fut le silence.
+
+Je ne rentrai à Séville qu’après un an de voyages. Elle était mariée
+depuis quinze jours à un jeune fou, d’ailleurs bien né, qu’elle a fait
+envoyer en Bolivie avec une hâte significative. Dans sa dernière lettre,
+elle me disait: «Je serai à toi seul, ou alors à qui voudra.» J’imagine
+qu’elle est en train de tenir sa seconde promesse.
+
+J’ai tout dit, monsieur. Vous connaissez maintenant Concepcion Perez.
+
+Pour moi, j’ai eu la vie brisée pour l’avoir trouvée sur ma route. Je
+n’attends plus rien d’elle, que l’oubli; mais une expérience si durement
+acquise peut et doit se transmettre en cas de danger. Ne soyez pas
+surpris si j’ai tenu à cœur de vous parler ainsi. Le carnaval est mort
+hier; la vie réelle recommence; j’ai soulevé un instant pour vous le
+masque d’une femme inconnue.
+
+«Je vous remercie», dit gravement André, en lui serrant les deux mains.
+
+
+
+
+XV
+
+QUI EST L’ÉPILOGUE ET AUSSI LA MORALITÉ DE CETTE HISTOIRE.
+
+
+André revint à pied vers la ville. Il était sept heures du soir. La
+métamorphose de la terre s’achevait insensiblement par un clair de lune
+enchanté.
+
+Pour ne pas revenir par le même chemin--ou pour toute autre raison,--il
+prit la route d’Empalme après un long détour à travers la campagne.
+
+Le vent du sud l’enivrait d’une chaleur intarissable qui, à cette heure
+déjà nocturne, était encore plus voluptueuse.
+
+Et comme il s’arrêtait, les yeux presque fermés, pour jouir de cette
+sensation nouvelle avec frisson, une voiture le croisa, et s’arrêta
+brusquement. Il s’avança; on lui parlait.
+
+«Je suis un peu en retard, murmurait une voix. Mais vous êtes gentil,
+vous m’avez attendue. Bel inconnu qui m’attirez, devrais-je me confier à
+vous sur cette route déserte et sombre? Ah! Seigneur, vous le voyez
+bien: je n’ai guère envie de mourir, ce soir!»
+
+André jeta sur elle un regard qui voyait toute une destinée; puis,
+devenu soudain très pâle, il prit la place vide auprès d’elle. La
+voiture roula en pleine campagne jusqu’à une petite maison verte à
+l’ombre de trois oliviers. On détela les chevaux. Ils dormirent. Le
+lendemain, vers trois heures, ils reprirent le harnais. La voiture
+repartit pour Séville et s’arrêta, 22, plaza del Triunfo.
+
+Concha en descendit la première. André suivait. Ils entrèrent ensemble.
+
+«Rosalia! dit-elle à une femme de chambre. Fais mes malles, vite! Je
+vais à Paris.
+
+--Madame, il est venu ce matin un monsieur qui a demandé Madame, et qui
+a beaucoup insisté pour entrer. Je ne le connais pas, mais il a dit que
+Madame le connaît depuis longtemps et qu’il serait bien heureux si
+Madame daignait le recevoir.
+
+--A-t-il laissé une carte?
+
+--Non, Madame.»
+
+Mais en même temps, un domestique se présentait, portant une lettre, et
+André sut plus tard que la lettre était celle-ci:
+
+_«Ma Conchita, je te pardonne. Je ne puis vivre où tu n’es pas. Reviens.
+C’est moi, maintenant, qui t’en supplie à genoux._
+
+_«Je baise tes pieds nus._
+
+«MATEO.»
+
+
+_Séville,_ 1896.
+
+_Naples,_ 1898.
+
+ * * * * *
+
+
+NOTES:
+
+[1] Prononcer: Conntcha, Conntchita, etc.
+
+[2] _Novio_, et le féminin _novia_, correspondent exactement à ce que
+les ouvriers français appellent une _connaissance_. C’est un mot délicat
+en ceci qu’il ne préjuge rien et qu’il désigne à volonté l’amitié,
+l’amour ou le plus simple concubinage.
+
+[3] Gendarme espagnol.
+
+[4] La manufacture de tabacs de Séville.
+
+[5] Un sou.
+
+[6] Cinq sous.
+
+[7]
+
+ «Quelqu’un nous écoute?--Non.
+ --Tu veux que je te dise?--Dis.
+ --Tu as un autre amant?--Non.
+ --Tu veux que je le sois?--Oui.»
+
+
+
+[8] _Mozita_ est un mot plus familier que _Virgen_, et que les jeunes
+filles emploient plus librement pour exprimer qu’elles sont restées
+pures. Le mot français qui traduit la même nuance est aujourd’hui
+déconsidéré.
+
+[9] «Le petit brun.»
+
+[10] Le mot _Inglès_ (Anglais) désigne tous les étrangers, en Espagne.
+
+[11] Hôtel privé.
+
+[12] Les maisons espagnoles sont fermées par une grille à travers
+laquelle on voit, au-delà d’un large passage, le patio, cour intérieure
+d’une architecture très ornée, avec une fontaine et des plantes vertes.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La femme et le pantin, by Pierre Louÿs
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME ET LE PANTIN ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of La femme et le pantin, by Pierre Louÿs
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La femme et le pantin
+ roman espagnol
+
+Author: Pierre Louÿs
+
+Release Date: October 10, 2008 [EBook #26868]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME ET LE PANTIN ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and http://www.ebooksgratuits.com/
+
+
+
+
+
+
+
+
+Pierre Louÿs
+
+LA FEMME ET LE PANTIN
+
+--ROMAN ESPAGNOL--
+
+(1898)
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+I Comment un mot écrit sur une coquille d'oeuf tint lieu de deux billets
+tour à tour.
+
+II Où le lecteur apprend les diminutifs de «Concepcion», prénom
+espagnol.
+
+III Comment, et pour quelles raisons, André ne se rendit pas au
+rendez-vous de Concha Perez.
+
+IV Apparition d'une petite moricaude dans un paysage polaire.
+
+V Où la même personne reparaît dans un décor plus connu.
+
+VI Où Conchita se manifeste, se réserve et disparaît.
+
+VII Qui se termine en cul-de-lampe par une chevelure noire.
+
+VIII Où le lecteur commence à comprendre qui est le pantin de cette
+histoire.
+
+IX Où Concha Perez subit sa troisième métamorphose.
+
+X Où Mateo se trouve assister à un spectacle inattendu.
+
+XI Comment tout paraît s'expliquer.
+
+XII Scène derrière une grille fermée.
+
+XIII Comment Mateo reçut une visite, et ce qui s'ensuivit.
+
+XIV Où Concha change de vie, mais non de caractère.
+
+XV Qui est l'épilogue et aussi la moralité de cette histoire.
+
+* * *
+
+André Lebey
+
+Son ami
+
+P. L.
+
+* * *
+
+ _Siempre me va V. diciendo_
+ _Que se muere V. por mi:_
+ _Muérase V. y lo veremos_
+ _Y despues diré que si._
+
+* * *
+
+
+
+
+I
+
+COMMENT UN MOT ÉCRIT SUR UNE COQUILLE D'OEUF TINT LIEU DE DEUX BILLETS
+TOUR À TOUR.
+
+
+Le carnaval d'Espagne ne se termine pas, comme le nôtre, à huit heures
+du matin le mercredi des Cendres. Sur la gaieté merveilleuse de Séville,
+le _memento quia pulvis es_ ne répand que pour quatre jours son odeur de
+sépulture: et le premier dimanche de carême, tout le carnaval
+ressuscite.
+
+C'est le _Domingo de Piñatas_, le dimanche des Marmites, la Grande Fête.
+Toute la ville populaire a changé de costume et l'on voit courir par les
+rues des loques rouges, bleues, vertes, jaunes ou roses qui ont été des
+moustiquaires, des rideaux ou des jupons de femmes et qui flottent au
+soleil sur les petits corps bruns d'une marmaille hurlante et
+multicolore. Les enfants se groupent de toutes parts en bataillons
+tumultueux qui brandissent une chiffe au bout d'un bâton et conquièrent
+à grands cris les ruelles sous l'incognito d'un loup de toile, d'où la
+joie des yeux s'échappe par deux trous: _«¡Anda! ¡Hombre! que no me
+conoce!»_ crient-ils, et la foule des grandes personnes s'écarte devant
+cette terrible invasion masquée.
+
+Aux fenêtres, aux miradores, se pressent d'innombrables têtes brunes.
+Toutes les jeunes filles de la contrée sont venues ce jour-là dans
+Séville, et elles penchent sous la lumière leurs têtes chargées de
+cheveux pesants. Les papelillos tombent comme la neige. L'ombre des
+éventails teinte de bleu pâle les petites joues poudrerizées. Des cris,
+des appels, des rires bourdonnent ou glapissent dans les rues étroites.
+Quelques milliers d'habitants font, ce jour de carnaval, plus de bruit
+que Paris tout entier.
+
+Or, le 23 février 1896, dimanche de Piñatas, André Stévenol voyait
+approcher la fin du carnaval de Séville avec un léger sentiment de
+dépit, car cette semaine essentiellement amoureuse ne lui avait procuré
+aucune aventure nouvelle. Quelques séjours en Espagne lui avaient appris
+cependant avec quelle promptitude et quelle franchise de coeur les noeuds
+se forment et se dénouent sur cette terre encore primitive, et il
+s'attristait que le hasard et l'occasion lui eussent été défavorables.
+
+Tout au plus, une jeune fille avec laquelle il avait engagé une longue
+bataille de serpentins entre la rue et la fenêtre, était-elle descendue
+en courant, après lui avoir fait signe, pour lui remettre un petit
+bouquet rouge, avec un _«Muchísima' grasia', cavayero»,_ jargonné à
+l'andalouse. Mais elle était remontée si vite, et d'ailleurs, vue de
+plus près, elle l'avait tellement désillusionné, qu'André s'était borné
+à mettre le bouquet à sa boutonnière sans mettre la femme dans sa
+mémoire. Et la journée lui en parut plus vide encore.
+
+Quatre heures sonnèrent à vingt horloges. Il quitta las Sierpes, passa
+entre la Giralda et l'antique Alcazar, et par la calle Rodrigo il gagna
+les Delicias, Champs-Élysées d'arbres ombreux le long de l'immense
+Guadalquivir peuplé de vaisseaux.
+
+C'était là que se déroulait le carnaval élégant.
+
+À Séville, la classe aisée n'est pas toujours assez riche pour faire
+trois repas par jour; mais elle aimerait mieux jeûner que se priver du
+luxe extérieur qui pour elle consiste uniquement en la possession d'un
+landau et de deux chevaux irréprochables. Cette petite ville de province
+compte quinze cents voitures de maître, de forme démodée souvent, mais
+rajeunies par la beauté des bêtes, et d'ailleurs occupées par des
+figures de si noble race, qu'on ne songe point à se moquer du cadre.
+
+André Stévenol parvint à grand-peine à se frayer un chemin dans la foule
+qui bordait des deux côtés la vaste avenue poussiéreuse. Le cri des
+enfants vendeurs dominait tout: _«¡Huevo'! Huevo'!»_ C'était la
+bataille des oeufs.
+
+_«¡Huevo'! ¿Quien quiere huevo'?! A do' perra' gorda' la docena!»_
+
+Dans des corbeilles d'osier jaunes, s'entassaient des centaines de
+coquilles d'oeufs, vidées, puis remplies de papelillos et recollées par
+une bande fragile. Cela se lançait à tour de bras, comme des balles de
+lycéens, au hasard des visages qui passaient dans les lentes voitures;
+et, debout sur les banquettes bleues, les caballeros et les señoras
+ripostaient sur la foule compacte en s'abritant comme ils pouvaient sous
+de petits éventails plissés.
+
+Dès le début, André fit emplir ses poches de ces projectiles
+inoffensifs, et se battit avec entrain.
+
+C'était un réel combat, car les oeufs, sans jamais blesser, frappaient
+toutefois avec force avant d'éclater en neige de couleur, et André se
+surprit à lancer les siens d'un bras un peu plus vif qu'il n'était
+nécessaire. Une fois même, il brisa en deux un éventail d'écaille
+fragile. Mais aussi qu'il était déplacé de paraître à une telle mêlée
+avec un éventail de bal! Il continua sans s'émouvoir.
+
+Les voitures passaient, voitures de femmes, voitures d'amants, de
+familles, d'enfants ou d'amis. André regardait cette multitude heureuse
+défiler dans un bruissement de rires sous le premier soleil de
+printemps. À plusieurs reprises il avait arrêté ses yeux sur d'autres
+yeux, admirables. Les jeunes filles de Séville ne baissent pas les
+paupières et elles acceptent l'hommage des regards qu'elles retiennent
+longtemps. Comme le jeu durait déjà depuis une heure, André pensa qu'il
+pouvait se retirer, et d'une main hésitante il tournait dans sa poche le
+dernier oeuf qui lui restât, quand il vit reparaître soudain la jeune
+femme dont il avait brisé l'éventail.
+
+Elle était merveilleuse.
+
+Privée de l'abri qui avait quelque temps protégé son délicat visage
+rieur, livrée de toutes parts aux attaques qui lui venaient de la foule
+et des voitures voisines, elle avait pris son parti de la lutte, et,
+debout, haletante, décoiffée, rouge de chaleur et de gaieté franche,
+elle ripostait!
+
+Elle paraissait vingt-deux ans. Elle devait en avoir dix-huit. Qu'elle
+fût andalouse, cela n'était pas douteux. Elle avait ce type, admirable
+entre tous, qui est né du mélange des Arabes avec les Vandales, des
+Sémites avec les Germains, et qui rassemble exceptionnellement dans une
+petite vallée d'Europe toutes les perfections opposées des deux races.
+
+Son corps souple et long était expressif tout entier. On sentait que,
+même en lui voilant le visage, on pouvait deviner sa pensée et qu'elle
+souriait avec les jambes comme elle parlait avec le torse. Seules les
+femmes que les longs hivers du Nord n'immobilisent pas près du feu, ont
+cette grâce et cette liberté.--Ses cheveux n'étaient que châtain foncé;
+mais à distance, ils brillaient presque noirs en recouvrant la nuque de
+leur conque épaisse. Ses joues, d'une extrême douceur de contour,
+semblaient poudrées de cette fleur délicate qui embrume la peau des
+créoles. Le mince bord de ses paupières était naturellement sombre.
+
+André, poussé par la foule jusqu'au marchepied de sa voiture, la
+considéra longuement. Il sourit, en se sentant ému, et de rapides
+battements de coeur lui apprirent que cette femme était de celles qui
+joueraient un rôle dans sa vie.
+
+Sans perdre de temps, car à tout moment le flot des voitures un instant
+arrêtées pouvait repartir, il recula comme il put. Il prit dans sa poche
+le dernier de ses oeufs, écrivit au crayon sur la coquille blanche les
+six lettres du mot _Quiero_, et choisissant un instant où les yeux de
+l'inconnue s'attachèrent aux siens, il lui jeta l'oeuf doucement, de bas
+en haut, comme une rose.
+
+La jeune femme le reçut dans la main.
+
+_Quiero_ est un verbe étonnant qui veut tout dire. C'est _vouloir,
+désirer, aimer,_ c'est _quérir_ et c'est _chérir_. Tour à tour et selon
+le ton qu'on lui donne, il exprime la passion la plus impérative ou le
+caprice le plus léger. C'est un ordre ou une prière, une déclaration ou
+une condescendance. Parfois, ce n'est qu'une ironie.
+
+Le regard par lequel André l'accompagna signifiait simplement:
+«J'aimerais vous aimer.»
+
+Comme si elle eût deviné que cette coquille portait un message, la jeune
+femme la glissa dans un petit sac de peau qui pendait à l'avant de sa
+voiture. Sans doute elle allait se retourner; mais le courant du défilé
+l'emporta rapidement vers la droite, et, d'autres voitures survenant,
+André la perdit de vue avant d'avoir pu réussir à fendre la foule à sa
+suite.
+
+Il s'écarta du trottoir, se dégagea comme il put, courut dans une
+contre-allée... mais la multitude qui couvrait l'avenue ne lui permit
+pas d'agir assez vite, et quand il parvint à monter sur un banc d'où il
+domina la bataille, la jeune tête qu'il cherchait avait disparu.
+
+Attristé, il revint lentement par les rues; pour lui, tout le carnaval
+se recouvrit soudain d'une ombre.
+
+Il s'en voulait à lui-même de la fatalité maussade qui venait de
+trancher son aventure. Peut-être, s'il eût été plus déterminé, eût-il pu
+trouver une voie entre les roues et le premier rang de la foule... Et
+maintenant, où retrouver cette femme? Était-il sûr qu'elle habitât
+Séville? Si par malheur il n'en était rien, où la chercher, dans
+Cordoue, dans Jérez, ou dans Malaga? C'était l'impossible.
+
+Et peu à peu, par une illusion déplorable, l'image devint plus charmante
+en lui. Certains détails des traits n'eussent mérité qu'une attention
+curieuse: ils devinrent dans sa mémoire les motifs principaux de sa
+tendresse navrée. Il avait remarqué, ainsi, qu'au lieu de laisser pendre
+toutes lisses les deux mèches des petits cheveux sur les tempes, elle
+les gonflait au fer en deux coques arrondies. Ce n'était pas une mode
+très originale, et bien des Sévillanes prenaient le même soin; mais sans
+doute la nature de leurs cheveux ne se prêtait pas aussi bien à la
+perfection de ces boucles en boule, car André ne se souvenait pas d'en
+avoir vu qui, même de loin, pussent se comparer à celles-là.
+
+En outre, les coins des lèvres étaient d'une mobilité extrême. Ils
+changeaient à chaque instant et de forme et d'expression, tantôt presque
+retroussés, ronds ou minces, pâles ou sombres, animés d'une flamme
+variable. Oh! on pouvait blâmer tout le reste, soutenir que le nez
+n'était pas grec et que le menton n'était pas romain; mais ne pas rougir
+de plaisir devant ces deux petits coins de bouche, cela eût passé la
+permission.
+
+Il en était là de ses pensées quand un _«¡Cuidao!»_ crié d'une voix
+rude le fit se garer dans une porte ouverte: une voiture passait au
+petit trot dans la rue étroite.
+
+Et dans cette voiture, il y avait une jeune femme, qui, en apercevant
+André, lui jeta très doucement, comme on jette une rose, un oeuf qu'elle
+tenait à la main.
+
+Fort heureusement, l'oeuf tomba en roulant et ne se brisa point, car
+André, complètement stupéfait de cette nouvelle rencontre, n'avait pas
+fait un geste pour le prendre au vol. La voiture avait déjà tourné le
+coin de la rue, quand il se baissa pour ramasser l'envoi.
+
+Le mot _Quiero_ se lisait toujours sur la coquille lisse et ronde, et on
+n'en avait pas écrit d'autre; mais un paraphe très décidé, qui semblait
+gravé par la pointe d'une broche, terminait la dernière lettre comme
+pour répondre par le même mot.
+
+
+
+
+II
+
+OÙ LE LECTEUR APPREND LES DIMINUTIFS DE «CONCEPCION», PRÉNOM ESPAGNOL.
+
+
+Cependant, la voiture avait tourné le coin de la rue et l'on n'entendait
+plus que faiblement le pas des chevaux sonner sur les dalles dans la
+direction de la Giralda.
+
+André courut à sa poursuite, anxieux de ne pas laisser échapper cette
+seconde occasion qui pouvait être la dernière; il arriva juste au moment
+où les chevaux entraient au pas dans l'ombre d'une maison rose de la
+plaza del Triunfo.
+
+Les grandes grilles noires s'ouvrirent et se refermèrent sur une rapide
+silhouette féminine.
+
+Sans doute il eût été plus avisé de préparer ses voies, de prendre des
+renseignements, de demander le nom, la famille, la situation et le genre
+de vie avant de se lancer ainsi, tête basse, dans l'inconnu d'une
+intrigue, où, puisqu'il ne savait rien, il n'était le maître de rien.
+André, cependant, ne put se résoudre à quitter la place avant d'avoir
+fait un premier effort, et dès qu'il eut vérifié d'une main rapide la
+correction de sa coiffure et la hauteur de sa cravate, il sonna
+délibérément.
+
+Un jeune maître d'hôtel se présenta derrière la grille, mais n'ouvrit
+pas.
+
+«Que demande Votre Grâce?
+
+--Faites passer ma carte à la señora.
+
+--À quelle señora? continua le domestique d'une voix tranquille où le
+soupçon n'altérait pas trop le respect.
+
+--À celle qui habite cette maison, je pense.
+
+--Mais son nom?»
+
+André, impatienté, ne répondit pas. Le domestique reprit:
+
+«Que Votre Grâce me fasse la faveur de me dire auprès de quelle señora
+je dois l'introduire.
+
+--Je vous répète que votre maîtresse m'attend.»
+
+Le maître d'hôtel, s'inclinant, releva légèrement les mains en signe
+d'impossibilité; puis il se retira sans ouvrir et sans même avoir pris
+la carte.
+
+Alors André, que la colère rendit tout à fait discourtois, sonna une
+seconde et une troisième fois comme à la porte d'un fournisseur. «Une
+femme si prompte à répondre à une déclaration de ce genre, se dit-il, ne
+doit pas s'étonner de l'insistance qu'on met à pénétrer chez elle; elle
+était seule aux Delicias, elle doit vivre seule ici, et le bruit que je
+fais n'est entendu que par elle.» Il ne songea pas que le carnaval
+espagnol autorise des libertés passagères qui ne sauraient se prolonger
+dans la vie normale avec les mêmes chances d'accueil.
+
+La porte resta close et la maison pleine de silence comme si elle eût
+été déserte.
+
+Que faire? Il se promena quelque temps sur la place, devant les fenêtres
+et les miradores où il espérait toujours voir apparaître le visage
+attendu, et, peut-être même, un signe... Mais rien ne parut; il se
+résigna au retour.
+
+Toutefois, avant de quitter une porte qui se fermait sur tant de
+mystères, il avisa non loin de là un marchand de cerrillas assis dans un
+coin d'ombre, et lui demanda:
+
+«Qui habite cette maison?
+
+--Je ne sais pas», répondit l'homme.
+
+André lui mit dix réaux dans la main et ajouta:
+
+«Dis-le-moi tout de même.
+
+--Je ne devrais pas le dire. La señora se fournit chez moi, et si elle
+savait que je parle sur elle, demain ses mozos s'adresseraient ailleurs,
+chez le Fulano, par exemple, qui vend ses boîtes à moitié vides. Au
+moins je n'en dirai pas de mal, je ne médirai pas, _cabeyro_! Rien que
+son nom, puisque vous voulez le savoir. C'est la señora doña Concepcion
+Perez, femme de don Manuel Garcia.
+
+--Son mari n'habite donc pas Séville?
+
+--Son mari est en _Bolibie_.
+
+--Où cela?
+
+--En _Bolibie_, un pays d'Amérique.»
+
+Sans en entendre davantage, André jeta une nouvelle pièce sur les genoux
+du vendeur, et rentra dans la foule pour gagner son hôtel.
+
+Il restait en somme indécis. Même en apprenant l'absence du mari, il
+n'avait pas trouvé que toutes les chances se penchassent de son côté. Ce
+marchand réservé, qui semblait en savoir plus qu'il n'en voulait dire,
+laissait croire à l'existence d'un autre amant déjà choisi, et
+l'attitude du domestique n'était pas faite pour démentir ce soupçon
+d'arrière-pensée... André songeait que quinze jours à peine s'étendaient
+devant lui avant la date fixée de son retour à Paris. Suffiraient-ils
+pour entrer en grâce auprès d'une jeune personne dont la vie sans doute
+était déjà prise?
+
+Ainsi troublé par des incertitudes, il entrait dans le patio de son
+hôtel, quand le portier l'arrêta:
+
+«Une lettre pour Votre Grâce.»
+
+L'enveloppe ne portait pas d'adresse.
+
+«Vous êtes sûr que cette lettre est pour moi?
+
+--On me la remet à l'instant pour don Andrès Stévenol.»
+
+André la décacheta sans retard.
+
+Elle contenait ces simples lignes, écrites sur une carte bleue:
+
+_«Don Andrès Stévenol est prié de ne pas faire tant de bruit, de ne pas
+dire son nom et de ne plus demander le mien. S'il se promène demain,
+vers trois heures, sur la route d'Empalme, une voiture passera, qui
+s'arrêtera peut-être.»_
+
+«Comme la vie est facile!» pensa André. Et en montant l'escalier du
+premier étage, il avait déjà la vision des intimités prochaines; il
+cherchait les diminutifs tendres du plus charmant de tous les prénoms:
+
+«Concepcion, Concha, Conchita, Chita[1].»
+
+
+
+
+III
+
+COMMENT, ET POUR QUELLES RAISONS, ANDRÉ NE SE RENDIT PAS AU RENDEZ-VOUS
+DE CONCHA PEREZ.
+
+
+Le lendemain matin, André Stévenol eut un réveil rayonnant. La lumière
+entrait largement par les quatre fenêtres du mirador; et toutes les
+rumeurs de la ville, pas de chevaux, cris de vendeurs, sonnettes de
+mules ou cloches de couvent, mêlaient sur la place blanche leur
+bruissement de vie.
+
+Il ne se souvenait pas d'avoir eu depuis longtemps une matinée aussi
+heureuse. Il étira ses bras, qui se tendirent avec force. Puis il les
+serra contre sa poitrine, comme s'il voulait se donner l'illusion de
+l'étreinte attendue.
+
+«Comme la vie est facile! répéta-t-il en souriant. Hier, à cette
+heure-ci, j'étais seul, sans but, sans pensée. Il a suffi d'une
+promenade, et ce matin me voici deux. Qui donc nous fait croire aux
+refus, aux dédains ou même à l'attente? Nous demandons et les femmes se
+donnent. Pourquoi en serait-il autrement?»
+
+Il se leva, mit un punghee, chaussa des mules et sonna pour qu'on fît
+préparer son bain. En attendant, le front collé aux vitres, il regarda
+la place pleine de jour.
+
+Les maisons étaient peintes de ces couleurs légères que Séville répand
+sur ses murs et qui ressemblent à des robes de femme. Il y en avait de
+couleur crème avec des corniches toutes blanches; d'autres qui étaient
+roses, mais d'un rose si fragile! d'autres vert d'eau ou orangées, et
+d'autres violet pâle.--Nulle part les yeux n'étaient choqués par
+l'affreux brun des rues de Cadiz ou de Madrid; nulle part, ils n'étaient
+éblouis par le blanc trop cru de Jérez.
+
+Sur la place même, des orangers étaient chargés de nuits, des fontaines
+coulaient, des jeunes filles riaient en tenant des deux mains les bords
+de leur châle comme les femmes arabes ferment leur haïk. Et de toutes
+parts, des coins de la place, du milieu de la chaussée, du fond des
+ruelles étroites, les sonnettes des mules tintaient.
+
+André n'imaginait pas qu'on pût vivre ailleurs qu'à Séville.
+
+Après avoir achevé sa toilette et bu lentement une petite tasse d'épais
+chocolat espagnol, il sortit au hasard.
+
+Le hasard, qui fut singulier, lui fit suivre le plus court chemin, des
+marches de son hôtel à la plaza del Triunfo; mais, arrivé là, André se
+souvint des précautions qu'on lui conseillait, et soit qu'il craignît de
+mécontenter sa «maîtresse» en passant trop directement devant sa porte,
+soit au contraire qu'il ne voulût point paraître à ce point tourmenté du
+désir de la voir plus tôt, il suivit le trottoir opposé sans même
+tourner la tête à gauche.
+
+De là, il se rendit à Las Delicias.
+
+La bataille de la veille avait jonché la terre de papiers et de
+coquilles d'oeufs qui donnaient au parc splendide une vague apparence
+d'arrière-cuisine. À de certains endroits, le sol avait disparu sous des
+dunes croulantes et bariolées. D'ailleurs, le lieu était désert, car le
+carême recommençait. Pourtant, par une allée qui venait de la campagne,
+André vit venir à lui un passant qu'il reconnut.
+
+«Bonjour, don Mateo, dit-il en lui tendant la main. Je n'espérais pas
+vous rencontrer si tôt.
+
+--Que faire, monsieur, quand on est seul, inutile, et désoeuvré? Je me
+promène le matin, je me promène le soir. Le jour, je lis ou je vais
+jouer. C'est l'existence que je me suis faite. Elle est sombre.
+
+--Mais vous avez des nuits qui consolent des jours, si j'en crois les
+murmures de la ville.
+
+--Si on le dit encore, on se trompe. D'aujourd'hui au jour de sa mort,
+on ne verra plus une femme chez don Mateo Diaz. Mais ne parlons plus de
+moi. Pour combien de temps êtes-vous encore ici?»
+
+Don Mateo Diaz était un Espagnol d'une quarantaine d'années, à qui André
+avait été recommandé pendant son premier séjour en Espagne. Son geste et
+sa phrase étaient naturellement déclamatoires. Comme beaucoup de ses
+compatriotes, il accordait une importance extrême aux observations qui
+n'en comportaient point; mais cela n'impliquait de sa part ni vanité, ni
+sottise. L'emphase espagnole se porte comme la cape, avec de grands plis
+élégants. Homme instruit, que sa trop grande fortune avait seule empêché
+de mener une existence active, don Mateo était surtout connu par
+l'histoire de sa chambre à coucher, qui passait pour hospitalière. Aussi
+André fut-il étonné d'apprendre qu'il avait renoncé si tôt aux pompes de
+tous les démons; mais le jeune homme s'abstint de poursuivre ses
+questions.
+
+Ils se promenèrent quelque temps au bord du fleuve, que don Mateo, en
+propriétaire riverain, et aussi en patriote, ne se lassait pas
+d'admirer.
+
+«Vous connaissez, disait-il, cette plaisanterie d'un ambassadeur
+étranger qui préférait le Manzanarès à toutes les autres rivières, parce
+qu'il était navigable en voiture et à cheval. Voyez le Guadalquivir,
+père des plaines et des cités! J'ai beaucoup voyagé, depuis vingt ans,
+j'ai vu le Gange et le Nil et l'Atrato, des fleuves plus larges sous une
+plus vive lumière: je n'ai vu qu'ici cette majestueuse beauté du courant
+et des eaux. La couleur en est incomparable. N'est-ce pas de l'or qui
+s'effile aux arches du pont? Le flot se gonfle comme une femme enceinte,
+et l'eau est pleine, pleine de terre. C'est la richesse de l'Andalousie
+que les deux quais de Séville conduisent vers les plaines.»
+
+Puis ils parlèrent politique. Don Mateo était royaliste et s'indignait
+des efforts persistants de l'opposition, au moment où toutes les forces
+du pays eussent dû se concentrer autour de la faible et courageuse reine
+pour l'aider à sauver le suprême héritage d'une impérissable histoire.
+
+«Quelle chute! disait-il. Quelle misère! Avoir possédé l'Europe, avoir
+été Charles Quint, avoir doublé le champ d'action du monde en découvrant
+le monde nouveau, avoir eu l'empire sur lequel le soleil ne se couchait
+point; mieux encore: avoir, les premiers, vaincu votre Napoléon,--et
+expirer sous les bâtons d'une poignée de bandits mulâtres! Quel destin
+pour notre Espagne!»
+
+Il n'aurait pas fallu lui dire que ces bandits-là fussent les frères de
+Washington et de Bolivar. Pour lui, c'étaient de honteux brigands qui ne
+méritaient même pas le garrot.
+
+Il se calma.
+
+«J'aime mon pays, reprit-il. J'aime ses montagnes et ses plaines. J'aime
+la langue et le costume et les sentiments de son peuple. Notre race a
+des qualités d'une essence supérieure. À elle seule, elle est une
+noblesse, à l'écart de l'Europe, ignorant tout ce qui n'est pas elle, et
+enfermée sur ses terres comme dans une muraille de parc. C'est pour
+cela, sans doute, qu'elle décline au profit des nations du Nord, selon
+la loi contemporaine qui pousse aujourd'hui de toutes parts le médiocre
+à l'assaut du meilleur... Vous savez qu'en Espagne on appelle _hidalgos_
+les descendants des familles pures de tout mélange avec le sang maure.
+On ne veut pas admettre que, pendant sept siècles, l'Islam ait pris
+racine sur la terre espagnole. Pour moi, j'ai toujours pensé qu'il y
+avait ingratitude à renier de tels ancêtres. Nous ne devons guère qu'aux
+Arabes les qualités exceptionnelles qui ont dessiné dans l'histoire la
+grande figure de notre passé. Ils nous ont légué leur mépris de
+l'argent, leur mépris du mensonge, leur mépris de la mort, leur
+inexprimable fierté. Nous tenons d'eux notre attitude si droite en face
+de tout ce qui est bas, et aussi je ne sais quelle paresse devant les
+travaux manuels. En vérité, nous sommes leurs fils, et ce n'est pas sans
+raison que nous continuons encore à danser leurs danses orientales au
+son de leurs «féroces romances.»
+
+Le soleil montait dans un grand ciel libre et bleu. La mâture encore
+brune des vieux arbres du parc laissait voir par intervalles le vert des
+lauriers et des palmiers souples. De soudaines bouffées de chaleur
+enchantaient ce matin d'hiver d'un pays où l'hiver ne se repose point.
+
+«Vous viendrez déjeuner chez moi, j'espère? dit don Mateo. Ma huerta est
+là, près de la route d'Empalme. Dans une demi-heure, nous y serons, et,
+si vous le permettez, je vous garderai jusqu'au soir afin de vous
+montrer mes haras où j'ai quelques nouvelles bêtes.
+
+--Je serai très indiscret, s'excusa André. J'accepte le déjeuner, mais
+non l'excursion. Ce soir, j'ai un rendez-vous que je ne puis manquer,
+croyez-moi.
+
+--Une femme? Ne craignez rien, je ne vous poserai pas de questions.
+Soyez libre. Je vous sais même gré de passer avec moi le temps qui vous
+sépare de l'heure fixée. Quand j'avais votre âge, je ne pouvais voir
+personne pendant mes journées mystérieuses. Je me faisais servir mes
+repas dans ma chambre, et la femme que j'attendais était le premier être
+à qui j'eusse parlé depuis l'instant de mon réveil.»
+
+Il se tut un instant, puis sur un ton de conseil:
+
+«Ah! monsieur! dit-il, prenez garde aux femmes! Je ne vous dirai pas de
+les fuir, car j'ai usé ma vie avec elles, et si ma vie était à refaire,
+les heures que j'ai passées ainsi sont parmi celles que je voudrais
+revivre. Mais gardez-vous, gardez-vous d'elles!»
+
+Et comme s'il avait trouvé une expression à sa pensée, don Mateo ajouta
+plus lentement:
+
+«Il est deux sortes de femmes qu'il ne faut connaître à aucun prix:
+d'abord celles qui ne vous aiment pas, et ensuite, celles qui vous
+aiment.--Entre ces deux extrémités, il y a des milliers de femmes
+charmantes, mais nous ne savons pas les apprécier.»
+
+Le déjeuner eût été assez terne si l'animation de don Mateo n'eût
+remplacé, par un long monologue, l'entretien qui fit défaut; car André,
+préoccupé de ses pensées personnelles, n'écouta qu'à demi ce qui lui fut
+conté. À mesure que l'instant du rendez-vous approchait, le battement de
+coeur qu'il avait senti naître la veille reprenait avec une insistance
+toujours plus pressante. C'était un appel assourdissant en lui-même, un
+impératif absolu qui chassait de son esprit tout ce qui n'était pas la
+femme espérée. Il aurait tout donné pour que la grande aiguille de la
+pendule Empire où il tenait ses yeux fixés fût avancée de cinquante
+minutes.--Mais l'heure qu'on regarde devient immobile, et le temps ne
+s'écoulait pas plus qu'une mare éternellement stagnante.
+
+À la fin, contraint de demeurer et cependant incapable de se taire plus
+longtemps, il fit preuve d'une jeunesse peut-être un peu récente en
+tenant à son hôte ce discours imprévu:
+
+«Don Mateo, vous avez toujours été pour moi un homme d'excellent
+conseil. Voulez-vous me permettre de vous confier un secret et de vous
+demander un avis?
+
+--Tout à votre disposition, dit à l'espagnole Mateo en se levant de
+table pour passer au fumoir.
+
+--Eh bien... voici... c'est une question... balbutia André. Vraiment à
+tout autre qu'à vous je ne la poserais pas... Connaissez-vous une
+Sévillane qui s'appelle doña Concepcion Garcia?»
+
+Mateo bondit:
+
+«Concepcion Garcia! Concepcion Garcia! Mais laquelle? Expliquez-vous! il
+y a vingt mille Concepcion Garcia en Espagne! C'est un nom aussi commun
+que chez vous Jeanne Duval ou Marie Lambert. Pour l'amour de Dieu,
+dites-moi son nom de jeune fille. Est-ce P... Perez, dites-moi? Est-ce
+Perez? Concha Perez? Mais parlez donc!»
+
+André, complètement bouleversé par cette émotion soudaine, eut un
+instant le pressentiment qu'il valait mieux ne pas dire la vérité; mais
+il parla plus vite qu'il ne l'eût voulu, et, vivement, répondit:
+
+«Oui.»
+
+Alors Mateo, précisant chaque détail comme on torture une plaie,
+continua:
+
+«Concepcion Perez de Garcia, 22, plaza del Triunfo, dix-huit ans, des
+cheveux presque noirs et une bouche... une bouche...
+
+--Oui, dit André.
+
+--Ah! vous avez bien fait de me parler d'elle. Vous avez bien fait,
+monsieur. Si je peux vous arrêter à la porte de celle-là, ce sera une
+bonne action de ma part, et un rare bonheur pour vous.
+
+--Mais qui est-elle?
+
+--Comment? Vous ne la connaissez pas?
+
+--Je l'ai rencontrée hier pour la première fois; je ne l'ai même pas
+entendue parler.
+
+--Alors, il est encore temps!
+
+--C'est une fille?
+
+--Non, non. Elle est même, en somme, honnête femme. Elle n'a pas eu plus
+de quatre ou cinq amants. À l'époque où nous vivons, c'est une chasteté.
+
+--Et...
+
+--En outre, croyez bien qu'elle est remarquablement intelligente.
+Remarquablement. À la fois par son esprit, qui est des plus fins, et par
+sa connaissance de la vie, je la juge supérieure. Je ne lui ferai grâce
+d'aucun éloge. Elle danse avec une éloquence qui est irrésistible. Elle
+parle comme elle danse et elle chante comme elle parle. Qu'elle ait un
+joli visage, je suppose que vous n'en doutez pas; et si vous voyiez ce
+qu'elle cache, vous diriez que même sa bouche... Mais il suffit. Ai-je
+tout dit?»
+
+André, agacé, ne répondit pas.
+
+Don Mateo lui saisit les deux manches de son veston, et scandant par une
+secousse la moindre de ses paroles, il ajouta:
+
+«Et c'est la PIRE des femmes, monsieur, monsieur, entendez-vous? C'est
+la PIRE des femmes de la terre. Je n'ai plus qu'un espoir, qu'une
+consolation au coeur: c'est que, le jour de sa mort, Dieu ne lui
+pardonnera pas.»
+
+André se leva:
+
+«Néanmoins, don Mateo, moi qui ne suis pas encore autorisé à parler de
+cette femme comme vous le faites, je n'ai aucun droit de ne pas me
+rendre au rendez-vous qu'elle m'a donné. Ai-je besoin de vous répéter
+que je vous ai fait une confidence et que je regrette d'interrompre les
+vôtres par un départ prématuré?»
+
+Et il lui tendit la main.
+
+Mateo se plaça devant la porte:
+
+«Écoutez-moi, je vous en conjure. Écoutez-moi. Il n'y a qu'un instant,
+vous me disiez encore que j'étais un homme d'excellent conseil. Je
+n'accepte pas ce jugement. Je n'en ai pas besoin, pour vous parler
+ainsi. J'oublie aussi l'affection que j'ai pour vous, et qui suffirait
+bien, cependant, à expliquer mon insistance...
+
+--Mais alors?...
+
+--Je vous parle d'homme à homme, comme le premier venu arrêterait un
+passant pour l'avertir d'un danger grave, et je vous crie: N'avancez
+plus, retournez sur vos pas, oubliez qui vous avez vu, qui vous a parlé,
+qui vous a écrit! Si vous connaissez la paix, les nuits calmes, la vie
+insouciante, tout ce que nous appelons le bonheur, n'approchez pas
+Concha Perez! Si vous ne voulez pas que le jour où nous sommes partage
+votre passé d'avec votre avenir en deux moitiés de joie et d'angoisse,
+n'approchez pas Concha Perez! Si vous n'avez pas encore éprouvé jusqu'à
+l'extrême la folie qu'elle peut engendrer et maintenir dans un coeur
+humain, n'approchez pas cette femme, fuyez-la comme la mort, laissez-moi
+vous sauver d'elle, ayez pitié de vous, enfin!
+
+--Don Mateo, vous l'aimez donc?»
+
+L'Espagnol se passa la main sur le front et murmura:
+
+«Oh! non, tout est bien fini. Je ne l'aime ni ne la hais plus. La chose
+est passée. Tout s'efface...
+
+--Ainsi, je ne vous blesserai pas personnellement si je m'abstiens de
+suivre vos avis? Je vous ferais volontiers un sacrifice de ce genre;
+mais je n'ai pas à m'en faire à moi-même... Quelle est votre réponse?»
+
+Mateo regarda André; puis, changeant tout à coup l'expression de ses
+traits il lui dit sur un ton de boutade:
+
+«Monsieur, il ne faut jamais aller au premier rendez-vous que donne une
+femme.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Parce qu'elle n'y vient pas.»
+
+André, à qui ce mot rappelait un souvenir particulier, ne put s'empêcher
+de sourire.
+
+«C'est quelquefois vrai, dit-il.
+
+--Très souvent. Et si, par hasard, elle vous attendait en ce moment,
+soyez sûr que votre absence ne ferait que déterminer son inclination
+pour vous.»
+
+André réfléchit, et sourit de nouveau.
+
+«Cela veut dire...
+
+--... Que sans faire aucune personnalité, et quand la jeune femme à
+laquelle vous vous intéressez se nommerait Lola Vasquez ou Rosario
+Lucena, je vous conseille de reprendre le fauteuil où vous étiez tout à
+l'heure et de ne le plus quitter sans raison sérieuse. Nous allons fumer
+des cigares en buvant des sirops glacés. C'est un mélange qui n'est pas
+très connu dans les restaurants de Paris, mais qui se fait d'un bout à
+l'autre de l'Amérique espagnole. Vous me direz tout à l'heure si vous
+goûtez pleinement la fumée du havane mêlée au sucre frais.»
+
+Un court silence suivit. Tous deux s'étaient assis de chaque côté d'une
+petite table qui portait des _puros_ et des cendriers ronds.
+
+«Et maintenant, de quoi parlerons-nous?» interrogea don Mateo.
+
+André fit un geste qui signifiait: Vous le savez bien.
+
+«Je commence donc», dit Mateo d'une voix plus basse; et la feinte gaieté
+qu'il avait découverte un moment s'éteignit sous un nuage durable.
+
+
+
+
+IV
+
+APPARITION D'UNE PETITE MORICAUDE DANS UN PAYSAGE POLAIRE.
+
+
+Il y a trois ans, monsieur, je n'avais pas encore les cheveux gris que
+vous me voyez. J'avais trente-sept ans; je m'en croyais vingt-deux; à
+aucun instant de ma vie je n'avais senti passer ma jeunesse et personne
+encore ne m'avait fait comprendre qu'elle approchait de sa fin.
+
+On vous a dit que j'étais coureur: c'est faux. Je respectais trop
+l'amour pour fréquenter les arrière-boutiques, et je n'ai presque jamais
+possédé une femme que je n'eusse aimée passionnément. Si je vous nommais
+celles-là, vous seriez surpris de leur petit nombre. Dernièrement
+encore, en faisant de mémoire le compte facile, je songeais que je
+n'avais jamais eu de maîtresse blonde. J'aurai toujours ignoré ces pâles
+objets du désir.
+
+Ce qui est vrai, c'est que l'amour n'a pas été pour moi une distraction
+ou un plaisir, un passe-temps comme pour quelques-uns. Il a été ma vie
+même. Si je supprimais de mon souvenir les pensées et les actions qui
+ont eu la femme pour but, il n'y resterait plus rien, que le vide.
+
+Ceci dit, je puis maintenant vous conter ce que je sais de Concha Perez.
+
+C'était donc il y a trois ans, trois ans et demi, en hiver. Je revenais
+de France, un 26 décembre, par un froid terrible, dans l'express qui
+passe vers midi le pont de la Bidassoa. La neige, déjà fort épaisse sur
+Biarritz et Saint-Sébastien, rendait presque impraticable la traversée
+du Guipuzcoa. Le train s'arrêta deux heures à Zumarraga, pendant que des
+ouvriers déblayaient hâtivement la voie; puis il repartit pour stopper
+une seconde fois, en pleine montagne, et trois heures furent nécessaires
+à réparer le désastre d'une avalanche. Toute la nuit, ceci recommença.
+Les vitres du wagon lourdement feutrées de neige assourdissaient le
+bruit de la marche et nous passions au milieu d'un silence à qui le
+danger donnait un caractère de grandeur.
+
+Le lendemain matin, arrêt devant Avila. Nous avions huit heures de
+retard, et depuis un jour entier nous étions à jeun. Je demande à un
+employé si l'on peut descendre; il me crie:
+
+«Quatre jours d'arrêt. Les trains ne passent plus.»
+
+Connaissez-vous Avila? C'est là qu'il faut envoyer les gens qui croient
+morte la vieille Espagne. Je fis porter mes malles dans une _fonda_ où
+don Quichotte aurait pu loger; des pantalons de peau à franges étaient
+assis sur des fontaines; et le soir, quand des cris dans les rues nous
+apprirent que le train repartait tout à coup, la diligence à mules
+noires qui nous traîna au galop dans la neige en manquant vingt fois de
+culbuter était certainement la même qui mena jadis de Burgos à
+l'Escorial les sujets du roi Philippe Quint.
+
+Ce que j'achève de vous dire en quelques minutes, monsieur, cela dura
+quarante heures.
+
+Aussi, quand, vers huit heures du soir, en pleine nuit d'hiver et me
+privant de dîner pour la seconde fois, je repris mon coin à l'arrière,
+alors je me sentis envahi par un ennui démesuré. Passer une troisième
+nuit en wagon avec les quatre Anglais endormis qui me suivaient depuis
+Paris, c'était au-dessus de mon courage. Je laissai mon sac dans le
+filet, et, emportant ma couverture, je pris place comme je pus dans un
+compartiment d'une classe inférieure qui était plein de femmes
+espagnoles.
+
+Un compartiment, je devrais dire quatre, car tous communiquaient à
+hauteur d'appui. Il y avait là des femmes du peuple, quelques marins,
+deux religieuses, trois étudiants, une gitane et un garde civil.
