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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/26868-0.txt b/26868-0.txt new file mode 100644 index 0000000..7fd95b2 --- /dev/null +++ b/26868-0.txt @@ -0,0 +1,3846 @@ +The Project Gutenberg EBook of La femme et le pantin, by Pierre Louÿs + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La femme et le pantin + roman espagnol + +Author: Pierre Louÿs + +Release Date: October 10, 2008 [EBook #26868] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME ET LE PANTIN *** + + + + +Produced by Chuck Greif and http://www.ebooksgratuits.com/ + + + + + + + + +Pierre Louÿs + +LA FEMME ET LE PANTIN + +--ROMAN ESPAGNOL-- + +(1898) + + + + +Table des matières + + +I Comment un mot écrit sur une coquille d’œuf tint lieu de deux billets +tour à tour. + +II Où le lecteur apprend les diminutifs de «Concepcion», prénom +espagnol. + +III Comment, et pour quelles raisons, André ne se rendit pas au +rendez-vous de Concha Perez. + +IV Apparition d’une petite moricaude dans un paysage polaire. + +V Où la même personne reparaît dans un décor plus connu. + +VI Où Conchita se manifeste, se réserve et disparaît. + +VII Qui se termine en cul-de-lampe par une chevelure noire. + +VIII Où le lecteur commence à comprendre qui est le pantin de cette +histoire. + +IX Où Concha Perez subit sa troisième métamorphose. + +X Où Mateo se trouve assister à un spectacle inattendu. + +XI Comment tout paraît s’expliquer. + +XII Scène derrière une grille fermée. + +XIII Comment Mateo reçut une visite, et ce qui s’ensuivit. + +XIV Où Concha change de vie, mais non de caractère. + +XV Qui est l’épilogue et aussi la moralité de cette histoire. + +* * * + +À +André Lebey + +Son ami + +P. L. + +* * * + + _Siempre me va V. diciendo_ + _Que se muere V. por mi:_ + _Muérase V. y lo veremos_ + _Y despues diré que si._ + +* * * + + + + +I + +COMMENT UN MOT ÉCRIT SUR UNE COQUILLE D’ŒUF TINT LIEU DE DEUX BILLETS +TOUR À TOUR. + + +Le carnaval d’Espagne ne se termine pas, comme le nôtre, à huit heures +du matin le mercredi des Cendres. Sur la gaieté merveilleuse de Séville, +le _memento quia pulvis es_ ne répand que pour quatre jours son odeur de +sépulture: et le premier dimanche de carême, tout le carnaval +ressuscite. + +C’est le _Domingo de Piñatas_, le dimanche des Marmites, la Grande Fête. +Toute la ville populaire a changé de costume et l’on voit courir par les +rues des loques rouges, bleues, vertes, jaunes ou roses qui ont été des +moustiquaires, des rideaux ou des jupons de femmes et qui flottent au +soleil sur les petits corps bruns d’une marmaille hurlante et +multicolore. Les enfants se groupent de toutes parts en bataillons +tumultueux qui brandissent une chiffe au bout d’un bâton et conquièrent +à grands cris les ruelles sous l’incognito d’un loup de toile, d’où la +joie des yeux s’échappe par deux trous: _«¡Anda! ¡Hombre! que no me +conoce!»_ crient-ils, et la foule des grandes personnes s’écarte devant +cette terrible invasion masquée. + +Aux fenêtres, aux miradores, se pressent d’innombrables têtes brunes. +Toutes les jeunes filles de la contrée sont venues ce jour-là dans +Séville, et elles penchent sous la lumière leurs têtes chargées de +cheveux pesants. Les papelillos tombent comme la neige. L’ombre des +éventails teinte de bleu pâle les petites joues poudrerizées. Des cris, +des appels, des rires bourdonnent ou glapissent dans les rues étroites. +Quelques milliers d’habitants font, ce jour de carnaval, plus de bruit +que Paris tout entier. + +Or, le 23 février 1896, dimanche de Piñatas, André Stévenol voyait +approcher la fin du carnaval de Séville avec un léger sentiment de +dépit, car cette semaine essentiellement amoureuse ne lui avait procuré +aucune aventure nouvelle. Quelques séjours en Espagne lui avaient appris +cependant avec quelle promptitude et quelle franchise de cÅ“ur les nÅ“uds +se forment et se dénouent sur cette terre encore primitive, et il +s’attristait que le hasard et l’occasion lui eussent été défavorables. + +Tout au plus, une jeune fille avec laquelle il avait engagé une longue +bataille de serpentins entre la rue et la fenêtre, était-elle descendue +en courant, après lui avoir fait signe, pour lui remettre un petit +bouquet rouge, avec un _«MuchÃsima’ grasia’, cavayero»,_ jargonné à +l’andalouse. Mais elle était remontée si vite, et d’ailleurs, vue de +plus près, elle l’avait tellement désillusionné, qu’André s’était borné +à mettre le bouquet à sa boutonnière sans mettre la femme dans sa +mémoire. Et la journée lui en parut plus vide encore. + +Quatre heures sonnèrent à vingt horloges. Il quitta las Sierpes, passa +entre la Giralda et l’antique Alcazar, et par la calle Rodrigo il gagna +les Delicias, Champs-Élysées d’arbres ombreux le long de l’immense +Guadalquivir peuplé de vaisseaux. + +C’était là que se déroulait le carnaval élégant. + +À Séville, la classe aisée n’est pas toujours assez riche pour faire +trois repas par jour; mais elle aimerait mieux jeûner que se priver du +luxe extérieur qui pour elle consiste uniquement en la possession d’un +landau et de deux chevaux irréprochables. Cette petite ville de province +compte quinze cents voitures de maître, de forme démodée souvent, mais +rajeunies par la beauté des bêtes, et d’ailleurs occupées par des +figures de si noble race, qu’on ne songe point à se moquer du cadre. + +André Stévenol parvint à grand-peine à se frayer un chemin dans la foule +qui bordait des deux côtés la vaste avenue poussiéreuse. Le cri des +enfants vendeurs dominait tout: _«¡Huevo’! Huevo’!»_ C’était la +bataille des Å“ufs. + +_«¡Huevo’! ¿Quien quiere huevo’?! A do’ perra’ gorda’ la docena!»_ + +Dans des corbeilles d’osier jaunes, s’entassaient des centaines de +coquilles d’œufs, vidées, puis remplies de papelillos et recollées par +une bande fragile. Cela se lançait à tour de bras, comme des balles de +lycéens, au hasard des visages qui passaient dans les lentes voitures; +et, debout sur les banquettes bleues, les caballeros et les señoras +ripostaient sur la foule compacte en s’abritant comme ils pouvaient sous +de petits éventails plissés. + +Dès le début, André fit emplir ses poches de ces projectiles +inoffensifs, et se battit avec entrain. + +C’était un réel combat, car les Å“ufs, sans jamais blesser, frappaient +toutefois avec force avant d’éclater en neige de couleur, et André se +surprit à lancer les siens d’un bras un peu plus vif qu’il n’était +nécessaire. Une fois même, il brisa en deux un éventail d’écaille +fragile. Mais aussi qu’il était déplacé de paraître à une telle mêlée +avec un éventail de bal! Il continua sans s’émouvoir. + +Les voitures passaient, voitures de femmes, voitures d’amants, de +familles, d’enfants ou d’amis. André regardait cette multitude heureuse +défiler dans un bruissement de rires sous le premier soleil de +printemps. À plusieurs reprises il avait arrêté ses yeux sur d’autres +yeux, admirables. Les jeunes filles de Séville ne baissent pas les +paupières et elles acceptent l’hommage des regards qu’elles retiennent +longtemps. Comme le jeu durait déjà depuis une heure, André pensa qu’il +pouvait se retirer, et d’une main hésitante il tournait dans sa poche le +dernier Å“uf qui lui restât, quand il vit reparaître soudain la jeune +femme dont il avait brisé l’éventail. + +Elle était merveilleuse. + +Privée de l’abri qui avait quelque temps protégé son délicat visage +rieur, livrée de toutes parts aux attaques qui lui venaient de la foule +et des voitures voisines, elle avait pris son parti de la lutte, et, +debout, haletante, décoiffée, rouge de chaleur et de gaieté franche, +elle ripostait! + +Elle paraissait vingt-deux ans. Elle devait en avoir dix-huit. Qu’elle +fût andalouse, cela n’était pas douteux. Elle avait ce type, admirable +entre tous, qui est né du mélange des Arabes avec les Vandales, des +Sémites avec les Germains, et qui rassemble exceptionnellement dans une +petite vallée d’Europe toutes les perfections opposées des deux races. + +Son corps souple et long était expressif tout entier. On sentait que, +même en lui voilant le visage, on pouvait deviner sa pensée et qu’elle +souriait avec les jambes comme elle parlait avec le torse. Seules les +femmes que les longs hivers du Nord n’immobilisent pas près du feu, ont +cette grâce et cette liberté.--Ses cheveux n’étaient que châtain foncé; +mais à distance, ils brillaient presque noirs en recouvrant la nuque de +leur conque épaisse. Ses joues, d’une extrême douceur de contour, +semblaient poudrées de cette fleur délicate qui embrume la peau des +créoles. Le mince bord de ses paupières était naturellement sombre. + +André, poussé par la foule jusqu’au marchepied de sa voiture, la +considéra longuement. Il sourit, en se sentant ému, et de rapides +battements de cÅ“ur lui apprirent que cette femme était de celles qui +joueraient un rôle dans sa vie. + +Sans perdre de temps, car à tout moment le flot des voitures un instant +arrêtées pouvait repartir, il recula comme il put. Il prit dans sa poche +le dernier de ses Å“ufs, écrivit au crayon sur la coquille blanche les +six lettres du mot _Quiero_, et choisissant un instant où les yeux de +l’inconnue s’attachèrent aux siens, il lui jeta l’œuf doucement, de bas +en haut, comme une rose. + +La jeune femme le reçut dans la main. + +_Quiero_ est un verbe étonnant qui veut tout dire. C’est _vouloir, +désirer, aimer,_ c’est _quérir_ et c’est _chérir_. Tour à tour et selon +le ton qu’on lui donne, il exprime la passion la plus impérative ou le +caprice le plus léger. C’est un ordre ou une prière, une déclaration ou +une condescendance. Parfois, ce n’est qu’une ironie. + +Le regard par lequel André l’accompagna signifiait simplement: +«J’aimerais vous aimer.» + +Comme si elle eût deviné que cette coquille portait un message, la jeune +femme la glissa dans un petit sac de peau qui pendait à l’avant de sa +voiture. Sans doute elle allait se retourner; mais le courant du défilé +l’emporta rapidement vers la droite, et, d’autres voitures survenant, +André la perdit de vue avant d’avoir pu réussir à fendre la foule à sa +suite. + +Il s’écarta du trottoir, se dégagea comme il put, courut dans une +contre-allée... mais la multitude qui couvrait l’avenue ne lui permit +pas d’agir assez vite, et quand il parvint à monter sur un banc d’où il +domina la bataille, la jeune tête qu’il cherchait avait disparu. + +Attristé, il revint lentement par les rues; pour lui, tout le carnaval +se recouvrit soudain d’une ombre. + +Il s’en voulait à lui-même de la fatalité maussade qui venait de +trancher son aventure. Peut-être, s’il eût été plus déterminé, eût-il pu +trouver une voie entre les roues et le premier rang de la foule... Et +maintenant, où retrouver cette femme? Était-il sûr qu’elle habitât +Séville? Si par malheur il n’en était rien, où la chercher, dans +Cordoue, dans Jérez, ou dans Malaga? C’était l’impossible. + +Et peu à peu, par une illusion déplorable, l’image devint plus charmante +en lui. Certains détails des traits n’eussent mérité qu’une attention +curieuse: ils devinrent dans sa mémoire les motifs principaux de sa +tendresse navrée. Il avait remarqué, ainsi, qu’au lieu de laisser pendre +toutes lisses les deux mèches des petits cheveux sur les tempes, elle +les gonflait au fer en deux coques arrondies. Ce n’était pas une mode +très originale, et bien des Sévillanes prenaient le même soin; mais sans +doute la nature de leurs cheveux ne se prêtait pas aussi bien à la +perfection de ces boucles en boule, car André ne se souvenait pas d’en +avoir vu qui, même de loin, pussent se comparer à celles-là . + +En outre, les coins des lèvres étaient d’une mobilité extrême. Ils +changeaient à chaque instant et de forme et d’expression, tantôt presque +retroussés, ronds ou minces, pâles ou sombres, animés d’une flamme +variable. Oh! on pouvait blâmer tout le reste, soutenir que le nez +n’était pas grec et que le menton n’était pas romain; mais ne pas rougir +de plaisir devant ces deux petits coins de bouche, cela eût passé la +permission. + +Il en était là de ses pensées quand un _«¡Cuidao!»_ crié d’une voix +rude le fit se garer dans une porte ouverte: une voiture passait au +petit trot dans la rue étroite. + +Et dans cette voiture, il y avait une jeune femme, qui, en apercevant +André, lui jeta très doucement, comme on jette une rose, un Å“uf qu’elle +tenait à la main. + +Fort heureusement, l’œuf tomba en roulant et ne se brisa point, car +André, complètement stupéfait de cette nouvelle rencontre, n’avait pas +fait un geste pour le prendre au vol. La voiture avait déjà tourné le +coin de la rue, quand il se baissa pour ramasser l’envoi. + +Le mot _Quiero_ se lisait toujours sur la coquille lisse et ronde, et on +n’en avait pas écrit d’autre; mais un paraphe très décidé, qui semblait +gravé par la pointe d’une broche, terminait la dernière lettre comme +pour répondre par le même mot. + + + + +II + +OÙ LE LECTEUR APPREND LES DIMINUTIFS DE «CONCEPCION», PRÉNOM ESPAGNOL. + + +Cependant, la voiture avait tourné le coin de la rue et l’on n’entendait +plus que faiblement le pas des chevaux sonner sur les dalles dans la +direction de la Giralda. + +André courut à sa poursuite, anxieux de ne pas laisser échapper cette +seconde occasion qui pouvait être la dernière; il arriva juste au moment +où les chevaux entraient au pas dans l’ombre d’une maison rose de la +plaza del Triunfo. + +Les grandes grilles noires s’ouvrirent et se refermèrent sur une rapide +silhouette féminine. + +Sans doute il eût été plus avisé de préparer ses voies, de prendre des +renseignements, de demander le nom, la famille, la situation et le genre +de vie avant de se lancer ainsi, tête basse, dans l’inconnu d’une +intrigue, où, puisqu’il ne savait rien, il n’était le maître de rien. +André, cependant, ne put se résoudre à quitter la place avant d’avoir +fait un premier effort, et dès qu’il eut vérifié d’une main rapide la +correction de sa coiffure et la hauteur de sa cravate, il sonna +délibérément. + +Un jeune maître d’hôtel se présenta derrière la grille, mais n’ouvrit +pas. + +«Que demande Votre Grâce? + +--Faites passer ma carte à la señora. + +--À quelle señora? continua le domestique d’une voix tranquille où le +soupçon n’altérait pas trop le respect. + +--À celle qui habite cette maison, je pense. + +--Mais son nom?» + +André, impatienté, ne répondit pas. Le domestique reprit: + +«Que Votre Grâce me fasse la faveur de me dire auprès de quelle señora +je dois l’introduire. + +--Je vous répète que votre maîtresse m’attend.» + +Le maître d’hôtel, s’inclinant, releva légèrement les mains en signe +d’impossibilité; puis il se retira sans ouvrir et sans même avoir pris +la carte. + +Alors André, que la colère rendit tout à fait discourtois, sonna une +seconde et une troisième fois comme à la porte d’un fournisseur. «Une +femme si prompte à répondre à une déclaration de ce genre, se dit-il, ne +doit pas s’étonner de l’insistance qu’on met à pénétrer chez elle; elle +était seule aux Delicias, elle doit vivre seule ici, et le bruit que je +fais n’est entendu que par elle.» Il ne songea pas que le carnaval +espagnol autorise des libertés passagères qui ne sauraient se prolonger +dans la vie normale avec les mêmes chances d’accueil. + +La porte resta close et la maison pleine de silence comme si elle eût +été déserte. + +Que faire? Il se promena quelque temps sur la place, devant les fenêtres +et les miradores où il espérait toujours voir apparaître le visage +attendu, et, peut-être même, un signe... Mais rien ne parut; il se +résigna au retour. + +Toutefois, avant de quitter une porte qui se fermait sur tant de +mystères, il avisa non loin de là un marchand de cerrillas assis dans un +coin d’ombre, et lui demanda: + +«Qui habite cette maison? + +--Je ne sais pas», répondit l’homme. + +André lui mit dix réaux dans la main et ajouta: + +«Dis-le-moi tout de même. + +--Je ne devrais pas le dire. La señora se fournit chez moi, et si elle +savait que je parle sur elle, demain ses mozos s’adresseraient ailleurs, +chez le Fulano, par exemple, qui vend ses boîtes à moitié vides. Au +moins je n’en dirai pas de mal, je ne médirai pas, _cabeyro_! Rien que +son nom, puisque vous voulez le savoir. C’est la señora doña Concepcion +Perez, femme de don Manuel Garcia. + +--Son mari n’habite donc pas Séville? + +--Son mari est en _Bolibie_. + +--Où cela? + +--En _Bolibie_, un pays d’Amérique.» + +Sans en entendre davantage, André jeta une nouvelle pièce sur les genoux +du vendeur, et rentra dans la foule pour gagner son hôtel. + +Il restait en somme indécis. Même en apprenant l’absence du mari, il +n’avait pas trouvé que toutes les chances se penchassent de son côté. Ce +marchand réservé, qui semblait en savoir plus qu’il n’en voulait dire, +laissait croire à l’existence d’un autre amant déjà choisi, et +l’attitude du domestique n’était pas faite pour démentir ce soupçon +d’arrière-pensée... André songeait que quinze jours à peine s’étendaient +devant lui avant la date fixée de son retour à Paris. Suffiraient-ils +pour entrer en grâce auprès d’une jeune personne dont la vie sans doute +était déjà prise? + +Ainsi troublé par des incertitudes, il entrait dans le patio de son +hôtel, quand le portier l’arrêta: + +«Une lettre pour Votre Grâce.» + +L’enveloppe ne portait pas d’adresse. + +«Vous êtes sûr que cette lettre est pour moi? + +--On me la remet à l’instant pour don Andrès Stévenol.» + +André la décacheta sans retard. + +Elle contenait ces simples lignes, écrites sur une carte bleue: + +_«Don Andrès Stévenol est prié de ne pas faire tant de bruit, de ne pas +dire son nom et de ne plus demander le mien. S’il se promène demain, +vers trois heures, sur la route d’Empalme, une voiture passera, qui +s’arrêtera peut-être.»_ + +«Comme la vie est facile!» pensa André. Et en montant l’escalier du +premier étage, il avait déjà la vision des intimités prochaines; il +cherchait les diminutifs tendres du plus charmant de tous les prénoms: + +«Concepcion, Concha, Conchita, Chita[1].» + + + + +III + +COMMENT, ET POUR QUELLES RAISONS, ANDRÉ NE SE RENDIT PAS AU RENDEZ-VOUS +DE CONCHA PEREZ. + + +Le lendemain matin, André Stévenol eut un réveil rayonnant. La lumière +entrait largement par les quatre fenêtres du mirador; et toutes les +rumeurs de la ville, pas de chevaux, cris de vendeurs, sonnettes de +mules ou cloches de couvent, mêlaient sur la place blanche leur +bruissement de vie. + +Il ne se souvenait pas d’avoir eu depuis longtemps une matinée aussi +heureuse. Il étira ses bras, qui se tendirent avec force. Puis il les +serra contre sa poitrine, comme s’il voulait se donner l’illusion de +l’étreinte attendue. + +«Comme la vie est facile! répéta-t-il en souriant. Hier, à cette +heure-ci, j’étais seul, sans but, sans pensée. Il a suffi d’une +promenade, et ce matin me voici deux. Qui donc nous fait croire aux +refus, aux dédains ou même à l’attente? Nous demandons et les femmes se +donnent. Pourquoi en serait-il autrement?» + +Il se leva, mit un punghee, chaussa des mules et sonna pour qu’on fît +préparer son bain. En attendant, le front collé aux vitres, il regarda +la place pleine de jour. + +Les maisons étaient peintes de ces couleurs légères que Séville répand +sur ses murs et qui ressemblent à des robes de femme. Il y en avait de +couleur crème avec des corniches toutes blanches; d’autres qui étaient +roses, mais d’un rose si fragile! d’autres vert d’eau ou orangées, et +d’autres violet pâle.--Nulle part les yeux n’étaient choqués par +l’affreux brun des rues de Cadiz ou de Madrid; nulle part, ils n’étaient +éblouis par le blanc trop cru de Jérez. + +Sur la place même, des orangers étaient chargés de nuits, des fontaines +coulaient, des jeunes filles riaient en tenant des deux mains les bords +de leur châle comme les femmes arabes ferment leur haïk. Et de toutes +parts, des coins de la place, du milieu de la chaussée, du fond des +ruelles étroites, les sonnettes des mules tintaient. + +André n’imaginait pas qu’on pût vivre ailleurs qu’à Séville. + +Après avoir achevé sa toilette et bu lentement une petite tasse d’épais +chocolat espagnol, il sortit au hasard. + +Le hasard, qui fut singulier, lui fit suivre le plus court chemin, des +marches de son hôtel à la plaza del Triunfo; mais, arrivé là , André se +souvint des précautions qu’on lui conseillait, et soit qu’il craignît de +mécontenter sa «maîtresse» en passant trop directement devant sa porte, +soit au contraire qu’il ne voulût point paraître à ce point tourmenté du +désir de la voir plus tôt, il suivit le trottoir opposé sans même +tourner la tête à gauche. + +De là , il se rendit à Las Delicias. + +La bataille de la veille avait jonché la terre de papiers et de +coquilles d’œufs qui donnaient au parc splendide une vague apparence +d’arrière-cuisine. À de certains endroits, le sol avait disparu sous des +dunes croulantes et bariolées. D’ailleurs, le lieu était désert, car le +carême recommençait. Pourtant, par une allée qui venait de la campagne, +André vit venir à lui un passant qu’il reconnut. + +«Bonjour, don Mateo, dit-il en lui tendant la main. Je n’espérais pas +vous rencontrer si tôt. + +--Que faire, monsieur, quand on est seul, inutile, et désÅ“uvré? Je me +promène le matin, je me promène le soir. Le jour, je lis ou je vais +jouer. C’est l’existence que je me suis faite. Elle est sombre. + +--Mais vous avez des nuits qui consolent des jours, si j’en crois les +murmures de la ville. + +--Si on le dit encore, on se trompe. D’aujourd’hui au jour de sa mort, +on ne verra plus une femme chez don Mateo Diaz. Mais ne parlons plus de +moi. Pour combien de temps êtes-vous encore ici?» + +Don Mateo Diaz était un Espagnol d’une quarantaine d’années, à qui André +avait été recommandé pendant son premier séjour en Espagne. Son geste et +sa phrase étaient naturellement déclamatoires. Comme beaucoup de ses +compatriotes, il accordait une importance extrême aux observations qui +n’en comportaient point; mais cela n’impliquait de sa part ni vanité, ni +sottise. L’emphase espagnole se porte comme la cape, avec de grands plis +élégants. Homme instruit, que sa trop grande fortune avait seule empêché +de mener une existence active, don Mateo était surtout connu par +l’histoire de sa chambre à coucher, qui passait pour hospitalière. Aussi +André fut-il étonné d’apprendre qu’il avait renoncé si tôt aux pompes de +tous les démons; mais le jeune homme s’abstint de poursuivre ses +questions. + +Ils se promenèrent quelque temps au bord du fleuve, que don Mateo, en +propriétaire riverain, et aussi en patriote, ne se lassait pas +d’admirer. + +«Vous connaissez, disait-il, cette plaisanterie d’un ambassadeur +étranger qui préférait le Manzanarès à toutes les autres rivières, parce +qu’il était navigable en voiture et à cheval. Voyez le Guadalquivir, +père des plaines et des cités! J’ai beaucoup voyagé, depuis vingt ans, +j’ai vu le Gange et le Nil et l’Atrato, des fleuves plus larges sous une +plus vive lumière: je n’ai vu qu’ici cette majestueuse beauté du courant +et des eaux. La couleur en est incomparable. N’est-ce pas de l’or qui +s’effile aux arches du pont? Le flot se gonfle comme une femme enceinte, +et l’eau est pleine, pleine de terre. C’est la richesse de l’Andalousie +que les deux quais de Séville conduisent vers les plaines.» + +Puis ils parlèrent politique. Don Mateo était royaliste et s’indignait +des efforts persistants de l’opposition, au moment où toutes les forces +du pays eussent dû se concentrer autour de la faible et courageuse reine +pour l’aider à sauver le suprême héritage d’une impérissable histoire. + +«Quelle chute! disait-il. Quelle misère! Avoir possédé l’Europe, avoir +été Charles Quint, avoir doublé le champ d’action du monde en découvrant +le monde nouveau, avoir eu l’empire sur lequel le soleil ne se couchait +point; mieux encore: avoir, les premiers, vaincu votre Napoléon,--et +expirer sous les bâtons d’une poignée de bandits mulâtres! Quel destin +pour notre Espagne!» + +Il n’aurait pas fallu lui dire que ces bandits-là fussent les frères de +Washington et de Bolivar. Pour lui, c’étaient de honteux brigands qui ne +méritaient même pas le garrot. + +Il se calma. + +«J’aime mon pays, reprit-il. J’aime ses montagnes et ses plaines. J’aime +la langue et le costume et les sentiments de son peuple. Notre race a +des qualités d’une essence supérieure. À elle seule, elle est une +noblesse, à l’écart de l’Europe, ignorant tout ce qui n’est pas elle, et +enfermée sur ses terres comme dans une muraille de parc. C’est pour +cela, sans doute, qu’elle décline au profit des nations du Nord, selon +la loi contemporaine qui pousse aujourd’hui de toutes parts le médiocre +à l’assaut du meilleur... Vous savez qu’en Espagne on appelle _hidalgos_ +les descendants des familles pures de tout mélange avec le sang maure. +On ne veut pas admettre que, pendant sept siècles, l’Islam ait pris +racine sur la terre espagnole. Pour moi, j’ai toujours pensé qu’il y +avait ingratitude à renier de tels ancêtres. Nous ne devons guère qu’aux +Arabes les qualités exceptionnelles qui ont dessiné dans l’histoire la +grande figure de notre passé. Ils nous ont légué leur mépris de +l’argent, leur mépris du mensonge, leur mépris de la mort, leur +inexprimable fierté. Nous tenons d’eux notre attitude si droite en face +de tout ce qui est bas, et aussi je ne sais quelle paresse devant les +travaux manuels. En vérité, nous sommes leurs fils, et ce n’est pas sans +raison que nous continuons encore à danser leurs danses orientales au +son de leurs «féroces romances.» + +Le soleil montait dans un grand ciel libre et bleu. La mâture encore +brune des vieux arbres du parc laissait voir par intervalles le vert des +lauriers et des palmiers souples. De soudaines bouffées de chaleur +enchantaient ce matin d’hiver d’un pays où l’hiver ne se repose point. + +«Vous viendrez déjeuner chez moi, j’espère? dit don Mateo. Ma huerta est +là , près de la route d’Empalme. Dans une demi-heure, nous y serons, et, +si vous le permettez, je vous garderai jusqu’au soir afin de vous +montrer mes haras où j’ai quelques nouvelles bêtes. + +--Je serai très indiscret, s’excusa André. J’accepte le déjeuner, mais +non l’excursion. Ce soir, j’ai un rendez-vous que je ne puis manquer, +croyez-moi. + +--Une femme? Ne craignez rien, je ne vous poserai pas de questions. +Soyez libre. Je vous sais même gré de passer avec moi le temps qui vous +sépare de l’heure fixée. Quand j’avais votre âge, je ne pouvais voir +personne pendant mes journées mystérieuses. Je me faisais servir mes +repas dans ma chambre, et la femme que j’attendais était le premier être +à qui j’eusse parlé depuis l’instant de mon réveil.» + +Il se tut un instant, puis sur un ton de conseil: + +«Ah! monsieur! dit-il, prenez garde aux femmes! Je ne vous dirai pas de +les fuir, car j’ai usé ma vie avec elles, et si ma vie était à refaire, +les heures que j’ai passées ainsi sont parmi celles que je voudrais +revivre. Mais gardez-vous, gardez-vous d’elles!» + +Et comme s’il avait trouvé une expression à sa pensée, don Mateo ajouta +plus lentement: + +«Il est deux sortes de femmes qu’il ne faut connaître à aucun prix: +d’abord celles qui ne vous aiment pas, et ensuite, celles qui vous +aiment.--Entre ces deux extrémités, il y a des milliers de femmes +charmantes, mais nous ne savons pas les apprécier.» + +Le déjeuner eût été assez terne si l’animation de don Mateo n’eût +remplacé, par un long monologue, l’entretien qui fit défaut; car André, +préoccupé de ses pensées personnelles, n’écouta qu’à demi ce qui lui fut +conté. À mesure que l’instant du rendez-vous approchait, le battement de +cÅ“ur qu’il avait senti naître la veille reprenait avec une insistance +toujours plus pressante. C’était un appel assourdissant en lui-même, un +impératif absolu qui chassait de son esprit tout ce qui n’était pas la +femme espérée. Il aurait tout donné pour que la grande aiguille de la +pendule Empire où il tenait ses yeux fixés fût avancée de cinquante +minutes.--Mais l’heure qu’on regarde devient immobile, et le temps ne +s’écoulait pas plus qu’une mare éternellement stagnante. + +À la fin, contraint de demeurer et cependant incapable de se taire plus +longtemps, il fit preuve d’une jeunesse peut-être un peu récente en +tenant à son hôte ce discours imprévu: + +«Don Mateo, vous avez toujours été pour moi un homme d’excellent +conseil. Voulez-vous me permettre de vous confier un secret et de vous +demander un avis? + +--Tout à votre disposition, dit à l’espagnole Mateo en se levant de +table pour passer au fumoir. + +--Eh bien... voici... c’est une question... balbutia André. Vraiment à +tout autre qu’à vous je ne la poserais pas... Connaissez-vous une +Sévillane qui s’appelle doña Concepcion Garcia?» + +Mateo bondit: + +«Concepcion Garcia! Concepcion Garcia! Mais laquelle? Expliquez-vous! il +y a vingt mille Concepcion Garcia en Espagne! C’est un nom aussi commun +que chez vous Jeanne Duval ou Marie Lambert. Pour l’amour de Dieu, +dites-moi son nom de jeune fille. Est-ce P... Perez, dites-moi? Est-ce +Perez? Concha Perez? Mais parlez donc!» + +André, complètement bouleversé par cette émotion soudaine, eut un +instant le pressentiment qu’il valait mieux ne pas dire la vérité; mais +il parla plus vite qu’il ne l’eût voulu, et, vivement, répondit: + +«Oui.» + +Alors Mateo, précisant chaque détail comme on torture une plaie, +continua: + +«Concepcion Perez de Garcia, 22, plaza del Triunfo, dix-huit ans, des +cheveux presque noirs et une bouche... une bouche... + +--Oui, dit André. + +--Ah! vous avez bien fait de me parler d’elle. Vous avez bien fait, +monsieur. Si je peux vous arrêter à la porte de celle-là , ce sera une +bonne action de ma part, et un rare bonheur pour vous. + +--Mais qui est-elle? + +--Comment? Vous ne la connaissez pas? + +--Je l’ai rencontrée hier pour la première fois; je ne l’ai même pas +entendue parler. + +--Alors, il est encore temps! + +--C’est une fille? + +--Non, non. Elle est même, en somme, honnête femme. Elle n’a pas eu plus +de quatre ou cinq amants. À l’époque où nous vivons, c’est une chasteté. + +--Et... + +--En outre, croyez bien qu’elle est remarquablement intelligente. +Remarquablement. À la fois par son esprit, qui est des plus fins, et par +sa connaissance de la vie, je la juge supérieure. Je ne lui ferai grâce +d’aucun éloge. Elle danse avec une éloquence qui est irrésistible. Elle +parle comme elle danse et elle chante comme elle parle. Qu’elle ait un +joli visage, je suppose que vous n’en doutez pas; et si vous voyiez ce +qu’elle cache, vous diriez que même sa bouche... Mais il suffit. Ai-je +tout dit?» + +André, agacé, ne répondit pas. + +Don Mateo lui saisit les deux manches de son veston, et scandant par une +secousse la moindre de ses paroles, il ajouta: + +«Et c’est la PIRE des femmes, monsieur, monsieur, entendez-vous? C’est +la PIRE des femmes de la terre. Je n’ai plus qu’un espoir, qu’une +consolation au cÅ“ur: c’est que, le jour de sa mort, Dieu ne lui +pardonnera pas.» + +André se leva: + +«Néanmoins, don Mateo, moi qui ne suis pas encore autorisé à parler de +cette femme comme vous le faites, je n’ai aucun droit de ne pas me +rendre au rendez-vous qu’elle m’a donné. Ai-je besoin de vous répéter +que je vous ai fait une confidence et que je regrette d’interrompre les +vôtres par un départ prématuré?» + +Et il lui tendit la main. + +Mateo se plaça devant la porte: + +«Écoutez-moi, je vous en conjure. Écoutez-moi. Il n’y a qu’un instant, +vous me disiez encore que j’étais un homme d’excellent conseil. Je +n’accepte pas ce jugement. Je n’en ai pas besoin, pour vous parler +ainsi. J’oublie aussi l’affection que j’ai pour vous, et qui suffirait +bien, cependant, à expliquer mon insistance... + +--Mais alors?... + +--Je vous parle d’homme à homme, comme le premier venu arrêterait un +passant pour l’avertir d’un danger grave, et je vous crie: N’avancez +plus, retournez sur vos pas, oubliez qui vous avez vu, qui vous a parlé, +qui vous a écrit! Si vous connaissez la paix, les nuits calmes, la vie +insouciante, tout ce que nous appelons le bonheur, n’approchez pas +Concha Perez! Si vous ne voulez pas que le jour où nous sommes partage +votre passé d’avec votre avenir en deux moitiés de joie et d’angoisse, +n’approchez pas Concha Perez! Si vous n’avez pas encore éprouvé jusqu’à +l’extrême la folie qu’elle peut engendrer et maintenir dans un cÅ“ur +humain, n’approchez pas cette femme, fuyez-la comme la mort, laissez-moi +vous sauver d’elle, ayez pitié de vous, enfin! + +--Don Mateo, vous l’aimez donc?» + +L’Espagnol se passa la main sur le front et murmura: + +«Oh! non, tout est bien fini. Je ne l’aime ni ne la hais plus. La chose +est passée. Tout s’efface... + +--Ainsi, je ne vous blesserai pas personnellement si je m’abstiens de +suivre vos avis? Je vous ferais volontiers un sacrifice de ce genre; +mais je n’ai pas à m’en faire à moi-même... Quelle est votre réponse?» + +Mateo regarda André; puis, changeant tout à coup l’expression de ses +traits il lui dit sur un ton de boutade: + +«Monsieur, il ne faut jamais aller au premier rendez-vous que donne une +femme. + +--Et pourquoi? + +--Parce qu’elle n’y vient pas.» + +André, à qui ce mot rappelait un souvenir particulier, ne put s’empêcher +de sourire. + +«C’est quelquefois vrai, dit-il. + +--Très souvent. Et si, par hasard, elle vous attendait en ce moment, +soyez sûr que votre absence ne ferait que déterminer son inclination +pour vous.» + +André réfléchit, et sourit de nouveau. + +«Cela veut dire... + +--... Que sans faire aucune personnalité, et quand la jeune femme à +laquelle vous vous intéressez se nommerait Lola Vasquez ou Rosario +Lucena, je vous conseille de reprendre le fauteuil où vous étiez tout à +l’heure et de ne le plus quitter sans raison sérieuse. Nous allons fumer +des cigares en buvant des sirops glacés. C’est un mélange qui n’est pas +très connu dans les restaurants de Paris, mais qui se fait d’un bout à +l’autre de l’Amérique espagnole. Vous me direz tout à l’heure si vous +goûtez pleinement la fumée du havane mêlée au sucre frais.» + +Un court silence suivit. Tous deux s’étaient assis de chaque côté d’une +petite table qui portait des _puros_ et des cendriers ronds. + +«Et maintenant, de quoi parlerons-nous?» interrogea don Mateo. + +André fit un geste qui signifiait: Vous le savez bien. + +«Je commence donc», dit Mateo d’une voix plus basse; et la feinte gaieté +qu’il avait découverte un moment s’éteignit sous un nuage durable. + + + + +IV + +APPARITION D’UNE PETITE MORICAUDE DANS UN PAYSAGE POLAIRE. + + +Il y a trois ans, monsieur, je n’avais pas encore les cheveux gris que +vous me voyez. J’avais trente-sept ans; je m’en croyais vingt-deux; à +aucun instant de ma vie je n’avais senti passer ma jeunesse et personne +encore ne m’avait fait comprendre qu’elle approchait de sa fin. + +On vous a dit que j’étais coureur: c’est faux. Je respectais trop +l’amour pour fréquenter les arrière-boutiques, et je n’ai presque jamais +possédé une femme que je n’eusse aimée passionnément. Si je vous nommais +celles-là , vous seriez surpris de leur petit nombre. Dernièrement +encore, en faisant de mémoire le compte facile, je songeais que je +n’avais jamais eu de maîtresse blonde. J’aurai toujours ignoré ces pâles +objets du désir. + +Ce qui est vrai, c’est que l’amour n’a pas été pour moi une distraction +ou un plaisir, un passe-temps comme pour quelques-uns. Il a été ma vie +même. Si je supprimais de mon souvenir les pensées et les actions qui +ont eu la femme pour but, il n’y resterait plus rien, que le vide. + +Ceci dit, je puis maintenant vous conter ce que je sais de Concha Perez. + +C’était donc il y a trois ans, trois ans et demi, en hiver. Je revenais +de France, un 26 décembre, par un froid terrible, dans l’express qui +passe vers midi le pont de la Bidassoa. La neige, déjà fort épaisse sur +Biarritz et Saint-Sébastien, rendait presque impraticable la traversée +du Guipuzcoa. Le train s’arrêta deux heures à Zumarraga, pendant que des +ouvriers déblayaient hâtivement la voie; puis il repartit pour stopper +une seconde fois, en pleine montagne, et trois heures furent nécessaires +à réparer le désastre d’une avalanche. Toute la nuit, ceci recommença. +Les vitres du wagon lourdement feutrées de neige assourdissaient le +bruit de la marche et nous passions au milieu d’un silence à qui le +danger donnait un caractère de grandeur. + +Le lendemain matin, arrêt devant Avila. Nous avions huit heures de +retard, et depuis un jour entier nous étions à jeun. Je demande à un +employé si l’on peut descendre; il me crie: + +«Quatre jours d’arrêt. Les trains ne passent plus.» + +Connaissez-vous Avila? C’est là qu’il faut envoyer les gens qui croient +morte la vieille Espagne. Je fis porter mes malles dans une _fonda_ où +don Quichotte aurait pu loger; des pantalons de peau à franges étaient +assis sur des fontaines; et le soir, quand des cris dans les rues nous +apprirent que le train repartait tout à coup, la diligence à mules +noires qui nous traîna au galop dans la neige en manquant vingt fois de +culbuter était certainement la même qui mena jadis de Burgos à +l’Escorial les sujets du roi Philippe Quint. + +Ce que j’achève de vous dire en quelques minutes, monsieur, cela dura +quarante heures. + +Aussi, quand, vers huit heures du soir, en pleine nuit d’hiver et me +privant de dîner pour la seconde fois, je repris mon coin à l’arrière, +alors je me sentis envahi par un ennui démesuré. Passer une troisième +nuit en wagon avec les quatre Anglais endormis qui me suivaient depuis +Paris, c’était au-dessus de mon courage. Je laissai mon sac dans le +filet, et, emportant ma couverture, je pris place comme je pus dans un +compartiment d’une classe inférieure qui était plein de femmes +espagnoles. + +Un compartiment, je devrais dire quatre, car tous communiquaient à +hauteur d’appui. Il y avait là des femmes du peuple, quelques marins, +deux religieuses, trois étudiants, une gitane et un garde civil. +C’était, comme vous le voyez, un public mêlé. Tous ces gens parlaient à +la fois et sur le ton le plus aigu. Je n’étais pas assis depuis un quart +d’heure et déjà je connaissais la vie de tous mes voisins. Certaines +personnes se moquent des gens qui se livrent ainsi. Pour moi, je +n’observe jamais sans pitié le besoin qu’ont les âmes simples de crier +leurs peines dans le désert. + +Tout à coup le train s’arrêta. Nous passions la Sierra de Guadarrama, à +quatorze cents mètres d’altitude. Une nouvelle avalanche venait de +barrer la route. Le train essaya de reculer: un autre éboulement lui +barrait le retour. Et la neige ne cessait pas d’ensevelir lentement les +wagons. + +C’est un récit de Norvège, que je vous conte là , n’est-il pas vrai? Si +nous avions été en pays protestant, les gens se seraient mis à genoux en +recommandant leur âme à Dieu; mais, hors les journées de tonnerre, nos +Espagnols ne craignent pas les vengeances soudaines du ciel. Quand ils +apprirent que le convoi était décidément bloqué, ils s’adressèrent à la +gitane, et lui demandèrent de danser. + +Elle dansa. C’était une femme d’une trentaine d’années au moins, très +laide comme la plupart des filles de sa race, mais qui semblait avoir du +feu entre la taille et les mollets. En un instant, nous oubliâmes le +froid, la neige et la nuit. Les gens des autres compartiments étaient à +genoux sur les bancs de bois, et, le menton sur les barrières, ils +regardaient la bohémienne. Ceux qui l’entouraient de plus près +«toquaient» des paumes en cadence selon le rythme toujours varié du +_baile flamenco_. + +C’est alors que je remarquai dans un coin, en face de moi, une petite +fille qui chantait. + +Celle-ci avait un jupon rose, ce qui me fit deviner aisément qu’elle +était de race andalouse, car les Castillanes préfèrent les couleurs +sombres, le noir français ou le brun allemand. Ses épaules et sa +poitrine naissante disparaissaient sous un châle crème, et, pour se +protéger du froid, elle avait autour du visage un foulard blanc qui se +terminait par deux longues cornes en arrière. + +Tout le wagon savait déjà qu’elle était élève au couvent de San José +d’Avila, qu’elle se rendait à Madrid, qu’elle allait retrouver sa mère, +qu’elle n’avait pas de _novio_[2] et qu’on l’appelait Concha Perez. + +Sa voix était singulièrement pénétrante. Elle chantait sans bouger, les +mains sous le châle, presque étendue, les yeux fermés; mais les chansons +qu’elle chantait là , j’imagine qu’elle ne les avait pas apprises chez +les sÅ“urs. Elle choisissait bien, parmi ces _copias_ de quatre vers où +le peuple met toute sa passion. Je l’entends encore chanter avec une +caresse dans la voix: + + _Dime, niña, si me quieres;_ + _Por Dios, descubre tu pecho..._ + + +ou: + + _Tes matelas sont des jasmins,_ + _Tes draps des roses blanches,_ + _Des lis tes oreillers,_ + _Et toi, une rose qui te couches._ + + +Je ne vous dis que les moins vives. + +Mais soudain, comme si elle avait senti le ridicule d’adresser de +pareilles hyperboles à cette sauvagesse, elle changea de ton son +répertoire et n’accompagna plus la danse que par des chansons ironiques +comme celle-ci, dont je me souviens: + +_Petite aux vingt novios_ + + _(Et avec moi vingt et un),_ + _Si tous sont comme je suis,_ + _Tu resteras toute seule._ + + +La gitane ne sut d’abord si elle devait rire ou se fâcher. Les rieurs +étaient pour l’adversaire et il était visible que cette fille d’Égypte +ne comptait pas au nombre de ses qualités l’esprit de repartie qui +remplace, dans nos sociétés modernes, les arguments du poing fermé. + +Elle se tut en serrant les dents. La petite, complètement rassurée +désormais sur les conséquences de son escarmouche, redoubla d’audace et +de gaieté. + +Une explosion de colère l’interrompit. L’Égyptienne levait ses deux +mains crispées: + +«Je t’arracherai les yeux! Je t’arracherai... + +--Gare à moi!» répondit Concha le plus tranquillement du monde et sans +même lever les paupières. Puis, au milieu d’un torrent d’injures, elle +ajouta de la même voix très calme: + +«Gardes! qu’on me fournisse deux _chulos_», comme si elle était devant +un taureau. + +Tout le wagon était en joie. _Olé_, disaient les hommes. Et les femmes +lui jetaient des regards de tendresse. + +Elle ne se troubla qu’une fois, sous un outrage plus sensible: la gitane +l’appelait: «Fillette!» + +«Je suis femme», dit la petite en frappant ses seins naissants. + +Et les deux combattantes se jetèrent l’une sur l’autre avec de vraies +larmes de rage. + +Je m’interposai: les batailles de femmes sont des spectacles que je n’ai +jamais pu regarder avec le désintéressement que leur témoignent les +foules. Les femmes se battent mal et dangereusement. Elles ne +connaissent pas le coup de main qui terrasse, mais le coup d’ongle qui +défigure ou le coup d’aiguille qui aveugle. Elles me font peur. + +Je les séparai donc et ce n’était pas facile. Fou qui se glisse entre +deux ennemies! Je fis de mon mieux; après quoi, elles se renfoncèrent +chacune dans un coin avec un battement de pied de la fureur contenue. + +Quand tout fut apaisé, un grand escogriffe vêtu d’un uniforme de garde +civil[3] surgit d’un compartiment voisin. Il enjamba de ses longues +bottes la barrière de bois qui servait de dossier, promena ses regards +protecteurs sur le champ de bataille où il n’avait plus rien à faire, et +avec cette infaillibilité de la police qui frappe toujours le plus +faible, il appliqua sur la joue de la pauvre petite Concha un soufflet +stupide et brutal. + +Sans daigner expliquer cette sentence sommaire, il fit passer l’enfant +dans un autre compartiment, revint lui-même dans le sien par une seconde +enjambée de ses bottes caricaturales, et croisa gravement les mains sur +son sabre, avec la satisfaction d’avoir rétabli l’ordre public. + +Le train s’était remis en marche. Nous passâmes Sainte-Marie-des-Neiges +dans un paysage de prodige. Un cirque immense de blancheur sous un +précipice de mille pieds se refermait à l’horizon par une ligne de +montagnes pâles. La lune éclatante et glacée était l’âme même de la +sierra neigeuse et nulle part je ne l’ai vue plus divine que pendant +cette nuit d’hiver. Elle seule luisait, et la neige. Par moments, je me +croyais en route dans un train silencieux et fantastique, à la +découverte d’un pôle. + +J’étais seul à voir ce mirage. Mes voisins dormaient déjà . Avez-vous +remarqué, cher ami, que les gens ne regardent jamais rien de ce qui est +intéressant? L’an dernier, sur le pont de Triana, je m’étais arrêté en +contemplation devant le plus beau coucher de soleil de l’année. Rien ne +peut donner une idée de la splendeur de Séville dans un pareil moment. +Eh bien, je regardais les passants: ils allaient à leurs affaires ou +causaient en promenant leur ennui; mais pas un ne tournait la tête. +Cette soirée de triomphe, personne ne l’a vue. + +...Comme je contemplais la nuit de lune et de neige et que mes yeux se +lassaient déjà de son éblouissante blancheur, l’image de la petite +chanteuse traversa ma pensée, et je souris du rapprochement. Cette jeune +moricaude dans ce paysage scandinave, c’était une mandarine sur une +banquise, une banane aux pieds d’un ours blanc, quelque chose +d’incohérent et de cocasse. + +Où était-elle? Je me penchai par-dessus la barrière d’appui et je la vis +tout près de moi, si près que j’aurais pu la toucher. + +Elle s’était endormie, la bouche ouverte, les mains croisées sous le +châle, et dans le sommeil sa tête avait glissé sur le bras de la +religieuse voisine. Je voulais bien croire qu’elle était femme, +puisqu’elle-même nous l’avait dit; mais elle dormait, monsieur, comme un +enfant de six mois. Presque tout son visage était emmitouflé dans son +foulard à cornes qui se moulait à ses joues en boule. Une mèche ronde et +noire, une paupière fermée sur des cils très longs, un petit nez dans la +lumière et deux lèvres marquées d’ombre, je n’en voyais pas plus, et +pourtant je m’attardai jusqu’à l’aube sur cette bouche singulière, +tellement enfantine et sensuelle ensemble, que je doutais parfois si ses +mouvements de rêve appelaient le mamelon de la nourrice ou les lèvres de +l’amant. + +Le jour vint, comme nous passions l’Escorial. L’hiver sec et terne des +alrededores avait remplacé, dans l’horizon des vitres, les merveilles de +la sierra. Bientôt nous entrâmes en gare, et comme je descendais ma +valise, j’entendis une petite voix qui criait, déjà sur le quai: + +_«Mira! Mira!»_ + +Elle montrait du doigt les massifs de neige, qui d’un bout à l’autre du +train couvraient le toit des wagons, s’attachaient aux fenêtres, +coiffaient les tampons, les ressorts, les ferrures; et auprès des trains +intacts qui allaient quitter la ville, l’aspect lamentable du nôtre la +faisait rire aux éclats. + +Je l’aidai à prendre ses paquets; je voulais les faire porter, mais elle +refusa. Elle en avait six. Rapidement, elle enfila les six anses comme +elle put, une à l’épaule, la seconde au coude, et les quatre autres dans +les mains. + +Elle s’enfuit en courant. + +Je la perdis de vue. + +Vous voyez, monsieur, combien cette première rencontre est insignifiante +et vague. Ce n’est pas un début de roman: le décor y tient plus de place +que l’héroïne, et j’aurais pu n’en pas tenir compte; mais quoi de plus +irrégulier qu’une aventure de la vie réelle? Cela commença vraiment +ainsi. + +J’en jurerais aujourd’hui: si l’on m’avait demandé, ce matin-là , quel +était pour moi l’événement de la nuit, quel souvenir j’aurais plus tard +de ces quarante heures entre cent mille, j’aurais parlé du paysage et +non de Concha Perez. + +Elle m’avait amusé vingt minutes. Sa petite image m’occupa une fois ou +deux encore, puis le courant de mes affaires m’entraîna autre part et je +cessai de penser à elle. + + + + +V + +OÙ LA MÊME PERSONNE REPARAÃŽT DANS UN DÉCOR PLUS CONNU. + + +L’été suivant, je la retrouvai tout à coup. + +J’étais depuis longtemps revenu à Séville, assez tôt pour reprendre +encore une liaison déjà ancienne et pour la rompre. + +De ceci, je ne vous dirai rien. Vous n’êtes pas ici pour entendre le +récit de mes mémoires et j’ai d’ailleurs peu de goût à livrer des +souvenirs intimes. Sans l’étrange coïncidence qui nous réunit autour +d’une femme, je ne vous aurais point découvert ce fragment de mon passé. +Que du moins cette confidence reste unique, même entre nous. + +Au mois d’août, je me retrouvai seul dans ma maison qu’une présence +féminine emplissait depuis des années. Le second couvert enlevé, les +armoires sans robes, le lit vide, le silence partout: si vous avez été +amant, vous me comprenez; c’est horrible. + +Pour échapper à l’angoisse de ce deuil pire que les deuils, je sortais +du matin au soir, j’allais n’importe où, à cheval ou à pied, avec un +fusil, une canne ou un livre; il m’arriva même de coucher à l’auberge +pour ne pas rentrer chez moi. Une après-midi, par désÅ“uvrement, j’entrai +à la Fábrica[4]. + +C’était une accablante journée d’été. J’avais déjeuné à l’hôtel de +Paris, et pour aller de Las Sierpes à la rue San-Fernando, «à l’heure où +il n’y a dans les rues que les chiens et les Français», j’avais cru +mourir de soleil. + +J’entrai, et j’entrai seul, ce qui est une faveur, car vous savez que +les visiteurs sont conduits par une surveillante dans ce harem immense +de quatre mille huit cents femmes, si libres de tenue et de propos. + +Ce jour-là , qui était torride, je vous l’ai dit, elles ne mettaient +aucune réserve à profiter de la tolérance qui leur permet de se +déshabiller à leur guise dans l’insoutenable atmosphère où elles vivent +de juin à septembre. C’est pure humanité qu’un tel règlement, car la +température de ces longues salles est saharienne et il est charitable de +donner aux pauvres filles la même licence qu’aux chauffeurs des +paquebots. Mais le résultat n’en est pas moins intéressant. + +Les plus vêtues n’avaient que leur chemise autour du corps (c’étaient +les prudes); presque toutes travaillaient le torse nu, avec un simple +jupon de toile desserré de la ceinture et parfois retroussé jusqu’au +milieu des cuisses. Le spectacle était mélangé. C’était la femme à tous +les âges, enfant et vieille, jeune ou moins jeune, obèse, grasse, +maigre, ou décharnée. Quelques-unes étaient enceintes. D’autres +allaitaient leur petit. D’autres n’étaient même pas nubiles. Il y avait +de tout dans cette foule nue, excepté des vierges, probablement. Il y +avait même de jolies filles. + +Je passais entre les rangs compacts en regardant de droite et de gauche, +tantôt sollicité d’aumônes et tantôt apostrophé par les plaisanteries +les plus cyniques. Car l’entrée d’un homme seul dans ce harem monstre +éveille bien des émotions. Je vous prie de croire qu’elles ne mâchent +pas les mots quand elles ont mis leur chemise bas, et elles ajoutent à +la parole quelques gestes d’une impudeur ou plutôt d’une simplicité qui +est un peu déconcertante, même pour un homme de mon âge. Ces filles sont +impudiques comme des femmes honnêtes. + +Je ne répondais pas à toutes. Qui peut se flatter d’avoir le dernier mot +avec une cigarrera? Mais je les regardais curieusement et leur nudité se +conciliant mal avec le sentiment d’un travail pénible, je croyais voir +toutes ces mains actives se fabriquer à la hâte d’innombrables petits +amants en feuilles de tabac. Elles faisaient, d’ailleurs, ce qu’il faut +pour m’en suggérer l’idée. + +Le contraste est singulier, de la pauvreté de leur linge et du soin +extrême qu’elles apportent à leurs têtes chargées de cheveux. Elles sont +coiffées au petit fer comme à l’heure d’entrer au bal et poudrées +jusqu’au bout des seins, même par-dessus les saintes médailles. Pas une +qui n’ait dans son chignon quarante épingles et une fleur rouge. Pas une +qui n’ait au fond de son mouchoir la petite glace et la houppette +blanche. On les prendrait pour des actrices en costume de mendiantes. + +Je les considérais une à une, et il me parut que même les plus +tranquilles montraient quelque vanité à se laisser examiner. J’en vis de +jeunes qui se mettaient à l’aise, comme par hasard, au moment où +j’approchais d’elles. À celles qui avaient des enfants je donnais +quelques perras; à d’autres des bouquets d’œillets dont j’avais empli +mes poches, et qu’elles suspendaient immédiatement sur leur poitrine à +la chaînette de leur croix. Il y avait, n’en doutez pas, de bien pauvres +anatomies dans ce troupeau hétéroclite, mais toutes étaient +intéressantes, et je m’arrêtai plus d’une fois devant un admirable corps +féminin, comme vraiment il n’y en a pas ailleurs qu’en Espagne, un torse +chaud, plein de chair, velouté comme un fruit et très suffisamment vêtu +par la peau brillante d’une couleur uniforme et foncée, où se détachent +avec vigueur l’astrakan bouclé des sous-bras et les couronnes noires des +seins. + +J’en vis quinze qui étaient belles. C’est beaucoup, sur cinq mille +femmes. + +Presque assourdi, et un peu las, j’allais quitter la troisième salle, +quand au milieu des cris et des éclats de paroles, j’entendis près de +moi une petite voix futée qui me disait: + +«Caballero, si vous me donnez une _perra chica_[5], je vous +chanterai une petite chanson.» + +Je reconnus Concha avec une stupéfaction parfaite. Elle avait--je la +vois encore--une longue chemise un peu usée, mais qui tenait bien à ses +épaules et ne la décolletait qu’à peine. Elle me regardait en redressant +avec la main un piquet de fleurs de grenadier dans le premier maillon de +sa natte noire. + +«Comment es-tu venue ici? + +--Dieu le sait. Je ne me souviens plus. + +--Mais ton couvent d’Avila? + +--Quand les filles y reviennent par la porte, elles en sortent par la +fenêtre. + +--Et c’est par là que tu es sortie? + +--Caballero, je suis honnête, je ne suis pas rentrée du tout de peur de +faire un péché. Eh bien, donnez-moi un _réal_[6] et je vous +chanterai une soledad pendant que la surveillante est au fond de la +salle.» + +Vous pensez si les voisines nous regardaient pendant ce dialogue. Moi, +sans doute, j’en avais quelque embarras, mais Concha était +imperturbable. Je poursuivis: + +«Alors avec qui es-tu à Séville? + +--Avec maman.» + +Je frémis. Un amant, pour une jeune fille, est encore une garantie; mais +une mère, quelle perdition! + +«Maman et nous, nous nous occupons. Elle va à l’église; moi je viens +ici. C’est la différence d’âge. + +--Tu viens tous les jours? + +--À peu près. + +--Seulement? + +--Oui. Quand il ne pleut pas, quand je n’ai pas sommeil, quand cela +m’ennuie d’aller me promener. On entre ici comme on veut; demandez-le à +mes voisines; mais il faut être là à midi, ou alors on n’est pas reçue. + +--Pas plus tard? + +--Ne plaisantez pas. Midi, _¡Dios mio!_ comme c’est matin déjà ! J’en +connais qui n’arrivent pas deux jours sur quatre à se lever d’assez +bonne heure pour trouver la grille ouverte. Et vous savez, pour ce qu’on +gagne, on ferait mieux de rester chez soi. + +--Combien gagne-t-on? + +--Soixante-quinze centimes pour mille cigares ou mille paquets de +cigarettes. Moi, comme je travaille bien, j’ai une petite piécette; mais +ce n’est pas encore le Pérou... Donnez-moi aussi une piécette, +caballero, et je vous chanterai une séguédille que vous ne connaissez +pas.» + +Je jetai dans sa boîte un napoléon et je la quittai en lui tirant +l’oreille. + +Monsieur, il y a dans la jeunesse des gens heureux un instant précis où +la chance tourne, où la pente qui montait redescend, où la mauvaise +saison commence. Ce fut là le mien. Cette pièce d’or jetée devant cette +enfant, c’était le dé fatal de mon jeu. Je date de là ma vie actuelle, +ma ruine morale, ma déchéance et tout ce que vous voyez d’altéré sur mon +front. Vous saurez cela: l’histoire est bien simple, vraiment, presque +banale sauf un point; mais elle m’a tué. + +J’étais sorti et je marchais lentement dans la rue sans ombre, quand +j’entendis derrière moi un petit pas qui courait. Je me retournai: elle +m’avait rejoint. + +«Merci, monsieur», me dit-elle. + +Et je vis que sa voix avait changé. Je ne m’étais pas rendu compte de +l’effet que ma petite offrande avait dû produire sur elle; mais cette +fois je m’aperçus qu’il était considérable. Un napoléon, c’est +vingt-quatre piécettes, le prix d’un bouquet: pour une cigarrera, c’est +le travail d’un mois. En outre, c’était une pièce d’or, et l’or ne se +voit guère en Espagne qu’à la devanture du changeur... + +J’avais évoqué, sans le vouloir, toute l’émotion de la richesse. + +Bien entendu, elle s’était empressée de laisser là les paquets de +cigarettes qu’elle bourrait depuis le matin. Elle avait repris son +jupon, ses bas, son châle jaune, son éventail, et, les joues poudrées à +la hâte, elle m’avait bien vite retrouvé. + +«Venez, continua-t-elle, vous êtes mon ami. Reconduisez-moi chez maman, +puisque j’ai congé, grâce à vous. + +--Où demeure-t-elle, ta mère? + +--Calle Manteros, tout près. Vous avez été gentil pour moi; mais vous +n’avez pas voulu de ma chanson, c’est mal. Aussi, pour vous punir, c’est +vous qui allez m’en dire une. + +--Cela non. + +--Si, je vais vous la souiller.» + +Elle se pencha à mon oreille. + +«Vous allez me réciter celle-là : + +_«¿Hay quien nos escuche?--No._ +_--¿Quieres que te diga?--Di._ +_--¿Tienes otro amante?--No._ +_--¿Quieres que lo sea?--Si_».