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Michelet</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {font-size: 1em; text-align: justify; + margin-left: 5%; margin-right: 5%; } + +h1 {font-size: 140%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;} +h2 {font-size: 120%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;} +h3 {font-size: 120%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;} +h4 {text-align: center; margin-top: 1em; margin-bottom: 2em;} +h6 {font-size: 0.8em; text-align: center;} + +a:focus, a:active {outline:#ffee66 solid 2px; background-color:#ffee66;} +a:focus img, a:active img {outline: #ffee66 solid 2px; } + +ul.none {list-style-type: none; margin-right: 10%; margin-bottom: 2em;} + +hr {margin-left: 40%; width: 20%;} + +sup {line-height: 0.5em;} + +.p2 {margin-top: 2em;} +.p4 {margin-top: 4em;} + +.tn {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 90%;} + +.pagenum {visibility: hidden; + position: absolute; right:0; text-align: right; + font-size: 10px; + font-weight: normal; font-variant: normal; + font-style: normal; letter-spacing: normal; + color: #C0C0C0; background-color: inherit;} + +.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 0.9em;} +.small {font-size: 70%;} + +.center {text-align: center;} +.ralign {position: absolute; right: 5%;} + +.index {margin-left: 5%;} +.index-3 {margin-left: -3%;} +.poem {margin-left: 10%; font-size: 95%;} + +.add1em {margin-left: 1em;} +.add3em {margin-left: 3em;} +.min2em {margin-left: -2em;} + +.spacing1em {word-spacing: 1em;} +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Histoire de France 1724-1759, by Jules Michelet + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de France 1724-1759 + Volume 18 (of 19) + +Author: Jules Michelet + +Release Date: October 9, 2008 [EBook #26859] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1724-1759 *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<p class="tn"> +Note: Seules les erreurs clairement introduites par le typographe +ont été corrigées.</p> + + +<h1>HISTOIRE +DE FRANCE</h1> + +<h2>PAR</h2> + +<h1>J. MICHELET</h1> + +<p class="p2"> </p> + +<h3>NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE</h3> + +<p class="p2"> </p> + +<h3>TOME DIX-HUITIÈME</h3> + +<p class="p2"> </p> + +<h4>PARIS<br> + +LIBRAIRIE INTERNATIONALE<br> + +A. LACROIX & C<sup>o</sup>, ÉDITEURS<br> + +13, rue du Faubourg-Montmartre, 13</h4> + +<p class="p2"> </p> + +<h6>1877<br> +Tous droits de traduction et de reproduction réservés.</h6> + + +<h1>HISTOIRE + +DE FRANCE</h1> + +<h2><span class="pagenum"><a id="pagei" name="pagei"></a>(p. i)</span> PRÉFACE</h2> + +<p>Passer de la Régence à Fleury et à Louis XV, c'est, ce semble, passer +de la pleine lumière aux arrière-cabinets de Versailles, cachés dans +l'épaisseur des murs, sans air ni jour que ceux des petites cours qui +sont des puits.—Grand changement. Tout était en saillie. Tout +gravitait autour d'un fait très-public, le Système. Tout entrait dans +le drame, et paraissait au premier plan, le mal surtout. Ce temps ne +voilait rien.</p> + +<p>Il en est autrement de Fleury et de Louis XV. Les gouvernements +successifs ont cru devoir cacher cette histoire de prêtre et de roi. +C'est un mystère d'État. Deux personnes en ce siècle ont seules eu la +faveur d'en ouvrir les archives diplomatiques, l'historien de la +Régence Lemontey, et celui de la Chute des Jésuites. <span class="pagenum"><a id="pageii" name="pageii"></a>(p. ii)</span> Les +quarante années qui s'étendent de l'une à l'autre époque n'étaient +guère connues jusqu'à nous que dans les événements qu'on peut dire +extérieurs, militaires, littéraires, les anecdotes de Paris. Pour le +centre réel de l'action, du gouvernement, l'intérieur de Versailles, +qui le savait? personne. Porte close. On n'y entrait pas. C'était trop +haut pour les simples mortels. <i>Affaire de Cabinet!</i> Grand mot qui +fermait tout. Ce n'était pas figure. Le Cabinet n'est pas le salon des +ministres et de la table verte, mais le petit trou noir où le Roi +écrivait, souvent contre son ministère, à sa famille, à ses parents, +amis, Espagnols, Autrichiens.</p> + +<p class="p2">L'extrait de d'Argenson donné en 1825 ne nous révélait guère que la +politique extérieure de cet homme excellent dans son court ministère. +En 1857, heureusement, son très-digne neveu, honnête et courageux, +averti que l'on préparait une édition de son grand oncle, et craignant +la prudence timide que l'on pourrait y mettre, cassa les vitres, et +publia lui-même, nous donna le vrai Louis XV (édition Janet, in-12). +Puis vint l'édition in-8<sup>o</sup>, très-ample et fort utile à consulter.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="pageiii" name="pageiii"></a>(p. iii)</span> Là en pleine lumière éclate le secret de ce règne: <i>la +conspiration de famille</i>. On voit parfaitement que le Roi ne fut point +aussi flottant qu'on l'avait cru, mais sous l'empire d'une idée fixe. +Si les ministres ou les maîtresses influèrent, ce fut en suivant cette +idée, servant uniquement l'intérêt de famille.</p> + +<p>Le témoignage de d'Argenson est d'autant plus grave qu'il a un culte +ardent et sincère de la royauté. Il s'obstine à aimer le Roi, à +espérer en lui, à croire qu'un jour ou l'autre il vaudra quelque +chose. La vérité, malgré lui, lui échappe, s'arrache de sa bouche. Il +la dit à regret, à son corps défendant. Même après sa disgrâce, il est +le même. Sa foi robuste n'en est pas ébranlée. Il garde encore +longtemps son <i>credo</i> monarchique: <i>l'espoir du salut par le Roi</i>. +D'autant plus il est accablé quand manifestement tout est perdu (1756) +et la France livrée à l'Autriche. Alors il succombe et il meurt.</p> + +<p class="p2">Des lueurs singulières éclataient par ce livre, mais courtes, brèves, +des lumières incomplètes. Enfin un secours est venu qui nous aide à +lire d'Argenson, qui donne Versailles jour par jour. C'est l'immense +et consciencieux Journal de M. de Luynes, qui, de chez <span class="pagenum"><a id="pageiv" name="pageiv"></a>(p. iv)</span> la +Reine, voit tout, note tout à sa date, en termes ménagés, mais clairs +le plus souvent. La Reine, quoique si dévote, les amis de la Reine, +entrèrent très-peu dans le mouvement de Versailles, restèrent à part +du Dauphin, de Mesdames. M. de Luynes est un témoin honnête, triste, +respectueux, dont certes le respect n'est nullement de l'approbation.</p> + +<p>Sa chronologie simple, mais infiniment détaillée, sans le savoir, sans +le vouloir, confirme les faits graves donnés par d'Argenson et autres. +Il explique Barbier, la Hausset, etc. Il prouve que Soulavie fut +souvent très-bien informé.</p> + +<p>Le secours admirable que je trouve dans M. de Luynes, c'est qu'autour +d'un grand fait qui me vient de quelque autre, il me donne une +infinité de faits accessoires qui l'amènent, l'expliquent, qui se +lient avec lui par la force des choses. Le grand fait passe; mais la +trace en continue longtemps: mille détails le rappellent encore.</p> + +<p>Encadré dans la multitude de ses précédents, de ses conséquents, prévu +<i>avant</i>, suivi <i>après</i>,—ce fait offre un ensemble de faits qui se +supposent, se tiennent, se prouvent les uns les autres. Voilà un fait +solide, alors, et il n'est pas facile d'y toucher et de l'ébranler. Il +repose dans la certitude,—une certitude <span class="pagenum"><a id="pagev" name="pagev"></a>(p. v)</span> telle que nulle +science d'observation ou de calcul ne donne de preuve plus forte.</p> + +<p>Pour les temps antérieurs à ce journal, très-laborieusement j'ai +moi-même construit mon fil chronologique, l'ai suivi en toute rigueur. +Aux temps tragiques surtout de madame de Prie, un seul fait hors de +date eût rendu tout obscur. Là et partout (ainsi que je l'ai dit +ailleurs), je suis le serf du temps. Je m'interdis ces tableaux +généraux où l'on rapproche pour l'effet littéraire des faits d'époques +différentes. Qu'ils soient brillants, ces tableaux, il n'importe. Leur +éclat obscurcit, faisant perdre de vue la vraie lumière profonde de +l'histoire, <i>la causalité</i>.</p> + +<p>Par ce respect du temps, il s'est trouvé que, même où ce volume ne +s'appuie pas de documents nouveaux, il n'en donne pas moins une +histoire absolument neuve. Ceux qui croyaient savoir l'histoire de +Louis XV, seront un peu surpris. Ils n'y reverront rien qui réponde à +leurs souvenirs. Pour les rassurer, j'ai cité beaucoup, et dans le +texte même (non pas au bas des pages). Par là, dans les moments +critiques qui les inquiéteraient, ils sentiront la base ferme que +l'histoire leur met sous les pieds.</p> + +<p>J'ai poussé ce scrupule (pour le procès de Damiens) jusqu'à citer de +ligne en ligne. Les nuances infinies <span class="pagenum"><a id="pagevi" name="pagevi"></a>(p. vi)</span> du règne de Mesdames, +les variations que subit dix ans la Pompadour du plus haut au plus +bas, avant son règne de la guerre de Sept Ans, tout cela est daté, +précisé par les textes.</p> + +<p class="p2">Saint-Simon m'a servi encore dans ce volume. Quoique la fin de ses +Mémoires reste cachée toujours aux secrètes archives des affaires +étrangères, il donne, dans ce que nous avons, des faits capitaux sur +Fleury:—sa profonde ignorance (avouée de son ami Walpole),—sa niaise +confiance aux Anglais,—sa connivence honteuse à la vie pitoyable du +petit Roi, et le soin qu'il eut d'éloigner de lui les honnêtes gens +qu'avaient choisis Louis XIV et le Régent. Sur tous ces points, il +autorise, confirme Soulavie, et aussi sur le point très-grave qui +contient tout: <i>Fleury fut le mannequin d'Issy</i>, de Saint-Sulpice, des +Rohan, des Tencin. Ils ne le lâchèrent pas, le firent rester, même +idiot, nous tinrent liés sous ce cadavre.</p> + +<p>D'Argenson et autres nous prouvent qu'il ne rétablit pas la France. Il +la livra aux Fermiers généraux.</p> + +<p>Tout le monde se jouait de lui, même l'Espagne, ce qu'établit Montgon +(qu'on ne lit pas assez).</p> + +<p>M. d'Haussonville a fourni la preuve de ses deux <span class="pagenum"><a id="pagevii" name="pagevii"></a>(p. vii)</span> trahisons, +de ses faiblesses pour l'Autriche, à qui il dénonçait nos ministres et +nos généraux, à qui il immola l'armée infortunée, gelée dans le retour +de Prague.</p> + +<p>Noailles, que j'ai ailleurs admiré, défendu, ici me tromperait par son +adresse à embrouiller les choses, sans d'Argenson qui donne naïvement +le dessous des cartes, l'asservissement de Noailles aux dévots, à +Mesdames et à l'intérêt de famille (1746).</p> + +<p>Voltaire me sert fort par ses lettres, peu par son <i>Louis XV</i>, sa +triste <i>Histoire du Parlement</i>. Il est dans ces ouvrages injuste et +léger, très-flatteur, spécialement pour Richelieu.</p> + +<p>L'homme de Richelieu, Soulavie, est trop décrié. Bavard et mauvais +écrivain, ne sachant pas trop bien les affaires générales, il sait +très-bien Versailles. Il avait sous la main et Richelieu vivant, et +les papiers de Richelieu, les papiers Maurepas, le journal de M. de +Luynes. Avec tant de secours, il pouvait marcher droit. Pour la cour, +il est bon le plus souvent, et on le trouve exact en ce qu'on peut +vérifier.</p> + +<p>Duclos, fort inutile pour les temps antérieurs, est tout à coup, en +1756, très-important, très-grave. Dans sa position singulière, à part +des philosophes, familier chez la Pompadour, et surtout ami de Bernis, +<span class="pagenum"><a id="pageviii" name="pageviii"></a>(p. viii)</span> il a vu de très-près à ce moment. Il y donne deux faits +capitaux: 1<sup>o</sup> La Pompadour a seulement <i>influé</i> jusqu'en 1756; mais +alors elle <i>règne</i> (par la grâce de Marie-Thérèse); 2<sup>o</sup> l'ordre de +Rosbach partit de Vienne, de notre ambassadeur Choiseul, le valet de +l'Autriche.</p> + +<p>La Hausset est fort curieuse, mais elle fait un roi bonasse, et une +douceâtre Pompadour. Elle ignore que sa maîtresse a rempli les prisons +d'État. Elle ignore (chose plus étonnante) que par trois fois (1747, +1752, 1755) la Pompadour fut très-près de tomber.—Elle sait des +choses importantes: le petit Parc-aux-Cerfs intérieur près de la +chapelle, l'inceste simulé par les seigneurs pour plaire au roi, sa +vive jalousie à l'égard de ses filles, sa haine pour Bernis quand il +le sut amant de sa fille l'Infante, etc., etc.</p> + +<p>Elle réduit ce qu'on avait dit sur la haute faveur de Quesnay et de +son école auprès du roi. Il avait plu sans doute par la doctrine +économiste qui fait le roi co-propriétaire en tout bien du royaume. +Mais il resta toujours isolé, à distance. Même en voiture, et +l'emmenant comme médecin, la Pompadour ne daignait lui parler.</p> + +<p>L'excellent journal de Marais, qui nous a révélé la honteuse enfance +du roi, le fangeux Versailles de ce <span class="pagenum"><a id="pageix" name="pageix"></a>(p. ix)</span> temps, malheureusement +nous quitte de bonne heure.—Et il s'en faut que Barbier le remplace. +Très-prolixe pour le Parlement et riche pour l'histoire de Paris, +Barbier ignore profondément la Cour, le lieu étroit où tout se +décidait. En 1738, à peine, il commence à savoir les faits de 1732 +(l'avénement de la Mailly). Il ne sait pas un mot du règne de madame +de Vintimille, un des grands moments de l'histoire.</p> + +<p>Même son Parlement, il le sait assez mal. Il n'en marque pas bien la +dualité intérieure (jansénistes et politiques), les tendances opposées +qui ôtaient toute force à ce corps, guerroyant à la fois contre la +Bulle et l'Encyclopédie. Utile, cependant, très-utile, ce journal ne +me quitte pas; il me donne (en regard de de Luynes et de d'Argenson) +la chronologie de Paris.</p> + +<p>Le témoin capital du siècle est certainement d'Argenson. Il n'est pas +sans talent (voir le sinistre bal de décembre 51), et il a un grand +cœur, un violent amour du peuple et de la France. Je comprends +qu'aujourd'hui tous les petits esprits tombent sur lui, relèvent +soigneusement ses contradictions.</p> + +<p>Oui, oui, c'était un simple. Cela n'empêche pas qu'il ne fût un +voyant, ne devinât cent choses qui depuis se sont faites. On dirait +qu'il est membre de l'Assemblée <span class="pagenum"><a id="pagex" name="pagex"></a>(p. x)</span> constituante. Il voit toute la +France nouvelle, l'Italie libre, la naissance des États-Unis.</p> + +<p>Sans accuser, il est terrible. Il ressort partout de son livre que +Versailles ne cesse pas un seul jour de trahir la France.</p> + +<p>Du reste <i>innocemment</i>, en grande sécurité de conscience. Quand Louis +XV reçut l'égratignure de Damiens, il dit: «Eh! pourquoi me tuer? Je +ne fais de mal à personne.»</p> + +<p>Il aurait pu être encore pire, avec l'éducation qu'il eut, avec les +petits corrupteurs auxquels l'abandonna Fleury. Il aurait pu être un +Néron. Au fond, ce fut un gentilhomme, timide, hautain et sec, +dissolu, aimant la famille, mais du plus bas amour, amour de chat; +très-hostile à son fils, beaucoup trop tendre pour ses filles. Si on +qualifie cet amour moins sévèrement que les contemporains, il restera +toujours incontestable que Mesdames eurent sur lui une énorme +influence. L'une sauva les biens du Clergé; il n'y eut de ruiné que la +France. L'autre fut la cause directe des guerres principales de ce +règne.</p> + +<p>Croyant solidement que le royaume était un simple patrimoine, ni le +roi, ni ses filles n'eurent le moindre scrupule. Pour l'une, on tue +200,000 hommes, pour lui donner le Milanais (1741-1748). On ne réussit +pas. <span class="pagenum"><a id="pagexi" name="pagexi"></a>(p. xi)</span> Alors, pour elle encore, pour lui donner les Pays-Bas, +commence la grande guerre de Sept Ans, qui coûte un million d'hommes +(si l'on compte tous ceux qui moururent de misère).</p> + +<p>M. de Luynes, dans son détail immense des choses publiques, +officielles, à son insu, appuie merveilleusement d'Argenson. Il nous +donne <i>le temps</i> et <i>le lieu</i>, les petits voyages, le changement des +appartements. Avec lui et Blondel, et le savant M. Soulié, le +conservateur de Versailles, je vois tout, je suis tout, de jour, de +nuit. Un plan ingénieux, par de petites cartes qu'on lève à volonté, +donne la superposition des étages, des entre-sols même coupés dans la +hauteur des pièces, l'infinie subdivision du vaste labyrinthe (<i>Bibl. +du Louvre</i>, vol. in-4<sup>o</sup>). Rien de plus instructif. Tel cabinet, tel +escalier, expliquent les grands événements.</p> + +<p>En ce palais impur, le seul lieu un peu propre où puisse s'arrêter le +regard, c'est l'appartement de la reine. Elle était née charmante de +cœur et de douceur modeste. Faible, bigote, parfois intolérante, +quand elle y est poussée par ses Jésuites polonais, d'elle-même elle +n'est pas intrigante. Sa petite société resta à part de la cabale du +Dauphin, de Mesdames. Je n'aime guère son président Hénault, mais +beaucoup <span class="pagenum"><a id="pagexii" name="pagexii"></a>(p. xii)</span> ses de Luynes, rares courtisans, qui, loin de +demander, dépensaient leur fortune à nourrir leur maîtresse, infirme, +abandonnée. Cet honnête intérieur m'a reposé les yeux. M. de Luynes, +par le portrait sévère qu'il a fait du Dauphin, par des traits +innombrables relatifs aux filles du roi, fait sentir fortement combien +la reine est loin de ses enfants, de madame Henriette et de madame +Adélaïde, les deux <i>Chefs du Conseil</i>, pour dire comme d'Argenson. Au +volume suivant, en mars 1767, on verra la fille et la mère se disputer +directement l'éducation de Louis XVI.</p> + +<p>J'ai profité souvent des <i>Nouvelles ecclésiastiques</i>,—fort peu des +livres de Hollande, Histoire de la cour de Perse, Vie privée, et +autres sottises, d'écrivains faméliques, ignorants et mal informés, +qui écrivaient pour les libraires les mystères de la Cour, dont ils ne +savaient pas un mot.</p> + +<hr> + +<p>Dans le labeur ingrat, mais nécessaire, de bien tenir, sans le lâcher, +le fil central qui mène tout, je ne m'écarte guère ni vers les +affaires protestantes, ni vers nos colonies. Je dois les ajourner. +Mais je ne puis <span class="pagenum"><a id="pagexiii" name="pagexiii"></a>(p. xiii)</span> pas ajourner un spectacle admirable et de +lumière immense, qui m'a consolé, soutenu, dans mon sombre Versailles +où j'étais enfermé:—l'essor de la pensée au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>Plus l'autorité tombe et descend dans la honte, plus le libre esprit +monte, allume le fanal immortel qui nous guide encore.</p> + +<p>C'est de la Régence à Rosbach, dans ces trente-trois années, que ce +siècle a été fort, original et lui-même. La décadence en tout commence +en 1760<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Lien vers la note 1"><span class="small">[1]</span></a>.</p> + +<p>Aux neuf années de paix entre les guerres (1748-1757), la France +étonna le monde d'une fécondité inouïe. Jamais tant de grands livres +ne parurent en même temps. On vit surgir coup sur coup, comme aux +époques antiques, des soulèvements de la terre, des masses énormes et +colossales, des Alpes et des Pyrénées.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="pagexiv" name="pagexiv"></a>(p. xiv)</span> L'Esprit des lois, splendide exposition de tant de faits +curieux, de tant de vues ingénieuses, fut un coup de théâtre immense +(1748).</p> + +<p>Et à l'instant (1749), surgit, comme une autre montagne, la grande +Histoire naturelle de Buffon, sa Théorie de la terre, qui le mènera en +trente ans aux Époques de la nature.</p> + +<p>Bientôt (1753) apparaît, incomplète encore, cette histoire qui fit +toute histoire, qui nous engendra tous (et critiques et narrateurs), +le vaste Essai sur les mœurs des nations (complet, 1757).</p> + +<p>Cependant, année par année, par l'effort titanique de Diderot, +d'Alembert, Voltaire, tant d'autres qui si généreusement y jetèrent +leurs travaux, s'entassait l'Encyclopédie, livre puissant, quoi qu'on +ait dit, qui fut bien plus qu'un livre,—la conspiration victorieuse +de l'esprit humain.</p> + +<p>Victorieuse.—Je le dis en deux sens.</p> + +<p>On pourra voir dans ce volume l'hommage étrange que l'Autriche +elle-même, pour entraîner la France, fut obligée de rendre à l'opinion +dominante.</p> + +<p>On verra la cabale autrichienne se dire philosophe,—Kaunitz, +Choiseul, courtisans de Ferney,—et la grosse Marie-Thérèse, quatre +heures par jour à son prie-Dieu, autant le soir aux pièces de +Voltaire, <span class="pagenum"><a id="pagexv" name="pagexv"></a>(p. xv)</span> qu'elle fait jouer lâchement par ses filles les +archiduchesses.</p> + +<p>On y verra aussi comment un encyclopédiste, l'ami et l'allié de +Diderot et de d'Alembert, poursuivi à la fois par les rois et par les +dévots, leur livra en un an cent combats, sept batailles, fit face à +leurs sept cent mille hommes.—C'est la plus grande lutte pour la +disproportion des forces qu'on ait vue depuis Salamine.—La même +année, 1757, on proscrivit ensemble Frédéric, l'Encyclopédie; on mit +au ban du monde et la philosophie et le roi des penseurs.—La Pensée +vainquit à Rosbach.</p> + +<p>Trois empires et cent millions d'hommes ne purent rien sur quatre +millions.—Le fer, le feu, la mort, mollirent contre l'Idée.</p> + +<p>L'Idée forte et paisible.—Le soir de ces grands jours, ayant couché +par terre vingt, trente mille Croates ou Cosaques, Frédéric, immuable, +écrivait à Voltaire, ou faisait un chapitre de ses admirables +Mémoires.</p> + +<p>Napoléon semble avoir peu goûté que les <i>idéologues</i> aient eu un si +grand capitaine. Il est fort dur pour lui. Il tient trop peu de compte +des circonstances spéciales, vraiment uniques, d'une telle crise.</p> + +<p>La France, en général, n'a pas rendu encore tout <span class="pagenum"><a id="pagexvi" name="pagexvi"></a>(p. xvi)</span> ce qu'elle +doit à l'homme qui l'a le plus aimée, qui vécut d'elle, ne parla que +sa langue, à ce Français, si grand par l'<i>action</i> et par la pensée.</p> + +<p>Le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle avait posé sa foi, son <i>credo</i>, son symbole (par +Voltaire, Vauvenargues, etc.): <i>Le but de l'homme est l'action.</i> Il +restait de montrer et de prouver cela, comme fit Frédéric, par toute +activité, dans la paix, dans la guerre, administration, lois, combats, +avec ce calme souverain, qui, par-dessus le trouble des affaires, des +dangers, planait dans la culture des arts.</p> + +<p>L'<i>action</i>! On verra combien ce simple mot fut fort pour rallier le +siècle avant la décadence de 1760.—Il est très-faux qu'on ait erré, +flotté. Non, l'Europe a marché très-droit.</p> + +<p>Leibnitz posa la <i>force vive</i>, premier élément d'action.—Vico dit que +l'homme est créateur, père et fils de son action (1726).—Montesquieu, +aux <i>Lettres persanes</i>, que le principe <i>inactif</i> et stérile du Moyen +âge allait mourir (1720).—Voltaire proclame en ses Lettres anglaises: +«L'action est le but de l'homme» (1734).—«L'action libre (1738)—et +sous la même règle morale» (1751).</p> + +<p>Diderot enfin entreprend d'évoquer l'action, la force vive, en tous +les êtres, fait jaillir de chacun le Dieu <span class="pagenum"><a id="pagexvii" name="pagexvii"></a>(p. xvii)</span> qui est en lui. +Il s'écrie: «Élargissez Dieu!» Mot fécond qui lança, avec nous, +l'Allemagne et les sciences de la nature.</p> + +<p>Celles de l'homme l'étaient par l'<i>Essai sur les mœurs</i>, et la +grande enquête historique sur l'action universelle de l'homme, sur sa +concordance morale.</p> + +<p>Montesquieu et Voltaire avaient pressenti l'Orient, regardé vers la +Perse. Au moment où l'<i>Essai</i> parut, un héros de vingt ans, Anquetil, +sans moyens ni ressources, va au fond de l'Asie (1754) chercher les +livres de la Perse, la tradition sainte de la morale antique, l'accord +du genre humain (du présent au passé),—<i>la foi de l'action</i>, du +travail créateur à l'image de Dieu, qui nous fait dieux aussi.</p> + +<p>Hyères, 1<sup>er</sup> mai 1866.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + +<h1><span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span> HISTOIRE + +DE FRANCE</h1> + + +<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> + +<h4>FLEURY ET M. LE DUC<br> + +1724</h4> + + +<p>Un simple précepteur avait transféré le royaume, Fleury avait d'un mot +(que le Roi ne dit même pas, approuva seulement) créé M. le Duc. Et +cela sans conseil. Nulle délibération. Les ministres ignorèrent qu'on +faisait le premier ministre.</p> + +<p>Un seul témoin, le gnome, le nain familier, la Vrillière, celui que le +Régent nommait «le bilboquet.» Le petit homme avait le serment dans sa +poche, de sorte que M. le Duc put le prêter à l'instant même.</p> + +<p>Ce nain était un personnage, de terrible importance. En lui et sa +lignée fut pour soixante années l'arbitraire monarchique, la Terreur +papale et royale. Ministre des lettres de cachet et des prisons +d'État, il les remplit de jansénistes. Par son petit parent, +l'espiègle Maurepas (le chansonnier farceur), il avait la <span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span> +marine, les galères et les bagnes des forçats protestants.</p> + +<p>La Bulle, étendant son royaume, avait énormément gonflé cet avorton. +Il voulait pour son fils une fille naturelle du roi d'Angleterre! Et +pour cela d'abord il fallait le faire duc. Le Régent n'osait refuser. +Il était dangereux par un côté obscur, le pied qu'il avait pris dans +les profondeurs de Versailles, aux secrets cabinets où la royale idole +vivait avec trois camarades. Là de bonne heure il eut son Maurepas, +bouffonnant, folâtrant, malgré les rebuffades, écouté cependant et +souffert comme un Triboulet.</p> + +<p>Auguste lieu. Deux fois s'y décide le sort de la France (août 1722, +juin 1726), au profit de Fleury. L'autorité est là, le pouvoir part de +là. Celui qui y est maître, sans souci du Régent, de son vivant, +pactise avec M. le Duc. Fleury n'en fait mystère (<i>Saint-Simon</i>). Son +parti a déjà par Dubois la royauté religieuse. À la mort du Régent, il +prend la royauté.</p> + +<p>M. le Duc n'eut qu'un pouvoir borné. Il croyait former le Conseil. +Mais le Conseil, en trois personnes, n'en eut qu'une réellement, +Fleury. Avec le petit Roi, Fleury fort aisément subordonnait M. le +Duc, qui, seul de son côté, n'avait qu'à obéir.</p> + +<p>Désappointé, il demanda du moins qu'il y eût un quatrième membre, +qu'on appelât un homme bien connu de Fleury, et point désagréable, le +vieux Villars. Ce qui ne servit guère. Ce fastueux bonhomme, +très-faible au fond, ne fut qu'un comparse bavard.</p> + +<p>Fleury fit deux parts du travail. D'abord tout seul avec le Roi, une +bonne demi-heure, il donnait les grâces <span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span> et les places, tout +ce qui fait aimer (<i>Villars</i>). Pour le Duc restaient les affaires, +tout ce qui fait haïr. S'il s'agissait d'impôts, le sensible Fleury +s'en allait tout doucement.</p> + +<p>Le Régent laissait tout dans un état terrible, désespéré. Celui qui +succédait était perdu d'avance. M. le Duc, avec ses acolytes, sa +madame de Prie et Duverney, ne pouvait (quoi qu'il fît) que se +précipiter, «et passer comme un feu de paille» (<i>Argenson</i>), en +laissant à Fleury le terrain nettoyé.</p> + +<p>Mais quel était Fleury? et par quel ensorcellement un homme de +soixante-dix ans tenait-il à ce point un enfant de quatorze? quels +étaient donc les charmes du vieux prêtre? son talisman mystérieux?</p> + +<p>«Heureux les doux! car ils posséderont la Terre.» Saint Matthieu +prédisait Fleury. Il était doux. Et tout lui fut donné. Il était +patient, souriant. Au fond très-peu de chose, un agréable <i>rien</i>.</p> + +<p>C'était un fort bel homme, fort grand, d'un peu moins de six pieds, +d'une mine douceâtre. Il était du Midi, mais sans vivacité, au +contraire lent et paresseux, et surtout (comme sont volontiers ces +hommes longs) souple, pliant. Né à Lodève (1653), fils d'un receveur +des tailles, il était pourtant gentilhomme. Ayant des frères, il dut +alléger sa famille, fut fait d'Église. À quoi il n'avait pas grande +vocation. Il fit chez les Jésuites d'assez bonnes études, en surface +et légères, resta un aimable ignorant.</p> + +<p>Les rois ont un faible secret pour les hommes de décoration. Le favori +de Louis XIII, on l'a vu, était un géant. Louis XIV, à qui Bossuet +donna Fleury, <span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span> pour sa belle figure le fit aumônier de la +reine, plus tard un de ses aumôniers. Quand il maria sa fille au duc +d'Orléans, pour soutenir dignement le poêle, on prit Fleury. Il +n'était cependant que diacre. Fort peu pressé de se faire prêtre, il +ne s'y décida qu'à trente-neuf ans. C'était le temps où l'archevêque +Harlay, la nuit, courait les filles dans les rues de Paris. Fleury, +sans faire autant de bruit, entre Paris, Versailles, menait la vie +douce et légère. Pucelles, le fameux janséniste, homme violent, mais +très-véridique, a toujours affirmé qu'alors jeunes tous deux ils +avaient même maîtresse par économie.</p> + +<p>Le Roi aimait les détails de police. Il fut instruit sans doute, et un +matin Fleury eut la faveur inattendue du plus sec évêché de France, +Fréjus, à deux cents lieues, un désert, un marais, d'où il ne put se +débourber. Quinze ans durant, il resta là inconsolable et l'avouant. +Il signait: «Évêque de Fréjus, <i>par l'indignation divine</i>.»</p> + +<p>Lorsque le prince Eugène, apportant dans sa poche le démembrement de +la France, fit avec le duc de Savoie son invasion provençale, Fleury +alla à eux, leur plut et figura parmi leurs courtisans. Cela le +coulait à Versailles. Désespéré, en 1714, il tourna, brusquement, se +donna aux Jésuites. Mais ils ne l'acceptèrent qu'en exigeant un gage, +une très-pesante garantie. C'est que de leur main il prendrait un +confesseur, un guide, un témoin de sa vie, qui aurait l'œil à tous +ses actes. On le savait très-mou. On lui donna un magister terrible, +certain Pollet, de Saint-Sulpice, qui sous sa verge avait (dans la +plus sale rue de Paris) le séminaire <span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span> Saint-Nicolas. C'était +un cuistre, un mouchard et un saint, fort sincère, zélé jusqu'au +crime. Quand on viola Port-Royal, qu'on brisa les cercueils, la police +frémit elle-même, mais n'osa reculer, se voyant regardée par une autre +police, ce sauvage et cruel Pollet.</p> + +<p>Sous cette influence violente, Fleury, en une année, du plus bas au +plus haut est relancé, mis au pinacle, précepteur de l'enfant qui est +tout l'espoir de la France. Et cela malgré le vieux Roi, qui résista. +Ce ne fut qu'au dernier moment, dans le funèbre <i>Codicille</i>, que, +gagné de gangrène et la mort dans les dents, il se laissa arracher par +Tellier cette dernière obéissance.</p> + +<p>Le Régent n'osa rien changer. Il conserva Fleury. Mais à côté de ce +bellâtre qui ne servait à rien, il mit un tout autre homme et des plus +estimés de France, nommé aussi Fleury, l'illustre auteur de +l'<i>Histoire ecclésiastique</i>. Solitaire dans Versailles, ce pieux +savant avait été <i>sous-précepteur</i> du Duc de Bourgogne. Et le +<i>lecteur</i> du même prince, l'abbé Vittement (l'honneur et la probité +même) se trouvait être <i>instituteur</i> du petit Roi, lui apprenait à +lire.</p> + +<p>L'éducation était fort difficile. Le Roi, qui s'était vu si cher, si +précieux, objet d'amour pour tous, n'écoutait plus que sa petite +bande, fort gâtée, d'enfants dangereux. Stylé par eux, il savait dire: +«Je veux.» On lui avait appris que ses gouverneurs, précepteurs, +n'étaient que ses valets. Dans une telle situation, Fleury aurait dû +conserver ceux qui avaient un peu de prise, le vénérable confesseur et +le sage instituteur <span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span> Vittement, que l'enfant écoutait assez. +Loin de là, quand l'affaire d'août 1722 l'établit tout-puissant, il +écarta justement ces deux hommes. Il rendit aux Jésuites leur +privilège de confesser le Roi. Le P. Linières fut confesseur, moins +d'effet que de nom pourtant. Fleury vraiment demeura seul.</p> + +<p>Et seul il dut rester par l'excès de la complaisance. N'enseignant +rien, il ne venait à la leçon qu'avec un jeu de cartes. L'<i>Alexandre</i> +de Quinte-Curce était sur la table, mais si peu regardé que le signet +resta six mois à la même page (<i>Arg.</i>).</p> + +<p>Le Roi, sans autre forme, quand il voulait, mettait son Fleury à la +porte (<i>Marais</i>). Fleury avalait tout. À ce prix, il restait, même +était désiré à tels moments officiels où l'occasion commandait, où +l'enfant Roi avait à dire un mot.</p> + +<p>Il fallut le trouver, ce mot, à la mort du Régent. Mais toute chose +était prête. Fleury, Pollet et les Jésuites, voyant chez le jeune +Orléans que le futur ministre serait Noailles, un demi-janséniste, +traitèrent avec M. le Duc.</p> + +<p>Des deux côtés, on se tint mal parole. Fleury gardait les grâces, le +meilleur du pouvoir, travaillait seul d'abord avec le Roi, tenant +ainsi M. le Duc en crainte, et sous une épée suspendue. M. le Duc, de +son côté, loin de presser à Rome le chapeau de Fleury, l'entravait +secrètement. Il s'était engagé contre les Jansénistes. Il y était +très-froid, et même à Rome négociait la paix de l'Église.</p> + +<p>Contre les protestants, le clergé avait compilé un Code général de +toutes les ordonnances du dernier <span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span> règne. M. le Duc devait le +promulguer. Il l'imprima, le publia (mai 1724), mais non dans la forme +ordinaire des actes du pouvoir, et sans rapport préliminaire. De plus, +secrètement, il en neutralisa l'article essentiel, article meurtrier +qu'on avait ajouté, et qui appliqué à la lettre eût pu frapper de +mort, comme relaps, tous les protestants.</p> + +<p>Chantilly n'était guère dévot. Les sœurs de M. le Duc, galantes et +fort légères, dans leurs fêtes à la Rabelais, riaient volontiers du +clergé. Voltaire rimait pour elles. Il leur fit Bélébat (<i>curé de +Courdimanche</i>). Il eut de madame de Prie une pension, et plus tard +Duverney fit sa fortune en lui donnant une part dans les Vivres. Fort +unis avec l'Angleterre, madame de Prie et Duverney voulaient (en +renvoyant l'infante, brisant le mariage espagnol) faire épouser au Roi +une fille de George, chef des protestants de l'Europe.</p> + +<p>Duverney, le vainqueur de Law, le chiffreur obstiné, le maître de +Barême, le rude chirurgien de l'opération du Visa, n'était pas un +homme ordinaire. Avec ses trois frères, les Pâris, il remplit tout un +siècle de son activité. Montagnard, soldat, fournisseur, il eut toute +sa vie l'air d'un grand paysan, sauvage et militaire. La Pompadour +l'appelait: «Mon grand nigaud.» Au fond il aimait les affaires pour +les affaires bien plus que pour l'argent. Il mania des milliards et +laissa une fortune médiocre. Nul souci des honneurs. Il ne prit +d'autres titres que celui de secrétaire des commandements de M. le +Duc.</p> + +<p>Enfant il avait vu la rouge figure de Louvois, idéal de la Terreur, et +il en avait gardé la tradition violente. <span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span> Les quatre frères +(aubergistes des passages des Alpes) parlent du grand service qu'ils +rendent à Louvois lorsqu'en un tour de main ils passent notre armée +par dessus les Alpes. Leur probité vaillante les fait commanditer par +l'habile Samuel Bernard<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Lien vers la note 2"><span class="small">[2]</span></a>, qui les met en avant dans les scabreuses +affaires des Vivres. Chaque printemps l'armée à l'étourdie, mal +pourvue, entrait en campagne. Chaque année elle était sauvée, nourrie, +grâce aux Pâris, par un coup révolutionnaire, <span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span> miracle +d'argent, d'énergie. L'homme d'exécution était ce Pâris Duverney, +toujours sur la frontière, et souvent entre les armées, déguisé pour +mieux voir. Il payait comptant, sec et fort, donc était adoré des +marchands, et suivi. Il trouvait tout ce qu'il voulait. Une fois, pour +l'armée de Villars, il fit sortir de terre 40,000 chevaux à la fois. +Le dernier coup du Rhin, qui fit la paix du monde, appartient à +Villars, mais aussi au grand fournisseur qui le transporta, le +nourrit.</p> + +<p>De cette vie d'aventures, de miracles et de coups de foudre, Duverney +garda une tête fort chaude, et n'en guérit jamais. Sa joie aurait été +de pousser toujours des armées. Et presque octogénaire il s'y remit +encore dans la guerre de Sept Ans. En attendant, il menait les +affaires militairement, fit la guerre contre Law, contre ses théories, +ses rêves. Mais à peine vainqueur de l'utopie, il devient utopiste, +disons même révolutionnaire.</p> + +<p>Ce qui est curieux et vraiment de la France, c'est que ce grand +souffle orageux qui fut en Duverney, de projets, de réformes, de +brusques changements, change aussi madame de Prie. Elle est gagnée, +grisée. Elle le soutient et le suit avec cette fureur qu'elle a +jusque-là mise aux intérêts de Bourse. Elle se précipite aux périlleux +essais de politique hardie où va sombrer demain cette fortune à peine +élevée.</p> + +<p>J'ai dit ses origines et sa terrible avidité. Elle procédait de la +famine. Le contraste d'une grande misère et d'un orgueil royal, d'une +haute éducation (sur laquelle spéculait sa mère) l'avaient aigrie, +envenimée. Au retour de Turin, où elle avait langui avec <span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span> M. +de Prie, un famélique ambassadeur, elle fut produite ici par une +habile agioteuse, madame de Verrue<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Lien vers la note 3"><span class="small">[3]</span></a>, qui y trouva son compte. Elle +avait l'attrait diabolique que Satan donne à ses élus. Elle était +enjouée, et tout à coup tragique; d'allure timide et serpentine, puis +brusquement hardie. Volontiers les cheveux au vent, et quelque chose +d'égaré. Madame de Verrue (comme elle, à moitié italienne), +connaisseuse en beauté, y vit une sibylle de Salvator.</p> + +<p>D'un coup de sa baguette, cette fée de la Bourse la mit juste au +centre de l'or, pour en prendre tant <span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span> qu'elle voudrait. Elle +n'en fut pas plus heureuse. On le sent bien au portrait de Vanloo, où +elle nous regarde de face, d'un si terrible sérieux. Elle a alors sa +plénitude. Ce n'est plus la fine Italienne, mais la forte beauté +romaine. Est-ce Agrippine ou Messaline? L'une et l'autre, peut-être, +avec un vide immense que l'or n'a pas rempli. Qui comblera l'abîme? +les vices mâles, fureur et vengeance? les grands bouleversements? ou +Vénus furieuse, l'extermination du plaisir?</p> + +<p>Elle passa, sinistre météore, ne fondant rien, ne laissant guère, +jetant par la fenêtre au besoin du combat tout cet or amassé +(<i>d'Arg.</i>), n'ayant pas moins manqué, raté sa royauté. Pour elle la +fortune est moqueuse. Elle la fait attendre longtemps, puis gorgée +tout à coup, mise au pouvoir. «Allez! marchez!» dit-elle. Et tout est +impossible. Tout est obstacle et précipice. Plus l'obstacle se dresse, +plus Duverney et la de Prie se lancent contre, comme ces chevaux +furieux qui se jettent sur les épées. Du premier coup, réforme +universelle. Ils déclarent hardiment la guerre à tout le monde.</p> + +<p>L'idée fixe de Duverney avait été la Comptabilité, la lumière dans les +chiffres. L'ordre et l'exactitude qui avaient fait la fortune des +Pâris, il s'obstinait à l'introduire dans la fortune de l'État. +«Colbert le voulut, dit Barème, ne put, ne trouvant pas alors de gens +capables.» Duverney le tenta (1721). En 1724, il osa davantage. Au +grand effroi de la Maltôte, il livra son grimoire au jour, commença +l'œuvre colossale de réunir et publier les ordonnances de finances +(Fermes, Gabelles, Monnaies, Domaines, Charges, Rentes, Colonies) +<span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span> en 20 vol. in-folio. L'antre de Cacus en frémit, et les +écuries d'Augias se troublent horriblement. Les hauts banquiers, +protecteurs des Pâris, le grand vieux Samuel Bernard, leur père et +créateur, durent s'indigner. «Et toi aussi, mon fils!»</p> + +<p>D'autre part, que pensa la cour, lorsque ce Duverney fit un état des +<i>Grâces et pensions</i>—et ce dans l'ordre alphabétique, de sorte qu'à +chaque nom on trouva et on sut. Lumière désagréable. Jusque-là un +chaos protecteur couvrait tout cela, si bien que tel touchait +plusieurs fois avec un seul titre.</p> + +<p>Duverney durement ferme aux seigneurs la source aisée des dons du roi, +les forêts de l'État. Bien plus aisément que l'argent, le roi donnait +des bois (sans trop savoir ce qu'il donnait). Plus de <i>permission de +couper les futaies</i> (25 mars 1725).</p> + +<p>La noblesse de cour cria. Mais quelle stupeur quand Duverney supprima +la noblesse de ville, l'oligarchie municipale qu'avait créée Louis +XIV. Il soumit à l'impôt quatre mille petits rois de clochers. Ils +avaient acheté presque pour rien une mine d'or. Réglée par eux en +famille, à huis clos, dans une obscurité profonde, la fortune des +villes était la leur. État doux et commode, et vraiment respectable +par une durée de quarante ans. La foudre tombe. Duverney les rembourse +en rentes, et rend au peuple son droit d'élection.</p> + +<p>Révolution immense, et qui eût changé les mœurs mêmes, recréé une +nation. Hélas! c'était bien tard. Celle-ci n'était guère en état d'en +user. On ne savait plus même ce que c'était qu'élection. La ville, si +paisible, <span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span> se trouvait dérangée. Ennuyeux mouvement. +Heureusement, le sage Fleury dix ans après rétablit le repos, les +municipalités héréditaires, le gâchis et l'obscurité. Ils purent tout +à leur aise tripoter le présent, engager l'avenir, tellement qu'en 89 +la seule ville de Lyon devait trois cents millions.</p> + +<p>Nous dirons tout à l'heure les autres imprudences de Duverney, l'essai +d'égalité d'impôt, le bureau des blés et farines (imité par Turgot), +l'organisation des milices (copiée aussi plus tard). Il se trouva +avoir irrité toute classe. Il périssait et il devait périr également +par le mal, par le bien. Les brutalités tyranniques qu'on avait +supportées des autres (de mauvaises mesures sur les monnaies, sur +l'intérêt), de lui parurent insupportables.</p> + +<p>Une étrange défense d'étendre la ville de Paris, une ordonnance +draconienne sur le petit vol domestique parurent (avec raison) +ridicules et barbares, et blessèrent le bon sens public.</p> + +<p>Un procès maladroit fut plus funeste encore à lui, à madame de Prie. +Le ministre Leblanc, favori du Régent, avait beaucoup gâché et pris +dans l'<i>Extraordinaire</i> de la guerre; plus, laissé l'État engagé pour +quarante millions. Cette caisse de l'<i>Extraordinaire</i>, un capharnaüm, +un chaos, fut éclaircie par Duverney. Il y eut plaisir, il est vrai. +Leblanc était son ennemi, surtout détesté par Madame de Prie, qui +poursuivait en lui un amant de sa mère, coupable (selon elle) d'avoir +tué un de ses amants (Richelieu, <i>Mém.</i> IV).</p> + +<p>Ainsi, embrouillant toute chose, la folle, dans le procès de vol, en +mêlait maladroitement un criminel. <span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span> Leblanc, par ordre du +Régent, eût fait faire certains meurtres. Fable absurde, incroyable! +Que ce prince, si débonnaire pour ses ennemis mêmes, eût commandé des +crimes! comment le croire? On haussait les épaules.</p> + +<p>Elle espérait brusquer, emporter tout par une commission. Mais Leblanc +en appela au Parlement qui évoqua l'affaire. Les Orléans, bien loin +d'être abattus, au contraire en furent relevés. On applaudit le bon +jeune Orléans qui allait au Parlement soutenir les accusés. On siffla +outrageusement les gens de madame de Prie, qu'elle envoyait siéger, +trois ducs et pairs. Le Parlement, quelquefois si sévère, ici tout à +coup indulgent, emporté par l'opinion, par l'élan de Paris, ne voulut +voir en cette affaire qu'erreur, légèreté, irrégularité. Il ordonna +restitution, consacra la réforme de Duverney, ce qui sauva à l'État +une somme de quarante millions. Mais Leblanc et consorts furent sauvés +et blanchis plus qu'ils ne méritaient. Duverney fut honni, maudit pour +sa sévérité. On fit un triomphe aux voleurs.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span> CHAPITRE II</h3> + +<h4>CHUTE DE M. LE DUC<br> + +1725-1726</h4> + + +<p>La France est d'autant plus brisée, découragée alors, qu'elle n'est +nullement innocente de sa ruine. Ce n'est pas seulement Law ou le +Régent qu'elle accuse, c'est sa propre crédulité, la foi légère +qu'elle eut aux utopies. Elle en garde longtemps le dégoût des idées, +la terreur des innovations et celle même des réformes utiles. Elle gît +si malade qu'elle repousse et craint les remèdes. Mais plus elle se +défie des idées, plus elle a tendance à tomber au fétichisme +personnel, plus elle semble devenir (en plein <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle) +idolâtrique et grossièrement messianique. Elle espère au miracle, +n'espérant plus dans la raison. Le mal épidémique des convulsionnaires +qu'on verra tout à l'heure demandant guérison à leur diacre Pâris, +c'est un cas spécial du mal universel. Le Sauveur, Guérisseur, le +miracle vivant, pour la masse c'est l'enfant royal, <span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span> +l'orphelin resté seul de sa famille éteinte. Cela attendrit tous les +cœurs. Ce peuple famélique, lorsque le pain est à 8 sols la livre, +lorsqu'il passe des nuits à la porte des boulangers, il est sensible +encore ce singulier peuple de France, et au nom du Roi il sourit. La +France pour l'enfant avait tous les amours, mère, amante, et nourrice. +Ce rêve lui restait, cette poésie, dans sa misère profonde,—l'enfant +aux cheveux d'or, le Roi.</p> + +<p>Dieu! si on le perdait!... Quelles frayeurs dans ses maladies! Les +églises s'emplissent de femmes en pleurs, brûlant de petits cierges. +Les plus pauvres font dire des messes. Dans ce froid et terne +intérieur (de rentiers ruinés?) que Chardin peint souvent, chez la +femme si sobre qui nourrit l'enfant de ses jeûnes, c'est l'espoir, le +rayon... Pas un de ces enfants à qui la mère ne dise en le couchant le +soir: «Prie pour que le Roi vive!»</p> + +<p>En 1722, lorsque convalescent il fut montré au balcon des Tuileries, +en 1723 quand il parut au Sacre, oint de la Sainte-Ampoule et sous la +couronne de Charlemagne, l'effet fut grand et vraiment populaire. +Exalté au jubé au milieu des fanfares, il parut le petit Joas, comme +échappé des morts, et l'on pleura abondamment. Plus encore, quand il +fit son miracle royal, touchant les écrouelles, passant et repassant +dans la longue file agenouillée.</p> + +<p>Il était devenu très-beau, plus fin, plus élégant que Louis XIV au +même âge, moins alourdi d'Autriche. Pas une femme qui n'en fût +amoureuse, et ne le dît franchement. En Angleterre, pays des beaux +enfants, <span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span> cela fut senti comme en France. Son portrait envoyé +troubla fort les tendres Anglaises.</p> + +<p>On est saisi en voyant à la fois cet attendrissement universel, auquel +l'Europe participait elle-même,—et d'autre part le terrible abandon +où restait cet enfant, objet d'un espoir infini.</p> + +<p>Fleury, comme on a vu, avait éloigné tout le monde. Le départ de +l'autre Fleury et de l'honnête Vittement avait fortement averti. On +comprit qu'il fallait ne pas trop se mêler du Roi. Ses gardiens +naturels s'annulèrent,—le gouverneur Charost qui ne gouvernait rien +(homme d'esprit et ami des Jésuites),—le discret Saumery, +sous-gouverneur,—Mortemart, premier gentilhomme, un brave homme, mais +très-obéré, qui attendait tout de Fleury.</p> + +<p>Cela fit une maison close. M. le Duc était inquiet, sachant peu (dans +son aile Nord, écartée, de Versailles) ce qui dans l'aile Sud pouvait +se tramer contre lui. Il tâta Mortemart, lui donna cent mille livres +(<i>Villars</i>), et ne le gagna pas. Duverney, plus adroitement, alla <i>aux +valets intérieurs</i> (<i>Rich.</i>, IV, 138). Ce mot signifie Bachelier, fils +du valet de garde-robe, le vrai génie du lieu, qui pour trente ans +devient valet de chambre. Né de bas, d'autant moins suspect, et +restant toujours là, comme un chat qui cligne et voit tout, cet homme +fin, discret, se trouva par moments en mesure de toucher aux grandes +choses. Fleury eut le royaume et lui le Roi. Du métier assez sale +qu'il était obligé de faire, il n'abusa pas trop. Ici, selon toute +apparence, ce fut lui qui sauva le Roi. Il avait intérêt à ce qu'il +vécût, cet enfant, sur la tête duquel <span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span> il avait fondé sa +fortune; mais, de plus, il l'avait vu naître, l'aimait d'instinct et +d'habitude, s'inquiétait de la situation.</p> + +<p>Fleury laissant aller les choses, et voulant attendre l'infante +(attendre au moins six ans!) ne voyait pas que d'ici là il irait se +perdant, mourrait ou serait idiot. Souvent il pâlissait. Il était +maussade et muet. «Il avait un sort sur la langue.» Et, signe pire +d'un cerveau affaibli, souvent il parlait par saccades, comme une +mécanique, une montre. Cela étonnait, faisait peur. (<i>Argenson</i>, III, +203, éd. J.)</p> + +<p>Il avait une vie étouffée et malsaine entre trois camarades qui +représentaient trois intrigues.</p> + +<p>Sous lui précisément, dans l'appartement Montespan, demeurait madame +de Toulouse avec son honnête mari; mûre, dévote et sucrée, fraîche +encore, belle et grasse, cette dame eut le privilége de rassurer le +Roi, fort timide, de l'attirer même. Dévote, mais bien plus mère +encore, par son fils Épernon (fils du premier amour), elle voulait +conquérir le Roi. Ce fils, aimable et tendre (c'était elle-même à +quinze ans), montait chez le Roi à toute heure par le petit degré +secret que possédait l'appartement.</p> + +<p>Sans monter, toujours près du Roi, tissait, filait un autre enfant, le +petit Gesvres, neveu du beau cardinal de Rohan, si connu pour sa peau +admirable et ses bains de lait, Rohan alors le chef du parti de la +Bulle. Gesvres, toute sa vie, fit des ouvrages de femme, de la +tapisserie et des nœuds de rubans (<i>Arg.</i>). Parent du célèbre +impuissant dont le procès a fait tant rire, c'était une vraie petite +fille. Mais justement par là, <span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span> par sa passive obéissance, il +avait une prise très-douce, dont pouvait user le parti. Il avait été +mis d'abord chez M. le Duc (avant madame de Prie). Il passa chez le +Roi et put parfaitement lui remplacer sa biche blanche.</p> + +<p>C'était l'usage dans ces éducations, pour rendre hardi l'enfant royal, +mâle et ferme au commandement, de lui donner de tels jouets, petits +souffre-douleurs. Mais le Roi cessait d'être enfant. À ce moment +d'essor, établir près de lui cette créature si féminine, c'était le +retenir dans la vie molle, assise, disons mieux, lui couper les ailes. +Pour ne rien mettre au pis, cet enfant de la Bulle, avec ses habitudes +monastiques, innocemment pouvait féminiser le Roi (qui se mit en effet +à filer, à tisser), en faire une petite fille ou un timide enfant de +chœur.</p> + +<p>L'homme, en cet intérieur, le maître du logis chez le Roi et son +maître, était son jeune gentilhomme de la chambre, la Trémouille, plus +âgé que lui de deux ans, qui depuis onze ne l'avait pas quitté. +Charmant (dit d'Argenson), hardi, mais effréné, il ne cacha rien, fit +parade de tout ce que les autres cachent (<i>Marais</i>, nov. 1727). Il fit +des opéras, s'épuisa, mourut jeune. Alors, en 1724, à seize ans, il +menait le Roi, en avait fait son petit favori. (<i>Marais</i>, juin 1724.)</p> + +<p>Maurepas, plus âgé, tout robin qu'il était, et méprisé<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Lien vers la note 4"><span class="small">[4]</span></a> de ces +jeunes seigneurs, paradait et folâtrait là, <span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span> avec ses +chansonnettes, en réalité professait. C'est lui certainement, le +robin, qui avait enseigné ce que le Roi disait sans cesse: «Si veut le +Roi, si veut la Loi.» L'autre doctrine de Maurepas, qu'il enseigna +toute sa vie, fut l'horreur, le mépris des femmes. Cela n'allait que +trop à la petite bande. Le Roi dit plusieurs fois qu'il ne voulait pas +se marier. La Trémouille affichait même répugnance. Il se porta +hardiment adversaire et rival d'une femme, mademoiselle de Charolais, +sœur de M. le Duc, et il lui fit manquer le Roi. Elle ne lui +pardonna jamais (<i>Rich.</i>, V, 59-54).</p> + +<p>Purger Versailles, c'était chose honorable, un vrai devoir. Et cela +avait l'avantage de démasquer la lâcheté de Fleury, ainsi que le +Régent, dans une semblable circonstance, en 1722, démasqua la sottise +de Villeroi. Mais l'affaire était périlleuse pour un demi-régent, qui +allait et blesser le roi, et commencer la guerre à mort avec Fleury.</p> + +<p>Duverney, madame de Prie, étaient gens durs, hardis, qui ne reculèrent +pas. On éveilla Paris en quelque sorte, on prépara l'opinion par des +exemples rudes <i>in anima vili</i>. L'éditeur de Voltaire l'a remarqué +(<i>Beuchot</i>, I, 172). Si l'on eût voulu frapper haut, prendre des +seigneurs, des évêques, on le pouvait. La maison <span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span> Des +Chauffours, une académie de débauches, était trop fréquentée pour +n'être pas connue. Mais on prit au plus bas. Un ânier fut brûlé en +Grève (<i>Marais</i>, mars 1724), et si vite brûlé que la commutation de +peine ne vint que quand il fut en cendres.</p> + +<p>En mai, la police (alors dans la main d'un parent de madame de Prie) +fit contre la justice ce tour hardi, piquant, de prendre un homme qui +était sous la protection du chancelier. Homme grave, ex-Jésuite, +professeur, l'abbé Desfontaines, un rédacteur du <i>Journal des Savants</i> +qui dépendait de la chancellerie. On le pince, on l'enlève, on le met +à Bicêtre. Paris en rit beaucoup. Les plaignants étaient ramoneurs.</p> + +<p>Entre l'ânier brûlé et Des Chauffours qui l'est plus tard, +Desfontaines était en péril. Dans sa peur, il n'hésita pas d'implorer +un homme aimé de madame de Prie, Voltaire, qui, à vingt ans, s'était +si hardiment porté contre de tels délits, l'avocat de la femme, de +l'amour et de la nature (1715). Voltaire avait bon cœur. +Desfontaines venait justement de lui voler la <i>Henriade</i>, de +l'imprimer à son profit. Il ne s'en souvint pas. Il courut à +Versailles<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Lien vers la note 5"><span class="small">[5]</span></a>, et s'adressa à Maurepas. Ce ministre frivole, créature +équivoque qui, fort impudemment professait la haine des femmes, +lui-même assez suspect, ne demandait pas mieux que d'étouffer +l'affaire. Il eût donné sans peine une lettre de cachet, qui, en +exilant l'homme, l'aurait éloigné <span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span> de la Grève. Pendant les +pourparlers, juin vient, et le grand coup est frappé à Versailles.</p> + +<p>Gesvres, jaloux de la Trémouille, avait précipité les choses, dénoncé +les petits mystères. On frappa, mais bien doucement, en rendant +seulement les polissons à leurs familles, exigeant qu'on les mariât +(comme le Régent avait fait aux petits Villeroi). Le roi n'objecta +rien pour le tant aimé la Trémouille. Il rit de le voir humilié, +marié. La Trémouille, au contraire, trouva le châtiment si dur que, +huit années durant (et quoi que pût dire son beau-père) il tourna le +dos à sa femme.</p> + +<p>Cet événement fut le salut du roi. M. le Duc l'emmène, change ses +habitudes, le tient au grand air, au soleil. Bref, il le fait +chasseur. Il lui donne quarante ans de vie. L'affaire devait, ce +semble, perdre Fleury en dévoilant sa connivence. Il n'en fut pas +ainsi. On le comprend fort bien par les mots durs que dit Marais sur +le rôle inférieur et fort triste du roi. Ce fut précisément par là que +le maître de ces secrets, Fleury, resta fort, immuable, ainsi que +Bachelier, qui, non moins immuablement, resta aussi jusqu'à sa mort.</p> + +<p>Un vieux valet de chambre du duc de Bourgogne, Bidaut, allant voir un +jour l'abbé Vittement dans sa retraite, lui parlait de Fleury. Mais il +se tut d'abord. Pressé enfin, il dit tranquillement: «Sa +toute-puissance durera autant que sa vie. Il a lié le roi par des +liens si forts que le roi ne les peut jamais rompre. Je vous +expliquerai cela, si le cardinal meurt avant moi<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Lien vers la note 6"><span class="small">[6]</span></a>.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span> Le roi reviendrait-il de cette belle éducation? Ferait-il +grâce aux femmes? aurait-il quelque amour naturel et humain? Dans les +fêtes de Chantilly, des dames très-charmantes se vouaient à cette +œuvre. Mais leurs grâces, leur scintillation l'éblouissaient, lui +déplaisaient. Il avait l'air lui-même d'une fille bégueule, qui n'y +eût vu que des rivales.</p> + +<p>Que faire donc? sans doute, ce qu'on a fait pour la Trémouille, bon +gré mal gré le marier. L'infante était l'obstacle. Cependant une +maladie courte et grave qu'il eut (février 1725) trancha tout. M. le +Duc, effrayé et désespéré, jura de renvoyer l'infante et de le marier +sur-le-champ. Fleury bouda, mais seul. Villars et tout le monde +étaient de cet avis.</p> + +<p>En brisant l'œuvre des Jésuites, le mariage espagnol, on les +ménageait cependant. On prit une reine de leur choix. Rohan, évêque de +Strasbourg, avait sous la main en Alsace la famille du roi sans +royaume, Stanislas, retiré chez nous. On fit valoir sa fille, fille +dévote d'un père si dévot que, par plaisir, dit-on, il faisait ses +dévotions en robe, en bonnet de Jésuite. Cela n'attira pas, ce semble, +les célestes bénédictions. Sur la route, la pauvre princesse reçut un +déluge de pluie comme on n'en vit jamais. Misère, malédiction, famine. +Rien de plus triste. Une funèbre convoi.</p> + +<p>Tout retombait sur Duverney. C'était lui qui faisait pleuvoir en +touchant aux biens du clergé. D'après les <span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span> idées de Vauban, +il voulait lever une <i>dîme sur tous</i>, clergé, peuple, noblesse (faible +dîme du cinquantième). Refus universel. Les Parlements, les États de +province, répondirent un <i>non</i> furieux. Le paysan reçoit les +collecteurs à coups de fourche. On eût voulu que Duverney, au début de +l'impôt nouveau, avant d'en rien tirer, abandonnât tout autre impôt.</p> + +<p>Les grains sont chers. Quoique l'on donne le pain ici à moindre prix, +on fait queue, on crie, on se bat et il y a des hommes tués. Le bureau +très-utile créé par Duverney pour juger des récoltes, du mouvement des +grains fait crier: <i>À l'accapareur!</i></p> + +<p>Son beau projet sur la Milice, ses lois (dures, il est vrai) pour +faire travailler les Mendiants, tout exaspère. Mais ce qui le noie et +le tue, lui et madame de Prie, c'est l'ordonnance des pensions, toutes +celles du roi supprimées, celles du Régent réduites, etc. Dès lors ils +sont perdus, osant à peine encore se montrer à Versailles, y +rencontrant partout des regards furieux.</p> + +<p>Pour eux, nul appui que la reine, qui elle-même a fait à Versailles un +parfait <i>fiasco</i>. Quelque conte ridicule qu'on nous fasse de la nuit +des noces, les valets intérieurs voyaient et révélaient ce mariage +sans mariage. La jeune femme de vingt-deux ans, douce et laide et le +sachant bien, tremblante, quoique fort amoureuse, a peur de cet enfant +si sec, si froid, qui dort près d'elle sans daigner savoir qu'elle est +là.</p> + +<p>Bien loin de le ranger, le mariage n'avait servi qu'à l'émanciper +cyniquement. Aux levers, aux couchers, les amis étaient revenus. +Gesvres, la petite femme, <span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span> Retz, qui gagnait faveur +(<i>Richelieu</i>, V, 120). Délaissée, veuve était la reine, sans crédit, à +ce point qu'elle ne put seulement faire avoir le cordon bleu au vieux +Nangis, son chevalier d'honneur. Le roi même sur elle eut des mots +ironiques. On parlait d'une belle. Il dit: «Est-elle plus belle que la +reine?»</p> + +<p>Madame de Prie était furieuse. Pour elle, le mauvais magicien qui +faisait avorter le mariage, c'était Fleury. Un grand coup fut tenté +(décembre). M. le Duc, un jour avec la reine, retint le roi. Fleury +attendit plusieurs heures, écrivit, partit pour Issy. Mais cette fois +encore (comme à douze ans), le roi se désespère, va pleurer dans sa +garde-robe.</p> + +<p>Si lâches étaient les amis de Fleury, la petite bande des Maurepas, +que pas un ne se hasarda d'aller parler pour lui. Mortemart, qui pour +ses affaires avait grand besoin de Fleury, seul osa dire au roi: +«Sire, vous êtes le maître. J'irai, si vous voulez, dire à M. le Duc +qu'il vous rende votre précepteur.»</p> + +<p>M. le Duc atterré obéit. Aman ramena Mardochée. Celui-ci doucement put +achever sa perte, le désarmant d'abord, lui ôtant les deux dogues qui +le gardaient, Duverney, la de Prie.</p> + +<p>Elle se tenait à Paris, immobile, résignée, philosophe (elle +l'écrivait à Richelieu). Sa rage cependant, ce semble, éclata par un +coup.</p> + +<p>Les polissons titrés de la cour n'avaient à Versailles qu'une +chapelle, pour ainsi dire. La vénérable métropole de leurs mystères +était à Paris, dans l'hôtel Des Chauffours (Barbier). C'était un homme +aimable, de très-bonne famille, qui, ruiné, refaisait sa fortune, en +<span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span> prêtant sa maison à l'Église non-conformiste. Maison déjà +ancienne. Outre le conseiller Delpech, maître de Sodome à Bordeaux, +deux évêques (Saint-Aignan, la Fare) y figuraient, et le peintre +Nattier, avec des grands seigneurs, deux cents adeptes au moins. Le +lieutenant de police était alors Hérault, créé par madame de Prie. +Elle était à Paris, il devait marcher droit. Et, sur le pavé de Paris, +il y avait un homme qui disait et précisait tout, qui perçait le ciel +de ses cris. Un certain laquais Arbaleste. Pour rendre l'affaire +éclatante, lui donner tout son lustre, il eût fallu la confier au +Parlement. Malheureusement madame de Prie était trop brouillée avec +lui. Elle ne put que s'en remettre à la fidélité d'Hérault, qui, avec +ses juges à lui, instrumenta dans le secret de la Bastille. S'il était +fidèle et hardi, avec ce procès élastique, pouvant nommer ou plus ou +moins, il avait dans ses mains Versailles, pouvait porter bien haut la +terreur et le ridicule (janvier 1726). De quel côté seraient les +rieurs? À Versailles Maurepas avait une fabrique de farces, de +chansons, de satires ou <i>calottes</i>. La chance ici allait terriblement +tourner. Le rire allait monter jusqu'aux grands <i>calotins</i>. On avait +ri de Desfontaines, du pauvre Jésuite à Bicêtre. Mais la pièce +nouvelle eût été plus salée. Les fausses Colombines et le grand vieux +Cassandre n'en seraient jamais revenus.</p> + +<p>Madame de Prie avait sous la main l'homme de la chose, Voltaire, qui +faisait des comédies, et pouvait lui faire des satires, homme entre +tous hardi. Il était fort brouillé avec les mignons et les prêtres. +Contre les premiers, dès vingt ans, il lança des vers immortels +<span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span> (<i>Courcillonade</i>). Contre les prêtres récemment (en 1725), +il avait fait à Chantilly <i>le Curé de Courdimanche</i>, où lui-même joua +le vicaire. Sous l'abri des Condés, que n'eût-il pas osé, sur le texte +si riche du procès Des Chauffours?</p> + +<p>Il n'y avait pas à perdre une minute pour écraser Voltaire. Un +chevalier, Rohan-Chabot, homme de peu, qui jusque-là était à madame de +Prie, et voulait regagner le parti opposé, se chargea de l'exécution. +Le 1<sup>er</sup> février 1726, il accoste le poète au théâtre, et lui cherche +querelle. Voltaire le cloue d'un mot. Deux jours encore avec +persévérance, autre querelle au foyer, et il lève la canne; +mademoiselle Lecouvreur, qui était là, s'évanouit. Enfin le 4, +Voltaire dînant chez M. de Sully, il est demandé à la porte, où il +trouve Rohan avec quatre coquins qui lui donnent des coups de bâton. +Il court à l'Opéra où était madame de Prie, court à Versailles se +plaindre, à qui? à Maurepas, grand maître des chansons, qui ne peut +rien pour lui que faire chansonner son affaire. Voltaire rage et +cherche Rohan. En vain pendant deux mois entiers (février-mars). Il ne +trouve partout que des mauvais plaisants, d'aveugles sots qui disent: +«Tant mieux! le moqueur est moqué!»</p> + +<p>Le 6 avril un fait atroce, horriblement comique, fit oublier Voltaire, +retourna la risée violemment contre Versailles. Au salon de la Bulle, +où récemment Tencin et sa Tencine avaient manipulé le chapeau de +Fleury, un coup de pistolet s'entend. Reste un cadavre, et tout est +inondé de sang. La dame avait l'usage de garder les dépôts que des +amants crédules lui confiaient. Elle <span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span> le fit avec succès pour +Bolingbroke, mais non pour la Fresnaye, désespéré, ruiné, qui se tua +chez elle. En se tuant, il laissa de terribles explications sur cette +tripoteuse, sur sa maison, un mauvais lieu. Ce qu'elle alléguait, en +effet, c'est que l'argent gardé était très-bien gagné, le prix de la +prostitution.</p> + +<p>Que faire de ce cadavre? Au lieu d'avertir la police, de faire lever +le corps par l'autorité naturelle, la dame avertit ses amis, le +premier président, le procureur du Grand Conseil, et ces magistrats +complaisants fourrent le corps à Saint-Roch avec force chaux vive, +pour détruire, pouvoir dire que c'était une apoplexie. Le Grand +Conseil le dit, croit trancher tout. Mais le vrai tribunal à qui +appartenait l'affaire, le Châtelet, ne se paye pas de cela. Le 10 +avril, il empoigne la dame. Délivrée à l'instant par Versailles +(Fleury-Maurepas) qui la tirent de ces mains sévères, la sauvent, la +mettent à la Bastille.</p> + +<p>Cependant ce coup-là fut terrible pour eux. Ils rentrèrent sous la +terre, s'aplatirent, se firent tout petits.</p> + +<p>Fleury parle de se retirer (<i>Rich.</i>, V, 122). Le 20 avril, madame de +Prie écrit (<i>Rich.</i>, V, 128): «Tout est rentré dans l'ordre. Je suis +plus en repos.»</p> + +<p>Si Hérault, la Police, lui restaient, elle avait des chances. Par le +procès de Des Chauffours, elle eût terrorisé Versailles, mignons, +évêques, etc. Mais Hérault la trahit. Il reçut le mot d'ordre d'en +haut, agit contre elle, il lui prit son Voltaire. Admirable prison de +grâce et de vengeance, la Bastille à la fois reçut et la Tencin que +l'on voulait sauver, et Voltaire qu'on <span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span> voulait frapper. Au +bout de quelques jours, on le mit hors de France (mai 1726).</p> + +<p>La de Prie enfonçait. Malade, horriblement maigrie, elle-même avait +donné une maîtresse à M. le Duc. Fleury en profitait. Il disait +doucement à celui-ci: «qu'on pouvait s'arranger si madame de Prie et +Duverney allaient à la campagne.» Mot grave. M. le Duc y sentait un +mot du Roi même, haineux, craintif aussi, n'osant la regarder +(<i>Rich.</i>, V, 119).</p> + +<p>On écarta cette tête de Méduse, le rude Duverney et leur dangereux +satirique. Dès lors, tout est aisé; on peut étouffer Des Chauffours.</p> + +<p>Hérault, avec deux ou trois juges, croque l'affaire à la Bastille. Nul +mot des hauts coupables, sauf un Tavannes, simplement exilé. Des deux +jolis évêques de Laon et de Beauvais, l'un fait retraite au séminaire, +l'autre en famille avec les novices des Jésuites. Pour les deux cents +coupables, un seul, Des Chauffours, doit payer. Le Châtelet, sur ce +procès qu'il n'a pas fait, va le juger. Il y est conduit (25 mai) le +26 au matin sur la sellette pour ouïr son arrêt.—Étonnante +précipitation, exécuté le soir! On paya son silence. Avant de le +brûler, on eut l'humanité de l'étrangler d'abord.</p> + +<p>On dira que l'ânier en mars, que Desfontaines en mai, les favoris en +juin, et Des Chauffours enfin (mai 1726) sont des faits sans +rapport?... Mais alors pourquoi cette précipitation pour escamoter Des +Chauffours, l'étrangler sans qu'il ait le temps, le moyen de parler?</p> + +<p>Tout est fini. Versailles est rassuré. Plus de ménagement pour la de +Prie, pour Duverney. Les créatures <span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span> de celui-ci, ses +ministres, font sans lui les plus graves opérations de finances. Il +l'apprend, il écrit à madame de Prie qu'il faut revenir ou périr. +Chose assez curieuse, Fleury lui-même par des amis engage la dame à +revenir. Vrai moyen de la perdre, de vaincre l'hésitation du Roi. Son +horreur (ou sa peur) de madame de Prie, s'il se retrouvait devant +elle, devait abréger tout et le décider à agir.</p> + +<p>Elle arrive comme un ouragan, d'autre part Duverney revient et parle +en maître. Le Roi est interdit. Fleury n'en tirant rien, tombe aux +pieds de M. le Duc, le conjure de rester en chassant madame de Prie +(<i>Rich.</i>, V, 141). Impossible. Elle pèse, et malgré tous reste à +Versailles. Le Roi alors, timidement, en caressant M. le Duc, se sauve +à Rambouillet (chez d'Épernon et la maman Toulouse), mais décochant +derrière le trait mortel, un mot qui met le duc à Chantilly (11 juin +1726).</p> + +<p>Le 12 juin, au matin, les vainqueurs travaillaient ensemble, Fleury et +Maurepas (<i>Rich.</i>, IV, 135), le cardinal d'accord avec les camarades, +la garde-robe et la sacristie, les nouveaux rois, la cour, l'Église.</p> + +<p>Ajoutons-y la Banque; Fleury en était assuré. Le redoutable corps des +vieux maltôtiers du grand Roi, et la recrue nouvelle des agioteurs du +Régent, voyaient avec indignation un des leurs, un financier même, +Duverney, éclairer les comptes, trahir les mystères des finances. Ils +traitent avec Fleury. Plus de Régie; partout les Fermiers généraux. +Fleury leur laisse l'<i>arriéré</i>. Petit mot! grande chose? Ils empochent +cinquante-six millions.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span> Pour brusquer ce traité, il était nécessaire que personne +n'éclairât Fleury, que Duverney ne pût lui écrire une ligne, que le +vieil ignorant sans s'en douter fondât les hautes dynasties +financières qui ont mangé la France un demi-siècle. Duverney est mis +au cachot. On le tient dix-huit mois scellé dans la Bastille. Cent +commis sont chargés d'éplucher son Visa. Et l'on ne trouve rien. Un +absurde procès contre lui et Barême ne produit encore rien. On voit, +non sans surprise, que sa fortune est peu de chose.</p> + +<p>Cependant madame de Prie, M. le Duc, étaient persécutés avec ces +petits soins de haine dont les prêtres ont seuls le secret. À ce +Condé, à ce chasseur, l'homme de la forêt, on interdit la chasse. Il +tombe dans un tel désespoir qu'il a la platitude de demander grâce à +Fleury par Gesvres, un des amis du Roi qui l'ont chassé. Son néant +apparut. Son âme était partie avec madame de Prie.</p> + +<p>Celle-ci dut vivre à Courbépine, dans l'ennui d'un désert normand. +Elle avait étalé d'abord un admirable stoïcisme. Au fond, elle se +mangeait le cœur, et ne pouvait pas le cacher.</p> + +<p>Jamais lion ni tigre en sa cage ne s'agita tellement. Elle enrageait +et faisait des chansons. Elle espérait mourir, et, dans les derniers +temps, elle avait essayé de se tuer par un furieux libertinage. En +vain. Elle n'y avait perdu que sa santé, sa fraîcheur, sa beauté. <i>In +extremis</i> elle gardait encore dans son désert un amant, une amie. +Celle-ci, très-maligne, très-corrompue, vraie chatte, était madame du +Deffand, et, parmi les caresses, les deux amies se griffaient tout le +jour. <span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span> L'amant, jeune homme de mérite, s'obstinait à l'aimer, +toute méchante qu'elle fût. Elle avait séché sans retour, et sa +dernière punition était que par l'amour elle ne pût reprendre à la +vie. L'orgueil la dévorait. Elle ne voulait plus rien que mourir à la +Romaine, à la Pétrone. Trois jours avant, elle jouait encore la +comédie, apprit et débita trois cents vers. Elle donna au jeune homme +un diamant (pas trop cher, pour ne montrer nul attendrissement, nulle +faiblesse de cœur). Elle lui dit: «Va-t-en à Rouen pour affaire. Ne +me vois pas mourir.» Lui parti, pour farce dernière, elle fit venir +son curé, bouffonna la confession, puis but un poison violent.</p> + +<p>Elle eut pourtant, dit-on, beaucoup de peine à mourir, souffrit +cruellement, se tordit.</p> + +<p>Un faux ami, le duc de Bouillon (beau-père de la Trémouille qu'elle +avait chassé de Versailles), vint juste à point. Heureuse occasion de +faire sa cour à Fleury, au clergé. Il décrivit comment était morte la +réprouvée, dans quelle torture d'enfer, avec des cris qu'on entendait +au loin. Histoire invariable qu'on avait déjà faite pour la duchesse +de Berry.</p> + +<p>Quelque sévérité que doive l'histoire à ce tyran femelle, c'est un +devoir pourtant d'avouer la vigueur qu'elle mit à soutenir Duverney, +ses tentatives hardies.</p> + +<p>Ce rude gouvernement, tout violent et cynique qu'il fût, eut des +instincts de vie que l'on put regretter dans la torpeur mortelle de +l'asphyxie qui fuit, sous la pesante robe qui couvrait nos vampires, +Jésuites et Fermiers généraux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span> La de Prie valait mieux. Dans ses vices odieux, elle imposait +pourtant. Impure et furieuse, chose bizarre, on l'aima jusqu'au bout.</p> + +<p>Un des meilleurs hommes de France, Argenson, jeune alors, avoue qu'il +en fut fasciné. C'était un serviteur zélé des Orléans, donc opposé à +la de Prie. Esprit libre, utopiste, membre de l'<i>Entre-sol</i>, le club +de l'abbé de Saint-Pierre, rêveur non moins que lui, amoureux de la +France, des libertés de l'avenir, il était en tout sens loin de cette +femme. Il se tenait fort en arrière, craignait son propre cœur, se +défiait de la tragique fée. Un matin, celle-ci, lui donnant audience, +l'admet à l'italienne au lieu mystérieux de sa toilette intime, comme +un amant ou un ami. Elle penchait alors vers sa chute, elle était au +plus fort de sa lutte désespérée. Maigrie déjà, pâlie d'un feu +morbide, elle était belle encore, belle de son audace, de sa crise, de +la mort prochaine. D'Argenson fut touché. Un autre eût profité. Il +tomba à genoux... Et la philosophie fit hommage à Satan. Le siècle, +trouble encore, en cet ange du mal saluait cependant comme un génie +d'orage, la volcanique écume où souvent la Nature prélude à ses +enfantements.</p> + +<p>Argenson veut en rire, ne peut. Il veut être léger, ne peut<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Lien vers la note 7"><span class="small">[7]</span></a>. On +voit par ses aveux à quel point un baiser <span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span> (et sans autre +faveur) le lia, le retint. Il ne la quitta pas dans sa métamorphose +(où elle devenait un cadavre). Il en garde pitié; il la conseille. En +vain. Et maudite de tous, pour lui elle est encore: «La pauvre madame +de Prie.»<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span> CHAPITRE III</h3> + +<h4>ESPRIT GUERRIER ET PROVOCATION DU CLERGÉ—FRANCE, POLOGNE, ESPAGNE<br> + +1726-1727</h4> + + +<p>Le clergé avait reconquis au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle ce qu'il eut par deux fois +au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup>, <i>la royauté du prêtre</i>.</p> + +<p>Un cardinal régnait, et avec moins d'obstacles que Richelieu ou +Mazarin. Le plus facile des maîtres, un enfant. Point de fronde. Un +peuple las, courbé, aspirant au repos.</p> + +<p>Le paresseux Fleury et les fins du clergé ne voulaient qu'engourdir, +mettre tout à la sourdine, éteindre le jour et le bruit. Mais la +grande masse cléricale en France et en Europe, un grand monde +imbécile, en se voyant si fort, méprisait l'art trop lent des doux +étouffements, voulait le fer, le feu, contre leurs ennemis.</p> + +<p>Derrière ce vain drapeau, la Bulle, qu'on mettait en avant, ils +avaient des idées fort sérieuses qui les <span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span> travaillaient: 1<sup>o</sup> +ils avaient vu par Law et Duverney que, sous forme de vente ou d'impôt +(n'importe comment), on en viendrait aux biens d'Église; 2<sup>o</sup> ils +voyaient le respect perdu, la société attentive aux scandales +ecclésiastiques. En Italie, où l'on en rit, la facilité générale +permet et couvre tout. En Espagne, respect profond. L'Espagne restait +l'idéal. En ce grand royaume dépeuplé, dans ses villes isolées +(chacune entourée d'un désert), on pouvait fort commodément imposer, +contenir les langues et les esprits, brûler ici trois juifs, quatre +maures, deux sorcières. Le peuple, édifié de ces lugubres scènes, +gardait la crainte du Seigneur.</p> + +<p>Toute autre était la France, et ce n'était pas sans danger que les +ambitieux (un Tencin, un Tressan, qui visaient le chapeau) poussaient +aux moyens de Terreur. On a vu que Tressan, l'aumônier du Régent, +avait écrit, dressé le grand Code de la Dragonnade, le recueil des +deux cents ou trois cents ordonnances contre les protestants. M. le +Duc subit ce Code (14 mai 1724), à l'étourdie, sans voir deux +terribles articles qu'on y avait glissés. (V. Lemontey, Rulhière, +Malesherbes).</p> + +<p>Tout nouveau converti, sur un mot du curé, est déclaré <i>relaps</i>; <i>donc +il peut être mis à mort</i>, ses biens vendus, ses enfants ruinés. Qui +peut dire la peur des familles, de la mère, de l'épouse, et leur +craintive dépendance, le père étant sous le couteau! Article atroce. +Mais la suite est immonde. <i>Le curé entre seul</i> dans les maisons (non +plus accompagné, comme l'ordonnait Louis XIV); il les visite sans +témoins, et <span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span> prend les personnes une à une, négociant en +maître, et faisant son marché avec une femme tremblante qui croit voir +son mari perdu!</p> + +<p>Des deux articles, l'un (si meurtrier) épouvanta. M. le Duc défendit +d'y avoir égard. L'autre, honteux, subsista six années (1730). Nombre +de familles s'enfuirent, contèrent partout ces muettes horreurs, +parfaitement étouffées ici. Tout le Nord s'indigna, et d'autant plus +qu'alors, au bout opposé de l'Europe, la voix du sang criait en +Pologne contre le clergé.</p> + +<p>La mort de dix personnes exécutées à Thorn fit un éclat immense et de +conséquence infinie.</p> + +<p>Dix têtes! qu'est-ce cela près des Saint-Barthélemy, ou des tueries du +duc d'Albe, ou des égorgements de la guerre de Trente Ans? Eh bien, un +fait terrible et inouï eut lieu. Ces dix têtes jamais ne purent être +enterrées. Elles restèrent cent ans sur la terre, et elles ont changé +le monde. D'elles vint l'affreux malentendu qui tua la Pologne et +(malheur exécrable) exhaussa la Russie<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Lien vers la note 8"><span class="small">[8]</span></a>!</p> + +<p>Les Polonais avaient sous leur protection une ville marchande, celle +de Thorn. Ville, certes, non méprisable; c'est la ville du fameux +traité qui fit les libertés du Nord, c'est la ville de Copernik. Les +gens de Thorn, <span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span> quand ils s'affranchirent des moines +militaires, et se réfugièrent sous les lances de la Pologne, obtinrent +du noble peuple un privilège très-grand: de vendre sans payer de droit +dans toute l'étendue du royaume. Ce peuple, généreux, d'admirable +hospitalité, recevant tous les exilés, était le seul qui eût écrit la +tolérance dans ses lois (<i>Pacta conventa</i>). Tout son Sénat alors +(moins un membre) était protestant. Les choses terriblement +changèrent, lorsqu'au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle les Suédois protestants envahirent +trois fois la Pologne. Blessée en son orgueil, elle fut presque +entière catholique. Très-difficilement les Jésuites s'y étaient +introduits, mais ils y réussirent. Ils tentèrent les familles par les +humanités, l'éducation française, et peu à peu ils eurent les enfants +des seigneurs. Les belles Polonaises se prirent fort au roman dévot. +Hardies, chimériques et charmantes, comme elles sont, elles +emportèrent tout. La galante Pologne mit la femme sur son drapeau. La +Vierge volait aux batailles en tête de sa cavalerie. Cependant les +villes marchandes, allemandes de fond, Thorn, Dantzig, etc., n'eurent +rien de ces folies, restèrent fort protestantes, et fort suspectes +d'aimer l'étranger protestant. Les Jésuites parurent faire une +œuvre polonaise en s'y introduisant,—rien d'abord <span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span> qu'un +petit Jésuite pour aider tel curé, puis deux, puis une école, un +collège, pour élever de jeunes nobles. Ceux-ci, fiers, jeunes gens, +escrimeurs, querelleurs, se moquant des marchands de Thorn, paradaient +l'épée au côté. Minorité minime, ils trouvaient beau de faire +procession avec leur Vierge, contre un grand peuple luthérien. Tout ce +que firent les jeunes protestants, ce fut d'enfoncer leur chapeau. On +les leur jette à terre (juillet 1724). Les Jésuites ont ce qu'ils +voulaient. Le magistrat ayant arrêté un provocateur, ils osent en +faire autant, comme s'ils eussent été magistrats. Plus, la bande +guerrière des écoliers armés tombe sur les gens qui regardaient. Des +hommes forts se trouvaient dans le peuple, un charpentier, un maçon, +un boucher. Ils forcent le collége, enfoncent et cassent tout, tables +et bancs, deux autels. La Vierge querelleuse qui a fait la bataille, +est traînée, punie, mise au feu.</p> + +<p>Mais cette Vierge, c'est le drapeau de Pologne! Outrage national!... +Les Jésuites à cela ajoutent un argument terrible: que si Louis XIV a +bombardé, écrasé Gênes pour avoir outragé Sa Majesté humaine, à plus +forte raison la Majesté divine outragée doit écraser Thorn. Elle exige +la mort des coupables, des magistrats même.</p> + +<p>Cela fit impression. Cependant le haut tribunal trouvait que la mort, +c'était trop. On dit à plusieurs membres qu'ils n'avaient rien à +craindre, qu'on ne pouvait faire la chose <i>qu'autant que les Jésuites +jureraient</i>, ce que des religieux ne peuvent faire en matière +criminelle. Invité à jurer, le Jésuite recteur <span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span> s'excusa, par +ce mot du droit canonique: «L'Église n'a soif de sang.» Mais il fit +signe à un frère de son ordre, qui n'était pas profès encore, de se +mettre à genoux et de jurer pour lui. Autre illégalité: on paya six +coquins, <i>non bourgeois de la ville</i>, qui jurèrent tout ce qu'on +voulut.</p> + +<p>Le Roi pouvait faire grâce. Mais ce Roi toujours gris (c'était Auguste +l'Allemand) n'osa faire grâce aux Allemands, grâce d'une insulte faite +au drapeau polonais. Il en sauva un seul, et but un coup de plus. Donc +les Jésuites purent agir à leur aise. La mort leur parut peu. Ils +tinrent longtemps la proie entre leurs griffes, les lancinant jusque +sur l'échafaud d'instances et de chicanes pour les faire mourir +catholiques (décembre 1724).