+C'était, comme vous le voyez, un public mêlé. Tous ces gens parlaient à
+la fois et sur le ton le plus aigu. Je n'étais pas assis depuis un quart
+d'heure et déjà je connaissais la vie de tous mes voisins. Certaines
+personnes se moquent des gens qui se livrent ainsi. Pour moi, je
+n'observe jamais sans pitié le besoin qu'ont les âmes simples de crier
+leurs peines dans le désert.
+
+Tout à coup le train s'arrêta. Nous passions la Sierra de Guadarrama, à
+quatorze cents mètres d'altitude. Une nouvelle avalanche venait de
+barrer la route. Le train essaya de reculer: un autre éboulement lui
+barrait le retour. Et la neige ne cessait pas d'ensevelir lentement les
+wagons.
+
+C'est un récit de Norvège, que je vous conte là, n'est-il pas vrai? Si
+nous avions été en pays protestant, les gens se seraient mis à genoux en
+recommandant leur âme à Dieu; mais, hors les journées de tonnerre, nos
+Espagnols ne craignent pas les vengeances soudaines du ciel. Quand ils
+apprirent que le convoi était décidément bloqué, ils s'adressèrent à la
+gitane, et lui demandèrent de danser.
+
+Elle dansa. C'était une femme d'une trentaine d'années au moins, très
+laide comme la plupart des filles de sa race, mais qui semblait avoir du
+feu entre la taille et les mollets. En un instant, nous oubliâmes le
+froid, la neige et la nuit. Les gens des autres compartiments étaient à
+genoux sur les bancs de bois, et, le menton sur les barrières, ils
+regardaient la bohémienne. Ceux qui l'entouraient de plus près
+«toquaient» des paumes en cadence selon le rythme toujours varié du
+_baile flamenco_.
+
+C'est alors que je remarquai dans un coin, en face de moi, une petite
+fille qui chantait.
+
+Celle-ci avait un jupon rose, ce qui me fit deviner aisément qu'elle
+était de race andalouse, car les Castillanes préfèrent les couleurs
+sombres, le noir français ou le brun allemand. Ses épaules et sa
+poitrine naissante disparaissaient sous un châle crème, et, pour se
+protéger du froid, elle avait autour du visage un foulard blanc qui se
+terminait par deux longues cornes en arrière.
+
+Tout le wagon savait déjà qu'elle était élève au couvent de San José
+d'Avila, qu'elle se rendait à Madrid, qu'elle allait retrouver sa mère,
+qu'elle n'avait pas de _novio_[2] et qu'on l'appelait Concha Perez.
+
+Sa voix était singulièrement pénétrante. Elle chantait sans bouger, les
+mains sous le châle, presque étendue, les yeux fermés; mais les chansons
+qu'elle chantait là, j'imagine qu'elle ne les avait pas apprises chez
+les soeurs. Elle choisissait bien, parmi ces _copias_ de quatre vers où
+le peuple met toute sa passion. Je l'entends encore chanter avec une
+caresse dans la voix:
+
+ _Dime, niña, si me quieres;_
+ _Por Dios, descubre tu pecho..._
+
+
+ou:
+
+ _Tes matelas sont des jasmins,_
+ _Tes draps des roses blanches,_
+ _Des lis tes oreillers,_
+ _Et toi, une rose qui te couches._
+
+
+Je ne vous dis que les moins vives.
+
+Mais soudain, comme si elle avait senti le ridicule d'adresser de
+pareilles hyperboles à cette sauvagesse, elle changea de ton son
+répertoire et n'accompagna plus la danse que par des chansons ironiques
+comme celle-ci, dont je me souviens:
+
+_Petite aux vingt novios_
+
+ _(Et avec moi vingt et un),_
+ _Si tous sont comme je suis,_
+ _Tu resteras toute seule._
+
+
+La gitane ne sut d'abord si elle devait rire ou se fâcher. Les rieurs
+étaient pour l'adversaire et il était visible que cette fille d'Égypte
+ne comptait pas au nombre de ses qualités l'esprit de repartie qui
+remplace, dans nos sociétés modernes, les arguments du poing fermé.
+
+Elle se tut en serrant les dents. La petite, complètement rassurée
+désormais sur les conséquences de son escarmouche, redoubla d'audace et
+de gaieté.
+
+Une explosion de colère l'interrompit. L'Égyptienne levait ses deux
+mains crispées:
+
+«Je t'arracherai les yeux! Je t'arracherai...
+
+--Gare à moi!» répondit Concha le plus tranquillement du monde et sans
+même lever les paupières. Puis, au milieu d'un torrent d'injures, elle
+ajouta de la même voix très calme:
+
+«Gardes! qu'on me fournisse deux _chulos_», comme si elle était devant
+un taureau.
+
+Tout le wagon était en joie. _Olé_, disaient les hommes. Et les femmes
+lui jetaient des regards de tendresse.
+
+Elle ne se troubla qu'une fois, sous un outrage plus sensible: la gitane
+l'appelait: «Fillette!»
+
+«Je suis femme», dit la petite en frappant ses seins naissants.
+
+Et les deux combattantes se jetèrent l'une sur l'autre avec de vraies
+larmes de rage.
+
+Je m'interposai: les batailles de femmes sont des spectacles que je n'ai
+jamais pu regarder avec le désintéressement que leur témoignent les
+foules. Les femmes se battent mal et dangereusement. Elles ne
+connaissent pas le coup de main qui terrasse, mais le coup d'ongle qui
+défigure ou le coup d'aiguille qui aveugle. Elles me font peur.
+
+Je les séparai donc et ce n'était pas facile. Fou qui se glisse entre
+deux ennemies! Je fis de mon mieux; après quoi, elles se renfoncèrent
+chacune dans un coin avec un battement de pied de la fureur contenue.
+
+Quand tout fut apaisé, un grand escogriffe vêtu d'un uniforme de garde
+civil[3] surgit d'un compartiment voisin. Il enjamba de ses longues
+bottes la barrière de bois qui servait de dossier, promena ses regards
+protecteurs sur le champ de bataille où il n'avait plus rien à faire, et
+avec cette infaillibilité de la police qui frappe toujours le plus
+faible, il appliqua sur la joue de la pauvre petite Concha un soufflet
+stupide et brutal.
+
+Sans daigner expliquer cette sentence sommaire, il fit passer l'enfant
+dans un autre compartiment, revint lui-même dans le sien par une seconde
+enjambée de ses bottes caricaturales, et croisa gravement les mains sur
+son sabre, avec la satisfaction d'avoir rétabli l'ordre public.
+
+Le train s'était remis en marche. Nous passâmes Sainte-Marie-des-Neiges
+dans un paysage de prodige. Un cirque immense de blancheur sous un
+précipice de mille pieds se refermait à l'horizon par une ligne de
+montagnes pâles. La lune éclatante et glacée était l'âme même de la
+sierra neigeuse et nulle part je ne l'ai vue plus divine que pendant
+cette nuit d'hiver. Elle seule luisait, et la neige. Par moments, je me
+croyais en route dans un train silencieux et fantastique, à la
+découverte d'un pôle.
+
+J'étais seul à voir ce mirage. Mes voisins dormaient déjà. Avez-vous
+remarqué, cher ami, que les gens ne regardent jamais rien de ce qui est
+intéressant? L'an dernier, sur le pont de Triana, je m'étais arrêté en
+contemplation devant le plus beau coucher de soleil de l'année. Rien ne
+peut donner une idée de la splendeur de Séville dans un pareil moment.
+Eh bien, je regardais les passants: ils allaient à leurs affaires ou
+causaient en promenant leur ennui; mais pas un ne tournait la tête.
+Cette soirée de triomphe, personne ne l'a vue.
+
+...Comme je contemplais la nuit de lune et de neige et que mes yeux se
+lassaient déjà de son éblouissante blancheur, l'image de la petite
+chanteuse traversa ma pensée, et je souris du rapprochement. Cette jeune
+moricaude dans ce paysage scandinave, c'était une mandarine sur une
+banquise, une banane aux pieds d'un ours blanc, quelque chose
+d'incohérent et de cocasse.
+
+Où était-elle? Je me penchai par-dessus la barrière d'appui et je la vis
+tout près de moi, si près que j'aurais pu la toucher.
+
+Elle s'était endormie, la bouche ouverte, les mains croisées sous le
+châle, et dans le sommeil sa tête avait glissé sur le bras de la
+religieuse voisine. Je voulais bien croire qu'elle était femme,
+puisqu'elle-même nous l'avait dit; mais elle dormait, monsieur, comme un
+enfant de six mois. Presque tout son visage était emmitouflé dans son
+foulard à cornes qui se moulait à ses joues en boule. Une mèche ronde et
+noire, une paupière fermée sur des cils très longs, un petit nez dans la
+lumière et deux lèvres marquées d'ombre, je n'en voyais pas plus, et
+pourtant je m'attardai jusqu'à l'aube sur cette bouche singulière,
+tellement enfantine et sensuelle ensemble, que je doutais parfois si ses
+mouvements de rêve appelaient le mamelon de la nourrice ou les lèvres de
+l'amant.
+
+Le jour vint, comme nous passions l'Escorial. L'hiver sec et terne des
+alrededores avait remplacé, dans l'horizon des vitres, les merveilles de
+la sierra. Bientôt nous entrâmes en gare, et comme je descendais ma
+valise, j'entendis une petite voix qui criait, déjà sur le quai:
+
+_«Mira! Mira!»_
+
+Elle montrait du doigt les massifs de neige, qui d'un bout à l'autre du
+train couvraient le toit des wagons, s'attachaient aux fenêtres,
+coiffaient les tampons, les ressorts, les ferrures; et auprès des trains
+intacts qui allaient quitter la ville, l'aspect lamentable du nôtre la
+faisait rire aux éclats.
+
+Je l'aidai à prendre ses paquets; je voulais les faire porter, mais elle
+refusa. Elle en avait six. Rapidement, elle enfila les six anses comme
+elle put, une à l'épaule, la seconde au coude, et les quatre autres dans
+les mains.
+
+Elle s'enfuit en courant.
+
+Je la perdis de vue.
+
+Vous voyez, monsieur, combien cette première rencontre est insignifiante
+et vague. Ce n'est pas un début de roman: le décor y tient plus de place
+que l'héroïne, et j'aurais pu n'en pas tenir compte; mais quoi de plus
+irrégulier qu'une aventure de la vie réelle? Cela commença vraiment
+ainsi.
+
+J'en jurerais aujourd'hui: si l'on m'avait demandé, ce matin-là, quel
+était pour moi l'événement de la nuit, quel souvenir j'aurais plus tard
+de ces quarante heures entre cent mille, j'aurais parlé du paysage et
+non de Concha Perez.
+
+Elle m'avait amusé vingt minutes. Sa petite image m'occupa une fois ou
+deux encore, puis le courant de mes affaires m'entraîna autre part et je
+cessai de penser à elle.
+
+
+
+
+V
+
+OÙ LA MÊME PERSONNE REPARAÎT DANS UN DÉCOR PLUS CONNU.
+
+
+L'été suivant, je la retrouvai tout à coup.
+
+J'étais depuis longtemps revenu à Séville, assez tôt pour reprendre
+encore une liaison déjà ancienne et pour la rompre.
+
+De ceci, je ne vous dirai rien. Vous n'êtes pas ici pour entendre le
+récit de mes mémoires et j'ai d'ailleurs peu de goût à livrer des
+souvenirs intimes. Sans l'étrange coïncidence qui nous réunit autour
+d'une femme, je ne vous aurais point découvert ce fragment de mon passé.
+Que du moins cette confidence reste unique, même entre nous.
+
+Au mois d'août, je me retrouvai seul dans ma maison qu'une présence
+féminine emplissait depuis des années. Le second couvert enlevé, les
+armoires sans robes, le lit vide, le silence partout: si vous avez été
+amant, vous me comprenez; c'est horrible.
+
+Pour échapper à l'angoisse de ce deuil pire que les deuils, je sortais
+du matin au soir, j'allais n'importe où, à cheval ou à pied, avec un
+fusil, une canne ou un livre; il m'arriva même de coucher à l'auberge
+pour ne pas rentrer chez moi. Une après-midi, par désoeuvrement, j'entrai
+à la Fábrica[4].
+
+C'était une accablante journée d'été. J'avais déjeuné à l'hôtel de
+Paris, et pour aller de Las Sierpes à la rue San-Fernando, «à l'heure où
+il n'y a dans les rues que les chiens et les Français», j'avais cru
+mourir de soleil.
+
+J'entrai, et j'entrai seul, ce qui est une faveur, car vous savez que
+les visiteurs sont conduits par une surveillante dans ce harem immense
+de quatre mille huit cents femmes, si libres de tenue et de propos.
+
+Ce jour-là, qui était torride, je vous l'ai dit, elles ne mettaient
+aucune réserve à profiter de la tolérance qui leur permet de se
+déshabiller à leur guise dans l'insoutenable atmosphère où elles vivent
+de juin à septembre. C'est pure humanité qu'un tel règlement, car la
+température de ces longues salles est saharienne et il est charitable de
+donner aux pauvres filles la même licence qu'aux chauffeurs des
+paquebots. Mais le résultat n'en est pas moins intéressant.
+
+Les plus vêtues n'avaient que leur chemise autour du corps (c'étaient
+les prudes); presque toutes travaillaient le torse nu, avec un simple
+jupon de toile desserré de la ceinture et parfois retroussé jusqu'au
+milieu des cuisses. Le spectacle était mélangé. C'était la femme à tous
+les âges, enfant et vieille, jeune ou moins jeune, obèse, grasse,
+maigre, ou décharnée. Quelques-unes étaient enceintes. D'autres
+allaitaient leur petit. D'autres n'étaient même pas nubiles. Il y avait
+de tout dans cette foule nue, excepté des vierges, probablement. Il y
+avait même de jolies filles.
+
+Je passais entre les rangs compacts en regardant de droite et de gauche,
+tantôt sollicité d'aumônes et tantôt apostrophé par les plaisanteries
+les plus cyniques. Car l'entrée d'un homme seul dans ce harem monstre
+éveille bien des émotions. Je vous prie de croire qu'elles ne mâchent
+pas les mots quand elles ont mis leur chemise bas, et elles ajoutent à
+la parole quelques gestes d'une impudeur ou plutôt d'une simplicité qui
+est un peu déconcertante, même pour un homme de mon âge. Ces filles sont
+impudiques comme des femmes honnêtes.
+
+Je ne répondais pas à toutes. Qui peut se flatter d'avoir le dernier mot
+avec une cigarrera? Mais je les regardais curieusement et leur nudité se
+conciliant mal avec le sentiment d'un travail pénible, je croyais voir
+toutes ces mains actives se fabriquer à la hâte d'innombrables petits
+amants en feuilles de tabac. Elles faisaient, d'ailleurs, ce qu'il faut
+pour m'en suggérer l'idée.
+
+Le contraste est singulier, de la pauvreté de leur linge et du soin
+extrême qu'elles apportent à leurs têtes chargées de cheveux. Elles sont
+coiffées au petit fer comme à l'heure d'entrer au bal et poudrées
+jusqu'au bout des seins, même par-dessus les saintes médailles. Pas une
+qui n'ait dans son chignon quarante épingles et une fleur rouge. Pas une
+qui n'ait au fond de son mouchoir la petite glace et la houppette
+blanche. On les prendrait pour des actrices en costume de mendiantes.
+
+Je les considérais une à une, et il me parut que même les plus
+tranquilles montraient quelque vanité à se laisser examiner. J'en vis de
+jeunes qui se mettaient à l'aise, comme par hasard, au moment où
+j'approchais d'elles. À celles qui avaient des enfants je donnais
+quelques perras; à d'autres des bouquets d'oeillets dont j'avais empli
+mes poches, et qu'elles suspendaient immédiatement sur leur poitrine à
+la chaînette de leur croix. Il y avait, n'en doutez pas, de bien pauvres
+anatomies dans ce troupeau hétéroclite, mais toutes étaient
+intéressantes, et je m'arrêtai plus d'une fois devant un admirable corps
+féminin, comme vraiment il n'y en a pas ailleurs qu'en Espagne, un torse
+chaud, plein de chair, velouté comme un fruit et très suffisamment vêtu
+par la peau brillante d'une couleur uniforme et foncée, où se détachent
+avec vigueur l'astrakan bouclé des sous-bras et les couronnes noires des
+seins.
+
+J'en vis quinze qui étaient belles. C'est beaucoup, sur cinq mille
+femmes.
+
+Presque assourdi, et un peu las, j'allais quitter la troisième salle,
+quand au milieu des cris et des éclats de paroles, j'entendis près de
+moi une petite voix futée qui me disait:
+
+«Caballero, si vous me donnez une _perra chica_[5], je vous
+chanterai une petite chanson.»
+
+Je reconnus Concha avec une stupéfaction parfaite. Elle avait--je la
+vois encore--une longue chemise un peu usée, mais qui tenait bien à ses
+épaules et ne la décolletait qu'à peine. Elle me regardait en redressant
+avec la main un piquet de fleurs de grenadier dans le premier maillon de
+sa natte noire.
+
+«Comment es-tu venue ici?
+
+--Dieu le sait. Je ne me souviens plus.
+
+--Mais ton couvent d'Avila?
+
+--Quand les filles y reviennent par la porte, elles en sortent par la
+fenêtre.
+
+--Et c'est par là que tu es sortie?
+
+--Caballero, je suis honnête, je ne suis pas rentrée du tout de peur de
+faire un péché. Eh bien, donnez-moi un _réal_[6] et je vous
+chanterai une soledad pendant que la surveillante est au fond de la
+salle.»
+
+Vous pensez si les voisines nous regardaient pendant ce dialogue. Moi,
+sans doute, j'en avais quelque embarras, mais Concha était
+imperturbable. Je poursuivis:
+
+«Alors avec qui es-tu à Séville?
+
+--Avec maman.»
+
+Je frémis. Un amant, pour une jeune fille, est encore une garantie; mais
+une mère, quelle perdition!
+
+«Maman et nous, nous nous occupons. Elle va à l'église; moi je viens
+ici. C'est la différence d'âge.
+
+--Tu viens tous les jours?
+
+--À peu près.
+
+--Seulement?
+
+--Oui. Quand il ne pleut pas, quand je n'ai pas sommeil, quand cela
+m'ennuie d'aller me promener. On entre ici comme on veut; demandez-le à
+mes voisines; mais il faut être là à midi, ou alors on n'est pas reçue.
+
+--Pas plus tard?
+
+--Ne plaisantez pas. Midi, _¡Dios mio!_ comme c'est matin déjà! J'en
+connais qui n'arrivent pas deux jours sur quatre à se lever d'assez
+bonne heure pour trouver la grille ouverte. Et vous savez, pour ce qu'on
+gagne, on ferait mieux de rester chez soi.
+
+--Combien gagne-t-on?
+
+--Soixante-quinze centimes pour mille cigares ou mille paquets de
+cigarettes. Moi, comme je travaille bien, j'ai une petite piécette; mais
+ce n'est pas encore le Pérou... Donnez-moi aussi une piécette,
+caballero, et je vous chanterai une séguédille que vous ne connaissez
+pas.»
+
+Je jetai dans sa boîte un napoléon et je la quittai en lui tirant
+l'oreille.
+
+Monsieur, il y a dans la jeunesse des gens heureux un instant précis où
+la chance tourne, où la pente qui montait redescend, où la mauvaise
+saison commence. Ce fut là le mien. Cette pièce d'or jetée devant cette
+enfant, c'était le dé fatal de mon jeu. Je date de là ma vie actuelle,
+ma ruine morale, ma déchéance et tout ce que vous voyez d'altéré sur mon
+front. Vous saurez cela: l'histoire est bien simple, vraiment, presque
+banale sauf un point; mais elle m'a tué.
+
+J'étais sorti et je marchais lentement dans la rue sans ombre, quand
+j'entendis derrière moi un petit pas qui courait. Je me retournai: elle
+m'avait rejoint.
+
+«Merci, monsieur», me dit-elle.
+
+Et je vis que sa voix avait changé. Je ne m'étais pas rendu compte de
+l'effet que ma petite offrande avait dû produire sur elle; mais cette
+fois je m'aperçus qu'il était considérable. Un napoléon, c'est
+vingt-quatre piécettes, le prix d'un bouquet: pour une cigarrera, c'est
+le travail d'un mois. En outre, c'était une pièce d'or, et l'or ne se
+voit guère en Espagne qu'à la devanture du changeur...
+
+J'avais évoqué, sans le vouloir, toute l'émotion de la richesse.
+
+Bien entendu, elle s'était empressée de laisser là les paquets de
+cigarettes qu'elle bourrait depuis le matin. Elle avait repris son
+jupon, ses bas, son châle jaune, son éventail, et, les joues poudrées à
+la hâte, elle m'avait bien vite retrouvé.
+
+«Venez, continua-t-elle, vous êtes mon ami. Reconduisez-moi chez maman,
+puisque j'ai congé, grâce à vous.
+
+--Où demeure-t-elle, ta mère?
+
+--Calle Manteros, tout près. Vous avez été gentil pour moi; mais vous
+n'avez pas voulu de ma chanson, c'est mal. Aussi, pour vous punir, c'est
+vous qui allez m'en dire une.
+
+--Cela non.
+
+--Si, je vais vous la souiller.»
+
+Elle se pencha à mon oreille.
+
+«Vous allez me réciter celle-là:
+
+_«¿Hay quien nos escuche?--No._
+_--¿Quieres que te diga?--Di._
+_--¿Tienes otro amante?--No._
+_--¿Quieres que lo sea?--Si_».[7]
+
+«Mais, vous savez, c'est une chanson, et les réponses ne sont pas de
+moi.
+
+--Est-ce bien vrai?
+
+--Oh! absolument.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Devinez.
+
+--Parce que tu ne m'aimes pas.
+
+--Si, je vous trouve charmant.
+
+--Mais tu as un ami?
+
+--Non, je n'en ai pas.
+
+--Alors, c'est par piété?
+
+--Je suis très pieuse, mais je n'ai pas fait de voeux, caballero.
+
+--Ce n'est pas froideur, sans doute?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Il y a bien des questions que je ne peux pas te poser, ma chère
+petite. Si tu as une raison, dis-la-moi.
+
+--Ah! je savais bien que vous ne devineriez pas! Ce n'était pas possible
+à trouver.
+
+--Mais qu'y a-t-il, enfin?
+
+--Je suis _mozita_[8].»
+
+
+
+VI
+
+OÙ CONCHITA SE MANIFESTE, SE RÉSERVE ET DISPARAÎT.
+
+
+Elle avait dit ces mots avec un tel aplomb que je m'arrêtai, perdant
+contenance pour elle.
+
+Qu'y avait-il dans cette petite tête d'enfant provocante et rebelle? Que
+signifiait cette attitude décidée, cet oeil franc et peut-être honnête,
+cette bouche sensuelle qui se disait intraitable comme pour tenter les
+hardiesses?
+
+Je ne sus que penser, mais je compris parfaitement qu'elle me plaisait
+beaucoup, que j'étais enchanté de l'avoir retrouvée et que sans doute
+j'allais rechercher toutes les occasions de la regarder vivre.
+
+Nous étions arrivés à la porte de sa maison, où une marchande de fruits
+déballait ses corbeilles.
+
+«Achetez-moi des mandarines, me dit-elle. Je vous les offrirai là-haut.»
+
+Nous montâmes. La maison était inquiétante. Une carte de femme sans
+profession était clouée à la première porte. Au-dessus, une fleuriste. À
+côté, un appartement clos d'où s'échappait un bruit de rires. Je me
+demandais si cette petite fille ne me menait pas tout simplement au plus
+banal des rendez-vous. Mais, en somme, l'entourage ne prouvait rien; les
+cigarières indigentes ne choisissent pas leur domicile et je n'aime pas
+à juger les gens d'après la plaque de leur rue.
+
+Au dernier étage, elle s'arrêta sur le palier bordé d'une balustrade de
+bois et donna trois petits coups de poing dans une porte brune qui
+s'ouvrit avec effort.
+
+«Maman, laisse entrer, dit l'enfant. C'est un ami.»
+
+La mère, une femme flétrie et noire, qui avait encore des souvenirs de
+beauté, me toisa sans grande confiance. Mais à la façon dont sa fille
+poussa la porte et m'invita sur ses pas, il m'apparut qu'une seule
+personne était maîtresse dans ce taudis et que la reine mère avait
+abdiqué la régence.
+
+«Regarde, maman: douze mandarines; et regarde encore: un napoléon.
+
+--Jésus! dit la vieille en croisant les mains. Et comment as-tu gagné
+tout cela?»
+
+J'expliquai rapidement notre double rencontre, en wagon et à la
+Fabrique, et j'amenai la conversation sur le terrain des confidences.
+
+Elles furent interminables.
+
+La femme était ou se disait veuve d'un ingénieur mort à Huelva. Revenue
+sans pension, sans ressources, elle avait mangé, en quatre ans d'une
+existence pourtant modeste, les économies du mari. Enfin, une histoire,
+réelle ou fausse, que j'avais entendue vingt fois et qui se terminait
+par un cri de misère:
+
+«Que faire? Moi, je n'ai pas de métier, je ne sais que m'occuper du
+ménage et prier la Sainte Mère de Dieu. On m'a proposé une place de
+concierge, mais je suis trop fière pour être servante. Je passe mes
+journées à l'église. J'aime mieux baiser les dalles du choeur que de
+balayer celles de la porte, et j'attends que Notre-Seigneur me soutienne
+au dernier moment. Deux femmes seules sont si exposées! Ah! caballero,
+les tentations ne manquent pas à qui les écoute! Nous serions riches, ma
+fille et moi, si nous avions suivi les mauvais chemins! Mais le péché
+n'a jamais passé la nuit ici. Notre âme est plus droite que le doigt de
+saint Jean et nous gardons confiance en Dieu qui connaît les siens entre
+mille.»
+
+Conchita, pendant ce discours, avait achevé, devant une glace clouée au
+mur, un travail de pastelliste avec deux doigts et de la poudre sur tout
+son petit visage trop brun. Elle se retourna, éclairée par un sourire de
+satisfaction, et il me sembla que sa bouche en était transfigurée.
+
+«Ah! reprit la mère, quel souci pour moi, quand je la vois partir le
+matin pour la Fabrique! Quels mauvais exemples on lui donne! quels
+vilains mots on lui apprend! Ces filles n'ont pas de carmin dans les
+joues, caballero. On ne sait jamais d'où elles viennent quand elles
+entrent là le matin, et si ma fille les écoutait, il y a longtemps que
+je ne la verrais plus.
+
+--Pourquoi la faites-vous travailler là?
+
+--Ailleurs, ce serait la même chose. Vous savez bien ce que c'est,
+monsieur: quand deux ouvrières sont douze heures ensemble, elles parlent
+de ce qu'il ne faut pas pendant onze heures trois quarts et le reste du
+temps elles se taisent.
+
+--Si elles ne font que parler, il n'y a pas grand mal.
+
+--Qui donne le menu, donne la faim. Allez! ce qui perd les jeunes
+filles, ce sont les conseils des femmes plus que les yeux des hommes. Je
+ne me fie pas à la plus sage. Telle qui a le rosaire en main porte le
+diable dans sa jupe. Ni jeune ni vieille, jamais d'amie: c'est ce que je
+voudrais pour ma fille. Et là-bas, elle en a cinq mille.
+
+--Eh bien, qu'elle n'y retourne plus», interrompis-je.
+
+Je sortis de ma poche deux billets et je les posai sur une table.
+
+Exclamations. Mains jointes. Larmes. Je passe sur ce que vous devinez.
+Mais quand les cris eurent cessé, la mère m'avoua en secouant la tête
+qu'il faudrait bien néanmoins que l'enfant reprît son travail, car la
+somme était due, et au-delà, au logeur, à l'épicier, au pharmacien, à la
+fripière. Bref, je doublai mon offrande et pris congé sur-le-champ,
+mettant une pudeur et un calcul également naturels à me taire ce jour-là
+sur mes sentiments.
+
+* * *
+
+Le lendemain, je ne le nie pas, il était dix heures à peine quand je
+frappai à la porte.
+
+«Maman est sortie, me dit Concha. Elle fait son marché. Entrez, mon
+ami.»
+
+Elle me regarda, puis se mit à rire.
+
+«Eh bien! je me tiens sage devant maman. Qu'en dites-vous?
+
+--En effet.
+
+--Ne croyez pas au moins que ce soit par éducation. Je me suis élevée
+toute seule; c'est heureux, car ma pauvre mère en aurait été bien
+incapable. Je suis honnête et elle s'en vante; mais je m'accouderais à
+la fenêtre en appelant les passants, que maman me contemplerait en
+disant: _¡Qué gracia!_ Je fais exactement ce qu'il me plaît du matin au
+soir. Aussi j'ai du mérite à ne pas faire tout ce qui me passe par la
+tête, car ce n'est pas elle qui me retiendrait malgré les phrases
+qu'elle vous a dites.
+
+--Alors, jeune personne, le jour où un novio sera candidat, c'est à vous
+qu'il devra parler?
+
+--C'est à moi. En connaissez-vous?
+
+--Non.»
+
+J'étais devant elle, dans un fauteuil de bois dont le bras gauche était
+cassé. Je me vois encore, le dos à la fenêtre, près d'un rayon de soleil
+qui zébrait le plancher...
+
+Soudain elle s'assit sur mes genoux, mit ses deux mains à mes épaules,
+et me dit:
+
+«C'est vrai!»
+
+Je ne répondis plus.
+
+Instinctivement, j'avais refermé mes bras sur elle et d'une main
+j'attirais à moi sa chère tête devenue sérieuse, mais elle devança mon
+geste et posa vivement elle-même sa bouche brûlante sur la mienne en me
+regardant profondément.
+
+Primesautière, incompréhensible: telle je l'ai toujours connue. La
+brusquerie de sa tendresse m'affola comme un breuvage. Je la serrai de
+plus près encore. Sa taille cédait à mon bras. Je sentais peser sur moi
+la chaleur et la forme ronde de ses jambes à travers la jupe.
+
+Elle se leva.
+
+«Non, dit-elle. Non. Non. Allez-vous-en.
+
+--Oui, mais avec toi. Viens.
+
+--Que je vous suive? et où cela? chez vous? Mon ami, vous n'y comptez
+pas.»
+
+Je la repris dans mes bras, mais elle se dégagea.
+
+«Ne me touchez pas, ou j'appelle; et alors nous ne nous reverrons plus.
+
+--Concha, Conchita, ma petite, es-tu folle? Comment, je viens chez toi
+en ami, je te parle comme à une étrangère; tout à coup tu te jettes dans
+mes bras, et maintenant c'est moi que tu accuses?
+
+--Je vous ai embrassé parce que je vous aime bien; mais vous, vous ne
+m'embrasserez pas sans m'aimer.
+
+--Et tu crois que je ne t'aime point, enfant?
+
+--Non, je vous plais, je vous amuse; mais je ne suis pas la seule,
+n'est-ce pas, caballero? Les cheveux noirs poussent sur bien des filles,
+et bien des yeux passent dans les rues. Il n'en manque pas, à la
+Fabrique, d'aussi jolies que moi et qui se le laissent dire. Faites ce
+que vous voudrez avec elles, je vous donnerai des noms si vous en
+demandez. Mais moi, c'est moi, et il n'y a qu'une moi de San Roque à
+Triana. Aussi je ne veux pas qu'on m'achète comme une poupée au bazar,
+parce que, moi enlevée, on ne me retrouverait plus.»
+
+Des pas montaient l'escalier. Elle se retourna vers la porte et ouvrit à
+sa mère.
+
+«Monsieur est venu pour prendre de tes nouvelles, dit l'enfant. Il
+t'avait trouvé mauvaise mine et te croyait malade.»
+
+...Je sortis une heure après, très nerveux, très agacé, et doutant à
+part moi si je reviendrais jamais.
+
+Hélas! je revins; non pas une fois, mais trente. J'étais amoureux comme
+un jeune homme. Vous avez connu ces folies. Que dis-je! vous les
+éprouvez à l'heure même où je vous parle, et vous me comprenez. Chaque
+fois que je quittais sa chambre, je me disais: «Vingt-deux heures, ou
+vingt heures jusqu'à demain», et ces douze cents minutes ne finissaient
+pas de couler.
+
+Peu à peu, j'en vins à passer la journée entière en famille. Je
+subvenais aux dépenses et même aux dettes, qui devaient être
+considérables, si j'en juge par ce qu'elles me coûtèrent. Ceci était
+plutôt une recommandation et d'ailleurs aucun bruit ne courait dans le
+quartier. Je me persuadai facilement que j'étais le premier ami de ces
+pauvres femmes solitaires.
+
+Sans doute, je n'avais pas eu grand-peine à devenir leur familier; mais
+un homme s'étonne-t-il jamais des facilités qu'il obtient? Un soupçon de
+plus aurait pu me mettre en garde, auquel je ne m'arrêtai point: je veux
+dire l'absence de mystères et de contrainte à mon égard. Il n'y avait
+jamais d'instant où je ne pusse entrer dans leur chambre. Concha,
+toujours affectueuse, mais toujours réservée, ne faisait aucune
+difficulté pour me rendre témoin même de sa toilette. Souvent, je la
+trouvais couchée le matin, car elle se levait tard depuis qu'elle était
+oisive. Sa mère sortait, et elle, ramenant ses jambes dans le lit,
+m'invitait à m'asseoir près de ses genoux réunis.
+
+Nous causions. Elle était impénétrable.
+
+J'ai vu à Tanger des Mauresques en costume, qui entre leurs deux voiles
+ne laissaient nus que leurs yeux, mais par là, je voyais jusqu'au fond
+de leur âme. Celle-ci ne cachait rien, ni sa vie ni ses formes, et je
+sentais un mur entre elle et moi.
+
+Elle paraissait m'aimer. Peut-être m'aimait-elle. Aujourd'hui encore, je
+ne sais que penser. À toutes mes supplications, elle répondait par un
+«plus tard» que je ne pouvais pas briser. Je la menaçai de partir, elle
+me dit: «allez-vous-en.» Je la menaçai de violence, elle me dit: «vous
+ne pourrez jamais.» Je la comblai de cadeaux, elle les accepta, mais
+avec une reconnaissance toujours consciente de ses bornes.
+
+Pourtant, quand j'entrais chez elle, une lumière naissait dans ses yeux,
+qui n'était point artificieuse.
+
+Elle dormait neuf heures la nuit, et trois heures au milieu du jour.
+Ceci excepté, elle ne faisait rien. Quand elle se levait, c'était pour
+s'étendre en peignoir sur une natte fraîche, avec deux coussins sous la
+tête et un troisième sous les reins. Jamais je ne pus la décider à
+s'occuper de quoi que ce fût. Ni un travail d'aiguille, ni un jeu, ni un
+livre ne passèrent entre ses mains depuis le jour où, par ma faute, elle
+avait quitté la Fabrique. Même les soins du ménage ne l'intéressaient
+pas: sa mère faisait les chambres, les lits et la cuisine, et chaque
+matin passait une demi-heure à coiffer la chevelure pesante de ma petite
+amie encore mal éveillée.
+
+Pendant toute une semaine, elle refusa de quitter son lit. Non pas
+qu'elle se crût souffrante, mais elle avait découvert que s'il était
+inutile de se promener sans raison dans les rues, il était encore plus
+vain de faire trois pas dans sa chambre et de quitter les draps pour la
+natte, où le costume de rigueur gênait sa nonchalance. Toutes nos
+Espagnoles sont ainsi: à qui les voit en public, le feu de leurs yeux,
+l'éclat de leur voix, la prestesse de leurs mouvements paraissent naître
+d'une source en perpétuelle éruption; et pourtant, dès qu'elles se
+trouvent seules, leur vie coule dans un repos qui est leur grande
+volupté. Elles se couchent sur une chaise longue dans une pièce aux
+stores baissés; elles rêvent aux bijoux qu'elles pourraient avoir, aux
+palais qu'elles devraient habiter, aux amants inconnus dont elles
+voudraient sentir le poids chéri sur leur poitrine. Et ainsi se passent
+les heures.
+
+Par sa conception des devoirs journaliers, Concha était très espagnole.
+Mais je ne sais de quel pays lui venait sa conception de l'amour; après
+douze semaines de soins assidus, je retrouvais, dans son sourire, à la
+fois les mêmes promesses et les mêmes résistances.
+
+* * *
+
+Un jour, enfin, hors d'état de souffrir plus longtemps cette perpétuelle
+attente et cette préoccupation de toutes les minutes, qui troublaient ma
+vie au point de la rendre inutile et vide depuis trois mois vécus ainsi,
+je pris à part la vieille femme en l'absence de son enfant et je lui
+parlai à coeur ouvert, de la façon la plus pressante.
+
+Je lui dis que j'aimais sa fille, que j'avais l'intention d'unir ma vie
+à la sienne, que, pour des raisons faciles à entendre, je ne pouvais
+accepter aucun lien avoué, mais que j'étais résolu à lui faire partager
+un amour exclusif et profond dont elle ne pouvait prendre offense.
+
+«J'ai des raisons de croire, dis-je en terminant, que Conchita
+m'aimerait, mais se défie de moi. Si elle ne m'aime point, je n'entends
+pas la contraindre; mais si mon seul malheur est de la laisser dans le
+doute, persuadez-la.»
+
+J'ajoutai qu'en retour, j'assurerais non seulement sa vie présente, mais
+sa fortune personnelle à l'avenir. Et, pour ne laisser aucun doute sur
+la sincérité de mes engagements, je remis à la vieille une très forte
+liasse, en la chargeant d'user de son expérience maternelle pour assurer
+l'enfant qu'elle ne serait point trompée.
+
+Plus ému que jamais, je rentrai chez moi. Cette nuit-là, je ne pus me
+coucher. Pendant des heures je marchai à travers le patio de ma maison,
+par une nuit admirable et déjà fraîche, mais qui ne suffisait pas à me
+calmer. Je formais des projets sans fin, en vue d'une solution que je
+voulais prévoir bienheureuse. Au lever du soleil, je fis couper toutes
+les fleurs de trois massifs et je les répandis dans l'allée, sur
+l'escalier, sur le perron pour faire à ses pas jusqu'à moi une avenue de
+pourpre et de safran. Je l'imaginais partout, debout contre un arbre,
+assise sur un banc, couchée sur la pelouse, accoudée derrière les
+balustres ou levant les bras dans le soleil jusqu'à une branche chargée
+de fruits. L'âme du jardin et de la maison avait pris la forme de son
+corps.
+
+Et voici qu'après toute une nuit d'une attente insupportable et après
+une matinée qui semblait ne devoir plus finir, je reçus vers onze
+heures, par la poste, une lettre de quelques lignes. Croyez-le sans
+peine, je la sais encore par coeur.
+
+Elle disait ceci:
+
+_«Si vous m'aviez aimée, vous m'auriez attendue. Je voulais me donner à
+vous; vous avez demandé qu'on me vendît. Jamais plus vous ne me
+reverrez._
+
+«CONCHITA.»
+
+Deux minutes après, j'étais à cheval, et midi n'avait pas sonné quand
+j'arrivai à Séville, presque étourdi de chaleur et d'angoisse.
+
+Je montai rapidement, je frappai vingt fois.
+
+Le silence.
+
+Enfin une porte s'ouvrit derrière moi, sur le même palier, et une
+voisine m'expliqua longuement que les deux femmes étaient parties le
+matin dans la direction de la gare, avec leurs paquets, et qu'on ne
+savait même pas quel train elles avaient pris.
+
+«Elles étaient seules? demandai-je.
+
+--Toutes seules.
+
+--Pas d'homme avec elles? Vous êtes sûre?
+
+--Jésus! je n'ai jamais vu d'autre homme que vous en leur compagnie.
+
+--Elles n'ont rien laissé pour moi?
+
+--Rien; elles sont brouillées avec vous, si je les crois.
+
+--Mais reviendront-elles?
+
+--Dieu le sait. Elles ne me l'ont pas dit.
+
+--Il faudra bien qu'elles reviennent pour chercher leurs meubles.
+
+--Non. La maison est meublée. Tout ce qui leur appartenait, elles l'ont
+pris. Et maintenant, seigneur, elles sont loin.»
+
+
+
+
+VII
+
+QUI SE TERMINE EN CUL-DE-LAMPE PAR UNE CHEVELURE NOIRE.
+
+
+L'automne passa. L'hiver s'écoula tout entier, mais son souvenir ne
+s'effaçait point d'un détail et je sais peu d'époques aussi désastreuses
+dans ma vie, peu de mois aussi vides que ceux-là.
+
+J'avais cru recommencer une existence nouvelle, j'avais cru fixer pour
+longtemps, peut-être pour toujours, mon intimité amoureuse et tout
+croulait avant les noces. Je ne gardais même pas dans la mémoire une
+heure d'union véritable avec cette petite; non, pas un lien, pas une
+chose accomplie, rien qui pût me consoler même par la vaine pensée que,
+si je ne l'avais plus, du moins je l'avais eu et qu'on ne m'ôterait pas
+cela...
+
+Et je l'aimais! Oh! que je l'aimais, mon Dieu! j'en étais venu à croire
+qu'elle avait raison contre moi et que je m'étais conduit en rustre avec
+cette vierge de légende. Si je la revois jamais, me disais-je, si j'ai
+cette grâce du Ciel, je resterai à ses pieds, jusqu'à ce qu'elle me
+fasse signe, dussé-je attendre des années. Je ne la brusquerai point: je
+comprends ce qu'elle éprouve. Elle se sait d'une condition où l'on prend
+ses pareilles comme maîtresses au moins, et elle ne veut pas d'un
+traitement inférieur à son caractère. Elle veut m'éprouver, être sûre de
+moi, et si elle se donne, ne pas se prêter. Soit; je serai selon son
+désir. Mais la reverrai-je? Et aussitôt je me reprenais à ma détresse.
+
+Je la revis.
+
+Ce fut un soir, au printemps. J'avais passé quelques heures au théâtre
+del Duque, où le parfait Orejón jouait plusieurs rôles, et en sortant de
+là, par le silence de la nuit, je m'étais longtemps promené dans la
+Alameda spacieuse et déserte.
+
+Je venais seul, en fumant, par la calle Trajano, quand je m'entendis
+doucement appeler par mon nom, et un tremblement me saisit, car j'avais
+reconnu la voix.
+
+«Don Mateo!»
+
+Je me retournai: il n'y avait personne. Pourtant, je ne rêvais pas
+encore...
+
+«Concha! criai-je. Concha! Où es-tu?
+
+--_¡Chito!_ voulez-vous bien vous taire! Vous allez réveiller maman.»
+
+Elle me parlait du haut d'une fenêtre grillée, dont la pierre était à
+peu près à la hauteur de mes épaules. Et je la vis, en costume de nuit,
+les deux bras drapés par les coins d'un châle puce, accoudée sur le
+marbre, derrière les barres de fer.
+
+«Eh bien! mon ami, c'est ainsi que vous m'avez traitée», continua-t-elle
+à voix basse.
+
+Mais j'étais bien incapable de me défendre...
+
+«Penche-toi, lui dis-je. Encore un peu, mon coeur. Je ne te vois pas dans
+cette ombre. Plus à gauche, où éclaire la lune.»
+
+Elle y consentit en silence, et je la regardai, avec une ivresse
+absolue, pendant un temps que je ne puis mesurer.
+
+Je lui dis encore:
+
+«Donne-moi ta main.»
+
+Elle me la tendit à travers les barreaux, et sur les doigts, et dans la
+paume et le long du bras nu et chaud, je fis traîner mes lèvres...
+J'étais fou. Je n'y croyais pas. C'était sa peau, sa chair, son odeur;
+c'était elle tout entière que je tenais là sous mon baiser, après
+combien de nuits d'insomnie!
+
+Je lui dis encore:
+
+«Donne-moi ta bouche.»
+
+Mais elle secoua la tête et retira sa main.
+
+«Plus tard.»
+
+Oh! ce mot! que de fois je l'avais entendu déjà, et il revenait, dès la
+première rencontre, comme une barrière entre nous!
+
+Je la pressai de questions. Qu'avait-elle fait? Pourquoi ce départ
+précipité? Si elle m'avait parlé, j'aurais obéi. Mais partir ainsi,
+après une simple lettre et si cruellement!
+
+Elle me répondit:
+
+«C'est de votre faute.»
+
+J'en convins. Que n'aurais-je pas avoué! Et je me taisais.
+
+Pourtant je voulais savoir. Qu'était-elle devenue depuis de si longs
+mois? D'où venait-elle? Depuis quand était-elle dans cette maison
+grillée?
+
+«Nous sommes allées d'abord à Madrid, puis à Carabanchel où nous avons
+des parents. De là, nous sommes revenues ici, et me voilà.
+
+--Vous habitez toute la maison?
+
+--Oui. Elle n'est pas grande, mais c'est encore beaucoup pour nous.
+
+--Et comment avez-vous pu la louer?
+
+--Grâce à vous. Maman faisait des économies sur tout ce que vous lui
+donniez.
+
+--Cela ne durera pas longtemps...
+
+--Nous avons encore de quoi vivre ici honnêtement pendant un mois.
+
+--Et après?
+
+--Après? Est-ce que vous croyez sérieusement, mon ami, que je serai
+embarrassée?»
+
+Je ne répondis rien, mais je l'aurais tuée de tout mon coeur.
+
+Elle reprit:
+
+«Vous ne m'entendez pas. Si je veux rester ici, je saurai comment faire;
+mais qui vous dit que j'y tienne tant? L'année dernière, j'ai couché
+pendant trois semaines sous le rempart de la Macarena. Je demeurais là,
+par terre, presque au coin de la rue San-Luis, vous savez, à l'endroit
+où se tient le _sereno_; c'est un brave homme; il n'aurait pas permis
+qu'on s'approchât de moi pendant mon sommeil, et il ne m'est jamais rien
+arrivé, que des aventures en paroles. Je puis retourner là demain, je
+connais ma touffe d'herbe; on n'y est pas mal, croyez-moi. Dans le jour,
+je travaillerai à la Fábrica ou ailleurs. Je sais vendre des bananes,
+sans doute? Je sais tricoter un châle, tresser des pompons de jupe,
+composer un bouquet, danser le flamenco et la sevillana. Allez, don
+Mateo, je me tirerai d'affaire!»
+
+Elle me parlait à voix basse et pourtant j'entendais sonner chacun de
+ses mots comme des paroles sinaïtiques dans la rue vide et pleine de
+lune. Je l'écoutais moins que je ne regardais bouger la double ligne de
+ses lèvres. Sa voix tintait dans un murmure clair comme un carillon de
+cloches de couvent.
+
+Toujours accoudée, la main droite plongée dans ses cheveux lourds et la
+tête soutenue par les doigts, elle reprit avec un soupir:
+
+«Mateo, je serai votre maîtresse après-demain.»
+
+Je tremblais:
+
+«Ce n'est pas sincère.
+
+--Je vous le dis.
+
+--Alors, pourquoi si tard, ma vie! Si tu consens, si tu m'aimes...
+
+--Je vous ai toujours aimé.
+
+--... Pourquoi pas à l'heure où nous sommes? Vois comme les barreaux
+sont écartés du mur. Entre eux et la fenêtre, je passerais...