[7] + +«Mais, vous savez, c’est une chanson, et les réponses ne sont pas de +moi. + +--Est-ce bien vrai? + +--Oh! absolument. + +--Et pourquoi? + +--Devinez. + +--Parce que tu ne m’aimes pas. + +--Si, je vous trouve charmant. + +--Mais tu as un ami? + +--Non, je n’en ai pas. + +--Alors, c’est par piété? + +--Je suis très pieuse, mais je n’ai pas fait de vÅ“ux, caballero. + +--Ce n’est pas froideur, sans doute? + +--Non, monsieur. + +--Il y a bien des questions que je ne peux pas te poser, ma chère +petite. Si tu as une raison, dis-la-moi. + +--Ah! je savais bien que vous ne devineriez pas! Ce n’était pas possible +à trouver. + +--Mais qu’y a-t-il, enfin? + +--Je suis _mozita_[8].» + + + +VI + +OÙ CONCHITA SE MANIFESTE, SE RÉSERVE ET DISPARAÃŽT. + + +Elle avait dit ces mots avec un tel aplomb que je m’arrêtai, perdant +contenance pour elle. + +Qu’y avait-il dans cette petite tête d’enfant provocante et rebelle? Que +signifiait cette attitude décidée, cet Å“il franc et peut-être honnête, +cette bouche sensuelle qui se disait intraitable comme pour tenter les +hardiesses? + +Je ne sus que penser, mais je compris parfaitement qu’elle me plaisait +beaucoup, que j’étais enchanté de l’avoir retrouvée et que sans doute +j’allais rechercher toutes les occasions de la regarder vivre. + +Nous étions arrivés à la porte de sa maison, où une marchande de fruits +déballait ses corbeilles. + +«Achetez-moi des mandarines, me dit-elle. Je vous les offrirai là -haut.» + +Nous montâmes. La maison était inquiétante. Une carte de femme sans +profession était clouée à la première porte. Au-dessus, une fleuriste. À +côté, un appartement clos d’où s’échappait un bruit de rires. Je me +demandais si cette petite fille ne me menait pas tout simplement au plus +banal des rendez-vous. Mais, en somme, l’entourage ne prouvait rien; les +cigarières indigentes ne choisissent pas leur domicile et je n’aime pas +à juger les gens d’après la plaque de leur rue. + +Au dernier étage, elle s’arrêta sur le palier bordé d’une balustrade de +bois et donna trois petits coups de poing dans une porte brune qui +s’ouvrit avec effort. + +«Maman, laisse entrer, dit l’enfant. C’est un ami.» + +La mère, une femme flétrie et noire, qui avait encore des souvenirs de +beauté, me toisa sans grande confiance. Mais à la façon dont sa fille +poussa la porte et m’invita sur ses pas, il m’apparut qu’une seule +personne était maîtresse dans ce taudis et que la reine mère avait +abdiqué la régence. + +«Regarde, maman: douze mandarines; et regarde encore: un napoléon. + +--Jésus! dit la vieille en croisant les mains. Et comment as-tu gagné +tout cela?» + +J’expliquai rapidement notre double rencontre, en wagon et à la +Fabrique, et j’amenai la conversation sur le terrain des confidences. + +Elles furent interminables. + +La femme était ou se disait veuve d’un ingénieur mort à Huelva. Revenue +sans pension, sans ressources, elle avait mangé, en quatre ans d’une +existence pourtant modeste, les économies du mari. Enfin, une histoire, +réelle ou fausse, que j’avais entendue vingt fois et qui se terminait +par un cri de misère: + +«Que faire? Moi, je n’ai pas de métier, je ne sais que m’occuper du +ménage et prier la Sainte Mère de Dieu. On m’a proposé une place de +concierge, mais je suis trop fière pour être servante. Je passe mes +journées à l’église. J’aime mieux baiser les dalles du chÅ“ur que de +balayer celles de la porte, et j’attends que Notre-Seigneur me soutienne +au dernier moment. Deux femmes seules sont si exposées! Ah! caballero, +les tentations ne manquent pas à qui les écoute! Nous serions riches, ma +fille et moi, si nous avions suivi les mauvais chemins! Mais le péché +n’a jamais passé la nuit ici. Notre âme est plus droite que le doigt de +saint Jean et nous gardons confiance en Dieu qui connaît les siens entre +mille.» + +Conchita, pendant ce discours, avait achevé, devant une glace clouée au +mur, un travail de pastelliste avec deux doigts et de la poudre sur tout +son petit visage trop brun. Elle se retourna, éclairée par un sourire de +satisfaction, et il me sembla que sa bouche en était transfigurée. + +«Ah! reprit la mère, quel souci pour moi, quand je la vois partir le +matin pour la Fabrique! Quels mauvais exemples on lui donne! quels +vilains mots on lui apprend! Ces filles n’ont pas de carmin dans les +joues, caballero. On ne sait jamais d’où elles viennent quand elles +entrent là le matin, et si ma fille les écoutait, il y a longtemps que +je ne la verrais plus. + +--Pourquoi la faites-vous travailler là ? + +--Ailleurs, ce serait la même chose. Vous savez bien ce que c’est, +monsieur: quand deux ouvrières sont douze heures ensemble, elles parlent +de ce qu’il ne faut pas pendant onze heures trois quarts et le reste du +temps elles se taisent. + +--Si elles ne font que parler, il n’y a pas grand mal. + +--Qui donne le menu, donne la faim. Allez! ce qui perd les jeunes +filles, ce sont les conseils des femmes plus que les yeux des hommes. Je +ne me fie pas à la plus sage. Telle qui a le rosaire en main porte le +diable dans sa jupe. Ni jeune ni vieille, jamais d’amie: c’est ce que je +voudrais pour ma fille. Et là -bas, elle en a cinq mille. + +--Eh bien, qu’elle n’y retourne plus», interrompis-je. + +Je sortis de ma poche deux billets et je les posai sur une table. + +Exclamations. Mains jointes. Larmes. Je passe sur ce que vous devinez. +Mais quand les cris eurent cessé, la mère m’avoua en secouant la tête +qu’il faudrait bien néanmoins que l’enfant reprît son travail, car la +somme était due, et au-delà , au logeur, à l’épicier, au pharmacien, à la +fripière. Bref, je doublai mon offrande et pris congé sur-le-champ, +mettant une pudeur et un calcul également naturels à me taire ce jour-là +sur mes sentiments. + +* * * + +Le lendemain, je ne le nie pas, il était dix heures à peine quand je +frappai à la porte. + +«Maman est sortie, me dit Concha. Elle fait son marché. Entrez, mon +ami.» + +Elle me regarda, puis se mit à rire. + +«Eh bien! je me tiens sage devant maman. Qu’en dites-vous? + +--En effet. + +--Ne croyez pas au moins que ce soit par éducation. Je me suis élevée +toute seule; c’est heureux, car ma pauvre mère en aurait été bien +incapable. Je suis honnête et elle s’en vante; mais je m’accouderais à +la fenêtre en appelant les passants, que maman me contemplerait en +disant: _¡Qué gracia!_ Je fais exactement ce qu’il me plaît du matin au +soir. Aussi j’ai du mérite à ne pas faire tout ce qui me passe par la +tête, car ce n’est pas elle qui me retiendrait malgré les phrases +qu’elle vous a dites. + +--Alors, jeune personne, le jour où un novio sera candidat, c’est à vous +qu’il devra parler? + +--C’est à moi. En connaissez-vous? + +--Non.» + +J’étais devant elle, dans un fauteuil de bois dont le bras gauche était +cassé. Je me vois encore, le dos à la fenêtre, près d’un rayon de soleil +qui zébrait le plancher... + +Soudain elle s’assit sur mes genoux, mit ses deux mains à mes épaules, +et me dit: + +«C’est vrai!» + +Je ne répondis plus. + +Instinctivement, j’avais refermé mes bras sur elle et d’une main +j’attirais à moi sa chère tête devenue sérieuse, mais elle devança mon +geste et posa vivement elle-même sa bouche brûlante sur la mienne en me +regardant profondément. + +Primesautière, incompréhensible: telle je l’ai toujours connue. La +brusquerie de sa tendresse m’affola comme un breuvage. Je la serrai de +plus près encore. Sa taille cédait à mon bras. Je sentais peser sur moi +la chaleur et la forme ronde de ses jambes à travers la jupe. + +Elle se leva. + +«Non, dit-elle. Non. Non. Allez-vous-en. + +--Oui, mais avec toi. Viens. + +--Que je vous suive? et où cela? chez vous? Mon ami, vous n’y comptez +pas.» + +Je la repris dans mes bras, mais elle se dégagea. + +«Ne me touchez pas, ou j’appelle; et alors nous ne nous reverrons plus. + +--Concha, Conchita, ma petite, es-tu folle? Comment, je viens chez toi +en ami, je te parle comme à une étrangère; tout à coup tu te jettes dans +mes bras, et maintenant c’est moi que tu accuses? + +--Je vous ai embrassé parce que je vous aime bien; mais vous, vous ne +m’embrasserez pas sans m’aimer. + +--Et tu crois que je ne t’aime point, enfant? + +--Non, je vous plais, je vous amuse; mais je ne suis pas la seule, +n’est-ce pas, caballero? Les cheveux noirs poussent sur bien des filles, +et bien des yeux passent dans les rues. Il n’en manque pas, à la +Fabrique, d’aussi jolies que moi et qui se le laissent dire. Faites ce +que vous voudrez avec elles, je vous donnerai des noms si vous en +demandez. Mais moi, c’est moi, et il n’y a qu’une moi de San Roque à +Triana. Aussi je ne veux pas qu’on m’achète comme une poupée au bazar, +parce que, moi enlevée, on ne me retrouverait plus.» + +Des pas montaient l’escalier. Elle se retourna vers la porte et ouvrit à +sa mère. + +«Monsieur est venu pour prendre de tes nouvelles, dit l’enfant. Il +t’avait trouvé mauvaise mine et te croyait malade.» + +...Je sortis une heure après, très nerveux, très agacé, et doutant à +part moi si je reviendrais jamais. + +Hélas! je revins; non pas une fois, mais trente. J’étais amoureux comme +un jeune homme. Vous avez connu ces folies. Que dis-je! vous les +éprouvez à l’heure même où je vous parle, et vous me comprenez. Chaque +fois que je quittais sa chambre, je me disais: «Vingt-deux heures, ou +vingt heures jusqu’à demain», et ces douze cents minutes ne finissaient +pas de couler. + +Peu à peu, j’en vins à passer la journée entière en famille. Je +subvenais aux dépenses et même aux dettes, qui devaient être +considérables, si j’en juge par ce qu’elles me coûtèrent. Ceci était +plutôt une recommandation et d’ailleurs aucun bruit ne courait dans le +quartier. Je me persuadai facilement que j’étais le premier ami de ces +pauvres femmes solitaires. + +Sans doute, je n’avais pas eu grand-peine à devenir leur familier; mais +un homme s’étonne-t-il jamais des facilités qu’il obtient? Un soupçon de +plus aurait pu me mettre en garde, auquel je ne m’arrêtai point: je veux +dire l’absence de mystères et de contrainte à mon égard. Il n’y avait +jamais d’instant où je ne pusse entrer dans leur chambre. Concha, +toujours affectueuse, mais toujours réservée, ne faisait aucune +difficulté pour me rendre témoin même de sa toilette. Souvent, je la +trouvais couchée le matin, car elle se levait tard depuis qu’elle était +oisive. Sa mère sortait, et elle, ramenant ses jambes dans le lit, +m’invitait à m’asseoir près de ses genoux réunis. + +Nous causions. Elle était impénétrable. + +J’ai vu à Tanger des Mauresques en costume, qui entre leurs deux voiles +ne laissaient nus que leurs yeux, mais par là , je voyais jusqu’au fond +de leur âme. Celle-ci ne cachait rien, ni sa vie ni ses formes, et je +sentais un mur entre elle et moi. + +Elle paraissait m’aimer. Peut-être m’aimait-elle. Aujourd’hui encore, je +ne sais que penser. À toutes mes supplications, elle répondait par un +«plus tard» que je ne pouvais pas briser. Je la menaçai de partir, elle +me dit: «allez-vous-en.» Je la menaçai de violence, elle me dit: «vous +ne pourrez jamais.» Je la comblai de cadeaux, elle les accepta, mais +avec une reconnaissance toujours consciente de ses bornes. + +Pourtant, quand j’entrais chez elle, une lumière naissait dans ses yeux, +qui n’était point artificieuse. + +Elle dormait neuf heures la nuit, et trois heures au milieu du jour. +Ceci excepté, elle ne faisait rien. Quand elle se levait, c’était pour +s’étendre en peignoir sur une natte fraîche, avec deux coussins sous la +tête et un troisième sous les reins. Jamais je ne pus la décider à +s’occuper de quoi que ce fût. Ni un travail d’aiguille, ni un jeu, ni un +livre ne passèrent entre ses mains depuis le jour où, par ma faute, elle +avait quitté la Fabrique. Même les soins du ménage ne l’intéressaient +pas: sa mère faisait les chambres, les lits et la cuisine, et chaque +matin passait une demi-heure à coiffer la chevelure pesante de ma petite +amie encore mal éveillée. + +Pendant toute une semaine, elle refusa de quitter son lit. Non pas +qu’elle se crût souffrante, mais elle avait découvert que s’il était +inutile de se promener sans raison dans les rues, il était encore plus +vain de faire trois pas dans sa chambre et de quitter les draps pour la +natte, où le costume de rigueur gênait sa nonchalance. Toutes nos +Espagnoles sont ainsi: à qui les voit en public, le feu de leurs yeux, +l’éclat de leur voix, la prestesse de leurs mouvements paraissent naître +d’une source en perpétuelle éruption; et pourtant, dès qu’elles se +trouvent seules, leur vie coule dans un repos qui est leur grande +volupté. Elles se couchent sur une chaise longue dans une pièce aux +stores baissés; elles rêvent aux bijoux qu’elles pourraient avoir, aux +palais qu’elles devraient habiter, aux amants inconnus dont elles +voudraient sentir le poids chéri sur leur poitrine. Et ainsi se passent +les heures. + +Par sa conception des devoirs journaliers, Concha était très espagnole. +Mais je ne sais de quel pays lui venait sa conception de l’amour; après +douze semaines de soins assidus, je retrouvais, dans son sourire, à la +fois les mêmes promesses et les mêmes résistances. + +* * * + +Un jour, enfin, hors d’état de souffrir plus longtemps cette perpétuelle +attente et cette préoccupation de toutes les minutes, qui troublaient ma +vie au point de la rendre inutile et vide depuis trois mois vécus ainsi, +je pris à part la vieille femme en l’absence de son enfant et je lui +parlai à cÅ“ur ouvert, de la façon la plus pressante. + +Je lui dis que j’aimais sa fille, que j’avais l’intention d’unir ma vie +à la sienne, que, pour des raisons faciles à entendre, je ne pouvais +accepter aucun lien avoué, mais que j’étais résolu à lui faire partager +un amour exclusif et profond dont elle ne pouvait prendre offense. + +«J’ai des raisons de croire, dis-je en terminant, que Conchita +m’aimerait, mais se défie de moi. Si elle ne m’aime point, je n’entends +pas la contraindre; mais si mon seul malheur est de la laisser dans le +doute, persuadez-la.» + +J’ajoutai qu’en retour, j’assurerais non seulement sa vie présente, mais +sa fortune personnelle à l’avenir. Et, pour ne laisser aucun doute sur +la sincérité de mes engagements, je remis à la vieille une très forte +liasse, en la chargeant d’user de son expérience maternelle pour assurer +l’enfant qu’elle ne serait point trompée. + +Plus ému que jamais, je rentrai chez moi. Cette nuit-là , je ne pus me +coucher. Pendant des heures je marchai à travers le patio de ma maison, +par une nuit admirable et déjà fraîche, mais qui ne suffisait pas à me +calmer. Je formais des projets sans fin, en vue d’une solution que je +voulais prévoir bienheureuse. Au lever du soleil, je fis couper toutes +les fleurs de trois massifs et je les répandis dans l’allée, sur +l’escalier, sur le perron pour faire à ses pas jusqu’à moi une avenue de +pourpre et de safran. Je l’imaginais partout, debout contre un arbre, +assise sur un banc, couchée sur la pelouse, accoudée derrière les +balustres ou levant les bras dans le soleil jusqu’à une branche chargée +de fruits. L’âme du jardin et de la maison avait pris la forme de son +corps. + +Et voici qu’après toute une nuit d’une attente insupportable et après +une matinée qui semblait ne devoir plus finir, je reçus vers onze +heures, par la poste, une lettre de quelques lignes. Croyez-le sans +peine, je la sais encore par cÅ“ur. + +Elle disait ceci: + +_«Si vous m’aviez aimée, vous m’auriez attendue. Je voulais me donner à +vous; vous avez demandé qu’on me vendît. Jamais plus vous ne me +reverrez._ + +«CONCHITA.» + +Deux minutes après, j’étais à cheval, et midi n’avait pas sonné quand +j’arrivai à Séville, presque étourdi de chaleur et d’angoisse. + +Je montai rapidement, je frappai vingt fois. + +Le silence. + +Enfin une porte s’ouvrit derrière moi, sur le même palier, et une +voisine m’expliqua longuement que les deux femmes étaient parties le +matin dans la direction de la gare, avec leurs paquets, et qu’on ne +savait même pas quel train elles avaient pris. + +«Elles étaient seules? demandai-je. + +--Toutes seules. + +--Pas d’homme avec elles? Vous êtes sûre? + +--Jésus! je n’ai jamais vu d’autre homme que vous en leur compagnie. + +--Elles n’ont rien laissé pour moi? + +--Rien; elles sont brouillées avec vous, si je les crois. + +--Mais reviendront-elles? + +--Dieu le sait. Elles ne me l’ont pas dit. + +--Il faudra bien qu’elles reviennent pour chercher leurs meubles. + +--Non. La maison est meublée. Tout ce qui leur appartenait, elles l’ont +pris. Et maintenant, seigneur, elles sont loin.» + + + + +VII + +QUI SE TERMINE EN CUL-DE-LAMPE PAR UNE CHEVELURE NOIRE. + + +L’automne passa. L’hiver s’écoula tout entier, mais son souvenir ne +s’effaçait point d’un détail et je sais peu d’époques aussi désastreuses +dans ma vie, peu de mois aussi vides que ceux-là . + +J’avais cru recommencer une existence nouvelle, j’avais cru fixer pour +longtemps, peut-être pour toujours, mon intimité amoureuse et tout +croulait avant les noces. Je ne gardais même pas dans la mémoire une +heure d’union véritable avec cette petite; non, pas un lien, pas une +chose accomplie, rien qui pût me consoler même par la vaine pensée que, +si je ne l’avais plus, du moins je l’avais eu et qu’on ne m’ôterait pas +cela... + +Et je l’aimais! Oh! que je l’aimais, mon Dieu! j’en étais venu à croire +qu’elle avait raison contre moi et que je m’étais conduit en rustre avec +cette vierge de légende. Si je la revois jamais, me disais-je, si j’ai +cette grâce du Ciel, je resterai à ses pieds, jusqu’à ce qu’elle me +fasse signe, dussé-je attendre des années. Je ne la brusquerai point: je +comprends ce qu’elle éprouve. Elle se sait d’une condition où l’on prend +ses pareilles comme maîtresses au moins, et elle ne veut pas d’un +traitement inférieur à son caractère. Elle veut m’éprouver, être sûre de +moi, et si elle se donne, ne pas se prêter. Soit; je serai selon son +désir. Mais la reverrai-je? Et aussitôt je me reprenais à ma détresse. + +Je la revis. + +Ce fut un soir, au printemps. J’avais passé quelques heures au théâtre +del Duque, où le parfait Orejón jouait plusieurs rôles, et en sortant de +là , par le silence de la nuit, je m’étais longtemps promené dans la +Alameda spacieuse et déserte. + +Je venais seul, en fumant, par la calle Trajano, quand je m’entendis +doucement appeler par mon nom, et un tremblement me saisit, car j’avais +reconnu la voix. + +«Don Mateo!» + +Je me retournai: il n’y avait personne. Pourtant, je ne rêvais pas +encore... + +«Concha! criai-je. Concha! Où es-tu? + +--_¡Chito!_ voulez-vous bien vous taire! Vous allez réveiller maman.» + +Elle me parlait du haut d’une fenêtre grillée, dont la pierre était à +peu près à la hauteur de mes épaules. Et je la vis, en costume de nuit, +les deux bras drapés par les coins d’un châle puce, accoudée sur le +marbre, derrière les barres de fer. + +«Eh bien! mon ami, c’est ainsi que vous m’avez traitée», continua-t-elle +à voix basse. + +Mais j’étais bien incapable de me défendre... + +«Penche-toi, lui dis-je. Encore un peu, mon cÅ“ur. Je ne te vois pas dans +cette ombre. Plus à gauche, où éclaire la lune.» + +Elle y consentit en silence, et je la regardai, avec une ivresse +absolue, pendant un temps que je ne puis mesurer. + +Je lui dis encore: + +«Donne-moi ta main.» + +Elle me la tendit à travers les barreaux, et sur les doigts, et dans la +paume et le long du bras nu et chaud, je fis traîner mes lèvres... +J’étais fou. Je n’y croyais pas. C’était sa peau, sa chair, son odeur; +c’était elle tout entière que je tenais là sous mon baiser, après +combien de nuits d’insomnie! + +Je lui dis encore: + +«Donne-moi ta bouche.» + +Mais elle secoua la tête et retira sa main. + +«Plus tard.» + +Oh! ce mot! que de fois je l’avais entendu déjà , et il revenait, dès la +première rencontre, comme une barrière entre nous! + +Je la pressai de questions. Qu’avait-elle fait? Pourquoi ce départ +précipité? Si elle m’avait parlé, j’aurais obéi. Mais partir ainsi, +après une simple lettre et si cruellement! + +Elle me répondit: + +«C’est de votre faute.» + +J’en convins. Que n’aurais-je pas avoué! Et je me taisais. + +Pourtant je voulais savoir. Qu’était-elle devenue depuis de si longs +mois? D’où venait-elle? Depuis quand était-elle dans cette maison +grillée? + +«Nous sommes allées d’abord à Madrid, puis à Carabanchel où nous avons +des parents. De là , nous sommes revenues ici, et me voilà . + +--Vous habitez toute la maison? + +--Oui. Elle n’est pas grande, mais c’est encore beaucoup pour nous. + +--Et comment avez-vous pu la louer? + +--Grâce à vous. Maman faisait des économies sur tout ce que vous lui +donniez. + +--Cela ne durera pas longtemps... + +--Nous avons encore de quoi vivre ici honnêtement pendant un mois. + +--Et après? + +--Après? Est-ce que vous croyez sérieusement, mon ami, que je serai +embarrassée?» + +Je ne répondis rien, mais je l’aurais tuée de tout mon cÅ“ur. + +Elle reprit: + +«Vous ne m’entendez pas. Si je veux rester ici, je saurai comment faire; +mais qui vous dit que j’y tienne tant? L’année dernière, j’ai couché +pendant trois semaines sous le rempart de la Macarena. Je demeurais là , +par terre, presque au coin de la rue San-Luis, vous savez, à l’endroit +où se tient le _sereno_; c’est un brave homme; il n’aurait pas permis +qu’on s’approchât de moi pendant mon sommeil, et il ne m’est jamais rien +arrivé, que des aventures en paroles. Je puis retourner là demain, je +connais ma touffe d’herbe; on n’y est pas mal, croyez-moi. Dans le jour, +je travaillerai à la Fábrica ou ailleurs. Je sais vendre des bananes, +sans doute? Je sais tricoter un châle, tresser des pompons de jupe, +composer un bouquet, danser le flamenco et la sevillana. Allez, don +Mateo, je me tirerai d’affaire!» + +Elle me parlait à voix basse et pourtant j’entendais sonner chacun de +ses mots comme des paroles sinaïtiques dans la rue vide et pleine de +lune. Je l’écoutais moins que je ne regardais bouger la double ligne de +ses lèvres. Sa voix tintait dans un murmure clair comme un carillon de +cloches de couvent. + +Toujours accoudée, la main droite plongée dans ses cheveux lourds et la +tête soutenue par les doigts, elle reprit avec un soupir: + +«Mateo, je serai votre maîtresse après-demain.» + +Je tremblais: + +«Ce n’est pas sincère. + +--Je vous le dis. + +--Alors, pourquoi si tard, ma vie! Si tu consens, si tu m’aimes... + +--Je vous ai toujours aimé. + +--... Pourquoi pas à l’heure où nous sommes? Vois comme les barreaux +sont écartés du mur. Entre eux et la fenêtre, je passerais... + +--Vous y passerez dimanche soir. Aujourd’hui, je suis plus noire de +péchés qu’une gitane; je ne veux pas devenir femme dans cet état de +damnation: mon enfant serait maudit, si je suis grosse de vous. Demain, +je dirai à mon confesseur tout ce que j’ai fait depuis huit jours et +même ce que je ferai dans vos bras pour qu’il m’en donne l’absolution +d’avance: c’est plus sûr. Le dimanche matin, je communierai à la +grand-messe et, quand j’aurai dans mon sein le corps de Notre-Seigneur, +je lui demanderai d’être heureuse le soir et aimée le reste de ma vie. +Ainsi soit-il!» + +Oui, je le sais bien. C’est une religion très particulière; mais nos +femmes d’Espagne n’en connaissent pas d’autre. Elles croient fermement +que le Ciel a des indulgences inépuisables pour les amoureuses qui vont +à la messe, et qu’au besoin il les favorise, garde leur lit, exalte +leurs flancs, pourvu qu’elles n’oublient pas de lui conter leurs chers +secrets. Si elles avaient raison, pourtant! que de chastetés +pleureraient, durant la vie éternelle, une vie terrestre insignifiante. + +«Allons, reprit Concha, quittez-moi, Mateo. Vous voyez bien que ma +chambre est vide. Ne soyez, à cause de moi, ni impatient, ni jaloux. +Vous me trouverez là , mon amant, dimanche soir, tard dans la nuit; mais +vous allez me promettre auparavant que jamais vous ne parlerez à ma +mère, et qu’au matin vous me quitterez avant l’heure où elle s’éveille. +Ce n’est pas que je craigne d’être vue: je suis maîtresse de moi, vous +le savez; aussi je n’ai besoin de ses conseils, ni pour vous, ni contre +vous. C’est un serment juré? + +--Comme il te plaira. + +--C’est bien. Soyez lié par ceci.» + +Et renversant la tête elle fit glisser entre les barreaux tous ses +cheveux comme un ruisseau de parfums. Je les pris dans mes mains, je les +pressai sur ma bouche, je me baignai le visage dans leur onde noire et +chaude... + +Puis ils s’échappèrent de mes doigts et elle ferma la fenêtre sombre. + + + + +VIII + +OÙ LE LECTEUR COMMENCE À COMPRENDRE QUI EST LE PANTIN DE CETTE HISTOIRE. + + +Deux matins, deux jours et deux nuits interminables succédèrent. J’étais +heureux, souffrant, inquiet. Je crois bien que sur les sentiments +contradictoires qui m’agitaient en même temps, la joie, une joie trouble +et presque douloureuse, dominait. + +Je puis dire que pendant ces quarante-huit heures, je me représentai +cent fois «ce qui allait arriver», la scène, les paroles et jusqu’aux +silences. Malgré moi, je jouais en pensée le rôle imminent qui +m’attendait. Je me voyais, et elle dans mes bras. Et de quart d’heure en +quart d’heure, la scène identique repassait, avec tous ses longs +détails, dans mon imagination épuisée. + +L’heure vint. Je marchais dans la rue, n’osant m’arrêter sous ses +fenêtres, de peur de la compromettre, et pourtant agacé en songeant +qu’elle me regardait derrière les vitres et me laissait attendre dans +une agitation étouffante. + +«Mateo!» + +Elle m’appelait enfin. + +J’avais quinze ans, monsieur, à cet instant de ma vie. Derrière moi, +vingt années d’amour s’évanouissaient comme un seul rêve. J’eus +l’illusion absolue que pour la première fois j’allais coller mes lèvres +aux lèvres d’une femme et sentir un jeune corps chaud plier et peser sur +mon bras. + +M’élevant d’un pied sur une borne et de l’autre sur les barreaux +recourbés, j’entrai chez elle comme un amoureux de théâtre, et je +l’étreignis. + +Elle était debout le long de moi-même, elle s’abandonnait et se +raidissait à la fois. Nos deux têtes jointes par la bouche se penchaient +ensemble sur l’épaule en haletant des narines et en fermant les yeux. +Jamais je ne compris aussi bien, dans le vertige, l’égarement, +l’inconscience où je me trouvais, tout ce qu’on exprime de véritable en +parlant de «l’ivresse du baiser». Je ne savais plus qui nous étions, ni +rien de ce qui avait eu lieu, ni ce qu’il adviendrait de nous. Le +présent était si intense que l’avenir et le passé disparaissaient en +lui. Elle remuait ses lèvres avec les miennes, elle brûlait dans mes +bras, et je sentais son petit ventre, à travers la jupe, me presser +d’une caresse impudique et fervente. + +«Je me sens mal, murmura-t-elle. Je t’en supplie, attends... Je crois +que je vais tomber... Viens dans le patio avec moi, je m’étendrai sur la +natte fraîche... Attends... Je t’aime... mais je suis presque évanouie.» + +Je me dirigeai vers une porte. + +«Non, pas celle-là . C’est la chambre de maman. Viens par ici. Je te +guiderai.» + +Un carré de ciel noir étoilé, où s’effilaient des nuées bleuâtres, +dominait le patio blanc. Tout un étage brillait, éclairé par la lune, et +le reste de la cour reposait dans une ombre confidentielle. + +Concha s’étendit à l’orientale sur une natte. Je m’assis auprès d’elle +et elle prit ma main. + +«Mon ami, me dit-elle, m’aimerez-vous? + +--Tu le demandes! + +--Combien de temps m’aimerez-vous?» + +Je redoute ces questions que posent toutes les femmes, et auxquelles on +ne peut répondre que par les pires banalités. + +«Et quand je serai moins jolie, m’aimerez-vous encore?... Et quand je +serai vieille, tout à fait vieille, m’aimerez-vous encore? Dis-le-moi, +mon cÅ“ur. Quand même ce ne serait pas vrai, j’ai besoin que tu me le +dises et que tu me donnes des forces. Tu vois, je t’ai promis pour ce +soir, mais je ne sais pas du tout si j’en aurai le courage... Je ne sais +même pas si tu le mérites. Ah! Sainte Mère de Dieu! si je me trompais +sur toi, il me semble que toute ma vie en serait perdue. Je ne suis pas +de ces filles qui vont chez Juan et chez Miguel, et de là chez Antonio. +Après toi je n’en aimerai plus d’autre et, si tu me quittes, je serai +comme morte.» + +Elle se mordit la lèvre avec une plainte oppressée, en fixant les yeux +dans le vide, mais le mouvement de sa bouche s’acheva en sourire. + +«J’ai grandi, depuis six mois. Déjà je ne peux plus agrafer mes corsages +de l’été dernier. Ouvre celui-ci, tu verras comme je suis belle.» + +Si je le lui avais demandé, elle ne l’eût sans doute pas permis, car je +commençais à douter que cette nuit d’entretien s’achevât jamais en nuit +d’amour; mais je ne la touchais plus: elle se rapprocha. + +Hélas! les seins que je mis à nu en ouvrant ce corsage gonflé, étaient +des fruits de Terre Promise. Qu’il en soit d’aussi beaux, c’est ce que +je ne sais point. Eux-mêmes je ne les vis jamais comparables à leur +forme de ce soir-là . Les seins sont des êtres vivants qui ont leur +enfance et leur déclin. Je crois fermement que j’ai vu ceux-ci pendant +leur éclair de perfection. + +Elle, cependant, avait tiré du milieu d’eux un scapulaire de drap neuf +et elle le baisait pieusement, en surveillant mon émotion du coin de son +Å“il à demi fermé. + +«Alors je vous plais?» + +Je la repris dans mes bras. + +«Non, tout à l’heure. + +--Qu’y a-t-il encore? + +--Je ne suis pas disposée, voilà tout.» + +Et elle referma son corsage. + +Vraiment je souffrais. Maintenant je la suppliais presque avec +brusquerie en luttant contre ses mains qui redevenaient protectrices. Je +l’aurais chérie et malmenée à la fois. Son obstination à me séduire et à +me repousser, ce manège qui durait depuis un an déjà et redoublait à la +suprême minute où j’en attendais le dénouement, arrivait à exaspérer ma +tendresse la plus patiente. + +«Ma petite, lui dis-je, tu te joues de moi, mais prends garde que je ne +me lasse. + +--C’est ainsi? Eh bien, je ne vous aimerai même pas aujourd’hui, don +Mateo. À demain. + +--Je ne reviendrai plus. + +--Vous reviendrez demain.» + +Furieux, je remis mon chapeau et sortis, déterminé à ne plus la revoir. + +Je tins ma résolution jusqu’à l’heure où je m’endormis, mais mon réveil +fut lamentable. + +Et quelle journée, je m’en souviens! + +Malgré mon serment intérieur, je pris la route de Séville. J’étais +attiré vers elle par une invincible puissance; je crus que ma volonté +avait cessé d’être; je ne pouvais plus décider de la direction de mes +pas. + +Pendant trois heures de fièvre et de lutte avec moi-même, j’errai dans +la cale Amor de Dios, derrière la rue où demeurait Concha, toujours sur +le point de parcourir les vingt pas qui me séparaient d’elle... Enfin je +l’emportai, je partis presque en courant dans la campagne et je ne +frappai point à la fenêtre adorée, mais quel misérable triomphe! + +Le lendemain, elle était chez moi. + +«Puisque vous n’avez pas voulu venir, c’est moi qui viens à vous, me +dit-elle. Direz-vous encore que je ne vous aime point?» + +Monsieur, je me serais jeté à ses pieds. + +«Vite, montrez-moi votre chambre, ajouta-t-elle. Je ne veux pas que vous +m’accusiez de nonchalance, aujourd’hui. Croyez-vous que je ne sois pas +impatiente, moi aussi? Vous seriez bien surpris si vous saviez ce que je +pense.» + +Mais dès qu’elle fut entrée, elle se reprit: + +«Non, au fait, pas celle-ci. Il y a eu trop de femmes dans ce vilain +lit. Ce n’est pas la chambre qu’il faut à une _mozita_. Prenons-en une +autre, une chambre d’amis, qui ne soit à personne. Voulez-vous?» + +C’était encore une heure d’attente. Il fallait ouvrir les fenêtres, +mettre des draps, balayer... + +Enfin tout fut prêt, et nous montâmes. + +Dire que j’étais cette fois assuré de réussir, je ne l’oserais; mais +enfin j’avais des espérances. Chez moi, seule, sans protection contre +mon sentiment si connu d’elle, il me semblait improbable qu’elle se fût +risquée avant d’avoir fait en pensée le sacrifice qu’elle prétendait +m’offrir... + +Dès que nous fûmes seuls, elle défit sa mantille, qui était attachée +avec quatorze épingles à ses cheveux et à son corsage, puis, très +simplement, elle se déshabilla. J’avoue qu’au lieu de l’aider, je +retardais plutôt ce long travail, et que vingt fois je l’interrompis +pour poser mes lèvres sur ses bras nus, ses épaules rondes, ses seins +fermes, sa nuque brune. Je regardais son corps apparaître de place en +place, aux limites du linge, et je me persuadais que cette jeune peau +rebelle allait enfin se livrer. + +«Eh bien, ai-je tenu ma promesse? dit-elle, en serrant sa chemise à la +taille, comme pour mouler son corps souple. Fermez les jalousies, il +fait une lumière odieuse dans cette chambre.» + +J’obéis, et pendant ce temps elle se coucha silencieusement dans le lit +profond. Je la voyais à travers la moustiquaire, blanche comme une +apparition de théâtre derrière un rideau de gaze... + +Que vous dirai-je, monsieur? Vous avez deviné que cette fois encore je +fus ridicule et joué. Je vous ai dit que cette fille était la pire des +femmes et que ses inventions cruelles dépassaient toutes les bornes; +mais jusqu’ici vous ne la connaissez pas encore. C’est maintenant +seulement qu’en suivant mon récit vous allez, de scène en scène, savoir +qui est Concha Perez. + +Ainsi, elle était venue chez moi, pour s’abandonner, disait-elle. Ses +paroles d’amour et ses engagements, vous les avez entendus. Jusqu’au +dernier moment, elle se tint en amoureuse vierge qui va connaître la +joie, presque en jeune mariée qui se livre à un époux; jeune mariée sans +ignorance, je le veux bien, mais pourtant émue et grave. + +Eh bien, en s’habillant chez elle, cette petite misérable s’était +accoutrée d’un caleçon, taillé dans une sorte de toile si raide et si +forte, qu’une corne de taureau ne l’aurait pas fendue, et qui se serrait +à la ceinture ainsi qu’au milieu des cuisses par des lacets d’une +résistance et d’une complication inattaquables. Et voilà ce que je +découvris au milieu de mon ardeur la plus éperdue, tandis que la +scélérate m’expliquait sans se troubler: + +«Je serai folle jusqu’où Dieu voudra, mais pas jusqu’où le voudront les +hommes!» + +Je doutai un instant si je l’étranglerais, puis--vraiment, je vous +l’avoue, je n’en ai pas de honte--mon visage en larmes tomba dans mes +mains. + +Ce que je pleurais, monsieur, c’était ma jeunesse à moi, dont cette +enfant venait de me prouver l’irréparable effondrement. Entre vingt-deux +et trente-cinq ans, il est des avanies que tous les hommes évitent. Je +ne pouvais pas croire que Concha m’eût ainsi traité si j’avais eu dix +ans de moins. Ce caleçon, cette barrière entre l’amour et moi, il me +semblait que dorénavant je le verrais à toutes les femmes, ou que du +moins elles voudraient l’avoir avant d’approcher de mon étreinte. + +«Pars, lui dis-je. J’ai compris.» + +Mais elle s’alarma tout à coup, et m’enveloppant à son tour de ses deux +petits bras vigoureux que je repoussais avec peine, elle me dit en +cherchant ma bouche: + +«Mon cÅ“ur, tu ne saurais donc aimer tout ce que je te donne de moi-même? +Tu as mes seins, tu as mes lèvres, mes jambes brûlantes, mes cheveux +odorants, tout mon corps dans tes embrassements et ma langue dans mon +baiser. Ce n’est donc pas assez, tout cela? Alors ce n’est pas moi que +tu aimes, mais seulement ce que je te refuse? Toutes les femmes peuvent +te le donner, pourquoi me le demandes-tu, à moi qui résiste? Est-ce +parce que tu me sais vierge? Il y en a d’autres, même à Séville. Je te +le jure, Mateo, j’en connais. _¡Alma mia! sangre mio!_ aime-moi comme +je veux être aimée, peu à peu, et prends patience. Tu sais que je suis à +toi, et que je me garde pour toi seul. Que veux-tu de plus, mon cÅ“ur?» + +Il fut convenu que nous nous verrions chez elle ou chez moi, et que tout +serait fait selon sa volonté. En échange d’une promesse de ma part, elle +consentit à ne plus remettre son affreuse cuirasse de toile; mais ce fut +tout ce que j’obtins d’elle; et encore la première nuit où elle ne la +porta point, il me sembla que ma torture en était encore avivée. + +Voici donc le degré de servitude où cette enfant m’avait amené. (Je +passe sur les perpétuelles demandes d’argent qui interrompaient sa +conversation et auxquelles je cédais toujours;--même en laissant cela de +côté, la nature de nos relations est d’un intérêt particulier.) Je +tenais donc chaque nuit dans mes bras le corps nu d’une fille de quinze +ans, sans doute élevée chez les SÅ“urs, mais d’une condition et d’une +qualité d’âme qui excluaient toute idée de vertu corporelle--et cette +fille, d’ailleurs aussi ardente et aussi passionnée qu’on pouvait le +souhaiter, se comportait à mon égard comme si la nature elle-même +l’avait empêchée à jamais d’assouvir ses convoitises. + +D’excuse valable à une pareille comédie, aucune n’était donnée, aucune +n’existait. Vous en devinerez vous-même la raison par la suite. Et moi, +je supportais qu’on me bernât ainsi. + +Car ne vous y trompez pas, jeune Français, lecteur de romans et acteur +peut-être d’intrigues particulières avec les demi-virginités de villes +d’eaux, nos Andalouses n’ont ni le goût, ni l’intuition de l’amour +artificiel. Ce sont d’admirables amantes, mais qui ont des sens trop +aigus pour supporter sans frénésie les trilles d’une chanterelle +superflue. Entre Concha et moi, il ne se passait rien, mais rien, +comprenez ce que veut dire rien. Et cela dura deux semaines entières. + +Le quinzième jour, comme elle avait reçu de moi la veille une somme de +mille douros pour payer les dettes de sa mère, je trouvai la maison +vide. + + + + +IX + +OÙ CONCHA PEREZ SUBIT SA TROISIÈME MÉTAMORPHOSE. + + +C’était trop. + +Désormais, je voyais clair dans cette petite âme de rouée. J’avais été +mystifié comme un collégien et j’en restais confus encore plus +qu’affligé. + +Rayant de ma vie passée la perfide enfant, je fis effort pour l’oublier +du jour au lendemain, par un coup de volonté, une de ces intentions +paradoxales dont les femmes escomptent toujours le fatal avortement. + +Je partis pour Madrid décidé à prendre pour maîtresse, au hasard, la +première jeune femme qui attirerait mes yeux. + +C’est le stratagème classique, celui que tout le monde invente et qui ne +réussit jamais. + +Je cherchai de salon en salon, puis de théâtre en théâtre, et je finis +par rencontrer une danseuse italienne, grande fille aux jambes musclées +qui aurait été une fort jolie bête dans les boxes d’un harem, mais qui +ne suffisait sans doute point aux qualités qu’on attend d’une amie +unique et intime. + +Elle fit de son mieux: elle était affectueuse et facile. Elle m’apprit +des vices de Naples dont je n’avais nulle habitude et qui lui plaisaient +plus qu’à moi. Je vis qu’elle s’ingéniait à me garder auprès d’elle, et +que le souci de son existence matérielle n’était pas le seul motif de ce +zèle tendre et ardent. Hélas! que n’ai-je pu l’aimer! Je n’avais aucun +reproche à lui faire. Elle n’était ni infidèle ni importune. Elle ne +paraissait pas connaître mes défauts. Elle ne me brouillait pas avec mes +amis. Enfin, ses jalousies, toutes fréquentes qu’elles fussent, se +laissaient deviner et ne s’exprimaient point. C’était une femme +inappréciable. + +Mais je n’éprouvais rien pour elle. + +Pendant deux mois je m’astreignis à vivre sous le même toit que Giulia, +dans son air, dans sa chambre de la maison que j’avais louée pour nous +deux au bout de la rue Lope de Vega. Elle entrait, passait, marchait +devant moi, je ne la suivais pas des yeux. Ses jupons, ses maillots de +danseuse, ses pantalons et ses chemises traînaient sur tous les divans: +je n’étais même pas atteint par leur influence. Pendant soixante nuits, +je vis son corps brun allongé près du mien dans une couche trop chaude, +où j’imaginais une autre présence dès que la lumière s’éteignait... Puis +je me sauvai, désespérant de moi-même. + +Je revins à Séville. Ma maison me parut mortuaire. Je partis pour +Grenade, où je m’ennuyai; pour Cordoue, torride et déserte; pour +l’éclatante Jérez toute pleine de l’odeur de ses celliers à vin; pour +Cadiz, oasis de maisons dans la mer. + +Le long de ce trajet, monsieur, j’étais guidé de ville en ville, non pas +par la fantaisie, mais par une fascination irrésistible et lointaine +dont je ne doute pas plus que de l’existence de Dieu. Quatre fois, dans +la vaste Espagne, j’ai rencontré Concha Perez. Ce n’est pas une suite de +hasards: je ne crois pas à ces coups de dés qui régiraient les +destinées. Il fallait que cette femme me reprît sous sa main, et que je +visse passer sur ma vie tout ce que vous allez entendre. + +Et en effet tout s’accomplit. + +* * * + +Ce fut à Cadiz. + +J’entrai un soir dans le _Baile_ de là -bas. Elle y était. Elle dansait, +monsieur, devant trente pêcheurs, autant de matelots, et quelques +étrangers stupides. + +Dès que je la vis, je me mis à trembler. Je devais être pâle comme la +terre; je n’avais plus ni souffle, ni force. Le premier banc, près de la +porte, fut celui où je m’assis, et, les coudes sur la table, je la +contemplais de loin comme une ressuscitée. + +Elle dansait toujours, haletante, échauffée, la face pourpre et les +seins fous, en secouant à chaque main des castagnettes assourdissantes. +Je suis certain qu’elle m’avait vu, mais elle ne me regardait pas. Elle +achevait son boléro dans un mouvement de passion furieuse, et les +provocations de sa jambe et de son torse visaient quelqu’un au hasard +dans la foule des spectateurs. + +Brusquement, elle s’arrêta, au milieu d’une grande clameur. + +«_¡Qué guapa!_ criaient les hommes. _¡Olé! Chiquilla! Olé! Olé! Otra +vez!»_ + +Et les chapeaux volaient sur la scène; toute la salle était debout. Elle +saluait, encore essoufflée, avec un petit sourire de triomphe et de +mépris. + +Selon l’usage, elle descendit au milieu des buveurs pour s’attabler en +quelque endroit, pendant qu’une autre danseuse lui succédait devant la +rampe. Et, sachant qu’il y avait là , dans un coin de la salle, un être +qui l’adorait, qui se serait mis sous ses pieds devant la terre entière +et qui souffrait à crier, elle alla de table en table et de bras en +bras, sous ses yeux. + +Tous la connaissaient par son nom. J’entendais des «Conchita!» qui +faisaient passer des frissons depuis mes orteils jusqu’à ma nuque. On +lui donnait à boire; on touchait ses bras nus; elle mit dans ses cheveux +une fleur rouge qu’un marin allemand lui donna; elle tira la tresse de +cheveux d’un banderillero qui fit des pitreries; elle feignit la volupté +devant un jeune fat assis avec des femmes, et caressa la joue d’un homme +que j’aurais tué. + +Des gestes qu’elle fit pendant cette manÅ“uvre atroce qui dura cinquante +minutes, pas un seul n’est sorti de ma mémoire. + +Ce sont des souvenirs comme ceux-là qui peuplent le passé d’une +existence humaine. + +Elle visita ma table après toutes les autres parce que j’étais au fond +de la salle, mais elle y vint. Confuse? ou jouant la surprise? oh! +nullement! vous ne la connaissez pas. Elle s’assit en face de moi, +frappa dans ses mains pour attirer le garçon et cria: + +«Tonio! une tasse de café!» + +Puis, avec une tranquillité exquise, elle supporta mon regard. + +Je lui dis, d’une voix très basse: + +«Tu n’as donc peur de rien, Concha? Tu n’as pas peur de mourir? + +--Non! et d’abord ce n’est pas vous qui me tuerez. + +--Tu m’en défies? + +--Ici même, et où vous voudrez. Je vous connais, don Mateo, comme si je +vous avais porté neuf mois. Vous ne toucherez jamais à un cheveu de ma +tête, et vous avez raison, car je ne vous aime plus. + +--Tu oses dire que tu m’as aimé? + +--Croyez ce qu’il vous plaira. Vous êtes seul coupable.» + +C’était elle qui me faisait des reproches. J’aurais dû m’attendre à +cette comédie. + +«Deux fois, repris-je, deux fois tu m’as fait cela! Ce que je te donnais +du fond de mon cÅ“ur, tu l’as reçu comme une voleuse, et tu es partie, +sans un mot, sans une lettre, sans même avoir chargé personne de me +porter ton adieu. Qu’ai-je fait pour que tu me traites ainsi?» + +Et je répétais entre mes dents: + +«Misérable! misérable!» + +Mais elle avait son excuse: + +«Ce que vous avez fait? Vous m’avez trompée. N’aviez-vous pas juré que +j’étais en sûreté dans vos bras et que vous me laisseriez choisir la +nuit et l’heure de mon péché? La dernière fois, ne vous souvenez-vous +plus? Vous croyiez que je ne sentais rien. J’étais éveillée, Mateo, et +j’ai compris que si je passais encore une nuit à vos côtés, je ne +m’endormirais pas sans me livrer à vous par surprise. Et c’est pour cela +que je me suis enfuie.» + +C’était insensé. Je haussai les épaules. + +«Ainsi, voilà ce que tu me reproches, lui dis-je, quand je vois ici la +vie que tu mènes et les hommes qui passent dans ton lit?» + +Elle se leva, furieuse. + +«Cela n’est pas vrai! Je vous défends de dire cela, don Mateo! Je vous +jure sur la tombe de mon père que je suis vierge comme une enfant,--et +aussi que je vous déteste, parce que vous en avez douté!» + +Je restai seul. Après quelques instants, je partis, moi aussi. + + + + +X + +OÙ MATEO SE TROUVE ASSISTER À UN SPECTACLE INATTENDU. + + +Toute la nuit j’errai sur les remparts. L’intarissable vent de la mer +douchait ma fièvre et ma lâcheté. Oui, je m’étais senti lâche devant +cette femme. Je n’avais que des rougissements en songeant à elle et à +moi; je me disais en moi-même les pires outrages qu’on puisse adresser à +un homme. Et je devinais que le lendemain je n’aurais pas cessé de les +mériter. + +Après ce qui s’était passé, je n’avais que trois partis à prendre: la +quitter, la forcer, ou la tuer. + +Je pris le quatrième, qui était de la subir. Chaque soir, je revenais à +ma place, comme un enfant soumis, la regarder et l’attendre. + +Elle s’était peu à peu adoucie. Je veux dire qu’elle ne m’en voulait +plus de tout le mal qu’elle m’avait fait. Derrière la scène, s’ouvrait +une grande salle blanche où attendaient, en somnolant, les mères et les +sÅ“urs des danseuses; Concha me permettait de me tenir là par une faveur +particulière que chacune de ces jeunes filles pouvait accorder à son +amant de cÅ“ur. Jolie société, vous le voyez. + +Les heures que j’ai passées là comptent parmi les plus lamentables. Vous +me connaissez: vraiment je n’avais jamais mené cette vie de bas cabaret +et de coudes sur la table. Je me faisais horreur. + +La señora Perez était là , comme les autres. Elle semblait ne rien +connaître de ce qui avait eu lieu calle Trajano. Mentait-elle aussi? je +ne m’en inquiétais même pas. J’écoutais ses confidences, je payais son +eau-de-vie... Ne parlons plus de cela, voulez-vous? + +Mes seuls instants de joie m’étaient donnés par les quatre danses de +Concha. Alors, je me tenais dans la porte ouverte par où elle entrait en +scène, et pendant les rares mouvements où elle tournait le dos au +public, j’avais l’illusion passagère qu’elle dansait de face pour moi +seul. + +Son triomphe était le _flamenco_. Quelle danse, monsieur! quelle +tragédie! C’est toute la passion en trois actes: désir, séduction, +jouissance. Jamais Å“uvre dramatique n’exprima l’amour féminin avec +l’intensité, la grâce et la furie des trois scènes l’une après l’autre. +Concha y était incomparable. Comprenez-vous bien le drame qui s’y joue? +À qui ne l’a pas vu mille fois j’aurais encore à l’expliquer. On dit +qu’il faut huit ans pour former une _flamenca_, ce qui veut dire qu’avec +la précoce maturité de nos femmes, à l’âge où elles savent danser elles +ne sont déjà plus belles. Mais Concha était née flamenca; elle n’avait +pas l’expérience, elle avait la divination. Vous savez comment on le +danse à Séville. Nos meilleures _bailerinas_, vous les connaissez; +aucune n’est parfaite, car cette danse épuisante (douze minutes! trouvez +donc une danseuse d’opéra qui accepte une variation de douze minutes!) +voit se succéder en elle trois rôles que rien ne relie: l’amoureuse, +l’ingénue et la tragédienne. Il faut avoir seize ans pour mimer la +seconde partie, où maintenant Lola Sanchez réalise des merveilles de +gestes sinueux et d’attitudes légères. Il faut avoir trente ans pour +jouer la fin du drame où la Rubia, malgré ses rides, est encore, chaque +soir, excellente. + +Conchita est la seule femme que j’aie vue égale à elle-même pendant +toute cette terrible tâche. + +Je la vois toujours, avançant et reculant d’un petit pas balancé, +regarder de côté sous sa manche levée, pour baisser lentement, avec un +mouvement de torse et de hanches, son bras au-dessus duquel émergeaient +deux yeux noirs. Je la vois délicate ou ardente, les yeux spirituels ou +baignés de langueur, frappant du talon les planches de la scène, ou +faisant crépiter ses doigts à l’extrémité du geste, comme pour donner le +cri de la vie à chacun de ses bras onduleux. + +Je la vois: elle sortait de scène dans un état d’excitation et de +lassitude qui la faisait encore plus belle. Son visage empourpré était +couvert de sueur, mais ses yeux brillants, ses lèvres tremblantes, sa +jeune poitrine agitée, tout donnait à son buste une expression +d’exubérance et de jeunesse vivace: elle était resplendissante. + +Pendant un mois il en fut ainsi de nos relations. Elle me tolérait dans +l’arrière-boutique de son estrade théâtrale. Je n’avais pas même le +droit de l’accompagner à sa porte, et je ne gardais ma place auprès +d’elle qu’à la condition de ne lui faire aucun reproche, ni sur le +passé, ni sur le présent. Quant à l’avenir, j’ignore ce qu’elle en +pensait; pour moi, je n’avais nulle idée d’une solution quelconque à +cette aventure pitoyable. + +Je savais vaguement qu’elle habitait avec sa mère--dans l’unique +faubourg de la ville, près de la plaza de Toros,--une grande maison +blanche et verte qui abritait aussi les familles de six autres +_bailerinas_. Ce qui se passait dans une telle cité de femmes, je +n’osais l’imaginer. Et pourtant, nos danseuses mènent une vie bien +réglée: de huit heures du soir à cinq heures du matin elles sont en +scène; elles rentrent exténuées à l’aube, elles dorment, souvent toutes +seules, jusqu’au milieu de l’après-midi. Il n’y a guère que la fin du +jour dont elles pourraient abuser; encore la crainte d’une grossesse +ruineuse retient-elle ces pauvres filles, qui d’ailleurs ne se +résoudraient pas tous les soirs à augmenter par d’autres fatigues les +efforts d’une pénible nuit. + +Toutefois je n’y songeais pas sans inquiétude. Deux des amies de Concha, +deux sÅ“urs, avaient un frère plus jeune qui vivait dans leur chambre ou +dans celles des voisines et excitait des jalousies dont je fus témoin +plusieurs fois. + +On l’appelait le _Morenito_[9]. J’ai toujours ignoré son vrai nom. +Concha l’appelait à notre table, le nourrissait à mes frais et me +prenait des cigarettes qu’elle lui mettait entre les lèvres. + +À tous mes mouvements d’impatience, elle répondait par des haussements +d’épaules, ou par des phrases glaciales qui me faisaient souffrir +davantage. + +«Le Morenito est à tout le monde. Si je prenais un amant, il serait à +moi comme ma bague et tu le saurais, Mateo.» + +Je me taisais. D’ailleurs, les bruits qui couraient sur la vie privée de +Concha la représentaient comme inattaquable, et j’avais trop le désir de +la croire telle pour ne pas accepter, de confiance même, des rumeurs +sans fondement. Aucun homme ne l’approchait avec le regard si +particulier de l’amant qui retrouve en public sa femme de la nuit +précédente. J’eus des querelles à ce propos, avec des prétendants que je +gênais sans doute, mais jamais avec personne qui se vantât de l’avoir +connue. Plusieurs fois, j’essayai de faire parler ses amies. On me +répondait toujours: «Elle est _mozita_. Et elle a bien raison.» + +De rapprochement avec moi, il n’était même pas question. Elle ne me +demandait rien. Elle ne m’accordait rien. Si joyeuse autrefois, elle +était devenue grave et ne parlait presque plus. Que pensait-elle? +Qu’attendait-elle de moi? C’eût été peine perdue que de lire dans son +regard. Je ne voyais pas plus clair dans cette petite âme que dans les +yeux impénétrables d’un chat. + +* * * + +Une nuit, sur un signe de la directrice, elle quitta la scène avec trois +autres danseuses, et monta au premier étage, pour faire une sieste, me +dit-elle. Elle avait souvent de ces absences d’une heure, dont je ne +prenais pas ombrage, car toute menteuse et fausse qu’elle fût, je +croyais ses moindres paroles. + +«Quand nous avons bien dansé, m’expliquait-elle, on nous fait un peu +dormir. Sans cela, nous aurions des rêves sur la scène.» + +Elle était donc montée cette fois encore, et pour respirer un air plus +pur, j’avais quitté la salle pendant une demi-heure. + +En rentrant, je rencontrai dans le couloir une danseuse un peu simple +d’esprit et, cette nuit-là , un peu grise, qu’on surnommait la _Gallega_. + +«Tu reviens trop tôt, me dit-elle. + +--Pourquoi? + +--Conchita est toujours là -haut. + +--J’attendrai qu’elle s’éveille. Laisse-moi passer.» + +Elle paraissait ne pas comprendre. + +«Qu’elle s’éveille? + +--Eh bien, oui, qu’as-tu? + +--Mais elle ne dort pas. + +--Elle m’a dit... + +--Elle t’a dit qu’elle allait dormir? Ah! bien!» + +Elle voulait se contenir. Mais quoi qu’elle en eût, et malgré ses lèvres +pincées avec effort, le rire éclata dans sa bouche. + +J’étais devenu blême. + +«Où est-elle? dis-le-moi immédiatement! criai-je en lui prenant le bras. + +--Ne me faites pas de mal, caballero. Elle montre son nombril à des +_Inglès_[10]. Dieu sait que ça n’est pas ma faute. Si j’avais su +je ne vous aurais rien dit. Je ne veux me brouiller avec personne, je +suis bonne fille, caballero.» + +Le croiriez-vous? Je restai impassible. Seulement un grand froid +m’envahit, comme si une haleine de cave s’était glissée entre mes +vêtements et moi; mais ma voix n’était pas tremblante. + +«Gallega, lui dis-je, conduis-moi là -haut.» + +Elle secoua la tête. + +Je repris: + +«On ne saura pas que tu m’as parlé. Fais vite... C’est ma _novia_, tu +comprends... J’ai le droit de monter... Conduis-moi.» + +Et je lui mis un napoléon dans la main. Un instant après, j’étais seul, +sur le balcon d’une cour intérieure, et par la porte-fenêtre je voyais, +monsieur, une scène d’enfer. + +Il y avait là une seconde salle de danse, plus petite, très éclairée, +avec une estrade et deux guitaristes. Au milieu, Conchita nue et trois +autres nudités quelconques de femmes, dansaient une _jota_ forcenée +devant deux Anglais assis au fond. J’ai dit nue, elle était plus que +nue. Des bas noirs, longs comme des jambes de maillot, montaient tout en +haut de ses cuisses, et elle portait aux pieds de petits souliers +sonores qui claquaient sur le parquet. Je n’osai pas l’interrompre. +J’avais peur de la tuer. + +Hélas! mon Dieu! jamais je ne l’ai vue si belle! Il ne s’agissait plus +de ses yeux ni de ses doigts: tout son corps était expressif comme un +visage, plus qu’un visage, et sa tête enveloppée de cheveux se couchait +sur l’épaule comme une chose inutile. Il y avait des sourires dans le +pli de sa hanche, des rougissements de joue au tournant de ses flancs; +sa poitrine semblait regarder en avant par deux grands yeux fixes et +noirs. Jamais je ne l’ai vue si belle: les faux plis de la robe altèrent +l’expression de la danseuse et font dévier à contre-sens la ligne +extérieure de sa grâce; mais là , par une révélation, je voyais les +gestes, les frissons, les mouvements des bras, des jambes, du corps +souple et des reins musclés naître indéfiniment d’une source visible: le +centre même de la dame, son petit ventre noir et brun. + +...J’enfonçai la porte. + +La regarder dix secondes et me jurer que je ne l’assassinerais pas, +c’était tout ce que ma volonté avait pu faire. Et maintenant rien ne me +retiendrait plus. + +Des cris perçants m’accueillirent. J’allai droit à Concha et je lui dis +d’une voix brève: + +«Suis-moi. Ne crains rien. Je ne te ferai pas de mal. Mais viens à +l’instant, ou prends garde!» + +Ah! non! elle ne craignait rien! Elle s’était adossée au mur, et là , +étendant les bras de chaque côté: + +«Pas plus que le Christ ne partit de la croix, _moi_ je ne partirai +d’ici! cria-t-elle, et tu ne me toucheras pas parce que je te défends +d’avancer plus loin que la chaise. Laissez-moi, madame. Descendez, vous +les autres. Je n’ai besoin de personne, je me charge de lui!» + + + + +XI + +COMMENT TOUT PARAÃŽT S’EXPLIQUER. + + +On nous laissa. Les Anglais avaient disparu les premiers. + +Monsieur, jusqu’à cette heure-là , j’aurais traité de misérable un homme, +n’importe lequel, dont on m’aurait dit qu’il eût frappé une femme. Et +pourtant je ne sais par quel ascendant sur moi-même je parvins à me +contenir en face de celle-ci. Mes doigts s’ouvraient et se refermaient +comme pour étrangler un cou. Une lutte épuisante se livrait en moi entre +ma colère et ma volonté. + +Ah! c’est bien le signe suprême de la toute-puissance féminine, que +cette immunité dont nous les cuirassons. Une femme vous insulte à la +face, elle vous outrage: saluez. Elle vous frappe: protégez-vous, mais +évitez qu’elle se blesse. Elle vous ruine: laissez-la faire. Elle vous +trompe: n’en révélez rien, de peur de la compromettre. Elle brise votre +vie: tuez-vous s’il vous plaît!