</p> + +<p>Avant l'exécution, la Prusse était intervenue, avait menacé même, fait +approcher des troupes. Imprudence qui hâta les choses. On rit de cette +petite Prusse, de son roi, <i>le grand grenadier</i>. On rit de cette +petite Suède, épuisée, alors un néant. Cependant la grosse Angleterre +prit aussi la parole, et le Hanovre, et le Danemark, et la Hollande, +et la France même (du duc de Bourbon). Tout cela grave, immense, mais +lent, sans action. Que fût-il advenu si les protestants de Dantzig et +de toutes les villes avaient aussi versé le sang? Rien de tel +n'arriva, et la chose resta tout entière. Pour le malheur de la +Pologne, les Jésuites eurent le dernier mot.</p> + +<p>La parfaite ignorance de ce parti téméraire le lançait dans les +aventures. Trois mois après l'affaire de Thorn, il menace, il provoque +l'Angleterre et la <span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span> France, renouvelle à Madrid le plan +d'Alberoni,—mais plus fou, croyant cette fois se servir de son +ennemi, s'armer de l'épée de l'Autriche (avril 1725)! Cela décida +l'union de tout le monde protestant (<i>alliance de Hanovre</i>, +septembre).</p> + +<p>J'ai dit le bizarre intérieur de la cour de Madrid, le Roi, un +demi-fou, et les furies de la Farnèse. Nul plus honteux spectacle. +C'est à la médecine beaucoup plus qu'à l'histoire qu'il appartient de +l'expliquer. Le Roi, de faible esprit, qui eût dû être ménagé, était +sous la main de deux femmes criardes, insolentes, grossières (comme +les basses classes d'Italie), l'<i>assafeta</i> (femme de chambre) qui +régnait, menait tout,—et la reine, non moins ignorante, violente, +emportée, sans scrupules. Pour aller à leurs fins, faire obéir le Roi, +elles tendaient horriblement la corde par les excès de vin, les épices +et le reste. Elles usèrent sans mesure de cela. Et la reine eut trois +règnes. Après celui de femme, de grossesses, de fécondité, elle le +tint par les hontes secrètes (dont plaisantait Alberoni); et, en +dernier lieu, quand il fut tombé à l'état animal, ne changeant plus de +linge, velu, avec des griffes, d'autant plus aisément elle eut un +règne de geôlier.</p> + +<p>Et tout cela devant les confesseurs. La reine en avait un qui faisait +ses affaires et écrivait pour elle, digne d'elle (on en a des lettres. +V. <i>Montgon</i>), un sot, un frère coupe-choux, qui écrivait comme un +portier. Celui du Roi, tout autre, Espagnol, le P. Bermudez, dur et +profond Jésuite qui ne désirait rien que l'extermination des +jansénistes, brûlait de le voir à Versailles. <span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span> Autant la +reine poussait vers l'Italie, autant le Roi aimait, regrettait, +désirait la France, pour la France elle-même, non pour la royauté.</p> + +<p>Le Retiro, l'Escurial, S. Ildefonse, étaient les vrais châteaux des +songes. Du plus haut au plus bas, tous rêvaient et politiquaient. Les +confesseurs aux entre-sols, les grands, les majordomes, les valets +dans les antichambres, sans cesse refaisaient la croisade et +renouvelaient l'Armada. Les cuisiniers marmitonnaient l'Europe. Lieu +admirable aux intrigants, aux charlatans dévots. Un aventurier, +Riperda, Hispano-Hollandais, qui pour les affaires avait stylé +Alberoni, vient un matin, est touché de la Grâce et se fait +catholique. Même farce de l'abbé Montgon qui vient exprès de France +pour admirer de près la sainteté du Roi, et, s'il le faut, se faire +moine avec lui.</p> + +<p>On savait que Philippe voulait alors passer en France (janvier 1724). +Voyant le Régent mort, l'enfant très-chancelant, il faisait ses +paquets. La reine avait baissé. Bermudez l'emportait. Ou faisait faire +au Roi une chose extraordinaire, quitter le trône sur l'espoir d'en +avoir un autre. Il croyait rassurer l'Europe par un semblant +d'abdication, gouverner par son fils. Il avait ramassé une bonne somme +pour le voyage et se tenait le pied dans l'étrier. Tout manqua. Le +jeune roi d'Espagne mourut. Son père fut condamné à reprendre le +trône.</p> + +<p>Dans leur courte retraite, le roi, la reine avaient fort écouté le +hâbleur Riperda, nouvel Alberoni, qui mena la reine d'Espagne comme +l'ancien Alberoni menait alors à Rome la reine d'Angleterre, femme du +<span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span> Prétendant. Leur plan était le même, toujours le vieux roman +jésuite, ramener le Stuart, catholiciser l'Angleterre, et par elle le +reste du monde. Coup manqué tant de fois. Mais tout parut possible, +dans l'aveugle fureur où les jeta le renvoi de l'infante (avril 1725). +Se venger de la France, frapper l'Anglais, changer la face de +l'Europe! tout fut aisé. Comment? Riperda s'en chargeait. «Il soldait +l'Empereur, vieil ennemi, mais nécessiteux; il lançait sur la France +son invincible prince Eugène, pendant que la flotte espagnole, aidée +des vaisseaux russes, menaçait l'Angleterre. George, serré de près, +effrayé, ne pouvait guère manquer de rendre Gibraltar. Faiblesse +impopulaire, qui irritait son peuple, et lui coûtait le trône. Le +Prétendant rentrait sans coup férir<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Lien vers la note 9"><span class="small">[9]</span></a>.</p> + +<p>«Un mariage unissait à jamais les deux grands princes catholiques, +l'Espagnol, l'Autrichien. Celui-ci n'ayant qu'une fille pour +héritière, il la donnait à Don Carlos, pour dot l'Empire d'Autriche et +même (on peut gager) l'<i>Empire</i>.»</p> + +<p>L'Empereur fut bien étonné de la proposition. Mais comme Riperda +arrivait les mains pleines, et prêt à jeter les ducats, on fit bonne +contenance. On lui donna <span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span> espoir. Caché trois mois dans +Vienne, il achetait les ministres un à un. Et l'Empereur aussi +recevait. Seulement il trouvait le traité un peu dur. «Tout était pour +l'Espagne.» Riperda insistait en faisant espérer qu'on suivait le +grand plan d'Eugène: le démembrement de la France (Coxe, ch. <span class="smcap">XXXVII</span>), +qui donnait à l'Autriche la Bourgogne et tout l'Est, ce qu'avait eu +Charles le Téméraire.</p> + +<p>À Vienne, comme à Rome, à Madrid, la femme dominait. L'Empereur +Charles VI dépendait de sa belle épouse. Elle avait horreur de +l'Espagne, et encore plus sa jeune fille qui voulait un fils de +Lorraine. Il venait de faire celle-ci son héritière par un acte fort +irrégulier (Pragmatique) pour lequel il mendiait l'appui de chaque +puissance. Il avait besoin de l'Europe pour cette succession illégale, +donc était fort loin de la guerre (Villars, 329), et n'écoutait +l'Espagne que pour lui tirer ses ducats.</p> + +<p>Mais il faut des ducats. Riperda n'en a plus. La comédie finit. Il +tombe honteusement. «La reine ouvre les yeux sans doute?» Point. Elle +extravague encore plus. «L'Espagne à elle seule suffit contre +l'Europe. Si seulement la France n'agit pas, nous l'emporterons.» +Heureusement M. le Duc n'est plus, Fleury est maître. De Madrid on +envoie l'équivoque abbé Montgon. La reine (sans égard aux volontés du +Roi) veut qu'à tout prix Montgon gagne Fleury, se confie à Fleury, lui +livre tout, s'il faut, pour obtenir de lui trois mois d'inaction, le +temps d'emporter Gibraltar. Car, Gibraltar pris, George tombe et le +Stuart succède (dans sa folle imagination!)</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span> Ce qui est merveilleux, c'est que ce roman ridicule, présenté +à un homme aussi froid que Fleury, ne fut point du tout rejeté<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Lien vers la note 10"><span class="small">[10]</span></a>. Il +n'eût osé. Ses maîtres, les chefs ultramontains, tenaient trop +fortement à la chimère du Prétendant. Il accorda ce que voulait la +reine. Le ministre eût dit Non, mais le prêtre dit Oui. Tout en +doutant que l'affaire fût aisée, il accorda du temps. À regret. Il dit +à Montgon: «Seulement, je vous prie, dites au confesseur de la reine +l'embarras où je suis. Nos préparatifs peuvent bien sauver un peu les +apparences. Mais tout ce jeu ne peut durer longtemps.»</p> + +<p>Les vieux militaires espagnols déclaraient le siége impossible si l'on +n'avait la mer, que l'Angleterre tenait par trois énormes flottes. +L'Autriche le blâmait, et loin d'aider l'Espagne, elle travaillait +contre elle en Italie. Les agents jacobites qui de Rome allèrent en +Écosse pour tâter le terrain, trouvèrent tout impossible. L'évidence +était telle que le pauvre roi même demandait <span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span> à la reine +pourquoi elle exigeait cette vaine effusion de sang. Il en avait +horreur, horreur des intrigants qui, pour remplacer Riperda, la +servaient dans sa furie folle. Il refusait tout travail avec eux. +Alors elle le persécuta. Elle lui supprima la consolation religieuse, +en lui chassant son confesseur. Elle lui supprima ce qui était sa vie, +le rapport conjugal. Torture bizarre. Par les poisons d'amour, elle le +mettait hors de lui, refusait. L'effet en fut terrible et imprévu. Il +devint très-lucide, accablant de raison. Il dit ce que dira +l'histoire, qu'elle était l'assassin du roi, du peuple. Et il la +châtia rudement. Épouvantée de lui voir le bon sens revenu, elle +pleura, pria. La nature, l'habitude lui rendirent l'ascendant. Mais il +la connaissait et il la méprisait. Lorsque très-lâchement elle faisait +semblant d'aimer le fils du premier lit: «Oh! la fausse, la fausse +Italienne!» dit-il avec un rire amer.</p> + +<p>L'échec de Gibraltar, l'abandon de l'Empereur (31 mai) ne la +corrigeaient pas. Par la mort du roi George, elle espérait encore que +tout pourrait changer, s'obstinait à rester armée, usant l'Espagne +jusqu'aux os. Le roi s'en mourait de remords et voulait abdiquer, ce +qui eût renversé la reine avec ses Italiens, rendu l'Espagne aux +Espagnols. Rien de plus sage. Mais la reine y pourvut. Elle changea +les clefs et les serrures, le tint sous les verrous. Dans quel état +réel était-il? qui l'a su jamais? Enfermé et gardé, il protestait +pourtant de la seule façon qu'il pouvait, ne faisant plus sa barbe, +n'entendant plus la messe. La reine en était inquiète. Elle fit la +dévote et la bonne <span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span> Espagnole, jusqu'à prendre la robe +franciscaine, la robe des Mendiants. Cela dura huit mois au moins, en +1728.</p> + +<p>Un jour enfin, sachant que Louis XV était relevé de maladie et notre +reine enceinte, il se fit scrupule de son deuil, lorsque la France +était en joie, et comme bon Français, comme parent désintéressé, il se +leva, se fit la barbe, se montra gai et doux. La reine désirait +ardemment qu'un nouvel enfant prouvât leur union et le fît croire +libre. Elle y réussit en effet (17 mars 1729), elle conçut, et comme +elle avait fait un vœu à saint Antoine si cela arrivait, elle nomma +sa progéniture Antoinette.</p> + +<p>Tout s'était arrangé par les intérêts domestiques qui seuls touchaient +les rois.</p> + +<p>L'Empereur, bon père de famille et docile à sa femme, ajourna ses +plans de commerce qui irritaient l'Anglais, et eut ce qu'il voulait +pour sa fille, la garantie qu'elle serait son héritière au mépris des +droits électifs de tant de peuples et des lois de l'Empire (31 mai +1727).</p> + +<p>Georges II n'est pas moins mené, fort doucement, par sa Caroline, +fine, patiente, qui pour favorite a pris la maîtresse de George.</p> + +<p>Pour bien consolider la maison de Hanovre, elle lui fait garder le +ministère Walpole, qui répond de la France, et de la mécanique qui +fait voter le Parlement (juin 1727).</p> + +<p>Pour la reine d'Espagne d'avance elle est domptée par la famille. +Walpole la corrompt par Carlos, l'enfant, futur roi d'Italie. Ne +pouvant conquérir, convertir <span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span> l'Angleterre, elle subit +l'amitié hérétique qui la conduit à ce but désiré (9 novembre 1729).</p> + +<p>Toute cette basse politique de famille et de femme, de nourrices et de +nourrissons, d'arrangements domestiques, intérieurs, était au fond, +fort claire, nécessaire et fatale. Œuvre de pure nature, non de +diplomatie. Par une dérision singulière de la fortune, le plus oisif +de tous, Fleury, parut le centre de l'action européenne, l'arbitre et +l'auteur de la paix.</p> + +<p>Walpole y fit beaucoup. Il avait intérêt à rendre Fleury important. +Son frère, le jeune Horace Walpole, lorsque Fleury se retire à Issy, +va le voir, reste son ami. George II arrivant, les Walpole usent de +Fleury, le font parler pour eux, disent au nouveau roi: «Par Fleury +nous tenons la France.»</p> + +<p>L'Empereur, ne cédant qu'à son intérêt domestique, parut condescendre +à Fleury, à son envoyé Richelieu, au pape, à la médiation de Rome et +de Fleury.</p> + +<p>Nous avons vu que ce faux politique, un prêtre au fond, louvoya au +moment où la prêtraille jacobite croyait entamer l'Angleterre. Il +donna le délai que l'Espagne voulait pour la vaine entreprise qui +hasardait la paix du monde. Elle se fit pourtant, se refit, cette +paix. Fleury en eut la gloire, triompha d'une affaire que tous avaient +voulue et qui s'arrangeait d'elle-même.</p> + +<p>L'histoire trop aisément accepte ce triomphe. Il faut en croire plutôt +son bon ami Horace Walpole, selon lequel il fut ignorant, incapable +aux affaires de l'Europe. Pour celles de la France, non-seulement il +les ignorait, mais ne voulait pas les apprendre, éloignant <span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span> +avec soin tous ceux qui avaient eu part aux affaires. Torcy, Noailles +lui auraient dit les choses, Saint-Simon les personnes. Les gens des +deux Visa, Fagon, Rouillé, Barème, lui eussent éclairé le monde de +finance auquel il se fia si sottement. Du personnel diplomatique il +écarta les gens habiles et fins de la Régence, mit des sots à la +place, des prélats imbéciles qui ne savaient rien que la Bulle. +Villars dit et répète qu'on se moquait de nous.</p> + +<p>«D'où vient, dit Louis XV à la mort de Fleury, qu'il n'y a plus +d'hommes en France?» En tous les rangs marquants Fleury avait fait le +désert.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span> CHAPITRE IV</h3> + +<h4>CHUTE DU SIÈCLE.—IMPUISSANCE DES JANSÉNISTES ET DES PROTESTANTS<br> + +1727-1729</h4> + + +<p>«Les villages fondent partout et viennent à rien... On abandonne les +campagnes pour se retirer dans les villes.» (<i>Argenson</i>, sept. 1732; +I, 145, édit. 1859.)</p> + +<p>Mot d'un mécontent, d'un frondeur, dira-t-on. Villars, un de nos +gouvernants, et membre du Conseil, dit justement la même chose (p. +359, édit. 1839).</p> + +<p>Que veut dire ici Sismondi en affirmant sans preuves: que le travail +reprit, que, par la mortalité même, le travailleur plus rare fut mieux +payé, etc.? Pure hypothèse. Pas un fait à l'appui dans les écrits +contemporains.</p> + +<p>Pour les campagnes, c'est absolument faux. Pour les villes, peu exact +encore. Les ouvriers de luxe, qui sont toujours un petit nombre, +travaillèrent pour les enrichis, décorèrent dans un goût charmant les +splendides <span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span> hôtels des Fermiers généraux. Hors de là, nul +appel à la production. Les cinq cent mille familles qui à Paris ont +subi le Visa, l'autre demi-million qui en province eut même ruine, +tous ces gens ruinés ont-ils pu réparer si vite pour encourager +l'industrie? Et le gouvernement agit bien moins encore. La France, +sous Fleury offre ce spectacle curieux d'un grand État inerte, qui +loin, d'édifier, n'achève rien, ne répare plus, ne met plus une pierre +à la muraille ruinée, pas une planche aux vaisseaux de guerre; nul +souvenir des ports, arsenaux, citadelles. Nul travail. Un vaste +silence.</p> + +<p>Une chose peut tromper, c'est que les villes, énormément grossies sous +le Système, loin de diminuer, continuent d'engouffrer la foule. Et +pourquoi s'y réfugie-t-on? Le village est inhabitable. La ville, un +abîme inconnu, est (vue de loin) une loterie; là peut-être on aura des +chances, tout au moins la misère plus libre; l'atome inaperçu se +perdra dans la mer humaine.</p> + +<p>Fleury, fort judicieusement, avait mis les finances aux mains d'un +ignorant dévot. Son contrôleur Desforts (qui même ne savait pas +compter, comme le montra sa loterie de 1729), fit un traité de dupe +avec les Receveurs et Fermiers généraux. Il ne savait pas que (par +l'ordre qu'établit Duverney) la Ferme valait deux fois plus; il fut +ravi d'une légère augmentation. Il contentait Fleury par des économies +de deux, de trois cents livres, et il lâcha la France aux Fermiers +généraux pour y fourrager par millions. Ce que Louis XIV, en guerre +contre l'Europe, était obligé de souffrir, on <span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span> le vit en +pleine paix pendant le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. La Ferme continua d'avoir sur +le pays une armée de commis, d'huissiers, de recors et d'archers.</p> + +<p>Avec leur bail fort court de cinq années, un ministre un peu ferme eût +pu fort aisément les tenir dépendants. Avec la Cour des Aides qui +jugeait en dernier ressort, il pouvait faire poursuivre et punir les +abus, faire constamment sentir aux Fermiers la main de l'État. Mais +rien de tout cela. Ce <i>doux</i> gouvernement laissa aller les choses. +Chaque perception fut une guerre, la guerre au Sel, la guerre au Vin, +etc. Les acheteurs du Sel sont comptés et forcés, marqués à sept +livres chacun (sans les salaisons, douze en tout). Qui n'achète, à +l'amende! Qui ne paye, aux galères!</p> + +<p>Des provinces soumises à la Ferme la contagion fiscale gagnait les +provinces voisines (Boisg. Détail). Des pauvres insolvables la +pauvreté gagnait les gens aisés qui payaient à leur place et +devenaient pauvres à leur tour. Cette cruelle solidarité fit fuir les +champs, courir aux villes. Paris devint un monstre. On disait (au +hasard) qu'il contenait 800, 1,200, 1,500 mille âmes! Tristes âmes +vivant pauvrement, plutôt mourant de faim. Paris, serré par la défense +insensée qu'on fit de bâtir au dehors, vomissait le trop-plein dans un +camp misérable, un Paris de toile et de planches, de pisé et de boue +qui couvrait la banlieue. La ville, cependant, étranglée, croissait en +hauteur. À cinq, six, sept et huit étages, montaient les combles et +les mansardes, mal fermés au vent, à la pluie. Celle-ci, distillant le +long des murs verdâtres, de plomb en plomb, par les carrés fétides, +faisait des noirs étages inférieurs <span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span> de véritables puits. Qui +dira l'horreur des soupentes où l'on couchait les apprentis? La +boutique, antre humide où tout suintait, présentait au comptoir, fixée +et sédentaire, la femme pâle des tableaux de Chardin, dans sa robe de +toile, le dos contre ce mur mouillé. Faible, très-faible nourriture. +Deux choses ont serré sa ceinture, l'octroi croissant et la rente +réduite. Petits marchands, petits bourgeois, à force de sobriété, ils +avaient un peu épargné. Et c'est sur cette épargne que les Ordonnances +ont frappé. C'est de Fleury qu'ils ont le coup de grâce. En réduisant +certains impôts qui ne rapportaient guère, il achève, il assomme le +rentier (c'est-à-dire Paris).</p> + +<p>La misère morale n'est pas moindre. Le grand Roi éblouit. Le Régent +amusa, leurra de vain espoir. Ici ni espoir ni pensée. Un gouvernement +plat, triste, ennuyeux, où le jour vide et long dit Rien, et le jour +suivant Rien,—aussi monotone que la pluie dans la maussade petite +cour. Qu'en cet ennui, ce vide et cette mort, une étincelle ait +lui,—qu'en cet entr'acte misérable où tout est suspendu, où la pensée +du siècle n'apparaît pas encore,—il y ait eu un mouvement, ce fut à +coup sûr un bienfait. Il serait dur, injuste, de le méconnaître et de +le mépriser.</p> + +<p>Il faut noter d'abord d'après les dates une chose trop peu remarquée. +La fièvre de superstition qui gâta bientôt tout cela n'en est pas le +point de départ. Ce fut un mouvement de justice, de raison indignée, +de conscience, une réaction de liberté, qui donna le premier élan.</p> + +<p>La persécution commença (1727), l'indignation suivit. <span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span> Au +fanatisme faux elle en opposa un sincère (1728), qui s'exaltant devint +délire, folie (1729), et plus tard folie dépravée.</p> + +<p>Ce pauvre peuple ne bougeait pas du tout. Personne n'avait envie de +guerre. Mais les ultramontains avaient intérêt à la faire, à exploiter +leur rare avantage (un cardinal roi). Du plus haut au plus bas, ils +avaient le gouvernement, les moyens de la tyrannie. Elle s'organisa +par trois hommes sans foi et sans opinion.—Hérault, le lieutenant de +police, leur fit un livre universel, qui comprit la population, nota +chacun, et le mit à sa classe, ou <i>bon</i>, ou <i>neutre</i>, ou <i>appelant</i>. +Les neutres mêmes étaient suspects.—Les <i>appelants</i>, livrés à la +Justice, la trouvèrent âpre, active, dans Chauvelin, nouveau Garde des +sceaux, homme de grande portée, mais très-faux, au fond parlementaire, +qui conquit sa grandeur en écrasant le Parlement.—Désignées par +Hérault, atteintes par Chauvelin, les victimes tombaient au geôlier, +au fils de la Vrillière, S. Florentin, ministre des prisons. Elles y +tombaient souvent pour l'oubli éternel. Deux fois on y entre en ce +siècle, et deux fois on y trouve des prisonniers tellement oubliés, +qu'on ne peut savoir même pourquoi ils furent mis là-dedans.</p> + +<p>Voilà la mécanique. Quels sont ceux qui vont en jouer? Sauf Bissy (un +bigot étroit, dur et sincère), tous avaient droit de figurer en +Grève.—Le centre était Tencin, et le fameux salon où maritalement il +figurait près de sa sœur; lupanar de l'agiotage, que tous avaient +sali, que la Fresnaye inonda de son sang.—Lafiteau, le fripon, que +Dubois, pour punir ses <span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span> vols, déporta, fit évêque dans un +méchant coin de Provence.—Les mœurs ultramontaines éclataient dans +Rohan, cardinal femme, fier de la peau des rousses qu'il tenait de sa +mère Soubise, impudemment coquet, étalant sa beauté dans ses bains +italiens. Encore plus cette école marquait en deux mâles effrénés, les +évêques de Laon et de Soissons, deux échappés de Des Chauffours.</p> + +<p>Avec de tels Pères de l'Église, la Terreur s'essaya, d'abord dans un +coin de la France. Tencin, archevêque d'Embrun, fait chez lui un +Concile, «ordonné par le Roi,» et par précaution le Roi «défend aux +Pères de sortir de la ville sans sa permission.» Les évêques une fois +enfermés là, on leur livre un des leurs, un évêque de quatre-vingts +ans, le vénérable Soanen. Sans l'écouter, on le condamne, on l'exile +en Auvergne, aux froides montagnes, où il meurt. Cela s'appela le +<i>Brigandage d'Embrun</i> (1727).</p> + +<p>Le second meurtre est celui de Noailles, vieil archevêque de Paris. Il +avait réclamé contre Embrun avec douze évêques. On l'obsède, et il se +rétracte. Puis, il revient à lui, il rétracte sa rétractation. Enfin +dans ce vertige du flux et du reflux, balloté, battu, imbécile, il +adopte la Bulle et meurt. Le siége de Paris passe aux mains d'un des +plus forts mangeurs de France.</p> + +<p>Toute autre est la voie janséniste, très-digne de respect. Moderne à +son insu, en invoquant la Grâce, le vieux dogme de saint Augustin, +elle est pourtant l'essai des libertés nouvelles, l'<i>appel à la +conscience</i>.</p> + +<p>La dureté et le petit esprit qu'ils montrèrent trop souvent ne peuvent +faire oublier cela. Plusieurs furent <span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span> de vrais saints. L'un +d'eux, l'évêque Vialart, fut opposé aux Dragonnades. Leur diacre, le +bienheureux Pâris, un pauvre homme, était doux, humain, de charité +sans bornes, laborieux, vivant de son travail. Notez qu'avant sa vie +mystique, il avait accompli tous les devoirs de l'honnête homme, fils +soumis et obéissant, frère admirable qui ne se retira qu'après avoir +marié, établi son cadet, etc. Jeûnant trop (pour donner aux pauvres), +il devint plus qu'à demi fou. Il avait pour sa thébaïde une loge de +planches dans une cour humide du quartier Saint-Marceau, où jeune +encore il mourut de misère (1<sup>er</sup> mai 1727).</p> + +<p>Dès l'été, des malades vinrent se traîner sur son tombeau. Tels +guérirent par leur foi, l'excès de leur émotion, mais guérirent de la +vie, moururent. Un simple monument, table de marbre noir, à un pied de +terre, fut dressé avec autorisation de Noailles par le frère, M. +Pâris, conseiller au Parlement. On se glissait sous cette table, pour +prendre de plus près la vertu de la terre, ou on en avalait un peu. +Les malades (femmes ou demoiselles pour la plupart), de plus en plus +émues, exaltées, et trop faibles pour y garder leur tête, y eurent des +crises de nerfs, des accès hystériques, se crurent guéries au moment +même. Mais tout cela n'arriva au délire que plus tard, lorsqu'on leur +prit leurs prêtres, lorsque ces pauvres créatures furent effarées et +folles de la cruelle persécution.</p> + +<p>On ne peut lire sans intérêt le livre étrange de Carré de Montgeron: +<i>Vérité des miracles du bienheureux Pâris.</i> Il est fort instructif. +L'historien et le médecin y trouvent le précieux tableau, exact et +véridique, <span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span> des misères et des maux d'alors. Pour les +guérisons, les miracles, ce sont les mieux prouvés qui furent jamais. +Sincérité parfaite, nombreux témoins, oculaires et honnêtes, sérieux +examen des savants, rien n'y manque. Maître dans tant de choses, le +<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle est le maître en miracles. Il observe, analyse, de +manière à nous faire conclure que ces faits <i>très-certains</i> sont, non +au-dessus de la nature, mais de nature jusque-là peu connue (qu'on +dirait aujourd'hui magnétique où somnambulique).</p> + +<p>Ces guérisons, la plupart sont fort simples. La créature qui vit dans +l'ombre des petites rues, demi-percluse, enflée, fiévreuse, ses amies +l'entraînent au voyage lointain de Saint-Médard, près le Jardin du +Roi. Suprême effort. Y arrivera-t-elle? Et cela se fait. Que dis-je? +Elle en fait la neuvaine. L'effort même, l'air et le soleil, lui +ravivent la circulation. Ajoutez-y la vive émotion de voir ce lieu, la +sainte tombe, les gens déjà guéris, et la joie de ce peuple, cette +compassion mutuelle, et ces larmes de fraternité<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Lien vers la note 11"><span class="small">[11]</span></a>!... Elle est +guérie, ne sent plus rien. Pour longtemps? Non, peut-être. Mais ce +touchant spectacle sera le bonheur de ses jours. Le soleil qu'elle vit +sur cette foule, et sur ce marbre noir, il la suivra partout. Son +soleil, elle l'a <span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span> maintenant, son église. Qu'on lui ferme +l'église, que ses prêtres enlevés lui manquent en ce besoin, elle +serait son prêtre elle-même. Contre l'autorité, elle aurait la voix +intérieure. La voix, dirons-nous de la Grâce? ou la voix de la +Liberté?</p> + +<p>Peu après ces miracles commence un vrai miracle (23 février 1728), la +mystérieuse publication des <i>Nouvelles ecclésiastiques</i>, journal +insaisissable qu'on poursuit en vain soixante ans. Miracle de courage, +de discrétion, de probité. Sous l'œil de la Police, ce journal +s'écrit et s'imprime, se distribue dans tout Paris, et jusqu'à la +Révolution (1790). Pas un traître en soixante ans. Rien de plus +honorable, rien ne prouve mieux que c'était le parti des honnêtes +gens. On dit qu'un vieux prêtre intrépide, Jacques Fontaine de Roche, +osa le commencer. Où l'imprimait-il? On ne sait. Dans un bateau? On le +suppose. Un système très-ingénieux de distribution fut trouvé, et il a +été le modèle de maintes sociétés secrètes. Celle-ci était si hardie, +si sûre d'elle, que dans la voiture même du lieutenant de Police elle +faisait jeter le journal poursuivi.</p> + +<p>La connivence générale de Paris (<i>Barbier</i>, 54) aidait beaucoup sans +doute. C'est l'instinct naturel; sans bien savoir la question, on se +sentait pour les persécutés. Cela gagna. L'esprit d'opposition +s'étendit par le Jansénisme, et par la Franc-Maçonnerie, qui +d'Angleterre se répandit bientôt<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Lien vers la note 12"><span class="small">[12]</span></a>. Ces ruisseaux devinrent fleuves, +<span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span> et, le torrent philosophique s'y joignant, ce fut une mer. +Rien moins que la Révolution. Les <i>Nouvelles ecclésiastiques</i> cessent +en 90. En 91 ouvre le Club des Jacobins. Ceux-ci dans leur +bibliothèque n'avaient nul ornement que la pancarte où l'ingénieux +mécanisme de la distribution du journal janséniste était représenté.</p> + +<p>Le jansénisme seul était un grand parti, une armée qui comptait des +nuances très-différentes. Bien loin des exaltés de Saint-Médard +étaient nos honnêtes universitaires, les recteurs: Vittement le +désintéressé; Coffin qui créa l'instruction gratuite; Rollin dont le +nom seul est un complet éloge. Ajoutons-y les maîtres et professeurs +de l'austère maison de Sainte-Barbe<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Lien vers la note 13"><span class="small">[13]</span></a>, une solide fabrique d'hommes, +qui, contre la maison équivoque de Louis le Grand et ses ragoûts +douteux, donnait le pain des forts. De là sortaient des caractères, de +sérieux esprits, pour le barreau et la jurisprudence, jansénistes, +mais fort largement, comme Marais, notre bon chroniqueur. De là aussi +ces docteurs de Sorbonne qui, et contre la persécution et contre le +courant du <span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span> siècle, fermement s'efforçaient de garder le +gallicanisme. Cinquante eurent le courage de protester pour Soanen, +l'honneur d'être enlevés, de peupler les plus dures prisons, +l'étouffement brûlant du château d'If, la froide horreur de +Saint-Michel en Grève, glacé de ses vents éternels.</p> + +<p>Ces duretés exaltèrent, lancèrent le fanatisme. En fermant son +théâtre, le petit cimetière (1732), lui ôtant le grand jour, on le +jeta dans l'ombre infiniment plus dangereuse.</p> + +<p>Ces créatures malades, qui en public avaient des attaques hystériques +et des convulsions, dans les secrets abris qu'on les obligea de +chercher, suivirent la pente naturelle d'une religion de la douleur où +l'innocent expie pour le coupable. Plus Versailles se souilla, plus +ces martyrs aveugles cherchèrent des pénitences.</p> + +<p>Aux incestes persévérants et solennels de Louis XV répondirent les +crucifiements des pauvres filles jansénistes. Par de cruels supplices, +acceptés, implorés, elles appelaient la Grâce, détournaient le +courroux de Dieu.</p> + +<p>Les chrétiens ignorants, qui ne connaissent pas l'histoire des temps +chrétiens, et pas davantage leur dogme, ont dit que ces fureurs et la +soif des souffrances, étaient perversion, déviation du vrai +christianisme. À tort. Qu'ils lisent donc les légendes. Tous les +saints leur diront que la douleur, que l'amour de la mort en est +l'esprit et la vraie voie.</p> + +<p>Si des fourbes, des intrigants, plus tard, se mêlent aux jansénistes, +on n'en doit pas moins dire qu'en <span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span> masse ils furent de vrais +chrétiens. Et malheureusement ils en avaient l'intolérance. Sous le +Régent (1721), d'Aguesseau, faible janséniste, gronde les intendants +qui ne répriment pas les protestants.</p> + +<p>Un très-honnête évêque, un janséniste austère, Colbert, qui, quarante +ans durant résista aux ultramontains, n'en est pas moins hostile aux +réformés, ennemi acharné et violent du «tolérantisme» (<i>Corbière</i>, +348).</p> + +<p>Comment ces jansénistes ne sont-ils pas touchés du surprenant +spectacle que donnent alors nos protestants?</p> + +<p>Le formalisme de Genève ayant tué l'esprit de prophétie et l'élan des +Cévennes, dans un parfait esprit de pacifique obéissance, Antoine +Court restaura nos églises.</p> + +<p>La loi féroce qui pendait les pasteurs n'arrêta rien. Un séminaire fut +formé à Lausanne pour fournir des victimes aux dragons et aux juges. +Étrange école de la mort, qui, défendant l'exaltation, dans un modeste +prosaïsme, sans se lasser, envoyait des martyrs et alimentait +l'échafaud.</p> + +<p>En lisant ces légendes trop vraies<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Lien vers la note 14"><span class="small">[14]</span></a>, on est saisi d'étonnement et +de douleur. Il y a là cent romans admirables dans la vie du pasteur +errant (Court, Roussel, Desabas, Rabaud, etc.). Le jeune homme +<span class="pagenum"><a id="page080" name="page080"></a>(p. 080)</span> s'en va de Lausanne, laissant sa jeune épouse (oh! les +filles héroïques qui épousent ainsi le veuvage), pour vivre désormais +sous le ciel, de roc en roc, toujours fuyant, caché. Ni feu, ni toit, +la vie de la bête sauvage!</p> + +<p>Le plus fort, c'est qu'ils gardent un grand esprit de paix, empêchant +les révoltes et sauvant qui les assassine!</p> + +<p>Avec cela, quelque touché qu'on soit, on est tenté pourtant de faire +avec respect une demande.</p> + +<p>Des longues servitudes des Juifs, leurs livres ont surgi, des chants +parfois sublimes. Comment n'est-il sorti rien de tel de nos martyrs du +Languedoc?</p> + +<p>Dure question! Et en la faisant, je me la reprochais. Elle me restait +presque à la gorge. L'histoire inexorable est ma maîtresse, pourtant, +et elle veut ici que je parle.</p> + +<p>Ce qui a ou séché ou faussé les esprits, là et ailleurs, c'est +l'imitation de la Bible, la lourde servitude d'un livre appris par +cœur, et si loin de nos mœurs. Deuxièmement, l'effort +contradictoire de l'école anti-prophétique, étouffant aux Cévennes +l'esprit de la contrée, dut stériliser nos martyrs. Un problème +insoluble leur fut posé par les écoles officielles, d'obéir +n'obéissant pas, de reculer en avançant, d'employer la moitié de leur +force à contenir l'autre. Bizarre effort où la conception, +l'engendrement ne se fera jamais.</p> + +<p>Ils ont droit de répondre qu'en cela ils furent vrais chrétiens. Au +chrétien résolu qui va jusqu'au bout de son dogme (méthodiste, +piétiste, janséniste, n'importe), <span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span> quel est le fond du fonds? +c'est l'incessant suicide, la mort du moi, de sa nature, et, +non-seulement de ses vices, mais de ses puissances même, l'extinction +du propre <i>genius</i>.</p> + +<p>Suicide aidé parfaitement par le genre de persécution employé sous +Fleury. Les exécutions exaltaient; chaque ministre mis à mort faisait +faire une complainte. Mais les honteuses vexations de la famille, les +secrètes misères de la femme obsédée (1724-1730), abattaient, +énervaient l'esprit. Le système d'amendes incessantes qui fut établi +en 1728, fut dans les contrées pauvres, chez le paysan si serré, une +tentation continuelle de faiblesse. «La paroisse où une assemblée +avait eu lieu, dut payer cinq cent livres.» Somme trop faible, dit +Fleury, qui l'aggrava. La famille, de plus, qui n'envoie pas son +enfant au curé, doit payer tant d'amende. Amende qui n'est plus, comme +autrefois, levée par an, mais levée <i>chaque mois</i>. Rien de plus propre +à user l'âme, à tenir inquiet et chagrin le travailleur nécessiteux. +Toujours, toujours payer, ne penser qu'à cela! Misérable existence, +dure, sèche et contractée, calculée à merveille pour l'amaigrissement +de l'esprit.</p> + +<p>Si nos protestants demeurèrent une élite en beaucoup de sens, ils le +durent à leurs échappées hardies dans le désert, à l'austère poésie +des baptêmes et des mariages accomplis sous le ciel, et contre +lesquels les évêques en vinrent, comme on verra, à appeler l'épée, le +gouvernement militaire (1738).</p> + +<p>Cruel combat. Mais la jeune étincelle qui devait recréer le monde ne +pouvait sortir de cela. Des protestants, <span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span> des jansénistes, +malgré tant de vertus, d'efforts, de ces derniers chrétiens, ne +pouvait nous venir notre émancipation à l'égard du christianisme. Il y +fallait l'esprit décidément contraire, que le temps souverain amenait +invinciblement.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span> CHAPITRE V</h3> + +<h4>VOLTAIRE ET MADEMOISELLE LECOUVREUR<br> + +1728-1730</h4> + + +<p>Voltaire dit qu'il resta près de deux ans en Angleterre (de mai en +mai, ou à peu près, 1726-1728). Déjà célèbre ici, il se trouva là-bas +absolument perdu. Il n'y eut que déceptions. Il y apportait 20,000 +livres en un billet qui ne fut pas payé. La protection de Bolingbroke, +sur laquelle il comptait, ne pouvait que lui nuire, dans la lutte +impuissante que l'illustre étourdi soutenait contre la presse par +l'adroit Walpole, heureux et triomphant ministre qui répondit à tout +par des succès. Voltaire fut trop heureux d'accepter un abri que lui +offrit généreusement un marchand, M. Falkener, dans la fort triste +solitude de la campagne de Londres. Il espérait sortir de cette +position ennuyeuse par l'éclat de son <i>Henriade</i>, qu'il édita avec +luxe et dépense. Mais pourquoi les Anglais auraient-ils accueilli un +poème où le héros finit par se faire <span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span> catholique? On sait +d'ailleurs combien ce pays, en réalité, est fermé aux littératures +étrangères. La <i>Henriade</i> inaperçue ne valut à l'auteur que quelques +guinées de la reine<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Lien vers la note 15"><span class="small">[15]</span></a>.</p> + +<p>Grand contraste avec l'accueil que trouva Montesquieu en 1729. Amené +par lord Chesterfield dans son propre yacht, caressé des Walpole, +comblé par la savante reine, conduit par les lords aux deux Chambres, +il vit tout par leurs yeux, jugea, admira tout sur leur parole, revint +demi-Anglais, n'ayant rien aperçu du fond réel des mœurs, et +formulant de confiance le très-faux idéal de ce gouvernement qu'il +donna dans l'<i>Esprit des lois</i>.</p> + +<p>Grand bonheur pour Voltaire de n'être ainsi gâté, mais négligé plutôt. +Il garda son bon sens. Il vit peu, mais vit bien. Il vit bien d'abord +les hauts côtés de l'Angleterre, qui sont bien moins Anglais +qu'<i>humains</i>; il vit Newton, Shakespeare. Il était depuis quelques +mois en Angleterre lorsque Newton mourut et qu'on fit, avec de +prodigieux honneurs, son triomphant convoi <span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span> à Westminster. +Rien de plus grand, rien qui glorifiât davantage la sagesse anglaise. +Il la sentait partout dans la dignité libre des mœurs, des +habitudes, la tolérance limitée (mais plus grande que partout +ailleurs), la raisonnable estime du travail, de l'activité. L'hôte de +Voltaire, Falkener, simple marchand de Londres, fut ambassadeur en +Turquie.</p> + +<p>Il sentait tout cela, et n'en était pas aveuglé. Quelques pages datées +de 1727 montrent combien ses impressions étaient nettes et pour le +bien et le mal. Il entrevit fort bien les contradictions discordantes +qui frappent ce grand peuple. Que doit-il aux déistes anglais? Au fond +moins qu'on ne dit. Il relève bien plus de nos <i>libres penseurs</i> du +<span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, de la tradition des Gassendistes, Bernier, Molière, +Hesnault, Boulainvilliers, etc.</p> + +<p>Il resta tout Français, et ne pouvait vivre qu'en France. Il devait +rentrer à tout prix. On ne sait qui il employa. Il fallait réussir +auprès du petit Maurepas, alors ministre de Paris, un athée valet des +Jésuites, qui souvent fit semblant de protéger Voltaire, l'aimant peu, +l'enviant, le sentant supérieur dans son propre <i>genre Maurepas</i> (la +satire, l'épigramme). Il le laissa rentrer en France, non à Paris. Du +moins la première fois que nous apercevons Voltaire, c'est chez un +perruquier de Saint-Germain-en-Laye, où très-probablement il reste un +an, caché ou à peu près. Pendant tout ce temps, rien de lui. Pas une +œuvre. À peine une lettre. Ce grand silence indique à quelles dures +conditions il était rentré. La <i>Henriade</i> même, revenant d'Angleterre, +ne fut que tolérée. Et quarante ans durant <span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span> elle ne fut +vendue qu'en gardant son titre de Londres.</p> + +<p>Dans quelle situation est alors la littérature? dans un funeste +entr'acte qui ne dure guère moins de douze ans<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Lien vers la note 16"><span class="small">[16]</span></a>. Elle est alors +plus que stérile; elle semble détournée de son but. Elle évite et +semble oublier la grande, la profonde question où est la destinée du +siècle, la question religieuse, posée dans les <i>Lettres persanes</i> avec +tant de force et d'éclat. Lui-même, le héros, le prophète Montesquieu +a peur de lui-même. Il redevient M. le président de Montesquieu, il +rentre dans la société, au monde des honnêtes gens. Il rétracte ses +Lettres pour être de l'Académie, les offre à Fleury corrigées (1728).</p> + +<p>Celui-ci n'en voulait pas plus. Une littérature amortie et faussée +vaut mieux que le silence pour un pareil gouvernement. Fleury trouvait +fort bon que le café Procope, sous l'aveugle La Motte, traînât le +débat <span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span> éternel entre les Anciens et les Modernes. Il trouvait +même bon que la petite réunion de l'Entre-sol, tenue par l'abbé Alary, +jasât un peu des affaires de l'Europe, des rêves de l'abbé de +Saint-Pierre. Utopies sociales qui s'écartent toujours du grand +nœud social, de l'intime question où se relient les autres. Fleury +s'en amusait, recevait volontiers le rapport qu'Alary lui en faisait +chaque semaine (d'Argenson). Tolérance admirable. Mais toute pensée +vraiment libre avait été frappée, découragée. Le grand critique +Fréret, ayant touché l'histoire de France, avait tâté de la Bastille. +Il se le tint pour dît, s'écarta, au plus loin, dans la chronologie +chinoise, etc. En 1728, l'essor du jansénisme aigrit cruellement la +Police. Contre la librairie, l'imprimerie, elle s'arma d'une atroce +ordonnance. Pour une page non autorisée, <i>confiscation</i>, <i>carcan</i>, +<i>galères</i>!</p> + +<p>Voltaire, à Saint-Germain, se trouva solitaire plus que dans la +campagne anglaise, ne pouvant publier, muet. Cette année 1728 de grand +silence (unique dans sa vie) lui profita beaucoup. Ce qui jusque-là le +tenait inférieur, léger, faible, c'était la vie du monde, le besoin +des petits succès. Là il rentra en lui, et il fit pour lui-même (sans +espoir d'imprimer) une chose tout à fait libre et forte, sa critique +des <i>Pensées de Pascal</i>. Une note de lui nous dit qu'elle est de cette +année. Il n'a fait rien de plus vif, rien qui aille plus droit au but. +Il ne s'amuse pas, comme il fit trop ailleurs, à jouer tout autour de +la grande question, à critiquer les accessoires. Sans jaser, +ricaner,—sérieusement, d'une pince d'acier et d'une invincible +<span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span> tenaille,—il serre à la racine l'arbre qui nous tient dans +son ombre.</p> + +<p>Quand on voit avec quelle faiblesse la plupart des critiques se sont +approchés de Pascal<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Lien vers la note 17"><span class="small">[17]</span></a>, quel timide respect, on sait gré à Voltaire +de son ferme bon sens, si simple et si lucide. Sa familiarité hardie +(noble ici, point cynique) est <i>d'un homme</i>, d'un esprit vraiment +libre, qui ne s'étonne point devant l'insolente éloquence, ne respecte +que la raison. Il est ferme et point dur.</p> + +<p>Son petit livre (grand de sens et d'effet) se résume en trois mots: +simples réponses à Pascal:</p> + +<p>«<i>L'homme est une énigme.</i>» Non. On le comprend très-bien dans +l'ensemble dont il fait partie. Mais quand il serait une énigme, ce +n'est pas en tout cas par l'inexplicable qu'on l'expliquera.—«<i>Il est +déplacé, dégradé.</i>» Non. Il est à sa place dans la nature.—«<i>Il +<span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span> naît injuste.</i>» Non. Et il n'est pas <i>justifié</i> par +l'arbitraire injuste, par la faveur, la Grâce.</p> + +<p>«<i>Est-il heureux?</i>» Question plus difficile. Là sans doute Pascal +avait chance d'embarrasser Voltaire, de faire trembler sa plume. Cette +année était sombre. Sa pauvreté et son mutisme l'attristaient fort. De +la chambrette du perruquier de Saint-Germain, il dit à Thieriot: «Ma +misère m'aigrit et me rend farouche.» Une lettre très-mâle, de son +anglais Falkener<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Lien vers la note 18"><span class="small">[18]</span></a>, contribua à le raffermir, à lui faire croire que +l'on peut être heureux, et que même la plupart le sont. S'élevant +au-dessus de sa situation, il dit à Pascal qui <i>entre en désespoir</i> de +la misère de l'homme: «<i>Vous vous trompez, l'homme est heureux.</i>»</p> + +<p>Mais si le bonheur pour chaque être est de suivre sa destination, +quelle est vraiment celle de l'homme? Que répondra Voltaire? On +croirait volontiers, d'après ses vanteries d'épicuréisme, qu'il va +répondre: <i>le plaisir</i>. Non. Notre but, «c'est <i>l'action</i>.»</p> + +<p>«L'homme est né pour l'action, comme le feu tend en haut, la pierre en +bas. N'être point occupé, ou ne pas exister, c'est même chose.» (T. +XXXVII, p. 57, n<sup>o</sup> 23.)</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span> Mot grave et d'autant plus que la vie entière de l'auteur en +est la traduction. Jamais pareille activité. Et ce travail immense, il +sut le soutenir par une sobriété plus qu'ascétique donnant en tout +très-peu aux plaisirs qu'il vanta le plus.</p> + +<p>«Agissons.» Mais comment? lorsque l'activité de tous côtés rencontre +un mur?</p> + +<p>Cet esprit clairvoyant distinguait aisément que dans une telle société +le despotisme avait lui-même un despote et un maître, <i>la richesse</i>, +que le pouvoir faisait sa cour à un pouvoir plus haut, l'argent.—En +revanche, dans la servitude universelle, le pauvre est deux fois serf. +Sur sa tête s'appuie la société de tout son poids, l'écrase et +l'avilit, et fait qu'il s'avilit lui-même. La littérature indigente +offrait un aspect déplorable. Si Colletet au siècle précédent +«cherchait son pain de cuisine en cuisine» (Boileau), il n'avait pas +la mise et la tenue coûteuses que dut plus tard avoir l'homme de +lettres, vivant dans les salons. Au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup>, Allainval, un auteur +estimé dont on joue et rejoue les pièces, reçu partout, est cependant +si pauvre, que, n'ayant aucun gîte, il couche dans les chaises à +porteurs. Cet excès de misère et le parasitisme qui en était la suite +naturelle, faisait que l'on traitait les auteurs fort légèrement. La +Tencin, sans façon, à ses habitués pour étrennes donnait des culottes.</p> + +<p>Voltaire avait perdu ses pensions. Des 4,250 livres de rente qu'il eut +à la mort de son père, les réductions successives (et celle récemment +de Fleury) durent emporter beaucoup, outre les banqueroutes qu'il +essuya. Sa <i>Henriade</i> l'acheva. Et quand pourrait-il vendre un +<span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span> livre? il l'ignorait. Les libraires effrayés auraient-ils +acheté? En attendant, il préparait, écrivait ses <i>Lettres anglaises</i>. +Il expliquait Newton. C'est par là justement (chose imprévue, bizarre) +que sa situation changea.</p> + +<p>Il venait le soir à Paris, consultait les Newtoniens. Ils n'étaient +guère que trois qui osassent lutter contre Descartes et sa physique +(une religion nationale), contre la lourde autorité de l'Académie des +sciences. Il y avait un enfant de génie, le tout petit Clairaut. Un +officier de Saint-Malo, tranchant, dur, excentrique, Maupertuis, reçu +récemment à la Société royale de Londres (1728), et qui bientôt ici +(1731) fut le chef du café Procope. Un homme encore fort agréable, +esprit universel, brillant, un peu léger, La Condamine. Un jour que +celui-ci soupait avec Voltaire, il riait de l'ignorance du sot +contrôleur général Desforts qui, pour éteindre les billets de +l'Hôtel-de-Ville, venait d'ouvrir une loterie où, par un calcul +simple, on pouvait gagner à coup sûr. Voltaire avait de ces billets; +il fut frappé du calcul, et y gagna 500,000 francs. Le Contrôleur fut +furieux, plaida, mais il était en baisse, bientôt remplacé. Il perdit, +et Voltaire dès ce jour fut riche, émancipé, libre du moins, s'il ne +pouvait écrire en France, de vivre en Hollande et partout. Heureux +coup de fortune qu'il dut réellement à sa foi, à l'amour des sciences. +Newton, on peut le dire, fit la liberté de Voltaire.</p> + +<p>On ne voit pas qu'il ait joui beaucoup de cette fortune. Sa vie si +occupée et absolument cérébrale le rendait fort peu sensuel. Il +n'était point avide. Quand le Régent lui donne pension, il partage +avec Thieriot. <span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span> Et même en Angleterre, où il est si gêné, il +songe à cet ami, lui fait toucher ceci, cela. Souvent très-généreux, +et parfois très-serré, il fut pour ses affaires quelque peu maniaque, +comme ceux qui ont commencé par être pauvres et s'en souviennent.</p> + +<p>Il put revenir à Paris, mais s'établit encore dans un quartier quelque +peu écarté, rue de Vaugirard, assez près cependant de la Comédie +française. Il voulait y rentrer, mais par une vieille pièce, par la +reprise d'<i>Œdipe</i>. Il avait pour jouer Jocaste une actrice +admirable, son amie, mademoiselle Lecouvreur. Rare personne, admirée, +adorée, et bien plus, estimée. Dans Monime et Junie, Pauline ou +Cornélie, c'était plus qu'une actrice: c'était l'héroïne elle-même. Un +spectateur disait en sortant: «J'ai vu une reine entre des comédiens.» +Elle eut un vrai génie, libre du chant monotone qu'enseignait Racine à +la Champmeslé, libre de l'emphase ampoulée qui plaisait à Voltaire. La +première sur la scène elle parla de cœur, d'élan vrai et d'accent +tragique. Quand elle débuta (à vingt-sept ans), tous furent ravis, +troublés. Des jeunes gens devinrent fous d'amour.</p> + +<p>Il lui advint (en 1724, ayant trente ans déjà) une extraordinaire +aventure que n'ont guère les actrices, celle d'être la Minerve ou le +Mentor d'un Télémaque, d'avoir à former un héros. Du Nord lui tombe +ici certain bâtard de Saxe, Maurice, fils du roi de Pologne, Auguste. +Il avait déjà fait la guerre. Il avait eu la chance d'avoir vu face à +face le vaillant, le terrible, qu'on n'osait regarder, le Suédois +Charles XII, d'avoir dans son œil bleu pris cet éclair de guerre +qui lui <span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span> resta toujours, lui fut une auréole, trompa sur son +génie réel. Ce rude enfant ressemblait peu à nos marquis d'ici. +Suédois de mère, Polonais d'habitude, il était spontané bien moins +qu'il ne semblait; il fut surtout reître Allemand<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Lien vers la note 19"><span class="small">[19]</span></a>. Il était né au +pays des romans, dans ces bouleversements où Charles et Pierre, deux +ours, roulaient sceptres et couronnes, où tout était possible. +«Pourquoi pas lui? pourquoi pas moi?» Dans les trois cents bâtards du +roi Auguste, celui-ci, effréné, visait tout, les trônes et les femmes, +vaillant, brutal, avide. La vieille duchesse de Courlande, les Anne, +les Élisabeth, les sanglantes catins de Russie, tout lui eût été bon. +Mais pour ces grands mariages impériaux, le rustre et le soldat avait +un peu besoin de poli extérieur, de prendre les grâces de la France. +La pauvre Lecouvreur servit à cela. Elle fut à la fois précepteur et +mère et maîtresse. Si elle gagna peu pour le fond, au moins pour le +dehors elle polit la nature grossière, tâchant de lui donner un peu de +sa noblesse et des formes royales qui en elle étaient naturelles.</p> + +<p>Il crut un moment réussir, épouser celle de Courlande. Point d'argent +pour partir. Mademoiselle Lecouvreur vendit ce qu'elle avait, +argenterie, diamants, <span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span> lui en donna le prix. Un moment il se +crut maître de la Courlande. Son père s'y opposa, autant que la +Russie. De là mille aventures, mille dangers. Il échappe. Mais le +voilà fameux, le Roland, le Renaud, le héros des chimères, un nouveau +Charles XII, avant d'avoir rien fait. Madrid pensait à lui, pour sa +folle Armada, pour mettre le Stuart dans Londres. La cour de Stanislas +(et la reine de France?) pensait à lui pour la Pologne, pour y +renouveler Charles XII et Gustave, en chasser l'Allemand. Maurice en +voulait à son père qui lui fit manquer sa fortune, qui le blâmait +d'aller en <i>galopin</i> s'offrir aux reines pour être refusé.</p> + +<p>Les gens d'ici qui le lançaient et voulaient s'en servir, avaient pris +trois moyens. On le vantait aux dames comme égal de son père en force +infatigable. On occupait de lui le peuple de Paris par un certain +bateau, qu'il avait inventé, disait-on, qui allait, venait sur la +rivière, et que les badauds regardaient. Quoique fort peu lettré, on +en fit un auteur. On préparait ses <i>Rêveries</i> (pour l'autre année +1731). Il semble s'y offrir pour détrôner son père, disant «qu'il +prendrait la Pologne en deux campagnes au plus, sans qu'il en coûte un +sou.»</p> + +<p>Il sera roi ou czar! Quelle joie, mais quelle inquiétude pour +mademoiselle Lecouvreur. Il est à elle, son œuvre, c'est elle qui +en fit un Français. Mais, hélas! elle n'est qu'une comédienne. Et +(chose pire) elle a trente-neuf ans, la beauté, il est vrai, +douloureuse et tragique du portrait si connu, et les célestes yeux +pleins de sublimes larmes qui toujours en feront verser<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Lien vers la note 20"><span class="small">[20]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span> +À force de tendresse, ayant trop fait la mère, elle est bien moins +l'amante. Maurice est discuté entre les grandes dames, très-haineuses +pour la Lecouvreur. Elles n'auraient osé la siffler, mais du haut de +leur rang, dans leur loge, à leur aise, elles pouvaient l'insulter du +visage, lui lancer <i>le mauvais regard</i>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span> Le droit du comédien, c'est d'endurer l'outrage. Notre +actrice ne s'en souvint plus. Un jour qu'elle jouait Phèdre, elle voit +sa rivale, madame de Bouillon. Au lieu de se troubler, son cœur +gonflé grandit. Elle s'avance, et d'un geste intrépide, elle lui lance +les terribles vers:</p> + +<p class="poem"> + ... Je ne suis point de ces femmes hardies<br> + Qui portant dans le crime une tranquille paix<br> + Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.</p> + +<p>Le public se retourne, regarde dans la loge, voit la dame, approuve, +applaudit.</p> + +<p>Le nom de Bouillon est sinistre. Il rappelle cette Mazarine, si +suspecte de poison, qui, par l'assurance, l'audace, se tira fièrement +de l'affaire de la Chambre ardente, en 1682. La Bouillon de 1730 (née +Lorraine) n'est pas moins suspecte. Le judicieux Lemontey trouve +l'accusation vraisemblable. En effet, qu'après cet outrage public, une +princesse, apparentée à tous les rois, n'ait pas cherché à se venger, +c'est ce qui n'a nulle apparence.</p> + +<p>Peu après, un galant abbé offre à mademoiselle Lecouvreur des +pastilles, dit-on, empoisonnées. Puis (juillet 1729) un peintre en +miniature, qui par son art entrait chez les femmes de cour, l'avertit +que les gens de la duchesse de Bouillon ont voulu le gagner pour qu'il +lui donnât du poison. Geoffroi, l'apothicaire célèbre, l'analyse, +n'ose dire qu'il n'est pas du poison, dit que la dose n'est pas forte. +Le peintre inspirait confiance. Que gagnait-il à donner cet avis? rien +que de se créer une ennemie mortelle, très-puissante, <span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span> ayant +derrière elle tous les puissants, toute la cour. La police fera-t-elle +enquête? essayera-t-elle d'arrêter les coupables? Non, c'est le +peintre qu'elle arrête, qu'elle met durement à Saint-Lazare. Mais il +résiste, ne se rétracte pas.</p> + +<p>Mademoiselle Lecouvreur se plaint et réclame pour lui. En vain. Elle +se sent perdue. Elle sent qu'on ira jusqu'au bout. Chacun croyait +aussi qu'elle avait peu à vivre. Piron, qui lui avait donné un rôle +dans une pièce nouvelle qu'il allait faire jouer, le retire prudemment +la voyant en danger.</p> + +<p>On ne voit pas Maurice à ce dernier moment chez mademoiselle +Lecouvreur. Où était-il? Cette maison, déjà solitaire (l'ancienne +maison de Racine, rue des Marais), elle n'est plus hantée que de deux +hommes, deux amis, Voltaire, d'Argental. Avec eux elle fait ses +derniers arrangements. Elle marie sa fille à la hâte. Elle sait +parfaitement qu'elle est dans un monde sans loi, n'a nulle protection +à attendre.</p> + +<p>Contre une femme de théâtre, on ose tout alors et la protection de la +cour, on ne la sent que par l'outrage. Les gentilshommes de la +Chambre, à leur plaisir, cassent ou châtient l'actrice. Pour rien, +jetée au For-l'Évêque; parfois même en correction. Sous Fleury, le +doux, le décent, un fait abominable avait eu lieu tout récemment. Deux +jeunes sœurs (nobles, Espagnoles), les Camargo, toutes petites, +débutent dans la danse. L'aînée, un enfant de génie, du premier pas +transfigura son art. En plein triomphe, ces petites merveilles +disparaissent, sont cachées deux ans! La police ne veut s'informer. +Elle n'osera aller <span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span> sous l'ombre noire de Saint-Gervais, aux +sales petites rues, à l'hôtel de Sodome, où les tient un mignon du +Roi. Las d'elles, il les lâche et l'on rit.</p> + +<p>Ce fait en dit assez. Si mademoiselle Lecouvreur n'eût péri, elle eût +eu quelque outrage pire. Elle hasarda encore de jouer, pour Voltaire, +sa Jocaste, la mère amoureuse. Elle joua le 15 mars, et le 17 fut +prise d'effroyables douleurs, de diarrhée mortelle où passa tout son +sang. Le 20, elle expira.</p> + +<p>Mais auparavant, elle refusa fort nettement les secours +ecclésiastiques. Écoutons d'Argental, le témoin oculaire: «Le jour de +sa mort, un vicaire de Saint-Sulpice pénétra dans sa chambre: «Je sais +ce qui vous amène, monsieur l'abbé. Vous pouvez être tranquille; je +n'ai pas oublié vos pauvres dans mon testament.» Puis, dirigeant le +bras vers le buste du maréchal de Saxe: «Voilà mon univers, mon espoir +et mes dieux<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Lien vers la note 21"><span class="small">[21]</span></a>.»</p> + +<p>Elle ne demandait nullement la sépulture chrétienne ni les prières des +prêtres, mais simplement la terre que Dieu accorde à tous. +L'admiration publique, l'amitié et l'estime lui auraient fait un +monument. <i>Comédienne du Roi</i> et membre du théâtre qu'il couvrait +<span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span> de son nom, pouvait-elle être abandonnée à la proscription +du clergé? Fleury fit dire par Maurepas, ministre de Paris, que cela +regardait le curé, l'archevêque. «Et s'ils refusent?»—«Point de +bruit.»</p> + +<p>Le curé est Languet, fameux par Saint-Sulpice, frère du Languet de +Marie Alacoque. Et l'archevêque est Vintimille, qui tout à l'heure +officiera pour le faux mariage qui donne sa nièce à Louis XV.</p> + +<p>Les amis, en présence de la pauvre dépouille sont fort embarrassés. +Mais il faut bien prendre un parti. Un parent loue deux portefaix,—et +cette reine de l'art, la noble Cornélie,—disons mieux, la femme +adorée, désintéressée, généreuse, tendre, de si grand cœur!—On la +roule, on en fait un paquet, qu'emportera un fiacre, la malpropre +voiture qui, dans ce mois de mars, cahote les amours passagers, +l'ivresse et les retours de bal.</p> + +<p>Les chiens, les protestants, étaient enterrés aux chantiers. Dans un +quartier désert alors, au coin des rues de Bourgogne et Grenelle, un +chantier se trouvait là. Il était fermé à cette heure. Mais comment +revenir et où aller? L'unique expédient fut d'écarter la borne du +coin, et de mettre dessous le corps. Sale et infâme sépulture, que +rien ne signalait, qui, jusqu'à la Révolution, resta là, recevant +l'ignorant affront du passant<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Lien vers la note 22"><span class="small">[22]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> Par la petite histoire que j'ai contée plus haut, on a vu +avec quelle insouciante gaieté Paris prenait toute aventure des femmes +de théâtre. Mais mademoiselle Lecouvreur était quelque chose de plus. +Elle était du monde même et de la société, une amie des plus estimées, +spécialement reçue, adoptée, de la marquise de Lambert (esprit, +raison, vertu). Le coup fut très-sensible et la douleur universelle.</p> + +<p>Beaucoup, rentrant en eux, virent ce que jusque-là ils ne remarquaient +pas, que, comme elle, ils étaient de cette paroisse, de cette libre +Église, qui n'était pas bâtie.</p> + +<p>Quelques vers de Voltaire qui coururent manuscrits, faible cri de +douleur, appel à la pitié, n'osaient dire la piqûre amère, +l'indignation secrète et d'autant plus profonde. Chacun sentit que +dans la mort, cet affranchissement naturel,—là même on était serf +encore.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> CHAPITRE VI</h3> + +<h4>LES MARMOUSETS—LA CADIÈRE<br> + +1730-1731</h4> + + +<p>Louis XIV aurait frémi lui-même, s'il eût vu ce que fut sous Louis XV +le pouvoir du clergé.</p> + +<p>Il est l'État et le gouvernement. Il impose comme loi du royaume la +Bulle qui lui soumet le roi (avril 1730).</p> + +<p>Ce roi, qui a vingt ans, qui est époux et père, et qui vient d'avoir +un dauphin, non-seulement il le tient en tutelle, mais le met sous sa +clef (septembre 1730). Rien de tel ne se vit depuis les rois tondus, +Louis le Débonnaire.</p> + +<p>Notez que je dis le clergé plus que Fleury. Le vieil homme de +soixante-quinze ans, hésitant et timide, et qui n'avait monté que par +la lâcheté, n'entra dans les mesures violentes, que contraint et +forcé. Son vieux valet de chambre, Barjac, disait naïvement (parlant +des papistes enragés): «Si nous ne les lâchions, ils <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> nous +dévoreraient nous-mêmes.» Grondé et menacé par les chefs, par Rohan, +dont il était le plat flatteur, Fleury craint encore plus la basse +influence d'Issy, de Couturier, son directeur d'alors, chez qui nous +le voyons aller à chaque instant consulter, prendre le mot d'ordre.</p> + +<p>Le 3 avril, au milieu des fanfares, d'un grand appareil militaire, on +amène le roi au Parlement pour faire de force enregistrer la Bulle. Et +cela au moment où les Romains avaient eu l'insolence de canoniser +Grégoire VII, celui qui marcha sur les rois et mit l'Empereur en +chemise.</p> + +<p>Mesure outrageuse à la France, provocation directe au Parlement, +gardien du droit royal. On comptait bien l'exaspérer, lui faire +reprendre étourdiment son vieux rôle révolutionnaire, le jeter dans la +rue, pour faire devant le peuple les grandes processions de la Fronde +qui effrayeraient le Roi, Fleury, et, de la peur, leur feraient du +courage pour supprimer le Parlement.</p> + +<p>Le Roi, sec et altier, muet, fit par son chancelier l'aveu du bon roi +Dagobert: «qu'il n'entendait rien faire qu'acte de piété, que la Bulle +ayant force et autorité d'elle-même, <i>le Roi ne la lui donnait pas</i>.» +Le Parlement frémit de cette abdication du Roi au nom duquel il +rendait la justice. Un magistrat de quatre-vingt-six ans, devant la +jeune idole, s'agenouilla, voulut parler. On le fit taire. De deux +cents voix, on n'en eut que quarante, et le chancelier proclama ces +quarante pour majorité.</p> + +<p>Peu après, en septembre, le Roi plus bas encore, <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> tombe. +C'est la personne royale qui maintenant est avilie.</p> + +<p>Ce Roi, jolie figure de fille (insensible, glacée), était moins +scandaleux alors. Cinq ans durant il fut un mari régulier, froidement +régulier, sans pitié de la reine. Toujours, toujours enceinte. Au 30 +août 1730, après deux grossesses en vingt mois, elle gisait. Et le Roi +était seul. De là plusieurs intrigues. La vieille madame la Duchesse +eût voulu faire sauter Fleury et remonter son fils, M. le Duc, en +fournissant sa bru au Roi.</p> + +<p>Mais Fleury s'en doutait. Il soupçonnait moins l'autre intrigue. Son +ministre de confiance, Chauvelin, homme à projets hardis, eût voulu +nous tirer du néant, faire du Richelieu contre l'Autriche et +l'Angleterre. En dessous il créait un parti de la guerre que Villars +en dessus prêchait ouvertement. Ce sournois Chauvelin (<i>Grisenoire</i>, +comme on l'appelait) imagina d'escamoter le Roi par l'influence des +petits camarades, que l'on nommait <i>les Marmousets</i>. Comme neveu de +l'ami de Fleury, du cardinal Rohan, le petit Gesvres, peu suspect, +restait là à tisser ses jolis ouvrages de femme où le Roi s'amusait +(<i>Villars</i>), et très-volontiers il tissa le filet pour prendre Fleury. +Un mémoire fin, adroit, respectueux (terrible contre lui) est dans les +mains de Gesvres, qui le cache pour donner envie. Le Roi l'entrevoit, +le lui prend. Il voit, non sans terreur, «que Fleury, par son +imprudence, mène les choses à la guerre civile.» Il en est si frappé +qu'il copie le mémoire. Seulement au coucher il l'oublie dans ses +poches, où Bachelier le trouve. Il le porte à Fleury.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> Deux choses étaient dans cette affaire, l'une fort légitime, +que le Roi voulût s'éclairer,—l'autre obscure, assez triste, que le +Roi, à vingt ans, subît de nouveau l'influence d'amis déjà notés et +punis pour leurs mœurs. Fleury le prit par là. Le Roi fut atterré. +Après avoir menti, nié, Fleury le menaçant, lâchement il livra +Gesvres, il trahit Épernon, signa leur exil pour deux ans. Sa peine, à +lui, fut qu'il perdit les clefs de son appartement. Fleury lui change +ses serrures et fait faire d'autres clefs qu'il donne à ses petits +espions. L'espion ordinaire Bachelier est solennellement récompensé. +Tout en restant valet de chambre, gardien du Roi, il devint un +seigneur, intendant de Marly, de Trianon, etc. Le Roi ne souffla mot, +vécut aussi bien avec lui.</p> + +<p>Villars fut étonné (1731) de voir tombé si bas, si ennuyé, <i>si +faible</i>, ce jeune homme de vingt et un ans. Fleury, à soixante-quinze, +par contraste, sort des habitudes qu'il eut toujours. On se presse +chez lui, chez son valet Barjac qui distribue les places, qui fait des +fermiers généraux. La cour entière, le soir, s'étouffe au coucher de +Fleury. Le voilà roi, ce semble. Notre drapeau, du blanc, passe au +noir. La soutane devient le drapeau de la France.</p> + +<p>Et qu'en dit l'Europe? Elle en rit. Notre amie l'Angleterre ne nous +consulte plus. Elle nous laisse là seuls, s'arrange avec l'Autriche.</p> + +<p>«Faible gouvernement, mais <i>modéré et doux</i>.» Erreur. Sous lui +s'aggrave la terreur protestante; le clergé veut que sous le mot +<i>relaps</i> on atteigne, on englobe un peuple tout entier, désormais +passible de <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> mort; et toujours dans l'angoisse, voyant sa +mort, sa vie, dans les mains des curés (1730, Lemontey, II, 152). Ce +doux gouvernement a détruit la Sorbonne (en enlevant quarante-huit +docteurs), a détruit Sainte-Barbe, a étouffé la presse qui, depuis les +rigueurs de 1728, ne souffle plus. Du plus haut au plus bas, on tient +tout, rien ne peut percer. On a parfaitement étoupé jusqu'aux fentes +par où pourrait venir un son, une lueur. Sécurité parfaite.</p> + +<p>Mais juste en ce moment, du plus loin, du plus bas, part un cruel coup +de sifflet!</p> + +<p>La France a des moments bien dangereux où le rire lui échappe. On l'a +vu en Révolution. La <i>mère de Dieu</i> fit crouler Robespierre. Et +soixante ans avant, la Cadière blesse à mort la puissance +ecclésiastique.</p> + +<p>Aux miracles des jansénistes, les jésuites avaient répondu: «Ce ne +sont pas de vrais miracles. On n'en fait qu'avec la doctrine. On en +fera... Espérez, attendez.»</p> + +<p>Il s'en fit. De Toulon, d'Aix, de la bruyante Provence, aux rieurs de +Paris une nouvelle arrive. C'est un miracle... des Jésuites (août +1731, <i>Barbier</i>, II, 179, 192).</p> + +<p>Miracle! un vieux jésuite, disciplinant son écolière, mademoiselle +Cadière de Toulon, la transfigure. Elle est stigmatisée à l'instar de +Notre-Seigneur. Le sang dégoutte, et surtout de son front. On croit, +ou fait semblant. Nul n'ose examiner.</p> + +<p>Miracle! la grâce est féconde. L'ange de Dieu, Girard, a beau être +vieux, laid. Un matin la sainte a conçu, et non-seulement elle, mais +d'autres sont <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> enceintes, de toute classe, marchandes, +ouvrières, dames. La grâce ne tient compte de la qualité.</p> + +<p>Girard est-il un ange? Les jansénistes jurent que c'est un diable, que +ses galants succès, surnaturels, sont ceux d'un noir sorcier. C'est +encore Gauffridi, que l'on vit en 1610, et que brûla le Parlement. +Serrés de près, les Jésuites répondent que, si le Diable est là, il +est dans la Cadière qui a ensorcelé Girard.</p> + +<p>Les deux partis jurent pour et contre. La Provence se divise avec +fureur, tout l'emportement du Midi. Le concert le plus dissonant, un +enragé charivari de farces, de chansons, éclate. Et Paris fait écho +avec un rire immense. Dans cette affaire burlesque, un terrible +sérieux était au fond, une question vraiment politique. Le roi d'alors +étant le prêtre, son avilissement est l'aurore de la liberté. Ne vous +étonnez pas de voir en ce procès à Aix, à Marseille et partout, ces +assemblées de tout le peuple par cent mille et cent mille que vous ne +reverrez qu'au triomphe de Mirabeau.</p> + +<p>On avait ri d'abord, mais bientôt on frémit (septembre 1731), en +apprenant que les Jésuites couvraient le crime par le crime, qu'à Aix +même et au Parlement, les gens du Roi proposaient «d'<i>étrangler</i>...» +Girard sans doute?... Point du tout... sa victime!</p> + +<p>Voilà ce qui souleva le peuple, et fit ces grands rassemblements. La +pitié, le bon cœur, l'humanité s'armèrent. Les pierres, au défaut +d'hommes, se seraient soulevées!</p> + +<p>On se demande comment, sous ce sage Fleury qui <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> craignait +tant le bruit, les choses purent aller jusque-là, comment dès les +commencements on ne sut étouffer l'affaire. C'est là, le miracle réel, +que sous ce gouvernement de ténèbres la lumière ait jailli, monté d'en +bas, en perçant tout obstacle. Cela tient justement à ce que les +Jésuites, étant si forts, crurent, à chaque degré du procès, pouvoir +en rester maîtres. Mais l'affaire échappait, montait plus haut. Elle +se développa lumineuse et terrible, comme à la lumière électrique, +montrant dans ses laideurs, dans ses parties honteuses, l'autorité +régnante, si fière, et qu'on vit par le dos.</p> + +<p>Révélation très-forte, largement instructive, ne portant pas sur un +fait singulier, mais vulgaire et banale. Que Girard abusât d'une +pauvre innocente, d'une petite fille malade, dans ses crises +léthargiques<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Lien vers la note 23"><span class="small">[23]</span></a>, cela n'apprenait rien. Ce qui en dit beaucoup sur +les facilités libertines du jargon mystique, c'est qu'un jésuite +vieux, laid, en six mois eût gagné si aisément ses pénitentes. Toutes +enceintes. On connut la direction.</p> + +<p>On connut les couvents. Girard les savait bien discrets, puisqu'il +voulait y cacher ses enceintes (comme on a vu plus haut Picard, +directeur de Louviers). Le couvent d'Ollioules, où il mit la Cadière, +montre <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> à nu ce qu'ailleurs on eût vu tout de même: une +abbesse fort libre; des dames riches, utiles à la maison, fort gâtées, +servies par des moines; ces moines effrénés jusqu'à souiller les +enfants qu'on élève; la masse enfin, pauvre troupeau de femmes dans un +mortel ennui et des amitiés folles, douloureuse ombre de l'amour.</p> + +<p>La justice ecclésiastique apparut dans son jour. L'évêque de Toulon, +grand seigneur bienveillant qui un moment défendit la Cadière, eut +peur, quand les Jésuites lui reprochèrent certaine chose infâme. Et, +dans sa lâcheté, il se mit avec eux.</p> + +<p>Le juge de l'évêque, faussant tout droit, entraîna, subjugua l'homme +même du Roi, le lieutenant civil, qu'implorait la victime. Ils +écoutèrent comme témoins jusqu'à des femmes enceintes de Girard. Leur +greffier alla effrayer les religieuses d'Ollioules, disant que si +elles ne parlaient comme on voulait, la torture les ferait parler.</p> + +<p>Effronterie trop forte. Une plainte est portée «pour subornation de +témoins.» Les Jésuites pouvaient avoir un arrêt du Conseil qui +évoquerait tout à Versailles. Ils craignirent Paris, le grand jour, +espérèrent abréger avec deux commissaires de leur Parlement d'Aix. Le +faible d'Aguesseau, chancelier, fit ce qu'ils voulaient. Ces +commissaires, qui d'Aix vinrent à Toulon, allèrent tout droit loger +chez les Jésuites avec Girard. De soixante témoins qu'appelait la +victime, ils n'en daignèrent entendre que trente. Et cependant les +simples réponses de la fille étaient si accablantes, si terribles de +vérité, que ses geôlières, les barbares <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> <i>Girardines</i>, la +forcèrent de boire un breuvage qui, pendant trois jours, la rendant +idiote, la fit parler contre elle-même. Deux hommes intrépides +manifestèrent le crime. L'affaire alla au Parlement.</p> + +<p>Toute la belle société à Aix était pour les Jésuites. Les grandes +dames se confessaient à eux. Girard, fort à son aise, établit qu'il +n'avait fait que suivre les pratiques de la haute mysticité. Que le +confesseur s'enfermât avec sa pénitente et la disciplinât, c'était son +droit et son devoir. L'ignorance seule des laïques pouvait disputer +là-dessus. Ce qu'on pouvait trouver d'indécent ou d'impur, était +recommandé, comme effort d'humilité obéissante, brisement de l'orgueil +et de la volonté. Sans recourir aux anciens livres, il pouvait +attester le grand livre à la mode, livre de cour, dédié à la reine de +France, écrit par un évêque et approuvé, la <i>Vie de Marie Alacoque</i> +(in-4<sup>o</sup>, 1729). L'obéissance est à chaque ligne préférée à toute vertu. +Jésus y dit lui-même: «<i>Préfère la volonté de tes supérieurs à la +mienne.</i>» (Languet, p. 46, édit. de 1729). Et ailleurs: «<i>Obéis-leur +plutôt qu'à moi.</i>» (Languet, 120.)—C'est-à-dire: Obéis au prêtre +contre Dieu.</p> + +<p>Mais quand il serait vrai, disaient les grandes dames de Provence, que +ce bon P. Girard lui eût fait tant d'honneur que d'avoir avec elle +certaines privautés, elle était bien osée de manquer à son Père, à +l'ordre des Jésuites. C'était un monstre à étouffer.</p> + +<p>Le parquet y conclut: «À ce qu'elle fût <i>pendue et étranglée</i> à Toulon +sur la place du couvent des Dominicains.» Plus, une poursuite +criminelle contre ses frères qui l'ont soutenue. Plus, l'avocat, nommé +d'office, <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> qui l'a défendue par devoir, pour obéir au +Parlement, il sera poursuivi aussi!</p> + +<p>Seulement, pour l'étrangler, il eût fallu une bataille. Tout le peuple +courut à sa prison, criant: «N'ayez pas peur, mademoiselle! Nous +sommes là, ne craignez rien!»</p> + +<p>Sur cela un recul violent dans le Parlement. Les Jansénistes y sont +encouragés, et plusieurs magistrats déclarent Girard <i>digne de +mort</i>,—bien plus, <i>digne du feu</i>. Exagération maladroite qui le +servit plutôt. Les Jansénistes, en le faisant sorcier, en voulant voir +partout le Diable dans l'affaire, se rendirent ridicules. Les +<i>tolérants</i> faiblirent, immolèrent la justice, plutôt que de brûler un +homme. Au jugement (octobre 1731), douze prononcent la mort de Girard, +douze l'absolution. Le président fait treize. Il est absous.</p> + +<p>On faillit mettre en pièces et Girard et le président.</p> + +<p>L'hypocrite jugement disait «que la Cadière serait <i>rendue à sa +mère</i>.» Et en même temps on la traitait en calomniatrice. Elle payait +les dépens du procès, et ses mémoires étaient brûlés par la main du +bourreau.</p> + +<p><i>Rendue!</i> Il était impossible de la ramener à Toulon, où elle aurait +eu un triomphe, où on brûlait Girard en effigie. Nulle trace de la +pauvre fille ne put être trouvée depuis. Quand on songe que les +Jésuites firent persécuter, exiler, ceux qui se déclaraient pour elle, +on ne peut pas douter que leur infortunée victime, qui malgré elle les +avait fait connaître, n'ait été enfermée dans quelque dur couvent à +eux, et scellée sous la pierre, dans un mortuaire <i>in pace</i>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> Elle n'en rendit pas moins, par son procès, un immense +service. On comprit dès lors à merveille pourquoi le clergé s'agitait, +avait tellement impatience de se débarrasser des justices laïques. +Dans ce Parlement d'Aix, si favorable aux prêtres, qui dès François +I<sup>er</sup> fit le massacre des Vaudois, qui, dans l'affaire récente, +blanchit Girard et flétrit la Cadière, dans ce Parlement même la +lumière avait éclaté. La justice, en ses formes, ses enquêtes, ses +interrogatoires, est essentiellement indiscrète. Le monde de la Grâce, +de la nuit, du silence, a horreur de cela. Tout contact avec la +Justice lui semble une <i>persécution</i>.</p> + +<p>Grande était sous Louis XIV l'indulgence dont jouissait le prêtre. On +voulait seulement qu'il fût un peu décent. Le monde trouvait bon qu'il +eût une amitié intime, comme un demi-mariage. Quand l'archevêque +Harlay, décrié pour ses couturières, prit une amie sortable, une +veuve, une duchesse, il ramena l'opinion. Le cardinal Bonzi à Toulouse +adorait (et payait) madame de Ganges. La perdant, il mourut et on le +plaignit fort. Au plus haut du clergé, le grand Bossuet lui-même eut, +sans trop de mystère, une amie de trente ans plus jeune, qu'il +protégeait de (crédit et d'argent) (<i>Floquet</i>).</p> + +<p>Le <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle n'est pas plus sévère. Nos philosophes, largement +indulgents, dispensaient le clergé de soutenir cette gageure d'un +miracle impossible. Aux faiblesses du prêtre, ils appliquaient leur +mot, leur commode formule: <i>Retour à la nature.</i> L'affaire de la +Cadière, à ce tolérantisme opposa la réalité: l'<i>Anti-nature</i> barbare, +d'excentricité libertine, le sauvage <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> égoïsme, le rut +impitoyable et tout à coup féroce pour étouffer, enfouir, ensevelir.</p> + +<p><i>Retour à la nature? à l'amour?</i> Point du tout. Sous l'orgueil +monstrueux d'un miracle de pureté, on entrevit un monde et de fangeux +mystères et de crimes muets. On devint curieux de ces jardins murés, +si bien clos, des couvents. On devina fort bien qu'ils gardaient +quelque chose. Ils paraissaient funèbres. De nos jours, ceux de +Naples, ceux de Vienne, Bologne, tout récemment ont dit pourquoi.</p> + +<p>Que fût-il arrivé si de vrais magistrats, comprenant leurs devoirs, +avaient avec la Loi pénétré ces clôtures, sondé la terre sacrée, lui +eussent arraché ses secrets, évoqué ce grand peuple des enfants morts +avant de vivre, ces petits os blanchis que nous retrouvons maintenant? +Jusque-là le clergé était si haut, que le juge, devant ces murailles, +passait discrètement et sans lever les yeux. Mais enfin la Justice, +l'Humanité, grandissaient en ce monde. Fleury ne pouvait toujours +vivre. Et après lui peut-être, un des hardis Jansénistes du Parlement +eût pu montrer cette énorme apostume, cette suppuration souterraine +des bas-fonds ecclésiastiques. Fiévreux de cet abcès, le clergé +s'agitait, le clergé se hâtait, se précipitait sans mesure. Seulement +ce grand coup d'octobre 1731, l'affaire de la Cadière le montrait +trop, constatait qu'en criant contre les Parlements, la justice +laïque, très-manifestement il voulait supprimer les censeurs de ses +mœurs, et s'assurer les douces libertés d'Italie, sécurité, +impunité<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Lien vers la note 24"><span class="small">[24]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> Maintenant si le Roi défend aux Parlements de s'occuper en +rien des affaires <i>ecclésiastiques</i>, on comprend l'intérêt que le +clergé y a. On rit. Les chansons courent. Dans la rue, tout Jésuite +qui passe est suivi de ce cri: «Girard! voilà Girard!» Si l'on ne +crie, on chante les airs anciens et populaires de la sainte béquille +du bon Père Barnabas, ce capucin fameux, prêcheur zélé des filles, +qui, surpris, leur laissa ce gage. Tabatières, habits, meubles, tout +est à la Cadière, tout est à la Béquille. Et nul obstacle à ce +torrent.</p> + +<p>Les fureurs du clergé montent au comble. Ayant reçu le coup dans les +reins, affaibli, il est plus violent, et s'affaiblit encore. En 1732, +lorsque le Parlement, appelé chez le Roi, condamné au silence, +n'obtient <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> qu'un mot dur: «Taisez-vous!»—lorsque le vieux +Pucelles, à genoux, pose aux pieds du Roi l'arrêt de +résistance,—lorsque enfin ce papier remis au singe Maurepas est par +lui mis en pièces,—la scène est odieuse, mais bien plus ridicule +encore.</p> + +<p>En vain, au 18 août, le clergé se décerne par la bouche du Roi l'objet +de tous ses vœux, <i>l'annulation du droit d'appel</i> qu'avait le +Parlement en abus ecclésiastiques. Rien ne sert, ni exils, ni prisons, +ni enlèvements. Ceux qu'on enlève sentent qu'ils ont avec eux tout le +peuple. Et c'est Versailles qui cède. En décembre, il recule. Il +abandonne (sous forme de sursis) ce que le 18 août il a accordé au +clergé. Celui-ci est vaincu. Il reste pour toujours soumis aux +justices laïques.</p> + +<p>Il manqua pour toujours ce qui fut son grand but secret, son tribunal +à lui, dont le plan existait déjà tout préparé. Les papiers Maurepas +en ont eu la copie<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Lien vers la note 25"><span class="small">[25]</span></a>.</p> + +<p>Ce point-là est acquis et pour l'éternité: le clergé perd l'espoir de +retourner au Moyen âge, de se refaire son propre juge. L'œil de la +Justice est sur lui.</p> + +<p>Pour la royauté, il la garde, à la honte du Roi, de la France.</p> + +<p>Ridicules au dedans, ridicules au dehors, nous sommes l'amusement de +l'Europe (<i>Villars</i>).</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> Quelque faible, caduc, que puisse être ce gouvernement, il va +et il ira de même. La mécanique est montée de façon que, sans une +secousse violente, qui la détraque brusquement, il n'y a nul espoir +d'arrêter. La guerre seule aurait chance de rompre ce déplorable +engrènement.</p> + +<p>Chauvelin dit franchement à son jeune ami d'Argenson la secrète pensée +du moment: «Il a fallu tenter la guerre... Nous devenions trop +méprisables.»