+
+--Vous y passerez dimanche soir. Aujourd'hui, je suis plus noire de
+péchés qu'une gitane; je ne veux pas devenir femme dans cet état de
+damnation: mon enfant serait maudit, si je suis grosse de vous. Demain,
+je dirai à mon confesseur tout ce que j'ai fait depuis huit jours et
+même ce que je ferai dans vos bras pour qu'il m'en donne l'absolution
+d'avance: c'est plus sûr. Le dimanche matin, je communierai à la
+grand-messe et, quand j'aurai dans mon sein le corps de Notre-Seigneur,
+je lui demanderai d'être heureuse le soir et aimée le reste de ma vie.
+Ainsi soit-il!»
+
+Oui, je le sais bien. C'est une religion très particulière; mais nos
+femmes d'Espagne n'en connaissent pas d'autre. Elles croient fermement
+que le Ciel a des indulgences inépuisables pour les amoureuses qui vont
+à la messe, et qu'au besoin il les favorise, garde leur lit, exalte
+leurs flancs, pourvu qu'elles n'oublient pas de lui conter leurs chers
+secrets. Si elles avaient raison, pourtant! que de chastetés
+pleureraient, durant la vie éternelle, une vie terrestre insignifiante.
+
+«Allons, reprit Concha, quittez-moi, Mateo. Vous voyez bien que ma
+chambre est vide. Ne soyez, à cause de moi, ni impatient, ni jaloux.
+Vous me trouverez là, mon amant, dimanche soir, tard dans la nuit; mais
+vous allez me promettre auparavant que jamais vous ne parlerez à ma
+mère, et qu'au matin vous me quitterez avant l'heure où elle s'éveille.
+Ce n'est pas que je craigne d'être vue: je suis maîtresse de moi, vous
+le savez; aussi je n'ai besoin de ses conseils, ni pour vous, ni contre
+vous. C'est un serment juré?
+
+--Comme il te plaira.
+
+--C'est bien. Soyez lié par ceci.»
+
+Et renversant la tête elle fit glisser entre les barreaux tous ses
+cheveux comme un ruisseau de parfums. Je les pris dans mes mains, je les
+pressai sur ma bouche, je me baignai le visage dans leur onde noire et
+chaude...
+
+Puis ils s'échappèrent de mes doigts et elle ferma la fenêtre sombre.
+
+
+
+
+VIII
+
+OÙ LE LECTEUR COMMENCE À COMPRENDRE QUI EST LE PANTIN DE CETTE HISTOIRE.
+
+
+Deux matins, deux jours et deux nuits interminables succédèrent. J'étais
+heureux, souffrant, inquiet. Je crois bien que sur les sentiments
+contradictoires qui m'agitaient en même temps, la joie, une joie trouble
+et presque douloureuse, dominait.
+
+Je puis dire que pendant ces quarante-huit heures, je me représentai
+cent fois «ce qui allait arriver», la scène, les paroles et jusqu'aux
+silences. Malgré moi, je jouais en pensée le rôle imminent qui
+m'attendait. Je me voyais, et elle dans mes bras. Et de quart d'heure en
+quart d'heure, la scène identique repassait, avec tous ses longs
+détails, dans mon imagination épuisée.
+
+L'heure vint. Je marchais dans la rue, n'osant m'arrêter sous ses
+fenêtres, de peur de la compromettre, et pourtant agacé en songeant
+qu'elle me regardait derrière les vitres et me laissait attendre dans
+une agitation étouffante.
+
+«Mateo!»
+
+Elle m'appelait enfin.
+
+J'avais quinze ans, monsieur, à cet instant de ma vie. Derrière moi,
+vingt années d'amour s'évanouissaient comme un seul rêve. J'eus
+l'illusion absolue que pour la première fois j'allais coller mes lèvres
+aux lèvres d'une femme et sentir un jeune corps chaud plier et peser sur
+mon bras.
+
+M'élevant d'un pied sur une borne et de l'autre sur les barreaux
+recourbés, j'entrai chez elle comme un amoureux de théâtre, et je
+l'étreignis.
+
+Elle était debout le long de moi-même, elle s'abandonnait et se
+raidissait à la fois. Nos deux têtes jointes par la bouche se penchaient
+ensemble sur l'épaule en haletant des narines et en fermant les yeux.
+Jamais je ne compris aussi bien, dans le vertige, l'égarement,
+l'inconscience où je me trouvais, tout ce qu'on exprime de véritable en
+parlant de «l'ivresse du baiser». Je ne savais plus qui nous étions, ni
+rien de ce qui avait eu lieu, ni ce qu'il adviendrait de nous. Le
+présent était si intense que l'avenir et le passé disparaissaient en
+lui. Elle remuait ses lèvres avec les miennes, elle brûlait dans mes
+bras, et je sentais son petit ventre, à travers la jupe, me presser
+d'une caresse impudique et fervente.
+
+«Je me sens mal, murmura-t-elle. Je t'en supplie, attends... Je crois
+que je vais tomber... Viens dans le patio avec moi, je m'étendrai sur la
+natte fraîche... Attends... Je t'aime... mais je suis presque évanouie.»
+
+Je me dirigeai vers une porte.
+
+«Non, pas celle-là. C'est la chambre de maman. Viens par ici. Je te
+guiderai.»
+
+Un carré de ciel noir étoilé, où s'effilaient des nuées bleuâtres,
+dominait le patio blanc. Tout un étage brillait, éclairé par la lune, et
+le reste de la cour reposait dans une ombre confidentielle.
+
+Concha s'étendit à l'orientale sur une natte. Je m'assis auprès d'elle
+et elle prit ma main.
+
+«Mon ami, me dit-elle, m'aimerez-vous?
+
+--Tu le demandes!
+
+--Combien de temps m'aimerez-vous?»
+
+Je redoute ces questions que posent toutes les femmes, et auxquelles on
+ne peut répondre que par les pires banalités.
+
+«Et quand je serai moins jolie, m'aimerez-vous encore?... Et quand je
+serai vieille, tout à fait vieille, m'aimerez-vous encore? Dis-le-moi,
+mon coeur. Quand même ce ne serait pas vrai, j'ai besoin que tu me le
+dises et que tu me donnes des forces. Tu vois, je t'ai promis pour ce
+soir, mais je ne sais pas du tout si j'en aurai le courage... Je ne sais
+même pas si tu le mérites. Ah! Sainte Mère de Dieu! si je me trompais
+sur toi, il me semble que toute ma vie en serait perdue. Je ne suis pas
+de ces filles qui vont chez Juan et chez Miguel, et de là chez Antonio.
+Après toi je n'en aimerai plus d'autre et, si tu me quittes, je serai
+comme morte.»
+
+Elle se mordit la lèvre avec une plainte oppressée, en fixant les yeux
+dans le vide, mais le mouvement de sa bouche s'acheva en sourire.
+
+«J'ai grandi, depuis six mois. Déjà je ne peux plus agrafer mes corsages
+de l'été dernier. Ouvre celui-ci, tu verras comme je suis belle.»
+
+Si je le lui avais demandé, elle ne l'eût sans doute pas permis, car je
+commençais à douter que cette nuit d'entretien s'achevât jamais en nuit
+d'amour; mais je ne la touchais plus: elle se rapprocha.
+
+Hélas! les seins que je mis à nu en ouvrant ce corsage gonflé, étaient
+des fruits de Terre Promise. Qu'il en soit d'aussi beaux, c'est ce que
+je ne sais point. Eux-mêmes je ne les vis jamais comparables à leur
+forme de ce soir-là. Les seins sont des êtres vivants qui ont leur
+enfance et leur déclin. Je crois fermement que j'ai vu ceux-ci pendant
+leur éclair de perfection.
+
+Elle, cependant, avait tiré du milieu d'eux un scapulaire de drap neuf
+et elle le baisait pieusement, en surveillant mon émotion du coin de son
+oeil à demi fermé.
+
+«Alors je vous plais?»
+
+Je la repris dans mes bras.
+
+«Non, tout à l'heure.
+
+--Qu'y a-t-il encore?
+
+--Je ne suis pas disposée, voilà tout.»
+
+Et elle referma son corsage.
+
+Vraiment je souffrais. Maintenant je la suppliais presque avec
+brusquerie en luttant contre ses mains qui redevenaient protectrices. Je
+l'aurais chérie et malmenée à la fois. Son obstination à me séduire et à
+me repousser, ce manège qui durait depuis un an déjà et redoublait à la
+suprême minute où j'en attendais le dénouement, arrivait à exaspérer ma
+tendresse la plus patiente.
+
+«Ma petite, lui dis-je, tu te joues de moi, mais prends garde que je ne
+me lasse.
+
+--C'est ainsi? Eh bien, je ne vous aimerai même pas aujourd'hui, don
+Mateo. À demain.
+
+--Je ne reviendrai plus.
+
+--Vous reviendrez demain.»
+
+Furieux, je remis mon chapeau et sortis, déterminé à ne plus la revoir.
+
+Je tins ma résolution jusqu'à l'heure où je m'endormis, mais mon réveil
+fut lamentable.
+
+Et quelle journée, je m'en souviens!
+
+Malgré mon serment intérieur, je pris la route de Séville. J'étais
+attiré vers elle par une invincible puissance; je crus que ma volonté
+avait cessé d'être; je ne pouvais plus décider de la direction de mes
+pas.
+
+Pendant trois heures de fièvre et de lutte avec moi-même, j'errai dans
+la cale Amor de Dios, derrière la rue où demeurait Concha, toujours sur
+le point de parcourir les vingt pas qui me séparaient d'elle... Enfin je
+l'emportai, je partis presque en courant dans la campagne et je ne
+frappai point à la fenêtre adorée, mais quel misérable triomphe!
+
+Le lendemain, elle était chez moi.
+
+«Puisque vous n'avez pas voulu venir, c'est moi qui viens à vous, me
+dit-elle. Direz-vous encore que je ne vous aime point?»
+
+Monsieur, je me serais jeté à ses pieds.
+
+«Vite, montrez-moi votre chambre, ajouta-t-elle. Je ne veux pas que vous
+m'accusiez de nonchalance, aujourd'hui. Croyez-vous que je ne sois pas
+impatiente, moi aussi? Vous seriez bien surpris si vous saviez ce que je
+pense.»
+
+Mais dès qu'elle fut entrée, elle se reprit:
+
+«Non, au fait, pas celle-ci. Il y a eu trop de femmes dans ce vilain
+lit. Ce n'est pas la chambre qu'il faut à une _mozita_. Prenons-en une
+autre, une chambre d'amis, qui ne soit à personne. Voulez-vous?»
+
+C'était encore une heure d'attente. Il fallait ouvrir les fenêtres,
+mettre des draps, balayer...
+
+Enfin tout fut prêt, et nous montâmes.
+
+Dire que j'étais cette fois assuré de réussir, je ne l'oserais; mais
+enfin j'avais des espérances. Chez moi, seule, sans protection contre
+mon sentiment si connu d'elle, il me semblait improbable qu'elle se fût
+risquée avant d'avoir fait en pensée le sacrifice qu'elle prétendait
+m'offrir...
+
+Dès que nous fûmes seuls, elle défit sa mantille, qui était attachée
+avec quatorze épingles à ses cheveux et à son corsage, puis, très
+simplement, elle se déshabilla. J'avoue qu'au lieu de l'aider, je
+retardais plutôt ce long travail, et que vingt fois je l'interrompis
+pour poser mes lèvres sur ses bras nus, ses épaules rondes, ses seins
+fermes, sa nuque brune. Je regardais son corps apparaître de place en
+place, aux limites du linge, et je me persuadais que cette jeune peau
+rebelle allait enfin se livrer.
+
+«Eh bien, ai-je tenu ma promesse? dit-elle, en serrant sa chemise à la
+taille, comme pour mouler son corps souple. Fermez les jalousies, il
+fait une lumière odieuse dans cette chambre.»
+
+J'obéis, et pendant ce temps elle se coucha silencieusement dans le lit
+profond. Je la voyais à travers la moustiquaire, blanche comme une
+apparition de théâtre derrière un rideau de gaze...
+
+Que vous dirai-je, monsieur? Vous avez deviné que cette fois encore je
+fus ridicule et joué. Je vous ai dit que cette fille était la pire des
+femmes et que ses inventions cruelles dépassaient toutes les bornes;
+mais jusqu'ici vous ne la connaissez pas encore. C'est maintenant
+seulement qu'en suivant mon récit vous allez, de scène en scène, savoir
+qui est Concha Perez.
+
+Ainsi, elle était venue chez moi, pour s'abandonner, disait-elle. Ses
+paroles d'amour et ses engagements, vous les avez entendus. Jusqu'au
+dernier moment, elle se tint en amoureuse vierge qui va connaître la
+joie, presque en jeune mariée qui se livre à un époux; jeune mariée sans
+ignorance, je le veux bien, mais pourtant émue et grave.
+
+Eh bien, en s'habillant chez elle, cette petite misérable s'était
+accoutrée d'un caleçon, taillé dans une sorte de toile si raide et si
+forte, qu'une corne de taureau ne l'aurait pas fendue, et qui se serrait
+à la ceinture ainsi qu'au milieu des cuisses par des lacets d'une
+résistance et d'une complication inattaquables. Et voilà ce que je
+découvris au milieu de mon ardeur la plus éperdue, tandis que la
+scélérate m'expliquait sans se troubler:
+
+«Je serai folle jusqu'où Dieu voudra, mais pas jusqu'où le voudront les
+hommes!»
+
+Je doutai un instant si je l'étranglerais, puis--vraiment, je vous
+l'avoue, je n'en ai pas de honte--mon visage en larmes tomba dans mes
+mains.
+
+Ce que je pleurais, monsieur, c'était ma jeunesse à moi, dont cette
+enfant venait de me prouver l'irréparable effondrement. Entre vingt-deux
+et trente-cinq ans, il est des avanies que tous les hommes évitent. Je
+ne pouvais pas croire que Concha m'eût ainsi traité si j'avais eu dix
+ans de moins. Ce caleçon, cette barrière entre l'amour et moi, il me
+semblait que dorénavant je le verrais à toutes les femmes, ou que du
+moins elles voudraient l'avoir avant d'approcher de mon étreinte.
+
+«Pars, lui dis-je. J'ai compris.»
+
+Mais elle s'alarma tout à coup, et m'enveloppant à son tour de ses deux
+petits bras vigoureux que je repoussais avec peine, elle me dit en
+cherchant ma bouche:
+
+«Mon coeur, tu ne saurais donc aimer tout ce que je te donne de moi-même?
+Tu as mes seins, tu as mes lèvres, mes jambes brûlantes, mes cheveux
+odorants, tout mon corps dans tes embrassements et ma langue dans mon
+baiser. Ce n'est donc pas assez, tout cela? Alors ce n'est pas moi que
+tu aimes, mais seulement ce que je te refuse? Toutes les femmes peuvent
+te le donner, pourquoi me le demandes-tu, à moi qui résiste? Est-ce
+parce que tu me sais vierge? Il y en a d'autres, même à Séville. Je te
+le jure, Mateo, j'en connais. _¡Alma mia! sangre mio!_ aime-moi comme
+je veux être aimée, peu à peu, et prends patience. Tu sais que je suis à
+toi, et que je me garde pour toi seul. Que veux-tu de plus, mon coeur?»
+
+Il fut convenu que nous nous verrions chez elle ou chez moi, et que tout
+serait fait selon sa volonté. En échange d'une promesse de ma part, elle
+consentit à ne plus remettre son affreuse cuirasse de toile; mais ce fut
+tout ce que j'obtins d'elle; et encore la première nuit où elle ne la
+porta point, il me sembla que ma torture en était encore avivée.
+
+Voici donc le degré de servitude où cette enfant m'avait amené. (Je
+passe sur les perpétuelles demandes d'argent qui interrompaient sa
+conversation et auxquelles je cédais toujours;--même en laissant cela de
+côté, la nature de nos relations est d'un intérêt particulier.) Je
+tenais donc chaque nuit dans mes bras le corps nu d'une fille de quinze
+ans, sans doute élevée chez les Soeurs, mais d'une condition et d'une
+qualité d'âme qui excluaient toute idée de vertu corporelle--et cette
+fille, d'ailleurs aussi ardente et aussi passionnée qu'on pouvait le
+souhaiter, se comportait à mon égard comme si la nature elle-même
+l'avait empêchée à jamais d'assouvir ses convoitises.
+
+D'excuse valable à une pareille comédie, aucune n'était donnée, aucune
+n'existait. Vous en devinerez vous-même la raison par la suite. Et moi,
+je supportais qu'on me bernât ainsi.
+
+Car ne vous y trompez pas, jeune Français, lecteur de romans et acteur
+peut-être d'intrigues particulières avec les demi-virginités de villes
+d'eaux, nos Andalouses n'ont ni le goût, ni l'intuition de l'amour
+artificiel. Ce sont d'admirables amantes, mais qui ont des sens trop
+aigus pour supporter sans frénésie les trilles d'une chanterelle
+superflue. Entre Concha et moi, il ne se passait rien, mais rien,
+comprenez ce que veut dire rien. Et cela dura deux semaines entières.
+
+Le quinzième jour, comme elle avait reçu de moi la veille une somme de
+mille douros pour payer les dettes de sa mère, je trouvai la maison
+vide.
+
+
+
+
+IX
+
+OÙ CONCHA PEREZ SUBIT SA TROISIÈME MÉTAMORPHOSE.
+
+
+C'était trop.
+
+Désormais, je voyais clair dans cette petite âme de rouée. J'avais été
+mystifié comme un collégien et j'en restais confus encore plus
+qu'affligé.
+
+Rayant de ma vie passée la perfide enfant, je fis effort pour l'oublier
+du jour au lendemain, par un coup de volonté, une de ces intentions
+paradoxales dont les femmes escomptent toujours le fatal avortement.
+
+Je partis pour Madrid décidé à prendre pour maîtresse, au hasard, la
+première jeune femme qui attirerait mes yeux.
+
+C'est le stratagème classique, celui que tout le monde invente et qui ne
+réussit jamais.
+
+Je cherchai de salon en salon, puis de théâtre en théâtre, et je finis
+par rencontrer une danseuse italienne, grande fille aux jambes musclées
+qui aurait été une fort jolie bête dans les boxes d'un harem, mais qui
+ne suffisait sans doute point aux qualités qu'on attend d'une amie
+unique et intime.
+
+Elle fit de son mieux: elle était affectueuse et facile. Elle m'apprit
+des vices de Naples dont je n'avais nulle habitude et qui lui plaisaient
+plus qu'à moi. Je vis qu'elle s'ingéniait à me garder auprès d'elle, et
+que le souci de son existence matérielle n'était pas le seul motif de ce
+zèle tendre et ardent. Hélas! que n'ai-je pu l'aimer! Je n'avais aucun
+reproche à lui faire. Elle n'était ni infidèle ni importune. Elle ne
+paraissait pas connaître mes défauts. Elle ne me brouillait pas avec mes
+amis. Enfin, ses jalousies, toutes fréquentes qu'elles fussent, se
+laissaient deviner et ne s'exprimaient point. C'était une femme
+inappréciable.
+
+Mais je n'éprouvais rien pour elle.
+
+Pendant deux mois je m'astreignis à vivre sous le même toit que Giulia,
+dans son air, dans sa chambre de la maison que j'avais louée pour nous
+deux au bout de la rue Lope de Vega. Elle entrait, passait, marchait
+devant moi, je ne la suivais pas des yeux. Ses jupons, ses maillots de
+danseuse, ses pantalons et ses chemises traînaient sur tous les divans:
+je n'étais même pas atteint par leur influence. Pendant soixante nuits,
+je vis son corps brun allongé près du mien dans une couche trop chaude,
+où j'imaginais une autre présence dès que la lumière s'éteignait... Puis
+je me sauvai, désespérant de moi-même.
+
+Je revins à Séville. Ma maison me parut mortuaire. Je partis pour
+Grenade, où je m'ennuyai; pour Cordoue, torride et déserte; pour
+l'éclatante Jérez toute pleine de l'odeur de ses celliers à vin; pour
+Cadiz, oasis de maisons dans la mer.
+
+Le long de ce trajet, monsieur, j'étais guidé de ville en ville, non pas
+par la fantaisie, mais par une fascination irrésistible et lointaine
+dont je ne doute pas plus que de l'existence de Dieu. Quatre fois, dans
+la vaste Espagne, j'ai rencontré Concha Perez. Ce n'est pas une suite de
+hasards: je ne crois pas à ces coups de dés qui régiraient les
+destinées. Il fallait que cette femme me reprît sous sa main, et que je
+visse passer sur ma vie tout ce que vous allez entendre.
+
+Et en effet tout s'accomplit.
+
+* * *
+
+Ce fut à Cadiz.
+
+J'entrai un soir dans le _Baile_ de là-bas. Elle y était. Elle dansait,
+monsieur, devant trente pêcheurs, autant de matelots, et quelques
+étrangers stupides.
+
+Dès que je la vis, je me mis à trembler. Je devais être pâle comme la
+terre; je n'avais plus ni souffle, ni force. Le premier banc, près de la
+porte, fut celui où je m'assis, et, les coudes sur la table, je la
+contemplais de loin comme une ressuscitée.
+
+Elle dansait toujours, haletante, échauffée, la face pourpre et les
+seins fous, en secouant à chaque main des castagnettes assourdissantes.
+Je suis certain qu'elle m'avait vu, mais elle ne me regardait pas. Elle
+achevait son boléro dans un mouvement de passion furieuse, et les
+provocations de sa jambe et de son torse visaient quelqu'un au hasard
+dans la foule des spectateurs.
+
+Brusquement, elle s'arrêta, au milieu d'une grande clameur.
+
+«_¡Qué guapa!_ criaient les hommes. _¡Olé! Chiquilla! Olé! Olé! Otra
+vez!»_
+
+Et les chapeaux volaient sur la scène; toute la salle était debout. Elle
+saluait, encore essoufflée, avec un petit sourire de triomphe et de
+mépris.
+
+Selon l'usage, elle descendit au milieu des buveurs pour s'attabler en
+quelque endroit, pendant qu'une autre danseuse lui succédait devant la
+rampe. Et, sachant qu'il y avait là, dans un coin de la salle, un être
+qui l'adorait, qui se serait mis sous ses pieds devant la terre entière
+et qui souffrait à crier, elle alla de table en table et de bras en
+bras, sous ses yeux.
+
+Tous la connaissaient par son nom. J'entendais des «Conchita!» qui
+faisaient passer des frissons depuis mes orteils jusqu'à ma nuque. On
+lui donnait à boire; on touchait ses bras nus; elle mit dans ses cheveux
+une fleur rouge qu'un marin allemand lui donna; elle tira la tresse de
+cheveux d'un banderillero qui fit des pitreries; elle feignit la volupté
+devant un jeune fat assis avec des femmes, et caressa la joue d'un homme
+que j'aurais tué.
+
+Des gestes qu'elle fit pendant cette manoeuvre atroce qui dura cinquante
+minutes, pas un seul n'est sorti de ma mémoire.
+
+Ce sont des souvenirs comme ceux-là qui peuplent le passé d'une
+existence humaine.
+
+Elle visita ma table après toutes les autres parce que j'étais au fond
+de la salle, mais elle y vint. Confuse? ou jouant la surprise? oh!
+nullement! vous ne la connaissez pas. Elle s'assit en face de moi,
+frappa dans ses mains pour attirer le garçon et cria:
+
+«Tonio! une tasse de café!»
+
+Puis, avec une tranquillité exquise, elle supporta mon regard.
+
+Je lui dis, d'une voix très basse:
+
+«Tu n'as donc peur de rien, Concha? Tu n'as pas peur de mourir?
+
+--Non! et d'abord ce n'est pas vous qui me tuerez.
+
+--Tu m'en défies?
+
+--Ici même, et où vous voudrez. Je vous connais, don Mateo, comme si je
+vous avais porté neuf mois. Vous ne toucherez jamais à un cheveu de ma
+tête, et vous avez raison, car je ne vous aime plus.
+
+--Tu oses dire que tu m'as aimé?
+
+--Croyez ce qu'il vous plaira. Vous êtes seul coupable.»
+
+C'était elle qui me faisait des reproches. J'aurais dû m'attendre à
+cette comédie.
+
+«Deux fois, repris-je, deux fois tu m'as fait cela! Ce que je te donnais
+du fond de mon coeur, tu l'as reçu comme une voleuse, et tu es partie,
+sans un mot, sans une lettre, sans même avoir chargé personne de me
+porter ton adieu. Qu'ai-je fait pour que tu me traites ainsi?»
+
+Et je répétais entre mes dents:
+
+«Misérable! misérable!»
+
+Mais elle avait son excuse:
+
+«Ce que vous avez fait? Vous m'avez trompée. N'aviez-vous pas juré que
+j'étais en sûreté dans vos bras et que vous me laisseriez choisir la
+nuit et l'heure de mon péché? La dernière fois, ne vous souvenez-vous
+plus? Vous croyiez que je ne sentais rien. J'étais éveillée, Mateo, et
+j'ai compris que si je passais encore une nuit à vos côtés, je ne
+m'endormirais pas sans me livrer à vous par surprise. Et c'est pour cela
+que je me suis enfuie.»
+
+C'était insensé. Je haussai les épaules.
+
+«Ainsi, voilà ce que tu me reproches, lui dis-je, quand je vois ici la
+vie que tu mènes et les hommes qui passent dans ton lit?»
+
+Elle se leva, furieuse.
+
+«Cela n'est pas vrai! Je vous défends de dire cela, don Mateo! Je vous
+jure sur la tombe de mon père que je suis vierge comme une enfant,--et
+aussi que je vous déteste, parce que vous en avez douté!»
+
+Je restai seul. Après quelques instants, je partis, moi aussi.
+
+
+
+
+X
+
+OÙ MATEO SE TROUVE ASSISTER À UN SPECTACLE INATTENDU.
+
+
+Toute la nuit j'errai sur les remparts. L'intarissable vent de la mer
+douchait ma fièvre et ma lâcheté. Oui, je m'étais senti lâche devant
+cette femme. Je n'avais que des rougissements en songeant à elle et à
+moi; je me disais en moi-même les pires outrages qu'on puisse adresser à
+un homme. Et je devinais que le lendemain je n'aurais pas cessé de les
+mériter.
+
+Après ce qui s'était passé, je n'avais que trois partis à prendre: la
+quitter, la forcer, ou la tuer.
+
+Je pris le quatrième, qui était de la subir. Chaque soir, je revenais à
+ma place, comme un enfant soumis, la regarder et l'attendre.
+
+Elle s'était peu à peu adoucie. Je veux dire qu'elle ne m'en voulait
+plus de tout le mal qu'elle m'avait fait. Derrière la scène, s'ouvrait
+une grande salle blanche où attendaient, en somnolant, les mères et les
+soeurs des danseuses; Concha me permettait de me tenir là par une faveur
+particulière que chacune de ces jeunes filles pouvait accorder à son
+amant de coeur. Jolie société, vous le voyez.
+
+Les heures que j'ai passées là comptent parmi les plus lamentables. Vous
+me connaissez: vraiment je n'avais jamais mené cette vie de bas cabaret
+et de coudes sur la table. Je me faisais horreur.
+
+La señora Perez était là, comme les autres. Elle semblait ne rien
+connaître de ce qui avait eu lieu calle Trajano. Mentait-elle aussi? je
+ne m'en inquiétais même pas. J'écoutais ses confidences, je payais son
+eau-de-vie... Ne parlons plus de cela, voulez-vous?
+
+Mes seuls instants de joie m'étaient donnés par les quatre danses de
+Concha. Alors, je me tenais dans la porte ouverte par où elle entrait en
+scène, et pendant les rares mouvements où elle tournait le dos au
+public, j'avais l'illusion passagère qu'elle dansait de face pour moi
+seul.
+
+Son triomphe était le _flamenco_. Quelle danse, monsieur! quelle
+tragédie! C'est toute la passion en trois actes: désir, séduction,
+jouissance. Jamais oeuvre dramatique n'exprima l'amour féminin avec
+l'intensité, la grâce et la furie des trois scènes l'une après l'autre.
+Concha y était incomparable. Comprenez-vous bien le drame qui s'y joue?
+À qui ne l'a pas vu mille fois j'aurais encore à l'expliquer. On dit
+qu'il faut huit ans pour former une _flamenca_, ce qui veut dire qu'avec
+la précoce maturité de nos femmes, à l'âge où elles savent danser elles
+ne sont déjà plus belles. Mais Concha était née flamenca; elle n'avait
+pas l'expérience, elle avait la divination. Vous savez comment on le
+danse à Séville. Nos meilleures _bailerinas_, vous les connaissez;
+aucune n'est parfaite, car cette danse épuisante (douze minutes! trouvez
+donc une danseuse d'opéra qui accepte une variation de douze minutes!)
+voit se succéder en elle trois rôles que rien ne relie: l'amoureuse,
+l'ingénue et la tragédienne. Il faut avoir seize ans pour mimer la
+seconde partie, où maintenant Lola Sanchez réalise des merveilles de
+gestes sinueux et d'attitudes légères. Il faut avoir trente ans pour
+jouer la fin du drame où la Rubia, malgré ses rides, est encore, chaque
+soir, excellente.
+
+Conchita est la seule femme que j'aie vue égale à elle-même pendant
+toute cette terrible tâche.
+
+Je la vois toujours, avançant et reculant d'un petit pas balancé,
+regarder de côté sous sa manche levée, pour baisser lentement, avec un
+mouvement de torse et de hanches, son bras au-dessus duquel émergeaient
+deux yeux noirs. Je la vois délicate ou ardente, les yeux spirituels ou
+baignés de langueur, frappant du talon les planches de la scène, ou
+faisant crépiter ses doigts à l'extrémité du geste, comme pour donner le
+cri de la vie à chacun de ses bras onduleux.
+
+Je la vois: elle sortait de scène dans un état d'excitation et de
+lassitude qui la faisait encore plus belle. Son visage empourpré était
+couvert de sueur, mais ses yeux brillants, ses lèvres tremblantes, sa
+jeune poitrine agitée, tout donnait à son buste une expression
+d'exubérance et de jeunesse vivace: elle était resplendissante.
+
+Pendant un mois il en fut ainsi de nos relations. Elle me tolérait dans
+l'arrière-boutique de son estrade théâtrale. Je n'avais pas même le
+droit de l'accompagner à sa porte, et je ne gardais ma place auprès
+d'elle qu'à la condition de ne lui faire aucun reproche, ni sur le
+passé, ni sur le présent. Quant à l'avenir, j'ignore ce qu'elle en
+pensait; pour moi, je n'avais nulle idée d'une solution quelconque à
+cette aventure pitoyable.
+
+Je savais vaguement qu'elle habitait avec sa mère--dans l'unique
+faubourg de la ville, près de la plaza de Toros,--une grande maison
+blanche et verte qui abritait aussi les familles de six autres
+_bailerinas_. Ce qui se passait dans une telle cité de femmes, je
+n'osais l'imaginer. Et pourtant, nos danseuses mènent une vie bien
+réglée: de huit heures du soir à cinq heures du matin elles sont en
+scène; elles rentrent exténuées à l'aube, elles dorment, souvent toutes
+seules, jusqu'au milieu de l'après-midi. Il n'y a guère que la fin du
+jour dont elles pourraient abuser; encore la crainte d'une grossesse
+ruineuse retient-elle ces pauvres filles, qui d'ailleurs ne se
+résoudraient pas tous les soirs à augmenter par d'autres fatigues les
+efforts d'une pénible nuit.
+
+Toutefois je n'y songeais pas sans inquiétude. Deux des amies de Concha,
+deux soeurs, avaient un frère plus jeune qui vivait dans leur chambre ou
+dans celles des voisines et excitait des jalousies dont je fus témoin
+plusieurs fois.
+
+On l'appelait le _Morenito_[9]. J'ai toujours ignoré son vrai nom.
+Concha l'appelait à notre table, le nourrissait à mes frais et me
+prenait des cigarettes qu'elle lui mettait entre les lèvres.
+
+À tous mes mouvements d'impatience, elle répondait par des haussements
+d'épaules, ou par des phrases glaciales qui me faisaient souffrir
+davantage.
+
+«Le Morenito est à tout le monde. Si je prenais un amant, il serait à
+moi comme ma bague et tu le saurais, Mateo.»
+
+Je me taisais. D'ailleurs, les bruits qui couraient sur la vie privée de
+Concha la représentaient comme inattaquable, et j'avais trop le désir de
+la croire telle pour ne pas accepter, de confiance même, des rumeurs
+sans fondement. Aucun homme ne l'approchait avec le regard si
+particulier de l'amant qui retrouve en public sa femme de la nuit
+précédente. J'eus des querelles à ce propos, avec des prétendants que je
+gênais sans doute, mais jamais avec personne qui se vantât de l'avoir
+connue. Plusieurs fois, j'essayai de faire parler ses amies. On me
+répondait toujours: «Elle est _mozita_. Et elle a bien raison.»
+
+De rapprochement avec moi, il n'était même pas question. Elle ne me
+demandait rien. Elle ne m'accordait rien. Si joyeuse autrefois, elle
+était devenue grave et ne parlait presque plus. Que pensait-elle?
+Qu'attendait-elle de moi? C'eût été peine perdue que de lire dans son
+regard. Je ne voyais pas plus clair dans cette petite âme que dans les
+yeux impénétrables d'un chat.
+
+* * *
+
+Une nuit, sur un signe de la directrice, elle quitta la scène avec trois
+autres danseuses, et monta au premier étage, pour faire une sieste, me
+dit-elle. Elle avait souvent de ces absences d'une heure, dont je ne
+prenais pas ombrage, car toute menteuse et fausse qu'elle fût, je
+croyais ses moindres paroles.
+
+«Quand nous avons bien dansé, m'expliquait-elle, on nous fait un peu
+dormir. Sans cela, nous aurions des rêves sur la scène.»
+
+Elle était donc montée cette fois encore, et pour respirer un air plus
+pur, j'avais quitté la salle pendant une demi-heure.
+
+En rentrant, je rencontrai dans le couloir une danseuse un peu simple
+d'esprit et, cette nuit-là, un peu grise, qu'on surnommait la _Gallega_.
+
+«Tu reviens trop tôt, me dit-elle.
+
+--Pourquoi?
+
+--Conchita est toujours là-haut.
+
+--J'attendrai qu'elle s'éveille. Laisse-moi passer.»
+
+Elle paraissait ne pas comprendre.
+
+«Qu'elle s'éveille?
+
+--Eh bien, oui, qu'as-tu?
+
+--Mais elle ne dort pas.
+
+--Elle m'a dit...
+
+--Elle t'a dit qu'elle allait dormir? Ah! bien!»
+
+Elle voulait se contenir. Mais quoi qu'elle en eût, et malgré ses lèvres
+pincées avec effort, le rire éclata dans sa bouche.
+
+J'étais devenu blême.
+
+«Où est-elle? dis-le-moi immédiatement! criai-je en lui prenant le bras.
+
+--Ne me faites pas de mal, caballero. Elle montre son nombril à des
+_Inglès_[10]. Dieu sait que ça n'est pas ma faute. Si j'avais su
+je ne vous aurais rien dit. Je ne veux me brouiller avec personne, je
+suis bonne fille, caballero.»
+
+Le croiriez-vous? Je restai impassible. Seulement un grand froid
+m'envahit, comme si une haleine de cave s'était glissée entre mes
+vêtements et moi; mais ma voix n'était pas tremblante.
+
+«Gallega, lui dis-je, conduis-moi là-haut.»
+
+Elle secoua la tête.
+
+Je repris:
+
+«On ne saura pas que tu m'as parlé. Fais vite... C'est ma _novia_, tu
+comprends... J'ai le droit de monter... Conduis-moi.»
+
+Et je lui mis un napoléon dans la main. Un instant après, j'étais seul,
+sur le balcon d'une cour intérieure, et par la porte-fenêtre je voyais,
+monsieur, une scène d'enfer.
+
+Il y avait là une seconde salle de danse, plus petite, très éclairée,
+avec une estrade et deux guitaristes. Au milieu, Conchita nue et trois
+autres nudités quelconques de femmes, dansaient une _jota_ forcenée
+devant deux Anglais assis au fond. J'ai dit nue, elle était plus que
+nue. Des bas noirs, longs comme des jambes de maillot, montaient tout en
+haut de ses cuisses, et elle portait aux pieds de petits souliers
+sonores qui claquaient sur le parquet. Je n'osai pas l'interrompre.
+J'avais peur de la tuer.
+
+Hélas! mon Dieu! jamais je ne l'ai vue si belle! Il ne s'agissait plus
+de ses yeux ni de ses doigts: tout son corps était expressif comme un
+visage, plus qu'un visage, et sa tête enveloppée de cheveux se couchait
+sur l'épaule comme une chose inutile. Il y avait des sourires dans le
+pli de sa hanche, des rougissements de joue au tournant de ses flancs;
+sa poitrine semblait regarder en avant par deux grands yeux fixes et
+noirs. Jamais je ne l'ai vue si belle: les faux plis de la robe altèrent
+l'expression de la danseuse et font dévier à contre-sens la ligne
+extérieure de sa grâce; mais là, par une révélation, je voyais les
+gestes, les frissons, les mouvements des bras, des jambes, du corps
+souple et des reins musclés naître indéfiniment d'une source visible: le
+centre même de la dame, son petit ventre noir et brun.
+
+...J'enfonçai la porte.
+
+La regarder dix secondes et me jurer que je ne l'assassinerais pas,
+c'était tout ce que ma volonté avait pu faire. Et maintenant rien ne me
+retiendrait plus.
+
+Des cris perçants m'accueillirent. J'allai droit à Concha et je lui dis
+d'une voix brève:
+
+«Suis-moi. Ne crains rien. Je ne te ferai pas de mal. Mais viens à
+l'instant, ou prends garde!»
+
+Ah! non! elle ne craignait rien! Elle s'était adossée au mur, et là,
+étendant les bras de chaque côté:
+
+«Pas plus que le Christ ne partit de la croix, _moi_ je ne partirai
+d'ici! cria-t-elle, et tu ne me toucheras pas parce que je te défends
+d'avancer plus loin que la chaise. Laissez-moi, madame. Descendez, vous
+les autres. Je n'ai besoin de personne, je me charge de lui!»
+
+
+
+
+XI
+
+COMMENT TOUT PARAÎT S'EXPLIQUER.
+
+
+On nous laissa. Les Anglais avaient disparu les premiers.
+
+Monsieur, jusqu'à cette heure-là, j'aurais traité de misérable un homme,
+n'importe lequel, dont on m'aurait dit qu'il eût frappé une femme. Et
+pourtant je ne sais par quel ascendant sur moi-même je parvins à me
+contenir en face de celle-ci. Mes doigts s'ouvraient et se refermaient
+comme pour étrangler un cou. Une lutte épuisante se livrait en moi entre
+ma colère et ma volonté.
+
+Ah! c'est bien le signe suprême de la toute-puissance féminine, que
+cette immunité dont nous les cuirassons. Une femme vous insulte à la
+face, elle vous outrage: saluez. Elle vous frappe: protégez-vous, mais
+évitez qu'elle se blesse. Elle vous ruine: laissez-la faire. Elle vous
+trompe: n'en révélez rien, de peur de la compromettre. Elle brise votre
+vie: tuez-vous s'il vous plaît!--Mais que jamais, par votre faute, la
+plus fugitive souffrance ne vienne endolorir la peau de ces êtres exquis
+et féroces pour qui la volupté du mal surpasse presque celle de la
+chair.
+
+Les Orientaux ne les ménagent pas comme nous, eux qui sont les grands
+voluptueux. Ils leur ont coupé les griffes afin que leurs yeux fussent
+plus doux. Ils maîtrisent leur malveillance pour mieux déchaîner leur
+sensualité. Je les admire.
+
+Mais, pour moi, Concha demeurait invulnérable.
+
+Je n'approchai point. Je lui parlais à trois pas. Elle était toujours
+debout le long du mur, les mains croisées derrière le dos, la poitrine
+bombée et les pieds réunis, toute droite sur ses longs bas noirs, comme
+une fleur dans un vase fin.
+
+«Eh bien! commençai-je, qu'as-tu à me dire? Voyons, invente!
+défends-toi! mens encore, tu mens si bien!
+
+--Ah! voilà qui est superbe! s'écria-t-elle. C'est moi qu'il accuse. Il
+entre ici comme un voleur, par la fenêtre, en brisant tout, il me
+menace, il trouble ma danse, il fait partir mes amis...
+
+--Tais-toi!
+
+--... Il va peut-être me faire chasser d'ici, et c'est à moi,
+maintenant, de répondre! c'est moi qui ai fait le mal, n'est-ce pas?
+Cette scène ridicule, c'est moi qui la cherche! Tiens, laisse-moi, tu es
+trop bête!»
+
+Et comme, après sa danse mouvementée, des perles de sueur naissaient en
+mille endroits de sa peau brillante, elle prit dans un buffet une
+serviette-éponge, et se frictionna du ventre à la tête comme si elle
+sortait du bain.
+
+«Ainsi, repris-je, voilà ce que tu faisais dans la maison même où je te
+vois! Et voilà ton métier! voilà la femme que j'aime!
+
+--N'est-ce pas, tu n'en savais rien, innocent?
+
+--Moi?
+
+--Mais non. C'est bien cela. Tous les Espagnols le répètent; on le sait
+à Paris et à Buenos Aires; des enfants de douze ans à Madrid vous disent
+que les femmes dansent toutes nues dans le premier bal de Cadiz. Mais
+toi, tu veux me faire croire qu'on ne t'avait rien dit, toi qui n'es pas
+marié, toi qui as quarante ans!
+
+--J'avais oublié.
+
+--Il avait oublié! Il vient ici depuis deux mois, il me voit monter
+quatre fois par semaine à la petite salle...
+
+--Tais-toi, Concha, tu me fais mal affreusement.
+
+--À ton tour, donc! Je me vengerai, Mateo, de ce que tu m'as fait ce
+soir, car tu agis méchamment, par une jalousie stupide, et je me demande
+de quel droit! Car enfin qui es-tu pour me traiter ainsi? Es-tu mon
+père? non! Es-tu mon mari? non! Es-tu mon amant?
+
+--Oui! je suis ton amant! je le suis!
+
+--Vraiment! tu te contentes de peu!»
+
+Elle éclata de rire.
+
+J'avais pâli de nouveau.
+
+«Concha, mon enfant, dis-moi, parle-moi, tu en as un autre. Si tu es à
+quelqu'un, je te jure que je te quitte. Tu n'as qu'un mot à dire.
+
+--Je suis à moi, et je me garde. Je n'ai rien de plus précieux que moi,
+Mateo. Personne n'est assez riche pour m'acheter à moi-même.
+
+--Mais ces hommes, ces deux hommes qui étaient là tout à l'heure...
+
+--Quoi encore? Est-ce que je les connais?
+
+--C'est bien vrai? Tu ne les connais pas?
+
+--Mais non, je ne les connais pas! Où veux-tu que je les aie vus? Ce
+sont des _Inglès_ qui sont venus avec un guide d'hôtel. Ils partent
+demain pour Tanger. Je ne me suis guère compromise, mon ami.
+
+--Et ici? ici même?
+
+--Voyons, regarde: est-ce une chambre? cherche dans toute la maison: y
+a-t-il un lit? Enfin tu les as vus, Mateo. Ils étaient habillés comme
+des mannequins, le chapeau sur la tête et le menton sur la canne. Tu es
+fou, je te le dis, tu es fou de faire un scandale pareil quand je n'ai
+pas un reproche à recevoir de toi.»
+
+Elle se serait défendue plus mal encore, je crois que je l'aurais
+justifiée. J'avais un tel besoin de pardon! je ne craignais que de la
+voir avouer.
+
+Une dernière question me torturait d'avance.
+
+Je la posai tout tremblant:
+
+«Et le Morenito?... Concha, dis-moi la vérité. Cette fois, je veux
+savoir. Jure-moi que tu ne me cacheras rien, que tu me diras tout s'il y
+a quelque chose. Je t'en supplie, ma petite enfant!
+
+--Le Morenito?... Il était dans mon lit ce matin.»
+
+Je restai un moment sans conscience, puis mes bras se refermèrent sur
+elle, et je l'étreignis, ne sachant moi-même si je voulais l'étouffer,
+ou la ravir à quelqu'un d'imaginaire.
+
+Elle le comprit, et tout en riant, elle s'écria:
+
+«Lâche-moi! lâche-moi, Mateo. Tu es dangereux pour une minute. Tu me
+prendrais de force dans un accès de jalousie. Bien. Maintenant, reste où
+tu es! je vais t'expliquer... Mon pauvre ami, il n'y a pas de quoi
+trembler comme tu le fais, je t'assure.
+
+--Tu crois?
+
+--Le Morenito habite avec ses deux soeurs, Mercedes et la Pipa. Elles
+sont pauvres; pour elles et leur frère, il n'y a qu'un lit, et qui n'est
+pas large. Aussi, depuis qu'il fait si chaud, elles aiment mieux dormir
+moins serrées, après leurs huit heures de danse, et elles envoient le
+petit aux voisines. Cette semaine, maman fait l'Adoration Perpétuelle à
+la paroisse; elle n'est pas là quand je suis au lit; alors Mercedes m'a
+demandé si j'avais une place pour son frère et je lui ai répondu oui. Je
+ne vois pas ce qui peut t'inquiéter.»
+
+Je la regardais sans répondre.
+
+«Oh! reprit-elle, si c'est encore cela, sois tranquille! Je ne lui cède
+pas plus que ses soeurs, tu sais. Crois-m'en sur parole. C'est à peine
+s'il m'embrasse quatre ou cinq fois avant de dormir et puis je lui
+tourne le dos, comme si nous étions mariés.»
+
+Elle tira son bas sur sa cuisse droite et ajouta sans se hâter:
+
+«Comme si j'étais avec toi.»
+
+L'inconscience, la hardiesse ou la rouerie de cette femme, car je ne
+savais à quoi m'en tenir, achevaient d'égarer tous mes sentiments, hors
+celui de la souffrance morale. J'étais encore plus malheureux
+qu'irrésolu; mais malheureux à pleurer.
+
+Je la pris sur mes genoux, très doucement. Elle se laissa faire.
+
+«Mon enfant, lui dis-je, écoute-moi. Je ne peux plus vivre ainsi que je
+fais depuis un an à ton caprice. Il faut que tu me parles en toute
+franchise et peut-être pour la dernière fois. Je souffre abominablement.
+Si tu restes encore un jour dans ce bal et dans cette ville, tu ne me
+reverras plus jamais. Est-ce cela que tu veux, Conchita?»
+
+Elle répondit, et d'un ton si nouveau qu'il me semblait entendre une
+autre femme:
+
+«Don Mateo, vous ne m'avez jamais comprise. Vous avez cru que vous me
+poursuiviez et que je me refusais à vous, quand au contraire c'est moi
+qui vous aime et qui vous veux pour toute ma vie. Souvenez-vous de la
+Fábrica. Est-ce vous qui m'avez abordée? Est-ce vous qui m'avez emmenée?