--Mais que jamais, par votre faute, la +plus fugitive souffrance ne vienne endolorir la peau de ces êtres exquis +et féroces pour qui la volupté du mal surpasse presque celle de la +chair. + +Les Orientaux ne les ménagent pas comme nous, eux qui sont les grands +voluptueux. Ils leur ont coupé les griffes afin que leurs yeux fussent +plus doux. Ils maîtrisent leur malveillance pour mieux déchaîner leur +sensualité. Je les admire. + +Mais, pour moi, Concha demeurait invulnérable. + +Je n’approchai point. Je lui parlais à trois pas. Elle était toujours +debout le long du mur, les mains croisées derrière le dos, la poitrine +bombée et les pieds réunis, toute droite sur ses longs bas noirs, comme +une fleur dans un vase fin. + +«Eh bien! commençai-je, qu’as-tu à me dire? Voyons, invente! +défends-toi! mens encore, tu mens si bien! + +--Ah! voilà qui est superbe! s’écria-t-elle. C’est moi qu’il accuse. Il +entre ici comme un voleur, par la fenêtre, en brisant tout, il me +menace, il trouble ma danse, il fait partir mes amis... + +--Tais-toi! + +--... Il va peut-être me faire chasser d’ici, et c’est à moi, +maintenant, de répondre! c’est moi qui ai fait le mal, n’est-ce pas? +Cette scène ridicule, c’est moi qui la cherche! Tiens, laisse-moi, tu es +trop bête!» + +Et comme, après sa danse mouvementée, des perles de sueur naissaient en +mille endroits de sa peau brillante, elle prit dans un buffet une +serviette-éponge, et se frictionna du ventre à la tête comme si elle +sortait du bain. + +«Ainsi, repris-je, voilà ce que tu faisais dans la maison même où je te +vois! Et voilà ton métier! voilà la femme que j’aime! + +--N’est-ce pas, tu n’en savais rien, innocent? + +--Moi? + +--Mais non. C’est bien cela. Tous les Espagnols le répètent; on le sait +à Paris et à Buenos Aires; des enfants de douze ans à Madrid vous disent +que les femmes dansent toutes nues dans le premier bal de Cadiz. Mais +toi, tu veux me faire croire qu’on ne t’avait rien dit, toi qui n’es pas +marié, toi qui as quarante ans! + +--J’avais oublié. + +--Il avait oublié! Il vient ici depuis deux mois, il me voit monter +quatre fois par semaine à la petite salle... + +--Tais-toi, Concha, tu me fais mal affreusement. + +--À ton tour, donc! Je me vengerai, Mateo, de ce que tu m’as fait ce +soir, car tu agis méchamment, par une jalousie stupide, et je me demande +de quel droit! Car enfin qui es-tu pour me traiter ainsi? Es-tu mon +père? non! Es-tu mon mari? non! Es-tu mon amant? + +--Oui! je suis ton amant! je le suis! + +--Vraiment! tu te contentes de peu!» + +Elle éclata de rire. + +J’avais pâli de nouveau. + +«Concha, mon enfant, dis-moi, parle-moi, tu en as un autre. Si tu es à +quelqu’un, je te jure que je te quitte. Tu n’as qu’un mot à dire. + +--Je suis à moi, et je me garde. Je n’ai rien de plus précieux que moi, +Mateo. Personne n’est assez riche pour m’acheter à moi-même. + +--Mais ces hommes, ces deux hommes qui étaient là tout à l’heure... + +--Quoi encore? Est-ce que je les connais? + +--C’est bien vrai? Tu ne les connais pas? + +--Mais non, je ne les connais pas! Où veux-tu que je les aie vus? Ce +sont des _Inglès_ qui sont venus avec un guide d’hôtel. Ils partent +demain pour Tanger. Je ne me suis guère compromise, mon ami. + +--Et ici? ici même? + +--Voyons, regarde: est-ce une chambre? cherche dans toute la maison: y +a-t-il un lit? Enfin tu les as vus, Mateo. Ils étaient habillés comme +des mannequins, le chapeau sur la tête et le menton sur la canne. Tu es +fou, je te le dis, tu es fou de faire un scandale pareil quand je n’ai +pas un reproche à recevoir de toi.» + +Elle se serait défendue plus mal encore, je crois que je l’aurais +justifiée. J’avais un tel besoin de pardon! je ne craignais que de la +voir avouer. + +Une dernière question me torturait d’avance. + +Je la posai tout tremblant: + +«Et le Morenito?... Concha, dis-moi la vérité. Cette fois, je veux +savoir. Jure-moi que tu ne me cacheras rien, que tu me diras tout s’il y +a quelque chose. Je t’en supplie, ma petite enfant! + +--Le Morenito?... Il était dans mon lit ce matin.» + +Je restai un moment sans conscience, puis mes bras se refermèrent sur +elle, et je l’étreignis, ne sachant moi-même si je voulais l’étouffer, +ou la ravir à quelqu’un d’imaginaire. + +Elle le comprit, et tout en riant, elle s’écria: + +«Lâche-moi! lâche-moi, Mateo. Tu es dangereux pour une minute. Tu me +prendrais de force dans un accès de jalousie. Bien. Maintenant, reste où +tu es! je vais t’expliquer... Mon pauvre ami, il n’y a pas de quoi +trembler comme tu le fais, je t’assure. + +--Tu crois? + +--Le Morenito habite avec ses deux sÅ“urs, Mercedes et la Pipa. Elles +sont pauvres; pour elles et leur frère, il n’y a qu’un lit, et qui n’est +pas large. Aussi, depuis qu’il fait si chaud, elles aiment mieux dormir +moins serrées, après leurs huit heures de danse, et elles envoient le +petit aux voisines. Cette semaine, maman fait l’Adoration Perpétuelle à +la paroisse; elle n’est pas là quand je suis au lit; alors Mercedes m’a +demandé si j’avais une place pour son frère et je lui ai répondu oui. Je +ne vois pas ce qui peut t’inquiéter.» + +Je la regardais sans répondre. + +«Oh! reprit-elle, si c’est encore cela, sois tranquille! Je ne lui cède +pas plus que ses sÅ“urs, tu sais. Crois-m’en sur parole. C’est à peine +s’il m’embrasse quatre ou cinq fois avant de dormir et puis je lui +tourne le dos, comme si nous étions mariés.» + +Elle tira son bas sur sa cuisse droite et ajouta sans se hâter: + +«Comme si j’étais avec toi.» + +L’inconscience, la hardiesse ou la rouerie de cette femme, car je ne +savais à quoi m’en tenir, achevaient d’égarer tous mes sentiments, hors +celui de la souffrance morale. J’étais encore plus malheureux +qu’irrésolu; mais malheureux à pleurer. + +Je la pris sur mes genoux, très doucement. Elle se laissa faire. + +«Mon enfant, lui dis-je, écoute-moi. Je ne peux plus vivre ainsi que je +fais depuis un an à ton caprice. Il faut que tu me parles en toute +franchise et peut-être pour la dernière fois. Je souffre abominablement. +Si tu restes encore un jour dans ce bal et dans cette ville, tu ne me +reverras plus jamais. Est-ce cela que tu veux, Conchita?» + +Elle répondit, et d’un ton si nouveau qu’il me semblait entendre une +autre femme: + +«Don Mateo, vous ne m’avez jamais comprise. Vous avez cru que vous me +poursuiviez et que je me refusais à vous, quand au contraire c’est moi +qui vous aime et qui vous veux pour toute ma vie. Souvenez-vous de la +Fábrica. Est-ce vous qui m’avez abordée? Est-ce vous qui m’avez emmenée? +Non. C’est moi qui ai couru après vous dans la rue, qui vous ai entraîné +chez ma mère, et retenu presque de force tant j’avais peur de vous +perdre. Et le lendemain... vous rappelez-vous aussi? Vous êtes entré. +J’étais seule. Vous ne m’avez même pas embrassée. Je vous vois encore, +dans le fauteuil, le dos tourné à la fenêtre... Je me suis jetée sur +vous, j’ai pris votre tête avec mes mains, votre bouche avec ma bouche +et,--je ne vous l’avais jamais dit,--mais j’étais toute jeune alors, et +c’est pendant ce baiser, Mateo, que j’ai senti fondre en moi le plaisir +pour la première fois de ma vie... J’étais sur vos genoux, comme +maintenant...» + +Je la serrai dans mes bras, brisé d’émotion. Elle m’avait reconquis en +deux mots. Elle jouait de moi comme elle voulait. + +«Je n’ai jamais aimé que vous, poursuivit-elle, depuis cette nuit de +décembre où je vous ai vu en chemin de fer, comme je venais de quitter +mon couvent d’Avila. Je vous aimais d’abord parce que vous êtes beau. +Vous avez des yeux si brillants et si tendres qu’il me semblait que +toutes les femmes avaient dû en être amoureuses. Si vous saviez combien +de nuits j’ai pensé à ces yeux-là . Mais ensuite je vous ai aimé surtout +parce que vous êtes bon. Je n’aurais pas voulu lier ma vie à celle d’un +homme égoïste et beau, car vous savez que je m’aime trop moi-même pour +accepter de n’être heureuse qu’à moitié. Je voulais tout le bonheur et +j’ai vu bien vite que, si je vous le demandais, vous me le donneriez. + +--Mais alors, mon cÅ“ur, pourquoi ce long silence? + +--Parce que je ne me contente pas de ce qui suffit à d’autres femmes. +Non seulement je veux tout le bonheur, mais je le veux pour toute ma +vie. Je veux vous épouser, Mateo, pour vous aimer encore quand vous ne +m’aimerez plus. Oh! ne craignez rien: nous n’irons pas à l’église, ni +devant l’alcade. Je suis bonne chrétienne, mais Dieu protège les amours +sincères, et j’irai en paradis avant bien des femmes mariées. Je ne vous +demanderai pas de m’épouser publiquement parce que je sais que cela ne +se peut pas... Vous n’appellerez jamais doña Concepcion Perez de Diaz la +femme qui a dansé nue dans l’horrible bouge où nous sommes, devant tous +les _Inglès_ qui ont passé là ...» + +Et elle éclata en larmes. + +«Concepcion, mon enfant, disais-je bouleversé, calme-toi. Je t’aime. Je +ferai ce que tu voudras. + +--Non, cria-t-elle avec un sanglot. Non, je ne le veux pas! C’est une +chose impossible! Je ne veux pas que vous souilliez votre nom par le +mien. Voyez, maintenant, c’est moi qui n’accepte plus votre générosité. +Mateo, nous ne serons pas mariés pour le monde, mais vous me traiterez +comme votre femme et vous me jurerez de me garder toujours. Je ne vous +demande pas grand-chose: seulement une petite maison à moi quelque part, +près de vous. Et une dot. La dot que vous donneriez à celle qui vous +épouserait. En échange, moi je n’ai rien à vous donner, mon âme. Rien +que mon amour éternel avec ma virginité que je vous ai gardée contre +tous.» + + + + +XII + +SCÈNE DERRIÈRE UNE GRILLE FERMÉE. + + +Jamais elle n’avait pris ce ton, si ému et si simple, pour m’adresser la +parole. Je crus avoir enfin dégagé son âme véritable du masque ironique +et orgueilleux qui me l’avait celée trop longtemps et une vie nouvelle +s’ouvrit à ma convalescence morale. + +(Connaissez-vous, au musée de Madrid, une singulière toile de Goya, la +première à gauche en entrant dans la salle du dernier étage? Quatre +femmes en jupe espagnole, sur une pelouse de jardin, tendent un châle +par les quatre bouts, et y font sauter en riant un pantin grand comme un +homme...) + +Bref, nous revînmes à Séville. + +Elle avait repris sa voix railleuse et son sourire particulier; mais je +ne me sentais plus inquiet. Un proverbe espagnol nous dit: «La femme, +comme la chatte, est à qui la soigne.» Je la soignais si bien, et +j’étais si heureux qu’elle se laissât faire! + +J’étais arrivé à me convaincre que son chemin vers moi n’avait jamais +dévié; qu’elle m’avait réellement abordé la première et séduit peu à +peu; que ses deux fuites étaient justifiées, non par les misérables +calculs dont j’avais eu le soupçon, mais par ma faute, ma seule faute et +l’oubli de mes engagements. Je l’excusais même de sa danse indécente, en +songeant qu’elle avait alors désespéré de vivre jamais son rêve avec +moi, et qu’une fille vierge, à Cadiz, ne peut guère gagner son pain sans +prendre au moins les apparences d’une créature de plaisir. + +Enfin, que vous dire? je l’aimais. + +Le jour même de notre retour, je choisis pour elle un _palacio_[11] +dans la calle Lucena, devant la paroisse San Isidorio. C’est un quartier +silencieux, presque désert en été, mais frais et plein d’ombre. Je la +voyais heureuse dans cette rue mauve et jaune, non loin de la calle del +Candilejo, où votre Carmen reçut don José. + +Il fallut meubler cette maison. Je voulais faire vite, mais elle avait +mille caprices. Huit jours interminables passèrent au milieu des +tapissiers et des emménageurs. C’était pour moi comme une semaine de +noces. Concha devenait presque tendre, et si elle résistait encore, il +semblait que ce fût mollement, comme pour ne pas oublier les promesses +qu’elle s’était faites. Je ne la brusquai point. + +Lorsque je crus devoir lui constituer d’avance sa dot de +maîtresse-épouse, je me souvins de sa réserve le jour où elle m’avait +demandé ce gage de constance future. Elle ne m’imposait aucun chiffre. +Je craignis de répondre mal à sa discrétion et je lui remis cent mille +douros qu’elle accepta d’ailleurs comme une simple piécette. + +La fin de la semaine approchait. J’étais excédé d’impatience. Jamais +fiancé ne souhaita plus ardemment le jour des noces. Désormais je ne +redoutais plus les coquetteries des temps écoulés: elle était à moi, +j’avais répondu à son pur désir de vie heureuse et sans reproche. +L’amour qu’elle n’avait pu me cacher pendant sa dernière nuit de +danseuse allait s’exprimer librement pour de longues années tranquilles, +et toute la joie m’attendait dans la blanche maison nuptiale de la calle +Lucena. + +Quelle devait être cette joie, c’est ce que vous allez entendre. + +Par un caprice que j’avais trouvé charmant, elle avait voulu entrer la +première dans sa nouvelle maison enfin prête pour nous deux, et m’y +recevoir comme un hôte clandestin, toute seule, à l’heure de minuit. + +J’arrive: la grille[12] était fermée aux barres. + +Je sonne: après quelques minutes, Concha descend, et me sourit. Elle +portait une jupe toute rose, un petit châle couleur de crème et deux +grosses fleurs rouges aux cheveux. À la vive clarté de la nuit, je +voyais chacun de ses traits. + +Elle approcha de la grille, toujours souriante et sans hâte: + +«Baisez mes mains», me dit-elle. + +La grille demeurait fermée. + +«À présent, baisez le bas de ma jupe, et le bout de mon pied sous la +mule.» + +Sa voix était comme radieuse. + +Elle reprit: + +«C’est bien. Maintenant, allez-vous-en.» + +Une sueur d’effroi coula sur mes tempes. Il me semblait que je devinais +tout ce qu’elle allait dire et faire. + +«Conchita, ma fille... Tu ris... dis-moi que tu ris. + +--Ah! oui, je ris! je vais te le dire, tiens! s’il ne te faut que cela. +Je ris! je ris! es-tu content? Je ris de tout mon cÅ“ur, écoute, écoute +comme je ris bien! Ha! ha! je ris comme personne n’a ri depuis que le +rire est sur les bouches! Je me pâme, j’étouffe, j’éclate de rire! on ne +m’a jamais vue si gaie; je ris comme si j’étais grise. Regarde-moi bien, +Mateo, regarde comme je suis contente!» + +Elle leva ses deux bras et fit claquer ses doigts dans un geste de +danse. + +«Libre! je suis libre de toi! Libre pour toute ma vie! maîtresse de mon +corps et de mon sang! oh! n’essaye pas d’entrer, la grille est trop +solide! Mais reste encore un peu, je ne serais pas heureuse si je ne +t’avais pas dit tout ce que j’ai sur le cÅ“ur.» + +Elle avança encore, et me parla de tout près, la tête entre les ongles, +avec un accent de férocité. + +«Mateo, j’ai _l’horreur_ de toi. Je ne trouverai jamais assez de mots +pour te dire combien je te hais. Tu serais couvert d’ulcères, d’ordure +et de vermine que je n’aurais pas plus de répulsion quand ta peau +approche de ma peau. Si Dieu le veut, c’est fini maintenant. Depuis +quatorze mois, je me sauve d’où tu es, et toujours tu me reprends et +toujours tes mains me touchent, tes bras m’étreignent, ta bouche me +cherche. _¡Qué asco!_ La nuit, je crachais dans la ruelle après chacun +de tes baisers. Tu ne sauras jamais ce que je sentais dans ma chair, +quand tu entrais dans mon lit! Oh! comme je t’ai bien détesté! comme +j’ai prié Dieu contre toi! J’ai communié sept fois depuis le dernier +hiver pour que tu meures le lendemain du jour où je t’aurais ruiné. +Qu’il en soit comme Dieu voudra! je ne m’en soucie plus, je suis libre! +Va-t’en, Mateo. J’ai tout dit.» + +Je restais immobile comme une pierre. Elle me répéta: + +«Va-t’en! Tu n’as pas compris?» + +Puis, comme je ne pouvais ni parler ni partir, la langue sèche et les +jambes glacées, elle se rejeta vers l’escalier, et une sorte de furie +flamba dans ses yeux. + +«Tu ne veux pas t’en aller! cria-t-elle. Tu ne veux pas t’en aller? Eh +bien! tu vas voir!» + +Et, dans un appel de triomphe, elle cria: + +«Morenito!» + +Mes deux bras tremblaient si fort que je secouais les barres de la +grille où s’étaient crispés mes poings. + +Il était là . Je le vis descendre. + +Elle jeta son châle en arrière et lui ouvrit ses deux bras nus. + +«Le voilà , mon amant! Regarde comme il est joli! Et comme il est jeune, +Mateo! Regarde-moi bien: je l’adore!... Mon petit cÅ“ur, donne-moi ta +bouche!... Encore une fois... Encore une fois... Plus longtemps... +Qu’elle est douce, ma vie!... Oh! que je me sens amoureuse!...» + +Elle lui disait encore beaucoup d’autres choses... + +Enfin... comme si elle jugeait que ma torture n’était pas au comble... +elle... j’ose à peine vous le dire, monsieur... elle s’est unie à lui... +là ... sous mes yeux... à mes pieds... J’ai encore dans les oreilles, +comme un bourdonnement d’agonie, les râles de joie qui firent trembler +sa bouche pendant que la mienne étouffait,--et aussi l’accent de sa +voix, quand elle me jeta cette dernière phrase en remontant avec son +amant: + +«La guitare est à moi, j’en joue à qui me plaît!» + + + + +XIII + +COMMENT MATEO REÇUT UNE VISITE, ET CE QUI S’ENSUIVIT. + + +Si je ne me suis pas tué en rentrant chez moi, c’est sans doute parce +que au-dessus de mon existence déchirée une colère plus énergique me +soutint et me conseilla. Incapable de dormir, je ne me couchai même +point. Le jour me trouva debout et marchant, dans la pièce où nous +sommes, des fenêtres à la porte. En passant devant une glace, je vis +sans étonnement que j’étais devenu gris. + +Au matin, on me servit un premier déjeuner quelconque sur une table du +jardin. J’étais là depuis dix minutes, sans faim, sans souffrance, sans +pensée, quand je vis venir à moi du fond d’une allée, presque du fond +d’un rêve, Concha. + +Oh! ne soyez pas surpris. Rien n’est imprévu quand on parle d’elle. +Chacune de ses actions est toujours, à coup sûr, stupéfiante et +scélérate. Tandis qu’elle approchait de moi, je me demandais +anxieusement quelle convoitise la poussait, du désir de contempler une +fois encore son triomphe, ou du sentiment qu’elle pourrait peut-être, +par une manÅ“uvre aventureuse, achever à son profit ma ruine matérielle. +L’une et l’autre explication étaient également vraisemblables. + +Elle se pencha de côté pour passer sous une branche, ferma son ombrelle +et son éventail, puis s’assit en face de moi, la main droite posée sur +ma table. + +Je me souviens qu’il y avait derrière elle un massif et qu’une bêche +luisante et mince y était plantée dans la terre. Pendant le long silence +qui suivit, une tentation m’obséda de prendre cette bêche à la main, et +de la trancher en deux, là , comme un ver rouge... + +«J’étais venue, me dit-elle enfin, savoir comment tu étais mort. Je +croyais que tu m’aimais davantage et que tu te serais tué dans la nuit.» + +Puis elle versa le chocolat dans ma tasse vide et y trempa ses lèvres +mobiles en ajoutant comme pour elle-même: + +«Pas assez cuit. C’est bien mauvais.» + +Quand elle eut achevé, elle se leva, ouvrit son ombrelle, et me dit: + +«Rentrons. Je te réserve une surprise.» + +Et je pensai: + +«Moi aussi.» + +Mais je n’ouvris pas la bouche. + +Nous montâmes l’escalier de la véranda. Elle courait en avant et +chantait un air de zarzuela connue avec une lenteur qui voulait sans +doute m’en faire mieux sentir l’allusion: + + _«¡Y si á mi no me diese la gana_ + _De qué fuéras del brazo con él?_ + _--¡Pués iria con él de verbena_ + _Y à los toros de Carabanchel!»_ + + +De son propre mouvement elle entra dans une pièce... Monsieur, ce n’est +pas moi qui l’ai poussée là ... ce qui est arrivé ensuite, ce n’est pas +moi qui l’ai voulu... Notre destinée était ainsi faite... Il fallait que +tout arrivât. + +La pièce où elle entra, je vous la montrerai tout à l’heure, c’est une +petite salle toute tendue de tapis, sourde et sombre comme une tombe, +sans autres meubles que des divans. J’y allais fumer autrefois. +Maintenant, elle est abandonnée. + +J’y pénétrai derrière elle; je fermai la porte à clef sans qu’elle +entendît la serrure; puis un flux de sang me monta aux yeux, une colère +amassée jour à jour depuis plus de quatorze mois, et, me retournant vers +sa face, je l’assommai d’un soufflet. + +C’était la première fois que je frappais une femme. J’en restais aussi +tremblant qu’elle, qui s’était rejetée en arrière, l’air hébété, +claquant des dents. + +«Toi... toi... Mateo... tu me fais cela...» Et au milieu d’injures +violentes, elle cria: + +«Sois tranquille! tu ne me toucheras pas deux fois!» + +Elle fouillait dans sa jarretière où tant de femmes cachent une petite +arme, quand je lui broyai la main et jetai le couteau sur un dais qui +touchait presque au plafond. + +Puis je la fis tomber à genoux en tenant ses deux poignets dans ma seule +main gauche. + +«Concha, lui dis-je, tu n’entendras de moi ni insultes, ni reproches. +Écoute bien: tu m’as fait souffrir au-delà de toute force humaine. Tu as +inventé des tortures morales pour les essayer sur le seul homme qui +t’ait passionnément aimée. Je te déclare ici que je vais te posséder par +la force, et non pas une fois, m’entends-tu? mais autant de fois qu’il +me plaira de te saisir avant la nuit. + +--Jamais! jamais je ne serai à toi! cria-t-elle. Tu me fais horreur: je +te l’ai dit. Je te hais comme la mort! Je te hais plus qu’elle! +Assassine-moi donc! tu ne m’auras pas avant!» + +C’est alors que je commençai à la frapper en silence... J’étais vraiment +devenu fou... je ne sais plus bien ce qui s’est passé... mes yeux voyaient +mal... ma tête ne pensait plus... Je me souviens seulement que je la +frappais avec la régularité d’un paysan qui bat au fléau,--et toujours +sur les mêmes points: le sommet de la tête et l’épaule gauche... Je n’ai +jamais entendu d’aussi horribles cris... + +Cela dura peut-être un quart d’heure. Elle n’avait pas dit une parole, +ni pour demander grâce ni pour s’abandonner. Je m’arrêtai quand mon +poing fut devenu trop douloureux, puis je lui lâchai les deux mains. +Elle se laissa tomber de côté, les bras étendus devant elle, la tête en +arrière, les cheveux défaits, et ses cris se transformèrent brusquement +en sanglots. Elle pleurait comme une petite fille, toujours du même ton, +aussi longtemps qu’elle pouvait sans reprendre haleine. Par moments, je +croyais qu’elle étouffait. Je vois encore le mouvement qu’elle faisait +sans cesse avec son épaule meurtrie, et ses mains dans ses cheveux +retirer les épingles... + +Alors j’eus tellement pitié d’elle et honte de moi, que j’oubliai +presque, pour un temps, la scène atroce de la veille... + +Concha s’était relevée un peu: elle se tenait encore à genoux, les mains +près des joues, les yeux levés à moi... Il semblait qu’il n’y avait plus +l’ombre d’un reproche dans ces yeux-là , mais... je ne sais comment +m’exprimer... une sorte d’adoration... D’abord ses lèvres tremblaient si +fort qu’elle ne pouvait pas articuler... Puis je distinguai faiblement: + +«Oh! Mateo! comme tu m’aimes!» + +Elle se rapprocha, toujours sur les genoux, et murmura: + +«Pardon, Mateo! Pardon! je t’aime aussi...» + +Pour la première fois, elle était sincère. Mais moi, je ne la croyais +plus. Elle poursuivit: + +«Que tu m’as bien battue, mon cÅ“ur! Que c’était doux! Que c’était +bon!... Pardon pour tout ce que je t’ai fait! J’étais folle... Je ne +savais pas... Tu as donc bien souffert pour moi?... Pardon! Pardon! +Pardon, Mateo!» + +Et elle me dit encore, de la même voix douce: + +«Tu ne me prendras pas de force. Je t’attends dans mes bras. Aide-moi à +me lever... Je t’ai dit que je te réservais une surprise? Eh bien, tu le +verras tout à l’heure, tu le verras: je suis toujours vierge. La scène +d’hier n’était qu’une comédie, pour te faire mal... car je puis te le +dire, maintenant: je ne t’aimais guère, jusqu’aujourd’hui. Mais j’étais +bien trop orgueilleuse pour prendre un Morenito... Je suis à toi, Mateo. +Je serai ta femme ce matin si Dieu veut. Essaye d’oublier le passé et de +comprendre ma pauvre petite âme. Moi, je m’y perds. Je crois que je +m’éveille. Je te vois comme je ne t’ai jamais vu. Viens à moi.» + +Et en effet, monsieur, elle était vierge. + + + + +XIV + +OÙ CONCHA CHANGE DE VIE, MAIS NON DE CARACTÈRE. + + +Ceci ferait une fin de roman, et tout serait bien qui finirait par une +telle conclusion. Hélas! que ne puis-je m’arrêter là ! Vous le saurez +peut-être un jour: jamais un malheur ne s’efface au cours d’une +existence humaine; jamais une plaie n’est guérie; jamais la main +féminine qui sema l’angoisse et les larmes ne saura cultiver la joie +dans le même champ déchiré. + +Huit jours après ce matin-là (je dis huit jours; cela n’a pas été long), +Concha rentra, un dimanche soir, quelques minutes avant le dîner, en me +disant: + +«Devine qui j’ai vu? Quelqu’un que j’aime bien... Cherche un peu... J’ai +été contente.» + +Je me taisais. + +«J’ai vu le Morenito, reprit-elle. Il passait dans Las Sierpes, devant +le magasin Gasquet. Nous sommes allés ensemble à la Cerveceria. Tu sais, +je t’ai dit du mal de lui; mais je n’ai pas dit tout ce que je pense. Il +est joli, mon petit ami de Cadiz. Voyons, tu l’as vu, tu le sais bien. +Il a des yeux brillants avec de longs cils; moi j’adore les longs cils, +cela fait le regard si profond! Et puis, il n’a pas de moustaches, sa +bouche est bien faite, ses dents blanches... Toutes les femmes se +passent la langue sur les lèvres quand elles le voient si gentil. + +--Tu plaisantes, Conchita... ce n’est pas possible... Tu n’as vu +personne, dis-le-moi? + +--Ah! tu ne me crois pas? Comme il te plaira... Alors je ne te dirai +jamais ce qui s’est passé ensuite. + +--Dis-le-moi immédiatement! m’écriai-je en lui saisissant le bras. + +--Oh! ne t’emporte pas! je vais te le dire! Pourquoi me cacherais-je? +C’est mon plaisir, je le prends. Nous sommes allés ensemble en dehors de +la ville, _por un caminito muy clarito, muy clarito, muy clarito,_ à la +Cruz del Campo. Faut-il continuer? Nous avons visité toute la maison +pour choisir le cabinet où nous aurions le meilleur divan...» + +Et comme je me dressais, elle acheva, derrière ses deux mains +protectrices: + +«Va, c’est bien naturel. Il a la peau si douce, et il est tellement plus +joli que toi!» + +Que voulez-vous? je la frappai encore. Et brutalement, d’une main dure, +de façon à me révolter moi-même. Elle cria, elle sanglota, elle se +prosterna dans un coin, la tête sur les genoux, les mains tordues. + +Et puis, dès qu’elle put parler, elle me dit, la voix pleine de larmes: + +«Mon cÅ“ur, ce n’était pas vrai... Je suis allée aux toros... J’y ai +passé la journée... mon billet est dans ma poche... prends-le... J’étais +seule avec ton ami G... et sa femme. Ils m’ont parlé, ils pourront te le +dire... J’ai vu tuer les six taureaux, et je n’ai pas quitté ma place et +je suis revenue directement. + +--Mais alors, pourquoi m’as-tu dit?... + +--Pour que tu me battes, Mateo. Quand je sens ta force, je t’aime, je +t’aime; tu ne peux pas savoir comme je suis heureuse de pleurer à cause +de toi. Viens, maintenant. Guéris-moi bien vite.» + +Et il en fut ainsi, monsieur, jusqu’à la fin. Quand elle se fut +convaincue que ses fausses confessions ne m’abusaient plus, et que +j’avais toutes les raisons de croire à sa fidélité, elle inventa de +nouveaux prétextes pour exciter en moi des colères quotidiennes. Et le +soir, dans la circonstance où toutes les femmes répètent: «Tu m’aimeras +longtemps», j’entendais, moi, ces phrases stupéfiantes (mais réelles: je +n’invente rien): «Mateo, tu me battras encore? Promets-le moi: tu me +battras bien! Tu me tueras! Dis-moi que tu me tueras!» + +Ne croyez pas, cependant, que cette singulière prédilection fût la base +de son caractère. Non; si elle avait le besoin du châtiment, elle avait +aussi la passion de la faute. Elle faisait mal, non pour le plaisir de +pécher, mais pour la joie de faire mal à quelqu’un. Son rôle dans la vie +se bornait là : semer la souffrance et la regarder croître. + +Ce furent d’abord des jalousies dont vous ne pouvez avoir idée. Sur mes +amis et sur toutes les personnes qui composaient mon entourage, elle +répandit des bruits tels, et au besoin se montra directement si +insultante que je rompis avec tous et restai seul. L’aspect d’une femme, +quelle qu’elle fût, suffisait à la mettre en fureur. Elle renvoya toutes +mes domestiques, depuis la fille de basse-cour jusqu’à la cuisinière, +quoiqu’elle sût parfaitement que je ne leur parlais même pas. Puis elle +chassa de la même façon celles qu’elle avait choisies elle-même. Je fus +contraint de changer tous mes fournisseurs, parce que la femme du +coiffeur était blonde, parce que la fille du libraire était brune, et +parce que la marchande de cigares me demandait de mes nouvelles quand +j’entrais dans sa boutique. Je renonçai en peu de temps à me montrer au +théâtre: en effet, si je regardais la salle, c’était pour me repaître de +la beauté d’une femme, et si je regardais la scène, c’était une preuve +décisive que je devenais amoureux d’une actrice. Pour les mêmes raisons, +je cessai de me promener avec elle en public: le moindre salut devenait +à ses yeux une sorte de déclaration. Je ne pouvais ni feuilleter des +gravures, ni lire un roman, ni regarder une Vierge, sous peine d’être +accusé de tendresse à l’égard du modèle, de l’héroïne ou de la Madone. +Je cédais toujours, je l’aimais tant! Mais après quelles luttes +fastidieuses! + +En même temps que sa jalousie s’exerçait ainsi contre moi, elle tentait +d’entretenir la mienne, par des moyens qui, de factices qu’ils étaient +en premier lieu, devinrent plus tard véritables. + +Elle me trompa. Au soin qu’elle prenait de m’en avertir chaque fois, je +reconnus qu’elle cherchait moins sa propre émotion que la mienne; mais +enfin, même moralement, ce n’était guère une excuse valable, et en tout +cas, lorsqu’elle revenait de ces aventures particulières, je n’étais pas +en état de faire leur apologie, vous le comprendrez sans peine. + +Bientôt, il ne lui suffit plus de me rapporter les preuves de ses +infidélités. Elle voulut renouveler la scène de la grille, et cette fois +sans aucune feinte. Oui! Elle machina, contre elle-même, une surprise en +flagrant délit! + +Ce fut un matin. Je m’éveillai tard: je ne la vis pas à mon côté. Une +lettre était sur la table et me disait en quelques lignes: + +_«Mateo qui ne m’aimes plus! Je me suis levée pendant ton sommeil et +j’ai été retrouver mon amant, hôtel X..., chambre 6; tu peux me tuer là si +tu veux, la serrure restera ouverte. Je prolongerai ma nuit d’amour +jusqu’à la fin de la matinée. Viens donc! j’aurai peut-être la chance +que tu me voies pendant une étreinte,_ + +_«Je t’adore._ + +«CONCHA.» + + +J’y allai. Quelle heure que celle-là , mon Dieu! Un duel suivit. Ce fut +un scandale public. On a pu vous en parler... + +Et quand je pense que tout ceci était «pour m’attacher»! Jusqu’où +l’imagination des femmes peut-elle les aveugler sur l’amour viril! + +Ce que je vis dans cette chambre d’hôtel survécut désormais comme un +voile entre Concha et moi. Au lieu de fouetter mon désir comme elle +l’avait espéré, ce souvenir se trouva répandre sur tout son corps +quelque chose d’odieux et d’ineffaçable dont elle resta imprégnée. Je la +repris pourtant; mais mon amour pour elle était à jamais blessé. Nos +querelles devinrent plus fréquentes, plus âpres, plus brutales aussi. +Elle s’accrochait à ma vie avec une sorte de fureur. C’était pur égoïsme +et passion personnelle. Son âme foncièrement mauvaise ne soupçonnait +même pas qu’on pût aimer autrement. À tout prix, par tous les moyens, +elle me voulait enfermé dans la ceinture de ses bras. Je m’échappai +enfin. + +Cela se fit un jour, tout à coup, après une scène entre mille, +simplement parce que c’était inévitable. + +Une petite gitane, marchande de corbeilles, avait monté l’escalier du +jardin pour m’offrir ses pauvres ouvrages de joncs tressés et de +feuilles de roseaux. J’allais lui faire une charité, quand je vis Concha +s’élancer vers elle et lui dire avec cent injures qu’elle était déjà +venue le mois précédent, qu’elle prétendait sans doute m’offrir bien +autre chose que ses corbeilles, ajoutant qu’on voyait bien à ses yeux +son véritable métier, que si elle marchait pieds nus c’était pour +montrer ses jambes, et qu’il fallait être sans pudeur pour aller ainsi +de porte en porte avec un jupon déchiré à la chasse des amoureux. Tout +cela, semé d’outrages que je ne vous répète pas, et dit de la voix la +plus rogue. Puis elle lui arracha toute sa marchandise, la brisa, la +piétina... Je vous laisse à deviner les sanglots et les tremblements de +la malheureuse petite. Naturellement je la dédommageai. D’où bataille. + +La scène de ce jour-là ne fut ni plus violente ni plus fastidieuse que +les autres; pourtant elle fut définitive: je ne sais pas encore +pourquoi. «Tu me quittes pour une bohémienne!--Mais non. Je te quitte +pour la paix.» + +Trois jours après, j’étais à Tanger. Elle me rejoignit. Je partis en +caravane dans l’intérieur, où elle ne pouvait me suivre, et je restai +plusieurs mois sans nouvelles d’Espagne. + +Quand je revis Tanger, quatorze lettres d’elle m’attendaient à la poste. +Je pris un paquebot qui me conduisit en Italie. Huit autres lettres me +parvinrent encore. Puis ce fut le silence. + +Je ne rentrai à Séville qu’après un an de voyages. Elle était mariée +depuis quinze jours à un jeune fou, d’ailleurs bien né, qu’elle a fait +envoyer en Bolivie avec une hâte significative. Dans sa dernière lettre, +elle me disait: «Je serai à toi seul, ou alors à qui voudra.» J’imagine +qu’elle est en train de tenir sa seconde promesse. + +J’ai tout dit, monsieur. Vous connaissez maintenant Concepcion Perez. + +Pour moi, j’ai eu la vie brisée pour l’avoir trouvée sur ma route. Je +n’attends plus rien d’elle, que l’oubli; mais une expérience si durement +acquise peut et doit se transmettre en cas de danger. Ne soyez pas +surpris si j’ai tenu à cÅ“ur de vous parler ainsi. Le carnaval est mort +hier; la vie réelle recommence; j’ai soulevé un instant pour vous le +masque d’une femme inconnue. + +«Je vous remercie», dit gravement André, en lui serrant les deux mains. + + + + +XV + +QUI EST L’ÉPILOGUE ET AUSSI LA MORALITÉ DE CETTE HISTOIRE. + + +André revint à pied vers la ville. Il était sept heures du soir. La +métamorphose de la terre s’achevait insensiblement par un clair de lune +enchanté. + +Pour ne pas revenir par le même chemin--ou pour toute autre raison,--il +prit la route d’Empalme après un long détour à travers la campagne. + +Le vent du sud l’enivrait d’une chaleur intarissable qui, à cette heure +déjà nocturne, était encore plus voluptueuse. + +Et comme il s’arrêtait, les yeux presque fermés, pour jouir de cette +sensation nouvelle avec frisson, une voiture le croisa, et s’arrêta +brusquement. Il s’avança; on lui parlait. + +«Je suis un peu en retard, murmurait une voix. Mais vous êtes gentil, +vous m’avez attendue. Bel inconnu qui m’attirez, devrais-je me confier à +vous sur cette route déserte et sombre? Ah! Seigneur, vous le voyez +bien: je n’ai guère envie de mourir, ce soir!» + +André jeta sur elle un regard qui voyait toute une destinée; puis, +devenu soudain très pâle, il prit la place vide auprès d’elle. La +voiture roula en pleine campagne jusqu’à une petite maison verte à +l’ombre de trois oliviers. On détela les chevaux. Ils dormirent. Le +lendemain, vers trois heures, ils reprirent le harnais. La voiture +repartit pour Séville et s’arrêta, 22, plaza del Triunfo. + +Concha en descendit la première. André suivait. Ils entrèrent ensemble. + +«Rosalia! dit-elle à une femme de chambre. Fais mes malles, vite! Je +vais à Paris. + +--Madame, il est venu ce matin un monsieur qui a demandé Madame, et qui +a beaucoup insisté pour entrer. Je ne le connais pas, mais il a dit que +Madame le connaît depuis longtemps et qu’il serait bien heureux si +Madame daignait le recevoir. + +--A-t-il laissé une carte? + +--Non, Madame.» + +Mais en même temps, un domestique se présentait, portant une lettre, et +André sut plus tard que la lettre était celle-ci: + +_«Ma Conchita, je te pardonne. Je ne puis vivre où tu n’es pas. Reviens. +C’est moi, maintenant, qui t’en supplie à genoux._ + +_«Je baise tes pieds nus._ + +«MATEO.» + + +_Séville,_ 1896. + +_Naples,_ 1898. + + * * * * * + + +NOTES: + +[1] Prononcer: Conntcha, Conntchita, etc. + +[2] _Novio_, et le féminin _novia_, correspondent exactement à ce que +les ouvriers français appellent une _connaissance_. C’est un mot délicat +en ceci qu’il ne préjuge rien et qu’il désigne à volonté l’amitié, +l’amour ou le plus simple concubinage. + +[3] Gendarme espagnol. + +[4] La manufacture de tabacs de Séville. + +[5] Un sou. + +[6] Cinq sous. + +[7] + + «Quelqu’un nous écoute?--Non. + --Tu veux que je te dise?--Dis. + --Tu as un autre amant?--Non. + --Tu veux que je le sois?--Oui.» + + + +[8] _Mozita_ est un mot plus familier que _Virgen_, et que les jeunes +filles emploient plus librement pour exprimer qu’elles sont restées +pures. Le mot français qui traduit la même nuance est aujourd’hui +déconsidéré. + +[9] «Le petit brun.» + +[10] Le mot _Inglès_ (Anglais) désigne tous les étrangers, en Espagne. + +[11] Hôtel privé. + +[12] Les maisons espagnoles sont fermées par une grille à travers +laquelle on voit, au-delà d’un large passage, le patio, cour intérieure +d’une architecture très ornée, avec une fontaine et des plantes vertes. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La femme et le pantin, by Pierre Louÿs + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME ET LE PANTIN *** + +***** This file should be named 26868-0.txt or 26868-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/8/6/26868/ + +Produced by Chuck Greif and http://www.ebooksgratuits.com/ + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La femme et le pantin + roman espagnol + +Author: Pierre Louÿs + +Release Date: October 10, 2008 [EBook #26868] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME ET LE PANTIN *** + + + + +Produced by Chuck Greif and http://www.ebooksgratuits.com/ + + + + + + + + +Pierre Louÿs + +LA FEMME ET LE PANTIN + +--ROMAN ESPAGNOL-- + +(1898) + + + + +Table des matières + + +I Comment un mot écrit sur une coquille d'oeuf tint lieu de deux billets +tour à tour. + +II Où le lecteur apprend les diminutifs de «Concepcion», prénom +espagnol. + +III Comment, et pour quelles raisons, André ne se rendit pas au +rendez-vous de Concha Perez. + +IV Apparition d'une petite moricaude dans un paysage polaire. + +V Où la même personne reparaît dans un décor plus connu. + +VI Où Conchita se manifeste, se réserve et disparaît. + +VII Qui se termine en cul-de-lampe par une chevelure noire. + +VIII Où le lecteur commence à comprendre qui est le pantin de cette +histoire. + +IX Où Concha Perez subit sa troisième métamorphose. + +X Où Mateo se trouve assister à un spectacle inattendu. + +XI Comment tout paraît s'expliquer. + +XII Scène derrière une grille fermée. + +XIII Comment Mateo reçut une visite, et ce qui s'ensuivit. + +XIV Où Concha change de vie, mais non de caractère. + +XV Qui est l'épilogue et aussi la moralité de cette histoire. + +* * * + +À +André Lebey + +Son ami + +P. L. + +* * * + + _Siempre me va V. diciendo_ + _Que se muere V. por mi:_ + _Muérase V. y lo veremos_ + _Y despues diré que si._ + +* * * + + + + +I + +COMMENT UN MOT ÉCRIT SUR UNE COQUILLE D'OEUF TINT LIEU DE DEUX BILLETS +TOUR À TOUR. + + +Le carnaval d'Espagne ne se termine pas, comme le nôtre, à huit heures +du matin le mercredi des Cendres. Sur la gaieté merveilleuse de Séville, +le _memento quia pulvis es_ ne répand que pour quatre jours son odeur de +sépulture: et le premier dimanche de carême, tout le carnaval +ressuscite. + +C'est le _Domingo de Piñatas_, le dimanche des Marmites, la Grande Fête. +Toute la ville populaire a changé de costume et l'on voit courir par les +rues des loques rouges, bleues, vertes, jaunes ou roses qui ont été des +moustiquaires, des rideaux ou des jupons de femmes et qui flottent au +soleil sur les petits corps bruns d'une marmaille hurlante et +multicolore. Les enfants se groupent de toutes parts en bataillons +tumultueux qui brandissent une chiffe au bout d'un bâton et conquièrent +à grands cris les ruelles sous l'incognito d'un loup de toile, d'où la +joie des yeux s'échappe par deux trous: _«¡Anda! ¡Hombre! que no me +conoce!»_ crient-ils, et la foule des grandes personnes s'écarte devant +cette terrible invasion masquée. + +Aux fenêtres, aux miradores, se pressent d'innombrables têtes brunes. +Toutes les jeunes filles de la contrée sont venues ce jour-là dans +Séville, et elles penchent sous la lumière leurs têtes chargées de +cheveux pesants. Les papelillos tombent comme la neige. L'ombre des +éventails teinte de bleu pâle les petites joues poudrerizées. Des cris, +des appels, des rires bourdonnent ou glapissent dans les rues étroites. +Quelques milliers d'habitants font, ce jour de carnaval, plus de bruit +que Paris tout entier. + +Or, le 23 février 1896, dimanche de Piñatas, André Stévenol voyait +approcher la fin du carnaval de Séville avec un léger sentiment de +dépit, car cette semaine essentiellement amoureuse ne lui avait procuré +aucune aventure nouvelle. Quelques séjours en Espagne lui avaient appris +cependant avec quelle promptitude et quelle franchise de coeur les noeuds +se forment et se dénouent sur cette terre encore primitive, et il +s'attristait que le hasard et l'occasion lui eussent été défavorables. + +Tout au plus, une jeune fille avec laquelle il avait engagé une longue +bataille de serpentins entre la rue et la fenêtre, était-elle descendue +en courant, après lui avoir fait signe, pour lui remettre un petit +bouquet rouge, avec un _«Muchísima' grasia', cavayero»,_ jargonné à +l'andalouse. Mais elle était remontée si vite, et d'ailleurs, vue de +plus près, elle l'avait tellement désillusionné, qu'André s'était borné +à mettre le bouquet à sa boutonnière sans mettre la femme dans sa +mémoire. Et la journée lui en parut plus vide encore. + +Quatre heures sonnèrent à vingt horloges. Il quitta las Sierpes, passa +entre la Giralda et l'antique Alcazar, et par la calle Rodrigo il gagna +les Delicias, Champs-Élysées d'arbres ombreux le long de l'immense +Guadalquivir peuplé de vaisseaux. + +C'était là que se déroulait le carnaval élégant. + +À Séville, la classe aisée n'est pas toujours assez riche pour faire +trois repas par jour; mais elle aimerait mieux jeûner que se priver du +luxe extérieur qui pour elle consiste uniquement en la possession d'un +landau et de deux chevaux irréprochables. Cette petite ville de province +compte quinze cents voitures de maître, de forme démodée souvent, mais +rajeunies par la beauté des bêtes, et d'ailleurs occupées par des +figures de si noble race, qu'on ne songe point à se moquer du cadre. + +André Stévenol parvint à grand-peine à se frayer un chemin dans la foule +qui bordait des deux côtés la vaste avenue poussiéreuse. Le cri des +enfants vendeurs dominait tout: _«¡Huevo'! Huevo'!»_ C'était la +bataille des oeufs. + +_«¡Huevo'! ¿Quien quiere huevo'?! A do' perra' gorda' la docena!»_ + +Dans des corbeilles d'osier jaunes, s'entassaient des centaines de +coquilles d'oeufs, vidées, puis remplies de papelillos et recollées par +une bande fragile. Cela se lançait à tour de bras, comme des balles de +lycéens, au hasard des visages qui passaient dans les lentes voitures; +et, debout sur les banquettes bleues, les caballeros et les señoras +ripostaient sur la foule compacte en s'abritant comme ils pouvaient sous +de petits éventails plissés. + +Dès le début, André fit emplir ses poches de ces projectiles +inoffensifs, et se battit avec entrain. + +C'était un réel combat, car les oeufs, sans jamais blesser, frappaient +toutefois avec force avant d'éclater en neige de couleur, et André se +surprit à lancer les siens d'un bras un peu plus vif qu'il n'était +nécessaire. Une fois même, il brisa en deux un éventail d'écaille +fragile. Mais aussi qu'il était déplacé de paraître à une telle mêlée +avec un éventail de bal! Il continua sans s'émouvoir. + +Les voitures passaient, voitures de femmes, voitures d'amants, de +familles, d'enfants ou d'amis. André regardait cette multitude heureuse +défiler dans un bruissement de rires sous le premier soleil de +printemps. À plusieurs reprises il avait arrêté ses yeux sur d'autres +yeux, admirables. Les jeunes filles de Séville ne baissent pas les +paupières et elles acceptent l'hommage des regards qu'elles retiennent +longtemps. Comme le jeu durait déjà depuis une heure, André pensa qu'il +pouvait se retirer, et d'une main hésitante il tournait dans sa poche le +dernier oeuf qui lui restât, quand il vit reparaître soudain la jeune +femme dont il avait brisé l'éventail. + +Elle était merveilleuse. + +Privée de l'abri qui avait quelque temps protégé son délicat visage +rieur, livrée de toutes parts aux attaques qui lui venaient de la foule +et des voitures voisines, elle avait pris son parti de la lutte, et, +debout, haletante, décoiffée, rouge de chaleur et de gaieté franche, +elle ripostait! + +Elle paraissait vingt-deux ans. Elle devait en avoir dix-huit. Qu'elle +fût andalouse, cela n'était pas douteux. Elle avait ce type, admirable +entre tous, qui est né du mélange des Arabes avec les Vandales, des +Sémites avec les Germains, et qui rassemble exceptionnellement dans une +petite vallée d'Europe toutes les perfections opposées des deux races. + +Son corps souple et long était expressif tout entier. On sentait que, +même en lui voilant le visage, on pouvait deviner sa pensée et qu'elle +souriait avec les jambes comme elle parlait avec le torse. Seules les +femmes que les longs hivers du Nord n'immobilisent pas près du feu, ont +cette grâce et cette liberté.--Ses cheveux n'étaient que châtain foncé; +mais à distance, ils brillaient presque noirs en recouvrant la nuque de +leur conque épaisse. Ses joues, d'une extrême douceur de contour, +semblaient poudrées de cette fleur délicate qui embrume la peau des +créoles. Le mince bord de ses paupières était naturellement sombre. + +André, poussé par la foule jusqu'au marchepied de sa voiture, la +considéra longuement. Il sourit, en se sentant ému, et de rapides +battements de coeur lui apprirent que cette femme était de celles qui +joueraient un rôle dans sa vie. + +Sans perdre de temps, car à tout moment le flot des voitures un instant +arrêtées pouvait repartir, il recula comme il put. Il prit dans sa poche +le dernier de ses oeufs, écrivit au crayon sur la coquille blanche les +six lettres du mot _Quiero_, et choisissant un instant où les yeux de +l'inconnue s'attachèrent aux siens, il lui jeta l'oeuf doucement, de bas +en haut, comme une rose. + +La jeune femme le reçut dans la main. + +_Quiero_ est un verbe étonnant qui veut tout dire. C'est _vouloir, +désirer, aimer,_ c'est _quérir_ et c'est _chérir_. Tour à tour et selon +le ton qu'on lui donne, il exprime la passion la plus impérative ou le +caprice le plus léger. C'est un ordre ou une prière, une déclaration ou +une condescendance. Parfois, ce n'est qu'une ironie. + +Le regard par lequel André l'accompagna signifiait simplement: +«J'aimerais vous aimer.» + +Comme si elle eût deviné que cette coquille portait un message, la jeune +femme la glissa dans un petit sac de peau qui pendait à l'avant de sa +voiture. Sans doute elle allait se retourner; mais le courant du défilé +l'emporta rapidement vers la droite, et, d'autres voitures survenant, +André la perdit de vue avant d'avoir pu réussir à fendre la foule à sa +suite. + +Il s'écarta du trottoir, se dégagea comme il put, courut dans une +contre-allée... mais la multitude qui couvrait l'avenue ne lui permit +pas d'agir assez vite, et quand il parvint à monter sur un banc d'où il +domina la bataille, la jeune tête qu'il cherchait avait disparu. + +Attristé, il revint lentement par les rues; pour lui, tout le carnaval +se recouvrit soudain d'une ombre. + +Il s'en voulait à lui-même de la fatalité maussade qui venait de +trancher son aventure. Peut-être, s'il eût été plus déterminé, eût-il pu +trouver une voie entre les roues et le premier rang de la foule... Et +maintenant, où retrouver cette femme? Était-il sûr qu'elle habitât +Séville? Si par malheur il n'en était rien, où la chercher, dans +Cordoue, dans Jérez, ou dans Malaga? C'était l'impossible. + +Et peu à peu, par une illusion déplorable, l'image devint plus charmante +en lui. Certains détails des traits n'eussent mérité qu'une attention +curieuse: ils devinrent dans sa mémoire les motifs principaux de sa +tendresse navrée. Il avait remarqué, ainsi, qu'au lieu de laisser pendre +toutes lisses les deux mèches des petits cheveux sur les tempes, elle +les gonflait au fer en deux coques arrondies. Ce n'était pas une mode +très originale, et bien des Sévillanes prenaient le même soin; mais sans +doute la nature de leurs cheveux ne se prêtait pas aussi bien à la +perfection de ces boucles en boule, car André ne se souvenait pas d'en +avoir vu qui, même de loin, pussent se comparer à celles-là. + +En outre, les coins des lèvres étaient d'une mobilité extrême. Ils +changeaient à chaque instant et de forme et d'expression, tantôt presque +retroussés, ronds ou minces, pâles ou sombres, animés d'une flamme +variable. Oh! on pouvait blâmer tout le reste, soutenir que le nez +n'était pas grec et que le menton n'était pas romain; mais ne pas rougir +de plaisir devant ces deux petits coins de bouche, cela eût passé la +permission. + +Il en était là de ses pensées quand un _«¡Cuidao!»_ crié d'une voix +rude le fit se garer dans une porte ouverte: une voiture passait au +petit trot dans la rue étroite. + +Et dans cette voiture, il y avait une jeune femme, qui, en apercevant +André, lui jeta très doucement, comme on jette une rose, un oeuf qu'elle +tenait à la main. + +Fort heureusement, l'oeuf tomba en roulant et ne se brisa point, car +André, complètement stupéfait de cette nouvelle rencontre, n'avait pas +fait un geste pour le prendre au vol. La voiture avait déjà tourné le +coin de la rue, quand il se baissa pour ramasser l'envoi. + +Le mot _Quiero_ se lisait toujours sur la coquille lisse et ronde, et on +n'en avait pas écrit d'autre; mais un paraphe très décidé, qui semblait +gravé par la pointe d'une broche, terminait la dernière lettre comme +pour répondre par le même mot. + + + + +II + +OÙ LE LECTEUR APPREND LES DIMINUTIFS DE «CONCEPCION», PRÉNOM ESPAGNOL. + + +Cependant, la voiture avait tourné le coin de la rue et l'on n'entendait +plus que faiblement le pas des chevaux sonner sur les dalles dans la +direction de la Giralda. + +André courut à sa poursuite, anxieux de ne pas laisser échapper cette +seconde occasion qui pouvait être la dernière; il arriva juste au moment +où les chevaux entraient au pas dans l'ombre d'une maison rose de la +plaza del Triunfo. + +Les grandes grilles noires s'ouvrirent et se refermèrent sur une rapide +silhouette féminine. + +Sans doute il eût été plus avisé de préparer ses voies, de prendre des +renseignements, de demander le nom, la famille, la situation et le genre +de vie avant de se lancer ainsi, tête basse, dans l'inconnu d'une +intrigue, où, puisqu'il ne savait rien, il n'était le maître de rien. +André, cependant, ne put se résoudre à quitter la place avant d'avoir +fait un premier effort, et dès qu'il eut vérifié d'une main rapide la +correction de sa coiffure et la hauteur de sa cravate, il sonna +délibérément. + +Un jeune maître d'hôtel se présenta derrière la grille, mais n'ouvrit +pas. + +«Que demande Votre Grâce? + +--Faites passer ma carte à la señora. + +--À quelle señora? continua le domestique d'une voix tranquille où le +soupçon n'altérait pas trop le respect. + +--À celle qui habite cette maison, je pense. + +--Mais son nom?» + +André, impatienté, ne répondit pas. Le domestique reprit: + +«Que Votre Grâce me fasse la faveur de me dire auprès de quelle señora +je dois l'introduire. + +--Je vous répète que votre maîtresse m'attend.» + +Le maître d'hôtel, s'inclinant, releva légèrement les mains en signe +d'impossibilité; puis il se retira sans ouvrir et sans même avoir pris +la carte. + +Alors André, que la colère rendit tout à fait discourtois, sonna une +seconde et une troisième fois comme à la porte d'un fournisseur. «Une +femme si prompte à répondre à une déclaration de ce genre, se dit-il, ne +doit pas s'étonner de l'insistance qu'on met à pénétrer chez elle; elle +était seule aux Delicias, elle doit vivre seule ici, et le bruit que je +fais n'est entendu que par elle.» Il ne songea pas que le carnaval +espagnol autorise des libertés passagères qui ne sauraient se prolonger +dans la vie normale avec les mêmes chances d'accueil. + +La porte resta close et la maison pleine de silence comme si elle eût +été déserte. + +Que faire? Il se promena quelque temps sur la place, devant les fenêtres +et les miradores où il espérait toujours voir apparaître le visage +attendu, et, peut-être même, un signe... Mais rien ne parut; il se +résigna au retour. + +Toutefois, avant de quitter une porte qui se fermait sur tant de +mystères, il avisa non loin de là un marchand de cerrillas assis dans un +coin d'ombre, et lui demanda: + +«Qui habite cette maison? + +--Je ne sais pas», répondit l'homme. + +André lui mit dix réaux dans la main et ajouta: + +«Dis-le-moi tout de même. + +--Je ne devrais pas le dire. La señora se fournit chez moi, et si elle +savait que je parle sur elle, demain ses mozos s'adresseraient ailleurs, +chez le Fulano, par exemple, qui vend ses boîtes à moitié vides. Au +moins je n'en dirai pas de mal, je ne médirai pas, _cabeyro_! Rien que +son nom, puisque vous voulez le savoir. C'est la señora doña Concepcion +Perez, femme de don Manuel Garcia. + +--Son mari n'habite donc pas Séville? + +--Son mari est en _Bolibie_. + +--Où cela? + +--En _Bolibie_, un pays d'Amérique.» + +Sans en entendre davantage, André jeta une nouvelle pièce sur les genoux +du vendeur, et rentra dans la foule pour gagner son hôtel. + +Il restait en somme indécis. Même en apprenant l'absence du mari, il +n'avait pas trouvé que toutes les chances se penchassent de son côté. Ce +marchand réservé, qui semblait en savoir plus qu'il n'en voulait dire, +laissait croire à l'existence d'un autre amant déjà choisi, et +l'attitude du domestique n'était pas faite pour démentir ce soupçon +d'arrière-pensée... André songeait que quinze jours à peine s'étendaient +devant lui avant la date fixée de son retour à Paris. Suffiraient-ils +pour entrer en grâce auprès d'une jeune personne dont la vie sans doute +était déjà prise? + +Ainsi troublé par des incertitudes, il entrait dans le patio de son +hôtel, quand le portier l'arrêta: + +«Une lettre pour Votre Grâce.» + +L'enveloppe ne portait pas d'adresse. + +«Vous êtes sûr que cette lettre est pour moi? + +--On me la remet à l'instant pour don Andrès Stévenol.» + +André la décacheta sans retard. + +Elle contenait ces simples lignes, écrites sur une carte bleue: + +_«Don Andrès Stévenol est prié de ne pas faire tant de bruit, de ne pas +dire son nom et de ne plus demander le mien. S'il se promène demain, +vers trois heures, sur la route d'Empalme, une voiture passera, qui +s'arrêtera peut-être.»_ + +«Comme la vie est facile!» pensa André. Et en montant l'escalier du +premier étage, il avait déjà la vision des intimités prochaines; il +cherchait les diminutifs tendres du plus charmant de tous les prénoms: + +«Concepcion, Concha, Conchita, Chita[1].» + + + + +III + +COMMENT, ET POUR QUELLES RAISONS, ANDRÉ NE SE RENDIT PAS AU RENDEZ-VOUS +DE CONCHA PEREZ. + + +Le lendemain matin, André Stévenol eut un réveil rayonnant. La lumière +entrait largement par les quatre fenêtres du mirador; et toutes les +rumeurs de la ville, pas de chevaux, cris de vendeurs, sonnettes de +mules ou cloches de couvent, mêlaient sur la place blanche leur +bruissement de vie. + +Il ne se souvenait pas d'avoir eu depuis longtemps une matinée aussi +heureuse. Il étira ses bras, qui se tendirent avec force. Puis il les +serra contre sa poitrine, comme s'il voulait se donner l'illusion de +l'étreinte attendue. + +«Comme la vie est facile! répéta-t-il en souriant. Hier, à cette +heure-ci, j'étais seul, sans but, sans pensée. Il a suffi d'une +promenade, et ce matin me voici deux. Qui donc nous fait croire aux +refus, aux dédains ou même à l'attente? Nous demandons et les femmes se +donnent. Pourquoi en serait-il autrement?» + +Il se leva, mit un punghee, chaussa des mules et sonna pour qu'on fît +préparer son bain. En attendant, le front collé aux vitres, il regarda +la place pleine de jour. + +Les maisons étaient peintes de ces couleurs légères que Séville répand +sur ses murs et qui ressemblent à des robes de femme. Il y en avait de +couleur crème avec des corniches toutes blanches; d'autres qui étaient +roses, mais d'un rose si fragile! d'autres vert d'eau ou orangées, et +d'autres violet pâle.--Nulle part les yeux n'étaient choqués par +l'affreux brun des rues de Cadiz ou de Madrid; nulle part, ils n'étaient +éblouis par le blanc trop cru de Jérez. + +Sur la place même, des orangers étaient chargés de nuits, des fontaines +coulaient, des jeunes filles riaient en tenant des deux mains les bords +de leur châle comme les femmes arabes ferment leur haïk. Et de toutes +parts, des coins de la place, du milieu de la chaussée, du fond des +ruelles étroites, les sonnettes des mules tintaient. + +André n'imaginait pas qu'on pût vivre ailleurs qu'à Séville. + +Après avoir achevé sa toilette et bu lentement une petite tasse d'épais +chocolat espagnol, il sortit au hasard. + +Le hasard, qui fut singulier, lui fit suivre le plus court chemin, des +marches de son hôtel à la plaza del Triunfo; mais, arrivé là, André se +souvint des précautions qu'on lui conseillait, et soit qu'il craignît de +mécontenter sa «maîtresse» en passant trop directement devant sa porte, +soit au contraire qu'il ne voulût point paraître à ce point tourmenté du +désir de la voir plus tôt, il suivit le trottoir opposé sans même +tourner la tête à gauche. + +De là, il se rendit à Las Delicias. + +La bataille de la veille avait jonché la terre de papiers et de +coquilles d'oeufs qui donnaient au parc splendide une vague apparence +d'arrière-cuisine. À de certains endroits, le sol avait disparu sous des +dunes croulantes et bariolées. D'ailleurs, le lieu était désert, car le +carême recommençait. Pourtant, par une allée qui venait de la campagne, +André vit venir à lui un passant qu'il reconnut. + +«Bonjour, don Mateo, dit-il en lui tendant la main. Je n'espérais pas +vous rencontrer si tôt. + +--Que faire, monsieur, quand on est seul, inutile, et désoeuvré? Je me +promène le matin, je me promène le soir. Le jour, je lis ou je vais +jouer. C'est l'existence que je me suis faite. Elle est sombre. + +--Mais vous avez des nuits qui consolent des jours, si j'en crois les +murmures de la ville. + +--Si on le dit encore, on se trompe. D'aujourd'hui au jour de sa mort, +on ne verra plus une femme chez don Mateo Diaz. Mais ne parlons plus de +moi. Pour combien de temps êtes-vous encore ici?» + +Don Mateo Diaz était un Espagnol d'une quarantaine d'années, à qui André +avait été recommandé pendant son premier séjour en Espagne. Son geste et +sa phrase étaient naturellement déclamatoires. Comme beaucoup de ses +compatriotes, il accordait une importance extrême aux observations qui +n'en comportaient point; mais cela n'impliquait de sa part ni vanité, ni +sottise. L'emphase espagnole se porte comme la cape, avec de grands plis +élégants. Homme instruit, que sa trop grande fortune avait seule empêché +de mener une existence active, don Mateo était surtout connu par +l'histoire de sa chambre à coucher, qui passait pour hospitalière. Aussi +André fut-il étonné d'apprendre qu'il avait renoncé si tôt aux pompes de +tous les démons; mais le jeune homme s'abstint de poursuivre ses +questions. + +Ils se promenèrent quelque temps au bord du fleuve, que don Mateo, en +propriétaire riverain, et aussi en patriote, ne se lassait pas +d'admirer. + +«Vous connaissez, disait-il, cette plaisanterie d'un ambassadeur +étranger qui préférait le Manzanarès à toutes les autres rivières, parce +qu'il était navigable en voiture et à cheval. Voyez le Guadalquivir, +père des plaines et des cités! J'ai beaucoup voyagé, depuis vingt ans, +j'ai vu le Gange et le Nil et l'Atrato, des fleuves plus larges sous une +plus vive lumière: je n'ai vu qu'ici cette majestueuse beauté du courant +et des eaux. La couleur en est incomparable. N'est-ce pas de l'or qui +s'effile aux arches du pont? Le flot se gonfle comme une femme enceinte, +et l'eau est pleine, pleine de terre. C'est la richesse de l'Andalousie +que les deux quais de Séville conduisent vers les plaines.» + +Puis ils parlèrent politique. Don Mateo était royaliste et s'indignait +des efforts persistants de l'opposition, au moment où toutes les forces +du pays eussent dû se concentrer autour de la faible et courageuse reine +pour l'aider à sauver le suprême héritage d'une impérissable histoire. + +«Quelle chute! disait-il. Quelle misère! Avoir possédé l'Europe, avoir +été Charles Quint, avoir doublé le champ d'action du monde en découvrant +le monde nouveau, avoir eu l'empire sur lequel le soleil ne se couchait +point; mieux encore: avoir, les premiers, vaincu votre Napoléon,--et +expirer sous les bâtons d'une poignée de bandits mulâtres! Quel destin +pour notre Espagne!» + +Il n'aurait pas fallu lui dire que ces bandits-là fussent les frères de +Washington et de Bolivar. Pour lui, c'étaient de honteux brigands qui ne +méritaient même pas le garrot. + +Il se calma. + +«J'aime mon pays, reprit-il. J'aime ses montagnes et ses plaines. J'aime +la langue et le costume et les sentiments de son peuple. Notre race a +des qualités d'une essence supérieure. À elle seule, elle est une +noblesse, à l'écart de l'Europe, ignorant tout ce qui n'est pas elle, et +enfermée sur ses terres comme dans une muraille de parc. C'est pour +cela, sans doute, qu'elle décline au profit des nations du Nord, selon +la loi contemporaine qui pousse aujourd'hui de toutes parts le médiocre +à l'assaut du meilleur... Vous savez qu'en Espagne on appelle _hidalgos_ +les descendants des familles pures de tout mélange avec le sang maure. +On ne veut pas admettre que, pendant sept siècles, l'Islam ait pris +racine sur la terre espagnole. Pour moi, j'ai toujours pensé qu'il y +avait ingratitude à renier de tels ancêtres. Nous ne devons guère qu'aux +Arabes les qualités exceptionnelles qui ont dessiné dans l'histoire la +grande figure de notre passé. Ils nous ont légué leur mépris de +l'argent, leur mépris du mensonge, leur mépris de la mort, leur +inexprimable fierté. Nous tenons d'eux notre attitude si droite en face +de tout ce qui est bas, et aussi je ne sais quelle paresse devant les +travaux manuels. En vérité, nous sommes leurs fils, et ce n'est pas sans +raison que nous continuons encore à danser leurs danses orientales au +son de leurs «féroces romances.» + +Le soleil montait dans un grand ciel libre et bleu. La mâture encore +brune des vieux arbres du parc laissait voir par intervalles le vert des +lauriers et des palmiers souples. De soudaines bouffées de chaleur +enchantaient ce matin d'hiver d'un pays où l'hiver ne se repose point. + +«Vous viendrez déjeuner chez moi, j'espère? dit don Mateo. Ma huerta est +là, près de la route d'Empalme. Dans une demi-heure, nous y serons, et, +si vous le permettez, je vous garderai jusqu'au soir afin de vous +montrer mes haras où j'ai quelques nouvelles bêtes. + +--Je serai très indiscret, s'excusa André. J'accepte le déjeuner, mais +non l'excursion. Ce soir, j'ai un rendez-vous que je ne puis manquer, +croyez-moi. + +--Une femme? Ne craignez rien, je ne vous poserai pas de questions. +Soyez libre. Je vous sais même gré de passer avec moi le temps qui vous +sépare de l'heure fixée. Quand j'avais votre âge, je ne pouvais voir +personne pendant mes journées mystérieuses. Je me faisais servir mes +repas dans ma chambre, et la femme que j'attendais était le premier être +à qui j'eusse parlé depuis l'instant de mon réveil.» + +Il se tut un instant, puis sur un ton de conseil: + +«Ah! monsieur! dit-il, prenez garde aux femmes! Je ne vous dirai pas de +les fuir, car j'ai usé ma vie avec elles, et si ma vie était à refaire, +les heures que j'ai passées ainsi sont parmi celles que je voudrais +revivre. Mais gardez-vous, gardez-vous d'elles!» + +Et comme s'il avait trouvé une expression à sa pensée, don Mateo ajouta +plus lentement: + +«Il est deux sortes de femmes qu'il ne faut connaître à aucun prix: +d'abord celles qui ne vous aiment pas, et ensuite, celles qui vous +aiment.