<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> CHAPITRE VII</h3> + +<h4>ZAÏRE ET CHARLES XII—LA GUERRE<br> + +1732-1733</h4> + + +<p>La devise légère qu'un chevalier jadis portait sur son écu à travers +les batailles: «Chant d'oiseau!» c'est celle que la France, parmi tant +de misères, gardait le long de son histoire. À ce premier réveil de +1733, quand l'Europe la croyait morose, épuisée et glacée, elle se +lève guerrière et rieuse, avec la chansonnette du pacha français +Bonneval, et autres petits airs, que nos pères ont chantés jusqu'à la +<i>Marseillaise</i>. C'était bien peu de chose. Mais, de rhythme et d'élan, +ces airs n'en furent pas moins aux soupers, aux combats, de vraies +Marseillaises inspirées.</p> + +<p>La France d'aujourd'hui, qui pose et se croit grave, ne comprend même +plus comment c'était chanté. Elle serait tentée de n'y voir que +l'ivresse. Mais les voix avinées n'ont pas ces mélodies. Les buveurs +d'eau, les sobres, les maigres s'en grisaient. Deux choses en +<span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> font l'accent qui ne sont pas vulgaires. C'est chant +d'oiseau moqueur, risée des vieilleries. De plus, chant de l'oubli, +celui de l'alouette qui plane insouciante, se rit de la vie, de la +mort.</p> + +<p>Aux colonies lointaines, nos Frances étrangères, plus émues que +nous-mêmes, dans ces chansons rieuses ressentaient la patrie. Nos +<i>coureurs de bois</i> qui passaient presque nus sous le ciel l'hiver du +Canada, les dansaient avec l'Iroquois. Nos gens de Saint-Malo, fiers +officiers, corsaires, quand soufflait la tempête, lui sifflaient ces +refrains. Nos soldats, tout à coup si brillants dans la guerre qu'ils +n'avaient jamais vue, quand quinze cents Français attaquaient vingt +mille Russes, pour eau-de-vie avaient ces petits chants moqueurs qui +font rentrer la mort dans les rangs ennemis.</p> + +<p>Voltaire, sans perdre temps, nous fit le <i>Charles XII</i>, vrai livre de +combat. Mais le livre vivant, c'était ce français-turc, Bonneval, qui, +disait-on, transformait l'empire ottoman<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Lien vers la note 26"><span class="small">[26]</span></a>. Il était l'entretien, la +légende du <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> temps. Plusieurs allaient le joindre joyeusement, +voulaient se faire Turcs.</p> + +<p>On connaît son histoire bizarre, tragique, originale. Dès douze ans, +sur mer, à la Hogue, à tous les combats de Tourville. Puis soldat de +Vendôme. Magnifique en bataille et la stupeur de l'ennemi. Il ravit +jusqu'au froid Eugène, saisit d'admiration les Turcs à Peterwardin. +Pour son malheur il ignorait que le vrai roi moderne est le commis. +Une lettre insultante des commis de Versailles l'exaspère. Il déclare +la guerre au Roi et passe à l'Empereur. Mais c'est bien pis à Vienne. +Il y trouve les commis d'Eugène, lourde canaille allemande, insolente, +hypocrite. Cette grosse Vienne, bigote et barbare, ne supporte pas un +rieur que jamais on ne vit au cabaret ni à la messe. Plus, Français +obstiné, qui dans cette maison d'Eugène si haineuse pour nous, à +chaque instant tire l'épée pour la France. Cela le perd. On le +poursuit à mort, jusqu'au milieu des Turcs où il cherche un asile. +Croira-t-on bien ici que notre ambassadeur de France, loin de protéger +un Français, eût voulu que les Turcs livrassent <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> leur hôte +aux Allemands? On sent bien là la main du prêtre, de Fleury, bon +Autrichien, et bas valet de l'Empereur. Cela se passe en 1729. On peut +prévoir déjà ce que fera bientôt le vieux tartufe.</p> + +<p>Le mal de Bonneval, c'est d'être trop Français. Le voilà à +Constantinople qui remue le monde pour nous. Réveiller les Turcs, la +Suède, rembarrer la Russie, anéantir l'Autriche, c'est-à-dire faire +revivre les peuples qu'elle étouffe (Hongrie etc.), c'était l'idée de +Bonneval. C'était celle des Bellisle ici. Beaucoup de bons esprits, +Chauvelin, d'Argenson, prenaient fort à cela. Bonneval n'était point +un rêveur, mais très-positif. Il commençait par le commencement, +créait à la Turquie ce qu'elle avait trop négligé, une redoutable +artillerie. Il savait le fort et le faible des armées de l'Autriche, +la caducité idiote de cette maison qui s'éteignait.</p> + +<p>Le parti de la guerre, chez nous, n'était pas ridicule. S'il le +devint, c'est qu'il eut dans Fleury l'obstacle insurmontable, par qui +tout était impossible, tout avortait et tournait de travers.</p> + +<p>L'organe principal du parti, c'étaient les petits-fils de Fouquet, les +Bellisle, intrigants si l'on veut, mais qui savaient beaucoup, qui +avaient beaucoup vu, esprits vastes, qu'on eût proclamés des génies si +la fortune n'avait été contre eux. Fortune? hasard? Non pas. La +très-fixe influence de la vieille soutane qui, de Versailles, +paralysait la France.</p> + +<p>Voyons si leurs affirmations étaient aussi légères, aussi chimériques +qu'on a dit.</p> + +<p>1<sup>o</sup> Ils affirmaient, avec Villars, qu'ici on naît soldat, <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> +qu'après vingt ans de paix, le Français rentrerait aux combats +aguerri. Cela se trouva vrai, non-seulement dans les attaques, mais +dans les résistances, quand en Italie, par exemple, ils soutinrent +tout un jour l'orage de la cavalerie de Hongrie et la masse écrasante +des cuirassiers de l'Empereur.</p> + +<p>2<sup>o</sup> Ils disaient l'Autriche au plus bas, très-peu solide en Italie. Et +cela se vérifia. En Allemagne même et pour sa défense directe, +l'Autriche n'eut que soixante mille hommes. Nous en avions cent mille. +Eugène usé, vieilli, regarda, n'agit point.</p> + +<p>On objectait vainement les succès de l'Empereur sur la Turquie, ses +conquêtes de Passaworitz. Choses antiques, et de quinze années. Tout +était changé, et la chance retournée. Il y parut bien, lorsque plus +tard la Turquie relevée (en 1739), seule, sans la France, reprit +l'ascendant sur l'Autriche et lui arracha la Servie.</p> + +<p>Fleury restant, tout était impossible, Fleury partant, tout se +pouvait. Il tenait fort. Pour l'arracher de là, il fallait +préalablement une chose bien difficile: que, par quelque coup imprévu, +le Roi, ce serf de l'habitude, y échappât, sortît du cercle où était +enfermée sa vie.</p> + +<p>Beaucoup le disaient nettement: «Rien à faire s'il ne prend maîtresse. +Contre la vieille femme Fleury, il en faut une jeune qui donne un peu +de cœur au Roi.»</p> + +<p>Le moment était singulier. Excédé des sottises, des disputes +ennuyeuses, le public leur tourna le dos. Une génération toute +nouvelle depuis Louis XIV était venue, des hommes de l'âge du Roi, de +vingt ou <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> vingt-cinq ans, qui voulaient du nouveau. Ce qui +fut neuf vraiment, c'est que, pour un moment, le froid plaisir ne fut +plus à la mode. L'esprit galant céda. On crut aimer vraiment. On fut +amoureux de l'amour.</p> + +<p>Les arts lyriques nous menaient à cela. Leur réveil fut la danse vers +1728, la mimique passionnée. Tout fut changé quand la noble élégance +de la Salé fut remplacée par la figure étrange de la fée du Midi, la +romaine-espagnole, la Cupi-Camargo. Sous elle, le théâtre brûlait. On +ne sait quelle force ardente et sombre était en cette personne laide +qui troublait les cœurs, rendait fou. Elle était malheureuse, et à +chaque instant enlevée.</p> + +<p>La musique suivit, et l'on en fit partout. Contre le vieux Lulli, qui +rappelle trop Louis XIV surgit l'austère Rameau, qu'on appela Newton +de la musique. Voltaire lui fait <i>Samson</i>. On chante l'opéra dans les +brillants salons des Fermiers généraux, chez la Popelinière et +l'aimable Deshaies, sa muse. Chez Samuel Bernard et son amie, madame +de Fontaine Martel, leurs filles de beauté renommée (madame Dupin et +milady Kingston) avec Voltaire jouaient la tragédie.</p> + +<p>C'est dans cette atmosphère de femmes, dans cet air chaud d'art et +d'amour, qu'il trouva une perle, la première chose <i>humaine</i> qu'il eût +pu faire encore. Il sent, à trente-sept ans, son cœur. Au printemps +(1732), un moment échappé à madame Fontaine Martel, seul à Arcueil +chez madame de Guise, en vingt-deux jours il fait <i>Zaïre</i>.</p> + +<p>«Pièce chrétienne,» dit-il. Mais le vif intérêt est pour un musulman, +le noble et touchant Orosmane. Le <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> pacha Bonneval avait mis +les Turcs à la mode. Orosmane n'est pas aussi ridicule qu'on a dit. +C'est le Saladin de l'histoire, chevaleresque et généreux. S'il est +Français, d'autant plus il nous touche. Il est <i>nous</i>, et on est pour +lui (plus qu'on ne serait pour un Maure, comme Othello). Les chrétiens +discoureurs, Nérestan, Châtillon, déplaisent furieusement au public; +ils viennent à contre-temps. On enverrait au diable bien volontiers +ces fanatiques. Bref, le drame, avec ses sermons, ce verbiage qui ne +trompait personne, pour l'effet est anti-chrétien.</p> + +<p>La pièce n'est pas forte, mais charmante, au point du public, juste au +point des acteurs, de l'actrice qui fit Zaïre. Mademoiselle Gaussin +n'eut pas les dons sublimes et puissants de la Lecouvreur. Elle était +faible, douce, timide. Elle annonçait quinze ans (à vingt). Elle +excellait au simple, et dans l'adorable ignorance (par exemple dans +l'Agnès de l'<i>École des femmes</i>). C'était réellement une excellente +créature, fort désintéressée, d'un bon cœur, faible et tendre. +C'est pour elle que pour la première fois entre ce mot dans notre +langue: «Avoir des larmes dans la voix.»</p> + +<p>Tous en eurent au moment où Orosmane vaincu dit: «Zaïre, vous +pleurez?» Ce mot et quelques autres eurent un incroyable succès +d'émotion. L'âme française, un peu légère, mobile et refroidie par le +convenu, l'artificiel, semble à ce moment gagner un degré de chaleur.</p> + +<p>L'amie chez qui logeait Voltaire, l'amie de tous les gens de lettres, +madame de Fontaine Martel, très-malade, mourante, s'obstinait à aimer +encore. En <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> mourant, elle dit: «Ma consolation est qu'à cette +heure, je suis sûre que quelque part on fait l'amour.»</p> + +<p>Paris agissait sur Versailles, l'Équateur sur la Sibérie. Le Roi, qui +avait vingt-deux ans, resterait-il tout seul hors de ce courant +général? On aurait pu le croire. Ses tristes habitudes d'enfance +semblaient l'avoir séché, l'avoir rendu impropre à jamais à l'amour. +Son plaisir, dès qu'il fut un peu grand, n'était pas d'un cœur gai, +d'une bonne nature; c'était de faire le maître et de tenir école, +d'user avec ses écoliers de sévérités libertines (<i>Maurepas</i>). Marié, +presque malgré lui, comme on a vu, il fut six mois sans voir qu'il +avait une femme. Elle avait vingt-deux ans, lui quinze. Elle n'était +pas belle, mais très-charmante. Il ne faut pas la voir au triste +portrait de Versailles, mise en vieille, dans ce grand fauteuil, mais +à cheval, où elle était très-bien<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Lien vers la note 27"><span class="small">[27]</span></a>. Elle était tout à fait son père +et si aimée de lui que sa mère en était jalouse. Elle avait l'air un +peu garçon (<i>Hénault</i>), d'un enfant bon et doux, et de petit esprit. +Mais jamais cœur de fille ne vint au mariage plus amoureux, plus +tendre. Le roi de France avait été son rêve; on lui avait prédit +qu'elle l'aurait. Il fut le ciel pour elle. Stanislas avait vu en ce +bonheur étrange un miracle de Dieu. Passage étonnant, en effet, de la +mendicité au trône. Elle arriva, on peut dire, nue, sans chemise (on +lui en donna), attendrissante de pauvreté, d'humilité, mais de +timidité extrême. Cette grande fille, <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> innocente et +tremblante, près de cet enfant vicieux, ne fut longtemps pour lui +qu'un autre camarade, moins rieur, plus soumis<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Lien vers la note 28"><span class="small">[28]</span></a>. Le but du mariage +était manqué. On s'en prit à la reine. Elle était si faible pour lui, +que, quand il fut malade, on crut qu'elle mourrait elle-même.</p> + +<p>La crainte de la mort, la peur dévote agissant sur le Roi, le réforma. +Elle devint enceinte; mais elle avait été si durement médicamentée par +les sots médecins qui croyaient décider la chose, qu'elle commença par +avorter. De là une succession de couches pénibles, et coup sur coup. +Le roi, dans sa froideur, était d'une régularité impitoyable. +D'Argenson dit: «Il lui fit sept enfants sans lui dire un mot.»</p> + +<p>Ce fut, je crois, vers 1732 (après deux grossesses <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> en vingt +mois), qu'elle eut la triste infirmité dont parle Proyart, une +fistule. Quel martyre pour la pauvre dame qui avait peur de rebuter, +qui avait peur de refuser! Et son amour croissait. Ses enfants, +presque tous des filles, étaient son image même. Le roi y fut pour +peu. Plus il était froid, sec, plus elle y donnait de son cœur. +Elle eut (1731) une enfant qui n'était que flamme, où l'ardeur +polonaise apparut tout entière, la véhémente Adélaïde. Au moment de +<i>Zaïre</i> (août 1732), quand on ne parlait d'autre chose que de +l'attendrissante actrice, la reine fut enceinte d'une enfant qui avait +ces dons, la très-douce madame Victoire. Mais l'enfant, faible et +molle, marquait assez combien la mère s'affaiblissait. Si, malade plus +tard, au hasard de sa vie, elle redevint encore enceinte, ce ne fut +qu'un malheur. Deux tristes avortons, scrofuleux, cacochymes, que leur +père appelait <i>Chiffe</i> et <i>Graille</i>, augmentèrent le dégoût du Roi.</p> + +<p>Revenons. Pendant la grossesse pénible dont naquit madame Victoire, la +Reine étant sans doute trop affligée par la nature, le Roi se trouva +seul, hors de ses habitudes invariables. Situation nouvelle et +impossible. Bachelier, vivant là, voyant tout, avertit Fleury. Il y +avait péril en la demeure, Fleury n'ignorait pas que les demoiselles +de Condé avaient toujours serré de près le Roi. Pour leur fermer la +porte, il fallait une femme. Il demanda conseil à la Tencin.</p> + +<p>Il n'agit pas non plus sans consulter son oracle d'Issy, le rude +Couturier, son nouveau directeur. Mais les rudes sont doux au besoin. +«Un petit mal pour un grand bien,» c'est la règle en casuistique. +<span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> Quel bien plus grand que de garder le Roi sous la main de +Fleury, c'est-à-dire de l'Église? Une femme fut achetée pour le +service du Roi.</p> + +<p>C'était une demoiselle de Nesles, madame de Mailly, une dame de la +reine. Son mari ruiné, parasite, n'allait qu'en fiacre et vivait de +hasards. La personne n'était pas jolie, une grande brune, maigre +(Italienne du sang paternel), excellente du reste, honnête et +très-respectueuse, discrète, qui rougirait plutôt, ne triompherait pas +de sa honte.</p> + +<p>La pauvre femme n'en avait nulle envie. Son mari le voulut et reçut +vingt mille francs. Elle alla grelottante (décembre 1732) dans un +entre-sol de Versailles. Rien de plus glacial en tout sens. Les +misérables vingt mille francs, mangés sur l'heure par le mari, elle +expliqua au Roi sa pauvreté. Mais le Roi aussi était pauvre, et il +n'aurait osé demander à Fleury. Ce fut par Chauvelin, et sur les fonds +de la Justice, que très-secrètement il tira quelque argent. Tout fut +réglé ainsi: mille francs par rendez-vous, c'est-à-dire deux mille par +semaine, au total cent mille francs par an.</p> + +<p>Ce ladre de Fleury, qui, avec vingt mille francs, croyait pourvoir à +tout, fut attrapé par Chauvelin, qui naturellement prit un peu +d'influence. Depuis longtemps il cheminait sous terre, isolé de la +cour, livré tout au travail et trompant d'autant mieux. Dès lors +certainement il put agir un peu par la Mailly, reconnaissante, +d'ailleurs très-bonne et qui aimait la reine, qui connaissait ses +vœux pour que son père redevînt Roi. La reine courtisait fort +Villars, <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> le grand prêcheur de guerre. Elle ignorait +absolument l'action sourde de Chauvelin, et encore plus cet entre-sol. +Mais les effets parurent. Sans que le Roi sortît de son mutisme, on +voyait aux Conseils qu'il était fort changé, qu'il arrivait tout prêt +à croire Villars plus que Fleury. Chaque jour le vieux maréchal +parlait plus haut, Fleury plus bas.</p> + +<p>Dès février 1733, s'était posée la grande affaire européenne. Auguste +II mourant, Villars, contre Fleury, soutient que Stanislas n'a pas +abdiqué, qu'il est roi. Fleury traîné, forcé, ne peut plus résister au +courant. Il crut sage de complaire, de lâcher la main. Le Roi, fort de +Villars, de la jeune noblesse, de tout Versailles enfin, le 17 mars +(chose inouïe), parla, et devant les ambassadeurs! Il dit que la +Pologne avait droit de choisir, «et que lui, roi de France, il +soutiendrait l'élection.»</p> + +<p>Élection aidée de présents d'amitié. Fleury, en gémissant, se laisse +tirer un million. L'Assemblée vote bien, très-honorablement (mai), +<i>qu'elle ne choisira pour roi qu'un Polonais</i>, ce qui exclut Auguste, +fils du mort, l'Allemand, le candidat des Russes. Fleury, non sans +regret, s'arrache de nouveau trois millions. Cependant l'Empereur, dès +le 21 mars, avait impudemment parlé avec mépris du droit d'élection. +On avait répondu d'ici avec hauteur.</p> + +<p>L'honneur était en cause, la guerre presque certaine. La chute de +Fleury paraissait infaillible. Espoir de liberté! Voltaire guettait +cela, regardait Chauvelin et l'émancipation prochaine. Celui-ci, dans +son double rôle, entre Fleury et le public, n'osait être <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> +indulgent, mais il clignait de l'œil, voyait, ne voyait pas, +menaçait et laissait passer. La question était de savoir si Voltaire +aurait jour à lancer ses <i>Lettres anglaises</i>. Lorsqu'en 1730, les +Marmousets crurent faire sauter Fleury, Voltaire écrit à Thieriot, +alors à Londres: qu'on peut donner ses <i>Lettres</i> en anglais. Puis: +«Attendons encore.» Cependant l'immense succès de <i>Zaïre</i> et de +<i>Charles XII</i> l'encouragea à faire imprimer en français, à Rouen, chez +Jore, libraire du <i>Charles XII</i>,—imprimer et non publier, attendre le +moment. La guerre qu'on prévoyait lui parut favorable pour lâcher son +oiseau à Londres; j'entends l'édition anglaise. Pour la française, il +ne faisait pas doute qu'il n'y eût un orage, que Chauvelin ne fît au +moins semblant de le poursuivre, et qu'il ne fallût déguerpir. Il +était prêt, il perchait sans poser. Déjà il étendait ses ailes, de +façon que le livre s'envolant de Rouen, l'auteur s'envolât de Paris. +Il passa une année dans ces fluctuations, souvent malade et rimant +dans son lit une mauvaise pièce nationale (sa faible <i>Adélaïde</i>). Il +disait en juillet: «Attendons. Dans deux mois j'imprimerai ce que je +voudrai.»</p> + +<p>Vers août et septembre, en effet, selon cette prévision, Fleury fut au +plus bas, et au plus haut le parti de la guerre, dont la France +attendait son émancipation. Bellisle et Villars l'emportèrent. Tout le +conseil fut entraîné, et jusqu'au duc d'Orléans, personnage dévot et +demi-janséniste, qui avait horreur de la guerre, et qui convint +pourtant qu'engagé à ce point, on ne pouvait plus reculer.</p> + +<p>Cela donna courage à Chauvelin, qui, sous forme <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> modeste, +affectant de ne faire que suivre l'élan général, agit très-fortement. +Il prépara, signa, le 26 septembre, le traité de Turin avec l'Espagne +et le Piémont pour chasser d'Italie l'Autriche.</p> + +<p><i>Le Piémont doit avoir le Milanais.</i> Et il nous cédera la Savoie? +point débattu longtemps. La France magnanime n'insiste point pour +avoir la Savoie; elle se croit payée si elle chasse l'Autrichien +d'Italie.</p> + +<p>Des deux <i>infants d'Espagne</i>, l'aîné, Carlos, prendra les +Deux-Siciles, Philippe la Toscane, Parme et Plaisance.</p> + +<p>L'Espagne nous payait des subsides, fournissait de l'argent, cela +parut calmer Fleury.</p> + +<p>Une nombreuse armée, occupant la Lorraine, sous Berwick, marche à +l'Est, et doit franchir le Rhin.</p> + +<p>Notre armée d'Italie, sous Villars, va passer les Alpes.</p> + +<p>Et dans Brest, une escadre se prépare sous Duguay-Trouin.</p> + +<p>Tout cela toléré par Fleury, malveillant. Et tout au nom du roi, qui, +même avant la guerre, déjà occultement est fort refroidi par Fleury.</p> + +<p>Mais la France allait d'elle-même, marchait seule un moment à l'envers +de la royauté.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> CHAPITRE VIII</h3> + +<h4>LA GUERRE—FLEURY ET WALPOLE<br> + +1733-1735</h4> + + +<p>Fleury et les Walpole n'avaient pu empêcher la guerre.</p> + +<p>Il s'agissait pour eux de l'entraver, de la faire avorter, d'en +limiter les résultats.</p> + +<p>Trahir les Polonais encouragés et compromis par nous, surtout sauver +l'Autriche au moment imminent de sa destruction, c'est l'œuvre +calculée de la politique d'alors. Ceux qui menaient Fleury, ses +directeurs d'Issy, chérissaient dans l'Autriche le bigotisme +militaire, la dragonnade de Hongrie, la persécution de Saltzbourg +(1731); l'Angleterre protestante et chef des protestants, chérissait +l'épée catholique, le boucher autrichien et sa horde barbare qu'elle +peut par moment solder et lancer sur l'Europe.</p> + +<p>Le vieux Fleury, le jeune Horace Walpole s'aimaient, ne pouvaient se +quitter. Horace, filialement, <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> apportait à Fleury ses +dépêches de Londres, et le priait de lire, corriger ses réponses +(Saint-Simon, chap. <span class="smcap">DVI</span>). Fleury, malgré son âge, allait à chaque +instant de Versailles à Issy, et, malgré tant d'affaires, y faisait +des retraites. Ainsi, parfaite entente de l'Anglais, du Papisme, pour +l'Autriche et contre la France.</p> + +<p>Le roi pouvait gêner. La reine et la Mailly, l'épouse et la maîtresse +étaient du parti de la guerre. En mars, et depuis même, il avait parlé +en ce sens. Il avait été impossible de rien faire du tout. On +rassemblait des troupes, mais sans vivres. Brest avait une escadre, +mais désarmée. Cela gagnait du temps. L'été vient, bientôt passe. Nous +sommes au milieu d'août. Heureux délai pour le Saxon, le Russe, +l'Autrichien, dûment avertis.</p> + +<p>Le 16 août 1733 fut le moment de crise. Un cri désespéré était venu de +la Pologne. Les chefs du parti national avaient écrit à Stanislas que, +s'il n'arrivait, tout était perdu. C'était un de ces jours où, dans un +État sérieux, les conseils restent en permanence, siégeant le jour, la +nuit, mettant les minutes à profit. La reine était sur les charbons. +Villars bouillonnait sans nul doute. On est bien étonné de lire, chez +ce général courtisan, cette ligne sèche et contenue: «Il n'y aura rien +d'important.» Car le roi est absent. Il est allé se promener. +Promener? où? miracle! à Chantilly! à ce château de la disgrâce, chez +l'exilé M. le Duc, autour duquel Fleury, depuis sept ans, gardait un +cordon sanitaire. Jadis chasseur, ce prince, séquestré, n'osant +remuer, s'était fait une vie innocente de <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> graveur, de +naturaliste, chimiste, etc. On s'en moquait en cour. «Est-ce qu'il +veut se faire médecin?» Que va donc faire le roi chez ce pauvre M. le +Duc? Le consoler, sans doute. Un Condé sans emploi au moment de la +guerre, méritait d'être plaint. Mais quoi! laisser tout pour cela?</p> + +<p>La vieille Madame la duchesse, démon d'impureté, exquise en toute +ordure, dont les petits vers sales barbouillent les recueils Maurepas, +avait imaginé «de faire son fils cocu pour le refaire ministre.» Ses +filles (Charolais et Clermont), effrénées, débridées, mais pas jeunes, +aidaient à cela. Fleury le savait bien, et il en vit l'essai (juillet +1731), lorsque, à Fontainebleau, elles produisirent leur princesse, un +jolie petite Allemande, toute jeune (M. le Duc eût pu être son père). +La petite, fort lasse de Chantilly, et brûlant pour Versailles, +s'avança fort et plut. Elle eut pour son mari un premier signe de +faveur, au moins un joujou militaire (régiment des dragons Condé). +Fleury y coupa court. Bientôt vint la Mailly. Amour hebdomadaire, un +quasi-mariage, qui ne fit rien au rêve, à l'idéal de Chantilly. Y +envoyer le roi (quel qu'en fût le prétexte), dans ce lieu charmant, +dangereux, ce fut un coup habile, un moyen admirable de le mettre à +cent lieues de l'affaire discutée, de lui faire oublier la guerre pour +la guerre au mari jaloux.</p> + +<p>M. le Duc l'était extrêmement, et amoureux. Il n'avait qu'elle, dans +la solitude et l'exil. Contre les galants ordinaires, il alla jusqu'à +l'enfermer. Que faire contre le Roi? Il ne pouvait pas la cacher, +lorsque le Roi, revenant de Compiègne, passait par Chantilly. +<span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> Pouvait-il l'empêcher de voir sa vénérable mère? de voir sa +chaste sœur à leur joli Madrid, où le Roi se grisait la nuit? En +décembre 1736, M. le Duc est en pleine faveur. Et, pour le constater, +sa mère reçoit pour la petite femme un don solennel de diamants +(Fleury n'est pas toujours avare), les lui plante en aigrette au front +(de Luynes). Elle en garda sa part. Comblé et caressé, désespéré, son +fils l'a marquée d'un mot au fer chaud: «N'était-ce pas assez d'avoir +vendu vos filles, sans trafiquer de votre bru?»</p> + +<p>Revenons. Dans ces jours de la suprême décision, 17 et 18 août, le Roi +resta à Chantilly, revint le 19 à Versailles. La reine était à +l'heure, on peut dire, de sa Passion, entre la vie, la mort. Stanislas +paraissait le plus lâche des hommes s'il ne partait, s'il n'écoutait +l'appel très-pressant de son peuple. Le 20 au soir, le père s'arracha +de sa fille, pour le plus périlleux voyage qui jamais se fût +entrepris, pour traverser l'Europe, tant d'États ennemis, pouvant à +chaque instant être arrêté, tué, par ceux qui souvent contre lui +avaient tenté l'assassinat. Sa fille, qui se mourait d'angoisses, +tremblait de rien montrer, d'accuser par ses pleurs le départ de son +père. Le Roi, justement à cette heure, le soir du 20, au lieu de +rester avec elle, alla coucher à la Muette. Apparemment Fleury +craignait qu'à ce départ tragique, à ce déchirement, la reine, qui eût +touché les pierres, n'en tirât quelque mot pour son père et pour son +pays.</p> + +<p>Stanislas part le 20, à travers mille dangers arrive à Varsovie (5 +septembre 33). Il est l'élu national d'un peuple qui veut vivre +encore. Soixante mille seigneurs, <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> gentilshommes, votent pour +lui. Brillante cavalerie, mais dispersée, qui craint pour ses foyers. +Aucune armée organisée.</p> + +<p>Le traître Auguste a désarmé d'avance. Cependant l'Allemand n'est pas +entré encore, et l'on n'aura affaire qu'aux Russes. Dix mille +Français, si on les avait eus, eussent fourni un noyau suffisant. +Stanislas y comptait. Retiré à Dantzig, il attendait la flotte de +Brest, qu'il avait laissée sous la garde d'un homme sûr, déterminé, de +parole, Duguay-Trouin. Il ignorait la comédie qui se jouait de Walpole +à Fleury. Le premier, devant Brest, avait quelques vaisseaux anglais +qui allaient et venaient<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Lien vers la note 29"><span class="small">[29]</span></a>. Cela fournissait à Fleury cette ignoble +et menteuse excuse: «Nous n'osons pas sortir.» Horace dit: «<i>Ce serait +une atteinte aux libertés commerciales que les traités assurent à la +navigation de la Baltique.</i>» Horace s'y oppose... «Demandez à +Horace...» Voilà l'hiver, les glaces. La Baltique est fermée.</p> + +<p>La ville de Dantzig s'obstinait noblement à défendre son roi, +légalement élu. Elle bravait les Russes qui arrivaient. Qui croirait +que si tard, ne voulant rien au fond (qu'amuser et tromper la reine!), +on eut l'indignité, le 18 novembre encore, de faire écrire le +mannequin royal, d'encourager les résistances et les paroles <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> +de Louis XV, et d'enhardir Dantzig à se faire écraser?</p> + +<p>Sur le Rhin, on avait trouvé moyen de ne rien faire non plus. Nous +avions cent mille hommes; l'Autriche, par le dernier effort, n'en eut +que soixante mille. Villars et les Bellisle voulaient que l'on perçât +dans l'Allemagne, qu'on lançât la Bavière, qu'on mît en liberté tant +de haines muettes. Fleury disait: «Sans doute, si nous avions l'Empire +pour nous, nous entrerions.»—«L'Empire sera pour vous, répondait +Villars, le jour que vous serez dedans.»</p> + +<p>Mais Fleury, en traînant, gagne le 12 octobre, la saison pluvieuse. On +passe alors le Rhin. Pourquoi? pour rien du tout. On revient. <i>Car il +pleut.</i></p> + +<p>C'est-à-dire que l'Autriche peut se tourner vers l'Italie.</p> + +<p>Là même, autre déception. Villars avait cru tout facile. Mais comment? +Par la chute de Fleury, que l'on espérait. Le Piémontais aussi. Il +était plus sincère pour nous qu'on ne l'a dit. Mais, Fleury restant +maître et le ministère de la paix, il avait tout à craindre. Villars +avait beau lui prêcher qu'il fallait accabler l'Autriche, pendant +quelle était désarmée. Sourd et muet, le Savoyard s'en tenait à son +Milanais. C'était déjà beaucoup, et plus sans doute que ne permettait +l'Angleterre. Cette amie de l'Autriche, qui déjà empêchait la France +de l'attaquer en ses membres extérieurs, aux Pays-Bas, aurait-elle +permis que le fougueux Villars, entraînant le Piémont, la frappât au +Tyrol, et la menaçât au cœur même?</p> + +<p>Villars eut un moment d'espoir, voyant, en février, <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> l'armée +des Espagnols qui enfin arrivait. Il y court. Mais déjà ils lui +tournaient le dos, s'en allaient au Midi. Ils ont leurs ordres, ne +veulent pas comprendre que leurs conquêtes du Midi ne seront rien, si +on laisse l'Autriche armer derrière, se relever. Villars leur montre +au Nord le gros nuage noir qui se forme au Tyrol. Rien de plus ferme +que les fous. La Farnèse et Philippe défendent expressément qu'on +agisse d'ensemble. Il faut qu'on coure à Naples. Plan stupide qui fut +couronné du succès. Comment? Par un miracle qu'on ne devait pas +attendre, par la valeur imprévue, étonnante, de nos soldats novices, +qui tinrent les Autrichiens au Nord, montrèrent tous les courages, +celui même qu'on n'attendait guère, un sang-froid merveilleux. Et cela +(on peut dire) sans généraux. Villars était mort de chagrin. Deux +vieillards lui succèdent, Coigny, Broglie, et gênés, de plus, glacés +par les lenteurs voulues du Piémontais. Broglie, à la Secchia, presque +pris, échappe en chemise. Mais partout nos petits soldats ont une +solidité d'airain. Les Autrichiens, qui ont des corps merveilleux pour +l'attaque, la charge Hongroise aveugle, la rage en manteau rouge des +Croates altérés de sang, avec cet enfer militaire qui trouble +l'imagination, n'émurent en rien les nôtres. Ils reçurent à merveille +tous les généraux ennemis qui venaient un à un se faire tuer en menant +ces charges. Peu de prisonniers des deux parts. Aux batailles +furieuses de Parme, de Guastalla, il fut constaté que la France, sans +avoir jamais vu la guerre, était toujours la France de Malplaquet et +de Denain.</p> + +<p>Chose fort nécessaire, de salut pour les Espagnols, <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> pour +l'infant Don Carlos, qui, dans son agréable promenade de Naples, +aurait été bien dérangé. Les trente, quarante mille Allemands que nous +tuâmes au nord de l'Italie lui seraient tombés sur le dos. Il put +triompher à son aise, n'ayant qu'à recevoir les clefs des villes qui +venaient au-devant. Il put même, sur les petits restes des garnisons +tudesques qui fuyaient du Midi, gagner une fort jolie bataille qui lui +coûta peu (Bitonto, 25 mai 1734).</p> + +<p>Au Nord, la vaillance inouïe de cette jeune France de la paix, +précisément la veille (24 mai 1734), avait éclaté, et non moins +l'éclatante lâcheté de son gouvernement. Il ne s'agissait plus du +trône de Pologne, mais de la vie de Stanislas, enfermé dans Dantzig +par l'armée russe, et que cette cité défendait. Cent mille hommes, +Russes et Allemands, occupaient la Pologne. Trente mille serraient +Dantzig. Elle était soutenue par sa foi à la France. Lui-même, +Stanislas, croyait très-fermement que le père de la reine de France ne +pouvait être abandonné. Les glaces empêchaient seules, disait-on, le +secours. Elles fondent, on ne voit rien encore. Le 10 mai (joie +immense!), on distingue quelques vaisseaux. Ils sont liés par leurs +ordres précis. Ils descendent des hommes, mais, voyant tant de Russes, +ils les rembarquent, laissant Dantzig dans le désespoir.</p> + +<p>Un Français, un Breton, Plélo, était notre ministre à Copenhague. +Homme d'esprit, connu par des vers agréables, membre de l'Entre-sol +(le club de l'abbé de Saint-Pierre), il était de ces rêveurs qui +anticipaient l'avenir, qui avaient au cœur la patrie. Il rougit +pour <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> la France en voyant cette reculade. Il eut un sentiment +aussi de pitié, de chevalerie, pour la pauvre reine de France. Les +chefs s'excusant et disant qu'ils n'avaient pu mieux faire, que la +chose était impossible: «Eh bien! dit Plélo, suivez-moi. Vous verrez +comment on s'y prend.» Il fait, comme il le dit. Quelques Français le +suivent. Avec ces amateurs et quinze cents soldats seulement, il +attaque les trente mille Russes à couvert dans leurs lignes. Il les +forçait, s'il n'eût été tué.</p> + +<p>Ces choses-là faisaient réfléchir les Anglais.</p> + +<p>Elles augmentaient terriblement leur crainte de la France, leur amour +de l'Autriche. Elles contredisaient fortement l'opinion bizarre que +ces amis avaient de nous.</p> + +<p>C'était chez eux un article de foi que nous n'existions plus, qu'après +Louis XIV le peu qui restait de la France, le résidu des guerres, le +<i>caput mortuum</i> des ruines et banqueroutes, était venu à rien, et +comme race même était fini. Les purs Anglais, qui sortaient peu de +l'île, étaient bien convaincus qu'il n'y avait ici qu'un ramas +d'avortons, perruquiers, cuisiniers, maîtres de danse ou filles. C'est +le sujet chéri d'Hogarth, le contraste éternel de l'Anglais fort, +grand, bien nourri, et du Français, grenouille ou lézard qui frétille.</p> + +<p>Cela allait plus loin. De l'autre côté du détroit, le <i>credo</i> était +tel: le Français, c'est le vice; l'Anglais, c'est la vertu. La petite +chose gazouillante, dansante, qu'on appelle un Français, ne loge rien +que vent dans sa tête légère; ni foi, ni loi; aucun principe. La +solide <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> créature anglaise, avec sa double base de Bible et de +Constitution, marche au chemin de Dieu, et fait œuvre de Dieu en +pesant sur la terre, mangeant le plus possible, et consommant de plus +en plus.</p> + +<p>Dès le commencement de la guerre, ils travaillaient sérieusement pour +que la France n'y gagnât rien, pour que l'Autriche fût quitte à bon +marché. Dans l'année 1734, ils ne se pressèrent pas, voyant morts +Villars et Berwick, et la France sans généraux, espérant que +l'Autriche, avec tous ses barbares, à Parme, à Guastalla, allait nous +éreinter. Mais quand ils la voient elle-même usée et épuisée, Eugène à +qui l'on prend Philipsbourg sous le nez, Mercy tué, Kœnigseck qui +traîne comme un serpent coupé, alors notre amie Angleterre, +sérieusement inquiète, se met devant l'Autriche, et décidément la +protége. Elle se porte médiatrice (février 1735), et propose +impartialement un plan tout autrichien.</p> + +<p><i>Article</i> 1<sup>er</sup>.—L'unité, l'éternité de l'empire autrichien, au +profit de son héritière. Donc, point d'élection de Bohême, de Hongrie, +et l'Empereur sera toujours un anti-chrétien.</p> + +<p>Soufflet assez fort pour Versailles. Car on a flatté Louis XV, qui lui +aussi descend de Charles-Quint, que la ligne mâle autrichienne +s'éteignant, il pourrait arriver par l'élection. Fleury, que +l'histoire dit si sage, s'était avancé sottement sur cette ridicule +espérance jusqu'à dire que, plutôt que de garantir l'héritière, comme +le demandait l'Empereur, «il aimerait mieux trois batailles.» +(Villars.)</p> + +<p><i>Article</i> 2.—L'Espagne garde les Deux-Siciles. Mais <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> +l'Autriche, qui n'avait nulle force dans ces possessions lointaines, +en revanche épaissit au Nord. Au Milanais qu'elle garde, elle joint la +possession de la Toscane, plus voisine, aisée à défendre, tandis +qu'une île n'était rien pour cet Autrichien sans vaisseaux.</p> + +<p><i>Article</i> 3.—Le père de la reine de France renonce au trône. Nul +dédommagement, aucune indemnité... qu'un bien à lui, un petit bien de +noble Polonais! Plus, l'honneur dérisoire d'une ambassade qui le +remercie d'abdiquer.</p> + +<p>L'esprit gravement facétieux du mystificateur Walpole brillait dans +cette plaisanterie.</p> + +<p>Chauvelin, à l'idée d'éterniser l'Autriche, fut accablé, désespéré. +Mais, loin de l'écouter, Fleury envoie à Vienne un homme à lui. Que +veut-il, l'innocent? Signer, sans les Anglais, seul à seul avec +l'Empereur, tout ce qu'ont dicté les Anglais. Cela se fit ainsi.</p> + +<p>Fleury était un homme modeste et sans ambition. Que la France n'eût +rien, qu'on logeât Stanislas seulement dans le duché de Bar, cela lui +allait à merveille. Chauvelin s'indigna, travailla (par la reine, par +Mailly? par tous), et il exigea pour la France, pour tant d'argent, de +sang, qu'elle avait sacrifié. Il obligea Fleury d'exiger la Lorraine, +dont l'héritier passerait en Toscane<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Lien vers la note 30"><span class="small">[30]</span></a>. Très-importante acquisition, +indispensable <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> aux communications de Champagne, d'Alsace. +Excellente barrière d'un si vaillant pays, si profondément militaire.</p> + +<p>Cette guerre avait fait un grand mal et un petit bien.</p> + +<p>Le petit bien fut la Lorraine remise aux bonnes mains de Stanislas, la +Toscane mieux administrée, qui eut bientôt son Léopold. À Naples, le +gouvernement incapable des Espagnols fut obligé de prier l'Italie +d'administrer, de gouverner.</p> + +<p>Le mal, et très-grand mal, est la dissolution de la Pologne, le salut +de l'Autriche, qui reste autorisée à perpétuer à jamais l'étouffement +des nations.</p> + +<p>C'était un grand moment, celui qu'on a perdu. Moment unique, de si +belle espérance. L'Empire n'était pas mort. La Bavière et la Saxe, le +Palatinat protestaient. Dans les petits États, moins hardis, chez les +populations honnêtes de la bonne Allemagne, subsistait l'étincelle du +droit, de la patrie. L'Allemagne, la biche au bois dormant, avait +assez dormi; elle se réveillait; sur la face de bête lui revenait la +face humaine.</p> + +<p>Ils redevenaient hommes aussi, ces peuples du Danube qui ont sauvé +l'Europe, et qui, pour récompense, par la ruse autrichienne, sont +tenus à l'état de loups, que de temps à autre elle lance, quand +l'Anglais <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> la paye pour cela. Ces peuples allaient sortir de +ce honteux enchantement.</p> + +<p>Qui l'empêche? C'est l'Angleterre.</p> + +<p>À ce moment, Voltaire disait à la légère dans ses <i>Lettres anglaises</i> +(l. VIII, p. 149): «Qu'elle aime la liberté au point de la vouloir, de +la défendre chez les autres même.»</p> + +<p>Remarquable ignorance. L'Angleterre justement alors affermit +l'esclavage des États autrichiens, livre les Polonais aux Allemands, +aux Russes.</p> + +<p>Laide contradiction. C'est dans la même année (1731) que l'Angleterre +écoute la prédication de Weslay, se réforme, assombrit son austérité +protestante,—et que, d'autre part, l'Autrichien finit sa dragonnade +des protestants hongrois et des protestants de Saltzbourg. Voilà ce +que l'Anglais protége en 1735! Qui dira qu'il est protestant?</p> + +<p>Si l'Angleterre eût été protestante, elle eût cherché son point +d'appui uniquement dans l'Allemagne du Rhin, du Nord, dans les deux +États Scandinaves, unis, fortifiés. Avec sa très-étroite jalousie +maritime, ses petites vues sur la Baltique, elle a toujours tenu en +deux morceaux, c'est-à-dire annulé, brisé l'épée du Nord, qui l'aurait +tant servie. Elle a plutôt soldé une épée catholique, gardé l'empire +barbare où le papisme est un monstre de guerre.</p> + +<p>Ici, de tout son poids l'Angleterre s'asseoit avec Fleury sur la +lourde pierre catholique dont toute liberté est écrasée. L'effort de +1733, notre élan de réveil, comment avortent-ils? C'est le secret des +deux Walpole. Ils régnaient dans Versailles. Ils régnaient <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> +dans nos ports, veillaient notre marine, la solitude de Brest et de +Toulon.</p> + +<p>Duguay-Trouin, un jour, se consumant à attendre Fleury, voit dans +cette antichambre et la foule dorée un misérable à culotte percée, +d'un visage dévasté et sombre. C'est l'homme qui fit trembler les +mers, c'est le Nantais Cassart. Duguay alla à lui, le serra dans ses +bras. Ses yeux n'étaient pas secs. Il pleurait sur la France, hélas! +aussi sur lui. Il ne revint jamais d'être resté dans Brest enchaîné +devant les Anglais. Il s'éteignit l'année suivante.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> CHAPITRE IX</h3> + +<h4>VOLTAIRE—LE ROI NE FAIT POINT SES PÂQUES<br> + +1734-1739</h4> + + +<p>Dans cette paix malsaine qu'avaient rétablie les Walpole, une chose +devait les contrister; c'est ce qui avait apparu si fortement en 1733: +<i>La France était par elle-même.</i></p> + +<p>Fort opposée à son gouvernement. Celui-ci avait renoncé à toute marine +militaire. Mais la France faisait des vaisseaux. À Lorient, à +Saint-Malo renaissait un commerce hardi qui demain se ferait corsaire.</p> + +<p>Autre découverte fâcheuse. Quelque soin que Fleury prît pour faire une +guerre ridicule, le Français apparut un dangereux soldat.</p> + +<p>La presse a pris l'élan, ne retournera plus à l'état étouffé, muet, de +1728. Des livres forts éclatent de moment en moment.</p> + +<p>L'histoire a commencé,—narrative dans le <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> <i>Charles XII</i> +(1731),—réfléchie, politique, dans la <i>Grandeur et décadence des +Romains</i> (1734). Ébauche magistrale, qui, par ce temps de petitesses, +montrant dans sa hauteur la colossale antiquité, fait rougir le +présent.—Autre effet, et plus vif, quand les <i>Lettres anglaises</i> +opposent à nos misères la grandeur britannique, l'empire que +l'Angleterre a pris dans les affaires humaines.</p> + +<p>Dans ce livre, Voltaire, trop favorable à l'Angleterre, n'en établit +pas moins une grande vérité qu'avaient dite les <i>Lettres persanes</i>: +«Le protestantisme a vaincu; dans tous les sens, il a pris +l'ascendant.» Il tolère et fait vivre en paix toute la variété des +sectes. Il a donné l'essor au gouvernement libre, à l'activité +énergique qui fait trembler les mers.—Grands efforts. Et le peuple +n'en est pas écrasé. Ce peuple, si différent du nôtre, est vêtu, est +nourri. Il est fier, il raisonne. Il a jugé ses rois.</p> + +<p>Newton à Westminster, le solennel hommage à la science, au génie, la +royauté de la raison, c'est ce qui couronne le livre. Il essaye de +nous introduire, non pas dans la vie du savant (comme fit l'ingénieux +Fontenelle), mais dans la science elle-même, dans l'exposition +difficile des lois astronomiques, physiques, au sein même de la +nature. Il ouvre au grand public, à l'ignorant, à tout le monde, +l'entrée de la <i>via sacra</i>, où la science et la religion se +confondront de plus en plus.</p> + +<p>Pour lancer un tel livre, en 1733, Voltaire attendait, espérait la +chute de Fleury. Il ne le lâcha qu'en anglais et à Londres +(août-septembre). Il retenait <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> encore l'édition française à +Rouen sous la clef. Mais ce terrible livre, comme un esprit qui rit +des portes et des serrures, s'envola de lui-même. En France, en +Hollande et partout, il circula, pour l'effroi de Voltaire qui, dans +ces circonstances toutes nouvelles, eût voulu le garder encore.</p> + +<p>Grand changement. Il redoutait l'exil. Il avait pris racine. Il était +marié.</p> + +<p>Marié d'amitié avec un esprit sérieux, l'un des plus virils de la +France, madame Du Châtelet, si lettrée, si savante, éprise des plus +hautes études, traduisant Virgile et Newton. Elle était parfaitement +libre, dans les idées d'alors, délaissée, oubliée de M. Du Châtelet. +Elle avait vingt-sept ans, avait déjà vécu, traversé l'étude et le +monde, n'avait rien trouvé pour le cœur. Elle avait des méthodes, +point de fonds. C'est le fonds, la vie même qu'elle sentit en ce petit +livre. Son cœur fut plein, et se donna.</p> + +<p>Voltaire était malade et dans sa crise obscure de 1733, lorsque cet +ange de Newton vint, amené par une amie, le voir dans son triste logis +près Saint-Gervais. Newton, comme on l'a vu, avait fait sa fortune, et +il lui donna une femme, éprise et dévouée, très-noble compagnon de +travail qui adoucit sa vie, qui n'altéra en rien, mais augmenta sa +liberté.</p> + +<p>Quinze ans durant il eut chez elle un agréable asile, très-près de la +frontière, qui lui permit d'oser, mais parfois d'éluder l'orage. Il +était, n'était pas en France, avait un pied dehors sur la terre de la +liberté.</p> + +<p>En avril 1734, le danger fut réel, Voltaire quitta <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> Paris. +Une lettre de cachet fut lancée contre lui de Versailles, et en même +temps le Parlement, sur une plainte des curés, fit lacérer, brûler le +petit livre par la main du bourreau (juin 1734).</p> + +<p>Il était près d'Autun chez les Guises et les Richelieu qui ne le +cachèrent pas. Il était sans asile. Madame Du Châtelet franchit le +pas, et le cacha chez elle.</p> + +<p>C'était chose hasardeuse. Et tout le monde fut contre elle, sauf M. Du +Châtelet. Homme d'esprit et dès longtemps désintéressé de sa femme, il +trouva bon qu'elle abritât ce beau génie persécuté, sans famille, ami, +ni foyer. Il défendit Voltaire, lui rendit des services.</p> + +<p>Hôte peu redoutable, à vrai dire, peu compromettant. Cette maigre +figure, déjà de quarante ans, nerveuse et maladive, malade imaginaire +de plus, toujours mourant, entre la casse et le café <i>une ombre +d'homme</i>, il le disait lui-même, donnait peu l'idée d'un galant. +Enfermé tout le jour, n'apparaissant qu'une heure, comme un farfadet +de passage, même à Cirey on le voyait à peine. Madame de Graffigny qui +l'y vit, et madame de Staël à Sceaux, lui trouvaient l'air d'un +revenant, d'un petit moine d'autrefois aux yeux malins et doux, dont +l'âme curieuse viendrait de l'autre monde visiter celui-ci.</p> + +<p>Union bien sérieuse pour Émilie, jeune encore, belle et forte, dans +son âge de vingt-sept ans, riche de vie, de sang, bien plus que ne le +sont ordinairement les grandes dames. Le travail la sauvait. Ses +lettres, très-intimes, secrètes, à d'Argental, lui font beaucoup +<span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> d'honneur. Elles démentent ce qu'on a dit si légèrement: +qu'elle n'aimait Voltaire que pour le bruit et le succès. Elles sont +graves et d'un honnête homme, mais fort passionnées, d'un véritable +culte pour Voltaire. Dans ses constantes inquiétudes, elle reste +très-noble; elle désire sans doute «qu'il soit sage», ne se +compromette pas trop; mais elle ne l'exige point. Elle n'impose aucun +sacrifice, respecte tout à fait la mission de ce grand esprit. Loin de +le détourner vers la littérature secondaire, les petits succès, elle +l'admire, le suit de son mieux dans son essor philosophique. Elle +l'éloigne au contraire de son faible <i>Louis XIV</i>, œuvre médiocre et +légère. Tant qu'elle put, elle retarda, tint le manuscrit sous la +clef.</p> + +<p>Cirey, dans un paysage mesquin, château peu gai et délabré, ne pouvait +plaire qu'à de tels travailleurs. Deux appartements seuls y étaient +habitables. Au premier la sérieuse dame calculait, traduisait +Newton<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Lien vers la note 31"><span class="small">[31]</span></a>. Sous elle, à l'entre-sol. Voltaire écrivait tout le jour. +Là il paraît très-grand. Cirey lui fit son équilibre, il fut universel +et rayonna de tous côtés. À travers les <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> poèmes et les +drames, les traités de philosophie, il expose Newton, étudie la +chimie, fait ses expériences, son <i>Mémoire sur le Feu</i>. Il défend +Réaumur dont on méprisait les insectes. Il pose le principe admirable: +«Nous devons à notre âme de lui donner toutes les formes possibles.» +Ce principe, il l'applique, avançant en tout sens avec une vigueur +merveilleuse et cette ambition conquérante que Vico appelait «un +héroïsme de l'esprit (<i>mens heroïca</i>).»</p> + +<p>Ce qui surprend le plus, c'est que les grands orages lui viennent à +chaque instant pour des productions très-légères autant que pour ses +livres hardis. Pour le <i>Temple du goût</i> il est persécuté. Persécuté +pour une épître à <i>Uranie</i>. Madame Du Châtelet est toujours dans les +transes. En 1734 et 1735, ils respirèrent à peine. En plein hiver, +alerte (26 décembre); il s'en va de Cirey, se met en sûreté. Autre +plus grave, en décembre 1736, pour la plaisanterie du <i>Mondain</i>, et +cette fois il part pour la Hollande. Elle le suit. Les voilà sur la +neige à Vassy (quatre heures du matin). Elle pleure. Va-t-elle revenir +seule dans ce Cirey désert? Où va-t-elle avec lui, en laissant là ses +enfants, sa famille? Voltaire l'en empêcha. Tout souffreteux qu'il +fût, seul il passa l'hiver dans cette froide et humide Hollande, caché +le plus souvent, redoutant à la fois la haine de nos réfugiés et les +calomnies catholiques du vieux J.-B. Rousseau, qui allaient jusqu'à +Fleury même, pour éterniser son exil, lui fermer le retour, lui faire +perdre l'asile que lui avait fait l'amitié.</p> + +<p>À ces misères joignez les procès, les libelles. On lui avait lancé le +libraire de Rouen, destitué pour les <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> <i>Lettres anglaises</i>. +Sous le nom du libraire, on publiait cent calomnies. Le faux +protecteur de Voltaire, Maurepas, prétendit tout arranger en écrasant +Voltaire, lui infligeant la honte d'une amende à payer aux pauvres.</p> + +<p>La situation générale empire en 1737. Toute liberté perd espérance +avec l'homme de ruse et d'audace qui avait cru succéder à Fleury. +Chauvelin est chassé (février), chassé pour toujours.</p> + +<p>Son crime fut d'avoir forcé Fleury, forcé l'Autriche à en finir, par +une ligne ajoutée de sa main à une lettre de Fleury: «<i>Qu'en +attendant, le Roi garderait Philipsbourg, Trèves et Kehl</i>,»—que, si +l'on ne finissait rien, nous resterions toujours en Allemagne.</p> + +<p>Acte hardi, qui fit peur, décida tout, mais perdit Chauvelin.</p> + +<p>Depuis deux ans l'Autriche et les Walpole le travaillaient. D'abord on +lui offrit de l'argent. Puis, comme il refusait, on le calomnia, on +soutint qu'il volait. Il aurait volé... une montre (Barbier, etc.). +Enfin, par un coup plus habile, Walpole se procura des lettres où +Chauvelin communiquait avec l'Espagne (dans l'intérêt de la France). +On cria à la trahison.</p> + +<p>Les dates répondent à ces sottises, disent la vraie cause de sa chute. +Vaincu et effrayé par sa fermeté, l'Autrichien lâche enfin la +Lorraine, 15 février 1537<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Lien vers la note 32"><span class="small">[32]</span></a>. Le 23 février, Chauvelin est exilé pour +la vie. Jamais l'Autrichien, ni l'Anglais, jamais le parti prêtre, ne +consentirent à son retour.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> Il laissait des regrets à la cour, dans l'armée, au +Parlement, partout. Il avait un parti ou deux partis plutôt: celui du +bien public, et celui de la guerre. Et ce dernier si fort, qu'il +fallut l'occuper, en donnant aux Génois un secours pour réduire la +Corse, armée contre eux sous un aventurier qui se proclamait roi de +l'île.</p> + +<p>À la cour, les meilleurs étaient pour Chauvelin: j'entends M. de la +Trémouille, alors bien réformé, et la bonne Mailly, d'un cœur +honnête, ardent, fort désintéressée, qui resta toujours pauvre, ne +voulant que l'amour, l'honneur, la gloire du Roi. Elle l'avait aimé de +plus en plus, mais avait peu d'esprit, de la jalousie, l'ennuyait.</p> + +<p>Il aimait beaucoup mieux la jeune femme de M. le Duc, comme on a vu. +Seulement, pour la tirer de Chantilly, le premier point était de +renvoyer Fleury, de donner au mari pour sa femme la royauté même. Il +aurait fallu que le roi changeât sa vie, ses habitudes, immolât aux +Condés non-seulement Fleury, mais les légitimés, le comte de Toulouse +et l'aimable comtesse qui, si souvent, si bien, le recevait à +Rambouillet.</p> + +<p>Ainsi troublé, indécis, en 1737 et 1738, entre la reine et la Mailly, +seul en réalité, il eut des échappées sauvages et de hasard, non sans +danger pour sa santé. D'ennui, d'épuisement ou d'autre cause, il fut +malade (février 1738), et juste au même mois où Fleury, très-malade +aussi, semblait près de s'éteindre. La nuit du 20, celui-ci appela son +vieux valet Barjac, et lui dit: «Je me meurs! (Luynes, II, 41).» +Grande agitation <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> dans Versailles. Que serait-ce si tout à la +fois le ministre et le roi manquaient?</p> + +<p>La reine serait-elle régente? Ses amies en parlaient. Sous elle eût +gouverné un second Fleury, et tout prêt, Tencin, le fourbe, +l'intrigant, dont l'œil dur et faux faisait peur. Le Roi y +répugnait. Mais il avait pour lui toutes les saintes, et celles du +cercle de la reine, et les dames de Noailles, la perle des Noailles +surtout, madame de Toulouse.</p> + +<p>Celle-ci, douce et fine, avisée, travaillait à la fois et pour +l'Église, et pour son fils. Les Condés demandaient que ce fils, le +jeune Penthièvre, à la mort de son père Toulouse, ne gardât pas le +rang si élevé que l'amour du grand roi avait fait aux légitimés. +Madame de Toulouse, même du vivant de son mari, serra le roi de près, +lui donna de petits soupers (Luynes, II, 169), au grand étonnement de +la cour. On savait à quel point le Roi, après boire, s'oubliait. M. de +Toulouse mort, Madame, éplorée, inondée de larmes (très-sincères), en +revoyant le Roi, se jeta dans ses bras, lui donnant le fils et la +mère. Le Roi fut fort touché. Elle semblait un peu sa mère aussi, et +il l'aimait d'enfance. Dans cet aimable Rambouillet, dans cette idylle +austère d'un ménage accompli, elle le recevait, le caressait avec une +grâce maternelle, le formait, l'amusait d'agréables propos, mondains, +dévots, des histoires du grand règne et de la belle cour. Avec sa +gravité souriante, une vertu si sûre, vingt-deux années de plus, elle +pouvait s'avancer plus que d'autres, avertir l'enfant mal guidé de +bien des choses délicates, l'ennoblir, l'épurer, lui dire ce que c'est +que l'amour.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> Une seule chose fait ombre; c'est que la faible mère, +cherchant avant tout la faveur, laissait jouer son fils (du premier +mariage) Épernon aux petits cabinets, si mal notés. Et, pour son fils +Penthièvre, elle se hasarda elle-même. Elle avait un grand avantage, +gardant dans son veuvage un appartement très-commode, où le Roi à +toute heure descendait sans chapeau, par un escalier dérobé. M. de +Toulouse avait eu (de sa mère Montespan) une clef pour entrer chez le +Roi. Cette faveur subsisterait-elle? Madame de Toulouse y réussit +adroitement. Comme le Roi s'amusait à tourner, elle lui fit tourner +dans un bois qui lui venait de son mari, un étui pour mettre la clef. +En lui rendant l'étui, le Roi donna l'inestimable passe-partout (17 +mars 1738).</p> + +<p>Ayant la clef et l'escalier, on arrivait au dernier cabinet où le roi +écrivait, à la fameuse garde-robe où se trancha deux fois le destin de +la monarchie. Intimité si grande que le Roi la refusa à sa fille +Henriette, ne l'accorda jamais qu'à son Adélaïde. On pouvait, en +effet, lui absent, voir tous ses papiers. On pouvait le surprendre à +telle heure bien choisie, où la surprise est désirée.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, madame de Toulouse, véritablement affligée, +restait dans sa ligne de deuil, passant souvent deux heures à la +chapelle au fond d'un confessionnal où elle lisait à la bougie. Son +appartement même, avec la petite cour pavée de marbre blanc et noir, +avait un air de cloître à l'espagnole. Tout cela imposait. Et si +quelqu'un pensait, du moins on n'aurait pas jasé.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> L'excuse au reste était le fils et l'extrême besoin qu'elle +avait du Roi pour ce fils. On lui reprochait peu des amitiés utiles +qu'il lui fallait subir. Les complaisantes invariables des plaisirs du +Roi (la Charolais, d'Estrées), chez qui souvent il se grisait, se +trouvèrent très-liées avec madame de Toulouse. D'Argenson, par deux +fois, observe un peu cyniquement que celle-ci «qui a l'escalier +dérobé,» peut se faire désirer par sa dévotion même. Elle était +blanche et grasse (la Mailly maigre et noire), et, malgré les années, +fort conservée par sa vertu. À cinquante ans, elle était belle, une +très-agréable maman.</p> + +<p>Entre mai et octobre, elle avait, mois par mois, et degré par degré, +refait tous les honneurs, biens et dignités de son fils.</p> + +<p>Au souper de Fontainebleau, ce jeune fils (nommé prince) servit le Roi +à table. Elle-même servit au dessert, donna au Roi un verre et une +assiette, et par là constata son rang.</p> + +<p>Plusieurs crurent voir une Maintenon, mais celle-ci non sèche, au +contraire, douce, aimable. L'âge n'aurait rien empêché. L'amour dévot, +jésuite, avec ses vastes complaisances, eût fait plus que beauté, +jeunesse.</p> + +<p>Madame de Toulouse, unie avec la reine et Tencin, le parti des +honnêtes gens, eût pu garder le Roi par l'attrait maternel, la saveur +du demi-inceste, ce lien équivoque, que tous favorisaient, honoraient +et voilaient. Cependant, elle-même se cacha peu en août, ayant laissé +le Roi se faire chez elle à Rambouillet une chambre à coucher, puis +certain cabinet, <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> dont elle l'entretint longuement, tout bas, +devant tous, à Versailles<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Lien vers la note 33"><span class="small">[33]</span></a>.</p> + +<p>Cela dut attrister madame de Mailly, qui vit qu'elle ennuyait, et que +le roi peu à peu échappait. Elle chercha un amusement. Elle appela sa +laide et spirituelle sœur, mademoiselle de Nesle, dont la figure la +rassurait. Cette grande fille, lâchée du couvent, avec une vive +gaieté, remplit le maussade Versailles de sa jeunesse et de ses +badinages, hardis, mordants, qui n'épargnaient personne. Elle étonna +le roi en se moquant de lui. Et il y prit plaisir. Il ne pouvait plus +s'en passer. Dès le 22 décembre, il voulait qu'elle soupât avec sa +sœur aux petits cabinets (Luynes, II, 295). On eut peine à parer ce +coup.</p> + +<p>Cette rieuse était fort redoutable. Elle lançait d'ineffaçables +traits. Dans le pays de cour, si sot, où on craint tant les ridicules, +on avait peur. On remarqua le plat de la situation. Un ministre en +enfance, une maîtresse usée, Toulouse la maman complaisante de +l'escalier furtif, tout était misérable, ennuyeux, excédant. Il était +trop facile de faire honte au jeune roi de sa patience. La Nesle était +impitoyable, et le plus dangereux c'est que, sous ses plaisanteries, +sous ce rire moqueur, il y avait une force réelle.</p> + +<p>Le roi était timide, il baissait la tête et riait. Ceux qui voyaient +de près les choses, Bachelier, le valet intime, suivirent le vent, +tournèrent. La première girouette <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> de France, Maurepas, +tourna non moins vite. Il crut Fleury fini et Chauvelin possible. Il +avait vaillamment aidé à la noyade de celui-ci, profité de sa chute. +Ministre de Paris, et en même temps de la Marine, il se trouva de plus +comme un secrétaire de Fleury pour toutes les Affaires étrangères. +Plus encore, son <i>alter ego</i> contre le parti Chauvelin, jansénistes et +libres penseurs. En 1736, il accabla Voltaire pour les <i>Lettres +anglaises</i>. En janvier 1739, il est changé; il écrit à Cirey, il +courtise Voltaire et l'assure de son amitié (Lettres de madame du +Chât., 135).</p> + +<p>De graves circonstances arrivaient, la guerre presque certaine, donc +Chauvelin, le seul capable de la soutenir. Elle éclatait déjà entre +l'Espagne et l'Angleterre. La mort prochaine de l'Empereur allait la +rendre européenne. Si Fleury restait là (c'est-à-dire l'impuissance et +l'absence de gouvernement), un grand désastre était certain.</p> + +<p>La Nesle ne perdit pas de temps. Aux premiers mois de 1739, sans faire +de bruit, et sous le couvert de sa sœur la Mailly, elle prit Louis +XV comme on pouvait le prendre. Elle n'était pas belle, mais plus +blanche que la Mailly, plus jeune que madame de Toulouse. Elle ne +coûtait rien, ne demandait rien, et n'exigeait nullement que le roi +renonçât à rien. Il n'était pas moins assidu le jour chez la maman; le +matin, comme à l'ordinaire, il allait quelques heures bâiller au lit +de la Mailly.</p> + +<p>Situation bizarre. Par moments, le roi la sentait. Ce lien triple, +impur (deux sœurs et une mère) lui donnait des scrupules, pas assez +pour le rompre, assez <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> pour n'oser communier. Il y avait des +exemples de la colère de Dieu, des gens qui, mettant l'hostie à la +bouche, ayant avalé leur jugement, étaient tombés roides morts. Cela +lui donnait à penser. Six années avec la Mailly il avait fort +tranquillement communié. Mais ici, avec ce mélange, il eut peur. Rien +ne put le décider à hasarder la chose.</p> + +<p>«Le roi a déclaré <i>qu'il ne fera point ses pâques</i>. Le grand prévôt +lui demandant s'il toucherait les écrouelles (ce qui se fait après la +communion), il a sèchement répondu: Non.» (Argenson, 5 avril 1739).</p> + +<p>Fait grave, de retentissement immense à Paris et partout. Barbier +(III, 167) se demande comment le fils aîné de l'Église n'a pas +dispense du pape pour faire ses pâques en quelque état qu'il soit.</p> + +<p>Les ultramontains, atterrés, espéraient éluder et tromper le public en +faisant dire une messe basse au cabinet du roi, de sorte qu'on ne sût +pas s'il communiait. «Le roi dédaigne cette ridicule comédie. Il ne +veut pas jouer la farce. Il échappe à son précepteur.» (Argenson.)<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> CHAPITRE X</h3> + +<h4>GUERRE D'AUTRICHE—GRANDEUR ET CATASTROPHE DE LA NESLE<br> + +1740-1744.</h4> + + +<p>Le chimérique espoir du salut par la royauté, d'un roi affranchi par +l'amour, l'idéal d'une douce royauté de la femme donnant aux nations +le progrès et la liberté, c'est longtemps le roman du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. +Les meilleurs l'adoptaient. L'excellent d'Argenson, obstiné à chercher +son homme en Louis XV, à soupçonner en lui un mystère d'avenir, croit +qu'un matin l'amour va tout faire éclater. Voltaire, moins aveuglé, +dans son ironie même ses moqueries légères (imitées d'Arioste), ne +désespère jamais. À chaque avènement de maîtresse, il croit voir +l'inerte Charles VII réveillé tout à coup à la gloire par Agnès Sorel.</p> + +<p>Sous la Mailly, la Nesle, Châteauroux, Pompadour, toujours revenait +cet espoir. S'il fut un jour moins vain, incontestablement ce fut en +1739. Pour cette <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> fois, le Roi parut aimer. Avant, après la +Nesle, ses maîtresses ont fort peu de prise; il n'en regrette aucune. +Mais celle-ci vraiment semblait avoir mordu. La voyant sans cesse, en +deux ans, il lui écrivit deux mille billets. Et, à sa mort, on le crut +fou.</p> + +<p>On sait malheureusement très-peu de cette femme. On en a quelques +jolies lettres. Elle apparaît pour disparaître. Elle n'agit que sous +le couvert de sa sœur et presque ténébreusement. Elle est prudente, +hardie. Tous, amis, ennemis, s'accordent à reconnaître qu'avec une +parole acérée et brillante, elle eut un esprit vaste et fort, qui +n'eût reculé devant rien. On n'en parla guère qu'à sa mort. Paris +savait à peine son nom, au moment même où, entraînant le roi, elle +semblait lancer sur l'Autriche et l'Europe la plus vaste révolution.</p> + +<p>Frédéric, dans ses beaux Mémoires, ne nous dit pas assez cela. Seul +alors en Europe, mal avec l'Angleterre, mal avec la Russie, s'il n'eût +senti la France pour lui, il n'eût bougé. Il sut parfaitement ce qui +se passait à Versailles. Les anti-Autrichiens, la Nesle, y étaient +maîtres, quand il agit contre l'Autriche.</p> + +<p>Tout cela tenait à un fil, au plus fragile, au plus incertain des +miracles, à la question de savoir jusqu'où l'amour pouvait refaire un +roi. De sa honteuse enfance, de sa jeunesse aride, sortirait-il un +homme? Était-il bien capable de la métamorphose qu'aurait pu seul le +haut amour? grand problème et douteuse énigme.</p> + +<p>L'aimable monument, un peu efféminé de 1738, la belle fontaine +Grenelle, a la mélancolie des destinées <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> obscures. Une jeune +reine (Paris? ou la France? ou la Mailly? la Nesle? tout cela est +mêlé) trône sous la couronne de tours. À ses pieds le beau fleuve et +la molle rivière couchés, lèvent sur elle un œil aimant, croyant. +D'elle viendra l'émancipation? un cours heureux, prospère, le flot des +temps meilleurs?... Il se peut. Pourquoi pas? Rien ne doit l'effrayer. +Une rêverie guerrière est dans son doux visage. Et son poing sur la +hanche dit assez qu'elle est prête aux plus hardies résolutions. Je ne +sais quel nuage est pourtant sur le tout d'incertain avenir. Haute est +l'aspiration... Impuissante peut-être, elle ira se perdant où vont ces +eaux, où coule cet élément fluide, qui fuit aux grandes mers.</p> + +<p>Voltaire, vif et crédule, ne douta pas. Il se croyait sauvé. En +janvier (1739), il veut quitter Cirey, s'établir à Paris. Depuis +quatre ans, il avait fait <i>Mérope</i>. Il faisait <i>Mahomet</i>, brûlait de +les jouer. Il voulait retourner au terrain du combat, être là pour +répondre aux articles, aux pamphlets que semaient Desfontaines et +autres avec l'appui de la police. Il allait éclater dans les sciences +par l'ingénieux et très-neuf <i>Mémoire sur le feu</i>, par son <i>Newton</i> +qui, depuis l'exil de Chauvelin, n'avait pu s'imprimer. Paris était +son vrai théâtre. Après cinq ans d'absence, il rentrait agrandi, +immense, rayonnant en tous sens. À Cirey, il était malade de sa +terrible activité, meurtrière dans la solitude. La fièvre à chaque +instant. Il défaillait deux fois par jour (décembre). De là mille +choses vaines. Il va chasser, il achète un fusil. La nuit, il rêve, il +rime cent folies satiriques, libertine image des <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> cours. Le +plus fou eût été d'aller en Allemagne chez le prince de Prusse, qui +l'appelle et l'attire, essaye de l'enlever. Voltaire ajourne, écrit +des lettres adorables, où il voudrait donner à ce roi de demain ce que +n'ont guère les rois, un cœur et des entrailles, un peu de douceur, +de bonté.</p> + +<p>Très-sagement, madame Du Châtelet, pour l'éloigner à jamais de la +Prusse, en commun avec lui achète un hôtel à Paris (2 avril 1739). +Elle y va mener son malade. Pour 200,000 francs on acquiert l'hôtel +Lambert, qui était aux Dupin, au gendre de Samuel Bernard, hôtel bien +connu de Voltaire qui lui rappelle un meilleur âge, quand il jouait +<i>Zaïre</i> avec la belle madame Dupin. À la pointe de l'Île, au paisible +quartier des grands hôtels de la magistrature, loin du centre, à +portée du monde, en vue de Saint-Gervais où l'ange de Newton apparut à +Voltaire, c'est une fort noble résidence (aujourd'hui des +Czartoriski). Très-sérieuse toutefois et regardant le nord. Mais la +décoration et les fresques suaves des grands maîtres suppléent le +soleil. Madame Du Châtelet espérait tenir là cet esprit si mobile par +un salon où lettres et sciences eussent brillé dans leur harmonie, +éclipsant le salon artiste de madame de la Popelinière. Elle comptait +sur l'hôtel Lambert, sur cet attrait du monde, ce rajeunissement. Elle +en avait besoin. Elle avait séché en six ans de travail et +d'inquiétude, du vain effort de captiver Voltaire. Les torts étaient à +celui-ci, aux indomptables ailes qui le portaient de tous côtés. Il ne +s'en cachait pas. À ce moment aimable qui semblait pour toujours les +unir à Paris, il fait les <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> vers bien tristes: «Si vous voulez +que j'aime encore, etc.» Vieux à quarante-quatre ans, il espérait +mourir paisiblement en cet hôtel, en son Paris natal, entre l'étude et +ses amis. Vain espoir! une autre carrière, et sans repos, s'ouvrit +pour lui, éclatante, d'éternel exil.</p> + +<p>Une réflexion naturelle aurait dû modérer l'idée qu'on se faisait du +changement du Roi. S'il s'était abstenu de faire ses pâques au 5 +avril, c'est justement parce qu'il était dévot. En mai, il y parut. Le +rude évêque de Chartres le fit trembler d'un mot. Sans rappeler sa +faute, il fit penser au châtiment: «Sire, après la famine, voici +bientôt la peste qui n'épargnera pas les grands.» Ce coup porta. Le +Roi, à la messe, eut une défaillance.</p> + +<p>Des gens pourtant qui voyaient de bien près, son Bachelier qui vivait +avec lui huit heures par jour, s'enhardissaient. Bachelier fait écrire +des mémoires sur la tolérance, et les fait transcrire par le Roi. La +persécution janséniste se ralentit. La police hésitait, elle ne +troubla plus les malades. Si l'on n'eut pas encore la liberté de +vivre, on eut celle de mourir en paix.</p> + +<p>La Charolais, cette Condé, joyeuse, hardie, ayant pris à Compiègne la +Nesle avec elle et chez elle, poussa le Roi à une chose qu'on n'eût +pas cru, à faire un tour au vieux. Fleury, le matin, arrivait pour +travailler avec le Roi, avait la clef, ouvrait lui-même. Un jour à +l'ordinaire, avec Barjac, qui lui portait son portefeuille, il veut +ouvrir, ne peut. Barjac essaye aussi. En vain. Malignement, le Roi qui +entendait, laisse <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> gratter, frapper, enfin ouvre, en disant +froidement: «C'est que j'ai changé les serrures.» (Luynes, II, 454.)</p> + +<p>Grande révolution? Non, au fond peu de chose. Il s'est donné la joie +de casser le nez à Fleury. Mais il n'en a guère moins à blesser la +Mailly, même la Nesle. Dans sa nature mauvaise de magister qui aime à +châtier, il s'amuse à voir le vieux prêtre la flageller des plus +sensibles coups, sur les amis de Chauvelin, sur Mailly, mari de sa +sœur, même sur leur père M. de Nesle. Spectacle curieux. Il force +les deux sœurs d'avaler l'amertume d'aller prier Fleury pour leur +père et demander grâce.</p> + +<p>Au point le plus sensible, la préférée le trouva sec. Pour couvrir les +grossesses, cacher l'inceste, il veut la marier. Il lui fait espérer +un prince, le comte d'Eu. Et il lui donne un gentilhomme, neveu de +l'archevêque Vintimille, petit protégé de Fleury. La voilà mariée de +la main de Fleury, moquée, la fière et la moqueuse.</p> + +<p>Les quelques lettres qu'on a d'elle disent sa triste situation. +Fleury, impunément, l'ayant humiliée, on la sentait branlante, et l'on +se tenait à distance. Toute mariée et posée qu'elle était, elle menait +sa vie de demoiselle, seule en sa chambre, sauf les chasses où il +fallait aller avec le Roi et la Mailly. Que faisait-elle dans cette +chambre close? c'est ce qu'auraient voulu savoir ses ennemis. Ne +pouvait-on s'introduire dans la place? La société de la reine y +songeait. Une de ses dames imagina de lui adresser une femme adroite, +de deux visages et deux paroisses, madame du Deffand. <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> +Correspondante de Voltaire, elle est d'autre part plus qu'amie du +président Hénault, l'homme de la reine. De plus, elle est parente des +De Luynes, chez qui invariablement soupait la reine. Cette Deffand +avait toujours des affaires. D'abord, elle se fit quelques rentes chez +les maîtresses du Régent, puis servit madame de Prie. Vivant alors +chez madame Du Maine, elle avait bien envie de s'en émanciper, +d'acheter une maison. La Nesle aurait pu y aider, ou bien les ennemis +de la Nesle si par la bonne dame on avait jour chez elle. La Du +Deffand lui écrivit, se présenta comme amie de Voltaire, flatta et +caressa. La Nesle fit semblant de la croire, répondit dans un abandon +tout charmant de crédulité, jusqu'à dire qu'elle serait charmée d'être +en tout dirigée par elle (sept. 1739, édition 1865, tome I, p. 1-9).</p> + +<p>La solitaire n'en agissait pas moins. En 1740, elle eut deux victoires +coup sur coup. Seule, elle eut les étrennes du Roi au 1<sup>er</sup> janvier. +En février, malgré Fleury, elle fit un ministre de la guerre, +Breteuil. Maurepas n'osa parler contre, suivit l'influence nouvelle et +laissa le vieux cardinal.</p> + +<p>Cette année-là est grande. En mai, Frédéric devient roi. En octobre, +meurt l'Empereur. La guerre arrive, et le héros.</p> + +<p>Le voici donc, le grand acteur du temps. Il reviendra de moment en +moment, et nous le peindrons par ses actes. Il suffira de dire ici que +personne ne l'avait prévu, qu'on ne supposait pas qu'un artiste, +musicien, poète, qui, longtemps prisonnier et longtemps solitaire, +n'aimait que les arts de la paix, qui déjà à <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> trente ans +avait l'embonpoint d'un autre âge, déployât tout à coup l'activité du +militaire, qu'instruit par ses succès, instruit par ses revers, il +serait peu à peu le plus grand général du siècle. Étonnant caractère +qui, parmi ses défauts, ses fautes, n'en donna pas moins à son temps +la plus haute leçon: <i>le triomphe de la volonté</i>.</p> + +<p>Le piquant, dans sa destinée, c'est qu'en réalité l'Autriche, par ses +persécutions cruelles et ses intrigues, fit ce grand ennemi qui +faillit la détruire. Son mauvais génie à Berlin avait été, vingt ans +durant, le rusé Seckendorff, ambassadeur d'Autriche, chargé +spécialement d'étouffer son enfance et de l'empêcher de régner. Vienne +en lui redoutait un prince absolument français, élève de nos réfugiés. +On irritait son père, un brutal Allemand, contre <i>ce Français, ce +marquis</i>. Il faillit lui couper la tête, fit mourir ses amis, +l'accabla, l'écrasa, le força d'épouser une parente de l'Autriche. Il +ne fut épargné que quand il parut méprisable, enfermé dans l'étude des +arts, qu'on croit futiles; s'il faut le dire enfin, avili par les dons +de l'Autriche même.</p> + +<p>Déjà gras et fiévreux, seul aux marais du Rhin, dans cette pitoyable +situation (qui l'eût cru?), il amassait une force, il entassait en lui +un trésor d'énergie, de volonté puissante. L'heure sonne. Il apparaît +d'airain. Ce scribe, cet ami de Voltaire, faiseur de petits vers, et +bon joueur de flûte (c'était sa grande prétention), mène tout droit +l'armée à la bataille... Il a peur, mais la gagne. Dès lors il est +très-brave, froid et lucide au feu. C'est le grand Frédéric.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> On fut bien étonné. Mais il n'avait rien fait de téméraire, +au contraire, une chose très-sage autant que hardie, prudente et +fondée en raison.</p> + +<p>D'abord la Silésie qu'il prit aux Autrichiens est anti-autrichienne de +race et de croyance, protestante, anti-catholique. L'invasion fut +très-populaire. La place principale fut livrée par un cordonnier +(<i>Dover</i>).</p> + +<p>Frédéric semblait seul, sans allié, pour faire ce grand coup de tête. +Mais en réalité, il avait la France avec lui. Au moment de l'invasion, +en décembre 1740, notre Bellisle, dans la plus splendide ambassade, +avec un appareil de prince, éblouissait l'Allemagne, lui prêchait la +croisade contre Marie-Thérèse, le démembrement de l'Autriche.</p> + +<p>Comment n'eût-il pas cru que Fleury tomberait, que le Roi allait être +entraîné à la guerre? Frédéric, si français, savait parfaitement notre +cour. Tous regardaient Versailles. Berlin, Madrid et Vienne avaient ce +palais sous les yeux avec tous les détails topographiques, +anecdotiques, la chronique de chaque jour. Chauvelin, l'ennemi de +l'Autriche, Chauvelin, l'absent, l'exilé, y semblait très-présent, +présent au Conseil par Breteuil, ministre de la guerre, présent aux +salons et partout par MM. de Bellisle, dans la chambre du Roi par +Bachelier, présent et puissant par la Nesle qui un moment emporta tout +(décembre 1740).</p> + +<p>Frédéric savait à merveille la vraie situation. C'est l'Autriche +elle-même qui avait tué Fleury, usant et abusant de sa crédulité, le +rendant ridicule. Elle l'emploie pour médiateur et sauveur dans sa +guerre des Turcs. Elle lui emprunte douze millions sur un <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> +gage; elle l'attrape et donne le gage aux Hollandais. Ce sauveur, ce +médiateur, elle s'en moque, et nous voyant brouillés avec l'Anglais +pour la défense de l'Espagne, vite, elle se ligue avec l'Anglais.</p> + +<p>Frédéric savait sans nul doute que Louis XV, peu ami de la guerre, en +ce moment y était entraîné, non-seulement par ses maîtresses, mais par +sa famille même. La famille royale, très-espagnole de cœur et unie +à l'Espagne par un double mariage, priait et suppliait le Roi d'armer +pour la cour de Madrid et contre l'Angleterre. Mais l'Angleterre, +l'Autriche, liguées sous Charles VI, plus encore sous Marie-Thérèse, +c'était alors même personne. Le coup le plus terrible qui eût averti +l'Angleterre, c'eût été de marcher sur Vienne.</p> + +<p>Les difficultés étaient moins en Allemagne qu'à Versailles. Dans ces +plans si hardis où le Roi se laissait traîner, une chose lui plaisait, +il est vrai, celle de donner l'Empire au Bavarois, vieux client de +Louis XIV, de suivre cette idée de son aïeul, de faire un Empereur +(catholique autant que l'Autrichien). Mais une chose ne lui plaisait +pas: c'était d'agrandir le roi de Prusse, chef naturel des +protestants. Fleury en gémissait. Et le Roi aussi au dedans. Poussé +par la Nesle et Fleury en deux sens opposés, il tombe à un état de +néant pitoyable. Un matin il lui passe de faire de la tapisserie, de +reprendre (à trente ans) les sots petits goûts de l'enfance. On court +vite à Paris demander à M. de Gesvres (le célèbre impuissant) tout ce +qu'il faut pour ces travaux de femme. Même à la cour, on rit. Le +courtisan français, qui ne tient pas sa langue, fait <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> +compliment au Roi: «Sire, votre grand aïeul n'a jamais, comme vous, +commencé à la fois quatre <i>sièges</i> (de chaises ou fauteuils).»</p> + +<p>Comment le soulever de là? lui donner un moment de cœur, de +volonté? L'amour et la paternité, si puissants sur Louis XIV, +pouvaient bien moins sur Louis XV. Nul désir des enfants. En trente +années et plus, il n'en eut ni de la Mailly, ni de Pompadour, ni de Du +Barry. La Nesle essaya cette prise, elle voulut ce gage du Roi (au +grand moment décisif des affaires). À la fête des Rois (le 6 janvier), +elle est enceinte.</p> + +<p>On le sut à l'instant. Fleury se crut fini. Il fut plat, à l'instant, +comme un ballon piqué, si plat que le 25 il fait sa cour à Frédéric, +lui écrit que «l'Autriche n'ayant pas rempli les traités, la France +est absolument libre, ne la garantit point.» En même temps, cet homme +de quatre-vingt-dix ans donnait ici la comédie honteuse de dire qu'il +n'avait nulle idée, nul parti, ne savait où aller, avait l'esprit +perdu. Il fait l'évaporé, l'innocent et le simple. Il a réduit sa +taille (<i>Arg.</i>), il paraît plus petit, veut faire pitié. On dit: «On +ne peut pas tuer ce vieux prêtre.»</p> + +<p>Avec cela, il reste. Il traîne, il niaise, ajourne. Le succès exigeait +deux choses: agir dès mars,—et marcher droit à Vienne.—Une troisième +était demandée par Frédéric: que Bellisle agît seul avec lui, et +dirigeât tout.</p> + +<p>Bellisle n'avait point commandé (pas plus que Frédéric), mais chacun à +le voir, à l'entendre, sentait le génie.</p> + +<p>Frédéric le croyait le seul homme de France (avec <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> Chauvelin +et Voltaire). Le 13 février, on le fait maréchal, commandant de +l'armée future.</p> + +<p>Mars passé, rien encore. Avril, rien. Et déjà en avril, Frédéric a +gagné sa première victoire (de Molwitz), un brillant appel à la +France, ce semble. Que fait-elle? Il attend.</p> + +<p>Fleury renouvelait sa manœuvre de 1733. La Nesle, en mai, joue le +tout pour le tout. Elle entrait au cinquième mois de sa grossesse. Le +Roi, plus qu'on n'eût cru, semblait attendri d'elle et de cette +espérance, de ce moment délicat et souffrant. La Nesle en profita. +Fleury boudait, se tenait à Issy. Elle dicta au Roi une lettre où il +disait «qu'il pouvait rester à Issy.»</p> + +<p>L'occasion est une place de gentilhomme de la chambre que Fleury veut +pour son neveu. Elle a forcé le Roi d'écrire. La lettre est là, mais +non pas envoyée. Le Roi en est chagrin, agité, ne dort plus. Bref, la +Nesle elle-même a peur, emploie sa sœur pour faire la reculade, +détruire la lettre, et Fleury reste.</p> + +<p>Il en coûta la vie à cent mille hommes (pour commencer, le désastre de +Prague). Il en coûta la guerre indéfiniment prolongée, où la France +s'épuisa, s'usa.</p> + +<p>Contraste étrange! À ce moment de mai où le Roi nous inflige à +perpétuité l'homme de la paix et de l'Autriche, lui Louis XV est dans +l'Empire proclamé le roi de la guerre, le roi des rois. C'est +l'Agamemnon de l'Europe. La Bavière, la Saxe et le Rhin, la Pologne, +l'Espagne et le Piémont, et le victorieux roi de Prusse, tous traitent +avec la France, veulent suivre la France au combat (18 mai, 5 juillet +1741).</p> + +<p>Bellisle apporta à Versailles cette couronne (on peut <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> dire) +du monde. Il arrivait lui-même avec le succès singulier d'être le +favori, l'ami personnel des trois rois: l'Empereur bavarois, le roi de +Pologne, le roi de Prusse. Et, avec tout cela, à peine il arrache +d'ici une promesse de 25,000 hommes! Si tard, et en juillet! on agira +trop tard. Excellent répit pour l'Autriche.</p> + +<p>Le pis, c'est que Bellisle, en revoyant Versailles, le retrouvait +changé. À ses idées premières, favorables à la Prusse (au grand roi +protestant), un autre plan peu à peu succédait, plus agréable au Roi, +un plan soutenu des Noailles, et essentiellement catholique. Le Roi, +la famille royale, nullement ennemis de l'Autriche, sympathiques à +Marie-Thérèse, ne voulaient rien au fond que lui prendre le Milanais, +pour créer à l'infant Philippe, gendre de Louis XV, un grand +établissement au nord de l'Italie, comme celui de don Carlos à Naples. +Chaque semaine arrivait de Madrid une lettre de la gentille infante. +Louis XV si paresseux lui répondait toujours, lui écrivait à chaque +instant. En secret. Et tous le savaient. Noailles, le roué du Régent, +aujourd'hui sacristain, porte-chape à l'église (<i>Arg.