+Non. C'est moi qui ai couru après vous dans la rue, qui vous ai entraîné
+chez ma mère, et retenu presque de force tant j'avais peur de vous
+perdre. Et le lendemain... vous rappelez-vous aussi? Vous êtes entré.
+J'étais seule. Vous ne m'avez même pas embrassée. Je vous vois encore,
+dans le fauteuil, le dos tourné à la fenêtre... Je me suis jetée sur
+vous, j'ai pris votre tête avec mes mains, votre bouche avec ma bouche
+et,--je ne vous l'avais jamais dit,--mais j'étais toute jeune alors, et
+c'est pendant ce baiser, Mateo, que j'ai senti fondre en moi le plaisir
+pour la première fois de ma vie... J'étais sur vos genoux, comme
+maintenant...»
+
+Je la serrai dans mes bras, brisé d'émotion. Elle m'avait reconquis en
+deux mots. Elle jouait de moi comme elle voulait.
+
+«Je n'ai jamais aimé que vous, poursuivit-elle, depuis cette nuit de
+décembre où je vous ai vu en chemin de fer, comme je venais de quitter
+mon couvent d'Avila. Je vous aimais d'abord parce que vous êtes beau.
+Vous avez des yeux si brillants et si tendres qu'il me semblait que
+toutes les femmes avaient dû en être amoureuses. Si vous saviez combien
+de nuits j'ai pensé à ces yeux-là. Mais ensuite je vous ai aimé surtout
+parce que vous êtes bon. Je n'aurais pas voulu lier ma vie à celle d'un
+homme égoïste et beau, car vous savez que je m'aime trop moi-même pour
+accepter de n'être heureuse qu'à moitié. Je voulais tout le bonheur et
+j'ai vu bien vite que, si je vous le demandais, vous me le donneriez.
+
+--Mais alors, mon coeur, pourquoi ce long silence?
+
+--Parce que je ne me contente pas de ce qui suffit à d'autres femmes.
+Non seulement je veux tout le bonheur, mais je le veux pour toute ma
+vie. Je veux vous épouser, Mateo, pour vous aimer encore quand vous ne
+m'aimerez plus. Oh! ne craignez rien: nous n'irons pas à l'église, ni
+devant l'alcade. Je suis bonne chrétienne, mais Dieu protège les amours
+sincères, et j'irai en paradis avant bien des femmes mariées. Je ne vous
+demanderai pas de m'épouser publiquement parce que je sais que cela ne
+se peut pas... Vous n'appellerez jamais doña Concepcion Perez de Diaz la
+femme qui a dansé nue dans l'horrible bouge où nous sommes, devant tous
+les _Inglès_ qui ont passé là...»
+
+Et elle éclata en larmes.
+
+«Concepcion, mon enfant, disais-je bouleversé, calme-toi. Je t'aime. Je
+ferai ce que tu voudras.
+
+--Non, cria-t-elle avec un sanglot. Non, je ne le veux pas! C'est une
+chose impossible! Je ne veux pas que vous souilliez votre nom par le
+mien. Voyez, maintenant, c'est moi qui n'accepte plus votre générosité.
+Mateo, nous ne serons pas mariés pour le monde, mais vous me traiterez
+comme votre femme et vous me jurerez de me garder toujours. Je ne vous
+demande pas grand-chose: seulement une petite maison à moi quelque part,
+près de vous. Et une dot. La dot que vous donneriez à celle qui vous
+épouserait. En échange, moi je n'ai rien à vous donner, mon âme. Rien
+que mon amour éternel avec ma virginité que je vous ai gardée contre
+tous.»
+
+
+
+
+XII
+
+SCÈNE DERRIÈRE UNE GRILLE FERMÉE.
+
+
+Jamais elle n'avait pris ce ton, si ému et si simple, pour m'adresser la
+parole. Je crus avoir enfin dégagé son âme véritable du masque ironique
+et orgueilleux qui me l'avait celée trop longtemps et une vie nouvelle
+s'ouvrit à ma convalescence morale.
+
+(Connaissez-vous, au musée de Madrid, une singulière toile de Goya, la
+première à gauche en entrant dans la salle du dernier étage? Quatre
+femmes en jupe espagnole, sur une pelouse de jardin, tendent un châle
+par les quatre bouts, et y font sauter en riant un pantin grand comme un
+homme...)
+
+Bref, nous revînmes à Séville.
+
+Elle avait repris sa voix railleuse et son sourire particulier; mais je
+ne me sentais plus inquiet. Un proverbe espagnol nous dit: «La femme,
+comme la chatte, est à qui la soigne.» Je la soignais si bien, et
+j'étais si heureux qu'elle se laissât faire!
+
+J'étais arrivé à me convaincre que son chemin vers moi n'avait jamais
+dévié; qu'elle m'avait réellement abordé la première et séduit peu à
+peu; que ses deux fuites étaient justifiées, non par les misérables
+calculs dont j'avais eu le soupçon, mais par ma faute, ma seule faute et
+l'oubli de mes engagements. Je l'excusais même de sa danse indécente, en
+songeant qu'elle avait alors désespéré de vivre jamais son rêve avec
+moi, et qu'une fille vierge, à Cadiz, ne peut guère gagner son pain sans
+prendre au moins les apparences d'une créature de plaisir.
+
+Enfin, que vous dire? je l'aimais.
+
+Le jour même de notre retour, je choisis pour elle un _palacio_[11]
+dans la calle Lucena, devant la paroisse San Isidorio. C'est un quartier
+silencieux, presque désert en été, mais frais et plein d'ombre. Je la
+voyais heureuse dans cette rue mauve et jaune, non loin de la calle del
+Candilejo, où votre Carmen reçut don José.
+
+Il fallut meubler cette maison. Je voulais faire vite, mais elle avait
+mille caprices. Huit jours interminables passèrent au milieu des
+tapissiers et des emménageurs. C'était pour moi comme une semaine de
+noces. Concha devenait presque tendre, et si elle résistait encore, il
+semblait que ce fût mollement, comme pour ne pas oublier les promesses
+qu'elle s'était faites. Je ne la brusquai point.
+
+Lorsque je crus devoir lui constituer d'avance sa dot de
+maîtresse-épouse, je me souvins de sa réserve le jour où elle m'avait
+demandé ce gage de constance future. Elle ne m'imposait aucun chiffre.
+Je craignis de répondre mal à sa discrétion et je lui remis cent mille
+douros qu'elle accepta d'ailleurs comme une simple piécette.
+
+La fin de la semaine approchait. J'étais excédé d'impatience. Jamais
+fiancé ne souhaita plus ardemment le jour des noces. Désormais je ne
+redoutais plus les coquetteries des temps écoulés: elle était à moi,
+j'avais répondu à son pur désir de vie heureuse et sans reproche.
+L'amour qu'elle n'avait pu me cacher pendant sa dernière nuit de
+danseuse allait s'exprimer librement pour de longues années tranquilles,
+et toute la joie m'attendait dans la blanche maison nuptiale de la calle
+Lucena.
+
+Quelle devait être cette joie, c'est ce que vous allez entendre.
+
+Par un caprice que j'avais trouvé charmant, elle avait voulu entrer la
+première dans sa nouvelle maison enfin prête pour nous deux, et m'y
+recevoir comme un hôte clandestin, toute seule, à l'heure de minuit.
+
+J'arrive: la grille[12] était fermée aux barres.
+
+Je sonne: après quelques minutes, Concha descend, et me sourit. Elle
+portait une jupe toute rose, un petit châle couleur de crème et deux
+grosses fleurs rouges aux cheveux. À la vive clarté de la nuit, je
+voyais chacun de ses traits.
+
+Elle approcha de la grille, toujours souriante et sans hâte:
+
+«Baisez mes mains», me dit-elle.
+
+La grille demeurait fermée.
+
+«À présent, baisez le bas de ma jupe, et le bout de mon pied sous la
+mule.»
+
+Sa voix était comme radieuse.
+
+Elle reprit:
+
+«C'est bien. Maintenant, allez-vous-en.»
+
+Une sueur d'effroi coula sur mes tempes. Il me semblait que je devinais
+tout ce qu'elle allait dire et faire.
+
+«Conchita, ma fille... Tu ris... dis-moi que tu ris.
+
+--Ah! oui, je ris! je vais te le dire, tiens! s'il ne te faut que cela.
+Je ris! je ris! es-tu content? Je ris de tout mon coeur, écoute, écoute
+comme je ris bien! Ha! ha! je ris comme personne n'a ri depuis que le
+rire est sur les bouches! Je me pâme, j'étouffe, j'éclate de rire! on ne
+m'a jamais vue si gaie; je ris comme si j'étais grise. Regarde-moi bien,
+Mateo, regarde comme je suis contente!»
+
+Elle leva ses deux bras et fit claquer ses doigts dans un geste de
+danse.
+
+«Libre! je suis libre de toi! Libre pour toute ma vie! maîtresse de mon
+corps et de mon sang! oh! n'essaye pas d'entrer, la grille est trop
+solide! Mais reste encore un peu, je ne serais pas heureuse si je ne
+t'avais pas dit tout ce que j'ai sur le coeur.»
+
+Elle avança encore, et me parla de tout près, la tête entre les ongles,
+avec un accent de férocité.
+
+«Mateo, j'ai _l'horreur_ de toi. Je ne trouverai jamais assez de mots
+pour te dire combien je te hais. Tu serais couvert d'ulcères, d'ordure
+et de vermine que je n'aurais pas plus de répulsion quand ta peau
+approche de ma peau. Si Dieu le veut, c'est fini maintenant. Depuis
+quatorze mois, je me sauve d'où tu es, et toujours tu me reprends et
+toujours tes mains me touchent, tes bras m'étreignent, ta bouche me
+cherche. _¡Qué asco!_ La nuit, je crachais dans la ruelle après chacun
+de tes baisers. Tu ne sauras jamais ce que je sentais dans ma chair,
+quand tu entrais dans mon lit! Oh! comme je t'ai bien détesté! comme
+j'ai prié Dieu contre toi! J'ai communié sept fois depuis le dernier
+hiver pour que tu meures le lendemain du jour où je t'aurais ruiné.
+Qu'il en soit comme Dieu voudra! je ne m'en soucie plus, je suis libre!
+Va-t'en, Mateo. J'ai tout dit.»
+
+Je restais immobile comme une pierre. Elle me répéta:
+
+«Va-t'en! Tu n'as pas compris?»
+
+Puis, comme je ne pouvais ni parler ni partir, la langue sèche et les
+jambes glacées, elle se rejeta vers l'escalier, et une sorte de furie
+flamba dans ses yeux.
+
+«Tu ne veux pas t'en aller! cria-t-elle. Tu ne veux pas t'en aller? Eh
+bien! tu vas voir!»
+
+Et, dans un appel de triomphe, elle cria:
+
+«Morenito!»
+
+Mes deux bras tremblaient si fort que je secouais les barres de la
+grille où s'étaient crispés mes poings.
+
+Il était là. Je le vis descendre.
+
+Elle jeta son châle en arrière et lui ouvrit ses deux bras nus.
+
+«Le voilà, mon amant! Regarde comme il est joli! Et comme il est jeune,
+Mateo! Regarde-moi bien: je l'adore!... Mon petit coeur, donne-moi ta
+bouche!... Encore une fois... Encore une fois... Plus longtemps...
+Qu'elle est douce, ma vie!... Oh! que je me sens amoureuse!...»
+
+Elle lui disait encore beaucoup d'autres choses...
+
+Enfin... comme si elle jugeait que ma torture n'était pas au comble...
+elle... j'ose à peine vous le dire, monsieur... elle s'est unie à lui...
+là... sous mes yeux... à mes pieds... J'ai encore dans les oreilles,
+comme un bourdonnement d'agonie, les râles de joie qui firent trembler
+sa bouche pendant que la mienne étouffait,--et aussi l'accent de sa
+voix, quand elle me jeta cette dernière phrase en remontant avec son
+amant:
+
+«La guitare est à moi, j'en joue à qui me plaît!»
+
+
+
+
+XIII
+
+COMMENT MATEO REÇUT UNE VISITE, ET CE QUI S'ENSUIVIT.
+
+
+Si je ne me suis pas tué en rentrant chez moi, c'est sans doute parce
+que au-dessus de mon existence déchirée une colère plus énergique me
+soutint et me conseilla. Incapable de dormir, je ne me couchai même
+point. Le jour me trouva debout et marchant, dans la pièce où nous
+sommes, des fenêtres à la porte. En passant devant une glace, je vis
+sans étonnement que j'étais devenu gris.
+
+Au matin, on me servit un premier déjeuner quelconque sur une table du
+jardin. J'étais là depuis dix minutes, sans faim, sans souffrance, sans
+pensée, quand je vis venir à moi du fond d'une allée, presque du fond
+d'un rêve, Concha.
+
+Oh! ne soyez pas surpris. Rien n'est imprévu quand on parle d'elle.
+Chacune de ses actions est toujours, à coup sûr, stupéfiante et
+scélérate. Tandis qu'elle approchait de moi, je me demandais
+anxieusement quelle convoitise la poussait, du désir de contempler une
+fois encore son triomphe, ou du sentiment qu'elle pourrait peut-être,
+par une manoeuvre aventureuse, achever à son profit ma ruine matérielle.
+L'une et l'autre explication étaient également vraisemblables.
+
+Elle se pencha de côté pour passer sous une branche, ferma son ombrelle
+et son éventail, puis s'assit en face de moi, la main droite posée sur
+ma table.
+
+Je me souviens qu'il y avait derrière elle un massif et qu'une bêche
+luisante et mince y était plantée dans la terre. Pendant le long silence
+qui suivit, une tentation m'obséda de prendre cette bêche à la main, et
+de la trancher en deux, là, comme un ver rouge...
+
+«J'étais venue, me dit-elle enfin, savoir comment tu étais mort. Je
+croyais que tu m'aimais davantage et que tu te serais tué dans la nuit.»
+
+Puis elle versa le chocolat dans ma tasse vide et y trempa ses lèvres
+mobiles en ajoutant comme pour elle-même:
+
+«Pas assez cuit. C'est bien mauvais.»
+
+Quand elle eut achevé, elle se leva, ouvrit son ombrelle, et me dit:
+
+«Rentrons. Je te réserve une surprise.»
+
+Et je pensai:
+
+«Moi aussi.»
+
+Mais je n'ouvris pas la bouche.
+
+Nous montâmes l'escalier de la véranda. Elle courait en avant et
+chantait un air de zarzuela connue avec une lenteur qui voulait sans
+doute m'en faire mieux sentir l'allusion:
+
+ _«¡Y si á mi no me diese la gana_
+ _De qué fuéras del brazo con él?_
+ _--¡Pués iria con él de verbena_
+ _Y à los toros de Carabanchel!»_
+
+
+De son propre mouvement elle entra dans une pièce... Monsieur, ce n'est
+pas moi qui l'ai poussée là... ce qui est arrivé ensuite, ce n'est pas
+moi qui l'ai voulu... Notre destinée était ainsi faite... Il fallait que
+tout arrivât.
+
+La pièce où elle entra, je vous la montrerai tout à l'heure, c'est une
+petite salle toute tendue de tapis, sourde et sombre comme une tombe,
+sans autres meubles que des divans. J'y allais fumer autrefois.
+Maintenant, elle est abandonnée.
+
+J'y pénétrai derrière elle; je fermai la porte à clef sans qu'elle
+entendît la serrure; puis un flux de sang me monta aux yeux, une colère
+amassée jour à jour depuis plus de quatorze mois, et, me retournant vers
+sa face, je l'assommai d'un soufflet.
+
+C'était la première fois que je frappais une femme. J'en restais aussi
+tremblant qu'elle, qui s'était rejetée en arrière, l'air hébété,
+claquant des dents.
+
+«Toi... toi... Mateo... tu me fais cela...» Et au milieu d'injures
+violentes, elle cria:
+
+«Sois tranquille! tu ne me toucheras pas deux fois!»
+
+Elle fouillait dans sa jarretière où tant de femmes cachent une petite
+arme, quand je lui broyai la main et jetai le couteau sur un dais qui
+touchait presque au plafond.
+
+Puis je la fis tomber à genoux en tenant ses deux poignets dans ma seule
+main gauche.
+
+«Concha, lui dis-je, tu n'entendras de moi ni insultes, ni reproches.
+Écoute bien: tu m'as fait souffrir au-delà de toute force humaine. Tu as
+inventé des tortures morales pour les essayer sur le seul homme qui
+t'ait passionnément aimée. Je te déclare ici que je vais te posséder par
+la force, et non pas une fois, m'entends-tu? mais autant de fois qu'il
+me plaira de te saisir avant la nuit.
+
+--Jamais! jamais je ne serai à toi! cria-t-elle. Tu me fais horreur: je
+te l'ai dit. Je te hais comme la mort! Je te hais plus qu'elle!
+Assassine-moi donc! tu ne m'auras pas avant!»
+
+C'est alors que je commençai à la frapper en silence... J'étais vraiment
+devenu fou... je ne sais plus bien ce qui s'est passé... mes yeux voyaient
+mal... ma tête ne pensait plus... Je me souviens seulement que je la
+frappais avec la régularité d'un paysan qui bat au fléau,--et toujours
+sur les mêmes points: le sommet de la tête et l'épaule gauche... Je n'ai
+jamais entendu d'aussi horribles cris...
+
+Cela dura peut-être un quart d'heure. Elle n'avait pas dit une parole,
+ni pour demander grâce ni pour s'abandonner. Je m'arrêtai quand mon
+poing fut devenu trop douloureux, puis je lui lâchai les deux mains.
+Elle se laissa tomber de côté, les bras étendus devant elle, la tête en
+arrière, les cheveux défaits, et ses cris se transformèrent brusquement
+en sanglots. Elle pleurait comme une petite fille, toujours du même ton,
+aussi longtemps qu'elle pouvait sans reprendre haleine. Par moments, je
+croyais qu'elle étouffait. Je vois encore le mouvement qu'elle faisait
+sans cesse avec son épaule meurtrie, et ses mains dans ses cheveux
+retirer les épingles...
+
+Alors j'eus tellement pitié d'elle et honte de moi, que j'oubliai
+presque, pour un temps, la scène atroce de la veille...
+
+Concha s'était relevée un peu: elle se tenait encore à genoux, les mains
+près des joues, les yeux levés à moi... Il semblait qu'il n'y avait plus
+l'ombre d'un reproche dans ces yeux-là, mais... je ne sais comment
+m'exprimer... une sorte d'adoration... D'abord ses lèvres tremblaient si
+fort qu'elle ne pouvait pas articuler... Puis je distinguai faiblement:
+
+«Oh! Mateo! comme tu m'aimes!»
+
+Elle se rapprocha, toujours sur les genoux, et murmura:
+
+«Pardon, Mateo! Pardon! je t'aime aussi...»
+
+Pour la première fois, elle était sincère. Mais moi, je ne la croyais
+plus. Elle poursuivit:
+
+«Que tu m'as bien battue, mon coeur! Que c'était doux! Que c'était
+bon!... Pardon pour tout ce que je t'ai fait! J'étais folle... Je ne
+savais pas... Tu as donc bien souffert pour moi?... Pardon! Pardon!
+Pardon, Mateo!»
+
+Et elle me dit encore, de la même voix douce:
+
+«Tu ne me prendras pas de force. Je t'attends dans mes bras. Aide-moi à
+me lever... Je t'ai dit que je te réservais une surprise? Eh bien, tu le
+verras tout à l'heure, tu le verras: je suis toujours vierge. La scène
+d'hier n'était qu'une comédie, pour te faire mal... car je puis te le
+dire, maintenant: je ne t'aimais guère, jusqu'aujourd'hui. Mais j'étais
+bien trop orgueilleuse pour prendre un Morenito... Je suis à toi, Mateo.
+Je serai ta femme ce matin si Dieu veut. Essaye d'oublier le passé et de
+comprendre ma pauvre petite âme. Moi, je m'y perds. Je crois que je
+m'éveille. Je te vois comme je ne t'ai jamais vu. Viens à moi.»
+
+Et en effet, monsieur, elle était vierge.
+
+
+
+
+XIV
+
+OÙ CONCHA CHANGE DE VIE, MAIS NON DE CARACTÈRE.
+
+
+Ceci ferait une fin de roman, et tout serait bien qui finirait par une
+telle conclusion. Hélas! que ne puis-je m'arrêter là! Vous le saurez
+peut-être un jour: jamais un malheur ne s'efface au cours d'une
+existence humaine; jamais une plaie n'est guérie; jamais la main
+féminine qui sema l'angoisse et les larmes ne saura cultiver la joie
+dans le même champ déchiré.
+
+Huit jours après ce matin-là (je dis huit jours; cela n'a pas été long),
+Concha rentra, un dimanche soir, quelques minutes avant le dîner, en me
+disant:
+
+«Devine qui j'ai vu? Quelqu'un que j'aime bien... Cherche un peu... J'ai
+été contente.»
+
+Je me taisais.
+
+«J'ai vu le Morenito, reprit-elle. Il passait dans Las Sierpes, devant
+le magasin Gasquet. Nous sommes allés ensemble à la Cerveceria. Tu sais,
+je t'ai dit du mal de lui; mais je n'ai pas dit tout ce que je pense. Il
+est joli, mon petit ami de Cadiz. Voyons, tu l'as vu, tu le sais bien.
+Il a des yeux brillants avec de longs cils; moi j'adore les longs cils,
+cela fait le regard si profond! Et puis, il n'a pas de moustaches, sa
+bouche est bien faite, ses dents blanches... Toutes les femmes se
+passent la langue sur les lèvres quand elles le voient si gentil.
+
+--Tu plaisantes, Conchita... ce n'est pas possible... Tu n'as vu
+personne, dis-le-moi?
+
+--Ah! tu ne me crois pas? Comme il te plaira... Alors je ne te dirai
+jamais ce qui s'est passé ensuite.
+
+--Dis-le-moi immédiatement! m'écriai-je en lui saisissant le bras.
+
+--Oh! ne t'emporte pas! je vais te le dire! Pourquoi me cacherais-je?
+C'est mon plaisir, je le prends. Nous sommes allés ensemble en dehors de
+la ville, _por un caminito muy clarito, muy clarito, muy clarito,_ à la
+Cruz del Campo. Faut-il continuer? Nous avons visité toute la maison
+pour choisir le cabinet où nous aurions le meilleur divan...»
+
+Et comme je me dressais, elle acheva, derrière ses deux mains
+protectrices:
+
+«Va, c'est bien naturel. Il a la peau si douce, et il est tellement plus
+joli que toi!»
+
+Que voulez-vous? je la frappai encore. Et brutalement, d'une main dure,
+de façon à me révolter moi-même. Elle cria, elle sanglota, elle se
+prosterna dans un coin, la tête sur les genoux, les mains tordues.
+
+Et puis, dès qu'elle put parler, elle me dit, la voix pleine de larmes:
+
+«Mon coeur, ce n'était pas vrai... Je suis allée aux toros... J'y ai
+passé la journée... mon billet est dans ma poche... prends-le... J'étais
+seule avec ton ami G... et sa femme. Ils m'ont parlé, ils pourront te le
+dire... J'ai vu tuer les six taureaux, et je n'ai pas quitté ma place et
+je suis revenue directement.
+
+--Mais alors, pourquoi m'as-tu dit?...
+
+--Pour que tu me battes, Mateo. Quand je sens ta force, je t'aime, je
+t'aime; tu ne peux pas savoir comme je suis heureuse de pleurer à cause
+de toi. Viens, maintenant. Guéris-moi bien vite.»
+
+Et il en fut ainsi, monsieur, jusqu'à la fin. Quand elle se fut
+convaincue que ses fausses confessions ne m'abusaient plus, et que
+j'avais toutes les raisons de croire à sa fidélité, elle inventa de
+nouveaux prétextes pour exciter en moi des colères quotidiennes. Et le
+soir, dans la circonstance où toutes les femmes répètent: «Tu m'aimeras
+longtemps», j'entendais, moi, ces phrases stupéfiantes (mais réelles: je
+n'invente rien): «Mateo, tu me battras encore? Promets-le moi: tu me
+battras bien! Tu me tueras! Dis-moi que tu me tueras!»
+
+Ne croyez pas, cependant, que cette singulière prédilection fût la base
+de son caractère. Non; si elle avait le besoin du châtiment, elle avait
+aussi la passion de la faute. Elle faisait mal, non pour le plaisir de
+pécher, mais pour la joie de faire mal à quelqu'un. Son rôle dans la vie
+se bornait là: semer la souffrance et la regarder croître.
+
+Ce furent d'abord des jalousies dont vous ne pouvez avoir idée. Sur mes
+amis et sur toutes les personnes qui composaient mon entourage, elle
+répandit des bruits tels, et au besoin se montra directement si
+insultante que je rompis avec tous et restai seul. L'aspect d'une femme,
+quelle qu'elle fût, suffisait à la mettre en fureur. Elle renvoya toutes
+mes domestiques, depuis la fille de basse-cour jusqu'à la cuisinière,
+quoiqu'elle sût parfaitement que je ne leur parlais même pas. Puis elle
+chassa de la même façon celles qu'elle avait choisies elle-même. Je fus
+contraint de changer tous mes fournisseurs, parce que la femme du
+coiffeur était blonde, parce que la fille du libraire était brune, et
+parce que la marchande de cigares me demandait de mes nouvelles quand
+j'entrais dans sa boutique. Je renonçai en peu de temps à me montrer au
+théâtre: en effet, si je regardais la salle, c'était pour me repaître de
+la beauté d'une femme, et si je regardais la scène, c'était une preuve
+décisive que je devenais amoureux d'une actrice. Pour les mêmes raisons,
+je cessai de me promener avec elle en public: le moindre salut devenait
+à ses yeux une sorte de déclaration. Je ne pouvais ni feuilleter des
+gravures, ni lire un roman, ni regarder une Vierge, sous peine d'être
+accusé de tendresse à l'égard du modèle, de l'héroïne ou de la Madone.
+Je cédais toujours, je l'aimais tant! Mais après quelles luttes
+fastidieuses!
+
+En même temps que sa jalousie s'exerçait ainsi contre moi, elle tentait
+d'entretenir la mienne, par des moyens qui, de factices qu'ils étaient
+en premier lieu, devinrent plus tard véritables.
+
+Elle me trompa. Au soin qu'elle prenait de m'en avertir chaque fois, je
+reconnus qu'elle cherchait moins sa propre émotion que la mienne; mais
+enfin, même moralement, ce n'était guère une excuse valable, et en tout
+cas, lorsqu'elle revenait de ces aventures particulières, je n'étais pas
+en état de faire leur apologie, vous le comprendrez sans peine.
+
+Bientôt, il ne lui suffit plus de me rapporter les preuves de ses
+infidélités. Elle voulut renouveler la scène de la grille, et cette fois
+sans aucune feinte. Oui! Elle machina, contre elle-même, une surprise en
+flagrant délit!
+
+Ce fut un matin. Je m'éveillai tard: je ne la vis pas à mon côté. Une
+lettre était sur la table et me disait en quelques lignes:
+
+_«Mateo qui ne m'aimes plus! Je me suis levée pendant ton sommeil et
+j'ai été retrouver mon amant, hôtel X..., chambre 6; tu peux me tuer là si
+tu veux, la serrure restera ouverte. Je prolongerai ma nuit d'amour
+jusqu'à la fin de la matinée. Viens donc! j'aurai peut-être la chance
+que tu me voies pendant une étreinte,_
+
+_«Je t'adore._
+
+«CONCHA.»
+
+
+J'y allai. Quelle heure que celle-là, mon Dieu! Un duel suivit. Ce fut
+un scandale public. On a pu vous en parler...
+
+Et quand je pense que tout ceci était «pour m'attacher»! Jusqu'où
+l'imagination des femmes peut-elle les aveugler sur l'amour viril!
+
+Ce que je vis dans cette chambre d'hôtel survécut désormais comme un
+voile entre Concha et moi. Au lieu de fouetter mon désir comme elle
+l'avait espéré, ce souvenir se trouva répandre sur tout son corps
+quelque chose d'odieux et d'ineffaçable dont elle resta imprégnée. Je la
+repris pourtant; mais mon amour pour elle était à jamais blessé. Nos
+querelles devinrent plus fréquentes, plus âpres, plus brutales aussi.
+Elle s'accrochait à ma vie avec une sorte de fureur. C'était pur égoïsme
+et passion personnelle. Son âme foncièrement mauvaise ne soupçonnait
+même pas qu'on pût aimer autrement. À tout prix, par tous les moyens,
+elle me voulait enfermé dans la ceinture de ses bras. Je m'échappai
+enfin.
+
+Cela se fit un jour, tout à coup, après une scène entre mille,
+simplement parce que c'était inévitable.
+
+Une petite gitane, marchande de corbeilles, avait monté l'escalier du
+jardin pour m'offrir ses pauvres ouvrages de joncs tressés et de
+feuilles de roseaux. J'allais lui faire une charité, quand je vis Concha
+s'élancer vers elle et lui dire avec cent injures qu'elle était déjà
+venue le mois précédent, qu'elle prétendait sans doute m'offrir bien
+autre chose que ses corbeilles, ajoutant qu'on voyait bien à ses yeux
+son véritable métier, que si elle marchait pieds nus c'était pour
+montrer ses jambes, et qu'il fallait être sans pudeur pour aller ainsi
+de porte en porte avec un jupon déchiré à la chasse des amoureux. Tout
+cela, semé d'outrages que je ne vous répète pas, et dit de la voix la
+plus rogue. Puis elle lui arracha toute sa marchandise, la brisa, la
+piétina... Je vous laisse à deviner les sanglots et les tremblements de
+la malheureuse petite. Naturellement je la dédommageai. D'où bataille.
+
+La scène de ce jour-là ne fut ni plus violente ni plus fastidieuse que
+les autres; pourtant elle fut définitive: je ne sais pas encore
+pourquoi. «Tu me quittes pour une bohémienne!--Mais non. Je te quitte
+pour la paix.»
+
+Trois jours après, j'étais à Tanger. Elle me rejoignit. Je partis en
+caravane dans l'intérieur, où elle ne pouvait me suivre, et je restai
+plusieurs mois sans nouvelles d'Espagne.
+
+Quand je revis Tanger, quatorze lettres d'elle m'attendaient à la poste.
+Je pris un paquebot qui me conduisit en Italie. Huit autres lettres me
+parvinrent encore. Puis ce fut le silence.
+
+Je ne rentrai à Séville qu'après un an de voyages. Elle était mariée
+depuis quinze jours à un jeune fou, d'ailleurs bien né, qu'elle a fait
+envoyer en Bolivie avec une hâte significative. Dans sa dernière lettre,
+elle me disait: «Je serai à toi seul, ou alors à qui voudra.» J'imagine
+qu'elle est en train de tenir sa seconde promesse.
+
+J'ai tout dit, monsieur. Vous connaissez maintenant Concepcion Perez.
+
+Pour moi, j'ai eu la vie brisée pour l'avoir trouvée sur ma route. Je
+n'attends plus rien d'elle, que l'oubli; mais une expérience si durement
+acquise peut et doit se transmettre en cas de danger. Ne soyez pas
+surpris si j'ai tenu à coeur de vous parler ainsi. Le carnaval est mort
+hier; la vie réelle recommence; j'ai soulevé un instant pour vous le
+masque d'une femme inconnue.
+
+«Je vous remercie», dit gravement André, en lui serrant les deux mains.
+
+
+
+
+XV
+
+QUI EST L'ÉPILOGUE ET AUSSI LA MORALITÉ DE CETTE HISTOIRE.
+
+
+André revint à pied vers la ville. Il était sept heures du soir. La
+métamorphose de la terre s'achevait insensiblement par un clair de lune
+enchanté.
+
+Pour ne pas revenir par le même chemin--ou pour toute autre raison,--il
+prit la route d'Empalme après un long détour à travers la campagne.
+
+Le vent du sud l'enivrait d'une chaleur intarissable qui, à cette heure
+déjà nocturne, était encore plus voluptueuse.
+
+Et comme il s'arrêtait, les yeux presque fermés, pour jouir de cette
+sensation nouvelle avec frisson, une voiture le croisa, et s'arrêta
+brusquement. Il s'avança; on lui parlait.
+
+«Je suis un peu en retard, murmurait une voix. Mais vous êtes gentil,
+vous m'avez attendue. Bel inconnu qui m'attirez, devrais-je me confier à
+vous sur cette route déserte et sombre? Ah! Seigneur, vous le voyez
+bien: je n'ai guère envie de mourir, ce soir!»
+
+André jeta sur elle un regard qui voyait toute une destinée; puis,
+devenu soudain très pâle, il prit la place vide auprès d'elle. La
+voiture roula en pleine campagne jusqu'à une petite maison verte à
+l'ombre de trois oliviers. On détela les chevaux. Ils dormirent. Le
+lendemain, vers trois heures, ils reprirent le harnais. La voiture
+repartit pour Séville et s'arrêta, 22, plaza del Triunfo.
+
+Concha en descendit la première. André suivait. Ils entrèrent ensemble.
+
+«Rosalia! dit-elle à une femme de chambre. Fais mes malles, vite! Je
+vais à Paris.
+
+--Madame, il est venu ce matin un monsieur qui a demandé Madame, et qui
+a beaucoup insisté pour entrer. Je ne le connais pas, mais il a dit que
+Madame le connaît depuis longtemps et qu'il serait bien heureux si
+Madame daignait le recevoir.
+
+--A-t-il laissé une carte?
+
+--Non, Madame.»
+
+Mais en même temps, un domestique se présentait, portant une lettre, et
+André sut plus tard que la lettre était celle-ci:
+
+_«Ma Conchita, je te pardonne. Je ne puis vivre où tu n'es pas. Reviens.
+C'est moi, maintenant, qui t'en supplie à genoux._
+
+_«Je baise tes pieds nus._
+
+«MATEO.»
+
+
+_Séville,_ 1896.
+
+_Naples,_ 1898.
+
+ * * * * *
+
+
+NOTES:
+
+[1] Prononcer: Conntcha, Conntchita, etc.
+
+[2] _Novio_, et le féminin _novia_, correspondent exactement à ce que
+les ouvriers français appellent une _connaissance_. C'est un mot délicat
+en ceci qu'il ne préjuge rien et qu'il désigne à volonté l'amitié,
+l'amour ou le plus simple concubinage.
+
+[3] Gendarme espagnol.
+
+[4] La manufacture de tabacs de Séville.
+
+[5] Un sou.
+
+[6] Cinq sous.
+
+[7]
+
+ «Quelqu'un nous écoute?--Non.
+ --Tu veux que je te dise?--Dis.
+ --Tu as un autre amant?--Non.
+ --Tu veux que je le sois?--Oui.»
+
+
+
+[8] _Mozita_ est un mot plus familier que _Virgen_, et que les jeunes
+filles emploient plus librement pour exprimer qu'elles sont restées
+pures. Le mot français qui traduit la même nuance est aujourd'hui
+déconsidéré.
+
+[9] «Le petit brun.»
+
+[10] Le mot _Inglès_ (Anglais) désigne tous les étrangers, en Espagne.
+
+[11] Hôtel privé.
+
+[12] Les maisons espagnoles sont fermées par une grille à travers
+laquelle on voit, au-delà d'un large passage, le patio, cour intérieure
+d'une architecture très ornée, avec une fontaine et des plantes vertes.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La femme et le pantin, by Pierre Louÿs
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME ET LE PANTIN ***
+
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+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
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+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
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+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+
+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of La femme et le pantin, by Pierre Louÿs
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+
+
+Title: La femme et le pantin
+ roman espagnol
+
+Author: Pierre Louÿs
+
+Release Date: October 10, 2008 [EBook #26868]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME ET LE PANTIN ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and http://www.ebooksgratuits.com/
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<hr class="full" />
+
+<h1 class="top15">Pierre Louÿs</h1>
+
+<h1>LA FEMME ET LE PANTIN</h1>
+
+<p class="c">&mdash;ROMAN ESPAGNOL&mdash;</p>
+
+<p class="c">(1898)</p>
+
+<h3>Table des matières</h3>
+
+<table summary="toc" cellspacing="0" cellpadding="4"
+style="font-weight:600;">
+<tr><td align="right"><a href="#I">I</a></td><td>Comment un mot écrit sur une coquille d&#8217;&#339;uf tint lieu de deux billets tour à tour.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#II">II</a></td><td>Où le lecteur apprend les diminutifs de «Concepcion», prénom espagnol.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#III">III</a></td><td>Comment, et pour quelles raisons, André ne se rendit pas au rendez-vous de Concha Perez.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#IV">IV</a></td><td>Apparition d&#8217;une petite moricaude dans un paysage polaire.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#V">V</a></td><td>Où la même personne reparaît dans un décor plus connu.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#VI">VI</a></td><td>Où Conchita se manifeste, se réserve et disparaît.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#VII">VII</a></td><td>Qui se termine en cul-de-lampe par une chevelure noire.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#VIII">VIII</a></td><td>Où le lecteur commence à comprendre qui est le pantin de cette histoire.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#IX">IX</a></td><td>Où Concha Perez subit sa troisième métamorphose.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#X">X</a></td><td>Où Mateo se trouve assister à un spectacle inattendu.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XI">XI</a></td><td>Comment tout paraît s&#8217;expliquer.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XII">XII</a></td><td>Scène derrière une grille fermée.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XIII">XIII</a></td><td>Comment Mateo reçut une visite, et ce qui s&#8217;ensuivit.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XIV">XIV</a></td><td>Où Concha change de vie, mais non de caractère.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XV">XV</a></td><td>Qui est l&#8217;épilogue et aussi la moralité de cette histoire.</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#NOTES">
+<span style="font-size:125%;">*</span></a></td><td>Notes</td></tr>
+</table>
+
+<hr />
+
+<div class="blok">
+<p class="c">À<br />
+André Lebey<br /></p>
+
+<p class="r"><i>Son ami</i><br />
+<br />
+P. L.<br />
+</p>
+</div>
+
+<hr />
+<p class="r">
+<i>Siempre me va V. diciendo</i><br />
+<i>Que se muere V. por mi:</i><br />
+<i>Muérase V. y lo veremos</i><br />
+<i>Y despues diré que si.</i><br />
+</p>
+
+<hr />
+
+
+<h3><a name="I" id="I"></a>I</h3>
+
+<p class="head">Comment un mot écrit sur une coquille d&#8217;&#339;uf tint lieu de deux billets
+tour à tour.</p>
+
+<p>Le carnaval d&#8217;Espagne ne se termine pas, comme le nôtre, à huit heures
+du matin le mercredi des Cendres. Sur la gaieté merveilleuse de Séville,
+le <i>memento quia pulvis es</i> ne répand que pour quatre jours son odeur de
+sépulture: et le premier dimanche de carême, tout le carnaval
+ressuscite.</p>
+
+<p>C&#8217;est le <i>Domingo de Piñatas</i>, le dimanche des Marmites, la Grande Fête.
+Toute la ville populaire a changé de costume et l&#8217;on voit courir par les
+rues des loques rouges, bleues, vertes, jaunes ou roses qui ont été des
+moustiquaires, des rideaux ou des jupons de femmes et qui flottent au
+soleil sur les petits corps bruns d&#8217;une marmaille hurlante et
+multicolore. Les enfants se groupent de toutes parts en bataillons
+tumultueux qui brandissent une chiffe au bout d&#8217;un bâton et conquièrent
+à grands cris les ruelles sous l&#8217;incognito d&#8217;un loup de toile, d&#8217;où la
+joie des yeux s&#8217;échappe par deux trous: <i>«¡Anda! ¡Hombre! que no me
+conoce!»</i> crient-ils, et la foule des grandes personnes s&#8217;écarte devant
+cette terrible invasion masquée.</p>
+
+<p>Aux fenêtres, aux miradores, se pressent d&#8217;innombrables têtes brunes.
+Toutes les jeunes filles de la contrée sont venues ce jour-là dans
+Séville, et elles penchent sous la lumière leurs têtes chargées de
+cheveux pesants. Les papelillos tombent comme la neige. L&#8217;ombre des
+éventails teinte de bleu pâle les petites joues poudrerizées. Des cris,
+des appels, des rires bourdonnent ou glapissent dans les rues étroites.
+Quelques milliers d&#8217;habitants font, ce jour de carnaval, plus de bruit
+que Paris tout entier.</p>
+
+<p class="tb">Or, le 23 février 1896, dimanche de Piñatas, André Stévenol voyait
+approcher la fin du carnaval de Séville avec un léger sentiment de
+dépit, car cette semaine essentiellement amoureuse ne lui avait procuré
+aucune aventure nouvelle. Quelques séjours en Espagne lui avaient appris
+cependant avec quelle promptitude et quelle franchise de c&#339;ur les n&#339;uds
+se forment et se dénouent sur cette terre encore primitive, et il
+s&#8217;attristait que le hasard et l&#8217;occasion lui eussent été défavorables.</p>
+
+<p>Tout au plus, une jeune fille avec laquelle il avait engagé une longue
+bataille de serpentins entre la rue et la fenêtre, était-elle descendue
+en courant, après lui avoir fait signe, pour lui remettre un petit
+bouquet rouge, avec un <i>«Muchísima&#8217; grasia&#8217;, cavayero»,</i> jargonné à
+l&#8217;andalouse. Mais elle était remontée si vite, et d&#8217;ailleurs, vue de
+plus près, elle l&#8217;avait tellement désillusionné, qu&#8217;André s&#8217;était borné
+à mettre le bouquet à sa boutonnière sans mettre la femme dans sa
+mémoire. Et la journée lui en parut plus vide encore.</p>
+
+<p class="tb">Quatre heures sonnèrent à vingt horloges. Il quitta las Sierpes, passa
+entre la Giralda et l&#8217;antique Alcazar, et par la calle Rodrigo il gagna
+les Delicias, Champs-Élysées d&#8217;arbres ombreux le long de l&#8217;immense
+Guadalquivir peuplé de vaisseaux.</p>
+
+<p>C&#8217;était là que se déroulait le carnaval élégant.</p>
+
+<p>À Séville, la classe aisée n&#8217;est pas toujours assez riche pour faire
+trois repas par jour; mais elle aimerait mieux jeûner que se priver du
+luxe extérieur qui pour elle consiste uniquement en la possession d&#8217;un
+landau et de deux chevaux irréprochables. Cette petite ville de province
+compte quinze cents voitures de maître, de forme démodée souvent, mais
+rajeunies par la beauté des bêtes, et d&#8217;ailleurs occupées par des
+figures de si noble race, qu&#8217;on ne songe point à se moquer du cadre.</p>
+
+<p>André Stévenol parvint à grand-peine à se frayer un chemin dans la foule
+qui bordait des deux côtés la vaste avenue poussiéreuse. Le cri des
+enfants vendeurs dominait tout: <i>«¡Huevo&#8217;! Huevo&#8217;!»</i> C&#8217;était la
+bataille des &#339;ufs.</p>
+
+<p><i>«¡Huevo&#8217;! ¿Quien quiere huevo&#8217;?! A do&#8217; perra&#8217; gorda&#8217; la docena!»</i></p>
+
+<p>Dans des corbeilles d&#8217;osier jaunes, s&#8217;entassaient des centaines de
+coquilles d&#8217;&#339;ufs, vidées, puis remplies de papelillos et recollées par
+une bande fragile. Cela se lançait à tour de bras, comme des balles de
+lycéens, au hasard des visages qui passaient dans les lentes voitures;
+et, debout sur les banquettes bleues, les caballeros et les señoras
+ripostaient sur la foule compacte en s&#8217;abritant comme ils pouvaient sous
+de petits éventails plissés.</p>
+
+<p>Dès le début, André fit emplir ses poches de ces projectiles
+inoffensifs, et se battit avec entrain.</p>
+
+<p>C&#8217;était un réel combat, car les &#339;ufs, sans jamais blesser, frappaient
+toutefois avec force avant d&#8217;éclater en neige de couleur, et André se
+surprit à lancer les siens d&#8217;un bras un peu plus vif qu&#8217;il n&#8217;était
+nécessaire. Une fois même, il brisa en deux un éventail d&#8217;écaille
+fragile. Mais aussi qu&#8217;il était déplacé de paraître à une telle mêlée
+avec un éventail de bal! Il continua sans s&#8217;émouvoir.</p>
+
+<p>Les voitures passaient, voitures de femmes, voitures d&#8217;amants, de
+familles, d&#8217;enfants ou d&#8217;amis. André regardait cette multitude heureuse
+défiler dans un bruissement de rires sous le premier soleil de
+printemps. À plusieurs reprises il avait arrêté ses yeux sur d&#8217;autres
+yeux, admirables. Les jeunes filles de Séville ne baissent pas les
+paupières et elles acceptent l&#8217;hommage des regards qu&#8217;elles retiennent
+longtemps. Comme le jeu durait déjà depuis une heure, André pensa qu&#8217;il
+pouvait se retirer, et d&#8217;une main hésitante il tournait dans sa poche le
+dernier &#339;uf qui lui restât, quand il vit reparaître soudain la jeune
+femme dont il avait brisé l&#8217;éventail.</p>
+
+<p>Elle était merveilleuse.</p>
+
+<p>Privée de l&#8217;abri qui avait quelque temps protégé son délicat visage
+rieur, livrée de toutes parts aux attaques qui lui venaient de la foule
+et des voitures voisines, elle avait pris son parti de la lutte, et,
+debout, haletante, décoiffée, rouge de chaleur et de gaieté franche,
+elle ripostait!</p>
+
+<p class="tb">Elle paraissait vingt-deux ans. Elle devait en avoir dix-huit. Qu&#8217;elle
+fût andalouse, cela n&#8217;était pas douteux. Elle avait ce type, admirable
+entre tous, qui est né du mélange des Arabes avec les Vandales, des
+Sémites avec les Germains, et qui rassemble exceptionnellement dans une
+petite vallée d&#8217;Europe toutes les perfections opposées des deux races.</p>
+
+<p>Son corps souple et long était expressif tout entier. On sentait que,
+même en lui voilant le visage, on pouvait deviner sa pensée et qu&#8217;elle
+souriait avec les jambes comme elle parlait avec le torse. Seules les
+femmes que les longs hivers du Nord n&#8217;immobilisent pas près du feu, ont
+cette grâce et cette liberté.&mdash;Ses cheveux n&#8217;étaient que châtain foncé;
+mais à distance, ils brillaient presque noirs en recouvrant la nuque de
+leur conque épaisse. Ses joues, d&#8217;une extrême douceur de contour,
+semblaient poudrées de cette fleur délicate qui embrume la peau des
+créoles. Le mince bord de ses paupières était naturellement sombre.</p>
+
+<p>André, poussé par la foule jusqu&#8217;au marchepied de sa voiture, la
+considéra longuement. Il sourit, en se sentant ému, et de rapides
+battements de c&#339;ur lui apprirent que cette femme était de celles qui
+joueraient un rôle dans sa vie.</p>
+
+<p>Sans perdre de temps, car à tout moment le flot des voitures un instant
+arrêtées pouvait repartir, il recula comme il put. Il prit dans sa poche
+le dernier de ses &#339;ufs, écrivit au crayon sur la coquille blanche les
+six lettres du mot <i>Quiero</i>, et choisissant un instant où les yeux de
+l&#8217;inconnue s&#8217;attachèrent aux siens, il lui jeta l&#8217;&#339;uf doucement, de bas
+en haut, comme une rose.</p>
+
+<p>La jeune femme le reçut dans la main.</p>
+
+<p class="tb"><i>Quiero</i> est un verbe étonnant qui veut tout dire. C&#8217;est <i>vouloir,
+désirer, aimer,</i> c&#8217;est <i>quérir</i> et c&#8217;est <i>chérir</i>. Tour à tour et selon
+le ton qu&#8217;on lui donne, il exprime la passion la plus impérative ou le
+caprice le plus léger. C&#8217;est un ordre ou une prière, une déclaration ou
+une condescendance. Parfois, ce n&#8217;est qu&#8217;une ironie.</p>
+
+<p>Le regard par lequel André l&#8217;accompagna signifiait simplement:
+«J&#8217;aimerais vous aimer.»</p>
+
+<p>Comme si elle eût deviné que cette coquille portait un message, la jeune
+femme la glissa dans un petit sac de peau qui pendait à l&#8217;avant de sa
+voiture. Sans doute elle allait se retourner; mais le courant du défilé
+l&#8217;emporta rapidement vers la droite, et, d&#8217;autres voitures survenant,
+André la perdit de vue avant d&#8217;avoir pu réussir à fendre la foule à sa
+suite.</p>
+
+<p>Il s&#8217;écarta du trottoir, se dégagea comme il put, courut dans une
+contre-allée... mais la multitude qui couvrait l&#8217;avenue ne lui permit
+pas d&#8217;agir assez vite, et quand il parvint à monter sur un banc d&#8217;où il
+domina la bataille, la jeune tête qu&#8217;il cherchait avait disparu.</p>
+
+<p class="tb">Attristé, il revint lentement par les rues; pour lui, tout le carnaval
+se recouvrit soudain d&#8217;une ombre.</p>
+
+<p>Il s&#8217;en voulait à lui-même de la fatalité maussade qui venait de
+trancher son aventure. Peut-être, s&#8217;il eût été plus déterminé, eût-il pu
+trouver une voie entre les roues et le premier rang de la foule... Et
+maintenant, où retrouver cette femme? Était-il sûr qu&#8217;elle habitât
+Séville? Si par malheur il n&#8217;en était rien, où la chercher, dans
+Cordoue, dans Jérez, ou dans Malaga? C&#8217;était l&#8217;impossible.</p>
+
+<p>Et peu à peu, par une illusion déplorable, l&#8217;image devint plus charmante
+en lui. Certains détails des traits n&#8217;eussent mérité qu&#8217;une attention
+curieuse: ils devinrent dans sa mémoire les motifs principaux de sa
+tendresse navrée. Il avait remarqué, ainsi, qu&#8217;au lieu de laisser pendre
+toutes lisses les deux mèches des petits cheveux sur les tempes, elle
+les gonflait au fer en deux coques arrondies. Ce n&#8217;était pas une mode
+très originale, et bien des Sévillanes prenaient le même soin; mais sans
+doute la nature de leurs cheveux ne se prêtait pas aussi bien à la
+perfection de ces boucles en boule, car André ne se souvenait pas d&#8217;en
+avoir vu qui, même de loin, pussent se comparer à celles-là.</p>
+
+<p>En outre, les coins des lèvres étaient d&#8217;une mobilité extrême. Ils
+changeaient à chaque instant et de forme et d&#8217;expression, tantôt presque
+retroussés, ronds ou minces, pâles ou sombres, animés d&#8217;une flamme
+variable. Oh! on pouvait blâmer tout le reste, soutenir que le nez
+n&#8217;était pas grec et que le menton n&#8217;était pas romain; mais ne pas rougir
+de plaisir devant ces deux petits coins de bouche, cela eût passé la
+permission.</p>
+
+<p>Il en était là de ses pensées quand un <i>«¡Cuidao!»</i> crié d&#8217;une voix
+rude le fit se garer dans une porte ouverte: une voiture passait au
+petit trot dans la rue étroite.</p>
+
+<p>Et dans cette voiture, il y avait une jeune femme, qui, en apercevant
+André, lui jeta très doucement, comme on jette une rose, un &#339;uf qu&#8217;elle
+tenait à la main.</p>
+
+<p>Fort heureusement, l&#8217;&#339;uf tomba en roulant et ne se brisa point, car
+André, complètement stupéfait de cette nouvelle rencontre, n&#8217;avait pas
+fait un geste pour le prendre au vol. La voiture avait déjà tourné le
+coin de la rue, quand il se baissa pour ramasser l&#8217;envoi.</p>
+
+<p class="tb">Le mot <i>Quiero</i> se lisait toujours sur la coquille lisse et ronde, et on
+n&#8217;en avait pas écrit d&#8217;autre; mais un paraphe très décidé, qui semblait
+gravé par la pointe d&#8217;une broche, terminait la dernière lettre comme
+pour répondre par le même mot.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="II" id="II"></a>II</h3>
+
+<p class="head">Où le lecteur apprend les diminutifs de «Concepcion», prénom espagnol.</p>
+<p>Cependant, la voiture avait tourné le coin de la rue et l&#8217;on n&#8217;entendait
+plus que faiblement le pas des chevaux sonner sur les dalles dans la
+direction de la Giralda.</p>
+
+<p>André courut à sa poursuite, anxieux de ne pas laisser échapper cette
+seconde occasion qui pouvait être la dernière; il arriva juste au moment
+où les chevaux entraient au pas dans l&#8217;ombre d&#8217;une maison rose de la
+plaza del Triunfo.</p>
+
+<p>Les grandes grilles noires s&#8217;ouvrirent et se refermèrent sur une rapide
+silhouette féminine.</p>
+
+<p>Sans doute il eût été plus avisé de préparer ses voies, de prendre des
+renseignements, de demander le nom, la famille, la situation et le genre
+de vie avant de se lancer ainsi, tête basse, dans l&#8217;inconnu d&#8217;une
+intrigue, où, puisqu&#8217;il ne savait rien, il n&#8217;était le maître de rien.