--Entre ces deux extrémités, il y a des milliers de femmes +charmantes, mais nous ne savons pas les apprécier.» + +Le déjeuner eût été assez terne si l'animation de don Mateo n'eût +remplacé, par un long monologue, l'entretien qui fit défaut; car André, +préoccupé de ses pensées personnelles, n'écouta qu'à demi ce qui lui fut +conté. À mesure que l'instant du rendez-vous approchait, le battement de +coeur qu'il avait senti naître la veille reprenait avec une insistance +toujours plus pressante. C'était un appel assourdissant en lui-même, un +impératif absolu qui chassait de son esprit tout ce qui n'était pas la +femme espérée. Il aurait tout donné pour que la grande aiguille de la +pendule Empire où il tenait ses yeux fixés fût avancée de cinquante +minutes.--Mais l'heure qu'on regarde devient immobile, et le temps ne +s'écoulait pas plus qu'une mare éternellement stagnante. + +À la fin, contraint de demeurer et cependant incapable de se taire plus +longtemps, il fit preuve d'une jeunesse peut-être un peu récente en +tenant à son hôte ce discours imprévu: + +«Don Mateo, vous avez toujours été pour moi un homme d'excellent +conseil. Voulez-vous me permettre de vous confier un secret et de vous +demander un avis? + +--Tout à votre disposition, dit à l'espagnole Mateo en se levant de +table pour passer au fumoir. + +--Eh bien... voici... c'est une question... balbutia André. Vraiment à +tout autre qu'à vous je ne la poserais pas... Connaissez-vous une +Sévillane qui s'appelle doña Concepcion Garcia?» + +Mateo bondit: + +«Concepcion Garcia! Concepcion Garcia! Mais laquelle? Expliquez-vous! il +y a vingt mille Concepcion Garcia en Espagne! C'est un nom aussi commun +que chez vous Jeanne Duval ou Marie Lambert. Pour l'amour de Dieu, +dites-moi son nom de jeune fille. Est-ce P... Perez, dites-moi? Est-ce +Perez? Concha Perez? Mais parlez donc!» + +André, complètement bouleversé par cette émotion soudaine, eut un +instant le pressentiment qu'il valait mieux ne pas dire la vérité; mais +il parla plus vite qu'il ne l'eût voulu, et, vivement, répondit: + +«Oui.» + +Alors Mateo, précisant chaque détail comme on torture une plaie, +continua: + +«Concepcion Perez de Garcia, 22, plaza del Triunfo, dix-huit ans, des +cheveux presque noirs et une bouche... une bouche... + +--Oui, dit André. + +--Ah! vous avez bien fait de me parler d'elle. Vous avez bien fait, +monsieur. Si je peux vous arrêter à la porte de celle-là, ce sera une +bonne action de ma part, et un rare bonheur pour vous. + +--Mais qui est-elle? + +--Comment? Vous ne la connaissez pas? + +--Je l'ai rencontrée hier pour la première fois; je ne l'ai même pas +entendue parler. + +--Alors, il est encore temps! + +--C'est une fille? + +--Non, non. Elle est même, en somme, honnête femme. Elle n'a pas eu plus +de quatre ou cinq amants. À l'époque où nous vivons, c'est une chasteté. + +--Et... + +--En outre, croyez bien qu'elle est remarquablement intelligente. +Remarquablement. À la fois par son esprit, qui est des plus fins, et par +sa connaissance de la vie, je la juge supérieure. Je ne lui ferai grâce +d'aucun éloge. Elle danse avec une éloquence qui est irrésistible. Elle +parle comme elle danse et elle chante comme elle parle. Qu'elle ait un +joli visage, je suppose que vous n'en doutez pas; et si vous voyiez ce +qu'elle cache, vous diriez que même sa bouche... Mais il suffit. Ai-je +tout dit?» + +André, agacé, ne répondit pas. + +Don Mateo lui saisit les deux manches de son veston, et scandant par une +secousse la moindre de ses paroles, il ajouta: + +«Et c'est la PIRE des femmes, monsieur, monsieur, entendez-vous? C'est +la PIRE des femmes de la terre. Je n'ai plus qu'un espoir, qu'une +consolation au coeur: c'est que, le jour de sa mort, Dieu ne lui +pardonnera pas.» + +André se leva: + +«Néanmoins, don Mateo, moi qui ne suis pas encore autorisé à parler de +cette femme comme vous le faites, je n'ai aucun droit de ne pas me +rendre au rendez-vous qu'elle m'a donné. Ai-je besoin de vous répéter +que je vous ai fait une confidence et que je regrette d'interrompre les +vôtres par un départ prématuré?» + +Et il lui tendit la main. + +Mateo se plaça devant la porte: + +«Écoutez-moi, je vous en conjure. Écoutez-moi. Il n'y a qu'un instant, +vous me disiez encore que j'étais un homme d'excellent conseil. Je +n'accepte pas ce jugement. Je n'en ai pas besoin, pour vous parler +ainsi. J'oublie aussi l'affection que j'ai pour vous, et qui suffirait +bien, cependant, à expliquer mon insistance... + +--Mais alors?... + +--Je vous parle d'homme à homme, comme le premier venu arrêterait un +passant pour l'avertir d'un danger grave, et je vous crie: N'avancez +plus, retournez sur vos pas, oubliez qui vous avez vu, qui vous a parlé, +qui vous a écrit! Si vous connaissez la paix, les nuits calmes, la vie +insouciante, tout ce que nous appelons le bonheur, n'approchez pas +Concha Perez! Si vous ne voulez pas que le jour où nous sommes partage +votre passé d'avec votre avenir en deux moitiés de joie et d'angoisse, +n'approchez pas Concha Perez! Si vous n'avez pas encore éprouvé jusqu'à +l'extrême la folie qu'elle peut engendrer et maintenir dans un coeur +humain, n'approchez pas cette femme, fuyez-la comme la mort, laissez-moi +vous sauver d'elle, ayez pitié de vous, enfin! + +--Don Mateo, vous l'aimez donc?» + +L'Espagnol se passa la main sur le front et murmura: + +«Oh! non, tout est bien fini. Je ne l'aime ni ne la hais plus. La chose +est passée. Tout s'efface... + +--Ainsi, je ne vous blesserai pas personnellement si je m'abstiens de +suivre vos avis? Je vous ferais volontiers un sacrifice de ce genre; +mais je n'ai pas à m'en faire à moi-même... Quelle est votre réponse?» + +Mateo regarda André; puis, changeant tout à coup l'expression de ses +traits il lui dit sur un ton de boutade: + +«Monsieur, il ne faut jamais aller au premier rendez-vous que donne une +femme. + +--Et pourquoi? + +--Parce qu'elle n'y vient pas.» + +André, à qui ce mot rappelait un souvenir particulier, ne put s'empêcher +de sourire. + +«C'est quelquefois vrai, dit-il. + +--Très souvent. Et si, par hasard, elle vous attendait en ce moment, +soyez sûr que votre absence ne ferait que déterminer son inclination +pour vous.» + +André réfléchit, et sourit de nouveau. + +«Cela veut dire... + +--... Que sans faire aucune personnalité, et quand la jeune femme à +laquelle vous vous intéressez se nommerait Lola Vasquez ou Rosario +Lucena, je vous conseille de reprendre le fauteuil où vous étiez tout à +l'heure et de ne le plus quitter sans raison sérieuse. Nous allons fumer +des cigares en buvant des sirops glacés. C'est un mélange qui n'est pas +très connu dans les restaurants de Paris, mais qui se fait d'un bout à +l'autre de l'Amérique espagnole. Vous me direz tout à l'heure si vous +goûtez pleinement la fumée du havane mêlée au sucre frais.» + +Un court silence suivit. Tous deux s'étaient assis de chaque côté d'une +petite table qui portait des _puros_ et des cendriers ronds. + +«Et maintenant, de quoi parlerons-nous?» interrogea don Mateo. + +André fit un geste qui signifiait: Vous le savez bien. + +«Je commence donc», dit Mateo d'une voix plus basse; et la feinte gaieté +qu'il avait découverte un moment s'éteignit sous un nuage durable. + + + + +IV + +APPARITION D'UNE PETITE MORICAUDE DANS UN PAYSAGE POLAIRE. + + +Il y a trois ans, monsieur, je n'avais pas encore les cheveux gris que +vous me voyez. J'avais trente-sept ans; je m'en croyais vingt-deux; à +aucun instant de ma vie je n'avais senti passer ma jeunesse et personne +encore ne m'avait fait comprendre qu'elle approchait de sa fin. + +On vous a dit que j'étais coureur: c'est faux. Je respectais trop +l'amour pour fréquenter les arrière-boutiques, et je n'ai presque jamais +possédé une femme que je n'eusse aimée passionnément. Si je vous nommais +celles-là, vous seriez surpris de leur petit nombre. Dernièrement +encore, en faisant de mémoire le compte facile, je songeais que je +n'avais jamais eu de maîtresse blonde. J'aurai toujours ignoré ces pâles +objets du désir. + +Ce qui est vrai, c'est que l'amour n'a pas été pour moi une distraction +ou un plaisir, un passe-temps comme pour quelques-uns. Il a été ma vie +même. Si je supprimais de mon souvenir les pensées et les actions qui +ont eu la femme pour but, il n'y resterait plus rien, que le vide. + +Ceci dit, je puis maintenant vous conter ce que je sais de Concha Perez. + +C'était donc il y a trois ans, trois ans et demi, en hiver. Je revenais +de France, un 26 décembre, par un froid terrible, dans l'express qui +passe vers midi le pont de la Bidassoa. La neige, déjà fort épaisse sur +Biarritz et Saint-Sébastien, rendait presque impraticable la traversée +du Guipuzcoa. Le train s'arrêta deux heures à Zumarraga, pendant que des +ouvriers déblayaient hâtivement la voie; puis il repartit pour stopper +une seconde fois, en pleine montagne, et trois heures furent nécessaires +à réparer le désastre d'une avalanche. Toute la nuit, ceci recommença. +Les vitres du wagon lourdement feutrées de neige assourdissaient le +bruit de la marche et nous passions au milieu d'un silence à qui le +danger donnait un caractère de grandeur. + +Le lendemain matin, arrêt devant Avila. Nous avions huit heures de +retard, et depuis un jour entier nous étions à jeun. Je demande à un +employé si l'on peut descendre; il me crie: + +«Quatre jours d'arrêt. Les trains ne passent plus.» + +Connaissez-vous Avila? C'est là qu'il faut envoyer les gens qui croient +morte la vieille Espagne. Je fis porter mes malles dans une _fonda_ où +don Quichotte aurait pu loger; des pantalons de peau à franges étaient +assis sur des fontaines; et le soir, quand des cris dans les rues nous +apprirent que le train repartait tout à coup, la diligence à mules +noires qui nous traîna au galop dans la neige en manquant vingt fois de +culbuter était certainement la même qui mena jadis de Burgos à +l'Escorial les sujets du roi Philippe Quint. + +Ce que j'achève de vous dire en quelques minutes, monsieur, cela dura +quarante heures. + +Aussi, quand, vers huit heures du soir, en pleine nuit d'hiver et me +privant de dîner pour la seconde fois, je repris mon coin à l'arrière, +alors je me sentis envahi par un ennui démesuré. Passer une troisième +nuit en wagon avec les quatre Anglais endormis qui me suivaient depuis +Paris, c'était au-dessus de mon courage. Je laissai mon sac dans le +filet, et, emportant ma couverture, je pris place comme je pus dans un +compartiment d'une classe inférieure qui était plein de femmes +espagnoles. + +Un compartiment, je devrais dire quatre, car tous communiquaient à +hauteur d'appui. Il y avait là des femmes du peuple, quelques marins, +deux religieuses, trois étudiants, une gitane et un garde civil. +C'était, comme vous le voyez, un public mêlé. Tous ces gens parlaient à +la fois et sur le ton le plus aigu. Je n'étais pas assis depuis un quart +d'heure et déjà je connaissais la vie de tous mes voisins. Certaines +personnes se moquent des gens qui se livrent ainsi. Pour moi, je +n'observe jamais sans pitié le besoin qu'ont les âmes simples de crier +leurs peines dans le désert. + +Tout à coup le train s'arrêta. Nous passions la Sierra de Guadarrama, à +quatorze cents mètres d'altitude. Une nouvelle avalanche venait de +barrer la route. Le train essaya de reculer: un autre éboulement lui +barrait le retour. Et la neige ne cessait pas d'ensevelir lentement les +wagons. + +C'est un récit de Norvège, que je vous conte là, n'est-il pas vrai? Si +nous avions été en pays protestant, les gens se seraient mis à genoux en +recommandant leur âme à Dieu; mais, hors les journées de tonnerre, nos +Espagnols ne craignent pas les vengeances soudaines du ciel. Quand ils +apprirent que le convoi était décidément bloqué, ils s'adressèrent à la +gitane, et lui demandèrent de danser. + +Elle dansa. C'était une femme d'une trentaine d'années au moins, très +laide comme la plupart des filles de sa race, mais qui semblait avoir du +feu entre la taille et les mollets. En un instant, nous oubliâmes le +froid, la neige et la nuit. Les gens des autres compartiments étaient à +genoux sur les bancs de bois, et, le menton sur les barrières, ils +regardaient la bohémienne. Ceux qui l'entouraient de plus près +«toquaient» des paumes en cadence selon le rythme toujours varié du +_baile flamenco_. + +C'est alors que je remarquai dans un coin, en face de moi, une petite +fille qui chantait. + +Celle-ci avait un jupon rose, ce qui me fit deviner aisément qu'elle +était de race andalouse, car les Castillanes préfèrent les couleurs +sombres, le noir français ou le brun allemand. Ses épaules et sa +poitrine naissante disparaissaient sous un châle crème, et, pour se +protéger du froid, elle avait autour du visage un foulard blanc qui se +terminait par deux longues cornes en arrière. + +Tout le wagon savait déjà qu'elle était élève au couvent de San José +d'Avila, qu'elle se rendait à Madrid, qu'elle allait retrouver sa mère, +qu'elle n'avait pas de _novio_[2] et qu'on l'appelait Concha Perez. + +Sa voix était singulièrement pénétrante. Elle chantait sans bouger, les +mains sous le châle, presque étendue, les yeux fermés; mais les chansons +qu'elle chantait là, j'imagine qu'elle ne les avait pas apprises chez +les soeurs. Elle choisissait bien, parmi ces _copias_ de quatre vers où +le peuple met toute sa passion. Je l'entends encore chanter avec une +caresse dans la voix: + + _Dime, niña, si me quieres;_ + _Por Dios, descubre tu pecho..._ + + +ou: + + _Tes matelas sont des jasmins,_ + _Tes draps des roses blanches,_ + _Des lis tes oreillers,_ + _Et toi, une rose qui te couches._ + + +Je ne vous dis que les moins vives. + +Mais soudain, comme si elle avait senti le ridicule d'adresser de +pareilles hyperboles à cette sauvagesse, elle changea de ton son +répertoire et n'accompagna plus la danse que par des chansons ironiques +comme celle-ci, dont je me souviens: + +_Petite aux vingt novios_ + + _(Et avec moi vingt et un),_ + _Si tous sont comme je suis,_ + _Tu resteras toute seule._ + + +La gitane ne sut d'abord si elle devait rire ou se fâcher. Les rieurs +étaient pour l'adversaire et il était visible que cette fille d'Égypte +ne comptait pas au nombre de ses qualités l'esprit de repartie qui +remplace, dans nos sociétés modernes, les arguments du poing fermé. + +Elle se tut en serrant les dents. La petite, complètement rassurée +désormais sur les conséquences de son escarmouche, redoubla d'audace et +de gaieté. + +Une explosion de colère l'interrompit. L'Égyptienne levait ses deux +mains crispées: + +«Je t'arracherai les yeux! Je t'arracherai... + +--Gare à moi!» répondit Concha le plus tranquillement du monde et sans +même lever les paupières. Puis, au milieu d'un torrent d'injures, elle +ajouta de la même voix très calme: + +«Gardes! qu'on me fournisse deux _chulos_», comme si elle était devant +un taureau. + +Tout le wagon était en joie. _Olé_, disaient les hommes. Et les femmes +lui jetaient des regards de tendresse. + +Elle ne se troubla qu'une fois, sous un outrage plus sensible: la gitane +l'appelait: «Fillette!» + +«Je suis femme», dit la petite en frappant ses seins naissants. + +Et les deux combattantes se jetèrent l'une sur l'autre avec de vraies +larmes de rage. + +Je m'interposai: les batailles de femmes sont des spectacles que je n'ai +jamais pu regarder avec le désintéressement que leur témoignent les +foules. Les femmes se battent mal et dangereusement. Elles ne +connaissent pas le coup de main qui terrasse, mais le coup d'ongle qui +défigure ou le coup d'aiguille qui aveugle. Elles me font peur. + +Je les séparai donc et ce n'était pas facile. Fou qui se glisse entre +deux ennemies! Je fis de mon mieux; après quoi, elles se renfoncèrent +chacune dans un coin avec un battement de pied de la fureur contenue. + +Quand tout fut apaisé, un grand escogriffe vêtu d'un uniforme de garde +civil[3] surgit d'un compartiment voisin. Il enjamba de ses longues +bottes la barrière de bois qui servait de dossier, promena ses regards +protecteurs sur le champ de bataille où il n'avait plus rien à faire, et +avec cette infaillibilité de la police qui frappe toujours le plus +faible, il appliqua sur la joue de la pauvre petite Concha un soufflet +stupide et brutal. + +Sans daigner expliquer cette sentence sommaire, il fit passer l'enfant +dans un autre compartiment, revint lui-même dans le sien par une seconde +enjambée de ses bottes caricaturales, et croisa gravement les mains sur +son sabre, avec la satisfaction d'avoir rétabli l'ordre public. + +Le train s'était remis en marche. Nous passâmes Sainte-Marie-des-Neiges +dans un paysage de prodige. Un cirque immense de blancheur sous un +précipice de mille pieds se refermait à l'horizon par une ligne de +montagnes pâles. La lune éclatante et glacée était l'âme même de la +sierra neigeuse et nulle part je ne l'ai vue plus divine que pendant +cette nuit d'hiver. Elle seule luisait, et la neige. Par moments, je me +croyais en route dans un train silencieux et fantastique, à la +découverte d'un pôle. + +J'étais seul à voir ce mirage. Mes voisins dormaient déjà. Avez-vous +remarqué, cher ami, que les gens ne regardent jamais rien de ce qui est +intéressant? L'an dernier, sur le pont de Triana, je m'étais arrêté en +contemplation devant le plus beau coucher de soleil de l'année. Rien ne +peut donner une idée de la splendeur de Séville dans un pareil moment. +Eh bien, je regardais les passants: ils allaient à leurs affaires ou +causaient en promenant leur ennui; mais pas un ne tournait la tête. +Cette soirée de triomphe, personne ne l'a vue. + +...Comme je contemplais la nuit de lune et de neige et que mes yeux se +lassaient déjà de son éblouissante blancheur, l'image de la petite +chanteuse traversa ma pensée, et je souris du rapprochement. Cette jeune +moricaude dans ce paysage scandinave, c'était une mandarine sur une +banquise, une banane aux pieds d'un ours blanc, quelque chose +d'incohérent et de cocasse. + +Où était-elle? Je me penchai par-dessus la barrière d'appui et je la vis +tout près de moi, si près que j'aurais pu la toucher. + +Elle s'était endormie, la bouche ouverte, les mains croisées sous le +châle, et dans le sommeil sa tête avait glissé sur le bras de la +religieuse voisine. Je voulais bien croire qu'elle était femme, +puisqu'elle-même nous l'avait dit; mais elle dormait, monsieur, comme un +enfant de six mois. Presque tout son visage était emmitouflé dans son +foulard à cornes qui se moulait à ses joues en boule. Une mèche ronde et +noire, une paupière fermée sur des cils très longs, un petit nez dans la +lumière et deux lèvres marquées d'ombre, je n'en voyais pas plus, et +pourtant je m'attardai jusqu'à l'aube sur cette bouche singulière, +tellement enfantine et sensuelle ensemble, que je doutais parfois si ses +mouvements de rêve appelaient le mamelon de la nourrice ou les lèvres de +l'amant. + +Le jour vint, comme nous passions l'Escorial. L'hiver sec et terne des +alrededores avait remplacé, dans l'horizon des vitres, les merveilles de +la sierra. Bientôt nous entrâmes en gare, et comme je descendais ma +valise, j'entendis une petite voix qui criait, déjà sur le quai: + +_«Mira! Mira!»_ + +Elle montrait du doigt les massifs de neige, qui d'un bout à l'autre du +train couvraient le toit des wagons, s'attachaient aux fenêtres, +coiffaient les tampons, les ressorts, les ferrures; et auprès des trains +intacts qui allaient quitter la ville, l'aspect lamentable du nôtre la +faisait rire aux éclats. + +Je l'aidai à prendre ses paquets; je voulais les faire porter, mais elle +refusa. Elle en avait six. Rapidement, elle enfila les six anses comme +elle put, une à l'épaule, la seconde au coude, et les quatre autres dans +les mains. + +Elle s'enfuit en courant. + +Je la perdis de vue. + +Vous voyez, monsieur, combien cette première rencontre est insignifiante +et vague. Ce n'est pas un début de roman: le décor y tient plus de place +que l'héroïne, et j'aurais pu n'en pas tenir compte; mais quoi de plus +irrégulier qu'une aventure de la vie réelle? Cela commença vraiment +ainsi. + +J'en jurerais aujourd'hui: si l'on m'avait demandé, ce matin-là, quel +était pour moi l'événement de la nuit, quel souvenir j'aurais plus tard +de ces quarante heures entre cent mille, j'aurais parlé du paysage et +non de Concha Perez. + +Elle m'avait amusé vingt minutes. Sa petite image m'occupa une fois ou +deux encore, puis le courant de mes affaires m'entraîna autre part et je +cessai de penser à elle. + + + + +V + +OÙ LA MÊME PERSONNE REPARAÎT DANS UN DÉCOR PLUS CONNU. + + +L'été suivant, je la retrouvai tout à coup. + +J'étais depuis longtemps revenu à Séville, assez tôt pour reprendre +encore une liaison déjà ancienne et pour la rompre. + +De ceci, je ne vous dirai rien. Vous n'êtes pas ici pour entendre le +récit de mes mémoires et j'ai d'ailleurs peu de goût à livrer des +souvenirs intimes. Sans l'étrange coïncidence qui nous réunit autour +d'une femme, je ne vous aurais point découvert ce fragment de mon passé. +Que du moins cette confidence reste unique, même entre nous. + +Au mois d'août, je me retrouvai seul dans ma maison qu'une présence +féminine emplissait depuis des années. Le second couvert enlevé, les +armoires sans robes, le lit vide, le silence partout: si vous avez été +amant, vous me comprenez; c'est horrible. + +Pour échapper à l'angoisse de ce deuil pire que les deuils, je sortais +du matin au soir, j'allais n'importe où, à cheval ou à pied, avec un +fusil, une canne ou un livre; il m'arriva même de coucher à l'auberge +pour ne pas rentrer chez moi. Une après-midi, par désoeuvrement, j'entrai +à la Fábrica[4]. + +C'était une accablante journée d'été. J'avais déjeuné à l'hôtel de +Paris, et pour aller de Las Sierpes à la rue San-Fernando, «à l'heure où +il n'y a dans les rues que les chiens et les Français», j'avais cru +mourir de soleil. + +J'entrai, et j'entrai seul, ce qui est une faveur, car vous savez que +les visiteurs sont conduits par une surveillante dans ce harem immense +de quatre mille huit cents femmes, si libres de tenue et de propos. + +Ce jour-là, qui était torride, je vous l'ai dit, elles ne mettaient +aucune réserve à profiter de la tolérance qui leur permet de se +déshabiller à leur guise dans l'insoutenable atmosphère où elles vivent +de juin à septembre. C'est pure humanité qu'un tel règlement, car la +température de ces longues salles est saharienne et il est charitable de +donner aux pauvres filles la même licence qu'aux chauffeurs des +paquebots. Mais le résultat n'en est pas moins intéressant. + +Les plus vêtues n'avaient que leur chemise autour du corps (c'étaient +les prudes); presque toutes travaillaient le torse nu, avec un simple +jupon de toile desserré de la ceinture et parfois retroussé jusqu'au +milieu des cuisses. Le spectacle était mélangé. C'était la femme à tous +les âges, enfant et vieille, jeune ou moins jeune, obèse, grasse, +maigre, ou décharnée. Quelques-unes étaient enceintes. D'autres +allaitaient leur petit. D'autres n'étaient même pas nubiles. Il y avait +de tout dans cette foule nue, excepté des vierges, probablement. Il y +avait même de jolies filles. + +Je passais entre les rangs compacts en regardant de droite et de gauche, +tantôt sollicité d'aumônes et tantôt apostrophé par les plaisanteries +les plus cyniques. Car l'entrée d'un homme seul dans ce harem monstre +éveille bien des émotions. Je vous prie de croire qu'elles ne mâchent +pas les mots quand elles ont mis leur chemise bas, et elles ajoutent à +la parole quelques gestes d'une impudeur ou plutôt d'une simplicité qui +est un peu déconcertante, même pour un homme de mon âge. Ces filles sont +impudiques comme des femmes honnêtes. + +Je ne répondais pas à toutes. Qui peut se flatter d'avoir le dernier mot +avec une cigarrera? Mais je les regardais curieusement et leur nudité se +conciliant mal avec le sentiment d'un travail pénible, je croyais voir +toutes ces mains actives se fabriquer à la hâte d'innombrables petits +amants en feuilles de tabac. Elles faisaient, d'ailleurs, ce qu'il faut +pour m'en suggérer l'idée. + +Le contraste est singulier, de la pauvreté de leur linge et du soin +extrême qu'elles apportent à leurs têtes chargées de cheveux. Elles sont +coiffées au petit fer comme à l'heure d'entrer au bal et poudrées +jusqu'au bout des seins, même par-dessus les saintes médailles. Pas une +qui n'ait dans son chignon quarante épingles et une fleur rouge. Pas une +qui n'ait au fond de son mouchoir la petite glace et la houppette +blanche. On les prendrait pour des actrices en costume de mendiantes. + +Je les considérais une à une, et il me parut que même les plus +tranquilles montraient quelque vanité à se laisser examiner. J'en vis de +jeunes qui se mettaient à l'aise, comme par hasard, au moment où +j'approchais d'elles. À celles qui avaient des enfants je donnais +quelques perras; à d'autres des bouquets d'oeillets dont j'avais empli +mes poches, et qu'elles suspendaient immédiatement sur leur poitrine à +la chaînette de leur croix. Il y avait, n'en doutez pas, de bien pauvres +anatomies dans ce troupeau hétéroclite, mais toutes étaient +intéressantes, et je m'arrêtai plus d'une fois devant un admirable corps +féminin, comme vraiment il n'y en a pas ailleurs qu'en Espagne, un torse +chaud, plein de chair, velouté comme un fruit et très suffisamment vêtu +par la peau brillante d'une couleur uniforme et foncée, où se détachent +avec vigueur l'astrakan bouclé des sous-bras et les couronnes noires des +seins. + +J'en vis quinze qui étaient belles. C'est beaucoup, sur cinq mille +femmes. + +Presque assourdi, et un peu las, j'allais quitter la troisième salle, +quand au milieu des cris et des éclats de paroles, j'entendis près de +moi une petite voix futée qui me disait: + +«Caballero, si vous me donnez une _perra chica_[5], je vous +chanterai une petite chanson.» + +Je reconnus Concha avec une stupéfaction parfaite. Elle avait--je la +vois encore--une longue chemise un peu usée, mais qui tenait bien à ses +épaules et ne la décolletait qu'à peine. Elle me regardait en redressant +avec la main un piquet de fleurs de grenadier dans le premier maillon de +sa natte noire. + +«Comment es-tu venue ici? + +--Dieu le sait. Je ne me souviens plus. + +--Mais ton couvent d'Avila? + +--Quand les filles y reviennent par la porte, elles en sortent par la +fenêtre. + +--Et c'est par là que tu es sortie? + +--Caballero, je suis honnête, je ne suis pas rentrée du tout de peur de +faire un péché. Eh bien, donnez-moi un _réal_[6] et je vous +chanterai une soledad pendant que la surveillante est au fond de la +salle.» + +Vous pensez si les voisines nous regardaient pendant ce dialogue. Moi, +sans doute, j'en avais quelque embarras, mais Concha était +imperturbable. Je poursuivis: + +«Alors avec qui es-tu à Séville? + +--Avec maman.» + +Je frémis. Un amant, pour une jeune fille, est encore une garantie; mais +une mère, quelle perdition! + +«Maman et nous, nous nous occupons. Elle va à l'église; moi je viens +ici. C'est la différence d'âge. + +--Tu viens tous les jours? + +--À peu près. + +--Seulement? + +--Oui. Quand il ne pleut pas, quand je n'ai pas sommeil, quand cela +m'ennuie d'aller me promener. On entre ici comme on veut; demandez-le à +mes voisines; mais il faut être là à midi, ou alors on n'est pas reçue. + +--Pas plus tard? + +--Ne plaisantez pas. Midi, _¡Dios mio!_ comme c'est matin déjà! J'en +connais qui n'arrivent pas deux jours sur quatre à se lever d'assez +bonne heure pour trouver la grille ouverte. Et vous savez, pour ce qu'on +gagne, on ferait mieux de rester chez soi. + +--Combien gagne-t-on? + +--Soixante-quinze centimes pour mille cigares ou mille paquets de +cigarettes. Moi, comme je travaille bien, j'ai une petite piécette; mais +ce n'est pas encore le Pérou... Donnez-moi aussi une piécette, +caballero, et je vous chanterai une séguédille que vous ne connaissez +pas.» + +Je jetai dans sa boîte un napoléon et je la quittai en lui tirant +l'oreille. + +Monsieur, il y a dans la jeunesse des gens heureux un instant précis où +la chance tourne, où la pente qui montait redescend, où la mauvaise +saison commence. Ce fut là le mien. Cette pièce d'or jetée devant cette +enfant, c'était le dé fatal de mon jeu. Je date de là ma vie actuelle, +ma ruine morale, ma déchéance et tout ce que vous voyez d'altéré sur mon +front. Vous saurez cela: l'histoire est bien simple, vraiment, presque +banale sauf un point; mais elle m'a tué. + +J'étais sorti et je marchais lentement dans la rue sans ombre, quand +j'entendis derrière moi un petit pas qui courait. Je me retournai: elle +m'avait rejoint. + +«Merci, monsieur», me dit-elle. + +Et je vis que sa voix avait changé. Je ne m'étais pas rendu compte de +l'effet que ma petite offrande avait dû produire sur elle; mais cette +fois je m'aperçus qu'il était considérable. Un napoléon, c'est +vingt-quatre piécettes, le prix d'un bouquet: pour une cigarrera, c'est +le travail d'un mois. En outre, c'était une pièce d'or, et l'or ne se +voit guère en Espagne qu'à la devanture du changeur... + +J'avais évoqué, sans le vouloir, toute l'émotion de la richesse. + +Bien entendu, elle s'était empressée de laisser là les paquets de +cigarettes qu'elle bourrait depuis le matin. Elle avait repris son +jupon, ses bas, son châle jaune, son éventail, et, les joues poudrées à +la hâte, elle m'avait bien vite retrouvé. + +«Venez, continua-t-elle, vous êtes mon ami. Reconduisez-moi chez maman, +puisque j'ai congé, grâce à vous. + +--Où demeure-t-elle, ta mère? + +--Calle Manteros, tout près. Vous avez été gentil pour moi; mais vous +n'avez pas voulu de ma chanson, c'est mal. Aussi, pour vous punir, c'est +vous qui allez m'en dire une. + +--Cela non. + +--Si, je vais vous la souiller.» + +Elle se pencha à mon oreille. + +«Vous allez me réciter celle-là: + +_«¿Hay quien nos escuche?--No._ +_--¿Quieres que te diga?--Di._ +_--¿Tienes otro amante?--No._ +_--¿Quieres que lo sea?--Si_».[7] + +«Mais, vous savez, c'est une chanson, et les réponses ne sont pas de +moi. + +--Est-ce bien vrai? + +--Oh! absolument. + +--Et pourquoi? + +--Devinez. + +--Parce que tu ne m'aimes pas. + +--Si, je vous trouve charmant. + +--Mais tu as un ami? + +--Non, je n'en ai pas. + +--Alors, c'est par piété? + +--Je suis très pieuse, mais je n'ai pas fait de voeux, caballero. + +--Ce n'est pas froideur, sans doute? + +--Non, monsieur. + +--Il y a bien des questions que je ne peux pas te poser, ma chère +petite. Si tu as une raison, dis-la-moi. + +--Ah! je savais bien que vous ne devineriez pas! Ce n'était pas possible +à trouver. + +--Mais qu'y a-t-il, enfin? + +--Je suis _mozita_[8].» + + + +VI + +OÙ CONCHITA SE MANIFESTE, SE RÉSERVE ET DISPARAÎT. + + +Elle avait dit ces mots avec un tel aplomb que je m'arrêtai, perdant +contenance pour elle. + +Qu'y avait-il dans cette petite tête d'enfant provocante et rebelle? Que +signifiait cette attitude décidée, cet oeil franc et peut-être honnête, +cette bouche sensuelle qui se disait intraitable comme pour tenter les +hardiesses? + +Je ne sus que penser, mais je compris parfaitement qu'elle me plaisait +beaucoup, que j'étais enchanté de l'avoir retrouvée et que sans doute +j'allais rechercher toutes les occasions de la regarder vivre. + +Nous étions arrivés à la porte de sa maison, où une marchande de fruits +déballait ses corbeilles. + +«Achetez-moi des mandarines, me dit-elle. Je vous les offrirai là-haut.» + +Nous montâmes. La maison était inquiétante. Une carte de femme sans +profession était clouée à la première porte. Au-dessus, une fleuriste. À +côté, un appartement clos d'où s'échappait un bruit de rires. Je me +demandais si cette petite fille ne me menait pas tout simplement au plus +banal des rendez-vous. Mais, en somme, l'entourage ne prouvait rien; les +cigarières indigentes ne choisissent pas leur domicile et je n'aime pas +à juger les gens d'après la plaque de leur rue. + +Au dernier étage, elle s'arrêta sur le palier bordé d'une balustrade de +bois et donna trois petits coups de poing dans une porte brune qui +s'ouvrit avec effort. + +«Maman, laisse entrer, dit l'enfant. C'est un ami.» + +La mère, une femme flétrie et noire, qui avait encore des souvenirs de +beauté, me toisa sans grande confiance. Mais à la façon dont sa fille +poussa la porte et m'invita sur ses pas, il m'apparut qu'une seule +personne était maîtresse dans ce taudis et que la reine mère avait +abdiqué la régence. + +«Regarde, maman: douze mandarines; et regarde encore: un napoléon. + +--Jésus! dit la vieille en croisant les mains. Et comment as-tu gagné +tout cela?» + +J'expliquai rapidement notre double rencontre, en wagon et à la +Fabrique, et j'amenai la conversation sur le terrain des confidences. + +Elles furent interminables. + +La femme était ou se disait veuve d'un ingénieur mort à Huelva. Revenue +sans pension, sans ressources, elle avait mangé, en quatre ans d'une +existence pourtant modeste, les économies du mari. Enfin, une histoire, +réelle ou fausse, que j'avais entendue vingt fois et qui se terminait +par un cri de misère: + +«Que faire? Moi, je n'ai pas de métier, je ne sais que m'occuper du +ménage et prier la Sainte Mère de Dieu. On m'a proposé une place de +concierge, mais je suis trop fière pour être servante. Je passe mes +journées à l'église. J'aime mieux baiser les dalles du choeur que de +balayer celles de la porte, et j'attends que Notre-Seigneur me soutienne +au dernier moment. Deux femmes seules sont si exposées! Ah! caballero, +les tentations ne manquent pas à qui les écoute! Nous serions riches, ma +fille et moi, si nous avions suivi les mauvais chemins! Mais le péché +n'a jamais passé la nuit ici. Notre âme est plus droite que le doigt de +saint Jean et nous gardons confiance en Dieu qui connaît les siens entre +mille.» + +Conchita, pendant ce discours, avait achevé, devant une glace clouée au +mur, un travail de pastelliste avec deux doigts et de la poudre sur tout +son petit visage trop brun. Elle se retourna, éclairée par un sourire de +satisfaction, et il me sembla que sa bouche en était transfigurée. + +«Ah! reprit la mère, quel souci pour moi, quand je la vois partir le +matin pour la Fabrique! Quels mauvais exemples on lui donne! quels +vilains mots on lui apprend! Ces filles n'ont pas de carmin dans les +joues, caballero. On ne sait jamais d'où elles viennent quand elles +entrent là le matin, et si ma fille les écoutait, il y a longtemps que +je ne la verrais plus. + +--Pourquoi la faites-vous travailler là? + +--Ailleurs, ce serait la même chose. Vous savez bien ce que c'est, +monsieur: quand deux ouvrières sont douze heures ensemble, elles parlent +de ce qu'il ne faut pas pendant onze heures trois quarts et le reste du +temps elles se taisent. + +--Si elles ne font que parler, il n'y a pas grand mal. + +--Qui donne le menu, donne la faim. Allez! ce qui perd les jeunes +filles, ce sont les conseils des femmes plus que les yeux des hommes. Je +ne me fie pas à la plus sage. Telle qui a le rosaire en main porte le +diable dans sa jupe. Ni jeune ni vieille, jamais d'amie: c'est ce que je +voudrais pour ma fille. Et là-bas, elle en a cinq mille. + +--Eh bien, qu'elle n'y retourne plus», interrompis-je. + +Je sortis de ma poche deux billets et je les posai sur une table. + +Exclamations. Mains jointes. Larmes. Je passe sur ce que vous devinez. +Mais quand les cris eurent cessé, la mère m'avoua en secouant la tête +qu'il faudrait bien néanmoins que l'enfant reprît son travail, car la +somme était due, et au-delà, au logeur, à l'épicier, au pharmacien, à la +fripière. Bref, je doublai mon offrande et pris congé sur-le-champ, +mettant une pudeur et un calcul également naturels à me taire ce jour-là +sur mes sentiments. + +* * * + +Le lendemain, je ne le nie pas, il était dix heures à peine quand je +frappai à la porte. + +«Maman est sortie, me dit Concha. Elle fait son marché. Entrez, mon +ami.» + +Elle me regarda, puis se mit à rire. + +«Eh bien! je me tiens sage devant maman. Qu'en dites-vous? + +--En effet. + +--Ne croyez pas au moins que ce soit par éducation. Je me suis élevée +toute seule; c'est heureux, car ma pauvre mère en aurait été bien +incapable. Je suis honnête et elle s'en vante; mais je m'accouderais à +la fenêtre en appelant les passants, que maman me contemplerait en +disant: _¡Qué gracia!_ Je fais exactement ce qu'il me plaît du matin au +soir. Aussi j'ai du mérite à ne pas faire tout ce qui me passe par la +tête, car ce n'est pas elle qui me retiendrait malgré les phrases +qu'elle vous a dites. + +--Alors, jeune personne, le jour où un novio sera candidat, c'est à vous +qu'il devra parler? + +--C'est à moi. En connaissez-vous? + +--Non.» + +J'étais devant elle, dans un fauteuil de bois dont le bras gauche était +cassé. Je me vois encore, le dos à la fenêtre, près d'un rayon de soleil +qui zébrait le plancher... + +Soudain elle s'assit sur mes genoux, mit ses deux mains à mes épaules, +et me dit: + +«C'est vrai!» + +Je ne répondis plus. + +Instinctivement, j'avais refermé mes bras sur elle et d'une main +j'attirais à moi sa chère tête devenue sérieuse, mais elle devança mon +geste et posa vivement elle-même sa bouche brûlante sur la mienne en me +regardant profondément. + +Primesautière, incompréhensible: telle je l'ai toujours connue. La +brusquerie de sa tendresse m'affola comme un breuvage. Je la serrai de +plus près encore. Sa taille cédait à mon bras. Je sentais peser sur moi +la chaleur et la forme ronde de ses jambes à travers la jupe. + +Elle se leva. + +«Non, dit-elle. Non. Non. Allez-vous-en. + +--Oui, mais avec toi. Viens. + +--Que je vous suive? et où cela? chez vous? Mon ami, vous n'y comptez +pas.» + +Je la repris dans mes bras, mais elle se dégagea. + +«Ne me touchez pas, ou j'appelle; et alors nous ne nous reverrons plus. + +--Concha, Conchita, ma petite, es-tu folle? Comment, je viens chez toi +en ami, je te parle comme à une étrangère; tout à coup tu te jettes dans +mes bras, et maintenant c'est moi que tu accuses? + +--Je vous ai embrassé parce que je vous aime bien; mais vous, vous ne +m'embrasserez pas sans m'aimer. + +--Et tu crois que je ne t'aime point, enfant? + +--Non, je vous plais, je vous amuse; mais je ne suis pas la seule, +n'est-ce pas, caballero? Les cheveux noirs poussent sur bien des filles, +et bien des yeux passent dans les rues. Il n'en manque pas, à la +Fabrique, d'aussi jolies que moi et qui se le laissent dire. Faites ce +que vous voudrez avec elles, je vous donnerai des noms si vous en +demandez. Mais moi, c'est moi, et il n'y a qu'une moi de San Roque à +Triana. Aussi je ne veux pas qu'on m'achète comme une poupée au bazar, +parce que, moi enlevée, on ne me retrouverait plus.» + +Des pas montaient l'escalier. Elle se retourna vers la porte et ouvrit à +sa mère. + +«Monsieur est venu pour prendre de tes nouvelles, dit l'enfant. Il +t'avait trouvé mauvaise mine et te croyait malade.» + +...Je sortis une heure après, très nerveux, très agacé, et doutant à +part moi si je reviendrais jamais. + +Hélas! je revins; non pas une fois, mais trente. J'étais amoureux comme +un jeune homme. Vous avez connu ces folies. Que dis-je! vous les +éprouvez à l'heure même où je vous parle, et vous me comprenez. Chaque +fois que je quittais sa chambre, je me disais: «Vingt-deux heures, ou +vingt heures jusqu'à demain», et ces douze cents minutes ne finissaient +pas de couler. + +Peu à peu, j'en vins à passer la journée entière en famille. Je +subvenais aux dépenses et même aux dettes, qui devaient être +considérables, si j'en juge par ce qu'elles me coûtèrent. Ceci était +plutôt une recommandation et d'ailleurs aucun bruit ne courait dans le +quartier. Je me persuadai facilement que j'étais le premier ami de ces +pauvres femmes solitaires. + +Sans doute, je n'avais pas eu grand-peine à devenir leur familier; mais +un homme s'étonne-t-il jamais des facilités qu'il obtient? Un soupçon de +plus aurait pu me mettre en garde, auquel je ne m'arrêtai point: je veux +dire l'absence de mystères et de contrainte à mon égard. Il n'y avait +jamais d'instant où je ne pusse entrer dans leur chambre. Concha, +toujours affectueuse, mais toujours réservée, ne faisait aucune +difficulté pour me rendre témoin même de sa toilette. Souvent, je la +trouvais couchée le matin, car elle se levait tard depuis qu'elle était +oisive. Sa mère sortait, et elle, ramenant ses jambes dans le lit, +m'invitait à m'asseoir près de ses genoux réunis. + +Nous causions. Elle était impénétrable. + +J'ai vu à Tanger des Mauresques en costume, qui entre leurs deux voiles +ne laissaient nus que leurs yeux, mais par là, je voyais jusqu'au fond +de leur âme. Celle-ci ne cachait rien, ni sa vie ni ses formes, et je +sentais un mur entre elle et moi. + +Elle paraissait m'aimer. Peut-être m'aimait-elle. Aujourd'hui encore, je +ne sais que penser. À toutes mes supplications, elle répondait par un +«plus tard» que je ne pouvais pas briser. Je la menaçai de partir, elle +me dit: «allez-vous-en.» Je la menaçai de violence, elle me dit: «vous +ne pourrez jamais.» Je la comblai de cadeaux, elle les accepta, mais +avec une reconnaissance toujours consciente de ses bornes. + +Pourtant, quand j'entrais chez elle, une lumière naissait dans ses yeux, +qui n'était point artificieuse. + +Elle dormait neuf heures la nuit, et trois heures au milieu du jour. +Ceci excepté, elle ne faisait rien. Quand elle se levait, c'était pour +s'étendre en peignoir sur une natte fraîche, avec deux coussins sous la +tête et un troisième sous les reins. Jamais je ne pus la décider à +s'occuper de quoi que ce fût. Ni un travail d'aiguille, ni un jeu, ni un +livre ne passèrent entre ses mains depuis le jour où, par ma faute, elle +avait quitté la Fabrique. Même les soins du ménage ne l'intéressaient +pas: sa mère faisait les chambres, les lits et la cuisine, et chaque +matin passait une demi-heure à coiffer la chevelure pesante de ma petite +amie encore mal éveillée. + +Pendant toute une semaine, elle refusa de quitter son lit. Non pas +qu'elle se crût souffrante, mais elle avait découvert que s'il était +inutile de se promener sans raison dans les rues, il était encore plus +vain de faire trois pas dans sa chambre et de quitter les draps pour la +natte, où le costume de rigueur gênait sa nonchalance. Toutes nos +Espagnoles sont ainsi: à qui les voit en public, le feu de leurs yeux, +l'éclat de leur voix, la prestesse de leurs mouvements paraissent naître +d'une source en perpétuelle éruption; et pourtant, dès qu'elles se +trouvent seules, leur vie coule dans un repos qui est leur grande +volupté. Elles se couchent sur une chaise longue dans une pièce aux +stores baissés; elles rêvent aux bijoux qu'elles pourraient avoir, aux +palais qu'elles devraient habiter, aux amants inconnus dont elles +voudraient sentir le poids chéri sur leur poitrine. Et ainsi se passent +les heures. + +Par sa conception des devoirs journaliers, Concha était très espagnole. +Mais je ne sais de quel pays lui venait sa conception de l'amour; après +douze semaines de soins assidus, je retrouvais, dans son sourire, à la +fois les mêmes promesses et les mêmes résistances. + +* * * + +Un jour, enfin, hors d'état de souffrir plus longtemps cette perpétuelle +attente et cette préoccupation de toutes les minutes, qui troublaient ma +vie au point de la rendre inutile et vide depuis trois mois vécus ainsi, +je pris à part la vieille femme en l'absence de son enfant et je lui +parlai à coeur ouvert, de la façon la plus pressante. + +Je lui dis que j'aimais sa fille, que j'avais l'intention d'unir ma vie +à la sienne, que, pour des raisons faciles à entendre, je ne pouvais +accepter aucun lien avoué, mais que j'étais résolu à lui faire partager +un amour exclusif et profond dont elle ne pouvait prendre offense. + +«J'ai des raisons de croire, dis-je en terminant, que Conchita +m'aimerait, mais se défie de moi. Si elle ne m'aime point, je n'entends +pas la contraindre; mais si mon seul malheur est de la laisser dans le +doute, persuadez-la.» + +J'ajoutai qu'en retour, j'assurerais non seulement sa vie présente, mais +sa fortune personnelle à l'avenir. Et, pour ne laisser aucun doute sur +la sincérité de mes engagements, je remis à la vieille une très forte +liasse, en la chargeant d'user de son expérience maternelle pour assurer +l'enfant qu'elle ne serait point trompée. + +Plus ému que jamais, je rentrai chez moi. Cette nuit-là, je ne pus me +coucher. Pendant des heures je marchai à travers le patio de ma maison, +par une nuit admirable et déjà fraîche, mais qui ne suffisait pas à me +calmer. Je formais des projets sans fin, en vue d'une solution que je +voulais prévoir bienheureuse. Au lever du soleil, je fis couper toutes +les fleurs de trois massifs et je les répandis dans l'allée, sur +l'escalier, sur le perron pour faire à ses pas jusqu'à moi une avenue de +pourpre et de safran. Je l'imaginais partout, debout contre un arbre, +assise sur un banc, couchée sur la pelouse, accoudée derrière les +balustres ou levant les bras dans le soleil jusqu'à une branche chargée +de fruits. L'âme du jardin et de la maison avait pris la forme de son +corps. + +Et voici qu'après toute une nuit d'une attente insupportable et après +une matinée qui semblait ne devoir plus finir, je reçus vers onze +heures, par la poste, une lettre de quelques lignes. Croyez-le sans +peine, je la sais encore par coeur. + +Elle disait ceci: + +_«Si vous m'aviez aimée, vous m'auriez attendue. Je voulais me donner à +vous; vous avez demandé qu'on me vendît. Jamais plus vous ne me +reverrez._ + +«CONCHITA.» + +Deux minutes après, j'étais à cheval, et midi n'avait pas sonné quand +j'arrivai à Séville, presque étourdi de chaleur et d'angoisse. + +Je montai rapidement, je frappai vingt fois. + +Le silence. + +Enfin une porte s'ouvrit derrière moi, sur le même palier, et une +voisine m'expliqua longuement que les deux femmes étaient parties le +matin dans la direction de la gare, avec leurs paquets, et qu'on ne +savait même pas quel train elles avaient pris. + +«Elles étaient seules? demandai-je. + +--Toutes seules. + +--Pas d'homme avec elles? Vous êtes sûre? + +--Jésus! je n'ai jamais vu d'autre homme que vous en leur compagnie. + +--Elles n'ont rien laissé pour moi? + +--Rien; elles sont brouillées avec vous, si je les crois. + +--Mais reviendront-elles? + +--Dieu le sait. Elles ne me l'ont pas dit. + +--Il faudra bien qu'elles reviennent pour chercher leurs meubles. + +--Non. La maison est meublée. Tout ce qui leur appartenait, elles l'ont +pris. Et maintenant, seigneur, elles sont loin.» + + + + +VII + +QUI SE TERMINE EN CUL-DE-LAMPE PAR UNE CHEVELURE NOIRE. + + +L'automne passa. L'hiver s'écoula tout entier, mais son souvenir ne +s'effaçait point d'un détail et je sais peu d'époques aussi désastreuses +dans ma vie, peu de mois aussi vides que ceux-là. + +J'avais cru recommencer une existence nouvelle, j'avais cru fixer pour +longtemps, peut-être pour toujours, mon intimité amoureuse et tout +croulait avant les noces. Je ne gardais même pas dans la mémoire une +heure d'union véritable avec cette petite; non, pas un lien, pas une +chose accomplie, rien qui pût me consoler même par la vaine pensée que, +si je ne l'avais plus, du moins je l'avais eu et qu'on ne m'ôterait pas +cela... + +Et je l'aimais! Oh! que je l'aimais, mon Dieu! j'en étais venu à croire +qu'elle avait raison contre moi et que je m'étais conduit en rustre avec +cette vierge de légende. Si je la revois jamais, me disais-je, si j'ai +cette grâce du Ciel, je resterai à ses pieds, jusqu'à ce qu'elle me +fasse signe, dussé-je attendre des années. Je ne la brusquerai point: je +comprends ce qu'elle éprouve. Elle se sait d'une condition où l'on prend +ses pareilles comme maîtresses au moins, et elle ne veut pas d'un +traitement inférieur à son caractère. Elle veut m'éprouver, être sûre de +moi, et si elle se donne, ne pas se prêter. Soit; je serai selon son +désir. Mais la reverrai-je? Et aussitôt je me reprenais à ma détresse. + +Je la revis. + +Ce fut un soir, au printemps. J'avais passé quelques heures au théâtre +del Duque, où le parfait Orejón jouait plusieurs rôles, et en sortant de +là, par le silence de la nuit, je m'étais longtemps promené dans la +Alameda spacieuse et déserte. + +Je venais seul, en fumant, par la calle Trajano, quand je m'entendis +doucement appeler par mon nom, et un tremblement me saisit, car j'avais +reconnu la voix. + +«Don Mateo!» + +Je me retournai: il n'y avait personne. Pourtant, je ne rêvais pas +encore... + +«Concha! criai-je. Concha! Où es-tu? + +--_¡Chito!