</i>), s'était fait +bassement l'avocat de ce plan, qui allait armer contre nous le +Piémont, l'allier à Marie-Thérèse.</p> + +<p>On refroidit la Prusse également. Pour récompenser l'Allemagne de sa +confiance en nous, on en faisait quatre morceaux, tous faibles et +dépendants. Plan perfide qui dut irriter Frédéric. S'il abaissait +l'Autriche, ce n'était pas pour faire un autre tyran de l'Allemagne. +Pour comble d'ineptie, on blessa celle-ci, <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> en faisant de son +Empereur un général de Louis XV (août).</p> + +<p>Noailles, l'avocat de l'Espagne, n'en fut pas moins l'ami de l'espion +que l'Autriche avait ici, Stainville (Choiseul). Ces Stainville, des +Lorrains, à deux maîtres, à deux faces, se fourrant partout, sachant +tout, voyaient avec bonheur le beau plan des Noailles qui, nous ôtant +bientôt nos meilleurs alliés, la Prusse et le Piémont, rendrait force +à Marie-Thérèse.</p> + +<p>Contre la famille royale et les Noailles, la Nesle fut de plus en plus +faible. Elle avait près du Roi deux rivales: l'Infante et Choisy.</p> + +<p>L'Infante, petite fille de quinze ans qui, tombée à Madrid aux mains +d'un démon, la Farnèse, dressée assidûment par elle et écrivant sous +sa dictée, par elle agitée, dépravée, flottait et caressait son père, +priait, pleurait, se désolait, se mourait de n'être pas reine.</p> + +<p>Et Choisy? c'était pis qu'une maîtresse, c'était une maison qui +rendait toute maîtresse inutile, c'était le tombeau de l'amour.</p> + +<p>Un confident ministre de Fleury acheta pour Louis XV (vers novembre +1738) cette <i>petite maison</i> pour s'amuser, chasser, bâtir un peu. Le +ministre des plaisirs du roi, l'effrontée Charolais lui donna +caractère, y créant une sorte de <i>parc aux cerfs</i> des dames. Le +règlement cynique de Choisy était celui-ci: Six lits de femmes en +tout: <i>point de maris</i>. Les dames étaient invitées seules.</p> + +<p>Dès lors pourquoi une maîtresse? Le Roi n'était pas fort, quoi qu'on +ait dit. On voit dans De Luynes, <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> Argenson, etc., qu'il a +souvent des défaillances. Parfois il se remet en buvant coup sur coup +quatre verres de vin pur (<i>Barbier</i>). Il chasse. Mais le curieux +tableau qu'on voit à Fontainebleau, montre qu'on le menait fort près +de la chasse en voiture, en petit carrosse de femme.</p> + +<p>Le plus souvent la Nesle se tenait à Choisy, afin que la place fût +prise. Mais le Roi allait et venait, souvent à Rambouillet près de +madame de Toulouse, peu, très-peu à Versailles. Fleury s'en allait à +Issy. Les ministres en vacances quittaient Versailles alors, +s'amusaient à Paris (<i>Barbier</i>, 3, 288). Ainsi point de gouvernement.</p> + +<p>La Nesle, enfonçant peu à peu, se décida enfin à traiter avec les +Noailles. Elle avait éprouvé combien ils étaient dangereux. Pour la +perdre, ils avaient tenté un piège assez grossier, d'employer un jeune +homme, le fils de Noailles même, qui près d'elle ferait l'amoureux. +Elle en rit, mais traita avec le père qui avait grande envie d'être +chef du Conseil, traita avec sa sœur, madame de Toulouse, la pieuse +maman du Roi. Celle-ci, qui pour l'affaire de son fils avait pâti dans +sa vertu, s'immola encore plus peut-être pour la fortune de son frère +et (ce qui surprit d'elle) sans décence ni précaution.</p> + +<p>L'excellent tableau de famille qui nous donne à Versailles le portrait +de la dame, intelligente certes, avec de jolis yeux, sucrée, +grassouillette et vulgaire, dit assez jusqu'où la commère pouvait +aller dans l'intérêt des siens. Sa facilité maternelle, du Roi +s'étendant aux deux sœurs, elle parut les adopter aussi, les +embrassa <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> et les enveloppa, leur fit de son appartement (ce +lieu dévot, de deuil récent) un libre lieu commun, prêtant, dit +d'Argenson, son lit, son canapé, son fauteuil et le reste. Honteux +arrangement et fatal à la Nesle, qui, dans cette grossesse avancée, +endurait les retours où s'amusait la malice du Roi, ou vers la maman +complaisante, ou vers la jalouse Mailly qu'il consolait et qu'on crut +même enceinte.</p> + +<p>La Nesle leur quitta la place, s'établit à Choisy, croyant y faire +venir le Roi, le tenir seul. Absente elle laissait le champ aux +ennemis. Un coup fut porté. Ce fut son mari même, un jeune homme +léger, qui lui porta ce coup mortel. Dans une chambre au-dessus du +Roi, il dit fort haut pour être entendu par la cheminée: «Il n'a après +tout que deux laides.» Ce n'était que trop vrai. Elle n'avait jamais +été belle. Elle était blanche, c'était tout. Elle n'était pas bien +faite. Elle avait le cou mal attaché. La grossesse, cette terrible +révélation de tout défaut, trahit ceux de sa taille. Le rire, sa +grande puissance, n'embellit pas à ces moments. Le Roi ne la voyait +pas laide. Il fallut que quelqu'un le dît. Il le sut dès ce jour, alla +moins à Choisy. Gisante à son neuvième mois, elle se trouva là comme +un meuble inutile. À l'immobilité du Roi, si nouvelle et si +surprenante, on donna la raison plus surprenante encore et saugrenue: +«L'argent manquait pour ces petits voyages (<i>Arg.</i>).»</p> + +<p>Dans l'absence du roi, elle était en péril. Elle avait provoqué +non-seulement les plus hautes inimitiés, mais, ce qui est plus +terrible, les basses. Les domestiques étaient ses ennemis. Son audace +qui affrontait <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> tout, non contente de changer l'Europe, +allait jusqu'à changer, réformer la maison du roi. Elle avait touché +même l'homme qui vivait avec lui, le tout-puissant valet de chambre, à +qui le roi disait tout, <i>rapportait</i>. Elle osa dire un jour: «Vous +allez <i>rapporter</i> cela encore à Bachelier?» Non moins imprudemment +elle avait signalé le commerce de places qui se faisait autour du +vieux Fleury par ses vieux, Barjac et Brissert (un précepteur de son +neveu). Ce Brissert, à lui seul, avait gagné plus d'un million. Enfin, +ce qui donna l'alarme au monde de valets qui grouillait à Choisy, +mangeant, pillant, volant sur les petits soupers, c'est qu'elle +supprima ces soupers et l'orgie de champagne, montrant au roi qu'on se +moquait de lui. Elle lui fit faire ses comptes et lui prouva qu'un +Lazare volait ses bouteilles, etc. Elle exigea qu'on chassât ce +Lazare. Dès lors ils sentirent tous qu'avec elle on ne pouvait vivre. +Elle était clairvoyante. Elle prévit et dit: «Je mourrai» (<i>Argens.</i>, +II, 234).</p> + +<p>Supprimer les soupers! exiger que le roi restât sobre et lucide, qu'il +ne s'enivrât que d'amour! Seule occuper Choisy, en écarter les dames +complaisantes qui y venaient toutes à leur tour! c'était une réforme +énormément hardie, qui touchait au roi même. Et l'on a beau me dire +qu'il restait amoureux. Je sais mon Louis XV assez pour affirmer qu'en +lui obéissant, il dut se faire très-froid, triste, et laisser percer +sa révolte intérieure, qui, entrevue fort bien, enhardit à agir. La +maîtresse devenait un maître.</p> + +<p>Le 11 août, elle fut très-malade à Choisy. On la saigne deux fois et +le roi ne vient pas. Mais plusieurs <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> fois par jour il a de +ses nouvelles. Le 13, elle lui mande qu'elle se meurt. Il arrive. Elle +ne le lâche plus. Elle veut mourir à Versailles, se met dans une +litière. Mais elle se croit tellement menacée de ses ennemis qu'elle +ne se met en route qu'avec une forte escorte. Elle arrive ainsi, la +mourante, armée en guerre et redoutable. Elle se fait donner +l'appartement royal (et très-voisin du roi) du cardinal grand aumônier +de France. Là elle accouche (4 septembre). Elle accouche d'un fils, +dont le roi est parrain et qu'il nomme Louis. Il semble ivre de joie.</p> + +<p>Mais quelle ombre au tableau! À ce moment où elle est plus que reine, +où tout s'aplatit devant elle, le roi (dans sa nature maligne, jalouse +et toujours de bascule) relève madame de Toulouse. Il fait à la maman +le présent singulier de Luciennes, pavillon d'amour, bâti par la +galante Conti, fille de la Vallière, et qu'aura plus tard Du Barry. +Rambouillet est trop loin. Luciennes, justement sur la route de +Versailles à Marly, sera la halte naturelle. Nul don de plus haute +faveur.</p> + +<p>Autre fait et plus grave. Le roi, revenant du salut, au milieu de +vingt-cinq personnes, se mit à jaser politique, à rire du roi de +Prusse et de <i>son</i> hardiesse à Molwitz où on disait qu'il avait fui +(<i>Arg.</i>, 236). Mot stupide, et bien dangereux, qu'on prit avidement, +en concluant sans peine que le roi tournerait contre la Prusse, contre +les idées de la Nesle, penchant plutôt vers le plan catholique, vers +les Noailles, leur sœur, madame de Toulouse: bref, que la Nesle, en +son triomphe même, n'était pas forte au cœur du roi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> La Nesle était le grand scandale, le parti des impies, de +l'alliance protestante, l'ennemie de l'Autriche, du parti des honnêtes +gens. Si <i>la main de Dieu</i> la frappait, c'était un grand coup pour +sauver la catholique Autriche, la touchante Marie-Thérèse, «que les +anges devaient défendre,» selon la prophétie de Fleury. Dieu, en de +tels moments, ne refuse pas un miracle. La Nesle n'était pas née pour +vivre. Mal conformée, elle eut de plus une fièvre miliaire qui pouvait +l'emporter. Il en fut avec elle, selon les vraisemblances, comme pour +le petit Don Carlos, le fils de Philippe II, malade et qui peut-être +serait mort de lui-même, mais on ne laissa rien au hasard: on aida.</p> + +<p>Les horribles douleurs qu'elle avait se voient-elles dans ces fièvres? +le dénouement rapide (si prompt qu'on ne put même l'administrer) +est-il naturel en ces cas? Une circonstance effrayante, et de clarté +tragique, s'y serait ajoutée (<i>Mém. de Rich.</i>, V, 115), c'est que son +confesseur à qui, en expirant, elle dit pour sa sœur certain +secret, n'eut pas même le temps de passer d'une chambre à l'autre, et +tomba roide mort avant d'entrer chez la Mailly.</p> + +<p>Cette mort est du 9 septembre. Le 13, l'Autriche fut sauvée.</p> + +<p>Marie-Thérèse s'était enfuie de Vienne. Nous étions bien près, à huit +lieues. L'ordre vient de Versailles de n'aller pas plus loin, et de +tourner vers Prague, c'est-à-dire de ne pas toucher au cœur de +l'empire autrichien. Quel est donc l'ennemi véritable? La Prusse, dans +l'intime pensée de Versailles, et Frédéric. Il se le tint pour dit.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> Marie-Thérèse put le 13 septembre jouer à Pesth sa belle et +pathétique comédie. Enceinte, un enfant dans les bras, elle pria les +Hongrois pour elle, pour sa sûreté. Ces barbares héroïques oublient +tous les massacres et les perfidies de l'Autriche. Ils tirent le +sabre, ils crient: «Mourons pour notre roi Marie-Thérèse!» Et en +effet, ressuscitant l'Autriche, ils ont fait mourir la Hongrie.</p> + +<p>Mais revenons en France. Les gens qui connaissaient le roi sentirent +parfaitement que, même en ce grand deuil, le seul qu'il ait eu de sa +vie, ce qui le touchait, c'était bien moins la morte que la mort. +Cette femme adorée ne fut pas exceptée de la règle commune: on ne +mourait pas dans Versailles. Du moins on emportait le corps (pas +encore expiré?), on le fourrait dans un hôtel voisin. Cela se fait +pour elle, et, sans cérémonie, on la jette dans une remise. Devant +mouler sa face en plâtre, on remarqua que sa bouche restait ouverte +par une convulsion. Deux hommes forts ne furent pas de trop pour +empoigner la tête, la serrer, et, de force, fermer cette gueule +béante. Cela parut bien drôle et amusant pour la canaille qui entra. +Ces imbéciles croyaient que c'était elle qui éloignait le roi de leur +Versailles. Ils firent à ce cadavre toute sorte d'indignités, tirant +dessus des fusées, des pétards, outrageant de leur mieux «la reine de +Choisy.»</p> + +<p>On avait prévu à merveille que le roi n'exigerait aucune enquête. Les +médecins furent prudents, ne virent rien. Le roi voulait-il voir? +Voulait-il bien sérieusement pousser à bout, connaître les gens hardis +qui <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> avaient fait le coup, et qui auraient cent fois mieux +aimé avoir tout de suite pour roi un dauphin de treize ans?</p> + +<p>Sa tête parut très-affaiblie. Au-dessus il avait un petit entre-sol où +il allait pleurer au lit de la Mailly, la faire pleurer, sur elle +marmotter des <i>De profundis</i>. Au-dessous il avait madame de Toulouse +chez qui il allait faire l'enfant. L'énervation pleureuse et la peur +libertine, et les enfances de Henri III, c'est tout ce qui semblait +rester de lui.</p> + +<p>Un acte cependant marque dans cette époque qu'il voulait expier. On +lui dit que les maux du temps venaient uniquement du grand nombre des +livres impies. Il y remédia. Il créa tout d'un coup, en une fois, +soixante dix-neuf censeurs. Tous choisis avec soin. Exemple, le sage +et pieux Crébillon fils, le célèbre auteur du <i>Sopha</i>.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> CHAPITRE XI</h3> + +<h4>LA CONSPIRATION DE FAMILLE—LA TOURNELLE—DÉSASTRE DE PRAGUE<br> + +1742</h4> + + +<p>Quand Frédéric pressa Marie-Thérèse, Fleury, d'un air béat, dit au +Conseil: «Elle est comme Jésus sur la montagne, éprouvé par Satan. +Mais les anges la soutiendront.» Voici comme les anges s'y prirent au +moyen de Fleury.</p> + +<p>Un jour, il va chez le petit Dauphin «pour assister à ses études.» Ce +prince, qui n'avait que douze ans, mais qui avait déjà la grosse tête, +le caractère lourd et fort qu'on vit plus tard, parla au vieux +ministre de la guerre commencée, l'interrogea sur la justice de cette +grande entreprise. Fleury très-volontiers s'y prêta, se laissa +pousser, embarrasser, battre, jusqu'à être forcé de reconnaître «que +c'était une guerre <i>injuste</i>.» Il sortit vite pour n'en dire +davantage. Tous restèrent stupéfaits. Le Dauphin fut dès lors l'espoir +«<i>des honnêtes gens</i>.» (Rich., VI, 168.)</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> Cet espoir dès longtemps était cultivé par l'Église. Il +n'avait que six ans quand le clergé de France, dans l'Assemblée de +1734, vint lui faire sa harangue, demander sa protection. L'enfant, +assis, couvert, l'accueillit gravement, prit la chose au sérieux. Dans +la réalité, en toute occasion, il se déclara pour l'Église avec la +chaleur de sa mère, mais avec suite, autorité. Sa pesanteur physique y +ajoutait. Il était à douze ans un gros homme et un personnage, déjà un +Stanislas pour l'embonpoint, un Boyer pour l'esprit. Boyer, dont +Voltaire a tant ri, borné et entêté, s'était merveilleusement exprimé +dans son élève le Dauphin. Mais celui-ci, de plus, était mal né +physiquement, mal conformé, comme sont les enfants conçus en dépit de +l'amour, produits hétéroclites d'unions répulsives. Il grandit, il +grossit, lourd, bizarre, discordant, entrevoyant parfois sa fatalité +très-mauvaise. À dix-sept ans, dans une lettre au vieux Noailles, il +dit: «Je traîne la masse pesante de mon corps.» Il eût fallu du +mouvement. Mais il y fut absolument impropre. Il déteste la chasse, y +va, et, pour son coup d'essai, tue un homme. Une autre fois, il joue, +et si gracieusement qu'une dame est fortement blessée (<i>Arg.</i>, VI, +229. <i>Luynes</i>, IX, 325).</p> + +<p>Une chose très-grave, qui réfute ses panégyristes, c'est le jugement +sévère que M. de Luynes lui-même (intime de Marie Leczinska) porte sur +le Dauphin. Il le trouve <i>enfant</i> à vingt ans, variable et lourdement +léger, passant d'une chose à une autre, de plus, étrange, absurde; +chantant <i>Ténèbres</i> avec sa femme, la seconde dauphine, dans la +chambre lugubre où fut <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> <i>exposée</i> la première (<i>Luynes</i>, +VIII, 367). Cela n'est pas d'un esprit sain, mais d'un cerveau, ce +semble, marqué des manies sombres du roi demi-fou de Madrid.</p> + +<p>Ce triste Caliban, qui après tout était honnête, se fût jugé +peut-être, eût décliné la responsabilité des grandes choses, si les +gens qui en étaient maîtres, ne l'eussent incessamment poussé, mis en +avant. Il se crut nécessaire, appelé et voulu de Dieu, fit effort et +s'ingénia. Là parut un esprit très-faux, un sot subtil qui, dans la +main des fourbes, eût pu aller très-loin et faire regretter son père +même. Celui-ci l'aimait peu, le voyait comme un être à part, +déplaisant dans le bien autant que dans le mal, en parfait contraste +avec lui.</p> + +<p>Le Dauphin fut le centre, le noyau fort et dur autour duquel la +famille royale et le clergé, l'intrigue espagnole-autrichienne, tous +les éléments rétrogrades se groupèrent peu à peu. Nous devons les +énumérer.</p> + +<p>La reine, entre sa chaise et sa chaise percée, a l'air de n'agir pas, +de souffrir seulement. Son infirmité la stimule. Quand sa chère +Espagne est en jeu, elle fait écrire à Madrid les avis que ne +donnaient pas nos ministres. Les intrigants Lorrains, les Polonais +jésuites, la lancent par moments aux pieds de Louis XV. «Sire, sauvez +la Religion» (c'est-à-dire proscrivez Voltaire et l'Encyclopédie). +Chose triste, odieuse, pour chancelier intime elle prend +Saint-Florentin, ministre des prisons, geôlier des protestants, +jansénistes et philosophes.</p> + +<p>Les deux filles aînées, l'Infante et Henriette, qui ont seize ans +(1743), sont une avec leur mère. La première, <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> grande et +belle, fort aimée de son père (stylée par la Farnèse), voulait +non-seulement une royauté du Milanais, mais, ce qui est plus fort, à +la mort de Fleury, faire ici un premier ministre.</p> + +<p>Henriette, au contraire, très-douce et maladive, avait beaucoup +souffert. Promise au Bavarois, promise au duc de Chartres, qu'elle +aimait, qui l'aimait, puis refusée, brisée. Son père veut la garder. +Il craint les Orléans, est jaloux de ses filles. Nulle plainte. Mais +la pauvre Henriette (instrument de sa mère, du Dauphin), si elle ose +parler, doit, timide et tremblante, aller d'autant plus droit au +cœur.</p> + +<p>Une enfant de dix ans, la véhémente Adélaïde, aura un bien autre +pouvoir. Dans sa vivacité, son élan polonais, ses saillies précoces et +baroques, elle étonne. Seule des filles du roi, elle obtient de rester +près de lui, de ne pas subir le couvent. Elle prendra le Roi, sans nul +doute, lui fera faire ce que veut le Dauphin.</p> + +<p>Tous Espagnols de cœur, voulant le Milanais pour l'infant et +l'infante.—Mais secondairement tous pour Marie-Thérèse.—Tous rêvant +l'avenir de l'hymen autrichien, visant pour une infante d'Espagne le +petit Joseph II<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Lien vers la note 34"><span class="small">[34]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> Funestes mariages, d'abord de Joseph II, plus tard de +Marie-Antoinette! Un million d'hommes ont péri pour cela.</p> + +<p><i>Bourbon</i>, <i>Autriche</i>, <i>Espagne</i>, trinité sainte. Union ardemment +désirée du clergé. Le sang du <i>Très-chrétien</i>, du roi <i>Catholique</i> ne +peut mieux s'allier qu'à l'<i>Apostolique</i> Autrichien.</p> + +<p>La guerre n'est qu'extérieure. On reste ami, parent. Le cœur est +pour Marie-Thérèse. La bonne Autriche, l'<i>honnête</i> Autriche, ce sont +des mots adoptés dans l'Europe. Sur la justice de cette guerre, +l'opinion de Versailles et de Madrid est tout à fait celle de Vienne. +C'est celle des <i>honnêtes gens</i>. Le vieux Fleury, en entravant la +guerre, sert directement la pensée de toute la famille royale. Elle +pleure aux victoires de la Prusse. Elle pleure aux succès de la +France. Dès ce jour est organisée, contre nous, contre la patrie, <i>la +conspiration de famille</i>.</p> + +<p>Cette conspiration n'est devenue bien claire que plus tard, à mesure +que grandit le Dauphin. Mais déjà elle existe, elle agit sourdement, +saisit le roi d'autant plus sûrement qu'elle ne veut et n'insinue +guère que ce qu'il eût voulu lui-même. De fond et de nature, +d'éducation, de précédents, il était (sauf des échappées) homme du +clergé et du passé, bon Espagnol, bon Autrichien.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> L'opposition naturelle à cela furent les maîtresses. Dans +quelle mesure? médiocre pourtant, la Nesle avait l'instinct du grand. +La Mailly eut du cœur. Leurs efforts avortèrent. La Tournelle +voulut, exigea <i>qu'il fût Roi</i>, le rendant seulement plus absolu, plus +dur. La Pompadour lui fit un peu tolérer les idées. Mais ce ne fut +jamais qu'en haine et envie du Dauphin. Donc, rien ne fut gagné. Le +parti du Dauphin le reprit par ses filles. Ceci soit dit pour tout le +règne. Revenons à la fin de 1741.</p> + +<p>L'affaissement d'esprit pitoyable où fut Louis XV, sa peur profonde de +la mort après la catastrophe horrible de la Nesle, donnait bon espoir +au clergé. La Mailly, plus qu'usée, ne pouvait pas faire contre-poids. +Le roi reprendrait-il maîtresse? cela semblait douteux. Le parti bien +pensant croyait que, si parfois revenait l'ardeur libertine, la petite +maison de Choisy y suppléerait de reste, les dames complaisantes, les +nocturnes hasards sans amour et sans souvenir, donc, sans effet ni +influence.</p> + +<p>Il fallait un courage réel pour entreprendre de refaire une maîtresse, +de rendre le roi amoureux.</p> + +<p>Deux sortes de personnes y étaient cependant infiniment intéressées, +les courtisans, les gens d'affaires. Parmi les premiers, Richelieu, +jusque-là écarté, mais uni aux Tencin, ne désespéra pas de s'emparer +du roi en lui donnant une maîtresse quasi-royale, bâtarde des Condés. +Dans le monde d'affaires, on présentait d'en bas un bijou plébéien, +une enfant accomplie, une Pandore douée de tous les arts. Créature et +filleule des Pâris, la petite Poisson était née <i>in telonio</i>, dans +<span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> leur propre comptoir. Celle de Richelieu, la Tournelle, +avait vingt-cinq ans. Celle des Pâris, la Poisson, n'en avait que +dix-huit. Laquelle des deux aurait le cœur et le courage de +reprendre le rôle dangereux de la Nesle? Laquelle agirait pour la +France? c'était au fond la question. La Tournelle, qu'on croyait +bâtarde des Condés, donnait espoir; on supposait qu'elle serait, comme +eux, du parti Chauvelin, anti-dévot et anti-autrichien. La petite +Poisson promettait encore plus; le salon de sa mère, fort mêlé, +recevait avec les fermiers généraux, beaucoup de gens de lettres, les +plus libres esprits. Filleule des Pâris, elle était caressée de tous +et put jouer enfant plus d'une fois entre Voltaire et Montesquieu.</p> + +<p>La mise en scène de l'enfant fut jolie et fort bien entendue. Les +Pâris, relevés, redevenus puissants (Montmartel, banquier de la cour, +Duverney, fournisseur général des armées), gardaient une note +fâcheuse, celle d'avoir eu leur commis Poisson pendu en effigie. La +petite Poisson avait un beau prétexte, touchant, d'aller au roi, sa +piété filiale. On la faisait voltiger dans les chasses, en robe rose +et phaéton bleu. Elle allait, revenait, tournait autour. Le parti +contraire s'en moquait, disait: «C'est l'amoureuse du roi.» Mais +d'autres plus sérieusement: «C'est pour la grâce de son père.» Quelque +part qu'il allât, il revoyait ce doux petit visage, muet, qui pourtant +implorait. Il souriait, regardait volontiers. On s'alarma. On coupa +court en décidant le roi, non à prendre la fille, mais à faire grâce +au père (en 1741). Cela finissait tout.</p> + +<p>Les Pâris comprirent mieux qu'il fallait d'abord la <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> marier, +la faire dame d'un salon, une reine de la mode et des arts, mais +surtout lui ôter ce fâcheux nom de Poisson, dont on plaisantait trop. +«La caque sent toujours le hareng, etc.»</p> + +<p>Le roi, qui avait eu la Nesle, un des grands noms de France, eût bien +fort descendu avec celle-ci. La famille royale, la cour, supportaient +mieux la Nesle, disant: «Elle est de qualité.» Cela retarda la +Poisson, et plus de trois années.</p> + +<p>Pour le moment, Duverney, ajournant sa petite merveille, se rangea à +l'avis des Tencin et de Richelieu, qui était de donner au roi une +<i>princesse</i>, mais encore une Nesle. M. le Duc, qui avait eu longtemps +madame de Nesle, se croyait père de plusieurs de ses filles, et il en +avait doté, marié une à un gentilhomme. Bientôt veuve, fort belle et +brillante, cette dame, qui se sentait Condé, en avait la hauteur, +malgré sa pauvreté. «Haute comme les monts,» disait madame de Tencin, +sa patronne. Elle n'en fut pas moins basse, avare, débattant +longuement dans sa froideur sordide combien elle aurait de son corps. +Bien différente de la Nesle, elle facilita son traité, en demandant +beaucoup pour elle-même et rien pour la France, en se séparant des +Condés qui soutenaient Chauvelin. Elle endura Fleury, et Tencin, et +Noailles, les influences de famille. Elle employa Voltaire, l'homme de +Richelieu, auprès du roi de Prusse, mais ce qui fut bizarre, le fit +écrire aussi pour les plans de Tencin, et la folle croisade qui nous +brouillait avec la Prusse.</p> + +<p>Revenons en septembre, en 1741. Fleury, disons plutôt Versailles (et +la famille, les Noailles, Maurepas, <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> etc.), parut se proposer +deux choses: Sauver l'Autriche, et blesser Frédéric.</p> + +<p>1<sup>o</sup> <i>On n'alla pas à Vienne</i>, comme il voulait. Et on amusa le public +en portant jusqu'au ciel un brillant coup de main, Prague emportée par +escalade. Maurice de Saxe, le bâtard, la commanda. Chevert l'exécuta. +Et la gloire en fut à Maurice (18 novembre 1741).</p> + +<p>2<sup>o</sup> Fleury accorda au roi George, oncle et ennemi de Frédéric, <i>la +neutralité du Hanovre</i> (octobre 1741). George est mis à son aise. On +ne peut l'attaquer. Et lui il peut donner des subsides à +Marie-Thérèse, lui payer des Danois, des Anglais et, chose impudente, +douze mille de ces Hanovriens que l'on vient de déclarer neutres.</p> + +<p>3<sup>o</sup> Bien loin d'écouter Frédéric, on prend pour général, celui qui lui +déplaît le plus, un sot brutal, un Broglie, qui l'a blessé, le blesse +encore. On rit de Frédéric. On élève ridiculement en face de ce grand +homme un nain, ce Maurice de Saxe, officier subalterne et caractère +suspect, qui a l'incroyable insolence d'être jaloux du roi de Prusse.</p> + +<p>Frédéric sentait tout cela. Il se trouvait seul, sans terreur. Ce +grand et ferme esprit avisait froidement à vaincre et à traiter sans +nous.</p> + +<p>L'infortuné Bellisle voit tout fondre en ses mains. Le Prussien et le +Saxon flottent. L'Empereur a perdu tous ses États héréditaires. +Bellisle, en mars, court à Versailles. Il trouve autour du fauteuil de +Fleury ceux qui perfidement ont agi contre lui, contre la Prusse et +pour l'Autriche. La Mailly eut alors un beau mouvement de cœur. +Elle força d'écouter Bellisle qui écrasa ses ennemis.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> Le roi ne disait rien, et l'on croyait que, pour des paroles +si libres, il serait mis à la Bastille. Quelques honnêtes gens +réclamèrent. La Mailly pleura pour l'armée qui périssait si l'on +brisait Bellisle. Le relever, c'était sauver l'armée, nous ramener la +Prusse, raffermir l'Allemagne.—Revirement subit. Le roi signe un +brevet qui le fait duc, et duc héréditaire. L'Empereur le fait prince +d'Empire.</p> + +<p>Tout cela vient bien tard. Frédéric serré de très-près, non soutenu +par les Saxons, abandonné de nous, et seul, gagna la bataille de +Chotusitz. Vainqueur, il écrivit à Broglie qu'il était quitte envers +la France (mai). Broglie, sourd aux conseils de Bellisle, se fit +battre et s'enfuit dans Prague.</p> + +<p>Marie-Thérèse qui, avant la bataille, ne savait pas si elle ferait +grâce au roi de Prusse, dégonfla, devint souple. Le traité était +imminent. Bellisle accourt chez Frédéric, et s'emporte dans son +désespoir. Frédéric froidement tire de sa poche les lettres que Fleury +a écrites en Autriche, offrant de laisser là la Prusse, de faire +rendre la Silésie si l'Empereur a la Bohême. Lettres honteuses où le +radoteur confiait à l'ennemi tous ses chagrins secrets. Dans ces +missives étranges, l'esprit <i>prêtre</i>, l'esprit de police, de lâcheté, +d'enfant <i>rapporteur</i>, brillait, comme dans celles de 1737. Il a +accusé Chauvelin alors, aujourd'hui dénonce Bellisle (2 juillet 1742). +Marie-Thérèse imprime tout cela pour l'amusement de l'Europe. +Versailles est démasqué-honni. Le roi de Prusse s'arrange avec +l'Autriche et l'Angleterre (28 juillet). Hollande et Danemark, Pologne +et Saxe, y accèdent bientôt, et six mois plus <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> tard la +Sardaigne nous laisse aussi et traite. Seule restera la France. +L'autre année, Louis XV parut le général du monde (août 1741). En août +1742, il n'a plus d'allié que l'inutile Espagne et le Bavarois ruiné.</p> + +<p>La situation était grande, terrible. Les nôtres, abandonnés, n'ayant +ni Prussiens, ni Saxons, sont enfermés dans Prague. Rien n'y vient +plus. Dès août la disette commence. Les bandes innombrables de +Marie-Thérèse, ses cavaliers barbares, guêpes féroces, voltigent tout +autour et coupent toute communication. L'impératrice dit: «Je les +tiens.» Fleury prie, et elle s'en moque. Elle veut qu'ils sortent +désarmés, prisonniers. Bellisle, très-généreusement, pour réparer les +fautes de Broglie, s'enferme dans Prague avec lui. Il répond à +Marie-Thérèse par des sorties terribles. Dans l'une, nos Français vont +droit aux batteries autrichiennes, les enclouent, avec grand carnage, +enlèvent le général Monti. Insigne gloire, mais qui ne nourrit pas. On +tue, on mange les chevaux.</p> + +<p>Cela le 22 août, que fait-on à Versailles!</p> + +<p>Une voix sourde, profonde, s'y élevait pour Chauvelin. Dans un si +grand péril, dans un tel abandon, tous sentaient qu'il fallait à +l'heure même un pilote, une main sérieuse au gouvernail. Les Condés, +les Conti, la Mailly, même le contrôleur des finances Orry, créature +de Fleury, étaient pour Chauvelin. Mais personne hardiment n'osait +s'avancer et déplaire, risquer «d'attacher le grelot.» La question +était de savoir si les influences nouvelles, Richelieu et les autres, +agiraient dans ce sens. Ils s'abstinrent lâchement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> Les Maurepas, les Noailles, tremblaient. Ils firent parler +Fleury. Il dit que la religion était perdue si l'on rappelait +Chauvelin. Il avoua que le Conseil n'était pas fort, qu'il fallait le +fortifier, pour cela appeler... Tencin, avec le jeune d'Argenson +(souple et fin valet des Jésuites). Le 27 août cela se fit. Tencin, +que jusque-là on avait cru homme d'esprit, au pouvoir parut un néant.</p> + +<p>Il y avait pourtant de vrais Français. Un M. de Merlé, que connaissait +un peu Fleury, vint le trouver, prier pour notre armée, demander qu'on +envoyât à son secours l'armée inactive de Maillebois, Fleury y +consentit. Maillebois alla jusqu'à Égra. Mais cette fois encore, on +attrapa Fleury. Le secret agent de l'Autriche, Stainville (Choiseul), +lui dit que, si près de la paix, il allait gâter tout par une +collision inutile. Et il rappela Maillebois. Prague et nos enfermés +furent abandonnés à leur sort.</p> + +<p>Avec la faim, le froid bientôt sévit. On put voir (là comme en Crimée) +à quel point ces extrémités, loin d'abattre l'âme française, la +tentent au contraire et l'exaltent. La poudre leur manquait. Ils +faisaient des sorties, des charges à l'arme blanche, et parfois en +triomphe rapportaient un morceau de bois. Dans leur gaieté, leur bonté +généreuse, ils partageaient leurs rations réduites avec de pauvres +spectres de femmes indigentes qui trouvaient auprès d'eux plus de +pitié qu'auprès des leurs.</p> + +<p>Le Roi était-il averti? M. de Beauveau, échappé à grand'peine, vint, +lui dit tout. Et il resta muet. La Mailly se désespérait. Il parla, +mais pour ne rien dire. <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> Il ne fallait qu'un mot, rappeler +Chauvelin. Son nom seul aurait fait songer Marie-Thérèse, eût aidé +Frédéric dans l'idée admirable qu'il eut pour nous sauver, pour +relever le Bavarois: c'était de décider les princes allemands à faire +une armée de l'Empire. Mais sans la France, ils n'osaient faire ce +pas.</p> + +<p>Pour dire le vrai, le Roi était tout absorbé dans le traité de la +Tournelle. Elle exigeait des choses énormes et insensées: un duché +(Châteauroux); plus l'état fastueux qu'avait eu Montespan; plus des +avantages futurs pour les enfants qu'on lui ferait. Et ce traité +immonde publié à grand bruit, à son de trompe, le duché vérifié, +enregistré en Parlement, comme on eût garanti un traité avec telle +puissance étrangère.</p> + +<p>Elle exigeait encore une chose bien dure, qui coûtait fort. C'était +qu'on chassât la Mailly.</p> + +<p>Donc le traité traînait. Une chose juge cette femme, c'est que, +craignant que le Roi à la longue ne perdît patience, elle usa d'un +moyen étrange, de lui donner un passe-temps comique autant qu'infâme. +Elle lui envoya à sa place sa sœur, amusante et cynique, laide et +drôle, qu'il eut à Choisy.</p> + +<p>Mais le Roi enfin fait effort. La grande exécution s'accomplit. Le +secours de Prague? Point du tout. Une chose bien plus importante à +Versailles, l'expulsion de la Mailly (10 novembre 1742). Tencin, +dit-on, en eut l'honneur. Le clergé volontiers en eût chanté des <i>Te +Deum</i>. Car, tant que la Mailly restait, la Nesle n'était pas enterrée. +Il y avait un cœur pour la France.</p> + +<p>Le désastre de Prague ne fut plus qu'un fait secondaire. Marie-Thérèse +y usait son armée. Elle voulait à <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> tout prix sa vengeance. +Les supplications sottes de Versailles avaient ajouté à son orgueil +bouffi. Ne sachant plus que faire, nos ministres écrivent qu'il faut +revenir...</p> + +<p>Mais comment revenir?... Plus de routes. Tous les ponts détruits. Des +montagnes à passer. Très-hautes, car elles versent des rivières +opposées, au Nord et au Midi, à la Baltique, à la mer Noire. À ces +hauteurs, le froid est redoutable. C'est peut-être ce qu'on calcula. +Couler Bellisle à fond, c'était la pensée de Versailles. S'il meurt +là, c'est fini; c'est l'audace insensée. S'il passe en laissant +derrière lui une armée gelée et détruite, ce sera mieux. Car il vivra +condamné, flétri et maudit.</p> + +<p>Mais enfin voici l'ordre. Il faut partir. C'est la nuit du 16 décembre +(1742). Bellisle dit à Chevert: «Garde tous les malades. Tu ne te +rendras pas.—Certes, non, général.» Il en était bien sûr. Il se fût +fait sauter.</p> + +<p>Maintenant le voilà, l'homme de l'entreprise, ce Bellisle, qui emmène +la nuit ses quatorze mille hommes, les seuls qui marchent encore, +affaiblis, amaigris. C'était la miniature du retour de Moscou. +Bellisle n'en fût jamais sorti s'il n'y eût eu avec lui un homme de +génie, Vallière, vrai créateur de notre artillerie. On emmenait trente +canons. On ne sait pas comment, mais il leur mit des ailes. Partout où +les affreuses bandes de la cavalerie de l'Autriche se présentaient sur +nos gelés pour faire leur petite récolte de têtes, et de nez, et +d'oreilles, nos canons volants y étaient pour faire voler leurs +escadrons. C'est la première fois <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> qu'on vit ces canons +animés, pleins de verve française. Le très-attentif roi de Prusse, +studieux, et qui aimait son art, en profita, en fit autant, et d'un +bout de l'Europe à l'autre dans la guerre de Sept Ans. Il imita +Vallière, fut imité de Bonaparte.</p> + +<p>On perdit énormément d'hommes. Mais on arriva à Égra, fièrement. On +sauva le drapeau. Chevert se défendit à Prague, et si bien que +Marie-Thérèse, le cœur crevé, y manqua sa vengeance, dut le laisser +aller.</p> + +<p>Le Roi, pendant ce temps, avait eu sa victoire. La victoire achetée et +que d'autres avaient eue. Les chiffres parlent. Il l'eut le 10. Du 17 +au 27 notre armée fut gelée. Le 19, cette fille se montra triomphante +à l'Opéra qui l'applaudit. Vingt jours après, le dévoiement de Fleury +évacua le peu qu'il avait d'âme. Tous en rirent, et dans +l'antichambre, chez le mort même, on en fit des chansons. Chacun se +sentit soulagé. Le Roi aussi. Il fut fort gai, et dansa une ronde à la +Muette, d'après un air nouveau qu'on avait fait sur Maurepas, sur son +sexe équivoque, son incapacité d'amour (<i>Revue rétr.</i>, t. V, 213).</p> + +<p>Cela ressemble à Charles VI.</p> + +<p>C'est lui faire tort. Au moins Charles VI était fou.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> CHAPITRE XII</h3> + +<h4>FRÉDÉRIC LE GRAND—FURIE DE L'ANGLETERRE—LA TOURNELLE—LE ROI MALADE<br> + +1743-1744</h4> + + +<p>Frédéric ne pouvait être accusé de nos désastres, c'est lui qui +pouvait accuser. On avait constamment agi sans lui et contre lui. On +l'avait laissé seul au moment décisif d'avril 1742. Certes il avait le +droit de nous tourner le dos.</p> + +<p>Cependant il n'abandonna nullement notre Empereur, rendit même à la +France de signalés services dans les derniers mois de Fleury et dans +le long gâchis qui suit (1743). Services, en conscience, beaucoup trop +oubliés.</p> + +<p>Il suivit en cela son intérêt sans doute; mais, reconnaissons-le +aussi, sa partialité pour la France, très-forte au début de son règne. +Ce sentiment intime, de son mieux il le cache. Il plaisante Voltaire +et Bellisle. Mais tous ses actes sont français.</p> + +<p>Il était un des nôtres, constamment inspiré et imbu de la France. +Jusqu'à quinze ans, il est fils du Refuge, <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> élevé par nos +protestants. Excellente influence, austère, qui, plus que tout le +reste, créa en lui le nerf de l'indomptable volonté. De quinze à +vingt, il copia Versailles. Sa grand'mère, la spirituelle +Sophie-Charlotte, qui y avait été, qui fut près d'y régner en épousant +le Grand Dauphin, lui laissa trop sans doute l'admiration de cette +cour. Sa charmante sœur Wilhelmine, plus âgée, qui put tout sur +lui, fut élevée par une Italienne, et l'aurait fait plus que Français. +La prison, la persécution du barbare Allemand son père, le changèrent, +mais toujours dans le sens de la France. Il fut, dans sa longue +retraite (de dix années), le disciple de nos philosophes. Les lourds +convertisseurs que son père avait mis dans sa prison pour l'aplatir +chrétiennement, le firent solidement anti-chrétien. <i>Français</i> +signifiait pour lui <i>libre penseur</i>. Être un roi tout français, cela +lui paraissait être <i>roi des esprits</i> et de l'opinion, grande +puissance qu'il cultiva toujours et qui n'aida pas peu au beau succès +de ses affaires.</p> + +<p>Ce qui est grand en lui bien plus qu'aucun succès, c'est cette suprême +victoire d'avoir, plus qu'aucun homme, prouvé, réalisé, la profonde +pensée de ce siècle «<i>L'homme est son créateur.</i> Toute-puissante est +la volonté pour se faire, en dépit du monde.»</p> + +<p>Deux choses auraient pu l'annuler, les deux énervations de vices et de +misère. Ce prisonnier, ce vicieux, ce misérable, ce mendiant, +par-dessus tout cela, fut de bonne heure marqué d'un signe qui promet +peu l'activité. Dès vingt ans, il fut gras. Il parut prendre un sens, +celui des femmes et de l'amour. Ses ennemis pouvaient le croire brisé. +Mais c'était le contraire; <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> le cerveau fut doublé. La volonté +terrible qui fut en lui, dompta l'inertie naturelle, en fit un type +unique, extraordinaire d'activité, jusqu'à vouloir supprimer le +sommeil. Solitaire dix ans à Rheinsberg, et n'ayant nulle affaire +encore, il se levait déjà en pleine nuit. À quatre heures, on le +réveillait, et durement, en lui appliquant une serviette mouillée. Il +travaillait huit heures, portes closes, jusqu'à midi. Il lisait, +pensait, écrivait. Il se trempait d'un fatalisme dur (que Voltaire en +vain combattait). Il écrivait des lettres, des histoires, des +mémoires, un entre autres: <i>Comment faire la guerre à l'Autriche.</i></p> + +<p>Devenu roi (mai 1740), il se trouva recevoir de son père une bonne +armée disciplinée, qui ne s'était jamais battue, de très-bons +généraux, mais qui avaient peu guerroyé. Fort ridiculement on le +compare à Bonaparte. L'heureux Corse eut la chance unique d'hériter de +Masséna, d'Hoche, d'avoir à commander les vainqueurs des vainqueurs. +Favori du destin, il reçut tout d'abord de la Révolution l'épée +enchantée, infaillible, qui permet toute audace, toute faute même. +L'armée de Frédéric, qui n'avait fait la guerre que sur les places de +Berlin, était dressée sans doute (et sur les idées excellentes du +vieil Anhalt). Mais tout cela n'est rien. Une armée ne se forme qu'en +guerre et sous le feu. Son roi, non moins qu'elle novice, l'y +conduisit, l'y dirigea, lui apprit plus que la victoire, <i>la +patience</i>, la résolution invincible, et en réalité c'est lui qui la +forma. Ce que ne fut pas Bonaparte, Frédéric le fut: <i>créateur</i>.</p> + +<p>Bonaparte eut en main l'instrument admirable, <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> homogène, +harmonique, de la France si anciennement centralisée. Frédéric eut en +main un damier ridicule, fait d'hier et de vingt morceaux, une armée +composée et de recrues forcées, et d'hommes de toute nation. Il eut un +pays sans frontière, bigarré, bref un monstre. C'est la création d'un +besoin. Contre le monstre Autriche, il a fallu le monstre Prusse. +Comment eût-il agi, ce corps dégingandé, s'il n'eût en Frédéric trouvé +l'unité, le moteur?</p> + +<p>Ses contemporains sont sévères dans leur jugement sur lui. Ils en +parlent comme d'un roi. Mais il fut encore plus le grand chef des +résistances européennes. Dans l'odieux moment où l'aveugle Angleterre +se déclara pour Vienne et pour la catholique Autriche contre les +libertés de l'Allemagne (1742), au moment où l'intrigue fit cet +indigne coup d'accoupler l'Autriche et la France (1755), que devenait +l'Europe sans l'homme extraordinaire qui seul la vainquit, la sauva?</p> + +<p>Cet homme tellement maître de lui, fait un frappant contraste avec son +temps. La violente Angleterre de George, l'Autriche colérique, +rancuneuse, de Marie-Thérèse, la furie de Madrid, l'ineptie de +Versailles, bref l'aliénation de tous, ne laisse voir qu'un homme en +Europe. Un seul a son bon sens. Il a l'air du gardien des fous pour +empêcher à chaque instant qu'eux-mêmes ne se blessent et se brisent.</p> + +<p>On ne dit pas assez tout ce qu'il fit pour nous en ce moment. Il se +compromit même (<i>Dover</i>). De sa personne, il alla visitant les princes +de l'Empire, les engageant à se confédérer, à faire une armée neutre +qui aurait couvert la Bavière, découragé la pointe <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> que +l'Autriche voulait faire en France. Son influence ôta deux armées à +nos ennemis: 1<sup>o</sup> celle du Hollandais que l'Anglais voulait leur donner +et que le roi de Prusse paralysa plus d'une année; 2<sup>o</sup> les troupes +anglaises de Flandre que George, ce furieux Allemand et plus +Autrichien que l'Autriche, envoyait à Marie-Thérèse. Pour nous sauver +ce coup, Frédéric eut besoin de menacer et de dégainer presque. Il +signifie à George que s'il fait un pas dans l'Empire sans l'aveu de +l'Empire, la Prusse à l'instant même saisira son Hanovre. George avala +sa rage. Mais sa jalouse haine pour Frédéric, s'envenimant, le fit de +plus en plus, contre tout intérêt anglais, serviteur de l'Autriche, et +bourreau (s'il eût pu) pour détruire la Prusse et la France.</p> + +<p>L'Angleterre (d'elle-même calculée, raisonnable, et sérieuse dans les +intérêts) avait en ce moment un accès singulier, allait comme un homme +ivre qui suit non pas sa route, mais de droite et de gauche, poussée +ici et là. Après la torpeur de Walpole, sous Carteret et Pitt, elle +s'était éveillée de fort mauvaise humeur. Comme un boxeur méchant, +fort, sanguin, qui veut des querelles, elle cherchait à qui donner des +coups. Fureur instinctive et aveugle, que de façon diverse on +travaillait habilement. D'une part, la banque maritime, les noirs +comptoirs de Londres qui dans l'Amérique envoyaient leurs +contrebandiers, commanditaient le vol, voulaient que leurs brigands +fussent inviolables aux Espagnols. Il fallait écraser l'Espagne qui +criait: Au voleur!—D'autre part, une masse plus désintéressée, mais +sotte et violente, au nom <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> de la <i>famille</i>, s'émouvait pour +Marie-Thérèse contre l'intérêt protestant, contre le roi de Prusse. +Son oncle George II était à corps perdu dans ce courant.—Un troisième +mobile, commun à tout parti, c'était la haine de la France, l'idée que +cette France qui flottait sans pilote allait recommencer Louis XIV, la +monarchie universelle. On n'avait jamais su ici-bas ce que peut la +haine tant que cette Angleterre ne donna son héros, l'enragé M. Pitt, +ce furieux malade, de colère calculée. Tous les plans de ruine et de +démembrement, rêves de Marlborough et d'Eugène, étaient au cœur de +Pitt. Deux vieilles gens de soixante-dix ans, Stairs, Sarah +Marlborough, ressuscitèrent pour hurler avec lui. Stairs, l'Écossais +camus, un dogue à figure d'assassin (qui tua son frère à douze ans), +avait eu à quarante la jouissance unique de marcher sur le pied, au +grand roi qui ne pouvait plus remuer. Et la furie Sarah, l'impudique +exploiteuse de la pauvre reine Anne, ce vampire enrichi de carnage, du +sang de la France, en avait soif encore. Elle fut d'autant plus une +plaideuse pour Marie-Thérèse, prête à lui donner tout. Pour son +impératrice, elle courait les rues, lui ramassait l'argent, pleurait, +priait pour elle. La <i>famille</i> est en cause et la <i>propriété</i>. Vingt +peuples délivrés de l'Autriche, rentrés dans le droit naturel de la +liberté élective, sont proclamés par l'Angleterre la propriété de la +femme, de son fruit né, à naître, de ce ventre plein de tyrans.</p> + +<p>Dans cet accès bizarre, la terre de la Loi, l'Angleterre, se déclara +contre la Loi, contre l'élection régulière que l'Allemagne unanime fit +de son Empereur <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> à Francfort. Elle biffa le choix des +Allemands, nia la liberté germanique. Couronné à Francfort, et +couronné à Prague, l'Empereur bavarois avait pour lui le Droit +incontestablement. Force énorme, si son défenseur, si la France n'eût +été trahie.</p> + +<p>Fleury mort, l'Espagne voulait nous donner un ministre. D'autres +timidement auraient insinué Chauvelin. Mais qu'en a-t-on besoin? +«N'avons-nous pas le Roi?» C'est le texte qu'en chœur chantèrent +les deux partis, Noailles d'un côté, de l'autre Richelieu. Merveille! +le Roi parle. On le pousse, on le presse, et on obtient cela. Il +parle. Il parle haut et sec. À propos de Tencin, il dit d'un ton bref: +«Plus de prêtre.» Il est donc bien changé? Point du tout. Pure +imitation. Il copie assez bien la sèche impertinence de Richelieu, de +la Tournelle.</p> + +<p>Il n'en reste pas moins ce qu'il fut, un jouet, l'automate de +Vaucanson.</p> + +<p>Lorsque la vieille madame la duchesse osa (février et avril) lui +présenter les lettres, les mémoires francs, hardis, que lui adressait +Chauvelin, on lui fit croire sans peine que cela blessait son honneur. +Maurepas et Noailles, les plus intéressés à exclure Chauvelin, y +réussirent sans doute par d'adroites insinuations. Le Roi, si peu +sensible, indifférent même à l'outrage (on l'a vu en 1730), crut avoir +de lui-même une royale colère, et fit ce qu'on voulait. Il aggrava +l'exil de Chauvelin (avril), fit entrer Noailles au Conseil.</p> + +<p>La Tournelle avait <i>une étoile</i>, et y croyait, bien sûre de faire du +Roi le plus grand roi du monde (V. sa lettre dans Goncourt). Admirons +les premiers effets <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> de cette étoile: Chauvelin en disgrâce, +et Noailles au Conseil.</p> + +<p>Noailles, qui, sous la Régence, avait eu des vues saines, d'heureuses +lueurs, n'avait dans sa vieillesse gardé que ses défauts, une +imagination mobile, une versatilité bizarre, qui le faisait sans cesse +voltiger d'une idée à l'autre. Brillante, étourdissante, sa parole +était la tempête. Pour ajouter l'éloquence du geste, il jetait son +chapeau en l'air (<i>Arg.</i>). Bref, homme de talent et d'esprit, de vaste +connaissance, sans cœur, ni fond, ni caractère, faux dévot (et +flatteur de la trahison de famille), il offrait la grotesque image +d'Arlequin à soixante-cinq ans.</p> + +<p>Richelieu, la Tournelle, se montrèrent là très-lâches. Dans la +terrible crise où nous entrons (avril 1743), lorsque l'invasion de +toutes parts nous menace et gronde, ils laissent la famille et le +parti dévot remettre à ce vieil étourdi la défense de nos frontières.</p> + +<p>George, Marie-Thérèse, ne doutent plus de rien. Ils sont sûrs de finir +en une campagne. C'est moins que la guerre, c'est la chasse, c'est la +curée. Qui veut des morceaux de la France? Mais sa ruine n'est pas ce +qui plaît à Marie-Thérèse. C'est bien plus la vengeance. À Prague, à +Égra, on le vit. Il lui faut des Français vivants à outrager. Cette +femme de vingt-huit ans, toujours grosse ou nourrice, avec sa beauté +pléthorique, ivre de sang et bouffie de fureur, a beau être dévote; on +voit déjà ses filles en elle et le fantasque orgueil de +Marie-Antoinette, et les emportements de la sanguinaire Caroline. Elle +sème; les siens récolteront. Elle fonde sur le Rhin et chez nous +l'exécration <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> du nom d'Autriche. Ses manifestes terroristes, +des pères aux fils, jusqu'en 93, s'imprimeront dans la mémoire, ses +menaces de mutilations, le nom de son Mentzel, choisit par elle pour +aplanir la route, décourager les résistances par d'horribles excès de +férocité calculée. On réclame. Elle en rit, et désavoue Mentzel en +l'avançant et le récompensant. Dans ses proclamations, il dit au +paysan que, <i>qui ne vient à lui, sera forcé lui-même de se tailler en +pièces, de se couper le nez et les oreilles</i>. Nombre de ces barbares, +sous l'habit musulman, avec charivari de tambour et de tamtam, +donnaient une agonie de peur au paysan, qui dans ses cris au ciel +mêlait confusément le Turc avec Marie-Thérèse.</p> + +<p>Invasion hideuse, à laquelle le sot George, la brutale Angleterre +n'eurent pas honte de s'associer. Ce grand peuple a des temps où il ne +voit plus goutte, va comme un taureau, cornes basses. Le portrait +ridicule que nous donne Comines des Anglais arrivant en France avec +Édouard IV pour faire la guerre à Louis XI, convient (quatre cents ans +après). Bravoure et gaucherie, maladresse incroyable, foi sotte à la +force physique. Tel vous allez les voir à Dettingen. George, par une +savante manœuvre, veut couper Noailles d'avec Broglie, empêcher +leur jonction. Et il se fourre dans une impasse. Le loup a voulu +prendre, est pris. Voilà qu'il ne peut plus ni nourrir son armée, ni +avancer, ni reculer.</p> + +<p>Ce joli coup était moins de Noailles que du très-habile de Vallière +qui sut placer ses batteries de façon que la masse anglaise, bien +exposée en espalier sur <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> la rive opposée du Mein, devait, +défilant en arrière, subir en plein le feu, avaler tout jusqu'au +dernier boulet. Qui sauva George? L'étourderie de nos brillants +courtisans de Versailles. Le neveu de Noailles, Grammont, et la Maison +du Roi, ne voulurent pas que l'artillerie eût l'honneur de l'affaire. +Cette cavalerie dorée s'élança, elle alla charger justement devant nos +canons et les empêcha de tirer. L'avant-garde, sans ordre de même, +suivit ce mouvement. Nos pauvres jeunes milices, amenées d'hier à +l'armée, tinrent peu, et, ce qui étonna, nos fiers gardes françaises, +superbes au pavé de Paris.</p> + +<p>Même perte de chaque côté, mais George était sauvé. Des Autrichiens +allaient le joindre. Noailles, pour n'être pas saisi entre les deux, +dut repasser le Rhin. Triste nécessité, et on la rendit ridicule. Le +Roi dit que notre Empereur, le Bavarois, traitant avec Marie-Thérèse, +il ne voulait pas les gêner et rappelait les armées de l'Empire. Cette +déclaration chrétienne et pacifique de conciliation enhardit nos +ennemis. Elle n'aida pas peu à décider le traité du Piémont et de +Marie-Thérèse. Le Piémont sentait bien que nous étions trop Espagnols, +que nous ne travaillions en Italie que pour notre fille, l'Infante. +(13 septembre 1743.)</p> + +<p>Grand coup contre Madrid, grand coup contre Versailles, c'était juste +l'endroit sensible des deux cours, l'affaire de la famille. L'Infante +(poussée par la Farnèse), dans sa tendre correspondance qui était +constamment en route de Madrid à Versailles, dut tremper son papier de +larmes. Le Roi embarrassé, voyant <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> que le Conseil craignait +de prendre avec l'Espagne des engagements compromettants, ne consulta +qu'un homme, celui que la Tournelle appelait <i>Faquinet</i>, Maurepas. Il +méritait ce nom. L'heureuse occasion de faire contre la France +l'affaire de la famille, Maurepas la saisit aux cheveux, dressa +docilement, ou plutôt copia le traité insensé. C'était déjà le <i>Pacte +de famille</i> qui mariait la France à l'Espagne, l'associait aux +aventures de la patrie de Don Quichotte. Rien de stipulé pour la +France, mais généreusement elle donnait <i>tout le Milanais</i> à l'Espagne +(donc guerre éternelle au Piémont).</p> + +<p>Guerre déclarée à l'Angleterre, et dès lors maritime (la guerre +jusque-là n'était qu'hanovrienne). Article grave, qui eût du faire +trembler Maurepas, comme ministre de la marine; il avait construit des +vaisseaux, mais en bois si mauvais que nos amiraux déclaraient qu'ils +ne pouvaient tenir la mer.</p> + +<p>Le comble de l'imprudence c'était qu'on s'engageait à ne jamais +traiter avec l'Anglais <i>qu'il n'eût restitué Gibraltar</i>. Donc on +fermait la porte à tout arrangement possible.</p> + +<p>Ce fut le premier acte du <i>Roi gouvernant par lui-même</i>, acte accordé +à la famille, acte de père plus que de roi. Et en même temps, chose +bizarre, il en faisait un autre absolument contraire. Richelieu, la +Tournelle eurent l'autorisation d'une démarche (indirecte et secrète) +auprès du roi de Prusse. Le Roi sut, approuva que leur homme, +Voltaire, allât à Berlin, «comme persécuté de Boyer.» Il lut et goûta +même la risée que Voltaire faisait de ce Boyer, le vrai chef <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> +du clergé qui, depuis Fleury, avait la <i>Feuille</i>, c'est-à-dire en +réalité donnait comme il voulait évêchés, abbayes, et tous les biens +d'Église, disposait de ce fonds énorme. Ce sot gouvernait le Dauphin. +Peu à peu, autour d'eux, une cour se formait dans la cour, de gens +pieux qui ne censuraient pas le Roi tout haut, mais qui pour lui +priaient, levaient les yeux au ciel. Tout le travail de Richelieu +était de bien montrer au Roi cette cour opposée à la sienne, ayant +déjà tout prêt son successeur, le petit saint, le nouveau duc de +Bourgogne. D'autre part, la Tournelle avec sa hauteur, son audace, le +sommait d'imiter Frédéric, d'être vraiment roi.</p> + +<p>Il se trouvait précisément que le roi de Prusse à Berlin renouvelait +l'Académie que sa grand'mère créa sous les auspices de Leibnitz. Il +fut ravi de recevoir Voltaire. Il savait parfaitement la puissance de +l'opinion dont Voltaire devenait de plus en plus le maître. Les +tragédies de l'un et les victoires de l'autre avaient coïncidé. On +jouait <i>Mahomet</i> à Lille le jour où l'on apprit la victoire de +Molwitz; Voltaire dit la nouvelle; la salle enthousiaste applaudit à +la fois Frédéric et Voltaire. Acquérir celui-ci, c'était conquérir un +royaume, le grand peuple penseur, dispersé, il est vrai, mais fort, et +qui ne donne pas seulement la fumée de la gloire, mais toujours à la +longue la réalité du succès.</p> + +<p>Frédéric, malgré tels côtés petits ou ridicules, vu de près, +saisissait au moins d'étonnement. En arrivant de France et de la molle +vie de Versailles, on ne pouvait voir la vie rude et forte du roi de +Prusse, son <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> énorme labeur, sans être frappé de respect. Cet +homme qui, dans les froides nuits du Nord, déjà à quatre heures du +matin siégeait en uniforme (et tout botté), à son bureau, devant une +montagne de lettres, de dépêches, d'affaires privées, publiques, avant +qu'il fût onze heures, avait fait chaque jour ce qu'un autre eût fait +en un mois. Le tout annoté de sa main pour les bureaux qui le soir +même devaient avoir fait les réponses. N'ayant nulle confiance en +personne, il lui fallait entrer dans un détail extrême. Seul général, +seul roi, seul administrateur, il était encore juge dans les affaires +douteuses. Gouvernement étrange, absurde ailleurs. Ici, comment faire +autrement? Roi du chaos, d'un État discordant de pièces qui hurlaient +d'être ensemble, d'un État tout nouveau où rien n'était encore, ni les +institutions, ni les personnes, il lui fallait périr ou bien jouer le +rôle du <i>Grand esprit</i>, de l'âme universelle du monde (<i>Mirabeau</i>). Du +reste simplicité extrême. Nul faste et point de cour. Nulle crainte +même que ses goûts d'artiste ne le diminuassent aux yeux des plus +intimes. Il était bien sûr d'être grand.</p> + +<p>Ce qui est amusant, bizarre, c'est qu'avec cette vie terrible, tendue +de stoïcisme, il se croyait épicurien. Il était en paroles plus que +mondain, cynique, imitant un peu lourdement ce qu'il croyait le ton +des salons de Paris. Quant aux réalités, il est bien difficile de +croire ses ennemis en ce qu'ils ont dit de ses vices. Il n'aurait pas +gardé cette âme forte et ce nerf d'acier. Il n'eût pas eu dans son +palais (avec la vie d'Héliogabal) pour amis personnels les plus +honnêtes <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> gens et les plus graves de l'époque, lord Keith et +lord Maréchal.</p> + +<p>Frédéric était favorable. Il se savait l'objet personnel des colères, +des haines de Marie-Thérèse et de George surtout, qui, dans sa +bassesse envieuse, eût voulu ruiner de fond en comble la naissante +grandeur de la Prusse. Avec le misérable Auguste de Saxe, ils +complotaient non-seulement de lui ôter la Silésie, mais de démembrer +son royaume. L'arrangement ne fut pas difficile entre deux parties +dont chacune se voyait absolument seule. C'était un mariage de +nécessité, de raison.</p> + +<p>Union discordante, au fond, et sans solidité. Le roi de France, qui +venait de mettre tout son cœur et sa sincérité dans le sot traité +de famille pour l'Espagne contre le Piémont, allait maintenant +s'allier à la Prusse, ce Piémont du Nord. Ce roi, tout catholique, qui +tenait son Conseil chez un cardinal, chez Tencin, allait contre sa +conscience jouer le rôle faux de relever le parti protestant, en +s'unissant à la Prusse, à la Suède, à la Hesse et au Palatin. On +pouvait croire qu'il y avait là-dessous quelque chose. Au fond que +voulait-on? Une seule chose, conquérir la paix, s'aider de la pointe +hardie que Frédéric voulait faire en Autriche, ne point irriter George +en touchant son Hanovre, ne point fâcher Marie-Thérèse, la toucher +seulement au point le moins sensible, à ses extrémités éloignées, +excentriques (aux Pays-Bas), bref l'alarmer assez pour en tirer la +paix et le Milanais pour l'Infante.</p> + +<p>En tout Noailles était mis en avant et semblait diriger. Derrière +était Tencin. Le Roi ne se fiait qu'au <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> cardinal, ne parlait +que de lui, disant à toute chose: «Mais Tencin le sait-il? Tencin, +qu'en pense-t-il?» etc. Tout Paris le savait (<i>Nouvelles à la main, +Rev. r. V</i>).</p> + +<p>Jamais on ne vit mieux combien cette tête de roi était creuse.</p> + +<p>Du Tencin d'autrefois, l'intrigant, le rusé, la ruse même avait +disparu. Il restait un grotesque, vieux galantin fardé, la ganache +amoureuse. Sa cervelle affaiblie, à travers le grand plan de +l'alliance de Prusse (plan protestant), en jeta un autre contraire, +tout catholique, d'une descente en Angleterre, d'une restauration des +Stuarts. Le Roi y mordit fort. Il était trop visible que cette +tentative si incertaine allait avoir l'effet certain de nous faire +perdre les amis protestants que nous tâchions de nous faire dans +l'Empire. N'importe. On passa outre. Noailles insista pour qu'on fît +chef de l'expédition l'aventurier Maurice, l'homme à la mode, +protestant, mais qui par là même offrait à Tencin l'appât d'une +éclatante conversion. Maurice marchandait peu, eût daigné imiter +Turenne. Il promit de se faire instruire (<i>Taillandier</i>). Folle de +soi, l'affaire fut faite encore plus follement, comme croisade et +restauration des Stuarts, ce qui devait doubler et décupler les +résistances. On ne songeait pas même à s'aider de l'Écosse. +Directement Maurice devait aller dans «la rivière de Londres.» Le +secret était impossible. Rassembler une armée, enlever de Nantes à +Dunkerque toutes les embarcations, c'était suffisamment avertir les +Anglais. Ils eurent deux mois pour eux. Une grosse flotte anglaise fut +mise «dans la rivière de Londres.» Les nôtres, pour passer, prennent +judicieusement <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> le moment des tempêtes, l'équinoxe de mars, +et le passage est impossible.</p> + +<p>Le ridicule qu'ils auraient eu dans la Tamise, ils l'eurent au +continent. Quoi de plus sot que de ménager George en ne l'attaquant +pas où il est vulnérable, en son Hanovre, mais de menacer +l'Angleterre, d'alarmer ce grand peuple, d'exaspérer sa haine? Nos +alliés d'Empire, les protestants du Rhin furent furieux de cette +sottise catholique. Le Hessois, loin d'être avec nous, voulait, de sa +personne, aller défendre l'Angleterre.</p> + +<p>Il y avait de quoi dégoûter Frédéric. Il pouvait deviner qu'on +n'agirait qu'aux Pays-Bas. Le simulacre de descente avait eu cet effet +de faire rappeler en Angleterre ce qu'il y avait d'Anglais en Flandre, +et l'on pouvait dans ce pays dégarni à bien bon marché réaliser le +plan des courtisans, arranger pour le Roi une belle campagne, lui dire +qu'il avait égalé Louis XIV son aïeul et surpassé le roi de Prusse. +Qui eût triomphé? La Tournelle, sa chance, son bonheur, <i>son étoile</i>.</p> + +<p>Frédéric s'obstinait à nous croire de bonne foi. On croit ce qu'on +désire. Les belles lettres qu'il écrivait alors sont un peu juvéniles. +Il y a du calcul, et le calcul de la sagesse, mais aussi +très-visiblement une chaude espérance, une passion. Avec son air +prudent et doucement moqueur qu'il eut toujours, il était ivre de la +France. C'était entre lui et Voltaire la fraîcheur du premier amour. +Il ne marchande pas les protestations à Louis XV, se posant comme +inférieur même, comme allié fidèle et dévoué. Il écrit à Noailles: +«S'il ne tenait qu'à moi, vous auriez pris vingt mille hommes +<span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> et gagné trois batailles.» Il dit qu'il ne demande que le +rôle des anciens Suédois, dont l'épée fut toute française. Tout cela +est sincère. La Prusse et la vraie France auraient eu le même intérêt.</p> + +<p>La comédie des conquêtes de Flandre par le Roi s'était faite en mai. +Entouré du corps du génie (alors le premier de l'Europe), armé des +foudres de Vallière et d'une artillerie supérieure, le Roi fit sa +rapide et brillante promenade par des villes fort peu défendues. +Courtrai, Menin, Ypres, Furnes, sont pris en trois semaines. Tout ce +qui arrêta Louis XIV est trop facile à Louis XV. Tout cède à son +<i>étoile</i>. Cette <i>étoile</i> pourtant reste encore à Paris. Elle étale son +deuil et pleure à l'Opéra. Elle s'établit chez Duverney, pour avoir +les premières nouvelles. Elle pousse contre Maurepas qui l'a fait +retenir ici les plus sinistres plaintes et des cris de vengeance. «Il +faut nous en défaire,» dit-elle (lettre du 3 juin, ap. Goncourt). La +reine condamnée à rester, obéit; mais la Tournelle perd patience. Elle +part, sûre d'être pardonnée.</p> + +<p>Une guerre plus sérieuse nous venait sur le Rhin. Coigny, son vieux +gardien, l'avait fort mal gardé. L'Autrichien était dans l'Alsace et +la Lorraine ouverte. Stanislas en danger s'enfuit de Lunéville. Pour +le coup Frédéric croit que l'on va agir. Il écrit (12 juillet) au roi +directement une lettre qu'on croirait d'un ami. «Il va prouver cette +amitié, va partir le 13 août, et il sera le 30 à Prague. Il espère que +le roi ne le laissera pas seul dans un pas aussi grave, qu'il fait en +partie pour la France. Il faut frapper trois coups, en Bavière, Bohême +et Hanovre, mettre Bellisle à la tête <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> de nos armées, comme +l'homme qui a la confiance de l'Allemagne. Il faudrait employer +Maurice «ou quelqu'un de déterminé» pour l'expédition de Hanovre.—Et +surtout cette fois agir à temps.—Mais plus de défensive; on a péri +par là. L'offensive donnera le succès. Elle fut le secret de Condé, de +Turenne, de Luxembourg, de Catinat, qui donnèrent tant de gloire aux +armées de la France.»</p> + +<p>Ces excellents conseils ne furent point écoutés. On donna à l'ardent +Maurice le poste de l'immobilité, la garde de nos côtes. Bellisle fut +retenu à Metz «pour préparer les vivres.» Deux vieillards, Noailles et +Coigny, eurent le poste de l'action, la forte armée du Rhin, avec un +grand renfort du Nord. Énorme supériorité sur l'Autrichien qu'on eût +pu par des coups rapides accabler, enterrer en France, empêcher à +jamais de rejoindre Marie-Thérèse. Les deux podagres furent chargés de +cela; Noailles, lourd, gros comme un tonneau; Coigny, usé et indécis. +Si l'ennemi fuyait, le suivrait-on, prendrait-on l'offensive? Notre +armée d'Italie, en ce moment, en donnait bel exemple. Chevert +(commandé par Conti), avec autant d'élan qu'il fut ferme dans Prague, +avait vaincu les Alpes à leurs pas les plus rudes, forcé (contre le +roi de Sardaigne en personne) les gorges âpres de la Stura, les +batteries, barrières et barricades d'un nid d'aigle, Château-Dauphin +(18-19 juillet 1744). L'armée du Rhin a moins d'ambition. Son +offensive en Allemagne sera sur notre frontière même, le siège de +Fribourg, à deux pas. Opération certaine que le Génie fera en tant de +jours devant le roi, qui seul aura l'honneur de la campagne.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> Le roi de France apprit l'invasion à Dunkerque où il se +délassait près des deux sœurs. Celles-ci, amenées à l'armée dans un +royal cortége de dames, de princesses du sang, y trouvèrent un accueil +de risées si cruel qu'elles rentrèrent en France, ne se rassurèrent +qu'à Dunkerque. Les Suisses, dans leur jargon, d'abord firent de gros +rires «sur les putains du roi.» Nos soldats rechantèrent les vieux +refrains moqueurs sur Montespan et Maintenon. Les honnêtes Flamands +voient avec horreur ces deux sœurs dont l'aînée donne au roi la +cadette, cet accord dans l'inceste. La Tournelle, toujours guindée +haut, toujours reine, eût ennuyé le Roi si ses goûts de bassesse, sa +trivialité n'avaient eu leur détente avec la Lauraguais, sa sœur, +petite, grosse, mal tournée, cynique, un avorton rieur, qu'il appelait +<i>la rue des mauvaises paroles</i>, une laide avec qui on ne se gênait +pas. Il alternait ainsi de la tragédie à la farce. Plus de réserve. Il +a cassé les vitres. À chaque ville, on loge les deux sœurs à +portée. Tout près aussi son confesseur, le bon Jésuite Pérusseau. Non +que le roi s'en serve (il ne fait même plus ses prières). Mais il le +veut tout près, en cas de maladie, de mort, pour être sur-le-champ +absous.</p> + +<p>Au départ de Versailles, il tenait tellement à ne pas faire un pas +sans mettre en ses bagages cet homme indispensable, qu'il ne lui donna +pas le répit d'un seul jour pour se préparer.</p> + +<p>Près de ce douteux personnage, un autre qui l'était beaucoup moins +suivait le roi, son aumônier, Fitz-James, évêque de Soissons, pour +l'administrer au besoin.</p> + +<p>Caractère violent, et figure menaçante. Fitz-James, <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> à la +Tournelle, donnait l'effroi constant du parti des dévots. Ce parti la +suivait. Il eut un grand régal à voir les risées de l'armée et la +Tournelle en fuite, à voir cette orgueilleuse, «haute comme les +monts,» poursuivie des sifflets. Pour comble, arriva à Dunkerque un +témoin plus haineux, plus malin, de sa honte, celui qu'elle appelait +<i>Faquinet</i>, qu'au fond elle craignait, Maurepas. Ennemi capital et de +famille, qui naguère, avant sa faveur, héritant de l'hôtel où elle +logeait, l'avait chassée, jetée sur le pavé. La brouille était à mort. +Elle n'avait pas pu obtenir du roi son renvoi. On l'avait éloigné en +exigeant qu'il fît sa tournée de ministre dans nos ports. Il eut des +ailes, la fit en un moment, et quand elle le croyait bien loin, il lui +apparut à Dunkerque, pour l'observer humiliée, la tenir sous son froid +regard.</p> + +<p>Voilà le roi forcé d'aller du Nord au Rhin, et précipitamment, et pour +la guerre la plus terrible. Ce n'est pas la place des femmes. Mais la +Tournelle avait trop peur, le voyant ainsi entouré, le connaissant si +faible. Elle jura qu'elle suivrait le roi, qu'on ne l'en arracherait +pas. Dans ce brûlant mois d'août, le sang déjà aigri de +mortifications, de fureurs, d'orgies obligées, elle tomba malade en +route, et retarda le roi. Il lui fallut, à Reims, s'aliter, se purger. +La médecine lui parut si mauvaise qu'elle se croyait empoisonnée. Le +roi, très-froid, porté aux idées funéraires, entretint la malade de +son futur tombeau, en discuta la place. Bref, il partit devant, pour +Metz.</p> + +<p>Les deux sœurs, établies à Metz fort scandaleusement dans l'abbaye +de Saint-Arnould, communiquaient <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> avec le roi par une longue +galerie de bois, que le prieur bâtit «pour que Sa Majesté pût aller à +la messe.» La galerie extérieure et en vue fut plus choquante encore +en barrant quatre rues. Forces murmures du peuple, justement indigné +de ces plaisirs impies qui, en tel moment, narguaient Dieu.</p> + +<p>Le 3 août, à un long souper qui dura dans la nuit, on fit boire le roi +sans mesure. Excès fatal. Il s'y joignit, dit-on, un coup de soleil +d'août, et très-probablement le triste abus, l'effort d'un amour +refroidi auprès d'une malade au sang tourné, qui portait un germe de +mort.</p> + +<p>Le 4 août, le roi tombe. C'est la fièvre putride. Alarme immense.—Que +va-t-on devenir?</p> + +<p>On a fait cent récits de la douleur du peuple, des églises assiégées, +des prières, des pleurs, des sanglots. Il est sûr qu'on gardait alors +beaucoup encore de cet amour de mère que la France avait eu pour +l'enfant Louis XV. Mais on a dit trop peu que, dans cette douleur +entrait (et pour beaucoup aussi) la terreur de l'invasion, l'irruption +horrible de ces bandes de mutilateurs, l'effroyable récit de ce qu'ils +faisaient en Alsace. On les crut à Paris. Lamentable faiblesse d'une +grande nation qui se croit ou perdue ou sauvée dans un homme! grand +contraste à ce qu'on a vu cette année aux États-Unis. Le premier +magistrat assassiné, nul trouble. Nulle crainte, et point d'émotion. +Une chose éclata, c'est qu'en les Républiques la vie, la mort d'un +homme pèse peu. Le salut subsiste en chose moins fragile: +<i>l'immortalité de la Loi</i>. Avec la monarchie, le gouvernement +personnel, on doit toujours attendre <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> les revirements +dangereux et soudains qui tiennent au hasard de la vie d'un individu.</p> + +<p>Du 4 au 12, le mal va son chemin, et nul médicament n'agit. Les deux +dames tiennent le roi, portes closes. Les princes du sang, les grands +seigneurs, restent dans l'antichambre, exclus et indignés. Cependant +le grand chirurgien, la Peyronie, déclare que peut-être le roi n'a pas +deux jours à vivre. Il dit: «Il faut l'administrer.»</p> + +<p>Le long et beau récit original (de Richelieu lui-même certainement +<i>Mém.</i>, VII) ne peut être abrégé. Seulement il ne dit pas assez +combien dans ces alternatives déjà pesait le futur roi, le dauphin, +que l'on attendait. Cela fait comprendre l'extrême embarras du Jésuite +quand la Tournelle le pria de ne pas exiger dans la confession qu'elle +fût renvoyée avec honte. Pendant qu'elle parlait il voyait le dauphin +absent. Tous le voyaient, ce lourd enfant sévère, le vrai juge de +Louis XV, vrai croyant, intraitable, que rien ne ferait reculer. Il +arrivait. Cela enhardissait et les princes, et les prêtres. +Fitz-James, pour en finir, alla jusqu'à user des moyens populaires, +faisant à la paroisse fermer le tabernacle, même ameutant le peuple, +enfin de sa personne à grand bruit déclarant aux sœurs que le roi +les chassait.</p> + +<p>Le roi eut une peur extrême. Il fit, dit tout ce qu'on voulait, même +un peu plus encore. Les médecins l'avaient abandonné. On le jugeait +perdu. On démolissait sans façon la fameuse galerie. Déjà la solitude +se faisait autour du mourant. Les ministres emballaient, et les +princes partaient pour l'armée. L'absence des <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> médecins fut +le salut du roi. Un empirique lui donna l'émétique. Et dès lors il fut +beaucoup mieux.</p> + +<p>La reine était venue, et il lui demanda pardon. Pour le dauphin, on +craignait que la vue du successeur ne fît mal au malade. Au nom du +roi, il lui fut défendu d'avancer plus loin que Verdun. Il y est le 15 +août, et ses sœurs. La petite, Adélaïde, fort passionnée pour son +père, se mourait d'être arrêtée là. Châtillon, le dévot gouverneur du +dauphin, prit sur lui de continuer. Mais la vue du dauphin fut peu +agréable à son père.</p> + +<p>Promptement rétabli, le roi put passer en Alsace. Noailles et Coigny, +inquiets, trop occupés de Metz, bien moins de l'ennemi, l'avaient +(malgré leur force supérieure) laissé partir, laissé apporter à +Marie-Thérèse un renfort redoutable qui accabla le roi de Prusse. Sans +souci de son allié, Louis XV s'en tint à la petite affaire marquée +pour but de la campagne. Il vit prendre Fribourg (octobre), ennuyé de +la guerre et fort impatient de revenir à ses plaisirs.</p> + +<p>Son retour fut une vraie fête. On lui savait un gré infini, non +d'avoir rien fait, mais de vivre. L'invasion n'avait pas eu lieu. On +fut ivre de joie. La cour l'appela le Bien-Aimé. Paris lui arrangea un +triomphe d'empereur romain. Il entra lentement, et dans les carrosses +du Sacre, pour qu'on pût jouir de le voir, qu'on se rassasiât de sa +présence. Une part dans ces transports évidemment revenait à la reine, +à ses douces vertus domestiques qui touchaient fort le peuple, à +l'union rétablie de la famille royale. La maîtresse au contraire lui +était un objet d'horreur. Au retour sa <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> voiture fut arrêtée à +la Ferté, elle faillit être mise en pièces. À Paris, elle osa aller +voir la rentrée du roi, se mêler à la foule; elle fut accablée +d'affronts, on lui cracha au nez. Elle rentra désespérée. Tout son +orgueil l'abandonna. Elle écrivait à Richelieu (pour le montrer au +roi) que, si elle pouvait rentrer, elle ne demanderait nulle +vengeance, ne ferait nulle condition, se rendrait «à l'ordre du +maître.» (<i>Rich.</i>, VII, 51.)</p> + +<p>Elle était à ses pieds. Mais d'autre part le Roi, qui avait vu à Metz +la bonté de la reine, sa passion pour lui, qui voyait la foule si +heureuse de leur réconciliation, ne pouvait qu'hésiter à rompre +encore, à mécontenter tout le monde. Loin de disgracier les amis du +Dauphin, il avait désigné (octobre) M. de Châtillon pour l'honorable +mission d'aller recevoir la Dauphine.</p> + +<p>Tout cela agissait si bien qu'après ce long sevrage d'amour physique, +il pensa à la reine. C'était la nuit du 9 novembre. La reine était +couchée. Ses femmes entendirent gratter à la porte de la chambre. +Elles dirent: «C'est sûrement le Roi.» La chose était peu +vraisemblable après une interruption de quatre années. La reine, fort +timide (de son infirmité), en avait presque peur. Elle dit: «Vous vous +trompez. Dormez.» Avertie une seconde fois, elle fit même réponse. À +la troisième fois où l'on gratta plus fort, elle se décida à faire +ouvrir. C'était trop tard. Le Roi était piqué. Il traversa le +Pont-Royal et alla tout droit rue du Bac, où sa maîtresse demeurait +(<i>Rich.</i>, VII, 53).</p> + +<p>Elle s'y attendait si peu qu'elle fut comme foudroyée, s'évanouit. +Puis, sentant mieux son avantage, elle reprit toute sa hauteur. Il +s'excusait. Elle dit: <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> «Je me tiens contente de ne pas être +envoyée par vous pourrir en prison. Quant à retourner à Versailles, il +faudrait pour cela faire tomber trop de têtes.» À grand'peine il +obtint qu'il n'y aurait que des exils. Un coup sur le duc de Chartres, +en son gouverneur qui venait de se distinguer à Fribourg. Un coup sur +le Dauphin, en son gouverneur Châtillon, durement exilé pour toujours. +Exil des ducs de Bouillon, de la Rochefoucault, etc. Il ne disputa +pas, se hâta de dire oui.</p> + +<p>Cette nuit d'émotions de tout genre lui rendit ou doubla sa fièvre. +Elle eût voulu qu'il exilât les princes, l'évêque de Soissons, qu'il +chassât Maurepas. Là, le Roi résista. Il ne fut pas moins ferme à +refuser ce que la Nesle avait eu seule (<i>Rich.</i>, VII, 79). Ses +transports, ses fureurs ne lui valurent pas d'être enceinte. De telles +alternatives lui portèrent le sang au cerveau. Au matin sa tête +éclatait.</p> + +<p>Le roi, pour lui complaire, sans chasser Maurepas, imagina pour lui +une cruelle mortification, une exquise torture, celle de porter à la +maîtresse sa lettre d'excuse et de rappel. Le <i>Faquinet</i> plia, +s'efforça dans la honte de garder sa grâce légère, voulut baiser la +main. Il n'eut de la malade qu'un mot: «Donnez... Allez-vous-en!»</p> + +<p>Elle le croyait son assassin. Dans ses délires de fureurs, de regrets, +elle criait qu'à Reims, il avait empoisonné sa médecine, soutenait que +la lettre du Roi était aussi empoisonnée. Richelieu le croyait comme +elle, et il l'a dit à Soulavie (VII, 72). Accusation peu +vraisemblable. Maurepas, incapable de crimes autant <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> que de +vertus (comme le disait très-bien Caylus), n'usa, pour tuer +l'orgueilleuse, que de ponts-neufs et de chansons. Sa vie n'avait pas +l'importance de celle de sa sœur la Nesle. Sa mort importait moins +au salut de l'Autriche et aux intérêts du clergé. On savait la +Tournelle, ainsi que Richelieu, vouée uniquement à sa propre fortune, +plus qu'aux idées d'aucun parti.</p> + +<p>Le Roi la regretta dans la mesure de son mérite. Le 6 décembre, jour +de sa mort, il alla à la chasse, il alla au Conseil et puis à la +Muette souper avec quelques amis.</p> + +<p>Il tint à peu de chose qu'une mort autrement importante ne changeât la +face du monde, celle de Frédéric, que notre abandon accabla. En un +mois, il prend un royaume, occupe la Bohême, mais sur-le-champ la +perd. Son agent envoyé près de Noailles et de Coigny les prie +d'exécuter le traité, d'occuper celle des deux armées autrichiennes +qui est de ce côté du Rhin. Ils la laissent échapper. Au moins il eût +fallu la harceler, la ralentir. Ils la laissent marcher, leste et +libre, et rejoindre Marie-Thérèse. Le roi de Prusse était déjà +embarrassé par les troupes légères de l'Autriche qui voltigeaient +autour, prenaient ses magasins, ses vivres. Quand la seconde armée +arriva, il se vit à la lettre noyé d'un océan de guerre. Grande et +terrible épreuve pour l'armée prussienne qui eut vraiment besoin d'une +solidité merveilleuse. Le Roi, dans sa retraite, fut lent et +redoutable, faisant ferme ici, là prenant des postes importants, là +menaçant et offrant la bataille (24 octobre). On ne combattait pas. On +aimait mieux l'user, l'affamer, guettant un moment de <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> +désordre où le lion, effaré de cette âpre chasse, irait tombant dans +quelque fosse. Sa garnison de Prague, qui en sort (26 novembre), meurt +de froid. La moitié est gelée. Notre cruelle retraite de 1742 se +renouvelle pour la Prusse (déc. 1743). Frédéric, un moment, manqua de +peu la mort. Il était entré dans Kolin avec ses gardes, le quartier +général et beaucoup d'embarras. Toute la plaine autour était couverte +de la cavalerie des barbares. Ils chargent les gardes avancées, les +refoulent, fondent dans la ville (<i>Trenck</i>). Si cette attaque aveugle +eût été plus habile, le roi pouvait périr ou (pis encore) aller à +Vienne.</p> + +<p>Combien il dut maudire l'abandon de la France! Par elle il eut +pourtant une grande gloire, de se sauver seul par des coups de génie. +Réunir, maintenir unie une armée poursuivie de cette effroyable nuée, +en combiner sans cesse le vaste mouvement rétrograde, de manière à +serrer et rapprocher les corps pour arriver ensemble en Silésie, en +présentant toujours un redoutable front,—là, recevoir la grande +invasion à la pointe des baïonnettes, la relancer si bien qu'elle fût +trop heureuse d'échapper à son tour en couchant cinq nuits sur la +neige,—ce fut chose admirable, et plus que dix victoires.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> CHAPITRE XIII</h3> + +<h4>LA POMPADOUR ET FONTENOY—VOLTAIRE ET L'ORIGINE DE L'ENCYCLOPÉDIE<br> + +1745-1746.</h4> + + +<p>L'opposition du roi et du dauphin s'est fortement marquée à Metz. Elle +nous donne le fil intime de l'histoire de Versailles et de nombre de +faits qui autrement seraient inexplicables.</p> + +<p>Le roi, imprudemment, ne chasse le gouverneur du dauphin que pour lui +donner un homme beaucoup plus dangereux. Jusque-là le dauphin n'avait +pas son guide-âne. Il l'eut dans ce nouveau venu, la Vauguyon, homme +de trente-neuf ans, et de certain mérite. Voilà l'inséparable ami du +prince, ou, disons mieux, son âme, et il sera plus tard le gouverneur +de Louis XVI. Dévot peu scrupuleux, il se démasquera en se faisant +compère et patron de la Du Barry.</p> + +<p>En février la Vauguyon arrive et la cour du dauphin <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> plus que +jamais est le foyer des critiques contre Louis XV. En février, le +parti opposé offre au roi, au bal de la Ville, la brillante maîtresse +qui, malgré le Dauphin, va régner vingt années. Le roi, fort peu +séduit, ne l'accepte pas moins (de la main des banquiers, des Pâris, +ses patrons), en haine de ses censeurs dévots.</p> + +<p>Il était naturel que le roi, à la longue, las de ses hautaines +maîtresses, la Nesle et la Tournelle, peut-être aussi trouvant un peu +nauséabondes les facilités de Choisy, acceptât ce que jeune il avait +refusé, une femme d'esprit, une intelligente amuseuse.</p> + +<p>Mademoiselle Poisson, filleule des Pâris, et la fille du Poisson pendu +(en effigie), était de race de bouchers. De là de sots lazzis sur la +viande et sur le poisson. Elle n'avait nullement la fraîcheur des +belles de la boucherie. Dans ses portraits, elle est gentille et fade, +d'agréable médiocrité. Elle crachait le sang de bonne heure; c'était +peut-être la faute de sa mère (une grosse beauté hardie et forte) qui, +spéculant sur elle, la fit trop travailler. On lui fit prédire à neuf +ans «qu'elle serait maîtresse du roi.» Sa mère, dont la maison +attirait fort les gens de lettres, sans cesse faisait l'exhibition du +prodige, vantant ses talents et ses charmes, disant: «C'est un morceau +de roi.»