+André, cependant, ne put se résoudre à quitter la place avant d&#8217;avoir
+fait un premier effort, et dès qu&#8217;il eut vérifié d&#8217;une main rapide la
+correction de sa coiffure et la hauteur de sa cravate, il sonna
+délibérément.</p>
+
+<p>Un jeune maître d&#8217;hôtel se présenta derrière la grille, mais n&#8217;ouvrit
+pas.</p>
+
+<p>«Que demande Votre Grâce?</p>
+
+<p>&mdash;Faites passer ma carte à la señora.</p>
+
+<p>&mdash;À quelle señora? continua le domestique d&#8217;une voix tranquille où le
+soupçon n&#8217;altérait pas trop le respect.</p>
+
+<p>&mdash;À celle qui habite cette maison, je pense.</p>
+
+<p>&mdash;Mais son nom?»</p>
+
+<p>André, impatienté, ne répondit pas. Le domestique reprit:</p>
+
+<p>«Que Votre Grâce me fasse la faveur de me dire auprès de quelle señora
+je dois l&#8217;introduire.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répète que votre maîtresse m&#8217;attend.»</p>
+
+<p>Le maître d&#8217;hôtel, s&#8217;inclinant, releva légèrement les mains en signe
+d&#8217;impossibilité; puis il se retira sans ouvrir et sans même avoir pris
+la carte.</p>
+
+<p>Alors André, que la colère rendit tout à fait discourtois, sonna une
+seconde et une troisième fois comme à la porte d&#8217;un fournisseur. «Une
+femme si prompte à répondre à une déclaration de ce genre, se dit-il, ne
+doit pas s&#8217;étonner de l&#8217;insistance qu&#8217;on met à pénétrer chez elle; elle
+était seule aux Delicias, elle doit vivre seule ici, et le bruit que je
+fais n&#8217;est entendu que par elle.» Il ne songea pas que le carnaval
+espagnol autorise des libertés passagères qui ne sauraient se prolonger
+dans la vie normale avec les mêmes chances d&#8217;accueil.</p>
+
+<p>La porte resta close et la maison pleine de silence comme si elle eût
+été déserte.</p>
+
+<p>Que faire? Il se promena quelque temps sur la place, devant les fenêtres
+et les miradores où il espérait toujours voir apparaître le visage
+attendu, et, peut-être même, un signe... Mais rien ne parut; il se
+résigna au retour.</p>
+
+<p>Toutefois, avant de quitter une porte qui se fermait sur tant de
+mystères, il avisa non loin de là un marchand de cerrillas assis dans un
+coin d&#8217;ombre, et lui demanda:</p>
+
+<p>«Qui habite cette maison?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas», répondit l&#8217;homme.</p>
+
+<p>André lui mit dix réaux dans la main et ajouta:</p>
+
+<p>«Dis-le-moi tout de même.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne devrais pas le dire. La señora se fournit chez moi, et si elle
+savait que je parle sur elle, demain ses mozos s&#8217;adresseraient ailleurs,
+chez le Fulano, par exemple, qui vend ses boîtes à moitié vides. Au
+moins je n&#8217;en dirai pas de mal, je ne médirai pas, <i>cabeyro</i>! Rien que
+son nom, puisque vous voulez le savoir. C&#8217;est la señora doña Concepcion
+Perez, femme de don Manuel Garcia.</p>
+
+<p>&mdash;Son mari n&#8217;habite donc pas Séville?</p>
+
+<p>&mdash;Son mari est en <i>Bolibie</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Où cela?</p>
+
+<p>&mdash;En <i>Bolibie</i>, un pays d&#8217;Amérique.»</p>
+
+<p class="tb">Sans en entendre davantage, André jeta une nouvelle pièce sur les genoux
+du vendeur, et rentra dans la foule pour gagner son hôtel.</p>
+
+<p>Il restait en somme indécis. Même en apprenant l&#8217;absence du mari, il
+n&#8217;avait pas trouvé que toutes les chances se penchassent de son côté. Ce
+marchand réservé, qui semblait en savoir plus qu&#8217;il n&#8217;en voulait dire,
+laissait croire à l&#8217;existence d&#8217;un autre amant déjà choisi, et
+l&#8217;attitude du domestique n&#8217;était pas faite pour démentir ce soupçon
+d&#8217;arrière-pensée... André songeait que quinze jours à peine s&#8217;étendaient
+devant lui avant la date fixée de son retour à Paris. Suffiraient-ils
+pour entrer en grâce auprès d&#8217;une jeune personne dont la vie sans doute
+était déjà prise?</p>
+
+<p class="tb">Ainsi troublé par des incertitudes, il entrait dans le patio de son
+hôtel, quand le portier l&#8217;arrêta:</p>
+
+<p>«Une lettre pour Votre Grâce.»</p>
+
+<p class="tb">L&#8217;enveloppe ne portait pas d&#8217;adresse.</p>
+
+<p>«Vous êtes sûr que cette lettre est pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;On me la remet à l&#8217;instant pour don Andrès Stévenol.»</p>
+
+<p>André la décacheta sans retard.</p>
+
+<p>Elle contenait ces simples lignes, écrites sur une carte bleue:</p>
+
+<div class="bb">
+<p><i>«Don Andrès Stévenol est prié de ne pas faire tant de bruit, de ne pas
+dire son nom et de ne plus demander le mien. S&#8217;il se promène demain,
+vers trois heures, sur la route d&#8217;Empalme, une voiture passera, qui
+s&#8217;arrêtera peut-être.»</i></p>
+</div>
+
+<p>«Comme la vie est facile!» pensa André. Et en montant l&#8217;escalier du
+premier étage, il avait déjà la vision des intimités prochaines; il
+cherchait les diminutifs tendres du plus charmant de tous les prénoms:</p>
+
+<p>«Concepcion, Concha, Conchita, Chita<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.»</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="III" id="III"></a>III</h3>
+
+<p class="head">Comment, et pour quelles raisons, André ne se rendit pas au rendez-vous
+de Concha Perez.</p>
+<p>Le lendemain matin, André Stévenol eut un réveil rayonnant. La lumière
+entrait largement par les quatre fenêtres du mirador; et toutes les
+rumeurs de la ville, pas de chevaux, cris de vendeurs, sonnettes de
+mules ou cloches de couvent, mêlaient sur la place blanche leur
+bruissement de vie.</p>
+
+<p>Il ne se souvenait pas d&#8217;avoir eu depuis longtemps une matinée aussi
+heureuse. Il étira ses bras, qui se tendirent avec force. Puis il les
+serra contre sa poitrine, comme s&#8217;il voulait se donner l&#8217;illusion de
+l&#8217;étreinte attendue.</p>
+
+<p>«Comme la vie est facile! répéta-t-il en souriant. Hier, à cette
+heure-ci, j&#8217;étais seul, sans but, sans pensée. Il a suffi d&#8217;une
+promenade, et ce matin me voici deux. Qui donc nous fait croire aux
+refus, aux dédains ou même à l&#8217;attente? Nous demandons et les femmes se
+donnent. Pourquoi en serait-il autrement?»</p>
+
+<p>Il se leva, mit un punghee, chaussa des mules et sonna pour qu&#8217;on fît
+préparer son bain. En attendant, le front collé aux vitres, il regarda
+la place pleine de jour.</p>
+
+<p>Les maisons étaient peintes de ces couleurs légères que Séville répand
+sur ses murs et qui ressemblent à des robes de femme. Il y en avait de
+couleur crème avec des corniches toutes blanches; d&#8217;autres qui étaient
+roses, mais d&#8217;un rose si fragile! d&#8217;autres vert d&#8217;eau ou orangées, et
+d&#8217;autres violet pâle.&mdash;Nulle part les yeux n&#8217;étaient choqués par
+l&#8217;affreux brun des rues de Cadiz ou de Madrid; nulle part, ils n&#8217;étaient
+éblouis par le blanc trop cru de Jérez.</p>
+
+<p>Sur la place même, des orangers étaient chargés de nuits, des fontaines
+coulaient, des jeunes filles riaient en tenant des deux mains les bords
+de leur châle comme les femmes arabes ferment leur haïk. Et de toutes
+parts, des coins de la place, du milieu de la chaussée, du fond des
+ruelles étroites, les sonnettes des mules tintaient.</p>
+
+<p>André n&#8217;imaginait pas qu&#8217;on pût vivre ailleurs qu&#8217;à Séville.</p>
+
+<p>Après avoir achevé sa toilette et bu lentement une petite tasse d&#8217;épais
+chocolat espagnol, il sortit au hasard.</p>
+
+<p class="tb">Le hasard, qui fut singulier, lui fit suivre le plus court chemin, des
+marches de son hôtel à la plaza del Triunfo; mais, arrivé là, André se
+souvint des précautions qu&#8217;on lui conseillait, et soit qu&#8217;il craignît de
+mécontenter sa «maîtresse» en passant trop directement devant sa porte,
+soit au contraire qu&#8217;il ne voulût point paraître à ce point tourmenté du
+désir de la voir plus tôt, il suivit le trottoir opposé sans même
+tourner la tête à gauche.</p>
+
+<p>De là, il se rendit à Las Delicias.</p>
+
+<p>La bataille de la veille avait jonché la terre de papiers et de
+coquilles d&#8217;&#339;ufs qui donnaient au parc splendide une vague apparence
+d&#8217;arrière-cuisine. À de certains endroits, le sol avait disparu sous des
+dunes croulantes et bariolées. D&#8217;ailleurs, le lieu était désert, car le
+carême recommençait. Pourtant, par une allée qui venait de la campagne,
+André vit venir à lui un passant qu&#8217;il reconnut.</p>
+
+<p>«Bonjour, don Mateo, dit-il en lui tendant la main. Je n&#8217;espérais pas
+vous rencontrer si tôt.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire, monsieur, quand on est seul, inutile, et dés&#339;uvré? Je me
+promène le matin, je me promène le soir. Le jour, je lis ou je vais
+jouer. C&#8217;est l&#8217;existence que je me suis faite. Elle est sombre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous avez des nuits qui consolent des jours, si j&#8217;en crois les
+murmures de la ville.</p>
+
+<p>&mdash;Si on le dit encore, on se trompe. D&#8217;aujourd&#8217;hui au jour de sa mort,
+on ne verra plus une femme chez don Mateo Diaz. Mais ne parlons plus de
+moi. Pour combien de temps êtes-vous encore ici?»</p>
+
+<p class="tb">Don Mateo Diaz était un Espagnol d&#8217;une quarantaine d&#8217;années, à qui André
+avait été recommandé pendant son premier séjour en Espagne. Son geste et
+sa phrase étaient naturellement déclamatoires. Comme beaucoup de ses
+compatriotes, il accordait une importance extrême aux observations qui
+n&#8217;en comportaient point; mais cela n&#8217;impliquait de sa part ni vanité, ni
+sottise. L&#8217;emphase espagnole se porte comme la cape, avec de grands plis
+élégants. Homme instruit, que sa trop grande fortune avait seule empêché
+de mener une existence active, don Mateo était surtout connu par
+l&#8217;histoire de sa chambre à coucher, qui passait pour hospitalière. Aussi
+André fut-il étonné d&#8217;apprendre qu&#8217;il avait renoncé si tôt aux pompes de
+tous les démons; mais le jeune homme s&#8217;abstint de poursuivre ses
+questions.</p>
+
+<p class="tb">Ils se promenèrent quelque temps au bord du fleuve, que don Mateo, en
+propriétaire riverain, et aussi en patriote, ne se lassait pas
+d&#8217;admirer.</p>
+
+<p>«Vous connaissez, disait-il, cette plaisanterie d&#8217;un ambassadeur
+étranger qui préférait le Manzanarès à toutes les autres rivières, parce
+qu&#8217;il était navigable en voiture et à cheval. Voyez le Guadalquivir,
+père des plaines et des cités! J&#8217;ai beaucoup voyagé, depuis vingt ans,
+j&#8217;ai vu le Gange et le Nil et l&#8217;Atrato, des fleuves plus larges sous une
+plus vive lumière: je n&#8217;ai vu qu&#8217;ici cette majestueuse beauté du courant
+et des eaux. La couleur en est incomparable. N&#8217;est-ce pas de l&#8217;or qui
+s&#8217;effile aux arches du pont? Le flot se gonfle comme une femme enceinte,
+et l&#8217;eau est pleine, pleine de terre. C&#8217;est la richesse de l&#8217;Andalousie
+que les deux quais de Séville conduisent vers les plaines.»</p>
+
+<p>Puis ils parlèrent politique. Don Mateo était royaliste et s&#8217;indignait
+des efforts persistants de l&#8217;opposition, au moment où toutes les forces
+du pays eussent dû se concentrer autour de la faible et courageuse reine
+pour l&#8217;aider à sauver le suprême héritage d&#8217;une impérissable histoire.</p>
+
+<p>«Quelle chute! disait-il. Quelle misère! Avoir possédé l&#8217;Europe, avoir
+été Charles Quint, avoir doublé le champ d&#8217;action du monde en découvrant
+le monde nouveau, avoir eu l&#8217;empire sur lequel le soleil ne se couchait
+point; mieux encore: avoir, les premiers, vaincu votre Napoléon,&mdash;et
+expirer sous les bâtons d&#8217;une poignée de bandits mulâtres! Quel destin
+pour notre Espagne!»</p>
+
+<p>Il n&#8217;aurait pas fallu lui dire que ces bandits-là fussent les frères de
+Washington et de Bolivar. Pour lui, c&#8217;étaient de honteux brigands qui ne
+méritaient même pas le garrot.</p>
+
+<p>Il se calma.</p>
+
+<p>«J&#8217;aime mon pays, reprit-il. J&#8217;aime ses montagnes et ses plaines. J&#8217;aime
+la langue et le costume et les sentiments de son peuple. Notre race a
+des qualités d&#8217;une essence supérieure. À elle seule, elle est une
+noblesse, à l&#8217;écart de l&#8217;Europe, ignorant tout ce qui n&#8217;est pas elle, et
+enfermée sur ses terres comme dans une muraille de parc. C&#8217;est pour
+cela, sans doute, qu&#8217;elle décline au profit des nations du Nord, selon
+la loi contemporaine qui pousse aujourd&#8217;hui de toutes parts le médiocre
+à l&#8217;assaut du meilleur... Vous savez qu&#8217;en Espagne on appelle <i>hidalgos</i>
+les descendants des familles pures de tout mélange avec le sang maure.
+On ne veut pas admettre que, pendant sept siècles, l&#8217;Islam ait pris
+racine sur la terre espagnole. Pour moi, j&#8217;ai toujours pensé qu&#8217;il y
+avait ingratitude à renier de tels ancêtres. Nous ne devons guère qu&#8217;aux
+Arabes les qualités exceptionnelles qui ont dessiné dans l&#8217;histoire la
+grande figure de notre passé. Ils nous ont légué leur mépris de
+l&#8217;argent, leur mépris du mensonge, leur mépris de la mort, leur
+inexprimable fierté. Nous tenons d&#8217;eux notre attitude si droite en face
+de tout ce qui est bas, et aussi je ne sais quelle paresse devant les
+travaux manuels. En vérité, nous sommes leurs fils, et ce n&#8217;est pas sans
+raison que nous continuons encore à danser leurs danses orientales au
+son de leurs «féroces romances.»</p>
+
+<p>Le soleil montait dans un grand ciel libre et bleu. La mâture encore
+brune des vieux arbres du parc laissait voir par intervalles le vert des
+lauriers et des palmiers souples. De soudaines bouffées de chaleur
+enchantaient ce matin d&#8217;hiver d&#8217;un pays où l&#8217;hiver ne se repose point.</p>
+
+<p class="tb">«Vous viendrez déjeuner chez moi, j&#8217;espère? dit don Mateo. Ma huerta est
+là, près de la route d&#8217;Empalme. Dans une demi-heure, nous y serons, et,
+si vous le permettez, je vous garderai jusqu&#8217;au soir afin de vous
+montrer mes haras où j&#8217;ai quelques nouvelles bêtes.</p>
+
+<p>&mdash;Je serai très indiscret, s&#8217;excusa André. J&#8217;accepte le déjeuner, mais
+non l&#8217;excursion. Ce soir, j&#8217;ai un rendez-vous que je ne puis manquer,
+croyez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Une femme? Ne craignez rien, je ne vous poserai pas de questions.
+Soyez libre. Je vous sais même gré de passer avec moi le temps qui vous
+sépare de l&#8217;heure fixée. Quand j&#8217;avais votre âge, je ne pouvais voir
+personne pendant mes journées mystérieuses. Je me faisais servir mes
+repas dans ma chambre, et la femme que j&#8217;attendais était le premier être
+à qui j&#8217;eusse parlé depuis l&#8217;instant de mon réveil.»</p>
+
+<p class="tb">Il se tut un instant, puis sur un ton de conseil:</p>
+
+<p>«Ah! monsieur! dit-il, prenez garde aux femmes! Je ne vous dirai pas de
+les fuir, car j&#8217;ai usé ma vie avec elles, et si ma vie était à refaire,
+les heures que j&#8217;ai passées ainsi sont parmi celles que je voudrais
+revivre. Mais gardez-vous, gardez-vous d&#8217;elles!»</p>
+
+<p>Et comme s&#8217;il avait trouvé une expression à sa pensée, don Mateo ajouta
+plus lentement:</p>
+
+<p class="tb">«Il est deux sortes de femmes qu&#8217;il ne faut connaître à aucun prix:
+d&#8217;abord celles qui ne vous aiment pas, et ensuite, celles qui vous
+aiment.&mdash;Entre ces deux extrémités, il y a des milliers de femmes
+charmantes, mais nous ne savons pas les apprécier.»</p>
+
+<p>Le déjeuner eût été assez terne si l&#8217;animation de don Mateo n&#8217;eût
+remplacé, par un long monologue, l&#8217;entretien qui fit défaut; car André,
+préoccupé de ses pensées personnelles, n&#8217;écouta qu&#8217;à demi ce qui lui fut
+conté. À mesure que l&#8217;instant du rendez-vous approchait, le battement de
+c&#339;ur qu&#8217;il avait senti naître la veille reprenait avec une insistance
+toujours plus pressante. C&#8217;était un appel assourdissant en lui-même, un
+impératif absolu qui chassait de son esprit tout ce qui n&#8217;était pas la
+femme espérée. Il aurait tout donné pour que la grande aiguille de la
+pendule Empire où il tenait ses yeux fixés fût avancée de cinquante
+minutes.&mdash;Mais l&#8217;heure qu&#8217;on regarde devient immobile, et le temps ne
+s&#8217;écoulait pas plus qu&#8217;une mare éternellement stagnante.</p>
+
+<p class="tb">À la fin, contraint de demeurer et cependant incapable de se taire plus
+longtemps, il fit preuve d&#8217;une jeunesse peut-être un peu récente en
+tenant à son hôte ce discours imprévu:</p>
+
+<p>«Don Mateo, vous avez toujours été pour moi un homme d&#8217;excellent
+conseil. Voulez-vous me permettre de vous confier un secret et de vous
+demander un avis?</p>
+
+<p>&mdash;Tout à votre disposition, dit à l&#8217;espagnole Mateo en se levant de
+table pour passer au fumoir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien... voici... c&#8217;est une question... balbutia André. Vraiment à
+tout autre qu&#8217;à vous je ne la poserais pas... Connaissez-vous une
+Sévillane qui s&#8217;appelle doña Concepcion Garcia?»</p>
+
+<p>Mateo bondit:</p>
+
+<p>«Concepcion Garcia! Concepcion Garcia! Mais laquelle? Expliquez-vous! il
+y a vingt mille Concepcion Garcia en Espagne! C&#8217;est un nom aussi commun
+que chez vous Jeanne Duval ou Marie Lambert. Pour l&#8217;amour de Dieu,
+dites-moi son nom de jeune fille. Est-ce P... Perez, dites-moi? Est-ce
+Perez? Concha Perez? Mais parlez donc!»</p>
+
+<p>André, complètement bouleversé par cette émotion soudaine, eut un
+instant le pressentiment qu&#8217;il valait mieux ne pas dire la vérité; mais
+il parla plus vite qu&#8217;il ne l&#8217;eût voulu, et, vivement, répondit:</p>
+
+<p>«Oui.»</p>
+
+<p class="tb">Alors Mateo, précisant chaque détail comme on torture une plaie,
+continua:</p>
+
+<p>«Concepcion Perez de Garcia, 22, plaza del Triunfo, dix-huit ans, des
+cheveux presque noirs et une bouche... une bouche...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit André.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez bien fait de me parler d&#8217;elle. Vous avez bien fait,
+monsieur. Si je peux vous arrêter à la porte de celle-là, ce sera une
+bonne action de ma part, et un rare bonheur pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Vous ne la connaissez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je l&#8217;ai rencontrée hier pour la première fois; je ne l&#8217;ai même pas
+entendue parler.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il est encore temps!</p>
+
+<p>&mdash;C&#8217;est une fille?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non. Elle est même, en somme, honnête femme. Elle n&#8217;a pas eu plus
+de quatre ou cinq amants. À l&#8217;époque où nous vivons, c&#8217;est une chasteté.</p>
+
+<p>&mdash;Et...</p>
+
+<p>&mdash;En outre, croyez bien qu&#8217;elle est remarquablement intelligente.
+Remarquablement. À la fois par son esprit, qui est des plus fins, et par
+sa connaissance de la vie, je la juge supérieure. Je ne lui ferai grâce
+d&#8217;aucun éloge. Elle danse avec une éloquence qui est irrésistible. Elle
+parle comme elle danse et elle chante comme elle parle. Qu&#8217;elle ait un
+joli visage, je suppose que vous n&#8217;en doutez pas; et si vous voyiez ce
+qu&#8217;elle cache, vous diriez que même sa bouche... Mais il suffit. Ai-je
+tout dit?»</p>
+
+<p>André, agacé, ne répondit pas.</p>
+
+<p>Don Mateo lui saisit les deux manches de son veston, et scandant par une
+secousse la moindre de ses paroles, il ajouta:</p>
+
+<p class="tb">«Et c&#8217;est la <span class="smcap">pire</span> des femmes, monsieur, monsieur, entendez-vous? C&#8217;est
+la <span class="smcap">pire</span> des femmes de la terre. Je n&#8217;ai plus qu&#8217;un espoir, qu&#8217;une
+consolation au c&#339;ur: c&#8217;est que, le jour de sa mort, Dieu ne lui
+pardonnera pas.»</p>
+
+<p>André se leva:</p>
+
+<p>«Néanmoins, don Mateo, moi qui ne suis pas encore autorisé à parler de
+cette femme comme vous le faites, je n&#8217;ai aucun droit de ne pas me
+rendre au rendez-vous qu&#8217;elle m&#8217;a donné. Ai-je besoin de vous répéter
+que je vous ai fait une confidence et que je regrette d&#8217;interrompre les
+vôtres par un départ prématuré?»</p>
+
+<p>Et il lui tendit la main.</p>
+
+<p class="tb">Mateo se plaça devant la porte:</p>
+
+<p>«Écoutez-moi, je vous en conjure. Écoutez-moi. Il n&#8217;y a qu&#8217;un instant,
+vous me disiez encore que j&#8217;étais un homme d&#8217;excellent conseil. Je
+n&#8217;accepte pas ce jugement. Je n&#8217;en ai pas besoin, pour vous parler
+ainsi. J&#8217;oublie aussi l&#8217;affection que j&#8217;ai pour vous, et qui suffirait
+bien, cependant, à expliquer mon insistance...</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous parle d&#8217;homme à homme, comme le premier venu arrêterait un
+passant pour l&#8217;avertir d&#8217;un danger grave, et je vous crie: N&#8217;avancez
+plus, retournez sur vos pas, oubliez qui vous avez vu, qui vous a parlé,
+qui vous a écrit! Si vous connaissez la paix, les nuits calmes, la vie
+insouciante, tout ce que nous appelons le bonheur, n&#8217;approchez pas
+Concha Perez! Si vous ne voulez pas que le jour où nous sommes partage
+votre passé d&#8217;avec votre avenir en deux moitiés de joie et d&#8217;angoisse,
+n&#8217;approchez pas Concha Perez! Si vous n&#8217;avez pas encore éprouvé jusqu&#8217;à
+l&#8217;extrême la folie qu&#8217;elle peut engendrer et maintenir dans un c&#339;ur
+humain, n&#8217;approchez pas cette femme, fuyez-la comme la mort, laissez-moi
+vous sauver d&#8217;elle, ayez pitié de vous, enfin!</p>
+
+<p>&mdash;Don Mateo, vous l&#8217;aimez donc?»</p>
+
+<p class="tb">L&#8217;Espagnol se passa la main sur le front et murmura:</p>
+
+<p>«Oh! non, tout est bien fini. Je ne l&#8217;aime ni ne la hais plus. La chose
+est passée. Tout s&#8217;efface...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, je ne vous blesserai pas personnellement si je m&#8217;abstiens de
+suivre vos avis? Je vous ferais volontiers un sacrifice de ce genre;
+mais je n&#8217;ai pas à m&#8217;en faire à moi-même... Quelle est votre réponse?»</p>
+
+<p class="tb">Mateo regarda André; puis, changeant tout à coup l&#8217;expression de ses
+traits il lui dit sur un ton de boutade:</p>
+
+<p>«Monsieur, il ne faut jamais aller au premier rendez-vous que donne une
+femme.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu&#8217;elle n&#8217;y vient pas.»</p>
+
+<p class="tb">André, à qui ce mot rappelait un souvenir particulier, ne put s&#8217;empêcher
+de sourire.</p>
+
+<p>«C&#8217;est quelquefois vrai, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Très souvent. Et si, par hasard, elle vous attendait en ce moment,
+soyez sûr que votre absence ne ferait que déterminer son inclination
+pour vous.»</p>
+
+<p>André réfléchit, et sourit de nouveau.</p>
+
+<p>«Cela veut dire...</p>
+
+<p>&mdash;... Que sans faire aucune personnalité, et quand la jeune femme à
+laquelle vous vous intéressez se nommerait Lola Vasquez ou Rosario
+Lucena, je vous conseille de reprendre le fauteuil où vous étiez tout à
+l&#8217;heure et de ne le plus quitter sans raison sérieuse. Nous allons fumer
+des cigares en buvant des sirops glacés. C&#8217;est un mélange qui n&#8217;est pas
+très connu dans les restaurants de Paris, mais qui se fait d&#8217;un bout à
+l&#8217;autre de l&#8217;Amérique espagnole. Vous me direz tout à l&#8217;heure si vous
+goûtez pleinement la fumée du havane mêlée au sucre frais.»</p>
+
+<p class="tb">Un court silence suivit. Tous deux s&#8217;étaient assis de chaque côté d&#8217;une
+petite table qui portait des <i>puros</i> et des cendriers ronds.</p>
+
+<p>«Et maintenant, de quoi parlerons-nous?» interrogea don Mateo.</p>
+
+<p>André fit un geste qui signifiait: Vous le savez bien.</p>
+
+<p>«Je commence donc», dit Mateo d&#8217;une voix plus basse; et la feinte gaieté
+qu&#8217;il avait découverte un moment s&#8217;éteignit sous un nuage durable.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="IV" id="IV"></a>IV</h3>
+
+<p class="head">Apparition d&#8217;une petite moricaude dans un paysage polaire.</p>
+<p>Il y a trois ans, monsieur, je n&#8217;avais pas encore les cheveux gris que
+vous me voyez. J&#8217;avais trente-sept ans; je m&#8217;en croyais vingt-deux; à
+aucun instant de ma vie je n&#8217;avais senti passer ma jeunesse et personne
+encore ne m&#8217;avait fait comprendre qu&#8217;elle approchait de sa fin.</p>
+
+<p>On vous a dit que j&#8217;étais coureur: c&#8217;est faux. Je respectais trop
+l&#8217;amour pour fréquenter les arrière-boutiques, et je n&#8217;ai presque jamais
+possédé une femme que je n&#8217;eusse aimée passionnément. Si je vous nommais
+celles-là, vous seriez surpris de leur petit nombre. Dernièrement
+encore, en faisant de mémoire le compte facile, je songeais que je
+n&#8217;avais jamais eu de maîtresse blonde. J&#8217;aurai toujours ignoré ces pâles
+objets du désir.</p>
+
+<p>Ce qui est vrai, c&#8217;est que l&#8217;amour n&#8217;a pas été pour moi une distraction
+ou un plaisir, un passe-temps comme pour quelques-uns. Il a été ma vie
+même. Si je supprimais de mon souvenir les pensées et les actions qui
+ont eu la femme pour but, il n&#8217;y resterait plus rien, que le vide.</p>
+
+<p>Ceci dit, je puis maintenant vous conter ce que je sais de Concha Perez.</p>
+
+<p class="tb">C&#8217;était donc il y a trois ans, trois ans et demi, en hiver. Je revenais
+de France, un 26 décembre, par un froid terrible, dans l&#8217;express qui
+passe vers midi le pont de la Bidassoa. La neige, déjà fort épaisse sur
+Biarritz et Saint-Sébastien, rendait presque impraticable la traversée
+du Guipuzcoa. Le train s&#8217;arrêta deux heures à Zumarraga, pendant que des
+ouvriers déblayaient hâtivement la voie; puis il repartit pour stopper
+une seconde fois, en pleine montagne, et trois heures furent nécessaires
+à réparer le désastre d&#8217;une avalanche. Toute la nuit, ceci recommença.
+Les vitres du wagon lourdement feutrées de neige assourdissaient le
+bruit de la marche et nous passions au milieu d&#8217;un silence à qui le
+danger donnait un caractère de grandeur.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, arrêt devant Avila. Nous avions huit heures de
+retard, et depuis un jour entier nous étions à jeun. Je demande à un
+employé si l&#8217;on peut descendre; il me crie:</p>
+
+<p>«Quatre jours d&#8217;arrêt. Les trains ne passent plus.»</p>
+
+<p>Connaissez-vous Avila? C&#8217;est là qu&#8217;il faut envoyer les gens qui croient
+morte la vieille Espagne. Je fis porter mes malles dans une <i>fonda</i> où
+don Quichotte aurait pu loger; des pantalons de peau à franges étaient
+assis sur des fontaines; et le soir, quand des cris dans les rues nous
+apprirent que le train repartait tout à coup, la diligence à mules
+noires qui nous traîna au galop dans la neige en manquant vingt fois de
+culbuter était certainement la même qui mena jadis de Burgos à
+l&#8217;Escorial les sujets du roi Philippe Quint.</p>
+
+<p class="tb">Ce que j&#8217;achève de vous dire en quelques minutes, monsieur, cela dura
+quarante heures.</p>
+
+<p>Aussi, quand, vers huit heures du soir, en pleine nuit d&#8217;hiver et me
+privant de dîner pour la seconde fois, je repris mon coin à l&#8217;arrière,
+alors je me sentis envahi par un ennui démesuré. Passer une troisième
+nuit en wagon avec les quatre Anglais endormis qui me suivaient depuis
+Paris, c&#8217;était au-dessus de mon courage. Je laissai mon sac dans le
+filet, et, emportant ma couverture, je pris place comme je pus dans un
+compartiment d&#8217;une classe inférieure qui était plein de femmes
+espagnoles.</p>
+
+<p>Un compartiment, je devrais dire quatre, car tous communiquaient à
+hauteur d&#8217;appui. Il y avait là des femmes du peuple, quelques marins,
+deux religieuses, trois étudiants, une gitane et un garde civil.
+C&#8217;était, comme vous le voyez, un public mêlé. Tous ces gens parlaient à
+la fois et sur le ton le plus aigu. Je n&#8217;étais pas assis depuis un quart
+d&#8217;heure et déjà je connaissais la vie de tous mes voisins. Certaines
+personnes se moquent des gens qui se livrent ainsi. Pour moi, je
+n&#8217;observe jamais sans pitié le besoin qu&#8217;ont les âmes simples de crier
+leurs peines dans le désert.</p>
+
+<p>Tout à coup le train s&#8217;arrêta. Nous passions la Sierra de Guadarrama, à
+quatorze cents mètres d&#8217;altitude. Une nouvelle avalanche venait de
+barrer la route. Le train essaya de reculer: un autre éboulement lui
+barrait le retour. Et la neige ne cessait pas d&#8217;ensevelir lentement les
+wagons.</p>
+
+<p>C&#8217;est un récit de Norvège, que je vous conte là, n&#8217;est-il pas vrai? Si
+nous avions été en pays protestant, les gens se seraient mis à genoux en
+recommandant leur âme à Dieu; mais, hors les journées de tonnerre, nos
+Espagnols ne craignent pas les vengeances soudaines du ciel. Quand ils
+apprirent que le convoi était décidément bloqué, ils s&#8217;adressèrent à la
+gitane, et lui demandèrent de danser.</p>
+
+<p class="tb">Elle dansa. C&#8217;était une femme d&#8217;une trentaine d&#8217;années au moins, très
+laide comme la plupart des filles de sa race, mais qui semblait avoir du
+feu entre la taille et les mollets. En un instant, nous oubliâmes le
+froid, la neige et la nuit. Les gens des autres compartiments étaient à
+genoux sur les bancs de bois, et, le menton sur les barrières, ils
+regardaient la bohémienne. Ceux qui l&#8217;entouraient de plus près
+«toquaient» des paumes en cadence selon le rythme toujours varié du
+<i>baile flamenco</i>.</p>
+
+<p class="tb">C&#8217;est alors que je remarquai dans un coin, en face de moi, une petite
+fille qui chantait.</p>
+
+<p>Celle-ci avait un jupon rose, ce qui me fit deviner aisément qu&#8217;elle
+était de race andalouse, car les Castillanes préfèrent les couleurs
+sombres, le noir français ou le brun allemand. Ses épaules et sa
+poitrine naissante disparaissaient sous un châle crème, et, pour se
+protéger du froid, elle avait autour du visage un foulard blanc qui se
+terminait par deux longues cornes en arrière.</p>
+
+<p>Tout le wagon savait déjà qu&#8217;elle était élève au couvent de San José
+d&#8217;Avila, qu&#8217;elle se rendait à Madrid, qu&#8217;elle allait retrouver sa mère,
+qu&#8217;elle n&#8217;avait pas de <i>novio</i><a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> et qu&#8217;on l&#8217;appelait Concha Perez.</p>
+
+<p>Sa voix était singulièrement pénétrante. Elle chantait sans bouger, les
+mains sous le châle, presque étendue, les yeux fermés; mais les chansons
+qu&#8217;elle chantait là, j&#8217;imagine qu&#8217;elle ne les avait pas apprises chez
+les s&#339;urs. Elle choisissait bien, parmi ces <i>copias</i> de quatre vers où
+le peuple met toute sa passion. Je l&#8217;entends encore chanter avec une
+caresse dans la voix:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Dime, niña, si me quieres;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Por Dios, descubre tu pecho...</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>ou:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Tes matelas sont des jasmins,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Tes draps des roses blanches,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Des lis tes oreillers,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Et toi, une rose qui te couches.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>Je ne vous dis que les moins vives.</p>
+
+<p class="tb">Mais soudain, comme si elle avait senti le ridicule d&#8217;adresser de
+pareilles hyperboles à cette sauvagesse, elle changea de ton son
+répertoire et n&#8217;accompagna plus la danse que par des chansons ironiques
+comme celle-ci, dont je me souviens:</p>
+
+<p><i>Petite aux vingt novios</i></p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>(Et avec moi vingt et un),</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Si tous sont comme je suis,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Tu resteras toute seule.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>La gitane ne sut d&#8217;abord si elle devait rire ou se fâcher. Les rieurs
+étaient pour l&#8217;adversaire et il était visible que cette fille d&#8217;Égypte
+ne comptait pas au nombre de ses qualités l&#8217;esprit de repartie qui
+remplace, dans nos sociétés modernes, les arguments du poing fermé.</p>
+
+<p>Elle se tut en serrant les dents. La petite, complètement rassurée
+désormais sur les conséquences de son escarmouche, redoubla d&#8217;audace et
+de gaieté.</p>
+
+<p>Une explosion de colère l&#8217;interrompit. L&#8217;Égyptienne levait ses deux
+mains crispées:</p>
+
+<p>«Je t&#8217;arracherai les yeux! Je t&#8217;arracherai...</p>
+
+<p>&mdash;Gare à moi!» répondit Concha le plus tranquillement du monde et sans
+même lever les paupières. Puis, au milieu d&#8217;un torrent d&#8217;injures, elle
+ajouta de la même voix très calme:</p>
+
+<p>«Gardes! qu&#8217;on me fournisse deux <i>chulos</i>», comme si elle était devant
+un taureau.</p>
+
+<p>Tout le wagon était en joie. <i>Olé</i>, disaient les hommes. Et les femmes
+lui jetaient des regards de tendresse.</p>
+
+<p>Elle ne se troubla qu&#8217;une fois, sous un outrage plus sensible: la gitane
+l&#8217;appelait: «Fillette!»</p>
+
+<p>«Je suis femme», dit la petite en frappant ses seins naissants.</p>
+
+<p>Et les deux combattantes se jetèrent l&#8217;une sur l&#8217;autre avec de vraies
+larmes de rage.</p>
+
+<p>Je m&#8217;interposai: les batailles de femmes sont des spectacles que je n&#8217;ai
+jamais pu regarder avec le désintéressement que leur témoignent les
+foules. Les femmes se battent mal et dangereusement. Elles ne
+connaissent pas le coup de main qui terrasse, mais le coup d&#8217;ongle qui
+défigure ou le coup d&#8217;aiguille qui aveugle. Elles me font peur.</p>
+
+<p>Je les séparai donc et ce n&#8217;était pas facile. Fou qui se glisse entre
+deux ennemies! Je fis de mon mieux; après quoi, elles se renfoncèrent
+chacune dans un coin avec un battement de pied de la fureur contenue.</p>
+
+<p class="tb">Quand tout fut apaisé, un grand escogriffe vêtu d&#8217;un uniforme de garde
+civil<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> surgit d&#8217;un compartiment voisin. Il enjamba de ses longues
+bottes la barrière de bois qui servait de dossier, promena ses regards
+protecteurs sur le champ de bataille où il n&#8217;avait plus rien à faire, et
+avec cette infaillibilité de la police qui frappe toujours le plus
+faible, il appliqua sur la joue de la pauvre petite Concha un soufflet
+stupide et brutal.</p>
+
+<p>Sans daigner expliquer cette sentence sommaire, il fit passer l&#8217;enfant
+dans un autre compartiment, revint lui-même dans le sien par une seconde
+enjambée de ses bottes caricaturales, et croisa gravement les mains sur
+son sabre, avec la satisfaction d&#8217;avoir rétabli l&#8217;ordre public.</p>
+
+<p>Le train s&#8217;était remis en marche. Nous passâmes Sainte-Marie-des-Neiges
+dans un paysage de prodige. Un cirque immense de blancheur sous un
+précipice de mille pieds se refermait à l&#8217;horizon par une ligne de
+montagnes pâles. La lune éclatante et glacée était l&#8217;âme même de la
+sierra neigeuse et nulle part je ne l&#8217;ai vue plus divine que pendant
+cette nuit d&#8217;hiver. Elle seule luisait, et la neige. Par moments, je me
+croyais en route dans un train silencieux et fantastique, à la
+découverte d&#8217;un pôle.</p>
+
+<p>J&#8217;étais seul à voir ce mirage. Mes voisins dormaient déjà. Avez-vous
+remarqué, cher ami, que les gens ne regardent jamais rien de ce qui est
+intéressant? L&#8217;an dernier, sur le pont de Triana, je m&#8217;étais arrêté en
+contemplation devant le plus beau coucher de soleil de l&#8217;année. Rien ne
+peut donner une idée de la splendeur de Séville dans un pareil moment.
+Eh bien, je regardais les passants: ils allaient à leurs affaires ou
+causaient en promenant leur ennui; mais pas un ne tournait la tête.