_ voulez-vous bien vous taire! Vous allez réveiller maman.» + +Elle me parlait du haut d'une fenêtre grillée, dont la pierre était à +peu près à la hauteur de mes épaules. Et je la vis, en costume de nuit, +les deux bras drapés par les coins d'un châle puce, accoudée sur le +marbre, derrière les barres de fer. + +«Eh bien! mon ami, c'est ainsi que vous m'avez traitée», continua-t-elle +à voix basse. + +Mais j'étais bien incapable de me défendre... + +«Penche-toi, lui dis-je. Encore un peu, mon coeur. Je ne te vois pas dans +cette ombre. Plus à gauche, où éclaire la lune.» + +Elle y consentit en silence, et je la regardai, avec une ivresse +absolue, pendant un temps que je ne puis mesurer. + +Je lui dis encore: + +«Donne-moi ta main.» + +Elle me la tendit à travers les barreaux, et sur les doigts, et dans la +paume et le long du bras nu et chaud, je fis traîner mes lèvres... +J'étais fou. Je n'y croyais pas. C'était sa peau, sa chair, son odeur; +c'était elle tout entière que je tenais là sous mon baiser, après +combien de nuits d'insomnie! + +Je lui dis encore: + +«Donne-moi ta bouche.» + +Mais elle secoua la tête et retira sa main. + +«Plus tard.» + +Oh! ce mot! que de fois je l'avais entendu déjà, et il revenait, dès la +première rencontre, comme une barrière entre nous! + +Je la pressai de questions. Qu'avait-elle fait? Pourquoi ce départ +précipité? Si elle m'avait parlé, j'aurais obéi. Mais partir ainsi, +après une simple lettre et si cruellement! + +Elle me répondit: + +«C'est de votre faute.» + +J'en convins. Que n'aurais-je pas avoué! Et je me taisais. + +Pourtant je voulais savoir. Qu'était-elle devenue depuis de si longs +mois? D'où venait-elle? Depuis quand était-elle dans cette maison +grillée? + +«Nous sommes allées d'abord à Madrid, puis à Carabanchel où nous avons +des parents. De là, nous sommes revenues ici, et me voilà. + +--Vous habitez toute la maison? + +--Oui. Elle n'est pas grande, mais c'est encore beaucoup pour nous. + +--Et comment avez-vous pu la louer? + +--Grâce à vous. Maman faisait des économies sur tout ce que vous lui +donniez. + +--Cela ne durera pas longtemps... + +--Nous avons encore de quoi vivre ici honnêtement pendant un mois. + +--Et après? + +--Après? Est-ce que vous croyez sérieusement, mon ami, que je serai +embarrassée?» + +Je ne répondis rien, mais je l'aurais tuée de tout mon coeur. + +Elle reprit: + +«Vous ne m'entendez pas. Si je veux rester ici, je saurai comment faire; +mais qui vous dit que j'y tienne tant? L'année dernière, j'ai couché +pendant trois semaines sous le rempart de la Macarena. Je demeurais là, +par terre, presque au coin de la rue San-Luis, vous savez, à l'endroit +où se tient le _sereno_; c'est un brave homme; il n'aurait pas permis +qu'on s'approchât de moi pendant mon sommeil, et il ne m'est jamais rien +arrivé, que des aventures en paroles. Je puis retourner là demain, je +connais ma touffe d'herbe; on n'y est pas mal, croyez-moi. Dans le jour, +je travaillerai à la Fábrica ou ailleurs. Je sais vendre des bananes, +sans doute? Je sais tricoter un châle, tresser des pompons de jupe, +composer un bouquet, danser le flamenco et la sevillana. Allez, don +Mateo, je me tirerai d'affaire!» + +Elle me parlait à voix basse et pourtant j'entendais sonner chacun de +ses mots comme des paroles sinaïtiques dans la rue vide et pleine de +lune. Je l'écoutais moins que je ne regardais bouger la double ligne de +ses lèvres. Sa voix tintait dans un murmure clair comme un carillon de +cloches de couvent. + +Toujours accoudée, la main droite plongée dans ses cheveux lourds et la +tête soutenue par les doigts, elle reprit avec un soupir: + +«Mateo, je serai votre maîtresse après-demain.» + +Je tremblais: + +«Ce n'est pas sincère. + +--Je vous le dis. + +--Alors, pourquoi si tard, ma vie! Si tu consens, si tu m'aimes... + +--Je vous ai toujours aimé. + +--... Pourquoi pas à l'heure où nous sommes? Vois comme les barreaux +sont écartés du mur. Entre eux et la fenêtre, je passerais... + +--Vous y passerez dimanche soir. Aujourd'hui, je suis plus noire de +péchés qu'une gitane; je ne veux pas devenir femme dans cet état de +damnation: mon enfant serait maudit, si je suis grosse de vous. Demain, +je dirai à mon confesseur tout ce que j'ai fait depuis huit jours et +même ce que je ferai dans vos bras pour qu'il m'en donne l'absolution +d'avance: c'est plus sûr. Le dimanche matin, je communierai à la +grand-messe et, quand j'aurai dans mon sein le corps de Notre-Seigneur, +je lui demanderai d'être heureuse le soir et aimée le reste de ma vie. +Ainsi soit-il!» + +Oui, je le sais bien. C'est une religion très particulière; mais nos +femmes d'Espagne n'en connaissent pas d'autre. Elles croient fermement +que le Ciel a des indulgences inépuisables pour les amoureuses qui vont +à la messe, et qu'au besoin il les favorise, garde leur lit, exalte +leurs flancs, pourvu qu'elles n'oublient pas de lui conter leurs chers +secrets. Si elles avaient raison, pourtant! que de chastetés +pleureraient, durant la vie éternelle, une vie terrestre insignifiante. + +«Allons, reprit Concha, quittez-moi, Mateo. Vous voyez bien que ma +chambre est vide. Ne soyez, à cause de moi, ni impatient, ni jaloux. +Vous me trouverez là, mon amant, dimanche soir, tard dans la nuit; mais +vous allez me promettre auparavant que jamais vous ne parlerez à ma +mère, et qu'au matin vous me quitterez avant l'heure où elle s'éveille. +Ce n'est pas que je craigne d'être vue: je suis maîtresse de moi, vous +le savez; aussi je n'ai besoin de ses conseils, ni pour vous, ni contre +vous. C'est un serment juré? + +--Comme il te plaira. + +--C'est bien. Soyez lié par ceci.» + +Et renversant la tête elle fit glisser entre les barreaux tous ses +cheveux comme un ruisseau de parfums. Je les pris dans mes mains, je les +pressai sur ma bouche, je me baignai le visage dans leur onde noire et +chaude... + +Puis ils s'échappèrent de mes doigts et elle ferma la fenêtre sombre. + + + + +VIII + +OÙ LE LECTEUR COMMENCE À COMPRENDRE QUI EST LE PANTIN DE CETTE HISTOIRE. + + +Deux matins, deux jours et deux nuits interminables succédèrent. J'étais +heureux, souffrant, inquiet. Je crois bien que sur les sentiments +contradictoires qui m'agitaient en même temps, la joie, une joie trouble +et presque douloureuse, dominait. + +Je puis dire que pendant ces quarante-huit heures, je me représentai +cent fois «ce qui allait arriver», la scène, les paroles et jusqu'aux +silences. Malgré moi, je jouais en pensée le rôle imminent qui +m'attendait. Je me voyais, et elle dans mes bras. Et de quart d'heure en +quart d'heure, la scène identique repassait, avec tous ses longs +détails, dans mon imagination épuisée. + +L'heure vint. Je marchais dans la rue, n'osant m'arrêter sous ses +fenêtres, de peur de la compromettre, et pourtant agacé en songeant +qu'elle me regardait derrière les vitres et me laissait attendre dans +une agitation étouffante. + +«Mateo!» + +Elle m'appelait enfin. + +J'avais quinze ans, monsieur, à cet instant de ma vie. Derrière moi, +vingt années d'amour s'évanouissaient comme un seul rêve. J'eus +l'illusion absolue que pour la première fois j'allais coller mes lèvres +aux lèvres d'une femme et sentir un jeune corps chaud plier et peser sur +mon bras. + +M'élevant d'un pied sur une borne et de l'autre sur les barreaux +recourbés, j'entrai chez elle comme un amoureux de théâtre, et je +l'étreignis. + +Elle était debout le long de moi-même, elle s'abandonnait et se +raidissait à la fois. Nos deux têtes jointes par la bouche se penchaient +ensemble sur l'épaule en haletant des narines et en fermant les yeux. +Jamais je ne compris aussi bien, dans le vertige, l'égarement, +l'inconscience où je me trouvais, tout ce qu'on exprime de véritable en +parlant de «l'ivresse du baiser». Je ne savais plus qui nous étions, ni +rien de ce qui avait eu lieu, ni ce qu'il adviendrait de nous. Le +présent était si intense que l'avenir et le passé disparaissaient en +lui. Elle remuait ses lèvres avec les miennes, elle brûlait dans mes +bras, et je sentais son petit ventre, à travers la jupe, me presser +d'une caresse impudique et fervente. + +«Je me sens mal, murmura-t-elle. Je t'en supplie, attends... Je crois +que je vais tomber... Viens dans le patio avec moi, je m'étendrai sur la +natte fraîche... Attends... Je t'aime... mais je suis presque évanouie.» + +Je me dirigeai vers une porte. + +«Non, pas celle-là. C'est la chambre de maman. Viens par ici. Je te +guiderai.» + +Un carré de ciel noir étoilé, où s'effilaient des nuées bleuâtres, +dominait le patio blanc. Tout un étage brillait, éclairé par la lune, et +le reste de la cour reposait dans une ombre confidentielle. + +Concha s'étendit à l'orientale sur une natte. Je m'assis auprès d'elle +et elle prit ma main. + +«Mon ami, me dit-elle, m'aimerez-vous? + +--Tu le demandes! + +--Combien de temps m'aimerez-vous?» + +Je redoute ces questions que posent toutes les femmes, et auxquelles on +ne peut répondre que par les pires banalités. + +«Et quand je serai moins jolie, m'aimerez-vous encore?... Et quand je +serai vieille, tout à fait vieille, m'aimerez-vous encore? Dis-le-moi, +mon coeur. Quand même ce ne serait pas vrai, j'ai besoin que tu me le +dises et que tu me donnes des forces. Tu vois, je t'ai promis pour ce +soir, mais je ne sais pas du tout si j'en aurai le courage... Je ne sais +même pas si tu le mérites. Ah! Sainte Mère de Dieu! si je me trompais +sur toi, il me semble que toute ma vie en serait perdue. Je ne suis pas +de ces filles qui vont chez Juan et chez Miguel, et de là chez Antonio. +Après toi je n'en aimerai plus d'autre et, si tu me quittes, je serai +comme morte.» + +Elle se mordit la lèvre avec une plainte oppressée, en fixant les yeux +dans le vide, mais le mouvement de sa bouche s'acheva en sourire. + +«J'ai grandi, depuis six mois. Déjà je ne peux plus agrafer mes corsages +de l'été dernier. Ouvre celui-ci, tu verras comme je suis belle.» + +Si je le lui avais demandé, elle ne l'eût sans doute pas permis, car je +commençais à douter que cette nuit d'entretien s'achevât jamais en nuit +d'amour; mais je ne la touchais plus: elle se rapprocha. + +Hélas! les seins que je mis à nu en ouvrant ce corsage gonflé, étaient +des fruits de Terre Promise. Qu'il en soit d'aussi beaux, c'est ce que +je ne sais point. Eux-mêmes je ne les vis jamais comparables à leur +forme de ce soir-là. Les seins sont des êtres vivants qui ont leur +enfance et leur déclin. Je crois fermement que j'ai vu ceux-ci pendant +leur éclair de perfection. + +Elle, cependant, avait tiré du milieu d'eux un scapulaire de drap neuf +et elle le baisait pieusement, en surveillant mon émotion du coin de son +oeil à demi fermé. + +«Alors je vous plais?» + +Je la repris dans mes bras. + +«Non, tout à l'heure. + +--Qu'y a-t-il encore? + +--Je ne suis pas disposée, voilà tout.» + +Et elle referma son corsage. + +Vraiment je souffrais. Maintenant je la suppliais presque avec +brusquerie en luttant contre ses mains qui redevenaient protectrices. Je +l'aurais chérie et malmenée à la fois. Son obstination à me séduire et à +me repousser, ce manège qui durait depuis un an déjà et redoublait à la +suprême minute où j'en attendais le dénouement, arrivait à exaspérer ma +tendresse la plus patiente. + +«Ma petite, lui dis-je, tu te joues de moi, mais prends garde que je ne +me lasse. + +--C'est ainsi? Eh bien, je ne vous aimerai même pas aujourd'hui, don +Mateo. À demain. + +--Je ne reviendrai plus. + +--Vous reviendrez demain.» + +Furieux, je remis mon chapeau et sortis, déterminé à ne plus la revoir. + +Je tins ma résolution jusqu'à l'heure où je m'endormis, mais mon réveil +fut lamentable. + +Et quelle journée, je m'en souviens! + +Malgré mon serment intérieur, je pris la route de Séville. J'étais +attiré vers elle par une invincible puissance; je crus que ma volonté +avait cessé d'être; je ne pouvais plus décider de la direction de mes +pas. + +Pendant trois heures de fièvre et de lutte avec moi-même, j'errai dans +la cale Amor de Dios, derrière la rue où demeurait Concha, toujours sur +le point de parcourir les vingt pas qui me séparaient d'elle... Enfin je +l'emportai, je partis presque en courant dans la campagne et je ne +frappai point à la fenêtre adorée, mais quel misérable triomphe! + +Le lendemain, elle était chez moi. + +«Puisque vous n'avez pas voulu venir, c'est moi qui viens à vous, me +dit-elle. Direz-vous encore que je ne vous aime point?» + +Monsieur, je me serais jeté à ses pieds. + +«Vite, montrez-moi votre chambre, ajouta-t-elle. Je ne veux pas que vous +m'accusiez de nonchalance, aujourd'hui. Croyez-vous que je ne sois pas +impatiente, moi aussi? Vous seriez bien surpris si vous saviez ce que je +pense.» + +Mais dès qu'elle fut entrée, elle se reprit: + +«Non, au fait, pas celle-ci. Il y a eu trop de femmes dans ce vilain +lit. Ce n'est pas la chambre qu'il faut à une _mozita_. Prenons-en une +autre, une chambre d'amis, qui ne soit à personne. Voulez-vous?» + +C'était encore une heure d'attente. Il fallait ouvrir les fenêtres, +mettre des draps, balayer... + +Enfin tout fut prêt, et nous montâmes. + +Dire que j'étais cette fois assuré de réussir, je ne l'oserais; mais +enfin j'avais des espérances. Chez moi, seule, sans protection contre +mon sentiment si connu d'elle, il me semblait improbable qu'elle se fût +risquée avant d'avoir fait en pensée le sacrifice qu'elle prétendait +m'offrir... + +Dès que nous fûmes seuls, elle défit sa mantille, qui était attachée +avec quatorze épingles à ses cheveux et à son corsage, puis, très +simplement, elle se déshabilla. J'avoue qu'au lieu de l'aider, je +retardais plutôt ce long travail, et que vingt fois je l'interrompis +pour poser mes lèvres sur ses bras nus, ses épaules rondes, ses seins +fermes, sa nuque brune. Je regardais son corps apparaître de place en +place, aux limites du linge, et je me persuadais que cette jeune peau +rebelle allait enfin se livrer. + +«Eh bien, ai-je tenu ma promesse? dit-elle, en serrant sa chemise à la +taille, comme pour mouler son corps souple. Fermez les jalousies, il +fait une lumière odieuse dans cette chambre.» + +J'obéis, et pendant ce temps elle se coucha silencieusement dans le lit +profond. Je la voyais à travers la moustiquaire, blanche comme une +apparition de théâtre derrière un rideau de gaze... + +Que vous dirai-je, monsieur? Vous avez deviné que cette fois encore je +fus ridicule et joué. Je vous ai dit que cette fille était la pire des +femmes et que ses inventions cruelles dépassaient toutes les bornes; +mais jusqu'ici vous ne la connaissez pas encore. C'est maintenant +seulement qu'en suivant mon récit vous allez, de scène en scène, savoir +qui est Concha Perez. + +Ainsi, elle était venue chez moi, pour s'abandonner, disait-elle. Ses +paroles d'amour et ses engagements, vous les avez entendus. Jusqu'au +dernier moment, elle se tint en amoureuse vierge qui va connaître la +joie, presque en jeune mariée qui se livre à un époux; jeune mariée sans +ignorance, je le veux bien, mais pourtant émue et grave. + +Eh bien, en s'habillant chez elle, cette petite misérable s'était +accoutrée d'un caleçon, taillé dans une sorte de toile si raide et si +forte, qu'une corne de taureau ne l'aurait pas fendue, et qui se serrait +à la ceinture ainsi qu'au milieu des cuisses par des lacets d'une +résistance et d'une complication inattaquables. Et voilà ce que je +découvris au milieu de mon ardeur la plus éperdue, tandis que la +scélérate m'expliquait sans se troubler: + +«Je serai folle jusqu'où Dieu voudra, mais pas jusqu'où le voudront les +hommes!» + +Je doutai un instant si je l'étranglerais, puis--vraiment, je vous +l'avoue, je n'en ai pas de honte--mon visage en larmes tomba dans mes +mains. + +Ce que je pleurais, monsieur, c'était ma jeunesse à moi, dont cette +enfant venait de me prouver l'irréparable effondrement. Entre vingt-deux +et trente-cinq ans, il est des avanies que tous les hommes évitent. Je +ne pouvais pas croire que Concha m'eût ainsi traité si j'avais eu dix +ans de moins. Ce caleçon, cette barrière entre l'amour et moi, il me +semblait que dorénavant je le verrais à toutes les femmes, ou que du +moins elles voudraient l'avoir avant d'approcher de mon étreinte. + +«Pars, lui dis-je. J'ai compris.» + +Mais elle s'alarma tout à coup, et m'enveloppant à son tour de ses deux +petits bras vigoureux que je repoussais avec peine, elle me dit en +cherchant ma bouche: + +«Mon coeur, tu ne saurais donc aimer tout ce que je te donne de moi-même? +Tu as mes seins, tu as mes lèvres, mes jambes brûlantes, mes cheveux +odorants, tout mon corps dans tes embrassements et ma langue dans mon +baiser. Ce n'est donc pas assez, tout cela? Alors ce n'est pas moi que +tu aimes, mais seulement ce que je te refuse? Toutes les femmes peuvent +te le donner, pourquoi me le demandes-tu, à moi qui résiste? Est-ce +parce que tu me sais vierge? Il y en a d'autres, même à Séville. Je te +le jure, Mateo, j'en connais. _¡Alma mia! sangre mio!_ aime-moi comme +je veux être aimée, peu à peu, et prends patience. Tu sais que je suis à +toi, et que je me garde pour toi seul. Que veux-tu de plus, mon coeur?» + +Il fut convenu que nous nous verrions chez elle ou chez moi, et que tout +serait fait selon sa volonté. En échange d'une promesse de ma part, elle +consentit à ne plus remettre son affreuse cuirasse de toile; mais ce fut +tout ce que j'obtins d'elle; et encore la première nuit où elle ne la +porta point, il me sembla que ma torture en était encore avivée. + +Voici donc le degré de servitude où cette enfant m'avait amené. (Je +passe sur les perpétuelles demandes d'argent qui interrompaient sa +conversation et auxquelles je cédais toujours;--même en laissant cela de +côté, la nature de nos relations est d'un intérêt particulier.) Je +tenais donc chaque nuit dans mes bras le corps nu d'une fille de quinze +ans, sans doute élevée chez les Soeurs, mais d'une condition et d'une +qualité d'âme qui excluaient toute idée de vertu corporelle--et cette +fille, d'ailleurs aussi ardente et aussi passionnée qu'on pouvait le +souhaiter, se comportait à mon égard comme si la nature elle-même +l'avait empêchée à jamais d'assouvir ses convoitises. + +D'excuse valable à une pareille comédie, aucune n'était donnée, aucune +n'existait. Vous en devinerez vous-même la raison par la suite. Et moi, +je supportais qu'on me bernât ainsi. + +Car ne vous y trompez pas, jeune Français, lecteur de romans et acteur +peut-être d'intrigues particulières avec les demi-virginités de villes +d'eaux, nos Andalouses n'ont ni le goût, ni l'intuition de l'amour +artificiel. Ce sont d'admirables amantes, mais qui ont des sens trop +aigus pour supporter sans frénésie les trilles d'une chanterelle +superflue. Entre Concha et moi, il ne se passait rien, mais rien, +comprenez ce que veut dire rien. Et cela dura deux semaines entières. + +Le quinzième jour, comme elle avait reçu de moi la veille une somme de +mille douros pour payer les dettes de sa mère, je trouvai la maison +vide. + + + + +IX + +OÙ CONCHA PEREZ SUBIT SA TROISIÈME MÉTAMORPHOSE. + + +C'était trop. + +Désormais, je voyais clair dans cette petite âme de rouée. J'avais été +mystifié comme un collégien et j'en restais confus encore plus +qu'affligé. + +Rayant de ma vie passée la perfide enfant, je fis effort pour l'oublier +du jour au lendemain, par un coup de volonté, une de ces intentions +paradoxales dont les femmes escomptent toujours le fatal avortement. + +Je partis pour Madrid décidé à prendre pour maîtresse, au hasard, la +première jeune femme qui attirerait mes yeux. + +C'est le stratagème classique, celui que tout le monde invente et qui ne +réussit jamais. + +Je cherchai de salon en salon, puis de théâtre en théâtre, et je finis +par rencontrer une danseuse italienne, grande fille aux jambes musclées +qui aurait été une fort jolie bête dans les boxes d'un harem, mais qui +ne suffisait sans doute point aux qualités qu'on attend d'une amie +unique et intime. + +Elle fit de son mieux: elle était affectueuse et facile. Elle m'apprit +des vices de Naples dont je n'avais nulle habitude et qui lui plaisaient +plus qu'à moi. Je vis qu'elle s'ingéniait à me garder auprès d'elle, et +que le souci de son existence matérielle n'était pas le seul motif de ce +zèle tendre et ardent. Hélas! que n'ai-je pu l'aimer! Je n'avais aucun +reproche à lui faire. Elle n'était ni infidèle ni importune. Elle ne +paraissait pas connaître mes défauts. Elle ne me brouillait pas avec mes +amis. Enfin, ses jalousies, toutes fréquentes qu'elles fussent, se +laissaient deviner et ne s'exprimaient point. C'était une femme +inappréciable. + +Mais je n'éprouvais rien pour elle. + +Pendant deux mois je m'astreignis à vivre sous le même toit que Giulia, +dans son air, dans sa chambre de la maison que j'avais louée pour nous +deux au bout de la rue Lope de Vega. Elle entrait, passait, marchait +devant moi, je ne la suivais pas des yeux. Ses jupons, ses maillots de +danseuse, ses pantalons et ses chemises traînaient sur tous les divans: +je n'étais même pas atteint par leur influence. Pendant soixante nuits, +je vis son corps brun allongé près du mien dans une couche trop chaude, +où j'imaginais une autre présence dès que la lumière s'éteignait... Puis +je me sauvai, désespérant de moi-même. + +Je revins à Séville. Ma maison me parut mortuaire. Je partis pour +Grenade, où je m'ennuyai; pour Cordoue, torride et déserte; pour +l'éclatante Jérez toute pleine de l'odeur de ses celliers à vin; pour +Cadiz, oasis de maisons dans la mer. + +Le long de ce trajet, monsieur, j'étais guidé de ville en ville, non pas +par la fantaisie, mais par une fascination irrésistible et lointaine +dont je ne doute pas plus que de l'existence de Dieu. Quatre fois, dans +la vaste Espagne, j'ai rencontré Concha Perez. Ce n'est pas une suite de +hasards: je ne crois pas à ces coups de dés qui régiraient les +destinées. Il fallait que cette femme me reprît sous sa main, et que je +visse passer sur ma vie tout ce que vous allez entendre. + +Et en effet tout s'accomplit. + +* * * + +Ce fut à Cadiz. + +J'entrai un soir dans le _Baile_ de là-bas. Elle y était. Elle dansait, +monsieur, devant trente pêcheurs, autant de matelots, et quelques +étrangers stupides. + +Dès que je la vis, je me mis à trembler. Je devais être pâle comme la +terre; je n'avais plus ni souffle, ni force. Le premier banc, près de la +porte, fut celui où je m'assis, et, les coudes sur la table, je la +contemplais de loin comme une ressuscitée. + +Elle dansait toujours, haletante, échauffée, la face pourpre et les +seins fous, en secouant à chaque main des castagnettes assourdissantes. +Je suis certain qu'elle m'avait vu, mais elle ne me regardait pas. Elle +achevait son boléro dans un mouvement de passion furieuse, et les +provocations de sa jambe et de son torse visaient quelqu'un au hasard +dans la foule des spectateurs. + +Brusquement, elle s'arrêta, au milieu d'une grande clameur. + +«_¡Qué guapa!_ criaient les hommes. _¡Olé! Chiquilla! Olé! Olé! Otra +vez!»_ + +Et les chapeaux volaient sur la scène; toute la salle était debout. Elle +saluait, encore essoufflée, avec un petit sourire de triomphe et de +mépris. + +Selon l'usage, elle descendit au milieu des buveurs pour s'attabler en +quelque endroit, pendant qu'une autre danseuse lui succédait devant la +rampe. Et, sachant qu'il y avait là, dans un coin de la salle, un être +qui l'adorait, qui se serait mis sous ses pieds devant la terre entière +et qui souffrait à crier, elle alla de table en table et de bras en +bras, sous ses yeux. + +Tous la connaissaient par son nom. J'entendais des «Conchita!» qui +faisaient passer des frissons depuis mes orteils jusqu'à ma nuque. On +lui donnait à boire; on touchait ses bras nus; elle mit dans ses cheveux +une fleur rouge qu'un marin allemand lui donna; elle tira la tresse de +cheveux d'un banderillero qui fit des pitreries; elle feignit la volupté +devant un jeune fat assis avec des femmes, et caressa la joue d'un homme +que j'aurais tué. + +Des gestes qu'elle fit pendant cette manoeuvre atroce qui dura cinquante +minutes, pas un seul n'est sorti de ma mémoire. + +Ce sont des souvenirs comme ceux-là qui peuplent le passé d'une +existence humaine. + +Elle visita ma table après toutes les autres parce que j'étais au fond +de la salle, mais elle y vint. Confuse? ou jouant la surprise? oh! +nullement! vous ne la connaissez pas. Elle s'assit en face de moi, +frappa dans ses mains pour attirer le garçon et cria: + +«Tonio! une tasse de café!» + +Puis, avec une tranquillité exquise, elle supporta mon regard. + +Je lui dis, d'une voix très basse: + +«Tu n'as donc peur de rien, Concha? Tu n'as pas peur de mourir? + +--Non! et d'abord ce n'est pas vous qui me tuerez. + +--Tu m'en défies? + +--Ici même, et où vous voudrez. Je vous connais, don Mateo, comme si je +vous avais porté neuf mois. Vous ne toucherez jamais à un cheveu de ma +tête, et vous avez raison, car je ne vous aime plus. + +--Tu oses dire que tu m'as aimé? + +--Croyez ce qu'il vous plaira. Vous êtes seul coupable.» + +C'était elle qui me faisait des reproches. J'aurais dû m'attendre à +cette comédie. + +«Deux fois, repris-je, deux fois tu m'as fait cela! Ce que je te donnais +du fond de mon coeur, tu l'as reçu comme une voleuse, et tu es partie, +sans un mot, sans une lettre, sans même avoir chargé personne de me +porter ton adieu. Qu'ai-je fait pour que tu me traites ainsi?» + +Et je répétais entre mes dents: + +«Misérable! misérable!» + +Mais elle avait son excuse: + +«Ce que vous avez fait? Vous m'avez trompée. N'aviez-vous pas juré que +j'étais en sûreté dans vos bras et que vous me laisseriez choisir la +nuit et l'heure de mon péché? La dernière fois, ne vous souvenez-vous +plus? Vous croyiez que je ne sentais rien. J'étais éveillée, Mateo, et +j'ai compris que si je passais encore une nuit à vos côtés, je ne +m'endormirais pas sans me livrer à vous par surprise. Et c'est pour cela +que je me suis enfuie.» + +C'était insensé. Je haussai les épaules. + +«Ainsi, voilà ce que tu me reproches, lui dis-je, quand je vois ici la +vie que tu mènes et les hommes qui passent dans ton lit?» + +Elle se leva, furieuse. + +«Cela n'est pas vrai! Je vous défends de dire cela, don Mateo! Je vous +jure sur la tombe de mon père que je suis vierge comme une enfant,--et +aussi que je vous déteste, parce que vous en avez douté!» + +Je restai seul. Après quelques instants, je partis, moi aussi. + + + + +X + +OÙ MATEO SE TROUVE ASSISTER À UN SPECTACLE INATTENDU. + + +Toute la nuit j'errai sur les remparts. L'intarissable vent de la mer +douchait ma fièvre et ma lâcheté. Oui, je m'étais senti lâche devant +cette femme. Je n'avais que des rougissements en songeant à elle et à +moi; je me disais en moi-même les pires outrages qu'on puisse adresser à +un homme. Et je devinais que le lendemain je n'aurais pas cessé de les +mériter. + +Après ce qui s'était passé, je n'avais que trois partis à prendre: la +quitter, la forcer, ou la tuer. + +Je pris le quatrième, qui était de la subir. Chaque soir, je revenais à +ma place, comme un enfant soumis, la regarder et l'attendre. + +Elle s'était peu à peu adoucie. Je veux dire qu'elle ne m'en voulait +plus de tout le mal qu'elle m'avait fait. Derrière la scène, s'ouvrait +une grande salle blanche où attendaient, en somnolant, les mères et les +soeurs des danseuses; Concha me permettait de me tenir là par une faveur +particulière que chacune de ces jeunes filles pouvait accorder à son +amant de coeur. Jolie société, vous le voyez. + +Les heures que j'ai passées là comptent parmi les plus lamentables. Vous +me connaissez: vraiment je n'avais jamais mené cette vie de bas cabaret +et de coudes sur la table. Je me faisais horreur. + +La señora Perez était là, comme les autres. Elle semblait ne rien +connaître de ce qui avait eu lieu calle Trajano. Mentait-elle aussi? je +ne m'en inquiétais même pas. J'écoutais ses confidences, je payais son +eau-de-vie... Ne parlons plus de cela, voulez-vous? + +Mes seuls instants de joie m'étaient donnés par les quatre danses de +Concha. Alors, je me tenais dans la porte ouverte par où elle entrait en +scène, et pendant les rares mouvements où elle tournait le dos au +public, j'avais l'illusion passagère qu'elle dansait de face pour moi +seul. + +Son triomphe était le _flamenco_. Quelle danse, monsieur! quelle +tragédie! C'est toute la passion en trois actes: désir, séduction, +jouissance. Jamais oeuvre dramatique n'exprima l'amour féminin avec +l'intensité, la grâce et la furie des trois scènes l'une après l'autre. +Concha y était incomparable. Comprenez-vous bien le drame qui s'y joue? +À qui ne l'a pas vu mille fois j'aurais encore à l'expliquer. On dit +qu'il faut huit ans pour former une _flamenca_, ce qui veut dire qu'avec +la précoce maturité de nos femmes, à l'âge où elles savent danser elles +ne sont déjà plus belles. Mais Concha était née flamenca; elle n'avait +pas l'expérience, elle avait la divination. Vous savez comment on le +danse à Séville. Nos meilleures _bailerinas_, vous les connaissez; +aucune n'est parfaite, car cette danse épuisante (douze minutes! trouvez +donc une danseuse d'opéra qui accepte une variation de douze minutes!) +voit se succéder en elle trois rôles que rien ne relie: l'amoureuse, +l'ingénue et la tragédienne. Il faut avoir seize ans pour mimer la +seconde partie, où maintenant Lola Sanchez réalise des merveilles de +gestes sinueux et d'attitudes légères. Il faut avoir trente ans pour +jouer la fin du drame où la Rubia, malgré ses rides, est encore, chaque +soir, excellente. + +Conchita est la seule femme que j'aie vue égale à elle-même pendant +toute cette terrible tâche. + +Je la vois toujours, avançant et reculant d'un petit pas balancé, +regarder de côté sous sa manche levée, pour baisser lentement, avec un +mouvement de torse et de hanches, son bras au-dessus duquel émergeaient +deux yeux noirs. Je la vois délicate ou ardente, les yeux spirituels ou +baignés de langueur, frappant du talon les planches de la scène, ou +faisant crépiter ses doigts à l'extrémité du geste, comme pour donner le +cri de la vie à chacun de ses bras onduleux. + +Je la vois: elle sortait de scène dans un état d'excitation et de +lassitude qui la faisait encore plus belle. Son visage empourpré était +couvert de sueur, mais ses yeux brillants, ses lèvres tremblantes, sa +jeune poitrine agitée, tout donnait à son buste une expression +d'exubérance et de jeunesse vivace: elle était resplendissante. + +Pendant un mois il en fut ainsi de nos relations. Elle me tolérait dans +l'arrière-boutique de son estrade théâtrale. Je n'avais pas même le +droit de l'accompagner à sa porte, et je ne gardais ma place auprès +d'elle qu'à la condition de ne lui faire aucun reproche, ni sur le +passé, ni sur le présent. Quant à l'avenir, j'ignore ce qu'elle en +pensait; pour moi, je n'avais nulle idée d'une solution quelconque à +cette aventure pitoyable. + +Je savais vaguement qu'elle habitait avec sa mère--dans l'unique +faubourg de la ville, près de la plaza de Toros,--une grande maison +blanche et verte qui abritait aussi les familles de six autres +_bailerinas_. Ce qui se passait dans une telle cité de femmes, je +n'osais l'imaginer. Et pourtant, nos danseuses mènent une vie bien +réglée: de huit heures du soir à cinq heures du matin elles sont en +scène; elles rentrent exténuées à l'aube, elles dorment, souvent toutes +seules, jusqu'au milieu de l'après-midi. Il n'y a guère que la fin du +jour dont elles pourraient abuser; encore la crainte d'une grossesse +ruineuse retient-elle ces pauvres filles, qui d'ailleurs ne se +résoudraient pas tous les soirs à augmenter par d'autres fatigues les +efforts d'une pénible nuit. + +Toutefois je n'y songeais pas sans inquiétude. Deux des amies de Concha, +deux soeurs, avaient un frère plus jeune qui vivait dans leur chambre ou +dans celles des voisines et excitait des jalousies dont je fus témoin +plusieurs fois. + +On l'appelait le _Morenito_[9]. J'ai toujours ignoré son vrai nom. +Concha l'appelait à notre table, le nourrissait à mes frais et me +prenait des cigarettes qu'elle lui mettait entre les lèvres. + +À tous mes mouvements d'impatience, elle répondait par des haussements +d'épaules, ou par des phrases glaciales qui me faisaient souffrir +davantage. + +«Le Morenito est à tout le monde. Si je prenais un amant, il serait à +moi comme ma bague et tu le saurais, Mateo.» + +Je me taisais. D'ailleurs, les bruits qui couraient sur la vie privée de +Concha la représentaient comme inattaquable, et j'avais trop le désir de +la croire telle pour ne pas accepter, de confiance même, des rumeurs +sans fondement. Aucun homme ne l'approchait avec le regard si +particulier de l'amant qui retrouve en public sa femme de la nuit +précédente. J'eus des querelles à ce propos, avec des prétendants que je +gênais sans doute, mais jamais avec personne qui se vantât de l'avoir +connue. Plusieurs fois, j'essayai de faire parler ses amies. On me +répondait toujours: «Elle est _mozita_. Et elle a bien raison.» + +De rapprochement avec moi, il n'était même pas question. Elle ne me +demandait rien. Elle ne m'accordait rien. Si joyeuse autrefois, elle +était devenue grave et ne parlait presque plus. Que pensait-elle? +Qu'attendait-elle de moi? C'eût été peine perdue que de lire dans son +regard. Je ne voyais pas plus clair dans cette petite âme que dans les +yeux impénétrables d'un chat. + +* * * + +Une nuit, sur un signe de la directrice, elle quitta la scène avec trois +autres danseuses, et monta au premier étage, pour faire une sieste, me +dit-elle. Elle avait souvent de ces absences d'une heure, dont je ne +prenais pas ombrage, car toute menteuse et fausse qu'elle fût, je +croyais ses moindres paroles. + +«Quand nous avons bien dansé, m'expliquait-elle, on nous fait un peu +dormir. Sans cela, nous aurions des rêves sur la scène.» + +Elle était donc montée cette fois encore, et pour respirer un air plus +pur, j'avais quitté la salle pendant une demi-heure. + +En rentrant, je rencontrai dans le couloir une danseuse un peu simple +d'esprit et, cette nuit-là, un peu grise, qu'on surnommait la _Gallega_. + +«Tu reviens trop tôt, me dit-elle. + +--Pourquoi? + +--Conchita est toujours là-haut. + +--J'attendrai qu'elle s'éveille. Laisse-moi passer.» + +Elle paraissait ne pas comprendre. + +«Qu'elle s'éveille? + +--Eh bien, oui, qu'as-tu? + +--Mais elle ne dort pas. + +--Elle m'a dit... + +--Elle t'a dit qu'elle allait dormir? Ah! bien!» + +Elle voulait se contenir. Mais quoi qu'elle en eût, et malgré ses lèvres +pincées avec effort, le rire éclata dans sa bouche. + +J'étais devenu blême. + +«Où est-elle? dis-le-moi immédiatement! criai-je en lui prenant le bras. + +--Ne me faites pas de mal, caballero. Elle montre son nombril à des +_Inglès_[10]. Dieu sait que ça n'est pas ma faute. Si j'avais su +je ne vous aurais rien dit. Je ne veux me brouiller avec personne, je +suis bonne fille, caballero.» + +Le croiriez-vous? Je restai impassible. Seulement un grand froid +m'envahit, comme si une haleine de cave s'était glissée entre mes +vêtements et moi; mais ma voix n'était pas tremblante. + +«Gallega, lui dis-je, conduis-moi là-haut.» + +Elle secoua la tête. + +Je repris: + +«On ne saura pas que tu m'as parlé. Fais vite... C'est ma _novia_, tu +comprends... J'ai le droit de monter... Conduis-moi.» + +Et je lui mis un napoléon dans la main. Un instant après, j'étais seul, +sur le balcon d'une cour intérieure, et par la porte-fenêtre je voyais, +monsieur, une scène d'enfer. + +Il y avait là une seconde salle de danse, plus petite, très éclairée, +avec une estrade et deux guitaristes. Au milieu, Conchita nue et trois +autres nudités quelconques de femmes, dansaient une _jota_ forcenée +devant deux Anglais assis au fond. J'ai dit nue, elle était plus que +nue. Des bas noirs, longs comme des jambes de maillot, montaient tout en +haut de ses cuisses, et elle portait aux pieds de petits souliers +sonores qui claquaient sur le parquet. Je n'osai pas l'interrompre. +J'avais peur de la tuer. + +Hélas! mon Dieu! jamais je ne l'ai vue si belle! Il ne s'agissait plus +de ses yeux ni de ses doigts: tout son corps était expressif comme un +visage, plus qu'un visage, et sa tête enveloppée de cheveux se couchait +sur l'épaule comme une chose inutile. Il y avait des sourires dans le +pli de sa hanche, des rougissements de joue au tournant de ses flancs; +sa poitrine semblait regarder en avant par deux grands yeux fixes et +noirs. Jamais je ne l'ai vue si belle: les faux plis de la robe altèrent +l'expression de la danseuse et font dévier à contre-sens la ligne +extérieure de sa grâce; mais là, par une révélation, je voyais les +gestes, les frissons, les mouvements des bras, des jambes, du corps +souple et des reins musclés naître indéfiniment d'une source visible: le +centre même de la dame, son petit ventre noir et brun. + +...J'enfonçai la porte. + +La regarder dix secondes et me jurer que je ne l'assassinerais pas, +c'était tout ce que ma volonté avait pu faire. Et maintenant rien ne me +retiendrait plus. + +Des cris perçants m'accueillirent. J'allai droit à Concha et je lui dis +d'une voix brève: + +«Suis-moi. Ne crains rien. Je ne te ferai pas de mal. Mais viens à +l'instant, ou prends garde!» + +Ah! non! elle ne craignait rien! Elle s'était adossée au mur, et là, +étendant les bras de chaque côté: + +«Pas plus que le Christ ne partit de la croix, _moi_ je ne partirai +d'ici! cria-t-elle, et tu ne me toucheras pas parce que je te défends +d'avancer plus loin que la chaise. Laissez-moi, madame. Descendez, vous +les autres. Je n'ai besoin de personne, je me charge de lui!» + + + + +XI + +COMMENT TOUT PARAÎT S'EXPLIQUER. + + +On nous laissa. Les Anglais avaient disparu les premiers. + +Monsieur, jusqu'à cette heure-là, j'aurais traité de misérable un homme, +n'importe lequel, dont on m'aurait dit qu'il eût frappé une femme. Et +pourtant je ne sais par quel ascendant sur moi-même je parvins à me +contenir en face de celle-ci. Mes doigts s'ouvraient et se refermaient +comme pour étrangler un cou. Une lutte épuisante se livrait en moi entre +ma colère et ma volonté. + +Ah! c'est bien le signe suprême de la toute-puissance féminine, que +cette immunité dont nous les cuirassons. Une femme vous insulte à la +face, elle vous outrage: saluez. Elle vous frappe: protégez-vous, mais +évitez qu'elle se blesse. Elle vous ruine: laissez-la faire. Elle vous +trompe: n'en révélez rien, de peur de la compromettre. Elle brise votre +vie: tuez-vous s'il vous plaît!--Mais que jamais, par votre faute, la +plus fugitive souffrance ne vienne endolorir la peau de ces êtres exquis +et féroces pour qui la volupté du mal surpasse presque celle de la +chair. + +Les Orientaux ne les ménagent pas comme nous, eux qui sont les grands +voluptueux. Ils leur ont coupé les griffes afin que leurs yeux fussent +plus doux. Ils maîtrisent leur malveillance pour mieux déchaîner leur +sensualité. Je les admire. + +Mais, pour moi, Concha demeurait invulnérable. + +Je n'approchai point. Je lui parlais à trois pas. Elle était toujours +debout le long du mur, les mains croisées derrière le dos, la poitrine +bombée et les pieds réunis, toute droite sur ses longs bas noirs, comme +une fleur dans un vase fin. + +«Eh bien! commençai-je, qu'as-tu à me dire? Voyons, invente! +défends-toi! mens encore, tu mens si bien! + +--Ah! voilà qui est superbe! s'écria-t-elle. C'est moi qu'il accuse. Il +entre ici comme un voleur, par la fenêtre, en brisant tout, il me +menace, il trouble ma danse, il fait partir mes amis... + +--Tais-toi! + +--... Il va peut-être me faire chasser d'ici, et c'est à moi, +maintenant, de répondre! c'est moi qui ai fait le mal, n'est-ce pas? +Cette scène ridicule, c'est moi qui la cherche! Tiens, laisse-moi, tu es +trop bête!» + +Et comme, après sa danse mouvementée, des perles de sueur naissaient en +mille endroits de sa peau brillante, elle prit dans un buffet une +serviette-éponge, et se frictionna du ventre à la tête comme si elle +sortait du bain. + +«Ainsi, repris-je, voilà ce que tu faisais dans la maison même où je te +vois! Et voilà ton métier! voilà la femme que j'aime! + +--N'est-ce pas, tu n'en savais rien, innocent? + +--Moi? + +--Mais non. C'est bien cela. Tous les Espagnols le répètent; on le sait +à Paris et à Buenos Aires; des enfants de douze ans à Madrid vous disent +que les femmes dansent toutes nues dans le premier bal de Cadiz. Mais +toi, tu veux me faire croire qu'on ne t'avait rien dit, toi qui n'es pas +marié, toi qui as quarante ans! + +--J'avais oublié. + +--Il avait oublié! Il vient ici depuis deux mois, il me voit monter +quatre fois par semaine à la petite salle... + +--Tais-toi, Concha, tu me fais mal affreusement. + +--À ton tour, donc! Je me vengerai, Mateo, de ce que tu m'as fait ce +soir, car tu agis méchamment, par une jalousie stupide, et je me demande +de quel droit! Car enfin qui es-tu pour me traiter ainsi? Es-tu mon +père? non! Es-tu mon mari? non! Es-tu mon amant? + +--Oui! je suis ton amant! je le suis! + +--Vraiment! tu te contentes de peu!» + +Elle éclata de rire. + +J'avais pâli de nouveau. + +«Concha, mon enfant, dis-moi, parle-moi, tu en as un autre. Si tu es à +quelqu'un, je te jure que je te quitte. Tu n'as qu'un mot à dire. + +--Je suis à moi, et je me garde. Je n'ai rien de plus précieux que moi, +Mateo. Personne n'est assez riche pour m'acheter à moi-même. + +--Mais ces hommes, ces deux hommes qui étaient là tout à l'heure... + +--Quoi encore? Est-ce que je les connais? + +--C'est bien vrai? Tu ne les connais pas? + +--Mais non, je ne les connais pas! Où veux-tu que je les aie vus? Ce +sont des _Inglès_ qui sont venus avec un guide d'hôtel. Ils partent +demain pour Tanger. Je ne me suis guère compromise, mon ami. + +--Et ici? ici même? + +--Voyons, regarde: est-ce une chambre? cherche dans toute la maison: y +a-t-il un lit? Enfin tu les as vus, Mateo. Ils étaient habillés comme +des mannequins, le chapeau sur la tête et le menton sur la canne. Tu es +fou, je te le dis, tu es fou de faire un scandale pareil quand je n'ai +pas un reproche à recevoir de toi.» + +Elle se serait défendue plus mal encore, je crois que je l'aurais +justifiée. J'avais un tel besoin de pardon! je ne craignais que de la +voir avouer. + +Une dernière question me torturait d'avance. + +Je la posai tout tremblant: + +«Et le Morenito?... Concha, dis-moi la vérité. Cette fois, je veux +savoir. Jure-moi que tu ne me cacheras rien, que tu me diras tout s'il y +a quelque chose. Je t'en supplie, ma petite enfant! + +--Le Morenito?... Il était dans mon lit ce matin.» + +Je restai un moment sans conscience, puis mes bras se refermèrent sur +elle, et je l'étreignis, ne sachant moi-même si je voulais l'étouffer, +ou la ravir à quelqu'un d'imaginaire. + +Elle le comprit, et tout en riant, elle s'écria: + +«Lâche-moi! lâche-moi, Mateo. Tu es dangereux pour une minute. Tu me +prendrais de force dans un accès de jalousie. Bien. Maintenant, reste où +tu es! je vais t'expliquer... Mon pauvre ami, il n'y a pas de quoi +trembler comme tu le fais, je t'assure. + +--Tu crois? + +--Le Morenito habite avec ses deux soeurs, Mercedes et la Pipa. Elles +sont pauvres; pour elles et leur frère, il n'y a qu'un lit, et qui n'est +pas large. Aussi, depuis qu'il fait si chaud, elles aiment mieux dormir +moins serrées, après leurs huit heures de danse, et elles envoient le +petit aux voisines. Cette semaine, maman fait l'Adoration Perpétuelle à +la paroisse; elle n'est pas là quand je suis au lit; alors Mercedes m'a +demandé si j'avais une place pour son frère et je lui ai répondu oui. Je +ne vois pas ce qui peut t'inquiéter.» + +Je la regardais sans répondre. + +«Oh! reprit-elle, si c'est encore cela, sois tranquille! Je ne lui cède +pas plus que ses soeurs, tu sais. Crois-m'en sur parole. C'est à peine +s'il m'embrasse quatre ou cinq fois avant de dormir et puis je lui +tourne le dos, comme si nous étions mariés.» + +Elle tira son bas sur sa cuisse droite et ajouta sans se hâter: + +«Comme si j'étais avec toi.» + +L'inconscience, la hardiesse ou la rouerie de cette femme, car je ne +savais à quoi m'en tenir, achevaient d'égarer tous mes sentiments, hors +celui de la souffrance morale. J'étais encore plus malheureux +qu'irrésolu; mais malheureux à pleurer. + +Je la pris sur mes genoux, très doucement. Elle se laissa faire. + +«Mon enfant, lui dis-je, écoute-moi. Je ne peux plus vivre ainsi que je +fais depuis un an à ton caprice. Il faut que tu me parles en toute +franchise et peut-être pour la dernière fois. Je souffre abominablement. +Si tu restes encore un jour dans ce bal et dans cette ville, tu ne me +reverras plus jamais. Est-ce cela que tu veux, Conchita?» + +Elle répondit, et d'un ton si nouveau qu'il me semblait entendre une +autre femme: + +«Don Mateo, vous ne m'avez jamais comprise. Vous avez cru que vous me +poursuiviez et que je me refusais à vous, quand au contraire c'est moi +qui vous aime et qui vous veux pour toute ma vie. Souvenez-vous de la +Fábrica. Est-ce vous qui m'avez abordée? Est-ce vous qui m'avez emmenée? +Non. C'est moi qui ai couru après vous dans la rue, qui vous ai entraîné +chez ma mère, et retenu presque de force tant j'avais peur de vous +perdre. Et le lendemain... vous rappelez-vous aussi? Vous êtes entré. +J'étais seule. Vous ne m'avez même pas embrassée. Je vous vois encore, +dans le fauteuil, le dos tourné à la fenêtre... Je me suis jetée sur +vous, j'ai pris votre tête avec mes mains, votre bouche avec ma bouche +et,--je ne vous l'avais jamais dit,--mais j'étais toute jeune alors, et +c'est pendant ce baiser, Mateo, que j'ai senti fondre en moi le plaisir +pour la première fois de ma vie... J'étais sur vos genoux, comme +maintenant...» + +Je la serrai dans mes bras, brisé d'émotion. Elle m'avait reconquis en +deux mots. Elle jouait de moi comme elle voulait. + +«Je n'ai jamais aimé que vous, poursuivit-elle, depuis cette nuit de +décembre où je vous ai vu en chemin de fer, comme je venais de quitter +mon couvent d'Avila. Je vous aimais d'abord parce que vous êtes beau. +Vous avez des yeux si brillants et si tendres qu'il me semblait que +toutes les femmes avaient dû en être amoureuses. Si vous saviez combien +de nuits j'ai pensé à ces yeux-là. Mais ensuite je vous ai aimé surtout +parce que vous êtes bon. Je n'aurais pas voulu lier ma vie à celle d'un +homme égoïste et beau, car vous savez que je m'aime trop moi-même pour +accepter de n'être heureuse qu'à moitié. Je voulais tout le bonheur et +j'ai vu bien vite que, si je vous le demandais, vous me le donneriez. + +--Mais alors, mon coeur, pourquoi ce long silence? + +--Parce que je ne me contente pas de ce qui suffit à d'autres femmes. +Non seulement je veux tout le bonheur, mais je le veux pour toute ma +vie. Je veux vous épouser, Mateo, pour vous aimer encore quand vous ne +m'aimerez plus. Oh! ne craignez rien: nous n'irons pas à l'église, ni +devant l'alcade. Je suis bonne chrétienne, mais Dieu protège les amours +sincères, et j'irai en paradis avant bien des femmes mariées. Je ne vous +demanderai pas de m'épouser publiquement parce que je sais que cela ne +se peut pas... Vous n'appellerez jamais doña Concepcion Perez de Diaz la +femme qui a dansé nue dans l'horrible bouge où nous sommes, devant tous +les _Inglès_ qui ont passé là...» + +Et elle éclata en larmes. + +«Concepcion, mon enfant, disais-je bouleversé, calme-toi. Je t'aime. Je +ferai ce que tu voudras. + +--Non, cria-t-elle avec un sanglot. Non, je ne le veux pas! C'est une +chose impossible! Je ne veux pas que vous souilliez votre nom par le +mien. Voyez, maintenant, c'est moi qui n'accepte plus votre générosité. +Mateo, nous ne serons pas mariés pour le monde, mais vous me traiterez +comme votre femme et vous me jurerez de me garder toujours. Je ne vous +demande pas grand-chose: seulement une petite maison à moi quelque part, +près de vous. Et une dot. La dot que vous donneriez à celle qui vous +épouserait. En échange, moi je n'ai rien à vous donner, mon âme. Rien +que mon amour éternel avec ma virginité que je vous ai gardée contre +tous.» + + + + +XII + +SCÈNE DERRIÈRE UNE GRILLE FERMÉE. + + +Jamais elle n'avait pris ce ton, si ému et si simple, pour m'adresser la +parole. Je crus avoir enfin dégagé son âme véritable du masque ironique +et orgueilleux qui me l'avait celée trop longtemps et une vie nouvelle +s'ouvrit à ma convalescence morale. + +(Connaissez-vous, au musée de Madrid, une singulière toile de Goya, la +première à gauche en entrant dans la salle du dernier étage? Quatre +femmes en jupe espagnole, sur une pelouse de jardin, tendent un châle +par les quatre bouts, et y font sauter en riant un pantin grand comme un +homme...) + +Bref, nous revînmes à Séville. + +Elle avait repris sa voix railleuse et son sourire particulier; mais je +ne me sentais plus inquiet. Un proverbe espagnol nous dit: «La femme, +comme la chatte, est à qui la soigne.» Je la soignais si bien, et +j'étais si heureux qu'elle se laissât faire! + +J'étais arrivé à me convaincre que son chemin vers moi n'avait jamais +dévié; qu'elle m'avait réellement abordé la première et séduit peu à +peu; que ses deux fuites étaient justifiées, non par les misérables +calculs dont j'avais eu le soupçon, mais par ma faute, ma seule faute et +l'oubli de mes engagements. Je l'excusais même de sa danse indécente, en +songeant qu'elle avait alors désespéré de vivre jamais son rêve avec +moi, et qu'une fille vierge, à Cadiz, ne peut guère gagner son pain sans +prendre au moins les apparences d'une créature de plaisir. + +Enfin, que vous dire? je l'aimais. + +Le jour même de notre retour, je choisis pour elle un _palacio_[11] +dans la calle Lucena, devant la paroisse San Isidorio. C'est un quartier +silencieux, presque désert en été, mais frais et plein d'ombre. Je la +voyais heureuse dans cette rue mauve et jaune, non loin de la calle del +Candilejo, où votre Carmen reçut don José. + +Il fallut meubler cette maison. Je voulais faire vite, mais elle avait +mille caprices. Huit jours interminables passèrent au milieu des +tapissiers et des emménageurs. C'était pour moi comme une semaine de +noces. Concha devenait presque tendre, et si elle résistait encore, il +semblait que ce fût mollement, comme pour ne pas oublier les promesses +qu'elle s'était faites. Je ne la brusquai point. + +Lorsque je crus devoir lui constituer d'avance sa dot de +maîtresse-épouse, je me souvins de sa réserve le jour où elle m'avait +demandé ce gage de constance future. Elle ne m'imposait aucun chiffre. +Je craignis de répondre mal à sa discrétion et je lui remis cent mille +douros qu'elle accepta d'ailleurs comme une simple piécette. + +La fin de la semaine approchait. J'étais excédé d'impatience. Jamais +fiancé ne souhaita plus ardemment le jour des noces. Désormais je ne +redoutais plus les coquetteries des temps écoulés: elle était à moi, +j'avais répondu à son pur désir de vie heureuse et sans reproche. +L'amour qu'elle n'avait pu me cacher pendant sa dernière nuit de +danseuse allait s'exprimer librement pour de longues années tranquilles, +et toute la joie m'attendait dans la blanche maison nuptiale de la calle +Lucena. + +Quelle devait être cette joie, c'est ce que vous allez entendre. + +Par un caprice que j'avais trouvé charmant, elle avait voulu entrer la +première dans sa nouvelle maison enfin prête pour nous deux, et m'y +recevoir comme un hôte clandestin, toute seule, à l'heure de minuit. + +J'arrive: la grille[12] était fermée aux barres. + +Je sonne: après quelques minutes, Concha descend, et me sourit. Elle +portait une jupe toute rose, un petit châle couleur de crème et deux +grosses fleurs rouges aux cheveux. À la vive clarté de la nuit, je +voyais chacun de ses traits. + +Elle approcha de la grille, toujours souriante et sans hâte: + +«Baisez mes mains», me dit-elle. + +La grille demeurait fermée. + +«À présent, baisez le bas de ma jupe, et le bout de mon pied sous la +mule.» + +Sa voix était comme radieuse. + +Elle reprit: + +«C'est bien. Maintenant, allez-vous-en.» + +Une sueur d'effroi coula sur mes tempes. Il me semblait que je devinais +tout ce qu'elle allait dire et faire. + +«Conchita, ma fille... Tu ris... dis-moi que tu ris. + +--Ah! oui, je ris! je vais te le dire, tiens! s'il ne te faut que cela. +Je ris! je ris! es-tu content? Je ris de tout mon coeur, écoute, écoute +comme je ris bien! Ha! ha! je ris comme personne n'a ri depuis que le +rire est sur les bouches! Je me pâme, j'étouffe, j'éclate de rire! on ne +m'a jamais vue si gaie; je ris comme si j'étais grise. Regarde-moi bien, +Mateo, regarde comme je suis contente!» + +Elle leva ses deux bras et fit claquer ses doigts dans un geste de +danse. + +«Libre! je suis libre de toi! Libre pour toute ma vie! maîtresse de mon +corps et de mon sang! oh! n'essaye pas d'entrer, la grille est trop +solide! Mais reste encore un peu, je ne serais pas heureuse si je ne +t'avais pas dit tout ce que j'ai sur le coeur.» + +Elle avança encore, et me parla de tout près, la tête entre les ongles, +avec un accent de férocité. + +«Mateo, j'ai _l'horreur_ de toi. Je ne trouverai jamais assez de mots +pour te dire combien je te hais. Tu serais couvert d'ulcères, d'ordure +et de vermine que je n'aurais pas plus de répulsion quand ta peau +approche de ma peau. Si Dieu le veut, c'est fini maintenant. Depuis +quatorze mois, je me sauve d'où tu es, et toujours tu me reprends et +toujours tes mains me touchent, tes bras m'étreignent, ta bouche me +cherche. _¡Qué asco!_ La nuit, je crachais dans la ruelle après chacun +de tes baisers. Tu ne sauras jamais ce que je sentais dans ma chair, +quand tu entrais dans mon lit! Oh! comme je t'ai bien détesté! comme +j'ai prié Dieu contre toi! J'ai communié sept fois depuis le dernier +hiver pour que tu meures le lendemain du jour où je t'aurais ruiné. +Qu'il en soit comme Dieu voudra! je ne m'en soucie plus, je suis libre! +Va-t'en, Mateo. J'ai tout dit.» + +Je restais immobile comme une pierre. Elle me répéta: + +«Va-t'en! Tu n'as pas compris?» + +Puis, comme je ne pouvais ni parler ni partir, la langue sèche et les +jambes glacées, elle se rejeta vers l'escalier, et une sorte de furie +flamba dans ses yeux. + +«Tu ne veux pas t'en aller! cria-t-elle. Tu ne veux pas t'en aller? Eh +bien! tu vas voir!» + +Et, dans un appel de triomphe, elle cria: + +«Morenito!» + +Mes deux bras tremblaient si fort que je secouais les barres de la +grille où s'étaient crispés mes poings. + +Il était là. Je le vis descendre. + +Elle jeta son châle en arrière et lui ouvrit ses deux bras nus. + +«Le voilà, mon amant! Regarde comme il est joli! Et comme il est jeune, +Mateo! Regarde-moi bien: je l'adore!... Mon petit coeur, donne-moi ta +bouche!... Encore une fois... Encore une fois... Plus longtemps... +Qu'elle est douce, ma vie!... Oh! que je me sens amoureuse!...» + +Elle lui disait encore beaucoup d'autres choses... + +Enfin... comme si elle jugeait que ma torture n'était pas au comble... +elle... j'ose à peine vous le dire, monsieur... elle s'est unie à lui... +là... sous mes yeux... à mes pieds... J'ai encore dans les oreilles, +comme un bourdonnement d'agonie, les râles de joie qui firent trembler +sa bouche pendant que la mienne étouffait,--et aussi l'accent de sa +voix, quand elle me jeta cette dernière phrase en remontant avec son +amant: + +«La guitare est à moi, j'en joue à qui me plaît!» + + + + +XIII + +COMMENT MATEO REÇUT UNE VISITE, ET CE QUI S'ENSUIVIT. + + +Si je ne me suis pas tué en rentrant chez moi, c'est sans doute parce +que au-dessus de mon existence déchirée une colère plus énergique me +soutint et me conseilla. Incapable de dormir, je ne me couchai même +point. Le jour me trouva debout et marchant, dans la pièce où nous +sommes, des fenêtres à la porte. En passant devant une glace, je vis +sans étonnement que j'étais devenu gris. + +Au matin, on me servit un premier déjeuner quelconque sur une table du +jardin. J'étais là depuis dix minutes, sans faim, sans souffrance, sans +pensée, quand je vis venir à moi du fond d'une allée, presque du fond +d'un rêve, Concha. + +Oh! ne soyez pas surpris. Rien n'est imprévu quand on parle d'elle. +Chacune de ses actions est toujours, à coup sûr, stupéfiante et +scélérate. Tandis qu'elle approchait de moi, je me demandais +anxieusement quelle convoitise la poussait, du désir de contempler une +fois encore son triomphe, ou du sentiment qu'elle pourrait peut-être, +par une manoeuvre aventureuse, achever à son profit ma ruine matérielle. +L'une et l'autre explication étaient également vraisemblables. + +Elle se pencha de côté pour passer sous une branche, ferma son ombrelle +et son éventail, puis s'assit en face de moi, la main droite posée sur +ma table. + +Je me souviens qu'il y avait derrière elle un massif et qu'une bêche +luisante et mince y était plantée dans la terre. Pendant le long silence +qui suivit, une tentation m'obséda de prendre cette bêche à la main, et +de la trancher en deux, là, comme un ver rouge... + +«J'étais venue, me dit-elle enfin, savoir comment tu étais mort. Je +croyais que tu m'aimais davantage et que tu te serais tué dans la nuit.» + +Puis elle versa le chocolat dans ma tasse vide et y trempa ses lèvres +mobiles en ajoutant comme pour elle-même: + +«Pas assez cuit. C'est bien mauvais.» + +Quand elle eut achevé, elle se leva, ouvrit son ombrelle, et me dit: + +«Rentrons. Je te réserve une surprise.» + +Et je pensai: + +«Moi aussi.» + +Mais je n'ouvris pas la bouche. + +Nous montâmes l'escalier de la véranda. Elle courait en avant et +chantait un air de zarzuela connue avec une lenteur qui voulait sans +doute m'en faire mieux sentir l'allusion: + + _«¡Y si á mi no me diese la gana_ + _De qué fuéras del brazo con él?_ + _--¡Pués iria con él de verbena_ + _Y à los toros de Carabanchel!»_ + + +De son propre mouvement elle entra dans une pièce... Monsieur, ce n'est +pas moi qui l'ai poussée là... ce qui est arrivé ensuite, ce n'est pas +moi qui l'ai voulu... Notre destinée était ainsi faite... Il fallait que +tout arrivât. + +La pièce où elle entra, je vous la montrerai tout à l'heure, c'est une +petite salle toute tendue de tapis, sourde et sombre comme une tombe, +sans autres meubles que des divans. J'y allais fumer autrefois. +Maintenant, elle est abandonnée. + +J'y pénétrai derrière elle; je fermai la porte à clef sans qu'elle +entendît la serrure; puis un flux de sang me monta aux yeux, une colère +amassée jour à jour depuis plus de quatorze mois, et, me retournant vers +sa face, je l'assommai d'un soufflet. + +C'était la première fois que je frappais une femme. J'en restais aussi +tremblant qu'elle, qui s'était rejetée en arrière, l'air hébété, +claquant des dents. + +«Toi... toi... Mateo... tu me fais cela...» Et au milieu d'injures +violentes, elle cria: + +«Sois tranquille! tu ne me toucheras pas deux fois!» + +Elle fouillait dans sa jarretière où tant de femmes cachent une petite +arme, quand je lui broyai la main et jetai le couteau sur un dais qui +touchait presque au plafond. + +Puis je la fis tomber à genoux en tenant ses deux poignets dans ma seule +main gauche. + +«Concha, lui dis-je, tu n'entendras de moi ni insultes, ni reproches. +Écoute bien: tu m'as fait souffrir au-delà de toute force humaine. Tu as +inventé des tortures morales pour les essayer sur le seul homme qui +t'ait passionnément aimée. Je te déclare ici que je vais te posséder par +la force, et non pas une fois, m'entends-tu? mais autant de fois qu'il +me plaira de te saisir avant la nuit. + +--Jamais! jamais je ne serai à toi! cria-t-elle. Tu me fais horreur: je +te l'ai dit. Je te hais comme la mort! Je te hais plus qu'elle! +Assassine-moi donc! tu ne m'auras pas avant!» + +C'est alors que je commençai à la frapper en silence... J'étais vraiment +devenu fou... je ne sais plus bien ce qui s'est passé... mes yeux voyaient +mal... ma tête ne pensait plus... Je me souviens seulement que je la +frappais avec la régularité d'un paysan qui bat au fléau,--et toujours +sur les mêmes points: le sommet de la tête et l'épaule gauche... Je n'ai +jamais entendu d'aussi horribles cris... + +Cela dura peut-être un quart d'heure. Elle n'avait pas dit une parole, +ni pour demander grâce ni pour s'abandonner. Je m'arrêtai quand mon +poing fut devenu trop douloureux, puis je lui lâchai les deux mains. +Elle se laissa tomber de côté, les bras étendus devant elle, la tête en +arrière, les cheveux défaits, et ses cris se transformèrent brusquement +en sanglots. Elle pleurait comme une petite fille, toujours du même ton, +aussi longtemps qu'elle pouvait sans reprendre haleine. Par moments, je +croyais qu'elle étouffait. Je vois encore le mouvement qu'elle faisait +sans cesse avec son épaule meurtrie, et ses mains dans ses cheveux +retirer les épingles... + +Alors j'eus tellement pitié d'elle et honte de moi, que j'oubliai +presque, pour un temps, la scène atroce de la veille... + +Concha s'était relevée un peu: elle se tenait encore à genoux, les mains +près des joues, les yeux levés à moi... Il semblait qu'il n'y avait plus +l'ombre d'un reproche dans ces yeux-là, mais... je ne sais comment +m'exprimer... une sorte d'adoration... D'abord ses lèvres tremblaient si +fort qu'elle ne pouvait pas articuler... Puis je distinguai faiblement: + +«Oh! Mateo! comme tu m'aimes!» + +Elle se rapprocha, toujours sur les genoux, et murmura: + +«Pardon, Mateo! Pardon! je t'aime aussi...» + +Pour la première fois, elle était sincère. Mais moi, je ne la croyais +plus. Elle poursuivit: + +«Que tu m'as bien battue, mon coeur! Que c'était doux! Que c'était +bon!... Pardon pour tout ce que je t'ai fait! J'étais folle... Je ne +savais pas... Tu as donc bien souffert pour moi?... Pardon! Pardon! +Pardon, Mateo!» + +Et elle me dit encore, de la même voix douce: + +«Tu ne me prendras pas de force. Je t'attends dans mes bras. Aide-moi à +me lever... Je t'ai dit que je te réservais une surprise? Eh bien, tu le +verras tout à l'heure, tu le verras: je suis toujours vierge. La scène +d'hier n'était qu'une comédie, pour te faire mal... car je puis te le +dire, maintenant: je ne t'aimais guère, jusqu'aujourd'hui. Mais j'étais +bien trop orgueilleuse pour prendre un Morenito... Je suis à toi, Mateo. +Je serai ta femme ce matin si Dieu veut. Essaye d'oublier le passé et de +comprendre ma pauvre petite âme. Moi, je m'y perds. Je crois que je +m'éveille. Je te vois comme je ne t'ai jamais vu. Viens à moi.» + +Et en effet, monsieur, elle était vierge. + + + + +XIV + +OÙ CONCHA CHANGE DE VIE, MAIS NON DE CARACTÈRE. + + +Ceci ferait une fin de roman, et tout serait bien qui finirait par une +telle conclusion. Hélas! que ne puis-je m'arrêter là! Vous le saurez +peut-être un jour: jamais un malheur ne s'efface au cours d'une +existence humaine; jamais une plaie n'est guérie; jamais la main +féminine qui sema l'angoisse et les larmes ne saura cultiver la joie +dans le même champ déchiré. + +Huit jours après ce matin-là (je dis huit jours; cela n'a pas été long), +Concha rentra, un dimanche soir, quelques minutes avant le dîner, en me +disant: + +«Devine qui j'ai vu? Quelqu'un que j'aime bien... Cherche un peu... J'ai +été contente.» + +Je me taisais. + +«J'ai vu le Morenito, reprit-elle. Il passait dans Las Sierpes, devant +le magasin Gasquet. Nous sommes allés ensemble à la Cerveceria. Tu sais, +je t'ai dit du mal de lui; mais je n'ai pas dit tout ce que je pense. Il +est joli, mon petit ami de Cadiz. Voyons, tu l'as vu, tu le sais bien. +Il a des yeux brillants avec de longs cils; moi j'adore les longs cils, +cela fait le regard si profond! Et puis, il n'a pas de moustaches, sa +bouche est bien faite, ses dents blanches... Toutes les femmes se +passent la langue sur les lèvres quand elles le voient si gentil. + +--Tu plaisantes, Conchita... ce n'est pas possible... Tu n'as vu +personne, dis-le-moi? + +--Ah! tu ne me crois pas? Comme il te plaira... Alors je ne te dirai +jamais ce qui s'est passé ensuite. + +--Dis-le-moi immédiatement! m'écriai-je en lui saisissant le bras. + +--Oh! ne t'emporte pas! je vais te le dire! Pourquoi me cacherais-je? +C'est mon plaisir, je le prends. Nous sommes allés ensemble en dehors de +la ville, _por un caminito muy clarito, muy clarito, muy clarito,_ à la +Cruz del Campo. Faut-il continuer? Nous avons visité toute la maison +pour choisir le cabinet où nous aurions le meilleur divan...» + +Et comme je me dressais, elle acheva, derrière ses deux mains +protectrices: + +«Va, c'est bien naturel. Il a la peau si douce, et il est tellement plus +joli que toi!» + +Que voulez-vous? je la frappai encore. Et brutalement, d'une main dure, +de façon à me révolter moi-même. Elle cria, elle sanglota, elle se +prosterna dans un coin, la tête sur les genoux, les mains tordues. + +Et puis, dès qu'elle put parler, elle me dit, la voix pleine de larmes: + +«Mon coeur, ce n'était pas vrai... Je suis allée aux toros... J'y ai +passé la journée... mon billet est dans ma poche... prends-le... J'étais +seule avec ton ami G... et sa femme. Ils m'ont parlé, ils pourront te le +dire... J'ai vu tuer les six taureaux, et je n'ai pas quitté ma place et +je suis revenue directement. + +--Mais alors, pourquoi m'as-tu dit?... + +--Pour que tu me battes, Mateo. Quand je sens ta force, je t'aime, je +t'aime; tu ne peux pas savoir comme je suis heureuse de pleurer à cause +de toi. Viens, maintenant. Guéris-moi bien vite.» + +Et il en fut ainsi, monsieur, jusqu'à la fin. Quand elle se fut +convaincue que ses fausses confessions ne m'abusaient plus, et que +j'avais toutes les raisons de croire à sa fidélité, elle inventa de +nouveaux prétextes pour exciter en moi des colères quotidiennes. Et le +soir, dans la circonstance où toutes les femmes répètent: «Tu m'aimeras +longtemps», j'entendais, moi, ces phrases stupéfiantes (mais réelles: je +n'invente rien): «Mateo, tu me battras encore? Promets-le moi: tu me +battras bien! Tu me tueras! Dis-moi que tu me tueras!» + +Ne croyez pas, cependant, que cette singulière prédilection fût la base +de son caractère. Non; si elle avait le besoin du châtiment, elle avait +aussi la passion de la faute. Elle faisait mal, non pour le plaisir de +pécher, mais pour la joie de faire mal à quelqu'un. Son rôle dans la vie +se bornait là: semer la souffrance et la regarder croître. + +Ce furent d'abord des jalousies dont vous ne pouvez avoir idée. Sur mes +amis et sur toutes les personnes qui composaient mon entourage, elle +répandit des bruits tels, et au besoin se montra directement si +insultante que je rompis avec tous et restai seul. L'aspect d'une femme, +quelle qu'elle fût, suffisait à la mettre en fureur. Elle renvoya toutes +mes domestiques, depuis la fille de basse-cour jusqu'à la cuisinière, +quoiqu'elle sût parfaitement que je ne leur parlais même pas. Puis elle +chassa de la même façon celles qu'elle avait choisies elle-même. Je fus +contraint de changer tous mes fournisseurs, parce que la femme du +coiffeur était blonde, parce que la fille du libraire était brune, et +parce que la marchande de cigares me demandait de mes nouvelles quand +j'entrais dans sa boutique. Je renonçai en peu de temps à me montrer au +théâtre: en effet, si je regardais la salle, c'était pour me repaître de +la beauté d'une femme, et si je regardais la scène, c'était une preuve +décisive que je devenais amoureux d'une actrice. Pour les mêmes raisons, +je cessai de me promener avec elle en public: le moindre salut devenait +à ses yeux une sorte de déclaration. Je ne pouvais ni feuilleter des +gravures, ni lire un roman, ni regarder une Vierge, sous peine d'être +accusé de tendresse à l'égard du modèle, de l'héroïne ou de la Madone. +Je cédais toujours, je l'aimais tant! Mais après quelles luttes +fastidieuses! + +En même temps que sa jalousie s'exerçait ainsi contre moi, elle tentait +d'entretenir la mienne, par des moyens qui, de factices qu'ils étaient +en premier lieu, devinrent plus tard véritables. + +Elle me trompa. Au soin qu'elle prenait de m'en avertir chaque fois, je +reconnus qu'elle cherchait moins sa propre émotion que la mienne; mais +enfin, même moralement, ce n'était guère une excuse valable, et en tout +cas, lorsqu'elle revenait de ces aventures particulières, je n'étais pas +en état de faire leur apologie, vous le comprendrez sans peine. + +Bientôt, il ne lui suffit plus de me rapporter les preuves de ses +infidélités. Elle voulut renouveler la scène de la grille, et cette fois +sans aucune feinte. Oui! Elle machina, contre elle-même, une surprise en +flagrant délit! + +Ce fut un matin. Je m'éveillai tard: je ne la vis pas à mon côté. Une +lettre était sur la table et me disait en quelques lignes: + +_«Mateo qui ne m'aimes plus! Je me suis levée pendant ton sommeil et +j'ai été retrouver mon amant, hôtel X..., chambre 6; tu peux me tuer là si +tu veux, la serrure restera ouverte. Je prolongerai ma nuit d'amour +jusqu'à la fin de la matinée. Viens donc! j'aurai peut-être la chance +que tu me voies pendant une étreinte,_ + +_«Je t'adore._ + +«CONCHA.» + + +J'y allai. Quelle heure que celle-là, mon Dieu! Un duel suivit. Ce fut +un scandale public. On a pu vous en parler... + +Et quand je pense que tout ceci était «pour m'attacher»! Jusqu'où +l'imagination des femmes peut-elle les aveugler sur l'amour viril! + +Ce que je vis dans cette chambre d'hôtel survécut désormais comme un +voile entre Concha et moi. Au lieu de fouetter mon désir comme elle +l'avait espéré, ce souvenir se trouva répandre sur tout son corps +quelque chose d'odieux et d'ineffaçable dont elle resta imprégnée. Je la +repris pourtant; mais mon amour pour elle était à jamais blessé. Nos +querelles devinrent plus fréquentes, plus âpres, plus brutales aussi. +Elle s'accrochait à ma vie avec une sorte de fureur. C'était pur égoïsme +et passion personnelle. Son âme foncièrement mauvaise ne soupçonnait +même pas qu'on pût aimer autrement. À tout prix, par tous les moyens, +elle me voulait enfermé dans la ceinture de ses bras. Je m'échappai +enfin. + +Cela se fit un jour, tout à coup, après une scène entre mille, +simplement parce que c'était inévitable. + +Une petite gitane, marchande de corbeilles, avait monté l'escalier du +jardin pour m'offrir ses pauvres ouvrages de joncs tressés et de +feuilles de roseaux. J'allais lui faire une charité, quand je vis Concha +s'élancer vers elle et lui dire avec cent injures qu'elle était déjà +venue le mois précédent, qu'elle prétendait sans doute m'offrir bien +autre chose que ses corbeilles, ajoutant qu'on voyait bien à ses yeux +son véritable métier, que si elle marchait pieds nus c'était pour +montrer ses jambes, et qu'il fallait être sans pudeur pour aller ainsi +de porte en porte avec un jupon déchiré à la chasse des amoureux. Tout +cela, semé d'outrages que je ne vous répète pas, et dit de la voix la +plus rogue. Puis elle lui arracha toute sa marchandise, la brisa, la +piétina... Je vous laisse à deviner les sanglots et les tremblements de +la malheureuse petite. Naturellement je la dédommageai. D'où bataille. + +La scène de ce jour-là ne fut ni plus violente ni plus fastidieuse que +les autres; pourtant elle fut définitive: je ne sais pas encore +pourquoi. «Tu me quittes pour une bohémienne!