</p> + +<p>La mère Poisson, qui ne rougissait guère, autour de Louis XV, fit +comme un siège, une attaque en tout sens. Elle l'essaya en Diane, on +l'a vu. Elle l'essaya en musicienne. Elle brillait sur le clavecin, +enchanta la bonne Mailly. L'effet fut tout contraire sur la Tournelle. +Une dame ayant eu l'imprudence d'admirer, la <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> Tournelle lui +marche sur le pied et lui écrase un doigt.</p> + +<p>Donc, il fallut attendre. Le Normand, fermier général, plus qu'ami des +Poisson et peut-être père de la petite, la maria à son neveu +d'Étioles. Posée, encadrée dans le luxe, elle put dégorger ce qu'elle +avait de bas, se former et prendre attitude. Elle eut un salon, réunit +artistes et gens de lettres, les trompettes de la renommée. Mais, son +grand moyen de succès, c'est qu'elle se fit un théâtre, avec décors, +costumes, machines, etc. Elle jouait, déployait le talent d'une +agréable actrice de second ou de troisième ordre. Elle chantait d'une +voix de serin, qu'on disait voix de rossignol. Cela retentissait plus +haut. Le président Hénault en fut ravi et put en parler chez la reine. +Plus directement les Tencin s'en occupèrent. Encore plus un Binet, un +parent des Poisson et valet de chambre du dauphin. Il la vantait au +roi. Mais, chez le dauphin, il disait qu'elle ne voulait rien qu'une +place de fermier général.</p> + +<p>Par un autre canal encore elle arrivait au roi, par son écuyer Briges, +qui l'eut d'abord. Enfin tous firent si bien qu'un soir il la reçut. +Il n'en fut pas charmé. Elle avait vingt-trois ans, quatre ans de +mariage, deux enfants. Elle était déjà fatiguée, molle et loin d'être +neuve. Elle fit si peu d'impression que même, un mois après, il ne +s'en souvint plus. Il fallut aider sa mémoire, lui rappeler certain +soir, certaine dame. On lui disait que, depuis ce soir-là, la pauvre +dame était restée éprise, que son mari était horriblement jaloux, +qu'elle est tourmentée, désespérée, pensant <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> à se tuer. +C'était avril. Le roi allait en Flandre. On brusqua tout, on la lui +ramena (la nuit du 22) à souper. Richelieu y était et n'en fit pas +grand cas. Mais, lui parti, en excellente actrice, elle dit qu'elle +était perdue, qu'elle ne pouvait pas retourner, qu'il fallait qu'il la +prît, la cachât n'importe où. Situation piquante. Le roi la mit au +petit entre-sol qu'il avait sur sa tête. Là, quelques jours, en +secret, il l'eut, la nourrit, tremblante et désolée des lettres folles +qu'écrivait le mari. Il vit comme on tenait à elle, sentit le prix de +ce trésor. Le voilà attaché décidément. Il ne la cache plus. La +famille sombrement muette, les murmures, les mines maussades le +piquent. N'est-il donc pas le maître? Pour faire dépit à tous, il la +déclare maîtresse, et, pour comble, à Pâques.</p> + +<p>Quelle chute après cette bâtarde des Condés, que le roi appelait +<i>princesse</i>! Celle-ci, la grisette, <i>la robine</i> (comme on dit tout +bas), n'est pas <i>née</i>. Eh bien! c'est tant mieux. Le roi la crée et la +fait <i>naître</i>; il y met son plaisir.</p> + +<p>En quinze jours il la décore, l'honore, lui donne un train et des +palais. Il la titre du nom sonore d'une maison éteinte. Elle est et +restera la <i>marquise de Pompadour</i> (26 avril-6 mai 1745).</p> + +<p>Le roi était si mal avec sa famille au départ pour la Flandre, qu'il +ne dit pas même adieu à la reine. Il aurait bien voulu laisser ici le +paquet le plus lourd, son gros jeune dévot. Mais cela était difficile. +Arrivé le 9 mai au camp, devant Tournai, il apprit dans la nuit que +l'ennemi marchait, qu'il y aurait bataille. Il défendit qu'on éveillât +son fils, partit, voulant peut-être <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> qu'il ne le joignît pas +à temps. Mais le Dauphin fit hâte, ne lui donna pas ce plaisir.</p> + +<p>L'armée était très-forte (aux dépens de celle du Rhin); elle n'avait +guère moins de quatre-vingt mille hommes. Et tout cela était mené par +un malade, par Maurice, hydropique, à qui, au départ, on venait de +faire la ponction. Ce que ce héros de la mode avait tant poursuivi, et +par tant de moyens, intrigues et coups d'audace (plus que coups de +génie), le commandement en chef, il l'avait, et, mourant, il ne +voulait pas le lâcher. Autant qu'il le pouvait, il cacha son état. Il +assiégeait Tournai, mais souffrait tellement qu'il vit par l'œil +d'autrui, chargea ses lieutenants de chercher, de choisir un lieu +propice à la bataille (<i>Rich.</i>).</p> + +<p>En passant l'Escaut on trouvait trois villages, Autoing, Fontenoy et +Barry, où l'on fit trois redoutes, et de plus les villages avaient +devant eux deux ravins. Cela paraissait fort. Ce qui gâtait la chose, +c'est que l'armée française avait dans le dos la rivière. Sa retraite +c'était l'Escaut.—Des ponts étaient jetés tout prêts, un spécialement +pour le roi en cas d'échec. La retraite de tant de mille hommes à la +file sur des ponts étroits est une opération scabreuse. Notez que pour +garder ces ponts, on mit sur les deux rives un corps de vingt mille +hommes qui restait l'arme au bras.—Notez que pour garder le roi on +immobilisa encore sa Maison, une armée de six mille hommes d'élite +avec une batterie de canons. Plan étonnant, d'après lequel les +combattants réels n'étaient plus guère que cinquante mille. Notre +supériorité de nombre était parfaitement annulée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> Maurice vint de Tournai dans une carriole d'osier, vit fort +bien le danger (dit Richelieu<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Lien vers la note 35"><span class="small">[35]</span></a>). Mais le temps lui manquait pour +changer de position. L'ennemi avançait, conduit par un fils du roi +George, le duc de Cumberland, et le roi allait arriver.</p> + +<p>Le 11 mai, de bonne heure, le brouillard s'étant élevé, notre +artillerie tirait déjà. Le roi était placé un peu haut et près d'un +moulin, de manière à voir sans danger. Couvert de sa Maison, de ses +canons à lui, il était gai. Et, dans ce groupe de seigneurs, de +ministres, qui l'entouraient, pendant que le Dauphin priait tout bas +sans doute, il se mit à chanter et à faire chanter une chanson, trop +gaie, de corps de garde. Cela ne parut pas humain, au moment d'une si +grande destruction d'hommes. «C'était bravoure?»—J'en doute. Les +très-braves sont calmes et froids dans les grandes attentes.</p> + +<p>Les Anglais, Hollandais, Hanovriens regardaient cependant comment +percer à nous. Il fallait franchir les ravins; puis on était en face +de trois redoutes, de Barry sur la droite (regardant les Anglais), +d'Autoing à gauche et Fontenoy au centre. Dans ces redoutes tonnaient +cent vingt canons. L'embarras cependant pour Cumberland n'était pas +médiocre de s'être avancé là, si près du roi de France, nez à nez et +de reculer. Le vieil Autrichien Kœnigseck conseillait de tâter, de +ne pas trop s'engager à fond. Cependant le prix était <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> grand. +Non pas Tournai, mais le roi même. Pour qui se souvenait de Poitiers, +de Pavie, de nos rois prisonniers, cette présence de Louis XV était +une grande tentation.</p> + +<p>Il y avait des gens acharnés. De même que chez nous la brigade +irlandaise flairait le sang anglais, dans les rangs anglais le Refuge, +les fils des protestants altérés de combat, auraient donné leur vie +pour prendre le petit-fils de Louis XIV. Ces gens-là les premiers +durent voir où il fallait frapper. Le défaut de notre ordonnance dont +Maurice fait l'aveu, c'est qu'entre Fontenoy, Barry, il y avait du +vide, et nos lignes bâillaient. Franchir le ravin sous le feu, puis en +courant passer à travers les boulets croisés de Barry et de Fontenoy, +ce n'était pas chose impossible. Mais il n'y avait guère de retour, +ayant le ravin derrière soi, peu de chance de le repasser. Il fallait +avancer, dépasser les canons, les laisser derrière (inutiles). Alors +on perçait notre armée, on la coupait en deux et l'on prenait le roi +de France ainsi que le Prince Noir prit Jean.</p> + +<p>Et cela se fit presque. Le ravin fut passé. Et l'on passa encore les +deux colonnes sous la grêle. Cette grêle elle-même fit serrer les +Anglais, les massa en une colonne. Nos canons dépassés derrière ne +tiraient plus, et les petites pièces que traînait l'ennemi, de moment +en moment, de la colonne ouverte, vomissaient le fer et le feu. Elle +avançait et faisait quelques pas. Six heures durant, elle avança. +Comment pendant six heures Maurice fit-il si peu pour réunir nos +forces, comment nous laissa-t-il faire si longtemps des charges +<span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> inutiles, partielles, sur la masse qui nous foudroyait?... +Beaucoup s'y obstinèrent. On dit que M. de Biron eut, sous lui, six +chevaux tués.</p> + +<p>L'homme de Maurice, d'Espagnac, est ridicule ici quand il veut nous +faire croire que ce désastre était le comble de l'habileté, que, plus +l'ennemi avançait, et mieux il était pris, que ce massacre inutile des +nôtres avait mis justement les Anglais dans la souricière. Ce qui est +sûr, c'est que Maurice, tremblant pour le roi, commençait à effectuer +la retraite. Mais plusieurs ne voulaient pas se retirer. Nos Irlandais +frémissaient de fureur.</p> + +<p>Ce spectacle terrible, et rapproché du roi, le fit suer à grosses +gouttes (dit le témoin valet de chambre, <i>Rich.</i>, VII, 143). Au +moulin, il était en vue, des boulets arrivaient et le passaient +parfois. Il descendit plus bas. Tous, autour de lui, fort émus. Les +uns disaient que, si le roi mettait en sûreté sa tête sacrée, on +pourrait disposer de ce gros corps qui le gardait. Que le roi prît +part au combat, nul n'en avait même l'idée.</p> + +<p>Le Dauphin seulement, avec son tact sûr pour déplaire, demandait à +charger, à joindre la cavalerie. Cela le perdit pour toujours; Louis +XV jamais ne l'emmena, ne l'envoya, ne l'employa à rien. Il crut, à +tort sans doute, que les conseillers du Dauphin l'avaient poussé +perfidement pour faire mieux ressortir l'inaction du Roi. Elle était +remarquée et surprenait. Nos Français, avec leurs idées de roi +vaillant à la François I<sup>er</sup>, comprenaient peu cette sagesse. Ils +l'appelaient «Louis du moulin (<i>Frédéric</i>).»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> Beaucoup regardaient de travers ce moulin qui paralysait les +six mille hommes de la Maison du Roi, qui gardait ses canons, si +nécessaires alors. En les faisant tirer, on avait chance encore. Cela +crevait les yeux, et chacun le disait. On ne l'entendait que de reste. +Mais le Roi ne l'entendait pas. Richelieu hasarda de dire «qu'il +faudrait des canons.—Où les prendre? dit un courtisan.—Tout près. Je +viens d'en voir.—Oui, mais le Maréchal défend que l'on y touche.—Le +Roi peut l'ordonner.»</p> + +<p>Là-dessus grand silence. Alors timidement (non sans effort, et d'un +véritable courage), Richelieu, risquant sa fortune, demanda si Sa +Majesté voudrait envoyer ces canons.</p> + +<p>Le Roi parut troublé (<i>Rich.</i>, 141). Il hésita, puis consentit, ne +pouvant guère faire autrement. Ces canons, à l'instant traînés devant +la masse anglaise, tirés à quelques pas, y firent une horrible trouée. +Le Roi y lâcha sa Maison. Tous se lancèrent, même les pages. D'autre +part, Maurice avait pu enfin faire parvenir aux corps isolés un ordre +de charger d'ensemble. La colonne qui en six heures devait avoir perdu +beaucoup, sous le canon tiré de près, n'était plus que de dix mille +hommes, et sous la charge, elle fondit.</p> + +<p>Fontenoy et la prise de tous les Pays-Bas, opérée heureusement par les +manœuvres habiles de Maurice et de Lowendall, avançaient-ils la +paix? Point du tout; au contraire. Les Anglais ulcérés poussèrent en +furieux dans la guerre de subsides, gorgeant Marie-Thérèse, et les +principicules nécessiteux de l'Allemagne, nous foudroyant de leurs +guinées.—La grosse <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> reine des brigands du Danube riait, +engraissée de ses pertes. Des subsides énormes de Londres, elle avait, +de quoi faire son mari Empereur, noyer la Prusse de barbares. Nos +victoires inutiles de Flandre servaient si peu à Frédéric qu'il dit: +«Autant vaudraient des batailles au bord du Scamandre ou bien la prise +de Pékin.» Au moment où il espérait quelque diversion de la France, il +apprit qu'au contraire notre armée d'Allemagne affaiblie pour celle de +Flandre, venait de repasser le Rhin. Marie-Thérèse, impératrice, était +encore plus implacable, enflée d'orgueil et de fureur. Elle ne voyait, +n'entendait plus. Frédéric, par expérience, savait qu'elle ne devenait +bonne qu'en recevant les étrivières. Il les lui prodigua. À chaque +refus, une victoire.</p> + +<p>D'août en octobre 1745, la ligue (d'Autriche, Saxe, Angleterre, +Piémont) était vaincue partout. En Flandre on avait pris Bruges et +Gand, et l'on investissait Bruxelles. En Italie, une armée espagnole, +partie de Naples, et ayant joint notre armée de Provence, secondée des +Génois, avait séparé brusquement le Piémontais de l'Autrichien. Ce qui +est bien plus grave, les Montagnards d'Écosse avec le Prétendant +descendent à Édimbourg (2 octobre). La claymore à Preston brise l'épée +anglaise. Les enfants de Fingal et l'aigre cornemuse traversent +l'Angleterre et directement vont à Londres.</p> + +<p>Tout est merveilleux dans l'affaire, sublime et fou. C'est un chant +d'Ossian. Charles-Édouard, second fils du roi Jacques, qui n'avait +rien de lui, rien des Stuarts, mais tout de la Pologne et de sa mère +Sobieska, <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> unit trois avantages, beau et intrépide, ignorant, +ne sachant rien du réel, du possible. Quand notre embarquement manqua +(en mars 1744), il eût trouvé tout simple de passer en bateau sur des +coques de noix. Il resta ici, remuant Versailles en dessous par son +frère, plus adroit. Par Tencin il agit, par Richelieu qui espérait +commander une descente.</p> + +<p>Versailles hésitait fort, voulait, ne voulait pas. On prêta seulement +deux vaisseaux à un armateur irlandais, de Nantes, qui disait «faire +la course.» On ne donna nulles troupes, quelques armes à peine, et +peu, très-peu d'argent. Le brave prince ne s'arrêta pas à tout cela. +Il avait son roman en tête, de laisser là les Jacobites trop prudents, +mais de se jeter tout d'abord dans les Hautes Terres, chez ces +vaillants sauvages aux courts jupons d'Écosse, sans calcul et prêts au +combat. La folie polonaise avec la folie gaélique, cela pouvait faire +quelque chose d'extraordinaire, de grand. L'absurde de la chose, +l'improbable aidaient au succès. Arrivant seul et sans force +étrangère, il avait plus de chance. Nul souci des moyens. Il calculait +si peu qu'il avait pris l'habit le plus impopulaire, le plus mal vu en +Angleterre, celui du séminaire écossais de Paris.</p> + +<p>Tout se fit par gestes et regards, car il ne savait pas leur langue, +ni eux la sienne. Ils le virent, furent émus. Dès qu'ils furent douze +cents, la cornemuse en tête, ils descendirent dans Édimbourg; alors, +ils furent trois mille. Sans se compter, ils chargent les Anglais à +Preston, Pans, et les défont. Toute l'Écosse se déclare. Mais la +difficulté était de mener jusqu'à Londres <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> ces fils de la +montagne, si attachés au sol natal. Beaucoup laissent le prince, qui +n'avance pas moins. Plus il enfonce en Angleterre, plus il espère deux +choses: que le vieux <i>loyalisme</i> va remonter au cœur des Jacobites +anglais; que la France, l'Espagne, rougiront à la fin, ne voudront pas +le voir périr.</p> + +<p>Le secours fut étrange: trois compagnies françaises, juste assez pour +nous compromettre sans le fortifier. Les Jacobites, d'autre part, loin +d'avoir quelque élan, furent plutôt effrayés. Ils ne voulaient rien +faire sans une grosse armée de la France. Les wighs, les +anti-jacobites ne bougeaient pas non plus. Il en fut justement comme à +l'invasion de Guillaume en 1688. Nul mouvement ni de l'un ni de +l'autre parti. Mais cette fois, la chose fut d'autant plus plaisante +qu'elle eut lieu au moment où les Anglais croyant la guerre très-loin, +en Allemagne, bouillonnaient de vaillance, guerroyaient de paroles, +impitoyablement soufflaient le feu, le fer. La guerre? Mais la voici, +à deux journées de Londres. L'un dit: «Je suis marchand;—moi +banquier;—moi fermier.» C'est l'affaire du Roi, des soldats.</p> + +<p>Situation comique. Celle d'Auguste III devant le roi de Prusse ne +l'est pas moins; il s'enfuit en Pologne, et Frédéric, pour la seconde +fois, gardant la Silésie, a fait plier Marie-Thérèse. Le Savoyard, +chassé par nous de la Savoie, de tous ses États presque, voit tomber +ses places une à une; on conduit en triomphe notre Infant Philippe à +Milan. En Flandre, nous serrons Bruxelles. Tant de succès, par dessus +Fontenoy, mettent le Roi plus haut qu'il ne le fut dans tout son +<span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> règne. Ses censeurs de Versailles sont désorientés. La +maîtresse, déclarée à Pâques, au mépris des saints jours, n'a pas +porté malheur. En septembre, à Versailles, elle a son Fontenoy.</p> + +<p>La ligue universelle de la cour, les lazzis, les chansons qui +l'attaquent, les innombrables <i>poissonnades</i>, obligent la Poisson +d'avoir un grand mérite. Elle a celui des convenances. Tout au rebours +de la Tournelle, si insolente pour la reine, celle-ci devant elle +humble et tendre, semble demander grâce, même avoir besoin d'être +aimée. À sa présentation, sous les yeux de tant d'ennemis, elle fut et +charmante et touchante. La reine lui sut gré de son trouble, la +rassura, lui fit un accueil quasi-maternel. Elle jugea qu'après tout, +si le Roi devait avoir une maîtresse, celle-ci était la meilleure. +Cette faveur alla bien loin. Elle la fit dîner avec elle à Choisy.</p> + +<p>Grand coup pour le Dauphin. Vraie lumière sur Versailles. La reine +n'était pas en tout de la cabale. Ses lettres (à l'occasion de +Fontenoy, <i>Arg., éd. J., t. V, sub: fin</i>.) montrent qu'en bien des +choses elle était séparée du Dauphin. Elle le fut bientôt de ses +filles, vouées passivement à leur frères, contre la Pompadour, lui +enlevant le roi et blessant la reine elle-même.</p> + +<p>Tant que nous n'avions pas le <i>Journal de M. de Luynes</i>, nous ne +savions pas la part immense que les filles du Roi eurent dans sa vie. +Et partant nous ne sentions pas combien la Pompadour fut utile pour +faire équilibre à cette funeste influence. Nous aurions pu le deviner +pourtant en voyant qu'aux premières années, les hommes de valeur, +Argenson, Machault, Duverney, <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> Quesnay, les Encyclopédistes, +sont tous avec la Pompadour. C'est évidemment le parti de Voltaire et +de Montesquieu. Dans le très-beau pastel que Latour a fait d'elle, +déjà pâle et usée, elle se pare de ces beaux génies. Elle a sur son +bureau, très-ostensiblement, l'<i>Esprit des Lois</i>, la <i>Henriade</i>, je +crois même un volume de l'<i>Encyclopédie</i>.</p> + +<p>Elle était médiocre et froide, mais dirigée par des têtes plus fortes +(une Lorraine surtout, madame de Mirepoix). Elle sentit très-bien, dès +la seconde année, qu'elle n'avait nulle chance de garder un amant +satisfait, un homme secrètement dominé par ses filles, que par +l'amusement, une vie d'art et de plaisir, tout opposée à la torpeur +malsaine de ces influences secrètes. Son <i>théâtre des cabinets</i> groupa +près d'elle un monde de courtisans, d'artistes, tous ravis d'approcher +le maître. À la réalité, aux soupers, aux caresses qui servaient le +parti dévot, elle opposa l'illusion et la fantaisie du théâtre, les +séductions de l'esprit. Elle s'y mit, s'y usa sans réserve. Sa jolie +voix et son talent d'actrice, cent sortes de costumes la renouvelaient +tous les soirs. Sa douceur fade allait à l'<i>Herminie</i> du Tasse; sa +simplicité (fausse) lui permettait pourtant de jouer les bergères, +<i>Églé</i> et <i>Galathée</i>. De bonne heure, elle fait des rôles humbles de +vieilles, et pour bien faire entendre qu'elle ne prétend qu'amitié +pure, elle joue <i>Uranie</i>, dans une robe pailletée d'étoiles.</p> + +<p>Quelque peu digne qu'elle en fût, il est sûr qu'elle fut (pendant près +de dix ans, 1745-1755), avant la grande guerre, un centre pour les +arts et les lettres. Elle fut bien moins une maîtresse qu'un +ministère. <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> Ceci explique un peu pourquoi elle eut besoin de +tant d'argent. Elle ne put avoir, avec cette énorme dépense, le +désintéressement de la Mailly, la Nesle. Des arts charmants +naissaient, dans la décoration intérieure, dans l'ameublement. C'est +un trait spécial, original du siècle. Ces dix ans en furent l'apogée. +Le déclin commença après, vers 1760.</p> + +<p>Par là elle avait prise sur le Roi pour qui l'intérieur était +beaucoup, si ce n'est tout. La question était de savoir si, de l'art, +il pouvait passer aux idées de progrès politique, social, aux +nouveautés qui venaient rajeunir, sauver ce monde vieilli. C'était là +le débat et le combat réel entre la Pompadour et la famille royale. +Déjà assez adroitement on avait introduit Voltaire, comme victime de +la cabale du Dauphin. La forte antipathie de Louis XV pour son fils +lui fit même accepter les risées que Voltaire faisait tous les jours +de Boyer. Celui-ci se plaignant de passer pour un sot, le Roi dit: +«C'est chose convenue.» Richelieu, la Tournelle, firent envoyer +Voltaire auprès de Frédéric. On lui fit rédiger le manifeste de la +descente en Angleterre. La Pompadour inaugura le théâtre des cabinets +par son <i>Enfant Prodigue</i>. Voltaire fut entraîné. Elle le fit +académicien, gentilhomme de la chambre, historiographe du Roi. Dans sa +vivacité crédule, il partageait le rêve de d'Argenson et de tous. Ils +croyaient que le <i>Bien-Aimé</i>, à force d'amour et d'éloges, de +flatteries qui étaient des leçons, aurait pu être transformé, mis sur +la voie des grandes choses.</p> + +<p>Il est certain que la nécessité semblait fatalement y pousser +elle-même. Sans un changement radical qui <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> étendrait l'impôt +à tous, au clergé et à la noblesse, on succombait, on périssait. La +Pompadour avait pour patrons les Pâris, ce Pâris Duverney, qui, sous +M. le Duc, voulait imposer le clergé. Machault, contrôleur général, +partageait cette idée. Elle le soutint, le prit à cœur, le défendit +longtemps. C'était l'idée du siècle, et pour la France et pour +l'Europe. Voltaire, après la guerre, ne voit pour l'Allemagne ruinée +nul remède que ceux de Frédéric (plus tard de Joseph II), la +sécularisation des biens ecclésiastiques (éd. B., t. XLVI, 534.)</p> + +<p>Question financière qui touchait le terrain moral. Le clergé, c'était +le passé. On ne pouvait toucher au clergé, qu'en suscitant l'idée +nouvelle. Non formulée encore, elle se faisait jour par les belles +lueurs isolées qui perçaient çà et là dans les sciences et les arts. +Faire un corps général des lettres, arts et sciences, au point du +<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, c'était évidemment le travail préalable.</p> + +<p>Voici ce qui advint. Le vieux et savant d'Aguesseau, malgré les côtés +tristes, misérables de son caractère, avait deux côtés élevés, sa +réforme des lois, et une passion personnelle, le goût et le besoin de +l'universalité, certain sens encyclopédique. Un jeune homme, un jour, +vint à lui, homme de lettres vivant de sa plume, et assez mal noté +pour des livres hasardés que la faim lui avait fait faire. Cet inconnu +suspect fit pourtant un miracle. Le vieux avec stupeur l'écouta, +déroulant le gigantesque plan du livre où seraient tous les livres. +Dans sa bouche, les sciences étaient lumière et vie. C'était plus que +parole, c'était création. On eût dit qu'il les avait faites, et les +faisait encore, <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> ajoutait, étendait, fécondait, engendrait +toujours.—L'effet fut incroyable. D'Aguesseau, un moment au-dessus de +lui-même, oublia le vieil homme, fut atteint du génie, grand de cette +grandeur. Il eut foi au jeune homme, protégea l'<i>Encyclopédie</i>.</p> + +<p>Prodigieuse sibylle du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, combien d'autres il fit ou +changea, ce grand magicien Diderot! Il souffla, certain jour; il en +jaillit un homme, et son homme opposé: Rousseau.</p> + +<p>L'énorme et indigeste monument, l'<i>Encyclopédie</i>, tout informe qu'il +est, étonnamment fécond, où la Révolution déjà coule à pleins bords, +avait pourtant besoin, contre son ennemi le Clergé, d'avoir son ennemi +le Roi. C'est pour la Pompadour un titre de l'avoir si longtemps, si +obstinément soutenu, jusqu'à l'achèvement, pendant plus de dix ans. +Plus d'un article hardi en fut fait à Versailles, au petit entre-sol +qu'y occupait Quesnay, l'illustre créateur de l'Économie politique, le +médecin de la Pompadour.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> CHAPITRE XIV</h3> + +<h4>LE ROI CONQUIS PAR LA FAMILLE—RÈGNE DE M<sup>me</sup> HENRIETTE PAIX DE 1748<br> + +1748</h4> + + +<p>Le fait le plus obscur et le plus surprenant dans toute l'histoire de +Louis XV, c'est l'assentiment passager qu'il donna aux grandes vues de +d'Argenson l'aîné, l'utopiste, disciple de l'abbé de Saint-Pierre.</p> + +<p>Le fameux d'Argenson le père, le rude homme de police sous Louis XIV, +qui eut la large étoffe d'un grand homme et d'un bas coquin, eut deux +fils d'un esprit contraire. Le cadet fut très-fin, un renard, valet +des Jésuites. Par eux, il monta vite, les ayant bien servis dans leur +très-grande affaire de faire reine Marie Leczinska. La reine s'en +souvenait, l'aimait. Au grand drame de Metz, il joua double jeu entre +la reine et la maîtresse. Cela le fit très-fort quand celle-ci revint +(nov. 1744), et il put faire donner les affaires étrangères au frère +qu'il croyait diriger. Il n'y voyait qu'un simple. Mais justement +cette simplicité loyale, <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> hardie, fut une force,—à ce point +qu'un moment il fit marcher le roi contre la cour et la famille, dans +la vraie voie de la raison.</p> + +<p>Il voulait l'alliance <i>protestante</i> de Prusse, Saxe et Hollande (plus +celle du Piémont, qui aurait été chef de la libre Italie). La famille +voulait l'alliance <i>catholique</i>, d'Espagne-Autriche (avec une Italie +soumise aux Espagnols).</p> + +<p>D'Argenson séduisait le roi par l'espoir de la paix. Le roi semblant +si haut (octobre 1745), heureux partout, en Flandre, en Piémont, en +Écosse, il y avait des chances réelles pour regagner, détacher de la +ligue les États secondaires, Saxe, Piémont, Hollande. Cela était +sensé.</p> + +<p>Il existait vraiment un parti en Hollande, anti-anglais et +anti-orangiste, qui se lassait de suivre l'Angleterre.</p> + +<p>Il y avait pour le Piémontais un intérêt réel à se mettre avec nous.</p> + +<p>Quant à la Saxe, à la Pologne, réunies sous Auguste III, d'Argenson +faisait un roman. Il eût voulu une Pologne héréditaire, l'assurer au +Saxon, aux Allemands, dans la supposition très-vaine que ces peuples +d'esprit contraire s'uniraient pour former une barrière contre la +Russie.</p> + +<p>Pour l'Italie, le plan était très-beau. Une fédération d'États égaux +entre eux. Un gardien armé, le Piémont, qui aurait eu Milan. Venise +aussi avait un peu de Lombardie. La Toscane redevenait république. +L'Espagnol gardait Naples. Mais tout prince étranger devait opter, +jurer de se faire Italien. L'Autrichien à <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> jamais chassé. La +France se chassait elle-même et généreusement s'excluait de l'Italie, +libre par elle.</p> + +<p>La vraie difficulté était notre petit Infante, son mari qui alors +tenait Milan. Le roi, à cause d'elle, était fort Espagnol. Retirer +Milan à sa fille pour le donner au Savoyard, cela devait lui être dur. +Il était, il est vrai, pour le moment mécontent de l'Espagne, que le +succès rendait indocile, insolente. Il était peu content de l'Infante +elle-même, qui ne se fiait pas à lui seul, intriguait en dessous avec +Versailles (le Dauphin, Noailles, Maurepas). De plus l'Infante, belle +et jeune, mariée sans mari (avec l'Infant toujours absent), avait en +attendant pris un vieux galant, un évêque ambassadeur de France. Point +fort sensible au roi, qui était jaloux de ses filles.</p> + +<p>Il aimait la géographie. De sa main il traça le plan du partage +nouveau qui rognait la part de son gendre. Tout se fit entre lui et +d'Argenson. Pas un mot au Conseil. Maurepas cependant le sut, et +avertit l'ambassadeur d'Espagne. Il accourt, il crie, pleure. «On +l'entendait hurler.» (<i>Arg.</i>) C'est bien pis à Madrid. «On se couvre +la tête de cendres.» Ici, la reine et Henriette, la cour, tout +entourait le roi de désolation et de deuil. Le traité (qu'il signa à +contre-cœur) alla fort lentement à Turin. Très-rapide, au +contraire, marchait une armée autrichienne. Le Piémont a peur, nous +trahit. Nos Français sont surpris, et les sots Espagnols qui +pleuraient tant pour le traité, pleurent maintenant de l'avoir refusé, +d'être battus, chassés partout.</p> + +<p>L'affaire d'Écosse alla de même. On paya pour <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> +Charles-Édouard des Suédois qui ne partirent pas. On envoya Richelieu +à Brest pour embarquer des troupes; beaucoup d'argent, nul résultat. +Cependant le roi George a rassemblé trente mille hommes qui refoulent +Édouard au Nord. Vainqueur en reculant à Falkirk, il n'en est pas +moins vaincu décidément à Culloden (avril 1746). Là des massacres +horribles. Un sur vingt décimé. Le fer, le feu partout, la froide +application du plan suivi depuis, de faire des Hautes-Terres un +désert.</p> + +<p>Toutes les forces de la France (1746) sont concentrées en Flandre pour +la guerre de parade que le Roi fait en mars. On réunit pour lui cent +vingt bataillons près d'Anvers, cent quatre-vingt-dix escadrons. +Anvers pris sur-le-champ, le roi a ce qu'il veut, et le 30 mars, au +début même de la campagne, il a fini la sienne, revient droit à +Versailles. Le maréchal de Saxe, Lowendall et Conti, continueront +l'œuvre facile de prendre les villes de Flandre, et Maurice gagnera +l'inutile victoire de Raucoux.</p> + +<p>Toute l'année 1746, oisive pour le roi, passe comme un tourbillon de +fêtes, sauf en juillet un deuil assez court. La dauphine espagnole +meurt le 6 à Versailles, et son père, Philippe V, le 20. Cela finit le +long règne de la Farnèse. Le nouveau roi, Ferdinand VI, se défie de +cette belle-mère, l'éloigne, s'intéresse fort peu à son frère, D. +Philippe, mari de notre Infante. D'autant plus les deux intrigantes, +l'Infante et la Farnèse, perdant terre en Espagne, se reprenaient ici +sur Versailles et voulaient y jeter le grappin. Le moyen eût été d'y +mettre une seconde dauphine, une sœur de la <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> morte (une +naine toute noire, dangereux diablotin). Elles s'y prirent +maladroitement et révoltèrent le roi. Par un procédé double, en lui +écrivant des tendresses, elles animaient le Dauphin contre lui. +«Dévotes, harpies, catins,» tâchaient de le rendre amoureux. Elles +parlaient au nom du roi d'Espagne, qui n'en savait un mot. L'Infante +en vint enfin, dans sa fureur d'enfant gâtée, au point qu'elle gronda +son père, le menaça. Cela trancha. Le roi fit écrire à Madrid que nous +nous avions ici trop d'horreur pour l'inceste, qu'on n'épousait pas +les deux sœurs. Il suivit d'Argenson, il accepta son plan de +demander plutôt une Saxonne, de regagner ainsi la Saxe et la Pologne à +l'alliance française.</p> + +<p>Après la Saxe la Hollande. D'Argenson insistait pour qu'on fît +celle-ci médiatrice. Des conférences furent ouvertes à Bréda. Il y +reprit son plan de nous regagner le Piémont en lui donnant Milan, en +resserrant la part de l'Infant, notre gendre. Propositions secrètes +qui transpirent à Madrid. L'Infante et la Farnèse pleurent, crient. Un +tonnerre de sanglots s'entend des Pyrénées. Quel est l'indiscret? Le +roi même. Il dénonce là-bas celui qu'il approuvait ici. Comment? Par +extrême faiblesse. Il avait une lettre suppliante de Philippe V +mourant. Il sentait que l'Infante serait désespérée, furieuse, si +(sans lui dire un mot) on lui ôtait Milan, la couronne de fer, pour la +donner au Savoyard. Il eut peur de sa fille, rejeta tout sur Argenson.</p> + +<p>Celui-ci était seul. Il pouvait se vanter d'avoir réuni tout le monde, +mis les partis d'accord. Tous contre lui. <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> Il eût fallu bien +du courage dans la Pompadour pour l'aider contre la cour et la +famille. Ce triste visage (à la crème, qu'on voit dans le pastel) n'en +était guère capable. Elle baissait. L'année 1746 fut terrible pour +elle. Le pouvoir lui venait, mais la vie s'en allait, d'abord la +santé, la beauté. Si le Roi eût été un peu absent, elle eût pu +remonter. Il ne le fut qu'un mois, et elle ne put pas respirer. +Ministre tout le jour, la nuit chanteuse, actrice, mise au lait et +crachant le sang, elle s'exterminait. Et le Roi était ennuyé. Aux +ballets où elle figure, il bâille. «J'aime la comédie,» dit-il, et il +y bâille aussi. Il ne se plaît un peu qu'aux Italiens, au spectacle où +elle n'est pas. Elle semble finie déjà (1747). Elle a l'air épuisé, +«sucé,» dit d'Argenson. Elle souffrait du mépris de Paris. Point +d'affront qu'à Versailles elle n'ait du Dauphin, de Mesdames. La nuit, +c'est pis encore. Le Roi allait toujours chez elle, ce qui trompait +les simples. Mais en réalité, c'était pure habitude. On sut lui mettre +en tête qu'elle était très-malsaine. Sous tel ou tel prétexte, il +couchait sur un canapé (<i>Hausset</i>).</p> + +<p>«La Pompadour va être renvoyée. Le Roi vivra dans sa famille.» +(<i>Arg.</i>, 1747.)</p> + +<p>La famille? qu'était-ce? Non, certes, le Dauphin. C'est un peu la +Dauphine, une bonne Allemande. C'est beaucoup, c'est surtout la fille +aînée du Roi, la très-douce madame Henriette, sa petite sœur +Adélaïde.</p> + +<p>Madame Henriette était une pâle fille du Nord, très-maladive et +très-timide, qui avait près du Roi comme un respect tremblant, presque +peur. Cela lui plaisait. C'était un cœur charmant et bon, cœur +brisé et la <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> victime de son père qui l'avait traité durement. +Élevée presque avec le petit d'Orléans et jouant avec lui, elle avait +bien cru l'épouser. Mais le Roi était tout à fait pour les Bourbons +d'Espagne, ne voulait nullement approcher Orléans du trône. Il aimait +mieux d'ailleurs l'Infante. Il immola Henriette, ne la maria point. +Qu'arriva-t-il? Cette bonne sœur n'en fut pas moins toujours du +parti de l'Infante à qui on la sacrifiait. Comme les chiens battus qui +d'autant plus s'attachent, elle se donna toute à son père. La cabale +dévote lui faisant un devoir de l'envelopper, le gagner, elle trouva +ce devoir très-doux. Élevée par la vieille madame de Ventadour, une +dévote bien peu scrupuleuse, Henriette prit le rôle qu'on voulait; +elle força sa timidité, fit chez elle des <i>soupers</i> au roi (<i>Luynes</i>, +<i>Argenson</i>, <i>Campan</i>, etc.). Chose certainement pénible à une si +modeste personne, et si souvent malade. Mais elle se vainquit +tellement qu'il se trouva chez elle à l'aise plus que partout +ailleurs, s'habitua à elle, comme à un doux animal domestique dont on +ne peut plus se passer, qui ne se plaint jamais, accepte tout caprice, +qui voit sans voir et souffre tout.</p> + +<p>Succès réel du parti du Dauphin qui par la sœur faisait arriver, +réussir, tout ce qui eût choqué du frère. Le roi croyait pour elle +n'en jamais faire assez. Il lui donne à Versailles (où elle n'avait +besoin de rien) <i>huit cent mille livres de rente</i>, justement quatre +fois plus qu'à la Pompadour, qui en a alors 200,000. Tout à l'heure, +il va lui créer une Maison, dames et grands officiers, presque au +point d'éclipser la reine.</p> + +<p>La reine y gagna fort. Autant le roi avait été jusque-là <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> sec +pour elle, même dur, autant il fut aimable. Nul doute que la +très-bonne fille n'eût obtenu cela de lui. La reine eut des étrennes +et la Pompadour n'en eut plus. Le roi fit le jeu de la reine, et pria +les seigneurs de la distraire un peu. Enfin il fit la chose qui ravit +tout le monde. La <i>Bête</i> fut chassée, je veux dire Argenson. Quelle +joie pour notre Infante! Qui peut lui faire cela, sinon son humble +sœur, empressée à servir celle à qui on l'a immolée.</p> + +<p>Argenson renvoyé (février 1747), c'est toute une révolution. Nous +tournons le dos à la Prusse, à la Hollande et au Piémont. Nous +reviendrons de plus en plus aux alliances catholiques, aux Espagnols, +aux Autrichiens.</p> + +<p>Même avant qu'il tombe, on a à regretter d'avoir négligé ses avis. +L'alliance du Piémont manquée nous ruine en Italie, nous amène en +Provence les bandes autrichiennes, dont nous étions noyés sans un +hasard heureux, l'insurrection de Gênes (V. le très-beau récit de +Sismondi). L'alliance de Hollande qu'Argenson travaillait, et qu'on +fit avorter en envahissant ce pays, y tua le parti de la France, donna +force au parti anglais et orangiste. La populace des ports fit ce +qu'elle avait fait pour Guillaume III en 1672. Elle voulut, exigea un +stathouder, imposa à la république un très-indigne chef, Orange, +serviteur des Anglais. Notre imprudente attaque eut ce beau résultat +de sceller l'union de l'Angleterre et de la Hollande, d'opérer +l'anéantissement définitif de celle-ci.</p> + +<p>Nous demandions la paix en offrant humblement de rendre nos conquêtes. +Et l'on n'en voulait pas. Cependant <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> tout le monde était bien +las, surtout les États secondaires, pauvres comparses du grand drame +où ils ne gagnaient que des coups. Les obstinés eux-mêmes commencèrent +à se faire plus doux aussi, quand Maurice menaça Maëstricht, le +boulevard de la Hollande, quand il gagna tout près la victoire de +Lawfeldt, peu décisive, il est vrai, mais sanglante. Puis il emporta +Berg-op-Zoom. Sac cruel qui montra combien s'aigrissait cette guerre, +et terrifia la Hollande. Si l'on prenait aussi Maëstricht, notre armée +débordait, et ce riche pays, si peu fait à la guerre, se voyait appelé +aux cruels sacrifices, aux affreux moyens de défense qu'il prît contre +Louis XIV, s'inondant, se noyant, s'infligeant un désastre plus grand +que n'eût fait l'ennemi. L'Anglais aussi, ayant anéanti jusqu'au +dernier de nos vaisseaux, ayant fait son œuvre de guerre, devenait +pacifique pour ne pas nous laisser reprendre avantage sur terre. Donc +on négocia. Malgré le maréchal de Saxe qui raisonnablement voulait +d'abord Maëstricht, on se dépêcha de traiter.</p> + +<p>Le but primitif de la guerre, où était-il? Et qui s'en souvenait? +L'Autriche, que l'on devait détruire, malgré sa cession à la Prusse, +était plus forte que jamais. Le mari de l'Infante, son établissement, +sa royauté lombarde, qu'étaient-ils devenus? Notre Infante voyait tout +lui échapper, l'espoir même. Le frère de son mari, Charles, le roi de +Naples, s'il eût succédé en Espagne à Ferdinand (faible et malade), +entendait laisser Naples au second de ses fils, non à son frère +Philippe, le mari de l'Infante. Donc, celle-ci, qui, avec la Farnèse, +a régné à Madrid, qui un jour eut Milan, <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> qui (d'après le +traité de 1736) pouvait espérer Naples, se voit, entre trois trônes, à +terre.</p> + +<p>Elle savait très-bien l'intérieur de Versailles. Elle voyait monter +Henriette. Celle-ci, sans esprit, sans adresse, quasi muette, nulle, +avait gagné le Roi. Comment? par cela même, par l'excès de +l'obéissance. On savait bien pourtant ce qui était derrière et la +poussait. Que lui ferait-on faire? Comment userait-elle de ce pouvoir +croissant? Trois personnes étaient inquiètes, fortement attristées: la +Reine, la Pompadour, l'Infante.</p> + +<p>La reine, tout à coup flattée du Roi (déc. 1746, déc. 1747, <i>De +Luynes</i>), n'avait pas pris le change. Elle se refroidit pour ses +filles, se fatigua du baiser d'étiquette qu'elles lui donnaient +toujours chaque fois qu'elles entraient dans sa chambre (<i>Luynes</i>, +VIII, 173, 12 janvier 1748).</p> + +<p>La Pompadour imagina pour partager, neutraliser la grande faveur des +deux aînées, de tirer du couvent et de faire venir à Versailles, +madame Victoire, jolie fille, grande fille, déjà de quatorze ans.</p> + +<p>L'Infante corrompue et hardie (comme élève de la Farnèse), qui avait +hasardé déjà, comme on a vu, d'intimider son père dont elle savait le +faible cœur, hasarda un moyen d'arrêter le progrès de son goût +singulier pour Henriette. Voltaire, sous le Régent, avait fait une +pièce hardie contre l'inceste, <i>Œdipe</i>. Elle le pria (c'est lui qui +nous l'apprend), de faire une <i>Sémiramis</i>. L'inceste était fort à la +mode. Le roi de Pologne, Auguste II, disputait sa fille à son fils. La +chanoinesse de Lorraine qui se tua pour son frère, <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> avait +fait éclat et légende (1742). Les Choiseul imitèrent. La femme de +Hérault, le dévot lieutenant de police, était publiquement maîtresse +de son père, très-riche, que souffrait le mari. Les mœurs étaient +sur cette pente. La pièce aurait paru toucher bien moins Madame (après +tout respectée) que des gens bien connus. Elle aurait averti, mais non +blessé directement.</p> + +<p>Voltaire était alors retiré, mécontent. Son zèle de courtisan avait +fait mauvaise campagne. Sa familiarité hardie, parmi les flatteries, +avait choqué le Roi, choqué la Pompadour qui visait à la majesté. Il +avait fui Versailles, revenait volontiers à Sceaux chez la duchesse du +Maine. Cette vieille petite fée, brouillée avec la cour, jusqu'au +dernier jour conspirait, mais littérairement, accueillait les satires. +C'est chez elle jadis que Voltaire fit <i>Œdipe</i> (1721). Chez elle, +il fit <i>Sémiramis</i> (1747). Il l'achevait à Sceaux (déc). En janvier il +est à Versailles, voit mieux le terrain, et prend peur. Madame +Henriette, à ce moment, quitte le petit appartement qu'elle occupait +au nord pour le grand logement royal qui termine l'aile du midi, +qu'elle quittera bientôt pour un appartement central entre le Dauphin +et le Roi (<i>De Luynes</i>). Là est le médiateur, <i>le chef du conseil</i> de +la famille (c'est le mot qu'emploie d'Argenson); Voltaire, fort +inquiet, écrit de Lunéville, pour ajourner <i>Sémiramis</i> (févr. 1748).</p> + +<p>À Versailles, une scène violente éclairait la situation (17 avril, +<i>Luynes</i>, IX). La Pompadour n'osant attaquer Henriette, lui opposait +une poupée. Elle faisait venir de Fontevrault la petite madame +Victoire. Le Roi pleura en revoyant cette enfant tout aimable, et +bonne <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> autant que belle. Elle se suspendit à lui, ne +s'adressa qu'à lui. Il se montra très-faible. Dépenses énormes, et +ridicules honneurs (pour une enfant de quatorze ans), rien ne fut +épargné. Henriette souffrait et se taisait. Mais Adélaïde éclata. Elle +crevait de jalousie. Elle cria. Tout en retentit. Elle s'indignait, +non pour elle, mais pour sa sœur, l'aînée, une princesse de vingt +et un ans, à qui la nouvelle venue dérobait les honneurs et le cœur +de son père. On vit là pour la première fois la violence d'Adélaïde, +le pouvoir qu'elle aurait. Elle n'avait pourtant que quinze ans. Mais +on lui obéit. Victoire fut éloignée, et logée au second étage, +confinée dans le petit rôle de soigner deux petites sœurs.</p> + +<p>Voltaire, chez Stanislas, loin du danger, avait repris courage. +L'Infante, pour qui il fit la pièce, disait-on, allait arriver. Et ce +drame qui punit l'inceste ne pouvait déplaire à la reine. Il fut +probablement montré à son père Stanislas. Bref, <i>alea jacta</i>... Le 29 +août, la pièce est représentée à Paris. On voulait retrancher deux +vers trop dangereux. Mais on eût paru craindre. Tout au contraire la +Pompadour pensa que tout serait couvert, toute allusion écartée, si +lui-même le Roi se faisait protecteur de la tragédie. Elle lui fit +donner un décor pour <i>Sémiramis</i>.</p> + +<p>Ce que l'auteur avait le plus à craindre, c'était qu'une parodie, trop +claire, ne forçât de voir et de comprendre. Cette peur le jeta dans +une étrange agitation. Il écrit à la fois de tous côtés, prie le +cardinal Quirini, prie madame de Luynes, prie la reine elle-même. Six +lettres à la reine! qui répond froidement <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> que la parodie est +d'usage. Heureusement pour lui, la Pompadour qui n'avait pas moins +peur, ayant (par le décor) fait le Roi patron de la pièce, fit +défendre la parodie (septembre).</p> + +<p>Voltaire la remercia, par une autre imprudence,—vaillante et +honorable.—C'était le moment triste où le traité brusqué qui finit +cette guerre, d'un trait de plume nous ôtait nos conquêtes, toutes ces +places fortes que l'on venait de prendre, ce royaume des Pays-Bas. Le +maréchal de Saxe entourait et tenait Maëstricht, la clef de la +Hollande,—bien plus l'occasion d'infliger aux Anglais un affront +solennel, de voir prendre la place, à leur nez, sans rien faire. Il +gémissait, écrivait à Versailles. Et Versailles était sourd. +Excessives étaient les misères, il est vrai. Il ne restait d'argent +que pour les fêtes. Les dévots d'autre part, la famille, toujours +avaient maudit la guerre, fait des vœux pour les Autrichiens. On +précipitait tout. On jetait les fruits de la guerre et du sang de tant +d'hommes, on brûlait de se dépouiller. Peu réclamaient. Voltaire +l'osa. Dans certains vers, au Roi et à la Pompadour, il finit par ce +trait: «... Et gardez tous deux <i>vos conquêtes</i>.»</p> + +<p>Le traité était fait, mais n'était pas signé (il ne le fut que le 18 +octobre). Plus il était honteux, plus on trouva blessant le conseil de +Voltaire. On n'avait pas osé s'irriter pour <i>Sémiramis</i>. Pour les +vers, on cria. Mesdames et leur parti s'élancent et courent au Roi (V. +Laujon dans <i>Hausset</i>). L'État, le Roi étaient perdus, si un homme de +sa maison, son <i>domestique</i>, osait lui donner des avis, mêlant +impudemment au nom du <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> Roi la Pompadour. Celle-ci s'aplatit, +ne dit pas un mot pour Voltaire. Pour bien faire comprendre à Mesdames +qu'elle n'était plus rien près du Roi, qu'une amie, une <i>ancienne</i> +amie, elle joua la vieille <i>Baucis</i> (nov. 1748). Le Roi la releva de +ces humilités en la nommant surintendante de la maison de la reine +(<i>Campan</i>). La reine, refroidie pour ses filles (<i>Luynes</i>, VIII, 173), +d'autant mieux recevait les respects de la Pompadour.</p> + +<p>Le vrai mot, juste et fort, sur la paix d'Aix-la-Chapelle, fut dit aux +Halles, resta proverbial. Pour injure, on disait: «Bête comme la +Paix.»</p> + +<p>Nous rendions <i>un royaume</i>, les Pays-Bas; et <i>un empire</i>, les Indes, +où notre grand Machiavel Dupleix faisait l'œuvre de ruse, de +cruauté, de force, qu'ont fait les Anglais par lord Clive.</p> + +<p>Nous avions dans les Indes un génie, un héros. Nous ruinons Dupleix, +emprisonnons la Bourdonnais.</p> + +<p>Et cette paix contenait la guerre. Le traité fut si vague et si mal +fait pour l'Amérique qu'à volonté l'Anglais pouvait mordre sur nous. +D'où la guerre de Sept Ans.</p> + +<p>Étrange chose qu'après Fontenoy, nous subissons encore la vieille +honte de Dunkerque, le rétablissant, comme il fut, quand l'Anglais mit +le pied sur la tête de Louis XIV.</p> + +<p>Un trait encore nous entra plus au cœur: <i>l'hospitalité de la +France violée cruellement, pour obéir à l'étranger</i>. Louis XV avait +donné parole à Charles-Édouard de ne jamais le renvoyer. L'Angleterre +l'exigea. Ce héros, Polonais et fou, n'entendit à nulle offre, nulle +<span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> raison, nulle prière. Il n'obéit pas plus à une lettre de +son père. Dans son hôtel garni, avec tous ses vaillants, il était armé +jusqu'aux dents. Peut-être il avait quelque écrit. Il voulait se faire +tuer, et pouvoir à jamais déshonorer le roi de France. On croit de +plus qu'il était amoureux, aimait mieux mourir que partir. On le +surprit en traître à l'Opéra, on le lia. Pendant ce temps on prit tous +ses papiers. On l'emporta. Il faillit crever en route de fièvre et de +fureur, criant «Paris! ou Paradis!» (<i>Arg.</i> III, 221-227.)</p> + +<p>Tout cela fut cruel, nous retourna au cœur notre plaie de +Dunkerque. Chacun se sentit avili. Un jeune homme, Desforges, qui +avait vu la chose à l'Opéra, ne put se contenir. Il fit les vers +fameux qui le mirent pour longtemps en cage à Saint-Michel. Tous les +dirent et les surent:</p> + +<p class="poem"> + Peuple, jadis si fier, aujourd'hui si servile!<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> CHAPITRE XV</h3> + +<h4>M<sup>me</sup> HENRIETTE—LES BIENS D'ÉGLISE DÉFENDUS ET SAUVÉS<br> + +1748-1751</h4> + + +<p>Cette ruine d'honneur, parmi tant de ruines, ce guet-apens royal fut +senti, je crois, du Roi même. Pris en ce vilain cas, comme homme et +gentilhomme, il semble que dès lors il commence à se mépriser. Je le +vois tombé bas, et dans telles choses honteuses qui jusque-là lui +auraient répugné. Il a goût à l'argent, tripote et boursicote. Puisant +à volonté au Trésor, il n'en est pas moins faufilé dans la bande des +loups-cerviers, spéculateur en blé. Très-dangereux trafic. Dans quel +but? Augmenter un peu l'argent de poche, de jeu, de fantaisies +furtives. Il a quitté l'armée pour toujours. Le travail, qu'on lui fit +aimer un moment, la Pompadour a su fort aisément l'en dégoûter. Que +faire? Enterré aux malsains cabinets de Versailles, aux malpropretés +de Choisy, il fuit le jour. La nuit, il s'amuse à griser ses filles.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> Il était tout à fait indigne et incapable de soutenir la +grande révolution, qui, de Law aux Pâris, de ceux-ci à Machault, +Turgot, alla marchant toujours dans la pensée du siècle et qui devait +plus tard se formuler ainsi: <i>unité d'administration</i>, <i>suppression +graduelle du privilège (et de classes et d'états)</i>,—<i>égalité +d'impôt</i>.</p> + +<p>La nécessité impérieuse, l'embarras infini où se trouva l'État après +la guerre, faisait mettre les fers au feu, par un premier appel, +timide encore, aux quatre milliards du clergé. Chacun croyait qu'en +France il possédait le tiers des biens. S'il daignait faire l'aumône à +l'État d'un minime <i>don</i>, la charge portait toute sur les curés, le +bas clergé. Le haut, de luxe et de luxure, dépassait la cour même. +Clermont, vaillant abbé de Saint-Germain-des-Prés, qui avait deux +mille bénéfices à donner (et à vendre), vivait avec les filles, +enlevait des danseuses, tenait bon gré mal gré par force ou peur la +Camargo.</p> + +<p>La France agonisante pria ces fiers seigneurs de payer quelque peu. +Machault voulut d'abord que l'impôt du <i>Vingtième</i>, commun à tous, +s'étendît au Clergé (1749). Puis il lui demanda une <i>Déclaration de +ses biens</i> (1750).</p> + +<p>L'obstacle était que, nulle réforme ne se faisant dans les dépenses, +plusieurs (d'Argenson, par exemple) croyaient qu'on ne ferait +qu'augmenter le gâchis. L'obstacle était la défiance qu'opposaient les +pays d'États, leur attache à leurs privilèges. L'obstacle était +surtout la désespérée résistance du grand privilégié, du plus gras, le +Clergé.</p> + +<p>Si celui-ci eût été prévoyant, par quelque sacrifice, <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> il se +fût honoré, soutenu sur la pente où il glissait. Il préféra l'abîme. +Il mit son adresse à périr. Il sut, par deux moyens, entraîner le Roi +avec lui. Moyens grossiers, qui réussirent:</p> + +<p>1<sup>o</sup> Dès qu'on parle d'argent, le Clergé, calme depuis dix ans, +redevient fanatique. Il alarme le Roi, se bat avec le Parlement, +reprend la guerre aux Jansénistes, aux Protestants, bref, fait +craindre une Fronde.</p> + +<p>2<sup>o</sup> Il obsède le Roi directement par la famille, employant sans +scrupule l'<i>ultima ratio</i>, la seule force efficace auprès d'un homme +si vicieux, l'énervante influence, l'aveugle dévouement de Mesdames +qui s'y immolèrent.</p> + +<p>Mesdames Henriette, Adélaïde, vrais jouets de l'intrigue, de la +fatalité, avaient le cœur très-haut, n'avaient ni adresse ni ruse. +Leur sœur l'Infante fort justement disait que c'étaient «deux +enfants.» Celle-ci était tout autre formée par la Farnèse, si +dépravée. C'est depuis son voyage en France (1748-1749) que le Roi +vécut cyniquement à l'italienne, ne ménagea plus rien.</p> + +<p>L'Infante, presque chassée d'Espagne, et pas encore en Italie, +existait comme en l'air. Elle venait mendiante, affamée, sans chemise, +demandant de l'argent, beaucoup d'argent, une grosse pension, puis des +grandeurs, un trône, et le premier vacant, Naples? Espagne? Pologne? +la Corse au moins. Elle était prête à tout. Ayant vu la faiblesse du +Roi pour Henriette, elle, la préférée, comptait avoir bien plus. Elle +disait venir pour quinze jours. Elle resta un an, serait restée +toujours, si elle eût pu, eût oublié sans peine son <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> ennuyeux +Infant qu'elle n'avait presque jamais vu. Elle était partie si petite +que le Roi, qui lui écrivait sans cesse, ne la connaissait pas. Il +alla au-devant et eut l'agréable surprise de la trouver fort belle, +grande, fraîche, parée d'une gentille petite fille. Elle avait un +grand air, et ses sœurs à côté semblaient de maussades bourgeoises.</p> + +<p>Elle avait fort bien deviné que la Pompadour, en haine de Mesdames, +lui ferait bon accueil, ne lui nuirait pas près du Roi. Elle eut en +effet tout d'abord (chose mortifiante pour Henriette) la chose que +celle-ci demandait, que le roi hésitait de lui donner, l'appartement +de l'escalier secret qui permettait de le voir à toute heure. Faveur +inestimable pour l'Infante qui avait tant à dire, tant à demander.</p> + +<p>Ce qui fut bien plus dur pour Henriette et pour la famille, c'est que +la Pompadour fit chasser Maurepas (avril 1749), Maurepas, leur homme, +leur ministre. La reine et ses filles en pleurèrent. Le prétexte de la +maîtresse fut certaine chanson sur ses infirmités de femme, «sur les +fleurs (les fleurs blanches) qui naissaient sous ses pas.» Plus, une +accusation ridicule de poison, renouvelée de la Tournelle. Ce que +celle-ci n'avait pu, si belle, au moment le plus tendre, la Pompadour +fanée le fit, mais par l'appui sans doute de l'escalier secret à qui +on ne refusait rien.</p> + +<p>L'Infante paraissait s'établir tout à fait. Le Roi, que cela plût ou +déplût à la reine, lui faisait rendre mêmes honneurs. Elle siégeait +l'égale de sa mère, près de ses sœurs humiliées. Elle usait, +abusait, demandait toujours davantage. Elle eut la forte pension. Il +eût <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> fallu de plus que le lendemain de la guerre, on y +rentrât pour la faire reine. Reine? c'est peu. Son idée fixe était de +conquérir l'Empire, de faire sa fille <i>impératrice</i>.</p> + +<p>Funeste idée! Elle en viendra à bout, et pour cette sottise le sang +coulera par torrents. Mais il y faut le temps. Sa folle impatience +fatiguait, excédait le Roi. Son départ fut pour lui et pour tous un +soulagement (octobre 1749).</p> + +<p>Elle fut très-funeste à ses sœurs. Le Roi, fait au laisser aller du +Midi, se lâcha, et pour le ressaisir, Mesdames durent descendre +beaucoup. C'était Fontainebleau, et le moment des chasses qui +finissaient le soir par de longs soupers de chasseurs où l'on buvait +la nuit. Il fallut que Mesdames subissent et la fatigue de ces +courses, et l'orgie, où, jeunes demoiselles, elles étaient tellement +déplacées. On s'y contenait peu; car, depuis cette année, on trouva +que la Pompadour même gênait: on ne l'emmena plus.</p> + +<p>M. de Luynes, si timide, n'ose omettre pourtant ce qui crevait les +yeux. À ces <i>retours de chasse</i>, le Roi n'eut plus personne que +Mesdames, toutes seules, aux petits cabinets (<i>Luynes</i>, 22 déc. 1749, +12 nov. 1750).</p> + +<p>Quels étaient ces repas? D'Argenson nous l'apprend (III, 550); il +parle d'une <i>cuisine nouvelle</i>, ailleurs du goût des salaisons, âcres, +irritantes, qu'elles prirent, des vins dangereux d'Espagne qu'elles +buvaient. Indigne amusement de voir ces pauvres dames enivrées par +obéissance. Adélaïde, si jeune, ayant six ans de moins, était vaincue +sans doute par le vin, le sommeil. La malade Henriette, elle-même +bientôt frappée et <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> aveuglée, endurait cette veille et ces +excès forcés qui la menèrent vite à la mort.</p> + +<p>Une chose surprend, c'est que le Dauphin, si pieux, et qui avait tout +pouvoir sur ses sœurs, n'ait pas essayé quelque chose pour les +sauver, n'ait pas obtenu d'elles que, par excuse de santé ou +autrement, elles éludassent cette honteuse tyrannie. Le Roi ignorait +tout à fait ce qu'il était ou faisait dans l'ivresse (Voy. <i>Hausset</i>, +l'aventure du privé et de la d'Estrades à Choisy). Le matin, aucun +souvenir.</p> + +<p>Versailles tâchait de ne pas voir. Mais le Roi, comme le Régent, eut +besoin de montrer les choses. Parfois, ayant soupé sans elles, il lui +passait l'idée de les voir, et il les voulait, mais telles qu'elles +étaient, <i>sans paniers</i> (<i>Luynes</i>, X, 173, 23 déc), dans le déshabillé +de cette heure avancée.</p> + +<p>Les paniers étaient tellement dans l'habitude, qu'une femme sans cela +semblait nue. À Choisy, il était permis de s'en passer, d'aller en +robe flottante (de là plus d'un scandale). Mais à Versailles, lieu de +cérémonie, c'était bizarre, choquant. Elles obéissaient, et +traversaient ainsi appartements et corridors, non sans pâtir sans +doute, et faire pâtir aussi d'excellents serviteurs qui voyaient et +baissaient les yeux.</p> + +<p>La Pompadour, un vrai premier ministre, et partant responsable, +sentait la royauté s'avilir, s'abîmer. Elle n'entreprit pas, comme la +Nesle, de défendre au Roi l'orgie du soir. Elle priait qu'au moins la +chose ne fût pas solitaire, dans le secret des cabinets. Elle voulait +que le Roi soupât en bas, et dans une belle salle, moins fermée, qu'on +faisait exprès (<i>Luynes</i>, <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> <i>ibid.</i>). Le Dauphin aurait dû, ce +semble, y aider fort, obtenir par ses sœurs que l'on se rangeât à +cela. Sa cabale montra une étrange immoralité, et on peut dire aussi +une grande dureté pour la malade, cet instrument qu'on immolait. On +voulut l'employer à mort et jusqu'au bout. Elle était bien commode +pour le parti dévot. Tant muette fût-elle, on la faisait parler. On +cachait le Dauphin. On montrait Henriette, comme la personne +dirigeante de la famille, et <i>le chef du conseil</i> (<i>Arg.</i>, III, 311).</p> + +<p>Tout cela était peu connu hors de Versailles. Paris savait en général +que le Roi menait une vie déplorable. Le public arriéré en restait au +temps éloigné, à ces vilains jeux d'écoliers, qui jadis par deux fois +ont fait chasser les camarades. On disait: «C'est un Henri III.» +D'autres aussi, par un pressentiment trop précoce mais non erroné, +supposaient que déjà il avait commencé ces vols ou ces achats +d'enfants qui n'eurent lieu que plus tard (1754-1764). On était +d'autant plus disposé à le croire que des princes, seigneurs ou +fermiers généraux, enlevaient, séquestraient réellement des enfants, +des filles, des dames même captives (ex. Charolais, Clermont, Melun, +etc.). Une fille, à Noël (<i>Barbier</i>, IV, 407), s'échappa, effarée; +elle avait dix-sept ans, et on l'avait tenue dès l'enfance à l'état +sauvage. Que souffraient ces victimes? On le sut par de <i>Sade</i> (1754). +Horrible histoire, certaine. Dans les razzias qu'on faisait d'enfants +pour le Mississipi, l'imagination populaire s'exalta et reprit les +vieilles histoires du Moyen âge, de lèpres et de bains de sang. Les +enleveurs étaient des exempts déguisés. <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> Ce mystère faisait +dire: «C'est lui, c'est cet Hérode, épuisé de débauche, qui est devenu +ladre et qui veut se refaire par le sang innocent.»</p> + +<p>Il n'y a jamais eu, dans les plus sombres jours de la Révolution, un +jour où le cœur du peuple ait été si atteint. Dès novembre 1749, on +avait vu des filles enlevées par la police, filles publiques d'abord, +puis pauvres servantes sans place ou jeunes ouvrières, et enfin de +petits enfants. On dit que les archers, pour chaque tête, avaient 15 +écus. Ce métier progressa. Un archer qui avait volé un petit écolier +trouva plus lucratif, pour 30 écus, de le rendre aux parents (février +1750, <i>Barbier</i>, IV, 437). D'autres furent volés par des femmes, +vendus à des gens riches (448.) De là, de furieuses batteries. Au +quartier Saint-Antoine, un enfant enlevé crie, on sort des boutiques, +on poursuit les exempts. Les gens du port leur cassent bras et jambes. +Dès lors, tous les matins, la foule est dans les rues.</p> + +<p>Au 22 mai, quatre batailles. Rue de Cléry, un commissaire a sa maison +dévastée, saccagée. À la Croix-Rouge, un cocher crie qu'on lui prend +son enfant. Les laquais, qui portaient l'épée, dégainent. Avec le +peuple, ils forcent la maison d'un rôtisseur chez qui un archer s'est +sauvé. Deux hommes y furent tués dans les caves, tout brisé. Rien de +pris. On rapporta au rôtisseur son argenterie le lendemain. Autre +combat aux Quatre-Nations et au Palais. Et là le peuple tend les +chaînes, veut faire des barricades, brûler le commissaire dans sa +maison. Il tue plusieurs archers.</p> + +<p>Mais le combat terrible a lieu (23 mai) à Saint-Roch. <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> Là, on +tire sur le peuple, et on est forcé pourtant de lui livrer un archer +qu'il a pris en flagrant délit d'enlèvement. La foule traîne le corps +à l'hôtel de Berrier, lieutenant de police, puis s'arrête, se laisse +amuser. La cavalerie vient, charge, balaye la rue Saint-Honoré.</p> + +<p>Le peuple a le cœur gros. L'orage s'amoncelle. Quoique en mai, il +faisait un vent sec, froid, du Nord. Chose très-grave en révolution. +Sur le bruit que Berrier est allé à Versailles, la foule va au Cours +l'y attendre. Plusieurs, moins patients, se mettent à dire: «À +Versailles!»—D'autres: «Brûlons Versailles!» Cela chauffait +très-fort.</p> + +<p>La peur était grande à la cour. D'abord, on n'en avait rien dit. Puis, +on avait dit: «Ce n'est rien.» Et là-dessus la Pompadour était venue +voir sa fille à Paris, dîner chez un ami. Tout pâle, il lui dit: +«Mais, madame! ne dînez pas ici. Vous allez être mise en pièces.» Elle +fuit, elle vole, rentre jaune à Versailles. Tous sont pénétrés de +terreur.</p> + +<p>Le 23 mai, ce fut bien pis. Ayant toute la Maison du Roi, une armée, +on tremblait. On mit des gardes au pont de Sèvres et au défilé de +Meudon.</p> + +<p>On eût dit que déjà la Bastille était prise, ou que les affamés du <i>6 +octobre</i> étaient en marche. Versailles est confondu. Les femmes se +suspendent au Roi, l'enlacent. Il ne faut pas qu'il fasse le voyage de +Compiègne. Qu'il reste avec ses gardes, bien entouré de sa Maison +armée. Elles obtiennent que l'on n'ira pas. Puis on change d'avis. On +prend le parti pitoyable d'y aller furtivement. Le soir, il couche à +la <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> Muette, puis avant le jour, rasant Paris sans y entrer, +il fait son échappée qui a l'air d'une fuite. Il disait aigrement: +«Qu'ai-je besoin de voir un peuple qui m'appelle Hérode?» À Paris, on +disait: «Est-ce mépris? C'est peur.» Donc, tout s'envenima, et ce fut +un divorce. Madame Adélaïde, «haute comme les monts,» blessée dans son +orgueil, dans son amour pour son père, fut ulcérée à mort. Et elle ne +pardonna jamais.</p> + +<p>Ce nocturne passage du Roi le long des murs, on en assura la mémoire +par un large chemin. Beau monument du règne. C'est le <i>chemin de la +Révolte</i>.</p> + +<p>On put juger de l'état violent où se trouvait le peuple par le mépris +qu'il fit des affiches du Parlement, les injures qu'il lui adressa. +Dans son irritation la foule s'en prend à tout le monde, poursuit +comme mouchard, comme enleveur, le premier passant (<i>Barb.</i>, 429). +Rien pourtant ne calma autant que la justice du Parlement sur quelques +misérables, un archer qui vendait, revendait des enfants. La foule +s'amusa de voir fouetter de rue en rue des enleveuses infâmes. Elle +eut plaisir à voir étrangler et brûler deux petits Henri III, je veux +dire deux garçons qui trop naïvement avaient singé Versailles et les +jeunes seigneurs si mollement punis (en 1724). Dure leçon pour les +mœurs de cour (6 juillet). Mais en même temps le Parlement, pour +relever l'autorité, consoler la police, fit pendre trois pauvres +diables qui, légitimement, justement, avaient résisté.</p> + +<p>On eut beau faire. L'autorité était blessée, à n'en point relever. +Elle-même s'avilit, se contredit, se démentit. <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> D'une part, +Berrier vint déclarer au Parlement qu'il n'y avait eu nul enlèvement. +D'autre part, les archers, craignant l'enquête et la potence, vinrent +montrer les ordres de Berrier pour qu'on fît les enlèvements, ordres +royaux qui venaient de Versailles, de d'Argenson cadet, ministre de +Paris (20 juillet 1750, <i>Barb.</i>, IV, 455).</p> + +<p>Cette agitation violente donnait une grande force aux résistances du +clergé, décidé à ne payer rien. Dans sa grande Assemblée qui se tenait +ici, il trônait, pérorait à l'aise, voyant Paris contre le Roi, et +d'autre part les États provinciaux qui ne voulaient pas plus sacrifier +leurs privilèges à l'uniformité d'impôt. L'Assemblée ecclésiastique se +posait fièrement le chef des résistances, le parti de la liberté. +Audace révoltante en tout sens. Dans le Clergé, ainsi qu'en ces États, +le haut rang écrasait le bas. Fausses et dérisoires républiques au +profit des privilégiés!</p> + +<p>Si terrible était le Clergé d'opposition républicaine, si emporté ce +corps où les sots devenaient des fous, que la cour en tremblait. +Plusieurs osaient parler des États généraux (imprudents +idiots!)—D'autres ne parlaient pas, mais pensaient au Dauphin, au +vrai roi du Clergé. Ils avaient hâte, se disaient: «Louis XV n'a que +quarante ans.» Le Roi savait leurs vœux, se souvenait de Jacques +Clément, disait parfois tout haut: «J'aurai mon Ravaillac.» La crainte +alla au point qu'ordre fut donné à Versailles de ne laisser entrer +aucun abbé (<i>Argenson</i>, III, 362).</p> + +<p>Le Dauphin était en disgrâce. Suspect en ce moment, le lourdeau avait +fait de plus une étrange balourdise, <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> d'écrire à Maurepas, +l'exilé, le futile oracle de l'intrigue, où la famille et le Clergé +voyaient l'homme du futur règne. On pinça l'envoyé, valet de chambre +du Dauphin. Le roi le fit fourrer aux cachots de Saumur, ne dit rien à +son fils, mais le suspecta d'autant plus.</p> + +<p>Jamais le Roi n'avait été si triste. Entouré de tant de dangers, il +recula, réduisit ses demandes. Il fit dire au Clergé «<i>qu'il +n'exigerait pas le vingtième</i>, qu'il se contenterait de la Déclaration +des biens.» Il déclara dissoute l'effrayante assemblée, renvoya chez +eux ces Brutus au plus tôt dans leurs diocèses (15 sept.).</p> + +<p>Ainsi il retombait pour jamais dans l'impasse dont Machault voulait le +tirer. Il se fermait les mines d'or, les milliards du Clergé. Les +affaires étaient tristes, l'intérieur encore plus, Henriette toujours +plus languissante. Un mortel ennui le saisit. Il avait beau aller, +voler d'un lieu à l'autre, la tristesse l'y attendait (<i>Arg.</i>). En +vain la Pompadour voulut l'amuser de Bellevue, petit palais de poche, +improvisé. On y joua la farce des <i>Pots de chambre</i> (ou petites +voitures) de Paris. Mais le Roi ne rit guère. Bellevue avait le défaut +d'être trop bien placé, au point de mire des Parisiens qui d'Auteuil +le voyaient illuminé, le maudissaient. Ils en faisaient mille contes, +exagérés et faux, par exemple, qu'on y avait mis pour un million de +fleurs de porcelaine. Tout cela ennuyeux. Elle aurait bien voulu le +tirer de ce noir nuage par quelque jolie petite femme. Elle fit à +Verrières de galants pavillons pour une ménagerie en ce genre. +<span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> C'était trop tôt encore. Il était sombrement engagé dans la +tragédie, un drame obscur qui n'éclata que vers la fin de février.</p> + +<p>En octobre 1750, Henriette succombait à la situation. Les meneurs le +sentaient. Il leur fallait un autre appui. Quoique le Roi eût reculé, +le Clergé renvoyé n'en voyait pas moins s'écouler le délai de six mois +qu'on lui donnait pour déclarer ses biens. Le Dauphin était en +disgrâce, et cela au moment où, devenant majeur, il serait entré au +Conseil. S'il n'y entrait, s'il n'était là pour contenir, intimider +Machault, celui-ci (armé du besoin) pouvait bien passer outre, faire +lui-même et par des laïques cette terrible enquête que redoutait tant +le Clergé. On allait découvrir le mystère, ouvrir l'Arche, pleine +d'or, étaler cette grande pauvreté du Clergé qui montait à quatre +milliards.</p> + +<p>Le temps pressait. On n'avait pas deux mois jusqu'au 28 octobre, jour +décisif où l'on verrait si le Dauphin entrerait au Conseil, ou si le +roi le tiendrait à la porte (et l'excluant exclurait le clergé).</p> + +<p>Comme en septembre 1742, un miracle se fit en octobre 1750. Le +Dauphin, le Clergé obtinrent ce qu'ils voulaient. Mais bien plus, le +roi, le Conseil, l'autorité publique, tout alla dans un sens nouveau. +Tout fut retourné comme un gant.</p> + +<p>Explique qui pourra. Dans une révolution si brusque, je ne sens plus +la main douce, faible, malade, la molle influence d'Henriette. Je sens +déjà une jeune main, violente, et qui veut casser tout. Je sens celle +qui emportera d'un tourbillon l'année suivante (1751), <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> et +qui en février va avoir son avènement. C'est le règne d'Adélaïde.</p> + +<p>Enfant, elle avait rêvé d'être une Judith. Il en fallait une pour le +Dauphin, pour le Clergé, pour tous les honnêtes gens. Elle dut +s'avancer et sauver le peuple de Dieu.</p> + +<p>Elle avait dix-sept ans, Henriette vingt-quatre. Elle ne l'avait +jamais quittée, et révérait son droit d'aînée. Mais Henriette gisait +inutile, servait trop peu la cause. On la dédommagea, on tâcha de la +consoler, en lui donnant enfin sa Maison princière et royale. Elle fut +enterrée dans l'honneur.</p> + +<p>Même procédé pour Machault, avant de s'en débarrasser. Par-dessus les +Finances, il eut la belle place, lucrative, de Garde des sceaux, porte +d'or, porte de sortie, par laquelle il quitterait bientôt les +Finances.</p> + +<p>Cela se fit très-vite, au moment de Fontainebleau, moment trouble des +grandes parties, des chasses et des <i>retours de chasse</i> où le roi +était moins lucide. On arriva le 7. Le roi mollit le 12, permit au +Dauphin de venir. Le recevant pourtant il lui inflige encore une +petite misère, une épreuve, demande ce qu'il pense de Maurepas. Le +gros baissant la tête: «Je ne m'en souviens plus.» Le roi, content de +ce mensonge, le croyant aplati, le 28, l'admit au Conseil, et d'abord +aux Dépêches. Et, pour l'initier, il lui donna Machault, sa bête +noire.</p> + +<p>Mais cela ne fait rien. Cette masse de chair, même muette, pèse +énormément. Car il est l'avenir. Et il n'a que faire de parler. Les +ministres agiront de manière à lui plaire. Il est là le 28 octobre, et +déjà en novembre, <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> Saint-Florentin reprend la persécution du +Midi. (Voy. <i>Sismondi</i>, <i>Peyrat</i>, etc.) Les troupes revenues de la +guerre vont faire la guerre aux Protestants. Le sévère intendant qui +pendait les pasteurs, ne suffit plus. Il faut des courtisans, des +zélés, qui troublent le peuple. Celui que l'on envoie fait sa cour par +une ordonnance qui veut qu'on rebaptise, qui provoque follement une +inquisition des curés.</p> + +<p>Ceux de Paris, de même brusquement réveillés, faisaient la chasse aux +Jansénistes, épiaient les mourants, ne se contentaient plus d'un +billet de confession. On leur faisait subir un interrogatoire. Pour +réponse ils agonisaient.</p> + +<p>On fit mourir ainsi un véritable saint, Coffin, le bon recteur qui +obtint du Régent que l'instruction fût gratuite, Coffin, l'auteur des +hymnes qu'a adoptés l'Église. Chose odieuse qui criait au ciel. Des +rassemblements se formaient. Le peuple s'indignait, voulait +intervenir. Le Parlement, dans ce cas évident où la Paix publique est +troublée, appelle les curés refusants. L'un, ne daignant répondre, il +le met aux arrêts. Le roi blâme le curé sans doute? non pas, le +Parlement. Le roi goûte l'affront qu'on a fait à ses juges, enhardit +la persécution.</p> + +<p>Est-ce la peine de dire que la fameuse <i>Déclaration des biens +d'Église</i> qu'il exigeait va à vau-l'eau? Changement ridicule. Elle ne +se fera pas pour le roi, mais seulement <i>du Clergé au Clergé</i>, tout à +fait en famille, et par ses agents seuls, estimant les biens à leur +guise (déc. 1750).</p> + +<p>Que le Clergé doit rire! Il l'a échappée belle. Le <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> voilà qui +n'a plus besoin de se défendre. Il va devenir conquérant.</p> + +<p>Et conquérant sans peine. Le roi qui le chassait en septembre, se +trouve, en mai, si bien son homme, que lui-même il lui livre le droit +des magistrats.</p> + +<p>Un droit énorme, immense. Quel? la charité de Paris.</p> + +<p>Paris, c'est un royaume de maux, d'infirmités, de vices. Par le doux +mot chrétien de Charité, on entendait non-seulement <i>la bienfaisance</i> +et les hospices, mais <i>la pénitence</i>, la correction, Saint-Lazare et +le nerf de bœuf (Voy. Blache), les filles, même filles de théâtre, +disciplinées à la Salpêtrière, les enfants, apprentis ou pages, qu'on +moralisait par le fouet, c'était un triste monde, obscur, l'<i>anima +vilis</i> infinie. Sept mille à la Salpêtrière! Le gouffre d'arbitraire +était depuis cent ans soumis du moins à l'œil du magistrat, à une +certaine surveillance de la Justice. Cet œil était gênant. On le +crève un matin, si j'ose ainsi parler. Et le roi remet tout aux +prêtres.</p> + +<p>Autre chose. Minime, mais sensible à Paris. Les dons des fêtes (aux +naissances des princes) ne passent plus par les mains parisiennes des +magistrats municipaux. On marie six cents filles. Les dots sont +données aux curés, qui les distribueront à mesure par parcelles, selon +qu'ils sont contents du mari, de la femme. Belle réjouissance qui +devient un pouvoir de chicane et d'inquisition!</p> + +<p>Le roi marchait si bien, vite et roide, aux voies du clergé, que c'eût +été dommage de le distraire. Le Dauphin devient admirable. Il +s'assouplit. Il se fait <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> tout petit. On dirait qu'il retient +son souffle. On en est très-content. Il est tellement discipliné qu'au +besoin il se prête à couvrir de son caractère, de son austérité +connue, certaines choses. Le roi, allant aux parties solitaires de la +Muette, Choisy, Compiègne, montant avec ses filles en voiture à +Versailles, pour imposer aux langues, fait monter le Dauphin. Mais là, +au bout d'un jour, le Dauphin sent discrètement qu'il peut gêner, et +revient seul (<i>Luynes</i>, 1750, 4 janvier, 1<sup>er</sup> juin).</p> + +<p>La comédie de la cabale était d'effacer le Dauphin. Ce sont Mesdames +qui conseillent le roi. Elles posent en homme d'État. Leur singe, la +petite Louise, une sœur de dix ans, prend la gravité d'un ministre +(<i>Luynes</i>, XI, 6). On fait pour les aînées des extraits du P. Barre, +de sa nauséabonde Histoire et autres. Henriette y succombe. Adélaïde +en prend ce qui plaît à son père, les généalogies, le cérémonial, +l'étiquette. Elle en est l'oracle. En cela, et en tout, elle prime. +Elle est la favorite. La <i>déclarer</i>, c'était annoncer l'action +dominante ou régnante désormais du parti dévot. Ce pas hardi fut fait +le 17 février 1751. Toute la cour était sur la glace, ou glissait. +Elle monta dans le traîneau royal, où l'aînée jusque-là était toujours +avec le roi. Elle se fit aînée, siégea près de son père. Henriette eut +le second traîneau.</p> + +<p>Dans cet état bizarre le roi pourtant communiait. Plusieurs en étaient +étonnés. Mesdames communiaient, et firent avec la reine les dévotions +du Jubilé (la cinquantième année du siècle). Grande occasion de +pénitence. La reine y était absorbée. Elle était souvent <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> +seule, enfermée, disait-elle, avec sa favorite, la <i>Mignonne</i>, une +tête de mort, qu'on croyait celle de Ninon de l'Enclos. Ces +impressions funèbres devaient troubler fort la malade Henriette, +Adélaïde, si imaginative, peu rassurée dans son triomphe. Le clergé +usait, abusait, d'un si violent état de conscience. Il fallait le +payer, et d'une monstrueuse indulgence il voulait un prix monstrueux, +une chose excessive, imprudente, où Mesdames risquaient de choquer +fort le roi. Le clergé exigeait qu'on déclarât son <i>Droit divin</i> +d'exemption. Il élevait son égoïsme avare à la hauteur d'un dogme: +<i>Divine immunité.</i> Symbole exactement opposé à celui du roi, à la foi +de Louis XIV et de Louis XV: «Tout appartient au Roi de France.»</p> + +<p>Une telle thèse devait brouiller tout. On était à Compiègne, aux +chaleurs de juillet qui bientôt le 2 août éclatèrent en terrible +orage. Adélaïde en avait un bien autre. Elle dit à son père: «Je serai +Carmélite. Je veux entrer au couvent de Compiègne.» Était-ce dévotion? +ou menace? Posait-elle un <i>ultimatum</i> pour obliger le Roi de céder au +Clergé? Il lui dit sèchement: «Pas avant vingt-cinq ans, ou bien si +vous devenez veuve.»</p> + +<p>Lutte violente. Le Roi piqué alla à Crécy chez la Pompadour, et y eut +un peu de goutte. On vit qu'on avait fait fausse route par cet excès +de zèle. À Fontainebleau, lieu de plaisir, on le reprit, on sut le +regagner. Si bien qu'à Versailles en novembre, l'âme d'Adélaïde +(colérique, intrépide) parut en lui, un démon provoquant. Il veut +décidément brusquer la grande affaire qui livre Paris au Clergé. Mais +ce n'est <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> pas assez. En dépouillant le Parlement, il lui faut +l'insulter. Ordre au Président d'apporter les Registres, les +délibérations intérieures de la Compagnie.</p> + +<p>Cette collection vénérable est triple, comme on sait. <i>Arrêts</i>, +<i>Édits</i> enregistrés, enfin <i>Conseil secret</i>. En la dernière partie est +l'âme même du corps, mille choses délicates et scabreuses qu'on +agitait portes fermées. Les minutes en petits cahiers restaient et ne +sortaient jamais. Mais cette fois le président (Maupeou), disant que +la copie n'était pas faite encore, prit les originaux, remit au Roi +ces dangereuses notes où tout était, les choses et les personnes, les +noms, les mots compromettants. Le Roi avec dédain regarda, prit, +froissa, mit le tout dans sa poche (pour en faire faire sans doute un +sévère examen). Puis la défense hautaine de s'occuper de cette +affaire.</p> + +<p>Grave outrage. Le Parlement ne rend plus la justice. La lutte, de +religieuse, deviendra révolutionnaire. Barbier confond les mots +<i>janséniste</i> et <i>républicain</i>. De plus en plus, on s'en prend au Roi +même. On était indigné de voir en pleine paix durer les impôts de +guerre, en plus de nouveaux emprunts. Une vaine dépense de bâtiments, +de petites maisons, Choisy et autres lieux, où tout coûtait trois fois +plus qu'à Versailles. Un million dépensé pour amener Victoire, la +moitié pour l'Infante. Dix-huit cent mille francs à Bellevue pour +l'appartement du Dauphin! Et cela au moment où l'on réduit <i>le pain +des prisonniers</i>! Une révolte de ces affamés a lieu au For-l'Évêque. +On tire tout au travers. Force blessés, deux femmes tuées!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> Triste augure qui salue la naissance du fils du Dauphin. +Barbier trouve lugubre le tocsin de réjouissance. Versailles, aux +fêtes qu'on en fit, se trouva lugubre lui-même (21 déc). La bise avait +éteint les illuminations (<i>Arg.</i>). Dans la grande galerie, huit mille +bougies fumeuses éclairaient, noircissaient les peintures de Lebrun. +Mais placées extrêmement haut, elles éclairaient moins les vivants, +cavaient les yeux, creusaient les joues, donnaient à tous l'air vieux. +Beaucoup d'habits riches et usés. Plus usé était le dessous. Des trois +femmes régnantes, nulle qui ne fût malade. La reine et son infirmité, +la Pompadour, fade et terne, blanchâtre, n'égayaient pas. Mais combien +affligeait la pauvre victime Henriette, pâle, éclipsée, déchue, +muette, et bien près de sa fin... Le Roi, triste et jauni. Le Dauphin +sous la graisse couvant la maladie (bientôt la petite vérole).</p> + +<p>Dans cet affaissement, le nerf évidemment, l'ardeur, la volonté, +c'était Adélaïde avec ses dix-huit ans, un attrait d'énergie. Elle +était plutôt rouge que dans la fraîcheur de son âge. Ses portraits +sont tragiques, d'une personne dont on peut tout attendre, ayant +l'esprit court, faux, impétueux et ne mesurant rien. Leurs flatteurs +(Saint-Séverin, un Italien bavard), parlaient fort de potences et +d'exécutions.</p> + +<p>Comment Adélaïde traitait-elle Henriette, dans cet enivrement? Elle +l'aimait. Mais des mots imprudents, insolents, purent lui échapper. +Madame, qui vivait fort à part, et ne lui confiait rien de ses misères +de femme, voulut en grand secret essayer de se relever, se faire belle +à tout prix en supprimant cette petite <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> gourme qui par moment +lui déparaît le front. L'Infante pour cela lui avait laissé un remède +fort dangereux, qui la tua (<i>Luynes</i>, XI, 397, février 1752).</p> + +<p>Elle fut, aux derniers moments, douce, sans fiel comme toujours. On +n'entendit dans ses délires que ces mots: «Ma sœur! ma chère +sœur!»</p> + +<p>Comme elle agonisait, on alla au Roi, fort troublé, et on lui fit +entendre que Dieu la sauverait peut-être, s'il voulait faire une bonne +œuvre: <i>supprimer l'Encyclopédie</i>. Il le fit de grand cœur. Le +13, après la mort, un Arrêt du Conseil légalisa et proclama la chose.</p> + +<p>Cette grâce fut sans doute obtenue par l'homme qui avait en main la +pauvre âme, les confessait tous trois, le bon P. Pérusseau.