+Cette soirée de triomphe, personne ne l&#8217;a vue.</p>
+
+<p class="tb">...Comme je contemplais la nuit de lune et de neige et que mes yeux se
+lassaient déjà de son éblouissante blancheur, l&#8217;image de la petite
+chanteuse traversa ma pensée, et je souris du rapprochement. Cette jeune
+moricaude dans ce paysage scandinave, c&#8217;était une mandarine sur une
+banquise, une banane aux pieds d&#8217;un ours blanc, quelque chose
+d&#8217;incohérent et de cocasse.</p>
+
+<p>Où était-elle? Je me penchai par-dessus la barrière d&#8217;appui et je la vis
+tout près de moi, si près que j&#8217;aurais pu la toucher.</p>
+
+<p>Elle s&#8217;était endormie, la bouche ouverte, les mains croisées sous le
+châle, et dans le sommeil sa tête avait glissé sur le bras de la
+religieuse voisine. Je voulais bien croire qu&#8217;elle était femme,
+puisqu&#8217;elle-même nous l&#8217;avait dit; mais elle dormait, monsieur, comme un
+enfant de six mois. Presque tout son visage était emmitouflé dans son
+foulard à cornes qui se moulait à ses joues en boule. Une mèche ronde et
+noire, une paupière fermée sur des cils très longs, un petit nez dans la
+lumière et deux lèvres marquées d&#8217;ombre, je n&#8217;en voyais pas plus, et
+pourtant je m&#8217;attardai jusqu&#8217;à l&#8217;aube sur cette bouche singulière,
+tellement enfantine et sensuelle ensemble, que je doutais parfois si ses
+mouvements de rêve appelaient le mamelon de la nourrice ou les lèvres de
+l&#8217;amant.</p>
+
+<p>Le jour vint, comme nous passions l&#8217;Escorial. L&#8217;hiver sec et terne des
+alrededores avait remplacé, dans l&#8217;horizon des vitres, les merveilles de
+la sierra. Bientôt nous entrâmes en gare, et comme je descendais ma
+valise, j&#8217;entendis une petite voix qui criait, déjà sur le quai:</p>
+
+<p><i>«Mira! Mira!»</i></p>
+
+<p>Elle montrait du doigt les massifs de neige, qui d&#8217;un bout à l&#8217;autre du
+train couvraient le toit des wagons, s&#8217;attachaient aux fenêtres,
+coiffaient les tampons, les ressorts, les ferrures; et auprès des trains
+intacts qui allaient quitter la ville, l&#8217;aspect lamentable du nôtre la
+faisait rire aux éclats.</p>
+
+<p>Je l&#8217;aidai à prendre ses paquets; je voulais les faire porter, mais elle
+refusa. Elle en avait six. Rapidement, elle enfila les six anses comme
+elle put, une à l&#8217;épaule, la seconde au coude, et les quatre autres dans
+les mains.</p>
+
+<p>Elle s&#8217;enfuit en courant.</p>
+
+<p>Je la perdis de vue.</p>
+
+<p class="tb">Vous voyez, monsieur, combien cette première rencontre est insignifiante
+et vague. Ce n&#8217;est pas un début de roman: le décor y tient plus de place
+que l&#8217;héroïne, et j&#8217;aurais pu n&#8217;en pas tenir compte; mais quoi de plus
+irrégulier qu&#8217;une aventure de la vie réelle? Cela commença vraiment
+ainsi.</p>
+
+<p>J&#8217;en jurerais aujourd&#8217;hui: si l&#8217;on m&#8217;avait demandé, ce matin-là, quel
+était pour moi l&#8217;événement de la nuit, quel souvenir j&#8217;aurais plus tard
+de ces quarante heures entre cent mille, j&#8217;aurais parlé du paysage et
+non de Concha Perez.</p>
+
+<p>Elle m&#8217;avait amusé vingt minutes. Sa petite image m&#8217;occupa une fois ou
+deux encore, puis le courant de mes affaires m&#8217;entraîna autre part et je
+cessai de penser à elle.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="V" id="V"></a>V</h3>
+
+<p class="head">Où la même personne reparaît dans un décor plus connu.</p>
+<p>L&#8217;été suivant, je la retrouvai tout à coup.</p>
+
+<p>J&#8217;étais depuis longtemps revenu à Séville, assez tôt pour reprendre
+encore une liaison déjà ancienne et pour la rompre.</p>
+
+<p>De ceci, je ne vous dirai rien. Vous n&#8217;êtes pas ici pour entendre le
+récit de mes mémoires et j&#8217;ai d&#8217;ailleurs peu de goût à livrer des
+souvenirs intimes. Sans l&#8217;étrange coïncidence qui nous réunit autour
+d&#8217;une femme, je ne vous aurais point découvert ce fragment de mon passé.
+Que du moins cette confidence reste unique, même entre nous.</p>
+
+<p class="tb">Au mois d&#8217;août, je me retrouvai seul dans ma maison qu&#8217;une présence
+féminine emplissait depuis des années. Le second couvert enlevé, les
+armoires sans robes, le lit vide, le silence partout: si vous avez été
+amant, vous me comprenez; c&#8217;est horrible.</p>
+
+<p>Pour échapper à l&#8217;angoisse de ce deuil pire que les deuils, je sortais
+du matin au soir, j&#8217;allais n&#8217;importe où, à cheval ou à pied, avec un
+fusil, une canne ou un livre; il m&#8217;arriva même de coucher à l&#8217;auberge
+pour ne pas rentrer chez moi. Une après-midi, par dés&#339;uvrement, j&#8217;entrai
+à la Fábrica<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
+
+<p class="tb">C&#8217;était une accablante journée d&#8217;été. J&#8217;avais déjeuné à l&#8217;hôtel de
+Paris, et pour aller de Las Sierpes à la rue San-Fernando, «à l&#8217;heure où
+il n&#8217;y a dans les rues que les chiens et les Français», j&#8217;avais cru
+mourir de soleil.</p>
+
+<p>J&#8217;entrai, et j&#8217;entrai seul, ce qui est une faveur, car vous savez que
+les visiteurs sont conduits par une surveillante dans ce harem immense
+de quatre mille huit cents femmes, si libres de tenue et de propos.</p>
+
+<p>Ce jour-là, qui était torride, je vous l&#8217;ai dit, elles ne mettaient
+aucune réserve à profiter de la tolérance qui leur permet de se
+déshabiller à leur guise dans l&#8217;insoutenable atmosphère où elles vivent
+de juin à septembre. C&#8217;est pure humanité qu&#8217;un tel règlement, car la
+température de ces longues salles est saharienne et il est charitable de
+donner aux pauvres filles la même licence qu&#8217;aux chauffeurs des
+paquebots. Mais le résultat n&#8217;en est pas moins intéressant.</p>
+
+<p class="tb">Les plus vêtues n&#8217;avaient que leur chemise autour du corps (c&#8217;étaient
+les prudes); presque toutes travaillaient le torse nu, avec un simple
+jupon de toile desserré de la ceinture et parfois retroussé jusqu&#8217;au
+milieu des cuisses. Le spectacle était mélangé. C&#8217;était la femme à tous
+les âges, enfant et vieille, jeune ou moins jeune, obèse, grasse,
+maigre, ou décharnée. Quelques-unes étaient enceintes. D&#8217;autres
+allaitaient leur petit. D&#8217;autres n&#8217;étaient même pas nubiles. Il y avait
+de tout dans cette foule nue, excepté des vierges, probablement. Il y
+avait même de jolies filles.</p>
+
+<p class="tb">Je passais entre les rangs compacts en regardant de droite et de gauche,
+tantôt sollicité d&#8217;aumônes et tantôt apostrophé par les plaisanteries
+les plus cyniques. Car l&#8217;entrée d&#8217;un homme seul dans ce harem monstre
+éveille bien des émotions. Je vous prie de croire qu&#8217;elles ne mâchent
+pas les mots quand elles ont mis leur chemise bas, et elles ajoutent à
+la parole quelques gestes d&#8217;une impudeur ou plutôt d&#8217;une simplicité qui
+est un peu déconcertante, même pour un homme de mon âge. Ces filles sont
+impudiques comme des femmes honnêtes.</p>
+
+<p class="tb">Je ne répondais pas à toutes. Qui peut se flatter d&#8217;avoir le dernier mot
+avec une cigarrera? Mais je les regardais curieusement et leur nudité se
+conciliant mal avec le sentiment d&#8217;un travail pénible, je croyais voir
+toutes ces mains actives se fabriquer à la hâte d&#8217;innombrables petits
+amants en feuilles de tabac. Elles faisaient, d&#8217;ailleurs, ce qu&#8217;il faut
+pour m&#8217;en suggérer l&#8217;idée.</p>
+
+<p class="tb">Le contraste est singulier, de la pauvreté de leur linge et du soin
+extrême qu&#8217;elles apportent à leurs têtes chargées de cheveux. Elles sont
+coiffées au petit fer comme à l&#8217;heure d&#8217;entrer au bal et poudrées
+jusqu&#8217;au bout des seins, même par-dessus les saintes médailles. Pas une
+qui n&#8217;ait dans son chignon quarante épingles et une fleur rouge. Pas une
+qui n&#8217;ait au fond de son mouchoir la petite glace et la houppette
+blanche. On les prendrait pour des actrices en costume de mendiantes.</p>
+
+<p class="tb">Je les considérais une à une, et il me parut que même les plus
+tranquilles montraient quelque vanité à se laisser examiner. J&#8217;en vis de
+jeunes qui se mettaient à l&#8217;aise, comme par hasard, au moment où
+j&#8217;approchais d&#8217;elles. À celles qui avaient des enfants je donnais
+quelques perras; à d&#8217;autres des bouquets d&#8217;&#339;illets dont j&#8217;avais empli
+mes poches, et qu&#8217;elles suspendaient immédiatement sur leur poitrine à
+la chaînette de leur croix. Il y avait, n&#8217;en doutez pas, de bien pauvres
+anatomies dans ce troupeau hétéroclite, mais toutes étaient
+intéressantes, et je m&#8217;arrêtai plus d&#8217;une fois devant un admirable corps
+féminin, comme vraiment il n&#8217;y en a pas ailleurs qu&#8217;en Espagne, un torse
+chaud, plein de chair, velouté comme un fruit et très suffisamment vêtu
+par la peau brillante d&#8217;une couleur uniforme et foncée, où se détachent
+avec vigueur l&#8217;astrakan bouclé des sous-bras et les couronnes noires des
+seins.</p>
+
+<p class="tb">J&#8217;en vis quinze qui étaient belles. C&#8217;est beaucoup, sur cinq mille
+femmes.</p>
+
+<p class="tb">Presque assourdi, et un peu las, j&#8217;allais quitter la troisième salle,
+quand au milieu des cris et des éclats de paroles, j&#8217;entendis près de
+moi une petite voix futée qui me disait:</p>
+
+<p>«Caballero, si vous me donnez une <i>perra chica</i><a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>, je vous
+chanterai une petite chanson.»</p>
+
+<p class="tb">Je reconnus Concha avec une stupéfaction parfaite. Elle avait&mdash;je la
+vois encore&mdash;une longue chemise un peu usée, mais qui tenait bien à ses
+épaules et ne la décolletait qu&#8217;à peine. Elle me regardait en redressant
+avec la main un piquet de fleurs de grenadier dans le premier maillon de
+sa natte noire.</p>
+
+<p class="tb">«Comment es-tu venue ici?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu le sait. Je ne me souviens plus.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ton couvent d&#8217;Avila?</p>
+
+<p>&mdash;Quand les filles y reviennent par la porte, elles en sortent par la
+fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Et c&#8217;est par là que tu es sortie?</p>
+
+<p>&mdash;Caballero, je suis honnête, je ne suis pas rentrée du tout de peur de
+faire un péché. Eh bien, donnez-moi un <i>réal</i><a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> et je vous
+chanterai une soledad pendant que la surveillante est au fond de la
+salle.»</p>
+
+<p class="tb">Vous pensez si les voisines nous regardaient pendant ce dialogue. Moi,
+sans doute, j&#8217;en avais quelque embarras, mais Concha était
+imperturbable. Je poursuivis:</p>
+
+<p>«Alors avec qui es-tu à Séville?</p>
+
+<p>&mdash;Avec maman.»</p>
+
+<p>Je frémis. Un amant, pour une jeune fille, est encore une garantie; mais
+une mère, quelle perdition!</p>
+
+<p class="tb">«Maman et nous, nous nous occupons. Elle va à l&#8217;église; moi je viens
+ici. C&#8217;est la différence d&#8217;âge.</p>
+
+<p>&mdash;Tu viens tous les jours?</p>
+
+<p>&mdash;À peu près.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Quand il ne pleut pas, quand je n&#8217;ai pas sommeil, quand cela
+m&#8217;ennuie d&#8217;aller me promener. On entre ici comme on veut; demandez-le à
+mes voisines; mais il faut être là à midi, ou alors on n&#8217;est pas reçue.</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus tard?</p>
+
+<p>&mdash;Ne plaisantez pas. Midi, <i>¡Dios mio!</i> comme c&#8217;est matin déjà! J&#8217;en
+connais qui n&#8217;arrivent pas deux jours sur quatre à se lever d&#8217;assez
+bonne heure pour trouver la grille ouverte. Et vous savez, pour ce qu&#8217;on
+gagne, on ferait mieux de rester chez soi.</p>
+
+<p>&mdash;Combien gagne-t-on?</p>
+
+<p>&mdash;Soixante-quinze centimes pour mille cigares ou mille paquets de
+cigarettes. Moi, comme je travaille bien, j&#8217;ai une petite piécette; mais
+ce n&#8217;est pas encore le Pérou... Donnez-moi aussi une piécette,
+caballero, et je vous chanterai une séguédille que vous ne connaissez
+pas.»</p>
+
+<p>Je jetai dans sa boîte un napoléon et je la quittai en lui tirant
+l&#8217;oreille.</p>
+
+<p class="tb">Monsieur, il y a dans la jeunesse des gens heureux un instant précis où
+la chance tourne, où la pente qui montait redescend, où la mauvaise
+saison commence. Ce fut là le mien. Cette pièce d&#8217;or jetée devant cette
+enfant, c&#8217;était le dé fatal de mon jeu. Je date de là ma vie actuelle,
+ma ruine morale, ma déchéance et tout ce que vous voyez d&#8217;altéré sur mon
+front. Vous saurez cela: l&#8217;histoire est bien simple, vraiment, presque
+banale sauf un point; mais elle m&#8217;a tué.</p>
+
+<p class="tb">J&#8217;étais sorti et je marchais lentement dans la rue sans ombre, quand
+j&#8217;entendis derrière moi un petit pas qui courait. Je me retournai: elle
+m&#8217;avait rejoint.</p>
+
+<p>«Merci, monsieur», me dit-elle.</p>
+
+<p>Et je vis que sa voix avait changé. Je ne m&#8217;étais pas rendu compte de
+l&#8217;effet que ma petite offrande avait dû produire sur elle; mais cette
+fois je m&#8217;aperçus qu&#8217;il était considérable. Un napoléon, c&#8217;est
+vingt-quatre piécettes, le prix d&#8217;un bouquet: pour une cigarrera, c&#8217;est
+le travail d&#8217;un mois. En outre, c&#8217;était une pièce d&#8217;or, et l&#8217;or ne se
+voit guère en Espagne qu&#8217;à la devanture du changeur...</p>
+
+<p>J&#8217;avais évoqué, sans le vouloir, toute l&#8217;émotion de la richesse.</p>
+
+<p>Bien entendu, elle s&#8217;était empressée de laisser là les paquets de
+cigarettes qu&#8217;elle bourrait depuis le matin. Elle avait repris son
+jupon, ses bas, son châle jaune, son éventail, et, les joues poudrées à
+la hâte, elle m&#8217;avait bien vite retrouvé.</p>
+
+<p class="tb">«Venez, continua-t-elle, vous êtes mon ami. Reconduisez-moi chez maman,
+puisque j&#8217;ai congé, grâce à vous.</p>
+
+<p>&mdash;Où demeure-t-elle, ta mère?</p>
+
+<p>&mdash;Calle Manteros, tout près. Vous avez été gentil pour moi; mais vous
+n&#8217;avez pas voulu de ma chanson, c&#8217;est mal. Aussi, pour vous punir, c&#8217;est
+vous qui allez m&#8217;en dire une.</p>
+
+<p>&mdash;Cela non.</p>
+
+<p>&mdash;Si, je vais vous la souiller.»</p>
+
+<p class="tb">Elle se pencha à mon oreille.</p>
+
+<p>«Vous allez me réciter celle-là:</p>
+
+<p class="non">
+<i>«¿Hay quien nos escuche?&mdash;No.</i><br />
+<i>&mdash;¿Quieres que te diga?&mdash;Di.</i><br />
+<i>&mdash;¿Tienes otro amante?&mdash;No.</i><br />
+<i>&mdash;¿Quieres que lo sea?&mdash;Si</i>».<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a><br />
+</p>
+
+<p>«Mais, vous savez, c&#8217;est une chanson, et les réponses ne sont pas de
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! absolument.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Devinez.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que tu ne m&#8217;aimes pas.</p>
+
+<p>&mdash;Si, je vous trouve charmant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu as un ami?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je n&#8217;en ai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c&#8217;est par piété?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis très pieuse, mais je n&#8217;ai pas fait de v&#339;ux, caballero.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n&#8217;est pas froideur, sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a bien des questions que je ne peux pas te poser, ma chère
+petite. Si tu as une raison, dis-la-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je savais bien que vous ne devineriez pas! Ce n&#8217;était pas possible
+à trouver.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu&#8217;y a-t-il, enfin?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis <i>mozita</i><a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>.»</p>
+
+
+<h3><a name="VI" id="VI"></a>VI</h3>
+
+<p class="head">Où Conchita se manifeste, se réserve et disparaît.</p>
+<p>Elle avait dit ces mots avec un tel aplomb que je m&#8217;arrêtai, perdant
+contenance pour elle.</p>
+
+<p>Qu&#8217;y avait-il dans cette petite tête d&#8217;enfant provocante et rebelle? Que
+signifiait cette attitude décidée, cet &#339;il franc et peut-être honnête,
+cette bouche sensuelle qui se disait intraitable comme pour tenter les
+hardiesses?</p>
+
+<p>Je ne sus que penser, mais je compris parfaitement qu&#8217;elle me plaisait
+beaucoup, que j&#8217;étais enchanté de l&#8217;avoir retrouvée et que sans doute
+j&#8217;allais rechercher toutes les occasions de la regarder vivre.</p>
+
+<p class="tb">Nous étions arrivés à la porte de sa maison, où une marchande de fruits
+déballait ses corbeilles.</p>
+
+<p>«Achetez-moi des mandarines, me dit-elle. Je vous les offrirai là-haut.»</p>
+
+<p>Nous montâmes. La maison était inquiétante. Une carte de femme sans
+profession était clouée à la première porte. Au-dessus, une fleuriste. À
+côté, un appartement clos d&#8217;où s&#8217;échappait un bruit de rires. Je me
+demandais si cette petite fille ne me menait pas tout simplement au plus
+banal des rendez-vous. Mais, en somme, l&#8217;entourage ne prouvait rien; les
+cigarières indigentes ne choisissent pas leur domicile et je n&#8217;aime pas
+à juger les gens d&#8217;après la plaque de leur rue.</p>
+
+<p>Au dernier étage, elle s&#8217;arrêta sur le palier bordé d&#8217;une balustrade de
+bois et donna trois petits coups de poing dans une porte brune qui
+s&#8217;ouvrit avec effort.</p>
+
+<p>«Maman, laisse entrer, dit l&#8217;enfant. C&#8217;est un ami.»</p>
+
+<p>La mère, une femme flétrie et noire, qui avait encore des souvenirs de
+beauté, me toisa sans grande confiance. Mais à la façon dont sa fille
+poussa la porte et m&#8217;invita sur ses pas, il m&#8217;apparut qu&#8217;une seule
+personne était maîtresse dans ce taudis et que la reine mère avait
+abdiqué la régence.</p>
+
+<p>«Regarde, maman: douze mandarines; et regarde encore: un napoléon.</p>
+
+<p>&mdash;Jésus! dit la vieille en croisant les mains. Et comment as-tu gagné
+tout cela?»</p>
+
+<p class="tb">J&#8217;expliquai rapidement notre double rencontre, en wagon et à la
+Fabrique, et j&#8217;amenai la conversation sur le terrain des confidences.</p>
+
+<p>Elles furent interminables.</p>
+
+<p>La femme était ou se disait veuve d&#8217;un ingénieur mort à Huelva. Revenue
+sans pension, sans ressources, elle avait mangé, en quatre ans d&#8217;une
+existence pourtant modeste, les économies du mari. Enfin, une histoire,
+réelle ou fausse, que j&#8217;avais entendue vingt fois et qui se terminait
+par un cri de misère:</p>
+
+<p>«Que faire? Moi, je n&#8217;ai pas de métier, je ne sais que m&#8217;occuper du
+ménage et prier la Sainte Mère de Dieu. On m&#8217;a proposé une place de
+concierge, mais je suis trop fière pour être servante. Je passe mes
+journées à l&#8217;église. J&#8217;aime mieux baiser les dalles du ch&#339;ur que de
+balayer celles de la porte, et j&#8217;attends que Notre-Seigneur me soutienne
+au dernier moment. Deux femmes seules sont si exposées! Ah! caballero,
+les tentations ne manquent pas à qui les écoute! Nous serions riches, ma
+fille et moi, si nous avions suivi les mauvais chemins! Mais le péché
+n&#8217;a jamais passé la nuit ici. Notre âme est plus droite que le doigt de
+saint Jean et nous gardons confiance en Dieu qui connaît les siens entre
+mille.»</p>
+
+<p>Conchita, pendant ce discours, avait achevé, devant une glace clouée au
+mur, un travail de pastelliste avec deux doigts et de la poudre sur tout
+son petit visage trop brun. Elle se retourna, éclairée par un sourire de
+satisfaction, et il me sembla que sa bouche en était transfigurée.</p>
+
+<p class="tb">«Ah! reprit la mère, quel souci pour moi, quand je la vois partir le
+matin pour la Fabrique! Quels mauvais exemples on lui donne! quels
+vilains mots on lui apprend! Ces filles n&#8217;ont pas de carmin dans les
+joues, caballero. On ne sait jamais d&#8217;où elles viennent quand elles
+entrent là le matin, et si ma fille les écoutait, il y a longtemps que
+je ne la verrais plus.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi la faites-vous travailler là?</p>
+
+<p>&mdash;Ailleurs, ce serait la même chose. Vous savez bien ce que c&#8217;est,
+monsieur: quand deux ouvrières sont douze heures ensemble, elles parlent
+de ce qu&#8217;il ne faut pas pendant onze heures trois quarts et le reste du
+temps elles se taisent.</p>
+
+<p>&mdash;Si elles ne font que parler, il n&#8217;y a pas grand mal.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donne le menu, donne la faim. Allez! ce qui perd les jeunes
+filles, ce sont les conseils des femmes plus que les yeux des hommes. Je
+ne me fie pas à la plus sage. Telle qui a le rosaire en main porte le
+diable dans sa jupe. Ni jeune ni vieille, jamais d&#8217;amie: c&#8217;est ce que je
+voudrais pour ma fille. Et là-bas, elle en a cinq mille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu&#8217;elle n&#8217;y retourne plus», interrompis-je.</p>
+
+<p>Je sortis de ma poche deux billets et je les posai sur une table.</p>
+
+<p>Exclamations. Mains jointes. Larmes. Je passe sur ce que vous devinez.
+Mais quand les cris eurent cessé, la mère m&#8217;avoua en secouant la tête
+qu&#8217;il faudrait bien néanmoins que l&#8217;enfant reprît son travail, car la
+somme était due, et au-delà, au logeur, à l&#8217;épicier, au pharmacien, à la
+fripière. Bref, je doublai mon offrande et pris congé sur-le-champ,
+mettant une pudeur et un calcul également naturels à me taire ce jour-là
+sur mes sentiments.</p>
+
+<p class="c">*<br />* *</p>
+
+<p>Le lendemain, je ne le nie pas, il était dix heures à peine quand je
+frappai à la porte.</p>
+
+<p>«Maman est sortie, me dit Concha. Elle fait son marché. Entrez, mon
+ami.»</p>
+
+<p>Elle me regarda, puis se mit à rire.</p>
+
+<p>«Eh bien! je me tiens sage devant maman. Qu&#8217;en dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;En effet.</p>
+
+<p>&mdash;Ne croyez pas au moins que ce soit par éducation. Je me suis élevée
+toute seule; c&#8217;est heureux, car ma pauvre mère en aurait été bien
+incapable. Je suis honnête et elle s&#8217;en vante; mais je m&#8217;accouderais à
+la fenêtre en appelant les passants, que maman me contemplerait en
+disant: <i>¡Qué gracia!</i> Je fais exactement ce qu&#8217;il me plaît du matin au
+soir. Aussi j&#8217;ai du mérite à ne pas faire tout ce qui me passe par la
+tête, car ce n&#8217;est pas elle qui me retiendrait malgré les phrases
+qu&#8217;elle vous a dites.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, jeune personne, le jour où un novio sera candidat, c&#8217;est à vous
+qu&#8217;il devra parler?</p>
+
+<p>&mdash;C&#8217;est à moi. En connaissez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non.»</p>
+
+<p class="tb">J&#8217;étais devant elle, dans un fauteuil de bois dont le bras gauche était
+cassé. Je me vois encore, le dos à la fenêtre, près d&#8217;un rayon de soleil
+qui zébrait le plancher...</p>
+
+<p class="tb">Soudain elle s&#8217;assit sur mes genoux, mit ses deux mains à mes épaules,
+et me dit:</p>
+
+<p>«C&#8217;est vrai!»</p>
+
+<p class="tb">Je ne répondis plus.</p>
+
+<p>Instinctivement, j&#8217;avais refermé mes bras sur elle et d&#8217;une main
+j&#8217;attirais à moi sa chère tête devenue sérieuse, mais elle devança mon
+geste et posa vivement elle-même sa bouche brûlante sur la mienne en me
+regardant profondément.</p>
+
+<p>Primesautière, incompréhensible: telle je l&#8217;ai toujours connue. La
+brusquerie de sa tendresse m&#8217;affola comme un breuvage. Je la serrai de
+plus près encore. Sa taille cédait à mon bras. Je sentais peser sur moi
+la chaleur et la forme ronde de ses jambes à travers la jupe.</p>
+
+<p class="tb">Elle se leva.</p>
+
+<p>«Non, dit-elle. Non. Non. Allez-vous-en.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais avec toi. Viens.</p>
+
+<p>&mdash;Que je vous suive? et où cela? chez vous? Mon ami, vous n&#8217;y comptez
+pas.»</p>
+
+<p>Je la repris dans mes bras, mais elle se dégagea.</p>
+
+<p>«Ne me touchez pas, ou j&#8217;appelle; et alors nous ne nous reverrons plus.</p>
+
+<p>&mdash;Concha, Conchita, ma petite, es-tu folle? Comment, je viens chez toi
+en ami, je te parle comme à une étrangère; tout à coup tu te jettes dans
+mes bras, et maintenant c&#8217;est moi que tu accuses?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai embrassé parce que je vous aime bien; mais vous, vous ne
+m&#8217;embrasserez pas sans m&#8217;aimer.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu crois que je ne t&#8217;aime point, enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vous plais, je vous amuse; mais je ne suis pas la seule,
+n&#8217;est-ce pas, caballero? Les cheveux noirs poussent sur bien des filles,
+et bien des yeux passent dans les rues. Il n&#8217;en manque pas, à la
+Fabrique, d&#8217;aussi jolies que moi et qui se le laissent dire. Faites ce
+que vous voudrez avec elles, je vous donnerai des noms si vous en
+demandez. Mais moi, c&#8217;est moi, et il n&#8217;y a qu&#8217;une moi de San Roque à
+Triana. Aussi je ne veux pas qu&#8217;on m&#8217;achète comme une poupée au bazar,
+parce que, moi enlevée, on ne me retrouverait plus.»</p>
+
+<p class="tb">Des pas montaient l&#8217;escalier. Elle se retourna vers la porte et ouvrit à
+sa mère.</p>
+
+<p>«Monsieur est venu pour prendre de tes nouvelles, dit l&#8217;enfant. Il
+t&#8217;avait trouvé mauvaise mine et te croyait malade.»</p>
+
+<p class="tb">...Je sortis une heure après, très nerveux, très agacé, et doutant à
+part moi si je reviendrais jamais.</p>
+
+<p>Hélas! je revins; non pas une fois, mais trente. J&#8217;étais amoureux comme
+un jeune homme. Vous avez connu ces folies. Que dis-je! vous les
+éprouvez à l&#8217;heure même où je vous parle, et vous me comprenez. Chaque
+fois que je quittais sa chambre, je me disais: «Vingt-deux heures, ou
+vingt heures jusqu&#8217;à demain», et ces douze cents minutes ne finissaient
+pas de couler.</p>
+
+<p>Peu à peu, j&#8217;en vins à passer la journée entière en famille. Je
+subvenais aux dépenses et même aux dettes, qui devaient être
+considérables, si j&#8217;en juge par ce qu&#8217;elles me coûtèrent. Ceci était
+plutôt une recommandation et d&#8217;ailleurs aucun bruit ne courait dans le
+quartier. Je me persuadai facilement que j&#8217;étais le premier ami de ces
+pauvres femmes solitaires.</p>
+
+<p>Sans doute, je n&#8217;avais pas eu grand-peine à devenir leur familier; mais
+un homme s&#8217;étonne-t-il jamais des facilités qu&#8217;il obtient? Un soupçon de
+plus aurait pu me mettre en garde, auquel je ne m&#8217;arrêtai point: je veux
+dire l&#8217;absence de mystères et de contrainte à mon égard. Il n&#8217;y avait
+jamais d&#8217;instant où je ne pusse entrer dans leur chambre. Concha,
+toujours affectueuse, mais toujours réservée, ne faisait aucune
+difficulté pour me rendre témoin même de sa toilette. Souvent, je la
+trouvais couchée le matin, car elle se levait tard depuis qu&#8217;elle était
+oisive. Sa mère sortait, et elle, ramenant ses jambes dans le lit,
+m&#8217;invitait à m&#8217;asseoir près de ses genoux réunis.</p>
+
+<p>Nous causions. Elle était impénétrable.</p>
+
+<p>J&#8217;ai vu à Tanger des Mauresques en costume, qui entre leurs deux voiles
+ne laissaient nus que leurs yeux, mais par là, je voyais jusqu&#8217;au fond
+de leur âme. Celle-ci ne cachait rien, ni sa vie ni ses formes, et je
+sentais un mur entre elle et moi.</p>
+
+<p class="tb">Elle paraissait m&#8217;aimer. Peut-être m&#8217;aimait-elle. Aujourd&#8217;hui encore, je
+ne sais que penser. À toutes mes supplications, elle répondait par un
+«plus tard» que je ne pouvais pas briser. Je la menaçai de partir, elle
+me dit: «allez-vous-en.» Je la menaçai de violence, elle me dit: «vous
+ne pourrez jamais.» Je la comblai de cadeaux, elle les accepta, mais
+avec une reconnaissance toujours consciente de ses bornes.</p>
+
+<p>Pourtant, quand j&#8217;entrais chez elle, une lumière naissait dans ses yeux,
+qui n&#8217;était point artificieuse.</p>
+
+<p class="tb">Elle dormait neuf heures la nuit, et trois heures au milieu du jour.
+Ceci excepté, elle ne faisait rien. Quand elle se levait, c&#8217;était pour
+s&#8217;étendre en peignoir sur une natte fraîche, avec deux coussins sous la
+tête et un troisième sous les reins. Jamais je ne pus la décider à
+s&#8217;occuper de quoi que ce fût. Ni un travail d&#8217;aiguille, ni un jeu, ni un
+livre ne passèrent entre ses mains depuis le jour où, par ma faute, elle
+avait quitté la Fabrique. Même les soins du ménage ne l&#8217;intéressaient
+pas: sa mère faisait les chambres, les lits et la cuisine, et chaque
+matin passait une demi-heure à coiffer la chevelure pesante de ma petite
+amie encore mal éveillée.</p>
+
+<p>Pendant toute une semaine, elle refusa de quitter son lit. Non pas
+qu&#8217;elle se crût souffrante, mais elle avait découvert que s&#8217;il était
+inutile de se promener sans raison dans les rues, il était encore plus
+vain de faire trois pas dans sa chambre et de quitter les draps pour la
+natte, où le costume de rigueur gênait sa nonchalance. Toutes nos
+Espagnoles sont ainsi: à qui les voit en public, le feu de leurs yeux,
+l&#8217;éclat de leur voix, la prestesse de leurs mouvements paraissent naître
+d&#8217;une source en perpétuelle éruption; et pourtant, dès qu&#8217;elles se
+trouvent seules, leur vie coule dans un repos qui est leur grande
+volupté. Elles se couchent sur une chaise longue dans une pièce aux
+stores baissés; elles rêvent aux bijoux qu&#8217;elles pourraient avoir, aux
+palais qu&#8217;elles devraient habiter, aux amants inconnus dont elles
+voudraient sentir le poids chéri sur leur poitrine. Et ainsi se passent
+les heures.</p>
+
+<p class="tb">Par sa conception des devoirs journaliers, Concha était très espagnole.
+Mais je ne sais de quel pays lui venait sa conception de l&#8217;amour; après
+douze semaines de soins assidus, je retrouvais, dans son sourire, à la
+fois les mêmes promesses et les mêmes résistances.</p>
+
+<p class="c">*<br />* *</p>
+
+<p>Un jour, enfin, hors d&#8217;état de souffrir plus longtemps cette perpétuelle
+attente et cette préoccupation de toutes les minutes, qui troublaient ma
+vie au point de la rendre inutile et vide depuis trois mois vécus ainsi,
+je pris à part la vieille femme en l&#8217;absence de son enfant et je lui
+parlai à c&#339;ur ouvert, de la façon la plus pressante.</p>
+
+<p>Je lui dis que j&#8217;aimais sa fille, que j&#8217;avais l&#8217;intention d&#8217;unir ma vie
+à la sienne, que, pour des raisons faciles à entendre, je ne pouvais
+accepter aucun lien avoué, mais que j&#8217;étais résolu à lui faire partager
+un amour exclusif et profond dont elle ne pouvait prendre offense.</p>
+
+<p>«J&#8217;ai des raisons de croire, dis-je en terminant, que Conchita
+m&#8217;aimerait, mais se défie de moi. Si elle ne m&#8217;aime point, je n&#8217;entends
+pas la contraindre; mais si mon seul malheur est de la laisser dans le
+doute, persuadez-la.»</p>
+
+<p>J&#8217;ajoutai qu&#8217;en retour, j&#8217;assurerais non seulement sa vie présente, mais
+sa fortune personnelle à l&#8217;avenir. Et, pour ne laisser aucun doute sur
+la sincérité de mes engagements, je remis à la vieille une très forte
+liasse, en la chargeant d&#8217;user de son expérience maternelle pour assurer
+l&#8217;enfant qu&#8217;elle ne serait point trompée.</p>
+
+<p class="tb">Plus ému que jamais, je rentrai chez moi. Cette nuit-là, je ne pus me
+coucher. Pendant des heures je marchai à travers le patio de ma maison,
+par une nuit admirable et déjà fraîche, mais qui ne suffisait pas à me
+calmer. Je formais des projets sans fin, en vue d&#8217;une solution que je
+voulais prévoir bienheureuse. Au lever du soleil, je fis couper toutes
+les fleurs de trois massifs et je les répandis dans l&#8217;allée, sur
+l&#8217;escalier, sur le perron pour faire à ses pas jusqu&#8217;à moi une avenue de
+pourpre et de safran. Je l&#8217;imaginais partout, debout contre un arbre,
+assise sur un banc, couchée sur la pelouse, accoudée derrière les
+balustres ou levant les bras dans le soleil jusqu&#8217;à une branche chargée
+de fruits. L&#8217;âme du jardin et de la maison avait pris la forme de son
+corps.</p>
+
+<p>Et voici qu&#8217;après toute une nuit d&#8217;une attente insupportable et après
+une matinée qui semblait ne devoir plus finir, je reçus vers onze
+heures, par la poste, une lettre de quelques lignes. Croyez-le sans
+peine, je la sais encore par c&#339;ur.</p>
+
+<p>Elle disait ceci:</p>
+
+<div class="bb">
+<p><i>«Si vous m&#8217;aviez aimée, vous m&#8217;auriez attendue. Je voulais me donner à
+vous; vous avez demandé qu&#8217;on me vendît. Jamais plus vous ne me
+reverrez.</i></p>
+
+<p class="r smcap">
+«Conchita.»<br />
+</p>
+</div>
+<p>Deux minutes après, j&#8217;étais à cheval, et midi n&#8217;avait pas sonné quand
+j&#8217;arrivai à Séville, presque étourdi de chaleur et d&#8217;angoisse.</p>
+
+<p>Je montai rapidement, je frappai vingt fois.</p>
+
+<p>Le silence.</p>
+
+<p class="tb">Enfin une porte s&#8217;ouvrit derrière moi, sur le même palier, et une
+voisine m&#8217;expliqua longuement que les deux femmes étaient parties le
+matin dans la direction de la gare, avec leurs paquets, et qu&#8217;on ne
+savait même pas quel train elles avaient pris.</p>
+
+<p class="tb">«Elles étaient seules? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Toutes seules.</p>
+
+<p>&mdash;Pas d&#8217;homme avec elles? Vous êtes sûre?</p>
+
+<p>&mdash;Jésus! je n&#8217;ai jamais vu d&#8217;autre homme que vous en leur compagnie.</p>
+
+<p>&mdash;Elles n&#8217;ont rien laissé pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Rien; elles sont brouillées avec vous, si je les crois.</p>
+
+<p>&mdash;Mais reviendront-elles?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu le sait. Elles ne me l&#8217;ont pas dit.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra bien qu&#8217;elles reviennent pour chercher leurs meubles.</p>
+
+<p>&mdash;Non. La maison est meublée. Tout ce qui leur appartenait, elles l&#8217;ont
+pris. Et maintenant, seigneur, elles sont loin.»</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="VII" id="VII"></a>VII</h3>
+
+<p class="head">Qui se termine en cul-de-lampe par une chevelure noire.</p>
+<p>L&#8217;automne passa. L&#8217;hiver s&#8217;écoula tout entier, mais son souvenir ne
+s&#8217;effaçait point d&#8217;un détail et je sais peu d&#8217;époques aussi désastreuses
+dans ma vie, peu de mois aussi vides que ceux-là.</p>
+
+<p>J&#8217;avais cru recommencer une existence nouvelle, j&#8217;avais cru fixer pour
+longtemps, peut-être pour toujours, mon intimité amoureuse et tout
+croulait avant les noces. Je ne gardais même pas dans la mémoire une
+heure d&#8217;union véritable avec cette petite; non, pas un lien, pas une
+chose accomplie, rien qui pût me consoler même par la vaine pensée que,
+si je ne l&#8217;avais plus, du moins je l&#8217;avais eu et qu&#8217;on ne m&#8217;ôterait pas
+cela...</p>
+
+<p>Et je l&#8217;aimais! Oh! que je l&#8217;aimais, mon Dieu! j&#8217;en étais venu à croire
+qu&#8217;elle avait raison contre moi et que je m&#8217;étais conduit en rustre avec
+cette vierge de légende. Si je la revois jamais, me disais-je, si j&#8217;ai
+cette grâce du Ciel, je resterai à ses pieds, jusqu&#8217;à ce qu&#8217;elle me
+fasse signe, dussé-je attendre des années. Je ne la brusquerai point: je
+comprends ce qu&#8217;elle éprouve. Elle se sait d&#8217;une condition où l&#8217;on prend
+ses pareilles comme maîtresses au moins, et elle ne veut pas d&#8217;un
+traitement inférieur à son caractère. Elle veut m&#8217;éprouver, être sûre de
+moi, et si elle se donne, ne pas se prêter. Soit; je serai selon son
+désir. Mais la reverrai-je? Et aussitôt je me reprenais à ma détresse.</p>
+
+<p class="tb">Je la revis.</p>
+
+<p>Ce fut un soir, au printemps. J&#8217;avais passé quelques heures au théâtre
+del Duque, où le parfait Orejón jouait plusieurs rôles, et en sortant de
+là, par le silence de la nuit, je m&#8217;étais longtemps promené dans la
+Alameda spacieuse et déserte.</p>
+
+<p>Je venais seul, en fumant, par la calle Trajano, quand je m&#8217;entendis
+doucement appeler par mon nom, et un tremblement me saisit, car j&#8217;avais
+reconnu la voix.</p>
+
+<p>«Don Mateo!»</p>
+
+<p class="tb">Je me retournai: il n&#8217;y avait personne. Pourtant, je ne rêvais pas
+encore...</p>
+
+<p class="tb">«Concha! criai-je. Concha! Où es-tu?</p>
+
+<p>&mdash;<i>¡Chito!</i> voulez-vous bien vous taire! Vous allez réveiller maman.»</p>
+
+<p class="tb">Elle me parlait du haut d&#8217;une fenêtre grillée, dont la pierre était à
+peu près à la hauteur de mes épaules. Et je la vis, en costume de nuit,
+les deux bras drapés par les coins d&#8217;un châle puce, accoudée sur le
+marbre, derrière les barres de fer.</p>
+
+<p>«Eh bien! mon ami, c&#8217;est ainsi que vous m&#8217;avez traitée», continua-t-elle
+à voix basse.</p>
+
+<p>Mais j&#8217;étais bien incapable de me défendre...</p>
+
+<p>«Penche-toi, lui dis-je. Encore un peu, mon c&#339;ur. Je ne te vois pas dans
+cette ombre. Plus à gauche, où éclaire la lune.»</p>
+
+<p>Elle y consentit en silence, et je la regardai, avec une ivresse
+absolue, pendant un temps que je ne puis mesurer.</p>
+
+<p class="tb">Je lui dis encore:</p>
+
+<p>«Donne-moi ta main.»</p>
+
+<p>Elle me la tendit à travers les barreaux, et sur les doigts, et dans la
+paume et le long du bras nu et chaud, je fis traîner mes lèvres...
+J&#8217;étais fou. Je n&#8217;y croyais pas. C&#8217;était sa peau, sa chair, son odeur;
+c&#8217;était elle tout entière que je tenais là sous mon baiser, après
+combien de nuits d&#8217;insomnie!</p>
+
+<p>Je lui dis encore:</p>
+
+<p>«Donne-moi ta bouche.»</p>
+
+<p>Mais elle secoua la tête et retira sa main.</p>
+
+<p>«Plus tard.»</p>
+
+<p>Oh! ce mot! que de fois je l&#8217;avais entendu déjà, et il revenait, dès la
+première rencontre, comme une barrière entre nous!</p>
+
+<p>Je la pressai de questions. Qu&#8217;avait-elle fait? Pourquoi ce départ
+précipité? Si elle m&#8217;avait parlé, j&#8217;aurais obéi. Mais partir ainsi,
+après une simple lettre et si cruellement!</p>
+
+<p>Elle me répondit:</p>
+
+<p>«C&#8217;est de votre faute.»</p>
+
+<p>J&#8217;en convins. Que n&#8217;aurais-je pas avoué! Et je me taisais.</p>
+
+<p>Pourtant je voulais savoir. Qu&#8217;était-elle devenue depuis de si longs
+mois? D&#8217;où venait-elle? Depuis quand était-elle dans cette maison
+grillée?</p>
+
+<p class="tb">«Nous sommes allées d&#8217;abord à Madrid, puis à Carabanchel où nous avons
+des parents. De là, nous sommes revenues ici, et me voilà.</p>
+
+<p>&mdash;Vous habitez toute la maison?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Elle n&#8217;est pas grande, mais c&#8217;est encore beaucoup pour nous.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment avez-vous pu la louer?</p>
+
+<p>&mdash;Grâce à vous. Maman faisait des économies sur tout ce que vous lui
+donniez.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne durera pas longtemps...</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons encore de quoi vivre ici honnêtement pendant un mois.</p>
+
+<p>&mdash;Et après?</p>
+
+<p>&mdash;Après? Est-ce que vous croyez sérieusement, mon ami, que je serai
+embarrassée?»</p>
+
+<p>Je ne répondis rien, mais je l&#8217;aurais tuée de tout mon c&#339;ur.</p>
+
+<div class="bb">
+<p>Elle reprit:</p>
+
+<p>«Vous ne m&#8217;entendez pas. Si je veux rester ici, je saurai comment faire;
+mais qui vous dit que j&#8217;y tienne tant? L&#8217;année dernière, j&#8217;ai couché
+pendant trois semaines sous le rempart de la Macarena. Je demeurais là,
+par terre, presque au coin de la rue San-Luis, vous savez, à l&#8217;endroit
+où se tient le <i>sereno</i>; c&#8217;est un brave homme; il n&#8217;aurait pas permis
+qu&#8217;on s&#8217;approchât de moi pendant mon sommeil, et il ne m&#8217;est jamais rien
+arrivé, que des aventures en paroles. Je puis retourner là demain, je
+connais ma touffe d&#8217;herbe; on n&#8217;y est pas mal, croyez-moi. Dans le jour,
+je travaillerai à la Fábrica ou ailleurs. Je sais vendre des bananes,
+sans doute? Je sais tricoter un châle, tresser des pompons de jupe,
+composer un bouquet, danser le flamenco et la sevillana. Allez, don
+Mateo, je me tirerai d&#8217;affaire!»</p>
+</div>
+
+<p class="tb">Elle me parlait à voix basse et pourtant j&#8217;entendais sonner chacun de
+ses mots comme des paroles sinaïtiques dans la rue vide et pleine de
+lune. Je l&#8217;écoutais moins que je ne regardais bouger la double ligne de
+ses lèvres. Sa voix tintait dans un murmure clair comme un carillon de
+cloches de couvent.</p>
+
+<p class="tb">Toujours accoudée, la main droite plongée dans ses cheveux lourds et la
+tête soutenue par les doigts, elle reprit avec un soupir:</p>
+
+<p>«Mateo, je serai votre maîtresse après-demain.»</p>
+
+<p class="tb">Je tremblais:</p>
+
+<p>«Ce n&#8217;est pas sincère.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le dis.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi si tard, ma vie! Si tu consens, si tu m&#8217;aimes...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai toujours aimé.</p>
+
+<p>&mdash;... Pourquoi pas à l&#8217;heure où nous sommes? Vois comme les barreaux
+sont écartés du mur. Entre eux et la fenêtre, je passerais...</p>
+
+<p>&mdash;Vous y passerez dimanche soir. Aujourd&#8217;hui, je suis plus noire de
+péchés qu&#8217;une gitane; je ne veux pas devenir femme dans cet état de
+damnation: mon enfant serait maudit, si je suis grosse de vous. Demain,
+je dirai à mon confesseur tout ce que j&#8217;ai fait depuis huit jours et
+même ce que je ferai dans vos bras pour qu&#8217;il m&#8217;en donne l&#8217;absolution
+d&#8217;avance: c&#8217;est plus sûr. Le dimanche matin, je communierai à la
+grand-messe et, quand j&#8217;aurai dans mon sein le corps de Notre-Seigneur,
+je lui demanderai d&#8217;être heureuse le soir et aimée le reste de ma vie.
+Ainsi soit-il!»</p>
+
+<p>Oui, je le sais bien. C&#8217;est une religion très particulière; mais nos
+femmes d&#8217;Espagne n&#8217;en connaissent pas d&#8217;autre. Elles croient fermement
+que le Ciel a des indulgences inépuisables pour les amoureuses qui vont
+à la messe, et qu&#8217;au besoin il les favorise, garde leur lit, exalte
+leurs flancs, pourvu qu&#8217;elles n&#8217;oublient pas de lui conter leurs chers
+secrets. Si elles avaient raison, pourtant! que de chastetés
+pleureraient, durant la vie éternelle, une vie terrestre insignifiante.</p>
+
+<p>«Allons, reprit Concha, quittez-moi, Mateo. Vous voyez bien que ma
+chambre est vide. Ne soyez, à cause de moi, ni impatient, ni jaloux.
+Vous me trouverez là, mon amant, dimanche soir, tard dans la nuit; mais
+vous allez me promettre auparavant que jamais vous ne parlerez à ma
+mère, et qu&#8217;au matin vous me quitterez avant l&#8217;heure où elle s&#8217;éveille.