--Mais non. Je te quitte +pour la paix.» + +Trois jours après, j'étais à Tanger. Elle me rejoignit. Je partis en +caravane dans l'intérieur, où elle ne pouvait me suivre, et je restai +plusieurs mois sans nouvelles d'Espagne. + +Quand je revis Tanger, quatorze lettres d'elle m'attendaient à la poste. +Je pris un paquebot qui me conduisit en Italie. Huit autres lettres me +parvinrent encore. Puis ce fut le silence. + +Je ne rentrai à Séville qu'après un an de voyages. Elle était mariée +depuis quinze jours à un jeune fou, d'ailleurs bien né, qu'elle a fait +envoyer en Bolivie avec une hâte significative. Dans sa dernière lettre, +elle me disait: «Je serai à toi seul, ou alors à qui voudra.» J'imagine +qu'elle est en train de tenir sa seconde promesse. + +J'ai tout dit, monsieur. Vous connaissez maintenant Concepcion Perez. + +Pour moi, j'ai eu la vie brisée pour l'avoir trouvée sur ma route. Je +n'attends plus rien d'elle, que l'oubli; mais une expérience si durement +acquise peut et doit se transmettre en cas de danger. Ne soyez pas +surpris si j'ai tenu à coeur de vous parler ainsi. Le carnaval est mort +hier; la vie réelle recommence; j'ai soulevé un instant pour vous le +masque d'une femme inconnue. + +«Je vous remercie», dit gravement André, en lui serrant les deux mains. + + + + +XV + +QUI EST L'ÉPILOGUE ET AUSSI LA MORALITÉ DE CETTE HISTOIRE. + + +André revint à pied vers la ville. Il était sept heures du soir. La +métamorphose de la terre s'achevait insensiblement par un clair de lune +enchanté. + +Pour ne pas revenir par le même chemin--ou pour toute autre raison,--il +prit la route d'Empalme après un long détour à travers la campagne. + +Le vent du sud l'enivrait d'une chaleur intarissable qui, à cette heure +déjà nocturne, était encore plus voluptueuse. + +Et comme il s'arrêtait, les yeux presque fermés, pour jouir de cette +sensation nouvelle avec frisson, une voiture le croisa, et s'arrêta +brusquement. Il s'avança; on lui parlait. + +«Je suis un peu en retard, murmurait une voix. Mais vous êtes gentil, +vous m'avez attendue. Bel inconnu qui m'attirez, devrais-je me confier à +vous sur cette route déserte et sombre? Ah! Seigneur, vous le voyez +bien: je n'ai guère envie de mourir, ce soir!» + +André jeta sur elle un regard qui voyait toute une destinée; puis, +devenu soudain très pâle, il prit la place vide auprès d'elle. La +voiture roula en pleine campagne jusqu'à une petite maison verte à +l'ombre de trois oliviers. On détela les chevaux. Ils dormirent. Le +lendemain, vers trois heures, ils reprirent le harnais. La voiture +repartit pour Séville et s'arrêta, 22, plaza del Triunfo. + +Concha en descendit la première. André suivait. Ils entrèrent ensemble. + +«Rosalia! dit-elle à une femme de chambre. Fais mes malles, vite! Je +vais à Paris. + +--Madame, il est venu ce matin un monsieur qui a demandé Madame, et qui +a beaucoup insisté pour entrer. Je ne le connais pas, mais il a dit que +Madame le connaît depuis longtemps et qu'il serait bien heureux si +Madame daignait le recevoir. + +--A-t-il laissé une carte? + +--Non, Madame.» + +Mais en même temps, un domestique se présentait, portant une lettre, et +André sut plus tard que la lettre était celle-ci: + +_«Ma Conchita, je te pardonne. Je ne puis vivre où tu n'es pas. Reviens. +C'est moi, maintenant, qui t'en supplie à genoux._ + +_«Je baise tes pieds nus._ + +«MATEO.» + + +_Séville,_ 1896. + +_Naples,_ 1898. + + * * * * * + + +NOTES: + +[1] Prononcer: Conntcha, Conntchita, etc. + +[2] _Novio_, et le féminin _novia_, correspondent exactement à ce que +les ouvriers français appellent une _connaissance_. C'est un mot délicat +en ceci qu'il ne préjuge rien et qu'il désigne à volonté l'amitié, +l'amour ou le plus simple concubinage. + +[3] Gendarme espagnol. + +[4] La manufacture de tabacs de Séville. + +[5] Un sou. + +[6] Cinq sous. + +[7] + + «Quelqu'un nous écoute?--Non. + --Tu veux que je te dise?--Dis. + --Tu as un autre amant?--Non. + --Tu veux que je le sois?--Oui.» + + + +[8] _Mozita_ est un mot plus familier que _Virgen_, et que les jeunes +filles emploient plus librement pour exprimer qu'elles sont restées +pures. Le mot français qui traduit la même nuance est aujourd'hui +déconsidéré. + +[9] «Le petit brun.» + +[10] Le mot _Inglès_ (Anglais) désigne tous les étrangers, en Espagne. + +[11] Hôtel privé. + +[12] Les maisons espagnoles sont fermées par une grille à travers +laquelle on voit, au-delà d'un large passage, le patio, cour intérieure +d'une architecture très ornée, avec une fontaine et des plantes vertes. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La femme et le pantin, by Pierre Louÿs + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME ET LE PANTIN *** + +***** This file should be named 26868-8.txt or 26868-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/8/6/26868/ + +Produced by Chuck Greif and http://www.ebooksgratuits.com/ + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/26868-8.zip b/26868-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8264257 --- /dev/null +++ b/26868-8.zip diff --git a/26868-h.zip b/26868-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9b3c98c --- /dev/null +++ b/26868-h.zip diff --git a/26868-h/26868-h.htm b/26868-h/26868-h.htm new file mode 100644 index 0000000..ec88a9a --- /dev/null +++ b/26868-h/26868-h.htm @@ -0,0 +1,3938 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of +La femme et le pantin, par Pierre Louÿs. + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .5em; + text-align: justify; + margin-bottom: .5em; + text-indent: 2%; + } + .bb {margin: 2% 5% 2% 5%;} + .blok {margin:5% 25% 5% 25%;} + .footnotes {border: dashed 1px; margin-top:10%;} + .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%;} + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right; font-size: 0.7em;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .6em; text-decoration: none;} + .head {text-indent:0%; + text-align:center; + font-weight:600; + font-variant: small-caps; + margin-bottom:3%; + } + .non {text-indent:0%;} + .r {text-align: right; + margin-right:25%; + } + .top15{margin-top:15%;} + .tb {margin-top:4%;} + .ville {margin-left:11%;text-indent:-5%;font-size:85%;} + h1 {text-align: center; + clear: both; + text-indent: 0%; + } + h3 {margin-top:15%; + text-align: center; + clear: both; + text-indent: 0%; + } + hr { width: 50%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + color:black; + } + hr.full { width: 100%; + margin-top: 5%; + margin-bottom: 5%; + border: solid black; + height: 5px; } + table {margin: 1% auto 10% auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + background:#fdfdfd; + color:black; + font-family: "Times New Roman", serif; + font-size: large; + } + a:link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {background-color: #ffffff; color: red; text-decoration:underline; } + .smcap {font-variant: small-caps; + font-family: "Times New Roman", serif; + font-size: large; + } + .c {text-align: center; + text-indent: 0%; + } + .poem {margin-left:25%; + white-space:nowrap; + text-indent: 0%; + } + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of La femme et le pantin, by Pierre Louÿs + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La femme et le pantin + roman espagnol + +Author: Pierre Louÿs + +Release Date: October 10, 2008 [EBook #26868] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME ET LE PANTIN *** + + + + +Produced by Chuck Greif and http://www.ebooksgratuits.com/ + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<h1 class="top15">Pierre Louÿs</h1> + +<h1>LA FEMME ET LE PANTIN</h1> + +<p class="c">—ROMAN ESPAGNOL—</p> + +<p class="c">(1898)</p> + +<h3>Table des matières</h3> + +<table summary="toc" cellspacing="0" cellpadding="4" +style="font-weight:600;"> +<tr><td align="right"><a href="#I">I</a></td><td>Comment un mot écrit sur une coquille d’œuf tint lieu de deux billets tour à tour.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#II">II</a></td><td>Où le lecteur apprend les diminutifs de «Concepcion», prénom espagnol.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#III">III</a></td><td>Comment, et pour quelles raisons, André ne se rendit pas au rendez-vous de Concha Perez.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#IV">IV</a></td><td>Apparition d’une petite moricaude dans un paysage polaire.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#V">V</a></td><td>Où la même personne reparaît dans un décor plus connu.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#VI">VI</a></td><td>Où Conchita se manifeste, se réserve et disparaît.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#VII">VII</a></td><td>Qui se termine en cul-de-lampe par une chevelure noire.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#VIII">VIII</a></td><td>Où le lecteur commence à comprendre qui est le pantin de cette histoire.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#IX">IX</a></td><td>Où Concha Perez subit sa troisième métamorphose.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#X">X</a></td><td>Où Mateo se trouve assister à un spectacle inattendu.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XI">XI</a></td><td>Comment tout paraît s’expliquer.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XII">XII</a></td><td>Scène derrière une grille fermée.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XIII">XIII</a></td><td>Comment Mateo reçut une visite, et ce qui s’ensuivit.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XIV">XIV</a></td><td>Où Concha change de vie, mais non de caractère.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#XV">XV</a></td><td>Qui est l’épilogue et aussi la moralité de cette histoire.</td></tr> +<tr><td align="right"><a href="#NOTES"> +<span style="font-size:125%;">*</span></a></td><td>Notes</td></tr> +</table> + +<hr /> + +<div class="blok"> +<p class="c">À<br /> +André Lebey<br /></p> + +<p class="r"><i>Son ami</i><br /> +<br /> +P. L.<br /> +</p> +</div> + +<hr /> +<p class="r"> +<i>Siempre me va V. diciendo</i><br /> +<i>Que se muere V. por mi:</i><br /> +<i>Muérase V. y lo veremos</i><br /> +<i>Y despues diré que si.</i><br /> +</p> + +<hr /> + + +<h3><a name="I" id="I"></a>I</h3> + +<p class="head">Comment un mot écrit sur une coquille d’œuf tint lieu de deux billets +tour à tour.</p> + +<p>Le carnaval d’Espagne ne se termine pas, comme le nôtre, à huit heures +du matin le mercredi des Cendres. Sur la gaieté merveilleuse de Séville, +le <i>memento quia pulvis es</i> ne répand que pour quatre jours son odeur de +sépulture: et le premier dimanche de carême, tout le carnaval +ressuscite.</p> + +<p>C’est le <i>Domingo de Piñatas</i>, le dimanche des Marmites, la Grande Fête. +Toute la ville populaire a changé de costume et l’on voit courir par les +rues des loques rouges, bleues, vertes, jaunes ou roses qui ont été des +moustiquaires, des rideaux ou des jupons de femmes et qui flottent au +soleil sur les petits corps bruns d’une marmaille hurlante et +multicolore. Les enfants se groupent de toutes parts en bataillons +tumultueux qui brandissent une chiffe au bout d’un bâton et conquièrent +à grands cris les ruelles sous l’incognito d’un loup de toile, d’où la +joie des yeux s’échappe par deux trous: <i>«¡Anda! ¡Hombre! que no me +conoce!»</i> crient-ils, et la foule des grandes personnes s’écarte devant +cette terrible invasion masquée.</p> + +<p>Aux fenêtres, aux miradores, se pressent d’innombrables têtes brunes. +Toutes les jeunes filles de la contrée sont venues ce jour-là dans +Séville, et elles penchent sous la lumière leurs têtes chargées de +cheveux pesants. Les papelillos tombent comme la neige. L’ombre des +éventails teinte de bleu pâle les petites joues poudrerizées. Des cris, +des appels, des rires bourdonnent ou glapissent dans les rues étroites. +Quelques milliers d’habitants font, ce jour de carnaval, plus de bruit +que Paris tout entier.</p> + +<p class="tb">Or, le 23 février 1896, dimanche de Piñatas, André Stévenol voyait +approcher la fin du carnaval de Séville avec un léger sentiment de +dépit, car cette semaine essentiellement amoureuse ne lui avait procuré +aucune aventure nouvelle. Quelques séjours en Espagne lui avaient appris +cependant avec quelle promptitude et quelle franchise de cœur les nœuds +se forment et se dénouent sur cette terre encore primitive, et il +s’attristait que le hasard et l’occasion lui eussent été défavorables.</p> + +<p>Tout au plus, une jeune fille avec laquelle il avait engagé une longue +bataille de serpentins entre la rue et la fenêtre, était-elle descendue +en courant, après lui avoir fait signe, pour lui remettre un petit +bouquet rouge, avec un <i>«Muchísima’ grasia’, cavayero»,</i> jargonné à +l’andalouse. Mais elle était remontée si vite, et d’ailleurs, vue de +plus près, elle l’avait tellement désillusionné, qu’André s’était borné +à mettre le bouquet à sa boutonnière sans mettre la femme dans sa +mémoire. Et la journée lui en parut plus vide encore.</p> + +<p class="tb">Quatre heures sonnèrent à vingt horloges. Il quitta las Sierpes, passa +entre la Giralda et l’antique Alcazar, et par la calle Rodrigo il gagna +les Delicias, Champs-Élysées d’arbres ombreux le long de l’immense +Guadalquivir peuplé de vaisseaux.</p> + +<p>C’était là que se déroulait le carnaval élégant.</p> + +<p>À Séville, la classe aisée n’est pas toujours assez riche pour faire +trois repas par jour; mais elle aimerait mieux jeûner que se priver du +luxe extérieur qui pour elle consiste uniquement en la possession d’un +landau et de deux chevaux irréprochables. Cette petite ville de province +compte quinze cents voitures de maître, de forme démodée souvent, mais +rajeunies par la beauté des bêtes, et d’ailleurs occupées par des +figures de si noble race, qu’on ne songe point à se moquer du cadre.</p> + +<p>André Stévenol parvint à grand-peine à se frayer un chemin dans la foule +qui bordait des deux côtés la vaste avenue poussiéreuse. Le cri des +enfants vendeurs dominait tout: <i>«¡Huevo’! Huevo’!»</i> C’était la +bataille des œufs.</p> + +<p><i>«¡Huevo’! ¿Quien quiere huevo’?! A do’ perra’ gorda’ la docena!»</i></p> + +<p>Dans des corbeilles d’osier jaunes, s’entassaient des centaines de +coquilles d’œufs, vidées, puis remplies de papelillos et recollées par +une bande fragile. Cela se lançait à tour de bras, comme des balles de +lycéens, au hasard des visages qui passaient dans les lentes voitures; +et, debout sur les banquettes bleues, les caballeros et les señoras +ripostaient sur la foule compacte en s’abritant comme ils pouvaient sous +de petits éventails plissés.</p> + +<p>Dès le début, André fit emplir ses poches de ces projectiles +inoffensifs, et se battit avec entrain.</p> + +<p>C’était un réel combat, car les œufs, sans jamais blesser, frappaient +toutefois avec force avant d’éclater en neige de couleur, et André se +surprit à lancer les siens d’un bras un peu plus vif qu’il n’était +nécessaire. Une fois même, il brisa en deux un éventail d’écaille +fragile. Mais aussi qu’il était déplacé de paraître à une telle mêlée +avec un éventail de bal! Il continua sans s’émouvoir.</p> + +<p>Les voitures passaient, voitures de femmes, voitures d’amants, de +familles, d’enfants ou d’amis. André regardait cette multitude heureuse +défiler dans un bruissement de rires sous le premier soleil de +printemps. À plusieurs reprises il avait arrêté ses yeux sur d’autres +yeux, admirables. Les jeunes filles de Séville ne baissent pas les +paupières et elles acceptent l’hommage des regards qu’elles retiennent +longtemps. Comme le jeu durait déjà depuis une heure, André pensa qu’il +pouvait se retirer, et d’une main hésitante il tournait dans sa poche le +dernier œuf qui lui restât, quand il vit reparaître soudain la jeune +femme dont il avait brisé l’éventail.</p> + +<p>Elle était merveilleuse.</p> + +<p>Privée de l’abri qui avait quelque temps protégé son délicat visage +rieur, livrée de toutes parts aux attaques qui lui venaient de la foule +et des voitures voisines, elle avait pris son parti de la lutte, et, +debout, haletante, décoiffée, rouge de chaleur et de gaieté franche, +elle ripostait!</p> + +<p class="tb">Elle paraissait vingt-deux ans. Elle devait en avoir dix-huit. Qu’elle +fût andalouse, cela n’était pas douteux. Elle avait ce type, admirable +entre tous, qui est né du mélange des Arabes avec les Vandales, des +Sémites avec les Germains, et qui rassemble exceptionnellement dans une +petite vallée d’Europe toutes les perfections opposées des deux races.</p> + +<p>Son corps souple et long était expressif tout entier. On sentait que, +même en lui voilant le visage, on pouvait deviner sa pensée et qu’elle +souriait avec les jambes comme elle parlait avec le torse. Seules les +femmes que les longs hivers du Nord n’immobilisent pas près du feu, ont +cette grâce et cette liberté.—Ses cheveux n’étaient que châtain foncé; +mais à distance, ils brillaient presque noirs en recouvrant la nuque de +leur conque épaisse. Ses joues, d’une extrême douceur de contour, +semblaient poudrées de cette fleur délicate qui embrume la peau des +créoles. Le mince bord de ses paupières était naturellement sombre.</p> + +<p>André, poussé par la foule jusqu’au marchepied de sa voiture, la +considéra longuement. Il sourit, en se sentant ému, et de rapides +battements de cœur lui apprirent que cette femme était de celles qui +joueraient un rôle dans sa vie.</p> + +<p>Sans perdre de temps, car à tout moment le flot des voitures un instant +arrêtées pouvait repartir, il recula comme il put. Il prit dans sa poche +le dernier de ses œufs, écrivit au crayon sur la coquille blanche les +six lettres du mot <i>Quiero</i>, et choisissant un instant où les yeux de +l’inconnue s’attachèrent aux siens, il lui jeta l’œuf doucement, de bas +en haut, comme une rose.</p> + +<p>La jeune femme le reçut dans la main.</p> + +<p class="tb"><i>Quiero</i> est un verbe étonnant qui veut tout dire. C’est <i>vouloir, +désirer, aimer,</i> c’est <i>quérir</i> et c’est <i>chérir</i>. Tour à tour et selon +le ton qu’on lui donne, il exprime la passion la plus impérative ou le +caprice le plus léger. C’est un ordre ou une prière, une déclaration ou +une condescendance. Parfois, ce n’est qu’une ironie.</p> + +<p>Le regard par lequel André l’accompagna signifiait simplement: +«J’aimerais vous aimer.»</p> + +<p>Comme si elle eût deviné que cette coquille portait un message, la jeune +femme la glissa dans un petit sac de peau qui pendait à l’avant de sa +voiture. Sans doute elle allait se retourner; mais le courant du défilé +l’emporta rapidement vers la droite, et, d’autres voitures survenant, +André la perdit de vue avant d’avoir pu réussir à fendre la foule à sa +suite.</p> + +<p>Il s’écarta du trottoir, se dégagea comme il put, courut dans une +contre-allée... mais la multitude qui couvrait l’avenue ne lui permit +pas d’agir assez vite, et quand il parvint à monter sur un banc d’où il +domina la bataille, la jeune tête qu’il cherchait avait disparu.</p> + +<p class="tb">Attristé, il revint lentement par les rues; pour lui, tout le carnaval +se recouvrit soudain d’une ombre.</p> + +<p>Il s’en voulait à lui-même de la fatalité maussade qui venait de +trancher son aventure. Peut-être, s’il eût été plus déterminé, eût-il pu +trouver une voie entre les roues et le premier rang de la foule... Et +maintenant, où retrouver cette femme? Était-il sûr qu’elle habitât +Séville? Si par malheur il n’en était rien, où la chercher, dans +Cordoue, dans Jérez, ou dans Malaga? C’était l’impossible.</p> + +<p>Et peu à peu, par une illusion déplorable, l’image devint plus charmante +en lui. Certains détails des traits n’eussent mérité qu’une attention +curieuse: ils devinrent dans sa mémoire les motifs principaux de sa +tendresse navrée. Il avait remarqué, ainsi, qu’au lieu de laisser pendre +toutes lisses les deux mèches des petits cheveux sur les tempes, elle +les gonflait au fer en deux coques arrondies. Ce n’était pas une mode +très originale, et bien des Sévillanes prenaient le même soin; mais sans +doute la nature de leurs cheveux ne se prêtait pas aussi bien à la +perfection de ces boucles en boule, car André ne se souvenait pas d’en +avoir vu qui, même de loin, pussent se comparer à celles-là.</p> + +<p>En outre, les coins des lèvres étaient d’une mobilité extrême. Ils +changeaient à chaque instant et de forme et d’expression, tantôt presque +retroussés, ronds ou minces, pâles ou sombres, animés d’une flamme +variable. Oh! on pouvait blâmer tout le reste, soutenir que le nez +n’était pas grec et que le menton n’était pas romain; mais ne pas rougir +de plaisir devant ces deux petits coins de bouche, cela eût passé la +permission.</p> + +<p>Il en était là de ses pensées quand un <i>«¡Cuidao!»</i> crié d’une voix +rude le fit se garer dans une porte ouverte: une voiture passait au +petit trot dans la rue étroite.</p> + +<p>Et dans cette voiture, il y avait une jeune femme, qui, en apercevant +André, lui jeta très doucement, comme on jette une rose, un œuf qu’elle +tenait à la main.</p> + +<p>Fort heureusement, l’œuf tomba en roulant et ne se brisa point, car +André, complètement stupéfait de cette nouvelle rencontre, n’avait pas +fait un geste pour le prendre au vol. La voiture avait déjà tourné le +coin de la rue, quand il se baissa pour ramasser l’envoi.</p> + +<p class="tb">Le mot <i>Quiero</i> se lisait toujours sur la coquille lisse et ronde, et on +n’en avait pas écrit d’autre; mais un paraphe très décidé, qui semblait +gravé par la pointe d’une broche, terminait la dernière lettre comme +pour répondre par le même mot.</p> + + + + +<h3><a name="II" id="II"></a>II</h3> + +<p class="head">Où le lecteur apprend les diminutifs de «Concepcion», prénom espagnol.</p> +<p>Cependant, la voiture avait tourné le coin de la rue et l’on n’entendait +plus que faiblement le pas des chevaux sonner sur les dalles dans la +direction de la Giralda.</p> + +<p>André courut à sa poursuite, anxieux de ne pas laisser échapper cette +seconde occasion qui pouvait être la dernière; il arriva juste au moment +où les chevaux entraient au pas dans l’ombre d’une maison rose de la +plaza del Triunfo.</p> + +<p>Les grandes grilles noires s’ouvrirent et se refermèrent sur une rapide +silhouette féminine.</p> + +<p>Sans doute il eût été plus avisé de préparer ses voies, de prendre des +renseignements, de demander le nom, la famille, la situation et le genre +de vie avant de se lancer ainsi, tête basse, dans l’inconnu d’une +intrigue, où, puisqu’il ne savait rien, il n’était le maître de rien. +André, cependant, ne put se résoudre à quitter la place avant d’avoir +fait un premier effort, et dès qu’il eut vérifié d’une main rapide la +correction de sa coiffure et la hauteur de sa cravate, il sonna +délibérément.</p> + +<p>Un jeune maître d’hôtel se présenta derrière la grille, mais n’ouvrit +pas.</p> + +<p>«Que demande Votre Grâce?</p> + +<p>—Faites passer ma carte à la señora.</p> + +<p>—À quelle señora? continua le domestique d’une voix tranquille où le +soupçon n’altérait pas trop le respect.</p> + +<p>—À celle qui habite cette maison, je pense.</p> + +<p>—Mais son nom?»</p> + +<p>André, impatienté, ne répondit pas. Le domestique reprit:</p> + +<p>«Que Votre Grâce me fasse la faveur de me dire auprès de quelle señora +je dois l’introduire.</p> + +<p>—Je vous répète que votre maîtresse m’attend.»</p> + +<p>Le maître d’hôtel, s’inclinant, releva légèrement les mains en signe +d’impossibilité; puis il se retira sans ouvrir et sans même avoir pris +la carte.</p> + +<p>Alors André, que la colère rendit tout à fait discourtois, sonna une +seconde et une troisième fois comme à la porte d’un fournisseur. «Une +femme si prompte à répondre à une déclaration de ce genre, se dit-il, ne +doit pas s’étonner de l’insistance qu’on met à pénétrer chez elle; elle +était seule aux Delicias, elle doit vivre seule ici, et le bruit que je +fais n’est entendu que par elle.» Il ne songea pas que le carnaval +espagnol autorise des libertés passagères qui ne sauraient se prolonger +dans la vie normale avec les mêmes chances d’accueil.</p> + +<p>La porte resta close et la maison pleine de silence comme si elle eût +été déserte.</p> + +<p>Que faire? Il se promena quelque temps sur la place, devant les fenêtres +et les miradores où il espérait toujours voir apparaître le visage +attendu, et, peut-être même, un signe... Mais rien ne parut; il se +résigna au retour.</p> + +<p>Toutefois, avant de quitter une porte qui se fermait sur tant de +mystères, il avisa non loin de là un marchand de cerrillas assis dans un +coin d’ombre, et lui demanda:</p> + +<p>«Qui habite cette maison?</p> + +<p>—Je ne sais pas», répondit l’homme.</p> + +<p>André lui mit dix réaux dans la main et ajouta:</p> + +<p>«Dis-le-moi tout de même.</p> + +<p>—Je ne devrais pas le dire. La señora se fournit chez moi, et si elle +savait que je parle sur elle, demain ses mozos s’adresseraient ailleurs, +chez le Fulano, par exemple, qui vend ses boîtes à moitié vides. Au +moins je n’en dirai pas de mal, je ne médirai pas, <i>cabeyro</i>! Rien que +son nom, puisque vous voulez le savoir. C’est la señora doña Concepcion +Perez, femme de don Manuel Garcia.</p> + +<p>—Son mari n’habite donc pas Séville?</p> + +<p>—Son mari est en <i>Bolibie</i>.</p> + +<p>—Où cela?</p> + +<p>—En <i>Bolibie</i>, un pays d’Amérique.»</p> + +<p class="tb">Sans en entendre davantage, André jeta une nouvelle pièce sur les genoux +du vendeur, et rentra dans la foule pour gagner son hôtel.</p> + +<p>Il restait en somme indécis. Même en apprenant l’absence du mari, il +n’avait pas trouvé que toutes les chances se penchassent de son côté. Ce +marchand réservé, qui semblait en savoir plus qu’il n’en voulait dire, +laissait croire à l’existence d’un autre amant déjà choisi, et +l’attitude du domestique n’était pas faite pour démentir ce soupçon +d’arrière-pensée... André songeait que quinze jours à peine s’étendaient +devant lui avant la date fixée de son retour à Paris. Suffiraient-ils +pour entrer en grâce auprès d’une jeune personne dont la vie sans doute +était déjà prise?</p> + +<p class="tb">Ainsi troublé par des incertitudes, il entrait dans le patio de son +hôtel, quand le portier l’arrêta:</p> + +<p>«Une lettre pour Votre Grâce.»</p> + +<p class="tb">L’enveloppe ne portait pas d’adresse.</p> + +<p>«Vous êtes sûr que cette lettre est pour moi?</p> + +<p>—On me la remet à l’instant pour don Andrès Stévenol.»</p> + +<p>André la décacheta sans retard.</p> + +<p>Elle contenait ces simples lignes, écrites sur une carte bleue:</p> + +<div class="bb"> +<p><i>«Don Andrès Stévenol est prié de ne pas faire tant de bruit, de ne pas +dire son nom et de ne plus demander le mien. S’il se promène demain, +vers trois heures, sur la route d’Empalme, une voiture passera, qui +s’arrêtera peut-être.»</i></p> +</div> + +<p>«Comme la vie est facile!» pensa André. Et en montant l’escalier du +premier étage, il avait déjà la vision des intimités prochaines; il +cherchait les diminutifs tendres du plus charmant de tous les prénoms:</p> + +<p>«Concepcion, Concha, Conchita, Chita<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.»</p> + + + + +<h3><a name="III" id="III"></a>III</h3> + +<p class="head">Comment, et pour quelles raisons, André ne se rendit pas au rendez-vous +de Concha Perez.</p> +<p>Le lendemain matin, André Stévenol eut un réveil rayonnant. La lumière +entrait largement par les quatre fenêtres du mirador; et toutes les +rumeurs de la ville, pas de chevaux, cris de vendeurs, sonnettes de +mules ou cloches de couvent, mêlaient sur la place blanche leur +bruissement de vie.</p> + +<p>Il ne se souvenait pas d’avoir eu depuis longtemps une matinée aussi +heureuse. Il étira ses bras, qui se tendirent avec force. Puis il les +serra contre sa poitrine, comme s’il voulait se donner l’illusion de +l’étreinte attendue.</p> + +<p>«Comme la vie est facile! répéta-t-il en souriant. Hier, à cette +heure-ci, j’étais seul, sans but, sans pensée. Il a suffi d’une +promenade, et ce matin me voici deux. Qui donc nous fait croire aux +refus, aux dédains ou même à l’attente? Nous demandons et les femmes se +donnent. Pourquoi en serait-il autrement?»</p> + +<p>Il se leva, mit un punghee, chaussa des mules et sonna pour qu’on fît +préparer son bain. En attendant, le front collé aux vitres, il regarda +la place pleine de jour.</p> + +<p>Les maisons étaient peintes de ces couleurs légères que Séville répand +sur ses murs et qui ressemblent à des robes de femme. Il y en avait de +couleur crème avec des corniches toutes blanches; d’autres qui étaient +roses, mais d’un rose si fragile! d’autres vert d’eau ou orangées, et +d’autres violet pâle.—Nulle part les yeux n’étaient choqués par +l’affreux brun des rues de Cadiz ou de Madrid; nulle part, ils n’étaient +éblouis par le blanc trop cru de Jérez.</p> + +<p>Sur la place même, des orangers étaient chargés de nuits, des fontaines +coulaient, des jeunes filles riaient en tenant des deux mains les bords +de leur châle comme les femmes arabes ferment leur haïk. Et de toutes +parts, des coins de la place, du milieu de la chaussée, du fond des +ruelles étroites, les sonnettes des mules tintaient.</p> + +<p>André n’imaginait pas qu’on pût vivre ailleurs qu’à Séville.</p> + +<p>Après avoir achevé sa toilette et bu lentement une petite tasse d’épais +chocolat espagnol, il sortit au hasard.</p> + +<p class="tb">Le hasard, qui fut singulier, lui fit suivre le plus court chemin, des +marches de son hôtel à la plaza del Triunfo; mais, arrivé là, André se +souvint des précautions qu’on lui conseillait, et soit qu’il craignît de +mécontenter sa «maîtresse» en passant trop directement devant sa porte, +soit au contraire qu’il ne voulût point paraître à ce point tourmenté du +désir de la voir plus tôt, il suivit le trottoir opposé sans même +tourner la tête à gauche.</p> + +<p>De là, il se rendit à Las Delicias.</p> + +<p>La bataille de la veille avait jonché la terre de papiers et de +coquilles d’œufs qui donnaient au parc splendide une vague apparence +d’arrière-cuisine. À de certains endroits, le sol avait disparu sous des +dunes croulantes et bariolées. D’ailleurs, le lieu était désert, car le +carême recommençait. Pourtant, par une allée qui venait de la campagne, +André vit venir à lui un passant qu’il reconnut.</p> + +<p>«Bonjour, don Mateo, dit-il en lui tendant la main. Je n’espérais pas +vous rencontrer si tôt.</p> + +<p>—Que faire, monsieur, quand on est seul, inutile, et désœuvré? Je me +promène le matin, je me promène le soir. Le jour, je lis ou je vais +jouer. C’est l’existence que je me suis faite. Elle est sombre.</p> + +<p>—Mais vous avez des nuits qui consolent des jours, si j’en crois les +murmures de la ville.</p> + +<p>—Si on le dit encore, on se trompe. D’aujourd’hui au jour de sa mort, +on ne verra plus une femme chez don Mateo Diaz. Mais ne parlons plus de +moi. Pour combien de temps êtes-vous encore ici?»</p> + +<p class="tb">Don Mateo Diaz était un Espagnol d’une quarantaine d’années, à qui André +avait été recommandé pendant son premier séjour en Espagne. Son geste et +sa phrase étaient naturellement déclamatoires. Comme beaucoup de ses +compatriotes, il accordait une importance extrême aux observations qui +n’en comportaient point; mais cela n’impliquait de sa part ni vanité, ni +sottise. L’emphase espagnole se porte comme la cape, avec de grands plis +élégants. Homme instruit, que sa trop grande fortune avait seule empêché +de mener une existence active, don Mateo était surtout connu par +l’histoire de sa chambre à coucher, qui passait pour hospitalière. Aussi +André fut-il étonné d’apprendre qu’il avait renoncé si tôt aux pompes de +tous les démons; mais le jeune homme s’abstint de poursuivre ses +questions.</p> + +<p class="tb">Ils se promenèrent quelque temps au bord du fleuve, que don Mateo, en +propriétaire riverain, et aussi en patriote, ne se lassait pas +d’admirer.</p> + +<p>«Vous connaissez, disait-il, cette plaisanterie d’un ambassadeur +étranger qui préférait le Manzanarès à toutes les autres rivières, parce +qu’il était navigable en voiture et à cheval. Voyez le Guadalquivir, +père des plaines et des cités! J’ai beaucoup voyagé, depuis vingt ans, +j’ai vu le Gange et le Nil et l’Atrato, des fleuves plus larges sous une +plus vive lumière: je n’ai vu qu’ici cette majestueuse beauté du courant +et des eaux. La couleur en est incomparable. N’est-ce pas de l’or qui +s’effile aux arches du pont? Le flot se gonfle comme une femme enceinte, +et l’eau est pleine, pleine de terre. C’est la richesse de l’Andalousie +que les deux quais de Séville conduisent vers les plaines.»</p> + +<p>Puis ils parlèrent politique. Don Mateo était royaliste et s’indignait +des efforts persistants de l’opposition, au moment où toutes les forces +du pays eussent dû se concentrer autour de la faible et courageuse reine +pour l’aider à sauver le suprême héritage d’une impérissable histoire.</p> + +<p>«Quelle chute! disait-il. Quelle misère! Avoir possédé l’Europe, avoir +été Charles Quint, avoir doublé le champ d’action du monde en découvrant +le monde nouveau, avoir eu l’empire sur lequel le soleil ne se couchait +point; mieux encore: avoir, les premiers, vaincu votre Napoléon,—et +expirer sous les bâtons d’une poignée de bandits mulâtres! Quel destin +pour notre Espagne!»</p> + +<p>Il n’aurait pas fallu lui dire que ces bandits-là fussent les frères de +Washington et de Bolivar. Pour lui, c’étaient de honteux brigands qui ne +méritaient même pas le garrot.</p> + +<p>Il se calma.</p> + +<p>«J’aime mon pays, reprit-il. J’aime ses montagnes et ses plaines. J’aime +la langue et le costume et les sentiments de son peuple. Notre race a +des qualités d’une essence supérieure. À elle seule, elle est une +noblesse, à l’écart de l’Europe, ignorant tout ce qui n’est pas elle, et +enfermée sur ses terres comme dans une muraille de parc. C’est pour +cela, sans doute, qu’elle décline au profit des nations du Nord, selon +la loi contemporaine qui pousse aujourd’hui de toutes parts le médiocre +à l’assaut du meilleur... Vous savez qu’en Espagne on appelle <i>hidalgos</i> +les descendants des familles pures de tout mélange avec le sang maure. +On ne veut pas admettre que, pendant sept siècles, l’Islam ait pris +racine sur la terre espagnole. Pour moi, j’ai toujours pensé qu’il y +avait ingratitude à renier de tels ancêtres. Nous ne devons guère qu’aux +Arabes les qualités exceptionnelles qui ont dessiné dans l’histoire la +grande figure de notre passé. Ils nous ont légué leur mépris de +l’argent, leur mépris du mensonge, leur mépris de la mort, leur +inexprimable fierté. Nous tenons d’eux notre attitude si droite en face +de tout ce qui est bas, et aussi je ne sais quelle paresse devant les +travaux manuels. En vérité, nous sommes leurs fils, et ce n’est pas sans +raison que nous continuons encore à danser leurs danses orientales au +son de leurs «féroces romances.»</p> + +<p>Le soleil montait dans un grand ciel libre et bleu. La mâture encore +brune des vieux arbres du parc laissait voir par intervalles le vert des +lauriers et des palmiers souples. De soudaines bouffées de chaleur +enchantaient ce matin d’hiver d’un pays où l’hiver ne se repose point.</p> + +<p class="tb">«Vous viendrez déjeuner chez moi, j’espère? dit don Mateo. Ma huerta est +là, près de la route d’Empalme. Dans une demi-heure, nous y serons, et, +si vous le permettez, je vous garderai jusqu’au soir afin de vous +montrer mes haras où j’ai quelques nouvelles bêtes.</p> + +<p>—Je serai très indiscret, s’excusa André. J’accepte le déjeuner, mais +non l’excursion. Ce soir, j’ai un rendez-vous que je ne puis manquer, +croyez-moi.</p> + +<p>—Une femme? Ne craignez rien, je ne vous poserai pas de questions. +Soyez libre. Je vous sais même gré de passer avec moi le temps qui vous +sépare de l’heure fixée. Quand j’avais votre âge, je ne pouvais voir +personne pendant mes journées mystérieuses. Je me faisais servir mes +repas dans ma chambre, et la femme que j’attendais était le premier être +à qui j’eusse parlé depuis l’instant de mon réveil.»</p> + +<p class="tb">Il se tut un instant, puis sur un ton de conseil:</p> + +<p>«Ah! monsieur! dit-il, prenez garde aux femmes! Je ne vous dirai pas de +les fuir, car j’ai usé ma vie avec elles, et si ma vie était à refaire, +les heures que j’ai passées ainsi sont parmi celles que je voudrais +revivre. Mais gardez-vous, gardez-vous d’elles!»</p> + +<p>Et comme s’il avait trouvé une expression à sa pensée, don Mateo ajouta +plus lentement:</p> + +<p class="tb">«Il est deux sortes de femmes qu’il ne faut connaître à aucun prix: +d’abord celles qui ne vous aiment pas, et ensuite, celles qui vous +aiment.—Entre ces deux extrémités, il y a des milliers de femmes +charmantes, mais nous ne savons pas les apprécier.»</p> + +<p>Le déjeuner eût été assez terne si l’animation de don Mateo n’eût +remplacé, par un long monologue, l’entretien qui fit défaut; car André, +préoccupé de ses pensées personnelles, n’écouta qu’à demi ce qui lui fut +conté. À mesure que l’instant du rendez-vous approchait, le battement de +cœur qu’il avait senti naître la veille reprenait avec une insistance +toujours plus pressante. C’était un appel assourdissant en lui-même, un +impératif absolu qui chassait de son esprit tout ce qui n’était pas la +femme espérée. Il aurait tout donné pour que la grande aiguille de la +pendule Empire où il tenait ses yeux fixés fût avancée de cinquante +minutes.—Mais l’heure qu’on regarde devient immobile, et le temps ne +s’écoulait pas plus qu’une mare éternellement stagnante.</p> + +<p class="tb">À la fin, contraint de demeurer et cependant incapable de se taire plus +longtemps, il fit preuve d’une jeunesse peut-être un peu récente en +tenant à son hôte ce discours imprévu:</p> + +<p>«Don Mateo, vous avez toujours été pour moi un homme d’excellent +conseil. Voulez-vous me permettre de vous confier un secret et de vous +demander un avis?</p> + +<p>—Tout à votre disposition, dit à l’espagnole Mateo en se levant de +table pour passer au fumoir.</p> + +<p>—Eh bien... voici... c’est une question... balbutia André. Vraiment à +tout autre qu’à vous je ne la poserais pas... Connaissez-vous une +Sévillane qui s’appelle doña Concepcion Garcia?»</p> + +<p>Mateo bondit:</p> + +<p>«Concepcion Garcia! Concepcion Garcia! Mais laquelle? Expliquez-vous! il +y a vingt mille Concepcion Garcia en Espagne! C’est un nom aussi commun +que chez vous Jeanne Duval ou Marie Lambert. Pour l’amour de Dieu, +dites-moi son nom de jeune fille. Est-ce P... Perez, dites-moi? Est-ce +Perez? Concha Perez? Mais parlez donc!»</p> + +<p>André, complètement bouleversé par cette émotion soudaine, eut un +instant le pressentiment qu’il valait mieux ne pas dire la vérité; mais +il parla plus vite qu’il ne l’eût voulu, et, vivement, répondit:</p> + +<p>«Oui.»</p> + +<p class="tb">Alors Mateo, précisant chaque détail comme on torture une plaie, +continua:</p> + +<p>«Concepcion Perez de Garcia, 22, plaza del Triunfo, dix-huit ans, des +cheveux presque noirs et une bouche... une bouche...</p> + +<p>—Oui, dit André.</p> + +<p>—Ah! vous avez bien fait de me parler d’elle. Vous avez bien fait, +monsieur. Si je peux vous arrêter à la porte de celle-là, ce sera une +bonne action de ma part, et un rare bonheur pour vous.</p> + +<p>—Mais qui est-elle?</p> + +<p>—Comment? Vous ne la connaissez pas?</p> + +<p>—Je l’ai rencontrée hier pour la première fois; je ne l’ai même pas +entendue parler.</p> + +<p>—Alors, il est encore temps!</p> + +<p>—C’est une fille?</p> + +<p>—Non, non. Elle est même, en somme, honnête femme. Elle n’a pas eu plus +de quatre ou cinq amants. À l’époque où nous vivons, c’est une chasteté.</p> + +<p>—Et...</p> + +<p>—En outre, croyez bien qu’elle est remarquablement intelligente. +Remarquablement. À la fois par son esprit, qui est des plus fins, et par +sa connaissance de la vie, je la juge supérieure. Je ne lui ferai grâce +d’aucun éloge. Elle danse avec une éloquence qui est irrésistible. Elle +parle comme elle danse et elle chante comme elle parle. Qu’elle ait un +joli visage, je suppose que vous n’en doutez pas; et si vous voyiez ce +qu’elle cache, vous diriez que même sa bouche... Mais il suffit. Ai-je +tout dit?»</p> + +<p>André, agacé, ne répondit pas.</p> + +<p>Don Mateo lui saisit les deux manches de son veston, et scandant par une +secousse la moindre de ses paroles, il ajouta:</p> + +<p class="tb">«Et c’est la <span class="smcap">pire</span> des femmes, monsieur, monsieur, entendez-vous? C’est +la <span class="smcap">pire</span> des femmes de la terre. Je n’ai plus qu’un espoir, qu’une +consolation au cœur: c’est que, le jour de sa mort, Dieu ne lui +pardonnera pas.»</p> + +<p>André se leva:</p> + +<p>«Néanmoins, don Mateo, moi qui ne suis pas encore autorisé à parler de +cette femme comme vous le faites, je n’ai aucun droit de ne pas me +rendre au rendez-vous qu’elle m’a donné. Ai-je besoin de vous répéter +que je vous ai fait une confidence et que je regrette d’interrompre les +vôtres par un départ prématuré?»</p> + +<p>Et il lui tendit la main.</p> + +<p class="tb">Mateo se plaça devant la porte:</p> + +<p>«Écoutez-moi, je vous en conjure. Écoutez-moi. Il n’y a qu’un instant, +vous me disiez encore que j’étais un homme d’excellent conseil. Je +n’accepte pas ce jugement. Je n’en ai pas besoin, pour vous parler +ainsi. J’oublie aussi l’affection que j’ai pour vous, et qui suffirait +bien, cependant, à expliquer mon insistance...</p> + +<p>—Mais alors?...</p> + +<p>—Je vous parle d’homme à homme, comme le premier venu arrêterait un +passant pour l’avertir d’un danger grave, et je vous crie: N’avancez +plus, retournez sur vos pas, oubliez qui vous avez vu, qui vous a parlé, +qui vous a écrit! Si vous connaissez la paix, les nuits calmes, la vie +insouciante, tout ce que nous appelons le bonheur, n’approchez pas +Concha Perez! Si vous ne voulez pas que le jour où nous sommes partage +votre passé d’avec votre avenir en deux moitiés de joie et d’angoisse, +n’approchez pas Concha Perez! Si vous n’avez pas encore éprouvé jusqu’à +l’extrême la folie qu’elle peut engendrer et maintenir dans un cœur +humain, n’approchez pas cette femme, fuyez-la comme la mort, laissez-moi +vous sauver d’elle, ayez pitié de vous, enfin!</p> + +<p>—Don Mateo, vous l’aimez donc?»</p> + +<p class="tb">L’Espagnol se passa la main sur le front et murmura:</p> + +<p>«Oh! non, tout est bien fini. Je ne l’aime ni ne la hais plus. La chose +est passée. Tout s’efface...</p> + +<p>—Ainsi, je ne vous blesserai pas personnellement si je m’abstiens de +suivre vos avis? Je vous ferais volontiers un sacrifice de ce genre; +mais je n’ai pas à m’en faire à moi-même... Quelle est votre réponse?»</p> + +<p class="tb">Mateo regarda André; puis, changeant tout à coup l’expression de ses +traits il lui dit sur un ton de boutade:</p> + +<p>«Monsieur, il ne faut jamais aller au premier rendez-vous que donne une +femme.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Parce qu’elle n’y vient pas.»</p> + +<p class="tb">André, à qui ce mot rappelait un souvenir particulier, ne put s’empêcher +de sourire.</p> + +<p>«C’est quelquefois vrai, dit-il.</p> + +<p>—Très souvent. Et si, par hasard, elle vous attendait en ce moment, +soyez sûr que votre absence ne ferait que déterminer son inclination +pour vous.»</p> + +<p>André réfléchit, et sourit de nouveau.</p> + +<p>«Cela veut dire...</p> + +<p>—... Que sans faire aucune personnalité, et quand la jeune femme à +laquelle vous vous intéressez se nommerait Lola Vasquez ou Rosario +Lucena, je vous conseille de reprendre le fauteuil où vous étiez tout à +l’heure et de ne le plus quitter sans raison sérieuse. Nous allons fumer +des cigares en buvant des sirops glacés. C’est un mélange qui n’est pas +très connu dans les restaurants de Paris, mais qui se fait d’un bout à +l’autre de l’Amérique espagnole. Vous me direz tout à l’heure si vous +goûtez pleinement la fumée du havane mêlée au sucre frais.»</p> + +<p class="tb">Un court silence suivit. Tous deux s’étaient assis de chaque côté d’une +petite table qui portait des <i>puros</i> et des cendriers ronds.</p> + +<p>«Et maintenant, de quoi parlerons-nous?» interrogea don Mateo.</p> + +<p>André fit un geste qui signifiait: Vous le savez bien.</p> + +<p>«Je commence donc», dit Mateo d’une voix plus basse; et la feinte gaieté +qu’il avait découverte un moment s’éteignit sous un nuage durable.</p> + + + + +<h3><a name="IV" id="IV"></a>IV</h3> + +<p class="head">Apparition d’une petite moricaude dans un paysage polaire.</p> +<p>Il y a trois ans, monsieur, je n’avais pas encore les cheveux gris que +vous me voyez. J’avais trente-sept ans; je m’en croyais vingt-deux; à +aucun instant de ma vie je n’avais senti passer ma jeunesse et personne +encore ne m’avait fait comprendre qu’elle approchait de sa fin.</p> + +<p>On vous a dit que j’étais coureur: c’est faux. Je respectais trop +l’amour pour fréquenter les arrière-boutiques, et je n’ai presque jamais +possédé une femme que je n’eusse aimée passionnément. Si je vous nommais +celles-là, vous seriez surpris de leur petit nombre. Dernièrement +encore, en faisant de mémoire le compte facile, je songeais que je +n’avais jamais eu de maîtresse blonde. J’aurai toujours ignoré ces pâles +objets du désir.</p> + +<p>Ce qui est vrai, c’est que l’amour n’a pas été pour moi une distraction +ou un plaisir, un passe-temps comme pour quelques-uns. Il a été ma vie +même. Si je supprimais de mon souvenir les pensées et les actions qui +ont eu la femme pour but, il n’y resterait plus rien, que le vide.</p> + +<p>Ceci dit, je puis maintenant vous conter ce que je sais de Concha Perez.</p> + +<p class="tb">C’était donc il y a trois ans, trois ans et demi, en hiver. Je revenais +de France, un 26 décembre, par un froid terrible, dans l’express qui +passe vers midi le pont de la Bidassoa. La neige, déjà fort épaisse sur +Biarritz et Saint-Sébastien, rendait presque impraticable la traversée +du Guipuzcoa. Le train s’arrêta deux heures à Zumarraga, pendant que des +ouvriers déblayaient hâtivement la voie; puis il repartit pour stopper +une seconde fois, en pleine montagne, et trois heures furent nécessaires +à réparer le désastre d’une avalanche. Toute la nuit, ceci recommença. +Les vitres du wagon lourdement feutrées de neige assourdissaient le +bruit de la marche et nous passions au milieu d’un silence à qui le +danger donnait un caractère de grandeur.</p> + +<p>Le lendemain matin, arrêt devant Avila. Nous avions huit heures de +retard, et depuis un jour entier nous étions à jeun. Je demande à un +employé si l’on peut descendre; il me crie:</p> + +<p>«Quatre jours d’arrêt. Les trains ne passent plus.»</p> + +<p>Connaissez-vous Avila? C’est là qu’il faut envoyer les gens qui croient +morte la vieille Espagne. Je fis porter mes malles dans une <i>fonda</i> où +don Quichotte aurait pu loger; des pantalons de peau à franges étaient +assis sur des fontaines; et le soir, quand des cris dans les rues nous +apprirent que le train repartait tout à coup, la diligence à mules +noires qui nous traîna au galop dans la neige en manquant vingt fois de +culbuter était certainement la même qui mena jadis de Burgos à +l’Escorial les sujets du roi Philippe Quint.</p> + +<p class="tb">Ce que j’achève de vous dire en quelques minutes, monsieur, cela dura +quarante heures.</p> + +<p>Aussi, quand, vers huit heures du soir, en pleine nuit d’hiver et me +privant de dîner pour la seconde fois, je repris mon coin à l’arrière, +alors je me sentis envahi par un ennui démesuré. Passer une troisième +nuit en wagon avec les quatre Anglais endormis qui me suivaient depuis +Paris, c’était au-dessus de mon courage. Je laissai mon sac dans le +filet, et, emportant ma couverture, je pris place comme je pus dans un +compartiment d’une classe inférieure qui était plein de femmes +espagnoles.</p> + +<p>Un compartiment, je devrais dire quatre, car tous communiquaient à +hauteur d’appui. Il y avait là des femmes du peuple, quelques marins, +deux religieuses, trois étudiants, une gitane et un garde civil. +C’était, comme vous le voyez, un public mêlé. Tous ces gens parlaient à +la fois et sur le ton le plus aigu. Je n’étais pas assis depuis un quart +d’heure et déjà je connaissais la vie de tous mes voisins. Certaines +personnes se moquent des gens qui se livrent ainsi. Pour moi, je +n’observe jamais sans pitié le besoin qu’ont les âmes simples de crier +leurs peines dans le désert.</p> + +<p>Tout à coup le train s’arrêta. Nous passions la Sierra de Guadarrama, à +quatorze cents mètres d’altitude. Une nouvelle avalanche venait de +barrer la route. Le train essaya de reculer: un autre éboulement lui +barrait le retour. Et la neige ne cessait pas d’ensevelir lentement les +wagons.</p> + +<p>C’est un récit de Norvège, que je vous conte là, n’est-il pas vrai? Si +nous avions été en pays protestant, les gens se seraient mis à genoux en +recommandant leur âme à Dieu; mais, hors les journées de tonnerre, nos +Espagnols ne craignent pas les vengeances soudaines du ciel. Quand ils +apprirent que le convoi était décidément bloqué, ils s’adressèrent à la +gitane, et lui demandèrent de danser.</p> + +<p class="tb">Elle dansa. C’était une femme d’une trentaine d’années au moins, très +laide comme la plupart des filles de sa race, mais qui semblait avoir du +feu entre la taille et les mollets. En un instant, nous oubliâmes le +froid, la neige et la nuit. Les gens des autres compartiments étaient à +genoux sur les bancs de bois, et, le menton sur les barrières, ils +regardaient la bohémienne. Ceux qui l’entouraient de plus près +«toquaient» des paumes en cadence selon le rythme toujours varié du +<i>baile flamenco</i>.</p> + +<p class="tb">C’est alors que je remarquai dans un coin, en face de moi, une petite +fille qui chantait.</p> + +<p>Celle-ci avait un jupon rose, ce qui me fit deviner aisément qu’elle +était de race andalouse, car les Castillanes préfèrent les couleurs +sombres, le noir français ou le brun allemand. Ses épaules et sa +poitrine naissante disparaissaient sous un châle crème, et, pour se +protéger du froid, elle avait autour du visage un foulard blanc qui se +terminait par deux longues cornes en arrière.</p> + +<p>Tout le wagon savait déjà qu’elle était élève au couvent de San José +d’Avila, qu’elle se rendait à Madrid, qu’elle allait retrouver sa mère, +qu’elle n’avait pas de <i>novio</i><a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> et qu’on l’appelait Concha Perez.</p> + +<p>Sa voix était singulièrement pénétrante. Elle chantait sans bouger, les +mains sous le châle, presque étendue, les yeux fermés; mais les chansons +qu’elle chantait là, j’imagine qu’elle ne les avait pas apprises chez +les sœurs. Elle choisissait bien, parmi ces <i>copias</i> de quatre vers où +le peuple met toute sa passion. Je l’entends encore chanter avec une +caresse dans la voix:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Dime, niña, si me quieres;</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Por Dios, descubre tu pecho...</i></span><br /> +</p> + + +<p>ou:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Tes matelas sont des jasmins,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Tes draps des roses blanches,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Des lis tes oreillers,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Et toi, une rose qui te couches.</i></span><br /> +</p> + + +<p>Je ne vous dis que les moins vives.</p> + +<p class="tb">Mais soudain, comme si elle avait senti le ridicule d’adresser de +pareilles hyperboles à cette sauvagesse, elle changea de ton son +répertoire et n’accompagna plus la danse que par des chansons ironiques +comme celle-ci, dont je me souviens:</p> + +<p><i>Petite aux vingt novios</i></p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"><i>(Et avec moi vingt et un),</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Si tous sont comme je suis,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Tu resteras toute seule.</i></span><br /> +</p> + + +<p>La gitane ne sut d’abord si elle devait rire ou se fâcher. Les rieurs +étaient pour l’adversaire et il était visible que cette fille d’Égypte +ne comptait pas au nombre de ses qualités l’esprit de repartie qui +remplace, dans nos sociétés modernes, les arguments du poing fermé.</p> + +<p>Elle se tut en serrant les dents. La petite, complètement rassurée +désormais sur les conséquences de son escarmouche, redoubla d’audace et +de gaieté.</p> + +<p>Une explosion de colère l’interrompit. L’Égyptienne levait ses deux +mains crispées:</p> + +<p>«Je t’arracherai les yeux! Je t’arracherai...</p> + +<p>—Gare à moi!» répondit Concha le plus tranquillement du monde et sans +même lever les paupières. Puis, au milieu d’un torrent d’injures, elle +ajouta de la même voix très calme:</p> + +<p>«Gardes! qu’on me fournisse deux <i>chulos</i>», comme si elle était devant +un taureau.</p> + +<p>Tout le wagon était en joie. <i>Olé</i>, disaient les hommes. Et les femmes +lui jetaient des regards de tendresse.</p> + +<p>Elle ne se troubla qu’une fois, sous un outrage plus sensible: la gitane +l’appelait: «Fillette!»</p> + +<p>«Je suis femme», dit la petite en frappant ses seins naissants.</p> + +<p>Et les deux combattantes se jetèrent l’une sur l’autre avec de vraies +larmes de rage.