</p> + +<p>Le Roi était comme égaré. Il se laissait conduire où on voulait. Mais +il n'eut nullement l'explosion de douleur de septembre 1741. Adélaïde +et lui furent troublés bien plus qu'affligés. Elle ne pleura pas, et +seule de la famille elle fut exemptée d'aller au service funèbre. Si +la reine fut triste, ce ne fut pas longtemps. Elle reprit le jeu le 9 +mars, un mois après cette mort. Le 12, Adélaïde étant incommodée, on +joue dans ses appartements (<i>De Luynes</i>, XI, 440, 455).<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> CHAPITRE XVI</h3> + +<h4>MADAME ADÉLAÏDE—LES BIENS ECCLÉSIASTIQUES SONT SAUVÉS<br> + +1752-1756.</h4> + + +<p>Les tragiques et bizarres portraits d'Adélaïde la feraient croire +capable de grands crimes (que certes elle ne fit jamais). Si l'on ne +sait son nom, on dit en la voyant: «A-t-elle fait la +Saint-Barthélemy?»</p> + +<p>Le vrai, c'est que le signe d'une fatalité très-mauvaise, d'une grande +discorde de nature, d'esprit, de race, est là. Elle resta sauvage, +extrême et violente et dans la haine et dans l'amour. Mais derrière +tout cela, certain mystère physique existait qu'il faut expliquer.</p> + +<p>Sa mère naquit, grandit dans les alarmes, les plus terribles +aventures. Petite et au berceau, dans les fuites de Stanislas, on +l'emportait, on la cachait. À chaque instant, on se croyait atteint +par la férocité des Russes. Elle fut même un jour oubliée par ses +femmes égarées qui perdaient l'esprit. Ébranlements <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> trop +forts pour une enfant qui jamais n'en revint. Son sang troublé parut +impur dans ses enfants, la plupart très-malsains. Avant le mariage, +elle avait des tendances à l'épilepsie. Même mariée, la nuit, agitée +de peurs vaines, elle se levait, allait, venait.</p> + +<p>Madame Adélaïde semble avoir hérité beaucoup de cette agitation. Elle +eut (dans l'expression, le geste, la parole), le bizarre et le saccadé +de ces tempéraments. Ni l'âme ni le corps n'obtinrent leur harmonie. +Elle était courageuse, avait l'audace de sa race, avec certaines peurs +enfantines (du tonnerre, par exemple). Elle avait la manie, une vraie +furie de la musique, sur tous les instruments, mais tous dans sa main +discordaient.</p> + +<p>La reine aimait son père et en était aimée extrêmement, rendait sa +mère jalouse. Adélaïde eut d'elle encore cela, aima éperdument son +père, sans mesure ni raison. Ce fut sa sombre destinée.</p> + +<p>À six ans, elle jura qu'elle ne le quitterait pas, se jeta à ses +pieds, pleura, le fit pleurer. Seule de toutes les sœurs, elle fut +dispensée du couvent. Elle resta toujours avec lui. Elle logea, vécut +chez lui pendant quinze ans, dans ses belles années de jeunesse. Et +après, quand il eut la dureté de la renvoyer (1768), elle resta la +même.</p> + +<p>À sa dernière maladie (horrible et répugnante), elle vint s'enfermer +dans cette dangereuse chambre; elle voulait mourir avec lui.</p> + +<p>On vit combien elle l'aimait, à l'âge de douze ans, dans sa grande +maladie de Metz (1744). La famille ayant eu ordre de s'arrêter à +Verdun, elle eut la <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> fièvre, de douleur, d'impatience. Il +fallut la ramener à Metz.</p> + +<p>Ce fut un grand malheur pour cette nature passionnée de rester à +Versailles, dans le mauvais air de la cour, gâtée et écoutée, et +toujours applaudie. Tout ce qui chez sa mère était si contenu, chez +elle eut un complet essor. Enfant, on la craignait. Elle s'emportait +au moindre mot, frappait du pied. (Voyez Campan, pour l'histoire du +<i>menuet bleu</i>.)</p> + +<p>Elle n'avait que onze ans lorsque la guerre fut déclarée à +l'Angleterre. Elle prit quelques louis et partit. On la rattrape, on +lui demande: «Où allez-vous, madame?»—«Je vais me mettre à la tête de +l'armée. J'amènerai l'Anglais aux pieds de papa Roi.—Mais comment?» +Elle savait l'histoire de Judith. Elle dit: «Je ferai venir les lords +pour coucher avec moi, dont ils seront fort honorés, et je les tuerai +tous l'un après l'autre.—Ah! Madame, en duel plutôt?...—Papa Roi +défend les duels, et le duel est un péché.» (<i>Rich.</i>, VIII, 77, 78.)</p> + +<p>Si fière, elle méprisait tout. Nul, hors le Roi, ne fut homme pour +elle. Elle avait quatorze ans, quand une de ses femmes eut l'indignité +de lui prêter un livre obscène, de honteuses gravures. Mais on ne voit +pas qu'elle ait eu de petites faiblesses vulgaires. Sa passion innée +et l'orgueil la gardaient. On la prenait par là. Ces femmes corrompues +ne faisaient que parler du Roi. Sa beauté était le grand texte, même +en son âge mûr où la chose était ridicule. On le voit par les +madrigaux que fait pour lui la Pompadour. Dans les grandes scènes +populaires où il fut nommé Bien-Aimé, <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> dans l'ivresse de +Fontenoy, la tête polonaise de l'enfant dut se prendre encore.</p> + +<p>Nul doute qu'on ne lui ait inculqué de bonne heure ce qu'Henriette +d'Angleterre (Voy. <i>Cosnac</i>) disait (et ce que tant de princes ont +pratiqué dans la famille): qu'ils avaient leur morale à eux, libre de +tout et de la nature même. Pourtant, dans une foi si large, un point +lui semblait réservé, le droit supérieur de l'aînée. Elle fut jalouse, +on l'a vu, mais pour son aînée Henriette. La Reine étant infirme, +incapable des chasses et des soupers du Roi, elle croyait qu'Henriette +devait y figurer. Au défaut d'Henriette, elle-même. Une crise +approchait où des mesures hardies, violentes, deviendraient +nécessaires. La cabale dévote connaissait bien le Roi, ne pouvait s'y +fier. Elle ne pouvait plus prendre, comme Fleury, la clef de son +appartement. Une autre idée leur vint, celle de lui donner un gardien, +de nuit, de jour, de loger près de lui, chez lui, cette énergique +Adélaïde.</p> + +<p>L'appartement royal est fort serré. Elle n'y eût pu loger que seule, +sans ses dames et son monde, aux derniers cabinets du Roi. Chose +contre toute convenance, mais qui, si on l'osait, la faisait maîtresse +absolue. La Pompadour était terrifiée. Un mois avant la mort +d'Henriette (janvier 1752), elle fit une démarche bien singulière, de +s'adresser à la cabale même, de rappeler le parti jésuite à la pudeur, +et de lui faire sentir qu'il se démasquait trop. Elle osa demander +comment le confesseur pouvait laisser le Roi communier dans cet état. +«J'assurai que si le P. Pérusseau n'enchaînait le Roi par les +sacrements <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> (<i>en les lui refusant</i>), il se livrerait à une +façon de vivre dont tout le monde serait fâché<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Lien vers la note 36"><span class="small">[36]</span></a>.»</p> + +<p>On fit la sourde oreille. Mais à la mort d'Henriette, en février, la +Pompadour habilement sut couper court. Elle pria, demanda à genoux que +Madame, si nécessaire à la consolation du roi, prît au +<i>rez-de-chaussée</i> une partie de l'appartement qui possédait l'escalier +dérobé,—<i>en attendant</i> qu'on lui fît au premier (<i>Arg.</i>, IV, 448) un +appartement digne d'elle. Cela gagnait du temps. Il eût fallu trois +mois. La Pompadour eut soin que l'on y mît deux ans.</p> + +<p>Machault, en cadence avec elle, contre Madame et contre la cabale, +montrait combien d'un jour à l'autre on allait forcément avoir recours +au Parlement. La guerre venait, les grands besoins d'argent. Depuis un +an, deux ans, on se battait déjà en Amérique entre colons, Anglais, +Français. Les premiers étendaient outrageusement leur Acadie dans +notre Canada. Cela alla au point que (le 11 mai 1752) l'on dut +autoriser les nôtres à repousser la force par la force. On eût +pourtant voulu la paix. Elle était difficile dans la tentation que +donnaient aux Anglais leurs cent vaisseaux, leur cent frégates. En +1748, la France était réduite... à un vaisseau!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> Ajoutez l'intérieur, des troubles pour les blés, un souci +personnel du Roi qui sans doute le rendait modéré. Il exhortait les +prêtres à se conformer aux Canons qui n'exigent nulle part cette +inquisition tracassière. Il blâmait, sans plus de succès, le Parlement +pour les saisies, amendes, prises de corps, lancées contre les +prêtres. Il imposait silence. En vain. Le Parlement allait toujours, +offrait sa démission. Aix et Rouen suivaient, et Toulouse même allait +devant, en saisissant son archevêque.</p> + +<p>À Paris, où le Parlement est traîné par les Jansénistes, on attaque à +la fois l'Archevêque, l'Encyclopédie. De Prades, un encyclopédiste +qui, dans une thèse de Sorbonne, <i>humanisait</i> trop Jésus-Christ, est +décrété et s'enfuit à Berlin. Les prêtres <i>refusants</i> sont frappés +d'arrêts graves. Irait-on jusqu'à l'archevêque qui provoquait et +défiait? On n'en était pas loin. Le 6 mai, scène pathétique: la +famille royale, tremblant pour le martyr, vient se jeter aux pieds du +Roi.</p> + +<p>L'embarras est pour lui que les emprunts nouveaux, que les impôts de +guerre exigeront l'enregistrement parlementaire. Donc, il ménage +encore le Parlement. Le 31 juillet, pour lui plaire, il fait +rechercher chez tous les imprimeurs une presse clandestine (qu'on sait +être à l'Archevêché). Un pas de plus, le seuil sacré était franchi, et +l'on allait trouver dans ce lieu vénérable la machine aux pamphlets, +aux libelles ecclésiastiques. La cabale employa près du Roi un moyen +puissant, l'indignation d'Adélaïde. Avec une décision brusque, +surprenante à son âge (dix-neuf ans), elle quitta le logis de faveur, +l'escalier si commode, <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> et s'éloigna du Roi. Comme Achille +irrité, elle se retira sous sa tente, je veux dire dans l'appartement +lointain, toujours vacant, de la duchesse du Maine (<i>Luynes</i>).</p> + +<p>Cette férocité dura un mois ou deux. Le Roi vint à composition. +Fontainebleau, lieu fatal, fait toujours ces miracles. Cette fois, +sans retour. Le Roi, dès ce moment, put feindre, varier d'apparence, +traîner, flatter le Parlement. De cœur, d'intention, il fut pour le +clergé. On ne fit rien à temps. On ne prépara rien. La guerre nous +trouva désarmés.</p> + +<p>À ce brillant Fontainebleau (le plus brillant qui fut jamais), le roi +ne parlait guère. Elle parlait à sa place, et très-haut. Elle +ordonnait en reine, disant du roi et d'elle: «Nous»—réglant le +présent, l'avenir: «Nous ferons ceci ou cela.» (<i>Argenson.</i>)</p> + +<p>Elle avait un mordant, autant que la Pompadour en avait peu.</p> + +<p>Elle aimait la musique, comme son frère le Dauphin. Mais, comme lui, +elle était baroque. Elle apprit tous les instruments avec une ardeur +furibonde. Son père souvent par jeu lui mettait dans les bras un +violon (<i>Luynes</i>, XI, 168). Son excès d'ardeur, déréglée, était trop +dissonante. Elle ne put arriver à rien.</p> + +<p>La majesté surtout lui manquait et la grâce. Hautaine, s'il en fut, +c'était pourtant toujours, à vingt ans, un page de quinze, un mutin +petit page. Elle avait beaucoup moins le charme d'une femme que d'un +ardent petit garçon, âpre, colère. La colère rend vulgaire; elle avait +des mots lestes, qui n'allaient guère <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> à son sexe, à son +rang. Ses risées de la Pompadour étaient souvent très-basses. Elle +l'appelait: «Maman putain.» Les petites Mesdames le répétaient. Et le +roi l'entendait. Cela faisait penser à tous que c'était fini d'elle, +qu'elle serait chassée de la cour (<i>Arg.</i>, sept. 1752).</p> + +<p>Que ferait-on pour elle, pour lui donner les Invalides? Elle eût voulu +être duchesse, ne l'obtint pas; mais seulement prit son tabouret chez +la reine, qui la souffrait chrétiennement.</p> + +<p>Le signe le plus fort qu'on crut voir de sa chute, c'est que ses +parrains, ses patrons, les Pâris, crurent prudent de lui tourner le +dos (ils lui revinrent plus tard). Pâris Duverney, le guerrier de la +famille, voyant venir la guerre, apporta ses offres et ses plans à +l'ennemi de la Pompadour, à d'Argenson cadet. Pâris Montmartel apporta +sa bourse, offrit sa caisse à l'archevêque de Paris, en cas qu'il fût +saisi et frappé dans son temporel.</p> + +<p>L'Autriche, parfaitement au courant de la situation, au moment décisif +du triomphe d'Adélaïde (sept. 1752, Fontainebleau), crut que nous +revenions aux alliances catholiques. Pour nous brouiller à fond avec +l'Angleterre et la Prusse, elle envoya Kaunitz, le magnifique +ambassadeur, attentif à se faire Français.</p> + +<p>Un mois après Kaunitz, arriva notre infante de Parme, tout aussi +Autrichienne, possédée du grand rêve de faire sa fille impératrice. +Elle fut très-habile, enveloppa Adélaïde. Elle pleura dans ses bras +(<i>Luynes</i>, XI, 161), ne voulut loger qu'avec elle et chez elle (où +était la vraie royauté).</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> Tel est Fontainebleau dans ce mémorable moment. La +représentation du <i>Devin du village</i>, le succès de Rousseau, applaudi +de la cour, en est la forte date. Un philosophe avait contre les +philosophes levé le drapeau rétrograde (le <i>Discours contre les +sciences</i>), frappé sur son parti. En cette même année 1752, Frédéric +fait brûler un livre de Voltaire! Quelle joie pour les dévots! +Montesquieu et Buffon plient devant la Sorbonne.</p> + +<p>Diderot, enfermé à Vincennes (1749), ne commence l'Encyclopédie qu'en +prenant pour patron un ministre jésuite (1751), ne la sauve du coup de +mars 1752 qu'en acceptant des censeurs prêtres. Il la continuera à +travers les saisies, les défections (celle de d'Alembert, et les +mortels coups de Rousseau 1757).</p> + +<p>L'opposition a bien peu d'unité. Le Parlement n'est pas moins divisé +que le parti philosophique. Avec son vieux fond janséniste et sa jeune +minorité politique, révolutionnaire, il marche de travers, il boite +ridiculement. Tout en attaquant l'archevêque, il attaque +l'Encyclopédie; il s'affaiblit ainsi, et tue sa popularité.</p> + +<p>Les Jésuites et leurs hommes, les meneurs du Dauphin (la Vauguyon), +leur machine Argenson cadet, croyaient pouvoir oser. Leur organe +indiscret, violent, madame Adélaïde, put dire: «Nous voulons... Nous +ferons.»</p> + +<p>Elle lança le roi, bride abattue, dans le plan du parti: «Exaspérer le +Parlement, amener une crise où ce corps se ferait broyer. Chasser +Machault, sauver les biens d'Église.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> Un coup sec fut frappé (déc. 1752). Paris était ému, indigné +contre l'archevêque qui refusait les sacrements à une pauvre vieille +religieuse. Que fait-on? On enlève du grabat la mourante; on la livre +aux béguines du parti opposé. Paris est furieux. Le Parlement saisit +l'archevêque dans son temporel, veut l'arrêter, ne peut; car il est +pair, et les pairs ne veulent siéger. On remonte plus haut. On examine +le droit royal d'arrestation, les <i>Lettres de cachet</i>! Discussion +violente qui ne finira plus qu'à la prise de la Bastille.</p> + +<p>Attaque au Roi. Un conseiller obscur, plus hardi, attaque l'homme +même, la question brûlante des blés et des spéculateurs en blé. La +majorité janséniste veut l'arrêter. En vain. Il montre qu'à côté des +greniers d'abondance légaux, officiels, on cache des magasins secrets, +quatre-vingts repaires d'affameurs (<i>Barbier</i>, V, 314).</p> + +<p>Le roi aigri refuse d'écouter de telles remontrances. Le Parlement +refuse de siéger, de juger (7 avril 1753).</p> + +<p>Ce corps se sentait nécessaire. La guerre venait. Pas un moment à +perdre pour les nouveaux impôts. Deux intérêts immenses étaient en +jeu: En Amérique, la longue voie des fleuves qui vont du Canada à la +Louisiane. Aux Indes, un vaste empire que Dupleix nous fondait, et +dont le grand Mogol eût été tributaire. Mais il fallait armer; donc, +avoir de l'argent; donc, ménager le Parlement. Cela fut agité la nuit +du 8-9 mai.</p> + +<p>Qui trancha? On ne sait. Mais le roi immola deux mondes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> Quand le Dauphin l'apprit, il embrassa son père (<i>Arg.</i>, IV, +136).</p> + +<p>Le 9 mai, à quatre heures, on enlève tout le Parlement.</p> + +<p>En juin, on dit Madame enceinte (<i>Arg.</i>, IV, 143)<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Lien vers la note 37"><span class="small">[37]</span></a>.</p> + +<p>Ces choses ne se prouvent jamais. Ce qui est plus certain, c'est la +ruine du Parlement.</p> + +<p>Ce n'est pas l'exil débonnaire du Régent qui leur envoyait de l'argent +pour faire bonne chère. C'est une cruelle dispersion. Quatre dans les +cachots. Tous jetés dans je ne sais combien de villes. Un exil +combiné, non contre le corps seul, mais pour appauvrir, ruiner, +affamer les individus.</p> + +<p>Le Parlement fut vraiment admirable. La Grand'Chambre que seule on +avait épargnée, eut honte et se fit exiler. De là rigueur nouvelle. +Tous sont cruellement exilés de l'exil. Il faut en plein hiver (avec +leurs familles ruinées, tel faisant deux cents lieues!) qu'ils aillent +s'interner à Soissons. Quel résultat? Aucun. Le pouvoir est vaincu. +Une <i>Chambre royale</i> qu'il substitue au Parlement reste oisive, +honnie, ridicule. Personne ne veut y plaider.</p> + +<p>Et cependant la crise arrive. Le <i>mob</i> de Londres hurle la guerre. La +<i>Compagnie anglaise de l'Ohio</i>, sur <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> les fleuves intérieurs +de l'Amérique que nous croyons à nous, établit son commerce et ses +postes armés. L'assassinat d'un Français, Jumonville, envoyé en +parlementaire, va commencer bientôt la grande lutte des deux nations.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> CHAPITRE XVII</h3> + +<h4>SUITE D'ADÉLAÏDE—FOURBERIE DU ROI—DÉCEPTION DU PARLEMENT<br> + +1753-1755</h4> + + +<p>La fatale embrassade du Dauphin avait eu son fruit. Le Roi se voyait, +en décembre 1753, comme perdu, ne sachant plus que faire, au fond d'un +cul-de-sac, sans moyen d'en sortir. Comment rappeler le Parlement? +comment le calmer, l'apaiser? Mais comment s'en passer, frapper +l'impôt nouveau sans enregistrement?</p> + +<p>Paris était terrible cet hiver. La fermeture de tous les tribunaux, le +chômage du monde énorme du Palais, avocats, procureurs, greffiers, +notaires et gens d'affaires, écrivains de toute sorte, affamait une +classe nombreuse, et indirectement toutes les classes qui s'y +rattachaient. Grande était la fermentation, et bien plus générale +qu'en 1750, quand on avait crié: «Allons brûler Versailles.» Ce monde +de parleurs traînait dans les cafés, ne se gênait pas, pérorait. La +police, devant une telle tempête, avait peur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> C'est à ce moment que Rousseau, sur le sujet donné par +l'Académie de Dijon, écrivait le <i>Discours sur l'inégalité</i>, où niant +le progrès, pour idéal il pose la barbarie, l'état sauvage. Sinistre +paradoxe, directement hostile aux amis de Rousseau, aux +Encyclopédistes et aux Économistes, à tous ceux qui voulaient éclairer +et améliorer.</p> + +<p>Cette situation alarmante rendait force à Machault et à la Pompadour, +au prince de Conti, aux modérés. Elle condamnait les fanatiques, le +Dauphin et Madame, leur ministre Argenson cadet. Le Roi le sentait +bien. Il lança au Conseil un mot qui put faire croire qu'il changeait +de parti, un mot prudent, craintif, pour ménager les protestants +(<i>Peyrat</i>, I, 419). Le cœur du Dauphin dut saigner.</p> + +<p>Une chose inquiétait non moins directement, une chose furtive, qui +pouvait changer tout. Aux combles de Versailles, le Roi cachait et +nourrissait, comme un animal favori, non chat ni chien, mais une +fille. Joli tour de la Pompadour, au moment où Madame l'outra et la +poussa à bout. La chose avait été menée adroitement, et d'abord chez +la Reine. La Reine s'amusait à faire peindre chez elle Boucher pour +une Sainte Famille. Boucher qui méprisait son art, allait droit au +succès par les plus bas moyens, les effets sensuels. Il menait avec +lui deux petits anges gras, qui lui fournissaient les chairs roses, +lourdes, de ses tableaux. C'étaient les deux Murphy, potelées +Irlandaises, dont l'une publiquement posait à l'Académie de peinture. +Leurs plus secrets appas sont étalés partout, avec des postures +hasardées, dans ses fades et <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> faibles tableaux. Aucune +gentillesse. Sots bébés, sans regard; moins bergères que moutons, +d'imperceptible bouche qui ne semble que bêler. En cela même on +calculait très-bien. Le Roi, las de l'esprit, n'aurait jamais pris une +dame. Il lui fallait des sottes, des muettes, de petits bestiaux. +Celle qui posait chez la Reine lui alla fort; il la vit et revit, +lorgna, sans que la Reine y voulût prendre garde, remettant tout à +Dieu, et peut-être pensant (pour le salut du Roi) que c'était un +moindre péché.</p> + +<p>Autre mystère. Le Roi, plusieurs fois par semaine, en ses plus secrets +cabinets, recevait le prince de Conti. Que disait-il? On ne le savait +trop. Esprit libre et hardi, inquiet, ambitieux, visant au trône de +Pologne, il était anti-Autrichien, anti-Saxon, voulant remplacer le +Saxon, le père de la Dauphine, donc étant ennemi personnel du Dauphin. +On le croyait athée, parce qu'il aurait voulu donner aux Protestants +l'existence civile, le droit de naître et de mourir. Cela ne plaisait +guère au Roi. Pas davantage les deux choses que lui prêchait aussi +Conti, l'alliance avec Frédéric, l'accord avec le Parlement. Au fond, +il agit peu. Mais il amusait fort le Roi par certaine police secrète +qui lui livrait les anecdotes, les scandales des cours étrangères.</p> + +<p>Conti avait pour lui la nécessité évidente. On ne pouvait rester +désarmé devant l'Angleterre, si horriblement forte (cent vaisseaux, +cent frégates!). Il fallait de l'argent, donc ramener le Parlement, le +flatter, le leurrer. Comment? en chassant les ministres du coup +d'État, revenant à Machault, et prenant au clergé <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> plutôt que +d'écraser le peuple. Cela était logique, humain et naturel. La cabale +dévote ne put barrer ce coup que par un autre coup, impie, contre +nature.</p> + +<p>Elle sauta le saut périlleux. Dans ce cabinet même où le Roi avait ses +secrets, au fond de son appartement, elle mit un témoin, un gardien, +qui en répondit.</p> + +<p>Aux fêtes de Noël, avant le nouvel an, madame Adélaïde décida qu'elle +occuperait le petit logis chez le Roi, qu'on préparait depuis deux +ans. Elle s'y établit le 27 décembre 1753 (<i>De Luynes</i>).</p> + +<p>S'il s'était peu pressé, ce semble, de l'y mettre, c'est qu'en réalité +il sentait qu'il aurait un maître et qu'il ne serait plus chez lui, au +seul lieu sûr qu'il eût. Là étaient les mystères d'État et ceux de la +famille. Là la fameuse garde-robe où jadis il s'enferma, pleura (1720 +et 1726). Dernière, unique liberté, dans la servitude des rois, refuge +d'enfance et de faiblesse. Aujourd'hui il perdait cela. Il se trouvait +en face d'une ardente personne, armée de ses vingt ans, de volonté +terrible, qui le ferait vouloir, se ferait obéir. Il savait bien en +être (plus qu'aimé) adoré. Mais avec tout cela il sentait le Dauphin +derrière. Elle, naïve et courageuse, n'en faisait pas mystère. Tous +les jours, vers le soir, elle allait chez son frère (<i>Luynes</i>, XI, 5), +recevait le mot d'ordre.</p> + +<p>Le roi le voyait bien. Il voyait d'autre part combien elle se +sacrifiait en prenant, pour vivre avec lui, ce logis maussade<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Lien vers la note 38"><span class="small">[38]</span></a>, +ennuyeux, qui lui faisait perdre <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> tous les agréments de son +rang. Logis inconvenant et indigne d'une aînée de France, qui ne +permettait nullement l'éclat et les honneurs qu'avait eus Henriette. +Ni <i>lever</i> ni <i>coucher</i>, aucune exhibition royale. Madame, si +hautaine, n'avait pourtant nul orgueil d'étalage. Elle avait une +passion, et en vivait. Elle ne sortait point, et n'eût voulu voir que +le roi. Elle ne mangeait point le jour, pour ainsi dire, se réservant +pour un fort souper de minuit, selon les goûts du roi, en viandes +épicées et vins forts. Il se sentait si bien désiré et voulu qu'il +n'eût osé passer un seul jour sans la voir. Toutes ses froides +fantaisies pour des enfants sans âme, ne l'éloignèrent jamais +entièrement, au contraire, le ramenaient là. L'humeur altière, colère, +n'y faisait rien. Même aux temps où il loge à part, où il ne soupe +plus chez elle, il y déjeune tout au moins, il y apporte son café +(<i>Campan</i>).</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> Quelques rapports qu'ils eussent avant ce 27 décembre 1753, +ce n'était rien auprès. Leur vie fut une, depuis lors, et tout à fait +mêlée par la force des choses et par le local même. Dans ce Versailles +immense, l'appartement royal est fort peu étendu. Il fut dès lors, on +peut dire, <i>occupé</i> dans la partie intime et solitaire. Du côté de +Madame et du côté du roi, des pièces intermédiaires tenaient les gens +éloignés, à distance.</p> + +<p>Rien entre eux qui les séparât, nul valet, nul œil curieux. Elle +pouvait lui venir à toute heure, selon les besoins du parti.</p> + +<p>D'autre part, lui aussi, en trois pas il était chez elle. Les lieux +subsistent, et on le voit. Tout droit, de la chambre à coucher (par le +salon de la pendule et deux pièces), il arrivait à elle, au petit +cabinet et à la chambre, à la petite garde-robe, aux bains étouffés, +bas, à l'oratoire obscur. Tout cela aussi seul que si l'on eût été à +mille lieues de Versailles et dans l'île de Robinson. Les tête à tête +de huit heures que jadis avait eus Bachelier près du roi, elle put les +avoir en ce petit désert, tout fait pour son âme sauvage. La solitude +a sa puissance, son démon. Il eut beau avoir mille échappées; ce démon +toujours le reprit.</p> + +<p>Puissance tyrannique, surtout aux deux premières années. Le roi forcé +par le besoin de ramener le Parlement, de flatter, de mentir, n'en est +pas moins de cœur si fort pour le clergé qu'on obtiendra de lui la +plus haute imprudence: <i>Machault perd les Finances</i> (4 août 1754) et +passe à la Marine. Les Finances sont données à un ami de d'Argenson +cadet, c'est-à-dire <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> au clergé, qui dès lors, ne craindra +plus rien pour ses biens.</p> + +<p>Contradiction hardie. Mais le Parlement est crédule. Le roi l'amuse +avec des mots. Il le charme en lui <i>enjoignant</i> de faire observer le +silence qu'il impose au clergé, d'empêcher qu'on ne persécute les +mourants, qu'on ne leur refuse les sacrements, la sépulture.</p> + +<p>Les prélats, qui ont le secret, font mine de se plaindre, mais filent +le temps tout doucement. L'archevêque est têtu, seul ne compose pas. +Il rompt le silence ordonné, fait refuser les sacrements. Le +Parlement, très-fort, armé des paroles du roi, agit sérieusement. Il +veut arrêter l'archevêque.</p> + +<p>Grande frayeur à l'archevêché (<i>Barb.</i>, 84). Le deuil et la désolation +sont encore plus grands à Versailles. La bonne reine en pleure tout le +jour. La peur qu'on avait pour le roi en 1750, on l'a pour +l'archevêque. «Le peuple de Paris n'y va pas de main morte.» On +croyait voir déjà le martyr mis en pièces.</p> + +<p>Mais, d'autre part, comment oser se démasquer, prendre le parti du +prélat, tant que le Parlement n'enregistre pas les impôts? La famille +royale fit l'effort de bien jouer son petit rôle quand l'archevêque +vint à Versailles. Tous, et le Dauphin même, madame Adélaïde, +appuyèrent d'une main sévère la leçon que le roi lui fit. Cela calma +et trompa le public.</p> + +<p>Cependant une Esther avait fléchi Assuérus. Il couvre l'archevêque, le +sauve par le plus doux exil, l'envoyant chez lui à Conflans, aux +portes de Paris. Le procès est escamoté, le Parlement trompé. Le roi +lui écrit: «J'ai puni.» (3 déc. 1754.)</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> Le peuple fut leurré par la scène publique et solennelle des +sacrements portés, contre l'ordre de l'archevêque, à la place Maubert, +chez une janséniste mourante. C'était une pauvre lingère, fille d'un +chaudronnier. Mais le bon cœur du peuple était pour elle. Grande +fut l'affluence de ce peuple trompé qui vit dans cette humble personne +triompher la Loi même, la liberté de conscience.</p> + +<p>Cela se fit le 5 décembre 1754. Le 6, le Parlement enregistra une +création de rentes, qui valait au Roi cent millions.</p> + +<p>Le prélat cependant fort commodément, de Conflans, soufflait le feu, +animait ses curés. Le roi donna au Parlement la joie de le savoir plus +loin, très-loin, à six lieues (à Lagny!)</p> + +<p>La majorité janséniste du Parlement, ces antiques perruques qui ne +rêvaient rien que la Bulle, furent ivres de cette victoire. Le moment +leur parut venu d'extirper le monstre, de couper la tête de l'hydre. +Ils tirèrent du fourreau la grande épée: <i>arrêt qui déclare la Bulle</i> +ABUSIVE.</p> + +<p>La Bulle est morte. On trépigne de joie. Le roi s'en plaint tout +doucement, car «la Bulle est loi du royaume.» Il accorde et désire +qu'on n'en parle jamais. Mais nul reproche au Parlement. Loin de là, +il l'accueille «avec une bonté singulière.»</p> + +<p>L'archevêque en riait. Il disait aux curés: «Rassurez-vous, j'ai +parole du roi.» (<i>Barb.</i>, VI, 147). L'Assemblée du clergé, qui se +tenait alors et qui semblait gémir «de la persécution,» riait aussi +sous cape. Le roi, envers ses chefs, avait engagement de laisser là +<span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> tous les plans de Machault. Les évêques, en cinq ans, +étaient arrivés à leur but. La farce était jouée. Ils se relâchèrent +aisément de leur petite guerre des sacrements qui n'avait été qu'un +moyen.</p> + +<p>On commençait à deviner (<i>Barb.</i>, 84) que le roi s'était joué du +Parlement. Mais qu'eût fait celui-ci? Pouvait-il s'arrêter, +n'enregistrer aucun impôt, quand la guerre était engagée, dans cette +année terrible, où, sans déclaration, les Anglais nous enlèvent trois +cents vaisseaux marchands! Les taxes de la guerre, continuées jusqu'en +décembre 1755, expiraient. La patrie restait sans défense. Le +Parlement enregistra <i>purement, simplement</i>, la continuation des taxes +pour six ans. On fut bien étonné de sa facilité. Ses partisans, en +masse, le quittèrent, lui tournèrent le dos. Il avait agi pour la +France, et lui-même il s'était perdu (8 septembre 1755).</p> + +<p>Cependant l'ennemi, pour le peuple ulcéré, c'était bien moins +l'Anglais que le roi et la cour. La haine était montée à un point +incroyable. Elle apparut aveugle dans une affaire sinistre. Une dame +Lescombat, fort jolie, avait fait tuer son mari par son amant. Elle +était condamnée et eût été exécutée, si elle n'avait été enceinte. Le +bruit courut que madame Adélaïde était enceinte aussi (Voy. <i>plus +bas</i>), s'intéressait à elle et voulait la sauver. Elle avait recueilli +et élevait une enfant de la Lescombat. Celle-ci, par deux fois, se dit +grosse pour gagner du temps, et se faire oublier. Le public se +souvint, s'indigna, supposa qu'on voulait tromper la justice. Une fois +la potence fut placée, puis déplacée. La cour flottait sans doute. +<span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> Mais la fureur du peuple remontait vers Adélaïde. Le roi +s'en alarma, voulut l'exécution. Un monde énorme s'y porta, à la Grève +et aux quais, aux tours même de Notre-Dame. Quand on la vit enfin +monter à la potence, on applaudit cruellement (3 juillet 1755).</p> + +<p>De cette grossesse (fausse ou vraie) d'Adélaïde, est venue la légende +de la naissance mystérieuse de M. de Narbonne (août 1755), dont on a +tant parlé<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Lien vers la note 39"><span class="small">[39]</span></a>. Ce brillant fat en tirait grand parti auprès des +femmes et dans le monde. L'histoire paraissait vraisemblable à ceux +qui remarquaient la faiblesse, les ménagements qu'on montra pour une +dame d'Adélaïde, médisante, méchante, impudente, la d'Estrades. Elle +exerçait une sorte de terreur chez Madame, réglant tout, disposant de +tout. Madame n'avait plus rien à elle, manquait de tout, n'avait ni +bas ni souliers (<i>Arg.</i>, IV, 231).</p> + +<p>La Pompadour brûlait de se concilier la famille. Elle eût voulu donner +ses biens et sa fille, la petite d'Étioles, à un parent des de Luynes, +les amis de la reine. L'enfant mourut. La Pompadour trouva une autre +voie de plaire en rendant à Madame un signalé service. Elle lui +demanda si cette d'Estrades ne la gênait pas. La princesse n'osait +répondre, hésitait; <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> pressée, elle hasarda de dire: «Qu'elle +l'ennuyait assez.» (<i>Arg.</i>, IV, 228, 7 août.) Avec ce mot, la +Pompadour exige du Roi qu'il la renvoie. Mais avec quelle timidité il +le fait! Il donne à la gueuse une grosse pension! Nul exil. Elle va +demeurer à Chaillot. Là, elle a une cour. D'Argenson le ministre, qui +était son amant, le jour même de la disgrâce, reste quatre heures chez +elle, la voit de plus en plus. Ils sont si redoutés que pour leur +clore la bouche, le Roi comble et accable Argenson de places et +d'honneurs.</p> + +<p>Le vieux Noailles, très-vieux, écrit alors au Roi: J'ai vu 1709, +l'année de mort et de famine, de guerre universelle où tout nous +accabla. Nous n'étions pas aussi bas qu'aujourd'hui. (<i>Mémoires de +Noailles.</i>)</p> + +<p>Mais le Roi est très-gai. Quitte de sa longue comédie, il peut donner +carrière à sa haine pour le Parlement. Le lendemain du jour où +l'enregistrement parlementaire lui assure les fonds pour six ans, tout +masque est jeté bas. Il déclare que son Grand Conseil, sa justice de +cour, est le tribunal supérieur, où l'on peut appeler du Parlement, +dès lors subordonné. Ce Grand Conseil, ici à Paris, s'établit au +Louvre. Encore un an, et les Parlementaires seront décimés, ruinés.</p> + +<p>Il les sentait par terre et abandonnés du public. Il pouvait leur +donner du pied. Dans sa gaieté étrange, il renouvela une scène de +l'enfance de Louis XIV. Le Parlement dressait de grandes remontrances, +et demandait le jour où il pourrait les présenter (19 oct. 1755). Il +s'agissait pour lui de tout son avenir. Le Roi fit comme Anne +d'Autriche quand ce grand corps, en <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> robes rouges, vint à +elle, et qu'aux portes on l'arrêta, disant: «Sa Majesté prend +médecine.»—Louis XV leur dit en riant: «J'ai pris certaines eaux, je +suis assez embarrassé. Vous aurez mes ordres plus tard.» (<i>Barb.</i>, VI, +209.)<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> CHAPITRE XVIII</h3> + +<h4>GUERRE DE SEPT ANS<br> + +1756</h4> + + +<p>Le roi ne riait guère. Il rit le 10 octobre. Il rit le 17 décembre.</p> + +<p>Ses petites affaires allaient bien. Il espérait bientôt briser le +Parlement. Il voyait aboutir son affaire de famille, son Infante enfin +reine (l'Autriche offrait les Pays-Bas). Son commerce de blés n'allait +pas mal. Enfin, le 25 novembre, on lui créa le Parc-aux-Cerfs.</p> + +<p>Du grand désastre qui eut lieu le 1<sup>er</sup>, qui écrasa Lisbonne, abîma +tant de villes en Espagne, en Afrique, fit trembler jusqu'au +Groënland, on ne sentit rien à Versailles. On s'en soucia peu. +L'attention était tout entière au débat intérieur, à l'intrigue +autrichienne. La Pompadour qui s'était vue en août au plus bas, en +septembre (par la grâce de Marie-Thérèse) fut merveilleusement +relevée; au plus haut en janvier. Jusque-là elle n'était qu'une +favorite (<i>Duclos</i>), qui par <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> moment dominait les ministres. +Depuis elle est reine de France.</p> + +<p>Comment Vienne peut-elle réussir à ce point? En corrompant le Roi et +la famille par le vain leurre des Pays-Bas, en gagnant pied à pied +Versailles par la persévérante intrigue de la cabale lorraine. Pour +entraîner la France, Vienne se fit française, flatta et imita Paris.</p> + +<p>Cette œuvre difficile fut celle d'un grand homme de ruse, Kaunitz, +un Slave sous le masque allemand. Nous l'avons vu venir ici (septembre +1752), avec notre Infante de Parme. Il observa de près pendant deux +ans, et revenu ensuite près de Marie-Thérèse, procéda à ce que tout +autre aurait cru impossible; faire de son Autrichienne, épaisse, +orgueilleuse et colère, l'aimable amie de Louis XV, la convertir à +l'esprit de Versailles, lui faire accepter les idées, les modes et les +arts de la France, capter les gens de lettres, faire jouer au dévot +Schœnbrunn les pièces de Voltaire par ses filles les +archiduchesses.</p> + +<p>Kaunitz avait vu, très-bien vu, la France, la royauté nouvelle: +l'opinion. Deux choses lui avaient apparu: la caducité de Versailles +et l'avénement de Paris. Paris alors éclate pour le monde et rayonne. +La vie de cour obscure, furtive, est en parfait contraste avec les +salons lumineux sur lesquels l'Europe a les yeux. Dans la honteuse +éclipse de l'autorité souveraine, on admire d'autant plus la +souveraineté de l'esprit.</p> + +<p>On imita nos vices, je le sais, autant que nos arts. Pétersbourg, +Vienne, prirent d'ici un vernis et le plus extérieur. On nous dépassa +dans la forme, en <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> n'atteignant guère le dedans. Kaunitz, +notre ingénieux singe, pédantesque souvent dans son imitation, obtint +pourtant ce qu'il voulait. Il mit Marie-Thérèse dans la voie des +idées, des réformes, des lois, qui la rapprochaient de la France, de +plus la firent maîtresse de l'Autriche elle-même.</p> + +<p>Sa haine de la Prusse et sa rage pour la Silésie, sa soif d'argent +pour la guerre imminente, rendirent la dévote docile à son ministre +voltairien. Elle devint révolutionnaire dans la question des biens +d'Église. Ces biens quasi-héréditaires dans les grandes familles, elle +voulait au moins les grever, les sucer.</p> + +<p>Elle observait et convoitait un beau repas, le bien des deux mille +couvents de l'Autriche. Elle fit un barrage et coupa le canal par où +l'argent allait à Rome. Fort ignorante, elle savait du moins s'aider +de gens capables. Trois étrangers, un médecin hollandais, un légiste +souabe, un juif, firent la révolution (<i>Alfred Michiels</i>). Elle brisa +les tyrannies d'Église, n'en voulant d'autre que la sienne.</p> + +<p>Contraste singulier. La dévote autrichienne touchait aux biens +d'Église, et notre Louis XV, dans ses scandales impies de famille, +était timoré au seul point qui touchait le salut de la France. Son +imbécillité faisait l'amusement des Anglais. Chaque année, hardiment, +ils frappaient ce roi Dagobert, puis s'excusaient, riaient. Il se +plaignait, criait tout doucement, se laissait pousser, reculait.</p> + +<p>Pour toute explication, l'Anglais allègue la raison singulière que sa +main gauche (le roi) ne sait pas ce que fait sa droite (le ministère). +George, en bon Allemand, <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> travaille dans l'Empire pour la +maison d'Autriche, pendant que ses ministres traitent avec la Prusse +contre les Autrichiens.</p> + +<p>De tout temps Louis XV avait été bon Autrichien, pour les intérêts de +l'Infante. Mais la guerre l'effrayait. Voyons ce que disait ce serpent +de Kaunitz pour l'y précipiter. J'y joindrai les réponses trop aisées +qu'on eût dû lui faire.</p> + +<p>«Vous manquez de marine, disait-il. Eh bien, votre armée réunie aux +armées de l'Autriche, menaçant le Hanovre, contiendra le roi +d'Angleterre. (<i>Oui, le roi, mais non l'Angleterre.</i>)</p> + +<p>«Vous punissez l'orgueil, les risées de la Prusse.» (<i>Oui, et dès lors +l'Autriche seule aura l'Allemagne.</i>)</p> + +<p>Enfin, voici la pomme que montrait le serpent: «Vous vouliez pour +l'Infante nous enlever Milan. Eh bien, vous aurez davantage, un +royaume! <i>les Pays-Bas</i>.»</p> + +<p>La Pompadour, l'Infante, étroitement unies, prêchaient Louis XV en ce +sens. Bernis que la première avait pour confident, qu'elle envoya en +Italie, donna pour amant à l'Infante, était l'intermédiaire, le pivot +de toute l'intrigue. Le frivole personnage, abbé galant, chansonnier +agréable, les deux femmes crédules, avalaient cet appât ridicule de +l'Autriche, ce leurre des Pays-Bas, qu'elle offrait pour le retirer.</p> + +<p>Dans ses coquetteries avec l'impératrice, la Pompadour rencontrait un +obstacle, non à Versailles, mais à Vienne. Le mari de l'impératrice, +tenu hors des affaires, n'en trouvait pas moins déplorable que sa +pieuse Marie-Thérèse, vénérable déjà et mère de seize enfants, +<span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> la glorieuse Marie-Thérèse passée à l'état de légende, fît +amitié avec une telle femme, la fille d'un pendu, la Poisson. La +Pompadour tenta de remonter par la dévotion. On fut bien étonné de la +voir tout à coup en septembre parler de la grâce efficace, de son +désir de s'amender. Elle se ressouvint de son mari, lui demanda s'il +voulait la reprendre. Elle fit des avances aux jésuites, au confesseur +du roi, le P. Sacy. Grand embarras pour celui-ci qui, en la recevant, +se fût fait du dauphin un mortel ennemi. En attendant, pour mieux +afficher sa conversion, elle se fit faire une tribune au grand couvent +de pénitence des dévots à la mode, aux Capucins de la place Vendôme.</p> + +<p>Cela faisait hausser les épaules à Versailles, non à Vienne. Elle +parut assez lavée pour que l'impératrice l'acceptât comme +intermédiaire. C'est elle qui reçut les propositions de l'Autriche (22 +septembre 1755). Pour cette conférence, on prit un lieu fort digne. +Sous Bellevue était un de ces pavillons d'aparté, de sans gêne +qu'aimait le roi. Il l'appelait <i>Taudis</i> et la Pompadour <i>Babiole</i>. +Trois personnes siégèrent en cet auguste lieu, pour l'Autriche +Starenberg, pour la France la Pompadour, pour l'infante son amant +Bernis (<i>Hausset</i>, 62). L'Autrichien à l'infante offrait les Pays-Bas, +se faisait fort de faire le père de la dauphine roi héréditaire de +Pologne. Enfin, on montrait davantage, tout l'empire autrichien, le +trône impérial, le petit Joseph II épousant Isabelle, la fille de +l'infante. La gentille Espagnole menant ces Allemands soumettrait aux +Bourbons la moitié de l'Europe. Quel rêve éblouissant pour Louis XV! +Par sa fille, par sa petite-fille, par le père <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> de sa bru, de +l'Escaut jusqu'à la Vistule, il sera protecteur des rois!</p> + +<p>Quelque léger que fût Bernis, entraîné par ses deux patronnes, il +garda un peu de bon sens. Sous ces offres énormes du menteur +autrichien, il vit un piége, un trou, un abîme, comme un puits de +sang. La peur le prit. Trancher tout à huis clos, à l'insu du dauphin, +par cette Pompadour et lui chétif (Bernis), c'eût été monstrueux. Il +obtint que la chose fût connue des ministres, examinée. Là, comme on +pouvait croire, grande discussion. Machault, fort sensément voulait +que l'on s'en tînt à la guerre maritime. C'était assez, et trop, sans +se précipiter dans une guerre européenne pour être agréable à +l'Autriche.</p> + +<p>Bernis n'osait pas être de l'avis de Machault. Lui qui avait tout fait +pour nous amener là, il n'osait avouer qu'il avait agi comme un sot. +Mais il aurait voulu que le pas en arrière, que le recul eût lieu par +la Pompadour même. Il lui montrait le saut qu'elle allait faire. Elle, +usée, maladive, elle allait de sa faible main prendre ce gouvernail +énorme de l'Europe, dure barre de fer sanglante!... En quel moment, +grand Dieu! avec une nation irritée, qui déjà parlait haut. L'embarras +le danger, malgré elle, la feront tyran. Déjà elle a été forcée de +s'assurer de la Bastille. Sinistre augure! Bientôt, il lui faudra +peupler les cachots, les prisons d'État. Elle, née douce, sera +entraînée à trembler, à sévir, à devenir cruelle!</p> + +<p>Elle n'était pas brave, ne sentait que trop tout cela. Elle serait +restée à traîner, hésiter. Mais à la peur on opposa la peur. On lui +fit croire que le roi allait avoir <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> une maîtresse, une grande +dame. Cela la mit hors d'elle. Elle était prise à la glu du pouvoir, +en avait tant besoin! Elle disait: «Plutôt je me tuerai!» On a vu sa +bassesse incroyable devant la famille, ses tentatives honteuses près +du roi (pour servir n'importe comment). Il n'y eut jamais âme plus +plate. Que devint-elle donc, dans cette anxiété, lorsque le ciel +s'ouvrit, et que d'en haut Marie-Thérèse la souleva par une lettre +(décisive vraiment pour le roi), l'appelant: «Chère amie, cousine!» +C'était trop, la voilà pâmée, qui ne se connaît plus.</p> + +<p>Marie-Thérèse était déshonorée. Elle crut s'excuser en disant: +«J'écris bien à Farinelli» (le célèbre ténor). Mais le chanteur, fort +estimé, qui gouvernait la cour d'Espagne, n'était nullement ce que +cette Poisson est près de Louis XV, entremetteuse et racoleuse, +pourvoyeuse de petites filles. Kœnitz avait obtenu la lettre de sa +grosse maîtresse, à l'insu du pauvre empereur. Ce mari dont l'énorme +dame, malgré l'âge, eut toujours chaque année un enfant, quelque +réduit qu'il fût au métier de mari, éloigné des affaires, eut +cependant horreur de la boue où elle roulait. Quand il connut la +lettre, il fut pris d'un accès de rire convulsif et strident. Il brisa +plusieurs chaises. Il la voyait sifflée, huée partout, piloriée dans +Londres. Elle y fut promenée (en effigie) par la Cité, exhibant sous +la verge un monstrueux derrière, tandis qu'à côté Louis XV, maigre +singe ou grenouille, présentait, chapeau bas, au roi George un petit +placet.</p> + +<p>Tout ce que nos ministres obtinrent, c'est qu'on ne romprait pas avec +la Prusse, qu'on lui enverrait ambassade. <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> Essai tardif et +ridicule. Pour gage d'alliance, on lui offrait une île... Tabago, aux +Antilles. Frédéric en rit fort, dit qu'il ne voulait pas de la royauté +de Sancho à l'île de Barataria. Il avait pris parti et signa contre +nous son traité avec l'Angleterre (16 janvier 1750).</p> + +<p>Louis XV en fut indigné. Il voulait avec Vienne l'alliance +<i>offensive</i>! Bernis pria, obtint qu'elle ne serait que <i>défensive</i>, +qu'on enverrait seulement 24,000 hommes. Vaine prudence! on ne +s'arrête pas ainsi en telle affaire. Celle-ci, immense et monstrueuse, +était un laminoir terrible, où, le doigt seulement étant mis, tout +passait... le corps n'en sortait qu'aplati.</p> + +<p>Quel fut l'effet dans le public? Mon pauvre d'Argenson aîné n'est plus +dans les coulisses. Il n'apprend le traité qu'avec tout le monde (mai +1756). On voit par lui (frère d'un ministre!) combien la France était +dans l'ignorance de son sort. Vivement, naïvement, dans ces notes si +brèves qu'il écrit pour lui seul, on voit l'amère surprise, l'effroi +qu'on eut de tout cela. On voit aussi l'indigne imprévoyance des gens +d'en haut, leur affreuse glissade en plein abîme, et leur air effaré, +leur fausse audace de peureux qui tremblotent en fredonnant. La nausée +en vient à la bouche, la bile et le vomissement.</p> + +<p>Le bonhomme, le simple, la <i>Bête</i>, Argenson, a des mots crus et forts: +«Cela pourrait aller à la <i>Révolution</i>.» Le redoutable nom apparaît +pour la première fois.</p> + +<p>«J'ai soupé avec les ministres... vieux libertins malades, usés et +épuisés d'esprit.» C'est d'Argenson <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> cadet, Puisieux, etc. +Mais tous ces gens-là sont trop forts. La Pompadour, au moment de la +crise, va leur substituer des sots, des subalternes, de plats petits +commis.</p> + +<p>Elle règne. À l'instant, subit enfoncement. Tout baisse. C'est +l'avénement désolant de la platitude. On voit avec effroi ce qu'elle +était. Voltaire dit: <i>la grisette</i>. C'est trop. La vaillante +<i>grisette</i> de Paris, que nos voyageurs ont trouvée si souvent dans les +aventures périlleuses, et jusqu'aux trônes d'Orient, est une bien +autre créature. Celle-ci, avec l'éducation forcée qui l'avait dressée +comme un singe, ne passa jamais le niveau d'une femme de chambre +agréable, qui a quelques petits talents, peut servir de doublure aux +théâtres de société. Servile, impertinente, des deux côtés elle eut ce +fond de domesticité. Chanteuse poitrinaire, et fade <i>entretenue</i>, tout +d'abord fanée, molle, elle ne put qu'énerver, détendre, détremper, +gâter tout, rendre tout malpropre et malsain.</p> + +<p>C'est quand on vient de faire la déclaration de guerre, alors +seulement, dis-je, on s'aperçoit qu'on n'a <i>ni</i> ministres <i>ni</i> +généraux. «Plus d'hommes en France!» Ce mot que Louis XV a dit à la +mort de Fleury (1743), est encore vrai quinze ans après. Versailles +n'est plus peuplé que d'ombres. Plus de favoris même; les anciens +camarades, les seigneurs qui faisaient au moins décoration, ont reculé +dans le néant. Les maréchaux sont morts, moins deux, le vieux +Bellisle, hors d'âge, et le fat Richelieu, un jeune homme de +cinquante-cinq ans (fort de deux anecdotes, son faux exploit de +Fontenoy, et la cheminée fausse de madame <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> la Popelinière). +Les ministres! où sont-ils? Le goutteux Argenson, et Machault fort en +baisse, dureront peu. Nos finances <i>in extremis</i> sont aux mains d'un +pauvre incapable. Ne voyant rien qu'impasses, abîmes et précipices, il +consulte tout le monde. Il est docile, et prêt à tout. On lui donne +des petits avis, des recettes misérables. Les Pâris lui font faire un +petit changement dans la Ferme (en supprimant les sous-fermiers). +D'autres lui font pressurer les commis, dire à l'employé: «Donne ou +meurs.» Puis, il fait des loteries. Puis rêve des utopies qui +donneraient l'argent dans cinquante ans. Il écoute Gournay, goûte la +liberté du commerce (c'est bien de cela qu'il s'agit!). Il pense aux +protestants; c'est tard; les réfugiés riches ne reviendront pas de +Hollande.—Il se souvient de Law... S'il faisait un papier?...—Il ne +fait rien du tout. Pleine guerre? et l'épée dans les reins! Il veut +emprunter, et la banque de tout pays ferme ses coffres. Alors le +misérable s'en prend au peuple de Paris et lui ôte le pain de la +bouche, frappe un octroi cruel...—Son cœur saigne, il se trouble, +son cerveau dans l'étau, n'en peut plus... son front craque... Il est +devenu <i>fou</i> (2 mars 1756).</p> + +<p>«Sire, dit la Pompadour, si vous rappeliez Chauvelin?» Insigne +fausseté. L'ennemi de l'Autriche rappelé pour servir l'Autriche! Elle +savait fort bien que c'était l'impossible.</p> + +<p>Elle n'eût jamais mis Richelieu aux armées si Choiseul (par conséquent +Vienne) ne lui avait conseillé, on peut dire ordonné. Il lui fut +imposé aussi par Duverney, que Richelieu flattait.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> Il fut arrangé que, pendant que l'Angleterre craignait une +descente, Richelieu irait <i>à Minorque</i> et prendrait aux Anglais Mahon. +Il fallait frapper et fort. On ne pouvait que les flottes anglaises ne +vinssent bientôt nous écraser par le nombre. Mahon était très-fort, et +la Pompadour espérait que Richelieu brillerait peu. On l'envoya sans +le génie, si nécessaire pour abréger le siége. Peut-être lui-même +pensa-t-il que, s'il avait l'infaillible Vallière, le grand ingénieur, +l'honneur serait à celui-ci. Bref, une fois arrivé là, même débarrassé +du souci de la flotte anglaise que la Galissonnière dispersa (le 20 +mai), il fut arrêté court, forcé de demander Vallière. En attendant, +fort triste, il essaya pourtant si l'absurde serait possible, si nos +lestes Français, vrais chats dans leur furie, ne pourraient grimper +là. On le tenta à l'étourdie, avec des échelles trop courtes. Perte +énorme! n'importe. Nos furieux, exhaussés sur leurs morts, et se +hissant l'un l'autre, arrivent aux remparts, et sont maîtres sur +quelques points. Les assiégés s'effrayent, se livrent à Richelieu, +lui-même stupéfait et plus heureux que sage.</p> + +<p>L'effet fut grand en France. On vit le roi vainqueur, même sur mer, la +flotte anglaise en fuite. Cela tuait la résistance. L'impôt, légal ou +illégal, fut très-exactement payé. Le Roi put à son aise fouler aux +pieds le Parlement.</p> + +<p>L'insolence monta au comble après Mahon. Dans un lit de justice, +devant le Parlement, on enregistre, avec les impôts refusés, +l'aggravation désespérante <i>qu'on les payera encore dix ans après la +paix</i>. Autrement <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> dit <i>toujours</i> (21 août 1756). Dans une +tribune faite exprès, on voyait derrière une gaze madame Adélaïde +(avec la reine et le Dauphin), à qui le Roi avait voulu faire voir son +triomphe sur le Parlement.</p> + +<p>Il est étrange à dire, mais vrai, que le seul défenseur de la liberté +en ce monde était alors le roi de Prusse. Il défendait au moins et les +droits de l'Empire, et le protestantisme, la liberté de conscience. Il +avait jeté loin de lui ses misérables petitesses d'homme de lettres, +fait réparation à Voltaire à sa façon, en musicien (il fit <i>Mérope</i> en +opéra), et il lui envoya sa sœur qui le caressa, le combla. Dans le +péril immense qu'il voyait tout autour, cet homme singulier montra la +joie des forts, une bonne humeur héroïque. Le jour même où Versailles +était bouffi de sa victoire ridicule sur le Parlement, Frédéric est en +Saxe, il y joue avec cent mille hommes une amusante pièce, où sur le +dos d'Auguste, le père de la Dauphine, il donne aux nôtres mêmes une +volée de coups de bâton.</p> + +<p>Une <i>ligue</i> générale <i>des femmes</i> existait contre lui. Avec +Marie-Thérèse, Élisabeth, la Pompadour, était unie étroitement la +femme du Saxon Auguste, la mère de la Dauphine. Cette furie, laide +autant que haineuse, était une Autrichienne, haïssait Frédéric à mort, +et lui cherchait partout des ennemis. Il le savait. Il avait acheté +d'un commis saxon le traité dans lequel la Saxe, l'Autriche, la +Russie, se partageraient la Prusse (<i>Hertzberg</i>, <i>Dover</i>). Il le +prévint. En Saxe, le peuple était pour lui, et comme protestant, et +par reconnaissance, pour les blés qu'il avait <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> donnés dans la +famine. Le 29 août, il demanda à Auguste seulement le passage. Refusé, +il passe et prend Dresde (en dépôt, disait-il). Il bat les Autrichiens +qui arrivent au secours. Il pourrait prendre Auguste, ne daigne. Il le +nourrit. Chaque jour un chariot va au camp de Pirna pour la table du +roi. L'armée saxonne, obligée de se rendre, entre dans l'armée +prussienne. Au misérable Auguste qui n'a plus que deux hommes, +Frédéric galamment renvoie les étendards, lui écrit en ami ses vœux +pour son heureux voyage. «Mais rendez-moi mes gardes, dit Auguste.—Je +ne veux pas avoir bientôt à les reprendre.—Du moins un passe-port.» +Frédéric le lui donne, et lui offre des chevaux de poste.</p> + +<p>La reine était restée dans Dresde, comblée d'égards par Frédéric et +enrageant. Elle craignait surtout qu'il n'y prît les pièces honteuses +qui constataient leur perfidie. Elle lutta, s'assit sur le coffre où +elles étaient. Il fallut bien la faire lever de force, prendre dessous +l'ordure diplomatique que Frédéric fit connaître partout. Elle creva +de colère impuissante. Cependant Frédéric de son mieux tondait les +Saxons, du reste affable à tous, exact au prêche, bon protestant, +tenant cour et donnant des fêtes. Le plus original, c'est que, dans +cet hiver où tout le monde s'armait contre lui, il régalait Dresde de +concerts, y figurait lui-même, nouvel Orphée, apprivoisant la Saxe, +non pas avec la lyre, mais la flûte, sur laquelle il avait un joli +talent.</p> + +<p>Notre Dauphine, une Allemande grasse, féconde, vraie femme de la +maison de Saxe, toute en chair, en nature, en sensibilité, eut un +débordement effroyable <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> de larmes, quand elle sut l'aventure +de sa mère, assise sur ce coffre, le défendant en vain, touchée de +l'ennemi. Outrage incroyable, inouï, aux Majestés royales! Tous les +rois de l'Europe devaient prendre parti, combien plus la maison de +France, insultée en l'aïeule de ce gros nourrisson (qui régnera, c'est +Louis XVI). Le Roi y fut sensible et se sentit blessé. Après le succès +de Minorque, en plein triomphe, recevoir un tel coup! Notre guerre +avec l'Angleterre fut en quelque sorte oubliée. On ne songea plus qu'à +la Prusse. Ce n'est plus 24,000 hommes qu'on donnera contre elle, mais +45,000, cent mille! On décida deux choses dans cette ivresse de +colère, la guerre continentale, et le renversement de l'obstacle +intérieur qui l'entravait, le Parlement.</p> + +<p>Victoire définitive et de l'Autriche et du clergé! L'intrigue que +l'Autriche pousse depuis 1748 aboutit et triomphe, elle entraîne la +France et s'en sert. La trame par laquelle le clergé a sauvé ses +biens, par un succès plus grand, le rend indépendant de la censure +laïque, de la justice de l'État.</p> + +<p>Girard ne sera plus devant un Parlement interrogé pour la Cadière.</p> + +<p>Le 13 décembre 1757, par un temps beau et froid, tendu, un grand +appareil militaire occupe Paris silencieux. Pour la première fois, le +Parlement lui-même ne dresse pas le Lit de justice. Il refuse de +coopérer au meurtre de la Loi. Ce sont les ouvriers <i>du tyran</i> qui ont +envahi le palais et tout préparé.</p> + +<p>Le <i>tyran</i>, c'est le mot nouveau qu'on échange à voix basse.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> Depuis six mois et plus, on avait suspendu sur les +Parlementaires l'épée de Damoclès, l'annonce d'une grande suppression +de charges, qui remboursées presque pour rien mettraient la plupart à +l'aumône. Terrorisme très-lâche qui spéculait sur les douleurs de la +famille, la faiblesse du père, la mère désespérée en voyant ruiner ses +enfants.</p> + +<p>Deux chambres des enquêtes sont effectivement supprimées et plus de +soixante conseillers. Le Parlement est mutilé en la partie active, +ardente aux remontrances politiques, aux accusations du clergé. +Celui-ci, n'ayant plus d'enquête à craindre, peut se tranquilliser.</p> + +<p>Maintenant, au Parlement eunuque et énervé que va-t-on ordonner?</p> + +<p>1<sup>o</sup> <span class="smcap">Soumission au Pape</span>.—Un bref conciliant est arrivé de Rome qui +limite les refus de sacrements, mais en maintient le droit. Toute +affaire de ce genre ira aux seuls juges d'Église. Le Roi, quoiqu'il +désire le silence, déclare que les évêques peuvent dire ce qu'ils +veulent, «s'ils le disent avec charité.» (<i>Is. Lois</i>, <span class="smcap">XXII</span>, 269.)</p> + +<p>2<sup>o</sup> <span class="smcap">Soumission au Roi</span>.—Le Parlement, désormais simple scribe, +enregistre aussitôt que le Roi a écouté ses remontrances. Remontrances +illusoires. Le faux Parlement de Versailles, le Grand Conseil, a sa +part de ce droit, joue aussi cette comédie.</p> + +<p>Les jeunes conseillers ne votent plus, s'ils n'ont jugé dix ans. Les +vieux conseillers de Grand'Chambre usés, timides, les têtes +tremblotantes, peuvent seuls décider s'il y aura assemblée générale. +C'est là le <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> coup mortel. Un corps non assemblé, dispersé, +existera-t-il?</p> + +<p><i>Morta la bestia.</i>—Le Parlement ne remue plus. Le clergé peut danser +autour. Plus d'<i>Enquêtes</i>, plus de surveillance sur ses mœurs, plus +d'accusation. Mais si, par impossible, un cas se présentait où l'on +dut faire semblant d'examiner et de juger, on doit se rassurer, on +fera juger ces vieillards de la Grand'Chambre, intéressés à plaire, +pour monter dans des siéges mieux rembourrés de présidents.</p> + +<p>Cette Grand'Chambre montra tout de suite combien elle était digne de +la confiance de la cour, combien elle avait peu à cœur l'honneur du +Parlement. Elle alla pleurer à Versailles, s'aplatir, lécher la +poussière au nom de ce grand corps qui ne l'en chargeait pas, demander +pardon, crier: «Grâce!»</p> + +<p>Cela enfonce le poignard. «Le peuple est en rage muette.» (<i>Arg.</i>, +315.)</p> + +<p>Que la justice outragée, égorgée, demandât grâce encore, c'était +l'horreur, c'était le crime. La risée s'y joignait. L'agréable sourire +qu'avait montré le Roi, revenant de l'exécution, suivant lentement, +comme au sacre, l'épaisse haie de ses régiments, ce fut comme un cruel +défi.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> CHAPITRE XIX</h3> + +<h4>DAMIENS<br> + +Janvier-Mars 1757</h4> + + +<p>Janvier 1757 s'ouvrit par un grand froid et qui alla croissant. Les +nouveaux droits d'entrée firent les denrées très-chères. On vendait +ses meubles pour vivre (<i>Procès de Damiens</i>). Des veuves affamées +vendaient leurs filles au Parc-aux-Cerfs (<i>Hausset</i>, 109).</p> + +<p>Tout l'hiver on levait des troupes, et l'on allait fournir cent mille +hommes à Marie-Thérèse. Après avoir menti deux ans pour le clergé, le +Roi ment un an pour l'Autriche. Il promet vingt mille hommes, il en +donne cent mille.</p> + +<p>Et cela malgré les ministres. Les deux ministres opposés ici se +rapprochèrent. Machault avait toujours été contre l'Autriche, et +d'Argenson fut contre aussi (<i>Barb.</i>, VI, 472), quand il vit qu'on +donnait, non un petit secours, mais une armée énorme et d'énormes +subsides, le sang, l'argent, et tout, la France!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> C'est aujourd'hui plus clair que le soleil. Alors, sans +démêler la conspiration de famille, sans savoir que le roi nous vend +pour l'orgueil de ses filles, on entrevoit fort bien que ni l'un ni +l'autre ministre n'est accusable. Le traître, c'est le roi.</p> + +<p>C'est à lui désormais que remonte la haine, et sa tête dès lors est en +jeu.</p> + +<p>Dès 1750, il le prévit, dit: «Je serai tué.» Autant qu'il put, il +évita Paris, fit le <i>chemin de la Révolte</i>.</p> + +<p>C'est alors qu'en ses lettres fort sombres, l'homme aux mille projets, +Duverney, fait entendre qu'on ne peut plus s'appuyer que sur la +noblesse élevée exprès, qu'il faut créer l'<i>École militaire</i>, la +pépinière des défenseurs du roi. Il y faut de vrais nobles qui +prouvent au moins quatre quartiers. Adélaïde, tremblant toujours pour +la vie de son père, prit cela fort à cœur. On en vint jusqu'à +l'ordonnance gothique de 1760: «qu'on n'approchera plus du roi sans +prouver qu'on est noble depuis 1400.»</p> + +<p>Tant on a peur du peuple! Le roi aimait si peu à le voir, à le +rencontrer, qu'il évitait même Fontainebleau; il fit faire un chemin +exprès pour ne plus traverser cette petite ville de cour.</p> + +<p>En fermant le Palais, il avait lâché tout un monde d'oisifs et de +parleurs, de gens ulcérés, ruinés. Plus de procès privés. Mais aux +Pas-Perdus, aux cafés, au» coins de rues, sur chaque borne, commence +le grand procès du roi.</p> + +<p>Deux légendes terribles, mêlées de faux, de vrai, entraient dans ce +procès, menaient droit à 93:</p> + +<p>1<sup>o</sup> Le <i>Pacte de famine</i>. Le roi certainement n'eut <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> point +l'idée, le plan arrêté d'affamer le peuple, de l'irriter, de l'armer +contre lui. Mais il était marchand, il avait intérêt (avec Bourret et +autres) dans le trafic des blés, et, comme tout marchand, aimait à +vendre cher.</p> + +<p>2<sup>o</sup> Le <i>Parc-aux-Cerfs</i>. Plus les vivres sont chers, mieux le roi vend +son blé, disait-on, plus il a de filles à bon marché. On supposait que +cet homme (fort usé, surtout par la table) avait besoin d'un immense +sérail, de grands troupeaux de filles. Pas moins de dix-huit cents, +dit ridiculement Soulavie.</p> + +<p>Voici la vérité: Le roi ayant Madame aux fameux cabinets (déc. 1753), +n'étant plus tout à fait chez lui, fut obligé de mettre sa ménagerie +féminine (les <i>modèles</i> et la perruquière, etc.) aux combles de +Versailles. Ces grisettes effrontées et folâtres faisaient plus de +bruit que des rats. La Pompadour, avec une décence, une pudeur +vraiment dignes d'elle, imagina une chose très-noble, un couvent de +jeunes veuves, veuves d'officiers morts pour le roi! (<i>Argenson</i>) qui +serviraient à ses plaisirs.</p> + +<p>Et elle eût fait cette infamie, si son neveu Lugeac et le valet Lebel, +qui auraient trop perdu, n'eussent préparé une <i>petite maison</i>, bien +petite, secrète, honteuse, qu'on acheta dans le quartier nommé le +Parc-aux-Cerfs (25 novembre 1756).</p> + +<p>Mais le roi aimait peu les rues désertes, surtout aux nuits d'hiver. +En février 1756, du Parc-aux-Cerfs on lui mena jusque dans sa propre +chambre à coucher une petite vierge de quinze ans. Amenée brusquement +sans qu'on eût pris la peine de la corrompre et de l'endoctriner, +<span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> la pauvre enfant eut peur, horreur, se défendit.</p> + +<p>Le roi avait quarante-sept ans. Ses excès de vin, de mangeaille, lui +avaient fait un teint de plomb. La bouche crapuleuse dénonçait plus +que le vice, le goût du vil, l'argot des petites canailles, qu'il +aimait à parler. Il le portait chez ses filles, si fières, leur +donnant en cette langue des sobriquets étranges (<i>Loque</i>, ou petit +chiffon, <i>Coche</i>, etc.). On peut juger par là des égards qu'il avait +pour des enfants vendues.</p> + +<p>Il n'était pas cruel, mais mortellement sec, hautain, impertinent. Et +il eût cassé ses jouets. C'était un personnage funèbre au fond, il +parlait volontiers d'enterrement, et si on lui disait: «Un tel a une +jambe cassée,» il se mettait à rire. Sa face était d'un croque-mort. +Dans ses portraits d'alors, l'œil gris, terne, vitreux, fait peur. +C'est d'un animal à sang froid. Méchant? Non, mais impitoyable. C'est +le néant, le vide, un vide insatiable, et par là très-sauvage. Devant +ce monsieur blême, l'enfant eut peur, se sentit une proie. Il n'eut +nulle bonté, nulle douceur, s'acharna en chasseur à ce pauvre gibier +humain. Cela dura longtemps, et tant qu'il enrhuma (<i>Arg.</i>, février +1756, IV, 266). Tout fut entendu et public. La cour tâcha de rire; +Paris fut indigné. Et les mères cachaient leurs enfants.</p> + +<p>Beaucoup, en Europe et en France, disaient: «On le tuera.»</p> + +<p>Dans la cour du Palais, quand il revint, les poissardes disaient (et +redirent): «Il y aura une saignée.»</p> + +<p>Et d'autres: «Il faut une saignée en France.»</p> + +<p>D'autres allaient plus loin, disaient: «Il faut une <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> +révolution, comme celle qui se fit il y a cent cinquante ans.»</p> + +<p>«Seulement plus radicale, avec la totale extinction de la maison de +Bourbon.» (<i>Procès de Damiens</i>, p. 82, 83, 84, 98, 106, 110, 113, +176.)</p> + +<p>Cela se dit jusque dans les couvents. Les jansénistes (depuis +l'inceste des quatre Nesle, celui des deux Murphy, surtout depuis le +27 décembre) croyaient voir sur Versailles tomber le feu du ciel. Dans +la communauté janséniste de Saint-Joseph, l'avant-veille des Rois +1757, une enfant de douze ans, sans doute répétant ce qu'on disait +entre religieuses, dit aussi: «Il sera tué.»</p> + +<p>Par qui? C'était la question.</p> + +<p>Quand le Roi s'entendit avec les hauts chefs du Clergé pour amuser le +Parlement, le bas clergé, qui n'était pas dans le secret, s'irrita +fort, cria. On eut peur à Versailles de voir un Jacques Clément; on ne +laissait entrer aucun abbé.</p> + +<p>Mais qui finalement fut vainqueur? le Clergé. Qui garda ses biens? le +Clergé. Qui fut ruiné? le Parlement. Là étaient les désespérés, les +meurtriers probables, les parlementaires ou leurs gens. Ce fut un de +leurs gens qui frappa Louis XV.</p> + +<p>L'histoire des domestiques est une grande affaire en ce siècle.</p> + +<p>Entre les classes, la plus dangereuse, à coup sûr, c'était celle-là. +On n'avait oublié rien pour les ravaler et les intimider. En vain. On +ne put pas arrêter leur essor. On disait plaisamment des laquais: +«C'est un corps de noblesse préparé pour suppléer l'autre.» De +<span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> Crozat, laquais-roi de la Louisiane, le siècle, par +Jean-Jacques, va droit à Figaro.</p> + +<p>Ils ont vu et appris. Ils ont vu au Système monter, descendre les +fortunes. Ils se sont vus eux-mêmes, du comptoir, du ruisseau de la +rue Quincampoix, sauter d'un bond aux Fermes générales. Des hasards de +bassesse souvent les élevaient. L'un naquit d'un soufflet, l'autre +d'un coup de pied. Ce coup bien appliqué vous lance un petit +domestique de Colbert le prélat au grand Colbert, qui le fera commis, +caissier, traitant, fermier, millionnaire.</p> + +<p>Nul milieu dans leur sort: ou comblés, ou brisés, favoris ou +souffre-douleurs (on en voit quelque chose dans Rousseau et la +Delaunay). Leur sort, au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, s'est aggravé sous un +rapport. On ne les veut plus mariés (voir <i>Melon</i>). Ce siècle, si +sociable, devient pour eux l'état sauvage. D'ennui, d'oisiveté, +plusieurs deviendront fous. Dans le petit trou noir où couche la femme +de chambre (<i>Staal</i>), d'où elle entend et voit l'excès des libertés, +on peut croire que la servitude fut bien sentie, que fut rêvé, couvé +bien souvent le <i>Discours sur l'inégalité</i>, les mots que Pascal et +Rousseau lancent contre la propriété. Cela se traduisait par le vol +domestique, leur maladie commune.</p> + +<p>Guerre à l'autorité, c'est toute la pensée des laquais. Portant l'épée +comme les gentilshommes, ils ont leurs rixes, se battent en attendant +aux portes des théâtres. Rien de plus mobile que ce peuple. Sous la +Régence, ils se plaignent de ce qu'on les exclut de la milice. Sous +Fleury, ils se plaignent de ce qu'on veut qu'ils en soient (1742), et +ils parviennent à se faire exempter. <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> On se moque de leur +épée; et d'autant plus, ils aiment à dégainer. En 1750, aux razzias +d'enfants, ils tirèrent l'épée pour le peuple. On put prévoir qu'un +jour ils tireraient aussi le poignard.</p> + +<p>Celui qui le tira, Damiens, était d'Arras. Cette frontière wallone et +picarde n'est point du tout flamande. Au contraire. Les Wallons sont +plus midi que le midi. Ils donnaient à l'Espagne ses plus impétueux +soldats. Ils donnèrent à la France de chaleureux artistes (les +Watteau, les Valmore, les Foy, les Camille Desmoulins). Ils ont donné, +par contre, des têtes souvent étroites et dures, fortes, âprement +systématiques, les Calvin et les Robespierre. L'Artois spécialement +est marqué dans ce sens. Outre un grand mélange espagnol, les +séminaires d'Irlande y ont laissé leur trace, la grande machine +régicide, terrible au temps d'Élisabeth. C'est la garde avancée des +jésuites contre l'Angleterre. Là fut aiguisé le poignard des amis de +Marie Stuart, là plus d'un siècle travaillèrent les écoles de +l'assassinat.</p> + +<p>À côté des jésuites, chez ce peuple dévot, ne manquaient pas les +jansénistes. Le frère aîné de Damiens, pauvre ouvrier en laine, +honnête, homme de bien, était un fervent janséniste, n'ayant pour +meubles <i>que des livres</i>, livres de piété. Damiens lui-même fut +longtemps très-dévot, entendant tous les jours la messe. (Je tire tout +ce qui suit mot à mot du <i>Procès</i>.)</p> + +<p>Sa figure aisément l'eût fait prendre pour un Espagnol. Il avait la +peau assez brune (p. 350), les cheveux noirs, frisés (250), et +volontiers coupés sur le devant en vergettes très-rases (350). Son +visage allongé, marqué <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> de petite vérole, le dessous de la +lèvre inférieure très-creusé, un nez d'aigle et des yeux profonds, +faisaient une figure distinguée, belle (<i>Argenson</i>), tragique. Il +était grand (cinq pieds cinq pouces) mais paraissait très-grand, étant +mince et fort élancé. Il portait la tête un peu basse. Il n'était pas +campé bien solidement sur ses jambes. Avec des yeux hardis, il était +pourtant vacillant.</p> + +<p>Sa famille de bons fermiers d'auprès d'Arras était fort en débine. Son +père, de chute en chute, devint, de fermier, ménager, puis misérable +moissonneur et enfin portier de prison. Il avait dix enfants qui +moururent presque tous. Le second, Damiens, petit <i>diable</i> indomptable +(et qu'on nommait ainsi), jusqu'à seize ans travaillait à la ferme, +cruellement battu de son père, qui, dans ces récidives, allait jusqu'à +le pendre par les pieds, la tête en bas. Un oncle, cabaretier à +Béthune, eut pitié de l'enfant, le prit, voulut le faire étudier. À +seize ans, c'était tard. Il apprit à lire, à écrire, mais peu et mal. +S'il devint cultivé, ce fut par l'expérience seule, la conversation, +les voyages. Qu'en faire? On eût voulu le faire perruquier, serrurier. +On essaya aussi de lui faire apprendre la cuisine dans une grasse +abbaye, Saint-Vast. Un matin, il s'engage, et quoique racheté par son +bon oncle, il reste domestique d'un officier avec qui il voyage quatre +ans dans la guerre d'Allemagne (124). Il y put voir l'horreur du +retour meurtrier de Prague.</p> + +<p>Né en 1715, à la fin de la guerre, en 1737, il avait vingt-deux ans. +Il resta domestique, changeant souvent de maître et n'étant bien nulle +part. Honnête <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> cependant et désintéressé, à ce point qu'il +partait souvent sans demander ses gages (32).</p> + +<p>Les témoignages de ses maîtres (M. de Maridor, madame de la +Bourdonnaie, la maréchale de Montmorency, etc.) sont excellents. Il +n'avait aucun vice ordinaire des laquais; seulement il buvait; +quoiqu'il bût sans excès, alors il était disputeur. (Déposition de M. +de Maridor.)</p> + +<p>Il avait quelque temps servi chez les Jésuites, au collège +Louis-le-Grand, où un de ses oncles était maître d'hôtel. Il y resta +quatre ans. Les Jésuites voulaient «le mettre à l'eau» (lui refusaient +le vin). Il sortit. Cependant, comme bon sujet, ils le reprirent, le +mirent chez un élève qui avait chambre à part. Il ne put y rester, +s'étant brouillé avec le précepteur.</p> + +<p>Il resta estimé, protégé des Jésuites qui parfois le placèrent. +Cependant il avait fait preuve d'une grande liberté d'esprit, +s'exprimant sans ménagement «sur leurs doctrines relâchées, qui +sentaient le libertinage» (p. 145, n<sup>o</sup> 305). Il affirma toujours qu'il +ne servit chez eux que malgré lui, par nécessité de gagner son pain +(p. 242, n<sup>o</sup> 266).</p> + +<p>Son austérité naturelle et ses traditions jansénistes le portaient +beaucoup plus du côté des Parlementaires. Il en servit plusieurs, +surtout M. Bèze de Lys, pendant trois ans. Celui-ci est un des héros +de la petite, intrépide minorité, politique plus que janséniste, et +déjà révolutionnaire, qui frappa au cœur la royauté par la dispute +des <i>Lettres de cachet</i>, la question (première et capitale) de la +liberté personnelle. Dans l'enlèvement <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> général du Parlement +(en mai 1753), M. Bèze eut cette distinction d'être des quatre que +l'on n'exila pas, mais qu'on mit aux plus rudes prisons d'État. Nulle +n'était plus dure et plus sombre que Pierre-en-Cise, près Lyon, où on +le conduisit (<i>Barb.</i>, V, 383). Damiens était le seul domestique de M. +Bèze. Il vit de près cet acte, cette désolation des familles, les +femmes en pleurs tâchant de suivre leurs maris dans ce coûteux exil, +et à Paris le monde du Palais ruiné. Il devint ardemment et violemment +parlementaire. Il échappait souvent de chez ses maîtres pour aller au +Palais le soir, la nuit, attendre aux jours de crise la fin des +délibérations (328). Il errait dans les groupes où on lisait tout haut +la <i>Gazette de France</i> (147).</p> + +<p>Les deux partis étaient très-irrités. Damiens entendit avec horreur, +comme il servait à table chez un sorboniste jésuite, les convives dire +qu'ils voudraient être les bourreaux des Parlementaires, et tremper +les mains dans leur sang (136). Deux jansénistes d'autre part +parlaient de tuer l'archevêque (<i>Barbier</i>). Damiens voulait qu'on le +jugeât. Avec l'ordre du Parlement, il se faisait fort, disait-il, +d'aller arrêter le prélat. On aurait trouvé deux cents hommes bien +aisément pour le mener à la Conciergerie (143, n<sup>os</sup> 287, 288).</p> + +<p>Quelque effort que l'on fît pour croire le roi trompé, on savait bien +la haine qu'il avait pour la robe. La cour savait lui plaire quand, à +Versailles, les croisées se peuplaient de visages moqueurs à l'arrivée +du Parlement, au débarqué «des singes» en robes rouges. Damiens était +avec son maître, M. Bèze, au jour où, le Parlement arrivant, le roi +sortit, dit qu'il allait <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> dîner à la Muette, se fit attendre +tout le jour. Il vit les magistrats seuls, affamés, errer au château +et au parc. Un courtisan humain eut honte de cette indignité. Il fit +excuse pour son compte, fit chercher, apporter quelques vivres trouvés +par bonheur.</p> + +<p>On eût dit qu'un hasard terrible menait Damiens partout où l'on +pouvait amasser la colère. Resté seul sur le pavé, quand son maître +fut arrêté, il trouva place justement dans la maison, et la plus +digne, et la plus maltraitée, celle de l'ex-gouverneur de l'Inde, la +Bourdonnaie. Douloureuse Iliade! trop longue pour la conter ici. Qu'il +suffise de dire que ce grand homme, puni de ses victoires, disgracié, +prisonnier de guerre, dès qu'il apprit à Londres qu'on avait l'infamie +de faire son procès à Paris, obtint de revenir, de venir voir si on +lui couperait la tête. On fit pis. On le tint trois ans à la Bastille, +et on le lâcha mort, mourant du moins, ruiné et de santé et de +fortune. Il mourut de chagrin et du déshonneur de la France (10 nov. +1753).</p> + +<p>La mort de cette grande et illustre victime criait contre le ciel, et +Damiens parut le sentir. Pendant la maladie, il se montra zélé. Il +s'échappait à peine pour aller à deux pas s'informer des nouvelles «à +la terrasse du Luxembourg.» Sa préoccupation des affaires politiques +était visiblement extrême. Il ne resta pas chez la veuve, qui eût +voulu le retenir (183-184). Que devint-il? Ce qu'on en sait alors, +c'est qu'il écrivit à quelqu'un une lettre contre le despotisme +(<i>Barb.</i>, VI, 481).</p> + +<p>Pendant deux ans, je perds sa trace. Quelques mots <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> seulement +font croire qu'il s'affranchit, qu'il vécut des petits métiers de +Paris. Quelqu'un dit l'avoir vu colporter des manchettes, vendre au +Pont-Neuf des pierres à dégraisser. Il était là au grand passage, à +portée de savoir les nouvelles, près du palais, au centre de +l'agitation parisienne.</p> + +<p>L'idée de tous était qu'on devait <i>avertir</i> le roi. Mais comment? Le +pauvre janséniste Carré de Montgeron s'était bien mal trouvé de +l'avoir essayé. Pour un livre offert à genoux, mis dans un cachot pour +toujours! On avait dit alors: «Si le roi n'est <i>touché</i> d'un livre, +Dieu le <i>touchera</i> autrement.»</p> + +<p>Personne cependant n'eût voulu le <i>toucher</i> à mort, pour avoir à la +place un autre pire, dangereux personnage, très-propre à faire un fou. +On eût voulu non que le roi mourût, mais fût ou malade ou blessé, +qu'il se souvînt de Dieu, de ses devoirs, qu'il se dît, comme à Metz: +«J'ai péché, j'ai mal gouverné!» Mais qu'il le dît sérieusement. Qui +le ferait rentrer en lui? Qui se constituerait le bras de Dieu pour le +frapper? lui donnerait le coup dont le corps saignerait et dont +guérirait l'âme? Damiens se dit en lui: «C'est moi.»</p> + +<p>Il se le dit trois fois; à l'enlèvement du Parlement, en mai 1753,—en +mai 1756, au traité autrichien,—en décembre de la même année, +lorsque, le Parlement décidément brisé, on crut la tyrannie établie +pour toujours.</p> + +<p>Mais, on l'a vu, il y eut un entr'acte. Pendant vingt ans et plus +(1734-1755), le roi amusa le public. Damiens se calma, ajourna. Cette +détente eut l'effet ordinaire. <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> Après la grande exaltation, +la nature se relâche, souvent tombe assez bas. Jusque-là, il était (au +témoignage de ses maîtres), un rare laquais, exempt de tous les vices +de sa classe. Dès vingt ans, il s'était rangé et marié, épousant en +secret une femme beaucoup plus âgée et il en avait une fille. Elle +était cuisinière, et tous deux se faisaient passer pour non mariés, il +la voyait fort peu; beaucoup plus une femme de chambre avec qui il +avait servi. Il portait cependant parfois de l'argent à sa femme pour +l'aider à nourrir l'enfant.</p> + +<p>Dans la misère croissante (sept. 1755), son commerce en plein vent dut +manquer tout à fait. Il se refit laquais. On le plaça dans l'hôtel +équivoque d'une belle dame à la mode. Il avait été jusque-là, pour +parler en style parisien, homme de la <i>rive gauche</i>, des vieux +quartiers rangés. Cette fois, transplanté à la <i>rive droite</i>, aux +boulevards, à la rue Grange-Batelière, il vit un nouveau monde. La +dame, avec un nom très-aristocratique, était une petite femme de +commis. On ne voyait pas le mari qui, prudemment, se tenait à +Versailles, dans sa vie d'humble plumitif. Mais on voyait son chef, le +brillant, joufflu Marigny, frère de la Pompadour, qui avait enlevé la +belle au quatrième jour de mariage, et venait sans façon rire, souper, +coucher là.</p> + +<p>Maison joyeuse, quand tout était si triste. Éternel mardi gras. +C'était juste ce qu'il fallait pour assombrir encore cet esprit +sombre, lui ramener l'idée fatale. Il fit tache dans cette maison. Il +y devint la bête noire. Il se tenait à part, ne parlant guère que +seul, et marmottant <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> tout bas, s'en allant au plus loin +coucher dans un grenier.</p> + +<p>Laissa-t-il échapper quelque signe imprudent de mépris pour cette +maison, pour l'entreteneur Marigny? On ne sait. Mais il est certain +qu'on le persécuta, qu'on le poussa à bout, qu'on fit ce qu'il fallait +pour que, de maniaque, il fût fou tout à fait. La dame était menée par +une femme de chambre coiffeuse, une Henriette qui se mêlait de deviner +et de prédire. Elle lui dit: «Tu seras pendu. On le voit bien aux +lignes de ta main.» La dame écervelée se mit de la partie, voulut +aussi regarder dans sa main, et elle y vit qu'il serait rompu vif. Un +autre jour, du haut d'un escalier, jetant un panier plein de bûches, +elle dit: «Ramasse! ramasse!... C'est signe que tu seras brûlé.»</p> + +<p>Sa faible tête fut frappée. Il dit dans le Procès: «On me jeta un +sort.» Il jugea qu'il aurait un horrible martyre. Mais ce qui lui fut +plus cruel, c'est que, quittant cette maison, il entendit la haineuse +Henriette lui dire: «Va!... tu feras un vol!»</p> + +<p>Le coup porta comme en pleine poitrine. Il était sali, c'était fait; +sa destinée perdue. Ce fatal mot disait: «Tu ne seras point un +martyr... Tu mourras dans la honte, et, tout en t'immolant, tu +resteras déshonoré!» Le trait entra, et il n'eut pas la force de le +lui rejeter, de rire. Il la crut, il fut furieux. Il sentit bien qu'il +volerait... Il aurait voulu la tuer! Il dit: «Je la tuerai!» Il ne lui +fit rien cependant. Seulement, en partant, il jeta des pierres dans +les vitres.