+Ce n&#8217;est pas que je craigne d&#8217;être vue: je suis maîtresse de moi, vous
+le savez; aussi je n&#8217;ai besoin de ses conseils, ni pour vous, ni contre
+vous. C&#8217;est un serment juré?</p>
+
+<p>&mdash;Comme il te plaira.</p>
+
+<p>&mdash;C&#8217;est bien. Soyez lié par ceci.»</p>
+
+<p class="tb">Et renversant la tête elle fit glisser entre les barreaux tous ses
+cheveux comme un ruisseau de parfums. Je les pris dans mes mains, je les
+pressai sur ma bouche, je me baignai le visage dans leur onde noire et
+chaude...</p>
+
+<p>Puis ils s&#8217;échappèrent de mes doigts et elle ferma la fenêtre sombre.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h3>
+
+<p class="head">Où le lecteur commence à comprendre qui est le pantin de cette histoire.</p>
+<p>Deux matins, deux jours et deux nuits interminables succédèrent. J&#8217;étais
+heureux, souffrant, inquiet. Je crois bien que sur les sentiments
+contradictoires qui m&#8217;agitaient en même temps, la joie, une joie trouble
+et presque douloureuse, dominait.</p>
+
+<p>Je puis dire que pendant ces quarante-huit heures, je me représentai
+cent fois «ce qui allait arriver», la scène, les paroles et jusqu&#8217;aux
+silences. Malgré moi, je jouais en pensée le rôle imminent qui
+m&#8217;attendait. Je me voyais, et elle dans mes bras. Et de quart d&#8217;heure en
+quart d&#8217;heure, la scène identique repassait, avec tous ses longs
+détails, dans mon imagination épuisée.</p>
+
+<p class="tb">L&#8217;heure vint. Je marchais dans la rue, n&#8217;osant m&#8217;arrêter sous ses
+fenêtres, de peur de la compromettre, et pourtant agacé en songeant
+qu&#8217;elle me regardait derrière les vitres et me laissait attendre dans
+une agitation étouffante.</p>
+
+<p>«Mateo!»</p>
+
+<p>Elle m&#8217;appelait enfin.</p>
+
+<p>J&#8217;avais quinze ans, monsieur, à cet instant de ma vie. Derrière moi,
+vingt années d&#8217;amour s&#8217;évanouissaient comme un seul rêve. J&#8217;eus
+l&#8217;illusion absolue que pour la première fois j&#8217;allais coller mes lèvres
+aux lèvres d&#8217;une femme et sentir un jeune corps chaud plier et peser sur
+mon bras.</p>
+
+<p>M&#8217;élevant d&#8217;un pied sur une borne et de l&#8217;autre sur les barreaux
+recourbés, j&#8217;entrai chez elle comme un amoureux de théâtre, et je
+l&#8217;étreignis.</p>
+
+<p class="tb">Elle était debout le long de moi-même, elle s&#8217;abandonnait et se
+raidissait à la fois. Nos deux têtes jointes par la bouche se penchaient
+ensemble sur l&#8217;épaule en haletant des narines et en fermant les yeux.
+Jamais je ne compris aussi bien, dans le vertige, l&#8217;égarement,
+l&#8217;inconscience où je me trouvais, tout ce qu&#8217;on exprime de véritable en
+parlant de «l&#8217;ivresse du baiser». Je ne savais plus qui nous étions, ni
+rien de ce qui avait eu lieu, ni ce qu&#8217;il adviendrait de nous. Le
+présent était si intense que l&#8217;avenir et le passé disparaissaient en
+lui. Elle remuait ses lèvres avec les miennes, elle brûlait dans mes
+bras, et je sentais son petit ventre, à travers la jupe, me presser
+d&#8217;une caresse impudique et fervente.</p>
+
+<p class="tb">«Je me sens mal, murmura-t-elle. Je t&#8217;en supplie, attends... Je crois
+que je vais tomber... Viens dans le patio avec moi, je m&#8217;étendrai sur la
+natte fraîche... Attends... Je t&#8217;aime... mais je suis presque évanouie.»</p>
+
+<p class="tb">Je me dirigeai vers une porte.</p>
+
+<p>«Non, pas celle-là. C&#8217;est la chambre de maman. Viens par ici. Je te
+guiderai.»</p>
+
+<p class="tb">Un carré de ciel noir étoilé, où s&#8217;effilaient des nuées bleuâtres,
+dominait le patio blanc. Tout un étage brillait, éclairé par la lune, et
+le reste de la cour reposait dans une ombre confidentielle.</p>
+
+<p class="tb">Concha s&#8217;étendit à l&#8217;orientale sur une natte. Je m&#8217;assis auprès d&#8217;elle
+et elle prit ma main.</p>
+
+<p>«Mon ami, me dit-elle, m&#8217;aimerez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Tu le demandes!</p>
+
+<p>&mdash;Combien de temps m&#8217;aimerez-vous?»</p>
+
+<p>Je redoute ces questions que posent toutes les femmes, et auxquelles on
+ne peut répondre que par les pires banalités.</p>
+
+<p>«Et quand je serai moins jolie, m&#8217;aimerez-vous encore?... Et quand je
+serai vieille, tout à fait vieille, m&#8217;aimerez-vous encore? Dis-le-moi,
+mon c&#339;ur. Quand même ce ne serait pas vrai, j&#8217;ai besoin que tu me le
+dises et que tu me donnes des forces. Tu vois, je t&#8217;ai promis pour ce
+soir, mais je ne sais pas du tout si j&#8217;en aurai le courage... Je ne sais
+même pas si tu le mérites. Ah! Sainte Mère de Dieu! si je me trompais
+sur toi, il me semble que toute ma vie en serait perdue. Je ne suis pas
+de ces filles qui vont chez Juan et chez Miguel, et de là chez Antonio.
+Après toi je n&#8217;en aimerai plus d&#8217;autre et, si tu me quittes, je serai
+comme morte.»</p>
+
+<p>Elle se mordit la lèvre avec une plainte oppressée, en fixant les yeux
+dans le vide, mais le mouvement de sa bouche s&#8217;acheva en sourire.</p>
+
+<p>«J&#8217;ai grandi, depuis six mois. Déjà je ne peux plus agrafer mes corsages
+de l&#8217;été dernier. Ouvre celui-ci, tu verras comme je suis belle.»</p>
+
+<p>Si je le lui avais demandé, elle ne l&#8217;eût sans doute pas permis, car je
+commençais à douter que cette nuit d&#8217;entretien s&#8217;achevât jamais en nuit
+d&#8217;amour; mais je ne la touchais plus: elle se rapprocha.</p>
+
+<p>Hélas! les seins que je mis à nu en ouvrant ce corsage gonflé, étaient
+des fruits de Terre Promise. Qu&#8217;il en soit d&#8217;aussi beaux, c&#8217;est ce que
+je ne sais point. Eux-mêmes je ne les vis jamais comparables à leur
+forme de ce soir-là. Les seins sont des êtres vivants qui ont leur
+enfance et leur déclin. Je crois fermement que j&#8217;ai vu ceux-ci pendant
+leur éclair de perfection.</p>
+
+<p class="tb">Elle, cependant, avait tiré du milieu d&#8217;eux un scapulaire de drap neuf
+et elle le baisait pieusement, en surveillant mon émotion du coin de son
+&#339;il à demi fermé.</p>
+
+<p class="tb">«Alors je vous plais?»</p>
+
+<p>Je la repris dans mes bras.</p>
+
+<p>«Non, tout à l&#8217;heure.</p>
+
+<p>&mdash;Qu&#8217;y a-t-il encore?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas disposée, voilà tout.»</p>
+
+<p>Et elle referma son corsage.</p>
+
+<p>Vraiment je souffrais. Maintenant je la suppliais presque avec
+brusquerie en luttant contre ses mains qui redevenaient protectrices. Je
+l&#8217;aurais chérie et malmenée à la fois. Son obstination à me séduire et à
+me repousser, ce manège qui durait depuis un an déjà et redoublait à la
+suprême minute où j&#8217;en attendais le dénouement, arrivait à exaspérer ma
+tendresse la plus patiente.</p>
+
+<p class="tb">«Ma petite, lui dis-je, tu te joues de moi, mais prends garde que je ne
+me lasse.</p>
+
+<p>&mdash;C&#8217;est ainsi? Eh bien, je ne vous aimerai même pas aujourd&#8217;hui, don
+Mateo. À demain.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne reviendrai plus.</p>
+
+<p>&mdash;Vous reviendrez demain.»</p>
+
+<p>Furieux, je remis mon chapeau et sortis, déterminé à ne plus la revoir.</p>
+
+<p>Je tins ma résolution jusqu&#8217;à l&#8217;heure où je m&#8217;endormis, mais mon réveil
+fut lamentable.</p>
+
+<p>Et quelle journée, je m&#8217;en souviens!</p>
+
+<p>Malgré mon serment intérieur, je pris la route de Séville. J&#8217;étais
+attiré vers elle par une invincible puissance; je crus que ma volonté
+avait cessé d&#8217;être; je ne pouvais plus décider de la direction de mes
+pas.</p>
+
+<p>Pendant trois heures de fièvre et de lutte avec moi-même, j&#8217;errai dans
+la cale Amor de Dios, derrière la rue où demeurait Concha, toujours sur
+le point de parcourir les vingt pas qui me séparaient d&#8217;elle... Enfin je
+l&#8217;emportai, je partis presque en courant dans la campagne et je ne
+frappai point à la fenêtre adorée, mais quel misérable triomphe!</p>
+
+<p class="tb">Le lendemain, elle était chez moi.</p>
+
+<p>«Puisque vous n&#8217;avez pas voulu venir, c&#8217;est moi qui viens à vous, me
+dit-elle. Direz-vous encore que je ne vous aime point?»</p>
+
+<p>Monsieur, je me serais jeté à ses pieds.</p>
+
+<p>«Vite, montrez-moi votre chambre, ajouta-t-elle. Je ne veux pas que vous
+m&#8217;accusiez de nonchalance, aujourd&#8217;hui. Croyez-vous que je ne sois pas
+impatiente, moi aussi? Vous seriez bien surpris si vous saviez ce que je
+pense.»</p>
+
+<p class="tb">Mais dès qu&#8217;elle fut entrée, elle se reprit:</p>
+
+<p>«Non, au fait, pas celle-ci. Il y a eu trop de femmes dans ce vilain
+lit. Ce n&#8217;est pas la chambre qu&#8217;il faut à une <i>mozita</i>. Prenons-en une
+autre, une chambre d&#8217;amis, qui ne soit à personne. Voulez-vous?»</p>
+
+<p>C&#8217;était encore une heure d&#8217;attente. Il fallait ouvrir les fenêtres,
+mettre des draps, balayer...</p>
+
+<p>Enfin tout fut prêt, et nous montâmes.</p>
+
+<p>Dire que j&#8217;étais cette fois assuré de réussir, je ne l&#8217;oserais; mais
+enfin j&#8217;avais des espérances. Chez moi, seule, sans protection contre
+mon sentiment si connu d&#8217;elle, il me semblait improbable qu&#8217;elle se fût
+risquée avant d&#8217;avoir fait en pensée le sacrifice qu&#8217;elle prétendait
+m&#8217;offrir...</p>
+
+<p class="tb">Dès que nous fûmes seuls, elle défit sa mantille, qui était attachée
+avec quatorze épingles à ses cheveux et à son corsage, puis, très
+simplement, elle se déshabilla. J&#8217;avoue qu&#8217;au lieu de l&#8217;aider, je
+retardais plutôt ce long travail, et que vingt fois je l&#8217;interrompis
+pour poser mes lèvres sur ses bras nus, ses épaules rondes, ses seins
+fermes, sa nuque brune. Je regardais son corps apparaître de place en
+place, aux limites du linge, et je me persuadais que cette jeune peau
+rebelle allait enfin se livrer.</p>
+
+<p class="tb">«Eh bien, ai-je tenu ma promesse? dit-elle, en serrant sa chemise à la
+taille, comme pour mouler son corps souple. Fermez les jalousies, il
+fait une lumière odieuse dans cette chambre.»</p>
+
+<p class="tb">J&#8217;obéis, et pendant ce temps elle se coucha silencieusement dans le lit
+profond. Je la voyais à travers la moustiquaire, blanche comme une
+apparition de théâtre derrière un rideau de gaze...</p>
+
+<p>Que vous dirai-je, monsieur? Vous avez deviné que cette fois encore je
+fus ridicule et joué. Je vous ai dit que cette fille était la pire des
+femmes et que ses inventions cruelles dépassaient toutes les bornes;
+mais jusqu&#8217;ici vous ne la connaissez pas encore. C&#8217;est maintenant
+seulement qu&#8217;en suivant mon récit vous allez, de scène en scène, savoir
+qui est Concha Perez.</p>
+
+<p class="tb">Ainsi, elle était venue chez moi, pour s&#8217;abandonner, disait-elle. Ses
+paroles d&#8217;amour et ses engagements, vous les avez entendus. Jusqu&#8217;au
+dernier moment, elle se tint en amoureuse vierge qui va connaître la
+joie, presque en jeune mariée qui se livre à un époux; jeune mariée sans
+ignorance, je le veux bien, mais pourtant émue et grave.</p>
+
+<p>Eh bien, en s&#8217;habillant chez elle, cette petite misérable s&#8217;était
+accoutrée d&#8217;un caleçon, taillé dans une sorte de toile si raide et si
+forte, qu&#8217;une corne de taureau ne l&#8217;aurait pas fendue, et qui se serrait
+à la ceinture ainsi qu&#8217;au milieu des cuisses par des lacets d&#8217;une
+résistance et d&#8217;une complication inattaquables. Et voilà ce que je
+découvris au milieu de mon ardeur la plus éperdue, tandis que la
+scélérate m&#8217;expliquait sans se troubler:</p>
+
+<p>«Je serai folle jusqu&#8217;où Dieu voudra, mais pas jusqu&#8217;où le voudront les
+hommes!»</p>
+
+<p class="tb">Je doutai un instant si je l&#8217;étranglerais, puis&mdash;vraiment, je vous
+l&#8217;avoue, je n&#8217;en ai pas de honte&mdash;mon visage en larmes tomba dans mes
+mains.</p>
+
+<p>Ce que je pleurais, monsieur, c&#8217;était ma jeunesse à moi, dont cette
+enfant venait de me prouver l&#8217;irréparable effondrement. Entre vingt-deux
+et trente-cinq ans, il est des avanies que tous les hommes évitent. Je
+ne pouvais pas croire que Concha m&#8217;eût ainsi traité si j&#8217;avais eu dix
+ans de moins. Ce caleçon, cette barrière entre l&#8217;amour et moi, il me
+semblait que dorénavant je le verrais à toutes les femmes, ou que du
+moins elles voudraient l&#8217;avoir avant d&#8217;approcher de mon étreinte.</p>
+
+<p>«Pars, lui dis-je. J&#8217;ai compris.»</p>
+
+<p class="tb">Mais elle s&#8217;alarma tout à coup, et m&#8217;enveloppant à son tour de ses deux
+petits bras vigoureux que je repoussais avec peine, elle me dit en
+cherchant ma bouche:</p>
+
+<p>«Mon c&#339;ur, tu ne saurais donc aimer tout ce que je te donne de moi-même?
+Tu as mes seins, tu as mes lèvres, mes jambes brûlantes, mes cheveux
+odorants, tout mon corps dans tes embrassements et ma langue dans mon
+baiser. Ce n&#8217;est donc pas assez, tout cela? Alors ce n&#8217;est pas moi que
+tu aimes, mais seulement ce que je te refuse? Toutes les femmes peuvent
+te le donner, pourquoi me le demandes-tu, à moi qui résiste? Est-ce
+parce que tu me sais vierge? Il y en a d&#8217;autres, même à Séville. Je te
+le jure, Mateo, j&#8217;en connais. <i>¡Alma mia! sangre mio!</i> aime-moi comme
+je veux être aimée, peu à peu, et prends patience. Tu sais que je suis à
+toi, et que je me garde pour toi seul. Que veux-tu de plus, mon c&#339;ur?»</p>
+
+<p>Il fut convenu que nous nous verrions chez elle ou chez moi, et que tout
+serait fait selon sa volonté. En échange d&#8217;une promesse de ma part, elle
+consentit à ne plus remettre son affreuse cuirasse de toile; mais ce fut
+tout ce que j&#8217;obtins d&#8217;elle; et encore la première nuit où elle ne la
+porta point, il me sembla que ma torture en était encore avivée.</p>
+
+<p>Voici donc le degré de servitude où cette enfant m&#8217;avait amené. (Je
+passe sur les perpétuelles demandes d&#8217;argent qui interrompaient sa
+conversation et auxquelles je cédais toujours;&mdash;même en laissant cela de
+côté, la nature de nos relations est d&#8217;un intérêt particulier.) Je
+tenais donc chaque nuit dans mes bras le corps nu d&#8217;une fille de quinze
+ans, sans doute élevée chez les S&#339;urs, mais d&#8217;une condition et d&#8217;une
+qualité d&#8217;âme qui excluaient toute idée de vertu corporelle&mdash;et cette
+fille, d&#8217;ailleurs aussi ardente et aussi passionnée qu&#8217;on pouvait le
+souhaiter, se comportait à mon égard comme si la nature elle-même
+l&#8217;avait empêchée à jamais d&#8217;assouvir ses convoitises.</p>
+
+<p>D&#8217;excuse valable à une pareille comédie, aucune n&#8217;était donnée, aucune
+n&#8217;existait. Vous en devinerez vous-même la raison par la suite. Et moi,
+je supportais qu&#8217;on me bernât ainsi.</p>
+
+<p class="tb">Car ne vous y trompez pas, jeune Français, lecteur de romans et acteur
+peut-être d&#8217;intrigues particulières avec les demi-virginités de villes
+d&#8217;eaux, nos Andalouses n&#8217;ont ni le goût, ni l&#8217;intuition de l&#8217;amour
+artificiel. Ce sont d&#8217;admirables amantes, mais qui ont des sens trop
+aigus pour supporter sans frénésie les trilles d&#8217;une chanterelle
+superflue. Entre Concha et moi, il ne se passait rien, mais rien,
+comprenez ce que veut dire rien. Et cela dura deux semaines entières.</p>
+
+<p class="tb">Le quinzième jour, comme elle avait reçu de moi la veille une somme de
+mille douros pour payer les dettes de sa mère, je trouvai la maison
+vide.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="IX" id="IX"></a>IX</h3>
+
+<p class="head">Où Concha Perez subit sa troisième métamorphose.</p>
+<p>C&#8217;était trop.</p>
+
+<p>Désormais, je voyais clair dans cette petite âme de rouée. J&#8217;avais été
+mystifié comme un collégien et j&#8217;en restais confus encore plus
+qu&#8217;affligé.</p>
+
+<p>Rayant de ma vie passée la perfide enfant, je fis effort pour l&#8217;oublier
+du jour au lendemain, par un coup de volonté, une de ces intentions
+paradoxales dont les femmes escomptent toujours le fatal avortement.</p>
+
+<p>Je partis pour Madrid décidé à prendre pour maîtresse, au hasard, la
+première jeune femme qui attirerait mes yeux.</p>
+
+<p>C&#8217;est le stratagème classique, celui que tout le monde invente et qui ne
+réussit jamais.</p>
+
+<p class="tb">Je cherchai de salon en salon, puis de théâtre en théâtre, et je finis
+par rencontrer une danseuse italienne, grande fille aux jambes musclées
+qui aurait été une fort jolie bête dans les boxes d&#8217;un harem, mais qui
+ne suffisait sans doute point aux qualités qu&#8217;on attend d&#8217;une amie
+unique et intime.</p>
+
+<p>Elle fit de son mieux: elle était affectueuse et facile. Elle m&#8217;apprit
+des vices de Naples dont je n&#8217;avais nulle habitude et qui lui plaisaient
+plus qu&#8217;à moi. Je vis qu&#8217;elle s&#8217;ingéniait à me garder auprès d&#8217;elle, et
+que le souci de son existence matérielle n&#8217;était pas le seul motif de ce
+zèle tendre et ardent. Hélas! que n&#8217;ai-je pu l&#8217;aimer! Je n&#8217;avais aucun
+reproche à lui faire. Elle n&#8217;était ni infidèle ni importune. Elle ne
+paraissait pas connaître mes défauts. Elle ne me brouillait pas avec mes
+amis. Enfin, ses jalousies, toutes fréquentes qu&#8217;elles fussent, se
+laissaient deviner et ne s&#8217;exprimaient point. C&#8217;était une femme
+inappréciable.</p>
+
+<p>Mais je n&#8217;éprouvais rien pour elle.</p>
+
+<p class="tb">Pendant deux mois je m&#8217;astreignis à vivre sous le même toit que Giulia,
+dans son air, dans sa chambre de la maison que j&#8217;avais louée pour nous
+deux au bout de la rue Lope de Vega. Elle entrait, passait, marchait
+devant moi, je ne la suivais pas des yeux. Ses jupons, ses maillots de
+danseuse, ses pantalons et ses chemises traînaient sur tous les divans:
+je n&#8217;étais même pas atteint par leur influence. Pendant soixante nuits,
+je vis son corps brun allongé près du mien dans une couche trop chaude,
+où j&#8217;imaginais une autre présence dès que la lumière s&#8217;éteignait... Puis
+je me sauvai, désespérant de moi-même.</p>
+
+<p class="tb">Je revins à Séville. Ma maison me parut mortuaire. Je partis pour
+Grenade, où je m&#8217;ennuyai; pour Cordoue, torride et déserte; pour
+l&#8217;éclatante Jérez toute pleine de l&#8217;odeur de ses celliers à vin; pour
+Cadiz, oasis de maisons dans la mer.</p>
+
+<p>Le long de ce trajet, monsieur, j&#8217;étais guidé de ville en ville, non pas
+par la fantaisie, mais par une fascination irrésistible et lointaine
+dont je ne doute pas plus que de l&#8217;existence de Dieu. Quatre fois, dans
+la vaste Espagne, j&#8217;ai rencontré Concha Perez. Ce n&#8217;est pas une suite de
+hasards: je ne crois pas à ces coups de dés qui régiraient les
+destinées. Il fallait que cette femme me reprît sous sa main, et que je
+visse passer sur ma vie tout ce que vous allez entendre.</p>
+
+<p>Et en effet tout s&#8217;accomplit.</p>
+
+<p class="c">*<br />* *</p>
+
+<p>Ce fut à Cadiz.</p>
+
+<p>J&#8217;entrai un soir dans le <i>Baile</i> de là-bas. Elle y était. Elle dansait,
+monsieur, devant trente pêcheurs, autant de matelots, et quelques
+étrangers stupides.</p>
+
+<p>Dès que je la vis, je me mis à trembler. Je devais être pâle comme la
+terre; je n&#8217;avais plus ni souffle, ni force. Le premier banc, près de la
+porte, fut celui où je m&#8217;assis, et, les coudes sur la table, je la
+contemplais de loin comme une ressuscitée.</p>
+
+<p class="tb">Elle dansait toujours, haletante, échauffée, la face pourpre et les
+seins fous, en secouant à chaque main des castagnettes assourdissantes.
+Je suis certain qu&#8217;elle m&#8217;avait vu, mais elle ne me regardait pas. Elle
+achevait son boléro dans un mouvement de passion furieuse, et les
+provocations de sa jambe et de son torse visaient quelqu&#8217;un au hasard
+dans la foule des spectateurs.</p>
+
+<p>Brusquement, elle s&#8217;arrêta, au milieu d&#8217;une grande clameur.</p>
+
+<p>«<i>¡Qué guapa!</i> criaient les hommes. <i>¡Olé! Chiquilla! Olé! Olé! Otra
+vez!»</i></p>
+
+<p class="tb">Et les chapeaux volaient sur la scène; toute la salle était debout. Elle
+saluait, encore essoufflée, avec un petit sourire de triomphe et de
+mépris.</p>
+
+<p class="tb">Selon l&#8217;usage, elle descendit au milieu des buveurs pour s&#8217;attabler en
+quelque endroit, pendant qu&#8217;une autre danseuse lui succédait devant la
+rampe. Et, sachant qu&#8217;il y avait là, dans un coin de la salle, un être
+qui l&#8217;adorait, qui se serait mis sous ses pieds devant la terre entière
+et qui souffrait à crier, elle alla de table en table et de bras en
+bras, sous ses yeux.</p>
+
+<p>Tous la connaissaient par son nom. J&#8217;entendais des «Conchita!» qui
+faisaient passer des frissons depuis mes orteils jusqu&#8217;à ma nuque. On
+lui donnait à boire; on touchait ses bras nus; elle mit dans ses cheveux
+une fleur rouge qu&#8217;un marin allemand lui donna; elle tira la tresse de
+cheveux d&#8217;un banderillero qui fit des pitreries; elle feignit la volupté
+devant un jeune fat assis avec des femmes, et caressa la joue d&#8217;un homme
+que j&#8217;aurais tué.</p>
+
+<p class="tb">Des gestes qu&#8217;elle fit pendant cette man&#339;uvre atroce qui dura cinquante
+minutes, pas un seul n&#8217;est sorti de ma mémoire.</p>
+
+<p>Ce sont des souvenirs comme ceux-là qui peuplent le passé d&#8217;une
+existence humaine.</p>
+
+<p>Elle visita ma table après toutes les autres parce que j&#8217;étais au fond
+de la salle, mais elle y vint. Confuse? ou jouant la surprise? oh!
+nullement! vous ne la connaissez pas. Elle s&#8217;assit en face de moi,
+frappa dans ses mains pour attirer le garçon et cria:</p>
+
+<p>«Tonio! une tasse de café!»</p>
+
+<p>Puis, avec une tranquillité exquise, elle supporta mon regard.</p>
+
+<p class="tb">Je lui dis, d&#8217;une voix très basse:</p>
+
+<p>«Tu n&#8217;as donc peur de rien, Concha? Tu n&#8217;as pas peur de mourir?</p>
+
+<p>&mdash;Non! et d&#8217;abord ce n&#8217;est pas vous qui me tuerez.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m&#8217;en défies?</p>
+
+<p>&mdash;Ici même, et où vous voudrez. Je vous connais, don Mateo, comme si je
+vous avais porté neuf mois. Vous ne toucherez jamais à un cheveu de ma
+tête, et vous avez raison, car je ne vous aime plus.</p>
+
+<p>&mdash;Tu oses dire que tu m&#8217;as aimé?</p>
+
+<p>&mdash;Croyez ce qu&#8217;il vous plaira. Vous êtes seul coupable.»</p>
+
+<p>C&#8217;était elle qui me faisait des reproches. J&#8217;aurais dû m&#8217;attendre à
+cette comédie.</p>
+
+<p class="tb">«Deux fois, repris-je, deux fois tu m&#8217;as fait cela! Ce que je te donnais
+du fond de mon c&#339;ur, tu l&#8217;as reçu comme une voleuse, et tu es partie,
+sans un mot, sans une lettre, sans même avoir chargé personne de me
+porter ton adieu. Qu&#8217;ai-je fait pour que tu me traites ainsi?»</p>
+
+<p>Et je répétais entre mes dents:</p>
+
+<p>«Misérable! misérable!»</p>
+
+<p>Mais elle avait son excuse:</p>
+
+<p>«Ce que vous avez fait? Vous m&#8217;avez trompée. N&#8217;aviez-vous pas juré que
+j&#8217;étais en sûreté dans vos bras et que vous me laisseriez choisir la
+nuit et l&#8217;heure de mon péché? La dernière fois, ne vous souvenez-vous
+plus? Vous croyiez que je ne sentais rien. J&#8217;étais éveillée, Mateo, et
+j&#8217;ai compris que si je passais encore une nuit à vos côtés, je ne
+m&#8217;endormirais pas sans me livrer à vous par surprise. Et c&#8217;est pour cela
+que je me suis enfuie.»</p>
+
+<p>C&#8217;était insensé. Je haussai les épaules.</p>
+
+<p class="tb">«Ainsi, voilà ce que tu me reproches, lui dis-je, quand je vois ici la
+vie que tu mènes et les hommes qui passent dans ton lit?»</p>
+
+<p>Elle se leva, furieuse.</p>
+
+<p>«Cela n&#8217;est pas vrai! Je vous défends de dire cela, don Mateo! Je vous
+jure sur la tombe de mon père que je suis vierge comme une enfant,&mdash;et
+aussi que je vous déteste, parce que vous en avez douté!»</p>
+
+<p>Je restai seul. Après quelques instants, je partis, moi aussi.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="X" id="X"></a>X</h3>
+
+<p class="head">Où Mateo se trouve assister à un spectacle inattendu.</p>
+<p>Toute la nuit j&#8217;errai sur les remparts. L&#8217;intarissable vent de la mer
+douchait ma fièvre et ma lâcheté. Oui, je m&#8217;étais senti lâche devant
+cette femme. Je n&#8217;avais que des rougissements en songeant à elle et à
+moi; je me disais en moi-même les pires outrages qu&#8217;on puisse adresser à
+un homme. Et je devinais que le lendemain je n&#8217;aurais pas cessé de les
+mériter.</p>
+
+<p>Après ce qui s&#8217;était passé, je n&#8217;avais que trois partis à prendre: la
+quitter, la forcer, ou la tuer.</p>
+
+<p>Je pris le quatrième, qui était de la subir.</p>
+
+<p class="tb">Chaque soir, je revenais à
+ma place, comme un enfant soumis, la regarder et l&#8217;attendre.</p>
+
+<p>Elle s&#8217;était peu à peu adoucie. Je veux dire qu&#8217;elle ne m&#8217;en voulait
+plus de tout le mal qu&#8217;elle m&#8217;avait fait. Derrière la scène, s&#8217;ouvrait
+une grande salle blanche où attendaient, en somnolant, les mères et les
+s&#339;urs des danseuses; Concha me permettait de me tenir là par une faveur
+particulière que chacune de ces jeunes filles pouvait accorder à son
+amant de c&#339;ur. Jolie société, vous le voyez.</p>
+
+<p>Les heures que j&#8217;ai passées là comptent parmi les plus lamentables. Vous
+me connaissez: vraiment je n&#8217;avais jamais mené cette vie de bas cabaret
+et de coudes sur la table. Je me faisais horreur.</p>
+
+<p>La señora Perez était là, comme les autres. Elle semblait ne rien
+connaître de ce qui avait eu lieu calle Trajano. Mentait-elle aussi? je
+ne m&#8217;en inquiétais même pas. J&#8217;écoutais ses confidences, je payais son
+eau-de-vie... Ne parlons plus de cela, voulez-vous?</p>
+
+<p class="tb">Mes seuls instants de joie m&#8217;étaient donnés par les quatre danses de
+Concha. Alors, je me tenais dans la porte ouverte par où elle entrait en
+scène, et pendant les rares mouvements où elle tournait le dos au
+public, j&#8217;avais l&#8217;illusion passagère qu&#8217;elle dansait de face pour moi
+seul.</p>
+
+<p>Son triomphe était le <i>flamenco</i>. Quelle danse, monsieur! quelle
+tragédie! C&#8217;est toute la passion en trois actes: désir, séduction,
+jouissance. Jamais &#339;uvre dramatique n&#8217;exprima l&#8217;amour féminin avec
+l&#8217;intensité, la grâce et la furie des trois scènes l&#8217;une après l&#8217;autre.
+Concha y était incomparable. Comprenez-vous bien le drame qui s&#8217;y joue?
+À qui ne l&#8217;a pas vu mille fois j&#8217;aurais encore à l&#8217;expliquer. On dit
+qu&#8217;il faut huit ans pour former une <i>flamenca</i>, ce qui veut dire qu&#8217;avec
+la précoce maturité de nos femmes, à l&#8217;âge où elles savent danser elles
+ne sont déjà plus belles. Mais Concha était née flamenca; elle n&#8217;avait
+pas l&#8217;expérience, elle avait la divination. Vous savez comment on le
+danse à Séville. Nos meilleures <i>bailerinas</i>, vous les connaissez;
+aucune n&#8217;est parfaite, car cette danse épuisante (douze minutes! trouvez
+donc une danseuse d&#8217;opéra qui accepte une variation de douze minutes!)
+voit se succéder en elle trois rôles que rien ne relie: l&#8217;amoureuse,
+l&#8217;ingénue et la tragédienne. Il faut avoir seize ans pour mimer la
+seconde partie, où maintenant Lola Sanchez réalise des merveilles de
+gestes sinueux et d&#8217;attitudes légères. Il faut avoir trente ans pour
+jouer la fin du drame où la Rubia, malgré ses rides, est encore, chaque
+soir, excellente.</p>
+
+<p>Conchita est la seule femme que j&#8217;aie vue égale à elle-même pendant
+toute cette terrible tâche.</p>
+
+<p class="tb">Je la vois toujours, avançant et reculant d&#8217;un petit pas balancé,
+regarder de côté sous sa manche levée, pour baisser lentement, avec un
+mouvement de torse et de hanches, son bras au-dessus duquel émergeaient
+deux yeux noirs. Je la vois délicate ou ardente, les yeux spirituels ou
+baignés de langueur, frappant du talon les planches de la scène, ou
+faisant crépiter ses doigts à l&#8217;extrémité du geste, comme pour donner le
+cri de la vie à chacun de ses bras onduleux.</p>
+
+<p>Je la vois: elle sortait de scène dans un état d&#8217;excitation et de
+lassitude qui la faisait encore plus belle. Son visage empourpré était
+couvert de sueur, mais ses yeux brillants, ses lèvres tremblantes, sa
+jeune poitrine agitée, tout donnait à son buste une expression
+d&#8217;exubérance et de jeunesse vivace: elle était resplendissante.</p>
+
+<p class="tb">Pendant un mois il en fut ainsi de nos relations. Elle me tolérait dans
+l&#8217;arrière-boutique de son estrade théâtrale. Je n&#8217;avais pas même le
+droit de l&#8217;accompagner à sa porte, et je ne gardais ma place auprès
+d&#8217;elle qu&#8217;à la condition de ne lui faire aucun reproche, ni sur le
+passé, ni sur le présent. Quant à l&#8217;avenir, j&#8217;ignore ce qu&#8217;elle en
+pensait; pour moi, je n&#8217;avais nulle idée d&#8217;une solution quelconque à
+cette aventure pitoyable.</p>
+
+<p class="tb">Je savais vaguement qu&#8217;elle habitait avec sa mère&mdash;dans l&#8217;unique
+faubourg de la ville, près de la plaza de Toros,&mdash;une grande maison
+blanche et verte qui abritait aussi les familles de six autres
+<i>bailerinas</i>. Ce qui se passait dans une telle cité de femmes, je
+n&#8217;osais l&#8217;imaginer. Et pourtant, nos danseuses mènent une vie bien
+réglée: de huit heures du soir à cinq heures du matin elles sont en
+scène; elles rentrent exténuées à l&#8217;aube, elles dorment, souvent toutes
+seules, jusqu&#8217;au milieu de l&#8217;après-midi. Il n&#8217;y a guère que la fin du
+jour dont elles pourraient abuser; encore la crainte d&#8217;une grossesse
+ruineuse retient-elle ces pauvres filles, qui d&#8217;ailleurs ne se
+résoudraient pas tous les soirs à augmenter par d&#8217;autres fatigues les
+efforts d&#8217;une pénible nuit.</p>
+
+<p class="tb">Toutefois je n&#8217;y songeais pas sans inquiétude. Deux des amies de Concha,
+deux s&#339;urs, avaient un frère plus jeune qui vivait dans leur chambre ou
+dans celles des voisines et excitait des jalousies dont je fus témoin
+plusieurs fois.</p>
+
+<p class="tb">On l&#8217;appelait le <i>Morenito</i><a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>. J&#8217;ai toujours ignoré son vrai nom.
+Concha l&#8217;appelait à notre table, le nourrissait à mes frais et me
+prenait des cigarettes qu&#8217;elle lui mettait entre les lèvres.</p>
+
+<p>À tous mes mouvements d&#8217;impatience, elle répondait par des haussements
+d&#8217;épaules, ou par des phrases glaciales qui me faisaient souffrir
+davantage.</p>
+
+<p>«Le Morenito est à tout le monde. Si je prenais un amant, il serait à
+moi comme ma bague et tu le saurais, Mateo.»</p>
+
+<p class="tb">Je me taisais. D&#8217;ailleurs, les bruits qui couraient sur la vie privée de
+Concha la représentaient comme inattaquable, et j&#8217;avais trop le désir de
+la croire telle pour ne pas accepter, de confiance même, des rumeurs
+sans fondement. Aucun homme ne l&#8217;approchait avec le regard si
+particulier de l&#8217;amant qui retrouve en public sa femme de la nuit
+précédente. J&#8217;eus des querelles à ce propos, avec des prétendants que je
+gênais sans doute, mais jamais avec personne qui se vantât de l&#8217;avoir
+connue. Plusieurs fois, j&#8217;essayai de faire parler ses amies. On me
+répondait toujours: «Elle est <i>mozita</i>. Et elle a bien raison.»</p>
+
+<p>De rapprochement avec moi, il n&#8217;était même pas question. Elle ne me
+demandait rien. Elle ne m&#8217;accordait rien. Si joyeuse autrefois, elle
+était devenue grave et ne parlait presque plus. Que pensait-elle?
+Qu&#8217;attendait-elle de moi? C&#8217;eût été peine perdue que de lire dans son
+regard. Je ne voyais pas plus clair dans cette petite âme que dans les
+yeux impénétrables d&#8217;un chat.</p>
+
+<p class="c">*<br />* *</p>
+
+<p>Une nuit, sur un signe de la directrice, elle quitta la scène avec trois
+autres danseuses, et monta au premier étage, pour faire une sieste, me
+dit-elle. Elle avait souvent de ces absences d&#8217;une heure, dont je ne
+prenais pas ombrage, car toute menteuse et fausse qu&#8217;elle fût, je
+croyais ses moindres paroles.</p>
+
+<p class="tb">«Quand nous avons bien dansé, m&#8217;expliquait-elle, on nous fait un peu
+dormir. Sans cela, nous aurions des rêves sur la scène.»</p>
+
+<p>Elle était donc montée cette fois encore, et pour respirer un air plus
+pur, j&#8217;avais quitté la salle pendant une demi-heure.</p>
+
+<p>En rentrant, je rencontrai dans le couloir une danseuse un peu simple
+d&#8217;esprit et, cette nuit-là, un peu grise, qu&#8217;on surnommait la <i>Gallega</i>.</p>
+
+<p>«Tu reviens trop tôt, me dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Conchita est toujours là-haut.</p>
+
+<p>&mdash;J&#8217;attendrai qu&#8217;elle s&#8217;éveille. Laisse-moi passer.»</p>
+
+<p>Elle paraissait ne pas comprendre.</p>
+
+<p>«Qu&#8217;elle s&#8217;éveille?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, qu&#8217;as-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle ne dort pas.</p>
+
+<p>&mdash;Elle m&#8217;a dit...</p>
+
+<p>&mdash;Elle t&#8217;a dit qu&#8217;elle allait dormir? Ah! bien!»</p>
+
+<p>Elle voulait se contenir. Mais quoi qu&#8217;elle en eût, et malgré ses lèvres
+pincées avec effort, le rire éclata dans sa bouche.</p>
+
+<p class="tb">J&#8217;étais devenu blême.</p>
+
+<p>«Où est-elle? dis-le-moi immédiatement! criai-je en lui prenant le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me faites pas de mal, caballero. Elle montre son nombril à des
+<i>Inglès</i><a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>. Dieu sait que ça n&#8217;est pas ma faute. Si j&#8217;avais su
+je ne vous aurais rien dit. Je ne veux me brouiller avec personne, je
+suis bonne fille, caballero.»</p>
+
+<p class="tb">Le croiriez-vous? Je restai impassible. Seulement un grand froid
+m&#8217;envahit, comme si une haleine de cave s&#8217;était glissée entre mes
+vêtements et moi; mais ma voix n&#8217;était pas tremblante.</p>
+
+<p>«Gallega, lui dis-je, conduis-moi là-haut.»</p>
+
+<p>Elle secoua la tête.</p>
+
+<p>Je repris:</p>
+
+<p>«On ne saura pas que tu m&#8217;as parlé. Fais vite... C&#8217;est ma <i>novia</i>, tu
+comprends... J&#8217;ai le droit de monter... Conduis-moi.»</p>
+
+<p>Et je lui mis un napoléon dans la main. Un instant après, j&#8217;étais seul,
+sur le balcon d&#8217;une cour intérieure, et par la porte-fenêtre je voyais,
+monsieur, une scène d&#8217;enfer.</p>
+
+<p class="tb">Il y avait là une seconde salle de danse, plus petite, très éclairée,
+avec une estrade et deux guitaristes. Au milieu, Conchita nue et trois
+autres nudités quelconques de femmes, dansaient une <i>jota</i> forcenée
+devant deux Anglais assis au fond. J&#8217;ai dit nue, elle était plus que
+nue. Des bas noirs, longs comme des jambes de maillot, montaient tout en
+haut de ses cuisses, et elle portait aux pieds de petits souliers
+sonores qui claquaient sur le parquet. Je n&#8217;osai pas l&#8217;interrompre.
+J&#8217;avais peur de la tuer.</p>
+
+<p class="tb">Hélas! mon Dieu! jamais je ne l&#8217;ai vue si belle! Il ne s&#8217;agissait plus
+de ses yeux ni de ses doigts: tout son corps était expressif comme un
+visage, plus qu&#8217;un visage, et sa tête enveloppée de cheveux se couchait
+sur l&#8217;épaule comme une chose inutile. Il y avait des sourires dans le
+pli de sa hanche, des rougissements de joue au tournant de ses flancs;
+sa poitrine semblait regarder en avant par deux grands yeux fixes et
+noirs. Jamais je ne l&#8217;ai vue si belle: les faux plis de la robe altèrent
+l&#8217;expression de la danseuse et font dévier à contre-sens la ligne
+extérieure de sa grâce; mais là, par une révélation, je voyais les
+gestes, les frissons, les mouvements des bras, des jambes, du corps
+souple et des reins musclés naître indéfiniment d&#8217;une source visible: le
+centre même de la dame, son petit ventre noir et brun.</p>
+
+<p class="tb">...J&#8217;enfonçai la porte.</p>
+
+<p>La regarder dix secondes et me jurer que je ne l&#8217;assassinerais pas,
+c&#8217;était tout ce que ma volonté avait pu faire. Et maintenant rien ne me
+retiendrait plus.</p>
+
+<p>Des cris perçants m&#8217;accueillirent. J&#8217;allai droit à Concha et je lui dis
+d&#8217;une voix brève:</p>
+
+<p>«Suis-moi. Ne crains rien. Je ne te ferai pas de mal. Mais viens à
+l&#8217;instant, ou prends garde!»</p>
+
+<p>Ah! non! elle ne craignait rien! Elle s&#8217;était adossée au mur, et là,
+étendant les bras de chaque côté:</p>
+
+<p class="tb">«Pas plus que le Christ ne partit de la croix, <i>moi</i> je ne partirai
+d&#8217;ici! cria-t-elle, et tu ne me toucheras pas parce que je te défends
+d&#8217;avancer plus loin que la chaise. Laissez-moi, madame. Descendez, vous
+les autres. Je n&#8217;ai besoin de personne, je me charge de lui!»</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XI" id="XI"></a>XI</h3>
+
+<p class="head">Comment tout paraît s&#8217;expliquer.</p>
+<p>On nous laissa. Les Anglais avaient disparu les premiers.</p>
+
+<p>Monsieur, jusqu&#8217;à cette heure-là, j&#8217;aurais traité de misérable un homme,
+n&#8217;importe lequel, dont on m&#8217;aurait dit qu&#8217;il eût frappé une femme. Et
+pourtant je ne sais par quel ascendant sur moi-même je parvins à me
+contenir en face de celle-ci. Mes doigts s&#8217;ouvraient et se refermaient
+comme pour étrangler un cou. Une lutte épuisante se livrait en moi entre
+ma colère et ma volonté.</p>
+
+<p class="tb">Ah! c&#8217;est bien le signe suprême de la toute-puissance féminine, que
+cette immunité dont nous les cuirassons. Une femme vous insulte à la
+face, elle vous outrage: saluez. Elle vous frappe: protégez-vous, mais
+évitez qu&#8217;elle se blesse. Elle vous ruine: laissez-la faire. Elle vous
+trompe: n&#8217;en révélez rien, de peur de la compromettre. Elle brise votre
+vie: tuez-vous s&#8217;il vous plaît!&mdash;Mais que jamais, par votre faute, la
+plus fugitive souffrance ne vienne endolorir la peau de ces êtres exquis
+et féroces pour qui la volupté du mal surpasse presque celle de la
+chair.</p>
+
+<p>Les Orientaux ne les ménagent pas comme nous, eux qui sont les grands
+voluptueux. Ils leur ont coupé les griffes afin que leurs yeux fussent
+plus doux. Ils maîtrisent leur malveillance pour mieux déchaîner leur
+sensualité. Je les admire.</p>
+
+<p>Mais, pour moi, Concha demeurait invulnérable.</p>
+
+<p class="tb">Je n&#8217;approchai point. Je lui parlais à trois pas. Elle était toujours
+debout le long du mur, les mains croisées derrière le dos, la poitrine
+bombée et les pieds réunis, toute droite sur ses longs bas noirs, comme
+une fleur dans un vase fin.</p>
+
+<p>«Eh bien! commençai-je, qu&#8217;as-tu à me dire? Voyons, invente!
+défends-toi! mens encore, tu mens si bien!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà qui est superbe! s&#8217;écria-t-elle. C&#8217;est moi qu&#8217;il accuse. Il
+entre ici comme un voleur, par la fenêtre, en brisant tout, il me
+menace, il trouble ma danse, il fait partir mes amis...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi!</p>
+
+<p>&mdash;... Il va peut-être me faire chasser d&#8217;ici, et c&#8217;est à moi,
+maintenant, de répondre! c&#8217;est moi qui ai fait le mal, n&#8217;est-ce pas?