</p> + +<p>Je m’interposai: les batailles de femmes sont des spectacles que je n’ai +jamais pu regarder avec le désintéressement que leur témoignent les +foules. Les femmes se battent mal et dangereusement. Elles ne +connaissent pas le coup de main qui terrasse, mais le coup d’ongle qui +défigure ou le coup d’aiguille qui aveugle. Elles me font peur.</p> + +<p>Je les séparai donc et ce n’était pas facile. Fou qui se glisse entre +deux ennemies! Je fis de mon mieux; après quoi, elles se renfoncèrent +chacune dans un coin avec un battement de pied de la fureur contenue.</p> + +<p class="tb">Quand tout fut apaisé, un grand escogriffe vêtu d’un uniforme de garde +civil<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> surgit d’un compartiment voisin. Il enjamba de ses longues +bottes la barrière de bois qui servait de dossier, promena ses regards +protecteurs sur le champ de bataille où il n’avait plus rien à faire, et +avec cette infaillibilité de la police qui frappe toujours le plus +faible, il appliqua sur la joue de la pauvre petite Concha un soufflet +stupide et brutal.</p> + +<p>Sans daigner expliquer cette sentence sommaire, il fit passer l’enfant +dans un autre compartiment, revint lui-même dans le sien par une seconde +enjambée de ses bottes caricaturales, et croisa gravement les mains sur +son sabre, avec la satisfaction d’avoir rétabli l’ordre public.</p> + +<p>Le train s’était remis en marche. Nous passâmes Sainte-Marie-des-Neiges +dans un paysage de prodige. Un cirque immense de blancheur sous un +précipice de mille pieds se refermait à l’horizon par une ligne de +montagnes pâles. La lune éclatante et glacée était l’âme même de la +sierra neigeuse et nulle part je ne l’ai vue plus divine que pendant +cette nuit d’hiver. Elle seule luisait, et la neige. Par moments, je me +croyais en route dans un train silencieux et fantastique, à la +découverte d’un pôle.</p> + +<p>J’étais seul à voir ce mirage. Mes voisins dormaient déjà. Avez-vous +remarqué, cher ami, que les gens ne regardent jamais rien de ce qui est +intéressant? L’an dernier, sur le pont de Triana, je m’étais arrêté en +contemplation devant le plus beau coucher de soleil de l’année. Rien ne +peut donner une idée de la splendeur de Séville dans un pareil moment. +Eh bien, je regardais les passants: ils allaient à leurs affaires ou +causaient en promenant leur ennui; mais pas un ne tournait la tête. +Cette soirée de triomphe, personne ne l’a vue.</p> + +<p class="tb">...Comme je contemplais la nuit de lune et de neige et que mes yeux se +lassaient déjà de son éblouissante blancheur, l’image de la petite +chanteuse traversa ma pensée, et je souris du rapprochement. Cette jeune +moricaude dans ce paysage scandinave, c’était une mandarine sur une +banquise, une banane aux pieds d’un ours blanc, quelque chose +d’incohérent et de cocasse.</p> + +<p>Où était-elle? Je me penchai par-dessus la barrière d’appui et je la vis +tout près de moi, si près que j’aurais pu la toucher.</p> + +<p>Elle s’était endormie, la bouche ouverte, les mains croisées sous le +châle, et dans le sommeil sa tête avait glissé sur le bras de la +religieuse voisine. Je voulais bien croire qu’elle était femme, +puisqu’elle-même nous l’avait dit; mais elle dormait, monsieur, comme un +enfant de six mois. Presque tout son visage était emmitouflé dans son +foulard à cornes qui se moulait à ses joues en boule. Une mèche ronde et +noire, une paupière fermée sur des cils très longs, un petit nez dans la +lumière et deux lèvres marquées d’ombre, je n’en voyais pas plus, et +pourtant je m’attardai jusqu’à l’aube sur cette bouche singulière, +tellement enfantine et sensuelle ensemble, que je doutais parfois si ses +mouvements de rêve appelaient le mamelon de la nourrice ou les lèvres de +l’amant.</p> + +<p>Le jour vint, comme nous passions l’Escorial. L’hiver sec et terne des +alrededores avait remplacé, dans l’horizon des vitres, les merveilles de +la sierra. Bientôt nous entrâmes en gare, et comme je descendais ma +valise, j’entendis une petite voix qui criait, déjà sur le quai:</p> + +<p><i>«Mira! Mira!»</i></p> + +<p>Elle montrait du doigt les massifs de neige, qui d’un bout à l’autre du +train couvraient le toit des wagons, s’attachaient aux fenêtres, +coiffaient les tampons, les ressorts, les ferrures; et auprès des trains +intacts qui allaient quitter la ville, l’aspect lamentable du nôtre la +faisait rire aux éclats.</p> + +<p>Je l’aidai à prendre ses paquets; je voulais les faire porter, mais elle +refusa. Elle en avait six. Rapidement, elle enfila les six anses comme +elle put, une à l’épaule, la seconde au coude, et les quatre autres dans +les mains.</p> + +<p>Elle s’enfuit en courant.</p> + +<p>Je la perdis de vue.</p> + +<p class="tb">Vous voyez, monsieur, combien cette première rencontre est insignifiante +et vague. Ce n’est pas un début de roman: le décor y tient plus de place +que l’héroïne, et j’aurais pu n’en pas tenir compte; mais quoi de plus +irrégulier qu’une aventure de la vie réelle? Cela commença vraiment +ainsi.</p> + +<p>J’en jurerais aujourd’hui: si l’on m’avait demandé, ce matin-là, quel +était pour moi l’événement de la nuit, quel souvenir j’aurais plus tard +de ces quarante heures entre cent mille, j’aurais parlé du paysage et +non de Concha Perez.</p> + +<p>Elle m’avait amusé vingt minutes. Sa petite image m’occupa une fois ou +deux encore, puis le courant de mes affaires m’entraîna autre part et je +cessai de penser à elle.</p> + + + + +<h3><a name="V" id="V"></a>V</h3> + +<p class="head">Où la même personne reparaît dans un décor plus connu.</p> +<p>L’été suivant, je la retrouvai tout à coup.</p> + +<p>J’étais depuis longtemps revenu à Séville, assez tôt pour reprendre +encore une liaison déjà ancienne et pour la rompre.</p> + +<p>De ceci, je ne vous dirai rien. Vous n’êtes pas ici pour entendre le +récit de mes mémoires et j’ai d’ailleurs peu de goût à livrer des +souvenirs intimes. Sans l’étrange coïncidence qui nous réunit autour +d’une femme, je ne vous aurais point découvert ce fragment de mon passé. +Que du moins cette confidence reste unique, même entre nous.</p> + +<p class="tb">Au mois d’août, je me retrouvai seul dans ma maison qu’une présence +féminine emplissait depuis des années. Le second couvert enlevé, les +armoires sans robes, le lit vide, le silence partout: si vous avez été +amant, vous me comprenez; c’est horrible.</p> + +<p>Pour échapper à l’angoisse de ce deuil pire que les deuils, je sortais +du matin au soir, j’allais n’importe où, à cheval ou à pied, avec un +fusil, une canne ou un livre; il m’arriva même de coucher à l’auberge +pour ne pas rentrer chez moi. Une après-midi, par désœuvrement, j’entrai +à la Fábrica<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> + +<p class="tb">C’était une accablante journée d’été. J’avais déjeuné à l’hôtel de +Paris, et pour aller de Las Sierpes à la rue San-Fernando, «à l’heure où +il n’y a dans les rues que les chiens et les Français», j’avais cru +mourir de soleil.</p> + +<p>J’entrai, et j’entrai seul, ce qui est une faveur, car vous savez que +les visiteurs sont conduits par une surveillante dans ce harem immense +de quatre mille huit cents femmes, si libres de tenue et de propos.</p> + +<p>Ce jour-là, qui était torride, je vous l’ai dit, elles ne mettaient +aucune réserve à profiter de la tolérance qui leur permet de se +déshabiller à leur guise dans l’insoutenable atmosphère où elles vivent +de juin à septembre. C’est pure humanité qu’un tel règlement, car la +température de ces longues salles est saharienne et il est charitable de +donner aux pauvres filles la même licence qu’aux chauffeurs des +paquebots. Mais le résultat n’en est pas moins intéressant.</p> + +<p class="tb">Les plus vêtues n’avaient que leur chemise autour du corps (c’étaient +les prudes); presque toutes travaillaient le torse nu, avec un simple +jupon de toile desserré de la ceinture et parfois retroussé jusqu’au +milieu des cuisses. Le spectacle était mélangé. C’était la femme à tous +les âges, enfant et vieille, jeune ou moins jeune, obèse, grasse, +maigre, ou décharnée. Quelques-unes étaient enceintes. D’autres +allaitaient leur petit. D’autres n’étaient même pas nubiles. Il y avait +de tout dans cette foule nue, excepté des vierges, probablement. Il y +avait même de jolies filles.</p> + +<p class="tb">Je passais entre les rangs compacts en regardant de droite et de gauche, +tantôt sollicité d’aumônes et tantôt apostrophé par les plaisanteries +les plus cyniques. Car l’entrée d’un homme seul dans ce harem monstre +éveille bien des émotions. Je vous prie de croire qu’elles ne mâchent +pas les mots quand elles ont mis leur chemise bas, et elles ajoutent à +la parole quelques gestes d’une impudeur ou plutôt d’une simplicité qui +est un peu déconcertante, même pour un homme de mon âge. Ces filles sont +impudiques comme des femmes honnêtes.</p> + +<p class="tb">Je ne répondais pas à toutes. Qui peut se flatter d’avoir le dernier mot +avec une cigarrera? Mais je les regardais curieusement et leur nudité se +conciliant mal avec le sentiment d’un travail pénible, je croyais voir +toutes ces mains actives se fabriquer à la hâte d’innombrables petits +amants en feuilles de tabac. Elles faisaient, d’ailleurs, ce qu’il faut +pour m’en suggérer l’idée.</p> + +<p class="tb">Le contraste est singulier, de la pauvreté de leur linge et du soin +extrême qu’elles apportent à leurs têtes chargées de cheveux. Elles sont +coiffées au petit fer comme à l’heure d’entrer au bal et poudrées +jusqu’au bout des seins, même par-dessus les saintes médailles. Pas une +qui n’ait dans son chignon quarante épingles et une fleur rouge. Pas une +qui n’ait au fond de son mouchoir la petite glace et la houppette +blanche. On les prendrait pour des actrices en costume de mendiantes.</p> + +<p class="tb">Je les considérais une à une, et il me parut que même les plus +tranquilles montraient quelque vanité à se laisser examiner. J’en vis de +jeunes qui se mettaient à l’aise, comme par hasard, au moment où +j’approchais d’elles. À celles qui avaient des enfants je donnais +quelques perras; à d’autres des bouquets d’œillets dont j’avais empli +mes poches, et qu’elles suspendaient immédiatement sur leur poitrine à +la chaînette de leur croix. Il y avait, n’en doutez pas, de bien pauvres +anatomies dans ce troupeau hétéroclite, mais toutes étaient +intéressantes, et je m’arrêtai plus d’une fois devant un admirable corps +féminin, comme vraiment il n’y en a pas ailleurs qu’en Espagne, un torse +chaud, plein de chair, velouté comme un fruit et très suffisamment vêtu +par la peau brillante d’une couleur uniforme et foncée, où se détachent +avec vigueur l’astrakan bouclé des sous-bras et les couronnes noires des +seins.</p> + +<p class="tb">J’en vis quinze qui étaient belles. C’est beaucoup, sur cinq mille +femmes.</p> + +<p class="tb">Presque assourdi, et un peu las, j’allais quitter la troisième salle, +quand au milieu des cris et des éclats de paroles, j’entendis près de +moi une petite voix futée qui me disait:</p> + +<p>«Caballero, si vous me donnez une <i>perra chica</i><a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>, je vous +chanterai une petite chanson.»</p> + +<p class="tb">Je reconnus Concha avec une stupéfaction parfaite. Elle avait—je la +vois encore—une longue chemise un peu usée, mais qui tenait bien à ses +épaules et ne la décolletait qu’à peine. Elle me regardait en redressant +avec la main un piquet de fleurs de grenadier dans le premier maillon de +sa natte noire.</p> + +<p class="tb">«Comment es-tu venue ici?</p> + +<p>—Dieu le sait. Je ne me souviens plus.</p> + +<p>—Mais ton couvent d’Avila?</p> + +<p>—Quand les filles y reviennent par la porte, elles en sortent par la +fenêtre.</p> + +<p>—Et c’est par là que tu es sortie?</p> + +<p>—Caballero, je suis honnête, je ne suis pas rentrée du tout de peur de +faire un péché. Eh bien, donnez-moi un <i>réal</i><a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> et je vous +chanterai une soledad pendant que la surveillante est au fond de la +salle.»</p> + +<p class="tb">Vous pensez si les voisines nous regardaient pendant ce dialogue. Moi, +sans doute, j’en avais quelque embarras, mais Concha était +imperturbable. Je poursuivis:</p> + +<p>«Alors avec qui es-tu à Séville?</p> + +<p>—Avec maman.»</p> + +<p>Je frémis. Un amant, pour une jeune fille, est encore une garantie; mais +une mère, quelle perdition!</p> + +<p class="tb">«Maman et nous, nous nous occupons. Elle va à l’église; moi je viens +ici. C’est la différence d’âge.</p> + +<p>—Tu viens tous les jours?</p> + +<p>—À peu près.</p> + +<p>—Seulement?</p> + +<p>—Oui. Quand il ne pleut pas, quand je n’ai pas sommeil, quand cela +m’ennuie d’aller me promener. On entre ici comme on veut; demandez-le à +mes voisines; mais il faut être là à midi, ou alors on n’est pas reçue.</p> + +<p>—Pas plus tard?</p> + +<p>—Ne plaisantez pas. Midi, <i>¡Dios mio!</i> comme c’est matin déjà! J’en +connais qui n’arrivent pas deux jours sur quatre à se lever d’assez +bonne heure pour trouver la grille ouverte. Et vous savez, pour ce qu’on +gagne, on ferait mieux de rester chez soi.</p> + +<p>—Combien gagne-t-on?</p> + +<p>—Soixante-quinze centimes pour mille cigares ou mille paquets de +cigarettes. Moi, comme je travaille bien, j’ai une petite piécette; mais +ce n’est pas encore le Pérou... Donnez-moi aussi une piécette, +caballero, et je vous chanterai une séguédille que vous ne connaissez +pas.»</p> + +<p>Je jetai dans sa boîte un napoléon et je la quittai en lui tirant +l’oreille.</p> + +<p class="tb">Monsieur, il y a dans la jeunesse des gens heureux un instant précis où +la chance tourne, où la pente qui montait redescend, où la mauvaise +saison commence. Ce fut là le mien. Cette pièce d’or jetée devant cette +enfant, c’était le dé fatal de mon jeu. Je date de là ma vie actuelle, +ma ruine morale, ma déchéance et tout ce que vous voyez d’altéré sur mon +front. Vous saurez cela: l’histoire est bien simple, vraiment, presque +banale sauf un point; mais elle m’a tué.</p> + +<p class="tb">J’étais sorti et je marchais lentement dans la rue sans ombre, quand +j’entendis derrière moi un petit pas qui courait. Je me retournai: elle +m’avait rejoint.</p> + +<p>«Merci, monsieur», me dit-elle.</p> + +<p>Et je vis que sa voix avait changé. Je ne m’étais pas rendu compte de +l’effet que ma petite offrande avait dû produire sur elle; mais cette +fois je m’aperçus qu’il était considérable. Un napoléon, c’est +vingt-quatre piécettes, le prix d’un bouquet: pour une cigarrera, c’est +le travail d’un mois. En outre, c’était une pièce d’or, et l’or ne se +voit guère en Espagne qu’à la devanture du changeur...</p> + +<p>J’avais évoqué, sans le vouloir, toute l’émotion de la richesse.</p> + +<p>Bien entendu, elle s’était empressée de laisser là les paquets de +cigarettes qu’elle bourrait depuis le matin. Elle avait repris son +jupon, ses bas, son châle jaune, son éventail, et, les joues poudrées à +la hâte, elle m’avait bien vite retrouvé.</p> + +<p class="tb">«Venez, continua-t-elle, vous êtes mon ami. Reconduisez-moi chez maman, +puisque j’ai congé, grâce à vous.</p> + +<p>—Où demeure-t-elle, ta mère?</p> + +<p>—Calle Manteros, tout près. Vous avez été gentil pour moi; mais vous +n’avez pas voulu de ma chanson, c’est mal. Aussi, pour vous punir, c’est +vous qui allez m’en dire une.</p> + +<p>—Cela non.</p> + +<p>—Si, je vais vous la souiller.»</p> + +<p class="tb">Elle se pencha à mon oreille.</p> + +<p>«Vous allez me réciter celle-là:</p> + +<p class="non"> +<i>«¿Hay quien nos escuche?—No.</i><br /> +<i>—¿Quieres que te diga?—Di.</i><br /> +<i>—¿Tienes otro amante?—No.</i><br /> +<i>—¿Quieres que lo sea?—Si</i>».<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a><br /> +</p> + +<p>«Mais, vous savez, c’est une chanson, et les réponses ne sont pas de +moi.</p> + +<p>—Est-ce bien vrai?</p> + +<p>—Oh! absolument.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Devinez.</p> + +<p>—Parce que tu ne m’aimes pas.</p> + +<p>—Si, je vous trouve charmant.</p> + +<p>—Mais tu as un ami?</p> + +<p>—Non, je n’en ai pas.</p> + +<p>—Alors, c’est par piété?</p> + +<p>—Je suis très pieuse, mais je n’ai pas fait de vœux, caballero.</p> + +<p>—Ce n’est pas froideur, sans doute?</p> + +<p>—Non, monsieur.</p> + +<p>—Il y a bien des questions que je ne peux pas te poser, ma chère +petite. Si tu as une raison, dis-la-moi.</p> + +<p>—Ah! je savais bien que vous ne devineriez pas! Ce n’était pas possible +à trouver.</p> + +<p>—Mais qu’y a-t-il, enfin?</p> + +<p>—Je suis <i>mozita</i><a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>.»</p> + + +<h3><a name="VI" id="VI"></a>VI</h3> + +<p class="head">Où Conchita se manifeste, se réserve et disparaît.</p> +<p>Elle avait dit ces mots avec un tel aplomb que je m’arrêtai, perdant +contenance pour elle.</p> + +<p>Qu’y avait-il dans cette petite tête d’enfant provocante et rebelle? Que +signifiait cette attitude décidée, cet œil franc et peut-être honnête, +cette bouche sensuelle qui se disait intraitable comme pour tenter les +hardiesses?</p> + +<p>Je ne sus que penser, mais je compris parfaitement qu’elle me plaisait +beaucoup, que j’étais enchanté de l’avoir retrouvée et que sans doute +j’allais rechercher toutes les occasions de la regarder vivre.</p> + +<p class="tb">Nous étions arrivés à la porte de sa maison, où une marchande de fruits +déballait ses corbeilles.</p> + +<p>«Achetez-moi des mandarines, me dit-elle. Je vous les offrirai là-haut.»</p> + +<p>Nous montâmes. La maison était inquiétante. Une carte de femme sans +profession était clouée à la première porte. Au-dessus, une fleuriste. À +côté, un appartement clos d’où s’échappait un bruit de rires. Je me +demandais si cette petite fille ne me menait pas tout simplement au plus +banal des rendez-vous. Mais, en somme, l’entourage ne prouvait rien; les +cigarières indigentes ne choisissent pas leur domicile et je n’aime pas +à juger les gens d’après la plaque de leur rue.</p> + +<p>Au dernier étage, elle s’arrêta sur le palier bordé d’une balustrade de +bois et donna trois petits coups de poing dans une porte brune qui +s’ouvrit avec effort.</p> + +<p>«Maman, laisse entrer, dit l’enfant. C’est un ami.»</p> + +<p>La mère, une femme flétrie et noire, qui avait encore des souvenirs de +beauté, me toisa sans grande confiance. Mais à la façon dont sa fille +poussa la porte et m’invita sur ses pas, il m’apparut qu’une seule +personne était maîtresse dans ce taudis et que la reine mère avait +abdiqué la régence.</p> + +<p>«Regarde, maman: douze mandarines; et regarde encore: un napoléon.</p> + +<p>—Jésus! dit la vieille en croisant les mains. Et comment as-tu gagné +tout cela?»</p> + +<p class="tb">J’expliquai rapidement notre double rencontre, en wagon et à la +Fabrique, et j’amenai la conversation sur le terrain des confidences.</p> + +<p>Elles furent interminables.</p> + +<p>La femme était ou se disait veuve d’un ingénieur mort à Huelva. Revenue +sans pension, sans ressources, elle avait mangé, en quatre ans d’une +existence pourtant modeste, les économies du mari. Enfin, une histoire, +réelle ou fausse, que j’avais entendue vingt fois et qui se terminait +par un cri de misère:</p> + +<p>«Que faire? Moi, je n’ai pas de métier, je ne sais que m’occuper du +ménage et prier la Sainte Mère de Dieu. On m’a proposé une place de +concierge, mais je suis trop fière pour être servante. Je passe mes +journées à l’église. J’aime mieux baiser les dalles du chœur que de +balayer celles de la porte, et j’attends que Notre-Seigneur me soutienne +au dernier moment. Deux femmes seules sont si exposées! Ah! caballero, +les tentations ne manquent pas à qui les écoute! Nous serions riches, ma +fille et moi, si nous avions suivi les mauvais chemins! Mais le péché +n’a jamais passé la nuit ici. Notre âme est plus droite que le doigt de +saint Jean et nous gardons confiance en Dieu qui connaît les siens entre +mille.»</p> + +<p>Conchita, pendant ce discours, avait achevé, devant une glace clouée au +mur, un travail de pastelliste avec deux doigts et de la poudre sur tout +son petit visage trop brun. Elle se retourna, éclairée par un sourire de +satisfaction, et il me sembla que sa bouche en était transfigurée.</p> + +<p class="tb">«Ah! reprit la mère, quel souci pour moi, quand je la vois partir le +matin pour la Fabrique! Quels mauvais exemples on lui donne! quels +vilains mots on lui apprend! Ces filles n’ont pas de carmin dans les +joues, caballero. On ne sait jamais d’où elles viennent quand elles +entrent là le matin, et si ma fille les écoutait, il y a longtemps que +je ne la verrais plus.</p> + +<p>—Pourquoi la faites-vous travailler là?</p> + +<p>—Ailleurs, ce serait la même chose. Vous savez bien ce que c’est, +monsieur: quand deux ouvrières sont douze heures ensemble, elles parlent +de ce qu’il ne faut pas pendant onze heures trois quarts et le reste du +temps elles se taisent.</p> + +<p>—Si elles ne font que parler, il n’y a pas grand mal.</p> + +<p>—Qui donne le menu, donne la faim. Allez! ce qui perd les jeunes +filles, ce sont les conseils des femmes plus que les yeux des hommes. Je +ne me fie pas à la plus sage. Telle qui a le rosaire en main porte le +diable dans sa jupe. Ni jeune ni vieille, jamais d’amie: c’est ce que je +voudrais pour ma fille. Et là-bas, elle en a cinq mille.</p> + +<p>—Eh bien, qu’elle n’y retourne plus», interrompis-je.</p> + +<p>Je sortis de ma poche deux billets et je les posai sur une table.</p> + +<p>Exclamations. Mains jointes. Larmes. Je passe sur ce que vous devinez. +Mais quand les cris eurent cessé, la mère m’avoua en secouant la tête +qu’il faudrait bien néanmoins que l’enfant reprît son travail, car la +somme était due, et au-delà, au logeur, à l’épicier, au pharmacien, à la +fripière. Bref, je doublai mon offrande et pris congé sur-le-champ, +mettant une pudeur et un calcul également naturels à me taire ce jour-là +sur mes sentiments.</p> + +<p class="c">*<br />* *</p> + +<p>Le lendemain, je ne le nie pas, il était dix heures à peine quand je +frappai à la porte.</p> + +<p>«Maman est sortie, me dit Concha. Elle fait son marché. Entrez, mon +ami.»</p> + +<p>Elle me regarda, puis se mit à rire.</p> + +<p>«Eh bien! je me tiens sage devant maman. Qu’en dites-vous?</p> + +<p>—En effet.</p> + +<p>—Ne croyez pas au moins que ce soit par éducation. Je me suis élevée +toute seule; c’est heureux, car ma pauvre mère en aurait été bien +incapable. Je suis honnête et elle s’en vante; mais je m’accouderais à +la fenêtre en appelant les passants, que maman me contemplerait en +disant: <i>¡Qué gracia!</i> Je fais exactement ce qu’il me plaît du matin au +soir. Aussi j’ai du mérite à ne pas faire tout ce qui me passe par la +tête, car ce n’est pas elle qui me retiendrait malgré les phrases +qu’elle vous a dites.</p> + +<p>—Alors, jeune personne, le jour où un novio sera candidat, c’est à vous +qu’il devra parler?</p> + +<p>—C’est à moi. En connaissez-vous?</p> + +<p>—Non.»</p> + +<p class="tb">J’étais devant elle, dans un fauteuil de bois dont le bras gauche était +cassé. Je me vois encore, le dos à la fenêtre, près d’un rayon de soleil +qui zébrait le plancher...</p> + +<p class="tb">Soudain elle s’assit sur mes genoux, mit ses deux mains à mes épaules, +et me dit:</p> + +<p>«C’est vrai!»</p> + +<p class="tb">Je ne répondis plus.</p> + +<p>Instinctivement, j’avais refermé mes bras sur elle et d’une main +j’attirais à moi sa chère tête devenue sérieuse, mais elle devança mon +geste et posa vivement elle-même sa bouche brûlante sur la mienne en me +regardant profondément.</p> + +<p>Primesautière, incompréhensible: telle je l’ai toujours connue. La +brusquerie de sa tendresse m’affola comme un breuvage. Je la serrai de +plus près encore. Sa taille cédait à mon bras. Je sentais peser sur moi +la chaleur et la forme ronde de ses jambes à travers la jupe.</p> + +<p class="tb">Elle se leva.</p> + +<p>«Non, dit-elle. Non. Non. Allez-vous-en.</p> + +<p>—Oui, mais avec toi. Viens.</p> + +<p>—Que je vous suive? et où cela? chez vous? Mon ami, vous n’y comptez +pas.»</p> + +<p>Je la repris dans mes bras, mais elle se dégagea.</p> + +<p>«Ne me touchez pas, ou j’appelle; et alors nous ne nous reverrons plus.</p> + +<p>—Concha, Conchita, ma petite, es-tu folle? Comment, je viens chez toi +en ami, je te parle comme à une étrangère; tout à coup tu te jettes dans +mes bras, et maintenant c’est moi que tu accuses?</p> + +<p>—Je vous ai embrassé parce que je vous aime bien; mais vous, vous ne +m’embrasserez pas sans m’aimer.</p> + +<p>—Et tu crois que je ne t’aime point, enfant?</p> + +<p>—Non, je vous plais, je vous amuse; mais je ne suis pas la seule, +n’est-ce pas, caballero? Les cheveux noirs poussent sur bien des filles, +et bien des yeux passent dans les rues. Il n’en manque pas, à la +Fabrique, d’aussi jolies que moi et qui se le laissent dire. Faites ce +que vous voudrez avec elles, je vous donnerai des noms si vous en +demandez. Mais moi, c’est moi, et il n’y a qu’une moi de San Roque à +Triana. Aussi je ne veux pas qu’on m’achète comme une poupée au bazar, +parce que, moi enlevée, on ne me retrouverait plus.»</p> + +<p class="tb">Des pas montaient l’escalier. Elle se retourna vers la porte et ouvrit à +sa mère.</p> + +<p>«Monsieur est venu pour prendre de tes nouvelles, dit l’enfant. Il +t’avait trouvé mauvaise mine et te croyait malade.»</p> + +<p class="tb">...Je sortis une heure après, très nerveux, très agacé, et doutant à +part moi si je reviendrais jamais.</p> + +<p>Hélas! je revins; non pas une fois, mais trente. J’étais amoureux comme +un jeune homme. Vous avez connu ces folies. Que dis-je! vous les +éprouvez à l’heure même où je vous parle, et vous me comprenez. Chaque +fois que je quittais sa chambre, je me disais: «Vingt-deux heures, ou +vingt heures jusqu’à demain», et ces douze cents minutes ne finissaient +pas de couler.</p> + +<p>Peu à peu, j’en vins à passer la journée entière en famille. Je +subvenais aux dépenses et même aux dettes, qui devaient être +considérables, si j’en juge par ce qu’elles me coûtèrent. Ceci était +plutôt une recommandation et d’ailleurs aucun bruit ne courait dans le +quartier. Je me persuadai facilement que j’étais le premier ami de ces +pauvres femmes solitaires.</p> + +<p>Sans doute, je n’avais pas eu grand-peine à devenir leur familier; mais +un homme s’étonne-t-il jamais des facilités qu’il obtient? Un soupçon de +plus aurait pu me mettre en garde, auquel je ne m’arrêtai point: je veux +dire l’absence de mystères et de contrainte à mon égard. Il n’y avait +jamais d’instant où je ne pusse entrer dans leur chambre. Concha, +toujours affectueuse, mais toujours réservée, ne faisait aucune +difficulté pour me rendre témoin même de sa toilette. Souvent, je la +trouvais couchée le matin, car elle se levait tard depuis qu’elle était +oisive. Sa mère sortait, et elle, ramenant ses jambes dans le lit, +m’invitait à m’asseoir près de ses genoux réunis.</p> + +<p>Nous causions. Elle était impénétrable.</p> + +<p>J’ai vu à Tanger des Mauresques en costume, qui entre leurs deux voiles +ne laissaient nus que leurs yeux, mais par là, je voyais jusqu’au fond +de leur âme. Celle-ci ne cachait rien, ni sa vie ni ses formes, et je +sentais un mur entre elle et moi.</p> + +<p class="tb">Elle paraissait m’aimer. Peut-être m’aimait-elle. Aujourd’hui encore, je +ne sais que penser. À toutes mes supplications, elle répondait par un +«plus tard» que je ne pouvais pas briser. Je la menaçai de partir, elle +me dit: «allez-vous-en.» Je la menaçai de violence, elle me dit: «vous +ne pourrez jamais.» Je la comblai de cadeaux, elle les accepta, mais +avec une reconnaissance toujours consciente de ses bornes.</p> + +<p>Pourtant, quand j’entrais chez elle, une lumière naissait dans ses yeux, +qui n’était point artificieuse.</p> + +<p class="tb">Elle dormait neuf heures la nuit, et trois heures au milieu du jour. +Ceci excepté, elle ne faisait rien. Quand elle se levait, c’était pour +s’étendre en peignoir sur une natte fraîche, avec deux coussins sous la +tête et un troisième sous les reins. Jamais je ne pus la décider à +s’occuper de quoi que ce fût. Ni un travail d’aiguille, ni un jeu, ni un +livre ne passèrent entre ses mains depuis le jour où, par ma faute, elle +avait quitté la Fabrique. Même les soins du ménage ne l’intéressaient +pas: sa mère faisait les chambres, les lits et la cuisine, et chaque +matin passait une demi-heure à coiffer la chevelure pesante de ma petite +amie encore mal éveillée.</p> + +<p>Pendant toute une semaine, elle refusa de quitter son lit. Non pas +qu’elle se crût souffrante, mais elle avait découvert que s’il était +inutile de se promener sans raison dans les rues, il était encore plus +vain de faire trois pas dans sa chambre et de quitter les draps pour la +natte, où le costume de rigueur gênait sa nonchalance. Toutes nos +Espagnoles sont ainsi: à qui les voit en public, le feu de leurs yeux, +l’éclat de leur voix, la prestesse de leurs mouvements paraissent naître +d’une source en perpétuelle éruption; et pourtant, dès qu’elles se +trouvent seules, leur vie coule dans un repos qui est leur grande +volupté. Elles se couchent sur une chaise longue dans une pièce aux +stores baissés; elles rêvent aux bijoux qu’elles pourraient avoir, aux +palais qu’elles devraient habiter, aux amants inconnus dont elles +voudraient sentir le poids chéri sur leur poitrine. Et ainsi se passent +les heures.</p> + +<p class="tb">Par sa conception des devoirs journaliers, Concha était très espagnole. +Mais je ne sais de quel pays lui venait sa conception de l’amour; après +douze semaines de soins assidus, je retrouvais, dans son sourire, à la +fois les mêmes promesses et les mêmes résistances.</p> + +<p class="c">*<br />* *</p> + +<p>Un jour, enfin, hors d’état de souffrir plus longtemps cette perpétuelle +attente et cette préoccupation de toutes les minutes, qui troublaient ma +vie au point de la rendre inutile et vide depuis trois mois vécus ainsi, +je pris à part la vieille femme en l’absence de son enfant et je lui +parlai à cœur ouvert, de la façon la plus pressante.</p> + +<p>Je lui dis que j’aimais sa fille, que j’avais l’intention d’unir ma vie +à la sienne, que, pour des raisons faciles à entendre, je ne pouvais +accepter aucun lien avoué, mais que j’étais résolu à lui faire partager +un amour exclusif et profond dont elle ne pouvait prendre offense.</p> + +<p>«J’ai des raisons de croire, dis-je en terminant, que Conchita +m’aimerait, mais se défie de moi. Si elle ne m’aime point, je n’entends +pas la contraindre; mais si mon seul malheur est de la laisser dans le +doute, persuadez-la.»</p> + +<p>J’ajoutai qu’en retour, j’assurerais non seulement sa vie présente, mais +sa fortune personnelle à l’avenir. Et, pour ne laisser aucun doute sur +la sincérité de mes engagements, je remis à la vieille une très forte +liasse, en la chargeant d’user de son expérience maternelle pour assurer +l’enfant qu’elle ne serait point trompée.</p> + +<p class="tb">Plus ému que jamais, je rentrai chez moi. Cette nuit-là, je ne pus me +coucher. Pendant des heures je marchai à travers le patio de ma maison, +par une nuit admirable et déjà fraîche, mais qui ne suffisait pas à me +calmer. Je formais des projets sans fin, en vue d’une solution que je +voulais prévoir bienheureuse. Au lever du soleil, je fis couper toutes +les fleurs de trois massifs et je les répandis dans l’allée, sur +l’escalier, sur le perron pour faire à ses pas jusqu’à moi une avenue de +pourpre et de safran. Je l’imaginais partout, debout contre un arbre, +assise sur un banc, couchée sur la pelouse, accoudée derrière les +balustres ou levant les bras dans le soleil jusqu’à une branche chargée +de fruits. L’âme du jardin et de la maison avait pris la forme de son +corps.</p> + +<p>Et voici qu’après toute une nuit d’une attente insupportable et après +une matinée qui semblait ne devoir plus finir, je reçus vers onze +heures, par la poste, une lettre de quelques lignes. Croyez-le sans +peine, je la sais encore par cœur.</p> + +<p>Elle disait ceci:</p> + +<div class="bb"> +<p><i>«Si vous m’aviez aimée, vous m’auriez attendue. Je voulais me donner à +vous; vous avez demandé qu’on me vendît. Jamais plus vous ne me +reverrez.</i></p> + +<p class="r smcap"> +«Conchita.»<br /> +</p> +</div> +<p>Deux minutes après, j’étais à cheval, et midi n’avait pas sonné quand +j’arrivai à Séville, presque étourdi de chaleur et d’angoisse.</p> + +<p>Je montai rapidement, je frappai vingt fois.</p> + +<p>Le silence.</p> + +<p class="tb">Enfin une porte s’ouvrit derrière moi, sur le même palier, et une +voisine m’expliqua longuement que les deux femmes étaient parties le +matin dans la direction de la gare, avec leurs paquets, et qu’on ne +savait même pas quel train elles avaient pris.</p> + +<p class="tb">«Elles étaient seules? demandai-je.</p> + +<p>—Toutes seules.</p> + +<p>—Pas d’homme avec elles? Vous êtes sûre?</p> + +<p>—Jésus! je n’ai jamais vu d’autre homme que vous en leur compagnie.</p> + +<p>—Elles n’ont rien laissé pour moi?</p> + +<p>—Rien; elles sont brouillées avec vous, si je les crois.</p> + +<p>—Mais reviendront-elles?</p> + +<p>—Dieu le sait. Elles ne me l’ont pas dit.</p> + +<p>—Il faudra bien qu’elles reviennent pour chercher leurs meubles.</p> + +<p>—Non. La maison est meublée. Tout ce qui leur appartenait, elles l’ont +pris. Et maintenant, seigneur, elles sont loin.»</p> + + + + +<h3><a name="VII" id="VII"></a>VII</h3> + +<p class="head">Qui se termine en cul-de-lampe par une chevelure noire.</p> +<p>L’automne passa. L’hiver s’écoula tout entier, mais son souvenir ne +s’effaçait point d’un détail et je sais peu d’époques aussi désastreuses +dans ma vie, peu de mois aussi vides que ceux-là.</p> + +<p>J’avais cru recommencer une existence nouvelle, j’avais cru fixer pour +longtemps, peut-être pour toujours, mon intimité amoureuse et tout +croulait avant les noces. Je ne gardais même pas dans la mémoire une +heure d’union véritable avec cette petite; non, pas un lien, pas une +chose accomplie, rien qui pût me consoler même par la vaine pensée que, +si je ne l’avais plus, du moins je l’avais eu et qu’on ne m’ôterait pas +cela...</p> + +<p>Et je l’aimais! Oh! que je l’aimais, mon Dieu! j’en étais venu à croire +qu’elle avait raison contre moi et que je m’étais conduit en rustre avec +cette vierge de légende. Si je la revois jamais, me disais-je, si j’ai +cette grâce du Ciel, je resterai à ses pieds, jusqu’à ce qu’elle me +fasse signe, dussé-je attendre des années. Je ne la brusquerai point: je +comprends ce qu’elle éprouve. Elle se sait d’une condition où l’on prend +ses pareilles comme maîtresses au moins, et elle ne veut pas d’un +traitement inférieur à son caractère. Elle veut m’éprouver, être sûre de +moi, et si elle se donne, ne pas se prêter. Soit; je serai selon son +désir. Mais la reverrai-je? Et aussitôt je me reprenais à ma détresse.</p> + +<p class="tb">Je la revis.</p> + +<p>Ce fut un soir, au printemps. J’avais passé quelques heures au théâtre +del Duque, où le parfait Orejón jouait plusieurs rôles, et en sortant de +là, par le silence de la nuit, je m’étais longtemps promené dans la +Alameda spacieuse et déserte.</p> + +<p>Je venais seul, en fumant, par la calle Trajano, quand je m’entendis +doucement appeler par mon nom, et un tremblement me saisit, car j’avais +reconnu la voix.</p> + +<p>«Don Mateo!»</p> + +<p class="tb">Je me retournai: il n’y avait personne. Pourtant, je ne rêvais pas +encore...</p> + +<p class="tb">«Concha! criai-je. Concha! Où es-tu?</p> + +<p>—<i>¡Chito!</i> voulez-vous bien vous taire! Vous allez réveiller maman.»</p> + +<p class="tb">Elle me parlait du haut d’une fenêtre grillée, dont la pierre était à +peu près à la hauteur de mes épaules. Et je la vis, en costume de nuit, +les deux bras drapés par les coins d’un châle puce, accoudée sur le +marbre, derrière les barres de fer.</p> + +<p>«Eh bien! mon ami, c’est ainsi que vous m’avez traitée», continua-t-elle +à voix basse.</p> + +<p>Mais j’étais bien incapable de me défendre...</p> + +<p>«Penche-toi, lui dis-je. Encore un peu, mon cœur. Je ne te vois pas dans +cette ombre. Plus à gauche, où éclaire la lune.»</p> + +<p>Elle y consentit en silence, et je la regardai, avec une ivresse +absolue, pendant un temps que je ne puis mesurer.</p> + +<p class="tb">Je lui dis encore:</p> + +<p>«Donne-moi ta main.»</p> + +<p>Elle me la tendit à travers les barreaux, et sur les doigts, et dans la +paume et le long du bras nu et chaud, je fis traîner mes lèvres... +J’étais fou. Je n’y croyais pas. C’était sa peau, sa chair, son odeur; +c’était elle tout entière que je tenais là sous mon baiser, après +combien de nuits d’insomnie!</p> + +<p>Je lui dis encore:</p> + +<p>«Donne-moi ta bouche.»</p> + +<p>Mais elle secoua la tête et retira sa main.</p> + +<p>«Plus tard.»</p> + +<p>Oh! ce mot! que de fois je l’avais entendu déjà, et il revenait, dès la +première rencontre, comme une barrière entre nous!</p> + +<p>Je la pressai de questions. Qu’avait-elle fait? Pourquoi ce départ +précipité? Si elle m’avait parlé, j’aurais obéi. Mais partir ainsi, +après une simple lettre et si cruellement!</p> + +<p>Elle me répondit:</p> + +<p>«C’est de votre faute.»</p> + +<p>J’en convins. Que n’aurais-je pas avoué! Et je me taisais.</p> + +<p>Pourtant je voulais savoir. Qu’était-elle devenue depuis de si longs +mois? D’où venait-elle? Depuis quand était-elle dans cette maison +grillée?</p> + +<p class="tb">«Nous sommes allées d’abord à Madrid, puis à Carabanchel où nous avons +des parents. De là, nous sommes revenues ici, et me voilà.</p> + +<p>—Vous habitez toute la maison?</p> + +<p>—Oui. Elle n’est pas grande, mais c’est encore beaucoup pour nous.</p> + +<p>—Et comment avez-vous pu la louer?</p> + +<p>—Grâce à vous. Maman faisait des économies sur tout ce que vous lui +donniez.</p> + +<p>—Cela ne durera pas longtemps...</p> + +<p>—Nous avons encore de quoi vivre ici honnêtement pendant un mois.</p> + +<p>—Et après?</p> + +<p>—Après? Est-ce que vous croyez sérieusement, mon ami, que je serai +embarrassée?»</p> + +<p>Je ne répondis rien, mais je l’aurais tuée de tout mon cœur.</p> + +<div class="bb"> +<p>Elle reprit:</p> + +<p>«Vous ne m’entendez pas. Si je veux rester ici, je saurai comment faire; +mais qui vous dit que j’y tienne tant? L’année dernière, j’ai couché +pendant trois semaines sous le rempart de la Macarena. Je demeurais là, +par terre, presque au coin de la rue San-Luis, vous savez, à l’endroit +où se tient le <i>sereno</i>; c’est un brave homme; il n’aurait pas permis +qu’on s’approchât de moi pendant mon sommeil, et il ne m’est jamais rien +arrivé, que des aventures en paroles. Je puis retourner là demain, je +connais ma touffe d’herbe; on n’y est pas mal, croyez-moi. Dans le jour, +je travaillerai à la Fábrica ou ailleurs. Je sais vendre des bananes, +sans doute? Je sais tricoter un châle, tresser des pompons de jupe, +composer un bouquet, danser le flamenco et la sevillana. Allez, don +Mateo, je me tirerai d’affaire!»</p> +</div> + +<p class="tb">Elle me parlait à voix basse et pourtant j’entendais sonner chacun de +ses mots comme des paroles sinaïtiques dans la rue vide et pleine de +lune. Je l’écoutais moins que je ne regardais bouger la double ligne de +ses lèvres. Sa voix tintait dans un murmure clair comme un carillon de +cloches de couvent.</p> + +<p class="tb">Toujours accoudée, la main droite plongée dans ses cheveux lourds et la +tête soutenue par les doigts, elle reprit avec un soupir:</p> + +<p>«Mateo, je serai votre maîtresse après-demain.»</p> + +<p class="tb">Je tremblais:</p> + +<p>«Ce n’est pas sincère.</p> + +<p>—Je vous le dis.</p> + +<p>—Alors, pourquoi si tard, ma vie! Si tu consens, si tu m’aimes...</p> + +<p>—Je vous ai toujours aimé.</p> + +<p>—... Pourquoi pas à l’heure où nous sommes? Vois comme les barreaux +sont écartés du mur. Entre eux et la fenêtre, je passerais...</p> + +<p>—Vous y passerez dimanche soir. Aujourd’hui, je suis plus noire de +péchés qu’une gitane; je ne veux pas devenir femme dans cet état de +damnation: mon enfant serait maudit, si je suis grosse de vous. Demain, +je dirai à mon confesseur tout ce que j’ai fait depuis huit jours et +même ce que je ferai dans vos bras pour qu’il m’en donne l’absolution +d’avance: c’est plus sûr. Le dimanche matin, je communierai à la +grand-messe et, quand j’aurai dans mon sein le corps de Notre-Seigneur, +je lui demanderai d’être heureuse le soir et aimée le reste de ma vie. +Ainsi soit-il!»</p> + +<p>Oui, je le sais bien. C’est une religion très particulière; mais nos +femmes d’Espagne n’en connaissent pas d’autre. Elles croient fermement +que le Ciel a des indulgences inépuisables pour les amoureuses qui vont +à la messe, et qu’au besoin il les favorise, garde leur lit, exalte +leurs flancs, pourvu qu’elles n’oublient pas de lui conter leurs chers +secrets. Si elles avaient raison, pourtant! que de chastetés +pleureraient, durant la vie éternelle, une vie terrestre insignifiante.</p> + +<p>«Allons, reprit Concha, quittez-moi, Mateo. Vous voyez bien que ma +chambre est vide. Ne soyez, à cause de moi, ni impatient, ni jaloux. +Vous me trouverez là, mon amant, dimanche soir, tard dans la nuit; mais +vous allez me promettre auparavant que jamais vous ne parlerez à ma +mère, et qu’au matin vous me quitterez avant l’heure où elle s’éveille. +Ce n’est pas que je craigne d’être vue: je suis maîtresse de moi, vous +le savez; aussi je n’ai besoin de ses conseils, ni pour vous, ni contre +vous. C’est un serment juré?</p> + +<p>—Comme il te plaira.</p> + +<p>—C’est bien. Soyez lié par ceci.»</p> + +<p class="tb">Et renversant la tête elle fit glisser entre les barreaux tous ses +cheveux comme un ruisseau de parfums. Je les pris dans mes mains, je les +pressai sur ma bouche, je me baignai le visage dans leur onde noire et +chaude...</p> + +<p>Puis ils s’échappèrent de mes doigts et elle ferma la fenêtre sombre.</p> + + + + +<h3><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h3> + +<p class="head">Où le lecteur commence à comprendre qui est le pantin de cette histoire.</p> +<p>Deux matins, deux jours et deux nuits interminables succédèrent. J’étais +heureux, souffrant, inquiet. Je crois bien que sur les sentiments +contradictoires qui m’agitaient en même temps, la joie, une joie trouble +et presque douloureuse, dominait.</p> + +<p>Je puis dire que pendant ces quarante-huit heures, je me représentai +cent fois «ce qui allait arriver», la scène, les paroles et jusqu’aux +silences. Malgré moi, je jouais en pensée le rôle imminent qui +m’attendait. Je me voyais, et elle dans mes bras. Et de quart d’heure en +quart d’heure, la scène identique repassait, avec tous ses longs +détails, dans mon imagination épuisée.</p> + +<p class="tb">L’heure vint. Je marchais dans la rue, n’osant m’arrêter sous ses +fenêtres, de peur de la compromettre, et pourtant agacé en songeant +qu’elle me regardait derrière les vitres et me laissait attendre dans +une agitation étouffante.</p> + +<p>«Mateo!»</p> + +<p>Elle m’appelait enfin.</p> + +<p>J’avais quinze ans, monsieur, à cet instant de ma vie. Derrière moi, +vingt années d’amour s’évanouissaient comme un seul rêve. J’eus +l’illusion absolue que pour la première fois j’allais coller mes lèvres +aux lèvres d’une femme et sentir un jeune corps chaud plier et peser sur +mon bras.</p> + +<p>M’élevant d’un pied sur une borne et de l’autre sur les barreaux +recourbés, j’entrai chez elle comme un amoureux de théâtre, et je +l’étreignis.</p> + +<p class="tb">Elle était debout le long de moi-même, elle s’abandonnait et se +raidissait à la fois. Nos deux têtes jointes par la bouche se penchaient +ensemble sur l’épaule en haletant des narines et en fermant les yeux. +Jamais je ne compris aussi bien, dans le vertige, l’égarement, +l’inconscience où je me trouvais, tout ce qu’on exprime de véritable en +parlant de «l’ivresse du baiser». Je ne savais plus qui nous étions, ni +rien de ce qui avait eu lieu, ni ce qu’il adviendrait de nous. Le +présent était si intense que l’avenir et le passé disparaissaient en +lui. Elle remuait ses lèvres avec les miennes, elle brûlait dans mes +bras, et je sentais son petit ventre, à travers la jupe, me presser +d’une caresse impudique et fervente.</p> + +<p class="tb">«Je me sens mal, murmura-t-elle. Je t’en supplie, attends... Je crois +que je vais tomber... Viens dans le patio avec moi, je m’étendrai sur la +natte fraîche... Attends... Je t’aime... mais je suis presque évanouie.»</p> + +<p class="tb">Je me dirigeai vers une porte.</p> + +<p>«Non, pas celle-là. C’est la chambre de maman. Viens par ici. Je te +guiderai.»</p> + +<p class="tb">Un carré de ciel noir étoilé, où s’effilaient des nuées bleuâtres, +dominait le patio blanc. Tout un étage brillait, éclairé par la lune, et +le reste de la cour reposait dans une ombre confidentielle.</p> + +<p class="tb">Concha s’étendit à l’orientale sur une natte. Je m’assis auprès d’elle +et elle prit ma main.</p> + +<p>«Mon ami, me dit-elle, m’aimerez-vous?</p> + +<p>—Tu le demandes!</p> + +<p>—Combien de temps m’aimerez-vous?»</p> + +<p>Je redoute ces questions que posent toutes les femmes, et auxquelles on +ne peut répondre que par les pires banalités.</p> + +<p>«Et quand je serai moins jolie, m’aimerez-vous encore?... Et quand je +serai vieille, tout à fait vieille, m’aimerez-vous encore? Dis-le-moi, +mon cœur. Quand même ce ne serait pas vrai, j’ai besoin que tu me le +dises et que tu me donnes des forces. Tu vois, je t’ai promis pour ce +soir, mais je ne sais pas du tout si j’en aurai le courage... Je ne sais +même pas si tu le mérites. Ah! Sainte Mère de Dieu! si je me trompais +sur toi, il me semble que toute ma vie en serait perdue. Je ne suis pas +de ces filles qui vont chez Juan et chez Miguel, et de là chez Antonio. +Après toi je n’en aimerai plus d’autre et, si tu me quittes, je serai +comme morte.»</p> + +<p>Elle se mordit la lèvre avec une plainte oppressée, en fixant les yeux +dans le vide, mais le mouvement de sa bouche s’acheva en sourire.</p> + +<p>«J’ai grandi, depuis six mois. Déjà je ne peux plus agrafer mes corsages +de l’été dernier. Ouvre celui-ci, tu verras comme je suis belle.»</p> + +<p>Si je le lui avais demandé, elle ne l’eût sans doute pas permis, car je +commençais à douter que cette nuit d’entretien s’achevât jamais en nuit +d’amour; mais je ne la touchais plus: elle se rapprocha.</p> + +<p>Hélas! les seins que je mis à nu en ouvrant ce corsage gonflé, étaient +des fruits de Terre Promise. Qu’il en soit d’aussi beaux, c’est ce que +je ne sais point. Eux-mêmes je ne les vis jamais comparables à leur +forme de ce soir-là. Les seins sont des êtres vivants qui ont leur +enfance et leur déclin. Je crois fermement que j’ai vu ceux-ci pendant +leur éclair de perfection.</p> + +<p class="tb">Elle, cependant, avait tiré du milieu d’eux un scapulaire de drap neuf +et elle le baisait pieusement, en surveillant mon émotion du coin de son +œil à demi fermé.</p> + +<p class="tb">«Alors je vous plais?»</p> + +<p>Je la repris dans mes bras.</p> + +<p>«Non, tout à l’heure.</p> + +<p>—Qu’y a-t-il encore?</p> + +<p>—Je ne suis pas disposée, voilà tout.»</p> + +<p>Et elle referma son corsage.</p> + +<p>Vraiment je souffrais. Maintenant je la suppliais presque avec +brusquerie en luttant contre ses mains qui redevenaient protectrices. Je +l’aurais chérie et malmenée à la fois. Son obstination à me séduire et à +me repousser, ce manège qui durait depuis un an déjà et redoublait à la +suprême minute où j’en attendais le dénouement, arrivait à exaspérer ma +tendresse la plus patiente.</p> + +<p class="tb">«Ma petite, lui dis-je, tu te joues de moi, mais prends garde que je ne +me lasse.</p> + +<p>—C’est ainsi? Eh bien, je ne vous aimerai même pas aujourd’hui, don +Mateo. À demain.</p> + +<p>—Je ne reviendrai plus.</p> + +<p>—Vous reviendrez demain.»</p> + +<p>Furieux, je remis mon chapeau et sortis, déterminé à ne plus la revoir.</p> + +<p>Je tins ma résolution jusqu’à l’heure où je m’endormis, mais mon réveil +fut lamentable.</p> + +<p>Et quelle journée, je m’en souviens!</p> + +<p>Malgré mon serment intérieur, je pris la route de Séville. J’étais +attiré vers elle par une invincible puissance; je crus que ma volonté +avait cessé d’être; je ne pouvais plus décider de la direction de mes +pas.</p> + +<p>Pendant trois heures de fièvre et de lutte avec moi-même, j’errai dans +la cale Amor de Dios, derrière la rue où demeurait Concha, toujours sur +le point de parcourir les vingt pas qui me séparaient d’elle... Enfin je +l’emportai, je partis presque en courant dans la campagne et je ne +frappai point à la fenêtre adorée, mais quel misérable triomphe!</p> + +<p class="tb">Le lendemain, elle était chez moi.</p> + +<p>«Puisque vous n’avez pas voulu venir, c’est moi qui viens à vous, me +dit-elle. Direz-vous encore que je ne vous aime point?»</p> + +<p>Monsieur, je me serais jeté à ses pieds.</p> + +<p>«Vite, montrez-moi votre chambre, ajouta-t-elle. Je ne veux pas que vous +m’accusiez de nonchalance, aujourd’hui. Croyez-vous que je ne sois pas +impatiente, moi aussi? Vous seriez bien surpris si vous saviez ce que je +pense.»</p> + +<p class="tb">Mais dès qu’elle fut entrée, elle se reprit:</p> + +<p>«Non, au fait, pas celle-ci. Il y a eu trop de femmes dans ce vilain +lit. Ce n’est pas la chambre qu’il faut à une <i>mozita</i>. Prenons-en une +autre, une chambre d’amis, qui ne soit à personne. Voulez-vous?»</p> + +<p>C’était encore une heure d’attente. Il fallait ouvrir les fenêtres, +mettre des draps, balayer...</p> + +<p>Enfin tout fut prêt, et nous montâmes.</p> + +<p>Dire que j’étais cette fois assuré de réussir, je ne l’oserais; mais +enfin j’avais des espérances. Chez moi, seule, sans protection contre +mon sentiment si connu d’elle, il me semblait improbable qu’elle se fût +risquée avant d’avoir fait en pensée le sacrifice qu’elle prétendait +m’offrir...</p> + +<p class="tb">Dès que nous fûmes seuls, elle défit sa mantille, qui était attachée +avec quatorze épingles à ses cheveux et à son corsage, puis, très +simplement, elle se déshabilla. J’avoue qu’au lieu de l’aider, je +retardais plutôt ce long travail, et que vingt fois je l’interrompis +pour poser mes lèvres sur ses bras nus, ses épaules rondes, ses seins +fermes, sa nuque brune. Je regardais son corps apparaître de place en +place, aux limites du linge, et je me persuadais que cette jeune peau +rebelle allait enfin se livrer.</p> + +<p class="tb">«Eh bien, ai-je tenu ma promesse? dit-elle, en serrant sa chemise à la +taille, comme pour mouler son corps souple. Fermez les jalousies, il +fait une lumière odieuse dans cette chambre.»</p> + +<p class="tb">J’obéis, et pendant ce temps elle se coucha silencieusement dans le lit +profond. Je la voyais à travers la moustiquaire, blanche comme une +apparition de théâtre derrière un rideau de gaze...</p> + +<p>Que vous dirai-je, monsieur? Vous avez deviné que cette fois encore je +fus ridicule et joué. Je vous ai dit que cette fille était la pire des +femmes et que ses inventions cruelles dépassaient toutes les bornes; +mais jusqu’ici vous ne la connaissez pas encore. C’est maintenant +seulement qu’en suivant mon récit vous allez, de scène en scène, savoir +qui est Concha Perez.</p> + +<p class="tb">Ainsi, elle était venue chez moi, pour s’abandonner, disait-elle. Ses +paroles d’amour et ses engagements, vous les avez entendus. Jusqu’au +dernier moment, elle se tint en amoureuse vierge qui va connaître la +joie, presque en jeune mariée qui se livre à un époux; jeune mariée sans +ignorance, je le veux bien, mais pourtant émue et grave.</p> + +<p>Eh bien, en s’habillant chez elle, cette petite misérable s’était +accoutrée d’un caleçon, taillé dans une sorte de toile si raide et si +forte, qu’une corne de taureau ne l’aurait pas fendue, et qui se serrait +à la ceinture ainsi qu’au milieu des cuisses par des lacets d’une +résistance et d’une complication inattaquables. Et voilà ce que je +découvris au milieu de mon ardeur la plus éperdue, tandis que la +scélérate m’expliquait sans se troubler:</p> + +<p>«Je serai folle jusqu’où Dieu voudra, mais pas jusqu’où le voudront les +hommes!»</p> + +<p class="tb">Je doutai un instant si je l’étranglerais, puis—vraiment, je vous +l’avoue, je n’en ai pas de honte—mon visage en larmes tomba dans mes +mains.</p> + +<p>Ce que je pleurais, monsieur, c’était ma jeunesse à moi, dont cette +enfant venait de me prouver l’irréparable effondrement. Entre vingt-deux +et trente-cinq ans, il est des avanies que tous les hommes évitent. Je +ne pouvais pas croire que Concha m’eût ainsi traité si j’avais eu dix +ans de moins. Ce caleçon, cette barrière entre l’amour et moi, il me +semblait que dorénavant je le verrais à toutes les femmes, ou que du +moins elles voudraient l’avoir avant d’approcher de mon étreinte.</p> + +<p>«Pars, lui dis-je. J’ai compris.»</p> + +<p class="tb">Mais elle s’alarma tout à coup, et m’enveloppant à son tour de ses deux +petits bras vigoureux que je repoussais avec peine, elle me dit en +cherchant ma bouche:</p> + +<p>«Mon cœur, tu ne saurais donc aimer tout ce que je te donne de moi-même? +Tu as mes seins, tu as mes lèvres, mes jambes brûlantes, mes cheveux +odorants, tout mon corps dans tes embrassements et ma langue dans mon +baiser. Ce n’est donc pas assez, tout cela? Alors ce n’est pas moi que +tu aimes, mais seulement ce que je te refuse? Toutes les femmes peuvent +te le donner, pourquoi me le demandes-tu, à moi qui résiste? Est-ce +parce que tu me sais vierge? Il y en a d’autres, même à Séville. Je te +le jure, Mateo, j’en connais. <i>¡Alma mia! sangre mio!</i> aime-moi comme +je veux être aimée, peu à peu, et prends patience. Tu sais que je suis à +toi, et que je me garde pour toi seul. Que veux-tu de plus, mon cœur?»</p> + +<p>Il fut convenu que nous nous verrions chez elle ou chez moi, et que tout +serait fait selon sa volonté. En échange d’une promesse de ma part, elle +consentit à ne plus remettre son affreuse cuirasse de toile; mais ce fut +tout ce que j’obtins d’elle; et encore la première nuit où elle ne la +porta point, il me sembla que ma torture en était encore avivée.</p> + +<p>Voici donc le degré de servitude où cette enfant m’avait amené. (Je +passe sur les perpétuelles demandes d’argent qui interrompaient sa +conversation et auxquelles je cédais toujours;—même en laissant cela de +côté, la nature de nos relations est d’un intérêt particulier.) Je +tenais donc chaque nuit dans mes bras le corps nu d’une fille de quinze +ans, sans doute élevée chez les Sœurs, mais d’une condition et d’une +qualité d’âme qui excluaient toute idée de vertu corporelle—et cette +fille, d’ailleurs aussi ardente et aussi passionnée qu’on pouvait le +souhaiter, se comportait à mon égard comme si la nature elle-même +l’avait empêchée à jamais d’assouvir ses convoitises.</p> + +<p>D’excuse valable à une pareille comédie, aucune n’était donnée, aucune +n’existait. Vous en devinerez vous-même la raison par la suite. Et moi, +je supportais qu’on me bernât ainsi.</p> + +<p class="tb">Car ne vous y trompez pas, jeune Français, lecteur de romans et acteur +peut-être d’intrigues particulières avec les demi-virginités de villes +d’eaux, nos Andalouses n’ont ni le goût, ni l’intuition de l’amour +artificiel. Ce sont d’admirables amantes, mais qui ont des sens trop +aigus pour supporter sans frénésie les trilles d’une chanterelle +superflue. Entre Concha et moi, il ne se passait rien, mais rien, +comprenez ce que veut dire rien. Et cela dura deux semaines entières.</p> + +<p class="tb">Le quinzième jour, comme elle avait reçu de moi la veille une somme de +mille douros pour payer les dettes de sa mère, je trouvai la maison +vide.</p> + + + + +<h3><a name="IX" id="IX"></a>IX</h3> + +<p class="head">Où Concha Perez subit sa troisième métamorphose.</p> +<p>C’était trop.</p> + +<p>Désormais, je voyais clair dans cette petite âme de rouée. J’avais été +mystifié comme un collégien et j’en restais confus encore plus +qu’affligé.</p> + +<p>Rayant de ma vie passée la perfide enfant, je fis effort pour l’oublier +du jour au lendemain, par un coup de volonté, une de ces intentions +paradoxales dont les femmes escomptent toujours le fatal avortement.</p> + +<p>Je partis pour Madrid décidé à prendre pour maîtresse, au hasard, la +première jeune femme qui attirerait mes yeux.</p> + +<p>C’est le stratagème classique, celui que tout le monde invente et qui ne +réussit jamais.</p> + +<p class="tb">Je cherchai de salon en salon, puis de théâtre en théâtre, et je finis +par rencontrer une danseuse italienne, grande fille aux jambes musclées +qui aurait été une fort jolie bête dans les boxes d’un harem, mais qui +ne suffisait sans doute point aux qualités qu’on attend d’une amie +unique et intime.</p> + +<p>Elle fit de son mieux: elle était affectueuse et facile. Elle m’apprit +des vices de Naples dont je n’avais nulle habitude et qui lui plaisaient +plus qu’à moi. Je vis qu’elle s’ingéniait à me garder auprès d’elle, et +que le souci de son existence matérielle n’était pas le seul motif de ce +zèle tendre et ardent. Hélas! que n’ai-je pu l’aimer! Je n’avais aucun +reproche à lui faire. Elle n’était ni infidèle ni importune. Elle ne +paraissait pas connaître mes défauts. Elle ne me brouillait pas avec mes +amis. Enfin, ses jalousies, toutes fréquentes qu’elles fussent, se +laissaient deviner et ne s’exprimaient point. C’était une femme +inappréciable.</p> + +<p>Mais je n’éprouvais rien pour elle.</p> + +<p class="tb">Pendant deux mois je m’astreignis à vivre sous le même toit que Giulia, +dans son air, dans sa chambre de la maison que j’avais louée pour nous +deux au bout de la rue Lope de Vega. Elle entrait, passait, marchait +devant moi, je ne la suivais pas des yeux. Ses jupons, ses maillots de +danseuse, ses pantalons et ses chemises traînaient sur tous les divans: +je n’étais même pas atteint par leur influence. Pendant soixante nuits, +je vis son corps brun allongé près du mien dans une couche trop chaude, +où j’imaginais une autre présence dès que la lumière s’éteignait... Puis +je me sauvai, désespérant de moi-même.</p> + +<p class="tb">Je revins à Séville. Ma maison me parut mortuaire. Je partis pour +Grenade, où je m’ennuyai; pour Cordoue, torride et déserte; pour +l’éclatante Jérez toute pleine de l’odeur de ses celliers à vin; pour +Cadiz, oasis de maisons dans la mer.