</p> + +<p>Où en était Paris? La trahison d'Autriche, le viol <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> de +février, c'est ce qui sans doute occupait. Damiens n'y tenait pas. Sa +main avait soif du couteau. Il eut l'idée de fuir loin de Paris et +d'aller à Arras. Et d'ailleurs, dût-il faire le coup, il fallait avant +tout qu'il réglât ses affaires de famille, ramassât pour sa fille ce +qu'on lui redevait là-bas sur certaine succession. Comment faire le +voyage? Il servait un M. Michel, négociant de Saint-Pétersbourg, de +passage à Paris. Cet étranger, sans coffre-fort, avait son or dans un +portefeuille, simplement fermé de rubans. Nulle serrure à forcer. L'or +était disponible. Quoi de plus aisé que d'en prendre pour le voyage, +sauf à le remplacer avec l'argent d'Arras? Tel fut le conseil du démon +qui le travaillait au dedans. Il dit, répète et jure avec persévérance +qu'il prît seulement cent trente louis (p. 104, n<sup>o</sup> 162; p. 556, n<sup>o</sup> +2). Il y avait encore douze mille francs en or auxquels Damiens ne +toucha pas.</p> + +<p>C'était le vol d'un maniaque. Il n'eût su à quoi dépenser. On ne voit +pas qu'il ait joui ni profité en rien, sauf un habit et cent écus de +laine qu'il acheta afin que son frère l'ouvrier travaillât à son +compte. Mais son frère, très-honnête, fut pénétré d'horreur quand une +lettre d'un jeune frère qu'ils avaient à Paris lui fit savoir que cet +argent était volé. Damiens fut foudroyé. Il essaya par trois fois du +suicide: il se saigna, laissa couler son sang; il prit de l'arsenic; +il alla à la mer, avec l'idée de s'y jeter. Mais son frère le gardait, +ses parents le forçaient de vivre. Ils voulaient que plutôt il fit +restitution. Pour qu'il en eût le temps, ils proposaient que lui-même +se mît dans une maison de force. <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> Il pleurait, s'y laissait +mener comme un mouton. Malheureusement, cette maison qui était un +couvent ne voulut pas le recevoir.</p> + +<p>Alors, craignant toujours qu'il ne fût arrêté, ils le menèrent vers la +frontière. Au moment d'y passer, la maréchaussée lui barre le passage, +et il était happé, s'il n'avait donné cent écus.</p> + +<p>Son état était effroyable. Il se faisait saigner de mois en mois pour +calmer son agitation. Mais les nouvelles de Paris la ravivaient. Le +<i>Consummatum est</i>, la fin des fins, semblait arrivé, et par le +Parlement brisé, et par les cent mille hommes qu'on livrait à +l'Autriche, et par le mariage autrichien (<i>Barbier</i>). Damiens retourna +à Paris.</p> + +<p>Il y mit quatre jours. Il arriva le soir du 31 décembre. Son jeune +frère, domestique d'un conseiller, le reçut durement. Sa femme, qui +était chez un négociant du quartier Saint-Martin, lui fit meilleur +accueil, lui fit du feu, le coucha avec elle. Elle était allée se +jeter aux pieds du sieur Michel avec sa fille, et demander grâce pour +lui. Cette fille, grande et jolie, mais boiteuse, était placée rue +Saint-Jacques chez un enlumineur, client et agent des jésuites. Elle y +colorait des découpures d'estampes (sotte mode d'alors pour détruire +souvent des chefs-d'œuvre). Avertie, elle vint (1<sup>er</sup> janvier); +elle lui demanda s'il lui apportait des étrennes, puis, n'en recevant +pas, elle l'accabla de reproches. Il pleura, et reçut encore même +semonce d'une ancienne amie, qui s'attendrit pourtant en le voyant +abîmé de douleur. Elle se tira du cou une médaille de la Vierge, la +lui passa, en l'assurant qu'avec <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> cela il n'avait rien à +craindre. Sa femme eût voulu le garder, mais elle n'était que +cuisinière, et la femme de chambre lui avait reproché de l'avoir fait +coucher à l'insu de ses maîtres.</p> + +<p>Il avait dit aux siens: «J'irai parler au Roi.» Puis pour les +rassurer: «Je m'en retourne en Flandre.» Il part le 3 janvier au soir. +Ils le conduisent à mi-chemin, à la Cité. Là adieu éternel.</p> + +<p>Il continue et soupe rue de la Comédie dans une auberge; mais à dix +heures, on ferme et on le fait sortir. Il errait dans les rues, le +froid était très-vif. Au coin de la rue de Condé une grosse et joyeuse +fille l'appelle, le fait monter chez elle. Il y attend l'heure de +partir, muet, immobile et lugubre. Enfin, honteux de faire veiller +pour rien la pauvre créature, il part avant une heure, va aux voitures +publiques, prend à lui seul un de ces méchants cabriolets qui menaient +à Versailles. Il y arrive à trois heures du matin.</p> + +<p>Il paya très-bien le cocher, et pour le réchauffer de ne voyage dans +une si froide nuit, il lui fit boire deux fois du ratafia, causa: «Je +vais aux îles... dans telle île... bien loin. Mais j'y serais pourtant +dans vingt-quatre heures.»</p> + +<p>À l'auberge, il apprit que le Roi était à Trianon pour quelques jours. +«Maudit Versailles! dit-il. On n'y trouve jamais ce qu'on veut.» Il +avait l'air fort égaré, et dit à son hôtesse: «Je me sens bien +incommodé, madame. Ne pourrait-on me procurer un chirurgien qui me +saignât?» Elle rit: «En effet, joli temps pour se faire saigner.» Au +fait, il gelait à pierre fendre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> Il se promenait dans le parc, sinistrement désert, sans +rencontrer autre personne qu'un pauvre diable d'inventeur qui avait +trouvé une machine, voulait la montrer au comte de Noailles et pour +cela guettait, comme Damiens, le retour du Roi. Il sut (sans doute par +cet homme) que, Madame étant enrhumée, le Roi la viendrait voir (5 +janvier). Il l'attendit à la tombée du jour sous la voûte qui mène +aujourd'hui au Musée. Damiens paraissait de sang-froid, causait avec +les gardes, les postillons de la voiture qui était attelée, ce qui lui +permettait de rester et de s'approcher. Il dit, voyant un garde qui +cherchait son manchon, croyant l'avoir perdu: «Il cherche ici ce qu'il +n'a pas laissé.» (263.) Il n'avait pris aucune précaution et ne +comptait point fuir. Il était fort reconnaissable, surtout par une +culotte rouge. Tout le monde avait le chapeau bas, lui seul le chapeau +sur la tête.</p> + +<p>Le roi descend appuyé sur le bras du grand écuyer Béringhen (64). Il +avance vers la voiture, se sent poussé, et dit d'un ton doux, +ordinaire (76): «On m'a poussé le dos. C'est cet ivrogne-là qui m'a +donné un coup de poing.»</p> + +<p>Damiens ne bougeait pas. Personne n'avait vu qu'il donnait un coup de +canif; il le ferma, le remit dans sa poche. Son chapeau seul frappait. +Un garde: «Qui est cet homme qui ne se découvre pas devant le Roi?» Il +lui jette son chapeau par terre (51, 76).</p> + +<p>Cependant, avant de monter, le Roi dit: «Est-ce qu'une épingle +m'aurait piqué? (131.) Il mit la main sous ses habits, la retira moite +et sanglante. Puis, montrant Damiens qui ne bougeait, il dit: «C'est +ce <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> Monsieur (<i>Hausset.</i>) Qu'on l'arrête, qu'on ne le tue +pas.» Puis il remonta l'escalier au lieu de se mettre en voiture.</p> + +<p>Un garde avait saisi Damiens, puis deux ou trois, et Richelieu, qui le +secouèrent, le jetèrent contre un pilier, puis sur un banc, le +lièrent, le traînèrent à la salle des gardes. On lui arracha ses +habits, et on le mit tout nu.</p> + +<p>Ayen (Noailles), capitaine des gardes, était là. Damiens lui dit avec +grande assurance: «Oui, c'est moi! Je l'ai fait pour Dieu et pour le +peuple. (65.)</p> + +<p>«C'est pour la religion.—Qu'entendez-vous par là.</p> + +<p>J'entends que le peuple périt. N'est-il pas vrai, monsieur, que la +France périt?» (45.)</p> + +<p>On insiste. On demande: «Quel principe de religion<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Lien vers la note 40"><span class="small">[40]</span></a>? Mon principe, +ce fut la misère qui est aux trois quarts du royaume.» (146.)</p> + +<p>On lui trouva un petit livre (Prières et instructions chrétiennes) que +son frère le janséniste lui avait donné. Mais il avait refusé à Arras +un confesseur janséniste (234), et il méprisait les jésuites (145, +242), n'était d'aucun des deux partis religieux. Barbier a très-bien +dit: «Il est parlementaire plutôt que janséniste.»</p> + +<p>Il avait un couteau-canif, des petits ciseaux et vingt-cinq louis. Un +garde les voyant, dit: «Misérable, tu as reçu cela pour faire le +coup?—Je répondrai devant mes juges.» (52-53.)</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> Se voyant houspillé, il écarta les mains avec un mot adroit: +«Qu'on songe à M. le Dauphin!—Eh bien! si tu conserves quelques bons +sentiments, dis tes complices, le Roi te fera grâce.—Non, il ne le +peut pas, et il ne le doit pas. Je veux mourir dans les tourments, +dans les douleurs, comme Jésus.» (72.)</p> + +<p>Il soutenait qu'il aurait pu bien aisément tuer le Roi, mais qu'il ne +l'avait pas voulu. Cela était très-évident. Il avait sur un même +manche deux lames, un couteau, un canif, et il ne s'était servi que du +canif. Il eût pu redoubler le coup, et il ne le fit pas. Il ne frappa +nullement pour aller jusqu'à la poitrine. Il érafla le dos en +remontant sur une longueur de quelques pouces (75-76). Déchirure si +légère et si superficielle que les médecins dirent: «Si ce n'était un +roi, il pourrait dès demain aller à ses affaires.» Mesdames étaient en +larmes, mais la reine, très-froidement: «Allons, sire, dit-elle, +calmez-vous.»</p> + +<p>La peur du Roi était que le canif ne fût empoisonné. On envoya deux +fois le demander à Damiens, qui répondit: «Non, sur mon âme!»</p> + +<p>Il disait avoir grand chagrin de ce qu'il avait fait, que, si le Roi +eût pendu quatre évêques, cela ne fût pas arrivé. Du reste, il +assurait n'avoir aucun complice. Il accentua même étrangement son +affirmation: «Je l'exécutai seul, parce que seul je l'avais conçu.»</p> + +<p>Cela irrita fort. Les deux partis voulaient qu'il accusât leur +adversaire. Ayen (Noailles), c'est le parti jésuite, comptait qu'il +parlerait contre les jansénistes. Il dit, montrant le feu: «Chauffons +cet homme-là!»—Machault, le garde des sceaux, qui survint, supposait +<span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> que c'était un coup des jésuites pour faire régner leur +prince, le Dauphin. Tout Paris le croyait, voyait dans Damiens un +second Ravaillac, à ce point que le collège Louis-le-Grand fut insulté +et menacé. Les parents y coururent, en retirèrent deux cents enfants +(<i>Barb.</i>, VI, 434). Machault, dur, entêté, voulait à toute force que +l'assassin se dît jésuite. Il fit un acte étrange. Il prit le patient, +il fit rougir des pinces par des gardes (à qui il promit de l'argent) +et il lui fit brûler le gras des jambes. Cette atroce douleur n'en +tira que des hurlements et ce mot: «C'est toi qui es un misérable!... +Si tu avais soutenu ta Compagnie (le Parlement), cela ne fût pas +arrivé!» (189-190.)</p> + +<p>Machault était si furieux qu'il cria: «Deux fagots!» Et il allait le +brûler vif. Cependant un homme pris dans Versailles devait être jugé +par la Prévôté de l'Hôtel. C'est ce que dit le prévôt qui survint et +qui sauva le patient (131-132). Le prévôt était le beau-père d'un des +maîtres de Damiens.</p> + +<p>Il n'en put cependant tirer grand'chose, le nom d'aucun complice, +seulement des prophéties. Il avait l'air de voir le 21 janvier: «M. le +Dauphin périra et bien d'autres... De grands événements arriveront!» +Seulement il croyait que tout viendrait bientôt (61). «Et qui fera +cela?—Je le dirai si j'ai ma grâce.» (61-62.)</p> + +<p>Ainsi il mollissait. La nature agissait et la douleur aussi. Car on +lui avait mis des menottes de fer horriblement serrées (180-181). La +nuit, qui rend tout plus terrible, l'accabla. Un certain Belot, un +exempt doucereux, lui témoigna de l'intérêt, lui fit tout espérer, +<span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> s'il parlait franchement. Il écrivit pour lui une lettre de +repentir (68-69), feignit de la porter au Roi; puis, lui dit: «Le Roi +est content. Mais il faut davantage. Quel conseiller +<i>connaissez-vous</i>?» (77, 78, 163.) Damiens lui dicta quelques noms. Et +alors on lui fit cette étrange question qui lui montra le piége: «Et +ces messieurs qui vous payaient, où tenaient-ils leurs assemblées?» +(78.) Il fut saisi d'horreur, jura qu'ils n'étaient pas complices (79, +157, 372), qu'ils étaient incapables d'un tel complot. Dans la +confrontation, il accabla Belot, qui ne sut plus que dire (288).</p> + +<p>Cependant, le Roi, sur son lit, noyé des pleurs de Madame et de la +Dauphine, amolli, détrempé, donnait répétition de la scène de Metz. Il +se crut mort, cria: «Un prêtre! un prêtre!» On trouva aux Communs un +chapelain de domestiques; il le prit tout de même, se confessa +<i>prestissimo</i>. Mais son jésuite qu'on cherchait bride abattue arrivait +de Paris. Et il se confessa encore. Le bon Père, lui aussi, fait sa +scène de Metz. Il n'absout pas gratis. Le Roi renverra la maîtresse. +Accordé sans difficulté.</p> + +<p>En ce moment, il était tellement sous la main du Clergé, sous +l'influence aussi de ses pleureuses, Madame et la Dauphine, qu'il +oublia ses défiances, envoya chercher le Dauphin, le nomma <i>lieutenant +général du royaume</i>, lui dit: «Gouvernez mieux que moi.»</p> + +<p>Grand changement qui ne pouvait venir qu'<i>in extremis</i>. Le Roi, plus +que jamais, était éloigné du Dauphin. Dans les épines qu'il trouvait +au confessionnal, il sentait le Dauphin, la peur que les Jésuites +avaient <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> du futur Roi. À cause du Dauphin, il avait déserté +ses cabinets secrets où Madame voyait tout ce qu'il écrivait, et il +allait écrire tout seul à Trianon. C'est la cause réelle qui +l'éloignait d'Adélaïde, le séparait de celle qui l'aimait tant, mais +le surveillait trop. Ici, croyant mourir, il se remit si bien au frère +et à la sœur, que d'Argenson, leur homme, reçut de sa main même la +clef de Trianon pour en rapporter ses papiers (<i>Arg.</i>, IV, 330).</p> + +<p>Il se croyait toujours en danger, et Madame, exagérée en tout et +d'imagination terrible, augmentait la peur par la peur. Sur un mot +vague de Damiens on craignait ses complices. Au fond de son chapeau on +avait lu <i>numéro</i> 1. Les autres? où étaient-ils? Autour du Roi +peut-être? Dans la foule suspecte de tant de valets, d'employés? Et +dans ce noir Paris, gouffre ignoré, profond, combien de gens perdus +peuvent, avec Damiens, avoir aiguisé le couteau! Ce Paris qui criait +en 1750: «Allons brûler Versailles!» n'est-il pas du complot? Et son +âme homicide ne s'est-elle assez révélée (contre Madame même) au gibet +de la Lescombat?</p> + +<p>Cette terreur dura du 5 au 9. Le Roi, tout ce temps, près de lui, se +croyant en péril, gardait l'aumônier de quartier qui l'absolvait de +minute en minute (<i>Besenval</i>), le tenait prêt à partir pour le ciel. +Le 9, une scène touchante et bouffonne changea les pensées. Les États +de Bretagne, jusque-là en révolte, apprenant l'accident, eurent un +coup à la tête, un mouvement de folie généreuse (comme on n'en voit +qu'entre Rennes et Quimper), pleurèrent le Roi, crièrent qu'ils +accepteraient <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> tout: «Prenez nos biens! nos vies.» Leur +sensibilité grotesque imagine d'envoyer au blessé un don d'amour... +une robe de chambre. La Reine en fut aux larmes, et Madame, jalouse de +n'en avoir pas eu l'idée. Elle dit avec passion: «Oh! je voudrais être +Bretonne!» (<i>Richelieu</i>, VIII, 359.)</p> + +<p>L'effet fut déplorable. Le roi se crut toujours le Bien-Aimé. Rassuré, +attendri par les larmes de ces imbéciles, voyant là la bonne vieille +France, il ne crut devoir faire aucune concession au public, à la +justice, à la raison. Jusque-là il avait quelque velléité de se fier +au Parlement (<i>Arg.</i>, IV, 325). Mais cela lui passa. Le Dauphin avait +présidé le 6 le Conseil des ministres. Modeste et réservé, discret +pour tout le reste, il avait opiné nettement sur un point (le point +grave en effet): Faire le procès <i>par une commission</i> dont le travail +serait couvert, sanctionné, par quelques magistrats valets qui seuls +restaient de la Grand'Chambre. C'était étouffer le procès, l'étrangler +doucement entre deux murs, entre deux portes.</p> + +<p>Les vrais Parlementaires s'étaient offerts pourtant. Leur chef, +l'illustre Chauvelin, avait dit: «Il faut que l'on sache qui est +coupable et qui est innocent. Il ne faut pas qu'on fasse comme pour +Ravaillac, la Grand'Chambre s'y déshonora, ne laissant du procès +qu'obscurité, nuages. Il y faut la lumière et tout le Parlement.»</p> + +<p>Le 9, le roi décide (avec le Dauphin, les Jésuites) que le procès +serait fait dans un coin, croqué entre Meaupou, Molé et deux +comparses, signé de cette ombre de Chambre. Puis, pour donner le +change, on <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> en lira extrait aux pairs et aux princes, qui +seront appelés pour honorer la chose, un semblant de publicité.</p> + +<p>Qui voulait-on couvrir avec tant de précaution? Pour qui avait-on tant +de crainte? Le bon sens du public posa la question ordinaire du +jurisconsulte: «<i>Cui prodest?</i> Qui peut y avoir intérêt?»</p> + +<p>On se répondait: «Les Jésuites, selon la vraisemblance. Damiens, de +son canif, eût fait un roi jésuite. Il avait fait du moins un +quasi-roi, <i>lieutenant du royaume</i> (le titre de Henri de Guise).»</p> + +<p>«Les Jansénistes auraient été bien fous de tuer Louis XV pour faire +arriver le Dauphin, celui qu'ils redoutaient le plus et leur capital +ennemi.»</p> + +<p>L'attitude des Parlementaires, certes, disait qu'ils n'étaient pas +coupables. Tout en s'offrant au roi pour juger Damiens, ils ne +voulaient rentrer que par la porte d'honneur, en maintenant tous les +droits de leur corps, les libertés publiques. Là ils furent +intrépides, il faut l'avouer. C'était un moment de trouble, de +terreur, de réaction. Le Dauphin, un Jésuite, était lieutenant du +royaume. Argenson, un Jésuite, outre la Guerre, avait Paris et la +Police. Argenson avait fait un pas grave, <i>de faire tenir le Conseil +des ministres dans l'appartement du Dauphin</i>, de transférer là le +pouvoir. Que fût-il advenu si Meaupou et Molé, regardant le soleil +levant, pour brusquer la fortune, eussent fourré les Parlementaires +dans le Procès Damiens? Notez que Damiens avait été leur domestique. +Au milieu des tortures, pour être ménagé, il pouvait déposer contre +eux. Superbe occasion de transférer le crime du <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> domestique +aux maîtres, de les faire assassins, de régaler le Gesù de leur sang!</p> + +<p>Une chose aida fort à sauver les Parlementaires, c'est que la cabale +autrichienne crut devoir travailler pour eux. Par la Dauphine et la +maison de Saxe, l'Autriche avait gagné un peu le Dauphin, Argenson, +mais les trouvait fort tièdes. Ils refusaient les cent mille hommes. +Pour les avoir, Marie-Thérèse devait renverser Argenson, abaisser le +Dauphin, faire remonter la Pompadour et le parti du Parlement.</p> + +<p>La Pompadour, ainsi ancrée, ne risquait guère. Avertie par Machault +assez durement de son renvoi, au lieu de faire ses malles, elle +donnait de grands dîners (<i>Arg.</i>, IV, 330). Le roi ne sortait pas +encore, n'y allait pas. Mais par Bernis, son homme, elle lui avait +fait trouver bon qu'on tâtât les gens des Enquêtes, qu'on vît si +justement entre ces grands crieurs la corruption ne mordait pas. Il +voulait vivre. L'affaire de Damiens, où l'on ne voyait goutte, +l'inquiétait et de plusieurs façons. Par Bernis ou par d'autres, il +lui revint qu'on n'accusait que les Jésuites, le parti du Dauphin. Un +jour il oublia qu'il était blessé, s'habilla, alla se promener... chez +madame de Pompadour (15 janvier).</p> + +<p>Cette infortunée, toute en larmes, fut difficile à consoler. Elle +voulait, exigeait pour cela que le roi chassât Argenson. Grande était +la difficulté. Le roi se souvenait de la tragique scène qu'il avait eu +de sa famille pour le renvoi de Maurepas. Il est vrai qu'il était +frappé de l'empressement de d'Argenson pour le Dauphin. Il s'en +voulait un peu lui-même d'avoir, <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> étant si peu blessé, donné +le pouvoir, et à qui! Moins à ce gros enfant qu'aux Jésuites de robe +courte. Muy le fanatique, et l'intrigant la Vauguyon. Les Pères +eux-mêmes ne lui plaisaient pas trop avec leur fausse austérité. Gens +trop connus pour leur peu de scrupule. Dans sa correspondance étroite +avec l'Espagne, qui ne cessa jamais, il savait l'audace inouïe des +Jésuites (1753), lorsque leur Paraguay fit la guerre à deux rois.</p> + +<p>Cela trancha. Mais en immolant Argenson, il compensa la chose par une +autre fort agréable à la famille: l'exil de seize conseillers, la +destitution de Machault, du fameux ennemi du Clergé, contre qui depuis +huit années on employait Adélaïde. Cela la calmait à coup sûr; la +tempête était désarmée.</p> + +<p>Pendant que cette affaire se brasse (du 15 au 31 janvier), on +transporte Damiens à Paris. La nuit du 18, à deux heures du matin, par +la barrière de Sèvres, c'est comme un tourbillon, un tremblement de +terre. Force carrosses, force cavalerie qui va le pistolet au poing, +comme en ville prise. Paris apparemment est du parti de Damiens et +voudrait le sauver? Malheur aux curieuses en bonnet de coton! Gare aux +fenêtres! Fermez, ou l'on fait feu! (<i>Barbier</i>, VI, 345.)</p> + +<p>C'est un mystère d'État. Silence. La <i>Gazette de France</i> n'ose en dire +que trois mots. Et le <i>Mercure</i> n'en parle que pour dire qu'il n'en +peut parler. La magistrature le défend.</p> + +<p>Les magistrats bien décidés à plaire hésitent encore. À qui plaire? +Qui est la cour en ce moment? Le gouvernement existe-t-il? Argenson et +Machault sont à <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> cent lieues de croire qu'ils vont tomber en +même temps, Choiseul, l'agent zélé de Vienne, qui venait d'arriver +pour seconder la Pompadour, se donna le plaisir d'aller voir Argenson +et de lui dire sa chute. Il n'en voulut rien croire. «Bah! dit-il, le +roi m'aime.» Il se croyait <i>le favori</i>. Choiseul sort. Une lettre du +roi, sèche et dure, lui dit de partir. La lettre, au contraire, pour +Machault était affectueuse, il partait honoré, remercié, avec pension.</p> + +<p>Ainsi la Pompadour, faisant la part du feu, sacrifiant Machault, fut +rétablie, et plus haut que jamais. Avec son Autrichien Choiseul et son +ami Bernis, pendant tout février, elle fit un travail très-agréable au +roi, un maquignonnage secret pour gagner les Enquêtes, calmer le +Parlement et désarmer les fanatiques. Le roi désirait vivre, et Vienne +désirait tourner tout vers la guerre. La Pompadour voulait se venger, +s'affermir en brisant le Dauphin, les Jésuites. Elle faisait entendre +secrètement aux Parlementaires qu'elle était avec eux, intéressée +comme eux à la suppression des Jésuites. Damiens réellement leur avait +porté un grand coup; les deux cents enfants retirés le 6 janvier de +leur collège n'y rentrèrent pas; l'herbe poussa dans les cours de +Louis-le-Grand (<i>J. Quicherat</i>). Leur guerre américaine à l'Espagne et +au Portugal rappela leur passé régicide et leur élève Jean Châtel. +Kaunitz était contre eux, donc Choiseul et Bernis. Sur ce terrain +commun, on put négocier avec les Jansénistes en février, en août +(<i>Rich.</i>, VIII, 363-399).</p> + +<p>Le 1<sup>er</sup> février, l'exil de d'Argenson marquant bien la situation, et +montrant le Dauphin et les Jésuites en <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> baisse, on sut +comment on ferait procès. On n'employa pas Damiens à écraser les +jansénistes avec qui on négociait. On ne compromit point les +conseillers chez qui Damiens avait servi. Leur présence, en effet, +leurs paroles fières et imprudentes auraient pu gâter tout. Maupeou et +ses consorts craignaient l'éclat, le bruit. Le peuple leur était si +hostile que le 29, tenant une audience publique, ils n'osaient plus +sortir; ils s'esquivèrent par certaine porte de derrière.</p> + +<p>Leur plan pour Damiens, dont ils ne sortirent pas, quoiqu'il fût +démenti en tout, fut de supposer qu'il était l'instrument gagé d'un +parti. Quel parti? anglais? janséniste? jésuite? on ne l'éclaircit +point.</p> + +<p>On tenait fort à faire de Damiens un vaurien et un libertin. On fit +comparaître les siens, père, frères, femme, fille, pour le charger et +parler contre lui. On les terrifia, les faisant <i>accusés</i>, et non +simples témoins. Épouvantés, ils dirent le pis qu'ils purent, au fond +très-peu de chose. Sa vieille femme surtout lui reprocha d'être +souvent six mois sans revenir coucher.</p> + +<p>Ses maîtres ne l'accusèrent que de manies, mais plusieurs déclarèrent +qu'ils tenaient fort à lui. Et lui aussi il fut souvent attaché à ses +maîtres. Quand il revit M. de Maridor, il s'attendrit beaucoup et +s'essuya les yeux. On voit, par la déposition remarquable de ce +témoin, le bien, le mal. Il servait bien. Il avait de l'esprit et de +la piété, mais n'avait pas passé impunément par les Jésuites: il +dissimulait par moment, et se mêlait de trop de choses (194).</p> + +<p>Ce qui surprend, c'est que la petite dame entretenue <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> qui lui +fut si fatale «et lui jeta un sort,» ne lui reprocha rien dans sa +déposition, sauf d'avoir montré répugnance à faire certaines +commissions, autrement dit de n'avoir pas aimé le métier de mercure +galant. Il avait l'air sinistre, parlait seul et se regardait dans les +glaces. Du reste, point méchant, ni adonné au vin, dit-elle (182).</p> + +<p>Ainsi les maîtres, pas plus que les parents, ne le chargèrent. De lui +et de lui seul, on pouvait tirer quelque chose. Précieuse occasion +pour les juges de montrer tout leur zèle, leur amour pour le Roi. +Maupeou en sentait le besoin, passant pour homme double qui jouait à +la fois et la cour et le Parlement.</p> + +<p>Damiens est resté pour la physiologie un exemple célèbre de ce qu'on +endure sans mourir, un singulier et curieux patient. Chacun y prouva +son amour par l'excès de la cruauté. On avait commencé (je l'ai dit) +par griller ses jambes. On lui mit des menottes de fer si dures, +qu'ayant la fièvre et le délire, il n'eût rien dit du tout. On +desserra un peu. Alors, se frottant les poignets, mordant son drap, il +lança un regard enragé et désespéré (181). À Paris, enfermé dans la +tour régicide (de Montgommery et Ravaillac), il y fut sanglé jour et +nuit étroitement sur un lit de fer. Ses gardes, tout autour, étaient +là attentifs, écrivaient ses mots ou ses cris: «On me fait parler, +disait-il, quand j'ai le transport au cerveau.» Cependant, à côté, +dans cette terrible tour, on mangeait, buvait et riait. Il y avait un +cuisinier du Roi, et table pour quinze personnes.</p> + +<p>Aux interrogatoires, il mentit d'abord quelque peu <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> dans +l'idée de faire croire qu'il n'avait aucune famille, craignant pour sa +fille et sa femme. À cela près, il parut franc et vrai, et non sans +présence d'esprit. Le maladroit Maupeou lui disant: «Vous étiez dans +de bonnes maisons où vous ne sentiez guère cette misère du peuple.» Il +répliqua: «Qui n'est bon que pour soi, n'est bon pour rien.»</p> + +<p>Sauf la nuit où l'homme de police le surprit et le fit mollir, il +n'espéra et ne demanda rien. Mais, avec ce courage, il n'injuria +point, ne récrimina point sur la Sodome de Versailles, les enfants +enlevés, vendus, etc. Il gardait le respect. L'effronté président, sûr +qu'il ne dirait rien, osa le mettre là-dessus, pour bien isoler cette +affaire du mouvement de 1750. Damiens en effet ne dit rien (147), du +moins s'il faut en croire le Procès imprimé.</p> + +<p>«Point de complices ni de complot.» Sur cela il fut immuable. Grand +chagrin pour la cour. La famille restait inquiète. La Pompadour eût +donné tout pour qu'il compromît les Jésuites. Mais pas un mot. Les +juges humiliés, «pour le faire chanter,» demandèrent, firent venir +d'Avignon une savante machine papale, admirablement calculée pour +donner d'horribles douleurs. Seulement elle était si parfaite qu'elle +eût trop abrégé. Les médecins d'ici, pour cette vie précieuse, +aimèrent mieux qu'on s'en tînt aux coins, qui, serrant peu à peu, +faisant craquer les os, donnaient un spasme atroce, mais mesuré à +volonté, et aggravé ou répété. On lui poussa jusqu'à huit coins, et on +ne s'arrêta qu'au point où les hommes de l'art dirent qu'il pouvait +mourir. Cependant, dans l'horrible <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> épreuve, pas plus que +dans ses souffrances de deux mois, il ne céda à la nature, n'acheta +nul adoucissement en se supposant des complices. Il n'articula rien +qu'un propos léger d'un Gauthier, le jeu de mots banal du temps: «Le +point, c'est de <i>toucher</i> le Roi.»</p> + +<p>Tout fini, arrangé à huis-clos par les quatre, on joua, au moyen des +quarante coquins qui simulaient le Parlement (<i>la carcasse</i> de la +Grand'Chambre, dit Argenson), une scène de séance solennelle, où +siégeaient les pairs et les princes.</p> + +<p>Devant cette auguste assemblée, on apporta Damiens et on le fixa par +des sangles à des anneaux de fer scellés dans le parquet. Il ne fut +point déconcerté. Au contraire, sorti des tortures, et léger de sa +mort prochaine, il parut assez gai. Il nomma plusieurs pairs: «Voici +MM. d'Uzez, de Boufflers, que j'ai servis à table.» À M. de Noailles: +«Monsieur, n'avez-vous pas froid avec des bas blancs? Approchez de la +cheminée.» À M. de Biron qui lui demandait ses complices: «Vous, +peut-être,» dit-il en riant. Cette gaieté alla un peu loin pour les +quatre: «M. Pasquier, il faut le dire, parle bien, parle comme un +ange. Il devrait être chancelier.» (<i>Rich.</i>, IX, 29.)</p> + +<p>On lui fit quelques questions; mais Maupeou craignait tant qu'il ne +répondît mal, qu'il parlait à sa place, lui laissait à peine dire un +mot.</p> + +<p>On assomma les princes d'un rapport qui dura vingt-six heures à lire +et ne leur apprit rien. Orléans et Conti furent indignés. Conti, alors +disgracié et qui le 13 décembre avait opiné hardiment, eût été +volontiers le chef des résistances. Il demanda où était le journal +<span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> tenu par les gardes. Il demanda pourquoi on ne faisait pas +comparaître «ceux avec qui Damiens avait eu des rapports.» Cela +voulait dire les Jésuites.</p> + +<p>Le procureur du Roi, au nom du Roi, demanda et obtint arrêt,—l'arrêt +de Ravaillac, l'arrêt le plus cruel du plus complet supplice qui fut +jamais (brûlé et tenaillé, rompu, tiré et démembré, enfin brûlé encore +et mis en cendres). L'imagination défaillante ne put rien au delà. Les +juges, en leur amour ardent pour le meilleur des rois, cherchèrent en +vain, ne trouvèrent mieux.</p> + +<p>Le Roi souffrirait-il cette abomination? «On a dit qu'il eut quelque +idée d'enfermer Damiens chez les fous.» (<i>Hausset</i>, 165). Il aurait +fait un acte sage. Emporter l'infamie d'autoriser cela, pourquoi? pour +assurer sa vie? c'était prendre sur soi, sur son nom, sur son âme, un +horrible fardeau, et pour tous les mondes à venir.</p> + +<p>Damiens, et son petit canif (qui n'entra pas, glissa, Richelieu le dit +au <i>Procès</i>), Damiens avait rendu au Roi un vrai service. Il l'avait +relevé. <i>Avant</i>, huit Parlements lui refusaient l'impôt. Ses +financiers ne trouvaient plus d'argent. Chauvelin avait dit: «C'est le +dernier soupir de la monarchie expirante.» (<i>Argenson.</i>)</p> + +<p>Mais <i>après</i> l'écorchure, quel changement! Les femmes pleurent. Le +Parlement, bon gré mal gré, se calme, ayant peur qu'on ne dise: «Ils +sont pour Damiens.»</p> + +<p>Le Roi d'ailleurs était quelque peu engagé. Il avait dit au moment: +«Je pardonne.» C'est qu'il croyait <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> mourir, paraître devant +Dieu. Guéri, il écouta tous ceux qui le priaient de se garder par la +terreur.</p> + +<p>Donc, cette chose horrible eut lieu le 28 mars. J'aime mieux que le +greffier raconte. Il suivit l'homme, et il vit tout, tant qu'il en +resta un morceau:</p> + +<p>«Descendu dans la chapelle de la Conciergerie, l'accusé n'a rien +déclaré. Là, les prières chantées, et la bénédiction du +Saint-Sacrement donnée, l'arrêt lu dans la cour, et le cri fait par le +bourreau, il a été mené en tombereau à la porte Notre-Dame. Je lui ai +dit, «qu'ayant porté ses mains sanguinaires sur l'Oint du Seigneur et +le meilleur des rois, ses supplices suffiraient à peine pour venger la +Justice humaine; que la Justice divine lui en réservait de plus +grands, s'il ne révélait ses complices.—<i>Réponse.</i> Ni complot, ni +complices. Mais j'ai insulté M. l'archevêque. Je lui en demande +pardon.»</p> + +<p>«Les commissaires (Maupeou, Molé, Pasquier, Severt) étaient à l'Hôtel +de Ville pour l'écouter. Il ne dit rien de plus (quoique la tentation +fût grande de retarder de si excessives douleurs). Sur l'échafaud, on +lui brûla d'abord la main qui tenait le couteau. Je lui demandai ses +complices. Il ne dit rien, fut alors tenaillé aux bras, cuisses et +mamelles; et dessus on jetait huile, poix, cire, soufre et plomb +fondus. Il criait: «Mon Dieu, de la force! Seigneur, ayez pitié! Dieu! +donnez-moi la patience.»</p> + +<p>Il était fort. Et quatre forts chevaux ne purent l'écarteler. On en +ajouta deux, avec peu de succès. Le bourreau, excédé, peut-être ayant +pitié (de quoi il fut <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> puni), monta et demanda aux +commissaires «la permission de donner un coup de tranchoir aux +jointures,» ce qui fut refusé d'abord «pour le faire souffrir +davantage.» (<i>Barbier</i>, VI, 507.) Cela aurait trop abrégé. Nombre +d'amateurs distingués, de grandes dames, qui avaient loué cher les +croisées de la Grève, n'auraient pas eu pour leur argent. Les +commissaires auraient paru peu zélés pour le Roi. Cependant à la +longue, pour en finir avant la nuit qui venait, on permit de trancher. +Les deux cuisses partirent les premières, puis une épaule.</p> + +<p>Il expira à six heures un quart, le jour finissant (28 mars 1757).</p> + +<p>Il n'a pas blasphémé, dit Barbier, ni nommé personne. Mais pour la +religion, les confesseurs n'en sont pas trop contents (<i>Barbier</i>, VI, +508).</p> + +<p>Pour le confesser et l'absoudre, on exigeait qu'il en devint indigne, +qu'il nommât des complices (qu'il n'avait jamais eus). Il s'en passa. +Et il resta visible, par son procès, qu'il n'était ni de l'un, ni de +l'autre parti théologique, qu'il avait cru agir «pour Dieu et pour le +peuple (65)... Ayant été touché de voir à Paris, à Arras le peuple +vendre tout ce qu'il a pour vivre.» (103, n<sup>os</sup> 156-157.)</p> + +<p>Les quatre commissaires furent payés après le supplice, reçurent des +pensions du Roi (<i>Barbier</i>). L'affaire fut excellente pour Meaupou, +dont le fils deviendra plus tard chancelier.</p> + +<p>Rien de mieux mérité. Ils rendirent le service de laisser le procès +dans l'obscurité désirée. Ils permirent au greffier de le publier, +écourté, avec un précis <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> inexact, faux, de la vie de Damiens, +que tous les historiens ont religieusement copié.</p> + +<p>Les nombreux témoignages qu'on n'a pu supprimer, et qui se lisent en +ce volume du greffier, quoique mutilé, m'ont permis de refaire cette +vie selon la vérité. J'aurais voulu pouvoir consulter les originaux, +bien plus complets sans doute. Quand je commençai ces études aux +Archives, il y a trente ans, mon collègue, M. Terrace, qui avait en +main les registres du Parlement au Palais de justice (où ils étaient +alors), me mena au coin d'un grenier, me dit: «Voici tout ce qui reste +du procès,» et il souleva une horrible guenille, un lambeau rouge de +la chemise du patient qu'on avait conservée. Pour les registres, rien. +Les feuilles, à cette place, étaient brutalement arrachées.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> CHAPITRE XX</h3> + +<h4>FRÉDÉRIC—ROSBACH<br> + +1757</h4> + + +<p>Écartons le regard au plus loin, et voyons l'Europe.</p> + +<p>À ce moment (1<sup>er</sup> avril 1757), elle offre un grand spectacle, rare, +imposant, terrible. Tous les rois sont d'accord. De tous les points +leurs armées sont en marche. La terre tremble, ébranlée sous les pas +de sept cent mille hommes.</p> + +<p>Tous contre un seul. Tous contre Frédéric.</p> + +<p>La chasse s'ouvre, et c'est la Saint-Hubert. Il sera bien habile, +entre tous ces chasseurs, s'il peut s'esquiver, échapper (<i>Voltaire</i>).</p> + +<p>En même temps, juste en ce mois d'avril, la guerre est déclarée à la +libre pensée. Des ordonnances atroces ouvrent la chasse aussi contre +les philosophes, la librairie, l'imprimerie. À l'écrivain la Grève, au +libraire les galères à perpétuité. Pour les moindres délits, pénalités +sauvages.</p> + +<p>Cela éclaire le temps, fait comprendre la crise. La <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> croisade +se fait et contre Frédéric, et contre l'Encyclopédie. Mort aux +penseurs, et mort au roi de la pensée!</p> + +<p>Gloire peu commune. Frédéric, mis au ban du monde, voit proscrire avec +lui la grande armée des gens de lettres, «cette association +fraternelle, désintéressée, que l'on ne reverra jamais.» +L'Encyclopédie est brisée, démembrée. D'Alembert laisse là Diderot. La +meute de la réaction hurle de joie. Féron, les Jésuites et Trévoux +mêlent un concert sauvage au tambour de Marie-Thérèse.</p> + +<p>Il est bien temps qu'on fasse réparation à Frédéric, nié, ou dénigré, +amoindri cent années.</p> + +<p>Le complot Autrichien et la Presse gagée de Choiseul ont épuisé sur +lui la calomnie.</p> + +<p>Voltaire, pour un tort passager et fort exagéré, l'a cruellement +persécuté, dans ses écrits posthumes, poursuivi par delà la mort.</p> + +<p>Napoléon, en protestant de son admiration pour ce grand capitaine, +n'oublie rien pour le ravaler. En jugeant ses opérations par ses +règles générales de géométrie militaire, il se garde de rappeler les +circonstances très-spéciales où fut le roi de Prusse. Il affirme +hardiment, entre autres choses, que l'Autriche qui préparait la guerre +depuis douze ans, fut prise à l'imprévu. Il voudrait faire accroire +qu'elle était inférieure en moyens militaires, oubliant ce grand fonds +si riche qu'elle a dans ses peuples soldats, ses Hongrois, ses +Croates, les régiments frontières, la machine créée par Eugène. +Surprenante ignorance, ou volontaire aveuglement? Il fallait d'abord +reconnaître <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> la chose énorme et capitale, c'est que +l'Autriche, la France et la Russie, dans leurs cent millions d'hommes, +avaient un grand fonds naturel, qu'au contraire Frédéric (si petit! +quatre millions d'hommes), n'opérait qu'avec une force absolument +artificielle, une épée forgée de vingt pièces, l'armée soi-disant +prussienne, mais créée de toute nation. Œuvre d'art qu'on ne vit +jamais et que n'ont plus offert les armées de la Prusse.</p> + +<p>Cette armée, ce monstre admirable, eut l'unité passive dans une +discipline terrible, mais l'unité active, la puissance et l'élan dans +la grande âme qui l'inventa, la fit, la commanda, et marchait devant +elle, lui donnait l'étincelle dans l'éclair bleu de son regard.</p> + +<p>Fut-il le conducteur heureux d'une armée nationale, homogène, inspirée +et brûlante (comme fut notre armée d'Italie), d'une armée lancée des +hauteurs de la Révolution, qui roule à la victoire par une +irrésistible pente? Point du tout.</p> + +<p>Il fut moins encore un Wallenstein, chef puissant de l'universel +brigandage, le tyran redouté près duquel tous cherchaient la liberté +du crime.</p> + +<p>L'armée de Frédéric n'eut ni l'un ni l'autre principe. Dans sa +discipline excessive, elle fut soutenue par l'idée, confuse, mais +très-haute, de son grand Esprit:</p> + +<p>L'<i>Esprit guerrier</i>, vainqueur, et si grand de lui-même que vaincu il +ne baissait pas;</p> + +<p>L'<i>Esprit défenseur</i> et sauveur (quelque français qu'il fût), sauveur +de la patrie allemande, contre la barbarie russo-tartare, +hongro-croate, etc.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> Plus, ce qui est plus haut, le vrai <i>Roi des Esprits</i> celui +vers qui les penseurs libres, de tous les côtés de l'Europe, se +tournent et regardent, d'une part d'Alembert, Diderot, et d'autre part +Euler, plus tard Kant et Lessing, Herder, Gœthe, la jeune +Allemagne. Revenant à sa langue, elle eut pourtant sa source, son nerf +en l'héroïsme de la guerre de Sept Ans. Si Kant, aux rocs de la +Baltique, forgea l'homme de fer de la force immuable, c'est que, dans +l'action, sous le poids de l'Europe, un homme avait montré le granit +et le fer de l'invincible volonté.</p> + +<p>Chose bizarre, il était né plutôt pour les arts de la paix et ne +semblait pas avoir le tempérament militaire. Le fonds de Frédéric, +comme on l'a très-bien dit, c'était l'homme de lettres. Spectacle +surprenant de voir ce petit homme, replet et presque gras, si mou +jusqu'à trente ans, marcher devant ses troupes aux profondes boues de +Westphalie, dans les neiges des monts de Bohême, dans ces batailles +affreuses de décembre et janvier, ne connaissant hiver, ni été, ni +repos.</p> + +<p>En paix, tout aussi grand. On n'a jamais connu de roi qui se soit +souvenu à ce point des devoirs du roi, «le premier serviteur de l'État +(ce sont ses paroles).» Il voulait l'impossible. Dans son zèle +inquiet, il serait devenu volontiers le seul juge. On l'a vu, des +années entières, suivre une enquête sur un minime procès de paysan, +avec une passion, un acharnement de justice, à vrai dire, sans +exemple. Il recevait les réclamants, il les faisait chercher et les +encourageait. Moqueur pour d'autres, avec les pauvres gens il était +<span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> sérieux, les consolait, leur expliquait la dure fatalité +d'un gouvernement en péril (entre Russie, France et Autriche), pressé +dans un étau entre les trois géants.</p> + +<p>Par lui, le paysan, affranchi du servage, eut une liberté relative, +très-grande, si on la compare au sort abject de ceux de Mecklembourg, +Pologne et Russie. Nul impôt qu'indirect. La libre élection des +pasteurs, du maître d'école (s'ils repoussent celui que le consistoire +a choisi). Enfin, l'appel au roi. Moyen grossier, barbare, qui +pourtant effrayait, contenait les fonctionnaires.</p> + +<p>Ce qui est sûr, c'est que les étrangers venaient en foule à Frédéric: +tels pour l'armée, comme les lords Keith et Maréchal; tels pour +l'industrie, la culture. Tant de colons qui affluaient, parlent assez +haut pour lui. Les réfugiés de tous les cultes venaient au grand +asile. Près de nos protestants, chassés par les Jésuites, arrivèrent +les Jésuites, quand leur ordre fut supprimé.</p> + +<p>Je hais les fades et fausses légendes du despotisme bienfaisant, des +bons tyrans, etc. Mais, ici, on doit avouer que, sans le nerf tendu +d'un gouvernement concentré, sans une discipline terrible, la Prusse +n'eût jamais subsisté. Bien plus, sans l'énergie de ce grand +défenseur, les événements les plus sinistres étaient à craindre pour +l'Europe. On vit (1744), lorsque Marie-Thérèse crut envahir la France, +l'atrocité barbare des bandes qui firent l'effroi de l'Alsace et de la +Lorraine, les mutilations turques, les brûlés et les éventrées.</p> + +<p>D'autre part, quand les Russes virent l'Europe épuisée <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> +(1748), ils eurent l'idée d'avancer à l'Ouest, d'entrer en Allemagne. +Frédéric ajourna ce danger tantôt en payant leurs ministres, tantôt en +montrant qu'il pourrait faire appel à la France et à l'Angleterre +(<i>Dover</i>, II, 179). Moins prudents, les Anglais, dans la peur d'une +descente (1755), eurent l'idée déplorable d'acheter cinquante-cinq +mille Russes, et de les lancer sur la France. Frédéric se mit entre, +jura qu'ils ne passeraient pas.</p> + +<p>On ne voit pas assez son danger permanent, dans cette ombre mortelle, +sous ce froid géant famélique, dont la gueule dentue bâille toujours +vers le riche Occident. Bête épouvantable de proie, entourée par +surcroît des vermines affamées, la racaille Cosaquo-Tartare, +déménageurs terribles (en Hongrie, ils prenaient jusqu'aux glaces +cassées, 1849; en Pologne, ils prenaient jusqu'aux jouets d'enfants, +jusqu'aux poupées brisées). Quand Frédéric arrache à la Russie un +morceau de Pologne, c'est qu'elle l'a déjà dans les dents.</p> + +<p>Revenons à l'année 1757.</p> + +<p>Il est très-faux de dire que d'abord Frédéric n'eut affaire qu'à +l'Autriche. En avril, cent cinq mille Français entraient chez lui par +le Nord et le Centre. En avril, les Suédois, entraînés par la France, +franchissaient la Baltique. En avril, la Diète allemande, menacée par +la France, poussée, forcée, armait contre la Prusse. En avril, la +grande armée russe s'ébranlait, et ses masses hideuses de Cosaques et +de Tartares. Elle allait lentement. Mais la cruelle approche d'un tel +fléau forçait Frédéric de tenir une armée <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> au Nord et +d'affaiblir d'autant celle qui agissait au Midi.</p> + +<p>L'Autriche n'était point désarmée. Elle avait concentré de grandes +forces sous Charles de Lorraine et Brown. Une autre armée, sous Daun, +se formait à côté, augmentée chaque jour d'inépuisables flots de la +barbarie du Danube. Un matin, du milieu de son calme apparent, +Frédéric fond sur la Bohême. Et le voilà vers Prague, aligné devant +les barbares. Depuis dix ans, la Prusse n'avait pas fait la guerre (6 +mai 1757). Son armée, en partie novice et mêlée de tout peuple, +serait-elle au jour du combat celle qui frappa de si grands coups? On +pouvait en douter. L'Autrichien se croyait couvert par des marais où +l'on enfonçait à mi-jambe. Il fut bien étonné de voir la sombre ligne +noire de soixante mille hommes qui résolûment traversait ce sol +mouvant, venait à lui,—plus étonné que cette ligne immense, sur une +demi-lieue de longueur, et par un tel terrain, ne flottait pas, +qu'elle avançait d'ensemble, aussi droite qu'une barre d'acier. Nulle +musique pour régler le pas. Au vain tintamarre turc des Autrichiens, +nul bruit, nulle voix ne répondait. La masse noire allait, comme un +spectre muet, ne répondant pas même aux canons, à la fusillade. Le roi +défend qu'on tire, veut toucher l'ennemi et frapper de la baïonnette.</p> + +<p>Le curieux était de voir cette armée toute neuve devant l'artillerie, +la cruelle canonnade emportant des lignes entières,—de voir aussi en +danse la fille vierge de Frédéric, son œuvre, sa cavalerie, +industrieusement préparée, une Hongrie du Nord contre la <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> +Hongrie de l'Autriche. Cette merveille ici paraissait pour la première +fois.</p> + +<p>Grande épreuve. Tous les généraux marchaient devant. L'honneur du +premier coup fut à Fouquet, l'un des Français de Frédéric. D'autres +généraux tombent. On allait lentement sous ces bouches de fer qui +crachaient un enfer de mort et de fumée. Un des pères de l'armée, le +vieux Schwérin, jeune à soixante-douze ans, ne souffrit pas cela. Pour +enseigner les jeunes, il empoigne un drapeau, marche droit à ces +chiens, les fait cracher contre l'Autriche.</p> + +<p>Il fut tué, mourut dans son drapeau. Mais l'effet en fut tel que +l'infanterie, dès lors maîtresse, ayant d'un coin de fer fendu en deux +parts l'ennemi, il ne put jamais réunir ses deux moitiés. L'une +s'enfuit à gauche, alla joindre l'armée de Daun, qui était à huit +lieues. L'autre, énorme (48,000 hommes), se mit derrière les murs de +Prague.</p> + +<p>Napoléon, dans le repos de Sainte-Hélène, me semble ici bien dur pour +un homme en situation si terrible. Il le trouve imprudent, précipité, +un téméraire qui de ses calculs élimine le lieu, le temps, toutes les +règles.—Mais quoi? <i>il n'y avait plus de temps</i>!</p> + +<p>Il faut juger ces choses par la crise révolutionnaire. Frédéric était +juste au point des premiers généraux de la Révolution. +L'extraordinaire, l'absurde, l'impossible, entra dans ses moyens, +parfois lui réussit.</p> + +<p>Voici le fonds, le vrai: comme les Russes vont lentement, lui donnent +quelques mois, comme des trois colosses, Russie, France et Autriche, +il n'en a que deux sur les bras, il doit ou périr sans remède, ou +<span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> pour un an désarmer deux empires. Eh bien, il le fait à la +lettre:</p> + +<p>Vainqueur, vaincu, en trois batailles horriblement sanglantes, il fit +une saignée à l'Autriche, telle qu'elle ne remua de longtemps.</p> + +<p>Par l'affaire de Rosbach, d'immortel ridicule, il porta à la France un +si grand coup moral, qu'elle se méprisa, fit des vœux contre soi, +n'admira plus que son vainqueur.</p> + +<p>Napoléon, certes, est bien difficile. Quoi de plus grand se fit +jamais?</p> + +<p>«Oui, mais contre les règles.» Assiéger cette grosse Prague, une +garnison de cinquante mille hommes! Quoi de plus insensé!</p> + +<p>Plus insensé encore d'aller attaquer l'autre armée, celle de Daun. «Il +aurait dû d'abord entourer Prague de double ligne de circonvallation +et contrevallation.» Un travail de trois mois!... Mais pendant ce +temps-là les Russes entreront, les Français iront jusqu'à Berlin +rencontrer les Suédois!</p> + +<p>Et ce Daun, à dix lieues de Prague, qui reçoit d'heure en heure des +torrents de barbares, si on ne l'étouffe aujourd'hui, demain ce sera +une mer, un déluge d'armes et de soldats. Frédéric y court. Il le voit +perché haut, retranché. N'importe. Daun a 60,000 hommes, Frédéric +30,000. N'importe. La force révolutionnaire, c'est le mépris de +l'ennemi, Daun résiste, crible Frédéric. «Celui-ci a tort?» Point du +tout. Daun en reste si faible, qu'il ne peut bouger de sept mois. Sept +mois! Gagner cela, mais c'est plus que d'avoir vaincu.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> Ces batailles étaient des massacres immenses. À la première, +celle de Prague, vingt-huit mille hommes restent sur le carreau; à +celle de Kollin, la seconde, vingt mille. Rien n'était préparé pour de +tels événements, nuls secours d'hôpitaux. Dans un tel abandon, les +blessés sont des morts.</p> + +<p>Horrible guerre de femmes! Avec quelle passion étourdie et sauvage les +trois dames l'avaient préparée! Avec quelle furie de colère, +d'acharnement elles l'exécutèrent, dans leur mortelle <i>envie</i> de tuer +le grand homme du temps!</p> + +<p>Les malheurs se suivent et s'enchaînent. Tous à la file accablent +Frédéric: malheurs publics, malheurs privés. Il perd sa mère, le +soutien adoré de sa jeunesse en ses cruelles épreuves. Il perd son +frère, en quelque sorte; ce frère, héritier du royaume, eût mieux aimé +traiter; il fallut l'éloigner. Au revers de Kollin succéda la nouvelle +que, pendant que la Suède a saisi la Poméranie, la masse russe (et sa +nuée tartare) entre par l'Est et mange tout. Cependant les Français +occupaient tout l'Ouest, vainqueurs à bon marché, ne rencontrant +personne.</p> + +<p>Son unique alliée, c'était la petite armée de Hanovre, misérable et +peu aguerrie sous Cumberland, le fils de George, Cumberland, battu à +Hastembeck, et sûr de l'être encore, recule et recule toujours, poussé +par Richelieu. Il arrive à la mer. Va-t-il sauter dedans? Ou bien le +désespoir lui fera-t-il livrer bataille? Richelieu, qui, je crois, a +de sa propre armée la triste opinion que Cumberland a de la sienne, +accorde à ses trente-huit mille hommes la convention de Kloster-Seven: +<span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> ils restent armés, mais seront neutres. Les Français gardent +le Hanovre, point essentiel à Richelieu, qui ne voulait rien que +piller, et qui put à son aise manger tout le pays.</p> + +<p>Ainsi, le 8 septembre, Frédéric a perdu son seul allié. Quoiqu'il +défende encore la Silésie, on fait de lui si peu de compte que les +cavaliers de l'Autriche s'en vont jusqu'à Berlin insolemment la +rançonner.</p> + +<p>Voilà le point où Vienne voulait voir Frédéric. Là tendait tout +l'effort des douze années. Ce n'était pas en vain que la pieuse +Marie-Thérèse employait aux prières quatre ou cinq heures par jour: +elle était exaucée. Le mécréant sentait le bras de Dieu. Dans ses +fatigues extrêmes, ses marches, ses combats acharnés, il y avait à +parier qu'il périrait. Mais cela n'allait pas à la haine de +Marie-Thérèse; elle eût voulu le voir prisonnier et traîné dans +Vienne, se déclarant vaincu, criant contre le ciel, disant comme +Julien l'Apostat: «Tu as vaincu, Galiléen!»</p> + +<p>Œuvre pie! Et elle est travaillée par des Voltairiens. De Vienne, +Kaunitz dirige tout. Son actif instrument, plein d'esprit, plein +d'audace, Choiseul, jusqu'en août, suit ici le grand plan autrichien: +«La paix en France, et la guerre en Europe.» Le Parlement se calme, +les exilés reviennent, la justice reprend son cours. D'autant plus +vivement le Roi pourra pousser la guerre, accabler Frédéric.</p> + +<p>Depuis août, Choiseul est à Vienne. De là, bien mieux que de Paris, il +stimule nos généraux, Richelieu et Soubise. Il a le zèle ardent d'un +homme qui monte au ministère, qui brûle d'être ici le lieutenant +<span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> de Marie-Thérèse. Dans ses lettres (<i>Richelieu</i>), il ne +cache pas le motif qui le presse. Il est pauvre; il vit par sa femme +(délicate et fragile); s'il la perd, «il sera dans la plus affreuse +indigence.» Le pauvre est capable de tout.</p> + +<p>À ses débuts, il s'était posé en <i>méchant</i> par les perfidies galantes, +les femmes compromises, les mots mordants. Il était craint des sots. +Il se disait alors le <i>chevalier de Maurepas</i>, autrement dit un +Maurepas plus jeune, qui reproduirait l'autre, son esprit, ses +malices. Il passa son modèle. Par lui surtout l'Autriche sut pervertir +l'opinion. On ne croyait pouvoir éreinter Frédéric qu'en égarant +Paris, en corrompant la Presse. Tous les écrivains faméliques savaient +qu'on n'aurait rien que par la cabale autrichienne. Ils prêtèrent leur +plume à Choiseul. Il eut un atelier de satires, de chansons sur un +même thème invariable, l'avilissement de Frédéric. Sur tous les tons, +sur tous les airs, on chanta, on dit et redit qu'il vivait à la +turque. Il n'appuyait que trop ces bruits par un cynisme étrange, +l'ostentation des vices dont il était bien peu capable. Il n'était +qu'un cerveau. S'il eût vécu ainsi, certes, il n'eût pas gardé cette +énergie prodigieuse, cette capacité étonnante de travail jusqu'au +dernier âge. Il n'est pas si facile d'être tout à la fois un Henri III +et un héros. On a vu ce que Louis XV devint par ses vices d'enfance, +son énervation féminine, sa honteuse timidité. Une chanson terrible, +vraie <i>Marseillaise</i> du mépris, l'accuse précisément des hontes qu'on +reprochait à Frédéric. Elle éclaire, mieux que la Hausset, l'histoire +du privé de Choisy (1755).</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> Regardons les deux rois à ce moment (1757). Que fait Louis +XV? et que fait Frédéric?</p> + +<p>Louis XV, après Damiens, fut quelque temps captif, n'osait sortir, +aller au Parc-aux-Cerfs. Il avait toujours chez lui Madame, mais un +peu négligée, qui se désennuyait avec le petit Louis XVI et le +charmant petit Narbonne. La Pompadour imagina, pour mettre le Roi plus +à l'aise, de lui faire, au plus près et contre la chapelle, un +Parc-aux-Cerfs réduit, resserré, ignoré. Dans deux chambres sur la +triste cour, d'où l'on entendait le plain-chant, on lui logea des +filles (exemple la jeune épicière que vendit sa mère affamée, +<i>Hausset</i>). On leur disait que c'était un seigneur. Une dit: «C'est le +Roi!» Et on l'enferma chez les folles. Ces belles indiscrètes étaient +fort incommodes, surtout par l'embarras des couches, que détestait le +Roi. De plus en plus, il se fit donner des enfants, pauvres jouets +stériles, dont il se faisait magister, dans ce petit logis étouffé et +fétide. Vie sale autant que sombre d'un misérable prisonnier.</p> + +<p>Frédéric a du moins, il faut en convenir, un intérieur plus aéré. Quel +intérieur? quel cabinet? immense. Ce n'est pas moins que la plaine du +Nord, le grand champ de bataille de trois cents lieues de long. Il +fait face aux deux bouts par une rapidité terrible qui semble le vol +des esprits. Le soir, sous la tente légère, qui frissonne à la bise, +il tire encrier, plume, tout comme à Potsdam il écrit. Il fait des +vers, souvent mauvais, qui témoignent du moins d'un bien rare +équilibre d'âme. Vrai siècle de l'esprit: ce qui l'inquiète, c'est +Voltaire. C'est à lui qu'il envoie sa pensée <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> (la dernière +peut-être). Et le danger l'inspire. Plusieurs de ses vers sont +très-beaux:</p> + +<p class="poem"> + ... Pour moi, menacé du naufrage,<br> + Je dois, faisant tête à l'orage,<br> + Penser, vivre, et mourir en roi.</p> + +<p>Voltaire lui avait jusque-là gardé rancune, entouré qu'il était des +caresses de la Pompadour, de Kaunitz, de Choiseul. Il fut touché +pourtant, lui conseilla de vivre, et il écrivit à la sœur de +Frédéric qu'on pouvait s'arranger, «que si l'on voulait <i>tout remettre +à la bonté</i> du roi de France» (21 août 1757), Richelieu pourrait bien +agir et se porter arbitre. C'était le pire conseil à coup sûr qu'on +pouvait donner. Frédéric, tout surpris qu'il fût de l'innocence de +Voltaire, fit semblant de le croire, et écrivit à Richelieu, le +flatta, l'endormit. Richelieu écouta, répondit, même se fit un chiffre +secret pour bien s'entendre avec le Roi. Devant un pareil homme, il +avait plus d'envie de négocier que de se battre.</p> + +<p>Frédéric l'amusait, préparait un grand coup. Il jugeait froidement +qu'il lui restait des chances et de grandes ressources morales.</p> + +<p>L'Allemagne lui faisait la plus absurde guerre, à lui son défenseur, +le défenseur des princes que l'Autriche poussait contre lui. Il les +rappelait au bon sens, leur demandait pourquoi ils se hâtaient tant +d'être esclaves, de faire les Allemands serfs du roi de Hongrie. +Contre qui marchaient-ils? contre celui qu'ils imitaient, admiraient, +révéraient, leur maître. L'Autriche même tâchait d'organiser des +troupes à la prussienne. Le petit <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> Joseph II, enfant, le +futur czar Pierre III, ne juraient que par Frédéric. Nos meilleurs +officiers (Saint-Germain et Luckner) étaient de parfaits Prussiens. +Leurs vœux étaient pour lui, ceux de la plupart des Français. +D'Argenson n'ose dire qu'il lui souhaite de battre les nôtres, mais il +parle des Russes. «Ah! dit-il, si le Roi pouvait accabler ces +coquins!»</p> + +<p>Quel eût été le deuil de tous les penseurs en ce monde, si l'on eût +perdu Frédéric! Berlin n'était-il pas l'asile de la libre-pensée, de +la plus précieuse des libertés, la liberté religieuse? Frédéric le +sentait. Il se sentait gardien et des droits de l'Empire et des droits +de la conscience, nécessaire à la fois à la patrie, au monde. Je ne +trouve pas ridicule (quoi qu'on en ait dit) qu'en sa pensée suprême, +il invoque l'ombre de Caton.</p> + +<p>Jamais personne ne brava tant la mort. Il le fallait. Ses soldats, si +dociles en bataille, étaient exigeants, regardaient s'il était avec +eux au danger. Le soir d'une bataille, le voyant à leurs feux, ils +disent dans leur liberté rude: «Eh! Sire! où étiez-vous? On ne vous a +pas vu...» Il ne répondit rien. Mais ils virent son habit troué de +balles et il en tomba une. Les voilà bien honteux. «Sire, nous +mourrons avec vous.»</p> + +<p>Sa gaieté héroïque était inaltérable. Dans cette année terrible, un +peu avant Rosbach, on lui amène un de ses Français, un grenadier qui +désertait. «Pourquoi nous quittes-tu?—Sire, vos affaires vont +mal.—C'est vrai... Eh bien, écoute: encore une bataille! si cela ne +va mieux, nous déserterons tous les deux.» (<i>Thiébault.</i>)</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> L'étonnement de Marie-Thérèse, c'était notre lenteur. Par +Choiseul, qui était à Vienne, elle demandait à chaque instant pourquoi +on ne se hâtait pas de donner le coup de grâce.—Elle employa, le 3 +septembre, la ressource suprême qui lui avait déjà servi, un voyage de +l'Infante près de son père. L'Infante se mourait de deux passions, +celle du grand mariage autrichien, et celle d'aller aux Pays-Bas, de +quitter son désert de Parme pour ses grandes villes riches, peuplées, +de Bruxelles et d'Anvers. Bernis, son ex-amant, qu'elle avait eu en +Italie, était devenu si prudent qu'il respectait, approuvait les +conseils de Richelieu et de Soubise, tous deux fort peu pressés de +voir le lion au gîte. Dans son désespoir même, celui-ci était +redoutable. Par sa petite armée du Nord (vingt mille contre soixante +mille) il avait étrillé les Russes à Jaegernoff; tout en se proclamant +vainqueurs, ils en eurent assez, s'en allèrent. Plus récemment, sur +Soubise même, il eut un avantage léger, mais qui fit rire. Soubise a +huit mille grenadiers, fuit devant quinze cents Prussiens, perd son +camp et tous ses bagages.</p> + +<p>La guerre était réellement menée par la Pompadour. Entre le vieux +Bellisle et le vieux Duverney, elle aurait pu avoir de bons conseils, +mais ne les suivait pas. N'étant que par l'Autriche, ne suivant que +Marie-Thérèse, elle attendait le mot de Vienne. Ce mot était d'agir +secondairement par Richelieu, mais de faire les grands coups par les +vingt-cinq mille hommes que commandait Soubise, uni à l'armée de +l'Empire, trente-cinq mille Allemands, qu'un Allemand menait, le +prince Hildburghausen, un valet de Marie-Thérèse. <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> Les +Français étaient moins nombreux, la gloire serait toute allemande, +toute à Marie-Thérèse; elle aurait été quitte de la reconnaissance, +quitte de ses promesses, eût refusé les Pays-Bas.</p> + +<p>Qu'était ce favori Soubise? Rien en lui, mais tout par sa sœur, +Marsan (Soubise), gouvernante des enfants de France, qui avait eu ce +poste de confiance par la grâce de Marie-Thérèse. Ces Soubise, depuis +la belle rousse de Louis XIV, étaient toujours des favoris. Trois +cardinaux Soubise sont les grands aumôniers; le premier (fils du roi?) +c'est ce cardinal femme, célèbre par sa belle peau et son zèle +moliniste; le second, joli homme épuisé, qui meurt jeune, passait, dit +Argenson, pour amant de sa sœur. Son frère, le général, brave homme +et médiocre, plaisait à Louis XV par l'analogie de leurs mœurs. Sa +sœur (Marsan) le fit tellement adopter de l'Autriche et de la +Pompadour, qu'on voulait lui donner ce que ne put avoir Turenne: on +voulait le faire connétable!</p> + +<p>Soubise, de Vienne et de Versailles, recevait des lettres pressantes +qui revenaient à dire: «Allons, sois un héros.» Le destin l'accabla. +Un autre, Richelieu, eût été battu tout de même. La décadence +pitoyable de l'armée (comme de toute chose) arrivait au dernier degré. +Nos Français sont terribles aux premières guerres de Louis XV, à +Guastalla, au combat de Plélo (1731). À Fontenoy, l'infanterie mollit, +percée par la colonne anglaise (1745). Ici tout est dissous (1757). +Personne ne se soucie de guerre. «Nos paysans en ont horreur,» dit +Quesnay, article <i>Fermiers</i>, dans l'<i>Encyclopédie</i>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> L'âme est morte? Non pas. Avant Mahon, quand on dit qu'on +n'embarquerait que les gens de bonne volonté, ils voulurent tous en +être. Mais dans cette misérable guerre d'Allemagne, se traînant, +embourbés dans la boue, le vol, et le pillage, et les jambons de +Westphalie, ils se moquaient d'eux-mêmes, méprisaient cette guerre +qu'on faisait pour trois femmes et (sans nul doute usant déjà du mot +rude de 92) «pour ces cochons de Kaiserlics.»</p> + +<p>L'armée française, chaque matin, à dix heures, offrait un grand +spectacle. Devant les tentes, en ligne, on coiffait tous les +officiers. Les coiffeurs, l'épée au côté, les tenaient sous le fer, +frisaient, poudraient à blanc. Cérémonie essentielle. Comment se +montrer décoiffé? Défrisé, on n'était plus un homme. Nul besoin du +service, nul danger n'aurait ajourné.</p> + +<p>Cela prenait du temps, bien plus que sous Louis XIV. Car la vaste +perruque du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle était frisée la nuit, toute préparée pour le +matin. L'artiste, au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup>, vous tenait par la tête une heure et +plus. Aussi, les perruquiers avaient pris un grand vol. Ils devinrent +innombrables. En 89, à Paris, ils étaient vingt ou trente mille.</p> + +<p>Ces officiers coquets, quoique assez vifs au feu, de mœurs, +d'habitudes, étaient femmes. Aux salons, ils brodaient, découpaient +des estampes, etc. Plusieurs étaient très-jeunes. Tel colonel avait +quinze ans. À l'assaut de Mahon, on en vit un de douze, qui ne savait +marcher; ses petits pieds se froissaient aux décombres; un grenadier +le prit, lui servit de nourrice.</p> + +<p>Ces faibles créatures ne manquaient guère, par vanité, <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> +d'entretenir des femmes. Leurs actrices, chanteuses ou danseuses, les +suivaient vaillamment dans leurs carrosses, avec leur train, coiffeurs +et cuisiniers. L'officier, sa toilette faite, laissait le camp, allait +au camp des femmes rire et causer. Le maréchal de Saxe n'en fit-il pas +autant? est-ce qu'il n'avait pas sa Favart pour chanter avant la +bataille? Mais ces dames n'auraient pas marché, si elles n'eussent +trouvé à la guerre tout ce qu'on avait à Paris, leurs marchandes de +modes, leurs soieries, essences et parfums, parasols et fard, mouches +à mettre au coin de l'œil.</p> + +<p>L'esprit d'égalité gagnait. Les subalternes, d'après les officiers, +voulaient avoir des filles, les soldats même aussi. On dit que douze +mille chariots traînaient à l'arrière-garde. Vaste camp pacifique qui +avait l'aspect d'un bazar.</p> + +<p>Pour être juste, il faut à cette corruption étourdie en opposer une +grossière, celle de l'Autriche. Qui croirait que parmi les +fournisseurs de Frédéric, ses marchands de foin et de farine, on +comptait l'Empereur lui-même? Oisif, avare, il jouait au trafic; il +nourrissait l'armée qui battait celles de sa femme. Vienne était +rempli d'espions de Prusse. Les grandes dames, dans leur vie +gourmande, molle et voluptueuse, avaient toutes quelque favorite, +quelque petite femme de chambre, lui disaient tout. Le bijou ennuyé se +consolait par un amant et lui livrait ses confidences. Il les +transmettait à Berlin. On put savoir ainsi que le général de l'Empire +recevait de l'argent de Vienne, qu'il entraînait Soubise, et le +presserait de se battre à la première occasion.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> Le 7 novembre 1757, Frédéric, n'ayant que 20,000 hommes, des +hauteurs de Rosbach, contemplait l'armée de Soubise et du prince +Hildburghausen, augmentée d'un renfort qu'avait envoyé Richelieu. +Soubise hésitait à combattre, disait à son collègue l'attitude réelle +du Prussien, caché par ses tentes, et qui derrière s'était mis en +bataille.</p> + +<p>À ce moment critique, vient un billet de Vienne pour Soubise, billet +de Choiseul. Il lui conseille, le presse de se battre (<i>Duclos</i>, 646). +Conseil impérieux! Soubise y sent l'impératrice, l'ordre absolu. Que +faire? S'il ne combat, c'est fait de sa fortune.</p> + +<p>«Je le tiens, disait le sot prince allemand, je vais l'envelopper.» +Opération très-simple. Il fallait pousser notre armée à droite, cerner +leur aile gauche, leur couper la retraite; et pour cela d'abord faire +un long défilé, passer devant le Prussien, sous son artillerie.</p> + +<p>On n'est pas à moitié que ses tentes ont tombé. Il apparaît... Sa +cavalerie se démasque et s'élance. La nôtre lutte un peu. Mais +l'infanterie ne soutient rien, on travaillait à la mettre en bataille; +dans ces mouvements commencés, trois volées de boulets la troublent, +elle fuit à toutes jambes. Soubise amène ses réserves; trop tard; on +les culbute aussi.</p> + +<p>L'affaire ne fut que ridicule. Peu de blessés, très-peu de morts, mais +d'innombrables prisonniers. La suite aurait été terrible si la nuit, +venue de bonne heure, n'eût charitablement couvert le camp des femmes, +ce grand troupeau de faibles créatures, de dames qui s'évanouissaient, +de filles éperdues qui criaient. Les marchands lâchèrent tout, +n'eurent le <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> temps d'emballer. Les cuisiniers laissèrent +leurs batteries. Loin devant, vrais zéphyrs, volaient les perruquiers, +jetant l'épée qui leur battait les jambes. Ce tourbillon eût été loin, +si l'Instrutt, un méchant torrent, n'eût tout arrêté court. Un seul +pont! Un long défilé... Deux jours, trois jours on fuit de différents +côtés. À jeun. On n'a rien emporté. Si par bonheur on trouve, à peine +on veut dîner, qu'un cri part: «Voici l'ennemi.»</p> + +<p>Le camp abandonné fut pour la sombre armée du roi de Prusse un +surprenant spectacle. Ces moines du drapeau, dans leur vie dure, +n'avaient aucune connaissance d'un tel monde de bagatelles, de +frivolités parisiennes; que faire d'un tel butin? Par l'ordre exprès +du Roi, les blessés furent soigneusement recueillis et soignés. +Lui-même il fit manger les officiers avec lui, à sa table, leur en fit +les honneurs, s'excusant de n'avoir pas mieux. «Mais, messieurs, je ne +vous attendais pas sitôt, en si grand nombre.» Il dit encore: «Je ne +m'accoutume pas à regarder des Français comme ennemis.» Et en effet, +entre nos officiers, tous enthousiastes de lui, il avait l'air du Roi +de France.</p> + +<p>Un cri d'admiration partit de l'Angleterre et de la France même. Vingt +chansons célébrèrent Soubise.</p> + +<p>Cependant Vienne avait repris la Silésie, l'occupait avec cent mille +hommes. Frédéric y court. Il en a trente mille, mais si sûrs qu'au +moment il dit: «Si quelqu'un flotte, hésite, je lui donne congé; il +peut se retirer, sans blâme et sans reproche.» Pas un ne s'en alla.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> Le sot démon d'orgueil qui possédait Marie-Thérèse avait +gagné les siens; ils déliraient d'avoir repris la Silésie. Ils +raillaient Frédéric. La terrible boucherie de Lissa les fit sérieux. +Ils payèrent de leur sang. C'est la septième bataille de Frédéric en +cette année (4 déc. 1757), et son chef-d'œuvre militaire. Napoléon +lui-même en parle avec admiration.</p> + +<p>Dès ce jour-là, son sort était changé. Il pouvait désormais largement +réparer ses pertes. Pitt, depuis juin, gouvernait l'Angleterre. +Frédéric reçut à la fois de l'argent, une armée. L'armée hanovrienne, +après Rosbach, déchire sa convention, et elle est mise aux mains des +généraux de Frédéric. Quinze millions par an lui sont donnés de +Londres. Il peut nourrir, payer les nombreux déserteurs qui de tous +côtés lui arrivent, veulent servir le grand Roi de Prusse.</p> + +<p>Véritablement grand<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Lien vers la note 41"><span class="small">[41]</span></a>. Les Autrichiens eux-mêmes, regrettant de lui +faire la guerre, dans le Prussien ressentirent l'Allemand. +L'admiration d'un homme rouvrit la source vive de la fraternité. Le +culte du héros leur refit la <i>Germania</i>.</p> + +<p>Dans les nobles et simples récits que Frédéric nous donne de cette +guerre unique, il n'a daigné rien faire pour en relever la grandeur. +Loin d'en marquer l'effet, les résultats moraux, immenses, qu'on +entrevoit ici, il s'en tient au technique, dit seulement pourquoi +<span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> et comment il fit cette manœuvre, livra, gagna cette +bataille, très-attentif surtout à bien marquer ses fautes, pour ne pas +tromper l'avenir. Nulle excuse pour ses défaites. Une véracité +héroïque. Les succès plutôt amoindris. Sur le nombre des morts, des +prisonniers, si les narrations diffèrent, c'est dans celle de Frédéric +que le nombre est le plus petit.</p> + +<p>On sent en lui une chose très-belle, c'est que ses faits de guerre il +les a vus d'en haut.</p> + +<p>Derrière le capitaine et au-dessus est le <i>Frédéric roi</i>, dont l'autre +Frédéric n'est que le général.</p> + +<p>S'il n'eût été ni roi, ni général, il resterait encore un des premiers +hommes du siècle. En parcourant la colossale édition de ses œuvres +(trente volumes in-4<sup>o</sup>), on reconnaît avec tous les critiques, les +Villemain et les Sainte-Beuve, ce que le libre esprit des Diderot et +des d'Alembert disait sans flatterie: C'est un grand écrivain, +excellent prosateur, net, simple, mâle, d'étonnant sérieux, qui, même +en face de Voltaire, dans ses très-belles lettres, se soutient avec +dignité.</p> + +<p>Quelques formes bizarres, imprudemment cyniques, dont on abusa contre +lui, n'empêcheront pas de déclarer:</p> + +<p>Qu'il fut le caractère le plus complet du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, ayant seul +<i>réuni à la force l'idée</i>.<a href="#tam"><span class="small">[Retour à la Table des Matières]</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> CHAPITRE DERNIER</h3> + +<h4>CREDO DU XVIII<sup>e</sup> SIÈCLE<br> + +1720-1757</h4> + + +<p>Le grand coup de Rosbach frappait, non-seulement la Pompadour, mais le +Dauphin et la Dauphine. Celle-ci avait cru venger sa mère, le Dauphin +venger Dieu. C'est par là que l'Autriche les avait pris, par là que +l'amie de l'Autriche, gouvernante des enfants de France, madame +Marsan, née Soubise, avait poussé son frère. Le Dauphin, fort peu +Autrichien, le fut dans cette année 1757. Il eut le charitable espoir +qu'on avait, en se mettant dix contre un, d'exterminer l'impie.</p> + +<p>Voltaire, la même année, ainsi que Frédéric, avait sa victoire, son +Rosbach. C'est l'<i>Essai sur les mœurs</i>. Livre immense, livre +décisif, qu'on attendait depuis quatre ans. Frédéric, quand Voltaire +le quitta (1753), laissa publier la copie incomplète qu'il avait dans +les mains. Elle fut à l'instant réimprimée partout. L'ouvrage +<span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> ne parut complet, dans sa grandeur, qu'en mars 1757. Tiré du +premier coup à un nombre inouï (7,000), il inonda l'Europe, la remplit +de lumière. Mais ce qui est bien plus, ce livre, plein de vie et +d'initiative, en donne à tout le monde. Il commence une enquête +immense sur l'histoire, qui ne s'arrête plus. Le siècle marche dès +lors dans un chemin nouveau, toute la grande armée historique, les +Mably, les Raynal, les Hume, Gibbon et Robertson, Jean de Müller, etc. +D'une part les critiques, et de l'autre les narrateurs, la philosophie +de l'histoire, les Turgot, et les Condorcet.</p> + +<p>La France est loin de se sentir vaincue. Tout au contraire, elle +envahit l'Europe. Le cycle varié de ses grands écrivains, +très-harmoniques entre eux, répond aux besoins variés, aux sentiments +des nations. Montesquieu gagne l'Angleterre, à ce point qu'il y fait +Blakstone. Buffon, dans sa solennité, inaugure en Europe les études de +la nature, Diderot la critique inspirée et des arts et de toute chose.</p> + +<p>Ce qui prouve le mieux la souveraineté de la France, c'est l'avidité, +le respect, j'allais dire la religion, avec laquelle l'Europe +l'accueillait dans son œuvre mêlée, énorme et indigeste, de +l'Encyclopédie. Rien ne donne aujourd'hui l'idée d'une telle chose. +Tant de milliers de souscripteurs pour un livre si lourd, si cher.</p> + +<p>Chaque volume est reçu comme un événement, salué avec enthousiasme. +Bonne nouvelle? l'année de Rosbach, le septième volume a paru. +L'Europe en est charmée. Outre les articles éclatants de Voltaire, +Diderot, <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> beaucoup d'autres saisissent, commandent +l'attention. De l'article <i>Genève</i> qu'a donné d'Alembert, une +révolution va sortir, le grand schisme encyclopédique.</p> + +<hr> + +<p>C'est un sot préjugé, malheureusement fort répandu, qu'avant cette +réaction le siècle avait flotté, divagué de côté et d'autre. Erreur. +Il a marché très-droit.</p> + +<p>Qu'on me laisse un moment remonter et marquer depuis 1720 quelle avait +été cette voie.</p> + + +<p class="p2">1.—L'ACTION.—MONTESQUIEU, VOLTAIRE.</p> + +<p>Le point de départ est l'arrêt de Montesquieu (dans la 117<sup>e</sup> des +<i>Lettres persanes</i>) sur le catholicisme «qui ne peut durer cinq cents +ans.»</p> + +<p>Il n'eut jamais d'éclipse plus forte que sous la Régence. On ne le +combattit pas; on l'oublia.</p> + +<p>Le jugement de Dieu, qu'il attestait toujours, avait deux fois +prononcé contre lui. Vaincu deux fois, avec Philippe II, avec Louis +XIV, il paraissait fini. Il l'était bien plus en lui-même, ayant dans +l'<i>Unigenitus</i> condamné l'Évangile, et les propres mots de Jésus.</p> + +<p>Montesquieu ne s'amuse pas à faire la petite guerre, noter tel +scandale, tel abus. Il va à la vraie question: Si le catholicisme +meurt, est-ce un effet de ses abus qui l'écartent de l'Évangile? ou +l'effet naturel, nécessaire, <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> du principe chrétien?—Quel +est-il, ce principe, et quelle est sa portée?</p> + +<p>Regardant l'avenir, dédaignant le présent et méprisant ce monde, +condamnant toute occupation mondaine, maudissant la nature, il est +essentiellement stérile et dépopulateur (<i>Lettre</i> 144).—Il est le +père des moines, mais il en est le fils, issu du monachisme oriental, +si fort en Égypte, en Syrie, avant Jésus, plus fort dans la mort de +l'Empire, ce grand tombeau des nations. Au monde défaillant qui +n'agissait plus guère, qui n'espérait plus rien, il interdit l'espoir, +<i>défendit l'action</i>.</p> + +<hr> + +<p>Le premier mot qui part, en 1734, le premier cri, c'est: «<i>l'action</i>.»</p> + +<p>Voltaire, dans ses Lettres anglaises et la lettre contre Pascal, dit +la grande parole, le moderne Symbole: «<i>Le but de l'homme est +l'action.</i>»</p> + +<p>Nous avons vu Voltaire à ce très-beau moment, qu'on pourrait dire son +moment stoïcien, quand, pauvre, ruiné, au retour d'Angleterre, il +était caché près Paris.</p> + +<p>Aux jérémiades amères de Pascal sur les maux de l'homme, il répond +noblement: «L'homme est heureux... Je suis heureux.»</p> + +<p>Comment heureux? <i>Par l'action.</i></p> + +<p><i>L'action, but souverain de l'homme</i>; avec ce mot il n'était plus +besoin d'épigrammes, ni de petits combats. <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> Cela renvoyait au +néant les dogmes de l'inaction, de la contemplation stérile.</p> + +<p>Le but, entendez-vous? ce n'est pas le plaisir; ce n'est pas l'intérêt +(à vous! Helvétius, Holbach! À vous, les modernes écoles de la matière +et du plaisir).</p> + +<p>Voltaire se croit sensualiste et disciple de Locke. Il ne l'est point +au fond. Il se sépare très-bien de lui et de tous ceux qui croient la +morale variable, qui ne reconnaissent pas <i>une règle identique +d'action</i>.</p> + +<p>Il se moque de Locke qui, sur la foi de voyageurs suspects, a la +crédulité d'admettre que les Mingréliens s'amusent à enterrer vifs +leurs enfants. «Mettons cela, dit-il, avec le perroquet qui tint au P. +Maurice ces beaux discours en langue brésilienne, que Locke a la +simplicité de redire.»</p> + +<p>Et il n'est pas moins ferme contre le fatalisme. Contre Wolf, contre +Frédéric, il proclame <i>la liberté de l'action</i>.</p> + +<p>«La liberté dans l'homme est la santé de l'âme.» Plus on a la santé +morale, plus on croit à la liberté. Le fataliste est un malade.</p> + +<p>C'est un état artificiel, contre lequel protestent <i>la conscience et +la liberté intérieure</i>.</p> + +<p>Tout cela, beau en soi, l'est encore plus dans la situation. Il +soutient cette thèse contre un homme qui va régner, le jeune prince de +Prusse (1737-1738). Il tremble de le voir persister dans ce fatalisme +qui endurcit le cœur. «<i>Au nom de l'humanité</i>, daignez penser que +l'homme est libre.»</p> + +<hr> + +<p><span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> La morale héroïque se prouve par les actes et les œuvres, +la liberté par l'énergie.</p> + +<p>Frédéric, qui en fit un si terrible usage dans la guerre de Sept Ans, +fut converti par la victoire. Déjà vieux, il avoue (1771, 16 +septembre) que nos actes sont libres, et que Voltaire avait raison.</p> + +<p>Mais il n'est pas moins beau de le sentir par les revers, par l'excès +des malheurs. Le jeune et profond Vauvenargues, martyr de la cruelle +retraite de Prague (1741), fut le témoin du nouveau dogme par sa vie +et par ses écrits.</p> + +<p>Voltaire, les recevant (1744), lui écrit: «Beau génie, j'ai lu, j'ai +admiré cette hauteur d'une grande âme... Si vous étiez né plus tôt, +mes ouvrages en vaudraient mieux. Mais, au moins, sur ma fin, vous +m'affermissez...»</p> + +<p>À 30 ans, le jeune homme avait déjà passé par deux âges. Un de +concentration stoïque, dans l'enivrement d'énergie où le jeta la +lecture de Plutarque. Il se dépeint lui-même dans une lettre, comme il +était alors: <i>stoïcien à lier</i>, désirant un malheur pour s'assurer de +sa force intérieure. Plus réfléchi, il eut le second âge, celui de la +force expansive qui dit: <i>À tout prix l'action.</i></p> + +<p>Là il est justement l'opposé de Pascal et du christianisme, de la +morale d'abstention. Il accepte hardiment toutes les conditions de la +vie, les passions comme aiguillons puissants de notre force active.</p> + +<p>D'autres aussi, non moins anti-chrétiens, admettent la passion, mais +l'emploient au bonheur. Vauvenargues l'emploie, comme degré pour +s'élever, un escalier <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> qui monte à la grandeur, aux nobles +résultats qui serviront le genre humain.</p> + +<p>Cette forte pensée ayant rempli son âme, et devenant lui-même, il +donnait à sa personne modeste et réservée une autorité singulière. Le +plus fougueux des hommes, Mirabeau (père de l'orateur), en écrivant à +Vauvenargues (du même âge, ils ont 22 ans), lui parle en fils plutôt +qu'en frère. Il l'appelle: «Mon maître.» Ce qui surprend bien plus, +c'est que dans ce monde futile de jeunes officiers dissipés et rieurs, +nul n'ait ri de la vie recueillie, des mœurs graves et pures de ce +singulier camarade. Devant son austérité douce, ils ne sentaient que +du respect.</p> + +<p>Écoutons-le: «Blâmer l'activité, c'est blâmer la nature. Le présent +nous échappe, nos pensées sont mortelles. Nous ne saurions les +retenir. Si notre âme n'était secourue par cette activité infatigable +qui répare les écoulements de notre esprit, nous ne durerions qu'un +instant. Il faut marcher, suivre le mouvement universel. Nous ne +pouvons retenir le présent que par une action qui sort du présent... +L'activité qui détruit le présent, le rappelle et le reproduit.» (II, +94, éd. 1757.)</p> + +<p>Et ailleurs, ce mot si fécond: «Agir n'est autre chose que produire. +Qui condamne l'activité, condamne la fécondité. Chaque action <i>est un +nouvel être</i> qui commence ce qui n'était pas.»</p> + +<p>Son destin fut cruel. Il ne put pas agir. Il languit à l'armée. Il +languit en Provence. Sa famille pauvre et très-serrée lui refuse toute +expansion. Il a des ailes et ne peut voler. Forte épreuve. Eh bien, il +se dit: «C'est <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> sur nous que nous devons travailler. Et la +grandeur se trouve en ce travail. L'âme est grande par ses pensées et +par ses sentiments. Le reste est étranger. Lorsqu'il lui est refusé +d'étendre au dehors son action, elle s'exerce en elle-même d'une +manière inconnue aux esprits faibles et légers. Semblables à des +somnambules qui parlent et marchent en dormant, ces derniers ne +connaissent pas cette suite impétueuse et féconde de pensées qui +forment un si vif sentiment dans le cœur des hommes profonds.»