+Cette scène ridicule, c&#8217;est moi qui la cherche! Tiens, laisse-moi, tu es
+trop bête!»</p>
+
+<p>Et comme, après sa danse mouvementée, des perles de sueur naissaient en
+mille endroits de sa peau brillante, elle prit dans un buffet une
+serviette-éponge, et se frictionna du ventre à la tête comme si elle
+sortait du bain.</p>
+
+<p>«Ainsi, repris-je, voilà ce que tu faisais dans la maison même où je te
+vois! Et voilà ton métier! voilà la femme que j&#8217;aime!</p>
+
+<p>&mdash;N&#8217;est-ce pas, tu n&#8217;en savais rien, innocent?</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non. C&#8217;est bien cela. Tous les Espagnols le répètent; on le sait
+à Paris et à Buenos Aires; des enfants de douze ans à Madrid vous disent
+que les femmes dansent toutes nues dans le premier bal de Cadiz. Mais
+toi, tu veux me faire croire qu&#8217;on ne t&#8217;avait rien dit, toi qui n&#8217;es pas
+marié, toi qui as quarante ans!</p>
+
+<p>&mdash;J&#8217;avais oublié.</p>
+
+<p>&mdash;Il avait oublié! Il vient ici depuis deux mois, il me voit monter
+quatre fois par semaine à la petite salle...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, Concha, tu me fais mal affreusement.</p>
+
+<p>&mdash;À ton tour, donc! Je me vengerai, Mateo, de ce que tu m&#8217;as fait ce
+soir, car tu agis méchamment, par une jalousie stupide, et je me demande
+de quel droit! Car enfin qui es-tu pour me traiter ainsi? Es-tu mon
+père? non! Es-tu mon mari? non! Es-tu mon amant?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! je suis ton amant! je le suis!</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! tu te contentes de peu!»</p>
+
+<p>Elle éclata de rire.</p>
+
+<p class="tb">J&#8217;avais pâli de nouveau.</p>
+
+<p>«Concha, mon enfant, dis-moi, parle-moi, tu en as un autre. Si tu es à
+quelqu&#8217;un, je te jure que je te quitte. Tu n&#8217;as qu&#8217;un mot à dire.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à moi, et je me garde. Je n&#8217;ai rien de plus précieux que moi,
+Mateo. Personne n&#8217;est assez riche pour m&#8217;acheter à moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ces hommes, ces deux hommes qui étaient là tout à l&#8217;heure...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi encore? Est-ce que je les connais?</p>
+
+<p>&mdash;C&#8217;est bien vrai? Tu ne les connais pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, je ne les connais pas! Où veux-tu que je les aie vus? Ce
+sont des <i>Inglès</i> qui sont venus avec un guide d&#8217;hôtel. Ils partent
+demain pour Tanger. Je ne me suis guère compromise, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Et ici? ici même?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, regarde: est-ce une chambre? cherche dans toute la maison: y
+a-t-il un lit? Enfin tu les as vus, Mateo. Ils étaient habillés comme
+des mannequins, le chapeau sur la tête et le menton sur la canne. Tu es
+fou, je te le dis, tu es fou de faire un scandale pareil quand je n&#8217;ai
+pas un reproche à recevoir de toi.»</p>
+
+<p class="tb">Elle se serait défendue plus mal encore, je crois que je l&#8217;aurais
+justifiée. J&#8217;avais un tel besoin de pardon! je ne craignais que de la
+voir avouer.</p>
+
+<p>Une dernière question me torturait d&#8217;avance.</p>
+
+<p>Je la posai tout tremblant:</p>
+
+<p>«Et le Morenito?... Concha, dis-moi la vérité. Cette fois, je veux
+savoir. Jure-moi que tu ne me cacheras rien, que tu me diras tout s&#8217;il y
+a quelque chose. Je t&#8217;en supplie, ma petite enfant!</p>
+
+<p>&mdash;Le Morenito?... Il était dans mon lit ce matin.»</p>
+
+<p>Je restai un moment sans conscience, puis mes bras se refermèrent sur
+elle, et je l&#8217;étreignis, ne sachant moi-même si je voulais l&#8217;étouffer,
+ou la ravir à quelqu&#8217;un d&#8217;imaginaire.</p>
+
+<p class="tb">Elle le comprit, et tout en riant, elle s&#8217;écria:</p>
+
+<p>«Lâche-moi! lâche-moi, Mateo. Tu es dangereux pour une minute. Tu me
+prendrais de force dans un accès de jalousie. Bien. Maintenant, reste où
+tu es! je vais t&#8217;expliquer... Mon pauvre ami, il n&#8217;y a pas de quoi
+trembler comme tu le fais, je t&#8217;assure.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois?</p>
+
+<p>&mdash;Le Morenito habite avec ses deux s&#339;urs, Mercedes et la Pipa. Elles
+sont pauvres; pour elles et leur frère, il n&#8217;y a qu&#8217;un lit, et qui n&#8217;est
+pas large. Aussi, depuis qu&#8217;il fait si chaud, elles aiment mieux dormir
+moins serrées, après leurs huit heures de danse, et elles envoient le
+petit aux voisines. Cette semaine, maman fait l&#8217;Adoration Perpétuelle à
+la paroisse; elle n&#8217;est pas là quand je suis au lit; alors Mercedes m&#8217;a
+demandé si j&#8217;avais une place pour son frère et je lui ai répondu oui. Je
+ne vois pas ce qui peut t&#8217;inquiéter.»</p>
+
+<p>Je la regardais sans répondre.</p>
+
+<p>«Oh! reprit-elle, si c&#8217;est encore cela, sois tranquille! Je ne lui cède
+pas plus que ses s&#339;urs, tu sais. Crois-m&#8217;en sur parole. C&#8217;est à peine
+s&#8217;il m&#8217;embrasse quatre ou cinq fois avant de dormir et puis je lui
+tourne le dos, comme si nous étions mariés.»</p>
+
+<p>Elle tira son bas sur sa cuisse droite et ajouta sans se hâter:</p>
+
+<p>«Comme si j&#8217;étais avec toi.»</p>
+
+<p class="tb">L&#8217;inconscience, la hardiesse ou la rouerie de cette femme, car je ne
+savais à quoi m&#8217;en tenir, achevaient d&#8217;égarer tous mes sentiments, hors
+celui de la souffrance morale. J&#8217;étais encore plus malheureux
+qu&#8217;irrésolu; mais malheureux à pleurer.</p>
+
+<p>Je la pris sur mes genoux, très doucement. Elle se laissa faire.</p>
+
+<p>«Mon enfant, lui dis-je, écoute-moi. Je ne peux plus vivre ainsi que je
+fais depuis un an à ton caprice. Il faut que tu me parles en toute
+franchise et peut-être pour la dernière fois. Je souffre abominablement.
+Si tu restes encore un jour dans ce bal et dans cette ville, tu ne me
+reverras plus jamais. Est-ce cela que tu veux, Conchita?»</p>
+
+<p>Elle répondit, et d&#8217;un ton si nouveau qu&#8217;il me semblait entendre une
+autre femme:</p>
+
+<p>«Don Mateo, vous ne m&#8217;avez jamais comprise. Vous avez cru que vous me
+poursuiviez et que je me refusais à vous, quand au contraire c&#8217;est moi
+qui vous aime et qui vous veux pour toute ma vie. Souvenez-vous de la
+Fábrica. Est-ce vous qui m&#8217;avez abordée? Est-ce vous qui m&#8217;avez emmenée?
+Non. C&#8217;est moi qui ai couru après vous dans la rue, qui vous ai entraîné
+chez ma mère, et retenu presque de force tant j&#8217;avais peur de vous
+perdre. Et le lendemain... vous rappelez-vous aussi? Vous êtes entré.
+J&#8217;étais seule. Vous ne m&#8217;avez même pas embrassée. Je vous vois encore,
+dans le fauteuil, le dos tourné à la fenêtre... Je me suis jetée sur
+vous, j&#8217;ai pris votre tête avec mes mains, votre bouche avec ma bouche
+et,&mdash;je ne vous l&#8217;avais jamais dit,&mdash;mais j&#8217;étais toute jeune alors, et
+c&#8217;est pendant ce baiser, Mateo, que j&#8217;ai senti fondre en moi le plaisir
+pour la première fois de ma vie... J&#8217;étais sur vos genoux, comme
+maintenant...»</p>
+
+<p>Je la serrai dans mes bras, brisé d&#8217;émotion. Elle m&#8217;avait reconquis en
+deux mots. Elle jouait de moi comme elle voulait.</p>
+
+<p>«Je n&#8217;ai jamais aimé que vous, poursuivit-elle, depuis cette nuit de
+décembre où je vous ai vu en chemin de fer, comme je venais de quitter
+mon couvent d&#8217;Avila. Je vous aimais d&#8217;abord parce que vous êtes beau.
+Vous avez des yeux si brillants et si tendres qu&#8217;il me semblait que
+toutes les femmes avaient dû en être amoureuses. Si vous saviez combien
+de nuits j&#8217;ai pensé à ces yeux-là. Mais ensuite je vous ai aimé surtout
+parce que vous êtes bon. Je n&#8217;aurais pas voulu lier ma vie à celle d&#8217;un
+homme égoïste et beau, car vous savez que je m&#8217;aime trop moi-même pour
+accepter de n&#8217;être heureuse qu&#8217;à moitié. Je voulais tout le bonheur et
+j&#8217;ai vu bien vite que, si je vous le demandais, vous me le donneriez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, mon c&#339;ur, pourquoi ce long silence?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je ne me contente pas de ce qui suffit à d&#8217;autres femmes.
+Non seulement je veux tout le bonheur, mais je le veux pour toute ma
+vie. Je veux vous épouser, Mateo, pour vous aimer encore quand vous ne
+m&#8217;aimerez plus. Oh! ne craignez rien: nous n&#8217;irons pas à l&#8217;église, ni
+devant l&#8217;alcade. Je suis bonne chrétienne, mais Dieu protège les amours
+sincères, et j&#8217;irai en paradis avant bien des femmes mariées. Je ne vous
+demanderai pas de m&#8217;épouser publiquement parce que je sais que cela ne
+se peut pas... Vous n&#8217;appellerez jamais doña Concepcion Perez de Diaz la
+femme qui a dansé nue dans l&#8217;horrible bouge où nous sommes, devant tous
+les <i>Inglès</i> qui ont passé là...»</p>
+
+<p>Et elle éclata en larmes.</p>
+
+<p>«Concepcion, mon enfant, disais-je bouleversé, calme-toi. Je t&#8217;aime. Je
+ferai ce que tu voudras.</p>
+
+<p>&mdash;Non, cria-t-elle avec un sanglot. Non, je ne le veux pas! C&#8217;est une
+chose impossible! Je ne veux pas que vous souilliez votre nom par le
+mien. Voyez, maintenant, c&#8217;est moi qui n&#8217;accepte plus votre générosité.
+Mateo, nous ne serons pas mariés pour le monde, mais vous me traiterez
+comme votre femme et vous me jurerez de me garder toujours. Je ne vous
+demande pas grand-chose: seulement une petite maison à moi quelque part,
+près de vous. Et une dot. La dot que vous donneriez à celle qui vous
+épouserait. En échange, moi je n&#8217;ai rien à vous donner, mon âme. Rien
+que mon amour éternel avec ma virginité que je vous ai gardée contre
+tous.»</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XII" id="XII"></a>XII</h3>
+
+<p class="head">Scène derrière une grille fermée.</p>
+<p>Jamais elle n&#8217;avait pris ce ton, si ému et si simple, pour m&#8217;adresser la
+parole. Je crus avoir enfin dégagé son âme véritable du masque ironique
+et orgueilleux qui me l&#8217;avait celée trop longtemps et une vie nouvelle
+s&#8217;ouvrit à ma convalescence morale.</p>
+
+<p>(Connaissez-vous, au musée de Madrid, une singulière toile de Goya, la
+première à gauche en entrant dans la salle du dernier étage? Quatre
+femmes en jupe espagnole, sur une pelouse de jardin, tendent un châle
+par les quatre bouts, et y font sauter en riant un pantin grand comme un
+homme...)</p>
+
+<p class="tb">Bref, nous revînmes à Séville.</p>
+
+<p>Elle avait repris sa voix railleuse et son sourire particulier; mais je
+ne me sentais plus inquiet. Un proverbe espagnol nous dit: «La femme,
+comme la chatte, est à qui la soigne.» Je la soignais si bien, et
+j&#8217;étais si heureux qu&#8217;elle se laissât faire!</p>
+
+<p>J&#8217;étais arrivé à me convaincre que son chemin vers moi n&#8217;avait jamais
+dévié; qu&#8217;elle m&#8217;avait réellement abordé la première et séduit peu à
+peu; que ses deux fuites étaient justifiées, non par les misérables
+calculs dont j&#8217;avais eu le soupçon, mais par ma faute, ma seule faute et
+l&#8217;oubli de mes engagements. Je l&#8217;excusais même de sa danse indécente, en
+songeant qu&#8217;elle avait alors désespéré de vivre jamais son rêve avec
+moi, et qu&#8217;une fille vierge, à Cadiz, ne peut guère gagner son pain sans
+prendre au moins les apparences d&#8217;une créature de plaisir.</p>
+
+<p>Enfin, que vous dire? je l&#8217;aimais.</p>
+
+<p class="tb">Le jour même de notre retour, je choisis pour elle un <i>palacio</i><a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>
+dans la calle Lucena, devant la paroisse San Isidorio. C&#8217;est un quartier
+silencieux, presque désert en été, mais frais et plein d&#8217;ombre. Je la
+voyais heureuse dans cette rue mauve et jaune, non loin de la calle del
+Candilejo, où votre Carmen reçut don José.</p>
+
+<p>Il fallut meubler cette maison. Je voulais faire vite, mais elle avait
+mille caprices. Huit jours interminables passèrent au milieu des
+tapissiers et des emménageurs. C&#8217;était pour moi comme une semaine de
+noces. Concha devenait presque tendre, et si elle résistait encore, il
+semblait que ce fût mollement, comme pour ne pas oublier les promesses
+qu&#8217;elle s&#8217;était faites. Je ne la brusquai point.</p>
+
+<p class="tb">Lorsque je crus devoir lui constituer d&#8217;avance sa dot de
+maîtresse-épouse, je me souvins de sa réserve le jour où elle m&#8217;avait
+demandé ce gage de constance future. Elle ne m&#8217;imposait aucun chiffre.
+Je craignis de répondre mal à sa discrétion et je lui remis cent mille
+douros qu&#8217;elle accepta d&#8217;ailleurs comme une simple piécette.</p>
+
+<p>La fin de la semaine approchait. J&#8217;étais excédé d&#8217;impatience. Jamais
+fiancé ne souhaita plus ardemment le jour des noces. Désormais je ne
+redoutais plus les coquetteries des temps écoulés: elle était à moi,
+j&#8217;avais répondu à son pur désir de vie heureuse et sans reproche.
+L&#8217;amour qu&#8217;elle n&#8217;avait pu me cacher pendant sa dernière nuit de
+danseuse allait s&#8217;exprimer librement pour de longues années tranquilles,
+et toute la joie m&#8217;attendait dans la blanche maison nuptiale de la calle
+Lucena.</p>
+
+<p>Quelle devait être cette joie, c&#8217;est ce que vous allez entendre.</p>
+
+<p class="tb">Par un caprice que j&#8217;avais trouvé charmant, elle avait voulu entrer la
+première dans sa nouvelle maison enfin prête pour nous deux, et m&#8217;y
+recevoir comme un hôte clandestin, toute seule, à l&#8217;heure de minuit.</p>
+
+<p>J&#8217;arrive: la grille<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a> était fermée aux barres.</p>
+
+<p>Je sonne: après quelques minutes, Concha descend, et me sourit. Elle
+portait une jupe toute rose, un petit châle couleur de crème et deux
+grosses fleurs rouges aux cheveux. À la vive clarté de la nuit, je
+voyais chacun de ses traits.</p>
+
+<p>Elle approcha de la grille, toujours souriante et sans hâte:</p>
+
+<p>«Baisez mes mains», me dit-elle.</p>
+
+<p>La grille demeurait fermée.</p>
+
+<p>«À présent, baisez le bas de ma jupe, et le bout de mon pied sous la
+mule.»</p>
+
+<p>Sa voix était comme radieuse.</p>
+
+<p>Elle reprit:</p>
+
+<p>«C&#8217;est bien. Maintenant, allez-vous-en.»</p>
+
+<p class="tb">Une sueur d&#8217;effroi coula sur mes tempes. Il me semblait que je devinais
+tout ce qu&#8217;elle allait dire et faire.</p>
+
+<p>«Conchita, ma fille... Tu ris... dis-moi que tu ris.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, je ris! je vais te le dire, tiens! s&#8217;il ne te faut que cela.
+Je ris! je ris! es-tu content? Je ris de tout mon c&#339;ur, écoute, écoute
+comme je ris bien! Ha! ha! je ris comme personne n&#8217;a ri depuis que le
+rire est sur les bouches! Je me pâme, j&#8217;étouffe, j&#8217;éclate de rire! on ne
+m&#8217;a jamais vue si gaie; je ris comme si j&#8217;étais grise. Regarde-moi bien,
+Mateo, regarde comme je suis contente!»</p>
+
+<p class="tb">Elle leva ses deux bras et fit claquer ses doigts dans un geste de
+danse.</p>
+
+<p class="tb">«Libre! je suis libre de toi! Libre pour toute ma vie! maîtresse de mon
+corps et de mon sang! oh! n&#8217;essaye pas d&#8217;entrer, la grille est trop
+solide! Mais reste encore un peu, je ne serais pas heureuse si je ne
+t&#8217;avais pas dit tout ce que j&#8217;ai sur le c&#339;ur.»</p>
+
+<p>Elle avança encore, et me parla de tout près, la tête entre les ongles,
+avec un accent de férocité.</p>
+
+<p>«Mateo, j&#8217;ai <i>l&#8217;horreur</i> de toi. Je ne trouverai jamais assez de mots
+pour te dire combien je te hais. Tu serais couvert d&#8217;ulcères, d&#8217;ordure
+et de vermine que je n&#8217;aurais pas plus de répulsion quand ta peau
+approche de ma peau. Si Dieu le veut, c&#8217;est fini maintenant. Depuis
+quatorze mois, je me sauve d&#8217;où tu es, et toujours tu me reprends et
+toujours tes mains me touchent, tes bras m&#8217;étreignent, ta bouche me
+cherche. <i>¡Qué asco!</i> La nuit, je crachais dans la ruelle après chacun
+de tes baisers. Tu ne sauras jamais ce que je sentais dans ma chair,
+quand tu entrais dans mon lit! Oh! comme je t&#8217;ai bien détesté! comme
+j&#8217;ai prié Dieu contre toi! J&#8217;ai communié sept fois depuis le dernier
+hiver pour que tu meures le lendemain du jour où je t&#8217;aurais ruiné.
+Qu&#8217;il en soit comme Dieu voudra! je ne m&#8217;en soucie plus, je suis libre!
+Va-t&#8217;en, Mateo. J&#8217;ai tout dit.»</p>
+
+<p class="tb">Je restais immobile comme une pierre. Elle me répéta:</p>
+
+<p>«Va-t&#8217;en! Tu n&#8217;as pas compris?»</p>
+
+<p>Puis, comme je ne pouvais ni parler ni partir, la langue sèche et les
+jambes glacées, elle se rejeta vers l&#8217;escalier, et une sorte de furie
+flamba dans ses yeux.</p>
+
+<p>«Tu ne veux pas t&#8217;en aller! cria-t-elle. Tu ne veux pas t&#8217;en aller? Eh
+bien! tu vas voir!»</p>
+
+<p>Et, dans un appel de triomphe, elle cria:</p>
+
+<p>«Morenito!»</p>
+
+<p>Mes deux bras tremblaient si fort que je secouais les barres de la
+grille où s&#8217;étaient crispés mes poings.</p>
+
+<p>Il était là. Je le vis descendre.</p>
+
+<p>Elle jeta son châle en arrière et lui ouvrit ses deux bras nus.</p>
+
+<p>«Le voilà, mon amant! Regarde comme il est joli! Et comme il est jeune,
+Mateo! Regarde-moi bien: je l&#8217;adore!... Mon petit c&#339;ur, donne-moi ta
+bouche!... Encore une fois... Encore une fois... Plus longtemps...
+Qu&#8217;elle est douce, ma vie!... Oh! que je me sens amoureuse!...»</p>
+
+<p>Elle lui disait encore beaucoup d&#8217;autres choses...</p>
+
+<p>Enfin... comme si elle jugeait que ma torture n&#8217;était pas au comble...
+elle... j&#8217;ose à peine vous le dire, monsieur... elle s&#8217;est unie à lui...
+là... sous mes yeux... à mes pieds...</p>
+
+<p class="tb">J&#8217;ai encore dans les oreilles,
+comme un bourdonnement d&#8217;agonie, les râles de joie qui firent trembler
+sa bouche pendant que la mienne étouffait,&mdash;et aussi l&#8217;accent de sa
+voix, quand elle me jeta cette dernière phrase en remontant avec son
+amant:</p>
+
+<p class="tb">«La guitare est à moi, j&#8217;en joue à qui me plaît!»</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h3>
+
+<p class="head">Comment Mateo reçut une visite, et ce qui s&#8217;ensuivit.</p>
+<p>Si je ne me suis pas tué en rentrant chez moi, c&#8217;est sans doute parce
+que au-dessus de mon existence déchirée une colère plus énergique me
+soutint et me conseilla. Incapable de dormir, je ne me couchai même
+point. Le jour me trouva debout et marchant, dans la pièce où nous
+sommes, des fenêtres à la porte. En passant devant une glace, je vis
+sans étonnement que j&#8217;étais devenu gris.</p>
+
+<p>Au matin, on me servit un premier déjeuner quelconque sur une table du
+jardin. J&#8217;étais là depuis dix minutes, sans faim, sans souffrance, sans
+pensée, quand je vis venir à moi du fond d&#8217;une allée, presque du fond
+d&#8217;un rêve, Concha.</p>
+
+<p>Oh! ne soyez pas surpris. Rien n&#8217;est imprévu quand on parle d&#8217;elle.
+Chacune de ses actions est toujours, à coup sûr, stupéfiante et
+scélérate. Tandis qu&#8217;elle approchait de moi, je me demandais
+anxieusement quelle convoitise la poussait, du désir de contempler une
+fois encore son triomphe, ou du sentiment qu&#8217;elle pourrait peut-être,
+par une man&#339;uvre aventureuse, achever à son profit ma ruine matérielle.
+L&#8217;une et l&#8217;autre explication étaient également vraisemblables.</p>
+
+<p>Elle se pencha de côté pour passer sous une branche, ferma son ombrelle
+et son éventail, puis s&#8217;assit en face de moi, la main droite posée sur
+ma table.</p>
+
+<p class="tb">Je me souviens qu&#8217;il y avait derrière elle un massif et qu&#8217;une bêche
+luisante et mince y était plantée dans la terre. Pendant le long silence
+qui suivit, une tentation m&#8217;obséda de prendre cette bêche à la main, et
+de la trancher en deux, là, comme un ver rouge...</p>
+
+<p class="tb">«J&#8217;étais venue, me dit-elle enfin, savoir comment tu étais mort. Je
+croyais que tu m&#8217;aimais davantage et que tu te serais tué dans la nuit.»</p>
+
+<p>Puis elle versa le chocolat dans ma tasse vide et y trempa ses lèvres
+mobiles en ajoutant comme pour elle-même:</p>
+
+<p>«Pas assez cuit. C&#8217;est bien mauvais.»</p>
+
+<p class="tb">Quand elle eut achevé, elle se leva, ouvrit son ombrelle, et me dit:</p>
+
+<p>«Rentrons. Je te réserve une surprise.»</p>
+
+<p>Et je pensai:</p>
+
+<p>«Moi aussi.»</p>
+
+<p>Mais je n&#8217;ouvris pas la bouche.</p>
+
+<p>Nous montâmes l&#8217;escalier de la véranda. Elle courait en avant et
+chantait un air de zarzuela connue avec une lenteur qui voulait sans
+doute m&#8217;en faire mieux sentir l&#8217;allusion:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>«¡Y si á mi no me diese la gana</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>De qué fuéras del brazo con él?</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>&mdash;¡Pués iria con él de verbena</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Y à los toros de Carabanchel!»</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>De son propre mouvement elle entra dans une pièce... Monsieur, ce n&#8217;est
+pas moi qui l&#8217;ai poussée là... ce qui est arrivé ensuite, ce n&#8217;est pas
+moi qui l&#8217;ai voulu... Notre destinée était ainsi faite... Il fallait que
+tout arrivât.</p>
+
+<p>La pièce où elle entra, je vous la montrerai tout à l&#8217;heure, c&#8217;est une
+petite salle toute tendue de tapis, sourde et sombre comme une tombe,
+sans autres meubles que des divans. J&#8217;y allais fumer autrefois.
+Maintenant, elle est abandonnée.</p>
+
+<p>J&#8217;y pénétrai derrière elle; je fermai la porte à clef sans qu&#8217;elle
+entendît la serrure; puis un flux de sang me monta aux yeux, une colère
+amassée jour à jour depuis plus de quatorze mois, et, me retournant vers
+sa face, je l&#8217;assommai d&#8217;un soufflet.</p>
+
+<p class="tb">C&#8217;était la première fois que je frappais une femme. J&#8217;en restais aussi
+tremblant qu&#8217;elle, qui s&#8217;était rejetée en arrière, l&#8217;air hébété,
+claquant des dents.</p>
+
+<p>«Toi... toi... Mateo... tu me fais cela...» Et au milieu d&#8217;injures
+violentes, elle cria:</p>
+
+<p>«Sois tranquille! tu ne me toucheras pas deux fois!»</p>
+
+<p>Elle fouillait dans sa jarretière où tant de femmes cachent une petite
+arme, quand je lui broyai la main et jetai le couteau sur un dais qui
+touchait presque au plafond.</p>
+
+<p>Puis je la fis tomber à genoux en tenant ses deux poignets dans ma seule
+main gauche.</p>
+
+<p>«Concha, lui dis-je, tu n&#8217;entendras de moi ni insultes, ni reproches.
+Écoute bien: tu m&#8217;as fait souffrir au-delà de toute force humaine. Tu as
+inventé des tortures morales pour les essayer sur le seul homme qui
+t&#8217;ait passionnément aimée. Je te déclare ici que je vais te posséder par
+la force, et non pas une fois, m&#8217;entends-tu? mais autant de fois qu&#8217;il
+me plaira de te saisir avant la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! jamais je ne serai à toi! cria-t-elle. Tu me fais horreur: je
+te l&#8217;ai dit. Je te hais comme la mort! Je te hais plus qu&#8217;elle!
+Assassine-moi donc! tu ne m&#8217;auras pas avant!»</p>
+
+<p>C&#8217;est alors que je commençai à la frapper en silence... J&#8217;étais vraiment
+devenu fou... je ne sais plus bien ce qui s&#8217;est passé... mes yeux voyaient
+mal... ma tête ne pensait plus... Je me souviens seulement que je la
+frappais avec la régularité d&#8217;un paysan qui bat au fléau,&mdash;et toujours
+sur les mêmes points: le sommet de la tête et l&#8217;épaule gauche... Je n&#8217;ai
+jamais entendu d&#8217;aussi horribles cris...</p>
+
+<p>Cela dura peut-être un quart d&#8217;heure. Elle n&#8217;avait pas dit une parole,
+ni pour demander grâce ni pour s&#8217;abandonner. Je m&#8217;arrêtai quand mon
+poing fut devenu trop douloureux, puis je lui lâchai les deux mains.
+Elle se laissa tomber de côté, les bras étendus devant elle, la tête en
+arrière, les cheveux défaits, et ses cris se transformèrent brusquement
+en sanglots. Elle pleurait comme une petite fille, toujours du même ton,
+aussi longtemps qu&#8217;elle pouvait sans reprendre haleine. Par moments, je
+croyais qu&#8217;elle étouffait. Je vois encore le mouvement qu&#8217;elle faisait
+sans cesse avec son épaule meurtrie, et ses mains dans ses cheveux
+retirer les épingles...</p>
+
+<p class="tb">Alors j&#8217;eus tellement pitié d&#8217;elle et honte de moi, que j&#8217;oubliai
+presque, pour un temps, la scène atroce de la veille...</p>
+
+<p>Concha s&#8217;était relevée un peu: elle se tenait encore à genoux, les mains
+près des joues, les yeux levés à moi... Il semblait qu&#8217;il n&#8217;y avait plus
+l&#8217;ombre d&#8217;un reproche dans ces yeux-là, mais... je ne sais comment
+m&#8217;exprimer... une sorte d&#8217;adoration... D&#8217;abord ses lèvres tremblaient si
+fort qu&#8217;elle ne pouvait pas articuler... Puis je distinguai faiblement:</p>
+
+<p>«Oh! Mateo! comme tu m&#8217;aimes!»</p>
+
+<p>Elle se rapprocha, toujours sur les genoux, et murmura:</p>
+
+<p>«Pardon, Mateo! Pardon! je t&#8217;aime aussi...»</p>
+
+<p>Pour la première fois, elle était sincère. Mais moi, je ne la croyais
+plus. Elle poursuivit:</p>
+
+<p>«Que tu m&#8217;as bien battue, mon c&#339;ur! Que c&#8217;était doux! Que c&#8217;était
+bon!... Pardon pour tout ce que je t&#8217;ai fait! J&#8217;étais folle... Je ne
+savais pas... Tu as donc bien souffert pour moi?... Pardon! Pardon!
+Pardon, Mateo!»</p>
+
+<p>Et elle me dit encore, de la même voix douce:</p>
+
+<p>«Tu ne me prendras pas de force. Je t&#8217;attends dans mes bras. Aide-moi à
+me lever... Je t&#8217;ai dit que je te réservais une surprise? Eh bien, tu le
+verras tout à l&#8217;heure, tu le verras: je suis toujours vierge. La scène
+d&#8217;hier n&#8217;était qu&#8217;une comédie, pour te faire mal... car je puis te le
+dire, maintenant: je ne t&#8217;aimais guère, jusqu&#8217;aujourd&#8217;hui. Mais j&#8217;étais
+bien trop orgueilleuse pour prendre un Morenito... Je suis à toi, Mateo.
+Je serai ta femme ce matin si Dieu veut. Essaye d&#8217;oublier le passé et de
+comprendre ma pauvre petite âme. Moi, je m&#8217;y perds. Je crois que je
+m&#8217;éveille. Je te vois comme je ne t&#8217;ai jamais vu. Viens à moi.»</p>
+
+<p class="tb">Et en effet, monsieur, elle était vierge.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h3>
+
+<p class="head">Où Concha change de vie, mais non de caractère.</p>
+<p>Ceci ferait une fin de roman, et tout serait bien qui finirait par une
+telle conclusion. Hélas! que ne puis-je m&#8217;arrêter là! Vous le saurez
+peut-être un jour: jamais un malheur ne s&#8217;efface au cours d&#8217;une
+existence humaine; jamais une plaie n&#8217;est guérie; jamais la main
+féminine qui sema l&#8217;angoisse et les larmes ne saura cultiver la joie
+dans le même champ déchiré.</p>
+
+<p class="tb">Huit jours après ce matin-là (je dis huit jours; cela n&#8217;a pas été long),
+Concha rentra, un dimanche soir, quelques minutes avant le dîner, en me
+disant:</p>
+
+<p>«Devine qui j&#8217;ai vu? Quelqu&#8217;un que j&#8217;aime bien... Cherche un peu... J&#8217;ai
+été contente.»</p>
+
+<p>Je me taisais.</p>
+
+<p>«J&#8217;ai vu le Morenito, reprit-elle. Il passait dans Las Sierpes, devant
+le magasin Gasquet. Nous sommes allés ensemble à la Cerveceria. Tu sais,
+je t&#8217;ai dit du mal de lui; mais je n&#8217;ai pas dit tout ce que je pense. Il
+est joli, mon petit ami de Cadiz. Voyons, tu l&#8217;as vu, tu le sais bien.
+Il a des yeux brillants avec de longs cils; moi j&#8217;adore les longs cils,
+cela fait le regard si profond! Et puis, il n&#8217;a pas de moustaches, sa
+bouche est bien faite, ses dents blanches... Toutes les femmes se
+passent la langue sur les lèvres quand elles le voient si gentil.</p>
+
+<p>&mdash;Tu plaisantes, Conchita... ce n&#8217;est pas possible... Tu n&#8217;as vu
+personne, dis-le-moi?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu ne me crois pas? Comme il te plaira... Alors je ne te dirai
+jamais ce qui s&#8217;est passé ensuite.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-le-moi immédiatement! m&#8217;écriai-je en lui saisissant le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne t&#8217;emporte pas! je vais te le dire! Pourquoi me cacherais-je?
+C&#8217;est mon plaisir, je le prends. Nous sommes allés ensemble en dehors de
+la ville, <i>por un caminito muy clarito, muy clarito, muy clarito,</i> à la
+Cruz del Campo. Faut-il continuer? Nous avons visité toute la maison
+pour choisir le cabinet où nous aurions le meilleur divan...»</p>
+
+<p>Et comme je me dressais, elle acheva, derrière ses deux mains
+protectrices:</p>
+
+<p>«Va, c&#8217;est bien naturel. Il a la peau si douce, et il est tellement plus
+joli que toi!»</p>
+
+<p class="tb">Que voulez-vous? je la frappai encore. Et brutalement, d&#8217;une main dure,
+de façon à me révolter moi-même. Elle cria, elle sanglota, elle se
+prosterna dans un coin, la tête sur les genoux, les mains tordues.</p>
+
+<p>Et puis, dès qu&#8217;elle put parler, elle me dit, la voix pleine de larmes:</p>
+
+<p>«Mon c&#339;ur, ce n&#8217;était pas vrai... Je suis allée aux toros... J&#8217;y ai
+passé la journée... mon billet est dans ma poche... prends-le... J&#8217;étais
+seule avec ton ami G... et sa femme. Ils m&#8217;ont parlé, ils pourront te le
+dire... J&#8217;ai vu tuer les six taureaux, et je n&#8217;ai pas quitté ma place et
+je suis revenue directement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, pourquoi m&#8217;as-tu dit?...</p>
+
+<p>&mdash;Pour que tu me battes, Mateo. Quand je sens ta force, je t&#8217;aime, je
+t&#8217;aime; tu ne peux pas savoir comme je suis heureuse de pleurer à cause
+de toi. Viens, maintenant. Guéris-moi bien vite.»</p>
+
+<p>Et il en fut ainsi, monsieur, jusqu&#8217;à la fin. Quand elle se fut
+convaincue que ses fausses confessions ne m&#8217;abusaient plus, et que
+j&#8217;avais toutes les raisons de croire à sa fidélité, elle inventa de
+nouveaux prétextes pour exciter en moi des colères quotidiennes. Et le
+soir, dans la circonstance où toutes les femmes répètent: «Tu m&#8217;aimeras
+longtemps», j&#8217;entendais, moi, ces phrases stupéfiantes (mais réelles: je
+n&#8217;invente rien): «Mateo, tu me battras encore? Promets-le moi: tu me
+battras bien! Tu me tueras! Dis-moi que tu me tueras!»</p>
+
+<p class="tb">Ne croyez pas, cependant, que cette singulière prédilection fût la base
+de son caractère. Non; si elle avait le besoin du châtiment, elle avait
+aussi la passion de la faute. Elle faisait mal, non pour le plaisir de
+pécher, mais pour la joie de faire mal à quelqu&#8217;un. Son rôle dans la vie
+se bornait là: semer la souffrance et la regarder croître.</p>
+
+<p>Ce furent d&#8217;abord des jalousies dont vous ne pouvez avoir idée. Sur mes
+amis et sur toutes les personnes qui composaient mon entourage, elle
+répandit des bruits tels, et au besoin se montra directement si
+insultante que je rompis avec tous et restai seul. L&#8217;aspect d&#8217;une femme,
+quelle qu&#8217;elle fût, suffisait à la mettre en fureur. Elle renvoya toutes
+mes domestiques, depuis la fille de basse-cour jusqu&#8217;à la cuisinière,
+quoiqu&#8217;elle sût parfaitement que je ne leur parlais même pas. Puis elle
+chassa de la même façon celles qu&#8217;elle avait choisies elle-même. Je fus
+contraint de changer tous mes fournisseurs, parce que la femme du
+coiffeur était blonde, parce que la fille du libraire était brune, et
+parce que la marchande de cigares me demandait de mes nouvelles quand
+j&#8217;entrais dans sa boutique. Je renonçai en peu de temps à me montrer au
+théâtre: en effet, si je regardais la salle, c&#8217;était pour me repaître de
+la beauté d&#8217;une femme, et si je regardais la scène, c&#8217;était une preuve
+décisive que je devenais amoureux d&#8217;une actrice. Pour les mêmes raisons,
+je cessai de me promener avec elle en public: le moindre salut devenait
+à ses yeux une sorte de déclaration. Je ne pouvais ni feuilleter des
+gravures, ni lire un roman, ni regarder une Vierge, sous peine d&#8217;être
+accusé de tendresse à l&#8217;égard du modèle, de l&#8217;héroïne ou de la Madone.
+Je cédais toujours, je l&#8217;aimais tant! Mais après quelles luttes
+fastidieuses!</p>
+
+<p>En même temps que sa jalousie s&#8217;exerçait ainsi contre moi, elle tentait
+d&#8217;entretenir la mienne, par des moyens qui, de factices qu&#8217;ils étaient
+en premier lieu, devinrent plus tard véritables.</p>
+
+<p>Elle me trompa. Au soin qu&#8217;elle prenait de m&#8217;en avertir chaque fois, je
+reconnus qu&#8217;elle cherchait moins sa propre émotion que la mienne; mais
+enfin, même moralement, ce n&#8217;était guère une excuse valable, et en tout
+cas, lorsqu&#8217;elle revenait de ces aventures particulières, je n&#8217;étais pas
+en état de faire leur apologie, vous le comprendrez sans peine.</p>
+
+<p>Bientôt, il ne lui suffit plus de me rapporter les preuves de ses
+infidélités. Elle voulut renouveler la scène de la grille, et cette fois
+sans aucune feinte. Oui! Elle machina, contre elle-même, une surprise en
+flagrant délit!</p>
+
+<p>Ce fut un matin. Je m&#8217;éveillai tard: je ne la vis pas à mon côté. Une
+lettre était sur la table et me disait en quelques lignes:</p>
+
+<div class="bb">
+<p><i>«Mateo qui ne m&#8217;aimes plus! Je me suis levée pendant ton sommeil et
+j&#8217;ai été retrouver mon amant, hôtel X..., chambre 6; tu peux me tuer là si
+tu veux, la serrure restera ouverte. Je prolongerai ma nuit d&#8217;amour
+jusqu&#8217;à la fin de la matinée. Viens donc! j&#8217;aurai peut-être la chance
+que tu me voies pendant une étreinte,</i></p>
+
+<p><i>«Je t&#8217;adore.</i></p>
+
+<p class="r smcap">
+«Concha.»<br />
+</p>
+</div>
+
+<p>J&#8217;y allai. Quelle heure que celle-là, mon Dieu! Un duel suivit. Ce fut
+un scandale public. On a pu vous en parler...</p>
+
+<p>Et quand je pense que tout ceci était «pour m&#8217;attacher»! Jusqu&#8217;où
+l&#8217;imagination des femmes peut-elle les aveugler sur l&#8217;amour viril!</p>
+
+<p>Ce que je vis dans cette chambre d&#8217;hôtel survécut désormais comme un
+voile entre Concha et moi. Au lieu de fouetter mon désir comme elle
+l&#8217;avait espéré, ce souvenir se trouva répandre sur tout son corps
+quelque chose d&#8217;odieux et d&#8217;ineffaçable dont elle resta imprégnée. Je la
+repris pourtant; mais mon amour pour elle était à jamais blessé. Nos
+querelles devinrent plus fréquentes, plus âpres, plus brutales aussi.
+Elle s&#8217;accrochait à ma vie avec une sorte de fureur. C&#8217;était pur égoïsme
+et passion personnelle. Son âme foncièrement mauvaise ne soupçonnait
+même pas qu&#8217;on pût aimer autrement. À tout prix, par tous les moyens,
+elle me voulait enfermé dans la ceinture de ses bras. Je m&#8217;échappai
+enfin.</p>
+
+<p class="tb">Cela se fit un jour, tout à coup, après une scène entre mille,
+simplement parce que c&#8217;était inévitable.</p>
+
+<p>Une petite gitane, marchande de corbeilles, avait monté l&#8217;escalier du
+jardin pour m&#8217;offrir ses pauvres ouvrages de joncs tressés et de
+feuilles de roseaux. J&#8217;allais lui faire une charité, quand je vis Concha
+s&#8217;élancer vers elle et lui dire avec cent injures qu&#8217;elle était déjà
+venue le mois précédent, qu&#8217;elle prétendait sans doute m&#8217;offrir bien
+autre chose que ses corbeilles, ajoutant qu&#8217;on voyait bien à ses yeux
+son véritable métier, que si elle marchait pieds nus c&#8217;était pour
+montrer ses jambes, et qu&#8217;il fallait être sans pudeur pour aller ainsi
+de porte en porte avec un jupon déchiré à la chasse des amoureux. Tout
+cela, semé d&#8217;outrages que je ne vous répète pas, et dit de la voix la
+plus rogue. Puis elle lui arracha toute sa marchandise, la brisa, la
+piétina... Je vous laisse à deviner les sanglots et les tremblements de
+la malheureuse petite. Naturellement je la dédommageai. D&#8217;où bataille.</p>
+
+<p>La scène de ce jour-là ne fut ni plus violente ni plus fastidieuse que
+les autres; pourtant elle fut définitive: je ne sais pas encore
+pourquoi. «Tu me quittes pour une bohémienne!&mdash;Mais non. Je te quitte pour la paix.»</p>
+
+<p>Trois jours après, j&#8217;étais à Tanger. Elle me rejoignit. Je partis en
+caravane dans l&#8217;intérieur, où elle ne pouvait me suivre, et je restai
+plusieurs mois sans nouvelles d&#8217;Espagne.</p>
+
+<p>Quand je revis Tanger, quatorze lettres d&#8217;elle m&#8217;attendaient à la poste.
+Je pris un paquebot qui me conduisit en Italie. Huit autres lettres me
+parvinrent encore. Puis ce fut le silence.</p>
+
+<p>Je ne rentrai à Séville qu&#8217;après un an de voyages. Elle était mariée
+depuis quinze jours à un jeune fou, d&#8217;ailleurs bien né, qu&#8217;elle a fait
+envoyer en Bolivie avec une hâte significative. Dans sa dernière lettre,
+elle me disait: «Je serai à toi seul, ou alors à qui voudra.» J&#8217;imagine
+qu&#8217;elle est en train de tenir sa seconde promesse.</p>
+
+<p>J&#8217;ai tout dit, monsieur. Vous connaissez maintenant Concepcion Perez.</p>
+
+<p>Pour moi, j&#8217;ai eu la vie brisée pour l&#8217;avoir trouvée sur ma route. Je
+n&#8217;attends plus rien d&#8217;elle, que l&#8217;oubli; mais une expérience si durement
+acquise peut et doit se transmettre en cas de danger. Ne soyez pas
+surpris si j&#8217;ai tenu à c&#339;ur de vous parler ainsi. Le carnaval est mort
+hier; la vie réelle recommence; j&#8217;ai soulevé un instant pour vous le
+masque d&#8217;une femme inconnue.</p>
+
+<p class="tb">«Je vous remercie», dit gravement André, en lui serrant les deux mains.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="XV" id="XV"></a>XV</h3>
+
+<p class="head">Qui est l&#8217;épilogue et aussi la moralité de cette histoire.</p>
+<p>André revint à pied vers la ville. Il était sept heures du soir. La
+métamorphose de la terre s&#8217;achevait insensiblement par un clair de lune
+enchanté.</p>
+
+<p>Pour ne pas revenir par le même chemin&mdash;ou pour toute autre raison,&mdash;il
+prit la route d&#8217;Empalme après un long détour à travers la campagne.</p>
+
+<p>Le vent du sud l&#8217;enivrait d&#8217;une chaleur intarissable qui, à cette heure
+déjà nocturne, était encore plus voluptueuse.</p>
+
+<p>Et comme il s&#8217;arrêtait, les yeux presque fermés, pour jouir de cette
+sensation nouvelle avec frisson, une voiture le croisa, et s&#8217;arrêta
+brusquement.</p>
+
+<p class="tb">Il s&#8217;avança; on lui parlait.</p>
+
+<p>«Je suis un peu en retard, murmurait une voix. Mais vous êtes gentil,
+vous m&#8217;avez attendue. Bel inconnu qui m&#8217;attirez, devrais-je me confier à
+vous sur cette route déserte et sombre? Ah! Seigneur, vous le voyez
+bien: je n&#8217;ai guère envie de mourir, ce soir!»</p>
+
+<p>André jeta sur elle un regard qui voyait toute une destinée; puis,
+devenu soudain très pâle, il prit la place vide auprès d&#8217;elle. La
+voiture roula en pleine campagne jusqu&#8217;à une petite maison verte à
+l&#8217;ombre de trois oliviers. On détela les chevaux. Ils dormirent. Le
+lendemain, vers trois heures, ils reprirent le harnais. La voiture
+repartit pour Séville et s&#8217;arrêta, 22, plaza del Triunfo.</p>
+
+<p>Concha en descendit la première. André suivait. Ils entrèrent ensemble.</p>
+
+<p>«Rosalia! dit-elle à une femme de chambre. Fais mes malles, vite! Je
+vais à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, il est venu ce matin un monsieur qui a demandé Madame, et qui
+a beaucoup insisté pour entrer. Je ne le connais pas, mais il a dit que
+Madame le connaît depuis longtemps et qu&#8217;il serait bien heureux si
+Madame daignait le recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-il laissé une carte?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Madame.»</p>
+
+<p>Mais en même temps, un domestique se présentait, portant une lettre, et
+André sut plus tard que la lettre était celle-ci:</p>
+
+<div class="bb">
+<p><i>«Ma Conchita, je te pardonne. Je ne puis vivre où tu n&#8217;es pas. Reviens.
+C&#8217;est moi, maintenant, qui t&#8217;en supplie à genoux.</i></p>
+
+<p><i>«Je baise tes pieds nus.</i></p>
+
+<p class="r smcap">
+«Mateo.»<br />
+</p>
+</div>
+
+<p class="ville"><i>Séville,</i> 1896.<br />
+<i>Naples,</i> 1898.</p>
+
+<hr />
+
+<div class="footnotes"><a name="NOTES" id="NOTES"></a><p class="c">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Prononcer: Conntcha, Conntchita, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Novio</i>, et le féminin <i>novia</i>, correspondent exactement à ce que
+les ouvriers français appellent une <i>connaissance</i>. C&#8217;est un mot délicat
+en ceci qu&#8217;il ne préjuge rien et qu&#8217;il désigne à volonté l&#8217;amitié,
+l&#8217;amour ou le plus simple concubinage.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Gendarme espagnol.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> La manufacture de tabacs de Séville.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Un sou.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Cinq sous.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a>
+</p>
+
+<p class="non"><br />
+«Quelqu&#8217;un nous écoute?&mdash;Non.<br />
+&mdash;Tu veux que je te dise?&mdash;Dis.<br />
+&mdash;Tu as un autre amant?&mdash;Non.<br />
+&mdash;Tu veux que je le sois?&mdash;Oui.»<br />
+</p>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Mozita</i> est un mot plus familier que <i>Virgen</i>, et que les jeunes
+filles emploient plus librement pour exprimer qu&#8217;elles sont restées
+pures. Le mot français qui traduit la même nuance est aujourd&#8217;hui
+déconsidéré.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> «Le petit brun.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Le mot <i>Inglès</i> (Anglais) désigne tous les étrangers, en Espagne.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Hôtel privé.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Les maisons espagnoles sont fermées par une grille à travers
+laquelle on voit, au-delà d&#8217;un large passage, le patio, cour intérieure
+d&#8217;une architecture très ornée, avec une fontaine et des plantes vertes.</p></div>
+</div>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La femme et le pantin, by Pierre Louÿs
+
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+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
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+
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+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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+opportunities to fix the problem.
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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