</p> + +<p>Le long de ce trajet, monsieur, j’étais guidé de ville en ville, non pas +par la fantaisie, mais par une fascination irrésistible et lointaine +dont je ne doute pas plus que de l’existence de Dieu. Quatre fois, dans +la vaste Espagne, j’ai rencontré Concha Perez. Ce n’est pas une suite de +hasards: je ne crois pas à ces coups de dés qui régiraient les +destinées. Il fallait que cette femme me reprît sous sa main, et que je +visse passer sur ma vie tout ce que vous allez entendre.</p> + +<p>Et en effet tout s’accomplit.</p> + +<p class="c">*<br />* *</p> + +<p>Ce fut à Cadiz.</p> + +<p>J’entrai un soir dans le <i>Baile</i> de là-bas. Elle y était. Elle dansait, +monsieur, devant trente pêcheurs, autant de matelots, et quelques +étrangers stupides.</p> + +<p>Dès que je la vis, je me mis à trembler. Je devais être pâle comme la +terre; je n’avais plus ni souffle, ni force. Le premier banc, près de la +porte, fut celui où je m’assis, et, les coudes sur la table, je la +contemplais de loin comme une ressuscitée.</p> + +<p class="tb">Elle dansait toujours, haletante, échauffée, la face pourpre et les +seins fous, en secouant à chaque main des castagnettes assourdissantes. +Je suis certain qu’elle m’avait vu, mais elle ne me regardait pas. Elle +achevait son boléro dans un mouvement de passion furieuse, et les +provocations de sa jambe et de son torse visaient quelqu’un au hasard +dans la foule des spectateurs.</p> + +<p>Brusquement, elle s’arrêta, au milieu d’une grande clameur.</p> + +<p>«<i>¡Qué guapa!</i> criaient les hommes. <i>¡Olé! Chiquilla! Olé! Olé! Otra +vez!»</i></p> + +<p class="tb">Et les chapeaux volaient sur la scène; toute la salle était debout. Elle +saluait, encore essoufflée, avec un petit sourire de triomphe et de +mépris.</p> + +<p class="tb">Selon l’usage, elle descendit au milieu des buveurs pour s’attabler en +quelque endroit, pendant qu’une autre danseuse lui succédait devant la +rampe. Et, sachant qu’il y avait là, dans un coin de la salle, un être +qui l’adorait, qui se serait mis sous ses pieds devant la terre entière +et qui souffrait à crier, elle alla de table en table et de bras en +bras, sous ses yeux.</p> + +<p>Tous la connaissaient par son nom. J’entendais des «Conchita!» qui +faisaient passer des frissons depuis mes orteils jusqu’à ma nuque. On +lui donnait à boire; on touchait ses bras nus; elle mit dans ses cheveux +une fleur rouge qu’un marin allemand lui donna; elle tira la tresse de +cheveux d’un banderillero qui fit des pitreries; elle feignit la volupté +devant un jeune fat assis avec des femmes, et caressa la joue d’un homme +que j’aurais tué.</p> + +<p class="tb">Des gestes qu’elle fit pendant cette manœuvre atroce qui dura cinquante +minutes, pas un seul n’est sorti de ma mémoire.</p> + +<p>Ce sont des souvenirs comme ceux-là qui peuplent le passé d’une +existence humaine.</p> + +<p>Elle visita ma table après toutes les autres parce que j’étais au fond +de la salle, mais elle y vint. Confuse? ou jouant la surprise? oh! +nullement! vous ne la connaissez pas. Elle s’assit en face de moi, +frappa dans ses mains pour attirer le garçon et cria:</p> + +<p>«Tonio! une tasse de café!»</p> + +<p>Puis, avec une tranquillité exquise, elle supporta mon regard.</p> + +<p class="tb">Je lui dis, d’une voix très basse:</p> + +<p>«Tu n’as donc peur de rien, Concha? Tu n’as pas peur de mourir?</p> + +<p>—Non! et d’abord ce n’est pas vous qui me tuerez.</p> + +<p>—Tu m’en défies?</p> + +<p>—Ici même, et où vous voudrez. Je vous connais, don Mateo, comme si je +vous avais porté neuf mois. Vous ne toucherez jamais à un cheveu de ma +tête, et vous avez raison, car je ne vous aime plus.</p> + +<p>—Tu oses dire que tu m’as aimé?</p> + +<p>—Croyez ce qu’il vous plaira. Vous êtes seul coupable.»</p> + +<p>C’était elle qui me faisait des reproches. J’aurais dû m’attendre à +cette comédie.</p> + +<p class="tb">«Deux fois, repris-je, deux fois tu m’as fait cela! Ce que je te donnais +du fond de mon cœur, tu l’as reçu comme une voleuse, et tu es partie, +sans un mot, sans une lettre, sans même avoir chargé personne de me +porter ton adieu. Qu’ai-je fait pour que tu me traites ainsi?»</p> + +<p>Et je répétais entre mes dents:</p> + +<p>«Misérable! misérable!»</p> + +<p>Mais elle avait son excuse:</p> + +<p>«Ce que vous avez fait? Vous m’avez trompée. N’aviez-vous pas juré que +j’étais en sûreté dans vos bras et que vous me laisseriez choisir la +nuit et l’heure de mon péché? La dernière fois, ne vous souvenez-vous +plus? Vous croyiez que je ne sentais rien. J’étais éveillée, Mateo, et +j’ai compris que si je passais encore une nuit à vos côtés, je ne +m’endormirais pas sans me livrer à vous par surprise. Et c’est pour cela +que je me suis enfuie.»</p> + +<p>C’était insensé. Je haussai les épaules.</p> + +<p class="tb">«Ainsi, voilà ce que tu me reproches, lui dis-je, quand je vois ici la +vie que tu mènes et les hommes qui passent dans ton lit?»</p> + +<p>Elle se leva, furieuse.</p> + +<p>«Cela n’est pas vrai! Je vous défends de dire cela, don Mateo! Je vous +jure sur la tombe de mon père que je suis vierge comme une enfant,—et +aussi que je vous déteste, parce que vous en avez douté!»</p> + +<p>Je restai seul. Après quelques instants, je partis, moi aussi.</p> + + + + +<h3><a name="X" id="X"></a>X</h3> + +<p class="head">Où Mateo se trouve assister à un spectacle inattendu.</p> +<p>Toute la nuit j’errai sur les remparts. L’intarissable vent de la mer +douchait ma fièvre et ma lâcheté. Oui, je m’étais senti lâche devant +cette femme. Je n’avais que des rougissements en songeant à elle et à +moi; je me disais en moi-même les pires outrages qu’on puisse adresser à +un homme. Et je devinais que le lendemain je n’aurais pas cessé de les +mériter.</p> + +<p>Après ce qui s’était passé, je n’avais que trois partis à prendre: la +quitter, la forcer, ou la tuer.</p> + +<p>Je pris le quatrième, qui était de la subir.</p> + +<p class="tb">Chaque soir, je revenais à +ma place, comme un enfant soumis, la regarder et l’attendre.</p> + +<p>Elle s’était peu à peu adoucie. Je veux dire qu’elle ne m’en voulait +plus de tout le mal qu’elle m’avait fait. Derrière la scène, s’ouvrait +une grande salle blanche où attendaient, en somnolant, les mères et les +sœurs des danseuses; Concha me permettait de me tenir là par une faveur +particulière que chacune de ces jeunes filles pouvait accorder à son +amant de cœur. Jolie société, vous le voyez.</p> + +<p>Les heures que j’ai passées là comptent parmi les plus lamentables. Vous +me connaissez: vraiment je n’avais jamais mené cette vie de bas cabaret +et de coudes sur la table. Je me faisais horreur.</p> + +<p>La señora Perez était là, comme les autres. Elle semblait ne rien +connaître de ce qui avait eu lieu calle Trajano. Mentait-elle aussi? je +ne m’en inquiétais même pas. J’écoutais ses confidences, je payais son +eau-de-vie... Ne parlons plus de cela, voulez-vous?</p> + +<p class="tb">Mes seuls instants de joie m’étaient donnés par les quatre danses de +Concha. Alors, je me tenais dans la porte ouverte par où elle entrait en +scène, et pendant les rares mouvements où elle tournait le dos au +public, j’avais l’illusion passagère qu’elle dansait de face pour moi +seul.</p> + +<p>Son triomphe était le <i>flamenco</i>. Quelle danse, monsieur! quelle +tragédie! C’est toute la passion en trois actes: désir, séduction, +jouissance. Jamais œuvre dramatique n’exprima l’amour féminin avec +l’intensité, la grâce et la furie des trois scènes l’une après l’autre. +Concha y était incomparable. Comprenez-vous bien le drame qui s’y joue? +À qui ne l’a pas vu mille fois j’aurais encore à l’expliquer. On dit +qu’il faut huit ans pour former une <i>flamenca</i>, ce qui veut dire qu’avec +la précoce maturité de nos femmes, à l’âge où elles savent danser elles +ne sont déjà plus belles. Mais Concha était née flamenca; elle n’avait +pas l’expérience, elle avait la divination. Vous savez comment on le +danse à Séville. Nos meilleures <i>bailerinas</i>, vous les connaissez; +aucune n’est parfaite, car cette danse épuisante (douze minutes! trouvez +donc une danseuse d’opéra qui accepte une variation de douze minutes!) +voit se succéder en elle trois rôles que rien ne relie: l’amoureuse, +l’ingénue et la tragédienne. Il faut avoir seize ans pour mimer la +seconde partie, où maintenant Lola Sanchez réalise des merveilles de +gestes sinueux et d’attitudes légères. Il faut avoir trente ans pour +jouer la fin du drame où la Rubia, malgré ses rides, est encore, chaque +soir, excellente.</p> + +<p>Conchita est la seule femme que j’aie vue égale à elle-même pendant +toute cette terrible tâche.</p> + +<p class="tb">Je la vois toujours, avançant et reculant d’un petit pas balancé, +regarder de côté sous sa manche levée, pour baisser lentement, avec un +mouvement de torse et de hanches, son bras au-dessus duquel émergeaient +deux yeux noirs. Je la vois délicate ou ardente, les yeux spirituels ou +baignés de langueur, frappant du talon les planches de la scène, ou +faisant crépiter ses doigts à l’extrémité du geste, comme pour donner le +cri de la vie à chacun de ses bras onduleux.</p> + +<p>Je la vois: elle sortait de scène dans un état d’excitation et de +lassitude qui la faisait encore plus belle. Son visage empourpré était +couvert de sueur, mais ses yeux brillants, ses lèvres tremblantes, sa +jeune poitrine agitée, tout donnait à son buste une expression +d’exubérance et de jeunesse vivace: elle était resplendissante.</p> + +<p class="tb">Pendant un mois il en fut ainsi de nos relations. Elle me tolérait dans +l’arrière-boutique de son estrade théâtrale. Je n’avais pas même le +droit de l’accompagner à sa porte, et je ne gardais ma place auprès +d’elle qu’à la condition de ne lui faire aucun reproche, ni sur le +passé, ni sur le présent. Quant à l’avenir, j’ignore ce qu’elle en +pensait; pour moi, je n’avais nulle idée d’une solution quelconque à +cette aventure pitoyable.</p> + +<p class="tb">Je savais vaguement qu’elle habitait avec sa mère—dans l’unique +faubourg de la ville, près de la plaza de Toros,—une grande maison +blanche et verte qui abritait aussi les familles de six autres +<i>bailerinas</i>. Ce qui se passait dans une telle cité de femmes, je +n’osais l’imaginer. Et pourtant, nos danseuses mènent une vie bien +réglée: de huit heures du soir à cinq heures du matin elles sont en +scène; elles rentrent exténuées à l’aube, elles dorment, souvent toutes +seules, jusqu’au milieu de l’après-midi. Il n’y a guère que la fin du +jour dont elles pourraient abuser; encore la crainte d’une grossesse +ruineuse retient-elle ces pauvres filles, qui d’ailleurs ne se +résoudraient pas tous les soirs à augmenter par d’autres fatigues les +efforts d’une pénible nuit.</p> + +<p class="tb">Toutefois je n’y songeais pas sans inquiétude. Deux des amies de Concha, +deux sœurs, avaient un frère plus jeune qui vivait dans leur chambre ou +dans celles des voisines et excitait des jalousies dont je fus témoin +plusieurs fois.</p> + +<p class="tb">On l’appelait le <i>Morenito</i><a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>. J’ai toujours ignoré son vrai nom. +Concha l’appelait à notre table, le nourrissait à mes frais et me +prenait des cigarettes qu’elle lui mettait entre les lèvres.</p> + +<p>À tous mes mouvements d’impatience, elle répondait par des haussements +d’épaules, ou par des phrases glaciales qui me faisaient souffrir +davantage.</p> + +<p>«Le Morenito est à tout le monde. Si je prenais un amant, il serait à +moi comme ma bague et tu le saurais, Mateo.»</p> + +<p class="tb">Je me taisais. D’ailleurs, les bruits qui couraient sur la vie privée de +Concha la représentaient comme inattaquable, et j’avais trop le désir de +la croire telle pour ne pas accepter, de confiance même, des rumeurs +sans fondement. Aucun homme ne l’approchait avec le regard si +particulier de l’amant qui retrouve en public sa femme de la nuit +précédente. J’eus des querelles à ce propos, avec des prétendants que je +gênais sans doute, mais jamais avec personne qui se vantât de l’avoir +connue. Plusieurs fois, j’essayai de faire parler ses amies. On me +répondait toujours: «Elle est <i>mozita</i>. Et elle a bien raison.»</p> + +<p>De rapprochement avec moi, il n’était même pas question. Elle ne me +demandait rien. Elle ne m’accordait rien. Si joyeuse autrefois, elle +était devenue grave et ne parlait presque plus. Que pensait-elle? +Qu’attendait-elle de moi? C’eût été peine perdue que de lire dans son +regard. Je ne voyais pas plus clair dans cette petite âme que dans les +yeux impénétrables d’un chat.</p> + +<p class="c">*<br />* *</p> + +<p>Une nuit, sur un signe de la directrice, elle quitta la scène avec trois +autres danseuses, et monta au premier étage, pour faire une sieste, me +dit-elle. Elle avait souvent de ces absences d’une heure, dont je ne +prenais pas ombrage, car toute menteuse et fausse qu’elle fût, je +croyais ses moindres paroles.</p> + +<p class="tb">«Quand nous avons bien dansé, m’expliquait-elle, on nous fait un peu +dormir. Sans cela, nous aurions des rêves sur la scène.»</p> + +<p>Elle était donc montée cette fois encore, et pour respirer un air plus +pur, j’avais quitté la salle pendant une demi-heure.</p> + +<p>En rentrant, je rencontrai dans le couloir une danseuse un peu simple +d’esprit et, cette nuit-là, un peu grise, qu’on surnommait la <i>Gallega</i>.</p> + +<p>«Tu reviens trop tôt, me dit-elle.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Conchita est toujours là-haut.</p> + +<p>—J’attendrai qu’elle s’éveille. Laisse-moi passer.»</p> + +<p>Elle paraissait ne pas comprendre.</p> + +<p>«Qu’elle s’éveille?</p> + +<p>—Eh bien, oui, qu’as-tu?</p> + +<p>—Mais elle ne dort pas.</p> + +<p>—Elle m’a dit...</p> + +<p>—Elle t’a dit qu’elle allait dormir? Ah! bien!»</p> + +<p>Elle voulait se contenir. Mais quoi qu’elle en eût, et malgré ses lèvres +pincées avec effort, le rire éclata dans sa bouche.</p> + +<p class="tb">J’étais devenu blême.</p> + +<p>«Où est-elle? dis-le-moi immédiatement! criai-je en lui prenant le bras.</p> + +<p>—Ne me faites pas de mal, caballero. Elle montre son nombril à des +<i>Inglès</i><a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>. Dieu sait que ça n’est pas ma faute. Si j’avais su +je ne vous aurais rien dit. Je ne veux me brouiller avec personne, je +suis bonne fille, caballero.»</p> + +<p class="tb">Le croiriez-vous? Je restai impassible. Seulement un grand froid +m’envahit, comme si une haleine de cave s’était glissée entre mes +vêtements et moi; mais ma voix n’était pas tremblante.</p> + +<p>«Gallega, lui dis-je, conduis-moi là-haut.»</p> + +<p>Elle secoua la tête.</p> + +<p>Je repris:</p> + +<p>«On ne saura pas que tu m’as parlé. Fais vite... C’est ma <i>novia</i>, tu +comprends... J’ai le droit de monter... Conduis-moi.»</p> + +<p>Et je lui mis un napoléon dans la main. Un instant après, j’étais seul, +sur le balcon d’une cour intérieure, et par la porte-fenêtre je voyais, +monsieur, une scène d’enfer.</p> + +<p class="tb">Il y avait là une seconde salle de danse, plus petite, très éclairée, +avec une estrade et deux guitaristes. Au milieu, Conchita nue et trois +autres nudités quelconques de femmes, dansaient une <i>jota</i> forcenée +devant deux Anglais assis au fond. J’ai dit nue, elle était plus que +nue. Des bas noirs, longs comme des jambes de maillot, montaient tout en +haut de ses cuisses, et elle portait aux pieds de petits souliers +sonores qui claquaient sur le parquet. Je n’osai pas l’interrompre. +J’avais peur de la tuer.</p> + +<p class="tb">Hélas! mon Dieu! jamais je ne l’ai vue si belle! Il ne s’agissait plus +de ses yeux ni de ses doigts: tout son corps était expressif comme un +visage, plus qu’un visage, et sa tête enveloppée de cheveux se couchait +sur l’épaule comme une chose inutile. Il y avait des sourires dans le +pli de sa hanche, des rougissements de joue au tournant de ses flancs; +sa poitrine semblait regarder en avant par deux grands yeux fixes et +noirs. Jamais je ne l’ai vue si belle: les faux plis de la robe altèrent +l’expression de la danseuse et font dévier à contre-sens la ligne +extérieure de sa grâce; mais là, par une révélation, je voyais les +gestes, les frissons, les mouvements des bras, des jambes, du corps +souple et des reins musclés naître indéfiniment d’une source visible: le +centre même de la dame, son petit ventre noir et brun.</p> + +<p class="tb">...J’enfonçai la porte.</p> + +<p>La regarder dix secondes et me jurer que je ne l’assassinerais pas, +c’était tout ce que ma volonté avait pu faire. Et maintenant rien ne me +retiendrait plus.</p> + +<p>Des cris perçants m’accueillirent. J’allai droit à Concha et je lui dis +d’une voix brève:</p> + +<p>«Suis-moi. Ne crains rien. Je ne te ferai pas de mal. Mais viens à +l’instant, ou prends garde!»</p> + +<p>Ah! non! elle ne craignait rien! Elle s’était adossée au mur, et là, +étendant les bras de chaque côté:</p> + +<p class="tb">«Pas plus que le Christ ne partit de la croix, <i>moi</i> je ne partirai +d’ici! cria-t-elle, et tu ne me toucheras pas parce que je te défends +d’avancer plus loin que la chaise. Laissez-moi, madame. Descendez, vous +les autres. Je n’ai besoin de personne, je me charge de lui!»</p> + + + + +<h3><a name="XI" id="XI"></a>XI</h3> + +<p class="head">Comment tout paraît s’expliquer.</p> +<p>On nous laissa. Les Anglais avaient disparu les premiers.</p> + +<p>Monsieur, jusqu’à cette heure-là, j’aurais traité de misérable un homme, +n’importe lequel, dont on m’aurait dit qu’il eût frappé une femme. Et +pourtant je ne sais par quel ascendant sur moi-même je parvins à me +contenir en face de celle-ci. Mes doigts s’ouvraient et se refermaient +comme pour étrangler un cou. Une lutte épuisante se livrait en moi entre +ma colère et ma volonté.</p> + +<p class="tb">Ah! c’est bien le signe suprême de la toute-puissance féminine, que +cette immunité dont nous les cuirassons. Une femme vous insulte à la +face, elle vous outrage: saluez. Elle vous frappe: protégez-vous, mais +évitez qu’elle se blesse. Elle vous ruine: laissez-la faire. Elle vous +trompe: n’en révélez rien, de peur de la compromettre. Elle brise votre +vie: tuez-vous s’il vous plaît!—Mais que jamais, par votre faute, la +plus fugitive souffrance ne vienne endolorir la peau de ces êtres exquis +et féroces pour qui la volupté du mal surpasse presque celle de la +chair.</p> + +<p>Les Orientaux ne les ménagent pas comme nous, eux qui sont les grands +voluptueux. Ils leur ont coupé les griffes afin que leurs yeux fussent +plus doux. Ils maîtrisent leur malveillance pour mieux déchaîner leur +sensualité. Je les admire.</p> + +<p>Mais, pour moi, Concha demeurait invulnérable.</p> + +<p class="tb">Je n’approchai point. Je lui parlais à trois pas. Elle était toujours +debout le long du mur, les mains croisées derrière le dos, la poitrine +bombée et les pieds réunis, toute droite sur ses longs bas noirs, comme +une fleur dans un vase fin.</p> + +<p>«Eh bien! commençai-je, qu’as-tu à me dire? Voyons, invente! +défends-toi! mens encore, tu mens si bien!</p> + +<p>—Ah! voilà qui est superbe! s’écria-t-elle. C’est moi qu’il accuse. Il +entre ici comme un voleur, par la fenêtre, en brisant tout, il me +menace, il trouble ma danse, il fait partir mes amis...</p> + +<p>—Tais-toi!</p> + +<p>—... Il va peut-être me faire chasser d’ici, et c’est à moi, +maintenant, de répondre! c’est moi qui ai fait le mal, n’est-ce pas? +Cette scène ridicule, c’est moi qui la cherche! Tiens, laisse-moi, tu es +trop bête!»</p> + +<p>Et comme, après sa danse mouvementée, des perles de sueur naissaient en +mille endroits de sa peau brillante, elle prit dans un buffet une +serviette-éponge, et se frictionna du ventre à la tête comme si elle +sortait du bain.</p> + +<p>«Ainsi, repris-je, voilà ce que tu faisais dans la maison même où je te +vois! Et voilà ton métier! voilà la femme que j’aime!</p> + +<p>—N’est-ce pas, tu n’en savais rien, innocent?</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Mais non. C’est bien cela. Tous les Espagnols le répètent; on le sait +à Paris et à Buenos Aires; des enfants de douze ans à Madrid vous disent +que les femmes dansent toutes nues dans le premier bal de Cadiz. Mais +toi, tu veux me faire croire qu’on ne t’avait rien dit, toi qui n’es pas +marié, toi qui as quarante ans!</p> + +<p>—J’avais oublié.</p> + +<p>—Il avait oublié! Il vient ici depuis deux mois, il me voit monter +quatre fois par semaine à la petite salle...</p> + +<p>—Tais-toi, Concha, tu me fais mal affreusement.</p> + +<p>—À ton tour, donc! Je me vengerai, Mateo, de ce que tu m’as fait ce +soir, car tu agis méchamment, par une jalousie stupide, et je me demande +de quel droit! Car enfin qui es-tu pour me traiter ainsi? Es-tu mon +père? non! Es-tu mon mari? non! Es-tu mon amant?</p> + +<p>—Oui! je suis ton amant! je le suis!</p> + +<p>—Vraiment! tu te contentes de peu!»</p> + +<p>Elle éclata de rire.</p> + +<p class="tb">J’avais pâli de nouveau.</p> + +<p>«Concha, mon enfant, dis-moi, parle-moi, tu en as un autre. Si tu es à +quelqu’un, je te jure que je te quitte. Tu n’as qu’un mot à dire.</p> + +<p>—Je suis à moi, et je me garde. Je n’ai rien de plus précieux que moi, +Mateo. Personne n’est assez riche pour m’acheter à moi-même.</p> + +<p>—Mais ces hommes, ces deux hommes qui étaient là tout à l’heure...</p> + +<p>—Quoi encore? Est-ce que je les connais?</p> + +<p>—C’est bien vrai? Tu ne les connais pas?</p> + +<p>—Mais non, je ne les connais pas! Où veux-tu que je les aie vus? Ce +sont des <i>Inglès</i> qui sont venus avec un guide d’hôtel. Ils partent +demain pour Tanger. Je ne me suis guère compromise, mon ami.</p> + +<p>—Et ici? ici même?</p> + +<p>—Voyons, regarde: est-ce une chambre? cherche dans toute la maison: y +a-t-il un lit? Enfin tu les as vus, Mateo. Ils étaient habillés comme +des mannequins, le chapeau sur la tête et le menton sur la canne. Tu es +fou, je te le dis, tu es fou de faire un scandale pareil quand je n’ai +pas un reproche à recevoir de toi.»</p> + +<p class="tb">Elle se serait défendue plus mal encore, je crois que je l’aurais +justifiée. J’avais un tel besoin de pardon! je ne craignais que de la +voir avouer.</p> + +<p>Une dernière question me torturait d’avance.</p> + +<p>Je la posai tout tremblant:</p> + +<p>«Et le Morenito?... Concha, dis-moi la vérité. Cette fois, je veux +savoir. Jure-moi que tu ne me cacheras rien, que tu me diras tout s’il y +a quelque chose. Je t’en supplie, ma petite enfant!</p> + +<p>—Le Morenito?... Il était dans mon lit ce matin.»</p> + +<p>Je restai un moment sans conscience, puis mes bras se refermèrent sur +elle, et je l’étreignis, ne sachant moi-même si je voulais l’étouffer, +ou la ravir à quelqu’un d’imaginaire.</p> + +<p class="tb">Elle le comprit, et tout en riant, elle s’écria:</p> + +<p>«Lâche-moi! lâche-moi, Mateo. Tu es dangereux pour une minute. Tu me +prendrais de force dans un accès de jalousie. Bien. Maintenant, reste où +tu es! je vais t’expliquer... Mon pauvre ami, il n’y a pas de quoi +trembler comme tu le fais, je t’assure.</p> + +<p>—Tu crois?</p> + +<p>—Le Morenito habite avec ses deux sœurs, Mercedes et la Pipa. Elles +sont pauvres; pour elles et leur frère, il n’y a qu’un lit, et qui n’est +pas large. Aussi, depuis qu’il fait si chaud, elles aiment mieux dormir +moins serrées, après leurs huit heures de danse, et elles envoient le +petit aux voisines. Cette semaine, maman fait l’Adoration Perpétuelle à +la paroisse; elle n’est pas là quand je suis au lit; alors Mercedes m’a +demandé si j’avais une place pour son frère et je lui ai répondu oui. Je +ne vois pas ce qui peut t’inquiéter.»</p> + +<p>Je la regardais sans répondre.</p> + +<p>«Oh! reprit-elle, si c’est encore cela, sois tranquille! Je ne lui cède +pas plus que ses sœurs, tu sais. Crois-m’en sur parole. C’est à peine +s’il m’embrasse quatre ou cinq fois avant de dormir et puis je lui +tourne le dos, comme si nous étions mariés.»</p> + +<p>Elle tira son bas sur sa cuisse droite et ajouta sans se hâter:</p> + +<p>«Comme si j’étais avec toi.»</p> + +<p class="tb">L’inconscience, la hardiesse ou la rouerie de cette femme, car je ne +savais à quoi m’en tenir, achevaient d’égarer tous mes sentiments, hors +celui de la souffrance morale. J’étais encore plus malheureux +qu’irrésolu; mais malheureux à pleurer.</p> + +<p>Je la pris sur mes genoux, très doucement. Elle se laissa faire.</p> + +<p>«Mon enfant, lui dis-je, écoute-moi. Je ne peux plus vivre ainsi que je +fais depuis un an à ton caprice. Il faut que tu me parles en toute +franchise et peut-être pour la dernière fois. Je souffre abominablement. +Si tu restes encore un jour dans ce bal et dans cette ville, tu ne me +reverras plus jamais. Est-ce cela que tu veux, Conchita?»</p> + +<p>Elle répondit, et d’un ton si nouveau qu’il me semblait entendre une +autre femme:</p> + +<p>«Don Mateo, vous ne m’avez jamais comprise. Vous avez cru que vous me +poursuiviez et que je me refusais à vous, quand au contraire c’est moi +qui vous aime et qui vous veux pour toute ma vie. Souvenez-vous de la +Fábrica. Est-ce vous qui m’avez abordée? Est-ce vous qui m’avez emmenée? +Non. C’est moi qui ai couru après vous dans la rue, qui vous ai entraîné +chez ma mère, et retenu presque de force tant j’avais peur de vous +perdre. Et le lendemain... vous rappelez-vous aussi? Vous êtes entré. +J’étais seule. Vous ne m’avez même pas embrassée. Je vous vois encore, +dans le fauteuil, le dos tourné à la fenêtre... Je me suis jetée sur +vous, j’ai pris votre tête avec mes mains, votre bouche avec ma bouche +et,—je ne vous l’avais jamais dit,—mais j’étais toute jeune alors, et +c’est pendant ce baiser, Mateo, que j’ai senti fondre en moi le plaisir +pour la première fois de ma vie... J’étais sur vos genoux, comme +maintenant...»</p> + +<p>Je la serrai dans mes bras, brisé d’émotion. Elle m’avait reconquis en +deux mots. Elle jouait de moi comme elle voulait.</p> + +<p>«Je n’ai jamais aimé que vous, poursuivit-elle, depuis cette nuit de +décembre où je vous ai vu en chemin de fer, comme je venais de quitter +mon couvent d’Avila. Je vous aimais d’abord parce que vous êtes beau. +Vous avez des yeux si brillants et si tendres qu’il me semblait que +toutes les femmes avaient dû en être amoureuses. Si vous saviez combien +de nuits j’ai pensé à ces yeux-là. Mais ensuite je vous ai aimé surtout +parce que vous êtes bon. Je n’aurais pas voulu lier ma vie à celle d’un +homme égoïste et beau, car vous savez que je m’aime trop moi-même pour +accepter de n’être heureuse qu’à moitié. Je voulais tout le bonheur et +j’ai vu bien vite que, si je vous le demandais, vous me le donneriez.</p> + +<p>—Mais alors, mon cœur, pourquoi ce long silence?</p> + +<p>—Parce que je ne me contente pas de ce qui suffit à d’autres femmes. +Non seulement je veux tout le bonheur, mais je le veux pour toute ma +vie. Je veux vous épouser, Mateo, pour vous aimer encore quand vous ne +m’aimerez plus. Oh! ne craignez rien: nous n’irons pas à l’église, ni +devant l’alcade. Je suis bonne chrétienne, mais Dieu protège les amours +sincères, et j’irai en paradis avant bien des femmes mariées. Je ne vous +demanderai pas de m’épouser publiquement parce que je sais que cela ne +se peut pas... Vous n’appellerez jamais doña Concepcion Perez de Diaz la +femme qui a dansé nue dans l’horrible bouge où nous sommes, devant tous +les <i>Inglès</i> qui ont passé là...»</p> + +<p>Et elle éclata en larmes.</p> + +<p>«Concepcion, mon enfant, disais-je bouleversé, calme-toi. Je t’aime. Je +ferai ce que tu voudras.</p> + +<p>—Non, cria-t-elle avec un sanglot. Non, je ne le veux pas! C’est une +chose impossible! Je ne veux pas que vous souilliez votre nom par le +mien. Voyez, maintenant, c’est moi qui n’accepte plus votre générosité. +Mateo, nous ne serons pas mariés pour le monde, mais vous me traiterez +comme votre femme et vous me jurerez de me garder toujours. Je ne vous +demande pas grand-chose: seulement une petite maison à moi quelque part, +près de vous. Et une dot. La dot que vous donneriez à celle qui vous +épouserait. En échange, moi je n’ai rien à vous donner, mon âme. Rien +que mon amour éternel avec ma virginité que je vous ai gardée contre +tous.»</p> + + + + +<h3><a name="XII" id="XII"></a>XII</h3> + +<p class="head">Scène derrière une grille fermée.</p> +<p>Jamais elle n’avait pris ce ton, si ému et si simple, pour m’adresser la +parole. Je crus avoir enfin dégagé son âme véritable du masque ironique +et orgueilleux qui me l’avait celée trop longtemps et une vie nouvelle +s’ouvrit à ma convalescence morale.</p> + +<p>(Connaissez-vous, au musée de Madrid, une singulière toile de Goya, la +première à gauche en entrant dans la salle du dernier étage? Quatre +femmes en jupe espagnole, sur une pelouse de jardin, tendent un châle +par les quatre bouts, et y font sauter en riant un pantin grand comme un +homme...)</p> + +<p class="tb">Bref, nous revînmes à Séville.</p> + +<p>Elle avait repris sa voix railleuse et son sourire particulier; mais je +ne me sentais plus inquiet. Un proverbe espagnol nous dit: «La femme, +comme la chatte, est à qui la soigne.» Je la soignais si bien, et +j’étais si heureux qu’elle se laissât faire!</p> + +<p>J’étais arrivé à me convaincre que son chemin vers moi n’avait jamais +dévié; qu’elle m’avait réellement abordé la première et séduit peu à +peu; que ses deux fuites étaient justifiées, non par les misérables +calculs dont j’avais eu le soupçon, mais par ma faute, ma seule faute et +l’oubli de mes engagements. Je l’excusais même de sa danse indécente, en +songeant qu’elle avait alors désespéré de vivre jamais son rêve avec +moi, et qu’une fille vierge, à Cadiz, ne peut guère gagner son pain sans +prendre au moins les apparences d’une créature de plaisir.</p> + +<p>Enfin, que vous dire? je l’aimais.</p> + +<p class="tb">Le jour même de notre retour, je choisis pour elle un <i>palacio</i><a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a> +dans la calle Lucena, devant la paroisse San Isidorio. C’est un quartier +silencieux, presque désert en été, mais frais et plein d’ombre. Je la +voyais heureuse dans cette rue mauve et jaune, non loin de la calle del +Candilejo, où votre Carmen reçut don José.</p> + +<p>Il fallut meubler cette maison. Je voulais faire vite, mais elle avait +mille caprices. Huit jours interminables passèrent au milieu des +tapissiers et des emménageurs. C’était pour moi comme une semaine de +noces. Concha devenait presque tendre, et si elle résistait encore, il +semblait que ce fût mollement, comme pour ne pas oublier les promesses +qu’elle s’était faites. Je ne la brusquai point.</p> + +<p class="tb">Lorsque je crus devoir lui constituer d’avance sa dot de +maîtresse-épouse, je me souvins de sa réserve le jour où elle m’avait +demandé ce gage de constance future. Elle ne m’imposait aucun chiffre. +Je craignis de répondre mal à sa discrétion et je lui remis cent mille +douros qu’elle accepta d’ailleurs comme une simple piécette.</p> + +<p>La fin de la semaine approchait. J’étais excédé d’impatience. Jamais +fiancé ne souhaita plus ardemment le jour des noces. Désormais je ne +redoutais plus les coquetteries des temps écoulés: elle était à moi, +j’avais répondu à son pur désir de vie heureuse et sans reproche. +L’amour qu’elle n’avait pu me cacher pendant sa dernière nuit de +danseuse allait s’exprimer librement pour de longues années tranquilles, +et toute la joie m’attendait dans la blanche maison nuptiale de la calle +Lucena.</p> + +<p>Quelle devait être cette joie, c’est ce que vous allez entendre.</p> + +<p class="tb">Par un caprice que j’avais trouvé charmant, elle avait voulu entrer la +première dans sa nouvelle maison enfin prête pour nous deux, et m’y +recevoir comme un hôte clandestin, toute seule, à l’heure de minuit.</p> + +<p>J’arrive: la grille<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a> était fermée aux barres.</p> + +<p>Je sonne: après quelques minutes, Concha descend, et me sourit. Elle +portait une jupe toute rose, un petit châle couleur de crème et deux +grosses fleurs rouges aux cheveux. À la vive clarté de la nuit, je +voyais chacun de ses traits.</p> + +<p>Elle approcha de la grille, toujours souriante et sans hâte:</p> + +<p>«Baisez mes mains», me dit-elle.</p> + +<p>La grille demeurait fermée.</p> + +<p>«À présent, baisez le bas de ma jupe, et le bout de mon pied sous la +mule.»</p> + +<p>Sa voix était comme radieuse.</p> + +<p>Elle reprit:</p> + +<p>«C’est bien. Maintenant, allez-vous-en.»</p> + +<p class="tb">Une sueur d’effroi coula sur mes tempes. Il me semblait que je devinais +tout ce qu’elle allait dire et faire.</p> + +<p>«Conchita, ma fille... Tu ris... dis-moi que tu ris.</p> + +<p>—Ah! oui, je ris! je vais te le dire, tiens! s’il ne te faut que cela. +Je ris! je ris! es-tu content? Je ris de tout mon cœur, écoute, écoute +comme je ris bien! Ha! ha! je ris comme personne n’a ri depuis que le +rire est sur les bouches! Je me pâme, j’étouffe, j’éclate de rire! on ne +m’a jamais vue si gaie; je ris comme si j’étais grise. Regarde-moi bien, +Mateo, regarde comme je suis contente!»</p> + +<p class="tb">Elle leva ses deux bras et fit claquer ses doigts dans un geste de +danse.</p> + +<p class="tb">«Libre! je suis libre de toi! Libre pour toute ma vie! maîtresse de mon +corps et de mon sang! oh! n’essaye pas d’entrer, la grille est trop +solide! Mais reste encore un peu, je ne serais pas heureuse si je ne +t’avais pas dit tout ce que j’ai sur le cœur.»</p> + +<p>Elle avança encore, et me parla de tout près, la tête entre les ongles, +avec un accent de férocité.</p> + +<p>«Mateo, j’ai <i>l’horreur</i> de toi. Je ne trouverai jamais assez de mots +pour te dire combien je te hais. Tu serais couvert d’ulcères, d’ordure +et de vermine que je n’aurais pas plus de répulsion quand ta peau +approche de ma peau. Si Dieu le veut, c’est fini maintenant. Depuis +quatorze mois, je me sauve d’où tu es, et toujours tu me reprends et +toujours tes mains me touchent, tes bras m’étreignent, ta bouche me +cherche. <i>¡Qué asco!</i> La nuit, je crachais dans la ruelle après chacun +de tes baisers. Tu ne sauras jamais ce que je sentais dans ma chair, +quand tu entrais dans mon lit! Oh! comme je t’ai bien détesté! comme +j’ai prié Dieu contre toi! J’ai communié sept fois depuis le dernier +hiver pour que tu meures le lendemain du jour où je t’aurais ruiné. +Qu’il en soit comme Dieu voudra! je ne m’en soucie plus, je suis libre! +Va-t’en, Mateo. J’ai tout dit.»</p> + +<p class="tb">Je restais immobile comme une pierre. Elle me répéta:</p> + +<p>«Va-t’en! Tu n’as pas compris?»</p> + +<p>Puis, comme je ne pouvais ni parler ni partir, la langue sèche et les +jambes glacées, elle se rejeta vers l’escalier, et une sorte de furie +flamba dans ses yeux.</p> + +<p>«Tu ne veux pas t’en aller! cria-t-elle. Tu ne veux pas t’en aller? Eh +bien! tu vas voir!»</p> + +<p>Et, dans un appel de triomphe, elle cria:</p> + +<p>«Morenito!»</p> + +<p>Mes deux bras tremblaient si fort que je secouais les barres de la +grille où s’étaient crispés mes poings.</p> + +<p>Il était là. Je le vis descendre.</p> + +<p>Elle jeta son châle en arrière et lui ouvrit ses deux bras nus.</p> + +<p>«Le voilà, mon amant! Regarde comme il est joli! Et comme il est jeune, +Mateo! Regarde-moi bien: je l’adore!... Mon petit cœur, donne-moi ta +bouche!... Encore une fois... Encore une fois... Plus longtemps... +Qu’elle est douce, ma vie!... Oh! que je me sens amoureuse!...»</p> + +<p>Elle lui disait encore beaucoup d’autres choses...</p> + +<p>Enfin... comme si elle jugeait que ma torture n’était pas au comble... +elle... j’ose à peine vous le dire, monsieur... elle s’est unie à lui... +là... sous mes yeux... à mes pieds...</p> + +<p class="tb">J’ai encore dans les oreilles, +comme un bourdonnement d’agonie, les râles de joie qui firent trembler +sa bouche pendant que la mienne étouffait,—et aussi l’accent de sa +voix, quand elle me jeta cette dernière phrase en remontant avec son +amant:</p> + +<p class="tb">«La guitare est à moi, j’en joue à qui me plaît!»</p> + + + + +<h3><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h3> + +<p class="head">Comment Mateo reçut une visite, et ce qui s’ensuivit.</p> +<p>Si je ne me suis pas tué en rentrant chez moi, c’est sans doute parce +que au-dessus de mon existence déchirée une colère plus énergique me +soutint et me conseilla. Incapable de dormir, je ne me couchai même +point. Le jour me trouva debout et marchant, dans la pièce où nous +sommes, des fenêtres à la porte. En passant devant une glace, je vis +sans étonnement que j’étais devenu gris.</p> + +<p>Au matin, on me servit un premier déjeuner quelconque sur une table du +jardin. J’étais là depuis dix minutes, sans faim, sans souffrance, sans +pensée, quand je vis venir à moi du fond d’une allée, presque du fond +d’un rêve, Concha.</p> + +<p>Oh! ne soyez pas surpris. Rien n’est imprévu quand on parle d’elle. +Chacune de ses actions est toujours, à coup sûr, stupéfiante et +scélérate. Tandis qu’elle approchait de moi, je me demandais +anxieusement quelle convoitise la poussait, du désir de contempler une +fois encore son triomphe, ou du sentiment qu’elle pourrait peut-être, +par une manœuvre aventureuse, achever à son profit ma ruine matérielle. +L’une et l’autre explication étaient également vraisemblables.</p> + +<p>Elle se pencha de côté pour passer sous une branche, ferma son ombrelle +et son éventail, puis s’assit en face de moi, la main droite posée sur +ma table.</p> + +<p class="tb">Je me souviens qu’il y avait derrière elle un massif et qu’une bêche +luisante et mince y était plantée dans la terre. Pendant le long silence +qui suivit, une tentation m’obséda de prendre cette bêche à la main, et +de la trancher en deux, là, comme un ver rouge...</p> + +<p class="tb">«J’étais venue, me dit-elle enfin, savoir comment tu étais mort. Je +croyais que tu m’aimais davantage et que tu te serais tué dans la nuit.»</p> + +<p>Puis elle versa le chocolat dans ma tasse vide et y trempa ses lèvres +mobiles en ajoutant comme pour elle-même:</p> + +<p>«Pas assez cuit. C’est bien mauvais.»</p> + +<p class="tb">Quand elle eut achevé, elle se leva, ouvrit son ombrelle, et me dit:</p> + +<p>«Rentrons. Je te réserve une surprise.»</p> + +<p>Et je pensai:</p> + +<p>«Moi aussi.»</p> + +<p>Mais je n’ouvris pas la bouche.</p> + +<p>Nous montâmes l’escalier de la véranda. Elle courait en avant et +chantait un air de zarzuela connue avec une lenteur qui voulait sans +doute m’en faire mieux sentir l’allusion:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"><i>«¡Y si á mi no me diese la gana</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>De qué fuéras del brazo con él?</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>—¡Pués iria con él de verbena</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Y à los toros de Carabanchel!»</i></span><br /> +</p> + + +<p>De son propre mouvement elle entra dans une pièce... Monsieur, ce n’est +pas moi qui l’ai poussée là... ce qui est arrivé ensuite, ce n’est pas +moi qui l’ai voulu... Notre destinée était ainsi faite... Il fallait que +tout arrivât.</p> + +<p>La pièce où elle entra, je vous la montrerai tout à l’heure, c’est une +petite salle toute tendue de tapis, sourde et sombre comme une tombe, +sans autres meubles que des divans. J’y allais fumer autrefois. +Maintenant, elle est abandonnée.</p> + +<p>J’y pénétrai derrière elle; je fermai la porte à clef sans qu’elle +entendît la serrure; puis un flux de sang me monta aux yeux, une colère +amassée jour à jour depuis plus de quatorze mois, et, me retournant vers +sa face, je l’assommai d’un soufflet.</p> + +<p class="tb">C’était la première fois que je frappais une femme. J’en restais aussi +tremblant qu’elle, qui s’était rejetée en arrière, l’air hébété, +claquant des dents.</p> + +<p>«Toi... toi... Mateo... tu me fais cela...» Et au milieu d’injures +violentes, elle cria:</p> + +<p>«Sois tranquille! tu ne me toucheras pas deux fois!»</p> + +<p>Elle fouillait dans sa jarretière où tant de femmes cachent une petite +arme, quand je lui broyai la main et jetai le couteau sur un dais qui +touchait presque au plafond.</p> + +<p>Puis je la fis tomber à genoux en tenant ses deux poignets dans ma seule +main gauche.</p> + +<p>«Concha, lui dis-je, tu n’entendras de moi ni insultes, ni reproches. +Écoute bien: tu m’as fait souffrir au-delà de toute force humaine. Tu as +inventé des tortures morales pour les essayer sur le seul homme qui +t’ait passionnément aimée. Je te déclare ici que je vais te posséder par +la force, et non pas une fois, m’entends-tu? mais autant de fois qu’il +me plaira de te saisir avant la nuit.</p> + +<p>—Jamais! jamais je ne serai à toi! cria-t-elle. Tu me fais horreur: je +te l’ai dit. Je te hais comme la mort! Je te hais plus qu’elle! +Assassine-moi donc! tu ne m’auras pas avant!»</p> + +<p>C’est alors que je commençai à la frapper en silence... J’étais vraiment +devenu fou... je ne sais plus bien ce qui s’est passé... mes yeux voyaient +mal... ma tête ne pensait plus... Je me souviens seulement que je la +frappais avec la régularité d’un paysan qui bat au fléau,—et toujours +sur les mêmes points: le sommet de la tête et l’épaule gauche... Je n’ai +jamais entendu d’aussi horribles cris...</p> + +<p>Cela dura peut-être un quart d’heure. Elle n’avait pas dit une parole, +ni pour demander grâce ni pour s’abandonner. Je m’arrêtai quand mon +poing fut devenu trop douloureux, puis je lui lâchai les deux mains. +Elle se laissa tomber de côté, les bras étendus devant elle, la tête en +arrière, les cheveux défaits, et ses cris se transformèrent brusquement +en sanglots. Elle pleurait comme une petite fille, toujours du même ton, +aussi longtemps qu’elle pouvait sans reprendre haleine. Par moments, je +croyais qu’elle étouffait. Je vois encore le mouvement qu’elle faisait +sans cesse avec son épaule meurtrie, et ses mains dans ses cheveux +retirer les épingles...</p> + +<p class="tb">Alors j’eus tellement pitié d’elle et honte de moi, que j’oubliai +presque, pour un temps, la scène atroce de la veille...</p> + +<p>Concha s’était relevée un peu: elle se tenait encore à genoux, les mains +près des joues, les yeux levés à moi... Il semblait qu’il n’y avait plus +l’ombre d’un reproche dans ces yeux-là, mais... je ne sais comment +m’exprimer... une sorte d’adoration... D’abord ses lèvres tremblaient si +fort qu’elle ne pouvait pas articuler... Puis je distinguai faiblement:</p> + +<p>«Oh! Mateo! comme tu m’aimes!»</p> + +<p>Elle se rapprocha, toujours sur les genoux, et murmura:</p> + +<p>«Pardon, Mateo! Pardon! je t’aime aussi...»</p> + +<p>Pour la première fois, elle était sincère. Mais moi, je ne la croyais +plus. Elle poursuivit:</p> + +<p>«Que tu m’as bien battue, mon cœur! Que c’était doux! Que c’était +bon!... Pardon pour tout ce que je t’ai fait! J’étais folle... Je ne +savais pas... Tu as donc bien souffert pour moi?... Pardon! Pardon! +Pardon, Mateo!»</p> + +<p>Et elle me dit encore, de la même voix douce:</p> + +<p>«Tu ne me prendras pas de force. Je t’attends dans mes bras. Aide-moi à +me lever... Je t’ai dit que je te réservais une surprise? Eh bien, tu le +verras tout à l’heure, tu le verras: je suis toujours vierge. La scène +d’hier n’était qu’une comédie, pour te faire mal... car je puis te le +dire, maintenant: je ne t’aimais guère, jusqu’aujourd’hui. Mais j’étais +bien trop orgueilleuse pour prendre un Morenito... Je suis à toi, Mateo. +Je serai ta femme ce matin si Dieu veut. Essaye d’oublier le passé et de +comprendre ma pauvre petite âme. Moi, je m’y perds. Je crois que je +m’éveille. Je te vois comme je ne t’ai jamais vu. Viens à moi.»</p> + +<p class="tb">Et en effet, monsieur, elle était vierge.</p> + + + + +<h3><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h3> + +<p class="head">Où Concha change de vie, mais non de caractère.</p> +<p>Ceci ferait une fin de roman, et tout serait bien qui finirait par une +telle conclusion. Hélas! que ne puis-je m’arrêter là! Vous le saurez +peut-être un jour: jamais un malheur ne s’efface au cours d’une +existence humaine; jamais une plaie n’est guérie; jamais la main +féminine qui sema l’angoisse et les larmes ne saura cultiver la joie +dans le même champ déchiré.</p> + +<p class="tb">Huit jours après ce matin-là (je dis huit jours; cela n’a pas été long), +Concha rentra, un dimanche soir, quelques minutes avant le dîner, en me +disant:</p> + +<p>«Devine qui j’ai vu? Quelqu’un que j’aime bien... Cherche un peu... J’ai +été contente.»</p> + +<p>Je me taisais.</p> + +<p>«J’ai vu le Morenito, reprit-elle. Il passait dans Las Sierpes, devant +le magasin Gasquet. Nous sommes allés ensemble à la Cerveceria. Tu sais, +je t’ai dit du mal de lui; mais je n’ai pas dit tout ce que je pense. Il +est joli, mon petit ami de Cadiz. Voyons, tu l’as vu, tu le sais bien. +Il a des yeux brillants avec de longs cils; moi j’adore les longs cils, +cela fait le regard si profond! Et puis, il n’a pas de moustaches, sa +bouche est bien faite, ses dents blanches... Toutes les femmes se +passent la langue sur les lèvres quand elles le voient si gentil.</p> + +<p>—Tu plaisantes, Conchita... ce n’est pas possible... Tu n’as vu +personne, dis-le-moi?</p> + +<p>—Ah! tu ne me crois pas? Comme il te plaira... Alors je ne te dirai +jamais ce qui s’est passé ensuite.</p> + +<p>—Dis-le-moi immédiatement! m’écriai-je en lui saisissant le bras.</p> + +<p>—Oh! ne t’emporte pas! je vais te le dire! Pourquoi me cacherais-je? +C’est mon plaisir, je le prends. Nous sommes allés ensemble en dehors de +la ville, <i>por un caminito muy clarito, muy clarito, muy clarito,</i> à la +Cruz del Campo. Faut-il continuer? Nous avons visité toute la maison +pour choisir le cabinet où nous aurions le meilleur divan...»</p> + +<p>Et comme je me dressais, elle acheva, derrière ses deux mains +protectrices:</p> + +<p>«Va, c’est bien naturel. Il a la peau si douce, et il est tellement plus +joli que toi!»</p> + +<p class="tb">Que voulez-vous? je la frappai encore. Et brutalement, d’une main dure, +de façon à me révolter moi-même. Elle cria, elle sanglota, elle se +prosterna dans un coin, la tête sur les genoux, les mains tordues.</p> + +<p>Et puis, dès qu’elle put parler, elle me dit, la voix pleine de larmes:</p> + +<p>«Mon cœur, ce n’était pas vrai... Je suis allée aux toros... J’y ai +passé la journée... mon billet est dans ma poche... prends-le... J’étais +seule avec ton ami G... et sa femme. Ils m’ont parlé, ils pourront te le +dire... J’ai vu tuer les six taureaux, et je n’ai pas quitté ma place et +je suis revenue directement.</p> + +<p>—Mais alors, pourquoi m’as-tu dit?...</p> + +<p>—Pour que tu me battes, Mateo. Quand je sens ta force, je t’aime, je +t’aime; tu ne peux pas savoir comme je suis heureuse de pleurer à cause +de toi. Viens, maintenant. Guéris-moi bien vite.»</p> + +<p>Et il en fut ainsi, monsieur, jusqu’à la fin. Quand elle se fut +convaincue que ses fausses confessions ne m’abusaient plus, et que +j’avais toutes les raisons de croire à sa fidélité, elle inventa de +nouveaux prétextes pour exciter en moi des colères quotidiennes. Et le +soir, dans la circonstance où toutes les femmes répètent: «Tu m’aimeras +longtemps», j’entendais, moi, ces phrases stupéfiantes (mais réelles: je +n’invente rien): «Mateo, tu me battras encore? Promets-le moi: tu me +battras bien! Tu me tueras! Dis-moi que tu me tueras!»</p> + +<p class="tb">Ne croyez pas, cependant, que cette singulière prédilection fût la base +de son caractère. Non; si elle avait le besoin du châtiment, elle avait +aussi la passion de la faute. Elle faisait mal, non pour le plaisir de +pécher, mais pour la joie de faire mal à quelqu’un. Son rôle dans la vie +se bornait là: semer la souffrance et la regarder croître.</p> + +<p>Ce furent d’abord des jalousies dont vous ne pouvez avoir idée. Sur mes +amis et sur toutes les personnes qui composaient mon entourage, elle +répandit des bruits tels, et au besoin se montra directement si +insultante que je rompis avec tous et restai seul. L’aspect d’une femme, +quelle qu’elle fût, suffisait à la mettre en fureur. Elle renvoya toutes +mes domestiques, depuis la fille de basse-cour jusqu’à la cuisinière, +quoiqu’elle sût parfaitement que je ne leur parlais même pas. Puis elle +chassa de la même façon celles qu’elle avait choisies elle-même. Je fus +contraint de changer tous mes fournisseurs, parce que la femme du +coiffeur était blonde, parce que la fille du libraire était brune, et +parce que la marchande de cigares me demandait de mes nouvelles quand +j’entrais dans sa boutique. Je renonçai en peu de temps à me montrer au +théâtre: en effet, si je regardais la salle, c’était pour me repaître de +la beauté d’une femme, et si je regardais la scène, c’était une preuve +décisive que je devenais amoureux d’une actrice. Pour les mêmes raisons, +je cessai de me promener avec elle en public: le moindre salut devenait +à ses yeux une sorte de déclaration. Je ne pouvais ni feuilleter des +gravures, ni lire un roman, ni regarder une Vierge, sous peine d’être +accusé de tendresse à l’égard du modèle, de l’héroïne ou de la Madone. +Je cédais toujours, je l’aimais tant! Mais après quelles luttes +fastidieuses!</p> + +<p>En même temps que sa jalousie s’exerçait ainsi contre moi, elle tentait +d’entretenir la mienne, par des moyens qui, de factices qu’ils étaient +en premier lieu, devinrent plus tard véritables.</p> + +<p>Elle me trompa. Au soin qu’elle prenait de m’en avertir chaque fois, je +reconnus qu’elle cherchait moins sa propre émotion que la mienne; mais +enfin, même moralement, ce n’était guère une excuse valable, et en tout +cas, lorsqu’elle revenait de ces aventures particulières, je n’étais pas +en état de faire leur apologie, vous le comprendrez sans peine.</p> + +<p>Bientôt, il ne lui suffit plus de me rapporter les preuves de ses +infidélités. Elle voulut renouveler la scène de la grille, et cette fois +sans aucune feinte. Oui! Elle machina, contre elle-même, une surprise en +flagrant délit!</p> + +<p>Ce fut un matin. Je m’éveillai tard: je ne la vis pas à mon côté. Une +lettre était sur la table et me disait en quelques lignes:</p> + +<div class="bb"> +<p><i>«Mateo qui ne m’aimes plus! Je me suis levée pendant ton sommeil et +j’ai été retrouver mon amant, hôtel X..., chambre 6; tu peux me tuer là si +tu veux, la serrure restera ouverte. Je prolongerai ma nuit d’amour +jusqu’à la fin de la matinée. Viens donc! j’aurai peut-être la chance +que tu me voies pendant une étreinte,</i></p> + +<p><i>«Je t’adore.</i></p> + +<p class="r smcap"> +«Concha.»<br /> +</p> +</div> + +<p>J’y allai. Quelle heure que celle-là, mon Dieu! Un duel suivit. Ce fut +un scandale public. On a pu vous en parler...</p> + +<p>Et quand je pense que tout ceci était «pour m’attacher»! Jusqu’où +l’imagination des femmes peut-elle les aveugler sur l’amour viril!</p> + +<p>Ce que je vis dans cette chambre d’hôtel survécut désormais comme un +voile entre Concha et moi. Au lieu de fouetter mon désir comme elle +l’avait espéré, ce souvenir se trouva répandre sur tout son corps +quelque chose d’odieux et d’ineffaçable dont elle resta imprégnée. Je la +repris pourtant; mais mon amour pour elle était à jamais blessé. Nos +querelles devinrent plus fréquentes, plus âpres, plus brutales aussi. +Elle s’accrochait à ma vie avec une sorte de fureur. C’était pur égoïsme +et passion personnelle. Son âme foncièrement mauvaise ne soupçonnait +même pas qu’on pût aimer autrement. À tout prix, par tous les moyens, +elle me voulait enfermé dans la ceinture de ses bras. Je m’échappai +enfin.</p> + +<p class="tb">Cela se fit un jour, tout à coup, après une scène entre mille, +simplement parce que c’était inévitable.</p> + +<p>Une petite gitane, marchande de corbeilles, avait monté l’escalier du +jardin pour m’offrir ses pauvres ouvrages de joncs tressés et de +feuilles de roseaux. J’allais lui faire une charité, quand je vis Concha +s’élancer vers elle et lui dire avec cent injures qu’elle était déjà +venue le mois précédent, qu’elle prétendait sans doute m’offrir bien +autre chose que ses corbeilles, ajoutant qu’on voyait bien à ses yeux +son véritable métier, que si elle marchait pieds nus c’était pour +montrer ses jambes, et qu’il fallait être sans pudeur pour aller ainsi +de porte en porte avec un jupon déchiré à la chasse des amoureux. Tout +cela, semé d’outrages que je ne vous répète pas, et dit de la voix la +plus rogue. Puis elle lui arracha toute sa marchandise, la brisa, la +piétina... Je vous laisse à deviner les sanglots et les tremblements de +la malheureuse petite. Naturellement je la dédommageai. D’où bataille.</p> + +<p>La scène de ce jour-là ne fut ni plus violente ni plus fastidieuse que +les autres; pourtant elle fut définitive: je ne sais pas encore +pourquoi. «Tu me quittes pour une bohémienne!—Mais non. Je te quitte pour la paix.»</p> + +<p>Trois jours après, j’étais à Tanger. Elle me rejoignit. Je partis en +caravane dans l’intérieur, où elle ne pouvait me suivre, et je restai +plusieurs mois sans nouvelles d’Espagne.</p> + +<p>Quand je revis Tanger, quatorze lettres d’elle m’attendaient à la poste. +Je pris un paquebot qui me conduisit en Italie. Huit autres lettres me +parvinrent encore. Puis ce fut le silence.</p> + +<p>Je ne rentrai à Séville qu’après un an de voyages. Elle était mariée +depuis quinze jours à un jeune fou, d’ailleurs bien né, qu’elle a fait +envoyer en Bolivie avec une hâte significative. Dans sa dernière lettre, +elle me disait: «Je serai à toi seul, ou alors à qui voudra.» J’imagine +qu’elle est en train de tenir sa seconde promesse.</p> + +<p>J’ai tout dit, monsieur. Vous connaissez maintenant Concepcion Perez.</p> + +<p>Pour moi, j’ai eu la vie brisée pour l’avoir trouvée sur ma route. Je +n’attends plus rien d’elle, que l’oubli; mais une expérience si durement +acquise peut et doit se transmettre en cas de danger. Ne soyez pas +surpris si j’ai tenu à cœur de vous parler ainsi. Le carnaval est mort +hier; la vie réelle recommence; j’ai soulevé un instant pour vous le +masque d’une femme inconnue.</p> + +<p class="tb">«Je vous remercie», dit gravement André, en lui serrant les deux mains.</p> + + + + +<h3><a name="XV" id="XV"></a>XV</h3> + +<p class="head">Qui est l’épilogue et aussi la moralité de cette histoire.</p> +<p>André revint à pied vers la ville. Il était sept heures du soir. La +métamorphose de la terre s’achevait insensiblement par un clair de lune +enchanté.</p> + +<p>Pour ne pas revenir par le même chemin—ou pour toute autre raison,—il +prit la route d’Empalme après un long détour à travers la campagne.</p> + +<p>Le vent du sud l’enivrait d’une chaleur intarissable qui, à cette heure +déjà nocturne, était encore plus voluptueuse.</p> + +<p>Et comme il s’arrêtait, les yeux presque fermés, pour jouir de cette +sensation nouvelle avec frisson, une voiture le croisa, et s’arrêta +brusquement.</p> + +<p class="tb">Il s’avança; on lui parlait.</p> + +<p>«Je suis un peu en retard, murmurait une voix. Mais vous êtes gentil, +vous m’avez attendue. Bel inconnu qui m’attirez, devrais-je me confier à +vous sur cette route déserte et sombre? Ah! Seigneur, vous le voyez +bien: je n’ai guère envie de mourir, ce soir!»</p> + +<p>André jeta sur elle un regard qui voyait toute une destinée; puis, +devenu soudain très pâle, il prit la place vide auprès d’elle. La +voiture roula en pleine campagne jusqu’à une petite maison verte à +l’ombre de trois oliviers. On détela les chevaux. Ils dormirent. Le +lendemain, vers trois heures, ils reprirent le harnais. La voiture +repartit pour Séville et s’arrêta, 22, plaza del Triunfo.</p> + +<p>Concha en descendit la première. André suivait. Ils entrèrent ensemble.</p> + +<p>«Rosalia! dit-elle à une femme de chambre. Fais mes malles, vite! Je +vais à Paris.</p> + +<p>—Madame, il est venu ce matin un monsieur qui a demandé Madame, et qui +a beaucoup insisté pour entrer. Je ne le connais pas, mais il a dit que +Madame le connaît depuis longtemps et qu’il serait bien heureux si +Madame daignait le recevoir.</p> + +<p>—A-t-il laissé une carte?</p> + +<p>—Non, Madame.»</p> + +<p>Mais en même temps, un domestique se présentait, portant une lettre, et +André sut plus tard que la lettre était celle-ci:</p> + +<div class="bb"> +<p><i>«Ma Conchita, je te pardonne. Je ne puis vivre où tu n’es pas. Reviens. +C’est moi, maintenant, qui t’en supplie à genoux.</i></p> + +<p><i>«Je baise tes pieds nus.</i></p> + +<p class="r smcap"> +«Mateo.»<br /> +</p> +</div> + +<p class="ville"><i>Séville,</i> 1896.<br /> +<i>Naples,</i> 1898.</p> + +<hr /> + +<div class="footnotes"><a name="NOTES" id="NOTES"></a><p class="c">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Prononcer: Conntcha, Conntchita, etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Novio</i>, et le féminin <i>novia</i>, correspondent exactement à ce que +les ouvriers français appellent une <i>connaissance</i>. C’est un mot délicat +en ceci qu’il ne préjuge rien et qu’il désigne à volonté l’amitié, +l’amour ou le plus simple concubinage.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Gendarme espagnol.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> La manufacture de tabacs de Séville.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Un sou.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Cinq sous.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> +</p> + +<p class="non"><br /> +«Quelqu’un nous écoute?—Non.<br /> +—Tu veux que je te dise?—Dis.<br /> +—Tu as un autre amant?—Non.<br /> +—Tu veux que je le sois?—Oui.»<br /> +</p> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Mozita</i> est un mot plus familier que <i>Virgen</i>, et que les jeunes +filles emploient plus librement pour exprimer qu’elles sont restées +pures. Le mot français qui traduit la même nuance est aujourd’hui +déconsidéré.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> «Le petit brun.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Le mot <i>Inglès</i> (Anglais) désigne tous les étrangers, en Espagne.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Hôtel privé.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Les maisons espagnoles sont fermées par une grille à travers +laquelle on voit, au-delà d’un large passage, le patio, cour intérieure +d’une architecture très ornée, avec une fontaine et des plantes vertes.</p></div> +</div> + +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La femme et le pantin, by Pierre Louÿs + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME ET LE PANTIN *** + +***** This file should be named 26868-h.htm or 26868-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/8/6/26868/ + +Produced by Chuck Greif and http://www.ebooksgratuits.com/ + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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