</p> + +<p>Ce mot qui, dans le calme, fait sentir le combat, montre aussi +fièrement qu'en cette grande morale, tout est compris, que l'âme +souveraine sait et lancer et retenir le char, créer à l'action +refoulée le champ illimité de l'activité intérieure,—qu'elle peut +dire au monde: «Je suis un monde aussi.»</p> + +<p>Que de coups l'accablèrent! La funeste retraite de Prague lui avait +coûté son ami, un jeune élève aimé, créé de sa pensée. Il quitta le +service, rechercha un emploi. Par Voltaire, il l'obtint. Mais le voilà +gisant. Une cruelle petite vérole le dévaste, le défigure. Ses jambes, +gelées à la retraite, s'ouvrent, ont des plaies. Et avec cela, +poitrinaire, presque aveugle! La pauvreté cruelle pèse encore +par-dessus ces maux!</p> + +<p>Voltaire ici est admirable de bonté, de chaleur de cœur. Il va, +vient, court, à Paris, à Versailles. Il intéresse les puissants à la +publication nouvelle (1746). Il remue les ministres et la reine +elle-même. À ce moment où il entrait en cour, s'agitait tellement, il +a du temps pour le malade.</p> + +<p>Aucun plus grand spectacle que celui de ce lit et de <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> cette +mansarde derrière l'École de médecine. Plusieurs en profitaient; le +jeune, l'aimable Marmontel, Chauvelin, l'âpre chef des batailles +parlementaires, venaient voir volontiers ce stoïcien si doux. «Je l'ai +vu, dit Voltaire, le plus accablé des hommes, et le plus tranquille.»</p> + +<p>Quel était-il dans son for intérieur? Fils du passé, sorti d'une +famille catholique (avec une mère très-dévote, une sœur carmélite, +etc.), d'autre part ami de Voltaire, ayant adopté son principe +(anti-chrétien) de <i>l'action</i>, du bon emploi des passions, était-il +combattu, avait-il des agitations? Souffrait-il d'être double ainsi? +Rien ne l'indique. Ayant peu à donner encore, il crut devoir garder +dans son petit volume des exercices de jeune homme, qu'il eût mieux +valu supprimer et qui le feraient croire chrétien, donc opposé à sa +propre doctrine. Un morceau vigoureux écrit de main de maître, et +certes dans son âge de force (l'<i>Imitation des pensées de Pascal</i>), +dément entièrement cette idée. Il est d'un parfait voltairien.</p> + +<p>Rien de plus vraisemblable que ce qu'on a raconté de sa mort. Voltaire +alors n'était pas à Paris, mais il y fut présent par son <i>alter ego</i>, +l'excellent d'Argental, le même qui avait assisté mademoiselle +Lecouvreur. Un Jésuite arriva, n'en tira rien. Vauvenargues dit après +son départ les vers de Bajazet:</p> + +<p class="poem"> +<span class="add3em">... Cet esclave est venu.</span><br> + Il a montré son ordre, et n'a rien obtenu.</p> + +<p>Mort à trente-deux ans, moins deux mois, en 1747.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> On a dit, non sans vraisemblance, que Vauvenargues qui +souvent atteste contre le raisonnement l'autorité du sentiment, de la +nature, du cœur, est déjà un Rousseau anticipé. Oui, mais, +très-grande différence, il est bien moins sensible que Rousseau pour +ses propres maux. Sur le grabat de Job, dans ces infirmités +déplorables, cette destruction, il gémit, il est vrai, se plaint... +des maux d'autrui.</p> + +<p>Ce sombre Paris, ruiné par une interminable guerre, ce quartier noir, +pauvre et humide, lui révélait un misérable monde qu'il n'avait pas vu +au Midi.</p> + +<p>Dans un passage ému, touchante vision de malade, il regarde passer le +grand torrent, le monde et la foule affairée. Mais de côté et d'autre, +aux chemins de traverse, il voit de pauvres solitaires souffrants, +muets, étouffant leur douleur. C'est à eux qu'il voudrait aller, eux +qu'il voudrait calmer et consoler. Il hésite, craint de les blesser; +il les laisse passer à regret.</p> + +<p>Ailleurs, un aveu adorable: c'est que, tant malheureux qu'il soit, +l'homme n'en sent que mieux toutes les misères des autres hommes... +«Comme si c'était sa faute qu'il y eût des hommes plus malheureux +encore. Sa générosité s'accuse de tous les maux du genre humain.»</p> + +<p>Cette vive sensibilité éclate à chaque instant chez son maître +Voltaire, le rieur plein de larmes. Elle alla trop loin même dans son +<i>Désastre de Lisbonne</i>, l'égara, lui fit croire au désordre de la +nature, lui en cacha l'ordre profond.</p> + +<p>Mais elle est admirable dans l'<i>Essai sur les mœurs</i>. Sous forme +légère et critique, elle anime partout ce <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> beau livre. +Partout on est heureux d'y retrouver <i>le sens humain</i>.</p> + +<p>Bien mieux que Montesquieu<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Lien vers la note 42"><span class="small">[42]</span></a>, il pose: que, si la coutume diffère +selon les lieux et les climats, <i>tout ce qui tient au fond de la +nature</i> est le même et ne varie pas. L'homme a toujours vécu en +société, et cette société dure sur deux bases: <i>justice et pitié</i>.</p> + +<p>Plus vieux, il a mieux dit encore, étendant ce principe de notre petit +globe à ceux qu'on voit au ciel, et à tous les mondes possibles. +Partout même morale, tout comme même géométrie. Je cite ce qui suit de +mémoire, je crois, assez exactement:</p> + +<p>«Si, dans la Voie lactée, un être pensant voit un <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> autre être +qui souffre, et ne le secourt pas, il a péché contre la Voie lactée. +Si, dans la plus lointaine étoile, dans Sirius, un enfant, nourri par +son père, ne le nourrit pas à son tour, il est coupable envers tous +les globes.»</p> + +<p class="p2">2.—L'ACTION UNIVERSELLE.—DIDEROT.</p> + +<p>L'ouvrier naît au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, et la machine au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup>. Notable +différence. Les œuvres industrielles, l'ameublement surtout, les +arts de décoration intérieure, portent alors l'empreinte vive de la +main de l'homme, souvent exquise et délicate, parfois quelque peu +indécise, avec certains légers défauts qui ne sont pas sans grâce, +indiquant que la vie a passé là, l'émotion, et que l'œuvre en +palpite encore.</p> + +<p>Les formes convenues du siècle de Louis XIV s'étaient imposées à +l'Europe, mais pour les choses qu'on peut dire <i>extérieures</i>: +architecture, jardins, costumes officiels. Des arts nouveaux se créent +sous la Régence, qui atteignent bien plus <i>le dedans</i>. Ils pénètrent, +se glissent, semblent des confidents d'amour et d'amitié. Ils ne +méprisent rien, donnent aux menus détails d'intérieur, à cent choses +d'utilité (fort grossières sous Louis le Grand) un charme singulier. +Toute la vie en est ennoblie. Au plus caché boudoir des princesses +étrangères, l'ameublement intime, le négligé d'amour, la vie +mystérieuse, tout est création de la France. Ce génie d'industrie, qui +sent et prévoit <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> tout, sert les raffinements solitaires et la +coquetterie sociale, les goûts de l'intérieur et l'aimable vie de +salon.</p> + +<p>En ouvrant les recueils des hommes sortis de la Régence, Oppenord, +Meissonier, de Cotte, etc., on voit qu'ils entrevirent, tentèrent une +grande chose: <i>féconder l'art par la nature</i>, marier avec charme les +formes si diverses de la végétation et de la vie marine, les feuilles, +oiseaux, coquilles; exploiter mille espèces de fleurs, de coraux +(autres fleurs); sortir de la pauvreté sèche des trois ou quatre types +maussades où s'est tenu le Moyen âge. Ils en firent des essais, +allèrent (on peut le dire) au bord de la Nature. Ils y seraient entrés +avec bien plus d'audace si l'Histoire naturelle, maîtrisée par Buffon, +n'eût été immobile dans ses descriptions solennelles, si déjà elle eût +eu le génie des transformations qui doit un jour changer les arts. +Lamark, Geoffroy, Darwin, s'ils avaient été nés déjà, auraient ouvert +un champ immense au génie de nos Oppenord.</p> + +<p>L'art était jusque-là chose d'église, se répétant toujours, ou +ridiculement bouffi, aux apothéoses royales, aux plafonds de +Versailles. Mais tout à coup voilà qu'il est partout. Il devient +social. Il crée une société. Il n'est plus une école ou une académie; +il est un peuple. Un grand peuple sans nom a poussé sous la terre, de +fine main, par qui le métier devient art. Il est même juste de dire +que le sculpteur, le peintre, ne sont pas alors en progrès. C'est bien +plus en ces arts appelés des métiers, que le siècle fleurit de grâce +et d'invention.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> Notez qu'ici l'ouvrier seul est tout. Il conçoit, exécute. Ce +n'est ni Vanloo, ni Boucher qui lui enseignent ces merveilles. Dans +son cinquième étage, il est un créateur. Sans secours, sans machine et +presque sans outil, il est forcé d'avoir du génie dans les doigts. Que +d'efforts, de pensées, de combinaisons solitaires, avant que le +chef-d'œuvre aille au bout de l'Europe faire admirer les arts +français!</p> + +<p>Mais cet ermite du travail, par moment, voit monter à lui un Esprit, +qui aime et sent tout, qui pénètre ses habiletés, ses procédés, qui +lui trouve une langue pour cent choses innommées, lui explique son art +à lui-même. C'est le pantophile Diderot.</p> + +<p>Voltaire l'appelle <i>Panto-phile</i>, amant de toute la nature, ou plutôt +amoureux de tout.</p> + +<p>Il n'est pas moins <i>Pan-urge</i>, l'universel faiseur. C'est un fils +d'ouvrier (comme Rousseau, Beaumarchais et tant d'autres). Langres, sa +ville, fabrique de bons couteaux et de mauvais tableaux, l'inspire aux +métiers et aux arts.</p> + +<p>De son troisième nom qui lui va mieux encore, c'est le vrai +<i>Prométhée</i>. Il fit plus que des œuvres. Il fit surtout des hommes. +Il souffla sur la France, souffla sur l'Allemagne. Celle-ci l'adopta +plus que la France encore, par la voix solennelle de Gœthe.</p> + +<p>Grand spectacle de voir le siècle autour de lui<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Lien vers la note 43"><span class="small">[43]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> Tous +venaient à la file puiser au puits de feu. Ils y venaient d'argile, +ils en sortaient de flamme. Et, chose merveilleuse, c'était la libre +flamme de la nature propre à chacun. Il fit jusqu'à ses ennemis, les +grandit, les arma de ce qu'ils tournèrent contre lui.</p> + +<p>Il faut le voir à l'œuvre, et travaillant pour tous. <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> Aux +timides chercheurs, il donnait l'étincelle, et souvent la première +idée. Mais l'idée grandiose les effrayait? Ils avaient peu d'haleine? +Il leur donnait le souffle, l'âme chaude et la vie par torrents. +Comment réaliser! S'il les voyait en peine, de sybille et prophète, il +était tout à coup, pour les tirer de là, ouvrier, maçon, forgeron; il +ne s'arrêtait pas que l'œuvre ne surgît, brusquement ébauchée, +devant son auteur stupéfait<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Lien vers la note 44"><span class="small">[44]</span></a>.</p> + +<p>Les plus divers esprits sortirent de Diderot; d'un de ses essais, +Condillac; d'un mot, Rousseau dans ses premiers débuts. Grimm le suça +vingt ans. De son labeur immense et de sa richesse incroyable coula le +fleuve trouble, plein de pierres, de graviers, qu'on appelle du nom de +Raynal.</p> + +<p>Un torrent révolutionnaire,—on peut dire davantage,—la Révolution +même, son âme, son génie, fut en lui. Si de Rousseau vint Robespierre, +«de Diderot jaillit Danton.» (<i>Aug. Comte.</i>)</p> + +<p>«Ce qui me reste, c'est ce que j'ai donné.» Ce mot que le Romain +généreux dit en expirant, Diderot aussi pouvait le dire. Nul monument +achevé n'en reste, <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> mais cet esprit commun, la grande vie +qu'il a mise en ce monde, et qui flotte orageuse en ses livres +incomplets. Source immense et sans fond. On y puisa cent ans. L'infini +reste encore.</p> + +<p class="p2">Dans l'année même (1746) où Vauvenargues publia ses <i>Essais</i>, ses vues +sur l'<i>action</i>, Diderot publia ses <i>Pensées</i>, où il dit un mot +admirable. Il demande que Dieu ait sa libre <i>action</i>, qu'il sorte de +la captivité des temples et des dogmes, et qu'il se mêle à tout, +remette en tout la vie divine:</p> + +<p>«Élargissez Dieu!»</p> + +<p class="p2">Combien à ce moment on l'avait étouffé! combien indignement on l'avait +remplacé, ce Dieu de vie, par la Mort même! Comme on s'en servait +hardiment pour sacrer toute tyrannie, arrêter la science, la recherche +des causes, au nom de la Cause première! On voulait qu'on s'en tînt à +ce mot: «Dieu le veut.»</p> + +<p>«Qu'est-ce que la Nature? Adorez, ignorez! Comprendre, c'est +impie.—Qu'est-ce que l'industrie? la témérité de créer et de faire +concurrence à Dieu.—Et la médecine? défiance et défaut de +résignation, l'acharnement de vivre. Guérir est un péché.»</p> + +<p>Ainsi, à chaque pas, obstacle et inertie, un monde obscur, épais, +coagulé; rien ne se meut. Pour y ramener le mouvement, la circulation +de la vie, le fluide de la Nature, et ses transformations à travers +l'espace et le temps, il fallait <i>écarter le Dieu faux +d'inertie,—affranchir le Dieu mouvement</i>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> Après la longue mort des trente années dernières du règne de +Louis XIV, il y eut un réveil violent de toutes les énergies cachées. +<i>Dieu s'élargit</i>, on peut le dire, il s'échappa. La vie parut partout. +Des lettres aux arts, des arts à la Nature tout s'anima, tout devint +force vive. Il n'y eut plus personne de mort. Tous les êtres voulurent +monter.</p> + +<p>Du plus profond abîme, les madrépores eux-mêmes, les coraux +réclamèrent, dirent qu'ils n'étaient pas simples fleurs, mais de vrais +animaux (<i>Peyssonnel</i>). Les plantes à leur tour, autant que l'animal, +dirent aimer et avoir des sexes (<i>Vaillant</i>).</p> + +<p>Les insectes (par <i>Réaumur</i>) prouvèrent qu'ils étaient ouvriers, de +merveilleux industriels, qui se faisaient chacun des outils pour son +art.</p> + +<p>Ainsi la nature tout entière, devant l'Industrie qui naissait, dit +qu'elle aussi elle était industrie, un créateur laborieux. Notre +Maillet, qui vécut en Égypte, vit, dans la matrice du Nil, surgir +l'animal (non oisif), mais persévérant ouvrier, qui va se fabriquant, +va montant dans l'échelle de la métamorphose, se diversifiant, tendant +vers chaque espèce, selon qu'il développe tel organe ou telle +fonction.</p> + +<p>Pure machine au temps de Descartes, l'animal s'émancipe au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> +siècle, devient animal vrai, une force animée et active, qui se crée, +et qui a sa part du Créateur... Et Dieu n'en rougit pas. Animer tous +ces simples, ces innocents, pour lui, c'est <i>s'élargir</i>, reprendre sa +libre action et rentrer dans la vie divine dont les prêtres et les +sophistes, ces impies, l'avaient exilé.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> Le vertige me vient à regarder la scène prodigieuse de tant +d'êtres, hier morts, aujourd'hui si vivants créateurs... Cela est +beau, grand! Dieu partout?</p> + +<p>Démocratie immense!... Plus la compression monarchique du Dieu de fer +du Moyen âge fut exagérée jusqu'ici, plus aussi elles brûlent, ces +forces délivrées, d'avoir tout leur ressort, de se détendre enfin, de +vivre de la vie républicaine. Diderot, leur organe, a un respect si +tendre des moindres libertés, des petites activités, qu'il craint de +les gêner par un cadre trop fort. Il les relie sans les serrer, les +laisse vigoureusement s'épandre en ses systèmes. Il ne les contraint +pas, s'efface.—Au système du monde, il agit tout à fait de même. Le +grand Auteur à peine y paraît. Il n'est pas nié, mais écarté, ajourné +ou voilé.</p> + +<p>Ah! l'amour contredit l'amour, et il a en lui son obstacle!</p> + +<p>Qui aime à ce point toute chose,—par l'amour de la vie +locale,—perdra le sentiment de l'Unité centrale.</p> + +<p>En douant chaque être d'une âme et d'un esprit divin, y mettant Dieu, +on a peine à garder l'harmonie supérieure et la haute Unité d'amour +qui liait toute chose.</p> + +<p>Cela est triste<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Lien vers la note 45"><span class="small">[45]</span></a>... Le monde en devient sombre. Quel éparpillement +de la vie!...</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> Si l'animal s'élève dans l'échelle des êtres, selon qu'il est +centralisé, en montrant des mollusques à l'homme,—hélas! l'<i>animal +monde</i>, s'il n'est centralisé dans l'unité divine, de quelle chute +profonde va-t-il tomber, cher Diderot!</p> + +<p class="p2">Ses <i>Pensées</i> sont brûlées (1746).—Sa <i>Lettre sur les aveugles</i> +(1749) le fait mettre à Vincennes. Regardons-le sur ce donjon.</p> + +<p>De là la vue est grande sur la plaine, la Seine et Paris, sur +Notre-Dame et la Bastille. Que d'hommes ont regardé du haut de cette +tour, malgré la hauteur! Retz, Condé, Barbès, Mirabeau, mille autres y +ont passé. Mais nul oiseau jamais de si haut vol n'y fut que celui que +j'y vois, nul plus grand, plus hardi, «nul plus sage et plus fou.»</p> + +<p>Lui-même s'est dépeint à merveille. Né à Langres, lieu haut et de +vents éternels, qui d'heure en heure va du calme à l'orage, il dit: +«Ma tête est le coq du clocher qui va, vient et tourne toujours.» Un +coq, <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> disons-le, d'un œil d'aigle qui plane et voit au +loin, pressent de tous côtés les vents de l'avenir.</p> + +<p>C'est l'an 1749 (juillet), l'avénement de Mesdames, et le triomphe du +Clergé. Le roi accorde aux prêtres une razzia des gens de lettres. +Sous le prétexte d'athéisme, on loge au donjon Diderot.</p> + +<p>Cent ans plus tôt cela mène au bûcher. Vallée, Vanini, Théophile +furent sans pitié brûlés. Que d'autres, pour des riens, furent +enterrés vivants! J'ai dit la cage de Saint-Michel-en-Grève. Je n'ai +pas dit les fosses pleines de rats, où Renneville eut le nez mangé.</p> + +<p>Diderot fut très-beau en prison. Tenu au secret le plus dur, il ne +livra jamais le nom de son libraire qui eût été de droit à Toulon. Il +était décidé à rester là. Et, sans papier ni plume, il charbonnait un +drame de la mort de Socrate. L'autorité fléchit et recula.</p> + +<p>Dans ce séjour de trois mois à Vincennes, il mûrit son grand plan +d'une association universelle des gens de lettres, contenant leurs +travaux dans un Dictionnaire qui contiendrait la science humaine. +Pensée folle? On devait le croire.</p> + +<p>L'autorité permettrait-elle une si dangereuse entreprise, toutes les +sciences exposées, traduites selon l'esprit philosophique (autrement +dit, contre l'autorité)? Aucun protecteur sûr. La Pompadour et +d'Argenson cadet voulaient, ne voulaient pas. Si Diderot n'eût fait +qu'un livre, il eût péri. Il emporta l'obstacle à force de grandeur. +Dans sa vaste entreprise, au peuple des lettrés s'unit le peuple +financier. Des fortunes s'y engagèrent. Telle y fut jeté sans retour. +Une seule dame y mit cent mille écus.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> Plusieurs y mirent leur vie (de Jaucourt et tant d'autres). +La générosité de Diderot qui s'y usa pour rien (y eut son pain à +peine), sa générosité gagna. On vit un surprenant spectacle, cesser +l'égoïsme et l'envie! Qui aurait jamais cru que <i>la nation des gens de +lettres</i> (comme l'appelle d'Alembert), nation de rivaux, d'envieux, en +viendrait à s'immoler dans un travail commun où chacun brillerait si +peu? une Babel par ordre alphabétique, un monstrueux dictionnaire de +trente volumes in-folio? L'<i>Encyclopédie</i> fut bien plus qu'un livre. +Ce fut une faction. À travers les persécutions, elle alla grossissant. +L'Europe entière s'y mit.</p> + +<p>Belle conspiration générale qui devint celle de tout le monde. Troie +entière s'embarqua elle-même dans le cheval de Troie.</p> + +<p class="p2">Tout cela était encore dans le cerveau de Diderot. Il était encore à +Vincennes, mais plus libre déjà, quand il eut, en août 1749, la visite +vraiment mémorable du musicien Rousseau. Il n'avait pas encore fait le +<i>Devin du village</i>, et rien ne le recommandait. Diderot, qui l'aimait, +ne méditait pas moins d'inscrire Rousseau au titre du grand +<i>Dictionnaire des sciences</i>, de lui donner l'honneur d'être un des +fondateurs de l'Encyclopédie (ce qu'il a fait réellement).</p> + +<p>Mably, dans cette année, avait donné son livre contre la vie moderne, +son éloge de Sparte, etc. Rousseau, protégé de Mably et ancien ami du +célèbre auteur, pouvait-il ignorer ce livre? Il n'en dit rien, mais +parle seulement du sujet proposé par l'Académie de Dijon. «Les +sciences et les arts ont-ils servi le genre <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> humain?» Cette +question, dit-il, lui ouvrit tout un monde. Il allait à Vincennes +quand il la lut, en fut ému, gonflé, ne put plus respirer. Il s'assit +sous un arbre, y écrivit une page au crayon pour la montrer à Diderot.</p> + +<p>Les trois récits qu'on a de ce moment (par Rousseau, Diderot, +Marmontel) s'accordent aisément. Rousseau entrevit bien la grande +place qu'il allait saisir, en attaquant les sciences et le parti de +ses amis. Mais il ne l'eût pas fait sans l'avis généreux du capital +ami, qui pour lui était tout alors, sans l'autorisation de l'oracle du +temps.</p> + +<p>Grave question pour Diderot! Au jour où il dressait le monument des +sciences, allait-il envoyer Rousseau dans le camp opposé? Ne +risquait-on de voir bientôt un encyclopédiste ennemi de +l'Encyclopédie? qui sait? ennemi de Diderot?</p> + +<p>Celui-ci fut très-grand. Il conseilla contre lui-même, contre son +œuvre et contre son parti. Il conseilla Rousseau pour Rousseau, +selon ses tendances, son talent et sa destinée, et, quoi qu'il +arrivât, il le lança dans l'avenir.</p> + +<p class="center p4">FIN DU TOME DIX-HUITIÈME</p> + + +<a id="tam" name="tam"></a> +<h2><span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<div class="index"> +<p><span class="index-3">PRÉFACE</span> +<span class="ralign">Pages.</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em">Sources de cette histoire.—La conspiration de famille.—Le + Credo du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle <span class="ralign"><a href="#pagei">1</a></span></li> +</ul> + + +<p><span class="index-3">CHAPITRE PREMIER</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Fleury et M. le Duc.</span> 1724 +<span class="ralign"><a href="#page019">19</a></span></li> + +<li>Fleury transmet à M. le Duc un pouvoir limité +<span class="ralign"><a href="#page020">20</a></span></li> + +<li>Fleury créé par les Jésuites +<span class="ralign"><a href="#page022">22</a></span></li> + +<li>Il écarte les honnêtes gens de l'enfant royal +<span class="ralign"><a href="#page023">23</a></span></li> + +<li>Duverney dirige M. le Duc et madame de Prie +<span class="ralign"><a href="#page025">25</a></span></li> + +<li>Réforme de Duverney. Son impopularité +<span class="ralign"><a href="#page030">30</a></span></li> +</ul> + + +<p><span class="index-3">CHAPITRE II</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Chute de M. le Duc.</span> 1725-1726 +<span class="ralign"><a href="#page033">33</a></span></li> + +<li>Amour de la France pour le petit roi +<span class="ralign"><a href="#page034">34</a></span></li> + +<li>Ses camarades. Connivence de Fleury +<span class="ralign"><a href="#page036">36</a></span></li> + +<li>M. le Duc les chasse +<span class="ralign"><a href="#page040">40</a></span></li> + +<li>Il marie le roi, septembre 1725 +<span class="ralign"><a href="#page041">41</a></span></li> + +<li>Chute de M. le Duc, juin 1726 +<span class="ralign"><a href="#page049">49</a></span></li> + +<li>Exil et mort de madame de Prie +<span class="ralign"><a href="#page050">50</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE III</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Esprit guerrier et provocation du clergé.—France. + Pologne. Espagne.</span> 1726-1727 +<span class="ralign"><a href="#page053">53</a></span></li> + +<li>On aggrave la persécution protestante +<span class="ralign"><a href="#page054">54</a></span></li> + +<li>Cruautés des Jésuites, funestes à la Pologne +<span class="ralign"><a href="#page055">55</a></span></li> + +<li>Leurs folies d'Espagne. Riperda, nouvelle Armada +<span class="ralign"><a href="#page060">60</a></span></li> + +<li>L'Anglais corrompt la Farnèse et se joue de Fleury +<span class="ralign"><a href="#page065">65</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE IV</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Chute du siècle.—Impuissance des jansénistes et + des protestants.</span> 1727-1729 +<span class="ralign"><a href="#page068">68</a></span></li> + +<li>On dit à tort que la France se remit sous Fleury +<span class="ralign"><a href="#page068">68</a></span></li> + +<li>Réaction honnête et libérale du jansénisme +<span class="ralign"><a href="#page070">70</a></span></li> + +<li>Persécutions. Miracles jansénistes +<span class="ralign"><a href="#page072">72</a></span></li> + +<li>Association des jansénistes, des francs-maçons +<span class="ralign"><a href="#page076">76</a></span></li> + +<li>Vertus et stérilité des jansénistes, des protestants +<span class="ralign"><a href="#page080">80</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE V</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Voltaire et mademoiselle Lecouvreur.</span> 1728-1730 +<span class="ralign"><a href="#page083">83</a></span></li> + +<li>Voltaire revenu d'Angleterre, 1728 +<span class="ralign"><a href="#page085">85</a></span></li> + +<li>Lettres anglaises et contre Pascal: <i>Le but de l'homme + est l'action</i> +<span class="ralign"><a href="#page087">87</a></span></li> + +<li>Tragique destinée de mademoiselle Lecouvreur +<span class="ralign"><a href="#page092">92</a></span></li> + +<li>Elle est enterrée furtivement +<span class="ralign"><a href="#page099">99</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE VI</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Les Marmousets.—La Cadière.</span> 1730-1731 +<span class="ralign"><a href="#page101">101</a></span></li> + +<li>Le Roi sous le Pape: La Bulle loi du royaume +<span class="ralign"><a href="#page102">102</a></span></li> + +<li>Le Roi trahit ses camarades; Fleury le tient sous + clef +<span class="ralign"><a href="#page104">104</a></span></li> + +<li>Le procès du P. Girard et de la Cadière trouble la + royauté du clergé, 1731 +<span class="ralign"><a href="#page105">105</a></span></li> + +<li>Le Clergé perd l'espoir de devenir son propre juge +<span class="ralign"><a href="#page114">114</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE VII</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Zaïre et Charles XII.—La guerre.</span> 1732-1733 +<span class="ralign"><a href="#page116">116</a></span></li> + +<li>La chanson de Bonneval, le pacha français +<span class="ralign"><a href="#page116">116</a></span></li> + +<li>Chauvelin et Bellisle pour la guerre (contre Fleury) +<span class="ralign"><a href="#page118">118</a></span></li> + +<li>Essor des arts lyriques, <i>Zaïre</i>. On est amoureux de + l'amour +<span class="ralign"><a href="#page121">121</a></span></li> + +<li>Infirmité de la reine. On achète pour le roi madame + de Mailly, 1732 +<span class="ralign"><a href="#page125">125</a></span></li> + +<li>Chauvelin veut rétablir Stanislas, chasser l'Autrichien + d'Italie +<span class="ralign"><a href="#page127">127</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE VIII</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">La guerre.—Fleury et Walpole.</span> 1733-1735 +<span class="ralign"><a href="#page130">130</a></span></li> + +<li>Fleury, mené, par Walpole, retarde et entrave +<span class="ralign"><a href="#page131">131</a></span></li> + +<li>On compromet la Pologne, Stanislas, et on les trahit +<span class="ralign"><a href="#page135">135</a></span></li> + +<li>Mort héroïque de Plélo +<span class="ralign"><a href="#page138">138</a></span></li> + +<li>L'Espagne profite de la guerre, prend les Deux-Siciles +<span class="ralign"><a href="#page139">139</a></span></li> + +<li>Malgré la trahison de Fleury, Chauvelin exige la Lorraine +<span class="ralign"><a href="#page140">140</a></span></li> + +<li>L'Angleterre anti-protestante. Elle assure l'Empire à + l'Autriche +<span class="ralign"><a href="#page142">142</a></span></li> +</ul> + + +<p><span class="index-3">CHAPITRE IX</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Voltaire, 1734-1739.—Le roi ne fait point ses + pâques</span>, 1739 +<span class="ralign"><a href="#page144">144</a></span></li> + +<li>Les Lettres anglaises de Voltaire, 1734 +<span class="ralign"><a href="#page145">145</a></span></li> + +<li>Il se réfugie chez madame Du Châtelet, en Hollande, etc +<span class="ralign"><a href="#page147">147</a></span></li> + +<li>Réaction. Chute de Chauvelin, 23 février 1737 +<span class="ralign"><a href="#page150">150</a></span></li> + +<li>Influence dévote et galante de madame de Toulouse +<span class="ralign"><a href="#page152">152</a></span></li> + +<li>Contre elle, la Mailly appelle sa jeune sœur la Nesle, + décembre 1738 +<span class="ralign"><a href="#page155">155</a></span></li> + +<li>Le roi déclare qu'il ne fera pas ses pâques, avril 1739 +<span class="ralign"><a href="#page157">157</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE X</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Guerre d'Autriche.—Grandeur et catastrophe + de la Nesle</span> +<span class="ralign"><a href="#page158">158</a></span></li> + +<li>La chimère du <i>bon Roi</i>, du salut par l'amour +<span class="ralign"><a href="#page159">159</a></span></li> + +<li>Mort de l'Empereur, guerre imminente, octobre 1740 +<span class="ralign"><a href="#page164">164</a></span></li> + +<li>Apparition de Frédéric +<span class="ralign"><a href="#page164">164</a></span></li> + +<li>La Nesle décide le roi pour Frédéric contre Marie-Thérèse, + 1741 +<span class="ralign"><a href="#page168">168</a></span></li> + +<li>Ambassade de Bellisle qui fait élire le Bavarois +<span class="ralign"><a href="#page170">170</a></span></li> + +<li>La Nesle ne peut réussir contre Fleury, l'Autriche +<span class="ralign"><a href="#page171">171</a></span></li> + +<li>La mort de la Nesle sauve Marie-Thérèse, septembre + 1741 +<span class="ralign"><a href="#page176">176</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XI</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">La conspiration de famille.—La Tournelle.—Désastre + de Prague.</span> 1742 +<span class="ralign"><a href="#page179">179</a></span></li> + +<li>Le Dauphin, gras, dévot, chef du parti jésuite +<span class="ralign"><a href="#page179">179</a></span></li> + +<li>La reine et ses filles sont pour l'Espagne et pour + Marie-Thérèse +<span class="ralign"><a href="#page181">181</a></span></li> + +<li>On veut leur opposer une maîtresse. Concurrence de + la Tournelle et de la petite Poisson +<span class="ralign"><a href="#page185">185</a></span></li> + +<li>Fleury nous trahit pour l'Autriche, retraite de Prague, + déc. Mort de Fleury, janvier 1733 +<span class="ralign"><a href="#page191">191</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XII</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Frédéric le Grand.—Furie de l'Angleterre.—La + Tournelle.—Le roi malade.</span> 1743-1744 +<span class="ralign"><a href="#page194">194</a></span></li> + +<li>Frédéric et Bonaparte +<span class="ralign"><a href="#page196">196</a></span></li> + +<li>Combien Frédéric fut Français +<span class="ralign"><a href="#page197">197</a></span></li> + +<li>Brutalité de l'Angleterre, barbarie de Marie-Thérèse +<span class="ralign"><a href="#page198">198</a></span></li> + +<li>Faiblesse du roi pour sa fille l'Infante; pacte de famille +<span class="ralign"><a href="#page204">204</a></span></li> + +<li>Mais la Tournelle envoie Voltaire à Frédéric +<span class="ralign"><a href="#page205">205</a></span></li> + +<li>Projet de descente en Angleterre +<span class="ralign"><a href="#page208">208</a></span></li> + +<li>Succès en Flandre; le roi malade à Metz, 1744 +<span class="ralign"><a href="#page214">214</a></span></li> + +<li>Mort de la Tournelle, 6 décembre 1744 +<span class="ralign"><a href="#page218">218</a></span></li> + +<li>Frédéric, abandonné de la France, sauvé par un coup + de génie +<span class="ralign"><a href="#page220">220</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XIII</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">La Pompadour et Fontenoy.—Voltaire et l'origine + de l'Encyclopédie.</span> 1745-1746 +<span class="ralign"><a href="#page221">221</a></span></li> + +<li>Comment la Pompadour s'imposa au roi malgré lui +<span class="ralign"><a href="#page224">224</a></span></li> + +<li>Bataille de Fontenoy, 11 mai 1745 +<span class="ralign"><a href="#page225">225</a></span></li> + +<li>Descente de Charles-Édouard en Écosse, octobre +<span class="ralign"><a href="#page230">230</a></span></li> + +<li>On abandonne Édouard et Frédéric qui fait la paix +<span class="ralign"><a href="#page232">232</a></span></li> + +<li>La Pompadour, accueillie de la reine, non de ses + filles +<span class="ralign"><a href="#page234">234</a></span></li> + +<li>Elle appuie Machault pour imposer les biens du + clergé +<span class="ralign"><a href="#page236">236</a></span></li> + +<li>Voltaire à la cour. L'Encyclopédie +<span class="ralign"><a href="#page237">237</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XIV</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Le roi conquis par la famille.—Règne de madame + Henriette. Paix de</span> 1748 +<span class="ralign"><a href="#page238">238</a></span></li> + +<li>Le plan de d'Argenson pour la Pologne et l'Italie, + pour donner Milan au Piémont, etc +<span class="ralign"><a href="#page239">239</a></span></li> + +<li>Velléité du roi, désespoir de sa fille l'Infante +<span class="ralign"><a href="#page240">240</a></span></li> + +<li>Décadence de la Pompadour; influence d'Henriette; + il renvoie Argenson, février 1747 +<span class="ralign"><a href="#page245">245</a></span></li> + +<li>La reine refroidie pour Henriette +<span class="ralign"><a href="#page247">247</a></span></li> + +<li>Voltaire écrit <i>Sémiramis</i> +<span class="ralign"><a href="#page249">249</a></span></li> + +<li>Voltaire écrit contre la paix, est disgracié +<span class="ralign"><a href="#page250">250</a></span></li> + +<li>Paix de 1748, 18 octobre +<span class="ralign"><a href="#page250">250</a></span></li> + +<li>Enlèvement du prince Édouard +<span class="ralign"><a href="#page252">252</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XV</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Madame Henriette.—Les biens d'Église sont défendus.</span> + 1748-1781 +<span class="ralign"><a href="#page253">253</a></span></li> + +<li>Le clergé renouvelle la guerre du Jansénisme et emploie + les filles du roi pour défendre ses biens +<span class="ralign"><a href="#page254">254</a></span></li> + +<li>Voyage de l'Infante à Versailles, renvoi de Maurepas +<span class="ralign"><a href="#page256">256</a></span></li> + +<li>Le roi associe ses filles à ses orgies, octobre 1749 +<span class="ralign"><a href="#page257">257</a></span></li> + +<li>Enlèvements d'enfants et révoltes de Paris, mai 1750 +<span class="ralign"><a href="#page259">259</a></span></li> + +<li>Le <i>Chemin de la Révolte</i> +<span class="ralign"><a href="#page262">262</a></span></li> + +<li>Le roi abandonne l'idée d'imposer le clergé +<span class="ralign"><a href="#page263">263</a></span></li> + +<li>Entrée du Dauphin au Conseil, octobre +<span class="ralign"><a href="#page264">264</a></span></li> + +<li>Adélaïde succède à Henriette qui meurt, février 1752 +<span class="ralign"><a href="#page266">266</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XVI</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Madame Adélaïde.—Les biens ecclésiastiques + sont sauvés.</span> 1752 +<span class="ralign"><a href="#page274">274</a></span></li> + +<li>Caractère d'Adélaïde, violemment passionné +<span class="ralign"><a href="#page275">275</a></span></li> + +<li>Guerre imminente, lutte intérieure du Parlement et + du Clergé +<span class="ralign"><a href="#page279">279</a></span></li> + +<li>Règne d'Adélaïde (septembre 1752), abaissement de la + Pompadour +<span class="ralign"><a href="#page280">280</a></span></li> + +<li>Discours contre les sciences, Devin du village; divisions + du parti encyclopédique +<span class="ralign"><a href="#page282">282</a></span></li> + +<li>Violences, enlèvements. Le Parlement attaque les + <i>Lettres de cachet</i> +<span class="ralign"><a href="#page283">283</a></span></li> + +<li>Enlèvement du Parlement, 9 mai 1753 +<span class="ralign"><a href="#page284">284</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XVII</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Suite d'Adélaïde.—Fourberie du roi.—Déception + du Parlement.</span> 1753-1755 +<span class="ralign"><a href="#page286">286</a></span></li> + +<li>Fluctuations du roi. Adélaïde s'établit chez lui. 27 décembre + 1753 +<span class="ralign"><a href="#page289">289</a></span></li> + +<li>Le Clergé obtient que Machault sorte des Finances, + 4 août 1754 +<span class="ralign"><a href="#page291">291</a></span></li> + +<li>L'archevêque sauvé par le roi des poursuites du Parlement +<span class="ralign"><a href="#page293">293</a></span></li> + +<li>Le roi flatte le Parlement, fait enregistrer les impôts +<span class="ralign"><a href="#page294">294</a></span></li> + +<li>Bruits publics sur Adélaïde, juillet 1755 +<span class="ralign"><a href="#page295">295</a></span></li> + +<li>Le roi se moque du Parlement, le subordonne au + Grand Conseil +<span class="ralign"><a href="#page296">296</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XVIII</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Guerre de Sept ans.</span> 1756 +<span class="ralign"><a href="#page298">298</a></span></li> + +<li>La Pompadour très-bas en août 1755, et très-haut en + septembre +<span class="ralign"><a href="#page298">298</a></span></li> + +<li>Elle gagne le roi et la famille à l'Autriche par l'espoir + que l'Infante aura les Pays-Bas +<span class="ralign"><a href="#page299">299</a></span></li> + +<li>Fourberie de l'Autriche. Marie-Thérèse se fait Française +<span class="ralign"><a href="#page301">301</a></span></li> + +<li>Conférence de Babiole, 22 septembre 1755 +<span class="ralign"><a href="#page302">302</a></span></li> + +<li>Union de la Prusse et de l'Angleterre, 16 janvier 1756 +<span class="ralign"><a href="#page305">305</a></span></li> + +<li>La Pompadour règne. «Plus d'hommes en France.» +<span class="ralign"><a href="#page306">306</a></span></li> + +<li>Richelieu emporte Mahon, mai 1756 +<span class="ralign"><a href="#page308">308</a></span></li> + +<li>Mais Frédéric enlève la Saxe au père de la Dauphine +<span class="ralign"><a href="#page309">309</a></span></li> + +<li>Le roi irrité se jette dans la guerre, brise le Parlement, + décembre 1756 +<span class="ralign"><a href="#page311">311</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XIX</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Damiens. Janvier-mars</span> 1757 +<span class="ralign"><a href="#page314">314</a></span></li> + +<li>Légendes du Pacte de famine, du Parc-aux-Cerfs +<span class="ralign"><a href="#page315">315</a></span></li> + +<li>Le viol du 17 février 1756 +<span class="ralign"><a href="#page316">316</a></span></li> + +<li>On croit que le roi sera tué +<span class="ralign"><a href="#page317">317</a></span></li> + +<li>Origines de Damiens.—Les domestiques au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> + siècle +<span class="ralign"><a href="#page318">318</a></span></li> + +<li>Ni Jésuite, ni Janséniste, mais Parlementaire. Son + idée fixe d'<i>avertir</i> le roi +<span class="ralign"><a href="#page322">322</a></span></li> + +<li>On lui jette un sort. Il vole +<span class="ralign"><a href="#page327">327</a></span></li> + +<li>Il retourne à Arras, voudrait se tuer +<span class="ralign"><a href="#page328">328</a></span></li> + +<li>Il revient pour <i>avertir</i> le roi, le frappe, 5 janvier + 1757 +<span class="ralign"><a href="#page331">331</a></span></li> + +<li>Ses premières réponses +<span class="ralign"><a href="#page332">332</a></span></li> + +<li>On veut lui faire accuser le Parlement +<span class="ralign"><a href="#page334">334</a></span></li> + +<li>La Pompadour renvoyée reste, fait renvoyer Argenson + et Machault, 1<sup>er</sup> février 1755 +<span class="ralign"><a href="#page339">339</a></span></li> + +<li>Elle négocie avec le Parlement, fait espérer l'expulsion + des Jésuites +<span class="ralign"><a href="#page341">341</a></span></li> + +<li>Le procès étouffé.—Tortures et exécution de Damiens. + 28 mars +<span class="ralign"><a href="#page343">343</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XX</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Frédéric.—Rosbach.</span> 1757 +<span class="ralign"><a href="#page350">350</a></span></li> + +<li>Proscription de Frédéric et des philosophes, de l'Encyclopédie +<span class="ralign"><a href="#page351">351</a></span></li> + +<li>Napoléon, Voltaire, et tous, ont trop ravalé Frédéric +<span class="ralign"><a href="#page351">351</a></span></li> + +<li>Sa grandeur dans la paix +<span class="ralign"><a href="#page353">353</a></span></li> + +<li>Son danger entre trois géants et sa défense de l'Europe +<span class="ralign"><a href="#page355">355</a></span></li> + +<li>Sept batailles en un an: victoire de Prague, 6 mai +<span class="ralign"><a href="#page356">356</a></span></li> + +<li>Frédéric perd son unique allié (la petite armée de Hanovre) +<span class="ralign"><a href="#page359">359</a></span></li> + +<li>Les agents de l'Autriche (Choiseul) diffament Frédéric +<span class="ralign"><a href="#page360">360</a></span></li> + +<li>Vie de Louis XV; petit Parc-aux-Cerfs intérieur +<span class="ralign"><a href="#page361">361</a></span></li> + +<li>Vie de Frédéric; ses vers à Voltaire +<span class="ralign"><a href="#page362">362</a></span></li> + +<li>Il se sent nécessaire au monde; sa gaieté héroïque +<span class="ralign"><a href="#page363">363</a></span></li> + +<li>Marie-Thérèse le croit accablé, ordonne (par Choiseul) + qu'on l'achève à Rosbach +<span class="ralign"><a href="#page365">365</a></span></li> + +<li>Le favori Soubise, l'armée des filles, coiffeurs et cuisiniers +<span class="ralign"><a href="#page367">367</a></span></li> + +<li>La déroute de Rosbach, 7 novembre 1757 +<span class="ralign"><a href="#page369">369</a></span></li> + +<li>L'admiration de Frédéric refait la patrie allemande +<span class="ralign"><a href="#page371">371</a></span></li> + +<li>Roi, général, philosophe, historien +<span class="ralign"><a href="#page372">372</a></span></li> +</ul> + +<p><span class="index-3">CHAPITRE XXI</span></p> + +<ul class="none"> +<li class="min2em"><span class="smcap">Credo du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> Siècle.</span> 1720-1787 +<span class="ralign"><a href="#page373">373</a></span></li> + +<li>La France fait la conquête morale de l'Europe +<span class="ralign"><a href="#page374">374</a></span></li> + +<li class="min2em">I. <i>L'action.</i> Montesquieu et Voltaire +<span class="ralign"><a href="#page376">376</a></span></li> + +<li>Montesquieu prédit la <i>mort du catholicisme</i>, 1720 +<span class="ralign"><a href="#page360">379</a></span></li> +<li><span class="add1em spacing1em">— déclare</span> le christianisme improductif et <i>inactif</i> +<span class="ralign"><a href="#page380">380</a></span></li> + +<li>Voltaire déclare: <i>Le but de l'homme est l'action</i>, 1734 +<span class="ralign"><a href="#page381">381</a></span></li> +<li><span class="add1em spacing1em">— <i>L'action</i></span> <i>est libre, non fatale</i> +<span class="ralign"><a href="#page382">382</a></span></li> +<li><span class="add1em spacing1em">— <i>La</i></span> <i>règle de l'action est invariable</i>, 1738 +<span class="ralign"><a href="#page383">383</a></span></li> + +<li>Ses disciples, Frédéric et Vauvenargues, 1746 +<span class="ralign"><a href="#page383">383</a></span></li> + +<li>Son essai sur les mœurs, 1740-1757: <i>Unité morale du + monde</i> +<span class="ralign"><a href="#page383">383</a></span></li> + +<li class="min2em">II. <i>L'action universelle.</i> Diderot +<span class="ralign"><a href="#page384">384</a></span></li> + +<li>Les arts-métiers +<span class="ralign"><a href="#page385">385</a></span></li> + +<li>Diderot panto-phile, pan-urge et Prométhée +<span class="ralign"><a href="#page386">386</a></span></li> + +<li>Il émancipe la Nature +<span class="ralign"><a href="#page387">387</a></span></li> + +<li>Il crée l'Encyclopédie +<span class="ralign"><a href="#page394">394</a></span></li> + +<li>Il lance Rousseau +<span class="ralign"><a href="#page394">394</a></span></li> +</ul> +</div> + +<p class="center p4">Paris.—<span class="smcap">Imprimerie Moderne</span> (Barthier, d<sup>r</sup>), rue J.-J.-Rousseau, 61.</p> + + +<p class="p4"><a id="footnote1" name="footnote1"></a> +<strong>Note 1:</strong> Ce volume s'arrête à l'entrée de la guerre de Sept +Ans.—Helvétius, Holbach, viennent plus tard, ainsi que <i>Candide</i>, +cette fâcheuse éclipse de Voltaire.—La réaction pleureuse de Diderot +(le Père de famille) et de la Nouvelle Héloïse (1759) ne me regardent +pas encore.—L'art est encore entier. Cet <i>art de la Régence</i> +subsiste. Il va faiblir, et peu à peu faire place au pauvre <i>art Louis +XVI</i>.—Le style aussi s'altère vers 1760. Un grand maître l'a dit: +«Dans Voltaire, la forme est l'habit de la pensée,—transparent,—rien +de plus. Avec Rousseau, l'art paraît trop, et l'on voit commencer le +règne de la forme, par conséquent sa décadence.»<a href="#footnotetag1"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> +<strong>Note 2:</strong> L'histoire de ces grands financiers, plus curieuse que +celle des rois, est malheureusement bien difficile.—Leur patriarche, +Samuel Bernard, a parfaitement réussi à dérober sa vie et les sources +de sa fortune énorme. Homme agréable, très-discret, fils d'un peintre +de cour, et <i>nouveau converti</i> en 1685 (V. Haag, <i>France protest.</i>), +il vit très-froidement que la Révocation était une <i>affaire</i>. Ceux qui +fuyaient ne savaient comment vendre, mais ils trouvèrent Bernard, +intermédiaire des puissants acquéreurs; du peu qu'il leur donna, ils +furent ravis, l'acclamèrent le <i>Sauveur</i>. Bernard se mit alors à +<i>sauver</i> les armées avec ses prête-noms, les Pâris. Le plus +miraculeux, c'est qu'il <i>sauva</i> sa caisse. Du naufrage de 1710, il +émergea plus riche. Dès lors, dans un repos princier, n'agissant que +sous main et par son bouillant Duverney, avec Crozat et autres, il +mina le <i>Système</i>, fit le <i>Visa</i> pour n'être pas visé.—Il savait +parfaitement la puissance de l'opinion. Chez son amie, madame de +Fontaine-Martel, il accueillait et protégeait les brillants et hardis +penseurs. Ce fut le salon de Voltaire, de même que ses filles ou +parents (les Dupin, d'Épinay, Francœur, etc.) furent la société de +Diderot, Rousseau, etc.—On connaît les Pâris un peu plus que Bernard. +Leur histoire, celle de Pâris Duverney, a été esquissée par Luchet, +Rochas et autres. Elle va nous être donnée, d'après des actes de +famille, par le savant et consciencieux professeur de Grenoble, M. +Macé. Quant à leur origine d'aubergistes des Alpes et aux services +qu'ils rendirent en faisant passer l'armée, Saint-Simon date mal, +mais, je crois, ne se trompe nullement sur le fond des faits.<a href="#footnotetag2"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a> +<strong>Note 3:</strong> La femme agioteuse ne date pas de la Régence. Avant la +Tencin, la Chaumont, déjà madame de Verrue agiote sous Louis XIV. Au +fond, c'était un homme, et fort émancipé, ayant su, vu, enduré tout. +Née de Luynes, au dévot Versailles, mariée dans le dévot Picinont, +elle vit bien le dessous des cartes. Son mari trouvait fort mauvais +qu'elle ne voulût pas être maîtresse du duc de Savoie. Elle obéit, fut +reine (et captive du tyran jaloux). Enfin, ennuyée, excédée, elle +rentra au bien-aimé Paris, non pas dans l'ennui des de Luynes, mais +dans une vie large d'affaires, de spéculations, de plaisirs. Elle +devint un centre. Son hôtel était un musée. La première, elle osa +admirer, acheter les Rubens, les Rembrandt (que méprisait tant le +grand Roi). Elle sentit vivement la de Prie, un charmant César Borgia, +effréné, intrépide, mais sans le froid, le faux des vrais scélérats +italiens. Il ne fallait pas moins pour mordre sur M. le Duc, qui était +bien usé, qui aimait peu les femmes, qui s'ennuyait déjà avec madame +de Nesle. Alors, c'était la baisse. Mais la de Prie paraît, et la +hausse est lancée (juillet 1720), le vertige, la furie, la trombe. Dès +que M. le Duc possède ce magique diamant, la Fortune elle-même vient +s'engouffrer dans Chantilly.—Lieu dangereux, charmé, et propre à +faire des fous. Les Condés étaient tous bizarres. Et madame de Prie +fut Condé. D'abord comme eux, avide. Puis féroce (pour eux contre +Orléans). Enfin, mortellement libertine. Le tout à la romaine. Point +bourgeoise (à la Pompadour). Point vulgaire (à la Du Barry).<a href="#footnotetag3"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a> +<strong>Note 4:</strong> <i>Voltaire</i> le dit d'un trait fort plaisant, fort cynique, +dans une lettre de 1725 (septembre). Mais je ne doute pas qu'en 1724, +Maurepas (ministre à quinze ans et qui alors en a vingt) ne se soit +déjà introduit dans cette petite société comme amuseur et +corrupteur.—Pour tout le reste, nous avons l'autorité très-grave de +<i>Marais</i>, celle de <i>Barbier</i>; <i>Villars</i> en parlait tout au long avec +sa vigueur militaire. Mais il a été mutilé (<i>Rich.</i>, V, 50). Pour le +petit page <i>Calvière</i>, même mutilation (V. MM. de Goncourt, Portraits, +II, 117); il s'arrête avant août 1722, ne donne ni l'une ni l'autre +des deux époques scandaleuses.<a href="#footnotetag4"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a> +<strong>Note 5:</strong> Tout cela est constaté par le remercîment de +Desfontaines, et avoué des ennemis de Voltaire, du savant et +très-hostile Nicolardot.<a href="#footnotetag5"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a> +<strong>Note 6:</strong> <i>Saint-Simon</i>, chap. <span class="smcap">DXXX</span>.—D'Argenson qui a pu savoir la +prophétie de Vittement par d'autres voies, s'exprime ainsi: «Il existe +certain lien, certain nœud indissoluble entre le Roi et le +cardinal, dont il résulte que S. M. ne pourrait jamais le renvoyer, +quelque envie qu'elle en eût.» (<i>D'Arg.</i>, éd. Janet, II, 192.)<a href="#footnotetag6"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a> +<strong>Note 7:</strong> Ce combat de deux sentiments est curieux à observer dans +les deux éditions de 1858 et 1860. La scène est sabbatique, obscène. +Et cependant comment la supprimer? Le vénérable M. d'Argenson, si +ferme, si honnête dans l'édition qu'il a faite des Mémoires de son +grand-oncle, n'a pas eu cette vaine pudeur qui fausse toute idée de +l'époque. <i>Édition Janet</i>, I, 205.<a href="#footnotetag7"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a> +<strong>Note 8:</strong> Jamais erreur ou crime judiciaire n'a eu une telle +punition. La France, hélas! roua Calas et le chevalier de la Barre, en +plein <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. Qui n'a péché? Quelle nation n'a eu à déplorer +quelque odieux arrêt de ses juges? Par un sort singulier, seule la +Pologne fut punie.—L'excellente <i>Histoire de Pologne</i>, par Ladislas +Mickiewicz (1865), expose très-bien cette affaire. J'avais de plus +sous les yeux une relation polonaise que M. Jean Mickiewicz a bien +voulu me traduire (<i>Récits historiques</i>, Posen, 1843; Sprawa +Torunska). Enfin la relation prussienne, très-claire et +très-impartiale de Jablonski, <i>Thorn affligée</i>, 1726. Ces documents +catholiques et protestants concordent pour tout l'essentiel. Le +précieux petit livre, <i>Thorn affligée</i>, existe ici dans la +Bibliothèque polonaise de Paris (Île Saint-Louis). Vénérable +bibliothèque, où tant de choses perdues en Pologne se retrouvent +encore.<a href="#footnotetag8"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a> +<strong>Note 9:</strong> Comme pour augmenter à plaisir les difficultés, ils +arborent le drapeau jésuite. Le Prétendant avait eu le bon sens, pour +tranquilliser les Anglais, d'avoir un conseil protestant. De Madrid et +de Vienne, on le gronda. Sa femme, ardente Polonaise, que dirigeait +Alberoni, fit comme la Farnèse; elle le prit par l'alcôve et le lit, +se mit dans un couvent, jusqu'à ce qu'il quittât ses protestants, +montrant bien que l'affaire serait toute religieuse, la conversion +forcée de l'Angleterre. Par là il se brisait lui-même. Il blessait +sans retour tous les protestants jacobites (<i>lord Mahon</i>).<a href="#footnotetag9"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a> +<strong>Note 10:</strong> Personne n'a eu la patience de lire les cinq volumes de +Montgon. Il est très-instructif pour qui sait le comprendre. Il +montre: 1<sup>o</sup> l'opposition du roi et de la reine. Le roi l'envoie pour +qu'il réveille ses partisans, rallie M. le Duc, etc. La reine l'envoie +pour obtenir à tout prix de Fleury le temps de prendre Gibraltar; pour +cela il faut que l'abbé achète la confiance de Fleury, même en lui +rapportant tout ce que dit M. le Duc. Le pauvre Montgon n'eût jamais +osé une telle trahison qui ne lui profitait en rien sans l'ordre de la +reine d'Espagne à qui elle profitait visiblement.—2<sup>o</sup> Montgon révèle +ce fait curieux que Fleury n'osait refuser à la reine d'Espagne, au +grand parti jésuite, le temps de prendre Gibraltar, et même de +soulever l'Écosse, de lancer le Prétendant. Il louvoyait, trompait +alors Walpole. Il était <i>prêtre</i>, et pas encore <i>Anglais</i>.<a href="#footnotetag10"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a> +<strong>Note 11:</strong> Scène attendrissante, et nullement ridicule, dans les +belles gravures du livre de Montgeron. Le portrait de Pâris, qu'on +voit en tête, est admirable de vérité. Ignoble vérité, mais +douloureuse, qui inspire le dégoût, et bien plus la pitié. Les +légendes de guérison sont très-intéressantes. Toutes ces créatures +innocentes et crédules, malades la plupart à force de vertus, touchent +infiniment. Pauvre, pauvre peuple de France!<a href="#footnotetag11"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a> +<strong>Note 12:</strong> J'en trouve la première mention en 1725 (Lemontey, II, +290). Voir aussi: <i>Les soupers de Daphné et les dortoirs de +Lacédémone.</i> (Brochure écrite en 1733). Les dames y obsèdent leurs +maris et leurs amants pour qu'ils leur révèlent les mystères de la +Franc-Maçonnerie.—Le journal de M. de Luynes parle un peu plus tard +des Freemassons, 1737.<a href="#footnotetag12"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a> +<strong>Note 13:</strong> Un esprit des plus fermes du temps et des plus lumineux, +M. Jules Quicherat, dont les cours ont fondé la vraie critique des +arts du Moyen âge, n'a pas craint de descendre à l'histoire d'un +collége. Rare exemple aujourd'hui. Il a fait un chef-d'œuvre. Ce +livre, spécial en apparence, est d'intérêt très-général; c'est +l'histoire des méthodes souvent l'histoire des mœurs, celle de +l'honnête résistance qui, par l'enseignement, maintint chez nous la +dignité modeste, la pureté des caractères.<a href="#footnotetag13"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a> +<strong>Note 14:</strong> Il faut les lire chez MM. Coquerel, Peyrat, Haag +(<i>France protest.</i>), Read (<i>Bulletin</i>, etc.). Pour la circonstance si +grave, si propre à user l'âme, de l'amende levée jour par jour, je +l'ai trouvée dans l'excellente histoire de M. Corbière, <i>Église de +Montpellier</i>.<a href="#footnotetag14"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a> +<strong>Note 15:</strong> M. Nicolardot établit cela parfaitement contre l'opinion +commune. <i>Ménage et finances de Voltaire</i>, p. 35. Cet ennemi acharné +de Voltaire, qui accueille contre lui tous les libelles du temps, a +pourtant éclairci fort bien certains points de détail. Chose curieuse: +à la fin de ce gros livre si hostile, il donna sans s'en apercevoir ce +qui justifie le mieux Voltaire, ce qui explique et fait excuser ses +bizarreries: la situation mobile, précaire, où il vécut, la misérable +incertitude où il était du lendemain, entre la Bastille et l'exil, les +innombrables pseudonymes qu'il était obligé de prendre, les terreurs +de ses libraires, la lâcheté des critiques qui tous se mettaient +contre lui. <i>Nicolardot</i>, p. 335-347.<a href="#footnotetag15"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a> +<strong>Note 16:</strong> Ce temps de réaction, de <i>décence</i>, est caractérisé par +le sacrifice et la mort de la pauvre Aïssé. Fidèle esclave de son +indigne maître, jusqu'à sa mort en 1722, fidèle encore à la non moins +indigne Fériol (sœur de la Tencin), elle a faibli en 1724 de pure +reconnaissance et pour récompenser celui qui l'aima toute sa vie. Mais +sa noble nature lui fait craindre de l'épouser; elle ne se croit pas +assez pure, elle craindrait de le faire baisser, dans ce retour <i>aux +bonnes mœurs</i>. Les grandes dames la troublent, aggravent ses +scrupules. Elle languit, elle meurt de ce combat. Elle refuse jusqu'au +bout le bonheur. Et elle fait deux infortunés. Ah! quelle fin +pathétique, et qu'on en veut à ces prudes qui l'ont tuée! Rien, rien +de plus touchant que la terreur du chevalier, en la voyant vers sa +fin, la cour humble, tremblante qu'il fait à tout ce qui l'entoure, +même aux animaux domestiques, à la vache qui donne du lait à la +malade. Cela arrache les larmes.<a href="#footnotetag16"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a> +<strong>Note 17:</strong> J'en excepte un, M. Havet, spécialement dans sa dernière +édition, admirable travail, fort et définitif (<i>Commentaire</i>, etc., +1865). MM. Cousin et de Faugère avaient restitué le texte (1843-1844). +M. Sainte-Beuve avait marqué d'une main fine et sûre la place de +Pascal dans Port-Royal et dans le siècle. Ces illustres critiques +regardent pourtant du dehors. Et Havet a vu du dedans. Comment cela? +Il tient de son auteur; il a à cœur ces questions, il s'inquiète +sérieusement de ces hauts problèmes de la vie humaine. Qu'il commente +ou discute, on sent bien qu'il le fait pour lui-même plus que pour le +public. Rien qu'en lisant ce commentaire, sans l'avoir vu, on le +peindrait, avec sa jeune austérité, cette âpre et virginale candeur, +cette exigence ardente de lumière et de justice. Il est intéressant de +voir un esprit qui procède surtout de l'antiquité et du siècle de +Louis XIV, hors de la mêlée d'aujourd'hui, par l'effet seul du progrès +intérieur, et de sa force solitaire, marcher dans l'émancipation.<a href="#footnotetag17"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a> +<strong>Note 18:</strong> «En lisant cette réflexion, je reçois une lettre d'un de +mes amis qui demeure dans un pays fort éloigné. «Je suis ici comme +vous m'avez laissé, ni plus gai, ni plus triste, ni plus riche, ni +plus pauvre, jouissant d'une santé parfaite, ayant tout ce qui rend la +vie agréable; sans amour, sans avarice, sans ambition et sans envie. +Et tant que cela durera, je m'appellerai hardiment un homme +très-heureux.» Plus tard, Voltaire ajoute en note: «Sa lettre est de +1728.» Éd. Beuchot, t. XXXVII, p. 46.<a href="#footnotetag18"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a> +<strong>Note 19:</strong> Nombre de documents récemment publiés nous font +connaître Maurice dans le dernier détail. M. Saint-René Taillandier en +a tiré une fort belle biographie, savante, curieuse, intéressante +(<i>Revue des Deux-Mondes</i>, 1864). Seulement il me semble un peu trop +favorable à ce héros de second ordre que la fortune a tant favorisé, +exagéré, surfait. Ses <i>Rêveries</i>, tout à la fois pédantesques, +excentriques, sont un livre moins que médiocre.<a href="#footnotetag19"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a> +<strong>Note 20:</strong> Elle devait saisir terriblement les cœurs, les +transformer, changer les bêtes en hommes, pour avoir fait faire un tel +portrait au faible et médiocre Coypel. C'est la belle gravure où il la +représente dans le rôle de Cornélie, en pleurs et l'urne dans les +mains. Un artiste inspiré, s'il en fut, notre premier sculpteur, +Préault, m'a affirmé qu'il ne savait pas un mot de l'histoire de +mademoiselle Lecouvreur quand il vit cette gravure. Il en fut +très-troublé, épris, s'en empara avidement. C'est plus qu'une œuvre +d'art. C'est comme un rêve de douleur, une de ces rencontres qu'on +regrette avec une personne unique qui ne reviendra plus, dont on est +séparé par la malignité du temps.—On sent dans celle-ci une chose +fort rare, qu'en elle beauté vient de bonté.—Cette bonté est adorable +dans la lettre qu'elle écrit à madame Fériol, mère de d'Argental, qui +craignait extrêmement que son fils, éperdument épris, n'épousât, et +qui voulant plutôt le perdre, l'envoya mourir aux colonies. +Mademoiselle Lecouvreur lui parle avec un tendre respect, une effusion +charmante (qu'elle ne méritait nullement). La pauvre comédienne, trop +humblement, fait bien bon marché d'elle. Elle fera <i>absolument tout</i> +pour calmer cet amour d'un enfant, l'empêcher d'aller jusqu'au +mariage. Elle aimait trop Maurice, et d'Argental ne fut guère qu'un +ami, mais assidu, très-tendre. De l'avoir approchée, il resta l'homme +bon, aimable, charmant, celui que Voltaire appelle «son ange.» Elle le +fit son légataire universel, afin que le peu qu'elle avait passât à +ses deux filles plutôt qu'à des parents. D'Argental, en très-galant +homme, exécuta exactement sa volonté, et calma les parents en leur +donnant du sien une somme de vingt mille francs. Voy. la bonne notice +que Lemontey (Œuvres, III, 331) a faite d'après les contemporains, +Aïssé, Annillon, Allainval et les précieux papiers de d'Argental.<a href="#footnotetag20"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a> +<strong>Note 21:</strong> Il ne faut pas s'indigner si cette infortunée, tout à la +fois amante et mère, put délirer ainsi, dire cette parole excessive. +Bien des femmes, toute mère, en diraient autant si elles osaient. +Durement ravalée en tant de choses (V. le mot insultant de +Pétersborough, <i>Sainte-Beuve</i>, <i>Caus.</i> I), elle s'était toute sa vie +relevée par l'amour d'un héros. Comment s'étonner qu'elle s'en fût +fait une religion? Religion sans doute non catholique. Le clergé ne +lui devait rien. Mais l'État <i>lui devait</i>, Paris et le public.<a href="#footnotetag21"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a> +<strong>Note 22:</strong> Jetée à la borne, là l'insulte, elle n'eut de réparation +que peu avant la Révolution. On mit au coin de rue une plaque de +marbre noir, que les propriétaires ont eu plus tard la hardiesse de +retirer et de s'approprier. Elle sera remise au jour de la Justice, le +jour où l'on posera la grande question trop ajournée: Comment le +clergé est-il maître, malgré la loi, de tout ce qu'avait la Commune, +de la police des enterrements (aujourd'hui encore partout, sauf les +grandes villes), des sépultures et cimetières de campagne, du droit de +cloche essentiellement communal au Moyen âge, etc.?—Nous retombons à +la mort sous la main de ceux qui nous maudirent toute la vie.<a href="#footnotetag22"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a> +<strong>Note 23:</strong> Elle était fort intéressante, un enfant maladif, que le +vice eût dû épargner. Dans mon livre de <i>la Sorcière</i> j'ai suivi pas à +pas la <i>Procédure du P. Girard et de la Cadière</i> (Aix, in-folio, +1733). Les jésuites ne peuvent la récuser, puisqu'elle fut imprimée +sous un gouvernement à eux et sous leurs yeux. L'in-12 (en 5 volumes), +imprimé à la même époque, ajoute des pièces curieuses. Les deux +recueils sont nécessaires et se complètent.<a href="#footnotetag23"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a> +<strong>Note 24:</strong> Ces libertés éclatent dans les enquêtes que fit +l'austère et pieux évêque Scipion Ricci (V. ses <i>Mémoires</i>, éd. de M. +Potter). Mais elles existaient même en France dans les hautes et +nobles abbayes. Le vénérable M. Lasteyrie avait vu avec étonnement +celle de l'abbaye de Panthémont à Paris (Lasteyrie, <i>Confession</i>). +C'était bien pis au loin, surtout dans le Midi, tout se passait +publiquement. Le noble chapitre des chanoines de Pignans, qui avait +l'honneur d'être représenté aux États de Provence, ne tenait pas moins +fièrement à la possession publique des religieuses du pays. Ils +étaient seize chanoines. La prévôté, en une seule année, reçut des +nonnes seize déclarations de grossesse (<i>Histoire manuscrite de +Besse</i>, par M. Renoux, communiquée par M. Thouron). Cette publicité +avait cela de bon que le crime monastique, l'infanticide, dut être +moins commun. Les religieuses, soumises à ce qu'elles considéraient +comme une charge de leur état, au prix d'une petite honte, étaient +humaines et bonnes mères. Elles sauvaient du moins leurs enfants. +Celles de Pignans les mettaient en nourrice chez les paysans qui les +adoptaient, s'en servaient, les élevaient avec les leurs. Ainsi nombre +d'agriculteurs sont connus aujourd'hui même pour enfants de la +noblesse ecclésiastique de Provence.<a href="#footnotetag24"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a> +<strong>Note 25:</strong> Voir <i>Mémoires de Maurepas</i>, II, 200.—«La cour +d'église, dit Grimaudet, c'est la porte de derrière, la fausse porte, +la poterne de la justice, moyen d'impunité pour tous les +sacripants.»—Dom Roger, <i>Anjou</i>, 420.—Bonnemère, <i>Paysans</i>, II, +182.<a href="#footnotetag25"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a> +<strong>Note 26:</strong> Le prince de Ligne, dans sa charmante notice sur +Bonneval (édition Barbier, 1817), va jusqu'à dire que c'était un homme +de génie. Je n'en dirais pas tant; mais, pour l'esprit, l'audace, la +bravoure, le coup d'œil rapide en mille choses, c'est le Français +peut-être le plus Français qui fût jamais. Presque toutes les +biographies ont indignement défiguré sa vie. Dans la seule bonne, +celle du prince de Ligne, on trouve avec ses jolies lettres, celles de +sa femme (une Biron), qui sont adorables. Quand il revint à Paris sous +le Régent, on le maria. Mais le lendemain il apprit que Belgrade était +en péril, cernée, qu'il y aurait bataille. Il partit, et il n'est +jamais revenu. On ne lui pardonne pas quand on lit les lettres de la +petite femme, innocente visiblement, très-vertueuse, qui pendant douze +ans le rappelle, le supplie, avoue humblement, naïvement qu'elle se +meurt de ce veuvage. Il ne pouvait guère revenir. Il eût étouffé sous +Fleury. Mais peu à peu sa passion pour la France alla augmentant, +l'accabla. Quand il était seul, il s'habillait à la française. Et un +jour qu'un ami l'avait invité, une virtuose italienne ayant +malheureusement chanté un air français, cet homme d'acier éclata et +fondit en larmes.—Je ne connais pas de livre plus joli que cette +notice. On imprime tant de romans fades, et on ne réimprime pas des +choses vraies, bien plus romanesques, comme la <i>Vie de Bonneval</i>, le +<i>Procès de la Cadière</i>, etc.<a href="#footnotetag26"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a> +<strong>Note 27:</strong> Ce qui le prouve, c'est que les maîtresses ne voulaient +pas qu'elle suivît le roi à la chasse en amazone. Argenson, II, 55, +J.<a href="#footnotetag27"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a> +<strong>Note 28:</strong> Les Jésuites voudraient nous faire croire que leur +sévérité excessive dans la confession aurait donné des scrupules à la +reine sur les caprices du Roi. À qui feront-ils croire cela? Tous les +confesseurs de ce temps imposent à l'épouse l'obéissance illimitée. +Proyart dit qu'on eut tort de dire que la reine était prude, +décourageait le Roi. Avec toute sa dévotion, elle semblait avoir des +instincts sensuels. Elle aimait les comédies libres (<i>Vie de Rich.</i>, +I, 332), écoutait parfois volontiers certains propos inconvenants +(Arg., I, 134).</p> + +<p>Loin d'éloigner le Roi, ce fut plutôt par l'excès de la complaisance +qu'elle l'enleva aux amitiés honteuses, amenda ou cacha ses vices. À +son retour de chasse, ou après ses soupers des petits cabinets, il +était très-aveugle (jusqu'à prendre la première venue). Plusieurs fois +il tomba du lit (<i>De Luynes</i>). Parfois aussi la reine (souffrante +d'infirmités précoces) se levait, gagnait du temps, prétextant quelque +chose, disant chercher son petit chien, etc. Mais tout cela fort tard, +quand elle fut à bout et malade, quelquefois si incommodée que, d'un +appartement à l'autre, elle allait en chaise à porteurs (<i>De +Luynes</i>).<a href="#footnotetag28"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote29" name="footnote29"></a> +<strong>Note 29:</strong> Ce fait, absolument ignoré des historiens, m'est donné +par un livre rare, dont je dois la communication à M. Ladislas +Mickiewicz: <i>Histoire de Stanislas</i> (par M. Chevrier), Londres, +1741.—À cela près, Villars, Noailles, Duguay-Trouin, etc., donnent +tout; Noailles surtout, nos misères d'Italie, l'imprévoyance du +ministère, l'abandon de nos soldats, sans hôpitaux, etc.<a href="#footnotetag29"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote30" name="footnote30"></a> +<strong>Note 30:</strong> Le réel est presque toujours bien au delà de tout ce +qu'on eût supposé. Les pièces récemment publiées frappent de stupeur. +On y voit que dès le mois de mai 1735, Fleury demandait la paix à +genoux aux Autrichiens (<i>Haussonville</i>, IV, p. 627). On y voit qu'il +envoie successivement trois agents secrets à Vienne, et que dans son +désir excessif de la paix, il entrave la paix, compromettant, +embarrassant ses propres agents même (<i>Ibid.</i>, 401-427). On le voit +lâchement dénoncer Chauvelin à l'ennemi. Sans la fermeté de celui-ci, +Fleury eût payé la future possession de la Lorraine, il eût consenti +que l'Empire et l'Empereur eussent une armée en Lorraine, presque en +Champagne, c'est-à-dire au cœur de la France, etc.<a href="#footnotetag30"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a> +<strong>Note 31:</strong> Et, de Newton, elle passait, non sans grâce, aux +arrangements intérieurs. Elle apparaît charmante dans cette jolie +lettre de Voltaire:</p> + +<p>«La voici qui arrive de Paris. Elle est entourée de deux cents ballots +qui ont débarqué ici. On a des lits sans rideaux, des chambres sans +fenêtres, des cabinets de la Chine et point de fauteuils. Nous faisons +rapiéceter de vieilles tapisseries. Elle est devenue architecte et +jardinière; elle fait des fenêtres où j'avais mis des portes, change +les escaliers en cheminées. Elle fait l'ouvrage des fées, meuble Cirey +avec rien...»—<i>Lettres</i>, nov. 1734, p. 536, 537.<a href="#footnotetag31"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a> +<strong>Note 32:</strong> D'Haussonville, <i>Réunion de la Lorraine</i>, IV, 429.<a href="#footnotetag32"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote33" name="footnote33"></a> +<strong>Note 33:</strong> <i>Luynes</i>, II, 226, 21 août 1738. Il ajoute: «Le fait est +certain.» Mot grave, accentué, fort rare, chez un chroniqueur si +discret, qui presque toujours ne veut pas voir, baisse les yeux.<a href="#footnotetag33"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote34" name="footnote34"></a> +<strong>Note 34:</strong> «Mais il n'a pas six mois.» Il n'importe. Longtemps +avant qu'il ne fût né, il est rêvé de la Farnèse, des Bourbons +d'Espagne et d'ici. Cette Farnèse, en sa vilaine âme, eut toujours +deux idées: 1<sup>o</sup> prendre à l'Autriche ce qu'elle peut; 2<sup>o</sup> l'épouser (par +ses enfants, petits-enfants). Dès son grenier de Parme, et avec la +bassesse des petits princes d'Italie, elle avait pour <i>César</i>, pour +l'Empereur, pour l'Autriche, cette admiration de valet, qu'ont eue les +Allemands, les Georges de Hanovre, restés valets sur le trône du +monde. Dès 1726, elle flatte l'Autriche, nomme sa fille +<i>Marie-Thérèse</i>. En 1741, Joseph est à peine sorti du sein maternel, +que notre infante de seize ans lui fait vite une épouse. Cette maladie +de mariages autrichiens gagna de Madrid à Versailles, par cette +infante aimée de Louis XV, caressante, intrigante, et qui corrompit la +famille.<a href="#footnotetag34"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote35" name="footnote35"></a> +<strong>Note 35:</strong> J'ai tous les récits sous les yeux. Le meilleur est +celui que Richelieu fit pour Louis XVI, en 1782 (<i>Rich.</i>, VII), sauf +le point où il veut faire croire que seul il eut l'idée, si simple, +que tout le monde avait.<a href="#footnotetag35"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote36" name="footnote36"></a> +<strong>Note 36:</strong> <i>Al. de Saint-Priest, Jésuites</i>, chap. II.—Notez que ce +mot n'a qu'un sens. Il ne s'agit que de maîtresses: on proposa une +Choiseul; mais cela avorta. Et il s'agit encore moins des petites +filles, de la Murphy qui ne commence guère qu'en 1753, encore moins du +Parc-aux-Cerfs dont Barbier parle en 1753, mais dont la maison n'est +achetée qu'en 1755. (Voy. l'acte de vente, <i>Le Roy, Rues de +Versailles</i>, p. 452.)<a href="#footnotetag36"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote37" name="footnote37"></a> +<strong>Note 37:</strong> Même dans les journaux que l'on écrit pour soi, on pense +à la cage de fer où l'auteur d'un distique sur madame de Maintenon +finit ses jours, cette cage où Desforges vient tout récemment d'être +mis. D'Argenson prudemment ajoute: «Les médisants le disent.» Mais dit +aussi: «Le matin, elle a mal au cœur.» On accuse, dit-il, le +cardinal Soubise. D'autres en nomment <i>un autre</i> encore moins à +nommer.» (<i>Arg.</i>, IV, 143.)<a href="#footnotetag37"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote38" name="footnote38"></a> +<strong>Note 38:</strong> Si on ne va pas à Versailles, on peut consulter les +plans de Blondel et les excellents catalogues de M. Soulié, l'homme à +coup sûr du monde qui connaît le mieux ce palais, en tous ses âges, en +sa vie historique, anecdotique, etc. Je n'aurais jamais pu bien +comprendre les localités sans les lumineuses explications de M. +Soulié. Il serait bien à désirer qu'il publiât l'inestimable +collection qu'il a préparée des plans de Versailles depuis le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> +siècle.—Blondel, en 1755, étant en présence des choses et des +personnes, est extrêmement prudent: 1<sup>o</sup> il fait semblant de croire que +ce sont deux appartements. Visiblement, il n'y en a qu'un. Nulle +séparation. 2<sup>o</sup> Blondel ne nous dit pas ce qu'était la pièce J. C'était +le cabinet de Madame (<i>Soulié</i>), qui donne immédiatement dans le +cabinet secret du roi.—Elle avait extérieurement à cette chambre +trois pièces où se tenaient ses gens et où elle recevait aux repas ses +sœurs qui demeuraient ailleurs. Tout ce monde profane entrait par +une petite porte et un escalier de derrière, sans passer chez le roi, +sans voir le saint des saints, le réduit des deux cabinets.<a href="#footnotetag38"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote39" name="footnote39"></a> +<strong>Note 39:</strong> Tradition très-forte à Versailles. M. de Valéry, +bibliothécaire du château, m'a raconté qu'il la trouva la même chez +les dames qui se retirèrent dans cette ville au retour de +l'émigration. Ces dames, telles que madame de Balbi, étaient du parti +de Mesdames et du comte de Provence, non du parti de Marie-Antoinette. +Elles aimaient et respectaient Mesdames, mais n'en contaient pas moins +la chose, comme toute naturelle et ordinaire dans les familles +royales.<a href="#footnotetag39"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote40" name="footnote40"></a> +<strong>Note 40:</strong> «La pitié qui estoit au royaume de France.» C'est la +fameuse réponse de celle qu'on ne veut pas nommer ici.<a href="#footnotetag40"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote41" name="footnote41"></a> +<strong>Note 41:</strong> Il n'a qu'une tache, sa participation au partage de la +Pologne, préparé depuis cent années. Voy. plus haut Thorn et les +<i>Jésuites</i>, auteurs réels de cette ruine. Je l'expliquerai mieux au +tome suivant.<a href="#footnotetag41"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote42" name="footnote42"></a> +<strong>Note 42:</strong> Si je ne parle pas ici de l'Esprit des lois, c'est qu'il +n'a pris autorité que tard, dans la seconde moitié du siècle, avec nos +Anglomanes, nos Constituants, etc. À son apparition, il eut un grand +succès de curiosité (22 éditions en 18 mois, 1748-1749). Mais bientôt +on l'oublie un peu (1750). Les razzias, la fureur de Paris et le +chemin de la Révolte, mettent à cent lieues de ce livre si froid des +temps endormis de Fleury.—Montesquieu meurt tout seul (1755), à ce +point qu'il n'y eut qu'un homme pour suivre son convoi. C'était le bon +Diderot.—Le pauvre Montesquieu avait été dupé sur l'Angleterre, +mystifié par les Walpole. Ils lui firent admirer la machine, qui est +peu de chose. C'est la vie qui est tout. La vie, c'est l'<i>Habeas +corpus</i> et le jury, la sûreté de l'homme et la maison bien fermée. La +maison? qu'est-ce? Le mariage. Une femme sûre, qui ne tient qu'au mari +(beaucoup plus qu'aux enfants). C'est ce qui a fait tout le reste, la +force du dedans, la grandeur du dehors. Il va au bout du monde; elle +suit. Dès lors tout est possible et la colonie durera.—On n'imite pas +la liberté, on ne l'importe pas, il faut la prendre en soi. À chacun +de la faire par l'énergie du sacrifice; non le sacrifice d'un jour, +mais celui de tous les jours, le fort travail suivi, les mœurs +laborieuses.<a href="#footnotetag42"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote43" name="footnote43"></a> +<strong>Note 43:</strong> Cherchons le cœur du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. Il est double: +Voltaire, Diderot.—Voltaire garda très-nette l'<i>unité</i> de la vie +divine; Diderot sa <i>multiplicité</i>. Tous deux sentirent fortement +Dieu.—Tous deux furent très-unis par l'idée identique qu'ils eurent +de la Justice. Contre Locke Voltaire, et Diderot contre Helvétius +soutiennent la Justice absolue.—Les hauts génies de cette époque, +dont si complaisamment on a exagéré les dissentiments extérieurs, +furent d'accord bien plus qu'on ne dit. On n'a pas assez rappelé tant +d'expressions fraternelles, de mots d'admiration, de mutuelle +tendresse, qui leur ont échappé.—Voyez d'abord avec quelle joie toute +apparition nouvelle du génie était reçue. Lorsque Voltaire, au comble +de sa gloire, flatté de tant de rois, reçoit les essais d'un jeune +homme inconnu, Vauvenargues, quel attendrissement paternel! quels +efforts pour le produire, le faire accepter de tous! Chose touchante! +il descend de sa gloire, lui dit: «J'aurais valu mieux, si je vous +avais connu.» Ce mot, c'est le destin, c'est le prix de la vie. Qu'il +souffre et meure, qu'importe? Il est dans l'immortalité.—Quand +l'Esprit des lois apparaît dans son succès immense, Voltaire est ravi, +il tressaille. Il en entreprend la défense et lance aux détracteurs un +de ses beaux pamphlets. Plus tard il critiqua. Mais que sont ses +critiques auprès de l'éloge excessif: «Le genre humain avait perdu ses +titres. Montesquieu les a retrouvés.»—Dans la lettre où Diderot +défend contre Falconet l'idée de l'immortalité, il y a un mot, tendre, +inquiet sur Voltaire qu'il voyait vieillir: «Quoi! faut-il qu'un tel +homme meure?»—Diderot, à son tour, trouva en ses pairs la sympathie +profonde, l'aveu de son immensité: «L'oiseau de si grande aide!» +Voltaire l'appelle ainsi. Et Rousseau: «Génie transcendant! je n'en +vois pas deux en ce siècle!»—Grands cœurs! Ils me rappellent le +fanatisme de Rubens pour Vinci, et l'accent si fort de Milton dans ce +sonnet touchant où il dit: «Mon Shakspeare!»—Cela ne nous ressemble +guère... Hélas! pauvres sauvages du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle qui marchons si +sombres un à un.<a href="#footnotetag43"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote44" name="footnote44"></a> +<strong>Note 44:</strong> Un jeune homme lui apporte une satire contre lui. Il +s'excuse: «Je n'ai point de pain. J'ai pensé que vous me donneriez +quelques écus.—Hélas, monsieur, quel triste métier! Mais vous pouvez +tirer de ceci un meilleur parti. M. le duc d'Orléans, retiré à +Sainte-Geneviève, me fait l'honneur de me haïr. Dédiez-lui ce livre, +et qu'on le relie à ses armes. Vous en aurez quelque +secours.—Monsieur, l'épître m'embarrasse.—Asseyez-vous là, je vais +vous la faire.» Le prince donna vingt-cinq louis.<a href="#footnotetag44"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote45" name="footnote45"></a> +<strong>Note 45:</strong> Il est triste de voir deux ou trois hommes, et des plus +éminents,—pleins de la vie divine,—n'en pas bien sentir l'Unité. +C'était ma querelle déjà avec notre regrettable Proudhon, qui m'a +suivi de près dans mon idée de la <i>Justice</i>, de la Révolution, opposé +du Christianisme. Son esprit décentralisateur lui a voilé l'<i>Unité</i> du +grand Tout.—J'ai dit ma pensée là-dessus dans le livre de la <i>Femme</i>, +dans la <i>Bible de l'humanité</i>.—Né fort indépendant de la forme +chrétienne, n'ayant jamais communié, quoi qu'en disent d'impudents +biographes, j'avais l'esprit très-libre, et plus de droit de +m'expliquer.</p> + +<p>Le vrai soleil du monde, l'Amour qui en est l'âme, n'apparaît pas +toujours. La ravissante idée de l'Unité centrale par moment se dérobe +pour enhardir la vie locale. C'est un phare à éclipses qui tourne, qui +se cache et ne périt jamais. Rassurez-vous donc aux heures sombres. +Cette flamme qui fait la joie du cœur, peut manquer par moments, +nous attrister de son absence. Toujours elle revient plus vivante, +agrandie.<a href="#footnotetag45"><span class="small">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Histoire de France 1724-1759, by Jules Michelet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1724-1759 *** + +***** This file should be named 26859-h.htm or 26859-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/6/8/5/26859/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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